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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La mort de Philæ - -Author: Pierre Loti - -Release Date: September 7, 2020 [EBook #63141] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHILÆ *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - - - - - - - - - - - PIERRE LOTI - DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE - - LA - MORT DE PHILÆ - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - -DU MÊME AUTEUR - -Format grand in-18. - - AU MAROC 1 vol. - AZIYADÉ 1 -- - LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 -- - LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 -- - LES DÉSENCHANTÉES 1 -- - LE DÉSERT 1 -- - L'EXILÉE 1 -- - FANTÔME D'ORIENT 1 -- - FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- - FILLE DU CIEL 1 -- - FLEURS D'ENNUI 1 -- - LA GALILÉE 1 -- - L'HORREUR ALLEMANDE 1 -- - LA HYÈNE ENRAGÉE 1 -- - L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- - JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- - JÉRUSALEM 1 -- - LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 -- - MADAME CHRYSANTHÈME 1 -- - LE MARIAGE DE LOTI 1 -- - MATELOT 1 -- - MON FRÈRE YVES 1 -- - LA MORT DE PHILÆ 1 -- - PAGES CHOISIES 1 -- - PÊCHEUR D'ISLANDE 1 -- - UN PÈLERIN d'ANGKOR 1 -- - PROPOS D'EXIL 1 -- - RAMUNTCHO 1 -- - RAMUNTCHO, pièce en cinq actes 1 -- - REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- - LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- - LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- - LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- - LA TURQUIE AGONISANTE 1 -- - VERS ISPAHAN 1 -- - - -Format in-8º cavalier. - - OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol. - - -Éditions illustrées. - - PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, nombreuses - compositions de E. Rudaux 1 vol. - - LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, - illustrations de Gervais-Courtellemont 1 -- - - LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations - de l'auteur et de A. Robaudi 1 -- - - -Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD. - - - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays. - - - - - A LA MÉMOIRE - DE - MON NOBLE ET CHER AMI - - MOUSTAFA KAMEL PACHA - - qui succomba le 10 février 1908 à l'admirable tâche - de relever en Égypte - la dignité de la Patrie et de l'Islam. - - PIERRE LOTI - - - - -I - -MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX - - -Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue à nos climats, dans un -lieu d'aspect chimérique où le mystère plane. La lune, d'un argent qui -brille trop et qui éblouit, éclaire un monde qui sans doute n'est plus -le nôtre, car il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir ailleurs -sur terre; un monde où tout est uniformément rose sous les étoiles de -minuit et où se dressent, dans une immobilité spectrale, des symboles -géants. - -Est-ce une colline de sable qui monte devant nous? On ne sait, car cela -n'a pour ainsi dire pas de contours; plutôt cela donne l'impression -d'une grande nuée rose, d'une grande vague d'eau à peine consistante, -qui dans les temps se serait soulevée là, pour ensuite s'immobiliser à -jamais... Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom -et comme fuyant, émerge de cette sorte de houle momifiée, lève la tête, -regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour être si grande, elle est -irréelle probablement, projetée peut-être par quelque réflecteur caché -dans la lune... Et, derrière le visage monstre, beaucoup plus en recul, -au sommet de ces dunes imprécises et mollement ondulées, trois signes -apocalyptiques s'érigent dans le ciel, trois triangles roses, réguliers -comme les dessins de la géométrie, mais si énormes dans le lointain -qu'ils font peur; on les croirait lumineux par eux-mêmes, tant ils se -détachent en rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, et -l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intérieur les rend plus -terribles. - -Alentour, le désert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre -nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent là dressées, -l'effigie humaine démesurément agrandie et les trois montagnes -géométriques; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec -cependant çà et là, dans les traits surtout de la grande figure muette, -des nettetés d'ombre indiquant que _cela existe_, rigide et -inébranlable, que c'est de la pierre éternelle. - -Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt on devinerait, car c'est -unique au monde, et l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé la -connaissance: le Sphinx et les Pyramides! Mais on n'attendait pas que ce -fût si inquiétant... Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune -bleuit ce qu'elle éclaire? On ne prévoyait pas non plus cette -couleur-là--qui est cependant celle de tous les sables et de tous les -granits de l'Égypte ou de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en -avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais être que -des yeux fixes; alors, pourquoi est-on surpris et glacé par l'immobilité -de ce regard du Sphinx, en même temps que vous obsède le sourire de ses -lèvres fermées qui semblent garder le mot de l'énigme suprême?... - -Il fait froid, mais froid comme dans nos pays par les belles nuits de -janvier, et une buée hivernale traîne au fond des vallons de sable. A -cela non plus, on ne s'attendait pas; les nouveaux envahisseurs de ce -pays ont apporté sans doute l'humidité de leur île brumeuse, en -changeant le régime des eaux du vieux Nil pour rendre la terre plus -mouillée et plus productive. Et ce froid inusité, ce brouillard, si -léger qu'il soit encore, paraissent un indice de la fin des temps, font -plus révolu et plus lointain tout ce passé, qui dort ici, en dessous, -dans le dédale des souterrains hantés par mille momies. - -Mais la brume, qui s'épaissit dans les régions basses à mesure que -l'heure avance, hésite à monter jusqu'à la grande figure intimidante, -l'enveloppe à peine d'une gaze très diaphane,--qui est une gaze rose, -puisque ici tout est rose. Et le Sphinx, qui a vu se dérouler toute -l'histoire du monde, assiste impassible au changement du climat de -l'Égypte, reste abîmé dans une contemplation mystique de la lune, son -amie depuis cinq mille ans. - -Sur la molle coulée des dunes, il y a par places des pygmées humains qui -s'agitent, ou se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits, si -infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune d'argent révèle leurs -moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux -noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables; -parfois ils s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis -se mettent à courir, sans bruit, pieds nus, le burnous envolé, pareils à -des papillons de nuit. Ils guettent les groupes de visiteurs, qui -arrivent de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les grands -symboles, depuis des siècles et des millénaires que l'on a cessé de les -vénérer, n'ont cependant presque jamais été seuls, surtout par les nuits -de pleine lune; des hommes de toutes les races, de tous les temps sont -venus rôder autour, vaguement attirés par leur énormité et leur mystère. -A l'époque des Romains, ils étaient déjà des symboles au sens perdu, -legs d'une antiquité fabuleuse, mais on venait curieusement les -contempler; des touristes en toge, en péplum, gravaient pour mémoire -leur nom sur le granit des bases. - -Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur lesquels s'abattent les -guides bédouins au noir manteau, portent casquette, ulster ou paletot -fourré; leur intrusion est ici comme une offense, mais hélas! de tels -visiteurs se multiplient chaque année davantage, car la grande ville -toute voisine--qui sue l'or depuis que l'on essaye de lui acheter sa -dignité et son âme--devient un lieu de rendez-vous et de fête pour les -désoeuvrés, les parvenus du monde entier. Et ce désert du Sphinx, le -modernisme commence à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai, personne -jusqu'à présent n'a osé le profaner en bâtissant dans le voisinage -immédiat de la grande figure, dont la fixité et le dédain imposent -peut-être encore. Mais, à une demi-lieue à peine, aboutit une route où -circulent des fiacres, des tramways, où des automobiles de bonne marque -viennent pousser leurs gracieux cris de canard; et là, derrière la -pyramide de Chéops, un vaste hôtel s'est blotti, où fourmillent des -snobs, des élégantes follement emplumées comme des Peaux-Rouges pour la -danse du scalp; des malades en quête d'air pur: jeunes Anglaises -phtisiques, ou vieilles Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant -leurs rhumatismes par les vents secs. - -Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on vient de les voir, aux -feux des lampes électriques, et un orchestre qu'ils écoutaient vous a -jeté la phrase inepte de quelque rengaine de café-concert; mais, sitôt -que tout cela, dans un repli du sol, a disparu, on s'en est senti -tellement délivré, tellement loin! Dès que l'on a commencé de marcher -sur ce sable des siècles, où les pas tout à coup ne faisaient plus de -bruit, rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi émanés de -ce monde que l'on abordait, de ce monde si écrasant pour le nôtre, où -tout apparaissait silencieux, imprécis, gigantesque et rose. - -D'abord la pyramide de Chéops, dont il a fallu contourner de près les -soubassements immuables; la lune détaillait tous les blocs énormes, les -blocs réguliers et pareils de ses assises qui se superposent à l'infini, -toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives -fuyantes, pour former là-haut la pointe du vertigineux triangle; on -l'eût dite éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de -monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en -laissant plus effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.--Combien -inconcevable pour nous, la mentalité de ce roi qui pendant un -demi-siècle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves à -construire ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de prolonger sans -fin la durée de sa momie!... - -La pyramide une fois dépassée, un peu de chemin restait à faire encore -pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains -lui ont laissé de son désert; il y avait à descendre la pente de cette -dune aux aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à dessein pour -maintenir en un tel lieu plus de silence. Et çà et là s'ouvrait quelque -trou noir: soupirail du profond et inextricable royaume des momies, très -peuplé encore, malgré l'acharnement des déterreurs. - -Descendant toujours sur la coulée de sable, on n'a pas tardé à -l'apercevoir, lui, le Sphinx, moitié colline et moitié bête couchée, -vous tournant le dos, dans la pose d'un chien géant qui voudrait aboyer -à la lune; sa tête se dressait en silhouette d'ombre, en écran contre la -lumière qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui -faisaient des oreilles tombantes. Ensuite, à mesure que l'on cheminait, -peu à peu, il s'est présenté de profil, sans nez, tout camus comme la -mort, mais ayant déjà une expression, même vu de loin et par côté; déjà -dédaigneux avec son menton qui avance, et son sourire de grand mystère. -Et, quand enfin on s'est trouvé devant le colossal visage, là bien en -face--sans pourtant rencontrer son regard qui passe trop haut pour le -nôtre,--on a subi l'immédiate obsession de tout ce que les hommes de -jadis ont su emmagasiner et éterniser de secrète pensée derrière ce -masque mutilé! - -En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx; -si détruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqué, tassé, -rapetissé, il est inexpressif comme ces momies que l'on retrouve en -miettes dans le sarcophage et qui ne font même plus grimace humaine. -Mais, à la manière de tous les fantômes, c'est la nuit qu'il revit, sous -les enchantements de la lune. - -Pour les hommes de son temps, que représentait-il? Le roi Aménemeth? le -Dieu-Soleil? On ne sait trop. De toutes les images hiéroglyphiques, il -reste la moins bien déchiffrée. Les insondables penseurs de l'Égypte -symbolisaient tout en d'effrayantes figures de dieux, à l'usage du -peuple non initié; peut-être donc, après avoir tant médité dans l'ombre -des temples, tant cherché l'introuvable pourquoi de la vie et de la -mort, avaient-ils simplement voulu résumer par le sourire de ces lèvres -fermées l'inanité de nos plus profondes conjectures humaines... On dit -qu'il fut jadis d'une surprenante beauté, le Sphinx, alors que des -enduits, des peintures harmonisaient et avivaient son visage et qu'il -trônait de tout son haut sur une sorte d'esplanade dallée de longues -pierres. Mais était-il en ces temps-là plus souverain que cette nuit, -dans sa décrépitude finale? Presque enseveli par ces sables du désert -Libyque, sous lesquels sa base ne se définit plus, il surgit à cette -heure comme une apparition que rien de solide ne soutiendrait dans -l'air. - - * - - * * - -Passé minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de -disparaître pour regagner l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a -pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto et engager, dans -quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge où se complaisent -de nos jours les intelligences vraiment supérieures; les uns (esprits -forts) s'en sont allés le verbe haut et le cigare au bec; les autres, -intimidés pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les -temples. Les guides bédouins, qui tout à l'heure semblaient voltiger -autour de la grande effigie comme des phalènes noires, ont aussi vidé la -place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La -représentation pour cette fois est finie, et partout s'établit le -silence. - -Les tons roses commencent à pâlir sur le Sphinx et les Pyramides; tout -blêmit à vue d'oeil, dans le surnaturel décor, parce que la lune, -s'élevant toujours, se fait plus argentine au milieu de la nuit plus -glacée. Le brouillard d'hiver, qu'exhalent d'en bas les champs -artificiellement mouillés, continue de monter, s'enhardit à envelopper -le grand visage muet, lequel persiste à regarder cette lune morte et à -lui adresser son même déconcertant sourire. De moins en moins l'on -croirait avoir devant soi un colosse réel, mais décidément rien que le -reflet dilaté d'une chose qui serait _ailleurs_, dans un autre monde. Et -derrière lui, au loin, les trois triangles-montagnes, qui s'embrument -aussi, n'existent pas davantage, sont devenus pures visions -d'Apocalypse. - -Or, peu à peu, voici qu'une tristesse insoutenable se dégage des trop -larges yeux aux orbites vides,--car, en ce moment, ce que le Sphinx a -l'air de savoir depuis tant de siècles, comme ultime secret, mais de -taire avec une mélancolique ironie, c'est que, dans la prodigieuse -nécropole, là en dessous, tout le peuple des morts aurait été leurré, -malgré la piété et les prières, le réveil n'ayant encore jamais sonné -pour personne; et c'est que la création d'une humanité pensante et -souffrante n'aurait eu aucune raison raisonnable, et que nos pauvres -espoirs seraient vains, mais vains à faire pitié! - - - - -II - -LA MORT DU CAIRE - - -Janvier 1907. - -Des nuages échevelés et mauvais, comme ceux de nos giboulées de mars, -courent dans un pâle ciel de soir, qui donne froid à regarder; un vent -âpre, humide, tout à fait hivernal, souffle sans trêve et fait passer -sur nous de temps à autre le furtif arrosage d'une pluie. - -Une voiture m'emmène vers ce qui fut la résidence du grand Mehemet Ali; -par une pente rapide elle monte au milieu de rochers, de sables--qui -sentent déjà le désert, là tout de suite, au sortir à peine des -dernières maisons d'un quartier arabe où des gens en longue robe, l'air -gelé, s'enveloppent aujourd'hui jusqu'aux yeux... Y avait-il autrefois -des temps pareils, en ce pays réputé pour son climat d'inaltérable -tiédeur? - -Cette résidence du grand souverain de l'Égypte, la citadelle, la mosquée -qu'il fit construire pour y reposer, sont perchées comme nids d'aigle -sur un contrefort de la chaîne d'Arabie, le Mokattam, qui s'avance en -promontoire vers les plaines du Nil, amenant tout près du Caire, et -jusqu'à le surplomber, un peu des solitudes désertiques. Du reste, on la -voit de loin et de partout, la mosquée de Mehemet Ali, inattendue -là-haut avec ses coupoles aplaties en demi-sphère, ses minarets aigus, -sa physionomie si purement turque, au-dessus de cette ville arabe -qu'elle domine; le prince qui s'y est endormi a voulu qu'elle ressemblât -à celles de sa première patrie, et on la croirait rapportée de Stamboul. - -En un temps de trot, nous voici montés jusqu'à la porte inférieure de la -vieille forteresse--et, naturellement, tout le Caire, qui est là proche, -semble monter en même temps que nous; pas encore l'amas sans fin des -maisons, mais seulement, pour commencer, les milliers de minarets, qui, -en quelques secondes, pointent tous dans le ciel triste, donnant déjà -l'impression qu'une ville immense ne tardera pas à se déployer sous nos -yeux. - -Double enceinte, doubles ou triples portes comme en ont toutes les -citadelles anciennes, et, par un chemin toujours ascendant, nous -pénétrons dans une grande cour fortifiée où des murs à créneaux nous -masquent soudain la vue. Un poste de soldats est là de garde,--et -combien imprévus, de tels soldats, dans ce lieu sacré pour l'Égypte! Des -uniformes rouges et des figures blanches du Nord: des Anglais, installés -à demeure chez le grand Mehemet Ali!... - -La mosquée se présente d'abord, précède le palais. Dès qu'on s'en -approche, c'est bien Stamboul--pour moi, le cher Stamboul,--qui s'évoque -en la mémoire: rien, dans les lignes architecturales ni dans les détails -d'ornementation, rien de l'art arabe,--plus pur peut-être que celui-ci, -et dont les autres mosquées du Caire offrent des modèles admirables; -non, c'est un coin de la Turquie, où l'on vient d'arriver tout à coup. - -Après une cour dallée de marbre, silencieuse et très enclose, qui sert -de vaste parvis, le sanctuaire rappelle, avec plus de magnificence -encore, ceux de Mehmet Fatih ou de Chah Zadé: même pénombre sainte, où -chaque étroite fenêtre jette par son vitrail un éclat de pierreries; -entre les énormes piliers, même écartement excessif laissant plus -d'espace libre que dans nos églises, sous des dômes qui ont l'air de -tenir un peu par enchantement. - -Des parois en étrange marbre blanc zébré de jaune. A terre, des tapis -d'un rouge sombre, couvrant tout. Aux voûtes, très ouvragées, rien que -des noirs et des ors; sur le noir des fonds, un semis de rosaces d'or, -et puis des arabesques, comme des dentelles d'or posées en bordure. Et -d'en haut descendent des milliers de chaînettes dorées, soutenant les -innombrables veilleuses pour les prières des soirs. Çà et là, des gens -sont à genoux, petits groupes en robe et turban, dispersés au hasard sur -le rouge des tapis, et un peu perdus au milieu de cette solitude -somptueuse. - -Dans un angle obscur, repose Mehemet Ali, le prince aventureux et -chevaleresque autant qu'un héros de légende, et l'un des plus grands -souverains de l'histoire contemporaine; il est là derrière de hautes -grilles d'or, d'un dessin compliqué, en ce style turc déjà décadent, -mais encore si joli, qui fut celui de son époque. - -Entre les barreaux dorés, on aperçoit dans l'ombre le catafalque -d'apparat, à trois étages, que recouvrent des brocarts bleus, fanés -délicieusement, brodés et rebrodés d'or éteint. Devant la porte fermée -de cette sorte d'enclos funéraire, se croisent deux longues palmes -vertes, coupées fraîchement à quelque dattier du voisinage. Et il semble -que tout cela s'entoure d'une inviolable paix religieuse... - -Mais tout à coup, tapage de conversations en langue teutonne,--et des -éclats de voix, et des rires!... Comment est-ce possible, si près du -grand mort?... Entrée d'une bande de touristes, habillés en «gens chics» -ou à peu près. Un guide à visage de drôle leur fait la nomenclature des -beautés du lieu, parlant à tue-tête, comme s'il était chargé du boniment -dans une ménagerie. Et l'une des voyageuses, à cause de sandales trop -larges qui la font trébucher, rit d'un petit rire bête et continu, comme -glousserait une dinde... - -Alors, il n'y a pas de police, de gardien, dans cette mosquée sainte? Et -parmi les fervents prosternés en prière, pas un qui se lève et -s'indigne!... Qui donc, après cela, vient nous parler du fanatisme des -Égyptiens?... Trop débonnaires plutôt, ils me sont apparus partout. Dans -n'importe quelle église d'Europe, où des hommes prieraient agenouillés, -je voudrais voir comment seraient accueillis des touristes musulmans -qui, par impossible, se tiendraient aussi mal que ces sauvages-là. - - * - - * * - -Derrière la mosquée, une esplanade, et puis le palais. - -Le palais, il n'existe pour ainsi dire plus, car on en a fait une -caserne pour les «troupes d'occupation». Et ils sont tous alentour, les -soldats anglais, fumant leurs grosses pipes pendant la flânerie du soir; -l'un d'eux qui ne fume pas, s'escrime à graver son nom au couteau sur -l'une des assises de marbre, à la base du sanctuaire. - -Au bord de l'esplanade, une sorte de balcon s'avance, d'où l'on découvre -brusquement toute la ville, avec une étendue infinie de plaines vertes -ou de jaunes déserts. Un point de vue classique pour voyageurs des -agences; nous y retrouvons ceux de la mosquée, qui nous y ont précédés, -les messieurs au verbe haut, le guide qui hurle et la dame qui glousse. -Quelques soldats y ont pris place aussi, et contemplent, la pipe à la -bouche.--Malgré tout ce monde, et malgré ce ciel d'hiver, on est saisi -quand même, en arrivant, et c'est encore admirable. - -Féerie bien différente de celle de Stamboul, qui s'érige, lui, en -amphithéâtre au-dessus du Bosphore et de la Marmara. Ici, la ville -immense est uniment déployée dans une plaine qu'environnent des -solitudes de sable et que dominent des rochers chaotiques. Les minarets -par milliers se lèvent de partout comme les épis de blé dans un champ; -jusqu'au fond des lointains, on voit se multiplier leurs pointes -fuselées;--mais, au lieu d'être simplement, comme à Stamboul, des -flèches blanches, ils se compliquent ici d'arabesques, de galeries, de -clochetons, de colonnettes, et semblent avoir emprunté la couleur fauve -des proches déserts. - -Les toits en terrasses disent une région qui fut autrefois sans pluie, -et les innombrables palmiers des jardins, au-dessus de cet océan de -mosquées et de maisons, balancent au vent leurs plumets, qui étonnent -sous ces nuages chargés d'averses froides. Vers le sud et vers l'ouest, -aux dernières limites de la vue, des triangles géants apparaissent, -comme posés sur l'horizon brumeux des plaines: c'est Gizeh et c'est -Memphis, ce sont les Pyramides éternelles. - -Et au nord de la ville, s'avance un coin très particulier du désert, -couleur de bistre et de momie, où toute une peuplade de hautes coupoles -à l'abandon se tient encore debout, au milieu des sables et des roches -désolées: l'orgueilleux cimetière de ces sultans mamelouks, qui finirent -ici avec le moyen âge. - -Si l'on regarde bien, quel délabrement, quel amas de ruines dans cette -ville encore un peu féerique, battue ce soir par les rafales d'hiver! -Les dômes, les saints tombeaux, les minarets, les terrasses, tout est -croulant, tout va mourir. Mais là-bas, très au loin, près de cette -traînée d'argent qui passe dans les plaines et qui est le vieux Nil, les -temps nouveaux s'indiquent par des cheminées d'usines, effrontément -hautes, enlaidissant tout et lançant au milieu du crépuscule d'épaisses -fumées noires... - - * - - * * - -La nuit tombe, quand nous redescendons de cette esplanade pour rentrer -au logis. - -D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser, tout le dédale encore -charmant où les mille petites lampes des boutiques arabes allument déjà -leurs flammes discrètes. Dans des rues qui se contournent à leur -caprice, et sous tant de balcons qui débordent, grillagés de très fines -menuiseries, il faut ralentir notre course, au milieu de la foule serrée -des gens et des bêtes. Près de nous passent les fellahines voilées de -noir, gentiment mystérieuses comme aux vieux temps, et les hommes restés -graves, sous la longue robe et les blanches draperies; passent aussi les -petits ânes, très pompeusement parés de colliers en perles bleues, et -les files de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne qui sentent -la bonne odeur des champs. Dans la demi-obscurité, qui masque les -décrépitudes, c'est parfois de l'Orient resté adorable, quand, au-dessus -des maisonnettes si agrémentées de moucharabiehs et d'arabesques, on -voit tout à coup quelques-uns des grands minarets aériens, qui -s'élancent prodigieusement haut dans le ciel crépusculaire. - -Cependant, que de ruines, d'immondices, de décombres! Comme on sent que -tout cela se meurt!... Et puis quoi: des lacs maintenant, en pleine rue! -On sait bien qu'il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la -vallée du Nil est artificiellement inondée; mais c'est invraisemblable -quand même, toute cette eau noire où notre voiture s'enfonce jusqu'aux -essieux, car il y a _huit jours_ que n'est tombée une averse un peu -sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n'ont pas songé au drainage, dans -ce pays dont le budget d'entretien annuel a été porté par leurs soins à -quinze millions de livres?--Et les bons Arabes, avec patience, sans -murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux genoux, pour -cheminer au milieu de cette eau déjà pestilentielle, qui doit couver -pour eux des fièvres et de la mort. - -Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu à peu le décor -change, hélas! Les rues se banalisent; les maisons de «Mille et une -Nuits» font place à d'insipides bâtisses levantines; les lampes -électriques commencent à piquer l'obscurité de leurs fatigants éclats -blêmes; et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît. - -Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous tombés? En moins comme il -faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l'une -quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde -entier vient s'ébattre aux saisons dites élégantes.--Mais, dans ces -quartiers-ci par exemple, qui appartiennent aux étrangers ou aux -Égyptiens ralliés franchement, tout est asséché, soigné, bien tenu; plus -de cloaques ni d'ornières; les quinze millions de livres ont fait -consciencieusement leur office. - -Partout de l'électricité aveuglante; des hôtels monstres, étalant le -faux luxe de leurs façades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du -toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande de tous les styles, le -rocaille, le roman, le gothique, l'art nouveau, le pharaonique et -surtout le prétentieux et le saugrenu. D'innombrables cabarets, qui -regorgent de bouteilles: tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident, -déversés sur l'Égypte à bouche-que-veux-tu. - -Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les -trottoirs, des filles levantines, qui visent à s'attifer comme celles de -Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez -quelque habilleuse pour chiens savants. - -Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foire cosmopolite?... Mon -Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Égyptiens, quand -comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine -inaliénable d'art, d'architecture, de fine élégance, et que, par leur -abandon, l'une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre -s'écroule et se meurt? - -Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles, il est tant -d'esprits distingués cependant et d'intelligences supérieures! Tandis -que je vois encore les choses d'ici avec mes yeux tout neufs d'étranger -débarqué hier sur ce sol imprégné d'ancienne gloire, je voudrais pouvoir -leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si -profonde sympathie: - -«Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissolvante, -défendez-vous,--non par la violence, bien entendu, non par -l'inhospitalité ni la mauvaise humeur,--mais en dédaignant cette -camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est démodée chez -nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre -admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le -mystère de votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il ne s'agit pas -là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale. -Vous étiez des _Orientaux_ (je prononce avec respect ce mot qui implique -tout un passé de précoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore -quelques années, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de -simples courtiers levantins, uniquement occupés de la plus-value des -terres et de la hausse des cotons.» - - - - -III - -MOSQUÉES DU CAIRE - - -Elles sont presque innombrables, plus de trois mille, et cette ville si -grande, qui couvre quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une ville -de mosquées. (Bien entendu, je parle du Caire ancien, du Caire arabe, le -Caire nouveau, quelconque ou funambulesque, celui des élégances en toc -et des «Sémiramis-Hôtel» ne méritant d'être mentionné qu'avec un -sourire.) - -Donc, une ville de mosquées, disais-je. Le long des rues, parfois elles -se suivent, deux, trois, quatre à la file, s'appuyant les unes aux -autres et s'enchevêtrant. Partout dans l'air s'élancent leurs minarets -brodés d'arabesques, ciselés, compliqués avec la plus changeante -fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes, ils sont si -découpés qu'on aperçoit le jour au travers; il y en a de lointains, il y -en a de tout proches qui pointent en plein ciel au-dessus de votre tête; -n'importe où l'on regarde on en découvre d'autres, à perte de vue; tous -de la même couleur bise et tournant au rose. Les plus archaïques, ceux -des vieux temps débonnaires, se hérissent de morceaux de bois qui sont -des perchoirs pour faire reposer les grands oiseaux libres et toujours -quelques milans, quelques corbeaux songeurs se tiennent là postés, -contemplant à l'horizon les sables, la ligne des jaunes solitudes. - -Trois mille mosquées. Plus haut que les maisonnettes d'alentour, montent -leurs murailles droites, un peu sévères, percées à peine de minuscules -fenêtres en ogive; murailles couleur bise ainsi que les minarets, et -peintes de rayures horizontales en un vieux rouge qui s'est fané au -soleil; murailles couronnées toujours de séries de trèfles imitant des -créneaux, mais de trèfles d'un dessin chaque fois différent et imprévu. - -Pour y accéder, toujours quelques marches et une rampe de marbre -blanc,--car elles sont surélevées comme des autels. Et dès la porte on -entrevoit de calmes profondeurs très en pénombre. D'abord des couloirs, -étonnamment hauts de plafond, sonores et demi-obscurs; sitôt qu'on y est -entré, on sent qu'il fait frais, qu'il fait paisible; ils vous -préparent, on commence à s'y imprégner de recueillement et déjà on y -parle bas. Dans la rue trop étroite que l'on vient de quitter, il y -avait foule orientale et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles -métiers anciens; des gens, des bêtes vous frôlaient; on manquait d'air, -sous tant de moucharabiehs surplombants. Ici, soudain c'est le silence -avec de vagues murmures de prières et des chants flûtés d'oiseaux; c'est -le silence, et c'est l'espace libre, quand on arrive au saint jardin -enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire qui resplendit d'une -discrète et reposante magnificence. Peu de monde en général, dans ces -mosquées,--si ce n'est, bien entendu, aux heures des cinq offices du -jour. En quelques coins d'élection, particulièrement ombreux et frais, -des vieillards s'isolent pour lire du matin au soir les saints livres et -regarder approcher la mort: sous des turbans blancs, barbes blanches et -visages tranquilles. Ou bien ce sont de pauvres hères sans gîte, qui -sont venus chercher l'hospitalité d'Allah, et qui dorment sans souci de -demain, étendus de tout leur long sur une natte. - -Le charme rare de ces jardins de mosquée, souvent très vastes, est -d'être si jalousement enclos entre leurs grands murs--toujours couronnés -de trèfles de pierre--qui n'y laissent rien deviner des agitations du -dehors; des palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément ou en -bouquets superbes, et y tamisent la lumière d'un toujours chaud soleil, -sur des rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait jamais de -bruit non plus que dans des cloîtres, car les gens y marchent d'une -allure lente, chaussés de babouches. Et ce sont aussi des édens pour les -oiseaux, qui y vivent et y chantent en toute sécurité, même pendant les -offices, attirés par de petites auges que les imans emplissent d'eau du -Nil, à leur intention, chaque matin. - -Quant à la mosquée elle-même, rarement elle est un lieu fermé de tous -côtés, comme dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord; en Égypte, -non; puisqu'il n'y a pas de véritable hiver et presque jamais de pluie, -on a pu laisser une des faces complètement ouverte sur le jardin, et le -sanctuaire n'est séparé de la verdure et des roses que par une simple -colonnade; cela permet aux fidèles, groupés sous les palmiers, de prier -là tout aussi bien qu'à l'intérieur, puisqu'ils aperçoivent, entre les -arceaux, le saint mihrab[1]. - - [1] On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant la - direction de la Mecque; il est placé au fond de chaque mosquée, - comme dans nos églises l'autel, et on doit lui faire face lorsqu'on - prie. - -Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin, ce sanctuaire où des ors -pâlis brillent aux vieux plafonds de cèdre, où des mosaïques de nacre -brillent sur les parois et imitent des broderies d'argent qu'on y aurait -tendues! - -Point de faïences, comme dans les mosquées de la Turquie ou de l'Iran. -Ici, c'est le triomphe des patientes mosaïques: les nacres de toutes les -couleurs, et tous les marbres, et tous les porphyres, découpés en -myriades de petits morceaux précis et pareils, assemblés ensuite pour -composer les dessins arabes qui jamais n'empruntent rien à la forme -humaine, non plus qu'à aucune forme animale, mais rappellent plutôt ces -cristallisations variées à l'infini que l'on découvre au microscope dans -les flocons de la neige. C'est toujours le mihrab qui est orné avec la -plus minutieuse richesse; en général des colonnettes de lapis, -intensément bleues, s'y détachent en relief, encadrant des mosaïques si -délicates qu'elles ressemblent à des brocarts ou à des dentelles. Aux -vieux plafonds de cèdre--où les oiseaux chanteurs d'alentour ont leurs -nids--les ors se mêlent à de précieuses enluminures, que les siècles ont -pris soin d'atténuer, de fondre ensemble; et çà et là de très fines et -longues consoles en bois sculpté ont l'air de retomber des maîtresses -poutres, de s'étaler sur les murailles comme des coulées de -stalactites--que l'on aurait aussi, dans les temps, soigneusement -peintes et dorées. Quant aux colonnes toujours disparates, les unes de -marbre amarante, les autres de vert antique, les autres de porphyre -rouge, avec des chapiteaux de tous les styles, elles viennent de loin, -de la nuit des âges, des tourmentes religieuses antérieures et attestent -les prodigieux passés que connut cette vallée du Nil, pourtant si -étroite et enserrée par les déserts; elles ont été jadis dans des -temples païens, où elles ont connu les étranges visages des dieux de -l'Égypte, de la Grèce et de Rome; elles ont été dans des églises -chrétiennes primitives, où elles ont vu des statues de martyrs -contorsionnés et des images de Christs en extase couronnés de l'auréole -byzantine; elles ont assisté à des batailles, des écroulements, des -hécatombes et des sacrilèges; à présent, réunies au hasard dans ces -mosquées, elles ne voient plus, sur les parois des sanctuaires, que les -mille petits dessins idéalement purs de cet Islam qui veut que les -hommes, lorsqu'ils prient, conçoivent Allah immatériel, Esprit sans -contours et sans visage. - -Chacune de ces mosquées a son saint défunt, dont elle porte le nom, et -qui dort à côté, dans un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque -prêtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou bien un khédive -d'autrefois, ou un guerrier, un martyr. Et le mausolée, qui communique -avec le sanctuaire par une baie tantôt ouverte tantôt garnie de -grillages, est surmonté toujours d'une coupole spéciale, une haute, -haute et étrange coupole qui monte vers le ciel comme un gigantesque -bonnet de derviche. Au-dessus de la ville arabe, et même dans les sables -du désert voisin, partout ces dômes funéraires s'élèvent auprès des -vieux minarets, donnant, le soir, ce sentiment que c'est le mort -lui-même, le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet devenu -colossal.--On peut, si l'on veut, prier chez le saint tout comme dans la -mosquée; chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en pénombre. C'est -plus simple aussi, au moins à hauteur d'homme: sur une estrade de marbre -blanc, plus ou moins usée et jaunie par le toucher des mains pieuses, -rien qu'un austère catafalque en marbre pareil, orné seulement d'une -inscription coufique. Mais, si on lève la tête pour regarder l'intérieur -du dôme--le dedans du bonnet de derviche, pourrait-on dire,--on voit -briller, entre des grappes de stalactites peintes et dorées, quantité de -petits vitraux exquis, de petites fenêtres qui ont l'air constellées -d'émeraudes, de rubis et de saphirs. Chez le saint, les oiseaux ont -aussi leurs entrées, bien entendu; ils salissent un peu les tapis, c'est -vrai, les nattes où l'on s'agenouille et leurs nids font des taches -là-haut parmi les dorures du cèdre ciselé; mais leur chanson, leur -symphonie de volière est si douce aux vivants qui prient et aux morts -qui rêvent... - - * - - * * - -Cependant, qu'est-ce donc qui manque à ces mosquées pour vous prendre -tout à fait?... C'est sans doute que l'accès en est trop facile, que -l'on s'y sent trop près des quartiers modernisés des hôtels bondés de -touristes--et que l'on y prévoit à tout instant l'intrusion bruyante -d'une bande Cook, le «Bædeker» à la main. Hélas! elles sont mosquées du -Caire, du pauvre Caire envahi et profané... Oh! celles du Maroc, fermées -si jalousement! Celles de la Perse, ou même celles du Vieux-Stamboul, où -le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence et vous pèse doucement -aux épaules dès qu'on en franchit le seuil!... - - * - - * * - -Et pourtant, avec quels soins on s'efforce aujourd'hui de les faire -survivre, ces mosquées-là, qui ont dû être jadis des refuges adorables! -Pendant des siècles, jamais entretenues, jamais réparées, malgré la -vénération des insouciants fidèles, la plupart tombaient en ruine; les -fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les coupoles étaient -crevées, les mosaïques jonchaient le sol comme d'une grêle de nacre, de -porphyre et de marbre. Et il semblait que réparer tout cela fût une -besogne absolument irréalisable; c'était même folie, disait-on, d'en -concevoir le projet. - -Eh bien! depuis vingt ans bientôt, une armée de travailleurs est à -l'oeuvre, sculpteurs, marbriers, mosaïstes. Déjà certains sanctuaires, -les plus vénérables, sont entièrement reconstitués; après avoir retenti -pendant quelques années du tapage des marteaux et des cisailles pour de -prodigieuses restaurations, ils viennent d'être rendus à la paix, à la -prière, et les oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une gloire du -règne actuel d'avoir préservé, avant qu'il fût trop tard, tout ce legs -magnifique de l'art musulman. Quand la ville de _Mille et une Nuits_ qui -était ici autrefois aura fini de disparaître pour faire place à un banal -entrepôt de commerce et de plaisir, où la ploutocratie du monde entier -viendra s'ébattre chaque hiver,--il restera au moins cela, pour -témoigner combien fut magnifiquement rêveuse la vie arabe antérieure. Il -restera ces mosquées longtemps encore, même quand on n'y priera plus, -même quand les hôtes ailés en seront partis, faute des auges d'eau du -Nil,--emplies à leur intention par ces bons imans, dont ils payent -l'hospitalité en faisant entendre dans les cours, sous les plafonds de -cèdre, sous les voûtes, leur discrète petite musique d'oiseaux... - - - - -IV - -LE CÉNACLE DES MOMIES - - -On dirait une ronde de nuit. Nous sommes deux, promenant une lanterne -dans l'obscurité de galeries immenses. Nous venons de refermer sur nous -à double tour la porte par laquelle nous étions entrés là, et nous avons -conscience d'être rigoureusement seuls, si vaste soit ce lieu, avec tant -et tant de salles _communicantes_, et de hauts vestibules, et de larges -escaliers,--mathématiquement seuls, pourrait-on presque dire, car c'est -ici un palais très spécial, où sur toutes les issues on avait mis les -scellés à la tombée du jour, comme on fait du reste chaque soir, à cause -des reliques sans prix qui y sont amassées; la rencontre d'aucun être -vivant n'est donc possible, malgré tant d'espace libre, et tant de -détours, et tant de grandes choses étranges que nous voyons se dresser -là-bas partout, projetant des ombres et formant des cachettes. - -Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chaussée, sur des dalles que font -sonner nos pas. Il est environ dix heures. Çà et là, par quelque vitre, -se glisse un peu de bleuâtre, grâce aux étoiles qui, pour les gens du -dehors, doivent donner des transparences à la nuit; mais c'est égal, il -fait solennellement sombre ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans -doute que, dans les salles au-dessus, il y a des vitrines pleines de -morts. - -Ces choses qui se dressent le long de notre parcours semblent aussi -presque toutes mortuaires. Pour la plupart ce sont des sarcophages en -granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages: les uns, ayant -forme de gigantesque boîte, ont été alignés sur des socles,--et il en -est parmi ceux-là qui représentent les premières conceptions humaines, -des conceptions vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres -ayant forme de momie, debout contre les murailles, nous montrent -d'énormes visages, d'énormes coiffures, et se tiennent ramassés comme -des géants qui porteraient de trop grosses têtes sur des cous trop dans -les épaules. Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont de simples -statues et n'ont jamais recelé de cadavre dans leurs flancs; tous -gardent aux lèvres le même imperceptible sourire; ils avoisinent le -plafond avec leur bonnet de sphinx, et leur regard fixe passe trop haut -pour nous voir. Il y a enfin, çà et là, des êtres pas plus grands que -nous, ou même des êtres tout petits, d'une taille de gnome. Et parfois -une paire d'yeux d'émail, grands ouverts et imprévus à quelque tournant, -plongent tout droit au fond des nôtres, ont l'air de nous suivre, nous -font frissonner en nous jetant soudain comme l'étincelle d'une pensée -qui viendrait de l'abîme des âges. - -Cependant nous marchons vite et plutôt distraits, car ce n'est pas pour -ces simulacres du rez-de-chaussée que nous sommes venus, mais pour de -plus redoutables hôtes. Elle éclaire d'ailleurs si peu, notre lanterne, -dans les profondes salles, que tout ce monde en granit, en grès, en -marbre, tout ce monde n'apparaît bien qu'à l'instant précis de notre -passage, mais change aussitôt, déploie sur les murs des ombres -fantastiques, et puis se confond avec cette foule muette, toujours plus -nombreuse derrière nous. - -De place en place, il y a des manches à incendie enroulées sur -elles-mêmes, chacune ayant sa lance qui brille d'un éclat de cuivre -rouge. Et je demande à mon compagnon de ronde: «Qu'est-ce qui pourrait -bien brûler ici, ce ne sont que bonshommes de pierre?--Ici, non, me -répondit-il; mais _ce qu'il y a là-haut_, représentez-vous comme cela -flamberait!»--Ah! c'est vrai, _ce qu'il y a là-haut_, et qui est -justement le but de ma visite... Je n'y songeais pas, moi, au feu -prenant dans une assemblée de momies: les vieilles chairs, les vieilles -chevelures, les vieilles carcasses de rois ou de reines, si imbibées de -natrum et d'huiles, crépitant comme paquets d'allumettes!... C'est -surtout à cause de ce danger-là, du reste, que les scellés sont mis aux -portes dès que le soir tombe, et qu'il faut une faveur particulière pour -être admis à pénétrer dans ce lieu, la nuit, avec une lanterne. - -En plein jour, rien de banal comme ce «musée des Antiquités -égyptiennes», composé pourtant de souvenirs sans prix. C'est la plus -pompeuse et la plus outrageante de ces bâtisses dépourvues de style dont -s'enrichit chaque année le Caire nouveau; entre qui veut, pour y -dévisager de près, sous un trop brutal éclairage, des morts et des -mortes augustes, qui avaient si bien cru se cacher pour l'éternité. - -Mais la nuit!... Oh! la nuit, toutes portes closes, c'est le palais du -cauchemar et de la peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui -n'entreraient pas à prix d'or, même après avoir fait leur prière, des -Formes affreuses s'échappent, non seulement de tous les personnages -embaumés qui habitent là-haut dans les vitrines, mais aussi des statues -funéraires, des papyrus, de mille choses qui au fond des tombeaux se -sont longuement imprégnées d'essence humaine; les Formes ressemblent à -des cadavres, ou parfois à de vagues bêtes, même rampantes; après avoir -erré dans les salles, elles finissent par se réunir, pour des -conciliabules, sur les toits... - -Nous montons maintenant un escalier monumental, qui est vide dans toute -sa largeur, et où nous voici délivrés pour un temps de l'obsession de -ces rigides figures, de ces regards, de ces sourires de personnages en -pierre blanche ou en granit noir qui se pressaient dans les galeries et -les vestibules du rez-de-chaussée. Aucun d'eux sans doute ne montera -derrière nous; mais c'est égal, ils gardent en foule et embrouillent de -leurs ombres les seuls chemins par lesquels nous pourrions battre en -retraite si les hôtes plus inquiétants de là-haut nous réservaient un -trop sinistre accueil... - -Celui qui a bien voulu faire fléchir pour moi les consignes de nuit est -l'illustre savant auquel on a confié la direction des fouilles dans le -sol d'Égypte; il est aussi l'ordonnateur du prodigieux musée, et c'est -lui-même qui a la bonté de me guider ce soir dans ce labyrinthe. - -A travers le silence des salles d'en haut, voici que nous nous dirigeons -maintenant tout droit vers ceux et celles à qui j'ai demandé audience -nocturne. - -La nuit, cela paraît sans fin, l'enfilade de ces chambres à vitrines -dont le déploiement est de plus de quatre cents mètres sur les quatre -faces de l'édifice. Après avoir passé devant les papyrus, les émaux, les -vases canopes recéleurs d'entrailles humaines, nous arrivons chez les -momies de bêtes sacrées: des chats, des ibis, des chiens, des éperviers, -ayant bandelettes et sarcophage; même des singes, restés grotesques -jusque dans la mort. Ensuite commencent les masques humains, et, debout -dans les armoires, les «cartonnages de momie», qui moulaient le corps -par-dessus les bandelettes et reproduisaient, plus ou moins agrandie, la -figure défunte. Tout un lot de courtisanes de l'époque gréco-romaine, -ainsi moulées en pâte d'après cadavre, et couronnées de roses, nous font -des sourires d'appel derrière leurs vitres. Des masques couleur de chair -morte alternent avec des masques d'or que notre lanterne, en passant -vite, fait briller d'un éclair. Toujours des yeux trop larges, aux -paupières trop ouvertes, aux prunelles trop dilatées qui regardent comme -avec effarement. Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de cercueil à -figure, il en est que l'on dirait taillés pour personnes géantes; la -tête surtout, sous la lourde coiffure, la tête rentrée comme par farce -dans des épaules de bossu, s'indique énorme, tout à fait -disproportionnée avec le corps, qui par le bas s'amincit en gaine. - -Bien que notre petite lanterne cependant ne s'éteigne pas, il semble que -nous y voyons de moins en moins: trop d'obscurité autour de nous, dans -des chambres trop vastes,--et dans des chambres qui toutes communiquent, -facilitant la promenade de ces Formes qui, le soir, se dégagent et -rôdent... - -Sur une table de milieu, une chose à donner le frisson brille dans une -boîte en verre, une frêle chose qui faillit vivre il y a quelque deux -mille ans. C'est la momie d'un embryon humain, dont on avait dans les -temps orné le visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa malice de -mort-né,--car, d'après la croyance égyptienne, ces petits avortons -devenaient de mauvais génies dans les familles lorsqu'on négligeait de -leur rendre honneur. Au bout de son corps de rien du tout, sa tête -dorée, ses gros yeux de foetus restent inoubliables de laideur -souffrante, d'expression déçue et féroce. - -Dans les salles où nous pénétrons après, ce sont des cadavres pour tout -de bon qui nous entourent de droite et de gauche; sur des étagères, les -cercueils s'étalent en rangs superposés; on respire l'odeur fade des -momies, et, par terre, lovés toujours comme de gros serpents, les tuyaux -de cuir se tiennent prêts, car c'est l'endroit dangereux pour le feu. - ---Nous arrivons, me dit le maître de céans; tenez, là-bas, _les voilà!_ - -En effet, je reconnais la place, étant venu maintes fois en plein jour -comme tout le monde. Malgré ces demi-ténèbres, qui commencent à dix pas -de nous tant est petit le cercle lumineux que notre fanal dessine, je -puis distinguer déjà le double alignement des grands cercueils royaux, -ouverts sans pudeur sous des cages vitrées et dont les couvercles à -figure sont posés debout, en sentinelle, contre les murailles. - -Nous y sommes enfin, admis à cette heure indue dans le cénacle des rois -et des reines, pour une audience vraiment privée. - -D'abord la dame au bébé, sur laquelle nous projetons sans nous arrêter -la lueur de notre lanterne: une dame qui trépassa en mettant au monde un -petit prince mort. Depuis les antiques embaumeurs, personne encore n'a -revu son visage, à cette reine Makéri; dans le cercueil, ce n'est qu'une -longue forme féminine, dessinée sous l'emmaillotage serré des -bandelettes aux tons bis; contre ses pieds, repose le bébé fatal, -recroquevillé drôlement, voilé et mystérieux comme elle, sorte de poupée -mise là, dirait-on, pour lui tenir éternelle compagnie pendant que se -traîneraient les siècles et les millénaires. - -Ensuite se déroule, plus intimidante à aborder, la série des momies -démaillotées. Ici, dans chaque cercueil sur lequel nous nous penchons, -il y a une tête qui nous regarde, ou qui ferme les yeux pour ne pas nous -voir, et il y a des épaules maigres, de maigres bras et des mains aux -ongles trop longs qui sortent de lugubres guenilles. Chaque nouvelle -momie royale que notre lanterne éclaire nous réserve une surprise et le -frisson d'un effroi différent; elles se ressemblent si peu! Les unes -rient en montrant des dents jaunes, les autres ont une expression de -tristesse ou de souffrance infinie. Tantôt les visages sont minces, très -fins, restés jolis malgré le pincement des narines. Tantôt ils sont -démesurément élargis de bouffissure putride, avec le bout du nez mangé: -les embaumeurs, comme on sait, n'étaient pas sûrs de leurs moyens; les -momies ne réussissaient pas toujours; chez quelques-unes il se -produisait des tuméfactions, des pourritures, même des éclosions -soudaines de larves, de «compagnons sans oreilles et sans yeux», qui -finissaient bien par mourir avec le temps, mais après avoir perforé -toutes les chairs. - -A peu près par dynastie et par ordre chronologique, les orgueilleux -Pharaons sont là piteusement rangés, le père, le fils, le petit-fils, -l'arrière-petit-fils. Et de vulgaires étiquettes de papier disent seules -leurs noms écrasants: Sethos Ier, Ramsès II, Sethos II, Ramsès III, -Ramsès IV, etc. Il n'en manque bientôt plus à l'appel, tant on a fouillé -au coeur des rochers et du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de -musée seront sans doute leur résidence dernière. Dans l'antiquité, ils -ont cependant pérégriné souvent depuis leur mort, car aux époques -troublées de l'histoire d'Égypte, c'était une des lourdes préoccupations -du souverain régnant: cacher, cacher ces momies d'ancêtres, dont la -terre s'emplissait de plus en plus et que les violateurs de sépultures -étaient si habiles à dépister; alors on les promenait clandestinement -d'un trou à un autre, les enlevant chacun de son fastueux souterrain -personnel, pour à la fin les murer de compagnie dans quelque humble -caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont achever bientôt leur -retour à la poussière, différé comme par miracle pendant tant de -siècles; aujourd'hui, dépouillées de leurs bandelettes, elles ne -dureront plus, et il faudrait se hâter de graver ces physionomies de -trois ou quatre mille ans qui vont s'évanouir. - -Dans ce cercueil--l'avant-dernier de la rangée de gauche,--c'est le -grand Sésostris en personne qui nous attend. Nous connaissons d'ailleurs -de longue date son visage de nonagénaire, son nez en bec de faucon, les -brèches entre ses dents de vieillard, son cou décharné d'oiseau et sa -main qui se lève en geste de menace. Voici vingt ans qu'il a revu la -lumière, ce maître du monde. Il était enroulé, _des milliers de fois_, -dans un merveilleux linceul en fibres d'aloès, plus fin qu'une -mousseline des Indes, qui avait dû coûter des années de travail et -mesurait quatre cents mètres de long; le démaillotage, en présence du -khédive Tewfik et des grands personnages de l'Égypte, dura deux heures, -et après le dernier tour, quand la figure illustre apparut, l'émotion -fut telle parmi les assistants qu'ils se bousculèrent comme un troupeau, -et le pharaon fut renversé. Il a du reste beaucoup fait parler de lui, -le grand Sésostris, depuis son installation au musée. Un jour, tout à -coup, d'un geste brusque, au milieu des gardiens, qui fuyaient en -hurlant de peur, il a levé cette main[2], qui est encore en l'air et -qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite est survenue, dans ses vieux -cheveux d'un blanc jaunâtre et le long de tous ses membres l'éclosion -d'une faune cadavérique très fourmillante qui a nécessité un bain -complet, au mercure.--Lui aussi a son étiquette, en papier écolier, -collée sur le bord de sa boîte, et on y lit, tracé d'une écriture -négligée, ce nom formidable qui fit trembler tous les peuples de la -terre: «Ramsès II (Sésostris)»!... Il n'y a pas à dire, il a beaucoup -décliné et noirci depuis seulement une quinzaine d'années que je le -connais. C'est un fantôme qui s'en va; malgré les soins dont on -l'entoure, c'est un pauvre fantôme tout près de se désagréger, de -s'anéantir. Nous promenons devant son nez crochu notre lanterne, pour -mieux déchiffrer, par le jeu de l'ombre, son expression encore -autoritaire... Ainsi les destinées du monde se réglaient jadis, sans -appel, au fond de ce crâne, qui semble plutôt étroit sous la peau sèche -et les horribles cheveux blanchâtres! Et tout ce qui a dû tenir de -volonté là dedans, et de passion, et de colossal orgueil! Sans compter -ce souci, que nous ne concevons plus, mais qui primait tout à son -époque: celui d'assurer la magnificence et l'inviolabilité de la -sépulture... Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui s'exhibe là -dans ses chiffons immondes, avec toujours sa main levée pour une -impuissante menace, a été autrefois l'étincelant Sésostris, qui connut -l'excès presque surhumain des triomphes et des splendeurs; le maître des -rois, et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu, dont maints -colosses de granit ou de marbre, à Memphis, à Thèbes, à Louxor, -reproduisent et essayent d'éterniser les jarrets musculeux, la poitrine -d'athlète... - - [2] On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui, tombant sur - son bras déshabillé, aurait fait dilater et jouer les os du coude. - -Dans le cercueil tout proche est couché son père, Sethos Ier, qui régna -moins longtemps et mourut beaucoup plus jeune que lui.--Or cette -jeunesse se voit encore si bien sur les traits de la momie, empreints -d'ailleurs de beauté persistante. Vraiment ce roi Sethos, on dirait la -statue du Calme et de la Rêverie sereine; aucun effroi ne se dégage de -ce mort aux longs yeux fermés, aux lèvres délicates, au menton noble et -au profil pur; il est apaisant et agréable à regarder dormir, les mains -croisées sur la poitrine. Et on ne s'explique pas d'ailleurs, en le -voyant jeune, qu'il puisse avoir pour fils son voisin, le vieillard -presque centenaire. - -En passant, nous avons dévisagé quantité d'autres momies royales, -tranquilles ou grimaçantes. Mais, pour finir, il en est une (troisième -cercueil, là, dans la rangée d'en face), une certaine reine -Nsitanébashrou, que j'aborde avec crainte, bien que, pour elle seule -peut-être, j'aie souhaité faire cette ronde macabre. Même en plein jour, -elle arrive au maximum d'horreur que puisse jeter une figure de spectre; -qu'est-ce que cela va être la nuit sous le vacillement de notre petite -lanterne?... - -La voilà donc, la vampiresse échevelée, bien à son poste, étendue, mais -toujours comme prête à bondir, et du premier coup je croise le regard en -coulisse de ses prunelles d'émail, qui brillent sous les paupières -entr'ouvertes, aux cils à peine mangés. Oh! la terrifiante personne!... -Non qu'elle soit laide; au contraire, on voit qu'elle était plutôt jolie -et qu'elle fut momifiée jeune. Ce qu'elle a de particulier surtout, -c'est son air déçu et furieux d'être morte... Les embaumeurs l'avaient -du reste très pieusement fardée; mais le rose, sous l'action des sels de -la peau, s'est décomposé par places pour donner des macules vertes. Ses -épaules nues, le haut de ses bras hors des guenilles qui furent son -linceul magnifique, simulent encore des rondeurs grasses, mais se sont -tachés aussi de zébrures verdâtres ou noires comme on en voit sur les -serpents. Certes aucun cadavre, ni ici ni ailleurs, n'a jamais gardé -cette expression de vie intense, et d'ironique, d'implacable férocité; -sa bouche est tordue par un petit rire de défi, ses narines se pincent -comme feraient celles d'une goule pour flairer du sang, et ses yeux -disent à qui s'approche: «Je suis couchée dans ma boîte, oui; mais tu -verras tout à l'heure comme je saurai en sortir!»--Cela déroute de -songer que la menace de ce regard terrible et ce semblant de fureur mal -contenue duraient déjà depuis des siècles quand débuta notre ère, et -duraient pour rien, dans les ténèbres secrètes d'un cercueil fermé, au -fond d'un caveau sans porte. - - * - - * * - -Maintenant que nous allons nous retirer, qu'est-ce qu'il se passera ici, -avec la complicité du silence, aux heures plus profondes de la nuit? -Est-ce qu'ils vont rester inertes et rigides, une fois livrés à -eux-mêmes, tous ces embaumés qui faisaient mine d'être sages parce que -nous étions là? Quels échanges de vieux fluide humain vont se continuer, -comme sans doute chaque soir, d'un cercueil à un autre? Jadis, ces rois, -ces reines, dans leur obsédante inquiétude sur l'avenir de leur momie, -avaient pu imaginer des violations, des pillages, des émiettements parmi -le sable du désert, mais jamais cela: être réunis un jour, et presque -tous à visage dévoilé, si près les uns des autres, en rang sous des -glaces. Eux qui gouvernèrent l'Égypte à des siècles d'intervalle et ne -s'étaient jamais connus que par l'histoire, par les papyrus inscrits -d'hiéroglyphes, ainsi mis en présence, tant de choses ils ont à se dire, -tant de questions ardentes à se poser, sur des amours, sur des crimes! -Dès que nous serons presque loin, seulement dès que notre lanterne, au -bout des longues galeries, ne paraîtra plus que comme un feu follet qui -s'échappe, est-ce que les «Formes», dont les gardiens s'épouvantent, ne -vont pas commencer leur grouillement, et les voix creuses des momies -chuchoter des mots, avec effort?... - -Mon Dieu, qu'il fait noir ici! Notre lanterne pourtant ne s'éteint pas, -non... Mais on dirait qu'il fait noir de plus en plus... Et, la nuit, -tout fermé, comme on sent l'odeur des huiles, dont sont imbibés les -linceuls, et, plus intolérablement, la demi-puanteur fade et sournoise -de tous ces morts!... - -En m'en allant à travers cette obscurité des salles trop longues, un -vague instinct de conservation fait que je me retourne tout de même un -peu, pour regarder derrière moi. Il me semble que la dame au bébé lève -déjà lentement, avec mille précautions et ruses, sa tête encore tout -enveloppée... Tandis qu'au contraire, plus là-bas, les cheveux épars, je -la devine bien se dressant d'une saccade impatiente sur son séant, la -goule aux yeux d'émail, la dame Nsitanébashrou... - - - - -V - -UN CENTRE D'ISLAM - - - «S'instruire est le devoir de tout musulman.» - - (Un verset des _Hadices_ ou _Paroles du Prophète_.) - -Dans une rue étroite, perdue au milieu des plus anciens quartiers arabes -du Caire, en plein dédale encore serré et mystérieusement ombreux, une -porte exquise s'ouvre sur de l'espace libre que le soleil inonde; elle -est à deux arceaux ouvragés; elle est surmontée d'un haut fronton où des -arabesques s'enchevêtrent pour former des rosaces inconnues, et où de -saintes écritures s'enroulent avec des complications très savantes. - -C'est l'entrée d'Al-Azhar, un lieu vénérable en Islam, d'où sont -parties, pendant près de mille ans, les générations de prêtres et de -docteurs chargés de répandre la parole du Prophète sur les peuples, -depuis le Moghreb jusqu'à la mer d'Arabie, en passant par les grands -déserts. Vers la fin de notre Xe siècle, les glorieux khalifes Fatimides -avaient édifié cet immense assemblage d'arceaux et de colonnes, qui -devint le siège de l'université musulmane la plus renommée du monde, et -que, depuis lors, tous les souverains de l'Égypte ne cessèrent de -compléter, d'agrandir, ajoutant des salles nouvelles, des galeries, des -minarets, jusqu'à faire d'Al-Azhar presque une ville au milieu de la -ville. - - * - - * * - - «Celui qui recherche l'instruction est plus aimé de Dieu que - celui qui combat dans une guerre sainte.» - - (Un verset des _Hadices_.) - -Onze heures, par une journée d'ardent soleil et de pure lumière; -Al-Azhar vibre encore d'un multiple bruissement de voix, bien que les -leçons du matin soient près de finir. - -Une fois franchi le seuil de la double porte ouvragée, voici d'abord la -cour, en ce moment vide comme un désert, et éblouissante de soleil. Au -delà, tout ouverte, la mosquée déploie ses arcades sans fin, qui se -continuent, se répètent, se perdent très loin sous l'obscurité des -plafonds, et, dans ce lieu demi-obscur, aux profondeurs confuses, -d'innombrables personnages coiffés du turban, accroupis en foule -pressée, récitent ou psalmodient tout bas, avec un léger balancement des -reins comme pour scander leur déclamation chantante: ce sont les dix -mille étudiants venus de tous les points de la terre pour s'imprégner de -l'immuable doctrine d'Al-Azhar. - -A première vue, on les aperçoit mal, car ils sont loin dans l'ombre, et -ici on est aveuglé de rayons; par petits groupes attentifs, de dix ou de -vingt, assis sur des nattes autour d'un grave professeur, ils répètent -docilement leurs leçons, qui depuis des siècles ont vieilli sans changer -comme l'Islam. Ceux qui tiennent cercle tout à fait là-bas, dans les -nefs du fond où le jour arrive à peine, comment donc y voient-ils pour -déchiffrer sur les feuillets de leurs vieux livres les si difficiles -écritures? - -En tout cas, gardons-nous de les troubler,--comme tant de touristes, de -nos jours, ne craignent pas de le faire; nous entrerons un peu plus -tard, quand l'étude du matin sera terminée. - -Cette cour, où le soleil de onze heures darde son feu blanc, est un -enclos sévèrement et magnifiquement arabe; il nous a isolés soudain du -temps et des choses; il doit porter à la prière musulmane, de même que -jadis nos cloîtres gothiques portaient à la prière chrétienne. Il est -vaste comme un carrousel. D'un côté, il confine à la mosquée même, et -partout ailleurs on l'a muré si haut que rien du dehors ne s'y devine -plus: des murailles de couleur fauve, où tant de siècles de soleil ont -mis des tons ardents, ont prodigué la terre de Sienne et la sanguine; -des murailles qui par le bas sont droites, simples, d'une austérité un -peu farouche, mais dont la crête, ornementée minutieusement et toute -couronnée de créneaux à jours, profile sur le ciel des séries de fines -découpures de pierre. Et, au-dessus de cette sorte de dentelle rougeâtre -du faîte, qui est là comme pour encadrer le vide si profond et si bleu -au-dessus de nous, on voit pointer éperdument tous les minarets -d'alentour, rouges aussi, plus rouges encore que la jalouse enceinte, et -brodés d'arabesques, ajourés, compliqués de galeries aériennes; les uns -presque lointains, les autres effrayants d'être si proches et -d'escalader le zénith; tous saisissants et étranges, avec leurs -croissants qui brillent et avec leurs bâtons tendus pour appeler les -grands oiseaux de l'espace. Malgré soi on lève la tête, fasciné par -toute cette beauté qui est en l'air: rien d'autre pourtant que ce carré -de ciel merveilleux, sorte de limpide saphir tout enchâssé dans les -crénelures d'Al-Azhar, et où montent se perdre les si audacieuses tours -fuselées. On est en plein Orient religieux d'autrefois, et on sent -combien, sur l'imagination des jeunes prêtres qui se forment ici, doit -influer le mystère de cette cour grandiose, où tout le luxe -architectural ne consiste qu'en de purs dessins géométriques répétés à -l'infini, et ne commence d'ailleurs que très haut, sur les couronnements -et les minarets en contact avec le bleu éternel. - - * - - * * - - «Tel qui instruit les ignorants est comme un vivant parmi des - morts. - - »Si un jour se passe sans que j'aie appris quelque chose qui - m'approche de Dieu, que l'aube de ce jour ne soit pas bénie.» - - (Versets des _Hadices_.) - -Celui qui m'amène aujourd'hui dans ce lieu est mon ami Moustafa Kamel -pacha[3], le tribun de l'Égypte, et je dois à sa présence de n'être pas -traité comme un visiteur quelconque: on s'empresse d'informer le grand -maître de l'université d'Al-Azhar, haut personnage en Islam, dont -Moustafa fut jadis l'élève, et qui, sans doute, voudra nous accueillir -lui-même. - - [3] Ceci se passait une année avant la mort du pacha auquel ce livre - est dédié. - -C'est dans une salle très arabe, meublée seulement de divans, que nous -reçoit ce grand maître aux simplicités d'ascète et aux élégantes -manières de prélat. Son regard et même tout son visage disent combien -doit être lourd le sacerdoce qu'il exerce: présider à l'instruction de -tant et tant de jeunes prêtres qui iront ensuite porter la foi, la paix -et l'immobilité à plus de trois cents millions d'hommes. - -Et les voici bientôt, Moustafa pacha et lui, dissertant--comme s'il -s'agissait d'un fait d'intérêt actuel--sur un point controversé des -événements qui suivirent la mort du prophète, et sur le rôle d'Ali... -Oh! combien alors mon ami Moustafa, que j'ai vu si Français en France, -m'apparaît tout à coup musulman jusqu'au fond de l'âme! Du reste il en -est ainsi pour la plupart des Orientaux qui, rencontrés chez nous, -semblent les plus parisianisés: leur modernisme n'est qu'à la surface; -en eux-mêmes, tout au fond, l'Islam demeure intact. Et l'on s'explique -sans peine que le spectacle de nos troubles, de nos désespoirs, de nos -misères, dans ces voies nouvelles où le sort nous jette, les fasse -réfléchir et se replier plutôt vers le tranquille rêve des ancêtres... - -En attendant que finissent les cours du matin, on nous promène dans les -dépendances d'Al-Azhar. Des salles de toutes les époques, annexées les -unes après les autres et formant un peu labyrinthe; plusieurs -contiennent des _mihrabs_, qui sont, comme on sait, des espèces de -portiques toujours festonnés et dentelés comme s'ils étaient ruisselants -de gouttes de givre. Des bibliothèques et des bibliothèques, dont les -plafonds de cèdre ont été sculptés aux temps où l'on avait le loisir et -la patience. Par milliers, de précieux manuscrits d'érudition, qui -datent bien de quelques siècles, mais qui, en ce pays, ne se démodent -point. Ouverts dans des vitrines, plusieurs Corans inestimables, qui -furent jadis calligraphiés et enluminés sur parchemin par de pieux -khédives. Et, à une place d'honneur, une grande lunette astronomique -pour observer le lever de la lune du Ramadan... Tout cela sent beaucoup -le passé. D'ailleurs ce que l'on enseigne aujourd'hui aux dix mille -étudiants d'Al-Azhar diffère à peine de ce qu'on leur enseignait sous le -règne glorieux des Fatimides,--et qui était alors transcendant ou même -nouveau: le Coran et tous ses commentaires; les subtilités de la syntaxe -et de la prononciation; la jurisprudence; la calligraphie, qui est -restée chère aux Orientaux; la versification; enfin ces mathématiques -dont les Arabes furent les inventeurs. - -Oui, tout cela sent le passé, la poussière des âges révolus. Et certes -les prêtres formés dans cette université de mille ans pourront devenir -des esprits d'élite, de nobles et calmes rêveurs, mais ne seront jamais -que des retardataires, ancrés bien à l'abri du tourbillon qui nous -emporte. - - * - - * * - - «C'est un sacrilège que de prohiber la science. Demander la - science, c'est faire acte d'adoration envers Dieu; l'enseigner, - c'est faire acte de charité. - - »La science est la vie de l'Islam, la colonne de la foi.» - - (Versets des _Hadices_.) - -La leçon du matin est finie, nous pouvons, sans déranger personne, -visiter la mosquée. - -Quand nous revenons dans la grande cour aux murs crénelés de dentelles, -c'est l'heure où s'y déverse le flot des jeunes hommes en robe et turban -qui sortent de la pénombre du sanctuaire. Après être restés depuis le -lever du jour accroupis sur des nattes pour étudier ou prier, au -bourdonnement confus de leurs milliers de voix, ils vont se répandre un -instant dans les proches quartiers arabes, en attendant que commencent -les leçons du soir. Par groupes, quelquefois se donnant la main comme -des enfants, ils marchent pour la plupart la tête haute et levant les -yeux, bien qu'un peu éblouis sous ce soleil qui les saisit dehors et les -crible de rayons. Innombrables, ils nous montrent en passant des visages -très divers; c'est qu'ils viennent des quatre vents du monde, les uns de -Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou bien du fond du Hedjaz; -ceux du Nord ont des prunelles claires et pâles, et, parmi ceux du -Moghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont le teint presque noir. -Mais leur expression à tous se ressemble: quelque chose d'extatique et -de lointain, le même détachement, l'obstination dans le même rêve. En -l'air, où se portent leurs yeux levés, c'est--toujours dans ce cadre des -créneaux d'Al-Azhar--le ciel presque blanchi par excès de lumière, avec -l'élancement des grands minarets rougeâtres, que l'on dirait empourprés -par quelque reflet d'incendie. Et, en regardant passer là cette masse de -jeunes prêtres ou de jeunes légistes, à la fois si différents et si -semblables, on comprend mieux qu'ailleurs combien l'Islam, le plus vieil -Islam, garde encore de cohésion et de puissance. - -La mosquée où ils font leurs études est maintenant presque vide. Nous y -trouvons, en même temps qu'un reposant demi-jour, du silence et des -musiques inattendues de petits oiseaux; c'est la saison des couvées et, -dans les plafonds de bois ciselé, il y a quantité de nids que personne -ne dérange. - -Un monde, cette mosquée, où des milliers d'hommes peuvent trouver place -à l'aise. Environ cent cinquante colonnes de marbre, provenant de -temples antiques, soutiennent les séries d'arceaux des sept nefs -parallèles. La lumière ne pénètre que par l'arcade ouverte sur la cour -et, il fait si sombre dans les nefs du fond, comment donc les fidèles y -voient-ils pour lire, quand le soleil d'Égypte par hasard se voile? - -Quelques étudiants sont là encore, restés pendant l'heure du repos, une -vingtaine, perdus au milieu de cette vaste solitude, et s'occupant à -faire la propreté par terre avec de longues palmes en guise de balai: -les étudiants pauvres, ceux-ci, qui n'ont à manger que du pain sec et -s'étendent la nuit pour dormir sur la même natte où ils s'étaient tenus -assis à travailler toute la journée. - -Le séjour de cette université est gratuit pour tous les élèves; les -frais de leur nourriture et de leur entretien, assurés par des donations -pieuses. Mais, comme ces legs demeurent séparés par nation, il y a -inégalité dans les traitements: les jeunes hommes de telle contrée sont -presque riches, possèdent une chambre et un bon lit; ceux d'un pays -voisin couchent par terre, ont juste de quoi ne pas mourir. Mais aucun -d'eux ne se plaint, et ils savent s'entr'aider[4]. - - [4] La durée des études à Al-Azhar varie entre trois et six ans. - -Près de nous, un des étudiants pauvres mange sans fausse honte son pain -sec de midi, accueillant avec un sourire les moineaux et autres petits -voleurs ailés qui descendent des beaux plafonds de cèdre pour lui -disputer les miettes de son repas. - -Plus loin, dans les nefs du fond peu éclairé, un autre qui dédaigne de -manger, ou qui n'a plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois -terminé son petit service de balayage, et rouvre son Coran pour -s'exercer seul à le lire avec l'intonation consacrée. Sa voix facile et -chaude, qu'il modère par discrétion, est d'un charme irrésistible dans -la sonorité de cette mosquée immense, où l'on n'entendait plus à cette -heure que le gazouillis à peine saisissable des couvées, là-haut parmi -les poutres aux dorures éteintes. Tous ceux à qui les sanctuaires de -l'Islam ont été familiers savent comme moi qu'il n'est pas de livre plus -délicieusement rythmé que celui du Prophète; même si le sens des versets -vous échappe, la lecture chantante, qui se fait pendant certains -offices, agit sur vous par la seule magie des sons, à la manière de ces -oratorios qui, dans les églises du Christ, amènent les larmes. La -déclamation tristement berceuse de ce jeune prêtre au visage d'illuminé, -aux vêtements de décente misère, a beau être contenue, il semble que peu -à peu elle emplisse les sept nefs désertes d'Al-Azhar. On s'arrête -malgré soi et on se tait pour l'écouter, au milieu du silence de midi. -Et--dans ce lieu si vénérable, où le délabrement, l'usure des siècles -s'indiquent partout, même aux colonnes de marbre rongées par le -frottement des mains--cette voix d'or qui s'élève solitaire, on dirait -qu'elle entonne le lamento suprême sur l'agonie du vieil Islam et sur la -fin des temps, l'élégie sur l'universelle mort de la foi dans le coeur -des hommes... - - * - - * * - - «La science est une religion, la prière en est une autre. - L'étude est préférable à l'adoration. - - »Allez demander partout l'instruction, même, s'il le fallait, - jusqu'en Chine.» - - (Versets des _Hadices_.) - -Chez nous autres, Européens, on considère comme vérité acquise que -l'Islam n'est qu'une religion d'obscurantisme, amenant la stagnation des -peuples et les entravant dans cette course à l'inconnu que nous nommons -«le progrès». Cela dénote d'abord l'ignorance absolue de l'enseignement -du Prophète, et de plus un stupéfiant oubli des témoignages de -l'histoire. L'Islam des premiers siècles évoluait et progressait avec -les races, et on sait quel rapide essor il a donné aux hommes sous le -règne des anciens khalifes; lui imputer la décadence actuelle du monde -musulman est par trop puéril. Non, les peuples tour à tour s'endorment, -par lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand éclat: c'est une -loi. Et puis un jour quelque danger vient secouer leur torpeur, et ils -se réveillent. - -Cette immobilité des pays du Croissant m'était chère. Si le but est de -passer dans la vie avec un minimum de souffrance, en dédaignant -l'agitation vaine, et de mourir anesthésié par de radieux espoirs, les -Orientaux étaient les seuls sages. Mais leur rêve n'est plus possible, -maintenant que des nations de proie les guettent de tous côtés. Donc, -hélas! il faut se réveiller. - -Il faut se réveiller, et cela commence. Alors, en Égypte, où l'on sent -la nécessité de changer tant de choses, on songe à réformer aussi la -vieille université d'Al-Azhar, l'un des grands centres de l'Islam; on y -songe avec crainte, sachant le danger de porter la main sur des -institutions millénaires; la réforme, cependant, est en principe -décidée. Des connaissances nouvelles, venues d'Occident, vont pénétrer -dans ce tabernacle des Fatimides; le Prophète n'a-t-il pas dit: «Allez -partout demander l'instruction, au besoin jusqu'en Chine?» Qu'en -adviendra-t-il? Qui saurait le présager?... Mais ceci, en tous cas, est -certain: aux heures éblouissantes de midi, ou aux heures dorées du soir, -quand le flot des étudiants ainsi modernisés se répandra dans la grande -cour que tant de minarets surveillent, on ne verra plus dans tous ces -regards la mystique flamme d'aujourd'hui; et ce ne sera plus -l'inébranlable foi, ni la haute et sereine insouciance, ni la paix si -profonde qu'ils iront porter, ces messagers, à tous les bouts de la -terre musulmane... - - - - -VI - -CHEZ LES APIS - - -Les demeures des Apis, dans l'obscurité lourde, en dessous du désert -Memphite, sont, comme chacun sait, de monstrueux cercueils en granit -noir rangés le long de catacombes toujours chaudes et étouffantes ainsi -que d'éternelles étuves. - -Des berges du Nil, pour aller chez eux, il nous faut traverser d'abord -la région basse que les inondations du vieux fleuve, régulières depuis -le commencement des temps, ont fini par rendre propice à l'éclosion des -plantes et au développement des hommes: une ou deux heures de route, le -soir, à travers des futaies de dattiers dont les belles palmes tamisent -sur nos têtes la lumière d'un soleil de mars à demi voilé par des nuages -et déjà déclinant. De loin en loin des troupeaux paissent à cette ombre -légère. Et nous croisons des fellahs paisibles qui ramènent des champs, -vers les villages de la rive, leurs petits ânes chargés de gerbes. Il -fait doux et il fait salubre sous ces hauts bouquets de plumes vertes -indéfiniment répétés, qu'un vent tiède remue presque sans bruit. On a -l'impression d'être dans une zone heureuse, où la vie pastorale doit -être facile, même un peu paradisiaque. - -Mais là-bas, devant nous, il y a un monde tout autre qui de plus en plus -se révèle; son aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; il -terrifie comme une apparition du chaos, de l'universelle mort... Ce -monde, c'est le désert, le désert dominateur, au milieu duquel l'Égypte -habitée, les verdures du Nil tracent à peine un étroit ruban, et, ici -plus qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir, ce désert -souverain, tant il se tient surélevé et nous laisse en contre-bas de -lui, dans la vallée édénique où les palmiers nous ombragent. Avec ses -tons jaunes, ses marbrures livides, avec ses sables qui lui donnent des -aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout l'horizon comme une -espèce de muraille molle ou de grande nuée à faire peur,--plutôt comme -une longue vague de cataclysme, qui ne bouge pas, c'est vrai, mais qui -pourrait bien se déverser et engloutir. De plus, il est le _désert -Memphite_, c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point d'autre sur -terre, une nécropole fabuleuse où les hommes d'autrefois ont durant -trois mille ans amoncelé des morts embaumés, exagérant de siècle en -siècle l'orgueil fou de leurs tombeaux; donc, au-dessus de ces sables -qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret mondial arrêté dans sa -marche, nous voyons se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains, -des triangles aux proportions surhumaines, qui étaient en leur temps des -couvercles à momie: les pyramides, encore debout là toutes, sur le -sinistre piédestal que leur fait le désert; les unes assez proches, les -autres plus perdues dans l'arrière-plan des solitudes,--et peut-être -plus terribles pour n'être ainsi qu'esquissées en grisailles, trop haut -devant les nuages. - - * - - * * - -Ces petites voitures qui nous ont amenés à la nécropole de Memphis à -travers l'interminable bois de palmiers avaient les roues garnies de -larges patins pour affronter les sables. - -Et maintenant, arrivés au pied de la région effrayante, nous commençons -de gravir une côte où tout à coup le trot de nos chevaux ne s'entend -plus; le feutrage mouvant du sol établit autour de nous un silence -soudain, comme chaque fois qu'on aborde ces déserts-là, et on dirait un -silence de respect qui de lui-même s'imposerait. - -La vallée de la vie s'abaisse et fuit derrière nous, achève bientôt de -disparaître, cachée par une ligne de dunes--par une première volute de -la «mer sans eau», pourrait-on dire,--et nous voici montés au royaume -des morts où souffle un vent desséchant et presque glacé que d'en bas -nous n'avions pas prévu. - -On n'a pas profané encore ce désert Memphite par des hôtels et des -routes à autos, comme on a déjà fait au «petit désert» du Sphinx,--dont -nous apercevons du reste, aux extrêmes limites de la vue, les trois -pyramides, prolongeant presque à l'infini pour nos yeux ce domaine des -momies. Nous ne voyons donc personne, ni aucun indice des temps actuels, -parmi ces mornes ondulations jaunes ou pâlement grises où nous semblons -perdus comme dans la houle d'un océan. Un ciel sombre, tel que l'on -n'imagine guère le ciel d'Égypte. Et, dans cet immense néant des sables -et des pierrailles dont le cercle d'horizon se détache en plus clair sur -les nuages, rien nulle part, rien que les silhouettes de ces triangles -éternels: les pyramides, choses géantes qui se lèvent de place en place, -au hasard, en différents points de l'étendue, celles-ci à moitié -éboulées, celles-là presque intactes et gardant leur pointe vive. -Aujourd'hui elles jalonnent seules cette nécropole qui a plus de deux -lieues de long et qui fut couverte de temples d'une magnificence, d'une -énormité inimaginables pour des esprits de nos jours. A part une, là -tout près (l'aïeule fantastique des autres, celle de ce roi Zoser qui -mourut il y aura bientôt cinq mille ans), à part une qui est faite de -six colossales terrasses superposées, toutes ont été bâties d'après -cette même conception du _triangle_, qui est à la fois la figure la plus -mystérieusement simple de la géométrie et la forme la plus assise, la -plus indéfiniment stable de l'architecture. Et, à présent qu'il ne reste -aucune trace de leurs fresques à personnages, de leurs enduits -multicolores, à présent qu'elles ont pris la même couleur morte que le -désert, elles sont là comme de grands ossements, comme de grands -fossiles n'ayant d'ailleurs plus de contemporains sur la terre. En -dessous par exemple, c'est autre chose; en dessous demeurent encore des -hommes, et même beaucoup de chats et beaucoup d'oiseaux qui, de leurs -yeux, les ont vu bâtir, et qui dorment intacts, emmaillotés de -bandelettes, dans l'obscurité des syringes; _nous savons_, pour y avoir -pénétré jadis, ce que cachent les entrailles de ce vieux désert sur -lequel s'épaissit de siècle en siècle le linceul jaune des sables: tout -le roc profond a été perforé patiemment, pour des hypogées, pour de -grandes ou de petites chambres sépulcrales, ou pour de vrais palais -mortuaires aux multiples figures peintes. Et, depuis deux mille ans déjà -que les déterreurs s'acharnent à exhumer d'ici des sarcophages et des -trésors, on n'a pas épuisé les réserves souterraines; il y reste sans -nul doute des pléiades de dormeurs non dérangés que l'on ne découvrira -jamais. - -A mesure que nous avançons, le vent plus fort et plus froid souffle sous -un ciel plus nuageux, et le sable vole partout. Le sable est le -souverain incontesté de cette nécropole; s'il ne roule point en volute -énorme de mascaret, comme il donnait l'illusion de le faire lorsqu'on le -regardait d'en bas, de la vallée verte, du moins il s'amasse sur toutes -choses avec une persistance obstinée depuis les plus vieux âges, et il a -déjà enseveli à Memphis tant de statues, de colosses, de temples et -d'allées de sphinx! Il arrive sans cesse, il arrive de la Libye, du -grand Sahara, qui en contiennent de quoi poudrer l'univers. Il -s'harmonise bien avec ces hautes ossatures des pyramides qui forment -d'immuables écueils sur son étendue toujours en mouvement, et, si l'on y -songe, il donne encore plus l'effroi des éternités antérieures que ne le -font toutes ces ruines égyptiennes, nées d'hier en comparaison de lui: -le _Sable_,--le sable des mers primitives qui représente un travail -d'émiettement d'une durée impossible à concevoir, qui témoigne d'une -continuité de destruction n'ayant pour ainsi dire jamais commencé... - -Voici, au milieu des solitudes, une humble maison, vieille et à moitié -ensablée, où nous devons nous arrêter. Ce fut la maison de l'égyptologue -Mariette, et elle abrite encore le directeur des fouilles, qui nous -donnera la permission de descendre chez les Apis. La chambre blanchie à -la chaux où il nous reçoit est encombrée des débris millénaires qu'il ne -cesse d'exhumer. Par l'une des fenêtres ouvertes sur les désolations -d'alentour plongent les rayons du soleil, qui vient d'apparaître, déjà -bas, entre deux nuages, et qui est tristement jauni par les envolées du -sable et par le soir. - -Le maître du logis, pendant que ses bédouins vont ouvrir et illuminer -pour nous les souterrains des Apis, nous montre sa dernière étonnante -trouvaille, faite ce matin dans un hypogée des dynasties les plus -anciennes: sur un socle, un groupe de personnages en bois, de la taille -à peu près de nos marionnettes à guignol. Puisque c'était l'usage de ne -mettre dans un tombeau que les figures ou les objets les plus agréables -à celui qui l'habitait, sans doute il devait aimer beaucoup les -danseuses, l'homme momifié auquel on avait offert ce joujou, en des -temps antérieurs à toute précise chronologie. Au milieu du groupe, il -est représenté lui-même dans un fauteuil, tenant sur les genoux sa -danseuse favorite, et d'autres femmes devant lui esquissent un pas de -leur époque, tandis que des musiciennes accroupies touchent des -tambourins et des harpes étranges; toutes sont coiffées de cette longue -tresse tombant sur les épaules comme la queue des Chinois, qui était la -marque distinctive de ces sortes d'hétaïres.--Or il y avait déjà trois -mille ans que ces petites personnes «gardaient la pose» dans les -ténèbres quand débuta l'ère chrétienne!... Pour mieux nous les montrer -on apporte le groupe près de la fenêtre, dans le triste rayon qui entre -ici après avoir glissé sur l'infini du désert, et qui se met à les -éclairer jaune, à détailler pour nous leurs attitudes de petites poupées -cocasses et effarantes, effarantes d'être si vieilles et de sortir d'une -telle nuit.--Or ce déclin du soleil, qu'elles regardent ce soir avec -leurs drôles d'yeux trop grands et trop ouverts, elles ne l'avaient plus -vu depuis cinq mille ans!... - -L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole, est à peine à deux -cents mètres d'ici. On nous annonce que c'est éclairé chez eux et que -nous pouvons nous y rendre. - -Descente par un étroit couloir en pente rapide, creusé dans le sol, -entre des talus de pierrailles et de sable. Tout de suite nous sommes -abrités, là dedans, contre le vent si âpre qui souffle sur le désert, et -même, de la porte d'ombre, béante devant nous, vient comme une haleine -de four: il fait toujours sec et chaud dans les souterrains funéraires -de l'Égypte, qui sont de merveilleuses étuves à momies. Le seuil -franchi, c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une lanterne, tours et -détours, marchant sur de larges dalles, rencontrant des stèles, des -blocs éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur toujours -croissante. - -Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée, l'artère de cent -cinquante mètres de long, taillée dans le roc, où les bédouins ont -préparé pour nous leur grêle illumination d'usage. - -Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous saisit dès l'entrée le -sentiment du trop lugubre, l'oppression du trop lourd, du trop écrasant, -du surhumain. Les petites flammes impuissantes d'une cinquantaine de -pauvres chandelles, que l'on vient de planter sur des trépieds de bois, -en enfilade d'un bout à l'autre du parcours, nous montrent, à droite et -à gauche de l'immense avenue, des cavernes sépulcrales carrées contenant -chacune un cercueil noir, mais un cercueil comme pour un mastodonte. Ils -sont carrés aussi, tous les cercueils si sombres et pareils, sortes de -caisses sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc de granit rare, -aussi luisant que du marbre. Aucun ornement; il faut y regarder de près -pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions -hiéroglyphiques, les rangées de petits personnages, de petits hiboux, de -petits chacals qui racontent en une langue perdue l'histoire des -antiques humanités; ici, la signature du roi Amasis; là, celle du roi -Cambyse... Quels Titans ont pu les tailler, de siècle en siècle, ces -cercueils (ils ont au moins douze pieds de long sur dix de haut), et -ensuite les amener sous terre (ils pèsent de soixante à soixante-dix -mille kilogrammes en moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces -espèces de chambres, où ils sont là tous comme embusqués sur notre -passage?... Chacun, en son temps, a contenu très à l'aise sa momie de -boeuf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais malgré leur pesanteur, -malgré leur solidité à défier toute destruction, ils ont été spoliés[5] -à des époques mal définies, sans doute par des soldats du roi de Perse. -Rien que les avoir ouverts représente déjà un travail étonnant de -patience et de force; pour certains, les voleurs ont réussi, avec des -leviers, à faire glisser de quelques centimètres le formidable -couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à coups de pioche, ils ont -percé dans l'épaisseur du granit un trou par lequel un homme a pu se -faufiler comme un rat, comme un ver, et fourrager à tâtons autour de la -momie sacrée. - - [5] L'un pourtant était resté intact dans sa caverne murée, nous - conservant ainsi le seul Apis qui soit venu jusqu'à nos jours. Et on - se rappelle l'émotion de Mariette lorsque en entrant là il vit par - terre sur le sable l'empreinte des pieds nus du dernier Égyptien qui - en était sorti trente-sept siècles auparavant. - -Dans l'hypogée colossal, ce qui encore vous saisit le plus, c'est la -rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre -cercueil noir resté là en travers du chemin comme pour le barrer. Il est -aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses aînés, qui, -plusieurs siècles avant sa venue, avaient commencé de s'aligner le long -de la grande voie droite, à mesure que mouraient les taureaux déifiés; -mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, et n'a jamais reçu sa -momie. Il a été le _dernier_. Pendant la période où on le roulait avec -lenteur, à grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa -chambre quasi-éternelle, d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis -avait pris fin,--là tout à coup, ainsi qu'il peut arriver pour les -religions ou les institutions des hommes, même les plus solidement -enracinées dans leurs âmes et dans leur passé ancestral... C'est -peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos -notions positives: savoir qu'il y aura un _dernier_ de tout; non -seulement un dernier temple, un dernier prêtre, mais aussi une dernière -naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier -jour... - - * - - * * - -Dans ces catacombes si chaudes, nous avions oublié le vent froid qui -soufflait dehors, et perdu de vue la physionomie du désert Memphite, les -aspects d'horreur qui nous attendaient là-haut. Déjà sinistre sous le -ciel bleu, ce désert vraiment devient intolérable à regarder si par -hasard le ciel y est sombre à l'heure où le jour s'en va. Quand nous le -retrouvons, au sortir de l'obscurité souterraine, tout commence à bleuir -pour la nuit dans son immensité morte. Sur la crête des dunes, dont le -jaune a beaucoup blêmi pendant que nous étions en bas, le vent s'amuse à -soulever des tourbillons de sable qui imitent les embruns d'une mer -mauvaise. De tous côtés traînent les nuages obscurs, les mêmes qu'au -moment de notre descente. L'horizon continue de s'y détacher en clair, -et de plus vers l'est on dirait qu'il _penche_; une des plus hautes -vagues de la «mer sans eau», un amoncellement de sable dont les contours -flous trompent sur la distance, le fait paraître incliné, cet -horizon-là, et c'est presque à donner le vertige. Quant au soleil, il a -voulu rester en scène pour quelques secondes, maintenu après l'heure par -le mirage, mais si changé derrière d'épais voiles que l'on préférerait -qu'il n'y fût pas; couleur de braise qui s'éteint, il semble beaucoup -trop près et trop gros; il n'éclaire plus rien, il n'est qu'un globe -tristement rose qui se déforme et s'ovalise; non plus dans l'espace, -mais échoué là-bas sur le bord extrême du désert, il regarde les choses -comme un grand oeil terne qui va se fermer dans la mort. Et les -mystérieux triangles surhumains, ils sont là aussi, bien entendu, qui -nous guettaient à notre sortie de dessous terre, les uns près, les -autres loin, toujours postés à leurs mêmes places d'éternité; mais -certainement ils viennent encore de grandir, dans le crépuscule de plus -en plus bleuissant... - -Un tel soir, en un tel lieu, on dirait le _dernier_ soir. - - - - -VII - -BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT - - -La nuit. Une longue rue droite, artère de quelque capitale, où notre -voiture file au grand trot, avec un fracas assourdissant sur des pavés. -Lumière électrique partout. Magasins qui se ferment; il doit être tard. - -C'est une rue levantine; encore un peu arabe; n'aurions-nous même pas la -notion certaine du lieu, que nous percevrions cela comme au vol, dans -notre course très bruyante: les gens portent la longue robe et le -tarbouch; quelques maisons, au-dessus de leurs boutiques à l'européenne, -nous montrent au passage des moucharabiehs. Mais cette électricité -aveuglante fausse la note; au fond, sommes-nous bien sûrs d'être en -Orient? - -La rue finit, béante sur des ténèbres. Tout à coup, là, sans crier gare, -elle aboutit à du vide où l'on n'y voit plus, et nous roulons sur un sol -mou, feutré, qui brusquement fait cesser tout bruit.--Ah! oui, le -_désert_!... Non pas un terrain vague quelconque, comme dans des -banlieues de chez nous; non pas une de nos solitudes d'Europe, mais le -seuil des grandes désolations d'Arabie: le _désert_, et, même si nous -n'avions point su qu'il nous guettait là, nous l'aurions reconnu à un je -ne sais quoi d'âpre et de spécial qui, malgré l'obscurité, ne trompe -pas. - -Mais d'ailleurs, non, la nuit n'est pas si noire. Il nous l'avait -semblé, au premier instant, par contraste avec l'allumage brutal de la -rue. - -Au contraire, elle est transparente et bleue, la nuit; une demi-lune, -là-haut, dans le ciel voilé d'un brouillard diaphane, éclaire -discrètement, et, comme c'est une lune égyptienne plus subtile que la -nôtre, elle laisse aux choses un peu de leur couleur; nous pouvons -maintenant le reconnaître avec nos yeux, ce désert qui vient de s'ouvrir -et de nous imposer son silence. Donc saluons la pâleur de ses sables et -le brun fauve de ses rochers morts. Vraiment il n'y a d'autre pays que -l'Égypte, pour de si rapides surprises: au sortir d'une rue bordée de -magasins et d'étalages, sans transition, trouver cela!... - -Nos chevaux, inévitablement, ont ralenti l'allure, à cause de ce terrain -où les roues s'enfoncent. Encore autour de nous quelques rôdeurs, qui -prennent aussitôt des airs de revenants, avec leurs longues draperies -blanches ou noires, et leur marche qui ne s'entend pas. Et puis, plus -personne, fini; rien que les sables et la lune. - -Mais voici presque tout de suite, après le court intermède de néant, une -ville nouvelle où nous nous engageons, des rues aux maisonnettes basses, -des petits carrefours, des petites places; le tout, blanc sur les sables -blanchâtres et sous la lune blanche... Oh! pas d'électricité, par -exemple, dans cette ville-là, pas de lumières et pas de promeneurs; -portes et fenêtres sont closes; nulle part rien ne bouge, et le silence -est, de premier abord, pareil à celui du désert alentour. Ville où le -demi-éclairage lunaire, parmi tant de vagues blancheurs, se diffuse -tellement qu'il a l'air de venir de partout à la fois, et que les choses -ne projettent plus, les unes sur les autres, aucune ombre qui les -précise. Ville au sol trop ouaté, où la marche est amollie et retardée, -comme dans les rêves. Elle n'a pas l'air véritable; à y pénétrer plus -avant, une timidité vous vient, que l'on ne peut ni chasser ni définir. - -Pour sûr, on n'est pas ici dans une ville ordinaire... Ces maisons -cependant, avec leurs fenêtres grillagées comme celles des harems, n'ont -rien de particulier,--rien que d'être closes, et d'être muettes... C'est -toute cette blancheur probablement qui vous glace... Et puis, en vérité, -ce silence, non, il n'est plus comme celui du désert, qui au moins -paraissait un silence naturel puisque là il n'y avait rien; ici, par -contre, on prend comme la notion de présences innombrables, qui se -figeraient quand on passe, mais continueraient d'épier attentivement... -Nous rencontrons des mosquées, qui n'ont point de lumières, et sont, -elles aussi, muettes et blanches, avec un peu de bleuâtre que leur jette -la lune; entre les maisonnettes, il y a parfois des enclos, comme -seraient d'étroits jardins sans verdure possible, et où quantité de -petites stèles se lèvent de compagnie dans le sable, stèles blanches, il -va sans dire, puisque nous sommes ici, cette nuit, dans le royaume -absolu du blanc... Qu'est-ce que ça peut être, ces jardinets-là?... Et -le sable, qui en couches épaisses envahit les rues, continue de mettre -une sourdine à notre marche, sans doute pour complaire à toutes ces -choses attentives qui autour de nous ne font aucun bruit. - -Aux carrefours maintenant et sur les places les stèles se multiplient, -toujours érigées par paires, aux deux extrémités d'une dalle qui est de -longueur humaine. Leurs groupes immobiles, postés comme au guet, -paraissent si peu réels, dans leur imprécision blanche, qu'on voudrait -les vérifier en touchant,--et du reste on ne s'étonnerait pas trop que -la main passât au travers comme il arrive pour les fantômes. Et enfin -voici une vaste étendue sans maisons, où elles foisonnent sur le sable -comme les épis d'un champ, ces stèles obsédantes; il n'y a plus à -s'illusionner: ça, c'est un cimetière--et nous venons de passer au -milieu de maisons de morts, de mosquées de morts, dans une ville de -morts!... - -Plus loin, une fois franchi ce cimetière-là, qui au moins s'indiquait -sans équivoque, nous retrouvons la suite de la ville ambiguë, elle nous -reprend dans ses réseaux: maisonnettes comme celles d'ailleurs, mais -ayant, en guise de jardinets, leurs petits enclos pour sépultures,--tout -cela plus que jamais indécis, sous cette lumière si douce, qui par -degrés se voile davantage, comme si l'on avait mis à la lune des globes -dépolis, qui bientôt ne serait même plus de la lumière, sans les -transparences de l'air d'Égypte et sans la blancheur générale des -choses. Une fois, à une fenêtre, paraît une lueur de lampe, et c'est -quelque veillée de fossoyeurs. Une autre fois, nous entendons en passant -des voix d'hommes chanter une prière, et c'est la prière pour les -défunts. - -Ces maisons vides, on ne les a point bâties pour les habiter, mais -seulement pour s'y assembler à certains jours de souvenir; chaque -famille musulmane un peu notable possède ainsi son pied-à-terre, tout -près de ses morts, afin de venir là prier pour eux. Or, il y en a tant -et tant que cela finit par faire une ville,--et une ville dans le -désert, c'est-à-dire dans un lieu inutilisable pour tout autre usage, -dans un lieu sûr, où l'on sait bien que jamais, même quand surgiront les -temps impies de l'avenir, la place des pauvres tombes ne risquera pas -d'être convoitée.--Non, c'est de l'autre côté du Caire, sur l'autre rive -du Nil, parmi la verdure des palmiers, qu'est la banlieue en voie de -transformation, avec les villas des étrangers envahisseurs et les flots -d'électricité épandus sur leurs routes à autos. De ce côté-ci, rien à -craindre, paix et désuétude éternelles, et le linceul des sables -arabiques toujours prêt à s'avancer pour ensevelir. - -Au sortir de la ville des morts, le désert s'ouvre de nouveau devant -nous, le morne déploiement blanchâtre, qui ferait songer à un steppe -sous la neige, par une nuit comme celle-ci, quand le vent souffle froid -et quand la lune embrumée se met à ressembler à une triste opale. - -Mais c'est un désert planté de ruines, planté de spectres de mosquées: -toute une peuplade de grands dômes croulants y est disséminée au hasard -et à l'abandon, sur l'étendue inconsistante des sables. Oh! de si -étranges dômes, d'une forme si vieille! L'archaïsme de leurs silhouettes -frappe dès l'abord, autant que leur isolement dans un tel lieu; ils -ressemblent à des cloches, ou à de gigantesques bonnets de derviche -posés sur des estrades, et les plus lointains donnent l'impression de -personnages trapus, à grosse tête, en sentinelle avancée, surveillant -là-bas le vague horizon d'Arabie. - -Ce sont d'orgueilleux tombeaux du XIVe et du XVe siècle, où dorment dans -un délaissement suprême ces sultans mameluks qui opprimèrent l'Égypte -pendant près de trois cents ans. De nos jours, il est vrai, quelques -visites recommencent à leur venir, par les nuits de pleine lune d'hiver, -alors qu'ils dessinent, bien nettes sur les sables, leurs grandes -ombres; par ces éclairages-là, jugés favorables, ils sont au rang des -curiosités qu'exploitent les agences, et nombre de touristes (qui -s'obstinent à les appeler les «tombeaux des khalifes») s'y rendent le -soir, en bruyante caravane, sur des bourricots. Mais, cette fois, la -lune est trop incertaine et pâle; sans doute nous serons seuls à les -troubler dans leur mystérieux concert. - -La lumière de cette nuit est vraiment inusitée; comme tout à l'heure -dans la ville des morts, elle est partout diffuse et donne, même aux -choses les plus massives, des transparences d'irréalité; mais aussi elle -les détaille, et leur laisse un peu des nuances du plein jour. Ainsi, -tous ces dômes funéraires, sur toutes ces ruines de mosquées qui leur -servent de piédestal, ont gardé leurs tons fauves ou bruns; tandis -qu'ils restent blêmes, les sables qui les séparent, les sables -souverains qui font entre les demeures de ces différents sultans de -petites solitudes mortes, et sur lesquels notre voiture, toujours sans -bruit, trace de légers sillons que le vent effacera demain. Point de -routes ici; elles seraient d'ailleurs inutiles autant qu'infaisables; on -passe où l'on a envie de passer; on peut se croire très loin de tout -lieu habité par les vivants, et c'est à peine si la grande ville, que -l'on sait cependant proche, laisse voir de temps à autre sur l'horizon, -au gré des ondulations molles du terrain, comme une phosphorescence, un -reflet de ses milliers de lampes électriques. On est bien dans le désert -des morts, en la seule société de la lune, qui, par la fantaisie de -l'étonnant ciel d'Égypte, est ce soir une lune gris-perle, on dirait -presque une lune de nacre. - -Chacune de ces mosquées funéraires se révèle magnifique, si l'on va de -près la regarder dans sa solitude. Ces étranges dômes surélevés, qui de -loin imitent des coiffures de derviches ou de mages, sont tout brodés -d'arabesques, et des trèfles aux dentelures exquises couronnent toutes -les murailles. - -Personne cependant ne les vénère ni ne les entretient, les tombeaux des -oppresseurs mameluks; là dedans, plus jamais de chants, ni de cris vers -Allah; chaque nuit, un infini de silence. La piété se borne à ne pas les -détruire, les laissant aux prises avec les siècles, avec le soleil, avec -le vent d'ici qui dessèche et émiette. Et l'écroulement est commencé de -toutes parts. Des coupoles qui ont chancelé nous montrent d'irréparables -lézardes; des moitiés d'arceaux brisés se profilent ce soir en ombre sur -la lueur nacrée du ciel, et des éboulis de pierres sculptées jonchent -les entours. Mais comme ils savent encore jeter le vague effroi, ces -tombeaux presque maudits!--surtout ceux des lointains, qui se dressent -en silhouettes de géants difformes à trop grands bonnets, sombres sur la -nappe claire des sables, et qui se tiennent groupés, ou épars comme en -déroute, à cette entrée des si profondes régions vides... - - * - - * * - -Nous avions choisi un temps d'éclairage douteux, pour ne point -rencontrer de touristes. Mais comme nous approchions de la grande -demeure mortuaire du sultan Barkouk l'assassin, nous en voyons sortir -toute une bande, une vingtaine à la file, qui émergent de la pénombre -des murs abandonnés,--chacun trottinant sur son petit âne, et chacun -suivi de l'inévitable ânier bédouin qui tapote avec un bâton la croupe -de la bête. Ils rentrent au Caire, leur tournée finie, et échangent à -haute voix, d'un bourricot à un autre, des impressions plutôt ineptes, -en différentes langues occidentales... Tiens! Il y a même dans la troupe -la presque traditionnelle dame attardée, qui, pour des motifs d'ordre -privé, ne suit qu'à bonne distance; elle est un peu mûre celle-ci, -autant que la lune permet d'en juger, mais encore sympathique à son -ânier, qui, des deux mains, la soutient par derrière sur sa selle avec -une sollicitude touchante et localisée... Oh! ces petits ânes d'Égypte, -si observateurs, si philosophes et narquois, que ne peuvent-ils écrire -leurs mémoires! Tant et tant de drôles de choses ils ont vues, dans les -banlieues du Caire, la nuit! - -Cette dame évidemment appartient à la catégorie si répandue des hardies -exploratrices qui, malgré une haute _respectability at home_, ne -craignent pas, une fois lancées sur les rives du Nil, de compléter leur -cure de soleil et de vent sec par un peu de «bédouinothérapie». - - - - -VIII - -CHRÉTIENS ARCHAÏQUES - - -A peine éclairé aux flammes de quelques pauvres cierges minces qui -tremblotent contre les murailles dans des niches de pierre, un -grouillement compact de formes humaines voilées de noir, en un lieu -écrasé, étouffant--quelque souterrain sans doute--qu'emplit l'odeur de -l'encens d'Arabie. Et un vacarme de presque méchante allure qui -inquiète: plaintes de nouveau-nés, cris de détresse de tout petits -enfants dont les voix sont couvertes comme à dessein par un cliquetis de -cymbales... - -Qu'est-ce que c'est que ça? Pourquoi les avoir descendus dans ce trou -sombre, ces petits qui hurlent au milieu de la fumée, tenus par ces -fantômes en deuil? En entrant, si l'on n'était prévenu, ne dirait-on pas -un repaire de mauvaise sorcellerie, un souterrain pour messe noire? - -Non. C'est la crypte de la basilique de Saint-Sergius pendant la messe -copte d'un matin de Pâques!--En effet, après la surprise d'arrivée, si -l'on regarde ces fantômes, ce sont pour la plupart de jeunes mères au -fin et doux visage de madone, qui tiennent tendrement dans leurs voiles -les bébés pleureurs et s'efforcent de les consoler. Quant au sorcier qui -joue des cymbales, c'est un bon vieux prêtre, ou sacristain, qui sourit -paternellement; s'il fait tout ce tapage, sur un rythme d'ailleurs très -gai, c'est pour bien marquer la joie pascale, fêter la résurrection du -Christ,--un peu aussi pour distraire ces petits, car il y en a qui se -désolent vraiment trop. Ils ont peur, ces innocents, de l'obscurité, des -parfums qui fument; mais les mamans ne prolongent pas l'épreuve: le -temps seulement d'une apparition dans ce lieu vénérable, qui leur -portera bonheur, pendant que la messe se dit à l'église au-dessus, et on -les emmène,--et on en apporte d'autres, par l'étroit escalier obscur où -l'on se cogne la tête aux pierres de voûte; la crypte ne désemplit pas. - -Mais que de monde, que de voiles noirs dans ce réduit où l'air est -irrespirable, et où vous assourdit cette barbare musique mêlée de ces -vagissements et de ces cris! Et quels aspects de vétusté extrême ont ici -les choses! Les murs frustes, la voûte si basse que l'on pourrait la -toucher, les quelques piliers de granit qui soutiennent les arceaux -informes, tout cela est crassé par la fumée des cires, et patiné, rongé -par le frottement des mains humaines. - -Au fond de la crypte il y a le recoin très sacré, devant lequel on se -presse: une niche grossière, un peu plus grande que celles creusées dans -le mur pour recevoir les cierges, une niche qui recouvre l'antique dalle -où, d'après la tradition, la vierge Marie se serait assise avec l'enfant -Jésus, lors de la fuite en Égypte. Oh! elle est bien usée aujourd'hui, -cette sainte dalle, bien luisante, pour avoir subi tant de pieux -attouchements, et la croix byzantine qui y fut gravée jadis achève de -s'effacer. - -Si la Vierge ne s'est point assise là, l'humble crypte de Saint-Sergius -n'en demeure pas moins l'un des sanctuaires chrétiens les plus vieux du -monde. Et ces Coptes, qui s'y assemblent encore avec vénération, ont -précédé de beaucoup d'années la plupart de nos races occidentales dans -la religion évangélique. - -Bien que l'histoire de l'Égypte s'enveloppe tout à coup d'une sorte de -nuit au moment de l'apparition du christianisme, on sait que l'essor de -la foi nouvelle y fut rapide et impétueux, comme la germination des -plantes sous la crue du Nil. Les vieux cultes pharaoniques, amalgamés en -ce temps-là avec ceux de la Grèce, s'obscurcissaient tellement sous -l'amas des rites et des formules qu'ils n'avaient plus de sens. Et -pourtant, ici comme dans la Rome impériale, couvaient les ferments d'un -mysticisme passionné. D'ailleurs ce peuple égyptien était plus qu'aucun -autre hanté par la terreur de la mort, ainsi que le prouve sa folie des -embaumements; il devait donc avec avidité recevoir la Parole de -fraternel amour et d'immédiate résurrection. - -En tout cas, le christianisme s'implanta si fortement dans cette Égypte -que les siècles de persécution n'arrivèrent pas à le détruire; lorsqu'on -remonte le vieux fleuve, on voit plusieurs de ces petits groupements -humains, aux maisons de boue séchée, où le dôme blanchi de la modeste -maison de prière est surmonté d'une croix et non d'un croissant: -villages de ces Coptes, de ces Égyptiens qui de père en fils ont gardé -la foi chrétienne depuis les temps nébuleux des premiers martyrs. - - * - - * * - -La naïve église de Saint-Sergius est une relique très cachée, presque -enfouie au milieu d'un dédale de ruines; sans un guide, rien n'est plus -difficile que de s'orienter pour la découvrir. Le quartier qui la -contient s'enferme dans les murs de ce qui fut jadis une citadelle -romaine, et cette citadelle à son tour s'enveloppe des tranquilles -désuétudes du «Vieux-Caire»,--qui est au Caire des mameluks et des -khédives un peu ce que Versailles est à Paris. - -Ce matin de Pâques, partis en voiture du Caire actuel pour nous rendre à -cette messe, nous avons à traverser d'abord une banlieue en voie de -transformation, où du sol antique vont bientôt sortir quantité de ces -modernes horreurs en fonte et torchis, usines ou grands hôtels, qui -pullulent dans ce pauvre pays avec une stupéfiante vitesse. Puis -viennent un ou deux kilomètres de terrains vagues, mêlés à des sables et -déjà presque un peu désertiques. Puis enfin les murs du Vieux-Caire, -après lesquels commence la paix des maisonnettes à l'abandon, des -jardinets et des vergers parmi des ruines. Le vent et la poussière font -rage contre nous pendant toute la route, le presque éternel vent et -l'éternelle poussière d'ici, par lesquels, depuis le commencement des -âges, tant d'yeux humains ont été brûlés sans recours; ils nous -maintiennent dans d'aveuglants tourbillons où foisonnent des mouches. La -«saison» du reste est déjà finie, les étrangers envahisseurs ont fui -jusqu'au prochain automne, et l'Égypte se retrouve plus égyptienne, sous -un ciel plus ardent. Ce soleil d'un dimanche de Pâques chauffe comme -notre soleil de juillet, et on dirait que la terre va mourir de -sécheresse. Mais c'est toujours ainsi, le printemps de ce pays sans -pluie; les arbres, qui avaient gardé leurs feuilles pendant l'hiver, se -dépouillent en avril comme chez nous en novembre; plus d'ombre nulle -part et tout souffre, tout jaunit sur les sables jaunes.--Il n'y a pas à -s'inquiéter cependant, car l'inondation va venir, immanquable depuis que -notre période géologique a commencé d'être; encore quelques semaines et -le prodigieux fleuve, comme au temps du dieu Amon, va épandre le long de -ses rives une vie hâtive et fougueuse.--En attendant, les orangers, les -jasmins, les chèvrefeuilles, ceux que les hommes prennent soin d'arroser -d'eau du Nil, ont follement fleuri; lorsque nous passons devant les -jardins du Vieux-Caire, qui alternent avec les maisons croulantes, ce -continuel nuage de poussière blanche où nous étouffons s'emplit tout à -coup de leur suave odeur; malgré cette sécheresse, malgré cet -effeuillement des arbres, les parfums d'un renouveau brusque et enfiévré -sont déjà dans l'air. - -Arrivés aux murailles de ce qui fut la citadelle romaine, il faut -descendre de voiture, franchir une porte basse et pénétrer à pied dans -le labyrinthe d'un quartier copte qui se meurt de poussière et de -vétusté. Maisons délaissées, servant de refuge à des miséreux; -moucharabiehs qui tombent de vermoulure; ruelles en souricière, qui -parfois nous font passer sous quelque arceau du moyen âge, ou bien qui -se referment au-dessus de nos têtes par la fantaisie des vieilles -masures penchées... Et c'est cela, le chemin qui conduit à une basilique -fameuse? Nous croirions nous être égarés, n'étaient ces groupes de -Coptes en tenue du dimanche qui se rendent comme nous à la messe pascale -à travers les ruines. - -Et qu'il y en a de jolies, de ces femmes drapées en fantômes dans des -soies noires! Leur long voile ne les cache point comme celui des -musulmanes; il est seulement posé sur leurs cheveux et découvre leur fin -visage, leur collier d'or, leurs bras un peu nus qui portent au poignet -de grosses torsades en or vierge. Pures Égyptiennes, elles ont gardé ce -même profil délicat et ces mêmes yeux si allongés qu'avaient les déesses -de jadis inscrites en bas-relief sur les murs pharaoniques. Mais déjà -quelques-unes, hélas! parmi les jeunes, ont renié le traditionnel -costume pour s'habiller _à la franque_, porter robe et chapeau.--Et -quelles robes! quels chapeaux, quelles fleurs, dont ne voudraient plus -les paysannes de nos derniers villages!--Hélas! hélas! ces pauvres -petites, qui pourraient être adorables, comment les avertir que les -beaux plis des voiles noirs leur laisseraient une exquise distinction de -race, tandis qu'elles font pitié sous leurs oripeaux qui rappellent la -mi-carême?... - -Dans l'un quelconque de ces vieux murs qui depuis un instant nous -enserrent, voici la percée d'une porte basse et comme craintive: cela, -l'entrée de la basilique? Non, c'est invraisemblable!... Pourtant -quelques-unes de ces jolies créatures, aux voiles noirs et aux bracelets -d'or, qui nous précédaient viennent de s'y engouffrer, et déjà le parfum -des encensoirs flotte pour nous avertir. Une sorte de corridor, étonnant -de pauvreté et de vieillesse, se contourne avec des airs de méfiance, -puis nous mène à une cour étroite, qui a bien mille ans, et où des -loqueteux, assis sur des banquettes à l'orientale, réclament nos -aumônes. L'odeur de l'encens d'Arabie s'accentue, et une dernière porte, -au fond de ce réduit, cachée en pleine ombre, nous donne accès enfin -dans la vénérable église. - -L'église! Elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et du -gourbi de désert. En entrant on a l'impression d'être initié d'une façon -soudaine à l'enfance naïve du christianisme, de le surprendre, si l'on -peut dire, dans son berceau--qui fut en réalité tout oriental. La triple -nef est pleine de petits enfants (c'est aussi là ce qui frappe dès -l'abord), de tout petits enfants qui pleurent ou qui rient et s'amusent, -et beaucoup de mères allaitent leurs nouveau-nés--pendant l'invisible -messe, qui doit se célébrer là-bas, derrière l'_iconostase_. Par terre, -des nattes, où des familles sont assises en cercle et semblent chez -elles. Sur les murailles frustes et déjetées, une épaisseur de chaux -blanche attestant des années sans nombre. Et au-dessus de tout cela un -étrange vieux plafond en bois de cèdre, avec de grosses poutres -barbares. - -Dans cette nef que soutiennent des colonnes de marbre enlevées jadis à -des temples païens, il y a, comme dans toutes les antiques églises -coptes, de hautes boiseries transversales, minutieusement travaillées à -la façon arabe, la divisant en trois sections: la première, par où l'on -arrive, est celle où doivent s'asseoir les femmes; la seconde est pour -le baptistère; la troisième, plus au fond et confinant à l'_iconostase_, -appartient aux hommes. - -Elles portent presque toutes les longs voiles de soie noire d'autrefois, -ces femmes qui encombrent ce matin, si familièrement et avec tant de -petits nourrissons, la zone à elles réservée; dans leurs groupes -harmonieux et sans cesse mouvementés, les robes _à la franque_, les -pauvres chapeaux de mardi gras sont encore l'exception; l'ensemble -conserve, à peu près intactes, sa grâce d'archaïsme et sa candeur. - -Plus loin, on s'agite aussi beaucoup, dans le compartiment des hommes, -limité au fond par l'_iconostase_ (un mur millénaire que décorent des -marqueteries en cèdre et en ivoire d'un précieux travail ancien, et où -sont accrochées d'étranges vieilles icones noircies par les ans). C'est -derrière ce mur, percé de portes, que se dit la messe. On entend -vaguement chanter, dans l'ultime sanctuaire qui est là, fermé au peuple; -de temps à autre, un prêtre fait mine d'en sortir, en soulevant une -portière de soie fanée, et sur le seuil esquisse un geste bénisseur; il -a une robe d'or, une couronne d'or, mais d'humbles fidèles lui parlent -librement et touchent même ses beaux atours de roi mage; il sourit, et -puis, laissant retomber la draperie qui masque l'entrée du tabernacle, -il redisparaît dans son innocent mystère. - -Combien ici les moindres choses disent la décrépitude! Les dalles sont -dénivelées par le tassement du sol, usées par les pas de quelques -milliers de générations mortes. Tout est de travers, penché, poussiéreux -et finissant. Le jour tombe d'en haut par d'étroites fenêtres -grillagées. On manque d'air, on étouffe un peu; mais, bien que le soleil -ne pénètre point, je ne sais quelle réverbération indécise de la chaux -sur les murs vient vous rappeler qu'au dehors il y a un printemps -oriental qui resplendit et brûle. - -Dans cette église, aïeule des églises, au milieu du nuage de fumée -odorante, ce que l'on entend, plus encore que le chant de la messe, -c'est le va-et-vient, la pieuse agitation des fidèles; et plus encore, -c'est l'étonnant tapage qui se fait en dessous et qui monte par le trou -de la sainte crypte: l'alerte batterie de cymbales, et tous ces -vagissements, comme des plaintes de jeunes chats... - -Mais loin de moi les pensées d'ironie, oh! non. Si, dans notre Occident, -certains offices me semblent antichrétiens--comme, par exemple, en la -trop fastueuse cathédrale de Cologne, une de ces messes à grand -spectacle où des hallebardiers maintiennent la foule avec morgue,--ici, -par contre, elle est tellement touchante et respectable, la bonhomie de -ce culte primitif! Ces Coptes, qui s'installent dans leur église comme -chez eux, qui en font leur maison et l'encombrent de leurs bébés -pleureurs, ont, à leur manière, bien entendu la parole de Celui qui a -dit: «Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point, -car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent.» - - - - -IX - -LA RACE DE BRONZE - - -Un chant monotone sur trois notes, qui doit dater des premiers pharaons, -de nos jours se chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta jusqu'à -la Nubie; des hommes demi-nus, au torse de bronze, en commençant leur -éternel travail, l'entonnent dès le matin, de proche en proche, avec des -voix pareilles, et le continuent jusqu'au repos du soir. - -Tous ceux qui ont vécu en dahabieh sur l'antique fleuve le connaissent -bien, ce chant de l'arrosage, que toujours les mêmes grincements de bois -mouillé accompagnent en cadence lente. - -C'est la mélopée du «châdouf». Et le châdouf est un primitif agrès, -resté immuable depuis des temps qui ne se comptent plus; il se compose -d'une longue antenne, comme une vergue de tartane, qui s'appuie en -bascule sur une traverse et porte à sa pointe un seau en bois; un homme, -avec de beaux gestes, fait jouer cela en chantant, abaisse l'antenne, -puise l'eau dans le fleuve et remonte le seau rempli,--qu'un autre homme -attrape au vol pour le déverser plus haut, dans un bassin creusé à même -la terre des berges. Quand le fleuve est bas, il y a trois bassins -superposés, comme seraient trois étapes pour la montée de l'eau -précieuse jusqu'aux champs de blé ou de luzerne, et alors trois châdoufs -les uns au-dessus des autres grincent ensemble, inclinant et relevant au -rythme de la même chanson leurs grandes cornes de scarabée. - -Tout le long, tout le long du Nil, se propage ce mouvement des antennes -du châdouf, qui a commencé dans les plus vieux âges et qui est l'une des -manifestations essentielles de la vie humaine sur ces bords; il ne fait -trêve que l'été, quand le fleuve, grossi par les pluies de l'Afrique -équatoriale, vient inonder cette terre d'Égypte qu'il a créée lui-même -au milieu des sables sahariens. Mais il bat son plein pendant nos mois -d'hiver, qui sont là-bas une période de lumineuse sécheresse, sous un -ciel inaltérablement bleu; en cette saison-là, tous les jours, depuis -l'aube jusqu'à la prière du soir, les hommes sont à l'arrosage, -transformés en machines inlassables, dont les muscles jouent comme des -lames de métal; le geste ne change jamais, non plus que la chanson, et -sans doute l'esprit doit s'abstraire de l'automatique travail, pour se -perdre en quelque rêve, voisin de celui que faisaient les ancêtres, -attelés aux mêmes agrès il y a quatre ou cinq mille ans. Les torses, -inondés à chaque montée du seau qui déborde, ruissellent constamment -d'eau froide; quelquefois le vent est glacé en même temps que le soleil -brûle; mais, puisqu'ils sont en bronze, ces perpétuels travailleurs de -plein air, rien n'a prise sur leur corps endurci. - -Ces hommes sont les fellahs, les paysans de la vallée du Nil, les purs -Égyptiens dont le type n'a pas changé au cours des siècles: dans les -plus antiques bas-reliefs de Thèbes ou de Memphis, on les retrouve tels, -avec leur profil noble aux lèvres un peu épaisses, leurs yeux allongés -aux paupières lourdes, leur taille mince et leurs épaules larges. - -Leurs femmes, qui de temps à autre descendent au fleuve, près d'eux, -pour puiser aussi, mais dans des vases d'argile qu'elles -emportent--(toujours le puisage, le charroi de l'eau nourricière: -occupation primordiale, dans cette Égypte sans pluie ni source vive, qui -n'existe que par son fleuve),--leurs femmes, les fellahines, marchent ou -se posent avec une grâce inimitable, drapées de voiles noirs, que même -les plus pauvres laissent traîner sur la poussière ou le sable, à la -façon des robes de Cour. En ce pays de la clarté et des lointains roses, -elles sont étranges, toutes si sombrement vêtues, taches de deuil parmi -les champs ou le désert illuminés en fête; très machinales créatures, à -qui l'on n'a d'ailleurs rien appris, elles possèdent par instinct, comme -sans doute jadis les filles de l'Hellade, le sens de la noblesse dans -l'attitude; aucune de nos femmes ne saurait, avec une si majestueuse -harmonie, s'habiller de grossières étoffes noires, ni surtout lever des -bras nus pour poser sur la tête la lourde jarre emplie d'eau du Nil, et -s'en aller ensuite, fière et cambrée, ondulant malgré la charge. Les -tuniques de mousseline dont elles sont vêtues restent invariablement -noires comme les voiles, à peine rehaussées de quelques lisérés rouges -ou de quelques paillettes d'argent; rien ne les ferme sur la poitrine -et, par une étroite fente qui descend jusqu'à la ceinture, elles -laissent voir la chair ambrée, la naissance médiane des seins couleur de -bronze pâle, qui sont, au moins pendant l'éphémère jeunesse, d'un -contour impeccable. Les visages, il est vrai--lorsqu'on n'a pas eu le -temps de vous les cacher en ramenant un pli du voile,--le plus souvent -vous désenchantent, parce que des travaux rudes, des maternités hâtives, -des allaitements les ont déjà flétris; mais si l'on a la chance -d'apercevoir une jeune femme, c'est en général une apparition de beauté, -à la fois vigoureuse et fine. - -Quant aux bébés fellahs, toujours nombreux et qui suivent demi-nus les -mamans ou les grandes soeurs, ils auraient pour la plupart d'adorables -figures, avec leurs yeux naïfs de cabri, sans la malpropreté qui est, en -ce pays, une chose presque voulue par la tradition ancestrale; au bord -de leurs paupières, de leurs lèvres humides, restent collées en grappes -ces mouches d'Égypte, que l'on considère ici comme bienfaisantes aux -enfants, et qu'ils n'ont même plus l'idée de chasser, tant ils sont -héréditairement résignés à les subir,--avec la même passivité du reste -que montrent leurs pères vis-à-vis des étrangers envahisseurs. - -La passivité, la douce endurance semblent les caractéristiques de cette -race inoffensive, élégante d'allure sous ses haillons, mystérieuse dans -son immobilité millénaire, et capable d'accepter avec la même -indifférence tous les jougs qui passent. Pauvre belle race aux muscles -infatigables, où les hommes, qui remuèrent jadis les grandes pierres des -temples, ne connaissaient point de fardeaux trop lourds; où les femmes, -avec leurs bras graciles, pâlement basanés, avec leurs mains toutes -petites, dépassent de beaucoup en force nos plus massives paysannes. -Pauvre belle race de bronze! Sans doute elle fut trop précoce et donna -trop jeune son étonnante fleur, en des temps où, sur la terre, les -autres humanités végétaient obscurément encore; sans doute sa -résignation présente lui est venue comme une lassitude, après tant de -siècles d'effort et d'expansive puissance. Elle détenait jadis la -lumière du monde, et la voici tombée depuis plus de deux mille ans à -cette sorte de sommeil fatigué, qui a rendu la tâche facile aux -conquérants d'autrefois comme aux exploiteurs d'aujourd'hui... - -Un autre trait qui, à côté de la patience, domine chez ces purs -Égyptiens de la campagne, est leur attachement à la terre, à la terre -qui nourrit et dans laquelle plus tard on va dormir. Posséder de la -terre, en accaparer à tout prix les moindres morceaux, en conquérir des -bribes sur le désert mouvant, tel est le seul but, ou à peu près, que -les fellahs poursuivent en ce monde; posséder un champ, si petit -soit-il,--un champ qu'on laboure du reste avec la charrue la plus -anciennement inventée par l'homme, celle dont le dessin exact se -retrouve inscrit aux murs des tombeaux de Memphis. - -Et ce même peuple, qui fut le premier de tous à concevoir la -magnificence, qui eut jadis des dieux et des rois entourés d'une -écrasante splendeur, peut vivre aujourd'hui pêle-mêle avec ses moutons, -ses chèvres, dans d'humbles et basses cabanes faites de boue durcie au -soleil! Au milieu de ces villages d'Égypte, qui ont tous la couleur -neutre du sol, c'est à peine si un peu de chaux blanche vient égayer le -minaret ou la coupole de la mosquée; en dehors de ce petit refuge où -l'on prie gravement chaque soir--car nul ici ne s'endormirait sans -s'être prosterné devant la majesté d'Allah,--tout est en mornes -grisailles; les gens aussi ont des costumes de couleur terne, -d'apparence presque miséreuse. Et c'est comme de l'orient qui se serait -appauvri et éteint, sous un ciel pourtant resté merveilleux. - -Mais tant de grandeur passée laisse encore aux fellahs son empreinte: un -affinement d'aspect et de manières bien inconnu chez la plupart des -bonnes gens de nos villages. Et ceux d'entre eux qui par hasard arrivent -à la fortune ont tout de suite la distinction, savent de naissance -pratiquer l'hospitalité comme des seigneurs. - -Même l'hospitalité des plus humbles garde en ce pays quelque chose de -courtois et d'aisé qui sent la _race_. Je me souviens de ces limpides -soirs où j'arrêtais ma dahabieh contre la berge du fleuve, après la -navigation paisible du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non -gangrenés encore par le tourisme, que je choisissais d'habitude.) Au -crépuscule, à l'heure où des étoiles s'allumaient dans le ciel d'or -vert, dès que j'avais mis le pied sur la rive, signalé par les -aboiements des chiens de garde, toujours le chef du plus prochain hameau -venait à ma rencontre; digne, dans sa longue robe de soie rayée ou de -modeste coton bleu, il m'abordait avec des formules de bienvenue tout à -fait grand siècle. Force m'était de le suivre jusque dans sa maison en -terre séchée, où d'autres compliments s'échangeaient encore, et -d'accepter la traditionnelle tasse de café arabe, après m'être assis à -la place d'honneur sur le divan, pauvre du logis. - - * - - * * - -Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil, rouvrir enfin leurs yeux, -les transformer par l'éducation moderne, est la tâche que veut -entreprendre de nos jours une élite de patriotes égyptiens. Naguère, -cela m'eût semblé un crime, car ces paysans obstinés vivaient dans des -conditions de moindre souffrance, ayant beaucoup de foi et peu de -désirs. Mais aujourd'hui ils subissent une invasion plus dissolvante que -celles de tant de conquérants qui tuaient par les armes et par le feu: -les Occidentaux sont là, partout, chez eux, profitant de leur passivité -douce pour en faire des valets à l'usage de leurs trafics ou de leurs -plaisirs. L'oeuvre de dégradation est si facile sur ces simples sans -défense, à qui l'on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, les -«apéritifs»,--et à qui on enlève la prière!... - -Alors, oui, il serait peut-être temps de les réveiller, ces dormeurs -depuis plus de vingt siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu'ils -pourraient donner encore, quelles surprises ils nous réserveraient après -cette longue léthargie, sans doute réparatrice. En tout cas, l'espèce -humaine, en voie de décliner par surmenage, trouverait, chez ces -chanteurs du châdouf et ces laboureurs avec la si vieille charrue, des -cerveaux à peine touchés par l'alcool, et toute une réserve de beauté -tranquille, de bon équilibre physique, de vigueur sans bestialité. - - - - -X - -LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON - - -Au grand resplendissement de onze heures du matin, nous traversons les -champs d'Abydos, venant des bords du Nil, comme jadis tant de pèlerins -antiques, pour nous rendre aux sanctuaires d'Osiris, qui sont au delà -des vertes plaines, à l'orée du désert. - -Trois ou quatre lieues, sous le ciel limpide et le soleil de feu blanc, -parmi des blés ou des luzernes dont le vert admirable est piqué de -fleurettes pareilles à celles de nos climats. Des centaines de petits -oiseaux nous chantent éperdument la joie de vivre; ce soleil rayonne et -chauffe avec magnificence; ces blés fougueux ont déjà des épis; on -dirait la grande fête de nos jours de mai; on oublie que c'est février, -que c'est encore l'hiver,--l'hiver lumineux de l'Égypte. Çà et là, dans -le déploiement des champs tranquilles, apparaissent des villages enfouis -sous des arbres très feuillus, sous des acacias qui, de loin, -ressemblent aux nôtres; il y a bien là-bas, murant les fertiles -campagnes, la chaîne de Libye, trop rose peut-être et trop désolée; mais -c'est égal, comme ce sont des moineaux et des alouettes qui font ici la -gaie musique champêtre, on est à peine dépaysé; rien ne prépare l'esprit -à ces vieux temples osiriens qui, paraît-il, vont tout à l'heure surgir. - -Tout ce qu'il évoque pourtant, ce nom seul d'Abydos!... Rien que se -dire: «Abydos est là tout près et j'y arriverai dans un moment», rien -que cela transforme les aspects de ces simples sillons verts, rend -presque imposante cette région d'herbages,--où le bourdonnement des -mouches va croissant dans l'air surchauffé, tandis que le chant des -oiseaux s'apaise et s'endort aux approches de midi. - -Nous cheminions depuis un peu plus d'une heure parmi la verdure de ces -jeunes blés étendus en tapis, quand, après les maisonnettes et les -arbres d'un village, un monde tout autre se démasque soudain; toujours -ce monde d'éblouissement et de mort qui enveloppe si étroitement -l'Égypte habitée: le désert! - -Il est là, le désert Libyque, et comme chaque fois que nous l'avons -abordé venant des rives du vieux fleuve, nous sommes en contre-bas de -lui. Il commence sans transition, absolu et terrible, aussitôt que finit -le velours touffu du dernier champ, l'ombre fraîche du dernier acacia; -ses sables ont l'air de dévaler jusqu'à nous, en une coulée immense, -depuis ces montagnes trop étranges que nous apercevions de la plaine -heureuse et qui trônent là-bas en souveraines sur tout ce néant. - -La ville d'Abydos, aujourd'hui anéantie sans avoir laissé de vestiges, -s'élevait jadis où nous sommes, au seuil des solitudes; mais ses -nécropoles plus vénérées que celles de Memphis, ses temples trois fois -saints étaient un peu au-dessus, dans les sables merveilleusement -conservateurs qui les ont ensevelis sous leurs petites ondes patientes, -pour en garder de presque intacts jusqu'à nos jours. - -Le désert! Dès qu'on a posé le pied sur ce sol un peu mouvant, qui -étouffe le bruit des pas, il semble que l'atmosphère aussi vient de -subitement changer; elle se fait brûlante et altérante, comme si des -brasiers s'étaient allumés dans les entours. - -Et tout ce domaine de la clarté et de la sécheresse est, jusqu'en ses -lointains, nuancé, zébré de ses habituels tons bruns, fauves ou jaunes. -La morne réverbération des choses proches augmente jusqu'à l'excès la -chaleur et la lumière; l'horizon tremble sous de petites vapeurs de -mirage qui simulent de l'eau remuée par des souffles. Dans les -arrière-plans, qui montent par degrés jusqu'aux pieds de la chaîne -Libyenne, partout s'étagent des éboulis de pierres ou de briques; des -ruines, presque sans forme, émergent à peine des sables, mais indiquent -leurs présences sans nombre, suffisent à donner le sentiment que c'est -ici un très vieux sol, travaillé jadis par les hommes pendant des -siècles que l'on ne sait plus. Et, au premier coup d'oeil, on les devine -si bien là-dessous, les catacombes, les hypogées, les momies! - -Ces nécropoles d'Abydos, quelle fascination jadis elles ont exercée, et -pendant des millénaires, sur ce peuple, précurseur des peuples, qui -habitait la vallée du Nil! C'est que, d'après l'une des plus antiques -traditions humaines, la tête d'Osiris, seigneur de l'_autre monde_, -reposait au fond d'un de ces temples, qui sont aujourd'hui écroulés sous -les sables. Or les hommes, dès que leur pensée a commencé de sortir de -la nuit originelle, ont été hantés par cette conception qu'il y a des -_voisinages_ secourables aux pauvres cadavres couchés sous terre, qu'il -y a des lieux sacrés où il est plus prudent de se faire enfouir si l'on -veut être prêt quand sonnera le réveil. Donc, en la vieille Égypte, -chacun à l'heure de la mort tournait ses regards vers ces pierres et ces -sables, dans un souhait ardent de pouvoir y dormir près du débris de son -Dieu. Ceux qui n'obtenaient point d'y prendre place, tant les entours -étaient déjà encombrés de dormeurs, imaginaient d'y faire au moins -planter une humble stèle rappelant leur nom, ou bien recommandaient -qu'on y déposât pour quelques semaines leur momie, sauf à la remporter -après,--et des cortèges funèbres d'aller et retour traversaient sans -cesse les blés qui séparent le Nil du désert. Abydos, dans le triste -rêve humain où domine l'attente de la destruction, Abydos a précédé de -beaucoup de siècles la vallée de Josaphat des Hébreux, les cimetières -autour de La Mecque des musulmans et les saints caveaux sous nos plus -vieilles cathédrales... Abydos! il n'y faudrait marcher qu'avec -mélancolie et en silence, à cause de tant de milliers d'âmes qui jadis -se sont orientées vers ce lieu, les mains tendues, à l'heure -d'Épouvante... - -Il est tout près, le premier grand temple, celui que le roi Sethos éleva -pour cet inconnaissable prince de l'_autre monde_ qui en son temps -s'appelait Osiris. A peine quelque deux cents mètres, dans -l'éblouissement de ce désert, et on y arrive; on est saisi d'y être, car -rien n'en dénonçait l'approche, les sables d'où il a été exhumé, et qui -l'ensevelissaient depuis deux mille ans, s'élevant encore alentour -jusqu'aux frises. Une grille de fer, où veillent deux grands bédouins en -robe noire, et aussitôt après, l'ombre des pierres énormes: on est chez -le dieu, dans la forêt des lourdes colonnes osiriennes, au milieu d'un -monde de personnages à haute coiffure qui sont inscrits en bas-relief -sur tous les piliers, sur toutes les murailles et qui semblent s'appeler -de la main les uns les autres, échanger entre eux mille signes de -mystère, de silence et d'éternité... - -Mais qu'est-ce que ce bruit dans le sanctuaire? On dirait que c'est -plein de monde là-bas... Derrière la seconde rangée de colonnes, des -gens parlent à tue-tête, avec l'accent britannique; je crois même qu'on -entend des verres se choquer, et des fourchettes tapoter de la -vaisselle... - -Oh! pauvre, pauvre temple, ce qui s'y passe!... Non, c'est plus -insultant qu'être mis à sac par les barbares: subir cet excès de -grotesque dans la profanation! Il y a là joyeuse et gaillarde tablée -d'une trentaine de couverts, et les convives des deux sexes -appartiennent à cette humanité spéciale qui fréquente chez Thos Cook and -Son (Egypt limited). Des casques de liège et de classiques lunettes -vertes. On boit du soda, du whisky; on mange à longues dents des -viandes, qu'enveloppèrent des papiers graisseux dont les dalles restent -jonchées. Et les dames surtout, oh! les dames, quels épouvantails à -moineaux.--Or, c'est ainsi tous les jours, tant que dure la «season», -nous apprennent les gardes bédouins en robe noire. Un luncheon chez -Osiris fait partie du programme _of pleasure trips_. Chaque midi, une -bande nouvelle arrive, sur d'irresponsables et infortunés bourricots; -quant aux tables, aux assiettes, elles se tiennent à demeure dans le -vieux temple! - -Sauvons-nous vite et, si possible, avant que le spectacle ait marqué -dans notre mémoire. - -Mais hélas! même quand nous sommes dehors, isolés de nouveau sur -l'étendue des sables étincelants, nous ne pouvons plus rien prendre au -sérieux: Abydos, le désert, tout a cessé d'exister; le visage de ces -dames nous hante, et leurs chapeaux, et des regards qu'elles nous ont -jetés par-dessus leurs lunettes solaires... La laideur Cook, on m'en -avait donné une fois cette raison, satisfaisante à première vue: «Le -Royaume-Uni, jaloux à juste titre de la beauté de ses filles, les -soumettrait à un jury lorsque leur vient l'âge de puberté; à celles qui -sont classées trop laides pour se transmettre, il accorderait une bourse -sans limite chez Thos Cook and Son, les vouant ainsi à un perpétuel -voyage qui ne leur laisserait pas le loisir de songer à certaines -bagatelles de la vie.» L'explication m'avait séduit d'abord. Mais un -examen plus attentif des bandes qui infestent la vallée du Nil m'a -permis de constater que toutes ces Anglaises y sont d'un âge notoirement -canonique; donc la catastrophe de la procréation, si tant est qu'elle -ait pu se produire chez elles, doit remonter à des époques bien -antérieures à leur enrôlement. Et je demeure perplexe... - -Sans conviction maintenant, nous nous sommes acheminés vers un autre -temple, garanti solitaire. En effet, le soleil y darde, souverainement -seul, au milieu d'un hautain silence, et, ici, l'Égypte, le passé -commencent à nous ressaisir. - -Toujours pour Osiris, dieu du céleste réveil dans les nécropoles -d'Abydos, Ramsès II avait érigé ce sanctuaire. Mais les sables ont eu -beau l'envelopper de leur linceul, ils n'ont pu nous en conserver que la -base plus enfouie, les hommes s'étant acharnés à le détruire par le -faîte[6]; ses ruines, aujourd'hui protégées pourtant et déblayées, ne -s'élèvent plus qu'à trois ou quatre mètres du sol. Dans les bas-reliefs, -la plupart des personnages n'ont que les jambes et la moitié du torse; -avec le haut des murailles s'en sont allées leurs têtes et leurs -épaules; mais il semble qu'ils aient gardé la vie: leurs gesticulements, -la mimique excessive de leurs attitudes de décapités sont plus étranges -et plus saisissants peut-être que s'ils avaient encore un visage. Ce -qu'ils ont gardé surtout de prodigieux, c'est l'éclat de leurs antiques -peintures, les teintes fraîches de leurs costumes, leurs robes d'un -bleu-turquoise ou lapis, ou d'un vert-émeraude, ou d'un jaune d'or; un -badigeon naïf, mais devant lequel on reste confondu parce qu'il n'a pas -bronché depuis trente-cinq siècles: tout ce que faisaient ces gens-là -risquait d'être éternel. Pourtant des nuances aussi vives ne se -retrouvent guère dans les autres monuments pharaoniques, et, ici, elles -frappent d'autant plus que les fonds sont demeurés blancs; malgré ses -portiques en granit bleuté, en granit noir, en granit rose, le temple a -toutes ses murailles en un fin calcaire d'une blancheur rare, et en pur -albâtre pour le saint des saints. - - [6] Naguère un industriel, établi aux environs pour fabriquer de la - chaux, ayant jugé friables à point les calcaires si fins des - murailles, usa de ce temple comme d'une carrière et, pendant des - années, les bas-reliefs sans prix servirent d'aliment aux meules de - son usine. - -Par-dessus ces murs tronqués, aux si belles, si gaies et claires -couleurs, le désert apparaît, et il est tout bruni par le contraste; -par-dessus ces tableaux, où les personnages n'ont plus de tête, on voit -la grande montée fauve des sables et des pierrailles, qui s'en va, comme -d'un colossal balancement de houle, baigner là-bas les pieds de la -chaîne libyque. Vers le nord des solitudes et vers l'ouest, d'informes -éboulements de blocs couleur basane se succèdent dans les sables, -jusqu'où finit, d'une ligne nette sur le ciel, l'éblouissant lointain. A -part ce temple de Ramsès où nous sommes, et, dans notre voisinage, celui -de Sethos où sévit l'entreprise Cook, il n'y a plus alentour que des -ruines émiettées, pulvérisées sans recours possible; mais elles imposent -pourtant le recueillement, ces ruines finissantes, car elles sont les -débris du temple sans âge où dormait la tête du dieu, les débris des -sépultures du Moyen et de l'Ancien Empire; elles indiquent encore tout -le développement des nécropoles d'Abydos, si vieilles que l'on se sent -comme pris de vertige dès que l'on veut songer à leurs origines... - -Ici, comme à Thèbes, comme à Memphis, on ne les rencontre que parmi le -sable et les roches desséchées, ces tombeaux des Égyptiens: le grand -peuple ancêtre, qui eût frémi de l'ombre de nos arbres noirs et de la -pourriture de nos humides caveaux, tenait à déposer magnifiquement ses -embaumés au milieu de cette lumineuse et immuable splendeur de mort qui -s'appelle le désert. - - * - - * * - -Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer encore chez ce malheureux -Osiris? Voici que des bédouins amènent à coups de bâton, vers la demeure -voisine que lui dédia Sethos, une troupe de bourricots! Sans doute le -lunch est achevé, et la bande va repartir, à l'heure militaire du -programme. Observons, en gardant une distance prudente. - -En effet, ils se remettent tous en selle, les cooks, les cookesses, et -déployant, non sans quelque intention de majesté, des parasols en coton -blanc, ils prennent la direction du Nil. Ils disparaissent; la place -nous appartient. - -Quand nous osons rentrer enfin dans ce premier sanctuaire, où ils -avaient abondamment lunché à l'ombre, les gardiens sont là, qui -s'empressent à balayer les épluchures, les papiers sales. Et, pour le -luncheon de demain, ils serrent la douteuse vaisselle dans des coffres à -demeure, où se lisent en grosses lettres de gloire les noms des -véritables souverains de l'Égypte moderne: «Thos Cook and Son (Egypt -limited)». - -Tout cela heureusement se remise dans le premier hypostyle. Rien ne -déshonore les salles profondes, où le silence vient de retomber, le -grand silence des midis du désert. - - * - - * * - -De ce temple, on s'émerveillait déjà, sous l'empereur Tibère, comme -d'une relique du passé le plus lointain et nébuleux. Le géographe -Strabon écrivait à cette époque: «C'est un palais admirable bâti à la -façon du Labyrinthe, sauf qu'il a moins de galeries.» Il en a pourtant -déjà beaucoup, de galeries, et on s'y promène en s'égarant comme dans un -dédale. Sept chapelles, consacrées à Osiris et à différents dieux ou -déesses de sa suite; sept travées, sept portes pour les processions des -rois et des foules; et, sur les côtés, tant d'autres salles, couloirs, -chapelles secondaires, chambres sombres, portes perdues! La très -primitive colonne, inspirée des roseaux, que l'on a nommée en -architecture la _colonne-plante_ et qui imite une monstrueuse tige de -papyrus, a poussé ici en futaie serrée, pour soutenir les pierres des -plafonds bleus, semés d'étoiles à l'image du ciel de ce pays. En -plusieurs places, elles manquent, ces pierres-là, et laissent des vides -largement ouverts sur le ciel véritable d'en haut; en vain elles étaient -massives comme pour des durées infinies, les soleils de tant de siècles -les ont patiemment fendues, et ensuite leur propre poids les a -précipitées; la lumière maintenant, par ces brèches, entre donc à flots -jusque dans les chapelles où les hommes de jadis avaient voulu de -saintes ténèbres. - -Malgré ce désastre des plafonds, c'est ici un des sanctuaires les plus -intacts de la vieille Égypte; les sables, toujours si doucement -ensevelisseurs, y ont réussi à miracle leur oeuvre conservatrice. On -dirait sculptés d'hier les innombrables personnages qui, sur les murs, -autour des colonnes plantées en forêt, partout, gesticulent, continuent -avec animation leur causerie éternelle, à la muette, par signes de leurs -bras et de leurs longues mains. Le temple entier, avec ces trouées qui -l'éclairent, est plus beau peut-être qu'au temps des Pharaons. Au lieu -de l'obscurité d'autrefois, une transparente pénombre alterne à présent -avec de grands rayons en gerbes, qui inondent çà et là de lumière -frisante les sujets des bas-reliefs si longtemps enfouis, détaillent -leurs attitudes, leurs muscles, leurs couleurs à peine altérées, les -retrempent de vie et de jeunesse. Pas un pan de muraille, dans ce lieu -immense, qui ne soit couvert de divinités, surchargé d'hiéroglyphes et -d'emblèmes. Osiris à haute coiffure, la belle Isis casquée d'un oiseau, -Anubis à tête de loup-de-désert, Horus à tête d'épervier et Thoout -ibiocéphale sont là mille fois répétés, toujours accueillant avec des -gestes étranges les rois et les prêtres qui leur rendent hommage. - -Les corps presque nus, à larges épaules et à fine taille, ont une -sveltesse, une grâce infiniment chastes, et les traits des visages sont -d'une pureté exquise. C'étaient déjà des artistes très préparés, ceux -qui ciselaient ces têtes charmantes aux longs yeux pleins de l'antique -rêve; mais par une lacune qui nous confond, ils ne savaient encore les -inscrire que de _profil_; de profil aussi, toutes les jambes, tous les -pieds, tandis que les torses par contre restent invariablement de face: -il a donc fallu aux hommes bien des siècles d'étude avant de comprendre -la perspective qui nous paraît si simple, le raccourci des figures, et -d'être capables d'en donner l'impression sur une surface plane!... - -Plusieurs de ces tableaux représentent le roi Sethos, dessiné sans doute -d'après nature, car on retrouve là presque les traits de sa momie, si -calme et si belle, exhibée de nos jours au musée du Caire. A ses côtés -se tient dévotement son fils, le prince royal Ramsès (plus tard Ramsès -II, le grand Sésostris des Grecs); on lui a donné l'air tout candide, et -il porte cette boucle de cheveux sur le côté qui était la coiffure de -l'enfance;--lui aussi a sa momie sous les vitrines du musée, et quand on -a vu ce débris édenté, sinistre, qui atteignait déjà près de cent ans -d'âge lorsque la mort le livra aux embaumeurs de Thèbes, on n'arrive pas -à se persuader qu'il ait pu être jeune, coiffé d'une boucle noire, qu'il -ait pu jouer, être un enfant... - - * - - * * - -Nous pensions en avoir fini avec les cooks et les cookesses du luncheon. -Mais hélas! nos chevaux, plus rapides que leurs ânes, les rattrapent au -retour, parmi les blés verts d'Abydos, et un embarras dans le chemin -étroit, une rencontre de chameaux chargés de luzerne, nous immobilise un -instant, tous pêle-mêle. A me toucher, il y a un amour de petit âne -blanc qui me regarde, et d'emblée nous nous comprenons, la sympathie -jaillit réciproque. Une cookesse à lunettes le surmonte, oh! la plus -effroyable de toutes, osseuse et sévère; par-dessus son complet de -voyage, déjà rébarbatif, elle a mis un jersey pour tennis, qui accentue -les angles, et sa personne semble incarner la _respectability_ même du -Royaume-Uni. On trouverait d'ailleurs plus équitable--tant sont longues -ses jambes dénuées de tout intérêt pour le touriste--que ce fût elle qui -portât l'âne. - -Il me regarde avec mélancolie, le pauvre petit blanc, dont les oreilles -sans cesse remuent, et ses jolis yeux si fins, si observateurs de toutes -choses, me disent à n'en pas douter: - ---Elle est bien vilaine, n'est-ce pas? - ---Mon Dieu, oui, mon pauvre petit bourricot. Mais songe un peu, fixée à -ton dos comme elle est là, tu as au moins sur moi l'avantage de ne plus -la voir. - -Pourtant ma réflexion, bien que judicieuse, ne le console pas, et son -regard me répond qu'il se sentirait bien plus fier de porter, comme -beaucoup de ses camarades, un simple paquet de cannes à sucre. - - - - -XI - -LA DÉCHÉANCE DU NIL - - -Au début de notre période géologique, il y a quelques milliers de -siècles, quand les continents eurent pris, dans la dernière tourmente -mondiale, à peu près les formes que nous leur connaissons, et quand les -fleuves se mirent à tracer leurs lignes hésitantes, il se trouva que les -pluies de tout un versant de l'Afrique furent précipitées, en une gerbe -d'eau formidable, à travers la région impropre à la vie qui s'étend -depuis l'Atlantique jusqu'à la mer des Indes, et que nous appelons la -région des Déserts. A la longue, elle régla son cours, cette énorme -coulée d'eau égarée dans les sables, elle devint _le Nil_, et, avec une -patience inlassable, elle se mit à son travail de fleuve, qui pourtant -ne semblait pas possible en cette zone maudite: d'abord arrondir tous -les blocs de granit épars sur son chemin dans les hautes plaines de -Nubie, et puis surtout déposer peu à peu, peu à peu du limon par -couches, former une artère vivante, créer comme un long ruban vert au -milieu de ce domaine infini de la mort. - -Il y a combien de temps qu'il est commencé, ce travail du grand -fleuve?--Y penser fait peur... Depuis cinq mille ans que nous pouvons -contrôler, c'est à peine si l'apport incessant des limons a pu élargir -ce ruban de l'Égypte habitable qui, aux plus anciennes périodes de -l'histoire, était à peu près comme de nos jours. Quant aux blocs -granitiques des plaines de Nubie, combien de millénaires a-t-il fallu -pour les rouler ainsi et les polir? Au temps des Pharaons ils avaient -exactement déjà leurs formes de boules usées par le frottement de -l'eau,--et tant d'inscriptions hiéroglyphiques sur leurs faces rondes ne -sont même pas sensiblement estompées pour avoir subi le passage de -l'inondation périodique des étés durant quarante ou cinquante -siècles!... - -Elle fut un pays d'exception, cette vallée du Nil; elle fut merveilleuse -et unique, fertile sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve sans le -secours d'aucun nuage, ignorant les temps sombres, les humidités qui -nous oppressent, gardant le ciel inaltérable de ces immenses déserts -d'alentour qui jamais n'exhalent une vapeur d'eau pour embrumer -l'horizon. C'est sans doute cette éternelle splendeur de la lumière, et -cette facilité de la vie qui firent éclore ici les primeurs de la pensée -humaine. Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le sol d'Égypte, -fut aussi le père de la race qui partit en avant de toutes les autres, -comme ces branches hâtives que l'on voit, au printemps, jaillir les -premières d'une souche, mais qui parfois meurent avant l'été. Il enfanta -ce peuple dont nous recueillons aujourd'hui les moindres vestiges avec -stupeur et admiration; un peuple qui, dès l'aube, au milieu des -originelles barbaries, conçut magnifiquement l'infini et le divin, posa -avec tant de sûreté et de grandeur les premières lignes architecturales -d'où devaient dériver ensuite nos architectures, jeta les bases de -l'art, ainsi que de toute science et de toute sagesse. - -Plus tard, quand cette belle fleur d'humanité se fut fanée, le Nil, -coulant toujours au milieu de ses déserts, semble avoir eu pour mission, -pendant près de deux mille ans, de maintenir sur ses bords une sorte -d'immobilité et de désuétude qui étaient comme un hommage de respect à -ces écrasants souvenirs. A mesure que les sables ensevelissaient les -ruines des temples et les colosses au visage brisé, rien ne changeait -ici, sous le ciel immuablement bleu; les mêmes cultures le long des -rives se faisaient de la même manière qu'aux vieux âges, les mêmes -barques pareillement voilées suivaient ou remontaient le fil de l'eau, -les mêmes chansons rythmaient l'éternel travail humain; la race fellah, -gardienne inconsciente du prodigieux passé, somnolait sans désirs -nouveaux et à peu près sans souffrance; le temps coulait pour l'Égypte -dans une grande paix de soleil et de mort. - -Mais des étrangers à présent sont maîtres, et viennent de réveiller le -vieux Nil pour l'asservir. En moins de vingt ans ils ont défiguré sa -vallée, qui jusque-là se gardait comme un sanctuaire; ils ont imposé -silence à ses cataractes, capté son eau précieuse par des barrages, pour -l'épandre au loin sur des plaines qui sont devenues des marais, et qui -déjà ternissent de leurs buées le cristal du ciel. Les anciens agrès ne -suffisant plus à arroser les cultures d'aujourd'hui, des machines à -vapeur, pour puiser plus vite, commencent de se dresser le long des -berges, à côté des usines nouvelles, et bientôt il n'y aura guère de -fleuve plus déshonoré que celui-là par des tuyaux de fer et des fumées -noires. Cela se fait du reste avec hâte, comme à la curée, cette mise en -exploitation du Nil,--et ainsi s'en va toute sa beauté, car son cours -uniforme, à travers des régions indéfiniment pareilles, ne valait que -par le calme et l'antique mystère. - -Pauvre Nil des prodiges! On subit parfois encore son charme finissant; -des coins sont restés intacts; il y a des jours de clarté, il y a -d'incomparables soirs où l'on peut s'abstraire des fumées et des -laideurs. Mais la classique expédition en dahabieh, la remontée du -fleuve depuis le Caire jusqu'à la Nubie, ne méritera bientôt plus d'être -faite. - -D'habitude, c'est l'hiver qu'on entreprend ce voyage-là, afin de se -rapprocher toujours du soleil à mesure qu'il s'enfuit vers l'hémisphère -austral; l'hiver, la saison où les eaux baissent et où la vallée se -dessèche. Au sortir de la ville cosmopolite qu'est le Caire -d'aujourd'hui, après les ponts en ferraille, après les prétentieux -hôtels zébrés d'inscriptions raccrocheuses, on éprouve une paix soudaine -à s'éloigner sur le fleuve aux eaux larges et rapides, entre les rideaux -de palmiers des bords, emporté par la dahabieh où l'on est maître, et où -si l'on veut, l'on est seul. - -D'abord vous suivent, pendant un jour ou deux, ces grands triangles -obsédants qui sont les pyramides: celles de Dachour, celle de Sakkarah -succédant à celles de Gizeh, l'horizon est inquiété longtemps par leurs -silhouettes géantes; ainsi qu'il arrive pour les montagnes, elles -semblent plus hautes à mesure que l'on s'en va et qu'elles se dégagent -mieux des choses proches. Et, quand elles ont enfin disparu, on a devant -soi, avant d'atteindre la première cataracte, environ deux cents lieues -de fleuve à remonter lentement par étapes, à travers de monotones -régions désertiques, où les heures et les jours seront marqués surtout -par le jeu de l'admirable lumière; en dehors de cette fantasmagorie des -matins et des soirs, rien de bien saillant sur les berges presque -toujours grises, où se manifeste, sans varier jamais, l'humble vie -pastorale des fellahs. Le soleil est brûlant, les nuits étoilées sont -claires et froides; un vent desséchant, qui souffle du nord à peu près -sans trêve, fait frissonner dès que le crépuscule tombe. - -On a beau cheminer des lieues et des lieues sur cette eau limoneuse, on -a beau refouler pendant des jours et des semaines ce courant, qui glisse -le long de la dahabieh en petites ondes pressées, on ne voit décroître -ni en abondance ni en vitesse ce fleuve aux tiédeurs fécondantes, près -duquel nos fleuves de France sembleraient de négligeables ruisseaux. Et -indéfiniment se déroulent, à droite et à gauche, les deux parallèles -chaînes de calcaire dénudé qui emprisonnent si étroitement l'Égypte des -moissons: à l'ouest, celle des déserts libyques où chaque matin les -premiers rayons viennent se poser pour la teindre en un rose de corail -toujours aussi frais; à l'est, celle des déserts de l'Arabie qui ne -manque jamais le soir de retenir toute la lumière du couchant pour -ressembler à une triste ceinture de braise rouge. Tantôt elles -s'éloignent, les deux murailles parallèles, et donnent plus d'espace aux -champs verts, aux bois de palmiers, aux petites oasis séparées par des -marbrures de sable d'or. Tantôt elles se rapprochent tellement du Nil -que l'Égypte habitable n'a plus que la largeur de deux ou trois pauvres -sillons de blé, tout au bord de l'eau, après quoi tout de suite -commencent les pierres mortes et les sables morts. Quelquefois même -c'est jusqu'à surplomber le fleuve que s'avance la chaîne désertique, -sorte de falaise calcinée, d'un blanc rougeâtre, qu'aucune pluie ne -vient jamais rafraîchir, et où l'on voit, à différentes hauteurs, -bâiller les trous carrés qui mènent chez les momies. Pendant cinq mille -ans, on les a perforées pour y introduire des sarcophages, et elles -fourmillent intérieurement de vieux cadavres, ces montagnes qui de loin -sont d'un si joli rose et qui servent d'interminables toiles de fond à -tout ce qui se passe le long de ces rives. - -Et ce n'est pas plus divers que les lointains, tout ce qui se passe là. -D'abord il y a ce geste souple et superbe, mais toujours le même, des -femmes aux longs vêtements noirs, qui viennent sans cesse emplir leur -jarre à long col, et l'emportent en équilibre sur leur tête voilée. -Ensuite les troupeaux, que des pastoures drapées de deuil mènent se -désaltérer, chèvres, brebis et ânons pêle-mêle. Aussi les buffles -lourds, couleur de vase, qui descendent se baigner avec nonchalance. -Enfin il y a le grand labeur de l'arrosage: la traditionnelle noria, que -fait tourner un petit boeuf les yeux bandés, et surtout le châdouf à -bascule, actionné par des hommes dont le torse nu ruisselle. - -Ils se succèdent, les châdoufs, parfois jusqu'à perte de vue, et c'est -étrange à regarder, l'agitation, confuse dans le lointain, de toutes ces -longues perches qui pompent l'eau sans trêve, avec un balancement -d'antenne vivante.--Or il en allait de même le long de ce fleuve au -temps des Ramsès.--Mais soudain, à quelque tournant de la rive, le vieil -agrès pharaonique disparaît pour faire place à des séries de machines à -vapeur, qui, plus encore que les muscles des fellahs, sont actives au -puisage, et qui bientôt feront au Nil domestiqué une bordure de leurs -tuyaux noirâtres. - -Les grandes ruines de cette Égypte, si on ignorait leur gisement, on -passerait sans les voir. A de rares exceptions près, elles sont au delà -des vertes plaines, au seuil des solitudes. Donc, sur l'immuable fond -rose de ces falaises du désert, qui vous suivent pendant toute cette -tranquille navigation de deux cents lieues, on ne voit défiler que les -humbles villes ou villages d'aujourd'hui, qui ont la couleur neutre de -la terre. Quelques minarets ajourés les dominent, bien blancs au-dessus -de leurs grisailles. Des nuées de pigeons tourbillonnent alentour. Et, -parmi les maisonnettes, qui ne sont que des cubes de boue recuits au -soleil, les palmiers d'Afrique ont jailli superbes, isolés ou en touffes -puissantes, laissant tomber de haut sur ces petits gîtes humains l'ombre -de leurs plumets que le vent balance. Naguère, bien que tout cela fût -stagnant et morne, on devait avoir en passant la tentation de s'arrêter, -attiré par cette paix sans nom qui était celle de l'Orient lointain et -de l'Islam. Mais à présent, devant la moindre bourgade--parmi les belles -barques primitives qui sont encore là nombreuses et pointant vers le -ciel bleu leurs vergues comme de très longs roseaux,--il y a toujours, -pour l'accostage des bateaux touristes, un énorme ponton noir qui -défigure tout par sa présence et par son inscription-réclame: «Thos Cook -and Son, (Egypt limited)». De plus, on entend siffler le chemin de fer -qui sans merci longe le fleuve, pour promener depuis le Delta jusqu'au -Soudan des hordes d'Européens envahisseurs. Et enfin, aux abords des -gares, inévitablement quelque moderne usine trône avec ironie, dominant -de ses tuyaux les pauvres choses croulantes qui essayent de dire encore -l'Égypte et le mystère. - -Alors, non, les villes, les villages, à moins qu'ils ne mènent à des -ruines célèbres, on ne s'y arrête plus; il faut passer outre et, pour -l'étape du soir, chercher un hameau perdu, un recoin de silence, où -amarrer sa dahabieh contre la vénérable terre grise de la berge. - -Ainsi l'on s'en va, pendant des jours, pendant des semaines, entre ces -deux interminables falaises de calcaire rose pleines d'hypogées et de -momies, qui sont les murailles de la vallée du Nil et doivent vous -suivre jusqu'à la première cataracte, jusqu'à l'entrée de la Nubie. Là -seulement changeront enfin d'apparence et de nature les rochers des -déserts, pour devenir ces granits plus sombres dans lesquels les -Pharaons faisaient tailler leurs grands dieux et leurs obélisques. - -On s'en va, on s'en va, remontant le fil de ce courant éternel, et, pour -faire perdre la notion des heures et des dates qui fuient, il y a la -régularité du vent, la persistance d'un ciel limpide, la monotonie du -grand fleuve qui serpente et ne finit jamais. Si déçu que l'on soit de -voir tout profané sur les bords, on n'échappe point à cette paix d'être -nomade et isolé sur l'eau, étranger parmi un équipage d'Arabes -silencieux, qui chaque soir se prosternent pour de confiantes prières. - -D'ailleurs, on marche vers le sud, vers le soleil, et chaque jour la -clarté se fait plus belle, la chaleur plus caressante, en même temps que -brunit davantage le bronze des figures perçues en route. - -Et puis on est intimement mêlé à cette vie fluviale, restée si intense, -et qui, à certaines heures, quand aucune fumée de houille ne salit -l'horizon, vous ramène aux époques du travail naïf et de la saine -beauté. Dans les barques qui vous croisent, des hommes demi-nus, grisés -de mouvement, de soleil et d'air, rament en donnant de la voix pour ces -chansons du Nil qui sont vieilles comme Thèbes ou Memphis. Lorsque le -grand vent se lève, alors c'est le déploiement fou des voilures, -enverguées sur des cornes si longues que toutes ces dahabiehs -ressemblent à des oiseaux de haut vol. Très penchées aussitôt, elles -entraînent d'un élan plus vif leurs cargaisons de gens, de bêtes ou de -primitives choses: femmes encore drapées à l'antique, moutons et -chèvres, ou bien piles de fruits, de courges et sacs de graines. -Beaucoup sont chargées à couler bas de ces jarres en terre, invariables -depuis trois mille ans, que les fellahines savent poser sur leur tête -avec tant de grâce,--et on voit ces entassements de poteries fragiles -prendre la course au-dessus de l'eau, comme soulevés par des ailes -gigantesques de mouette. Or, dans des temps reculés et presque fabuleux, -cette vie des mariniers du Nil avait les mêmes aspects, ainsi qu'en -témoignent les bas-reliefs des plus vieux tombeaux; elle exigeait le -même jeu des muscles et des voiles, réglé sans doute par les mêmes -chansons, et c'était sous la caresse desséchante de ce même vent des -déserts, tandis que le même rose inchangeable colorait au loin ces -continuels rideaux de montagnes... - -Mais tout à coup, bruits de machines, sifflets, et, dans l'air qui était -si pur, infectes spirales noires: ce sont les modernes steamers qui -viennent jeter le désarroi dans ces flottilles du passé; avec de grands -remous, s'avancent des charbonniers, ou bien une kyrielle de ces bateaux -à trois étages, pour touristes, qui font tant de vacarme en sillonnant -le fleuve, et sont bondés en majeure partie de laiderons, de snobs ou -d'imbéciles. - -Pauvre, pauvre Nil, qui refléta jadis sur ses chauds miroirs le summum -des magnificences terrestres, qui porta tant de barques de dieux et de -déesses en cortège derrière la grand nef d'or d'Amon, et qui ne connut à -l'aube des âges que d'impeccables puretés, aussi bien dans les formes -humaines que dans les conceptions architecturales!... Pour lui quelle -déchéance! Après son dédaigneux sommeil de vingt siècles, promener -aujourd'hui les casernes flottantes de l'agence Cook, alimenter des -usines à sucre, et s'épuiser à nourrir avec son limon de la matière -première pour cotonnades anglaises!... - - - - -XII - -CHEZ LA DÉESSE DE L'AMOUR ET DE LA JOIE - - -On est au mois de mars, et tout resplendit comme chez nous en juin. On -est parmi les sillons des blés verts, les luzernes, les fèves en -fleur,--tout cela plein d'oiseaux qui s'agitent, qui chantent, qui -délirent de joie, dans le voluptueux affairement des nids et des -couvées. On chemine sur une terre grasse, saturée de substances vitales. -Sans doute on traverse quelque éden pour les bêtes, car elles pullulent -de tous côtés: des troupeaux de chèvres avec mille chevreaux bêlants; -des ânesses avec leurs jeunes ânons qui bondissent; des vaches et des -vaches-buffles allaitant leurs petits; et tout cela laissé libre au -milieu des récoltes, avec loisir de les brouter, comme s'il y en avait -surabondance... - -Quel est ce pays que ne précise aucune habitation, aucun village, ni -clocher en vue? Cultures de chez nous, ces blés, ces luzernes, ces fèves -qui embaument l'air de leurs fleurs blanches; mais il y a excès de -lumière au ciel, et, dans les lointains, excès de limpidité profonde. Et -puis, ces plaines fertiles autant que celles de quelque «Terre promise», -sont comme encloses au loin, de droite et de gauche, par deux parallèles -murailles de pierre, par deux chaînes de montagnes roses, d'un aspect -notoirement désertique. D'ailleurs, voici, parmi tant de bêtes de nos -climats, des chamelles, allaitant aussi leurs étranges nourrissons -pareils à des autruches qui auraient quatre pattes. Et enfin des -paysannes apparaissent là-bas dans les blés; elles sont voilées de -longues draperies noires: alors c'est l'Orient, c'est quelque contrée -africaine ou quelque oasis d'Arabie? - -Le soleil en ce moment reste amorti pour nous par une bande de nuages, -qui est seule dans le vide bleu, juste au-dessus de nos têtes, comme si, -d'un bout à l'autre du ciel, un long écheveau de laine blanche se fût -déployé; cela fait plus calme et presque un peu mystérieux le grand -éclairage de ces champs où nous cheminons, de ces plaines ivres de vie -et toutes vibrantes de musiques d'oiseaux, tandis que par contraste les -lointains, que rien ne voile, resplendissent avec une netteté plus -incisive, et que les montagnes des déserts là-bas semblent plus inondées -de rayons. - -Le sentier que nous continuons de suivre, mal défini dans les sillons et -les herbes, va nous faire passer sous un grand portique en -ruine,--quelque débris d'on ne sait quel vieux temps, qui se dresse -encore là, bien isolé, bien imprévu au milieu de l'étendue si verte des -pâturages ou des labours. On le voyait de très loin, ce portique, tant -l'air est pur; en s'approchant, on s'aperçoit qu'il est colossal. Et, en -relief sur le linteau, un globe se dessine, un globe qui a deux longues -ailes symétriquement éployées... - -Alors, il faut saluer, avec un respect quasi-religieux, car ce disque -ailé est enfin un symbole qui donne une indication immédiate et absolue; -ce pays, c'est donc l'Égypte, l'Égypte notre antique mère. Un temple -vénéré des peuples devait être par là, ou une grande ville disparue, car -maintenant, devant nous, des tronçons de colonnes, des chapiteaux -sculptés gisent dans les luzernes comme une jonchée... Combien c'est -inexplicable, qu'elle soit depuis des siècles redescendue à l'humble vie -pastorale, cette terre des anciennes splendeurs, qui pourtant n'a jamais -cessé d'être nourricière et prodigieusement féconde! - -A travers les moissons vertes et les rassemblements de troupeaux, notre -sentier paraît conduire à une sorte de colline, posée seule au milieu -des plaines, et qui n'est ni de même couleur ni de même nature que les -montagnes des déserts alentour. Derrière nous, le portique recule peu à -peu dans le lointain; sa haute silhouette imposante, si morne et -solitaire, jette une tristesse infinie sur cette mer d'herbages qui -étend son calme là où fut jadis un centre de magnificence. - -Et à présent le vent se lève en coup de fouet, ce vent presque sans -trêve de l'Égypte, qui est âpre et rappelle l'hiver malgré le soleil de -feu; alors tous les blés s'inclinent, montrent les luisants de leurs -jeunes feuilles agitées, et toutes les bêtes des troupeaux, se serrant -les unes aux autres, se tournent à contre de la rafale. - -De plus près, la colline singulière que nous allons atteindre se révèle -un amas de décombres. Toujours les pareils décombres, d'un brun rouge, -laissés de place en place par ces villes coloniales romaines, qui -vécurent ici deux ou trois siècles (un rien de temps presque négligeable -dans l'histoire si longue d'Égypte) et puis qui s'émiettèrent, pour -n'être plus que des tas informes sur les limons gras du Nil ou bien sous -les sables ensevelisseurs. - -Amoncellement de petites briques rougeâtres, qui jadis s'érigeaient en -maisons; amoncellement de ces débris de jarres ou d'amphores, par -myriades, qui servirent à transporter l'eau du vieux fleuve nourricier. -Et des restes de murs, remaniés à toutes les époques, où des pierres -inscrites d'hiéroglyphes voisinent la tête en bas avec des fragments de -stèles grecques, ou de sculptures coptes, ou de chapiteaux romains. Dans -nos pays, dont le passé est d'hier, nous n'avons rien qui ressemble à de -tels chaos de choses mortes. - -De nos jours, on arrive au sanctuaire de la déesse par une large -tranchée dans cette colline de décombres; les incroyables monceaux de -briques et de poteries en déroute l'enferment de tous côtés comme un -rempart jaloux, et dernièrement encore il était enfoui là dedans -jusqu'aux toits. Il déconcerte dès qu'il apparaît, tant il est -grandiose, austère, sombre: comment, ce fut ici sa demeure, à -l'Aphrodite égyptienne, déesse de l'Amour et de la Joie! Plutôt ne -dirait-on pas arriver chez quelque dieu redoutable, prince des Ténèbres -et de la Mort?... Un portique sévère, bâti en pierres géantes et -surmonté du disque à grandes ailes, laisse entrevoir un asile de -religieux effroi, des profondeurs où de massives colonnades vont se -perdre en pleine nuit. - -On entre, et dès les premiers pas, c'est une fraîcheur et une sonorité -de sépulcre. D'abord le pronaos, où l'on y voit encore à peu près clair, -entre des piliers chargés d'hiéroglyphes. N'étaient les grandes figures -humaines, qui servent de chapiteaux pour les colonnes et qui sont -l'image de la belle Hathor, déesse du lieu, ce temple d'époque décadente -différerait à peine de ceux que l'on bâtissait en ce pays deux -millénaires auparavant. Même rectitude et même lourdeur. - -Aux plafonds bleu sombre, mêmes fresques représentant des astres, des -génies du ciel et des séries de disques ailés. En bas-reliefs sur toutes -les parois, mêmes peuplades obsédantes de personnages qui gesticulent, -qui se font les uns aux autres des signes avec les mains,--éternellement -ces mêmes signes mystérieux, répétés à l'infini partout, dans les -palais, les hypogées, les syringes, sur les sarcophages, et les papyrus -des momies. - -Les temples memphites ou thébains, qui précédèrent celui-ci de tant de -siècles et furent tellement plus grandioses encore, ont tous perdu, par -suite de l'écroulement des énormes granits des toitures, leur obscurité -voulue, autant dire leur sainte horreur. Chez la belle Hathor, au -contraire, à part quelques figures mutilées jadis à coups de marteau par -les chrétiens ou les musulmans, tout est demeuré intact, et les hauts -plafonds n'ont pas cessé de jeter sur les choses leur ombre propice aux -frayeurs. - -Cette ombre augmente dans l'hypostyle qui fait suite au pronaos. Puis -viennent l'une après l'autre deux salles de plus en plus saintes, où un -peu de jour tombe à regret par d'étroites meurtrières, éclairant à peine -les rangs superposés des innombrables figures qui gesticulent sur les -murailles. Et, après de majestueux couloirs encore, voici enfin le coeur -de cet entassement de terribles pierres, le saint des saints, enveloppé -d'épaisses ténèbres; les inscriptions hiéroglyphiques dénomment ce lieu -la «salle occulte», et jadis le grand prêtre avait _seul et une seule -fois chaque année_ le droit d'y pénétrer pour l'accomplissement de rites -que l'on ne sait plus. - -Elle est vide aujourd'hui, la «salle occulte» depuis longtemps spoliée -des emblèmes d'or ou de pierre précieuse qui l'emplissaient jadis. Les -grêles petites flammes des bougies que nous venons d'y allumer -n'arrivent pas à percer l'obscurité qui, au-dessus de nos têtes, se -condense vers les plafonds de granit; tout au plus elles nous permettent -de distinguer, dans cette sorte de vaste caveau rectangulaire, les -phalanges de personnages qui, sur les murs, échangent entre eux, par -signes, leurs intimidantes causeries muettes. - -Vers la fin de l'ère antique et au début de l'ère chrétienne, l'Égypte, -on le sait, exerçait encore sur le monde une telle fascination, par son -prestige d'aïeule, par le souvenir de son passé dominateur et par -l'immuabilité souveraine de ses ruines, qu'elle imposait ses dieux aux -conquérants, son écriture, son art architectural, et jusqu'à ses rites -et à ses momies. Les Ptolémées y bâtirent des temples qui reproduisaient -ceux de Thèbes ou d'Abydos. De même les Romains, qui pourtant -connaissaient déjà la _voûte_, suivirent ici les modèles primitifs et -continuèrent ces plafonds en granit, faits de monstrueuses dalles posées -à plat, comme nos poutres. Donc, ce temple d'Hathor, construit aux temps -de Cléopâtre et d'Auguste, sur un emplacement vénéré de toute antiquité, -rappelle à première vue quelque conception des Ramsès. - -Cependant, si l'on regarde mieux, c'est dans le détail surtout des -milliers de figures en bas-relief que l'écart se montre considérable. -Mêmes poses, mêmes gestes traditionnels; mais la grâce exquise des -lignes est perdue, ainsi que le calme hiératique des regards et des -sourires. Dans l'art égyptien des belles époques, les personnages à fine -taille restent purs comme les grandes fleurs qu'ils tiennent à la main; -leurs muscles peuvent être indiqués d'une façon précise et savante, -n'importe, ils demeurent quand même immatériels. Le dieu Amon en -personne, le procréateur dessiné souvent avec une crudité absolue, -paraîtrait chaste à côté des hôtes de ce temple. Ici, au contraire, on -dirait des êtres vivants, palpitants et lascifs, qui auraient posé par -jeu dans ces attitudes consacrées. La gorge de la belle déesse, ses -hanches, ses nudités intimes sont traitées avec un réalisme chercheur et -caressant; c'est de la chair qui frissonne. Elle et son époux, le bel -Horus, fils d'Isis, se contemplent, nus, l'un devant l'autre, et leurs -yeux rieurs sont ivres d'amour. - -Autour du saint des saints, quantité de salles pleines d'ombre, massives -comme des forteresses. Elles servaient jadis pour des rites compliqués, -pour des mystères. Là, comme partout, pas un coin de mur qui ne soit -surchargé de personnages et d'hiéroglyphes. Aux plafonds bleus, où les -disques ailés sont peints en fresque et simulent des envolées d'oiseaux, -il y a des chauves-souris qui dorment, et les frelons des champs -d'alentour ont accroché par centaines leurs nids qui pendent comme des -stalactites. - -Plusieurs escaliers conduisent aux vastes terrasses que forment les -toits plats du temple; escaliers étroits, étouffants, mal éclairés par -des meurtrières qui révèlent l'angoissante épaisseur des murailles. Là -encore, d'inévitables séries de personnages, inscrits sur toutes les -parois dans les toujours mêmes poses vous suivent, montent en votre -compagnie, et ne cessent pas de se faire entre eux les toujours pareils -signes. - -A l'arrivée sur ces hautes toitures, en même temps que vous ressaisit le -soleil d'Égypte et l'âpre vent froid, on est accueilli par un tapage de -volière: c'est le royaume des moineaux, qui ont des nids par milliers -chez la complaisante déesse, et crient tous ensemble, à plein gosier, -dans la joie de vivre. Une esplanade, ce faîte de temple; une solitude -pavée de gigantesques dalles. On découvre de là, par-dessus les monceaux -de décombres, ces plaines qui s'étendent avec une si parfaite sérénité -là même où fut jadis la grande ville de Dendéra, aimée d'Hathor, l'une -des plus fameuses de la Haute-Égypte. - -Des plaines qui, à l'infini, sont vertes de la poussée nouvelle des -blés, des luzernes et des fèves. Les troupeaux, çà et là massés, -semblent des taches sombres sur cette verdure si fraîche des nappes -d'herbage que le vent agite et fait onduler. Et les deux chaînes de -montagnes en pierres roses, qui courent parallèlement--à l'est celle du -désert d'Arabie, à l'ouest celle du désert Libyque,--ferment dans le -lointain cette vallée du Nil, cette terre d'abondance qui fut depuis -l'antiquité jusqu'à nos jours un objet de convoitise pour tous les -peuples de proie... - -Le temple a aussi des dépendances souterraines, des cryptes où l'on -descend par des escaliers d'oubliettes, ou bien où l'on se faufile par -des trous. Longues galeries superposées, qui devaient servir à cacher -des trésors; longs couloirs rappelant ceux qui, dans les mauvais rêves, -pourraient bien se resserrer pour vous ensevelir. Il y fait une lourde -chaleur. Et les innombrables personnages, bien entendu, sont là aussi, -gesticulant sur toutes les parois; les mille représentations de la belle -déesse, bombant ses seins que l'on est obligé de frôler quand on passe, -et qui ont gardé presque intactes les couleurs de chair appliquées du -temps des Ptolémées. - - * - - * * - -Dans l'un des vestibules que nous retraversons pour sortir enfin du -sanctuaire, parmi tant de bas-reliefs qui représentent là des souverains -rendant hommage à la voluptueuse Hathor, un jeune homme, coiffé de la -tiare royale à tête d'uræus, est assis dans la pose pharaonique: -l'empereur Néron!... - -Les hiéroglyphes du cartouche sont là pour affirmer son identité, bien -que le sculpteur, ignorant son vrai visage, lui ait donné des traits -conventionnels, réguliers comme ceux du dieu Horus. Durant les siècles -de la domination romaine, les empereurs d'Occident envoyaient de là-bas -des ordres pour qu'ici leur image fût placée sur les murs des temples et -pour que l'on fît en leur nom des offrandes aux divinités de cette -Égypte--qui était cependant, à leurs yeux, un pays si lointain, une -colonie presque au bout du monde. (Or une telle déesse, de rang -secondaire au temps des Pharaons, se trouvait tout indiquée comme -favorite des Romains de la décadence.) - -L'empereur Néron!... En effet, lorsque s'inscrivaient ces presque -derniers bas-reliefs et ces hiéroglyphes agonisants, les inextricables -théogonies primitives touchaient à leur fin, et les déesses de joie -avaient bientôt fait leur temps. On venait de concevoir en Judée de plus -hauts et plus purs symboles, qui devaient régir la moitié du monde -pendant deux millénaires,--pour ensuite, hélas! décliner à leur tour; -les peuples allaient donc essayer de se jeter à coeur perdu dans le -renoncement, l'ascétisme, la fraternelle pitié. - -Combien c'est étrange à se dire! pendant qu'on ciselait ici même cet -archaïque bas-relief d'empereur et que l'on se servait encore, pour -graver son nom, de cette écriture remontant à la nuit des âges, il y -avait déjà des chrétiens qui s'assemblaient à Rome dans les catacombes -et mouraient en extase dans le cirque!... - - - - -XIII - -LOUXOR MODERNISÉ - - -Les eaux du Nil étant déjà basses, ma dahabieh, retardée par des -échouages, n'avait pu atteindre Louxor, et nous l'avions amarrée en un -point quelconque de la berge, dès que l'obscurité avait commencé de nous -prendre. - ---Nous sommes tout près, m'avait dit le pilote avant d'aller faire sa -prière du soir; en une heure, demain, nous arriverons. - -Et la nuit douce était tombée sur nous, en ce lieu que rien ne semblait -distinguer de tant d'autres où, depuis un mois, nous nous étions de même -amarrés un peu au hasard, pour attendre le lever du jour. Des verdures -confuses groupées en masses sombres au-dessus desquelles, çà et là, un -plus haut palmier dessinait ses plumes noires. Une grande musique de -grillons, de ces heureux grillons de la Haute-Égypte, qui peuvent -chanter presque toute l'année dans la tiédeur odorante des herbes. Et -puis bientôt, au milieu du silence, ces cris d'oiseaux de nuit, comme de -lugubres miaulements de chat. Rien d'autre,--si ce n'est toujours, -dominant tout, bien que deviné à peine et comme latent, le calme infini -des déserts. - - * - - * * - -Et ce matin, au lever du soleil, pureté et splendeur ainsi que chaque -matin. Nuance de corail rose, s'avivant peu à peu là-bas au sommet de la -chaîne libyque, en avant des dernières ombres gris-de-lin qui dans le -ciel étaient les restes de la nuit. - -Cependant mes yeux, habitués depuis des semaines à ce toujours pareil -grand spectacle de l'aube, se tournèrent d'eux-mêmes, comme si on les -eût appelés par là, vers quelque chose d'inusité qui, à un quart de -lieue du fleuve, sur la rive d'Arabie, se tenait debout au milieu de la -plaine morne. Un amas de hauts rochers, semblait-il d'abord; à cette -heure de discrète magie, ils affectaient d'être pâlement violets, -presque transparents, et le soleil, à peine émergé des déserts, les -éclairait de biais, s'amusait à border leurs contours d'un frais liséré -rose... Des rochers, non, car à mieux regarder, leurs lignes aussitôt -s'indiquaient symétriques et droites... Pas des rochers, mais bien des -masses architecturales, trop grandes et surhumaines, assises dans des -attitudes de stabilité quasi-éternelles et d'où sortaient deux pointes -d'obélisque aiguës comme des fers de lance... Ah! oui, j'avais compris à -présent: Thèbes! - -Thèbes!... Hier au soir, elle était restée perdue dans la pénombre, je -ne m'en croyais pas si près. Mais évidemment c'était cela, car rien -d'autre au monde ne saurait produire une telle apparition. Et je saluai -avec un frisson de respect la ruine unique et souveraine qui me hantait -depuis nombre d'années, sans que la vie m'eût jamais laissé le temps d'y -venir... - -En route maintenant pour ce Louxor, qui était, à l'époque des Pharaons, -un faubourg de la ville royale et qui en est resté le port aujourd'hui; -c'est là, paraît-il, que l'on doit arrêter sa dahabieh, pour se rendre -aux palais fabuleux que vient d'éclairer le soleil levant. - -Et pendant que mon équipage de bronze--entonnant cette toujours même -chanson, vieille comme l'Égypte, qui aide aux manoeuvres de -force--s'empresse à rentrer les chaînes qui nous tenaient à la rive, je -continue de regarder l'apparition lointaine. Elle se dégage des légères -buées matinales, qui peut-être me l'avaient encore magnifiée; le soleil -qui monte la détaille maintenant sous sa précise lumière; elle se révèle -ainsi toute meurtrie, déjetée, croulante, au milieu de sa plaine -silencieuse, sur le tapis jaune de son désert. Et ce soleil qui s'élève -dans une si pure splendeur, comme il l'écrase de sa jeunesse et de sa -terrifiante durée! Lui, depuis déjà d'incalculables siècles de siècles, -il avait pris sa même forme ronde, acquis la netteté de son disque et -commencé sa promenade de chaque jour au-dessus du pays des sables, -lorsqu'il vit hier surgir cette Thèbes, une tentative de magnificence -qui semblait présager pour les pygmées humains un assez curieux essor, -mais que nous n'avons même pas su égaler dans la suite,--et qui était du -reste une chose bien frêle et dérisoire, puisque la voilà qui tombe, -pour avoir duré à peine quatre négligeables millénaires. - - * - - * * - -Une heure après, l'arrivée à Louxor. Et là, quelle mystification! - -Ce que l'on aperçoit de deux lieues, ce qui domine tout, c'est Winter -Palace, un hâtif produit du modernisme qui a germé au bord du Nil depuis -l'année dernière, un colossal hôtel, visiblement construit en toc, -plâtre et torchis, sur carcasse de fer. Deux ou trois fois plus haut que -l'admirable temple pharaonique, son impudente façade se dresse, -badigeonnée d'un jaune sale. Et il suffit d'une telle chose, bien -entendu, pour défigurer pitoyablement tous les entours; la vieille -petite ville arabe a beau être encore debout, avec ses maisonnettes -blanches, son minaret et ses palmiers; le célèbre temple, la forêt des -lourdes colonnes osiriennes, a beau se mirer comme autrefois dans les -eaux de son fleuve, c'est fini de Louxor! - -Et quelle affluence de monde ici! quand au contraire la rive d'en face -semble restée si absolument désertique, avec ses étendues en sable d'or -et, à l'horizon, ses montagnes couleur de cendre rose que l'on sait -pleines de momies. - -Pauvre Louxor! tout le long des berges il y a une rangée de ces bateaux -touristes, espèces de casernes à deux ou trois étages, qui de nos jours -infestent le Nil depuis le Caire jusqu'aux cataractes,--et ils sifflent, -et leurs dynamos font un intolérable vacarme trépidant... Où trouver -pour ma dahabieh une place un peu silencieuse, que les fonctionnaires de -l'agence Cook ne viennent pas me disputer? - -On n'aperçoit du reste plus rien des palais de Thèbes, où je me rendrai -au déclin du jour. Nous en sommes moins près que cette nuit; -l'apparition, pendant notre trajet matinal, a peu à peu reculé dans les -plaines dévorées de lumière. Et puis Winter Palace et toutes les -bâtisses neuves du quai sont là, qui bornent la vue. - - * - - * * - -Il est tout de même amusant, il n'y a pas à dire, ce quai modernisé de -Louxor, où je débarque, à dix heures du matin, sous le clair et flambant -soleil! - -Dans l'alignement pompeux du Winter Palace, des boutiques se succèdent. -On y vend tout ce dont s'affublent les touristes: éventails, -chasse-mouches, casques et lunettes bleues. Et, par milliers, les -photographies des ruines. En plus, la bimbeloterie du Soudan: vieux -couteaux de nègre, peaux de panthère et cornes de gazelle. Même des -Indiens sont venus en foule à cette foire improvisée, apporter les -étoffes du Radjpoute ou du Cachemire. Et surtout il y a les marchands de -momies, exhibant des cercueils à mystérieuse figure, des bandelettes, -des mains de mort, des dieux, des scarabées,--les mille choses -inquiétantes que ce vieux sol sacré fournit depuis des siècles comme une -mine inépuisable. - -Le long des étalages, cherchant l'ombre des maisons ou des rares -palmiers, circulent des spécimens de la ploutocratie du monde entier: -habillées par les mêmes couturiers, coiffées des mêmes plumets, ayant -sur le nez les mêmes coups de soleil, les filles richissimes des -marchands de Chicago coudoient les Altesses. Brochant sur le tout, de -jeunes bédouins effrontés proposent aux belles voyageuses leurs -bourricots sellés pour dames. Et, chargés de jeter au milieu de cette -Babel la note de la grâce, des bataillons Cook de l'un et l'autre sexe, -éternellement empressés, défilent à longues enjambées. - -Après les boutiques, continuant le quai, de grands hôtels encore, moins -agressifs toutefois que Winter Palace, ayant eu la discrétion de ne pas -s'ériger trop haut et de se badigeonner de chaux blanche à la mode -arabe, même de se dissimuler dans des fouillis de palmiers. - -Et enfin, voici ce colossal temple de Louxor, l'air aussi dépaysé -maintenant que peut l'être, au milieu de la place de la Concorde, le -pauvre obélisque dont l'Égypte nous fit cadeau. - -Bordant le Nil, c'est, sur une longueur d'environ trois cents mètres, un -prodigieux bocage de pierre. Aux époques d'inconcevable magnificence, -cette futaie de colonnes a poussé haute et serrée, a jailli du sol avec -fougue, de par la volonté d'Aménophis et du grand Ramsès. Et comme cela -devait être beau, hier encore, dominant de son désarroi superbe les -lointains de ce pays voué depuis des siècles à l'abandon et au silence! - -Mais aujourd'hui, avec tout ce qu'on a bâti alentour, autant dire que -cela n'existe plus. - -Il y a une grille et des gardiens; pour entrer, il faut présenter son -permis. Si encore, une fois dans l'immense sanctuaire, on trouvait la -solitude! Mais non, sous les colonnades profanées un tas de gens -circulent, le Bædeker en main, de ces gens qu'on a déjà vus partout, le -même monde que celui de Nice ou de la Riviera. Et, comble de dérision, -le tapage des dynamos vous y poursuit, car les bateaux de l'agence Cook -sont là, amarrés aux berges proches. - -Des colonnes par centaines, des colonnes qui sont antérieures de -plusieurs siècles à celles de la Grèce et qui représentent, dans leur -énormité naïve, les premières conceptions du cerveau humain; les unes, -cannelées, donnent l'impression d'une gerbe de monstrueux roseaux; les -autres, toutes unies et simples, imitent les tiges du papyrus et portent -en guise de chapiteau son étrange fleur.--Les touristes, comme les -mouches, rentrent à certains moments de la journée qu'il suffit de -connaître; bientôt les clochettes des hôtels vont m'en débarrasser et -l'heure méridienne me trouvera seul ici. Mais le bruit de ces dynamos, -mon Dieu, qui m'en délivrera?--Oh! là-bas au fond des sanctuaires, dans -la partie qui devait être le saint des saints, cette grande fresque à -demi éteinte, encore à peu près visible sur le mur, combien elle est -imprévue et saisissante: un Christ! un Christ nimbé de l'auréole -byzantine. Il a été peint sur un grossier enduit, qui semble ajouté par -des mains barbares, et qui s'effrite, laissant reparaître les -hiéroglyphes d'en dessous... C'est qu'en effet ce temple, presque -indestructible à force de lourdeur, a vu passer différents maîtres; il -était déjà d'une antiquité légendaire à l'époque d'Alexandre le Grand, -pour qui on ajouta une chapelle, et plus tard, aux premiers âges du -christianisme, on utilisa un coin des ruines pour en faire une -cathédrale.--Les touristes commencent à fuir, car la sonnette du lunch -les appelle aux tables d'hôte d'alentour.--En attendant qu'ils aient -vidé la place, je m'occupe à suivre des bas-reliefs qui se déroulent sur -une longueur de plus de cent mètres, à la base des murailles; c'est une -série de petits personnages défilant tous dans le même sens, et par -milliers: la procession rituelle du dieu Amon. Avec ce soin qu'avaient -les Égyptiens d'inscrire toutes les choses de la vie, pour les -éterniser, on retrouve ici les moindres détails d'une journée de liesse -il y a trois ou quatre mille ans. Et comme cela ressemblait déjà aux -réjouissances du peuple de nos jours! Sur le trajet du cortège, des -bateleurs étaient rangés, des marchands de boissons, des marchands de -fruits, des rôtisseurs d'oies ou de canards, et des nègres acrobates -marchaient sur les mains ou se disloquaient. Quant au défilé lui-même, -il était évidemment d'une magnificence que nous ne connaissons plus; oh! -tout ce qu'il y avait là de musiciens et de prêtres, de corporations, -d'emblèmes et de bannières! Et le dieu Amon arrivait par eau, sur le -fleuve, dans sa grande nef d'or à proue relevée, que suivaient les -barques de tous les autres dieux ou déesses de son ciel. La pierre -rougeâtre, ciselée avec minutie, me conte tout cela comme elle l'a déjà -conté à tant de générations mortes, et je crois le voir. - -Plus personne bientôt, sous les colonnades, et le bruit obsédant des -dynamos vient de faire silence; midi s'approche avec sa torpeur. Tout le -temple est comme brûlé de rayons, et je regarde s'accourcir sur le sol -les ombres nettes projetées par cette forêt de pierres. Mais le soleil, -qui tout à l'heure épandait de la gaieté et du sourire le long du quai -de la ville nouvelle, au milieu du tapage des boutiquiers, des âniers et -des passants cosmopolites, ici darde un feu triste, impassiblement -dévorateur... Elles s'accourcissent, les ombres,--et de même tous les -jours, tous les jours, puisque le ciel de ce pays ne se voile jamais, -tous les jours depuis trente-cinq siècles, ces colonnes, ces frises, ce -temple entier, comme un mystérieux et solennel cadran, dessine avec -patience sur la terre la progression lente des heures... Vraiment, pour -nous les éphémères de la pensée, cette continuité inaltérable du soleil -d'Égypte a plus de mélancolie encore que les éclairages changeants et -obscurcis de nos climats... - - * - - * * - -Voici enfin le temple rendu à sa solitude, et tout bruit a cessé aux -alentours. - -Une avenue bordée de plus hautes colonnes, dont les chapiteaux dessinent -dans l'air des fleurs épanouies de papyrus, m'a conduit à un lieu fermé, -presque un lieu d'épouvante, où se tient une assemblée de colosses. -Deux, qui auraient bien dix mètres de haut s'ils se levaient, sont de -chaque côté de l'entrée, assis sur des trônes. Les autres, rangés aux -trois faces de cette cour, sont debout dans les entre-colonnements, mais -font mine de vouloir en sortir d'un pas rapide et de marcher vers moi. -Il en est de meurtris, qui n'ont plus de visage et ne gardent que -l'attitude. Ceux qui sont restés intacts--figure blanche sous le large -bonnet de sphinx--ouvrent grands les yeux et sourient. - -C'était par ici jadis l'entrée principale, et ces colosses avaient -mission d'accueillir les foules. Mais des décombres, d'énormes éboulis -ont obstrué les grandes portes d'honneur, flanquées d'obélisques en -granit rose. Et cette cour est devenue comme un lieu volontairement -clos, où l'on ne voit plus rien des choses du dehors; aux instants de -silence, on peut s'y abstraire de tout le modernisme environnant, et -oublier la date, l'année, le siècle au milieu de ces figures géantes -dont le sourire dédaigne la fuite des âges. Les granits entre lesquels -on est emmuré ici--et en terrible compagnie--ne laissent paraître sur le -bleu du ciel que la pointe d'un vieux minaret tout voisin: une humble -greffe d'Islam, qui a poussé il y a quelques siècles parmi ces ruines, -alors qu'elles dépassaient déjà leurs trois mille ans; une petite -mosquée bâtie sur des amas de débris et les protégeant de son -inviolabilité. Oh! que de trésors, sans doute, de reliques, de documents -elle recouvre et garde, cette mosquée du péristyle!--car nul n'oserait -fouiller la terre sous ses saintes murailles... - -De plus en plus le silence envahit le temple. Et, si les ombres courtes -indiquent l'heure de midi, rien ne vient dire à quel millénaire -rattacher cette heure-là: les silences et les midis pareils qu'ont vus -passer les géants embusqués sous ces colonnades, qui donc les -compterait? - -Tout en haut, perdus dans l'incandescence bleue, il y a des oiseaux de -proie qui planent.--Or il y avait les mêmes à l'époque des Pharaons, -étalant dans l'air d'identiques plumages et jetant les mêmes cris; les -bêtes et les plantes, au cours du temps, se reproduisent plus exactement -que les hommes et restent inchangeables jusqu'en leurs moindres détails. - -Chacun des colosses autour de moi, le port altier, une jambe en avant -comme pour une marche pesante et sûre que rien n'arrêtera plus, serre -avec passion dans l'un de ses poings crispés, au bout du bras musculeux, -cette sorte de croix bouclée qui était en Égypte l'emblème de la vie -éternelle. Et voici ce que symbolise la décision de leur allure: -confiants tous dans ce pauvre hochet qu'ils tiennent en main, ils -franchissent d'un pas triomphal le seuil de la mort... La «vie -éternelle», le rêve de ne jamais s'anéantir, combien l'âme humaine, -depuis ses origines, en aura été obsédée, surtout aux périodes où son -essor eut de la grandeur! La soumission sans révolte à l'attente d'une -simple pourriture finale est la caractéristique des phases de décadence -et de médiocrité. - -Les trois géants pareils, à peine meurtris, qui s'alignent sur le côté -Est de cette cour jonchée de blocs, représentent, comme tous les autres, -le grand Ramsès II, dont l'effigie fut multipliée follement à Thèbes et -à Memphis. Mais ils ont gardé, ces trois-là, une vie puissante et -fougueuse. Figures aussi jeunes que si on eût achevé hier de les ciseler -et de les polir, apparitions blanches entre les monstrueux piliers -rougeâtres aux assises trapues, chacun sortant de son embrasure de -colonnes, ils s'avancent de pair, comme des soldats aux manoeuvres. Et -le soleil en ce moment tombe d'aplomb sur leur tête et leur bonnet -étrange, détaille leur immobile sourire, puis rejaillit sur leurs -épaules et leur torse nu, exagérant leurs musculatures d'athlète. Chacun -serrant en main sa croix symbolique, ils s'élancent d'un pas formidable, -les trois Ramsès, tête levée, souriants, en marche radieuse vers -l'éternité. - -Oh! le rayon méridien, qui effleure ces fronts blancs, et déplace -lentement, lentement sur les poitrines l'ombre du menton et de la -barbiche osirienne!... Songer depuis combien de temps, au milieu du même -silence, il tombe ainsi, ce même rayon, il tombe du même immuable ciel, -pour se livrer au même jeu tranquille!... Oui, je crois que les brumes, -les pluies de nos hivers, sur ces grandes ruines, seraient moins tristes -et moins terrifiantes que le calme d'un si éternel soleil. - - * - - * * - -Tout à coup un bruit stupide recommence de faire tressauter l'air: les -dynamos des agences ont été remises en marche. Et des dames à lunettes -vertes arrivent, en un lot gracieux, portant des guide-books et des -appareils à «films»: les touristes sont ressortis des hôtels, à l'heure -où se réveillent aussi les mouches. La paix de midi vient de prendre fin -à Louxor. - - - - -XIV - -SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE A THÈBES - - -Dans un ciel où ne passent presque jamais de nuages, flotte une -poussière si impalpable qu'elle lui laisse d'infinies transparences, -tout en le poudrant d'or: poussière des âges révolus, poussière des -choses détruites; ici, continuelle poussière,--dont l'or en ce moment -verdit au zénith, mais flambloie du côté de l'ouest, car c'est l'heure -magnifique où le jour va finir, et le globe encore brûlant du soleil, -déjà descendu très bas, commence d'allumer partout l'incendie des soirs. - -Il illumine en splendeur, ce soleil, un silencieux chaos de granit, qui -n'est pas celui des éboulements de montagnes, mais celui des ruines. Et -de telles ruines paraissent surhumaines pour nos yeux héréditairement -déshabitués de proportions aussi gigantesques. Par places, des amas de -blocs taillés--des pylônes--restent encore debout, s'élèvent comme des -collines; d'autres ont croulé de tous côtés, en stupéfiantes cataractes -de pierres, et on ne s'explique pas la déroute de ces choses, à ce point -massives qu'elles auraient dû être éternelles. Tronçons de colonnes, -tronçons d'obélisques brisés par des chutes effroyables, têtes ou -coiffures de divinités géantes, tout gît pêle-mêle en un désarroi sans -recours. Nulle part, sur notre terre, le soleil, dans sa promenade -tournante, ne rencontre de pareils débris à éclairer, une pareille -jonchée de palais évanouis, de colosses morts. - -C'est qu'ici même, il y a sept ou huit mille ans, sous ce ciel pur comme -le cristal, commença le premier éveil de la pensée humaine, tandis que -notre Europe sommeillait encore, et pour des millénaires, enveloppée du -manteau de ses humides forêts. Ici, une précoce humanité, encore presque -fraîchement évadée de la pierre, forme antérieure de tout, une humanité -enfant qui voyait lourd au sortir des lourdeurs de la matière -originelle, imagina de bâtir des sanctuaires terribles, pour des dieux -d'abord effrayants et vagues, tels que sa raison naissante pouvait les -concevoir; alors les premiers blocs mégalithiques s'érigèrent, alors -débuta cette folie d'amoncellement qui devait durer près de cinquante -siècles, et les temples s'élevèrent au-dessus des temples, les palais -au-dessus des palais, chaque génération voulant surpasser la précédente -par une plus titanesque grandeur. - -Ensuite, il y a quatre mille ans, ce fut Thèbes en pleine gloire, Thèbes -encombrée de dieux et de magnificence, foyer de lumière du monde aux -plus anciennes périodes historiques, tandis que notre Occident -septentrional dormait toujours, que la Grèce et l'Assyrie à peine -s'éveillaient, et que seule, là-bas vers l'Orient extrême, une humanité -d'autre espèce, la Jaune, appelée à suivre en tout des voies -différentes, venait de fixer pour jusqu'à nos jours les lignes obliques -de ses toits cornus et le rictus de ses monstres. - -Eux, les hommes de Thèbes, s'ils voyaient encore trop lourd et trop -colossal, au moins ils voyaient droit, ils voyaient calme, en même temps -qu'ils voyaient éternel; leurs conceptions, qui avaient commencé -d'inspirer celles de la Grèce, devaient ensuite inspirer un peu les -nôtres; en religion, en art, en beauté sous tous ses aspects, ils furent -autant que les Ariens nos grands ancêtres. - -Plus tard encore, seize cents ans avant Jésus-Christ, à l'une des -apogées de cette ville qui connut tant de fluctuations au cours de son -interminable durée, des rois fastueux voulurent faire surgir du sol, -déjà chargé de temples, ce qui est encore aujourd'hui la plus -saisissante merveille de ces ruines: la salle hypostyle, dédiée au dieu -Amon, avec sa forêt de colonnes, monstrueuses comme des troncs de baobab -et hautes comme des tours, auprès desquelles les piliers de nos -cathédrales semblent ne plus compter. En ces temps-là, les mêmes dieux -régnaient à Thèbes depuis trois mille ans, mais se transformaient peu à -peu suivant l'essor progressif de la pensée humaine, et Amon, l'hôte de -cette salle prodigieuse, s'affirmait de plus en plus comme maître -souverain de la Vie et de l'Éternité. L'Égypte pharaonique s'acheminait -vraiment, malgré les révoltes, vers la notion de l'unité divine, on -pourrait même dire vers la notion d'une pitié suprême, puisqu'elle avait -déjà son Apis, émané du Tout-Puissant, né d'une mère vierge et venu -humblement ici-bas pour connaître la souffrance. - -Après que Séthos Ier et les Ramsès, en l'honneur d'Amon, eurent achevé -ce temple, le plus grand sans doute et le plus durable du monde, on -continua encore pendant une quinzaine de siècles, avec une persistance -qui ne se lassait point, à entasser alentour ces blocs de granit, de -marbre, de calcaire dont l'énormité nous confond. Même pour les -envahisseurs de l'Égypte, Grecs ou Romains, la ville aïeule des villes -demeurait imposante et unique; ils réparaient ses ruines, ils y -bâtissaient toujours des temples et des temples en un style presque -immuable; jusqu'en ces époques de décadence, tout ce qui surgissait de -ce vieux sol sacré s'imprégnait un peu, semblait-il, de l'antique -grandeur. - -Et c'est seulement quand dominèrent ici les premiers chrétiens, puis -après eux les musulmans iconoclastes, que la destruction fut décidée. -Pour ces croyants nouveaux qui, dans leur naïveté, se figuraient -posséder l'ultime formule religieuse et connaître par son vrai nom le -grand Inconnaissable, Thèbes devint le repaire des «faux dieux», -l'abomination des abominations, qu'il fallait anéantir. - -On se mit donc à l'oeuvre, pénétrant avec crainte toutefois dans les -sanctuaires trop profonds et trop sombres, mutilant d'abord les milliers -de visages dont le sourire faisait peur et s'épuisant à déraciner des -colosses qui sous l'effort des leviers ne bougeaient même pas. Il y -avait fort à faire, car tout cela était aussi solide que les amas -géologiques, rochers ou promontoires; mais durant cinq ou six cents ans -la ville resta livrée à la fantaisie des profanateurs. - -Ensuite vinrent des siècles de silence et d'oubli, sous ce linceul des -sables du désert qui s'épaississait chaque année pour ensevelir, et -comme pour nous conserver, ce reliquaire sans égal. - -Et c'est maintenant, enfin, l'exhumation de Thèbes, son retour à un -semblant de vie,--maintenant que notre humanité occidentale, après un -cycle de sept ou huit millénaires, partie des dieux primitifs d'ici pour -aboutir à la conception chrétienne qui, hier encore, la faisait vivre, -est en voie de tout renier, et se débat, devant l'énigme de la mort, -dans une obscurité plus lugubre et plus effarante qu'au commencement des -âges, avec la jeunesse en moins. De tous les points de l'Europe, des -inquiets, des curieux, ou de simples oisifs reviennent à Thèbes, la -ville mère; on déblaye pieusement ses restes, on s'ingénie à retarder -ses écroulements énormes, on fouille son vieux sol recéleur de trésors. - -Et ce soir, sur une de ces portes où je viens de monter,--celle qui -s'ouvre au nord-ouest et termine la plus colossale artère de temples et -de palais,--plusieurs groupes très divers ont déjà choisi leur place, -après le pèlerinage du jour dans les ruines. D'autres encore se hâtent -vers l'escalier que nous venons de prendre, pour ne pas manquer le grand -spectacle du soleil, se couchant toujours avec sa même sérénité, sa -magnificence inaltérable, sur la ville qui lui fut jadis consacrée. - -Des Français, des Allemands, des Anglais; on les voit en bas sortir -comme des pygmées de la salle hypostyle et s'acheminer vers nous, bien -mesquins et pitoyables sous leurs costumes de voyageurs XXe siècle, dans -l'avenue où défilèrent tant de cortèges de dieux et de déesses. C'est -pourtant la seule fois peut-être où l'un de ces attroupements de -touristes, dont l'Égypte s'encombre de plus en plus, ne me semble pas -trop ridicule: parmi ces groupes d'inconnus, personne qui ne soit -recueilli ou ne fasse mine de l'être, et il y a quelque bonne grâce, -même quelque grandeur d'humilité dans le sentiment qui les a conduits -vers la ville d'Amon, et dans l'hommage de leur silence. - -Nous sommes si haut sur cette porte, que l'on se croirait plutôt sur une -tour, et les pierres frustes dont elle fut bâtie sont démesurément -grandes. D'instinct, chacun s'est assis face au soleil rouge,--par -conséquent face aux lointains des champs et du désert. - -Devant nous, sous nos pieds, une avenue s'en va, prolongeant vers la -campagne le faste de la ville morte, une avenue bordée de béliers -monstres, plus gros que des buffles, tous accroupis en deux rangées -parallèles, dans la même pose hiératique sur leur socle; elle finit -là-bas, l'avenue, à une sorte d'embarcadère qui jadis donnait sur le -Nil, et où le dieu Amon, porté et suivi par de longues théories de -prêtres, venait chaque année prendre sa barque d'or pour une solennelle -promenade; mais elle ne mène plus aujourd'hui qu'à des champs de blé, -car le fleuve a fui peu à peu, depuis des siècles et des siècles, pour -aller passer à mille mètres plus loin, vers la Libye. - -On l'aperçoit là-bas, le vieux Nil sacré, entre les bouquets de palmiers -de ses bords, serpentant comme une coulée de vermeil, qui reste -étonnamment pâle, avec même des luisants bleuâtres, à cette heure -d'universelle incandescence. Et, sur l'autre rive, d'un bout à l'autre -de l'horizon occidental, s'étend la chaîne Libyque, derrière laquelle -est près de plonger le soleil: chaîne de calcaire rose, desséchée depuis -les origines du monde,--sans rivale pour la conservation à perpétuité -des morts, et que les Thébains perforèrent jusqu'en ses extrêmes -profondeurs pour l'emplir de sarcophages. - -On regarde le soleil descendre. Mais on se retourne aussi pour voir, -derrière soi, les ruines, à cet instant traditionnel de leur apothéose. -Thèbes, l'immense ville-momie, on dirait qu'elle vient d'être tout à -coup incendiée,--comme si ses vieilles pierres pouvaient encore brûler; -tous ses blocs, effondrés ou debout, ont l'air d'avoir été soudain -rougis au feu... - -De ce côté, la vue embrasse aussi de grands lointains paisibles; au delà -des derniers pylônes, en dehors des remparts croulants, la campagne, -là-bas derrière la ville, se déploie pareille à celle d'en face; les -mêmes champs de blé, les mêmes bois de dattiers faisant aux ruines une -ceinture de palmes vertes; et tout au fond, une chaîne de montagnes -s'illumine, devient d'une vive couleur de corail; la chaîne du désert -arabique, orientée parallèlement à celle du désert de Libye tout le long -de la vallée du Nil,--qui se trouve ainsi, de droite et de gauche, sous -la garde des pierres et du sable étendus en solitudes profondes. - -Dans tous les entours que l'on domine d'ici, rien ne précise nos temps -modernes. Çà et là, parmi les palmiers, seulement quelques villages de -laboureurs, dont les maisons en terre séchée doivent être les mêmes -qu'aux temps pharaoniques. Les profanateurs contemporains ont jusqu'ici -respecté la désuétude infinie de ce lieu; pour les touristes qui -commencent à le hanter, on n'a pas osé encore bâtir d'hôtel. - -Le soleil descend, descend, et derrière nous les granits de la -ville-momie semblent de plus en plus brûlants; il est vrai, un peu -d'ombre d'une nuance chaude, d'un violet d'amarante, envahit les bases, -s'épand le long des avenues et sur les places; mais tout ce qui monte -dans le ciel, frises des temples, chapiteaux des colonnes, pointes -aiguës des obélisques, demeure rouge comme braise; tout cela s'imbibe de -lumière, pour continuer de resplendir encore et d'_éclairer rose_ -jusqu'à la fin du crépuscule. - -C'est l'heure glorieuse même pour cette vieille poussière d'Égypte, qui -imprègne éternellement l'air tout en le gardant limpide,--et qui sent -l'aromate, le bédouin, le bitume de sarcophage; voici qu'elle va jouer -le rôle de ces poudres en différentes couleurs d'or, dont les Japonais -se servent pour les fonds de leurs paysages sur laque; elle se révèle -partout, auprès et sur l'horizon, modifiant à son gré et métallisant la -teinte des choses; la fantaisie de ses changements est inimaginable; -jusque dans les lointains de la campagne, elle s'amuse à indiquer, par -de petits nuages d'or en traînée, les moindres sentiers où cheminent des -troupeaux. - -Et maintenant le disque du Dieu de Thèbes achève de disparaître sous les -montagnes de Libye, après avoir passé du rouge au jaune et du jaune au -vert des phosphorescences. - -Les touristes alors, jugeant que la féerie a pris fin pour cette fois, -redescendent, s'apprêtent à partir; les uns en voiture, les autres à -âne, ils vont aller se retremper d'électricité et d'élégance dans les -hôtels de Louxor, la ville proche. (_Wines and spirits are paid for as -extras_, et l'on dîne en habit.) Et la poussière daigne aussi marquer -leur exode par une dernière envolée d'or sous les palmiers du chemin. - -Un recueillement immédiat succède à leur départ. Au-dessus des villages -fellahs aux maisons de terre, on voit s'élever de minces fumées, qui -sont d'un bleu-pervenche au milieu de l'air encore jaune; elles disent -l'humble vie de ces foyers, là même où, dans le recul des âges, furent -tant de palais et de splendeurs. - -Et les premiers aboiements des chiens de garde annoncent déjà -l'imprécise inquiétude des soirs autour des ruines. Donc, plus personne -dans la ville-momie, qui, semble-t-il, vient tout à coup de grandir -encore sous le silence; très vite elle se drape de son ombre violette, -bien que l'extrême pointe de ses obélisques conserve encore un peu de -rose incandescent. On a l'impression que le souverain mystère l'envahit, -comme si de vagues choses-fantômes allaient essayer de s'y passer... - - - - -XV - -A THÈBES, LA NUIT - - -Presque le sentiment d'avoir été soudain rapetissé pour entrer là, mais -rapetissé au-dessous de la taille humaine,--tant les proportions de ces -ruines vous écrasent,--et l'illusion aussi que la lumière, au lieu de -s'éteindre avec le soir, a seulement changé de couleur pour devenir -bleue: c'est ce que l'on éprouve, par une claire nuit d'Égypte, en se -promenant à Thèbes entre les colonnades du grand Temple. - -Le lieu est d'ailleurs si particulier et si terrible, que son nom -s'imposerait tout de suite à l'esprit, même si l'on ne savait pas: -l'hypostyle chez le dieu Amon, cela ne pourrait être autre chose. Elle -reste unique au monde, cette salle, comme sont uniques la grotte de -Fingal ou l'Himalaya. - - * - - * * - -Errer absolument seul, la nuit, dans Thèbes, nécessite, durant la saison -d'hiver, un peu de ruse et la connaissance de la routine des touristes. -Il faut d'abord choisir un soir qui ait des heures sans lune, et puis -entrer avant la tombée du jour et se faire oublier des gardes bédouins -qui ferment les portes au crépuscule. Ainsi ai-je manoeuvré aujourd'hui, -et tranquille, observant de haut, dans une cachette, j'ai attendu, avec -la patience d'un Osiris de pierre, que la grande féerie des couchers de -soleil ait été jouée une fois de plus sur les ruines. Thèbes, presque -animée dans le jour par ses visiteurs, par ses escouades de fellahs qui -travaillent avec des chansons aux déblayements et aux fouilles, s'est -vidée peu à peu, à mesure que ses monstrueux sanctuaires bleuissaient -par la base. On apercevait les gens, à la file comme des traînées de -fourmis, s'en allant tous par la porte Occidentale, entre les pylônes -des Ptolémées, et les derniers avaient disparu avant que les lueurs -rouges eussent fini de mourir à l'extrême pointe des obélisques. - -Il semblait voir le silence et la nuit arriver ensemble, du fond du -désert arabique, s'avancer de pair dans la plaine, s'étaler comme une -rapide tache d'huile, gagner la ville de l'est à l'ouest, pour l'envahir -très vite depuis le sol jusqu'au faîte des temples. Et cette marche de -l'ombre était infiniment solennelle. - -Aux premiers moments, oui, on pouvait croire que ce serait de la vraie -nuit comme dans nos climats, et on se sentait inquiet au milieu de ce -fouillis de trop grandes pierres, qui aurait pu devenir inextricable -dans l'obscurité. Oh! l'horreur de ces éboulements de Thèbes, si l'on -s'y égarait, n'y voyant plus!... Mais non, l'air conservait de telles -transparences et les étoiles bientôt scintillaient si vives que l'on -continuait de distinguer presque aussi bien toutes choses. - -Et même, à présent qu'est passée la transition entre le jour et la nuit, -les yeux s'habituent à l'étrange clarté bleue qui persiste, à tel point -que l'on croirait tout à coup avoir acquis les prunelles d'un chat; il -semble seulement que l'on regarde à travers une vitre fumée qui -changerait en un bleuâtre uniforme toutes les nuances de ce pays fauve. - -Donc, me voici seul chez les Pharaons pour deux ou trois heures, car les -touristes, que des voitures ou des bourricots ramènent en ce moment vers -les hôtels de Louxor, ne reviendront que très tard, quand la pleine lune -sera levée et donnera son grand éclairage sur les ruines. Mon poste pour -attendre était en haut des éboulis, au bord de ce lac sacré d'Osiris -dont l'eau morte et si enclose est étonnante de rester toujours là -depuis tant de siècles,--et continue sans doute de receler des trésors -qu'on lui a confiés les jours de tueries et de pillages, quand les -armées des rois perses ou nubiens forçaient les épaisses murailles -alentour. - -En quelques minutes, au fond de cette eau, des semblants d'étoiles -viennent de s'allumer par milliers, symétriquement aux véritables qui -palpitent déjà partout dans le ciel. Un froid subit se répand sur la -ville-momie, dont les pierres restent encore chaudes, à force de s'être -imprégnées de soleil, mais vont se refroidir aussi très vite dans tout -ce bleu nocturne qui les enveloppe comme un linceul. Je suis maintenant -libre d'errer où je veux, sans risquer de rencontres, et je vais -descendre, par ces marches que me font les granits, éboulés de toutes -parts en escaliers comme pour géants. Sur les surfaces chavirées, mes -mains rencontrent les creux profonds et nets des hiéroglyphes, ou bien -ces inévitables personnages inscrits de profil, qui tous lèvent les bras -pour se faire entre eux des signes; en arrivant en bas, je suis -accueilli par une rangée de statues au visage brisé, assises sur des -trônes, et, sans encombre, reconnaissant tout à travers les -transparences bleutées qui tiennent lieu de jour, je parviens à la -grande avenue des palais d'Amon. - -Nous n'avons rien sur terre d'un peu comparable à cette avenue-là, que -des multitudes passives ont mis près de trois mille ans à construire, -épuisant de siècle en siècle leurs forces innombrables pour charrier des -pierres que nos machines ne remueraient plus, et toujours, toujours -allongeant ces perspectives de pylônes, de colosses, d'obélisques; -toujours, toujours continuant cette même artère de temples et de palais -dans la direction du vieux Nil,--qui, lui, par contre, reculait -lentement de siècle en siècle vers la Libye. C'est ici, et la nuit -surtout, que l'on subit cette impression d'avoir été rapetissé à une -taille de pygmée: de tous côtés se dressent des monolithes, puissants -comme des roches, et il faut faire vingt pas pour longer une seule -pierre de base. Et puis ces blocs sont vraiment trop resserrés pour -l'énormité de leur masse, ils ne laissent pas entre eux assez d'air, ils -vous troublent par leur rapprochement, peut-être plus encore que par -leur lourdeur. - -L'avenue, que j'ai suivie vers l'est, aboutit à l'un des chaos de granit -les plus déconcertants qui soient à Thèbes: la salle des fêtes de -Thoutmosis III. Comment étaient les fêtes qu'il donnait là, ce roi, dans -cette forêt de piliers trapus, sous ces plafonds dont la moindre pierre -si elle tombait, écraserait vingt hommes! Par places, des frises, des -colonnades, qui semblent presque diaphanes dans l'air, se dessinent -encore en haute magnificence, bien alignées sur le ciel plein d'étoiles. -Ailleurs la destruction est stupéfiante: pêle-mêle gisent les tronçons, -les entablements, les bas-reliefs, comme un semis d'épaves après la -fureur de quelque tempête mondiale. C'est qu'il n'a pas suffi de la main -des hommes pour culbuter ces choses; les tremblements de terre, à -plusieurs reprises, ont aussi secoué ce palais de cyclope qui menaçait -d'être éternel. Et tout cela--qui représente une telle débauche de -force, de mouvement, d'impulsion, pour avoir été érigé et pour avoir été -détruit,--tout cela reste tranquille ce soir, oh! si tranquille, bien -que déjeté comme pour des chutes imminentes, tranquille à jamais, -dirait-on, figé dans le froid et dans la nuit. - -Le silence d'un tel lieu, je l'avais prévu, mais pas les bruits que je -commence d'y entendre... C'est d'abord une orfraie qui prélude au-dessus -de ma tête, si près de moi qu'elle me tient frémissant toute la durée de -son long cri. Ensuite d'autres voix répondent du fond des ruines, voix -très variées, mais toutes sinistres; les unes ne savent que miauler sur -deux notes traînantes; il y en a qui glapissent comme font les chacals -autour des cimetières, et d'autres enfin imitent le bruit d'un ressort -d'acier qui lentement se détendrait. C'est d'en haut toujours que vient -le concert; hiboux, orfraies ou chouettes, toutes les espèces d'oiseaux -qui ont le bec crochu, l'oeil rond, l'aile de soie pour voler sans -bruit, habitent parmi les granits lourdement soutenus en l'air, et -célèbrent, chacun à sa guise, la fête nocturne: appels intermittents, -longues plaintes si tristes, qui s'enflent ou bien qui s'étranglent et -frissonnent... Et puis, malgré la sonorité des grandes parois droites, -malgré les échos qui prolongent, le silence s'obstine à revenir, et -c'est décidément lui, le silence, qui reste le vrai maître, à cette -heure, dans ce royaume du colossal, de l'immobile et du bleuâtre,--un -silence que l'on sent infini, parce qu'on sait qu'il n'y a rien autour -de ces ruines, rien que le déploiement des sables morts, le seuil des -déserts. - - * - - * * - -Je retourne sur mes pas vers l'ouest, vers l'hypostyle, toujours par -l'avenue des monstrueuses splendeurs, prisonnier et comme amoindri entre -les rangées des souveraines pierres. Des obélisques sont là, renversés -ou debout; l'un pareil à ceux de Louxor, mais de beaucoup plus haute -taille, est demeuré intact et dresse vers le ciel sa pointe vive; -d'autres, plus inconnus dans leur simplicité exquise, sont tout unis et -droits de la base au sommet, avec seulement, en relief, des fleurs -gigantesques de lotus qui montent au bout de longues tiges pour aller en -haut s'épanouir dans la demi-lueur versée par les étoiles. Quand le -passage se resserre et devient plus obscur, parfois il faut marcher à -tâtons; alors mes mains rencontrent à nouveau les éternels hiéroglyphes -partout inscrits, ou bien les jambes de quelque colosse assis sur un -trône. Elles sont encore presque chaudes, les pierres, tant le soleil a -dardé ici tout le jour. Et certains granits, tellement durs que nos -ciseaux en acier ne les tailleraient plus, ont gardé leur poli malgré -les siècles, à ce point que les doigts glissent en les touchant. - -On n'entend plus rien; finie, la musique des oiseaux de nuit. En vain on -écoute, attentif jusqu'à pouvoir compter les pulsations de ses propres -artères: rien, pas même un bruissement d'insecte. Tout est muet, tout -est spectral, et, malgré cette tiédeur persistante des pierres, l'air de -plus en plus froid donne l'impression que tout se glace définitivement -comme dans la mort. - -Tant de silence, ici, tant de silence depuis des siècles, après tant de -bruit que les hommes y ont fait jadis, sans aucune cesse, durant trois -ou quatre millénaires, tant de clameurs que les multitudes y ont jetées, -tant de cris de triomphe ou d'angoisse, tant de râles d'agonie... -D'abord le halètement de ces travailleurs attelés par milliers, -s'épuisant de génération en génération, sous les ardents soleils, à -traîner et à superposer ces pierres dont l'énormité nous confond. Et -puis les prodigieuses fêtes, le chant des longues harpes, la sonnerie -des trompettes d'airain. Ou encore les égorgements, les batailles, quand -Thèbes était la grande et unique capitale du monde, objet d'épouvante et -de convoitise pour les rois des peuples barbares qui commençaient de -s'éveiller alentour; les symphonies des sièges et des pillages, en ces -jours où les primitifs soldats hurlaient comme avec des gosiers de -bêtes... Se rappeler cela ici même, et par une si calme nuit bleue!... -Les parois en granit de Syène, sur lesquelles se posent mes mains d'un -jour, songer à tous les êtres qui en passant les ont touchées, s'y sont -meurtris dans les luttes suprêmes, sans érailler seulement le poli de -ces surfaces immuables!... - - * - - * * - -Maintenant j'arrive à l'hypostyle du temple d'Amon, et un peu de terreur -m'arrête d'abord au seuil. En pleine nuit, trouver cela devant soi, il y -a de quoi reculer... Sans doute c'est quelque salle pour Titans, restée -depuis les âges fabuleux, maintenue debout à travers les durées par sa -lourdeur même, comme les montagnes. Rien d'humain n'est aussi grand. -Nulle part sur terre les hommes n'ont conçu des demeures pareilles. Des -colonnes, des colonnes, plus hautes et plus grosses que des tours, par -trop accumulées, sont voisines les unes des autres jusqu'à -l'étouffement, et montent pour soutenir en plein ciel des traverses de -pierre que l'on n'ose pas regarder. Avancer là dedans, on hésite; on se -croit devenu infime et facile à écraser comme un insecte. Le silence -tout à coup est trop solennel. Les étoiles, par toutes les trouées des -effroyables plafonds, semblent vous envoyer leurs scintillements dans un -abîme. Il fait froid, il fait clair et il fait bleu... - -La travée centrale de cette hypostyle est dans l'axe même de la voie que -je suivais depuis les quartiers de Thoutmosis; elle prolonge, elle -magnifie comme en apothéose cette toujours même avenue, pour les dieux -et les rois, qui fut la gloire de Thèbes et qui n'a pu être égalée dans -la suite des âges; les colonnes qui la bordent sont tellement géantes[7] -que leurs têtes, formées de mystérieux pétales épanouis, si loin -au-dessus du sol où l'on va rampant, baignent en plein dans la diffuse -clarté de là-haut. Et, entourant comme une forêt terrible cette sorte de -nef, un amas de colonnes encore s'enchevêtre des deux côtés; des -colonnes monstres, d'un style plus perdu, dont les chapiteaux se ferment -au lieu de s'ouvrir, imitant les boutons de quelque fleur qui ne -s'épanouira jamais; soixante à droite, soixante à gauche, trop -rapprochées pour leur grosseur, elles se serrent comme une futaie de -baobabs qui manquerait d'espace, elles donnent un sentiment d'oppression -sans possible délivrance, de lourde et morne éternité. - - [7] Dix mètres de tour et environ vingt-cinq mètres de hauteur - chapiteau compris. - -Et c'était dans ce lieu surtout que j'avais souhaité me promener seul, -sans même le garde bédouin qui la nuit se croit obligé de suivre les -visiteurs.--Mais voici que de plus en plus il y fait clair. Trop clair, -car des phosphorescences bleues, venues de l'horizon oriental, -commencent de se glisser à travers les opacités des colonnades de -droite, contournant les fûts massifs et les détaillant par de vagues -luisances des bords: donc, c'est déjà la pleine lune qui se lève, hélas! -et mes heures de solitude vont finir... - - * - - * * - -La lune! Soudain les pierres du faîte, les couronnements, les -formidables frises s'éclairent de rayons bien nets, et çà et là, sur les -bas-reliefs circulaires des piliers, apparaissent des traînées -lumineuses qui révèlent les dieux et les déesses inscrits en creux dans -la pierre. Ils veillaient par myriades autour de moi, ces personnages, -et je le savais.--Coiffés tous de disques ou de grandes cornes, ils se -regardent les uns les autres, tenant les bras levés, éployant leurs -longs doigts, en appel de causerie. Ils sont sans nombre, ces dieux aux -gesticulations éternelles; on est obsédé d'en voir se dessiner tant et -tant, qui voudraient se dire des mots secrets mais qui gardent le -silence, et dont les mains ont des attitudes si agitées mais ne remuent -pas. Et des hiéroglyphes répétés à l'infini vous enveloppent de tous -côtés comme d'une multiple trame de mystère. - -De minute en minute, tout se précise dans des rigidités plus mortes. Les -rayons froids et durs pénètrent maintenant de part en part l'immense -ruine, séparant d'un trait incisif les lumières et les ombres. Moins que -tout à l'heure, bien moins que pendant l'incertaine fantasmagorie bleue, -on sent que ces pierres, lasses des durées, peuvent être pensives encore -et se souvenir. Sous cet éclairage précis et pâle, Thèbes, de même que -le jour sous le feu du soleil, a perdu momentanément ce qui lui restait -d'âme, elle vient de reculer davantage au fond des temps et ne vous -apparaît plus que comme un trop gigantesque fossile qui seulement étonne -et épouvante. - - * - - * * - -Du reste, des gens vont venir, attirés par cette lune. A une lieue -d'ici, à Louxor, dans les hôtels, je devine bien qu'ils ont quitté les -tables en hâte, de peur de manquer le spectacle célèbre. Pour moi donc, -c'est le temps de battre en retraite, et par la grande avenue toujours, -je me dirige vers les pylônes des Ptolémées, où les gardiens de nuit se -tiennent. - -Ils sont déjà occupés, ces bédouins, à ouvrir les grilles pour des -touristes qui ont montré leurs permis et qui apportent des kodaks, du -magnésium pour faire des éclairs dans les temples, tout un attirail. - -Plus loin, quand j'ai repris le chemin de Louxor, je ne tarde pas à -croiser, sous des palmiers qui sont là et sur des sables, la foule, le -gros des arrivants; une suite de voitures, du monde à cheval, du monde à -bourricot; des éclats de voix en toutes sortes de langues non -égyptiennes. C'est à se demander: Que se passe-t-il? Un bal, une fête, -un grand mariage?--Non. Tout simplement il y a pleine lune cette nuit, à -Thèbes, sur les ruines. - - - - -XVI - -THÈBES AU SOLEIL - - -Deux heures de l'après-midi. Un feu blanc, un feu mauvais tombe du ciel -que pâlit un excès de lumière. Un soleil hostile aux hommes de nos -climats surchauffe l'énorme ossature rougeâtre, émiettée par places, qui -reste de Thèbes,--et qui gît là comme la carcasse d'une bête géante, -morte sur le sable du désert depuis déjà des milliers d'années, mais -trop massive pour jamais complètement s'anéantir. - -Dans l'hypostyle, un peu d'ombre bleuit derrière les monstrueux piliers, -mais de l'ombre poussiéreuse, de l'ombre chaude. Elles sont chaudes, les -colonnes; tous les blocs sont chauds,--et cependant c'est l'hiver, avec -des nuits froides qui devraient tout glacer. Chaleur et poussière; -poussière rousse, qui sur les ruines de la Haute-Égypte pèse en nuage -éternel, exhalant une odeur d'aromate et de momie. - -Avoir si chaud, cela augmente la sensation rétrospective de fatigue, qui -vous prend à regarder ces pierres trop lourdes pour les forces humaines -et accumulées en montagnes; presque il semble que l'on soit de part dans -les efforts, les épuisements, les sueurs de ce peuple aux muscles -d'acier tout neuf, qui pour charrier et entasser de telles masses dut -s'asservir durant trente siècles. - -Ces pierres, elles aussi, disent la fatigue; la fatigue de s'accabler -les unes sous le poids des autres depuis des millénaires; la souffrance -d'avoir été taillées trop exactement, et trop bien juxtaposées, au point -d'être comme rivées ensemble par leur seule lourdeur. Oh! celles d'en -bas, qui soutiennent la charge des empilements formidables!... - -Et l'ardente couleur de ces choses vous surprend; elle a persisté. Sur -les grès rouges de l'hypostyle, les peinturlures d'il y a plus de trois -mille ans se voient encore; en haut surtout de la travée milieu, presque -dans le ciel, les chapiteaux en forme de grandes fleurs ont gardé les -bleus de lapis, les verts, les jaunes dont furent bariolés jadis leurs -étranges pétales. - -Décrépitude, émiettement, poussière... Au plein soleil, sous le -magnifique éclairage de la vie, on voit bien que tout cela est mort, -mais mort depuis des temps que l'imagination ne peut pas se représenter. -Et le délabrement apparaît plus irrémédiable; çà et là des réparations -impuissantes et comme enfantines, faites aux époques anciennes de -l'histoire, par les Grecs, par les Romains; des colonnes rapiécées, des -trous bouchés avec du ciment; mais les grands blocs sont en désarroi, et -on sent, jusqu'à en être obsédé, l'impossibilité à jamais de remettre en -ordre ce chaos d'écrasantes choses éboulées, eût-on même à son service -des légions de travailleurs, et des machines,--et des siècles devant soi -pour accomplir la besogne. - -Et puis, ce qui surprend et oppresse, c'est le peu d'espace libre, le -peu de place qui restait pour les foules, dans des salles pourtant -immenses: entre les murailles, tout était encombré par les piliers; les -temples étaient à moitié remplis par leurs colossales futaies de -pierres. C'est que les hommes qui bâtirent Thèbes vivaient au -commencement des temps et n'avaient pas encore trouvé cette chose qui -nous paraît aujourd'hui si simple: la voûte. Ils étaient cependant de -merveilleux précurseurs, ces architectes; déjà ils avaient su dégager de -la nuit quantité de conceptions qui sans doute, depuis les origines, -sommeillaient en germe inexplicable dans le cerveau humain: la -rectitude, la ligne droite, l'angle droit, la verticale, dont la nature -ne fournit nul exemple; même la symétrie, qui à bien réfléchir -s'explique moins encore, la symétrie, qu'ils employaient avec maîtrise, -sachant aussi bien que nous tout l'effet qu'on peut obtenir par la -répétition d'objets semblables placés en _pendant_ de chaque côté d'un -portique ou d'une avenue. Mais la voûte, non, ils n'avaient pas inventé -cela; alors, comme il y avait pourtant une limite à la grandeur des -dalles qu'ils pouvaient poser à plat comme des poutres, il leur fallait -ces profusions de colonnes pour soutenir là-haut leurs plafonds -effroyables;--c'est pourquoi il semble que l'air manque, il semble que -l'on étouffe au milieu de leurs temples, dominés, obstrués par la rigide -présence de tant de pierres. Et encore, on y voit clair aujourd'hui là -dedans; depuis que sont tombées les roches suspendues qui servaient de -toiture, la lumière descend à flots partout. Mais jadis, quand une -demi-nuit régnait à demeure dans les salles profondes, sous les -immobiles carapaces de grès ou de granit, tout cela devait paraître si -lourdement sépulcral, définitif et sans merci comme un gigantesque -palais de la Mort!--Un jour par année cependant, ici à Thèbes, un -éclairage d'incendie pénétrait de part en part les sanctuaires d'Amon, -car l'artère milieu est ouverte au nord-ouest, orientée de telle façon -qu'une fois l'an, une seule fois, le soir du solstice d'été, le soleil à -son coucher y peut plonger ses rayons rouges; au moment où il élargit -son disque sanglant pour descendre là-bas derrière les désolations du -désert de Libye, il arrive dans l'axe même de cette avenue, de cette -suite de nefs, qui a huit cents mètres de longueur. Jadis donc, ces -soirs-là, il glissait horizontalement sous les plafonds terribles--entre -ces piliers alignés qui sont hauts comme notre colonne Vendôme,--puis -venait jeter pour quelques secondes ses teintes de cuivre en fusion -jusque dans l'obscurité du saint des saints. Et alors tout le temple -retentissait d'un fracas de musique; au fond des salles interdites, on -célébrait la gloire du dieu de Thèbes... - - * - - * * - -Comme un nuage, comme un voile, la continuelle poussière rousse flotte -partout sur les ruines, et, au travers, le soleil çà et là dessine de -longues rayures blanches. La poussière d'Égypte, on dirait même qu'en un -point de la grande avenue, derrière les obélisques, elle se lève en -tourbillons, comme ferait une fumée.--C'est que là sont assemblés -aujourd'hui les travailleurs de bronze qui chaque jour, sans trêve, -fouillent ce vieux sol sacré; bien infimes, presque négligeables auprès -de tels monolithes, ils creusent, ils creusent; patiemment ils -déblayent, et la terre s'en va par petits paquets, dans des séries de -paniers que des enfants emportent en formant la chaîne. Les alluvions -périodiques du Nil et les sables charriés par le vent du désert avaient -élevé le sol d'environ six mètres depuis les temps où Thèbes a cessé de -vivre; mais de nos jours on a entrepris la tâche de rétablir l'antique -niveau. A première vue, cela semblait infaisable, et cependant ils en -viendront à bout, même avec leurs moyens naïfs, ces travailleurs fellahs -qui accomplissent en chantant leur incessante besogne de fourmis. Voici -bientôt le grand hypostyle déblayé--et ses colonnes, qui paraissaient -déjà effrayantes, découvertes à présent jusqu'à la base, ont gagné -encore vingt pieds de hauteur; quantité de colosses, qui gisaient -endormis sous ce linceul de terre et de sable, ont été retrouvés, remis -debout, et viennent de reprendre, pour une nouvelle période de -quasi-éternité, leur faction aux intimidants carrefours; d'année en -année, la ville-momie s'exhume un peu plus, à grand effort, se repeuple -de dieux et de rois longtemps cachés[8]... On creuse toujours,--et à -peine sait-on à quelle profondeur descendent les débris et les ruines: -Thèbes avait duré tant de siècles, la terre ici est tellement pénétrée -de passé humain que, sous les plus vieux temples connus, on constate -qu'il y en avait d'autres, plus vieux encore et plus massifs, que l'on -ne soupçonnait pas et dont l'âge dépasserait huit mille ans... - - [8] On sait que l'entretien des monuments antiques de l'Égypte et leur - restauration dans la mesure du possible restent confiés aux soins - des Français. M. Maspero a délégué à Thèbes un artiste et un érudit, - M. Legrain, qui y consacre passionnément sa vie. - -Malgré l'ardent soleil, malgré les tourbillons de poussière soulevés par -les coups de pioche, on s'attarderait des heures, parmi les fellahs -poudreux et maigres, à suivre des yeux les fouilles dans ce sol unique -au monde, où tout ce que l'on voit reparaître est surprise et -trouvaille, où la moindre pierre taillée eut un passé de gloire, fit -partie des premières splendeurs architecturales, fut _une pierre de -Thèbes_! Au fond des tranchées qui s'élargissent, à chaque instant -quelque chose brille: c'est le flanc poli d'un colosse en granit de -Syène, ou bien un petit Osiris de cuivre, les débris d'un vase, un bijou -d'or sans prix, ou même une simple perle bleue qui tomba du collier de -quelque suivante des reines. - -Cette activité de fossoyeurs, qui seule ranime certains quartiers -pendant le jour, finit au coucher du soleil; chaque soir, les fellahs -maigres reçoivent la solde de leur travail, s'en vont gîter aux -silencieux environs, dans des huttes en terre, et on referme derrière -eux les grilles des portes. La nuit, à part les gardiens de l'entrée, -personne n'habite les ruines. - - * - - * * - -Émiettement, poussière... Autour de ces palais et de ces temples de -l'artère centrale, qui sont les plus conservés et se tiennent -orgueilleusement debout, très loin de tous côtés des espaces mornes -s'étendent, où, du matin au soir, darde une lumière implacable. Là, -parmi les grêles plantes désertiques, des blocs gisent au hasard, restes -de sanctuaires dont jamais plus on ne démêlera le plan ni la forme; mais -sur ces pierres, des fragments de l'histoire du monde se lisent encore, -en hiéroglyphes précis. - -Dans l'ouest de la salle hypostyle, une région est semée de disques tous -égaux et pareils; on dirait, sur un damier pour Titans, des pions qui -auraient dix mètres de tour,--et ce sont les morceaux épars, les -tranches d'une colonnade des Ramsès. Plus loin, la terre semble avoir -été passée au feu; on marche sur des scories noirâtres où restent -incrustés des boulons d'airain, des parcelles de verre fondu,--et c'est -le quartier qu'incendièrent les soldats de Cambyse. Ils furent du reste -grands destructeurs de la ville-reine, ces soldats perses; pour anéantir -les obélisques et les immuables colosses, ils avaient imaginé de les -flamber en allumant des bûchers alentour, et puis, quand ils les -voyaient brûlants, ils les inondaient d'eau froide: alors du haut en bas -les granits se fendaient. - -On sait combien Thèbes s'étendait largement, ici sur cette rive droite -du Nil où résidaient les Pharaons, et en face, sur la rive libyque -consacrée aux faiseurs de momies et aux temples funéraires. Aujourd'hui, -à part ces grands palais du centre, ce n'est plus guère qu'une jonchée -de débris, et les longues avenues, que bordent des suites infinies de -sphinx ou de béliers, vont se perdre on ne sait où, ensevelies sous les -sables. - -De loin en loin cependant, au milieu de ces cimetières de choses, un -temple reste debout, conservant même ses saintes ténèbres sous -l'épaisseur de sa carapace de caverne. L'un, où se rendaient de célèbres -oracles, est, plus encore que les autres, emprisonnant et sépulcral dans -son éternelle pénombre; en haut d'une muraille, s'ouvre le trou noir -d'une espèce de grotte, à laquelle conduisait un couloir secret venant -des profondeurs; c'est par là qu'apparaissait le visage du prêtre chargé -de prononcer les paroles sibylliques--et le plafond de sa niche est tout -enfumé encore par la flamme de sa lampe, éteinte depuis plus de deux -mille ans!... - - * - - * * - -Tant de ruines qui émergent à peine des sables de ce désert, et, dans ce -vieux sol desséché, tant d'étranges trésors qui dorment! Quand le soleil -éclaire ainsi les tristes lointains, quand on aperçoit jusqu'aux -horizons le déploiement de ces champs de la mort que les siècles ne -parviennent pas à niveler, c'est l'heure où l'on imagine un peu mieux, -par la vue d'ensemble, ce que fut Thèbes: reconstituée en songe, elle -apparaît excessive, fougueuse et multiple, comme ces floraisons du monde -antédiluvien que des fossiles nous révèlent. A côté de cela, combien -s'amoindrissent nos villes modernes, nos hâtifs petits palais, nos stucs -et nos ferrailles! - -Et si mystique, cette ville d'Amon, avec les ténèbres de ses sanctuaires -qu'habitaient les dieux et les symboles! Tout le sublime élan -primesautier de l'âme humaine vers l'Inconnaissable s'est comme pétrifié -dans ces ruines, en des formes démesurées et diverses, pour venir -jusqu'à nous et nous confondre. Comparés à ce peuple, qui ne rêvait que -d'éternité, nous sommes, nous, les vieillis et les mesquins, ceux que -bientôt n'inquiétera même plus le pourquoi de la vie, de la pensée et de -la mort. De tels débuts présageaient quelque chose de plus grand certes -que nos humanités d'aujourd'hui, vouées aux désespérances, aux alcools -et aux explosifs. - - * - - * * - -Émiettement, poussière... Ce même soleil sur Thèbes est là chaque jour, -qui dessèche, effrite, fendille et pulvérise. - -A la place de tant de magnificences, il y a quelques champs de blé, en -nappes vertes, disant la reprise de l'humble vie du labour. Surtout il y -a les sables, qui viennent à présent jusqu'au seuil des Pharaons, il y a -le jaune désert, il y a le monde des miroitements et du silence qui -s'approche comme une lente marée pour engloutir. Dans ces lointains, où -du matin au soir tremblent des mirages, là-bas vers la chaîne d'Arabie, -l'ensevelissement est déjà presque achevé; les pauvres pierres -croulantes que l'on voit encore un peu partout, émergeant à peine des -dunes en marche, sont les restes de ce que les hommes, dans leurs -révoltes superbes d'autrefois contre la mort, avaient su faire le plus -lourdement indestructible. - -Et ce soleil, toujours ce soleil, qui promène sur Thèbes l'ironie de sa -durée,--pour nous si impossible à calculer et à concevoir!... Nulle part -autant qu'ici on ne souffre de l'épouvante de connaître que toute notre -misérable petite effervescence humaine n'est qu'une sorte de moisissure -autour d'un atome émané de cette sinistre boule de feu, et que lui-même, -ce soleil, n'aura été qu'un météore éphémère, qu'une furtive étincelle -jaillie pendant l'une des innombrables transformations cosmiques, au -cours des temps sans fin ni commencement. - - - - -XVII - -UNE AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II - - -Le roi Aménophis II vient de reprendre ses audiences, qu'il s'était vu -obligé de suspendre depuis trois mille trois cents et quelques années -pour cause de décès. Elles sont très suivies; le costume de cour n'y est -pas exigé et le Grand Maître des Cérémonies accepte volontiers le -pourboire. Il les donne tous les matins d'hiver à partir de huit heures, -aux entrailles d'une montagne du désert de Libye, et, s'il se repose -ensuite dans la journée, c'est uniquement parce qu'on lui supprime, dès -midi sonnant, sa lumière électrique. - -Heureux Aménophis II! De tant de rois qui s'étaient évertués à cacher -pour jamais leur momie au fond d'impénétrables retraites, il est le seul -que l'on ait laissé dans son tombeau; aussi «fait-il le maximum» chaque -fois qu'il ouvre ses salons funéraires. - - * - - * * - -Comme il s'agit d'arriver avant midi chez ce Pharaon, dès huit heures, -un clair matin de février, je pars de Louxor où depuis quelques jours ma -dahabieh sommeille contre la berge du Nil. Il faut d'abord traverser le -fleuve, car c'est sur l'autre bord que les rois thébains du Moyen Empire -avaient tous établi leurs demeures d'éternité; bien au delà des plaines -du rivage, c'est là-bas, dans ces montagnes qui ferment l'horizon comme -un mur adorablement rose. D'autres canots, qui traversent aussi, -glissent à côté du mien sur l'eau tranquille; leurs passagers paraissent -appartenir à cette variété d'Anglo-Saxons qui s'équipe chez Thos Cook -and Son (Egypt limited) et, comme moi sans nul doute, ils se rendent à -l'audience royale. - -Nous abordons aux sables de l'autre rive, aujourd'hui presque déserte, -mais où s'étendait jadis tout un quartier de Thèbes, celui des faiseurs -de momies, avec les fours par milliers pour chauffer le natrum et les -huiles qui empêchent les pourritures. Dans cette Thèbes où, durant une -quarantaine de siècles, tout ce qui mourut, hommes ou bêtes, fut -minutieusement préparé sous des bandelettes, on se représente -l'importance que pouvait prendre le faubourg des embaumeurs. Et c'est -dans la proche montagne qu'allaient s'enfouir les produits de tant de -soigneux paquetages, tandis que le Nil emportait le sang des cadavres et -les immondices de leurs viscères; devant nous, cette chaîne de roches -vives, colorée chaque matin de ce même rose de fleur tendre, est -intérieurement toute farcie de morts. - -Nous avons une large plaine à franchir avant d'atteindre ces -montagnes-là, et ce sont des champs de blé, alternant avec des sables -déjà désertiques. Derrière nous s'éloignent le vieux Nil et son autre -rive que nous venons de quitter, la rive de Louxor dont les gigantesques -colonnades pharaoniques sont comme allongées en dessous par leur propre -reflet sur le miroir du fleuve,--et, dans ce matin rayonnant, dans cette -pure lumière, ce serait admirable, ce temple éternel avec son image -renversée au fond de l'eau bleue, si tout à côté et deux fois plus haut -ne surgissait impudemment Winter Palace, l'hôtel monstre construit -l'année dernière pour les touristes au goût subtil... Qui sait pourtant, -les cynocéphales, qui sur le sol sacré d'Égypte ont déposé cette ordure, -s'imaginent peut-être égaler le mérite de l'artiste qui restaure en ce -moment les sanctuaires de Thèbes, ou même la gloire des Pharaons qui les -bâtirent. - -Pour nous rapprocher toujours de la chaîne Libyque, où nous attend ce -roi, nous traversons maintenant des blés encore en herbe,--et les -moineaux, les alouettes chantent autour de nous le hâtif printemps de la -Thébaïde. - -Voici là-bas deux sortes de grands menhirs qui commencent de se -préciser; de même taille et de mêmes contours, ils se lèvent tout -pareils à côté l'un de l'autre, dans le lointain limpide, au milieu de -ces nappes vertes qui rappellent si bien nos champs de France... Ah! ils -ont des bonnets de sphinx, et ce sont de gigantesques formes humaines, -pesamment assises sur des trônes: les colosses de Memnon! Aussitôt on -les reconnaît, car l'imagerie de tous les temps en a vulgarisé l'aspect, -comme pour les pyramides. Mais on ne prévoyait pas qu'ils apparaîtraient -comme cela, posés si simplement au milieu de ces jeunes blés qui -poussent à toucher leurs pieds, et entourés de ces humbles oiseaux de -chez nous qui chantent sans façon sur leurs épaules. - -Ils n'ont même pas eu l'air scandalisés de voir à l'instant passer près -d'eux une kyrielle de choses enfumées, les wagons d'un aimable petit -chemin de fer d'«intérêt local», charroyant des cannes à sucre et des -courges. - -La chaîne de Libye, depuis une heure, n'a cessé de grandir pour nous -dans le profond ciel trop bleu. A présent qu'elle se dresse là tout -près, surchauffée par le soleil de dix heures et comme incandescente, -nous apercevons un peu partout, devant les premiers contreforts rocheux, -des débris de palais, colonnades, escaliers, pylônes; et des géants sans -visage, emmaillotés comme des Pharaons morts, se tiennent debout, les -mains croisées sous leur suaire de grès: temples et statues pour les -mânes de tant de rois ou reines qui eurent pendant trois ou quatre mille -ans leur momie embusquée là tout près, au coeur de ces montagnes, au -plus profond des galeries murées et secrètes. - -Maintenant, plus de champs de blé, plus d'herbages, plus rien; nous -venons de franchir le seuil désolé, nous sommes dans le désert. Tout de -suite un sol inquiétant, funèbre, moitié sable, moitié cendres, où -bâillent partout des fosses. On dirait une région que des bêtes -fouisseuses auraient longtemps minée; mais ce sont les hommes qui ont -durant plus de cinquante siècles tourmenté ce terrain, d'abord pour y -cacher des momies, ensuite et jusqu'à nos jours pour en exhumer. Chaque -trou a recélé son cadavre et, si l'on regarde au fond, des guenilles -jaunâtres y traînent encore, des bandelettes, ou des jambes, des -vertèbres millénaires. Quelques bédouins maigres, qui exercent le métier -de déterreur et qui gîtent par là dans des creux comme des chacals, -s'avancent pour nous vendre des scarabées, des verroteries bleues à demi -fossiles, des pieds ou des mains de mort. - -C'est fini du frais matin; on sent de minute en minute la chaleur -s'alourdir. Le sentier, que marquent seulement des pierres semées en -chapelet, tourne enfin et pénètre au milieu de la montagne par un -couloir tragique: nous entrons dans cette «Vallée des Rois» qui fut le -lieu du suprême rendez-vous pour les plus augustes momies. Entre ces -roches, tout à coup les souffles sont devenus brûlants, et le site -semble appartenir, non plus à la Terre, mais à quelque planète calcinée -qui aurait à jamais perdu ses nuages et ses voiles. Cette chaîne -Libyque, de loin si délicatement rose, se révèle effroyable maintenant -qu'elle nous surplombe; elle a bien l'air de ce qu'elle est: un énorme -et fantastique tombeau, une nécropole naturelle dont rien d'humain n'eût -égalé le faste ni l'horreur, une étuve rêvée pour cadavres qui veulent -s'éterniser. Les calcaires, sur lesquels du reste aucune pluie ne tombe -de ce ciel immuable, semblent d'une seule pièce du haut en bas, sans une -lézarde qui amènerait un suintement dans les sépulcres; on peut donc -dormir, au coeur de ces monstrueux blocs, à l'abri comme sous des voûtes -de plomb. Et pour ce qui est de la magnificence, les siècles en ont pris -soin; le continuel passage des vents chargés de sable a dépouillé, usé -tout cela, au point de ne laisser à la pierre extérieure que ses filons -les plus denses, et ainsi ont reparu d'étranges fantaisies -architecturales, telles que la Matière, aux origines, les avait -obscurément conçues. Plus tard, le soleil d'Égypte a prodigué sur -l'ensemble ses ardentes patines rougeâtres. Et les montagnes imitent par -places de grands tuyaux d'orgue badigeonnés de jaune et de carmin, ou -ailleurs des ossatures encore sanguinolentes et des amas de chairs -mortes. - -Devant le ciel follement bleu, les cimes éclairées jusqu'à éblouir -s'enlèvent en lumière: rouges cendrés d'incendie qui couve, éclats de -braise, sur de l'indigo trop pur qui presque tourne au sombre. On -croirait cheminer dans quelque vallée d'Apocalypse, aux parois -brûlantes. Du silence et de la mort, sous un excès de clarté, dans le -rayonnement continu d'une sorte de morne apothéose: c'est ainsi -d'ailleurs que les Égyptiens entendaient le décor de toutes leurs -nécropoles. - -Toujours le sentier s'enfonce dans les gorges étouffantes,--et au bout -de cette «Vallée des Rois» nous n'attendions qu'un silence plus -épeurant, sous ce soleil bientôt méridien, qui se fait de minute en -minute plus tristement terrible... Mais qu'est-ce que c'est que ça?... - -A un détour, là-bas, au fond d'un repli sinistre, tout ce monde, tout ce -tapage?... Un meeting, une foire?... Sous des tendelets, pour les -protéger de l'insolation, une cinquantaine de bourricots stationnent, -sellés à l'anglaise. Dans un coin, une petite usine à électricité, en -briques neuves, lance sa fumée noire. Et un peu partout, entre les hauts -rochers sanglants, vont et viennent, s'agitent, bavardent des touristes -Cook des deux sexes, d'autres même qui semblent vraiment n'en plus avoir -aucun. C'est pour l'audience royale. Il en est venu à âne, ou dans des -carrioles, et les grosses dames trop poussives se sont fait apporter en -chaise par des bédouins. Des quatre points de l'Europe, ils se sont -réunis dans ce ravin de désert, pour voir un pauvre cadavre qui se -dessèche au fond d'un trou. - -Les palais cachés montrent çà et là leur entrée d'ombre, qui est creusée -en carré dans la roche massive, et sur laquelle un écriteau indique le -nom d'une souveraine momie: Ramsès IV, Sethos Ier, Thoutmosis III, -Ramsès IX, etc. Bien que tous ces rois, sauf Aménophis II, aient -déménagé récemment pour aller dans la basse Égypte peupler les vitrines -du musée du Caire, leurs suprêmes demeures n'ont pas cessé d'attirer les -foules. De chaque souterrain émergent en ce moment des Cooks et des -Cookesses en sueur; mais c'est surtout de chez Aménophis que l'on sort à -pleine porte: pourvu que nous n'arrivions pas trop tard, et que -l'audience ne soit pas close! - -Et songer que ces entrées-là avaient été murées, dissimulées avec tant -de soin, et perdues pendant des siècles! Tout ce qu'il a fallu ensuite -de persévérance pour les retrouver, d'observation, de tâtonnements, de -sondages et d'heureux hasards! - -En effet, on ferme, on ferme. Nous avions trop flâné ce matin autour des -colosses de Memnon ou des palais de la plaine. Voici presque midi, un -midi dévorant et funèbre, qui tombe d'aplomb sur les cimes rouges, et -vient brûler jusqu'en ses derniers replis la vallée de pierre. - -A la porte d'Aménophis, il faut parlementer, prier. Moyennant pourboire, -le bédouin Grand Maître des Cérémonies se laisse fléchir. Descendons -avec lui, mais vite, vite, car l'électricité va s'éteindre. Ce sera une -audience courte, mais au moins ce sera une audience privée; nous serons -seuls avec le Roi. - -Dans ces ténèbres, où d'abord, après tant de soleil, les petites lampes -électriques nous semblent à peine des vers luisants, nous attendions un -peu de froid comme dans les souterrains de nos climats; non, c'est une -pire chaleur, enfermée, desséchante, et on voudrait retourner au grand -air, qui brûlait aussi, mais qui au moins était l'air de la vie. - -En hâte nous descendons: des escaliers raides, des couloirs en pente si -rapide qu'ils vous entraînent d'eux-mêmes comme des glissières, et il -semble que l'on ne remontera jamais, pas plus que la grande momie qui y -passa jadis, se rendant à sa «chambre éternelle». Tout cela d'abord vous -entraîne à un puits profond, creusé pour happer les profanateurs au -passage,--et c'est sur l'un des côtés de cette oubliette, derrière un -bloc quelconque soigneusement scellé, que fut découverte la continuation -des galeries funéraires. Donc, le puits franchi, sur une passerelle -qu'on y a jetée, les escaliers recommencent devant nous, et les -corridors inclinés qui presque font courir; seulement, par un coude -brusque, ils ont changé de direction. Encore descendre, descendre! Mon -Dieu, il habite bien bas, ce roi-là, et à chaque marche descendue on se -sent pris davantage sous la masse souveraine de la pierre, au centre de -toute cette épaisseur compacte et muette. - -Les petits globes électriques espacés en guirlande suffisent maintenant -à nos yeux qui ont oublié le soleil. Et, depuis que nous y voyons clair, -autour de nous mille figures nous invitent au recueillement et au -silence; elles sont partout inscrites sur les murs lisses, immaculés, -d'un ton de vieil ivoire; elles se suivent en bon ordre, se répètent -obstinément en rangées pareilles comme pour mieux imposer à notre -esprit, par les toujours mêmes gestes, les toujours mêmes choses. Les -dieux et les démons, les Anubis à tête noire de chacal et à grandes -oreilles dressées, ont l'air avec leurs longs bras et leurs longs -doigts, de nous faire signe: «Pas de bruit! Attention, il y a des -momies!» La conservation de tout cela, les couleurs vives, la netteté -des coups de pinceau commencent de causer une stupeur et un trouble; -vraiment, on croirait qu'ils ont à peine quitté l'hypogée, les peintres -de ces figures des Ténèbres. Tout ce passé vous attire à lui comme un -abîme que l'on serait venu regarder de trop près; il vous cerne et peu à -peu vous maîtrise; ici, il est encore tellement chez lui, qu'il _est -resté le présent_; en plus de cette descente aux entrailles sourdes de -la pierre, il y a eu aussi comme un glissement avec vertige, que l'on -n'avait pas prévu et qui vous a replongé très loin au fond des âges... - -Ils aboutissent enfin à quelque chose de vaste, ces couloirs -d'interminable oppression par lesquels nous nous étions faufilés -jusqu'aux dessous les plus secrets de la montagne; les parois se -desserrent, la voûte s'élève, et voici la grande salle funéraire dont le -plafond bleu, tout semé d'étoiles comme un ciel, est soutenu par six -piliers taillés à même le roc; sur les côtés s'ouvrent d'autres chambres -où l'électricité permet de bien voir, et au fond s'indique en contre-bas -une large crypte à demi obscure, où l'on devine que le Pharaon doit se -tenir. Oh! le prodigieux travail de perforation dans la pierre vive! Et -cet hypogée n'est pas unique; tout le long de la «Vallée des Rois», des -petites portes--qui n'ont l'air de rien, mais que dénonce aux initiés le -«Signe de l'Ombre» inscrit sur le linteau--conduisent à d'autres -souterrains aussi somptueux et perfidement profonds, avec leurs -embûches, leurs puits perdus, leurs oubliettes, et l'affolante -multiplicité de leurs figures murales.--Or, tous ces tombeaux ce matin -étaient pleins de monde, et, si nous n'avions eu la chance d'arriver -après l'heure, nous rencontrions ici même, chez Aménophis, un bataillon -Cook! - -Dans cette salle au plafond bleu, les fresques multiplient leurs -énigmes: des scènes du Livre de l'Hadès; tout le rituel funéraire mis en -images. Sur les piliers, sur les murailles se pressent les différents -démons qu'une âme égyptienne risquait de rencontrer en cheminant à -travers le Pays de l'Ombre, et, en dessous de chacun, les mots de passe, -qu'il convenait de lui dire, sont résumés en mémento. - -Car elle s'en allait, l'âme, sous les deux formes simultanées d'une -flamme[9] et d'un épervier[10]. Et ce Pays de l'Ombre, aussi appelé -Occident, où elle devait se rendre, était celui où va tomber la lune, où -chaque soir le soleil lui-même s'abîme et s'éteint; pays que les vivants -n'atteignent jamais, parce qu'il fuit devant eux, si loin qu'ils -s'avancent par les sables ou par les mers. Arrivée là, dans les -ténèbres, l'âme effarée avait donc à parlementer successivement avec ces -formes affreuses aux aguets sur sa route. Si enfin elle était jugée -digne d'approcher Osiris, le grand Soleil-Mort, elle se fondait en lui -pour réapparaître brillante sur le monde, le matin suivant et les autres -matins jusqu'à la consommation des âges: vague survivance dans la -splendeur solaire, continuation sans personnalité, dont on ne saurait -trop dire si elle était plus désirable que le non-être éternel. - - [9] Le Khou, qui s'enfuyait à jamais de notre monde. - - [10] Le Baï, qui pouvait à son gré revenir dans le tombeau. - -Ce que, par exemple, il fallait faire durer coûte que coûte, c'était le -cadavre, car un certain _double_ du mort continuait d'habiter dans sa -chair sèche, et retenait ainsi une sorte de demi-vie, péniblement -consciente. Couché au fond du sarcophage, il pouvait regarder, par ces -deux yeux qui étaient peints sur le couvercle, toujours dans l'axe même -des yeux vides. Parfois aussi, dégagé de la momie et de sa boîte, il -errait comme fantôme dans l'hypogée; pour qu'il pût se nourrir alors, -des amas de viandes momifiées sous bandelettes étaient au nombre des -mille choses ensevelies à ses côtés; on lui laissait aussi du natrum et -des huiles, afin qu'il essayât de se réembaumer si des vers naissaient -dans ses membres. Oh! la persistance de ce _double_, qui était scellé -dans le tombeau, qui avait à s'inquiéter de la pourriture, et subissait -sa durée, là, dans l'étouffement, l'obscurité et l'absolu silence, sans -rien qui marquât les jours et les nuits, ni les saisons, ni les siècles, -ni les dizaines de siècles indéfiniment! Avec une si horrible conception -de la mort, chacun donc en ce temps-là s'absorbait dans la préparation -de sa «chambre éternelle». - -Or, pour cet Aménophis II, voici à peu près ce qui advint à son -_double_. Déshabitué de tout bruit, après trois ou quatre cents ans de -silence passés là en compagnie de quelques familiers endormis du même -pesant sommeil, il entendit des coups sourds, là-bas, du côté du puits -perdu: on avait découvert l'entrée clandestine, on la démurait! Des -vivants allaient paraître, sans doute des pillards de sépultures, venus -pour les démailloter tous!--Non, mais des prêtres d'Osiris, s'avançant -craintifs, en cortège de funérailles. Ils apportaient neuf grands -cercueils contenant les momies de neuf rois ses fils, petit-fils, et -autres successeurs inconnus, jusqu'à ce roi Setnakht qui gouverna -l'Égypte deux siècles et demi après lui. Et c'était pour les mieux -cacher, là, tous ensemble, dans une chambre qui fut aussitôt murée. -Ensuite ils repartirent; les pierres de la porte furent scellées de -nouveau et tout retomba dans les mornes et chaudes ténèbres. - -Des siècles encore coulèrent goutte à goutte,--peut-être dix, peut-être -vingt,--avec un silence que ne troublait même plus le petit grattement -des vers depuis longtemps desséchés. Et un jour vint où, du côté de -l'entrée, les mêmes coups retentirent.--Les voleurs, cette fois! Tenant -des torches, ils se précipitèrent avec des cris, et, sauf dans la bonne -cachette aux neuf cercueils, tout fut saccagé, les bandelettes -déchirées, les bijoux d'or arrachés du cou des momies. Puis, quand ils -eurent trié leur butin, ils murèrent l'entrée comme avant, et -repartirent, laissant un inextricable fouillis de linceuls, de corps -humains, d'entrailles sorties de vastes canopes, de dieux et d'emblèmes -brisés. - -Encore le silence pendant de longs siècles. Et, de nos jours enfin, le -_double_ plus affaibli, presque inexistant, perçut le même bruit de -pierres descellées à coups de pioche. Cette troisième fois, les vivants -qui entrèrent étaient d'une race jamais vue. D'abord ils semblaient des -hommes pieux, ne touchant les choses que doucement. Mais c'était pour -tout dérober, tout, même les neuf cercueils royaux de la cachette -jusqu'alors inviolée. Les moindres cassons, ils les recueillaient avec -une sollicitude quasi-religieuse; pour ne rien perdre, ils allaient -jusqu'à tamiser les balayures et la poussière. Pourtant lui, Aménophis, -qui n'était déjà plus qu'une lamentable momie sans joyaux ni -bandelettes, on le laissa au fond du sarcophage de grès. Et depuis ce -jour, condamné à recevoir chaque matin des personnages d'un aspect -étrange, il habite seul dans l'hypogée vidé, où ne reste plus un être ni -une chose de son temps. - -Ah! cependant si! Nous n'avions pas regardé partout. Là, dans une des -chambres latérales, des gens couchés, des morts!... Trois cadavres -(momies démaillotées lors du pillage) gisent côte à côte sur des -guenilles. D'abord une femme--la Reine probablement--dont la chevelure -est dénouée; son profil a gardé une ligne exquise; combien elle est -encore jolie! Ensuite, un jeune garçon, au tout petit visage de poupée -grisâtre; il est tondu ras, lui, sauf, du côté droit, cette longue mèche -qui dénote un prince royal. Et enfin un homme; oh! bien horrible, -celui-là, avec son air de trouver que la mort est une chose -irrésistiblement drôle... Même il en rit à se tordre, en mordant un coin -de son linceul, sans doute pour ne pas pouffer trop fort. - -Oh!... soudain, nuit noire!--et nous restons figés sur place. -L'électricité partout à la fois vient de s'éteindre: en haut, sur terre, -midi a dû sonner pour ceux qui connaissent encore le soleil et les -heures. - -Afin que l'on rallume bien vite, le garde qui nous a amenés pousse des -cris, en son fausset de bédouin; mais les matités infinies des parois, -au lieu d'en prolonger les vibrations, les éteignent, et d'ailleurs qui -donc pourrait les entendre, des profondeurs où nous sommes? Alors à -tâtons, dans cette obscurité absolue il prend sa course, par le couloir -qui remonte. Bruit précipité de ses sandales, flottement de son burnous, -tout s'éloigne, et la clameur d'appel qu'il continue de jeter, nous la -percevons bientôt aussi étouffée que si nous étions nous-mêmes des -ensevelis. Nous ne bougeons toujours pas... Mais comment se peut-il -qu'il fasse si chaud, chez ces momies? on croirait qu'il y a des feux -allumés tout près dans quelque four. Surtout c'est l'air qui manque; les -couloirs, après notre passage, peut-être se sont-ils contractés, comme -il arrive pendant l'angoisse des rêves; la longue fissure par laquelle -nous nous sommes glissés jusqu'ici, peut-être s'est-elle refermée sur -nous... - -Enfin on a compris les appels d'alarme, et la lumière a jailli. Eux, les -trois cadavres n'ont pas profité de ces minutes non surveillées pour -tenter un mouvement agressif: mêmes poses et mêmes expressions; la -Reine, toujours calme et jolie; l'homme toujours mordant son bout de -guenille, pour comprimer son fou rire de trente-trois siècles. - -Maintenant le bédouin est redescendu; haletant de sa course, il nous -presse d'aller voir le Roi avant que la lumière s'éteigne encore, et -cette fois pour tout de bon. Au fond de la salle et au bord de la crypte -en pénombre, nous voici donc accoudés à regarder. C'est un lieu de forme -ovale, avec une voûte d'un noir mortuaire sur laquelle se détachent des -fresques blanches ou couleur de cendre représentant tout un nouveau -registre de dieux et de démons, les uns sveltes et gainés étroitement -comme des momies, les autres ayant de grosses têtes et de gros ventres -d'hippopotame. Posé sur le sol, et veillé de haut par tant de figures, -un énorme sarcophage de pierre est là, tout ouvert, et vaguement on y -distingue un corps humain: le Pharaon! - -Au moins nous aurions voulu mieux le voir.--Qu'à cela ne tienne: le -bédouin Grand Maître des Cérémonies fait jouer un bouton électrique, et -une forte lampe s'allume au-dessus du front d'Aménophis, détaillant avec -une netteté à faire peur les yeux fermés, la grimace du visage et toute -la triste momie. Cet effet de théâtre, nous ne nous y attendions pas. - -On l'avait enseveli dans la magnificence, mais ces pillards lui ayant -tout pris, même sa belle cuirasse à écailles qui lui venait d'un -lointain pays oriental, depuis déjà beaucoup de siècles il dort demi-nu -sur des loques. Cependant son pauvre bouquet lui est resté,--du mimosa, -reconnaissable encore... Et qui dira jamais quelle main pieuse, ou -amoureuse peut-être, les avait cueillies pour lui, ces fleurs d'il y a -plus de trois mille ans... - -On suffoque de chaleur; il semble que sur la poitrine pèse toute la -masse écrasante de cette montagne, de ce bloc de calcaire où l'on s'est -faufilé par des trous relativement imperceptibles, à la façon des -termites ou des larves. Ces figures aussi, ces figures inscrites -partout, et ce mystère des hiéroglyphes et des symboles, vous causent -une gêne croissante. On en est trop près et ils sont trop les maîtres -des issues, ces dieux à tête d'épervier, à tête d'ibis ou de -loup-de-désert qui, sur les murailles, conversent en une continuelle -mimique exaltée. Et puis on prend conscience d'être sacrilège devant ce -cercueil sans couvercle, éclairé si insolemment; le douloureux visage -noirâtre, à moitié rongé, a l'air de demander grâce: «Eh bien! oui, là, -ma sépulture a été violée et je tombe en poussière. Mais, à présent que -vous m'avez vu, laissez-moi, éteignez cette lampe, ayez pitié de mon -néant.» - -En effet, quelle dérision! Avoir mis tant de soins, tant de ruses à -cacher son cadavre, avoir épuisé des milliers d'hommes au creusement de -ce dédale souterrain, et finir ainsi, la tête sous une lampe électrique, -pour amuser qui passe! - -La pitié, je crois que c'est le pauvre bouquet de mimosa qui l'a presque -éveillée, et je dis au bédouin: «Va, tourne le bouton là-bas, éteins, -c'est assez!» Alors l'ombre revient au-dessus du front royal, qui -brusquement s'efface de nouveau dans le sarcophage; le fantôme du -Pharaon s'évanouit, comme replongé aux passés insondables: l'audience -est close. - -Et nous, qui pouvons échapper à l'horreur des hypogées, vite remontons -vers le soleil des vivants, allons respirer de l'air, de l'air puisque -nous y avons encore droit, pour quelques jours comptés! - - - - -XVIII - -A THÈBES CHEZ L'OGRESSE - - -Ce soir, dans le vaste chaos des ruines, à l'heure où le soleil -commençait d'éclairer rose, je suivais l'une des voies magnifiques de la -ville-momie, celle qui part à angle droit de la ligne des temples -d'Amon, se perd plus ou moins dans les sables, et aboutit enfin à un lac -sacré, au bord duquel des déesses à tête de chatte sont assises en -cénacle, regardant l'eau morte et les lointains du désert. Elle fut -commencée il y a trois mille quatre cents ans, cette voie-là, par une -belle reine appelée Makéri[11], et nombre de rois en continuèrent la -construction pendant une suite de siècles. Des pylônes--qui sont, comme -on sait, les monumentales murailles, en forme de trapèze à large base et -toutes couvertes d'hiéroglyphes, que les Égyptiens plaçaient de chaque -côté de leurs portiques ou de leurs avenues--des pylônes la décoraient -avec une lourdeur superbe, ainsi que des colosses et d'interminables -files de béliers, plus gros que des buffles, accroupis sur des socles. - - [11] Aujourd'hui, la momie du bébé, du musée du Caire. - -Premiers pylônes, qui m'obligent à faire un détour; ils sont tellement -en ruine que leurs blocs, éboulés de toutes parts, ont fermé le passage. -Ici veillaient debout, à droite et à gauche, deux géants en granit rouge -de Syène. Jadis, dans des temps que l'histoire ne précise plus, on les a -brisés l'un et l'autre à hauteur des reins; mais leurs jambes -musculeuses ont gardé fièrement l'attitude de la marche, et chacun, dans -une de ses mains sans bras qui descend le long du pagne, serre avec -passion l'emblème de la vie éternelle. Ce granit de Syène est d'ailleurs -si dur que les siècles ne l'altèrent point, et, au milieu de cette -déroute des pierres, les jarrets des colosses mutilés luisent encore -comme si on venait de les polir. - -Plus loin, deuxièmes pylônes, effondrés aussi, et devant lesquels se -tient une rangée de pharaons. - -De tous côtés les blocs chavirés pêle-mêle étalent leur désordre de -choses gigantesques, parmi ces sables qui s'obstinent avec patience à -les ensevelir. Maintenant voici les troisièmes pylônes, flanqués de -leurs deux géants en marche, qui n'ont plus ni tête ni épaules. Et la -voie, jalonnée majestueusement encore par les débris, continue de s'en -aller vers le désert. - -Quatrièmes et derniers pylônes, qui semblent à première vue marquer -l'extrémité des ruines, l'orée du néant désertique; effrités, -découronnés, mais raides et debout, ils ont l'air d'être posés là si -solidement que rien ne saurait plus les faire broncher jamais. Les deux -colosses qui les gardaient de droite et de gauche siègent sur des -trônes. L'un, celui de l'est, est presque anéanti. Mais l'autre, au -contraire, se détache tout entier, tout blanc, d'une blancheur de -marbre, sur le fond couleur bise de l'énorme pan de mur criblé -d'hiéroglyphes; on ne lui a meurtri que le masque du visage; il conserve -encore son menton impérieux, ses oreilles, son bonnet de sphinx, on -pourrait presque dire son _expression_ méditative devant ce déploiement -de la grande solitude qui paraît commencer juste à ses pieds. - -Ici pourtant n'était que la limite des quartiers du dieu Amon; les -enceintes de Thèbes passaient infiniment plus loin, et l'avenue qui me -conduira tout à l'heure chez les déesses à tête de chatte se prolonge -beaucoup encore au sortir de ces portes, bien qu'on la distingue à peine -entre sa double rangée de béliers-sphinx, tout brisés et presque -enfouis. - -Le jour tombe, et la poussière d'Égypte, comme invariablement chaque -soir, commence à ressembler dans les lointains à de la poudre d'or. Je -regarde derrière moi de temps à autre le géant qui m'observe, assis au -pied de son pylône où l'histoire d'un pharaon est gravée en un immense -tableau. Au-dessus de lui et de son mur qui devient de minute en minute -plus rose, je vois monter davantage, à mesure que je m'éloigne, tout -l'amas des palais du centre, l'hypostyle d'Amon, les salles de -Thoutmosis et les obélisques, tout le groupement enchevêtré de ces -choses si grandes et si mortes, qui n'ont plus jamais été égalées sur -terre. - -Les voilà qui resplendissent une fois de plus dans la rouge apothéose du -soir, ces restes bientôt aussi désagrégés que de vieux ossements, et on -dirait qu'ils demandent grâce à la fin, qu'ils sont las d'être ainsi -sans trêve, sans trêve, à chaque couchant, colorés en fête, comme par -une dérision de cet éternel soleil. - -C'est déjà presque loin derrière moi tout cela; mais l'air est si -limpide, les contours restent si nets qu'on a l'illusion plutôt, en -s'éloignant, que les temples et les pylônes diminuent, s'abaissent, -rentrent dans la terre. Quant au géant blanc, qui me suit toujours de -son regard sans yeux, le voilà réduit aux proportions d'un simple rêveur -humain; il n'a du reste pas l'aspect rigidement hiératique des autres -statues thébaines: les mains sur les genoux, il est là comme un homme -ordinaire qui se serait arrêté pour réfléchir[12]. Je le connais depuis -des jours,--des jours et des nuits, car, avec sa blancheur et la -transparence de ces nuits d'Égypte, je l'ai vu tant de fois se dessiner -de loin sous la vague lumière des étoiles, grand fantôme, dans sa pose -contemplative! Et je me sens déjà obsédé par la continuité de son -attitude à cette entrée des ruines, moi qui, à Thèbes et même sur la -terre, aurai passé sans lendemain comme nous passons tous; or, avant que -la vie consciente m'eût été donnée, il était là depuis des temps qui -font frémir; pendant trente-trois siècles environ, les yeux des myriades -d'inconnus qui m'ont précédé le voyaient tout comme le voient mes yeux, -tranquille et blanc à cette même place, assis devant ce même seuil, avec -sa tête un peu inclinée, et son air de penser. - - [12] Statue d'Aménophis III. - -Je chemine sans hâte, ayant toujours une tendance à m'attarder pour -regarder derrière moi, regarder l'entassement silencieux des palais et -le rêveur blanc, qui s'illuminent ensemble d'un dernier feu de Bengale, -à la mort quotidienne du soleil. - -Et l'heure est déjà crépusculaire quand j'arrive chez les déesses. - -Leur domaine est d'ailleurs tellement détruit que les sables avaient pu -le recouvrir et le cacher durant vingt siècles; mais on vient de -l'exhumer. - -Il n'en reste que des tronçons de colonnes, alignés en rangs multiples -sur une vaste étendue de désert[13]. Pierrailles, éboulements et débris; -je traverse sans m'arrêter, et enfin voici le lac sacré, au bord duquel -les grandes chattes sont assises en conciliabule éternel, chacune sur -son trône. Le lac, creusé par ordre des Pharaons, se déploie en forme -arquée, comme une sorte de croissant; des oiseaux de marais, qui vont se -coucher, traversent en ce moment son eau triste et dormante; ses bords, -qui ont connu toutes les magnificences, ne sont plus que des tertres de -décombres où rien ne verdit, et ce qu'on aperçoit au delà, ce que les -déesses attentives regardent, c'est la plaine vide et désolée, où -quelques champs de blé se fondent, à cette heure de crépuscule, avec le -morne infini des sables; le tout fermé à l'horizon par la chaîne encore -un peu rose des calcaires d'Arabie. - - [13] Le temple de la déesse Mout. - -Elles sont là, les chattes,--ou, pour plus exactement dire, les lionnes, -car des chattes n'auraient pas ces oreilles courtes et ce menton cruel -épaissi par une barbiche. Toutes en granit noir, images de Sekhmet (qui -fut déesse de la guerre et à ses heures déesse de la luxure), elles ont -des corps sveltes de femme qui rendent plus terribles ces grosses têtes -félines coiffées d'un haut bonnet. Huit ou dix, ou davantage peut-être, -elles sont plus inquiétantes d'être ainsi nombreuses et d'être -pareilles. Elles ne sont pas géantes, comme on aurait pu s'y attendre, -mais de grandeur humaine, faciles donc à emporter ou à détruire, et cela -encore, si l'on réfléchit, augmente l'impression spéciale qu'elles -causent: alors que tant de colosses gisent en morceaux sur le sol, -comment ont-elles pu rester là, elles, petites personnes si -tranquillement assises sur leurs chaises, pendant que coulaient ces -trente-trois siècles de l'histoire du monde?... - -Fini, le passage des oiseaux de marais qui pendant un instant avaient -troublé le terne miroir de leur lac; autour d'elles, rien ne bouge plus -et l'infini silence coutumier les enveloppe comme à la tombée de chaque -nuit. D'ailleurs elles habitent un coin des ruines si délaissé! Qui -donc, même en plein jour, songe à venir les voir? - -Là-bas, dans l'ouest, une envolée de poussière, comme un long nuage qui -traînerait, indique le départ des touristes qui étaient accourus en -foule au temple d'Amon, mais qui se hâtent de rentrer à Louxor pour -dîner en smoking autour des tables d'hôte. On n'entend même pas dans le -lointain rouler leurs voitures, tant la terre d'ici est feutrée de -sable. De les savoir partis, cela rend plus intime l'entrevue avec ces -déesses nombreuses et pareilles, qui peu à peu se sont drapées d'ombre. -Leurs sièges tournent le dos aux palais de Thèbes, qui commencent d'être -comme baignés dans des ondes violettes, et qui semblent s'abaisser -encore plus à l'horizon, de minute en minute perdre de l'importance -devant la souveraineté de la nuit. - -Elles, les déesses noires à tête de lionne et à haute coiffure, toujours -assises les mains sur les genoux, avec des yeux fixes depuis le -commencement des âges et un gênant sourire aux coins de leurs grosses -lèvres de fauves, continuent de regarder, au delà du petit lac mort, ce -désert, qui n'est plus à présent que de l'immensité confuse, d'un bleu -gris, d'un gris de cendre. Et on croit sentir qu'elles ont une âme, qui -leur serait venue à la longue, à force d'avoir eu si longtemps, si -longtemps, une _expression_ sur le visage... - - * - - * * - -Il y a là-bas, à l'autre extrémité des ruines, une de leurs soeurs de -plus haute taille, une grande Sekhmet que, dans le pays, on appelle -l'ogresse et qui habite seule, embusquée debout dans un temple étroit. -Parmi les fellahs ou bédouins d'alentour, elle est très mal famée, ayant -l'habitude de sortir la nuit pour manger le monde, et aucun d'eux ne se -risquerait volontiers chez elle à cette heure tardive. Au lieu de -rentrer à Louxor, comme ces gens dont les voitures viennent de partir, -j'irai plutôt lui faire visite. - -C'est un peu loin, et j'arriverai à nuit close. - -D'abord, il faut revenir sur mes pas, remonter toute l'avenue des -béliers, de nouveau passer aux pieds du géant blanc, qui a pris déjà son -air de fantôme, tandis que les ondes violettes qui baignaient la -ville-momie s'épaississent et tournent au bleu grisâtre; puis, franchir -les pylônes que gardent les colosses brisés, et pénétrer dans les palais -du centre. - -C'est là, dans ces palais, que je trouve pour tout de bon la nuit, avec -les premiers cris des hiboux et des orfraies. Il y fait tiède encore, à -cause de la chaleur emmagasinée dans le jour par les pierres, mais on -sent que l'air se glace. - -A un carrefour, surgit une grande forme humaine drapée de noir et armée -d'un bâton: un bédouin qui rôde, un des gardes. Et voici à peu près le -dialogue échangé (traduction libre et concentrée): - ---Montre-moi ton permis, monsieur. - ---Voilà! - -(Ici nous combinons nos efforts pour éclairer le dit permis à la flamme -d'une allumette.) - ---C'est bien, je vais t'accompagner. - ---Non, je t'en prie. - ---Si, ce sera mieux. Où vas-tu? - ---Là-bas, chez cette dame, tu sais, qui est grande, grande, et qui a une -figure de lionne. - ---Ah!... Tiens, je crois comprendre que tu préfères te promener seul. -(Ici l'intonation devient enfantine.) Mais, comme tu es un homme bon, tu -me donneras bien une petite pièce quand même. - -Il s'en va. Au sortir des palais, me reste à traverser une étendue de -terrains vagues, où du vrai froid me saisit. Au-dessus de ma tête, plus -de lourdes pierres suspendues, mais le déploiement si lointain d'un ciel -bleu-nuit--où s'allument ce soir par trop de milliers de milliers -d'étoiles... Pour les Thébains d'autrefois, cette belle voûte, toujours -scintillante de poudre de diamant, n'épandait sans doute que de la -sérénité dans les âmes. Et pour nous, _qui savons, hélas!_ c'est au -contraire le champ de la grande épouvante, c'est ce que, par pitié, il -eût mieux valu ne pas laisser à portée de nos yeux: l'incommensurable -vide noir où les univers, en frénésie de tourbillonnement, tombent comme -une pluie, se heurtent, s'anéantissent, et se recommencent pour les -éternités nouvelles. Tout cela, on le voit trop, l'horreur n'en est plus -tolérable, par une claire nuit comme celle-ci, et dans un lieu de -silence tout jonché de ruines... De plus en plus le froid vous -pénètre,--ce lugubre froid des étendues sidérales dont rien, dirait-on, -ne vous garantit plus, tant cette atmosphère limpide semble raréfiée, -presque inexistante. Et par terre, des graviers, de maigres herbes -desséchées qui craquent sous les pas donnent l'illusion de ce bruit -crépitant que fait chez nous le sol un peu gelé pendant les nuits -d'hiver. - -J'approche enfin de chez l'ogresse. Ces pierres qui s'indiquent, -blanchâtres dans la nuit, cette demeure d'aspect clandestin près de -l'enceinte de Thèbes, c'est là, et vraiment, à une heure pareille, on a -l'air d'aller dans un mauvais lieu. Des colonnes ptolémaïques, de petits -vestibules, de petites cours, où une vague lueur bleue permet de se -conduire. Rien ne bouge; pas même l'envolée d'un oiseau de nuit; un -absolu silence, amplifié terriblement par la présence du désert que l'on -sent tout autour de ces murs. Au fond, trois chambres en pierres -massives, ayant chacune son entrée à part; je sais que les deux -premières sont vides. C'est dans la troisième que l'ogresse habite; -pourvu qu'elle ne soit pas déjà partie pour ses chasses nocturnes à la -chair humaine!... Nuit noire chez elle, où j'entre à tâtons. Vite, la -flamme d'une allumette de cire. Oui, elle est bien là, seule, et debout, -presque plaquée contre la paroi du fond, où la petite lueur fait danser -l'ombre affreuse de sa tête. L'allumette éteinte, je lui en brûle -irrévérencieusement plusieurs autres sous le menton, sous sa lourde -mâchoire mangeuse de monde. Il n'y a pas à dire, elle est terrifiante. -En granit noir, comme ses soeurs assises au bord du triste lac, mais -bien plus grande, six ou huit pieds de haut, elle a un corps de femme -délicieusement svelte et jeune, avec les seins d'une vierge. Très chaste -d'attitude, elle tient en main une fleur de lotus à longue tige, mais -par un contre sens qui déroute et qui glace, ses épaules délicates -supportent la monstruosité d'une grosse tête de lionne. Les pans de son -bonnet retombent de chaque côté de ses oreilles jusque sur sa gorge, et -un large disque de lune le surmonte, pour surcroît de mystérieux -apparat. Son regard mort donne à la férocité de son visage quelque chose -d'inconscient et de fatal: ogresse irresponsable, sans pitié comme sans -plaisir, dévorante à la manière de la Nature et à la manière du Temps; -ainsi peut-être l'entendaient ces initiés de l'antique Égypte qui, pour -le peuple, symbolisaient tout en des figures de dieux. - -Dans le réduit sombre, clos de pierres frustes, dans le si petit temple -isolé où elle se tient seule, raide, debout et grande, avec sa tête trop -énorme, son menton qui avance et sa haute coiffure de déesse,--on est -forcément tout près d'elle. En la touchant, la nuit, on s'étonne de la -trouver moins froide que l'air, elle devient quelqu'un, on sent peser -sur soi l'insoutenable regard mort. - -Pendant le tête-à-tête, involontairement, on songe aussi aux alentours, -à ces ruines dans ce désert, à ce néant partout, à ce froid sous ces -étoiles... Or, ce summum du doute, de la désespérance et de la terreur, -que dégage pour vous un tel ensemble de choses, voici qu'on le trouve -confirmé, si l'on peut dire ainsi, par la rencontre de cette -divinité-symbole qui vous attend au bout de la course comme pour -recevoir ironiquement toute humaine prière: un rigide épouvantail de -granit au sourire implacable, au masque dévorateur. - - - - -XIX - -LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE - - -Huit années et une ligne de chemin de fer ont suffi à accomplir sa -métamorphose. - -C'était, dans la Haute-Égypte, aux confins de la Nubie, une humble -petite ville où l'on fréquentait peu, et qui manquait, il faut l'avouer, -d'élégance, même de confort. - -Non qu'elle fût dénuée de pittoresque ou d'intérêt historique, bien au -contraire. Le Nil, apportant les eaux de l'Afrique équatoriale, se -déversait auprès, du haut d'un amas de granit noir, en une majestueuse -cataracte et puis, devant les maisonnettes arabes, se calmait soudain, -pour se diviser entre des îlots de fraîche verdure où des bois de -palmiers balançaient leurs plumets au vent. - -Il y avait alentour quantité de temples antiques, d'hypogées, de ruines -romaines, de ruines d'églises des premiers siècles chrétiens; la terre -était pleine de souvenirs des grandes civilisations primitives, car ce -lieu--délaissé depuis des âges et endormi en Islam sous la garde de sa -mosquée blanche--fut jadis l'un des centres de la vie du monde. - -Et enfin, dans le désert tout proche, l'histoire ancienne avait été -écrite, il y a trois ou quatre mille ans, par les Pharaons, en -hiéroglyphes immortels, un peu partout, sur les flancs polis d'étranges -blocs de granit bleu, de granit rose, épars au milieu des sables et -affectant des formes de monstres antédiluviens. - - * - - * * - -Oui, mais il fallait que tout cela fût coordonné, mis au point, et -surtout rendu accessible aux délicats voyageurs des Agences. Aujourd'hui -donc nous avons le plaisir d'annoncer que, de décembre à mars, Assouan -(c'est le nom de l'heureuse localité dont il s'agit) a une «season» -presque aussi courue que celles d'Ostende ou de Spa. - -Dès que l'on approche, les grands hôtels érigés de tous côtés, même dans -les îlots du vieux fleuve, charment les yeux du voyageur, le saluent de -leurs enseignes accueillantes qui se lisent d'une lieue; constructions -un peu rapides, il est vrai, plâtre et torchis, mais rappelant toutefois -ces gracieux «palaces» dont la Compagnie des Wagons-Lits a doté -l'univers. Et combien négligeable maintenant, combien écrasée par la -hauteur de leurs façades, la pauvre petite ville d'autrefois, avec ses -maisonnettes blanchies à la chaux et son minaret enfantin. - -De cataracte, par exemple, on sait qu'il n'y en a plus à Assouan; la -tutélaire Albion a sainement jugé qu'il valait mieux faire le sacrifice -de ce futile spectacle et, pour augmenter le rendement du sol, arrêter -les eaux du Nil par un barrage artificiel: oeuvre de solide maçonnerie -qui (au dire du _Programme of pleasure trips_) _affords an interest of -very different nature and degree_ (_sic_). - -De cette cataracte cependant, Cook and Son--industriels frottés de -poésie, comme chacun sait--ont désiré perpétuer le souvenir en donnant -son nom à un hôtel de cinq cents chambres établi par leurs soins en face -de ces rochers, aujourd'hui rendus au silence, sur lesquels le vieux Nil -a bouillonné durant tant de siècles. «Cataract Hotel», cela fait encore -illusion, n'est-ce pas? Et puis cela s'arrange bien comme en-tête de -papier à lettres. - -Cook and Son (Egypt Limited) ont même compris qu'il serait original de -donner à leur établissement un certain cachet d'Islam, et la salle à -manger reproduit (en toc, bien entendu, mais il ne faut pas demander -l'impossible) l'intérieur d'une des mosquées de Stamboul; à l'heure du -«luncheon» rien n'est plus galant que l'aspect, sous ces simili-saintes -coupoles, de toutes ces petites tables se peuplant de touristes Cook des -deux sexes, tandis qu'un orchestre dissimulé entonne la «Mattchiche». - -Le barrage, il est vrai, en supprimant la cataracte, a élevé d'une -dizaine de mètres le niveau des eaux en amont, et noyé du même coup une -certaine île de Philæ qui passait à tort pour une des merveilles du -monde, à cause de son grand temple d'Isis parmi les palmiers. Entre -nous, on peut dire que la Bonne Déesse était bien un peu surannée de nos -jours; elle et ses mystères avaient fait leur temps. Du reste, pour les -personnages au caractère chagrin qui regretteraient la disparition de ce -lieu, on a songé à en perpétuer le souvenir comme celui de la cataracte: -de charmantes cartes postales en couleurs, prises avant la noyade de -l'île et du sanctuaire, se vendent dans toutes les librairies du quai. - -Oh! ce quai d'Assouan, déjà si britannique par le bon ordre, par la -correction, rien de plus soigné ni de plus aimable! Il y a d'abord le -chemin de fer qui, passant entre des balustrades peintes en -vert-feuillage, y jette son bruit entraînant et sa joyeuse fumée. -D'un côté s'alignent les hôtels; les boutiques, toutes à -l'européenne,--coiffeurs, parfumeurs et nombreuses «dark rooms» à -l'usage de tant d'amateurs photographes qui tiennent à emporter d'ici -les portraits de leurs compagnons de voyage groupés avec esprit devant -quelque célèbre hypogée. - -Et puis beaucoup de cafés, où le whisky est d'excellente marque; je dois -dire, pour rendre justice au résultat de _l'entente cordiale_, que l'on -y voit aussi, alignés en quantités notables sur les étagères, les -produits de ces grands philanthropes français auxquels notre génération -ne rend vraiment pas assez d'hommages pour tout le bien qu'ils auront -fait à son estomac et à son cerveau: le lecteur le devine sans doute, -j'ai nommé Pernod, Picon et Cusenier. - -Peut-être les braves fellahs ou Nubiens d'alentour, si sobres naguère, -en abusent-ils un peu, de ces toniques; mais c'est l'effet de la -nouveauté, cela passera. Nous pouvons bien d'ailleurs nous l'avouer, -entre nous peuples d'Europe, puisque nous en usons involontairement -tous, l'alcoolisme est un puissant auxiliaire à la propagation de nos -idées, et le mastroquet constitue, pour notre civilisation occidentale, -un précieux pionnier d'avant-garde: toute race légèrement déprimée par -l'abus de nos apéritifs devient plus souple, plus facile à pousser -ensuite dans la véritable voie du progrès et des libertés... - -Sur ce quai d'Assouan, si soigneusement aplani au rouleau, défilent avec -animation de continuelles théories de voyageuses, habillées à ravir, -comme on ne sait vraiment le faire qu'après un stage chez Cook and Son -(Egypt Limited). Et, le long du Nil, à l'ombre de jeunes arbres plantés -en bon ordre, des plates-bandes de fleurs, des gazons tirés au cordeau -se défendent efficacement par des fils de fer contre certains oublis -dont les chiens, hélas! ne sont que trop coutumiers. - -Là, du reste, tout est numéroté, étiqueté, les ânes, les âniers, les -stations où ils ont le droit de se tenir: «_Stand for six -donkeys._--_Stand for ten_, etc.» De très avenants chameaux, munis de -selles d'amazone, attendent aussi à leurs places respectives, et nombre -de dames Cook, méticuleuses sur la question couleur locale même -lorsqu'il ne s'agit que d'aller faire des emplettes en ville, se -superposent volontiers quelques instants à l'un de ces «vaisseaux du -désert». - -Et, tous les cinquante mètres, un agent de police, resté Égyptien par le -visage, bien que déjà Anglais par la rectitude et le costume, ouvre son -oeil vigilant sur toutes choses,--ne souffrirait jamais, par exemple, -qu'un onzième bourricot osât prendre place dans un stand pour dix qui -serait déjà au complet. - -Certains esprits enclins à la critique pourraient les juger un peu -prompts à malmener leurs compatriotes, ces policiers, si respectueux au -contraire et si prêts à se dépenser en indications obligeantes dès que -s'adresse à eux quelque voyageur coiffé d'un casque de liège; mais c'est -en vertu de ce principe logique, équitable, descendu tacitement jusqu'à -eux des hauteurs de l'administration nouvelle, à savoir que l'Égypte -d'aujourd'hui est bien moins aux Égyptiens qu'aux nobles étrangers venus -pour y brandir le flambeau de la civilisation. - -Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs de véritable -«respectability» ne quittent pas les brillants «dining-saloons» des -hôtels, et le quai se retrouve plus solitaire sous les étoiles. C'est à -ce moment que l'on peut apprécier combien sont devenus hospitaliers -certains indigènes: si, dans une minute de mélancolie, on se promène -seul au bord du Nil en fumant sa cigarette, on est toujours accosté par -quelqu'un d'entre eux qui, se méprenant sur la cause de ce vague à -l'âme, s'empresse à vous offrir, avec une touchante ingénuité, de vous -présenter aux jeunes personnes les plus gaies du pays. - -Dans les autres villes, restées purement égyptiennes, les gens ne -pratiqueraient jamais cet excès d'affabilité et de belles manières, dû -sans nul doute à notre bienfaisant contact. - -Assouan possède aussi son petit bazar oriental, un peu improvisé, un peu -neuf; mais il en fallait bien un, au plus vite, pour que rien ne manquât -aux touristes. - -Les marchands ont su s'approvisionner (dans les maisons mères, sous les -arcades de la rue de Rivoli) avec autant de tact que de bon goût, et les -dames Cook ont l'inoffensive illusion d'y faire journellement des -trouvailles. On y vend aussi, pendus par la queue, empaillés et -naturalisés avec art, les derniers crocodiles d'Égypte qui, surtout en -fin de saison, restent à des prix avantageux. - - * - - * * - -Il n'est pas jusqu'au vieux Nil, qui ne se laisse taquiner gentiment par -l'évolution. - -D'abord les fellahines, drapées de voiles noirs, qui tout le jour -viennent y puiser l'eau précieuse, renonçant à ces fragiles amphores de -terre cuite en usage depuis les temps barbares et dont les orientalistes -avaient fort abusé dans leurs tableaux, les remplacent aujourd'hui par -d'ex-bidons à pétrole en fer-blanc, mis à leur disposition par la -bienveillance des grands hôtels; elles les portent d'ailleurs sur la -tête avec désinvolture, comme autrefois ces poteries démodées, et sans -perdre en rien leur galbe de tanagra. - -Et puis ce sont les grands bateaux touristes des Agences, qui abondent -ici, car Assouan a le privilège d'être tête de ligne, et leurs sifflets, -leurs moteurs à roue, leurs dynamos pour l'électricité mènent du matin -au soir une captivante symphonie. On pourrait reprocher à ces bâtiments -de ressembler un peu aux lavoirs de la Seine; mais les Agences, jalouses -de leur restituer une certaine couleur locale, leur ont donné des -appellations si notoirement égyptiennes, qu'il n'y a plus rien à dire: -ils se nomment _Sesostris_, _Aménophis_, ou _Ramsès The Great_. - -Ce sont enfin les barques à l'aviron qui promènent sans trêve les -voyageurs de l'une à l'autre rive. Tant que la «season» bat son plein, -on les pavoise d'une quantité de petits drapeaux en cotonnade rouge ou -même en simple papier. Les rameurs ont en outre la consigne de chanter -tout le temps des chansons indigènes, que rythme un joueur de derboucca -assis à la proue; de plus ils ont appris à pousser ce cri, d'une si -noble envolée, par lequel les Anglo-Saxons manifestent d'habitude leur -enthousiasme ou leur joie: _Hip! hip! hurrah!_--et l'on n'imagine pas ce -que cela fait bien, pour couper ces mélopées arabes qui risqueraient -sans cela de verser dans la monotonie. - - * - - * * - -Mais le triomphe d'Assouan, c'est son désert, qui commence là tout de -suite, dès que finit le gazon bien ratissé de son dernier square; un -désert qui, à part les voies ferrées et les poteaux télégraphiques, a -tous les charmes du vrai, les sables, les pierres bouleversées en chaos, -les horizons vides,--tout, moins l'immensité et l'infinie solitude, -moins l'horreur, en un mot, qui le rendait jadis si peu désirable. On -s'étonne en arrivant, par exemple, d'y voir les roches soigneusement -numérotées à la peinture blanche, en chiffres de deux pieds de haut, ou -bien marquées de grandes croix qui tirent l'oeil de plus loin encore -(_sic_); mais j'accorde que l'effet d'ensemble n'y a rien perdu. - -Le matin donc, avant l'ardeur du soleil, entre le _breakfast_ et le -_luncheon_, toutes les dames en casque de liège et lunettes bleues -(_dark-coloured spectacles are recommended on account of the glare_) -s'égrènent dans ces solitudes apprivoisées à leur usage, avec autant de -sécurité qu'à Trafalgar Square ou à Kensington Garden. Et il n'est pas -rare de voir l'une d'elles se diriger isolément, un livre à la main, -vers l'un de ces pittoresques rochers--le 363 par exemple, ou bien le -grand 364 si l'on préfère--qui semblait lui faire signe avec son -étiquette blanche, d'une façon presque malséante même, dirait un -observateur non initié... - -Que les familles se rassurent toutefois: malgré ces gros numéros d'un -premier aspect un peu équivoque, rien de répréhensible ne saurait se -passer dans ces granits; ils sont du reste d'une seule pièce, sans la -moindre lézarde par où l'inconduite trouverait à se faufiler. Non, tout -simplement les chiffres et les croix désignent les blocs décorés -d'hiéroglyphes et correspondent à un chaste catalogue où chaque -inscription pharaonique se trouve traduite en termes des plus décents. - -Cet ingénieux étiquetage des cailloux du désert est dû à l'initiative -d'un égyptologue anglais. - - - - -XX - -LA MORT DE PHILÆ - - -Au sortir d'Assouan, la dernière maison tournée, voici tout de suite le -désert. Et le soir tombe, un soir de février qui s'annonce très froid -sous un étrange ciel couleur de cuivre. - -C'est incontestablement le désert, oui, avec son chaos de granit et de -sable, avec ses tons roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les -poteaux d'un télégraphe et les rails d'une ligne ferrée qui le -traversent de compagnie, pour aller se perdre à l'horizon vide. Et puis, -combien cela semble paradoxal et ridicule de se promener là en toute -sécurité, et dans une voiture! (Le plus vulgaire des fiacres, que j'ai -pris à l'heure, sur le quai d'Assouan.)--Désert qui garde encore les -aspects du vrai, mais qui est maintenant domestiqué, apprivoisé à -l'usage des touristes et des dames. - -D'abord d'immenses cimetières, en plein sable, à l'orée de ces -quasi-solitudes. Oh! de si vieux cimetières, de toutes les époques de -l'histoire; les mille petites coupoles des saints de l'Islam et les -stèles chrétiennes des premiers siècles s'y émiettent côte à côte, -au-dessus des hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, toutes ces -ruines des morts et tous les blocs des granits épars se mêlent en -groupements tristes, détachant de fantastiques silhouettes brunes sur le -cuivre pâle du ciel: arceaux brisés, dômes qui penchent, rochers qui se -dressent comme de hauts fantômes... - -Ensuite, cette région des tombes une fois franchie, les granits seuls -jonchent l'étendue, des granits auxquels l'usure des siècles a donné des -formes de grosses bêtes rondes; par places, ils ont été jetés les uns -sur les autres et figurent des entassements de monstres; ailleurs ils -gisent isolés parmi les sables, comme perdus au milieu de l'infini de -quelque plage morte. On cesse de voir les rails et le télégraphe; par la -magie du crépuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des -soirs d'Égypte, qui, l'hiver, ressemblent à de froides coupoles de -métal; voici que l'on a conscience enfin d'être vraiment au seuil de ces -profondes désolations arabiques dont aucune barrière, après tout, ne -vous sépare; n'était toujours l'invraisemblance de cette voiture qui -vous emmène, on prendrait maintenant au sérieux ce désert-là, car en -somme il n'a point de limites. - -Trois quarts d'heure de route environ, et, devant nous là-bas, -apparaissent des feux, qui déjà s'allument dans le jour mourant. Bien -éclatantes, ces lumières pour être celles de quelque campement -d'Arabes... Et le cocher se retourne, me les montrant du doigt: -«Chélal!» dit-il. - -Chélal, le nom de ce village, au bord de l'eau, où l'on prend une barque -pour aller à Philæ.--Horreur! ce sont des lampes électriques!... Et -Chélal se compose d'une gare, d'une usine au long tuyau qui fume, puis -d'une douzaine de ces louches cabarets empestant d'alcool, sans -lesquels, paraît-il, la civilisation européenne ne saurait décemment -s'implanter dans un pays neuf. - -L'embarcadère pour Philæ. Quantité de barques sont là prêtes, car les -touristes, alléchés par maintes réclames, affluent maintenant chaque -hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans en excepter une, agrémentées à -profusion de petits drapeaux anglais, comme pour quelque régate sur la -Tamise; il faut donc subir ces pavois de fête foraine,--et nous partons -avec une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers entonnent à la -cadence des rames. - -On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste imprégné de froide -lumière. Nous sommes dans un grand décor tragique, sur un lac environné -d'une sorte d'amphithéâtre terrible que dessinent de tous côtés les -montagnes du désert. - -C'était au fond de cet immense cirque de granit que le Nil serpentait -jadis, formant des îlots frais, où l'éternelle verdure des palmiers -contrastait avec ces hautes désolations érigées alentour comme une -muraille. Aujourd'hui, à cause du «barrage» établi par les Anglais, -l'eau a monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait plus; ce -lac, presque une petite mer, remplace les méandres du fleuve et achève -d'engloutir les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis,--qui trônait là -depuis des millénaires au sommet d'une colline chargée de temples, de -colonnades et de statues--émerge encore à demi, seul et bientôt noyé -lui-même; c'est lui qui apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à -cette heure où la nuit commence de confondre toutes choses. - -Nulle part ailleurs que dans la Haute-Égypte les soirs d'hiver n'ont ces -transparences de vide absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la -lumière s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze, mais en restant -métallique; le zénith devient brun comme un gigantesque bouclier -d'airain, tandis que le couchant seul persiste à rester jaune, en -pâlissant jusqu'à une presque blancheur de laiton, et là-dessus les -montagnes du désert aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, d'une -nuance de sienne brûlée. Ce soir, un vent glacial souffle avec furie -contre nous. Toujours au chant des rameurs, nous avançons péniblement -sur ce lac artificiel,--que soutient comme en l'air une maçonnerie -anglaise, invisible au lointain, mais devinée et révoltante; lac -sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit dans ses eaux troubles -des ruines sans prix: temples des dieux de l'Égypte, églises des -premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions et emblèmes. C'est -au-dessus de ces choses que nous passons, fouettés au visage par des -embruns, par l'écume de mille petites lames méchantes. - -Nous approchons de ce qui fut l'île sainte. Par places, des palmiers, -dont la longue tige est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir, -montrent encore leur tête, leurs plumets mouillés, donnant des aspects -d'inondation, presque de cataclysme. - -Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous touchons à ce kiosque de -Philæ, reproduit par les images de tous les temps, célèbre à l'égal du -Sphinx ou des Pyramides. Il s'élevait jadis sur un piédestal de hauts -rochers, et les dattiers balançaient alentour leurs bouquets de palmes -aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses colonnes surgissent -isolément de cette sorte de lac suspendu et on le dirait construit dans -l'eau à l'intention de quelque royale naumachie. Nous y entrons avec -notre barque,--et c'est un port bien étrange, dans sa somptuosité -antique; un port d'une mélancolie sans nom, surtout à cette heure jaune -du crépuscule extrême, et sous ces rafales glacées que nous envoient -sans merci les proches déserts. Mais combien il est adorable ainsi, le -kiosque de Philæ, dans ce désarroi précurseur de son éboulement! Ses -colonnes, comme posées sur de l'instable, en deviennent plus sveltes, -semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de -pierre: tout à fait kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si près -de disparaître à jamais sous ces eaux qui ne baissent plus... - -Voici que de nouveau, pour quelques secondes encore, il fait presque -jour, et que des teintes de cuivre moins pâles se rallument au ciel. -Après le coucher des soleils d'Égypte, quand on croit que c'est fini, -souvent elle vient ainsi vous surprendre, cette recoloration furtive de -l'air, avant que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés qui -nous environnent, les nuances rougeâtres font semblant de revenir, et de -même là-bas, sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au milieu de -la petite mer que le vent couvre d'écume. - -Au sortir du kiosque, notre barque, sur cette eau profonde et -envahissante, parmi les palmiers noyés, fait un détour, afin de nous -conduire au temple par le chemin que prenaient à pied les pèlerins du -vieux temps, par la voie naguère encore magnifique, bordée de colonnades -et de statues. Entièrement engloutie aujourd'hui, cette voie-là, que -l'on ne reverra jamais plus; entre ses doubles rangées de colonnes, -l'eau nous porte à la hauteur des chapiteaux, qui émergent seuls et que -nous pourrions toucher de la main.--Promenade de la fin des temps, -semble-t-il, dans cette sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler, -plonger et être oubliée. - -Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus de nos têtes se dressent les -énormes pylônes, ornés de personnages en bas-relief: une Isis géante qui -tend le bras comme pour nous faire signe, et d'autres divinités au geste -de mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur de ces murailles, est -basse, d'ailleurs à demi noyée, et donne sur des profondeurs déjà très -en pénombre. Nous entrons à l'aviron dans le sanctuaire. Et, dès que -notre barque a passé au-dessus du seuil sacré, les bateliers -interrompant leur chanson, poussent en surprise le cri nouveau qu'on -leur a appris à l'usage des touristes: _Hip! hip! hip! hurrah!_... Oh! -l'effet de profanation grossière et imbécile que cause ce hurlement de -la joie anglaise, à l'instant où nous pénétrions là, le coeur serré par -tant de vandalisme utilitaire!... Ils comprennent d'ailleurs qu'ils ont -été déplacés et ne recommenceront pas; peut-être même, au fond de leur -âme nubienne, nous savent-ils gré de leur avoir imposé silence. Il fait -plus sombre là dedans bien que ce soit à ciel ouvert, et le vent glacé -siffle plus lugubrement qu'au dehors; on est transi par une humidité -pénétrante,--humidité d'importation, bien inconnue autrefois dans ce -pays avant qu'on l'eût inondé. Nous sommes dans la partie du temple non -couverte, celle où venaient s'agenouiller les fidèles. La sonorité des -granits alentour exagère le bruit des avirons sur cette eau enclose,--et -c'est si déroutant de ramer et de flotter entre ces deux murs où jadis -pendant des siècles les hommes se sont prosternés le front contre les -dalles!... - -L'obscurité décidément nous envahit, l'heure est trop tardive; il faut -pousser la barque à toucher les murailles pour distinguer encore les -hiéroglyphes et les dieux rigides, qui y sont gravés finement comme au -burin. Tout cela, miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation, a -déjà pris à la base cette triste teinte noirâtre que l'on voit aux vieux -palais vénitiens. - -Halte et silence; il fait sombre, il fait froid; les avirons ne remuant -plus, on n'entend que la plainte du vent et le clapotis de l'eau sur les -colonnes, sur les bas-reliefs,--et puis tout à coup le bruit d'une chute -pesante, suivie de remous sans fin: quelque grande pierre sculptée qui -vient de plonger à son heure, pour rejoindre dans le chaos noir d'en -dessous celles déjà disparues, et les temples déjà engloutis, et les -vieilles églises coptes, et la ville des premiers siècles -chrétiens,--tout ce qui fut jadis l'île de Philæ, la «perle de -l'Égypte», l'une des merveilles du monde. - -On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe où pour attendre la -lune. Au fond de cette première salle à air libre, s'ouvre une porte qui -donne dans de la nuit épaisse: c'est le saint des saints, lourdement -plafonné de granit, la partie la plus haute du temple, la seule que -l'eau n'ait pas atteinte, et là nous pouvons mettre pied à terre. Nos -pas semblent trop bruyants sur les larges dalles sonores, et des hiboux -s'envolent. Profondes ténèbres; le vent et l'humidité nous glacent. -Trois heures à passer avant le lever de la lune; attendre dans ce lieu -serait mortel; plutôt retournons à Chélal, nous mettre à l'abri dans un -bouge quelconque. - - * - - * * - -Un cabaret de l'horrible village, à la lueur d'une lampe électrique. Il -empeste l'absinthe, ce cabaret du désert. On s'y chauffe à un brasero -fumeux. Il a été bâti hâtivement avec du zinc de boîtes à conserves, -avec des débris de caisses à whisky, et, pour orner les murs, le patron, -qui est un vague Maltais, a collé partout des images découpées dans nos -journaux européens pornographiques. Pendant nos heures d'attente, des -Nubiens, des Arabes s'y succèdent sans trêve, demandant à boire, et on -leur vend nos alcools à pleines verrées: ouvriers des usines nouvelles, -qui étaient jadis des êtres de santé et de plein air, mais qui ont déjà -la figure flétrie sous un poudrage de charbon, les yeux hagards, avec -une expression malheureuse et mauvaise. - - * - - * * - -Le lever de la lune heureusement ne tardera plus, et, de nouveau dans -notre barque, nous cheminons d'une allure lente vers ce triste écueil -qu'est aujourd'hui Philæ. Le vent est tombé avec la nuit, comme il -arrive presque toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise. Au -lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-noir, infiniment lointain, où -scintillent par myriades les étoiles d'Égypte. - -Une grande lueur à l'orient, et la pleine lune enfin surgit, non pas -sanglante comme dans nos climats, mais tout de suite très lumineuse, au -milieu de cette sorte de buée en auréole que lui fait ici l'éternelle -poussière des sables. - -Bercés toujours par la chanson nubienne des bateliers, quand nous sommes -revenus dans le kiosque sans base, un grand disque éclaire déjà toutes -choses, en discrète splendeur; au gré des allées et venues de notre -barque, nous le voyons passer et repasser, le grand disque de vermeil, -entre ces hautes colonnes, si frappantes d'archaïsme, dont l'image se -dédouble dans l'eau maintenant calmée.--Plus que jamais, kiosque de -rêve, kiosque d'antique magie... - -Pour retourner chez la déesse, nous suivons une seconde fois la voie -noyée entre les chapiteaux et les frises de la colonnade qui émergent -comme une série de petits récifs. Dans la salle à ciel ouvert qui est -l'avant-temple, l'obscurité persiste encore entre les granits -souverains; attachons la barque contre l'un des murs et attendons le bon -plaisir de la lune; sitôt qu'elle sera assez haute pour plonger ici, -nous y verrons clair. - -Cela débute par une lueur rose, au sommet des pylônes. Et puis cela -devient comme un triangle lumineux, très nettement coupé, qui grandit -peu à peu sur l'immense paroi et tend à descendre vers la base du -temple, nous révélant par degrés la présence intimidante des -bas-reliefs, les dieux, les déesses, les hiéroglyphes, les cénacles de -personnages qui se font entre eux des signes. Nous ne sommes plus seuls; -tout un monde de fantômes vient d'être évoqué autour de nous par la -lune, fantômes petits ou très grands, qui se dissimulaient là dans -l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causer à la muette, sans -troubler le profond silence, rien qu'à l'aide de mains expressives et de -doigts levés. Maintenant commence à paraître aussi l'Isis -colossale,--celle qui est inscrite à gauche du portique par où l'on -entre: d'abord sa tête fine, casquée d'un oiseau et surmontée d'un -disque solaire; puis, la lueur descendant toujours, sa gorge, son bras -qui se lève pour faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur; -enfin la nudité svelte de son torse, et ses hanches serrées dans une -gaine... La voilà bientôt tout entière sortie de l'ombre, la déesse... -Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de voir à ses pieds--au -lieu des dalles qu'elle connaissait depuis deux mille ans--sa propre -image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, qui s'allonge, renversé dans -de l'eau... - -Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne de ce temple isolé dans -un lac, encore la surprise d'une sorte de grondement funèbre, encore des -choses qui s'éboulent, de précieuses pierres qui se désagrègent, qui -tombent,--et alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques se -forment et se déforment, jouent à se poursuivre, ne finissent plus de -troubler ce miroir, encaissé dans les granits terribles, où l'Isis se -regardait tristement... - - * * * * * - -_P.S._--La noyade de Philæ vient, comme on sait, d'augmenter de -soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres -environnantes. Encouragés par ce succès, les Anglais vont, l'année -prochaine, élever encore de six mètres le barrage du Nil; du coup, le -sanctuaire d'Isis aura complètement plongé, la plupart des temples -antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront -le pays. Mais cela permettra de faire de si productives plantations de -coton!... - - - - -TABLE - - - Pages - I.--MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX 1 - II.--LA MORT DU CAIRE 15 - III.--MOSQUÉES DU CAIRE 31 - IV.--LE CÉNACLE DES MOMIES 45 - V.--UN CENTRE D'ISLAM 67 - VI.--CHEZ LES APIS 85 - VII.--BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT 103 - VIII.--CHRÉTIENS ARCHAÏQUES 119 - IX.--LA RACE DE BRONZE 135 - X.--LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON 149 - XI.--LA DÉCHÉANCE DU NIL 171 - XII.--CHEZ LA DÉESSE DE L'AMOUR ET DE LA JOIE 189 - XIII.--LOUXOR MODERNISÉ 207 - XIV.--SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE A THÈBES 227 - XV.--A THÈBES, LA NUIT 243 - XVI.--THÈBES AU SOLEIL 261 - XVII.--UNE AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II 277 - XVIII.--A THÈBES CHEZ L'OGRESSE 305 - XIX.--LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE 323 - XX.--LA MORT DE PHILÆ 339 - - - - -IMP. HENRY MAILLET, 3, RUE DE CHATILLON, PARIS. - -10734-1-21 - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Philæ, by Pierre Loti - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHILÆ *** - -***** This file should be named 63141-8.txt or 63141-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/4/63141/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La mort de Philæ - -Author: Pierre Loti - -Release Date: September 7, 2020 [EBook #63141] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHILÆ *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - - - - - - -</pre> - -<p class="c"><span class="large">PIERRE LOTI</span><br /> -<span class="small">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p> - -<h1>LA<br /> -<span class="large">MORT DE PHILÆ</span></h1> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> - -<p class="c">DU MÊME AUTEUR</p> - -<table summary=""> -<tr><td colspan="3" class="c small">Format grand in-18.</td></tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">AU MAROC</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">AZIYADÉ</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LES DÉSENCHANTÉES</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LE DÉSERT</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">L'EXILÉE</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">FANTÔME D'ORIENT</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">FILLE DU CIEL</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">FLEURS D'ENNUI</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LA GALILÉE</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">L'HORREUR ALLEMANDE</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LA HYÈNE ENRAGÉE</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">L'INDE (SANS LES ANGLAIS)</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">JAPONERIES D'AUTOMNE</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">JÉRUSALEM</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">MADAME CHRYSANTHÈME</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LE MARIAGE DE LOTI</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">MATELOT</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">MON FRÈRE YVES</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LA MORT DE PHILÆ</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">PAGES CHOISIES</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">PÊCHEUR D'ISLANDE</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">UN PÈLERIN d'ANGKOR</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">PROPOS D'EXIL</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">RAMUNTCHO</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">RAMUNTCHO</span>, pièce en cinq actes</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LE ROMAN D'UN ENFANT</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LE ROMAN D'UN SPAHI</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LA TURQUIE AGONISANTE</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">VERS ISPAHAN</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr><td colspan="3" class="c small">Format in-8<sup>o</sup> cavalier.</td></tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">ŒUVRES COMPLÈTES</span>, tomes I à XI</td> -<td class="num">11</td> <td class="bot">vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="3" class="c"><i>Éditions illustrées.</i></td></tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">PÊCHEUR D'ISLANDE</span>, -format in-8<sup>o</sup> jésus, nombreuses compositions de <span class="sc">E. Rudaux</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LES TROIS DAMES DE LA KASBAH</span>, -format in-16 colombier, -illustrations de <span class="sc">Gervais-Courtellemont</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="small">LE MARIAGE DE LOTI</span>, format in-8<sup>o</sup> jésus. Illustrations -de l'auteur et de <span class="sc">A. Robaudi</span></td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap small">Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul BRODARD</span>.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">A LA MÉMOIRE<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -MON NOBLE ET CHER AMI<br /> -<span class="large">MOUSTAFA KAMEL PACHA</span><br /> -<i>qui succomba le 10 février 1908 à l'admirable tâche<br /> -de relever en Égypte<br /> -la dignité de la Patrie et de l'Islam</i>.</p> - -<p class="sign small">PIERRE LOTI</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch1">I<br /> -MINUIT D'HIVER -EN FACE DU GRAND SPHINX</h2> - - -<p>Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue -à nos climats, dans un lieu d'aspect -chimérique où le mystère plane. La lune, d'un -argent qui brille trop et qui éblouit, éclaire un -monde qui sans doute n'est plus le nôtre, car -il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir -ailleurs sur terre; un monde où tout est uniformément -rose sous les étoiles de minuit et où -se dressent, dans une immobilité spectrale, des -symboles géants.</p> - -<p>Est-ce une colline de sable qui monte devant -nous? On ne sait, car cela n'a pour ainsi dire -pas de contours; plutôt cela donne l'impression -d'une grande nuée rose, d'une grande vague -d'eau à peine consistante, qui dans les temps se -serait soulevée là, pour ensuite s'immobiliser -à jamais… Une colossale effigie humaine, rose -aussi, d'un rose sans nom et comme fuyant, -émerge de cette sorte de houle momifiée, lève -la tête, regarde avec ses yeux fixes, et sourit; -pour être si grande, elle est irréelle probablement, -projetée peut-être par quelque réflecteur -caché dans la lune… Et, derrière le visage -monstre, beaucoup plus en recul, au sommet de -ces dunes imprécises et mollement ondulées, -trois signes apocalyptiques s'érigent dans le -ciel, trois triangles roses, réguliers comme les -dessins de la géométrie, mais si énormes dans -le lointain qu'ils font peur; on les croirait lumineux -par eux-mêmes, tant ils se détachent en -rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, -et l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement -intérieur les rend plus terribles.</p> - -<p>Alentour, le désert; un coin du morne -royaume des sables. Rien d'autre nulle part, -que ces trois choses effarantes qui se tiennent -là dressées, l'effigie humaine démesurément -agrandie et les trois montagnes géométriques; -choses vaporeuses au premier abord comme des -visions, avec cependant çà et là, dans les traits -surtout de la grande figure muette, des nettetés -d'ombre indiquant que <i>cela existe</i>, rigide et -inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.</p> - -<p>Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt -on devinerait, car c'est unique au monde, et -l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé -la connaissance: le Sphinx et les Pyramides! -Mais on n'attendait pas que ce fût si inquiétant… -Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude -la lune bleuit ce qu'elle éclaire? On ne -prévoyait pas non plus cette couleur-là—qui -est cependant celle de tous les sables et de -tous les granits de l'Égypte ou de l'Arabie. Et -puis, des yeux de statue, on en avait vu par -milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais -être que des yeux fixes; alors, pourquoi est-on -surpris et glacé par l'immobilité de ce regard -du Sphinx, en même temps que vous obsède le -sourire de ses lèvres fermées qui semblent -garder le mot de l'énigme suprême?…</p> - -<p>Il fait froid, mais froid comme dans nos -pays par les belles nuits de janvier, et une -buée hivernale traîne au fond des vallons de -sable. A cela non plus, on ne s'attendait pas; -les nouveaux envahisseurs de ce pays ont apporté -sans doute l'humidité de leur île brumeuse, -en changeant le régime des eaux du -vieux Nil pour rendre la terre plus mouillée -et plus productive. Et ce froid inusité, ce brouillard, -si léger qu'il soit encore, paraissent un -indice de la fin des temps, font plus révolu et -plus lointain tout ce passé, qui dort ici, en -dessous, dans le dédale des souterrains hantés -par mille momies.</p> - -<p>Mais la brume, qui s'épaissit dans les régions -basses à mesure que l'heure avance, hésite à -monter jusqu'à la grande figure intimidante, -l'enveloppe à peine d'une gaze très diaphane,—qui -est une gaze rose, puisque ici tout est rose. -Et le Sphinx, qui a vu se dérouler toute l'histoire -du monde, assiste impassible au changement -du climat de l'Égypte, reste abîmé dans -une contemplation mystique de la lune, son -amie depuis cinq mille ans.</p> - -<p>Sur la molle coulée des dunes, il y a par -places des pygmées humains qui s'agitent, ou -se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits, -si infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune -d'argent révèle leurs moindres attitudes, parce -qu'ils ont des robes blanches et des manteaux -noirs qui tranchent violemment avec la monotonie -rose des sables; parfois ils s'interpellent, -en une langue aux aspirations dures, et puis -se mettent à courir, sans bruit, pieds nus, le -burnous envolé, pareils à des papillons de nuit. -Ils guettent les groupes de visiteurs, qui arrivent -de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les -grands symboles, depuis des siècles et des millénaires -que l'on a cessé de les vénérer, n'ont -cependant presque jamais été seuls, surtout -par les nuits de pleine lune; des hommes de -toutes les races, de tous les temps sont venus -rôder autour, vaguement attirés par leur énormité -et leur mystère. A l'époque des Romains, -ils étaient déjà des symboles au sens perdu, -legs d'une antiquité fabuleuse, mais on venait -curieusement les contempler; des touristes en -toge, en péplum, gravaient pour mémoire leur -nom sur le granit des bases.</p> - -<p>Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur -lesquels s'abattent les guides bédouins au noir -manteau, portent casquette, ulster ou paletot -fourré; leur intrusion est ici comme une offense, -mais hélas! de tels visiteurs se multiplient -chaque année davantage, car la grande ville -toute voisine—qui sue l'or depuis que l'on -essaye de lui acheter sa dignité et son âme—devient -un lieu de rendez-vous et de fête pour -les désœuvrés, les parvenus du monde entier. -Et ce désert du Sphinx, le modernisme commence -à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai, -personne jusqu'à présent n'a osé le profaner -en bâtissant dans le voisinage immédiat de la -grande figure, dont la fixité et le dédain imposent -peut-être encore. Mais, à une demi-lieue -à peine, aboutit une route où circulent des -fiacres, des tramways, où des automobiles de -bonne marque viennent pousser leurs gracieux -cris de canard; et là, derrière la pyramide de -Chéops, un vaste hôtel s'est blotti, où fourmillent -des snobs, des élégantes follement -emplumées comme des Peaux-Rouges pour la -danse du scalp; des malades en quête d'air -pur: jeunes Anglaises phtisiques, ou vieilles -Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant -leurs rhumatismes par les vents secs.</p> - -<p>Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on -vient de les voir, aux feux des lampes électriques, -et un orchestre qu'ils écoutaient vous a -jeté la phrase inepte de quelque rengaine de -café-concert; mais, sitôt que tout cela, dans un -repli du sol, a disparu, on s'en est senti tellement -délivré, tellement loin! Dès que l'on a commencé -de marcher sur ce sable des siècles, où -les pas tout à coup ne faisaient plus de bruit, -rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi -émanés de ce monde que l'on abordait, de ce -monde si écrasant pour le nôtre, où tout apparaissait -silencieux, imprécis, gigantesque et rose.</p> - -<p>D'abord la pyramide de Chéops, dont il a -fallu contourner de près les soubassements -immuables; la lune détaillait tous les blocs -énormes, les blocs réguliers et pareils de ses -assises qui se superposent à l'infini, toujours -diminuant de largeur, et qui montent, montent -en perspectives fuyantes, pour former là-haut -la pointe du vertigineux triangle; on l'eût dite -éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore -de fin de monde, qui ne rosirait que les -sables et les granits terrestres, en laissant plus -effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.—Combien -inconcevable pour nous, la mentalité -de ce roi qui pendant un demi-siècle usa la vie -de milliers et de milliers d'esclaves à construire -ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de -prolonger sans fin la durée de sa momie!…</p> - -<p>La pyramide une fois dépassée, un peu de -chemin restait à faire encore pour aller affronter -le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains -lui ont laissé de son désert; il y -avait à descendre la pente de cette dune aux -aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à -dessein pour maintenir en un tel lieu plus de -silence. Et çà et là s'ouvrait quelque trou -noir: soupirail du profond et inextricable -royaume des momies, très peuplé encore, malgré -l'acharnement des déterreurs.</p> - -<p>Descendant toujours sur la coulée de sable, -on n'a pas tardé à l'apercevoir, lui, le Sphinx, -moitié colline et moitié bête couchée, vous -tournant le dos, dans la pose d'un chien géant -qui voudrait aboyer à la lune; sa tête se dressait -en silhouette d'ombre, en écran contre la lumière -qu'il paraissait regarder, et les pans de son -bonnet lui faisaient des oreilles tombantes. Ensuite, -à mesure que l'on cheminait, peu à peu, il -s'est présenté de profil, sans nez, tout camus -comme la mort, mais ayant déjà une expression, -même vu de loin et par côté; déjà dédaigneux -avec son menton qui avance, et son sourire de -grand mystère. Et, quand enfin on s'est trouvé -devant le colossal visage, là bien en face—sans -pourtant rencontrer son regard qui passe -trop haut pour le nôtre,—on a subi l'immédiate -obsession de tout ce que les hommes de -jadis ont su emmagasiner et éterniser de -secrète pensée derrière ce masque mutilé!</p> - -<p>En plein jour, non, il n'existe pour ainsi -dire plus, leur grand Sphinx; si détruit -par le temps, par la main des iconoclastes, -disloqué, tassé, rapetissé, il est inexpressif -comme ces momies que l'on retrouve en -miettes dans le sarcophage et qui ne font -même plus grimace humaine. Mais, à la -manière de tous les fantômes, c'est la nuit -qu'il revit, sous les enchantements de la lune.</p> - -<p>Pour les hommes de son temps, que représentait-il? -Le roi Aménemeth? le Dieu-Soleil? -On ne sait trop. De toutes les images hiéroglyphiques, -il reste la moins bien déchiffrée. Les -insondables penseurs de l'Égypte symbolisaient -tout en d'effrayantes figures de dieux, à l'usage -du peuple non initié; peut-être donc, après -avoir tant médité dans l'ombre des temples, -tant cherché l'introuvable pourquoi de la vie -et de la mort, avaient-ils simplement voulu -résumer par le sourire de ces lèvres fermées -l'inanité de nos plus profondes conjectures -humaines… On dit qu'il fut jadis d'une surprenante -beauté, le Sphinx, alors que des -enduits, des peintures harmonisaient et avivaient -son visage et qu'il trônait de tout son -haut sur une sorte d'esplanade dallée de -longues pierres. Mais était-il en ces temps-là -plus souverain que cette nuit, dans sa décrépitude -finale? Presque enseveli par ces sables -du désert Libyque, sous lesquels sa base ne se -définit plus, il surgit à cette heure comme une -apparition que rien de solide ne soutiendrait -dans l'air.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Passé minuit. Par petits groupes, les touristes -de ce soir viennent de disparaître pour regagner -l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a -pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto -et engager, dans quelque cercle du Caire, une -de ces parties de bridge où se complaisent de -nos jours les intelligences vraiment supérieures; -les uns (esprits forts) s'en sont allés le verbe -haut et le cigare au bec; les autres, intimidés -pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct -dans les temples. Les guides bédouins, qui -tout à l'heure semblaient voltiger autour de la -grande effigie comme des phalènes noires, ont -aussi vidé la place, inquiets de ce froid qu'ils -n'avaient jamais connu. La représentation pour -cette fois est finie, et partout s'établit le silence.</p> - -<p>Les tons roses commencent à pâlir sur le -Sphinx et les Pyramides; tout blêmit à vue -d'œil, dans le surnaturel décor, parce que la -lune, s'élevant toujours, se fait plus argentine -au milieu de la nuit plus glacée. Le brouillard -d'hiver, qu'exhalent d'en bas les champs artificiellement -mouillés, continue de monter, s'enhardit -à envelopper le grand visage muet, -lequel persiste à regarder cette lune morte et -à lui adresser son même déconcertant sourire. -De moins en moins l'on croirait avoir devant -soi un colosse réel, mais décidément rien que -le reflet dilaté d'une chose qui serait <i>ailleurs</i>, -dans un autre monde. Et derrière lui, au loin, -les trois triangles-montagnes, qui s'embrument -aussi, n'existent pas davantage, sont devenus -pures visions d'Apocalypse.</p> - -<p>Or, peu à peu, voici qu'une tristesse insoutenable -se dégage des trop larges yeux aux orbites -vides,—car, en ce moment, ce que le Sphinx -a l'air de savoir depuis tant de siècles, comme -ultime secret, mais de taire avec une mélancolique -ironie, c'est que, dans la prodigieuse -nécropole, là en dessous, tout le peuple des -morts aurait été leurré, malgré la piété et les -prières, le réveil n'ayant encore jamais sonné -pour personne; et c'est que la création d'une -humanité pensante et souffrante n'aurait eu -aucune raison raisonnable, et que nos pauvres -espoirs seraient vains, mais vains à faire pitié!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch2">II<br /> -LA MORT DU CAIRE</h2> - - -<p class="date">Janvier 1907.</p> - -<p>Des nuages échevelés et mauvais, comme -ceux de nos giboulées de mars, courent dans -un pâle ciel de soir, qui donne froid à regarder; -un vent âpre, humide, tout à fait hivernal, -souffle sans trêve et fait passer sur nous -de temps à autre le furtif arrosage d'une pluie.</p> - -<p>Une voiture m'emmène vers ce qui fut la -résidence du grand Mehemet Ali; par une pente -rapide elle monte au milieu de rochers, de -sables—qui sentent déjà le désert, là tout de -suite, au sortir à peine des dernières maisons -d'un quartier arabe où des gens en longue robe, -l'air gelé, s'enveloppent aujourd'hui jusqu'aux -yeux… Y avait-il autrefois des temps pareils, -en ce pays réputé pour son climat d'inaltérable -tiédeur?</p> - -<p>Cette résidence du grand souverain de l'Égypte, -la citadelle, la mosquée qu'il fit construire pour -y reposer, sont perchées comme nids d'aigle sur -un contrefort de la chaîne d'Arabie, le Mokattam, -qui s'avance en promontoire vers les plaines -du Nil, amenant tout près du Caire, et jusqu'à -le surplomber, un peu des solitudes désertiques. -Du reste, on la voit de loin et de partout, la -mosquée de Mehemet Ali, inattendue là-haut -avec ses coupoles aplaties en demi-sphère, ses -minarets aigus, sa physionomie si purement -turque, au-dessus de cette ville arabe qu'elle -domine; le prince qui s'y est endormi a voulu -qu'elle ressemblât à celles de sa première patrie, -et on la croirait rapportée de Stamboul.</p> - -<p>En un temps de trot, nous voici montés -jusqu'à la porte inférieure de la vieille forteresse—et, -naturellement, tout le Caire, qui -est là proche, semble monter en même temps -que nous; pas encore l'amas sans fin des maisons, -mais seulement, pour commencer, les -milliers de minarets, qui, en quelques secondes, -pointent tous dans le ciel triste, donnant -déjà l'impression qu'une ville immense ne tardera -pas à se déployer sous nos yeux.</p> - -<p>Double enceinte, doubles ou triples portes -comme en ont toutes les citadelles anciennes, -et, par un chemin toujours ascendant, nous -pénétrons dans une grande cour fortifiée où -des murs à créneaux nous masquent soudain -la vue. Un poste de soldats est là de garde,—et -combien imprévus, de tels soldats, dans ce lieu -sacré pour l'Égypte! Des uniformes rouges et -des figures blanches du Nord: des Anglais, installés -à demeure chez le grand Mehemet Ali!…</p> - -<p>La mosquée se présente d'abord, précède le -palais. Dès qu'on s'en approche, c'est bien -Stamboul—pour moi, le cher Stamboul,—qui -s'évoque en la mémoire: rien, dans les -lignes architecturales ni dans les détails d'ornementation, -rien de l'art arabe,—plus pur -peut-être que celui-ci, et dont les autres mosquées -du Caire offrent des modèles admirables; -non, c'est un coin de la Turquie, où l'on vient -d'arriver tout à coup.</p> - -<p>Après une cour dallée de marbre, silencieuse -et très enclose, qui sert de vaste parvis, -le sanctuaire rappelle, avec plus de magnificence -encore, ceux de Mehmet Fatih ou de -Chah Zadé: même pénombre sainte, où chaque -étroite fenêtre jette par son vitrail un éclat -de pierreries; entre les énormes piliers, même -écartement excessif laissant plus d'espace libre -que dans nos églises, sous des dômes qui ont -l'air de tenir un peu par enchantement.</p> - -<p>Des parois en étrange marbre blanc zébré de -jaune. A terre, des tapis d'un rouge sombre, -couvrant tout. Aux voûtes, très ouvragées, rien -que des noirs et des ors; sur le noir des fonds, -un semis de rosaces d'or, et puis des arabesques, -comme des dentelles d'or posées en bordure. -Et d'en haut descendent des milliers de chaînettes -dorées, soutenant les innombrables veilleuses -pour les prières des soirs. Çà et là, des -gens sont à genoux, petits groupes en robe et -turban, dispersés au hasard sur le rouge des -tapis, et un peu perdus au milieu de cette -solitude somptueuse.</p> - -<p>Dans un angle obscur, repose Mehemet Ali, -le prince aventureux et chevaleresque autant -qu'un héros de légende, et l'un des plus grands -souverains de l'histoire contemporaine; il est -là derrière de hautes grilles d'or, d'un dessin -compliqué, en ce style turc déjà décadent, mais -encore si joli, qui fut celui de son époque.</p> - -<p>Entre les barreaux dorés, on aperçoit dans -l'ombre le catafalque d'apparat, à trois étages, -que recouvrent des brocarts bleus, fanés délicieusement, -brodés et rebrodés d'or éteint. -Devant la porte fermée de cette sorte d'enclos -funéraire, se croisent deux longues palmes -vertes, coupées fraîchement à quelque dattier -du voisinage. Et il semble que tout cela -s'entoure d'une inviolable paix religieuse…</p> - -<p>Mais tout à coup, tapage de conversations -en langue teutonne,—et des éclats de voix, -et des rires!… Comment est-ce possible, si -près du grand mort?… Entrée d'une bande -de touristes, habillés en «gens chics» ou à peu -près. Un guide à visage de drôle leur fait -la nomenclature des beautés du lieu, parlant -à tue-tête, comme s'il était chargé du boniment -dans une ménagerie. Et l'une des voyageuses, -à cause de sandales trop larges qui la -font trébucher, rit d'un petit rire bête et continu, -comme glousserait une dinde…</p> - -<p>Alors, il n'y a pas de police, de gardien, -dans cette mosquée sainte? Et parmi les fervents -prosternés en prière, pas un qui se lève -et s'indigne!… Qui donc, après cela, vient -nous parler du fanatisme des Égyptiens?… -Trop débonnaires plutôt, ils me sont apparus -partout. Dans n'importe quelle église d'Europe, -où des hommes prieraient agenouillés, je voudrais -voir comment seraient accueillis des touristes -musulmans qui, par impossible, se tiendraient -aussi mal que ces sauvages-là.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Derrière la mosquée, une esplanade, et puis -le palais.</p> - -<p>Le palais, il n'existe pour ainsi dire plus, car -on en a fait une caserne pour les «troupes d'occupation». -Et ils sont tous alentour, les soldats -anglais, fumant leurs grosses pipes pendant -la flânerie du soir; l'un d'eux qui ne -fume pas, s'escrime à graver son nom au couteau -sur l'une des assises de marbre, à la base -du sanctuaire.</p> - -<p>Au bord de l'esplanade, une sorte de balcon -s'avance, d'où l'on découvre brusquement -toute la ville, avec une étendue infinie de -plaines vertes ou de jaunes déserts. Un point -de vue classique pour voyageurs des agences; -nous y retrouvons ceux de la mosquée, qui -nous y ont précédés, les messieurs au verbe -haut, le guide qui hurle et la dame qui glousse. -Quelques soldats y ont pris place aussi, et -contemplent, la pipe à la bouche.—Malgré -tout ce monde, et malgré ce ciel d'hiver, on -est saisi quand même, en arrivant, et c'est -encore admirable.</p> - -<p>Féerie bien différente de celle de Stamboul, -qui s'érige, lui, en amphithéâtre au-dessus du -Bosphore et de la Marmara. Ici, la ville -immense est uniment déployée dans une plaine -qu'environnent des solitudes de sable et que -dominent des rochers chaotiques. Les minarets -par milliers se lèvent de partout comme les -épis de blé dans un champ; jusqu'au fond des -lointains, on voit se multiplier leurs pointes -fuselées;—mais, au lieu d'être simplement, -comme à Stamboul, des flèches blanches, ils -se compliquent ici d'arabesques, de galeries, -de clochetons, de colonnettes, et semblent -avoir emprunté la couleur fauve des proches -déserts.</p> - -<p>Les toits en terrasses disent une région qui -fut autrefois sans pluie, et les innombrables -palmiers des jardins, au-dessus de cet océan -de mosquées et de maisons, balancent au vent -leurs plumets, qui étonnent sous ces nuages -chargés d'averses froides. Vers le sud et vers -l'ouest, aux dernières limites de la vue, des -triangles géants apparaissent, comme posés sur -l'horizon brumeux des plaines: c'est Gizeh et -c'est Memphis, ce sont les Pyramides éternelles.</p> - -<p>Et au nord de la ville, s'avance un coin très -particulier du désert, couleur de bistre et de -momie, où toute une peuplade de hautes coupoles -à l'abandon se tient encore debout, au -milieu des sables et des roches désolées: l'orgueilleux -cimetière de ces sultans mamelouks, -qui finirent ici avec le moyen âge.</p> - -<p>Si l'on regarde bien, quel délabrement, quel -amas de ruines dans cette ville encore un peu -féerique, battue ce soir par les rafales d'hiver! -Les dômes, les saints tombeaux, les minarets, -les terrasses, tout est croulant, tout va mourir. -Mais là-bas, très au loin, près de cette traînée -d'argent qui passe dans les plaines et qui est -le vieux Nil, les temps nouveaux s'indiquent -par des cheminées d'usines, effrontément -hautes, enlaidissant tout et lançant au milieu -du crépuscule d'épaisses fumées noires…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La nuit tombe, quand nous redescendons de -cette esplanade pour rentrer au logis.</p> - -<p>D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser, -tout le dédale encore charmant où les mille -petites lampes des boutiques arabes allument -déjà leurs flammes discrètes. Dans des rues -qui se contournent à leur caprice, et sous tant -de balcons qui débordent, grillagés de très -fines menuiseries, il faut ralentir notre course, -au milieu de la foule serrée des gens et des -bêtes. Près de nous passent les fellahines voilées -de noir, gentiment mystérieuses comme aux -vieux temps, et les hommes restés graves, sous -la longue robe et les blanches draperies; passent -aussi les petits ânes, très pompeusement -parés de colliers en perles bleues, et les files -de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne -qui sentent la bonne odeur des champs. -Dans la demi-obscurité, qui masque les décrépitudes, -c'est parfois de l'Orient resté adorable, -quand, au-dessus des maisonnettes si agrémentées -de moucharabiehs et d'arabesques, on -voit tout à coup quelques-uns des grands minarets -aériens, qui s'élancent prodigieusement -haut dans le ciel crépusculaire.</p> - -<p>Cependant, que de ruines, d'immondices, de -décombres! Comme on sent que tout cela se -meurt!… Et puis quoi: des lacs maintenant, -en pleine rue! On sait bien qu'il pleut ici -beaucoup plus que jadis, depuis que la vallée -du Nil est artificiellement inondée; mais c'est -invraisemblable quand même, toute cette eau -noire où notre voiture s'enfonce jusqu'aux essieux, -car il y a <i>huit jours</i> que n'est tombée une -averse un peu sérieuse. Alors les nouveaux -maîtres n'ont pas songé au drainage, dans ce -pays dont le budget d'entretien annuel a été porté -par leurs soins à quinze millions de livres?—Et -les bons Arabes, avec patience, sans murmurer, -retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux -genoux, pour cheminer au milieu de cette -eau déjà pestilentielle, qui doit couver pour eux -des fièvres et de la mort.</p> - -<p>Plus loin, la voiture courant toujours, voici que -peu à peu le décor change, hélas! Les rues se -banalisent; les maisons de «Mille et une Nuits» -font place à d'insipides bâtisses levantines; les -lampes électriques commencent à piquer l'obscurité -de leurs fatigants éclats blêmes; et, à un tournant -brusque, le nouveau Caire nous apparaît.</p> - -<p>Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous -tombés? En moins comme il faut encore, -on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, -l'une quelconque de ces villes carnavalesques -où le mauvais goût du monde entier vient s'ébattre -aux saisons dites élégantes.—Mais, -dans ces quartiers-ci par exemple, qui appartiennent -aux étrangers ou aux Égyptiens ralliés -franchement, tout est asséché, soigné, bien -tenu; plus de cloaques ni d'ornières; les quinze -millions de livres ont fait consciencieusement -leur office.</p> - -<p>Partout de l'électricité aveuglante; des hôtels -monstres, étalant le faux luxe de leurs façades -raccrocheuses; le long des rues, triomphe du -toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande -de tous les styles, le rocaille, le roman, le gothique, -l'art nouveau, le pharaonique et surtout -le prétentieux et le saugrenu. D'innombrables -cabarets, qui regorgent de bouteilles: -tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident, -déversés sur l'Égypte à bouche-que-veux-tu.</p> - -<p>Des estaminets, des tripots, des maisons -louches. Et, plein les trottoirs, des filles levantines, -qui visent à s'attifer comme celles de -Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont -fait leurs commandes chez quelque habilleuse -pour chiens savants.</p> - -<p>Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foire -cosmopolite?… Mon Dieu, quand donc se reprendront-ils, -les Égyptiens, quand comprendront-ils -que les ancêtres leur avaient laissé un -patrimoine inaliénable d'art, d'architecture, de -fine élégance, et que, par leur abandon, l'une -de ces villes qui furent les plus exquises sur -terre s'écroule et se meurt?</p> - -<p>Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis -des écoles, il est tant d'esprits distingués -cependant et d'intelligences supérieures! Tandis -que je vois encore les choses d'ici avec mes -yeux tout neufs d'étranger débarqué hier sur -ce sol imprégné d'ancienne gloire, je voudrais -pouvoir leur crier, avec une franchise brutale -peut-être, mais avec une si profonde sympathie:</p> - -<p>«Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre -l'invasion dissolvante, défendez-vous,—non -par la violence, bien entendu, non par l'inhospitalité -ni la mauvaise humeur,—mais en -dédaignant cette camelote occidentale dont on -vous inonde quand elle est démodée chez nous. -Essayez de préserver non seulement vos traditions -et votre admirable langue arabe, mais -aussi tout ce qui fut la grâce et le mystère de -votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il -ne s'agit pas là que de fantaisies d'artistes, il -y va de votre dignité nationale. Vous étiez des -<i>Orientaux</i> (je prononce avec respect ce mot qui -implique tout un passé de précoce civilisation, -de pure grandeur), mais, encore quelques années, -si vous n'y prenez garde, et on aura fait -de vous de simples courtiers levantins, uniquement -occupés de la plus-value des terres et -de la hausse des cotons.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch3">III<br /> -MOSQUÉES DU CAIRE</h2> - - -<p>Elles sont presque innombrables, plus de -trois mille, et cette ville si grande, qui couvre -quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une -ville de mosquées. (Bien entendu, je parle du -Caire ancien, du Caire arabe, le Caire nouveau, -quelconque ou funambulesque, celui des élégances -en toc et des «Sémiramis-Hôtel» ne -méritant d'être mentionné qu'avec un sourire.)</p> - -<p>Donc, une ville de mosquées, disais-je. Le -long des rues, parfois elles se suivent, deux, -trois, quatre à la file, s'appuyant les unes aux -autres et s'enchevêtrant. Partout dans l'air -s'élancent leurs minarets brodés d'arabesques, -ciselés, compliqués avec la plus changeante -fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes, -ils sont si découpés qu'on aperçoit le -jour au travers; il y en a de lointains, il y en -a de tout proches qui pointent en plein ciel -au-dessus de votre tête; n'importe où l'on -regarde on en découvre d'autres, à perte de -vue; tous de la même couleur bise et tournant -au rose. Les plus archaïques, ceux des vieux -temps débonnaires, se hérissent de morceaux -de bois qui sont des perchoirs pour faire reposer -les grands oiseaux libres et toujours -quelques milans, quelques corbeaux songeurs -se tiennent là postés, contemplant à l'horizon -les sables, la ligne des jaunes solitudes.</p> - -<p>Trois mille mosquées. Plus haut que les -maisonnettes d'alentour, montent leurs murailles -droites, un peu sévères, percées à peine -de minuscules fenêtres en ogive; murailles -couleur bise ainsi que les minarets, et peintes -de rayures horizontales en un vieux rouge qui -s'est fané au soleil; murailles couronnées toujours -de séries de trèfles imitant des créneaux, -mais de trèfles d'un dessin chaque fois différent -et imprévu.</p> - -<p>Pour y accéder, toujours quelques marches et -une rampe de marbre blanc,—car elles sont -surélevées comme des autels. Et dès la porte on -entrevoit de calmes profondeurs très en pénombre. -D'abord des couloirs, étonnamment hauts -de plafond, sonores et demi-obscurs; sitôt qu'on -y est entré, on sent qu'il fait frais, qu'il fait -paisible; ils vous préparent, on commence à -s'y imprégner de recueillement et déjà on y -parle bas. Dans la rue trop étroite que l'on -vient de quitter, il y avait foule orientale -et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles -métiers anciens; des gens, des bêtes vous frôlaient; -on manquait d'air, sous tant de moucharabiehs -surplombants. Ici, soudain c'est le -silence avec de vagues murmures de prières et -des chants flûtés d'oiseaux; c'est le silence, et -c'est l'espace libre, quand on arrive au saint -jardin enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire -qui resplendit d'une discrète et reposante -magnificence. Peu de monde en général, dans ces -mosquées,—si ce n'est, bien entendu, aux -heures des cinq offices du jour. En quelques -coins d'élection, particulièrement ombreux et -frais, des vieillards s'isolent pour lire du matin -au soir les saints livres et regarder approcher -la mort: sous des turbans blancs, barbes -blanches et visages tranquilles. Ou bien ce sont -de pauvres hères sans gîte, qui sont venus -chercher l'hospitalité d'Allah, et qui dorment -sans souci de demain, étendus de tout leur -long sur une natte.</p> - -<p>Le charme rare de ces jardins de mosquée, -souvent très vastes, est d'être si jalousement -enclos entre leurs grands murs—toujours -couronnés de trèfles de pierre—qui n'y laissent -rien deviner des agitations du dehors; des -palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément -ou en bouquets superbes, et y tamisent -la lumière d'un toujours chaud soleil, sur des -rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait -jamais de bruit non plus que dans des cloîtres, -car les gens y marchent d'une allure lente, -chaussés de babouches. Et ce sont aussi des -édens pour les oiseaux, qui y vivent et y chantent -en toute sécurité, même pendant les offices, -attirés par de petites auges que les imans emplissent -d'eau du Nil, à leur intention, chaque matin.</p> - -<p>Quant à la mosquée elle-même, rarement -elle est un lieu fermé de tous côtés, comme -dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord; -en Égypte, non; puisqu'il n'y a pas de véritable -hiver et presque jamais de pluie, on a pu laisser -une des faces complètement ouverte sur le jardin, -et le sanctuaire n'est séparé de la verdure -et des roses que par une simple colonnade; -cela permet aux fidèles, groupés sous les palmiers, -de prier là tout aussi bien qu'à l'intérieur, -puisqu'ils aperçoivent, entre les arceaux, -le saint mihrab<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant -la direction de la Mecque; il est placé au fond de chaque -mosquée, comme dans nos églises l'autel, et on doit lui faire -face lorsqu'on prie.</p> -</div> -<p>Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin, -ce sanctuaire où des ors pâlis brillent aux vieux -plafonds de cèdre, où des mosaïques de nacre -brillent sur les parois et imitent des broderies -d'argent qu'on y aurait tendues!</p> - -<p>Point de faïences, comme dans les mosquées -de la Turquie ou de l'Iran. Ici, c'est le triomphe -des patientes mosaïques: les nacres de -toutes les couleurs, et tous les marbres, et tous -les porphyres, découpés en myriades de petits -morceaux précis et pareils, assemblés ensuite -pour composer les dessins arabes qui jamais -n'empruntent rien à la forme humaine, non -plus qu'à aucune forme animale, mais rappellent -plutôt ces cristallisations variées à l'infini -que l'on découvre au microscope dans les flocons -de la neige. C'est toujours le mihrab qui -est orné avec la plus minutieuse richesse; en -général des colonnettes de lapis, intensément -bleues, s'y détachent en relief, encadrant des -mosaïques si délicates qu'elles ressemblent à -des brocarts ou à des dentelles. Aux vieux plafonds -de cèdre—où les oiseaux chanteurs -d'alentour ont leurs nids—les ors se mêlent -à de précieuses enluminures, que les siècles ont -pris soin d'atténuer, de fondre ensemble; et çà -et là de très fines et longues consoles en bois -sculpté ont l'air de retomber des maîtresses -poutres, de s'étaler sur les murailles comme -des coulées de stalactites—que l'on aurait -aussi, dans les temps, soigneusement peintes -et dorées. Quant aux colonnes toujours disparates, -les unes de marbre amarante, les autres -de vert antique, les autres de porphyre rouge, -avec des chapiteaux de tous les styles, elles -viennent de loin, de la nuit des âges, des tourmentes -religieuses antérieures et attestent les -prodigieux passés que connut cette vallée du -Nil, pourtant si étroite et enserrée par les -déserts; elles ont été jadis dans des temples -païens, où elles ont connu les étranges visages -des dieux de l'Égypte, de la Grèce et de Rome; -elles ont été dans des églises chrétiennes primitives, -où elles ont vu des statues de martyrs -contorsionnés et des images de Christs en -extase couronnés de l'auréole byzantine; elles -ont assisté à des batailles, des écroulements, -des hécatombes et des sacrilèges; à présent, -réunies au hasard dans ces mosquées, elles ne -voient plus, sur les parois des sanctuaires, que -les mille petits dessins idéalement purs de cet -Islam qui veut que les hommes, lorsqu'ils -prient, conçoivent Allah immatériel, Esprit -sans contours et sans visage.</p> - -<p>Chacune de ces mosquées a son saint défunt, -dont elle porte le nom, et qui dort à côté, dans -un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque -prêtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou -bien un khédive d'autrefois, ou un guerrier, -un martyr. Et le mausolée, qui communique -avec le sanctuaire par une baie tantôt ouverte -tantôt garnie de grillages, est surmonté toujours -d'une coupole spéciale, une haute, haute et -étrange coupole qui monte vers le ciel comme -un gigantesque bonnet de derviche. Au-dessus -de la ville arabe, et même dans les sables du -désert voisin, partout ces dômes funéraires -s'élèvent auprès des vieux minarets, donnant, -le soir, ce sentiment que c'est le mort lui-même, -le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet -devenu colossal.—On peut, si l'on veut, prier -chez le saint tout comme dans la mosquée; -chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en -pénombre. C'est plus simple aussi, au moins à -hauteur d'homme: sur une estrade de marbre -blanc, plus ou moins usée et jaunie par le -toucher des mains pieuses, rien qu'un austère -catafalque en marbre pareil, orné seulement -d'une inscription coufique. Mais, si on lève la -tête pour regarder l'intérieur du dôme—le -dedans du bonnet de derviche, pourrait-on -dire,—on voit briller, entre des grappes de -stalactites peintes et dorées, quantité de petits -vitraux exquis, de petites fenêtres qui ont l'air -constellées d'émeraudes, de rubis et de saphirs. -Chez le saint, les oiseaux ont aussi leurs -entrées, bien entendu; ils salissent un peu les -tapis, c'est vrai, les nattes où l'on s'agenouille -et leurs nids font des taches là-haut parmi les -dorures du cèdre ciselé; mais leur chanson, -leur symphonie de volière est si douce aux -vivants qui prient et aux morts qui rêvent…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Cependant, qu'est-ce donc qui manque à ces -mosquées pour vous prendre tout à fait?… C'est -sans doute que l'accès en est trop facile, que -l'on s'y sent trop près des quartiers modernisés -des hôtels bondés de touristes—et que l'on y -prévoit à tout instant l'intrusion bruyante -d'une bande Cook, le «Bædeker» à la main. -Hélas! elles sont mosquées du Caire, du pauvre -Caire envahi et profané… Oh! celles du -Maroc, fermées si jalousement! Celles de la -Perse, ou même celles du Vieux-Stamboul, où -le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence -et vous pèse doucement aux épaules dès qu'on -en franchit le seuil!…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Et pourtant, avec quels soins on s'efforce -aujourd'hui de les faire survivre, ces mosquées-là, -qui ont dû être jadis des refuges adorables! -Pendant des siècles, jamais entretenues, jamais -réparées, malgré la vénération des insouciants -fidèles, la plupart tombaient en ruine; les -fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les -coupoles étaient crevées, les mosaïques jonchaient -le sol comme d'une grêle de nacre, de -porphyre et de marbre. Et il semblait que -réparer tout cela fût une besogne absolument -irréalisable; c'était même folie, disait-on, -d'en concevoir le projet.</p> - -<p>Eh bien! depuis vingt ans bientôt, une -armée de travailleurs est à l'œuvre, sculpteurs, -marbriers, mosaïstes. Déjà certains sanctuaires, -les plus vénérables, sont entièrement reconstitués; -après avoir retenti pendant quelques -années du tapage des marteaux et des cisailles -pour de prodigieuses restaurations, ils viennent -d'être rendus à la paix, à la prière, et les -oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une -gloire du règne actuel d'avoir préservé, avant -qu'il fût trop tard, tout ce legs magnifique de -l'art musulman. Quand la ville de <i>Mille et une -Nuits</i> qui était ici autrefois aura fini de disparaître -pour faire place à un banal entrepôt de -commerce et de plaisir, où la ploutocratie du -monde entier viendra s'ébattre chaque hiver,—il -restera au moins cela, pour témoigner -combien fut magnifiquement rêveuse la vie -arabe antérieure. Il restera ces mosquées longtemps -encore, même quand on n'y priera plus, -même quand les hôtes ailés en seront partis, -faute des auges d'eau du Nil,—emplies à leur -intention par ces bons imans, dont ils payent -l'hospitalité en faisant entendre dans les cours, -sous les plafonds de cèdre, sous les voûtes, -leur discrète petite musique d'oiseaux…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch4">IV<br /> -LE CÉNACLE DES MOMIES</h2> - - -<p>On dirait une ronde de nuit. Nous sommes -deux, promenant une lanterne dans l'obscurité -de galeries immenses. Nous venons de refermer -sur nous à double tour la porte par -laquelle nous étions entrés là, et nous avons -conscience d'être rigoureusement seuls, si vaste -soit ce lieu, avec tant et tant de salles <i>communicantes</i>, -et de hauts vestibules, et de larges -escaliers,—mathématiquement seuls, pourrait-on -presque dire, car c'est ici un palais -très spécial, où sur toutes les issues on avait -mis les scellés à la tombée du jour, comme on -fait du reste chaque soir, à cause des reliques -sans prix qui y sont amassées; la rencontre -d'aucun être vivant n'est donc possible, malgré -tant d'espace libre, et tant de détours, et -tant de grandes choses étranges que nous voyons -se dresser là-bas partout, projetant des ombres -et formant des cachettes.</p> - -<p>Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chaussée, -sur des dalles que font sonner nos -pas. Il est environ dix heures. Çà et là, par -quelque vitre, se glisse un peu de bleuâtre, -grâce aux étoiles qui, pour les gens du dehors, -doivent donner des transparences à la nuit; -mais c'est égal, il fait solennellement sombre -ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans -doute que, dans les salles au-dessus, il y a des -vitrines pleines de morts.</p> - -<p>Ces choses qui se dressent le long de notre -parcours semblent aussi presque toutes mortuaires. -Pour la plupart ce sont des sarcophages -en granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages: -les uns, ayant forme de gigantesque -boîte, ont été alignés sur des socles,—et il -en est parmi ceux-là qui représentent les premières -conceptions humaines, des conceptions -vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres -ayant forme de momie, debout contre les -murailles, nous montrent d'énormes visages, -d'énormes coiffures, et se tiennent ramassés -comme des géants qui porteraient de trop -grosses têtes sur des cous trop dans les épaules. -Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont -de simples statues et n'ont jamais recelé de -cadavre dans leurs flancs; tous gardent aux -lèvres le même imperceptible sourire; ils avoisinent -le plafond avec leur bonnet de sphinx, -et leur regard fixe passe trop haut pour nous -voir. Il y a enfin, çà et là, des êtres pas plus -grands que nous, ou même des êtres tout -petits, d'une taille de gnome. Et parfois une -paire d'yeux d'émail, grands ouverts et imprévus -à quelque tournant, plongent tout droit au -fond des nôtres, ont l'air de nous suivre, nous -font frissonner en nous jetant soudain comme -l'étincelle d'une pensée qui viendrait de l'abîme -des âges.</p> - -<p>Cependant nous marchons vite et plutôt distraits, -car ce n'est pas pour ces simulacres du -rez-de-chaussée que nous sommes venus, mais -pour de plus redoutables hôtes. Elle éclaire d'ailleurs -si peu, notre lanterne, dans les profondes -salles, que tout ce monde en granit, en grès, en -marbre, tout ce monde n'apparaît bien qu'à -l'instant précis de notre passage, mais change -aussitôt, déploie sur les murs des ombres fantastiques, -et puis se confond avec cette foule -muette, toujours plus nombreuse derrière -nous.</p> - -<p>De place en place, il y a des manches à incendie -enroulées sur elles-mêmes, chacune ayant -sa lance qui brille d'un éclat de cuivre rouge. -Et je demande à mon compagnon de ronde: -«Qu'est-ce qui pourrait bien brûler ici, ce ne -sont que bonshommes de pierre?—Ici, non, -me répondit-il; mais <i>ce qu'il y a là-haut</i>, représentez-vous -comme cela flamberait!»—Ah! -c'est vrai, <i>ce qu'il y a là-haut</i>, et qui est justement -le but de ma visite… Je n'y songeais -pas, moi, au feu prenant dans une assemblée -de momies: les vieilles chairs, les vieilles chevelures, -les vieilles carcasses de rois ou de -reines, si imbibées de natrum et d'huiles, crépitant -comme paquets d'allumettes!… C'est -surtout à cause de ce danger-là, du reste, que -les scellés sont mis aux portes dès que le soir -tombe, et qu'il faut une faveur particulière -pour être admis à pénétrer dans ce lieu, la -nuit, avec une lanterne.</p> - -<p>En plein jour, rien de banal comme ce -«musée des Antiquités égyptiennes», composé -pourtant de souvenirs sans prix. C'est la -plus pompeuse et la plus outrageante de ces -bâtisses dépourvues de style dont s'enrichit -chaque année le Caire nouveau; entre qui veut, -pour y dévisager de près, sous un trop brutal -éclairage, des morts et des mortes augustes, -qui avaient si bien cru se cacher pour l'éternité.</p> - -<p>Mais la nuit!… Oh! la nuit, toutes portes -closes, c'est le palais du cauchemar et de la -peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui -n'entreraient pas à prix d'or, même après avoir -fait leur prière, des Formes affreuses s'échappent, -non seulement de tous les personnages -embaumés qui habitent là-haut dans les vitrines, -mais aussi des statues funéraires, des papyrus, -de mille choses qui au fond des tombeaux se -sont longuement imprégnées d'essence humaine; -les Formes ressemblent à des cadavres, ou -parfois à de vagues bêtes, même rampantes; -après avoir erré dans les salles, elles finissent -par se réunir, pour des conciliabules, sur les -toits…</p> - -<p>Nous montons maintenant un escalier monumental, -qui est vide dans toute sa largeur, et -où nous voici délivrés pour un temps de l'obsession -de ces rigides figures, de ces regards, -de ces sourires de personnages en pierre -blanche ou en granit noir qui se pressaient -dans les galeries et les vestibules du rez-de-chaussée. -Aucun d'eux sans doute ne montera -derrière nous; mais c'est égal, ils gardent en -foule et embrouillent de leurs ombres les seuls -chemins par lesquels nous pourrions battre en -retraite si les hôtes plus inquiétants de là-haut -nous réservaient un trop sinistre accueil…</p> - -<p>Celui qui a bien voulu faire fléchir pour moi -les consignes de nuit est l'illustre savant auquel -on a confié la direction des fouilles dans -le sol d'Égypte; il est aussi l'ordonnateur du -prodigieux musée, et c'est lui-même qui a la -bonté de me guider ce soir dans ce labyrinthe.</p> - -<p>A travers le silence des salles d'en haut, -voici que nous nous dirigeons maintenant tout -droit vers ceux et celles à qui j'ai demandé -audience nocturne.</p> - -<p>La nuit, cela paraît sans fin, l'enfilade de -ces chambres à vitrines dont le déploiement -est de plus de quatre cents mètres sur les -quatre faces de l'édifice. Après avoir passé -devant les papyrus, les émaux, les vases canopes -recéleurs d'entrailles humaines, nous arrivons -chez les momies de bêtes sacrées: des -chats, des ibis, des chiens, des éperviers, ayant -bandelettes et sarcophage; même des singes, -restés grotesques jusque dans la mort. Ensuite -commencent les masques humains, et, debout -dans les armoires, les «cartonnages de momie», -qui moulaient le corps par-dessus les -bandelettes et reproduisaient, plus ou moins -agrandie, la figure défunte. Tout un lot de -courtisanes de l'époque gréco-romaine, ainsi -moulées en pâte d'après cadavre, et couronnées -de roses, nous font des sourires d'appel derrière -leurs vitres. Des masques couleur de chair -morte alternent avec des masques d'or que -notre lanterne, en passant vite, fait briller -d'un éclair. Toujours des yeux trop larges, -aux paupières trop ouvertes, aux prunelles trop -dilatées qui regardent comme avec effarement. -Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de -cercueil à figure, il en est que l'on dirait -taillés pour personnes géantes; la tête surtout, -sous la lourde coiffure, la tête rentrée comme -par farce dans des épaules de bossu, s'indique -énorme, tout à fait disproportionnée avec le -corps, qui par le bas s'amincit en gaine.</p> - -<p>Bien que notre petite lanterne cependant ne -s'éteigne pas, il semble que nous y voyons de -moins en moins: trop d'obscurité autour de -nous, dans des chambres trop vastes,—et -dans des chambres qui toutes communiquent, -facilitant la promenade de ces Formes qui, le -soir, se dégagent et rôdent…</p> - -<p>Sur une table de milieu, une chose à donner -le frisson brille dans une boîte en verre, une -frêle chose qui faillit vivre il y a quelque deux -mille ans. C'est la momie d'un embryon humain, -dont on avait dans les temps orné le -visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa -malice de mort-né,—car, d'après la croyance -égyptienne, ces petits avortons devenaient de -mauvais génies dans les familles lorsqu'on -négligeait de leur rendre honneur. Au bout de -son corps de rien du tout, sa tête dorée, ses -gros yeux de fœtus restent inoubliables de -laideur souffrante, d'expression déçue et -féroce.</p> - -<p>Dans les salles où nous pénétrons après, ce -sont des cadavres pour tout de bon qui nous -entourent de droite et de gauche; sur des étagères, -les cercueils s'étalent en rangs superposés; -on respire l'odeur fade des momies, et, -par terre, lovés toujours comme de gros serpents, -les tuyaux de cuir se tiennent prêts, car -c'est l'endroit dangereux pour le feu.</p> - -<p>—Nous arrivons, me dit le maître de céans; -tenez, là-bas, <i>les voilà!</i></p> - -<p>En effet, je reconnais la place, étant venu -maintes fois en plein jour comme tout le monde. -Malgré ces demi-ténèbres, qui commencent à -dix pas de nous tant est petit le cercle lumineux -que notre fanal dessine, je puis distinguer -déjà le double alignement des grands cercueils -royaux, ouverts sans pudeur sous des cages vitrées -et dont les couvercles à figure sont posés -debout, en sentinelle, contre les murailles.</p> - -<p>Nous y sommes enfin, admis à cette heure -indue dans le cénacle des rois et des reines, -pour une audience vraiment privée.</p> - -<p>D'abord la dame au bébé, sur laquelle nous -projetons sans nous arrêter la lueur de notre -lanterne: une dame qui trépassa en mettant -au monde un petit prince mort. Depuis les -antiques embaumeurs, personne encore n'a -revu son visage, à cette reine Makéri; dans le -cercueil, ce n'est qu'une longue forme féminine, -dessinée sous l'emmaillotage serré des bandelettes -aux tons bis; contre ses pieds, repose -le bébé fatal, recroquevillé drôlement, voilé et -mystérieux comme elle, sorte de poupée mise -là, dirait-on, pour lui tenir éternelle compagnie -pendant que se traîneraient les siècles et -les millénaires.</p> - -<p>Ensuite se déroule, plus intimidante à aborder, -la série des momies démaillotées. Ici, dans -chaque cercueil sur lequel nous nous penchons, -il y a une tête qui nous regarde, ou qui ferme -les yeux pour ne pas nous voir, et il y a des -épaules maigres, de maigres bras et des mains -aux ongles trop longs qui sortent de lugubres -guenilles. Chaque nouvelle momie royale que -notre lanterne éclaire nous réserve une surprise -et le frisson d'un effroi différent; elles se ressemblent -si peu! Les unes rient en montrant -des dents jaunes, les autres ont une expression -de tristesse ou de souffrance infinie. Tantôt les -visages sont minces, très fins, restés jolis malgré -le pincement des narines. Tantôt ils sont -démesurément élargis de bouffissure putride, -avec le bout du nez mangé: les embaumeurs, -comme on sait, n'étaient pas sûrs de leurs -moyens; les momies ne réussissaient pas toujours; -chez quelques-unes il se produisait des -tuméfactions, des pourritures, même des éclosions -soudaines de larves, de «compagnons -sans oreilles et sans yeux», qui finissaient bien -par mourir avec le temps, mais après avoir -perforé toutes les chairs.</p> - -<p>A peu près par dynastie et par ordre chronologique, -les orgueilleux Pharaons sont là -piteusement rangés, le père, le fils, le petit-fils, -l'arrière-petit-fils. Et de vulgaires étiquettes -de papier disent seules leurs noms écrasants: -Sethos I<sup>er</sup>, Ramsès II, Sethos II, Ramsès III, -Ramsès IV, etc. Il n'en manque bientôt plus à -l'appel, tant on a fouillé au cœur des rochers et -du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de -musée seront sans doute leur résidence dernière. -Dans l'antiquité, ils ont cependant pérégriné -souvent depuis leur mort, car aux -époques troublées de l'histoire d'Égypte, c'était -une des lourdes préoccupations du souverain -régnant: cacher, cacher ces momies d'ancêtres, -dont la terre s'emplissait de plus en plus et que -les violateurs de sépultures étaient si habiles à -dépister; alors on les promenait clandestinement -d'un trou à un autre, les enlevant chacun -de son fastueux souterrain personnel, pour à la -fin les murer de compagnie dans quelque humble -caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont -achever bientôt leur retour à la poussière, -différé comme par miracle pendant tant de -siècles; aujourd'hui, dépouillées de leurs bandelettes, -elles ne dureront plus, et il faudrait -se hâter de graver ces physionomies de trois -ou quatre mille ans qui vont s'évanouir.</p> - -<p>Dans ce cercueil—l'avant-dernier de la rangée -de gauche,—c'est le grand Sésostris en -personne qui nous attend. Nous connaissons -d'ailleurs de longue date son visage de nonagénaire, -son nez en bec de faucon, les brèches -entre ses dents de vieillard, son cou décharné -d'oiseau et sa main qui se lève en geste de -menace. Voici vingt ans qu'il a revu la lumière, -ce maître du monde. Il était enroulé, <i>des milliers -de fois</i>, dans un merveilleux linceul en -fibres d'aloès, plus fin qu'une mousseline des -Indes, qui avait dû coûter des années de travail -et mesurait quatre cents mètres de long; -le démaillotage, en présence du khédive Tewfik -et des grands personnages de l'Égypte, dura -deux heures, et après le dernier tour, quand la -figure illustre apparut, l'émotion fut telle parmi -les assistants qu'ils se bousculèrent comme -un troupeau, et le pharaon fut renversé. Il a -du reste beaucoup fait parler de lui, le grand -Sésostris, depuis son installation au musée. Un -jour, tout à coup, d'un geste brusque, au -milieu des gardiens, qui fuyaient en hurlant -de peur, il a levé cette main<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, qui est encore -en l'air et qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite -est survenue, dans ses vieux cheveux d'un blanc -jaunâtre et le long de tous ses membres l'éclosion -d'une faune cadavérique très fourmillante -qui a nécessité un bain complet, au mercure.—Lui -aussi a son étiquette, en papier écolier, -collée sur le bord de sa boîte, et on y lit, tracé -d'une écriture négligée, ce nom formidable -qui fit trembler tous les peuples de la terre: -«Ramsès II (Sésostris)»!… Il n'y a pas à -dire, il a beaucoup décliné et noirci depuis -seulement une quinzaine d'années que je le -connais. C'est un fantôme qui s'en va; malgré -les soins dont on l'entoure, c'est un pauvre -fantôme tout près de se désagréger, de s'anéantir. -Nous promenons devant son nez crochu -notre lanterne, pour mieux déchiffrer, par -le jeu de l'ombre, son expression encore autoritaire… -Ainsi les destinées du monde se -réglaient jadis, sans appel, au fond de ce crâne, -qui semble plutôt étroit sous la peau sèche et -les horribles cheveux blanchâtres! Et tout ce -qui a dû tenir de volonté là dedans, et de passion, -et de colossal orgueil! Sans compter ce -souci, que nous ne concevons plus, mais qui -primait tout à son époque: celui d'assurer la -magnificence et l'inviolabilité de la sépulture… -Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui -s'exhibe là dans ses chiffons immondes, avec -toujours sa main levée pour une impuissante -menace, a été autrefois l'étincelant Sésostris, -qui connut l'excès presque surhumain des -triomphes et des splendeurs; le maître des rois, -et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu, -dont maints colosses de granit ou de marbre, -à Memphis, à Thèbes, à Louxor, reproduisent -et essayent d'éterniser les jarrets musculeux, -la poitrine d'athlète…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui, -tombant sur son bras déshabillé, aurait fait dilater et jouer les -os du coude.</p> -</div> -<p>Dans le cercueil tout proche est couché son -père, Sethos I<sup>er</sup>, qui régna moins longtemps et -mourut beaucoup plus jeune que lui.—Or -cette jeunesse se voit encore si bien sur les -traits de la momie, empreints d'ailleurs de -beauté persistante. Vraiment ce roi Sethos, on -dirait la statue du Calme et de la Rêverie -sereine; aucun effroi ne se dégage de ce mort -aux longs yeux fermés, aux lèvres délicates, -au menton noble et au profil pur; il est apaisant -et agréable à regarder dormir, les mains -croisées sur la poitrine. Et on ne s'explique -pas d'ailleurs, en le voyant jeune, qu'il puisse -avoir pour fils son voisin, le vieillard presque -centenaire.</p> - -<p>En passant, nous avons dévisagé quantité -d'autres momies royales, tranquilles ou grimaçantes. -Mais, pour finir, il en est une (troisième -cercueil, là, dans la rangée d'en face), une certaine -reine Nsitanébashrou, que j'aborde avec -crainte, bien que, pour elle seule peut-être, -j'aie souhaité faire cette ronde macabre. Même -en plein jour, elle arrive au maximum d'horreur -que puisse jeter une figure de spectre; -qu'est-ce que cela va être la nuit sous le vacillement -de notre petite lanterne?…</p> - -<p>La voilà donc, la vampiresse échevelée, bien -à son poste, étendue, mais toujours comme -prête à bondir, et du premier coup je croise -le regard en coulisse de ses prunelles d'émail, -qui brillent sous les paupières entr'ouvertes, -aux cils à peine mangés. Oh! la terrifiante -personne!… Non qu'elle soit laide; au contraire, -on voit qu'elle était plutôt jolie et qu'elle -fut momifiée jeune. Ce qu'elle a de particulier -surtout, c'est son air déçu et furieux d'être -morte… Les embaumeurs l'avaient du reste -très pieusement fardée; mais le rose, sous -l'action des sels de la peau, s'est décomposé par -places pour donner des macules vertes. Ses -épaules nues, le haut de ses bras hors des -guenilles qui furent son linceul magnifique, -simulent encore des rondeurs grasses, mais se -sont tachés aussi de zébrures verdâtres ou -noires comme on en voit sur les serpents. -Certes aucun cadavre, ni ici ni ailleurs, n'a -jamais gardé cette expression de vie intense, -et d'ironique, d'implacable férocité; sa bouche -est tordue par un petit rire de défi, ses -narines se pincent comme feraient celles d'une -goule pour flairer du sang, et ses yeux disent -à qui s'approche: «Je suis couchée dans -ma boîte, oui; mais tu verras tout à l'heure -comme je saurai en sortir!»—Cela déroute de -songer que la menace de ce regard terrible et ce -semblant de fureur mal contenue duraient -déjà depuis des siècles quand débuta notre ère, -et duraient pour rien, dans les ténèbres -secrètes d'un cercueil fermé, au fond d'un -caveau sans porte.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Maintenant que nous allons nous retirer, -qu'est-ce qu'il se passera ici, avec la complicité -du silence, aux heures plus profondes de la nuit? -Est-ce qu'ils vont rester inertes et rigides, une -fois livrés à eux-mêmes, tous ces embaumés -qui faisaient mine d'être sages parce que nous -étions là? Quels échanges de vieux fluide humain -vont se continuer, comme sans doute chaque -soir, d'un cercueil à un autre? Jadis, ces rois, -ces reines, dans leur obsédante inquiétude sur -l'avenir de leur momie, avaient pu imaginer -des violations, des pillages, des émiettements -parmi le sable du désert, mais jamais cela: être -réunis un jour, et presque tous à visage dévoilé, -si près les uns des autres, en rang sous des -glaces. Eux qui gouvernèrent l'Égypte à des -siècles d'intervalle et ne s'étaient jamais connus -que par l'histoire, par les papyrus inscrits d'hiéroglyphes, -ainsi mis en présence, tant de choses -ils ont à se dire, tant de questions ardentes à -se poser, sur des amours, sur des crimes! Dès -que nous serons presque loin, seulement dès -que notre lanterne, au bout des longues galeries, -ne paraîtra plus que comme un feu follet qui -s'échappe, est-ce que les «Formes», dont les -gardiens s'épouvantent, ne vont pas commencer -leur grouillement, et les voix creuses des -momies chuchoter des mots, avec effort?…</p> - -<p>Mon Dieu, qu'il fait noir ici! Notre lanterne -pourtant ne s'éteint pas, non… Mais on dirait -qu'il fait noir de plus en plus… Et, la nuit, -tout fermé, comme on sent l'odeur des huiles, -dont sont imbibés les linceuls, et, plus intolérablement, -la demi-puanteur fade et sournoise -de tous ces morts!…</p> - -<p>En m'en allant à travers cette obscurité des -salles trop longues, un vague instinct de conservation -fait que je me retourne tout de même -un peu, pour regarder derrière moi. Il me -semble que la dame au bébé lève déjà lentement, -avec mille précautions et ruses, sa tête encore -tout enveloppée… Tandis qu'au contraire, plus -là-bas, les cheveux épars, je la devine bien se -dressant d'une saccade impatiente sur son séant, -la goule aux yeux d'émail, la dame Nsitanébashrou…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch5">V<br /> -UN CENTRE D'ISLAM</h2> - - -<blockquote class="epi"> -<p>«S'instruire est le devoir de -tout musulman.»</p> - -<p class="attr">(Un verset des <i>Hadices</i> -ou <i>Paroles du Prophète</i>.)</p> - -</blockquote> -<p>Dans une rue étroite, perdue au milieu des -plus anciens quartiers arabes du Caire, en plein -dédale encore serré et mystérieusement ombreux, -une porte exquise s'ouvre sur de l'espace -libre que le soleil inonde; elle est à deux -arceaux ouvragés; elle est surmontée d'un haut -fronton où des arabesques s'enchevêtrent pour -former des rosaces inconnues, et où de saintes -écritures s'enroulent avec des complications -très savantes.</p> - -<p>C'est l'entrée d'Al-Azhar, un lieu vénérable -en Islam, d'où sont parties, pendant près de -mille ans, les générations de prêtres et de docteurs -chargés de répandre la parole du Prophète -sur les peuples, depuis le Moghreb jusqu'à la -mer d'Arabie, en passant par les grands déserts. -Vers la fin de notre <small>X</small><sup>e</sup> siècle, les glorieux -khalifes Fatimides avaient édifié cet immense -assemblage d'arceaux et de colonnes, qui devint -le siège de l'université musulmane la plus renommée -du monde, et que, depuis lors, tous -les souverains de l'Égypte ne cessèrent de compléter, -d'agrandir, ajoutant des salles nouvelles, -des galeries, des minarets, jusqu'à faire -d'Al-Azhar presque une ville au milieu de la -ville.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<blockquote class="epi"> -<p>«Celui qui recherche l'instruction -est plus aimé de Dieu que -celui qui combat dans une -guerre sainte.»</p> - -<p class="attr">(Un verset des <i>Hadices</i>.)</p> - -</blockquote> -<p>Onze heures, par une journée d'ardent soleil -et de pure lumière; Al-Azhar vibre encore -d'un multiple bruissement de voix, bien que -les leçons du matin soient près de finir.</p> - -<p>Une fois franchi le seuil de la double porte -ouvragée, voici d'abord la cour, en ce moment -vide comme un désert, et éblouissante de -soleil. Au delà, tout ouverte, la mosquée -déploie ses arcades sans fin, qui se continuent, -se répètent, se perdent très loin sous -l'obscurité des plafonds, et, dans ce lieu demi-obscur, -aux profondeurs confuses, d'innombrables -personnages coiffés du turban, accroupis -en foule pressée, récitent ou psalmodient -tout bas, avec un léger balancement des reins -comme pour scander leur déclamation chantante: -ce sont les dix mille étudiants venus -de tous les points de la terre pour s'imprégner -de l'immuable doctrine d'Al-Azhar.</p> - -<p>A première vue, on les aperçoit mal, car ils -sont loin dans l'ombre, et ici on est aveuglé de -rayons; par petits groupes attentifs, de dix ou -de vingt, assis sur des nattes autour d'un grave -professeur, ils répètent docilement leurs leçons, -qui depuis des siècles ont vieilli sans changer -comme l'Islam. Ceux qui tiennent cercle -tout à fait là-bas, dans les nefs du fond où -le jour arrive à peine, comment donc y -voient-ils pour déchiffrer sur les feuillets de -leurs vieux livres les si difficiles écritures?</p> - -<p>En tout cas, gardons-nous de les troubler,—comme -tant de touristes, de nos jours, ne -craignent pas de le faire; nous entrerons un -peu plus tard, quand l'étude du matin sera -terminée.</p> - -<p>Cette cour, où le soleil de onze heures darde -son feu blanc, est un enclos sévèrement et -magnifiquement arabe; il nous a isolés soudain -du temps et des choses; il doit porter à la -prière musulmane, de même que jadis nos -cloîtres gothiques portaient à la prière chrétienne. -Il est vaste comme un carrousel. D'un -côté, il confine à la mosquée même, et partout -ailleurs on l'a muré si haut que rien du dehors -ne s'y devine plus: des murailles de couleur -fauve, où tant de siècles de soleil ont mis des -tons ardents, ont prodigué la terre de Sienne -et la sanguine; des murailles qui par le bas -sont droites, simples, d'une austérité un peu -farouche, mais dont la crête, ornementée minutieusement -et toute couronnée de créneaux à -jours, profile sur le ciel des séries de fines -découpures de pierre. Et, au-dessus de cette -sorte de dentelle rougeâtre du faîte, qui est là -comme pour encadrer le vide si profond et si -bleu au-dessus de nous, on voit pointer éperdument -tous les minarets d'alentour, rouges -aussi, plus rouges encore que la jalouse enceinte, -et brodés d'arabesques, ajourés, compliqués de -galeries aériennes; les uns presque lointains, -les autres effrayants d'être si proches et d'escalader -le zénith; tous saisissants et étranges, -avec leurs croissants qui brillent et avec leurs -bâtons tendus pour appeler les grands oiseaux -de l'espace. Malgré soi on lève la tête, fasciné -par toute cette beauté qui est en l'air: rien -d'autre pourtant que ce carré de ciel merveilleux, -sorte de limpide saphir tout enchâssé -dans les crénelures d'Al-Azhar, et où montent -se perdre les si audacieuses tours fuselées. On -est en plein Orient religieux d'autrefois, et on -sent combien, sur l'imagination des jeunes -prêtres qui se forment ici, doit influer le mystère -de cette cour grandiose, où tout le luxe -architectural ne consiste qu'en de purs dessins -géométriques répétés à l'infini, et ne commence -d'ailleurs que très haut, sur les couronnements -et les minarets en contact avec le bleu éternel.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<blockquote class="epi"> -<p>«Tel qui instruit les ignorants -est comme un vivant parmi des -morts.</p> - -<p>»Si un jour se passe sans que -j'aie appris quelque chose qui -m'approche de Dieu, que l'aube -de ce jour ne soit pas bénie.»</p> - -<p class="attr">(Versets des <i>Hadices</i>.)</p> - -</blockquote> -<p>Celui qui m'amène aujourd'hui dans ce lieu -est mon ami Moustafa Kamel pacha<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, le tribun -de l'Égypte, et je dois à sa présence de n'être -pas traité comme un visiteur quelconque: -on s'empresse d'informer le grand maître de -l'université d'Al-Azhar, haut personnage en -Islam, dont Moustafa fut jadis l'élève, et qui, -sans doute, voudra nous accueillir lui-même.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Ceci se passait une année avant la mort du pacha auquel -ce livre est dédié.</p> -</div> -<p>C'est dans une salle très arabe, meublée seulement -de divans, que nous reçoit ce grand -maître aux simplicités d'ascète et aux élégantes -manières de prélat. Son regard et -même tout son visage disent combien doit être -lourd le sacerdoce qu'il exerce: présider à l'instruction -de tant et tant de jeunes prêtres qui -iront ensuite porter la foi, la paix et l'immobilité -à plus de trois cents millions d'hommes.</p> - -<p>Et les voici bientôt, Moustafa pacha et lui, -dissertant—comme s'il s'agissait d'un fait -d'intérêt actuel—sur un point controversé -des événements qui suivirent la mort du prophète, -et sur le rôle d'Ali… Oh! combien alors -mon ami Moustafa, que j'ai vu si Français en -France, m'apparaît tout à coup musulman jusqu'au -fond de l'âme! Du reste il en est ainsi -pour la plupart des Orientaux qui, rencontrés -chez nous, semblent les plus parisianisés: leur -modernisme n'est qu'à la surface; en eux-mêmes, -tout au fond, l'Islam demeure intact. -Et l'on s'explique sans peine que le spectacle -de nos troubles, de nos désespoirs, de nos misères, -dans ces voies nouvelles où le sort nous -jette, les fasse réfléchir et se replier plutôt vers -le tranquille rêve des ancêtres…</p> - -<p>En attendant que finissent les cours du -matin, on nous promène dans les dépendances -d'Al-Azhar. Des salles de toutes les époques, -annexées les unes après les autres et formant -un peu labyrinthe; plusieurs contiennent des -<i>mihrabs</i>, qui sont, comme on sait, des espèces -de portiques toujours festonnés et dentelés -comme s'ils étaient ruisselants de gouttes de -givre. Des bibliothèques et des bibliothèques, -dont les plafonds de cèdre ont été sculptés aux -temps où l'on avait le loisir et la patience. -Par milliers, de précieux manuscrits d'érudition, -qui datent bien de quelques siècles, mais -qui, en ce pays, ne se démodent point. Ouverts -dans des vitrines, plusieurs Corans inestimables, -qui furent jadis calligraphiés et enluminés -sur parchemin par de pieux khédives. -Et, à une place d'honneur, une grande lunette -astronomique pour observer le lever de la lune -du Ramadan… Tout cela sent beaucoup le -passé. D'ailleurs ce que l'on enseigne aujourd'hui -aux dix mille étudiants d'Al-Azhar diffère -à peine de ce qu'on leur enseignait sous le -règne glorieux des Fatimides,—et qui était -alors transcendant ou même nouveau: le -Coran et tous ses commentaires; les subtilités -de la syntaxe et de la prononciation; la jurisprudence; -la calligraphie, qui est restée chère -aux Orientaux; la versification; enfin ces mathématiques -dont les Arabes furent les inventeurs.</p> - -<p>Oui, tout cela sent le passé, la poussière des -âges révolus. Et certes les prêtres formés dans -cette université de mille ans pourront devenir -des esprits d'élite, de nobles et calmes -rêveurs, mais ne seront jamais que des retardataires, -ancrés bien à l'abri du tourbillon qui -nous emporte.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<blockquote class="epi"> -<p>«C'est un sacrilège que de prohiber -la science. Demander la -science, c'est faire acte d'adoration -envers Dieu; l'enseigner, -c'est faire acte de charité.</p> - -<p>»La science est la vie de l'Islam, -la colonne de la foi.»</p> - -<p class="attr">(Versets des <i>Hadices</i>.)</p> - -</blockquote> -<p>La leçon du matin est finie, nous pouvons, -sans déranger personne, visiter la mosquée.</p> - -<p>Quand nous revenons dans la grande cour -aux murs crénelés de dentelles, c'est l'heure où -s'y déverse le flot des jeunes hommes en robe -et turban qui sortent de la pénombre du sanctuaire. -Après être restés depuis le lever du -jour accroupis sur des nattes pour étudier ou -prier, au bourdonnement confus de leurs milliers -de voix, ils vont se répandre un instant -dans les proches quartiers arabes, en attendant -que commencent les leçons du soir. Par groupes, -quelquefois se donnant la main comme des -enfants, ils marchent pour la plupart la tête -haute et levant les yeux, bien qu'un peu éblouis -sous ce soleil qui les saisit dehors et les crible -de rayons. Innombrables, ils nous montrent -en passant des visages très divers; c'est qu'ils -viennent des quatre vents du monde, les uns de -Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou -bien du fond du Hedjaz; ceux du Nord ont des -prunelles claires et pâles, et, parmi ceux du -Moghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont -le teint presque noir. Mais leur expression à tous -se ressemble: quelque chose d'extatique et de -lointain, le même détachement, l'obstination -dans le même rêve. En l'air, où se portent -leurs yeux levés, c'est—toujours dans ce -cadre des créneaux d'Al-Azhar—le ciel presque -blanchi par excès de lumière, avec l'élancement -des grands minarets rougeâtres, que l'on -dirait empourprés par quelque reflet d'incendie. -Et, en regardant passer là cette masse de -jeunes prêtres ou de jeunes légistes, à la fois -si différents et si semblables, on comprend -mieux qu'ailleurs combien l'Islam, le plus vieil -Islam, garde encore de cohésion et de puissance.</p> - -<p>La mosquée où ils font leurs études est -maintenant presque vide. Nous y trouvons, en -même temps qu'un reposant demi-jour, du -silence et des musiques inattendues de petits -oiseaux; c'est la saison des couvées et, dans -les plafonds de bois ciselé, il y a quantité de -nids que personne ne dérange.</p> - -<p>Un monde, cette mosquée, où des milliers -d'hommes peuvent trouver place à l'aise. Environ -cent cinquante colonnes de marbre, provenant -de temples antiques, soutiennent les -séries d'arceaux des sept nefs parallèles. La -lumière ne pénètre que par l'arcade ouverte sur -la cour et, il fait si sombre dans les nefs du -fond, comment donc les fidèles y voient-ils -pour lire, quand le soleil d'Égypte par hasard -se voile?</p> - -<p>Quelques étudiants sont là encore, restés -pendant l'heure du repos, une vingtaine, perdus -au milieu de cette vaste solitude, et s'occupant -à faire la propreté par terre avec de longues -palmes en guise de balai: les étudiants pauvres, -ceux-ci, qui n'ont à manger que du pain sec -et s'étendent la nuit pour dormir sur la même -natte où ils s'étaient tenus assis à travailler -toute la journée.</p> - -<p>Le séjour de cette université est gratuit pour -tous les élèves; les frais de leur nourriture et -de leur entretien, assurés par des donations -pieuses. Mais, comme ces legs demeurent séparés -par nation, il y a inégalité dans les traitements: -les jeunes hommes de telle contrée -sont presque riches, possèdent une chambre et -un bon lit; ceux d'un pays voisin couchent -par terre, ont juste de quoi ne pas mourir. -Mais aucun d'eux ne se plaint, et ils savent -s'entr'aider<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> La durée des études à Al-Azhar varie entre trois et six -ans.</p> -</div> -<p>Près de nous, un des étudiants pauvres -mange sans fausse honte son pain sec de midi, -accueillant avec un sourire les moineaux et -autres petits voleurs ailés qui descendent des -beaux plafonds de cèdre pour lui disputer les -miettes de son repas.</p> - -<p>Plus loin, dans les nefs du fond peu éclairé, -un autre qui dédaigne de manger, ou qui n'a -plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois -terminé son petit service de balayage, et rouvre -son Coran pour s'exercer seul à le lire avec -l'intonation consacrée. Sa voix facile et chaude, -qu'il modère par discrétion, est d'un charme -irrésistible dans la sonorité de cette mosquée -immense, où l'on n'entendait plus à cette heure -que le gazouillis à peine saisissable des couvées, -là-haut parmi les poutres aux dorures éteintes. -Tous ceux à qui les sanctuaires de l'Islam ont -été familiers savent comme moi qu'il n'est pas -de livre plus délicieusement rythmé que celui -du Prophète; même si le sens des versets vous -échappe, la lecture chantante, qui se fait pendant -certains offices, agit sur vous par la seule -magie des sons, à la manière de ces oratorios -qui, dans les églises du Christ, amènent les -larmes. La déclamation tristement berceuse de -ce jeune prêtre au visage d'illuminé, aux vêtements -de décente misère, a beau être contenue, -il semble que peu à peu elle emplisse les sept -nefs désertes d'Al-Azhar. On s'arrête malgré -soi et on se tait pour l'écouter, au milieu du -silence de midi. Et—dans ce lieu si vénérable, -où le délabrement, l'usure des siècles -s'indiquent partout, même aux colonnes de -marbre rongées par le frottement des mains—cette -voix d'or qui s'élève solitaire, on dirait -qu'elle entonne le lamento suprême sur l'agonie -du vieil Islam et sur la fin des temps, -l'élégie sur l'universelle mort de la foi dans le -cœur des hommes…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<blockquote class="epi"> -<p>«La science est une religion, -la prière en est une autre. L'étude -est préférable à l'adoration.</p> - -<p>»Allez demander partout l'instruction, -même, s'il le fallait, -jusqu'en Chine.»</p> - -<p class="attr">(Versets des <i>Hadices</i>.)</p> - -</blockquote> -<p>Chez nous autres, Européens, on considère -comme vérité acquise que l'Islam n'est qu'une -religion d'obscurantisme, amenant la stagnation -des peuples et les entravant dans cette course -à l'inconnu que nous nommons «le progrès». -Cela dénote d'abord l'ignorance absolue de -l'enseignement du Prophète, et de plus un stupéfiant -oubli des témoignages de l'histoire. -L'Islam des premiers siècles évoluait et progressait -avec les races, et on sait quel rapide -essor il a donné aux hommes sous le règne des -anciens khalifes; lui imputer la décadence actuelle -du monde musulman est par trop puéril. -Non, les peuples tour à tour s'endorment, par -lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand -éclat: c'est une loi. Et puis un jour quelque -danger vient secouer leur torpeur, et ils se -réveillent.</p> - -<p>Cette immobilité des pays du Croissant m'était -chère. Si le but est de passer dans la vie -avec un minimum de souffrance, en dédaignant -l'agitation vaine, et de mourir anesthésié par -de radieux espoirs, les Orientaux étaient les -seuls sages. Mais leur rêve n'est plus possible, -maintenant que des nations de proie les guettent -de tous côtés. Donc, hélas! il faut se réveiller.</p> - -<p>Il faut se réveiller, et cela commence. Alors, -en Égypte, où l'on sent la nécessité de changer -tant de choses, on songe à réformer aussi la -vieille université d'Al-Azhar, l'un des grands -centres de l'Islam; on y songe avec crainte, -sachant le danger de porter la main sur des -institutions millénaires; la réforme, cependant, -est en principe décidée. Des connaissances nouvelles, -venues d'Occident, vont pénétrer dans -ce tabernacle des Fatimides; le Prophète n'a-t-il -pas dit: «Allez partout demander l'instruction, -au besoin jusqu'en Chine?» Qu'en -adviendra-t-il? Qui saurait le présager?… -Mais ceci, en tous cas, est certain: aux heures -éblouissantes de midi, ou aux heures dorées -du soir, quand le flot des étudiants ainsi -modernisés se répandra dans la grande cour -que tant de minarets surveillent, on ne verra -plus dans tous ces regards la mystique flamme -d'aujourd'hui; et ce ne sera plus l'inébranlable -foi, ni la haute et sereine insouciance, -ni la paix si profonde qu'ils iront porter, ces -messagers, à tous les bouts de la terre musulmane…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch6">VI<br /> -CHEZ LES APIS</h2> - - -<p>Les demeures des Apis, dans l'obscurité -lourde, en dessous du désert Memphite, sont, -comme chacun sait, de monstrueux cercueils -en granit noir rangés le long de catacombes -toujours chaudes et étouffantes ainsi que -d'éternelles étuves.</p> - -<p>Des berges du Nil, pour aller chez eux, il -nous faut traverser d'abord la région basse -que les inondations du vieux fleuve, régulières -depuis le commencement des temps, ont fini -par rendre propice à l'éclosion des plantes et -au développement des hommes: une ou deux -heures de route, le soir, à travers des futaies -de dattiers dont les belles palmes tamisent sur -nos têtes la lumière d'un soleil de mars à -demi voilé par des nuages et déjà déclinant. -De loin en loin des troupeaux paissent à cette -ombre légère. Et nous croisons des fellahs paisibles -qui ramènent des champs, vers les villages -de la rive, leurs petits ânes chargés de -gerbes. Il fait doux et il fait salubre sous ces -hauts bouquets de plumes vertes indéfiniment -répétés, qu'un vent tiède remue presque sans -bruit. On a l'impression d'être dans une zone -heureuse, où la vie pastorale doit être facile, -même un peu paradisiaque.</p> - -<p>Mais là-bas, devant nous, il y a un monde -tout autre qui de plus en plus se révèle; son -aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; -il terrifie comme une apparition du -chaos, de l'universelle mort… Ce monde, c'est -le désert, le désert dominateur, au milieu -duquel l'Égypte habitée, les verdures du Nil -tracent à peine un étroit ruban, et, ici plus -qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir, -ce désert souverain, tant il se tient surélevé -et nous laisse en contre-bas de lui, dans -la vallée édénique où les palmiers nous ombragent. -Avec ses tons jaunes, ses marbrures -livides, avec ses sables qui lui donnent des -aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout -l'horizon comme une espèce de muraille molle -ou de grande nuée à faire peur,—plutôt comme -une longue vague de cataclysme, qui ne bouge -pas, c'est vrai, mais qui pourrait bien se déverser -et engloutir. De plus, il est le <i>désert Memphite</i>, -c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point -d'autre sur terre, une nécropole fabuleuse -où les hommes d'autrefois ont durant trois -mille ans amoncelé des morts embaumés, -exagérant de siècle en siècle l'orgueil fou de -leurs tombeaux; donc, au-dessus de ces sables -qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret -mondial arrêté dans sa marche, nous voyons -se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains, -des triangles aux proportions surhumaines, -qui étaient en leur temps des couvercles -à momie: les pyramides, encore debout -là toutes, sur le sinistre piédestal que leur fait -le désert; les unes assez proches, les autres plus -perdues dans l'arrière-plan des solitudes,—et -peut-être plus terribles pour n'être ainsi -qu'esquissées en grisailles, trop haut devant -les nuages.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ces petites voitures qui nous ont amenés à -la nécropole de Memphis à travers l'interminable -bois de palmiers avaient les roues garnies -de larges patins pour affronter les sables.</p> - -<p>Et maintenant, arrivés au pied de la région -effrayante, nous commençons de gravir une côte -où tout à coup le trot de nos chevaux ne s'entend -plus; le feutrage mouvant du sol établit -autour de nous un silence soudain, comme -chaque fois qu'on aborde ces déserts-là, et on -dirait un silence de respect qui de lui-même -s'imposerait.</p> - -<p>La vallée de la vie s'abaisse et fuit derrière -nous, achève bientôt de disparaître, cachée par -une ligne de dunes—par une première volute -de la «mer sans eau», pourrait-on dire,—et -nous voici montés au royaume des morts où -souffle un vent desséchant et presque glacé que -d'en bas nous n'avions pas prévu.</p> - -<p>On n'a pas profané encore ce désert Memphite -par des hôtels et des routes à autos, -comme on a déjà fait au «petit désert» du -Sphinx,—dont nous apercevons du reste, aux -extrêmes limites de la vue, les trois pyramides, -prolongeant presque à l'infini pour nos yeux ce -domaine des momies. Nous ne voyons donc -personne, ni aucun indice des temps actuels, -parmi ces mornes ondulations jaunes ou pâlement -grises où nous semblons perdus comme -dans la houle d'un océan. Un ciel sombre, tel que -l'on n'imagine guère le ciel d'Égypte. Et, dans -cet immense néant des sables et des pierrailles -dont le cercle d'horizon se détache en plus -clair sur les nuages, rien nulle part, rien que -les silhouettes de ces triangles éternels: les -pyramides, choses géantes qui se lèvent de -place en place, au hasard, en différents points -de l'étendue, celles-ci à moitié éboulées, -celles-là presque intactes et gardant leur -pointe vive. Aujourd'hui elles jalonnent seules -cette nécropole qui a plus de deux lieues de -long et qui fut couverte de temples d'une -magnificence, d'une énormité inimaginables -pour des esprits de nos jours. A part une, là -tout près (l'aïeule fantastique des autres, celle -de ce roi Zoser qui mourut il y aura bientôt -cinq mille ans), à part une qui est faite de six -colossales terrasses superposées, toutes ont -été bâties d'après cette même conception du -<i>triangle</i>, qui est à la fois la figure la plus mystérieusement -simple de la géométrie et la forme -la plus assise, la plus indéfiniment stable de -l'architecture. Et, à présent qu'il ne reste -aucune trace de leurs fresques à personnages, -de leurs enduits multicolores, à présent qu'elles -ont pris la même couleur morte que le désert, -elles sont là comme de grands ossements, comme -de grands fossiles n'ayant d'ailleurs plus de -contemporains sur la terre. En dessous par -exemple, c'est autre chose; en dessous demeurent -encore des hommes, et même beaucoup de -chats et beaucoup d'oiseaux qui, de leurs yeux, -les ont vu bâtir, et qui dorment intacts, -emmaillotés de bandelettes, dans l'obscurité -des syringes; <i>nous savons</i>, pour y avoir pénétré -jadis, ce que cachent les entrailles de ce -vieux désert sur lequel s'épaissit de siècle en -siècle le linceul jaune des sables: tout le roc -profond a été perforé patiemment, pour des -hypogées, pour de grandes ou de petites chambres -sépulcrales, ou pour de vrais palais mortuaires -aux multiples figures peintes. Et, -depuis deux mille ans déjà que les déterreurs -s'acharnent à exhumer d'ici des sarcophages et -des trésors, on n'a pas épuisé les réserves souterraines; -il y reste sans nul doute des pléiades -de dormeurs non dérangés que l'on ne découvrira -jamais.</p> - -<p>A mesure que nous avançons, le vent plus -fort et plus froid souffle sous un ciel plus nuageux, -et le sable vole partout. Le sable est le -souverain incontesté de cette nécropole; s'il ne -roule point en volute énorme de mascaret, -comme il donnait l'illusion de le faire lorsqu'on -le regardait d'en bas, de la vallée verte, -du moins il s'amasse sur toutes choses avec -une persistance obstinée depuis les plus vieux -âges, et il a déjà enseveli à Memphis tant de -statues, de colosses, de temples et d'allées de -sphinx! Il arrive sans cesse, il arrive de la -Libye, du grand Sahara, qui en contiennent -de quoi poudrer l'univers. Il s'harmonise bien -avec ces hautes ossatures des pyramides qui -forment d'immuables écueils sur son étendue -toujours en mouvement, et, si l'on y songe, il -donne encore plus l'effroi des éternités antérieures -que ne le font toutes ces ruines égyptiennes, -nées d'hier en comparaison de lui: le -<i>Sable</i>,—le sable des mers primitives qui représente -un travail d'émiettement d'une durée -impossible à concevoir, qui témoigne d'une continuité -de destruction n'ayant pour ainsi dire -jamais commencé…</p> - -<p>Voici, au milieu des solitudes, une humble -maison, vieille et à moitié ensablée, où nous -devons nous arrêter. Ce fut la maison de l'égyptologue -Mariette, et elle abrite encore le -directeur des fouilles, qui nous donnera la -permission de descendre chez les Apis. La -chambre blanchie à la chaux où il nous reçoit -est encombrée des débris millénaires qu'il ne -cesse d'exhumer. Par l'une des fenêtres ouvertes -sur les désolations d'alentour plongent les -rayons du soleil, qui vient d'apparaître, déjà -bas, entre deux nuages, et qui est tristement -jauni par les envolées du sable et par le soir.</p> - -<p>Le maître du logis, pendant que ses bédouins -vont ouvrir et illuminer pour nous les souterrains -des Apis, nous montre sa dernière étonnante -trouvaille, faite ce matin dans un hypogée -des dynasties les plus anciennes: sur un socle, -un groupe de personnages en bois, de la taille -à peu près de nos marionnettes à guignol. -Puisque c'était l'usage de ne mettre dans un -tombeau que les figures ou les objets les plus -agréables à celui qui l'habitait, sans doute il -devait aimer beaucoup les danseuses, l'homme -momifié auquel on avait offert ce joujou, en -des temps antérieurs à toute précise chronologie. -Au milieu du groupe, il est représenté -lui-même dans un fauteuil, tenant sur les -genoux sa danseuse favorite, et d'autres femmes -devant lui esquissent un pas de leur époque, -tandis que des musiciennes accroupies touchent -des tambourins et des harpes étranges; toutes -sont coiffées de cette longue tresse tombant sur -les épaules comme la queue des Chinois, qui -était la marque distinctive de ces sortes d'hétaïres.—Or -il y avait déjà trois mille ans -que ces petites personnes «gardaient la pose» -dans les ténèbres quand débuta l'ère chrétienne!… -Pour mieux nous les montrer on -apporte le groupe près de la fenêtre, dans le -triste rayon qui entre ici après avoir glissé sur -l'infini du désert, et qui se met à les éclairer -jaune, à détailler pour nous leurs attitudes de -petites poupées cocasses et effarantes, effarantes -d'être si vieilles et de sortir d'une telle -nuit.—Or ce déclin du soleil, qu'elles regardent -ce soir avec leurs drôles d'yeux trop -grands et trop ouverts, elles ne l'avaient plus -vu depuis cinq mille ans!…</p> - -<p>L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole, -est à peine à deux cents mètres d'ici. On -nous annonce que c'est éclairé chez eux et que -nous pouvons nous y rendre.</p> - -<p>Descente par un étroit couloir en pente rapide, -creusé dans le sol, entre des talus de pierrailles -et de sable. Tout de suite nous sommes abrités, -là dedans, contre le vent si âpre qui souffle -sur le désert, et même, de la porte d'ombre, -béante devant nous, vient comme une haleine -de four: il fait toujours sec et chaud dans les -souterrains funéraires de l'Égypte, qui sont de -merveilleuses étuves à momies. Le seuil franchi, -c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une -lanterne, tours et détours, marchant sur de -larges dalles, rencontrant des stèles, des blocs -éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur -toujours croissante.</p> - -<p>Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée, -l'artère de cent cinquante mètres de long, -taillée dans le roc, où les bédouins ont préparé -pour nous leur grêle illumination d'usage.</p> - -<p>Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous -saisit dès l'entrée le sentiment du trop lugubre, -l'oppression du trop lourd, du trop écrasant, -du surhumain. Les petites flammes impuissantes -d'une cinquantaine de pauvres chandelles, -que l'on vient de planter sur des trépieds -de bois, en enfilade d'un bout à l'autre -du parcours, nous montrent, à droite et à -gauche de l'immense avenue, des cavernes -sépulcrales carrées contenant chacune un -cercueil noir, mais un cercueil comme pour -un mastodonte. Ils sont carrés aussi, tous les -cercueils si sombres et pareils, sortes de caisses -sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc -de granit rare, aussi luisant que du marbre. -Aucun ornement; il faut y regarder de près -pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions -hiéroglyphiques, les rangées de -petits personnages, de petits hiboux, de petits -chacals qui racontent en une langue perdue -l'histoire des antiques humanités; ici, la signature -du roi Amasis; là, celle du roi Cambyse… -Quels Titans ont pu les tailler, de -siècle en siècle, ces cercueils (ils ont au moins -douze pieds de long sur dix de haut), et -ensuite les amener sous terre (ils pèsent de -soixante à soixante-dix mille kilogrammes en -moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces -espèces de chambres, où ils sont là tous comme -embusqués sur notre passage?… Chacun, en -son temps, a contenu très à l'aise sa momie -de bœuf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais -malgré leur pesanteur, malgré leur solidité -à défier toute destruction, ils ont été spoliés<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> -à des époques mal définies, sans doute par -des soldats du roi de Perse. Rien que les -avoir ouverts représente déjà un travail étonnant -de patience et de force; pour certains, -les voleurs ont réussi, avec des leviers, à faire -glisser de quelques centimètres le formidable -couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à -coups de pioche, ils ont percé dans l'épaisseur -du granit un trou par lequel un homme a pu -se faufiler comme un rat, comme un ver, et -fourrager à tâtons autour de la momie sacrée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> L'un pourtant était resté intact dans sa caverne murée, -nous conservant ainsi le seul Apis qui soit venu jusqu'à nos -jours. Et on se rappelle l'émotion de Mariette lorsque en entrant -là il vit par terre sur le sable l'empreinte des pieds nus du -dernier Égyptien qui en était sorti trente-sept siècles auparavant.</p> -</div> -<p>Dans l'hypogée colossal, ce qui encore vous -saisit le plus, c'est la rencontre que l'on y fait, -au milieu du couloir de sortie, d'un autre cercueil -noir resté là en travers du chemin comme -pour le barrer. Il est aussi monstrueux et aussi -simple que les autres, ses aînés, qui, plusieurs -siècles avant sa venue, avaient commencé de -s'aligner le long de la grande voie droite, à -mesure que mouraient les taureaux déifiés; -mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, -et n'a jamais reçu sa momie. Il a été le <i>dernier</i>. -Pendant la période où on le roulait avec lenteur, -à grand renfort de muscles tendus et de cris -haletants, vers sa chambre quasi-éternelle, -d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis -avait pris fin,—là tout à coup, ainsi qu'il -peut arriver pour les religions ou les institutions -des hommes, même les plus solidement enracinées -dans leurs âmes et dans leur passé ancestral… -C'est peut-être cela, du reste, qui est la -plus terrifiante de toutes nos notions positives: -savoir qu'il y aura un <i>dernier</i> de tout; non seulement -un dernier temple, un dernier prêtre, -mais aussi une dernière naissance d'enfant -humain, un dernier lever de soleil, un dernier -jour…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Dans ces catacombes si chaudes, nous avions -oublié le vent froid qui soufflait dehors, et -perdu de vue la physionomie du désert Memphite, -les aspects d'horreur qui nous attendaient -là-haut. Déjà sinistre sous le ciel bleu, ce désert -vraiment devient intolérable à regarder si par -hasard le ciel y est sombre à l'heure où le jour -s'en va. Quand nous le retrouvons, au sortir de -l'obscurité souterraine, tout commence à bleuir -pour la nuit dans son immensité morte. Sur la -crête des dunes, dont le jaune a beaucoup -blêmi pendant que nous étions en bas, le vent -s'amuse à soulever des tourbillons de sable qui -imitent les embruns d'une mer mauvaise. De -tous côtés traînent les nuages obscurs, les -mêmes qu'au moment de notre descente. -L'horizon continue de s'y détacher en clair, -et de plus vers l'est on dirait qu'il <i>penche</i>; -une des plus hautes vagues de la «mer sans -eau», un amoncellement de sable dont les -contours flous trompent sur la distance, le fait -paraître incliné, cet horizon-là, et c'est presque -à donner le vertige. Quant au soleil, il a voulu -rester en scène pour quelques secondes, maintenu -après l'heure par le mirage, mais si changé -derrière d'épais voiles que l'on préférerait qu'il -n'y fût pas; couleur de braise qui s'éteint, il -semble beaucoup trop près et trop gros; il -n'éclaire plus rien, il n'est qu'un globe tristement -rose qui se déforme et s'ovalise; non -plus dans l'espace, mais échoué là-bas sur le -bord extrême du désert, il regarde les choses -comme un grand œil terne qui va se fermer -dans la mort. Et les mystérieux triangles surhumains, -ils sont là aussi, bien entendu, qui -nous guettaient à notre sortie de dessous terre, -les uns près, les autres loin, toujours postés -à leurs mêmes places d'éternité; mais certainement -ils viennent encore de grandir, dans le -crépuscule de plus en plus bleuissant…</p> - -<p>Un tel soir, en un tel lieu, on dirait le <i>dernier</i> -soir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch7">VII<br /> -BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT</h2> - - -<p>La nuit. Une longue rue droite, artère de -quelque capitale, où notre voiture file au grand -trot, avec un fracas assourdissant sur des pavés. -Lumière électrique partout. Magasins qui se -ferment; il doit être tard.</p> - -<p>C'est une rue levantine; encore un peu arabe; -n'aurions-nous même pas la notion certaine du -lieu, que nous percevrions cela comme au vol, -dans notre course très bruyante: les gens portent -la longue robe et le tarbouch; quelques maisons, -au-dessus de leurs boutiques à l'européenne, -nous montrent au passage des moucharabiehs. -Mais cette électricité aveuglante fausse la note; -au fond, sommes-nous bien sûrs d'être en Orient?</p> - -<p>La rue finit, béante sur des ténèbres. Tout -à coup, là, sans crier gare, elle aboutit à du -vide où l'on n'y voit plus, et nous roulons -sur un sol mou, feutré, qui brusquement fait -cesser tout bruit.—Ah! oui, le <i>désert</i>!… -Non pas un terrain vague quelconque, comme -dans des banlieues de chez nous; non pas une -de nos solitudes d'Europe, mais le seuil des -grandes désolations d'Arabie: le <i>désert</i>, et, -même si nous n'avions point su qu'il nous -guettait là, nous l'aurions reconnu à un je ne -sais quoi d'âpre et de spécial qui, malgré -l'obscurité, ne trompe pas.</p> - -<p>Mais d'ailleurs, non, la nuit n'est pas si noire. -Il nous l'avait semblé, au premier instant, par -contraste avec l'allumage brutal de la rue.</p> - -<p>Au contraire, elle est transparente et bleue, -la nuit; une demi-lune, là-haut, dans le ciel -voilé d'un brouillard diaphane, éclaire discrètement, -et, comme c'est une lune égyptienne -plus subtile que la nôtre, elle laisse aux choses -un peu de leur couleur; nous pouvons maintenant -le reconnaître avec nos yeux, ce désert -qui vient de s'ouvrir et de nous imposer son -silence. Donc saluons la pâleur de ses sables et -le brun fauve de ses rochers morts. Vraiment -il n'y a d'autre pays que l'Égypte, pour de si -rapides surprises: au sortir d'une rue bordée -de magasins et d'étalages, sans transition, trouver -cela!…</p> - -<p>Nos chevaux, inévitablement, ont ralenti l'allure, -à cause de ce terrain où les roues s'enfoncent. -Encore autour de nous quelques -rôdeurs, qui prennent aussitôt des airs de revenants, -avec leurs longues draperies blanches -ou noires, et leur marche qui ne s'entend pas. -Et puis, plus personne, fini; rien que les -sables et la lune.</p> - -<p>Mais voici presque tout de suite, après le -court intermède de néant, une ville nouvelle -où nous nous engageons, des rues aux maisonnettes -basses, des petits carrefours, des petites -places; le tout, blanc sur les sables blanchâtres -et sous la lune blanche… Oh! pas d'électricité, -par exemple, dans cette ville-là, pas de lumières -et pas de promeneurs; portes et fenêtres sont -closes; nulle part rien ne bouge, et le silence -est, de premier abord, pareil à celui du désert -alentour. Ville où le demi-éclairage lunaire, -parmi tant de vagues blancheurs, se diffuse tellement -qu'il a l'air de venir de partout à la -fois, et que les choses ne projettent plus, les -unes sur les autres, aucune ombre qui les précise. -Ville au sol trop ouaté, où la marche est -amollie et retardée, comme dans les rêves. Elle -n'a pas l'air véritable; à y pénétrer plus avant, -une timidité vous vient, que l'on ne peut ni -chasser ni définir.</p> - -<p>Pour sûr, on n'est pas ici dans une ville -ordinaire… Ces maisons cependant, avec leurs -fenêtres grillagées comme celles des harems, -n'ont rien de particulier,—rien que d'être -closes, et d'être muettes… C'est toute cette blancheur -probablement qui vous glace… Et puis, -en vérité, ce silence, non, il n'est plus comme -celui du désert, qui au moins paraissait un -silence naturel puisque là il n'y avait rien; -ici, par contre, on prend comme la notion de -présences innombrables, qui se figeraient quand -on passe, mais continueraient d'épier attentivement… -Nous rencontrons des mosquées, qui -n'ont point de lumières, et sont, elles aussi, -muettes et blanches, avec un peu de bleuâtre -que leur jette la lune; entre les maisonnettes, -il y a parfois des enclos, comme seraient d'étroits -jardins sans verdure possible, et où quantité -de petites stèles se lèvent de compagnie dans le -sable, stèles blanches, il va sans dire, puisque -nous sommes ici, cette nuit, dans le royaume -absolu du blanc… Qu'est-ce que ça peut être, -ces jardinets-là?… Et le sable, qui en couches -épaisses envahit les rues, continue de mettre -une sourdine à notre marche, sans doute pour -complaire à toutes ces choses attentives qui -autour de nous ne font aucun bruit.</p> - -<p>Aux carrefours maintenant et sur les places -les stèles se multiplient, toujours érigées par -paires, aux deux extrémités d'une dalle qui -est de longueur humaine. Leurs groupes immobiles, -postés comme au guet, paraissent si peu -réels, dans leur imprécision blanche, qu'on -voudrait les vérifier en touchant,—et du reste -on ne s'étonnerait pas trop que la main passât -au travers comme il arrive pour les fantômes. -Et enfin voici une vaste étendue sans maisons, -où elles foisonnent sur le sable comme les épis -d'un champ, ces stèles obsédantes; il n'y a -plus à s'illusionner: ça, c'est un cimetière—et -nous venons de passer au milieu de maisons -de morts, de mosquées de morts, dans une -ville de morts!…</p> - -<p>Plus loin, une fois franchi ce cimetière-là, -qui au moins s'indiquait sans équivoque, nous -retrouvons la suite de la ville ambiguë, elle -nous reprend dans ses réseaux: maisonnettes -comme celles d'ailleurs, mais ayant, en guise -de jardinets, leurs petits enclos pour sépultures,—tout -cela plus que jamais indécis, sous cette -lumière si douce, qui par degrés se voile davantage, -comme si l'on avait mis à la lune des -globes dépolis, qui bientôt ne serait même -plus de la lumière, sans les transparences de -l'air d'Égypte et sans la blancheur générale -des choses. Une fois, à une fenêtre, paraît une -lueur de lampe, et c'est quelque veillée de fossoyeurs. -Une autre fois, nous entendons en -passant des voix d'hommes chanter une prière, -et c'est la prière pour les défunts.</p> - -<p>Ces maisons vides, on ne les a point bâties -pour les habiter, mais seulement pour s'y -assembler à certains jours de souvenir; chaque -famille musulmane un peu notable possède -ainsi son pied-à-terre, tout près de ses morts, -afin de venir là prier pour eux. Or, il y en a -tant et tant que cela finit par faire une ville,—et -une ville dans le désert, c'est-à-dire dans un -lieu inutilisable pour tout autre usage, dans -un lieu sûr, où l'on sait bien que jamais, même -quand surgiront les temps impies de l'avenir, -la place des pauvres tombes ne risquera pas d'être -convoitée.—Non, c'est de l'autre côté du Caire, -sur l'autre rive du Nil, parmi la verdure des -palmiers, qu'est la banlieue en voie de transformation, -avec les villas des étrangers envahisseurs -et les flots d'électricité épandus sur leurs -routes à autos. De ce côté-ci, rien à craindre, -paix et désuétude éternelles, et le linceul des -sables arabiques toujours prêt à s'avancer pour -ensevelir.</p> - -<p>Au sortir de la ville des morts, le désert -s'ouvre de nouveau devant nous, le morne -déploiement blanchâtre, qui ferait songer à un -steppe sous la neige, par une nuit comme -celle-ci, quand le vent souffle froid et quand -la lune embrumée se met à ressembler à une -triste opale.</p> - -<p>Mais c'est un désert planté de ruines, planté -de spectres de mosquées: toute une peuplade -de grands dômes croulants y est disséminée -au hasard et à l'abandon, sur l'étendue inconsistante -des sables. Oh! de si étranges dômes, -d'une forme si vieille! L'archaïsme de leurs -silhouettes frappe dès l'abord, autant que leur -isolement dans un tel lieu; ils ressemblent à -des cloches, ou à de gigantesques bonnets de -derviche posés sur des estrades, et les plus -lointains donnent l'impression de personnages -trapus, à grosse tête, en sentinelle avancée, -surveillant là-bas le vague horizon d'Arabie.</p> - -<p>Ce sont d'orgueilleux tombeaux du <small>XIV</small><sup>e</sup> et du -<small>XV</small><sup>e</sup> siècle, où dorment dans un délaissement -suprême ces sultans mameluks qui opprimèrent -l'Égypte pendant près de trois cents -ans. De nos jours, il est vrai, quelques visites -recommencent à leur venir, par les nuits -de pleine lune d'hiver, alors qu'ils dessinent, -bien nettes sur les sables, leurs grandes -ombres; par ces éclairages-là, jugés favorables, -ils sont au rang des curiosités qu'exploitent -les agences, et nombre de touristes (qui s'obstinent -à les appeler les «tombeaux des khalifes») -s'y rendent le soir, en bruyante caravane, -sur des bourricots. Mais, cette fois, la -lune est trop incertaine et pâle; sans doute -nous serons seuls à les troubler dans leur -mystérieux concert.</p> - -<p>La lumière de cette nuit est vraiment inusitée; -comme tout à l'heure dans la ville des -morts, elle est partout diffuse et donne, même -aux choses les plus massives, des transparences -d'irréalité; mais aussi elle les détaille, -et leur laisse un peu des nuances du plein -jour. Ainsi, tous ces dômes funéraires, sur -toutes ces ruines de mosquées qui leur servent -de piédestal, ont gardé leurs tons fauves ou -bruns; tandis qu'ils restent blêmes, les sables -qui les séparent, les sables souverains qui -font entre les demeures de ces différents -sultans de petites solitudes mortes, et sur -lesquels notre voiture, toujours sans bruit, -trace de légers sillons que le vent effacera -demain. Point de routes ici; elles seraient -d'ailleurs inutiles autant qu'infaisables; on -passe où l'on a envie de passer; on peut se -croire très loin de tout lieu habité par les -vivants, et c'est à peine si la grande ville, que -l'on sait cependant proche, laisse voir de -temps à autre sur l'horizon, au gré des -ondulations molles du terrain, comme une -phosphorescence, un reflet de ses milliers -de lampes électriques. On est bien dans le -désert des morts, en la seule société de la -lune, qui, par la fantaisie de l'étonnant ciel -d'Égypte, est ce soir une lune gris-perle, on -dirait presque une lune de nacre.</p> - -<p>Chacune de ces mosquées funéraires se -révèle magnifique, si l'on va de près la regarder -dans sa solitude. Ces étranges dômes surélevés, -qui de loin imitent des coiffures de derviches -ou de mages, sont tout brodés d'arabesques, -et des trèfles aux dentelures exquises -couronnent toutes les murailles.</p> - -<p>Personne cependant ne les vénère ni ne les -entretient, les tombeaux des oppresseurs -mameluks; là dedans, plus jamais de chants, -ni de cris vers Allah; chaque nuit, un infini -de silence. La piété se borne à ne pas les -détruire, les laissant aux prises avec les -siècles, avec le soleil, avec le vent d'ici qui dessèche -et émiette. Et l'écroulement est commencé -de toutes parts. Des coupoles qui ont chancelé -nous montrent d'irréparables lézardes; des -moitiés d'arceaux brisés se profilent ce soir en -ombre sur la lueur nacrée du ciel, et des -éboulis de pierres sculptées jonchent les entours. -Mais comme ils savent encore jeter le vague -effroi, ces tombeaux presque maudits!—surtout -ceux des lointains, qui se dressent en -silhouettes de géants difformes à trop grands bonnets, -sombres sur la nappe claire des sables, et -qui se tiennent groupés, ou épars comme en -déroute, à cette entrée des si profondes -régions vides…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous avions choisi un temps d'éclairage douteux, -pour ne point rencontrer de touristes. -Mais comme nous approchions de la grande -demeure mortuaire du sultan Barkouk l'assassin, -nous en voyons sortir toute une bande, une -vingtaine à la file, qui émergent de la pénombre -des murs abandonnés,—chacun trottinant -sur son petit âne, et chacun suivi de -l'inévitable ânier bédouin qui tapote avec un -bâton la croupe de la bête. Ils rentrent au -Caire, leur tournée finie, et échangent à haute -voix, d'un bourricot à un autre, des impressions -plutôt ineptes, en différentes langues -occidentales… Tiens! Il y a même dans la -troupe la presque traditionnelle dame attardée, -qui, pour des motifs d'ordre privé, ne suit qu'à -bonne distance; elle est un peu mûre celle-ci, -autant que la lune permet d'en juger, mais -encore sympathique à son ânier, qui, des deux -mains, la soutient par derrière sur sa selle -avec une sollicitude touchante et localisée… Oh! -ces petits ânes d'Égypte, si observateurs, si philosophes -et narquois, que ne peuvent-ils écrire -leurs mémoires! Tant et tant de drôles de -choses ils ont vues, dans les banlieues du Caire, -la nuit!</p> - -<p>Cette dame évidemment appartient à la -catégorie si répandue des hardies exploratrices -qui, malgré une haute <i lang="en" xml:lang="en">respectability at home</i>, ne -craignent pas, une fois lancées sur les rives -du Nil, de compléter leur cure de soleil et -de vent sec par un peu de «bédouinothérapie».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch8">VIII<br /> -CHRÉTIENS ARCHAÏQUES</h2> - - -<p>A peine éclairé aux flammes de quelques -pauvres cierges minces qui tremblotent contre -les murailles dans des niches de pierre, un -grouillement compact de formes humaines voilées -de noir, en un lieu écrasé, étouffant—quelque -souterrain sans doute—qu'emplit -l'odeur de l'encens d'Arabie. Et un vacarme -de presque méchante allure qui inquiète: -plaintes de nouveau-nés, cris de détresse de -tout petits enfants dont les voix sont couvertes -comme à dessein par un cliquetis de cymbales…</p> - -<p>Qu'est-ce que c'est que ça? Pourquoi les -avoir descendus dans ce trou sombre, ces petits -qui hurlent au milieu de la fumée, tenus par -ces fantômes en deuil? En entrant, si l'on n'était -prévenu, ne dirait-on pas un repaire de -mauvaise sorcellerie, un souterrain pour messe -noire?</p> - -<p>Non. C'est la crypte de la basilique de Saint-Sergius -pendant la messe copte d'un matin de -Pâques!—En effet, après la surprise d'arrivée, -si l'on regarde ces fantômes, ce sont pour -la plupart de jeunes mères au fin et doux -visage de madone, qui tiennent tendrement -dans leurs voiles les bébés pleureurs et s'efforcent -de les consoler. Quant au sorcier qui joue -des cymbales, c'est un bon vieux prêtre, ou -sacristain, qui sourit paternellement; s'il fait -tout ce tapage, sur un rythme d'ailleurs très gai, -c'est pour bien marquer la joie pascale, fêter la -résurrection du Christ,—un peu aussi pour -distraire ces petits, car il y en a qui se désolent -vraiment trop. Ils ont peur, ces innocents, -de l'obscurité, des parfums qui fument; mais -les mamans ne prolongent pas l'épreuve: le -temps seulement d'une apparition dans ce lieu -vénérable, qui leur portera bonheur, pendant -que la messe se dit à l'église au-dessus, et on -les emmène,—et on en apporte d'autres, par -l'étroit escalier obscur où l'on se cogne la tête -aux pierres de voûte; la crypte ne désemplit pas.</p> - -<p>Mais que de monde, que de voiles noirs dans -ce réduit où l'air est irrespirable, et où vous -assourdit cette barbare musique mêlée de ces -vagissements et de ces cris! Et quels aspects de -vétusté extrême ont ici les choses! Les murs -frustes, la voûte si basse que l'on pourrait la -toucher, les quelques piliers de granit qui soutiennent -les arceaux informes, tout cela est -crassé par la fumée des cires, et patiné, rongé -par le frottement des mains humaines.</p> - -<p>Au fond de la crypte il y a le recoin très -sacré, devant lequel on se presse: une niche -grossière, un peu plus grande que celles creusées -dans le mur pour recevoir les cierges, une -niche qui recouvre l'antique dalle où, d'après -la tradition, la vierge Marie se serait assise avec -l'enfant Jésus, lors de la fuite en Égypte. Oh! -elle est bien usée aujourd'hui, cette sainte dalle, -bien luisante, pour avoir subi tant de pieux -attouchements, et la croix byzantine qui y fut -gravée jadis achève de s'effacer.</p> - -<p>Si la Vierge ne s'est point assise là, l'humble -crypte de Saint-Sergius n'en demeure pas -moins l'un des sanctuaires chrétiens les plus -vieux du monde. Et ces Coptes, qui s'y assemblent -encore avec vénération, ont précédé de -beaucoup d'années la plupart de nos races occidentales -dans la religion évangélique.</p> - -<p>Bien que l'histoire de l'Égypte s'enveloppe -tout à coup d'une sorte de nuit au moment de -l'apparition du christianisme, on sait que l'essor -de la foi nouvelle y fut rapide et impétueux, -comme la germination des plantes sous la crue -du Nil. Les vieux cultes pharaoniques, amalgamés -en ce temps-là avec ceux de la Grèce, s'obscurcissaient -tellement sous l'amas des rites et -des formules qu'ils n'avaient plus de sens. Et -pourtant, ici comme dans la Rome impériale, -couvaient les ferments d'un mysticisme passionné. -D'ailleurs ce peuple égyptien était plus -qu'aucun autre hanté par la terreur de la mort, -ainsi que le prouve sa folie des embaumements; -il devait donc avec avidité recevoir la Parole de -fraternel amour et d'immédiate résurrection.</p> - -<p>En tout cas, le christianisme s'implanta si -fortement dans cette Égypte que les siècles de -persécution n'arrivèrent pas à le détruire; lorsqu'on -remonte le vieux fleuve, on voit plusieurs -de ces petits groupements humains, aux maisons -de boue séchée, où le dôme blanchi de la -modeste maison de prière est surmonté d'une -croix et non d'un croissant: villages de ces -Coptes, de ces Égyptiens qui de père en fils -ont gardé la foi chrétienne depuis les temps -nébuleux des premiers martyrs.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La naïve église de Saint-Sergius est une -relique très cachée, presque enfouie au milieu -d'un dédale de ruines; sans un guide, rien -n'est plus difficile que de s'orienter pour la -découvrir. Le quartier qui la contient s'enferme -dans les murs de ce qui fut jadis une citadelle -romaine, et cette citadelle à son tour s'enveloppe -des tranquilles désuétudes du «Vieux-Caire»,—qui -est au Caire des mameluks et des -khédives un peu ce que Versailles est à Paris.</p> - -<p>Ce matin de Pâques, partis en voiture du -Caire actuel pour nous rendre à cette messe, -nous avons à traverser d'abord une banlieue -en voie de transformation, où du sol antique -vont bientôt sortir quantité de ces modernes -horreurs en fonte et torchis, usines ou grands -hôtels, qui pullulent dans ce pauvre pays avec -une stupéfiante vitesse. Puis viennent un ou -deux kilomètres de terrains vagues, mêlés à -des sables et déjà presque un peu désertiques. -Puis enfin les murs du Vieux-Caire, après lesquels -commence la paix des maisonnettes à -l'abandon, des jardinets et des vergers parmi -des ruines. Le vent et la poussière font rage -contre nous pendant toute la route, le presque -éternel vent et l'éternelle poussière d'ici, par -lesquels, depuis le commencement des âges, -tant d'yeux humains ont été brûlés sans -recours; ils nous maintiennent dans d'aveuglants -tourbillons où foisonnent des mouches. -La «saison» du reste est déjà finie, les étrangers -envahisseurs ont fui jusqu'au prochain -automne, et l'Égypte se retrouve plus égyptienne, -sous un ciel plus ardent. Ce soleil -d'un dimanche de Pâques chauffe comme notre -soleil de juillet, et on dirait que la terre va -mourir de sécheresse. Mais c'est toujours ainsi, -le printemps de ce pays sans pluie; les arbres, -qui avaient gardé leurs feuilles pendant l'hiver, -se dépouillent en avril comme chez nous -en novembre; plus d'ombre nulle part et tout -souffre, tout jaunit sur les sables jaunes.—Il -n'y a pas à s'inquiéter cependant, car l'inondation -va venir, immanquable depuis que -notre période géologique a commencé d'être; -encore quelques semaines et le prodigieux -fleuve, comme au temps du dieu Amon, va -épandre le long de ses rives une vie hâtive et -fougueuse.—En attendant, les orangers, les -jasmins, les chèvrefeuilles, ceux que les hommes -prennent soin d'arroser d'eau du Nil, ont follement -fleuri; lorsque nous passons devant les -jardins du Vieux-Caire, qui alternent avec les -maisons croulantes, ce continuel nuage de -poussière blanche où nous étouffons s'emplit -tout à coup de leur suave odeur; malgré cette -sécheresse, malgré cet effeuillement des arbres, -les parfums d'un renouveau brusque et enfiévré -sont déjà dans l'air.</p> - -<p>Arrivés aux murailles de ce qui fut la citadelle -romaine, il faut descendre de voiture, -franchir une porte basse et pénétrer à pied -dans le labyrinthe d'un quartier copte qui -se meurt de poussière et de vétusté. Maisons -délaissées, servant de refuge à des miséreux; -moucharabiehs qui tombent de vermoulure; -ruelles en souricière, qui parfois nous font -passer sous quelque arceau du moyen âge, ou -bien qui se referment au-dessus de nos têtes -par la fantaisie des vieilles masures penchées… -Et c'est cela, le chemin qui conduit à une basilique -fameuse? Nous croirions nous être égarés, -n'étaient ces groupes de Coptes en tenue -du dimanche qui se rendent comme nous à la -messe pascale à travers les ruines.</p> - -<p>Et qu'il y en a de jolies, de ces femmes drapées -en fantômes dans des soies noires! Leur -long voile ne les cache point comme celui des -musulmanes; il est seulement posé sur leurs -cheveux et découvre leur fin visage, leur collier -d'or, leurs bras un peu nus qui portent au -poignet de grosses torsades en or vierge. Pures -Égyptiennes, elles ont gardé ce même profil -délicat et ces mêmes yeux si allongés qu'avaient -les déesses de jadis inscrites en bas-relief sur -les murs pharaoniques. Mais déjà quelques-unes, -hélas! parmi les jeunes, ont renié le traditionnel -costume pour s'habiller <i>à la franque</i>, -porter robe et chapeau.—Et quelles robes! -quels chapeaux, quelles fleurs, dont ne voudraient -plus les paysannes de nos derniers villages!—Hélas! -hélas! ces pauvres petites, -qui pourraient être adorables, comment les -avertir que les beaux plis des voiles noirs leur -laisseraient une exquise distinction de race, -tandis qu'elles font pitié sous leurs oripeaux -qui rappellent la mi-carême?…</p> - -<p>Dans l'un quelconque de ces vieux murs qui -depuis un instant nous enserrent, voici la percée -d'une porte basse et comme craintive: cela, -l'entrée de la basilique? Non, c'est invraisemblable!… -Pourtant quelques-unes de ces jolies -créatures, aux voiles noirs et aux bracelets -d'or, qui nous précédaient viennent de s'y -engouffrer, et déjà le parfum des encensoirs flotte -pour nous avertir. Une sorte de corridor, étonnant -de pauvreté et de vieillesse, se contourne -avec des airs de méfiance, puis nous mène à -une cour étroite, qui a bien mille ans, et où -des loqueteux, assis sur des banquettes à l'orientale, -réclament nos aumônes. L'odeur de l'encens -d'Arabie s'accentue, et une dernière porte, -au fond de ce réduit, cachée en pleine ombre, -nous donne accès enfin dans la vénérable -église.</p> - -<p>L'église! Elle tient de la basilique byzantine, -de la mosquée et du gourbi de désert. En -entrant on a l'impression d'être initié d'une -façon soudaine à l'enfance naïve du christianisme, -de le surprendre, si l'on peut dire, dans -son berceau—qui fut en réalité tout oriental. -La triple nef est pleine de petits enfants (c'est -aussi là ce qui frappe dès l'abord), de tout -petits enfants qui pleurent ou qui rient et -s'amusent, et beaucoup de mères allaitent leurs -nouveau-nés—pendant l'invisible messe, qui -doit se célébrer là-bas, derrière l'<i>iconostase</i>. Par -terre, des nattes, où des familles sont assises -en cercle et semblent chez elles. Sur les murailles -frustes et déjetées, une épaisseur de chaux -blanche attestant des années sans nombre. Et au-dessus -de tout cela un étrange vieux plafond en -bois de cèdre, avec de grosses poutres barbares.</p> - -<p>Dans cette nef que soutiennent des colonnes -de marbre enlevées jadis à des temples païens, -il y a, comme dans toutes les antiques églises -coptes, de hautes boiseries transversales, minutieusement -travaillées à la façon arabe, la -divisant en trois sections: la première, par où -l'on arrive, est celle où doivent s'asseoir les -femmes; la seconde est pour le baptistère; la -troisième, plus au fond et confinant à l'<i>iconostase</i>, -appartient aux hommes.</p> - -<p>Elles portent presque toutes les longs voiles -de soie noire d'autrefois, ces femmes qui encombrent -ce matin, si familièrement et avec -tant de petits nourrissons, la zone à elles -réservée; dans leurs groupes harmonieux et sans -cesse mouvementés, les robes <i>à la franque</i>, les -pauvres chapeaux de mardi gras sont encore -l'exception; l'ensemble conserve, à peu près -intactes, sa grâce d'archaïsme et sa candeur.</p> - -<p>Plus loin, on s'agite aussi beaucoup, dans le -compartiment des hommes, limité au fond par -l'<i>iconostase</i> (un mur millénaire que décorent des -marqueteries en cèdre et en ivoire d'un précieux -travail ancien, et où sont accrochées -d'étranges vieilles icones noircies par les ans). -C'est derrière ce mur, percé de portes, que se -dit la messe. On entend vaguement chanter, -dans l'ultime sanctuaire qui est là, fermé au -peuple; de temps à autre, un prêtre fait mine -d'en sortir, en soulevant une portière de soie -fanée, et sur le seuil esquisse un geste bénisseur; -il a une robe d'or, une couronne d'or, mais -d'humbles fidèles lui parlent librement et -touchent même ses beaux atours de roi mage; -il sourit, et puis, laissant retomber la draperie -qui masque l'entrée du tabernacle, il redisparaît -dans son innocent mystère.</p> - -<p>Combien ici les moindres choses disent la -décrépitude! Les dalles sont dénivelées par le -tassement du sol, usées par les pas de quelques -milliers de générations mortes. Tout est de travers, -penché, poussiéreux et finissant. Le jour -tombe d'en haut par d'étroites fenêtres grillagées. -On manque d'air, on étouffe un peu; -mais, bien que le soleil ne pénètre point, je -ne sais quelle réverbération indécise de la -chaux sur les murs vient vous rappeler qu'au -dehors il y a un printemps oriental qui resplendit -et brûle.</p> - -<p>Dans cette église, aïeule des églises, au -milieu du nuage de fumée odorante, ce que -l'on entend, plus encore que le chant de la -messe, c'est le va-et-vient, la pieuse agitation -des fidèles; et plus encore, c'est l'étonnant -tapage qui se fait en dessous et qui monte par -le trou de la sainte crypte: l'alerte batterie -de cymbales, et tous ces vagissements, comme -des plaintes de jeunes chats…</p> - -<p>Mais loin de moi les pensées d'ironie, oh! -non. Si, dans notre Occident, certains offices -me semblent antichrétiens—comme, par -exemple, en la trop fastueuse cathédrale de -Cologne, une de ces messes à grand spectacle -où des hallebardiers maintiennent la foule -avec morgue,—ici, par contre, elle est tellement -touchante et respectable, la bonhomie -de ce culte primitif! Ces Coptes, qui s'installent -dans leur église comme chez eux, qui -en font leur maison et l'encombrent de leurs -bébés pleureurs, ont, à leur manière, bien -entendu la parole de Celui qui a dit: «Laissez -venir à moi les petits enfants et ne les empêchez -point, car le royaume des cieux est à ceux -qui leur ressemblent.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch9">IX<br /> -LA RACE DE BRONZE</h2> - - -<p>Un chant monotone sur trois notes, qui doit -dater des premiers pharaons, de nos jours se -chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta -jusqu'à la Nubie; des hommes demi-nus, au -torse de bronze, en commençant leur éternel -travail, l'entonnent dès le matin, de proche en -proche, avec des voix pareilles, et le continuent -jusqu'au repos du soir.</p> - -<p>Tous ceux qui ont vécu en dahabieh sur -l'antique fleuve le connaissent bien, ce chant -de l'arrosage, que toujours les mêmes grincements -de bois mouillé accompagnent en cadence -lente.</p> - -<p>C'est la mélopée du «châdouf». Et le châdouf -est un primitif agrès, resté immuable -depuis des temps qui ne se comptent plus; il -se compose d'une longue antenne, comme une -vergue de tartane, qui s'appuie en bascule sur -une traverse et porte à sa pointe un seau en -bois; un homme, avec de beaux gestes, fait jouer -cela en chantant, abaisse l'antenne, puise l'eau -dans le fleuve et remonte le seau rempli,—qu'un -autre homme attrape au vol pour le -déverser plus haut, dans un bassin creusé à -même la terre des berges. Quand le fleuve est -bas, il y a trois bassins superposés, comme -seraient trois étapes pour la montée de l'eau -précieuse jusqu'aux champs de blé ou de -luzerne, et alors trois châdoufs les uns au-dessus -des autres grincent ensemble, inclinant -et relevant au rythme de la même chanson -leurs grandes cornes de scarabée.</p> - -<p>Tout le long, tout le long du Nil, se propage -ce mouvement des antennes du châdouf, qui -a commencé dans les plus vieux âges et qui est -l'une des manifestations essentielles de la vie -humaine sur ces bords; il ne fait trêve que -l'été, quand le fleuve, grossi par les pluies -de l'Afrique équatoriale, vient inonder cette -terre d'Égypte qu'il a créée lui-même au -milieu des sables sahariens. Mais il bat son -plein pendant nos mois d'hiver, qui sont là-bas -une période de lumineuse sécheresse, sous un -ciel inaltérablement bleu; en cette saison-là, -tous les jours, depuis l'aube jusqu'à la prière -du soir, les hommes sont à l'arrosage, transformés -en machines inlassables, dont les muscles -jouent comme des lames de métal; le -geste ne change jamais, non plus que la chanson, -et sans doute l'esprit doit s'abstraire de -l'automatique travail, pour se perdre en quelque -rêve, voisin de celui que faisaient les ancêtres, -attelés aux mêmes agrès il y a quatre ou cinq -mille ans. Les torses, inondés à chaque montée -du seau qui déborde, ruissellent constamment -d'eau froide; quelquefois le vent est glacé en -même temps que le soleil brûle; mais, puisqu'ils -sont en bronze, ces perpétuels travailleurs -de plein air, rien n'a prise sur leur -corps endurci.</p> - -<p>Ces hommes sont les fellahs, les paysans de -la vallée du Nil, les purs Égyptiens dont le type -n'a pas changé au cours des siècles: dans les -plus antiques bas-reliefs de Thèbes ou de Memphis, -on les retrouve tels, avec leur profil noble -aux lèvres un peu épaisses, leurs yeux allongés -aux paupières lourdes, leur taille mince et -leurs épaules larges.</p> - -<p>Leurs femmes, qui de temps à autre descendent -au fleuve, près d'eux, pour puiser -aussi, mais dans des vases d'argile qu'elles -emportent—(toujours le puisage, le charroi -de l'eau nourricière: occupation primordiale, -dans cette Égypte sans pluie ni source vive, -qui n'existe que par son fleuve),—leurs -femmes, les fellahines, marchent ou se posent -avec une grâce inimitable, drapées de voiles -noirs, que même les plus pauvres laissent traîner -sur la poussière ou le sable, à la façon des -robes de Cour. En ce pays de la clarté et des -lointains roses, elles sont étranges, toutes si -sombrement vêtues, taches de deuil parmi les -champs ou le désert illuminés en fête; très -machinales créatures, à qui l'on n'a d'ailleurs -rien appris, elles possèdent par instinct, comme -sans doute jadis les filles de l'Hellade, le sens -de la noblesse dans l'attitude; aucune de nos -femmes ne saurait, avec une si majestueuse -harmonie, s'habiller de grossières étoffes noires, -ni surtout lever des bras nus pour poser sur -la tête la lourde jarre emplie d'eau du Nil, et -s'en aller ensuite, fière et cambrée, ondulant -malgré la charge. Les tuniques de mousseline -dont elles sont vêtues restent invariablement -noires comme les voiles, à peine rehaussées -de quelques lisérés rouges ou de quelques paillettes -d'argent; rien ne les ferme sur la poitrine -et, par une étroite fente qui descend jusqu'à -la ceinture, elles laissent voir la chair -ambrée, la naissance médiane des seins couleur -de bronze pâle, qui sont, au moins pendant -l'éphémère jeunesse, d'un contour impeccable. -Les visages, il est vrai—lorsqu'on n'a -pas eu le temps de vous les cacher en ramenant -un pli du voile,—le plus souvent vous -désenchantent, parce que des travaux rudes, -des maternités hâtives, des allaitements les -ont déjà flétris; mais si l'on a la chance d'apercevoir -une jeune femme, c'est en général une apparition -de beauté, à la fois vigoureuse et fine.</p> - -<p>Quant aux bébés fellahs, toujours nombreux -et qui suivent demi-nus les mamans ou les -grandes sœurs, ils auraient pour la plupart -d'adorables figures, avec leurs yeux naïfs de -cabri, sans la malpropreté qui est, en ce pays, -une chose presque voulue par la tradition -ancestrale; au bord de leurs paupières, de leurs -lèvres humides, restent collées en grappes ces -mouches d'Égypte, que l'on considère ici comme -bienfaisantes aux enfants, et qu'ils n'ont même -plus l'idée de chasser, tant ils sont héréditairement -résignés à les subir,—avec la même -passivité du reste que montrent leurs pères -vis-à-vis des étrangers envahisseurs.</p> - -<p>La passivité, la douce endurance semblent -les caractéristiques de cette race inoffensive, -élégante d'allure sous ses haillons, mystérieuse -dans son immobilité millénaire, et capable -d'accepter avec la même indifférence tous les -jougs qui passent. Pauvre belle race aux -muscles infatigables, où les hommes, qui -remuèrent jadis les grandes pierres des temples, -ne connaissaient point de fardeaux trop lourds; -où les femmes, avec leurs bras graciles, pâlement -basanés, avec leurs mains toutes petites, -dépassent de beaucoup en force nos plus massives -paysannes. Pauvre belle race de bronze! -Sans doute elle fut trop précoce et donna trop -jeune son étonnante fleur, en des temps où, -sur la terre, les autres humanités végétaient -obscurément encore; sans doute sa résignation -présente lui est venue comme une lassitude, -après tant de siècles d'effort et d'expansive -puissance. Elle détenait jadis la lumière du -monde, et la voici tombée depuis plus de deux -mille ans à cette sorte de sommeil fatigué, qui -a rendu la tâche facile aux conquérants -d'autrefois comme aux exploiteurs d'aujourd'hui…</p> - -<p>Un autre trait qui, à côté de la patience, -domine chez ces purs Égyptiens de la campagne, -est leur attachement à la terre, à la -terre qui nourrit et dans laquelle plus tard on va -dormir. Posséder de la terre, en accaparer -à tout prix les moindres morceaux, en conquérir -des bribes sur le désert mouvant, tel est -le seul but, ou à peu près, que les fellahs poursuivent -en ce monde; posséder un champ, si -petit soit-il,—un champ qu'on laboure du -reste avec la charrue la plus anciennement -inventée par l'homme, celle dont le dessin exact -se retrouve inscrit aux murs des tombeaux de -Memphis.</p> - -<p>Et ce même peuple, qui fut le premier de -tous à concevoir la magnificence, qui eut jadis -des dieux et des rois entourés d'une écrasante -splendeur, peut vivre aujourd'hui pêle-mêle -avec ses moutons, ses chèvres, dans d'humbles -et basses cabanes faites de boue durcie au -soleil! Au milieu de ces villages d'Égypte, qui -ont tous la couleur neutre du sol, c'est à peine -si un peu de chaux blanche vient égayer le -minaret ou la coupole de la mosquée; en -dehors de ce petit refuge où l'on prie gravement -chaque soir—car nul ici ne s'endormirait -sans s'être prosterné devant la majesté -d'Allah,—tout est en mornes grisailles; les -gens aussi ont des costumes de couleur terne, -d'apparence presque miséreuse. Et c'est comme -de l'orient qui se serait appauvri et éteint, -sous un ciel pourtant resté merveilleux.</p> - -<p>Mais tant de grandeur passée laisse encore -aux fellahs son empreinte: un affinement -d'aspect et de manières bien inconnu chez la -plupart des bonnes gens de nos villages. Et -ceux d'entre eux qui par hasard arrivent à la -fortune ont tout de suite la distinction, savent -de naissance pratiquer l'hospitalité comme des -seigneurs.</p> - -<p>Même l'hospitalité des plus humbles garde -en ce pays quelque chose de courtois et d'aisé -qui sent la <i>race</i>. Je me souviens de ces limpides -soirs où j'arrêtais ma dahabieh contre la -berge du fleuve, après la navigation paisible -du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non -gangrenés encore par le tourisme, que je choisissais -d'habitude.) Au crépuscule, à l'heure où -des étoiles s'allumaient dans le ciel d'or vert, -dès que j'avais mis le pied sur la rive, signalé -par les aboiements des chiens de garde, toujours -le chef du plus prochain hameau venait -à ma rencontre; digne, dans sa longue robe de -soie rayée ou de modeste coton bleu, il m'abordait -avec des formules de bienvenue tout à fait -grand siècle. Force m'était de le suivre jusque -dans sa maison en terre séchée, où d'autres -compliments s'échangeaient encore, et d'accepter -la traditionnelle tasse de café arabe, après -m'être assis à la place d'honneur sur le divan, -pauvre du logis.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil, -rouvrir enfin leurs yeux, les transformer par -l'éducation moderne, est la tâche que veut -entreprendre de nos jours une élite de patriotes -égyptiens. Naguère, cela m'eût semblé un crime, -car ces paysans obstinés vivaient dans des conditions -de moindre souffrance, ayant beaucoup -de foi et peu de désirs. Mais aujourd'hui ils subissent -une invasion plus dissolvante que celles -de tant de conquérants qui tuaient par les armes -et par le feu: les Occidentaux sont là, partout, -chez eux, profitant de leur passivité douce -pour en faire des valets à l'usage de leurs trafics -ou de leurs plaisirs. L'œuvre de dégradation -est si facile sur ces simples sans défense, à qui -l'on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, -les «apéritifs»,—et à qui on enlève -la prière!…</p> - -<p>Alors, oui, il serait peut-être temps de les -réveiller, ces dormeurs depuis plus de vingt -siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu'ils -pourraient donner encore, quelles surprises ils -nous réserveraient après cette longue léthargie, -sans doute réparatrice. En tout cas, l'espèce -humaine, en voie de décliner par surmenage, -trouverait, chez ces chanteurs du châdouf et -ces laboureurs avec la si vieille charrue, des -cerveaux à peine touchés par l'alcool, et toute -une réserve de beauté tranquille, de bon équilibre -physique, de vigueur sans bestialité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch10">X<br /> -LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON</h2> - - -<p>Au grand resplendissement de onze heures -du matin, nous traversons les champs d'Abydos, -venant des bords du Nil, comme jadis -tant de pèlerins antiques, pour nous rendre -aux sanctuaires d'Osiris, qui sont au delà des -vertes plaines, à l'orée du désert.</p> - -<p>Trois ou quatre lieues, sous le ciel limpide -et le soleil de feu blanc, parmi des blés ou des -luzernes dont le vert admirable est piqué de -fleurettes pareilles à celles de nos climats. Des -centaines de petits oiseaux nous chantent éperdument -la joie de vivre; ce soleil rayonne et -chauffe avec magnificence; ces blés fougueux -ont déjà des épis; on dirait la grande fête de -nos jours de mai; on oublie que c'est février, -que c'est encore l'hiver,—l'hiver lumineux -de l'Égypte. Çà et là, dans le déploiement des -champs tranquilles, apparaissent des villages -enfouis sous des arbres très feuillus, sous des -acacias qui, de loin, ressemblent aux nôtres; -il y a bien là-bas, murant les fertiles campagnes, -la chaîne de Libye, trop rose peut-être -et trop désolée; mais c'est égal, comme ce sont -des moineaux et des alouettes qui font ici la -gaie musique champêtre, on est à peine -dépaysé; rien ne prépare l'esprit à ces vieux -temples osiriens qui, paraît-il, vont tout à l'heure -surgir.</p> - -<p>Tout ce qu'il évoque pourtant, ce nom seul -d'Abydos!… Rien que se dire: «Abydos est -là tout près et j'y arriverai dans un moment», -rien que cela transforme les aspects de ces simples -sillons verts, rend presque imposante cette -région d'herbages,—où le bourdonnement des -mouches va croissant dans l'air surchauffé, -tandis que le chant des oiseaux s'apaise et -s'endort aux approches de midi.</p> - -<p>Nous cheminions depuis un peu plus d'une -heure parmi la verdure de ces jeunes blés -étendus en tapis, quand, après les maisonnettes -et les arbres d'un village, un monde tout -autre se démasque soudain; toujours ce monde -d'éblouissement et de mort qui enveloppe si -étroitement l'Égypte habitée: le désert!</p> - -<p>Il est là, le désert Libyque, et comme chaque -fois que nous l'avons abordé venant des rives -du vieux fleuve, nous sommes en contre-bas -de lui. Il commence sans transition, absolu et -terrible, aussitôt que finit le velours touffu du -dernier champ, l'ombre fraîche du dernier -acacia; ses sables ont l'air de dévaler jusqu'à -nous, en une coulée immense, depuis ces montagnes -trop étranges que nous apercevions de -la plaine heureuse et qui trônent là-bas en -souveraines sur tout ce néant.</p> - -<p>La ville d'Abydos, aujourd'hui anéantie sans -avoir laissé de vestiges, s'élevait jadis où nous -sommes, au seuil des solitudes; mais ses nécropoles -plus vénérées que celles de Memphis, ses -temples trois fois saints étaient un peu au-dessus, -dans les sables merveilleusement conservateurs -qui les ont ensevelis sous leurs petites -ondes patientes, pour en garder de presque -intacts jusqu'à nos jours.</p> - -<p>Le désert! Dès qu'on a posé le pied sur ce -sol un peu mouvant, qui étouffe le bruit des -pas, il semble que l'atmosphère aussi vient -de subitement changer; elle se fait brûlante -et altérante, comme si des brasiers s'étaient -allumés dans les entours.</p> - -<p>Et tout ce domaine de la clarté et de la -sécheresse est, jusqu'en ses lointains, nuancé, -zébré de ses habituels tons bruns, fauves ou -jaunes. La morne réverbération des choses -proches augmente jusqu'à l'excès la chaleur -et la lumière; l'horizon tremble sous de petites -vapeurs de mirage qui simulent de l'eau remuée -par des souffles. Dans les arrière-plans, qui -montent par degrés jusqu'aux pieds de la chaîne -Libyenne, partout s'étagent des éboulis de -pierres ou de briques; des ruines, presque sans -forme, émergent à peine des sables, mais indiquent -leurs présences sans nombre, suffisent -à donner le sentiment que c'est ici un très vieux -sol, travaillé jadis par les hommes pendant -des siècles que l'on ne sait plus. Et, au premier -coup d'œil, on les devine si bien là-dessous, -les catacombes, les hypogées, les momies!</p> - -<p>Ces nécropoles d'Abydos, quelle fascination -jadis elles ont exercée, et pendant des millénaires, -sur ce peuple, précurseur des peuples, -qui habitait la vallée du Nil! C'est que, d'après -l'une des plus antiques traditions humaines, -la tête d'Osiris, seigneur de l'<i>autre monde</i>, reposait -au fond d'un de ces temples, qui sont -aujourd'hui écroulés sous les sables. Or les -hommes, dès que leur pensée a commencé de -sortir de la nuit originelle, ont été hantés par -cette conception qu'il y a des <i>voisinages</i> secourables -aux pauvres cadavres couchés sous terre, -qu'il y a des lieux sacrés où il est plus prudent -de se faire enfouir si l'on veut être prêt quand -sonnera le réveil. Donc, en la vieille Égypte, -chacun à l'heure de la mort tournait ses regards -vers ces pierres et ces sables, dans un souhait -ardent de pouvoir y dormir près du débris de -son Dieu. Ceux qui n'obtenaient point d'y -prendre place, tant les entours étaient déjà -encombrés de dormeurs, imaginaient d'y faire -au moins planter une humble stèle rappelant -leur nom, ou bien recommandaient qu'on y -déposât pour quelques semaines leur momie, -sauf à la remporter après,—et des cortèges -funèbres d'aller et retour traversaient sans cesse -les blés qui séparent le Nil du désert. Abydos, -dans le triste rêve humain où domine l'attente -de la destruction, Abydos a précédé de beaucoup -de siècles la vallée de Josaphat des Hébreux, -les cimetières autour de La Mecque des -musulmans et les saints caveaux sous nos -plus vieilles cathédrales… Abydos! il n'y faudrait -marcher qu'avec mélancolie et en silence, -à cause de tant de milliers d'âmes qui jadis se -sont orientées vers ce lieu, les mains tendues, -à l'heure d'Épouvante…</p> - -<p>Il est tout près, le premier grand temple, -celui que le roi Sethos éleva pour cet inconnaissable -prince de l'<i>autre monde</i> qui en son -temps s'appelait Osiris. A peine quelque -deux cents mètres, dans l'éblouissement de ce -désert, et on y arrive; on est saisi d'y être, -car rien n'en dénonçait l'approche, les sables -d'où il a été exhumé, et qui l'ensevelissaient -depuis deux mille ans, s'élevant encore alentour -jusqu'aux frises. Une grille de fer, où -veillent deux grands bédouins en robe noire, et -aussitôt après, l'ombre des pierres énormes: -on est chez le dieu, dans la forêt des lourdes -colonnes osiriennes, au milieu d'un monde de -personnages à haute coiffure qui sont inscrits -en bas-relief sur tous les piliers, sur toutes les -murailles et qui semblent s'appeler de la main -les uns les autres, échanger entre eux mille -signes de mystère, de silence et d'éternité…</p> - -<p>Mais qu'est-ce que ce bruit dans le sanctuaire? -On dirait que c'est plein de monde là-bas… Derrière -la seconde rangée de colonnes, des gens -parlent à tue-tête, avec l'accent britannique; -je crois même qu'on entend des verres se choquer, -et des fourchettes tapoter de la vaisselle…</p> - -<p>Oh! pauvre, pauvre temple, ce qui s'y -passe!… Non, c'est plus insultant qu'être mis -à sac par les barbares: subir cet excès de grotesque -dans la profanation! Il y a là joyeuse -et gaillarde tablée d'une trentaine de couverts, -et les convives des deux sexes appartiennent à -cette humanité spéciale qui fréquente chez <span lang="en" xml:lang="en">Thos -Cook and Son (Egypt limited)</span>. Des casques de -liège et de classiques lunettes vertes. On boit -du soda, du whisky; on mange à longues dents -des viandes, qu'enveloppèrent des papiers graisseux -dont les dalles restent jonchées. Et les -dames surtout, oh! les dames, quels épouvantails -à moineaux.—Or, c'est ainsi tous les -jours, tant que dure la «season», nous apprennent -les gardes bédouins en robe noire. Un -luncheon chez Osiris fait partie du programme -<i lang="en" xml:lang="en">of pleasure trips</i>. Chaque midi, une bande nouvelle -arrive, sur d'irresponsables et infortunés -bourricots; quant aux tables, aux assiettes, -elles se tiennent à demeure dans le vieux -temple!</p> - -<p>Sauvons-nous vite et, si possible, avant que -le spectacle ait marqué dans notre mémoire.</p> - -<p>Mais hélas! même quand nous sommes -dehors, isolés de nouveau sur l'étendue des sables -étincelants, nous ne pouvons plus rien prendre -au sérieux: Abydos, le désert, tout a cessé -d'exister; le visage de ces dames nous hante, et -leurs chapeaux, et des regards qu'elles nous -ont jetés par-dessus leurs lunettes solaires… -La laideur Cook, on m'en avait donné une fois -cette raison, satisfaisante à première vue: «Le -Royaume-Uni, jaloux à juste titre de la beauté -de ses filles, les soumettrait à un jury lorsque -leur vient l'âge de puberté; à celles qui sont -classées trop laides pour se transmettre, il -accorderait une bourse sans limite chez Thos -Cook and Son, les vouant ainsi à un perpétuel -voyage qui ne leur laisserait pas le loisir de -songer à certaines bagatelles de la vie.» L'explication -m'avait séduit d'abord. Mais un examen -plus attentif des bandes qui infestent la vallée -du Nil m'a permis de constater que toutes ces -Anglaises y sont d'un âge notoirement canonique; -donc la catastrophe de la procréation, -si tant est qu'elle ait pu se produire chez -elles, doit remonter à des époques bien antérieures -à leur enrôlement. Et je demeure perplexe…</p> - -<p>Sans conviction maintenant, nous nous -sommes acheminés vers un autre temple, garanti -solitaire. En effet, le soleil y darde, souverainement -seul, au milieu d'un hautain silence, -et, ici, l'Égypte, le passé commencent à -nous ressaisir.</p> - -<p>Toujours pour Osiris, dieu du céleste réveil -dans les nécropoles d'Abydos, Ramsès II avait -érigé ce sanctuaire. Mais les sables ont eu beau -l'envelopper de leur linceul, ils n'ont pu nous -en conserver que la base plus enfouie, les -hommes s'étant acharnés à le détruire par le -faîte<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>; ses ruines, aujourd'hui protégées pourtant -et déblayées, ne s'élèvent plus qu'à trois -ou quatre mètres du sol. Dans les bas-reliefs, -la plupart des personnages n'ont que les jambes -et la moitié du torse; avec le haut des murailles -s'en sont allées leurs têtes et leurs -épaules; mais il semble qu'ils aient gardé la -vie: leurs gesticulements, la mimique excessive -de leurs attitudes de décapités sont plus -étranges et plus saisissants peut-être que s'ils -avaient encore un visage. Ce qu'ils ont gardé -surtout de prodigieux, c'est l'éclat de leurs -antiques peintures, les teintes fraîches de leurs -costumes, leurs robes d'un bleu-turquoise ou -lapis, ou d'un vert-émeraude, ou d'un jaune -d'or; un badigeon naïf, mais devant lequel on -reste confondu parce qu'il n'a pas bronché depuis -trente-cinq siècles: tout ce que faisaient -ces gens-là risquait d'être éternel. Pourtant -des nuances aussi vives ne se retrouvent guère -dans les autres monuments pharaoniques, et, -ici, elles frappent d'autant plus que les fonds -sont demeurés blancs; malgré ses portiques -en granit bleuté, en granit noir, en granit rose, -le temple a toutes ses murailles en un fin calcaire -d'une blancheur rare, et en pur albâtre -pour le saint des saints.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Naguère un industriel, établi aux environs pour fabriquer -de la chaux, ayant jugé friables à point les calcaires si fins des -murailles, usa de ce temple comme d'une carrière et, pendant -des années, les bas-reliefs sans prix servirent d'aliment aux -meules de son usine.</p> -</div> -<p>Par-dessus ces murs tronqués, aux si belles, -si gaies et claires couleurs, le désert apparaît, -et il est tout bruni par le contraste; par-dessus -ces tableaux, où les personnages n'ont plus de -tête, on voit la grande montée fauve des sables -et des pierrailles, qui s'en va, comme d'un -colossal balancement de houle, baigner là-bas -les pieds de la chaîne libyque. Vers le nord -des solitudes et vers l'ouest, d'informes éboulements -de blocs couleur basane se succèdent -dans les sables, jusqu'où finit, d'une ligne -nette sur le ciel, l'éblouissant lointain. A part -ce temple de Ramsès où nous sommes, et, dans -notre voisinage, celui de Sethos où sévit l'entreprise -Cook, il n'y a plus alentour que des -ruines émiettées, pulvérisées sans recours possible; -mais elles imposent pourtant le recueillement, -ces ruines finissantes, car elles sont les -débris du temple sans âge où dormait la tête -du dieu, les débris des sépultures du Moyen et -de l'Ancien Empire; elles indiquent encore tout -le développement des nécropoles d'Abydos, si -vieilles que l'on se sent comme pris de vertige -dès que l'on veut songer à leurs origines…</p> - -<p>Ici, comme à Thèbes, comme à Memphis, -on ne les rencontre que parmi le sable et les -roches desséchées, ces tombeaux des Égyptiens: -le grand peuple ancêtre, qui eût frémi de -l'ombre de nos arbres noirs et de la pourriture -de nos humides caveaux, tenait à déposer -magnifiquement ses embaumés au milieu de -cette lumineuse et immuable splendeur de -mort qui s'appelle le désert.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer -encore chez ce malheureux Osiris? Voici que -des bédouins amènent à coups de bâton, vers la -demeure voisine que lui dédia Sethos, une -troupe de bourricots! Sans doute le lunch est -achevé, et la bande va repartir, à l'heure militaire -du programme. Observons, en gardant une -distance prudente.</p> - -<p>En effet, ils se remettent tous en selle, les -cooks, les cookesses, et déployant, non sans -quelque intention de majesté, des parasols -en coton blanc, ils prennent la direction du -Nil. Ils disparaissent; la place nous appartient.</p> - -<p>Quand nous osons rentrer enfin dans ce premier -sanctuaire, où ils avaient abondamment -lunché à l'ombre, les gardiens sont là, qui -s'empressent à balayer les épluchures, les -papiers sales. Et, pour le <span lang="en" xml:lang="en">luncheon</span> de demain, -ils serrent la douteuse vaisselle dans des coffres -à demeure, où se lisent en grosses lettres de -gloire les noms des véritables souverains de -l'Égypte moderne: «<span lang="en" xml:lang="en">Thos Cook and Son (Egypt -limited)</span>».</p> - -<p>Tout cela heureusement se remise dans le -premier hypostyle. Rien ne déshonore les salles -profondes, où le silence vient de retomber, le -grand silence des midis du désert.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>De ce temple, on s'émerveillait déjà, sous -l'empereur Tibère, comme d'une relique du -passé le plus lointain et nébuleux. Le géographe -Strabon écrivait à cette époque: «C'est -un palais admirable bâti à la façon du Labyrinthe, -sauf qu'il a moins de galeries.» Il en a -pourtant déjà beaucoup, de galeries, et on s'y -promène en s'égarant comme dans un dédale. -Sept chapelles, consacrées à Osiris et à différents -dieux ou déesses de sa suite; sept travées, sept -portes pour les processions des rois et des foules; -et, sur les côtés, tant d'autres salles, couloirs, -chapelles secondaires, chambres sombres, portes -perdues! La très primitive colonne, inspirée -des roseaux, que l'on a nommée en architecture -la <i>colonne-plante</i> et qui imite une monstrueuse -tige de papyrus, a poussé ici en futaie serrée, -pour soutenir les pierres des plafonds bleus, -semés d'étoiles à l'image du ciel de ce pays. En -plusieurs places, elles manquent, ces pierres-là, -et laissent des vides largement ouverts sur le -ciel véritable d'en haut; en vain elles étaient -massives comme pour des durées infinies, les -soleils de tant de siècles les ont patiemment -fendues, et ensuite leur propre poids les -a précipitées; la lumière maintenant, par ces -brèches, entre donc à flots jusque dans les chapelles -où les hommes de jadis avaient voulu -de saintes ténèbres.</p> - -<p>Malgré ce désastre des plafonds, c'est ici un -des sanctuaires les plus intacts de la vieille -Égypte; les sables, toujours si doucement -ensevelisseurs, y ont réussi à miracle leur -œuvre conservatrice. On dirait sculptés d'hier -les innombrables personnages qui, sur les murs, -autour des colonnes plantées en forêt, partout, -gesticulent, continuent avec animation leur causerie -éternelle, à la muette, par signes de leurs -bras et de leurs longues mains. Le temple -entier, avec ces trouées qui l'éclairent, est plus -beau peut-être qu'au temps des Pharaons. Au -lieu de l'obscurité d'autrefois, une transparente -pénombre alterne à présent avec de -grands rayons en gerbes, qui inondent çà et -là de lumière frisante les sujets des bas-reliefs -si longtemps enfouis, détaillent leurs attitudes, -leurs muscles, leurs couleurs à peine altérées, -les retrempent de vie et de jeunesse. Pas un -pan de muraille, dans ce lieu immense, qui -ne soit couvert de divinités, surchargé d'hiéroglyphes -et d'emblèmes. Osiris à haute coiffure, -la belle Isis casquée d'un oiseau, Anubis -à tête de loup-de-désert, Horus à tête d'épervier -et Thoout ibiocéphale sont là mille fois -répétés, toujours accueillant avec des gestes -étranges les rois et les prêtres qui leur rendent -hommage.</p> - -<p>Les corps presque nus, à larges épaules et à -fine taille, ont une sveltesse, une grâce infiniment -chastes, et les traits des visages sont -d'une pureté exquise. C'étaient déjà des artistes -très préparés, ceux qui ciselaient ces têtes -charmantes aux longs yeux pleins de l'antique -rêve; mais par une lacune qui nous -confond, ils ne savaient encore les inscrire que -de <i>profil</i>; de profil aussi, toutes les jambes, -tous les pieds, tandis que les torses par contre -restent invariablement de face: il a donc fallu -aux hommes bien des siècles d'étude avant de -comprendre la perspective qui nous paraît si -simple, le raccourci des figures, et d'être capables -d'en donner l'impression sur une surface -plane!…</p> - -<p>Plusieurs de ces tableaux représentent le roi -Sethos, dessiné sans doute d'après nature, car -on retrouve là presque les traits de sa momie, -si calme et si belle, exhibée de nos jours au -musée du Caire. A ses côtés se tient dévotement -son fils, le prince royal Ramsès (plus tard -Ramsès II, le grand Sésostris des Grecs); on -lui a donné l'air tout candide, et il porte cette -boucle de cheveux sur le côté qui était la coiffure -de l'enfance;—lui aussi a sa momie sous -les vitrines du musée, et quand on a vu ce -débris édenté, sinistre, qui atteignait déjà -près de cent ans d'âge lorsque la mort le livra -aux embaumeurs de Thèbes, on n'arrive pas à -se persuader qu'il ait pu être jeune, coiffé d'une -boucle noire, qu'il ait pu jouer, être un -enfant…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous pensions en avoir fini avec les cooks et -les cookesses du luncheon. Mais hélas! nos chevaux, -plus rapides que leurs ânes, les rattrapent -au retour, parmi les blés verts d'Abydos, -et un embarras dans le chemin étroit, une -rencontre de chameaux chargés de luzerne, -nous immobilise un instant, tous pêle-mêle. -A me toucher, il y a un amour de petit âne -blanc qui me regarde, et d'emblée nous nous -comprenons, la sympathie jaillit réciproque. -Une cookesse à lunettes le surmonte, oh! la -plus effroyable de toutes, osseuse et sévère; -par-dessus son complet de voyage, déjà rébarbatif, -elle a mis un jersey pour tennis, qui -accentue les angles, et sa personne semble -incarner la <i lang="en" xml:lang="en">respectability</i> même du Royaume-Uni. -On trouverait d'ailleurs plus équitable—tant -sont longues ses jambes dénuées de tout intérêt -pour le touriste—que ce fût elle qui portât -l'âne.</p> - -<p>Il me regarde avec mélancolie, le pauvre -petit blanc, dont les oreilles sans cesse remuent, -et ses jolis yeux si fins, si observateurs de -toutes choses, me disent à n'en pas douter:</p> - -<p>—Elle est bien vilaine, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Mon Dieu, oui, mon pauvre petit bourricot. -Mais songe un peu, fixée à ton dos comme -elle est là, tu as au moins sur moi l'avantage -de ne plus la voir.</p> - -<p>Pourtant ma réflexion, bien que judicieuse, -ne le console pas, et son regard me répond -qu'il se sentirait bien plus fier de porter, -comme beaucoup de ses camarades, un simple -paquet de cannes à sucre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch11">XI<br /> -LA DÉCHÉANCE DU NIL</h2> - - -<p>Au début de notre période géologique, il y a -quelques milliers de siècles, quand les continents -eurent pris, dans la dernière tourmente -mondiale, à peu près les formes que nous leur -connaissons, et quand les fleuves se mirent à -tracer leurs lignes hésitantes, il se trouva que -les pluies de tout un versant de l'Afrique -furent précipitées, en une gerbe d'eau formidable, -à travers la région impropre à la vie -qui s'étend depuis l'Atlantique jusqu'à la mer -des Indes, et que nous appelons la région des -Déserts. A la longue, elle régla son cours, cette -énorme coulée d'eau égarée dans les sables, elle -devint <i>le Nil</i>, et, avec une patience inlassable, -elle se mit à son travail de fleuve, qui pourtant -ne semblait pas possible en cette zone -maudite: d'abord arrondir tous les blocs de -granit épars sur son chemin dans les hautes -plaines de Nubie, et puis surtout déposer peu -à peu, peu à peu du limon par couches, former -une artère vivante, créer comme un long ruban -vert au milieu de ce domaine infini de la -mort.</p> - -<p>Il y a combien de temps qu'il est commencé, -ce travail du grand fleuve?—Y penser fait -peur… Depuis cinq mille ans que nous pouvons -contrôler, c'est à peine si l'apport incessant -des limons a pu élargir ce ruban de -l'Égypte habitable qui, aux plus anciennes -périodes de l'histoire, était à peu près comme -de nos jours. Quant aux blocs granitiques des -plaines de Nubie, combien de millénaires a-t-il -fallu pour les rouler ainsi et les polir? Au -temps des Pharaons ils avaient exactement -déjà leurs formes de boules usées par le frottement -de l'eau,—et tant d'inscriptions hiéroglyphiques -sur leurs faces rondes ne sont -même pas sensiblement estompées pour avoir -subi le passage de l'inondation périodique des -étés durant quarante ou cinquante siècles!…</p> - -<p>Elle fut un pays d'exception, cette vallée du -Nil; elle fut merveilleuse et unique, fertile -sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve -sans le secours d'aucun nuage, ignorant les -temps sombres, les humidités qui nous oppressent, -gardant le ciel inaltérable de ces immenses -déserts d'alentour qui jamais n'exhalent une -vapeur d'eau pour embrumer l'horizon. C'est -sans doute cette éternelle splendeur de la -lumière, et cette facilité de la vie qui firent -éclore ici les primeurs de la pensée humaine. -Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le -sol d'Égypte, fut aussi le père de la race qui -partit en avant de toutes les autres, comme -ces branches hâtives que l'on voit, au printemps, -jaillir les premières d'une souche, mais -qui parfois meurent avant l'été. Il enfanta ce -peuple dont nous recueillons aujourd'hui les -moindres vestiges avec stupeur et admiration; -un peuple qui, dès l'aube, au milieu des originelles -barbaries, conçut magnifiquement -l'infini et le divin, posa avec tant de sûreté et -de grandeur les premières lignes architecturales -d'où devaient dériver ensuite nos architectures, -jeta les bases de l'art, ainsi que de -toute science et de toute sagesse.</p> - -<p>Plus tard, quand cette belle fleur d'humanité -se fut fanée, le Nil, coulant toujours au -milieu de ses déserts, semble avoir eu pour -mission, pendant près de deux mille ans, de -maintenir sur ses bords une sorte d'immobilité -et de désuétude qui étaient comme un hommage -de respect à ces écrasants souvenirs. A -mesure que les sables ensevelissaient les ruines -des temples et les colosses au visage brisé, rien -ne changeait ici, sous le ciel immuablement -bleu; les mêmes cultures le long des rives se -faisaient de la même manière qu'aux vieux -âges, les mêmes barques pareillement voilées -suivaient ou remontaient le fil de l'eau, les -mêmes chansons rythmaient l'éternel travail -humain; la race fellah, gardienne inconsciente -du prodigieux passé, somnolait sans désirs nouveaux -et à peu près sans souffrance; le temps -coulait pour l'Égypte dans une grande paix de -soleil et de mort.</p> - -<p>Mais des étrangers à présent sont maîtres, -et viennent de réveiller le vieux Nil pour l'asservir. -En moins de vingt ans ils ont défiguré -sa vallée, qui jusque-là se gardait comme un -sanctuaire; ils ont imposé silence à ses cataractes, -capté son eau précieuse par des barrages, -pour l'épandre au loin sur des plaines qui sont -devenues des marais, et qui déjà ternissent de -leurs buées le cristal du ciel. Les anciens agrès -ne suffisant plus à arroser les cultures d'aujourd'hui, -des machines à vapeur, pour puiser -plus vite, commencent de se dresser le long -des berges, à côté des usines nouvelles, et bientôt -il n'y aura guère de fleuve plus déshonoré -que celui-là par des tuyaux de fer et des -fumées noires. Cela se fait du reste avec hâte, -comme à la curée, cette mise en exploitation -du Nil,—et ainsi s'en va toute sa beauté, car -son cours uniforme, à travers des régions indéfiniment -pareilles, ne valait que par le calme -et l'antique mystère.</p> - -<p>Pauvre Nil des prodiges! On subit parfois -encore son charme finissant; des coins sont -restés intacts; il y a des jours de clarté, il y a -d'incomparables soirs où l'on peut s'abstraire -des fumées et des laideurs. Mais la classique -expédition en dahabieh, la remontée du fleuve -depuis le Caire jusqu'à la Nubie, ne méritera -bientôt plus d'être faite.</p> - -<p>D'habitude, c'est l'hiver qu'on entreprend ce -voyage-là, afin de se rapprocher toujours du -soleil à mesure qu'il s'enfuit vers l'hémisphère -austral; l'hiver, la saison où les eaux baissent -et où la vallée se dessèche. Au sortir de la ville -cosmopolite qu'est le Caire d'aujourd'hui, après -les ponts en ferraille, après les prétentieux -hôtels zébrés d'inscriptions raccrocheuses, on -éprouve une paix soudaine à s'éloigner sur le -fleuve aux eaux larges et rapides, entre les -rideaux de palmiers des bords, emporté par -la dahabieh où l'on est maître, et où si l'on -veut, l'on est seul.</p> - -<p>D'abord vous suivent, pendant un jour ou -deux, ces grands triangles obsédants qui sont -les pyramides: celles de Dachour, celle de Sakkarah -succédant à celles de Gizeh, l'horizon est -inquiété longtemps par leurs silhouettes géantes; -ainsi qu'il arrive pour les montagnes, elles -semblent plus hautes à mesure que l'on s'en -va et qu'elles se dégagent mieux des choses -proches. Et, quand elles ont enfin disparu, on -a devant soi, avant d'atteindre la première -cataracte, environ deux cents lieues de fleuve à -remonter lentement par étapes, à travers de -monotones régions désertiques, où les heures -et les jours seront marqués surtout par le jeu -de l'admirable lumière; en dehors de cette fantasmagorie -des matins et des soirs, rien de bien -saillant sur les berges presque toujours grises, -où se manifeste, sans varier jamais, l'humble -vie pastorale des fellahs. Le soleil est brûlant, -les nuits étoilées sont claires et froides; un -vent desséchant, qui souffle du nord à peu -près sans trêve, fait frissonner dès que le crépuscule -tombe.</p> - -<p>On a beau cheminer des lieues et des lieues -sur cette eau limoneuse, on a beau refouler -pendant des jours et des semaines ce courant, -qui glisse le long de la dahabieh en petites -ondes pressées, on ne voit décroître ni en abondance -ni en vitesse ce fleuve aux tiédeurs fécondantes, -près duquel nos fleuves de France -sembleraient de négligeables ruisseaux. Et indéfiniment -se déroulent, à droite et à gauche, les -deux parallèles chaînes de calcaire dénudé qui -emprisonnent si étroitement l'Égypte des moissons: -à l'ouest, celle des déserts libyques où -chaque matin les premiers rayons viennent se -poser pour la teindre en un rose de corail toujours -aussi frais; à l'est, celle des déserts de -l'Arabie qui ne manque jamais le soir de retenir -toute la lumière du couchant pour ressembler -à une triste ceinture de braise rouge. Tantôt -elles s'éloignent, les deux murailles parallèles, -et donnent plus d'espace aux champs verts, -aux bois de palmiers, aux petites oasis séparées -par des marbrures de sable d'or. Tantôt -elles se rapprochent tellement du Nil que -l'Égypte habitable n'a plus que la largeur de -deux ou trois pauvres sillons de blé, tout au -bord de l'eau, après quoi tout de suite commencent -les pierres mortes et les sables morts. -Quelquefois même c'est jusqu'à surplomber -le fleuve que s'avance la chaîne désertique, -sorte de falaise calcinée, d'un blanc rougeâtre, -qu'aucune pluie ne vient jamais rafraîchir, et -où l'on voit, à différentes hauteurs, bâiller les -trous carrés qui mènent chez les momies. Pendant -cinq mille ans, on les a perforées pour y -introduire des sarcophages, et elles fourmillent -intérieurement de vieux cadavres, ces montagnes -qui de loin sont d'un si joli rose et qui -servent d'interminables toiles de fond à tout -ce qui se passe le long de ces rives.</p> - -<p>Et ce n'est pas plus divers que les lointains, -tout ce qui se passe là. D'abord il y a ce geste -souple et superbe, mais toujours le même, des -femmes aux longs vêtements noirs, qui viennent -sans cesse emplir leur jarre à long col, et l'emportent -en équilibre sur leur tête voilée. Ensuite -les troupeaux, que des pastoures drapées de -deuil mènent se désaltérer, chèvres, brebis et -ânons pêle-mêle. Aussi les buffles lourds, couleur -de vase, qui descendent se baigner avec -nonchalance. Enfin il y a le grand labeur de -l'arrosage: la traditionnelle noria, que fait -tourner un petit bœuf les yeux bandés, et -surtout le châdouf à bascule, actionné par des -hommes dont le torse nu ruisselle.</p> - -<p>Ils se succèdent, les châdoufs, parfois jusqu'à -perte de vue, et c'est étrange à regarder, l'agitation, -confuse dans le lointain, de toutes ces -longues perches qui pompent l'eau sans trêve, -avec un balancement d'antenne vivante.—Or -il en allait de même le long de ce fleuve au -temps des Ramsès.—Mais soudain, à quelque -tournant de la rive, le vieil agrès pharaonique -disparaît pour faire place à des séries de -machines à vapeur, qui, plus encore que les -muscles des fellahs, sont actives au puisage, -et qui bientôt feront au Nil domestiqué une -bordure de leurs tuyaux noirâtres.</p> - -<p>Les grandes ruines de cette Égypte, si on -ignorait leur gisement, on passerait sans les -voir. A de rares exceptions près, elles sont au -delà des vertes plaines, au seuil des solitudes. -Donc, sur l'immuable fond rose de ces falaises -du désert, qui vous suivent pendant toute cette -tranquille navigation de deux cents lieues, on -ne voit défiler que les humbles villes ou villages -d'aujourd'hui, qui ont la couleur neutre -de la terre. Quelques minarets ajourés les dominent, -bien blancs au-dessus de leurs grisailles. -Des nuées de pigeons tourbillonnent -alentour. Et, parmi les maisonnettes, qui ne -sont que des cubes de boue recuits au soleil, -les palmiers d'Afrique ont jailli superbes, isolés -ou en touffes puissantes, laissant tomber de -haut sur ces petits gîtes humains l'ombre de -leurs plumets que le vent balance. Naguère, -bien que tout cela fût stagnant et morne, on -devait avoir en passant la tentation de s'arrêter, -attiré par cette paix sans nom qui était -celle de l'Orient lointain et de l'Islam. Mais à -présent, devant la moindre bourgade—parmi -les belles barques primitives qui sont encore -là nombreuses et pointant vers le ciel bleu -leurs vergues comme de très longs roseaux,—il -y a toujours, pour l'accostage des bateaux -touristes, un énorme ponton noir qui défigure -tout par sa présence et par son inscription-réclame: -«<span lang="en" xml:lang="en">Thos Cook and Son, (Egypt limited)</span>». -De plus, on entend siffler le chemin de fer qui -sans merci longe le fleuve, pour promener depuis -le Delta jusqu'au Soudan des hordes d'Européens -envahisseurs. Et enfin, aux abords des -gares, inévitablement quelque moderne usine -trône avec ironie, dominant de ses tuyaux les -pauvres choses croulantes qui essayent de dire -encore l'Égypte et le mystère.</p> - -<p>Alors, non, les villes, les villages, à moins -qu'ils ne mènent à des ruines célèbres, on ne -s'y arrête plus; il faut passer outre et, pour -l'étape du soir, chercher un hameau perdu, -un recoin de silence, où amarrer sa dahabieh -contre la vénérable terre grise de la berge.</p> - -<p>Ainsi l'on s'en va, pendant des jours, pendant -des semaines, entre ces deux interminables -falaises de calcaire rose pleines d'hypogées et -de momies, qui sont les murailles de la vallée -du Nil et doivent vous suivre jusqu'à la première -cataracte, jusqu'à l'entrée de la Nubie. -Là seulement changeront enfin d'apparence et -de nature les rochers des déserts, pour devenir -ces granits plus sombres dans lesquels les Pharaons -faisaient tailler leurs grands dieux et -leurs obélisques.</p> - -<p>On s'en va, on s'en va, remontant le fil de -ce courant éternel, et, pour faire perdre la notion -des heures et des dates qui fuient, il y a -la régularité du vent, la persistance d'un ciel -limpide, la monotonie du grand fleuve qui serpente -et ne finit jamais. Si déçu que l'on soit -de voir tout profané sur les bords, on n'échappe -point à cette paix d'être nomade et isolé -sur l'eau, étranger parmi un équipage d'Arabes -silencieux, qui chaque soir se prosternent pour -de confiantes prières.</p> - -<p>D'ailleurs, on marche vers le sud, vers le -soleil, et chaque jour la clarté se fait plus belle, -la chaleur plus caressante, en même temps que -brunit davantage le bronze des figures perçues -en route.</p> - -<p>Et puis on est intimement mêlé à cette vie -fluviale, restée si intense, et qui, à certaines -heures, quand aucune fumée de houille ne salit -l'horizon, vous ramène aux époques du travail -naïf et de la saine beauté. Dans les barques -qui vous croisent, des hommes demi-nus, grisés -de mouvement, de soleil et d'air, rament -en donnant de la voix pour ces chansons du -Nil qui sont vieilles comme Thèbes ou Memphis. -Lorsque le grand vent se lève, alors c'est -le déploiement fou des voilures, enverguées -sur des cornes si longues que toutes ces dahabiehs -ressemblent à des oiseaux de haut vol. -Très penchées aussitôt, elles entraînent d'un -élan plus vif leurs cargaisons de gens, de bêtes -ou de primitives choses: femmes encore drapées -à l'antique, moutons et chèvres, ou bien -piles de fruits, de courges et sacs de graines. -Beaucoup sont chargées à couler bas de ces -jarres en terre, invariables depuis trois mille -ans, que les fellahines savent poser sur leur -tête avec tant de grâce,—et on voit ces -entassements de poteries fragiles prendre la -course au-dessus de l'eau, comme soulevés par -des ailes gigantesques de mouette. Or, dans -des temps reculés et presque fabuleux, cette -vie des mariniers du Nil avait les mêmes -aspects, ainsi qu'en témoignent les bas-reliefs -des plus vieux tombeaux; elle exigeait le même -jeu des muscles et des voiles, réglé sans doute -par les mêmes chansons, et c'était sous la -caresse desséchante de ce même vent des -déserts, tandis que le même rose inchangeable -colorait au loin ces continuels rideaux de montagnes…</p> - -<p>Mais tout à coup, bruits de machines, sifflets, -et, dans l'air qui était si pur, infectes spirales -noires: ce sont les modernes steamers qui -viennent jeter le désarroi dans ces flottilles du -passé; avec de grands remous, s'avancent des -charbonniers, ou bien une kyrielle de ces -bateaux à trois étages, pour touristes, qui font -tant de vacarme en sillonnant le fleuve, et sont -bondés en majeure partie de laiderons, de -snobs ou d'imbéciles.</p> - -<p>Pauvre, pauvre Nil, qui refléta jadis sur ses -chauds miroirs le summum des magnificences -terrestres, qui porta tant de barques de dieux -et de déesses en cortège derrière la grand nef -d'or d'Amon, et qui ne connut à l'aube des -âges que d'impeccables puretés, aussi bien -dans les formes humaines que dans les conceptions -architecturales!… Pour lui quelle -déchéance! Après son dédaigneux sommeil de -vingt siècles, promener aujourd'hui les casernes -flottantes de l'agence Cook, alimenter des usines -à sucre, et s'épuiser à nourrir avec son limon -de la matière première pour cotonnades anglaises!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch12">XII<br /> -CHEZ LA DÉESSE -DE L'AMOUR ET DE LA JOIE</h2> - - -<p>On est au mois de mars, et tout resplendit -comme chez nous en juin. On est parmi les -sillons des blés verts, les luzernes, les fèves en -fleur,—tout cela plein d'oiseaux qui s'agitent, -qui chantent, qui délirent de joie, dans le -voluptueux affairement des nids et des couvées. -On chemine sur une terre grasse, saturée de -substances vitales. Sans doute on traverse -quelque éden pour les bêtes, car elles pullulent -de tous côtés: des troupeaux de -chèvres avec mille chevreaux bêlants; des -ânesses avec leurs jeunes ânons qui bondissent; -des vaches et des vaches-buffles allaitant -leurs petits; et tout cela laissé libre au -milieu des récoltes, avec loisir de les brouter, -comme s'il y en avait surabondance…</p> - -<p>Quel est ce pays que ne précise aucune habitation, -aucun village, ni clocher en vue? Cultures -de chez nous, ces blés, ces luzernes, ces -fèves qui embaument l'air de leurs fleurs -blanches; mais il y a excès de lumière au ciel, -et, dans les lointains, excès de limpidité profonde. -Et puis, ces plaines fertiles autant que -celles de quelque «Terre promise», sont -comme encloses au loin, de droite et de gauche, -par deux parallèles murailles de pierre, par -deux chaînes de montagnes roses, d'un aspect -notoirement désertique. D'ailleurs, voici, parmi -tant de bêtes de nos climats, des chamelles, -allaitant aussi leurs étranges nourrissons -pareils à des autruches qui auraient quatre -pattes. Et enfin des paysannes apparaissent -là-bas dans les blés; elles sont voilées de -longues draperies noires: alors c'est l'Orient, -c'est quelque contrée africaine ou quelque -oasis d'Arabie?</p> - -<p>Le soleil en ce moment reste amorti pour -nous par une bande de nuages, qui est seule -dans le vide bleu, juste au-dessus de nos têtes, -comme si, d'un bout à l'autre du ciel, un long -écheveau de laine blanche se fût déployé; cela -fait plus calme et presque un peu mystérieux -le grand éclairage de ces champs où nous -cheminons, de ces plaines ivres de vie et toutes -vibrantes de musiques d'oiseaux, tandis que -par contraste les lointains, que rien ne voile, -resplendissent avec une netteté plus incisive, -et que les montagnes des déserts là-bas semblent -plus inondées de rayons.</p> - -<p>Le sentier que nous continuons de suivre, -mal défini dans les sillons et les herbes, va -nous faire passer sous un grand portique en -ruine,—quelque débris d'on ne sait quel -vieux temps, qui se dresse encore là, bien -isolé, bien imprévu au milieu de l'étendue si -verte des pâturages ou des labours. On le voyait -de très loin, ce portique, tant l'air est pur; -en s'approchant, on s'aperçoit qu'il est colossal. -Et, en relief sur le linteau, un globe se -dessine, un globe qui a deux longues ailes -symétriquement éployées…</p> - -<p>Alors, il faut saluer, avec un respect quasi-religieux, -car ce disque ailé est enfin un symbole -qui donne une indication immédiate et -absolue; ce pays, c'est donc l'Égypte, l'Égypte -notre antique mère. Un temple vénéré des -peuples devait être par là, ou une grande ville -disparue, car maintenant, devant nous, des -tronçons de colonnes, des chapiteaux sculptés -gisent dans les luzernes comme une jonchée… -Combien c'est inexplicable, qu'elle soit depuis -des siècles redescendue à l'humble vie pastorale, -cette terre des anciennes splendeurs, qui -pourtant n'a jamais cessé d'être nourricière et -prodigieusement féconde!</p> - -<p>A travers les moissons vertes et les rassemblements -de troupeaux, notre sentier paraît -conduire à une sorte de colline, posée seule au -milieu des plaines, et qui n'est ni de même -couleur ni de même nature que les montagnes -des déserts alentour. Derrière nous, le portique -recule peu à peu dans le lointain; sa -haute silhouette imposante, si morne et solitaire, -jette une tristesse infinie sur cette mer -d'herbages qui étend son calme là où fut jadis -un centre de magnificence.</p> - -<p>Et à présent le vent se lève en coup de fouet, -ce vent presque sans trêve de l'Égypte, qui -est âpre et rappelle l'hiver malgré le soleil -de feu; alors tous les blés s'inclinent, montrent -les luisants de leurs jeunes feuilles agitées, -et toutes les bêtes des troupeaux, se serrant -les unes aux autres, se tournent à contre -de la rafale.</p> - -<p>De plus près, la colline singulière que nous -allons atteindre se révèle un amas de décombres. -Toujours les pareils décombres, d'un brun -rouge, laissés de place en place par ces villes -coloniales romaines, qui vécurent ici deux ou -trois siècles (un rien de temps presque négligeable -dans l'histoire si longue d'Égypte) et -puis qui s'émiettèrent, pour n'être plus que -des tas informes sur les limons gras du Nil -ou bien sous les sables ensevelisseurs.</p> - -<p>Amoncellement de petites briques rougeâtres, -qui jadis s'érigeaient en maisons; amoncellement -de ces débris de jarres ou d'amphores, -par myriades, qui servirent à transporter -l'eau du vieux fleuve nourricier. Et des restes -de murs, remaniés à toutes les époques, où -des pierres inscrites d'hiéroglyphes voisinent -la tête en bas avec des fragments de stèles -grecques, ou de sculptures coptes, ou de chapiteaux -romains. Dans nos pays, dont le passé -est d'hier, nous n'avons rien qui ressemble à -de tels chaos de choses mortes.</p> - -<p>De nos jours, on arrive au sanctuaire de la -déesse par une large tranchée dans cette colline -de décombres; les incroyables monceaux -de briques et de poteries en déroute l'enferment -de tous côtés comme un rempart jaloux, et -dernièrement encore il était enfoui là dedans -jusqu'aux toits. Il déconcerte dès qu'il apparaît, -tant il est grandiose, austère, sombre: -comment, ce fut ici sa demeure, à l'Aphrodite -égyptienne, déesse de l'Amour et de la Joie! -Plutôt ne dirait-on pas arriver chez quelque -dieu redoutable, prince des Ténèbres et de la -Mort?… Un portique sévère, bâti en pierres -géantes et surmonté du disque à grandes ailes, -laisse entrevoir un asile de religieux effroi, des -profondeurs où de massives colonnades vont -se perdre en pleine nuit.</p> - -<p>On entre, et dès les premiers pas, c'est une -fraîcheur et une sonorité de sépulcre. D'abord -le pronaos, où l'on y voit encore à peu près -clair, entre des piliers chargés d'hiéroglyphes. -N'étaient les grandes figures humaines, qui -servent de chapiteaux pour les colonnes et qui -sont l'image de la belle Hathor, déesse du lieu, -ce temple d'époque décadente différerait à peine -de ceux que l'on bâtissait en ce pays deux -millénaires auparavant. Même rectitude et -même lourdeur.</p> - -<p>Aux plafonds bleu sombre, mêmes fresques -représentant des astres, des génies du ciel et -des séries de disques ailés. En bas-reliefs sur -toutes les parois, mêmes peuplades obsédantes -de personnages qui gesticulent, qui se font les -uns aux autres des signes avec les mains,—éternellement -ces mêmes signes mystérieux, -répétés à l'infini partout, dans les palais, les -hypogées, les syringes, sur les sarcophages, et -les papyrus des momies.</p> - -<p>Les temples memphites ou thébains, qui précédèrent -celui-ci de tant de siècles et furent -tellement plus grandioses encore, ont tous perdu, -par suite de l'écroulement des énormes granits -des toitures, leur obscurité voulue, autant -dire leur sainte horreur. Chez la belle Hathor, -au contraire, à part quelques figures mutilées -jadis à coups de marteau par les chrétiens ou -les musulmans, tout est demeuré intact, et les -hauts plafonds n'ont pas cessé de jeter sur les -choses leur ombre propice aux frayeurs.</p> - -<p>Cette ombre augmente dans l'hypostyle qui -fait suite au pronaos. Puis viennent l'une après -l'autre deux salles de plus en plus saintes, où -un peu de jour tombe à regret par d'étroites -meurtrières, éclairant à peine les rangs superposés -des innombrables figures qui gesticulent -sur les murailles. Et, après de majestueux couloirs -encore, voici enfin le cœur de cet entassement -de terribles pierres, le saint des saints, -enveloppé d'épaisses ténèbres; les inscriptions -hiéroglyphiques dénomment ce lieu la «salle -occulte», et jadis le grand prêtre avait <i>seul et -une seule fois chaque année</i> le droit d'y pénétrer -pour l'accomplissement de rites que l'on ne -sait plus.</p> - -<p>Elle est vide aujourd'hui, la «salle occulte» -depuis longtemps spoliée des emblèmes d'or -ou de pierre précieuse qui l'emplissaient jadis. -Les grêles petites flammes des bougies que -nous venons d'y allumer n'arrivent pas à percer -l'obscurité qui, au-dessus de nos têtes, se -condense vers les plafonds de granit; tout au -plus elles nous permettent de distinguer, dans -cette sorte de vaste caveau rectangulaire, les -phalanges de personnages qui, sur les murs, -échangent entre eux, par signes, leurs intimidantes -causeries muettes.</p> - -<p>Vers la fin de l'ère antique et au début de -l'ère chrétienne, l'Égypte, on le sait, exerçait -encore sur le monde une telle fascination, par -son prestige d'aïeule, par le souvenir de son -passé dominateur et par l'immuabilité souveraine -de ses ruines, qu'elle imposait ses dieux -aux conquérants, son écriture, son art architectural, -et jusqu'à ses rites et à ses momies. -Les Ptolémées y bâtirent des temples qui reproduisaient -ceux de Thèbes ou d'Abydos. De -même les Romains, qui pourtant connaissaient -déjà la <i>voûte</i>, suivirent ici les modèles primitifs -et continuèrent ces plafonds en granit, faits de -monstrueuses dalles posées à plat, comme nos -poutres. Donc, ce temple d'Hathor, construit -aux temps de Cléopâtre et d'Auguste, sur un -emplacement vénéré de toute antiquité, rappelle -à première vue quelque conception des -Ramsès.</p> - -<p>Cependant, si l'on regarde mieux, c'est dans -le détail surtout des milliers de figures en bas-relief -que l'écart se montre considérable. Mêmes -poses, mêmes gestes traditionnels; mais la -grâce exquise des lignes est perdue, ainsi que -le calme hiératique des regards et des sourires. -Dans l'art égyptien des belles époques, -les personnages à fine taille restent purs -comme les grandes fleurs qu'ils tiennent à la -main; leurs muscles peuvent être indiqués -d'une façon précise et savante, n'importe, ils -demeurent quand même immatériels. Le dieu -Amon en personne, le procréateur dessiné -souvent avec une crudité absolue, paraîtrait -chaste à côté des hôtes de ce temple. Ici, au -contraire, on dirait des êtres vivants, palpitants -et lascifs, qui auraient posé par jeu dans ces -attitudes consacrées. La gorge de la belle déesse, -ses hanches, ses nudités intimes sont traitées -avec un réalisme chercheur et caressant; c'est -de la chair qui frissonne. Elle et son époux, le -bel Horus, fils d'Isis, se contemplent, nus, l'un -devant l'autre, et leurs yeux rieurs sont ivres -d'amour.</p> - -<p>Autour du saint des saints, quantité de salles -pleines d'ombre, massives comme des forteresses. -Elles servaient jadis pour des rites compliqués, -pour des mystères. Là, comme partout, -pas un coin de mur qui ne soit surchargé de -personnages et d'hiéroglyphes. Aux plafonds -bleus, où les disques ailés sont peints en -fresque et simulent des envolées d'oiseaux, il y -a des chauves-souris qui dorment, et les frelons -des champs d'alentour ont accroché par -centaines leurs nids qui pendent comme des -stalactites.</p> - -<p>Plusieurs escaliers conduisent aux vastes terrasses -que forment les toits plats du temple; -escaliers étroits, étouffants, mal éclairés par -des meurtrières qui révèlent l'angoissante -épaisseur des murailles. Là encore, d'inévitables -séries de personnages, inscrits sur toutes -les parois dans les toujours mêmes poses vous -suivent, montent en votre compagnie, et ne -cessent pas de se faire entre eux les toujours -pareils signes.</p> - -<p>A l'arrivée sur ces hautes toitures, en même -temps que vous ressaisit le soleil d'Égypte et -l'âpre vent froid, on est accueilli par un -tapage de volière: c'est le royaume des moineaux, -qui ont des nids par milliers chez la -complaisante déesse, et crient tous ensemble, -à plein gosier, dans la joie de vivre. Une -esplanade, ce faîte de temple; une solitude -pavée de gigantesques dalles. On découvre de -là, par-dessus les monceaux de décombres, ces -plaines qui s'étendent avec une si parfaite -sérénité là même où fut jadis la grande ville -de Dendéra, aimée d'Hathor, l'une des plus -fameuses de la Haute-Égypte.</p> - -<p>Des plaines qui, à l'infini, sont vertes de la -poussée nouvelle des blés, des luzernes et des -fèves. Les troupeaux, çà et là massés, semblent -des taches sombres sur cette verdure si fraîche -des nappes d'herbage que le vent agite et -fait onduler. Et les deux chaînes de montagnes -en pierres roses, qui courent parallèlement—à -l'est celle du désert d'Arabie, à l'ouest celle -du désert Libyque,—ferment dans le lointain -cette vallée du Nil, cette terre d'abondance qui -fut depuis l'antiquité jusqu'à nos jours un objet -de convoitise pour tous les peuples de proie…</p> - -<p>Le temple a aussi des dépendances souterraines, -des cryptes où l'on descend par des -escaliers d'oubliettes, ou bien où l'on se faufile -par des trous. Longues galeries superposées, -qui devaient servir à cacher des trésors; longs -couloirs rappelant ceux qui, dans les mauvais -rêves, pourraient bien se resserrer pour vous -ensevelir. Il y fait une lourde chaleur. Et les -innombrables personnages, bien entendu, sont -là aussi, gesticulant sur toutes les parois; les -mille représentations de la belle déesse, bombant -ses seins que l'on est obligé de frôler -quand on passe, et qui ont gardé presque -intactes les couleurs de chair appliquées du -temps des Ptolémées.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Dans l'un des vestibules que nous retraversons -pour sortir enfin du sanctuaire, parmi tant -de bas-reliefs qui représentent là des souverains -rendant hommage à la voluptueuse Hathor, -un jeune homme, coiffé de la tiare royale à -tête d'uræus, est assis dans la pose pharaonique: -l'empereur Néron!…</p> - -<p>Les hiéroglyphes du cartouche sont là pour -affirmer son identité, bien que le sculpteur, -ignorant son vrai visage, lui ait donné des -traits conventionnels, réguliers comme ceux -du dieu Horus. Durant les siècles de la domination -romaine, les empereurs d'Occident -envoyaient de là-bas des ordres pour qu'ici -leur image fût placée sur les murs des temples -et pour que l'on fît en leur nom des offrandes -aux divinités de cette Égypte—qui était -cependant, à leurs yeux, un pays si lointain, -une colonie presque au bout du monde. (Or -une telle déesse, de rang secondaire au temps -des Pharaons, se trouvait tout indiquée comme -favorite des Romains de la décadence.)</p> - -<p>L'empereur Néron!… En effet, lorsque s'inscrivaient -ces presque derniers bas-reliefs et ces -hiéroglyphes agonisants, les inextricables théogonies -primitives touchaient à leur fin, et les -déesses de joie avaient bientôt fait leur temps. -On venait de concevoir en Judée de plus hauts -et plus purs symboles, qui devaient régir la -moitié du monde pendant deux millénaires,—pour -ensuite, hélas! décliner à leur tour; -les peuples allaient donc essayer de se jeter à -cœur perdu dans le renoncement, l'ascétisme, -la fraternelle pitié.</p> - -<p>Combien c'est étrange à se dire! pendant -qu'on ciselait ici même cet archaïque bas-relief -d'empereur et que l'on se servait encore, pour -graver son nom, de cette écriture remontant à -la nuit des âges, il y avait déjà des chrétiens -qui s'assemblaient à Rome dans les catacombes -et mouraient en extase dans le cirque!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch13">XIII<br /> -LOUXOR MODERNISÉ</h2> - - -<p>Les eaux du Nil étant déjà basses, ma dahabieh, -retardée par des échouages, n'avait pu -atteindre Louxor, et nous l'avions amarrée en -un point quelconque de la berge, dès que l'obscurité -avait commencé de nous prendre.</p> - -<p>—Nous sommes tout près, m'avait dit le -pilote avant d'aller faire sa prière du soir; en -une heure, demain, nous arriverons.</p> - -<p>Et la nuit douce était tombée sur nous, en -ce lieu que rien ne semblait distinguer de tant -d'autres où, depuis un mois, nous nous étions -de même amarrés un peu au hasard, pour -attendre le lever du jour. Des verdures confuses -groupées en masses sombres au-dessus -desquelles, çà et là, un plus haut palmier dessinait -ses plumes noires. Une grande musique -de grillons, de ces heureux grillons de la -Haute-Égypte, qui peuvent chanter presque -toute l'année dans la tiédeur odorante des -herbes. Et puis bientôt, au milieu du silence, -ces cris d'oiseaux de nuit, comme de lugubres -miaulements de chat. Rien d'autre,—si ce -n'est toujours, dominant tout, bien que deviné -à peine et comme latent, le calme infini des -déserts.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Et ce matin, au lever du soleil, pureté et -splendeur ainsi que chaque matin. Nuance de -corail rose, s'avivant peu à peu là-bas au sommet -de la chaîne libyque, en avant des dernières -ombres gris-de-lin qui dans le ciel -étaient les restes de la nuit.</p> - -<p>Cependant mes yeux, habitués depuis des -semaines à ce toujours pareil grand spectacle -de l'aube, se tournèrent d'eux-mêmes, comme -si on les eût appelés par là, vers quelque -chose d'inusité qui, à un quart de lieue du -fleuve, sur la rive d'Arabie, se tenait debout -au milieu de la plaine morne. Un amas de -hauts rochers, semblait-il d'abord; à cette -heure de discrète magie, ils affectaient d'être -pâlement violets, presque transparents, et le -soleil, à peine émergé des déserts, les éclairait -de biais, s'amusait à border leurs contours -d'un frais liséré rose… Des rochers, non, car -à mieux regarder, leurs lignes aussitôt s'indiquaient -symétriques et droites… Pas des -rochers, mais bien des masses architecturales, -trop grandes et surhumaines, assises dans des -attitudes de stabilité quasi-éternelles et d'où -sortaient deux pointes d'obélisque aiguës comme -des fers de lance… Ah! oui, j'avais compris à -présent: Thèbes!</p> - -<p>Thèbes!… Hier au soir, elle était restée perdue -dans la pénombre, je ne m'en croyais pas -si près. Mais évidemment c'était cela, car rien -d'autre au monde ne saurait produire une telle -apparition. Et je saluai avec un frisson de respect -la ruine unique et souveraine qui me -hantait depuis nombre d'années, sans que la -vie m'eût jamais laissé le temps d'y venir…</p> - -<p>En route maintenant pour ce Louxor, qui -était, à l'époque des Pharaons, un faubourg -de la ville royale et qui en est resté le port -aujourd'hui; c'est là, paraît-il, que l'on doit -arrêter sa dahabieh, pour se rendre aux palais -fabuleux que vient d'éclairer le soleil levant.</p> - -<p>Et pendant que mon équipage de bronze—entonnant -cette toujours même chanson, vieille -comme l'Égypte, qui aide aux manœuvres de -force—s'empresse à rentrer les chaînes qui -nous tenaient à la rive, je continue de regarder -l'apparition lointaine. Elle se dégage des légères -buées matinales, qui peut-être me l'avaient -encore magnifiée; le soleil qui monte la détaille -maintenant sous sa précise lumière; elle se -révèle ainsi toute meurtrie, déjetée, croulante, -au milieu de sa plaine silencieuse, sur le tapis -jaune de son désert. Et ce soleil qui s'élève -dans une si pure splendeur, comme il l'écrase -de sa jeunesse et de sa terrifiante durée! Lui, -depuis déjà d'incalculables siècles de siècles, il -avait pris sa même forme ronde, acquis la -netteté de son disque et commencé sa promenade -de chaque jour au-dessus du pays des -sables, lorsqu'il vit hier surgir cette Thèbes, -une tentative de magnificence qui semblait présager -pour les pygmées humains un assez -curieux essor, mais que nous n'avons même -pas su égaler dans la suite,—et qui était du -reste une chose bien frêle et dérisoire, puisque -la voilà qui tombe, pour avoir duré à peine -quatre négligeables millénaires.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Une heure après, l'arrivée à Louxor. Et là, -quelle mystification!</p> - -<p>Ce que l'on aperçoit de deux lieues, ce qui -domine tout, c'est <span lang="en" xml:lang="en">Winter Palace</span>, un hâtif produit -du modernisme qui a germé au bord du Nil -depuis l'année dernière, un colossal hôtel, visiblement -construit en toc, plâtre et torchis, sur -carcasse de fer. Deux ou trois fois plus haut -que l'admirable temple pharaonique, son impudente -façade se dresse, badigeonnée d'un jaune -sale. Et il suffit d'une telle chose, bien entendu, -pour défigurer pitoyablement tous les entours; -la vieille petite ville arabe a beau être encore -debout, avec ses maisonnettes blanches, son -minaret et ses palmiers; le célèbre temple, la -forêt des lourdes colonnes osiriennes, a beau -se mirer comme autrefois dans les eaux de son -fleuve, c'est fini de Louxor!</p> - -<p>Et quelle affluence de monde ici! quand au -contraire la rive d'en face semble restée si -absolument désertique, avec ses étendues en -sable d'or et, à l'horizon, ses montagnes couleur -de cendre rose que l'on sait pleines de -momies.</p> - -<p>Pauvre Louxor! tout le long des berges il y -a une rangée de ces bateaux touristes, espèces -de casernes à deux ou trois étages, qui de nos -jours infestent le Nil depuis le Caire jusqu'aux -cataractes,—et ils sifflent, et leurs dynamos -font un intolérable vacarme trépidant… Où -trouver pour ma dahabieh une place un peu -silencieuse, que les fonctionnaires de l'agence -Cook ne viennent pas me disputer?</p> - -<p>On n'aperçoit du reste plus rien des palais -de Thèbes, où je me rendrai au déclin du jour. -Nous en sommes moins près que cette nuit; -l'apparition, pendant notre trajet matinal, a -peu à peu reculé dans les plaines dévorées de -lumière. Et puis <span lang="en" xml:lang="en">Winter Palace</span> et toutes les -bâtisses neuves du quai sont là, qui bornent -la vue.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il est tout de même amusant, il n'y a pas à -dire, ce quai modernisé de Louxor, où je -débarque, à dix heures du matin, sous le clair -et flambant soleil!</p> - -<p>Dans l'alignement pompeux du <span lang="en" xml:lang="en">Winter Palace</span>, -des boutiques se succèdent. On y vend tout ce -dont s'affublent les touristes: éventails, chasse-mouches, -casques et lunettes bleues. Et, par -milliers, les photographies des ruines. En plus, -la bimbeloterie du Soudan: vieux couteaux de -nègre, peaux de panthère et cornes de gazelle. -Même des Indiens sont venus en foule à cette -foire improvisée, apporter les étoffes du Radjpoute -ou du Cachemire. Et surtout il y a les -marchands de momies, exhibant des cercueils -à mystérieuse figure, des bandelettes, des mains -de mort, des dieux, des scarabées,—les mille -choses inquiétantes que ce vieux sol sacré fournit -depuis des siècles comme une mine inépuisable.</p> - -<p>Le long des étalages, cherchant l'ombre des -maisons ou des rares palmiers, circulent des -spécimens de la ploutocratie du monde entier: -habillées par les mêmes couturiers, coiffées des -mêmes plumets, ayant sur le nez les mêmes coups -de soleil, les filles richissimes des marchands de -Chicago coudoient les Altesses. Brochant sur le -tout, de jeunes bédouins effrontés proposent -aux belles voyageuses leurs bourricots sellés -pour dames. Et, chargés de jeter au milieu de -cette Babel la note de la grâce, des bataillons -Cook de l'un et l'autre sexe, éternellement -empressés, défilent à longues enjambées.</p> - -<p>Après les boutiques, continuant le quai, de -grands hôtels encore, moins agressifs toutefois -que <span lang="en" xml:lang="en">Winter Palace</span>, ayant eu la discrétion de -ne pas s'ériger trop haut et de se badigeonner -de chaux blanche à la mode arabe, même de -se dissimuler dans des fouillis de palmiers.</p> - -<p>Et enfin, voici ce colossal temple de Louxor, -l'air aussi dépaysé maintenant que peut l'être, -au milieu de la place de la Concorde, le pauvre -obélisque dont l'Égypte nous fit cadeau.</p> - -<p>Bordant le Nil, c'est, sur une longueur d'environ -trois cents mètres, un prodigieux bocage -de pierre. Aux époques d'inconcevable magnificence, -cette futaie de colonnes a poussé haute -et serrée, a jailli du sol avec fougue, de par la -volonté d'Aménophis et du grand Ramsès. Et -comme cela devait être beau, hier encore, -dominant de son désarroi superbe les lointains -de ce pays voué depuis des siècles à l'abandon -et au silence!</p> - -<p>Mais aujourd'hui, avec tout ce qu'on a bâti -alentour, autant dire que cela n'existe plus.</p> - -<p>Il y a une grille et des gardiens; pour entrer, -il faut présenter son permis. Si encore, une -fois dans l'immense sanctuaire, on trouvait la -solitude! Mais non, sous les colonnades profanées -un tas de gens circulent, le Bædeker en -main, de ces gens qu'on a déjà vus partout, le -même monde que celui de Nice ou de la -Riviera. Et, comble de dérision, le tapage des -dynamos vous y poursuit, car les bateaux de -l'agence Cook sont là, amarrés aux berges -proches.</p> - -<p>Des colonnes par centaines, des colonnes -qui sont antérieures de plusieurs siècles à -celles de la Grèce et qui représentent, dans leur -énormité naïve, les premières conceptions du -cerveau humain; les unes, cannelées, donnent -l'impression d'une gerbe de monstrueux roseaux; -les autres, toutes unies et simples, imitent les -tiges du papyrus et portent en guise de chapiteau -son étrange fleur.—Les touristes, comme -les mouches, rentrent à certains moments de -la journée qu'il suffit de connaître; bientôt les -clochettes des hôtels vont m'en débarrasser et -l'heure méridienne me trouvera seul ici. Mais -le bruit de ces dynamos, mon Dieu, qui m'en -délivrera?—Oh! là-bas au fond des sanctuaires, -dans la partie qui devait être le saint -des saints, cette grande fresque à demi éteinte, -encore à peu près visible sur le mur, combien -elle est imprévue et saisissante: un Christ! un -Christ nimbé de l'auréole byzantine. Il a été -peint sur un grossier enduit, qui semble ajouté -par des mains barbares, et qui s'effrite, laissant -reparaître les hiéroglyphes d'en dessous… -C'est qu'en effet ce temple, presque indestructible -à force de lourdeur, a vu passer différents -maîtres; il était déjà d'une antiquité légendaire -à l'époque d'Alexandre le Grand, pour -qui on ajouta une chapelle, et plus tard, aux -premiers âges du christianisme, on utilisa un -coin des ruines pour en faire une cathédrale.—Les -touristes commencent à fuir, car la sonnette -du lunch les appelle aux tables d'hôte -d'alentour.—En attendant qu'ils aient vidé -la place, je m'occupe à suivre des bas-reliefs -qui se déroulent sur une longueur de plus de -cent mètres, à la base des murailles; c'est une -série de petits personnages défilant tous dans -le même sens, et par milliers: la procession -rituelle du dieu Amon. Avec ce soin qu'avaient -les Égyptiens d'inscrire toutes les choses de la -vie, pour les éterniser, on retrouve ici les -moindres détails d'une journée de liesse il y -a trois ou quatre mille ans. Et comme cela -ressemblait déjà aux réjouissances du peuple -de nos jours! Sur le trajet du cortège, des -bateleurs étaient rangés, des marchands de -boissons, des marchands de fruits, des rôtisseurs -d'oies ou de canards, et des nègres -acrobates marchaient sur les mains ou se -disloquaient. Quant au défilé lui-même, il -était évidemment d'une magnificence que nous -ne connaissons plus; oh! tout ce qu'il y avait -là de musiciens et de prêtres, de corporations, -d'emblèmes et de bannières! Et le dieu Amon -arrivait par eau, sur le fleuve, dans sa grande -nef d'or à proue relevée, que suivaient les barques -de tous les autres dieux ou déesses de son ciel. -La pierre rougeâtre, ciselée avec minutie, me -conte tout cela comme elle l'a déjà conté à -tant de générations mortes, et je crois le voir.</p> - -<p>Plus personne bientôt, sous les colonnades, -et le bruit obsédant des dynamos vient de -faire silence; midi s'approche avec sa torpeur. -Tout le temple est comme brûlé de rayons, et -je regarde s'accourcir sur le sol les ombres -nettes projetées par cette forêt de pierres. -Mais le soleil, qui tout à l'heure épandait de -la gaieté et du sourire le long du quai de la -ville nouvelle, au milieu du tapage des boutiquiers, -des âniers et des passants cosmopolites, -ici darde un feu triste, impassiblement dévorateur… -Elles s'accourcissent, les ombres,—et -de même tous les jours, tous les jours, -puisque le ciel de ce pays ne se voile jamais, -tous les jours depuis trente-cinq siècles, ces -colonnes, ces frises, ce temple entier, comme -un mystérieux et solennel cadran, dessine avec -patience sur la terre la progression lente des -heures… Vraiment, pour nous les éphémères -de la pensée, cette continuité inaltérable du -soleil d'Égypte a plus de mélancolie encore que -les éclairages changeants et obscurcis de nos -climats…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Voici enfin le temple rendu à sa solitude, -et tout bruit a cessé aux alentours.</p> - -<p>Une avenue bordée de plus hautes colonnes, -dont les chapiteaux dessinent dans l'air des -fleurs épanouies de papyrus, m'a conduit à un -lieu fermé, presque un lieu d'épouvante, où se -tient une assemblée de colosses. Deux, qui -auraient bien dix mètres de haut s'ils se -levaient, sont de chaque côté de l'entrée, assis -sur des trônes. Les autres, rangés aux trois -faces de cette cour, sont debout dans les entre-colonnements, -mais font mine de vouloir en -sortir d'un pas rapide et de marcher vers moi. -Il en est de meurtris, qui n'ont plus de visage -et ne gardent que l'attitude. Ceux qui sont restés -intacts—figure blanche sous le large bonnet -de sphinx—ouvrent grands les yeux et -sourient.</p> - -<p>C'était par ici jadis l'entrée principale, et -ces colosses avaient mission d'accueillir les -foules. Mais des décombres, d'énormes éboulis -ont obstrué les grandes portes d'honneur, -flanquées d'obélisques en granit rose. Et cette -cour est devenue comme un lieu volontairement -clos, où l'on ne voit plus rien des choses du -dehors; aux instants de silence, on peut s'y -abstraire de tout le modernisme environnant, -et oublier la date, l'année, le siècle au milieu -de ces figures géantes dont le sourire dédaigne -la fuite des âges. Les granits entre lesquels on -est emmuré ici—et en terrible compagnie—ne -laissent paraître sur le bleu du ciel que la -pointe d'un vieux minaret tout voisin: une -humble greffe d'Islam, qui a poussé il y a quelques -siècles parmi ces ruines, alors qu'elles -dépassaient déjà leurs trois mille ans; une -petite mosquée bâtie sur des amas de débris et -les protégeant de son inviolabilité. Oh! que de -trésors, sans doute, de reliques, de documents -elle recouvre et garde, cette mosquée du péristyle!—car -nul n'oserait fouiller la terre sous -ses saintes murailles…</p> - -<p>De plus en plus le silence envahit le temple. -Et, si les ombres courtes indiquent l'heure -de midi, rien ne vient dire à quel millénaire -rattacher cette heure-là: les silences et les -midis pareils qu'ont vus passer les géants embusqués -sous ces colonnades, qui donc les -compterait?</p> - -<p>Tout en haut, perdus dans l'incandescence -bleue, il y a des oiseaux de proie qui planent.—Or -il y avait les mêmes à l'époque des Pharaons, -étalant dans l'air d'identiques plumages -et jetant les mêmes cris; les bêtes et les -plantes, au cours du temps, se reproduisent -plus exactement que les hommes et restent -inchangeables jusqu'en leurs moindres détails.</p> - -<p>Chacun des colosses autour de moi, le port -altier, une jambe en avant comme pour une -marche pesante et sûre que rien n'arrêtera -plus, serre avec passion dans l'un de ses -poings crispés, au bout du bras musculeux, -cette sorte de croix bouclée qui était en Égypte -l'emblème de la vie éternelle. Et voici ce que -symbolise la décision de leur allure: confiants -tous dans ce pauvre hochet qu'ils tiennent en -main, ils franchissent d'un pas triomphal le -seuil de la mort… La «vie éternelle», le rêve -de ne jamais s'anéantir, combien l'âme humaine, -depuis ses origines, en aura été obsédée, surtout -aux périodes où son essor eut de la grandeur! -La soumission sans révolte à l'attente -d'une simple pourriture finale est la caractéristique -des phases de décadence et de médiocrité.</p> - -<p>Les trois géants pareils, à peine meurtris, -qui s'alignent sur le côté Est de cette cour jonchée -de blocs, représentent, comme tous les -autres, le grand Ramsès II, dont l'effigie fut -multipliée follement à Thèbes et à Memphis. -Mais ils ont gardé, ces trois-là, une vie puissante -et fougueuse. Figures aussi jeunes que si -on eût achevé hier de les ciseler et de les polir, -apparitions blanches entre les monstrueux piliers -rougeâtres aux assises trapues, chacun sortant -de son embrasure de colonnes, ils s'avancent -de pair, comme des soldats aux manœuvres. -Et le soleil en ce moment tombe d'aplomb sur -leur tête et leur bonnet étrange, détaille leur -immobile sourire, puis rejaillit sur leurs -épaules et leur torse nu, exagérant leurs musculatures -d'athlète. Chacun serrant en main sa -croix symbolique, ils s'élancent d'un pas formidable, -les trois Ramsès, tête levée, souriants, -en marche radieuse vers l'éternité.</p> - -<p>Oh! le rayon méridien, qui effleure ces -fronts blancs, et déplace lentement, lentement -sur les poitrines l'ombre du menton et de la -barbiche osirienne!… Songer depuis combien -de temps, au milieu du même silence, il tombe -ainsi, ce même rayon, il tombe du même -immuable ciel, pour se livrer au même jeu -tranquille!… Oui, je crois que les brumes, les -pluies de nos hivers, sur ces grandes ruines, -seraient moins tristes et moins terrifiantes que -le calme d'un si éternel soleil.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Tout à coup un bruit stupide recommence -de faire tressauter l'air: les dynamos des -agences ont été remises en marche. Et des -dames à lunettes vertes arrivent, en un lot -gracieux, portant des <span lang="en" xml:lang="en">guide-books</span> et des appareils -à «films»: les touristes sont ressortis -des hôtels, à l'heure où se réveillent aussi les -mouches. La paix de midi vient de prendre fin -à Louxor.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch14">XIV<br /> -SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE -A THÈBES</h2> - - -<p>Dans un ciel où ne passent presque jamais -de nuages, flotte une poussière si impalpable -qu'elle lui laisse d'infinies transparences, -tout en le poudrant d'or: poussière des âges -révolus, poussière des choses détruites; ici, -continuelle poussière,—dont l'or en ce moment -verdit au zénith, mais flambloie du côté -de l'ouest, car c'est l'heure magnifique où le -jour va finir, et le globe encore brûlant du -soleil, déjà descendu très bas, commence d'allumer -partout l'incendie des soirs.</p> - -<p>Il illumine en splendeur, ce soleil, un silencieux -chaos de granit, qui n'est pas celui des -éboulements de montagnes, mais celui des -ruines. Et de telles ruines paraissent surhumaines -pour nos yeux héréditairement déshabitués -de proportions aussi gigantesques. Par -places, des amas de blocs taillés—des pylônes—restent -encore debout, s'élèvent comme des -collines; d'autres ont croulé de tous côtés, en -stupéfiantes cataractes de pierres, et on ne s'explique -pas la déroute de ces choses, à ce point -massives qu'elles auraient dû être éternelles. -Tronçons de colonnes, tronçons d'obélisques -brisés par des chutes effroyables, têtes ou coiffures -de divinités géantes, tout gît pêle-mêle -en un désarroi sans recours. Nulle part, sur -notre terre, le soleil, dans sa promenade tournante, -ne rencontre de pareils débris à éclairer, -une pareille jonchée de palais évanouis, de -colosses morts.</p> - -<p>C'est qu'ici même, il y a sept ou huit mille -ans, sous ce ciel pur comme le cristal, commença -le premier éveil de la pensée humaine, -tandis que notre Europe sommeillait encore, -et pour des millénaires, enveloppée du manteau -de ses humides forêts. Ici, une précoce -humanité, encore presque fraîchement évadée -de la pierre, forme antérieure de tout, une -humanité enfant qui voyait lourd au sortir des -lourdeurs de la matière originelle, imagina de -bâtir des sanctuaires terribles, pour des dieux -d'abord effrayants et vagues, tels que sa raison -naissante pouvait les concevoir; alors les premiers -blocs mégalithiques s'érigèrent, alors -débuta cette folie d'amoncellement qui devait -durer près de cinquante siècles, et les temples -s'élevèrent au-dessus des temples, les palais au-dessus -des palais, chaque génération voulant -surpasser la précédente par une plus titanesque -grandeur.</p> - -<p>Ensuite, il y a quatre mille ans, ce fut Thèbes -en pleine gloire, Thèbes encombrée de dieux -et de magnificence, foyer de lumière du monde -aux plus anciennes périodes historiques, tandis -que notre Occident septentrional dormait toujours, -que la Grèce et l'Assyrie à peine s'éveillaient, -et que seule, là-bas vers l'Orient extrême, -une humanité d'autre espèce, la Jaune, appelée -à suivre en tout des voies différentes, venait de -fixer pour jusqu'à nos jours les lignes obliques -de ses toits cornus et le rictus de ses monstres.</p> - -<p>Eux, les hommes de Thèbes, s'ils voyaient -encore trop lourd et trop colossal, au moins -ils voyaient droit, ils voyaient calme, en même -temps qu'ils voyaient éternel; leurs conceptions, -qui avaient commencé d'inspirer celles de la -Grèce, devaient ensuite inspirer un peu les -nôtres; en religion, en art, en beauté sous -tous ses aspects, ils furent autant que les Ariens -nos grands ancêtres.</p> - -<p>Plus tard encore, seize cents ans avant Jésus-Christ, -à l'une des apogées de cette ville qui -connut tant de fluctuations au cours de son -interminable durée, des rois fastueux voulurent -faire surgir du sol, déjà chargé de temples, ce -qui est encore aujourd'hui la plus saisissante -merveille de ces ruines: la salle hypostyle, -dédiée au dieu Amon, avec sa forêt de -colonnes, monstrueuses comme des troncs de -baobab et hautes comme des tours, auprès desquelles -les piliers de nos cathédrales semblent -ne plus compter. En ces temps-là, les mêmes -dieux régnaient à Thèbes depuis trois mille -ans, mais se transformaient peu à peu suivant -l'essor progressif de la pensée humaine, et -Amon, l'hôte de cette salle prodigieuse, s'affirmait -de plus en plus comme maître souverain -de la Vie et de l'Éternité. L'Égypte pharaonique -s'acheminait vraiment, malgré les révoltes, -vers la notion de l'unité divine, on pourrait -même dire vers la notion d'une pitié suprême, -puisqu'elle avait déjà son Apis, émané du Tout-Puissant, -né d'une mère vierge et venu humblement -ici-bas pour connaître la souffrance.</p> - -<p>Après que Séthos I<sup>er</sup> et les Ramsès, en l'honneur -d'Amon, eurent achevé ce temple, le -plus grand sans doute et le plus durable du -monde, on continua encore pendant une quinzaine -de siècles, avec une persistance qui ne -se lassait point, à entasser alentour ces blocs -de granit, de marbre, de calcaire dont l'énormité -nous confond. Même pour les envahisseurs -de l'Égypte, Grecs ou Romains, la ville -aïeule des villes demeurait imposante et unique; -ils réparaient ses ruines, ils y bâtissaient toujours -des temples et des temples en un style -presque immuable; jusqu'en ces époques de -décadence, tout ce qui surgissait de ce vieux -sol sacré s'imprégnait un peu, semblait-il, de -l'antique grandeur.</p> - -<p>Et c'est seulement quand dominèrent ici les -premiers chrétiens, puis après eux les musulmans -iconoclastes, que la destruction fut décidée. -Pour ces croyants nouveaux qui, dans -leur naïveté, se figuraient posséder l'ultime -formule religieuse et connaître par son vrai -nom le grand Inconnaissable, Thèbes devint le -repaire des «faux dieux», l'abomination des -abominations, qu'il fallait anéantir.</p> - -<p>On se mit donc à l'œuvre, pénétrant avec -crainte toutefois dans les sanctuaires trop profonds -et trop sombres, mutilant d'abord les -milliers de visages dont le sourire faisait peur -et s'épuisant à déraciner des colosses qui sous -l'effort des leviers ne bougeaient même pas. Il -y avait fort à faire, car tout cela était aussi -solide que les amas géologiques, rochers ou promontoires; -mais durant cinq ou six cents ans la -ville resta livrée à la fantaisie des profanateurs.</p> - -<p>Ensuite vinrent des siècles de silence et -d'oubli, sous ce linceul des sables du désert -qui s'épaississait chaque année pour ensevelir, -et comme pour nous conserver, ce reliquaire -sans égal.</p> - -<p>Et c'est maintenant, enfin, l'exhumation de -Thèbes, son retour à un semblant de vie,—maintenant -que notre humanité occidentale, -après un cycle de sept ou huit millénaires, partie -des dieux primitifs d'ici pour aboutir à la -conception chrétienne qui, hier encore, la faisait -vivre, est en voie de tout renier, et se débat, -devant l'énigme de la mort, dans une obscurité -plus lugubre et plus effarante qu'au commencement -des âges, avec la jeunesse en moins. -De tous les points de l'Europe, des inquiets, -des curieux, ou de simples oisifs reviennent à -Thèbes, la ville mère; on déblaye pieusement -ses restes, on s'ingénie à retarder ses écroulements -énormes, on fouille son vieux sol recéleur -de trésors.</p> - -<p>Et ce soir, sur une de ces portes où je viens -de monter,—celle qui s'ouvre au nord-ouest -et termine la plus colossale artère de temples -et de palais,—plusieurs groupes très divers -ont déjà choisi leur place, après le pèlerinage du -jour dans les ruines. D'autres encore se hâtent -vers l'escalier que nous venons de prendre, -pour ne pas manquer le grand spectacle du -soleil, se couchant toujours avec sa même sérénité, -sa magnificence inaltérable, sur la ville -qui lui fut jadis consacrée.</p> - -<p>Des Français, des Allemands, des Anglais; -on les voit en bas sortir comme des pygmées de -la salle hypostyle et s'acheminer vers nous, -bien mesquins et pitoyables sous leurs costumes -de voyageurs <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, dans l'avenue -où défilèrent tant de cortèges de dieux et -de déesses. C'est pourtant la seule fois peut-être -où l'un de ces attroupements de touristes, -dont l'Égypte s'encombre de plus en plus, ne -me semble pas trop ridicule: parmi ces -groupes d'inconnus, personne qui ne soit -recueilli ou ne fasse mine de l'être, et il y a -quelque bonne grâce, même quelque grandeur -d'humilité dans le sentiment qui les a conduits -vers la ville d'Amon, et dans l'hommage de -leur silence.</p> - -<p>Nous sommes si haut sur cette porte, que -l'on se croirait plutôt sur une tour, et les -pierres frustes dont elle fut bâtie sont démesurément -grandes. D'instinct, chacun s'est assis -face au soleil rouge,—par conséquent face -aux lointains des champs et du désert.</p> - -<p>Devant nous, sous nos pieds, une avenue -s'en va, prolongeant vers la campagne le faste -de la ville morte, une avenue bordée de béliers -monstres, plus gros que des buffles, tous -accroupis en deux rangées parallèles, dans la -même pose hiératique sur leur socle; elle finit -là-bas, l'avenue, à une sorte d'embarcadère -qui jadis donnait sur le Nil, et où le dieu -Amon, porté et suivi par de longues théories -de prêtres, venait chaque année prendre sa -barque d'or pour une solennelle promenade; -mais elle ne mène plus aujourd'hui qu'à des -champs de blé, car le fleuve a fui peu à peu, -depuis des siècles et des siècles, pour aller passer -à mille mètres plus loin, vers la Libye.</p> - -<p>On l'aperçoit là-bas, le vieux Nil sacré, entre -les bouquets de palmiers de ses bords, serpentant -comme une coulée de vermeil, qui reste -étonnamment pâle, avec même des luisants -bleuâtres, à cette heure d'universelle incandescence. -Et, sur l'autre rive, d'un bout à l'autre -de l'horizon occidental, s'étend la chaîne -Libyque, derrière laquelle est près de plonger -le soleil: chaîne de calcaire rose, desséchée -depuis les origines du monde,—sans rivale -pour la conservation à perpétuité des morts, et -que les Thébains perforèrent jusqu'en ses -extrêmes profondeurs pour l'emplir de sarcophages.</p> - -<p>On regarde le soleil descendre. Mais on se -retourne aussi pour voir, derrière soi, les ruines, -à cet instant traditionnel de leur apothéose. -Thèbes, l'immense ville-momie, on dirait -qu'elle vient d'être tout à coup incendiée,—comme -si ses vieilles pierres pouvaient encore -brûler; tous ses blocs, effondrés ou debout, -ont l'air d'avoir été soudain rougis au feu…</p> - -<p>De ce côté, la vue embrasse aussi de grands -lointains paisibles; au delà des derniers pylônes, -en dehors des remparts croulants, la campagne, -là-bas derrière la ville, se déploie -pareille à celle d'en face; les mêmes champs -de blé, les mêmes bois de dattiers faisant aux -ruines une ceinture de palmes vertes; et tout -au fond, une chaîne de montagnes s'illumine, -devient d'une vive couleur de corail; la -chaîne du désert arabique, orientée parallèlement -à celle du désert de Libye tout le long -de la vallée du Nil,—qui se trouve ainsi, de -droite et de gauche, sous la garde des pierres -et du sable étendus en solitudes profondes.</p> - -<p>Dans tous les entours que l'on domine d'ici, -rien ne précise nos temps modernes. Çà et là, -parmi les palmiers, seulement quelques villages -de laboureurs, dont les maisons en terre -séchée doivent être les mêmes qu'aux temps -pharaoniques. Les profanateurs contemporains -ont jusqu'ici respecté la désuétude infinie de -ce lieu; pour les touristes qui commencent à -le hanter, on n'a pas osé encore bâtir d'hôtel.</p> - -<p>Le soleil descend, descend, et derrière nous -les granits de la ville-momie semblent de plus -en plus brûlants; il est vrai, un peu d'ombre -d'une nuance chaude, d'un violet d'amarante, -envahit les bases, s'épand le long des avenues -et sur les places; mais tout ce qui monte dans -le ciel, frises des temples, chapiteaux des colonnes, -pointes aiguës des obélisques, demeure -rouge comme braise; tout cela s'imbibe de lumière, -pour continuer de resplendir encore et -d'<i>éclairer rose</i> jusqu'à la fin du crépuscule.</p> - -<p>C'est l'heure glorieuse même pour cette -vieille poussière d'Égypte, qui imprègne éternellement -l'air tout en le gardant limpide,—et -qui sent l'aromate, le bédouin, le bitume de -sarcophage; voici qu'elle va jouer le rôle de -ces poudres en différentes couleurs d'or, dont -les Japonais se servent pour les fonds de leurs -paysages sur laque; elle se révèle partout, auprès -et sur l'horizon, modifiant à son gré et -métallisant la teinte des choses; la fantaisie de -ses changements est inimaginable; jusque dans -les lointains de la campagne, elle s'amuse à indiquer, -par de petits nuages d'or en traînée, les -moindres sentiers où cheminent des troupeaux.</p> - -<p>Et maintenant le disque du Dieu de Thèbes -achève de disparaître sous les montagnes de -Libye, après avoir passé du rouge au jaune et -du jaune au vert des phosphorescences.</p> - -<p>Les touristes alors, jugeant que la féerie a -pris fin pour cette fois, redescendent, s'apprêtent -à partir; les uns en voiture, les autres à -âne, ils vont aller se retremper d'électricité et -d'élégance dans les hôtels de Louxor, la ville -proche. (<i lang="en" xml:lang="en">Wines and spirits are paid for as extras</i>, -et l'on dîne en habit.) Et la poussière -daigne aussi marquer leur exode par une -dernière envolée d'or sous les palmiers du -chemin.</p> - -<p>Un recueillement immédiat succède à leur -départ. Au-dessus des villages fellahs aux maisons -de terre, on voit s'élever de minces fumées, -qui sont d'un bleu-pervenche au milieu -de l'air encore jaune; elles disent l'humble vie -de ces foyers, là même où, dans le recul des -âges, furent tant de palais et de splendeurs.</p> - -<p>Et les premiers aboiements des chiens de -garde annoncent déjà l'imprécise inquiétude -des soirs autour des ruines. Donc, plus personne -dans la ville-momie, qui, semble-t-il, -vient tout à coup de grandir encore sous le silence; -très vite elle se drape de son ombre -violette, bien que l'extrême pointe de ses -obélisques conserve encore un peu de rose -incandescent. On a l'impression que le souverain -mystère l'envahit, comme si de vagues -choses-fantômes allaient essayer de s'y passer…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch15">XV<br /> -A THÈBES, LA NUIT</h2> - - -<p>Presque le sentiment d'avoir été soudain -rapetissé pour entrer là, mais rapetissé au-dessous -de la taille humaine,—tant les proportions -de ces ruines vous écrasent,—et l'illusion -aussi que la lumière, au lieu de s'éteindre -avec le soir, a seulement changé de couleur -pour devenir bleue: c'est ce que l'on éprouve, -par une claire nuit d'Égypte, en se promenant à -Thèbes entre les colonnades du grand Temple.</p> - -<p>Le lieu est d'ailleurs si particulier et si terrible, -que son nom s'imposerait tout de suite à -l'esprit, même si l'on ne savait pas: l'hypostyle -chez le dieu Amon, cela ne pourrait être -autre chose. Elle reste unique au monde, cette -salle, comme sont uniques la grotte de Fingal -ou l'Himalaya.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Errer absolument seul, la nuit, dans Thèbes, -nécessite, durant la saison d'hiver, un peu de -ruse et la connaissance de la routine des touristes. -Il faut d'abord choisir un soir qui ait -des heures sans lune, et puis entrer avant la -tombée du jour et se faire oublier des gardes -bédouins qui ferment les portes au crépuscule. -Ainsi ai-je manœuvré aujourd'hui, et tranquille, -observant de haut, dans une cachette, -j'ai attendu, avec la patience d'un Osiris de -pierre, que la grande féerie des couchers de -soleil ait été jouée une fois de plus sur les -ruines. Thèbes, presque animée dans le jour -par ses visiteurs, par ses escouades de fellahs -qui travaillent avec des chansons aux déblayements -et aux fouilles, s'est vidée peu à peu, à -mesure que ses monstrueux sanctuaires bleuissaient -par la base. On apercevait les gens, à la -file comme des traînées de fourmis, s'en allant -tous par la porte Occidentale, entre les pylônes -des Ptolémées, et les derniers avaient disparu -avant que les lueurs rouges eussent fini de -mourir à l'extrême pointe des obélisques.</p> - -<p>Il semblait voir le silence et la nuit arriver -ensemble, du fond du désert arabique, s'avancer -de pair dans la plaine, s'étaler comme une -rapide tache d'huile, gagner la ville de l'est à -l'ouest, pour l'envahir très vite depuis le sol -jusqu'au faîte des temples. Et cette marche -de l'ombre était infiniment solennelle.</p> - -<p>Aux premiers moments, oui, on pouvait -croire que ce serait de la vraie nuit comme -dans nos climats, et on se sentait inquiet au -milieu de ce fouillis de trop grandes pierres, -qui aurait pu devenir inextricable dans l'obscurité. -Oh! l'horreur de ces éboulements de -Thèbes, si l'on s'y égarait, n'y voyant plus!… -Mais non, l'air conservait de telles transparences -et les étoiles bientôt scintillaient si vives -que l'on continuait de distinguer presque -aussi bien toutes choses.</p> - -<p>Et même, à présent qu'est passée la transition -entre le jour et la nuit, les yeux s'habituent -à l'étrange clarté bleue qui persiste, à tel -point que l'on croirait tout à coup avoir acquis -les prunelles d'un chat; il semble seulement -que l'on regarde à travers une vitre fumée qui -changerait en un bleuâtre uniforme toutes les -nuances de ce pays fauve.</p> - -<p>Donc, me voici seul chez les Pharaons pour -deux ou trois heures, car les touristes, que des -voitures ou des bourricots ramènent en ce -moment vers les hôtels de Louxor, ne reviendront -que très tard, quand la pleine lune sera -levée et donnera son grand éclairage sur les -ruines. Mon poste pour attendre était en haut -des éboulis, au bord de ce lac sacré d'Osiris -dont l'eau morte et si enclose est étonnante de -rester toujours là depuis tant de siècles,—et -continue sans doute de receler des trésors qu'on -lui a confiés les jours de tueries et de pillages, -quand les armées des rois perses ou nubiens -forçaient les épaisses murailles alentour.</p> - -<p>En quelques minutes, au fond de cette eau, -des semblants d'étoiles viennent de s'allumer -par milliers, symétriquement aux véritables -qui palpitent déjà partout dans le ciel. Un -froid subit se répand sur la ville-momie, dont -les pierres restent encore chaudes, à force de -s'être imprégnées de soleil, mais vont se -refroidir aussi très vite dans tout ce bleu nocturne -qui les enveloppe comme un linceul. Je -suis maintenant libre d'errer où je veux, sans -risquer de rencontres, et je vais descendre, par -ces marches que me font les granits, éboulés -de toutes parts en escaliers comme pour géants. -Sur les surfaces chavirées, mes mains rencontrent -les creux profonds et nets des hiéroglyphes, -ou bien ces inévitables personnages -inscrits de profil, qui tous lèvent les bras pour -se faire entre eux des signes; en arrivant en bas, -je suis accueilli par une rangée de statues au -visage brisé, assises sur des trônes, et, sans -encombre, reconnaissant tout à travers les -transparences bleutées qui tiennent lieu de -jour, je parviens à la grande avenue des palais -d'Amon.</p> - -<p>Nous n'avons rien sur terre d'un peu -comparable à cette avenue-là, que des multitudes -passives ont mis près de trois mille ans -à construire, épuisant de siècle en siècle leurs -forces innombrables pour charrier des pierres -que nos machines ne remueraient plus, et toujours, -toujours allongeant ces perspectives de -pylônes, de colosses, d'obélisques; toujours, -toujours continuant cette même artère de -temples et de palais dans la direction du vieux -Nil,—qui, lui, par contre, reculait lentement -de siècle en siècle vers la Libye. C'est ici, et la -nuit surtout, que l'on subit cette impression -d'avoir été rapetissé à une taille de pygmée: -de tous côtés se dressent des monolithes, puissants -comme des roches, et il faut faire vingt -pas pour longer une seule pierre de base. Et -puis ces blocs sont vraiment trop resserrés -pour l'énormité de leur masse, ils ne laissent -pas entre eux assez d'air, ils vous troublent -par leur rapprochement, peut-être plus encore -que par leur lourdeur.</p> - -<p>L'avenue, que j'ai suivie vers l'est, aboutit à -l'un des chaos de granit les plus déconcertants -qui soient à Thèbes: la salle des fêtes de Thoutmosis -III. Comment étaient les fêtes qu'il donnait -là, ce roi, dans cette forêt de piliers trapus, -sous ces plafonds dont la moindre pierre -si elle tombait, écraserait vingt hommes! Par -places, des frises, des colonnades, qui semblent -presque diaphanes dans l'air, se dessinent encore -en haute magnificence, bien alignées sur le -ciel plein d'étoiles. Ailleurs la destruction est -stupéfiante: pêle-mêle gisent les tronçons, les -entablements, les bas-reliefs, comme un semis -d'épaves après la fureur de quelque tempête -mondiale. C'est qu'il n'a pas suffi de la main -des hommes pour culbuter ces choses; les -tremblements de terre, à plusieurs reprises, -ont aussi secoué ce palais de cyclope qui menaçait -d'être éternel. Et tout cela—qui représente -une telle débauche de force, de mouvement, -d'impulsion, pour avoir été érigé et -pour avoir été détruit,—tout cela reste tranquille -ce soir, oh! si tranquille, bien que déjeté -comme pour des chutes imminentes, tranquille -à jamais, dirait-on, figé dans le froid et dans -la nuit.</p> - -<p>Le silence d'un tel lieu, je l'avais prévu, -mais pas les bruits que je commence d'y entendre… -C'est d'abord une orfraie qui prélude -au-dessus de ma tête, si près de moi qu'elle -me tient frémissant toute la durée de son long -cri. Ensuite d'autres voix répondent du fond -des ruines, voix très variées, mais toutes sinistres; -les unes ne savent que miauler sur deux -notes traînantes; il y en a qui glapissent -comme font les chacals autour des cimetières, -et d'autres enfin imitent le bruit d'un ressort -d'acier qui lentement se détendrait. C'est d'en -haut toujours que vient le concert; hiboux, -orfraies ou chouettes, toutes les espèces d'oiseaux -qui ont le bec crochu, l'œil rond, l'aile -de soie pour voler sans bruit, habitent parmi -les granits lourdement soutenus en l'air, et -célèbrent, chacun à sa guise, la fête nocturne: -appels intermittents, longues plaintes si tristes, -qui s'enflent ou bien qui s'étranglent et -frissonnent… Et puis, malgré la sonorité des -grandes parois droites, malgré les échos qui -prolongent, le silence s'obstine à revenir, et -c'est décidément lui, le silence, qui reste le -vrai maître, à cette heure, dans ce royaume du -colossal, de l'immobile et du bleuâtre,—un silence -que l'on sent infini, parce qu'on sait qu'il -n'y a rien autour de ces ruines, rien que le déploiement -des sables morts, le seuil des déserts.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Je retourne sur mes pas vers l'ouest, vers -l'hypostyle, toujours par l'avenue des monstrueuses -splendeurs, prisonnier et comme -amoindri entre les rangées des souveraines -pierres. Des obélisques sont là, renversés ou -debout; l'un pareil à ceux de Louxor, mais de -beaucoup plus haute taille, est demeuré intact -et dresse vers le ciel sa pointe vive; d'autres, -plus inconnus dans leur simplicité exquise, -sont tout unis et droits de la base au sommet, -avec seulement, en relief, des fleurs gigantesques -de lotus qui montent au bout de longues -tiges pour aller en haut s'épanouir dans la -demi-lueur versée par les étoiles. Quand le -passage se resserre et devient plus obscur, parfois -il faut marcher à tâtons; alors mes mains -rencontrent à nouveau les éternels hiéroglyphes -partout inscrits, ou bien les jambes de -quelque colosse assis sur un trône. Elles sont -encore presque chaudes, les pierres, tant le -soleil a dardé ici tout le jour. Et certains granits, -tellement durs que nos ciseaux en acier -ne les tailleraient plus, ont gardé leur poli -malgré les siècles, à ce point que les doigts -glissent en les touchant.</p> - -<p>On n'entend plus rien; finie, la musique des -oiseaux de nuit. En vain on écoute, attentif -jusqu'à pouvoir compter les pulsations de ses -propres artères: rien, pas même un bruissement -d'insecte. Tout est muet, tout est spectral, -et, malgré cette tiédeur persistante des -pierres, l'air de plus en plus froid donne l'impression -que tout se glace définitivement -comme dans la mort.</p> - -<p>Tant de silence, ici, tant de silence depuis -des siècles, après tant de bruit que les hommes -y ont fait jadis, sans aucune cesse, durant -trois ou quatre millénaires, tant de clameurs -que les multitudes y ont jetées, tant de cris de -triomphe ou d'angoisse, tant de râles d'agonie… -D'abord le halètement de ces travailleurs attelés -par milliers, s'épuisant de génération en -génération, sous les ardents soleils, à traîner -et à superposer ces pierres dont l'énormité -nous confond. Et puis les prodigieuses fêtes, -le chant des longues harpes, la sonnerie des -trompettes d'airain. Ou encore les égorgements, -les batailles, quand Thèbes était la grande et -unique capitale du monde, objet d'épouvante -et de convoitise pour les rois des peuples barbares -qui commençaient de s'éveiller alentour; -les symphonies des sièges et des pillages, en -ces jours où les primitifs soldats hurlaient -comme avec des gosiers de bêtes… Se rappeler -cela ici même, et par une si calme nuit bleue!… -Les parois en granit de Syène, sur lesquelles -se posent mes mains d'un jour, songer à tous -les êtres qui en passant les ont touchées, s'y -sont meurtris dans les luttes suprêmes, sans -érailler seulement le poli de ces surfaces -immuables!…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Maintenant j'arrive à l'hypostyle du temple -d'Amon, et un peu de terreur m'arrête d'abord -au seuil. En pleine nuit, trouver cela devant -soi, il y a de quoi reculer… Sans doute c'est -quelque salle pour Titans, restée depuis les -âges fabuleux, maintenue debout à travers les -durées par sa lourdeur même, comme les montagnes. -Rien d'humain n'est aussi grand. Nulle -part sur terre les hommes n'ont conçu des -demeures pareilles. Des colonnes, des colonnes, -plus hautes et plus grosses que des tours, par -trop accumulées, sont voisines les unes des autres -jusqu'à l'étouffement, et montent pour soutenir -en plein ciel des traverses de pierre que l'on -n'ose pas regarder. Avancer là dedans, on hésite; -on se croit devenu infime et facile à écraser -comme un insecte. Le silence tout à coup est -trop solennel. Les étoiles, par toutes les trouées -des effroyables plafonds, semblent vous envoyer -leurs scintillements dans un abîme. Il fait -froid, il fait clair et il fait bleu…</p> - -<p>La travée centrale de cette hypostyle est -dans l'axe même de la voie que je suivais -depuis les quartiers de Thoutmosis; elle prolonge, -elle magnifie comme en apothéose cette -toujours même avenue, pour les dieux et les -rois, qui fut la gloire de Thèbes et qui n'a pu -être égalée dans la suite des âges; les colonnes -qui la bordent sont tellement géantes<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> que -leurs têtes, formées de mystérieux pétales épanouis, -si loin au-dessus du sol où l'on va rampant, -baignent en plein dans la diffuse clarté -de là-haut. Et, entourant comme une forêt terrible -cette sorte de nef, un amas de colonnes -encore s'enchevêtre des deux côtés; des colonnes -monstres, d'un style plus perdu, dont les chapiteaux -se ferment au lieu de s'ouvrir, imitant -les boutons de quelque fleur qui ne s'épanouira -jamais; soixante à droite, soixante à -gauche, trop rapprochées pour leur grosseur, -elles se serrent comme une futaie de baobabs -qui manquerait d'espace, elles donnent un -sentiment d'oppression sans possible délivrance, -de lourde et morne éternité.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Dix mètres de tour et environ vingt-cinq mètres de hauteur -chapiteau compris.</p> -</div> -<p>Et c'était dans ce lieu surtout que j'avais -souhaité me promener seul, sans même le -garde bédouin qui la nuit se croit obligé de -suivre les visiteurs.—Mais voici que de plus -en plus il y fait clair. Trop clair, car des phosphorescences -bleues, venues de l'horizon oriental, -commencent de se glisser à travers les -opacités des colonnades de droite, contournant -les fûts massifs et les détaillant par de vagues -luisances des bords: donc, c'est déjà la pleine -lune qui se lève, hélas! et mes heures de solitude -vont finir…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La lune! Soudain les pierres du faîte, les -couronnements, les formidables frises s'éclairent -de rayons bien nets, et çà et là, sur les bas-reliefs -circulaires des piliers, apparaissent des -traînées lumineuses qui révèlent les dieux et les -déesses inscrits en creux dans la pierre. Ils veillaient -par myriades autour de moi, ces personnages, -et je le savais.—Coiffés tous de disques -ou de grandes cornes, ils se regardent les uns -les autres, tenant les bras levés, éployant leurs -longs doigts, en appel de causerie. Ils sont sans -nombre, ces dieux aux gesticulations éternelles; -on est obsédé d'en voir se dessiner tant et -tant, qui voudraient se dire des mots secrets -mais qui gardent le silence, et dont les mains -ont des attitudes si agitées mais ne remuent -pas. Et des hiéroglyphes répétés à l'infini vous -enveloppent de tous côtés comme d'une multiple -trame de mystère.</p> - -<p>De minute en minute, tout se précise dans -des rigidités plus mortes. Les rayons froids et -durs pénètrent maintenant de part en part l'immense -ruine, séparant d'un trait incisif les -lumières et les ombres. Moins que tout à -l'heure, bien moins que pendant l'incertaine -fantasmagorie bleue, on sent que ces pierres, -lasses des durées, peuvent être pensives encore -et se souvenir. Sous cet éclairage précis et pâle, -Thèbes, de même que le jour sous le feu du -soleil, a perdu momentanément ce qui lui restait -d'âme, elle vient de reculer davantage au -fond des temps et ne vous apparaît plus que -comme un trop gigantesque fossile qui seulement -étonne et épouvante.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Du reste, des gens vont venir, attirés par -cette lune. A une lieue d'ici, à Louxor, dans les -hôtels, je devine bien qu'ils ont quitté les tables -en hâte, de peur de manquer le spectacle célèbre. -Pour moi donc, c'est le temps de battre en -retraite, et par la grande avenue toujours, -je me dirige vers les pylônes des Ptolémées, -où les gardiens de nuit se tiennent.</p> - -<p>Ils sont déjà occupés, ces bédouins, à ouvrir -les grilles pour des touristes qui ont montré -leurs permis et qui apportent des kodaks, du -magnésium pour faire des éclairs dans les -temples, tout un attirail.</p> - -<p>Plus loin, quand j'ai repris le chemin de -Louxor, je ne tarde pas à croiser, sous des palmiers -qui sont là et sur des sables, la foule, le -gros des arrivants; une suite de voitures, du -monde à cheval, du monde à bourricot; des -éclats de voix en toutes sortes de langues non -égyptiennes. C'est à se demander: Que se passe-t-il? -Un bal, une fête, un grand mariage?—Non. -Tout simplement il y a pleine lune cette -nuit, à Thèbes, sur les ruines.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch16">XVI<br /> -THÈBES AU SOLEIL</h2> - - -<p>Deux heures de l'après-midi. Un feu blanc, un -feu mauvais tombe du ciel que pâlit un excès -de lumière. Un soleil hostile aux hommes de -nos climats surchauffe l'énorme ossature rougeâtre, -émiettée par places, qui reste de Thèbes,—et -qui gît là comme la carcasse d'une bête -géante, morte sur le sable du désert depuis -déjà des milliers d'années, mais trop massive -pour jamais complètement s'anéantir.</p> - -<p>Dans l'hypostyle, un peu d'ombre bleuit derrière -les monstrueux piliers, mais de l'ombre -poussiéreuse, de l'ombre chaude. Elles sont -chaudes, les colonnes; tous les blocs sont -chauds,—et cependant c'est l'hiver, avec des -nuits froides qui devraient tout glacer. Chaleur -et poussière; poussière rousse, qui sur les -ruines de la Haute-Égypte pèse en nuage éternel, -exhalant une odeur d'aromate et de -momie.</p> - -<p>Avoir si chaud, cela augmente la sensation -rétrospective de fatigue, qui vous prend à regarder -ces pierres trop lourdes pour les forces -humaines et accumulées en montagnes; presque -il semble que l'on soit de part dans les efforts, -les épuisements, les sueurs de ce peuple aux -muscles d'acier tout neuf, qui pour charrier et -entasser de telles masses dut s'asservir durant -trente siècles.</p> - -<p>Ces pierres, elles aussi, disent la fatigue; la -fatigue de s'accabler les unes sous le poids des -autres depuis des millénaires; la souffrance -d'avoir été taillées trop exactement, et trop -bien juxtaposées, au point d'être comme rivées -ensemble par leur seule lourdeur. Oh! celles -d'en bas, qui soutiennent la charge des empilements -formidables!…</p> - -<p>Et l'ardente couleur de ces choses vous surprend; -elle a persisté. Sur les grès rouges de -l'hypostyle, les peinturlures d'il y a plus de -trois mille ans se voient encore; en haut surtout -de la travée milieu, presque dans le ciel, -les chapiteaux en forme de grandes fleurs ont -gardé les bleus de lapis, les verts, les jaunes -dont furent bariolés jadis leurs étranges pétales.</p> - -<p>Décrépitude, émiettement, poussière… Au -plein soleil, sous le magnifique éclairage de la -vie, on voit bien que tout cela est mort, mais -mort depuis des temps que l'imagination ne -peut pas se représenter. Et le délabrement apparaît -plus irrémédiable; çà et là des réparations -impuissantes et comme enfantines, faites aux -époques anciennes de l'histoire, par les Grecs, -par les Romains; des colonnes rapiécées, des -trous bouchés avec du ciment; mais les grands -blocs sont en désarroi, et on sent, jusqu'à en -être obsédé, l'impossibilité à jamais de remettre -en ordre ce chaos d'écrasantes choses éboulées, -eût-on même à son service des légions de travailleurs, -et des machines,—et des siècles -devant soi pour accomplir la besogne.</p> - -<p>Et puis, ce qui surprend et oppresse, c'est -le peu d'espace libre, le peu de place qui restait -pour les foules, dans des salles pourtant -immenses: entre les murailles, tout était -encombré par les piliers; les temples étaient -à moitié remplis par leurs colossales futaies -de pierres. C'est que les hommes qui bâtirent -Thèbes vivaient au commencement des temps -et n'avaient pas encore trouvé cette chose qui -nous paraît aujourd'hui si simple: la voûte. -Ils étaient cependant de merveilleux précurseurs, -ces architectes; déjà ils avaient su dégager -de la nuit quantité de conceptions qui sans -doute, depuis les origines, sommeillaient en -germe inexplicable dans le cerveau humain: la -rectitude, la ligne droite, l'angle droit, la verticale, -dont la nature ne fournit nul exemple; -même la symétrie, qui à bien réfléchir s'explique -moins encore, la symétrie, qu'ils employaient -avec maîtrise, sachant aussi bien que nous -tout l'effet qu'on peut obtenir par la répétition -d'objets semblables placés en <i>pendant</i> de chaque -côté d'un portique ou d'une avenue. Mais la -voûte, non, ils n'avaient pas inventé cela; alors, -comme il y avait pourtant une limite à la grandeur -des dalles qu'ils pouvaient poser à plat -comme des poutres, il leur fallait ces profusions -de colonnes pour soutenir là-haut leurs plafonds -effroyables;—c'est pourquoi il semble que -l'air manque, il semble que l'on étouffe au -milieu de leurs temples, dominés, obstrués -par la rigide présence de tant de pierres. Et -encore, on y voit clair aujourd'hui là dedans; -depuis que sont tombées les roches suspendues -qui servaient de toiture, la lumière descend à -flots partout. Mais jadis, quand une demi-nuit -régnait à demeure dans les salles profondes, -sous les immobiles carapaces de grès ou de -granit, tout cela devait paraître si lourdement -sépulcral, définitif et sans merci comme un -gigantesque palais de la Mort!—Un jour par -année cependant, ici à Thèbes, un éclairage -d'incendie pénétrait de part en part les sanctuaires -d'Amon, car l'artère milieu est ouverte -au nord-ouest, orientée de telle façon qu'une -fois l'an, une seule fois, le soir du solstice d'été, -le soleil à son coucher y peut plonger ses rayons -rouges; au moment où il élargit son disque -sanglant pour descendre là-bas derrière les -désolations du désert de Libye, il arrive dans -l'axe même de cette avenue, de cette suite de -nefs, qui a huit cents mètres de longueur. Jadis -donc, ces soirs-là, il glissait horizontalement -sous les plafonds terribles—entre ces piliers -alignés qui sont hauts comme notre colonne -Vendôme,—puis venait jeter pour quelques -secondes ses teintes de cuivre en fusion jusque -dans l'obscurité du saint des saints. Et alors -tout le temple retentissait d'un fracas de musique; -au fond des salles interdites, on célébrait -la gloire du dieu de Thèbes…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Comme un nuage, comme un voile, la continuelle -poussière rousse flotte partout sur les -ruines, et, au travers, le soleil çà et là dessine -de longues rayures blanches. La poussière -d'Égypte, on dirait même qu'en un point de la -grande avenue, derrière les obélisques, elle se -lève en tourbillons, comme ferait une fumée.—C'est -que là sont assemblés aujourd'hui les -travailleurs de bronze qui chaque jour, sans -trêve, fouillent ce vieux sol sacré; bien infimes, -presque négligeables auprès de tels monolithes, -ils creusent, ils creusent; patiemment ils déblayent, -et la terre s'en va par petits paquets, -dans des séries de paniers que des enfants -emportent en formant la chaîne. Les alluvions -périodiques du Nil et les sables charriés par -le vent du désert avaient élevé le sol d'environ -six mètres depuis les temps où Thèbes a cessé -de vivre; mais de nos jours on a entrepris la -tâche de rétablir l'antique niveau. A première -vue, cela semblait infaisable, et cependant ils -en viendront à bout, même avec leurs moyens -naïfs, ces travailleurs fellahs qui accomplissent -en chantant leur incessante besogne de -fourmis. Voici bientôt le grand hypostyle déblayé—et -ses colonnes, qui paraissaient déjà -effrayantes, découvertes à présent jusqu'à la -base, ont gagné encore vingt pieds de hauteur; -quantité de colosses, qui gisaient endormis -sous ce linceul de terre et de sable, ont été -retrouvés, remis debout, et viennent de reprendre, -pour une nouvelle période de quasi-éternité, -leur faction aux intimidants carrefours; -d'année en année, la ville-momie s'exhume -un peu plus, à grand effort, se repeuple -de dieux et de rois longtemps cachés<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>… On -creuse toujours,—et à peine sait-on à quelle -profondeur descendent les débris et les ruines: -Thèbes avait duré tant de siècles, la terre ici -est tellement pénétrée de passé humain que, -sous les plus vieux temples connus, on constate -qu'il y en avait d'autres, plus vieux encore -et plus massifs, que l'on ne soupçonnait -pas et dont l'âge dépasserait huit mille ans…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> On sait que l'entretien des monuments antiques de l'Égypte -et leur restauration dans la mesure du possible restent confiés -aux soins des Français. M. Maspero a délégué à Thèbes un -artiste et un érudit, M. Legrain, qui y consacre passionnément -sa vie.</p> -</div> -<p>Malgré l'ardent soleil, malgré les tourbillons -de poussière soulevés par les coups de pioche, -on s'attarderait des heures, parmi les fellahs -poudreux et maigres, à suivre des yeux les -fouilles dans ce sol unique au monde, où tout -ce que l'on voit reparaître est surprise et -trouvaille, où la moindre pierre taillée eut un -passé de gloire, fit partie des premières splendeurs -architecturales, fut <i>une pierre de Thèbes</i>! -Au fond des tranchées qui s'élargissent, à -chaque instant quelque chose brille: c'est le -flanc poli d'un colosse en granit de Syène, ou -bien un petit Osiris de cuivre, les débris d'un -vase, un bijou d'or sans prix, ou même une -simple perle bleue qui tomba du collier de -quelque suivante des reines.</p> - -<p>Cette activité de fossoyeurs, qui seule ranime -certains quartiers pendant le jour, finit au -coucher du soleil; chaque soir, les fellahs -maigres reçoivent la solde de leur travail, -s'en vont gîter aux silencieux environs, dans -des huttes en terre, et on referme derrière -eux les grilles des portes. La nuit, à part les -gardiens de l'entrée, personne n'habite les -ruines.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Émiettement, poussière… Autour de ces -palais et de ces temples de l'artère centrale, -qui sont les plus conservés et se tiennent -orgueilleusement debout, très loin de tous -côtés des espaces mornes s'étendent, où, du -matin au soir, darde une lumière implacable. -Là, parmi les grêles plantes désertiques, -des blocs gisent au hasard, restes de sanctuaires -dont jamais plus on ne démêlera le plan ni la -forme; mais sur ces pierres, des fragments de -l'histoire du monde se lisent encore, en hiéroglyphes -précis.</p> - -<p>Dans l'ouest de la salle hypostyle, une -région est semée de disques tous égaux et -pareils; on dirait, sur un damier pour Titans, -des pions qui auraient dix mètres de tour,—et -ce sont les morceaux épars, les tranches -d'une colonnade des Ramsès. Plus loin, la terre -semble avoir été passée au feu; on marche sur -des scories noirâtres où restent incrustés des -boulons d'airain, des parcelles de verre fondu,—et -c'est le quartier qu'incendièrent les soldats -de Cambyse. Ils furent du reste grands destructeurs -de la ville-reine, ces soldats perses; -pour anéantir les obélisques et les immuables -colosses, ils avaient imaginé de les flamber en -allumant des bûchers alentour, et puis, quand -ils les voyaient brûlants, ils les inondaient -d'eau froide: alors du haut en bas les granits -se fendaient.</p> - -<p>On sait combien Thèbes s'étendait largement, -ici sur cette rive droite du Nil où résidaient les -Pharaons, et en face, sur la rive libyque consacrée -aux faiseurs de momies et aux temples -funéraires. Aujourd'hui, à part ces grands -palais du centre, ce n'est plus guère qu'une -jonchée de débris, et les longues avenues, que -bordent des suites infinies de sphinx ou de -béliers, vont se perdre on ne sait où, ensevelies -sous les sables.</p> - -<p>De loin en loin cependant, au milieu de ces -cimetières de choses, un temple reste debout, -conservant même ses saintes ténèbres sous -l'épaisseur de sa carapace de caverne. L'un, où -se rendaient de célèbres oracles, est, plus -encore que les autres, emprisonnant et sépulcral -dans son éternelle pénombre; en haut -d'une muraille, s'ouvre le trou noir d'une -espèce de grotte, à laquelle conduisait un couloir -secret venant des profondeurs; c'est par là -qu'apparaissait le visage du prêtre chargé de -prononcer les paroles sibylliques—et le plafond -de sa niche est tout enfumé encore par -la flamme de sa lampe, éteinte depuis plus de -deux mille ans!…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Tant de ruines qui émergent à peine des -sables de ce désert, et, dans ce vieux sol desséché, -tant d'étranges trésors qui dorment! -Quand le soleil éclaire ainsi les tristes lointains, -quand on aperçoit jusqu'aux horizons le déploiement -de ces champs de la mort que les siècles -ne parviennent pas à niveler, c'est l'heure où -l'on imagine un peu mieux, par la vue d'ensemble, -ce que fut Thèbes: reconstituée en -songe, elle apparaît excessive, fougueuse et -multiple, comme ces floraisons du monde antédiluvien -que des fossiles nous révèlent. A côté -de cela, combien s'amoindrissent nos villes -modernes, nos hâtifs petits palais, nos stucs et -nos ferrailles!</p> - -<p>Et si mystique, cette ville d'Amon, avec -les ténèbres de ses sanctuaires qu'habitaient -les dieux et les symboles! Tout le sublime -élan primesautier de l'âme humaine vers -l'Inconnaissable s'est comme pétrifié dans ces -ruines, en des formes démesurées et diverses, -pour venir jusqu'à nous et nous confondre. -Comparés à ce peuple, qui ne rêvait que d'éternité, -nous sommes, nous, les vieillis et les -mesquins, ceux que bientôt n'inquiétera même -plus le pourquoi de la vie, de la pensée et de -la mort. De tels débuts présageaient quelque -chose de plus grand certes que nos humanités -d'aujourd'hui, vouées aux désespérances, aux -alcools et aux explosifs.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Émiettement, poussière… Ce même soleil -sur Thèbes est là chaque jour, qui dessèche, -effrite, fendille et pulvérise.</p> - -<p>A la place de tant de magnificences, il y a -quelques champs de blé, en nappes vertes, -disant la reprise de l'humble vie du labour. -Surtout il y a les sables, qui viennent à présent -jusqu'au seuil des Pharaons, il y a le -jaune désert, il y a le monde des miroitements -et du silence qui s'approche comme une lente -marée pour engloutir. Dans ces lointains, où -du matin au soir tremblent des mirages, là-bas -vers la chaîne d'Arabie, l'ensevelissement -est déjà presque achevé; les pauvres pierres -croulantes que l'on voit encore un peu partout, -émergeant à peine des dunes en marche, -sont les restes de ce que les hommes, dans -leurs révoltes superbes d'autrefois contre la -mort, avaient su faire le plus lourdement -indestructible.</p> - -<p>Et ce soleil, toujours ce soleil, qui promène -sur Thèbes l'ironie de sa durée,—pour nous -si impossible à calculer et à concevoir!… Nulle -part autant qu'ici on ne souffre de l'épouvante -de connaître que toute notre misérable petite -effervescence humaine n'est qu'une sorte de -moisissure autour d'un atome émané de cette -sinistre boule de feu, et que lui-même, ce -soleil, n'aura été qu'un météore éphémère, -qu'une furtive étincelle jaillie pendant l'une -des innombrables transformations cosmiques, -au cours des temps sans fin ni commencement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch17">XVII<br /> -UNE -AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II</h2> - - -<p>Le roi Aménophis II vient de reprendre ses -audiences, qu'il s'était vu obligé de suspendre -depuis trois mille trois cents et quelques années -pour cause de décès. Elles sont très suivies; -le costume de cour n'y est pas exigé et le -Grand Maître des Cérémonies accepte volontiers -le pourboire. Il les donne tous les matins d'hiver -à partir de huit heures, aux entrailles -d'une montagne du désert de Libye, et, s'il se -repose ensuite dans la journée, c'est uniquement -parce qu'on lui supprime, dès midi sonnant, -sa lumière électrique.</p> - -<p>Heureux Aménophis II! De tant de rois qui -s'étaient évertués à cacher pour jamais leur -momie au fond d'impénétrables retraites, il est -le seul que l'on ait laissé dans son tombeau; -aussi «fait-il le maximum» chaque fois qu'il -ouvre ses salons funéraires.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Comme il s'agit d'arriver avant midi chez ce -Pharaon, dès huit heures, un clair matin de -février, je pars de Louxor où depuis quelques -jours ma dahabieh sommeille contre la berge -du Nil. Il faut d'abord traverser le fleuve, car -c'est sur l'autre bord que les rois thébains -du Moyen Empire avaient tous établi leurs -demeures d'éternité; bien au delà des plaines -du rivage, c'est là-bas, dans ces montagnes qui -ferment l'horizon comme un mur adorablement -rose. D'autres canots, qui traversent aussi, -glissent à côté du mien sur l'eau tranquille; leurs -passagers paraissent appartenir à cette variété -d'Anglo-Saxons qui s'équipe chez <span lang="en" xml:lang="en">Thos Cook -and Son (Egypt limited)</span> et, comme moi sans -nul doute, ils se rendent à l'audience royale.</p> - -<p>Nous abordons aux sables de l'autre rive, -aujourd'hui presque déserte, mais où s'étendait -jadis tout un quartier de Thèbes, celui des -faiseurs de momies, avec les fours par milliers -pour chauffer le natrum et les huiles qui -empêchent les pourritures. Dans cette Thèbes -où, durant une quarantaine de siècles, tout ce -qui mourut, hommes ou bêtes, fut minutieusement -préparé sous des bandelettes, on se -représente l'importance que pouvait prendre le -faubourg des embaumeurs. Et c'est dans la -proche montagne qu'allaient s'enfouir les produits -de tant de soigneux paquetages, tandis -que le Nil emportait le sang des cadavres et -les immondices de leurs viscères; devant nous, -cette chaîne de roches vives, colorée chaque -matin de ce même rose de fleur tendre, est -intérieurement toute farcie de morts.</p> - -<p>Nous avons une large plaine à franchir -avant d'atteindre ces montagnes-là, et ce sont -des champs de blé, alternant avec des sables -déjà désertiques. Derrière nous s'éloignent le -vieux Nil et son autre rive que nous venons de -quitter, la rive de Louxor dont les gigantesques -colonnades pharaoniques sont comme -allongées en dessous par leur propre reflet sur -le miroir du fleuve,—et, dans ce matin -rayonnant, dans cette pure lumière, ce serait -admirable, ce temple éternel avec son image -renversée au fond de l'eau bleue, si tout à côté -et deux fois plus haut ne surgissait impudemment -<span lang="en" xml:lang="en">Winter Palace</span>, l'hôtel monstre construit -l'année dernière pour les touristes au -goût subtil… Qui sait pourtant, les cynocéphales, -qui sur le sol sacré d'Égypte ont -déposé cette ordure, s'imaginent peut-être égaler -le mérite de l'artiste qui restaure en ce -moment les sanctuaires de Thèbes, ou même -la gloire des Pharaons qui les bâtirent.</p> - -<p>Pour nous rapprocher toujours de la chaîne -Libyque, où nous attend ce roi, nous traversons -maintenant des blés encore en herbe,—et -les moineaux, les alouettes chantent autour -de nous le hâtif printemps de la Thébaïde.</p> - -<p>Voici là-bas deux sortes de grands menhirs -qui commencent de se préciser; de même -taille et de mêmes contours, ils se lèvent tout -pareils à côté l'un de l'autre, dans le lointain -limpide, au milieu de ces nappes vertes qui -rappellent si bien nos champs de France… Ah! -ils ont des bonnets de sphinx, et ce sont de gigantesques -formes humaines, pesamment assises -sur des trônes: les colosses de Memnon! -Aussitôt on les reconnaît, car l'imagerie de -tous les temps en a vulgarisé l'aspect, comme -pour les pyramides. Mais on ne prévoyait pas -qu'ils apparaîtraient comme cela, posés si simplement -au milieu de ces jeunes blés qui -poussent à toucher leurs pieds, et entourés de -ces humbles oiseaux de chez nous qui chantent -sans façon sur leurs épaules.</p> - -<p>Ils n'ont même pas eu l'air scandalisés de -voir à l'instant passer près d'eux une kyrielle -de choses enfumées, les wagons d'un aimable -petit chemin de fer d'«intérêt local», charroyant -des cannes à sucre et des courges.</p> - -<p>La chaîne de Libye, depuis une heure, n'a -cessé de grandir pour nous dans le profond -ciel trop bleu. A présent qu'elle se dresse là -tout près, surchauffée par le soleil de dix heures -et comme incandescente, nous apercevons un -peu partout, devant les premiers contreforts -rocheux, des débris de palais, colonnades, -escaliers, pylônes; et des géants sans visage, -emmaillotés comme des Pharaons morts, se -tiennent debout, les mains croisées sous leur -suaire de grès: temples et statues pour les -mânes de tant de rois ou reines qui eurent -pendant trois ou quatre mille ans leur momie -embusquée là tout près, au cœur de ces montagnes, -au plus profond des galeries murées et -secrètes.</p> - -<p>Maintenant, plus de champs de blé, plus -d'herbages, plus rien; nous venons de franchir -le seuil désolé, nous sommes dans le désert. -Tout de suite un sol inquiétant, funèbre, moitié -sable, moitié cendres, où bâillent partout des -fosses. On dirait une région que des bêtes -fouisseuses auraient longtemps minée; mais -ce sont les hommes qui ont durant plus -de cinquante siècles tourmenté ce terrain, -d'abord pour y cacher des momies, ensuite et -jusqu'à nos jours pour en exhumer. Chaque -trou a recélé son cadavre et, si l'on regarde au -fond, des guenilles jaunâtres y traînent encore, -des bandelettes, ou des jambes, des vertèbres -millénaires. Quelques bédouins maigres, qui -exercent le métier de déterreur et qui gîtent -par là dans des creux comme des chacals, -s'avancent pour nous vendre des scarabées, -des verroteries bleues à demi fossiles, des pieds -ou des mains de mort.</p> - -<p>C'est fini du frais matin; on sent de minute -en minute la chaleur s'alourdir. Le sentier, -que marquent seulement des pierres semées -en chapelet, tourne enfin et pénètre au milieu -de la montagne par un couloir tragique: -nous entrons dans cette «Vallée des Rois» -qui fut le lieu du suprême rendez-vous pour -les plus augustes momies. Entre ces roches, -tout à coup les souffles sont devenus brûlants, -et le site semble appartenir, non plus à la -Terre, mais à quelque planète calcinée qui -aurait à jamais perdu ses nuages et ses voiles. -Cette chaîne Libyque, de loin si délicatement -rose, se révèle effroyable maintenant qu'elle -nous surplombe; elle a bien l'air de ce qu'elle -est: un énorme et fantastique tombeau, une -nécropole naturelle dont rien d'humain n'eût -égalé le faste ni l'horreur, une étuve rêvée -pour cadavres qui veulent s'éterniser. Les calcaires, -sur lesquels du reste aucune pluie ne -tombe de ce ciel immuable, semblent d'une -seule pièce du haut en bas, sans une lézarde -qui amènerait un suintement dans les sépulcres; -on peut donc dormir, au cœur de ces monstrueux -blocs, à l'abri comme sous des voûtes de -plomb. Et pour ce qui est de la magnificence, -les siècles en ont pris soin; le continuel passage -des vents chargés de sable a dépouillé, -usé tout cela, au point de ne laisser à la pierre -extérieure que ses filons les plus denses, et -ainsi ont reparu d'étranges fantaisies architecturales, -telles que la Matière, aux origines, -les avait obscurément conçues. Plus tard, le -soleil d'Égypte a prodigué sur l'ensemble ses -ardentes patines rougeâtres. Et les montagnes -imitent par places de grands tuyaux d'orgue -badigeonnés de jaune et de carmin, ou ailleurs -des ossatures encore sanguinolentes et -des amas de chairs mortes.</p> - -<p>Devant le ciel follement bleu, les cimes -éclairées jusqu'à éblouir s'enlèvent en lumière: -rouges cendrés d'incendie qui couve, éclats de -braise, sur de l'indigo trop pur qui presque -tourne au sombre. On croirait cheminer dans -quelque vallée d'Apocalypse, aux parois brûlantes. -Du silence et de la mort, sous un -excès de clarté, dans le rayonnement continu -d'une sorte de morne apothéose: c'est ainsi -d'ailleurs que les Égyptiens entendaient le décor -de toutes leurs nécropoles.</p> - -<p>Toujours le sentier s'enfonce dans les gorges -étouffantes,—et au bout de cette «Vallée des -Rois» nous n'attendions qu'un silence plus -épeurant, sous ce soleil bientôt méridien, qui -se fait de minute en minute plus tristement terrible… -Mais qu'est-ce que c'est que ça?…</p> - -<p>A un détour, là-bas, au fond d'un repli -sinistre, tout ce monde, tout ce tapage?… Un -meeting, une foire?… Sous des tendelets, pour -les protéger de l'insolation, une cinquantaine -de bourricots stationnent, sellés à l'anglaise. -Dans un coin, une petite usine à électricité, en -briques neuves, lance sa fumée noire. Et un peu -partout, entre les hauts rochers sanglants, vont -et viennent, s'agitent, bavardent des touristes -Cook des deux sexes, d'autres même qui semblent -vraiment n'en plus avoir aucun. C'est -pour l'audience royale. Il en est venu à âne, -ou dans des carrioles, et les grosses dames trop -poussives se sont fait apporter en chaise par -des bédouins. Des quatre points de l'Europe, -ils se sont réunis dans ce ravin de désert, pour -voir un pauvre cadavre qui se dessèche au -fond d'un trou.</p> - -<p>Les palais cachés montrent çà et là leur -entrée d'ombre, qui est creusée en carré dans -la roche massive, et sur laquelle un écriteau -indique le nom d'une souveraine momie: -Ramsès IV, Sethos I<sup>er</sup>, Thoutmosis III, -Ramsès IX, etc. Bien que tous ces rois, sauf -Aménophis II, aient déménagé récemment -pour aller dans la basse Égypte peupler les -vitrines du musée du Caire, leurs suprêmes -demeures n'ont pas cessé d'attirer les foules. -De chaque souterrain émergent en ce moment -des Cooks et des Cookesses en sueur; mais -c'est surtout de chez Aménophis que l'on sort -à pleine porte: pourvu que nous n'arrivions -pas trop tard, et que l'audience ne soit pas -close!</p> - -<p>Et songer que ces entrées-là avaient été -murées, dissimulées avec tant de soin, et -perdues pendant des siècles! Tout ce qu'il a -fallu ensuite de persévérance pour les retrouver, -d'observation, de tâtonnements, de sondages et -d'heureux hasards!</p> - -<p>En effet, on ferme, on ferme. Nous avions -trop flâné ce matin autour des colosses de -Memnon ou des palais de la plaine. Voici -presque midi, un midi dévorant et funèbre, qui -tombe d'aplomb sur les cimes rouges, et vient -brûler jusqu'en ses derniers replis la vallée de -pierre.</p> - -<p>A la porte d'Aménophis, il faut parlementer, -prier. Moyennant pourboire, le bédouin -Grand Maître des Cérémonies se laisse fléchir. -Descendons avec lui, mais vite, vite, car l'électricité -va s'éteindre. Ce sera une audience -courte, mais au moins ce sera une audience -privée; nous serons seuls avec le Roi.</p> - -<p>Dans ces ténèbres, où d'abord, après tant de -soleil, les petites lampes électriques nous -semblent à peine des vers luisants, nous attendions -un peu de froid comme dans les souterrains -de nos climats; non, c'est une pire chaleur, -enfermée, desséchante, et on voudrait -retourner au grand air, qui brûlait aussi, mais -qui au moins était l'air de la vie.</p> - -<p>En hâte nous descendons: des escaliers -raides, des couloirs en pente si rapide qu'ils -vous entraînent d'eux-mêmes comme des glissières, -et il semble que l'on ne remontera jamais, -pas plus que la grande momie qui y passa -jadis, se rendant à sa «chambre éternelle». -Tout cela d'abord vous entraîne à un puits profond, -creusé pour happer les profanateurs au -passage,—et c'est sur l'un des côtés de cette -oubliette, derrière un bloc quelconque soigneusement -scellé, que fut découverte la continuation -des galeries funéraires. Donc, le puits -franchi, sur une passerelle qu'on y a jetée, les -escaliers recommencent devant nous, et les corridors -inclinés qui presque font courir; seulement, -par un coude brusque, ils ont changé -de direction. Encore descendre, descendre! -Mon Dieu, il habite bien bas, ce roi-là, et à -chaque marche descendue on se sent pris -davantage sous la masse souveraine de la pierre, -au centre de toute cette épaisseur compacte et -muette.</p> - -<p>Les petits globes électriques espacés en guirlande -suffisent maintenant à nos yeux qui ont -oublié le soleil. Et, depuis que nous y voyons -clair, autour de nous mille figures nous invitent -au recueillement et au silence; elles sont -partout inscrites sur les murs lisses, immaculés, -d'un ton de vieil ivoire; elles se suivent -en bon ordre, se répètent obstinément en rangées -pareilles comme pour mieux imposer à -notre esprit, par les toujours mêmes gestes, -les toujours mêmes choses. Les dieux et les -démons, les Anubis à tête noire de chacal et à -grandes oreilles dressées, ont l'air avec leurs -longs bras et leurs longs doigts, de nous faire -signe: «Pas de bruit! Attention, il y a des -momies!» La conservation de tout cela, les -couleurs vives, la netteté des coups de pinceau -commencent de causer une stupeur et un -trouble; vraiment, on croirait qu'ils ont à -peine quitté l'hypogée, les peintres de ces -figures des Ténèbres. Tout ce passé vous attire -à lui comme un abîme que l'on serait venu -regarder de trop près; il vous cerne et peu à -peu vous maîtrise; ici, il est encore tellement -chez lui, qu'il <i>est resté le présent</i>; en plus de -cette descente aux entrailles sourdes de la -pierre, il y a eu aussi comme un glissement -avec vertige, que l'on n'avait pas prévu et qui -vous a replongé très loin au fond des âges…</p> - -<p>Ils aboutissent enfin à quelque chose de -vaste, ces couloirs d'interminable oppression -par lesquels nous nous étions faufilés jusqu'aux -dessous les plus secrets de la montagne; -les parois se desserrent, la voûte s'élève, -et voici la grande salle funéraire dont le plafond -bleu, tout semé d'étoiles comme un ciel, -est soutenu par six piliers taillés à même le -roc; sur les côtés s'ouvrent d'autres chambres -où l'électricité permet de bien voir, et au fond -s'indique en contre-bas une large crypte à -demi obscure, où l'on devine que le Pharaon -doit se tenir. Oh! le prodigieux travail de perforation -dans la pierre vive! Et cet hypogée -n'est pas unique; tout le long de la «Vallée -des Rois», des petites portes—qui n'ont l'air -de rien, mais que dénonce aux initiés le -«Signe de l'Ombre» inscrit sur le linteau—conduisent -à d'autres souterrains aussi somptueux -et perfidement profonds, avec leurs -embûches, leurs puits perdus, leurs oubliettes, -et l'affolante multiplicité de leurs figures -murales.—Or, tous ces tombeaux ce matin -étaient pleins de monde, et, si nous n'avions -eu la chance d'arriver après l'heure, nous -rencontrions ici même, chez Aménophis, un -bataillon Cook!</p> - -<p>Dans cette salle au plafond bleu, les fresques -multiplient leurs énigmes: des scènes du Livre -de l'Hadès; tout le rituel funéraire mis en -images. Sur les piliers, sur les murailles se -pressent les différents démons qu'une âme -égyptienne risquait de rencontrer en cheminant -à travers le Pays de l'Ombre, et, en dessous -de chacun, les mots de passe, qu'il convenait -de lui dire, sont résumés en mémento.</p> - -<p>Car elle s'en allait, l'âme, sous les deux -formes simultanées d'une flamme<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> et d'un -épervier<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Et ce Pays de l'Ombre, aussi appelé -Occident, où elle devait se rendre, était celui -où va tomber la lune, où chaque soir le soleil -lui-même s'abîme et s'éteint; pays que les -vivants n'atteignent jamais, parce qu'il fuit -devant eux, si loin qu'ils s'avancent par les -sables ou par les mers. Arrivée là, dans les -ténèbres, l'âme effarée avait donc à parlementer -successivement avec ces formes affreuses -aux aguets sur sa route. Si enfin elle était jugée -digne d'approcher Osiris, le grand Soleil-Mort, -elle se fondait en lui pour réapparaître brillante -sur le monde, le matin suivant et les -autres matins jusqu'à la consommation des -âges: vague survivance dans la splendeur -solaire, continuation sans personnalité, dont -on ne saurait trop dire si elle était plus désirable -que le non-être éternel.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Le Khou, qui s'enfuyait à jamais de notre monde.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Le Baï, qui pouvait à son gré revenir dans le tombeau.</p> -</div> -<p>Ce que, par exemple, il fallait faire durer -coûte que coûte, c'était le cadavre, car un certain -<i>double</i> du mort continuait d'habiter dans -sa chair sèche, et retenait ainsi une sorte de -demi-vie, péniblement consciente. Couché au -fond du sarcophage, il pouvait regarder, par ces -deux yeux qui étaient peints sur le couvercle, -toujours dans l'axe même des yeux vides. Parfois -aussi, dégagé de la momie et de sa boîte, il -errait comme fantôme dans l'hypogée; pour -qu'il pût se nourrir alors, des amas de viandes -momifiées sous bandelettes étaient au nombre -des mille choses ensevelies à ses côtés; on lui -laissait aussi du natrum et des huiles, afin -qu'il essayât de se réembaumer si des vers -naissaient dans ses membres. Oh! la persistance -de ce <i>double</i>, qui était scellé dans le tombeau, -qui avait à s'inquiéter de la pourriture, et -subissait sa durée, là, dans l'étouffement, l'obscurité -et l'absolu silence, sans rien qui marquât -les jours et les nuits, ni les saisons, ni -les siècles, ni les dizaines de siècles indéfiniment! -Avec une si horrible conception de la -mort, chacun donc en ce temps-là s'absorbait -dans la préparation de sa «chambre éternelle».</p> - -<p>Or, pour cet Aménophis II, voici à peu près -ce qui advint à son <i>double</i>. Déshabitué de tout -bruit, après trois ou quatre cents ans de -silence passés là en compagnie de quelques -familiers endormis du même pesant sommeil, -il entendit des coups sourds, là-bas, du côté -du puits perdu: on avait découvert l'entrée -clandestine, on la démurait! Des vivants allaient -paraître, sans doute des pillards de sépultures, -venus pour les démailloter tous!—Non, mais -des prêtres d'Osiris, s'avançant craintifs, en -cortège de funérailles. Ils apportaient neuf -grands cercueils contenant les momies de neuf -rois ses fils, petit-fils, et autres successeurs -inconnus, jusqu'à ce roi Setnakht qui gouverna -l'Égypte deux siècles et demi après lui. -Et c'était pour les mieux cacher, là, tous -ensemble, dans une chambre qui fut aussitôt -murée. Ensuite ils repartirent; les pierres de -la porte furent scellées de nouveau et tout -retomba dans les mornes et chaudes ténèbres.</p> - -<p>Des siècles encore coulèrent goutte à goutte,—peut-être -dix, peut-être vingt,—avec un -silence que ne troublait même plus le petit -grattement des vers depuis longtemps desséchés. -Et un jour vint où, du côté de l'entrée, les -mêmes coups retentirent.—Les voleurs, cette -fois! Tenant des torches, ils se précipitèrent -avec des cris, et, sauf dans la bonne cachette -aux neuf cercueils, tout fut saccagé, les bandelettes -déchirées, les bijoux d'or arrachés du -cou des momies. Puis, quand ils eurent trié -leur butin, ils murèrent l'entrée comme avant, -et repartirent, laissant un inextricable fouillis -de linceuls, de corps humains, d'entrailles sorties -de vastes canopes, de dieux et d'emblèmes -brisés.</p> - -<p>Encore le silence pendant de longs siècles. -Et, de nos jours enfin, le <i>double</i> plus affaibli, -presque inexistant, perçut le même bruit de -pierres descellées à coups de pioche. Cette -troisième fois, les vivants qui entrèrent étaient -d'une race jamais vue. D'abord ils semblaient -des hommes pieux, ne touchant les choses -que doucement. Mais c'était pour tout dérober, -tout, même les neuf cercueils royaux de la -cachette jusqu'alors inviolée. Les moindres -cassons, ils les recueillaient avec une sollicitude -quasi-religieuse; pour ne rien perdre, ils -allaient jusqu'à tamiser les balayures et la -poussière. Pourtant lui, Aménophis, qui n'était -déjà plus qu'une lamentable momie sans joyaux -ni bandelettes, on le laissa au fond du sarcophage -de grès. Et depuis ce jour, condamné à -recevoir chaque matin des personnages d'un -aspect étrange, il habite seul dans l'hypogée -vidé, où ne reste plus un être ni une chose de -son temps.</p> - -<p>Ah! cependant si! Nous n'avions pas regardé -partout. Là, dans une des chambres latérales, -des gens couchés, des morts!… Trois cadavres -(momies démaillotées lors du pillage) gisent -côte à côte sur des guenilles. D'abord une -femme—la Reine probablement—dont la -chevelure est dénouée; son profil a gardé une -ligne exquise; combien elle est encore jolie! -Ensuite, un jeune garçon, au tout petit visage -de poupée grisâtre; il est tondu ras, lui, sauf, -du côté droit, cette longue mèche qui dénote un -prince royal. Et enfin un homme; oh! bien -horrible, celui-là, avec son air de trouver que -la mort est une chose irrésistiblement drôle… -Même il en rit à se tordre, en mordant un coin -de son linceul, sans doute pour ne pas pouffer -trop fort.</p> - -<p>Oh!… soudain, nuit noire!—et nous restons -figés sur place. L'électricité partout à la -fois vient de s'éteindre: en haut, sur terre, -midi a dû sonner pour ceux qui connaissent -encore le soleil et les heures.</p> - -<p>Afin que l'on rallume bien vite, le garde qui -nous a amenés pousse des cris, en son fausset -de bédouin; mais les matités infinies des -parois, au lieu d'en prolonger les vibrations, -les éteignent, et d'ailleurs qui donc pourrait -les entendre, des profondeurs où nous sommes? -Alors à tâtons, dans cette obscurité absolue il -prend sa course, par le couloir qui remonte. -Bruit précipité de ses sandales, flottement de son -burnous, tout s'éloigne, et la clameur d'appel -qu'il continue de jeter, nous la percevons bientôt -aussi étouffée que si nous étions nous-mêmes -des ensevelis. Nous ne bougeons toujours -pas… Mais comment se peut-il qu'il fasse si -chaud, chez ces momies? on croirait qu'il y a -des feux allumés tout près dans quelque four. -Surtout c'est l'air qui manque; les couloirs, -après notre passage, peut-être se sont-ils contractés, -comme il arrive pendant l'angoisse des -rêves; la longue fissure par laquelle nous nous -sommes glissés jusqu'ici, peut-être s'est-elle -refermée sur nous…</p> - -<p>Enfin on a compris les appels d'alarme, et -la lumière a jailli. Eux, les trois cadavres n'ont -pas profité de ces minutes non surveillées pour -tenter un mouvement agressif: mêmes poses -et mêmes expressions; la Reine, toujours calme -et jolie; l'homme toujours mordant son bout de -guenille, pour comprimer son fou rire de -trente-trois siècles.</p> - -<p>Maintenant le bédouin est redescendu; haletant -de sa course, il nous presse d'aller voir le -Roi avant que la lumière s'éteigne encore, et -cette fois pour tout de bon. Au fond de la salle -et au bord de la crypte en pénombre, nous voici -donc accoudés à regarder. C'est un lieu de -forme ovale, avec une voûte d'un noir mortuaire -sur laquelle se détachent des fresques blanches -ou couleur de cendre représentant tout un nouveau -registre de dieux et de démons, les uns -sveltes et gainés étroitement comme des momies, -les autres ayant de grosses têtes et de gros -ventres d'hippopotame. Posé sur le sol, et veillé -de haut par tant de figures, un énorme sarcophage -de pierre est là, tout ouvert, et vaguement -on y distingue un corps humain: le Pharaon!</p> - -<p>Au moins nous aurions voulu mieux le voir.—Qu'à -cela ne tienne: le bédouin Grand Maître -des Cérémonies fait jouer un bouton électrique, -et une forte lampe s'allume au-dessus du front -d'Aménophis, détaillant avec une netteté à faire -peur les yeux fermés, la grimace du visage et -toute la triste momie. Cet effet de théâtre, nous -ne nous y attendions pas.</p> - -<p>On l'avait enseveli dans la magnificence, -mais ces pillards lui ayant tout pris, même sa -belle cuirasse à écailles qui lui venait d'un -lointain pays oriental, depuis déjà beaucoup -de siècles il dort demi-nu sur des loques. -Cependant son pauvre bouquet lui est resté,—du -mimosa, reconnaissable encore… Et qui -dira jamais quelle main pieuse, ou amoureuse -peut-être, les avait cueillies pour lui, ces fleurs -d'il y a plus de trois mille ans…</p> - -<p>On suffoque de chaleur; il semble que sur -la poitrine pèse toute la masse écrasante de -cette montagne, de ce bloc de calcaire où l'on -s'est faufilé par des trous relativement imperceptibles, -à la façon des termites ou des larves. -Ces figures aussi, ces figures inscrites partout, -et ce mystère des hiéroglyphes et des -symboles, vous causent une gêne croissante. -On en est trop près et ils sont trop les maîtres -des issues, ces dieux à tête d'épervier, à tête -d'ibis ou de loup-de-désert qui, sur les murailles, -conversent en une continuelle mimique -exaltée. Et puis on prend conscience d'être -sacrilège devant ce cercueil sans couvercle, -éclairé si insolemment; le douloureux visage -noirâtre, à moitié rongé, a l'air de demander -grâce: «Eh bien! oui, là, ma sépulture -a été violée et je tombe en poussière. Mais, à -présent que vous m'avez vu, laissez-moi, éteignez -cette lampe, ayez pitié de mon néant.»</p> - -<p>En effet, quelle dérision! Avoir mis tant de -soins, tant de ruses à cacher son cadavre, avoir -épuisé des milliers d'hommes au creusement -de ce dédale souterrain, et finir ainsi, la tête -sous une lampe électrique, pour amuser qui -passe!</p> - -<p>La pitié, je crois que c'est le pauvre bouquet -de mimosa qui l'a presque éveillée, et je dis -au bédouin: «Va, tourne le bouton là-bas, -éteins, c'est assez!» Alors l'ombre revient au-dessus -du front royal, qui brusquement s'efface -de nouveau dans le sarcophage; le fantôme -du Pharaon s'évanouit, comme replongé aux -passés insondables: l'audience est close.</p> - -<p>Et nous, qui pouvons échapper à l'horreur -des hypogées, vite remontons vers le soleil des -vivants, allons respirer de l'air, de l'air puisque -nous y avons encore droit, pour quelques -jours comptés!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch18">XVIII<br /> -A THÈBES CHEZ L'OGRESSE</h2> - - -<p>Ce soir, dans le vaste chaos des ruines, à -l'heure où le soleil commençait d'éclairer rose, -je suivais l'une des voies magnifiques de la -ville-momie, celle qui part à angle droit de la -ligne des temples d'Amon, se perd plus ou -moins dans les sables, et aboutit enfin à un -lac sacré, au bord duquel des déesses à tête de -chatte sont assises en cénacle, regardant l'eau -morte et les lointains du désert. Elle fut commencée -il y a trois mille quatre cents ans, cette -voie-là, par une belle reine appelée Makéri<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, et -nombre de rois en continuèrent la construction -pendant une suite de siècles. Des pylônes—qui -sont, comme on sait, les monumentales -murailles, en forme de trapèze à large base et -toutes couvertes d'hiéroglyphes, que les Égyptiens -plaçaient de chaque côté de leurs portiques -ou de leurs avenues—des pylônes la décoraient -avec une lourdeur superbe, ainsi que des -colosses et d'interminables files de béliers, plus -gros que des buffles, accroupis sur des socles.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Aujourd'hui, la momie du bébé, du musée du Caire.</p> -</div> -<p>Premiers pylônes, qui m'obligent à faire un -détour; ils sont tellement en ruine que leurs -blocs, éboulés de toutes parts, ont fermé le -passage. Ici veillaient debout, à droite et à -gauche, deux géants en granit rouge de Syène. -Jadis, dans des temps que l'histoire ne précise -plus, on les a brisés l'un et l'autre à hauteur -des reins; mais leurs jambes musculeuses ont -gardé fièrement l'attitude de la marche, et chacun, -dans une de ses mains sans bras qui descend -le long du pagne, serre avec passion -l'emblème de la vie éternelle. Ce granit de -Syène est d'ailleurs si dur que les siècles ne -l'altèrent point, et, au milieu de cette déroute -des pierres, les jarrets des colosses mutilés luisent -encore comme si on venait de les polir.</p> - -<p>Plus loin, deuxièmes pylônes, effondrés aussi, -et devant lesquels se tient une rangée de pharaons.</p> - -<p>De tous côtés les blocs chavirés pêle-mêle -étalent leur désordre de choses gigantesques, -parmi ces sables qui s'obstinent avec patience -à les ensevelir. Maintenant voici les troisièmes -pylônes, flanqués de leurs deux géants en -marche, qui n'ont plus ni tête ni épaules. Et -la voie, jalonnée majestueusement encore par -les débris, continue de s'en aller vers le désert.</p> - -<p>Quatrièmes et derniers pylônes, qui semblent -à première vue marquer l'extrémité des ruines, -l'orée du néant désertique; effrités, découronnés, -mais raides et debout, ils ont l'air d'être -posés là si solidement que rien ne saurait plus -les faire broncher jamais. Les deux colosses qui -les gardaient de droite et de gauche siègent sur -des trônes. L'un, celui de l'est, est presque -anéanti. Mais l'autre, au contraire, se détache -tout entier, tout blanc, d'une blancheur de -marbre, sur le fond couleur bise de l'énorme -pan de mur criblé d'hiéroglyphes; on ne lui a -meurtri que le masque du visage; il conserve -encore son menton impérieux, ses oreilles, son -bonnet de sphinx, on pourrait presque dire son -<i>expression</i> méditative devant ce déploiement de -la grande solitude qui paraît commencer juste à -ses pieds.</p> - -<p>Ici pourtant n'était que la limite des quartiers -du dieu Amon; les enceintes de Thèbes -passaient infiniment plus loin, et l'avenue qui -me conduira tout à l'heure chez les déesses à -tête de chatte se prolonge beaucoup encore au -sortir de ces portes, bien qu'on la distingue à -peine entre sa double rangée de béliers-sphinx, -tout brisés et presque enfouis.</p> - -<p>Le jour tombe, et la poussière d'Égypte, -comme invariablement chaque soir, commence -à ressembler dans les lointains à de la poudre -d'or. Je regarde derrière moi de temps à autre -le géant qui m'observe, assis au pied de son -pylône où l'histoire d'un pharaon est gravée -en un immense tableau. Au-dessus de lui et -de son mur qui devient de minute en minute -plus rose, je vois monter davantage, à mesure -que je m'éloigne, tout l'amas des palais du -centre, l'hypostyle d'Amon, les salles de -Thoutmosis et les obélisques, tout le groupement -enchevêtré de ces choses si grandes et si -mortes, qui n'ont plus jamais été égalées sur terre.</p> - -<p>Les voilà qui resplendissent une fois de plus -dans la rouge apothéose du soir, ces restes -bientôt aussi désagrégés que de vieux ossements, -et on dirait qu'ils demandent grâce à la fin, -qu'ils sont las d'être ainsi sans trêve, sans -trêve, à chaque couchant, colorés en fête, comme -par une dérision de cet éternel soleil.</p> - -<p>C'est déjà presque loin derrière moi tout -cela; mais l'air est si limpide, les contours -restent si nets qu'on a l'illusion plutôt, en -s'éloignant, que les temples et les pylônes -diminuent, s'abaissent, rentrent dans la terre. -Quant au géant blanc, qui me suit toujours de -son regard sans yeux, le voilà réduit aux proportions -d'un simple rêveur humain; il n'a du -reste pas l'aspect rigidement hiératique des -autres statues thébaines: les mains sur les -genoux, il est là comme un homme ordinaire -qui se serait arrêté pour réfléchir<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Je le -connais depuis des jours,—des jours et des -nuits, car, avec sa blancheur et la transparence -de ces nuits d'Égypte, je l'ai vu tant de -fois se dessiner de loin sous la vague lumière -des étoiles, grand fantôme, dans sa pose contemplative! -Et je me sens déjà obsédé par la -continuité de son attitude à cette entrée des -ruines, moi qui, à Thèbes et même sur la terre, -aurai passé sans lendemain comme nous passons -tous; or, avant que la vie consciente -m'eût été donnée, il était là depuis des temps -qui font frémir; pendant trente-trois siècles -environ, les yeux des myriades d'inconnus -qui m'ont précédé le voyaient tout comme le -voient mes yeux, tranquille et blanc à cette -même place, assis devant ce même seuil, avec -sa tête un peu inclinée, et son air de -penser.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Statue d'Aménophis III.</p> -</div> -<p>Je chemine sans hâte, ayant toujours une -tendance à m'attarder pour regarder derrière -moi, regarder l'entassement silencieux des -palais et le rêveur blanc, qui s'illuminent -ensemble d'un dernier feu de Bengale, à la -mort quotidienne du soleil.</p> - -<p>Et l'heure est déjà crépusculaire quand j'arrive -chez les déesses.</p> - -<p>Leur domaine est d'ailleurs tellement détruit -que les sables avaient pu le recouvrir et le -cacher durant vingt siècles; mais on vient de -l'exhumer.</p> - -<p>Il n'en reste que des tronçons de colonnes, -alignés en rangs multiples sur une vaste étendue -de désert<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Pierrailles, éboulements et -débris; je traverse sans m'arrêter, et enfin -voici le lac sacré, au bord duquel les grandes -chattes sont assises en conciliabule éternel, -chacune sur son trône. Le lac, creusé par ordre -des Pharaons, se déploie en forme arquée, -comme une sorte de croissant; des oiseaux de -marais, qui vont se coucher, traversent en ce -moment son eau triste et dormante; ses bords, -qui ont connu toutes les magnificences, ne -sont plus que des tertres de décombres où -rien ne verdit, et ce qu'on aperçoit au delà, ce -que les déesses attentives regardent, c'est la -plaine vide et désolée, où quelques champs de -blé se fondent, à cette heure de crépuscule, -avec le morne infini des sables; le tout fermé -à l'horizon par la chaîne encore un peu rose -des calcaires d'Arabie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Le temple de la déesse Mout.</p> -</div> -<p>Elles sont là, les chattes,—ou, pour plus -exactement dire, les lionnes, car des chattes -n'auraient pas ces oreilles courtes et ce menton -cruel épaissi par une barbiche. Toutes en granit -noir, images de Sekhmet (qui fut déesse -de la guerre et à ses heures déesse de la luxure), -elles ont des corps sveltes de femme qui -rendent plus terribles ces grosses têtes félines -coiffées d'un haut bonnet. Huit ou dix, ou -davantage peut-être, elles sont plus inquiétantes -d'être ainsi nombreuses et d'être pareilles. -Elles ne sont pas géantes, comme on aurait pu -s'y attendre, mais de grandeur humaine, faciles -donc à emporter ou à détruire, et cela encore, -si l'on réfléchit, augmente l'impression spéciale -qu'elles causent: alors que tant de colosses -gisent en morceaux sur le sol, comment -ont-elles pu rester là, elles, petites personnes -si tranquillement assises sur leurs -chaises, pendant que coulaient ces trente-trois -siècles de l'histoire du monde?…</p> - -<p>Fini, le passage des oiseaux de marais qui -pendant un instant avaient troublé le terne -miroir de leur lac; autour d'elles, rien ne bouge -plus et l'infini silence coutumier les enveloppe -comme à la tombée de chaque nuit. D'ailleurs -elles habitent un coin des ruines si délaissé! -Qui donc, même en plein jour, songe à venir -les voir?</p> - -<p>Là-bas, dans l'ouest, une envolée de poussière, -comme un long nuage qui traînerait, -indique le départ des touristes qui étaient -accourus en foule au temple d'Amon, mais qui -se hâtent de rentrer à Louxor pour dîner en smoking -autour des tables d'hôte. On n'entend même -pas dans le lointain rouler leurs voitures, tant -la terre d'ici est feutrée de sable. De les savoir -partis, cela rend plus intime l'entrevue avec ces -déesses nombreuses et pareilles, qui peu à peu -se sont drapées d'ombre. Leurs sièges tournent -le dos aux palais de Thèbes, qui commencent -d'être comme baignés dans des ondes violettes, -et qui semblent s'abaisser encore plus à l'horizon, -de minute en minute perdre de l'importance -devant la souveraineté de la nuit.</p> - -<p>Elles, les déesses noires à tête de lionne -et à haute coiffure, toujours assises les mains -sur les genoux, avec des yeux fixes depuis le -commencement des âges et un gênant sourire -aux coins de leurs grosses lèvres de fauves, -continuent de regarder, au delà du petit lac -mort, ce désert, qui n'est plus à présent que de -l'immensité confuse, d'un bleu gris, d'un gris -de cendre. Et on croit sentir qu'elles ont une -âme, qui leur serait venue à la longue, à force -d'avoir eu si longtemps, si longtemps, une -<i>expression</i> sur le visage…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il y a là-bas, à l'autre extrémité des ruines, -une de leurs sœurs de plus haute taille, une -grande Sekhmet que, dans le pays, on appelle -l'ogresse et qui habite seule, embusquée debout -dans un temple étroit. Parmi les fellahs ou -bédouins d'alentour, elle est très mal famée, -ayant l'habitude de sortir la nuit pour manger -le monde, et aucun d'eux ne se risquerait -volontiers chez elle à cette heure tardive. Au -lieu de rentrer à Louxor, comme ces gens dont -les voitures viennent de partir, j'irai plutôt lui -faire visite.</p> - -<p>C'est un peu loin, et j'arriverai à nuit close.</p> - -<p>D'abord, il faut revenir sur mes pas, remonter -toute l'avenue des béliers, de nouveau -passer aux pieds du géant blanc, qui a pris -déjà son air de fantôme, tandis que les ondes -violettes qui baignaient la ville-momie s'épaississent -et tournent au bleu grisâtre; puis, -franchir les pylônes que gardent les colosses -brisés, et pénétrer dans les palais du centre.</p> - -<p>C'est là, dans ces palais, que je trouve pour -tout de bon la nuit, avec les premiers cris des -hiboux et des orfraies. Il y fait tiède encore, à -cause de la chaleur emmagasinée dans le jour -par les pierres, mais on sent que l'air se glace.</p> - -<p>A un carrefour, surgit une grande forme -humaine drapée de noir et armée d'un bâton: -un bédouin qui rôde, un des gardes. Et voici -à peu près le dialogue échangé (traduction libre -et concentrée):</p> - -<p>—Montre-moi ton permis, monsieur.</p> - -<p>—Voilà!</p> - -<p>(Ici nous combinons nos efforts pour éclairer -le dit permis à la flamme d'une allumette.)</p> - -<p>—C'est bien, je vais t'accompagner.</p> - -<p>—Non, je t'en prie.</p> - -<p>—Si, ce sera mieux. Où vas-tu?</p> - -<p>—Là-bas, chez cette dame, tu sais, qui -est grande, grande, et qui a une figure de -lionne.</p> - -<p>—Ah!… Tiens, je crois comprendre que tu -préfères te promener seul. (Ici l'intonation devient -enfantine.) Mais, comme tu es un homme -bon, tu me donneras bien une petite pièce -quand même.</p> - -<p>Il s'en va. Au sortir des palais, me reste à -traverser une étendue de terrains vagues, où -du vrai froid me saisit. Au-dessus de ma tête, -plus de lourdes pierres suspendues, mais le -déploiement si lointain d'un ciel bleu-nuit—où -s'allument ce soir par trop de milliers de -milliers d'étoiles… Pour les Thébains d'autrefois, -cette belle voûte, toujours scintillante de -poudre de diamant, n'épandait sans doute que -de la sérénité dans les âmes. Et pour nous, -<i>qui savons, hélas!</i> c'est au contraire le champ -de la grande épouvante, c'est ce que, par pitié, -il eût mieux valu ne pas laisser à portée de -nos yeux: l'incommensurable vide noir où les -univers, en frénésie de tourbillonnement, tombent -comme une pluie, se heurtent, s'anéantissent, -et se recommencent pour les éternités -nouvelles. Tout cela, on le voit trop, l'horreur -n'en est plus tolérable, par une claire nuit -comme celle-ci, et dans un lieu de silence tout -jonché de ruines… De plus en plus le froid -vous pénètre,—ce lugubre froid des étendues -sidérales dont rien, dirait-on, ne vous garantit -plus, tant cette atmosphère limpide semble -raréfiée, presque inexistante. Et par terre, des -graviers, de maigres herbes desséchées qui -craquent sous les pas donnent l'illusion de ce -bruit crépitant que fait chez nous le sol un -peu gelé pendant les nuits d'hiver.</p> - -<p>J'approche enfin de chez l'ogresse. Ces pierres -qui s'indiquent, blanchâtres dans la nuit, cette -demeure d'aspect clandestin près de l'enceinte -de Thèbes, c'est là, et vraiment, à une heure -pareille, on a l'air d'aller dans un mauvais lieu. -Des colonnes ptolémaïques, de petits vestibules, -de petites cours, où une vague lueur bleue -permet de se conduire. Rien ne bouge; pas -même l'envolée d'un oiseau de nuit; un absolu -silence, amplifié terriblement par la présence -du désert que l'on sent tout autour de ces -murs. Au fond, trois chambres en pierres -massives, ayant chacune son entrée à part; je -sais que les deux premières sont vides. C'est -dans la troisième que l'ogresse habite; pourvu -qu'elle ne soit pas déjà partie pour ses chasses -nocturnes à la chair humaine!… Nuit noire -chez elle, où j'entre à tâtons. Vite, la flamme -d'une allumette de cire. Oui, elle est bien là, -seule, et debout, presque plaquée contre la -paroi du fond, où la petite lueur fait danser -l'ombre affreuse de sa tête. L'allumette éteinte, -je lui en brûle irrévérencieusement plusieurs -autres sous le menton, sous sa lourde mâchoire -mangeuse de monde. Il n'y a pas à dire, elle est -terrifiante. En granit noir, comme ses sœurs -assises au bord du triste lac, mais bien plus -grande, six ou huit pieds de haut, elle a un -corps de femme délicieusement svelte et jeune, -avec les seins d'une vierge. Très chaste d'attitude, -elle tient en main une fleur de lotus à longue -tige, mais par un contre sens qui déroute et -qui glace, ses épaules délicates supportent la -monstruosité d'une grosse tête de lionne. Les -pans de son bonnet retombent de chaque côté -de ses oreilles jusque sur sa gorge, et un large -disque de lune le surmonte, pour surcroît de -mystérieux apparat. Son regard mort donne à -la férocité de son visage quelque chose d'inconscient -et de fatal: ogresse irresponsable, sans -pitié comme sans plaisir, dévorante à la manière -de la Nature et à la manière du Temps; -ainsi peut-être l'entendaient ces initiés de l'antique -Égypte qui, pour le peuple, symbolisaient -tout en des figures de dieux.</p> - -<p>Dans le réduit sombre, clos de pierres frustes, -dans le si petit temple isolé où elle se -tient seule, raide, debout et grande, avec sa -tête trop énorme, son menton qui avance et sa -haute coiffure de déesse,—on est forcément -tout près d'elle. En la touchant, la nuit, on -s'étonne de la trouver moins froide que l'air, -elle devient quelqu'un, on sent peser sur soi -l'insoutenable regard mort.</p> - -<p>Pendant le tête-à-tête, involontairement, on -songe aussi aux alentours, à ces ruines dans -ce désert, à ce néant partout, à ce froid sous -ces étoiles… Or, ce summum du doute, de la -désespérance et de la terreur, que dégage pour -vous un tel ensemble de choses, voici qu'on le -trouve confirmé, si l'on peut dire ainsi, par la -rencontre de cette divinité-symbole qui vous -attend au bout de la course comme pour recevoir -ironiquement toute humaine prière: un -rigide épouvantail de granit au sourire implacable, -au masque dévorateur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch19">XIX<br /> -LA VILLE -PROMPTEMENT EMBELLIE</h2> - - -<p>Huit années et une ligne de chemin de fer -ont suffi à accomplir sa métamorphose.</p> - -<p>C'était, dans la Haute-Égypte, aux confins de -la Nubie, une humble petite ville où l'on fréquentait -peu, et qui manquait, il faut l'avouer, -d'élégance, même de confort.</p> - -<p>Non qu'elle fût dénuée de pittoresque ou -d'intérêt historique, bien au contraire. Le Nil, -apportant les eaux de l'Afrique équatoriale, -se déversait auprès, du haut d'un amas de -granit noir, en une majestueuse cataracte -et puis, devant les maisonnettes arabes, -se calmait soudain, pour se diviser entre -des îlots de fraîche verdure où des bois de -palmiers balançaient leurs plumets au vent.</p> - -<p>Il y avait alentour quantité de temples -antiques, d'hypogées, de ruines romaines, de -ruines d'églises des premiers siècles chrétiens; -la terre était pleine de souvenirs des grandes -civilisations primitives, car ce lieu—délaissé -depuis des âges et endormi en Islam sous la -garde de sa mosquée blanche—fut jadis l'un -des centres de la vie du monde.</p> - -<p>Et enfin, dans le désert tout proche, l'histoire -ancienne avait été écrite, il y a trois ou -quatre mille ans, par les Pharaons, en hiéroglyphes -immortels, un peu partout, sur les -flancs polis d'étranges blocs de granit bleu, de -granit rose, épars au milieu des sables et affectant -des formes de monstres antédiluviens.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Oui, mais il fallait que tout cela fût coordonné, -mis au point, et surtout rendu accessible -aux délicats voyageurs des Agences. -Aujourd'hui donc nous avons le plaisir d'annoncer -que, de décembre à mars, Assouan (c'est -le nom de l'heureuse localité dont il s'agit) a -une «<span lang="en" xml:lang="en">season</span>» presque aussi courue que celles -d'Ostende ou de Spa.</p> - -<p>Dès que l'on approche, les grands hôtels -érigés de tous côtés, même dans les îlots du -vieux fleuve, charment les yeux du voyageur, -le saluent de leurs enseignes accueillantes qui -se lisent d'une lieue; constructions un peu -rapides, il est vrai, plâtre et torchis, mais -rappelant toutefois ces gracieux «palaces» -dont la Compagnie des Wagons-Lits a doté -l'univers. Et combien négligeable maintenant, -combien écrasée par la hauteur de leurs façades, -la pauvre petite ville d'autrefois, avec ses -maisonnettes blanchies à la chaux et son -minaret enfantin.</p> - -<p>De cataracte, par exemple, on sait qu'il n'y -en a plus à Assouan; la tutélaire Albion a -sainement jugé qu'il valait mieux faire le sacrifice -de ce futile spectacle et, pour augmenter le -rendement du sol, arrêter les eaux du Nil par -un barrage artificiel: œuvre de solide maçonnerie -qui (au dire du <i lang="en" xml:lang="en">Programme of pleasure -trips</i>) <i lang="en" xml:lang="en">affords an interest of very different nature -and degree</i> (<i>sic</i>).</p> - -<p>De cette cataracte cependant, Cook and Son—industriels -frottés de poésie, comme chacun -sait—ont désiré perpétuer le souvenir en donnant -son nom à un hôtel de cinq cents chambres -établi par leurs soins en face de ces -rochers, aujourd'hui rendus au silence, sur lesquels -le vieux Nil a bouillonné durant tant -de siècles. «<span lang="en" xml:lang="en">Cataract Hotel</span>», cela fait encore -illusion, n'est-ce pas? Et puis cela s'arrange -bien comme en-tête de papier à lettres.</p> - -<p><span lang="en" xml:lang="en">Cook and Son (Egypt Limited)</span> ont même -compris qu'il serait original de donner à leur -établissement un certain cachet d'Islam, et la -salle à manger reproduit (en toc, bien entendu, -mais il ne faut pas demander l'impossible) -l'intérieur d'une des mosquées de Stamboul; -à l'heure du «luncheon» rien n'est plus -galant que l'aspect, sous ces simili-saintes -coupoles, de toutes ces petites tables se peuplant -de touristes Cook des deux sexes, tandis -qu'un orchestre dissimulé entonne la «Mattchiche».</p> - -<p>Le barrage, il est vrai, en supprimant la -cataracte, a élevé d'une dizaine de mètres le -niveau des eaux en amont, et noyé du même -coup une certaine île de Philæ qui passait à -tort pour une des merveilles du monde, à -cause de son grand temple d'Isis parmi les -palmiers. Entre nous, on peut dire que la Bonne -Déesse était bien un peu surannée de nos jours; -elle et ses mystères avaient fait leur temps. -Du reste, pour les personnages au caractère -chagrin qui regretteraient la disparition de ce -lieu, on a songé à en perpétuer le souvenir -comme celui de la cataracte: de charmantes -cartes postales en couleurs, prises avant la -noyade de l'île et du sanctuaire, se vendent -dans toutes les librairies du quai.</p> - -<p>Oh! ce quai d'Assouan, déjà si britannique -par le bon ordre, par la correction, rien de -plus soigné ni de plus aimable! Il y a d'abord -le chemin de fer qui, passant entre des balustrades -peintes en vert-feuillage, y jette son -bruit entraînant et sa joyeuse fumée. D'un -côté s'alignent les hôtels; les boutiques, toutes -à l'européenne,—coiffeurs, parfumeurs et -nombreuses «<span lang="en" xml:lang="en">dark rooms</span>» à l'usage de tant -d'amateurs photographes qui tiennent à emporter -d'ici les portraits de leurs compagnons -de voyage groupés avec esprit devant quelque -célèbre hypogée.</p> - -<p>Et puis beaucoup de cafés, où le whisky est -d'excellente marque; je dois dire, pour rendre -justice au résultat de <i>l'entente cordiale</i>, que -l'on y voit aussi, alignés en quantités notables -sur les étagères, les produits de ces grands -philanthropes français auxquels notre génération -ne rend vraiment pas assez d'hommages -pour tout le bien qu'ils auront fait à son estomac -et à son cerveau: le lecteur le devine -sans doute, j'ai nommé Pernod, Picon et Cusenier.</p> - -<p>Peut-être les braves fellahs ou Nubiens -d'alentour, si sobres naguère, en abusent-ils -un peu, de ces toniques; mais c'est l'effet de la -nouveauté, cela passera. Nous pouvons bien -d'ailleurs nous l'avouer, entre nous peuples -d'Europe, puisque nous en usons involontairement -tous, l'alcoolisme est un puissant -auxiliaire à la propagation de nos idées, et le -mastroquet constitue, pour notre civilisation -occidentale, un précieux pionnier d'avant-garde: -toute race légèrement déprimée par l'abus de -nos apéritifs devient plus souple, plus facile à -pousser ensuite dans la véritable voie du progrès -et des libertés…</p> - -<p>Sur ce quai d'Assouan, si soigneusement -aplani au rouleau, défilent avec animation de -continuelles théories de voyageuses, habillées à -ravir, comme on ne sait vraiment le faire -qu'après un stage chez <span lang="en" xml:lang="en">Cook and Son (Egypt -Limited)</span>. Et, le long du Nil, à l'ombre de -jeunes arbres plantés en bon ordre, des -plates-bandes de fleurs, des gazons tirés au -cordeau se défendent efficacement par des -fils de fer contre certains oublis dont les -chiens, hélas! ne sont que trop coutumiers.</p> - -<p>Là, du reste, tout est numéroté, étiqueté, les -ânes, les âniers, les stations où ils ont le droit -de se tenir: «<i lang="en" xml:lang="en">Stand for six donkeys.</i>—<i lang="en" xml:lang="en">Stand -for ten</i>, etc.» De très avenants chameaux, -munis de selles d'amazone, attendent aussi à -leurs places respectives, et nombre de dames -Cook, méticuleuses sur la question couleur -locale même lorsqu'il ne s'agit que d'aller faire -des emplettes en ville, se superposent volontiers -quelques instants à l'un de ces «vaisseaux -du désert».</p> - -<p>Et, tous les cinquante mètres, un agent de -police, resté Égyptien par le visage, bien que -déjà Anglais par la rectitude et le costume, -ouvre son œil vigilant sur toutes choses,—ne -souffrirait jamais, par exemple, qu'un onzième -bourricot osât prendre place dans un stand -pour dix qui serait déjà au complet.</p> - -<p>Certains esprits enclins à la critique pourraient -les juger un peu prompts à malmener -leurs compatriotes, ces policiers, si respectueux -au contraire et si prêts à se dépenser en indications -obligeantes dès que s'adresse à eux -quelque voyageur coiffé d'un casque de liège; -mais c'est en vertu de ce principe logique, équitable, -descendu tacitement jusqu'à eux des -hauteurs de l'administration nouvelle, à savoir -que l'Égypte d'aujourd'hui est bien moins -aux Égyptiens qu'aux nobles étrangers venus -pour y brandir le flambeau de la civilisation.</p> - -<p>Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs -de véritable «respectability» ne quittent pas -les brillants «dining-saloons» des hôtels, et -le quai se retrouve plus solitaire sous les -étoiles. C'est à ce moment que l'on peut apprécier -combien sont devenus hospitaliers certains -indigènes: si, dans une minute de -mélancolie, on se promène seul au bord du Nil -en fumant sa cigarette, on est toujours accosté -par quelqu'un d'entre eux qui, se méprenant -sur la cause de ce vague à l'âme, s'empresse à -vous offrir, avec une touchante ingénuité, de -vous présenter aux jeunes personnes les plus -gaies du pays.</p> - -<p>Dans les autres villes, restées purement -égyptiennes, les gens ne pratiqueraient jamais -cet excès d'affabilité et de belles manières, dû -sans nul doute à notre bienfaisant contact.</p> - -<p>Assouan possède aussi son petit bazar oriental, -un peu improvisé, un peu neuf; mais il -en fallait bien un, au plus vite, pour que rien -ne manquât aux touristes.</p> - -<p>Les marchands ont su s'approvisionner (dans -les maisons mères, sous les arcades de la rue -de Rivoli) avec autant de tact que de bon goût, -et les dames Cook ont l'inoffensive illusion d'y -faire journellement des trouvailles. On y vend -aussi, pendus par la queue, empaillés et naturalisés -avec art, les derniers crocodiles d'Égypte -qui, surtout en fin de saison, restent à des -prix avantageux.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il n'est pas jusqu'au vieux Nil, qui ne -se laisse taquiner gentiment par l'évolution.</p> - -<p>D'abord les fellahines, drapées de voiles -noirs, qui tout le jour viennent y puiser l'eau -précieuse, renonçant à ces fragiles amphores de -terre cuite en usage depuis les temps barbares -et dont les orientalistes avaient fort abusé dans -leurs tableaux, les remplacent aujourd'hui par -d'ex-bidons à pétrole en fer-blanc, mis à leur disposition -par la bienveillance des grands hôtels; -elles les portent d'ailleurs sur la tête avec désinvolture, -comme autrefois ces poteries démodées, -et sans perdre en rien leur galbe de tanagra.</p> - -<p>Et puis ce sont les grands bateaux touristes -des Agences, qui abondent ici, car Assouan a -le privilège d'être tête de ligne, et leurs sifflets, -leurs moteurs à roue, leurs dynamos pour -l'électricité mènent du matin au soir une captivante -symphonie. On pourrait reprocher à -ces bâtiments de ressembler un peu aux lavoirs -de la Seine; mais les Agences, jalouses de -leur restituer une certaine couleur locale, leur -ont donné des appellations si notoirement égyptiennes, -qu'il n'y a plus rien à dire: ils se nomment -<i>Sesostris</i>, <i>Aménophis</i>, ou <i>Ramsès <span lang="en" xml:lang="en">The Great</span></i>.</p> - -<p>Ce sont enfin les barques à l'aviron qui promènent -sans trêve les voyageurs de l'une à -l'autre rive. Tant que la «<span lang="en" xml:lang="en">season</span>» bat son -plein, on les pavoise d'une quantité de petits -drapeaux en cotonnade rouge ou même en -simple papier. Les rameurs ont en outre la -consigne de chanter tout le temps des chansons -indigènes, que rythme un joueur de derboucca -assis à la proue; de plus ils ont appris -à pousser ce cri, d'une si noble envolée, par lequel -les Anglo-Saxons manifestent d'habitude -leur enthousiasme ou leur joie: <i>Hip! hip! -hurrah!</i>—et l'on n'imagine pas ce que cela fait -bien, pour couper ces mélopées arabes qui risqueraient -sans cela de verser dans la monotonie.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Mais le triomphe d'Assouan, c'est son désert, -qui commence là tout de suite, dès que finit -le gazon bien ratissé de son dernier square; -un désert qui, à part les voies ferrées et les -poteaux télégraphiques, a tous les charmes du -vrai, les sables, les pierres bouleversées en -chaos, les horizons vides,—tout, moins l'immensité -et l'infinie solitude, moins l'horreur, -en un mot, qui le rendait jadis si peu désirable. -On s'étonne en arrivant, par exemple, d'y -voir les roches soigneusement numérotées à la -peinture blanche, en chiffres de deux pieds de -haut, ou bien marquées de grandes croix qui -tirent l'œil de plus loin encore (<i>sic</i>); mais j'accorde -que l'effet d'ensemble n'y a rien perdu.</p> - -<p>Le matin donc, avant l'ardeur du soleil, -entre le <i lang="en" xml:lang="en">breakfast</i> et le <i lang="en" xml:lang="en">luncheon</i>, toutes les -dames en casque de liège et lunettes bleues -(<i lang="en" xml:lang="en">dark-coloured spectacles are recommended on -account of the glare</i>) s'égrènent dans ces solitudes -apprivoisées à leur usage, avec autant de -sécurité qu'à Trafalgar Square ou à Kensington -Garden. Et il n'est pas rare de voir l'une -d'elles se diriger isolément, un livre à la main, -vers l'un de ces pittoresques rochers—le 363 -par exemple, ou bien le grand 364 si l'on préfère—qui -semblait lui faire signe avec -son étiquette blanche, d'une façon presque -malséante même, dirait un observateur non -initié…</p> - -<p>Que les familles se rassurent toutefois: -malgré ces gros numéros d'un premier aspect -un peu équivoque, rien de répréhensible ne -saurait se passer dans ces granits; ils sont du -reste d'une seule pièce, sans la moindre -lézarde par où l'inconduite trouverait à se faufiler. -Non, tout simplement les chiffres et les -croix désignent les blocs décorés d'hiéroglyphes -et correspondent à un chaste catalogue où -chaque inscription pharaonique se trouve traduite -en termes des plus décents.</p> - -<p>Cet ingénieux étiquetage des cailloux du -désert est dû à l'initiative d'un égyptologue -anglais.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent" id="ch20">XX<br /> -LA MORT DE PHILÆ</h2> - - -<p>Au sortir d'Assouan, la dernière maison -tournée, voici tout de suite le désert. Et le soir -tombe, un soir de février qui s'annonce très -froid sous un étrange ciel couleur de cuivre.</p> - -<p>C'est incontestablement le désert, oui, avec -son chaos de granit et de sable, avec ses tons -roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les -poteaux d'un télégraphe et les rails d'une ligne -ferrée qui le traversent de compagnie, pour -aller se perdre à l'horizon vide. Et puis, combien -cela semble paradoxal et ridicule de se -promener là en toute sécurité, et dans une voiture! -(Le plus vulgaire des fiacres, que j'ai pris -à l'heure, sur le quai d'Assouan.)—Désert -qui garde encore les aspects du vrai, mais qui -est maintenant domestiqué, apprivoisé à l'usage -des touristes et des dames.</p> - -<p>D'abord d'immenses cimetières, en plein -sable, à l'orée de ces quasi-solitudes. Oh! de si -vieux cimetières, de toutes les époques de l'histoire; -les mille petites coupoles des saints de -l'Islam et les stèles chrétiennes des premiers -siècles s'y émiettent côte à côte, au-dessus des -hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, -toutes ces ruines des morts et tous les blocs -des granits épars se mêlent en groupements -tristes, détachant de fantastiques silhouettes -brunes sur le cuivre pâle du ciel: arceaux brisés, -dômes qui penchent, rochers qui se dressent -comme de hauts fantômes…</p> - -<p>Ensuite, cette région des tombes une fois -franchie, les granits seuls jonchent l'étendue, -des granits auxquels l'usure des siècles a -donné des formes de grosses bêtes rondes; par -places, ils ont été jetés les uns sur les autres -et figurent des entassements de monstres; -ailleurs ils gisent isolés parmi les sables, -comme perdus au milieu de l'infini de quelque -plage morte. On cesse de voir les rails et -le télégraphe; par la magie du crépuscule, tout -redevient grandiose, sous un de ces ciels des -soirs d'Égypte, qui, l'hiver, ressemblent à de -froides coupoles de métal; voici que l'on a -conscience enfin d'être vraiment au seuil de -ces profondes désolations arabiques dont -aucune barrière, après tout, ne vous sépare; -n'était toujours l'invraisemblance de cette voiture -qui vous emmène, on prendrait maintenant -au sérieux ce désert-là, car en somme il -n'a point de limites.</p> - -<p>Trois quarts d'heure de route environ, et, -devant nous là-bas, apparaissent des feux, qui -déjà s'allument dans le jour mourant. Bien éclatantes, -ces lumières pour être celles de quelque -campement d'Arabes… Et le cocher se retourne, -me les montrant du doigt: «Chélal!» dit-il.</p> - -<p>Chélal, le nom de ce village, au bord de l'eau, -où l'on prend une barque pour aller à Philæ.—Horreur! -ce sont des lampes électriques!… -Et Chélal se compose d'une gare, d'une usine -au long tuyau qui fume, puis d'une douzaine -de ces louches cabarets empestant d'alcool, sans -lesquels, paraît-il, la civilisation européenne -ne saurait décemment s'implanter dans un pays -neuf.</p> - -<p>L'embarcadère pour Philæ. Quantité de -barques sont là prêtes, car les touristes, alléchés -par maintes réclames, affluent maintenant -chaque hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans -en excepter une, agrémentées à profusion de -petits drapeaux anglais, comme pour quelque -régate sur la Tamise; il faut donc subir ces -pavois de fête foraine,—et nous partons avec -une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers -entonnent à la cadence des rames.</p> - -<p>On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste -imprégné de froide lumière. Nous sommes dans -un grand décor tragique, sur un lac environné -d'une sorte d'amphithéâtre terrible que dessinent -de tous côtés les montagnes du désert.</p> - -<p>C'était au fond de cet immense cirque de granit -que le Nil serpentait jadis, formant des îlots -frais, où l'éternelle verdure des palmiers contrastait -avec ces hautes désolations érigées alentour -comme une muraille. Aujourd'hui, à cause -du «barrage» établi par les Anglais, l'eau a -monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait -plus; ce lac, presque une petite mer, -remplace les méandres du fleuve et achève d'engloutir -les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis,—qui -trônait là depuis des millénaires au sommet -d'une colline chargée de temples, de colonnades -et de statues—émerge encore à demi, -seul et bientôt noyé lui-même; c'est lui qui -apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à cette -heure où la nuit commence de confondre toutes -choses.</p> - -<p>Nulle part ailleurs que dans la Haute-Égypte -les soirs d'hiver n'ont ces transparences de vide -absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la -lumière s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze, -mais en restant métallique; le zénith devient -brun comme un gigantesque bouclier d'airain, -tandis que le couchant seul persiste à rester jaune, -en pâlissant jusqu'à une presque blancheur -de laiton, et là-dessus les montagnes du désert -aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, -d'une nuance de sienne brûlée. Ce soir, un -vent glacial souffle avec furie contre nous. Toujours -au chant des rameurs, nous avançons -péniblement sur ce lac artificiel,—que soutient -comme en l'air une maçonnerie anglaise, -invisible au lointain, mais devinée et révoltante; -lac sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit -dans ses eaux troubles des ruines sans -prix: temples des dieux de l'Égypte, églises -des premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions -et emblèmes. C'est au-dessus de ces -choses que nous passons, fouettés au visage par -des embruns, par l'écume de mille petites lames -méchantes.</p> - -<p>Nous approchons de ce qui fut l'île sainte. -Par places, des palmiers, dont la longue tige -est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir, -montrent encore leur tête, leurs plumets mouillés, -donnant des aspects d'inondation, presque -de cataclysme.</p> - -<p>Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous -touchons à ce kiosque de Philæ, reproduit par les -images de tous les temps, célèbre à l'égal du -Sphinx ou des Pyramides. Il s'élevait jadis sur -un piédestal de hauts rochers, et les dattiers -balançaient alentour leurs bouquets de palmes -aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses -colonnes surgissent isolément de cette sorte de -lac suspendu et on le dirait construit dans l'eau -à l'intention de quelque royale naumachie. -Nous y entrons avec notre barque,—et c'est -un port bien étrange, dans sa somptuosité -antique; un port d'une mélancolie sans nom, -surtout à cette heure jaune du crépuscule -extrême, et sous ces rafales glacées que nous -envoient sans merci les proches déserts. Mais -combien il est adorable ainsi, le kiosque de -Philæ, dans ce désarroi précurseur de son -éboulement! Ses colonnes, comme posées sur -de l'instable, en deviennent plus sveltes, -semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux -en feuillage de pierre: tout à fait -kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si -près de disparaître à jamais sous ces eaux qui -ne baissent plus…</p> - -<p>Voici que de nouveau, pour quelques secondes -encore, il fait presque jour, et que des teintes -de cuivre moins pâles se rallument au ciel. Après -le coucher des soleils d'Égypte, quand on croit -que c'est fini, souvent elle vient ainsi vous surprendre, -cette recoloration furtive de l'air, avant -que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés -qui nous environnent, les nuances rougeâtres -font semblant de revenir, et de même là-bas, -sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au -milieu de la petite mer que le vent couvre -d'écume.</p> - -<p>Au sortir du kiosque, notre barque, sur -cette eau profonde et envahissante, parmi les -palmiers noyés, fait un détour, afin de nous -conduire au temple par le chemin que prenaient -à pied les pèlerins du vieux temps, par -la voie naguère encore magnifique, bordée de -colonnades et de statues. Entièrement engloutie -aujourd'hui, cette voie-là, que l'on ne -reverra jamais plus; entre ses doubles rangées -de colonnes, l'eau nous porte à la hauteur des -chapiteaux, qui émergent seuls et que nous -pourrions toucher de la main.—Promenade -de la fin des temps, semble-t-il, dans cette -sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler, -plonger et être oubliée.</p> - -<p>Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus -de nos têtes se dressent les énormes pylônes, -ornés de personnages en bas-relief: une Isis -géante qui tend le bras comme pour nous -faire signe, et d'autres divinités au geste de -mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur -de ces murailles, est basse, d'ailleurs à -demi noyée, et donne sur des profondeurs -déjà très en pénombre. Nous entrons à l'aviron -dans le sanctuaire. Et, dès que notre -barque a passé au-dessus du seuil sacré, les -bateliers interrompant leur chanson, poussent -en surprise le cri nouveau qu'on leur a appris -à l'usage des touristes: <i>Hip! hip! hip! hurrah!</i>… -Oh! l'effet de profanation grossière et imbécile -que cause ce hurlement de la joie anglaise, à -l'instant où nous pénétrions là, le cœur serré -par tant de vandalisme utilitaire!… Ils comprennent -d'ailleurs qu'ils ont été déplacés et -ne recommenceront pas; peut-être même, au -fond de leur âme nubienne, nous savent-ils gré -de leur avoir imposé silence. Il fait plus -sombre là dedans bien que ce soit à ciel -ouvert, et le vent glacé siffle plus lugubrement -qu'au dehors; on est transi par une -humidité pénétrante,—humidité d'importation, -bien inconnue autrefois dans ce pays avant -qu'on l'eût inondé. Nous sommes dans la partie -du temple non couverte, celle où venaient -s'agenouiller les fidèles. La sonorité des granits -alentour exagère le bruit des avirons sur cette -eau enclose,—et c'est si déroutant de ramer -et de flotter entre ces deux murs où jadis pendant -des siècles les hommes se sont prosternés -le front contre les dalles!…</p> - -<p>L'obscurité décidément nous envahit, l'heure -est trop tardive; il faut pousser la barque à -toucher les murailles pour distinguer encore -les hiéroglyphes et les dieux rigides, qui y sont -gravés finement comme au burin. Tout cela, -miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation, -a déjà pris à la base cette triste teinte -noirâtre que l'on voit aux vieux palais vénitiens.</p> - -<p>Halte et silence; il fait sombre, il fait froid; -les avirons ne remuant plus, on n'entend que -la plainte du vent et le clapotis de l'eau sur -les colonnes, sur les bas-reliefs,—et puis tout -à coup le bruit d'une chute pesante, suivie de -remous sans fin: quelque grande pierre sculptée -qui vient de plonger à son heure, pour rejoindre -dans le chaos noir d'en dessous celles -déjà disparues, et les temples déjà engloutis, -et les vieilles églises coptes, et la ville des premiers -siècles chrétiens,—tout ce qui fut jadis -l'île de Philæ, la «perle de l'Égypte», l'une -des merveilles du monde.</p> - -<p>On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe -où pour attendre la lune. Au fond de -cette première salle à air libre, s'ouvre une -porte qui donne dans de la nuit épaisse: c'est -le saint des saints, lourdement plafonné de -granit, la partie la plus haute du temple, la -seule que l'eau n'ait pas atteinte, et là nous -pouvons mettre pied à terre. Nos pas semblent -trop bruyants sur les larges dalles sonores, et -des hiboux s'envolent. Profondes ténèbres; le -vent et l'humidité nous glacent. Trois heures -à passer avant le lever de la lune; attendre -dans ce lieu serait mortel; plutôt retournons -à Chélal, nous mettre à l'abri dans un bouge -quelconque.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Un cabaret de l'horrible village, à la lueur -d'une lampe électrique. Il empeste l'absinthe, -ce cabaret du désert. On s'y chauffe à un brasero -fumeux. Il a été bâti hâtivement avec du -zinc de boîtes à conserves, avec des débris de -caisses à whisky, et, pour orner les murs, le -patron, qui est un vague Maltais, a collé partout -des images découpées dans nos journaux -européens pornographiques. Pendant nos heures -d'attente, des Nubiens, des Arabes s'y succèdent -sans trêve, demandant à boire, et on -leur vend nos alcools à pleines verrées: ouvriers -des usines nouvelles, qui étaient jadis -des êtres de santé et de plein air, mais qui -ont déjà la figure flétrie sous un poudrage de -charbon, les yeux hagards, avec une expression -malheureuse et mauvaise.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le lever de la lune heureusement ne tardera -plus, et, de nouveau dans notre barque, nous -cheminons d'une allure lente vers ce triste -écueil qu'est aujourd'hui Philæ. Le vent est -tombé avec la nuit, comme il arrive presque -toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise. -Au lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-noir, -infiniment lointain, où scintillent par -myriades les étoiles d'Égypte.</p> - -<p>Une grande lueur à l'orient, et la pleine lune -enfin surgit, non pas sanglante comme dans -nos climats, mais tout de suite très lumineuse, -au milieu de cette sorte de buée en auréole -que lui fait ici l'éternelle poussière des sables.</p> - -<p>Bercés toujours par la chanson nubienne des -bateliers, quand nous sommes revenus dans le -kiosque sans base, un grand disque éclaire -déjà toutes choses, en discrète splendeur; au -gré des allées et venues de notre barque, nous -le voyons passer et repasser, le grand disque -de vermeil, entre ces hautes colonnes, si frappantes -d'archaïsme, dont l'image se dédouble -dans l'eau maintenant calmée.—Plus que -jamais, kiosque de rêve, kiosque d'antique -magie…</p> - -<p>Pour retourner chez la déesse, nous suivons -une seconde fois la voie noyée entre les chapiteaux -et les frises de la colonnade qui -émergent comme une série de petits récifs. -Dans la salle à ciel ouvert qui est l'avant-temple, -l'obscurité persiste encore entre les granits -souverains; attachons la barque contre l'un -des murs et attendons le bon plaisir de la -lune; sitôt qu'elle sera assez haute pour plonger -ici, nous y verrons clair.</p> - -<p>Cela débute par une lueur rose, au sommet -des pylônes. Et puis cela devient comme un -triangle lumineux, très nettement coupé, qui -grandit peu à peu sur l'immense paroi et tend -à descendre vers la base du temple, nous révélant -par degrés la présence intimidante des bas-reliefs, -les dieux, les déesses, les hiéroglyphes, -les cénacles de personnages qui se font entre -eux des signes. Nous ne sommes plus seuls; -tout un monde de fantômes vient d'être évoqué -autour de nous par la lune, fantômes petits -ou très grands, qui se dissimulaient là dans -l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causer -à la muette, sans troubler le profond silence, -rien qu'à l'aide de mains expressives et de -doigts levés. Maintenant commence à paraître -aussi l'Isis colossale,—celle qui est inscrite à -gauche du portique par où l'on entre: d'abord -sa tête fine, casquée d'un oiseau et surmontée -d'un disque solaire; puis, la lueur descendant -toujours, sa gorge, son bras qui se lève pour -faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur; -enfin la nudité svelte de son torse, et ses -hanches serrées dans une gaine… La voilà bientôt -tout entière sortie de l'ombre, la déesse… -Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de -voir à ses pieds—au lieu des dalles qu'elle -connaissait depuis deux mille ans—sa propre -image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, qui -s'allonge, renversé dans de l'eau…</p> - -<p>Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne -de ce temple isolé dans un lac, encore la -surprise d'une sorte de grondement funèbre, -encore des choses qui s'éboulent, de précieuses -pierres qui se désagrègent, qui tombent,—et -alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques -se forment et se déforment, jouent -à se poursuivre, ne finissent plus de troubler -ce miroir, encaissé dans les granits terribles, -où l'Isis se regardait tristement…</p> - -<hr /> - - -<p><i>P.S.</i>—La noyade de Philæ vient, comme on -sait, d'augmenter de soixante-quinze millions de -livres le rendement annuel des terres environnantes. -Encouragés par ce succès, les Anglais -vont, l'année prochaine, élever encore de six -mètres le barrage du Nil; du coup, le sanctuaire -d'Isis aura complètement plongé, la plupart -des temples antiques de la Nubie seront -aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront le -pays. Mais cela permettra de faire de si productives -plantations de coton!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2"> </td> <td class="small r">Pages</td></tr> -<tr><td class="r">I.</td> -<td class="drap small">—MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND -SPHINX</td> -<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">II.</td> -<td class="drap small">—LA MORT DU CAIRE</td> -<td class="num"><a href="#ch2">15</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">III.</td> -<td class="drap small">—MOSQUÉES DU CAIRE</td> -<td class="num"><a href="#ch3">31</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">IV.</td> -<td class="drap small">—LE CÉNACLE DES MOMIES</td> -<td class="num"><a href="#ch4">45</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">V.</td> -<td class="drap small">—UN CENTRE D'ISLAM</td> -<td class="num"><a href="#ch5">67</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">VI.</td> -<td class="drap small">—CHEZ LES APIS</td> -<td class="num"><a href="#ch6">85</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">VII.</td> -<td class="drap small">—BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT</td> -<td class="num"><a href="#ch7">103</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">VIII.</td> -<td class="drap small">—CHRÉTIENS ARCHAÏQUES</td> -<td class="num"><a href="#ch8">119</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">IX.</td> -<td class="drap small">—LA RACE DE BRONZE</td> -<td class="num"><a href="#ch9">135</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">X.</td> -<td class="drap small">—LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON</td> -<td class="num"><a href="#ch10">149</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">XI.</td> -<td class="drap small">—LA DÉCHÉANCE DU NIL</td> -<td class="num"><a href="#ch11">171</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">XII.</td> -<td class="drap small">—CHEZ LA DÉESSE DE L'AMOUR ET DE LA -JOIE</td> -<td class="num"><a href="#ch12">189</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">XIII.</td> -<td class="drap small">—LOUXOR MODERNISÉ</td> -<td class="num"><a href="#ch13">207</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">XIV.</td> -<td class="drap small">—SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE A THÈBES</td> -<td class="num"><a href="#ch14">227</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">XV.</td> -<td class="drap small">—A THÈBES, LA NUIT</td> -<td class="num"><a href="#ch15">243</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">XVI.</td> -<td class="drap small">—THÈBES AU SOLEIL</td> -<td class="num"><a href="#ch16">261</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">XVII.</td> -<td class="drap small">—UNE AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II</td> -<td class="num"><a href="#ch17">277</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">XVIII.</td> -<td class="drap small">—A THÈBES CHEZ L'OGRESSE</td> -<td class="num"><a href="#ch18">305</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">XIX.</td> -<td class="drap small">—LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE</td> -<td class="num"><a href="#ch19">323</a></td> -</tr> -<tr><td class="r">XX.</td> -<td class="drap small">—LA MORT DE PHILÆ</td> -<td class="num"><a href="#ch20">339</a></td> -</tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c small top4em">IMP. HENRY MAILLET, 3, RUE DE CHATILLON, PARIS.</p> - -<p class="c small">10734-1-21</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Philæ, by Pierre Loti - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHILÆ *** - -***** This file should be named 63141-h.htm or 63141-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/4/63141/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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