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-The Project Gutenberg EBook of La mort de Philæ, by Pierre Loti
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La mort de Philæ
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: September 7, 2020 [EBook #63141]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHILÆ ***
-
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-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive)
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- PIERRE LOTI
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- LA
- MORT DE PHILÆ
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
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-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-Format grand in-18.
-
- AU MAROC 1 vol.
- AZIYADÉ 1 --
- LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
- LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
- LES DÉSENCHANTÉES 1 --
- LE DÉSERT 1 --
- L'EXILÉE 1 --
- FANTÔME D'ORIENT 1 --
- FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
- FILLE DU CIEL 1 --
- FLEURS D'ENNUI 1 --
- LA GALILÉE 1 --
- L'HORREUR ALLEMANDE 1 --
- LA HYÈNE ENRAGÉE 1 --
- L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
- JÉRUSALEM 1 --
- LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
- MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
- LE MARIAGE DE LOTI 1 --
- MATELOT 1 --
- MON FRÈRE YVES 1 --
- LA MORT DE PHILÆ 1 --
- PAGES CHOISIES 1 --
- PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
- UN PÈLERIN d'ANGKOR 1 --
- PROPOS D'EXIL 1 --
- RAMUNTCHO 1 --
- RAMUNTCHO, pièce en cinq actes 1 --
- REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
- LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
- LA TURQUIE AGONISANTE 1 --
- VERS ISPAHAN 1 --
-
-
-Format in-8º cavalier.
-
- OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
-
-
-Éditions illustrées.
-
- PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, nombreuses
- compositions de E. Rudaux 1 vol.
-
- LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
- illustrations de Gervais-Courtellemont 1 --
-
- LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations
- de l'auteur et de A. Robaudi 1 --
-
-
-Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.
-
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-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
-
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-
- A LA MÉMOIRE
- DE
- MON NOBLE ET CHER AMI
-
- MOUSTAFA KAMEL PACHA
-
- qui succomba le 10 février 1908 à l'admirable tâche
- de relever en Égypte
- la dignité de la Patrie et de l'Islam.
-
- PIERRE LOTI
-
-
-
-
-I
-
-MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX
-
-
-Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue à nos climats, dans un
-lieu d'aspect chimérique où le mystère plane. La lune, d'un argent qui
-brille trop et qui éblouit, éclaire un monde qui sans doute n'est plus
-le nôtre, car il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir ailleurs
-sur terre; un monde où tout est uniformément rose sous les étoiles de
-minuit et où se dressent, dans une immobilité spectrale, des symboles
-géants.
-
-Est-ce une colline de sable qui monte devant nous? On ne sait, car cela
-n'a pour ainsi dire pas de contours; plutôt cela donne l'impression
-d'une grande nuée rose, d'une grande vague d'eau à peine consistante,
-qui dans les temps se serait soulevée là, pour ensuite s'immobiliser à
-jamais... Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom
-et comme fuyant, émerge de cette sorte de houle momifiée, lève la tête,
-regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour être si grande, elle est
-irréelle probablement, projetée peut-être par quelque réflecteur caché
-dans la lune... Et, derrière le visage monstre, beaucoup plus en recul,
-au sommet de ces dunes imprécises et mollement ondulées, trois signes
-apocalyptiques s'érigent dans le ciel, trois triangles roses, réguliers
-comme les dessins de la géométrie, mais si énormes dans le lointain
-qu'ils font peur; on les croirait lumineux par eux-mêmes, tant ils se
-détachent en rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, et
-l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intérieur les rend plus
-terribles.
-
-Alentour, le désert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre
-nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent là dressées,
-l'effigie humaine démesurément agrandie et les trois montagnes
-géométriques; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec
-cependant çà et là, dans les traits surtout de la grande figure muette,
-des nettetés d'ombre indiquant que _cela existe_, rigide et
-inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.
-
-Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt on devinerait, car c'est
-unique au monde, et l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé la
-connaissance: le Sphinx et les Pyramides! Mais on n'attendait pas que ce
-fût si inquiétant... Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune
-bleuit ce qu'elle éclaire? On ne prévoyait pas non plus cette
-couleur-là--qui est cependant celle de tous les sables et de tous les
-granits de l'Égypte ou de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en
-avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais être que
-des yeux fixes; alors, pourquoi est-on surpris et glacé par l'immobilité
-de ce regard du Sphinx, en même temps que vous obsède le sourire de ses
-lèvres fermées qui semblent garder le mot de l'énigme suprême?...
-
-Il fait froid, mais froid comme dans nos pays par les belles nuits de
-janvier, et une buée hivernale traîne au fond des vallons de sable. A
-cela non plus, on ne s'attendait pas; les nouveaux envahisseurs de ce
-pays ont apporté sans doute l'humidité de leur île brumeuse, en
-changeant le régime des eaux du vieux Nil pour rendre la terre plus
-mouillée et plus productive. Et ce froid inusité, ce brouillard, si
-léger qu'il soit encore, paraissent un indice de la fin des temps, font
-plus révolu et plus lointain tout ce passé, qui dort ici, en dessous,
-dans le dédale des souterrains hantés par mille momies.
-
-Mais la brume, qui s'épaissit dans les régions basses à mesure que
-l'heure avance, hésite à monter jusqu'à la grande figure intimidante,
-l'enveloppe à peine d'une gaze très diaphane,--qui est une gaze rose,
-puisque ici tout est rose. Et le Sphinx, qui a vu se dérouler toute
-l'histoire du monde, assiste impassible au changement du climat de
-l'Égypte, reste abîmé dans une contemplation mystique de la lune, son
-amie depuis cinq mille ans.
-
-Sur la molle coulée des dunes, il y a par places des pygmées humains qui
-s'agitent, ou se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits, si
-infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune d'argent révèle leurs
-moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux
-noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables;
-parfois ils s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis
-se mettent à courir, sans bruit, pieds nus, le burnous envolé, pareils à
-des papillons de nuit. Ils guettent les groupes de visiteurs, qui
-arrivent de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les grands
-symboles, depuis des siècles et des millénaires que l'on a cessé de les
-vénérer, n'ont cependant presque jamais été seuls, surtout par les nuits
-de pleine lune; des hommes de toutes les races, de tous les temps sont
-venus rôder autour, vaguement attirés par leur énormité et leur mystère.
-A l'époque des Romains, ils étaient déjà des symboles au sens perdu,
-legs d'une antiquité fabuleuse, mais on venait curieusement les
-contempler; des touristes en toge, en péplum, gravaient pour mémoire
-leur nom sur le granit des bases.
-
-Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur lesquels s'abattent les
-guides bédouins au noir manteau, portent casquette, ulster ou paletot
-fourré; leur intrusion est ici comme une offense, mais hélas! de tels
-visiteurs se multiplient chaque année davantage, car la grande ville
-toute voisine--qui sue l'or depuis que l'on essaye de lui acheter sa
-dignité et son âme--devient un lieu de rendez-vous et de fête pour les
-désoeuvrés, les parvenus du monde entier. Et ce désert du Sphinx, le
-modernisme commence à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai, personne
-jusqu'à présent n'a osé le profaner en bâtissant dans le voisinage
-immédiat de la grande figure, dont la fixité et le dédain imposent
-peut-être encore. Mais, à une demi-lieue à peine, aboutit une route où
-circulent des fiacres, des tramways, où des automobiles de bonne marque
-viennent pousser leurs gracieux cris de canard; et là, derrière la
-pyramide de Chéops, un vaste hôtel s'est blotti, où fourmillent des
-snobs, des élégantes follement emplumées comme des Peaux-Rouges pour la
-danse du scalp; des malades en quête d'air pur: jeunes Anglaises
-phtisiques, ou vieilles Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant
-leurs rhumatismes par les vents secs.
-
-Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on vient de les voir, aux
-feux des lampes électriques, et un orchestre qu'ils écoutaient vous a
-jeté la phrase inepte de quelque rengaine de café-concert; mais, sitôt
-que tout cela, dans un repli du sol, a disparu, on s'en est senti
-tellement délivré, tellement loin! Dès que l'on a commencé de marcher
-sur ce sable des siècles, où les pas tout à coup ne faisaient plus de
-bruit, rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi émanés de
-ce monde que l'on abordait, de ce monde si écrasant pour le nôtre, où
-tout apparaissait silencieux, imprécis, gigantesque et rose.
-
-D'abord la pyramide de Chéops, dont il a fallu contourner de près les
-soubassements immuables; la lune détaillait tous les blocs énormes, les
-blocs réguliers et pareils de ses assises qui se superposent à l'infini,
-toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives
-fuyantes, pour former là-haut la pointe du vertigineux triangle; on
-l'eût dite éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de
-monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en
-laissant plus effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.--Combien
-inconcevable pour nous, la mentalité de ce roi qui pendant un
-demi-siècle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves à
-construire ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de prolonger sans
-fin la durée de sa momie!...
-
-La pyramide une fois dépassée, un peu de chemin restait à faire encore
-pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains
-lui ont laissé de son désert; il y avait à descendre la pente de cette
-dune aux aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à dessein pour
-maintenir en un tel lieu plus de silence. Et çà et là s'ouvrait quelque
-trou noir: soupirail du profond et inextricable royaume des momies, très
-peuplé encore, malgré l'acharnement des déterreurs.
-
-Descendant toujours sur la coulée de sable, on n'a pas tardé à
-l'apercevoir, lui, le Sphinx, moitié colline et moitié bête couchée,
-vous tournant le dos, dans la pose d'un chien géant qui voudrait aboyer
-à la lune; sa tête se dressait en silhouette d'ombre, en écran contre la
-lumière qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui
-faisaient des oreilles tombantes. Ensuite, à mesure que l'on cheminait,
-peu à peu, il s'est présenté de profil, sans nez, tout camus comme la
-mort, mais ayant déjà une expression, même vu de loin et par côté; déjà
-dédaigneux avec son menton qui avance, et son sourire de grand mystère.
-Et, quand enfin on s'est trouvé devant le colossal visage, là bien en
-face--sans pourtant rencontrer son regard qui passe trop haut pour le
-nôtre,--on a subi l'immédiate obsession de tout ce que les hommes de
-jadis ont su emmagasiner et éterniser de secrète pensée derrière ce
-masque mutilé!
-
-En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx;
-si détruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqué, tassé,
-rapetissé, il est inexpressif comme ces momies que l'on retrouve en
-miettes dans le sarcophage et qui ne font même plus grimace humaine.
-Mais, à la manière de tous les fantômes, c'est la nuit qu'il revit, sous
-les enchantements de la lune.
-
-Pour les hommes de son temps, que représentait-il? Le roi Aménemeth? le
-Dieu-Soleil? On ne sait trop. De toutes les images hiéroglyphiques, il
-reste la moins bien déchiffrée. Les insondables penseurs de l'Égypte
-symbolisaient tout en d'effrayantes figures de dieux, à l'usage du
-peuple non initié; peut-être donc, après avoir tant médité dans l'ombre
-des temples, tant cherché l'introuvable pourquoi de la vie et de la
-mort, avaient-ils simplement voulu résumer par le sourire de ces lèvres
-fermées l'inanité de nos plus profondes conjectures humaines... On dit
-qu'il fut jadis d'une surprenante beauté, le Sphinx, alors que des
-enduits, des peintures harmonisaient et avivaient son visage et qu'il
-trônait de tout son haut sur une sorte d'esplanade dallée de longues
-pierres. Mais était-il en ces temps-là plus souverain que cette nuit,
-dans sa décrépitude finale? Presque enseveli par ces sables du désert
-Libyque, sous lesquels sa base ne se définit plus, il surgit à cette
-heure comme une apparition que rien de solide ne soutiendrait dans
-l'air.
-
- *
-
- * *
-
-Passé minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de
-disparaître pour regagner l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a
-pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto et engager, dans
-quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge où se complaisent
-de nos jours les intelligences vraiment supérieures; les uns (esprits
-forts) s'en sont allés le verbe haut et le cigare au bec; les autres,
-intimidés pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les
-temples. Les guides bédouins, qui tout à l'heure semblaient voltiger
-autour de la grande effigie comme des phalènes noires, ont aussi vidé la
-place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La
-représentation pour cette fois est finie, et partout s'établit le
-silence.
-
-Les tons roses commencent à pâlir sur le Sphinx et les Pyramides; tout
-blêmit à vue d'oeil, dans le surnaturel décor, parce que la lune,
-s'élevant toujours, se fait plus argentine au milieu de la nuit plus
-glacée. Le brouillard d'hiver, qu'exhalent d'en bas les champs
-artificiellement mouillés, continue de monter, s'enhardit à envelopper
-le grand visage muet, lequel persiste à regarder cette lune morte et à
-lui adresser son même déconcertant sourire. De moins en moins l'on
-croirait avoir devant soi un colosse réel, mais décidément rien que le
-reflet dilaté d'une chose qui serait _ailleurs_, dans un autre monde. Et
-derrière lui, au loin, les trois triangles-montagnes, qui s'embrument
-aussi, n'existent pas davantage, sont devenus pures visions
-d'Apocalypse.
-
-Or, peu à peu, voici qu'une tristesse insoutenable se dégage des trop
-larges yeux aux orbites vides,--car, en ce moment, ce que le Sphinx a
-l'air de savoir depuis tant de siècles, comme ultime secret, mais de
-taire avec une mélancolique ironie, c'est que, dans la prodigieuse
-nécropole, là en dessous, tout le peuple des morts aurait été leurré,
-malgré la piété et les prières, le réveil n'ayant encore jamais sonné
-pour personne; et c'est que la création d'une humanité pensante et
-souffrante n'aurait eu aucune raison raisonnable, et que nos pauvres
-espoirs seraient vains, mais vains à faire pitié!
-
-
-
-
-II
-
-LA MORT DU CAIRE
-
-
-Janvier 1907.
-
-Des nuages échevelés et mauvais, comme ceux de nos giboulées de mars,
-courent dans un pâle ciel de soir, qui donne froid à regarder; un vent
-âpre, humide, tout à fait hivernal, souffle sans trêve et fait passer
-sur nous de temps à autre le furtif arrosage d'une pluie.
-
-Une voiture m'emmène vers ce qui fut la résidence du grand Mehemet Ali;
-par une pente rapide elle monte au milieu de rochers, de sables--qui
-sentent déjà le désert, là tout de suite, au sortir à peine des
-dernières maisons d'un quartier arabe où des gens en longue robe, l'air
-gelé, s'enveloppent aujourd'hui jusqu'aux yeux... Y avait-il autrefois
-des temps pareils, en ce pays réputé pour son climat d'inaltérable
-tiédeur?
-
-Cette résidence du grand souverain de l'Égypte, la citadelle, la mosquée
-qu'il fit construire pour y reposer, sont perchées comme nids d'aigle
-sur un contrefort de la chaîne d'Arabie, le Mokattam, qui s'avance en
-promontoire vers les plaines du Nil, amenant tout près du Caire, et
-jusqu'à le surplomber, un peu des solitudes désertiques. Du reste, on la
-voit de loin et de partout, la mosquée de Mehemet Ali, inattendue
-là-haut avec ses coupoles aplaties en demi-sphère, ses minarets aigus,
-sa physionomie si purement turque, au-dessus de cette ville arabe
-qu'elle domine; le prince qui s'y est endormi a voulu qu'elle ressemblât
-à celles de sa première patrie, et on la croirait rapportée de Stamboul.
-
-En un temps de trot, nous voici montés jusqu'à la porte inférieure de la
-vieille forteresse--et, naturellement, tout le Caire, qui est là proche,
-semble monter en même temps que nous; pas encore l'amas sans fin des
-maisons, mais seulement, pour commencer, les milliers de minarets, qui,
-en quelques secondes, pointent tous dans le ciel triste, donnant déjà
-l'impression qu'une ville immense ne tardera pas à se déployer sous nos
-yeux.
-
-Double enceinte, doubles ou triples portes comme en ont toutes les
-citadelles anciennes, et, par un chemin toujours ascendant, nous
-pénétrons dans une grande cour fortifiée où des murs à créneaux nous
-masquent soudain la vue. Un poste de soldats est là de garde,--et
-combien imprévus, de tels soldats, dans ce lieu sacré pour l'Égypte! Des
-uniformes rouges et des figures blanches du Nord: des Anglais, installés
-à demeure chez le grand Mehemet Ali!...
-
-La mosquée se présente d'abord, précède le palais. Dès qu'on s'en
-approche, c'est bien Stamboul--pour moi, le cher Stamboul,--qui s'évoque
-en la mémoire: rien, dans les lignes architecturales ni dans les détails
-d'ornementation, rien de l'art arabe,--plus pur peut-être que celui-ci,
-et dont les autres mosquées du Caire offrent des modèles admirables;
-non, c'est un coin de la Turquie, où l'on vient d'arriver tout à coup.
-
-Après une cour dallée de marbre, silencieuse et très enclose, qui sert
-de vaste parvis, le sanctuaire rappelle, avec plus de magnificence
-encore, ceux de Mehmet Fatih ou de Chah Zadé: même pénombre sainte, où
-chaque étroite fenêtre jette par son vitrail un éclat de pierreries;
-entre les énormes piliers, même écartement excessif laissant plus
-d'espace libre que dans nos églises, sous des dômes qui ont l'air de
-tenir un peu par enchantement.
-
-Des parois en étrange marbre blanc zébré de jaune. A terre, des tapis
-d'un rouge sombre, couvrant tout. Aux voûtes, très ouvragées, rien que
-des noirs et des ors; sur le noir des fonds, un semis de rosaces d'or,
-et puis des arabesques, comme des dentelles d'or posées en bordure. Et
-d'en haut descendent des milliers de chaînettes dorées, soutenant les
-innombrables veilleuses pour les prières des soirs. Çà et là, des gens
-sont à genoux, petits groupes en robe et turban, dispersés au hasard sur
-le rouge des tapis, et un peu perdus au milieu de cette solitude
-somptueuse.
-
-Dans un angle obscur, repose Mehemet Ali, le prince aventureux et
-chevaleresque autant qu'un héros de légende, et l'un des plus grands
-souverains de l'histoire contemporaine; il est là derrière de hautes
-grilles d'or, d'un dessin compliqué, en ce style turc déjà décadent,
-mais encore si joli, qui fut celui de son époque.
-
-Entre les barreaux dorés, on aperçoit dans l'ombre le catafalque
-d'apparat, à trois étages, que recouvrent des brocarts bleus, fanés
-délicieusement, brodés et rebrodés d'or éteint. Devant la porte fermée
-de cette sorte d'enclos funéraire, se croisent deux longues palmes
-vertes, coupées fraîchement à quelque dattier du voisinage. Et il semble
-que tout cela s'entoure d'une inviolable paix religieuse...
-
-Mais tout à coup, tapage de conversations en langue teutonne,--et des
-éclats de voix, et des rires!... Comment est-ce possible, si près du
-grand mort?... Entrée d'une bande de touristes, habillés en «gens chics»
-ou à peu près. Un guide à visage de drôle leur fait la nomenclature des
-beautés du lieu, parlant à tue-tête, comme s'il était chargé du boniment
-dans une ménagerie. Et l'une des voyageuses, à cause de sandales trop
-larges qui la font trébucher, rit d'un petit rire bête et continu, comme
-glousserait une dinde...
-
-Alors, il n'y a pas de police, de gardien, dans cette mosquée sainte? Et
-parmi les fervents prosternés en prière, pas un qui se lève et
-s'indigne!... Qui donc, après cela, vient nous parler du fanatisme des
-Égyptiens?... Trop débonnaires plutôt, ils me sont apparus partout. Dans
-n'importe quelle église d'Europe, où des hommes prieraient agenouillés,
-je voudrais voir comment seraient accueillis des touristes musulmans
-qui, par impossible, se tiendraient aussi mal que ces sauvages-là.
-
- *
-
- * *
-
-Derrière la mosquée, une esplanade, et puis le palais.
-
-Le palais, il n'existe pour ainsi dire plus, car on en a fait une
-caserne pour les «troupes d'occupation». Et ils sont tous alentour, les
-soldats anglais, fumant leurs grosses pipes pendant la flânerie du soir;
-l'un d'eux qui ne fume pas, s'escrime à graver son nom au couteau sur
-l'une des assises de marbre, à la base du sanctuaire.
-
-Au bord de l'esplanade, une sorte de balcon s'avance, d'où l'on découvre
-brusquement toute la ville, avec une étendue infinie de plaines vertes
-ou de jaunes déserts. Un point de vue classique pour voyageurs des
-agences; nous y retrouvons ceux de la mosquée, qui nous y ont précédés,
-les messieurs au verbe haut, le guide qui hurle et la dame qui glousse.
-Quelques soldats y ont pris place aussi, et contemplent, la pipe à la
-bouche.--Malgré tout ce monde, et malgré ce ciel d'hiver, on est saisi
-quand même, en arrivant, et c'est encore admirable.
-
-Féerie bien différente de celle de Stamboul, qui s'érige, lui, en
-amphithéâtre au-dessus du Bosphore et de la Marmara. Ici, la ville
-immense est uniment déployée dans une plaine qu'environnent des
-solitudes de sable et que dominent des rochers chaotiques. Les minarets
-par milliers se lèvent de partout comme les épis de blé dans un champ;
-jusqu'au fond des lointains, on voit se multiplier leurs pointes
-fuselées;--mais, au lieu d'être simplement, comme à Stamboul, des
-flèches blanches, ils se compliquent ici d'arabesques, de galeries, de
-clochetons, de colonnettes, et semblent avoir emprunté la couleur fauve
-des proches déserts.
-
-Les toits en terrasses disent une région qui fut autrefois sans pluie,
-et les innombrables palmiers des jardins, au-dessus de cet océan de
-mosquées et de maisons, balancent au vent leurs plumets, qui étonnent
-sous ces nuages chargés d'averses froides. Vers le sud et vers l'ouest,
-aux dernières limites de la vue, des triangles géants apparaissent,
-comme posés sur l'horizon brumeux des plaines: c'est Gizeh et c'est
-Memphis, ce sont les Pyramides éternelles.
-
-Et au nord de la ville, s'avance un coin très particulier du désert,
-couleur de bistre et de momie, où toute une peuplade de hautes coupoles
-à l'abandon se tient encore debout, au milieu des sables et des roches
-désolées: l'orgueilleux cimetière de ces sultans mamelouks, qui finirent
-ici avec le moyen âge.
-
-Si l'on regarde bien, quel délabrement, quel amas de ruines dans cette
-ville encore un peu féerique, battue ce soir par les rafales d'hiver!
-Les dômes, les saints tombeaux, les minarets, les terrasses, tout est
-croulant, tout va mourir. Mais là-bas, très au loin, près de cette
-traînée d'argent qui passe dans les plaines et qui est le vieux Nil, les
-temps nouveaux s'indiquent par des cheminées d'usines, effrontément
-hautes, enlaidissant tout et lançant au milieu du crépuscule d'épaisses
-fumées noires...
-
- *
-
- * *
-
-La nuit tombe, quand nous redescendons de cette esplanade pour rentrer
-au logis.
-
-D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser, tout le dédale encore
-charmant où les mille petites lampes des boutiques arabes allument déjà
-leurs flammes discrètes. Dans des rues qui se contournent à leur
-caprice, et sous tant de balcons qui débordent, grillagés de très fines
-menuiseries, il faut ralentir notre course, au milieu de la foule serrée
-des gens et des bêtes. Près de nous passent les fellahines voilées de
-noir, gentiment mystérieuses comme aux vieux temps, et les hommes restés
-graves, sous la longue robe et les blanches draperies; passent aussi les
-petits ânes, très pompeusement parés de colliers en perles bleues, et
-les files de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne qui sentent
-la bonne odeur des champs. Dans la demi-obscurité, qui masque les
-décrépitudes, c'est parfois de l'Orient resté adorable, quand, au-dessus
-des maisonnettes si agrémentées de moucharabiehs et d'arabesques, on
-voit tout à coup quelques-uns des grands minarets aériens, qui
-s'élancent prodigieusement haut dans le ciel crépusculaire.
-
-Cependant, que de ruines, d'immondices, de décombres! Comme on sent que
-tout cela se meurt!... Et puis quoi: des lacs maintenant, en pleine rue!
-On sait bien qu'il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la
-vallée du Nil est artificiellement inondée; mais c'est invraisemblable
-quand même, toute cette eau noire où notre voiture s'enfonce jusqu'aux
-essieux, car il y a _huit jours_ que n'est tombée une averse un peu
-sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n'ont pas songé au drainage, dans
-ce pays dont le budget d'entretien annuel a été porté par leurs soins à
-quinze millions de livres?--Et les bons Arabes, avec patience, sans
-murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux genoux, pour
-cheminer au milieu de cette eau déjà pestilentielle, qui doit couver
-pour eux des fièvres et de la mort.
-
-Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu à peu le décor
-change, hélas! Les rues se banalisent; les maisons de «Mille et une
-Nuits» font place à d'insipides bâtisses levantines; les lampes
-électriques commencent à piquer l'obscurité de leurs fatigants éclats
-blêmes; et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît.
-
-Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous tombés? En moins comme il
-faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l'une
-quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde
-entier vient s'ébattre aux saisons dites élégantes.--Mais, dans ces
-quartiers-ci par exemple, qui appartiennent aux étrangers ou aux
-Égyptiens ralliés franchement, tout est asséché, soigné, bien tenu; plus
-de cloaques ni d'ornières; les quinze millions de livres ont fait
-consciencieusement leur office.
-
-Partout de l'électricité aveuglante; des hôtels monstres, étalant le
-faux luxe de leurs façades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du
-toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande de tous les styles, le
-rocaille, le roman, le gothique, l'art nouveau, le pharaonique et
-surtout le prétentieux et le saugrenu. D'innombrables cabarets, qui
-regorgent de bouteilles: tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident,
-déversés sur l'Égypte à bouche-que-veux-tu.
-
-Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les
-trottoirs, des filles levantines, qui visent à s'attifer comme celles de
-Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez
-quelque habilleuse pour chiens savants.
-
-Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foire cosmopolite?... Mon
-Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Égyptiens, quand
-comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine
-inaliénable d'art, d'architecture, de fine élégance, et que, par leur
-abandon, l'une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre
-s'écroule et se meurt?
-
-Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles, il est tant
-d'esprits distingués cependant et d'intelligences supérieures! Tandis
-que je vois encore les choses d'ici avec mes yeux tout neufs d'étranger
-débarqué hier sur ce sol imprégné d'ancienne gloire, je voudrais pouvoir
-leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si
-profonde sympathie:
-
-«Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissolvante,
-défendez-vous,--non par la violence, bien entendu, non par
-l'inhospitalité ni la mauvaise humeur,--mais en dédaignant cette
-camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est démodée chez
-nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre
-admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le
-mystère de votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il ne s'agit pas
-là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale.
-Vous étiez des _Orientaux_ (je prononce avec respect ce mot qui implique
-tout un passé de précoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore
-quelques années, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de
-simples courtiers levantins, uniquement occupés de la plus-value des
-terres et de la hausse des cotons.»
-
-
-
-
-III
-
-MOSQUÉES DU CAIRE
-
-
-Elles sont presque innombrables, plus de trois mille, et cette ville si
-grande, qui couvre quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une ville
-de mosquées. (Bien entendu, je parle du Caire ancien, du Caire arabe, le
-Caire nouveau, quelconque ou funambulesque, celui des élégances en toc
-et des «Sémiramis-Hôtel» ne méritant d'être mentionné qu'avec un
-sourire.)
-
-Donc, une ville de mosquées, disais-je. Le long des rues, parfois elles
-se suivent, deux, trois, quatre à la file, s'appuyant les unes aux
-autres et s'enchevêtrant. Partout dans l'air s'élancent leurs minarets
-brodés d'arabesques, ciselés, compliqués avec la plus changeante
-fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes, ils sont si
-découpés qu'on aperçoit le jour au travers; il y en a de lointains, il y
-en a de tout proches qui pointent en plein ciel au-dessus de votre tête;
-n'importe où l'on regarde on en découvre d'autres, à perte de vue; tous
-de la même couleur bise et tournant au rose. Les plus archaïques, ceux
-des vieux temps débonnaires, se hérissent de morceaux de bois qui sont
-des perchoirs pour faire reposer les grands oiseaux libres et toujours
-quelques milans, quelques corbeaux songeurs se tiennent là postés,
-contemplant à l'horizon les sables, la ligne des jaunes solitudes.
-
-Trois mille mosquées. Plus haut que les maisonnettes d'alentour, montent
-leurs murailles droites, un peu sévères, percées à peine de minuscules
-fenêtres en ogive; murailles couleur bise ainsi que les minarets, et
-peintes de rayures horizontales en un vieux rouge qui s'est fané au
-soleil; murailles couronnées toujours de séries de trèfles imitant des
-créneaux, mais de trèfles d'un dessin chaque fois différent et imprévu.
-
-Pour y accéder, toujours quelques marches et une rampe de marbre
-blanc,--car elles sont surélevées comme des autels. Et dès la porte on
-entrevoit de calmes profondeurs très en pénombre. D'abord des couloirs,
-étonnamment hauts de plafond, sonores et demi-obscurs; sitôt qu'on y est
-entré, on sent qu'il fait frais, qu'il fait paisible; ils vous
-préparent, on commence à s'y imprégner de recueillement et déjà on y
-parle bas. Dans la rue trop étroite que l'on vient de quitter, il y
-avait foule orientale et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles
-métiers anciens; des gens, des bêtes vous frôlaient; on manquait d'air,
-sous tant de moucharabiehs surplombants. Ici, soudain c'est le silence
-avec de vagues murmures de prières et des chants flûtés d'oiseaux; c'est
-le silence, et c'est l'espace libre, quand on arrive au saint jardin
-enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire qui resplendit d'une
-discrète et reposante magnificence. Peu de monde en général, dans ces
-mosquées,--si ce n'est, bien entendu, aux heures des cinq offices du
-jour. En quelques coins d'élection, particulièrement ombreux et frais,
-des vieillards s'isolent pour lire du matin au soir les saints livres et
-regarder approcher la mort: sous des turbans blancs, barbes blanches et
-visages tranquilles. Ou bien ce sont de pauvres hères sans gîte, qui
-sont venus chercher l'hospitalité d'Allah, et qui dorment sans souci de
-demain, étendus de tout leur long sur une natte.
-
-Le charme rare de ces jardins de mosquée, souvent très vastes, est
-d'être si jalousement enclos entre leurs grands murs--toujours couronnés
-de trèfles de pierre--qui n'y laissent rien deviner des agitations du
-dehors; des palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément ou en
-bouquets superbes, et y tamisent la lumière d'un toujours chaud soleil,
-sur des rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait jamais de
-bruit non plus que dans des cloîtres, car les gens y marchent d'une
-allure lente, chaussés de babouches. Et ce sont aussi des édens pour les
-oiseaux, qui y vivent et y chantent en toute sécurité, même pendant les
-offices, attirés par de petites auges que les imans emplissent d'eau du
-Nil, à leur intention, chaque matin.
-
-Quant à la mosquée elle-même, rarement elle est un lieu fermé de tous
-côtés, comme dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord; en Égypte,
-non; puisqu'il n'y a pas de véritable hiver et presque jamais de pluie,
-on a pu laisser une des faces complètement ouverte sur le jardin, et le
-sanctuaire n'est séparé de la verdure et des roses que par une simple
-colonnade; cela permet aux fidèles, groupés sous les palmiers, de prier
-là tout aussi bien qu'à l'intérieur, puisqu'ils aperçoivent, entre les
-arceaux, le saint mihrab[1].
-
- [1] On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant la
- direction de la Mecque; il est placé au fond de chaque mosquée,
- comme dans nos églises l'autel, et on doit lui faire face lorsqu'on
- prie.
-
-Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin, ce sanctuaire où des ors
-pâlis brillent aux vieux plafonds de cèdre, où des mosaïques de nacre
-brillent sur les parois et imitent des broderies d'argent qu'on y aurait
-tendues!
-
-Point de faïences, comme dans les mosquées de la Turquie ou de l'Iran.
-Ici, c'est le triomphe des patientes mosaïques: les nacres de toutes les
-couleurs, et tous les marbres, et tous les porphyres, découpés en
-myriades de petits morceaux précis et pareils, assemblés ensuite pour
-composer les dessins arabes qui jamais n'empruntent rien à la forme
-humaine, non plus qu'à aucune forme animale, mais rappellent plutôt ces
-cristallisations variées à l'infini que l'on découvre au microscope dans
-les flocons de la neige. C'est toujours le mihrab qui est orné avec la
-plus minutieuse richesse; en général des colonnettes de lapis,
-intensément bleues, s'y détachent en relief, encadrant des mosaïques si
-délicates qu'elles ressemblent à des brocarts ou à des dentelles. Aux
-vieux plafonds de cèdre--où les oiseaux chanteurs d'alentour ont leurs
-nids--les ors se mêlent à de précieuses enluminures, que les siècles ont
-pris soin d'atténuer, de fondre ensemble; et çà et là de très fines et
-longues consoles en bois sculpté ont l'air de retomber des maîtresses
-poutres, de s'étaler sur les murailles comme des coulées de
-stalactites--que l'on aurait aussi, dans les temps, soigneusement
-peintes et dorées. Quant aux colonnes toujours disparates, les unes de
-marbre amarante, les autres de vert antique, les autres de porphyre
-rouge, avec des chapiteaux de tous les styles, elles viennent de loin,
-de la nuit des âges, des tourmentes religieuses antérieures et attestent
-les prodigieux passés que connut cette vallée du Nil, pourtant si
-étroite et enserrée par les déserts; elles ont été jadis dans des
-temples païens, où elles ont connu les étranges visages des dieux de
-l'Égypte, de la Grèce et de Rome; elles ont été dans des églises
-chrétiennes primitives, où elles ont vu des statues de martyrs
-contorsionnés et des images de Christs en extase couronnés de l'auréole
-byzantine; elles ont assisté à des batailles, des écroulements, des
-hécatombes et des sacrilèges; à présent, réunies au hasard dans ces
-mosquées, elles ne voient plus, sur les parois des sanctuaires, que les
-mille petits dessins idéalement purs de cet Islam qui veut que les
-hommes, lorsqu'ils prient, conçoivent Allah immatériel, Esprit sans
-contours et sans visage.
-
-Chacune de ces mosquées a son saint défunt, dont elle porte le nom, et
-qui dort à côté, dans un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque
-prêtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou bien un khédive
-d'autrefois, ou un guerrier, un martyr. Et le mausolée, qui communique
-avec le sanctuaire par une baie tantôt ouverte tantôt garnie de
-grillages, est surmonté toujours d'une coupole spéciale, une haute,
-haute et étrange coupole qui monte vers le ciel comme un gigantesque
-bonnet de derviche. Au-dessus de la ville arabe, et même dans les sables
-du désert voisin, partout ces dômes funéraires s'élèvent auprès des
-vieux minarets, donnant, le soir, ce sentiment que c'est le mort
-lui-même, le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet devenu
-colossal.--On peut, si l'on veut, prier chez le saint tout comme dans la
-mosquée; chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en pénombre. C'est
-plus simple aussi, au moins à hauteur d'homme: sur une estrade de marbre
-blanc, plus ou moins usée et jaunie par le toucher des mains pieuses,
-rien qu'un austère catafalque en marbre pareil, orné seulement d'une
-inscription coufique. Mais, si on lève la tête pour regarder l'intérieur
-du dôme--le dedans du bonnet de derviche, pourrait-on dire,--on voit
-briller, entre des grappes de stalactites peintes et dorées, quantité de
-petits vitraux exquis, de petites fenêtres qui ont l'air constellées
-d'émeraudes, de rubis et de saphirs. Chez le saint, les oiseaux ont
-aussi leurs entrées, bien entendu; ils salissent un peu les tapis, c'est
-vrai, les nattes où l'on s'agenouille et leurs nids font des taches
-là-haut parmi les dorures du cèdre ciselé; mais leur chanson, leur
-symphonie de volière est si douce aux vivants qui prient et aux morts
-qui rêvent...
-
- *
-
- * *
-
-Cependant, qu'est-ce donc qui manque à ces mosquées pour vous prendre
-tout à fait?... C'est sans doute que l'accès en est trop facile, que
-l'on s'y sent trop près des quartiers modernisés des hôtels bondés de
-touristes--et que l'on y prévoit à tout instant l'intrusion bruyante
-d'une bande Cook, le «Bædeker» à la main. Hélas! elles sont mosquées du
-Caire, du pauvre Caire envahi et profané... Oh! celles du Maroc, fermées
-si jalousement! Celles de la Perse, ou même celles du Vieux-Stamboul, où
-le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence et vous pèse doucement
-aux épaules dès qu'on en franchit le seuil!...
-
- *
-
- * *
-
-Et pourtant, avec quels soins on s'efforce aujourd'hui de les faire
-survivre, ces mosquées-là, qui ont dû être jadis des refuges adorables!
-Pendant des siècles, jamais entretenues, jamais réparées, malgré la
-vénération des insouciants fidèles, la plupart tombaient en ruine; les
-fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les coupoles étaient
-crevées, les mosaïques jonchaient le sol comme d'une grêle de nacre, de
-porphyre et de marbre. Et il semblait que réparer tout cela fût une
-besogne absolument irréalisable; c'était même folie, disait-on, d'en
-concevoir le projet.
-
-Eh bien! depuis vingt ans bientôt, une armée de travailleurs est à
-l'oeuvre, sculpteurs, marbriers, mosaïstes. Déjà certains sanctuaires,
-les plus vénérables, sont entièrement reconstitués; après avoir retenti
-pendant quelques années du tapage des marteaux et des cisailles pour de
-prodigieuses restaurations, ils viennent d'être rendus à la paix, à la
-prière, et les oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une gloire du
-règne actuel d'avoir préservé, avant qu'il fût trop tard, tout ce legs
-magnifique de l'art musulman. Quand la ville de _Mille et une Nuits_ qui
-était ici autrefois aura fini de disparaître pour faire place à un banal
-entrepôt de commerce et de plaisir, où la ploutocratie du monde entier
-viendra s'ébattre chaque hiver,--il restera au moins cela, pour
-témoigner combien fut magnifiquement rêveuse la vie arabe antérieure. Il
-restera ces mosquées longtemps encore, même quand on n'y priera plus,
-même quand les hôtes ailés en seront partis, faute des auges d'eau du
-Nil,--emplies à leur intention par ces bons imans, dont ils payent
-l'hospitalité en faisant entendre dans les cours, sous les plafonds de
-cèdre, sous les voûtes, leur discrète petite musique d'oiseaux...
-
-
-
-
-IV
-
-LE CÉNACLE DES MOMIES
-
-
-On dirait une ronde de nuit. Nous sommes deux, promenant une lanterne
-dans l'obscurité de galeries immenses. Nous venons de refermer sur nous
-à double tour la porte par laquelle nous étions entrés là, et nous avons
-conscience d'être rigoureusement seuls, si vaste soit ce lieu, avec tant
-et tant de salles _communicantes_, et de hauts vestibules, et de larges
-escaliers,--mathématiquement seuls, pourrait-on presque dire, car c'est
-ici un palais très spécial, où sur toutes les issues on avait mis les
-scellés à la tombée du jour, comme on fait du reste chaque soir, à cause
-des reliques sans prix qui y sont amassées; la rencontre d'aucun être
-vivant n'est donc possible, malgré tant d'espace libre, et tant de
-détours, et tant de grandes choses étranges que nous voyons se dresser
-là-bas partout, projetant des ombres et formant des cachettes.
-
-Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chaussée, sur des dalles que font
-sonner nos pas. Il est environ dix heures. Çà et là, par quelque vitre,
-se glisse un peu de bleuâtre, grâce aux étoiles qui, pour les gens du
-dehors, doivent donner des transparences à la nuit; mais c'est égal, il
-fait solennellement sombre ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans
-doute que, dans les salles au-dessus, il y a des vitrines pleines de
-morts.
-
-Ces choses qui se dressent le long de notre parcours semblent aussi
-presque toutes mortuaires. Pour la plupart ce sont des sarcophages en
-granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages: les uns, ayant
-forme de gigantesque boîte, ont été alignés sur des socles,--et il en
-est parmi ceux-là qui représentent les premières conceptions humaines,
-des conceptions vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres
-ayant forme de momie, debout contre les murailles, nous montrent
-d'énormes visages, d'énormes coiffures, et se tiennent ramassés comme
-des géants qui porteraient de trop grosses têtes sur des cous trop dans
-les épaules. Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont de simples
-statues et n'ont jamais recelé de cadavre dans leurs flancs; tous
-gardent aux lèvres le même imperceptible sourire; ils avoisinent le
-plafond avec leur bonnet de sphinx, et leur regard fixe passe trop haut
-pour nous voir. Il y a enfin, çà et là, des êtres pas plus grands que
-nous, ou même des êtres tout petits, d'une taille de gnome. Et parfois
-une paire d'yeux d'émail, grands ouverts et imprévus à quelque tournant,
-plongent tout droit au fond des nôtres, ont l'air de nous suivre, nous
-font frissonner en nous jetant soudain comme l'étincelle d'une pensée
-qui viendrait de l'abîme des âges.
-
-Cependant nous marchons vite et plutôt distraits, car ce n'est pas pour
-ces simulacres du rez-de-chaussée que nous sommes venus, mais pour de
-plus redoutables hôtes. Elle éclaire d'ailleurs si peu, notre lanterne,
-dans les profondes salles, que tout ce monde en granit, en grès, en
-marbre, tout ce monde n'apparaît bien qu'à l'instant précis de notre
-passage, mais change aussitôt, déploie sur les murs des ombres
-fantastiques, et puis se confond avec cette foule muette, toujours plus
-nombreuse derrière nous.
-
-De place en place, il y a des manches à incendie enroulées sur
-elles-mêmes, chacune ayant sa lance qui brille d'un éclat de cuivre
-rouge. Et je demande à mon compagnon de ronde: «Qu'est-ce qui pourrait
-bien brûler ici, ce ne sont que bonshommes de pierre?--Ici, non, me
-répondit-il; mais _ce qu'il y a là-haut_, représentez-vous comme cela
-flamberait!»--Ah! c'est vrai, _ce qu'il y a là-haut_, et qui est
-justement le but de ma visite... Je n'y songeais pas, moi, au feu
-prenant dans une assemblée de momies: les vieilles chairs, les vieilles
-chevelures, les vieilles carcasses de rois ou de reines, si imbibées de
-natrum et d'huiles, crépitant comme paquets d'allumettes!... C'est
-surtout à cause de ce danger-là, du reste, que les scellés sont mis aux
-portes dès que le soir tombe, et qu'il faut une faveur particulière pour
-être admis à pénétrer dans ce lieu, la nuit, avec une lanterne.
-
-En plein jour, rien de banal comme ce «musée des Antiquités
-égyptiennes», composé pourtant de souvenirs sans prix. C'est la plus
-pompeuse et la plus outrageante de ces bâtisses dépourvues de style dont
-s'enrichit chaque année le Caire nouveau; entre qui veut, pour y
-dévisager de près, sous un trop brutal éclairage, des morts et des
-mortes augustes, qui avaient si bien cru se cacher pour l'éternité.
-
-Mais la nuit!... Oh! la nuit, toutes portes closes, c'est le palais du
-cauchemar et de la peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui
-n'entreraient pas à prix d'or, même après avoir fait leur prière, des
-Formes affreuses s'échappent, non seulement de tous les personnages
-embaumés qui habitent là-haut dans les vitrines, mais aussi des statues
-funéraires, des papyrus, de mille choses qui au fond des tombeaux se
-sont longuement imprégnées d'essence humaine; les Formes ressemblent à
-des cadavres, ou parfois à de vagues bêtes, même rampantes; après avoir
-erré dans les salles, elles finissent par se réunir, pour des
-conciliabules, sur les toits...
-
-Nous montons maintenant un escalier monumental, qui est vide dans toute
-sa largeur, et où nous voici délivrés pour un temps de l'obsession de
-ces rigides figures, de ces regards, de ces sourires de personnages en
-pierre blanche ou en granit noir qui se pressaient dans les galeries et
-les vestibules du rez-de-chaussée. Aucun d'eux sans doute ne montera
-derrière nous; mais c'est égal, ils gardent en foule et embrouillent de
-leurs ombres les seuls chemins par lesquels nous pourrions battre en
-retraite si les hôtes plus inquiétants de là-haut nous réservaient un
-trop sinistre accueil...
-
-Celui qui a bien voulu faire fléchir pour moi les consignes de nuit est
-l'illustre savant auquel on a confié la direction des fouilles dans le
-sol d'Égypte; il est aussi l'ordonnateur du prodigieux musée, et c'est
-lui-même qui a la bonté de me guider ce soir dans ce labyrinthe.
-
-A travers le silence des salles d'en haut, voici que nous nous dirigeons
-maintenant tout droit vers ceux et celles à qui j'ai demandé audience
-nocturne.
-
-La nuit, cela paraît sans fin, l'enfilade de ces chambres à vitrines
-dont le déploiement est de plus de quatre cents mètres sur les quatre
-faces de l'édifice. Après avoir passé devant les papyrus, les émaux, les
-vases canopes recéleurs d'entrailles humaines, nous arrivons chez les
-momies de bêtes sacrées: des chats, des ibis, des chiens, des éperviers,
-ayant bandelettes et sarcophage; même des singes, restés grotesques
-jusque dans la mort. Ensuite commencent les masques humains, et, debout
-dans les armoires, les «cartonnages de momie», qui moulaient le corps
-par-dessus les bandelettes et reproduisaient, plus ou moins agrandie, la
-figure défunte. Tout un lot de courtisanes de l'époque gréco-romaine,
-ainsi moulées en pâte d'après cadavre, et couronnées de roses, nous font
-des sourires d'appel derrière leurs vitres. Des masques couleur de chair
-morte alternent avec des masques d'or que notre lanterne, en passant
-vite, fait briller d'un éclair. Toujours des yeux trop larges, aux
-paupières trop ouvertes, aux prunelles trop dilatées qui regardent comme
-avec effarement. Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de cercueil à
-figure, il en est que l'on dirait taillés pour personnes géantes; la
-tête surtout, sous la lourde coiffure, la tête rentrée comme par farce
-dans des épaules de bossu, s'indique énorme, tout à fait
-disproportionnée avec le corps, qui par le bas s'amincit en gaine.
-
-Bien que notre petite lanterne cependant ne s'éteigne pas, il semble que
-nous y voyons de moins en moins: trop d'obscurité autour de nous, dans
-des chambres trop vastes,--et dans des chambres qui toutes communiquent,
-facilitant la promenade de ces Formes qui, le soir, se dégagent et
-rôdent...
-
-Sur une table de milieu, une chose à donner le frisson brille dans une
-boîte en verre, une frêle chose qui faillit vivre il y a quelque deux
-mille ans. C'est la momie d'un embryon humain, dont on avait dans les
-temps orné le visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa malice de
-mort-né,--car, d'après la croyance égyptienne, ces petits avortons
-devenaient de mauvais génies dans les familles lorsqu'on négligeait de
-leur rendre honneur. Au bout de son corps de rien du tout, sa tête
-dorée, ses gros yeux de foetus restent inoubliables de laideur
-souffrante, d'expression déçue et féroce.
-
-Dans les salles où nous pénétrons après, ce sont des cadavres pour tout
-de bon qui nous entourent de droite et de gauche; sur des étagères, les
-cercueils s'étalent en rangs superposés; on respire l'odeur fade des
-momies, et, par terre, lovés toujours comme de gros serpents, les tuyaux
-de cuir se tiennent prêts, car c'est l'endroit dangereux pour le feu.
-
---Nous arrivons, me dit le maître de céans; tenez, là-bas, _les voilà!_
-
-En effet, je reconnais la place, étant venu maintes fois en plein jour
-comme tout le monde. Malgré ces demi-ténèbres, qui commencent à dix pas
-de nous tant est petit le cercle lumineux que notre fanal dessine, je
-puis distinguer déjà le double alignement des grands cercueils royaux,
-ouverts sans pudeur sous des cages vitrées et dont les couvercles à
-figure sont posés debout, en sentinelle, contre les murailles.
-
-Nous y sommes enfin, admis à cette heure indue dans le cénacle des rois
-et des reines, pour une audience vraiment privée.
-
-D'abord la dame au bébé, sur laquelle nous projetons sans nous arrêter
-la lueur de notre lanterne: une dame qui trépassa en mettant au monde un
-petit prince mort. Depuis les antiques embaumeurs, personne encore n'a
-revu son visage, à cette reine Makéri; dans le cercueil, ce n'est qu'une
-longue forme féminine, dessinée sous l'emmaillotage serré des
-bandelettes aux tons bis; contre ses pieds, repose le bébé fatal,
-recroquevillé drôlement, voilé et mystérieux comme elle, sorte de poupée
-mise là, dirait-on, pour lui tenir éternelle compagnie pendant que se
-traîneraient les siècles et les millénaires.
-
-Ensuite se déroule, plus intimidante à aborder, la série des momies
-démaillotées. Ici, dans chaque cercueil sur lequel nous nous penchons,
-il y a une tête qui nous regarde, ou qui ferme les yeux pour ne pas nous
-voir, et il y a des épaules maigres, de maigres bras et des mains aux
-ongles trop longs qui sortent de lugubres guenilles. Chaque nouvelle
-momie royale que notre lanterne éclaire nous réserve une surprise et le
-frisson d'un effroi différent; elles se ressemblent si peu! Les unes
-rient en montrant des dents jaunes, les autres ont une expression de
-tristesse ou de souffrance infinie. Tantôt les visages sont minces, très
-fins, restés jolis malgré le pincement des narines. Tantôt ils sont
-démesurément élargis de bouffissure putride, avec le bout du nez mangé:
-les embaumeurs, comme on sait, n'étaient pas sûrs de leurs moyens; les
-momies ne réussissaient pas toujours; chez quelques-unes il se
-produisait des tuméfactions, des pourritures, même des éclosions
-soudaines de larves, de «compagnons sans oreilles et sans yeux», qui
-finissaient bien par mourir avec le temps, mais après avoir perforé
-toutes les chairs.
-
-A peu près par dynastie et par ordre chronologique, les orgueilleux
-Pharaons sont là piteusement rangés, le père, le fils, le petit-fils,
-l'arrière-petit-fils. Et de vulgaires étiquettes de papier disent seules
-leurs noms écrasants: Sethos Ier, Ramsès II, Sethos II, Ramsès III,
-Ramsès IV, etc. Il n'en manque bientôt plus à l'appel, tant on a fouillé
-au coeur des rochers et du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de
-musée seront sans doute leur résidence dernière. Dans l'antiquité, ils
-ont cependant pérégriné souvent depuis leur mort, car aux époques
-troublées de l'histoire d'Égypte, c'était une des lourdes préoccupations
-du souverain régnant: cacher, cacher ces momies d'ancêtres, dont la
-terre s'emplissait de plus en plus et que les violateurs de sépultures
-étaient si habiles à dépister; alors on les promenait clandestinement
-d'un trou à un autre, les enlevant chacun de son fastueux souterrain
-personnel, pour à la fin les murer de compagnie dans quelque humble
-caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont achever bientôt leur
-retour à la poussière, différé comme par miracle pendant tant de
-siècles; aujourd'hui, dépouillées de leurs bandelettes, elles ne
-dureront plus, et il faudrait se hâter de graver ces physionomies de
-trois ou quatre mille ans qui vont s'évanouir.
-
-Dans ce cercueil--l'avant-dernier de la rangée de gauche,--c'est le
-grand Sésostris en personne qui nous attend. Nous connaissons d'ailleurs
-de longue date son visage de nonagénaire, son nez en bec de faucon, les
-brèches entre ses dents de vieillard, son cou décharné d'oiseau et sa
-main qui se lève en geste de menace. Voici vingt ans qu'il a revu la
-lumière, ce maître du monde. Il était enroulé, _des milliers de fois_,
-dans un merveilleux linceul en fibres d'aloès, plus fin qu'une
-mousseline des Indes, qui avait dû coûter des années de travail et
-mesurait quatre cents mètres de long; le démaillotage, en présence du
-khédive Tewfik et des grands personnages de l'Égypte, dura deux heures,
-et après le dernier tour, quand la figure illustre apparut, l'émotion
-fut telle parmi les assistants qu'ils se bousculèrent comme un troupeau,
-et le pharaon fut renversé. Il a du reste beaucoup fait parler de lui,
-le grand Sésostris, depuis son installation au musée. Un jour, tout à
-coup, d'un geste brusque, au milieu des gardiens, qui fuyaient en
-hurlant de peur, il a levé cette main[2], qui est encore en l'air et
-qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite est survenue, dans ses vieux
-cheveux d'un blanc jaunâtre et le long de tous ses membres l'éclosion
-d'une faune cadavérique très fourmillante qui a nécessité un bain
-complet, au mercure.--Lui aussi a son étiquette, en papier écolier,
-collée sur le bord de sa boîte, et on y lit, tracé d'une écriture
-négligée, ce nom formidable qui fit trembler tous les peuples de la
-terre: «Ramsès II (Sésostris)»!... Il n'y a pas à dire, il a beaucoup
-décliné et noirci depuis seulement une quinzaine d'années que je le
-connais. C'est un fantôme qui s'en va; malgré les soins dont on
-l'entoure, c'est un pauvre fantôme tout près de se désagréger, de
-s'anéantir. Nous promenons devant son nez crochu notre lanterne, pour
-mieux déchiffrer, par le jeu de l'ombre, son expression encore
-autoritaire... Ainsi les destinées du monde se réglaient jadis, sans
-appel, au fond de ce crâne, qui semble plutôt étroit sous la peau sèche
-et les horribles cheveux blanchâtres! Et tout ce qui a dû tenir de
-volonté là dedans, et de passion, et de colossal orgueil! Sans compter
-ce souci, que nous ne concevons plus, mais qui primait tout à son
-époque: celui d'assurer la magnificence et l'inviolabilité de la
-sépulture... Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui s'exhibe là
-dans ses chiffons immondes, avec toujours sa main levée pour une
-impuissante menace, a été autrefois l'étincelant Sésostris, qui connut
-l'excès presque surhumain des triomphes et des splendeurs; le maître des
-rois, et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu, dont maints
-colosses de granit ou de marbre, à Memphis, à Thèbes, à Louxor,
-reproduisent et essayent d'éterniser les jarrets musculeux, la poitrine
-d'athlète...
-
- [2] On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui, tombant sur
- son bras déshabillé, aurait fait dilater et jouer les os du coude.
-
-Dans le cercueil tout proche est couché son père, Sethos Ier, qui régna
-moins longtemps et mourut beaucoup plus jeune que lui.--Or cette
-jeunesse se voit encore si bien sur les traits de la momie, empreints
-d'ailleurs de beauté persistante. Vraiment ce roi Sethos, on dirait la
-statue du Calme et de la Rêverie sereine; aucun effroi ne se dégage de
-ce mort aux longs yeux fermés, aux lèvres délicates, au menton noble et
-au profil pur; il est apaisant et agréable à regarder dormir, les mains
-croisées sur la poitrine. Et on ne s'explique pas d'ailleurs, en le
-voyant jeune, qu'il puisse avoir pour fils son voisin, le vieillard
-presque centenaire.
-
-En passant, nous avons dévisagé quantité d'autres momies royales,
-tranquilles ou grimaçantes. Mais, pour finir, il en est une (troisième
-cercueil, là, dans la rangée d'en face), une certaine reine
-Nsitanébashrou, que j'aborde avec crainte, bien que, pour elle seule
-peut-être, j'aie souhaité faire cette ronde macabre. Même en plein jour,
-elle arrive au maximum d'horreur que puisse jeter une figure de spectre;
-qu'est-ce que cela va être la nuit sous le vacillement de notre petite
-lanterne?...
-
-La voilà donc, la vampiresse échevelée, bien à son poste, étendue, mais
-toujours comme prête à bondir, et du premier coup je croise le regard en
-coulisse de ses prunelles d'émail, qui brillent sous les paupières
-entr'ouvertes, aux cils à peine mangés. Oh! la terrifiante personne!...
-Non qu'elle soit laide; au contraire, on voit qu'elle était plutôt jolie
-et qu'elle fut momifiée jeune. Ce qu'elle a de particulier surtout,
-c'est son air déçu et furieux d'être morte... Les embaumeurs l'avaient
-du reste très pieusement fardée; mais le rose, sous l'action des sels de
-la peau, s'est décomposé par places pour donner des macules vertes. Ses
-épaules nues, le haut de ses bras hors des guenilles qui furent son
-linceul magnifique, simulent encore des rondeurs grasses, mais se sont
-tachés aussi de zébrures verdâtres ou noires comme on en voit sur les
-serpents. Certes aucun cadavre, ni ici ni ailleurs, n'a jamais gardé
-cette expression de vie intense, et d'ironique, d'implacable férocité;
-sa bouche est tordue par un petit rire de défi, ses narines se pincent
-comme feraient celles d'une goule pour flairer du sang, et ses yeux
-disent à qui s'approche: «Je suis couchée dans ma boîte, oui; mais tu
-verras tout à l'heure comme je saurai en sortir!»--Cela déroute de
-songer que la menace de ce regard terrible et ce semblant de fureur mal
-contenue duraient déjà depuis des siècles quand débuta notre ère, et
-duraient pour rien, dans les ténèbres secrètes d'un cercueil fermé, au
-fond d'un caveau sans porte.
-
- *
-
- * *
-
-Maintenant que nous allons nous retirer, qu'est-ce qu'il se passera ici,
-avec la complicité du silence, aux heures plus profondes de la nuit?
-Est-ce qu'ils vont rester inertes et rigides, une fois livrés à
-eux-mêmes, tous ces embaumés qui faisaient mine d'être sages parce que
-nous étions là? Quels échanges de vieux fluide humain vont se continuer,
-comme sans doute chaque soir, d'un cercueil à un autre? Jadis, ces rois,
-ces reines, dans leur obsédante inquiétude sur l'avenir de leur momie,
-avaient pu imaginer des violations, des pillages, des émiettements parmi
-le sable du désert, mais jamais cela: être réunis un jour, et presque
-tous à visage dévoilé, si près les uns des autres, en rang sous des
-glaces. Eux qui gouvernèrent l'Égypte à des siècles d'intervalle et ne
-s'étaient jamais connus que par l'histoire, par les papyrus inscrits
-d'hiéroglyphes, ainsi mis en présence, tant de choses ils ont à se dire,
-tant de questions ardentes à se poser, sur des amours, sur des crimes!
-Dès que nous serons presque loin, seulement dès que notre lanterne, au
-bout des longues galeries, ne paraîtra plus que comme un feu follet qui
-s'échappe, est-ce que les «Formes», dont les gardiens s'épouvantent, ne
-vont pas commencer leur grouillement, et les voix creuses des momies
-chuchoter des mots, avec effort?...
-
-Mon Dieu, qu'il fait noir ici! Notre lanterne pourtant ne s'éteint pas,
-non... Mais on dirait qu'il fait noir de plus en plus... Et, la nuit,
-tout fermé, comme on sent l'odeur des huiles, dont sont imbibés les
-linceuls, et, plus intolérablement, la demi-puanteur fade et sournoise
-de tous ces morts!...
-
-En m'en allant à travers cette obscurité des salles trop longues, un
-vague instinct de conservation fait que je me retourne tout de même un
-peu, pour regarder derrière moi. Il me semble que la dame au bébé lève
-déjà lentement, avec mille précautions et ruses, sa tête encore tout
-enveloppée... Tandis qu'au contraire, plus là-bas, les cheveux épars, je
-la devine bien se dressant d'une saccade impatiente sur son séant, la
-goule aux yeux d'émail, la dame Nsitanébashrou...
-
-
-
-
-V
-
-UN CENTRE D'ISLAM
-
-
- «S'instruire est le devoir de tout musulman.»
-
- (Un verset des _Hadices_ ou _Paroles du Prophète_.)
-
-Dans une rue étroite, perdue au milieu des plus anciens quartiers arabes
-du Caire, en plein dédale encore serré et mystérieusement ombreux, une
-porte exquise s'ouvre sur de l'espace libre que le soleil inonde; elle
-est à deux arceaux ouvragés; elle est surmontée d'un haut fronton où des
-arabesques s'enchevêtrent pour former des rosaces inconnues, et où de
-saintes écritures s'enroulent avec des complications très savantes.
-
-C'est l'entrée d'Al-Azhar, un lieu vénérable en Islam, d'où sont
-parties, pendant près de mille ans, les générations de prêtres et de
-docteurs chargés de répandre la parole du Prophète sur les peuples,
-depuis le Moghreb jusqu'à la mer d'Arabie, en passant par les grands
-déserts. Vers la fin de notre Xe siècle, les glorieux khalifes Fatimides
-avaient édifié cet immense assemblage d'arceaux et de colonnes, qui
-devint le siège de l'université musulmane la plus renommée du monde, et
-que, depuis lors, tous les souverains de l'Égypte ne cessèrent de
-compléter, d'agrandir, ajoutant des salles nouvelles, des galeries, des
-minarets, jusqu'à faire d'Al-Azhar presque une ville au milieu de la
-ville.
-
- *
-
- * *
-
- «Celui qui recherche l'instruction est plus aimé de Dieu que
- celui qui combat dans une guerre sainte.»
-
- (Un verset des _Hadices_.)
-
-Onze heures, par une journée d'ardent soleil et de pure lumière;
-Al-Azhar vibre encore d'un multiple bruissement de voix, bien que les
-leçons du matin soient près de finir.
-
-Une fois franchi le seuil de la double porte ouvragée, voici d'abord la
-cour, en ce moment vide comme un désert, et éblouissante de soleil. Au
-delà, tout ouverte, la mosquée déploie ses arcades sans fin, qui se
-continuent, se répètent, se perdent très loin sous l'obscurité des
-plafonds, et, dans ce lieu demi-obscur, aux profondeurs confuses,
-d'innombrables personnages coiffés du turban, accroupis en foule
-pressée, récitent ou psalmodient tout bas, avec un léger balancement des
-reins comme pour scander leur déclamation chantante: ce sont les dix
-mille étudiants venus de tous les points de la terre pour s'imprégner de
-l'immuable doctrine d'Al-Azhar.
-
-A première vue, on les aperçoit mal, car ils sont loin dans l'ombre, et
-ici on est aveuglé de rayons; par petits groupes attentifs, de dix ou de
-vingt, assis sur des nattes autour d'un grave professeur, ils répètent
-docilement leurs leçons, qui depuis des siècles ont vieilli sans changer
-comme l'Islam. Ceux qui tiennent cercle tout à fait là-bas, dans les
-nefs du fond où le jour arrive à peine, comment donc y voient-ils pour
-déchiffrer sur les feuillets de leurs vieux livres les si difficiles
-écritures?
-
-En tout cas, gardons-nous de les troubler,--comme tant de touristes, de
-nos jours, ne craignent pas de le faire; nous entrerons un peu plus
-tard, quand l'étude du matin sera terminée.
-
-Cette cour, où le soleil de onze heures darde son feu blanc, est un
-enclos sévèrement et magnifiquement arabe; il nous a isolés soudain du
-temps et des choses; il doit porter à la prière musulmane, de même que
-jadis nos cloîtres gothiques portaient à la prière chrétienne. Il est
-vaste comme un carrousel. D'un côté, il confine à la mosquée même, et
-partout ailleurs on l'a muré si haut que rien du dehors ne s'y devine
-plus: des murailles de couleur fauve, où tant de siècles de soleil ont
-mis des tons ardents, ont prodigué la terre de Sienne et la sanguine;
-des murailles qui par le bas sont droites, simples, d'une austérité un
-peu farouche, mais dont la crête, ornementée minutieusement et toute
-couronnée de créneaux à jours, profile sur le ciel des séries de fines
-découpures de pierre. Et, au-dessus de cette sorte de dentelle rougeâtre
-du faîte, qui est là comme pour encadrer le vide si profond et si bleu
-au-dessus de nous, on voit pointer éperdument tous les minarets
-d'alentour, rouges aussi, plus rouges encore que la jalouse enceinte, et
-brodés d'arabesques, ajourés, compliqués de galeries aériennes; les uns
-presque lointains, les autres effrayants d'être si proches et
-d'escalader le zénith; tous saisissants et étranges, avec leurs
-croissants qui brillent et avec leurs bâtons tendus pour appeler les
-grands oiseaux de l'espace. Malgré soi on lève la tête, fasciné par
-toute cette beauté qui est en l'air: rien d'autre pourtant que ce carré
-de ciel merveilleux, sorte de limpide saphir tout enchâssé dans les
-crénelures d'Al-Azhar, et où montent se perdre les si audacieuses tours
-fuselées. On est en plein Orient religieux d'autrefois, et on sent
-combien, sur l'imagination des jeunes prêtres qui se forment ici, doit
-influer le mystère de cette cour grandiose, où tout le luxe
-architectural ne consiste qu'en de purs dessins géométriques répétés à
-l'infini, et ne commence d'ailleurs que très haut, sur les couronnements
-et les minarets en contact avec le bleu éternel.
-
- *
-
- * *
-
- «Tel qui instruit les ignorants est comme un vivant parmi des
- morts.
-
- »Si un jour se passe sans que j'aie appris quelque chose qui
- m'approche de Dieu, que l'aube de ce jour ne soit pas bénie.»
-
- (Versets des _Hadices_.)
-
-Celui qui m'amène aujourd'hui dans ce lieu est mon ami Moustafa Kamel
-pacha[3], le tribun de l'Égypte, et je dois à sa présence de n'être pas
-traité comme un visiteur quelconque: on s'empresse d'informer le grand
-maître de l'université d'Al-Azhar, haut personnage en Islam, dont
-Moustafa fut jadis l'élève, et qui, sans doute, voudra nous accueillir
-lui-même.
-
- [3] Ceci se passait une année avant la mort du pacha auquel ce livre
- est dédié.
-
-C'est dans une salle très arabe, meublée seulement de divans, que nous
-reçoit ce grand maître aux simplicités d'ascète et aux élégantes
-manières de prélat. Son regard et même tout son visage disent combien
-doit être lourd le sacerdoce qu'il exerce: présider à l'instruction de
-tant et tant de jeunes prêtres qui iront ensuite porter la foi, la paix
-et l'immobilité à plus de trois cents millions d'hommes.
-
-Et les voici bientôt, Moustafa pacha et lui, dissertant--comme s'il
-s'agissait d'un fait d'intérêt actuel--sur un point controversé des
-événements qui suivirent la mort du prophète, et sur le rôle d'Ali...
-Oh! combien alors mon ami Moustafa, que j'ai vu si Français en France,
-m'apparaît tout à coup musulman jusqu'au fond de l'âme! Du reste il en
-est ainsi pour la plupart des Orientaux qui, rencontrés chez nous,
-semblent les plus parisianisés: leur modernisme n'est qu'à la surface;
-en eux-mêmes, tout au fond, l'Islam demeure intact. Et l'on s'explique
-sans peine que le spectacle de nos troubles, de nos désespoirs, de nos
-misères, dans ces voies nouvelles où le sort nous jette, les fasse
-réfléchir et se replier plutôt vers le tranquille rêve des ancêtres...
-
-En attendant que finissent les cours du matin, on nous promène dans les
-dépendances d'Al-Azhar. Des salles de toutes les époques, annexées les
-unes après les autres et formant un peu labyrinthe; plusieurs
-contiennent des _mihrabs_, qui sont, comme on sait, des espèces de
-portiques toujours festonnés et dentelés comme s'ils étaient ruisselants
-de gouttes de givre. Des bibliothèques et des bibliothèques, dont les
-plafonds de cèdre ont été sculptés aux temps où l'on avait le loisir et
-la patience. Par milliers, de précieux manuscrits d'érudition, qui
-datent bien de quelques siècles, mais qui, en ce pays, ne se démodent
-point. Ouverts dans des vitrines, plusieurs Corans inestimables, qui
-furent jadis calligraphiés et enluminés sur parchemin par de pieux
-khédives. Et, à une place d'honneur, une grande lunette astronomique
-pour observer le lever de la lune du Ramadan... Tout cela sent beaucoup
-le passé. D'ailleurs ce que l'on enseigne aujourd'hui aux dix mille
-étudiants d'Al-Azhar diffère à peine de ce qu'on leur enseignait sous le
-règne glorieux des Fatimides,--et qui était alors transcendant ou même
-nouveau: le Coran et tous ses commentaires; les subtilités de la syntaxe
-et de la prononciation; la jurisprudence; la calligraphie, qui est
-restée chère aux Orientaux; la versification; enfin ces mathématiques
-dont les Arabes furent les inventeurs.
-
-Oui, tout cela sent le passé, la poussière des âges révolus. Et certes
-les prêtres formés dans cette université de mille ans pourront devenir
-des esprits d'élite, de nobles et calmes rêveurs, mais ne seront jamais
-que des retardataires, ancrés bien à l'abri du tourbillon qui nous
-emporte.
-
- *
-
- * *
-
- «C'est un sacrilège que de prohiber la science. Demander la
- science, c'est faire acte d'adoration envers Dieu; l'enseigner,
- c'est faire acte de charité.
-
- »La science est la vie de l'Islam, la colonne de la foi.»
-
- (Versets des _Hadices_.)
-
-La leçon du matin est finie, nous pouvons, sans déranger personne,
-visiter la mosquée.
-
-Quand nous revenons dans la grande cour aux murs crénelés de dentelles,
-c'est l'heure où s'y déverse le flot des jeunes hommes en robe et turban
-qui sortent de la pénombre du sanctuaire. Après être restés depuis le
-lever du jour accroupis sur des nattes pour étudier ou prier, au
-bourdonnement confus de leurs milliers de voix, ils vont se répandre un
-instant dans les proches quartiers arabes, en attendant que commencent
-les leçons du soir. Par groupes, quelquefois se donnant la main comme
-des enfants, ils marchent pour la plupart la tête haute et levant les
-yeux, bien qu'un peu éblouis sous ce soleil qui les saisit dehors et les
-crible de rayons. Innombrables, ils nous montrent en passant des visages
-très divers; c'est qu'ils viennent des quatre vents du monde, les uns de
-Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou bien du fond du Hedjaz;
-ceux du Nord ont des prunelles claires et pâles, et, parmi ceux du
-Moghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont le teint presque noir.
-Mais leur expression à tous se ressemble: quelque chose d'extatique et
-de lointain, le même détachement, l'obstination dans le même rêve. En
-l'air, où se portent leurs yeux levés, c'est--toujours dans ce cadre des
-créneaux d'Al-Azhar--le ciel presque blanchi par excès de lumière, avec
-l'élancement des grands minarets rougeâtres, que l'on dirait empourprés
-par quelque reflet d'incendie. Et, en regardant passer là cette masse de
-jeunes prêtres ou de jeunes légistes, à la fois si différents et si
-semblables, on comprend mieux qu'ailleurs combien l'Islam, le plus vieil
-Islam, garde encore de cohésion et de puissance.
-
-La mosquée où ils font leurs études est maintenant presque vide. Nous y
-trouvons, en même temps qu'un reposant demi-jour, du silence et des
-musiques inattendues de petits oiseaux; c'est la saison des couvées et,
-dans les plafonds de bois ciselé, il y a quantité de nids que personne
-ne dérange.
-
-Un monde, cette mosquée, où des milliers d'hommes peuvent trouver place
-à l'aise. Environ cent cinquante colonnes de marbre, provenant de
-temples antiques, soutiennent les séries d'arceaux des sept nefs
-parallèles. La lumière ne pénètre que par l'arcade ouverte sur la cour
-et, il fait si sombre dans les nefs du fond, comment donc les fidèles y
-voient-ils pour lire, quand le soleil d'Égypte par hasard se voile?
-
-Quelques étudiants sont là encore, restés pendant l'heure du repos, une
-vingtaine, perdus au milieu de cette vaste solitude, et s'occupant à
-faire la propreté par terre avec de longues palmes en guise de balai:
-les étudiants pauvres, ceux-ci, qui n'ont à manger que du pain sec et
-s'étendent la nuit pour dormir sur la même natte où ils s'étaient tenus
-assis à travailler toute la journée.
-
-Le séjour de cette université est gratuit pour tous les élèves; les
-frais de leur nourriture et de leur entretien, assurés par des donations
-pieuses. Mais, comme ces legs demeurent séparés par nation, il y a
-inégalité dans les traitements: les jeunes hommes de telle contrée sont
-presque riches, possèdent une chambre et un bon lit; ceux d'un pays
-voisin couchent par terre, ont juste de quoi ne pas mourir. Mais aucun
-d'eux ne se plaint, et ils savent s'entr'aider[4].
-
- [4] La durée des études à Al-Azhar varie entre trois et six ans.
-
-Près de nous, un des étudiants pauvres mange sans fausse honte son pain
-sec de midi, accueillant avec un sourire les moineaux et autres petits
-voleurs ailés qui descendent des beaux plafonds de cèdre pour lui
-disputer les miettes de son repas.
-
-Plus loin, dans les nefs du fond peu éclairé, un autre qui dédaigne de
-manger, ou qui n'a plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois
-terminé son petit service de balayage, et rouvre son Coran pour
-s'exercer seul à le lire avec l'intonation consacrée. Sa voix facile et
-chaude, qu'il modère par discrétion, est d'un charme irrésistible dans
-la sonorité de cette mosquée immense, où l'on n'entendait plus à cette
-heure que le gazouillis à peine saisissable des couvées, là-haut parmi
-les poutres aux dorures éteintes. Tous ceux à qui les sanctuaires de
-l'Islam ont été familiers savent comme moi qu'il n'est pas de livre plus
-délicieusement rythmé que celui du Prophète; même si le sens des versets
-vous échappe, la lecture chantante, qui se fait pendant certains
-offices, agit sur vous par la seule magie des sons, à la manière de ces
-oratorios qui, dans les églises du Christ, amènent les larmes. La
-déclamation tristement berceuse de ce jeune prêtre au visage d'illuminé,
-aux vêtements de décente misère, a beau être contenue, il semble que peu
-à peu elle emplisse les sept nefs désertes d'Al-Azhar. On s'arrête
-malgré soi et on se tait pour l'écouter, au milieu du silence de midi.
-Et--dans ce lieu si vénérable, où le délabrement, l'usure des siècles
-s'indiquent partout, même aux colonnes de marbre rongées par le
-frottement des mains--cette voix d'or qui s'élève solitaire, on dirait
-qu'elle entonne le lamento suprême sur l'agonie du vieil Islam et sur la
-fin des temps, l'élégie sur l'universelle mort de la foi dans le coeur
-des hommes...
-
- *
-
- * *
-
- «La science est une religion, la prière en est une autre.
- L'étude est préférable à l'adoration.
-
- »Allez demander partout l'instruction, même, s'il le fallait,
- jusqu'en Chine.»
-
- (Versets des _Hadices_.)
-
-Chez nous autres, Européens, on considère comme vérité acquise que
-l'Islam n'est qu'une religion d'obscurantisme, amenant la stagnation des
-peuples et les entravant dans cette course à l'inconnu que nous nommons
-«le progrès». Cela dénote d'abord l'ignorance absolue de l'enseignement
-du Prophète, et de plus un stupéfiant oubli des témoignages de
-l'histoire. L'Islam des premiers siècles évoluait et progressait avec
-les races, et on sait quel rapide essor il a donné aux hommes sous le
-règne des anciens khalifes; lui imputer la décadence actuelle du monde
-musulman est par trop puéril. Non, les peuples tour à tour s'endorment,
-par lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand éclat: c'est une
-loi. Et puis un jour quelque danger vient secouer leur torpeur, et ils
-se réveillent.
-
-Cette immobilité des pays du Croissant m'était chère. Si le but est de
-passer dans la vie avec un minimum de souffrance, en dédaignant
-l'agitation vaine, et de mourir anesthésié par de radieux espoirs, les
-Orientaux étaient les seuls sages. Mais leur rêve n'est plus possible,
-maintenant que des nations de proie les guettent de tous côtés. Donc,
-hélas! il faut se réveiller.
-
-Il faut se réveiller, et cela commence. Alors, en Égypte, où l'on sent
-la nécessité de changer tant de choses, on songe à réformer aussi la
-vieille université d'Al-Azhar, l'un des grands centres de l'Islam; on y
-songe avec crainte, sachant le danger de porter la main sur des
-institutions millénaires; la réforme, cependant, est en principe
-décidée. Des connaissances nouvelles, venues d'Occident, vont pénétrer
-dans ce tabernacle des Fatimides; le Prophète n'a-t-il pas dit: «Allez
-partout demander l'instruction, au besoin jusqu'en Chine?» Qu'en
-adviendra-t-il? Qui saurait le présager?... Mais ceci, en tous cas, est
-certain: aux heures éblouissantes de midi, ou aux heures dorées du soir,
-quand le flot des étudiants ainsi modernisés se répandra dans la grande
-cour que tant de minarets surveillent, on ne verra plus dans tous ces
-regards la mystique flamme d'aujourd'hui; et ce ne sera plus
-l'inébranlable foi, ni la haute et sereine insouciance, ni la paix si
-profonde qu'ils iront porter, ces messagers, à tous les bouts de la
-terre musulmane...
-
-
-
-
-VI
-
-CHEZ LES APIS
-
-
-Les demeures des Apis, dans l'obscurité lourde, en dessous du désert
-Memphite, sont, comme chacun sait, de monstrueux cercueils en granit
-noir rangés le long de catacombes toujours chaudes et étouffantes ainsi
-que d'éternelles étuves.
-
-Des berges du Nil, pour aller chez eux, il nous faut traverser d'abord
-la région basse que les inondations du vieux fleuve, régulières depuis
-le commencement des temps, ont fini par rendre propice à l'éclosion des
-plantes et au développement des hommes: une ou deux heures de route, le
-soir, à travers des futaies de dattiers dont les belles palmes tamisent
-sur nos têtes la lumière d'un soleil de mars à demi voilé par des nuages
-et déjà déclinant. De loin en loin des troupeaux paissent à cette ombre
-légère. Et nous croisons des fellahs paisibles qui ramènent des champs,
-vers les villages de la rive, leurs petits ânes chargés de gerbes. Il
-fait doux et il fait salubre sous ces hauts bouquets de plumes vertes
-indéfiniment répétés, qu'un vent tiède remue presque sans bruit. On a
-l'impression d'être dans une zone heureuse, où la vie pastorale doit
-être facile, même un peu paradisiaque.
-
-Mais là-bas, devant nous, il y a un monde tout autre qui de plus en plus
-se révèle; son aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; il
-terrifie comme une apparition du chaos, de l'universelle mort... Ce
-monde, c'est le désert, le désert dominateur, au milieu duquel l'Égypte
-habitée, les verdures du Nil tracent à peine un étroit ruban, et, ici
-plus qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir, ce désert
-souverain, tant il se tient surélevé et nous laisse en contre-bas de
-lui, dans la vallée édénique où les palmiers nous ombragent. Avec ses
-tons jaunes, ses marbrures livides, avec ses sables qui lui donnent des
-aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout l'horizon comme une
-espèce de muraille molle ou de grande nuée à faire peur,--plutôt comme
-une longue vague de cataclysme, qui ne bouge pas, c'est vrai, mais qui
-pourrait bien se déverser et engloutir. De plus, il est le _désert
-Memphite_, c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point d'autre sur
-terre, une nécropole fabuleuse où les hommes d'autrefois ont durant
-trois mille ans amoncelé des morts embaumés, exagérant de siècle en
-siècle l'orgueil fou de leurs tombeaux; donc, au-dessus de ces sables
-qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret mondial arrêté dans sa
-marche, nous voyons se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains,
-des triangles aux proportions surhumaines, qui étaient en leur temps des
-couvercles à momie: les pyramides, encore debout là toutes, sur le
-sinistre piédestal que leur fait le désert; les unes assez proches, les
-autres plus perdues dans l'arrière-plan des solitudes,--et peut-être
-plus terribles pour n'être ainsi qu'esquissées en grisailles, trop haut
-devant les nuages.
-
- *
-
- * *
-
-Ces petites voitures qui nous ont amenés à la nécropole de Memphis à
-travers l'interminable bois de palmiers avaient les roues garnies de
-larges patins pour affronter les sables.
-
-Et maintenant, arrivés au pied de la région effrayante, nous commençons
-de gravir une côte où tout à coup le trot de nos chevaux ne s'entend
-plus; le feutrage mouvant du sol établit autour de nous un silence
-soudain, comme chaque fois qu'on aborde ces déserts-là, et on dirait un
-silence de respect qui de lui-même s'imposerait.
-
-La vallée de la vie s'abaisse et fuit derrière nous, achève bientôt de
-disparaître, cachée par une ligne de dunes--par une première volute de
-la «mer sans eau», pourrait-on dire,--et nous voici montés au royaume
-des morts où souffle un vent desséchant et presque glacé que d'en bas
-nous n'avions pas prévu.
-
-On n'a pas profané encore ce désert Memphite par des hôtels et des
-routes à autos, comme on a déjà fait au «petit désert» du Sphinx,--dont
-nous apercevons du reste, aux extrêmes limites de la vue, les trois
-pyramides, prolongeant presque à l'infini pour nos yeux ce domaine des
-momies. Nous ne voyons donc personne, ni aucun indice des temps actuels,
-parmi ces mornes ondulations jaunes ou pâlement grises où nous semblons
-perdus comme dans la houle d'un océan. Un ciel sombre, tel que l'on
-n'imagine guère le ciel d'Égypte. Et, dans cet immense néant des sables
-et des pierrailles dont le cercle d'horizon se détache en plus clair sur
-les nuages, rien nulle part, rien que les silhouettes de ces triangles
-éternels: les pyramides, choses géantes qui se lèvent de place en place,
-au hasard, en différents points de l'étendue, celles-ci à moitié
-éboulées, celles-là presque intactes et gardant leur pointe vive.
-Aujourd'hui elles jalonnent seules cette nécropole qui a plus de deux
-lieues de long et qui fut couverte de temples d'une magnificence, d'une
-énormité inimaginables pour des esprits de nos jours. A part une, là
-tout près (l'aïeule fantastique des autres, celle de ce roi Zoser qui
-mourut il y aura bientôt cinq mille ans), à part une qui est faite de
-six colossales terrasses superposées, toutes ont été bâties d'après
-cette même conception du _triangle_, qui est à la fois la figure la plus
-mystérieusement simple de la géométrie et la forme la plus assise, la
-plus indéfiniment stable de l'architecture. Et, à présent qu'il ne reste
-aucune trace de leurs fresques à personnages, de leurs enduits
-multicolores, à présent qu'elles ont pris la même couleur morte que le
-désert, elles sont là comme de grands ossements, comme de grands
-fossiles n'ayant d'ailleurs plus de contemporains sur la terre. En
-dessous par exemple, c'est autre chose; en dessous demeurent encore des
-hommes, et même beaucoup de chats et beaucoup d'oiseaux qui, de leurs
-yeux, les ont vu bâtir, et qui dorment intacts, emmaillotés de
-bandelettes, dans l'obscurité des syringes; _nous savons_, pour y avoir
-pénétré jadis, ce que cachent les entrailles de ce vieux désert sur
-lequel s'épaissit de siècle en siècle le linceul jaune des sables: tout
-le roc profond a été perforé patiemment, pour des hypogées, pour de
-grandes ou de petites chambres sépulcrales, ou pour de vrais palais
-mortuaires aux multiples figures peintes. Et, depuis deux mille ans déjà
-que les déterreurs s'acharnent à exhumer d'ici des sarcophages et des
-trésors, on n'a pas épuisé les réserves souterraines; il y reste sans
-nul doute des pléiades de dormeurs non dérangés que l'on ne découvrira
-jamais.
-
-A mesure que nous avançons, le vent plus fort et plus froid souffle sous
-un ciel plus nuageux, et le sable vole partout. Le sable est le
-souverain incontesté de cette nécropole; s'il ne roule point en volute
-énorme de mascaret, comme il donnait l'illusion de le faire lorsqu'on le
-regardait d'en bas, de la vallée verte, du moins il s'amasse sur toutes
-choses avec une persistance obstinée depuis les plus vieux âges, et il a
-déjà enseveli à Memphis tant de statues, de colosses, de temples et
-d'allées de sphinx! Il arrive sans cesse, il arrive de la Libye, du
-grand Sahara, qui en contiennent de quoi poudrer l'univers. Il
-s'harmonise bien avec ces hautes ossatures des pyramides qui forment
-d'immuables écueils sur son étendue toujours en mouvement, et, si l'on y
-songe, il donne encore plus l'effroi des éternités antérieures que ne le
-font toutes ces ruines égyptiennes, nées d'hier en comparaison de lui:
-le _Sable_,--le sable des mers primitives qui représente un travail
-d'émiettement d'une durée impossible à concevoir, qui témoigne d'une
-continuité de destruction n'ayant pour ainsi dire jamais commencé...
-
-Voici, au milieu des solitudes, une humble maison, vieille et à moitié
-ensablée, où nous devons nous arrêter. Ce fut la maison de l'égyptologue
-Mariette, et elle abrite encore le directeur des fouilles, qui nous
-donnera la permission de descendre chez les Apis. La chambre blanchie à
-la chaux où il nous reçoit est encombrée des débris millénaires qu'il ne
-cesse d'exhumer. Par l'une des fenêtres ouvertes sur les désolations
-d'alentour plongent les rayons du soleil, qui vient d'apparaître, déjà
-bas, entre deux nuages, et qui est tristement jauni par les envolées du
-sable et par le soir.
-
-Le maître du logis, pendant que ses bédouins vont ouvrir et illuminer
-pour nous les souterrains des Apis, nous montre sa dernière étonnante
-trouvaille, faite ce matin dans un hypogée des dynasties les plus
-anciennes: sur un socle, un groupe de personnages en bois, de la taille
-à peu près de nos marionnettes à guignol. Puisque c'était l'usage de ne
-mettre dans un tombeau que les figures ou les objets les plus agréables
-à celui qui l'habitait, sans doute il devait aimer beaucoup les
-danseuses, l'homme momifié auquel on avait offert ce joujou, en des
-temps antérieurs à toute précise chronologie. Au milieu du groupe, il
-est représenté lui-même dans un fauteuil, tenant sur les genoux sa
-danseuse favorite, et d'autres femmes devant lui esquissent un pas de
-leur époque, tandis que des musiciennes accroupies touchent des
-tambourins et des harpes étranges; toutes sont coiffées de cette longue
-tresse tombant sur les épaules comme la queue des Chinois, qui était la
-marque distinctive de ces sortes d'hétaïres.--Or il y avait déjà trois
-mille ans que ces petites personnes «gardaient la pose» dans les
-ténèbres quand débuta l'ère chrétienne!... Pour mieux nous les montrer
-on apporte le groupe près de la fenêtre, dans le triste rayon qui entre
-ici après avoir glissé sur l'infini du désert, et qui se met à les
-éclairer jaune, à détailler pour nous leurs attitudes de petites poupées
-cocasses et effarantes, effarantes d'être si vieilles et de sortir d'une
-telle nuit.--Or ce déclin du soleil, qu'elles regardent ce soir avec
-leurs drôles d'yeux trop grands et trop ouverts, elles ne l'avaient plus
-vu depuis cinq mille ans!...
-
-L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole, est à peine à deux
-cents mètres d'ici. On nous annonce que c'est éclairé chez eux et que
-nous pouvons nous y rendre.
-
-Descente par un étroit couloir en pente rapide, creusé dans le sol,
-entre des talus de pierrailles et de sable. Tout de suite nous sommes
-abrités, là dedans, contre le vent si âpre qui souffle sur le désert, et
-même, de la porte d'ombre, béante devant nous, vient comme une haleine
-de four: il fait toujours sec et chaud dans les souterrains funéraires
-de l'Égypte, qui sont de merveilleuses étuves à momies. Le seuil
-franchi, c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une lanterne, tours et
-détours, marchant sur de larges dalles, rencontrant des stèles, des
-blocs éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur toujours
-croissante.
-
-Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée, l'artère de cent
-cinquante mètres de long, taillée dans le roc, où les bédouins ont
-préparé pour nous leur grêle illumination d'usage.
-
-Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous saisit dès l'entrée le
-sentiment du trop lugubre, l'oppression du trop lourd, du trop écrasant,
-du surhumain. Les petites flammes impuissantes d'une cinquantaine de
-pauvres chandelles, que l'on vient de planter sur des trépieds de bois,
-en enfilade d'un bout à l'autre du parcours, nous montrent, à droite et
-à gauche de l'immense avenue, des cavernes sépulcrales carrées contenant
-chacune un cercueil noir, mais un cercueil comme pour un mastodonte. Ils
-sont carrés aussi, tous les cercueils si sombres et pareils, sortes de
-caisses sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc de granit rare,
-aussi luisant que du marbre. Aucun ornement; il faut y regarder de près
-pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions
-hiéroglyphiques, les rangées de petits personnages, de petits hiboux, de
-petits chacals qui racontent en une langue perdue l'histoire des
-antiques humanités; ici, la signature du roi Amasis; là, celle du roi
-Cambyse... Quels Titans ont pu les tailler, de siècle en siècle, ces
-cercueils (ils ont au moins douze pieds de long sur dix de haut), et
-ensuite les amener sous terre (ils pèsent de soixante à soixante-dix
-mille kilogrammes en moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces
-espèces de chambres, où ils sont là tous comme embusqués sur notre
-passage?... Chacun, en son temps, a contenu très à l'aise sa momie de
-boeuf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais malgré leur pesanteur,
-malgré leur solidité à défier toute destruction, ils ont été spoliés[5]
-à des époques mal définies, sans doute par des soldats du roi de Perse.
-Rien que les avoir ouverts représente déjà un travail étonnant de
-patience et de force; pour certains, les voleurs ont réussi, avec des
-leviers, à faire glisser de quelques centimètres le formidable
-couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à coups de pioche, ils ont
-percé dans l'épaisseur du granit un trou par lequel un homme a pu se
-faufiler comme un rat, comme un ver, et fourrager à tâtons autour de la
-momie sacrée.
-
- [5] L'un pourtant était resté intact dans sa caverne murée, nous
- conservant ainsi le seul Apis qui soit venu jusqu'à nos jours. Et on
- se rappelle l'émotion de Mariette lorsque en entrant là il vit par
- terre sur le sable l'empreinte des pieds nus du dernier Égyptien qui
- en était sorti trente-sept siècles auparavant.
-
-Dans l'hypogée colossal, ce qui encore vous saisit le plus, c'est la
-rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre
-cercueil noir resté là en travers du chemin comme pour le barrer. Il est
-aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses aînés, qui,
-plusieurs siècles avant sa venue, avaient commencé de s'aligner le long
-de la grande voie droite, à mesure que mouraient les taureaux déifiés;
-mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, et n'a jamais reçu sa
-momie. Il a été le _dernier_. Pendant la période où on le roulait avec
-lenteur, à grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa
-chambre quasi-éternelle, d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis
-avait pris fin,--là tout à coup, ainsi qu'il peut arriver pour les
-religions ou les institutions des hommes, même les plus solidement
-enracinées dans leurs âmes et dans leur passé ancestral... C'est
-peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos
-notions positives: savoir qu'il y aura un _dernier_ de tout; non
-seulement un dernier temple, un dernier prêtre, mais aussi une dernière
-naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier
-jour...
-
- *
-
- * *
-
-Dans ces catacombes si chaudes, nous avions oublié le vent froid qui
-soufflait dehors, et perdu de vue la physionomie du désert Memphite, les
-aspects d'horreur qui nous attendaient là-haut. Déjà sinistre sous le
-ciel bleu, ce désert vraiment devient intolérable à regarder si par
-hasard le ciel y est sombre à l'heure où le jour s'en va. Quand nous le
-retrouvons, au sortir de l'obscurité souterraine, tout commence à bleuir
-pour la nuit dans son immensité morte. Sur la crête des dunes, dont le
-jaune a beaucoup blêmi pendant que nous étions en bas, le vent s'amuse à
-soulever des tourbillons de sable qui imitent les embruns d'une mer
-mauvaise. De tous côtés traînent les nuages obscurs, les mêmes qu'au
-moment de notre descente. L'horizon continue de s'y détacher en clair,
-et de plus vers l'est on dirait qu'il _penche_; une des plus hautes
-vagues de la «mer sans eau», un amoncellement de sable dont les contours
-flous trompent sur la distance, le fait paraître incliné, cet
-horizon-là, et c'est presque à donner le vertige. Quant au soleil, il a
-voulu rester en scène pour quelques secondes, maintenu après l'heure par
-le mirage, mais si changé derrière d'épais voiles que l'on préférerait
-qu'il n'y fût pas; couleur de braise qui s'éteint, il semble beaucoup
-trop près et trop gros; il n'éclaire plus rien, il n'est qu'un globe
-tristement rose qui se déforme et s'ovalise; non plus dans l'espace,
-mais échoué là-bas sur le bord extrême du désert, il regarde les choses
-comme un grand oeil terne qui va se fermer dans la mort. Et les
-mystérieux triangles surhumains, ils sont là aussi, bien entendu, qui
-nous guettaient à notre sortie de dessous terre, les uns près, les
-autres loin, toujours postés à leurs mêmes places d'éternité; mais
-certainement ils viennent encore de grandir, dans le crépuscule de plus
-en plus bleuissant...
-
-Un tel soir, en un tel lieu, on dirait le _dernier_ soir.
-
-
-
-
-VII
-
-BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT
-
-
-La nuit. Une longue rue droite, artère de quelque capitale, où notre
-voiture file au grand trot, avec un fracas assourdissant sur des pavés.
-Lumière électrique partout. Magasins qui se ferment; il doit être tard.
-
-C'est une rue levantine; encore un peu arabe; n'aurions-nous même pas la
-notion certaine du lieu, que nous percevrions cela comme au vol, dans
-notre course très bruyante: les gens portent la longue robe et le
-tarbouch; quelques maisons, au-dessus de leurs boutiques à l'européenne,
-nous montrent au passage des moucharabiehs. Mais cette électricité
-aveuglante fausse la note; au fond, sommes-nous bien sûrs d'être en
-Orient?
-
-La rue finit, béante sur des ténèbres. Tout à coup, là, sans crier gare,
-elle aboutit à du vide où l'on n'y voit plus, et nous roulons sur un sol
-mou, feutré, qui brusquement fait cesser tout bruit.--Ah! oui, le
-_désert_!... Non pas un terrain vague quelconque, comme dans des
-banlieues de chez nous; non pas une de nos solitudes d'Europe, mais le
-seuil des grandes désolations d'Arabie: le _désert_, et, même si nous
-n'avions point su qu'il nous guettait là, nous l'aurions reconnu à un je
-ne sais quoi d'âpre et de spécial qui, malgré l'obscurité, ne trompe
-pas.
-
-Mais d'ailleurs, non, la nuit n'est pas si noire. Il nous l'avait
-semblé, au premier instant, par contraste avec l'allumage brutal de la
-rue.
-
-Au contraire, elle est transparente et bleue, la nuit; une demi-lune,
-là-haut, dans le ciel voilé d'un brouillard diaphane, éclaire
-discrètement, et, comme c'est une lune égyptienne plus subtile que la
-nôtre, elle laisse aux choses un peu de leur couleur; nous pouvons
-maintenant le reconnaître avec nos yeux, ce désert qui vient de s'ouvrir
-et de nous imposer son silence. Donc saluons la pâleur de ses sables et
-le brun fauve de ses rochers morts. Vraiment il n'y a d'autre pays que
-l'Égypte, pour de si rapides surprises: au sortir d'une rue bordée de
-magasins et d'étalages, sans transition, trouver cela!...
-
-Nos chevaux, inévitablement, ont ralenti l'allure, à cause de ce terrain
-où les roues s'enfoncent. Encore autour de nous quelques rôdeurs, qui
-prennent aussitôt des airs de revenants, avec leurs longues draperies
-blanches ou noires, et leur marche qui ne s'entend pas. Et puis, plus
-personne, fini; rien que les sables et la lune.
-
-Mais voici presque tout de suite, après le court intermède de néant, une
-ville nouvelle où nous nous engageons, des rues aux maisonnettes basses,
-des petits carrefours, des petites places; le tout, blanc sur les sables
-blanchâtres et sous la lune blanche... Oh! pas d'électricité, par
-exemple, dans cette ville-là, pas de lumières et pas de promeneurs;
-portes et fenêtres sont closes; nulle part rien ne bouge, et le silence
-est, de premier abord, pareil à celui du désert alentour. Ville où le
-demi-éclairage lunaire, parmi tant de vagues blancheurs, se diffuse
-tellement qu'il a l'air de venir de partout à la fois, et que les choses
-ne projettent plus, les unes sur les autres, aucune ombre qui les
-précise. Ville au sol trop ouaté, où la marche est amollie et retardée,
-comme dans les rêves. Elle n'a pas l'air véritable; à y pénétrer plus
-avant, une timidité vous vient, que l'on ne peut ni chasser ni définir.
-
-Pour sûr, on n'est pas ici dans une ville ordinaire... Ces maisons
-cependant, avec leurs fenêtres grillagées comme celles des harems, n'ont
-rien de particulier,--rien que d'être closes, et d'être muettes... C'est
-toute cette blancheur probablement qui vous glace... Et puis, en vérité,
-ce silence, non, il n'est plus comme celui du désert, qui au moins
-paraissait un silence naturel puisque là il n'y avait rien; ici, par
-contre, on prend comme la notion de présences innombrables, qui se
-figeraient quand on passe, mais continueraient d'épier attentivement...
-Nous rencontrons des mosquées, qui n'ont point de lumières, et sont,
-elles aussi, muettes et blanches, avec un peu de bleuâtre que leur jette
-la lune; entre les maisonnettes, il y a parfois des enclos, comme
-seraient d'étroits jardins sans verdure possible, et où quantité de
-petites stèles se lèvent de compagnie dans le sable, stèles blanches, il
-va sans dire, puisque nous sommes ici, cette nuit, dans le royaume
-absolu du blanc... Qu'est-ce que ça peut être, ces jardinets-là?... Et
-le sable, qui en couches épaisses envahit les rues, continue de mettre
-une sourdine à notre marche, sans doute pour complaire à toutes ces
-choses attentives qui autour de nous ne font aucun bruit.
-
-Aux carrefours maintenant et sur les places les stèles se multiplient,
-toujours érigées par paires, aux deux extrémités d'une dalle qui est de
-longueur humaine. Leurs groupes immobiles, postés comme au guet,
-paraissent si peu réels, dans leur imprécision blanche, qu'on voudrait
-les vérifier en touchant,--et du reste on ne s'étonnerait pas trop que
-la main passât au travers comme il arrive pour les fantômes. Et enfin
-voici une vaste étendue sans maisons, où elles foisonnent sur le sable
-comme les épis d'un champ, ces stèles obsédantes; il n'y a plus à
-s'illusionner: ça, c'est un cimetière--et nous venons de passer au
-milieu de maisons de morts, de mosquées de morts, dans une ville de
-morts!...
-
-Plus loin, une fois franchi ce cimetière-là, qui au moins s'indiquait
-sans équivoque, nous retrouvons la suite de la ville ambiguë, elle nous
-reprend dans ses réseaux: maisonnettes comme celles d'ailleurs, mais
-ayant, en guise de jardinets, leurs petits enclos pour sépultures,--tout
-cela plus que jamais indécis, sous cette lumière si douce, qui par
-degrés se voile davantage, comme si l'on avait mis à la lune des globes
-dépolis, qui bientôt ne serait même plus de la lumière, sans les
-transparences de l'air d'Égypte et sans la blancheur générale des
-choses. Une fois, à une fenêtre, paraît une lueur de lampe, et c'est
-quelque veillée de fossoyeurs. Une autre fois, nous entendons en passant
-des voix d'hommes chanter une prière, et c'est la prière pour les
-défunts.
-
-Ces maisons vides, on ne les a point bâties pour les habiter, mais
-seulement pour s'y assembler à certains jours de souvenir; chaque
-famille musulmane un peu notable possède ainsi son pied-à-terre, tout
-près de ses morts, afin de venir là prier pour eux. Or, il y en a tant
-et tant que cela finit par faire une ville,--et une ville dans le
-désert, c'est-à-dire dans un lieu inutilisable pour tout autre usage,
-dans un lieu sûr, où l'on sait bien que jamais, même quand surgiront les
-temps impies de l'avenir, la place des pauvres tombes ne risquera pas
-d'être convoitée.--Non, c'est de l'autre côté du Caire, sur l'autre rive
-du Nil, parmi la verdure des palmiers, qu'est la banlieue en voie de
-transformation, avec les villas des étrangers envahisseurs et les flots
-d'électricité épandus sur leurs routes à autos. De ce côté-ci, rien à
-craindre, paix et désuétude éternelles, et le linceul des sables
-arabiques toujours prêt à s'avancer pour ensevelir.
-
-Au sortir de la ville des morts, le désert s'ouvre de nouveau devant
-nous, le morne déploiement blanchâtre, qui ferait songer à un steppe
-sous la neige, par une nuit comme celle-ci, quand le vent souffle froid
-et quand la lune embrumée se met à ressembler à une triste opale.
-
-Mais c'est un désert planté de ruines, planté de spectres de mosquées:
-toute une peuplade de grands dômes croulants y est disséminée au hasard
-et à l'abandon, sur l'étendue inconsistante des sables. Oh! de si
-étranges dômes, d'une forme si vieille! L'archaïsme de leurs silhouettes
-frappe dès l'abord, autant que leur isolement dans un tel lieu; ils
-ressemblent à des cloches, ou à de gigantesques bonnets de derviche
-posés sur des estrades, et les plus lointains donnent l'impression de
-personnages trapus, à grosse tête, en sentinelle avancée, surveillant
-là-bas le vague horizon d'Arabie.
-
-Ce sont d'orgueilleux tombeaux du XIVe et du XVe siècle, où dorment dans
-un délaissement suprême ces sultans mameluks qui opprimèrent l'Égypte
-pendant près de trois cents ans. De nos jours, il est vrai, quelques
-visites recommencent à leur venir, par les nuits de pleine lune d'hiver,
-alors qu'ils dessinent, bien nettes sur les sables, leurs grandes
-ombres; par ces éclairages-là, jugés favorables, ils sont au rang des
-curiosités qu'exploitent les agences, et nombre de touristes (qui
-s'obstinent à les appeler les «tombeaux des khalifes») s'y rendent le
-soir, en bruyante caravane, sur des bourricots. Mais, cette fois, la
-lune est trop incertaine et pâle; sans doute nous serons seuls à les
-troubler dans leur mystérieux concert.
-
-La lumière de cette nuit est vraiment inusitée; comme tout à l'heure
-dans la ville des morts, elle est partout diffuse et donne, même aux
-choses les plus massives, des transparences d'irréalité; mais aussi elle
-les détaille, et leur laisse un peu des nuances du plein jour. Ainsi,
-tous ces dômes funéraires, sur toutes ces ruines de mosquées qui leur
-servent de piédestal, ont gardé leurs tons fauves ou bruns; tandis
-qu'ils restent blêmes, les sables qui les séparent, les sables
-souverains qui font entre les demeures de ces différents sultans de
-petites solitudes mortes, et sur lesquels notre voiture, toujours sans
-bruit, trace de légers sillons que le vent effacera demain. Point de
-routes ici; elles seraient d'ailleurs inutiles autant qu'infaisables; on
-passe où l'on a envie de passer; on peut se croire très loin de tout
-lieu habité par les vivants, et c'est à peine si la grande ville, que
-l'on sait cependant proche, laisse voir de temps à autre sur l'horizon,
-au gré des ondulations molles du terrain, comme une phosphorescence, un
-reflet de ses milliers de lampes électriques. On est bien dans le désert
-des morts, en la seule société de la lune, qui, par la fantaisie de
-l'étonnant ciel d'Égypte, est ce soir une lune gris-perle, on dirait
-presque une lune de nacre.
-
-Chacune de ces mosquées funéraires se révèle magnifique, si l'on va de
-près la regarder dans sa solitude. Ces étranges dômes surélevés, qui de
-loin imitent des coiffures de derviches ou de mages, sont tout brodés
-d'arabesques, et des trèfles aux dentelures exquises couronnent toutes
-les murailles.
-
-Personne cependant ne les vénère ni ne les entretient, les tombeaux des
-oppresseurs mameluks; là dedans, plus jamais de chants, ni de cris vers
-Allah; chaque nuit, un infini de silence. La piété se borne à ne pas les
-détruire, les laissant aux prises avec les siècles, avec le soleil, avec
-le vent d'ici qui dessèche et émiette. Et l'écroulement est commencé de
-toutes parts. Des coupoles qui ont chancelé nous montrent d'irréparables
-lézardes; des moitiés d'arceaux brisés se profilent ce soir en ombre sur
-la lueur nacrée du ciel, et des éboulis de pierres sculptées jonchent
-les entours. Mais comme ils savent encore jeter le vague effroi, ces
-tombeaux presque maudits!--surtout ceux des lointains, qui se dressent
-en silhouettes de géants difformes à trop grands bonnets, sombres sur la
-nappe claire des sables, et qui se tiennent groupés, ou épars comme en
-déroute, à cette entrée des si profondes régions vides...
-
- *
-
- * *
-
-Nous avions choisi un temps d'éclairage douteux, pour ne point
-rencontrer de touristes. Mais comme nous approchions de la grande
-demeure mortuaire du sultan Barkouk l'assassin, nous en voyons sortir
-toute une bande, une vingtaine à la file, qui émergent de la pénombre
-des murs abandonnés,--chacun trottinant sur son petit âne, et chacun
-suivi de l'inévitable ânier bédouin qui tapote avec un bâton la croupe
-de la bête. Ils rentrent au Caire, leur tournée finie, et échangent à
-haute voix, d'un bourricot à un autre, des impressions plutôt ineptes,
-en différentes langues occidentales... Tiens! Il y a même dans la troupe
-la presque traditionnelle dame attardée, qui, pour des motifs d'ordre
-privé, ne suit qu'à bonne distance; elle est un peu mûre celle-ci,
-autant que la lune permet d'en juger, mais encore sympathique à son
-ânier, qui, des deux mains, la soutient par derrière sur sa selle avec
-une sollicitude touchante et localisée... Oh! ces petits ânes d'Égypte,
-si observateurs, si philosophes et narquois, que ne peuvent-ils écrire
-leurs mémoires! Tant et tant de drôles de choses ils ont vues, dans les
-banlieues du Caire, la nuit!
-
-Cette dame évidemment appartient à la catégorie si répandue des hardies
-exploratrices qui, malgré une haute _respectability at home_, ne
-craignent pas, une fois lancées sur les rives du Nil, de compléter leur
-cure de soleil et de vent sec par un peu de «bédouinothérapie».
-
-
-
-
-VIII
-
-CHRÉTIENS ARCHAÏQUES
-
-
-A peine éclairé aux flammes de quelques pauvres cierges minces qui
-tremblotent contre les murailles dans des niches de pierre, un
-grouillement compact de formes humaines voilées de noir, en un lieu
-écrasé, étouffant--quelque souterrain sans doute--qu'emplit l'odeur de
-l'encens d'Arabie. Et un vacarme de presque méchante allure qui
-inquiète: plaintes de nouveau-nés, cris de détresse de tout petits
-enfants dont les voix sont couvertes comme à dessein par un cliquetis de
-cymbales...
-
-Qu'est-ce que c'est que ça? Pourquoi les avoir descendus dans ce trou
-sombre, ces petits qui hurlent au milieu de la fumée, tenus par ces
-fantômes en deuil? En entrant, si l'on n'était prévenu, ne dirait-on pas
-un repaire de mauvaise sorcellerie, un souterrain pour messe noire?
-
-Non. C'est la crypte de la basilique de Saint-Sergius pendant la messe
-copte d'un matin de Pâques!--En effet, après la surprise d'arrivée, si
-l'on regarde ces fantômes, ce sont pour la plupart de jeunes mères au
-fin et doux visage de madone, qui tiennent tendrement dans leurs voiles
-les bébés pleureurs et s'efforcent de les consoler. Quant au sorcier qui
-joue des cymbales, c'est un bon vieux prêtre, ou sacristain, qui sourit
-paternellement; s'il fait tout ce tapage, sur un rythme d'ailleurs très
-gai, c'est pour bien marquer la joie pascale, fêter la résurrection du
-Christ,--un peu aussi pour distraire ces petits, car il y en a qui se
-désolent vraiment trop. Ils ont peur, ces innocents, de l'obscurité, des
-parfums qui fument; mais les mamans ne prolongent pas l'épreuve: le
-temps seulement d'une apparition dans ce lieu vénérable, qui leur
-portera bonheur, pendant que la messe se dit à l'église au-dessus, et on
-les emmène,--et on en apporte d'autres, par l'étroit escalier obscur où
-l'on se cogne la tête aux pierres de voûte; la crypte ne désemplit pas.
-
-Mais que de monde, que de voiles noirs dans ce réduit où l'air est
-irrespirable, et où vous assourdit cette barbare musique mêlée de ces
-vagissements et de ces cris! Et quels aspects de vétusté extrême ont ici
-les choses! Les murs frustes, la voûte si basse que l'on pourrait la
-toucher, les quelques piliers de granit qui soutiennent les arceaux
-informes, tout cela est crassé par la fumée des cires, et patiné, rongé
-par le frottement des mains humaines.
-
-Au fond de la crypte il y a le recoin très sacré, devant lequel on se
-presse: une niche grossière, un peu plus grande que celles creusées dans
-le mur pour recevoir les cierges, une niche qui recouvre l'antique dalle
-où, d'après la tradition, la vierge Marie se serait assise avec l'enfant
-Jésus, lors de la fuite en Égypte. Oh! elle est bien usée aujourd'hui,
-cette sainte dalle, bien luisante, pour avoir subi tant de pieux
-attouchements, et la croix byzantine qui y fut gravée jadis achève de
-s'effacer.
-
-Si la Vierge ne s'est point assise là, l'humble crypte de Saint-Sergius
-n'en demeure pas moins l'un des sanctuaires chrétiens les plus vieux du
-monde. Et ces Coptes, qui s'y assemblent encore avec vénération, ont
-précédé de beaucoup d'années la plupart de nos races occidentales dans
-la religion évangélique.
-
-Bien que l'histoire de l'Égypte s'enveloppe tout à coup d'une sorte de
-nuit au moment de l'apparition du christianisme, on sait que l'essor de
-la foi nouvelle y fut rapide et impétueux, comme la germination des
-plantes sous la crue du Nil. Les vieux cultes pharaoniques, amalgamés en
-ce temps-là avec ceux de la Grèce, s'obscurcissaient tellement sous
-l'amas des rites et des formules qu'ils n'avaient plus de sens. Et
-pourtant, ici comme dans la Rome impériale, couvaient les ferments d'un
-mysticisme passionné. D'ailleurs ce peuple égyptien était plus qu'aucun
-autre hanté par la terreur de la mort, ainsi que le prouve sa folie des
-embaumements; il devait donc avec avidité recevoir la Parole de
-fraternel amour et d'immédiate résurrection.
-
-En tout cas, le christianisme s'implanta si fortement dans cette Égypte
-que les siècles de persécution n'arrivèrent pas à le détruire; lorsqu'on
-remonte le vieux fleuve, on voit plusieurs de ces petits groupements
-humains, aux maisons de boue séchée, où le dôme blanchi de la modeste
-maison de prière est surmonté d'une croix et non d'un croissant:
-villages de ces Coptes, de ces Égyptiens qui de père en fils ont gardé
-la foi chrétienne depuis les temps nébuleux des premiers martyrs.
-
- *
-
- * *
-
-La naïve église de Saint-Sergius est une relique très cachée, presque
-enfouie au milieu d'un dédale de ruines; sans un guide, rien n'est plus
-difficile que de s'orienter pour la découvrir. Le quartier qui la
-contient s'enferme dans les murs de ce qui fut jadis une citadelle
-romaine, et cette citadelle à son tour s'enveloppe des tranquilles
-désuétudes du «Vieux-Caire»,--qui est au Caire des mameluks et des
-khédives un peu ce que Versailles est à Paris.
-
-Ce matin de Pâques, partis en voiture du Caire actuel pour nous rendre à
-cette messe, nous avons à traverser d'abord une banlieue en voie de
-transformation, où du sol antique vont bientôt sortir quantité de ces
-modernes horreurs en fonte et torchis, usines ou grands hôtels, qui
-pullulent dans ce pauvre pays avec une stupéfiante vitesse. Puis
-viennent un ou deux kilomètres de terrains vagues, mêlés à des sables et
-déjà presque un peu désertiques. Puis enfin les murs du Vieux-Caire,
-après lesquels commence la paix des maisonnettes à l'abandon, des
-jardinets et des vergers parmi des ruines. Le vent et la poussière font
-rage contre nous pendant toute la route, le presque éternel vent et
-l'éternelle poussière d'ici, par lesquels, depuis le commencement des
-âges, tant d'yeux humains ont été brûlés sans recours; ils nous
-maintiennent dans d'aveuglants tourbillons où foisonnent des mouches. La
-«saison» du reste est déjà finie, les étrangers envahisseurs ont fui
-jusqu'au prochain automne, et l'Égypte se retrouve plus égyptienne, sous
-un ciel plus ardent. Ce soleil d'un dimanche de Pâques chauffe comme
-notre soleil de juillet, et on dirait que la terre va mourir de
-sécheresse. Mais c'est toujours ainsi, le printemps de ce pays sans
-pluie; les arbres, qui avaient gardé leurs feuilles pendant l'hiver, se
-dépouillent en avril comme chez nous en novembre; plus d'ombre nulle
-part et tout souffre, tout jaunit sur les sables jaunes.--Il n'y a pas à
-s'inquiéter cependant, car l'inondation va venir, immanquable depuis que
-notre période géologique a commencé d'être; encore quelques semaines et
-le prodigieux fleuve, comme au temps du dieu Amon, va épandre le long de
-ses rives une vie hâtive et fougueuse.--En attendant, les orangers, les
-jasmins, les chèvrefeuilles, ceux que les hommes prennent soin d'arroser
-d'eau du Nil, ont follement fleuri; lorsque nous passons devant les
-jardins du Vieux-Caire, qui alternent avec les maisons croulantes, ce
-continuel nuage de poussière blanche où nous étouffons s'emplit tout à
-coup de leur suave odeur; malgré cette sécheresse, malgré cet
-effeuillement des arbres, les parfums d'un renouveau brusque et enfiévré
-sont déjà dans l'air.
-
-Arrivés aux murailles de ce qui fut la citadelle romaine, il faut
-descendre de voiture, franchir une porte basse et pénétrer à pied dans
-le labyrinthe d'un quartier copte qui se meurt de poussière et de
-vétusté. Maisons délaissées, servant de refuge à des miséreux;
-moucharabiehs qui tombent de vermoulure; ruelles en souricière, qui
-parfois nous font passer sous quelque arceau du moyen âge, ou bien qui
-se referment au-dessus de nos têtes par la fantaisie des vieilles
-masures penchées... Et c'est cela, le chemin qui conduit à une basilique
-fameuse? Nous croirions nous être égarés, n'étaient ces groupes de
-Coptes en tenue du dimanche qui se rendent comme nous à la messe pascale
-à travers les ruines.
-
-Et qu'il y en a de jolies, de ces femmes drapées en fantômes dans des
-soies noires! Leur long voile ne les cache point comme celui des
-musulmanes; il est seulement posé sur leurs cheveux et découvre leur fin
-visage, leur collier d'or, leurs bras un peu nus qui portent au poignet
-de grosses torsades en or vierge. Pures Égyptiennes, elles ont gardé ce
-même profil délicat et ces mêmes yeux si allongés qu'avaient les déesses
-de jadis inscrites en bas-relief sur les murs pharaoniques. Mais déjà
-quelques-unes, hélas! parmi les jeunes, ont renié le traditionnel
-costume pour s'habiller _à la franque_, porter robe et chapeau.--Et
-quelles robes! quels chapeaux, quelles fleurs, dont ne voudraient plus
-les paysannes de nos derniers villages!--Hélas! hélas! ces pauvres
-petites, qui pourraient être adorables, comment les avertir que les
-beaux plis des voiles noirs leur laisseraient une exquise distinction de
-race, tandis qu'elles font pitié sous leurs oripeaux qui rappellent la
-mi-carême?...
-
-Dans l'un quelconque de ces vieux murs qui depuis un instant nous
-enserrent, voici la percée d'une porte basse et comme craintive: cela,
-l'entrée de la basilique? Non, c'est invraisemblable!... Pourtant
-quelques-unes de ces jolies créatures, aux voiles noirs et aux bracelets
-d'or, qui nous précédaient viennent de s'y engouffrer, et déjà le parfum
-des encensoirs flotte pour nous avertir. Une sorte de corridor, étonnant
-de pauvreté et de vieillesse, se contourne avec des airs de méfiance,
-puis nous mène à une cour étroite, qui a bien mille ans, et où des
-loqueteux, assis sur des banquettes à l'orientale, réclament nos
-aumônes. L'odeur de l'encens d'Arabie s'accentue, et une dernière porte,
-au fond de ce réduit, cachée en pleine ombre, nous donne accès enfin
-dans la vénérable église.
-
-L'église! Elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et du
-gourbi de désert. En entrant on a l'impression d'être initié d'une façon
-soudaine à l'enfance naïve du christianisme, de le surprendre, si l'on
-peut dire, dans son berceau--qui fut en réalité tout oriental. La triple
-nef est pleine de petits enfants (c'est aussi là ce qui frappe dès
-l'abord), de tout petits enfants qui pleurent ou qui rient et s'amusent,
-et beaucoup de mères allaitent leurs nouveau-nés--pendant l'invisible
-messe, qui doit se célébrer là-bas, derrière l'_iconostase_. Par terre,
-des nattes, où des familles sont assises en cercle et semblent chez
-elles. Sur les murailles frustes et déjetées, une épaisseur de chaux
-blanche attestant des années sans nombre. Et au-dessus de tout cela un
-étrange vieux plafond en bois de cèdre, avec de grosses poutres
-barbares.
-
-Dans cette nef que soutiennent des colonnes de marbre enlevées jadis à
-des temples païens, il y a, comme dans toutes les antiques églises
-coptes, de hautes boiseries transversales, minutieusement travaillées à
-la façon arabe, la divisant en trois sections: la première, par où l'on
-arrive, est celle où doivent s'asseoir les femmes; la seconde est pour
-le baptistère; la troisième, plus au fond et confinant à l'_iconostase_,
-appartient aux hommes.
-
-Elles portent presque toutes les longs voiles de soie noire d'autrefois,
-ces femmes qui encombrent ce matin, si familièrement et avec tant de
-petits nourrissons, la zone à elles réservée; dans leurs groupes
-harmonieux et sans cesse mouvementés, les robes _à la franque_, les
-pauvres chapeaux de mardi gras sont encore l'exception; l'ensemble
-conserve, à peu près intactes, sa grâce d'archaïsme et sa candeur.
-
-Plus loin, on s'agite aussi beaucoup, dans le compartiment des hommes,
-limité au fond par l'_iconostase_ (un mur millénaire que décorent des
-marqueteries en cèdre et en ivoire d'un précieux travail ancien, et où
-sont accrochées d'étranges vieilles icones noircies par les ans). C'est
-derrière ce mur, percé de portes, que se dit la messe. On entend
-vaguement chanter, dans l'ultime sanctuaire qui est là, fermé au peuple;
-de temps à autre, un prêtre fait mine d'en sortir, en soulevant une
-portière de soie fanée, et sur le seuil esquisse un geste bénisseur; il
-a une robe d'or, une couronne d'or, mais d'humbles fidèles lui parlent
-librement et touchent même ses beaux atours de roi mage; il sourit, et
-puis, laissant retomber la draperie qui masque l'entrée du tabernacle,
-il redisparaît dans son innocent mystère.
-
-Combien ici les moindres choses disent la décrépitude! Les dalles sont
-dénivelées par le tassement du sol, usées par les pas de quelques
-milliers de générations mortes. Tout est de travers, penché, poussiéreux
-et finissant. Le jour tombe d'en haut par d'étroites fenêtres
-grillagées. On manque d'air, on étouffe un peu; mais, bien que le soleil
-ne pénètre point, je ne sais quelle réverbération indécise de la chaux
-sur les murs vient vous rappeler qu'au dehors il y a un printemps
-oriental qui resplendit et brûle.
-
-Dans cette église, aïeule des églises, au milieu du nuage de fumée
-odorante, ce que l'on entend, plus encore que le chant de la messe,
-c'est le va-et-vient, la pieuse agitation des fidèles; et plus encore,
-c'est l'étonnant tapage qui se fait en dessous et qui monte par le trou
-de la sainte crypte: l'alerte batterie de cymbales, et tous ces
-vagissements, comme des plaintes de jeunes chats...
-
-Mais loin de moi les pensées d'ironie, oh! non. Si, dans notre Occident,
-certains offices me semblent antichrétiens--comme, par exemple, en la
-trop fastueuse cathédrale de Cologne, une de ces messes à grand
-spectacle où des hallebardiers maintiennent la foule avec morgue,--ici,
-par contre, elle est tellement touchante et respectable, la bonhomie de
-ce culte primitif! Ces Coptes, qui s'installent dans leur église comme
-chez eux, qui en font leur maison et l'encombrent de leurs bébés
-pleureurs, ont, à leur manière, bien entendu la parole de Celui qui a
-dit: «Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point,
-car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent.»
-
-
-
-
-IX
-
-LA RACE DE BRONZE
-
-
-Un chant monotone sur trois notes, qui doit dater des premiers pharaons,
-de nos jours se chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta jusqu'à
-la Nubie; des hommes demi-nus, au torse de bronze, en commençant leur
-éternel travail, l'entonnent dès le matin, de proche en proche, avec des
-voix pareilles, et le continuent jusqu'au repos du soir.
-
-Tous ceux qui ont vécu en dahabieh sur l'antique fleuve le connaissent
-bien, ce chant de l'arrosage, que toujours les mêmes grincements de bois
-mouillé accompagnent en cadence lente.
-
-C'est la mélopée du «châdouf». Et le châdouf est un primitif agrès,
-resté immuable depuis des temps qui ne se comptent plus; il se compose
-d'une longue antenne, comme une vergue de tartane, qui s'appuie en
-bascule sur une traverse et porte à sa pointe un seau en bois; un homme,
-avec de beaux gestes, fait jouer cela en chantant, abaisse l'antenne,
-puise l'eau dans le fleuve et remonte le seau rempli,--qu'un autre homme
-attrape au vol pour le déverser plus haut, dans un bassin creusé à même
-la terre des berges. Quand le fleuve est bas, il y a trois bassins
-superposés, comme seraient trois étapes pour la montée de l'eau
-précieuse jusqu'aux champs de blé ou de luzerne, et alors trois châdoufs
-les uns au-dessus des autres grincent ensemble, inclinant et relevant au
-rythme de la même chanson leurs grandes cornes de scarabée.
-
-Tout le long, tout le long du Nil, se propage ce mouvement des antennes
-du châdouf, qui a commencé dans les plus vieux âges et qui est l'une des
-manifestations essentielles de la vie humaine sur ces bords; il ne fait
-trêve que l'été, quand le fleuve, grossi par les pluies de l'Afrique
-équatoriale, vient inonder cette terre d'Égypte qu'il a créée lui-même
-au milieu des sables sahariens. Mais il bat son plein pendant nos mois
-d'hiver, qui sont là-bas une période de lumineuse sécheresse, sous un
-ciel inaltérablement bleu; en cette saison-là, tous les jours, depuis
-l'aube jusqu'à la prière du soir, les hommes sont à l'arrosage,
-transformés en machines inlassables, dont les muscles jouent comme des
-lames de métal; le geste ne change jamais, non plus que la chanson, et
-sans doute l'esprit doit s'abstraire de l'automatique travail, pour se
-perdre en quelque rêve, voisin de celui que faisaient les ancêtres,
-attelés aux mêmes agrès il y a quatre ou cinq mille ans. Les torses,
-inondés à chaque montée du seau qui déborde, ruissellent constamment
-d'eau froide; quelquefois le vent est glacé en même temps que le soleil
-brûle; mais, puisqu'ils sont en bronze, ces perpétuels travailleurs de
-plein air, rien n'a prise sur leur corps endurci.
-
-Ces hommes sont les fellahs, les paysans de la vallée du Nil, les purs
-Égyptiens dont le type n'a pas changé au cours des siècles: dans les
-plus antiques bas-reliefs de Thèbes ou de Memphis, on les retrouve tels,
-avec leur profil noble aux lèvres un peu épaisses, leurs yeux allongés
-aux paupières lourdes, leur taille mince et leurs épaules larges.
-
-Leurs femmes, qui de temps à autre descendent au fleuve, près d'eux,
-pour puiser aussi, mais dans des vases d'argile qu'elles
-emportent--(toujours le puisage, le charroi de l'eau nourricière:
-occupation primordiale, dans cette Égypte sans pluie ni source vive, qui
-n'existe que par son fleuve),--leurs femmes, les fellahines, marchent ou
-se posent avec une grâce inimitable, drapées de voiles noirs, que même
-les plus pauvres laissent traîner sur la poussière ou le sable, à la
-façon des robes de Cour. En ce pays de la clarté et des lointains roses,
-elles sont étranges, toutes si sombrement vêtues, taches de deuil parmi
-les champs ou le désert illuminés en fête; très machinales créatures, à
-qui l'on n'a d'ailleurs rien appris, elles possèdent par instinct, comme
-sans doute jadis les filles de l'Hellade, le sens de la noblesse dans
-l'attitude; aucune de nos femmes ne saurait, avec une si majestueuse
-harmonie, s'habiller de grossières étoffes noires, ni surtout lever des
-bras nus pour poser sur la tête la lourde jarre emplie d'eau du Nil, et
-s'en aller ensuite, fière et cambrée, ondulant malgré la charge. Les
-tuniques de mousseline dont elles sont vêtues restent invariablement
-noires comme les voiles, à peine rehaussées de quelques lisérés rouges
-ou de quelques paillettes d'argent; rien ne les ferme sur la poitrine
-et, par une étroite fente qui descend jusqu'à la ceinture, elles
-laissent voir la chair ambrée, la naissance médiane des seins couleur de
-bronze pâle, qui sont, au moins pendant l'éphémère jeunesse, d'un
-contour impeccable. Les visages, il est vrai--lorsqu'on n'a pas eu le
-temps de vous les cacher en ramenant un pli du voile,--le plus souvent
-vous désenchantent, parce que des travaux rudes, des maternités hâtives,
-des allaitements les ont déjà flétris; mais si l'on a la chance
-d'apercevoir une jeune femme, c'est en général une apparition de beauté,
-à la fois vigoureuse et fine.
-
-Quant aux bébés fellahs, toujours nombreux et qui suivent demi-nus les
-mamans ou les grandes soeurs, ils auraient pour la plupart d'adorables
-figures, avec leurs yeux naïfs de cabri, sans la malpropreté qui est, en
-ce pays, une chose presque voulue par la tradition ancestrale; au bord
-de leurs paupières, de leurs lèvres humides, restent collées en grappes
-ces mouches d'Égypte, que l'on considère ici comme bienfaisantes aux
-enfants, et qu'ils n'ont même plus l'idée de chasser, tant ils sont
-héréditairement résignés à les subir,--avec la même passivité du reste
-que montrent leurs pères vis-à-vis des étrangers envahisseurs.
-
-La passivité, la douce endurance semblent les caractéristiques de cette
-race inoffensive, élégante d'allure sous ses haillons, mystérieuse dans
-son immobilité millénaire, et capable d'accepter avec la même
-indifférence tous les jougs qui passent. Pauvre belle race aux muscles
-infatigables, où les hommes, qui remuèrent jadis les grandes pierres des
-temples, ne connaissaient point de fardeaux trop lourds; où les femmes,
-avec leurs bras graciles, pâlement basanés, avec leurs mains toutes
-petites, dépassent de beaucoup en force nos plus massives paysannes.
-Pauvre belle race de bronze! Sans doute elle fut trop précoce et donna
-trop jeune son étonnante fleur, en des temps où, sur la terre, les
-autres humanités végétaient obscurément encore; sans doute sa
-résignation présente lui est venue comme une lassitude, après tant de
-siècles d'effort et d'expansive puissance. Elle détenait jadis la
-lumière du monde, et la voici tombée depuis plus de deux mille ans à
-cette sorte de sommeil fatigué, qui a rendu la tâche facile aux
-conquérants d'autrefois comme aux exploiteurs d'aujourd'hui...
-
-Un autre trait qui, à côté de la patience, domine chez ces purs
-Égyptiens de la campagne, est leur attachement à la terre, à la terre
-qui nourrit et dans laquelle plus tard on va dormir. Posséder de la
-terre, en accaparer à tout prix les moindres morceaux, en conquérir des
-bribes sur le désert mouvant, tel est le seul but, ou à peu près, que
-les fellahs poursuivent en ce monde; posséder un champ, si petit
-soit-il,--un champ qu'on laboure du reste avec la charrue la plus
-anciennement inventée par l'homme, celle dont le dessin exact se
-retrouve inscrit aux murs des tombeaux de Memphis.
-
-Et ce même peuple, qui fut le premier de tous à concevoir la
-magnificence, qui eut jadis des dieux et des rois entourés d'une
-écrasante splendeur, peut vivre aujourd'hui pêle-mêle avec ses moutons,
-ses chèvres, dans d'humbles et basses cabanes faites de boue durcie au
-soleil! Au milieu de ces villages d'Égypte, qui ont tous la couleur
-neutre du sol, c'est à peine si un peu de chaux blanche vient égayer le
-minaret ou la coupole de la mosquée; en dehors de ce petit refuge où
-l'on prie gravement chaque soir--car nul ici ne s'endormirait sans
-s'être prosterné devant la majesté d'Allah,--tout est en mornes
-grisailles; les gens aussi ont des costumes de couleur terne,
-d'apparence presque miséreuse. Et c'est comme de l'orient qui se serait
-appauvri et éteint, sous un ciel pourtant resté merveilleux.
-
-Mais tant de grandeur passée laisse encore aux fellahs son empreinte: un
-affinement d'aspect et de manières bien inconnu chez la plupart des
-bonnes gens de nos villages. Et ceux d'entre eux qui par hasard arrivent
-à la fortune ont tout de suite la distinction, savent de naissance
-pratiquer l'hospitalité comme des seigneurs.
-
-Même l'hospitalité des plus humbles garde en ce pays quelque chose de
-courtois et d'aisé qui sent la _race_. Je me souviens de ces limpides
-soirs où j'arrêtais ma dahabieh contre la berge du fleuve, après la
-navigation paisible du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non
-gangrenés encore par le tourisme, que je choisissais d'habitude.) Au
-crépuscule, à l'heure où des étoiles s'allumaient dans le ciel d'or
-vert, dès que j'avais mis le pied sur la rive, signalé par les
-aboiements des chiens de garde, toujours le chef du plus prochain hameau
-venait à ma rencontre; digne, dans sa longue robe de soie rayée ou de
-modeste coton bleu, il m'abordait avec des formules de bienvenue tout à
-fait grand siècle. Force m'était de le suivre jusque dans sa maison en
-terre séchée, où d'autres compliments s'échangeaient encore, et
-d'accepter la traditionnelle tasse de café arabe, après m'être assis à
-la place d'honneur sur le divan, pauvre du logis.
-
- *
-
- * *
-
-Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil, rouvrir enfin leurs yeux,
-les transformer par l'éducation moderne, est la tâche que veut
-entreprendre de nos jours une élite de patriotes égyptiens. Naguère,
-cela m'eût semblé un crime, car ces paysans obstinés vivaient dans des
-conditions de moindre souffrance, ayant beaucoup de foi et peu de
-désirs. Mais aujourd'hui ils subissent une invasion plus dissolvante que
-celles de tant de conquérants qui tuaient par les armes et par le feu:
-les Occidentaux sont là, partout, chez eux, profitant de leur passivité
-douce pour en faire des valets à l'usage de leurs trafics ou de leurs
-plaisirs. L'oeuvre de dégradation est si facile sur ces simples sans
-défense, à qui l'on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, les
-«apéritifs»,--et à qui on enlève la prière!...
-
-Alors, oui, il serait peut-être temps de les réveiller, ces dormeurs
-depuis plus de vingt siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu'ils
-pourraient donner encore, quelles surprises ils nous réserveraient après
-cette longue léthargie, sans doute réparatrice. En tout cas, l'espèce
-humaine, en voie de décliner par surmenage, trouverait, chez ces
-chanteurs du châdouf et ces laboureurs avec la si vieille charrue, des
-cerveaux à peine touchés par l'alcool, et toute une réserve de beauté
-tranquille, de bon équilibre physique, de vigueur sans bestialité.
-
-
-
-
-X
-
-LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON
-
-
-Au grand resplendissement de onze heures du matin, nous traversons les
-champs d'Abydos, venant des bords du Nil, comme jadis tant de pèlerins
-antiques, pour nous rendre aux sanctuaires d'Osiris, qui sont au delà
-des vertes plaines, à l'orée du désert.
-
-Trois ou quatre lieues, sous le ciel limpide et le soleil de feu blanc,
-parmi des blés ou des luzernes dont le vert admirable est piqué de
-fleurettes pareilles à celles de nos climats. Des centaines de petits
-oiseaux nous chantent éperdument la joie de vivre; ce soleil rayonne et
-chauffe avec magnificence; ces blés fougueux ont déjà des épis; on
-dirait la grande fête de nos jours de mai; on oublie que c'est février,
-que c'est encore l'hiver,--l'hiver lumineux de l'Égypte. Çà et là, dans
-le déploiement des champs tranquilles, apparaissent des villages enfouis
-sous des arbres très feuillus, sous des acacias qui, de loin,
-ressemblent aux nôtres; il y a bien là-bas, murant les fertiles
-campagnes, la chaîne de Libye, trop rose peut-être et trop désolée; mais
-c'est égal, comme ce sont des moineaux et des alouettes qui font ici la
-gaie musique champêtre, on est à peine dépaysé; rien ne prépare l'esprit
-à ces vieux temples osiriens qui, paraît-il, vont tout à l'heure surgir.
-
-Tout ce qu'il évoque pourtant, ce nom seul d'Abydos!... Rien que se
-dire: «Abydos est là tout près et j'y arriverai dans un moment», rien
-que cela transforme les aspects de ces simples sillons verts, rend
-presque imposante cette région d'herbages,--où le bourdonnement des
-mouches va croissant dans l'air surchauffé, tandis que le chant des
-oiseaux s'apaise et s'endort aux approches de midi.
-
-Nous cheminions depuis un peu plus d'une heure parmi la verdure de ces
-jeunes blés étendus en tapis, quand, après les maisonnettes et les
-arbres d'un village, un monde tout autre se démasque soudain; toujours
-ce monde d'éblouissement et de mort qui enveloppe si étroitement
-l'Égypte habitée: le désert!
-
-Il est là, le désert Libyque, et comme chaque fois que nous l'avons
-abordé venant des rives du vieux fleuve, nous sommes en contre-bas de
-lui. Il commence sans transition, absolu et terrible, aussitôt que finit
-le velours touffu du dernier champ, l'ombre fraîche du dernier acacia;
-ses sables ont l'air de dévaler jusqu'à nous, en une coulée immense,
-depuis ces montagnes trop étranges que nous apercevions de la plaine
-heureuse et qui trônent là-bas en souveraines sur tout ce néant.
-
-La ville d'Abydos, aujourd'hui anéantie sans avoir laissé de vestiges,
-s'élevait jadis où nous sommes, au seuil des solitudes; mais ses
-nécropoles plus vénérées que celles de Memphis, ses temples trois fois
-saints étaient un peu au-dessus, dans les sables merveilleusement
-conservateurs qui les ont ensevelis sous leurs petites ondes patientes,
-pour en garder de presque intacts jusqu'à nos jours.
-
-Le désert! Dès qu'on a posé le pied sur ce sol un peu mouvant, qui
-étouffe le bruit des pas, il semble que l'atmosphère aussi vient de
-subitement changer; elle se fait brûlante et altérante, comme si des
-brasiers s'étaient allumés dans les entours.
-
-Et tout ce domaine de la clarté et de la sécheresse est, jusqu'en ses
-lointains, nuancé, zébré de ses habituels tons bruns, fauves ou jaunes.
-La morne réverbération des choses proches augmente jusqu'à l'excès la
-chaleur et la lumière; l'horizon tremble sous de petites vapeurs de
-mirage qui simulent de l'eau remuée par des souffles. Dans les
-arrière-plans, qui montent par degrés jusqu'aux pieds de la chaîne
-Libyenne, partout s'étagent des éboulis de pierres ou de briques; des
-ruines, presque sans forme, émergent à peine des sables, mais indiquent
-leurs présences sans nombre, suffisent à donner le sentiment que c'est
-ici un très vieux sol, travaillé jadis par les hommes pendant des
-siècles que l'on ne sait plus. Et, au premier coup d'oeil, on les devine
-si bien là-dessous, les catacombes, les hypogées, les momies!
-
-Ces nécropoles d'Abydos, quelle fascination jadis elles ont exercée, et
-pendant des millénaires, sur ce peuple, précurseur des peuples, qui
-habitait la vallée du Nil! C'est que, d'après l'une des plus antiques
-traditions humaines, la tête d'Osiris, seigneur de l'_autre monde_,
-reposait au fond d'un de ces temples, qui sont aujourd'hui écroulés sous
-les sables. Or les hommes, dès que leur pensée a commencé de sortir de
-la nuit originelle, ont été hantés par cette conception qu'il y a des
-_voisinages_ secourables aux pauvres cadavres couchés sous terre, qu'il
-y a des lieux sacrés où il est plus prudent de se faire enfouir si l'on
-veut être prêt quand sonnera le réveil. Donc, en la vieille Égypte,
-chacun à l'heure de la mort tournait ses regards vers ces pierres et ces
-sables, dans un souhait ardent de pouvoir y dormir près du débris de son
-Dieu. Ceux qui n'obtenaient point d'y prendre place, tant les entours
-étaient déjà encombrés de dormeurs, imaginaient d'y faire au moins
-planter une humble stèle rappelant leur nom, ou bien recommandaient
-qu'on y déposât pour quelques semaines leur momie, sauf à la remporter
-après,--et des cortèges funèbres d'aller et retour traversaient sans
-cesse les blés qui séparent le Nil du désert. Abydos, dans le triste
-rêve humain où domine l'attente de la destruction, Abydos a précédé de
-beaucoup de siècles la vallée de Josaphat des Hébreux, les cimetières
-autour de La Mecque des musulmans et les saints caveaux sous nos plus
-vieilles cathédrales... Abydos! il n'y faudrait marcher qu'avec
-mélancolie et en silence, à cause de tant de milliers d'âmes qui jadis
-se sont orientées vers ce lieu, les mains tendues, à l'heure
-d'Épouvante...
-
-Il est tout près, le premier grand temple, celui que le roi Sethos éleva
-pour cet inconnaissable prince de l'_autre monde_ qui en son temps
-s'appelait Osiris. A peine quelque deux cents mètres, dans
-l'éblouissement de ce désert, et on y arrive; on est saisi d'y être, car
-rien n'en dénonçait l'approche, les sables d'où il a été exhumé, et qui
-l'ensevelissaient depuis deux mille ans, s'élevant encore alentour
-jusqu'aux frises. Une grille de fer, où veillent deux grands bédouins en
-robe noire, et aussitôt après, l'ombre des pierres énormes: on est chez
-le dieu, dans la forêt des lourdes colonnes osiriennes, au milieu d'un
-monde de personnages à haute coiffure qui sont inscrits en bas-relief
-sur tous les piliers, sur toutes les murailles et qui semblent s'appeler
-de la main les uns les autres, échanger entre eux mille signes de
-mystère, de silence et d'éternité...
-
-Mais qu'est-ce que ce bruit dans le sanctuaire? On dirait que c'est
-plein de monde là-bas... Derrière la seconde rangée de colonnes, des
-gens parlent à tue-tête, avec l'accent britannique; je crois même qu'on
-entend des verres se choquer, et des fourchettes tapoter de la
-vaisselle...
-
-Oh! pauvre, pauvre temple, ce qui s'y passe!... Non, c'est plus
-insultant qu'être mis à sac par les barbares: subir cet excès de
-grotesque dans la profanation! Il y a là joyeuse et gaillarde tablée
-d'une trentaine de couverts, et les convives des deux sexes
-appartiennent à cette humanité spéciale qui fréquente chez Thos Cook and
-Son (Egypt limited). Des casques de liège et de classiques lunettes
-vertes. On boit du soda, du whisky; on mange à longues dents des
-viandes, qu'enveloppèrent des papiers graisseux dont les dalles restent
-jonchées. Et les dames surtout, oh! les dames, quels épouvantails à
-moineaux.--Or, c'est ainsi tous les jours, tant que dure la «season»,
-nous apprennent les gardes bédouins en robe noire. Un luncheon chez
-Osiris fait partie du programme _of pleasure trips_. Chaque midi, une
-bande nouvelle arrive, sur d'irresponsables et infortunés bourricots;
-quant aux tables, aux assiettes, elles se tiennent à demeure dans le
-vieux temple!
-
-Sauvons-nous vite et, si possible, avant que le spectacle ait marqué
-dans notre mémoire.
-
-Mais hélas! même quand nous sommes dehors, isolés de nouveau sur
-l'étendue des sables étincelants, nous ne pouvons plus rien prendre au
-sérieux: Abydos, le désert, tout a cessé d'exister; le visage de ces
-dames nous hante, et leurs chapeaux, et des regards qu'elles nous ont
-jetés par-dessus leurs lunettes solaires... La laideur Cook, on m'en
-avait donné une fois cette raison, satisfaisante à première vue: «Le
-Royaume-Uni, jaloux à juste titre de la beauté de ses filles, les
-soumettrait à un jury lorsque leur vient l'âge de puberté; à celles qui
-sont classées trop laides pour se transmettre, il accorderait une bourse
-sans limite chez Thos Cook and Son, les vouant ainsi à un perpétuel
-voyage qui ne leur laisserait pas le loisir de songer à certaines
-bagatelles de la vie.» L'explication m'avait séduit d'abord. Mais un
-examen plus attentif des bandes qui infestent la vallée du Nil m'a
-permis de constater que toutes ces Anglaises y sont d'un âge notoirement
-canonique; donc la catastrophe de la procréation, si tant est qu'elle
-ait pu se produire chez elles, doit remonter à des époques bien
-antérieures à leur enrôlement. Et je demeure perplexe...
-
-Sans conviction maintenant, nous nous sommes acheminés vers un autre
-temple, garanti solitaire. En effet, le soleil y darde, souverainement
-seul, au milieu d'un hautain silence, et, ici, l'Égypte, le passé
-commencent à nous ressaisir.
-
-Toujours pour Osiris, dieu du céleste réveil dans les nécropoles
-d'Abydos, Ramsès II avait érigé ce sanctuaire. Mais les sables ont eu
-beau l'envelopper de leur linceul, ils n'ont pu nous en conserver que la
-base plus enfouie, les hommes s'étant acharnés à le détruire par le
-faîte[6]; ses ruines, aujourd'hui protégées pourtant et déblayées, ne
-s'élèvent plus qu'à trois ou quatre mètres du sol. Dans les bas-reliefs,
-la plupart des personnages n'ont que les jambes et la moitié du torse;
-avec le haut des murailles s'en sont allées leurs têtes et leurs
-épaules; mais il semble qu'ils aient gardé la vie: leurs gesticulements,
-la mimique excessive de leurs attitudes de décapités sont plus étranges
-et plus saisissants peut-être que s'ils avaient encore un visage. Ce
-qu'ils ont gardé surtout de prodigieux, c'est l'éclat de leurs antiques
-peintures, les teintes fraîches de leurs costumes, leurs robes d'un
-bleu-turquoise ou lapis, ou d'un vert-émeraude, ou d'un jaune d'or; un
-badigeon naïf, mais devant lequel on reste confondu parce qu'il n'a pas
-bronché depuis trente-cinq siècles: tout ce que faisaient ces gens-là
-risquait d'être éternel. Pourtant des nuances aussi vives ne se
-retrouvent guère dans les autres monuments pharaoniques, et, ici, elles
-frappent d'autant plus que les fonds sont demeurés blancs; malgré ses
-portiques en granit bleuté, en granit noir, en granit rose, le temple a
-toutes ses murailles en un fin calcaire d'une blancheur rare, et en pur
-albâtre pour le saint des saints.
-
- [6] Naguère un industriel, établi aux environs pour fabriquer de la
- chaux, ayant jugé friables à point les calcaires si fins des
- murailles, usa de ce temple comme d'une carrière et, pendant des
- années, les bas-reliefs sans prix servirent d'aliment aux meules de
- son usine.
-
-Par-dessus ces murs tronqués, aux si belles, si gaies et claires
-couleurs, le désert apparaît, et il est tout bruni par le contraste;
-par-dessus ces tableaux, où les personnages n'ont plus de tête, on voit
-la grande montée fauve des sables et des pierrailles, qui s'en va, comme
-d'un colossal balancement de houle, baigner là-bas les pieds de la
-chaîne libyque. Vers le nord des solitudes et vers l'ouest, d'informes
-éboulements de blocs couleur basane se succèdent dans les sables,
-jusqu'où finit, d'une ligne nette sur le ciel, l'éblouissant lointain. A
-part ce temple de Ramsès où nous sommes, et, dans notre voisinage, celui
-de Sethos où sévit l'entreprise Cook, il n'y a plus alentour que des
-ruines émiettées, pulvérisées sans recours possible; mais elles imposent
-pourtant le recueillement, ces ruines finissantes, car elles sont les
-débris du temple sans âge où dormait la tête du dieu, les débris des
-sépultures du Moyen et de l'Ancien Empire; elles indiquent encore tout
-le développement des nécropoles d'Abydos, si vieilles que l'on se sent
-comme pris de vertige dès que l'on veut songer à leurs origines...
-
-Ici, comme à Thèbes, comme à Memphis, on ne les rencontre que parmi le
-sable et les roches desséchées, ces tombeaux des Égyptiens: le grand
-peuple ancêtre, qui eût frémi de l'ombre de nos arbres noirs et de la
-pourriture de nos humides caveaux, tenait à déposer magnifiquement ses
-embaumés au milieu de cette lumineuse et immuable splendeur de mort qui
-s'appelle le désert.
-
- *
-
- * *
-
-Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer encore chez ce malheureux
-Osiris? Voici que des bédouins amènent à coups de bâton, vers la demeure
-voisine que lui dédia Sethos, une troupe de bourricots! Sans doute le
-lunch est achevé, et la bande va repartir, à l'heure militaire du
-programme. Observons, en gardant une distance prudente.
-
-En effet, ils se remettent tous en selle, les cooks, les cookesses, et
-déployant, non sans quelque intention de majesté, des parasols en coton
-blanc, ils prennent la direction du Nil. Ils disparaissent; la place
-nous appartient.
-
-Quand nous osons rentrer enfin dans ce premier sanctuaire, où ils
-avaient abondamment lunché à l'ombre, les gardiens sont là, qui
-s'empressent à balayer les épluchures, les papiers sales. Et, pour le
-luncheon de demain, ils serrent la douteuse vaisselle dans des coffres à
-demeure, où se lisent en grosses lettres de gloire les noms des
-véritables souverains de l'Égypte moderne: «Thos Cook and Son (Egypt
-limited)».
-
-Tout cela heureusement se remise dans le premier hypostyle. Rien ne
-déshonore les salles profondes, où le silence vient de retomber, le
-grand silence des midis du désert.
-
- *
-
- * *
-
-De ce temple, on s'émerveillait déjà, sous l'empereur Tibère, comme
-d'une relique du passé le plus lointain et nébuleux. Le géographe
-Strabon écrivait à cette époque: «C'est un palais admirable bâti à la
-façon du Labyrinthe, sauf qu'il a moins de galeries.» Il en a pourtant
-déjà beaucoup, de galeries, et on s'y promène en s'égarant comme dans un
-dédale. Sept chapelles, consacrées à Osiris et à différents dieux ou
-déesses de sa suite; sept travées, sept portes pour les processions des
-rois et des foules; et, sur les côtés, tant d'autres salles, couloirs,
-chapelles secondaires, chambres sombres, portes perdues! La très
-primitive colonne, inspirée des roseaux, que l'on a nommée en
-architecture la _colonne-plante_ et qui imite une monstrueuse tige de
-papyrus, a poussé ici en futaie serrée, pour soutenir les pierres des
-plafonds bleus, semés d'étoiles à l'image du ciel de ce pays. En
-plusieurs places, elles manquent, ces pierres-là, et laissent des vides
-largement ouverts sur le ciel véritable d'en haut; en vain elles étaient
-massives comme pour des durées infinies, les soleils de tant de siècles
-les ont patiemment fendues, et ensuite leur propre poids les a
-précipitées; la lumière maintenant, par ces brèches, entre donc à flots
-jusque dans les chapelles où les hommes de jadis avaient voulu de
-saintes ténèbres.
-
-Malgré ce désastre des plafonds, c'est ici un des sanctuaires les plus
-intacts de la vieille Égypte; les sables, toujours si doucement
-ensevelisseurs, y ont réussi à miracle leur oeuvre conservatrice. On
-dirait sculptés d'hier les innombrables personnages qui, sur les murs,
-autour des colonnes plantées en forêt, partout, gesticulent, continuent
-avec animation leur causerie éternelle, à la muette, par signes de leurs
-bras et de leurs longues mains. Le temple entier, avec ces trouées qui
-l'éclairent, est plus beau peut-être qu'au temps des Pharaons. Au lieu
-de l'obscurité d'autrefois, une transparente pénombre alterne à présent
-avec de grands rayons en gerbes, qui inondent çà et là de lumière
-frisante les sujets des bas-reliefs si longtemps enfouis, détaillent
-leurs attitudes, leurs muscles, leurs couleurs à peine altérées, les
-retrempent de vie et de jeunesse. Pas un pan de muraille, dans ce lieu
-immense, qui ne soit couvert de divinités, surchargé d'hiéroglyphes et
-d'emblèmes. Osiris à haute coiffure, la belle Isis casquée d'un oiseau,
-Anubis à tête de loup-de-désert, Horus à tête d'épervier et Thoout
-ibiocéphale sont là mille fois répétés, toujours accueillant avec des
-gestes étranges les rois et les prêtres qui leur rendent hommage.
-
-Les corps presque nus, à larges épaules et à fine taille, ont une
-sveltesse, une grâce infiniment chastes, et les traits des visages sont
-d'une pureté exquise. C'étaient déjà des artistes très préparés, ceux
-qui ciselaient ces têtes charmantes aux longs yeux pleins de l'antique
-rêve; mais par une lacune qui nous confond, ils ne savaient encore les
-inscrire que de _profil_; de profil aussi, toutes les jambes, tous les
-pieds, tandis que les torses par contre restent invariablement de face:
-il a donc fallu aux hommes bien des siècles d'étude avant de comprendre
-la perspective qui nous paraît si simple, le raccourci des figures, et
-d'être capables d'en donner l'impression sur une surface plane!...
-
-Plusieurs de ces tableaux représentent le roi Sethos, dessiné sans doute
-d'après nature, car on retrouve là presque les traits de sa momie, si
-calme et si belle, exhibée de nos jours au musée du Caire. A ses côtés
-se tient dévotement son fils, le prince royal Ramsès (plus tard Ramsès
-II, le grand Sésostris des Grecs); on lui a donné l'air tout candide, et
-il porte cette boucle de cheveux sur le côté qui était la coiffure de
-l'enfance;--lui aussi a sa momie sous les vitrines du musée, et quand on
-a vu ce débris édenté, sinistre, qui atteignait déjà près de cent ans
-d'âge lorsque la mort le livra aux embaumeurs de Thèbes, on n'arrive pas
-à se persuader qu'il ait pu être jeune, coiffé d'une boucle noire, qu'il
-ait pu jouer, être un enfant...
-
- *
-
- * *
-
-Nous pensions en avoir fini avec les cooks et les cookesses du luncheon.
-Mais hélas! nos chevaux, plus rapides que leurs ânes, les rattrapent au
-retour, parmi les blés verts d'Abydos, et un embarras dans le chemin
-étroit, une rencontre de chameaux chargés de luzerne, nous immobilise un
-instant, tous pêle-mêle. A me toucher, il y a un amour de petit âne
-blanc qui me regarde, et d'emblée nous nous comprenons, la sympathie
-jaillit réciproque. Une cookesse à lunettes le surmonte, oh! la plus
-effroyable de toutes, osseuse et sévère; par-dessus son complet de
-voyage, déjà rébarbatif, elle a mis un jersey pour tennis, qui accentue
-les angles, et sa personne semble incarner la _respectability_ même du
-Royaume-Uni. On trouverait d'ailleurs plus équitable--tant sont longues
-ses jambes dénuées de tout intérêt pour le touriste--que ce fût elle qui
-portât l'âne.
-
-Il me regarde avec mélancolie, le pauvre petit blanc, dont les oreilles
-sans cesse remuent, et ses jolis yeux si fins, si observateurs de toutes
-choses, me disent à n'en pas douter:
-
---Elle est bien vilaine, n'est-ce pas?
-
---Mon Dieu, oui, mon pauvre petit bourricot. Mais songe un peu, fixée à
-ton dos comme elle est là, tu as au moins sur moi l'avantage de ne plus
-la voir.
-
-Pourtant ma réflexion, bien que judicieuse, ne le console pas, et son
-regard me répond qu'il se sentirait bien plus fier de porter, comme
-beaucoup de ses camarades, un simple paquet de cannes à sucre.
-
-
-
-
-XI
-
-LA DÉCHÉANCE DU NIL
-
-
-Au début de notre période géologique, il y a quelques milliers de
-siècles, quand les continents eurent pris, dans la dernière tourmente
-mondiale, à peu près les formes que nous leur connaissons, et quand les
-fleuves se mirent à tracer leurs lignes hésitantes, il se trouva que les
-pluies de tout un versant de l'Afrique furent précipitées, en une gerbe
-d'eau formidable, à travers la région impropre à la vie qui s'étend
-depuis l'Atlantique jusqu'à la mer des Indes, et que nous appelons la
-région des Déserts. A la longue, elle régla son cours, cette énorme
-coulée d'eau égarée dans les sables, elle devint _le Nil_, et, avec une
-patience inlassable, elle se mit à son travail de fleuve, qui pourtant
-ne semblait pas possible en cette zone maudite: d'abord arrondir tous
-les blocs de granit épars sur son chemin dans les hautes plaines de
-Nubie, et puis surtout déposer peu à peu, peu à peu du limon par
-couches, former une artère vivante, créer comme un long ruban vert au
-milieu de ce domaine infini de la mort.
-
-Il y a combien de temps qu'il est commencé, ce travail du grand
-fleuve?--Y penser fait peur... Depuis cinq mille ans que nous pouvons
-contrôler, c'est à peine si l'apport incessant des limons a pu élargir
-ce ruban de l'Égypte habitable qui, aux plus anciennes périodes de
-l'histoire, était à peu près comme de nos jours. Quant aux blocs
-granitiques des plaines de Nubie, combien de millénaires a-t-il fallu
-pour les rouler ainsi et les polir? Au temps des Pharaons ils avaient
-exactement déjà leurs formes de boules usées par le frottement de
-l'eau,--et tant d'inscriptions hiéroglyphiques sur leurs faces rondes ne
-sont même pas sensiblement estompées pour avoir subi le passage de
-l'inondation périodique des étés durant quarante ou cinquante
-siècles!...
-
-Elle fut un pays d'exception, cette vallée du Nil; elle fut merveilleuse
-et unique, fertile sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve sans le
-secours d'aucun nuage, ignorant les temps sombres, les humidités qui
-nous oppressent, gardant le ciel inaltérable de ces immenses déserts
-d'alentour qui jamais n'exhalent une vapeur d'eau pour embrumer
-l'horizon. C'est sans doute cette éternelle splendeur de la lumière, et
-cette facilité de la vie qui firent éclore ici les primeurs de la pensée
-humaine. Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le sol d'Égypte,
-fut aussi le père de la race qui partit en avant de toutes les autres,
-comme ces branches hâtives que l'on voit, au printemps, jaillir les
-premières d'une souche, mais qui parfois meurent avant l'été. Il enfanta
-ce peuple dont nous recueillons aujourd'hui les moindres vestiges avec
-stupeur et admiration; un peuple qui, dès l'aube, au milieu des
-originelles barbaries, conçut magnifiquement l'infini et le divin, posa
-avec tant de sûreté et de grandeur les premières lignes architecturales
-d'où devaient dériver ensuite nos architectures, jeta les bases de
-l'art, ainsi que de toute science et de toute sagesse.
-
-Plus tard, quand cette belle fleur d'humanité se fut fanée, le Nil,
-coulant toujours au milieu de ses déserts, semble avoir eu pour mission,
-pendant près de deux mille ans, de maintenir sur ses bords une sorte
-d'immobilité et de désuétude qui étaient comme un hommage de respect à
-ces écrasants souvenirs. A mesure que les sables ensevelissaient les
-ruines des temples et les colosses au visage brisé, rien ne changeait
-ici, sous le ciel immuablement bleu; les mêmes cultures le long des
-rives se faisaient de la même manière qu'aux vieux âges, les mêmes
-barques pareillement voilées suivaient ou remontaient le fil de l'eau,
-les mêmes chansons rythmaient l'éternel travail humain; la race fellah,
-gardienne inconsciente du prodigieux passé, somnolait sans désirs
-nouveaux et à peu près sans souffrance; le temps coulait pour l'Égypte
-dans une grande paix de soleil et de mort.
-
-Mais des étrangers à présent sont maîtres, et viennent de réveiller le
-vieux Nil pour l'asservir. En moins de vingt ans ils ont défiguré sa
-vallée, qui jusque-là se gardait comme un sanctuaire; ils ont imposé
-silence à ses cataractes, capté son eau précieuse par des barrages, pour
-l'épandre au loin sur des plaines qui sont devenues des marais, et qui
-déjà ternissent de leurs buées le cristal du ciel. Les anciens agrès ne
-suffisant plus à arroser les cultures d'aujourd'hui, des machines à
-vapeur, pour puiser plus vite, commencent de se dresser le long des
-berges, à côté des usines nouvelles, et bientôt il n'y aura guère de
-fleuve plus déshonoré que celui-là par des tuyaux de fer et des fumées
-noires. Cela se fait du reste avec hâte, comme à la curée, cette mise en
-exploitation du Nil,--et ainsi s'en va toute sa beauté, car son cours
-uniforme, à travers des régions indéfiniment pareilles, ne valait que
-par le calme et l'antique mystère.
-
-Pauvre Nil des prodiges! On subit parfois encore son charme finissant;
-des coins sont restés intacts; il y a des jours de clarté, il y a
-d'incomparables soirs où l'on peut s'abstraire des fumées et des
-laideurs. Mais la classique expédition en dahabieh, la remontée du
-fleuve depuis le Caire jusqu'à la Nubie, ne méritera bientôt plus d'être
-faite.
-
-D'habitude, c'est l'hiver qu'on entreprend ce voyage-là, afin de se
-rapprocher toujours du soleil à mesure qu'il s'enfuit vers l'hémisphère
-austral; l'hiver, la saison où les eaux baissent et où la vallée se
-dessèche. Au sortir de la ville cosmopolite qu'est le Caire
-d'aujourd'hui, après les ponts en ferraille, après les prétentieux
-hôtels zébrés d'inscriptions raccrocheuses, on éprouve une paix soudaine
-à s'éloigner sur le fleuve aux eaux larges et rapides, entre les rideaux
-de palmiers des bords, emporté par la dahabieh où l'on est maître, et où
-si l'on veut, l'on est seul.
-
-D'abord vous suivent, pendant un jour ou deux, ces grands triangles
-obsédants qui sont les pyramides: celles de Dachour, celle de Sakkarah
-succédant à celles de Gizeh, l'horizon est inquiété longtemps par leurs
-silhouettes géantes; ainsi qu'il arrive pour les montagnes, elles
-semblent plus hautes à mesure que l'on s'en va et qu'elles se dégagent
-mieux des choses proches. Et, quand elles ont enfin disparu, on a devant
-soi, avant d'atteindre la première cataracte, environ deux cents lieues
-de fleuve à remonter lentement par étapes, à travers de monotones
-régions désertiques, où les heures et les jours seront marqués surtout
-par le jeu de l'admirable lumière; en dehors de cette fantasmagorie des
-matins et des soirs, rien de bien saillant sur les berges presque
-toujours grises, où se manifeste, sans varier jamais, l'humble vie
-pastorale des fellahs. Le soleil est brûlant, les nuits étoilées sont
-claires et froides; un vent desséchant, qui souffle du nord à peu près
-sans trêve, fait frissonner dès que le crépuscule tombe.
-
-On a beau cheminer des lieues et des lieues sur cette eau limoneuse, on
-a beau refouler pendant des jours et des semaines ce courant, qui glisse
-le long de la dahabieh en petites ondes pressées, on ne voit décroître
-ni en abondance ni en vitesse ce fleuve aux tiédeurs fécondantes, près
-duquel nos fleuves de France sembleraient de négligeables ruisseaux. Et
-indéfiniment se déroulent, à droite et à gauche, les deux parallèles
-chaînes de calcaire dénudé qui emprisonnent si étroitement l'Égypte des
-moissons: à l'ouest, celle des déserts libyques où chaque matin les
-premiers rayons viennent se poser pour la teindre en un rose de corail
-toujours aussi frais; à l'est, celle des déserts de l'Arabie qui ne
-manque jamais le soir de retenir toute la lumière du couchant pour
-ressembler à une triste ceinture de braise rouge. Tantôt elles
-s'éloignent, les deux murailles parallèles, et donnent plus d'espace aux
-champs verts, aux bois de palmiers, aux petites oasis séparées par des
-marbrures de sable d'or. Tantôt elles se rapprochent tellement du Nil
-que l'Égypte habitable n'a plus que la largeur de deux ou trois pauvres
-sillons de blé, tout au bord de l'eau, après quoi tout de suite
-commencent les pierres mortes et les sables morts. Quelquefois même
-c'est jusqu'à surplomber le fleuve que s'avance la chaîne désertique,
-sorte de falaise calcinée, d'un blanc rougeâtre, qu'aucune pluie ne
-vient jamais rafraîchir, et où l'on voit, à différentes hauteurs,
-bâiller les trous carrés qui mènent chez les momies. Pendant cinq mille
-ans, on les a perforées pour y introduire des sarcophages, et elles
-fourmillent intérieurement de vieux cadavres, ces montagnes qui de loin
-sont d'un si joli rose et qui servent d'interminables toiles de fond à
-tout ce qui se passe le long de ces rives.
-
-Et ce n'est pas plus divers que les lointains, tout ce qui se passe là.
-D'abord il y a ce geste souple et superbe, mais toujours le même, des
-femmes aux longs vêtements noirs, qui viennent sans cesse emplir leur
-jarre à long col, et l'emportent en équilibre sur leur tête voilée.
-Ensuite les troupeaux, que des pastoures drapées de deuil mènent se
-désaltérer, chèvres, brebis et ânons pêle-mêle. Aussi les buffles
-lourds, couleur de vase, qui descendent se baigner avec nonchalance.
-Enfin il y a le grand labeur de l'arrosage: la traditionnelle noria, que
-fait tourner un petit boeuf les yeux bandés, et surtout le châdouf à
-bascule, actionné par des hommes dont le torse nu ruisselle.
-
-Ils se succèdent, les châdoufs, parfois jusqu'à perte de vue, et c'est
-étrange à regarder, l'agitation, confuse dans le lointain, de toutes ces
-longues perches qui pompent l'eau sans trêve, avec un balancement
-d'antenne vivante.--Or il en allait de même le long de ce fleuve au
-temps des Ramsès.--Mais soudain, à quelque tournant de la rive, le vieil
-agrès pharaonique disparaît pour faire place à des séries de machines à
-vapeur, qui, plus encore que les muscles des fellahs, sont actives au
-puisage, et qui bientôt feront au Nil domestiqué une bordure de leurs
-tuyaux noirâtres.
-
-Les grandes ruines de cette Égypte, si on ignorait leur gisement, on
-passerait sans les voir. A de rares exceptions près, elles sont au delà
-des vertes plaines, au seuil des solitudes. Donc, sur l'immuable fond
-rose de ces falaises du désert, qui vous suivent pendant toute cette
-tranquille navigation de deux cents lieues, on ne voit défiler que les
-humbles villes ou villages d'aujourd'hui, qui ont la couleur neutre de
-la terre. Quelques minarets ajourés les dominent, bien blancs au-dessus
-de leurs grisailles. Des nuées de pigeons tourbillonnent alentour. Et,
-parmi les maisonnettes, qui ne sont que des cubes de boue recuits au
-soleil, les palmiers d'Afrique ont jailli superbes, isolés ou en touffes
-puissantes, laissant tomber de haut sur ces petits gîtes humains l'ombre
-de leurs plumets que le vent balance. Naguère, bien que tout cela fût
-stagnant et morne, on devait avoir en passant la tentation de s'arrêter,
-attiré par cette paix sans nom qui était celle de l'Orient lointain et
-de l'Islam. Mais à présent, devant la moindre bourgade--parmi les belles
-barques primitives qui sont encore là nombreuses et pointant vers le
-ciel bleu leurs vergues comme de très longs roseaux,--il y a toujours,
-pour l'accostage des bateaux touristes, un énorme ponton noir qui
-défigure tout par sa présence et par son inscription-réclame: «Thos Cook
-and Son, (Egypt limited)». De plus, on entend siffler le chemin de fer
-qui sans merci longe le fleuve, pour promener depuis le Delta jusqu'au
-Soudan des hordes d'Européens envahisseurs. Et enfin, aux abords des
-gares, inévitablement quelque moderne usine trône avec ironie, dominant
-de ses tuyaux les pauvres choses croulantes qui essayent de dire encore
-l'Égypte et le mystère.
-
-Alors, non, les villes, les villages, à moins qu'ils ne mènent à des
-ruines célèbres, on ne s'y arrête plus; il faut passer outre et, pour
-l'étape du soir, chercher un hameau perdu, un recoin de silence, où
-amarrer sa dahabieh contre la vénérable terre grise de la berge.
-
-Ainsi l'on s'en va, pendant des jours, pendant des semaines, entre ces
-deux interminables falaises de calcaire rose pleines d'hypogées et de
-momies, qui sont les murailles de la vallée du Nil et doivent vous
-suivre jusqu'à la première cataracte, jusqu'à l'entrée de la Nubie. Là
-seulement changeront enfin d'apparence et de nature les rochers des
-déserts, pour devenir ces granits plus sombres dans lesquels les
-Pharaons faisaient tailler leurs grands dieux et leurs obélisques.
-
-On s'en va, on s'en va, remontant le fil de ce courant éternel, et, pour
-faire perdre la notion des heures et des dates qui fuient, il y a la
-régularité du vent, la persistance d'un ciel limpide, la monotonie du
-grand fleuve qui serpente et ne finit jamais. Si déçu que l'on soit de
-voir tout profané sur les bords, on n'échappe point à cette paix d'être
-nomade et isolé sur l'eau, étranger parmi un équipage d'Arabes
-silencieux, qui chaque soir se prosternent pour de confiantes prières.
-
-D'ailleurs, on marche vers le sud, vers le soleil, et chaque jour la
-clarté se fait plus belle, la chaleur plus caressante, en même temps que
-brunit davantage le bronze des figures perçues en route.
-
-Et puis on est intimement mêlé à cette vie fluviale, restée si intense,
-et qui, à certaines heures, quand aucune fumée de houille ne salit
-l'horizon, vous ramène aux époques du travail naïf et de la saine
-beauté. Dans les barques qui vous croisent, des hommes demi-nus, grisés
-de mouvement, de soleil et d'air, rament en donnant de la voix pour ces
-chansons du Nil qui sont vieilles comme Thèbes ou Memphis. Lorsque le
-grand vent se lève, alors c'est le déploiement fou des voilures,
-enverguées sur des cornes si longues que toutes ces dahabiehs
-ressemblent à des oiseaux de haut vol. Très penchées aussitôt, elles
-entraînent d'un élan plus vif leurs cargaisons de gens, de bêtes ou de
-primitives choses: femmes encore drapées à l'antique, moutons et
-chèvres, ou bien piles de fruits, de courges et sacs de graines.
-Beaucoup sont chargées à couler bas de ces jarres en terre, invariables
-depuis trois mille ans, que les fellahines savent poser sur leur tête
-avec tant de grâce,--et on voit ces entassements de poteries fragiles
-prendre la course au-dessus de l'eau, comme soulevés par des ailes
-gigantesques de mouette. Or, dans des temps reculés et presque fabuleux,
-cette vie des mariniers du Nil avait les mêmes aspects, ainsi qu'en
-témoignent les bas-reliefs des plus vieux tombeaux; elle exigeait le
-même jeu des muscles et des voiles, réglé sans doute par les mêmes
-chansons, et c'était sous la caresse desséchante de ce même vent des
-déserts, tandis que le même rose inchangeable colorait au loin ces
-continuels rideaux de montagnes...
-
-Mais tout à coup, bruits de machines, sifflets, et, dans l'air qui était
-si pur, infectes spirales noires: ce sont les modernes steamers qui
-viennent jeter le désarroi dans ces flottilles du passé; avec de grands
-remous, s'avancent des charbonniers, ou bien une kyrielle de ces bateaux
-à trois étages, pour touristes, qui font tant de vacarme en sillonnant
-le fleuve, et sont bondés en majeure partie de laiderons, de snobs ou
-d'imbéciles.
-
-Pauvre, pauvre Nil, qui refléta jadis sur ses chauds miroirs le summum
-des magnificences terrestres, qui porta tant de barques de dieux et de
-déesses en cortège derrière la grand nef d'or d'Amon, et qui ne connut à
-l'aube des âges que d'impeccables puretés, aussi bien dans les formes
-humaines que dans les conceptions architecturales!... Pour lui quelle
-déchéance! Après son dédaigneux sommeil de vingt siècles, promener
-aujourd'hui les casernes flottantes de l'agence Cook, alimenter des
-usines à sucre, et s'épuiser à nourrir avec son limon de la matière
-première pour cotonnades anglaises!...
-
-
-
-
-XII
-
-CHEZ LA DÉESSE DE L'AMOUR ET DE LA JOIE
-
-
-On est au mois de mars, et tout resplendit comme chez nous en juin. On
-est parmi les sillons des blés verts, les luzernes, les fèves en
-fleur,--tout cela plein d'oiseaux qui s'agitent, qui chantent, qui
-délirent de joie, dans le voluptueux affairement des nids et des
-couvées. On chemine sur une terre grasse, saturée de substances vitales.
-Sans doute on traverse quelque éden pour les bêtes, car elles pullulent
-de tous côtés: des troupeaux de chèvres avec mille chevreaux bêlants;
-des ânesses avec leurs jeunes ânons qui bondissent; des vaches et des
-vaches-buffles allaitant leurs petits; et tout cela laissé libre au
-milieu des récoltes, avec loisir de les brouter, comme s'il y en avait
-surabondance...
-
-Quel est ce pays que ne précise aucune habitation, aucun village, ni
-clocher en vue? Cultures de chez nous, ces blés, ces luzernes, ces fèves
-qui embaument l'air de leurs fleurs blanches; mais il y a excès de
-lumière au ciel, et, dans les lointains, excès de limpidité profonde. Et
-puis, ces plaines fertiles autant que celles de quelque «Terre promise»,
-sont comme encloses au loin, de droite et de gauche, par deux parallèles
-murailles de pierre, par deux chaînes de montagnes roses, d'un aspect
-notoirement désertique. D'ailleurs, voici, parmi tant de bêtes de nos
-climats, des chamelles, allaitant aussi leurs étranges nourrissons
-pareils à des autruches qui auraient quatre pattes. Et enfin des
-paysannes apparaissent là-bas dans les blés; elles sont voilées de
-longues draperies noires: alors c'est l'Orient, c'est quelque contrée
-africaine ou quelque oasis d'Arabie?
-
-Le soleil en ce moment reste amorti pour nous par une bande de nuages,
-qui est seule dans le vide bleu, juste au-dessus de nos têtes, comme si,
-d'un bout à l'autre du ciel, un long écheveau de laine blanche se fût
-déployé; cela fait plus calme et presque un peu mystérieux le grand
-éclairage de ces champs où nous cheminons, de ces plaines ivres de vie
-et toutes vibrantes de musiques d'oiseaux, tandis que par contraste les
-lointains, que rien ne voile, resplendissent avec une netteté plus
-incisive, et que les montagnes des déserts là-bas semblent plus inondées
-de rayons.
-
-Le sentier que nous continuons de suivre, mal défini dans les sillons et
-les herbes, va nous faire passer sous un grand portique en
-ruine,--quelque débris d'on ne sait quel vieux temps, qui se dresse
-encore là, bien isolé, bien imprévu au milieu de l'étendue si verte des
-pâturages ou des labours. On le voyait de très loin, ce portique, tant
-l'air est pur; en s'approchant, on s'aperçoit qu'il est colossal. Et, en
-relief sur le linteau, un globe se dessine, un globe qui a deux longues
-ailes symétriquement éployées...
-
-Alors, il faut saluer, avec un respect quasi-religieux, car ce disque
-ailé est enfin un symbole qui donne une indication immédiate et absolue;
-ce pays, c'est donc l'Égypte, l'Égypte notre antique mère. Un temple
-vénéré des peuples devait être par là, ou une grande ville disparue, car
-maintenant, devant nous, des tronçons de colonnes, des chapiteaux
-sculptés gisent dans les luzernes comme une jonchée... Combien c'est
-inexplicable, qu'elle soit depuis des siècles redescendue à l'humble vie
-pastorale, cette terre des anciennes splendeurs, qui pourtant n'a jamais
-cessé d'être nourricière et prodigieusement féconde!
-
-A travers les moissons vertes et les rassemblements de troupeaux, notre
-sentier paraît conduire à une sorte de colline, posée seule au milieu
-des plaines, et qui n'est ni de même couleur ni de même nature que les
-montagnes des déserts alentour. Derrière nous, le portique recule peu à
-peu dans le lointain; sa haute silhouette imposante, si morne et
-solitaire, jette une tristesse infinie sur cette mer d'herbages qui
-étend son calme là où fut jadis un centre de magnificence.
-
-Et à présent le vent se lève en coup de fouet, ce vent presque sans
-trêve de l'Égypte, qui est âpre et rappelle l'hiver malgré le soleil de
-feu; alors tous les blés s'inclinent, montrent les luisants de leurs
-jeunes feuilles agitées, et toutes les bêtes des troupeaux, se serrant
-les unes aux autres, se tournent à contre de la rafale.
-
-De plus près, la colline singulière que nous allons atteindre se révèle
-un amas de décombres. Toujours les pareils décombres, d'un brun rouge,
-laissés de place en place par ces villes coloniales romaines, qui
-vécurent ici deux ou trois siècles (un rien de temps presque négligeable
-dans l'histoire si longue d'Égypte) et puis qui s'émiettèrent, pour
-n'être plus que des tas informes sur les limons gras du Nil ou bien sous
-les sables ensevelisseurs.
-
-Amoncellement de petites briques rougeâtres, qui jadis s'érigeaient en
-maisons; amoncellement de ces débris de jarres ou d'amphores, par
-myriades, qui servirent à transporter l'eau du vieux fleuve nourricier.
-Et des restes de murs, remaniés à toutes les époques, où des pierres
-inscrites d'hiéroglyphes voisinent la tête en bas avec des fragments de
-stèles grecques, ou de sculptures coptes, ou de chapiteaux romains. Dans
-nos pays, dont le passé est d'hier, nous n'avons rien qui ressemble à de
-tels chaos de choses mortes.
-
-De nos jours, on arrive au sanctuaire de la déesse par une large
-tranchée dans cette colline de décombres; les incroyables monceaux de
-briques et de poteries en déroute l'enferment de tous côtés comme un
-rempart jaloux, et dernièrement encore il était enfoui là dedans
-jusqu'aux toits. Il déconcerte dès qu'il apparaît, tant il est
-grandiose, austère, sombre: comment, ce fut ici sa demeure, à
-l'Aphrodite égyptienne, déesse de l'Amour et de la Joie! Plutôt ne
-dirait-on pas arriver chez quelque dieu redoutable, prince des Ténèbres
-et de la Mort?... Un portique sévère, bâti en pierres géantes et
-surmonté du disque à grandes ailes, laisse entrevoir un asile de
-religieux effroi, des profondeurs où de massives colonnades vont se
-perdre en pleine nuit.
-
-On entre, et dès les premiers pas, c'est une fraîcheur et une sonorité
-de sépulcre. D'abord le pronaos, où l'on y voit encore à peu près clair,
-entre des piliers chargés d'hiéroglyphes. N'étaient les grandes figures
-humaines, qui servent de chapiteaux pour les colonnes et qui sont
-l'image de la belle Hathor, déesse du lieu, ce temple d'époque décadente
-différerait à peine de ceux que l'on bâtissait en ce pays deux
-millénaires auparavant. Même rectitude et même lourdeur.
-
-Aux plafonds bleu sombre, mêmes fresques représentant des astres, des
-génies du ciel et des séries de disques ailés. En bas-reliefs sur toutes
-les parois, mêmes peuplades obsédantes de personnages qui gesticulent,
-qui se font les uns aux autres des signes avec les mains,--éternellement
-ces mêmes signes mystérieux, répétés à l'infini partout, dans les
-palais, les hypogées, les syringes, sur les sarcophages, et les papyrus
-des momies.
-
-Les temples memphites ou thébains, qui précédèrent celui-ci de tant de
-siècles et furent tellement plus grandioses encore, ont tous perdu, par
-suite de l'écroulement des énormes granits des toitures, leur obscurité
-voulue, autant dire leur sainte horreur. Chez la belle Hathor, au
-contraire, à part quelques figures mutilées jadis à coups de marteau par
-les chrétiens ou les musulmans, tout est demeuré intact, et les hauts
-plafonds n'ont pas cessé de jeter sur les choses leur ombre propice aux
-frayeurs.
-
-Cette ombre augmente dans l'hypostyle qui fait suite au pronaos. Puis
-viennent l'une après l'autre deux salles de plus en plus saintes, où un
-peu de jour tombe à regret par d'étroites meurtrières, éclairant à peine
-les rangs superposés des innombrables figures qui gesticulent sur les
-murailles. Et, après de majestueux couloirs encore, voici enfin le coeur
-de cet entassement de terribles pierres, le saint des saints, enveloppé
-d'épaisses ténèbres; les inscriptions hiéroglyphiques dénomment ce lieu
-la «salle occulte», et jadis le grand prêtre avait _seul et une seule
-fois chaque année_ le droit d'y pénétrer pour l'accomplissement de rites
-que l'on ne sait plus.
-
-Elle est vide aujourd'hui, la «salle occulte» depuis longtemps spoliée
-des emblèmes d'or ou de pierre précieuse qui l'emplissaient jadis. Les
-grêles petites flammes des bougies que nous venons d'y allumer
-n'arrivent pas à percer l'obscurité qui, au-dessus de nos têtes, se
-condense vers les plafonds de granit; tout au plus elles nous permettent
-de distinguer, dans cette sorte de vaste caveau rectangulaire, les
-phalanges de personnages qui, sur les murs, échangent entre eux, par
-signes, leurs intimidantes causeries muettes.
-
-Vers la fin de l'ère antique et au début de l'ère chrétienne, l'Égypte,
-on le sait, exerçait encore sur le monde une telle fascination, par son
-prestige d'aïeule, par le souvenir de son passé dominateur et par
-l'immuabilité souveraine de ses ruines, qu'elle imposait ses dieux aux
-conquérants, son écriture, son art architectural, et jusqu'à ses rites
-et à ses momies. Les Ptolémées y bâtirent des temples qui reproduisaient
-ceux de Thèbes ou d'Abydos. De même les Romains, qui pourtant
-connaissaient déjà la _voûte_, suivirent ici les modèles primitifs et
-continuèrent ces plafonds en granit, faits de monstrueuses dalles posées
-à plat, comme nos poutres. Donc, ce temple d'Hathor, construit aux temps
-de Cléopâtre et d'Auguste, sur un emplacement vénéré de toute antiquité,
-rappelle à première vue quelque conception des Ramsès.
-
-Cependant, si l'on regarde mieux, c'est dans le détail surtout des
-milliers de figures en bas-relief que l'écart se montre considérable.
-Mêmes poses, mêmes gestes traditionnels; mais la grâce exquise des
-lignes est perdue, ainsi que le calme hiératique des regards et des
-sourires. Dans l'art égyptien des belles époques, les personnages à fine
-taille restent purs comme les grandes fleurs qu'ils tiennent à la main;
-leurs muscles peuvent être indiqués d'une façon précise et savante,
-n'importe, ils demeurent quand même immatériels. Le dieu Amon en
-personne, le procréateur dessiné souvent avec une crudité absolue,
-paraîtrait chaste à côté des hôtes de ce temple. Ici, au contraire, on
-dirait des êtres vivants, palpitants et lascifs, qui auraient posé par
-jeu dans ces attitudes consacrées. La gorge de la belle déesse, ses
-hanches, ses nudités intimes sont traitées avec un réalisme chercheur et
-caressant; c'est de la chair qui frissonne. Elle et son époux, le bel
-Horus, fils d'Isis, se contemplent, nus, l'un devant l'autre, et leurs
-yeux rieurs sont ivres d'amour.
-
-Autour du saint des saints, quantité de salles pleines d'ombre, massives
-comme des forteresses. Elles servaient jadis pour des rites compliqués,
-pour des mystères. Là, comme partout, pas un coin de mur qui ne soit
-surchargé de personnages et d'hiéroglyphes. Aux plafonds bleus, où les
-disques ailés sont peints en fresque et simulent des envolées d'oiseaux,
-il y a des chauves-souris qui dorment, et les frelons des champs
-d'alentour ont accroché par centaines leurs nids qui pendent comme des
-stalactites.
-
-Plusieurs escaliers conduisent aux vastes terrasses que forment les
-toits plats du temple; escaliers étroits, étouffants, mal éclairés par
-des meurtrières qui révèlent l'angoissante épaisseur des murailles. Là
-encore, d'inévitables séries de personnages, inscrits sur toutes les
-parois dans les toujours mêmes poses vous suivent, montent en votre
-compagnie, et ne cessent pas de se faire entre eux les toujours pareils
-signes.
-
-A l'arrivée sur ces hautes toitures, en même temps que vous ressaisit le
-soleil d'Égypte et l'âpre vent froid, on est accueilli par un tapage de
-volière: c'est le royaume des moineaux, qui ont des nids par milliers
-chez la complaisante déesse, et crient tous ensemble, à plein gosier,
-dans la joie de vivre. Une esplanade, ce faîte de temple; une solitude
-pavée de gigantesques dalles. On découvre de là, par-dessus les monceaux
-de décombres, ces plaines qui s'étendent avec une si parfaite sérénité
-là même où fut jadis la grande ville de Dendéra, aimée d'Hathor, l'une
-des plus fameuses de la Haute-Égypte.
-
-Des plaines qui, à l'infini, sont vertes de la poussée nouvelle des
-blés, des luzernes et des fèves. Les troupeaux, çà et là massés,
-semblent des taches sombres sur cette verdure si fraîche des nappes
-d'herbage que le vent agite et fait onduler. Et les deux chaînes de
-montagnes en pierres roses, qui courent parallèlement--à l'est celle du
-désert d'Arabie, à l'ouest celle du désert Libyque,--ferment dans le
-lointain cette vallée du Nil, cette terre d'abondance qui fut depuis
-l'antiquité jusqu'à nos jours un objet de convoitise pour tous les
-peuples de proie...
-
-Le temple a aussi des dépendances souterraines, des cryptes où l'on
-descend par des escaliers d'oubliettes, ou bien où l'on se faufile par
-des trous. Longues galeries superposées, qui devaient servir à cacher
-des trésors; longs couloirs rappelant ceux qui, dans les mauvais rêves,
-pourraient bien se resserrer pour vous ensevelir. Il y fait une lourde
-chaleur. Et les innombrables personnages, bien entendu, sont là aussi,
-gesticulant sur toutes les parois; les mille représentations de la belle
-déesse, bombant ses seins que l'on est obligé de frôler quand on passe,
-et qui ont gardé presque intactes les couleurs de chair appliquées du
-temps des Ptolémées.
-
- *
-
- * *
-
-Dans l'un des vestibules que nous retraversons pour sortir enfin du
-sanctuaire, parmi tant de bas-reliefs qui représentent là des souverains
-rendant hommage à la voluptueuse Hathor, un jeune homme, coiffé de la
-tiare royale à tête d'uræus, est assis dans la pose pharaonique:
-l'empereur Néron!...
-
-Les hiéroglyphes du cartouche sont là pour affirmer son identité, bien
-que le sculpteur, ignorant son vrai visage, lui ait donné des traits
-conventionnels, réguliers comme ceux du dieu Horus. Durant les siècles
-de la domination romaine, les empereurs d'Occident envoyaient de là-bas
-des ordres pour qu'ici leur image fût placée sur les murs des temples et
-pour que l'on fît en leur nom des offrandes aux divinités de cette
-Égypte--qui était cependant, à leurs yeux, un pays si lointain, une
-colonie presque au bout du monde. (Or une telle déesse, de rang
-secondaire au temps des Pharaons, se trouvait tout indiquée comme
-favorite des Romains de la décadence.)
-
-L'empereur Néron!... En effet, lorsque s'inscrivaient ces presque
-derniers bas-reliefs et ces hiéroglyphes agonisants, les inextricables
-théogonies primitives touchaient à leur fin, et les déesses de joie
-avaient bientôt fait leur temps. On venait de concevoir en Judée de plus
-hauts et plus purs symboles, qui devaient régir la moitié du monde
-pendant deux millénaires,--pour ensuite, hélas! décliner à leur tour;
-les peuples allaient donc essayer de se jeter à coeur perdu dans le
-renoncement, l'ascétisme, la fraternelle pitié.
-
-Combien c'est étrange à se dire! pendant qu'on ciselait ici même cet
-archaïque bas-relief d'empereur et que l'on se servait encore, pour
-graver son nom, de cette écriture remontant à la nuit des âges, il y
-avait déjà des chrétiens qui s'assemblaient à Rome dans les catacombes
-et mouraient en extase dans le cirque!...
-
-
-
-
-XIII
-
-LOUXOR MODERNISÉ
-
-
-Les eaux du Nil étant déjà basses, ma dahabieh, retardée par des
-échouages, n'avait pu atteindre Louxor, et nous l'avions amarrée en un
-point quelconque de la berge, dès que l'obscurité avait commencé de nous
-prendre.
-
---Nous sommes tout près, m'avait dit le pilote avant d'aller faire sa
-prière du soir; en une heure, demain, nous arriverons.
-
-Et la nuit douce était tombée sur nous, en ce lieu que rien ne semblait
-distinguer de tant d'autres où, depuis un mois, nous nous étions de même
-amarrés un peu au hasard, pour attendre le lever du jour. Des verdures
-confuses groupées en masses sombres au-dessus desquelles, çà et là, un
-plus haut palmier dessinait ses plumes noires. Une grande musique de
-grillons, de ces heureux grillons de la Haute-Égypte, qui peuvent
-chanter presque toute l'année dans la tiédeur odorante des herbes. Et
-puis bientôt, au milieu du silence, ces cris d'oiseaux de nuit, comme de
-lugubres miaulements de chat. Rien d'autre,--si ce n'est toujours,
-dominant tout, bien que deviné à peine et comme latent, le calme infini
-des déserts.
-
- *
-
- * *
-
-Et ce matin, au lever du soleil, pureté et splendeur ainsi que chaque
-matin. Nuance de corail rose, s'avivant peu à peu là-bas au sommet de la
-chaîne libyque, en avant des dernières ombres gris-de-lin qui dans le
-ciel étaient les restes de la nuit.
-
-Cependant mes yeux, habitués depuis des semaines à ce toujours pareil
-grand spectacle de l'aube, se tournèrent d'eux-mêmes, comme si on les
-eût appelés par là, vers quelque chose d'inusité qui, à un quart de
-lieue du fleuve, sur la rive d'Arabie, se tenait debout au milieu de la
-plaine morne. Un amas de hauts rochers, semblait-il d'abord; à cette
-heure de discrète magie, ils affectaient d'être pâlement violets,
-presque transparents, et le soleil, à peine émergé des déserts, les
-éclairait de biais, s'amusait à border leurs contours d'un frais liséré
-rose... Des rochers, non, car à mieux regarder, leurs lignes aussitôt
-s'indiquaient symétriques et droites... Pas des rochers, mais bien des
-masses architecturales, trop grandes et surhumaines, assises dans des
-attitudes de stabilité quasi-éternelles et d'où sortaient deux pointes
-d'obélisque aiguës comme des fers de lance... Ah! oui, j'avais compris à
-présent: Thèbes!
-
-Thèbes!... Hier au soir, elle était restée perdue dans la pénombre, je
-ne m'en croyais pas si près. Mais évidemment c'était cela, car rien
-d'autre au monde ne saurait produire une telle apparition. Et je saluai
-avec un frisson de respect la ruine unique et souveraine qui me hantait
-depuis nombre d'années, sans que la vie m'eût jamais laissé le temps d'y
-venir...
-
-En route maintenant pour ce Louxor, qui était, à l'époque des Pharaons,
-un faubourg de la ville royale et qui en est resté le port aujourd'hui;
-c'est là, paraît-il, que l'on doit arrêter sa dahabieh, pour se rendre
-aux palais fabuleux que vient d'éclairer le soleil levant.
-
-Et pendant que mon équipage de bronze--entonnant cette toujours même
-chanson, vieille comme l'Égypte, qui aide aux manoeuvres de
-force--s'empresse à rentrer les chaînes qui nous tenaient à la rive, je
-continue de regarder l'apparition lointaine. Elle se dégage des légères
-buées matinales, qui peut-être me l'avaient encore magnifiée; le soleil
-qui monte la détaille maintenant sous sa précise lumière; elle se révèle
-ainsi toute meurtrie, déjetée, croulante, au milieu de sa plaine
-silencieuse, sur le tapis jaune de son désert. Et ce soleil qui s'élève
-dans une si pure splendeur, comme il l'écrase de sa jeunesse et de sa
-terrifiante durée! Lui, depuis déjà d'incalculables siècles de siècles,
-il avait pris sa même forme ronde, acquis la netteté de son disque et
-commencé sa promenade de chaque jour au-dessus du pays des sables,
-lorsqu'il vit hier surgir cette Thèbes, une tentative de magnificence
-qui semblait présager pour les pygmées humains un assez curieux essor,
-mais que nous n'avons même pas su égaler dans la suite,--et qui était du
-reste une chose bien frêle et dérisoire, puisque la voilà qui tombe,
-pour avoir duré à peine quatre négligeables millénaires.
-
- *
-
- * *
-
-Une heure après, l'arrivée à Louxor. Et là, quelle mystification!
-
-Ce que l'on aperçoit de deux lieues, ce qui domine tout, c'est Winter
-Palace, un hâtif produit du modernisme qui a germé au bord du Nil depuis
-l'année dernière, un colossal hôtel, visiblement construit en toc,
-plâtre et torchis, sur carcasse de fer. Deux ou trois fois plus haut que
-l'admirable temple pharaonique, son impudente façade se dresse,
-badigeonnée d'un jaune sale. Et il suffit d'une telle chose, bien
-entendu, pour défigurer pitoyablement tous les entours; la vieille
-petite ville arabe a beau être encore debout, avec ses maisonnettes
-blanches, son minaret et ses palmiers; le célèbre temple, la forêt des
-lourdes colonnes osiriennes, a beau se mirer comme autrefois dans les
-eaux de son fleuve, c'est fini de Louxor!
-
-Et quelle affluence de monde ici! quand au contraire la rive d'en face
-semble restée si absolument désertique, avec ses étendues en sable d'or
-et, à l'horizon, ses montagnes couleur de cendre rose que l'on sait
-pleines de momies.
-
-Pauvre Louxor! tout le long des berges il y a une rangée de ces bateaux
-touristes, espèces de casernes à deux ou trois étages, qui de nos jours
-infestent le Nil depuis le Caire jusqu'aux cataractes,--et ils sifflent,
-et leurs dynamos font un intolérable vacarme trépidant... Où trouver
-pour ma dahabieh une place un peu silencieuse, que les fonctionnaires de
-l'agence Cook ne viennent pas me disputer?
-
-On n'aperçoit du reste plus rien des palais de Thèbes, où je me rendrai
-au déclin du jour. Nous en sommes moins près que cette nuit;
-l'apparition, pendant notre trajet matinal, a peu à peu reculé dans les
-plaines dévorées de lumière. Et puis Winter Palace et toutes les
-bâtisses neuves du quai sont là, qui bornent la vue.
-
- *
-
- * *
-
-Il est tout de même amusant, il n'y a pas à dire, ce quai modernisé de
-Louxor, où je débarque, à dix heures du matin, sous le clair et flambant
-soleil!
-
-Dans l'alignement pompeux du Winter Palace, des boutiques se succèdent.
-On y vend tout ce dont s'affublent les touristes: éventails,
-chasse-mouches, casques et lunettes bleues. Et, par milliers, les
-photographies des ruines. En plus, la bimbeloterie du Soudan: vieux
-couteaux de nègre, peaux de panthère et cornes de gazelle. Même des
-Indiens sont venus en foule à cette foire improvisée, apporter les
-étoffes du Radjpoute ou du Cachemire. Et surtout il y a les marchands de
-momies, exhibant des cercueils à mystérieuse figure, des bandelettes,
-des mains de mort, des dieux, des scarabées,--les mille choses
-inquiétantes que ce vieux sol sacré fournit depuis des siècles comme une
-mine inépuisable.
-
-Le long des étalages, cherchant l'ombre des maisons ou des rares
-palmiers, circulent des spécimens de la ploutocratie du monde entier:
-habillées par les mêmes couturiers, coiffées des mêmes plumets, ayant
-sur le nez les mêmes coups de soleil, les filles richissimes des
-marchands de Chicago coudoient les Altesses. Brochant sur le tout, de
-jeunes bédouins effrontés proposent aux belles voyageuses leurs
-bourricots sellés pour dames. Et, chargés de jeter au milieu de cette
-Babel la note de la grâce, des bataillons Cook de l'un et l'autre sexe,
-éternellement empressés, défilent à longues enjambées.
-
-Après les boutiques, continuant le quai, de grands hôtels encore, moins
-agressifs toutefois que Winter Palace, ayant eu la discrétion de ne pas
-s'ériger trop haut et de se badigeonner de chaux blanche à la mode
-arabe, même de se dissimuler dans des fouillis de palmiers.
-
-Et enfin, voici ce colossal temple de Louxor, l'air aussi dépaysé
-maintenant que peut l'être, au milieu de la place de la Concorde, le
-pauvre obélisque dont l'Égypte nous fit cadeau.
-
-Bordant le Nil, c'est, sur une longueur d'environ trois cents mètres, un
-prodigieux bocage de pierre. Aux époques d'inconcevable magnificence,
-cette futaie de colonnes a poussé haute et serrée, a jailli du sol avec
-fougue, de par la volonté d'Aménophis et du grand Ramsès. Et comme cela
-devait être beau, hier encore, dominant de son désarroi superbe les
-lointains de ce pays voué depuis des siècles à l'abandon et au silence!
-
-Mais aujourd'hui, avec tout ce qu'on a bâti alentour, autant dire que
-cela n'existe plus.
-
-Il y a une grille et des gardiens; pour entrer, il faut présenter son
-permis. Si encore, une fois dans l'immense sanctuaire, on trouvait la
-solitude! Mais non, sous les colonnades profanées un tas de gens
-circulent, le Bædeker en main, de ces gens qu'on a déjà vus partout, le
-même monde que celui de Nice ou de la Riviera. Et, comble de dérision,
-le tapage des dynamos vous y poursuit, car les bateaux de l'agence Cook
-sont là, amarrés aux berges proches.
-
-Des colonnes par centaines, des colonnes qui sont antérieures de
-plusieurs siècles à celles de la Grèce et qui représentent, dans leur
-énormité naïve, les premières conceptions du cerveau humain; les unes,
-cannelées, donnent l'impression d'une gerbe de monstrueux roseaux; les
-autres, toutes unies et simples, imitent les tiges du papyrus et portent
-en guise de chapiteau son étrange fleur.--Les touristes, comme les
-mouches, rentrent à certains moments de la journée qu'il suffit de
-connaître; bientôt les clochettes des hôtels vont m'en débarrasser et
-l'heure méridienne me trouvera seul ici. Mais le bruit de ces dynamos,
-mon Dieu, qui m'en délivrera?--Oh! là-bas au fond des sanctuaires, dans
-la partie qui devait être le saint des saints, cette grande fresque à
-demi éteinte, encore à peu près visible sur le mur, combien elle est
-imprévue et saisissante: un Christ! un Christ nimbé de l'auréole
-byzantine. Il a été peint sur un grossier enduit, qui semble ajouté par
-des mains barbares, et qui s'effrite, laissant reparaître les
-hiéroglyphes d'en dessous... C'est qu'en effet ce temple, presque
-indestructible à force de lourdeur, a vu passer différents maîtres; il
-était déjà d'une antiquité légendaire à l'époque d'Alexandre le Grand,
-pour qui on ajouta une chapelle, et plus tard, aux premiers âges du
-christianisme, on utilisa un coin des ruines pour en faire une
-cathédrale.--Les touristes commencent à fuir, car la sonnette du lunch
-les appelle aux tables d'hôte d'alentour.--En attendant qu'ils aient
-vidé la place, je m'occupe à suivre des bas-reliefs qui se déroulent sur
-une longueur de plus de cent mètres, à la base des murailles; c'est une
-série de petits personnages défilant tous dans le même sens, et par
-milliers: la procession rituelle du dieu Amon. Avec ce soin qu'avaient
-les Égyptiens d'inscrire toutes les choses de la vie, pour les
-éterniser, on retrouve ici les moindres détails d'une journée de liesse
-il y a trois ou quatre mille ans. Et comme cela ressemblait déjà aux
-réjouissances du peuple de nos jours! Sur le trajet du cortège, des
-bateleurs étaient rangés, des marchands de boissons, des marchands de
-fruits, des rôtisseurs d'oies ou de canards, et des nègres acrobates
-marchaient sur les mains ou se disloquaient. Quant au défilé lui-même,
-il était évidemment d'une magnificence que nous ne connaissons plus; oh!
-tout ce qu'il y avait là de musiciens et de prêtres, de corporations,
-d'emblèmes et de bannières! Et le dieu Amon arrivait par eau, sur le
-fleuve, dans sa grande nef d'or à proue relevée, que suivaient les
-barques de tous les autres dieux ou déesses de son ciel. La pierre
-rougeâtre, ciselée avec minutie, me conte tout cela comme elle l'a déjà
-conté à tant de générations mortes, et je crois le voir.
-
-Plus personne bientôt, sous les colonnades, et le bruit obsédant des
-dynamos vient de faire silence; midi s'approche avec sa torpeur. Tout le
-temple est comme brûlé de rayons, et je regarde s'accourcir sur le sol
-les ombres nettes projetées par cette forêt de pierres. Mais le soleil,
-qui tout à l'heure épandait de la gaieté et du sourire le long du quai
-de la ville nouvelle, au milieu du tapage des boutiquiers, des âniers et
-des passants cosmopolites, ici darde un feu triste, impassiblement
-dévorateur... Elles s'accourcissent, les ombres,--et de même tous les
-jours, tous les jours, puisque le ciel de ce pays ne se voile jamais,
-tous les jours depuis trente-cinq siècles, ces colonnes, ces frises, ce
-temple entier, comme un mystérieux et solennel cadran, dessine avec
-patience sur la terre la progression lente des heures... Vraiment, pour
-nous les éphémères de la pensée, cette continuité inaltérable du soleil
-d'Égypte a plus de mélancolie encore que les éclairages changeants et
-obscurcis de nos climats...
-
- *
-
- * *
-
-Voici enfin le temple rendu à sa solitude, et tout bruit a cessé aux
-alentours.
-
-Une avenue bordée de plus hautes colonnes, dont les chapiteaux dessinent
-dans l'air des fleurs épanouies de papyrus, m'a conduit à un lieu fermé,
-presque un lieu d'épouvante, où se tient une assemblée de colosses.
-Deux, qui auraient bien dix mètres de haut s'ils se levaient, sont de
-chaque côté de l'entrée, assis sur des trônes. Les autres, rangés aux
-trois faces de cette cour, sont debout dans les entre-colonnements, mais
-font mine de vouloir en sortir d'un pas rapide et de marcher vers moi.
-Il en est de meurtris, qui n'ont plus de visage et ne gardent que
-l'attitude. Ceux qui sont restés intacts--figure blanche sous le large
-bonnet de sphinx--ouvrent grands les yeux et sourient.
-
-C'était par ici jadis l'entrée principale, et ces colosses avaient
-mission d'accueillir les foules. Mais des décombres, d'énormes éboulis
-ont obstrué les grandes portes d'honneur, flanquées d'obélisques en
-granit rose. Et cette cour est devenue comme un lieu volontairement
-clos, où l'on ne voit plus rien des choses du dehors; aux instants de
-silence, on peut s'y abstraire de tout le modernisme environnant, et
-oublier la date, l'année, le siècle au milieu de ces figures géantes
-dont le sourire dédaigne la fuite des âges. Les granits entre lesquels
-on est emmuré ici--et en terrible compagnie--ne laissent paraître sur le
-bleu du ciel que la pointe d'un vieux minaret tout voisin: une humble
-greffe d'Islam, qui a poussé il y a quelques siècles parmi ces ruines,
-alors qu'elles dépassaient déjà leurs trois mille ans; une petite
-mosquée bâtie sur des amas de débris et les protégeant de son
-inviolabilité. Oh! que de trésors, sans doute, de reliques, de documents
-elle recouvre et garde, cette mosquée du péristyle!--car nul n'oserait
-fouiller la terre sous ses saintes murailles...
-
-De plus en plus le silence envahit le temple. Et, si les ombres courtes
-indiquent l'heure de midi, rien ne vient dire à quel millénaire
-rattacher cette heure-là: les silences et les midis pareils qu'ont vus
-passer les géants embusqués sous ces colonnades, qui donc les
-compterait?
-
-Tout en haut, perdus dans l'incandescence bleue, il y a des oiseaux de
-proie qui planent.--Or il y avait les mêmes à l'époque des Pharaons,
-étalant dans l'air d'identiques plumages et jetant les mêmes cris; les
-bêtes et les plantes, au cours du temps, se reproduisent plus exactement
-que les hommes et restent inchangeables jusqu'en leurs moindres détails.
-
-Chacun des colosses autour de moi, le port altier, une jambe en avant
-comme pour une marche pesante et sûre que rien n'arrêtera plus, serre
-avec passion dans l'un de ses poings crispés, au bout du bras musculeux,
-cette sorte de croix bouclée qui était en Égypte l'emblème de la vie
-éternelle. Et voici ce que symbolise la décision de leur allure:
-confiants tous dans ce pauvre hochet qu'ils tiennent en main, ils
-franchissent d'un pas triomphal le seuil de la mort... La «vie
-éternelle», le rêve de ne jamais s'anéantir, combien l'âme humaine,
-depuis ses origines, en aura été obsédée, surtout aux périodes où son
-essor eut de la grandeur! La soumission sans révolte à l'attente d'une
-simple pourriture finale est la caractéristique des phases de décadence
-et de médiocrité.
-
-Les trois géants pareils, à peine meurtris, qui s'alignent sur le côté
-Est de cette cour jonchée de blocs, représentent, comme tous les autres,
-le grand Ramsès II, dont l'effigie fut multipliée follement à Thèbes et
-à Memphis. Mais ils ont gardé, ces trois-là, une vie puissante et
-fougueuse. Figures aussi jeunes que si on eût achevé hier de les ciseler
-et de les polir, apparitions blanches entre les monstrueux piliers
-rougeâtres aux assises trapues, chacun sortant de son embrasure de
-colonnes, ils s'avancent de pair, comme des soldats aux manoeuvres. Et
-le soleil en ce moment tombe d'aplomb sur leur tête et leur bonnet
-étrange, détaille leur immobile sourire, puis rejaillit sur leurs
-épaules et leur torse nu, exagérant leurs musculatures d'athlète. Chacun
-serrant en main sa croix symbolique, ils s'élancent d'un pas formidable,
-les trois Ramsès, tête levée, souriants, en marche radieuse vers
-l'éternité.
-
-Oh! le rayon méridien, qui effleure ces fronts blancs, et déplace
-lentement, lentement sur les poitrines l'ombre du menton et de la
-barbiche osirienne!... Songer depuis combien de temps, au milieu du même
-silence, il tombe ainsi, ce même rayon, il tombe du même immuable ciel,
-pour se livrer au même jeu tranquille!... Oui, je crois que les brumes,
-les pluies de nos hivers, sur ces grandes ruines, seraient moins tristes
-et moins terrifiantes que le calme d'un si éternel soleil.
-
- *
-
- * *
-
-Tout à coup un bruit stupide recommence de faire tressauter l'air: les
-dynamos des agences ont été remises en marche. Et des dames à lunettes
-vertes arrivent, en un lot gracieux, portant des guide-books et des
-appareils à «films»: les touristes sont ressortis des hôtels, à l'heure
-où se réveillent aussi les mouches. La paix de midi vient de prendre fin
-à Louxor.
-
-
-
-
-XIV
-
-SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE A THÈBES
-
-
-Dans un ciel où ne passent presque jamais de nuages, flotte une
-poussière si impalpable qu'elle lui laisse d'infinies transparences,
-tout en le poudrant d'or: poussière des âges révolus, poussière des
-choses détruites; ici, continuelle poussière,--dont l'or en ce moment
-verdit au zénith, mais flambloie du côté de l'ouest, car c'est l'heure
-magnifique où le jour va finir, et le globe encore brûlant du soleil,
-déjà descendu très bas, commence d'allumer partout l'incendie des soirs.
-
-Il illumine en splendeur, ce soleil, un silencieux chaos de granit, qui
-n'est pas celui des éboulements de montagnes, mais celui des ruines. Et
-de telles ruines paraissent surhumaines pour nos yeux héréditairement
-déshabitués de proportions aussi gigantesques. Par places, des amas de
-blocs taillés--des pylônes--restent encore debout, s'élèvent comme des
-collines; d'autres ont croulé de tous côtés, en stupéfiantes cataractes
-de pierres, et on ne s'explique pas la déroute de ces choses, à ce point
-massives qu'elles auraient dû être éternelles. Tronçons de colonnes,
-tronçons d'obélisques brisés par des chutes effroyables, têtes ou
-coiffures de divinités géantes, tout gît pêle-mêle en un désarroi sans
-recours. Nulle part, sur notre terre, le soleil, dans sa promenade
-tournante, ne rencontre de pareils débris à éclairer, une pareille
-jonchée de palais évanouis, de colosses morts.
-
-C'est qu'ici même, il y a sept ou huit mille ans, sous ce ciel pur comme
-le cristal, commença le premier éveil de la pensée humaine, tandis que
-notre Europe sommeillait encore, et pour des millénaires, enveloppée du
-manteau de ses humides forêts. Ici, une précoce humanité, encore presque
-fraîchement évadée de la pierre, forme antérieure de tout, une humanité
-enfant qui voyait lourd au sortir des lourdeurs de la matière
-originelle, imagina de bâtir des sanctuaires terribles, pour des dieux
-d'abord effrayants et vagues, tels que sa raison naissante pouvait les
-concevoir; alors les premiers blocs mégalithiques s'érigèrent, alors
-débuta cette folie d'amoncellement qui devait durer près de cinquante
-siècles, et les temples s'élevèrent au-dessus des temples, les palais
-au-dessus des palais, chaque génération voulant surpasser la précédente
-par une plus titanesque grandeur.
-
-Ensuite, il y a quatre mille ans, ce fut Thèbes en pleine gloire, Thèbes
-encombrée de dieux et de magnificence, foyer de lumière du monde aux
-plus anciennes périodes historiques, tandis que notre Occident
-septentrional dormait toujours, que la Grèce et l'Assyrie à peine
-s'éveillaient, et que seule, là-bas vers l'Orient extrême, une humanité
-d'autre espèce, la Jaune, appelée à suivre en tout des voies
-différentes, venait de fixer pour jusqu'à nos jours les lignes obliques
-de ses toits cornus et le rictus de ses monstres.
-
-Eux, les hommes de Thèbes, s'ils voyaient encore trop lourd et trop
-colossal, au moins ils voyaient droit, ils voyaient calme, en même temps
-qu'ils voyaient éternel; leurs conceptions, qui avaient commencé
-d'inspirer celles de la Grèce, devaient ensuite inspirer un peu les
-nôtres; en religion, en art, en beauté sous tous ses aspects, ils furent
-autant que les Ariens nos grands ancêtres.
-
-Plus tard encore, seize cents ans avant Jésus-Christ, à l'une des
-apogées de cette ville qui connut tant de fluctuations au cours de son
-interminable durée, des rois fastueux voulurent faire surgir du sol,
-déjà chargé de temples, ce qui est encore aujourd'hui la plus
-saisissante merveille de ces ruines: la salle hypostyle, dédiée au dieu
-Amon, avec sa forêt de colonnes, monstrueuses comme des troncs de baobab
-et hautes comme des tours, auprès desquelles les piliers de nos
-cathédrales semblent ne plus compter. En ces temps-là, les mêmes dieux
-régnaient à Thèbes depuis trois mille ans, mais se transformaient peu à
-peu suivant l'essor progressif de la pensée humaine, et Amon, l'hôte de
-cette salle prodigieuse, s'affirmait de plus en plus comme maître
-souverain de la Vie et de l'Éternité. L'Égypte pharaonique s'acheminait
-vraiment, malgré les révoltes, vers la notion de l'unité divine, on
-pourrait même dire vers la notion d'une pitié suprême, puisqu'elle avait
-déjà son Apis, émané du Tout-Puissant, né d'une mère vierge et venu
-humblement ici-bas pour connaître la souffrance.
-
-Après que Séthos Ier et les Ramsès, en l'honneur d'Amon, eurent achevé
-ce temple, le plus grand sans doute et le plus durable du monde, on
-continua encore pendant une quinzaine de siècles, avec une persistance
-qui ne se lassait point, à entasser alentour ces blocs de granit, de
-marbre, de calcaire dont l'énormité nous confond. Même pour les
-envahisseurs de l'Égypte, Grecs ou Romains, la ville aïeule des villes
-demeurait imposante et unique; ils réparaient ses ruines, ils y
-bâtissaient toujours des temples et des temples en un style presque
-immuable; jusqu'en ces époques de décadence, tout ce qui surgissait de
-ce vieux sol sacré s'imprégnait un peu, semblait-il, de l'antique
-grandeur.
-
-Et c'est seulement quand dominèrent ici les premiers chrétiens, puis
-après eux les musulmans iconoclastes, que la destruction fut décidée.
-Pour ces croyants nouveaux qui, dans leur naïveté, se figuraient
-posséder l'ultime formule religieuse et connaître par son vrai nom le
-grand Inconnaissable, Thèbes devint le repaire des «faux dieux»,
-l'abomination des abominations, qu'il fallait anéantir.
-
-On se mit donc à l'oeuvre, pénétrant avec crainte toutefois dans les
-sanctuaires trop profonds et trop sombres, mutilant d'abord les milliers
-de visages dont le sourire faisait peur et s'épuisant à déraciner des
-colosses qui sous l'effort des leviers ne bougeaient même pas. Il y
-avait fort à faire, car tout cela était aussi solide que les amas
-géologiques, rochers ou promontoires; mais durant cinq ou six cents ans
-la ville resta livrée à la fantaisie des profanateurs.
-
-Ensuite vinrent des siècles de silence et d'oubli, sous ce linceul des
-sables du désert qui s'épaississait chaque année pour ensevelir, et
-comme pour nous conserver, ce reliquaire sans égal.
-
-Et c'est maintenant, enfin, l'exhumation de Thèbes, son retour à un
-semblant de vie,--maintenant que notre humanité occidentale, après un
-cycle de sept ou huit millénaires, partie des dieux primitifs d'ici pour
-aboutir à la conception chrétienne qui, hier encore, la faisait vivre,
-est en voie de tout renier, et se débat, devant l'énigme de la mort,
-dans une obscurité plus lugubre et plus effarante qu'au commencement des
-âges, avec la jeunesse en moins. De tous les points de l'Europe, des
-inquiets, des curieux, ou de simples oisifs reviennent à Thèbes, la
-ville mère; on déblaye pieusement ses restes, on s'ingénie à retarder
-ses écroulements énormes, on fouille son vieux sol recéleur de trésors.
-
-Et ce soir, sur une de ces portes où je viens de monter,--celle qui
-s'ouvre au nord-ouest et termine la plus colossale artère de temples et
-de palais,--plusieurs groupes très divers ont déjà choisi leur place,
-après le pèlerinage du jour dans les ruines. D'autres encore se hâtent
-vers l'escalier que nous venons de prendre, pour ne pas manquer le grand
-spectacle du soleil, se couchant toujours avec sa même sérénité, sa
-magnificence inaltérable, sur la ville qui lui fut jadis consacrée.
-
-Des Français, des Allemands, des Anglais; on les voit en bas sortir
-comme des pygmées de la salle hypostyle et s'acheminer vers nous, bien
-mesquins et pitoyables sous leurs costumes de voyageurs XXe siècle, dans
-l'avenue où défilèrent tant de cortèges de dieux et de déesses. C'est
-pourtant la seule fois peut-être où l'un de ces attroupements de
-touristes, dont l'Égypte s'encombre de plus en plus, ne me semble pas
-trop ridicule: parmi ces groupes d'inconnus, personne qui ne soit
-recueilli ou ne fasse mine de l'être, et il y a quelque bonne grâce,
-même quelque grandeur d'humilité dans le sentiment qui les a conduits
-vers la ville d'Amon, et dans l'hommage de leur silence.
-
-Nous sommes si haut sur cette porte, que l'on se croirait plutôt sur une
-tour, et les pierres frustes dont elle fut bâtie sont démesurément
-grandes. D'instinct, chacun s'est assis face au soleil rouge,--par
-conséquent face aux lointains des champs et du désert.
-
-Devant nous, sous nos pieds, une avenue s'en va, prolongeant vers la
-campagne le faste de la ville morte, une avenue bordée de béliers
-monstres, plus gros que des buffles, tous accroupis en deux rangées
-parallèles, dans la même pose hiératique sur leur socle; elle finit
-là-bas, l'avenue, à une sorte d'embarcadère qui jadis donnait sur le
-Nil, et où le dieu Amon, porté et suivi par de longues théories de
-prêtres, venait chaque année prendre sa barque d'or pour une solennelle
-promenade; mais elle ne mène plus aujourd'hui qu'à des champs de blé,
-car le fleuve a fui peu à peu, depuis des siècles et des siècles, pour
-aller passer à mille mètres plus loin, vers la Libye.
-
-On l'aperçoit là-bas, le vieux Nil sacré, entre les bouquets de palmiers
-de ses bords, serpentant comme une coulée de vermeil, qui reste
-étonnamment pâle, avec même des luisants bleuâtres, à cette heure
-d'universelle incandescence. Et, sur l'autre rive, d'un bout à l'autre
-de l'horizon occidental, s'étend la chaîne Libyque, derrière laquelle
-est près de plonger le soleil: chaîne de calcaire rose, desséchée depuis
-les origines du monde,--sans rivale pour la conservation à perpétuité
-des morts, et que les Thébains perforèrent jusqu'en ses extrêmes
-profondeurs pour l'emplir de sarcophages.
-
-On regarde le soleil descendre. Mais on se retourne aussi pour voir,
-derrière soi, les ruines, à cet instant traditionnel de leur apothéose.
-Thèbes, l'immense ville-momie, on dirait qu'elle vient d'être tout à
-coup incendiée,--comme si ses vieilles pierres pouvaient encore brûler;
-tous ses blocs, effondrés ou debout, ont l'air d'avoir été soudain
-rougis au feu...
-
-De ce côté, la vue embrasse aussi de grands lointains paisibles; au delà
-des derniers pylônes, en dehors des remparts croulants, la campagne,
-là-bas derrière la ville, se déploie pareille à celle d'en face; les
-mêmes champs de blé, les mêmes bois de dattiers faisant aux ruines une
-ceinture de palmes vertes; et tout au fond, une chaîne de montagnes
-s'illumine, devient d'une vive couleur de corail; la chaîne du désert
-arabique, orientée parallèlement à celle du désert de Libye tout le long
-de la vallée du Nil,--qui se trouve ainsi, de droite et de gauche, sous
-la garde des pierres et du sable étendus en solitudes profondes.
-
-Dans tous les entours que l'on domine d'ici, rien ne précise nos temps
-modernes. Çà et là, parmi les palmiers, seulement quelques villages de
-laboureurs, dont les maisons en terre séchée doivent être les mêmes
-qu'aux temps pharaoniques. Les profanateurs contemporains ont jusqu'ici
-respecté la désuétude infinie de ce lieu; pour les touristes qui
-commencent à le hanter, on n'a pas osé encore bâtir d'hôtel.
-
-Le soleil descend, descend, et derrière nous les granits de la
-ville-momie semblent de plus en plus brûlants; il est vrai, un peu
-d'ombre d'une nuance chaude, d'un violet d'amarante, envahit les bases,
-s'épand le long des avenues et sur les places; mais tout ce qui monte
-dans le ciel, frises des temples, chapiteaux des colonnes, pointes
-aiguës des obélisques, demeure rouge comme braise; tout cela s'imbibe de
-lumière, pour continuer de resplendir encore et d'_éclairer rose_
-jusqu'à la fin du crépuscule.
-
-C'est l'heure glorieuse même pour cette vieille poussière d'Égypte, qui
-imprègne éternellement l'air tout en le gardant limpide,--et qui sent
-l'aromate, le bédouin, le bitume de sarcophage; voici qu'elle va jouer
-le rôle de ces poudres en différentes couleurs d'or, dont les Japonais
-se servent pour les fonds de leurs paysages sur laque; elle se révèle
-partout, auprès et sur l'horizon, modifiant à son gré et métallisant la
-teinte des choses; la fantaisie de ses changements est inimaginable;
-jusque dans les lointains de la campagne, elle s'amuse à indiquer, par
-de petits nuages d'or en traînée, les moindres sentiers où cheminent des
-troupeaux.
-
-Et maintenant le disque du Dieu de Thèbes achève de disparaître sous les
-montagnes de Libye, après avoir passé du rouge au jaune et du jaune au
-vert des phosphorescences.
-
-Les touristes alors, jugeant que la féerie a pris fin pour cette fois,
-redescendent, s'apprêtent à partir; les uns en voiture, les autres à
-âne, ils vont aller se retremper d'électricité et d'élégance dans les
-hôtels de Louxor, la ville proche. (_Wines and spirits are paid for as
-extras_, et l'on dîne en habit.) Et la poussière daigne aussi marquer
-leur exode par une dernière envolée d'or sous les palmiers du chemin.
-
-Un recueillement immédiat succède à leur départ. Au-dessus des villages
-fellahs aux maisons de terre, on voit s'élever de minces fumées, qui
-sont d'un bleu-pervenche au milieu de l'air encore jaune; elles disent
-l'humble vie de ces foyers, là même où, dans le recul des âges, furent
-tant de palais et de splendeurs.
-
-Et les premiers aboiements des chiens de garde annoncent déjà
-l'imprécise inquiétude des soirs autour des ruines. Donc, plus personne
-dans la ville-momie, qui, semble-t-il, vient tout à coup de grandir
-encore sous le silence; très vite elle se drape de son ombre violette,
-bien que l'extrême pointe de ses obélisques conserve encore un peu de
-rose incandescent. On a l'impression que le souverain mystère l'envahit,
-comme si de vagues choses-fantômes allaient essayer de s'y passer...
-
-
-
-
-XV
-
-A THÈBES, LA NUIT
-
-
-Presque le sentiment d'avoir été soudain rapetissé pour entrer là, mais
-rapetissé au-dessous de la taille humaine,--tant les proportions de ces
-ruines vous écrasent,--et l'illusion aussi que la lumière, au lieu de
-s'éteindre avec le soir, a seulement changé de couleur pour devenir
-bleue: c'est ce que l'on éprouve, par une claire nuit d'Égypte, en se
-promenant à Thèbes entre les colonnades du grand Temple.
-
-Le lieu est d'ailleurs si particulier et si terrible, que son nom
-s'imposerait tout de suite à l'esprit, même si l'on ne savait pas:
-l'hypostyle chez le dieu Amon, cela ne pourrait être autre chose. Elle
-reste unique au monde, cette salle, comme sont uniques la grotte de
-Fingal ou l'Himalaya.
-
- *
-
- * *
-
-Errer absolument seul, la nuit, dans Thèbes, nécessite, durant la saison
-d'hiver, un peu de ruse et la connaissance de la routine des touristes.
-Il faut d'abord choisir un soir qui ait des heures sans lune, et puis
-entrer avant la tombée du jour et se faire oublier des gardes bédouins
-qui ferment les portes au crépuscule. Ainsi ai-je manoeuvré aujourd'hui,
-et tranquille, observant de haut, dans une cachette, j'ai attendu, avec
-la patience d'un Osiris de pierre, que la grande féerie des couchers de
-soleil ait été jouée une fois de plus sur les ruines. Thèbes, presque
-animée dans le jour par ses visiteurs, par ses escouades de fellahs qui
-travaillent avec des chansons aux déblayements et aux fouilles, s'est
-vidée peu à peu, à mesure que ses monstrueux sanctuaires bleuissaient
-par la base. On apercevait les gens, à la file comme des traînées de
-fourmis, s'en allant tous par la porte Occidentale, entre les pylônes
-des Ptolémées, et les derniers avaient disparu avant que les lueurs
-rouges eussent fini de mourir à l'extrême pointe des obélisques.
-
-Il semblait voir le silence et la nuit arriver ensemble, du fond du
-désert arabique, s'avancer de pair dans la plaine, s'étaler comme une
-rapide tache d'huile, gagner la ville de l'est à l'ouest, pour l'envahir
-très vite depuis le sol jusqu'au faîte des temples. Et cette marche de
-l'ombre était infiniment solennelle.
-
-Aux premiers moments, oui, on pouvait croire que ce serait de la vraie
-nuit comme dans nos climats, et on se sentait inquiet au milieu de ce
-fouillis de trop grandes pierres, qui aurait pu devenir inextricable
-dans l'obscurité. Oh! l'horreur de ces éboulements de Thèbes, si l'on
-s'y égarait, n'y voyant plus!... Mais non, l'air conservait de telles
-transparences et les étoiles bientôt scintillaient si vives que l'on
-continuait de distinguer presque aussi bien toutes choses.
-
-Et même, à présent qu'est passée la transition entre le jour et la nuit,
-les yeux s'habituent à l'étrange clarté bleue qui persiste, à tel point
-que l'on croirait tout à coup avoir acquis les prunelles d'un chat; il
-semble seulement que l'on regarde à travers une vitre fumée qui
-changerait en un bleuâtre uniforme toutes les nuances de ce pays fauve.
-
-Donc, me voici seul chez les Pharaons pour deux ou trois heures, car les
-touristes, que des voitures ou des bourricots ramènent en ce moment vers
-les hôtels de Louxor, ne reviendront que très tard, quand la pleine lune
-sera levée et donnera son grand éclairage sur les ruines. Mon poste pour
-attendre était en haut des éboulis, au bord de ce lac sacré d'Osiris
-dont l'eau morte et si enclose est étonnante de rester toujours là
-depuis tant de siècles,--et continue sans doute de receler des trésors
-qu'on lui a confiés les jours de tueries et de pillages, quand les
-armées des rois perses ou nubiens forçaient les épaisses murailles
-alentour.
-
-En quelques minutes, au fond de cette eau, des semblants d'étoiles
-viennent de s'allumer par milliers, symétriquement aux véritables qui
-palpitent déjà partout dans le ciel. Un froid subit se répand sur la
-ville-momie, dont les pierres restent encore chaudes, à force de s'être
-imprégnées de soleil, mais vont se refroidir aussi très vite dans tout
-ce bleu nocturne qui les enveloppe comme un linceul. Je suis maintenant
-libre d'errer où je veux, sans risquer de rencontres, et je vais
-descendre, par ces marches que me font les granits, éboulés de toutes
-parts en escaliers comme pour géants. Sur les surfaces chavirées, mes
-mains rencontrent les creux profonds et nets des hiéroglyphes, ou bien
-ces inévitables personnages inscrits de profil, qui tous lèvent les bras
-pour se faire entre eux des signes; en arrivant en bas, je suis
-accueilli par une rangée de statues au visage brisé, assises sur des
-trônes, et, sans encombre, reconnaissant tout à travers les
-transparences bleutées qui tiennent lieu de jour, je parviens à la
-grande avenue des palais d'Amon.
-
-Nous n'avons rien sur terre d'un peu comparable à cette avenue-là, que
-des multitudes passives ont mis près de trois mille ans à construire,
-épuisant de siècle en siècle leurs forces innombrables pour charrier des
-pierres que nos machines ne remueraient plus, et toujours, toujours
-allongeant ces perspectives de pylônes, de colosses, d'obélisques;
-toujours, toujours continuant cette même artère de temples et de palais
-dans la direction du vieux Nil,--qui, lui, par contre, reculait
-lentement de siècle en siècle vers la Libye. C'est ici, et la nuit
-surtout, que l'on subit cette impression d'avoir été rapetissé à une
-taille de pygmée: de tous côtés se dressent des monolithes, puissants
-comme des roches, et il faut faire vingt pas pour longer une seule
-pierre de base. Et puis ces blocs sont vraiment trop resserrés pour
-l'énormité de leur masse, ils ne laissent pas entre eux assez d'air, ils
-vous troublent par leur rapprochement, peut-être plus encore que par
-leur lourdeur.
-
-L'avenue, que j'ai suivie vers l'est, aboutit à l'un des chaos de granit
-les plus déconcertants qui soient à Thèbes: la salle des fêtes de
-Thoutmosis III. Comment étaient les fêtes qu'il donnait là, ce roi, dans
-cette forêt de piliers trapus, sous ces plafonds dont la moindre pierre
-si elle tombait, écraserait vingt hommes! Par places, des frises, des
-colonnades, qui semblent presque diaphanes dans l'air, se dessinent
-encore en haute magnificence, bien alignées sur le ciel plein d'étoiles.
-Ailleurs la destruction est stupéfiante: pêle-mêle gisent les tronçons,
-les entablements, les bas-reliefs, comme un semis d'épaves après la
-fureur de quelque tempête mondiale. C'est qu'il n'a pas suffi de la main
-des hommes pour culbuter ces choses; les tremblements de terre, à
-plusieurs reprises, ont aussi secoué ce palais de cyclope qui menaçait
-d'être éternel. Et tout cela--qui représente une telle débauche de
-force, de mouvement, d'impulsion, pour avoir été érigé et pour avoir été
-détruit,--tout cela reste tranquille ce soir, oh! si tranquille, bien
-que déjeté comme pour des chutes imminentes, tranquille à jamais,
-dirait-on, figé dans le froid et dans la nuit.
-
-Le silence d'un tel lieu, je l'avais prévu, mais pas les bruits que je
-commence d'y entendre... C'est d'abord une orfraie qui prélude au-dessus
-de ma tête, si près de moi qu'elle me tient frémissant toute la durée de
-son long cri. Ensuite d'autres voix répondent du fond des ruines, voix
-très variées, mais toutes sinistres; les unes ne savent que miauler sur
-deux notes traînantes; il y en a qui glapissent comme font les chacals
-autour des cimetières, et d'autres enfin imitent le bruit d'un ressort
-d'acier qui lentement se détendrait. C'est d'en haut toujours que vient
-le concert; hiboux, orfraies ou chouettes, toutes les espèces d'oiseaux
-qui ont le bec crochu, l'oeil rond, l'aile de soie pour voler sans
-bruit, habitent parmi les granits lourdement soutenus en l'air, et
-célèbrent, chacun à sa guise, la fête nocturne: appels intermittents,
-longues plaintes si tristes, qui s'enflent ou bien qui s'étranglent et
-frissonnent... Et puis, malgré la sonorité des grandes parois droites,
-malgré les échos qui prolongent, le silence s'obstine à revenir, et
-c'est décidément lui, le silence, qui reste le vrai maître, à cette
-heure, dans ce royaume du colossal, de l'immobile et du bleuâtre,--un
-silence que l'on sent infini, parce qu'on sait qu'il n'y a rien autour
-de ces ruines, rien que le déploiement des sables morts, le seuil des
-déserts.
-
- *
-
- * *
-
-Je retourne sur mes pas vers l'ouest, vers l'hypostyle, toujours par
-l'avenue des monstrueuses splendeurs, prisonnier et comme amoindri entre
-les rangées des souveraines pierres. Des obélisques sont là, renversés
-ou debout; l'un pareil à ceux de Louxor, mais de beaucoup plus haute
-taille, est demeuré intact et dresse vers le ciel sa pointe vive;
-d'autres, plus inconnus dans leur simplicité exquise, sont tout unis et
-droits de la base au sommet, avec seulement, en relief, des fleurs
-gigantesques de lotus qui montent au bout de longues tiges pour aller en
-haut s'épanouir dans la demi-lueur versée par les étoiles. Quand le
-passage se resserre et devient plus obscur, parfois il faut marcher à
-tâtons; alors mes mains rencontrent à nouveau les éternels hiéroglyphes
-partout inscrits, ou bien les jambes de quelque colosse assis sur un
-trône. Elles sont encore presque chaudes, les pierres, tant le soleil a
-dardé ici tout le jour. Et certains granits, tellement durs que nos
-ciseaux en acier ne les tailleraient plus, ont gardé leur poli malgré
-les siècles, à ce point que les doigts glissent en les touchant.
-
-On n'entend plus rien; finie, la musique des oiseaux de nuit. En vain on
-écoute, attentif jusqu'à pouvoir compter les pulsations de ses propres
-artères: rien, pas même un bruissement d'insecte. Tout est muet, tout
-est spectral, et, malgré cette tiédeur persistante des pierres, l'air de
-plus en plus froid donne l'impression que tout se glace définitivement
-comme dans la mort.
-
-Tant de silence, ici, tant de silence depuis des siècles, après tant de
-bruit que les hommes y ont fait jadis, sans aucune cesse, durant trois
-ou quatre millénaires, tant de clameurs que les multitudes y ont jetées,
-tant de cris de triomphe ou d'angoisse, tant de râles d'agonie...
-D'abord le halètement de ces travailleurs attelés par milliers,
-s'épuisant de génération en génération, sous les ardents soleils, à
-traîner et à superposer ces pierres dont l'énormité nous confond. Et
-puis les prodigieuses fêtes, le chant des longues harpes, la sonnerie
-des trompettes d'airain. Ou encore les égorgements, les batailles, quand
-Thèbes était la grande et unique capitale du monde, objet d'épouvante et
-de convoitise pour les rois des peuples barbares qui commençaient de
-s'éveiller alentour; les symphonies des sièges et des pillages, en ces
-jours où les primitifs soldats hurlaient comme avec des gosiers de
-bêtes... Se rappeler cela ici même, et par une si calme nuit bleue!...
-Les parois en granit de Syène, sur lesquelles se posent mes mains d'un
-jour, songer à tous les êtres qui en passant les ont touchées, s'y sont
-meurtris dans les luttes suprêmes, sans érailler seulement le poli de
-ces surfaces immuables!...
-
- *
-
- * *
-
-Maintenant j'arrive à l'hypostyle du temple d'Amon, et un peu de terreur
-m'arrête d'abord au seuil. En pleine nuit, trouver cela devant soi, il y
-a de quoi reculer... Sans doute c'est quelque salle pour Titans, restée
-depuis les âges fabuleux, maintenue debout à travers les durées par sa
-lourdeur même, comme les montagnes. Rien d'humain n'est aussi grand.
-Nulle part sur terre les hommes n'ont conçu des demeures pareilles. Des
-colonnes, des colonnes, plus hautes et plus grosses que des tours, par
-trop accumulées, sont voisines les unes des autres jusqu'à
-l'étouffement, et montent pour soutenir en plein ciel des traverses de
-pierre que l'on n'ose pas regarder. Avancer là dedans, on hésite; on se
-croit devenu infime et facile à écraser comme un insecte. Le silence
-tout à coup est trop solennel. Les étoiles, par toutes les trouées des
-effroyables plafonds, semblent vous envoyer leurs scintillements dans un
-abîme. Il fait froid, il fait clair et il fait bleu...
-
-La travée centrale de cette hypostyle est dans l'axe même de la voie que
-je suivais depuis les quartiers de Thoutmosis; elle prolonge, elle
-magnifie comme en apothéose cette toujours même avenue, pour les dieux
-et les rois, qui fut la gloire de Thèbes et qui n'a pu être égalée dans
-la suite des âges; les colonnes qui la bordent sont tellement géantes[7]
-que leurs têtes, formées de mystérieux pétales épanouis, si loin
-au-dessus du sol où l'on va rampant, baignent en plein dans la diffuse
-clarté de là-haut. Et, entourant comme une forêt terrible cette sorte de
-nef, un amas de colonnes encore s'enchevêtre des deux côtés; des
-colonnes monstres, d'un style plus perdu, dont les chapiteaux se ferment
-au lieu de s'ouvrir, imitant les boutons de quelque fleur qui ne
-s'épanouira jamais; soixante à droite, soixante à gauche, trop
-rapprochées pour leur grosseur, elles se serrent comme une futaie de
-baobabs qui manquerait d'espace, elles donnent un sentiment d'oppression
-sans possible délivrance, de lourde et morne éternité.
-
- [7] Dix mètres de tour et environ vingt-cinq mètres de hauteur
- chapiteau compris.
-
-Et c'était dans ce lieu surtout que j'avais souhaité me promener seul,
-sans même le garde bédouin qui la nuit se croit obligé de suivre les
-visiteurs.--Mais voici que de plus en plus il y fait clair. Trop clair,
-car des phosphorescences bleues, venues de l'horizon oriental,
-commencent de se glisser à travers les opacités des colonnades de
-droite, contournant les fûts massifs et les détaillant par de vagues
-luisances des bords: donc, c'est déjà la pleine lune qui se lève, hélas!
-et mes heures de solitude vont finir...
-
- *
-
- * *
-
-La lune! Soudain les pierres du faîte, les couronnements, les
-formidables frises s'éclairent de rayons bien nets, et çà et là, sur les
-bas-reliefs circulaires des piliers, apparaissent des traînées
-lumineuses qui révèlent les dieux et les déesses inscrits en creux dans
-la pierre. Ils veillaient par myriades autour de moi, ces personnages,
-et je le savais.--Coiffés tous de disques ou de grandes cornes, ils se
-regardent les uns les autres, tenant les bras levés, éployant leurs
-longs doigts, en appel de causerie. Ils sont sans nombre, ces dieux aux
-gesticulations éternelles; on est obsédé d'en voir se dessiner tant et
-tant, qui voudraient se dire des mots secrets mais qui gardent le
-silence, et dont les mains ont des attitudes si agitées mais ne remuent
-pas. Et des hiéroglyphes répétés à l'infini vous enveloppent de tous
-côtés comme d'une multiple trame de mystère.
-
-De minute en minute, tout se précise dans des rigidités plus mortes. Les
-rayons froids et durs pénètrent maintenant de part en part l'immense
-ruine, séparant d'un trait incisif les lumières et les ombres. Moins que
-tout à l'heure, bien moins que pendant l'incertaine fantasmagorie bleue,
-on sent que ces pierres, lasses des durées, peuvent être pensives encore
-et se souvenir. Sous cet éclairage précis et pâle, Thèbes, de même que
-le jour sous le feu du soleil, a perdu momentanément ce qui lui restait
-d'âme, elle vient de reculer davantage au fond des temps et ne vous
-apparaît plus que comme un trop gigantesque fossile qui seulement étonne
-et épouvante.
-
- *
-
- * *
-
-Du reste, des gens vont venir, attirés par cette lune. A une lieue
-d'ici, à Louxor, dans les hôtels, je devine bien qu'ils ont quitté les
-tables en hâte, de peur de manquer le spectacle célèbre. Pour moi donc,
-c'est le temps de battre en retraite, et par la grande avenue toujours,
-je me dirige vers les pylônes des Ptolémées, où les gardiens de nuit se
-tiennent.
-
-Ils sont déjà occupés, ces bédouins, à ouvrir les grilles pour des
-touristes qui ont montré leurs permis et qui apportent des kodaks, du
-magnésium pour faire des éclairs dans les temples, tout un attirail.
-
-Plus loin, quand j'ai repris le chemin de Louxor, je ne tarde pas à
-croiser, sous des palmiers qui sont là et sur des sables, la foule, le
-gros des arrivants; une suite de voitures, du monde à cheval, du monde à
-bourricot; des éclats de voix en toutes sortes de langues non
-égyptiennes. C'est à se demander: Que se passe-t-il? Un bal, une fête,
-un grand mariage?--Non. Tout simplement il y a pleine lune cette nuit, à
-Thèbes, sur les ruines.
-
-
-
-
-XVI
-
-THÈBES AU SOLEIL
-
-
-Deux heures de l'après-midi. Un feu blanc, un feu mauvais tombe du ciel
-que pâlit un excès de lumière. Un soleil hostile aux hommes de nos
-climats surchauffe l'énorme ossature rougeâtre, émiettée par places, qui
-reste de Thèbes,--et qui gît là comme la carcasse d'une bête géante,
-morte sur le sable du désert depuis déjà des milliers d'années, mais
-trop massive pour jamais complètement s'anéantir.
-
-Dans l'hypostyle, un peu d'ombre bleuit derrière les monstrueux piliers,
-mais de l'ombre poussiéreuse, de l'ombre chaude. Elles sont chaudes, les
-colonnes; tous les blocs sont chauds,--et cependant c'est l'hiver, avec
-des nuits froides qui devraient tout glacer. Chaleur et poussière;
-poussière rousse, qui sur les ruines de la Haute-Égypte pèse en nuage
-éternel, exhalant une odeur d'aromate et de momie.
-
-Avoir si chaud, cela augmente la sensation rétrospective de fatigue, qui
-vous prend à regarder ces pierres trop lourdes pour les forces humaines
-et accumulées en montagnes; presque il semble que l'on soit de part dans
-les efforts, les épuisements, les sueurs de ce peuple aux muscles
-d'acier tout neuf, qui pour charrier et entasser de telles masses dut
-s'asservir durant trente siècles.
-
-Ces pierres, elles aussi, disent la fatigue; la fatigue de s'accabler
-les unes sous le poids des autres depuis des millénaires; la souffrance
-d'avoir été taillées trop exactement, et trop bien juxtaposées, au point
-d'être comme rivées ensemble par leur seule lourdeur. Oh! celles d'en
-bas, qui soutiennent la charge des empilements formidables!...
-
-Et l'ardente couleur de ces choses vous surprend; elle a persisté. Sur
-les grès rouges de l'hypostyle, les peinturlures d'il y a plus de trois
-mille ans se voient encore; en haut surtout de la travée milieu, presque
-dans le ciel, les chapiteaux en forme de grandes fleurs ont gardé les
-bleus de lapis, les verts, les jaunes dont furent bariolés jadis leurs
-étranges pétales.
-
-Décrépitude, émiettement, poussière... Au plein soleil, sous le
-magnifique éclairage de la vie, on voit bien que tout cela est mort,
-mais mort depuis des temps que l'imagination ne peut pas se représenter.
-Et le délabrement apparaît plus irrémédiable; çà et là des réparations
-impuissantes et comme enfantines, faites aux époques anciennes de
-l'histoire, par les Grecs, par les Romains; des colonnes rapiécées, des
-trous bouchés avec du ciment; mais les grands blocs sont en désarroi, et
-on sent, jusqu'à en être obsédé, l'impossibilité à jamais de remettre en
-ordre ce chaos d'écrasantes choses éboulées, eût-on même à son service
-des légions de travailleurs, et des machines,--et des siècles devant soi
-pour accomplir la besogne.
-
-Et puis, ce qui surprend et oppresse, c'est le peu d'espace libre, le
-peu de place qui restait pour les foules, dans des salles pourtant
-immenses: entre les murailles, tout était encombré par les piliers; les
-temples étaient à moitié remplis par leurs colossales futaies de
-pierres. C'est que les hommes qui bâtirent Thèbes vivaient au
-commencement des temps et n'avaient pas encore trouvé cette chose qui
-nous paraît aujourd'hui si simple: la voûte. Ils étaient cependant de
-merveilleux précurseurs, ces architectes; déjà ils avaient su dégager de
-la nuit quantité de conceptions qui sans doute, depuis les origines,
-sommeillaient en germe inexplicable dans le cerveau humain: la
-rectitude, la ligne droite, l'angle droit, la verticale, dont la nature
-ne fournit nul exemple; même la symétrie, qui à bien réfléchir
-s'explique moins encore, la symétrie, qu'ils employaient avec maîtrise,
-sachant aussi bien que nous tout l'effet qu'on peut obtenir par la
-répétition d'objets semblables placés en _pendant_ de chaque côté d'un
-portique ou d'une avenue. Mais la voûte, non, ils n'avaient pas inventé
-cela; alors, comme il y avait pourtant une limite à la grandeur des
-dalles qu'ils pouvaient poser à plat comme des poutres, il leur fallait
-ces profusions de colonnes pour soutenir là-haut leurs plafonds
-effroyables;--c'est pourquoi il semble que l'air manque, il semble que
-l'on étouffe au milieu de leurs temples, dominés, obstrués par la rigide
-présence de tant de pierres. Et encore, on y voit clair aujourd'hui là
-dedans; depuis que sont tombées les roches suspendues qui servaient de
-toiture, la lumière descend à flots partout. Mais jadis, quand une
-demi-nuit régnait à demeure dans les salles profondes, sous les
-immobiles carapaces de grès ou de granit, tout cela devait paraître si
-lourdement sépulcral, définitif et sans merci comme un gigantesque
-palais de la Mort!--Un jour par année cependant, ici à Thèbes, un
-éclairage d'incendie pénétrait de part en part les sanctuaires d'Amon,
-car l'artère milieu est ouverte au nord-ouest, orientée de telle façon
-qu'une fois l'an, une seule fois, le soir du solstice d'été, le soleil à
-son coucher y peut plonger ses rayons rouges; au moment où il élargit
-son disque sanglant pour descendre là-bas derrière les désolations du
-désert de Libye, il arrive dans l'axe même de cette avenue, de cette
-suite de nefs, qui a huit cents mètres de longueur. Jadis donc, ces
-soirs-là, il glissait horizontalement sous les plafonds terribles--entre
-ces piliers alignés qui sont hauts comme notre colonne Vendôme,--puis
-venait jeter pour quelques secondes ses teintes de cuivre en fusion
-jusque dans l'obscurité du saint des saints. Et alors tout le temple
-retentissait d'un fracas de musique; au fond des salles interdites, on
-célébrait la gloire du dieu de Thèbes...
-
- *
-
- * *
-
-Comme un nuage, comme un voile, la continuelle poussière rousse flotte
-partout sur les ruines, et, au travers, le soleil çà et là dessine de
-longues rayures blanches. La poussière d'Égypte, on dirait même qu'en un
-point de la grande avenue, derrière les obélisques, elle se lève en
-tourbillons, comme ferait une fumée.--C'est que là sont assemblés
-aujourd'hui les travailleurs de bronze qui chaque jour, sans trêve,
-fouillent ce vieux sol sacré; bien infimes, presque négligeables auprès
-de tels monolithes, ils creusent, ils creusent; patiemment ils
-déblayent, et la terre s'en va par petits paquets, dans des séries de
-paniers que des enfants emportent en formant la chaîne. Les alluvions
-périodiques du Nil et les sables charriés par le vent du désert avaient
-élevé le sol d'environ six mètres depuis les temps où Thèbes a cessé de
-vivre; mais de nos jours on a entrepris la tâche de rétablir l'antique
-niveau. A première vue, cela semblait infaisable, et cependant ils en
-viendront à bout, même avec leurs moyens naïfs, ces travailleurs fellahs
-qui accomplissent en chantant leur incessante besogne de fourmis. Voici
-bientôt le grand hypostyle déblayé--et ses colonnes, qui paraissaient
-déjà effrayantes, découvertes à présent jusqu'à la base, ont gagné
-encore vingt pieds de hauteur; quantité de colosses, qui gisaient
-endormis sous ce linceul de terre et de sable, ont été retrouvés, remis
-debout, et viennent de reprendre, pour une nouvelle période de
-quasi-éternité, leur faction aux intimidants carrefours; d'année en
-année, la ville-momie s'exhume un peu plus, à grand effort, se repeuple
-de dieux et de rois longtemps cachés[8]... On creuse toujours,--et à
-peine sait-on à quelle profondeur descendent les débris et les ruines:
-Thèbes avait duré tant de siècles, la terre ici est tellement pénétrée
-de passé humain que, sous les plus vieux temples connus, on constate
-qu'il y en avait d'autres, plus vieux encore et plus massifs, que l'on
-ne soupçonnait pas et dont l'âge dépasserait huit mille ans...
-
- [8] On sait que l'entretien des monuments antiques de l'Égypte et leur
- restauration dans la mesure du possible restent confiés aux soins
- des Français. M. Maspero a délégué à Thèbes un artiste et un érudit,
- M. Legrain, qui y consacre passionnément sa vie.
-
-Malgré l'ardent soleil, malgré les tourbillons de poussière soulevés par
-les coups de pioche, on s'attarderait des heures, parmi les fellahs
-poudreux et maigres, à suivre des yeux les fouilles dans ce sol unique
-au monde, où tout ce que l'on voit reparaître est surprise et
-trouvaille, où la moindre pierre taillée eut un passé de gloire, fit
-partie des premières splendeurs architecturales, fut _une pierre de
-Thèbes_! Au fond des tranchées qui s'élargissent, à chaque instant
-quelque chose brille: c'est le flanc poli d'un colosse en granit de
-Syène, ou bien un petit Osiris de cuivre, les débris d'un vase, un bijou
-d'or sans prix, ou même une simple perle bleue qui tomba du collier de
-quelque suivante des reines.
-
-Cette activité de fossoyeurs, qui seule ranime certains quartiers
-pendant le jour, finit au coucher du soleil; chaque soir, les fellahs
-maigres reçoivent la solde de leur travail, s'en vont gîter aux
-silencieux environs, dans des huttes en terre, et on referme derrière
-eux les grilles des portes. La nuit, à part les gardiens de l'entrée,
-personne n'habite les ruines.
-
- *
-
- * *
-
-Émiettement, poussière... Autour de ces palais et de ces temples de
-l'artère centrale, qui sont les plus conservés et se tiennent
-orgueilleusement debout, très loin de tous côtés des espaces mornes
-s'étendent, où, du matin au soir, darde une lumière implacable. Là,
-parmi les grêles plantes désertiques, des blocs gisent au hasard, restes
-de sanctuaires dont jamais plus on ne démêlera le plan ni la forme; mais
-sur ces pierres, des fragments de l'histoire du monde se lisent encore,
-en hiéroglyphes précis.
-
-Dans l'ouest de la salle hypostyle, une région est semée de disques tous
-égaux et pareils; on dirait, sur un damier pour Titans, des pions qui
-auraient dix mètres de tour,--et ce sont les morceaux épars, les
-tranches d'une colonnade des Ramsès. Plus loin, la terre semble avoir
-été passée au feu; on marche sur des scories noirâtres où restent
-incrustés des boulons d'airain, des parcelles de verre fondu,--et c'est
-le quartier qu'incendièrent les soldats de Cambyse. Ils furent du reste
-grands destructeurs de la ville-reine, ces soldats perses; pour anéantir
-les obélisques et les immuables colosses, ils avaient imaginé de les
-flamber en allumant des bûchers alentour, et puis, quand ils les
-voyaient brûlants, ils les inondaient d'eau froide: alors du haut en bas
-les granits se fendaient.
-
-On sait combien Thèbes s'étendait largement, ici sur cette rive droite
-du Nil où résidaient les Pharaons, et en face, sur la rive libyque
-consacrée aux faiseurs de momies et aux temples funéraires. Aujourd'hui,
-à part ces grands palais du centre, ce n'est plus guère qu'une jonchée
-de débris, et les longues avenues, que bordent des suites infinies de
-sphinx ou de béliers, vont se perdre on ne sait où, ensevelies sous les
-sables.
-
-De loin en loin cependant, au milieu de ces cimetières de choses, un
-temple reste debout, conservant même ses saintes ténèbres sous
-l'épaisseur de sa carapace de caverne. L'un, où se rendaient de célèbres
-oracles, est, plus encore que les autres, emprisonnant et sépulcral dans
-son éternelle pénombre; en haut d'une muraille, s'ouvre le trou noir
-d'une espèce de grotte, à laquelle conduisait un couloir secret venant
-des profondeurs; c'est par là qu'apparaissait le visage du prêtre chargé
-de prononcer les paroles sibylliques--et le plafond de sa niche est tout
-enfumé encore par la flamme de sa lampe, éteinte depuis plus de deux
-mille ans!...
-
- *
-
- * *
-
-Tant de ruines qui émergent à peine des sables de ce désert, et, dans ce
-vieux sol desséché, tant d'étranges trésors qui dorment! Quand le soleil
-éclaire ainsi les tristes lointains, quand on aperçoit jusqu'aux
-horizons le déploiement de ces champs de la mort que les siècles ne
-parviennent pas à niveler, c'est l'heure où l'on imagine un peu mieux,
-par la vue d'ensemble, ce que fut Thèbes: reconstituée en songe, elle
-apparaît excessive, fougueuse et multiple, comme ces floraisons du monde
-antédiluvien que des fossiles nous révèlent. A côté de cela, combien
-s'amoindrissent nos villes modernes, nos hâtifs petits palais, nos stucs
-et nos ferrailles!
-
-Et si mystique, cette ville d'Amon, avec les ténèbres de ses sanctuaires
-qu'habitaient les dieux et les symboles! Tout le sublime élan
-primesautier de l'âme humaine vers l'Inconnaissable s'est comme pétrifié
-dans ces ruines, en des formes démesurées et diverses, pour venir
-jusqu'à nous et nous confondre. Comparés à ce peuple, qui ne rêvait que
-d'éternité, nous sommes, nous, les vieillis et les mesquins, ceux que
-bientôt n'inquiétera même plus le pourquoi de la vie, de la pensée et de
-la mort. De tels débuts présageaient quelque chose de plus grand certes
-que nos humanités d'aujourd'hui, vouées aux désespérances, aux alcools
-et aux explosifs.
-
- *
-
- * *
-
-Émiettement, poussière... Ce même soleil sur Thèbes est là chaque jour,
-qui dessèche, effrite, fendille et pulvérise.
-
-A la place de tant de magnificences, il y a quelques champs de blé, en
-nappes vertes, disant la reprise de l'humble vie du labour. Surtout il y
-a les sables, qui viennent à présent jusqu'au seuil des Pharaons, il y a
-le jaune désert, il y a le monde des miroitements et du silence qui
-s'approche comme une lente marée pour engloutir. Dans ces lointains, où
-du matin au soir tremblent des mirages, là-bas vers la chaîne d'Arabie,
-l'ensevelissement est déjà presque achevé; les pauvres pierres
-croulantes que l'on voit encore un peu partout, émergeant à peine des
-dunes en marche, sont les restes de ce que les hommes, dans leurs
-révoltes superbes d'autrefois contre la mort, avaient su faire le plus
-lourdement indestructible.
-
-Et ce soleil, toujours ce soleil, qui promène sur Thèbes l'ironie de sa
-durée,--pour nous si impossible à calculer et à concevoir!... Nulle part
-autant qu'ici on ne souffre de l'épouvante de connaître que toute notre
-misérable petite effervescence humaine n'est qu'une sorte de moisissure
-autour d'un atome émané de cette sinistre boule de feu, et que lui-même,
-ce soleil, n'aura été qu'un météore éphémère, qu'une furtive étincelle
-jaillie pendant l'une des innombrables transformations cosmiques, au
-cours des temps sans fin ni commencement.
-
-
-
-
-XVII
-
-UNE AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II
-
-
-Le roi Aménophis II vient de reprendre ses audiences, qu'il s'était vu
-obligé de suspendre depuis trois mille trois cents et quelques années
-pour cause de décès. Elles sont très suivies; le costume de cour n'y est
-pas exigé et le Grand Maître des Cérémonies accepte volontiers le
-pourboire. Il les donne tous les matins d'hiver à partir de huit heures,
-aux entrailles d'une montagne du désert de Libye, et, s'il se repose
-ensuite dans la journée, c'est uniquement parce qu'on lui supprime, dès
-midi sonnant, sa lumière électrique.
-
-Heureux Aménophis II! De tant de rois qui s'étaient évertués à cacher
-pour jamais leur momie au fond d'impénétrables retraites, il est le seul
-que l'on ait laissé dans son tombeau; aussi «fait-il le maximum» chaque
-fois qu'il ouvre ses salons funéraires.
-
- *
-
- * *
-
-Comme il s'agit d'arriver avant midi chez ce Pharaon, dès huit heures,
-un clair matin de février, je pars de Louxor où depuis quelques jours ma
-dahabieh sommeille contre la berge du Nil. Il faut d'abord traverser le
-fleuve, car c'est sur l'autre bord que les rois thébains du Moyen Empire
-avaient tous établi leurs demeures d'éternité; bien au delà des plaines
-du rivage, c'est là-bas, dans ces montagnes qui ferment l'horizon comme
-un mur adorablement rose. D'autres canots, qui traversent aussi,
-glissent à côté du mien sur l'eau tranquille; leurs passagers paraissent
-appartenir à cette variété d'Anglo-Saxons qui s'équipe chez Thos Cook
-and Son (Egypt limited) et, comme moi sans nul doute, ils se rendent à
-l'audience royale.
-
-Nous abordons aux sables de l'autre rive, aujourd'hui presque déserte,
-mais où s'étendait jadis tout un quartier de Thèbes, celui des faiseurs
-de momies, avec les fours par milliers pour chauffer le natrum et les
-huiles qui empêchent les pourritures. Dans cette Thèbes où, durant une
-quarantaine de siècles, tout ce qui mourut, hommes ou bêtes, fut
-minutieusement préparé sous des bandelettes, on se représente
-l'importance que pouvait prendre le faubourg des embaumeurs. Et c'est
-dans la proche montagne qu'allaient s'enfouir les produits de tant de
-soigneux paquetages, tandis que le Nil emportait le sang des cadavres et
-les immondices de leurs viscères; devant nous, cette chaîne de roches
-vives, colorée chaque matin de ce même rose de fleur tendre, est
-intérieurement toute farcie de morts.
-
-Nous avons une large plaine à franchir avant d'atteindre ces
-montagnes-là, et ce sont des champs de blé, alternant avec des sables
-déjà désertiques. Derrière nous s'éloignent le vieux Nil et son autre
-rive que nous venons de quitter, la rive de Louxor dont les gigantesques
-colonnades pharaoniques sont comme allongées en dessous par leur propre
-reflet sur le miroir du fleuve,--et, dans ce matin rayonnant, dans cette
-pure lumière, ce serait admirable, ce temple éternel avec son image
-renversée au fond de l'eau bleue, si tout à côté et deux fois plus haut
-ne surgissait impudemment Winter Palace, l'hôtel monstre construit
-l'année dernière pour les touristes au goût subtil... Qui sait pourtant,
-les cynocéphales, qui sur le sol sacré d'Égypte ont déposé cette ordure,
-s'imaginent peut-être égaler le mérite de l'artiste qui restaure en ce
-moment les sanctuaires de Thèbes, ou même la gloire des Pharaons qui les
-bâtirent.
-
-Pour nous rapprocher toujours de la chaîne Libyque, où nous attend ce
-roi, nous traversons maintenant des blés encore en herbe,--et les
-moineaux, les alouettes chantent autour de nous le hâtif printemps de la
-Thébaïde.
-
-Voici là-bas deux sortes de grands menhirs qui commencent de se
-préciser; de même taille et de mêmes contours, ils se lèvent tout
-pareils à côté l'un de l'autre, dans le lointain limpide, au milieu de
-ces nappes vertes qui rappellent si bien nos champs de France... Ah! ils
-ont des bonnets de sphinx, et ce sont de gigantesques formes humaines,
-pesamment assises sur des trônes: les colosses de Memnon! Aussitôt on
-les reconnaît, car l'imagerie de tous les temps en a vulgarisé l'aspect,
-comme pour les pyramides. Mais on ne prévoyait pas qu'ils apparaîtraient
-comme cela, posés si simplement au milieu de ces jeunes blés qui
-poussent à toucher leurs pieds, et entourés de ces humbles oiseaux de
-chez nous qui chantent sans façon sur leurs épaules.
-
-Ils n'ont même pas eu l'air scandalisés de voir à l'instant passer près
-d'eux une kyrielle de choses enfumées, les wagons d'un aimable petit
-chemin de fer d'«intérêt local», charroyant des cannes à sucre et des
-courges.
-
-La chaîne de Libye, depuis une heure, n'a cessé de grandir pour nous
-dans le profond ciel trop bleu. A présent qu'elle se dresse là tout
-près, surchauffée par le soleil de dix heures et comme incandescente,
-nous apercevons un peu partout, devant les premiers contreforts rocheux,
-des débris de palais, colonnades, escaliers, pylônes; et des géants sans
-visage, emmaillotés comme des Pharaons morts, se tiennent debout, les
-mains croisées sous leur suaire de grès: temples et statues pour les
-mânes de tant de rois ou reines qui eurent pendant trois ou quatre mille
-ans leur momie embusquée là tout près, au coeur de ces montagnes, au
-plus profond des galeries murées et secrètes.
-
-Maintenant, plus de champs de blé, plus d'herbages, plus rien; nous
-venons de franchir le seuil désolé, nous sommes dans le désert. Tout de
-suite un sol inquiétant, funèbre, moitié sable, moitié cendres, où
-bâillent partout des fosses. On dirait une région que des bêtes
-fouisseuses auraient longtemps minée; mais ce sont les hommes qui ont
-durant plus de cinquante siècles tourmenté ce terrain, d'abord pour y
-cacher des momies, ensuite et jusqu'à nos jours pour en exhumer. Chaque
-trou a recélé son cadavre et, si l'on regarde au fond, des guenilles
-jaunâtres y traînent encore, des bandelettes, ou des jambes, des
-vertèbres millénaires. Quelques bédouins maigres, qui exercent le métier
-de déterreur et qui gîtent par là dans des creux comme des chacals,
-s'avancent pour nous vendre des scarabées, des verroteries bleues à demi
-fossiles, des pieds ou des mains de mort.
-
-C'est fini du frais matin; on sent de minute en minute la chaleur
-s'alourdir. Le sentier, que marquent seulement des pierres semées en
-chapelet, tourne enfin et pénètre au milieu de la montagne par un
-couloir tragique: nous entrons dans cette «Vallée des Rois» qui fut le
-lieu du suprême rendez-vous pour les plus augustes momies. Entre ces
-roches, tout à coup les souffles sont devenus brûlants, et le site
-semble appartenir, non plus à la Terre, mais à quelque planète calcinée
-qui aurait à jamais perdu ses nuages et ses voiles. Cette chaîne
-Libyque, de loin si délicatement rose, se révèle effroyable maintenant
-qu'elle nous surplombe; elle a bien l'air de ce qu'elle est: un énorme
-et fantastique tombeau, une nécropole naturelle dont rien d'humain n'eût
-égalé le faste ni l'horreur, une étuve rêvée pour cadavres qui veulent
-s'éterniser. Les calcaires, sur lesquels du reste aucune pluie ne tombe
-de ce ciel immuable, semblent d'une seule pièce du haut en bas, sans une
-lézarde qui amènerait un suintement dans les sépulcres; on peut donc
-dormir, au coeur de ces monstrueux blocs, à l'abri comme sous des voûtes
-de plomb. Et pour ce qui est de la magnificence, les siècles en ont pris
-soin; le continuel passage des vents chargés de sable a dépouillé, usé
-tout cela, au point de ne laisser à la pierre extérieure que ses filons
-les plus denses, et ainsi ont reparu d'étranges fantaisies
-architecturales, telles que la Matière, aux origines, les avait
-obscurément conçues. Plus tard, le soleil d'Égypte a prodigué sur
-l'ensemble ses ardentes patines rougeâtres. Et les montagnes imitent par
-places de grands tuyaux d'orgue badigeonnés de jaune et de carmin, ou
-ailleurs des ossatures encore sanguinolentes et des amas de chairs
-mortes.
-
-Devant le ciel follement bleu, les cimes éclairées jusqu'à éblouir
-s'enlèvent en lumière: rouges cendrés d'incendie qui couve, éclats de
-braise, sur de l'indigo trop pur qui presque tourne au sombre. On
-croirait cheminer dans quelque vallée d'Apocalypse, aux parois
-brûlantes. Du silence et de la mort, sous un excès de clarté, dans le
-rayonnement continu d'une sorte de morne apothéose: c'est ainsi
-d'ailleurs que les Égyptiens entendaient le décor de toutes leurs
-nécropoles.
-
-Toujours le sentier s'enfonce dans les gorges étouffantes,--et au bout
-de cette «Vallée des Rois» nous n'attendions qu'un silence plus
-épeurant, sous ce soleil bientôt méridien, qui se fait de minute en
-minute plus tristement terrible... Mais qu'est-ce que c'est que ça?...
-
-A un détour, là-bas, au fond d'un repli sinistre, tout ce monde, tout ce
-tapage?... Un meeting, une foire?... Sous des tendelets, pour les
-protéger de l'insolation, une cinquantaine de bourricots stationnent,
-sellés à l'anglaise. Dans un coin, une petite usine à électricité, en
-briques neuves, lance sa fumée noire. Et un peu partout, entre les hauts
-rochers sanglants, vont et viennent, s'agitent, bavardent des touristes
-Cook des deux sexes, d'autres même qui semblent vraiment n'en plus avoir
-aucun. C'est pour l'audience royale. Il en est venu à âne, ou dans des
-carrioles, et les grosses dames trop poussives se sont fait apporter en
-chaise par des bédouins. Des quatre points de l'Europe, ils se sont
-réunis dans ce ravin de désert, pour voir un pauvre cadavre qui se
-dessèche au fond d'un trou.
-
-Les palais cachés montrent çà et là leur entrée d'ombre, qui est creusée
-en carré dans la roche massive, et sur laquelle un écriteau indique le
-nom d'une souveraine momie: Ramsès IV, Sethos Ier, Thoutmosis III,
-Ramsès IX, etc. Bien que tous ces rois, sauf Aménophis II, aient
-déménagé récemment pour aller dans la basse Égypte peupler les vitrines
-du musée du Caire, leurs suprêmes demeures n'ont pas cessé d'attirer les
-foules. De chaque souterrain émergent en ce moment des Cooks et des
-Cookesses en sueur; mais c'est surtout de chez Aménophis que l'on sort à
-pleine porte: pourvu que nous n'arrivions pas trop tard, et que
-l'audience ne soit pas close!
-
-Et songer que ces entrées-là avaient été murées, dissimulées avec tant
-de soin, et perdues pendant des siècles! Tout ce qu'il a fallu ensuite
-de persévérance pour les retrouver, d'observation, de tâtonnements, de
-sondages et d'heureux hasards!
-
-En effet, on ferme, on ferme. Nous avions trop flâné ce matin autour des
-colosses de Memnon ou des palais de la plaine. Voici presque midi, un
-midi dévorant et funèbre, qui tombe d'aplomb sur les cimes rouges, et
-vient brûler jusqu'en ses derniers replis la vallée de pierre.
-
-A la porte d'Aménophis, il faut parlementer, prier. Moyennant pourboire,
-le bédouin Grand Maître des Cérémonies se laisse fléchir. Descendons
-avec lui, mais vite, vite, car l'électricité va s'éteindre. Ce sera une
-audience courte, mais au moins ce sera une audience privée; nous serons
-seuls avec le Roi.
-
-Dans ces ténèbres, où d'abord, après tant de soleil, les petites lampes
-électriques nous semblent à peine des vers luisants, nous attendions un
-peu de froid comme dans les souterrains de nos climats; non, c'est une
-pire chaleur, enfermée, desséchante, et on voudrait retourner au grand
-air, qui brûlait aussi, mais qui au moins était l'air de la vie.
-
-En hâte nous descendons: des escaliers raides, des couloirs en pente si
-rapide qu'ils vous entraînent d'eux-mêmes comme des glissières, et il
-semble que l'on ne remontera jamais, pas plus que la grande momie qui y
-passa jadis, se rendant à sa «chambre éternelle». Tout cela d'abord vous
-entraîne à un puits profond, creusé pour happer les profanateurs au
-passage,--et c'est sur l'un des côtés de cette oubliette, derrière un
-bloc quelconque soigneusement scellé, que fut découverte la continuation
-des galeries funéraires. Donc, le puits franchi, sur une passerelle
-qu'on y a jetée, les escaliers recommencent devant nous, et les
-corridors inclinés qui presque font courir; seulement, par un coude
-brusque, ils ont changé de direction. Encore descendre, descendre! Mon
-Dieu, il habite bien bas, ce roi-là, et à chaque marche descendue on se
-sent pris davantage sous la masse souveraine de la pierre, au centre de
-toute cette épaisseur compacte et muette.
-
-Les petits globes électriques espacés en guirlande suffisent maintenant
-à nos yeux qui ont oublié le soleil. Et, depuis que nous y voyons clair,
-autour de nous mille figures nous invitent au recueillement et au
-silence; elles sont partout inscrites sur les murs lisses, immaculés,
-d'un ton de vieil ivoire; elles se suivent en bon ordre, se répètent
-obstinément en rangées pareilles comme pour mieux imposer à notre
-esprit, par les toujours mêmes gestes, les toujours mêmes choses. Les
-dieux et les démons, les Anubis à tête noire de chacal et à grandes
-oreilles dressées, ont l'air avec leurs longs bras et leurs longs
-doigts, de nous faire signe: «Pas de bruit! Attention, il y a des
-momies!» La conservation de tout cela, les couleurs vives, la netteté
-des coups de pinceau commencent de causer une stupeur et un trouble;
-vraiment, on croirait qu'ils ont à peine quitté l'hypogée, les peintres
-de ces figures des Ténèbres. Tout ce passé vous attire à lui comme un
-abîme que l'on serait venu regarder de trop près; il vous cerne et peu à
-peu vous maîtrise; ici, il est encore tellement chez lui, qu'il _est
-resté le présent_; en plus de cette descente aux entrailles sourdes de
-la pierre, il y a eu aussi comme un glissement avec vertige, que l'on
-n'avait pas prévu et qui vous a replongé très loin au fond des âges...
-
-Ils aboutissent enfin à quelque chose de vaste, ces couloirs
-d'interminable oppression par lesquels nous nous étions faufilés
-jusqu'aux dessous les plus secrets de la montagne; les parois se
-desserrent, la voûte s'élève, et voici la grande salle funéraire dont le
-plafond bleu, tout semé d'étoiles comme un ciel, est soutenu par six
-piliers taillés à même le roc; sur les côtés s'ouvrent d'autres chambres
-où l'électricité permet de bien voir, et au fond s'indique en contre-bas
-une large crypte à demi obscure, où l'on devine que le Pharaon doit se
-tenir. Oh! le prodigieux travail de perforation dans la pierre vive! Et
-cet hypogée n'est pas unique; tout le long de la «Vallée des Rois», des
-petites portes--qui n'ont l'air de rien, mais que dénonce aux initiés le
-«Signe de l'Ombre» inscrit sur le linteau--conduisent à d'autres
-souterrains aussi somptueux et perfidement profonds, avec leurs
-embûches, leurs puits perdus, leurs oubliettes, et l'affolante
-multiplicité de leurs figures murales.--Or, tous ces tombeaux ce matin
-étaient pleins de monde, et, si nous n'avions eu la chance d'arriver
-après l'heure, nous rencontrions ici même, chez Aménophis, un bataillon
-Cook!
-
-Dans cette salle au plafond bleu, les fresques multiplient leurs
-énigmes: des scènes du Livre de l'Hadès; tout le rituel funéraire mis en
-images. Sur les piliers, sur les murailles se pressent les différents
-démons qu'une âme égyptienne risquait de rencontrer en cheminant à
-travers le Pays de l'Ombre, et, en dessous de chacun, les mots de passe,
-qu'il convenait de lui dire, sont résumés en mémento.
-
-Car elle s'en allait, l'âme, sous les deux formes simultanées d'une
-flamme[9] et d'un épervier[10]. Et ce Pays de l'Ombre, aussi appelé
-Occident, où elle devait se rendre, était celui où va tomber la lune, où
-chaque soir le soleil lui-même s'abîme et s'éteint; pays que les vivants
-n'atteignent jamais, parce qu'il fuit devant eux, si loin qu'ils
-s'avancent par les sables ou par les mers. Arrivée là, dans les
-ténèbres, l'âme effarée avait donc à parlementer successivement avec ces
-formes affreuses aux aguets sur sa route. Si enfin elle était jugée
-digne d'approcher Osiris, le grand Soleil-Mort, elle se fondait en lui
-pour réapparaître brillante sur le monde, le matin suivant et les autres
-matins jusqu'à la consommation des âges: vague survivance dans la
-splendeur solaire, continuation sans personnalité, dont on ne saurait
-trop dire si elle était plus désirable que le non-être éternel.
-
- [9] Le Khou, qui s'enfuyait à jamais de notre monde.
-
- [10] Le Baï, qui pouvait à son gré revenir dans le tombeau.
-
-Ce que, par exemple, il fallait faire durer coûte que coûte, c'était le
-cadavre, car un certain _double_ du mort continuait d'habiter dans sa
-chair sèche, et retenait ainsi une sorte de demi-vie, péniblement
-consciente. Couché au fond du sarcophage, il pouvait regarder, par ces
-deux yeux qui étaient peints sur le couvercle, toujours dans l'axe même
-des yeux vides. Parfois aussi, dégagé de la momie et de sa boîte, il
-errait comme fantôme dans l'hypogée; pour qu'il pût se nourrir alors,
-des amas de viandes momifiées sous bandelettes étaient au nombre des
-mille choses ensevelies à ses côtés; on lui laissait aussi du natrum et
-des huiles, afin qu'il essayât de se réembaumer si des vers naissaient
-dans ses membres. Oh! la persistance de ce _double_, qui était scellé
-dans le tombeau, qui avait à s'inquiéter de la pourriture, et subissait
-sa durée, là, dans l'étouffement, l'obscurité et l'absolu silence, sans
-rien qui marquât les jours et les nuits, ni les saisons, ni les siècles,
-ni les dizaines de siècles indéfiniment! Avec une si horrible conception
-de la mort, chacun donc en ce temps-là s'absorbait dans la préparation
-de sa «chambre éternelle».
-
-Or, pour cet Aménophis II, voici à peu près ce qui advint à son
-_double_. Déshabitué de tout bruit, après trois ou quatre cents ans de
-silence passés là en compagnie de quelques familiers endormis du même
-pesant sommeil, il entendit des coups sourds, là-bas, du côté du puits
-perdu: on avait découvert l'entrée clandestine, on la démurait! Des
-vivants allaient paraître, sans doute des pillards de sépultures, venus
-pour les démailloter tous!--Non, mais des prêtres d'Osiris, s'avançant
-craintifs, en cortège de funérailles. Ils apportaient neuf grands
-cercueils contenant les momies de neuf rois ses fils, petit-fils, et
-autres successeurs inconnus, jusqu'à ce roi Setnakht qui gouverna
-l'Égypte deux siècles et demi après lui. Et c'était pour les mieux
-cacher, là, tous ensemble, dans une chambre qui fut aussitôt murée.
-Ensuite ils repartirent; les pierres de la porte furent scellées de
-nouveau et tout retomba dans les mornes et chaudes ténèbres.
-
-Des siècles encore coulèrent goutte à goutte,--peut-être dix, peut-être
-vingt,--avec un silence que ne troublait même plus le petit grattement
-des vers depuis longtemps desséchés. Et un jour vint où, du côté de
-l'entrée, les mêmes coups retentirent.--Les voleurs, cette fois! Tenant
-des torches, ils se précipitèrent avec des cris, et, sauf dans la bonne
-cachette aux neuf cercueils, tout fut saccagé, les bandelettes
-déchirées, les bijoux d'or arrachés du cou des momies. Puis, quand ils
-eurent trié leur butin, ils murèrent l'entrée comme avant, et
-repartirent, laissant un inextricable fouillis de linceuls, de corps
-humains, d'entrailles sorties de vastes canopes, de dieux et d'emblèmes
-brisés.
-
-Encore le silence pendant de longs siècles. Et, de nos jours enfin, le
-_double_ plus affaibli, presque inexistant, perçut le même bruit de
-pierres descellées à coups de pioche. Cette troisième fois, les vivants
-qui entrèrent étaient d'une race jamais vue. D'abord ils semblaient des
-hommes pieux, ne touchant les choses que doucement. Mais c'était pour
-tout dérober, tout, même les neuf cercueils royaux de la cachette
-jusqu'alors inviolée. Les moindres cassons, ils les recueillaient avec
-une sollicitude quasi-religieuse; pour ne rien perdre, ils allaient
-jusqu'à tamiser les balayures et la poussière. Pourtant lui, Aménophis,
-qui n'était déjà plus qu'une lamentable momie sans joyaux ni
-bandelettes, on le laissa au fond du sarcophage de grès. Et depuis ce
-jour, condamné à recevoir chaque matin des personnages d'un aspect
-étrange, il habite seul dans l'hypogée vidé, où ne reste plus un être ni
-une chose de son temps.
-
-Ah! cependant si! Nous n'avions pas regardé partout. Là, dans une des
-chambres latérales, des gens couchés, des morts!... Trois cadavres
-(momies démaillotées lors du pillage) gisent côte à côte sur des
-guenilles. D'abord une femme--la Reine probablement--dont la chevelure
-est dénouée; son profil a gardé une ligne exquise; combien elle est
-encore jolie! Ensuite, un jeune garçon, au tout petit visage de poupée
-grisâtre; il est tondu ras, lui, sauf, du côté droit, cette longue mèche
-qui dénote un prince royal. Et enfin un homme; oh! bien horrible,
-celui-là, avec son air de trouver que la mort est une chose
-irrésistiblement drôle... Même il en rit à se tordre, en mordant un coin
-de son linceul, sans doute pour ne pas pouffer trop fort.
-
-Oh!... soudain, nuit noire!--et nous restons figés sur place.
-L'électricité partout à la fois vient de s'éteindre: en haut, sur terre,
-midi a dû sonner pour ceux qui connaissent encore le soleil et les
-heures.
-
-Afin que l'on rallume bien vite, le garde qui nous a amenés pousse des
-cris, en son fausset de bédouin; mais les matités infinies des parois,
-au lieu d'en prolonger les vibrations, les éteignent, et d'ailleurs qui
-donc pourrait les entendre, des profondeurs où nous sommes? Alors à
-tâtons, dans cette obscurité absolue il prend sa course, par le couloir
-qui remonte. Bruit précipité de ses sandales, flottement de son burnous,
-tout s'éloigne, et la clameur d'appel qu'il continue de jeter, nous la
-percevons bientôt aussi étouffée que si nous étions nous-mêmes des
-ensevelis. Nous ne bougeons toujours pas... Mais comment se peut-il
-qu'il fasse si chaud, chez ces momies? on croirait qu'il y a des feux
-allumés tout près dans quelque four. Surtout c'est l'air qui manque; les
-couloirs, après notre passage, peut-être se sont-ils contractés, comme
-il arrive pendant l'angoisse des rêves; la longue fissure par laquelle
-nous nous sommes glissés jusqu'ici, peut-être s'est-elle refermée sur
-nous...
-
-Enfin on a compris les appels d'alarme, et la lumière a jailli. Eux, les
-trois cadavres n'ont pas profité de ces minutes non surveillées pour
-tenter un mouvement agressif: mêmes poses et mêmes expressions; la
-Reine, toujours calme et jolie; l'homme toujours mordant son bout de
-guenille, pour comprimer son fou rire de trente-trois siècles.
-
-Maintenant le bédouin est redescendu; haletant de sa course, il nous
-presse d'aller voir le Roi avant que la lumière s'éteigne encore, et
-cette fois pour tout de bon. Au fond de la salle et au bord de la crypte
-en pénombre, nous voici donc accoudés à regarder. C'est un lieu de forme
-ovale, avec une voûte d'un noir mortuaire sur laquelle se détachent des
-fresques blanches ou couleur de cendre représentant tout un nouveau
-registre de dieux et de démons, les uns sveltes et gainés étroitement
-comme des momies, les autres ayant de grosses têtes et de gros ventres
-d'hippopotame. Posé sur le sol, et veillé de haut par tant de figures,
-un énorme sarcophage de pierre est là, tout ouvert, et vaguement on y
-distingue un corps humain: le Pharaon!
-
-Au moins nous aurions voulu mieux le voir.--Qu'à cela ne tienne: le
-bédouin Grand Maître des Cérémonies fait jouer un bouton électrique, et
-une forte lampe s'allume au-dessus du front d'Aménophis, détaillant avec
-une netteté à faire peur les yeux fermés, la grimace du visage et toute
-la triste momie. Cet effet de théâtre, nous ne nous y attendions pas.
-
-On l'avait enseveli dans la magnificence, mais ces pillards lui ayant
-tout pris, même sa belle cuirasse à écailles qui lui venait d'un
-lointain pays oriental, depuis déjà beaucoup de siècles il dort demi-nu
-sur des loques. Cependant son pauvre bouquet lui est resté,--du mimosa,
-reconnaissable encore... Et qui dira jamais quelle main pieuse, ou
-amoureuse peut-être, les avait cueillies pour lui, ces fleurs d'il y a
-plus de trois mille ans...
-
-On suffoque de chaleur; il semble que sur la poitrine pèse toute la
-masse écrasante de cette montagne, de ce bloc de calcaire où l'on s'est
-faufilé par des trous relativement imperceptibles, à la façon des
-termites ou des larves. Ces figures aussi, ces figures inscrites
-partout, et ce mystère des hiéroglyphes et des symboles, vous causent
-une gêne croissante. On en est trop près et ils sont trop les maîtres
-des issues, ces dieux à tête d'épervier, à tête d'ibis ou de
-loup-de-désert qui, sur les murailles, conversent en une continuelle
-mimique exaltée. Et puis on prend conscience d'être sacrilège devant ce
-cercueil sans couvercle, éclairé si insolemment; le douloureux visage
-noirâtre, à moitié rongé, a l'air de demander grâce: «Eh bien! oui, là,
-ma sépulture a été violée et je tombe en poussière. Mais, à présent que
-vous m'avez vu, laissez-moi, éteignez cette lampe, ayez pitié de mon
-néant.»
-
-En effet, quelle dérision! Avoir mis tant de soins, tant de ruses à
-cacher son cadavre, avoir épuisé des milliers d'hommes au creusement de
-ce dédale souterrain, et finir ainsi, la tête sous une lampe électrique,
-pour amuser qui passe!
-
-La pitié, je crois que c'est le pauvre bouquet de mimosa qui l'a presque
-éveillée, et je dis au bédouin: «Va, tourne le bouton là-bas, éteins,
-c'est assez!» Alors l'ombre revient au-dessus du front royal, qui
-brusquement s'efface de nouveau dans le sarcophage; le fantôme du
-Pharaon s'évanouit, comme replongé aux passés insondables: l'audience
-est close.
-
-Et nous, qui pouvons échapper à l'horreur des hypogées, vite remontons
-vers le soleil des vivants, allons respirer de l'air, de l'air puisque
-nous y avons encore droit, pour quelques jours comptés!
-
-
-
-
-XVIII
-
-A THÈBES CHEZ L'OGRESSE
-
-
-Ce soir, dans le vaste chaos des ruines, à l'heure où le soleil
-commençait d'éclairer rose, je suivais l'une des voies magnifiques de la
-ville-momie, celle qui part à angle droit de la ligne des temples
-d'Amon, se perd plus ou moins dans les sables, et aboutit enfin à un lac
-sacré, au bord duquel des déesses à tête de chatte sont assises en
-cénacle, regardant l'eau morte et les lointains du désert. Elle fut
-commencée il y a trois mille quatre cents ans, cette voie-là, par une
-belle reine appelée Makéri[11], et nombre de rois en continuèrent la
-construction pendant une suite de siècles. Des pylônes--qui sont, comme
-on sait, les monumentales murailles, en forme de trapèze à large base et
-toutes couvertes d'hiéroglyphes, que les Égyptiens plaçaient de chaque
-côté de leurs portiques ou de leurs avenues--des pylônes la décoraient
-avec une lourdeur superbe, ainsi que des colosses et d'interminables
-files de béliers, plus gros que des buffles, accroupis sur des socles.
-
- [11] Aujourd'hui, la momie du bébé, du musée du Caire.
-
-Premiers pylônes, qui m'obligent à faire un détour; ils sont tellement
-en ruine que leurs blocs, éboulés de toutes parts, ont fermé le passage.
-Ici veillaient debout, à droite et à gauche, deux géants en granit rouge
-de Syène. Jadis, dans des temps que l'histoire ne précise plus, on les a
-brisés l'un et l'autre à hauteur des reins; mais leurs jambes
-musculeuses ont gardé fièrement l'attitude de la marche, et chacun, dans
-une de ses mains sans bras qui descend le long du pagne, serre avec
-passion l'emblème de la vie éternelle. Ce granit de Syène est d'ailleurs
-si dur que les siècles ne l'altèrent point, et, au milieu de cette
-déroute des pierres, les jarrets des colosses mutilés luisent encore
-comme si on venait de les polir.
-
-Plus loin, deuxièmes pylônes, effondrés aussi, et devant lesquels se
-tient une rangée de pharaons.
-
-De tous côtés les blocs chavirés pêle-mêle étalent leur désordre de
-choses gigantesques, parmi ces sables qui s'obstinent avec patience à
-les ensevelir. Maintenant voici les troisièmes pylônes, flanqués de
-leurs deux géants en marche, qui n'ont plus ni tête ni épaules. Et la
-voie, jalonnée majestueusement encore par les débris, continue de s'en
-aller vers le désert.
-
-Quatrièmes et derniers pylônes, qui semblent à première vue marquer
-l'extrémité des ruines, l'orée du néant désertique; effrités,
-découronnés, mais raides et debout, ils ont l'air d'être posés là si
-solidement que rien ne saurait plus les faire broncher jamais. Les deux
-colosses qui les gardaient de droite et de gauche siègent sur des
-trônes. L'un, celui de l'est, est presque anéanti. Mais l'autre, au
-contraire, se détache tout entier, tout blanc, d'une blancheur de
-marbre, sur le fond couleur bise de l'énorme pan de mur criblé
-d'hiéroglyphes; on ne lui a meurtri que le masque du visage; il conserve
-encore son menton impérieux, ses oreilles, son bonnet de sphinx, on
-pourrait presque dire son _expression_ méditative devant ce déploiement
-de la grande solitude qui paraît commencer juste à ses pieds.
-
-Ici pourtant n'était que la limite des quartiers du dieu Amon; les
-enceintes de Thèbes passaient infiniment plus loin, et l'avenue qui me
-conduira tout à l'heure chez les déesses à tête de chatte se prolonge
-beaucoup encore au sortir de ces portes, bien qu'on la distingue à peine
-entre sa double rangée de béliers-sphinx, tout brisés et presque
-enfouis.
-
-Le jour tombe, et la poussière d'Égypte, comme invariablement chaque
-soir, commence à ressembler dans les lointains à de la poudre d'or. Je
-regarde derrière moi de temps à autre le géant qui m'observe, assis au
-pied de son pylône où l'histoire d'un pharaon est gravée en un immense
-tableau. Au-dessus de lui et de son mur qui devient de minute en minute
-plus rose, je vois monter davantage, à mesure que je m'éloigne, tout
-l'amas des palais du centre, l'hypostyle d'Amon, les salles de
-Thoutmosis et les obélisques, tout le groupement enchevêtré de ces
-choses si grandes et si mortes, qui n'ont plus jamais été égalées sur
-terre.
-
-Les voilà qui resplendissent une fois de plus dans la rouge apothéose du
-soir, ces restes bientôt aussi désagrégés que de vieux ossements, et on
-dirait qu'ils demandent grâce à la fin, qu'ils sont las d'être ainsi
-sans trêve, sans trêve, à chaque couchant, colorés en fête, comme par
-une dérision de cet éternel soleil.
-
-C'est déjà presque loin derrière moi tout cela; mais l'air est si
-limpide, les contours restent si nets qu'on a l'illusion plutôt, en
-s'éloignant, que les temples et les pylônes diminuent, s'abaissent,
-rentrent dans la terre. Quant au géant blanc, qui me suit toujours de
-son regard sans yeux, le voilà réduit aux proportions d'un simple rêveur
-humain; il n'a du reste pas l'aspect rigidement hiératique des autres
-statues thébaines: les mains sur les genoux, il est là comme un homme
-ordinaire qui se serait arrêté pour réfléchir[12]. Je le connais depuis
-des jours,--des jours et des nuits, car, avec sa blancheur et la
-transparence de ces nuits d'Égypte, je l'ai vu tant de fois se dessiner
-de loin sous la vague lumière des étoiles, grand fantôme, dans sa pose
-contemplative! Et je me sens déjà obsédé par la continuité de son
-attitude à cette entrée des ruines, moi qui, à Thèbes et même sur la
-terre, aurai passé sans lendemain comme nous passons tous; or, avant que
-la vie consciente m'eût été donnée, il était là depuis des temps qui
-font frémir; pendant trente-trois siècles environ, les yeux des myriades
-d'inconnus qui m'ont précédé le voyaient tout comme le voient mes yeux,
-tranquille et blanc à cette même place, assis devant ce même seuil, avec
-sa tête un peu inclinée, et son air de penser.
-
- [12] Statue d'Aménophis III.
-
-Je chemine sans hâte, ayant toujours une tendance à m'attarder pour
-regarder derrière moi, regarder l'entassement silencieux des palais et
-le rêveur blanc, qui s'illuminent ensemble d'un dernier feu de Bengale,
-à la mort quotidienne du soleil.
-
-Et l'heure est déjà crépusculaire quand j'arrive chez les déesses.
-
-Leur domaine est d'ailleurs tellement détruit que les sables avaient pu
-le recouvrir et le cacher durant vingt siècles; mais on vient de
-l'exhumer.
-
-Il n'en reste que des tronçons de colonnes, alignés en rangs multiples
-sur une vaste étendue de désert[13]. Pierrailles, éboulements et débris;
-je traverse sans m'arrêter, et enfin voici le lac sacré, au bord duquel
-les grandes chattes sont assises en conciliabule éternel, chacune sur
-son trône. Le lac, creusé par ordre des Pharaons, se déploie en forme
-arquée, comme une sorte de croissant; des oiseaux de marais, qui vont se
-coucher, traversent en ce moment son eau triste et dormante; ses bords,
-qui ont connu toutes les magnificences, ne sont plus que des tertres de
-décombres où rien ne verdit, et ce qu'on aperçoit au delà, ce que les
-déesses attentives regardent, c'est la plaine vide et désolée, où
-quelques champs de blé se fondent, à cette heure de crépuscule, avec le
-morne infini des sables; le tout fermé à l'horizon par la chaîne encore
-un peu rose des calcaires d'Arabie.
-
- [13] Le temple de la déesse Mout.
-
-Elles sont là, les chattes,--ou, pour plus exactement dire, les lionnes,
-car des chattes n'auraient pas ces oreilles courtes et ce menton cruel
-épaissi par une barbiche. Toutes en granit noir, images de Sekhmet (qui
-fut déesse de la guerre et à ses heures déesse de la luxure), elles ont
-des corps sveltes de femme qui rendent plus terribles ces grosses têtes
-félines coiffées d'un haut bonnet. Huit ou dix, ou davantage peut-être,
-elles sont plus inquiétantes d'être ainsi nombreuses et d'être
-pareilles. Elles ne sont pas géantes, comme on aurait pu s'y attendre,
-mais de grandeur humaine, faciles donc à emporter ou à détruire, et cela
-encore, si l'on réfléchit, augmente l'impression spéciale qu'elles
-causent: alors que tant de colosses gisent en morceaux sur le sol,
-comment ont-elles pu rester là, elles, petites personnes si
-tranquillement assises sur leurs chaises, pendant que coulaient ces
-trente-trois siècles de l'histoire du monde?...
-
-Fini, le passage des oiseaux de marais qui pendant un instant avaient
-troublé le terne miroir de leur lac; autour d'elles, rien ne bouge plus
-et l'infini silence coutumier les enveloppe comme à la tombée de chaque
-nuit. D'ailleurs elles habitent un coin des ruines si délaissé! Qui
-donc, même en plein jour, songe à venir les voir?
-
-Là-bas, dans l'ouest, une envolée de poussière, comme un long nuage qui
-traînerait, indique le départ des touristes qui étaient accourus en
-foule au temple d'Amon, mais qui se hâtent de rentrer à Louxor pour
-dîner en smoking autour des tables d'hôte. On n'entend même pas dans le
-lointain rouler leurs voitures, tant la terre d'ici est feutrée de
-sable. De les savoir partis, cela rend plus intime l'entrevue avec ces
-déesses nombreuses et pareilles, qui peu à peu se sont drapées d'ombre.
-Leurs sièges tournent le dos aux palais de Thèbes, qui commencent d'être
-comme baignés dans des ondes violettes, et qui semblent s'abaisser
-encore plus à l'horizon, de minute en minute perdre de l'importance
-devant la souveraineté de la nuit.
-
-Elles, les déesses noires à tête de lionne et à haute coiffure, toujours
-assises les mains sur les genoux, avec des yeux fixes depuis le
-commencement des âges et un gênant sourire aux coins de leurs grosses
-lèvres de fauves, continuent de regarder, au delà du petit lac mort, ce
-désert, qui n'est plus à présent que de l'immensité confuse, d'un bleu
-gris, d'un gris de cendre. Et on croit sentir qu'elles ont une âme, qui
-leur serait venue à la longue, à force d'avoir eu si longtemps, si
-longtemps, une _expression_ sur le visage...
-
- *
-
- * *
-
-Il y a là-bas, à l'autre extrémité des ruines, une de leurs soeurs de
-plus haute taille, une grande Sekhmet que, dans le pays, on appelle
-l'ogresse et qui habite seule, embusquée debout dans un temple étroit.
-Parmi les fellahs ou bédouins d'alentour, elle est très mal famée, ayant
-l'habitude de sortir la nuit pour manger le monde, et aucun d'eux ne se
-risquerait volontiers chez elle à cette heure tardive. Au lieu de
-rentrer à Louxor, comme ces gens dont les voitures viennent de partir,
-j'irai plutôt lui faire visite.
-
-C'est un peu loin, et j'arriverai à nuit close.
-
-D'abord, il faut revenir sur mes pas, remonter toute l'avenue des
-béliers, de nouveau passer aux pieds du géant blanc, qui a pris déjà son
-air de fantôme, tandis que les ondes violettes qui baignaient la
-ville-momie s'épaississent et tournent au bleu grisâtre; puis, franchir
-les pylônes que gardent les colosses brisés, et pénétrer dans les palais
-du centre.
-
-C'est là, dans ces palais, que je trouve pour tout de bon la nuit, avec
-les premiers cris des hiboux et des orfraies. Il y fait tiède encore, à
-cause de la chaleur emmagasinée dans le jour par les pierres, mais on
-sent que l'air se glace.
-
-A un carrefour, surgit une grande forme humaine drapée de noir et armée
-d'un bâton: un bédouin qui rôde, un des gardes. Et voici à peu près le
-dialogue échangé (traduction libre et concentrée):
-
---Montre-moi ton permis, monsieur.
-
---Voilà!
-
-(Ici nous combinons nos efforts pour éclairer le dit permis à la flamme
-d'une allumette.)
-
---C'est bien, je vais t'accompagner.
-
---Non, je t'en prie.
-
---Si, ce sera mieux. Où vas-tu?
-
---Là-bas, chez cette dame, tu sais, qui est grande, grande, et qui a une
-figure de lionne.
-
---Ah!... Tiens, je crois comprendre que tu préfères te promener seul.
-(Ici l'intonation devient enfantine.) Mais, comme tu es un homme bon, tu
-me donneras bien une petite pièce quand même.
-
-Il s'en va. Au sortir des palais, me reste à traverser une étendue de
-terrains vagues, où du vrai froid me saisit. Au-dessus de ma tête, plus
-de lourdes pierres suspendues, mais le déploiement si lointain d'un ciel
-bleu-nuit--où s'allument ce soir par trop de milliers de milliers
-d'étoiles... Pour les Thébains d'autrefois, cette belle voûte, toujours
-scintillante de poudre de diamant, n'épandait sans doute que de la
-sérénité dans les âmes. Et pour nous, _qui savons, hélas!_ c'est au
-contraire le champ de la grande épouvante, c'est ce que, par pitié, il
-eût mieux valu ne pas laisser à portée de nos yeux: l'incommensurable
-vide noir où les univers, en frénésie de tourbillonnement, tombent comme
-une pluie, se heurtent, s'anéantissent, et se recommencent pour les
-éternités nouvelles. Tout cela, on le voit trop, l'horreur n'en est plus
-tolérable, par une claire nuit comme celle-ci, et dans un lieu de
-silence tout jonché de ruines... De plus en plus le froid vous
-pénètre,--ce lugubre froid des étendues sidérales dont rien, dirait-on,
-ne vous garantit plus, tant cette atmosphère limpide semble raréfiée,
-presque inexistante. Et par terre, des graviers, de maigres herbes
-desséchées qui craquent sous les pas donnent l'illusion de ce bruit
-crépitant que fait chez nous le sol un peu gelé pendant les nuits
-d'hiver.
-
-J'approche enfin de chez l'ogresse. Ces pierres qui s'indiquent,
-blanchâtres dans la nuit, cette demeure d'aspect clandestin près de
-l'enceinte de Thèbes, c'est là, et vraiment, à une heure pareille, on a
-l'air d'aller dans un mauvais lieu. Des colonnes ptolémaïques, de petits
-vestibules, de petites cours, où une vague lueur bleue permet de se
-conduire. Rien ne bouge; pas même l'envolée d'un oiseau de nuit; un
-absolu silence, amplifié terriblement par la présence du désert que l'on
-sent tout autour de ces murs. Au fond, trois chambres en pierres
-massives, ayant chacune son entrée à part; je sais que les deux
-premières sont vides. C'est dans la troisième que l'ogresse habite;
-pourvu qu'elle ne soit pas déjà partie pour ses chasses nocturnes à la
-chair humaine!... Nuit noire chez elle, où j'entre à tâtons. Vite, la
-flamme d'une allumette de cire. Oui, elle est bien là, seule, et debout,
-presque plaquée contre la paroi du fond, où la petite lueur fait danser
-l'ombre affreuse de sa tête. L'allumette éteinte, je lui en brûle
-irrévérencieusement plusieurs autres sous le menton, sous sa lourde
-mâchoire mangeuse de monde. Il n'y a pas à dire, elle est terrifiante.
-En granit noir, comme ses soeurs assises au bord du triste lac, mais
-bien plus grande, six ou huit pieds de haut, elle a un corps de femme
-délicieusement svelte et jeune, avec les seins d'une vierge. Très chaste
-d'attitude, elle tient en main une fleur de lotus à longue tige, mais
-par un contre sens qui déroute et qui glace, ses épaules délicates
-supportent la monstruosité d'une grosse tête de lionne. Les pans de son
-bonnet retombent de chaque côté de ses oreilles jusque sur sa gorge, et
-un large disque de lune le surmonte, pour surcroît de mystérieux
-apparat. Son regard mort donne à la férocité de son visage quelque chose
-d'inconscient et de fatal: ogresse irresponsable, sans pitié comme sans
-plaisir, dévorante à la manière de la Nature et à la manière du Temps;
-ainsi peut-être l'entendaient ces initiés de l'antique Égypte qui, pour
-le peuple, symbolisaient tout en des figures de dieux.
-
-Dans le réduit sombre, clos de pierres frustes, dans le si petit temple
-isolé où elle se tient seule, raide, debout et grande, avec sa tête trop
-énorme, son menton qui avance et sa haute coiffure de déesse,--on est
-forcément tout près d'elle. En la touchant, la nuit, on s'étonne de la
-trouver moins froide que l'air, elle devient quelqu'un, on sent peser
-sur soi l'insoutenable regard mort.
-
-Pendant le tête-à-tête, involontairement, on songe aussi aux alentours,
-à ces ruines dans ce désert, à ce néant partout, à ce froid sous ces
-étoiles... Or, ce summum du doute, de la désespérance et de la terreur,
-que dégage pour vous un tel ensemble de choses, voici qu'on le trouve
-confirmé, si l'on peut dire ainsi, par la rencontre de cette
-divinité-symbole qui vous attend au bout de la course comme pour
-recevoir ironiquement toute humaine prière: un rigide épouvantail de
-granit au sourire implacable, au masque dévorateur.
-
-
-
-
-XIX
-
-LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE
-
-
-Huit années et une ligne de chemin de fer ont suffi à accomplir sa
-métamorphose.
-
-C'était, dans la Haute-Égypte, aux confins de la Nubie, une humble
-petite ville où l'on fréquentait peu, et qui manquait, il faut l'avouer,
-d'élégance, même de confort.
-
-Non qu'elle fût dénuée de pittoresque ou d'intérêt historique, bien au
-contraire. Le Nil, apportant les eaux de l'Afrique équatoriale, se
-déversait auprès, du haut d'un amas de granit noir, en une majestueuse
-cataracte et puis, devant les maisonnettes arabes, se calmait soudain,
-pour se diviser entre des îlots de fraîche verdure où des bois de
-palmiers balançaient leurs plumets au vent.
-
-Il y avait alentour quantité de temples antiques, d'hypogées, de ruines
-romaines, de ruines d'églises des premiers siècles chrétiens; la terre
-était pleine de souvenirs des grandes civilisations primitives, car ce
-lieu--délaissé depuis des âges et endormi en Islam sous la garde de sa
-mosquée blanche--fut jadis l'un des centres de la vie du monde.
-
-Et enfin, dans le désert tout proche, l'histoire ancienne avait été
-écrite, il y a trois ou quatre mille ans, par les Pharaons, en
-hiéroglyphes immortels, un peu partout, sur les flancs polis d'étranges
-blocs de granit bleu, de granit rose, épars au milieu des sables et
-affectant des formes de monstres antédiluviens.
-
- *
-
- * *
-
-Oui, mais il fallait que tout cela fût coordonné, mis au point, et
-surtout rendu accessible aux délicats voyageurs des Agences. Aujourd'hui
-donc nous avons le plaisir d'annoncer que, de décembre à mars, Assouan
-(c'est le nom de l'heureuse localité dont il s'agit) a une «season»
-presque aussi courue que celles d'Ostende ou de Spa.
-
-Dès que l'on approche, les grands hôtels érigés de tous côtés, même dans
-les îlots du vieux fleuve, charment les yeux du voyageur, le saluent de
-leurs enseignes accueillantes qui se lisent d'une lieue; constructions
-un peu rapides, il est vrai, plâtre et torchis, mais rappelant toutefois
-ces gracieux «palaces» dont la Compagnie des Wagons-Lits a doté
-l'univers. Et combien négligeable maintenant, combien écrasée par la
-hauteur de leurs façades, la pauvre petite ville d'autrefois, avec ses
-maisonnettes blanchies à la chaux et son minaret enfantin.
-
-De cataracte, par exemple, on sait qu'il n'y en a plus à Assouan; la
-tutélaire Albion a sainement jugé qu'il valait mieux faire le sacrifice
-de ce futile spectacle et, pour augmenter le rendement du sol, arrêter
-les eaux du Nil par un barrage artificiel: oeuvre de solide maçonnerie
-qui (au dire du _Programme of pleasure trips_) _affords an interest of
-very different nature and degree_ (_sic_).
-
-De cette cataracte cependant, Cook and Son--industriels frottés de
-poésie, comme chacun sait--ont désiré perpétuer le souvenir en donnant
-son nom à un hôtel de cinq cents chambres établi par leurs soins en face
-de ces rochers, aujourd'hui rendus au silence, sur lesquels le vieux Nil
-a bouillonné durant tant de siècles. «Cataract Hotel», cela fait encore
-illusion, n'est-ce pas? Et puis cela s'arrange bien comme en-tête de
-papier à lettres.
-
-Cook and Son (Egypt Limited) ont même compris qu'il serait original de
-donner à leur établissement un certain cachet d'Islam, et la salle à
-manger reproduit (en toc, bien entendu, mais il ne faut pas demander
-l'impossible) l'intérieur d'une des mosquées de Stamboul; à l'heure du
-«luncheon» rien n'est plus galant que l'aspect, sous ces simili-saintes
-coupoles, de toutes ces petites tables se peuplant de touristes Cook des
-deux sexes, tandis qu'un orchestre dissimulé entonne la «Mattchiche».
-
-Le barrage, il est vrai, en supprimant la cataracte, a élevé d'une
-dizaine de mètres le niveau des eaux en amont, et noyé du même coup une
-certaine île de Philæ qui passait à tort pour une des merveilles du
-monde, à cause de son grand temple d'Isis parmi les palmiers. Entre
-nous, on peut dire que la Bonne Déesse était bien un peu surannée de nos
-jours; elle et ses mystères avaient fait leur temps. Du reste, pour les
-personnages au caractère chagrin qui regretteraient la disparition de ce
-lieu, on a songé à en perpétuer le souvenir comme celui de la cataracte:
-de charmantes cartes postales en couleurs, prises avant la noyade de
-l'île et du sanctuaire, se vendent dans toutes les librairies du quai.
-
-Oh! ce quai d'Assouan, déjà si britannique par le bon ordre, par la
-correction, rien de plus soigné ni de plus aimable! Il y a d'abord le
-chemin de fer qui, passant entre des balustrades peintes en
-vert-feuillage, y jette son bruit entraînant et sa joyeuse fumée.
-D'un côté s'alignent les hôtels; les boutiques, toutes à
-l'européenne,--coiffeurs, parfumeurs et nombreuses «dark rooms» à
-l'usage de tant d'amateurs photographes qui tiennent à emporter d'ici
-les portraits de leurs compagnons de voyage groupés avec esprit devant
-quelque célèbre hypogée.
-
-Et puis beaucoup de cafés, où le whisky est d'excellente marque; je dois
-dire, pour rendre justice au résultat de _l'entente cordiale_, que l'on
-y voit aussi, alignés en quantités notables sur les étagères, les
-produits de ces grands philanthropes français auxquels notre génération
-ne rend vraiment pas assez d'hommages pour tout le bien qu'ils auront
-fait à son estomac et à son cerveau: le lecteur le devine sans doute,
-j'ai nommé Pernod, Picon et Cusenier.
-
-Peut-être les braves fellahs ou Nubiens d'alentour, si sobres naguère,
-en abusent-ils un peu, de ces toniques; mais c'est l'effet de la
-nouveauté, cela passera. Nous pouvons bien d'ailleurs nous l'avouer,
-entre nous peuples d'Europe, puisque nous en usons involontairement
-tous, l'alcoolisme est un puissant auxiliaire à la propagation de nos
-idées, et le mastroquet constitue, pour notre civilisation occidentale,
-un précieux pionnier d'avant-garde: toute race légèrement déprimée par
-l'abus de nos apéritifs devient plus souple, plus facile à pousser
-ensuite dans la véritable voie du progrès et des libertés...
-
-Sur ce quai d'Assouan, si soigneusement aplani au rouleau, défilent avec
-animation de continuelles théories de voyageuses, habillées à ravir,
-comme on ne sait vraiment le faire qu'après un stage chez Cook and Son
-(Egypt Limited). Et, le long du Nil, à l'ombre de jeunes arbres plantés
-en bon ordre, des plates-bandes de fleurs, des gazons tirés au cordeau
-se défendent efficacement par des fils de fer contre certains oublis
-dont les chiens, hélas! ne sont que trop coutumiers.
-
-Là, du reste, tout est numéroté, étiqueté, les ânes, les âniers, les
-stations où ils ont le droit de se tenir: «_Stand for six
-donkeys._--_Stand for ten_, etc.» De très avenants chameaux, munis de
-selles d'amazone, attendent aussi à leurs places respectives, et nombre
-de dames Cook, méticuleuses sur la question couleur locale même
-lorsqu'il ne s'agit que d'aller faire des emplettes en ville, se
-superposent volontiers quelques instants à l'un de ces «vaisseaux du
-désert».
-
-Et, tous les cinquante mètres, un agent de police, resté Égyptien par le
-visage, bien que déjà Anglais par la rectitude et le costume, ouvre son
-oeil vigilant sur toutes choses,--ne souffrirait jamais, par exemple,
-qu'un onzième bourricot osât prendre place dans un stand pour dix qui
-serait déjà au complet.
-
-Certains esprits enclins à la critique pourraient les juger un peu
-prompts à malmener leurs compatriotes, ces policiers, si respectueux au
-contraire et si prêts à se dépenser en indications obligeantes dès que
-s'adresse à eux quelque voyageur coiffé d'un casque de liège; mais c'est
-en vertu de ce principe logique, équitable, descendu tacitement jusqu'à
-eux des hauteurs de l'administration nouvelle, à savoir que l'Égypte
-d'aujourd'hui est bien moins aux Égyptiens qu'aux nobles étrangers venus
-pour y brandir le flambeau de la civilisation.
-
-Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs de véritable
-«respectability» ne quittent pas les brillants «dining-saloons» des
-hôtels, et le quai se retrouve plus solitaire sous les étoiles. C'est à
-ce moment que l'on peut apprécier combien sont devenus hospitaliers
-certains indigènes: si, dans une minute de mélancolie, on se promène
-seul au bord du Nil en fumant sa cigarette, on est toujours accosté par
-quelqu'un d'entre eux qui, se méprenant sur la cause de ce vague à
-l'âme, s'empresse à vous offrir, avec une touchante ingénuité, de vous
-présenter aux jeunes personnes les plus gaies du pays.
-
-Dans les autres villes, restées purement égyptiennes, les gens ne
-pratiqueraient jamais cet excès d'affabilité et de belles manières, dû
-sans nul doute à notre bienfaisant contact.
-
-Assouan possède aussi son petit bazar oriental, un peu improvisé, un peu
-neuf; mais il en fallait bien un, au plus vite, pour que rien ne manquât
-aux touristes.
-
-Les marchands ont su s'approvisionner (dans les maisons mères, sous les
-arcades de la rue de Rivoli) avec autant de tact que de bon goût, et les
-dames Cook ont l'inoffensive illusion d'y faire journellement des
-trouvailles. On y vend aussi, pendus par la queue, empaillés et
-naturalisés avec art, les derniers crocodiles d'Égypte qui, surtout en
-fin de saison, restent à des prix avantageux.
-
- *
-
- * *
-
-Il n'est pas jusqu'au vieux Nil, qui ne se laisse taquiner gentiment par
-l'évolution.
-
-D'abord les fellahines, drapées de voiles noirs, qui tout le jour
-viennent y puiser l'eau précieuse, renonçant à ces fragiles amphores de
-terre cuite en usage depuis les temps barbares et dont les orientalistes
-avaient fort abusé dans leurs tableaux, les remplacent aujourd'hui par
-d'ex-bidons à pétrole en fer-blanc, mis à leur disposition par la
-bienveillance des grands hôtels; elles les portent d'ailleurs sur la
-tête avec désinvolture, comme autrefois ces poteries démodées, et sans
-perdre en rien leur galbe de tanagra.
-
-Et puis ce sont les grands bateaux touristes des Agences, qui abondent
-ici, car Assouan a le privilège d'être tête de ligne, et leurs sifflets,
-leurs moteurs à roue, leurs dynamos pour l'électricité mènent du matin
-au soir une captivante symphonie. On pourrait reprocher à ces bâtiments
-de ressembler un peu aux lavoirs de la Seine; mais les Agences, jalouses
-de leur restituer une certaine couleur locale, leur ont donné des
-appellations si notoirement égyptiennes, qu'il n'y a plus rien à dire:
-ils se nomment _Sesostris_, _Aménophis_, ou _Ramsès The Great_.
-
-Ce sont enfin les barques à l'aviron qui promènent sans trêve les
-voyageurs de l'une à l'autre rive. Tant que la «season» bat son plein,
-on les pavoise d'une quantité de petits drapeaux en cotonnade rouge ou
-même en simple papier. Les rameurs ont en outre la consigne de chanter
-tout le temps des chansons indigènes, que rythme un joueur de derboucca
-assis à la proue; de plus ils ont appris à pousser ce cri, d'une si
-noble envolée, par lequel les Anglo-Saxons manifestent d'habitude leur
-enthousiasme ou leur joie: _Hip! hip! hurrah!_--et l'on n'imagine pas ce
-que cela fait bien, pour couper ces mélopées arabes qui risqueraient
-sans cela de verser dans la monotonie.
-
- *
-
- * *
-
-Mais le triomphe d'Assouan, c'est son désert, qui commence là tout de
-suite, dès que finit le gazon bien ratissé de son dernier square; un
-désert qui, à part les voies ferrées et les poteaux télégraphiques, a
-tous les charmes du vrai, les sables, les pierres bouleversées en chaos,
-les horizons vides,--tout, moins l'immensité et l'infinie solitude,
-moins l'horreur, en un mot, qui le rendait jadis si peu désirable. On
-s'étonne en arrivant, par exemple, d'y voir les roches soigneusement
-numérotées à la peinture blanche, en chiffres de deux pieds de haut, ou
-bien marquées de grandes croix qui tirent l'oeil de plus loin encore
-(_sic_); mais j'accorde que l'effet d'ensemble n'y a rien perdu.
-
-Le matin donc, avant l'ardeur du soleil, entre le _breakfast_ et le
-_luncheon_, toutes les dames en casque de liège et lunettes bleues
-(_dark-coloured spectacles are recommended on account of the glare_)
-s'égrènent dans ces solitudes apprivoisées à leur usage, avec autant de
-sécurité qu'à Trafalgar Square ou à Kensington Garden. Et il n'est pas
-rare de voir l'une d'elles se diriger isolément, un livre à la main,
-vers l'un de ces pittoresques rochers--le 363 par exemple, ou bien le
-grand 364 si l'on préfère--qui semblait lui faire signe avec son
-étiquette blanche, d'une façon presque malséante même, dirait un
-observateur non initié...
-
-Que les familles se rassurent toutefois: malgré ces gros numéros d'un
-premier aspect un peu équivoque, rien de répréhensible ne saurait se
-passer dans ces granits; ils sont du reste d'une seule pièce, sans la
-moindre lézarde par où l'inconduite trouverait à se faufiler. Non, tout
-simplement les chiffres et les croix désignent les blocs décorés
-d'hiéroglyphes et correspondent à un chaste catalogue où chaque
-inscription pharaonique se trouve traduite en termes des plus décents.
-
-Cet ingénieux étiquetage des cailloux du désert est dû à l'initiative
-d'un égyptologue anglais.
-
-
-
-
-XX
-
-LA MORT DE PHILÆ
-
-
-Au sortir d'Assouan, la dernière maison tournée, voici tout de suite le
-désert. Et le soir tombe, un soir de février qui s'annonce très froid
-sous un étrange ciel couleur de cuivre.
-
-C'est incontestablement le désert, oui, avec son chaos de granit et de
-sable, avec ses tons roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les
-poteaux d'un télégraphe et les rails d'une ligne ferrée qui le
-traversent de compagnie, pour aller se perdre à l'horizon vide. Et puis,
-combien cela semble paradoxal et ridicule de se promener là en toute
-sécurité, et dans une voiture! (Le plus vulgaire des fiacres, que j'ai
-pris à l'heure, sur le quai d'Assouan.)--Désert qui garde encore les
-aspects du vrai, mais qui est maintenant domestiqué, apprivoisé à
-l'usage des touristes et des dames.
-
-D'abord d'immenses cimetières, en plein sable, à l'orée de ces
-quasi-solitudes. Oh! de si vieux cimetières, de toutes les époques de
-l'histoire; les mille petites coupoles des saints de l'Islam et les
-stèles chrétiennes des premiers siècles s'y émiettent côte à côte,
-au-dessus des hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, toutes ces
-ruines des morts et tous les blocs des granits épars se mêlent en
-groupements tristes, détachant de fantastiques silhouettes brunes sur le
-cuivre pâle du ciel: arceaux brisés, dômes qui penchent, rochers qui se
-dressent comme de hauts fantômes...
-
-Ensuite, cette région des tombes une fois franchie, les granits seuls
-jonchent l'étendue, des granits auxquels l'usure des siècles a donné des
-formes de grosses bêtes rondes; par places, ils ont été jetés les uns
-sur les autres et figurent des entassements de monstres; ailleurs ils
-gisent isolés parmi les sables, comme perdus au milieu de l'infini de
-quelque plage morte. On cesse de voir les rails et le télégraphe; par la
-magie du crépuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des
-soirs d'Égypte, qui, l'hiver, ressemblent à de froides coupoles de
-métal; voici que l'on a conscience enfin d'être vraiment au seuil de ces
-profondes désolations arabiques dont aucune barrière, après tout, ne
-vous sépare; n'était toujours l'invraisemblance de cette voiture qui
-vous emmène, on prendrait maintenant au sérieux ce désert-là, car en
-somme il n'a point de limites.
-
-Trois quarts d'heure de route environ, et, devant nous là-bas,
-apparaissent des feux, qui déjà s'allument dans le jour mourant. Bien
-éclatantes, ces lumières pour être celles de quelque campement
-d'Arabes... Et le cocher se retourne, me les montrant du doigt:
-«Chélal!» dit-il.
-
-Chélal, le nom de ce village, au bord de l'eau, où l'on prend une barque
-pour aller à Philæ.--Horreur! ce sont des lampes électriques!... Et
-Chélal se compose d'une gare, d'une usine au long tuyau qui fume, puis
-d'une douzaine de ces louches cabarets empestant d'alcool, sans
-lesquels, paraît-il, la civilisation européenne ne saurait décemment
-s'implanter dans un pays neuf.
-
-L'embarcadère pour Philæ. Quantité de barques sont là prêtes, car les
-touristes, alléchés par maintes réclames, affluent maintenant chaque
-hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans en excepter une, agrémentées à
-profusion de petits drapeaux anglais, comme pour quelque régate sur la
-Tamise; il faut donc subir ces pavois de fête foraine,--et nous partons
-avec une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers entonnent à la
-cadence des rames.
-
-On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste imprégné de froide
-lumière. Nous sommes dans un grand décor tragique, sur un lac environné
-d'une sorte d'amphithéâtre terrible que dessinent de tous côtés les
-montagnes du désert.
-
-C'était au fond de cet immense cirque de granit que le Nil serpentait
-jadis, formant des îlots frais, où l'éternelle verdure des palmiers
-contrastait avec ces hautes désolations érigées alentour comme une
-muraille. Aujourd'hui, à cause du «barrage» établi par les Anglais,
-l'eau a monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait plus; ce
-lac, presque une petite mer, remplace les méandres du fleuve et achève
-d'engloutir les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis,--qui trônait là
-depuis des millénaires au sommet d'une colline chargée de temples, de
-colonnades et de statues--émerge encore à demi, seul et bientôt noyé
-lui-même; c'est lui qui apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à
-cette heure où la nuit commence de confondre toutes choses.
-
-Nulle part ailleurs que dans la Haute-Égypte les soirs d'hiver n'ont ces
-transparences de vide absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la
-lumière s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze, mais en restant
-métallique; le zénith devient brun comme un gigantesque bouclier
-d'airain, tandis que le couchant seul persiste à rester jaune, en
-pâlissant jusqu'à une presque blancheur de laiton, et là-dessus les
-montagnes du désert aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, d'une
-nuance de sienne brûlée. Ce soir, un vent glacial souffle avec furie
-contre nous. Toujours au chant des rameurs, nous avançons péniblement
-sur ce lac artificiel,--que soutient comme en l'air une maçonnerie
-anglaise, invisible au lointain, mais devinée et révoltante; lac
-sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit dans ses eaux troubles
-des ruines sans prix: temples des dieux de l'Égypte, églises des
-premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions et emblèmes. C'est
-au-dessus de ces choses que nous passons, fouettés au visage par des
-embruns, par l'écume de mille petites lames méchantes.
-
-Nous approchons de ce qui fut l'île sainte. Par places, des palmiers,
-dont la longue tige est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir,
-montrent encore leur tête, leurs plumets mouillés, donnant des aspects
-d'inondation, presque de cataclysme.
-
-Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous touchons à ce kiosque de
-Philæ, reproduit par les images de tous les temps, célèbre à l'égal du
-Sphinx ou des Pyramides. Il s'élevait jadis sur un piédestal de hauts
-rochers, et les dattiers balançaient alentour leurs bouquets de palmes
-aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses colonnes surgissent
-isolément de cette sorte de lac suspendu et on le dirait construit dans
-l'eau à l'intention de quelque royale naumachie. Nous y entrons avec
-notre barque,--et c'est un port bien étrange, dans sa somptuosité
-antique; un port d'une mélancolie sans nom, surtout à cette heure jaune
-du crépuscule extrême, et sous ces rafales glacées que nous envoient
-sans merci les proches déserts. Mais combien il est adorable ainsi, le
-kiosque de Philæ, dans ce désarroi précurseur de son éboulement! Ses
-colonnes, comme posées sur de l'instable, en deviennent plus sveltes,
-semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de
-pierre: tout à fait kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si près
-de disparaître à jamais sous ces eaux qui ne baissent plus...
-
-Voici que de nouveau, pour quelques secondes encore, il fait presque
-jour, et que des teintes de cuivre moins pâles se rallument au ciel.
-Après le coucher des soleils d'Égypte, quand on croit que c'est fini,
-souvent elle vient ainsi vous surprendre, cette recoloration furtive de
-l'air, avant que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés qui
-nous environnent, les nuances rougeâtres font semblant de revenir, et de
-même là-bas, sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au milieu de
-la petite mer que le vent couvre d'écume.
-
-Au sortir du kiosque, notre barque, sur cette eau profonde et
-envahissante, parmi les palmiers noyés, fait un détour, afin de nous
-conduire au temple par le chemin que prenaient à pied les pèlerins du
-vieux temps, par la voie naguère encore magnifique, bordée de colonnades
-et de statues. Entièrement engloutie aujourd'hui, cette voie-là, que
-l'on ne reverra jamais plus; entre ses doubles rangées de colonnes,
-l'eau nous porte à la hauteur des chapiteaux, qui émergent seuls et que
-nous pourrions toucher de la main.--Promenade de la fin des temps,
-semble-t-il, dans cette sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler,
-plonger et être oubliée.
-
-Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus de nos têtes se dressent les
-énormes pylônes, ornés de personnages en bas-relief: une Isis géante qui
-tend le bras comme pour nous faire signe, et d'autres divinités au geste
-de mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur de ces murailles, est
-basse, d'ailleurs à demi noyée, et donne sur des profondeurs déjà très
-en pénombre. Nous entrons à l'aviron dans le sanctuaire. Et, dès que
-notre barque a passé au-dessus du seuil sacré, les bateliers
-interrompant leur chanson, poussent en surprise le cri nouveau qu'on
-leur a appris à l'usage des touristes: _Hip! hip! hip! hurrah!_... Oh!
-l'effet de profanation grossière et imbécile que cause ce hurlement de
-la joie anglaise, à l'instant où nous pénétrions là, le coeur serré par
-tant de vandalisme utilitaire!... Ils comprennent d'ailleurs qu'ils ont
-été déplacés et ne recommenceront pas; peut-être même, au fond de leur
-âme nubienne, nous savent-ils gré de leur avoir imposé silence. Il fait
-plus sombre là dedans bien que ce soit à ciel ouvert, et le vent glacé
-siffle plus lugubrement qu'au dehors; on est transi par une humidité
-pénétrante,--humidité d'importation, bien inconnue autrefois dans ce
-pays avant qu'on l'eût inondé. Nous sommes dans la partie du temple non
-couverte, celle où venaient s'agenouiller les fidèles. La sonorité des
-granits alentour exagère le bruit des avirons sur cette eau enclose,--et
-c'est si déroutant de ramer et de flotter entre ces deux murs où jadis
-pendant des siècles les hommes se sont prosternés le front contre les
-dalles!...
-
-L'obscurité décidément nous envahit, l'heure est trop tardive; il faut
-pousser la barque à toucher les murailles pour distinguer encore les
-hiéroglyphes et les dieux rigides, qui y sont gravés finement comme au
-burin. Tout cela, miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation, a
-déjà pris à la base cette triste teinte noirâtre que l'on voit aux vieux
-palais vénitiens.
-
-Halte et silence; il fait sombre, il fait froid; les avirons ne remuant
-plus, on n'entend que la plainte du vent et le clapotis de l'eau sur les
-colonnes, sur les bas-reliefs,--et puis tout à coup le bruit d'une chute
-pesante, suivie de remous sans fin: quelque grande pierre sculptée qui
-vient de plonger à son heure, pour rejoindre dans le chaos noir d'en
-dessous celles déjà disparues, et les temples déjà engloutis, et les
-vieilles églises coptes, et la ville des premiers siècles
-chrétiens,--tout ce qui fut jadis l'île de Philæ, la «perle de
-l'Égypte», l'une des merveilles du monde.
-
-On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe où pour attendre la
-lune. Au fond de cette première salle à air libre, s'ouvre une porte qui
-donne dans de la nuit épaisse: c'est le saint des saints, lourdement
-plafonné de granit, la partie la plus haute du temple, la seule que
-l'eau n'ait pas atteinte, et là nous pouvons mettre pied à terre. Nos
-pas semblent trop bruyants sur les larges dalles sonores, et des hiboux
-s'envolent. Profondes ténèbres; le vent et l'humidité nous glacent.
-Trois heures à passer avant le lever de la lune; attendre dans ce lieu
-serait mortel; plutôt retournons à Chélal, nous mettre à l'abri dans un
-bouge quelconque.
-
- *
-
- * *
-
-Un cabaret de l'horrible village, à la lueur d'une lampe électrique. Il
-empeste l'absinthe, ce cabaret du désert. On s'y chauffe à un brasero
-fumeux. Il a été bâti hâtivement avec du zinc de boîtes à conserves,
-avec des débris de caisses à whisky, et, pour orner les murs, le patron,
-qui est un vague Maltais, a collé partout des images découpées dans nos
-journaux européens pornographiques. Pendant nos heures d'attente, des
-Nubiens, des Arabes s'y succèdent sans trêve, demandant à boire, et on
-leur vend nos alcools à pleines verrées: ouvriers des usines nouvelles,
-qui étaient jadis des êtres de santé et de plein air, mais qui ont déjà
-la figure flétrie sous un poudrage de charbon, les yeux hagards, avec
-une expression malheureuse et mauvaise.
-
- *
-
- * *
-
-Le lever de la lune heureusement ne tardera plus, et, de nouveau dans
-notre barque, nous cheminons d'une allure lente vers ce triste écueil
-qu'est aujourd'hui Philæ. Le vent est tombé avec la nuit, comme il
-arrive presque toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise. Au
-lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-noir, infiniment lointain, où
-scintillent par myriades les étoiles d'Égypte.
-
-Une grande lueur à l'orient, et la pleine lune enfin surgit, non pas
-sanglante comme dans nos climats, mais tout de suite très lumineuse, au
-milieu de cette sorte de buée en auréole que lui fait ici l'éternelle
-poussière des sables.
-
-Bercés toujours par la chanson nubienne des bateliers, quand nous sommes
-revenus dans le kiosque sans base, un grand disque éclaire déjà toutes
-choses, en discrète splendeur; au gré des allées et venues de notre
-barque, nous le voyons passer et repasser, le grand disque de vermeil,
-entre ces hautes colonnes, si frappantes d'archaïsme, dont l'image se
-dédouble dans l'eau maintenant calmée.--Plus que jamais, kiosque de
-rêve, kiosque d'antique magie...
-
-Pour retourner chez la déesse, nous suivons une seconde fois la voie
-noyée entre les chapiteaux et les frises de la colonnade qui émergent
-comme une série de petits récifs. Dans la salle à ciel ouvert qui est
-l'avant-temple, l'obscurité persiste encore entre les granits
-souverains; attachons la barque contre l'un des murs et attendons le bon
-plaisir de la lune; sitôt qu'elle sera assez haute pour plonger ici,
-nous y verrons clair.
-
-Cela débute par une lueur rose, au sommet des pylônes. Et puis cela
-devient comme un triangle lumineux, très nettement coupé, qui grandit
-peu à peu sur l'immense paroi et tend à descendre vers la base du
-temple, nous révélant par degrés la présence intimidante des
-bas-reliefs, les dieux, les déesses, les hiéroglyphes, les cénacles de
-personnages qui se font entre eux des signes. Nous ne sommes plus seuls;
-tout un monde de fantômes vient d'être évoqué autour de nous par la
-lune, fantômes petits ou très grands, qui se dissimulaient là dans
-l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causer à la muette, sans
-troubler le profond silence, rien qu'à l'aide de mains expressives et de
-doigts levés. Maintenant commence à paraître aussi l'Isis
-colossale,--celle qui est inscrite à gauche du portique par où l'on
-entre: d'abord sa tête fine, casquée d'un oiseau et surmontée d'un
-disque solaire; puis, la lueur descendant toujours, sa gorge, son bras
-qui se lève pour faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur;
-enfin la nudité svelte de son torse, et ses hanches serrées dans une
-gaine... La voilà bientôt tout entière sortie de l'ombre, la déesse...
-Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de voir à ses pieds--au
-lieu des dalles qu'elle connaissait depuis deux mille ans--sa propre
-image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, qui s'allonge, renversé dans
-de l'eau...
-
-Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne de ce temple isolé dans
-un lac, encore la surprise d'une sorte de grondement funèbre, encore des
-choses qui s'éboulent, de précieuses pierres qui se désagrègent, qui
-tombent,--et alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques se
-forment et se déforment, jouent à se poursuivre, ne finissent plus de
-troubler ce miroir, encaissé dans les granits terribles, où l'Isis se
-regardait tristement...
-
- * * * * *
-
-_P.S._--La noyade de Philæ vient, comme on sait, d'augmenter de
-soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres
-environnantes. Encouragés par ce succès, les Anglais vont, l'année
-prochaine, élever encore de six mètres le barrage du Nil; du coup, le
-sanctuaire d'Isis aura complètement plongé, la plupart des temples
-antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront
-le pays. Mais cela permettra de faire de si productives plantations de
-coton!...
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages
- I.--MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX 1
- II.--LA MORT DU CAIRE 15
- III.--MOSQUÉES DU CAIRE 31
- IV.--LE CÉNACLE DES MOMIES 45
- V.--UN CENTRE D'ISLAM 67
- VI.--CHEZ LES APIS 85
- VII.--BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT 103
- VIII.--CHRÉTIENS ARCHAÏQUES 119
- IX.--LA RACE DE BRONZE 135
- X.--LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON 149
- XI.--LA DÉCHÉANCE DU NIL 171
- XII.--CHEZ LA DÉESSE DE L'AMOUR ET DE LA JOIE 189
- XIII.--LOUXOR MODERNISÉ 207
- XIV.--SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE A THÈBES 227
- XV.--A THÈBES, LA NUIT 243
- XVI.--THÈBES AU SOLEIL 261
- XVII.--UNE AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II 277
- XVIII.--A THÈBES CHEZ L'OGRESSE 305
- XIX.--LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE 323
- XX.--LA MORT DE PHILÆ 339
-
-
-
-
-IMP. HENRY MAILLET, 3, RUE DE CHATILLON, PARIS.
-
-10734-1-21
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Philæ, by Pierre Loti
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHILÆ ***
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
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-1.E.9.
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-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
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-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
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-works.
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-concept of a library of electronic works that could be freely shared
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- The Project Gutenberg eBook of La mort de Philæ, by Pierre Loti.
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-<body>
-
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La mort de Philæ, by Pierre Loti
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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-
-
-Title: La mort de Philæ
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: September 7, 2020 [EBook #63141]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHILÆ ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
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-Internet Archive)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c"><span class="large">PIERRE LOTI</span><br />
-<span class="small">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
-
-<h1>LA<br />
-<span class="large">MORT DE PHILÆ</span></h1>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
-
-<p class="c">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="3" class="c small">Format grand in-18.</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">AU MAROC</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">AZIYADÉ</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LES DÉSENCHANTÉES</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LE DÉSERT</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">L'EXILÉE</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">FANTÔME D'ORIENT</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">FILLE DU CIEL</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">FLEURS D'ENNUI</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LA GALILÉE</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">L'HORREUR ALLEMANDE</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LA HYÈNE ENRAGÉE</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">L'INDE (SANS LES ANGLAIS)</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">JAPONERIES D'AUTOMNE</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">JÉRUSALEM</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">MADAME CHRYSANTHÈME</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LE MARIAGE DE LOTI</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">MATELOT</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">MON FRÈRE YVES</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LA MORT DE PHILÆ</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">PAGES CHOISIES</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">PÊCHEUR D'ISLANDE</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">UN PÈLERIN d'ANGKOR</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">PROPOS D'EXIL</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">RAMUNTCHO</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">RAMUNTCHO</span>, pièce en cinq actes</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LE ROMAN D'UN ENFANT</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LE ROMAN D'UN SPAHI</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LA TURQUIE AGONISANTE</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">VERS ISPAHAN</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="c small">Format in-8<sup>o</sup> cavalier.</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">&OElig;UVRES COMPLÈTES</span>, tomes I à XI</td>
-<td class="num">11</td> <td class="bot">vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="c"><i>Éditions illustrées.</i></td></tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">PÊCHEUR D'ISLANDE</span>,
-format in-8<sup>o</sup> jésus, nombreuses compositions de <span class="sc">E. Rudaux</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LES TROIS DAMES DE LA KASBAH</span>,
-format in-16 colombier,
-illustrations de <span class="sc">Gervais-Courtellemont</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="small">LE MARIAGE DE LOTI</span>, format in-8<sup>o</sup> jésus. Illustrations
-de l'auteur et de <span class="sc">A. Robaudi</span></td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul BRODARD</span>.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">A LA MÉMOIRE<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-MON NOBLE ET CHER AMI<br />
-<span class="large">MOUSTAFA KAMEL PACHA</span><br />
-<i>qui succomba le 10 février 1908 à l'admirable tâche<br />
-de relever en Égypte<br />
-la dignité de la Patrie et de l'Islam</i>.</p>
-
-<p class="sign small">PIERRE LOTI</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch1">I<br />
-MINUIT D'HIVER
-EN FACE DU GRAND SPHINX</h2>
-
-
-<p>Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue
-à nos climats, dans un lieu d'aspect
-chimérique où le mystère plane. La lune, d'un
-argent qui brille trop et qui éblouit, éclaire un
-monde qui sans doute n'est plus le nôtre, car
-il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir
-ailleurs sur terre; un monde où tout est uniformément
-rose sous les étoiles de minuit et où
-se dressent, dans une immobilité spectrale, des
-symboles géants.</p>
-
-<p>Est-ce une colline de sable qui monte devant
-nous? On ne sait, car cela n'a pour ainsi dire
-pas de contours; plutôt cela donne l'impression
-d'une grande nuée rose, d'une grande vague
-d'eau à peine consistante, qui dans les temps se
-serait soulevée là, pour ensuite s'immobiliser
-à jamais&hellip; Une colossale effigie humaine, rose
-aussi, d'un rose sans nom et comme fuyant,
-émerge de cette sorte de houle momifiée, lève
-la tête, regarde avec ses yeux fixes, et sourit;
-pour être si grande, elle est irréelle probablement,
-projetée peut-être par quelque réflecteur
-caché dans la lune&hellip; Et, derrière le visage
-monstre, beaucoup plus en recul, au sommet de
-ces dunes imprécises et mollement ondulées,
-trois signes apocalyptiques s'érigent dans le
-ciel, trois triangles roses, réguliers comme les
-dessins de la géométrie, mais si énormes dans
-le lointain qu'ils font peur; on les croirait lumineux
-par eux-mêmes, tant ils se détachent en
-rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé,
-et l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement
-intérieur les rend plus terribles.</p>
-
-<p>Alentour, le désert; un coin du morne
-royaume des sables. Rien d'autre nulle part,
-que ces trois choses effarantes qui se tiennent
-là dressées, l'effigie humaine démesurément
-agrandie et les trois montagnes géométriques;
-choses vaporeuses au premier abord comme des
-visions, avec cependant çà et là, dans les traits
-surtout de la grande figure muette, des nettetés
-d'ombre indiquant que <i>cela existe</i>, rigide et
-inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.</p>
-
-<p>Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt
-on devinerait, car c'est unique au monde, et
-l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé
-la connaissance: le Sphinx et les Pyramides!
-Mais on n'attendait pas que ce fût si inquiétant&hellip;
-Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude
-la lune bleuit ce qu'elle éclaire? On ne
-prévoyait pas non plus cette couleur-là&mdash;qui
-est cependant celle de tous les sables et de
-tous les granits de l'Égypte ou de l'Arabie. Et
-puis, des yeux de statue, on en avait vu par
-milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais
-être que des yeux fixes; alors, pourquoi est-on
-surpris et glacé par l'immobilité de ce regard
-du Sphinx, en même temps que vous obsède le
-sourire de ses lèvres fermées qui semblent
-garder le mot de l'énigme suprême?&hellip;</p>
-
-<p>Il fait froid, mais froid comme dans nos
-pays par les belles nuits de janvier, et une
-buée hivernale traîne au fond des vallons de
-sable. A cela non plus, on ne s'attendait pas;
-les nouveaux envahisseurs de ce pays ont apporté
-sans doute l'humidité de leur île brumeuse,
-en changeant le régime des eaux du
-vieux Nil pour rendre la terre plus mouillée
-et plus productive. Et ce froid inusité, ce brouillard,
-si léger qu'il soit encore, paraissent un
-indice de la fin des temps, font plus révolu et
-plus lointain tout ce passé, qui dort ici, en
-dessous, dans le dédale des souterrains hantés
-par mille momies.</p>
-
-<p>Mais la brume, qui s'épaissit dans les régions
-basses à mesure que l'heure avance, hésite à
-monter jusqu'à la grande figure intimidante,
-l'enveloppe à peine d'une gaze très diaphane,&mdash;qui
-est une gaze rose, puisque ici tout est rose.
-Et le Sphinx, qui a vu se dérouler toute l'histoire
-du monde, assiste impassible au changement
-du climat de l'Égypte, reste abîmé dans
-une contemplation mystique de la lune, son
-amie depuis cinq mille ans.</p>
-
-<p>Sur la molle coulée des dunes, il y a par
-places des pygmées humains qui s'agitent, ou
-se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits,
-si infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune
-d'argent révèle leurs moindres attitudes, parce
-qu'ils ont des robes blanches et des manteaux
-noirs qui tranchent violemment avec la monotonie
-rose des sables; parfois ils s'interpellent,
-en une langue aux aspirations dures, et puis
-se mettent à courir, sans bruit, pieds nus, le
-burnous envolé, pareils à des papillons de nuit.
-Ils guettent les groupes de visiteurs, qui arrivent
-de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les
-grands symboles, depuis des siècles et des millénaires
-que l'on a cessé de les vénérer, n'ont
-cependant presque jamais été seuls, surtout
-par les nuits de pleine lune; des hommes de
-toutes les races, de tous les temps sont venus
-rôder autour, vaguement attirés par leur énormité
-et leur mystère. A l'époque des Romains,
-ils étaient déjà des symboles au sens perdu,
-legs d'une antiquité fabuleuse, mais on venait
-curieusement les contempler; des touristes en
-toge, en péplum, gravaient pour mémoire leur
-nom sur le granit des bases.</p>
-
-<p>Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur
-lesquels s'abattent les guides bédouins au noir
-manteau, portent casquette, ulster ou paletot
-fourré; leur intrusion est ici comme une offense,
-mais hélas! de tels visiteurs se multiplient
-chaque année davantage, car la grande ville
-toute voisine&mdash;qui sue l'or depuis que l'on
-essaye de lui acheter sa dignité et son âme&mdash;devient
-un lieu de rendez-vous et de fête pour
-les dés&oelig;uvrés, les parvenus du monde entier.
-Et ce désert du Sphinx, le modernisme commence
-à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai,
-personne jusqu'à présent n'a osé le profaner
-en bâtissant dans le voisinage immédiat de la
-grande figure, dont la fixité et le dédain imposent
-peut-être encore. Mais, à une demi-lieue
-à peine, aboutit une route où circulent des
-fiacres, des tramways, où des automobiles de
-bonne marque viennent pousser leurs gracieux
-cris de canard; et là, derrière la pyramide de
-Chéops, un vaste hôtel s'est blotti, où fourmillent
-des snobs, des élégantes follement
-emplumées comme des Peaux-Rouges pour la
-danse du scalp; des malades en quête d'air
-pur: jeunes Anglaises phtisiques, ou vieilles
-Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant
-leurs rhumatismes par les vents secs.</p>
-
-<p>Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on
-vient de les voir, aux feux des lampes électriques,
-et un orchestre qu'ils écoutaient vous a
-jeté la phrase inepte de quelque rengaine de
-café-concert; mais, sitôt que tout cela, dans un
-repli du sol, a disparu, on s'en est senti tellement
-délivré, tellement loin! Dès que l'on a commencé
-de marcher sur ce sable des siècles, où
-les pas tout à coup ne faisaient plus de bruit,
-rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi
-émanés de ce monde que l'on abordait, de ce
-monde si écrasant pour le nôtre, où tout apparaissait
-silencieux, imprécis, gigantesque et rose.</p>
-
-<p>D'abord la pyramide de Chéops, dont il a
-fallu contourner de près les soubassements
-immuables; la lune détaillait tous les blocs
-énormes, les blocs réguliers et pareils de ses
-assises qui se superposent à l'infini, toujours
-diminuant de largeur, et qui montent, montent
-en perspectives fuyantes, pour former là-haut
-la pointe du vertigineux triangle; on l'eût dite
-éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore
-de fin de monde, qui ne rosirait que les
-sables et les granits terrestres, en laissant plus
-effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.&mdash;Combien
-inconcevable pour nous, la mentalité
-de ce roi qui pendant un demi-siècle usa la vie
-de milliers et de milliers d'esclaves à construire
-ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de
-prolonger sans fin la durée de sa momie!&hellip;</p>
-
-<p>La pyramide une fois dépassée, un peu de
-chemin restait à faire encore pour aller affronter
-le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains
-lui ont laissé de son désert; il y
-avait à descendre la pente de cette dune aux
-aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à
-dessein pour maintenir en un tel lieu plus de
-silence. Et çà et là s'ouvrait quelque trou
-noir: soupirail du profond et inextricable
-royaume des momies, très peuplé encore, malgré
-l'acharnement des déterreurs.</p>
-
-<p>Descendant toujours sur la coulée de sable,
-on n'a pas tardé à l'apercevoir, lui, le Sphinx,
-moitié colline et moitié bête couchée, vous
-tournant le dos, dans la pose d'un chien géant
-qui voudrait aboyer à la lune; sa tête se dressait
-en silhouette d'ombre, en écran contre la lumière
-qu'il paraissait regarder, et les pans de son
-bonnet lui faisaient des oreilles tombantes. Ensuite,
-à mesure que l'on cheminait, peu à peu, il
-s'est présenté de profil, sans nez, tout camus
-comme la mort, mais ayant déjà une expression,
-même vu de loin et par côté; déjà dédaigneux
-avec son menton qui avance, et son sourire de
-grand mystère. Et, quand enfin on s'est trouvé
-devant le colossal visage, là bien en face&mdash;sans
-pourtant rencontrer son regard qui passe
-trop haut pour le nôtre,&mdash;on a subi l'immédiate
-obsession de tout ce que les hommes de
-jadis ont su emmagasiner et éterniser de
-secrète pensée derrière ce masque mutilé!</p>
-
-<p>En plein jour, non, il n'existe pour ainsi
-dire plus, leur grand Sphinx; si détruit
-par le temps, par la main des iconoclastes,
-disloqué, tassé, rapetissé, il est inexpressif
-comme ces momies que l'on retrouve en
-miettes dans le sarcophage et qui ne font
-même plus grimace humaine. Mais, à la
-manière de tous les fantômes, c'est la nuit
-qu'il revit, sous les enchantements de la lune.</p>
-
-<p>Pour les hommes de son temps, que représentait-il?
-Le roi Aménemeth? le Dieu-Soleil?
-On ne sait trop. De toutes les images hiéroglyphiques,
-il reste la moins bien déchiffrée. Les
-insondables penseurs de l'Égypte symbolisaient
-tout en d'effrayantes figures de dieux, à l'usage
-du peuple non initié; peut-être donc, après
-avoir tant médité dans l'ombre des temples,
-tant cherché l'introuvable pourquoi de la vie
-et de la mort, avaient-ils simplement voulu
-résumer par le sourire de ces lèvres fermées
-l'inanité de nos plus profondes conjectures
-humaines&hellip; On dit qu'il fut jadis d'une surprenante
-beauté, le Sphinx, alors que des
-enduits, des peintures harmonisaient et avivaient
-son visage et qu'il trônait de tout son
-haut sur une sorte d'esplanade dallée de
-longues pierres. Mais était-il en ces temps-là
-plus souverain que cette nuit, dans sa décrépitude
-finale? Presque enseveli par ces sables
-du désert Libyque, sous lesquels sa base ne se
-définit plus, il surgit à cette heure comme une
-apparition que rien de solide ne soutiendrait
-dans l'air.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Passé minuit. Par petits groupes, les touristes
-de ce soir viennent de disparaître pour regagner
-l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a
-pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto
-et engager, dans quelque cercle du Caire, une
-de ces parties de bridge où se complaisent de
-nos jours les intelligences vraiment supérieures;
-les uns (esprits forts) s'en sont allés le verbe
-haut et le cigare au bec; les autres, intimidés
-pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct
-dans les temples. Les guides bédouins, qui
-tout à l'heure semblaient voltiger autour de la
-grande effigie comme des phalènes noires, ont
-aussi vidé la place, inquiets de ce froid qu'ils
-n'avaient jamais connu. La représentation pour
-cette fois est finie, et partout s'établit le silence.</p>
-
-<p>Les tons roses commencent à pâlir sur le
-Sphinx et les Pyramides; tout blêmit à vue
-d'&oelig;il, dans le surnaturel décor, parce que la
-lune, s'élevant toujours, se fait plus argentine
-au milieu de la nuit plus glacée. Le brouillard
-d'hiver, qu'exhalent d'en bas les champs artificiellement
-mouillés, continue de monter, s'enhardit
-à envelopper le grand visage muet,
-lequel persiste à regarder cette lune morte et
-à lui adresser son même déconcertant sourire.
-De moins en moins l'on croirait avoir devant
-soi un colosse réel, mais décidément rien que
-le reflet dilaté d'une chose qui serait <i>ailleurs</i>,
-dans un autre monde. Et derrière lui, au loin,
-les trois triangles-montagnes, qui s'embrument
-aussi, n'existent pas davantage, sont devenus
-pures visions d'Apocalypse.</p>
-
-<p>Or, peu à peu, voici qu'une tristesse insoutenable
-se dégage des trop larges yeux aux orbites
-vides,&mdash;car, en ce moment, ce que le Sphinx
-a l'air de savoir depuis tant de siècles, comme
-ultime secret, mais de taire avec une mélancolique
-ironie, c'est que, dans la prodigieuse
-nécropole, là en dessous, tout le peuple des
-morts aurait été leurré, malgré la piété et les
-prières, le réveil n'ayant encore jamais sonné
-pour personne; et c'est que la création d'une
-humanité pensante et souffrante n'aurait eu
-aucune raison raisonnable, et que nos pauvres
-espoirs seraient vains, mais vains à faire pitié!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch2">II<br />
-LA MORT DU CAIRE</h2>
-
-
-<p class="date">Janvier 1907.</p>
-
-<p>Des nuages échevelés et mauvais, comme
-ceux de nos giboulées de mars, courent dans
-un pâle ciel de soir, qui donne froid à regarder;
-un vent âpre, humide, tout à fait hivernal,
-souffle sans trêve et fait passer sur nous
-de temps à autre le furtif arrosage d'une pluie.</p>
-
-<p>Une voiture m'emmène vers ce qui fut la
-résidence du grand Mehemet Ali; par une pente
-rapide elle monte au milieu de rochers, de
-sables&mdash;qui sentent déjà le désert, là tout de
-suite, au sortir à peine des dernières maisons
-d'un quartier arabe où des gens en longue robe,
-l'air gelé, s'enveloppent aujourd'hui jusqu'aux
-yeux&hellip; Y avait-il autrefois des temps pareils,
-en ce pays réputé pour son climat d'inaltérable
-tiédeur?</p>
-
-<p>Cette résidence du grand souverain de l'Égypte,
-la citadelle, la mosquée qu'il fit construire pour
-y reposer, sont perchées comme nids d'aigle sur
-un contrefort de la chaîne d'Arabie, le Mokattam,
-qui s'avance en promontoire vers les plaines
-du Nil, amenant tout près du Caire, et jusqu'à
-le surplomber, un peu des solitudes désertiques.
-Du reste, on la voit de loin et de partout, la
-mosquée de Mehemet Ali, inattendue là-haut
-avec ses coupoles aplaties en demi-sphère, ses
-minarets aigus, sa physionomie si purement
-turque, au-dessus de cette ville arabe qu'elle
-domine; le prince qui s'y est endormi a voulu
-qu'elle ressemblât à celles de sa première patrie,
-et on la croirait rapportée de Stamboul.</p>
-
-<p>En un temps de trot, nous voici montés
-jusqu'à la porte inférieure de la vieille forteresse&mdash;et,
-naturellement, tout le Caire, qui
-est là proche, semble monter en même temps
-que nous; pas encore l'amas sans fin des maisons,
-mais seulement, pour commencer, les
-milliers de minarets, qui, en quelques secondes,
-pointent tous dans le ciel triste, donnant
-déjà l'impression qu'une ville immense ne tardera
-pas à se déployer sous nos yeux.</p>
-
-<p>Double enceinte, doubles ou triples portes
-comme en ont toutes les citadelles anciennes,
-et, par un chemin toujours ascendant, nous
-pénétrons dans une grande cour fortifiée où
-des murs à créneaux nous masquent soudain
-la vue. Un poste de soldats est là de garde,&mdash;et
-combien imprévus, de tels soldats, dans ce lieu
-sacré pour l'Égypte! Des uniformes rouges et
-des figures blanches du Nord: des Anglais, installés
-à demeure chez le grand Mehemet Ali!&hellip;</p>
-
-<p>La mosquée se présente d'abord, précède le
-palais. Dès qu'on s'en approche, c'est bien
-Stamboul&mdash;pour moi, le cher Stamboul,&mdash;qui
-s'évoque en la mémoire: rien, dans les
-lignes architecturales ni dans les détails d'ornementation,
-rien de l'art arabe,&mdash;plus pur
-peut-être que celui-ci, et dont les autres mosquées
-du Caire offrent des modèles admirables;
-non, c'est un coin de la Turquie, où l'on vient
-d'arriver tout à coup.</p>
-
-<p>Après une cour dallée de marbre, silencieuse
-et très enclose, qui sert de vaste parvis,
-le sanctuaire rappelle, avec plus de magnificence
-encore, ceux de Mehmet Fatih ou de
-Chah Zadé: même pénombre sainte, où chaque
-étroite fenêtre jette par son vitrail un éclat
-de pierreries; entre les énormes piliers, même
-écartement excessif laissant plus d'espace libre
-que dans nos églises, sous des dômes qui ont
-l'air de tenir un peu par enchantement.</p>
-
-<p>Des parois en étrange marbre blanc zébré de
-jaune. A terre, des tapis d'un rouge sombre,
-couvrant tout. Aux voûtes, très ouvragées, rien
-que des noirs et des ors; sur le noir des fonds,
-un semis de rosaces d'or, et puis des arabesques,
-comme des dentelles d'or posées en bordure.
-Et d'en haut descendent des milliers de chaînettes
-dorées, soutenant les innombrables veilleuses
-pour les prières des soirs. Çà et là, des
-gens sont à genoux, petits groupes en robe et
-turban, dispersés au hasard sur le rouge des
-tapis, et un peu perdus au milieu de cette
-solitude somptueuse.</p>
-
-<p>Dans un angle obscur, repose Mehemet Ali,
-le prince aventureux et chevaleresque autant
-qu'un héros de légende, et l'un des plus grands
-souverains de l'histoire contemporaine; il est
-là derrière de hautes grilles d'or, d'un dessin
-compliqué, en ce style turc déjà décadent, mais
-encore si joli, qui fut celui de son époque.</p>
-
-<p>Entre les barreaux dorés, on aperçoit dans
-l'ombre le catafalque d'apparat, à trois étages,
-que recouvrent des brocarts bleus, fanés délicieusement,
-brodés et rebrodés d'or éteint.
-Devant la porte fermée de cette sorte d'enclos
-funéraire, se croisent deux longues palmes
-vertes, coupées fraîchement à quelque dattier
-du voisinage. Et il semble que tout cela
-s'entoure d'une inviolable paix religieuse&hellip;</p>
-
-<p>Mais tout à coup, tapage de conversations
-en langue teutonne,&mdash;et des éclats de voix,
-et des rires!&hellip; Comment est-ce possible, si
-près du grand mort?&hellip; Entrée d'une bande
-de touristes, habillés en «gens chics» ou à peu
-près. Un guide à visage de drôle leur fait
-la nomenclature des beautés du lieu, parlant
-à tue-tête, comme s'il était chargé du boniment
-dans une ménagerie. Et l'une des voyageuses,
-à cause de sandales trop larges qui la
-font trébucher, rit d'un petit rire bête et continu,
-comme glousserait une dinde&hellip;</p>
-
-<p>Alors, il n'y a pas de police, de gardien,
-dans cette mosquée sainte? Et parmi les fervents
-prosternés en prière, pas un qui se lève
-et s'indigne!&hellip; Qui donc, après cela, vient
-nous parler du fanatisme des Égyptiens?&hellip;
-Trop débonnaires plutôt, ils me sont apparus
-partout. Dans n'importe quelle église d'Europe,
-où des hommes prieraient agenouillés, je voudrais
-voir comment seraient accueillis des touristes
-musulmans qui, par impossible, se tiendraient
-aussi mal que ces sauvages-là.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Derrière la mosquée, une esplanade, et puis
-le palais.</p>
-
-<p>Le palais, il n'existe pour ainsi dire plus, car
-on en a fait une caserne pour les «troupes d'occupation».
-Et ils sont tous alentour, les soldats
-anglais, fumant leurs grosses pipes pendant
-la flânerie du soir; l'un d'eux qui ne
-fume pas, s'escrime à graver son nom au couteau
-sur l'une des assises de marbre, à la base
-du sanctuaire.</p>
-
-<p>Au bord de l'esplanade, une sorte de balcon
-s'avance, d'où l'on découvre brusquement
-toute la ville, avec une étendue infinie de
-plaines vertes ou de jaunes déserts. Un point
-de vue classique pour voyageurs des agences;
-nous y retrouvons ceux de la mosquée, qui
-nous y ont précédés, les messieurs au verbe
-haut, le guide qui hurle et la dame qui glousse.
-Quelques soldats y ont pris place aussi, et
-contemplent, la pipe à la bouche.&mdash;Malgré
-tout ce monde, et malgré ce ciel d'hiver, on
-est saisi quand même, en arrivant, et c'est
-encore admirable.</p>
-
-<p>Féerie bien différente de celle de Stamboul,
-qui s'érige, lui, en amphithéâtre au-dessus du
-Bosphore et de la Marmara. Ici, la ville
-immense est uniment déployée dans une plaine
-qu'environnent des solitudes de sable et que
-dominent des rochers chaotiques. Les minarets
-par milliers se lèvent de partout comme les
-épis de blé dans un champ; jusqu'au fond des
-lointains, on voit se multiplier leurs pointes
-fuselées;&mdash;mais, au lieu d'être simplement,
-comme à Stamboul, des flèches blanches, ils
-se compliquent ici d'arabesques, de galeries,
-de clochetons, de colonnettes, et semblent
-avoir emprunté la couleur fauve des proches
-déserts.</p>
-
-<p>Les toits en terrasses disent une région qui
-fut autrefois sans pluie, et les innombrables
-palmiers des jardins, au-dessus de cet océan
-de mosquées et de maisons, balancent au vent
-leurs plumets, qui étonnent sous ces nuages
-chargés d'averses froides. Vers le sud et vers
-l'ouest, aux dernières limites de la vue, des
-triangles géants apparaissent, comme posés sur
-l'horizon brumeux des plaines: c'est Gizeh et
-c'est Memphis, ce sont les Pyramides éternelles.</p>
-
-<p>Et au nord de la ville, s'avance un coin très
-particulier du désert, couleur de bistre et de
-momie, où toute une peuplade de hautes coupoles
-à l'abandon se tient encore debout, au
-milieu des sables et des roches désolées: l'orgueilleux
-cimetière de ces sultans mamelouks,
-qui finirent ici avec le moyen âge.</p>
-
-<p>Si l'on regarde bien, quel délabrement, quel
-amas de ruines dans cette ville encore un peu
-féerique, battue ce soir par les rafales d'hiver!
-Les dômes, les saints tombeaux, les minarets,
-les terrasses, tout est croulant, tout va mourir.
-Mais là-bas, très au loin, près de cette traînée
-d'argent qui passe dans les plaines et qui est
-le vieux Nil, les temps nouveaux s'indiquent
-par des cheminées d'usines, effrontément
-hautes, enlaidissant tout et lançant au milieu
-du crépuscule d'épaisses fumées noires&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La nuit tombe, quand nous redescendons de
-cette esplanade pour rentrer au logis.</p>
-
-<p>D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser,
-tout le dédale encore charmant où les mille
-petites lampes des boutiques arabes allument
-déjà leurs flammes discrètes. Dans des rues
-qui se contournent à leur caprice, et sous tant
-de balcons qui débordent, grillagés de très
-fines menuiseries, il faut ralentir notre course,
-au milieu de la foule serrée des gens et des
-bêtes. Près de nous passent les fellahines voilées
-de noir, gentiment mystérieuses comme aux
-vieux temps, et les hommes restés graves, sous
-la longue robe et les blanches draperies; passent
-aussi les petits ânes, très pompeusement
-parés de colliers en perles bleues, et les files
-de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne
-qui sentent la bonne odeur des champs.
-Dans la demi-obscurité, qui masque les décrépitudes,
-c'est parfois de l'Orient resté adorable,
-quand, au-dessus des maisonnettes si agrémentées
-de moucharabiehs et d'arabesques, on
-voit tout à coup quelques-uns des grands minarets
-aériens, qui s'élancent prodigieusement
-haut dans le ciel crépusculaire.</p>
-
-<p>Cependant, que de ruines, d'immondices, de
-décombres! Comme on sent que tout cela se
-meurt!&hellip; Et puis quoi: des lacs maintenant,
-en pleine rue! On sait bien qu'il pleut ici
-beaucoup plus que jadis, depuis que la vallée
-du Nil est artificiellement inondée; mais c'est
-invraisemblable quand même, toute cette eau
-noire où notre voiture s'enfonce jusqu'aux essieux,
-car il y a <i>huit jours</i> que n'est tombée une
-averse un peu sérieuse. Alors les nouveaux
-maîtres n'ont pas songé au drainage, dans ce
-pays dont le budget d'entretien annuel a été porté
-par leurs soins à quinze millions de livres?&mdash;Et
-les bons Arabes, avec patience, sans murmurer,
-retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux
-genoux, pour cheminer au milieu de cette
-eau déjà pestilentielle, qui doit couver pour eux
-des fièvres et de la mort.</p>
-
-<p>Plus loin, la voiture courant toujours, voici que
-peu à peu le décor change, hélas! Les rues se
-banalisent; les maisons de «Mille et une Nuits»
-font place à d'insipides bâtisses levantines; les
-lampes électriques commencent à piquer l'obscurité
-de leurs fatigants éclats blêmes; et, à un tournant
-brusque, le nouveau Caire nous apparaît.</p>
-
-<p>Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous
-tombés? En moins comme il faut encore,
-on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken,
-l'une quelconque de ces villes carnavalesques
-où le mauvais goût du monde entier vient s'ébattre
-aux saisons dites élégantes.&mdash;Mais,
-dans ces quartiers-ci par exemple, qui appartiennent
-aux étrangers ou aux Égyptiens ralliés
-franchement, tout est asséché, soigné, bien
-tenu; plus de cloaques ni d'ornières; les quinze
-millions de livres ont fait consciencieusement
-leur office.</p>
-
-<p>Partout de l'électricité aveuglante; des hôtels
-monstres, étalant le faux luxe de leurs façades
-raccrocheuses; le long des rues, triomphe du
-toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande
-de tous les styles, le rocaille, le roman, le gothique,
-l'art nouveau, le pharaonique et surtout
-le prétentieux et le saugrenu. D'innombrables
-cabarets, qui regorgent de bouteilles:
-tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident,
-déversés sur l'Égypte à bouche-que-veux-tu.</p>
-
-<p>Des estaminets, des tripots, des maisons
-louches. Et, plein les trottoirs, des filles levantines,
-qui visent à s'attifer comme celles de
-Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont
-fait leurs commandes chez quelque habilleuse
-pour chiens savants.</p>
-
-<p>Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foire
-cosmopolite?&hellip; Mon Dieu, quand donc se reprendront-ils,
-les Égyptiens, quand comprendront-ils
-que les ancêtres leur avaient laissé un
-patrimoine inaliénable d'art, d'architecture, de
-fine élégance, et que, par leur abandon, l'une
-de ces villes qui furent les plus exquises sur
-terre s'écroule et se meurt?</p>
-
-<p>Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis
-des écoles, il est tant d'esprits distingués
-cependant et d'intelligences supérieures! Tandis
-que je vois encore les choses d'ici avec mes
-yeux tout neufs d'étranger débarqué hier sur
-ce sol imprégné d'ancienne gloire, je voudrais
-pouvoir leur crier, avec une franchise brutale
-peut-être, mais avec une si profonde sympathie:</p>
-
-<p>«Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre
-l'invasion dissolvante, défendez-vous,&mdash;non
-par la violence, bien entendu, non par l'inhospitalité
-ni la mauvaise humeur,&mdash;mais en
-dédaignant cette camelote occidentale dont on
-vous inonde quand elle est démodée chez nous.
-Essayez de préserver non seulement vos traditions
-et votre admirable langue arabe, mais
-aussi tout ce qui fut la grâce et le mystère de
-votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il
-ne s'agit pas là que de fantaisies d'artistes, il
-y va de votre dignité nationale. Vous étiez des
-<i>Orientaux</i> (je prononce avec respect ce mot qui
-implique tout un passé de précoce civilisation,
-de pure grandeur), mais, encore quelques années,
-si vous n'y prenez garde, et on aura fait
-de vous de simples courtiers levantins, uniquement
-occupés de la plus-value des terres et
-de la hausse des cotons.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch3">III<br />
-MOSQUÉES DU CAIRE</h2>
-
-
-<p>Elles sont presque innombrables, plus de
-trois mille, et cette ville si grande, qui couvre
-quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une
-ville de mosquées. (Bien entendu, je parle du
-Caire ancien, du Caire arabe, le Caire nouveau,
-quelconque ou funambulesque, celui des élégances
-en toc et des «Sémiramis-Hôtel» ne
-méritant d'être mentionné qu'avec un sourire.)</p>
-
-<p>Donc, une ville de mosquées, disais-je. Le
-long des rues, parfois elles se suivent, deux,
-trois, quatre à la file, s'appuyant les unes aux
-autres et s'enchevêtrant. Partout dans l'air
-s'élancent leurs minarets brodés d'arabesques,
-ciselés, compliqués avec la plus changeante
-fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes,
-ils sont si découpés qu'on aperçoit le
-jour au travers; il y en a de lointains, il y en
-a de tout proches qui pointent en plein ciel
-au-dessus de votre tête; n'importe où l'on
-regarde on en découvre d'autres, à perte de
-vue; tous de la même couleur bise et tournant
-au rose. Les plus archaïques, ceux des vieux
-temps débonnaires, se hérissent de morceaux
-de bois qui sont des perchoirs pour faire reposer
-les grands oiseaux libres et toujours
-quelques milans, quelques corbeaux songeurs
-se tiennent là postés, contemplant à l'horizon
-les sables, la ligne des jaunes solitudes.</p>
-
-<p>Trois mille mosquées. Plus haut que les
-maisonnettes d'alentour, montent leurs murailles
-droites, un peu sévères, percées à peine
-de minuscules fenêtres en ogive; murailles
-couleur bise ainsi que les minarets, et peintes
-de rayures horizontales en un vieux rouge qui
-s'est fané au soleil; murailles couronnées toujours
-de séries de trèfles imitant des créneaux,
-mais de trèfles d'un dessin chaque fois différent
-et imprévu.</p>
-
-<p>Pour y accéder, toujours quelques marches et
-une rampe de marbre blanc,&mdash;car elles sont
-surélevées comme des autels. Et dès la porte on
-entrevoit de calmes profondeurs très en pénombre.
-D'abord des couloirs, étonnamment hauts
-de plafond, sonores et demi-obscurs; sitôt qu'on
-y est entré, on sent qu'il fait frais, qu'il fait
-paisible; ils vous préparent, on commence à
-s'y imprégner de recueillement et déjà on y
-parle bas. Dans la rue trop étroite que l'on
-vient de quitter, il y avait foule orientale
-et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles
-métiers anciens; des gens, des bêtes vous frôlaient;
-on manquait d'air, sous tant de moucharabiehs
-surplombants. Ici, soudain c'est le
-silence avec de vagues murmures de prières et
-des chants flûtés d'oiseaux; c'est le silence, et
-c'est l'espace libre, quand on arrive au saint
-jardin enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire
-qui resplendit d'une discrète et reposante
-magnificence. Peu de monde en général, dans ces
-mosquées,&mdash;si ce n'est, bien entendu, aux
-heures des cinq offices du jour. En quelques
-coins d'élection, particulièrement ombreux et
-frais, des vieillards s'isolent pour lire du matin
-au soir les saints livres et regarder approcher
-la mort: sous des turbans blancs, barbes
-blanches et visages tranquilles. Ou bien ce sont
-de pauvres hères sans gîte, qui sont venus
-chercher l'hospitalité d'Allah, et qui dorment
-sans souci de demain, étendus de tout leur
-long sur une natte.</p>
-
-<p>Le charme rare de ces jardins de mosquée,
-souvent très vastes, est d'être si jalousement
-enclos entre leurs grands murs&mdash;toujours
-couronnés de trèfles de pierre&mdash;qui n'y laissent
-rien deviner des agitations du dehors; des
-palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément
-ou en bouquets superbes, et y tamisent
-la lumière d'un toujours chaud soleil, sur des
-rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait
-jamais de bruit non plus que dans des cloîtres,
-car les gens y marchent d'une allure lente,
-chaussés de babouches. Et ce sont aussi des
-édens pour les oiseaux, qui y vivent et y chantent
-en toute sécurité, même pendant les offices,
-attirés par de petites auges que les imans emplissent
-d'eau du Nil, à leur intention, chaque matin.</p>
-
-<p>Quant à la mosquée elle-même, rarement
-elle est un lieu fermé de tous côtés, comme
-dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord;
-en Égypte, non; puisqu'il n'y a pas de véritable
-hiver et presque jamais de pluie, on a pu laisser
-une des faces complètement ouverte sur le jardin,
-et le sanctuaire n'est séparé de la verdure
-et des roses que par une simple colonnade;
-cela permet aux fidèles, groupés sous les palmiers,
-de prier là tout aussi bien qu'à l'intérieur,
-puisqu'ils aperçoivent, entre les arceaux,
-le saint mihrab<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant
-la direction de la Mecque; il est placé au fond de chaque
-mosquée, comme dans nos églises l'autel, et on doit lui faire
-face lorsqu'on prie.</p>
-</div>
-<p>Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin,
-ce sanctuaire où des ors pâlis brillent aux vieux
-plafonds de cèdre, où des mosaïques de nacre
-brillent sur les parois et imitent des broderies
-d'argent qu'on y aurait tendues!</p>
-
-<p>Point de faïences, comme dans les mosquées
-de la Turquie ou de l'Iran. Ici, c'est le triomphe
-des patientes mosaïques: les nacres de
-toutes les couleurs, et tous les marbres, et tous
-les porphyres, découpés en myriades de petits
-morceaux précis et pareils, assemblés ensuite
-pour composer les dessins arabes qui jamais
-n'empruntent rien à la forme humaine, non
-plus qu'à aucune forme animale, mais rappellent
-plutôt ces cristallisations variées à l'infini
-que l'on découvre au microscope dans les flocons
-de la neige. C'est toujours le mihrab qui
-est orné avec la plus minutieuse richesse; en
-général des colonnettes de lapis, intensément
-bleues, s'y détachent en relief, encadrant des
-mosaïques si délicates qu'elles ressemblent à
-des brocarts ou à des dentelles. Aux vieux plafonds
-de cèdre&mdash;où les oiseaux chanteurs
-d'alentour ont leurs nids&mdash;les ors se mêlent
-à de précieuses enluminures, que les siècles ont
-pris soin d'atténuer, de fondre ensemble; et çà
-et là de très fines et longues consoles en bois
-sculpté ont l'air de retomber des maîtresses
-poutres, de s'étaler sur les murailles comme
-des coulées de stalactites&mdash;que l'on aurait
-aussi, dans les temps, soigneusement peintes
-et dorées. Quant aux colonnes toujours disparates,
-les unes de marbre amarante, les autres
-de vert antique, les autres de porphyre rouge,
-avec des chapiteaux de tous les styles, elles
-viennent de loin, de la nuit des âges, des tourmentes
-religieuses antérieures et attestent les
-prodigieux passés que connut cette vallée du
-Nil, pourtant si étroite et enserrée par les
-déserts; elles ont été jadis dans des temples
-païens, où elles ont connu les étranges visages
-des dieux de l'Égypte, de la Grèce et de Rome;
-elles ont été dans des églises chrétiennes primitives,
-où elles ont vu des statues de martyrs
-contorsionnés et des images de Christs en
-extase couronnés de l'auréole byzantine; elles
-ont assisté à des batailles, des écroulements,
-des hécatombes et des sacrilèges; à présent,
-réunies au hasard dans ces mosquées, elles ne
-voient plus, sur les parois des sanctuaires, que
-les mille petits dessins idéalement purs de cet
-Islam qui veut que les hommes, lorsqu'ils
-prient, conçoivent Allah immatériel, Esprit
-sans contours et sans visage.</p>
-
-<p>Chacune de ces mosquées a son saint défunt,
-dont elle porte le nom, et qui dort à côté, dans
-un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque
-prêtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou
-bien un khédive d'autrefois, ou un guerrier,
-un martyr. Et le mausolée, qui communique
-avec le sanctuaire par une baie tantôt ouverte
-tantôt garnie de grillages, est surmonté toujours
-d'une coupole spéciale, une haute, haute et
-étrange coupole qui monte vers le ciel comme
-un gigantesque bonnet de derviche. Au-dessus
-de la ville arabe, et même dans les sables du
-désert voisin, partout ces dômes funéraires
-s'élèvent auprès des vieux minarets, donnant,
-le soir, ce sentiment que c'est le mort lui-même,
-le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet
-devenu colossal.&mdash;On peut, si l'on veut, prier
-chez le saint tout comme dans la mosquée;
-chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en
-pénombre. C'est plus simple aussi, au moins à
-hauteur d'homme: sur une estrade de marbre
-blanc, plus ou moins usée et jaunie par le
-toucher des mains pieuses, rien qu'un austère
-catafalque en marbre pareil, orné seulement
-d'une inscription coufique. Mais, si on lève la
-tête pour regarder l'intérieur du dôme&mdash;le
-dedans du bonnet de derviche, pourrait-on
-dire,&mdash;on voit briller, entre des grappes de
-stalactites peintes et dorées, quantité de petits
-vitraux exquis, de petites fenêtres qui ont l'air
-constellées d'émeraudes, de rubis et de saphirs.
-Chez le saint, les oiseaux ont aussi leurs
-entrées, bien entendu; ils salissent un peu les
-tapis, c'est vrai, les nattes où l'on s'agenouille
-et leurs nids font des taches là-haut parmi les
-dorures du cèdre ciselé; mais leur chanson,
-leur symphonie de volière est si douce aux
-vivants qui prient et aux morts qui rêvent&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Cependant, qu'est-ce donc qui manque à ces
-mosquées pour vous prendre tout à fait?&hellip; C'est
-sans doute que l'accès en est trop facile, que
-l'on s'y sent trop près des quartiers modernisés
-des hôtels bondés de touristes&mdash;et que l'on y
-prévoit à tout instant l'intrusion bruyante
-d'une bande Cook, le «Bædeker» à la main.
-Hélas! elles sont mosquées du Caire, du pauvre
-Caire envahi et profané&hellip; Oh! celles du
-Maroc, fermées si jalousement! Celles de la
-Perse, ou même celles du Vieux-Stamboul, où
-le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence
-et vous pèse doucement aux épaules dès qu'on
-en franchit le seuil!&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Et pourtant, avec quels soins on s'efforce
-aujourd'hui de les faire survivre, ces mosquées-là,
-qui ont dû être jadis des refuges adorables!
-Pendant des siècles, jamais entretenues, jamais
-réparées, malgré la vénération des insouciants
-fidèles, la plupart tombaient en ruine; les
-fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les
-coupoles étaient crevées, les mosaïques jonchaient
-le sol comme d'une grêle de nacre, de
-porphyre et de marbre. Et il semblait que
-réparer tout cela fût une besogne absolument
-irréalisable; c'était même folie, disait-on,
-d'en concevoir le projet.</p>
-
-<p>Eh bien! depuis vingt ans bientôt, une
-armée de travailleurs est à l'&oelig;uvre, sculpteurs,
-marbriers, mosaïstes. Déjà certains sanctuaires,
-les plus vénérables, sont entièrement reconstitués;
-après avoir retenti pendant quelques
-années du tapage des marteaux et des cisailles
-pour de prodigieuses restaurations, ils viennent
-d'être rendus à la paix, à la prière, et les
-oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une
-gloire du règne actuel d'avoir préservé, avant
-qu'il fût trop tard, tout ce legs magnifique de
-l'art musulman. Quand la ville de <i>Mille et une
-Nuits</i> qui était ici autrefois aura fini de disparaître
-pour faire place à un banal entrepôt de
-commerce et de plaisir, où la ploutocratie du
-monde entier viendra s'ébattre chaque hiver,&mdash;il
-restera au moins cela, pour témoigner
-combien fut magnifiquement rêveuse la vie
-arabe antérieure. Il restera ces mosquées longtemps
-encore, même quand on n'y priera plus,
-même quand les hôtes ailés en seront partis,
-faute des auges d'eau du Nil,&mdash;emplies à leur
-intention par ces bons imans, dont ils payent
-l'hospitalité en faisant entendre dans les cours,
-sous les plafonds de cèdre, sous les voûtes,
-leur discrète petite musique d'oiseaux&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch4">IV<br />
-LE CÉNACLE DES MOMIES</h2>
-
-
-<p>On dirait une ronde de nuit. Nous sommes
-deux, promenant une lanterne dans l'obscurité
-de galeries immenses. Nous venons de refermer
-sur nous à double tour la porte par
-laquelle nous étions entrés là, et nous avons
-conscience d'être rigoureusement seuls, si vaste
-soit ce lieu, avec tant et tant de salles <i>communicantes</i>,
-et de hauts vestibules, et de larges
-escaliers,&mdash;mathématiquement seuls, pourrait-on
-presque dire, car c'est ici un palais
-très spécial, où sur toutes les issues on avait
-mis les scellés à la tombée du jour, comme on
-fait du reste chaque soir, à cause des reliques
-sans prix qui y sont amassées; la rencontre
-d'aucun être vivant n'est donc possible, malgré
-tant d'espace libre, et tant de détours, et
-tant de grandes choses étranges que nous voyons
-se dresser là-bas partout, projetant des ombres
-et formant des cachettes.</p>
-
-<p>Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chaussée,
-sur des dalles que font sonner nos
-pas. Il est environ dix heures. Çà et là, par
-quelque vitre, se glisse un peu de bleuâtre,
-grâce aux étoiles qui, pour les gens du dehors,
-doivent donner des transparences à la nuit;
-mais c'est égal, il fait solennellement sombre
-ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans
-doute que, dans les salles au-dessus, il y a des
-vitrines pleines de morts.</p>
-
-<p>Ces choses qui se dressent le long de notre
-parcours semblent aussi presque toutes mortuaires.
-Pour la plupart ce sont des sarcophages
-en granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages:
-les uns, ayant forme de gigantesque
-boîte, ont été alignés sur des socles,&mdash;et il
-en est parmi ceux-là qui représentent les premières
-conceptions humaines, des conceptions
-vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres
-ayant forme de momie, debout contre les
-murailles, nous montrent d'énormes visages,
-d'énormes coiffures, et se tiennent ramassés
-comme des géants qui porteraient de trop
-grosses têtes sur des cous trop dans les épaules.
-Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont
-de simples statues et n'ont jamais recelé de
-cadavre dans leurs flancs; tous gardent aux
-lèvres le même imperceptible sourire; ils avoisinent
-le plafond avec leur bonnet de sphinx,
-et leur regard fixe passe trop haut pour nous
-voir. Il y a enfin, çà et là, des êtres pas plus
-grands que nous, ou même des êtres tout
-petits, d'une taille de gnome. Et parfois une
-paire d'yeux d'émail, grands ouverts et imprévus
-à quelque tournant, plongent tout droit au
-fond des nôtres, ont l'air de nous suivre, nous
-font frissonner en nous jetant soudain comme
-l'étincelle d'une pensée qui viendrait de l'abîme
-des âges.</p>
-
-<p>Cependant nous marchons vite et plutôt distraits,
-car ce n'est pas pour ces simulacres du
-rez-de-chaussée que nous sommes venus, mais
-pour de plus redoutables hôtes. Elle éclaire d'ailleurs
-si peu, notre lanterne, dans les profondes
-salles, que tout ce monde en granit, en grès, en
-marbre, tout ce monde n'apparaît bien qu'à
-l'instant précis de notre passage, mais change
-aussitôt, déploie sur les murs des ombres fantastiques,
-et puis se confond avec cette foule
-muette, toujours plus nombreuse derrière
-nous.</p>
-
-<p>De place en place, il y a des manches à incendie
-enroulées sur elles-mêmes, chacune ayant
-sa lance qui brille d'un éclat de cuivre rouge.
-Et je demande à mon compagnon de ronde:
-«Qu'est-ce qui pourrait bien brûler ici, ce ne
-sont que bonshommes de pierre?&mdash;Ici, non,
-me répondit-il; mais <i>ce qu'il y a là-haut</i>, représentez-vous
-comme cela flamberait!»&mdash;Ah!
-c'est vrai, <i>ce qu'il y a là-haut</i>, et qui est justement
-le but de ma visite&hellip; Je n'y songeais
-pas, moi, au feu prenant dans une assemblée
-de momies: les vieilles chairs, les vieilles chevelures,
-les vieilles carcasses de rois ou de
-reines, si imbibées de natrum et d'huiles, crépitant
-comme paquets d'allumettes!&hellip; C'est
-surtout à cause de ce danger-là, du reste, que
-les scellés sont mis aux portes dès que le soir
-tombe, et qu'il faut une faveur particulière
-pour être admis à pénétrer dans ce lieu, la
-nuit, avec une lanterne.</p>
-
-<p>En plein jour, rien de banal comme ce
-«musée des Antiquités égyptiennes», composé
-pourtant de souvenirs sans prix. C'est la
-plus pompeuse et la plus outrageante de ces
-bâtisses dépourvues de style dont s'enrichit
-chaque année le Caire nouveau; entre qui veut,
-pour y dévisager de près, sous un trop brutal
-éclairage, des morts et des mortes augustes,
-qui avaient si bien cru se cacher pour l'éternité.</p>
-
-<p>Mais la nuit!&hellip; Oh! la nuit, toutes portes
-closes, c'est le palais du cauchemar et de la
-peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui
-n'entreraient pas à prix d'or, même après avoir
-fait leur prière, des Formes affreuses s'échappent,
-non seulement de tous les personnages
-embaumés qui habitent là-haut dans les vitrines,
-mais aussi des statues funéraires, des papyrus,
-de mille choses qui au fond des tombeaux se
-sont longuement imprégnées d'essence humaine;
-les Formes ressemblent à des cadavres, ou
-parfois à de vagues bêtes, même rampantes;
-après avoir erré dans les salles, elles finissent
-par se réunir, pour des conciliabules, sur les
-toits&hellip;</p>
-
-<p>Nous montons maintenant un escalier monumental,
-qui est vide dans toute sa largeur, et
-où nous voici délivrés pour un temps de l'obsession
-de ces rigides figures, de ces regards,
-de ces sourires de personnages en pierre
-blanche ou en granit noir qui se pressaient
-dans les galeries et les vestibules du rez-de-chaussée.
-Aucun d'eux sans doute ne montera
-derrière nous; mais c'est égal, ils gardent en
-foule et embrouillent de leurs ombres les seuls
-chemins par lesquels nous pourrions battre en
-retraite si les hôtes plus inquiétants de là-haut
-nous réservaient un trop sinistre accueil&hellip;</p>
-
-<p>Celui qui a bien voulu faire fléchir pour moi
-les consignes de nuit est l'illustre savant auquel
-on a confié la direction des fouilles dans
-le sol d'Égypte; il est aussi l'ordonnateur du
-prodigieux musée, et c'est lui-même qui a la
-bonté de me guider ce soir dans ce labyrinthe.</p>
-
-<p>A travers le silence des salles d'en haut,
-voici que nous nous dirigeons maintenant tout
-droit vers ceux et celles à qui j'ai demandé
-audience nocturne.</p>
-
-<p>La nuit, cela paraît sans fin, l'enfilade de
-ces chambres à vitrines dont le déploiement
-est de plus de quatre cents mètres sur les
-quatre faces de l'édifice. Après avoir passé
-devant les papyrus, les émaux, les vases canopes
-recéleurs d'entrailles humaines, nous arrivons
-chez les momies de bêtes sacrées: des
-chats, des ibis, des chiens, des éperviers, ayant
-bandelettes et sarcophage; même des singes,
-restés grotesques jusque dans la mort. Ensuite
-commencent les masques humains, et, debout
-dans les armoires, les «cartonnages de momie»,
-qui moulaient le corps par-dessus les
-bandelettes et reproduisaient, plus ou moins
-agrandie, la figure défunte. Tout un lot de
-courtisanes de l'époque gréco-romaine, ainsi
-moulées en pâte d'après cadavre, et couronnées
-de roses, nous font des sourires d'appel derrière
-leurs vitres. Des masques couleur de chair
-morte alternent avec des masques d'or que
-notre lanterne, en passant vite, fait briller
-d'un éclair. Toujours des yeux trop larges,
-aux paupières trop ouvertes, aux prunelles trop
-dilatées qui regardent comme avec effarement.
-Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de
-cercueil à figure, il en est que l'on dirait
-taillés pour personnes géantes; la tête surtout,
-sous la lourde coiffure, la tête rentrée comme
-par farce dans des épaules de bossu, s'indique
-énorme, tout à fait disproportionnée avec le
-corps, qui par le bas s'amincit en gaine.</p>
-
-<p>Bien que notre petite lanterne cependant ne
-s'éteigne pas, il semble que nous y voyons de
-moins en moins: trop d'obscurité autour de
-nous, dans des chambres trop vastes,&mdash;et
-dans des chambres qui toutes communiquent,
-facilitant la promenade de ces Formes qui, le
-soir, se dégagent et rôdent&hellip;</p>
-
-<p>Sur une table de milieu, une chose à donner
-le frisson brille dans une boîte en verre, une
-frêle chose qui faillit vivre il y a quelque deux
-mille ans. C'est la momie d'un embryon humain,
-dont on avait dans les temps orné le
-visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa
-malice de mort-né,&mdash;car, d'après la croyance
-égyptienne, ces petits avortons devenaient de
-mauvais génies dans les familles lorsqu'on
-négligeait de leur rendre honneur. Au bout de
-son corps de rien du tout, sa tête dorée, ses
-gros yeux de f&oelig;tus restent inoubliables de
-laideur souffrante, d'expression déçue et
-féroce.</p>
-
-<p>Dans les salles où nous pénétrons après, ce
-sont des cadavres pour tout de bon qui nous
-entourent de droite et de gauche; sur des étagères,
-les cercueils s'étalent en rangs superposés;
-on respire l'odeur fade des momies, et,
-par terre, lovés toujours comme de gros serpents,
-les tuyaux de cuir se tiennent prêts, car
-c'est l'endroit dangereux pour le feu.</p>
-
-<p>&mdash;Nous arrivons, me dit le maître de céans;
-tenez, là-bas, <i>les voilà!</i></p>
-
-<p>En effet, je reconnais la place, étant venu
-maintes fois en plein jour comme tout le monde.
-Malgré ces demi-ténèbres, qui commencent à
-dix pas de nous tant est petit le cercle lumineux
-que notre fanal dessine, je puis distinguer
-déjà le double alignement des grands cercueils
-royaux, ouverts sans pudeur sous des cages vitrées
-et dont les couvercles à figure sont posés
-debout, en sentinelle, contre les murailles.</p>
-
-<p>Nous y sommes enfin, admis à cette heure
-indue dans le cénacle des rois et des reines,
-pour une audience vraiment privée.</p>
-
-<p>D'abord la dame au bébé, sur laquelle nous
-projetons sans nous arrêter la lueur de notre
-lanterne: une dame qui trépassa en mettant
-au monde un petit prince mort. Depuis les
-antiques embaumeurs, personne encore n'a
-revu son visage, à cette reine Makéri; dans le
-cercueil, ce n'est qu'une longue forme féminine,
-dessinée sous l'emmaillotage serré des bandelettes
-aux tons bis; contre ses pieds, repose
-le bébé fatal, recroquevillé drôlement, voilé et
-mystérieux comme elle, sorte de poupée mise
-là, dirait-on, pour lui tenir éternelle compagnie
-pendant que se traîneraient les siècles et
-les millénaires.</p>
-
-<p>Ensuite se déroule, plus intimidante à aborder,
-la série des momies démaillotées. Ici, dans
-chaque cercueil sur lequel nous nous penchons,
-il y a une tête qui nous regarde, ou qui ferme
-les yeux pour ne pas nous voir, et il y a des
-épaules maigres, de maigres bras et des mains
-aux ongles trop longs qui sortent de lugubres
-guenilles. Chaque nouvelle momie royale que
-notre lanterne éclaire nous réserve une surprise
-et le frisson d'un effroi différent; elles se ressemblent
-si peu! Les unes rient en montrant
-des dents jaunes, les autres ont une expression
-de tristesse ou de souffrance infinie. Tantôt les
-visages sont minces, très fins, restés jolis malgré
-le pincement des narines. Tantôt ils sont
-démesurément élargis de bouffissure putride,
-avec le bout du nez mangé: les embaumeurs,
-comme on sait, n'étaient pas sûrs de leurs
-moyens; les momies ne réussissaient pas toujours;
-chez quelques-unes il se produisait des
-tuméfactions, des pourritures, même des éclosions
-soudaines de larves, de «compagnons
-sans oreilles et sans yeux», qui finissaient bien
-par mourir avec le temps, mais après avoir
-perforé toutes les chairs.</p>
-
-<p>A peu près par dynastie et par ordre chronologique,
-les orgueilleux Pharaons sont là
-piteusement rangés, le père, le fils, le petit-fils,
-l'arrière-petit-fils. Et de vulgaires étiquettes
-de papier disent seules leurs noms écrasants:
-Sethos I<sup>er</sup>, Ramsès II, Sethos II, Ramsès III,
-Ramsès IV, etc. Il n'en manque bientôt plus à
-l'appel, tant on a fouillé au c&oelig;ur des rochers et
-du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de
-musée seront sans doute leur résidence dernière.
-Dans l'antiquité, ils ont cependant pérégriné
-souvent depuis leur mort, car aux
-époques troublées de l'histoire d'Égypte, c'était
-une des lourdes préoccupations du souverain
-régnant: cacher, cacher ces momies d'ancêtres,
-dont la terre s'emplissait de plus en plus et que
-les violateurs de sépultures étaient si habiles à
-dépister; alors on les promenait clandestinement
-d'un trou à un autre, les enlevant chacun
-de son fastueux souterrain personnel, pour à la
-fin les murer de compagnie dans quelque humble
-caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont
-achever bientôt leur retour à la poussière,
-différé comme par miracle pendant tant de
-siècles; aujourd'hui, dépouillées de leurs bandelettes,
-elles ne dureront plus, et il faudrait
-se hâter de graver ces physionomies de trois
-ou quatre mille ans qui vont s'évanouir.</p>
-
-<p>Dans ce cercueil&mdash;l'avant-dernier de la rangée
-de gauche,&mdash;c'est le grand Sésostris en
-personne qui nous attend. Nous connaissons
-d'ailleurs de longue date son visage de nonagénaire,
-son nez en bec de faucon, les brèches
-entre ses dents de vieillard, son cou décharné
-d'oiseau et sa main qui se lève en geste de
-menace. Voici vingt ans qu'il a revu la lumière,
-ce maître du monde. Il était enroulé, <i>des milliers
-de fois</i>, dans un merveilleux linceul en
-fibres d'aloès, plus fin qu'une mousseline des
-Indes, qui avait dû coûter des années de travail
-et mesurait quatre cents mètres de long;
-le démaillotage, en présence du khédive Tewfik
-et des grands personnages de l'Égypte, dura
-deux heures, et après le dernier tour, quand la
-figure illustre apparut, l'émotion fut telle parmi
-les assistants qu'ils se bousculèrent comme
-un troupeau, et le pharaon fut renversé. Il a
-du reste beaucoup fait parler de lui, le grand
-Sésostris, depuis son installation au musée. Un
-jour, tout à coup, d'un geste brusque, au
-milieu des gardiens, qui fuyaient en hurlant
-de peur, il a levé cette main<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, qui est encore
-en l'air et qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite
-est survenue, dans ses vieux cheveux d'un blanc
-jaunâtre et le long de tous ses membres l'éclosion
-d'une faune cadavérique très fourmillante
-qui a nécessité un bain complet, au mercure.&mdash;Lui
-aussi a son étiquette, en papier écolier,
-collée sur le bord de sa boîte, et on y lit, tracé
-d'une écriture négligée, ce nom formidable
-qui fit trembler tous les peuples de la terre:
-«Ramsès II (Sésostris)»!&hellip; Il n'y a pas à
-dire, il a beaucoup décliné et noirci depuis
-seulement une quinzaine d'années que je le
-connais. C'est un fantôme qui s'en va; malgré
-les soins dont on l'entoure, c'est un pauvre
-fantôme tout près de se désagréger, de s'anéantir.
-Nous promenons devant son nez crochu
-notre lanterne, pour mieux déchiffrer, par
-le jeu de l'ombre, son expression encore autoritaire&hellip;
-Ainsi les destinées du monde se
-réglaient jadis, sans appel, au fond de ce crâne,
-qui semble plutôt étroit sous la peau sèche et
-les horribles cheveux blanchâtres! Et tout ce
-qui a dû tenir de volonté là dedans, et de passion,
-et de colossal orgueil! Sans compter ce
-souci, que nous ne concevons plus, mais qui
-primait tout à son époque: celui d'assurer la
-magnificence et l'inviolabilité de la sépulture&hellip;
-Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui
-s'exhibe là dans ses chiffons immondes, avec
-toujours sa main levée pour une impuissante
-menace, a été autrefois l'étincelant Sésostris,
-qui connut l'excès presque surhumain des
-triomphes et des splendeurs; le maître des rois,
-et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu,
-dont maints colosses de granit ou de marbre,
-à Memphis, à Thèbes, à Louxor, reproduisent
-et essayent d'éterniser les jarrets musculeux,
-la poitrine d'athlète&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui,
-tombant sur son bras déshabillé, aurait fait dilater et jouer les
-os du coude.</p>
-</div>
-<p>Dans le cercueil tout proche est couché son
-père, Sethos I<sup>er</sup>, qui régna moins longtemps et
-mourut beaucoup plus jeune que lui.&mdash;Or
-cette jeunesse se voit encore si bien sur les
-traits de la momie, empreints d'ailleurs de
-beauté persistante. Vraiment ce roi Sethos, on
-dirait la statue du Calme et de la Rêverie
-sereine; aucun effroi ne se dégage de ce mort
-aux longs yeux fermés, aux lèvres délicates,
-au menton noble et au profil pur; il est apaisant
-et agréable à regarder dormir, les mains
-croisées sur la poitrine. Et on ne s'explique
-pas d'ailleurs, en le voyant jeune, qu'il puisse
-avoir pour fils son voisin, le vieillard presque
-centenaire.</p>
-
-<p>En passant, nous avons dévisagé quantité
-d'autres momies royales, tranquilles ou grimaçantes.
-Mais, pour finir, il en est une (troisième
-cercueil, là, dans la rangée d'en face), une certaine
-reine Nsitanébashrou, que j'aborde avec
-crainte, bien que, pour elle seule peut-être,
-j'aie souhaité faire cette ronde macabre. Même
-en plein jour, elle arrive au maximum d'horreur
-que puisse jeter une figure de spectre;
-qu'est-ce que cela va être la nuit sous le vacillement
-de notre petite lanterne?&hellip;</p>
-
-<p>La voilà donc, la vampiresse échevelée, bien
-à son poste, étendue, mais toujours comme
-prête à bondir, et du premier coup je croise
-le regard en coulisse de ses prunelles d'émail,
-qui brillent sous les paupières entr'ouvertes,
-aux cils à peine mangés. Oh! la terrifiante
-personne!&hellip; Non qu'elle soit laide; au contraire,
-on voit qu'elle était plutôt jolie et qu'elle
-fut momifiée jeune. Ce qu'elle a de particulier
-surtout, c'est son air déçu et furieux d'être
-morte&hellip; Les embaumeurs l'avaient du reste
-très pieusement fardée; mais le rose, sous
-l'action des sels de la peau, s'est décomposé par
-places pour donner des macules vertes. Ses
-épaules nues, le haut de ses bras hors des
-guenilles qui furent son linceul magnifique,
-simulent encore des rondeurs grasses, mais se
-sont tachés aussi de zébrures verdâtres ou
-noires comme on en voit sur les serpents.
-Certes aucun cadavre, ni ici ni ailleurs, n'a
-jamais gardé cette expression de vie intense,
-et d'ironique, d'implacable férocité; sa bouche
-est tordue par un petit rire de défi, ses
-narines se pincent comme feraient celles d'une
-goule pour flairer du sang, et ses yeux disent
-à qui s'approche: «Je suis couchée dans
-ma boîte, oui; mais tu verras tout à l'heure
-comme je saurai en sortir!»&mdash;Cela déroute de
-songer que la menace de ce regard terrible et ce
-semblant de fureur mal contenue duraient
-déjà depuis des siècles quand débuta notre ère,
-et duraient pour rien, dans les ténèbres
-secrètes d'un cercueil fermé, au fond d'un
-caveau sans porte.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Maintenant que nous allons nous retirer,
-qu'est-ce qu'il se passera ici, avec la complicité
-du silence, aux heures plus profondes de la nuit?
-Est-ce qu'ils vont rester inertes et rigides, une
-fois livrés à eux-mêmes, tous ces embaumés
-qui faisaient mine d'être sages parce que nous
-étions là? Quels échanges de vieux fluide humain
-vont se continuer, comme sans doute chaque
-soir, d'un cercueil à un autre? Jadis, ces rois,
-ces reines, dans leur obsédante inquiétude sur
-l'avenir de leur momie, avaient pu imaginer
-des violations, des pillages, des émiettements
-parmi le sable du désert, mais jamais cela: être
-réunis un jour, et presque tous à visage dévoilé,
-si près les uns des autres, en rang sous des
-glaces. Eux qui gouvernèrent l'Égypte à des
-siècles d'intervalle et ne s'étaient jamais connus
-que par l'histoire, par les papyrus inscrits d'hiéroglyphes,
-ainsi mis en présence, tant de choses
-ils ont à se dire, tant de questions ardentes à
-se poser, sur des amours, sur des crimes! Dès
-que nous serons presque loin, seulement dès
-que notre lanterne, au bout des longues galeries,
-ne paraîtra plus que comme un feu follet qui
-s'échappe, est-ce que les «Formes», dont les
-gardiens s'épouvantent, ne vont pas commencer
-leur grouillement, et les voix creuses des
-momies chuchoter des mots, avec effort?&hellip;</p>
-
-<p>Mon Dieu, qu'il fait noir ici! Notre lanterne
-pourtant ne s'éteint pas, non&hellip; Mais on dirait
-qu'il fait noir de plus en plus&hellip; Et, la nuit,
-tout fermé, comme on sent l'odeur des huiles,
-dont sont imbibés les linceuls, et, plus intolérablement,
-la demi-puanteur fade et sournoise
-de tous ces morts!&hellip;</p>
-
-<p>En m'en allant à travers cette obscurité des
-salles trop longues, un vague instinct de conservation
-fait que je me retourne tout de même
-un peu, pour regarder derrière moi. Il me
-semble que la dame au bébé lève déjà lentement,
-avec mille précautions et ruses, sa tête encore
-tout enveloppée&hellip; Tandis qu'au contraire, plus
-là-bas, les cheveux épars, je la devine bien se
-dressant d'une saccade impatiente sur son séant,
-la goule aux yeux d'émail, la dame Nsitanébashrou&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch5">V<br />
-UN CENTRE D'ISLAM</h2>
-
-
-<blockquote class="epi">
-<p>«S'instruire est le devoir de
-tout musulman.»</p>
-
-<p class="attr">(Un verset des <i>Hadices</i>
-ou <i>Paroles du Prophète</i>.)</p>
-
-</blockquote>
-<p>Dans une rue étroite, perdue au milieu des
-plus anciens quartiers arabes du Caire, en plein
-dédale encore serré et mystérieusement ombreux,
-une porte exquise s'ouvre sur de l'espace
-libre que le soleil inonde; elle est à deux
-arceaux ouvragés; elle est surmontée d'un haut
-fronton où des arabesques s'enchevêtrent pour
-former des rosaces inconnues, et où de saintes
-écritures s'enroulent avec des complications
-très savantes.</p>
-
-<p>C'est l'entrée d'Al-Azhar, un lieu vénérable
-en Islam, d'où sont parties, pendant près de
-mille ans, les générations de prêtres et de docteurs
-chargés de répandre la parole du Prophète
-sur les peuples, depuis le Moghreb jusqu'à la
-mer d'Arabie, en passant par les grands déserts.
-Vers la fin de notre <small>X</small><sup>e</sup> siècle, les glorieux
-khalifes Fatimides avaient édifié cet immense
-assemblage d'arceaux et de colonnes, qui devint
-le siège de l'université musulmane la plus renommée
-du monde, et que, depuis lors, tous
-les souverains de l'Égypte ne cessèrent de compléter,
-d'agrandir, ajoutant des salles nouvelles,
-des galeries, des minarets, jusqu'à faire
-d'Al-Azhar presque une ville au milieu de la
-ville.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<blockquote class="epi">
-<p>«Celui qui recherche l'instruction
-est plus aimé de Dieu que
-celui qui combat dans une
-guerre sainte.»</p>
-
-<p class="attr">(Un verset des <i>Hadices</i>.)</p>
-
-</blockquote>
-<p>Onze heures, par une journée d'ardent soleil
-et de pure lumière; Al-Azhar vibre encore
-d'un multiple bruissement de voix, bien que
-les leçons du matin soient près de finir.</p>
-
-<p>Une fois franchi le seuil de la double porte
-ouvragée, voici d'abord la cour, en ce moment
-vide comme un désert, et éblouissante de
-soleil. Au delà, tout ouverte, la mosquée
-déploie ses arcades sans fin, qui se continuent,
-se répètent, se perdent très loin sous
-l'obscurité des plafonds, et, dans ce lieu demi-obscur,
-aux profondeurs confuses, d'innombrables
-personnages coiffés du turban, accroupis
-en foule pressée, récitent ou psalmodient
-tout bas, avec un léger balancement des reins
-comme pour scander leur déclamation chantante:
-ce sont les dix mille étudiants venus
-de tous les points de la terre pour s'imprégner
-de l'immuable doctrine d'Al-Azhar.</p>
-
-<p>A première vue, on les aperçoit mal, car ils
-sont loin dans l'ombre, et ici on est aveuglé de
-rayons; par petits groupes attentifs, de dix ou
-de vingt, assis sur des nattes autour d'un grave
-professeur, ils répètent docilement leurs leçons,
-qui depuis des siècles ont vieilli sans changer
-comme l'Islam. Ceux qui tiennent cercle
-tout à fait là-bas, dans les nefs du fond où
-le jour arrive à peine, comment donc y
-voient-ils pour déchiffrer sur les feuillets de
-leurs vieux livres les si difficiles écritures?</p>
-
-<p>En tout cas, gardons-nous de les troubler,&mdash;comme
-tant de touristes, de nos jours, ne
-craignent pas de le faire; nous entrerons un
-peu plus tard, quand l'étude du matin sera
-terminée.</p>
-
-<p>Cette cour, où le soleil de onze heures darde
-son feu blanc, est un enclos sévèrement et
-magnifiquement arabe; il nous a isolés soudain
-du temps et des choses; il doit porter à la
-prière musulmane, de même que jadis nos
-cloîtres gothiques portaient à la prière chrétienne.
-Il est vaste comme un carrousel. D'un
-côté, il confine à la mosquée même, et partout
-ailleurs on l'a muré si haut que rien du dehors
-ne s'y devine plus: des murailles de couleur
-fauve, où tant de siècles de soleil ont mis des
-tons ardents, ont prodigué la terre de Sienne
-et la sanguine; des murailles qui par le bas
-sont droites, simples, d'une austérité un peu
-farouche, mais dont la crête, ornementée minutieusement
-et toute couronnée de créneaux à
-jours, profile sur le ciel des séries de fines
-découpures de pierre. Et, au-dessus de cette
-sorte de dentelle rougeâtre du faîte, qui est là
-comme pour encadrer le vide si profond et si
-bleu au-dessus de nous, on voit pointer éperdument
-tous les minarets d'alentour, rouges
-aussi, plus rouges encore que la jalouse enceinte,
-et brodés d'arabesques, ajourés, compliqués de
-galeries aériennes; les uns presque lointains,
-les autres effrayants d'être si proches et d'escalader
-le zénith; tous saisissants et étranges,
-avec leurs croissants qui brillent et avec leurs
-bâtons tendus pour appeler les grands oiseaux
-de l'espace. Malgré soi on lève la tête, fasciné
-par toute cette beauté qui est en l'air: rien
-d'autre pourtant que ce carré de ciel merveilleux,
-sorte de limpide saphir tout enchâssé
-dans les crénelures d'Al-Azhar, et où montent
-se perdre les si audacieuses tours fuselées. On
-est en plein Orient religieux d'autrefois, et on
-sent combien, sur l'imagination des jeunes
-prêtres qui se forment ici, doit influer le mystère
-de cette cour grandiose, où tout le luxe
-architectural ne consiste qu'en de purs dessins
-géométriques répétés à l'infini, et ne commence
-d'ailleurs que très haut, sur les couronnements
-et les minarets en contact avec le bleu éternel.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<blockquote class="epi">
-<p>«Tel qui instruit les ignorants
-est comme un vivant parmi des
-morts.</p>
-
-<p>»Si un jour se passe sans que
-j'aie appris quelque chose qui
-m'approche de Dieu, que l'aube
-de ce jour ne soit pas bénie.»</p>
-
-<p class="attr">(Versets des <i>Hadices</i>.)</p>
-
-</blockquote>
-<p>Celui qui m'amène aujourd'hui dans ce lieu
-est mon ami Moustafa Kamel pacha<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, le tribun
-de l'Égypte, et je dois à sa présence de n'être
-pas traité comme un visiteur quelconque:
-on s'empresse d'informer le grand maître de
-l'université d'Al-Azhar, haut personnage en
-Islam, dont Moustafa fut jadis l'élève, et qui,
-sans doute, voudra nous accueillir lui-même.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Ceci se passait une année avant la mort du pacha auquel
-ce livre est dédié.</p>
-</div>
-<p>C'est dans une salle très arabe, meublée seulement
-de divans, que nous reçoit ce grand
-maître aux simplicités d'ascète et aux élégantes
-manières de prélat. Son regard et
-même tout son visage disent combien doit être
-lourd le sacerdoce qu'il exerce: présider à l'instruction
-de tant et tant de jeunes prêtres qui
-iront ensuite porter la foi, la paix et l'immobilité
-à plus de trois cents millions d'hommes.</p>
-
-<p>Et les voici bientôt, Moustafa pacha et lui,
-dissertant&mdash;comme s'il s'agissait d'un fait
-d'intérêt actuel&mdash;sur un point controversé
-des événements qui suivirent la mort du prophète,
-et sur le rôle d'Ali&hellip; Oh! combien alors
-mon ami Moustafa, que j'ai vu si Français en
-France, m'apparaît tout à coup musulman jusqu'au
-fond de l'âme! Du reste il en est ainsi
-pour la plupart des Orientaux qui, rencontrés
-chez nous, semblent les plus parisianisés: leur
-modernisme n'est qu'à la surface; en eux-mêmes,
-tout au fond, l'Islam demeure intact.
-Et l'on s'explique sans peine que le spectacle
-de nos troubles, de nos désespoirs, de nos misères,
-dans ces voies nouvelles où le sort nous
-jette, les fasse réfléchir et se replier plutôt vers
-le tranquille rêve des ancêtres&hellip;</p>
-
-<p>En attendant que finissent les cours du
-matin, on nous promène dans les dépendances
-d'Al-Azhar. Des salles de toutes les époques,
-annexées les unes après les autres et formant
-un peu labyrinthe; plusieurs contiennent des
-<i>mihrabs</i>, qui sont, comme on sait, des espèces
-de portiques toujours festonnés et dentelés
-comme s'ils étaient ruisselants de gouttes de
-givre. Des bibliothèques et des bibliothèques,
-dont les plafonds de cèdre ont été sculptés aux
-temps où l'on avait le loisir et la patience.
-Par milliers, de précieux manuscrits d'érudition,
-qui datent bien de quelques siècles, mais
-qui, en ce pays, ne se démodent point. Ouverts
-dans des vitrines, plusieurs Corans inestimables,
-qui furent jadis calligraphiés et enluminés
-sur parchemin par de pieux khédives.
-Et, à une place d'honneur, une grande lunette
-astronomique pour observer le lever de la lune
-du Ramadan&hellip; Tout cela sent beaucoup le
-passé. D'ailleurs ce que l'on enseigne aujourd'hui
-aux dix mille étudiants d'Al-Azhar diffère
-à peine de ce qu'on leur enseignait sous le
-règne glorieux des Fatimides,&mdash;et qui était
-alors transcendant ou même nouveau: le
-Coran et tous ses commentaires; les subtilités
-de la syntaxe et de la prononciation; la jurisprudence;
-la calligraphie, qui est restée chère
-aux Orientaux; la versification; enfin ces mathématiques
-dont les Arabes furent les inventeurs.</p>
-
-<p>Oui, tout cela sent le passé, la poussière des
-âges révolus. Et certes les prêtres formés dans
-cette université de mille ans pourront devenir
-des esprits d'élite, de nobles et calmes
-rêveurs, mais ne seront jamais que des retardataires,
-ancrés bien à l'abri du tourbillon qui
-nous emporte.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<blockquote class="epi">
-<p>«C'est un sacrilège que de prohiber
-la science. Demander la
-science, c'est faire acte d'adoration
-envers Dieu; l'enseigner,
-c'est faire acte de charité.</p>
-
-<p>»La science est la vie de l'Islam,
-la colonne de la foi.»</p>
-
-<p class="attr">(Versets des <i>Hadices</i>.)</p>
-
-</blockquote>
-<p>La leçon du matin est finie, nous pouvons,
-sans déranger personne, visiter la mosquée.</p>
-
-<p>Quand nous revenons dans la grande cour
-aux murs crénelés de dentelles, c'est l'heure où
-s'y déverse le flot des jeunes hommes en robe
-et turban qui sortent de la pénombre du sanctuaire.
-Après être restés depuis le lever du
-jour accroupis sur des nattes pour étudier ou
-prier, au bourdonnement confus de leurs milliers
-de voix, ils vont se répandre un instant
-dans les proches quartiers arabes, en attendant
-que commencent les leçons du soir. Par groupes,
-quelquefois se donnant la main comme des
-enfants, ils marchent pour la plupart la tête
-haute et levant les yeux, bien qu'un peu éblouis
-sous ce soleil qui les saisit dehors et les crible
-de rayons. Innombrables, ils nous montrent
-en passant des visages très divers; c'est qu'ils
-viennent des quatre vents du monde, les uns de
-Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou
-bien du fond du Hedjaz; ceux du Nord ont des
-prunelles claires et pâles, et, parmi ceux du
-Moghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont
-le teint presque noir. Mais leur expression à tous
-se ressemble: quelque chose d'extatique et de
-lointain, le même détachement, l'obstination
-dans le même rêve. En l'air, où se portent
-leurs yeux levés, c'est&mdash;toujours dans ce
-cadre des créneaux d'Al-Azhar&mdash;le ciel presque
-blanchi par excès de lumière, avec l'élancement
-des grands minarets rougeâtres, que l'on
-dirait empourprés par quelque reflet d'incendie.
-Et, en regardant passer là cette masse de
-jeunes prêtres ou de jeunes légistes, à la fois
-si différents et si semblables, on comprend
-mieux qu'ailleurs combien l'Islam, le plus vieil
-Islam, garde encore de cohésion et de puissance.</p>
-
-<p>La mosquée où ils font leurs études est
-maintenant presque vide. Nous y trouvons, en
-même temps qu'un reposant demi-jour, du
-silence et des musiques inattendues de petits
-oiseaux; c'est la saison des couvées et, dans
-les plafonds de bois ciselé, il y a quantité de
-nids que personne ne dérange.</p>
-
-<p>Un monde, cette mosquée, où des milliers
-d'hommes peuvent trouver place à l'aise. Environ
-cent cinquante colonnes de marbre, provenant
-de temples antiques, soutiennent les
-séries d'arceaux des sept nefs parallèles. La
-lumière ne pénètre que par l'arcade ouverte sur
-la cour et, il fait si sombre dans les nefs du
-fond, comment donc les fidèles y voient-ils
-pour lire, quand le soleil d'Égypte par hasard
-se voile?</p>
-
-<p>Quelques étudiants sont là encore, restés
-pendant l'heure du repos, une vingtaine, perdus
-au milieu de cette vaste solitude, et s'occupant
-à faire la propreté par terre avec de longues
-palmes en guise de balai: les étudiants pauvres,
-ceux-ci, qui n'ont à manger que du pain sec
-et s'étendent la nuit pour dormir sur la même
-natte où ils s'étaient tenus assis à travailler
-toute la journée.</p>
-
-<p>Le séjour de cette université est gratuit pour
-tous les élèves; les frais de leur nourriture et
-de leur entretien, assurés par des donations
-pieuses. Mais, comme ces legs demeurent séparés
-par nation, il y a inégalité dans les traitements:
-les jeunes hommes de telle contrée
-sont presque riches, possèdent une chambre et
-un bon lit; ceux d'un pays voisin couchent
-par terre, ont juste de quoi ne pas mourir.
-Mais aucun d'eux ne se plaint, et ils savent
-s'entr'aider<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> La durée des études à Al-Azhar varie entre trois et six
-ans.</p>
-</div>
-<p>Près de nous, un des étudiants pauvres
-mange sans fausse honte son pain sec de midi,
-accueillant avec un sourire les moineaux et
-autres petits voleurs ailés qui descendent des
-beaux plafonds de cèdre pour lui disputer les
-miettes de son repas.</p>
-
-<p>Plus loin, dans les nefs du fond peu éclairé,
-un autre qui dédaigne de manger, ou qui n'a
-plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois
-terminé son petit service de balayage, et rouvre
-son Coran pour s'exercer seul à le lire avec
-l'intonation consacrée. Sa voix facile et chaude,
-qu'il modère par discrétion, est d'un charme
-irrésistible dans la sonorité de cette mosquée
-immense, où l'on n'entendait plus à cette heure
-que le gazouillis à peine saisissable des couvées,
-là-haut parmi les poutres aux dorures éteintes.
-Tous ceux à qui les sanctuaires de l'Islam ont
-été familiers savent comme moi qu'il n'est pas
-de livre plus délicieusement rythmé que celui
-du Prophète; même si le sens des versets vous
-échappe, la lecture chantante, qui se fait pendant
-certains offices, agit sur vous par la seule
-magie des sons, à la manière de ces oratorios
-qui, dans les églises du Christ, amènent les
-larmes. La déclamation tristement berceuse de
-ce jeune prêtre au visage d'illuminé, aux vêtements
-de décente misère, a beau être contenue,
-il semble que peu à peu elle emplisse les sept
-nefs désertes d'Al-Azhar. On s'arrête malgré
-soi et on se tait pour l'écouter, au milieu du
-silence de midi. Et&mdash;dans ce lieu si vénérable,
-où le délabrement, l'usure des siècles
-s'indiquent partout, même aux colonnes de
-marbre rongées par le frottement des mains&mdash;cette
-voix d'or qui s'élève solitaire, on dirait
-qu'elle entonne le lamento suprême sur l'agonie
-du vieil Islam et sur la fin des temps,
-l'élégie sur l'universelle mort de la foi dans le
-c&oelig;ur des hommes&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<blockquote class="epi">
-<p>«La science est une religion,
-la prière en est une autre. L'étude
-est préférable à l'adoration.</p>
-
-<p>»Allez demander partout l'instruction,
-même, s'il le fallait,
-jusqu'en Chine.»</p>
-
-<p class="attr">(Versets des <i>Hadices</i>.)</p>
-
-</blockquote>
-<p>Chez nous autres, Européens, on considère
-comme vérité acquise que l'Islam n'est qu'une
-religion d'obscurantisme, amenant la stagnation
-des peuples et les entravant dans cette course
-à l'inconnu que nous nommons «le progrès».
-Cela dénote d'abord l'ignorance absolue de
-l'enseignement du Prophète, et de plus un stupéfiant
-oubli des témoignages de l'histoire.
-L'Islam des premiers siècles évoluait et progressait
-avec les races, et on sait quel rapide
-essor il a donné aux hommes sous le règne des
-anciens khalifes; lui imputer la décadence actuelle
-du monde musulman est par trop puéril.
-Non, les peuples tour à tour s'endorment, par
-lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand
-éclat: c'est une loi. Et puis un jour quelque
-danger vient secouer leur torpeur, et ils se
-réveillent.</p>
-
-<p>Cette immobilité des pays du Croissant m'était
-chère. Si le but est de passer dans la vie
-avec un minimum de souffrance, en dédaignant
-l'agitation vaine, et de mourir anesthésié par
-de radieux espoirs, les Orientaux étaient les
-seuls sages. Mais leur rêve n'est plus possible,
-maintenant que des nations de proie les guettent
-de tous côtés. Donc, hélas! il faut se réveiller.</p>
-
-<p>Il faut se réveiller, et cela commence. Alors,
-en Égypte, où l'on sent la nécessité de changer
-tant de choses, on songe à réformer aussi la
-vieille université d'Al-Azhar, l'un des grands
-centres de l'Islam; on y songe avec crainte,
-sachant le danger de porter la main sur des
-institutions millénaires; la réforme, cependant,
-est en principe décidée. Des connaissances nouvelles,
-venues d'Occident, vont pénétrer dans
-ce tabernacle des Fatimides; le Prophète n'a-t-il
-pas dit: «Allez partout demander l'instruction,
-au besoin jusqu'en Chine?» Qu'en
-adviendra-t-il? Qui saurait le présager?&hellip;
-Mais ceci, en tous cas, est certain: aux heures
-éblouissantes de midi, ou aux heures dorées
-du soir, quand le flot des étudiants ainsi
-modernisés se répandra dans la grande cour
-que tant de minarets surveillent, on ne verra
-plus dans tous ces regards la mystique flamme
-d'aujourd'hui; et ce ne sera plus l'inébranlable
-foi, ni la haute et sereine insouciance,
-ni la paix si profonde qu'ils iront porter, ces
-messagers, à tous les bouts de la terre musulmane&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch6">VI<br />
-CHEZ LES APIS</h2>
-
-
-<p>Les demeures des Apis, dans l'obscurité
-lourde, en dessous du désert Memphite, sont,
-comme chacun sait, de monstrueux cercueils
-en granit noir rangés le long de catacombes
-toujours chaudes et étouffantes ainsi que
-d'éternelles étuves.</p>
-
-<p>Des berges du Nil, pour aller chez eux, il
-nous faut traverser d'abord la région basse
-que les inondations du vieux fleuve, régulières
-depuis le commencement des temps, ont fini
-par rendre propice à l'éclosion des plantes et
-au développement des hommes: une ou deux
-heures de route, le soir, à travers des futaies
-de dattiers dont les belles palmes tamisent sur
-nos têtes la lumière d'un soleil de mars à
-demi voilé par des nuages et déjà déclinant.
-De loin en loin des troupeaux paissent à cette
-ombre légère. Et nous croisons des fellahs paisibles
-qui ramènent des champs, vers les villages
-de la rive, leurs petits ânes chargés de
-gerbes. Il fait doux et il fait salubre sous ces
-hauts bouquets de plumes vertes indéfiniment
-répétés, qu'un vent tiède remue presque sans
-bruit. On a l'impression d'être dans une zone
-heureuse, où la vie pastorale doit être facile,
-même un peu paradisiaque.</p>
-
-<p>Mais là-bas, devant nous, il y a un monde
-tout autre qui de plus en plus se révèle; son
-aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu;
-il terrifie comme une apparition du
-chaos, de l'universelle mort&hellip; Ce monde, c'est
-le désert, le désert dominateur, au milieu
-duquel l'Égypte habitée, les verdures du Nil
-tracent à peine un étroit ruban, et, ici plus
-qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir,
-ce désert souverain, tant il se tient surélevé
-et nous laisse en contre-bas de lui, dans
-la vallée édénique où les palmiers nous ombragent.
-Avec ses tons jaunes, ses marbrures
-livides, avec ses sables qui lui donnent des
-aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout
-l'horizon comme une espèce de muraille molle
-ou de grande nuée à faire peur,&mdash;plutôt comme
-une longue vague de cataclysme, qui ne bouge
-pas, c'est vrai, mais qui pourrait bien se déverser
-et engloutir. De plus, il est le <i>désert Memphite</i>,
-c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point
-d'autre sur terre, une nécropole fabuleuse
-où les hommes d'autrefois ont durant trois
-mille ans amoncelé des morts embaumés,
-exagérant de siècle en siècle l'orgueil fou de
-leurs tombeaux; donc, au-dessus de ces sables
-qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret
-mondial arrêté dans sa marche, nous voyons
-se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains,
-des triangles aux proportions surhumaines,
-qui étaient en leur temps des couvercles
-à momie: les pyramides, encore debout
-là toutes, sur le sinistre piédestal que leur fait
-le désert; les unes assez proches, les autres plus
-perdues dans l'arrière-plan des solitudes,&mdash;et
-peut-être plus terribles pour n'être ainsi
-qu'esquissées en grisailles, trop haut devant
-les nuages.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ces petites voitures qui nous ont amenés à
-la nécropole de Memphis à travers l'interminable
-bois de palmiers avaient les roues garnies
-de larges patins pour affronter les sables.</p>
-
-<p>Et maintenant, arrivés au pied de la région
-effrayante, nous commençons de gravir une côte
-où tout à coup le trot de nos chevaux ne s'entend
-plus; le feutrage mouvant du sol établit
-autour de nous un silence soudain, comme
-chaque fois qu'on aborde ces déserts-là, et on
-dirait un silence de respect qui de lui-même
-s'imposerait.</p>
-
-<p>La vallée de la vie s'abaisse et fuit derrière
-nous, achève bientôt de disparaître, cachée par
-une ligne de dunes&mdash;par une première volute
-de la «mer sans eau», pourrait-on dire,&mdash;et
-nous voici montés au royaume des morts où
-souffle un vent desséchant et presque glacé que
-d'en bas nous n'avions pas prévu.</p>
-
-<p>On n'a pas profané encore ce désert Memphite
-par des hôtels et des routes à autos,
-comme on a déjà fait au «petit désert» du
-Sphinx,&mdash;dont nous apercevons du reste, aux
-extrêmes limites de la vue, les trois pyramides,
-prolongeant presque à l'infini pour nos yeux ce
-domaine des momies. Nous ne voyons donc
-personne, ni aucun indice des temps actuels,
-parmi ces mornes ondulations jaunes ou pâlement
-grises où nous semblons perdus comme
-dans la houle d'un océan. Un ciel sombre, tel que
-l'on n'imagine guère le ciel d'Égypte. Et, dans
-cet immense néant des sables et des pierrailles
-dont le cercle d'horizon se détache en plus
-clair sur les nuages, rien nulle part, rien que
-les silhouettes de ces triangles éternels: les
-pyramides, choses géantes qui se lèvent de
-place en place, au hasard, en différents points
-de l'étendue, celles-ci à moitié éboulées,
-celles-là presque intactes et gardant leur
-pointe vive. Aujourd'hui elles jalonnent seules
-cette nécropole qui a plus de deux lieues de
-long et qui fut couverte de temples d'une
-magnificence, d'une énormité inimaginables
-pour des esprits de nos jours. A part une, là
-tout près (l'aïeule fantastique des autres, celle
-de ce roi Zoser qui mourut il y aura bientôt
-cinq mille ans), à part une qui est faite de six
-colossales terrasses superposées, toutes ont
-été bâties d'après cette même conception du
-<i>triangle</i>, qui est à la fois la figure la plus mystérieusement
-simple de la géométrie et la forme
-la plus assise, la plus indéfiniment stable de
-l'architecture. Et, à présent qu'il ne reste
-aucune trace de leurs fresques à personnages,
-de leurs enduits multicolores, à présent qu'elles
-ont pris la même couleur morte que le désert,
-elles sont là comme de grands ossements, comme
-de grands fossiles n'ayant d'ailleurs plus de
-contemporains sur la terre. En dessous par
-exemple, c'est autre chose; en dessous demeurent
-encore des hommes, et même beaucoup de
-chats et beaucoup d'oiseaux qui, de leurs yeux,
-les ont vu bâtir, et qui dorment intacts,
-emmaillotés de bandelettes, dans l'obscurité
-des syringes; <i>nous savons</i>, pour y avoir pénétré
-jadis, ce que cachent les entrailles de ce
-vieux désert sur lequel s'épaissit de siècle en
-siècle le linceul jaune des sables: tout le roc
-profond a été perforé patiemment, pour des
-hypogées, pour de grandes ou de petites chambres
-sépulcrales, ou pour de vrais palais mortuaires
-aux multiples figures peintes. Et,
-depuis deux mille ans déjà que les déterreurs
-s'acharnent à exhumer d'ici des sarcophages et
-des trésors, on n'a pas épuisé les réserves souterraines;
-il y reste sans nul doute des pléiades
-de dormeurs non dérangés que l'on ne découvrira
-jamais.</p>
-
-<p>A mesure que nous avançons, le vent plus
-fort et plus froid souffle sous un ciel plus nuageux,
-et le sable vole partout. Le sable est le
-souverain incontesté de cette nécropole; s'il ne
-roule point en volute énorme de mascaret,
-comme il donnait l'illusion de le faire lorsqu'on
-le regardait d'en bas, de la vallée verte,
-du moins il s'amasse sur toutes choses avec
-une persistance obstinée depuis les plus vieux
-âges, et il a déjà enseveli à Memphis tant de
-statues, de colosses, de temples et d'allées de
-sphinx! Il arrive sans cesse, il arrive de la
-Libye, du grand Sahara, qui en contiennent
-de quoi poudrer l'univers. Il s'harmonise bien
-avec ces hautes ossatures des pyramides qui
-forment d'immuables écueils sur son étendue
-toujours en mouvement, et, si l'on y songe, il
-donne encore plus l'effroi des éternités antérieures
-que ne le font toutes ces ruines égyptiennes,
-nées d'hier en comparaison de lui: le
-<i>Sable</i>,&mdash;le sable des mers primitives qui représente
-un travail d'émiettement d'une durée
-impossible à concevoir, qui témoigne d'une continuité
-de destruction n'ayant pour ainsi dire
-jamais commencé&hellip;</p>
-
-<p>Voici, au milieu des solitudes, une humble
-maison, vieille et à moitié ensablée, où nous
-devons nous arrêter. Ce fut la maison de l'égyptologue
-Mariette, et elle abrite encore le
-directeur des fouilles, qui nous donnera la
-permission de descendre chez les Apis. La
-chambre blanchie à la chaux où il nous reçoit
-est encombrée des débris millénaires qu'il ne
-cesse d'exhumer. Par l'une des fenêtres ouvertes
-sur les désolations d'alentour plongent les
-rayons du soleil, qui vient d'apparaître, déjà
-bas, entre deux nuages, et qui est tristement
-jauni par les envolées du sable et par le soir.</p>
-
-<p>Le maître du logis, pendant que ses bédouins
-vont ouvrir et illuminer pour nous les souterrains
-des Apis, nous montre sa dernière étonnante
-trouvaille, faite ce matin dans un hypogée
-des dynasties les plus anciennes: sur un socle,
-un groupe de personnages en bois, de la taille
-à peu près de nos marionnettes à guignol.
-Puisque c'était l'usage de ne mettre dans un
-tombeau que les figures ou les objets les plus
-agréables à celui qui l'habitait, sans doute il
-devait aimer beaucoup les danseuses, l'homme
-momifié auquel on avait offert ce joujou, en
-des temps antérieurs à toute précise chronologie.
-Au milieu du groupe, il est représenté
-lui-même dans un fauteuil, tenant sur les
-genoux sa danseuse favorite, et d'autres femmes
-devant lui esquissent un pas de leur époque,
-tandis que des musiciennes accroupies touchent
-des tambourins et des harpes étranges; toutes
-sont coiffées de cette longue tresse tombant sur
-les épaules comme la queue des Chinois, qui
-était la marque distinctive de ces sortes d'hétaïres.&mdash;Or
-il y avait déjà trois mille ans
-que ces petites personnes «gardaient la pose»
-dans les ténèbres quand débuta l'ère chrétienne!&hellip;
-Pour mieux nous les montrer on
-apporte le groupe près de la fenêtre, dans le
-triste rayon qui entre ici après avoir glissé sur
-l'infini du désert, et qui se met à les éclairer
-jaune, à détailler pour nous leurs attitudes de
-petites poupées cocasses et effarantes, effarantes
-d'être si vieilles et de sortir d'une telle
-nuit.&mdash;Or ce déclin du soleil, qu'elles regardent
-ce soir avec leurs drôles d'yeux trop
-grands et trop ouverts, elles ne l'avaient plus
-vu depuis cinq mille ans!&hellip;</p>
-
-<p>L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole,
-est à peine à deux cents mètres d'ici. On
-nous annonce que c'est éclairé chez eux et que
-nous pouvons nous y rendre.</p>
-
-<p>Descente par un étroit couloir en pente rapide,
-creusé dans le sol, entre des talus de pierrailles
-et de sable. Tout de suite nous sommes abrités,
-là dedans, contre le vent si âpre qui souffle
-sur le désert, et même, de la porte d'ombre,
-béante devant nous, vient comme une haleine
-de four: il fait toujours sec et chaud dans les
-souterrains funéraires de l'Égypte, qui sont de
-merveilleuses étuves à momies. Le seuil franchi,
-c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une
-lanterne, tours et détours, marchant sur de
-larges dalles, rencontrant des stèles, des blocs
-éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur
-toujours croissante.</p>
-
-<p>Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée,
-l'artère de cent cinquante mètres de long,
-taillée dans le roc, où les bédouins ont préparé
-pour nous leur grêle illumination d'usage.</p>
-
-<p>Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous
-saisit dès l'entrée le sentiment du trop lugubre,
-l'oppression du trop lourd, du trop écrasant,
-du surhumain. Les petites flammes impuissantes
-d'une cinquantaine de pauvres chandelles,
-que l'on vient de planter sur des trépieds
-de bois, en enfilade d'un bout à l'autre
-du parcours, nous montrent, à droite et à
-gauche de l'immense avenue, des cavernes
-sépulcrales carrées contenant chacune un
-cercueil noir, mais un cercueil comme pour
-un mastodonte. Ils sont carrés aussi, tous les
-cercueils si sombres et pareils, sortes de caisses
-sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc
-de granit rare, aussi luisant que du marbre.
-Aucun ornement; il faut y regarder de près
-pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions
-hiéroglyphiques, les rangées de
-petits personnages, de petits hiboux, de petits
-chacals qui racontent en une langue perdue
-l'histoire des antiques humanités; ici, la signature
-du roi Amasis; là, celle du roi Cambyse&hellip;
-Quels Titans ont pu les tailler, de
-siècle en siècle, ces cercueils (ils ont au moins
-douze pieds de long sur dix de haut), et
-ensuite les amener sous terre (ils pèsent de
-soixante à soixante-dix mille kilogrammes en
-moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces
-espèces de chambres, où ils sont là tous comme
-embusqués sur notre passage?&hellip; Chacun, en
-son temps, a contenu très à l'aise sa momie
-de b&oelig;uf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais
-malgré leur pesanteur, malgré leur solidité
-à défier toute destruction, ils ont été spoliés<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>
-à des époques mal définies, sans doute par
-des soldats du roi de Perse. Rien que les
-avoir ouverts représente déjà un travail étonnant
-de patience et de force; pour certains,
-les voleurs ont réussi, avec des leviers, à faire
-glisser de quelques centimètres le formidable
-couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à
-coups de pioche, ils ont percé dans l'épaisseur
-du granit un trou par lequel un homme a pu
-se faufiler comme un rat, comme un ver, et
-fourrager à tâtons autour de la momie sacrée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> L'un pourtant était resté intact dans sa caverne murée,
-nous conservant ainsi le seul Apis qui soit venu jusqu'à nos
-jours. Et on se rappelle l'émotion de Mariette lorsque en entrant
-là il vit par terre sur le sable l'empreinte des pieds nus du
-dernier Égyptien qui en était sorti trente-sept siècles auparavant.</p>
-</div>
-<p>Dans l'hypogée colossal, ce qui encore vous
-saisit le plus, c'est la rencontre que l'on y fait,
-au milieu du couloir de sortie, d'un autre cercueil
-noir resté là en travers du chemin comme
-pour le barrer. Il est aussi monstrueux et aussi
-simple que les autres, ses aînés, qui, plusieurs
-siècles avant sa venue, avaient commencé de
-s'aligner le long de la grande voie droite, à
-mesure que mouraient les taureaux déifiés;
-mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui,
-et n'a jamais reçu sa momie. Il a été le <i>dernier</i>.
-Pendant la période où on le roulait avec lenteur,
-à grand renfort de muscles tendus et de cris
-haletants, vers sa chambre quasi-éternelle,
-d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis
-avait pris fin,&mdash;là tout à coup, ainsi qu'il
-peut arriver pour les religions ou les institutions
-des hommes, même les plus solidement enracinées
-dans leurs âmes et dans leur passé ancestral&hellip;
-C'est peut-être cela, du reste, qui est la
-plus terrifiante de toutes nos notions positives:
-savoir qu'il y aura un <i>dernier</i> de tout; non seulement
-un dernier temple, un dernier prêtre,
-mais aussi une dernière naissance d'enfant
-humain, un dernier lever de soleil, un dernier
-jour&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Dans ces catacombes si chaudes, nous avions
-oublié le vent froid qui soufflait dehors, et
-perdu de vue la physionomie du désert Memphite,
-les aspects d'horreur qui nous attendaient
-là-haut. Déjà sinistre sous le ciel bleu, ce désert
-vraiment devient intolérable à regarder si par
-hasard le ciel y est sombre à l'heure où le jour
-s'en va. Quand nous le retrouvons, au sortir de
-l'obscurité souterraine, tout commence à bleuir
-pour la nuit dans son immensité morte. Sur la
-crête des dunes, dont le jaune a beaucoup
-blêmi pendant que nous étions en bas, le vent
-s'amuse à soulever des tourbillons de sable qui
-imitent les embruns d'une mer mauvaise. De
-tous côtés traînent les nuages obscurs, les
-mêmes qu'au moment de notre descente.
-L'horizon continue de s'y détacher en clair,
-et de plus vers l'est on dirait qu'il <i>penche</i>;
-une des plus hautes vagues de la «mer sans
-eau», un amoncellement de sable dont les
-contours flous trompent sur la distance, le fait
-paraître incliné, cet horizon-là, et c'est presque
-à donner le vertige. Quant au soleil, il a voulu
-rester en scène pour quelques secondes, maintenu
-après l'heure par le mirage, mais si changé
-derrière d'épais voiles que l'on préférerait qu'il
-n'y fût pas; couleur de braise qui s'éteint, il
-semble beaucoup trop près et trop gros; il
-n'éclaire plus rien, il n'est qu'un globe tristement
-rose qui se déforme et s'ovalise; non
-plus dans l'espace, mais échoué là-bas sur le
-bord extrême du désert, il regarde les choses
-comme un grand &oelig;il terne qui va se fermer
-dans la mort. Et les mystérieux triangles surhumains,
-ils sont là aussi, bien entendu, qui
-nous guettaient à notre sortie de dessous terre,
-les uns près, les autres loin, toujours postés
-à leurs mêmes places d'éternité; mais certainement
-ils viennent encore de grandir, dans le
-crépuscule de plus en plus bleuissant&hellip;</p>
-
-<p>Un tel soir, en un tel lieu, on dirait le <i>dernier</i>
-soir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch7">VII<br />
-BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT</h2>
-
-
-<p>La nuit. Une longue rue droite, artère de
-quelque capitale, où notre voiture file au grand
-trot, avec un fracas assourdissant sur des pavés.
-Lumière électrique partout. Magasins qui se
-ferment; il doit être tard.</p>
-
-<p>C'est une rue levantine; encore un peu arabe;
-n'aurions-nous même pas la notion certaine du
-lieu, que nous percevrions cela comme au vol,
-dans notre course très bruyante: les gens portent
-la longue robe et le tarbouch; quelques maisons,
-au-dessus de leurs boutiques à l'européenne,
-nous montrent au passage des moucharabiehs.
-Mais cette électricité aveuglante fausse la note;
-au fond, sommes-nous bien sûrs d'être en Orient?</p>
-
-<p>La rue finit, béante sur des ténèbres. Tout
-à coup, là, sans crier gare, elle aboutit à du
-vide où l'on n'y voit plus, et nous roulons
-sur un sol mou, feutré, qui brusquement fait
-cesser tout bruit.&mdash;Ah! oui, le <i>désert</i>!&hellip;
-Non pas un terrain vague quelconque, comme
-dans des banlieues de chez nous; non pas une
-de nos solitudes d'Europe, mais le seuil des
-grandes désolations d'Arabie: le <i>désert</i>, et,
-même si nous n'avions point su qu'il nous
-guettait là, nous l'aurions reconnu à un je ne
-sais quoi d'âpre et de spécial qui, malgré
-l'obscurité, ne trompe pas.</p>
-
-<p>Mais d'ailleurs, non, la nuit n'est pas si noire.
-Il nous l'avait semblé, au premier instant, par
-contraste avec l'allumage brutal de la rue.</p>
-
-<p>Au contraire, elle est transparente et bleue,
-la nuit; une demi-lune, là-haut, dans le ciel
-voilé d'un brouillard diaphane, éclaire discrètement,
-et, comme c'est une lune égyptienne
-plus subtile que la nôtre, elle laisse aux choses
-un peu de leur couleur; nous pouvons maintenant
-le reconnaître avec nos yeux, ce désert
-qui vient de s'ouvrir et de nous imposer son
-silence. Donc saluons la pâleur de ses sables et
-le brun fauve de ses rochers morts. Vraiment
-il n'y a d'autre pays que l'Égypte, pour de si
-rapides surprises: au sortir d'une rue bordée
-de magasins et d'étalages, sans transition, trouver
-cela!&hellip;</p>
-
-<p>Nos chevaux, inévitablement, ont ralenti l'allure,
-à cause de ce terrain où les roues s'enfoncent.
-Encore autour de nous quelques
-rôdeurs, qui prennent aussitôt des airs de revenants,
-avec leurs longues draperies blanches
-ou noires, et leur marche qui ne s'entend pas.
-Et puis, plus personne, fini; rien que les
-sables et la lune.</p>
-
-<p>Mais voici presque tout de suite, après le
-court intermède de néant, une ville nouvelle
-où nous nous engageons, des rues aux maisonnettes
-basses, des petits carrefours, des petites
-places; le tout, blanc sur les sables blanchâtres
-et sous la lune blanche&hellip; Oh! pas d'électricité,
-par exemple, dans cette ville-là, pas de lumières
-et pas de promeneurs; portes et fenêtres sont
-closes; nulle part rien ne bouge, et le silence
-est, de premier abord, pareil à celui du désert
-alentour. Ville où le demi-éclairage lunaire,
-parmi tant de vagues blancheurs, se diffuse tellement
-qu'il a l'air de venir de partout à la
-fois, et que les choses ne projettent plus, les
-unes sur les autres, aucune ombre qui les précise.
-Ville au sol trop ouaté, où la marche est
-amollie et retardée, comme dans les rêves. Elle
-n'a pas l'air véritable; à y pénétrer plus avant,
-une timidité vous vient, que l'on ne peut ni
-chasser ni définir.</p>
-
-<p>Pour sûr, on n'est pas ici dans une ville
-ordinaire&hellip; Ces maisons cependant, avec leurs
-fenêtres grillagées comme celles des harems,
-n'ont rien de particulier,&mdash;rien que d'être
-closes, et d'être muettes&hellip; C'est toute cette blancheur
-probablement qui vous glace&hellip; Et puis,
-en vérité, ce silence, non, il n'est plus comme
-celui du désert, qui au moins paraissait un
-silence naturel puisque là il n'y avait rien;
-ici, par contre, on prend comme la notion de
-présences innombrables, qui se figeraient quand
-on passe, mais continueraient d'épier attentivement&hellip;
-Nous rencontrons des mosquées, qui
-n'ont point de lumières, et sont, elles aussi,
-muettes et blanches, avec un peu de bleuâtre
-que leur jette la lune; entre les maisonnettes,
-il y a parfois des enclos, comme seraient d'étroits
-jardins sans verdure possible, et où quantité
-de petites stèles se lèvent de compagnie dans le
-sable, stèles blanches, il va sans dire, puisque
-nous sommes ici, cette nuit, dans le royaume
-absolu du blanc&hellip; Qu'est-ce que ça peut être,
-ces jardinets-là?&hellip; Et le sable, qui en couches
-épaisses envahit les rues, continue de mettre
-une sourdine à notre marche, sans doute pour
-complaire à toutes ces choses attentives qui
-autour de nous ne font aucun bruit.</p>
-
-<p>Aux carrefours maintenant et sur les places
-les stèles se multiplient, toujours érigées par
-paires, aux deux extrémités d'une dalle qui
-est de longueur humaine. Leurs groupes immobiles,
-postés comme au guet, paraissent si peu
-réels, dans leur imprécision blanche, qu'on
-voudrait les vérifier en touchant,&mdash;et du reste
-on ne s'étonnerait pas trop que la main passât
-au travers comme il arrive pour les fantômes.
-Et enfin voici une vaste étendue sans maisons,
-où elles foisonnent sur le sable comme les épis
-d'un champ, ces stèles obsédantes; il n'y a
-plus à s'illusionner: ça, c'est un cimetière&mdash;et
-nous venons de passer au milieu de maisons
-de morts, de mosquées de morts, dans une
-ville de morts!&hellip;</p>
-
-<p>Plus loin, une fois franchi ce cimetière-là,
-qui au moins s'indiquait sans équivoque, nous
-retrouvons la suite de la ville ambiguë, elle
-nous reprend dans ses réseaux: maisonnettes
-comme celles d'ailleurs, mais ayant, en guise
-de jardinets, leurs petits enclos pour sépultures,&mdash;tout
-cela plus que jamais indécis, sous cette
-lumière si douce, qui par degrés se voile davantage,
-comme si l'on avait mis à la lune des
-globes dépolis, qui bientôt ne serait même
-plus de la lumière, sans les transparences de
-l'air d'Égypte et sans la blancheur générale
-des choses. Une fois, à une fenêtre, paraît une
-lueur de lampe, et c'est quelque veillée de fossoyeurs.
-Une autre fois, nous entendons en
-passant des voix d'hommes chanter une prière,
-et c'est la prière pour les défunts.</p>
-
-<p>Ces maisons vides, on ne les a point bâties
-pour les habiter, mais seulement pour s'y
-assembler à certains jours de souvenir; chaque
-famille musulmane un peu notable possède
-ainsi son pied-à-terre, tout près de ses morts,
-afin de venir là prier pour eux. Or, il y en a
-tant et tant que cela finit par faire une ville,&mdash;et
-une ville dans le désert, c'est-à-dire dans un
-lieu inutilisable pour tout autre usage, dans
-un lieu sûr, où l'on sait bien que jamais, même
-quand surgiront les temps impies de l'avenir,
-la place des pauvres tombes ne risquera pas d'être
-convoitée.&mdash;Non, c'est de l'autre côté du Caire,
-sur l'autre rive du Nil, parmi la verdure des
-palmiers, qu'est la banlieue en voie de transformation,
-avec les villas des étrangers envahisseurs
-et les flots d'électricité épandus sur leurs
-routes à autos. De ce côté-ci, rien à craindre,
-paix et désuétude éternelles, et le linceul des
-sables arabiques toujours prêt à s'avancer pour
-ensevelir.</p>
-
-<p>Au sortir de la ville des morts, le désert
-s'ouvre de nouveau devant nous, le morne
-déploiement blanchâtre, qui ferait songer à un
-steppe sous la neige, par une nuit comme
-celle-ci, quand le vent souffle froid et quand
-la lune embrumée se met à ressembler à une
-triste opale.</p>
-
-<p>Mais c'est un désert planté de ruines, planté
-de spectres de mosquées: toute une peuplade
-de grands dômes croulants y est disséminée
-au hasard et à l'abandon, sur l'étendue inconsistante
-des sables. Oh! de si étranges dômes,
-d'une forme si vieille! L'archaïsme de leurs
-silhouettes frappe dès l'abord, autant que leur
-isolement dans un tel lieu; ils ressemblent à
-des cloches, ou à de gigantesques bonnets de
-derviche posés sur des estrades, et les plus
-lointains donnent l'impression de personnages
-trapus, à grosse tête, en sentinelle avancée,
-surveillant là-bas le vague horizon d'Arabie.</p>
-
-<p>Ce sont d'orgueilleux tombeaux du <small>XIV</small><sup>e</sup> et du
-<small>XV</small><sup>e</sup> siècle, où dorment dans un délaissement
-suprême ces sultans mameluks qui opprimèrent
-l'Égypte pendant près de trois cents
-ans. De nos jours, il est vrai, quelques visites
-recommencent à leur venir, par les nuits
-de pleine lune d'hiver, alors qu'ils dessinent,
-bien nettes sur les sables, leurs grandes
-ombres; par ces éclairages-là, jugés favorables,
-ils sont au rang des curiosités qu'exploitent
-les agences, et nombre de touristes (qui s'obstinent
-à les appeler les «tombeaux des khalifes»)
-s'y rendent le soir, en bruyante caravane,
-sur des bourricots. Mais, cette fois, la
-lune est trop incertaine et pâle; sans doute
-nous serons seuls à les troubler dans leur
-mystérieux concert.</p>
-
-<p>La lumière de cette nuit est vraiment inusitée;
-comme tout à l'heure dans la ville des
-morts, elle est partout diffuse et donne, même
-aux choses les plus massives, des transparences
-d'irréalité; mais aussi elle les détaille,
-et leur laisse un peu des nuances du plein
-jour. Ainsi, tous ces dômes funéraires, sur
-toutes ces ruines de mosquées qui leur servent
-de piédestal, ont gardé leurs tons fauves ou
-bruns; tandis qu'ils restent blêmes, les sables
-qui les séparent, les sables souverains qui
-font entre les demeures de ces différents
-sultans de petites solitudes mortes, et sur
-lesquels notre voiture, toujours sans bruit,
-trace de légers sillons que le vent effacera
-demain. Point de routes ici; elles seraient
-d'ailleurs inutiles autant qu'infaisables; on
-passe où l'on a envie de passer; on peut se
-croire très loin de tout lieu habité par les
-vivants, et c'est à peine si la grande ville, que
-l'on sait cependant proche, laisse voir de
-temps à autre sur l'horizon, au gré des
-ondulations molles du terrain, comme une
-phosphorescence, un reflet de ses milliers
-de lampes électriques. On est bien dans le
-désert des morts, en la seule société de la
-lune, qui, par la fantaisie de l'étonnant ciel
-d'Égypte, est ce soir une lune gris-perle, on
-dirait presque une lune de nacre.</p>
-
-<p>Chacune de ces mosquées funéraires se
-révèle magnifique, si l'on va de près la regarder
-dans sa solitude. Ces étranges dômes surélevés,
-qui de loin imitent des coiffures de derviches
-ou de mages, sont tout brodés d'arabesques,
-et des trèfles aux dentelures exquises
-couronnent toutes les murailles.</p>
-
-<p>Personne cependant ne les vénère ni ne les
-entretient, les tombeaux des oppresseurs
-mameluks; là dedans, plus jamais de chants,
-ni de cris vers Allah; chaque nuit, un infini
-de silence. La piété se borne à ne pas les
-détruire, les laissant aux prises avec les
-siècles, avec le soleil, avec le vent d'ici qui dessèche
-et émiette. Et l'écroulement est commencé
-de toutes parts. Des coupoles qui ont chancelé
-nous montrent d'irréparables lézardes; des
-moitiés d'arceaux brisés se profilent ce soir en
-ombre sur la lueur nacrée du ciel, et des
-éboulis de pierres sculptées jonchent les entours.
-Mais comme ils savent encore jeter le vague
-effroi, ces tombeaux presque maudits!&mdash;surtout
-ceux des lointains, qui se dressent en
-silhouettes de géants difformes à trop grands bonnets,
-sombres sur la nappe claire des sables, et
-qui se tiennent groupés, ou épars comme en
-déroute, à cette entrée des si profondes
-régions vides&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Nous avions choisi un temps d'éclairage douteux,
-pour ne point rencontrer de touristes.
-Mais comme nous approchions de la grande
-demeure mortuaire du sultan Barkouk l'assassin,
-nous en voyons sortir toute une bande, une
-vingtaine à la file, qui émergent de la pénombre
-des murs abandonnés,&mdash;chacun trottinant
-sur son petit âne, et chacun suivi de
-l'inévitable ânier bédouin qui tapote avec un
-bâton la croupe de la bête. Ils rentrent au
-Caire, leur tournée finie, et échangent à haute
-voix, d'un bourricot à un autre, des impressions
-plutôt ineptes, en différentes langues
-occidentales&hellip; Tiens! Il y a même dans la
-troupe la presque traditionnelle dame attardée,
-qui, pour des motifs d'ordre privé, ne suit qu'à
-bonne distance; elle est un peu mûre celle-ci,
-autant que la lune permet d'en juger, mais
-encore sympathique à son ânier, qui, des deux
-mains, la soutient par derrière sur sa selle
-avec une sollicitude touchante et localisée&hellip; Oh!
-ces petits ânes d'Égypte, si observateurs, si philosophes
-et narquois, que ne peuvent-ils écrire
-leurs mémoires! Tant et tant de drôles de
-choses ils ont vues, dans les banlieues du Caire,
-la nuit!</p>
-
-<p>Cette dame évidemment appartient à la
-catégorie si répandue des hardies exploratrices
-qui, malgré une haute <i lang="en" xml:lang="en">respectability at home</i>, ne
-craignent pas, une fois lancées sur les rives
-du Nil, de compléter leur cure de soleil et
-de vent sec par un peu de «bédouinothérapie».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch8">VIII<br />
-CHRÉTIENS ARCHAÏQUES</h2>
-
-
-<p>A peine éclairé aux flammes de quelques
-pauvres cierges minces qui tremblotent contre
-les murailles dans des niches de pierre, un
-grouillement compact de formes humaines voilées
-de noir, en un lieu écrasé, étouffant&mdash;quelque
-souterrain sans doute&mdash;qu'emplit
-l'odeur de l'encens d'Arabie. Et un vacarme
-de presque méchante allure qui inquiète:
-plaintes de nouveau-nés, cris de détresse de
-tout petits enfants dont les voix sont couvertes
-comme à dessein par un cliquetis de cymbales&hellip;</p>
-
-<p>Qu'est-ce que c'est que ça? Pourquoi les
-avoir descendus dans ce trou sombre, ces petits
-qui hurlent au milieu de la fumée, tenus par
-ces fantômes en deuil? En entrant, si l'on n'était
-prévenu, ne dirait-on pas un repaire de
-mauvaise sorcellerie, un souterrain pour messe
-noire?</p>
-
-<p>Non. C'est la crypte de la basilique de Saint-Sergius
-pendant la messe copte d'un matin de
-Pâques!&mdash;En effet, après la surprise d'arrivée,
-si l'on regarde ces fantômes, ce sont pour
-la plupart de jeunes mères au fin et doux
-visage de madone, qui tiennent tendrement
-dans leurs voiles les bébés pleureurs et s'efforcent
-de les consoler. Quant au sorcier qui joue
-des cymbales, c'est un bon vieux prêtre, ou
-sacristain, qui sourit paternellement; s'il fait
-tout ce tapage, sur un rythme d'ailleurs très gai,
-c'est pour bien marquer la joie pascale, fêter la
-résurrection du Christ,&mdash;un peu aussi pour
-distraire ces petits, car il y en a qui se désolent
-vraiment trop. Ils ont peur, ces innocents,
-de l'obscurité, des parfums qui fument; mais
-les mamans ne prolongent pas l'épreuve: le
-temps seulement d'une apparition dans ce lieu
-vénérable, qui leur portera bonheur, pendant
-que la messe se dit à l'église au-dessus, et on
-les emmène,&mdash;et on en apporte d'autres, par
-l'étroit escalier obscur où l'on se cogne la tête
-aux pierres de voûte; la crypte ne désemplit pas.</p>
-
-<p>Mais que de monde, que de voiles noirs dans
-ce réduit où l'air est irrespirable, et où vous
-assourdit cette barbare musique mêlée de ces
-vagissements et de ces cris! Et quels aspects de
-vétusté extrême ont ici les choses! Les murs
-frustes, la voûte si basse que l'on pourrait la
-toucher, les quelques piliers de granit qui soutiennent
-les arceaux informes, tout cela est
-crassé par la fumée des cires, et patiné, rongé
-par le frottement des mains humaines.</p>
-
-<p>Au fond de la crypte il y a le recoin très
-sacré, devant lequel on se presse: une niche
-grossière, un peu plus grande que celles creusées
-dans le mur pour recevoir les cierges, une
-niche qui recouvre l'antique dalle où, d'après
-la tradition, la vierge Marie se serait assise avec
-l'enfant Jésus, lors de la fuite en Égypte. Oh!
-elle est bien usée aujourd'hui, cette sainte dalle,
-bien luisante, pour avoir subi tant de pieux
-attouchements, et la croix byzantine qui y fut
-gravée jadis achève de s'effacer.</p>
-
-<p>Si la Vierge ne s'est point assise là, l'humble
-crypte de Saint-Sergius n'en demeure pas
-moins l'un des sanctuaires chrétiens les plus
-vieux du monde. Et ces Coptes, qui s'y assemblent
-encore avec vénération, ont précédé de
-beaucoup d'années la plupart de nos races occidentales
-dans la religion évangélique.</p>
-
-<p>Bien que l'histoire de l'Égypte s'enveloppe
-tout à coup d'une sorte de nuit au moment de
-l'apparition du christianisme, on sait que l'essor
-de la foi nouvelle y fut rapide et impétueux,
-comme la germination des plantes sous la crue
-du Nil. Les vieux cultes pharaoniques, amalgamés
-en ce temps-là avec ceux de la Grèce, s'obscurcissaient
-tellement sous l'amas des rites et
-des formules qu'ils n'avaient plus de sens. Et
-pourtant, ici comme dans la Rome impériale,
-couvaient les ferments d'un mysticisme passionné.
-D'ailleurs ce peuple égyptien était plus
-qu'aucun autre hanté par la terreur de la mort,
-ainsi que le prouve sa folie des embaumements;
-il devait donc avec avidité recevoir la Parole de
-fraternel amour et d'immédiate résurrection.</p>
-
-<p>En tout cas, le christianisme s'implanta si
-fortement dans cette Égypte que les siècles de
-persécution n'arrivèrent pas à le détruire; lorsqu'on
-remonte le vieux fleuve, on voit plusieurs
-de ces petits groupements humains, aux maisons
-de boue séchée, où le dôme blanchi de la
-modeste maison de prière est surmonté d'une
-croix et non d'un croissant: villages de ces
-Coptes, de ces Égyptiens qui de père en fils
-ont gardé la foi chrétienne depuis les temps
-nébuleux des premiers martyrs.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La naïve église de Saint-Sergius est une
-relique très cachée, presque enfouie au milieu
-d'un dédale de ruines; sans un guide, rien
-n'est plus difficile que de s'orienter pour la
-découvrir. Le quartier qui la contient s'enferme
-dans les murs de ce qui fut jadis une citadelle
-romaine, et cette citadelle à son tour s'enveloppe
-des tranquilles désuétudes du «Vieux-Caire»,&mdash;qui
-est au Caire des mameluks et des
-khédives un peu ce que Versailles est à Paris.</p>
-
-<p>Ce matin de Pâques, partis en voiture du
-Caire actuel pour nous rendre à cette messe,
-nous avons à traverser d'abord une banlieue
-en voie de transformation, où du sol antique
-vont bientôt sortir quantité de ces modernes
-horreurs en fonte et torchis, usines ou grands
-hôtels, qui pullulent dans ce pauvre pays avec
-une stupéfiante vitesse. Puis viennent un ou
-deux kilomètres de terrains vagues, mêlés à
-des sables et déjà presque un peu désertiques.
-Puis enfin les murs du Vieux-Caire, après lesquels
-commence la paix des maisonnettes à
-l'abandon, des jardinets et des vergers parmi
-des ruines. Le vent et la poussière font rage
-contre nous pendant toute la route, le presque
-éternel vent et l'éternelle poussière d'ici, par
-lesquels, depuis le commencement des âges,
-tant d'yeux humains ont été brûlés sans
-recours; ils nous maintiennent dans d'aveuglants
-tourbillons où foisonnent des mouches.
-La «saison» du reste est déjà finie, les étrangers
-envahisseurs ont fui jusqu'au prochain
-automne, et l'Égypte se retrouve plus égyptienne,
-sous un ciel plus ardent. Ce soleil
-d'un dimanche de Pâques chauffe comme notre
-soleil de juillet, et on dirait que la terre va
-mourir de sécheresse. Mais c'est toujours ainsi,
-le printemps de ce pays sans pluie; les arbres,
-qui avaient gardé leurs feuilles pendant l'hiver,
-se dépouillent en avril comme chez nous
-en novembre; plus d'ombre nulle part et tout
-souffre, tout jaunit sur les sables jaunes.&mdash;Il
-n'y a pas à s'inquiéter cependant, car l'inondation
-va venir, immanquable depuis que
-notre période géologique a commencé d'être;
-encore quelques semaines et le prodigieux
-fleuve, comme au temps du dieu Amon, va
-épandre le long de ses rives une vie hâtive et
-fougueuse.&mdash;En attendant, les orangers, les
-jasmins, les chèvrefeuilles, ceux que les hommes
-prennent soin d'arroser d'eau du Nil, ont follement
-fleuri; lorsque nous passons devant les
-jardins du Vieux-Caire, qui alternent avec les
-maisons croulantes, ce continuel nuage de
-poussière blanche où nous étouffons s'emplit
-tout à coup de leur suave odeur; malgré cette
-sécheresse, malgré cet effeuillement des arbres,
-les parfums d'un renouveau brusque et enfiévré
-sont déjà dans l'air.</p>
-
-<p>Arrivés aux murailles de ce qui fut la citadelle
-romaine, il faut descendre de voiture,
-franchir une porte basse et pénétrer à pied
-dans le labyrinthe d'un quartier copte qui
-se meurt de poussière et de vétusté. Maisons
-délaissées, servant de refuge à des miséreux;
-moucharabiehs qui tombent de vermoulure;
-ruelles en souricière, qui parfois nous font
-passer sous quelque arceau du moyen âge, ou
-bien qui se referment au-dessus de nos têtes
-par la fantaisie des vieilles masures penchées&hellip;
-Et c'est cela, le chemin qui conduit à une basilique
-fameuse? Nous croirions nous être égarés,
-n'étaient ces groupes de Coptes en tenue
-du dimanche qui se rendent comme nous à la
-messe pascale à travers les ruines.</p>
-
-<p>Et qu'il y en a de jolies, de ces femmes drapées
-en fantômes dans des soies noires! Leur
-long voile ne les cache point comme celui des
-musulmanes; il est seulement posé sur leurs
-cheveux et découvre leur fin visage, leur collier
-d'or, leurs bras un peu nus qui portent au
-poignet de grosses torsades en or vierge. Pures
-Égyptiennes, elles ont gardé ce même profil
-délicat et ces mêmes yeux si allongés qu'avaient
-les déesses de jadis inscrites en bas-relief sur
-les murs pharaoniques. Mais déjà quelques-unes,
-hélas! parmi les jeunes, ont renié le traditionnel
-costume pour s'habiller <i>à la franque</i>,
-porter robe et chapeau.&mdash;Et quelles robes!
-quels chapeaux, quelles fleurs, dont ne voudraient
-plus les paysannes de nos derniers villages!&mdash;Hélas!
-hélas! ces pauvres petites,
-qui pourraient être adorables, comment les
-avertir que les beaux plis des voiles noirs leur
-laisseraient une exquise distinction de race,
-tandis qu'elles font pitié sous leurs oripeaux
-qui rappellent la mi-carême?&hellip;</p>
-
-<p>Dans l'un quelconque de ces vieux murs qui
-depuis un instant nous enserrent, voici la percée
-d'une porte basse et comme craintive: cela,
-l'entrée de la basilique? Non, c'est invraisemblable!&hellip;
-Pourtant quelques-unes de ces jolies
-créatures, aux voiles noirs et aux bracelets
-d'or, qui nous précédaient viennent de s'y
-engouffrer, et déjà le parfum des encensoirs flotte
-pour nous avertir. Une sorte de corridor, étonnant
-de pauvreté et de vieillesse, se contourne
-avec des airs de méfiance, puis nous mène à
-une cour étroite, qui a bien mille ans, et où
-des loqueteux, assis sur des banquettes à l'orientale,
-réclament nos aumônes. L'odeur de l'encens
-d'Arabie s'accentue, et une dernière porte,
-au fond de ce réduit, cachée en pleine ombre,
-nous donne accès enfin dans la vénérable
-église.</p>
-
-<p>L'église! Elle tient de la basilique byzantine,
-de la mosquée et du gourbi de désert. En
-entrant on a l'impression d'être initié d'une
-façon soudaine à l'enfance naïve du christianisme,
-de le surprendre, si l'on peut dire, dans
-son berceau&mdash;qui fut en réalité tout oriental.
-La triple nef est pleine de petits enfants (c'est
-aussi là ce qui frappe dès l'abord), de tout
-petits enfants qui pleurent ou qui rient et
-s'amusent, et beaucoup de mères allaitent leurs
-nouveau-nés&mdash;pendant l'invisible messe, qui
-doit se célébrer là-bas, derrière l'<i>iconostase</i>. Par
-terre, des nattes, où des familles sont assises
-en cercle et semblent chez elles. Sur les murailles
-frustes et déjetées, une épaisseur de chaux
-blanche attestant des années sans nombre. Et au-dessus
-de tout cela un étrange vieux plafond en
-bois de cèdre, avec de grosses poutres barbares.</p>
-
-<p>Dans cette nef que soutiennent des colonnes
-de marbre enlevées jadis à des temples païens,
-il y a, comme dans toutes les antiques églises
-coptes, de hautes boiseries transversales, minutieusement
-travaillées à la façon arabe, la
-divisant en trois sections: la première, par où
-l'on arrive, est celle où doivent s'asseoir les
-femmes; la seconde est pour le baptistère; la
-troisième, plus au fond et confinant à l'<i>iconostase</i>,
-appartient aux hommes.</p>
-
-<p>Elles portent presque toutes les longs voiles
-de soie noire d'autrefois, ces femmes qui encombrent
-ce matin, si familièrement et avec
-tant de petits nourrissons, la zone à elles
-réservée; dans leurs groupes harmonieux et sans
-cesse mouvementés, les robes <i>à la franque</i>, les
-pauvres chapeaux de mardi gras sont encore
-l'exception; l'ensemble conserve, à peu près
-intactes, sa grâce d'archaïsme et sa candeur.</p>
-
-<p>Plus loin, on s'agite aussi beaucoup, dans le
-compartiment des hommes, limité au fond par
-l'<i>iconostase</i> (un mur millénaire que décorent des
-marqueteries en cèdre et en ivoire d'un précieux
-travail ancien, et où sont accrochées
-d'étranges vieilles icones noircies par les ans).
-C'est derrière ce mur, percé de portes, que se
-dit la messe. On entend vaguement chanter,
-dans l'ultime sanctuaire qui est là, fermé au
-peuple; de temps à autre, un prêtre fait mine
-d'en sortir, en soulevant une portière de soie
-fanée, et sur le seuil esquisse un geste bénisseur;
-il a une robe d'or, une couronne d'or, mais
-d'humbles fidèles lui parlent librement et
-touchent même ses beaux atours de roi mage;
-il sourit, et puis, laissant retomber la draperie
-qui masque l'entrée du tabernacle, il redisparaît
-dans son innocent mystère.</p>
-
-<p>Combien ici les moindres choses disent la
-décrépitude! Les dalles sont dénivelées par le
-tassement du sol, usées par les pas de quelques
-milliers de générations mortes. Tout est de travers,
-penché, poussiéreux et finissant. Le jour
-tombe d'en haut par d'étroites fenêtres grillagées.
-On manque d'air, on étouffe un peu;
-mais, bien que le soleil ne pénètre point, je
-ne sais quelle réverbération indécise de la
-chaux sur les murs vient vous rappeler qu'au
-dehors il y a un printemps oriental qui resplendit
-et brûle.</p>
-
-<p>Dans cette église, aïeule des églises, au
-milieu du nuage de fumée odorante, ce que
-l'on entend, plus encore que le chant de la
-messe, c'est le va-et-vient, la pieuse agitation
-des fidèles; et plus encore, c'est l'étonnant
-tapage qui se fait en dessous et qui monte par
-le trou de la sainte crypte: l'alerte batterie
-de cymbales, et tous ces vagissements, comme
-des plaintes de jeunes chats&hellip;</p>
-
-<p>Mais loin de moi les pensées d'ironie, oh!
-non. Si, dans notre Occident, certains offices
-me semblent antichrétiens&mdash;comme, par
-exemple, en la trop fastueuse cathédrale de
-Cologne, une de ces messes à grand spectacle
-où des hallebardiers maintiennent la foule
-avec morgue,&mdash;ici, par contre, elle est tellement
-touchante et respectable, la bonhomie
-de ce culte primitif! Ces Coptes, qui s'installent
-dans leur église comme chez eux, qui
-en font leur maison et l'encombrent de leurs
-bébés pleureurs, ont, à leur manière, bien
-entendu la parole de Celui qui a dit: «Laissez
-venir à moi les petits enfants et ne les empêchez
-point, car le royaume des cieux est à ceux
-qui leur ressemblent.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch9">IX<br />
-LA RACE DE BRONZE</h2>
-
-
-<p>Un chant monotone sur trois notes, qui doit
-dater des premiers pharaons, de nos jours se
-chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta
-jusqu'à la Nubie; des hommes demi-nus, au
-torse de bronze, en commençant leur éternel
-travail, l'entonnent dès le matin, de proche en
-proche, avec des voix pareilles, et le continuent
-jusqu'au repos du soir.</p>
-
-<p>Tous ceux qui ont vécu en dahabieh sur
-l'antique fleuve le connaissent bien, ce chant
-de l'arrosage, que toujours les mêmes grincements
-de bois mouillé accompagnent en cadence
-lente.</p>
-
-<p>C'est la mélopée du «châdouf». Et le châdouf
-est un primitif agrès, resté immuable
-depuis des temps qui ne se comptent plus; il
-se compose d'une longue antenne, comme une
-vergue de tartane, qui s'appuie en bascule sur
-une traverse et porte à sa pointe un seau en
-bois; un homme, avec de beaux gestes, fait jouer
-cela en chantant, abaisse l'antenne, puise l'eau
-dans le fleuve et remonte le seau rempli,&mdash;qu'un
-autre homme attrape au vol pour le
-déverser plus haut, dans un bassin creusé à
-même la terre des berges. Quand le fleuve est
-bas, il y a trois bassins superposés, comme
-seraient trois étapes pour la montée de l'eau
-précieuse jusqu'aux champs de blé ou de
-luzerne, et alors trois châdoufs les uns au-dessus
-des autres grincent ensemble, inclinant
-et relevant au rythme de la même chanson
-leurs grandes cornes de scarabée.</p>
-
-<p>Tout le long, tout le long du Nil, se propage
-ce mouvement des antennes du châdouf, qui
-a commencé dans les plus vieux âges et qui est
-l'une des manifestations essentielles de la vie
-humaine sur ces bords; il ne fait trêve que
-l'été, quand le fleuve, grossi par les pluies
-de l'Afrique équatoriale, vient inonder cette
-terre d'Égypte qu'il a créée lui-même au
-milieu des sables sahariens. Mais il bat son
-plein pendant nos mois d'hiver, qui sont là-bas
-une période de lumineuse sécheresse, sous un
-ciel inaltérablement bleu; en cette saison-là,
-tous les jours, depuis l'aube jusqu'à la prière
-du soir, les hommes sont à l'arrosage, transformés
-en machines inlassables, dont les muscles
-jouent comme des lames de métal; le
-geste ne change jamais, non plus que la chanson,
-et sans doute l'esprit doit s'abstraire de
-l'automatique travail, pour se perdre en quelque
-rêve, voisin de celui que faisaient les ancêtres,
-attelés aux mêmes agrès il y a quatre ou cinq
-mille ans. Les torses, inondés à chaque montée
-du seau qui déborde, ruissellent constamment
-d'eau froide; quelquefois le vent est glacé en
-même temps que le soleil brûle; mais, puisqu'ils
-sont en bronze, ces perpétuels travailleurs
-de plein air, rien n'a prise sur leur
-corps endurci.</p>
-
-<p>Ces hommes sont les fellahs, les paysans de
-la vallée du Nil, les purs Égyptiens dont le type
-n'a pas changé au cours des siècles: dans les
-plus antiques bas-reliefs de Thèbes ou de Memphis,
-on les retrouve tels, avec leur profil noble
-aux lèvres un peu épaisses, leurs yeux allongés
-aux paupières lourdes, leur taille mince et
-leurs épaules larges.</p>
-
-<p>Leurs femmes, qui de temps à autre descendent
-au fleuve, près d'eux, pour puiser
-aussi, mais dans des vases d'argile qu'elles
-emportent&mdash;(toujours le puisage, le charroi
-de l'eau nourricière: occupation primordiale,
-dans cette Égypte sans pluie ni source vive,
-qui n'existe que par son fleuve),&mdash;leurs
-femmes, les fellahines, marchent ou se posent
-avec une grâce inimitable, drapées de voiles
-noirs, que même les plus pauvres laissent traîner
-sur la poussière ou le sable, à la façon des
-robes de Cour. En ce pays de la clarté et des
-lointains roses, elles sont étranges, toutes si
-sombrement vêtues, taches de deuil parmi les
-champs ou le désert illuminés en fête; très
-machinales créatures, à qui l'on n'a d'ailleurs
-rien appris, elles possèdent par instinct, comme
-sans doute jadis les filles de l'Hellade, le sens
-de la noblesse dans l'attitude; aucune de nos
-femmes ne saurait, avec une si majestueuse
-harmonie, s'habiller de grossières étoffes noires,
-ni surtout lever des bras nus pour poser sur
-la tête la lourde jarre emplie d'eau du Nil, et
-s'en aller ensuite, fière et cambrée, ondulant
-malgré la charge. Les tuniques de mousseline
-dont elles sont vêtues restent invariablement
-noires comme les voiles, à peine rehaussées
-de quelques lisérés rouges ou de quelques paillettes
-d'argent; rien ne les ferme sur la poitrine
-et, par une étroite fente qui descend jusqu'à
-la ceinture, elles laissent voir la chair
-ambrée, la naissance médiane des seins couleur
-de bronze pâle, qui sont, au moins pendant
-l'éphémère jeunesse, d'un contour impeccable.
-Les visages, il est vrai&mdash;lorsqu'on n'a
-pas eu le temps de vous les cacher en ramenant
-un pli du voile,&mdash;le plus souvent vous
-désenchantent, parce que des travaux rudes,
-des maternités hâtives, des allaitements les
-ont déjà flétris; mais si l'on a la chance d'apercevoir
-une jeune femme, c'est en général une apparition
-de beauté, à la fois vigoureuse et fine.</p>
-
-<p>Quant aux bébés fellahs, toujours nombreux
-et qui suivent demi-nus les mamans ou les
-grandes s&oelig;urs, ils auraient pour la plupart
-d'adorables figures, avec leurs yeux naïfs de
-cabri, sans la malpropreté qui est, en ce pays,
-une chose presque voulue par la tradition
-ancestrale; au bord de leurs paupières, de leurs
-lèvres humides, restent collées en grappes ces
-mouches d'Égypte, que l'on considère ici comme
-bienfaisantes aux enfants, et qu'ils n'ont même
-plus l'idée de chasser, tant ils sont héréditairement
-résignés à les subir,&mdash;avec la même
-passivité du reste que montrent leurs pères
-vis-à-vis des étrangers envahisseurs.</p>
-
-<p>La passivité, la douce endurance semblent
-les caractéristiques de cette race inoffensive,
-élégante d'allure sous ses haillons, mystérieuse
-dans son immobilité millénaire, et capable
-d'accepter avec la même indifférence tous les
-jougs qui passent. Pauvre belle race aux
-muscles infatigables, où les hommes, qui
-remuèrent jadis les grandes pierres des temples,
-ne connaissaient point de fardeaux trop lourds;
-où les femmes, avec leurs bras graciles, pâlement
-basanés, avec leurs mains toutes petites,
-dépassent de beaucoup en force nos plus massives
-paysannes. Pauvre belle race de bronze!
-Sans doute elle fut trop précoce et donna trop
-jeune son étonnante fleur, en des temps où,
-sur la terre, les autres humanités végétaient
-obscurément encore; sans doute sa résignation
-présente lui est venue comme une lassitude,
-après tant de siècles d'effort et d'expansive
-puissance. Elle détenait jadis la lumière du
-monde, et la voici tombée depuis plus de deux
-mille ans à cette sorte de sommeil fatigué, qui
-a rendu la tâche facile aux conquérants
-d'autrefois comme aux exploiteurs d'aujourd'hui&hellip;</p>
-
-<p>Un autre trait qui, à côté de la patience,
-domine chez ces purs Égyptiens de la campagne,
-est leur attachement à la terre, à la
-terre qui nourrit et dans laquelle plus tard on va
-dormir. Posséder de la terre, en accaparer
-à tout prix les moindres morceaux, en conquérir
-des bribes sur le désert mouvant, tel est
-le seul but, ou à peu près, que les fellahs poursuivent
-en ce monde; posséder un champ, si
-petit soit-il,&mdash;un champ qu'on laboure du
-reste avec la charrue la plus anciennement
-inventée par l'homme, celle dont le dessin exact
-se retrouve inscrit aux murs des tombeaux de
-Memphis.</p>
-
-<p>Et ce même peuple, qui fut le premier de
-tous à concevoir la magnificence, qui eut jadis
-des dieux et des rois entourés d'une écrasante
-splendeur, peut vivre aujourd'hui pêle-mêle
-avec ses moutons, ses chèvres, dans d'humbles
-et basses cabanes faites de boue durcie au
-soleil! Au milieu de ces villages d'Égypte, qui
-ont tous la couleur neutre du sol, c'est à peine
-si un peu de chaux blanche vient égayer le
-minaret ou la coupole de la mosquée; en
-dehors de ce petit refuge où l'on prie gravement
-chaque soir&mdash;car nul ici ne s'endormirait
-sans s'être prosterné devant la majesté
-d'Allah,&mdash;tout est en mornes grisailles; les
-gens aussi ont des costumes de couleur terne,
-d'apparence presque miséreuse. Et c'est comme
-de l'orient qui se serait appauvri et éteint,
-sous un ciel pourtant resté merveilleux.</p>
-
-<p>Mais tant de grandeur passée laisse encore
-aux fellahs son empreinte: un affinement
-d'aspect et de manières bien inconnu chez la
-plupart des bonnes gens de nos villages. Et
-ceux d'entre eux qui par hasard arrivent à la
-fortune ont tout de suite la distinction, savent
-de naissance pratiquer l'hospitalité comme des
-seigneurs.</p>
-
-<p>Même l'hospitalité des plus humbles garde
-en ce pays quelque chose de courtois et d'aisé
-qui sent la <i>race</i>. Je me souviens de ces limpides
-soirs où j'arrêtais ma dahabieh contre la
-berge du fleuve, après la navigation paisible
-du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non
-gangrenés encore par le tourisme, que je choisissais
-d'habitude.) Au crépuscule, à l'heure où
-des étoiles s'allumaient dans le ciel d'or vert,
-dès que j'avais mis le pied sur la rive, signalé
-par les aboiements des chiens de garde, toujours
-le chef du plus prochain hameau venait
-à ma rencontre; digne, dans sa longue robe de
-soie rayée ou de modeste coton bleu, il m'abordait
-avec des formules de bienvenue tout à fait
-grand siècle. Force m'était de le suivre jusque
-dans sa maison en terre séchée, où d'autres
-compliments s'échangeaient encore, et d'accepter
-la traditionnelle tasse de café arabe, après
-m'être assis à la place d'honneur sur le divan,
-pauvre du logis.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil,
-rouvrir enfin leurs yeux, les transformer par
-l'éducation moderne, est la tâche que veut
-entreprendre de nos jours une élite de patriotes
-égyptiens. Naguère, cela m'eût semblé un crime,
-car ces paysans obstinés vivaient dans des conditions
-de moindre souffrance, ayant beaucoup
-de foi et peu de désirs. Mais aujourd'hui ils subissent
-une invasion plus dissolvante que celles
-de tant de conquérants qui tuaient par les armes
-et par le feu: les Occidentaux sont là, partout,
-chez eux, profitant de leur passivité douce
-pour en faire des valets à l'usage de leurs trafics
-ou de leurs plaisirs. L'&oelig;uvre de dégradation
-est si facile sur ces simples sans défense, à qui
-l'on apporte les convoitises, les besoins nouveaux,
-les «apéritifs»,&mdash;et à qui on enlève
-la prière!&hellip;</p>
-
-<p>Alors, oui, il serait peut-être temps de les
-réveiller, ces dormeurs depuis plus de vingt
-siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu'ils
-pourraient donner encore, quelles surprises ils
-nous réserveraient après cette longue léthargie,
-sans doute réparatrice. En tout cas, l'espèce
-humaine, en voie de décliner par surmenage,
-trouverait, chez ces chanteurs du châdouf et
-ces laboureurs avec la si vieille charrue, des
-cerveaux à peine touchés par l'alcool, et toute
-une réserve de beauté tranquille, de bon équilibre
-physique, de vigueur sans bestialité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch10">X<br />
-LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON</h2>
-
-
-<p>Au grand resplendissement de onze heures
-du matin, nous traversons les champs d'Abydos,
-venant des bords du Nil, comme jadis
-tant de pèlerins antiques, pour nous rendre
-aux sanctuaires d'Osiris, qui sont au delà des
-vertes plaines, à l'orée du désert.</p>
-
-<p>Trois ou quatre lieues, sous le ciel limpide
-et le soleil de feu blanc, parmi des blés ou des
-luzernes dont le vert admirable est piqué de
-fleurettes pareilles à celles de nos climats. Des
-centaines de petits oiseaux nous chantent éperdument
-la joie de vivre; ce soleil rayonne et
-chauffe avec magnificence; ces blés fougueux
-ont déjà des épis; on dirait la grande fête de
-nos jours de mai; on oublie que c'est février,
-que c'est encore l'hiver,&mdash;l'hiver lumineux
-de l'Égypte. Çà et là, dans le déploiement des
-champs tranquilles, apparaissent des villages
-enfouis sous des arbres très feuillus, sous des
-acacias qui, de loin, ressemblent aux nôtres;
-il y a bien là-bas, murant les fertiles campagnes,
-la chaîne de Libye, trop rose peut-être
-et trop désolée; mais c'est égal, comme ce sont
-des moineaux et des alouettes qui font ici la
-gaie musique champêtre, on est à peine
-dépaysé; rien ne prépare l'esprit à ces vieux
-temples osiriens qui, paraît-il, vont tout à l'heure
-surgir.</p>
-
-<p>Tout ce qu'il évoque pourtant, ce nom seul
-d'Abydos!&hellip; Rien que se dire: «Abydos est
-là tout près et j'y arriverai dans un moment»,
-rien que cela transforme les aspects de ces simples
-sillons verts, rend presque imposante cette
-région d'herbages,&mdash;où le bourdonnement des
-mouches va croissant dans l'air surchauffé,
-tandis que le chant des oiseaux s'apaise et
-s'endort aux approches de midi.</p>
-
-<p>Nous cheminions depuis un peu plus d'une
-heure parmi la verdure de ces jeunes blés
-étendus en tapis, quand, après les maisonnettes
-et les arbres d'un village, un monde tout
-autre se démasque soudain; toujours ce monde
-d'éblouissement et de mort qui enveloppe si
-étroitement l'Égypte habitée: le désert!</p>
-
-<p>Il est là, le désert Libyque, et comme chaque
-fois que nous l'avons abordé venant des rives
-du vieux fleuve, nous sommes en contre-bas
-de lui. Il commence sans transition, absolu et
-terrible, aussitôt que finit le velours touffu du
-dernier champ, l'ombre fraîche du dernier
-acacia; ses sables ont l'air de dévaler jusqu'à
-nous, en une coulée immense, depuis ces montagnes
-trop étranges que nous apercevions de
-la plaine heureuse et qui trônent là-bas en
-souveraines sur tout ce néant.</p>
-
-<p>La ville d'Abydos, aujourd'hui anéantie sans
-avoir laissé de vestiges, s'élevait jadis où nous
-sommes, au seuil des solitudes; mais ses nécropoles
-plus vénérées que celles de Memphis, ses
-temples trois fois saints étaient un peu au-dessus,
-dans les sables merveilleusement conservateurs
-qui les ont ensevelis sous leurs petites
-ondes patientes, pour en garder de presque
-intacts jusqu'à nos jours.</p>
-
-<p>Le désert! Dès qu'on a posé le pied sur ce
-sol un peu mouvant, qui étouffe le bruit des
-pas, il semble que l'atmosphère aussi vient
-de subitement changer; elle se fait brûlante
-et altérante, comme si des brasiers s'étaient
-allumés dans les entours.</p>
-
-<p>Et tout ce domaine de la clarté et de la
-sécheresse est, jusqu'en ses lointains, nuancé,
-zébré de ses habituels tons bruns, fauves ou
-jaunes. La morne réverbération des choses
-proches augmente jusqu'à l'excès la chaleur
-et la lumière; l'horizon tremble sous de petites
-vapeurs de mirage qui simulent de l'eau remuée
-par des souffles. Dans les arrière-plans, qui
-montent par degrés jusqu'aux pieds de la chaîne
-Libyenne, partout s'étagent des éboulis de
-pierres ou de briques; des ruines, presque sans
-forme, émergent à peine des sables, mais indiquent
-leurs présences sans nombre, suffisent
-à donner le sentiment que c'est ici un très vieux
-sol, travaillé jadis par les hommes pendant
-des siècles que l'on ne sait plus. Et, au premier
-coup d'&oelig;il, on les devine si bien là-dessous,
-les catacombes, les hypogées, les momies!</p>
-
-<p>Ces nécropoles d'Abydos, quelle fascination
-jadis elles ont exercée, et pendant des millénaires,
-sur ce peuple, précurseur des peuples,
-qui habitait la vallée du Nil! C'est que, d'après
-l'une des plus antiques traditions humaines,
-la tête d'Osiris, seigneur de l'<i>autre monde</i>, reposait
-au fond d'un de ces temples, qui sont
-aujourd'hui écroulés sous les sables. Or les
-hommes, dès que leur pensée a commencé de
-sortir de la nuit originelle, ont été hantés par
-cette conception qu'il y a des <i>voisinages</i> secourables
-aux pauvres cadavres couchés sous terre,
-qu'il y a des lieux sacrés où il est plus prudent
-de se faire enfouir si l'on veut être prêt quand
-sonnera le réveil. Donc, en la vieille Égypte,
-chacun à l'heure de la mort tournait ses regards
-vers ces pierres et ces sables, dans un souhait
-ardent de pouvoir y dormir près du débris de
-son Dieu. Ceux qui n'obtenaient point d'y
-prendre place, tant les entours étaient déjà
-encombrés de dormeurs, imaginaient d'y faire
-au moins planter une humble stèle rappelant
-leur nom, ou bien recommandaient qu'on y
-déposât pour quelques semaines leur momie,
-sauf à la remporter après,&mdash;et des cortèges
-funèbres d'aller et retour traversaient sans cesse
-les blés qui séparent le Nil du désert. Abydos,
-dans le triste rêve humain où domine l'attente
-de la destruction, Abydos a précédé de beaucoup
-de siècles la vallée de Josaphat des Hébreux,
-les cimetières autour de La Mecque des
-musulmans et les saints caveaux sous nos
-plus vieilles cathédrales&hellip; Abydos! il n'y faudrait
-marcher qu'avec mélancolie et en silence,
-à cause de tant de milliers d'âmes qui jadis se
-sont orientées vers ce lieu, les mains tendues,
-à l'heure d'Épouvante&hellip;</p>
-
-<p>Il est tout près, le premier grand temple,
-celui que le roi Sethos éleva pour cet inconnaissable
-prince de l'<i>autre monde</i> qui en son
-temps s'appelait Osiris. A peine quelque
-deux cents mètres, dans l'éblouissement de ce
-désert, et on y arrive; on est saisi d'y être,
-car rien n'en dénonçait l'approche, les sables
-d'où il a été exhumé, et qui l'ensevelissaient
-depuis deux mille ans, s'élevant encore alentour
-jusqu'aux frises. Une grille de fer, où
-veillent deux grands bédouins en robe noire, et
-aussitôt après, l'ombre des pierres énormes:
-on est chez le dieu, dans la forêt des lourdes
-colonnes osiriennes, au milieu d'un monde de
-personnages à haute coiffure qui sont inscrits
-en bas-relief sur tous les piliers, sur toutes les
-murailles et qui semblent s'appeler de la main
-les uns les autres, échanger entre eux mille
-signes de mystère, de silence et d'éternité&hellip;</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce que ce bruit dans le sanctuaire?
-On dirait que c'est plein de monde là-bas&hellip; Derrière
-la seconde rangée de colonnes, des gens
-parlent à tue-tête, avec l'accent britannique;
-je crois même qu'on entend des verres se choquer,
-et des fourchettes tapoter de la vaisselle&hellip;</p>
-
-<p>Oh! pauvre, pauvre temple, ce qui s'y
-passe!&hellip; Non, c'est plus insultant qu'être mis
-à sac par les barbares: subir cet excès de grotesque
-dans la profanation! Il y a là joyeuse
-et gaillarde tablée d'une trentaine de couverts,
-et les convives des deux sexes appartiennent à
-cette humanité spéciale qui fréquente chez <span lang="en" xml:lang="en">Thos
-Cook and Son (Egypt limited)</span>. Des casques de
-liège et de classiques lunettes vertes. On boit
-du soda, du whisky; on mange à longues dents
-des viandes, qu'enveloppèrent des papiers graisseux
-dont les dalles restent jonchées. Et les
-dames surtout, oh! les dames, quels épouvantails
-à moineaux.&mdash;Or, c'est ainsi tous les
-jours, tant que dure la «season», nous apprennent
-les gardes bédouins en robe noire. Un
-luncheon chez Osiris fait partie du programme
-<i lang="en" xml:lang="en">of pleasure trips</i>. Chaque midi, une bande nouvelle
-arrive, sur d'irresponsables et infortunés
-bourricots; quant aux tables, aux assiettes,
-elles se tiennent à demeure dans le vieux
-temple!</p>
-
-<p>Sauvons-nous vite et, si possible, avant que
-le spectacle ait marqué dans notre mémoire.</p>
-
-<p>Mais hélas! même quand nous sommes
-dehors, isolés de nouveau sur l'étendue des sables
-étincelants, nous ne pouvons plus rien prendre
-au sérieux: Abydos, le désert, tout a cessé
-d'exister; le visage de ces dames nous hante, et
-leurs chapeaux, et des regards qu'elles nous
-ont jetés par-dessus leurs lunettes solaires&hellip;
-La laideur Cook, on m'en avait donné une fois
-cette raison, satisfaisante à première vue: «Le
-Royaume-Uni, jaloux à juste titre de la beauté
-de ses filles, les soumettrait à un jury lorsque
-leur vient l'âge de puberté; à celles qui sont
-classées trop laides pour se transmettre, il
-accorderait une bourse sans limite chez Thos
-Cook and Son, les vouant ainsi à un perpétuel
-voyage qui ne leur laisserait pas le loisir de
-songer à certaines bagatelles de la vie.» L'explication
-m'avait séduit d'abord. Mais un examen
-plus attentif des bandes qui infestent la vallée
-du Nil m'a permis de constater que toutes ces
-Anglaises y sont d'un âge notoirement canonique;
-donc la catastrophe de la procréation,
-si tant est qu'elle ait pu se produire chez
-elles, doit remonter à des époques bien antérieures
-à leur enrôlement. Et je demeure perplexe&hellip;</p>
-
-<p>Sans conviction maintenant, nous nous
-sommes acheminés vers un autre temple, garanti
-solitaire. En effet, le soleil y darde, souverainement
-seul, au milieu d'un hautain silence,
-et, ici, l'Égypte, le passé commencent à
-nous ressaisir.</p>
-
-<p>Toujours pour Osiris, dieu du céleste réveil
-dans les nécropoles d'Abydos, Ramsès II avait
-érigé ce sanctuaire. Mais les sables ont eu beau
-l'envelopper de leur linceul, ils n'ont pu nous
-en conserver que la base plus enfouie, les
-hommes s'étant acharnés à le détruire par le
-faîte<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>; ses ruines, aujourd'hui protégées pourtant
-et déblayées, ne s'élèvent plus qu'à trois
-ou quatre mètres du sol. Dans les bas-reliefs,
-la plupart des personnages n'ont que les jambes
-et la moitié du torse; avec le haut des murailles
-s'en sont allées leurs têtes et leurs
-épaules; mais il semble qu'ils aient gardé la
-vie: leurs gesticulements, la mimique excessive
-de leurs attitudes de décapités sont plus
-étranges et plus saisissants peut-être que s'ils
-avaient encore un visage. Ce qu'ils ont gardé
-surtout de prodigieux, c'est l'éclat de leurs
-antiques peintures, les teintes fraîches de leurs
-costumes, leurs robes d'un bleu-turquoise ou
-lapis, ou d'un vert-émeraude, ou d'un jaune
-d'or; un badigeon naïf, mais devant lequel on
-reste confondu parce qu'il n'a pas bronché depuis
-trente-cinq siècles: tout ce que faisaient
-ces gens-là risquait d'être éternel. Pourtant
-des nuances aussi vives ne se retrouvent guère
-dans les autres monuments pharaoniques, et,
-ici, elles frappent d'autant plus que les fonds
-sont demeurés blancs; malgré ses portiques
-en granit bleuté, en granit noir, en granit rose,
-le temple a toutes ses murailles en un fin calcaire
-d'une blancheur rare, et en pur albâtre
-pour le saint des saints.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Naguère un industriel, établi aux environs pour fabriquer
-de la chaux, ayant jugé friables à point les calcaires si fins des
-murailles, usa de ce temple comme d'une carrière et, pendant
-des années, les bas-reliefs sans prix servirent d'aliment aux
-meules de son usine.</p>
-</div>
-<p>Par-dessus ces murs tronqués, aux si belles,
-si gaies et claires couleurs, le désert apparaît,
-et il est tout bruni par le contraste; par-dessus
-ces tableaux, où les personnages n'ont plus de
-tête, on voit la grande montée fauve des sables
-et des pierrailles, qui s'en va, comme d'un
-colossal balancement de houle, baigner là-bas
-les pieds de la chaîne libyque. Vers le nord
-des solitudes et vers l'ouest, d'informes éboulements
-de blocs couleur basane se succèdent
-dans les sables, jusqu'où finit, d'une ligne
-nette sur le ciel, l'éblouissant lointain. A part
-ce temple de Ramsès où nous sommes, et, dans
-notre voisinage, celui de Sethos où sévit l'entreprise
-Cook, il n'y a plus alentour que des
-ruines émiettées, pulvérisées sans recours possible;
-mais elles imposent pourtant le recueillement,
-ces ruines finissantes, car elles sont les
-débris du temple sans âge où dormait la tête
-du dieu, les débris des sépultures du Moyen et
-de l'Ancien Empire; elles indiquent encore tout
-le développement des nécropoles d'Abydos, si
-vieilles que l'on se sent comme pris de vertige
-dès que l'on veut songer à leurs origines&hellip;</p>
-
-<p>Ici, comme à Thèbes, comme à Memphis,
-on ne les rencontre que parmi le sable et les
-roches desséchées, ces tombeaux des Égyptiens:
-le grand peuple ancêtre, qui eût frémi de
-l'ombre de nos arbres noirs et de la pourriture
-de nos humides caveaux, tenait à déposer
-magnifiquement ses embaumés au milieu de
-cette lumineuse et immuable splendeur de
-mort qui s'appelle le désert.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer
-encore chez ce malheureux Osiris? Voici que
-des bédouins amènent à coups de bâton, vers la
-demeure voisine que lui dédia Sethos, une
-troupe de bourricots! Sans doute le lunch est
-achevé, et la bande va repartir, à l'heure militaire
-du programme. Observons, en gardant une
-distance prudente.</p>
-
-<p>En effet, ils se remettent tous en selle, les
-cooks, les cookesses, et déployant, non sans
-quelque intention de majesté, des parasols
-en coton blanc, ils prennent la direction du
-Nil. Ils disparaissent; la place nous appartient.</p>
-
-<p>Quand nous osons rentrer enfin dans ce premier
-sanctuaire, où ils avaient abondamment
-lunché à l'ombre, les gardiens sont là, qui
-s'empressent à balayer les épluchures, les
-papiers sales. Et, pour le <span lang="en" xml:lang="en">luncheon</span> de demain,
-ils serrent la douteuse vaisselle dans des coffres
-à demeure, où se lisent en grosses lettres de
-gloire les noms des véritables souverains de
-l'Égypte moderne: «<span lang="en" xml:lang="en">Thos Cook and Son (Egypt
-limited)</span>».</p>
-
-<p>Tout cela heureusement se remise dans le
-premier hypostyle. Rien ne déshonore les salles
-profondes, où le silence vient de retomber, le
-grand silence des midis du désert.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>De ce temple, on s'émerveillait déjà, sous
-l'empereur Tibère, comme d'une relique du
-passé le plus lointain et nébuleux. Le géographe
-Strabon écrivait à cette époque: «C'est
-un palais admirable bâti à la façon du Labyrinthe,
-sauf qu'il a moins de galeries.» Il en a
-pourtant déjà beaucoup, de galeries, et on s'y
-promène en s'égarant comme dans un dédale.
-Sept chapelles, consacrées à Osiris et à différents
-dieux ou déesses de sa suite; sept travées, sept
-portes pour les processions des rois et des foules;
-et, sur les côtés, tant d'autres salles, couloirs,
-chapelles secondaires, chambres sombres, portes
-perdues! La très primitive colonne, inspirée
-des roseaux, que l'on a nommée en architecture
-la <i>colonne-plante</i> et qui imite une monstrueuse
-tige de papyrus, a poussé ici en futaie serrée,
-pour soutenir les pierres des plafonds bleus,
-semés d'étoiles à l'image du ciel de ce pays. En
-plusieurs places, elles manquent, ces pierres-là,
-et laissent des vides largement ouverts sur le
-ciel véritable d'en haut; en vain elles étaient
-massives comme pour des durées infinies, les
-soleils de tant de siècles les ont patiemment
-fendues, et ensuite leur propre poids les
-a précipitées; la lumière maintenant, par ces
-brèches, entre donc à flots jusque dans les chapelles
-où les hommes de jadis avaient voulu
-de saintes ténèbres.</p>
-
-<p>Malgré ce désastre des plafonds, c'est ici un
-des sanctuaires les plus intacts de la vieille
-Égypte; les sables, toujours si doucement
-ensevelisseurs, y ont réussi à miracle leur
-&oelig;uvre conservatrice. On dirait sculptés d'hier
-les innombrables personnages qui, sur les murs,
-autour des colonnes plantées en forêt, partout,
-gesticulent, continuent avec animation leur causerie
-éternelle, à la muette, par signes de leurs
-bras et de leurs longues mains. Le temple
-entier, avec ces trouées qui l'éclairent, est plus
-beau peut-être qu'au temps des Pharaons. Au
-lieu de l'obscurité d'autrefois, une transparente
-pénombre alterne à présent avec de
-grands rayons en gerbes, qui inondent çà et
-là de lumière frisante les sujets des bas-reliefs
-si longtemps enfouis, détaillent leurs attitudes,
-leurs muscles, leurs couleurs à peine altérées,
-les retrempent de vie et de jeunesse. Pas un
-pan de muraille, dans ce lieu immense, qui
-ne soit couvert de divinités, surchargé d'hiéroglyphes
-et d'emblèmes. Osiris à haute coiffure,
-la belle Isis casquée d'un oiseau, Anubis
-à tête de loup-de-désert, Horus à tête d'épervier
-et Thoout ibiocéphale sont là mille fois
-répétés, toujours accueillant avec des gestes
-étranges les rois et les prêtres qui leur rendent
-hommage.</p>
-
-<p>Les corps presque nus, à larges épaules et à
-fine taille, ont une sveltesse, une grâce infiniment
-chastes, et les traits des visages sont
-d'une pureté exquise. C'étaient déjà des artistes
-très préparés, ceux qui ciselaient ces têtes
-charmantes aux longs yeux pleins de l'antique
-rêve; mais par une lacune qui nous
-confond, ils ne savaient encore les inscrire que
-de <i>profil</i>; de profil aussi, toutes les jambes,
-tous les pieds, tandis que les torses par contre
-restent invariablement de face: il a donc fallu
-aux hommes bien des siècles d'étude avant de
-comprendre la perspective qui nous paraît si
-simple, le raccourci des figures, et d'être capables
-d'en donner l'impression sur une surface
-plane!&hellip;</p>
-
-<p>Plusieurs de ces tableaux représentent le roi
-Sethos, dessiné sans doute d'après nature, car
-on retrouve là presque les traits de sa momie,
-si calme et si belle, exhibée de nos jours au
-musée du Caire. A ses côtés se tient dévotement
-son fils, le prince royal Ramsès (plus tard
-Ramsès II, le grand Sésostris des Grecs); on
-lui a donné l'air tout candide, et il porte cette
-boucle de cheveux sur le côté qui était la coiffure
-de l'enfance;&mdash;lui aussi a sa momie sous
-les vitrines du musée, et quand on a vu ce
-débris édenté, sinistre, qui atteignait déjà
-près de cent ans d'âge lorsque la mort le livra
-aux embaumeurs de Thèbes, on n'arrive pas à
-se persuader qu'il ait pu être jeune, coiffé d'une
-boucle noire, qu'il ait pu jouer, être un
-enfant&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Nous pensions en avoir fini avec les cooks et
-les cookesses du luncheon. Mais hélas! nos chevaux,
-plus rapides que leurs ânes, les rattrapent
-au retour, parmi les blés verts d'Abydos,
-et un embarras dans le chemin étroit, une
-rencontre de chameaux chargés de luzerne,
-nous immobilise un instant, tous pêle-mêle.
-A me toucher, il y a un amour de petit âne
-blanc qui me regarde, et d'emblée nous nous
-comprenons, la sympathie jaillit réciproque.
-Une cookesse à lunettes le surmonte, oh! la
-plus effroyable de toutes, osseuse et sévère;
-par-dessus son complet de voyage, déjà rébarbatif,
-elle a mis un jersey pour tennis, qui
-accentue les angles, et sa personne semble
-incarner la <i lang="en" xml:lang="en">respectability</i> même du Royaume-Uni.
-On trouverait d'ailleurs plus équitable&mdash;tant
-sont longues ses jambes dénuées de tout intérêt
-pour le touriste&mdash;que ce fût elle qui portât
-l'âne.</p>
-
-<p>Il me regarde avec mélancolie, le pauvre
-petit blanc, dont les oreilles sans cesse remuent,
-et ses jolis yeux si fins, si observateurs de
-toutes choses, me disent à n'en pas douter:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est bien vilaine, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, oui, mon pauvre petit bourricot.
-Mais songe un peu, fixée à ton dos comme
-elle est là, tu as au moins sur moi l'avantage
-de ne plus la voir.</p>
-
-<p>Pourtant ma réflexion, bien que judicieuse,
-ne le console pas, et son regard me répond
-qu'il se sentirait bien plus fier de porter,
-comme beaucoup de ses camarades, un simple
-paquet de cannes à sucre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch11">XI<br />
-LA DÉCHÉANCE DU NIL</h2>
-
-
-<p>Au début de notre période géologique, il y a
-quelques milliers de siècles, quand les continents
-eurent pris, dans la dernière tourmente
-mondiale, à peu près les formes que nous leur
-connaissons, et quand les fleuves se mirent à
-tracer leurs lignes hésitantes, il se trouva que
-les pluies de tout un versant de l'Afrique
-furent précipitées, en une gerbe d'eau formidable,
-à travers la région impropre à la vie
-qui s'étend depuis l'Atlantique jusqu'à la mer
-des Indes, et que nous appelons la région des
-Déserts. A la longue, elle régla son cours, cette
-énorme coulée d'eau égarée dans les sables, elle
-devint <i>le Nil</i>, et, avec une patience inlassable,
-elle se mit à son travail de fleuve, qui pourtant
-ne semblait pas possible en cette zone
-maudite: d'abord arrondir tous les blocs de
-granit épars sur son chemin dans les hautes
-plaines de Nubie, et puis surtout déposer peu
-à peu, peu à peu du limon par couches, former
-une artère vivante, créer comme un long ruban
-vert au milieu de ce domaine infini de la
-mort.</p>
-
-<p>Il y a combien de temps qu'il est commencé,
-ce travail du grand fleuve?&mdash;Y penser fait
-peur&hellip; Depuis cinq mille ans que nous pouvons
-contrôler, c'est à peine si l'apport incessant
-des limons a pu élargir ce ruban de
-l'Égypte habitable qui, aux plus anciennes
-périodes de l'histoire, était à peu près comme
-de nos jours. Quant aux blocs granitiques des
-plaines de Nubie, combien de millénaires a-t-il
-fallu pour les rouler ainsi et les polir? Au
-temps des Pharaons ils avaient exactement
-déjà leurs formes de boules usées par le frottement
-de l'eau,&mdash;et tant d'inscriptions hiéroglyphiques
-sur leurs faces rondes ne sont
-même pas sensiblement estompées pour avoir
-subi le passage de l'inondation périodique des
-étés durant quarante ou cinquante siècles!&hellip;</p>
-
-<p>Elle fut un pays d'exception, cette vallée du
-Nil; elle fut merveilleuse et unique, fertile
-sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve
-sans le secours d'aucun nuage, ignorant les
-temps sombres, les humidités qui nous oppressent,
-gardant le ciel inaltérable de ces immenses
-déserts d'alentour qui jamais n'exhalent une
-vapeur d'eau pour embrumer l'horizon. C'est
-sans doute cette éternelle splendeur de la
-lumière, et cette facilité de la vie qui firent
-éclore ici les primeurs de la pensée humaine.
-Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le
-sol d'Égypte, fut aussi le père de la race qui
-partit en avant de toutes les autres, comme
-ces branches hâtives que l'on voit, au printemps,
-jaillir les premières d'une souche, mais
-qui parfois meurent avant l'été. Il enfanta ce
-peuple dont nous recueillons aujourd'hui les
-moindres vestiges avec stupeur et admiration;
-un peuple qui, dès l'aube, au milieu des originelles
-barbaries, conçut magnifiquement
-l'infini et le divin, posa avec tant de sûreté et
-de grandeur les premières lignes architecturales
-d'où devaient dériver ensuite nos architectures,
-jeta les bases de l'art, ainsi que de
-toute science et de toute sagesse.</p>
-
-<p>Plus tard, quand cette belle fleur d'humanité
-se fut fanée, le Nil, coulant toujours au
-milieu de ses déserts, semble avoir eu pour
-mission, pendant près de deux mille ans, de
-maintenir sur ses bords une sorte d'immobilité
-et de désuétude qui étaient comme un hommage
-de respect à ces écrasants souvenirs. A
-mesure que les sables ensevelissaient les ruines
-des temples et les colosses au visage brisé, rien
-ne changeait ici, sous le ciel immuablement
-bleu; les mêmes cultures le long des rives se
-faisaient de la même manière qu'aux vieux
-âges, les mêmes barques pareillement voilées
-suivaient ou remontaient le fil de l'eau, les
-mêmes chansons rythmaient l'éternel travail
-humain; la race fellah, gardienne inconsciente
-du prodigieux passé, somnolait sans désirs nouveaux
-et à peu près sans souffrance; le temps
-coulait pour l'Égypte dans une grande paix de
-soleil et de mort.</p>
-
-<p>Mais des étrangers à présent sont maîtres,
-et viennent de réveiller le vieux Nil pour l'asservir.
-En moins de vingt ans ils ont défiguré
-sa vallée, qui jusque-là se gardait comme un
-sanctuaire; ils ont imposé silence à ses cataractes,
-capté son eau précieuse par des barrages,
-pour l'épandre au loin sur des plaines qui sont
-devenues des marais, et qui déjà ternissent de
-leurs buées le cristal du ciel. Les anciens agrès
-ne suffisant plus à arroser les cultures d'aujourd'hui,
-des machines à vapeur, pour puiser
-plus vite, commencent de se dresser le long
-des berges, à côté des usines nouvelles, et bientôt
-il n'y aura guère de fleuve plus déshonoré
-que celui-là par des tuyaux de fer et des
-fumées noires. Cela se fait du reste avec hâte,
-comme à la curée, cette mise en exploitation
-du Nil,&mdash;et ainsi s'en va toute sa beauté, car
-son cours uniforme, à travers des régions indéfiniment
-pareilles, ne valait que par le calme
-et l'antique mystère.</p>
-
-<p>Pauvre Nil des prodiges! On subit parfois
-encore son charme finissant; des coins sont
-restés intacts; il y a des jours de clarté, il y a
-d'incomparables soirs où l'on peut s'abstraire
-des fumées et des laideurs. Mais la classique
-expédition en dahabieh, la remontée du fleuve
-depuis le Caire jusqu'à la Nubie, ne méritera
-bientôt plus d'être faite.</p>
-
-<p>D'habitude, c'est l'hiver qu'on entreprend ce
-voyage-là, afin de se rapprocher toujours du
-soleil à mesure qu'il s'enfuit vers l'hémisphère
-austral; l'hiver, la saison où les eaux baissent
-et où la vallée se dessèche. Au sortir de la ville
-cosmopolite qu'est le Caire d'aujourd'hui, après
-les ponts en ferraille, après les prétentieux
-hôtels zébrés d'inscriptions raccrocheuses, on
-éprouve une paix soudaine à s'éloigner sur le
-fleuve aux eaux larges et rapides, entre les
-rideaux de palmiers des bords, emporté par
-la dahabieh où l'on est maître, et où si l'on
-veut, l'on est seul.</p>
-
-<p>D'abord vous suivent, pendant un jour ou
-deux, ces grands triangles obsédants qui sont
-les pyramides: celles de Dachour, celle de Sakkarah
-succédant à celles de Gizeh, l'horizon est
-inquiété longtemps par leurs silhouettes géantes;
-ainsi qu'il arrive pour les montagnes, elles
-semblent plus hautes à mesure que l'on s'en
-va et qu'elles se dégagent mieux des choses
-proches. Et, quand elles ont enfin disparu, on
-a devant soi, avant d'atteindre la première
-cataracte, environ deux cents lieues de fleuve à
-remonter lentement par étapes, à travers de
-monotones régions désertiques, où les heures
-et les jours seront marqués surtout par le jeu
-de l'admirable lumière; en dehors de cette fantasmagorie
-des matins et des soirs, rien de bien
-saillant sur les berges presque toujours grises,
-où se manifeste, sans varier jamais, l'humble
-vie pastorale des fellahs. Le soleil est brûlant,
-les nuits étoilées sont claires et froides; un
-vent desséchant, qui souffle du nord à peu
-près sans trêve, fait frissonner dès que le crépuscule
-tombe.</p>
-
-<p>On a beau cheminer des lieues et des lieues
-sur cette eau limoneuse, on a beau refouler
-pendant des jours et des semaines ce courant,
-qui glisse le long de la dahabieh en petites
-ondes pressées, on ne voit décroître ni en abondance
-ni en vitesse ce fleuve aux tiédeurs fécondantes,
-près duquel nos fleuves de France
-sembleraient de négligeables ruisseaux. Et indéfiniment
-se déroulent, à droite et à gauche, les
-deux parallèles chaînes de calcaire dénudé qui
-emprisonnent si étroitement l'Égypte des moissons:
-à l'ouest, celle des déserts libyques où
-chaque matin les premiers rayons viennent se
-poser pour la teindre en un rose de corail toujours
-aussi frais; à l'est, celle des déserts de
-l'Arabie qui ne manque jamais le soir de retenir
-toute la lumière du couchant pour ressembler
-à une triste ceinture de braise rouge. Tantôt
-elles s'éloignent, les deux murailles parallèles,
-et donnent plus d'espace aux champs verts,
-aux bois de palmiers, aux petites oasis séparées
-par des marbrures de sable d'or. Tantôt
-elles se rapprochent tellement du Nil que
-l'Égypte habitable n'a plus que la largeur de
-deux ou trois pauvres sillons de blé, tout au
-bord de l'eau, après quoi tout de suite commencent
-les pierres mortes et les sables morts.
-Quelquefois même c'est jusqu'à surplomber
-le fleuve que s'avance la chaîne désertique,
-sorte de falaise calcinée, d'un blanc rougeâtre,
-qu'aucune pluie ne vient jamais rafraîchir, et
-où l'on voit, à différentes hauteurs, bâiller les
-trous carrés qui mènent chez les momies. Pendant
-cinq mille ans, on les a perforées pour y
-introduire des sarcophages, et elles fourmillent
-intérieurement de vieux cadavres, ces montagnes
-qui de loin sont d'un si joli rose et qui
-servent d'interminables toiles de fond à tout
-ce qui se passe le long de ces rives.</p>
-
-<p>Et ce n'est pas plus divers que les lointains,
-tout ce qui se passe là. D'abord il y a ce geste
-souple et superbe, mais toujours le même, des
-femmes aux longs vêtements noirs, qui viennent
-sans cesse emplir leur jarre à long col, et l'emportent
-en équilibre sur leur tête voilée. Ensuite
-les troupeaux, que des pastoures drapées de
-deuil mènent se désaltérer, chèvres, brebis et
-ânons pêle-mêle. Aussi les buffles lourds, couleur
-de vase, qui descendent se baigner avec
-nonchalance. Enfin il y a le grand labeur de
-l'arrosage: la traditionnelle noria, que fait
-tourner un petit b&oelig;uf les yeux bandés, et
-surtout le châdouf à bascule, actionné par des
-hommes dont le torse nu ruisselle.</p>
-
-<p>Ils se succèdent, les châdoufs, parfois jusqu'à
-perte de vue, et c'est étrange à regarder, l'agitation,
-confuse dans le lointain, de toutes ces
-longues perches qui pompent l'eau sans trêve,
-avec un balancement d'antenne vivante.&mdash;Or
-il en allait de même le long de ce fleuve au
-temps des Ramsès.&mdash;Mais soudain, à quelque
-tournant de la rive, le vieil agrès pharaonique
-disparaît pour faire place à des séries de
-machines à vapeur, qui, plus encore que les
-muscles des fellahs, sont actives au puisage,
-et qui bientôt feront au Nil domestiqué une
-bordure de leurs tuyaux noirâtres.</p>
-
-<p>Les grandes ruines de cette Égypte, si on
-ignorait leur gisement, on passerait sans les
-voir. A de rares exceptions près, elles sont au
-delà des vertes plaines, au seuil des solitudes.
-Donc, sur l'immuable fond rose de ces falaises
-du désert, qui vous suivent pendant toute cette
-tranquille navigation de deux cents lieues, on
-ne voit défiler que les humbles villes ou villages
-d'aujourd'hui, qui ont la couleur neutre
-de la terre. Quelques minarets ajourés les dominent,
-bien blancs au-dessus de leurs grisailles.
-Des nuées de pigeons tourbillonnent
-alentour. Et, parmi les maisonnettes, qui ne
-sont que des cubes de boue recuits au soleil,
-les palmiers d'Afrique ont jailli superbes, isolés
-ou en touffes puissantes, laissant tomber de
-haut sur ces petits gîtes humains l'ombre de
-leurs plumets que le vent balance. Naguère,
-bien que tout cela fût stagnant et morne, on
-devait avoir en passant la tentation de s'arrêter,
-attiré par cette paix sans nom qui était
-celle de l'Orient lointain et de l'Islam. Mais à
-présent, devant la moindre bourgade&mdash;parmi
-les belles barques primitives qui sont encore
-là nombreuses et pointant vers le ciel bleu
-leurs vergues comme de très longs roseaux,&mdash;il
-y a toujours, pour l'accostage des bateaux
-touristes, un énorme ponton noir qui défigure
-tout par sa présence et par son inscription-réclame:
-«<span lang="en" xml:lang="en">Thos Cook and Son, (Egypt limited)</span>».
-De plus, on entend siffler le chemin de fer qui
-sans merci longe le fleuve, pour promener depuis
-le Delta jusqu'au Soudan des hordes d'Européens
-envahisseurs. Et enfin, aux abords des
-gares, inévitablement quelque moderne usine
-trône avec ironie, dominant de ses tuyaux les
-pauvres choses croulantes qui essayent de dire
-encore l'Égypte et le mystère.</p>
-
-<p>Alors, non, les villes, les villages, à moins
-qu'ils ne mènent à des ruines célèbres, on ne
-s'y arrête plus; il faut passer outre et, pour
-l'étape du soir, chercher un hameau perdu,
-un recoin de silence, où amarrer sa dahabieh
-contre la vénérable terre grise de la berge.</p>
-
-<p>Ainsi l'on s'en va, pendant des jours, pendant
-des semaines, entre ces deux interminables
-falaises de calcaire rose pleines d'hypogées et
-de momies, qui sont les murailles de la vallée
-du Nil et doivent vous suivre jusqu'à la première
-cataracte, jusqu'à l'entrée de la Nubie.
-Là seulement changeront enfin d'apparence et
-de nature les rochers des déserts, pour devenir
-ces granits plus sombres dans lesquels les Pharaons
-faisaient tailler leurs grands dieux et
-leurs obélisques.</p>
-
-<p>On s'en va, on s'en va, remontant le fil de
-ce courant éternel, et, pour faire perdre la notion
-des heures et des dates qui fuient, il y a
-la régularité du vent, la persistance d'un ciel
-limpide, la monotonie du grand fleuve qui serpente
-et ne finit jamais. Si déçu que l'on soit
-de voir tout profané sur les bords, on n'échappe
-point à cette paix d'être nomade et isolé
-sur l'eau, étranger parmi un équipage d'Arabes
-silencieux, qui chaque soir se prosternent pour
-de confiantes prières.</p>
-
-<p>D'ailleurs, on marche vers le sud, vers le
-soleil, et chaque jour la clarté se fait plus belle,
-la chaleur plus caressante, en même temps que
-brunit davantage le bronze des figures perçues
-en route.</p>
-
-<p>Et puis on est intimement mêlé à cette vie
-fluviale, restée si intense, et qui, à certaines
-heures, quand aucune fumée de houille ne salit
-l'horizon, vous ramène aux époques du travail
-naïf et de la saine beauté. Dans les barques
-qui vous croisent, des hommes demi-nus, grisés
-de mouvement, de soleil et d'air, rament
-en donnant de la voix pour ces chansons du
-Nil qui sont vieilles comme Thèbes ou Memphis.
-Lorsque le grand vent se lève, alors c'est
-le déploiement fou des voilures, enverguées
-sur des cornes si longues que toutes ces dahabiehs
-ressemblent à des oiseaux de haut vol.
-Très penchées aussitôt, elles entraînent d'un
-élan plus vif leurs cargaisons de gens, de bêtes
-ou de primitives choses: femmes encore drapées
-à l'antique, moutons et chèvres, ou bien
-piles de fruits, de courges et sacs de graines.
-Beaucoup sont chargées à couler bas de ces
-jarres en terre, invariables depuis trois mille
-ans, que les fellahines savent poser sur leur
-tête avec tant de grâce,&mdash;et on voit ces
-entassements de poteries fragiles prendre la
-course au-dessus de l'eau, comme soulevés par
-des ailes gigantesques de mouette. Or, dans
-des temps reculés et presque fabuleux, cette
-vie des mariniers du Nil avait les mêmes
-aspects, ainsi qu'en témoignent les bas-reliefs
-des plus vieux tombeaux; elle exigeait le même
-jeu des muscles et des voiles, réglé sans doute
-par les mêmes chansons, et c'était sous la
-caresse desséchante de ce même vent des
-déserts, tandis que le même rose inchangeable
-colorait au loin ces continuels rideaux de montagnes&hellip;</p>
-
-<p>Mais tout à coup, bruits de machines, sifflets,
-et, dans l'air qui était si pur, infectes spirales
-noires: ce sont les modernes steamers qui
-viennent jeter le désarroi dans ces flottilles du
-passé; avec de grands remous, s'avancent des
-charbonniers, ou bien une kyrielle de ces
-bateaux à trois étages, pour touristes, qui font
-tant de vacarme en sillonnant le fleuve, et sont
-bondés en majeure partie de laiderons, de
-snobs ou d'imbéciles.</p>
-
-<p>Pauvre, pauvre Nil, qui refléta jadis sur ses
-chauds miroirs le summum des magnificences
-terrestres, qui porta tant de barques de dieux
-et de déesses en cortège derrière la grand nef
-d'or d'Amon, et qui ne connut à l'aube des
-âges que d'impeccables puretés, aussi bien
-dans les formes humaines que dans les conceptions
-architecturales!&hellip; Pour lui quelle
-déchéance! Après son dédaigneux sommeil de
-vingt siècles, promener aujourd'hui les casernes
-flottantes de l'agence Cook, alimenter des usines
-à sucre, et s'épuiser à nourrir avec son limon
-de la matière première pour cotonnades anglaises!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch12">XII<br />
-CHEZ LA DÉESSE
-DE L'AMOUR ET DE LA JOIE</h2>
-
-
-<p>On est au mois de mars, et tout resplendit
-comme chez nous en juin. On est parmi les
-sillons des blés verts, les luzernes, les fèves en
-fleur,&mdash;tout cela plein d'oiseaux qui s'agitent,
-qui chantent, qui délirent de joie, dans le
-voluptueux affairement des nids et des couvées.
-On chemine sur une terre grasse, saturée de
-substances vitales. Sans doute on traverse
-quelque éden pour les bêtes, car elles pullulent
-de tous côtés: des troupeaux de
-chèvres avec mille chevreaux bêlants; des
-ânesses avec leurs jeunes ânons qui bondissent;
-des vaches et des vaches-buffles allaitant
-leurs petits; et tout cela laissé libre au
-milieu des récoltes, avec loisir de les brouter,
-comme s'il y en avait surabondance&hellip;</p>
-
-<p>Quel est ce pays que ne précise aucune habitation,
-aucun village, ni clocher en vue? Cultures
-de chez nous, ces blés, ces luzernes, ces
-fèves qui embaument l'air de leurs fleurs
-blanches; mais il y a excès de lumière au ciel,
-et, dans les lointains, excès de limpidité profonde.
-Et puis, ces plaines fertiles autant que
-celles de quelque «Terre promise», sont
-comme encloses au loin, de droite et de gauche,
-par deux parallèles murailles de pierre, par
-deux chaînes de montagnes roses, d'un aspect
-notoirement désertique. D'ailleurs, voici, parmi
-tant de bêtes de nos climats, des chamelles,
-allaitant aussi leurs étranges nourrissons
-pareils à des autruches qui auraient quatre
-pattes. Et enfin des paysannes apparaissent
-là-bas dans les blés; elles sont voilées de
-longues draperies noires: alors c'est l'Orient,
-c'est quelque contrée africaine ou quelque
-oasis d'Arabie?</p>
-
-<p>Le soleil en ce moment reste amorti pour
-nous par une bande de nuages, qui est seule
-dans le vide bleu, juste au-dessus de nos têtes,
-comme si, d'un bout à l'autre du ciel, un long
-écheveau de laine blanche se fût déployé; cela
-fait plus calme et presque un peu mystérieux
-le grand éclairage de ces champs où nous
-cheminons, de ces plaines ivres de vie et toutes
-vibrantes de musiques d'oiseaux, tandis que
-par contraste les lointains, que rien ne voile,
-resplendissent avec une netteté plus incisive,
-et que les montagnes des déserts là-bas semblent
-plus inondées de rayons.</p>
-
-<p>Le sentier que nous continuons de suivre,
-mal défini dans les sillons et les herbes, va
-nous faire passer sous un grand portique en
-ruine,&mdash;quelque débris d'on ne sait quel
-vieux temps, qui se dresse encore là, bien
-isolé, bien imprévu au milieu de l'étendue si
-verte des pâturages ou des labours. On le voyait
-de très loin, ce portique, tant l'air est pur;
-en s'approchant, on s'aperçoit qu'il est colossal.
-Et, en relief sur le linteau, un globe se
-dessine, un globe qui a deux longues ailes
-symétriquement éployées&hellip;</p>
-
-<p>Alors, il faut saluer, avec un respect quasi-religieux,
-car ce disque ailé est enfin un symbole
-qui donne une indication immédiate et
-absolue; ce pays, c'est donc l'Égypte, l'Égypte
-notre antique mère. Un temple vénéré des
-peuples devait être par là, ou une grande ville
-disparue, car maintenant, devant nous, des
-tronçons de colonnes, des chapiteaux sculptés
-gisent dans les luzernes comme une jonchée&hellip;
-Combien c'est inexplicable, qu'elle soit depuis
-des siècles redescendue à l'humble vie pastorale,
-cette terre des anciennes splendeurs, qui
-pourtant n'a jamais cessé d'être nourricière et
-prodigieusement féconde!</p>
-
-<p>A travers les moissons vertes et les rassemblements
-de troupeaux, notre sentier paraît
-conduire à une sorte de colline, posée seule au
-milieu des plaines, et qui n'est ni de même
-couleur ni de même nature que les montagnes
-des déserts alentour. Derrière nous, le portique
-recule peu à peu dans le lointain; sa
-haute silhouette imposante, si morne et solitaire,
-jette une tristesse infinie sur cette mer
-d'herbages qui étend son calme là où fut jadis
-un centre de magnificence.</p>
-
-<p>Et à présent le vent se lève en coup de fouet,
-ce vent presque sans trêve de l'Égypte, qui
-est âpre et rappelle l'hiver malgré le soleil
-de feu; alors tous les blés s'inclinent, montrent
-les luisants de leurs jeunes feuilles agitées,
-et toutes les bêtes des troupeaux, se serrant
-les unes aux autres, se tournent à contre
-de la rafale.</p>
-
-<p>De plus près, la colline singulière que nous
-allons atteindre se révèle un amas de décombres.
-Toujours les pareils décombres, d'un brun
-rouge, laissés de place en place par ces villes
-coloniales romaines, qui vécurent ici deux ou
-trois siècles (un rien de temps presque négligeable
-dans l'histoire si longue d'Égypte) et
-puis qui s'émiettèrent, pour n'être plus que
-des tas informes sur les limons gras du Nil
-ou bien sous les sables ensevelisseurs.</p>
-
-<p>Amoncellement de petites briques rougeâtres,
-qui jadis s'érigeaient en maisons; amoncellement
-de ces débris de jarres ou d'amphores,
-par myriades, qui servirent à transporter
-l'eau du vieux fleuve nourricier. Et des restes
-de murs, remaniés à toutes les époques, où
-des pierres inscrites d'hiéroglyphes voisinent
-la tête en bas avec des fragments de stèles
-grecques, ou de sculptures coptes, ou de chapiteaux
-romains. Dans nos pays, dont le passé
-est d'hier, nous n'avons rien qui ressemble à
-de tels chaos de choses mortes.</p>
-
-<p>De nos jours, on arrive au sanctuaire de la
-déesse par une large tranchée dans cette colline
-de décombres; les incroyables monceaux
-de briques et de poteries en déroute l'enferment
-de tous côtés comme un rempart jaloux, et
-dernièrement encore il était enfoui là dedans
-jusqu'aux toits. Il déconcerte dès qu'il apparaît,
-tant il est grandiose, austère, sombre:
-comment, ce fut ici sa demeure, à l'Aphrodite
-égyptienne, déesse de l'Amour et de la Joie!
-Plutôt ne dirait-on pas arriver chez quelque
-dieu redoutable, prince des Ténèbres et de la
-Mort?&hellip; Un portique sévère, bâti en pierres
-géantes et surmonté du disque à grandes ailes,
-laisse entrevoir un asile de religieux effroi, des
-profondeurs où de massives colonnades vont
-se perdre en pleine nuit.</p>
-
-<p>On entre, et dès les premiers pas, c'est une
-fraîcheur et une sonorité de sépulcre. D'abord
-le pronaos, où l'on y voit encore à peu près
-clair, entre des piliers chargés d'hiéroglyphes.
-N'étaient les grandes figures humaines, qui
-servent de chapiteaux pour les colonnes et qui
-sont l'image de la belle Hathor, déesse du lieu,
-ce temple d'époque décadente différerait à peine
-de ceux que l'on bâtissait en ce pays deux
-millénaires auparavant. Même rectitude et
-même lourdeur.</p>
-
-<p>Aux plafonds bleu sombre, mêmes fresques
-représentant des astres, des génies du ciel et
-des séries de disques ailés. En bas-reliefs sur
-toutes les parois, mêmes peuplades obsédantes
-de personnages qui gesticulent, qui se font les
-uns aux autres des signes avec les mains,&mdash;éternellement
-ces mêmes signes mystérieux,
-répétés à l'infini partout, dans les palais, les
-hypogées, les syringes, sur les sarcophages, et
-les papyrus des momies.</p>
-
-<p>Les temples memphites ou thébains, qui précédèrent
-celui-ci de tant de siècles et furent
-tellement plus grandioses encore, ont tous perdu,
-par suite de l'écroulement des énormes granits
-des toitures, leur obscurité voulue, autant
-dire leur sainte horreur. Chez la belle Hathor,
-au contraire, à part quelques figures mutilées
-jadis à coups de marteau par les chrétiens ou
-les musulmans, tout est demeuré intact, et les
-hauts plafonds n'ont pas cessé de jeter sur les
-choses leur ombre propice aux frayeurs.</p>
-
-<p>Cette ombre augmente dans l'hypostyle qui
-fait suite au pronaos. Puis viennent l'une après
-l'autre deux salles de plus en plus saintes, où
-un peu de jour tombe à regret par d'étroites
-meurtrières, éclairant à peine les rangs superposés
-des innombrables figures qui gesticulent
-sur les murailles. Et, après de majestueux couloirs
-encore, voici enfin le c&oelig;ur de cet entassement
-de terribles pierres, le saint des saints,
-enveloppé d'épaisses ténèbres; les inscriptions
-hiéroglyphiques dénomment ce lieu la «salle
-occulte», et jadis le grand prêtre avait <i>seul et
-une seule fois chaque année</i> le droit d'y pénétrer
-pour l'accomplissement de rites que l'on ne
-sait plus.</p>
-
-<p>Elle est vide aujourd'hui, la «salle occulte»
-depuis longtemps spoliée des emblèmes d'or
-ou de pierre précieuse qui l'emplissaient jadis.
-Les grêles petites flammes des bougies que
-nous venons d'y allumer n'arrivent pas à percer
-l'obscurité qui, au-dessus de nos têtes, se
-condense vers les plafonds de granit; tout au
-plus elles nous permettent de distinguer, dans
-cette sorte de vaste caveau rectangulaire, les
-phalanges de personnages qui, sur les murs,
-échangent entre eux, par signes, leurs intimidantes
-causeries muettes.</p>
-
-<p>Vers la fin de l'ère antique et au début de
-l'ère chrétienne, l'Égypte, on le sait, exerçait
-encore sur le monde une telle fascination, par
-son prestige d'aïeule, par le souvenir de son
-passé dominateur et par l'immuabilité souveraine
-de ses ruines, qu'elle imposait ses dieux
-aux conquérants, son écriture, son art architectural,
-et jusqu'à ses rites et à ses momies.
-Les Ptolémées y bâtirent des temples qui reproduisaient
-ceux de Thèbes ou d'Abydos. De
-même les Romains, qui pourtant connaissaient
-déjà la <i>voûte</i>, suivirent ici les modèles primitifs
-et continuèrent ces plafonds en granit, faits de
-monstrueuses dalles posées à plat, comme nos
-poutres. Donc, ce temple d'Hathor, construit
-aux temps de Cléopâtre et d'Auguste, sur un
-emplacement vénéré de toute antiquité, rappelle
-à première vue quelque conception des
-Ramsès.</p>
-
-<p>Cependant, si l'on regarde mieux, c'est dans
-le détail surtout des milliers de figures en bas-relief
-que l'écart se montre considérable. Mêmes
-poses, mêmes gestes traditionnels; mais la
-grâce exquise des lignes est perdue, ainsi que
-le calme hiératique des regards et des sourires.
-Dans l'art égyptien des belles époques,
-les personnages à fine taille restent purs
-comme les grandes fleurs qu'ils tiennent à la
-main; leurs muscles peuvent être indiqués
-d'une façon précise et savante, n'importe, ils
-demeurent quand même immatériels. Le dieu
-Amon en personne, le procréateur dessiné
-souvent avec une crudité absolue, paraîtrait
-chaste à côté des hôtes de ce temple. Ici, au
-contraire, on dirait des êtres vivants, palpitants
-et lascifs, qui auraient posé par jeu dans ces
-attitudes consacrées. La gorge de la belle déesse,
-ses hanches, ses nudités intimes sont traitées
-avec un réalisme chercheur et caressant; c'est
-de la chair qui frissonne. Elle et son époux, le
-bel Horus, fils d'Isis, se contemplent, nus, l'un
-devant l'autre, et leurs yeux rieurs sont ivres
-d'amour.</p>
-
-<p>Autour du saint des saints, quantité de salles
-pleines d'ombre, massives comme des forteresses.
-Elles servaient jadis pour des rites compliqués,
-pour des mystères. Là, comme partout,
-pas un coin de mur qui ne soit surchargé de
-personnages et d'hiéroglyphes. Aux plafonds
-bleus, où les disques ailés sont peints en
-fresque et simulent des envolées d'oiseaux, il y
-a des chauves-souris qui dorment, et les frelons
-des champs d'alentour ont accroché par
-centaines leurs nids qui pendent comme des
-stalactites.</p>
-
-<p>Plusieurs escaliers conduisent aux vastes terrasses
-que forment les toits plats du temple;
-escaliers étroits, étouffants, mal éclairés par
-des meurtrières qui révèlent l'angoissante
-épaisseur des murailles. Là encore, d'inévitables
-séries de personnages, inscrits sur toutes
-les parois dans les toujours mêmes poses vous
-suivent, montent en votre compagnie, et ne
-cessent pas de se faire entre eux les toujours
-pareils signes.</p>
-
-<p>A l'arrivée sur ces hautes toitures, en même
-temps que vous ressaisit le soleil d'Égypte et
-l'âpre vent froid, on est accueilli par un
-tapage de volière: c'est le royaume des moineaux,
-qui ont des nids par milliers chez la
-complaisante déesse, et crient tous ensemble,
-à plein gosier, dans la joie de vivre. Une
-esplanade, ce faîte de temple; une solitude
-pavée de gigantesques dalles. On découvre de
-là, par-dessus les monceaux de décombres, ces
-plaines qui s'étendent avec une si parfaite
-sérénité là même où fut jadis la grande ville
-de Dendéra, aimée d'Hathor, l'une des plus
-fameuses de la Haute-Égypte.</p>
-
-<p>Des plaines qui, à l'infini, sont vertes de la
-poussée nouvelle des blés, des luzernes et des
-fèves. Les troupeaux, çà et là massés, semblent
-des taches sombres sur cette verdure si fraîche
-des nappes d'herbage que le vent agite et
-fait onduler. Et les deux chaînes de montagnes
-en pierres roses, qui courent parallèlement&mdash;à
-l'est celle du désert d'Arabie, à l'ouest celle
-du désert Libyque,&mdash;ferment dans le lointain
-cette vallée du Nil, cette terre d'abondance qui
-fut depuis l'antiquité jusqu'à nos jours un objet
-de convoitise pour tous les peuples de proie&hellip;</p>
-
-<p>Le temple a aussi des dépendances souterraines,
-des cryptes où l'on descend par des
-escaliers d'oubliettes, ou bien où l'on se faufile
-par des trous. Longues galeries superposées,
-qui devaient servir à cacher des trésors; longs
-couloirs rappelant ceux qui, dans les mauvais
-rêves, pourraient bien se resserrer pour vous
-ensevelir. Il y fait une lourde chaleur. Et les
-innombrables personnages, bien entendu, sont
-là aussi, gesticulant sur toutes les parois; les
-mille représentations de la belle déesse, bombant
-ses seins que l'on est obligé de frôler
-quand on passe, et qui ont gardé presque
-intactes les couleurs de chair appliquées du
-temps des Ptolémées.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Dans l'un des vestibules que nous retraversons
-pour sortir enfin du sanctuaire, parmi tant
-de bas-reliefs qui représentent là des souverains
-rendant hommage à la voluptueuse Hathor,
-un jeune homme, coiffé de la tiare royale à
-tête d'uræus, est assis dans la pose pharaonique:
-l'empereur Néron!&hellip;</p>
-
-<p>Les hiéroglyphes du cartouche sont là pour
-affirmer son identité, bien que le sculpteur,
-ignorant son vrai visage, lui ait donné des
-traits conventionnels, réguliers comme ceux
-du dieu Horus. Durant les siècles de la domination
-romaine, les empereurs d'Occident
-envoyaient de là-bas des ordres pour qu'ici
-leur image fût placée sur les murs des temples
-et pour que l'on fît en leur nom des offrandes
-aux divinités de cette Égypte&mdash;qui était
-cependant, à leurs yeux, un pays si lointain,
-une colonie presque au bout du monde. (Or
-une telle déesse, de rang secondaire au temps
-des Pharaons, se trouvait tout indiquée comme
-favorite des Romains de la décadence.)</p>
-
-<p>L'empereur Néron!&hellip; En effet, lorsque s'inscrivaient
-ces presque derniers bas-reliefs et ces
-hiéroglyphes agonisants, les inextricables théogonies
-primitives touchaient à leur fin, et les
-déesses de joie avaient bientôt fait leur temps.
-On venait de concevoir en Judée de plus hauts
-et plus purs symboles, qui devaient régir la
-moitié du monde pendant deux millénaires,&mdash;pour
-ensuite, hélas! décliner à leur tour;
-les peuples allaient donc essayer de se jeter à
-c&oelig;ur perdu dans le renoncement, l'ascétisme,
-la fraternelle pitié.</p>
-
-<p>Combien c'est étrange à se dire! pendant
-qu'on ciselait ici même cet archaïque bas-relief
-d'empereur et que l'on se servait encore, pour
-graver son nom, de cette écriture remontant à
-la nuit des âges, il y avait déjà des chrétiens
-qui s'assemblaient à Rome dans les catacombes
-et mouraient en extase dans le cirque!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch13">XIII<br />
-LOUXOR MODERNISÉ</h2>
-
-
-<p>Les eaux du Nil étant déjà basses, ma dahabieh,
-retardée par des échouages, n'avait pu
-atteindre Louxor, et nous l'avions amarrée en
-un point quelconque de la berge, dès que l'obscurité
-avait commencé de nous prendre.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes tout près, m'avait dit le
-pilote avant d'aller faire sa prière du soir; en
-une heure, demain, nous arriverons.</p>
-
-<p>Et la nuit douce était tombée sur nous, en
-ce lieu que rien ne semblait distinguer de tant
-d'autres où, depuis un mois, nous nous étions
-de même amarrés un peu au hasard, pour
-attendre le lever du jour. Des verdures confuses
-groupées en masses sombres au-dessus
-desquelles, çà et là, un plus haut palmier dessinait
-ses plumes noires. Une grande musique
-de grillons, de ces heureux grillons de la
-Haute-Égypte, qui peuvent chanter presque
-toute l'année dans la tiédeur odorante des
-herbes. Et puis bientôt, au milieu du silence,
-ces cris d'oiseaux de nuit, comme de lugubres
-miaulements de chat. Rien d'autre,&mdash;si ce
-n'est toujours, dominant tout, bien que deviné
-à peine et comme latent, le calme infini des
-déserts.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Et ce matin, au lever du soleil, pureté et
-splendeur ainsi que chaque matin. Nuance de
-corail rose, s'avivant peu à peu là-bas au sommet
-de la chaîne libyque, en avant des dernières
-ombres gris-de-lin qui dans le ciel
-étaient les restes de la nuit.</p>
-
-<p>Cependant mes yeux, habitués depuis des
-semaines à ce toujours pareil grand spectacle
-de l'aube, se tournèrent d'eux-mêmes, comme
-si on les eût appelés par là, vers quelque
-chose d'inusité qui, à un quart de lieue du
-fleuve, sur la rive d'Arabie, se tenait debout
-au milieu de la plaine morne. Un amas de
-hauts rochers, semblait-il d'abord; à cette
-heure de discrète magie, ils affectaient d'être
-pâlement violets, presque transparents, et le
-soleil, à peine émergé des déserts, les éclairait
-de biais, s'amusait à border leurs contours
-d'un frais liséré rose&hellip; Des rochers, non, car
-à mieux regarder, leurs lignes aussitôt s'indiquaient
-symétriques et droites&hellip; Pas des
-rochers, mais bien des masses architecturales,
-trop grandes et surhumaines, assises dans des
-attitudes de stabilité quasi-éternelles et d'où
-sortaient deux pointes d'obélisque aiguës comme
-des fers de lance&hellip; Ah! oui, j'avais compris à
-présent: Thèbes!</p>
-
-<p>Thèbes!&hellip; Hier au soir, elle était restée perdue
-dans la pénombre, je ne m'en croyais pas
-si près. Mais évidemment c'était cela, car rien
-d'autre au monde ne saurait produire une telle
-apparition. Et je saluai avec un frisson de respect
-la ruine unique et souveraine qui me
-hantait depuis nombre d'années, sans que la
-vie m'eût jamais laissé le temps d'y venir&hellip;</p>
-
-<p>En route maintenant pour ce Louxor, qui
-était, à l'époque des Pharaons, un faubourg
-de la ville royale et qui en est resté le port
-aujourd'hui; c'est là, paraît-il, que l'on doit
-arrêter sa dahabieh, pour se rendre aux palais
-fabuleux que vient d'éclairer le soleil levant.</p>
-
-<p>Et pendant que mon équipage de bronze&mdash;entonnant
-cette toujours même chanson, vieille
-comme l'Égypte, qui aide aux man&oelig;uvres de
-force&mdash;s'empresse à rentrer les chaînes qui
-nous tenaient à la rive, je continue de regarder
-l'apparition lointaine. Elle se dégage des légères
-buées matinales, qui peut-être me l'avaient
-encore magnifiée; le soleil qui monte la détaille
-maintenant sous sa précise lumière; elle se
-révèle ainsi toute meurtrie, déjetée, croulante,
-au milieu de sa plaine silencieuse, sur le tapis
-jaune de son désert. Et ce soleil qui s'élève
-dans une si pure splendeur, comme il l'écrase
-de sa jeunesse et de sa terrifiante durée! Lui,
-depuis déjà d'incalculables siècles de siècles, il
-avait pris sa même forme ronde, acquis la
-netteté de son disque et commencé sa promenade
-de chaque jour au-dessus du pays des
-sables, lorsqu'il vit hier surgir cette Thèbes,
-une tentative de magnificence qui semblait présager
-pour les pygmées humains un assez
-curieux essor, mais que nous n'avons même
-pas su égaler dans la suite,&mdash;et qui était du
-reste une chose bien frêle et dérisoire, puisque
-la voilà qui tombe, pour avoir duré à peine
-quatre négligeables millénaires.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Une heure après, l'arrivée à Louxor. Et là,
-quelle mystification!</p>
-
-<p>Ce que l'on aperçoit de deux lieues, ce qui
-domine tout, c'est <span lang="en" xml:lang="en">Winter Palace</span>, un hâtif produit
-du modernisme qui a germé au bord du Nil
-depuis l'année dernière, un colossal hôtel, visiblement
-construit en toc, plâtre et torchis, sur
-carcasse de fer. Deux ou trois fois plus haut
-que l'admirable temple pharaonique, son impudente
-façade se dresse, badigeonnée d'un jaune
-sale. Et il suffit d'une telle chose, bien entendu,
-pour défigurer pitoyablement tous les entours;
-la vieille petite ville arabe a beau être encore
-debout, avec ses maisonnettes blanches, son
-minaret et ses palmiers; le célèbre temple, la
-forêt des lourdes colonnes osiriennes, a beau
-se mirer comme autrefois dans les eaux de son
-fleuve, c'est fini de Louxor!</p>
-
-<p>Et quelle affluence de monde ici! quand au
-contraire la rive d'en face semble restée si
-absolument désertique, avec ses étendues en
-sable d'or et, à l'horizon, ses montagnes couleur
-de cendre rose que l'on sait pleines de
-momies.</p>
-
-<p>Pauvre Louxor! tout le long des berges il y
-a une rangée de ces bateaux touristes, espèces
-de casernes à deux ou trois étages, qui de nos
-jours infestent le Nil depuis le Caire jusqu'aux
-cataractes,&mdash;et ils sifflent, et leurs dynamos
-font un intolérable vacarme trépidant&hellip; Où
-trouver pour ma dahabieh une place un peu
-silencieuse, que les fonctionnaires de l'agence
-Cook ne viennent pas me disputer?</p>
-
-<p>On n'aperçoit du reste plus rien des palais
-de Thèbes, où je me rendrai au déclin du jour.
-Nous en sommes moins près que cette nuit;
-l'apparition, pendant notre trajet matinal, a
-peu à peu reculé dans les plaines dévorées de
-lumière. Et puis <span lang="en" xml:lang="en">Winter Palace</span> et toutes les
-bâtisses neuves du quai sont là, qui bornent
-la vue.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il est tout de même amusant, il n'y a pas à
-dire, ce quai modernisé de Louxor, où je
-débarque, à dix heures du matin, sous le clair
-et flambant soleil!</p>
-
-<p>Dans l'alignement pompeux du <span lang="en" xml:lang="en">Winter Palace</span>,
-des boutiques se succèdent. On y vend tout ce
-dont s'affublent les touristes: éventails, chasse-mouches,
-casques et lunettes bleues. Et, par
-milliers, les photographies des ruines. En plus,
-la bimbeloterie du Soudan: vieux couteaux de
-nègre, peaux de panthère et cornes de gazelle.
-Même des Indiens sont venus en foule à cette
-foire improvisée, apporter les étoffes du Radjpoute
-ou du Cachemire. Et surtout il y a les
-marchands de momies, exhibant des cercueils
-à mystérieuse figure, des bandelettes, des mains
-de mort, des dieux, des scarabées,&mdash;les mille
-choses inquiétantes que ce vieux sol sacré fournit
-depuis des siècles comme une mine inépuisable.</p>
-
-<p>Le long des étalages, cherchant l'ombre des
-maisons ou des rares palmiers, circulent des
-spécimens de la ploutocratie du monde entier:
-habillées par les mêmes couturiers, coiffées des
-mêmes plumets, ayant sur le nez les mêmes coups
-de soleil, les filles richissimes des marchands de
-Chicago coudoient les Altesses. Brochant sur le
-tout, de jeunes bédouins effrontés proposent
-aux belles voyageuses leurs bourricots sellés
-pour dames. Et, chargés de jeter au milieu de
-cette Babel la note de la grâce, des bataillons
-Cook de l'un et l'autre sexe, éternellement
-empressés, défilent à longues enjambées.</p>
-
-<p>Après les boutiques, continuant le quai, de
-grands hôtels encore, moins agressifs toutefois
-que <span lang="en" xml:lang="en">Winter Palace</span>, ayant eu la discrétion de
-ne pas s'ériger trop haut et de se badigeonner
-de chaux blanche à la mode arabe, même de
-se dissimuler dans des fouillis de palmiers.</p>
-
-<p>Et enfin, voici ce colossal temple de Louxor,
-l'air aussi dépaysé maintenant que peut l'être,
-au milieu de la place de la Concorde, le pauvre
-obélisque dont l'Égypte nous fit cadeau.</p>
-
-<p>Bordant le Nil, c'est, sur une longueur d'environ
-trois cents mètres, un prodigieux bocage
-de pierre. Aux époques d'inconcevable magnificence,
-cette futaie de colonnes a poussé haute
-et serrée, a jailli du sol avec fougue, de par la
-volonté d'Aménophis et du grand Ramsès. Et
-comme cela devait être beau, hier encore,
-dominant de son désarroi superbe les lointains
-de ce pays voué depuis des siècles à l'abandon
-et au silence!</p>
-
-<p>Mais aujourd'hui, avec tout ce qu'on a bâti
-alentour, autant dire que cela n'existe plus.</p>
-
-<p>Il y a une grille et des gardiens; pour entrer,
-il faut présenter son permis. Si encore, une
-fois dans l'immense sanctuaire, on trouvait la
-solitude! Mais non, sous les colonnades profanées
-un tas de gens circulent, le Bædeker en
-main, de ces gens qu'on a déjà vus partout, le
-même monde que celui de Nice ou de la
-Riviera. Et, comble de dérision, le tapage des
-dynamos vous y poursuit, car les bateaux de
-l'agence Cook sont là, amarrés aux berges
-proches.</p>
-
-<p>Des colonnes par centaines, des colonnes
-qui sont antérieures de plusieurs siècles à
-celles de la Grèce et qui représentent, dans leur
-énormité naïve, les premières conceptions du
-cerveau humain; les unes, cannelées, donnent
-l'impression d'une gerbe de monstrueux roseaux;
-les autres, toutes unies et simples, imitent les
-tiges du papyrus et portent en guise de chapiteau
-son étrange fleur.&mdash;Les touristes, comme
-les mouches, rentrent à certains moments de
-la journée qu'il suffit de connaître; bientôt les
-clochettes des hôtels vont m'en débarrasser et
-l'heure méridienne me trouvera seul ici. Mais
-le bruit de ces dynamos, mon Dieu, qui m'en
-délivrera?&mdash;Oh! là-bas au fond des sanctuaires,
-dans la partie qui devait être le saint
-des saints, cette grande fresque à demi éteinte,
-encore à peu près visible sur le mur, combien
-elle est imprévue et saisissante: un Christ! un
-Christ nimbé de l'auréole byzantine. Il a été
-peint sur un grossier enduit, qui semble ajouté
-par des mains barbares, et qui s'effrite, laissant
-reparaître les hiéroglyphes d'en dessous&hellip;
-C'est qu'en effet ce temple, presque indestructible
-à force de lourdeur, a vu passer différents
-maîtres; il était déjà d'une antiquité légendaire
-à l'époque d'Alexandre le Grand, pour
-qui on ajouta une chapelle, et plus tard, aux
-premiers âges du christianisme, on utilisa un
-coin des ruines pour en faire une cathédrale.&mdash;Les
-touristes commencent à fuir, car la sonnette
-du lunch les appelle aux tables d'hôte
-d'alentour.&mdash;En attendant qu'ils aient vidé
-la place, je m'occupe à suivre des bas-reliefs
-qui se déroulent sur une longueur de plus de
-cent mètres, à la base des murailles; c'est une
-série de petits personnages défilant tous dans
-le même sens, et par milliers: la procession
-rituelle du dieu Amon. Avec ce soin qu'avaient
-les Égyptiens d'inscrire toutes les choses de la
-vie, pour les éterniser, on retrouve ici les
-moindres détails d'une journée de liesse il y
-a trois ou quatre mille ans. Et comme cela
-ressemblait déjà aux réjouissances du peuple
-de nos jours! Sur le trajet du cortège, des
-bateleurs étaient rangés, des marchands de
-boissons, des marchands de fruits, des rôtisseurs
-d'oies ou de canards, et des nègres
-acrobates marchaient sur les mains ou se
-disloquaient. Quant au défilé lui-même, il
-était évidemment d'une magnificence que nous
-ne connaissons plus; oh! tout ce qu'il y avait
-là de musiciens et de prêtres, de corporations,
-d'emblèmes et de bannières! Et le dieu Amon
-arrivait par eau, sur le fleuve, dans sa grande
-nef d'or à proue relevée, que suivaient les barques
-de tous les autres dieux ou déesses de son ciel.
-La pierre rougeâtre, ciselée avec minutie, me
-conte tout cela comme elle l'a déjà conté à
-tant de générations mortes, et je crois le voir.</p>
-
-<p>Plus personne bientôt, sous les colonnades,
-et le bruit obsédant des dynamos vient de
-faire silence; midi s'approche avec sa torpeur.
-Tout le temple est comme brûlé de rayons, et
-je regarde s'accourcir sur le sol les ombres
-nettes projetées par cette forêt de pierres.
-Mais le soleil, qui tout à l'heure épandait de
-la gaieté et du sourire le long du quai de la
-ville nouvelle, au milieu du tapage des boutiquiers,
-des âniers et des passants cosmopolites,
-ici darde un feu triste, impassiblement dévorateur&hellip;
-Elles s'accourcissent, les ombres,&mdash;et
-de même tous les jours, tous les jours,
-puisque le ciel de ce pays ne se voile jamais,
-tous les jours depuis trente-cinq siècles, ces
-colonnes, ces frises, ce temple entier, comme
-un mystérieux et solennel cadran, dessine avec
-patience sur la terre la progression lente des
-heures&hellip; Vraiment, pour nous les éphémères
-de la pensée, cette continuité inaltérable du
-soleil d'Égypte a plus de mélancolie encore que
-les éclairages changeants et obscurcis de nos
-climats&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Voici enfin le temple rendu à sa solitude,
-et tout bruit a cessé aux alentours.</p>
-
-<p>Une avenue bordée de plus hautes colonnes,
-dont les chapiteaux dessinent dans l'air des
-fleurs épanouies de papyrus, m'a conduit à un
-lieu fermé, presque un lieu d'épouvante, où se
-tient une assemblée de colosses. Deux, qui
-auraient bien dix mètres de haut s'ils se
-levaient, sont de chaque côté de l'entrée, assis
-sur des trônes. Les autres, rangés aux trois
-faces de cette cour, sont debout dans les entre-colonnements,
-mais font mine de vouloir en
-sortir d'un pas rapide et de marcher vers moi.
-Il en est de meurtris, qui n'ont plus de visage
-et ne gardent que l'attitude. Ceux qui sont restés
-intacts&mdash;figure blanche sous le large bonnet
-de sphinx&mdash;ouvrent grands les yeux et
-sourient.</p>
-
-<p>C'était par ici jadis l'entrée principale, et
-ces colosses avaient mission d'accueillir les
-foules. Mais des décombres, d'énormes éboulis
-ont obstrué les grandes portes d'honneur,
-flanquées d'obélisques en granit rose. Et cette
-cour est devenue comme un lieu volontairement
-clos, où l'on ne voit plus rien des choses du
-dehors; aux instants de silence, on peut s'y
-abstraire de tout le modernisme environnant,
-et oublier la date, l'année, le siècle au milieu
-de ces figures géantes dont le sourire dédaigne
-la fuite des âges. Les granits entre lesquels on
-est emmuré ici&mdash;et en terrible compagnie&mdash;ne
-laissent paraître sur le bleu du ciel que la
-pointe d'un vieux minaret tout voisin: une
-humble greffe d'Islam, qui a poussé il y a quelques
-siècles parmi ces ruines, alors qu'elles
-dépassaient déjà leurs trois mille ans; une
-petite mosquée bâtie sur des amas de débris et
-les protégeant de son inviolabilité. Oh! que de
-trésors, sans doute, de reliques, de documents
-elle recouvre et garde, cette mosquée du péristyle!&mdash;car
-nul n'oserait fouiller la terre sous
-ses saintes murailles&hellip;</p>
-
-<p>De plus en plus le silence envahit le temple.
-Et, si les ombres courtes indiquent l'heure
-de midi, rien ne vient dire à quel millénaire
-rattacher cette heure-là: les silences et les
-midis pareils qu'ont vus passer les géants embusqués
-sous ces colonnades, qui donc les
-compterait?</p>
-
-<p>Tout en haut, perdus dans l'incandescence
-bleue, il y a des oiseaux de proie qui planent.&mdash;Or
-il y avait les mêmes à l'époque des Pharaons,
-étalant dans l'air d'identiques plumages
-et jetant les mêmes cris; les bêtes et les
-plantes, au cours du temps, se reproduisent
-plus exactement que les hommes et restent
-inchangeables jusqu'en leurs moindres détails.</p>
-
-<p>Chacun des colosses autour de moi, le port
-altier, une jambe en avant comme pour une
-marche pesante et sûre que rien n'arrêtera
-plus, serre avec passion dans l'un de ses
-poings crispés, au bout du bras musculeux,
-cette sorte de croix bouclée qui était en Égypte
-l'emblème de la vie éternelle. Et voici ce que
-symbolise la décision de leur allure: confiants
-tous dans ce pauvre hochet qu'ils tiennent en
-main, ils franchissent d'un pas triomphal le
-seuil de la mort&hellip; La «vie éternelle», le rêve
-de ne jamais s'anéantir, combien l'âme humaine,
-depuis ses origines, en aura été obsédée, surtout
-aux périodes où son essor eut de la grandeur!
-La soumission sans révolte à l'attente
-d'une simple pourriture finale est la caractéristique
-des phases de décadence et de médiocrité.</p>
-
-<p>Les trois géants pareils, à peine meurtris,
-qui s'alignent sur le côté Est de cette cour jonchée
-de blocs, représentent, comme tous les
-autres, le grand Ramsès II, dont l'effigie fut
-multipliée follement à Thèbes et à Memphis.
-Mais ils ont gardé, ces trois-là, une vie puissante
-et fougueuse. Figures aussi jeunes que si
-on eût achevé hier de les ciseler et de les polir,
-apparitions blanches entre les monstrueux piliers
-rougeâtres aux assises trapues, chacun sortant
-de son embrasure de colonnes, ils s'avancent
-de pair, comme des soldats aux man&oelig;uvres.
-Et le soleil en ce moment tombe d'aplomb sur
-leur tête et leur bonnet étrange, détaille leur
-immobile sourire, puis rejaillit sur leurs
-épaules et leur torse nu, exagérant leurs musculatures
-d'athlète. Chacun serrant en main sa
-croix symbolique, ils s'élancent d'un pas formidable,
-les trois Ramsès, tête levée, souriants,
-en marche radieuse vers l'éternité.</p>
-
-<p>Oh! le rayon méridien, qui effleure ces
-fronts blancs, et déplace lentement, lentement
-sur les poitrines l'ombre du menton et de la
-barbiche osirienne!&hellip; Songer depuis combien
-de temps, au milieu du même silence, il tombe
-ainsi, ce même rayon, il tombe du même
-immuable ciel, pour se livrer au même jeu
-tranquille!&hellip; Oui, je crois que les brumes, les
-pluies de nos hivers, sur ces grandes ruines,
-seraient moins tristes et moins terrifiantes que
-le calme d'un si éternel soleil.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Tout à coup un bruit stupide recommence
-de faire tressauter l'air: les dynamos des
-agences ont été remises en marche. Et des
-dames à lunettes vertes arrivent, en un lot
-gracieux, portant des <span lang="en" xml:lang="en">guide-books</span> et des appareils
-à «films»: les touristes sont ressortis
-des hôtels, à l'heure où se réveillent aussi les
-mouches. La paix de midi vient de prendre fin
-à Louxor.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch14">XIV<br />
-SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE
-A THÈBES</h2>
-
-
-<p>Dans un ciel où ne passent presque jamais
-de nuages, flotte une poussière si impalpable
-qu'elle lui laisse d'infinies transparences,
-tout en le poudrant d'or: poussière des âges
-révolus, poussière des choses détruites; ici,
-continuelle poussière,&mdash;dont l'or en ce moment
-verdit au zénith, mais flambloie du côté
-de l'ouest, car c'est l'heure magnifique où le
-jour va finir, et le globe encore brûlant du
-soleil, déjà descendu très bas, commence d'allumer
-partout l'incendie des soirs.</p>
-
-<p>Il illumine en splendeur, ce soleil, un silencieux
-chaos de granit, qui n'est pas celui des
-éboulements de montagnes, mais celui des
-ruines. Et de telles ruines paraissent surhumaines
-pour nos yeux héréditairement déshabitués
-de proportions aussi gigantesques. Par
-places, des amas de blocs taillés&mdash;des pylônes&mdash;restent
-encore debout, s'élèvent comme des
-collines; d'autres ont croulé de tous côtés, en
-stupéfiantes cataractes de pierres, et on ne s'explique
-pas la déroute de ces choses, à ce point
-massives qu'elles auraient dû être éternelles.
-Tronçons de colonnes, tronçons d'obélisques
-brisés par des chutes effroyables, têtes ou coiffures
-de divinités géantes, tout gît pêle-mêle
-en un désarroi sans recours. Nulle part, sur
-notre terre, le soleil, dans sa promenade tournante,
-ne rencontre de pareils débris à éclairer,
-une pareille jonchée de palais évanouis, de
-colosses morts.</p>
-
-<p>C'est qu'ici même, il y a sept ou huit mille
-ans, sous ce ciel pur comme le cristal, commença
-le premier éveil de la pensée humaine,
-tandis que notre Europe sommeillait encore,
-et pour des millénaires, enveloppée du manteau
-de ses humides forêts. Ici, une précoce
-humanité, encore presque fraîchement évadée
-de la pierre, forme antérieure de tout, une
-humanité enfant qui voyait lourd au sortir des
-lourdeurs de la matière originelle, imagina de
-bâtir des sanctuaires terribles, pour des dieux
-d'abord effrayants et vagues, tels que sa raison
-naissante pouvait les concevoir; alors les premiers
-blocs mégalithiques s'érigèrent, alors
-débuta cette folie d'amoncellement qui devait
-durer près de cinquante siècles, et les temples
-s'élevèrent au-dessus des temples, les palais au-dessus
-des palais, chaque génération voulant
-surpasser la précédente par une plus titanesque
-grandeur.</p>
-
-<p>Ensuite, il y a quatre mille ans, ce fut Thèbes
-en pleine gloire, Thèbes encombrée de dieux
-et de magnificence, foyer de lumière du monde
-aux plus anciennes périodes historiques, tandis
-que notre Occident septentrional dormait toujours,
-que la Grèce et l'Assyrie à peine s'éveillaient,
-et que seule, là-bas vers l'Orient extrême,
-une humanité d'autre espèce, la Jaune, appelée
-à suivre en tout des voies différentes, venait de
-fixer pour jusqu'à nos jours les lignes obliques
-de ses toits cornus et le rictus de ses monstres.</p>
-
-<p>Eux, les hommes de Thèbes, s'ils voyaient
-encore trop lourd et trop colossal, au moins
-ils voyaient droit, ils voyaient calme, en même
-temps qu'ils voyaient éternel; leurs conceptions,
-qui avaient commencé d'inspirer celles de la
-Grèce, devaient ensuite inspirer un peu les
-nôtres; en religion, en art, en beauté sous
-tous ses aspects, ils furent autant que les Ariens
-nos grands ancêtres.</p>
-
-<p>Plus tard encore, seize cents ans avant Jésus-Christ,
-à l'une des apogées de cette ville qui
-connut tant de fluctuations au cours de son
-interminable durée, des rois fastueux voulurent
-faire surgir du sol, déjà chargé de temples, ce
-qui est encore aujourd'hui la plus saisissante
-merveille de ces ruines: la salle hypostyle,
-dédiée au dieu Amon, avec sa forêt de
-colonnes, monstrueuses comme des troncs de
-baobab et hautes comme des tours, auprès desquelles
-les piliers de nos cathédrales semblent
-ne plus compter. En ces temps-là, les mêmes
-dieux régnaient à Thèbes depuis trois mille
-ans, mais se transformaient peu à peu suivant
-l'essor progressif de la pensée humaine, et
-Amon, l'hôte de cette salle prodigieuse, s'affirmait
-de plus en plus comme maître souverain
-de la Vie et de l'Éternité. L'Égypte pharaonique
-s'acheminait vraiment, malgré les révoltes,
-vers la notion de l'unité divine, on pourrait
-même dire vers la notion d'une pitié suprême,
-puisqu'elle avait déjà son Apis, émané du Tout-Puissant,
-né d'une mère vierge et venu humblement
-ici-bas pour connaître la souffrance.</p>
-
-<p>Après que Séthos I<sup>er</sup> et les Ramsès, en l'honneur
-d'Amon, eurent achevé ce temple, le
-plus grand sans doute et le plus durable du
-monde, on continua encore pendant une quinzaine
-de siècles, avec une persistance qui ne
-se lassait point, à entasser alentour ces blocs
-de granit, de marbre, de calcaire dont l'énormité
-nous confond. Même pour les envahisseurs
-de l'Égypte, Grecs ou Romains, la ville
-aïeule des villes demeurait imposante et unique;
-ils réparaient ses ruines, ils y bâtissaient toujours
-des temples et des temples en un style
-presque immuable; jusqu'en ces époques de
-décadence, tout ce qui surgissait de ce vieux
-sol sacré s'imprégnait un peu, semblait-il, de
-l'antique grandeur.</p>
-
-<p>Et c'est seulement quand dominèrent ici les
-premiers chrétiens, puis après eux les musulmans
-iconoclastes, que la destruction fut décidée.
-Pour ces croyants nouveaux qui, dans
-leur naïveté, se figuraient posséder l'ultime
-formule religieuse et connaître par son vrai
-nom le grand Inconnaissable, Thèbes devint le
-repaire des «faux dieux», l'abomination des
-abominations, qu'il fallait anéantir.</p>
-
-<p>On se mit donc à l'&oelig;uvre, pénétrant avec
-crainte toutefois dans les sanctuaires trop profonds
-et trop sombres, mutilant d'abord les
-milliers de visages dont le sourire faisait peur
-et s'épuisant à déraciner des colosses qui sous
-l'effort des leviers ne bougeaient même pas. Il
-y avait fort à faire, car tout cela était aussi
-solide que les amas géologiques, rochers ou promontoires;
-mais durant cinq ou six cents ans la
-ville resta livrée à la fantaisie des profanateurs.</p>
-
-<p>Ensuite vinrent des siècles de silence et
-d'oubli, sous ce linceul des sables du désert
-qui s'épaississait chaque année pour ensevelir,
-et comme pour nous conserver, ce reliquaire
-sans égal.</p>
-
-<p>Et c'est maintenant, enfin, l'exhumation de
-Thèbes, son retour à un semblant de vie,&mdash;maintenant
-que notre humanité occidentale,
-après un cycle de sept ou huit millénaires, partie
-des dieux primitifs d'ici pour aboutir à la
-conception chrétienne qui, hier encore, la faisait
-vivre, est en voie de tout renier, et se débat,
-devant l'énigme de la mort, dans une obscurité
-plus lugubre et plus effarante qu'au commencement
-des âges, avec la jeunesse en moins.
-De tous les points de l'Europe, des inquiets,
-des curieux, ou de simples oisifs reviennent à
-Thèbes, la ville mère; on déblaye pieusement
-ses restes, on s'ingénie à retarder ses écroulements
-énormes, on fouille son vieux sol recéleur
-de trésors.</p>
-
-<p>Et ce soir, sur une de ces portes où je viens
-de monter,&mdash;celle qui s'ouvre au nord-ouest
-et termine la plus colossale artère de temples
-et de palais,&mdash;plusieurs groupes très divers
-ont déjà choisi leur place, après le pèlerinage du
-jour dans les ruines. D'autres encore se hâtent
-vers l'escalier que nous venons de prendre,
-pour ne pas manquer le grand spectacle du
-soleil, se couchant toujours avec sa même sérénité,
-sa magnificence inaltérable, sur la ville
-qui lui fut jadis consacrée.</p>
-
-<p>Des Français, des Allemands, des Anglais;
-on les voit en bas sortir comme des pygmées de
-la salle hypostyle et s'acheminer vers nous,
-bien mesquins et pitoyables sous leurs costumes
-de voyageurs <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, dans l'avenue
-où défilèrent tant de cortèges de dieux et
-de déesses. C'est pourtant la seule fois peut-être
-où l'un de ces attroupements de touristes,
-dont l'Égypte s'encombre de plus en plus, ne
-me semble pas trop ridicule: parmi ces
-groupes d'inconnus, personne qui ne soit
-recueilli ou ne fasse mine de l'être, et il y a
-quelque bonne grâce, même quelque grandeur
-d'humilité dans le sentiment qui les a conduits
-vers la ville d'Amon, et dans l'hommage de
-leur silence.</p>
-
-<p>Nous sommes si haut sur cette porte, que
-l'on se croirait plutôt sur une tour, et les
-pierres frustes dont elle fut bâtie sont démesurément
-grandes. D'instinct, chacun s'est assis
-face au soleil rouge,&mdash;par conséquent face
-aux lointains des champs et du désert.</p>
-
-<p>Devant nous, sous nos pieds, une avenue
-s'en va, prolongeant vers la campagne le faste
-de la ville morte, une avenue bordée de béliers
-monstres, plus gros que des buffles, tous
-accroupis en deux rangées parallèles, dans la
-même pose hiératique sur leur socle; elle finit
-là-bas, l'avenue, à une sorte d'embarcadère
-qui jadis donnait sur le Nil, et où le dieu
-Amon, porté et suivi par de longues théories
-de prêtres, venait chaque année prendre sa
-barque d'or pour une solennelle promenade;
-mais elle ne mène plus aujourd'hui qu'à des
-champs de blé, car le fleuve a fui peu à peu,
-depuis des siècles et des siècles, pour aller passer
-à mille mètres plus loin, vers la Libye.</p>
-
-<p>On l'aperçoit là-bas, le vieux Nil sacré, entre
-les bouquets de palmiers de ses bords, serpentant
-comme une coulée de vermeil, qui reste
-étonnamment pâle, avec même des luisants
-bleuâtres, à cette heure d'universelle incandescence.
-Et, sur l'autre rive, d'un bout à l'autre
-de l'horizon occidental, s'étend la chaîne
-Libyque, derrière laquelle est près de plonger
-le soleil: chaîne de calcaire rose, desséchée
-depuis les origines du monde,&mdash;sans rivale
-pour la conservation à perpétuité des morts, et
-que les Thébains perforèrent jusqu'en ses
-extrêmes profondeurs pour l'emplir de sarcophages.</p>
-
-<p>On regarde le soleil descendre. Mais on se
-retourne aussi pour voir, derrière soi, les ruines,
-à cet instant traditionnel de leur apothéose.
-Thèbes, l'immense ville-momie, on dirait
-qu'elle vient d'être tout à coup incendiée,&mdash;comme
-si ses vieilles pierres pouvaient encore
-brûler; tous ses blocs, effondrés ou debout,
-ont l'air d'avoir été soudain rougis au feu&hellip;</p>
-
-<p>De ce côté, la vue embrasse aussi de grands
-lointains paisibles; au delà des derniers pylônes,
-en dehors des remparts croulants, la campagne,
-là-bas derrière la ville, se déploie
-pareille à celle d'en face; les mêmes champs
-de blé, les mêmes bois de dattiers faisant aux
-ruines une ceinture de palmes vertes; et tout
-au fond, une chaîne de montagnes s'illumine,
-devient d'une vive couleur de corail; la
-chaîne du désert arabique, orientée parallèlement
-à celle du désert de Libye tout le long
-de la vallée du Nil,&mdash;qui se trouve ainsi, de
-droite et de gauche, sous la garde des pierres
-et du sable étendus en solitudes profondes.</p>
-
-<p>Dans tous les entours que l'on domine d'ici,
-rien ne précise nos temps modernes. Çà et là,
-parmi les palmiers, seulement quelques villages
-de laboureurs, dont les maisons en terre
-séchée doivent être les mêmes qu'aux temps
-pharaoniques. Les profanateurs contemporains
-ont jusqu'ici respecté la désuétude infinie de
-ce lieu; pour les touristes qui commencent à
-le hanter, on n'a pas osé encore bâtir d'hôtel.</p>
-
-<p>Le soleil descend, descend, et derrière nous
-les granits de la ville-momie semblent de plus
-en plus brûlants; il est vrai, un peu d'ombre
-d'une nuance chaude, d'un violet d'amarante,
-envahit les bases, s'épand le long des avenues
-et sur les places; mais tout ce qui monte dans
-le ciel, frises des temples, chapiteaux des colonnes,
-pointes aiguës des obélisques, demeure
-rouge comme braise; tout cela s'imbibe de lumière,
-pour continuer de resplendir encore et
-d'<i>éclairer rose</i> jusqu'à la fin du crépuscule.</p>
-
-<p>C'est l'heure glorieuse même pour cette
-vieille poussière d'Égypte, qui imprègne éternellement
-l'air tout en le gardant limpide,&mdash;et
-qui sent l'aromate, le bédouin, le bitume de
-sarcophage; voici qu'elle va jouer le rôle de
-ces poudres en différentes couleurs d'or, dont
-les Japonais se servent pour les fonds de leurs
-paysages sur laque; elle se révèle partout, auprès
-et sur l'horizon, modifiant à son gré et
-métallisant la teinte des choses; la fantaisie de
-ses changements est inimaginable; jusque dans
-les lointains de la campagne, elle s'amuse à indiquer,
-par de petits nuages d'or en traînée, les
-moindres sentiers où cheminent des troupeaux.</p>
-
-<p>Et maintenant le disque du Dieu de Thèbes
-achève de disparaître sous les montagnes de
-Libye, après avoir passé du rouge au jaune et
-du jaune au vert des phosphorescences.</p>
-
-<p>Les touristes alors, jugeant que la féerie a
-pris fin pour cette fois, redescendent, s'apprêtent
-à partir; les uns en voiture, les autres à
-âne, ils vont aller se retremper d'électricité et
-d'élégance dans les hôtels de Louxor, la ville
-proche. (<i lang="en" xml:lang="en">Wines and spirits are paid for as extras</i>,
-et l'on dîne en habit.) Et la poussière
-daigne aussi marquer leur exode par une
-dernière envolée d'or sous les palmiers du
-chemin.</p>
-
-<p>Un recueillement immédiat succède à leur
-départ. Au-dessus des villages fellahs aux maisons
-de terre, on voit s'élever de minces fumées,
-qui sont d'un bleu-pervenche au milieu
-de l'air encore jaune; elles disent l'humble vie
-de ces foyers, là même où, dans le recul des
-âges, furent tant de palais et de splendeurs.</p>
-
-<p>Et les premiers aboiements des chiens de
-garde annoncent déjà l'imprécise inquiétude
-des soirs autour des ruines. Donc, plus personne
-dans la ville-momie, qui, semble-t-il,
-vient tout à coup de grandir encore sous le silence;
-très vite elle se drape de son ombre
-violette, bien que l'extrême pointe de ses
-obélisques conserve encore un peu de rose
-incandescent. On a l'impression que le souverain
-mystère l'envahit, comme si de vagues
-choses-fantômes allaient essayer de s'y passer&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch15">XV<br />
-A THÈBES, LA NUIT</h2>
-
-
-<p>Presque le sentiment d'avoir été soudain
-rapetissé pour entrer là, mais rapetissé au-dessous
-de la taille humaine,&mdash;tant les proportions
-de ces ruines vous écrasent,&mdash;et l'illusion
-aussi que la lumière, au lieu de s'éteindre
-avec le soir, a seulement changé de couleur
-pour devenir bleue: c'est ce que l'on éprouve,
-par une claire nuit d'Égypte, en se promenant à
-Thèbes entre les colonnades du grand Temple.</p>
-
-<p>Le lieu est d'ailleurs si particulier et si terrible,
-que son nom s'imposerait tout de suite à
-l'esprit, même si l'on ne savait pas: l'hypostyle
-chez le dieu Amon, cela ne pourrait être
-autre chose. Elle reste unique au monde, cette
-salle, comme sont uniques la grotte de Fingal
-ou l'Himalaya.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Errer absolument seul, la nuit, dans Thèbes,
-nécessite, durant la saison d'hiver, un peu de
-ruse et la connaissance de la routine des touristes.
-Il faut d'abord choisir un soir qui ait
-des heures sans lune, et puis entrer avant la
-tombée du jour et se faire oublier des gardes
-bédouins qui ferment les portes au crépuscule.
-Ainsi ai-je man&oelig;uvré aujourd'hui, et tranquille,
-observant de haut, dans une cachette,
-j'ai attendu, avec la patience d'un Osiris de
-pierre, que la grande féerie des couchers de
-soleil ait été jouée une fois de plus sur les
-ruines. Thèbes, presque animée dans le jour
-par ses visiteurs, par ses escouades de fellahs
-qui travaillent avec des chansons aux déblayements
-et aux fouilles, s'est vidée peu à peu, à
-mesure que ses monstrueux sanctuaires bleuissaient
-par la base. On apercevait les gens, à la
-file comme des traînées de fourmis, s'en allant
-tous par la porte Occidentale, entre les pylônes
-des Ptolémées, et les derniers avaient disparu
-avant que les lueurs rouges eussent fini de
-mourir à l'extrême pointe des obélisques.</p>
-
-<p>Il semblait voir le silence et la nuit arriver
-ensemble, du fond du désert arabique, s'avancer
-de pair dans la plaine, s'étaler comme une
-rapide tache d'huile, gagner la ville de l'est à
-l'ouest, pour l'envahir très vite depuis le sol
-jusqu'au faîte des temples. Et cette marche
-de l'ombre était infiniment solennelle.</p>
-
-<p>Aux premiers moments, oui, on pouvait
-croire que ce serait de la vraie nuit comme
-dans nos climats, et on se sentait inquiet au
-milieu de ce fouillis de trop grandes pierres,
-qui aurait pu devenir inextricable dans l'obscurité.
-Oh! l'horreur de ces éboulements de
-Thèbes, si l'on s'y égarait, n'y voyant plus!&hellip;
-Mais non, l'air conservait de telles transparences
-et les étoiles bientôt scintillaient si vives
-que l'on continuait de distinguer presque
-aussi bien toutes choses.</p>
-
-<p>Et même, à présent qu'est passée la transition
-entre le jour et la nuit, les yeux s'habituent
-à l'étrange clarté bleue qui persiste, à tel
-point que l'on croirait tout à coup avoir acquis
-les prunelles d'un chat; il semble seulement
-que l'on regarde à travers une vitre fumée qui
-changerait en un bleuâtre uniforme toutes les
-nuances de ce pays fauve.</p>
-
-<p>Donc, me voici seul chez les Pharaons pour
-deux ou trois heures, car les touristes, que des
-voitures ou des bourricots ramènent en ce
-moment vers les hôtels de Louxor, ne reviendront
-que très tard, quand la pleine lune sera
-levée et donnera son grand éclairage sur les
-ruines. Mon poste pour attendre était en haut
-des éboulis, au bord de ce lac sacré d'Osiris
-dont l'eau morte et si enclose est étonnante de
-rester toujours là depuis tant de siècles,&mdash;et
-continue sans doute de receler des trésors qu'on
-lui a confiés les jours de tueries et de pillages,
-quand les armées des rois perses ou nubiens
-forçaient les épaisses murailles alentour.</p>
-
-<p>En quelques minutes, au fond de cette eau,
-des semblants d'étoiles viennent de s'allumer
-par milliers, symétriquement aux véritables
-qui palpitent déjà partout dans le ciel. Un
-froid subit se répand sur la ville-momie, dont
-les pierres restent encore chaudes, à force de
-s'être imprégnées de soleil, mais vont se
-refroidir aussi très vite dans tout ce bleu nocturne
-qui les enveloppe comme un linceul. Je
-suis maintenant libre d'errer où je veux, sans
-risquer de rencontres, et je vais descendre, par
-ces marches que me font les granits, éboulés
-de toutes parts en escaliers comme pour géants.
-Sur les surfaces chavirées, mes mains rencontrent
-les creux profonds et nets des hiéroglyphes,
-ou bien ces inévitables personnages
-inscrits de profil, qui tous lèvent les bras pour
-se faire entre eux des signes; en arrivant en bas,
-je suis accueilli par une rangée de statues au
-visage brisé, assises sur des trônes, et, sans
-encombre, reconnaissant tout à travers les
-transparences bleutées qui tiennent lieu de
-jour, je parviens à la grande avenue des palais
-d'Amon.</p>
-
-<p>Nous n'avons rien sur terre d'un peu
-comparable à cette avenue-là, que des multitudes
-passives ont mis près de trois mille ans
-à construire, épuisant de siècle en siècle leurs
-forces innombrables pour charrier des pierres
-que nos machines ne remueraient plus, et toujours,
-toujours allongeant ces perspectives de
-pylônes, de colosses, d'obélisques; toujours,
-toujours continuant cette même artère de
-temples et de palais dans la direction du vieux
-Nil,&mdash;qui, lui, par contre, reculait lentement
-de siècle en siècle vers la Libye. C'est ici, et la
-nuit surtout, que l'on subit cette impression
-d'avoir été rapetissé à une taille de pygmée:
-de tous côtés se dressent des monolithes, puissants
-comme des roches, et il faut faire vingt
-pas pour longer une seule pierre de base. Et
-puis ces blocs sont vraiment trop resserrés
-pour l'énormité de leur masse, ils ne laissent
-pas entre eux assez d'air, ils vous troublent
-par leur rapprochement, peut-être plus encore
-que par leur lourdeur.</p>
-
-<p>L'avenue, que j'ai suivie vers l'est, aboutit à
-l'un des chaos de granit les plus déconcertants
-qui soient à Thèbes: la salle des fêtes de Thoutmosis
-III. Comment étaient les fêtes qu'il donnait
-là, ce roi, dans cette forêt de piliers trapus,
-sous ces plafonds dont la moindre pierre
-si elle tombait, écraserait vingt hommes! Par
-places, des frises, des colonnades, qui semblent
-presque diaphanes dans l'air, se dessinent encore
-en haute magnificence, bien alignées sur le
-ciel plein d'étoiles. Ailleurs la destruction est
-stupéfiante: pêle-mêle gisent les tronçons, les
-entablements, les bas-reliefs, comme un semis
-d'épaves après la fureur de quelque tempête
-mondiale. C'est qu'il n'a pas suffi de la main
-des hommes pour culbuter ces choses; les
-tremblements de terre, à plusieurs reprises,
-ont aussi secoué ce palais de cyclope qui menaçait
-d'être éternel. Et tout cela&mdash;qui représente
-une telle débauche de force, de mouvement,
-d'impulsion, pour avoir été érigé et
-pour avoir été détruit,&mdash;tout cela reste tranquille
-ce soir, oh! si tranquille, bien que déjeté
-comme pour des chutes imminentes, tranquille
-à jamais, dirait-on, figé dans le froid et dans
-la nuit.</p>
-
-<p>Le silence d'un tel lieu, je l'avais prévu,
-mais pas les bruits que je commence d'y entendre&hellip;
-C'est d'abord une orfraie qui prélude
-au-dessus de ma tête, si près de moi qu'elle
-me tient frémissant toute la durée de son long
-cri. Ensuite d'autres voix répondent du fond
-des ruines, voix très variées, mais toutes sinistres;
-les unes ne savent que miauler sur deux
-notes traînantes; il y en a qui glapissent
-comme font les chacals autour des cimetières,
-et d'autres enfin imitent le bruit d'un ressort
-d'acier qui lentement se détendrait. C'est d'en
-haut toujours que vient le concert; hiboux,
-orfraies ou chouettes, toutes les espèces d'oiseaux
-qui ont le bec crochu, l'&oelig;il rond, l'aile
-de soie pour voler sans bruit, habitent parmi
-les granits lourdement soutenus en l'air, et
-célèbrent, chacun à sa guise, la fête nocturne:
-appels intermittents, longues plaintes si tristes,
-qui s'enflent ou bien qui s'étranglent et
-frissonnent&hellip; Et puis, malgré la sonorité des
-grandes parois droites, malgré les échos qui
-prolongent, le silence s'obstine à revenir, et
-c'est décidément lui, le silence, qui reste le
-vrai maître, à cette heure, dans ce royaume du
-colossal, de l'immobile et du bleuâtre,&mdash;un silence
-que l'on sent infini, parce qu'on sait qu'il
-n'y a rien autour de ces ruines, rien que le déploiement
-des sables morts, le seuil des déserts.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Je retourne sur mes pas vers l'ouest, vers
-l'hypostyle, toujours par l'avenue des monstrueuses
-splendeurs, prisonnier et comme
-amoindri entre les rangées des souveraines
-pierres. Des obélisques sont là, renversés ou
-debout; l'un pareil à ceux de Louxor, mais de
-beaucoup plus haute taille, est demeuré intact
-et dresse vers le ciel sa pointe vive; d'autres,
-plus inconnus dans leur simplicité exquise,
-sont tout unis et droits de la base au sommet,
-avec seulement, en relief, des fleurs gigantesques
-de lotus qui montent au bout de longues
-tiges pour aller en haut s'épanouir dans la
-demi-lueur versée par les étoiles. Quand le
-passage se resserre et devient plus obscur, parfois
-il faut marcher à tâtons; alors mes mains
-rencontrent à nouveau les éternels hiéroglyphes
-partout inscrits, ou bien les jambes de
-quelque colosse assis sur un trône. Elles sont
-encore presque chaudes, les pierres, tant le
-soleil a dardé ici tout le jour. Et certains granits,
-tellement durs que nos ciseaux en acier
-ne les tailleraient plus, ont gardé leur poli
-malgré les siècles, à ce point que les doigts
-glissent en les touchant.</p>
-
-<p>On n'entend plus rien; finie, la musique des
-oiseaux de nuit. En vain on écoute, attentif
-jusqu'à pouvoir compter les pulsations de ses
-propres artères: rien, pas même un bruissement
-d'insecte. Tout est muet, tout est spectral,
-et, malgré cette tiédeur persistante des
-pierres, l'air de plus en plus froid donne l'impression
-que tout se glace définitivement
-comme dans la mort.</p>
-
-<p>Tant de silence, ici, tant de silence depuis
-des siècles, après tant de bruit que les hommes
-y ont fait jadis, sans aucune cesse, durant
-trois ou quatre millénaires, tant de clameurs
-que les multitudes y ont jetées, tant de cris de
-triomphe ou d'angoisse, tant de râles d'agonie&hellip;
-D'abord le halètement de ces travailleurs attelés
-par milliers, s'épuisant de génération en
-génération, sous les ardents soleils, à traîner
-et à superposer ces pierres dont l'énormité
-nous confond. Et puis les prodigieuses fêtes,
-le chant des longues harpes, la sonnerie des
-trompettes d'airain. Ou encore les égorgements,
-les batailles, quand Thèbes était la grande et
-unique capitale du monde, objet d'épouvante
-et de convoitise pour les rois des peuples barbares
-qui commençaient de s'éveiller alentour;
-les symphonies des sièges et des pillages, en
-ces jours où les primitifs soldats hurlaient
-comme avec des gosiers de bêtes&hellip; Se rappeler
-cela ici même, et par une si calme nuit bleue!&hellip;
-Les parois en granit de Syène, sur lesquelles
-se posent mes mains d'un jour, songer à tous
-les êtres qui en passant les ont touchées, s'y
-sont meurtris dans les luttes suprêmes, sans
-érailler seulement le poli de ces surfaces
-immuables!&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Maintenant j'arrive à l'hypostyle du temple
-d'Amon, et un peu de terreur m'arrête d'abord
-au seuil. En pleine nuit, trouver cela devant
-soi, il y a de quoi reculer&hellip; Sans doute c'est
-quelque salle pour Titans, restée depuis les
-âges fabuleux, maintenue debout à travers les
-durées par sa lourdeur même, comme les montagnes.
-Rien d'humain n'est aussi grand. Nulle
-part sur terre les hommes n'ont conçu des
-demeures pareilles. Des colonnes, des colonnes,
-plus hautes et plus grosses que des tours, par
-trop accumulées, sont voisines les unes des autres
-jusqu'à l'étouffement, et montent pour soutenir
-en plein ciel des traverses de pierre que l'on
-n'ose pas regarder. Avancer là dedans, on hésite;
-on se croit devenu infime et facile à écraser
-comme un insecte. Le silence tout à coup est
-trop solennel. Les étoiles, par toutes les trouées
-des effroyables plafonds, semblent vous envoyer
-leurs scintillements dans un abîme. Il fait
-froid, il fait clair et il fait bleu&hellip;</p>
-
-<p>La travée centrale de cette hypostyle est
-dans l'axe même de la voie que je suivais
-depuis les quartiers de Thoutmosis; elle prolonge,
-elle magnifie comme en apothéose cette
-toujours même avenue, pour les dieux et les
-rois, qui fut la gloire de Thèbes et qui n'a pu
-être égalée dans la suite des âges; les colonnes
-qui la bordent sont tellement géantes<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> que
-leurs têtes, formées de mystérieux pétales épanouis,
-si loin au-dessus du sol où l'on va rampant,
-baignent en plein dans la diffuse clarté
-de là-haut. Et, entourant comme une forêt terrible
-cette sorte de nef, un amas de colonnes
-encore s'enchevêtre des deux côtés; des colonnes
-monstres, d'un style plus perdu, dont les chapiteaux
-se ferment au lieu de s'ouvrir, imitant
-les boutons de quelque fleur qui ne s'épanouira
-jamais; soixante à droite, soixante à
-gauche, trop rapprochées pour leur grosseur,
-elles se serrent comme une futaie de baobabs
-qui manquerait d'espace, elles donnent un
-sentiment d'oppression sans possible délivrance,
-de lourde et morne éternité.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Dix mètres de tour et environ vingt-cinq mètres de hauteur
-chapiteau compris.</p>
-</div>
-<p>Et c'était dans ce lieu surtout que j'avais
-souhaité me promener seul, sans même le
-garde bédouin qui la nuit se croit obligé de
-suivre les visiteurs.&mdash;Mais voici que de plus
-en plus il y fait clair. Trop clair, car des phosphorescences
-bleues, venues de l'horizon oriental,
-commencent de se glisser à travers les
-opacités des colonnades de droite, contournant
-les fûts massifs et les détaillant par de vagues
-luisances des bords: donc, c'est déjà la pleine
-lune qui se lève, hélas! et mes heures de solitude
-vont finir&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La lune! Soudain les pierres du faîte, les
-couronnements, les formidables frises s'éclairent
-de rayons bien nets, et çà et là, sur les bas-reliefs
-circulaires des piliers, apparaissent des
-traînées lumineuses qui révèlent les dieux et les
-déesses inscrits en creux dans la pierre. Ils veillaient
-par myriades autour de moi, ces personnages,
-et je le savais.&mdash;Coiffés tous de disques
-ou de grandes cornes, ils se regardent les uns
-les autres, tenant les bras levés, éployant leurs
-longs doigts, en appel de causerie. Ils sont sans
-nombre, ces dieux aux gesticulations éternelles;
-on est obsédé d'en voir se dessiner tant et
-tant, qui voudraient se dire des mots secrets
-mais qui gardent le silence, et dont les mains
-ont des attitudes si agitées mais ne remuent
-pas. Et des hiéroglyphes répétés à l'infini vous
-enveloppent de tous côtés comme d'une multiple
-trame de mystère.</p>
-
-<p>De minute en minute, tout se précise dans
-des rigidités plus mortes. Les rayons froids et
-durs pénètrent maintenant de part en part l'immense
-ruine, séparant d'un trait incisif les
-lumières et les ombres. Moins que tout à
-l'heure, bien moins que pendant l'incertaine
-fantasmagorie bleue, on sent que ces pierres,
-lasses des durées, peuvent être pensives encore
-et se souvenir. Sous cet éclairage précis et pâle,
-Thèbes, de même que le jour sous le feu du
-soleil, a perdu momentanément ce qui lui restait
-d'âme, elle vient de reculer davantage au
-fond des temps et ne vous apparaît plus que
-comme un trop gigantesque fossile qui seulement
-étonne et épouvante.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Du reste, des gens vont venir, attirés par
-cette lune. A une lieue d'ici, à Louxor, dans les
-hôtels, je devine bien qu'ils ont quitté les tables
-en hâte, de peur de manquer le spectacle célèbre.
-Pour moi donc, c'est le temps de battre en
-retraite, et par la grande avenue toujours,
-je me dirige vers les pylônes des Ptolémées,
-où les gardiens de nuit se tiennent.</p>
-
-<p>Ils sont déjà occupés, ces bédouins, à ouvrir
-les grilles pour des touristes qui ont montré
-leurs permis et qui apportent des kodaks, du
-magnésium pour faire des éclairs dans les
-temples, tout un attirail.</p>
-
-<p>Plus loin, quand j'ai repris le chemin de
-Louxor, je ne tarde pas à croiser, sous des palmiers
-qui sont là et sur des sables, la foule, le
-gros des arrivants; une suite de voitures, du
-monde à cheval, du monde à bourricot; des
-éclats de voix en toutes sortes de langues non
-égyptiennes. C'est à se demander: Que se passe-t-il?
-Un bal, une fête, un grand mariage?&mdash;Non.
-Tout simplement il y a pleine lune cette
-nuit, à Thèbes, sur les ruines.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch16">XVI<br />
-THÈBES AU SOLEIL</h2>
-
-
-<p>Deux heures de l'après-midi. Un feu blanc, un
-feu mauvais tombe du ciel que pâlit un excès
-de lumière. Un soleil hostile aux hommes de
-nos climats surchauffe l'énorme ossature rougeâtre,
-émiettée par places, qui reste de Thèbes,&mdash;et
-qui gît là comme la carcasse d'une bête
-géante, morte sur le sable du désert depuis
-déjà des milliers d'années, mais trop massive
-pour jamais complètement s'anéantir.</p>
-
-<p>Dans l'hypostyle, un peu d'ombre bleuit derrière
-les monstrueux piliers, mais de l'ombre
-poussiéreuse, de l'ombre chaude. Elles sont
-chaudes, les colonnes; tous les blocs sont
-chauds,&mdash;et cependant c'est l'hiver, avec des
-nuits froides qui devraient tout glacer. Chaleur
-et poussière; poussière rousse, qui sur les
-ruines de la Haute-Égypte pèse en nuage éternel,
-exhalant une odeur d'aromate et de
-momie.</p>
-
-<p>Avoir si chaud, cela augmente la sensation
-rétrospective de fatigue, qui vous prend à regarder
-ces pierres trop lourdes pour les forces
-humaines et accumulées en montagnes; presque
-il semble que l'on soit de part dans les efforts,
-les épuisements, les sueurs de ce peuple aux
-muscles d'acier tout neuf, qui pour charrier et
-entasser de telles masses dut s'asservir durant
-trente siècles.</p>
-
-<p>Ces pierres, elles aussi, disent la fatigue; la
-fatigue de s'accabler les unes sous le poids des
-autres depuis des millénaires; la souffrance
-d'avoir été taillées trop exactement, et trop
-bien juxtaposées, au point d'être comme rivées
-ensemble par leur seule lourdeur. Oh! celles
-d'en bas, qui soutiennent la charge des empilements
-formidables!&hellip;</p>
-
-<p>Et l'ardente couleur de ces choses vous surprend;
-elle a persisté. Sur les grès rouges de
-l'hypostyle, les peinturlures d'il y a plus de
-trois mille ans se voient encore; en haut surtout
-de la travée milieu, presque dans le ciel,
-les chapiteaux en forme de grandes fleurs ont
-gardé les bleus de lapis, les verts, les jaunes
-dont furent bariolés jadis leurs étranges pétales.</p>
-
-<p>Décrépitude, émiettement, poussière&hellip; Au
-plein soleil, sous le magnifique éclairage de la
-vie, on voit bien que tout cela est mort, mais
-mort depuis des temps que l'imagination ne
-peut pas se représenter. Et le délabrement apparaît
-plus irrémédiable; çà et là des réparations
-impuissantes et comme enfantines, faites aux
-époques anciennes de l'histoire, par les Grecs,
-par les Romains; des colonnes rapiécées, des
-trous bouchés avec du ciment; mais les grands
-blocs sont en désarroi, et on sent, jusqu'à en
-être obsédé, l'impossibilité à jamais de remettre
-en ordre ce chaos d'écrasantes choses éboulées,
-eût-on même à son service des légions de travailleurs,
-et des machines,&mdash;et des siècles
-devant soi pour accomplir la besogne.</p>
-
-<p>Et puis, ce qui surprend et oppresse, c'est
-le peu d'espace libre, le peu de place qui restait
-pour les foules, dans des salles pourtant
-immenses: entre les murailles, tout était
-encombré par les piliers; les temples étaient
-à moitié remplis par leurs colossales futaies
-de pierres. C'est que les hommes qui bâtirent
-Thèbes vivaient au commencement des temps
-et n'avaient pas encore trouvé cette chose qui
-nous paraît aujourd'hui si simple: la voûte.
-Ils étaient cependant de merveilleux précurseurs,
-ces architectes; déjà ils avaient su dégager
-de la nuit quantité de conceptions qui sans
-doute, depuis les origines, sommeillaient en
-germe inexplicable dans le cerveau humain: la
-rectitude, la ligne droite, l'angle droit, la verticale,
-dont la nature ne fournit nul exemple;
-même la symétrie, qui à bien réfléchir s'explique
-moins encore, la symétrie, qu'ils employaient
-avec maîtrise, sachant aussi bien que nous
-tout l'effet qu'on peut obtenir par la répétition
-d'objets semblables placés en <i>pendant</i> de chaque
-côté d'un portique ou d'une avenue. Mais la
-voûte, non, ils n'avaient pas inventé cela; alors,
-comme il y avait pourtant une limite à la grandeur
-des dalles qu'ils pouvaient poser à plat
-comme des poutres, il leur fallait ces profusions
-de colonnes pour soutenir là-haut leurs plafonds
-effroyables;&mdash;c'est pourquoi il semble que
-l'air manque, il semble que l'on étouffe au
-milieu de leurs temples, dominés, obstrués
-par la rigide présence de tant de pierres. Et
-encore, on y voit clair aujourd'hui là dedans;
-depuis que sont tombées les roches suspendues
-qui servaient de toiture, la lumière descend à
-flots partout. Mais jadis, quand une demi-nuit
-régnait à demeure dans les salles profondes,
-sous les immobiles carapaces de grès ou de
-granit, tout cela devait paraître si lourdement
-sépulcral, définitif et sans merci comme un
-gigantesque palais de la Mort!&mdash;Un jour par
-année cependant, ici à Thèbes, un éclairage
-d'incendie pénétrait de part en part les sanctuaires
-d'Amon, car l'artère milieu est ouverte
-au nord-ouest, orientée de telle façon qu'une
-fois l'an, une seule fois, le soir du solstice d'été,
-le soleil à son coucher y peut plonger ses rayons
-rouges; au moment où il élargit son disque
-sanglant pour descendre là-bas derrière les
-désolations du désert de Libye, il arrive dans
-l'axe même de cette avenue, de cette suite de
-nefs, qui a huit cents mètres de longueur. Jadis
-donc, ces soirs-là, il glissait horizontalement
-sous les plafonds terribles&mdash;entre ces piliers
-alignés qui sont hauts comme notre colonne
-Vendôme,&mdash;puis venait jeter pour quelques
-secondes ses teintes de cuivre en fusion jusque
-dans l'obscurité du saint des saints. Et alors
-tout le temple retentissait d'un fracas de musique;
-au fond des salles interdites, on célébrait
-la gloire du dieu de Thèbes&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Comme un nuage, comme un voile, la continuelle
-poussière rousse flotte partout sur les
-ruines, et, au travers, le soleil çà et là dessine
-de longues rayures blanches. La poussière
-d'Égypte, on dirait même qu'en un point de la
-grande avenue, derrière les obélisques, elle se
-lève en tourbillons, comme ferait une fumée.&mdash;C'est
-que là sont assemblés aujourd'hui les
-travailleurs de bronze qui chaque jour, sans
-trêve, fouillent ce vieux sol sacré; bien infimes,
-presque négligeables auprès de tels monolithes,
-ils creusent, ils creusent; patiemment ils déblayent,
-et la terre s'en va par petits paquets,
-dans des séries de paniers que des enfants
-emportent en formant la chaîne. Les alluvions
-périodiques du Nil et les sables charriés par
-le vent du désert avaient élevé le sol d'environ
-six mètres depuis les temps où Thèbes a cessé
-de vivre; mais de nos jours on a entrepris la
-tâche de rétablir l'antique niveau. A première
-vue, cela semblait infaisable, et cependant ils
-en viendront à bout, même avec leurs moyens
-naïfs, ces travailleurs fellahs qui accomplissent
-en chantant leur incessante besogne de
-fourmis. Voici bientôt le grand hypostyle déblayé&mdash;et
-ses colonnes, qui paraissaient déjà
-effrayantes, découvertes à présent jusqu'à la
-base, ont gagné encore vingt pieds de hauteur;
-quantité de colosses, qui gisaient endormis
-sous ce linceul de terre et de sable, ont été
-retrouvés, remis debout, et viennent de reprendre,
-pour une nouvelle période de quasi-éternité,
-leur faction aux intimidants carrefours;
-d'année en année, la ville-momie s'exhume
-un peu plus, à grand effort, se repeuple
-de dieux et de rois longtemps cachés<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>&hellip; On
-creuse toujours,&mdash;et à peine sait-on à quelle
-profondeur descendent les débris et les ruines:
-Thèbes avait duré tant de siècles, la terre ici
-est tellement pénétrée de passé humain que,
-sous les plus vieux temples connus, on constate
-qu'il y en avait d'autres, plus vieux encore
-et plus massifs, que l'on ne soupçonnait
-pas et dont l'âge dépasserait huit mille ans&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> On sait que l'entretien des monuments antiques de l'Égypte
-et leur restauration dans la mesure du possible restent confiés
-aux soins des Français. M. Maspero a délégué à Thèbes un
-artiste et un érudit, M. Legrain, qui y consacre passionnément
-sa vie.</p>
-</div>
-<p>Malgré l'ardent soleil, malgré les tourbillons
-de poussière soulevés par les coups de pioche,
-on s'attarderait des heures, parmi les fellahs
-poudreux et maigres, à suivre des yeux les
-fouilles dans ce sol unique au monde, où tout
-ce que l'on voit reparaître est surprise et
-trouvaille, où la moindre pierre taillée eut un
-passé de gloire, fit partie des premières splendeurs
-architecturales, fut <i>une pierre de Thèbes</i>!
-Au fond des tranchées qui s'élargissent, à
-chaque instant quelque chose brille: c'est le
-flanc poli d'un colosse en granit de Syène, ou
-bien un petit Osiris de cuivre, les débris d'un
-vase, un bijou d'or sans prix, ou même une
-simple perle bleue qui tomba du collier de
-quelque suivante des reines.</p>
-
-<p>Cette activité de fossoyeurs, qui seule ranime
-certains quartiers pendant le jour, finit au
-coucher du soleil; chaque soir, les fellahs
-maigres reçoivent la solde de leur travail,
-s'en vont gîter aux silencieux environs, dans
-des huttes en terre, et on referme derrière
-eux les grilles des portes. La nuit, à part les
-gardiens de l'entrée, personne n'habite les
-ruines.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Émiettement, poussière&hellip; Autour de ces
-palais et de ces temples de l'artère centrale,
-qui sont les plus conservés et se tiennent
-orgueilleusement debout, très loin de tous
-côtés des espaces mornes s'étendent, où, du
-matin au soir, darde une lumière implacable.
-Là, parmi les grêles plantes désertiques,
-des blocs gisent au hasard, restes de sanctuaires
-dont jamais plus on ne démêlera le plan ni la
-forme; mais sur ces pierres, des fragments de
-l'histoire du monde se lisent encore, en hiéroglyphes
-précis.</p>
-
-<p>Dans l'ouest de la salle hypostyle, une
-région est semée de disques tous égaux et
-pareils; on dirait, sur un damier pour Titans,
-des pions qui auraient dix mètres de tour,&mdash;et
-ce sont les morceaux épars, les tranches
-d'une colonnade des Ramsès. Plus loin, la terre
-semble avoir été passée au feu; on marche sur
-des scories noirâtres où restent incrustés des
-boulons d'airain, des parcelles de verre fondu,&mdash;et
-c'est le quartier qu'incendièrent les soldats
-de Cambyse. Ils furent du reste grands destructeurs
-de la ville-reine, ces soldats perses;
-pour anéantir les obélisques et les immuables
-colosses, ils avaient imaginé de les flamber en
-allumant des bûchers alentour, et puis, quand
-ils les voyaient brûlants, ils les inondaient
-d'eau froide: alors du haut en bas les granits
-se fendaient.</p>
-
-<p>On sait combien Thèbes s'étendait largement,
-ici sur cette rive droite du Nil où résidaient les
-Pharaons, et en face, sur la rive libyque consacrée
-aux faiseurs de momies et aux temples
-funéraires. Aujourd'hui, à part ces grands
-palais du centre, ce n'est plus guère qu'une
-jonchée de débris, et les longues avenues, que
-bordent des suites infinies de sphinx ou de
-béliers, vont se perdre on ne sait où, ensevelies
-sous les sables.</p>
-
-<p>De loin en loin cependant, au milieu de ces
-cimetières de choses, un temple reste debout,
-conservant même ses saintes ténèbres sous
-l'épaisseur de sa carapace de caverne. L'un, où
-se rendaient de célèbres oracles, est, plus
-encore que les autres, emprisonnant et sépulcral
-dans son éternelle pénombre; en haut
-d'une muraille, s'ouvre le trou noir d'une
-espèce de grotte, à laquelle conduisait un couloir
-secret venant des profondeurs; c'est par là
-qu'apparaissait le visage du prêtre chargé de
-prononcer les paroles sibylliques&mdash;et le plafond
-de sa niche est tout enfumé encore par
-la flamme de sa lampe, éteinte depuis plus de
-deux mille ans!&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Tant de ruines qui émergent à peine des
-sables de ce désert, et, dans ce vieux sol desséché,
-tant d'étranges trésors qui dorment!
-Quand le soleil éclaire ainsi les tristes lointains,
-quand on aperçoit jusqu'aux horizons le déploiement
-de ces champs de la mort que les siècles
-ne parviennent pas à niveler, c'est l'heure où
-l'on imagine un peu mieux, par la vue d'ensemble,
-ce que fut Thèbes: reconstituée en
-songe, elle apparaît excessive, fougueuse et
-multiple, comme ces floraisons du monde antédiluvien
-que des fossiles nous révèlent. A côté
-de cela, combien s'amoindrissent nos villes
-modernes, nos hâtifs petits palais, nos stucs et
-nos ferrailles!</p>
-
-<p>Et si mystique, cette ville d'Amon, avec
-les ténèbres de ses sanctuaires qu'habitaient
-les dieux et les symboles! Tout le sublime
-élan primesautier de l'âme humaine vers
-l'Inconnaissable s'est comme pétrifié dans ces
-ruines, en des formes démesurées et diverses,
-pour venir jusqu'à nous et nous confondre.
-Comparés à ce peuple, qui ne rêvait que d'éternité,
-nous sommes, nous, les vieillis et les
-mesquins, ceux que bientôt n'inquiétera même
-plus le pourquoi de la vie, de la pensée et de
-la mort. De tels débuts présageaient quelque
-chose de plus grand certes que nos humanités
-d'aujourd'hui, vouées aux désespérances, aux
-alcools et aux explosifs.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Émiettement, poussière&hellip; Ce même soleil
-sur Thèbes est là chaque jour, qui dessèche,
-effrite, fendille et pulvérise.</p>
-
-<p>A la place de tant de magnificences, il y a
-quelques champs de blé, en nappes vertes,
-disant la reprise de l'humble vie du labour.
-Surtout il y a les sables, qui viennent à présent
-jusqu'au seuil des Pharaons, il y a le
-jaune désert, il y a le monde des miroitements
-et du silence qui s'approche comme une lente
-marée pour engloutir. Dans ces lointains, où
-du matin au soir tremblent des mirages, là-bas
-vers la chaîne d'Arabie, l'ensevelissement
-est déjà presque achevé; les pauvres pierres
-croulantes que l'on voit encore un peu partout,
-émergeant à peine des dunes en marche,
-sont les restes de ce que les hommes, dans
-leurs révoltes superbes d'autrefois contre la
-mort, avaient su faire le plus lourdement
-indestructible.</p>
-
-<p>Et ce soleil, toujours ce soleil, qui promène
-sur Thèbes l'ironie de sa durée,&mdash;pour nous
-si impossible à calculer et à concevoir!&hellip; Nulle
-part autant qu'ici on ne souffre de l'épouvante
-de connaître que toute notre misérable petite
-effervescence humaine n'est qu'une sorte de
-moisissure autour d'un atome émané de cette
-sinistre boule de feu, et que lui-même, ce
-soleil, n'aura été qu'un météore éphémère,
-qu'une furtive étincelle jaillie pendant l'une
-des innombrables transformations cosmiques,
-au cours des temps sans fin ni commencement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch17">XVII<br />
-UNE
-AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II</h2>
-
-
-<p>Le roi Aménophis II vient de reprendre ses
-audiences, qu'il s'était vu obligé de suspendre
-depuis trois mille trois cents et quelques années
-pour cause de décès. Elles sont très suivies;
-le costume de cour n'y est pas exigé et le
-Grand Maître des Cérémonies accepte volontiers
-le pourboire. Il les donne tous les matins d'hiver
-à partir de huit heures, aux entrailles
-d'une montagne du désert de Libye, et, s'il se
-repose ensuite dans la journée, c'est uniquement
-parce qu'on lui supprime, dès midi sonnant,
-sa lumière électrique.</p>
-
-<p>Heureux Aménophis II! De tant de rois qui
-s'étaient évertués à cacher pour jamais leur
-momie au fond d'impénétrables retraites, il est
-le seul que l'on ait laissé dans son tombeau;
-aussi «fait-il le maximum» chaque fois qu'il
-ouvre ses salons funéraires.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Comme il s'agit d'arriver avant midi chez ce
-Pharaon, dès huit heures, un clair matin de
-février, je pars de Louxor où depuis quelques
-jours ma dahabieh sommeille contre la berge
-du Nil. Il faut d'abord traverser le fleuve, car
-c'est sur l'autre bord que les rois thébains
-du Moyen Empire avaient tous établi leurs
-demeures d'éternité; bien au delà des plaines
-du rivage, c'est là-bas, dans ces montagnes qui
-ferment l'horizon comme un mur adorablement
-rose. D'autres canots, qui traversent aussi,
-glissent à côté du mien sur l'eau tranquille; leurs
-passagers paraissent appartenir à cette variété
-d'Anglo-Saxons qui s'équipe chez <span lang="en" xml:lang="en">Thos Cook
-and Son (Egypt limited)</span> et, comme moi sans
-nul doute, ils se rendent à l'audience royale.</p>
-
-<p>Nous abordons aux sables de l'autre rive,
-aujourd'hui presque déserte, mais où s'étendait
-jadis tout un quartier de Thèbes, celui des
-faiseurs de momies, avec les fours par milliers
-pour chauffer le natrum et les huiles qui
-empêchent les pourritures. Dans cette Thèbes
-où, durant une quarantaine de siècles, tout ce
-qui mourut, hommes ou bêtes, fut minutieusement
-préparé sous des bandelettes, on se
-représente l'importance que pouvait prendre le
-faubourg des embaumeurs. Et c'est dans la
-proche montagne qu'allaient s'enfouir les produits
-de tant de soigneux paquetages, tandis
-que le Nil emportait le sang des cadavres et
-les immondices de leurs viscères; devant nous,
-cette chaîne de roches vives, colorée chaque
-matin de ce même rose de fleur tendre, est
-intérieurement toute farcie de morts.</p>
-
-<p>Nous avons une large plaine à franchir
-avant d'atteindre ces montagnes-là, et ce sont
-des champs de blé, alternant avec des sables
-déjà désertiques. Derrière nous s'éloignent le
-vieux Nil et son autre rive que nous venons de
-quitter, la rive de Louxor dont les gigantesques
-colonnades pharaoniques sont comme
-allongées en dessous par leur propre reflet sur
-le miroir du fleuve,&mdash;et, dans ce matin
-rayonnant, dans cette pure lumière, ce serait
-admirable, ce temple éternel avec son image
-renversée au fond de l'eau bleue, si tout à côté
-et deux fois plus haut ne surgissait impudemment
-<span lang="en" xml:lang="en">Winter Palace</span>, l'hôtel monstre construit
-l'année dernière pour les touristes au
-goût subtil&hellip; Qui sait pourtant, les cynocéphales,
-qui sur le sol sacré d'Égypte ont
-déposé cette ordure, s'imaginent peut-être égaler
-le mérite de l'artiste qui restaure en ce
-moment les sanctuaires de Thèbes, ou même
-la gloire des Pharaons qui les bâtirent.</p>
-
-<p>Pour nous rapprocher toujours de la chaîne
-Libyque, où nous attend ce roi, nous traversons
-maintenant des blés encore en herbe,&mdash;et
-les moineaux, les alouettes chantent autour
-de nous le hâtif printemps de la Thébaïde.</p>
-
-<p>Voici là-bas deux sortes de grands menhirs
-qui commencent de se préciser; de même
-taille et de mêmes contours, ils se lèvent tout
-pareils à côté l'un de l'autre, dans le lointain
-limpide, au milieu de ces nappes vertes qui
-rappellent si bien nos champs de France&hellip; Ah!
-ils ont des bonnets de sphinx, et ce sont de gigantesques
-formes humaines, pesamment assises
-sur des trônes: les colosses de Memnon!
-Aussitôt on les reconnaît, car l'imagerie de
-tous les temps en a vulgarisé l'aspect, comme
-pour les pyramides. Mais on ne prévoyait pas
-qu'ils apparaîtraient comme cela, posés si simplement
-au milieu de ces jeunes blés qui
-poussent à toucher leurs pieds, et entourés de
-ces humbles oiseaux de chez nous qui chantent
-sans façon sur leurs épaules.</p>
-
-<p>Ils n'ont même pas eu l'air scandalisés de
-voir à l'instant passer près d'eux une kyrielle
-de choses enfumées, les wagons d'un aimable
-petit chemin de fer d'«intérêt local», charroyant
-des cannes à sucre et des courges.</p>
-
-<p>La chaîne de Libye, depuis une heure, n'a
-cessé de grandir pour nous dans le profond
-ciel trop bleu. A présent qu'elle se dresse là
-tout près, surchauffée par le soleil de dix heures
-et comme incandescente, nous apercevons un
-peu partout, devant les premiers contreforts
-rocheux, des débris de palais, colonnades,
-escaliers, pylônes; et des géants sans visage,
-emmaillotés comme des Pharaons morts, se
-tiennent debout, les mains croisées sous leur
-suaire de grès: temples et statues pour les
-mânes de tant de rois ou reines qui eurent
-pendant trois ou quatre mille ans leur momie
-embusquée là tout près, au c&oelig;ur de ces montagnes,
-au plus profond des galeries murées et
-secrètes.</p>
-
-<p>Maintenant, plus de champs de blé, plus
-d'herbages, plus rien; nous venons de franchir
-le seuil désolé, nous sommes dans le désert.
-Tout de suite un sol inquiétant, funèbre, moitié
-sable, moitié cendres, où bâillent partout des
-fosses. On dirait une région que des bêtes
-fouisseuses auraient longtemps minée; mais
-ce sont les hommes qui ont durant plus
-de cinquante siècles tourmenté ce terrain,
-d'abord pour y cacher des momies, ensuite et
-jusqu'à nos jours pour en exhumer. Chaque
-trou a recélé son cadavre et, si l'on regarde au
-fond, des guenilles jaunâtres y traînent encore,
-des bandelettes, ou des jambes, des vertèbres
-millénaires. Quelques bédouins maigres, qui
-exercent le métier de déterreur et qui gîtent
-par là dans des creux comme des chacals,
-s'avancent pour nous vendre des scarabées,
-des verroteries bleues à demi fossiles, des pieds
-ou des mains de mort.</p>
-
-<p>C'est fini du frais matin; on sent de minute
-en minute la chaleur s'alourdir. Le sentier,
-que marquent seulement des pierres semées
-en chapelet, tourne enfin et pénètre au milieu
-de la montagne par un couloir tragique:
-nous entrons dans cette «Vallée des Rois»
-qui fut le lieu du suprême rendez-vous pour
-les plus augustes momies. Entre ces roches,
-tout à coup les souffles sont devenus brûlants,
-et le site semble appartenir, non plus à la
-Terre, mais à quelque planète calcinée qui
-aurait à jamais perdu ses nuages et ses voiles.
-Cette chaîne Libyque, de loin si délicatement
-rose, se révèle effroyable maintenant qu'elle
-nous surplombe; elle a bien l'air de ce qu'elle
-est: un énorme et fantastique tombeau, une
-nécropole naturelle dont rien d'humain n'eût
-égalé le faste ni l'horreur, une étuve rêvée
-pour cadavres qui veulent s'éterniser. Les calcaires,
-sur lesquels du reste aucune pluie ne
-tombe de ce ciel immuable, semblent d'une
-seule pièce du haut en bas, sans une lézarde
-qui amènerait un suintement dans les sépulcres;
-on peut donc dormir, au c&oelig;ur de ces monstrueux
-blocs, à l'abri comme sous des voûtes de
-plomb. Et pour ce qui est de la magnificence,
-les siècles en ont pris soin; le continuel passage
-des vents chargés de sable a dépouillé,
-usé tout cela, au point de ne laisser à la pierre
-extérieure que ses filons les plus denses, et
-ainsi ont reparu d'étranges fantaisies architecturales,
-telles que la Matière, aux origines,
-les avait obscurément conçues. Plus tard, le
-soleil d'Égypte a prodigué sur l'ensemble ses
-ardentes patines rougeâtres. Et les montagnes
-imitent par places de grands tuyaux d'orgue
-badigeonnés de jaune et de carmin, ou ailleurs
-des ossatures encore sanguinolentes et
-des amas de chairs mortes.</p>
-
-<p>Devant le ciel follement bleu, les cimes
-éclairées jusqu'à éblouir s'enlèvent en lumière:
-rouges cendrés d'incendie qui couve, éclats de
-braise, sur de l'indigo trop pur qui presque
-tourne au sombre. On croirait cheminer dans
-quelque vallée d'Apocalypse, aux parois brûlantes.
-Du silence et de la mort, sous un
-excès de clarté, dans le rayonnement continu
-d'une sorte de morne apothéose: c'est ainsi
-d'ailleurs que les Égyptiens entendaient le décor
-de toutes leurs nécropoles.</p>
-
-<p>Toujours le sentier s'enfonce dans les gorges
-étouffantes,&mdash;et au bout de cette «Vallée des
-Rois» nous n'attendions qu'un silence plus
-épeurant, sous ce soleil bientôt méridien, qui
-se fait de minute en minute plus tristement terrible&hellip;
-Mais qu'est-ce que c'est que ça?&hellip;</p>
-
-<p>A un détour, là-bas, au fond d'un repli
-sinistre, tout ce monde, tout ce tapage?&hellip; Un
-meeting, une foire?&hellip; Sous des tendelets, pour
-les protéger de l'insolation, une cinquantaine
-de bourricots stationnent, sellés à l'anglaise.
-Dans un coin, une petite usine à électricité, en
-briques neuves, lance sa fumée noire. Et un peu
-partout, entre les hauts rochers sanglants, vont
-et viennent, s'agitent, bavardent des touristes
-Cook des deux sexes, d'autres même qui semblent
-vraiment n'en plus avoir aucun. C'est
-pour l'audience royale. Il en est venu à âne,
-ou dans des carrioles, et les grosses dames trop
-poussives se sont fait apporter en chaise par
-des bédouins. Des quatre points de l'Europe,
-ils se sont réunis dans ce ravin de désert, pour
-voir un pauvre cadavre qui se dessèche au
-fond d'un trou.</p>
-
-<p>Les palais cachés montrent çà et là leur
-entrée d'ombre, qui est creusée en carré dans
-la roche massive, et sur laquelle un écriteau
-indique le nom d'une souveraine momie:
-Ramsès IV, Sethos I<sup>er</sup>, Thoutmosis III,
-Ramsès IX, etc. Bien que tous ces rois, sauf
-Aménophis II, aient déménagé récemment
-pour aller dans la basse Égypte peupler les
-vitrines du musée du Caire, leurs suprêmes
-demeures n'ont pas cessé d'attirer les foules.
-De chaque souterrain émergent en ce moment
-des Cooks et des Cookesses en sueur; mais
-c'est surtout de chez Aménophis que l'on sort
-à pleine porte: pourvu que nous n'arrivions
-pas trop tard, et que l'audience ne soit pas
-close!</p>
-
-<p>Et songer que ces entrées-là avaient été
-murées, dissimulées avec tant de soin, et
-perdues pendant des siècles! Tout ce qu'il a
-fallu ensuite de persévérance pour les retrouver,
-d'observation, de tâtonnements, de sondages et
-d'heureux hasards!</p>
-
-<p>En effet, on ferme, on ferme. Nous avions
-trop flâné ce matin autour des colosses de
-Memnon ou des palais de la plaine. Voici
-presque midi, un midi dévorant et funèbre, qui
-tombe d'aplomb sur les cimes rouges, et vient
-brûler jusqu'en ses derniers replis la vallée de
-pierre.</p>
-
-<p>A la porte d'Aménophis, il faut parlementer,
-prier. Moyennant pourboire, le bédouin
-Grand Maître des Cérémonies se laisse fléchir.
-Descendons avec lui, mais vite, vite, car l'électricité
-va s'éteindre. Ce sera une audience
-courte, mais au moins ce sera une audience
-privée; nous serons seuls avec le Roi.</p>
-
-<p>Dans ces ténèbres, où d'abord, après tant de
-soleil, les petites lampes électriques nous
-semblent à peine des vers luisants, nous attendions
-un peu de froid comme dans les souterrains
-de nos climats; non, c'est une pire chaleur,
-enfermée, desséchante, et on voudrait
-retourner au grand air, qui brûlait aussi, mais
-qui au moins était l'air de la vie.</p>
-
-<p>En hâte nous descendons: des escaliers
-raides, des couloirs en pente si rapide qu'ils
-vous entraînent d'eux-mêmes comme des glissières,
-et il semble que l'on ne remontera jamais,
-pas plus que la grande momie qui y passa
-jadis, se rendant à sa «chambre éternelle».
-Tout cela d'abord vous entraîne à un puits profond,
-creusé pour happer les profanateurs au
-passage,&mdash;et c'est sur l'un des côtés de cette
-oubliette, derrière un bloc quelconque soigneusement
-scellé, que fut découverte la continuation
-des galeries funéraires. Donc, le puits
-franchi, sur une passerelle qu'on y a jetée, les
-escaliers recommencent devant nous, et les corridors
-inclinés qui presque font courir; seulement,
-par un coude brusque, ils ont changé
-de direction. Encore descendre, descendre!
-Mon Dieu, il habite bien bas, ce roi-là, et à
-chaque marche descendue on se sent pris
-davantage sous la masse souveraine de la pierre,
-au centre de toute cette épaisseur compacte et
-muette.</p>
-
-<p>Les petits globes électriques espacés en guirlande
-suffisent maintenant à nos yeux qui ont
-oublié le soleil. Et, depuis que nous y voyons
-clair, autour de nous mille figures nous invitent
-au recueillement et au silence; elles sont
-partout inscrites sur les murs lisses, immaculés,
-d'un ton de vieil ivoire; elles se suivent
-en bon ordre, se répètent obstinément en rangées
-pareilles comme pour mieux imposer à
-notre esprit, par les toujours mêmes gestes,
-les toujours mêmes choses. Les dieux et les
-démons, les Anubis à tête noire de chacal et à
-grandes oreilles dressées, ont l'air avec leurs
-longs bras et leurs longs doigts, de nous faire
-signe: «Pas de bruit! Attention, il y a des
-momies!» La conservation de tout cela, les
-couleurs vives, la netteté des coups de pinceau
-commencent de causer une stupeur et un
-trouble; vraiment, on croirait qu'ils ont à
-peine quitté l'hypogée, les peintres de ces
-figures des Ténèbres. Tout ce passé vous attire
-à lui comme un abîme que l'on serait venu
-regarder de trop près; il vous cerne et peu à
-peu vous maîtrise; ici, il est encore tellement
-chez lui, qu'il <i>est resté le présent</i>; en plus de
-cette descente aux entrailles sourdes de la
-pierre, il y a eu aussi comme un glissement
-avec vertige, que l'on n'avait pas prévu et qui
-vous a replongé très loin au fond des âges&hellip;</p>
-
-<p>Ils aboutissent enfin à quelque chose de
-vaste, ces couloirs d'interminable oppression
-par lesquels nous nous étions faufilés jusqu'aux
-dessous les plus secrets de la montagne;
-les parois se desserrent, la voûte s'élève,
-et voici la grande salle funéraire dont le plafond
-bleu, tout semé d'étoiles comme un ciel,
-est soutenu par six piliers taillés à même le
-roc; sur les côtés s'ouvrent d'autres chambres
-où l'électricité permet de bien voir, et au fond
-s'indique en contre-bas une large crypte à
-demi obscure, où l'on devine que le Pharaon
-doit se tenir. Oh! le prodigieux travail de perforation
-dans la pierre vive! Et cet hypogée
-n'est pas unique; tout le long de la «Vallée
-des Rois», des petites portes&mdash;qui n'ont l'air
-de rien, mais que dénonce aux initiés le
-«Signe de l'Ombre» inscrit sur le linteau&mdash;conduisent
-à d'autres souterrains aussi somptueux
-et perfidement profonds, avec leurs
-embûches, leurs puits perdus, leurs oubliettes,
-et l'affolante multiplicité de leurs figures
-murales.&mdash;Or, tous ces tombeaux ce matin
-étaient pleins de monde, et, si nous n'avions
-eu la chance d'arriver après l'heure, nous
-rencontrions ici même, chez Aménophis, un
-bataillon Cook!</p>
-
-<p>Dans cette salle au plafond bleu, les fresques
-multiplient leurs énigmes: des scènes du Livre
-de l'Hadès; tout le rituel funéraire mis en
-images. Sur les piliers, sur les murailles se
-pressent les différents démons qu'une âme
-égyptienne risquait de rencontrer en cheminant
-à travers le Pays de l'Ombre, et, en dessous
-de chacun, les mots de passe, qu'il convenait
-de lui dire, sont résumés en mémento.</p>
-
-<p>Car elle s'en allait, l'âme, sous les deux
-formes simultanées d'une flamme<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> et d'un
-épervier<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Et ce Pays de l'Ombre, aussi appelé
-Occident, où elle devait se rendre, était celui
-où va tomber la lune, où chaque soir le soleil
-lui-même s'abîme et s'éteint; pays que les
-vivants n'atteignent jamais, parce qu'il fuit
-devant eux, si loin qu'ils s'avancent par les
-sables ou par les mers. Arrivée là, dans les
-ténèbres, l'âme effarée avait donc à parlementer
-successivement avec ces formes affreuses
-aux aguets sur sa route. Si enfin elle était jugée
-digne d'approcher Osiris, le grand Soleil-Mort,
-elle se fondait en lui pour réapparaître brillante
-sur le monde, le matin suivant et les
-autres matins jusqu'à la consommation des
-âges: vague survivance dans la splendeur
-solaire, continuation sans personnalité, dont
-on ne saurait trop dire si elle était plus désirable
-que le non-être éternel.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Le Khou, qui s'enfuyait à jamais de notre monde.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Le Baï, qui pouvait à son gré revenir dans le tombeau.</p>
-</div>
-<p>Ce que, par exemple, il fallait faire durer
-coûte que coûte, c'était le cadavre, car un certain
-<i>double</i> du mort continuait d'habiter dans
-sa chair sèche, et retenait ainsi une sorte de
-demi-vie, péniblement consciente. Couché au
-fond du sarcophage, il pouvait regarder, par ces
-deux yeux qui étaient peints sur le couvercle,
-toujours dans l'axe même des yeux vides. Parfois
-aussi, dégagé de la momie et de sa boîte, il
-errait comme fantôme dans l'hypogée; pour
-qu'il pût se nourrir alors, des amas de viandes
-momifiées sous bandelettes étaient au nombre
-des mille choses ensevelies à ses côtés; on lui
-laissait aussi du natrum et des huiles, afin
-qu'il essayât de se réembaumer si des vers
-naissaient dans ses membres. Oh! la persistance
-de ce <i>double</i>, qui était scellé dans le tombeau,
-qui avait à s'inquiéter de la pourriture, et
-subissait sa durée, là, dans l'étouffement, l'obscurité
-et l'absolu silence, sans rien qui marquât
-les jours et les nuits, ni les saisons, ni
-les siècles, ni les dizaines de siècles indéfiniment!
-Avec une si horrible conception de la
-mort, chacun donc en ce temps-là s'absorbait
-dans la préparation de sa «chambre éternelle».</p>
-
-<p>Or, pour cet Aménophis II, voici à peu près
-ce qui advint à son <i>double</i>. Déshabitué de tout
-bruit, après trois ou quatre cents ans de
-silence passés là en compagnie de quelques
-familiers endormis du même pesant sommeil,
-il entendit des coups sourds, là-bas, du côté
-du puits perdu: on avait découvert l'entrée
-clandestine, on la démurait! Des vivants allaient
-paraître, sans doute des pillards de sépultures,
-venus pour les démailloter tous!&mdash;Non, mais
-des prêtres d'Osiris, s'avançant craintifs, en
-cortège de funérailles. Ils apportaient neuf
-grands cercueils contenant les momies de neuf
-rois ses fils, petit-fils, et autres successeurs
-inconnus, jusqu'à ce roi Setnakht qui gouverna
-l'Égypte deux siècles et demi après lui.
-Et c'était pour les mieux cacher, là, tous
-ensemble, dans une chambre qui fut aussitôt
-murée. Ensuite ils repartirent; les pierres de
-la porte furent scellées de nouveau et tout
-retomba dans les mornes et chaudes ténèbres.</p>
-
-<p>Des siècles encore coulèrent goutte à goutte,&mdash;peut-être
-dix, peut-être vingt,&mdash;avec un
-silence que ne troublait même plus le petit
-grattement des vers depuis longtemps desséchés.
-Et un jour vint où, du côté de l'entrée, les
-mêmes coups retentirent.&mdash;Les voleurs, cette
-fois! Tenant des torches, ils se précipitèrent
-avec des cris, et, sauf dans la bonne cachette
-aux neuf cercueils, tout fut saccagé, les bandelettes
-déchirées, les bijoux d'or arrachés du
-cou des momies. Puis, quand ils eurent trié
-leur butin, ils murèrent l'entrée comme avant,
-et repartirent, laissant un inextricable fouillis
-de linceuls, de corps humains, d'entrailles sorties
-de vastes canopes, de dieux et d'emblèmes
-brisés.</p>
-
-<p>Encore le silence pendant de longs siècles.
-Et, de nos jours enfin, le <i>double</i> plus affaibli,
-presque inexistant, perçut le même bruit de
-pierres descellées à coups de pioche. Cette
-troisième fois, les vivants qui entrèrent étaient
-d'une race jamais vue. D'abord ils semblaient
-des hommes pieux, ne touchant les choses
-que doucement. Mais c'était pour tout dérober,
-tout, même les neuf cercueils royaux de la
-cachette jusqu'alors inviolée. Les moindres
-cassons, ils les recueillaient avec une sollicitude
-quasi-religieuse; pour ne rien perdre, ils
-allaient jusqu'à tamiser les balayures et la
-poussière. Pourtant lui, Aménophis, qui n'était
-déjà plus qu'une lamentable momie sans joyaux
-ni bandelettes, on le laissa au fond du sarcophage
-de grès. Et depuis ce jour, condamné à
-recevoir chaque matin des personnages d'un
-aspect étrange, il habite seul dans l'hypogée
-vidé, où ne reste plus un être ni une chose de
-son temps.</p>
-
-<p>Ah! cependant si! Nous n'avions pas regardé
-partout. Là, dans une des chambres latérales,
-des gens couchés, des morts!&hellip; Trois cadavres
-(momies démaillotées lors du pillage) gisent
-côte à côte sur des guenilles. D'abord une
-femme&mdash;la Reine probablement&mdash;dont la
-chevelure est dénouée; son profil a gardé une
-ligne exquise; combien elle est encore jolie!
-Ensuite, un jeune garçon, au tout petit visage
-de poupée grisâtre; il est tondu ras, lui, sauf,
-du côté droit, cette longue mèche qui dénote un
-prince royal. Et enfin un homme; oh! bien
-horrible, celui-là, avec son air de trouver que
-la mort est une chose irrésistiblement drôle&hellip;
-Même il en rit à se tordre, en mordant un coin
-de son linceul, sans doute pour ne pas pouffer
-trop fort.</p>
-
-<p>Oh!&hellip; soudain, nuit noire!&mdash;et nous restons
-figés sur place. L'électricité partout à la
-fois vient de s'éteindre: en haut, sur terre,
-midi a dû sonner pour ceux qui connaissent
-encore le soleil et les heures.</p>
-
-<p>Afin que l'on rallume bien vite, le garde qui
-nous a amenés pousse des cris, en son fausset
-de bédouin; mais les matités infinies des
-parois, au lieu d'en prolonger les vibrations,
-les éteignent, et d'ailleurs qui donc pourrait
-les entendre, des profondeurs où nous sommes?
-Alors à tâtons, dans cette obscurité absolue il
-prend sa course, par le couloir qui remonte.
-Bruit précipité de ses sandales, flottement de son
-burnous, tout s'éloigne, et la clameur d'appel
-qu'il continue de jeter, nous la percevons bientôt
-aussi étouffée que si nous étions nous-mêmes
-des ensevelis. Nous ne bougeons toujours
-pas&hellip; Mais comment se peut-il qu'il fasse si
-chaud, chez ces momies? on croirait qu'il y a
-des feux allumés tout près dans quelque four.
-Surtout c'est l'air qui manque; les couloirs,
-après notre passage, peut-être se sont-ils contractés,
-comme il arrive pendant l'angoisse des
-rêves; la longue fissure par laquelle nous nous
-sommes glissés jusqu'ici, peut-être s'est-elle
-refermée sur nous&hellip;</p>
-
-<p>Enfin on a compris les appels d'alarme, et
-la lumière a jailli. Eux, les trois cadavres n'ont
-pas profité de ces minutes non surveillées pour
-tenter un mouvement agressif: mêmes poses
-et mêmes expressions; la Reine, toujours calme
-et jolie; l'homme toujours mordant son bout de
-guenille, pour comprimer son fou rire de
-trente-trois siècles.</p>
-
-<p>Maintenant le bédouin est redescendu; haletant
-de sa course, il nous presse d'aller voir le
-Roi avant que la lumière s'éteigne encore, et
-cette fois pour tout de bon. Au fond de la salle
-et au bord de la crypte en pénombre, nous voici
-donc accoudés à regarder. C'est un lieu de
-forme ovale, avec une voûte d'un noir mortuaire
-sur laquelle se détachent des fresques blanches
-ou couleur de cendre représentant tout un nouveau
-registre de dieux et de démons, les uns
-sveltes et gainés étroitement comme des momies,
-les autres ayant de grosses têtes et de gros
-ventres d'hippopotame. Posé sur le sol, et veillé
-de haut par tant de figures, un énorme sarcophage
-de pierre est là, tout ouvert, et vaguement
-on y distingue un corps humain: le Pharaon!</p>
-
-<p>Au moins nous aurions voulu mieux le voir.&mdash;Qu'à
-cela ne tienne: le bédouin Grand Maître
-des Cérémonies fait jouer un bouton électrique,
-et une forte lampe s'allume au-dessus du front
-d'Aménophis, détaillant avec une netteté à faire
-peur les yeux fermés, la grimace du visage et
-toute la triste momie. Cet effet de théâtre, nous
-ne nous y attendions pas.</p>
-
-<p>On l'avait enseveli dans la magnificence,
-mais ces pillards lui ayant tout pris, même sa
-belle cuirasse à écailles qui lui venait d'un
-lointain pays oriental, depuis déjà beaucoup
-de siècles il dort demi-nu sur des loques.
-Cependant son pauvre bouquet lui est resté,&mdash;du
-mimosa, reconnaissable encore&hellip; Et qui
-dira jamais quelle main pieuse, ou amoureuse
-peut-être, les avait cueillies pour lui, ces fleurs
-d'il y a plus de trois mille ans&hellip;</p>
-
-<p>On suffoque de chaleur; il semble que sur
-la poitrine pèse toute la masse écrasante de
-cette montagne, de ce bloc de calcaire où l'on
-s'est faufilé par des trous relativement imperceptibles,
-à la façon des termites ou des larves.
-Ces figures aussi, ces figures inscrites partout,
-et ce mystère des hiéroglyphes et des
-symboles, vous causent une gêne croissante.
-On en est trop près et ils sont trop les maîtres
-des issues, ces dieux à tête d'épervier, à tête
-d'ibis ou de loup-de-désert qui, sur les murailles,
-conversent en une continuelle mimique
-exaltée. Et puis on prend conscience d'être
-sacrilège devant ce cercueil sans couvercle,
-éclairé si insolemment; le douloureux visage
-noirâtre, à moitié rongé, a l'air de demander
-grâce: «Eh bien! oui, là, ma sépulture
-a été violée et je tombe en poussière. Mais, à
-présent que vous m'avez vu, laissez-moi, éteignez
-cette lampe, ayez pitié de mon néant.»</p>
-
-<p>En effet, quelle dérision! Avoir mis tant de
-soins, tant de ruses à cacher son cadavre, avoir
-épuisé des milliers d'hommes au creusement
-de ce dédale souterrain, et finir ainsi, la tête
-sous une lampe électrique, pour amuser qui
-passe!</p>
-
-<p>La pitié, je crois que c'est le pauvre bouquet
-de mimosa qui l'a presque éveillée, et je dis
-au bédouin: «Va, tourne le bouton là-bas,
-éteins, c'est assez!» Alors l'ombre revient au-dessus
-du front royal, qui brusquement s'efface
-de nouveau dans le sarcophage; le fantôme
-du Pharaon s'évanouit, comme replongé aux
-passés insondables: l'audience est close.</p>
-
-<p>Et nous, qui pouvons échapper à l'horreur
-des hypogées, vite remontons vers le soleil des
-vivants, allons respirer de l'air, de l'air puisque
-nous y avons encore droit, pour quelques
-jours comptés!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch18">XVIII<br />
-A THÈBES CHEZ L'OGRESSE</h2>
-
-
-<p>Ce soir, dans le vaste chaos des ruines, à
-l'heure où le soleil commençait d'éclairer rose,
-je suivais l'une des voies magnifiques de la
-ville-momie, celle qui part à angle droit de la
-ligne des temples d'Amon, se perd plus ou
-moins dans les sables, et aboutit enfin à un
-lac sacré, au bord duquel des déesses à tête de
-chatte sont assises en cénacle, regardant l'eau
-morte et les lointains du désert. Elle fut commencée
-il y a trois mille quatre cents ans, cette
-voie-là, par une belle reine appelée Makéri<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, et
-nombre de rois en continuèrent la construction
-pendant une suite de siècles. Des pylônes&mdash;qui
-sont, comme on sait, les monumentales
-murailles, en forme de trapèze à large base et
-toutes couvertes d'hiéroglyphes, que les Égyptiens
-plaçaient de chaque côté de leurs portiques
-ou de leurs avenues&mdash;des pylônes la décoraient
-avec une lourdeur superbe, ainsi que des
-colosses et d'interminables files de béliers, plus
-gros que des buffles, accroupis sur des socles.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Aujourd'hui, la momie du bébé, du musée du Caire.</p>
-</div>
-<p>Premiers pylônes, qui m'obligent à faire un
-détour; ils sont tellement en ruine que leurs
-blocs, éboulés de toutes parts, ont fermé le
-passage. Ici veillaient debout, à droite et à
-gauche, deux géants en granit rouge de Syène.
-Jadis, dans des temps que l'histoire ne précise
-plus, on les a brisés l'un et l'autre à hauteur
-des reins; mais leurs jambes musculeuses ont
-gardé fièrement l'attitude de la marche, et chacun,
-dans une de ses mains sans bras qui descend
-le long du pagne, serre avec passion
-l'emblème de la vie éternelle. Ce granit de
-Syène est d'ailleurs si dur que les siècles ne
-l'altèrent point, et, au milieu de cette déroute
-des pierres, les jarrets des colosses mutilés luisent
-encore comme si on venait de les polir.</p>
-
-<p>Plus loin, deuxièmes pylônes, effondrés aussi,
-et devant lesquels se tient une rangée de pharaons.</p>
-
-<p>De tous côtés les blocs chavirés pêle-mêle
-étalent leur désordre de choses gigantesques,
-parmi ces sables qui s'obstinent avec patience
-à les ensevelir. Maintenant voici les troisièmes
-pylônes, flanqués de leurs deux géants en
-marche, qui n'ont plus ni tête ni épaules. Et
-la voie, jalonnée majestueusement encore par
-les débris, continue de s'en aller vers le désert.</p>
-
-<p>Quatrièmes et derniers pylônes, qui semblent
-à première vue marquer l'extrémité des ruines,
-l'orée du néant désertique; effrités, découronnés,
-mais raides et debout, ils ont l'air d'être
-posés là si solidement que rien ne saurait plus
-les faire broncher jamais. Les deux colosses qui
-les gardaient de droite et de gauche siègent sur
-des trônes. L'un, celui de l'est, est presque
-anéanti. Mais l'autre, au contraire, se détache
-tout entier, tout blanc, d'une blancheur de
-marbre, sur le fond couleur bise de l'énorme
-pan de mur criblé d'hiéroglyphes; on ne lui a
-meurtri que le masque du visage; il conserve
-encore son menton impérieux, ses oreilles, son
-bonnet de sphinx, on pourrait presque dire son
-<i>expression</i> méditative devant ce déploiement de
-la grande solitude qui paraît commencer juste à
-ses pieds.</p>
-
-<p>Ici pourtant n'était que la limite des quartiers
-du dieu Amon; les enceintes de Thèbes
-passaient infiniment plus loin, et l'avenue qui
-me conduira tout à l'heure chez les déesses à
-tête de chatte se prolonge beaucoup encore au
-sortir de ces portes, bien qu'on la distingue à
-peine entre sa double rangée de béliers-sphinx,
-tout brisés et presque enfouis.</p>
-
-<p>Le jour tombe, et la poussière d'Égypte,
-comme invariablement chaque soir, commence
-à ressembler dans les lointains à de la poudre
-d'or. Je regarde derrière moi de temps à autre
-le géant qui m'observe, assis au pied de son
-pylône où l'histoire d'un pharaon est gravée
-en un immense tableau. Au-dessus de lui et
-de son mur qui devient de minute en minute
-plus rose, je vois monter davantage, à mesure
-que je m'éloigne, tout l'amas des palais du
-centre, l'hypostyle d'Amon, les salles de
-Thoutmosis et les obélisques, tout le groupement
-enchevêtré de ces choses si grandes et si
-mortes, qui n'ont plus jamais été égalées sur terre.</p>
-
-<p>Les voilà qui resplendissent une fois de plus
-dans la rouge apothéose du soir, ces restes
-bientôt aussi désagrégés que de vieux ossements,
-et on dirait qu'ils demandent grâce à la fin,
-qu'ils sont las d'être ainsi sans trêve, sans
-trêve, à chaque couchant, colorés en fête, comme
-par une dérision de cet éternel soleil.</p>
-
-<p>C'est déjà presque loin derrière moi tout
-cela; mais l'air est si limpide, les contours
-restent si nets qu'on a l'illusion plutôt, en
-s'éloignant, que les temples et les pylônes
-diminuent, s'abaissent, rentrent dans la terre.
-Quant au géant blanc, qui me suit toujours de
-son regard sans yeux, le voilà réduit aux proportions
-d'un simple rêveur humain; il n'a du
-reste pas l'aspect rigidement hiératique des
-autres statues thébaines: les mains sur les
-genoux, il est là comme un homme ordinaire
-qui se serait arrêté pour réfléchir<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Je le
-connais depuis des jours,&mdash;des jours et des
-nuits, car, avec sa blancheur et la transparence
-de ces nuits d'Égypte, je l'ai vu tant de
-fois se dessiner de loin sous la vague lumière
-des étoiles, grand fantôme, dans sa pose contemplative!
-Et je me sens déjà obsédé par la
-continuité de son attitude à cette entrée des
-ruines, moi qui, à Thèbes et même sur la terre,
-aurai passé sans lendemain comme nous passons
-tous; or, avant que la vie consciente
-m'eût été donnée, il était là depuis des temps
-qui font frémir; pendant trente-trois siècles
-environ, les yeux des myriades d'inconnus
-qui m'ont précédé le voyaient tout comme le
-voient mes yeux, tranquille et blanc à cette
-même place, assis devant ce même seuil, avec
-sa tête un peu inclinée, et son air de
-penser.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Statue d'Aménophis III.</p>
-</div>
-<p>Je chemine sans hâte, ayant toujours une
-tendance à m'attarder pour regarder derrière
-moi, regarder l'entassement silencieux des
-palais et le rêveur blanc, qui s'illuminent
-ensemble d'un dernier feu de Bengale, à la
-mort quotidienne du soleil.</p>
-
-<p>Et l'heure est déjà crépusculaire quand j'arrive
-chez les déesses.</p>
-
-<p>Leur domaine est d'ailleurs tellement détruit
-que les sables avaient pu le recouvrir et le
-cacher durant vingt siècles; mais on vient de
-l'exhumer.</p>
-
-<p>Il n'en reste que des tronçons de colonnes,
-alignés en rangs multiples sur une vaste étendue
-de désert<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Pierrailles, éboulements et
-débris; je traverse sans m'arrêter, et enfin
-voici le lac sacré, au bord duquel les grandes
-chattes sont assises en conciliabule éternel,
-chacune sur son trône. Le lac, creusé par ordre
-des Pharaons, se déploie en forme arquée,
-comme une sorte de croissant; des oiseaux de
-marais, qui vont se coucher, traversent en ce
-moment son eau triste et dormante; ses bords,
-qui ont connu toutes les magnificences, ne
-sont plus que des tertres de décombres où
-rien ne verdit, et ce qu'on aperçoit au delà, ce
-que les déesses attentives regardent, c'est la
-plaine vide et désolée, où quelques champs de
-blé se fondent, à cette heure de crépuscule,
-avec le morne infini des sables; le tout fermé
-à l'horizon par la chaîne encore un peu rose
-des calcaires d'Arabie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Le temple de la déesse Mout.</p>
-</div>
-<p>Elles sont là, les chattes,&mdash;ou, pour plus
-exactement dire, les lionnes, car des chattes
-n'auraient pas ces oreilles courtes et ce menton
-cruel épaissi par une barbiche. Toutes en granit
-noir, images de Sekhmet (qui fut déesse
-de la guerre et à ses heures déesse de la luxure),
-elles ont des corps sveltes de femme qui
-rendent plus terribles ces grosses têtes félines
-coiffées d'un haut bonnet. Huit ou dix, ou
-davantage peut-être, elles sont plus inquiétantes
-d'être ainsi nombreuses et d'être pareilles.
-Elles ne sont pas géantes, comme on aurait pu
-s'y attendre, mais de grandeur humaine, faciles
-donc à emporter ou à détruire, et cela encore,
-si l'on réfléchit, augmente l'impression spéciale
-qu'elles causent: alors que tant de colosses
-gisent en morceaux sur le sol, comment
-ont-elles pu rester là, elles, petites personnes
-si tranquillement assises sur leurs
-chaises, pendant que coulaient ces trente-trois
-siècles de l'histoire du monde?&hellip;</p>
-
-<p>Fini, le passage des oiseaux de marais qui
-pendant un instant avaient troublé le terne
-miroir de leur lac; autour d'elles, rien ne bouge
-plus et l'infini silence coutumier les enveloppe
-comme à la tombée de chaque nuit. D'ailleurs
-elles habitent un coin des ruines si délaissé!
-Qui donc, même en plein jour, songe à venir
-les voir?</p>
-
-<p>Là-bas, dans l'ouest, une envolée de poussière,
-comme un long nuage qui traînerait,
-indique le départ des touristes qui étaient
-accourus en foule au temple d'Amon, mais qui
-se hâtent de rentrer à Louxor pour dîner en smoking
-autour des tables d'hôte. On n'entend même
-pas dans le lointain rouler leurs voitures, tant
-la terre d'ici est feutrée de sable. De les savoir
-partis, cela rend plus intime l'entrevue avec ces
-déesses nombreuses et pareilles, qui peu à peu
-se sont drapées d'ombre. Leurs sièges tournent
-le dos aux palais de Thèbes, qui commencent
-d'être comme baignés dans des ondes violettes,
-et qui semblent s'abaisser encore plus à l'horizon,
-de minute en minute perdre de l'importance
-devant la souveraineté de la nuit.</p>
-
-<p>Elles, les déesses noires à tête de lionne
-et à haute coiffure, toujours assises les mains
-sur les genoux, avec des yeux fixes depuis le
-commencement des âges et un gênant sourire
-aux coins de leurs grosses lèvres de fauves,
-continuent de regarder, au delà du petit lac
-mort, ce désert, qui n'est plus à présent que de
-l'immensité confuse, d'un bleu gris, d'un gris
-de cendre. Et on croit sentir qu'elles ont une
-âme, qui leur serait venue à la longue, à force
-d'avoir eu si longtemps, si longtemps, une
-<i>expression</i> sur le visage&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il y a là-bas, à l'autre extrémité des ruines,
-une de leurs s&oelig;urs de plus haute taille, une
-grande Sekhmet que, dans le pays, on appelle
-l'ogresse et qui habite seule, embusquée debout
-dans un temple étroit. Parmi les fellahs ou
-bédouins d'alentour, elle est très mal famée,
-ayant l'habitude de sortir la nuit pour manger
-le monde, et aucun d'eux ne se risquerait
-volontiers chez elle à cette heure tardive. Au
-lieu de rentrer à Louxor, comme ces gens dont
-les voitures viennent de partir, j'irai plutôt lui
-faire visite.</p>
-
-<p>C'est un peu loin, et j'arriverai à nuit close.</p>
-
-<p>D'abord, il faut revenir sur mes pas, remonter
-toute l'avenue des béliers, de nouveau
-passer aux pieds du géant blanc, qui a pris
-déjà son air de fantôme, tandis que les ondes
-violettes qui baignaient la ville-momie s'épaississent
-et tournent au bleu grisâtre; puis,
-franchir les pylônes que gardent les colosses
-brisés, et pénétrer dans les palais du centre.</p>
-
-<p>C'est là, dans ces palais, que je trouve pour
-tout de bon la nuit, avec les premiers cris des
-hiboux et des orfraies. Il y fait tiède encore, à
-cause de la chaleur emmagasinée dans le jour
-par les pierres, mais on sent que l'air se glace.</p>
-
-<p>A un carrefour, surgit une grande forme
-humaine drapée de noir et armée d'un bâton:
-un bédouin qui rôde, un des gardes. Et voici
-à peu près le dialogue échangé (traduction libre
-et concentrée):</p>
-
-<p>&mdash;Montre-moi ton permis, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà!</p>
-
-<p>(Ici nous combinons nos efforts pour éclairer
-le dit permis à la flamme d'une allumette.)</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, je vais t'accompagner.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je t'en prie.</p>
-
-<p>&mdash;Si, ce sera mieux. Où vas-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Là-bas, chez cette dame, tu sais, qui
-est grande, grande, et qui a une figure de
-lionne.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&hellip; Tiens, je crois comprendre que tu
-préfères te promener seul. (Ici l'intonation devient
-enfantine.) Mais, comme tu es un homme
-bon, tu me donneras bien une petite pièce
-quand même.</p>
-
-<p>Il s'en va. Au sortir des palais, me reste à
-traverser une étendue de terrains vagues, où
-du vrai froid me saisit. Au-dessus de ma tête,
-plus de lourdes pierres suspendues, mais le
-déploiement si lointain d'un ciel bleu-nuit&mdash;où
-s'allument ce soir par trop de milliers de
-milliers d'étoiles&hellip; Pour les Thébains d'autrefois,
-cette belle voûte, toujours scintillante de
-poudre de diamant, n'épandait sans doute que
-de la sérénité dans les âmes. Et pour nous,
-<i>qui savons, hélas!</i> c'est au contraire le champ
-de la grande épouvante, c'est ce que, par pitié,
-il eût mieux valu ne pas laisser à portée de
-nos yeux: l'incommensurable vide noir où les
-univers, en frénésie de tourbillonnement, tombent
-comme une pluie, se heurtent, s'anéantissent,
-et se recommencent pour les éternités
-nouvelles. Tout cela, on le voit trop, l'horreur
-n'en est plus tolérable, par une claire nuit
-comme celle-ci, et dans un lieu de silence tout
-jonché de ruines&hellip; De plus en plus le froid
-vous pénètre,&mdash;ce lugubre froid des étendues
-sidérales dont rien, dirait-on, ne vous garantit
-plus, tant cette atmosphère limpide semble
-raréfiée, presque inexistante. Et par terre, des
-graviers, de maigres herbes desséchées qui
-craquent sous les pas donnent l'illusion de ce
-bruit crépitant que fait chez nous le sol un
-peu gelé pendant les nuits d'hiver.</p>
-
-<p>J'approche enfin de chez l'ogresse. Ces pierres
-qui s'indiquent, blanchâtres dans la nuit, cette
-demeure d'aspect clandestin près de l'enceinte
-de Thèbes, c'est là, et vraiment, à une heure
-pareille, on a l'air d'aller dans un mauvais lieu.
-Des colonnes ptolémaïques, de petits vestibules,
-de petites cours, où une vague lueur bleue
-permet de se conduire. Rien ne bouge; pas
-même l'envolée d'un oiseau de nuit; un absolu
-silence, amplifié terriblement par la présence
-du désert que l'on sent tout autour de ces
-murs. Au fond, trois chambres en pierres
-massives, ayant chacune son entrée à part; je
-sais que les deux premières sont vides. C'est
-dans la troisième que l'ogresse habite; pourvu
-qu'elle ne soit pas déjà partie pour ses chasses
-nocturnes à la chair humaine!&hellip; Nuit noire
-chez elle, où j'entre à tâtons. Vite, la flamme
-d'une allumette de cire. Oui, elle est bien là,
-seule, et debout, presque plaquée contre la
-paroi du fond, où la petite lueur fait danser
-l'ombre affreuse de sa tête. L'allumette éteinte,
-je lui en brûle irrévérencieusement plusieurs
-autres sous le menton, sous sa lourde mâchoire
-mangeuse de monde. Il n'y a pas à dire, elle est
-terrifiante. En granit noir, comme ses s&oelig;urs
-assises au bord du triste lac, mais bien plus
-grande, six ou huit pieds de haut, elle a un
-corps de femme délicieusement svelte et jeune,
-avec les seins d'une vierge. Très chaste d'attitude,
-elle tient en main une fleur de lotus à longue
-tige, mais par un contre sens qui déroute et
-qui glace, ses épaules délicates supportent la
-monstruosité d'une grosse tête de lionne. Les
-pans de son bonnet retombent de chaque côté
-de ses oreilles jusque sur sa gorge, et un large
-disque de lune le surmonte, pour surcroît de
-mystérieux apparat. Son regard mort donne à
-la férocité de son visage quelque chose d'inconscient
-et de fatal: ogresse irresponsable, sans
-pitié comme sans plaisir, dévorante à la manière
-de la Nature et à la manière du Temps;
-ainsi peut-être l'entendaient ces initiés de l'antique
-Égypte qui, pour le peuple, symbolisaient
-tout en des figures de dieux.</p>
-
-<p>Dans le réduit sombre, clos de pierres frustes,
-dans le si petit temple isolé où elle se
-tient seule, raide, debout et grande, avec sa
-tête trop énorme, son menton qui avance et sa
-haute coiffure de déesse,&mdash;on est forcément
-tout près d'elle. En la touchant, la nuit, on
-s'étonne de la trouver moins froide que l'air,
-elle devient quelqu'un, on sent peser sur soi
-l'insoutenable regard mort.</p>
-
-<p>Pendant le tête-à-tête, involontairement, on
-songe aussi aux alentours, à ces ruines dans
-ce désert, à ce néant partout, à ce froid sous
-ces étoiles&hellip; Or, ce summum du doute, de la
-désespérance et de la terreur, que dégage pour
-vous un tel ensemble de choses, voici qu'on le
-trouve confirmé, si l'on peut dire ainsi, par la
-rencontre de cette divinité-symbole qui vous
-attend au bout de la course comme pour recevoir
-ironiquement toute humaine prière: un
-rigide épouvantail de granit au sourire implacable,
-au masque dévorateur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch19">XIX<br />
-LA VILLE
-PROMPTEMENT EMBELLIE</h2>
-
-
-<p>Huit années et une ligne de chemin de fer
-ont suffi à accomplir sa métamorphose.</p>
-
-<p>C'était, dans la Haute-Égypte, aux confins de
-la Nubie, une humble petite ville où l'on fréquentait
-peu, et qui manquait, il faut l'avouer,
-d'élégance, même de confort.</p>
-
-<p>Non qu'elle fût dénuée de pittoresque ou
-d'intérêt historique, bien au contraire. Le Nil,
-apportant les eaux de l'Afrique équatoriale,
-se déversait auprès, du haut d'un amas de
-granit noir, en une majestueuse cataracte
-et puis, devant les maisonnettes arabes,
-se calmait soudain, pour se diviser entre
-des îlots de fraîche verdure où des bois de
-palmiers balançaient leurs plumets au vent.</p>
-
-<p>Il y avait alentour quantité de temples
-antiques, d'hypogées, de ruines romaines, de
-ruines d'églises des premiers siècles chrétiens;
-la terre était pleine de souvenirs des grandes
-civilisations primitives, car ce lieu&mdash;délaissé
-depuis des âges et endormi en Islam sous la
-garde de sa mosquée blanche&mdash;fut jadis l'un
-des centres de la vie du monde.</p>
-
-<p>Et enfin, dans le désert tout proche, l'histoire
-ancienne avait été écrite, il y a trois ou
-quatre mille ans, par les Pharaons, en hiéroglyphes
-immortels, un peu partout, sur les
-flancs polis d'étranges blocs de granit bleu, de
-granit rose, épars au milieu des sables et affectant
-des formes de monstres antédiluviens.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Oui, mais il fallait que tout cela fût coordonné,
-mis au point, et surtout rendu accessible
-aux délicats voyageurs des Agences.
-Aujourd'hui donc nous avons le plaisir d'annoncer
-que, de décembre à mars, Assouan (c'est
-le nom de l'heureuse localité dont il s'agit) a
-une «<span lang="en" xml:lang="en">season</span>» presque aussi courue que celles
-d'Ostende ou de Spa.</p>
-
-<p>Dès que l'on approche, les grands hôtels
-érigés de tous côtés, même dans les îlots du
-vieux fleuve, charment les yeux du voyageur,
-le saluent de leurs enseignes accueillantes qui
-se lisent d'une lieue; constructions un peu
-rapides, il est vrai, plâtre et torchis, mais
-rappelant toutefois ces gracieux «palaces»
-dont la Compagnie des Wagons-Lits a doté
-l'univers. Et combien négligeable maintenant,
-combien écrasée par la hauteur de leurs façades,
-la pauvre petite ville d'autrefois, avec ses
-maisonnettes blanchies à la chaux et son
-minaret enfantin.</p>
-
-<p>De cataracte, par exemple, on sait qu'il n'y
-en a plus à Assouan; la tutélaire Albion a
-sainement jugé qu'il valait mieux faire le sacrifice
-de ce futile spectacle et, pour augmenter le
-rendement du sol, arrêter les eaux du Nil par
-un barrage artificiel: &oelig;uvre de solide maçonnerie
-qui (au dire du <i lang="en" xml:lang="en">Programme of pleasure
-trips</i>) <i lang="en" xml:lang="en">affords an interest of very different nature
-and degree</i> (<i>sic</i>).</p>
-
-<p>De cette cataracte cependant, Cook and Son&mdash;industriels
-frottés de poésie, comme chacun
-sait&mdash;ont désiré perpétuer le souvenir en donnant
-son nom à un hôtel de cinq cents chambres
-établi par leurs soins en face de ces
-rochers, aujourd'hui rendus au silence, sur lesquels
-le vieux Nil a bouillonné durant tant
-de siècles. «<span lang="en" xml:lang="en">Cataract Hotel</span>», cela fait encore
-illusion, n'est-ce pas? Et puis cela s'arrange
-bien comme en-tête de papier à lettres.</p>
-
-<p><span lang="en" xml:lang="en">Cook and Son (Egypt Limited)</span> ont même
-compris qu'il serait original de donner à leur
-établissement un certain cachet d'Islam, et la
-salle à manger reproduit (en toc, bien entendu,
-mais il ne faut pas demander l'impossible)
-l'intérieur d'une des mosquées de Stamboul;
-à l'heure du «luncheon» rien n'est plus
-galant que l'aspect, sous ces simili-saintes
-coupoles, de toutes ces petites tables se peuplant
-de touristes Cook des deux sexes, tandis
-qu'un orchestre dissimulé entonne la «Mattchiche».</p>
-
-<p>Le barrage, il est vrai, en supprimant la
-cataracte, a élevé d'une dizaine de mètres le
-niveau des eaux en amont, et noyé du même
-coup une certaine île de Philæ qui passait à
-tort pour une des merveilles du monde, à
-cause de son grand temple d'Isis parmi les
-palmiers. Entre nous, on peut dire que la Bonne
-Déesse était bien un peu surannée de nos jours;
-elle et ses mystères avaient fait leur temps.
-Du reste, pour les personnages au caractère
-chagrin qui regretteraient la disparition de ce
-lieu, on a songé à en perpétuer le souvenir
-comme celui de la cataracte: de charmantes
-cartes postales en couleurs, prises avant la
-noyade de l'île et du sanctuaire, se vendent
-dans toutes les librairies du quai.</p>
-
-<p>Oh! ce quai d'Assouan, déjà si britannique
-par le bon ordre, par la correction, rien de
-plus soigné ni de plus aimable! Il y a d'abord
-le chemin de fer qui, passant entre des balustrades
-peintes en vert-feuillage, y jette son
-bruit entraînant et sa joyeuse fumée. D'un
-côté s'alignent les hôtels; les boutiques, toutes
-à l'européenne,&mdash;coiffeurs, parfumeurs et
-nombreuses «<span lang="en" xml:lang="en">dark rooms</span>» à l'usage de tant
-d'amateurs photographes qui tiennent à emporter
-d'ici les portraits de leurs compagnons
-de voyage groupés avec esprit devant quelque
-célèbre hypogée.</p>
-
-<p>Et puis beaucoup de cafés, où le whisky est
-d'excellente marque; je dois dire, pour rendre
-justice au résultat de <i>l'entente cordiale</i>, que
-l'on y voit aussi, alignés en quantités notables
-sur les étagères, les produits de ces grands
-philanthropes français auxquels notre génération
-ne rend vraiment pas assez d'hommages
-pour tout le bien qu'ils auront fait à son estomac
-et à son cerveau: le lecteur le devine
-sans doute, j'ai nommé Pernod, Picon et Cusenier.</p>
-
-<p>Peut-être les braves fellahs ou Nubiens
-d'alentour, si sobres naguère, en abusent-ils
-un peu, de ces toniques; mais c'est l'effet de la
-nouveauté, cela passera. Nous pouvons bien
-d'ailleurs nous l'avouer, entre nous peuples
-d'Europe, puisque nous en usons involontairement
-tous, l'alcoolisme est un puissant
-auxiliaire à la propagation de nos idées, et le
-mastroquet constitue, pour notre civilisation
-occidentale, un précieux pionnier d'avant-garde:
-toute race légèrement déprimée par l'abus de
-nos apéritifs devient plus souple, plus facile à
-pousser ensuite dans la véritable voie du progrès
-et des libertés&hellip;</p>
-
-<p>Sur ce quai d'Assouan, si soigneusement
-aplani au rouleau, défilent avec animation de
-continuelles théories de voyageuses, habillées à
-ravir, comme on ne sait vraiment le faire
-qu'après un stage chez <span lang="en" xml:lang="en">Cook and Son (Egypt
-Limited)</span>. Et, le long du Nil, à l'ombre de
-jeunes arbres plantés en bon ordre, des
-plates-bandes de fleurs, des gazons tirés au
-cordeau se défendent efficacement par des
-fils de fer contre certains oublis dont les
-chiens, hélas! ne sont que trop coutumiers.</p>
-
-<p>Là, du reste, tout est numéroté, étiqueté, les
-ânes, les âniers, les stations où ils ont le droit
-de se tenir: «<i lang="en" xml:lang="en">Stand for six donkeys.</i>&mdash;<i lang="en" xml:lang="en">Stand
-for ten</i>, etc.» De très avenants chameaux,
-munis de selles d'amazone, attendent aussi à
-leurs places respectives, et nombre de dames
-Cook, méticuleuses sur la question couleur
-locale même lorsqu'il ne s'agit que d'aller faire
-des emplettes en ville, se superposent volontiers
-quelques instants à l'un de ces «vaisseaux
-du désert».</p>
-
-<p>Et, tous les cinquante mètres, un agent de
-police, resté Égyptien par le visage, bien que
-déjà Anglais par la rectitude et le costume,
-ouvre son &oelig;il vigilant sur toutes choses,&mdash;ne
-souffrirait jamais, par exemple, qu'un onzième
-bourricot osât prendre place dans un stand
-pour dix qui serait déjà au complet.</p>
-
-<p>Certains esprits enclins à la critique pourraient
-les juger un peu prompts à malmener
-leurs compatriotes, ces policiers, si respectueux
-au contraire et si prêts à se dépenser en indications
-obligeantes dès que s'adresse à eux
-quelque voyageur coiffé d'un casque de liège;
-mais c'est en vertu de ce principe logique, équitable,
-descendu tacitement jusqu'à eux des
-hauteurs de l'administration nouvelle, à savoir
-que l'Égypte d'aujourd'hui est bien moins
-aux Égyptiens qu'aux nobles étrangers venus
-pour y brandir le flambeau de la civilisation.</p>
-
-<p>Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs
-de véritable «respectability» ne quittent pas
-les brillants «dining-saloons» des hôtels, et
-le quai se retrouve plus solitaire sous les
-étoiles. C'est à ce moment que l'on peut apprécier
-combien sont devenus hospitaliers certains
-indigènes: si, dans une minute de
-mélancolie, on se promène seul au bord du Nil
-en fumant sa cigarette, on est toujours accosté
-par quelqu'un d'entre eux qui, se méprenant
-sur la cause de ce vague à l'âme, s'empresse à
-vous offrir, avec une touchante ingénuité, de
-vous présenter aux jeunes personnes les plus
-gaies du pays.</p>
-
-<p>Dans les autres villes, restées purement
-égyptiennes, les gens ne pratiqueraient jamais
-cet excès d'affabilité et de belles manières, dû
-sans nul doute à notre bienfaisant contact.</p>
-
-<p>Assouan possède aussi son petit bazar oriental,
-un peu improvisé, un peu neuf; mais il
-en fallait bien un, au plus vite, pour que rien
-ne manquât aux touristes.</p>
-
-<p>Les marchands ont su s'approvisionner (dans
-les maisons mères, sous les arcades de la rue
-de Rivoli) avec autant de tact que de bon goût,
-et les dames Cook ont l'inoffensive illusion d'y
-faire journellement des trouvailles. On y vend
-aussi, pendus par la queue, empaillés et naturalisés
-avec art, les derniers crocodiles d'Égypte
-qui, surtout en fin de saison, restent à des
-prix avantageux.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il n'est pas jusqu'au vieux Nil, qui ne
-se laisse taquiner gentiment par l'évolution.</p>
-
-<p>D'abord les fellahines, drapées de voiles
-noirs, qui tout le jour viennent y puiser l'eau
-précieuse, renonçant à ces fragiles amphores de
-terre cuite en usage depuis les temps barbares
-et dont les orientalistes avaient fort abusé dans
-leurs tableaux, les remplacent aujourd'hui par
-d'ex-bidons à pétrole en fer-blanc, mis à leur disposition
-par la bienveillance des grands hôtels;
-elles les portent d'ailleurs sur la tête avec désinvolture,
-comme autrefois ces poteries démodées,
-et sans perdre en rien leur galbe de tanagra.</p>
-
-<p>Et puis ce sont les grands bateaux touristes
-des Agences, qui abondent ici, car Assouan a
-le privilège d'être tête de ligne, et leurs sifflets,
-leurs moteurs à roue, leurs dynamos pour
-l'électricité mènent du matin au soir une captivante
-symphonie. On pourrait reprocher à
-ces bâtiments de ressembler un peu aux lavoirs
-de la Seine; mais les Agences, jalouses de
-leur restituer une certaine couleur locale, leur
-ont donné des appellations si notoirement égyptiennes,
-qu'il n'y a plus rien à dire: ils se nomment
-<i>Sesostris</i>, <i>Aménophis</i>, ou <i>Ramsès <span lang="en" xml:lang="en">The Great</span></i>.</p>
-
-<p>Ce sont enfin les barques à l'aviron qui promènent
-sans trêve les voyageurs de l'une à
-l'autre rive. Tant que la «<span lang="en" xml:lang="en">season</span>» bat son
-plein, on les pavoise d'une quantité de petits
-drapeaux en cotonnade rouge ou même en
-simple papier. Les rameurs ont en outre la
-consigne de chanter tout le temps des chansons
-indigènes, que rythme un joueur de derboucca
-assis à la proue; de plus ils ont appris
-à pousser ce cri, d'une si noble envolée, par lequel
-les Anglo-Saxons manifestent d'habitude
-leur enthousiasme ou leur joie: <i>Hip! hip!
-hurrah!</i>&mdash;et l'on n'imagine pas ce que cela fait
-bien, pour couper ces mélopées arabes qui risqueraient
-sans cela de verser dans la monotonie.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Mais le triomphe d'Assouan, c'est son désert,
-qui commence là tout de suite, dès que finit
-le gazon bien ratissé de son dernier square;
-un désert qui, à part les voies ferrées et les
-poteaux télégraphiques, a tous les charmes du
-vrai, les sables, les pierres bouleversées en
-chaos, les horizons vides,&mdash;tout, moins l'immensité
-et l'infinie solitude, moins l'horreur,
-en un mot, qui le rendait jadis si peu désirable.
-On s'étonne en arrivant, par exemple, d'y
-voir les roches soigneusement numérotées à la
-peinture blanche, en chiffres de deux pieds de
-haut, ou bien marquées de grandes croix qui
-tirent l'&oelig;il de plus loin encore (<i>sic</i>); mais j'accorde
-que l'effet d'ensemble n'y a rien perdu.</p>
-
-<p>Le matin donc, avant l'ardeur du soleil,
-entre le <i lang="en" xml:lang="en">breakfast</i> et le <i lang="en" xml:lang="en">luncheon</i>, toutes les
-dames en casque de liège et lunettes bleues
-(<i lang="en" xml:lang="en">dark-coloured spectacles are recommended on
-account of the glare</i>) s'égrènent dans ces solitudes
-apprivoisées à leur usage, avec autant de
-sécurité qu'à Trafalgar Square ou à Kensington
-Garden. Et il n'est pas rare de voir l'une
-d'elles se diriger isolément, un livre à la main,
-vers l'un de ces pittoresques rochers&mdash;le 363
-par exemple, ou bien le grand 364 si l'on préfère&mdash;qui
-semblait lui faire signe avec
-son étiquette blanche, d'une façon presque
-malséante même, dirait un observateur non
-initié&hellip;</p>
-
-<p>Que les familles se rassurent toutefois:
-malgré ces gros numéros d'un premier aspect
-un peu équivoque, rien de répréhensible ne
-saurait se passer dans ces granits; ils sont du
-reste d'une seule pièce, sans la moindre
-lézarde par où l'inconduite trouverait à se faufiler.
-Non, tout simplement les chiffres et les
-croix désignent les blocs décorés d'hiéroglyphes
-et correspondent à un chaste catalogue où
-chaque inscription pharaonique se trouve traduite
-en termes des plus décents.</p>
-
-<p>Cet ingénieux étiquetage des cailloux du
-désert est dû à l'initiative d'un égyptologue
-anglais.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent" id="ch20">XX<br />
-LA MORT DE PHILÆ</h2>
-
-
-<p>Au sortir d'Assouan, la dernière maison
-tournée, voici tout de suite le désert. Et le soir
-tombe, un soir de février qui s'annonce très
-froid sous un étrange ciel couleur de cuivre.</p>
-
-<p>C'est incontestablement le désert, oui, avec
-son chaos de granit et de sable, avec ses tons
-roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les
-poteaux d'un télégraphe et les rails d'une ligne
-ferrée qui le traversent de compagnie, pour
-aller se perdre à l'horizon vide. Et puis, combien
-cela semble paradoxal et ridicule de se
-promener là en toute sécurité, et dans une voiture!
-(Le plus vulgaire des fiacres, que j'ai pris
-à l'heure, sur le quai d'Assouan.)&mdash;Désert
-qui garde encore les aspects du vrai, mais qui
-est maintenant domestiqué, apprivoisé à l'usage
-des touristes et des dames.</p>
-
-<p>D'abord d'immenses cimetières, en plein
-sable, à l'orée de ces quasi-solitudes. Oh! de si
-vieux cimetières, de toutes les époques de l'histoire;
-les mille petites coupoles des saints de
-l'Islam et les stèles chrétiennes des premiers
-siècles s'y émiettent côte à côte, au-dessus des
-hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant,
-toutes ces ruines des morts et tous les blocs
-des granits épars se mêlent en groupements
-tristes, détachant de fantastiques silhouettes
-brunes sur le cuivre pâle du ciel: arceaux brisés,
-dômes qui penchent, rochers qui se dressent
-comme de hauts fantômes&hellip;</p>
-
-<p>Ensuite, cette région des tombes une fois
-franchie, les granits seuls jonchent l'étendue,
-des granits auxquels l'usure des siècles a
-donné des formes de grosses bêtes rondes; par
-places, ils ont été jetés les uns sur les autres
-et figurent des entassements de monstres;
-ailleurs ils gisent isolés parmi les sables,
-comme perdus au milieu de l'infini de quelque
-plage morte. On cesse de voir les rails et
-le télégraphe; par la magie du crépuscule, tout
-redevient grandiose, sous un de ces ciels des
-soirs d'Égypte, qui, l'hiver, ressemblent à de
-froides coupoles de métal; voici que l'on a
-conscience enfin d'être vraiment au seuil de
-ces profondes désolations arabiques dont
-aucune barrière, après tout, ne vous sépare;
-n'était toujours l'invraisemblance de cette voiture
-qui vous emmène, on prendrait maintenant
-au sérieux ce désert-là, car en somme il
-n'a point de limites.</p>
-
-<p>Trois quarts d'heure de route environ, et,
-devant nous là-bas, apparaissent des feux, qui
-déjà s'allument dans le jour mourant. Bien éclatantes,
-ces lumières pour être celles de quelque
-campement d'Arabes&hellip; Et le cocher se retourne,
-me les montrant du doigt: «Chélal!» dit-il.</p>
-
-<p>Chélal, le nom de ce village, au bord de l'eau,
-où l'on prend une barque pour aller à Philæ.&mdash;Horreur!
-ce sont des lampes électriques!&hellip;
-Et Chélal se compose d'une gare, d'une usine
-au long tuyau qui fume, puis d'une douzaine
-de ces louches cabarets empestant d'alcool, sans
-lesquels, paraît-il, la civilisation européenne
-ne saurait décemment s'implanter dans un pays
-neuf.</p>
-
-<p>L'embarcadère pour Philæ. Quantité de
-barques sont là prêtes, car les touristes, alléchés
-par maintes réclames, affluent maintenant
-chaque hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans
-en excepter une, agrémentées à profusion de
-petits drapeaux anglais, comme pour quelque
-régate sur la Tamise; il faut donc subir ces
-pavois de fête foraine,&mdash;et nous partons avec
-une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers
-entonnent à la cadence des rames.</p>
-
-<p>On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste
-imprégné de froide lumière. Nous sommes dans
-un grand décor tragique, sur un lac environné
-d'une sorte d'amphithéâtre terrible que dessinent
-de tous côtés les montagnes du désert.</p>
-
-<p>C'était au fond de cet immense cirque de granit
-que le Nil serpentait jadis, formant des îlots
-frais, où l'éternelle verdure des palmiers contrastait
-avec ces hautes désolations érigées alentour
-comme une muraille. Aujourd'hui, à cause
-du «barrage» établi par les Anglais, l'eau a
-monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait
-plus; ce lac, presque une petite mer,
-remplace les méandres du fleuve et achève d'engloutir
-les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis,&mdash;qui
-trônait là depuis des millénaires au sommet
-d'une colline chargée de temples, de colonnades
-et de statues&mdash;émerge encore à demi,
-seul et bientôt noyé lui-même; c'est lui qui
-apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à cette
-heure où la nuit commence de confondre toutes
-choses.</p>
-
-<p>Nulle part ailleurs que dans la Haute-Égypte
-les soirs d'hiver n'ont ces transparences de vide
-absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la
-lumière s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze,
-mais en restant métallique; le zénith devient
-brun comme un gigantesque bouclier d'airain,
-tandis que le couchant seul persiste à rester jaune,
-en pâlissant jusqu'à une presque blancheur
-de laiton, et là-dessus les montagnes du désert
-aiguisent partout leurs silhouettes coupantes,
-d'une nuance de sienne brûlée. Ce soir, un
-vent glacial souffle avec furie contre nous. Toujours
-au chant des rameurs, nous avançons
-péniblement sur ce lac artificiel,&mdash;que soutient
-comme en l'air une maçonnerie anglaise,
-invisible au lointain, mais devinée et révoltante;
-lac sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit
-dans ses eaux troubles des ruines sans
-prix: temples des dieux de l'Égypte, églises
-des premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions
-et emblèmes. C'est au-dessus de ces
-choses que nous passons, fouettés au visage par
-des embruns, par l'écume de mille petites lames
-méchantes.</p>
-
-<p>Nous approchons de ce qui fut l'île sainte.
-Par places, des palmiers, dont la longue tige
-est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir,
-montrent encore leur tête, leurs plumets mouillés,
-donnant des aspects d'inondation, presque
-de cataclysme.</p>
-
-<p>Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous
-touchons à ce kiosque de Philæ, reproduit par les
-images de tous les temps, célèbre à l'égal du
-Sphinx ou des Pyramides. Il s'élevait jadis sur
-un piédestal de hauts rochers, et les dattiers
-balançaient alentour leurs bouquets de palmes
-aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses
-colonnes surgissent isolément de cette sorte de
-lac suspendu et on le dirait construit dans l'eau
-à l'intention de quelque royale naumachie.
-Nous y entrons avec notre barque,&mdash;et c'est
-un port bien étrange, dans sa somptuosité
-antique; un port d'une mélancolie sans nom,
-surtout à cette heure jaune du crépuscule
-extrême, et sous ces rafales glacées que nous
-envoient sans merci les proches déserts. Mais
-combien il est adorable ainsi, le kiosque de
-Philæ, dans ce désarroi précurseur de son
-éboulement! Ses colonnes, comme posées sur
-de l'instable, en deviennent plus sveltes,
-semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux
-en feuillage de pierre: tout à fait
-kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si
-près de disparaître à jamais sous ces eaux qui
-ne baissent plus&hellip;</p>
-
-<p>Voici que de nouveau, pour quelques secondes
-encore, il fait presque jour, et que des teintes
-de cuivre moins pâles se rallument au ciel. Après
-le coucher des soleils d'Égypte, quand on croit
-que c'est fini, souvent elle vient ainsi vous surprendre,
-cette recoloration furtive de l'air, avant
-que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés
-qui nous environnent, les nuances rougeâtres
-font semblant de revenir, et de même là-bas,
-sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au
-milieu de la petite mer que le vent couvre
-d'écume.</p>
-
-<p>Au sortir du kiosque, notre barque, sur
-cette eau profonde et envahissante, parmi les
-palmiers noyés, fait un détour, afin de nous
-conduire au temple par le chemin que prenaient
-à pied les pèlerins du vieux temps, par
-la voie naguère encore magnifique, bordée de
-colonnades et de statues. Entièrement engloutie
-aujourd'hui, cette voie-là, que l'on ne
-reverra jamais plus; entre ses doubles rangées
-de colonnes, l'eau nous porte à la hauteur des
-chapiteaux, qui émergent seuls et que nous
-pourrions toucher de la main.&mdash;Promenade
-de la fin des temps, semble-t-il, dans cette
-sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler,
-plonger et être oubliée.</p>
-
-<p>Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus
-de nos têtes se dressent les énormes pylônes,
-ornés de personnages en bas-relief: une Isis
-géante qui tend le bras comme pour nous
-faire signe, et d'autres divinités au geste de
-mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur
-de ces murailles, est basse, d'ailleurs à
-demi noyée, et donne sur des profondeurs
-déjà très en pénombre. Nous entrons à l'aviron
-dans le sanctuaire. Et, dès que notre
-barque a passé au-dessus du seuil sacré, les
-bateliers interrompant leur chanson, poussent
-en surprise le cri nouveau qu'on leur a appris
-à l'usage des touristes: <i>Hip! hip! hip! hurrah!</i>&hellip;
-Oh! l'effet de profanation grossière et imbécile
-que cause ce hurlement de la joie anglaise, à
-l'instant où nous pénétrions là, le c&oelig;ur serré
-par tant de vandalisme utilitaire!&hellip; Ils comprennent
-d'ailleurs qu'ils ont été déplacés et
-ne recommenceront pas; peut-être même, au
-fond de leur âme nubienne, nous savent-ils gré
-de leur avoir imposé silence. Il fait plus
-sombre là dedans bien que ce soit à ciel
-ouvert, et le vent glacé siffle plus lugubrement
-qu'au dehors; on est transi par une
-humidité pénétrante,&mdash;humidité d'importation,
-bien inconnue autrefois dans ce pays avant
-qu'on l'eût inondé. Nous sommes dans la partie
-du temple non couverte, celle où venaient
-s'agenouiller les fidèles. La sonorité des granits
-alentour exagère le bruit des avirons sur cette
-eau enclose,&mdash;et c'est si déroutant de ramer
-et de flotter entre ces deux murs où jadis pendant
-des siècles les hommes se sont prosternés
-le front contre les dalles!&hellip;</p>
-
-<p>L'obscurité décidément nous envahit, l'heure
-est trop tardive; il faut pousser la barque à
-toucher les murailles pour distinguer encore
-les hiéroglyphes et les dieux rigides, qui y sont
-gravés finement comme au burin. Tout cela,
-miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation,
-a déjà pris à la base cette triste teinte
-noirâtre que l'on voit aux vieux palais vénitiens.</p>
-
-<p>Halte et silence; il fait sombre, il fait froid;
-les avirons ne remuant plus, on n'entend que
-la plainte du vent et le clapotis de l'eau sur
-les colonnes, sur les bas-reliefs,&mdash;et puis tout
-à coup le bruit d'une chute pesante, suivie de
-remous sans fin: quelque grande pierre sculptée
-qui vient de plonger à son heure, pour rejoindre
-dans le chaos noir d'en dessous celles
-déjà disparues, et les temples déjà engloutis,
-et les vieilles églises coptes, et la ville des premiers
-siècles chrétiens,&mdash;tout ce qui fut jadis
-l'île de Philæ, la «perle de l'Égypte», l'une
-des merveilles du monde.</p>
-
-<p>On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe
-où pour attendre la lune. Au fond de
-cette première salle à air libre, s'ouvre une
-porte qui donne dans de la nuit épaisse: c'est
-le saint des saints, lourdement plafonné de
-granit, la partie la plus haute du temple, la
-seule que l'eau n'ait pas atteinte, et là nous
-pouvons mettre pied à terre. Nos pas semblent
-trop bruyants sur les larges dalles sonores, et
-des hiboux s'envolent. Profondes ténèbres; le
-vent et l'humidité nous glacent. Trois heures
-à passer avant le lever de la lune; attendre
-dans ce lieu serait mortel; plutôt retournons
-à Chélal, nous mettre à l'abri dans un bouge
-quelconque.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Un cabaret de l'horrible village, à la lueur
-d'une lampe électrique. Il empeste l'absinthe,
-ce cabaret du désert. On s'y chauffe à un brasero
-fumeux. Il a été bâti hâtivement avec du
-zinc de boîtes à conserves, avec des débris de
-caisses à whisky, et, pour orner les murs, le
-patron, qui est un vague Maltais, a collé partout
-des images découpées dans nos journaux
-européens pornographiques. Pendant nos heures
-d'attente, des Nubiens, des Arabes s'y succèdent
-sans trêve, demandant à boire, et on
-leur vend nos alcools à pleines verrées: ouvriers
-des usines nouvelles, qui étaient jadis
-des êtres de santé et de plein air, mais qui
-ont déjà la figure flétrie sous un poudrage de
-charbon, les yeux hagards, avec une expression
-malheureuse et mauvaise.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le lever de la lune heureusement ne tardera
-plus, et, de nouveau dans notre barque, nous
-cheminons d'une allure lente vers ce triste
-écueil qu'est aujourd'hui Philæ. Le vent est
-tombé avec la nuit, comme il arrive presque
-toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise.
-Au lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-noir,
-infiniment lointain, où scintillent par
-myriades les étoiles d'Égypte.</p>
-
-<p>Une grande lueur à l'orient, et la pleine lune
-enfin surgit, non pas sanglante comme dans
-nos climats, mais tout de suite très lumineuse,
-au milieu de cette sorte de buée en auréole
-que lui fait ici l'éternelle poussière des sables.</p>
-
-<p>Bercés toujours par la chanson nubienne des
-bateliers, quand nous sommes revenus dans le
-kiosque sans base, un grand disque éclaire
-déjà toutes choses, en discrète splendeur; au
-gré des allées et venues de notre barque, nous
-le voyons passer et repasser, le grand disque
-de vermeil, entre ces hautes colonnes, si frappantes
-d'archaïsme, dont l'image se dédouble
-dans l'eau maintenant calmée.&mdash;Plus que
-jamais, kiosque de rêve, kiosque d'antique
-magie&hellip;</p>
-
-<p>Pour retourner chez la déesse, nous suivons
-une seconde fois la voie noyée entre les chapiteaux
-et les frises de la colonnade qui
-émergent comme une série de petits récifs.
-Dans la salle à ciel ouvert qui est l'avant-temple,
-l'obscurité persiste encore entre les granits
-souverains; attachons la barque contre l'un
-des murs et attendons le bon plaisir de la
-lune; sitôt qu'elle sera assez haute pour plonger
-ici, nous y verrons clair.</p>
-
-<p>Cela débute par une lueur rose, au sommet
-des pylônes. Et puis cela devient comme un
-triangle lumineux, très nettement coupé, qui
-grandit peu à peu sur l'immense paroi et tend
-à descendre vers la base du temple, nous révélant
-par degrés la présence intimidante des bas-reliefs,
-les dieux, les déesses, les hiéroglyphes,
-les cénacles de personnages qui se font entre
-eux des signes. Nous ne sommes plus seuls;
-tout un monde de fantômes vient d'être évoqué
-autour de nous par la lune, fantômes petits
-ou très grands, qui se dissimulaient là dans
-l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causer
-à la muette, sans troubler le profond silence,
-rien qu'à l'aide de mains expressives et de
-doigts levés. Maintenant commence à paraître
-aussi l'Isis colossale,&mdash;celle qui est inscrite à
-gauche du portique par où l'on entre: d'abord
-sa tête fine, casquée d'un oiseau et surmontée
-d'un disque solaire; puis, la lueur descendant
-toujours, sa gorge, son bras qui se lève pour
-faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur;
-enfin la nudité svelte de son torse, et ses
-hanches serrées dans une gaine&hellip; La voilà bientôt
-tout entière sortie de l'ombre, la déesse&hellip;
-Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de
-voir à ses pieds&mdash;au lieu des dalles qu'elle
-connaissait depuis deux mille ans&mdash;sa propre
-image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, qui
-s'allonge, renversé dans de l'eau&hellip;</p>
-
-<p>Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne
-de ce temple isolé dans un lac, encore la
-surprise d'une sorte de grondement funèbre,
-encore des choses qui s'éboulent, de précieuses
-pierres qui se désagrègent, qui tombent,&mdash;et
-alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques
-se forment et se déforment, jouent
-à se poursuivre, ne finissent plus de troubler
-ce miroir, encaissé dans les granits terribles,
-où l'Isis se regardait tristement&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>P.S.</i>&mdash;La noyade de Philæ vient, comme on
-sait, d'augmenter de soixante-quinze millions de
-livres le rendement annuel des terres environnantes.
-Encouragés par ce succès, les Anglais
-vont, l'année prochaine, élever encore de six
-mètres le barrage du Nil; du coup, le sanctuaire
-d'Isis aura complètement plongé, la plupart
-des temples antiques de la Nubie seront
-aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront le
-pays. Mais cela permettra de faire de si productives
-plantations de coton!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td> <td class="small r">Pages</td></tr>
-<tr><td class="r">I.</td>
-<td class="drap small">&mdash;MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND
-SPHINX</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">II.</td>
-<td class="drap small">&mdash;LA MORT DU CAIRE</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">15</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">III.</td>
-<td class="drap small">&mdash;MOSQUÉES DU CAIRE</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">31</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">IV.</td>
-<td class="drap small">&mdash;LE CÉNACLE DES MOMIES</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">45</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">V.</td>
-<td class="drap small">&mdash;UN CENTRE D'ISLAM</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">67</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">VI.</td>
-<td class="drap small">&mdash;CHEZ LES APIS</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">85</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">VII.</td>
-<td class="drap small">&mdash;BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">103</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">VIII.</td>
-<td class="drap small">&mdash;CHRÉTIENS ARCHAÏQUES</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">119</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">IX.</td>
-<td class="drap small">&mdash;LA RACE DE BRONZE</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">135</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">X.</td>
-<td class="drap small">&mdash;LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">149</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">XI.</td>
-<td class="drap small">&mdash;LA DÉCHÉANCE DU NIL</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">171</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">XII.</td>
-<td class="drap small">&mdash;CHEZ LA DÉESSE DE L'AMOUR ET DE LA
-JOIE</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">189</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">XIII.</td>
-<td class="drap small">&mdash;LOUXOR MODERNISÉ</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">207</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">XIV.</td>
-<td class="drap small">&mdash;SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE A THÈBES</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">227</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">XV.</td>
-<td class="drap small">&mdash;A THÈBES, LA NUIT</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">243</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">XVI.</td>
-<td class="drap small">&mdash;THÈBES AU SOLEIL</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">261</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">XVII.</td>
-<td class="drap small">&mdash;UNE AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II</td>
-<td class="num"><a href="#ch17">277</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">XVIII.</td>
-<td class="drap small">&mdash;A THÈBES CHEZ L'OGRESSE</td>
-<td class="num"><a href="#ch18">305</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">XIX.</td>
-<td class="drap small">&mdash;LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE</td>
-<td class="num"><a href="#ch19">323</a></td>
-</tr>
-<tr><td class="r">XX.</td>
-<td class="drap small">&mdash;LA MORT DE PHILÆ</td>
-<td class="num"><a href="#ch20">339</a></td>
-</tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c small top4em">IMP. HENRY MAILLET, 3, RUE DE CHATILLON, PARIS.</p>
-
-<p class="c small">10734-1-21</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Philæ, by Pierre Loti
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHILÆ ***
-
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