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-The Project Gutenberg EBook of Propos de peintre, deuxième série: Dates, by
-Jacques-Émile Blanche
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Propos de peintre, deuxième série: Dates
- Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au
- De David à Degas
-
-Author: Jacques-Émile Blanche
-
-Release Date: September 5, 2020 [EBook #63129]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, DEUXIEME: DATES ***
-
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-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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-
- JACQUES-ÉMILE BLANCHE
-
- Propos de Peintre
- DEUXIÈME SÉRIE
-
- DATES
-
- Précédé d'une Réponse
- à la Préface de M. Marcel PROUST
- Au _De David à Degas_
-
-
- PARIS
- ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
- 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
- PLACE BEAUVAU
-
- 1921
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-Cahiers d'un Artiste:
-
- PREMIÈRE SÉRIE.--Juin-Novembre 1914.
-
- DEUXIÈME SÉRIE.--Novembre 1914-Juin 1915.
-
- TROISIÈME SÉRIE.--_Suite du Printemps à Paris._--_Été en Normandie_,
- Août-Novembre 1915.
-
- QUATRIÈME SÉRIE.--_Paris_, Novembre 1915-Août 1916.
-
- CINQUIÈME SÉRIE.--_La Famille d'Aultreville et les Sommevieille_,
- Août-Décembre 1916.
-
- SIXIÈME SÉRIE.--_Les Intermédiaires_, Décembre 1916-Juin 1917.
-
-
-Propos de Peintre:
-
- Première Série. DE DAVID A DEGAS.
-
-
-Romans:
-
- TOUS DES ANGES (Albin Michel, Éd.)
-
- AYMERIS (Aux Éd. de la Sirène).
-
-
-A paraître:
-
- LES CLOCHES DE SAINT-AMARAIN (Roman).
-
-
-
-
-Justification du tirage
-
-
-
-
-DÉDICACE
-
-ET
-
-PORTRAIT LIMINAIRE
-
-MARCEL PROUST
-
-
-RÉPONSE A LA PRÉFACE AU _De David à Degas_, VOLUME Ier DE _Propos de
-Peintre_.
-
-J'ai dédié à l'auteur de «Swann» la réimpression d'_Études et
-Portraits_, devenus plus tard le «_De David à Degas_»--un titre meilleur
-par sa sonorité que par le sens qu'il suggère--; le second tome de ces
-«_Propos de peintre_», je l'offre à l'auteur de «_A l'ombre des jeunes
-filles en fleurs_». «_Dates_» fait corps avec «_Propos de peintre_»,
-comme chacun de vos romans, mon cher Marcel, constitue une partie de «_A
-la recherche du temps perdu_».
-
-Je donne même, ici, mon étude sur Forain, et une autre, très développée,
-sur Frédérick Watts, lesquelles parurent dans _Essais et Portraits_.
-Vous trouverez plus loin des pages sur José-Maria Sert et sur quelques
-autres artistes dont vous parlez dans votre préface, mais qui ne
-figuraient pas dans «De David à Degas». Le pire défaut des articles
-réunis en volume, c'est qu'ils ne se composent pas avec rigueur, qu'on y
-trouve des redites; certaines pages font double emploi; et surtout, ces
-articles s'adressent à des publics différents, si bien qu'au moment où
-l'auteur inclinerait au développement d'une idée qu'il mènerait aussi
-loin que possible, il la lui faut abandonner: d'où un péril qui est que
-son point de vue n'a qu'une stabilité d'époque et presque de
-circonstances. Aussi bien, j'appelle ce livre: _Dates_.
-
-Sur votre conseil, et à votre prière, j'avais écarté le _Jean-Louis
-Forain_; pour, précisément, des «raisons d'époque», je le réintègre dans
-ce recueil parmi d'autres points de repère du souvenir, qui m'aident
-dans ma «_Recherche du temps perdu_».
-
-M. François Fosca (en peinture, Georges de Traz), après une analyse de
-la critique d'art telle qu'on la définirait, critique de «créateurs»,
-selon lui, prononce dans _le Divan_: «_Tel axiome de Denis, telle
-remarque de Piot, vous en trouverez la justification dans quelques
-centimètres carrés de leurs toiles, ou dans le coin d'un Cézanne, d'un
-Signorelli. Et réciproquement, de ces axiomes, sont nées d'autres
-oeuvres formant comme les degrés alternés d'un escalier que gravit
-l'artiste. Qui n'a souhaité une édition de «Théories», où l'on
-intercalerait les reproductions des oeuvres contemporaines de chaque
-article? Chez Blanche, rien de pareil. Impossible de deviner sa peinture
-à travers ses écrits... Quelles sont ses idées directrices? A part
-quelques réflexions sur la peinture de portraits, son livre pourrait
-être écrit par un amateur intelligent qui a fréquenté pas mal de
-peintres, a du goût, mais nulle armature. Chez lui, l'artiste et
-l'amateur sont deux hommes différents. L'un crée; l'autre goûte et
-s'enthousiasme. Mais jamais les expériences du premier ne contrôlent les
-jugements du second. Nous comprenons maintenant pourquoi il sacrifie au
-«Cubisme». Capable de discerner les causes de cette hérésie esthétique,
-il est incapable de résister aux attraits d'une sensation nouvelle..._»
-
-M. Fosca s'excuse «_d'assumer ainsi le rôle d'un puritain grondeur_»,
-mais c'est qu'en présence de l'anarchie actuelle que je connais si
-bien,--il doit le savoir--«_l'attitude du dilettante n'est plus
-admissible_». En serais-je donc un? Mais, plus loin, M. Fosca me donne
-pour «_ravi de jouer, sur le tard, le rôle d'un vieil oncle grognon_»,
-«_un laudator temporis acti_», qui, _devant les nouveautés ronchonne:
-«Ah! si vous aviez connu Manet!»_ Ici M. Fosca semble avoir trop peu
-d'ironie, mais il ne me déplaît point de me sentir, moi-même, devenir un
-peu prud'homme, pour un Suisse comme ce bon M. Fosca. Selon lui, dès que
-j'entreprends le portrait de quelqu'un, je le rapetisse, l'étrique; une
-sorte de «_scepticisme quasi cruel_» fait que je ne puis «_étudier
-l'oeuvre, l'exalter, qu'en diminuant l'artiste_». Entre mes mains,
-Fantin n'est plus qu'un bourgeois rive-gauche, endormi à l'ombre de
-l'Institut; Manet, un amateur peu sérieux, jaloux de la gloire de
-Chaplin; Whistler, un vieux-dandy passablement cabotin. «_Aux lauriers
-qu'il tresse, Blanche mêle l'ortie au laurier. C'est si frappant, que
-dans la préface, Marcel Proust avoue en être gêné!_» En vérité, est-ce
-que vous aussi, je vous peine un peu?
-
-Mais, cher Marcel, je ne crois pas à la critique d'art, et serais peu à
-même de définir ce que cela est,--aujourd'hui du moins! Je ne suis qu'un
-portraitiste qui raconte ce qu'il voit, de son mieux, et avec cette
-franchise que les parents de ses modèles réprouvent dans sa peinture,
-jusqu'à la lui laisser pour compte, trop souvent, comme «cruelle». Mes
-articles, mes études ne sont, à la façon de mes portraits peints, que
-les paragraphes ou les pages d'une petite histoire de mon temps.
-L'opinion des autres qu'avec soin je cite, les guillemets dont j'abuse,
-n'y découvrez-vous pas un scrupule? Certain «critique» me désigne comme
-un «mémorialiste féroce»; d'autres me prennent pour un mondain,--comme
-vous! A Paris, on peut, à la vérité, naître, vivre et mourir dans une
-même rue, sans être connu de ses voisins. J'en fais chaque jour
-l'expérience comme de l'impossibilité où nous sommes de nous débarrasser
-d'une étiquette que colle sur notre dos un farceur habile.
-
-Il est regrettable que Sainte-Beuve se soit à ce point trompé sur le
-mérite des ouvrages qui parurent de son temps; mais combien ce qu'il
-raconte de leurs auteurs nous intéresse! Me suis-je trompé, comme l'ont
-fait tant de critiques sur leurs contemporains? En tout cas, et
-rendez-moi cette justice, après quarante ans d'expérience, je ne reviens
-sur aucun de mes jugements, même de tout jeune homme. Delacroix, Ingres,
-J.-F. Millet, Courbet, Corot, Daumier, Cézanne, Manet, Degas même, je
-les «adore», comme on dit aujourd'hui, et m'aperçois peu à peu que tant
-d'autres peintres que les critiques d'art et les marchands nous
-présentèrent comme supérieurs à ces Maîtres[1]... eh bien!... on ne les
-tient plus que pour «intéressants». Déjà quelques-uns de ceux-ci
-retombent lentement, en vol plané, des cimes où les avait portés
-l'enthousiasme des séïdes de ce Mirbeau, qui n'a jamais rien découvert
-tout seul. A ce propos, pourrait-on rappeler que ce fut Hervieu, qui lui
-signala Maeterlinck, pendant un séjour que faisait l'auteur des
-«_Tenailles_» chez le jardinier des supplices? Hervieu, dans un tas de
-livres reçus par le chroniqueur, avait choisi le Théâtre des
-Marionnettes, de Maeterlinck. Il passa la nuit à lire, et, le lendemain,
-mit le feu aux poudres: Mirbeau écrivit son fameux article. La critique
-du Lyrisme, du Formidable et de l'Hyperbole, qui, je crois, date de
-Mirbeau, aura eu des répercussions profondes dans les ateliers, comme
-nous le verrons dans mes prochains «Propos de peintre» des années
-après-guerre, où la folie des préfaces pour catalogues d'expositions est
-devenue générale. Il reste à espérer que cette Égalité dans l'éloge
-finisse par déprécier le Peintre.
-
- [1] Lautrec, considéré comme supérieur de beaucoup à Degas. (Louis
- Vauxcelles.)
-
-J'ai souvent présenté jusqu'ici des artistes que je place à un rang un
-peu subalterne d'acolyte: Fantin lui-même et Whistler aussi, par rapport
-à d'autres que je déifie. Ne possédant pas un éclectisme extensible (ou
-le contraire...,) mais entretenant quelques convictions passionnées,
-j'espère qu'il existe encore quelque part une échelle des valeurs;
-sinon, j'en veux établir une, ne serait-ce que par respect et dévotion
-pour les grands génies. A mon culte pour Manet, _peintre_, imputez donc
-la faiblesse avec laquelle je note d'humbles traits, qui me touchent si
-fort dans l'_homme_ que j'ai connu et aimé. Pour moi, loin de ridicules,
-ils me paraissent sublimes.
-
-Le caractère d'un Louis David me fait mieux comprendre son oeuvre,
-encore que je me passerais de savoir ce qu'a dit et pensé le citoyen,
-pour mettre le peintre aussi haut que je l'érige dans l'histoire de
-l'École française.
-
-Ne sera-t-il pas de quelque importance pour les historiens de savoir
-que, sur la scène de l'Opéra, le 2 février 1920, le maître Henri
-Matisse, en veston et lunettes d'or, se laissa traîner par des danseuses
-et un maître de ballet, son ventre de professeur quinquagénaire
-disparaissant sous des couronnes plus martiales que le chêne et le
-laurier qu'au 14 juillet précédent le maréchal Foch avait reçues, entre
-l'Arc de l'Étoile et la Bastille? Matisse est-il, pour cela, moins
-touchant, dans ses tournées théâtrales que dans son studio
-méditerranéen, qui est une chambre d'hôtel-palace? C'est si beau
-quelqu'un qui croit en lui-même, et vous dit _pourquoi_!
-
-L'âme d'Eugène Carrière, sa belle correspondance, son courage dans la
-douleur, ses vertus civiques et privées, son intelligence de la
-peinture, tout cela suffira-t-il à faire de lui un aussi grand artiste
-que Courbet, qui, pourtant, fut un assez sot vaniteux? Tandis que
-j'écris ces lignes, seuls quelques marchands soutiennent le commissaire
-qui disperse les études de l'atelier Carrière, au milieu de
-l'indifférence sinon de la tristesse des amateurs jeunes. S'ils sont
-déçus, c'est que leur mémoire est pleine encore de la littérature qui
-fut consacrée au brave peintre par les écrivains du «Formidable»: ils
-ont eu, du peintre, la vision qu'ils avaient de l'homme, et en ont fait
-un Titan.
-
-La Vierge de Cimabue, portée par les rues de Florence, semblait vivante
-au peuple et le fanatisait. Aujourd'hui, comme il appert des ballets
-russes, l'enthousiasme de la foule, pour l'art, se manifeste
-différemment, et pour d'autres ouvrages, tels qu'un décor de théâtre, ou
-un costume de ballerina. Nous applaudissons à toute forme du génie, et
-décernons les lauriers pareillement à M. Wilson, nouveau Christ, et à
-Matisse nouveau Van Eyck, quitte à rire bientôt après de nos
-tartarinades.
-
-M. Fosca m'accuse de n'avoir pas la «compréhension de la vraie
-grandeur»... Selon lui, je rabaisse Vuillard, ou tel autre charmant
-«intimiste», qui n'a tout de même rien signé d'aussi accompli que le
-portrait de la mère de Whistler, ni que certaines natures-mortes de
-Fantin Latour, n'en déplaise à M. Fosca! Il est bien bon de nous
-rappeler que Maurice Denis est admirable, mais nous préférons les
-moindres aux plus grands et trop concertés ouvrages de ce pieux artiste.
-
-La «_vraie grandeur_», c'est précisément celle qui ne doit pas être
-«voulue», ni obtenue, par des théories, mais reste ignorée de ceux en
-qui elle réside. Souvent ces bienheureux-là, ce sont les contemporains
-obscurs d'un artiste très fêté de son vivant. Ce phénomène de revirement
-complet de l'opinion, nous l'avons vu se produire et l'observons de plus
-en plus fréquemment, car presque personne ne semble savoir en quoi une
-oeuvre est oeuvre _d'art_, surtout en ces cas si fréquents où la valeur
-ne s'y signale pas par quelques-unes de ces outrances qui sont, en même
-temps que leur cause de succès, bien rarement un gage de pérennité. Ce
-qui manque à la plupart des artistes modernes, c'est cette grandeur
-«fatale» et, si j'ose dire, congénitale, des «Créateurs». J'avoue qu'il
-est très peu de peintres modernes et surtout vivants, que je considère
-comme des maîtres, quoique chacun de nous en soit un (cela va de soi),
-pour quelques amis, pour deux critiques, quelques marchands et le petit
-jeune gendelettres, qui se moque en traitant de tel un aîné qu'il croit
-«arrivé», parce que le pauvre homme est «connu».
-
-Mais, ne sortant plus de votre demeure, mon cher Marcel, savez-vous
-combien un homme de goût se compromet à prononcer et, bien plus
-gravement, à écrire certains noms d'artistes à côté de certains autres?
-Si, tout de même! Et de signer une préface à un livre de moi, ce fut un
-acte de grand courage, et je vous en garderai une reconnaissance très
-vive, puisque telle personne qui y figurait vous pria de l'en faire
-disparaître; et ne m'avez-vous pas avoué aussi dans une de vos lettres,
-que certains de vos amis vous avaient supplié de vous abstenir de me
-faire si grand honneur que de m'accorder votre apostille?
-
-Comme vous étiez invisible pour moi, et jamais plus abonné au téléphone,
-combien avons-nous dû échanger de lettres, cher ami, entre le jour où
-vous m'avez adressé le manuscrit de votre belle préface, et celui où mon
-livre parut? Connaissant votre politesse et votre désir d'être agréable
-à autrui, je vous avais prié de ne pas insister sur mes mérites de
-peintre, par crainte que vous n'apprêtassiez trop de copie pour les
-anonymes qui me réservent toujours une place dans leurs échos
-hebdomadaires... D'ailleurs, claquemuré comme vous l'étiez alors, vous
-n'étiez plus «au courant», m'écriviez-vous. Ne m'avez-vous point
-demandé: «Où peut-on voir des Cézanne?»
-
-Et vous feignez de me croire un peintre classé! Cela, Marcel, c'est un
-peu trop de politesse! Comment n'avez-vous pas été averti par vos
-nouveaux amis de la N. R. F. _qui n'ont jamais imprimé mon nom comme
-peintre_, même à l'époque où j'écrivais parfois dans cette revue austère
-et jésuitiquement «bolcheviste»? Ils ont peur de se tromper... et plutôt
-le silence, que ces horribles sueurs froides qui mouilleraient les
-tempes et l'échine de certains «amis», s'il leur fallait se prononcer...
-tout seuls!
-
-Pantelant sous les fleurs dont vous chargiez ma tête, j'ai voulu vous
-faire entendre qu'on n'avait pas encore cessé de tenir sur moi, «dans
-certains salons», des propos comme ceux que vous avez jadis enregistrés:
-«_Il faudrait mettre ses toiles plus en lumière, pour aujourd'hui
-seulement, parce que nous l'avons invité en quatorzième ou en
-cure-dents; on les remettra demain à un endroit où elles ne se voient
-pas_». Non, mon cher, elles ne sont pas plus que jadis «_à la place
-d'honneur dans les mêmes salons_». Personne, heureusement pour moi, n'en
-déclare: «_C'est d'une beauté rare; c'est beau comme le classique_».
-Comme me le dit Paul Valéry, mon cas est même assez cocasse. D'ici
-cinquante ans, on verra dans des musées les portraits que j'aurai peints
-de tant de littérateurs, mes amis; et de l'auteur de ces portraits, il
-n'y aura trace dans aucun livre de son époque. Je suis peut-être le seul
-artiste de mon âge, dont il n'existe pas la moindre monographie et que
-Larousse ignore. Je me sens, d'ailleurs, très fier de cette singularité,
-et je la porte, comme certain professeur d'échec, les ongles qu'il
-laissait croître à la façon des mandarins de la Chine.
-
-Quelqu'un des privilégiés qui pénétraient nuitamment chez vous, aura dû
-vous prévenir que mon sens critique s'alarmait un peu des éloges
-contenus dans votre préface; sur quoi, vous m'avez «rendu ma liberté»,
-supposant que je ne désirais plus publier cette belle page! Vous m'avez
-même, un beau matin, proposé d'en écrire une autre, où vous m'eussiez
-présenté d'une façon différente, comme une espèce de «méconnu», genre
-qui fut tant à la mode! Vos historiographes, après moi, trouveront dans
-mes tiroirs les centaines de pages que j'ai reçues de vous, à l'occasion
-de cette préface, honneur de ma courte vie littéraire, et dont le
-plaisir que j'avais à les lire (malgré vos pattes de mouche) n'était
-combattu que par tout ce que vous me disiez de la peine que vous preniez
-à les écrire, tant votre vue était fatiguée et votre asthme pénible.
-
-Je vous avais demandé, non pas une «préface», mais quelques souvenirs de
-notre Auteuil, au temps où, vous et moi, voyions passer auprès de nous
-certaines des figures dont il est question dans mes livres... J'espérais
-un portrait du Blanche d'alors, celui que firent poser Forain et Degas:
-vous m'avez terriblement flatté. Mais vous avez trouvé l'occasion de
-signer deux chefs-d'oeuvre: le portrait de mon père et le vôtre. Quant à
-celui du Marcel Proust frais émoulu du collège, il est d'une ironie
-telle, que vous n'aimeriez pas, dites, qu'il eût été peint par un autre
-que vous-même? Mais les portraits, la _ressemblance_, quel sujet à
-brouilles, à colères!... Il en va d'un portrait comme des articles de
-critique. La plupart des modèles ou des auteurs en sont mécontents.
-Vous, Marcel, apportez de tels scrupules et une telle délicatesse dans
-la rédaction d'une page où une personne amie est jugée, ou seulement
-citée par vous, que vos insomnies en doivent être bien cruelles, si la
-crainte vous saisit de n'avoir peut-être pas été suffisamment aimable.
-Mais est-ce là le bon état d'âme du «portraitiste»?
-
-Votre merveilleux don d'analyser, qu'on peut bien appeler sans pareil, a
-fait de vous un «portraitiste» comme il n'en sera jamais parmi les
-peintres, et tel que je n'en sais point chez les romanciers. Votre M. de
-Norpois, votre M. de Charlus--je ne parle pas de Swann!--ce sont des
-portraits de grande tradition. Car, je le crois, contrairement à ce pour
-quoi vous tiennent la plupart de vos _laudatores_, vous êtes un
-classique français, par l'étude des sentiments et la composition, que
-vous renouvelez, mais qui est l'un de vos primes soucis. Bien déçus
-seraient vos lecteurs s'ils voulaient reconnaître vos modèles, comme ils
-croient pouvoir nommer ceux d'Abel Hermant. Et, ce qui constitue un des
-caractères de votre génie et, peut-être, avec votre langue, votre
-principale originalité,--c'est cette dualité de peintre et de modèle.
-L'art, dont vous créez, je dirais plutôt recréez, vos personnages,
-ressortit à une des opérations de l'esprit les plus rares et les plus
-compliquées; il y en a peu d'exemples dans l'histoire des littératures.
-A peine oserais-je citer une George Eliot? Quand Léon Daudet voit un
-rapport entre votre oeuvre et celle de Saint-Simon, ce gros bourdon
-donne la mesure de son esprit critique tout en surface. Les documents
-que vous nous apportez pour l'étude des passions sont, quoique dans la
-tradition, d'une nouveauté qui étonne. Nouveau! cette épithète, on n'en
-pourra jamais abuser si l'on parle de vous, dans l'impossibilité où l'on
-est de trouver dans votre oeuvre des points de comparaison avec
-celles-là mêmes que l'on préfère. Les figures que vous prenez sur nature
-et que votre brosse peint avec un peu trop de facilité sont des
-personnages de second plan, comme les Verdurin, le docteur, le peintre,
-le compositeur; mais ceux-là, dans d'autres romans que les vôtres,
-seraient des chefs-d'oeuvre, comme portraits. Il me semble parfois, et
-dans vos plus belles pages, que vous empruntiez à un sexe les traits
-d'un autre; qu'en certaines de vos effigies, il y ait substitution
-partielle du «genre», si bien qu'on pourrait dire _il_ au lieu d'_elle_,
-et faire passer du masculin au féminin les épithètes qui qualifient un
-nom, une personne, dans ses gestes et son maintien[2]. Or ceci, qui
-serait peut-être gênant dans certains livres, devient chez vous une
-subtilité de plus, vous prête un accent de vérité plus fort, plus large
-et de généralisation, malgré la minutie de l'analyse, dans la
-contre-expérience que vous faites sur vous-même. La plus humble de vos
-créatures, disons Françoise, vous vous l'incorporez avant de la
-restituer, enrichie par son séjour chez vous. Vous êtes donc à part, et
-la question de ressemblance individuelle ne doit pas compter, dans votre
-cas, comme romancier. Mais comme «préfacier»?
-
- [2] En 1914, je crois avoir été le premier à faire un article sur
- «Swann», c'était à l'_Écho de Paris_. Je retrouve ces phrases:
-
- ... «Ce livre ne pouvait être écrit que dans la clairvoyance de
- l'insomnie nocturne. Il est presque trop lumineux pour nos yeux qui,
- en plein jour, ne voient qu'à demi...»--«M. Proust s'arrête partout
- passionnément, regarde les autres, comme le martin-pêcheur voit le
- fond de la rivière...»
-
-Quelles limites fixer à la ressemblance, pour le portraitiste? Quelles
-bornes à l'usage licite de la franchise, à l'exercice d'un peintre vrai,
-ou, encore plus, d'un moraliste? Vous avez bien marqué dans votre
-préface à mon livre, que je l'avais requise de vous, cette étude; elle
-avait donc un peu d'une «commande», comme nous disons? Précisément,
-«commande» implique flatteries, et retouche,--pense le client ordinaire.
-
-Vous avouerai-je que toute photographie prise de mon visage me paraît
-étonnante et m'instruit sur moi-même, alors que mon entourage crie à la
-caricature? Forain, Rouveyre, Boldini, Max Beerbohm, Sickert, Sargent,
-Degas, m'ont été, m'assure-t-on, cruels; et je les trouve excellents,
-ces croquis ou ces tableaux, de même que je pense me voir dans la glace,
-et ris de tout coeur, en lisant certain fameux portrait écrit, que mes
-amis m'ont caché, quand il parut. Cette «manière noire» est due à la
-collaboration de Forain (pour le côté _moral_) et de Léon Daudet (pour
-la forme extérieure). J'ai été un peu surpris, en le lisant, que ce
-morceau de bravoure fût de Léon Daudet. Je me suis toujours méfié des
-gens qui ont des certitudes, ou des haines apostoliques, à la Mendès,
-mais Daudet porte un nom qui m'est cher; ce solide bourgeois défend des
-préjugés, une société, une classe auxquelles on ne me crut point, en
-général, hostile. J'étais bienveillamment reçu dans sa famille, et le
-rencontrais dans quelques maisons d'amis. Toujours m'efforçai-je de lui
-trouver «_un esprit fantastique_», quoique Mme de Noailles, dès ma
-première entrevue avec lui, m'eut confié: «Non, la drôlerie de notre
-cher Léon n'est pas pour vous!» Je ne pus point y contredire.
-
-En tout cas, il a du courage. Les engueulades de «Léon» et les coups de
-rapière de ce noble justicier, je les préférerais, il me semble, aux
-complaisances veules, aux «léchades» dues à la papelarde camaraderie
-dont un Parisien est trop souvent l'objet dans la presse, par ces temps
-où personne n'ose plus formuler une opinion. L'express-charge par quoi
-ce pamphlétaire m'exécuta, en pleine guerre et _Union sacrée_ des bons
-citoyens, a pu surprendre d'autres que moi-même. Mais la passion de la
-vérité emporte tout!
-
-Quant à vous, «le dreyfusard» que vous vous flattez d'être, votre génie
-est d'autre part célébré par _l'Action Française_, et c'est dans un
-sentiment semblable à celui qui fit l'_Union Sacrée_,--j'imagine cela,
-du moins--que vous me priiez, il y a deux ans, de ne pas réimprimer,
-pour le pacifique lecteur d'après-guerre, mon essai sur le nationaliste
-Jean-Louis Forain; à moins que, de ma part, peu digne vous semblât que
-je remisse sous ses yeux, comme pour les lui rappeler, les éloges que
-j'adressais à ce grand dessinateur, après que Forain, feignant de me
-prendre pour un ennemi, eût cessé de saluer son panégyriste? Vous
-m'expliquerez l'imprévue attitude de Forain à mon égard, en me disant
-qu'un auteur illustre garde sa pudeur et que le succès redouble sa
-susceptibilité et ses craintes. Vous m'avez écrit que 886 lettres de
-félicitations vous étaient déjà parvenues en trois jours, à l'occasion
-du prix Goncourt; mille découpures de journaux, de longs articles,
-certains signés par des amis enthousiastes; des poèmes suivirent, et une
-ode même, à Marcel Proust. Eh bien, de ces hommages, il en est qui vous
-ont froissé, si inexplicablement même, que leurs auteurs durent se
-prendre la tête dans leurs mains et se demander: «Qu'est-ce que Proust a
-compris? Quelle noire intention me prête-t-il?»
-
-Votre compréhension, par tous reconnue, de la chose écrite, votre
-critique si lumineuse des auteurs morts (ceci, cher ami, en songeant à
-vos «Pastiches» et à vos pages, si stimulantes, de technicien, sur
-Flaubert) obligent ceux qui vous blessent en croyant vous louer, à
-reconnaître qu'ils ont mal dit ce qu'ils avaient l'intention
-d'exprimer--ce qui est sans doute souvent mon cas--puisque vous
-apercevez une épine là où l'on voulut mettre des roses. Ce qui n'empêche
-pas que la loupe à travers laquelle vous considérez le monde extérieur,
-nous la tenons pour aussi infaillible que votre introspection; votre
-puissance et finesse d'analyse, tout ce à quoi nous devons l'inépuisable
-joie de vous lire, il est peu d'instants où vous vous en départissez; ni
-en écrivant, ni en jugeant vos propres oeuvres, ni au reçu d'une lettre
-de fournisseur, d'un camarade à vous, fût-elle de M. de Saint-Loup; ou
-d'une femme, fût-elle la bonne Françoise. Il s'ensuit donc que, moi,
-votre admirateur de toujours, pas plus que Jean Giraudoux ni que Léon
-Daudet, je n'échappe à votre épluchage grammatical et psychologique, et
-que je tremble, ou bafouille, en vous répondant par une lettre, qui,
-adressée à un autre, exprimerait en quatre lignes: «J'ai bien le désir
-de vous voir». C'est souvent par gêne et par respect que l'on formule
-mal sa pensée. La restriction mentale est un fâcheux et redoutable
-censeur de l'écrivain.
-
-Mes notes sur Degas, que M. Fosca trouve «décevantes», Degas vivait
-encore, quand je les donnai à la _Revue de Paris_. Voilà le mystère de
-mon embarras éclairci! Tout au contraire de vous, mais presque autant,
-Degas, le solitaire hautain et inquiet sur sa propre valeur, terrorisait
-ceux qui l'aimaient; ainsi, de deux grands artistes modestes et
-justement orgueilleux à la fois, celui qui prenait un masque de diable
-Papou, afin de faire le vide autour de lui, n'a pas si bien réussi à
-écarter ses zélateurs que celui qui, dans ses rapports avec autrui,
-n'est que grâce, prévenance, gentillesses et délicates intentions.
-
-Chacun de nous est plus ou moins le prisonnier d'une légende. Ainsi
-l'univers a appris, quand le prix Goncourt vous fut alloué, que vous
-n'aviez plus dix-huit ans; on vous donna même, me dites-vous, soixante
-ou soixante-cinq dans les journaux socialistes. Vous étiez malade, très
-riche, très mondain, disait-on, à gauche; un papillon de nuit qui
-disparaît à l'aurore pour ne réapparaître que le soir. La seule part
-d'exactitude, dans ces histoires, serait qu'il est devenu impossible,
-pour les diurnes comme moi, de vous joindre, quoique l'on rencontre
-souvent quelqu'un qui vous quitte, ou qui, hier, a soupé «d'un poulet
-rôti» avec vous. Je ne crois pas vous avoir aperçu plus de trois fois
-depuis «l'Affaire», je mourrai sans avoir, peut-être, passé deux heures
-encore près de la personne avec qui j'ai le plus de plaisir à me
-trouver, et vous aurez quitté votre fameux appartement du boulevard
-Haussmann, dont les murs étaient doublés de liège, sans que j'y aie
-pénétré pour peindre, comme je le voulais, une image du Marcel Proust
-adulte.
-
-A peine, jadis, ai-je vu l'appartement familial du boulevard
-Malesherbes, du temps où je perpétrai, de vous, la mauvaise toile que
-vous faites reproduire encore aujourd'hui dans _Excelsior_, et dont vous
-m'avez demandé la permission d'orner l'édition de vos oeuvres. (Et comme
-vos goûts ont dû paraître démodés à vos nouveaux éditeurs.) Vous m'avez
-montré la salle à manger que vous prêtaient, avec leur argenterie et
-leur linge damassé, M. le professeur Proust et votre excellente mère,
-pour que vous y entretinssiez d'illustres hôtes qu'à dix-huit ans vous
-traitiez en Lucullus, et mettiez en rapport avec vos _professionnal
-beauties_ un Elstir, un Cottard, un Bergotte et tant d'autres admirables
-héros qui participent désormais à notre existence. Vous receviez les
-duchesses douairières, les futurs ducs, à qui vous donnâtes ensuite plus
-grande audience dans votre pastiche de Saint-Simon. Tel ce qu'on m'en
-rapportait, car, soucieux de mon travail plus que du vôtre, vous avez
-toujours tenu à m'épargner ces divertissements. Je ne sais rien de plus
-juste que ce que vous avez dit dans votre préface sur le palladium qui
-me protégea de bonne heure contre les périls de la conversation de
-société. Cette influence tutélaire, ne l'appellerions-nous pas, tout
-prosaïquement, mon fragile estomac,--ou mon imprudente franchise dans
-l'aveu de mes admirations et de mes dégoûts? Du même ordre, la
-protectrice de votre oeuvre ne fut-elle pas, mon cher Marcel, la fièvre
-des foins?
-
-Je répète «imprudente franchise?», mais j'ajoute un point
-d'interrogation; car en se remémorant les propos d'alors, on pourrait se
-demander si jamais, dans aucune société polie, un débutant entendit,
-prononcés et colportés par la presse, des propos plus perfides, des
-calomnies plus abjectes que celles qui secouaient de rire les salons du
-faubourg Saint-Honoré, les ateliers d'artistes qu'envahissaient peu à
-peu les métèques. _Le Journal d'une femme de chambre_, d'Octave Mirbeau,
-conservera l'odeur de ces déjections que reniflaient comme un parfum
-aphrodisiaque les délicats et les «blasés». Un jury aurait eu peine à
-distribuer des récompenses dans un concours de perfidie, trop de
-candidats en seraient sortis _ex æquo_. Aussi bien, la verve de Léon
-Daudet semble avoir presque de la «bonenfance», comme eût dit Goncourt.
-«Léon» était l'élève des grands maîtres de notre jeunesse, et leur pâle
-reflet. Mon nom figure une fois dans le journal de Goncourt. Et tout ce
-qui l'a frappé, c'est cette scène: j'entre chez quelqu'un; je me
-félicite de la mort de mon père qui dilapidait sa fortune. Le trait est
-délicieux et d'une exactitude digne de l'observation des enragés
-déjeuneurs en ville. J'expliquais cette influence morbide à Henry James,
-certain soir qu'il sortait de chez les Daudet avec moi, confondu de ce
-que Léon, le fils de son ami très cher, avait avec tant de vacarme
-expectoré de fétide, durant et après un énorme repas--outre des verdicts
-_définitifs_, des jugements tartarinesques sur d'admirables artistes de
-la littérature anglo-saxonne, dont Henry James était un des plus grands.
-
-Mais ces fleurettes de la conversation poussaient dans tous les milieux
-où l'on se piquait d'art et de littérature,--et jusque dans le gratin
-qui _s'intellectualisait_.
-
-Vous et moi n'avons-nous pas été un peu éblouis par un homme pour lequel
-nous garderons, tout de même, un peu de reconnaissance et beaucoup
-d'admiration?... mais il faudrait, pour être aujourd'hui compris,
-évoquer une figure, telle qu'alors, dans un mystère savamment entretenu,
-elle se dressait, belle, devant nous, environ 85, du côté de chez
-Charles Swann.
-
-Que n'avez-vous, Marcel, consacré un de vos pastiches à ce
-«conversationist» de génie, si supérieur à ce qu'il laissera d'écrit;
-pour lequel nous avons eu de l'amitié, du respect, et qui nous enchanta
-par son esprit, son érudition, sa fantaisie, lui qui se donnait autant
-de peine à nous conquérir que j'en pris ensuite pour me soustraire à sa
-tyrannie. Il aurait fallu garder de lui, au gramophone, des disques,
-comme ceux qui conserveront la voix de la Patti et de Caruso. Faire un
-pastiche? Non, vous nous devez une monographie du comte Robert de
-Montesquiou.
-
-Il nous envoûta! Nous prit-il assez de temps! Je ne me lassais pas de
-l'entendre déclamer les vers de nos poètes, d'une voix glapissante,
-spéciale au «gratin», mais si belle! Sa tête de d'Artagnan, de jeune
-Aurevilly ou de Brummel français, il la soutenait par un énorme poing
-ganté de blanc, le coude appuyé sur le marbre d'une cheminée. «_In
-brachium facit potentiam_», a-t-il tracé en lettres biscornues et
-vermicellées, au-dessous d'une photographie par Otto, que je garde
-encore, et qui s'efface auprès d'une autre, «_la divine comtesse de
-Castiglione_», l'une de ses déesses, en verre filé ou en cire.
-
-Cette mystérieuse Florentine, une des plus inquiétantes visions de mon
-enfance, m'apparut comme une petite vieille inconsolable de sa beauté et
-de son règne abolis, quand elle vint chez moi jeter des fleurs sur un
-cercueil et annoncer au fils du défunt qu'elle se croyait encore à même,
-dans un certain éclairage, d'offrir au jeune peintre que j'étais
-quelques vestiges de sa splendeur. Je dus m'exécuter, puisque Mme de
-Castiglione, qui me témoignait une affection quasi maternelle, m'y
-invitait. Mais comment et où poser? Que verrais-je, les voiles une fois
-tombés? Il fut d'abord question de séances à la lueur des bougies. Enfin
-elle me dit: «Je viendrai vers la fin du jour, tu auras fermé les
-persiennes, je disposerai les rideaux, le siège où tu t'assiéras et le
-mien; demain, quand le soleil sera en face de la maison, et bas,
-attends-moi. Nous essaierons, je veux que tu saches comment était l'amie
-de ton père». Elle vint à l'heure. J'étais épouvanté, ma main
-allait-elle m'obéir? Toile et pastels étaient tout prêts. Cette scène se
-passait dans une pièce tendue de cretonne bleue; les vitres, de même
-couleur, créaient une atmosphère laiteuse comme la fumée d'une
-cigarette. Mon modèle entra sans bruit, glissa sur le tapis, telle une
-«apparition» sur la scène. Elle s'installa, de profil, le buste bien
-droit. Malgré sa haute coiffure en forme de diadème, c'était un petit
-tas. Un à un, les voiles se répandirent sur le sol... et je reconnus la
-_Reine d'Etrurie_, l'_Ermite de Passy_,--idole de la Cour de Napoléon
-III--, un illustre visage, mais fardé, ruiné, de marchande à la
-toilette; un bout de sucre d'orge réduit dans la main d'un enfant qui le
-suce.
-
-Pourquoi ces souvenirs de la Castiglione ici? Vous le savez, Marcel; à
-cause de Charles Swann, de la Berma et du diabolique impresario que fut,
-d'elle et de tant d'autres beautés, le comte Robert de Montesquiou
-Fezensac. Après des mois d'un intense surchauffage de notre imagination,
-il nous confrontait souvent avec une soi-disant déesse, ou un héros dont
-il avait tu le nom et cette apparition devait éveiller en nous le
-sentiment du Divin, ou l'émotion qu'aurait un planton dans sa guérite,
-si M. le maréchal Foch venait lui demander de ses nouvelles. D'où, une
-fois, ce pastel de Mme de C., qui, dès que je l'eus peint sans avoir
-échangé une parole avec cette matérialisation médiumnique, fut enfermé
-solennellement dans un sac de cuir, comme le cadavre d'un passager de
-transatlantique, pour être jeté à la mer. Il me demeura, depuis,
-invisible; peut-être me ménageait-on le plaisir de me croire l'auteur
-d'un chef-d'oeuvre inconnu? D'ailleurs, je rencontrai bientôt en tous
-lieux cette dame que chacun désignait par son petit nom, et dont le
-mystère était le sortilège d'un habile magicien. Combien en avons-nous
-subi, de ces illusions charmantes, dans le Paris d'alors, grâce à cet
-homme si pratique, d'autre part, si implacable flagelleur d'une société
-où le sens de la qualité commençait à se perdre... S'il avait persévéré
-dans sa retraite d'artiste, évitant les applaudissements et les succès
-du monde--péril qu'il nous dénonçait en sage--au lieu de se gaspiller
-lui-même un peu plus tard, et de se répandre partout, lui qui
-m'ordonnait une réclusion laborieuse--Robert de Montesquiou tiendrait
-aujourd'hui une place qu'il ambitionna toujours, sans pouvoir
-l'atteindre.
-
-Avoir causé une fois avec «Robert», c'était ne plus pouvoir causer avec
-les autres; je ne saurais pas citer d'artistes, qu'ils se nommassent
-Barrès, Hérédia, Leconte de Lisle, Whistler ou Degas, qui n'aient été
-retenus par la séduction et l'autorité de sa parole, par le prestige
-complexe de sa personne. Il nous représentait le des Esseintes d'«A
-rebours», et le descendant de l'Artagnan dont il habitait encore la
-terre en Gascogne. Comme Oscar Wilde, il avait le don des images et des
-analogies, qui, en magnifiant un récit quelconque, vous proposent
-plusieurs sens et lui donnent un prolongement presque infini. Une
-anecdote, une légende, un mythe, ou les ridicules de Mlle Tocquanié, la
-gouvernante, il en usait de même, avec des motifs tour à tour bouffons
-ou graves, cet infatigable causeur moraliste, lyrique et familier,
-«potinier», curieux de «petites gens», un Henri Monnier chez la
-concierge. A la cour d'un souverain moderne, il eût continué l'oeuvre
-d'un Saint-Simon ou d'un Tallemant des Réaux. Chez Mme Madeleine
-Lemaire, dont il avait dénoncé le salon comme le paradis des bourgeois,
-où un artiste se devait de ne pas paraître, il devint ensuite assidu, et
-manigança une publicité à des poèmes, que nous avions jusque là crus
-réservés à ceux qu'il appelait «ses pairs», nous donc.
-
-Les contemporains du Montesquiou de 1890 comprendront sans peine que des
-jeunes gens, avides de regarder et d'entendre, comme vous et moi, aient
-été remués par ce bolide qui tombait dans leurs existences. Et, avec
-«Robert», c'était ce charmant Edmond de Polignac, son ami, un ancêtre,
-le vieux camarade de votre Charles Swann; le prince, étrange
-compositeur, aussi inventif et «précurseur» qu'Eric Satie, travaillait à
-son piano-bureau, devant un portrait de Jeanne Samary, par Renoir, et
-quelques Claude Monet de la bonne époque. Vous le rappelez-vous,
-grelottant sous ses tricots et son bonnet de soie noire, et sa tête de
-Saint-Antoine, blanche, ravagée et si fine? Que ne nous représentait-il
-pas, alors, de rare, d'exquis et d'un peu inquiétant, cet autre causeur
-si cocasse, si spirituel, quand il nous entraînait vers l'embrasure
-d'une fenêtre, pendant un concert; riait, comme un gamin, de
-l'assistance pâmée; imitait l'accent du _gratin_ ou l'_aboyeur_ qui
-annonce les invités; et soudain reprenait son expression extatique de
-saint du Greco, si l'on en était à un numéro du programme où Mozart,
-Fauré ou Debussy allaient être interprétés par Bagès ou par Mme de
-Guerne. Edmond de Polignac était le seul concurrent que nous permît
-«Robert», jusqu'à ce que... Mais vous n'étiez pas là, quand le prince,
-en pantalon à carreaux, jaquette prune, gants abricot, vint nous
-apprendre son mariage avec la jeune miss Winaretta Singer, et, pour
-prouver à ma mère qu'il se sentait fort ingambe, sauta par-dessus un
-fauteuil, sans le renverser.
-
-Depuis ces temps lointains, j'ai vu passer bien des artistes, s'ouvrir
-et se fermer autant d'écoles et de petites chapelles, paraître cent
-«génies». En avons-nous eu de plus originaux que ceux-ci? L'atmosphère
-de Montesquiou et d'Edmond de Polignac imprègne les entours de Swann,
-comme ces parfums composés par une femme, dont elle ne consent jamais à
-révéler le nom, et que ses intimes reconnaissent, où qu'elle vienne de
-passer. Peut-être Odette n'a-t-elle jamais parlé à «Robert» ni à
-«Edmond», mais son appartement, tel que vous le décrivez, est plein de
-choses à eux. Sous le manteau, Charles a dû remettre à sa femme
-l'édition privée des _Chauves-souris_. Le mauvais bon-goût à l'Alfred
-Stevens, la turquerie à la Clairin, les arums, les peaux de bête à la
-Sarah Bernhardt, les oeillets et les violettes de Madeleine Lemaire, les
-buvards et les boîtes à cigarettes de chez Leuchars, la japonaiserie
-bambou-cherry-blossom, et le Louis XV à la Helleu dont s'entourait
-Odette: Charles Swann, le commensal de Mme Howland (née Colbert),
-retrouve cette «ambiance» dans quelques maisons très «exclusives.» Elles
-possèdent un exemplaire, sur grand papier, d'_Hortensias bleus_, hommage
-à ces dames qui font relier en plein les Essais de «Robert», (son vrai
-talent), volumes qu'annoncent d'hyperboliques articles de courriéristes
-mondains, comme une redoute, chez Madeleine Lemaire, et dont la seule
-édition à 3 fr. 50 c. encombre aujourd'hui des paniers de libraires, sur
-le trottoir, avec de vieux romans tombés à 1 fr. 75.
-
-Plus dangereuse, eussé-je craint, pour un jeune littérateur comme vous,
-ce qu'Odette aurait appelé l'«_emprise_» d'un Montesquiou, que pour tout
-jeune peintre qui ne fût pas un Elstir ou un La Gandara. Tandis que
-Montesquiou ne se trompait guère plus sur la qualité d'un poète ou d'un
-prosateur que sur celle d'un nom, et embellissait, en les récitant, une
-phrase ou une strophe, il consacrait ses «_Autels privilégiés_» à des
-artistes de pacotille, se faisait peindre en Florentin du _Passant_, par
-Clairin; en gentilhomme malade, par Lucien Doucet; en peignoir-éponge
-(ou Christ au prétoire de Munkacsy), par Antonio de La Gandara;... en
-chef-d'oeuvre de musée, par Whistler--et s'en allait aux vernissages
-clamant ses enthousiasmes et ses mépris, dans un cortège de Swanns et de
-moindres zélateurs rastaquouères.
-
-Néanmoins, le jour où «Robert», théâtralement, me donna un rendez-vous
-d'adieu dans l'Ile des Cygnes, où nous échangerions nos anodines
-correspondances, j'en eus du chagrin comme un enfant que quitte une
-gouvernante aimée et crainte.
-
-C'était pendant la cérémonie d'ouverture de l'Exposition universelle de
-1889; après une longue, maternelle homélie--fulgurante, si j'ose dire,
-des plus sages admonestations et conseils pratiques que pût donner un
-aîné plein d'expérience judicieuse, à un débutant--il me remit un paquet
-de mes lettres, joliment ficelé avec des faveurs bleues. Je les jetai
-dans la Seine, car je leur attribuais un mince intérêt. Mon professeur
-ès civilité ne ferait pas de même pour les siennes, dit-il, mais
-avouerai-je qu'il devait manquer quelques-unes de ses missives? Je viens
-d'en retrouver, d'impayables pour leur comique familier, la pompe du
-tour, et un poème, moins bon, sur un tableau de moi[3]. (_Voir page
-suivante._)
-
- [3]
-
- COMMENSALE
-
- La petite demoiselle Anglaise
- Qui me fait vis-à-vis à dîner
- Toujours me charme et onc ne me lèse;
- Donc pour elle je veux badiner.
-
- Elle est assise entre ses pivoines,
- Arceaux de croquet et vert rideau:
- On le prend parfois pour des avoines;
- Souvent on les tient pour des jets d'eau!
-
- Elle est du pinceau de Jacques Blanche:
- Jacques-Émile--n'oubliez point!
- Qu'on ne prend jamais pour une planche
- Mais qui de l'art pur est un pur oint.
-
- R. M. F. Oct. 87.
-
-Cette attestation, sur papier rose glacé à fleurettes, est accompagnée
-de deux petites enveloppes japonaises, renfermant, chacune, une
-minuscule photographie du comte; en habit, sur l'une, et sur l'autre, en
-pelisse de fourrure. Elles portent ces devises:
-
-L'une: «_Un bon bourgeois dans sa maison_».
-
-V. H.
-
- Souvenir affecté.
-
-R. M. F.
-
- «_Ségor, bonze à la peau brûlée
- nu dans les bois, lascif, bourru..._
-
-V. H.
-
-L'autre: «_L'habillement est une seconde nature._»
-
-R. M. F.
-
- «_Mess Titirus_»
-
-et une chauve-souris à l'encre d'or.
-
- *
-
- * *
-
-Aujourd'hui, Marcel Proust, vos livres sont traduits dans toutes les
-langues, et des gloses, une exégèse compliquée, des notes historiques,
-s'y ajouteront, de dix en dix ans,--on y travaille déjà en Angleterre et
-en Amérique; que sera-ce en Allemagne! Pour l'étude du monde de notre
-jeunesse, il faudrait un autre commentaire: le journal de Montesquiou.
-Mais en laissera-t-il un? Si non, je vous commande, pour vos
-petits-neveux, un long ouvrage, une monographie de ce personnage si
-«représentatif», si «important», quoi qu'on en dise, de l'époque de
-Swann. On n'a point «fait mieux», depuis, en ce type, dont chaque
-demi-siècle ne produit qu'un ou deux exemplaires. Ces figures attirent
-leurs contemporains comme les boules en verre coloré des jardins
-bourgeois, où le ciel, la terre, tout ce qui s'y reflète, se teint, se
-déforme dans le miroir de leur paroi. Un grand dandy a autant
-d'imitateurs qu'un grand artiste. Chaque époque a les siens, et qui
-finissent par être, pour la postérité, le schéma d'une classe, ou d'un
-milieu tout au moins.
-
-Un des traits, environ 90, spécial aux jeunes hommes «_intellectuels_»,
-c'est la complication, la préciosité, l'ironie où, déjà, montre le bout
-de son oreille un caricaturiste brutal ou trop fin, diffamateur
-insouciant et léger... mais prêt aussi à se caricaturer lui-même, dans
-une société dont on dirait qu'elle se suicide avant qu'on ne l'oblige à
-céder la place à une autre. L'art commençait de perdre sa sérénité et
-ses pudeurs. Mais j'ai, dans trop d'autres pages, rappelé ces faits
-auxquels j'ai sans doute pris moi-même une part, qui devrait m'empêcher
-d'y faire allusion!...
-
-Selon moi, si l'on pouvait supposer que certaines pages de vous en
-primassent d'autres, ce ne serait point celles où prudemment vous
-restreignez votre coloris et la liberté de votre dessin... mais nous
-n'en sommes qu'_A l'ombre des jeunes filles_. Les pétales des pommiers
-en fleurs recouvrent si bien la trace de votre burin, que le lecteur
-hypnotisé par vous se méprend parfois sur votre intention, qui, je
-l'imagine, n'est point de vous faire lire par les couventines.
-
-Les reproches amicaux que vous me glissez dans l'oreille, tout le long
-de votre préface, voyons, cher ami, sont-ils bien sincères? Ne
-mêlez-vous pas, vous aussi, «_l'ortie aux lauriers_» que vous tressez,
-mais savamment, avec un art que j'ignore? Dans la position exaltée où
-vous êtes aujourd'hui, la lettre de remerciement à la Victor Hugo
-deviendrait-elle un devoir de la reconnaissance? Mais la bonté, je le
-sais, la justice sont votre constant souci! Vous êtes né généreux et
-restez candide tel un lys, ce qui déconcerte les psychologues diplomates
-de l'école du monocle[4].
-
- [4]
-
- Proust, à quels raoûts allez-vous donc la nuit
- Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides?
- Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues
- Pour en revenir si indulgent et si bon?
- Et sachant les travaux des âmes
- et ce qui se passe dans les maisons
- et que l'amour fait si mal?
-
- _Ode à Marcel Proust._
-
- Paul MORAND.
-
-Un jeune poète, qui est de vos intimes, a donné dans ses _Lampes à Arc_,
-un portrait de vous et de votre gouvernante. Avouez-le moi: à quoi bon
-consigner votre porte aux peintres, plutôt qu'aux littérateurs?
-
-Quel danger vous avez couru, la dernière fois que j'ai franchi votre
-seuil![5]
-
- [5]
-
- Ombre
- née de la fumée de vos fumigations,
- le visage et la voix
- mangés
- par l'usage de la nuit,
- Céleste,
- avec rigueur, douce, me trempe dans le jus noir
- de votre chambre,
- qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte.
-
- P. M.
-
-Savez-vous que votre Céleste serait aussi bien Mlle Moreno, redevenue
-maigre comme au temps de Marcel Schwob? Mais Céleste est «_gratin_»
-comme une de vos Guermantes, et comme cette dame qui vint chez moi vous
-prendre dans son huit-ressorts, dites-vous, pour vous mener aux Acacias,
-sous je ne sais quel Président de la République athénienne.
-
-Donc, c'est à votre Céleste que je parlerai:
-
---O vous, madame Céleste, vous dont j'avais si souvent entendu le
-susurrement dans l'ombre du téléphone, pourquoi avez-vous dérangé
-Monsieur? Est-ce parce que vous étiez en vacances estivales, rue
-Laurent-Pichat, dans la maison de Madame Réjane? Je n'allais pas, je
-vous le jure, chez Monsieur. La concierge vous prouvera que j'allais
-chercher un manuscrit égaré chez la propriétaire. On ne répondait pas
-chez Madame Réjane. Au bas de l'escalier, la concierge dit à quelqu'un:
-Monsieur Marcel Proust? au quatrième!
-
-Monsieur avait donc déménagé? Si près du Bois, qui donne effroyablement
-à ceux qui le redoutent, le rhume des foins!
-
-J'attendis, assis sur une marche. Madame Réjane m'ayant, au bout d'une
-heure, fait remettre le manuscrit d'un ami--je montai au quatrième,
-sonnai; madame Céleste, vous m'avez très bien reçu. «_Lampes à Arc_»
-n'était pas imprimé. Monsieur ne dormait pas. Le portrait de Monsieur, à
-vingt ans, rose et joufflu, orchidée à la boutonnière: ce buste (il y
-avait jadis des jambes, des mains, j'ai coupé la toile à la grande ire
-de Monsieur) est sur un chevalet dans le salon clos, noir, où campaient
-les meubles des parents de Monsieur. Remue-ménage, allées et venues. Une
-plainte émane du fond d'une pièce sépulcrale.
-
---Ah! cher ami, j'ai failli mourir trois fois dans la journée! (P.
-Morand pinxit).
-
-J'approche. Au milieu de plusieurs tables chargées de livres, parmi des
-coussins, j'aperçois des yeux que dessinerait Van Dongen si bien, des
-bandeaux noirs de jais, une barbe, un beau visage en amande, de jeune
-prince Assyrien, ou d'Empereur Théodose.
-
-Monsieur m'a l'air d'aller fort bien! vous confessé-je, Céleste, en un
-aparté audacieux.
-
---Oh! Monsieur! Nous sommes trop près de la campagne!...
-
-Mais Monsieur me fait asseoir, vous prie de vouloir bien prendre la
-peine d'avoir la complaisance de consentir à chercher s'il n'y aurait
-point un croûton de pain dans quelque armoire, et un verre d'eau. Et
-vous êtes revenue, un quart d'heure après, avec des bouteilles, des
-carafons, les plus fins, toutes espèces de biscuits. Aviez-vous
-téléphoné au Ritz? Non, Monsieur possède tout cela dans ses malles, pour
-ses déplacements du côté de chez Madame Réjane.
-
-«Pendant ce», Marcel, nous nous étions retrouvés et presque les mêmes
-que chez Mme Straus, sous l'ambassade de Lord Lytton, presque les mêmes
-que jadis et que naguère, et qu'un soir, en 1913, au théâtre Astruc,
-quand, en plein mois de juin, un pardessus de fourrure s'insinua dans
-une stalle à côté de la mienne. «Brouillés depuis l'Affaire! vous
-dis-je». Aussi bien nous avons ri comme nous venons de rire chez vous,
-rue Laurent-Pichat, et vous avez même exécuté d'admirables imitations
-d'amis anciens, que vous faisiez revivre comme un phonographe, si ce
-n'est que vos idées me semblèrent plus étonnantes que celles qu'ils
-auraient exprimées, et bien plus drôles.
-
-Marcel, on voudrait vous voir tous les jours, si vous ne teniez pas si
-inhumainement à être bon, indulgent, et si juste, que vous en rendriez
-votre interlocuteur cruel! Mais de vous voir, de causer, cela vous
-éviterait d'écrire--donc j'ose moins regretter--puisque je serais privé
-de ces lettres dont j'ai la valeur d'un volume, et où la postérité
-connaîtra l'état de votre vue, au jour le jour, le courage qu'il vous
-fallut pour les écrire et les scrupules dont peut être torturée une âme
-délicate.
-
-Au théâtre Astruc, vous aviez l'air mourant, vous aviez l'air
-d'Iochanaan, vous aviez l'air d'avoir trente-cinq ans; et aujourd'hui
-vous pourriez en avoir vingt-neuf, ou même vingt; le teint moins rose
-que dans mon portrait, mais magnifiquement bronzé par le feu du fourneau
-qui tient en état de fusion le métal de votre oeuvre.
-
-Cher ami, j'espère--à la réflexion--oh! oui j'espère que l'on ne vous
-fait pas souvent un «énorme chagrin». L'incomparable psychologue que
-vous êtes, unique pour démêler les fils que notre pensée trame, comme
-une araignée-Spinoza, vous, Marcel Proust, comment ignoreriez-vous ce
-que les pires critiques, celles dont vous n'êtes pas content, impliquent
-d'admiration et d'éloges? Je ne sais s'il y eut jamais un écrivain ou
-quelque autre artiste, qui eut le don d'attirer à soi et de retenir
-comme vous. Vous construisez votre oeuvre au fond d'une retraite d'où
-vous voyez tout, d'où vous entendez tout; par une sorte de T. S. F., à
-laquelle s'ajoute le reportage de mille amis--vous êtes relié aux points
-les plus distants de l'univers; si bien qu'au lieu d'être l'anonyme et
-invraisemblable Omnivoyant-Auditeur qu'est le narrateur, vous donnez
-tour à tour dans vos ouvrages l'illusion, à ceux qui vous lisent, que le
-Créateur est devenu un romancier parisien, ou qu'Il écrit ses mémoires.
-
-Heureusement pour nous, votre santé s'améliore de mois en mois. Vous
-nous enterrerez tous, vous atteindrez l'âge de Sarah Bernhardt et de
-Chevreul! Il est peu d'êtres plus robustes que ceux qui, ayant eu une
-jeunesse débile, furent contraints à se soigner toujours. Sous la
-coupole de l'Académie Française, vous siégerez entre Jacques Rivière,
-André Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, devenu votre
-collègue, sera Président de la République; et vous discuterez
-l'étymologie, les divers sens de quelques mots qui s'enrichiront chacun
-d'un si long commentaire, que... mais alors, peut-être personne ne
-consultera-t-il plus le dictionnaire! Les livres de cette époque-ci ne
-seront plus, hélas! écrits qu'en langues anglo-saxonnes.
-
-Non! Ne nous lançons pas dans des anticipations à la Wells. J'aurais
-voulu faire de vous un portrait ressemblant. Pas mèche! car vous
-n'aimeriez pas être représenté même par Morand, entouré des multiples
-employés du Ritz qui, enrichis par vos pourboires fantastiques, courent
-en tous sens pour servir un oeuf poché à la pelisse de M. Proust, seule
-à une table, quand les clients sont au lit déjà.
-
-Il faudrait dessiner le Proust d'avant et le Proust d'après la Victoire,
-résumant au Ritz les agapes fleuries qu'il donnait jadis chez ses
-parents. Vous nous devez d'autres chefs-d'oeuvre, un tableau de cette
-Société où la baignoire des Guermantes est louée par de nouveaux riches.
-Car vous allez vous répandre, vous aurez à vivre avec vos contemporains,
-desquels il est des coups à recevoir, comme nous en recevons tous, et
-vous verrez qu'on s'y plaît mieux qu'aux louanges des petites élites et
-des complaisants...
-
-Nous entrons dans une ère où il sera dur de vivre, pour qui, comme vous,
-a encore un demi-siècle devant lui. Mais votre prestige sera grand; et
-quel plaisir de constater votre influence chez la jeunesse, dont vous
-serez le centre en même temps que les remparts de ceinture! Votre bonté
-et votre désir d'être utile aux autres vous imposeront, de ce chef, des
-obligations extérieures et publiques, pour lesquelles une gymnastique,
-suisse ou suédoise, ne serait point, dès aujourd'hui, inutile--je dirais
-même du _punching ball_, sport favori de cet ex-reclus de Maeterlinck,
-qui «conférencie» en Amérique. Et rire de tout, même de soi et de ta
-propre douleur, ô mon âme...
-
-Une vieille dame russe, restée dans Petrograd pendant la Révolution où
-les siens furent assassinés, écrivait à ses petits-neveux émigrés dans
-Londres: «Faites-vous une santé solide pour quand vous rentrerez;
-l'existence n'est pas douce, cet hiver, ces messieurs revêtent leur frac
-dès le matin, parce que ce sont les derniers habits qui leur restent. On
-gèle, mais à part cela il se fait de si grandes choses, ici, que
-l'univers en sera émerveillé. Le Gouvernement bolcheviste consacre des
-millions pour l'Institut du Cerveau. L'école de Danse antique est
-admirable. Je finis vite cette lettre avant de me rendre à pied au
-théâtre, qui n'est pas chauffé, entendre Siegfried; nous avons une
-Brunehilde superbe...»
-
-Herr Einstein, déjà si fameux avant la guerre par son principe de la
-_relativité_, nous ferait croire aujourd'hui que Newton s'est trompé.
-Vous saurez plus tard, vous, Marcel Proust, si Einstein est aussi grand
-que vous...
-
-Car vous nous avez déjà fait connaître une dimension nouvelle.
-
-
-
-
-DATES
-
-
-
-
-JEAN-LOUIS FORAIN.
-
-Paru dans la _Renaissance Latine_, 1907.
-
-
-De Forain, classé parmi les caricaturistes, depuis si longtemps qu'il
-sème sans compter la graine de son esprit, les lecteurs de journaux
-n'ont retenu que des légendes dures, cinglantes, cocasses, ou gentilles
-et familières, commentant les rapides croquis dont le public ignore la
-rare valeur d'art et la science. Chez Forain, la concision du trait,
-grêle autrefois, aujourd'hui appuyé, large comme l'entaille d'une latte
-de fer, n'a toute sa signification que pour ceux-là qui comprennent la
-forme et combien, ramassée sur une petite surface, une ligne noire sur
-du blanc exprime de sentiments et de choses.
-
-Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme il s'appelait lui-même,
-s'exerçait, presque centenaire, chaque jour et sans cesse, à suggérer
-les aspects de la nature, le plus rapidement possible, d'un pinceau
-libre et précis, pensant que, pût-il vivre plus vieux encore, il
-parviendrait à la connaissance totale de la forme. J.-L. Forain, pareil
-à ce Japonais, aura passé son existence à tracer des lignes sur des
-feuilles innombrables, amas de documents humains, notés d'une main
-nerveuse et comme moite de fièvre. Trop longtemps, nous les avons vus
-dans des ateliers successifs, foulés aux pieds, se perdre lors de
-déménagements hâtifs.
-
-Puisse Forain, pour l'histoire et pour notre joie, poursuivre une
-carrière aussi longue que celle d'Hokousaï! Mais peut-être ne ferait-il
-pas ce souhait pour lui-même, car, malgré la curiosité qui anime ses
-yeux de badaud et la verve de sa parole toujours jeune, on devine que
-l'avenir ne se présente pas à lui tel qu'il souhaita d'en voir le
-lointain et mystérieux développement...
-
-Il ne pourrait assister, en spectateur amusé ou impartial, à la
-transformation de la France, car ses idées sont désormais aussi
-arrêtées, ses préjugés, ses convictions aussi immuables que fort est le
-caractère de son art, dans sa nouvelle manière.
-
-«Monsieur, les préjugés sont la force d'une nation, dites?» déclare M.
-Degas, le maître dont Forain enchante de sa gaminerie le farouche et
-hautain isolement.
-
-Je me plais à rapprocher ici le nom de ces deux hommes, malgré la
-différence de leurs âges. Depuis ses débuts, le cadet voua à son aîné
-une admiration et une amitié qui lui sont rendues avec un sourire de
-fierté paternelle. Forain doit beaucoup à M. Degas comme artiste, et, si
-opposé que soit le maintien de l'un et de l'autre, leurs idées sont de
-même essence; ce sont des Français d'un type devenu rare, on pourrait
-simplement dire _des Français_.
-
-Si, dans l'opinion des Parisiens, Forain est tenu pour un simple
-caricaturiste amusant, à la suite des Cham, du Charivari, c'est à la
-diffusion de ses légendes hebdomadaires qu'il doit s'en prendre; car il
-est un dessinateur et un peintre--et il tient à être les
-deux,--dessinateur cursif, coloriste délicat, ses tableaux ont une
-valeur égale à celle de ses planches; ses toiles sont de la peinture,
-comme on la concevait chez les marchands, rue Laffitte, mais assaisonnée
-des épices de J. K. Huysmans. Il fut un des heureux de la pléiade des
-Impressionnistes. N'oublions pas qu'il eut l'avantage d'exposer avec ces
-novateurs.
-
-Jean-Louis Forain, jeune peintre déjà connu, je l'allai voir des
-premiers, entre les artistes qui excitaient ma curiosité d'étudiant, il
-y a vingt-cinq ans,--dans son atelier du faubourg Saint-Honoré, où des
-gens de sport, des «cercleux» et des jeunes femmes à la mode posaient
-tour à tour pour des compositions dont les sujets étaient: le pesage des
-courses, le pourtour des Folies-Bergère, ou le foyer de la Danse.
-L'élégance de cette époque était rendue par Forain, d'une brosse un peu
-trop facile, peut-être. Manet venait de mourir; M. Degas n'était connu
-que de quelques-uns; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient, pour le public
-du Salon (il n'y en avait qu'un alors!), les aspects du boulevard et du
-Bois que le kodak n'avait pas encore vulgarisés. Forain, déjà apprécié
-comme «croquiste», était célèbre pour son esprit. Il attirait surtout
-des modèles de bonne volonté par sa conversation relevée de mots à
-l'emporte-pièce, du genre que l'on nommait _rosse_. C'était un garçon
-mince, au visage blême, à l'oeil terrifiant; sa barbe clairsemée
-dissimulait ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd'hui un
-caractère presque douloureux, dans une face glabre d'Américain. Il
-n'avait pas l'apparence d'un peintre et _soignait sa mise_.
-
-Le désordre de son atelier du faubourg Saint-Honoré n'avait d'égale que
-l'insouciance de ses visiteurs. De mordantes études, à l'huile ou au
-pastel, étaient entourées, sur les chevalets, de feuilles de croquis au
-crayon dont il se servait, car il peignait peu d'après nature, et ne
-«faisait poser» que pour ses dessins. On se serait cru, plutôt que chez
-un professionnel, chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient déjà
-de louer un atelier en guise de garçonnière, et achetaient une boîte de
-couleurs comme des boîtes de cigarettes, de l'essence et de l'huile,
-comme des liqueurs pour leurs hôtes, des flâneurs riches.
-
-C'était dans l'impasse, à droite et à gauche, une double rangée
-d'ateliers, dont les portes, dès avril, s'ouvraient pour les bavardages
-des voisins, les allées et venues d'un petit peuple d'oisifs. Un jour,
-venait le commissionnaire, avec son crochet, qui attendrait dans la
-cour, en écoutant _la Vague_, d'Olivier Métra, moulue par un orgue de
-barbarie, M. Forain n'étant pas prêt et retouchant son envoi au Salon,
-lequel il faudrait, avant le coucher du soleil, porter au Palais de
-l'Industrie, dans un encombrement de tapissières et de brancards chargés
-de barbouillages encore mouillés; une interminable file qui arrêtait la
-circulation aux Champs-Élysées: c'était l'annonce du printemps, des
-déjeuners chez Ledoyen et des samedis au Cirque d'Été, charmant émoi!
-
-Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait signer, quand
-j'entrai chez lui vers cinq heures. Il était entouré de voisins et des
-curieux; des paris furent engagés sur l'achèvement problématique d'une
-toile pour laquelle on espérait une place «à la cimaise», une récompense
-peut-être, une mention honorable tout au moins. Ce «Buffet» dans une
-salle à manger moderne, est assiégé par des danseuses en tulle rose et
-blanc, à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons, d'où sortent
-des bras maigres et des clavicules plates; des mamans apoplectiques,
-sous «le piquet» de plumes de leur coiffure, surveillent les cavaliers
-en «sifflet» noir, le «chapeau claque» à la main, et jaunis par la
-flamme des candélabres; les maîtres d'hôtel, croque-morts solennels,
-servent des tasses de chocolat, des verres d'orangeade et des sandwichs.
-
-Encore un tableau de la même période: _le Veuf_. Un homme effondré,
-désolé, fouille dans les dentelles et les menus objets de la femme dont
-il porte le deuil, comme perdu dans la chambre vide où il a aimé. Je
-n'ai pas revu, depuis lors, cette toile qui m'avait tant ému. Il me
-semble que de beaux noirs mats appuyaient des roses et des bleus
-tendres. Forain, alors, déchiquetait de petites touches allongées, dans
-une pâte assez semblable à celle que Berthe Morisot et Éva Gonzalès
-tenaient de leur maître Manet, mais l'exécution était plus grêle.
-
-Forain, n'étant pas encore sûr de sa technique, hésitait à prendre un
-parti entre l'Impressionnisme et le Salon. L'influence de la vie
-élégante le ramenait vers des gens faciles, qui l'incitaient à la
-production négligente et amusée d'un faiseur de croquis.
-
-Aussi bien, la peinture à l'huile n'était, pour Forain, qu'un exercice
-assez exceptionnel; il semblait préférer le pastel et l'aquarelle.
-
-On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits peints, celui de Paul
-Hervieu, cruelle image lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d'alors,
-forgeant à sa table d'écrivain les phrases coupantes de _Diogène le
-chien_.
-
-Il me semble qu'il y avait, dans ce portrait, un peu de la férocité
-caricaturale et de l'exagération satirique que je retrouve dans une
-silhouette de moi-même, ou de quelqu'un qui, m'assure-t-on, fut moi,
-vêtu comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément gras et
-antipathique, dans un court «covert-coat» mastic, cravaté de rose, sur
-un fond vert de laitue.
-
-Les pastels de commande voulaient être plus flatteurs. De l'actrice Bob
-Walter, il est un grand portrait, dans un costume Pompadour, robe de
-taffetas gris tourterelle, d'un joli mouvement gracieux et affecté;
-derrière elle, une colonne et une draperie conventionnelle qui cache un
-coin de ciel mauve. Portrait flatteur dans son intention, mais où
-l'ossature du visage et les minces lèvres pincées décelaient le peintre
-satiriste. Forain n'était rien moins qu'un courtisan. S'il avait déjà un
-faible pour les personnes titrées, les élégants et les fêtards dont il
-était l'ami, son oeil implacable, son esprit de gamin, né au coeur d'un
-quartier populeux, réservaient à ses compagnons de plaisir et à ses
-amphytrions un remerciement redoutable.
-
-Un des traits significatifs de Forain, dans la première partie de son
-oeuvre, c'est l'allongement des pauvres corps efflanqués, un type tout
-particulier de dégénérés. Ses «_gommeux_», ses misérables filles d'Opéra
-montrent des anatomies grêles, des mines de rachitiques. Les hommes ont
-de longs nez minces, comme des becs d'oiseau de proie, le dos voûté, des
-bras de pantins, la moustache tombante en stalactites. Ses petites
-femmes sont construites comme les poupées-Jeannette. Leur chair fardée,
-séchée par la poudre et le rouge, est bien du temps où les disciples de
-Médan s'exaltaient à décrire les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin.
-J. K. Huysmans demandait à Forain des pointes sèches pour illustrer
-_Marthe_ et _Croquis Parisiens_; des Esseintes rêvait des caresses
-subies dans l'«ambiance» factice d'une perversité macabre et «artiste»,
-par de phtisiques «pierreuses». On tenait Félicien Rops pour un homme de
-génie; le morbide et le satanique étaient à la mode. L'art de Forain,
-déjà fin et original, s'il nous intéressait, n'était point ce qu'il est
-devenu par la suite.
-
-Si l'on reprend les anciens albums de Forain, l'on est surpris de voir
-le chemin parcouru depuis ses essais du début jusqu'au «_P'sst...!_»
-L'atmosphère de dissipation et de fête qu'ont respirée les peintres,
-vers 1880, explique dans une certaine mesure la légèreté, le hâtif, le
-tremblé d'un art purement parisien, qui devait éclore entre l'avenue de
-Villiers et la Cascade de Longchamps. Heureuse et bénie époque, pour
-celui qui tient une palette et se contente de copier, en se jouant, la
-société fringante qui s'agite dans la rue, au théâtre, au bar. Les
-tableaux de chevalet sont demandés partout, la peinture se vend, pourvu
-que l'exécution soit «d'un joli métier». Heilbuth dresse de petites
-figures de femmes dans des jardins de villas, sur les terrasses de
-Saint-Germain. Duez fait courir des pêcheuses de moules, vêtues de rose,
-dans les roches noires de Trouville. Gustave Jacquet, habile exécutant,
-adapte le XVIIIe siècle à notre goût, en des toiles qui étonneront plus
-tard, si jamais elles reviennent d'Amérique. On applaudit Gervex pour
-son portrait de Valtesse, le _Rolla_, le _Retour du Bal_, d'une matière
-soyeuse qu'admire Alfred Stevens, lui, l'égal des grands petits maîtres
-hollandais et le connaisseur impeccable. James Tissot, encore réfugié à
-Londres, est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de Saint-John's
-Wood, les jeunes gens, Helleu, Sargent et moi-même. Partout, les
-peintres sont rois, ils gagnent de l'argent et construisent des hôtels
-dans la plaine Monceau. Boldini, prestigieux dessinateur et coloriste
-maladif, accumule de menus panneaux où la vie de Montmartre, le
-mouvement de la place Pigalle, sont rendus avec une verve dont Degas et
-Manet sont enthousiasmés. Le _talent_ est apprécié; on voit rendre
-justice aux uns et aux autres, sans préoccupations théoriques et
-sociales. Forain, dans cette capiteuse régénérescence, dix ans après la
-guerre de 1870, est un spirituel et caustique spectateur qui projette
-partout le rayon de sa lanterne sourde, familier avec les difficultés
-matérielles et les bas-fonds de la capitale, et admis dans un milieu de
-luxe excessif où il n'apporte pas le snobisme sot des romanciers en
-vogue, mais l'attention d'un chasseur aux aguets. Son travail est
-surtout fait d'observation, et s'il dépose de légers croquis sur le
-moindre bout de papier qui tombe sous sa main, il regarde les hommes,
-comme il a regardé les Maîtres, en flânant, dans le Louvre. Il est
-perspicace. Sans tendresse ni commisération, il juge.
-
-Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés entre lesquels il
-erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprécié pour les
-mots qu'il lance partout que pour ses oeuvres.
-
-L'éditeur Charpentier crée «la _Vie Moderne_», journal illustré auquel
-collaborent les écrivains dont il est l'éditeur et l'ami. Forain lui
-donne de petits culs-de-lampe, d'une fantaisie un peu japonaise, à côté
-de Rochegrosse, le filleul de Banville, alors un enfant prodige. On
-trouve de ces dessins partout, ils traînent chez les marchands.
-
-Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus de l'impressionnisme,
-Forain évite de préciser le trait, redoute «l'habileté» que le public
-réclame de ses fournisseurs. Il se range parmi les «avancés», mais avec
-nonchalance encore et espièglerie. Le soir et la nuit sont plus longs
-que le jour. Entre un réveil las, un déjeuner où l'on s'attarde à
-bavarder au restaurant, et la fin d'un après-midi qui vous ramène vers
-les Acacias en été, vers le café Américain en hiver, Jean-Louis n'a
-guère le temps de fignoler. Ses aquarelles, ses notations de mouvement
-et d'effets sont rapides et sommaires. Il n'appuie pas. Et les motifs
-reviennent toujours ou à peu près les mêmes, pris entre la Bourse,
-l'Opéra et l'avenue du Bois. C'est le triomphe des ballets italiens à
-l'Eden, le fameux «_Excelsior_», la rage des Skating-rinks, dans un
-Paris déjà loin de nous, plus petite ville, où l'on entend moins parler
-de langues étrangères, où l'on se sent plus chez soi.
-
-Si Forain s'en était tenu là, il serait resté au second plan dans une
-génération de peintres qu'adulait un public disposé à tout accepter,
-pourvu qu'il n'y eût pas d'effort de compréhension à faire, en présence
-d'une oeuvre d'art. Sans rien changer à ses habitudes, de plus en plus
-répandu dans les sociétés qui souvent accaparent et détruisent un
-peintre, Forain s'est peu à peu développé, jusqu'à conquérir la
-maîtrise, par un exercice quotidien et ininterrompu de son crayon. Il
-n'est pas rare de voir un artiste s'ignorer jusqu'à quarante ans, obscur
-et méconnu, puis enfin s'imposer sur le tard par l'autorité de son
-cerveau et de sa main; mais ce ne fut point le cas de notre ami, et
-personne, dans son entourage, ne prévoyait que dans ce Paris de toutes
-les frivolités, dont il est l'enfant gâté et l'esprit même, couvaient
-des crises morales d'où surgirait un grand artiste.
-
-Un jour, le directeur du _Courrier Français_ auquel Forain collaborait
-parfois, Jules Roques, lui demanda de souligner le sens de ses dessins
-par une légende. A cette heureuse idée nous sommes redevables d'une
-série d'études de moeurs que différents éditeurs réunissent en des
-albums qui s'appellent: la _Comédie Parisienne_ (première et seconde
-série), _Nous_, _Vous_, _Eux_, _Album Forain_, _Album_, _Doux Pays_, les
-_Temps difficiles_ (Panama). Dans un supplément du _Journal_, dans
-l'_Écho de Paris_ et surtout dans le _Figaro_, ce furent ensuite
-d'incessantes trouvailles de philosophe d'une ironie amère, simple et
-bon enfant tour à tour, où de typiques aspects de notre vie étaient
-commentés par le verbe le plus direct, le plus férocement français. La
-moitié de ces «légendes» sont incompréhensibles pour un étranger, étant
-aussi gauloises que celles du grand Charles Keene, du Punch, sont
-britanniques. _Le Fifre_ et le _P'sst...!_, deux journaux qui n'eurent
-qu'un nombre restreint de numéros, mais où le texte du dessinateur était
-parfois assez abondant, furent le royaume de Forain, quoique Caran
-d'Ache y ait aussi, pendant une période, collaboré.
-
-Si l'on passe en revue la collection complète des dessins à «légende»,
-on est frappé par une admirable variété d'inspiration et de technique.
-Forain, qui connaît son Paris depuis la cave jusqu'au grenier, n'est
-point de ceux qui se cantonnent dans un milieu, ne regardent que les
-«gens du monde» ou, au contraire, selon une mode récente, le «Peuple».
-Il n'est pas dupe de ces distinctions sociales. A d'autres que lui
-d'être blessés par la vue de ce qui n'est pas leur classe, et d'affecter
-le mépris de ce qu'ils croient être au-dessus ou au-dessous d'eux.
-
-Son jugement sur les événements et les hommes est celui d'un enfant de
-Paris, d'un temps où l'éducation, donnée sans passion, et moins
-tendancieuse, laissait les cerveaux plus libres. Un album, daté de 1894,
-_Doux Pays_, put passer pour une oeuvre de parti; mais la morale qu'on
-en tire est celle d'un flâneur dans la rue, qui se promène le nez en
-l'air, marque les coups sans indignation, se divertit plutôt. Pendant la
-période du Boulangisme, ce flâneur reste sceptique et attend, sur un
-pied, les événements. On se rappelle ces «rats d'Opéra», ces petites
-danseuses qui se bousculent autour du trou dans le rideau de la scène;
-l'une dit en parlant du «général», frissonnante de l'incompréhensible
-émotion qui nous secouait tous alors, à entendre un nom magique: _Il est
-dans la salle_!
-
-_L'OEillet de l'absent_, lors de la fuite de Boulanger, est un autre
-dessin célèbre.
-
-L'expérience déjà longue de Forain lui fait mettre dans la bouche des
-invités du Président, voyant une quinquagénaire épaissie, qui est la
-République en bonnet phrygien:
-
-_Et dire qu'elle était si belle sous l'Empire!_... exclamation où perce
-à peine la déception des honnêtes gens, dégoûtés au moment de Panama,
-mais patients et résignés.
-
-_Sous Carnot_ comprend des satires du péril anarchique qui, n'en étant
-qu'aux bombes, ne semble pas bien menaçant au boulevardier. «_Papa, ne
-te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZO2 30_», dit une
-gamine à son papa, qui réfléchit et répond: «_Bien! Avec de l'acide
-sulfurique et du savon noir... ça ira!_»
-
-Forain blague la terreur «des riches». Juré lors du procès des auteurs
-d'attentats, un bourgeois revient en retard du Palais de Justice; sa
-femme et sa fille se sont levées de table pour le recevoir, inquiètes:
-«_On ne t'attendait plus pour dîner.--Il s'agit bien de cela, je viens
-de faire mon devoir... Maintenant vite les malles... filons!_»
-
-Il gouaille les familles des «chéquards», le député satisfait et
-glorieux, le parvenu, celui qui, s'adressant à une famille de pauvres
-hères assis sur un talus le long de la route, descend de son coupé à
-deux chevaux, pour solliciter la voix de ses électeurs, et insinue:
-
-«_Vos besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! Je sais
-que vous ne voulez pas d'une Constitution calquée sur l'Orléanisme..._»
-
-Forain se contente de hausser les épaules. S'il y a quelque âpreté dans
-son ironie, c'est celle du Français, de tempérament gai mais batailleur,
-celui qui ferait les bons soldats de _la Revanche_, comme dit Déroulède.
-
-A l'adresse des habiles politiciens qui promettent à la foule des
-miséreux l'entrée prochaine dans un Paradis terrestre:
-
-«_Mais, monsieur le Député, Charles X a dit tout cela à mon père..._»
-
-Dans ce même esprit:
-
-_Les élections municipales. L'éloquence parlementaire. Les nouveaux
-ministres. Vétérans de la démocratie: «Je viens humblement, monsieur le
-Ministre, solliciter..._»
-
-_Sous Casimir Périer._ Une gentille petite République console un rude
-travailleur mécontent:
-
-«_Que veux-tu qu'j't'dise?... C'est fait. Mais avoue toi-même que
-Brisson n'aurait pas été rigolo?_»
-
-La même dit au Président Périer: «_J'ai eu très peur, on m'avait dit que
-vous étiez du Jockey-Club._»
-
-«_Le panmuflisme_» écrit Forain, dégoûté de certaines bêtises... puis il
-passe. Dans cette série de _Doux Pays_ (décembre 1894) c'est un prélude
-à l'affaire Dreyfus. Un Alsacien, à la frontière avec ses deux bébés,
-regarde arriver des militaires français; il leur crie: «Bravo!»
-
-_Sous Félix Faure._ Le Président dit à son valet de chambre: «_Allez me
-chercher le tailleur de monsieur Carnot._» Sur le retour de Rochefort:
-des gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, brandissent
-de gros bouquets pour l'écrivain populaire: «_Parlez plus bas, monsieur
-le Député, nos hommes ne votent pas_», dit le brigadier.
-
-«--_Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par la vue d'un prêtre
-en uniforme. Aussi comme le député est vénérable de notre loge, je vous
-demande les palmes pour ce courageux citoyen._»
-
-Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de Louis-Philippe, Napoléon
-III, Thiers au milieu de souliers éculés et de vieilles culottes: «_Tout
-passe, tout lasse, tout casse!_»
-
-Les fêtes de Kiel, juin 1895: la jeune République, dans un manteau qui
-est la carte de France, montre de son éventail d'invitée, la flotte
-allemande:
-
-«_Quel toupet de m'envoyer là avec un manteau déchiré!_»
-
-Madagascar; Forain partage l'émotion du peuple, déshabitué des tueries:
-
-«--_Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes pour les décès_», dit
-un planton du Ministère de la Guerre à un pauvre diable d'ouvrier qui
-vient réclamer pour son fils, parti là-bas.
-
-Le ministère Berthelot: «_Ma potion n'est pas prête?--Vous ne voudriez
-pas! mon mari vient d'être nommé ambassadeur!_» et c'est la femme du
-pharmacien qui répond cela au client.
-
-_La Veille des fêtes russes_, _Après les fêtes russes_, _Les Prêtres à
-la Chambre_, _Le Cercle des études sociales à Carmaux_: c'est toujours
-une plaisanterie dans le goût populaire, toute de bon sens et le
-scepticisme de l'expérience, en face de l'idéalisme... verbal des
-entrepreneurs du Progrès.
-
-Forain est né dans le peuple, il le connaît mieux que ne le connaissent
-certains sociologues du Parlement, il pense avec lui, il l'incarne dans
-sa gouaillerie, un amour pour ce qui brille ou résonne, clairon ou
-tambour. Badaud crédule et sentimental, il s'amuse aux spectacles,
-fût-ce de loin.
-
-Voici l'ouvrier avec sa femme, souriante à son bras, qui regarde par les
-fenêtres du café Anglais et dit gentiment en passant: «_M..de! ma table
-est prise!_» Forain sait ce qu'un sportsman, un travailleur, un boursier
-ou un artiste, peintre ou acteur, penseront, le geste qu'une réflexion
-leur fera faire et quelle sera l'exclamation de plaisir ou de dépit,
-chez chacun d'eux. Jamais la justesse de ton et la psychologie ne se
-relâchent.
-
-Il n'a pas, comme le pimpant, mais plus restreint Willette, un seul type
-de femme, qui sera «la petite femme de Forain». Les acteurs de son
-théâtre sont infiniment nombreux, variés comme son répertoire. On voit
-la femme grasse et la maigre de «la société», la demi-mondaine, la fille
-d'Opéra ou des boulevards extérieurs, concierges et modistes, toutes
-pourvues d'une philosophie imputable à l'égoïsme et à la lâcheté de
-«l'homme». Les relations de fille à mère, dialogues quotidiens du
-ménage, sans vergogne et goguenards s'expriment ainsi:
-
-«_Dis donc, maman, tu sais, n't'épate pas... Prends mon Chypre!
-Qu'est-ce qui va me rester? Ton Bully?_»
-
-Une opulente dame en robe de bal, à sa jolie demoiselle, affalée sur la
-chaise dorée de Belloir insinue: «_Je vois bien que, si nous ne nous en
-mêlons pas, ton père va encore rester sous-chef!_»
-
-On devine le pauvre employé fatigué de passer la nuit au Ministère où il
-se serait bien dispensé de venir, sa journée finie, en cravate blanche.
-
-C'est encore la tendresse maternelle de la pipelette obèse, qui, le
-balai à son côté, dit à l'énorme protecteur de sa Nini, toute frêle, se
-peignant en chemise: «_Ah! monsieur le Comte, jusqu'à quelle heure
-avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son Conservatoire!_»
-
-On aime cette dame à face-à-main qui, entrant dans la chambre de son
-fils et faisant sortir du lit, toute confuse, la gentille servante
-descendue d'un étage, en camarade, établit ainsi les rapports
-réciproques des habitants de la maison: «_Ça c'est trop fort, faire des
-orgies chez mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise à ma
-fille!... Pourquoi pas mes bijoux?..._» La petite bourgeoise, celle de
-Mme Cardinal, et celle de plus bas encore, n'ont plus de secrets pour
-Forain. Il sent leur comique modérément gai, les misères dont une longue
-habitude atténue les douleurs, la légèreté qui sèche vite les larmes,
-l'ironie surtout, l'ironie peuple et française, _l'esprit_, le bon sens
-trop implacable, la logique. Une immonde créature, enroulant sa nudité
-dans un sale peignoir, dit à un menuisier, la musette en bandoulière et
-les poings dans ses poches: «_C'qu'c'est que la veine! T'aurais moins
-aimé boire, que j's'rais ta femme!_»
-
-La candeur dans le cynisme des hommes vis-à-vis de la «fille», l'égoïsme
-du désir sont trop éloquents sous le crayon de Forain. Le passant,
-arrêté devant la boutique d'une modiste, qui s'écrie en voyant un bras
-maigre s'allonger vers les trésors de l'étalage: «_Ce soir, je vais me
-coûter un peu cher!_» n'est-ce pas là le pendant du: «_Et tu ne me
-disais pas que tu étais si bien faite!_» soufflé par un pauvre diable de
-demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse dont les chairs,
-indécemment rebondies, font craquer le corsage? Chacun se rappelle la
-tragique image de la femme remontant son escalier, bougeoir à la main,
-et suivie de l'inconnu au visage de bull-dog qui, le col relevé,
-effrayant de concupiscence, suit l'infortunée dans le silence ténébreux
-d'une maison louche. Pourtant, même dans son métier de risques, la
-Parisienne reste gouailleuse et résignée. Un joli croquis nous la montre
-ragrafant son corset, elle gémit: «_Voilà huit fois que je le quitte
-depuis le dîner!!! ça me rappelle l'Exposition!_» Voilà tout!
-
-Forain a trop de goût, pas assez de tendresse pour s'attendrir, à la
-façon de Willette et des chansonniers de Montmartre. La note
-sentimentale et un peu sotte, parfois touchante, de Delmet, la «larme
-brève», il les bannit, comme aussi toute menace et toute revendication
-rouge des dramatisants de _l'Assiette au beurre_. Son intelligence sèche
-se plaît surtout dans la seule ville qu'il connaisse, et s'il a un goût
-marqué pour le linge propre et les jolies façons, il ne se sent pas
-déplacé et ne se montre pas «supérieur» dans aucun bas-fond. Sa
-supériorité est ailleurs, il la porte en dedans de lui-même, n'étant pas
-de ceux qui plantent la rosette de leur décoration dans la boutonnière
-de leur pardessus, afin que nul n'en ignore.
-
-On voudrait pouvoir étudier chacune de ces mille compositions, venues au
-jour le jour au bout de son crayon, pendant ces dix ans où il s'est
-inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient, des circonstances
-quotidiennes de la vie à Paris; telle sa série des _M'as-tu vu_? où
-s'étale la misère du cabotin glorieux et humble, la galanterie élégante
-du foyer de la danse et le marchandage crapuleux des boulevards
-extérieurs, les courses, l'adultère, les affaires, la Bourse. Mais il
-est malaisé de faire un choix parmi l'éblouissante collection de ces
-planches, légères, tour à tour profondes, alertes, rieuses ou tragiques,
-qui illustrent une phrase souvent lapidaire, drôle, dont la forme
-raccourcie et définitive est d'un écrivain à la Jules Renard, ou à la
-Becque.
-
-«_Maria, vite de l'eau de mélisse et un sapin!_»
-
-«_Comment, t'es peintre!!_» triste réveil dans un lit, au milieu d'un
-atelier misérable.
-
-«_Tu n'vas pas encore dire que c'est l'émotion._»
-
-«_Fiez-vous donc à l'accent anglais._»
-
-«_Alors Madame ne rentre pas dîner? Madame n'oublie pas son
-tire-bouton?..._»
-
-«_Ah! c'est votre mari? Eh bien, vous pouvez le reprendre, y me donne
-plus de mal que trois enfants!_»
-
-«_Qu'est-ce qui t'a dit?--Ne m'en parle pas, ils demandent tous des
-Bouguereau._»
-
-Et voici l'artiste accablé, revenant avec ses toiles, de la rue
-Laffitte, qui «n'en veut pas», et c'est l'accueil, le geste exquis de la
-maman du joli bébé occupé à jouer dans un coin de l'atelier sans feu--où
-l'on s'aime, avec ou sans le sou!
-
-Entre toutes les figures qui reviennent à cette époque dans les dessins
-de la Comédie Parisienne, Forain, encore souriant, comparé à ce qu'il
-devint ensuite, silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la
-caricature française: c'est le financier «étranger», l'homme satisfait
-et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs l'apparition
-de ce type, son entrée aimable, empressée, encourageante, dans le monde
-où il sera le Mécène, l'amphitryon jamais las, le camarade de tous ceux
-qui voudront bien échanger contre ses politesses l'appui de leur nom et
-se dire ses amis. Nous entendons l'accent germain de cet homme venu de
-Francfort, de Vienne ou de plus loin, s'établir dans la capitale, sous
-la protection de la République libérale et ouverte. Forain fait surtout
-parler le snob, l'abonné de «l'Académie Nationale de Musique et de
-Danse», le dîneur du Café Anglais, propriétaire d'un bel hôtel aux
-Champs-Élysées, collectionneur, friand de jolies femmes et de rares
-objets qu'il achète à coups de billets de banque et revendra le double.
-Nous entendons la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais
-montrant une épingle _assez rare et en lapis_: «_Je sais, je sais, j'ai
-une cheminée comme ça!_» Il ne manque à cette légende que l'orthographe
-phonétique adoptée par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen.
-
-C'est encore: _Qu'appelez-vous chaud-froid, Vladimir?--Mon Dieu,
-monsieur le Comte, c'est une bécassine dans sa glace, avec un peu de
-piment sur le canapé._
-
-Ou le dernier acte de Faust, quand Marguerite revient en robe de
-prisonnière; l'abonné se lève et crie: «_Et les bijoux?_» (_Pichoux_).
-C'est un profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne
-d'un nez charnu, partant d'un crâne fuyant, et qui domine une bouche
-lippue, la ligne courbe presque d'une tête de bélier, avec des poils
-frisés, sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière,
-se carre dans la loge d'une «artiste». Elle dit à son habilleuse:
-«_Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans à
-c't'homme-là?_» Ce nouveau potentat allait devenir le Médicis des Arts,
-le collectionneur de tableaux, le marchand, le critique d'avant-garde,
-le député socialiste de ce siècle-ci.
-
-Forain ne flagelle pas encore, il ricane et «blague», en gamin, le Zola,
-candidat à l'Académie, maigri, en correct veston, ou faisant sa prière,
-entouré des anges du _Rêve_.
-
-Malgré la saveur et l'accent de la plupart de ses compositions, on ne
-peut dire, aujourd'hui, sachant les chefs-d'oeuvre qui suivirent, que la
-qualité de sa forme fût vraiment belle, alors. Parfois, la construction
-de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant ou escamoté,
-l'expression était toujours juste, mais le contour n'était pas sans «à
-peu près» ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable entre mille, il
-n'avait pas encore cette ampleur, cette autorité que Forain acquit après
-quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais surtout à cause de
-ses légendes et d'une conversation éblouissante, semée d'apostrophes
-assassines, qui, autour d'une table, dans la société, faisait de lui un
-convive recherché, fêté--et redouté...
-
-Manque de tenue, diront les étrangers, dont un oeil est toujours tourné
-vers Maxim's, mais à qui nous ne pouvons demander qu'ils comprennent
-notre génie, notre franchise, notre imprudence enfantine, notre courage
-sans jactance. Nous leur proposons d'éternelles énigmes. Au moment où
-ils croient à notre suicide, nous rebondissons à leur constante
-surprise, plus jeunes et plus dispos, sans honte de notre col désempesé
-et de notre cravate dénouée.
-
-Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il incarne certains de
-nos odieux défauts, mais quelques-uns aussi des dons les plus précieux
-de notre race: gardons-le pour nous--notre mémorialiste parisien...
-
-Forain est alors en plein succès, il établit sa vie: marié à une femme
-de talent et d'esprit, père d'un enfant, ce Jean-Loup auquel il réserve
-toute sa tendresse, il construit, d'après ses plans, une maison blanche
-et nette, non loin de cette Porte Dauphine où défileront tous les
-acteurs de sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration que
-réclament les lecteurs; elle divertit la ville dont le goût pour
-l'image, l'affiche, les albums illustrés, augmente chaque jour. Si l'on
-ne peut s'offrir le luxe des tableaux pendus à son mur, on se dispute
-les estampes, les pointes-sèches d'Helleu, les lithographies de Chéret,
-décoratives et réjouissantes. Il semble que Forain délaisse ses
-pinceaux, tout occupé à trouver, pour la fin de la semaine, le fait
-d'«actualité» dont _l'Écho de Paris_ ou _Le Figaro_ attendent le
-commentaire dessiné et réduit en une formule lapidaire.
-
-Quelle serait sa couleur politique, s'il en avait une? Par rapport à ce
-que nous voyons aujourd'hui, il serait plutôt réactionnaire,
-conservateur,--si ce mot insuffisant et employé avec mépris ne désignait
-une façon de sentir qui ne saurait être celle d'un homme intelligent;
-admettons pourtant que le réactionnaire soit celui qui n'est pas
-anarchiste, qui ne souhaite pas un perpétuel bouleversement, une
-incessante mise en question de toutes les lois--conventions peu
-scientifiques--mais dont nous vivons, ni mieux mais ni plus mal que l'on
-ne faisait avant, que l'on ne fera encore après nous. Le réactionnaire?
-ce serait encore quelqu'un qui a trop lu l'histoire et assisté à trop de
-changements pour ne pas résister aux gestes invitants des vendeurs de
-panacées et ne pas se méfier des remèdes nouveaux pour des maladies
-anciennes; peut-être un nigaud, ou un philosophe qui ne croit pas à la
-nécessité de la révolution, pour réaliser un progrès.
-
-Forain ne s'est pas façonné une âme d'aristocrate ni de bourgeois, qui
-regrette et s'épouvante. Il a un atavisme de prolétaire, peu de
-convictions irréductibles, point d'éthique sociale. S'il professe «la
-foi du charbonnier», qui l'a rendu un peu plus tard si ardent, il n'en
-est pas encore troublé. Redoute-t-il une puissance occulte? C'est plutôt
-celle du Diable!
-
-Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où son père était artisan,
-Jean-Louis fut distingué par son intelligence, par un abbé, M.
-Charpentier, aumônier d'une vieille famille de l'aristocratie. Il en
-avait reçu une éducation religieuse, contre laquelle il n'avait jamais
-regimbé et dont le souvenir lui demeurait doux. Le contact des personnes
-de bonne compagnie, si antipathique à d'autres, lui avait été sans doute
-agréable, comme la propreté corporelle et les apparences décentes. A la
-guerre, il prit ses dix-sept ans. Ceux qui ont assisté à ces détestables
-événements vous ont dit l'impression cruelle qu'ils en ont reçue et le
-puissant baptême que leur fut, à leur entrée dans l'âge d'homme, le sang
-de l'«Année Terrible». Il semble que l'invasion soit demeurée comme un
-cauchemar dans leur cerveau. Les générations qui suivent ont de moins en
-moins la faculté de vibrer à l'évocation de cette tragédie; ceux-là même
-qui se rappellent les premiers récits, les constantes allusions que
-leurs parents y faisaient, regardent ces guerriers de hasard presque
-comme les Héros de la Fable. Comprenons l'émotion des aînés, quand ils
-entendent insulter grossièrement tout ce qu'on leur a enseigné à appeler
-honneur, dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de nos
-contemporains, pour qui les principes de l'éducation déjà ancienne, qui
-nous a formés, sont l'objet d'incessantes railleries.
-
-Plus j'étudie le Forain d'avant le _P'sst...!_ plus je me convaincs que
-son état d'esprit fut longtemps sans passion. Il n'avait pas de parti
-pris, et il ne semble pas qu'il se mît au service d'un parti contre
-l'autre. Et, en effet, nous nous rappelons bien l'espèce de confiance
-qui régnait alors et rendait aisées les relations entre gens de
-tendances différentes; cela, sans qu'on établît de ces distinctions,
-sans qu'on se livrât à cet ostracisme féroce des passions déchaînées
-plus tard. Certaines questions de race ou de morale n'étaient pas
-posées, et c'est à peine si alors on remarquait qu'à un nom fortement
-tudesque correspondît un visage, un être différent de nous. L'extrême
-amabilité, la facilité d'assimilation, le caractère insinuant d'une
-partie nouvelle, mais déjà bien installée, de la société parisienne, qui
-s'en plaignait? Du désastreux antisémitisme, il n'était point question,
-ou du moins un homme comme Forain n'eût pas songé à prendre parti, au
-profit des autres, contre une fraction de citoyens parmi lesquels il
-comptait des amis. Eh! quoi! fallut-il pour animer son génie, des
-drames, dont le pays entier allait être bouleversé? Vus de loin, ces
-événements auront peut-être une grandeur; de la beauté en rejaillira sur
-cette heure, et l'oeuvre exaspérée de Forain apparaîtra comme plus
-légitime, sinon plus excusable, aux descendants de ses victimes. Des
-coeurs tièdes devinrent bouillants, ce fut une orientation nouvelle pour
-quelques-uns, qui, de paisibles et plutôt conservateurs, se
-transformèrent en révoltés--par conscience!
-
-Si le développement de Forain commence à se faire sentir au moment du
-Boulangisme, sa maîtrise éclate après 1896, date si importante d'une
-tragédie qui ouvre les esprits, agite les coeurs, où l'on peut assurer
-que chacun est de bonne foi, spontanément s'exprime, agit en toute
-sincérité pour la défense de ce qu'il croit être les intérêts mis en
-péril d'un pays, de la nation française ou de la civilisation. L'avenir
-de la France est en jeu, toutes portes vont être ouvertes à ses
-démolisseurs. Il faut choisir entre le nationalisme de notre race--et
-celui d'une autre famille établie dans toutes les villes du monde.
-Était-ce une illusion? Nous ne le crûmes point, ni d'une part, ni de
-l'autre.
-
-On se réveilla soudain ainsi que d'un état d'inconscience léthargique.
-Comme dans les travaux du Métropolitain, qui mettaient à nu des étages
-superposés de canalisation, pour les eaux, le gaz, l'électricité, le
-téléphone et le télégraphe--prodigieux réseau de fils et de tuyaux
-invisibles dont l'enchevêtrement compact et obscur participe à notre vie
-à l'air libre--nous aperçûmes alors mille choses insoupçonnées. Nous
-devinâmes la cause de maints effets déjà ressentis, mais comme une
-légère et fugitive douleur qu'on oublie dès qu'elle cède... Tout esprit
-qui ne fut point remué, retourné ainsi qu'un champ de labour, tout homme
-assez prudent ou assez lâche pour être demeuré impassible, ne comprendra
-pas la crise par laquelle Forain, de charmant dessinateur qu'il était,
-devint un grand artiste.
-
-L'affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le _P'sst...!_ journal dû à
-Forain et à Caran d'Ache, paraît en 1898 et se poursuit jusqu'à la fin
-du procès de Rennes. Il contient une série de chefs-d'oeuvre
-ininterrompue, dont je voudrais bien n'étudier que le dessin, car une
-véritable maîtrise s'y atteste, pour la joie et l'étonnement des
-admirateurs de Forain. La plupart de ces planches ont la largeur de
-trait du pinceau trempé dans l'encre lithographique. On a souvent
-prononcé, à ce propos, le nom d'Honoré Daumier. Je vois bien les
-analogies purement extérieures qui ont rapproché l'un de l'autre ces
-deux satiristes dans l'opinion courante. C'est ce genre de ressemblance
-qui fait dire au public, d'un portrait de femme décolletée, sur un fond
-de paysage, dans un cadre ovale: «C'est du La Tour», ou d'une enfant
-blonde sur fond gris: «C'est un Velasquez». Forain aurait plutôt
-l'écriture appuyée, grasse et si nerveuse de Manet, dans le «Corbeau»,
-dans son portrait à la plume de Courbet, que je possède, ou de trop
-rares croquis dispersés par les revues. Forain prend place à côté de
-Charles Keene et de Degas. Il joue du noir et du blanc comme un Goya
-moderne. Il est peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les pages du
-_P'sst...!_ sont des sortes de tableaux; on peut seulement regretter
-qu'elles soient pleines d'allusions à des scènes d'«actualité» qui
-exigeront plus tard, pour conserver leur éloquence et leur sens, des
-notes historiques. Les noms propres abondent dans le texte, de personnes
-vouées momentanément, par l'exaspération de sentiments exceptionnels, à
-une haine politique qu'on ne pourra plus comprendre dans vingt ans, mais
-qui divisa les familles les plus unies, rompit de vieilles affections,
-arrêta la vie sociale.
-
-Je n'écrirai, je ne veux pas écrire ici le nom d'un très galant
-homme[6], dont la silhouette déformée, amplifiée, tour à tour cuisinier,
-évêque, militaire, maître d'hôtel, s'élève jusqu'à devenir le symbole
-d'une idée et d'une race. Quel ouragan de passions sur la France! Du
-moins, les victimes du _P'sst...!_ ont-elles eu bientôt leur
-revanche,--peut-être seront-elles fières, quand elles oseront rouvrir
-des albums désormais classiques, de se voir comme les acteurs d'un drame
-joué pour la défense de la race. Forain défendait la sienne. Ceux de
-l'autre parti avaient, d'ailleurs, leur caricaturiste, M. Hermann Paul,
-qui manqua hélas! de génie. Mais on ne peut pas tout posséder à la
-fois!...
-
- [6] Cet homme, le «Polybe» du _Figaro_ pendant la guerre de 1914-1918,
- ce grand patriote et écrivain militaire, nous l'avons vu sur les
- boulevards en compagnie de M. Forain, quand celui-ci revenait, en
- permission, du front, où, malgré son âge, il joua un si beau rôle,
- comme officier-camoufleur.
-
-Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait dans un état de
-rage et se levait, après un sommeil fiévreux, plus en rage encore. Comme
-la plupart d'entre nous, il ne connaissait pas les détails juridiques de
-l'affaire et ne s'arrêta pas à discuter tel ou tel point sur quoi nous
-ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez quelques-uns, la folie,
-dirais-je, chez les autres, brouillant tout dans la hantise d'une
-obsession. Forain sentait que «c'était la fin de quelque chose» dont il
-faisait partie; il hurlait à la mort, comme tels autres criaient «à
-l'assassin!», le couteau sous la gorge. Hélas! des poignées de mains ne
-furent pas toujours échangées entre les combattants, après le duel. La
-maison brûle encore. Verrons-nous ce qui se dressera sur le terrain
-calciné? On eût souhaité d'être enfant ou vieillard en 1897.
-
-Si les sujets dans le _P'sst...!_ sont de l'«actualité», la puissance du
-sentiment communique à Forain une flamme qui le transfigure et le
-grandit. Son esthétique prend un caractère grave et, quoique très
-réaliste, va devenir lyrisme patriotique. Ce n'est plus de la
-plaisanterie parisienne. A côté de l'humanitarisme mystique des nouveaux
-apôtres, source réapparue de l'inspiration française, voici un éréthisme
-national, mettons le chauvinisme! D'un autre point de vue, et si comme
-tout semble l'indiquer, l'affaire Dreyfus fut une reprise, après un
-siècle, de la Révolution, les passions de Forain, que nous voudrions,
-pour plus doucement vivre en société, tâcher d'oublier, prendront dans
-l'avenir une singulière signification d'époque.
-
-Le premier numéro du _P'sst...!_ montre le «_Pon Badriote_» qui
-introduit le «_Chaccusse_» dans la guérite vide d'un factionnaire; et il
-se termine par la magistrale moralité dont la légende est: «_Merci, au
-revoir père Abraham, j'fous ai tiré les marrons du feu!..._» La
-composition est grandiose. Le maigre sémite de France, les bras
-pendants, la tête inclinée sur sa poitrine, regarde par-dessus son
-binocle le gros Prussien (les Allemands sont encore des Prussiens pour
-un jeune homme de 70), celui qui emporte les documents de «l'Affaire»
-avec un rire béat, ravi d'une nouvelle conquête sur nos généraux.
-
-Quel progrès a fait le dessinateur entre le 5 février 1898 et le 15
-septembre 1899, en quatre-vingts numéros de crise nationale! Si le _Pon
-Badriote_, qui accuse, est bien établi dans ses traits sabrés,
-sommaires, rapides, il n'a pas l'envergure et le style du père Abraham,
-d'un crayon souple, débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps cerna
-ses personnages. Ce trait serait impossible à copier fidèlement; de
-réduit qu'il était auparavant à quelques éléments très analysables, le
-voici dessin que nul imitateur ne pourra plagier.
-
-C'est la fantaisie, la couleur dans la forme, l'atmosphère, les volumes
-amplifiés des figures, et pour ainsi dire modelés dans la glaise. C'est
-de la sculpture dessinée, comme certaines toiles de Carrière sont de la
-peinture modelée par un statuaire. Entre le frontispice et la
-«moralité», on ne sait quel choix faire.
-
-_Cedant arma togæ_: impression d'audience. C'est un magistrat vu de dos,
-qui lance en l'air, de son pied levé, un képi de général. La robe,
-formant une vivante arabesque dans le mouvement tendu du corps, d'un
-beau noir, prend l'aspect d'une orchidée fantastique.
-
-On retrouve un peu de Manet dans _Bataille Perdue_: les deux amis qui,
-pour un instant indécis, disent:
-
---«_Ah! si nous avions eu un homme! Le baron est mort, Hertz est en
-fuite, Arton est coffré, quelle guigne!..._»
-
-Je ne crois pas qu'à quelque parti que vous soyez attaché, _Le
-coffre-fort_: «_Patience!... avec ça, on a le dernier mot!..._» cette
-étonnante page moderne vous laisse froid! La confiance en l'argent,
-sentiment indéracinable chez les hommes civilisés, est puissamment
-rendue par le geste grossier, brutal, de ce financier aux yeux
-clignotants, qui, en défiant des ennemis invisibles, tapote de sa griffe
-de bête de proie la serrure dont il a le chiffre.
-
-Une nouvelle bombe: «_Si j'en crois notre colonel, nous sommes sous
-l'État-major._» Deux sinistres vieillards, en paletot, les jambes
-recouvertes par l'eau du grand égout, posent une bombe religieusement,
-comme un prêtre élève l'hostie vers le tabernacle.
-
-_Un succès_: rentrant d'un dîner, un monsieur dit à sa femme, effrayante
-dans son lit: «_Charmant! Bersonne n'a osé parler de l'affaire
-Dreyfus!_» _Cassation_: il n'y a pas de légende à ce beau portrait d'un
-juge hagard, brisant sur son genou la hampe de notre drapeau.
-
-«_Au secours_» (Zola nageant vers la rive allemande).--«_La Fourmi et la
-Cigale._»--«_Faut changer de quartier et nous faire protestants._»--«_La
-plainte du Sémite._»--La petite République, boudeuse, coiffée du bonnet
-phrygien, à l'homme accablé qui se lamente derrière son fauteuil: «_De
-quoi t'es-tu mêlé? Il fallait te contenter de tripoter: c'était reçu_».
-«_Curieux convives_»: un baron juif et sa baronne, inquiets avant
-d'entrer dans le salon où ils vont passer la soirée: «_Chut! Je viens de
-donner quarante sous au domestique pour écouter ce qu'on dit de nous._»
-
-_L'allégorie de l'Affaire?_ Un soldat prussien, casque à pointe, attache
-le masque, presque japonais, de Zola devant la tête d'un boursier dont
-le visage est, à lui seul, une trouvaille. Si l'on a dit que Forain
-rappelle Daumier, on pourrait aussi prononcer le nom de Rembrandt, dont
-les figures bibliques ont un peu de cette «laideur» qui est aussi de la
-beauté. Un moindre artiste, s'il avait dû illustrer les légendes du
-_P'sst...!_ dans ces heures de déraison, dans quelle médiocrité
-intolérable serait-il tombé? C'est le style, cet indéfinissable don des
-maîtres, qui pallie ce qu'il y a de pénible dans cette chasse sauvage au
-Sémite. En bafouant son adversaire, loin de le rabaisser, Forain
-l'anoblit malgré lui. Il extrait de toute une race un type dont il
-frappe la médaille.
-
-Il était difficile, après Daumier, et sans lui ressembler, de dramatiser
-la silhouette du magistrat, du juge. Dans _P'sst...!_, Forain varie
-indéfiniment les plis de la toge, la toque coiffant une tête non sans
-analogie avec celle de singes de Chardin: «_Thank you, master
-Bard.--Mossieur est le correspondant du général Schwarzkoppen._»
-
-_Les secrets d'État_: Sinistre, cet oiseau de nuit, avec son hermine,
-volant au-dessus de Paris, sur lequel il fait pleuvoir ses papiers
-secrets.
-
-«_On rigole_». Les généraux viennent de déposer; les magistrats, ces
-corbeaux qui relèvent leurs robes en un paquet de plis entremêlés, se
-tordent de rire, macabres et sataniques.
-
-«_La proie pour l'ombre_» où la silhouette projetée du juge se traduit
-sur le mur par l'ombre d'un casque à pointe: deux noirs différents,
-simplement obtenus dans les deux parties de la composition, par les
-directions différentes que la main du dessinateur donne au gros trait de
-son crayon.
-
-Pour en finir avec cette série où les sujets servirent si bien notre
-artiste, je dois rappeler quelques pages d'une invention linéaire, d'une
-couleur si belle, qu'ils resteront comme les points culminants de
-l'oeuvre de Forain, si même l'Affaire était un jour oubliée--ce que nous
-souhaitons de tout coeur--en n'importe quel pays où ils soient gardés
-par des collectionneurs. _La Détente._ Trois hommes, dont un, en chapeau
-de soie défoncé, visage de momie aux yeux clos, un officiant, un rabbin
-figé dans l'exercice de son sacerdoce, tient une pancarte où se lit
-l'inscription: «_A bas l'armée!_» Au fond, plus loin, dans un cortège
-abruti et aviné, passent, entre une haie de jeunes lignards au port
-d'arme, des ouvriers et des camelots brandissant d'autres pancartes
-emmanchées d'un long bâton: «_A bas la France, vive l'anarchie!..._»
-C'est une marche religieuse vers la Paix et le Bonheur universels par
-les rues de la Ville-Lumière; les «Intellectuels» applaudissent à
-l'affranchissement de l'Esprit humain.
-
-_Le rêve._ On prend le café après dîner; de jeunes orientaux, qu'on
-dirait descendus des mosaïques de Ravenne, sont affalés dans des
-fauteuils, les doigts chargés de bagues. Dans le fond du salon, des
-barons et des baronnes de même race. Dressé devant eux, la tasse à la
-main, un «gros bonnet» de la finance dit: «_Nous ferons arrêter
-Boisdeffre par Zurlinden, Zurlinden par Pellieux, Pellieux par Jamont...
-et ainsi de suite jusqu'à la gauche._»
-
-La mort de Félix Faure; titre: «_le Mauvais Café._»
-
-_Dans les Vosges_: «_C'est de là-bas que j'esbère la vencheance._»
-
-_Le pouvoir civil_: où le banquier, un glaive dressé dans son poing
-fermé sur sa cuisse, pèse du pied sur le corps de la France terrassée.
-
-L'esprit de Forain, ses formules aussi éloquentes que son dessin, dans
-l'ensemble de son oeuvre, j'ai dû en citer de nombreux exemples dans
-cette étude du _P'sst...!_ On ne peut guère renvoyer le lecteur à un
-album du genre de ceux où différents éditeurs ont réuni les autres
-séries de dessins politiques, ou simplement parisiens. Peu de personnes
-ont gardé les numéros--ils sont devenus très rares--de ce journal de
-circonstance. C'est à peine si l'auteur lui-même en possède une série
-complète. Il lui faudrait des amis qui prissent soin de ce qui, chaque
-jour, tombe du chevalet sur la natte de son atelier: dessins, peintures,
-esquisses de tout genre.
-
-Forain ne «marche pas avec le siècle», mais il ne s'est pourtant pas
-arrêté; après «l'Affaire», il reprend ses pinceaux et couvre ses toiles
-de tons riches ou grisâtres, d'arabesques savantes, qui sont des
-variations sur les sujets suivants: les danseuses, les tribunaux, la vie
-du peuple, et certains de ces tableaux sont plus touchants dans leur
-simplicité familiale,--mères et enfants, «maternités», comme l'on dit
-aujourd'hui, qu'on ne l'eût attendu de l'implacable ironiste.
-
-Il y a quelque temps, j'ai vu dans l'atelier de la rue Spontini des
-projets de tableaux religieux. La beauté de ces compositions me fait
-espérer un développement nouveau, une veine qui pourrait être féconde.
-Forain, peintre catholique! La largeur et la noblesse qu'a prises sa
-technique nous annoncent encore des chefs-d'oeuvre. Je voudrais, plus
-tard, poursuivre cette étude si incomplète par ma faute; Forain n'a pas
-encore achevé sa destinée, il forme au contraire mille projets de
-peintre. D'autres temps viendront pour lui.
-
-Février 1905. «_Renaissance latine._»
-
-
-NOTE DE 1912 (_Études et Portraits_).--Je puis déjà, cinq ans après la
-publication de ce portrait, ajouter à la liste des oeuvres citées plus
-haut, une série de belles et précieuses «eaux-fortes» que Forain exécute
-en ce moment. Le dessin s'élargit encore, le métier de la pointe-sèche
-est parfaitement admirable, faisant penser à Rembrandt et à Goya. Le
-Christ et les Apôtres, le Calvaire, le Dernier Repas: tels sont les
-sujets auxquels revient ce Catholique. Forain s'est apaisé; son visage
-rose et gras décèle une paix intérieure et un accommodement aux choses
-actuelles. Son esprit lui a concilié ses ennemis, qui semblent avoir
-passé l'éponge sur le _P'sst...!_ Il ne fume plus, il est végétarien et
-indulgent.
-
-
-NOTE DE 1916.--Depuis la guerre de 1914, Forain a retrouvé une nouvelle
-jeunesse. Mobilisé malgré son âge--il a plus de soixante ans--décoré de
-la Croix de guerre, il rend des services éminents dans le corps des
-camoufleurs, qu'il organisa. Il ne quitte plus son uniforme; on l'a vu
-dans Paris coiffé de la bourguignotte. Il a donné, dans l'_Opinion_ puis
-le _Figaro_, des dessins, les plus beaux qu'on connaisse de lui. Je me
-plais à lui offrir ce nouveau tribut de mon admiration, quoique, à la
-suite de l'article qui précède, il ne me tienne plus pour un ami...
-
-
-
-
-FRÉDÉRICK WATTS
-
-
-Cette étude fut d'abord écrite pour une revue, après l'exposition
-posthume du maître anglais, comme M. Armand Dayot me demandait quelques
-lignes qui commentassent des reproductions en blanc et noir de toiles
-inconnues en France. J'avais trop peu de place pour donner aux lecteurs
-l'idée de cette oeuvre énorme et les raisons que j'ai de l'admirer tant.
-Watts est un des plus importants artistes que je présentais dans «Essais
-et Portraits» et je ne lui consacrais que cinq pages; au moment où je
-les relus--avril 1916--venait de paraître un article saisissant, de M.
-Pierre Mille: «La fin du Gentleman». La conscription générale était sur
-le point d'être adoptée par l'Angleterre, qui, en face du péril
-européen, renoncerait les avantages de caste qu'elle avait conservés,
-bouleversant les traditions qu'elle était la dernière des aristocraties
-à maintenir. Le sens de l'oeuvre et la vie de Frédérick Watts prirent un
-sens social, s'éclairèrent, comme tant d'autres choses, au reflet de la
-guerre.
-
-Pourquoi Watts était-il demeuré si étranger à nous? Pour les mêmes
-raisons auxquelles est due l'incompréhension mutuelle des Anglais et des
-Français, persistant, même depuis qu'alliés nous répandions, côte à
-côte, notre sang pour une même cause.
-
- *
-
- * *
-
-En 1919, dans un coin de salon, j'aperçois le grand corps souple d'un
-homme âgé, une tête aux cheveux gris mais de physionomie jeune, des yeux
-d'enfant, le teint frais de ces Anglais, qui, au cours d'une longue
-existence de labeur intellectuel, n'ont pas manqué un seul jour de
-prendre l'air, de se livrer à un exercice hygiénique. C'était Mr.
-Balfour, pareil à ce qu'il se montrait, il y a de cela vingt-cinq,
-trente, quarante ans dans d'autres salons, à Londres ou à la campagne,
-entre deux parties de tennis. Cette «éminente figure politique» mérite,
-elle, du moins, l'épithète tant à la légère et complaisamment accolée au
-premier venu des diplomates, comme aux artistes et aux comédiens.
-
-Mr. Balfour connaissait sans doute peu Paris, avant la Conférence et son
-séjour forcé parmi nous; ou bien il le connaissait, comme la plupart de
-ses compatriotes, pour y avoir dormi quelques nuits entre deux gares, en
-route pour ses vacances à Cannes ou à Rome. Combien notre monde doit
-être une surprise de toutes les minutes, pour un tel insulaire de
-l'époque victorienne! N'est-il pas la dernière incarnation, ou presque,
-d'un type d'homme de naguère, dans une société à peu près abolie et si
-belle, si douce, que ceux qui y vécurent pourront malaisément se
-consoler de sa disparition? Et Mr. Balfour semblait promener sa
-souriante philosophie dans de fébriles et anxieux cercles parisiens, tel
-qu'à l'époque de la reine Victoria, dans le parc de Holland House, ce
-rendez-vous de tout ce qui fut glorieux dans ces temps déjà oubliés de
-nous, et si proches cependant...
-
-Deux ministres, des députés, un directeur de journal, avec des dames que
-la politique surchauffe, discutaient les événements du jour, près de la
-cheminée. Mr. Balfour, à un autre bout de la pièce, causait avec la
-seule personne qui, ce soir-là, dans ce milieu parlementaire, possédât
-la maîtrise de la langue et l'usage de la société britannique. Quelles
-réflexions nous propose, dans le Paris de 1919, un Congrès si gros de
-conséquences sociales, et où notre sort devrait être réglé: réunion
-d'alliés, dont les meilleurs et les plus fermes nous découvrent, en tant
-qu'individus, intelligence et sensibilité, si différents du cliché
-qu'ils avaient pris de nous... Ils nous avaient découverts sous le
-casque bleu, et nous redevenons autres en habits civils.
-
-Parmi les plus mystérieux cas d'ignorance mutuelle compte celui des
-Anglais et des Français: quelques kilomètres de mer séparent deux des
-plus anciennes et accomplies civilisations européennes; les Anglais
-voyagent; nous voyons des Anglais circuler dans nos rues, rouler sur nos
-routes départementales, que tant d'entre nous ignorent, comme nous
-ignorons leurs «counties.» Les échanges, les communications faciles et
-rapides, suppriment de plus en plus les distances, on disait les
-frontières; et néanmoins, ce qu'un commerçant, un financier, un
-industriel apprend par besoin professionnel, les politiciens et les
-diplomates, les artistes, qui, avant tous leurs compatriotes,
-sembleraient devoir étudier cela même, continuent à le dédaigner ou à
-s'y méprendre. Un Balfour enfermé, comme il le fut, dans une sorte
-d'écrin par les défenseurs de sa sereine tranquillité, fut néanmoins un
-des plus avisés, des plus clairvoyants délégués de l'Entente. Son
-expérience politique, sa sûre tradition, recueillie des meilleures mains
-de ses prédécesseurs ou collègues, pendant un demi-siècle, sa foncière
-honnêteté, sa délicatesse, sa culture de «scholar» et de gentleman de la
-bonne race, n'était-ce point là tout de même un atout?
-
-L'existence d'un gentleman, la magnifique et délicieuse carrière d'un
-homme politique, tel qu'un Balfour, un Disraeli, un Gladstone ou un Lord
-Salisbury--et dont ces temps-ci marquent la fin--révolte la conscience
-d'un démocrate moderne (qui n'en a d'ailleurs qu'une vague notion). Mais
-on se demande parfois, dans quelle proportion, les deux types de
-politiciens en lutte, conducteurs de débats, chefs de partis, faiseurs
-de lois, et qui assument la responsabilité de nos destins, valent mieux
-l'un que l'autre pour le bien public; comment se balancent le manque de
-traditions, de lumières générales, et un insuffisant frottement avec les
-masses populaires, les classes montantes, les catégories nouvelles de
-citoyens.
-
-Ce qui saute aux yeux, c'est qu'à mesure que les intérêts communs de
-l'humanité tendent à rapprocher les continents, à unir les créatures en
-un seul faisceau, si l'unification des moeurs établit une certaine
-ressemblance extérieure entre les races de l'univers entier, d'autres
-cloisons se forment, aussi épaisses que jamais, entre les Anglo-saxons
-et les Latins, et leur cercle visuel se réduit davantage. Nous nous
-«spécialisons» et renfermons dans un particularisme rigoureux; chacun
-travaille pour soi-même, écarte, volontairement, par simple paresse, ou
-indigence de curiosité, ce qui demande un effort pour être atteint. Par
-désespoir de nous comprendre, ou indifférence, nous construisons autour
-de nous d'étroites fortifications dans lesquelles se bouchera toute
-meurtrière par laquelle nous apercevrions l'horizon.
-
-D'où ces jugements qui déconcertent et témoignent d'une ignorance de
-villageois, d'avant les chemins de fer.
-
-Combien y a-t-il d'années que les Gainsborough, les Reynolds, les
-Raeburn et les Lawrence sont appréciés de nous? Les paysagistes du XIXe
-siècle, Constable, Turner, nous furent imposés à la longue; on dénie
-encore à nos voisins d'outre-Manche le sens esthétique, il est convenu
-qu'ils ne possèdent pas d'artistes créateurs.
-
-J'écrivais en 1906: «Prévenons dès l'abord le lecteur français qu'on
-n'entre pas de plain-pied dans l'oeuvre de Watts. Si vous n'aimez pas à
-lever la tête pour voir les grandes figures plafonnantes au-dessus de
-vous, négligez ce géant. Si vous ne regardez pas Paul Baudry à l'Opéra,
-mais réservez votre sympathie pour quelques pommes sur une serviette
-bleue, Watts ne vous convaincra pas. Impossible, dira-t-on, d'être plus
-«vieux jeu» et plus démodé que Watts, un de ces Anglais italianisants,
-qui, à Florence, à Venise, se firent une conception immuable de la
-Beauté, et sur qui l'art moderne n'eut pas de prise.
-
-Un de nos critiques me disait: «Votre Watts? mais c'est un vieux prix de
-Rome!»
-
-Un autre: «Watts? c'est le Gustave Moreau des Anglais; je préfère
-Boecklin, Lembach, s'il faut choisir dans les écoles étrangères de
-romantiques académiques...» Un de mes amis écrit ses romans en face
-d'une reproduction de l'_Amour et la Vie_. Comme je lui demandais ce
-qu'il savait de Watts, il me répondit: «Rien ou presque rien; les
-peintres me disent que c'est un mauvais peintre vieux jeu, quelque chose
-comme un... Élie Delaunay, est-ce vrai? Cette composition est charmante,
-j'ai depuis longtemps chez moi cette photographie de l'_Amour et la
-Vie_... un ancien souvenir d'Exposition universelle... Alors, ça ne vaut
-rien? Peinture pour littérateurs?»
-
-Non, Watts fut, nous le dirons tout à l'heure, un peintre pour les
-peintres. Si, à propos de Watts, j'avais fait allusion à Fantin, à
-Ricard et à Gustave Moreau, c'était pour donner dans un magazine, en
-regard de reproductions en blanc et noir, quelque idée de la «matière»
-parfois grenue, un peu cotonneuse ou trop travaillée et trop «cuite»,
-qui alourdit des toiles telles que la _Jeunesse et la Mort_, telle
-composition, tels portraits d'entre 1870 et 1880. La technique perdit
-sur le tard, en souplesse, la brosse s'empâta; certaines figures nues
-semblent modelées comme des maquettes de sculpteur. Les tableaux de
-Watts ne sont pas toujours «de la belle peinture» et Watts, à la fin de
-sa longue existence, parut plus soucieux d'exprimer des idées que de
-nous donner des jouissances visuelles.
-
-«Peintures à idées»! Mais Odilon Redon n'est-il pas un peindre à idées?
-Pourquoi un Redon est-il défendu passionnément par ceux qui
-collectionnent des Van Gogh et des Cézanne, et qui n'accueilleraient pas
-dans leur galerie un Gustave Moreau ou un Watts? Odilon Redon est-il
-plus que Gustave Moreau, un peintre?
-
-Le prestige des méconnus et des «ratés» a perverti l'opinion. Les
-merveilleuses _Curiosités esthétiques_ de Baudelaire, critique
-infaillible; les livres de Huysmans, de Duranty; les propos de Degas, de
-Renoir sur Cézanne, rapportés par des chroniqueurs, mirent en
-circulation un langage spécial depuis qu'un marchand de tableaux posa
-sur le même chevalet qu'un Fromentin, un Henner, ou un Daubigny par lui
-recommandés naguère à sa clientèle, quelque figure de Cézanne et
-s'exclama: «Formidable»! Or les jeunes gens parlent de ce qu'on leur
-montre.
-
-La carrière d'un artiste est jugée du même point de vue que l'est son
-oeuvre, par nous autres, modernes, pour qui une vie de peintre a plus
-d'intérêt, si elle fut tourmentée, humble, difficile. Le génie semble
-être le privilège de ceux qui luttent pied à pied, contre l'indifférence
-et l'incompréhension de leur époque. Nous sommes blessés en constatant
-la chance des autres. Il est peu d'exceptions à ce point de vue social
-du critique français. Frédérick Watts ne fut pas un martyr. Peut-on
-citer Puvis de Chavannes?
-
-Il ne commença, d'ailleurs, à se faire vraiment connaître que vers
-cinquante ans, et Chavannes, quoique avide autant qu'un Meissonier de
-récompenses officielles, garda son indépendance avec jalousie, même
-comme Président d'une grande Société. Il recevait, le matin,
-journalistes et élèves, dans sa petite chambre de garçon, contre
-l'atelier de la place Pigalle où il ne travaillait jamais. Il dissimula
-sa vraie existence d'homme privé, il ne se fût pas laissé confondre avec
-un Meissonier ou un Carolus Duran, Présidents aussi de la Société des
-Beaux-Arts, tout en sachant, à certaines heures, porter croix et rubans
-sur une poitrine bombée de maréchal de France, et recevoir des hommages
-dans les banquets nationaux. Mais il ne fut pas de l'Institut!
-
-Il est peu de tâches plus difficiles à notre époque que de concilier la
-politique d'une carrière officielle et la noblesse d'une vie de grand
-artiste. Or, Frédérick Watts fut un grand peintre et un «officiel», un
-grand gentleman (comme un homme d'État au temps de la reine Victoria),
-et un reclus.
-
- *
-
- * *
-
-Son exposition posthume à Burlington House formait, quoique incomplète,
-un vaste musée. En y pénétrant, on était saisi de remords et comme d'une
-honte d'avoir si longtemps vécu, presque sans le connaître, si proche de
-ce superbe vieillard qui, en plein Londres moderne, avait été un Titien,
-un Tintoret et un Chateaubriand à la fois!
-
-Il fut un poète et un érudit, non pas invisible ainsi que Gustave
-Moreau, mais mêlé au monde, comme l'auteur des _Mémoires d'Outre-Tombe_;
-et il portraitura les «beautés à la mode», les illustrations de la
-littérature, de la science et de la politique, par devoir d'_historien_,
-en ami, en grand seigneur chez lequel passe toute personne qui porte un
-nom, ou possède une valeur. Ayant eu le bonheur de réaliser ses désirs,
-il léguait à la Nation--tant pour la _National Portrait Gallery_ que
-pour la «Tate» (musée du Luxembourg britannique)--plusieurs centaines de
-ses ouvrages, qui n'iraient jamais chez le commissaire-priseur. Il
-dictait le jugement de la postérité et choisissait sa place à côté de
-Turner.
-
-Aujourd'hui, l'on visite, dans la Tate Gallery, une salle Turner, tendue
-d'une soie rouge, semblable à celle que le paysagiste choisit pour sa
-propre demeure, comme fond à ses tableaux. L'Angleterre, reconnaissante,
-reconstitua le cadre original de ces poèmes peints, les plus belles
-pages de son XIXe siècle; la même piété patriotique a réservé des
-galeries pour l'oeuvre du portraitiste _national_, que fut Watts, et
-pour ses compositions. Il n'en est pas une qui ne vaudrait un sérieux
-commentaire. Esprit d'une rare supériorité, Watts avait fait le tour des
-philosophies, des religions, compris les mythes de l'humanité.
-
-«L'art de Watts se tient au-dessus des conditions physiques», a-t-on
-écrit; «il remonte aux origines de l'humanité, à ses mythes, et fait
-revivre les plus anciennes traditions.» Nous ne pourrions donner qu'une
-trop vague notion d'un cycle philosophique qui se développe d'un bout à
-l'autre, avec une rigueur absolue, car les illustrations seules
-pourraient le faire comprendre.
-
-La mort a surtout préoccupé Watts; elle rôde à travers son oeuvre. Watts
-la figure comme une amie bienfaisante et secourable à qui le soldat, le
-prince, le mendiant rendent un égal et fraternel hommage. «La maladie
-repose sa tête sur les genoux hospitaliers de l'endormeuse; l'enfant
-joue ingénûment avec son linceul». «Dans la _Cour de la Mort_, un
-nouveau-né sommeille contre le sein de la macabre majesté; le silence et
-le mystère gardent le seuil de son palais.»
-
-Dans l'_Amour et la Vie_, une mince jeune femme, aux lignes exquises,
-est l'emblème de la fragilité humaine, de sa faiblesse et de sa force à
-la fois. «L'humanité monte la rude pente de l'animalité à la
-spiritualité.»
-
-La plupart de ces allégories sont chargées de symboles qui m'échappent
-parfois. Watts, moraliste et idéologue, avait le désir d'enseigner,
-comme nous le verrons.
-
-Je ne tenterai pas ici d'étudier le philosophe; quant au peintre,
-quelque style dont il ait cru ou voulu se rapprocher,--antiquité, moyen
-âge--il conserve sa manière propre et très moderne. Appelons le un
-post-raphaélite. Il marcha seul, à côté des pré-raphaélites, demeurant
-un isolé comme tous les grands créateurs. Si sa pensée plana sur des
-cimes d'où nous sommes exclus, il fut d'ailleurs un réaliste. A côté de
-sa fameuse «Espérance», les yeux bandés, accroupie sur le globe
-terrestre, et qui pince la dernière corde de sa harpe, vous verrez, du
-Watts réaliste, certain attelage de brasseur, un fardier, des chevaux
-fumants dans une rue de Londres, sous la conduite d'un gars aux
-vêtements de cuir, et qui font de loin penser à Gustave Courbet.
-L'harmonie bleu-turquoise de l'_Espérance_, tableau trop littéraire, et
-la peinture robuste des _Fardiers_, les rouges, les oranges de ce
-splendide morceau sont deux aspects d'un art presque trop riche et dont
-se méfient les apôtres de «l'art circonscrit».
-
-Watts est aussi grand dans un morceau de nature morte que dans ses
-fresques du Hall de Lincoln Inn's Field, au Temple. Lors de son
-exposition posthume à Burlington House (Royal Academy), _Fata Morgana_,
-_Paolo et Francesca_, _Le Jugement_, _Prométhée_, _Orphée et Eurydice_,
-_Endymion_, _la Mort couronnant l'Innocence_, centaines de sujets
-didactiques, philosophiques, voisinaient avec des portraits majestueux
-(tels que le Tennyson), ou familiers; documents sans pareils sur la
-société anglaise au XIXe siècle. Dans une étoffe, des accessoires, une
-fleur, Watts a des délicatesses inattendues, des raffinements aussi
-rares que ceux de Whistler. Dans le portrait de Lady Margarett Beaumont
-et de sa fille, qui date de 1859, une certaine robe gris-lilas, est
-d'une «matière» de pétale d'iris, où Alfred Stevens[7] excella.
-
- [7] Alfred Stevens, le Flamand; ne pas confondre avec l'Anglais du
- même nom, peintre et sculpteur, très grand artiste complètement
- ignoré en France, et contemporain de Frédérick Watts.
-
-Je ne connais point d'esquisses, par Watts; toutes ses toiles sont
-_achevées_, menées jusqu'au bout, en une maîtrise tranquille, qui
-déconcerte quelque peu et dérange nos habitudes.
-
-Watts ne rencontra pas les obstacles que tant de jeunes artistes ont
-souvent à surmonter. Ses dispositions furent favorisées par un père et
-un grand-père clairvoyants. Élève des _Écoles de l'Academy_ dès dix-huit
-ans, puis du sculpteur Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme
-perfection technique, il ne dépassa jamais l'étonnant _Héron blessé_,
-une toile qui peut être mise à côté de n'importe quel chef-d'oeuvre
-hollandais, et supérieure à Fyt. Après un premier concours pour la
-décoration du Parlement, en 1843, il passa quatre années à Florence,
-chez Lord Holland, ministre britannique près la cour du grand-duc de
-Toscane. Là, et dans ses voyages à travers l'Italie, il acquit, comme
-sir Joshuah Reynolds, toutes les connaissances que comportait encore,
-dans ce temps-là, le métier de peindre. Lord Holland était un esprit
-éclairé, un grand seigneur fastueux, le propriétaire de ce château et de
-ce parc de Holland House, qui sont comme un comté dans l'intérieur de
-Londres--alors le rendez-vous de la société, des littérateurs et des
-artistes, comme des diplomates et des princes.
-
-Le jeune Watts fut, à la légation d'Angleterre à Florence, plutôt un
-secrétaire d'ambassade qu'un élève peintre en tournée d'études.
-
-Malgré les charmes de l'Italie, qui retiennent parfois les Anglais pour
-toujours, Watts retourna à Londres, concourut encore pour un panneau à
-la Chambre des Lords, il fut victorieux. Ce panneau représente
-Saint-Georges et le dragon. A partir de 1848, ce fut une succession
-vertigineuse de tableaux de chevalet et de portraits, dont chacun a une
-particularité d'exécution ou de conception: paysages symboliques, tels
-que le _Retour de la Colombe_ après le déluge; quelques toiles
-d'intimité à la Fantin, dont certaine femme assise sur un canapé. La
-_Femme au canapé_ appartient encore à la période des savants glacis et
-des «jus» à la Delacroix. L'oeuvre de Fantin et de Whistler, que je
-venais de voir d'ensemble quand fut exposée celle de Watts, semble
-chiche, à côté d'une telle abondance, de cette effarante prodigalité; il
-est probable que l'une quelconque des toiles (non symboliques) de Watts
-serait fameuse parmi celles de nos petits maîtres préférés. Mais pour
-lui, elles n'étaient rien.
-
-Nous passâmes près de Watts, un peu comme le touriste devant un palais
-dont il croit que la porte ne s'ouvre pas au public. C'était le temps
-des écoles qui durèrent trois ans, des auteurs _d'un livre_, des hommes
-qui s'emprisonnèrent dans un système, par crainte d'être appelés
-«versatiles». Watts se renouvelait, parce qu'il avait toujours plus à
-donner, puisant aux sources que lui offraient l'histoire et la grande
-culture classique. Il fut à la plupart de ses confrères peintres ce
-qu'est un Balzac à un Jules Renard, un Shakespeare à un Alexandre Dumas.
-
-De rester auprès de votre poêle, ne veut point dire que vous soyez
-Descartes.
-
-Watts se nourrissait «des anciens et des habiles modernes», comme écrit
-La Bruyère; «on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en
-renfle ses ouvrages, et quand, enfin, l'on est auteur et que l'on croit
-marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, comme ces
-enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur
-nourrice.»
-
-Mais Watts ne maltraita point les siennes. Il s'était «nourri des
-anciens et des habiles modernes», comme on pouvait l'être au siècle de
-La Bruyère, quand «l'honnête homme» avait sa place réservée pour
-cultiver ses talents et son esprit à l'ombre des portiques, dans un beau
-parc dont il avait la jouissance, sinon la propriété, et où il se
-croyait établi pour toujours.
-
-Frédérick Watts était comme locataire à vie de la famille Holland. Le
-vieux lord décédé, Watts habita une maison de Kensington, toute proche
-du château, qui est, lui aussi, une anomalie dans la Londres moderne.
-
-Je n'oublierai jamais les deux heures que je goûtai, vers 1880, chez le
-vénérable vieillard. Sa maison de Holland Park n'était qu'ateliers et
-galeries. Dès l'entrée, on se sentait apaisé, dans la «sérénité de l'art
-pur». C'étaient des salons pleins de précieux objets où deux dames qui
-adoucirent sa fin, _glissant_ comme des ombres, allaient et venaient,
-occupées à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le
-goût archaïque anglais, filtrait la lumière d'une belle journée de juin;
-on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le
-cavalier héroïque, _l'Énergie physique_, dû au ciseau de Watts, et
-dressé au milieu des allées de sable rouge; la mémoire pleine d'un passé
-illustre, l'artiste me raconta des anecdotes sur des Français de
-naguère, sur la société du duc d'Orléans; puis, apprenant que j'étais
-peintre, il porta des jugements inattendus sur nos confrères, car il
-était aussi renseigné sur ceux-ci que sur les Vénitiens du XVIe. Le
-maître me «raconta» les portraits dont il était entouré, et une certaine
-toile, déjà ancienne, une femme dans une robe florentine à crevés de
-satin, soutachée de perles, dont il repeignait le fond.
-
-Watts n'avait vu que les beaux aspects de la vie, évolué qu'en les
-milieux les plus polis, fréquentant de hautes intelligences dignes de la
-sienne.
-
-Une telle existence ne vaut-elle pas la peine d'être vécue?
-
- *
-
- * *
-
-Mais n'est-il pas trop tard pour parler de Watts, que je voudrais faire
-aimer et mieux connaître? Je crains de suggérer à des Français la sorte
-d'opinion qu'ils se firent d'un Théodore Chassériau, d'un «homme
-distingué», d'un dandy; ou qu'un «avant-garde» ne me réponde, comme me
-l'écrivait quelqu'un de «distingué» en sortant de la Tate Gallery: «Les
-Anglais ont, comme les Belges, leur musée Wirtz...»?
-
-Watts, non moins que Chassériau, fut «un homme distingué», horrible
-insulte! Mais, avec son pinceau, il fut le très puissant créateur d'un
-vaste cycle où les Dieux, les Héros, fraternisent avec les personnages
-du siècle dernier. Si je n'ose le comparer à Delacroix, c'est que je
-suis moi-même, avant tout, sensible à cette qualité inanalysable de
-«peinture» sensuelle, que possédait Delacroix, comme Rubens, comme
-Fragonard, comme Manet et Renoir--qualité qu'on «palpe» parfois chez
-Watts, mais qu'il perd quand il devient trop «cérébral».
-
-Mais quel que soit son moyen d'expression, on ne résiste pas à
-l'admiration qu'inspire la magnitude de sa pensée. Chesterton nous le
-présente ainsi: «Voici un homme dont la dépréciation de soi-même est
-intérieure et essentielle, dont la vie est d'un moine, le caractère d'un
-enfant, et il a au fond de son âme un si inconscient et colossal sens de
-sa grandeur, qu'il peint comme si son oeuvre devait avoir plus de durée
-que la Croix dans la Cité Éternelle. Adolescent, il s'attendait à peine
-aux applaudissements du public; comme vieillard, il s'étonne encore de
-ses succès; mais dans son adolescence anonyme, comme dans sa silencieuse
-vieillesse, il peint comme un qui, du haut d'une tour, abaisserait ses
-regards, à travers la perspective des siècles, sur des temples
-fantastiques et d'inconcevables républiques.
-
-»L'esthétique et la morale d'un Watts ne sont pas, comme chez la plupart
-de ceux nés artistes, des sujets à somptueux discours, à développements
-pour conférences et dont il y aura des profits personnels à tirer; mais
-une règle de vie, comme de se lever de bonne heure, d'être
-consciencieux, c'est-à-dire: ou bien un principe, ou rien du tout.»
-
-Aussi bien, comme Chesterton le fait remarquer, la _morale_,
-l'évangélisation, dirions-nous, un besoin si caractéristique de la
-vertueuse époque victorienne, ce grand portraitiste ne s'en peut pas
-départir, Watts la tient pour son principal devoir, sans pour cela
-cesser d'être peintre; sa morale s'incorpore à son oeuvre de peintre.
-Son individualité n'en est jamais offusquée, quoique Watts rentre
-toujours, de parti pris, dans l'_Universel_, et refuse de regarder
-l'univers du point de vue de l'individu--ce qui, d'autre part, donne à
-un artiste plus d'acuité, de _personnalité_--et c'est là un des traits
-essentiels d'un homme comme Frédérick Watts et, à la fois, de son
-époque. Nous le présentons au lecteur français, autant comme un document
-historique, que comme un peintre. Il étonnera, par la multiplicité de
-son entreprise humanitaire, les jeunes gens de notre aujourd'hui, tout
-dévoués aux «essais», volontiers spécialistes, qui se renferment dans un
-étroit cercle d'expériences et se plaisent à l'ésotérisme, cherchent à
-n'être point compris du vulgus. Watts n'a pas non plus composé des
-tableaux dont le symbole fût toujours clair; néanmoins, il prétend
-instruire, il peint pour que ses toiles soient vues par des illettrés,
-aussi bien que par des «intellectuels», il tient à l'opinion du peuple
-et lui lègue son oeuvre didactique.
-
-«_Il insiste sur les symboles universels, écarte ceux qui seraient
-locaux, ou temporaires, même si le lieu est tout un continent, et la
-durée une série de siècles..._»
-
-Il lui eût été facile et d'un plus sûr effet--a-t-il souvent répété--de
-rendre plus intelligible le sens d'un de ses tableaux, en y introduisant
-quelque image, quelque trait populaire et d'actualité; mais il ne
-daigne, car malgré son désir de clarté, son instinct le mène plus loin.
-Nous ne voyons pas de crucifix pendu au-dessus de la tête de l'_Heureux
-guerrier_, ni de couronne impériale, ni d'accessoires héraldiques,
-symboliques, dans le _Mammon_; ni une _machinerie théologique_, dans la
-_Cour de la Mort_. (Chesterton).
-
-Ces adjuvants qui tenteraient sa main, Watts les repoussa parce qu'ils
-lutteraient avec sa stupéfiante ambition de peindre pour tous les
-peuples, pour tous les siècles!
-
-Et ici, me posera-t-on la question: vous disiez tout à l'heure que Watts
-avait vécu comme un moine; or, vous l'avez montré comme un homme du
-monde, presque un Chateaubriand, et maintenant selon vous cet ambitieux
-peint pour les siècles!
-
- *
-
- * *
-
-Eh! bien, oui: un artiste a pu nous offrir ce paradoxe vivant, dans la
-société qui disparaît et dont la tête de Mr. Balfour évoque le souvenir.
-Mais il y aurait trop à dire pour rendre ce cas tout à fait clair, et il
-faudrait aborder des questions presque de l'ordre religieux. «Watts
-réalise le grand paradoxe de l'Évangile: «Il est humble, mais prétend
-hériter la Terre». «L'universalisme prêché par Watts et les autres
-génies de l'époque victorienne était, on le conçoit, sujet à certaines
-spécialisations, qu'il n'est point nécessaire d'appeler «limitations».
-Comme Matthew Arnold, le dernier et le plus sceptique d'entre ceux qui
-exprimèrent leur idée fondamentale dans la forme la plus désintéressée
-et philosophique, ces hommes soutenaient «que la règle morale constitue
-les trois quarts de la vie». La seule idée qu'il puisse exister quelque
-chose de plus important que la morale, leur eût paru sacrilège, ce en
-quoi ils avaient raison, quoiqu'ils fussent partiaux, ou partisans; ils
-n'observaient point le maintien de l'«universalité», dans leur
-critique... Nous ne reprochons pas à Watts cette attitude comme une
-faute, car il met une borne à un point défini, à la façon des
-anarchistes eux-mêmes; il est dogmatique, comme le sont tous hommes
-raisonnables.» (Chesterton).
-
-Il nous a bien fallu toucher quelques mots sur l'«Universalisme» (comme
-disent les Anglais) de Watts, parce que c'est là une des particularités
-dominantes des esprits de sa race, et de son temps même. Herbert Spencer
-ne s'est-il pas dévoué à une entreprise aussi gigantesque que celle de
-Dante, à «un inventaire, ou un plan de rien moins que l'univers», allant
-jusqu'à mettre à leur place, «et scientifiquement», la foi brûlante des
-martyrs, comme les plus abruptes nouveautés du monde moderne? Nous
-sommes ébahis et un peu épouvantés par ces individus, si différents de
-nous et qui, comme Gladstone, «abattaient des forêts, par manière
-d'exercice récréatif, ou Stuart Mill, qui, dans son enfance, avait déjà
-lu la presque entière littérature de toutes les langues». Et Chesterton
-explique l'indépendance de Watts, son détachement, au-dessus de la
-mêlée, par la magnifique solitude dans le travail, dont ses illustres
-contemporains lui donnaient l'exemple.
-
-Combien nous aimons, dans la vie de Watts, le mélange d'une délicate
-sensibilité, d'une modestie quant à sa _personne_, et la hauteur du but
-qu'il poursuit! Quelle leçon, pour nous, qui exhibons avec orgueil le
-moindre croquis, la page la plus bâclée, que nous signons comme un
-manifeste historique!
-
-Notre éloignement, notre mépris dirais-je, pour l'allégorie et le
-symbole en peinture, sont dus à la médiocrité, sinon à la niaiserie des
-artistes qui, au XIXe siècle, ont pratiqué ce genre. Un esprit
-distingué, comme Gustave Moreau, nous rebute autant que de moindres nous
-apprêtent à rire. Chesterton écrit fort justement que la plus valable
-objection à l'allégorie se fonde sur ceci: que l'allégorie implique
-«l'imitation d'un art par un autre» et sur notre foi en la perfection,
-l'infaillibilité du verbe. Elle serait une sorte de pléonasme, comme un
-mot composé dans lequel l'un des éléments figure deux fois. «Le mot
-_allégorie_ est lui-même une allégorie.»
-
-Or ce jugement, tout arbitraire, ne saurait toucher Watts qui, quoi
-qu'on ait dit, est moins littéraire qu'humain, et dont les tableaux nous
-invitent plutôt à penser sur un thème, mais qui suffisent d'abord à nous
-émouvoir plastiquement. Ne prenons pas _The Dweller in the
-innermost_,--traduirais-je _La Vie intérieure_?--ni _l'Orphée et
-Eurydice_, mais _Hope_ (l'Espérance), dont la reproduction est si
-connue. Je voudrais citer toute la page où Chesterton se demande ce que
-le spectateur déchiffrerait en cette figure mélancolique d'une si belle
-arabesque...
-
-Sa première pensée serait que le titre est _Désespérance_; sa seconde:
-qu'il y a erreur dans le catalogue; la troisième: que le peintre était
-fou. Mais s'il se dégageait de sa prime inquiétude et qu'il fixât
-attentivement cet étrange tableau crépusculaire, il se développerait
-petit à petit en lui, une indéfinissable, mais puissante sensation; et
-alors, que _verrait-il_? quelque chose pour quoi il ne possède point de
-vocable, quelque chose de trop vaste pour qu'aucun oeil ne l'ait perçu,
-de trop secret pour qu'aucune religion ait pu l'exprimer, même comme une
-doctrine ésotérique. Debout, devant cette toile, le spectateur se trouve
-tête à tête avec une grande vérité; il s'avise qu'en nous, quelque chose
-est sur le point de s'évanouir, mais ne disparaît jamais; une foi à
-laquelle il semble toujours que nous disions adieu, et qui néanmoins
-s'attarde indéfiniment, une corde toujours tendue à se rompre, mais qui
-pourtant ne se brisera jamais; et qu'en nous, ce qu'il y a de plus
-délicat, de plus fragile, de plus mystérieux, est en vérité au fond de
-nous-mêmes l'indestructible. Il connaît un grand fait moral: à savoir
-qu'il n'y a jamais eu un âge de Foi, d'assurance totale. La Foi a
-toujours le dessous; elle est battue, mais elle survit à tous ses
-conquérants. Le désespérant bavardage moderne sur les siècles
-d'obscurantisme et les autels chancelants, la fin des dieux et des
-anges: tout ce verbiage est vieux comme le monde; des lamentations sur
-les progrès de l'agnosticisme, il y a des traces dans les sermons des
-moines des âges de ténèbre; on trouverait dans l'Iliade les malédictions
-adressées à la jeunesse impie. La Foi n'abandonne jamais les mortels, et
-cependant, avec une audacieuse diplomatie, menace de les quitter, et
-elle est demeurée chez tous les rois, toutes les foules, les a régis
-sous des airs d'un pèlerin qui passe. Elle a réchauffé, éclairé
-l'humanité, depuis le premier jour du jardin d'Eden, avec des rayons
-éternels, mais ceux d'un incessant coucher du soleil. Dans ce tableau de
-mystère, la malice (de la foi) se trahit presque. Personne ne peut
-donner un titre exact à cette toile; mais Watts, l'auteur, l'appela
-l'_Espérance_. Et il est remarquable que ce titre ne soit point, comme
-le pensent ceux qui l'estiment _littéraire_, la réalité sous le symbole,
-mais un autre symbole pour la même vérité, ou plus exactement, une autre
-image qui illustre un autre aspect de cette même vérité si complexe. (Je
-traduis à peu près.)
-
-Deux hommes ont senti, sous le mot _Hope_, quelque chose de violent et
-d'invisible. Le spectateur a prononcé ce mot; et l'artiste a peint un
-tableau en bleu et vert. Ce tableau est insuffisant; le terme est
-faible: néanmoins entre l'un et l'autre, comme deux anges qui
-calculeraient une distance, ils situent un mystère, et l'un de ceux que,
-des centaines de siècles, l'homme a tâché de percer, et qui lui
-échappent encore.
-
-«Le titre n'est donc pas tant la matière, la substance d'une des oeuvres
-de Watts, qu'une épigramme dont cette peinture est le prétexte. C'est
-une tentative pour suggérer, en s'emparant de l'instrument d'un autre
-métier, l'intention qu'a eu le peintre en employant ses pinceaux. Watts
-appelle son oeuvre «Espérance», et c'est peut-être le meilleur titre,
-puisqu'il nous remémore ce fait, trop oublié, que Foi, Espérance,
-Charité, les trois vertus théologales des Chrétiens, sont aussi les plus
-_gaies_. Le paganisme n'est point gai, mais plutôt tristement noble;
-l'esprit de Watts, en général mélancolique et noble aussi, se rapproche
-ici du mysticisme à proprement parler, de celui qui est gonflé de
-secrète passion et de réconfortante foi, tel Fra Angelico, ou Blake.
-Mais quoique Watts appelle cette formidable chose l'_Espérance_, il vous
-est loisible de l'appeler Foi, Vitalité, Volonté de Vivre, Religion de
-demain matin, Immortalité de l'Homme, Amour de Soi-même, ou Vanité: la
-clef du mystère qu'est l'homme survivant à tout et qu'il n'y ait pas sur
-terre de _pessimiste_... «S'il existait quelque part un homme qui eût
-perdu toute _espérance_, son visage nous frapperait dans une cohue,
-comme un coup violent; qu'il se pende, celui-là, ou devienne premier
-ministre, peu importe; cet homme-là est un mort.»
-
-Je n'ai pas résisté à la tentation d'évoquer ces lignes de G. K.
-Chesterton, quoique le plus brillant morceau de littérature n'ait rien à
-voir avec un tableau, et surtout avec un chef-d'oeuvre; mais j'aperçois
-là, en noir sur blanc, la pensée de la sereine Albion de mon enfance,
-celle de Mr. Balfour, celle des héros que Watts a portraiturés: Carlyle,
-Manning, Leslie Stephen, Matthew Arnold, Stuart Mill, Robert Browning,
-Tennyson, Meredith, Lytton, William Morris, D. G. Rossetti, les
-mélancoliques et les gais, les croyants et les athées, les grands hommes
-de Victoria, reine de Grande-Bretagne, impératrice des Indes.
-
- *
-
- * *
-
-J'aimerais de m'étendre davantage sur l'exceptionnel portraitiste
-Frédérick Watts, plutôt que sur le peintre de sujets. Après tout, il est
-à peu près oiseux de discuter si sa morale, si son enseignement par
-l'art plastique, sont les traits qui l'honorent le plus. Quelle est la
-parenté qui unit la morale et l'esthétique, y en a-t-il une, entre
-elles? Questions qui laisseraient bien froids la plupart des lecteurs
-français, en 1919--peut-être à tort--et quoiqu'on puisse prévoir un
-retour prochain aux spéculations de cet ordre. Mais est-ce ici le lieu
-d'indiquer les deux buts vers lesquels semble s'orienter une ardente
-jeunesse? Est-ce ici qu'il convient d'indiquer les deux buts si éloignés
-en apparence, et peut-être bien voisins, vers quoi semblent se diriger
-nos jeunes artistes? Néanmoins, Watts fut le contraire d'un portraitiste
-littéral. S'il n'a pas _déformé_ le visage humain, il en a extrait
-l'élément spirituel; en tant que dessinateur et peintre, il est le
-continuateur des maîtres, mais il y a quelque chose de tout à fait neuf
-dans sa conception du portrait.
-
-«Ses modèles n'étaient point toujours satisfaits de son interprétation.
-Comme il me l'a dit, lui-même, quand Carlyle vit son image sur la toile
-qu'achevait Watts, l'historien s'écria: «Vous avez fait de moi un
-laboureur fou». Les amis de William Morris, dont la beauté était
-célèbre--il ressemblait à un Zeus--ne la retrouvèrent pas dans ce visage
-que Watts avait fait émerger, violent, sanguin, les yeux injectés, d'un
-fond vert profond, où quelque feuillage métallique accroche la lumière.»
-Chaque portrait de Watts est, non pas une recherche nouvelle et voulue
-(car ils sont tous différents les uns les autres, comme présentation),
-mais, chaque fois que le modèle pose devant le maître, celui-ci semble
-voir en même temps que l'homme ou la femme qu'il a assis sur la
-plate-forme, l'oeuvre, l'existence, le présent et le passé de ces
-personnes; et s'oubliant lui-même, saisi d'un respect religieux pour la
-créature humaine qu'il recrée et immortalise avec ses pinceaux, il les
-revêt d'un caractère de noblesse, les pare tels qu'il veut que la
-postérité les imagine.
-
-Cette conception héroïque du portrait ne date pas des débuts de sa
-carrière; quant à nous, nous préférons certaines toiles familières que
-nous avons citées; mais parmi les centaines dont s'honore la _National
-Portrait Gallery_ de Londres, ceux surtout des quarante dernières
-années, il en est peu qui ne décèlent un souci d'épurer les visages de
-toute trivialité, d'insister précisément sur ce qu'aujourd'hui nous
-appelons les traits caractéristiques, disons: la grimace, la caricature.
-
-Watts--écrit Chesterton, comme nous l'avons écrit d'Ingres--s'agenouille
-devant son modèle, officie; mais tandis que Ingres fait une oraison à la
-nature, à la chair, au corps, Watts s'incline devant l'esprit, le génie,
-devant le héros.
-
-Mais le hasard fit que la plupart de ses «sitters» fussent dignes d'être
-ainsi traités. Eût-il été un mauvais peintre, il nous importerait peu
-qu'il ait mis un symbole dans sa nature-morte du _Héron mort_, ou dans
-le masque d'une actrice. Mais il était, répétons-le, avant tout, un
-peintre.
-
-Frédérick Watts, chargé d'ans, ressemblait à un Tintoret, sous sa
-calotte de doge, quand il me reçut dans sa maison, à Holland House, avec
-ce sourire d'adolescent et cette grâce aisée qui plaisent tant en Mr.
-Balfour. Disons-nous bien que nul ne verra plus jamais sur un visage de
-vieillard moribond, ce reflet si doux d'une longue vie, pourtant agitée
-par les passions, remplie par un labeur acharné et une intense
-production. L'âge n'éteint pas cette lueur, qui nimbait le front du
-grand artiste; il s'en alla, convaincu qu'il avait travaillé pour le
-bien de son pays, qu'il avait éduqué ses concitoyens; il avait accompli
-de son mieux une tâche morale, moralisatrice, et cela il l'avait pu
-faire, parce qu'il occupait sa place normale dans la société. Cette
-place ne lui avait point été contestée à toutes les heures du jour,
-comme l'est à chacun de nous la moindre langue de terre que nous
-occupons ici-bas, ou la plus modeste supériorité.
-
-Mr Balfour, Frédérick Watts: visages de paix, de sérénité, de candeur,
-figures dont la guerre a brisé le moule! Il ne sera donc plus permis aux
-«intellectuels» de vieillir sans se courber et sans rides, avec ce teint
-vermeil que nos devanciers avaient parfois comme les ruraux, qui
-évitèrent la Ville?
-
-
-
-
-LES DAMES DE LA GRANDE-RUE
-
-(BERTHE MORISOT)
-
-
-_Pour Madame Rouart, née Julie Manet._
-
-Une porte s'ouvre sur le vestibule. Des joues rondes et roses de petite
-fille, un tablier blanc à pois: c'est vous, Julie, l'enfant chérie;
-Julie! Votre maman vient de vous faire poser, vous courez vers vos jeux.
-Treillages bleus sur le mur, arbustes: un jardinet dans Paris. Des
-cerises sur la crédence de la salle à manger, des fruits dans une coupe
-de cristal. Une bonne, les cheveux un peu en désordre, blonde, et point
-laide, coud près de la véranda... Mais vous connaissez mieux que moi
-l'oeuvre de madame votre mère, et vous grandîtes dans ce décor parisien,
-entre l'avenue Victor-Hugo et l'avenue du Bois, qui avait à peine cessé
-d'être l'avenue de l'«Impératrice», quand vos parents construisirent
-leur hôtel, rue de Villejust.
-
-Depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place où s'élève aujourd'hui un
-monstrueux monument de bronze, rocher de Guernesey et un poète dessus,
-vous souvient-il de ces vieilles masures, ateliers d'artistes, de
-carrossiers; des hangars du garde-meuble Bedel, du côté impair de
-l'avenue d'Eylau, (alors celui du terre-plein auquel on accédait par des
-marches, et qui était au niveau du quartier des Bassins). Du côté pair,
-le vôtre, des jardins et des parcs: des villas et des maisons de
-famille. C'était, pour madame votre mère, encore un peu du vieux Passy.
-
-Plus loin, à partir de l'église Saint-Honoré, entre l'avenue d'Eylau
-(aujourd'hui Victor-Hugo) et la rue de la Pompe, un vaste terrain en
-contre-bas, et non bâti, fut longtemps le domaine d'une tribu de
-vagabonds; il y avait là des _montagnes russes_, une sorte de Magic City
-très primitive; un singulier personnage y vivait dans sa cabane, un
-Levantin, disait-on, et qui, vêtu de fourrures, un bonnet d'astrakan sur
-sa tête aux longues mèches sales, faisait traîner par des béliers sa
-voiturette, attelage aussi célèbre, au Bois, que ceux de madame
-Rattazzi. Ce quartier assez «louche» était celui des acrobates, des
-employés de l'Hippodrome, alors situé entre l'avenue Bugeaud et l'avenue
-Malakoff.
-
-Je passais par là chaque matin en me rendant d'Auteuil à la classe; je
-croisais parfois mademoiselle Morisot, une boîte d'aquarelle et un
-«bloc» sous le bras: mademoiselle Morisot dont me parlait mon
-institutrice, la bonne mademoiselle Eugénie Fossard, grande autorité
-parmi «ces Dames de Passy». Car «mademoiselle Berthe», votre mère, en
-était une alors; elle logeait avec votre grand'mère et vos tantes dans
-la rue Guichard, plein coeur du vieux Passy. Combien elle me faisait
-peur, madame votre mère, avec sa mise «étrange», toujours en noir et
-blanc, ses yeux sombres et ardents, son anguleux visage maigre, pâle, sa
-parole brève, saccadée, nerveuse, et sa façon de rire quand je lui
-demandais à voir ce qu'elle cachait dans «son bloc»!
-
---Avez-vous bien travaillé? me disait-elle,--pour détourner mes
-questions.--Mademoiselle Eugénie est-elle contente? Et ces demoiselles
-de la villa Fodor, les avez-vous vues ces temps-ci?
-
-Les demoiselles Carré, c'étaient d'autres «Dames de Passy», de la
-province de Paris; bref de ce quartier qui n'était ni la ville, ni la
-banlieue, et dont encore aujourd'hui les boutiques, en certaines rues
-autour de Notre-Dame-de-Grâces, ont l'aspect, les «articles» même qu'on
-fabriquait avant 1870 et l'odeur... l'odeur des ruisseaux que le baron
-Haussmann négligeait d'assainir.
-
-La villa Fodor! La cour, les plates-bandes, la statue de sa fontaine de
-zinc, les jardins _en déclive_ jusqu'à la rue Raynouard et au parc
-Delessert; le bassin, le jet d'eau: paysage urbain de mademoiselle
-Berthe Morisot, royaume de ces dames X et Z., chez lesquelles je
-rencontrai la grande artiste, alors «une» amateur, «une personne
-distinguée! une originale mais _très genre_!» disait-on. «Très genre»
-signifiait «à la mode», élégante, «qui a du chic».
-
-Valentine et Marguerite, les amies de votre maman, furent parmi ses
-premiers modèles à lourd chignon blond dans un filet, et soutenu d'une
-tringle horizontale dont les deux extrémités étaient des boules noires;
-la taille sous les seins, le corsage tuyauté et ouvert en coeur. Autour
-du col, un velours qui pend sur le dos: le «Suivez-moi jeune homme»,
-«très genre», à la villa Fodor.
-
-Il est des objets peints par mademoiselle Morisot dont elle perpétuera,
-en les poétisant, la couleur et la forme: cachepots en faïence de Gien
-moderne; dedans, un «caoutchouc» aux grosses feuilles bêtes; chaises
-dorées, fauteuils crapauds capitonnés, à glands; et ces housses blanches
-dont l'artiste recouvrait presque toujours des meubles hideux faits en
-bois de palissandre.
-
- *
-
- * *
-
-Il y avait donc une Société locale autour de la villa Fodor, des
-familles qui ne dépassaient guère l'extrémité de la grande rue de Passy,
-ou, si elles avaient affaire «dans Paris», prenaient le train de
-ceinture. Leur existence était circonscrite entre le Ranelagh, la Muette
-et le Trocadéro; elles se visitaient beaucoup, s'invitaient à des
-goûters où chaque dame apportait son ouvrage, des gâteaux de chez Petit
-et les potins d'une gazette «mondaine» assez bourgeoise et provinciale,
-j'imagine, quoique plusieurs artistes y prissent part, dont mademoiselle
-Charlotte, la fille du sculpteur Vital-Dubray, ensuite madame Albert
-Besnard. Je me la rappelle dans la splendeur de ses dix-huit ans, ses
-manches retroussées sur des bras de déesse, modelant un buste de
-Sémiramis, en présence de S. M. Le Khédive. Les dames de la villa, les
-dames de Passy faisaient cercle dans l'atelier de la jeune statuaire, où
-l'on allait répéter _La Ciguë_, comédie d'Émile Augier, mise en scène
-par Got, un autre voisin, solitaire du hameau Boulainvilliers.
-
-Berthe Morisot, l'arrière petite-nièce de Fragonard, n'est-ce pas
-Madame? a grandi dans les élégances modestes de ce vieux Passy, entre
-des pavillons des XVIIe et XVIIIe siècles et ces maisons à un ou deux
-étages, blanches et couvertes en tuiles, qu'ont fait tour à tour
-disparaître les immeubles qui les remplacent toutes, ou presque,
-aujourd'hui. Déjà des cubes de pierre de taille s'accumulaient près des
-échafaudages, quand, certain jour de 1867, mademoiselle Marguerite, me
-ramenant par la rue Franklin, du cimetière où nous avions porté des
-fleurs, présenta le tout petit garçon que j'étais à «mademoiselle
-Berthe», qui, assise sur un pliant, peignait au pastel en plein air.
-
---Monsieur Manet est là, à la fenêtre de monsieur X..., dit-elle.
-
-J'entendais pour la première fois, sans doute, le nom de votre oncle
-Édouard. Vous connaissez son «Exposition universelle de 67», vue du
-Trocadéro. Manet devait être en train de faire une étude pour ce tableau
-si amusant, avec figures du second empire, les pantalons rouges des
-lignards et, je crois m'en souvenir, des ouvriers maçons. Le point de
-vue devait être l'endroit où, aujourd'hui, tant de voyageurs des
-tramways de Passy attendent que la receveuse en bonnet de police ait
-aiguillé la voiture sur d'autres rails, quand finit le trolley.
-C'étaient alors de vastes jardins, encore des «pavillons», des «folies»
-Louis XV et Louis XVI; des charmilles et des glycines suspendaient leurs
-grappes à de bas murs chancelants.
-
-Je rencontrai bien souvent ensuite mademoiselle Berthe à la villa Fodor,
-où je jouais soi-disant, mais désirais surtout voir votre mère, car les
-pinceaux et les couleurs m'attiraient déjà plus que les parties de
-volant ou de crocket. Elle fit devant moi un charmant portrait de
-mademoiselle Marguerite, en robe rose pâle; toute la toile était pâle;
-Berthe Morisot était déjà elle-même, supprimait de la nature les ombres
-et les demi-teintes. La jeune demoiselle, «plantée comme un piquet»,
-disait-on, avait l'air, sur son sofa, d'une poupée Huret; les dames de
-la Grande-Rue riaient derrière le dos de l'artiste qui, heureusement,
-était «une personne bien charmante», malgré «les drôles de choses
-qu'elle peignait avec tant de nervosité». D'ailleurs elle ne devait
-point être si contente que cela de son ouvrage, puisqu'elle barbouillait
-et l'effaçait après la séance... et mademoiselle Marguerite posa des
-mois durant, sans que cette esquisse semblât prendre corps. «On n'a pas
-idée de ça! mettre dans un portrait un piano lilas, des rideaux de
-mousseline, un caoutchouc au lieu d'un bouquet!»--remarquait l'une--à
-quoi la maman, une précieuse, aimable et minaudant: «Je ne suis pas de
-votre avis, chère, tout ce que touche mademoiselle Berthe, elle lui
-donne du _genre_!»...
-
-Les demoiselles Carré s'habillaient au goût de Berthe Morisot; il me
-semble ne revoir dans mes souvenirs que des jupes claires, des
-mousselines, des jaconas à pois, des taffetas légers comme dans les
-aquarelles de la grande artiste.
-
-Il est toute une série d'objets d'ivoire, de nacre, reliures d'album,
-coffrets, baguiers, houppes à poudre de riz, miroirs, petites brosses
-sur une table de toilette drapée de blanc sur transparent rose; des
-cornets en verre avec des arums dedans, des psychés en laqué crème dans
-une chambre en cretonne à semis pompadour; il est des parfums de Pivert,
-pommades aux violettes de Parme, ou savons au «suc de laitue», que je ne
-puis voir, ou sentir, sans penser à la villa Fodor, aux tableaux de
-Berthe Morisot.
-
-Toutes ces choses étaient «genre» et très nouvelles dans le Passy des
-dames Carré. Un nuage de poudre sur la peau, une touche de noir sous les
-yeux, n'étaient point jugés «fard» et mademoiselle Morisot en
-conseillait l'adjuvant à ses modèles.
-
-Ne croyez pas, chère Madame, que je fusse si monstrueux que d'avoir noté
-ces détails à l'âge que j'avais sous l'Empire... la villa Fodor, la rue
-Guichard et leurs habitantes ont peu changé de coutumes et de goûts;
-longtemps même après, l'oeuvre entière de Berthe Morisot, datée de
-Passy, de la rue de Villejust, de Guernesey ou du Mesnil, reste la même:
-une, pareille, en dépit de l'influence que Renoir exerça tardivement sur
-son admiratrice. Vos armoires sont pleines encore d'études légères et
-délicates, savamment touchées du bout d'un pinceau qu'elle seule sut
-tenir comme un crayon à se faire les cils. Elle touchait sa toile comme
-la peau d'un visage, traitait une meule, un peuplier de banlieue, comme
-une bouche, ou une écharpe de tulle.
-
-_Rue Guichard._--C'est au printemps, peut-être un «jour de Longchamp»,
-les voitures roulent dans la Grande-Rue; les fenêtres sont ouvertes; les
-jalousies, lamelles mi-closes, au midi sur la cour, laissent filtrer un
-rayon rose; au nord, la fenêtre ouverte sur la rue répand une lumière
-froide, que réchauffe le reflet des maisons d'en face, avec leurs
-balcons de fer, leurs cinq étages et leurs toits de zinc, si chers à
-Gustave Caillebotte. Un appartement bourgeois, mais dans cet
-appartement, une chambre de jeune fille est l'atelier d'une grande
-artiste. Des housses, des rideaux blancs, des porte-feuilles, des
-chapeaux de paille «bergeronnette», un sac de gaze verte à prendre les
-papillons, une cage avec des perruches, fouillis d'accessoires fragiles;
-et point de bric à brac, nul objet d'art, mais quelques études, au mur
-tendu d'un papier gris moiré, pékiné, et, en belle place, un paysage de
-Corot, un frotaillis d'argent.
-
-Je n'en avais point encore vu «des Corot»; des lèvres minces de
-mademoiselle Morisot, ce nom de Corot, pour frapper mon oreille,
-prononcé comme par un enfant qui sucerait une boule de sucre de pomme,
-sortait d'une bouche friande.
-
---Monsieur Corot vient de me donner cela!
-
-Mademoiselle Morisot penche la tête, à droite et à gauche, cligne des
-yeux, redresse sa taille prise dans un «canezou» à grelots de soie,
-regarde l'esquisse qu'elle a choisie parmi les dernières études de son
-maître, et qui doit la ravir, quoique mademoiselle Morisot garde
-toujours sa ravissante expression ennuyée, dégoûtée, sinon un peu
-colère.
-
-Elle n'a rien «de sa main», à me montrer; elle efface tout ce qu'elle
-fait, en ce moment; «la peinture à l'huile est trop difficile!» Ce matin
-encore, désespérée, elle a jeté dans l'eau du lac, au Bois de Boulogne,
-une étude de cygnes, qu'elle suivait en barque; voulant me faire un
-petit cadeau, elle cherche dans ses cartons quelque aquarelle. En vain.
-
-Elle m'offrira donc des _langues de chat_, spécialité du pâtissier Petit
-et des _finettes_ à la pistache, mais point de peinture: non! elle n'a
-«rien de joli!» Ce mot, comme le nom de Corot, il fallait l'entendre
-comme mâché, savouré par elle...
-
-Mais, vous savez comment, Madame, car elle vous appela Julie, l'un de
-tous les plus «jolis» vocables de la tendresse maternelle; il y avait un
-peu en elle d'une Marceline Desbordes Valmore. Sous sa froideur
-éloigneuse, elle était tout élan, amour, passion.
-
- *
-
- * *
-
-Nous aimerions savoir quels furent les rapports des deux rivales, élèves
-d'Édouard Manet: Berthe Morisot et Eva Gonzalez. Celle-ci, moins douée,
-mais dont on parlait davantage, car elle exposait au Salon et vivait
-dans le monde littéraire et journaliste de Paris. Toutes deux avaient
-quelque chose d'espagnol en elles; ou bien était-ce que Manet les
-espagnolisât, quand il les faisait poser? L'une et l'autre dames aux
-cheveux noirs, aux yeux noirs, aux fines mules, sont inséparables, pour
-nous, ne fût-ce qu'à cause de l'oeuvre de leur maître, où elles figurent
-si souvent, surtout madame Morisot, qui fut pour une bonne part
-«l'élément Goya», dans les toiles de votre oncle.
-
-L'apparition du «Balcon», au Salon des Champs-Élysées, provoqua combien
-de discussions chez ces dames de la villa Fodor! «l'enlaidissement» de
-mademoiselle Berthe, que nous trouvons si belle aujourd'hui, dans sa
-robe blanche derrière les barreaux vert-véronèse du «Balcon». Et la
-«femme à l'éventail», la «femme au soulier rose», la «femme au manchon»
-les cheveux à la chien sur le front, les yeux profondément enfoncés dans
-le bistre!...
-
-Tandis qu'Eva Gonzalez, bonne copiste, peignait lourdement comme M.
-Manet, avant 70, Berthe Morisot, dès ses débuts, avait conquis sa
-liberté. Je croirais qu'elle suggéra peut-être à Claude Monet et à
-Sisley, qu'un paysage parisien ou des environs de Paris, un jardin, un
-pont de chemin de fer, des coquelicots dans l'avoine pâle de
-Seine-et-Oise, étaient des motifs picturaux et il semble qu'elle ait
-parfois prêté ses modèles, pour les figurines à chapeaux de paille et à
-jupes claires, qui remplacent enfin les paysans, les bûcheronnes, dans
-le paysage «impressionniste». Berthe Morisot fut la bonne fée de
-l'impressionnisme, qui est un art féminin, comme de faire des bouquets
-ou de la «frivolité»!
-
-Au rebours des personnes de son sexe, qui se guindent à la facture mâle
-et ne songent qu'à faire oublier qu'elles sont femmes, Berthe Morisot a
-senti les limites de son art, traitant la peinture en aquarelliste, en
-pastelliste, dessinaillant, «jetant», comme on disait à la villa Fodor,
-n'appuyant pas, frôlant la toile ou le papier. Sa maîtrise garda,
-jusqu'à la fin de sa vie, la saveur de la jeunesse, les colorations du
-premier printemps, l'odeur du serynga et des lilas blancs sous la pluie.
-Déjà parvenue à la maturité du talent, copie-t-elle un plafond de
-Boucher, au Louvre? C'est une transcription qu'elle en fait, un panneau
-bleu-rose et blanc, pour décorer son atelier-salon de la rue de
-Villejust, qu'elle a voulu non pas au nord, mais en plein midi, à
-lambris blancs Louis XVI; la lumière y est égalisée par des stores
-crème; il n'y a pas un coin sombre; les jonquilles, les tulipes, les
-pivoines dans des vases, se détachent sur du clair, avec la transparence
-des chairs, le modelé plat, le «ton local» sans heurts des objets et des
-visages qui font face à une fenêtre. Un tel éclairage passe pour
-«décolorant»; je ne crois pas qu'avant Berthe Morisot, aucun artiste
-ait, de propos délibéré, toujours peint «quand il n'y a pas d'effet»,
-c'est-à-dire en supprimant les oppositions d'ombre et de demi-teinte, et
-choisissant, pour détacher dessus une figure, une même «valeur» claire.
-
-Berthe Morisot a bien plus influencé son beau-frère, qu'elle ne s'est
-soumise aux habitudes traditionnelles d'Édouard Manet.
-
- *
-
- * *
-
-Quand elle épouse Eugène, et cesse d'être la «demoiselle de Passy»,
-c'est le paysagiste qui choisit de passer des étés en Angleterre, à
-Guernesey; puis la famille va sur des plages normandes, à Fécamp, au
-Tréport. Berthe Morisot trouve des motifs inédits qu'allait plus tard
-exploiter le néo-impressionnisme: la villa modeste, le chalet en bois
-découpé de Vuillard, un décor que nul peintre ne s'était encore avisé de
-reproduire: un casino, une tente sur le galet; le poteau indicateur et
-le drapeau qu'on lève quand les nageurs peuvent sans péril se mettre à
-l'eau; les ajoncs d'un jardinet maigre, la guérite d'osier. Enfin le
-nouveau pittoresque qu'apportent les Parisiens dans les «trous pas
-chers», remplace celui que respectaient, depuis Delacroix, les Alphonse
-Karr, les Dumas, les Isabey et tant d'artistes à béret qui, l'été, se
-revêtent d'une vareuse de pêcheur et jouent au loup de mer.
-
-Plus tard, c'est le château du Mesnil, près Meulan, d'où l'on découvre
-cette aimable vallée de la Seine où Pissarro, Manet, Sisley, et ensuite
-Bonnard, ont souvent planté leur chevalet. Berthe Morisot mène là une
-vie de famille, toujours peignant, mais comme une autre femme de son
-milieu aurait brodé, fait de la tapisserie ou des confitures, nullement
-artiste dans ses usages, elle l'artiste entre les artistes, loin du
-bruit, des expositions, ignorée comme personne. On n'imagine guère une
-existence plus conforme aux traditions domestiques de la bourgeoisie
-parisienne. Julie Manet, vous aujourd'hui madame Rouart, vous les
-perpétuez, ces coutumes abolies. Vous qui naquîtes au centre de ce que
-la dernière époque française aura produit de plus «neuf» et de plus
-«avancé», vous prouvez qu'on peut n'être point rebelle aux modes et aux
-excitations du monde, en restant chez soi, et presque sans rien y
-changer. Votre mère avait souci de se garer des interviews, des
-indiscrétions de presse, toujours une inconnue, une dame de Passy dans
-le Paris moderne. Et telle je vous trouve, vous madame, la fille de
-cette artiste d'«avant-garde», vous êtes la gardienne de centaines de
-petits chefs-d'oeuvre que se disputent les spéculateurs, et pieuse comme
-ces messieurs Rouart, dont vous portez le nom, vous fermez votre porte,
-de peur que vos trésors ne passent la frontière, comme nos fruits dont
-la peinture de Berthe Morisot est l'un des plus délicats. Nous devons
-les conserver, comme les portraits de Perronneau, comme _l'Embarquement
-pour Cythère_, comme nos Fragonard et nos Saint Aubin.
-
- *
-
- * *
-
-Trente ans après, vous me recevez dans le salon-atelier de la rue de
-Villejust, où je n'étais plus allé depuis le soir où Mallarmé nous fit
-la lecture de ce _Ten O'clock_ qu'il avait traduit et que Whistler
-écoutait entouré de sa petite cour de littérateurs, disciples de
-Mallarmé, de quelques peintres, dont Renoir. Whistler me demanda:
-«Croyez-vous que la langue soit tout à fait claire pour les peintres?»
-Je ne pus pas l'en assurer.
-
-Qu'importait-il, quoiqu'il se fût fixé à Paris, où on lui faisait fête,
-où il avait des élèves, mais où il était en exil?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-DÉCORATION DE LA CATHÉDRALE DE VICH
-
-PAR M. JOSÉ-MARIA SERT
-
-
-1908.
-
-Si nombreuses que soient les peintures décoratives dans l'histoire de
-l'art, et quoique les plus illustres génies s'y soient essayés, nous
-sommes rarement convaincus de leur complète réussite en tant que parure
-des édifices. D'abord est-il beaucoup de monuments auxquels ce mode de
-décor ait en vérité ajouté de la richesse et de la beauté--ou dont nous
-sentions qu'ils ne pouvaient s'en passer? Les palais et les églises de
-l'Italie, par leurs proportions mêmes et leur allure, s'en accommodent
-et s'en honorent. Mais de tant d'exemples proposés par le passé, quelle
-théorie, quelle conclusion faut-il tirer? Plus les dates se rapprochent
-de nous, et plus nos hésitations augmentent. Dans l'école moderne, il
-nous arrive couramment de déplorer, plus que d'approuver qu'on n'ait
-point laissé la pierre ou le marbre nus, comme les briques dans la
-cathédrale de Westminster.
-
-On frémit en comptant les conditions à remplir, les qualités que doit
-posséder l'ambitieux qui, dépassant les limites du cadre doré d'un
-simple tableau, pour couvrir des murailles, se hisse jusqu'au toit et
-fait appel à notre attention, veut la retenir du haut en bas d'une
-salle. L'échec guette le téméraire qui ne craindra pas de se mesurer
-avec les maîtres de la Renaissance et du dix-huitième siècle français;
-la redite, le pastiche.
-
-Quand je dis «peinture décorative», j'entends celle faisant partie
-intégrante de l'architecture, et non pas les toiles de Salon, qui sont
-des tableaux de chevalet agrandis, ni les ornements entrelacés
-d'arabesques dont l'humanité s'est plu, depuis l'antiquité la plus
-lointaine, à embellir ses temples et ses maisons. Le «tableau agrandi»,
-comportant un sujet déterminé, représentant des hommes ou des dieux dans
-leurs occupations héroïques ou familières, et nous dominant d'une frise
-ou d'une coupole: voilà qui devient odieux, insupportable, dès que cela
-n'est pas sublime ou exquis.
-
-Peut-être, tout compte fait, nos moeurs requièrent-elles un style
-décoratif nouveau, plus moderne. Whistler le croyait et sa _Chambre des
-Paons_ prétendait être une révolution; mais cette révolution, les
-Japonais l'avaient faite avant lui. D'autre part, si le japonisme ou la
-fleur stylisée ont amplement pourvu aux besoins de nos appartements, il
-arrive encore que l'on construise des églises, des galeries, des mairies
-et d'autres bâtiments publics, pour lesquels l'État entend que les
-peintres par lui désignés, continuent la tradition. Que devront donc
-imaginer ces malheureux?
-
-Sans remonter à Ingres, à Delacroix et à Chassériau, inégaux dans leurs
-tentatives, mais intéressants par la qualité même de leur esthétique,
-combien citera-t-on de maîtres à ranger parmi les décorateurs proprement
-dits? Le charmant et si original Parisien Baudry, dans quelques parties
-du foyer de l'Opéra; Puvis de Chavannes, quand il consent à oublier le
-Salon des Champs-Élysées! Ce poète ne fit guère bon ménage avec le
-constructeur. Enfin, nommons MM. Albert Besnard et Maurice Denis,
-auxquels peu de chances furent jusqu'ici données de collaborer avec
-l'architecte.
-
-Si les mots «grand effort» n'avaient été tant galvaudés, je les
-emploierais à propos de l'oeuvre considérable, mûrement réfléchie,
-composée, voulue et en voie d'être achevée, par M. J.-M. Sert pour la
-cathédrale de Vich. On ne construit plus de cathédrales que dans la
-province de Barcelone!
-
-Ce jeune homme eut la rare bonne fortune de se voir offrir l'occasion,
-improbable de nos jours, ou, tout au moins, exceptionnelle pour lui,
-décorateur-né et catholique érudit, de couvrir de sa brosse toutes les
-parois d'une église nue, simple de lignes, noble d'allure. Nous qui
-savions ce dont il est capable, et ce qu'il préparait dans sa singulière
-retraite d'étranger, à Paris, de curieux fréquentant chaque soir les
-théâtres, ce fut une joie d'apprendre, l'année dernière, que son projet
-était accepté par la commission de ses juges ecclésiastiques; qu'il
-allait enfin réaliser, en couleur, les étonnants projets que son fusain
-avait cherchés, ses mille croquis semés en prodigue sur le plancher et
-les meubles de l'atelier. Ses amis, pour s'y faufiler, durent parfois
-marcher sur des monceaux de feuillets dont beaucoup sont perdus,
-effacés, et qui à eux seuls auraient assuré la réputation future de M.
-Sert, s'il les avait plus tard classés et réunis. Alors on aurait vu ce
-qu'est la genèse d'un grand ouvrage de cet ordre.
-
-M. Sert est, avant tout, presque uniquement même, préoccupé de l'effet
-décoratif de la peinture; il semble à peine admettre que celle-ci ait
-d'autre but que de rendre les murs somptueux. Il n'est pas un amateur
-passionné de tableaux, et tant chez les anciens que chez les modernes,
-son culte est réservé aux décorateurs. Il a étudié Tintoret, Véronèse et
-Tiepolo à Venise, et il en parle avec une rare éloquence, pour les avoir
-analysés, au point de vue du professionnel où ces maîtres artisans se
-plaçaient eux-mêmes. Quant à la valeur purement picturale d'un Manet,
-d'un Cézanne, même d'un Chardin ou d'un Velasquez, je crois qu'il leur
-préférera une belle étoffe de Gênes ou de Florence. La couleur, les
-lignes, les volumes, les proportions, les mouvements de l'être humain et
-des animaux (dont il tire souvent un parti si curieux), toute la nature
-se présente à lui sous l'aspect décoratif et arabesque.
-
-On se rappelle la salle à manger _Les Vendanges_ que feu Bing lui avait
-commandée pour son pavillon à l'Exposition universelle de 1900. M. Sert,
-tout jeune alors, s'était livré sur les petits panneaux de la pièce à
-une débauche d'entrelacs où le nu des gamins vendangeurs se mêlait à
-d'énormes grappes de raisins, à des feuilles contournées, le tout en
-camaïeu gris et or. Depuis, on sut qu'il avait de magnifiques esquisses,
-qu'il cherchait des demeures à revêtir de ses brillantes compositions,
-mais il ne voulait rien montrer, et l'on avait fini par douter qu'il
-développât ses merveilleux dons.
-
-La première fois qu'il m'entretint de ses rêves, de «sa Cathédrale»,
-j'avoue que je demeurai ébahi, et, le confesserai-je? un peu sceptique.
-Accoutumé à l'entendre faire des théories, si au-dessus des
-préoccupations actuelles, je tremblais de crainte qu'il ne devînt une
-manière de Chenavard, un causeur, un esthéticien trop difficile pour
-lui-même, dégoûté avant presque de commencer, voyant la Beauté partout
-en idéaliste, loin de la réalité. Ce chercheur d'effets trop compliqués,
-les rendrait-il jamais avec la maîtrise que son orgueil admet, seule,
-comme excuse à l'emploi des couleurs et des lignes, en tant
-qu'expression de ses idées?
-
-Comme je suis heureux de m'être trompé! Et quelle joie me donne
-aujourd'hui le résultat dont le Salon d'Automne révèle une partie.
-
-C'est, dans cette collection de tâtonnements, l'espérance, l'aurore d'un
-génie, la déconcertante présence, parmi nous, d'un être jeune, qui sait,
-qui pense et qui... _réalise_!
-
-Je ne crois pas que Sert ait jamais reçu de leçons dans un atelier. Il
-était destiné à s'occuper dans l'industrie de son père, de tapis, de
-tissus, en somme à exercer ses aptitudes _d'ornemaniste_. Il quitta
-l'Espagne et voyagea. Londres, Munich, Dresde, le retinrent quelque
-temps. Dans ses _Vendanges_, l'influence allemande est assez visible;
-non pas Boecklin, mais un certain style très «à effet», tant soit peu
-emphatique, qui fut à la mode il y a vingt ans, de l'autre côté du Rhin,
-à Vienne surtout, et que les magazines comme _Jugend_ continuèrent,
-après, d'exploiter pour leurs ingénieuses illustrations. En soi-même ce
-style trop lourd et ronflant, dernier souvenir d'Albrecht Dürer et de
-Mackart combinés, n'avait rien qui l'imposât très particulièrement à
-notre approbation. Mais on ne s'étonnera pas que son semblant de force
-et de nouveauté ait arrêté un jeune Espagnol, qui fuit sa province
-catalane et s'en va courir après la gloire. Quels progrès M. Sert a
-faits depuis lors! Quel développement!
-
-Puisqu'il est d'usage, dans un compte rendu de Salon, de dire ce à quoi
-ressemblent les oeuvres décrites, afin de prévenir, pour ou contre
-elles, les rares lecteurs d'un tel article; et puisque aussi bien, la
-comparaison avec des oeuvres connues renseigne mieux que ne fait une
-description, sur de nouvelles venues, on se laissa tenter de nommer
-Michel-Ange ou Tintoret, à propos de l'exposition de M. Sert.
-
-Le très dangereux programme que le peintre s'est imposé, amènera ces
-illustres noms sur quelques langues naïves. On a dit qu'il y a de
-l'espagnol, de la colonne torse, de la «Gloire à rayons d'or des églises
-jésuites», dans ses panneaux. Mais je me refuse, quant à moi, d'y
-distinguer rien de spécialement national. C'est à la fois très classique
-d'ordonnance, très romantique et très nouveau. Un moderne seul pouvait
-faire cela: un moderne qui a tout vu, puisque le chemin de fer et
-l'automobile nous défendent d'être sédentaires; un moderne qui s'est
-attardé à Venise, qui adore le rococo du XVIIIe siècle, les panaches,
-les raccourcis, les draperies de Tiepolo; un moderne qui est souvent
-passé sous les plafonds de Delacroix et fut hanté par la noblesse de
-J.-F. Millet.
-
-Voici des noms pour faire plaisir à ceux qui en demandent; mais ces noms
-risqueraient d'égarer, plutôt qu'ils n'instruiraient le lecteur retenu
-loin du Salon d'Automne.--L'oeuvre de M. Sert ne ressemble pas plus à
-Tiepolo ni à Michel-Ange, que les femmes d'Anglada à des Parisiennes, ou
-les modèles de Zuloaga à ceux de Goya--et sa technique est toute
-moderne, comme celle de ces derniers, mais bien plus saine. Cette
-technique, elle fut l'objet de ses recherches les plus douloureuses, et
-il ne pouvait en être autrement. En effet, songez aux difficultés
-qu'offre à un jeune homme de ce siècle-ci, l'exécution d'un travail si
-en dehors de tout ce que nous semblons appelés à faire, et pour quoi
-rien ne nous a préparés dans notre superficielle et incomplète
-éducation. La fresque? Il ne pouvait y songer pour plusieurs raisons. La
-détrempe? Elle n'a pas de solidité. Il fallait donc se résoudre à
-accepter la peinture à l'huile. Mais alors, quelle matière, quelle
-exécution? Entre cet «Esperanto» que l'on enseigne couramment dans les
-écoles, à l'usage des gens honorés d'une commande officielle; entre le
-lavis d'un Besnard et les taches délicates d'un Vuillard, il s'agissait
-de trouver une pâte robuste et malléable à la fois, bonne à étaler sur
-les centaines de mètres carrés d'une toile peinte ici, et marouflée à
-Vich. Les expériences ont coûté beaucoup de sacrifices, mais il est à
-peu près certain maintenant que l'effet au total sera excellent.
-
-La première idée de M. Sert fut de faire un camaïeu jaune, qui donnerait
-une harmonie dorée. Il y renonça et se mit résolument à jouer de la
-polychromie, avec prédominance d'ocres, de rouges sombres et de bleus.
-La lourdeur volontaire qu'on pourrait reprocher à certaines parties de
-l'oeuvre, vues de près dans l'atelier, disparaît si l'on se recule.
-D'ailleurs, un des moindres mérites de M. Sert n'est-il point d'avoir
-mis du brun, de la sévérité dans sa gamme de couleurs? Nous sommes si
-fatigués des colorations grêles ou trop aiguës, de toutes ces taches
-papillotantes dont abusent les impressionnistes fous de lumière et
-d'étrangetés à tout prix, que ce nous est un repos et un régal, de
-suivre cette arabesque logiquement agencée, sobre de couleurs, pleine de
-sens, quoique ne versant jamais dans la littérature, et possédant les
-qualités picturales requises pour une oeuvre qui n'est pas une suite de
-tableaux, _mais une décoration_--et combien lumineuse quoique le blanc y
-soit, au plus, de l'ocre!
-
-Ce point étant acquis, toute sécurité nous était garantie quant à la
-trouvaille du sujet et de la composition.
-
-Le thème d'ensemble est la représentation du Monde Bienheureux. A cause
-des piliers et des corniches entre lesquelles se placent les surfaces
-que M. Sert décore en totalité, et qui en partie touchent le sol, en
-partie sont à mi-hauteur, et enfin là-haut dans les voûtes--il divise ce
-thème en trois zones: en bas, ce qui a rapport à la vie terrestre; tout
-en haut, ce qui a trait à la vie céleste; et entre les deux, les moments
-de l'Histoire Sainte où le ciel a été en contact avec la terre, par
-l'entremise des messages, c'est-à-dire des Anges. A droite, des scènes
-du Nouveau Testament; à gauche, celles de l'Ancien Testament. Les trois
-points principaux coïncident avec ceux du monument:
-
-1º Le maître-autel, vers quoi toute l'attention doit converger. De cet
-autel jaillit un arbre qui étend ses rameaux de l'un à l'autre côtés du
-choeur, et qui fournit le «leit motiv» des frises dont s'encadrent les
-compositions à figures, de telle sorte que, de quelque coin de la
-cathédrale où vous vous arrêtiez, votre attention sera conduite vers le
-maître-autel.
-
-2º Le panneau le plus grand fait face au choeur, là où, dans les
-églises, se dresse l'orgue, au-dessus de la porte d'entrée. Ce panneau
-occupe tout le revers de la façade, et coupant les trois nefs
-perpendiculairement, forme triptyque. Ici nous voyons l'ascension des
-Hommes vers le Ciel. Trois cortèges: celui des Docteurs qui ont cherché
-Dieu par la Vérité; celui des Saints et des Héros, qui l'ont cherché par
-la Bonté; enfin celui des Hommes, qui l'ont cherché par la Beauté.
-
-3º La coupole du transept (la plus haute de l'édifice). Là M. Sert
-peindra la Trinité bénissant la Création. Il a voulu ainsi que
-l'aboutissant de toute l'Histoire fût une Bénédiction.
-
-Ce sujet général donne lieu à des divisions qui coïncident avec les
-parties saillantes ou rentrantes de l'architecture. Le choeur forme
-comme un petit édifice dans la cathédrale; et le sujet de sa décoration
-est encore un petit ensemble et une partie du grand. C'est l'adoration
-des Mages et des Bergers: les puissants et les humbles apportent tous
-les fruits du monde. A gauche, l'hommage de l'Orient; à droite, celui de
-l'Occident.
-
-Ce simple énoncé suffit à renseigner le lecteur sur l'esprit distingué
-et rare auquel nous avons affaire.
-
-Les extraordinaires cartons que M. Sert a dessinés et redessinés, puis
-mis au carreau et reportés sur la toile, nous avaient depuis longtemps
-émerveillés. Il est très rare qu'un artiste ait réussi à habiller aussi
-somptueusement des symboles et à leur donner une forme plastique aussi
-unie à la fois et variée. Point de cette odieuse _humanité_; point de
-ces gestes mélodramatiques, que l'on donne si volontiers à une mère qui
-allaite son enfant, ou à un ouvrier buvant un verre de vin; point de ces
-déformations arbitraires où se sont perdus, par crainte de la banalité,
-les meilleurs d'entre nous. Les mouvements disent bien ce qu'ils veulent
-exprimer, à savoir des arabesques et des volumes. La grande intelligence
-de l'artiste l'aida à se convaincre que ces sujets sacrés devaient, pour
-être lus de loin, être écrits en arabesques. Il les a distribués comme
-un enlumineur gothique, dans les branches de cet arbre qui déploie ses
-rameaux sur toutes les murailles de la cathédrale. La conception
-générale, la donnée ornementale de l'oeuvre, est une des plus fortes et
-des plus ingénieuses que je sache. On peut tout attendre d'un homme qui
-a inventé, pensé, exécuté en si peu de temps--et combien honnêtement
-aussi!--une pareille oeuvre plastique.
-
-Si l'on prenait encore au sérieux ce qui est sérieux, cette
-manifestation aurait un énorme retentissement; elle serait saluée avec
-respect par tous ceux qui tiennent un pinceau ou une plume. La puissance
-du cerveau, l'art, la science, la volonté, l'acharnement requis pour la
-mettre sur pied, ne frapperont peut-être pas un vaudevilliste dont les
-trois actes sont annoncés, racontés, portés aux nues trois jours durant
-sur trois colonnes des journaux. Une grandiose entreprise comme
-celle-ci, inspire de l'horreur aux pauvres essoufflés dont les bras
-tombent de fatigue quand ils ont accordé un bleu avec un jaune sur un
-bout de toile; elle rend méfiants les visiteurs d'expositions qu'une
-déjà longue série d'années habitua aux esquisses, aux intentions, aux
-notes. La «sensibilité» de M. Sert n'est pas à la portée du premier
-venu.
-
-Je regrette, oserai-je avancer, qu'un solitaire courageux et
-désintéressé ait livré à la foule les premiers fragments d'un ensemble
-impossible à juger hors de l'église pour laquelle il a été conçu.
-L'hospitalité du Salon d'Automne était tentante, mais plutôt comme une
-épreuve et un renseignement pour l'auteur, que comme une présentation de
-sa personnalité. Je ne suis pas allé voir cette exposition.
-
-
-
-
-CENT PORTRAITS DE FEMMES
-
-ANGLAIS ET FRANÇAIS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
-
-
-1909, _Revue de Paris_.
-
-Grâce à la charité,--puisqu'on ose encore la faire,--nous avons parfois
-l'occasion de voir autre chose que des tableaux «impressionnistes». Si
-les pauvres tirent moins de bénéfice d'une exposition que les tapissiers
-et les Compagnies d'assurances, du moins le public est-il admis à
-s'instruire en comparant.
-
-Le joli printemps qui ramène à Paris des milliers d'étrangers et
-dissimule, pour eux, nos misères et nos inquiétudes, ouvre chaque
-galerie dont la ville dispose en faveur de l'art. Ce renouveau de 1909,
-dans la folle précipitation de son délire, jette pêle-mêle sous nos
-yeux, à peu de distance les uns des autres, cent portraits de femmes,
-dus aux maîtres français et anglais du XVIIIe siècle, deux mille essais
-de turbulents révolutionnaires, aux «Indépendants», cinq mille ouvrages
-que les deux «Salons» hébergent; sans compter les ventes publiques, les
-étalages des marchands à la mode,--tout cela au coeur même de Paris,
-près des restaurants, des hôtels, des «thés», et de ces maisons de
-couture que le monde entier nous envie.
-
-M. Armand Dayot a réussi à remplacer les filets du Jeu de Paume, aux
-Tuileries, par la plus amusante collection de visages féminins du XVIIIe
-siècle.
-
- *
-
- * *
-
-Deux salles: l'une consacrée aux oeuvres françaises, l'autre aux
-anglaises. On regrette un peu que la française ne soit pas ornée des
-boiseries claires pour lesquelles furent exécutés nos jolis cadres et
-nos peintures mièvres et contournées.
-
-Telle qu'elle se présente ici, l'école française est alerte et gaie,
-brillante, et elle sort sans honte d'une assez redoutable compétition à
-laquelle, d'ailleurs, s'ils étaient encore vivants, les concurrents
-anglais se seraient sans doute autrement préparés. Avouons-le: Paris ne
-sera pas encore admis, cette fois, à se faire une idée juste des
-portraitistes d'outre-Manche. Si les numéros prêtés par les
-collectionneurs fameux, et surtout par des «négociants en art», si ces
-toiles sont, quelquefois, de premier ordre, elles sont, plus souvent, du
-second, et choisies «à l'aveuglette». Le grand, l'excellent Hogarth,
-sorte de Canaletto du corps humain, et qui fut bien moins un observateur
-des visages qu'un peintre d'anecdotes, fort et précis, est ici
-absolument trahi, sauf dans une belle tête de femme âgée. Le mystérieux,
-l'exquis poète Gainsborough donne un tel charme à tout ce qu'il caresse
-de son pinceau effilé que, même dans ses moments de faiblesse ou de
-négligence, il séduit. Romney, Raeburn, Opie, Hoppner et autres moindres
-maîtres de facture, on chercherait en vain à faire leur connaissance.
-Quant à l'étourdissant magicien Sir Thomas Lawrence et au génial Sir
-Joshua Reynolds, il suffit peut-être d'une seule toile due à leur
-maîtrise pour les révéler; mais nous aurions voulu d'autres exemples, et
-non ceux de leurs ouvrages que le catalogue comporte, malgré que Sir
-Thomas ait à son compte l'une de ces compositions où il fut sans rival:
-un groupe décoratif se rattachant à la tradition des Flandres et de
-Venise.
-
-L'ensemble de la salle anglaise est un peu terne. Cette école pompeuse
-et aristocratique fut fondée par Van Dyck; ces artistes captivants, ces
-coloristes délicieusement aisés, mondains, rapides, souvent même trop
-pressés, ces producteurs infatigables, qu'une clientèle avide de poser
-assiégeait du matin au soir, il eût convenu de ne montrer d'eux que des
-chefs-d'oeuvre et il n'y avait d'embarras qu'à choisir!
-
-Le peintre de portraits était, au XVIIIe siècle surtout, plus un
-collaborateur de l'architecte d'une maison qu'un psychologue à l'affût
-de ses contemporains. Ressemblances vagues, sans doute; caractère tout
-juste indiqué en quelques traits d'une grisaille, uniformément
-recouverte de la plus chaude, de la plus aimable coloration où l'on se
-soit jamais plu: joie de peindre, joie de vivre, joie de regarder de
-belles femmes, si nombreuses qu'elles sont comme les roses dans la
-roseraie ou les lis de juin dans la vallée grasse de la Tamise.
-
-La beauté! voilà pourtant ce qu'il y a de plus rare parmi les graves
-Anglaises que le hasard nous soumet aujourd'hui, et à qui l'on a fait
-traverser la Manche pour n'inspirer point de jalousie à nos aïeules et
-dont je ne puis me rappeler une seule, même parmi les professionnelles
-de la beauté, qui ait plus que de la gentillesse ou du piquant. Donc, si
-nous rencontrons ici peu de ces souveraines beautés que l'histoire a
-classées, en revanche, il est beaucoup de ces dames lointaines,
-gentiment gauches, comme hésitantes, _self-conscious_, timides et dont
-j'adore la retenue et la grâce un peu sèche de _spinster_; leurs appas
-sont médiocres pour ceux que mettent en fuite les hanches plates et un
-corsage discret. L'animation fait souvent défaut à ces Anglaises plus
-silencieuses, plus contenues que les Françaises. Ce sont des
-protestantes, avec une vie intérieure, une âme de rêve, un moindre
-besoin de s'exprimer, un respect de soi-même qui ne va pas sans un peu
-de froideur apparente, hors de l'intimité. Et elles sont là qui «posent»
-devant le peintre, parées, poudrées, un peu rigides, sans qu'une réelle
-communication s'établisse entre eux. Ils parlent du temps qu'il fait, de
-la dernière réception de Lady «so and so», de fleurs, de chasse, de la
-pièce en vogue à Drury-Lane; mais on n'agite pas d'idées générales, on
-ne discute pas, et le ton reste un peu cérémonieux. La lumière qui
-baigne l'atelier est dorée, mais restreinte par la brume où le soleil
-s'enveloppe; le charbon brûle, fumeux, dans la cheminée où chauffe la
-bouilloire pour le thé. Le portrait ira, une fois achevé, s'ajouter à la
-série des images familiales dans la noble demeure de campagne, aux
-interminables galeries lambrissées de chêne, aux hautes fenêtres
-s'ouvrant sur les pelouses vert sombre du parc. Ces toiles seront là
-pour des siècles, s'ajoutant aux trésors et aux souvenirs qui
-constituent le majorat. On n'entrevoit pas alors leur dispersion future,
-ni qu'elles puissent jamais présider aux fêtes des milliardaires
-américains. Elles font partie d'un décor immuable, de noblesse et de
-tradition, que la révolution ne menace pas, protégé au contraire,
-considéré, approuvé par tout un peuple respectueux de hiérarchie.
-
-Ce qui précède s'applique surtout à Gainsborough, premier en date des
-grands portraitistes anglais. La société où il vécut, était moins facile
-et plus «insulaire» que celle de la fin du XVIIIe siècle. Les meubles,
-les maisons, autant que la littérature du commencement du XVIIIe siècle,
-nous renseignent sur ses coutumes. La Hollande d'aujourd'hui nous
-donnerait assez l'idée de ce qu'étaient nos voisins, tout au moins dans
-la société, sous la reine Charlotte, formaliste, austère, familiale avec
-étroitesse, pieuse, fermée, anguleuse et à préjugés. Gainsborough,
-nature de rêveur, mélancolique, épris de la campagne, paysagiste autant
-que «figuriste», a une sorte de parenté avec notre cher Watteau. Il est
-le seul qui ait créé un type d'homme et de femme, on est tenté de
-croire, à son image. A-t-il infusé un peu de lui-même dans ses modèles?
-Est-ce à un monde d'exception, ou plutôt à son goût personnel, que nous
-devons ces expressions dédaigneuses, ces regards enveloppés, ces yeux en
-coulisse, ces prunelles un peu voilées par la paupière aux cils
-retroussés, cette ravissante petite moue, comme incapable de s'élargir
-en un franc rire?... Gainsborough affectionne les chutes de lourdes
-robes qui retombent sur le sol à la manière japonaise. Je ne puis me
-retenir, devant ses portraits en pied, de songer à ces lentes,
-maniérées, compassées dames de la cour, figées, et si craintives
-d'ébranler l'échafaudage de leur savante coiffure.
-
-Les contemporaines du gracieux Romney (n'en cherchez pas d'exemples à la
-terrasse des Tuileries), elles, sont mieux en chair, plus blanches et
-roses, plus rondes, plus familières: ce sont déjà les mères des sujettes
-de Victoria, plus ménagères et _bread and butter_, plus dégourdies,
-moins fières, auréolées souvent du petit bonnet à rubans, et la gorge
-palpitante sous le linon croisé d'un fichu.
-
-Sir Joshua, lui, en grand artiste qui a voyagé, visité les musées et
-frayé avec tant de gens notoires, copie des types différents, costume,
-drape ses modèles dans des styles variés, cortège de muses et de
-déesses, de fées et de sultanes en turbans à aigrette. Un esprit
-cultivé, des connaissances multiples élargissent son domaine
-intellectuel. Il y a du Titien, du Rembrandt, du Français, du
-Shakespeare dans sa mascarade; un reflet de toutes ses admirations, dans
-le prodigieux kaléidoscope de son oeuvre, une des plus nombreuses qu'un
-peintre ait laissées. S'il a des modèles favoris, femmes et enfants, il
-a tout dépeint, et l'on pourrait moins aisément définir son «type».
-Reynolds est très national, mais il s'élève plus haut par son
-intelligence et ses contacts avec toutes les classes de la société.
-Technicien compliqué, et trop curieux de nouvelles «cuisines»,
-inlassable dans sa poursuite du «mieux faire», il annonce Turner et
-l'inquiet Ricard.
-
-Si je rapproche le nom de Ricard de celui d'hommes aussi notoires, c'est
-que je pense aux tourments qu'endura le scrupuleux artiste français,
-brûlant de peindre aussi bien que les maîtres de la Renaissance, lui qui
-regarda ses contemporains, tour à tour, comme s'il était Titien,
-Véronèse, Rembrandt, désolé de la médiocrité des procédés modernes et
-proclamant la nécessité de règles immuables, mais oubliées, par quoi la
-peinture à l'huile vit, se conserve, dans sa transparence, sa pureté,
-son éclat. Si Ricard y échoua, Reynolds commit quelques erreurs dans ses
-dosages et ses mélanges; il fut cependant l'un des derniers à
-«exécuter», à l'occasion, aussi parfaitement que les inventeurs de cette
-peinture à l'huile, dont l'alchimie devait cesser tout à coup de se
-léguer de professeur à élève. Hélas! de tout cela vous ne pourrez pas
-vous convaincre aujourd'hui...
-
-Sir Thomas, le tour à tour intime et officiel Lawrence, d'une science
-sans égale, ne se laisse pas mieux juger d'après les quelques pièces
-qu'on nous offre ici. Son talent a trop de facettes. Les artistes d'une
-grande envergure, ou simplement curieux, que les conditions de leur vie
-a rapprochés d'êtres de toute provenance, si leur oeuvre a moins d'unité
-et de profondeur que celle des sédentaires et des circonscrits, elle en
-a d'autre part plus de variété et d'intérêt. Lawrence est extérieur et
-théâtral, oui. Mais quelle sûreté, quel sens de la forme, de la couleur,
-de la surface à couvrir, de l'arrangement! quelle ingéniosité, quel
-éclat! De l'aveu de tous, son portrait du pape, dans le Nouveau Musée du
-Vatican, tient sa place à côté des plus grands Italiens et de Velasquez
-même. C'est un virtuose accompli, un dessinateur libre et impeccable, à
-qui une exceptionnelle facilité devient à peine un danger dans sa
-vieillesse triomphale.
-
-L'Académie Royale, il y a quelques années, fit une exposition assez
-complète des toiles du maître, véritable surprise pour ceux-là mêmes qui
-croyaient le connaître et l'aimer. Lawrence fut menacé--comme il arrive
-après des victoires retentissantes--de s'éparpiller, de se banaliser; il
-nous effraie, nous, que des tendances portent vers les réalistes et les
-«intimistes» bourgeois. Plus un artiste reste chez lui, n'ayant comme
-champ d'observation que sa famille, son entourage immédiat, plus nous
-lui reconnaissons de personnalité. Nous aimons que chacune de ses
-oeuvres rappelle les précédentes, et qu'il ne multiplie pas ses effets.
-Si souvent ceci est un mérite et un charme, n'est-ce pas aussi une
-chance de moins qu'il a de développer toutes ses aptitudes? Il est plus
-facile de se répéter sans cesse, dans les quelques mètres carrés et sous
-le coin de ciel où l'on demeure attaché, que de parcourir le monde ou de
-recevoir chez soi des êtres de toutes races, qui viennent vous demander
-de déchiffrer leur âme et de la faire revivre dans leur effigie. Sir
-Thomas fut, croyons-nous, le premier depuis Van Dyck, et l'un des rares,
-qui se tinrent en équilibre, et sains, dans cette position, je dirais
-diplomatique, de peintre des cours étrangères. Winterhalter, Lenbach,
-MM. Bonnat et Sargent, donneraient à peine l'idée de la popularité dont
-jouit Lawrence, et de son succès officiel. Songez à l'habileté
-consommée, à l'adresse d'ouvrier, à la perfection d'appareil
-enregistreur, à la souplesse d'un homme surchargé de devoirs sociaux,
-qui commence chaque jour un nouveau portrait et le signe à date fixe,
-dans sa maison ou dans le palais d'un souverain, se dépense en ces frais
-de politesse, plus de saison chez un ambassadeur que chez un artiste.
-
-Turner dit sur son lit de mort (le daguerréotype venait d'être inventé):
-«Que n'aurais-je pas fait, si j'avais eu cet instrument à mon service?»
-Ce mot, Lawrence l'aurait pu dire, qui fut seul et ne s'aida que de ses
-propres ressources: elles étaient vastes, et sa science tient du
-prodige.
-
-La particularité de ces aimables portraitistes britanniques, c'est
-qu'ils ont l'air d'avoir une sorte de charge dans l'État; leur métier
-est une fonction publique, ils sont une institution reconnue, soutenue
-par la nation.
-
-N'exagérons pas, tout de même. En cherchant, on rencontrerait, même en
-Angleterre, des portraits éloquents et inattendus, signés de noms
-obscurs, tels qu'on en fit partout en Europe avant l'invention de la
-photographie. Ils sont parfois plus individuels, plus «surpris» avec
-naïveté, que ceux des maîtres; mais alors il leur manque cet
-extraordinaire sens historique des portraits français, tels que M.
-Armand Dayot a eu la bonne fortune d'en dénicher plusieurs. Les maîtres
-anglais célèbres sont presque tous des «peintres», mais, dans beaucoup
-de cas, des dessinateurs hésitants; ils dessinent par sentiment, plus
-qu'ils ne construisent anatomiquement; ils couvrent des surfaces
-murales, avec la _bravura_ des époques héroïques, en décorateurs; ils
-sont de somptueux coloristes, plus «harmonistes» que nous autres
-Français, les analystes; ils voient, plus «d'ensemble», le grand effet,
-et suppriment le détail où nous nous attardons[8].
-
- [8] On put, en janvier 1919, étudier à la Galerie Barbazanges les
- petits maîtres anglais de 1740 à 1840: H. W. Burnbury, Maria Cosway,
- Francis Cotes, R. A. et Samuel Cotes, Nathaniel Dance, Gainsborough
- neveu, Peter Romney neveu, Anne Russell, fille du pastelliste, Henry
- Fuselli, R. A..., jusqu'à la Reine Victoria, qui, comme la plupart
- des femmes de son royaume, dessinait et peignait des portraits.
- Charmante école, sans prétention et pourvue jusque tard d'une bonne
- tradition. Comme le remarque M. Oulmont, ils _parviennent par degrés
- à une fluidité toujours plus vaporeuse et nous donnent l'illusion
- qu'ils peignent des morceaux fragiles, que dix années détruiront,
- tandis qu'en vérité ils ont, comme dessous, des préparations
- savantes, et qu'ils demeurent encore frais_. Des gouaches, par le
- charmant _Chinnery_--nom à retenir--ont la grâce et la pâleur que
- certains apprécient dans les aquarelles de M. Laprade--et la
- cocasserie des peintures chinoises sur verre.
-
-Nous sommes corrects, d'une habileté manuelle disciplinée, littéraux,
-appliqués, peu fantaisistes. Notre race de raisonneurs, de critiques
-gouailleurs et curieux, un peu secs et ne redoutant pas une pointe de
-vulgarité, spiritualise peu la beauté féminine. Un Français accuse
-impitoyablement le raccourci d'un nez «en trompette», les yeux bien
-ronds et brillants d'une commère affriolante et prête à «flirter»; il
-saura rendre une bouche sans cesse en mouvement. Il bavarde avec son
-modèle, l'interroge, se lie avec lui, et si c'est une jeune femme qui
-lui plaise, n'essaye pas de cacher le plaisir qu'il y prend.
-
-Comparez ces modèles de Françaises et d'Anglaises, et surtout leurs
-mains. Nos femmes les ont potelées, courtes, souvent un tantinet
-canailles, industrieuses, de ménagères contentes d'aider à la cuisine et
-à la lingerie. Regardez les longues mains pâles, les doigts fuselés,
-inactifs, gauchement affectés, des _ladies_ qui ne se refusent pas à
-l'amour, certes, mais s'y acheminent silencieusement comme en détournant
-la tête du sofa où elles vont succomber, et de l'homme à qui elles se
-donneront. Leurs fièvres sont plus moites, leurs abandons moins décidés.
-Elles ne parlent pas du péché, mais elles en sont hantées, et n'ont pas
-le commode voisinage de M. l'abbé et du confessionnal. Elles ne se
-refusent point à l'amour, mais exigent qu'il y soit peu fait allusion.
-
-Si l'Angleterre doit s'enorgueillir d'une magnifique lignée de
-portraitistes officiels, la France n'a rien eu de semblable. Ses maîtres
-favoris savent tout ce qui peut s'apprendre. Les Van Loo, les
-Largillière, les Nattier, les Danloux, les Duplessis, les Greuze, les
-Drouais furent d'aimables fournisseurs, complaisants et flatteurs, mais
-non des «natures» exceptionnelles. Latour, dessinateur volontaire et
-psychologue d'ailleurs, n'a guère d'invention. Le divin Watteau,
-Fragonard l'enchanteur, Chardin, Perronneau et Boucher furent les seuls
-«peintres» à la flamande, nés pour pétrir des pâtes colorées et jouer
-avec les rayons du soleil. Or le portrait d'apparat n'est pas leur lot.
-M. Armand Dayot a prouvé beaucoup de discernement en nous conviant à
-admirer surtout, ici, des oeuvres d'intimité, des morceaux
-documentaires. C'est ainsi qu'il convenait de rendre justice à notre
-école du XVIIIe siècle.
-
-M. Forain a souvent répété, et très justement, que la peinture
-française, c'est quelque chose de «bien fait, d'un peu léger et de
-joli». Ajoutons: de pénétrant, d'analytique dans le portrait. L'artiste
-français est logique, modéré, malin et perspicace; il se renseigne, il
-devine ce qu'on ne lui dit pas. Il aura tous les atouts dans son jeu,
-chaque fois que les objets à représenter seront là, à sa portée:--aussi
-n'attendez pas de lui une mise en scène évocatrice, ce lyrisme tragique
-par quoi le Charles-Quint du Titien nous émeut comme un chapitre de
-Michelet, et comme un paysage.
-
-Le sens du dramatique, ou même simplement du pittoresque, n'apparaît
-chez nous que plus tard, avec Delacroix et le romantisme, quand la
-France commence à soupçonner ce qui se peint hors de ses frontières.
-Notre XVIIIe siècle est encore autochthone, sûr de lui-même. Sa
-conception de la forme nous en apprend autant sur lui que sa
-philosophie.
-
-Si cette exposition peut suggérer maintes observations aux curieux de
-l'histoire, les cinquante toiles françaises, dont beaucoup sont
-inférieures, pourraient égarer le jugement d'un critique d'art étranger.
-Elles nous requièrent, toutes ces images, comme renseignement sur
-nous-mêmes.
-
-On entend souvent dire que c'est dans l'aristocratie qu'il faut juger la
-beauté féminine d'une nation. Cela peut paraître théoriquement juste; en
-fait, il en va tout autrement. A Paris comme à Londres, les visages les
-plus caractéristiques et même les plus affinés, se rencontrent dans la
-rue. Les bons Anglais croient posséder une aristocratie qui aurait gardé
-par devers elle tous les avantages physiques; rien de moins légitime que
-cette prétention. Les manières, oui! l'_habitus corporis_, le ton, sans
-doute. Ces honorables _ladies_ attachées aux Princesses, ces courtisans
-qui prennent une vue cavalière du reste des humains et glissent parmi
-ceux-ci comme des ombres,--leurs traits, il faut qu'ils s'y résignent,
-sont soumis à des lois physiologiques, ethniques, communes à tous leurs
-compatriotes; qu'ils ne s'y trompent pas, leur aspect exceptionnel est
-du même ordre que celui des militaires et des prêtres; il tient même de
-ces deux-là: grandeur et servitude; silences, attentes, babillages à
-mezza voce des antichambres royales, contrainte propre à atténuer plus
-qu'à accentuer des traits de race. Mais leur race est saine, belle dans
-l'action comme dans le repos; ses gestes parcimonieux ne marquent pas le
-moindre changement d'humeur ou d'impressions par une mimique de
-méridional.
-
-D'ailleurs, peintes, les Françaises se ressemblent toutes; actrices
-comme la Dugazon et mademoiselle Duclos, ou aristocrates enrubannées par
-Nattier et par le fade Drouais, elles sont potelées, courtes, bien
-prises, animées, au verbe haut, provocantes, prêtes à vociférer comme
-les mégères qui, pendant la Révolution, de ces mêmes terrasses des
-Tuileries, vont exciter de leurs cris les bourreaux à la guillotine. Les
-unes sauront mourir avec grâce et un noble dédain; les autres croiront
-servir l'humanité par l'effusion d'un sang privilégié, mais fraternel,
-au nom de la Justice et de quelques autres entités. Actrices ou public,
-ce sont de petites têtes rondes, prêtes à s'échauffer, à s'exalter, à
-discuter, à changer d'avis. Ces dames appartiennent à des hommes
-galants, généreux, dont les idées rayonnent dans tous les pays
-civilisés; elles sont, au centre de l'Europe, le mouvement et la vie,
-l'intelligence, ces compagnes espiègles de leurs brillants seigneurs.
-Leurs bouches parlent une langue claire, la seule entendue jusqu'aux
-confins du monde par ceux qui pensent et qui lisent... Mais combien ces
-visages de nos aïeules, sans traits accusés, paraissent raisonnables,
-sceptiques et ennemis du mystère! Ce qui n'est pas logique, et dès
-l'abord compréhensible, les effarouche. L'éloquence seule endort leur
-sens critique. Livrées à elles-mêmes, il faut, oui! il faut qu'elles
-comprennent, mais elles sont limitées, comme l'art des aimables peintres
-qui nous décrivirent leurs minois et leurs gestes irrépressibles.
-
-Ces limites doivent aussi être un peu les nôtres; si sans-patrie que
-nous soyons aujourd'hui par nos incessants échanges avec les autres
-pays, il doit bien rester en nous quelque héritage de nos pères d'il y a
-deux cents ans, gaulois entre tous, si ennemis du vague et du bizarre.
-Que s'est-il passé en nous depuis la Révolution? Comment avons-nous
-remplacé tant de logique, tant de raison, par cette inquiétude, cette
-bigarrure cosmopolite, cet «à peu près», ce balbutiement puéril ou las
-qu'atteste la production moderne? Quel désordre mental chez ces foules
-qui, le même jour, vont du Jeu de Paume à l'Orangerie[9] des bords de la
-Seine et, sans doute, admirent avec la même docilité Fragonard et M.
-Matisse! Les Indépendants se réclament des maîtres d'autrefois. Ils ont
-leur Fragonard aussi bien que leur Giotto. Leurs sources d'inspiration
-sont hétéroclites, souvent si loin d'eux qu'on se demande quel chemin
-les y conduit. Nous perdons pied à les suivre, dans leur course à
-l'originalité. On dirait qu'ils rejettent tous les jougs et, en même
-temps, cherchent la rampe où appuyer leur main tremblante; tout le mal
-qu'on prendrait à essayer d'avoir du talent, ils se le donnent pour mal
-faire, gênés et lassés par leur habileté native dont il semble qu'ils
-aient honte[10]. Voyez nos tics, analogues à ceux qui accompagnent l'âge
-ingrat et certaines maladies! Nulle époque, plus que la présente,
-n'aurait dû laisser d'elle une image intéressante par le portrait, seule
-forme picturale, presque, qui ait une raison d'être, une fois abolie--et
-pour cause--la grande décoration murale des palais et des églises. On
-nous dira qu'il y a les Bourses du Travail qui appellent l'allégorie...
-C'est peut-être là que notre académisme, uni à notre humanitaire besoin
-de destruction, atteindra son apogée!
-
- [9] Exposition des Indépendants.
-
- [10] En relisant ces lignes, je songe aux lamentations de la jeunesse
- d'après-guerre, aux «théories» des peintres, perdus par
- l'impressionnisme, et qui demandent des règles à M. André Lhote.
-
-Beaucoup d'entre nous, s'ils s'en étaient tenus à l'observation de la
-nature, eussent été de probes ouvriers comme leurs pères. Sans doute, le
-goût de jadis aurait pu leur faire défaut, car nous n'avons plus _la
-mesure_, principal mérite de notre littérature et de nos arts,--les
-étrangers l'ont en partie détruite--; mais de bons jeunes gens, si
-raisonnables au fond, n'auraient pas joué le rôle un peu comique
-d'aliénés par suggestion, ou de moutons enragés.
-
-Les artistes sont en partie formés par le public pour lequel ils
-produisent. Ceux du XVIIIe siècle furent marqués par les sévères règles
-du siècle de Louis XIV. Ils s'adressaient à une clientèle française,
-«intellectuelle», élevée, qualifiée pour diriger. Une vie stable, dans
-son ordonnance, invitait le peintre à se manifester dans de belles
-demeures dont le style nous domine encore et n'a pas été dépassé.
-
-C'est d'abord la Régence, puis les règnes élégants de Louis XV et de
-Louis XVI, où rien ne se fabriquait qui fût laid ou commun. Les modes
-changent: les satins se paillettent, les soies sont brochées de dessins
-contournés ou classiques, les brocarts s'alourdissent ou s'allègent; ils
-bouffent, tour à tour, ou se plissent sur de petits corps prêts à
-revêtir tout modèle que la couturière leur prépare; ces dames sont
-prêtes à tout, pour plaire. Mobiles et dociles en même temps, vous les
-verrez disposées au changement, bondissant vers toute nouveauté,
-adaptables, ingénieuses, les vraies créatrices de la Mode: des
-Parisiennes.
-
-M. Dayot n'a pas abusé de ces pages légères, tenant plutôt de
-l'ameublement que de la peinture, couvertes d'or par des gens sans
-aïeules portraiturées, et qui désirent compléter une riche suite
-d'appartements aux boiseries anciennes. On a trié sur le volet quelques
-Nattiers (des meilleurs), tel ce portrait de madame d'Estampes, d'un si
-joli arrangement de blanc crémeux, de rouge et de bleu mat; d'autres
-encore, tous achevés comme de la porcelaine de Sèvres, chefs-d'oeuvre de
-technique ennuyeuse; quelques Greuzes assez agaçants, mais parfois se
-faisant exquis (la femme au voile noir); des Largillières théâtraux,
-grimaçants, mais enlevés et réussis dans leur enchevêtrement de
-draperies et de soutaches; des Drouais qui font pressentir l'art
-clinquant, habile à l'excès, de nos portraitistes actuels. Madame
-Vigée-Lebrun se surpasse dans sa Dugazon, robuste et excellent morceau,
-lumineux, ambré. Madame Labille-Guiard, plus bourgeoise, entachée de
-sensiblerie, nous étonne par un acquis et une maestria trop consciente,
-dans son portrait d'elle-même et de ses absurdes élèves embrassées,
-mesdemoiselles Capet et Rosemond.
-
-Quand ces toiles sont de pure convention mondaine, elles ne nous
-émeuvent guère, à cause de leur manque de réelle beauté par la fatigante
-rondeur unie de leurs formes. Le type féminin français, gentil, mièvre,
-ne souffre pas d'être édulcoré ou raboté; le XVIIIe siècle l'a encore
-arrondi, surmodelé, fardé comme pour la comédie, et frisé. Les cils
-semblent être passés au fer, les lèvres au carmin, il y a du rouge dans
-les narines, dans les oreilles, une mouche noire rehausse le tout;
-supprimez la parure et vous aurez une «midinette» à la taille cambrée,
-parfois même une maritorne joufflue, à qui sied la blouse d'aujourd'hui
-et même la camisole ménagère, autant que l'écharpe en coup de vent de
-léger tissu zinzolin. On conçoit à peine que ces caillettes, si
-«ordinaires», soient des _professional beauties_. La blonde, vue de
-profil, que Fragonard a barbouillée de ses blancs chauds et de ses
-incopiables rouges, cette esquisse endiablée du maître de Grasse, vers
-quoi nous retournons instinctivement après nos visites à l'exposition de
-l'Orangerie, c'est bien une petite Parisienne de l'époque; mais elle n'a
-pas de prétentions, elle est une jeune personne quelconque, embellie,
-transfigurée par la seule baguette du prestidigitateur.
-
-Laissons ces toiles de commande, étudions des maîtres moins «distingués»
-et des oeuvres intimes où ils ont excellé.
-
-Perronneau est mort à peu près obscur; n'est-il pas cependant un de nos
-préférés, un de ceux que nous plaçons le plus haut? On peut interroger
-sans fin ces deux dames qu'il immortalisa: ses madame la duchesse d'Ayen
-et madame de Sorquainville, simple prodige d'évocation pour nous. Cette
-toile froide, toute de bleu pâle, de lilas, de gris ardoise et de jaune
-écru, est éclairée d'une paire d'yeux inoubliables, noirs, brillants,
-pétillants. On imagine madame de Sorquainville lectrice, peut-être amie
-de Voltaire, à qui elle ressemble; frondeuse, sceptique, prompte à la
-répartie, indiscrète, mélange de malice et d'insouciance, chercheuse du
-«nouveau». Je ne gagerais pas que cette dame ait eu un besoin impérieux
-de la Beauté. Cette quadragénaire laide, aux lèvres sèches, est faite
-pour le bavardage; ses mains nerveuses, spirituelles, habituées à
-trousser un mordant billet, parlent autant que ses prunelles. Perronneau
-s'en est tenu à une sorte d'esquisse, dont le dessin cursif égratigne à
-la façon du Greco,--et tout cela fait un chef-d'oeuvre complet.
-
-Beaucoup plus «poussé» est le portrait de madame d'Ayen. Les belles
-mains! Le beau regard un peu distant, plus calme, quoique aussi profond
-que celui de madame de Sorquainville. La duchesse vit dans le milieu
-généreux, libéral de la famille de Noailles, où l'on remue toutes les
-idées, comme en se moquant de l'avenir. La voilà immortalisée par
-Perronneau, si joliment enveloppée, digne, dans sa robe de chambre, au
-coin du feu. Elle tient la tête un peu rejetée en arrière, regarde de
-haut et de côté; le port est typiquement français, aisé et raide à la
-fois: rien de conventionnel dans cette ravissante page, burinée comme
-l'est un caractère par Saint-Simon. Le ragoût de cette peinture, une de
-celles où Perronneau a le mieux joué sa gamme favorite des mordorés
-«feuille morte», et qui plaisent tant en ses pastels; c'est d'un
-coloriste raffiné; le dessin en est aigu et mordant; c'est plat, bien
-dans le cadre, sans trompe-l'oeil, désinvolte comme un Goya et
-d'irréprochable construction.
-
-Madame d'Ayen pourrait faire pendant à la tête de la comtesse de Verrue,
-née Luynes,--faussement attribuée à Watteau,--faible, un peu molle, mais
-d'une si grande importance documentaire et psychologique! Madame de
-Verrue est encore une de ces femmes françaises, uniquement belles de la
-pensée qui les anime, touchantes par tout ce qu'elles incarnent d'un
-monde connu de nous par tant de mémoires, de lettres, de bavardages. Ah!
-la chère madame du Deffand! La sensible d'Épinay!
-
-Dans cette série se classe madame Lenoir, née Adam, par Duplessis, type
-de la sérieuse roturière, discrète, point jolie, mais en qui l'on aurait
-confiance et dont on aimerait d'être l'ami: la Colette Baudoche de mon
-ami Barrès pourrait avoir, en 1909, ces traits-là.
-
-M. Thomas Germain, et sa femme, orfèvre du roi, par Largillière:--le
-pompeux Largillière lui-même, en présence de ses amis, emploie une
-langue plus familière et plus persuasive. La bonne dame, sorte de madame
-Jourdain, pour qui un chat est un chat, et son mari un maître qu'elle
-aime et juge sans aveuglement; cette blonde grasse, sans ambitions
-personnelles, ne la voit-on pas tenir les livres de son époux et
-surveiller les compotes à l'office, épousseter les belles pièces de
-vermeil qui enrichissent son logis.
-
-La marquise de X..., par Roslin, charmante toile d'intimité, argentée,
-calme, recueillie... Un Lépicié très précieux...
-
-Dans ces oeuvres, si diverses de technique, nous reconnaissons des
-traits communs qui sont l'éloquence du simple discours, d'un conte de
-Voltaire, une description complète du modèle; chargées de sens, elles
-vont loin dans l'analyse, et resteront comme des documents nationaux.
-
-On voudrait s'étendre sur Louis David, dont «la famille Lavoisier» et la
-«madame de Mongiraud» président à cette galerie. Il pourrait être donné
-comme exemple de nos plus belles qualités et de nos pires défauts,
-poussés à l'excès. Cet homme, malgré l'antipathie qu'il inspire, force
-l'admiration par la lucidité de sa vision, la force de son écriture, sa
-puissance d'expression. On dirait qu'il peint toujours par un vent
-d'Est, à l'heure où Whistler souhaitait que l'artiste fermât les yeux ou
-quittât ses pinceaux. Mais quelle autorité dans ces toiles sans mystère,
-sans brumes!
-
-La salle anglaise est, répétons-le, inférieure à ce qu'elle aurait dû
-être. Néanmoins, quand j'y entrai, les tableaux qui, par terre,
-m'avaient peu séduit, semblèrent, une fois accrochés, se parer d'une
-grâce alanguie, répandre une vapeur d'automne sur les murailles qu'ils
-décorent comme des kakémonos japonais. Vous aurez peu de communications
-«cérébrales» avec ces dames lointaines, si vous n'avez pas fréquenté
-leurs descendantes; vous serez peu renseignés sur elles; mais vous
-goûterez parfois la dignité, le repos de leurs gestes, l'harmonie que le
-peintre a répandue autour d'elles, la grâce de leurs attitudes. Chairs
-perlées, à peine roses, diaphanes, longs corps sveltes, col élancé que
-dominent des têtes longues aussi, quelquefois d'un ovale parfaitement
-grec... Je suis embarrassé pour citer des noms et prendre des exemples
-dans cette insuffisante collection. Toutefois mettons hors de pair
-l'adorable Mrs. Graham, poupée exquise, un peu boudeuse et enfantine,
-par Gainsborough; les deux filles du maître, Mary et Peggy; la tête
-mystérieuse et «léonardesque», si j'ose dire, de la reine
-Charlotte-Sophie; la fille de Lord Robert Manners, enfin et surtout
-l'éblouissante composition sphérique de Sir Thomas Lawrence,--Mrs.
-Maguire et son fils Master Arthur Fitz-James: l'ensemble offre le régal
-rare du coloris de Rubens et de Titien, et la beauté de deux êtres
-divins, un enfant brun, qui est un Bacchus tout vêtu de pourpre, et une
-Calliope.
-
-Cet art, vraiment somptueux, je sais des gens qu'il agace extrêmement,
-auxquels il paraît impertinent par sa morgue, son afféterie dissimulée,
-par son caractère aristocratique.
-
-Pris comme «morceaux», la plupart des portraits anglais seraient
-approuvés des professionnels; mais je sais par expérience que le type
-anglais, à cause même de son originalité, ou du fait qu'il est si
-différent du nôtre, déconcerte encore les Français; la femme anglaise
-leur paraît masculine et sans grâce. Il semble qu'ils en aient peur.
-Malgré toutes les «ententes cordiales», il reste deux pays tout
-rapprochés, mais aussi différents que s'ils étaient aux deux extrémités
-de la terre.
-
- *
-
- * *
-
-En sortant des Tuileries, il serait intéressant de se rendre au Salon de
-la Société Nationale pour méditer devant le portrait de la marquise
-Casati par M. Boldini, l'oeuvre la plus significative de l'année.
-Supposons que madame de Sorquainville, conduite par le sieur Perronneau,
-pût nous suivre dans nos Champs-Élysées encombrés d'automobiles, et
-qu'après avoir entendu toutes les langues européennes, sauf la
-française, parlées par les passants, elle s'assît en face de la toile
-affolante du Ferrarais de Paris: comprendrait-elle? Ce serpent noir,
-tout en plumes, ce boa féminin, c'est donc là une des élégantes qui
-prennent le thé à la place Vendôme, dans une hôtellerie d'Américains, à
-côté des magasins de modistes qui ont envahi les nobles hôtels de ce
-vieux quartier?... Espérons que M. Perronneau--et nous n'en doutons
-pas--expliquerait à madame de Sorquainville que, tout de même, il n'y a
-qu'une façon pour un peintre d'être peintre, une seule façon de
-construire le corps humain, sous la diversité des affutiaux... Et M.
-Perronneau souhaiterait de faire la connaissance de ce diable d'homme,
-son confrère Boldini. Il ne serait pas sans se demander si cette
-peinture fougueuse, tout en surface, empâtée, sans glacis, restera
-fraîche comme la sienne; mais je crois qu'il serait tenté de réveiller
-ses compagnons dans la mort pour leur montrer qu'on peut encore
-aujourd'hui dessiner et qu'on est même bien savant, quelquefois.
-
-Je me demande si madame de Sorquainville sera aussi indulgente pour la
-femme moderne, si même elle la comprendra le moins du monde. Mais on
-aimerait à surprendre le dialogue qui s'échangerait entre ces dames. Je
-prie Abel Hermant de nous le donner.
-
-
-
-
-UN WEEK-END ET OSCAR WILDE
-
-_Pour Paul Bourget._
-
-
-Old Windsor, juillet 1913 (_Le Gaulois_).
-
-Les régates de Henley ont pris fin, la fusée d'adieu, après le
-traditionnel feu d'artifice, a dispersé des milliers de jeunes couples
-en flanelle blanche et chapeau de paille, qui, pendant trois jours,
-fleurissent la rivière comme une éphémère éclosion de nénuphars. Samedi
-matin, les trains pour Windsor sont pris d'assaut; à chaque station,
-depuis celle de Paddington, c'est, sur les plates-formes, une bousculade
-silencieuse de jupes claires, pimpantes; des visages roses, des étoffes
-roses, bleues ou terriblement vertes, des parasols éclatants comme les
-champs de pavots blancs de cette vallée de la Tamise où le ciel de
-juillet, si aveuglant qu'on peut à peine lever la tête pour le regarder,
-fait une coupole en papier d'argent. Pas un souffle d'air. Ce sera une
-belle journée pour dormir en bateau, ou s'étendre sur les gazons plats
-et roulés du Jardin de mes amis. Éviter la migraine!
-
-La tranquillité non pareille, la muette mélancolie de cette campagne de
-luxe et de plaisir, à quoi les attribuer? La lourdeur de l'air endort.
-Je suis parti de Londres avec des intentions! boîte à couleurs, chevalet
-dans ma valise, quoiqu'une vieille expérience m'ait appris que «Week-End
-on the River» signifie apathie, repos, impossibilité de remuer un bras,
-de rassembler deux idées. J'admire ces canotiers et ces «punters» qui,
-manches retroussées, rament ou godillent entre les deux berges plates,
-comme d'une interminable propriété privée, gentil paysage monotone,
-villas nettes comme un sac de voyage neuf, enguirlandées, vernissées,
-blanches, rouges, arbres en boule aux feuilles si drues, qu'ils ont
-l'air d'être de l'herbe tressée, une excroissance du gazon.
-
-_Le Jardin bleu._--J'aurais pourtant voulu fixer, avec mes pinceaux, le
-souvenir du jardin bleu, car mes amis sont parvenus à en faire un, et
-quel jardin bleu! Les murs de l'enclos où cette fête des yeux est
-offerte, on les a badigeonnés d'un bleu très clair, qui se confond avec
-le ciel, et cette muraille d'azur est en face d'un massif de sombres
-arbustes, bleutés par les vapeurs de la Tamise.
-
-Partageant ce rectangle fleuri, un chemin dallé de plaques irrégulières
-de marbre, conduit d'une vieille grille, en fer forgé, à la porte du
-verger, qu'ornent des figures de Della Robbia.
-
-Dans cet espace de quelques mètres, vous ne voyez que du bleu: toutes
-les variétés de delphiniums dressent leurs thyrses géants, ces
-pieds-d'alouettes qui, même en Normandie, ne parviennent jamais à une
-telle hauteur, croissent dans cette humidité comme de monstrueux
-roseaux. Au début de juillet, les delphiniums, sous le dais de leur
-floraison paradoxale, cachent leur acide feuillage et celui de leurs
-compagnes de plate-bande. La quantité des graines semées éclate en une
-masse surprenante de quenouilles, qui vont du cobalt au lapis-lazuli, en
-passant par toutes les plus subtiles dégradations de la turquoise; il y
-en a aussi de violettes avec un coeur mauve; de verdâtres; et sous
-l'abri de ces hampes verticales, rigides comme des lames d'épées, c'est
-un entrelacs de campanules (Canterbury bells) de Salvias, de Napota
-Massimi; les Violas, l'humble Lobelia et l'Anagallis jouent leur rôle
-aussi. Des Volubilis, dans leur besoin indiscret d'enlacer, s'en sont
-donné à coeur-joie. En tous sens, leurs viornes se sont allongées,
-enroulées, fixées; le sol n'est qu'un filet aux mailles serrées, par
-quoi les corolles rapprochent leurs petits visages anodins des touffes
-altières, en haut, qui font la roue comme des paons.
-
-_Coucher de soleil._--Vers la fin de la journée, un peu de soleil après
-l'averse: c'est aussi un prodige, les plants de pavots blancs, les
-bordures de lis, les pergolas de roses grimpantes. Ne me parlez pas des
-fleurs du Midi. Que sont ces Provençales mal lavées, auprès de ces
-naïades jamais complètement sèches, dont la chair, comme les blondes
-femmes d'Albion, n'ont pas un pigment jaune dans leur teint laiteux? Le
-ciel et l'eau de la rivière semblent se refléter sur ces peaux lisses
-comme dans l'argenterie astiquée d'un service à thé.
-
-_Dimanche matin, Datchet._--Un petit port, des garages vert et blanc,
-une pelouse qui descend mollement jusqu'à la rive, des bancs en cercle,
-rangés pour les flâneurs. Au-dessus des palissades, les «crimson
-ramblers» jaillissent des roseraies voisines, retombent en grappes
-laqueuses avec les aristoloches, les clématites, les jasmins et le
-chèvrefeuille musqué. Sur la route, le long des barrières blanches, des
-gens causent tout bas avec une dame qui a arrêté son poney-chaise, en
-route pour l'église d'où nous parviennent les grêles voix enfantines du
-«choir»--célébration du dimanche par des hymnes mendelssohniens.
-L'atmosphère immobile et muette de cette vallée d'ouate, à l'heure
-sainte, se refuse à porter tout autre bruit humain. L'eau n'a pas de
-clapotis, les êtres et les choses paraissent figés et mats comme la
-flanelle des vêtements.
-
-Près de la fenêtre, assis dans son parloir, immobile, un vieillard lit
-le _Sunday Times_. Sa villa fait le coin de la route, qui mène à la
-place du village, une basse construction de briques, à vérandas rondes,
-mais si couverte de lierre et si fleurie, qu'elle n'a plus de forme
-architecturale.
-
-C'est un village de poupée, propre, peigné, sans cesse repeint, à la
-façon d'une écurie pour chevaux de course; des cascades de géraniums et
-de pétunias, pendus aux jardinières des balcons, dégringolent jusqu'aux
-porches à colonnes blanchies et poncées, où étincellent des cuivres
-polis à la flamande.
-
-Les boutiques du bourg sont plutôt des échoppes-modèles où l'on ne
-songerait, pas plus que dans les «vieux Anvers» d'Expositions
-universelles, à acheter des denrées nécessaires à la vie. Cartes
-postales et souvenirs. Dites? Sont-ce des hommes et des femmes, en chair
-et en os, qui vivent ici, toute l'année, fascinés par le voisinage de la
-Cour, les yeux fixés sur le château de Windsor, cette masse bleue, là, à
-un mille, qui se profile sur le ciel, avec le drapeau royal flottant à
-la tour, si Leurs Majestés sont présentes?
-
-Vous ne savez jamais le spectacle qui vous attend, si vous allez
-jusqu'au coin de la rue, près de la berge: peut-être le Roi et la Reine
-parlant à un jardinier, sur l'autre rive? ou bien, comme je l'ai vu
-(taisez-vous!), le prince de Galles fumant sa première cigarette, le
-jour de ses dix-sept ans... On jetterait un bouquet de violettes attaché
-à un caillou, qu'il tomberait dans le parc, aux pieds des «royalties».
-
-En remontant vers les sources du fleuve, ce sont des Champs-Élysées, le
-repos après le tumulte et les labeurs, l'oubli ou le palliatif aux
-efforts du snobisme. Voici une Arcadie moderne pour les citoyens d'une
-grande nation de commerçants voyageurs: un nid moelleux où revenir après
-l'orage, blessé, mais fier d'une tâche accomplie. Pendant la tempête,
-l'Anglais, secoué dans sa couchette, à bord, concentre sa pensée sur
-l'image réconfortante d'un Week-End «on the River». L'artificiel et
-charmant décor des Maidenhead et des Slough n'a-t-il pas inspiré plus
-d'un héroïsme, à l'autre bout du monde?
-
-Ainsi se matérialise le rêve d'avenir d'un pratique «Briton»: une
-cabine, reluisante et bien close sous un bon toit d'ardoise; un yacht
-qui soit un home, bien stable sur la terre ferme; un havre pour sa
-vieillesse, de l'eau, des rames à regarder et un phonographe ou, au
-moins, un banjo, car il n'est pas de vraie fête sans un peu de musique.
-Où serait-on mieux que là où est le Roi, au coeur de l'«Empire»?
-
-Ici, l'industrie et la misère sont cachées derrière un gentil treillage;
-ou, peut-être, a-t-on écarté ces importunes? Le pays de Windsor porte la
-livrée du château; d'invisibles ondes hertziennes en propagent, jusqu'à
-l'horizon, des honneurs et un peu de noblesse. O vous, décentes
-retraites, dignes fins d'existence de loyaux serviteurs de la Couronne,
-dans ces bocages silencieux qu'arrose la Tamise, encore domestiquée
-comme un rivulet d'agrément, avant qu'elle ne traverse la grande cité
-populaire!
-
-_Lecture._--Dans ma chambre, où je suis monté m'enfermer pendant le
-«tea», un livre traîne, c'est une monographie d'Oscar Wilde. Quelques
-portraits du poète, à différents âges, me remettent en présence de cet
-être effrayant; l'un surtout, datant d'environ 1885, époque où je le
-rencontrai pour la première fois chez Charles Ephrussi. Wilde revenait
-d'Amérique, grisé de ses succès d'excentrique, paré des plus excessives
-fanfreluches de l'esthéticisme. Quoique je fusse très jeune, bien plus
-qu'ébloui, je me sentis méfiant devant ce qu'il y avait de «toc» dans un
-tel culte de l'Art. Avais-je reçu le mot d'ordre de chez mon maître
-Whistler, où Wilde était l'objet d'incessantes plaisanteries et toujours
-cité comme l'_artiste qu'il ne faut pas être_?
-
-Le visage d'Oscar était mou, comme ces petites têtes en caoutchouc qui,
-jadis, s'inscrivaient dans un rond percé au milieu de toutes les pages
-d'un livre de «nursery», et à quoi s'adaptaient plusieurs corps de
-femmes, d'hommes ou d'enfants comiques. Il y avait de la veulerie, des
-lignes tombantes et courbes, dans ce front, dans ces joues trop grosses;
-la bouche, fine, un peu mollasse, tombait aux coins, non avec une
-expression de mépris hautain, mais, il me semble, à la façon d'une
-vieille femme. Wilde me parut surtout ridicule, comédien, affecté; je
-crus, dès l'abord, qu'il se moquait des personnes présentes, dont aucune
-ne parlait anglais. Mais non: dans sa langue, il était peu différent. Sa
-cravate en tissu de liberty, fraise écrasée (Liberty faisait dans sa
-nouveauté alors, une révolution dans le goût, pour l'ameublement et la
-toilette), sa fameuse canne à pomme d'ivoire, un lis orange à sa
-boutonnière, tout en lui me donnait envie de lui dire: «Je vois d'où
-cela vient; inutile de prendre ces grands airs!...» Mais Paris fut
-conquis. Wilde avait tant d'esprit, il avait un tel génie de conteur! Sa
-conversation annihilait l'esprit critique de Gide. Un brillant auteur
-dramatique, un Dumas fils d'Outre-Manche, un prestidigitateur en
-paradoxes: n'est-ce pas cela qu'il fut, jusqu'à l'heure du _De
-profondis_ et de la trop cruelle expiation?
-
-Oscar Wilde, si agaçant en France, où pourtant il exerce encore une
-mystérieuse, une surprenante influence, était assez à sa place ici. Le
-paysage de la Tamise vous donne plus de patience pour écouter des
-théories de dilettante et d'élégant. La Noblesse, la Beauté des _choses
-inutiles_: absurde conception, dogmes puérils auxquels Oscar s'offrit en
-holocauste.
-
-Mais, qu'on lui pardonne... il eut, comme Flaubert, la religion de
-l'acte d'écrire, une érudition de grand lettré et le courage de
-l'apostolat. Néanmoins, on sourit déjà de ses parures d'époque.
-Baudelaire aurait repoussé du bout du pied, avec les pétales flétris du
-bouquet romantique, le «purple scarlet of sin» et autres détritus de
-chez madame Satan, fleuriste. Personne n'est plus proche du mauvais goût
-qu'un certain genre d'Anglais, qui croit «exquisement» vivre pour l'Art.
-Le groupe esthétique de 80 à 90, dont Wilde fut le héros et la victime,
-passa devant nos yeux, comme le «leading man» d'un musical-comedy,
-grossissant les effets, parce qu'il avait soif d'épater un certain
-public bien plus semblable à lui-même qu'il ne le pensait. Wilde fut
-gâté par un impertinent et inhumain dandysme, semé à Eton, et qu'on
-récolte plus tard à Oxford. Peu d'artistes de son temps, qui n'aient
-voulu prendre les manières de l'aristocratie, s'y faire recevoir, tout
-en se moquant d'elle. Wilde fut un snob--jusque dans les préaux de sa
-prison de Reading--martyr du snobisme.
-
-_Fin de journée._--Des prairies, des prairies gris-bleu, quelques meules
-de foin pâle, des saules; nous sommes si bas, que les ponts de pierre de
-la Tamise sont plus hauts que la ligne d'horizon, comme vus par un
-baigneur dans une perspective d'estampe japonaise où les plans se
-chevauchent les uns les autres. Le dîner s'achève dans la salle à
-manger, au rez-de-chaussée, toutes fenêtres ouvertes sur la rivière; une
-dernière lueur du crépuscule s'y reflète. La table recouverte d'une
-glace, en guise de nappe, avec les cristaux et les argenteries, miroite,
-aqueuse, comme si la rivière entrait dans la pièce et que nous dînions
-dessus. Le lévrier Loff, le plus muet des chiens, qui éternellement fait
-le guet sur la rive par où tout canotier peut s'introduire dans la
-propriété, soudain aboie. Un cornet à piston, sinistre dans ce
-crépuscule, signale l'approche d'un steamer de touristes à bon marché.
-La silhouette du bateau passe devant nous: éclair de lumière électrique,
-tapotement des hélices, une polka enrouée de foire, puis tout retombe
-dans le silence nocturne.
-
-
-
-
-UN BILAN ARTISTIQUE DE LA GRANDE SAISON DE PARIS
-
-
-LES ARTISTES ET LE PUBLIC
-
-(_Revue de Paris, 1913_).
-
-Toutes les formes de l'art décoratif et théâtral, depuis la plastique
-animée, vivante, jusqu'à la peinture, l'architecture et la statuaire, le
-drame, la musique, la chorégraphie, l'orchestre: tels sont les nombreux
-sujets qui, d'avril à juillet, ont capté notre esprit.
-
-Des noms, célèbres partout, ont été prononcés en 1913 à l'occasion
-d'opéras, de pièces, de partitions et de l'inauguration du premier
-théâtre d'art moderne qu'on ait construit en France. Si les opéras de
-Richard Strauss avaient été montés, comme ils devaient l'être, la série
-eût été à peu près complète, des ouvrages dont Paris eut la révélation.
-
-Car ce furent: _l'Annonce faite à Marie_ de Paul Claudel, la _Pénélope_
-de Gabriel Fauré, _la Pisanelle_ de d'Annunzio, _Jeux_ de Debussy, _le
-Sacre du Printemps_ d'Igor Strawinsky, deux ouvrages de Moussorgsky, des
-compositions de Ravel et de Florent Schmitt, un plafond considérable de
-Maurice Denis, un petit chef-d'oeuvre de décoration par Édouard
-Vuillard, enfin de l'architecture et de la sculpture dans la salle de ce
-théâtre des Champs-Élysées actuellement aux prises avec de si graves
-difficultés.
-
-J'omets exprès d'autres «attractions», qui s'ajouteraient à cette liste
-si ceci était plus qu'un résumé. J'écris: «attractions», ce mot
-désignant d'ordinaire, curiosités, _phénomènes_ des Magic-Cities; parce
-qu'hélas! si quelques-uns prennent au sérieux l'oeuvre de l'artiste, le
-public auquel les artistes sont, bon gré mal gré, contraints de
-s'adresser, semble confondre dans une même hâte dédaigneuse, avec les
-baladins et les acrobates, tout homme qui crée. Si bien que tant de
-peine, tant de labeur, de talent, d'ingéniosité, de foi, le produit d'un
-long travail obscur et silencieux, enfin voit le jour comme la bête qui
-sort du toril, est mise tout à coup en présence d'une foule prête à huer
-son premier faux pas. Le créateur reste dans la coulisse, collant son
-oreille aux portants, à attendre ce que déclareront ses juges, ceux
-auxquels il n'a souvent pas songé jusqu'à la minute solennelle, et
-pourtant de si peu de conséquence, où il va jouir de l'illusion du
-triomphe, ou se désespérer d'une défaite.
-
-D'un côté de la scène, les conversations futiles vont leur train, entre
-gens engourdis par un trop bon repas. Pour occuper deux heures de
-demi-sommeil, ils écouteront les bribes d'une pièce, quelques notes de
-musique, dix à peine sur cent d'entre eux sachant même le nom de
-l'auteur. Dans la salle aussi, ce sont les confrères et les critiques,
-un peu plus informés que le public payant, mais plus prévenus pour ou
-contre la victime invisible et solitaire, prêts à ouvrir les écluses à
-leur bile, ou, pire, au sirop de leurs louanges. Derrière le rideau, les
-mêmes jalousies, les mêmes haines; mais aussi l'éternelle candeur du
-jeune ou vieux débutant de ce soir, auteur ou interprète pour qui cette
-heure est «historique», où le monde ne s'occupe, croit-il, que de lui.
-Au néophyte ou au vieil auteur, n'essayez point de parler raison,
-ceux-ci ne semblent s'apercevoir de la présence de leur prochain qu'à la
-minute des applaudissements ou des sifflets. Puvis de Chavannes manquait
-mourir à chaque vernissage d'un Salon où il exposait. Meilhac partait
-pour Saint-Germain, les soirs de première.
-
-L'expérience nous conseille de ne jamais exhiber, ou de garder devers
-nous, aussi longtemps que possible, le fruit de notre cerveau; malgré ce
-que M. Degas enseigne à ses disciples de belle mais inapplicable morale,
-l'_oeuvre_, même quand nous affectons d'ignorer le public, lui est
-destinée. Bien rares, nous le savons, ceux-là qui créent par ordre d'un
-démon intérieur. S'il est des maniaques prêts à brûler, après l'avoir
-achevée, l'oeuvre de toute une existence, l'homme normal s'exprime pour
-forcer l'attention de ses contemporains, gagner son pain quotidien, des
-loisirs, ou ces couronnes de lauriers par quoi l'on nous distingua dès
-l'école et que nous tiendrons toujours pour désirables, puisqu'elles
-nous confèrent une suprématie que chacun, de bas en haut de l'échelle
-sociale, convoite à sa façon.
-
-Artistes, auteurs et public, de par la force des choses, nous avons
-entre nous des rapports nécessaires, si pénibles qu'ils soient devenus.
-Les uns et les autres s'entr'influencent, à travers la rampe de feu qui
-les sépare. Bien plus: tout le monde envahit la scène, veut mettre la
-main à la pâte, pour le moins conseiller, en une dangereuse promiscuité
-d'amateurs, d'interprètes professionnels ou mondains, d'auteurs qu'à
-peine distingue un talent (il court les rues), et à quoi vous
-préféreriez la gaucherie.
-
-Le consommateur d'art serait aussi curieux à étudier que le fournisseur
-de nos plaisirs intellectuels. Qu'est le public parisien? et a-t-il une
-opinion? Chaque catégorie d'artistes a le sien, petit ou grand, jusqu'au
-jour où, la gloire venue, mais on ne sait d'où ni comme, le nom
-prestigieux se répand, compte par lui-même et à part de l'oeuvre. Mais
-c'est là une période de _statu quo_, de quasi-mort. Dans la foule qui
-nous lit, écoute et regarde nos ouvrages, deux catégories: le «gros
-public» et la minorité, les gens de goût. Et c'est la minorité d'où se
-propagent des sortes d'ondes mystérieuses, tantôt rencontrant des
-obstacles, puis allant plus loin, souvent arrêtées avant d'atteindre ces
-masses occultes, anonymes, qui reçoivent le choc tout en ignorant qu'il
-vient d'une élite qui ne se démasquera que beaucoup plus tard. Elle a
-tiré la ficelle des marionnettes.
-
-Un auteur illustre et fêté, à qui je parlais un jour d'André Gide,
-s'impatientait:--«Vos génies sont toujours des inconnus!» L'influence
-actuelle d'André Gide sur la jeunesse, mon Académicien ne la nierait
-plus, mais mon Académicien est mort et ses livres sont oubliés.--Peu de
-gens éprouvent le besoin de comprendre, d'aller au fond des choses; peu
-s'y intéressent, sentent, savent voir par eux-mêmes, mais ils enragent
-si nous le leur disons. Il leur faut des directeurs de conscience, un
-Baudelaire, «aux idées abondantes, coordonnées et systématiques».
-
-De Henri de Régnier, cette belle page: «Le poète, pensait-il, ne doit
-rien ignorer de la nature du beau, ni des façons de le reproduire. Sa
-compétence esthétique doit être universelle. De là, chez l'auteur des
-_Fleurs du Mal_, un sens critique expert et suraigu et cette curiosité
-intellectuelle qu'il appliquait simultanément à l'art et à la vie...
-rien ne lui était indifférent à cause du rythme qui est dans tout. Il
-jugeait un usage comme un tableau, une foule comme un paysage, un esprit
-comme un cristal, car la pensée a ses réfractions. La connaissance des
-formes l'induisait à celle des sentiments.»
-
-Aussi bien Baudelaire ne se trompe pas. Il humait de loin l'âcre odeur
-du chef-d'oeuvre, comme le marin s'approchant de la Corse, d'où,
-raconte-t-on, il émane un secret parfum, comparable à nul autre. A
-chaque époque, il y eut _un goût_; aujourd'hui, il y a _des modes_; mais
-au-dessus d'elles est le _bon goût_. Si dans la discussion vous
-prononcez ce mot-là, quelqu'un prendra l'air blessé, vous interrompra:
-«j'ai le mien, vous avez le vôtre. Quel est _le bon_?»--Ne jouons pas
-sur ce mot, brandon de discorde. Oui, le goût existe. Il n'y en a qu'un
-seul en art; contrairement à l'animal qui ne préfère pas une fleur à un
-os, l'homme inventa le goût qui comporte un maximum de perfection. Quel
-en est le critérium? Il nous semble que c'est l'approbation fraternelle
-d'une élite--la véritable--autour d'une même oeuvre, sans souci des
-différences de cénacles et de la colère du public. L'avenir et
-l'histoire ratifient toujours cet infaillible choix.
-
-On ne «juge» pas une fois, par hasard; pour qu'un jugement ait du poids,
-il faut qu'il fasse partie d'un ensemble, d'un système. Sans nier le
-danger des opinions du professionnel, je tiens du moins qu'il a ses
-raisons à donner, des parti-pris souvent insupportables, des passions
-exagérées comme ses dédains; mais les artistes et leur entourage
-_éprouvent des sensations_ et peuvent vibrer parfois à la première
-rencontre d'une oeuvre nouvelle. Tout vaut mieux que d'indolents et de
-trop légers oisifs, qui nous disent: à vous seuls, qui conçûtes, à vous
-qui interprétez le soi-disant chef-d'oeuvre, incombent la peine et la
-responsabilité; à nous, le plaisir de déguster et, ayant payé, si nous
-ne sommes pas contents, le droit de le dire très haut!
-
-L'enthousiasme ou le dénigrement ordonnés par la mode sont aussi
-irritants et moins excusables que la crédulité de celui qui, ne
-comprenant pas, s'écrie: «On se moque de moi!»; donc l'innocent, le
-crédule abonné des opéras, l'habitué des ouvertures officielles
-d'expositions, croit possible qu'un artiste, de parti pris, lui fasse
-une mauvaise farce, sans réfléchir que cet artiste serait la première
-dupe d'un aussi niais calcul.
-
- *
-
- * *
-
-Peu d'artistes s'asseyent à leur bureau, ou devant un chevalet, sans
-imaginer leur oeuvre allant déjà porter son message à la foule. Voilà
-qui, dans une certaine mesure, serait légitime, si cette foule était de
-même race, sinon de même éducation, que l'artiste.
-
-Une voix qui, peut-être, éveillerait l'écho au bout du jardin, nous
-ambitionnons qu'elle s'enfle et résonne jusqu'aux confins du monde, que
-toutes les nations nous entendent, et notre voix se brise dans cet
-exercice de ventriloque. La France donne encore le ton; de partout on
-continue d'affluer vers Paris, vers ce que nous produisons, ou pour nous
-demander d'approuver le bagage cosmopolite. Notre sort est de produire
-et de juger les autres, de consacrer les réputations étrangères, de tout
-voir et de garder notre marque de fabrique, notre personnalité... tout
-de même.
-
-M. Serge de Diaghilew, un des hommes les plus cosmopolites que j'ai
-rencontrés, m'avouait son dépit, comme il croyait s'apercevoir d'une
-«certaine résistance», pour ne pas dire mauvaise volonté, chez les
-Parisiens, qui, depuis dix ans bientôt, applaudissent à ses successifs
-apports d'art russe. Je lui demandai: «--Pourquoi ne vous passez-vous
-pas de nos suffrages, au moins pour quelque temps, vous que l'on désire
-et appelle partout à la fois, et qui vous plaignez d'une tendance
-réactionnaire en France?--C'est que, me répondit-il, nous ne travaillons
-que pour vous. Vous êtes trente personnes à Paris, les juges seuls
-capables de me délivrer un passeport. Tant que vous ne me l'avez pas
-donné, je suis inquiet. Un Gluck, un Chopin, il y a longtemps de cela,
-sentirent pareillement. Wagner aussi, mais il ne vous pardonna jamais
-l'aventure de _Tannhäuser_!»
-
-Les propos de M. de Diaghilew, je les rapporte parce qu'ils expriment le
-sentiment d'un étranger remarquable. Il allait bientôt constater
-l'attitude indécente du public, vis-à-vis du _Sacre du Printemps_,
-première oeuvre vraiment forte, décisive, d'un jeune Russe, et qui fit
-présumer ce public d'une décadence, mais aussi... quel triomphe dans
-tous les milieux qui comptent selon l'impresario! Nous sommes à la
-fin de quelque chose; peut-être de cette longue période de
-l'impressionnisme, que nous avons créé? Prenons le mot dans son sens le
-plus étendu, car, réservé à la peinture, il y a une quarantaine
-d'années, l'impressionnisme a envahi toutes les branches de l'art. Nous
-en sommes maintenant saturés, et quoique nous ajoutions les préfixes,
-_néo_, _post_, c'est toujours d'une esthétique qu'il s'agit, où la
-raison, la pensée ont moins de part que les sens. La pensée, de même que
-la main de l'artiste, s'est mise à trembler comme ces globules qui
-s'élèvent du sol sous l'action de la chaleur, et que nous voyons monter,
-se perdre dans l'air, par certains midis de plein été.
-
-Nombre de productions exquises durent tout leur charme au désordre de
-l'exécution, à une phrase inachevée, par crainte de platitude ou de
-vulgarité; nous sommes trop redevables à l'impressionnisme de délicates
-jouissances pour entamer son procès, mais il nous déshabitua de l'effort
-des longues périodes, il nous rendit paresseux.
-
-Aussi bien, l'impressionnisme est à court de ressources; à sa place nous
-attendons qu'on mette autre chose. Nous demandons des oeuvres, mais on
-ne nous propose encore que des théories, promettant un retour à des
-formes classiques. Certains artistes, gonflés de sensualité, s'infligent
-de sévères règles de composition, préférent se guinder au risque de se
-dessécher. Les autres se déboutonnent et montrent une fausse parure, un
-vulgaire clinquant[11].
-
- [11] En relisant ces lignes (janvier 1920), je m'aperçois que M. André
- Lhote eut des prédécesseurs avant la guerre.
-
-Qui dira tout ce qu'il faut être ou ne pas être aujourd'hui, pour
-mériter le nom d'artiste dans certains milieux? Je ne sais qui
-fréquenter. Vous sentez-vous à l'aise hors de votre atelier ou de votre
-cabinet? J'aimerais à causer avec des confrères, mais nous ne nous
-entendons pas; alors quoi? Féliciter cette dame de sa jolie toilette ou
-de son thé? Mais elle veut causer d'Art. Attention! vous allez, madame,
-perdre le meilleur de vos attraits et nous ne nous comprendrons pas non
-plus. A la minute où je suis entré chez vous, vous vous êtes mise à
-penser aux choses que j'ai laissées chez moi. J'y ai consacré ma vie, et
-elles ne sont pour vous qu'un aimable passe-temps. Je sens que vous
-préparez une danse, un livre ou peut-être une fresque...
-
- *
-
- * *
-
-Le véritable intérêt de l'esprit humain s'est peut-être éloigné de
-l'Art. L'homme, tout occupé à la conquête des airs, regarderait-il
-ailleurs? Nos enfants préfèrent une dynamo ou un semblant de télégraphie
-sans fil, aux plus alléchantes images. On en vient à se demander s'ils
-sauront, plus tard, regarder un tableau ou un paysage, réciter un poème.
-
-Impossible, pourtant, de ne pas constater un redoublement d'énergie chez
-les artistes, peut-être à la façon des jeunes malades si pleins de hâte
-et de fièvre, parce qu'ils sentent leurs jours comptés.
-
-Je nous croirais plutôt parvenus à la phase extrême d'un long
-développement intellectuel; notre sensibilité se modifie dans des
-conditions compliquées par nos trop nombreuses connaissances, par la
-désastreuse information mondiale, qui nous internationalise et nous
-dissémine. Dans l'avenir, la France restera-t-elle encore à la tête du
-mouvement? Va-t-elle présenter au monde étonné une magnifique fleur
-nouvelle, double, le résultat d'un nombre infini de croisements et de
-sélections? Le vent nous apportera-t-il de l'Est des graines qui,
-tombant sur un sol différent, donnent une floraison sans analogie avec
-les plantes d'où elles furent soufflées dans les airs?...
-
-Paris est devenu une vaste gare centrale. Nous ne sommes que tolérés
-chez nous, quoiqu'on nous prie, par habitude, de donner notre suprême
-verdict.
-
- *
-
- * *
-
-Une autre cause de désarroi et de méprise, nous la trouverions dans les
-rapports qui unissent, nous l'avons vu, les artistes au «monde». Les
-vrais et les faux, pêle-mêle, sont appelés de leurs ateliers dans les
-salons. Deux éléments, qui jamais n'eussent dû se mêler, on essaye de
-les incorporer l'un à l'autre; en vain, l'artiste et le client étant
-d'irréductibles ennemis. Le créateur est un solitaire, il épouvante par
-ses hiéroglyphes. Alors même qu'il s'exprime sincèrement, ceux qui
-l'écoutent se méprennent sur le sens de ses paroles. Quelquefois il est
-à moitié compris, alors c'est la confusion. L'influence d'un artiste
-d'exception, pourra être désastreuse. Mais l'éducation de l'oeil et de
-l'oreille sera sans limite et je crois volontiers qu'un nouveau message
-apporté par le génie d'un Rimbaud, d'un Mallarmé, d'un Cézanne,
-renouvelle notre vision ou une langue. Néanmoins, l'oeuvre originale
-d'un écrivain, d'un peintre ou d'un musicien est un _tout_. Ceux qu'elle
-influence n'ont pas le droit de s'appuyer sur elle pour commander à
-notre admiration.
-
-Agréables pour l'amour-propre d'un maître, les contrefaçons de sa
-manière, son école, ses imitateurs de la première heure; mais, au moment
-où il paraît, ses faiblesses et ses formes les plus extérieures servent
-seules de modèle.
-
-Aujourd'hui, le succès et l'insuccès d'un ouvrage ont leur importance
-sociale. Réjouissons-nous qu'il y ait encore une place réservée pour les
-questions d'art. Mais la qualité de notre production, si différente de
-tout ce qui précéda, imparfaite, nerveuse, fruste, ou visant trop «à
-l'effet», n'est-elle pas comme l'incertitude de l'opinion, la
-conséquence d'inéluctables conditions d'époque? Mercure est entré dans
-la ronde des Muses.
-
-Le public se dépouille de ce qui est sa raison d'être, par vanité et
-esprit d'imitation. Et il croit qu'il va s'amuser... car on ne veut plus
-s'ennuyer, en compagnie de l'art.--Fort bien, sage parti! mais ce n'est
-pas le moins comique du spectateur, calé dans sa stalle, que de temps à
-autre, en de solennelles circonstances, il s'agite, tâte son
-portefeuille, croie qu'on l'a volé! Alors, il s'agit le plus souvent
-d'un chef-d'oeuvre. Le monsieur siffle, insulte. A ces représailles, on
-ne peut opposer qu'un sourire. Ce serait, pour le convaincre, toute une
-éducation à recommencer.
-
- *
-
- * *
-
-
-LES RUSSES.--LE SACRE DU PRINTEMPS
-
-Une oeuvre, peut-être la plus audacieuse que nous ayons vue depuis
-longtemps, fut jetée en pâture à un public composé de tous les éléments
-auxquels nous venons de faire allusion, dans une salle où rien
-d'étranger à la scène n'aurait dû troubler le spectateur, dont
-l'attitude fut curieuse à observer, en face des plus récentes formes de
-l'art du décor, de la danse et de la symphonie. Paris n'avait à offrir
-pour de tels spectacles que de vieux locaux, tout au plus convenables
-pour des reprises et du vieux neuf. Des hommes hardis se sont réunis
-pour doter un quartier, où l'on se rendait jusqu'alors pour jouir de la
-fraîcheur du soir dans les cafés-concerts, d'un théâtre à la fois
-luxueux et sévère d'aspect, dédié à la Musique, à la Poésie, au Drame et
-à la Comédie. La danse y serait honorée au même titre que
-l'architecture, la statuaire et la grande décoration murale. La genèse
-de cette «subversive», de cette «folle entreprise», que n'avons-nous la
-place ici de la raconter, ne fût-ce que pour mieux illustrer l'état de
-l'opinion, les mille ruses des sociétés ennemies, les rivalités des
-«cénacles», la résistance des institutions officielles, et la routine
-d'un peuple dont le jugement a, comme nous le voyons, tant de prestige!
-
-Les échafaudages étaient encore dressés contre la façade, que l'on prit
-parti. «C'est un Hammam; c'est un temple pour les Théosophes; c'est
-munichois; c'est belge.» Certaines personnes se firent un point
-d'honneur de déclarer, que jamais elles n'iraient dans cette salle-là.
-Mais M. Maurice Denis nous convia à juger de sa noble et grave peinture,
-déjà marouflée au plafond; les nombreux privilégiés admis sur le
-chantier, saluèrent le jeune maître comme «le digne successeur de Puvis
-de Chavannes». Il était «seul capable d'un tel ouvrage». Une placide
-maturité succédait à une jeunesse «indépendante». L'auteur des plus
-délicates improvisations, l'ex-néo-impressionniste, qui sut si bien
-allier le rêve et le symbole à un très moderne sens de la vie,
-s'attestait, du coup, «assagi», certains ont dit: «académique».
-
-Alors, les ennemis du nouveau théâtre, déjà mis en mauvaise humeur par
-les bas-reliefs de la façade, sculptures trop conventionnellement
-archaïques de M. Bourdelle, se calmèrent au cours de ces visites
-propitiatoires. D'autre part, les cénacles des _avancés_ retiraient leur
-confiance à l'initiateur. Il arrivait à M. Denis l'aventure habituelle
-des artistes qui eurent de bonne heure un succès d'audace, puis se
-calment. M. Vuillard n'avait décoré, de façon d'ailleurs délicieuse, que
-le foyer du «petit théâtre de comédie»; de timides concessions à
-l'ex-impressionnisme, dans des coins obscurs de l'édifice, étaient comme
-des fiches de consolation pour les retardataires de l'école où M.
-Maurice Denis fit ses premières fredaines, nos quotidiennes délices
-d'antan. On commença de regretter l'ancien opéra de Charles Garnier, le
-blanc, le rouge et l'or, les girandoles, l'aspect «chaud» de théâtres
-poussiéreux et franchement combustibles. On retourna voir le plafond de
-Lenepveu à l'Académie Nationale de Musique, les mièvres muses de Paul
-Baudry, depuis des âges oubliés. Le théâtre des Champs-Élysées fut
-immédiatement décrété intermédiaire entre les théâtres réguliers et les
-«scènes d'à côté»[12].
-
- [12] L'ancien théâtre libre, le théâtre de l'OEuvre, le théâtre des
- Arts de M. Rouché, le théâtre du Vieux-Colombier.
-
-C'est justement cela que devait être l'entreprise! Elle faisait appel à
-ces amateurs mixtes et sérieux, qui souhaitent un retour vers un art
-plus sage, plus traditionnel. M. Denis est leur peintre, M. Vincent
-d'Indy leur musicien. Il est bon que la _Pénélope_ de M. Gabriel Fauré,
-le doyen de nos maîtres compositeurs, ait servi de premier programme à
-la «Grande Saison»; elle lui a donné une signification très «noble».
-Mais le péril était que le théâtre des Champs-Élysées ne pût compter que
-sur la seule clientèle des lecteurs fidèles des jeunes revues, des
-mélomanes entraînés, de ces amateurs qui visitent toutes les
-expositions, possèdent au moins quelques notions et le respect de
-certains noms. Ceux-ci montent, en effet, aux galeries supérieures, et
-il fallut remplir les loges de diamants et de perles, rendre luxueuses
-des représentations «de gala» et compter sur le snobisme de puissants
-mécènes. _Le Barbier de Séville_, _Freischütz_, _la Passion_ de Bach
-allaient alterner sur l'affiche avec un nouveau et terrible
-chef-d'oeuvre: _le Sacre du Printemps_.
-
-Nous proposant d'étudier les rapports du public et des artistes
-d'aujourd'hui, nous avons pensé que l'entreprise du théâtre des
-Champs-Élysées (puisque la forme dramatique est la plus populaire, la
-plus accessible à la masse) devrait nous y aider.
-
-Dès le vestibule, une tendance s'y avoue, un parti pris. La simplicité
-des lignes, le marbre uni, des panneaux archaïques de M. Bourdelle,
-représentant des mythes et des théogonies, tout concorde à créer une
-atmosphère de recueillement. On a tenu à ce que cet édifice nous mît en
-disposition--par sa sobriété, élégante mais un peu froide--de mieux
-suivre des représentations d'art, sorte de «Bühnenfestspiele» comme
-Wagner les voulut à Bayreuth. Peut-être, pensions-nous, pourrait-on
-réussir ici ce qu'on dit impossible à l'Opéra? Cette organisation serait
-le contre-pied des entreprises subventionnées et des théâtres des
-boulevards; nous voulions à la fois jouer du classique et accueillir les
-audaces modernes; une galerie d'exposition, sous le même toit, servirait
-d'annexe et de prolongement à celles des Durand-Ruel, des Bernheim, des
-Druet, où la lutte fut déclarée contre l'Académisme et la «convention».
-Les gros succès d'«auteurs favoris de la foule» n'y seraient pas enviés.
-
-Il serait puéril de soutenir qu'une oeuvre de génie ne s'adresse pas à
-la foule, témoin nos chefs-d'oeuvre du répertoire, même ceux qu'on
-discuta à leur origine. Wagner, qui eut sans cesse pour objectif de
-parler à toute la Germanie, écrivit des poèmes nationaux, aujourd'hui
-patrimoine de l'univers entier. Mais combien d'années s'écoulent avant
-qu'un tel révolutionnaire passe, des ténèbres de ses premières luttes, à
-la pleine lumière de la gloire mondiale? Aussi bien le cas d'un Wagner,
-pour être le plus illustre, déborde les limites ordinaires de l'esprit
-humain et n'est pas concluant. Nos directeurs de théâtre n'ont pas à
-choisir entre des astres de pareille grandeur.
-
-Le nombre des ouvrages courants, de «belle tenue» et de solide valeur,
-reste infime, et l'on regrette, chaque fois qu'est publié le programme
-d'une saison théâtrale, de s'avouer à soi-même: Je resterai souvent chez
-moi!--Si nous confessons ainsi notre découragement, nous provoquons la
-pitié des gens qui ne demandent qu'à s'amuser, ou plus modestement
-encore, à ne pas s'ennuyer pendant trois heures de suite. Ceux-là ont
-leur goût aussi, et qui fait recette.
-
-Le danger couru par les initiateurs du théâtre des Champs-Élysées tient
-à ce qu'ils espérèrent pouvoir faire «communier dans l'art» ceux qui
-vont au spectacle pour s'exhiber ou prendre un plaisir anodin, et ceux
-qui y vont pour s'exalter. Ils voulurent imposer aux premiers les
-habitudes d'esprit des seconds. Il se peut qu'il y ait unisson, tout au
-moins respect chez tous, à l'occasion d'un festival Bach, Beethoven, à
-la reprise de vieux chefs-d'oeuvre que la bienséance et la bonne
-éducation font un devoir, même à ceux qu'ils ennuient, d'écouter en
-silence; _Parsifal_ sera reçu avec enthousiasme, même si quelques
-wagnériens des premiers temps de Bayreuth en regrettent l'exportation...
-en subissent l'ennui.
-
-Je surprendrais bien des lecteurs de la _Revue de Paris_, en leur
-énumérant des artistes, inconnus d'eux et illustres dans des cénacles où
-tel dramaturge, tel musicien, tel peintre, célèbres pour la foule, ne
-comptèrent jamais, même avant que la gloire et l'Institut aient pu leur
-susciter des jalousies et quoique nul ne conteste le remarquable talent
-de ces personnages officiels. Il s'agit pour un artiste de créer, autour
-de son nom, une atmosphère qui commence par sembler irrespirable à la
-foule. De tout temps, il en fut d'ailleurs ainsi, mais la roue tourne
-aujourd'hui avec une telle vitesse, que les plus encensés d'hier doivent
-envisager avec philosophie les retours de l'opinion. Aussi, un autre
-malentendu gêne la discussion, dès que vous essayez de faire une liste
-de ce que vous croyez être d'«incontestables chefs-d'oeuvre»; et encore,
-parmi ceux-ci, y en a-t-il qui se démodent assez vite, pour ensuite
-reprendre leur valeur réelle.
-
-«Le gros public» ne sait pas encore qu'il faille admirer les génies
-chers aux «cénacles» et l'ennui demeurera ce que personne ne tolère,
-même par snobisme, pendant le temps, qui peut paraître si long, d'une
-représentation.
-
-Il y eut dès le début de cette première saison et il y aura encore--si
-l'entreprise ressuscite--des soirées de bataille indécise ou de malaise.
-Les ouvrages étrangers, qui furent le principal attrait du théâtre des
-Champs-Élysées, sont sans appas pour une notable portion des auditeurs,
-puisque les incomparables spectacles de _Boris Godounow_ et de
-_Kovanchina_, défendus par un interprète comme M. Chaliapine, ne
-remportèrent pas les triomphes prévus par les bailleurs de fonds.
-
-Un fait inquiétant pour l'École française, de plus en plus engagée dans
-ses espoirs et ses promesses d'une renaissance classique et nationale,
-c'est l'arrivée des Russes qui, d'un coup de baguette magique, ont une
-fois de plus animé, fait vivre un nouveau théâtre et prouvé par une
-oeuvre audacieuse, d'une saveur âpre, d'une puissance déconcertante, les
-dangers du fâcheux individualisme où nous nous égarons.
-
-Le _Sacre du Printemps_ marquera une date dans l'histoire de l'art
-contemporain, peut-être dans l'Histoire.--Deux actes seulement; un
-ballet (mais est-il bien équitable d'appeler ballet ce tableau
-chorégraphique, cette production à peine classable, cette étrange et
-grave chose?) oui, un court divertissement, comme on disait jadis à
-l'Opéra, mais quasi religieux; est-ce là ce que nous retiendrons de
-l'année 1913, quand la mémoire aura déjà confondu le reste de la
-meilleure contribution française avec celle des années précédentes?
-
-J'ai hésité longtemps, avant d'oser prendre le _Sacre du Printemps_
-comme principal objet de ces notes. C'est après mûre réflexion que je me
-suis convaincu de l'importance de ces soirées tumultueuses où, enfin,
-nous avions de quoi nous passionner et un prétexte pour prendre
-position. Pendant ces quarante minutes, le public et les artistes se
-montrèrent à l'observateur dans la nudité de leur plus intime nature. La
-salle nouvelle, telle que nous l'avons décrite, ajoutait encore au sens
-du «phénomène.» Il y a des heures où nous déposons, malgré nous,
-l'uniforme que d'anciennes habitudes nous imposent et que de fortes
-émotions, seules, obligent à rejeter.
-
-C'est un beau spectacle, et trop rare dans une société lasse et
-sceptique, que celui de la ferveur et de l'indignation spontanées. Tout
-cela pour deux actes de danse et une partition de quatre-vingt-neuf
-pages? Nous ne sommes plus au temps d'_Hernani_ et de _Tannhäuser_. Il y
-a tendance à tout raccourcir: c'est ce que les Russes ont senti et ce à
-quoi ils s'évertuent. Cherchez à côté et derrière le _Sacre du
-Printemps_, apprenez à connaître des collaborateurs, presque impossibles
-à y distinguer dans leur contribution personnelle, on dirait anonyme. Il
-faut les avoir vus de près, pour que tombent les derniers scrupules
-qu'on aurait à parler un peu longuement d'eux et de ce qu'ils viennent
-d'accomplir.
-
-Un grand coup de vent a passé sur les steppes, qui, traversant l'Europe,
-nous est soudain venu rafraîchir pour quelques instants, interrompant
-notre sommeil aux rêves confus. Le réveil fut si brusque et la secousse
-si brutale, qu'il nous fallut un peu de temps pour nous remettre
-d'aplomb. Avions-nous pris nos dispositions, étions-nous en état de
-comprendre? Certains croyaient y être, parmi les fervents de la musique
-et de la chorégraphie slaves.
-
-1913 était la sixième saison russe. M. Serge de Diaghilew,
-infatigablement, s'est dévoué à notre initiation, organisant des
-expositions de peinture et d'art décoratif, louant le Châtelet ou
-s'associant avec les directeurs de l'Opéra, pour y amener des
-interprètes admirables d'admirables ouvrages. Nous connûmes Moussorgski
-et son immortel _Boris Godounow_, Rimsky Korsakoff avec _Ivan le
-terrible_ et son ballet de _Shéhérazade_, Glazounow, Borodine, enfin les
-meilleurs des compositeurs d'hier et d'aujourd'hui, puisque d'Igor
-Stravinsky sont _l'Oiseau de feu_, _Petrouchka_ et le _Sacre du
-Printemps_: la phalange des génies russes, moins admirés chez eux que
-l'anodin Tchaïkowski, ou qu'Antoine Rubinstein; les novateurs et les
-révolutionnaires de la seconde moitié du XIXe siècle, grâce à M. de
-Diaghilew, sont devenus nos intimes amis et nos maîtres.
-
-Un art plastique de la même saveur orientale et barbare, frère de la
-mélodie religieuse ou populaire, fonds où puisèrent tous ensemble les
-réformateurs de l'école musicale (lyrique et symphonique); des couleurs
-vives, agencées avec un raffinement barbare, des formes primitives, une
-simplification apparente des ressources de la décoration théâtrale; des
-choeurs qui agissent comme la foule dans la rue et participent au drame;
-des danseurs qui nous ont prouvé la décadence de notre corps de ballet
-et l'indigence de notre fade chorégraphie: voilà, et nous sommes bien
-forcés de le rappeler ici aux mémoires fragiles, voilà ce avec quoi,
-depuis dix ans, les «saisons russes» ont refait l'éducation de nos sens.
-
-Je ne sais quelle influence étrangère a jamais marqué une telle
-empreinte sur la production française. La littérature déjà, avec
-Tolstoï, Dostoïewski, Tourgueneff, commença de détourner nos yeux des
-images où ils se fixaient trop paresseusement; l'odeur de la terre, au
-parfum aigre mais pur, s'est propagée jusqu'à nous; la vertu de
-l'inspiration populaire et nationale ne pouvait qu'enrichir notre esprit
-alerte et nous conseiller un examen de nous-mêmes. L'avenir nous dira le
-profit que nous en aurons tiré, mais l'influence est désormais
-impérieuse, une obsession. Ce n'est pas à nous, les premiers inoculés,
-de dire si ce vaccin aura été salutaire, ou non. Ceux qui souhaitent le
-retour à un art plus simple, plus naïf, plus général et moins
-provisoire,--ce à quoi enfin visent les meilleurs d'entre nous--, les
-Russes leur ont proposé des formes qu'il ne faudrait pas calquer, mais à
-côté desquelles il y a un vaste territoire pour notre expansion.
-Cependant, à l'heure où, par le costume de nos femmes et de nos enfants,
-par l'ameublement, les magasins de nouveautés eux-mêmes ont répandu le
-genre russe dans les classes les plus modestes, une lassitude, un
-agacement chez les premiers adeptes commence à se déceler: c'est
-l'agacement des admirations intempestives, qui amène de brusques et de
-nerveuses réactions. Un tel a défendu telle chose: je ne puis donc
-l'aimer. Tel est le mot d'ordre.
-
-Le théâtre des Champs-Élysées ouvrait ses feuilles de location pour son
-premier trimestre, à un public blasé, enclin à l'ironie, démuni de
-patience et qui se plaignait déjà, car il est versatile. Les programmes
-affichés n'annonçaient guère que trois ou quatre ouvrages inédits, dont
-plusieurs franco-russes ou russes francisés. Encore des ballets! Sans
-les étoiles de naguère, sans le maître chorégraphe Michel Fokine; et cet
-infatigable Nijinski allait encore une fois personnifier le _Spectre de
-la Rose_ et le nègre gris de _Shéhérazade_! La patience du public était
-à bout! On avait espéré enfin connaître à Paris les opéras de Richard
-Strauss. Les gens se groupaient d'avance pour ou contre ce trop heureux
-compositeur, le plus en vue des maîtres modernes, et, déjà, lui aussi,
-suspect aux «délicats» par l'excès même de sa gloire et la facilité si
-abondante de sa muse viennoise. Le théâtre des Champs-Élysées, très
-pressé de raffermir ses assises et, à une heure éminemment française, de
-prévenir le reproche d'être cosmopolite, remit à plus tard la production
-du _Rosenkavalier_ et d'_Elektra_. En effet, c'est toujours à ces vagues
-de l'opinion (ceci n'a, en général, rien de commun avec l'art) que sont
-dues les lenteurs, les hésitations à monter un ouvrage, depuis des
-années déjà, connu à Bruxelles ou en province, et souvent son abandon
-complet. Un directeur parisien, courageusement, établit dans son cabinet
-un programme inédit, croyant pouvoir compter sur la sympathie des
-connaisseurs et sur l'argent des snobs: à la dernière heure, tout
-s'écroule, car la mystérieuse «opinion publique» a fait son oeuvre.
-Comme l'art de Strauss était suspect aux fidèles de la Schola, il fallut
-compter sur l'aide de nos amis les Russes, pour faire accourir le public
-cosmopolite.
-
-Des musiciens scrupuleux ont critiqué l'adaptation chorégraphique de
-musiques telles que le _Carnaval_ de Schumann, l'_Invitation à la Valse_
-de Weber, _Thamar_, _Shéhérazade_. La réussite de ces audacieuses
-transcriptions ne calma pas la susceptibilité des puristes. M. de
-Diaghilew s'ingénia à commander des partitions originales à MM. Debussy,
-Florent Schmitt et Ravel. Nous eûmes le charmant _Daphnis et Chloé_ et
-la _Tragédie de Salomé_. Autant aux _Nocturnes_ de Debussy (danse de
-mademoiselle Loïe Fuller, l'implacable doyenne), qu'à la _Péri_ de P.
-Dukas (danse de mademoiselle Trouhanowa, décors de M. Piot), les
-«avant-gardes» grognèrent. L'ancien ballet à «ensembles» les laissait
-indifférents. Enfin furent annoncés _Jeux_, première collaboration de
-MM. Debussy et Nijinski. Les poitrines haletèrent, les grandes batailles
-allaient être livrées. _Jeux_ et le _Sacre du Printemps_ furent les
-morceaux de résistance de la saison 1913.
-
- *
-
- * *
-
-Nous ne croyons pas superflu de parler longuement de l'étrange et
-complexe petit groupe d'artistes, appelé chez nous «les Russes», qui,
-sous l'inspiration et la conduite de Serge de Diaghilew, se sont imposés
-peu à peu, à Paris d'abord, puis au monde entier. Les personnes qui
-vécurent à Saint-Pétersbourg, les mondains, les diplomates, ont pitié de
-notre admiration pour cette poignée de créateurs et d'interprètes: «Si
-vous saviez ce qu'on fait là-bas, si vous étiez allés à l'Opéra, si vous
-connaissiez les théâtres impériaux et leurs troupes, vous comprendriez
-qu'on vous trompe; on vous donne, chez vous, ce dont la Russie ne
-voudrait pas.» De même ignorent-ils que nos expositions françaises,
-organisées par de vrais connaisseurs et pleines de Degas, de Manet, de
-Renoir et de Cézanne, représentent, plus que les Salons officiels, la
-force créatrice des Français.
-
-La nouveauté et la force de «nos Russes» viennent d'une collaboration à
-peu près égale et sans précédent, de toutes les branches de l'art; c'est
-une fusion presque paradoxale d'énergies associées, d'hommes qui
-s'effacent l'un derrière l'autre, nul ne passant jamais devant son
-voisin pour parader. M. Serge de Diaghilew pousse à un tel point sa
-méfiance pour l'étoile et l'artiste vedette, que nous le vîmes
-successivement renoncer à Pavlova, à Fokine, aujourd'hui même, à
-Nijinski. Ces artistes, aussi désintéressés qu'enthousiastes, amoureux
-de la beauté, jusqu'à hier vivaient comme une confrérie, un peu à la
-manière du _Preraphaelite Brotherhood_ de Millais et de D. G. Rossetti;
-ce furent des musiciens, des littérateurs, des peintres, des poètes, des
-historiens archéologues ou des esthéticiens même, comme monsieur
-Roerich, ou l'inventif et trop modeste Alexandre Benois, à qui nous
-devons cette merveille, _Petrouchka_: Alexandre Benois est un historien
-d'art et un critique de grande réputation. Il publia des albums
-d'estampes en couleurs, aussi piquantes que l'histoire de Frédéric le
-Grand par Adolf von Menzel. Je ne puis citer tous les noms de ces
-Russes, passionnés pour le génie de leur race, fervents des coutumes
-anciennes de leur nation. Ils rencontrèrent, pour les réunir en
-faisceau, un Mécène, alors adolescent plein d'exubérance; M. Serge de
-Diaghilew, grâce à sa position en vue dans la société pétersbourgeoise,
-mit en relation les plus extrêmes du groupe avec des personnages de la
-Cour; mais cette confrérie qui, depuis dix ans, s'est tant mêlée à nous
-(certains même se mirent à voyager plus qu'ils ne l'auraient souhaité et
-se retirèrent), cette confrérie est demeurée essentiellement russe,
-fidèle à son cher vieux Pétersbourg; l'hiver, elle se retrouve aux
-ateliers d'où elle est partie pour la diffusion de ses idées.
-
-J'ai fait la connaissance, il y a tantôt vingt ans, de M. Serge de
-Diaghilew. Je devais très souvent le rencontrer par la suite, et n'ai
-jamais cessé de suivre le développement de sa vive intelligence, si
-sûre, et à l'abri des fautes de goût. S'il n'a signé aucun ouvrage,
-c'est lui, le _deus ex machina_, le «professeur d'énergie», la volonté,
-qui donne corps aux conceptions des autres. Il tire le meilleur de
-chacun. Impresario fortuit et étonné, cet être féroce et redoutable
-diffère d'un entrepreneur de tournées, comme Vaslaw Nijinski est autre
-qu'un maître de ballet ou qu'un danseur ordinaire.
-
-Je viens d'écrire le nom du principal interprète; vous êtes-vous demandé
-pourquoi ce petit Slave, ancien élève de l'École Impériale, simple
-danseur, célèbre sans doute comme Vestris ne le fut pas, vous le sentez,
-même si vous ne l'avez vu que bondissant sur des tréteaux, porter en
-lui, avec l'élasticité et la grâce, l'Art souverain?... Cela intrigue,
-cela irrite presque, on ne sait comment le qualifier.
-
-Nijinski se promène dans les Musées, est cultivé d'une façon singulière,
-car il fut, dès son adolescence, découvert par des hommes-devins. Des
-paroles de lui, telles qu'elles nous sont traduites, révèlent un sens de
-la beauté, une grande fraîcheur enfantine de sensations, la disposition
-aux longues rêveries des paysans de chez lui. Issu d'une ancienne
-famille de chorégraphes polonais, dont il reçut son impeccable
-technique, il grappilla des connaissances peut-être mal coordonnées,
-mais excitantes, qui se greffèrent sur un tempérament renfermé, inquiet.
-
-L'an dernier, j'étais encore dans ma chambre d'hôtel, un matin de juin à
-Londres, quand on m'appela au téléphone. Diaghilew me priait de venir
-immédiatement et de lui consacrer ce jour. Debussy attendait, impatient,
-pour en écrire la partition, qu'on lui envoyât par la poste du soir, un
-libretto; ce divertissement moderne, _Jeux_, avait déjà beaucoup
-préoccupé le compositeur et le danseur. Je me rendis au restaurant où
-nous devions travailler avec Diaghilew, Nijinski et Léon Bakst. Pénible
-et lourde séance à laquelle j'assistai comme scribe, tâchant de mettre
-sur le papier les quelques lignes indicatrices de l'action. Après avoir
-gémi, m'être défendu contre une besogne dont le sens m'échappait, dont
-les détails, le vague, les lenteurs de la dictée m'effrayaient aussi, je
-sortis de cette séance rempli d'admiration pour la foi religieuse de mes
-bizarres collaborateurs. Le travail faisait de ces diables-là des
-enfants studieux et graves. Qu'allait tirer de ce canevas si primitif,
-si pauvre et si ambitieux à la fois, ce Debussy qui toujours fut
-exigeant pour ses poèmes? Nijinski, autour de notre table de déjeuner,
-avait esquissé des gestes anguleux. Il semblait faire des propositions
-bien vite mises de côté par ses camarades, comme irréalisables,
-imaginait des choses un peu puériles, des «anticipations» à la Wells, le
-passage d'un aéroplane sur la scène, des costumes de tennis pour 1920.
-Je crus, ce jour-là, que Nijinski était fou. Ils m'effrayaient, ces
-maniaques, si remplis, cependant, de conviction. On rédigea; le
-manuscrit fut expédié dès le soir et je n'entendis plus parler de _Jeux_
-avant l'hiver. Toutefois, j'appris qu'en automne, à Venise, ce frêle
-libretto, approuvé du musicien, déjà mis en musique, n'avait cessé
-d'être discuté, remanié, allongé, puis raccourci, dans d'autres
-interminables conversations. Nijinski, je le craignais, trop
-enthousiaste des peintures de nos cubistes, confondues dans sa tête avec
-l'art des vases grecs et des Primitifs, ne rêvait à rien moins que la
-suppression du ballet. Il dédaignait ce que nous appelons _ballet_, les
-étoiles, les nombreux coryphées, les ensembles. «Il faut arrêter court
-ce qui a trop duré; la vie, aujourd'hui, est plus hâtive qu'elle ne le
-fut jamais. Il ne s'agit pas d'être d'aujourd'hui, il faut être de
-demain, et devancer l'avenir...» Ces lambeaux de phrases me revinrent
-ensuite à la mémoire. A Londres, elles m'avaient paru trahir une
-inquiétude d'autant moins légitime, que j'avais laissé Nijinski fier
-encore, et, je le croyais, satisfait de son bas-relief antique,
-l'_Après-midi d'un Faune_, un chef-d'oeuvre d'invention.
-
-Le tumulte, les méandres chorégraphiques, l'endiablé mouvement, les
-rythmes orientaux auxquels Michel Fokine nous habitua, et qui sont pour
-nous le «ballet russe», il devenait trop certain que Diaghilew, Bakst et
-leurs adeptes, en étaient las, avant nous-mêmes. Fokine, d'ici rejeté,
-appelé par l'Amérique, c'était le jeune fou qui allait se substituer à
-son maître. Quel «futurisme» russe allait donc, en 1913, sévir dans la
-nouvelle salle des Champs-Élysées?
-
-Nous le savons maintenant.
-
-Notre déception de la première heure fut cruelle, mais la désillusion et
-la peine ressenties à la répétition générale de _Jeux_, nous allions
-bientôt nous les expliquer et nous regrettâmes, après le _Sacre du
-Printemps_, de n'avoir, en _Jeux_, prévu l'une de ces ébauches ratées,
-où les créateurs de demain se cherchent, s'entraînent. A la répétition
-générale, l'effet fut nul. La scène parut vide; le fameux danseur
-semblait s'oublier lui-même, et Nijinski paraissait dans l'action comme
-un sculpteur contemplant des figures qu'il tâcherait en vain d'animer.
-La charmante Karsavina n'avait aucune occasion d'arrondir ses grâces; sa
-belle partenaire, mademoiselle Schollar, s'était enlaidie, et trois
-grêles acolytes, assez falots, manquaient à remplir le vaste cadre, un
-paysage cru, d'un vert pénible, la dernière venue des maquettes de M.
-Bakst.--Stupeur des amis! On faillit ne point donner la représentation.
-Le musicien, le directeur étaient atterrés. Mais M. Serge de Diaghilew
-se lève et déclare que «_la fontaine_» (sans doute une des dispositions
-linéaires des trois danseurs?) est «un chef-d'oeuvre de la plastique» et
-que nous n'y avons rien compris. Devant pareille assurance, on est
-ébranlé.
-
-Nous pensons, comme M. Henri Ghéon, qu'aujourd'hui l'erreur de _Jeux_ ne
-tient pas tant au style volontaire des attitudes et des bonds, qu'à leur
-inadaptation au modernisme, non seulement de la musique, mais du cadre
-aussi et du sujet; les «Jeux» semblent être tracés sur une épure; ils se
-coupent à angles vifs; l'abstraction, plus que le sentiment, les mène;
-Nijinski les applique encore à une matière neutre; ici le chorégraphe
-nous donne, avant son art, les «préconceptions» de son art; ce qui
-l'intéresse le moins, c'est le sujet, là justement où résidait la force
-poétique de l'art de Michel Fokine. Mais qu'il rencontre un thème dont
-il puisse épouser la grandeur et qui s'accorde à ses recherches, et il
-conçoit le _Sacre du Printemps_. Considérons _Jeux_ comme des exercices
-et montrons-leur quelque indulgence en songeant à ce qu'ils nous ont
-préparé.
-
-Les musiciens ne comprirent pas que Claude Debussy eût toléré cette
-interprétation de sa musique. Les gens du monde, les abonnés, trouvèrent
-cela «assez joli» ou même «frais», selon leur entourage, ou «hideux» et
-«impertinent». Le fameux «tolle» de la prude presse parisienne, à propos
-de l'_Après-midi d'un Faune_, les prétendues indécences que des coureurs
-de music-halls et de revues de fin d'année découvrirent et signalèrent
-dans cette admirable scène antique, on en voulait, à tout prix,
-l'équivalent, sinon l'aggravation, dans _Jeux_.
-
- *
-
- * *
-
-Il faut se placer d'une façon nouvelle en face d'un art neuf, qui veut
-s'élever, se purifier, peut-être aller trop loin dans le symbole. Je ne
-sais encore si l'on n'abuse pas de la «stylisation», si l'on peut
-schématiser chorégraphiquement la Jeunesse, l'Effervescence, l'Émoi du
-Plaisir juvénile, la Terreur panique causée par les forces de la nature.
-Si Diaghilew était le prophète de l'avant-garde, nous comptions sur lui
-pour nous découvrir le bel Avenir. Or, tout à coup, nous nous sommes mis
-à douter de lui et avons ri de sa foi en Nijinski, _auteur_; cependant
-l'on pourrait établir des rapprochements entre l'esthétique de cet
-_auteur_ et les danses habituelles de l'Opéra...
-
-Chacune de celles-ci était un signe convenu, un symbole où Stéphane
-Mallarmé se plaisait. Pour Nijinski, «l'expression schématique de l'état
-d'âme» se substitue aux turbulences académiques et conventionnelles; de
-même, pour le néo-impressionniste Henri Matisse, une géométrie des
-taches tient lieu de l'équilibre secret des «valeurs» et des rapports de
-tons.
-
-Encore une fois, dans l'art moderne, il y a un désir presque universel
-de retour aux formes simplifiées des primitifs, même des Barbares.--Si
-je voulais décrire _Jeux_ ou le _Sacre du Printemps_, ce serait comme de
-la statuaire.
-
-Ce qu'un sculpteur comme Maillol réalise avec l'argile, Nijinski l'a
-peut-être entrevu, peut-être accompli dans le vif.
-
-Selon M. Henri Bergson, l'une des plus fréquentes causes du rire, c'est
-le cas où un de nos semblables, devant nous, rompant l'harmonie du
-corps, par accident, par infirmité, prend l'aspect d'un automate, semble
-perdre contrôle sur lui-même. _Jeux_ et encore davantage le _Sacre_,
-déclenchèrent un rire irrépressible chez les spectateurs, ou les
-blessèrent comme une offense, comme la peinture des cubistes...
-
-Sur l'affiche, il nous est donné trois noms d'auteurs pour le _Sacre du
-Printemps_: Roerich, Nijinski et le génial musicien, Igor Stravinsky. M.
-Henri Ghéon se demande: «Qui a fait cela?»
-
-«Cette question préliminaire, que nous ne pouvons pas éluder, pourtant
-n'a de sens que pour les Occidentaux que nous sommes. Chez nous tout est
-individuel... Il n'en est pas de même chez les Russes. S'il leur est
-impossible de communiquer avec nous, lorsqu'ils sont entre eux, ils ont
-une extraordinaire faculté de mêler leurs âmes, de sentir, de penser la
-même chose à plusieurs (cette fusion des âmes n'est-elle pas en partie
-le sujet des romans de Dostoïevsky?). Leur race est trop jeune encore
-pour que se soient construites en chaque être ces mille petites
-différences, ces légères mais infranchissables défenses, qui abritent le
-seuil d'un esprit cultivé. L'originalité n'est pas, en eux, cette
-balance fragile de sentiments hétérogènes qu'elle est en nous... C'est
-pourquoi elle peut s'engager et se perdre un instant dans les autres.»
-
-La source même de nos opinions, notre conception esthétique sont
-modifiées par le _Sacre du Printemps_, ouvrage le plus réussi, invention
-la plus «menée au but» que nous ayons eu à applaudir, depuis...
-Wagner?...
-
-Igor Stravinsky avait déjà écrit l'_Oiseau de Feu_, bijou oriental, et
-_Petrouchka_, drame de baraque, parade de pantins, qui, après nous avoir
-divertis, nous a touchés par son pathétique. _Petrouchka_ était,
-néanmoins, encore un tableau de la Russie et d'une époque très définie;
-Alexandre Benois avait peint, en illustrateur, les toiles de fond, et
-dessiné, en caricaturiste, une foule populaire du Pétersbourg de 1830.
-La symphonie savante, transcription musicale des bruits forains,
-atmosphérique, légère, polyphone, discordante jusqu'à nous faire
-tressauter, demeurait néanmoins amusante et familière, avec ses valses
-d'orgue de barbarie et ses cornets à piston.
-
-Mais Igor Stravinsky, nous le savions depuis quelque temps, subissait
-une crise; son esprit enclin au mysticisme était attiré vers des régions
-plus hautes.
-
-L'écueil, pour un compositeur, est toujours dans le choix d'un poème; si
-le musicien souhaite s'écarter des voies frayées et s'il n'est lui-même
-poète autant que musicien, il cherchera en vain le collaborateur de ses
-rêves. Je me souviens des descriptions que me donna jadis, de sa
-conception dramatique, mon cher Claude Debussy: pas d'individus; des
-nuages sur la mer, des foules dans la nuit, des phénomènes
-météorologiques! Peut-être ces visions qu'il dépeignit, par de si beaux
-sons, dans sa série de _Nocturnes_? J'imagine que Stravinsky se posa les
-mêmes problèmes et que ses objections furent identiques; tout libretto
-mettant aux prises des caractères humains, des _individus_, est
-antimusical et restreint le compositeur.
-
-Dans des causeries avec Nijinski, les deux artistes en vinrent à se
-prononcer pour une sorte de fresque animée des âges mythiques de la
-Russie. Roerich, érudit archéologue et peintre, proposa différentes
-légendes russes primitives, païennes, entourant le culte originel du
-Soleil et de la Terre. Stravinsky travailla sur ce libretto, puis, de
-même que Nijinski pour la danse, le trouva trop précis encore pour sa
-musique. Ces idées à la russe, d'esprits capables de nourrir en eux de
-longs desseins, revêtirent tour à tour des formes dont aucun des trois
-collaborateurs ne songeait même à délimiter sa contribution personnelle.
-Le _Sacre_ est une oeuvre de foi commune, profonde et ingénue, d'un art
-hiératique et «primitivement» humain, dans un vague panthéisme, spécial
-à ces rêveurs émotifs, qui n'ont en somme avec nous que des rapports
-très superficiels, et ne nous rejoignent presque jamais par le fond de
-leur pensée; effrayant peuple dont on peut tout attendre.
-
-Le symbole a, pour ces hommes qui nous étonnent et nous inquiètent, la
-force de la réalité. S'ils réalisent leurs concepts, d'une telle
-maîtrise--et d'une technique sûre, ainsi qu'ils viennent de le
-faire,--faudrait-il dire qu'ils donnent une forme, proposent un exemple
-(peut-être inutile, mais l'avenir nous le dira) aux artistes de notre
-vieille Europe, troublés de venir, si tard, faire entendre une voix
-d'avant la mue? Rien, chez un Russe, n'est impossible; rien n'est
-paradoxal, ni choquant pour sa raison, s'il croit voir de la Beauté dans
-quelque chose. Il rêve, il s'exalte, il possède une patience, presque
-infinie, d'Oriental.
-
-Nijinski s'était mépris comme collaborateur de Claude Debussy; nous
-fûmes sévères, péremptoires, et le voici qui retrouve sa vérité, en
-compagnie de ses compatriotes, ces Slaves que sépare de nous une cloison
-étanche. La France n'a pas failli pourtant à influer, au moins, sur la
-partie plastique de l'ouvrage dont nous nous occupons, car la France
-fascine par le prestige de ses peintres le monde entier. Sans Gauguin et
-l'École de Pont-Aven, le _Sacre_ eût été autre, quant à la plastique.
-
-Dès le lever du rideau, le décor, peint par Roerich, nous a situés dans
-une atmosphère cézannesque. Des verts tendres, mais crus, de lourdes
-taches roses, une simplification austère des lignes et des tons. Des
-jeunes filles parurent, le masque barbouillé de rouge, comme des
-«sidonies» de village; ce n'étaient pas des danseuses, mais bien des
-figures, telles que Gauguin les schématisait, en ses toiles
-bretonnes.--Bretagne? Tahiti? Où étions-nous? Mais quelle qualité de
-coloris, quelle joie pour nos yeux, ou quelle douleur, selon nos
-habitudes et nos goûts!
-
-Ces exercices gymnastiques plutôt que chorégraphiques, ne font qu'un
-avec la symphonie, il faudrait dire, plutôt, avec les rythmes de
-l'orchestre. Sont-ce les eaux qui montent, le Déluge, l'arche de Noé,
-gens et animaux enfermés dedans? Ce que nous entendions, nous ne
-l'avions jamais ouï auparavant; ou bien peut-être dans la forêt pendant
-une tempête, ou sur mer à bord d'un navire luttant contre l'orage; et
-parfois aussi, nous nous croirions dans une cour de ferme, quand, par
-une matinée chaude de juin, les coqs, les canards, les vaches, les
-oiseaux dans les arbres, tous réjouis du soleil, confondent leurs voix
-avec le bruit métallique des seaux d'eau, le tam-tam régulier de la
-batteuse, les meubles remués dans la cuisine, les appels des garçons
-d'étable, et le hennissement des chevaux de labour. Persiennes closes
-contre l'ardeur du jour, j'ai souvent tâché d'analyser, au réveil d'une
-sieste, cet indescriptible frémissement animal et mécanique. C'est cela,
-dont Igor Stravinski parfois nous donna la sensation, mais musicale et
-mélodique, ultra-polyphonique, et si claire, si ordonnée, que le premier
-acte du _Sacre_ est une sorte d'ensemble qui se tient, comme une fugue
-de Bach, et qui serait faite des plus improbables dissonances. Le
-crescendo, vers la fin, dans un halètement de bûcherons qui s'acharnent
-après un hêtre; ce rythme, comme d'une drague dont la chaîne serait
-prise dans le fond de la mer, pourrait se prolonger indéfiniment; les
-premières notes, ce sont celles que nous avons entendues en nous
-réveillant; les dernières se perdent, lorsque nous nous rendormons; ce
-bruit est celui du vent ou de l'océan, il s'assoupit, mais ne cesse pas.
-
-Que dire de l'entrée des vieillards-ours, puis de la danse sacrale de
-l'Élue? Après un prélude qui nous ramène encore en pleine campagne
-crépitante d'insectes, le second acte, beaucoup plus déconcertant pour
-l'oreille que n'était le premier, me parut simplement terrifiant. Que
-des spectateurs, même non prévenus, aient ri, au lieu d'être saisis
-d'une sorte d'angoisse, demeure inexplicable. L'on pouvait, à la fin,
-être furieux; on pouvait se colleter de loge à loge et s'insulter comme
-on le fit, mais ces plaisanteries, ces mots de collégiens, pendant que
-se célébraient sur la scène les rites funèbres de la Demoiselle Élue? M.
-Henri Bergson dirait: que nous rions, en face d'un automate passant du
-repos à une sorte de délire réglé et mécanique.
-
-Ne croyez pas que derrière le rideau, les auteurs, anxieux de recueillir
-des applaudissements, se soient sentis pris de faiblesse. Au contraire.
-Cette oeuvre grave, mûrie, surgie d'une association fraternelle, il
-semble que les librettistes, le musicien et le chorégraphe, le peintre
-aussi (mais, se demandait-on, qui avait brossé les décors?), que tous
-ces membres d'une étroite confrérie, aient obéi au génie de leur race,
-s'oubliant eux-mêmes, ainsi que leurs futurs publics. Le _Sacre du
-Printemps_ reste anonyme comme une église gothique; la signature des
-auteurs veut s'effacer. Cet ouvrage si original et plein de révolte est
-une inconsciente protestation contre le particularisme dont nous sommes
-desséchés.
-
-L'orgueil d'Igor Stravinsky est bien connu; il déborde sa conversation.
-De tous les musiciens, il est le plus imité, si original, si nouveau,
-que Debussy lui-même semble hanté de ses harmonies. Les succès de
-Nijinski, comme danseur, l'ont pu rendre vain aussi. Mais ces deux
-artistes eurent, pendant le cours des représentations orageuses du
-_Sacre_, une tenue trop rare chez les auteurs sifflés. Le présent
-n'existait plus pour eux, si ce n'est qu'ils se rendirent à l'évidence:
-ils n'étaient pas compris. Mais ils pouvaient attendre!
-
-Je me repentis presque de leur avoir dit mon enthousiasme, sans qu'ils
-m'aient accordé le loisir de leur en donner les raisons. Le premier
-soir, après un souper offert aux protagonistes de l'ouvrage, quelqu'un
-qui les accompagna jusqu'au matin m'a raconté la poétique et silencieuse
-promenade que firent ces artistes au Bois de Boulogne. Ils voulaient
-attendre l'aurore, ainsi qu'ils ont coutume de le faire «aux Iles» à
-Saint-Pétersbourg, suprême délice de ces rêveurs éveillés, pour qui la
-lumière d'une aube printanière prend une éloquence mystique.
-
-Ils auraient été reconnaissants à qui eût interdit la seconde
-représentation du _Sacre_. Paris avait été choisi comme la capitale de
-l'intelligence et le nouveau théâtre des Champs-Élysées comme le lieu
-entre tous où ils rencontreraient le moins de parti pris, de mauvaise
-volonté, à recevoir un message dont ils garantissaient, au moins, la
-candide sincérité; mais Paris-Babel, en cette occasion, n'eut pas
-d'oreilles pour la langue russe.
-
-J'achevais d'écrire ces lignes, au fond de la campagne, quand, avec
-beaucoup de mélancolie, je dus suivre les dernières phases, les sursauts
-suprêmes de la direction du nouveau théâtre. L'effort passionnant qui,
-depuis dix ans, grâce à son directeur, rénova la mise en scène, je
-pourrais dire, l'art à la scène, le voilà anéanti, comme si le
-martèlement des pieds lourds, les trépidations des danses réglées par
-Vaslav Nijinski avaient fait crouler les tréteaux. Le théâtre de
-l'avenue Montaigne est réduit à fermer ses portes, après avoir présenté
-un chef-d'oeuvre conçu pour son cadre, et qui demeurera le principal
-honneur de sa courte existence. Le public fit comprendre que de si
-hautes ambitions n'étaient point nécessaires pour le conquérir, car il
-était incapable de patience et de cette petite dose de respectueuse
-sympathie pour de nobles artistes, quand il ne le comprenait pas tout de
-suite.
-
-Au même instant, M. Jacques Rivière consacrait, dans la _Nouvelle Revue
-française_, un article merveilleux d'intelligence à l'étude du _Sacre_.
-M. Pierre Lalo, lui-même, n'avait-il pas tenu à écrire, longtemps après
-son premier feuilleton du _Temps_, une seconde critique dans laquelle il
-reconnaissait l'exagération de sa sévérité, motivée de prime abord par
-l'hyperbole des louanges agressives?
-
-L'été et l'automne nous séparent de la dernière saison du théâtre
-nouveau. Le _Sacre_ s'est tranquillement installé à côté des quelques
-oeuvres modernes dont les musiciens s'alimentent. Si cet art est devenu
-une de nos plus chères convictions, il n'a pas encore conquis le public;
-attendons! Quelqu'un bientôt lancera des trapézistes dans le plafond de
-Maurice Denis... Mais quoi! le Music-Hall, c'est l'avenir!
-
-
-
-
-LA MUSIQUE
-
-
-(Paru dans «_L'Ermitage_».)
-
-Si quelques-uns se plaignent qu'en peinture les modes changent trop
-souvent, depuis le milieu du siècle dernier, que dira-t-on de la
-musique? Cet art est, pour nous, relativement jeune; nous n'avons
-accordé notre attention qu'à ses formules modernes et c'est à peine si,
-avant de récents essais, dont la Schola Cantorum peut être fière, nous
-connaissions les ouvrages antérieurs à ceux de Bach. Nous vivons, en
-France, dans la musique moderne et même la plus limitée, confessons-le,
-une bonne fois, et sans honte. Les maîtres classiques, nous les
-vénérons, oui, si, le soir, las des plus récentes publications amassées
-sur le piano, nous sommes décidés à agiter nos doigts; c'est à Beethoven
-ou à Mozart que nous demanderons un instant de distraction; mais c'est
-une pure gymnastique, un travail hygiénique auquel certain esprit se
-plaît par discipline. Il y aura toujours de braves gens, officiers
-d'artillerie ou ingénieurs, qui, imperturbables, joueront sans agacement
-et sans répit, les chefs-d'oeuvre classiques. Certaines dames croiront
-qu'elles ont gardé, jusqu'à la fin de leur vie, la même fraîcheur
-d'impressions, qu'on surprend chaque dimanche s'exalter à tel adagio
-d'une symphonie, à tel air favori; et les abonnés du Conservatoire, dont
-je suivis, de huit à trente ans passés, les concerts avares de
-surprises, continuent peut-être, eux ou leurs enfants, de se pâmer
-discrètement aux mêmes rentrées de flûte, attendues et accueillies
-d'enthousiasme; chacun n'a pas cette persistance. Et nous voyons des
-musiciens honnir la musique, avouer même une indifférence absolue pour
-ce qui n'est pas leur ouvrage.
-
-On peut détourner les yeux d'un tableau, mais la musique vous poursuit;
-on se prend à la fuir, tout en l'aimant au fond de soi; elle a ses
-réactions sur les nerveux et les sensibles, comme l'état de
-l'atmosphère. C'est ainsi, du moins, que je la sens; il me reste bien,
-en tout cas, l'inépuisable et divin Bach, à qui Gide a pu me reprocher
-de consacrer plus d'heures que je n'en emploie à cultiver un Mozart
-intégral, que je garde pour la cinquantaine. Dieu soit loué, puisque
-j'ai encore quelques années de répit!
-
-Pourtant, je sens que c'est Mozart qu'il faudrait aimer davantage.
-Debussy et Ravel, «bien revenus du pachyderme Beethoven», gardent ce
-qu'il leur reste de dévotion, ces négateurs, pour le maître de
-Salzbourg. Mais cela ne fait pas qu'il ne nous faille, sans cesse, de la
-chair fraîche; nous sommes des ogres affamés de nourritures musicales.
-Que nous prépare-t-on?
-
-Debussy est déjà trop connu! Et si l'on parle de ses deux dernières
-pièces pour le piano, toutes nouvelles encore: _L'Isle Joyeuse_ et
-_Masques_, c'est pour en regretter les redites ou l'arome un peu éventé.
-Ces deux petites merveilles de rythme et d'harmonies précieuses nous
-avaient conquis, alors que Ricardo Vinès, correct et scrupuleux, de ses
-fortes mains d'accoucheur, en précisait la lumière et les ombres. Son
-intelligence et sa culture le servent pour l'interprétation de ces
-quelques pages, si riches ou si dénuées, selon celui qui les dissèque.
-Je sais bien qu'il y a deux motifs--dans _l'Isle Joyeuse_--auxquels on
-reproche comme de garder un arrière-goût de Godard; les délicats
-s'offusquent de ce qu'elles n'ont pas la belle assise un peu classique,
-de _Prélude_, _Sarabande_ et _Toccata_, ni les parfums d'Orient, ni
-l'occidentale fraîcheur printanière d'«Estampes»: _Pagodes_, _Grenade_
-et _Jardins sous la pluie_--mais leur disposition, classique, quoique
-très voilée, et le développement romantique de la péroraison, dans
-l'une,--du milieu, dans l'autre,--font du piano, tantôt un orchestre
-militaire éclatant de cuivres, tantôt une bande de tziganes, ou encore
-le tambourin mêlé à la guitare des soirées espagnoles.
-
-Il y a deux ans, les revues étaient remplies du nom de Debussy, on ne
-consentait pas à lui reconnaître un ancêtre. Debussy était le produit
-d'une autre planète,--un aérolithe. C'est à peine si l'on admettait que
-les Russes (pas même Moussorgski) lui eussent appris quelque chose.
-Aujourd'hui, non contents de «dépiauter» son quatuor et d'y reconnaître
-_Siegfried_, _Boris_, les _Enfantines_, ils y voient la muse du
-macrocéphale auteur de _Jocelyn_!...
-
-Le fluet, ténu, fureteur Ravel était, la saison dernière, un reflet
-amoindri de Debussy; maintenant: «Qui a dit cela? Aucun rapport entre
-ces deux maîtres, Ravel a dépassé Claude Achille; il est si français!»
-
-La ravissante «Pavane pour une Infante défunte», de Ravel, est en effet,
-dans son archaïsme rajeuni, bien de chez nous; mais «Oiseaux tristes»!
-N'est-ce pas une dernière forme de l'impressionnisme des sons? Car cet
-impressionnisme musical observe encore des règles, des limites
-rigoureuses, grâce à ce fort métier dont, plus avisés que les peintres,
-les musiciens se flattent tous d'approfondir l'étude. Je voudrais, une
-autre fois, analyser d'assez près les licences, les fautes contre la
-règle de l'École, les feintes grimaces de dérision qu'a faites Debussy,
-sans que dans aucune de ses pages les plus aériennes, et qui semblent
-écrites par un Francis Poictevin ressuscité, la ligne ne soit tracée
-d'une main volontaire, qui la cache, puis la fait reparaître, comme le
-rayon intermittent d'un phare.
-
-Que sont l'impressionnisme et le modernisme savants, en regard des
-touchants mais par trop frustes tâtonnements d'un Alfred Bruneau, le
-dernier disciple «naturiste» d'Hector Berlioz?
-
-Ce «naturisme» mystique rejoint presque le «vérisme» de Gustave
-Charpentier. «Louise», si réussie, sorte de nouvelle _Carmen_, scénique,
-vivante, prouve l'inanité des théories pédantes, puisque, à sa façon,
-elle est un chef-d'oeuvre, en dépit de sa marqueterie disparate:
-survivances du wagnérisme le plus extérieur et dernier écho du
-Chat-Noir; sorte d'imagerie que Rochegrosse, ou tel pensionnaire de la
-Villa-Médicis, aurait pu rêver... Avec son humanité conventionnelle,
-elle demeure originale, puissante même. Un auteur pourra garder sa
-personnalité intacte, toute pleine que son oeuvre soit, d'ailleurs, de
-réminiscences qu'il serait puéril de trop marquer au passage. La musique
-moderne n'est-elle pas faite d'emprunts et de souvenirs? L'étude du
-grand Franz Liszt nous renseigne quant à cela, qui semble avoir trouvé
-maints diamants bruts, que, généreux, il présenta taillés, mais non
-encore sertis, à Richard Wagner et à tant de ses contemporains.
-
-L'exécution par Chevillard de la _Faust symphonie_, surtout de sa
-dernière partie, prouva le peu de scrupules d'un plagiaire de génie.
-Wagner est très au-dessus de Liszt, mais celui-ci, qui lui a tant prêté,
-demeure, quoiqu'en disent MM. Adolphe Jullien et Edmond Schuré, un
-prodigieux inventeur.
-
-Je suis parfois tenté d'aller chez un chanteur qui, du moins, soucieux
-des effets de sa voix, me ferait connaître des opéras ou des mélodies
-qu'on rougirait, dans les bonnes maisons, de même mentionner. Les snobs
-portent, ces jours-ci, Mozart sur le pavois. Quand sera-ce le tour de
-Rossini? Beethoven et Wagner pâlissent. Berlioz! on en rit. Bientôt on
-découvrira Gounod, qu'il serait temps de ne plus confondre avec Ambroise
-Thomas, car il est le père de Saint-Saëns, qu'il faut toujours citer le
-premier, de Gabriel Fauré (en baisse dans l'opinion, lui, mais
-patience!) de Massenet... de Debussy, de Ravel...
-
-Nous ne chercherons plus la vérité; contentons-nous de l'émotion, nous
-fût-elle communiquée par un orgue de Barbarie, ou par les danses
-anglaises des music-halls, chers endroits d'où le Grand Art est banni,
-heureusement!
-
-L'imitation importe peu. Tous les grands maîtres ont été des pillards.
-Seulement, il faudrait avouer et ne pas se donner pour un Cévenol, quand
-on se gave de choucroute à Bayreuth.
-
-Le _cas_ d'Indy! C'est cette sorte de hantise qu'exerce un Wagner sur un
-Vincent d'Indy, au point de lui dicter des poèmes dont les situations
-mêmes l'écrasent. Le cas de cet excellent musicien, d'ailleurs presque
-unique, est désolant pour ses admirateurs.
-
-On me reproche souvent de trop m'arrêter aux questions de technique. Je
-suis loin de penser qu'elle se suffise à elle-même, et toute l'adresse,
-la science de l'orchestre, qui scintillent à la première lecture d'un
-ouvrage de Saint-Saëns, ne me feront pas retourner à une représentation
-d'_Hélène_, après que j'aurai joui, une fois, de l'adresse du
-compositeur. Pas plus son orchestre, tour à tour fluide, simple ou dense
-et si bien divisé, ne me retient, que le meilleur entre les poèmes de
-Richard Strauss, ce Meyerbeer de la symphonie. Il nous occupe plus
-longtemps avec son orchestre, mais la banalité, pour ne pas dire plus,
-de son inspiration nous décourage. Une apparente supériorité lui vient
-de la complication follement amusante de ses parties instrumentales et
-d'une fausse «obscurité». Je viens d'entendre à Londres la _Symphonie
-Domestica_, où les querelles, comme les tendresses d'un ménage, le bain
-de l'enfant, les projets d'avenir pour celui-ci, doivent être saisis au
-passage,--trois quarts d'heure d'_intentions_, sans répit,--avec
-quelques beautés dans un désert.
-
-Parlerai-je de M. Albéric Magnard? car ses partitions non jouées sont le
-plus neuf attrait pour les musicographes. Je le connais assez pour être
-sûr que rien de banal ne tombera jamais de sa plume économe. Une
-symphonie nous apprit, naguère, les belles forces dont il dispose. Mais
-les circonstances m'ont jusqu'ici privé de lire son drame lyrique et ses
-autres publications. J'attendrai donc. Mais déjà l'on entoure M. Magnard
-d'un mystère de légende. Je suis très curieux de voir comment il a
-célébré musicalement la Justice. Les idées chères à notre époque auront
-sans doute rencontré en Magnard un chantre dont je sais l'austère
-accent, le sens populaire et les hautes aspirations sociales...
-
-La République et la Démocratie ne sauraient manquer de produire un
-musicien, pour sanctifier leur idéalisme, jusqu'à ce jour si
-médiocrement formulé dans la littérature et les arts plastiques.
-
-Mais on nous assure que le prochain génie musical ne naîtra, ni en
-France, ni en Allemagne, ni en Italie. Il paraît que c'est «le tour» de
-la race anglo-saxonne. Je ne vois pas en sir Edward Elgar, ce phénix
-attendu. Paris va connaître, dit-on, son «Songe de Gérontius». Mais il
-est peu vraisemblable que l'ennui morne qui se dégage de toutes ses
-oeuvres, ne fasse fuir nos compatriotes. Je ne suis pas encore fatigué,
-quoiqu'on en rie, de la pompe écrasante de Johannès Brahms. Il me paraît
-quelquefois encore presque agréable. Mais Elgar!... Un Brahms pour la
-place publique et qui n'a rien du caractère si particulier au rythme
-anglais. Il pourrait aussi bien être allemand. Mais je vous prie de
-retenir un nom, Percy Grainger, celui d'un tout jeune homme né en
-Australie. Vous ne connaîtrez pas sa musique avant peut-être de longues
-années, car il n'a pas vingt ans encore et ne compte rien faire exécuter
-avant la trentaine[13]. Il lui faut d'ici là, dresser des exécutants,
-choeurs et orchestre, capables de l'interpréter et des chefs d'orchestre
-exceptionnels pour conduire l'armée de ses exécutants, dans des morceaux
-d'une si folle complication de mouvements simultanés et contraires,
-qu'il tente, pour remplacer les bras du chef, de faire établir par
-quelque Edison, un conducteur automatique, capable de mener à l'assaut
-des bandes tonitruantes. Pour Percy Grainger, toutes les musiques de
-tous les pays, ont le même intérêt. Sa tête est pleine de ce qu'il a
-entendu au Japon, en Chine, dans les différentes parties de l'Orient et
-de l'Occident. Il sait Bach par coeur, méprise l'entière production du
-siècle passé, tolère à peine Wagner et quand je lui apportai _Pelléas et
-Mélisande_: «Voilà, s'écria-t-il, enfin, qui contient les graines de
-toutes les essences d'arbres que je veux cultiver intensivement dans mon
-énorme forêt».
-
- [13] Grainger a dépassé la trentaine, mais ses triomphes comme
- pianiste... et la guerre, qui l'a «exilé» en Amérique, ont
- interrompu une oeuvre trop brève jusqu'ici.
-
-On me ménagea, certain jour, un étrange régal. Enfermé entre deux
-portes, sans qu'il en sût rien, il me fut donné de l'entendre jouer,
-hurler, siffler deux choses: «Danses anglaises» (orchestre); «Sur la
-Montagne» (orchestre et choeurs). Jamais je n'oublierai ces minutes...
-et depuis lors j'ai lu les partitions aux innombrables parties et je
-vous puis assurer que je n'ai pas été le jouet d'une illusion. Ce sont
-là deux pièces inouïes, d'une forme aussi décidée que celle de Bach,
-d'un rythme britannique qu'on ne saurait confondre avec rien d'autre,
-d'une conception thématique inconnue jusqu'ici, poétique, populaire,
-grossière, violente ou ingénument touchante.
-
-L'été dernier, je retrouvai Percy, dans l'atelier de Sargent, à Londres,
-où il consentit à _blesser_ un piano, devant quelques admirateurs
-conviés à cette lutte: quelques musiciens de Chelsea vous diraient que
-je n'exagère pas. Ce qui vous donnerait la meilleure idée de l'allure
-générale de ses morceaux, ce serait le milieu du prélude de _Tristan_,
-quand les gammes ascendantes jaillissent l'une après l'autre, comme dans
-une poursuite, ou comme les vagues, qui semblent dans leur course,
-toutes, vouloir arriver la première sur la plage, quitte à s'écraser en
-route. Cyril Scott et Percy Grainger ne veulent pas de «trous» ni
-d'arrêts dans le jet de leur musique, c'est plus que la mélodie infinie,
-c'est, disent-ils, le «flow». La «danse» de Grainger est thématiquement
-simple et d'allure populaire, mais le travail harmonique et le
-contrepoint en sont stupéfiants, par le retour et la superposition en
-forme de canon, de deux figures sur quoi elles sont bâties et qui se
-magnifient, vont se multipliant, brisées et ressoudées de mille façons.
-Il est impossible d'écouter cela immobile. On se prend à frapper du pied
-et à s'agiter; l'auteur chante et parfois siffle pour détacher le thème
-des broussailles qui l'enserrent. Je sais pourtant des mélodies du même
-Grainger, simples et majestueuses, comme du Haëndel.
-
-Le piquant et la saveur acide de certaine musique des «burlesques»
-anglais, se retrouvent dans d'autres pages violentes, de mouvement
-persistant et progressif, qui s'élèvent jusqu'au plus haut pathétique.
-Dans tel choeur, la donnée est la suivante: des hommes de différents
-âges et de tailles diverses, des enfants, marchent à différents plans
-d'une scène; chaque partie est écrite dans un temps opposé, qui
-correspond à la grandeur du pas que marque chaque groupe. Chaque motif,
-car ce n'est plus, à proprement parler, une mélodie, se distingue, dans
-la trame enchevêtrée de cette partition surchargée. Attendez,
-attendez!... Percy Grainger a une tête de jeune archange, aux cheveux
-d'or, blanc et rose, avec des yeux gris... d'un qui sait ce qu'il veut!
-
-La difficulté du métier, sans quoi l'oeuvre est inexistante, les règles
-qui n'en sont pas encore oubliées, protègent la musique contre les
-attentats aveuglément révolutionnaires; les plus anarchistes par leurs
-tendances, vont d'abord étudier la mathématique, aux Écoles, et ils
-composent pour un public sensiblement plus instruit que ne le sont les
-visiteurs d'un Salon. Presque tout le monde a quelques notions de ce
-dont un morceau de piano, d'orchestre même, est fait. Enfin, si
-épuisante que dut être notre préoccupation des réminiscences, le public
-passe outre, si l'oeuvre est magistrale. Regrettons la trop grande
-réticence d'un Debussy ou d'un Ravel, dont je sens que l'idéal de
-perfection dans l'étrange et le rare, les menacerait des mêmes dangers
-que les derniers mallarmisants; mais à côté d'eux, il y a des
-tempéraments moins resserrés, et l'abondance, la facilité même et
-l'agrément, qui sont si réprouvés parmi les goûts du jour, quelques-uns
-en feront un usage imprévisible dans un art nécessairement formel où la
-force et la science à la fin prévalent.
-
-La réputation d'un compositeur sans métier n'est pas de longue durée.
-Parfois on nous en signale un, et n'y a-t-il pas eu jadis un Gabriel
-Fabre?... Mais sa gloire reste terne, alors que s'il s'était exprimé en
-couleurs sur la toile, je ne sais s'il ne serait pas un génie... pour
-Charles Morice...
-
-
-
-
-AUTOUR DE PARSIFAL
-
-
-_Nouvelle Revue française._
-
-1913.
-
-L'autre jour, comme j'évoquais mes souvenirs du premier _Parsifal_
-appelant du haut de la colline de Bayreuth, avec ses trompettes et ses
-cloches, les pèlerins du monde entier, je sais que j'ai surpris bien des
-jeunes lecteurs. Entre l'apparition du chef-d'oeuvre et ce 1914 qui
-devait le «séculariser», tant d'événements se passèrent, la littérature,
-l'art, la musique aussi ont évolué de façon si curieuse, que les hommes
-de ma génération pouvaient se demander si, eux-mêmes, retrouveraient à
-Paris leurs impressions de jadis.
-
-Comment, par quelles mystérieuses voies, se fait le définitif classement
-des chefs-d'oeuvre? C'est au bout d'un demi-siècle, au moins, qu'un
-ouvrage prend la place où il demeurera dans l'avenir. Les bibliothèques
-sont pleines de chefs-d'oeuvre reconnus; il en est que peu de mains vont
-prendre sur les rayons; certains, au contraire, auxquels on retournera
-toujours, portent en eux-mêmes une vertu qui les rend indispensables à
-l'humanité.
-
-Nous ne savons encore si _Parsifal_ aura, au regard de l'avenir,
-l'importance de _Tristan_ ou de la Tétralogie. _Parsifal_ est encore
-discuté, il a une double personnalité: l'une pour nous autres, qui
-assistâmes à sa naissance, en Allemagne; une autre pour les nouveaux
-venus qui le reçoivent à Paris, dans sa tenue de voyageur. Ce n'est pas
-sans trouble que, le 3 janvier, nous pénétrions dans la salle de
-l'Opéra, après une journée de courses et de visites, bien peu semblable
-à ces après-midi de Bayreuth, où un horaire de ville d'eau, le grand
-air, la promenade, l'exaltation spéciale à ces fêtes solennelles,
-faisaient de nous des êtres à part, affinaient notre sensibilité.
-
-L'autre soir, pendant le premier quart d'heure, mal installé, distrait
-par mes voisins, je crus que je n'y tiendrais pas, je faillis sortir;
-seul, je l'eusse fait, mais accompagnant des néophytes, je patientai et
-tins bon. D'ailleurs cette gêne fut de courte durée. Bientôt, la salle
-disparut dans la ténèbre; je fermai les yeux; je fus ressaisi; mes nerfs
-se tendirent. Je vous fais grâce du reste: à la fin de l'acte (_qui me
-parut court_), l'émotion me rendait presque aphasique.
-
-Un jeune homme, dans la loge, me dit:
-
---Est-ce que vous connaissez bien le poème, monsieur? Qu'est-ce que tout
-cela? Peut-être vaut-il mieux ne pas le savoir? La pièce, chez Wagner,
-est toujours idiote, mais la musique rachète tout.
-
---Rachat! interrompit une femme savante, c'est bien le mot de la
-circonstance; c'est le Drame du Rachat et de la Rédemption. Excusez-moi,
-car Rédemption rappelle tristement Gounod.
-
---Pas pour moi, reprit le jeune homme,--compositeur, m'assura-t-on, du
-plus grand avenir--je n'ai jamais lu une note de Gounod.
-
-L'entr'acte était long: plus d'une heure pour dîner au restaurant, dans
-le foyer, ou chez des amis du voisinage. Il faisait froid, je ne sus
-point prendre mon parti, évitai tous ces repas par petites tables: la
-fête, le réveillon? J'abordai des musiciens, j'étais décidé à faire
-parler des musiciens d'aujourd'hui, j'espérais presque qu'ils feraient:
-«Peuh! peuh!»
-
-Quand on les interroge sur un ouvrage de musique, avez-vous remarqué
-qu'ils commencent toujours par donner leur avis sur l'interprétation,
-que c'est ainsi qu'ils vous «tâtent»? On se montrait généralement
-satisfait de l'orchestre, ravi par la voix des filles-fleurs; quant aux
-chanteurs, on se livre, à propos d'eux, à ces discussions, à ces
-comparaisons oiseuses qui, à Bayreuth, me chassaient du buffet, en
-compagnie d'Édouard Dujardin. Nous montions, avec une provision de pain
-et de saucisses, vers la buvette, plus haut que le théâtre, écartée et
-solitaire sur la colline, entre des champs d'avoine et de blé. Nous nous
-essayions à parler un vague allemand, incorrect, mais souvent précieux,
-avec des moissonneurs en bras de chemise. De douces larmes ont coulé sur
-nos joues de pèlerins, là-bas; mais il y a si longtemps de cela!
-
-Les yeux sont restés secs, à l'Opéra, excepté, peut-être, ceux de
-quelques dames trop émotives, qui pleurent aux mariages et aux
-enterrements, quand l'orgue gronde. Il est vrai que dans l'Opéra, il y
-a, les soirs de _Parsifal_, une église, des pompes religieuses; et
-quelle église! une sorte de San-Marco, une coupole byzantine, des voix
-d'enfants. Mais cela ne prouverait rien. La conjuration des poignards,
-dans _les Huguenots_, fait encore bondir les coeurs simples. Un hymne
-protestant, crié par les pensionnaires de l'école anglaise, au fond de
-mon jardin, parfume mes soirs d'été, m'émeut parfois autant que le
-finale de la Neuvième Symphonie. A n'en pas douter, Wagner agit sur les
-nerfs, mais autrement...
-
-Nietzsche écrit: «Wagner est néfaste pour les femmes. Médicalement
-parlant, qu'est-ce qu'une wagnérienne? Il me semble qu'un médecin ne
-saurait pas assez poser aux jeunes femmes ce cas de conscience: l'un ou
-l'autre.--Mais elles ont déjà fait leur choix, on ne peut servir deux
-maîtres à la fois, quand ce maître est Wagner...» Et plus loin: «Ah! le
-vieux minotaure! combien nous a-t-il déjà coûté!» Le minotaure nous a
-dévorés, il y a trente ans, nous, dites, Dujardin?
-
-Si Bayreuth rime avec établissement d'hydrothérapie, selon la phrase de
-ce terrible Nietzsche, s'il fut «nuisible aux jeunes gens» que nous
-fûmes, je ne crois pas qu'aujourd'hui il soit «néfaste» pour beaucoup de
-femmes. Quant aux jeunes gens, je voudrais les prendre, l'un après
-l'autre, leur poser un questionnaire, peut-être provoquer un referendum,
-tout au moins faire une enquête. La Wahnfried n'est plus animée de
-l'esprit, maintenant éteint, de Wagner. Des levrettes de madame la
-comtesse de Chambrun, des voiles de gaze bleue de cette Parisienne
-mélomane, qui louait le château «Fantaisie» à Bayreuth et s'y croyait
-Elsa et Kundry, il ne reste que le souvenir dans des mémoires
-d'ancêtres. Nous sommes à présent sur la place de l'Opéra, où
-aboutissent plusieurs lignes du Métro, en face de l'Agence Cook et de la
-Compagnie Transatlantique, et pour mieux voir, nous pouvons acheter des
-lorgnettes aux Galeries Lafayette.
-
-Que pensez-vous, messieurs, de ce chef-d'oeuvre qui nous a bouleversés,
-rendus stupides, mais touchants? Nous avons cru pouvoir résoudre, grâce
-à lui, _tous les problèmes, au nom du Père, du Fils et du Saint-Maître_.
-(Nietzsche: _Le cas Wagner_.) Pour moi, je n'essaie plus de résoudre ces
-problèmes-là, ni par la musique, ni par la poésie de Richard Wagner; ni
-vous non plus, je le suppose.
-
-Je me suis promené dans les endroits où il me serait loisible de
-rencontrer ces messieurs qui donnent le ton. D'abord, ce fut un charmant
-dîner en cabinet particulier. J'étais à l'extrême de l'avant-garde. Des
-étrangers, de passage à Paris, étaient conviés, comme moi, par une
-aimable hôtesse dont le goût sûr, mais osé, «oriente» l'élite des
-artistes d'aujourd'hui.--«Chère amie, et ce _Parsifal_, vous y étiez
-hier?» Les hors-d'oeuvre, le caviar gris, les salades savantes passaient
-devant nous; je ne savais que choisir; j'insistai: «_Parsifal_, ma
-chère, eh bien?» Un geste familier, celui du barbier quand il vous tond
-la mâchoire, fut la première réponse à mon anxieuse enquête.--Il paraît
-que mes amies ne trouvent plus _Parsifal_ (je crois que je pourrais
-écrire: Wagner) _dans la vie_. On a du respect, oui, encore, ce respect
-qu'envie la jeunesse, dont l'âge mûr commence à trembler, que les vieux
-échangeraient contre n'importe quelle marque de tendresse. La
-conversation fuyait toujours vers d'autres lieux, vers Moscou où,
-racontait-on, les femmes artistes peignent, au travers de leur visage,
-des wagons et des locomotives, teignent leurs cheveux en vert. La Russie
-délire, elle va encore nous étonner; c'est de la Russie que vient la
-lumière. J'étais bien de cet avis, l'an dernier, quand nous
-applaudissions le _Sacre du Printemps_ d'Igor Stravinski, avec la
-plupart des cadets de la musique, qui installèrent aussitôt, sur les
-bords de la Seine, dans la rage de l'enthousiasme, les exercices
-rythmiques de la Demoiselle Élue. Nous sommes tout acquis à Stravinski;
-naguère on l'eût appelé wagnérien, car Wagner englobait, incarnait tout,
-même un peu de ce que nous aimons en Stravinski. Mais Stravinski acheva
-d'anéantir en nous cette faculté d'écouter les oeuvres longues, cette
-patience de paroissiens, sans laquelle il est inutile de se rendre au
-concert, dans une salle d'opéra, dans tout endroit où l'on s'assied dans
-une stalle, bien décidé à s'abstraire, à se fondre dans la musique, sans
-jamais tirer la montre hors du gousset, sans crainte de la migraine et
-de ces courses folles à quoi la pensée est trop sujette.
-
-La peur de s'ennuyer: il faut toujours en revenir là, c'est elle qui
-annihile notre jugement. Nous ne voulons pas qu'on nous attache, même
-avec des fils d'or. Donnez-moi la clef des champs, pour mon imagination,
-je ne veux pas me sentir emprisonné.
-
-Or Wagner versa en nous, d'abord, un soporifique qui se muait, petit à
-petit, en un philtre de patience. Ce philtre n'agit plus sur les
-contemporains du jeune Igor Stravinski. Un des convives, ex-fervent de
-Bayreuth, m'expliqua:
-
---_Parsifal_ est une chose toujours admirable, un grand chef-d'oeuvre,
-mais il est mal présenté, il faudrait le monter sur des principes tout
-nouveaux. Et puis, il y aurait deux heures de musique à couper.
-
---Quoi?
-
---Mais, naturellement: le rôle de Gurnemanz en entier, _d'abord_; après,
-l'on verrait.
-
-Bon vieux Gurnemanz, qui m'es encore si cher, avec ta magnifique
-innocence, avec la pruderie que tu enseignes aux petits écuyers, tes
-dévots, on donnera bientôt de grands coups de ciseaux dans tes
-monologues sublimes, dans le récit de la Lance, qui encore aujourd'hui
-me transforme en Amfortas. Cher précepteur de mes vingt ans, on en veut
-à ta barbe blanche. D'ailleurs, l'un de ces messieurs (du dîner)
-revenait de Londres. Il avait goûté un plaisir complet, se vanta-t-il,
-dans le Music Hall du Coliseum, assistant à une représentation modèle de
-_Parsifal_. Tout y était joli, frais, charmant. Des tableaux
-cinématographiques s'étaient déroulés pendant vingt minutes, tandis
-qu'un orchestre, réduit comme instruments à cordes, mais avec combien
-plus de cuivres en revanche, _donnait_ les meilleures pages de
-l'ouvrage.
-
-Je suis encore malade de ce dîner. Il m'aide à mesurer le temps, qui me
-parut si court, si long hélas! qui nous sépare du premier _Parsifal_ de
-notre adolescence. Nous n'avions pas applaudi avec moins d'entêtement à
-ses longueurs, que maintenant aux brèves scènes du _Sacre_, et l'on nous
-annonce, du même Stravinski, un opéra en trois actes de dix minutes
-chacun, coupé à la taille de notre actuelle patience. Ceci est
-inquiétant.
-
-Nietzsche, qu'il faut toujours citer à propos de Wagner, s'en donna à
-coeur joie, ou plutôt délira, dans ses folles amours contrariées, quand,
-à la fin de sa vie, tourna en haine l'amour dont il avait brûlé pour le
-«Sorcier» de Wahnfried.--Nietzsche protestait contre ce qu'il y a de
-purement allemand dans Wagner, le premier peut-être des musiciens
-allemands qui travailla délibérément _pour_ des Allemands. Le slave
-Nietzsche, l'admirateur exclusif de Mozart, nous savons cela de lui, car
-il nous le dit et nous le répète à satiété, ses plus violents coups de
-boutoir, c'est pour Wagner qu'il les trouve.
-
-«L'adhésion à Wagner se paye cher.»
-
-«La musique devenue Circé.»
-
-Mais il écrit: «Sa dernière oeuvre est en cela son plus grand
-chef-d'oeuvre. Le _Parsifal_ conservera éternellement son rang dans
-l'art de la séduction, comme _le coup de génie_ de la séduction.
-J'admire cette oeuvre, j'aimerais l'avoir faite moi-même; faute de
-l'avoir faite, je la comprends... Wagner n'a jamais mieux été inspiré
-qu'à la fin de sa vie. Le raffinement dans l'alliage de la beauté et de
-la mélodie atteint ici une telle perfection, qu'il projette en quelque
-sorte une ombre sur l'art antérieur de Wagner...»
-
-Qu'on veuille bien m'excuser de me citer moi-même, comme un jeune
-Français qui, il y a trente ans, en même temps que Nietzsche, lui, à la
-fin de sa vie, reçut le nouveau message. «Wagner était un pape: il
-exerçait alors sur les hommes de toute culture, de toute civilisation,
-un empire tyrannique, sans précédent, qui tenait de la magie. Le château
-de Klingsor? Mais c'était le symbole de la forteresse enchantée où nous
-enlaçaient de fleurs capiteuses les bras des Blumenmädchen; et moins
-forts de notre candeur que l'Innocent, nous n'avions pas encore repoussé
-les étreintes de l'Éternelle Kundry. Nous allions connaître les
-Rose-Croix et leur touchants enfantillages. Nous étions en plein
-naturalisme, nous, les bacheliers d'hier; les arts n'offraient guère, à
-côté d'un académisme falot, qu'une copie lourde de la nature; les sujets
-vulgaires étaient de mode, nous avions à choisir entre les pesantes
-soupes de l'_Assommoir_ et le symbolisme trop ésotérique de Stéphane
-Mallarmé.»
-
-_Parsifal_ venait après la Tétralogie, dont il était le complément.
-Selon les règles du Drame antique, Nietzsche eût voulu que cet épilogue
-de l'_Anneau du Niebelung_ en fût la critique.
-
-Mais si le Pur-Fol était encore un Siegfried, si nous retrouvions dans
-les poèmes et la musique de _Parsifal_, maintes parentés avec les héros
-du _Ring_, si Wagner restait Wagner, le vieux Monsieur avait voulu, lui
-aussi, comme tous les grands musiciens, _faire_ son oeuvre religieuse.
-Je ne crois pas qu'il fût religieux, et s'il le devint, ce fut à cause
-de _Parsifal_ et par une habitude de pensée prise en composant
-_Parsifal_.
-
-Or, ce mysticisme, à l'heure présente, au moment où l'on nous assure
-qu'il y a une recrudescence du sentiment religieux, il était intéressant
-de savoir comment il agirait sur les jeunes gens.
-
-J'épargnerai au lecteur les détails de mon enquête. Elle se prolongea.
-
-Je me rappelle l'affectation que mit X, célèbre compositeur, jeune
-encore aujourd'hui (quand, désirant lire un peu de musique à quatre
-mains, je m'adressai à lui, sur la recommandation de Gabriel Fauré), je
-me rappelle son insistance à me faire promettre que nous négligerions
-Wagner et Beethoven. On était tout à Mozart, quand _Pelléas et
-Mélisande_, qui venait de paraître, commençait de nous ramener par les
-souterrains à Gounod, par le transsibérien, vers _l'Art français_. Nous
-fûmes fiers de notre École, avant que les Russes, et Moussorgski
-surtout, ne nous devinssent trop familiers. Pendant une période d'où
-nous sortons à peine, Wagner fut négligé, par d'aucuns même honni, et
-c'était là une réaction si naturelle, si conforme aux exemples de
-l'histoire, que l'on ne s'en étonnait pas. Nous le connaissions trop,
-nous ne pouvions l'écouter, ni au théâtre, ni au concert.
-
-«La musique de Wagner, si on lui retire la protection du goût théâtral,
-un goût très tolérant, est simplement de la mauvaise musique, la plus
-mauvaise qui ait peut-être jamais été faite.» (Nietzsche.)
-
-Or, que ressort-il, aujourd'hui, de mes entretiens avec nos
-compositeurs? _Tous_, sans exception aucune, déclarent la partition de
-_Parsifal_, _de la musique_, rien que de la musique. M. Ravel lui-même
-dit Wagner égal, sinon supérieur, à Beethoven, auquel on revient
-lentement.
-
-J'avais cru comprendre qu'une scission s'était formée, qu'il y avait
-deux classes: ceux qui repoussaient, ceux qui admettaient _Parsifal_. Eh
-bien! non: le respect est le même, d'un côté et de l'autre.--Certain
-auteur triste, mais enragé et délibérément d'avant-garde (à ses propres
-yeux), s'est écrié à l'Opéra, le soir de la répétition générale: «Nous
-sommes chez les Troglodytes; ceci date d'avant le Déluge.» Mais un
-silence morne accueillit cette espièglerie d'organiste aveugle.
-
-«Parlez-moi de _Tristan_ et de _Siegfried_, nous serons d'accord! C'est
-la jeunesse, l'effervescence et la passion. _Parsifal_? ouvrage de
-vieillard, «l'occupation d'un centenaire», un herbier et une collection
-de minéraux pour M. Gustave Moreau.» Voilà donc ce que la brillante
-jeunesse a découvert! Elle peut être fière de sa trouvaille: l'âge de
-Wagner, quand il écrivit sa dernière oeuvre.
-
-Pour un enfant, tous les adultes qui l'entourent étant des centenaires,
-M. Claude Debussy et M. Maurice Ravel ont des rides, qu'avant nous, les
-commençants, avec leur cruelle loupe, ont vues.--Ne nous inquiétons pas
-de cela. Ce qui est solide, on le décrie pour la seule raison qu'il a
-duré, on le décrie au moment même où ce rebut va s'affirmer immortel.
-
-Pour nous autres, parsifalisants fidèles, nous ne savons si le poème
-n'eut pas, autant,--je dirais: plus que la musique,--le sortilège
-tout-puissant par quoi nous fûmes pris; nous n'étions pas plus sots que
-ceux d'aujourd'hui et il me semble que nous étions moins régis par le
-caprice, moins tiraillés de droite et de gauche, somme toute, moins à la
-merci d'une saute de vent.--Or, le poème, c'est lui-même qu'en 1914 les
-Français _ont de la peine à avaler_. Du mobilier second empire, dit-on,
-du rococo, de la fausse onction, un mysticisme de théâtre, du clinquant.
-On se méfie du clinquant, de ce qu'on appelle «facilité», on célèbre la
-fin de l'impressionnisme dans le bouquet de feu d'artifice tiré par
-Stravinski. Que réclame-t-on? De la solidité, _de la construction_. Mais
-il s'agirait de s'entendre sur ce en quoi consiste cette _solidité_.
-Vous déniez à un ouvrage le droit d'ennuyer un peu par sa longueur, mais
-vous le voulez solide. Qu'avez-vous à nous offrir de conforme à cet
-idéal? Faites l'oeuvre-modèle, puis nous jugerons.
-
-_Parsifal_, donc, est d'un faux mysticisme; le vrai n'est-il que celui
-de Franck? _Parsifal_ est interminable; le _Sacre du Printemps_ est trop
-court et trop étincelant; vous voulez _du solide_, du sincère et vous
-citez Albéric Magnard, Bloch, l'auteur suisse du _Macbeth_ de
-l'Opéra-Comique. Enfin, à bout d'expédients, vous prenez un air songeur
-et, vaticinant, vous vous écriez: La vérité va venir d'Allemagne. Mais
-citez-nous des noms: Richard Strauss ne se contrôle pas; entre lui et
-Edmond Rostand, vous hésiteriez. Ah! cette facilité, cette tant honnie
-exubérance du _don_, du sang qui coule dans les veines, ce mauvais goût
-des Chateaubriand, des Hugo, des Rossini, des Wagner, des Verdi, des
-Paul Claudel; mais ici, je m'arrête, car je pense au pâle jeune homme
-chargé de chaînes, qui s'assied sur son tabouret de paille, dans sa
-mansarde éclairée par le nord; celui-là, pourtant, a déposé près de lui
-un livre de Claudel. S'il regarde son mur, c'est pour y voir une
-photographie de Druet d'après une allégorie de Maurice Denis,--et lui,
-ce bon jeune homme austère, s'il se soumet au musicien de
-_Parsifal_--tout de même trop «incontestable»--il supplie: «Non, non,
-pas le poème!...» Le parfum des filles fleurs n'envahira pas sa cellule.
-Il attend, de l'Allemagne, la Délivrance, un Lohengrin tout casqué, mais
-sans le cygne, supplie-t-il, de grâce, sans le cygne! Il préférerait
-Mahler. Celui-là, par sa pesanteur, nous entraîne au fond de l'eau.
-
- *
-
- * *
-
-Si l'enquête à laquelle je me suis livré pour la _Nouvelle Revue
-Française_ ne nous indique pas une «orientation» bien nette des
-musiciens français, si la banalité de mon butin m'a un peu déconvenu,
-cette enquête m'a tout de même permis de rapprocher mes expériences,
-dans le domaine musical, de celles, quotidiennes, que je fais dans le
-mien, celui de la peinture.
-
-Quand on n'est plus tout jeune, point encore tout à fait vieux, mais en
-contact avec les générations montantes, en sympathie avec elles, il vous
-est loisible de prendre une vue d'ensemble des esprits d'une époque.
-Comparant les uns avec les autres, j'en arrive à cette conclusion, qu'il
-n'y a plus de positions faites; les thuriféraires et les détracteurs
-sont si dénués de raisons, qu'on devrait en rire, si, engagés dans la
-lutte, le sentiment de notre conservation personnelle ne nous forçait
-parfois à crier: Gare! je suis là, très vivant; vous me niez, mais
-j'existe, comme vous; j'ai les mêmes droits que vous à produire, et j'y
-suis déterminé!
-
-Le premier qui a osé des _quintes successives_ défendues en ancienne
-orthographie musicale, est assurément un novateur. J'apprécie le tableau
-de la Grotte, dans le _Pelléas_ de Debussy, qui est plein de ces
-quintes; mais si nous parlons de musiciens français, je serais plus fier
-d'avoir imaginé le motif d'amour du _Roméo_ de Berlioz. Un beau thème
-mélodique est tout de même ce qu'il y a de plus rare. Une singularité,
-une bizarrerie tonale, délicieuse de fraîcheur, à la première audition,
-pouvant être répétée, systématiquement, à l'infini, cessera bientôt
-d'être supportable. L'originalité d'une oeuvre, si elle ne consiste
-qu'en cela!...
-
-M. Canudo écrit: «L'innovation contemporaine est dans la transposition
-de l'émotion artistique du _plan sentimental_ dans le _plan cérébral_»
-(Manifeste cérébriste, février 1914, _Figaro_). «On veut des gammes
-nouvelles de formes et de couleurs, on veut la jouissance de la peinture
-par la peinture, et non par l'idée littéraire ou sentimentale qu'elle
-doit illustrer.»[14]
-
- [14] Après avoir écrit cet article, un nouveau Manifeste nous est
- parvenu, futuriste, celui-ci! et qui nous exhorte à haïr _Parsifal_,
- précisément pour les impatientes raisons que nous exposions plus
- haut.
-
-«Plus de sentiment», ordonne M. Canudo; mais prenez garde: hier encore,
-on appelait «sentiment» ce que le manifeste dénomme aujourd'hui
-«cérébralité».
-
-
-
-
-D'UN CARNET DE VOYAGE 1913
-
-
-DE PARIS À ROME
-
-Deux petites religieuses, des Filles de la Charité, n'ont pas bougé dans
-le compartiment, depuis Paris. En passant dans le couloir, je les
-observais. Dès Pise, elles tendent la tête hors de la fenêtre dans
-l'espoir que le dôme de Saint-Pierre déjà se profile à l'horizon; un
-chapelet et leur livre de prières tendrement serrés dans leurs mains
-osseuses, sur les genoux, des figues et du pain: toute leur nourriture
-d'un jour et demi. On croit entendre leur coeur bondir à l'approche de
-la Ville Sainte; elles sont pâles et rayonnantes.
-
-A l'autre bout du train, du côté des sleeping-cars, Mme Moore compose le
-programme de ses fêtes au Grand-Hôtel, annoncées par le _New-York
-Herald_, pour après Pâques. Nous n'allons pas tous à Rome dans le même
-dessein, mais un voyage à Rome est un acte grave, chacun sent cela et
-s'y prépare à sa façon.
-
-Je cause avec mon voisin de wagon, un brave avocat romain aux saines
-idées antimaçonniques, modéré, intelligent; né dans le Piémont, il parle
-un français très pur. La politique actuelle, l'antipapisme du maire
-Nathan, ne lui plaisent guère. Me prévalant de ses réserves, je me
-permets de critiquer les projets municipaux dont la Ville Éternelle est
-menacée. «--Avez-vous le droit d'haussmanniser, comme vous dites, un
-musée qui est le patrimoine de l'humanité civilisée?» Mon voisin fronce
-le sourcil, s'efforce de suivre ma pensée, m'interrompt:--«Nous serons
-bientôt un million de citoyens dans la capitale, nous y étouffons. Elle
-ne saurait demeurer la bourgade que vous défendez avec tant d'énergie;
-on s'écrase au Corso, il faut faire des trouées dans tous les sens pour
-notre commodité et celle de nos hôtes...»
-
-Ces chers Italiens, nos frères, ils nous sautent à la gorge pour nous
-arracher ce cri: «Quel peuple vous êtes redevenu, quelle nation!»
-
-Nul besoin, pourtant, d'un Palais de Justice à la Bruxelloise, d'une
-synagogue en forme de Hammam, ni de boulevards plantés de trolleys, pour
-que nous saluions leur superbe renaissance. Ils feraient croire qu'ils
-ne sont pas si convaincus de leur propre force et qu'ils s'attendent à
-ce que nous les rassurions. Mais, non, certes! Ils ne se trompent pas.
-
-_Samedi Saint, 22 mars._--C'est l'été. Vers midi, le soleil, haut dans
-un ciel pur, découpe en arêtes vives ce plan en relief qu'est le Forum
-du professeur Boni. Donc fais-toi conduire au Palatin, si tu en as
-l'heureuse occasion, par un archéologue qui ne soit pas un froid pédant:
-le passé revivra à l'appel du magicien. Mrs Strong nous a menés, avec
-ses élèves de la British School of Archeology, au sommet de ce qui fut
-le Jardin Farnèse--et le bosquet de lauriers et de cyprès où des rites
-brutalement physiques étaient célébrés en l'honneur de Cybèle, la Mère
-Auguste; un des sanctuaires nationaux de la Rome primitive. L'érudite
-Mrs Strong fait un cours familier à une vingtaine de jeunes gens qu'elle
-entraîne à sa suite, tout en exigeant de ces étudiants un travail
-formidable. Elle a un talent particulier, cette femme, car les profanes
-ne se lassent pas de l'écouter, même si leurs jambes flageolent, si le
-déjeuner les attend à l'hôtel. Sans un tel guide, comment s'y retrouver
-dans cet inextricable dédale?
-
-Il s'agit aujourd'hui de la formation du Palatin, non pas un mont
-naturel, comme on l'a cru, mais une superposition de temples, de palais
-édifiés l'un sur l'autre par chaque Empereur, sans qu'aucun d'eux ait
-pris la peine de raser l'oeuvre des autres. Chaque monarque veut bâtir
-plus grand, plus haut encore, effacer la trace de son prédécesseur.
-C'est le vertige de l'orgueil sans contrôle. Septime-Sévère, afin
-d'impressionner les fastueux Orientaux entrant dans la Ville par la Via
-Appia, commande des colonnades, des fontaines jaillissantes, des
-pylônes, des colonnes, des bas-reliefs plus blancs, plus richement
-décorés que ce monument Victor-Emmanuel, sous quoi Rome entière semble
-se courber aujourd'hui.
-
-C'était déjà le cri d'admiration provoqué. «Quel peuple vous êtes!» Et
-quel, en effet, celui qui part d'ici, s'en va fonder d'autres Romes au
-bout du monde et stigmatise la route de ses arcs de triomphe, de ses
-Théâtres et de ses Temples, afin que nous suivions sa trace, dix-huit
-cents ans après...
-
-_Déjeuner au Palais Caetani._--De ma place, j'aperçois un général en or,
-qui chevauche au-dessus des toits, galope dans l'azur céleste:
-Victor-Emmanuel sur son piédestal, au milieu des cheminées et des
-tuiles. Il semble qu'il s'avance vers nous, qu'il va briser les vitres,
-entrera dans la salle à manger. Mais je m'étonne moins, depuis que Mrs
-Strong m'a donné la solution de ce problème si souvent posé: pourquoi
-l'architecte Sacconi a-t-il doté Rome de cet extraordinaire monument,
-hors d'échelle avec ses entours, pourquoi l'avoir adossé au Capitole? Je
-comprends: le comte Sacconi était dans la tradition de sa race. Il a,
-lui aussi, désiré faire du colossal à la gloire du Présent. En croyant
-nous affirmer novateurs, nous recommençons inconsciemment les gestes de
-nos pères.
-
-_Quasimodo._--Dans l'ombreuse église de Sainte-Sabas, sur l'Aventin,
-derrière le Prieuré de Malte, un ecclésiastique traduit des inscriptions
-latines aux garçons d'un patronage. L'on se croirait au Forum à la
-grande époque. Le maître mime aux gamins incrédules la résurrection d'un
-saint. Leurs visages, leurs attitudes sont ranimés, ceux des statues et
-des bas-reliefs antiques. Assis en cercle, ils s'agitent sur leurs
-sièges, prêts à la discussion, bondissants, querelleurs, familiers et
-polis à la fois. Il ne leur manque que la toge et un Cicéron.
-
-_Sur le Palatin, le soir._--Heure rose et verte des marbres et des
-vieilles pierres étiquetées. Le crépuscule enveloppe déjà pour la nuit
-les fouilles du professeur Boni. Vers le Nord, du côté du Quirinal, des
-feux s'allument aux fenêtres des quartiers neufs. Une lueur signale les
-Palace-Hôtels de la quatrième Rome, où Boldi accorde ses violons. Sous
-prétexte de tango, des Américaines assoiffées de tradition ont soin de
-rappeler à l'indulgente aristocratie romaine sa hiérarchie, ses
-prérogatives, l'exclusivisme indispensable à une classe dont elles
-envient les noms. On ne les trompe pas sur les généalogies. Mais soyons
-moins injustes à l'égard de ces femmes respectueuses. Elles ont le sens
-des valeurs, le culte de notre passé européen, s'offrent à redorer les
-blasons authentiques et à racheter des portraits de famille. Quel mal
-font-elles, si elles préfèrent l'Almanach de Gotha à Bædeker, ces
-vestales de la quatrième Rome? Elles s'y «cultivent» entre deux thés,
-car il faut respirer une bouffée d'art dans les galeries et les églises,
-avant de s'asseoir à table entre un prince et un marquis. Elles ne
-chôment pas dans le pays du farniente.
-
-Plus tranquillement en apparence, mais tout aussi acharnées à la
-poursuite de leur but, nos petites religieuses du train, avec des
-dévotes laïques, des dames de province venues de tous nos départements,
-jouissent de leur séjour dans d'obscurs couvents pauvres.
-
-Il est sept heures. Dès l'_Angélus_, mes petites religieuses vont se
-coucher, après une journée laborieuse que divisent de multiples
-sonneries de cloches... peut-être rêver d'une audience au Vatican. Or,
-las! le Saint-Père, chuchote-t-on, n'est pas en état d'en accorder--on
-le dit malade.
-
-Dans le quartier du Panthéon, il est, pour les Français catholiques,
-toute une mystérieuse petite vie qu'on voudrait pouvoir étudier. A ces
-voyageurs discrets, glissant leurs feutres sur les dalles des rues
-tortueuses, la Semaine sainte et Pâques réservent des trésors d'émotion,
-des cérémonies qu'il faut croire occultes, puisque nous autres pouvons à
-peine, si déçus, entendre une messe en musique, quelques notes de
-Palestrina. Quant aux fameuses Pompes dans Saint-Pierre, il n'en est
-plus question! Mais d'humbles fidèles se font appuyer par Monseigneur,
-se faufilent, attendent dans les vestibules du Vatican, un placet dans
-leur poche, s'insinuent... parviennent quelquefois. Pour être conduits
-aux bons endroits, il nous faudrait sans doute habiter la Minerva,
-rendez-vous des ecclésiastiques, l'auberge où nos pères descendaient,
-frugaux et contents de sardines et des quatre mendiants pour dessert.
-Quant à nous, à la via Veneto, nous sommes presque seuls à faire maigre
-le vendredi saint. Les beignets frits de la Saint-Giuseppe sont plus
-populaires que le maigre en carême...
-
-Nonobstant, Pâques est la saison de Rome, mais, alors même, Rome a des
-attraits incomparablement variés, qui répondent à tous les besoins de
-l'âme. Elle ne déçoit que ceux qui n'ont rien à lui demander.
-
-Trop de voitures dans les rues, trop de Cook's Tourists, toutes les
-langues parlées à la fois, c'est la tour de Babel. Au bas des degrés de
-la Trinité-des-Monts, les marchands abritent leurs fleurs de parasols
-blancs, et, je l'observe chaque matin, baragouinent un peu d'allemand,
-plus indispensable, désormais, que l'anglais à leur négoce. L'Allemand,
-l'Allemand, il nous poursuit! on se croirait chez nous, au boulevard
-Saint-Michel, mais l'invasion cosmopolite n'est pas comme ailleurs un
-fait nouveau: il y a deux mille ans, nous apprend Mrs Strong, Rome ne
-savait où loger ses visiteurs; ses aubergistes, débordés, improvisaient
-des campements. Des quartiers entiers ont disparu; c'étaient les
-faubourgs de la ville antique, construits, pense-t-on, en terre et en
-planches, caravansérails jusqu'au loin dans la campagne, et la Rome de
-pierre et de marbre était à peu près ce qu'est le Kremlin à Moscou, la
-ville sainte.
-
-Tous les chemins, depuis qu'on se souvient, ont amené des convois de
-pèlerins passionnés ici.
-
-_Promenades._--La quatrième Rome mange petit à petit celle des Papes et
-la dernière d'avant 1870. Certains étrangers même qui, comme Henry
-James, la connurent sous Pie IX, nient qu'il subsiste encore une Rome.
-Où sont les carrosses des prélats, leurs livrées jaunes à galons
-blasonnés, le luxe un peu poussiéreux de leurs palais? Les jardins de la
-villa Ludovisi, ombrages majestueux au centre même de la ville, ont cédé
-la place aux moellons des immeubles modernes. Toutefois, si vous en
-prenez la peine, vous retrouverez la Rome antique. Les vieux aqueducs ne
-sont pas déparés par les gazons du golf; les habits rouges de la chasse
-à courre ne déshonorent pas la campagne, et le tombeau de Cecilia
-Metella porte une ombre agréable à la meute du marquis Casati.
-
-Stendhal, Chateaubriand nous accompagnent, nous autres Français, dans
-nos promenades. Corot surtout surgit à chaque coin de rue. De la villa
-Mattei, des jardins Colonna, du Pincio, ou bien autour de Saint-Jean de
-Latran, en supprimant quelques détails du panorama, ce ne sont que
-toiles signées Corot.
-
-Ce divin ingénu dessinait, comme une fillette très sage, des façades
-dont on peut compter les fenêtres et les portes, modelait amoureusement
-des coupoles d'églises. La Rome de Corot est bise, couleur de café au
-lait, avec quelques touches de rose tendre et de jaune relevées
-d'accents noirs, qui sont les pins parasols et les cyprès. Cet aspect
-nous charme plus qu'aucun autre, mais, ne nous y trompons pas, le
-carrare offensant de l'hommage à Victor-Emmanuel évoque, plus que les
-gris de notre Corot, «l'Urbs» de l'Empire. Si j'en crois les
-archéologues, les prisonniers ramenés des guerres lointaines étaient
-aveuglés par les marbres, les ors, les polychromies violentes, comme
-d'une maquette de Bakst. Nous en savons plus long que Corot et Stendhal
-sur l'antiquité.
-
-_A la villa Mills, sur le Palatin._--Je prends congé des ogives à la
-Walter Scott de Charlie Mills. Quand ce gentleman recevait la société
-romaine de 1840, dans sa fragile villa, il ignorait que sous ses pieds
-plusieurs étages de briques empilées par Septime Sévère étaient
-ensevelis, mais il fondait la quatrième Rome. Le houx et le chardon
-héraldiques, dans leurs médaillons de plâtre rose, vont tomber en
-poussière, car la pioche du professeur Boni est sans pitié pour le XIXe
-siècle, indifférente aux amis de la jeune reine Victoria. Le nom de
-Charlie Mills restera cher aux lecteurs de mémoires, et cela suffit
-apparemment. Il fut un des premiers à implanter ici les coutumes
-anglo-saxonnes.
-
-Henry James dépeint, dans plusieurs de ses admirables contes, les
-premiers Anglais et Américains s'installant dans les palais aux vastes
-salles décorées à la fresque, où tant d'alliances se firent, si bien
-qu'il est peu de familles de l'aristocratie italienne, qui n'aient dans
-leurs veines une goutte de sang «_british_». Combien de romans heureux
-ou tragiques s'esquissèrent chez ce Charlie Mills, pour s'achever au
-pathétique cimetière des protestants, entre la pyramide de Cestius et
-les tombes de Keats et de Shelley, au milieu des cyprès géants...
-
-_En sortant du Vatican._--Nous répétons à satiété que l'art et le Beau
-sont condamnés. Qu'en savons-nous? Peut-être l'art fleurit-il au moment
-où nous le croyons en léthargie. J'ai passé la matinée à la chapelle
-Sixtine, aux chambres de Raphaël. Plus tard, je suis entré à la
-«Sécession de la Via Nazionale», car Rome y expose enfin ses
-impressionnistes. Je n'aurais pas dû m'aventurer dans ces parages. Les
-futuristes sur la rive gauche du Tibre, Michel-Ange sur la rive droite.
-Le noble fleuve continue de couler imperturbablement, insoucieux des
-transformations de notre goût.
-
-Il serait temps d'écrire un «Précis des variations du goût à travers les
-âges», indispensable pour que nos arrière-petits-enfants ne nous
-méprisent pas trop; car nos ancêtres étaient aussi versatiles et
-destructeurs que nous le sommes! Le nom de Botticelli, qui collabora aux
-peintures de la Sixtine, fut oublié pendant trois siècles, après avoir
-connu le succès, comme Bouguereau et Cabanel. Un Anglais le réhabilite.
-
-Fuyons les musées, marchons en plein air; jouissons des monts Albains et
-de ce Soracte si bleu, cadre indestructible de toutes les Romes passées
-et futures.
-
-_A l'Académie de France._--Il a plu, cette nuit, des nuages nacrés font
-des boules qui roulent dans un lac gris de perle. L'odeur des buis, des
-chênes-lièges et de la terre mouillée, emplit les jardins de la villa
-Médicis. Sous les quinconces déserts, M. Ingres doit revenir, la nuit;
-que ne puis-je entendre sa voix! Souhaitons que le futur directeur de
-l'Académie ait, comme lui, le sens et le respect de Rome. Je n'ai connu,
-parmi les pensionnaires, que de pauvres jeunes hommes anémiés par la
-monotonie d'une existence inutile, si elle n'est pas une joie de tous
-les instants. Un seul d'entre ces prisonniers commença d'entrevoir son
-bonheur quand ses quatre années de bagne furent révolues. Il était trop
-tard. Il ne lui resta que d'épouser une Transteverine et de manger du
-macaroni...
-
-L'éducation entière de nos peintres lauréats est à refaire. Depuis M.
-Ingres, la villa Médicis n'a été qu'un hôtel gratuit, avec des ateliers
-lugubres où des rapins tâchent de se croire encore à Montmartre.
-
-Aussi insidieuse à Rome qu'à Florence, et plus dangereuse encore, la
-leçon du passé ne touche que quelques élus. Si vous voulez profiter d'un
-pays comme celui-ci, ce n'est pas son art que vous étudierez; mais
-respirez son air, remettez-vous dans telles conditions physiques et
-morales, celles de la campagne et du loisir. Pourquoi des musiciens,
-dans la ville du monde où l'on entend le moins de musique? Pour leur
-accorder ces loisirs mêmes que Liszt s'offrit à Tivoli.--L'Académie de
-France ne pourra durer que si un directeur intelligent et plein de
-sympathie pour les débutants, dit à ceux-ci: «Vous êtes chez vous, dans
-un site admirable, faites ce que bon vous semble, causons, vagabondez,
-oubliez Paris. Tant pis si vous ne rapportez pas un lourd bagage
-d'oeuvres. Pour peu que vous valiez quelque chose, vous vous serez
-enrichis auprès de nous.»
-
-M. Ingres n'est pas un maître pour la quatrième Rome. Si son ombre erre
-encore parfois au clair de lune, dans les allées de l'Académie, l'aurore
-doit l'épouvanter, car il ne peut risquer des rencontres qui seraient
-trop dangereuses.
-
-Rome est un mystérieux grimoire; elle nous propose un manuscrit dont les
-caractères et la langue sont, pour la plupart de nous, comme du
-sanscrit. Les Anglais et les Allemands vont en Italie par devoir, par
-tradition, sous la conduite de Goethe, de Ruskin ou de Byron. S'ils ne
-comprennent pas, ils savent au moins des noms. Mais pour le Français,
-primaire et laïque, le guide Joanne doit être affolant. Quelques-uns
-s'avisent d'y commencer leur éducation, d'autres s'avouent complètement
-déçus. Pourtant chacun à la longue finit par trouver la récompense de
-l'effort exigé de lui. Puissance évocatrice des noms! Un aveugle
-oublierait son infirmité, s'il se savait fouler la terre qui le porte.
-Scapulaires ou chapelets, mauvaises copies de tableaux anciens, meubles
-imités, ou photographies souvent plus éloquentes que tel plafond perdu
-dans la pénombre, chacun fait à Rome des provisions de souvenirs pour
-l'ornement de sa vie quotidienne. Qui y est allé y voudra retourner.
-Buvez avant de partir la belle eau pure de la Fontaine de Trévi.
-
-
-DE ROME À FLORENCE
-
-Non loin de moi, un couple de Francs-Comtois, au parler traînant, se
-racontent l'un à l'autre la Sicile, Naples et Rome d'où ils reviennent,
-fourbus mais contents. La dame est haute en couleurs, saine et plus
-jeune que son mari, type de militaire retraité, décoré, peu loquace.
-Elle semble avoir vu le Souverain Pontife; tirant de sa sacoche une
-série de portraits de Pie X, elle les étale sur ses genoux et
-s'attriste, comme une mère de son enfant malade: «comme il a l'air
-mélancolique!» Enfin, elle l'a aperçu! De moins près, assurément, que
-ces Dames françaises de la Pension du Bon Salut, qui se vantaient de
-leurs sept audiences au Vatican:
-
-«Elles en disent, elles en racontent et elles croient qu'on les écoute;
-des faiseuses d'embarras, ces Françaises en voyage!...»
-
-Ma voisine se plaint d'avoir mal dormi la dernière nuit, s'étant posé
-des questions énervantes, agacée par l'insuffisance de ses notions
-historiques: «Qu'est-ce que cette Reine de France enterrée à
-Saint-Pierre, Regina di Francia e Iberia, a dit le guide? A qui,
-Sosthène, pourrais-je demander? Iberia? reine d'Iberia? Je ne connais
-pas ce pays.»
-
-Et vous? M. Jourdain n'était pas plus ardent à s'instruire. Le Joanne
-consulté reste muet.
-
-La robuste Franc-Comtoise n'apprécie pas le paysage classique des
-environs de Rome, ni, plus tard, d'un vert laiteux de jade, le lac
-Trasimène, que nous contournons un peu avant la nuit. L'Ombrie, puis la
-Toscane, la déçoivent: «passe encore pour les saules pleureurs de nos
-cimetières, ils ont au moins de gentilles feuilles claires; mais l'idée
-de planter partout ici ces horribles cyprès noirs? Cela vous fait mal.
-Et pourtant, tenez, lisez votre Joanne: la Toscane est riante!»
-L'officier repousse cette offre et se plaint de la faim.
-
-En face de mes compatriotes, un étudiant d'Oxford est plongé dans la
-lecture d'un texte grec. De temps à autre, parlant à l'oreille de son
-compagnon de route,--un autre «fellow» aux grands yeux bleus, trop
-grands et trop beaux,--il prépare ce néophyte aux mystères de Florence.
-Pour les Anglais lettrés, Florence résume toute l'Italie.
-
-_Florence._--Je compléterai, cette fois-ci, ma collection des villas
-florentines et me promènerai dans la campagne. Je me suis juré de ne pas
-entrer dans un seul musée. Assez de tableaux, assez de statues, trop
-d'Art à discuter avec trop d'amis qu'on rencontre et qui deviennent de
-féroces esthéticiens, pour le temps de leur séjour à Florence. Les
-amoureux de Florence vous la gâtent, l'on a parfois envie, en leur
-compagnie, de nier sa beauté et je me rappelle que je faillis sauter au
-cou d'un monsieur qui, dans un restaurant, expliquait à sa femme: «Oui,
-ils ont eu des peintres, des sculpteurs; mais des architectes, eh bien!
-non!»
-
-Si ma Franc-Comtoise n'avait déjà filé vers sa Franche-Comté, je
-voudrais la suivre dans les rues rébarbatives de la «cité des fleurs»,
-rasant les hautes murailles des palais féodaux, cherchant en vain les
-marbres, si teintés d'ocre qu'ils en sont devenus comme de la pierre
-calcinée. Et les fameux iris? ils croissent aux jardins des collines,
-loin des hôtels. Les photographes, comme les guides, vous indiquent des
-choses impossibles à découvrir!
-
-Combien Florence peut, à certaines minutes, vous contrarier! Sans la
-courbe exquise du pont d'Ammanati, sous les fenêtres d'André Gide, et
-ces façades jaunes, maussades, hautaines, mais si délicates, de l'autre
-côté de l'Arno, j'allais cette année médire d'un décor qu'affinent
-cependant les treillis d'une pluie tiède. Le voyageur pressé court au
-Bargello, galope au travers des galeries, croit avoir accompli son
-devoir, mais il ne se doute pas qu'à côté de cette froide cité, il en
-est une autre, toute riante et parfumée de ses cascades de glycines. On
-ne l'a connue qu'en vivant avec des Anglais et des Américains,
-conservateurs pieux des anciennes demeures à jardins suspendus, qui se
-cachent dans les replis de la ceinture de collines: Arcetri, San
-Miniato, Bellos Guardo, Fiesole, Settignano, séjours de plaisance autour
-de la revêche préfecture aux airs de petite cour allemande.
-
-Que les diplomates honoraires prolongent dans l'aristocratie locale leur
-monotone traintrain de réceptions mondaines; que la bourgeoisie s'y
-endorme, c'est leur devoir; mais qu'à cause de l'Art, les ratés, les
-détraqués et les épaves du monde entier viennent s'ensevelir vivants à
-Florence, cela irrite. On dirait qu'au lieu de s'exposer au soleil comme
-dans une Nice, leurs demeures s'orientent vers Donatello.
-
-Peu de cervelles qui résistent après quelques années à l'influence de
-cet art homosexuel. Ne me demandez pas pourquoi le meilleur peintre,
-s'il s'y laisse prendre, deviendra un méticuleux copiste, ou un
-extravagant. On s'assoupit à la longue, ou bien l'on perd la raison, à
-respirer cet air, énervant ou trop stimulateur. Oscar Wilde! Il n'y a
-plus de place ici que pour l'admiration platonique ou pour... Vous y
-oubliez le présent et vous rétrécissez dans une vaniteuse illusion
-d'être propriétaire de la Tour de Narcisse.
-
-Ou mieux, l'alternative de considérer Florence comme une station
-balnéaire. Arpentez la Via Tornabuoni, avant le déjeuner ou à l'heure du
-thé, quand la pâtisserie Donney et le confiseur Jiacosa offrent leurs
-tribunes d'où les preneurs de glaces regardent passer ceux qui viennent
-d'en prendre. Mais alors, ce n'est plus l'Italie, c'est la rue de Paris
-à Trouville, toilettes, chapeaux, conversations de bar, et vous, jeunes
-hommes et vieillards peints! Des existences singulières se cachent
-derrière les rangées de cyprès, dans les clos d'oliviers gris
-enguirlandés de vignes jaunes. Toute la gamme des verts, depuis le plus
-éteint jusqu'au fulgurant véronèse... O maniaques des villas et
-villini!...
-
-Cette douce harmonie de la campagne toscane a de secrètes blandices à
-quoi succombent les «natures sensibles».
-
-La science des jardins aménagea cent musées bucoliques sous les fenêtres
-grillées des villas, belles, graves ou souriantes, et qui eurent pour
-architectes Michel-Ange, Sansovino, ou Ammanati; c'est la Capponi, la
-Pietra, I Tatti, Gamberaia, la Bambici ou la Medici, colonnades,
-terrasses, statues, bustes, fontaines, fresques, richesses paradoxales
-de ce sol où l'Art poussa comme de l'herbe. Pendant quatre siècles et
-plus, le prodigue génie florentin s'est livré au gaspillage. De cette
-puissance créatrice, il ne reste guère, mais... peut-être un mince filet
-d'eau marque la source où espèrent se désaltérer les dilettanti et de
-pitoyables victimes d'une fausse vocation.
-
-Florence, mère désormais stérile, plus indolente d'avoir été trop
-féconde, laisse admirer ses enfants de marbre et de bronze.
-
-Son temple est gardé par des prêtres sans foi, qui, tout juste,
-l'empêchent de se détruire, grâce à l'obole que leur main, tendue pour
-l'aumône, y reçoit des fidèles.
-
-Florence, cruelle et sanguinaire, poursuit son oeuvre médicéenne, sous
-une mante de provinciale et de commerçante, faiseuse de simili-tout,
-«truqueuse», ex-courtisane maintenant vêtue de bure; son art païen,
-comme son art angélique, vous m'en direz l'emploi, si ce n'est d'en
-parer nos beaux esprits d'amateurs ou de petits jardins vers quoi
-montent, de la coupe où s'écrase son Dôme, les mille carillons
-d'importuns campaniles.
-
-_La religion des Anglais._--Des pensions du Lung'Arno sortent des
-caravanes de jeunes misses, le pliant et la boîte de couleurs sous le
-bras, infatigablement prêtes à copier le Ponte Vecchio; des jeunes
-hommes d'Oxford, deux par deux, bras dessus, bras dessous, sentimentaux
-et convaincus, se dirigent vers l'Académie et San Marco; doux athlètes,
-ils ont le culte du Grec et de la Renaissance aux formes ambiguës. Tel
-qui jouait à l'Université dans des tragédies de Sophocle, vient pendant
-ses vacances de Pâques, revoir le Printemps de Botticelli, s'exalter
-devant le David de Donatello. C'est la tradition d'Oxford et un mot
-d'ordre périlleux, car souvent une crise de mysticisme se déclare à
-Florence. J'en connus un, de ces inflammables adolescents, qui voulut se
-convertir, abandonner la littérature; et déjà, le cloître le guettait.
-Fra Angelico ne se doutait pas, quand son pinceau, sous la direction
-d'un invisible chérubin, enluminait les cloisons blanches de sa cellule,
-qu'au XXe siècle, ses images de piété, reproduites en cartes postales,
-voisineraient dans l'album d'un Huguenot avec les Dieux de l'Olympe. Le
-Bon Frère précédait la Renaissance païenne, mais bientôt Mantegna,
-Léonard, Sodoma, le Pérugin, allaient verser du venin dans la chaste
-corolle des fleurs franciscaines.
-
-_Opinions à la mode._--De Fiesole à San Miniato, Écho répète les noms de
-Giorgione et de Cézanne. Si Florence ne produit plus d'oeuvres
-originales, Florence critique, discute, croit penser. Dans les caves du
-palais Antinori, le cuisinier Lapi a établi une taverne, un bouge où
-cochers de fiacre, étudiants, esthètes, se coudoient pour déguster à bon
-marché les vins légers et des plats savoureusement indigestes. A manger
-les petits pois tendres d'avril, vous croiriez croquer la Primavera de
-Botticelli! Les voûtes sombres du sous-sol sont égayées d'affiches
-polychromes, qui en tapissent la pierre. Lapi, ruisselant de sueur, mais
-fier de sa popularité, interpelle les habitués dans un langage aux
-lazzis toscans, tout en faisant griller les beefsteaks et sauter l'acide
-tomate, tandis que les délicats fanatiques de la colonie cosmopolite
-échangent des propos rares, célèbrent les mystères du Giorgione.
-
-Florence rallume de temps en temps une lampe votive dans quelque
-chapelle oubliée, pour le culte des «happy few». Après Piero della
-Francesca et Masaccio, voici qu'on parle sans répit du maître de Castel
-Franco, et de son élève Cézanne, «le plus significatif des peintres
-français», selon ces critiques nouveaux nés; j'écoute les conversations
-dans tous les dialectes, où les noms de Verlaine, de Mallarmé, se mêlent
-à ceux de Matisse et de Michel-Ange. L'époque de Ruskin est déjà bien
-loin d'eux. Une admiration ne s'est jamais établie que sur des ruines et
-des négations.
-
-_Un sanctuaire négligé._--Dans un quartier peu fréquenté des étrangers,
-plein de ces majestueux palais qui semblent toujours bouder et que
-personne ne visite, à part les amis des vieilles familles dont ils sont
-encore la propriété; une rue comme tant d'autres, étroite et assombrie
-par l'auvent des toits tendus, de chaque côté, contre l'ardeur du soleil
-et les frimas, une rue sans trottoirs, dédaigneuse et vaine de ses
-beautés dissimulées. Une petite porte donne accès dans l'ancien cloître
-de Sainte-Apollonia. On y a réuni les fresques du «prodigieux» Castagno.
-Peu de touristes jugent nécessaire de les voir, je les ai ignorées
-jusqu'ici. Enfin, grâce à l'insistance de Gide, j'ai «comblé cette
-lacune», malgré que je me fusse promis de fuir les galeries de musées.
-
-C'est là, peut-être, que s'est réfugié le génie même de Florence,
-dépouillé de ses charmes équivoques, viril, âpre et ravagé de passion.
-L'étonnement est comme un briquet où s'allume encore notre admiration
-lasse. «La Cène» de Castagno ne ressemble à rien d'autre.
-
-L'accentuation des types est d'un caricaturiste, chaque apôtre, une
-charge étrange et si suggestive, le Jésus, si humain, que l'on dirait
-presque les acteurs d'un idéal Oberammergau. Une réalité terrible, qui
-sent la bête, la laine et le cuir. Ces apôtres-ci sont pris dans les
-carrefours de la Florence où chaque demeure fut une forteresse
-barricadée contre les égorgeurs nocturnes. Quelle saveur, le curieux
-sens décoratif et pittoresque! Cependant les touristes se ruent à la
-Tribuna et s'exaltent devant des chefs-d'oeuvre inférieurs à tant
-d'autres qu'ils ignorent.
-
-_Impruneta._--C'est le village où se fabriquent les pots de terre cuite
-aux formes classiques, à peine modifiées depuis trois siècles, et qui
-servent dans toute l'Italie à orner les jardins et les potagers. Le
-chemin qui y conduit est accidenté comme des «montagnes russes». Les
-freins de l'automobile manquent à chaque instant de se briser. A chaque
-détour de la route, par-dessus un mur bas, au travers des oliviers,
-Florence semble se montrer comme dépouillée d'un de ses voiles; parvenu
-à un sommet, vous la voyez dans toute sa beauté, nue et digne de sa
-renommée. Le Dôme, rose et blanc, reprend sa véritable proportion dans
-un encadrement de montagnes, encore neigeuses au printemps, et d'un bleu
-plus sombre, à cause des avoines et du blé vert électrique, qui
-tapissent les premiers plans. Les demeures de campagne sont des
-réductions de palais urbains, avec leurs nobles petites façades; les
-bourgs, aux rues dallées de marbre, eux aussi des miniatures de nobles
-cités. L'église d'Impruneta, sur sa vaste piazza princière, peut
-rivaliser en richesses avec les plus notoires; et tout autour, c'est, à
-six kilomètres de Florence, la vie agreste, qui continue, primitive et
-si ignorante de sa civilisation, que les maîtres-potiers restent sans
-réponse à cette question: «Pourrez-vous emballer ma commande et me
-l'expédier à Paris?--Parigi? e molto lontano--non so!»
-
-Les fours, à flanc de coteau, s'étagent les uns sur les autres, comme
-des joujoux d'enfants. Dans le roc ou la terre rouge, chaque minuscule
-fabrique a l'air d'une maisonnette japonaise. Les villages étrusques ne
-devaient pas être bien différents de cette idyllique Impruneta; vous
-perdez toute notion du temps et du lieu, en faisant la sotte emplette de
-ces bacs à orangers, qui, sous notre ciel noir, vous communiqueront
-leurs nostalgies d'émigrés. Ici, vous êtes tentés par leur beau profil;
-ils font partie de cette nature où toutes les lignes ont un rythme
-parfait et d'où la Laideur a été bannie par la Volupté.
-
-_Entre Florence et Grasse._--J'ai quitté Florence la nuit, car l'heure
-du retour a sonné et les départs nocturnes me semblent moins déchirants.
-Je veux revenir par la Riviera et la Provence, afin de prolonger d'un
-peu l'exaltation et la fièvre d'Italie. L'aube se lève sur la
-Méditerranée; bientôt Gênes va s'étirer devant nous, après son léger
-sommeil de cité noctambule. Que l'on entre en Italie, ou qu'on en sorte
-par Gênes, on voudrait s'y arrêter. A ses fenêtres, d'où pendent des
-loques et des draps, des femmes échevelées se penchent et semblent faire
-signe au voyageur de s'attarder dans ce port terminus. Du môle à la
-crête des Alpes protectrices, ce n'est qu'un sourire, palais ou
-maisonnettes, églises à coupoles surbaissées, marbre et carton-plâtre
-peinturluré, comme un gâteau d'anniversaire, pyramide d'astragales en
-sucre coloré. Sur les plages proches de Gênes, Nervi, Pegli, les barques
-de pêcheurs s'appuient mollement sur le galet poli, comme sur un
-oreiller. Elles ne se traîneront jusqu'à la mer que pour une promenade
-de plaisance: navigation de paravent, décor pimpant, qui exclut toute
-idée de travail et d'effort.
-
-Voici les cultures d'oeillets, au milieu des arbres africains,
-acclimatés malgré eux de ce côté-ci de la Méditerranée, pour faire
-illusion à l'hivernant transi. Voici le soi-disant pays du palmier,
-Bordighera, Vintimille. L'architecture italienne n'est plus visible que
-dans des pavillons de jardins, des orangeries et des chapelles, datant
-au plus du XVIIIe siècle. Nous disons adieu à l'Italie dans le rococo
-qui se fond insensiblement en un style bâtard, niçois, celui des villas
-modernes et des hôtels, peut-être le plus méprisable, où les hommes
-auront marqué leur empreinte. Nous tâcherons de fermer les yeux, en
-traversant la Principauté de Monaco, ce sublime coin de terre à jamais
-souillé. De Menton à Cannes, tant que je suis dans le wagon, je voudrais
-suivre les phases sensibles de la pénétration de l'Italie en France.
-Quelle est l'une, quelle est l'autre? Le même trajet, en voiture,
-m'épargnerait la vue des Palaces et de ces joueuses maquillées de
-Monte-Carlo, attendant, leur réticule à la main, l'heure de se rendre au
-tripot.
-
-La population cosmopolite, grouillante sur la Côte d'Azur, inspira le
-style casino-palace. La peur de la mort chasse vers la Riviera--où les
-feuilles brunes de l'automne ne rappellent pas le printemps passé, ni
-qu'il y aura un hiver--des vieillards futiles, que ronge encore la joie
-de vivre; ils respirent chaque jour la rose et l'oeillet sous l'olivier
-phénix, et ces figurants de Carnaval, poudrés de la farine dégoûtante
-des confetti, finissent par se croire éternels comme cette végétation de
-zinc et de caoutchouc.
-
-_Grasse._--Si l'automobile vous portait de Gênes à Grasse par la
-montagne, vous feriez, ici, un dernier relai en Italie. Les vallées
-furent plantées par les Romains, à la mode de chez eux. Ils y ont
-construit leurs routes. Entre Ranguin et Grasse, je me suis encore cru
-dans la province de Rome.
-
-Grasse s'agrippe au roc, comme un Tivoli; mais une porte joliment
-moulurée, un heurtoir de cuivre, l'urne d'une fontaine, encore
-décoratifs à l'italienne, se parent d'un fini à la française. Le Louis
-XVI fait rentrer les panses obèses, amenuise, lime le métal, et châtie
-la forme. Les anciens hôtels de la bourgeoisie locale et les bastides,
-sont juste à mi-chemin entre les palazzi, les villas de Toscane et les
-pompeuses demeures versaillaises.
-
-La vie modeste, dans le passé, n'a pas produit ici d'exemplaires oeuvres
-d'art. Nous sommes éloignés des grands centres; mais il y a une aimable
-et jolie élégance répandue, le parfum évaporé d'une cassolette qu'on n'a
-plus remplie d'essence depuis un siècle.
-
-_Fragonard._--De Grasse pourtant il s'élança, le pimpant à la veste de
-zinzolin; dans ces mignons jardinets, dont plusieurs intacts, tels
-qu'ils furent par lui dessinés, il étudia la forme des fleurs et des
-feuillages. Ici, bouffait à son intention le taffetas des jupes, se
-poudraient les visages ronds, aux lèvres rougies; et l'escarpolette
-tendue entre deux platanes dont l'écorce gorge de pigeon a la fraîcheur
-de sa palette, était lancée haut dans ces furtives frondaisons, pour
-que, d'en dessous, des yeux, heureusement indiscrets, suivissent les
-entrechats et les jetés-battus de petites mules de satin clapotant dans
-la mousse des linons.
-
-L'étroit salon, frustré de ses fameux panneaux aujourd'hui transportés
-au delà des mers, il faut y venir par une journée pluvieuse, pour mieux
-comprendre pourquoi Fragonard l'agrandit de ses perspectives de parcs
-fictifs. Des copies habiles remplacent les originaux. La vie
-provinciale, avec son odeur de lessive et de lavande, toutes fenêtres
-closes, y est la même qu'au temps du maître; la lumière et la gaîté,
-bannies des demeures provençales, Frago les recrée et les fixe pour
-toujours sur les parois de la sienne.
-
-Les bonnets phrygiens et les faisceaux de licteurs dont il parsème, du
-haut en bas, son escalier, comme un hommage propitiatoire aux
-inquisiteurs de la Révolution, n'ont-ils pas, de même que les galants du
-salon, la grasse touche facile, la légèreté d'une improvisation sur le
-manteau d'Arlequin d'un Guignol? Longhi de notre Provence, mais dextre
-comme Tiepolo, coloriste comme Rubens, l'errant Fragonard, nourri des
-sucs de cette terre balsamique, tel un gros bourdon gourmand, un vent
-l'emporte au loin, un autre le ramène à sa ruche favorite.
-
-_18 Avril.--Départ de Grasse._--Les dormeurs sont à plaindre en voyage,
-ils se refusent les féeries de l'aube.
-
-Hier soir, une tempête de neige; il gelait. Après une périlleuse rentrée
-sous l'avalanche, j'allai voir en bouclant mon sac, la vieille ville
-rosir sous le soleil levant qu'elle guettait, encore bleue et blanche,
-avec ses toits enfarinés; et les palmiers ridicules, pliant sous le
-poids de la neige, simulaient les panaches d'écume des Grandes Eaux de
-Versailles. Glace-surprise! Les nuages vont faire place à un azur étale
-qui semble chaud, malgré le coupant mistral déchaîné derrière l'Estérel.
-
-La course en automobile, de Grasse à Avignon, par Aix, il y faut
-renoncer; et nous partons de Cannes dans un train d'Allemands et de
-Russes, direct pour Berlin et Pétersbourg, toutes fourrures dehors, dans
-le compartiment surchauffé; les hivernants emportent des brassées de
-fleurs, qui luttent avec l'odeur aigre de la salade remuée dans l'office
-du dining-car.
-
-_Marseille._--Je ne l'ai jamais vue que par le froid, poudreuse,
-contractée sous les apparences d'une photographie en couleurs. Vers
-Lestaque, c'est, à perte de vue, comme des fortifications de marbre
-rose; étang de Berre, la Crau, désert caillouteux; le long des cyprès
-inclinés par le vent, quelques paysans sous leur peau de bique font le
-gros dos au vent déchaîné. L'horizon s'agrandit, l'oeil ne connaît plus
-d'obstacle, le gris atmosphérique, qui établit les distances, est
-balayé: il me semble être à l'intérieur d'une immense pierre précieuse,
-magnifiante comme une loupe. Une plénitude d'impression. Claude Lorrain.
-Couleur, formes, détails, quoique précis, se fondent en un reposant
-ensemble eurythmique.
-
-Les cyprès de la plaine Arlésienne, rangés, pressés l'un contre l'autre
-en palissades droites et parallèles, au-dessus des cultures maraîchères,
-ces noirs arbres utilitaires, seront les derniers, sur notre route, des
-parents éloignés des aristocrates italiens.
-
-_Notre Rome, Avignon._--Dès la gare franchie, en attendant de monter
-dans l'omnibus de l'hôtel, la bise glaciale nous flagelle. Petite ville,
-la préfecture d'un département de France. La rue de la République avec
-ses cafés, ses pharmacies et ses «Galeries parisiennes» rompt le charme.
-Mais, un brusque détour à gauche, et nous nous engageons dans des rues
-vides, muettes, non changées depuis le XVIIe siècle. Une chaise à
-porteurs et des perruques pourraient sortir encore des portes cochères
-armoriées; l'omnibus passe entre les deux battants d'une grille, vire
-dans une cour encombrée d'automobiles; c'est la vieille auberge
-installée dans l'ancien hôtel de Forbins.
-
-Ici, de même qu'à Rome, les Anglais et les Américains promulguent leurs
-lois, implantent leurs coutumes; mais leur ténacité n'a pas encore, Dieu
-soit loué! construit des «palaces». Si on leur doit les bienfaits du net
-lit de cuivre et de la salle de bains, Avignon, enrichie par leurs
-visites de curieux, n'a rien perdu de son caractère. Dans le «hall» de
-«l'Europe» les rocking-chairs bercent de jeunes misses et de lourds
-touristes d'outre-mer, bâillant à côté de leur thé, ou cherchant des
-noms amis sur les listes de leur journal, le _Herald_. Des manteaux,
-blancs de poussière, des casquettes et des lunettes de chauffeurs
-jonchent les banquettes, et des mécaniciens discutent avec leur patron
-l'itinéraire de demain matin, l'heure du départ vers un autre lieu qu'il
-faudra, par acquit de conscience, avoir visité.
-
-_Le jardin des Doms._--Avignon, résidence des Papes! et pourquoi pas une
-fois encore? Le Rhône, plus grandiose que le Tibre, ce soir un lisse
-miroir où le Ventoux sommé d'une crête neigeuse, reflète le trapèze de
-sa silhouette, là-bas, au delà des plaines fécondes, roule, vide de
-barques, ses flots encore froids des glaciers alpestres. Au pied de la
-terrasse au cadre de pierre et de ses parterres cerclés de buis, ce fut
-sans doute la berge où s'amarrèrent les barques qui apportaient du nord
-l'hommage des fidèles au Saint-Père de la Chrétienté universelle. Des
-processions s'engageaient sous les arches à créneaux, poternes de
-l'enceinte fortifiée; les bannières et les cierges, montant par les
-ruelles, parvenaient au faîte de la ville, au Palais féodal et
-conventuel dont les pierres sont prêtes à redire l'écho des hymnes, des
-prières et des cloches. La soupe, le tambour et le clairon, les
-régiments trop longtemps casernés dans ce Vatican provençal, ne peuvent
-rien contre ces augustes parois; si des tourlourous y ont inscrit le nom
-de leur payse et la date de leur libération, qu'on les efface...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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-APPENDICE
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-LE SALON DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE DES BEAUX-ARTS--1908
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-
-_La Grande Revue_, 10 mai 1908.
-
-Il paraît que c'est un «bon Salon». Telle fut la première impression de
-ces Messieurs de la critique pendant que l'«on accrochait». Peut-être
-cette favorable opinion de nos juges est-elle due aux excès des milliers
-d'études de couleur et de systématique déformation, dont les autres
-Sociétés nous abreuvent. S'apercevraient-ils que, s'il est toujours rare
-de découvrir un réel don de coloriste ou de dessinateur--car la
-déformation ne devrait résulter que d'un sentiment inné de la forme,
-d'une vision individuelle des objets--il est deux mille cinq cent
-vingt-huit paires d'yeux à Paris, cinq cent mille à l'étranger, qui
-voient les couleurs à la mode, et autant de mains pour dessiner à la
-façon de Cézanne, de Lautrec ou de Matisse?
-
-Le présent Salon de la Société Nationale? Il est «convenable», à
-l'instar des précédents. Il renferme une dizaine de bonnes toiles. On ne
-saurait s'attendre à plus.
-
-En somme, que reproche-t-on à cette pauvre «Nationale»? Tous ceux de
-gauche y sont passés ou désirent d'y passer, à moins que de grandes
-expositions ne leur semblent inutiles ou qu'ils ne les dédaignent. Elles
-finissent toutes, d'ailleurs, par n'en être qu'une. Lui reproche-t-on sa
-monotonie à la Nationale? Non, elle se dénationalise, seulement.
-
-La Société Nationale, elle, perpétue la tradition--de plus en plus
-vague--de Manet et des impressionnistes, de l'école de Lecoq de
-Boisboudran, de Whistler et de Puvis de Chavannes, tout cela édulcoré,
-affaibli par les gros succès de Salon et l'intervention des marchands de
-tableaux. La Société Nationale, ne l'oublions pas, fut fondée par
-Meissonier--le dieu de la rue Laffitte, il y a vingt ans,--et par des
-hommes comme Roll, Gervex, Duez, Béraud, Cazin, Stevens, qui connurent
-des triomphes dont rien ne peut plus nous donner l'idée. Ces Messieurs
-furent ce que l'on appelait des «jeunes maîtres». Autorité, succès
-matériel, position sociale enviée, toutes récompenses et décorations
-obtenues à l'âge où, maintenant, l'on se demande dans les ateliers
-d'élèves ce que l'on fera plus tard!
-
-Tous ces hommes ont «un passé» que les jeunes générations connaissent
-peu. Il ne nous appartient pas, à nous leurs élèves ou leurs amis, de
-les juger impartialement. Nous sommes engagés vis-à-vis d'eux par des
-sentiments de cordialité, de reconnaissance et de considération. Ce
-passé fut, pour certains, très brillant. Ils eurent tous beaucoup de
-talent, à nos yeux de débutants; et maintenant, ils font partie de nos
-souvenirs de jeunesse, de ces souvenirs qui paraissent plus charmants à
-mesure qu'ils s'effacent. Ils créèrent un type qui tend à disparaître et
-dans lequel, seuls peut-être aujourd'hui, MM. Vuillard et Maurice Denis
-pourraient être classés. Je veux dire des artistes «avancés», bien de
-leur temps, tout juste assez contestés pour en être fiers, mais, au
-fond, approuvés de tous les partis. Il doit être délicieux, quoi qu'en
-ait dit M. Degas, d'avoir de grands succès quand on est très jeune. Cela
-doit donner, pour parcourir le reste de la carrière, cette magnifique
-assurance, cette tranquillité si précieuse aux hommes de pensée, et qui
-fait tant défaut à la plupart d'entre nous.
-
-Le Salon de 1908 nous montre nos aînés, riches des mêmes qualités
-qu'auparavant, avec, peut-être, un peu moins de vivacité, mais d'autant
-plus de réflexion. On respecte la gravité sereine de la composition
-destinée à quelque amphithéâtre de la Sorbonne, où le président, M.
-Roll, a cherché à dépeindre l'hésitante et douloureuse marche des
-savants à la poursuite de la Vérité. L'heureuse disposition des nuages,
-vers la gauche, apporte, par son arabesque ellipsoïdique, un repos et un
-arrêt pour l'oeil; sans quoi, le regard risquerait de s'égarer trop loin
-du centre, où une femme nue, aux gris argentés et dorés tour à tour, se
-détache sur un cumulus figurant un taureau, symbole de la Force. C'est
-bien là le style républicain officiel où devait tendre, en prenant des
-années, l'auteur de la robuste Pasiphaé, et de tant d'autres célèbres
-toiles, qui sont du réalisme, du «vérisme» même, et pourtant visent plus
-haut.
-
-Quel dommage que M. Gervex ait renoncé à ces décorations municipales, à
-ces «pages» franchement populaires, que je lui vis ébaucher et finir
-dans l'allégresse de sa trentième année, alors qu'élève chez lui,
-j'avais la bonne fortune d'entendre des hommes comme Mirbeau, Manet,
-Stevens, parler de la vie, me l'enseigner, pendant que j'étais initié
-aux mystères du «beau métier»!
-
-M. Gervex se repose de ses vastes entreprises de la Villette et de
-Moscou, en exécutant des portraits et des scènes mondaines, voire des
-nus, avec cette souplesse et ces «mousses» de blanc d'argent, qui
-défendent à une toile de se plomber. L'idéal de M. Gervex ne s'est pas
-modifié, depuis les heureux jours de ses premiers succès et il apparaît
-comme immuable, sans inquiétude, au milieu de l'universel doute. Envions
-ceux qui n'ont pas trop de nerfs!--M. Béraud, lui, subit depuis quelque
-temps, une sorte de crise religieuse, et sa peinture n'a changé que dans
-ses manifestations «spirituelles». Le Parisien de naguère, ne
-retrouvez-vous pas tout son esprit, avec un peu de sa sécheresse d'exact
-narrateur, dans ses plus récents ouvrages? Il ne fut jamais plus heureux
-que dans son «Baccara au Cercle de l'Épatant». C'est là de l'anecdote,
-mais plaisante et sans prétention.
-
-M. Léon Lhermitte, l'un des derniers de chez M. Lecoq de Boisboudran, le
-voici, avec une majestueuse _tranche de vie_. Le hasard de l'accrochage
-(ou peut-être les besoins de M. Dubufe qui prend un soin de tapissier
-pour accueillir tous les visiteurs, au seuil du Salon)--le hasard (?)
-rapproche M. Lhermitte d'Ignazio Zuloaga et de Gandara.--Ce voisinage
-est piquant. Si différents que soient ces artistes, ils ont quelque
-chose de commun et qui va se perdre; une exécution égale, mathématique,
-propre, lisible et qui se reproduit en blanc et en noir, comme si elle
-n'était, chez les uns, perlée de gris, nuancée et discrète; chez
-l'autre, éclaboussante des couleurs de l'arc-en-ciel: gemmes, fusées,
-étincelles; le tout restant parfaitement plat, «carte à jouer», comme
-dit M. Degas, et dans le cadre. M. Lhermitte et M. Zuloaga n'ont jamais
-fait mieux, ni plus fort. Ah! si les élèves savaient regarder, s'ils
-voulaient encore apprendre, quels déboires, quels délais leur
-épargnerait une station dans la salle A!
-
-Entre le panneau où Antonio de la Gandara et Zuloaga se dressent, de
-toute la hauteur d'une «maestria raisonnée», clairvoyants et
-intangibles, sûrs de leurs procédés comme on l'était autrefois, je
-prétends que les jeunes gens briseraient leurs pinceaux, ou se
-mettraient à «tirer des filets», à coucher des «à plats» sur des murs,
-peut-être s'embaucheraient-ils chez quelque entrepreneur de peinture en
-bâtiment. Il serait temps, ensuite, pour eux de se demander: ai-je
-quelque chose à dire?
-
-C'est encore le métier de M. Lhermitte, qu'ils laisseraient de côté, car
-celui-là est le plus ingrat et le moins proche de nos préoccupations
-actuelles; il n'y a plus guère de sous-Lecocq de Boisboudran, qui
-l'enseignent; ceux-là mêmes qui ne prétendent, auprès de leurs élèves,
-qu'à une humble fonction de contremaître, voient leur classe désertée
-par tous les petits génies de la rive gauche. Vous savez qu'il y en a
-18.000.
-
-La composition, l'agencement des figures, dans «La famille» de M.
-Lhermitte, est un modèle de ce genre si français, si logique et d'une si
-sereine unité. Que cela est donc «raisonnable»! Comme l'architecture
-d'une ville de la Marne, comme un paysage de Champagne...
-
-Et Zuloaga? C'est à la fois l'intelligence d'un auteur dramatique et
-d'un musicien; d'un metteur en scène et d'un maître affichiste;
-Espagnol, nationaliste passionné, il est parisien d'éducation, même dans
-ses «sorcières». Espagnol, oui! mais un peu de Munich aussi; et un
-laqueur chinois. Que n'est-il pas? Que n'a-t-il appris? Que ne sait-il?
-Un paysagiste à la Gustave Doré, romantique, mais sobre comme le Greco
-de _la vue de Tolède_. Il a le sens de la vie moderne et le respect de
-la tradition; tout en les amusant, il évoquera à tout voyageur des
-souvenirs de musées. Quant au choix du sujet, il est toujours aguichant;
-son dessin est comme un théorème; enfin que lui manque-t-il pour être
-complet? Pas même l'admiration de Degas!
-
-Depuis la fuite du gris, la palette est devenue si violente, qu'il n'y
-aura guère que Zacharian et moi pour regretter l'absence, dans tant de
-roses chauds, de «quelques froids» complètement bannis des oeuvres du
-jeune maître. Mais, ô Zuloaga! nous sommes des maniaques, et ne nous
-écoutez pas! Ainsi que le dit votre maître Degas: «quand un peintre a»,
-comme vous, «osé supprimer délibérément l'atmosphère de ses tableaux, il
-n'y a qu'à le saluer très bas». Aujourd'hui, vous dépassez ce que les
-plus optimistes espéraient de vous. Vous nous avez stratifié là trois
-panneaux en laque de Coromandel, et vous savez comme j'aime cette
-matière. Nul malfaiteur, nulle hystérique n'osera mettre des épingles
-dans votre toile, cette muraille de la Chine! Comment a-t-on pu vous
-reprocher d'imiter Goya? Goya avait une technique de hasard, maladroite
-ou habile, variée, capricieuse et fondée sur l'emploi des glacis. Sa
-main tremblait devant la nature. La vôtre ne bronche pas. Vous avez
-inventé une calligraphie lourde et magistrale, cette matière opaque et
-cette vigueur adroite de la touche, qui auraient effaré votre ancêtre,
-mais qui nous donnent, à nous, infirmes du vingtième siècle, l'idée de
-la Force.
-
-En face des envois d'Ignazio Zuloaga, il siéra de s'arrêter quelques
-minutes devant la famille bizarre qu'a peinte C. W. Lambert,
-l'Australien fixé à Londres et qui est en train de prendre dans cette
-ville, avec M. François Flameng, les commandes que refuse d'exécuter Mr.
-John S. Sargent, décidé, lui, à ne plus être un portraitiste mondain.
-Mr. Lambert joint à la facilité bruyante de Zuloaga, le goût un peu trop
-«pittoresque» qui séduit nos voisins. A côté, voici Wilfrid von Glehn,
-élève et admirateur de Sargent, oscillant entre l'École américaine issue
-de Carolus-Duran, et le «New English Art Club», épris du XVIIIe siècle
-anglais, à la façon de Wilson Steer, et de la «bravura» italienne. Il y
-aurait un parti à prendre, mais il attend encore. Son aisance et un fort
-acquis, nous garantissent un prochain et définitif succès auprès des
-cosmopolites.
-
-John Lavery n'a que trois numéros au catalogue; mais ses fidèles l'y
-retrouveront tout entier, avec ses qualités de peintre franc et robuste,
-dont la matière se patine si bien, avec le temps qui unifie ses gris
-perlés et ses beaux noirs. Très Écossais, cet Irlandais whistlérien.
-Grand favori à Berlin.
-
-Charles Shannon--qu'il ne faut pas confondre avec J.-J. Shannon,
-celui-ci le portraitiste mièvre des jolies femmes, des enfants et des
-têtes couronnées en particulier--Charles Shannon nous montre son noble
-et majestueux portrait de lui-même, et une charmante figure de jeune
-femme romantique. Shannon a une grâce unique et ce style néo-classique
-qu'a honoré le grand Watts. Charles Shannon maintient dans son pays la
-bonne tradition qui suit les écoles italiennes du XVIe siècle. Il me
-semble que c'est là qu'est la vérité, pour les «intellectuels»
-anglo-saxons.
-
-On peut déplorer, en effet, qu'il n'y ait plus, de l'autre côté de la
-Manche, une autre tradition purement technique, tout au moins un dernier
-globule du sang généreux qui fait palpiter ces belles poitrines de
-femmes, telles que les maîtres du XVIIIe siècle les ont modelées dans
-une pâte savoureuse comme la chair des fruits; mais, puisque le
-préraphaélitisme a ramené les artistes à trois cents ans en arrière,
-c'est bien la ligne suivie par MM. Charles Shannon et Ricketts, que je
-jugerais la moins dangereuse pour des esprits à la fois élégants,
-précieux et graves.
-
-Pour si peu de véritables peintres-nés, qu'il y ait chez nous, c'est
-tout de même encore en France qu'on en comptera quelques-uns. Tâchons
-d'en noter une demi-douzaine au passage.
-
-Voici le patient, appliqué, sage M. Lobre. Il est difficile de mettre
-plus d'honnêteté à peindre des intérieurs sans figures. Je préfère ses
-petits salons de Versailles à ses cathédrales, qui sont un peu molles et
-manquent de grandeur dans le dessin; mais tout de même, c'est là du «bon
-ouvrage», solide et qui vieillira bien. La chapelle du château de
-Versailles est près d'être tout à fait excellente.
-
-M. Lobre a su forcer les amateurs à s'intéresser aux simples jeux de la
-lumière sur des murs de demeures inhabitées. Nous lui devons de petits
-bijoux d'émotion et de large «fini». Je lui serai, quant à moi, toujours
-reconnaissant de ce qu'il m'ait appris à travailler lentement, il y a
-longtemps de cela, à mes débuts. Ce qui lui manque, c'est certaine
-acuité dans la forme, dont un Boldini fait vivre un vase, un balcon, une
-colonnade. Mais M. Lobre est lourd et froid comme ces pendeloques de
-cristal, dont il est le Velasquez, ainsi que des moulures Louis XIV et
-des soupières.
-
-M. Zacharie Zacharian, comme exécutant, est unique--on voudrait qu'il
-osât plus, sans perdre sa manière impeccable. Il ne daigne.
-
-Voyez le Velasquez romain de M. Carolus-Duran: n'est-ce pas encore d'un
-peintre éternellement jeune, pour qui la couleur sera toujours une fête,
-et manier des couleurs, le plus excitant des sports?
-
-Dans cet heureux Salon de 1908, il est encore deux grandes pages, par
-mes amis Simon et Cottet. Je leur dis assez crûment ce que je pense,
-pour me permettre de les louer en public comme il convient. La scène,
-dans une église d'Italie, par Lucien Simon, peut-être moins fougueuse,
-moins brillante dans toutes ses parties que «_Les ramasseuses de pommes
-de terre_» (Société Nouvelle), moins contrastée que ses études
-italiennes, est un modèle achevé de composition, de balancement et de
-tenue. Or, c'est là une des qualités, si françaises, qui se font rares.
-Simon, intelligence à la fois fiévreuse et réfléchie, pour la gloire de
-notre école, n'abandonne rien au hasard de l'improvisation, tout en
-gardant l'imprévu d'un illustrateur et le caprice d'un faiseur
-d'esquisses; la partie gauche de sa toile, autel et officiants, il n'en
-a jamais dépassé les prestigieux coups de brosse, emporté par une sorte
-de délire de peindre, mais toujours se contrôlant. Et partout, s'atteste
-en son oeuvre un des plus jolis, des plus distingués esprits de ce
-temps.
-
-Néanmoins, je persiste à croire que la dimension «demi-nature» lui
-convient mieux que toute autre. Il conduit mieux sa pâte, d'un bout à
-l'autre, dans une moyenne, que dans une grande «machine».
-
-Charles Cottet, avec toute l'hésitation et la touchante maladresse d'un
-jeune homme--sincère chez lui, et non pas voulue comme chez les autres
-d'à côté--a imaginé et presque réalisé une fort belle chose. Sa
-«Pieta»--grand succès de Salon, scène inoubliable--eût pu être un
-chef-d'oeuvre, dans les proportions de ses «feux de la Saint-Jean».
-Telle qu'elle est là, dans la chapelle un peu sombre où M. Dubufe l'a
-érigée, c'est un bien éloquent résumé de ses solitaires rêveries
-bretonnes, une ardente prière balbutiée avec ses amis les pêcheurs, au
-bord de la mer homicide dont il fut un des poètes et le dramaturge.
-J'aime la coloration brune, chaude, la sonorité un peu lourde, à la
-César Franck, de ce tableau «Douleur», de ce deuil marin, qui fut
-vraiment _senti_, par le plus noble et le plus doué des peintres de ma
-génération.
-
-Les grandes toiles de MM. Lhermitte, Zuloaga, Simon et Cottet, que je
-suis obligé, malgré leur diversité, de considérer en même temps, je les
-regarde comme des «tableaux de Salon», terme qu'il conviendrait de
-définir. Le «tableau de Salon», destiné à prendre place, plus tard, dans
-un musée public, est cette sorte de production dont le régime actuel de
-Salons annuels, officiels, a été le prétexte et la cause. J'en crois la
-donnée regrettable. L'influence du Salon me semble aussi dangereuse, en
-cela, que celle des expositions des Indépendants, ouvertes à toutes les
-ébauches et à toutes les débauches. Le tableau de Salon doit être grand;
-le sujet intéressant et tel que le public s'arrête devant l'oeuvre avec,
-dans la main, l'article élogieux que les grands quotidiens lui ont
-consacré, le jour du vernissage. La facture doit en être assez
-brillante, assez brutale, pour se faire voir de loin, être facile à
-reproduire dans les catalogues et les magazines, et se détacher, sans
-conteste, de toutes les oeuvres environnantes. Ce tableau, souvent
-acquis le premier jour par l'État, va rejoindre, une fois l'hiver venu,
-ses camarades et prédécesseurs, au Luxembourg. Mais là, dans un milieu
-différent, il perd beaucoup de son à-propos, et, parfois, au bout de dix
-ans, on ne peut plus le regarder.
-
-Le tableau de Salon est précisément le contraire du tableau de
-collection. Aussi regrettons-nous que des hommes tels que Cottet et
-Simon, par une sorte d'habitude prise et de tradition de quartier, en
-tentent encore l'effort.
-
-Prenons comme exemple la «Pieta» de Cottet et le service religieux de
-Simon. Ce sont deux excellentes toiles de Salon; mais nous connaissons
-de chacun de ces artistes, des ouvrages de moindres proportions, où
-leurs natures respectives sont autrement parlantes. Jamais Simon
-n'aurait, dans un tableau de chevalet, laissé les valeurs un peu faibles
-de ses enfants de choeur; ses noirs auraient eu une beauté toute autre;
-le blanc trop crayeux de la fenêtre se serait argenté et adouci. Je sais
-bien, qu'en petit, il n'aurait pu donner aux têtes ce caractère
-généralisé, synthétisé, si peu «portraitiste», qui assigne à Simon une
-place si enviée parmi nos compatriotes. Néanmoins, ses facilités de
-peintre nerveux et de dessinateur de croquis nous auraient effrayés. La
-pâte, un peu mince, tient son défaut de ce que Simon ne peut pas
-«reprendre» un morceau, mais le cherche, le réussit du coup, ou l'efface
-et le tente une autre fois. Dans un panneau restreint, il conserve, d'un
-bout à l'autre, un style et un charme, même parfois une pâte très
-supérieure. Ce que je dis de Simon, serait encore plus juste dit de
-Cottet. Le dessin abrupte, maladroit, mais souvent éloquent qui, lui,
-n'a rien d'appris, se dilue, s'affaiblit, quand les personnages ont été
-mis au carreau. L'éducation indépendante de Cottet n'a pas assez
-d'«acquis» pour soutenir la tension nécessaire à l'achèvement d'une
-vaste page. Son modelé perd de son imprévu et trahit des hésitations,
-quand il veut dépasser l'esquisse. Mais nous ne sommes, ni les uns ni
-les autres, maîtres de nos actions et nos existences sont trop dirigées
-par des lois mystérieuses et multiples--dans nos vies, privée et
-sociale--pour toujours suivre ce qui, nous le savons, serait _notre
-voie_.
-
-Simon et Cottet ont désiré faire, chacun, un tableau de Salon. «Le
-succès a couronné leur entreprise» et ils doivent s'estimer heureux, car
-ils y sont très au-dessus de ceux de nos confrères qui s'essayent dans
-cette manière. Mon intention n'est pas de rabaisser les succès de Salon.
-Il en fut de mémorables et de mérités; c'était, il y a vingt-cinq ans,
-le Rolla de M. Gervex ou la mort de Marceau par M. J.-P. Laurens, beau
-morceau que l'avisée jeunesse des Japonais s'est acquis pour le musée
-Européen de Tokio. Tel était le talent entre 1880 et 1890. Tout autre il
-est aujourd'hui. J'ouvrirais volontiers une parenthèse pour célébrer
-celui de ce Jean-Paul Laurens, dont j'eus le plaisir de revoir, cet
-hiver, le très beau plafond du théâtre de l'Odéon--et j'en fus redevable
-au toujours étonnant redingoté Charles Morice, qui nous y attira, Dieu
-en soit béni, pour nous rappeler Baudelaire et Verlaine au moyen de la
-musique et de quelques oripeaux.
-
-Mais revenons au Salon.
-
-Je ne voudrais pas être accusé de partialité, à l'endroit de la Société
-nouvelle; mais enfin, la collection des René Ménard, sur la tenture
-bleue où sont accrochés ses classiques paysages, peut-on souhaiter rien
-de plus savant et de plus auguste? J'entends reprocher la monotonie aux
-paysages de Ménard. Souvent, on se plaint des inquiets qui frappent à
-toutes les portes; de quoi est-on content? Est-ce des avatars mensuels
-de M. Matisse, ou de l'immobilité de M. Vallotton? Pourquoi pas le
-quiétisme olympien de René Ménard?
-
-Évidemment, l'idéal, ce serait d'être M. Maurice Denis. L'heureux,
-l'enviable sort que le sien! De l'invention, comme les grands maîtres,
-de la poésie, de l'esprit, de la couleur; un dessin dont il a dirigé la
-naturelle facilité, comme les jardiniers japonais font d'un arbuste; de
-l'aisance, de la grâce, française et italienne. Écrivain exquis et grand
-artiste, M. Maurice Denis a aujourd'hui la situation la mieux établie,
-en Allemagne, en Suisse et en France; tout le monde l'accepte; il dompte
-gentiment les vieux, il entraîne et soutient les débutants, il ne sera
-pas ridicule plus tard, à l'Institut, et il parlera sur les tombes,
-écrira des mémoires pour l'Académie des Inscriptions. Pendant ce
-temps-là, il continuera de décorer le Panthéon aussi bien que des salles
-à manger, illustrera la Bible, Dante et Francis Jammes.
-
-Voyez ces panneaux, au Salon de la Nationale: j'en suis enchanté, comme
-vous l'êtes vous-mêmes; comme tout le monde! N'ont-ils pas la grâce, la
-poésie et le style combinés? Quel rythme pur, quelle virginale décence!
-Je ne sais comment exprimer ma joie, en présence de cette oeuvre
-décorative. J'ai toujours aimé Maurice Denis. Je craignais que la vie et
-les succès ne le gâtassent; mais non, maintenant plus rien à redouter.
-Denis est «équilibré»; un ingénieur apparu pour jeter un pont entre le
-monde ancien et le nôtre. Il naquit pour supprimer les difficultés,
-répondre aux questions les plus épineuses et, nouveau Prospero,
-déchaîner puis calmer la tempête... La méthode! triomphe de la méthode!
-
-Dans la Société Nationale transformée, plus tard, beaucoup plus tard, M.
-Maurice Denis sera président. Il aura, derrière lui, un énorme «bagage»,
-l'autorité d'un Puvis de Chavannes et ce savoir-faire diplomatique pour
-lier les mains des uns et des autres en une immense ronde confraternelle
-de convenance. C'est alors que se produira cette «fusion» souhaitée par
-quelques-uns, de tous les salons en un seul... dont P. A. Besnard (on
-pleure son absence, en ce Salon-ci) a déjà fait un projet fort
-intéressant, auquel les timides n'oseront point encore se rallier, mais
-qui sera repris plus tard, soyez-en sûrs. Denis sera là pour y
-veiller... Allons donc! nous sommes tous pareils, dans les trois Salons.
-
-Mais je n'ai presque plus de place pour parler de tant de jolies ou
-intéressantes choses dont regorgent les salles de l'avenue d'Antin.
-
-M. La Touche s'est représenté comme conversant avec M. Braquemond:
-groupe d'amis réunis en un panneau décoratif fort amusant; l'élégiaque
-M. Aman-Jean, toujours égal à lui-même, littéraire et fiévreux; les fins
-portraits de Mlle Bonanszka; l'importante oeuvre de M. R.-X. Prinet, si
-bien conduite; Le Sidaner, dont le métier devient par trop égal et
-pointillé, peut-être; R. Boutet de Monvel qui a un sens de la forme, que
-je voudrais voir mieux appliqué à la peinture. MM. Guérin, coloriste
-amusant et parfois charmant, Lebasque, Miss Howe... et tant d'autres,
-pour lesquels il me faudrait faire un second article.
-
-Car je n'ai pas encore parlé du seul homme, qui m'apparaît, dans ce
-Salon, faire toujours, et en quelque circonstance que ce soit, comme
-Denis, ce _qu'il veut faire_; c'est-à-dire en maître-ouvrier, à la façon
-de ceux de jadis. C'est, on l'a deviné naturellement, notre grand homme,
-M. Rodin. On ose à peine parler d'une oeuvre nouvelle de lui, tant on a
-déjà épuisé les termes élogieux et respectueux que commandent ses
-constants chefs-d'oeuvre. Voilà qui est tellement au-dessus de toute la
-production moderne, que l'on tremble en l'approchant. La figure nue,
-qu'il va, hélas! draper pour le monument Whistler, me fait penser à
-Rembrandt, à la Bethsabée. Le dos est un des plus étonnants morceaux que
-j'aie vu depuis longtemps. Il n'y a rien à en dire à ceux qui sont assez
-à plaindre pour ne pas comprendre cette féroce majesté. «L'Orphée» est
-un autre chef-d'oeuvre étonnant de grâce agile et souple; et que penser
-du troisième fragment que M. Rodin a envoyé aussi? Fit-on jamais, depuis
-l'Antiquité, modelé plus palpitant, plus près de la nature, que la
-poitrine féminine de ce morceau? Des aveugles, ceux qui ne voient pas ce
-que l'on doit à un homme assez fort et assez ingénu, pour nous
-présenter, tour à tour, de telles études si libres de facture dans leur
-rugosité, ou bien ces exacts, scrupuleux bustes, ces portraits si
-français où il étudie un nez, une bouche, une nuque, comme le ferait un
-débutant enfant-prodige!
-
-C'est que M. Rodin est à la fois un grand maître et toujours un élève.
-Ses «déformations», qui tiennent du lyrisme, sont fondées sur une
-connaissance complète de l'ossature humaine: _il sait son métier_ et il
-le plie à ses besoins.
-
-
-
-
-NOTES SUR LE SALON D'AUTOMNE
-
-A Charles Morice, lequel je remplaçais, cette fois, au _Mercure de
-France_.
-
-
-La fermeture de la Villa Médicis, «la séparation des Beaux-Arts et de
-l'État», la liberté pour tous, mais l'air de Paris ordonné à chacun de
-nous comme une «cure» de modernisme, tels sont les souhaits les plus
-récents de quelques beaux penseurs. Nous avons vu une centaine
-d'écrivains, sociologues, professeurs, philosophes, et même un illustre
-peintre, signer de courageux papiers pour le «grandissement de l'esprit
-humain», qu'il s'agit de dégager, une fois pour toutes, des chaînes du
-passé et de l'odieuse servitude romaine.
-
-Il semble que l'État devienne de plus en plus un aimant qui attire tout
-à lui. Les artistes faisaient parfois exception. Les petites expositions
-sans jury ni règlement étaient, depuis longtemps, une concurrence, une
-menace à l'autorité et à l'intérêt des Grands Salons.--Les
-impressionnistes et Claude Monet en tête (je mets Édouard Manet à part,
-tout seul), répudièrent tout encouragement officiel.--Point de jury,
-point de distinctions, criait-on de tout côté. Depuis quelques années,
-les Indépendants, aux Serres de la Ville, étaient tenus pour les seuls
-exposants dignes qu'on s'occupât d'eux.
-
-Or, voici que, soudain, M. le Président de la République ouvre
-solennellement le Salon d'Automne. Les mains des mêmes Indépendants sont
-tendues vers les rubans rouges et violets;--que se passe-t-il?
-
- *
-
- * *
-
-Les amateurs ne se plaindront pas que le Salon d'Automne ait lieu et
-qu'avec fracas il prenne un caractère officiel, si contraire pourtant à
-l'esprit qui l'inspire.--Il s'y présente des groupements et des oeuvres
-au dernier goût du jour, dont la diversité apparente, mais l'unanime
-prétention à la «nouveauté», offrent une belle image de la «Liberté
-dressée en face de l'Académisme», toute rayonnante, enfin victorieuse.
-Il était temps de rappeler d'un exil, où l'on cueillait, il est vrai,
-les lauriers mêlés avec les palmes du martyre, les parias d'hier, et de
-leur faire gravir les escaliers à tapis rouges, entre deux haies de
-gardes républicains en grande tenue et de plantes vertes.
-
-La Société Nationale (ex-Champ de Mars), s'étant séparée en 1889 des
-«Artistes Français» en protestant contre les médailles et les vieilles
-paperasseries des Champs-Élysées, aurait dû depuis longtemps accueillir
-et même aller chercher ceux qui, chantant la Jeunesse et le Progrès, lui
-faisaient des avances rarement agréées. Le très intelligent et libéral
-directeur des Beaux-Arts, M. Henri Marcel, permit enfin au Président
-Frantz Jourdain d'amener pour deux mois de mauvaise saison son troupeau
-dans le Grand Palais. Maladroitement, la Nationale protesta contre ce
-qu'elle ne pouvait empêcher, refusant à ses sociétaires et associés le
-droit de partager l'immeuble avec de nouveaux locataires: aveu d'une
-crainte un peu inconsidérée, apparence d'inquiétude assez
-déplaisante.--Ce nouveau «Salon officiel», rival néanmoins, contient un
-lot d'oeuvres qui nous permettra de décider si cette invasion est si
-dangereuse.
-
-M. Roger Marx accorde que, «parmi les ouvrages exposés, beaucoup
-tiennent plus de l'étude que de la production lentement parachevée et
-mûrie». Le critique ajoute, il est vrai: «Mais n'est-ce pas déjà une
-exceptionnelle aventure que, sur un total de deux mille envois, il s'en
-rencontre si peu de banals et d'indifférents? Puis, il a été réclamé si
-souvent contre l'oppression du talent individuel, qu'il y aurait manque
-de grâce, sinon mauvaise foi, à méconnaître le prix d'un Salon où, pour
-la première fois, toutes les considérations se sont subordonnées au
-respect et à la mise en évidence de la personnalité.»
-
-Voici donc ce que le «Salon d'Automne» veut signifier; M. Roger Marx le
-dit de haut. En effet, la collection est variée, vivante, «très
-instructive», et amusante pour les collégiens et les jeunes étudiantes,
-qui ne peuvent être conduits en bande, sous peine d'arrêter la
-circulation, dans les différents magasins de la rue Laffitte. Mais c'est
-tout de même une exposition en plus, donc une de trop.
-
-Il faut, par nécessité sociale, qu'un vaste marché s'ouvre aux milliers
-d'artistes qui emplissent Paris, car il est indispensable de se montrer
-pour ne pas mourir de faim. Le problème de la surproduction devient de
-plus en plus difficile, et cette question implique un cercle vicieux.
-
-Si le succès du nouveau Salon est grand et très légitime, grâce au
-courant d'air frais qui entre dans ces galeries poussiéreuses, il
-n'apparaît pas que le malaise des artistes doive céder pour cela. Voici
-de nouveaux contingents prêts pour la bataille, de nouvelles victimes.
-Mais qui donc «opprime» aujourd'hui le «talent individuel»? Où est-il?
-Partout!
-
- *
-
- * *
-
-Spéculateurs et marchands, les amis zélés de l'art, s'empressant à
-défendre ceux des «vrais peintres originaux» dont ils ont l'oeuvre en
-portefeuille, s'adressent enfin au grand public et flattent sa manie de
-distinctions honorifiques, de consécration officielle. Déjà en 1900,
-lors de la Centennale, ils s'étaient disputé la cimaise et ces petites
-étiquettes dorées, qui plus jamais ne quittent, après une Exposition
-Universelle, les cadres que l'État marque ainsi de son apostille. Or, le
-Grand Palais, surtout son premier étage, semble projeter un reflet de
-cette gloire qui donne confiance aux porteurs de titres.--Nous ne sommes
-plus au temps des «Refusés» et des entresols en construction, qui
-abritèrent les premières luttes de l'impressionnisme. La distance
-parcourue depuis ces heures difficiles est longue, et chacun, même parmi
-les plus «fauves», souhaite en secret, pour y produire ses ouvrages, le
-mur où furent médaillés Benjamin Constant et Dagnan-Bouveret.
-
-Les «maîtres» du Cours-la-Reine, laissant de côté les rares entêtés des
-indépendants sous la surveillance du douanier Rousseau, nous attendions
-qu'ils fissent leur entrée sur une scène subventionnée. Les y voilà
-enfin! C'est à un tout petit nombre de «talents individuels» qu'est due
-l'«imposante manifestation» qu'exalte la presse d'avant-garde, cinq ou
-six, dont le cadet est déjà mûr, mais leurs aînés sont des ancêtres. Les
-autres? une armée de plagiaires, inconscients ou avisés, et tels qu'on
-reste confondu par leur innocence ou leur cynisme; ils se faufilent dans
-l'état-major du néo-impressionnisme, avec la connivence de littérateurs
-qui croient en les défendant servir une idée grande, tandis qu'ils
-servent les marchands, ces Médicis de notre République.
-
- *
-
- * *
-
-Il serait bon que le Luxembourg mît à côté les unes des autres ces trois
-figures de femme nue: _l'Olympia_ de Manet, _la Vague_ de Baudry et _la
-Naissance de Vénus_, par Cabanel. On verrait par quels moyens
-différents, trois Parisiens du Second Empire, exprimèrent la femme de
-Paris. Manet, «fou de Goya», peignit une fille malingre et délicieuse de
-Montmartre; Baudry, prix de Rome, hanté des Vénitiens et des Florentins,
-une ballerine de l'Opéra; Cabanel, lointain élève, un peu affadi, de
-Ingres, sut rendre la grâce mièvre de la cour des Tuileries. Et chacun
-d'eux est un artiste indispensable à l'histoire du XIXe siècle.
-
-Les «néo-impressionnistes», au Salon d'Automne, se réclament de Cézanne;
-le président d'honneur est Eugène Carrière. L'homme du noir et du blanc,
-des «maternités», des tendres émotions, du «sentiment», est bien,
-esthétiquement, sinon «socialement», _contraire à tout ce qu'on veut
-imposer ici_. Quelle ironie! Carrière conduisant cette bande d'étrangers
-en goguette! Car ces exposants s'accroîtront de tout ce qu'envoient
-l'Allemagne, la Suisse, l'Amérique, ces pays sans peinture, vers la Rome
-que deviennent Montmartre et Montparnasse. Le Salon d'Automne est une
-terre promise pour ces étrangers; mais il en est une aussi pour certains
-membres de la Société Nationale, qui sentent le moment venu de se donner
-des airs de jeunesse. Ils ont contraint le comité du Champ-de-Mars, par
-un vote récent, à rayer l'article qui leur interdisait de prendre part à
-toute autre exposition d'une Société reconnue par l'État.--Nous sommes
-donc libres désormais d'aller assaillir le Président Frantz Jourdain,
-qui se fût aisément résigné, si notre révolte n'avait pas brisé
-l'obstacle. Cesser d'être une victime de la réaction! Son heure de
-gloire s'enfuit déjà, et il ne lui reste plus qu'à préparer de très
-sombres caves, pour y reléguer ses recrues indiscrètes et démodées.
-
- *
-
- * *
-
-
-_Rétrospective Cézanne._
-
-Et encore nos horribles murs lie-de-vin, cette lumière blafarde de
-maison vide dont on ouvre les volets au premier soleil d'avril! Je
-connais ce sépulcre où j'ai reposé si souvent: l'oeuvre de Paul Cézanne
-y semble un peu attristée par le lieu. Herr Tschudi, le directeur du
-musée moderne à Berlin (qui prépare une section française toute dédiée à
-l'impressionnisme), auquel je demande si quelqu'un qui n'a pas fait de
-peinture peut, comme nous, être touché par Cézanne, me répond qu'il en
-«jouit, comme d'un gâteau ou de la polyphonie wagnérienne». Ces
-Allemands sont déroutants, que l'académisme sentimental d'un Boecklin
-met en extase, alors que la «Stimmung» si humaine d'un Carrière leur
-semble inexpressive... mais Cézanne!... A considérer les peintures de
-ces Germains sur qui s'est exercée son influence, on dirait que bien peu
-d'entre eux aient vu au delà des apparences de Cézanne; ils parlent
-néanmoins de couleur raffinée, de construction, de synthèse.
-
-Harmonies de bleu-gris et de lie-de-vin; rouges veinés, de glaïeuls ou
-de porphyre, de nougat; bleus des vases de la foire, jaunes de la
-boutique aux macarons, rose et vert de pastèques; pistache, violets de
-pois-de-senteur, ponceau de dahlias mats; toutes ces couleurs soutenues
-par des bruns, qu'on ne trouve plus sur la palette des impressionnistes.
-De la pâtisserie pour les Berlinois?
-
-De Cézanne ici: le compotier de pommes, sur fond vert, peut-être sa plus
-majestueuse nature-morte; la boîte à lait, avec ses verts et ses rouges
-sourds, juxtaposés au papier de tenture beige et mauve; des fruits en
-onyx, des pommes; le paysage à la maison blanche, dans l'ouate des
-vergers aux petits arbrisseaux si naïvement dessinés, qui, tout bleus,
-frissonnent dans un ciel malade d'avril: mais surtout et au milieu d'un
-royal panneau, c'est le portrait du maître, dont la forme ne souffre pas
-trop d'un constant sacrifice à la recherche du ton pur, en souffre moins
-que certains autres visages d'étude, trop péniblement construits. Voici
-encore des tartes et des madeleines en or et en sucre-d'orge, des pains
-provençaux, une gourmandise succulente; enfin, ces scènes de baignades
-antiques, corps bleus et roses, dans un décor de faïence d'Urbino, qui
-rappellent l'allongement contorsionné du Greco.
-
- *
-
- * *
-
-A côté, l'on a eu la bonne intention, et la mauvaise idée de rendre à
-Puvis de Chavannes un nouvel hommage: mauvaise, car le maître ne
-s'exprime tout à fait que sur de grandes surfaces. Si peu représenté
-qu'il soit ici, nous suivons le développement de ses médiocres dons
-d'ouvrier jusqu'au jour tardif où il se dégagea de Couture et de
-Chassériau.
-
-Par quel hasard ou quelle gageure, une salle fut-elle divisée entre le
-Prince Troubetzkoï--que l'on devrait écarter d'ici à cause de sa
-virtuosité--et Renoir? La plastique superficielle et trop aisée du
-Brummel de la Statuaire, aurait eu sa place du côté de John Sargent et
-de Zorn, entre Helleu et Sorolla. Le Salon d'Automne, où l'agaçant mais
-très puissant dessinateur Boldini serait traité de jongleur, par quelle
-inconséquence s'ouvre-t-il à l'équilibriste Troubetzkoï? Et on l'exhibe
-dans cette salle où tremblotent les coquelicots dans les cheveux emmêlés
-de la petite nymphe de Renoir.
-
-Le côté Nord du Salon paraît avoir été dévolu à la classe de MM.
-Durand-Ruel, alors que le Sud est réservé aux néo-impressionnistes du
-groupe Bernheim. MM. Durand-Ruel ont équipé une compagnie de paysagistes
-qui, à la manière de Claude Monet, de Sisley, de Pissarro, font pour les
-amateurs moyens d'Amérique des tableaux assez plaisants; mais la
-recette, nous la connaissons trop. MM. Durand-Ruel ont aussi leurs
-ateliers de panneaux décoratifs dans le goût de Renoir, mais qui, malgré
-leurs airs d'indépendance, sont d'une convention déjà ennuyeuse; M.
-d'Espagnat est le chef de cet atelier.
-
-Druet, Bernheim ont été plus avant dans leur choix. S'il y a une suite
-ou même un développement de l'impressionnisme, c'est parmi les
-indépendants qu'il fallait les découvrir. Ils n'y ont pas manqué,
-flairant dans un amoncellement de toiles presque identiques, au point de
-paraître d'une seule pièce, de même manufacture, l'artiste qui allait
-peut-être inventer une formule de décoration murale intime pour petit
-hôtel et garçonnière modern-style.
-
-M. Vuillard nous conduit, du tableau, à l'art appliqué avec cet idéal
-nouveau: la peinture collaborant simplement avec l'ébénisterie ou les
-étoffes. Entre Puvis de Chavannes, Cézanne, Renoir, M. Bonnard,
-illustrateur délicat de Verlaine, sculpteur et peintre surtout, remue
-des couleurs, balance des volumes et des lignes, joue avec les reflets,
-renchérissant sur Renoir et les impressionnistes.
-
-Son «Bal» du Salon d'Automne--ouvrage «médité», voulu jusqu'à la
-fatigue--renferme des trouvailles de couleur et parfois un dessin
-vivant. On pourra, d'après ses débuts, beaucoup attendre de M. Bonnard,
-tout, dirai-je, sauf un chef d'école, ce pour quoi il est tenu dans «le
-groupe».
-
-M. Vuillard, à côté, semble faire des vocalises, pousser de petits cris
-de moineau sur le toit d'un immeuble parisien. Il illustre le paysage de
-Paris et colore son atmosphère décolorée; de laides maisons à cinq
-étages, d'une rue ou du boulevard, il prend le motif de jolies
-arabesques tout égayées de platanes, de roues jaunes des tramways et de
-ces petites «mousmés» qu'escortent des nounous à longs rubans, avec des
-enfants à grosses têtes comiques. Le succès de Walter Gay et de
-Raffaelli le guette; or, si Vuillard veut rester «de son Parti», qu'il
-se méfie de sa facilité et qu'il redoute l'excès du «joli». La
-lithographie en couleurs peut donner à sa main certains tours qui lui
-ont réussi à l'imprimerie: ces vides qui, utiles sur la feuille blanche,
-«font creux» sur une grande toile; ces tons à plat que l'encre allège
-sur la pierre, mais que la détrempe ou l'huile alourdit.
-
-M. X. Roussel, un peu trop proche de Vuillard dans ses tableaux, est un
-poète charmant dans ses paysages au pastel, où il construit, étage ses
-plans avec une incroyable sûreté. On dirait qu'il ponctue une «mise en
-place» très recherchée avec deux ou trois tons, puis efface le «tracé»,
-qui n'est plus indiqué que par des points et virgules: tel un fil
-télégraphique qui ne se révèle à distance que par les oiseaux posés
-dessus.
-
- *
-
- * *
-
-Auprès de ce groupe venu des indépendants, Henri Matisse est à peu près
-le seul qui promette un peintre robuste et frais. Il repose, par sa
-santé, de toutes les pâles victimes de cette école où les influences
-contradictoires et incohérentes aboutissent à une ridicule banalité dans
-la folie. Chez l'un, c'est un souvenir de Constantin Guys et de Charles
-Conder, avec un dessin d'élève des Beaux-Arts caché sous des tons
-maladroitement pris à Cézanne et à Renoir; l'autre alourdit de gris
-opaques à la Roll des roses de Renoir. Il y a les faux Maurice Denis,
-les faux Gauguin. Plus loin, les évadés de l'atelier Gustave Moreau, qui
-puisent à pleines mains dans les cartons de Toulouse-Lautrec et de
-Bussy; enfin, les mystiques de l'ésotérisme, les symbolistes à
-l'allemande...
-
-Desvallières, malgré le vertige où il semble emporté, ne parvient pas à
-oublier ce qu'Élie Delaunay lui enseigna. Desvallières sera le bouc
-émissaire de M. Jourdain. Un portrait de jeune fille, plein de beaux
-tons graves (les lèvres si curieusement roses dans l'argent des chairs),
-et quelques études minuscules très «atmosphériques», font regretter ce
-qu'est en train d'abandonner, chez les «néo-impressionnistes», le
-disciple d'un vieux Romain. Son évolution tardive et toute cérébrale
-alarme ses amis, si elle n'enlève rien à leur estime. Toulouse-Lautrec
-est un des coupables, avec le funeste attrait de son «écriture». Il
-savait, lui, donner une sorte de grâce légère, très française, à la
-démarche, à l'allongement déhanché de ses filles blafardes de
-Montmartre; mais à revoir son oeuvre, on se demande s'il n'a pas eu le
-bénéfice d'une mort prématurée et d'une existence excentrique. Son
-dessin en fil de fer, et la construction par cubes de ses grandes
-figures d'affiches ont eu, comme toute forme un peu géométrique,
-l'attrait d'un procédé facile et qui s'apprend.
-
- *
-
- * *
-
-Et le vénérable M. Odilon Redon, le doux rêveur? Depuis l'enfance,
-j'entends parler de lui comme d'une sorte de Pater Seraphicus au sourire
-d'éternelle douceur. J'ai fait un effort souvent renouvelé pour me
-hausser à la compréhension de sa cryptographie; si je frappe à la porte
-des amateurs, elle m'est ouverte par des gamins qui me montrent des
-bonshommes sur une ardoise enfantine, des portraits de pions vus de
-profil. Les murs de la classe sont tendus d'un papier moucheté, comme
-les chambres de bonne; par-ci par-là, dans les cadres, c'est une figure
-de Croquemitaine, avec de grands yeux qui ont trop de cils, ou bien le
-portrait de l'institutrice, Isis, toute maigre et brune sur un fond bleu
-de lessive. J'y reviens toujours, à cette classe, mais on me dit: si
-vous ne comprenez pas les symboles d'Odilon, vous admirez ses fleurs?
-Celles-là, je les comprends, mais je leur préfère les dessins d'un vrai
-enfant.
-
- *
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- * *
-
-Nous aurions souhaité que M. Maurice Denis fût plus prodigue de ses
-envois au Salon d'Automne, allant de l'illustration jusqu'à la grande
-peinture décorative religieuse, avec des essais dans les genres qu'il
-cultive: intimités familiales, légendes gothiques, contes de fées,
-chemin de la croix, baigneuses, nature morte, portrait, etc.; toujours
-d'un même style. Nous savons de quelle partie italienne de l'oeuvre de
-Renoir vient à M. Maurice Denis ce dessin exagérément arrondi et comme
-formant des ondes concentriques; mais sa forme rappelle le visage de
-l'artiste lui-même, ce petit cavalier Louis XIII, replet et sans angles,
-que l'on verrait servir la messe dans un vitrail du XVIIe siècle; celles
-aussi d'un modèle très chéri, qui prête sa grâce au peintre. Ces
-rondeurs de fruits et de la Rose Mystique, on les retrouve chez le
-Bien-Heureux Frère Angelico. La culture d'un esprit meublé de tout ce
-qui est utile (et même de plus), dans le trésor classique des arts et
-des lettres, se combine avec la fantaisie orientale du coloris cher à
-l'École de Gauguin.
-
- *
-
- * *
-
-MM. Bernheim regretteront de n'avoir pas mis dans leurs salles des
-toiles de l'Anglais Walter Sickert, qui, plus âgé que ces
-«néo-impressionnistes», a peint, en Angleterre, des scènes de
-music-halls et du paysage urbain... mais en noir, avant MM. Vuillard et
-Bonnard. Sa place était indiquée ici; il est fâcheux qu'on ne l'y ait
-pas appelé de Venise, où il crée chaque jour négligemment de petits
-chefs-d'oeuvre.
-
-La pièce capitale est le panneau des «Fiancés», qu'Eugène Carrière s'est
-vu commander pour la mairie d'un quartier de Paris. Jamais encore
-Carrière ne s'était exprimé avec cette maîtrise. Je vous recommande
-toute attention pour la façon dont la toile, presque carrée, est
-remplie; la place que chaque figure et le paysage--chemin d'eau ou
-sentier dans la montagne?--y occupent; et le rôle des valeurs graduées,
-par «paquets», comme les instruments d'un orchestre, qui s'enflent ou
-s'assourdissent--selon les besoins de la ligne arabesque. Cette science
-et cette sensibilité, elles n'appartiennent qu'à Carrière. Par une
-insistance savante sur certains «volumes» de clairs, de demi-teintes et
-de noirs et la déformation logique de la ligne (ou plutôt du bloc
-qu'enserre idéalement le contour invisible), l'artiste, rejetant ses
-théories passées quant aux «plans», accroche les personnages de son
-émouvante scène en une guirlande ornementale. Peut-être le triomphe de
-l'arbitraire, car voici la page la plus raisonnée, la plus consciente,
-la plus voulue.
-
-La forme de Carrière est impalpable et aussi peu linéaire que les fumées
-d'une cheminée de fabrique, qui se répandent par nappes inégales dans
-l'atmosphère.
-
-Je ne dirai pas que Carrière soit «adroit», car il est plus que cela; il
-faudrait l'appeler le virtuose idéal, si ce mot, tant mesuré, ne
-désignait des talents superficiels, et ne flétrissait ce dont il est le
-contraire. Des maîtres, Carrière n'a pas la lourdeur et la bonhomie, la
-simplicité uniforme et la technique simple. Velasquez lui-même, si peu
-cérébral, et qui obtiendrait les médailles d'honneur dans nos salons,
-Velasquez est naïf, comparé à Carrière. L'oeuvre de celui-ci, très
-«musée» par la conception et que baigne le clair-obscur de Rembrandt, a
-de charmantes roueries et la ténuité des modernes.
-
-Elle est aussi de la statuaire; et de Rodin lui viennent ces «passages»
-onctueux, ces glissades du rayon lumineux sur de molles bosses aux
-modelés élargis. Il fallait cette plastique de statuaire et cette
-adresse de maître ouvrier peintre pour que Carrière exprimât, comme il
-le voulait, sa chaude et fraternelle sympathie à l'humanité tout
-entière. Ce tendre père, cet époux, cet ami, a l'heureux privilège de
-développer son art entre les murs gris de sa demeure familiale. Crayon
-en main, il voit grandir autour de lui d'autres lui-même transformés;
-depuis leurs cris de nouveau-nés jusqu'à l'âge d'homme, il les suit
-plein d'amour et de pitié, et son oeuvre débordante d'allégresse est
-ainsi une sorte de réincarnation multiforme du Père.
-
-L'autorité qu'a prise Carrière sur la jeunesse qui pense et qui écrit
-n'est explicable que par la générosité de ses sentiments, ses voeux et
-ses efforts vers une immense paix sur la terre. Ces souhaits
-humanitaires ont remplacé en France d'autres exaltations de naguère: le
-geste enlaçant de la mère et de ses petits devient alors un haut
-symbole, touchant, religieux, pour un public qui, malgré tout, continue
-de ne voir en peinture que le sujet. D'ailleurs, cette interprétation
-«intellectuelle» esthétiquement, s'affirme à l'encontre de tout ce qu'on
-préconise aujourd'hui. Ce Salon d'Automne s'ouvre et se clôt par
-l'oeuvre la plus rigoureuse et la plus concertée--et la plus
-«sombre»--de toute la production moderne, faisant ressortir
-l'incohérence, les malentendus, les mensonges d'une crise
-intellectuelle, la plus grave, peut-être, que ce pays ait encore
-traversée. Eugène Carrière est un apôtre. Sa personne, ses qualités
-morales, son allure peuple, lui confèrent un ascendant unique
-aujourd'hui. Mais on voudrait faire de son art un art populaire! Que
-veut-on désigner par «art populaire»? _Les Fiancés_ sont un fragment
-d'un ensemble décoratif que, sauf des pèlerins assez rares, des familles
-de mariés regarderont seules, dans la mairie du XIIe arrondissement. Il
-faut nous réjouir qu'une occasion, quelle qu'elle soit, ait été donnée à
-Carrière de réaliser sur des murailles, même aussi peu invitantes que
-celles d'une mairie, son rêve de philosophe et de peintre. Mais qui
-jamais croira que ses toiles, dépouillées de tout charme extérieur, de
-toute gaieté, soient comprises, si ce n'est d'une élite d'artistes? Qui
-dit art, dit aristocratie.--L'avenir? Nous ne pouvons espérer, pourtant,
-que notre république, sur notre vieux sol, fonde un jour une Athènes
-nouvelle!
-
-Ce Salon, rétrospectivement, est un raccourci de ce que les trente
-dernières années ont produit de plus intéressant, de plus pur, mais
-aussi bien de plus fermé pour le public. A côté d'hommes de génie comme
-Puvis de Chavannes, Cézanne, Renoir, et de grands talents comme Alphonse
-Legros et quelques autres, c'est toute une pléiade de jeunes gens «très
-distingués»; et cet art officiel de demain ne semble-t-il pas apprêté
-pour un petit cercle de byzantins?
-
-
-
-
-PRÉFACE AU CATALOGUE D'UNE EXPOSITION DE PEINTRES DE VENISE.--PARIS
-1914.
-
-_Pour Maurice Barrès._
-
-
-C'est l'art joyeux de la vie brève et facile. Pour les amants, pour les
-optimistes, jouisseurs d'un printemps perpétuel, la Peinture naquit sur
-les bords de l'Adriatique, dans la lagune des trompeuses lunes de miel.
-Luxe de grands financiers, trophées des marins conquérants et
-mercantiles, oriflammes battant au souffle de l'aurore lilas et des
-couchants orangés; voiles bariolées, galères pleines des dépouilles de
-l'Est; joie d'éphèbe qui sent ses muscles saillir sous le brocard et le
-velours, à tendre vers la République maternelle mannes et coffrets
-alourdis du butin d'outre-mer: Venise, plus que Marseille, porte de
-l'Orient, entretient dans nos coeurs de septentrionaux la flamme
-qu'éteignent nos frimas.
-
-Il en est qui méprisent, comme légères et trop faciles, les grâces
-minaudières, comme les pompes théâtrales de l'aisée création vénitienne;
-le verre de Murano, les coquilles et les laques se brisent dans la main,
-craquellent et se détruisent au rayon du soleil. Qu'importe? Pendant les
-heures qu'il me reste à vivre, je réjouirai ma vue et mon toucher, de
-scintillements, de reflets et des vernis que ma main caresse. Mais
-écartons l'idée de la mort.
-
-S'il commence par Venise, tel ira sombrer, plus tard, dans le culte
-attristant de l'Espagne noire et jaune, ou dans les cathédrales
-gothiques...
-
-A dix-huit ans, mon premier voyage d'artiste, je le fis dans les
-Flandres. Je viens de retrouver un album de croquis et de notes prises
-au cours de mes visites aux musées de Bruxelles, d'Anvers et autres
-villes mornes, pendant un automne déjà si lointain, que je puis à peine
-me reconnaître en celui qui les traça. Était-ce donc moi cet admirateur
-des primitifs efflanqués, des madones laides, des horribles
-Enfants-Jésus aux chairs blêmes? Le bon jeune homme triste que je devais
-être alors, combien je me flatte de ne l'être plus! Mon ami Barrès se
-riait de moi quand, il y a deux ans à peine, en séjour à Venise où
-j'étais allé préparer mon exposition du Giardino Publico, je lui avouais
-ma joie, mon amour de débutant pour la cité des pilotis.
-
-«Eh! quoi, est-il donc pour des hommes de notre âge de se nourrir de ces
-reliefs?» C'est que vous, mon cher ami, vous avez pris une autre voie;
-vous vous gaussiez, quand j'ignorais l'Italie et restais, avec mes
-oeillères, sur les bords de la Seine et de la Tamise. Je préfère mon
-sort présent à mes mélancolies de naguère. Vous me taxerez de frivolité,
-dénoncerez mon manque de sérieux!
-
-Peut-être avez-vous raison devant l'Éternel; peut-être! Mais je sens mon
-équilibre s'établir à mesure que j'avance... sans y croire. La jeunesse
-se passe de santé, mieux que l'âge mur. Je ne compris rien à Rubens
-quand j'eus vingt ans. «Le décharné», comme vous dites! Je lui préfère
-maintenant la chair duvetée et juteuse des beaux fruits de l'été,
-peut-être à cause que j'ai mis trop longtemps à apprécier les matinées
-de soleil, dont les rais envahissent ma chambre, promettant un jour de
-confiance et d'illusion. Peut-être à cause de mon rhumatisme, les ciels
-gris m'épouvantent.
-
-Laissez-moi jouir enfin de l'insouciance du touriste dans Venise, de ces
-journées où pour être heureux il suffit, étendu dans une gondole, de
-regarder les nuages en argent, qui lament de leur image renversée et
-distendue, l'eau de la lagune! Nul besoin de galeries publiques, de
-palazzi, ni d'églises, pour me sentir, à Venise, plus peintre
-qu'ailleurs. Je respire, je regarde, et tout s'explique: c'est là que la
-peinture est née, comme une Vénus dont le corps sera l'éternel culte des
-hommes.
-
-Les yeux de la déesse, qu'expriment-ils? Je n'en sais, ma foi! rien;
-c'est la couleur de ses prunelles, que j'adore, c'est le tissu de sa
-peau, ses cheveux roux, son «immense nonchaloir» ambré. Venise est
-femme.
-
-Quand le mystérieux GIORGIONE naquit à Castelfranco, tous les campaniles
-de la Vénétie auraient dû se mettre en branle pour annoncer l'événement.
-Cet enfant allait remplir de parfum les fiasques à huile des ateliers
-d'artistes, et les allait changer en cassolettes. Sans Giorgione, point
-de Titien, donc point d'École vénitienne jusqu'au XVIIIe siècle; du
-moins, rien de ce que les livres désignent comme «la peinture vénitienne
-de la grande époque»; point de Greco, point de Velasquez; quant à
-Chardin et aux coloristes français du XIXe siècle, eussent-ils été ce
-qu'ils furent, sans Venise?
-
-Peindre pour le plaisir de manier de la pâte et de couler dedans les
-essences grasses et transparentes--sans idée, oui, surtout, Grâce à
-Dieu! sans idée à peindre!--en cela, nous autres artisans, plaçons-nous
-notre foi. Notre esprit, notre génie, notre caractère, nous les prouvons
-par l'acte de tenir le pinceau et d'étaler la peinture sur des surfaces
-planes. Qui ne comprend point ceci, qu'il aille aux rétables du XVe
-siècle, avec les archéologues, les littérateurs, les amateurs de
-bibelots!
-
-De Giorgione à Longhi--plus de deux fois cent ans--la Peinture est une
-courtisane qui frappe à toutes les portes, entre, monte l'escalier,
-laissant partout d'ineffaçables traces de son passage. Elle entraîne
-avec elle un cortège de musiciens, de masques et de fous, quelques
-nègres, et ses blondes compagnes dont Véronèse s'inspira. Tous les
-métiers travaillent pour elle: tisseurs, tailleurs et couturières,
-joailliers, orfèvres, teinturiers. Les architectes s'ingénient à lui
-plaire, car elle est la reine de ces lieux. Elle commande, elle règne
-sur le pays, au-dessus de la République, cette belle personne, telle que
-Véronèse nous la présente, en ses plafonds du Palais ducal.
-
-Ne me parlez pas, Barrès, de la fièvre vénitienne; d'autres que vous,
-ici, l'apportèrent du Quartier latin ou d'Oxford; je vous assure, ami,
-que les canaux les plus malodorants sont salubres, car, si vous avez une
-plaie, trempez-la dans leurs eaux, et le sel marin la fermera; ne me
-dites pas non plus Venise déprimante et ruineuse, elle fut construite en
-matériaux plus solides que nos ciments armés.
-
-Si le comte de Chateaubriand traîna sur la rive des Schiavoni sa feinte
-mélancolie romantique, et si vous, Barrès, y promenâtes ensuite votre
-artiste neurasthénie, Byron sut y ramer, comme rament aujourd'hui les
-jeunes Anglais, patrons des gondoliers; et Tiepolo, blanc et rose, fut
-un gaillard solide, s'il eut le goût des mièvreries élégantes; les sons
-que tirent ses archanges de leurs tambourins et de leurs mandolines,
-dans les Assomptions des églises jésuitiques, leur allégresse est
-inconnue sous d'autres ciels que le vénitien.
-
-Unique coin de terre, la Vénétie, pour la diversité de sa production et
-l'unité de son génie! Que Tintoret soit l'ancêtre des décorateurs aux
-mains pleines, gaspilleurs et voluptueux du XVIIIe siècle, à peine
-croyable, mais vrai cependant! Michel-Ange, Moïse et Ezéchiel à la fois
-n'auraient pu naître près de la Madona del Orto, comme Jacopo Robusti.
-Si Tintoret fut un moindre prophète, combien grand encore ne nous
-semble-t-il pas, roussi par la fumée des cierges, la tête disparaissant
-presque dans la brume de mer.
-
-Pour nous, esprits versatiles d'une époque décadente, tous les peintres
-vénitiens sont les dieux de notre Olympe; qu'on ne nous demande point,
-surtout, quel est notre préféré, de Giorgione à LONGHI!
-
-Pût-on choisir, je serais parfois enclin à hasarder. Canaletto, Guardi,
-qui furent les photographes, les Pathé frères de l'époque délicieuse, où
-tournaient des manèges de foire sur la piazza San Marco; si les «grands»
-firent de la «grande histoire», j'aime les moindres, qui en écrivirent
-de la petite, et celle d'une existence abolie. Il est des jours où l'on
-pense aux Goncourt, plus qu'à Michelet.
-
-Et puis, Barrès, ne me méprisez pas trop... Il n'est rien, même parmi
-les plus futiles objets de Venise, qui ne me semble aussi décoratif que
-les arts somptueux de la Chine, et je donnerais les très précieux magots
-de Kang-Hi pour un nègre aux yeux blancs, veste niellée et polychrome,
-qui tend un plateau pour que Misia y dépose une boîte de coquillages,
-une barque en verre tarabiscoté, ou ces rangs de perles à deux sous, qui
-sont les turquoises et les émeraudes des pauvresses de Venise.
-
-Ces nick-nacks, ces objets de bazar et de casino, notre rue de Rivoli
-sous les arcades de la piazza, ne les «blaguez» pas, ni le mobilier mal
-fini mais de tant d'art, qui, depuis deux siècles, pare les demeures de
-la cité-fille: ils ont la couleur, la fantaisie qui ne craint pas le
-«mauvais goût» et le grossissement de la scène; toutes choses, à Venise,
-sont conçues et exécutées à seule fin de plaire en une occasion festive;
-art impromptu et de circonstance, dextrement traité dans la hâte de
-célébrer un anniversaire, une victoire, une fête patronale, sous la
-baguette d'un chef de maîtrise dont les chanteurs ont la voix juste. Les
-plus illustres n'attachent pas plus d'importance à une toile, grande
-comme le «Jugement dernier» du Tintoretto, qu'à une grille de chapelle
-ou à une lampe votive; tout est accessoire pour la «comédie-opéra»,
-bigarrée et somptueuse, qui se joue tout le long des mois, en plein air,
-ou dans le clair-obscur des salons et des églises. A Venise, on peint
-des Golgothas comme on peint des enseignes de costumiers, une écritoire
-ou un masque bouffon.
-
-Entre esthéticiens, une lutte se livre pour ou contre Venise, pour ou
-contre Florence. Qui exalte la cité mâle, rabaissera la ville femelle.
-La Toscane de la Renaissance est le coeur et le cerveau de l'Italie, on
-pourrait dire de l'Europe; les Américains qui ont le sens des valeurs,
-et si habiles à faire des collections modèles, composées comme un
-portefeuille de père de famille, c'est aux Florentins qu'ils réservent
-cimaises et milieux de panneaux. Un protocole nous impose des règles de
-préséance dont je suis encore dupe, au moment où un pédant vient de
-m'endoctriner; Florence la revêche, convainc ma raison plus qu'elle ne
-touche mon coeur si, traversant le pont d'Ammanati, par un beau matin
-sec, je prends la peine de dégager la belle vierge de son armature de
-fer; mais la patricienne me fait peur, gare aux conséquences d'une
-liaison trop intime avec elle! Florence ne nous livre plus rien dont
-nous puissions nous servir, elle fournit à des besoins qui ne sont plus
-les nôtres. Venise, entremetteuse, si vous tenez à ce que je l'insulte,
-pourvoit à tous nos plaisirs. Mais ne la dites pas vulgaire. Elle est
-«peuple», _nature_, même dans ses agaceries de coquine fardée et
-grimaçante.
-
-Revoir les dessins (moins nombreux que les peintures) que Venise nous
-légua. Le crayon en est habile; guère plus. Ceux du Titien sont des
-préparations pour sa peinture; Véronèse fut un illustrateur.
-Illustrateurs aussi le géant Tintoret et Tiepolo, entrepreneur galant de
-frises et de coupoles, si voluptueux que de prudes paroissiens n'osent
-lever la tête, par crainte de perspectives indiscrètes et d'anatomies
-trop sensuelles. A tant jouir de cette vie, ils en oublient l'autre.
-
-Une exposition de quelques oeuvres significatives des peintres
-vénitiens, est la bienvenue chez nous qui, peu à peu, confondrions les
-arts plastiques avec la métaphysique, voire avec une métempsycose.
-
-
-
-
-LETTRE AU DIRECTEUR DES «ARTS DE LA VIE»
-
-
-Mon cher Mourey, votre vivante Revue d'avant-garde nous annonce qu'elle
-va s'occuper de la question si importante de l'Académie de France à
-Rome. De distingués professeurs, réunis sous la présidence de Carrière,
-ont déclaré que «l'Académie de France» est nuisible à la «vie artistique
-et sociale».
-
-Inquiétons-nous. Le «concours» incite nos jeunes amis à travailler pour
-un autre but que le «grandissement de leur esprit». Ils sacrifient leur
-«liberté» et la «fierté» de leur art... etc., etc. On leur impose le
-«célibat» (???), un luxe morne (l'ironie est forte: connaissez-vous leur
-lamentable installation intérieure à la Villa, vous qui rêvez de petits
-nids d'art pour l'ouvrier mineur...?) On leur enseigne la «superstition
-du passé», des musées, qui font oublier la «Nature», etc., etc., etc.,
-etc. Il faut lire tout le morceau, à tête reposée. Avez-vous corrigé les
-épreuves de votre avant-dernier numéro, Mourey? Et vous n'avez pas ri?
-Si non, attendez quelques années et relisez. J'espère que vous serez
-sensible au comique de cette motion d'instituteurs.
-
-Dites, on reproche aux lauréats leur bien-être et jusqu'à leurs loisirs?
-De grâce, faites connaître dans votre courageuse petite revue les
-raisons, impérieusement sociales, pour lesquelles les loisirs et
-d'heureuses conditions de sécurité matérielle, dans un décor de beauté
-et de noblesse, ont cessé avec le XIXe siècle, d'être bienfaisantes au
-développement intellectuel. Mais tâchez d'être net. Faites-nous sentir
-pourquoi les Buttes-Chaumont et les quartiers de l'Est, en général, sont
-plus inspirants, pour le penseur moderne--dans leur plate laideur
-municipale--que les sites les plus nobles du monde, où l'art s'est
-développé pendant des siècles. Expliquez-vous, de grâce, faites parler
-M. Charles Morice ou le Commandeur Marx, dans ce Congrès auquel vous
-avez songé, dès qu'il fut question de supprimer l'Académie de Rome.
-
-Vous profiteriez de l'occasion pour fixer, pour nous autres, le sens
-actuel du mot «Vie», tel qu'on l'emploie dans la littérature
-sociale-artistique. Il semble que ce soit là une grosse tumeur dans
-votre bouche, qui l'emplisse, alourdissant la langue. Fixez le sens
-actuel du mot «Homme», du mot «Humanité». Ces mots ont pris une
-signification un peu rétrécie, sociale sans doute, qui n'est pas encore
-très claire pour nous. Et le titre de cette revue: «Les Arts de la vie»?
-Voulez-vous dire l'art vivant, opposé à l'art mort de l'Académie, de
-l'École? Je m'en doute, Mourey; mais je vois la vie, et la vie de tous
-les temps, de tous les pays, la Vie, enfin, dans les musées, dont Rodin
-et Carrière (votre Président), sont non pas des échappés, mais des
-fervents. On ne conçoit pas le génie de l'un et le grand talent de
-l'autre, sans l'éducation et une fréquentation amoureuse des musées,
-sans leur culte pour les maîtres dont ils sont issus et qu'ils
-continuent magnifiquement.
-
-Concevez-vous l'oeuvre de Rodin sans l'influence maîtresse de l'Italie,
-de la Renaissance et du XVIIIe siècle français; celle de Carrière sans
-le Prado et l'atelier de Rodin, cet autre musée? Les pensées dont vous
-chargez le dos du «Penseur» et que vous, Mourey, vous traduisiez
-autrement quand (dans ses proportions primitives, d'il y a vingt ans)
-cette admirable figure non encore mathématiquement agrandie, dominait la
-porte de l'Enfer. Mourey, êtes-vous sûr que Rodin les ait eues? que
-l'«Homme Moderne» les approuve? C'est de la littérature, à côté de
-l'oeuvre plastique et vous ne vous doutez pas des conditions où se crée
-l'oeuvre plastique. L'éducation d'un statuaire est péniblement
-matérielle. L'entraînement quotidien de la main, l'effarante habileté,
-la facilité, la sûreté technique, l'éblouissante virtuosité d'un
-Michel-Ange, d'un Puget, d'un Rodin; les multiples roueries du métier,
-l'exécution si mystérieuse, si diverse d'un Carrière, croyez-vous qu'on
-les acquière en lisant Michelet?
-
-Ces maîtres ont puisé aux bonnes sources, d'une main d'ouvrier, avant
-que l'Inspiration ne fût tenue pour un soleil, qui illumine subitement
-le promeneur, dans la Villette. Mais vous êtes des professeurs. Vous
-avouez n'avoir pas à tenir compte du «métier». Uniquement occupés de
-l'Idée, de l'Homme, de la Vie et d'un Bien-être universel dans l'Avenir
-(vous qui reprochez aux Prix de Rome, leur «luxe morne»), vous ne voyez
-que le sujet dans un tableau, dans une statue, comme les visiteurs du
-Dimanche, au Salon, mais avec beaucoup moins de candeur, car vous êtes
-orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et
-de politique.
-
-Vous croyez, Mourey, que je vous prends pour des anarchistes; non pas!
-ou bien, vous êtes anarchistes comme les enfants qui jettent leur ballon
-à l'eau, parce qu'il a cessé de les amuser. Vous voulez un autre jouet,
-mais un jouet que l'on ne fabrique pas encore. Vous avez des marottes.
-Rien de plus naturel. Votre visage s'empourpre et vous levez les bras au
-plafond, pour blâmer l'École des Beaux-Arts, «qui n'enseigne pas l'art
-gothique». Mais vous reprenez votre teint habituel, si vous parlez des
-styles postérieurs. Vous désirez qu'on s'inspire du gothique, pour les
-plans des gares de chemins de fer. L'Allemagne et la douce Belgique,
-cher ami, ont eu de ces pensées-là. Allez-y voir. Pourquoi le Bernin et
-l'architecture de Michel-Ange vous glacent-ils d'indifférence?
-Sociologie déformatrice pour tribune d'orateur populaire.
-
-J'ai toujours eu, chez moi, un buste de Gounod par Carpeaux, qu'à peine
-je regardais. Si Carpeaux avait représenté Wagner au lieu de Gounod,
-j'aurais été touché, à vingt ans. Mais il m'a fallu attendre très
-longtemps, pour comprendre que j'avais là une belle oeuvre.
-
-Le Pape vous gâte Saint-Pierre et Rome toute entière.
-
-Quand le soir, négligeant le train de ceinture, vous rentrez à
-Saint-Cloud par le Bois de Boulogne, vous tressaillez d'impatience,
-devant le Trianon du comte de Castellane, mais vous vous épanouissez, en
-admirant l'hôtel d'en face que construisit, pour M. Schaffner, Plumet.
-Il y a là, en effet, des clochetons, du pointu, un amalgame moderne,
-même des céramiques qui flattent votre coeur de révolté. Pour moi, je
-préfère l'éternelle reconstitution d'un chef-d'oeuvre aux inventions
-disparates et incohérentes de nos camarades. Si j'avais à choisir entre
-Charles Girault de l'Institut et Hector Guimard, du Castel Bérenger, je
-serais bien embarrassé. Mais, tout de même, serais-je une grande
-Compagnie, je crois que je donnerais la commande à M. Charles Girault,
-les auteurs de l'ancien Palais de l'Industrie étant défunts. Les
-colonnes, les arches, même alourdies et mal comprises, sont préférables
-aux tiges de glaïeuls architecturales de ce Plumet.
-
-Vous en teniez naguère, cher Mourey, pour la fleur stylisée.
-Rappelez-vous une bouteille de verre d'Émile Gallé, le sociologue
-nancéien? Je l'ai là, tout près de moi. Elle est violette et coiffée
-d'un frêle volubilis, à la petite queue vermiculée. Mais cette fleurette
-recèle--oh horreur!--un gros bouchon. Il n'y a point, par hasard, de
-littérature, sur la panse de cet objet-là.
-
-Vous préféreriez peut-être, aujourd'hui, ces deux têtes de Maillol, à
-qui va notre admiration commune. Mais cela n'est pas moderne du tout!
-Ces têtes semblent détachées d'un portail gothique; pourtant, vous les
-admirez? Je ne comprends plus votre modernisme. Mais le gothique est
-tenu pour populaire, il est très en faveur dans les jeunes cénacles. Et
-ce Maillol est-il un révolutionnaire? Prions le poète Charles Morice de
-répondre à cette question palpitante, puisque: 1º il admire Maillol; 2º
-nul n'est digne d'intérêt que l'artiste d'ambitions révolutionnaires.
-
-Tout cela est «angoissant» et devrait être «tiré au clair» dans votre
-prochain Congrès de Belleville.
-
-Le cas Gauguin mériterait les honneurs d'une séance entière. C'est très
-complexe. En attendant, compilons les textes de nos professeurs
-d'esthétique et refaisons-nous une âme de primitif ou de barbare, afin
-de mieux vivre modernement.
-
-Le cas Maurice Denis nous tient plus à coeur. Vous l'aimez pour
-l'inattendu de son orchestration, pour son culte de Renoir et de
-Cézanne. Mais, malgré tout, Denis est un petit-fils d'Ingres et un neveu
-de Sturler; et il décore des chapelles catholiques. C'est embarrassant.
-
-Empêchez surtout Vuillard de trop préciser. Un chien, en peinture, n'a
-nul besoin d'être viable, s'il est l'occasion d'une jolie «tache» dans
-ses toiles. Craignons pour Vuillard ce «fini» que les frères Natanson
-faisaient si drôlement remarquer dans les ouvrages de Bonnard.
-
-Au Congrès, on vous priera, Mourey, de vous expliquer sur la Société[15]
-dont vous êtes président et qui va bientôt cesser d'être Nouvelle. Qui
-sera embarrassé devant les juges? Car, enfin, vous approuvez l'art
-anti-révolutionnaire du portraitiste Ernest Laurent. Il divise ses tons
-d'une sorte, qui, pour plaire à la S. A. F. (abréviation sociale et
-coopérative), ne ravirait pas tout le monde. Quand vous êtes abandonnés
-à vous-mêmes, voilà les révolutionnaires que vous découvrez aux
-Champs-Élysées, vous autres!
-
- [15] La _Société Nouvelle_--Galerie Georges Petit. Gabriel Mourey
- était notre président. Les membres: Cottet, Simon, René Ménard,
- Besnard, Thaulow, Aman-Jean, Henri-Martin...
-
-Ces erreurs seraient d'un excellent comique, si les écrivains d'art n'en
-parlaient, comme moi d'aviculture ou d'hippiatrie. Mais l'influence de
-vos éducateurs de la jeunesse, par le fait même qu'ils se délassent,
-dans l'art, de leur métier de professeurs et de politiciens, propagera
-peu à peu des idées vagues, donc funestes. De jeunes benêts, la tête
-perchée sur de grands cols, portant, sous leurs aisselles, des revues,
-se promènent devant les Rubens du Louvre, en discutant les plus ardus
-problèmes de la sociologie. Ils ne comprendront pas Rubens. Moi, cela
-m'est égal! C'est peut-être regrettable?
-
-Enfin, donc, il faudra poser la question de l'Académie de France à Rome.
-M. Guillaume, directeur, se retire; il y aura lieu de le remplacer.
-Tâchez, Mourey, si les portes de la Villa ne sont pas encore fermées,
-qu'on fasse un bon choix de son successeur. La vie, à la Villa (pardon
-de me servir du mot vie dans un sens non politique ni tendancieux), la
-vie quotidienne est celle d'un collège sans maîtres; des garçons trop
-jeunes pour saisir les beautés de Rome, se promènent et travaillent sans
-direction intellectuelle, sans culture, dans une liberté dont ils ne
-savent pas jouir. Il faut avoir subi une si sévère discipline, pour
-profiter de la liberté dont vous faites, messieurs, le premier article
-de votre code esthétique! Des règlements, qui datent peut-être de Louis
-XIV, astreignent les élèves à certains devoirs surannés et absurdes,
-qu'il s'agira de modifier. Introduisez de force, à la Villa, de belles
-femmes, des Américaines même, des personnes qui apportent du luxe, de la
-vie, dans ce palais démocratisé. Établissez un souterrain entre la Villa
-et le Grand hôtel. Amenez beaucoup de femmes. Forcez les élèves à
-prendre avec elles un contact hygiénique et régulier, si vous pensez que
-de tels ébats soient favorables au développement du génie. Surtout,
-mettez à la tête de ces pâles enfants, un maître avec une férule à la
-main, beaucoup d'intelligence et de science dans le cerveau, de la bonté
-dans le coeur.
-
-Supposons dans cette situation officielle, notre maître Degas, si ce
-sage consentait à descendre de Montmartre. Mais vous le feriez rire, si
-vous lui offriez la place du directeur M. Guillaume, avec qui,
-d'ailleurs, il s'entendrait beaucoup mieux qu'avec vous. Et puis, quel
-est le Gouvernement qui proposerait à un tel homme une mission si
-naturelle?
-
-Rodin, lui, ne refuserait pas. Comme il recevrait bien, avec une
-redingote «fine», les visiteurs du monde entier! Que de belles épaules
-nues, parées de diamants et de perles, à ses réceptions du dimanche!
-Horace Vernet avait bien fait les choses. Rodin les ferait mieux encore.
-
-Faites nommer Carrière, pour qu'il parle. Mais il aurait des scrupules
-«sociaux», il proposerait qu'on ramenât les pensionnaires plus près des
-abattoirs de la Villette.
-
-Rejetez-vous alors sur notre Maurice Denis, qui si congrûment
-s'exprimerait, qui ferait oeuvre si utile, à condition qu'il se sente
-soutenu. Mais il est bien jeune, et vous verrez qu'il refusera ce lourd
-honneur.
-
-Surtout, Mourey, ne laïcisez pas. Ne mettez pas un Normalien à l'École
-de Rome. Cela serait terrible!
-
-Je regrette d'avoir passé l'âge du concours. J'aurais aimé être prix de
-Rome, sous n'importe quelle direction. En somme Debussy ne dit pas qu'il
-ait souffert d'avoir été lauré à l'Institut.
-
-
-
-
-RÉPONSE A M. JACQUES-ÉMILE BLANCHE
-
-
-Si vous aviez pu imaginer, mon cher Blanche, quel plaisir me causerait
-votre lettre et quelle joie j'éprouverais à l'imprimer dans ma «vivante
-Revue d'avant-garde», me l'auriez-vous quand même adressée? Je me le
-demande... mais, sachant votre naturelle bienveillance et le permanent
-souci que vous prenez d'être agréable à tous et particulièrement à vos
-amis, je suis forcé de me répondre par l'affirmative. Vous ne me
-démentirez pas!
-
-Donc, vos pages m'ont ravi par leur ton pincé et piquant. Puissent les
-lecteurs des _Arts de la Vie_ y avoir trouvé autant d'agrément que
-moi-même. Je n'en doute point; tous ceux qui vous connaissent--c'est
-tout le monde depuis le portrait révélateur qu'a signé de vous notre
-Lucien Simon!--ont savouré les rares finesses de ces lignes, ont
-apprécié à leur vraie valeur ce qu'elles contiennent de profond et
-d'exquis, le tour plaisant des allusions, l'acuité des sous-entendus, ce
-que vous dites et surtout ce que vous ne dites pas, les réticences, les
-dessous, les complexités, les indécisions, les inquiétudes de votre
-pensée: vous êtes là tout entier et sans détruire votre légende. Eh!
-vous auriez fait, Blanche, un excellent chroniqueur; vous pouviez
-redonner de l'éclat à une profession décriée... alors qu'il y a tant,
-sinon trop, de peintres.
-
-Une seule chose m'a surpris... et peiné: l'intonation amère de vos
-propos. On vous sait, par expérience, peu indulgent; on ne vous
-soupçonnait pas déçu. J'attendais plus de sérénité d'un homme pour qui
-la vie ne fut point trop cruelle et d'un artiste à qui ses confrères et
-le public--celui de l'Étoile, bien entendu, pas celui de
-Belleville et de la Villette où l'on travaille, ni celui de la
-Montagne-Sainte-Geneviève où l'on pense--sans parler de nous-mêmes,
-incompétents critiques d'art, ont fait la réputation qu'il mérite. De
-quoi donc êtes-vous mécontent, Blanche? Ou de qui? De vous, sans doute!
-Mais je ne vous plains pas.
-
-Si vous compreniez la vie, et par suite l'art, comme nous les
-comprenons, c'est-à-dire plus largement, plus sainement, plus
-simplement, plus humainement, plus socialement--pardonnez-moi d'user de
-mots dont le sens vous échappe--vous envisageriez d'un oeil moins
-dégoûté bien des choses, vous ne jugeriez pas aussi détestables et
-pervers le monde et le temps où nous vivons et ne déclareriez pas
-l'Académie de France à Rome aussi nécessaire à la formation de nos
-artistes, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en médailles et
-musiciens, ainsi qu'à la prétendue conservation de nos traditions
-nationales. Secouez-vous, Blanche; laissez-vous aller à être
-d'aujourd'hui; n'essayez pas de résister au courant; il aura quand même
-raison de vous et de vos préjugés de caste et de profession. Pourvu
-qu'il ne soit pas trop tard! Alors, vraiment vous seriez à plaindre.
-Mais, je me garderai d'insister...
-
-Que nous voulions détruire ou changer quelque chose pour donner de
-l'air, comme vous le dites fort bien, à nos poumons fatigués par les
-poussières du passé, cela vous inquiète, cela vous révolte, cela surtout
-vous épouvante. Vous êtes un ami de l'ordre, et, comme tous les amis de
-l'ordre, le seul mot de changement vous fait trembler, incapable que
-vous êtes d'oser et de vouloir pour le mieux, parce qu'incapable,
-aveuglé, comme presque tous vos confrères, par les seules préoccupations
-de métier, de vous hausser à des idées générales. Vous vivez, si cela
-peut s'appeler «aujourd'hui» vivre, dans la tour de verre, sous la
-lumière à quarante-cinq degrés d'un atelier exposé au nord, une palette
-et des pinceaux en main, devant un chevalet... Et que vous importe les
-cris de joie et de souffrance, les appels au bonheur, le droit à la
-pensée, à la liberté morale, de l'humanité qui vous environne, la marche
-du progrès civilisateur, les élans de fraternité universelle qui
-ébranlent les peuples. Cela, c'est de ces choses que vous appelez, d'un
-air méprisant, sociales, et que l'on est convenu, dans votre milieu, de
-considérer comme nuisibles à l'art; cela c'est, pour tout dire, de la
-littérature et de la pire, du verbiage démagogique pour «jeunes benêts»
-d'Universités Populaires. Fermez donc à double tour la porte de votre
-atelier, Blanche, calfeutrez le vitrage, ne laissez pénétrer que juste
-ce qui vous est nécessaire à la clarté du jour, la lumière est
-dangereuse, elle charrie les atomes de vie, les germes éternels des
-renouveaux... et elle pénètre les fonds les plus obscurs.
-Claustrez-vous, emmurez-vous et peignez, peignez, peignez! On peut
-devenir ainsi un bon peintre, mais ainsi on ne devient pas un grand
-artiste.
-
-Je sais, il y a le _Métier_. Vous en faites la fin de l'art et il n'en
-est que le moyen, car qu'est-ce donc que connaître son métier de
-peintre, de sculpteur, de musicien, d'écrivain, sinon posséder les modes
-d'expression propres à l'art que l'on pratique. Sommes-nous d'accord sur
-ce point, Blanche? Pas plus, hélas! j'en ai peur, que sur les autres; ce
-qui, d'ailleurs, n'importe guère. Mais là encore, vous avez manqué de
-netteté. Qu'est-ce que le métier? Qu'entendez-vous par le métier? D'un
-homme qui possède comme vous le sien, il nous eût été précieux de
-recueillir une définition claire.
-
-Puvis de Chavannes, décrétiez-vous un jour, à l'un de nos dîners si
-cordiaux de la Société Nouvelle, ne savait pas son métier, mais
-Meissonier le savait; l'oeuvre de celui-ci, par suite, est périssable,
-celle de celui-là, éternelle. Je ne comprends pas. Éclairez-moi, car je
-ne suis qu'un pauvre homme de lettres qui aime l'art. Dites, votre
-président, M. Carolus-Duran, connaît-il son métier? Si oui, M. Degas le
-connaît-il aussi? Et M. Renoir? Et M. Claude Monet? (mais ne parlons pas
-des paysagistes, indignes à vos yeux d'être considérés comme des
-peintres!). Vous tenez M. Gérôme pour un maître incomparable! C'est,
-sans doute, qu'il savait son métier. Et Manet, le savait-il? M.
-Bouguereau, M. Bonnat, M. Cormon, M. Detaille, M. Jules Lefebvre, qui
-sont membres de l'Institut, M. Gabriel Ferrier, qui le sera et qui
-professe rue Bonaparte, où il fut pour votre joie préféré à
-Carrière;--vous avez goûté au dernier Salon, j'en tiens la gageure, son
-magistral portrait du Pape, de ce Pape qui, selon vous (étrange opinion
-qu'aucun de nos actes n'autorise), nous «gâte Saint-Pierre et Rome tout
-entière!» Eh bien! tous ces messieurs doivent savoir leur métier. Et
-Puvis ne le savait pas? Un peu de lumière, Blanche! ayez pitié de nous!
-
-Ainsi, vous ne voyez dans l'art que le métier. Libre à vous, ces
-affaires ne nous regardent pas, car vous ne nous ferez pas croire,
-Blanche, que de ces questions de boutique ont jamais dépendu et
-dépendront jamais les destinées de l'Art. Le métier, votre métier! eh,
-sachez-le, que diable, et n'en parlez point tant. J'en resterai
-toujours, moi, envers et contre tous, à cette vérité profonde
-qu'énonçait Taine: «Pour un artiste, la première condition est d'être
-une personne; sinon, il n'a rien à dire».
-
-Comprenez-vous maintenant, Blanche, pourquoi nous sommes opposés à tout
-ce qui peut entraver chez l'artiste «le grandissement moral de son
-esprit», ennemis de tout ce qui peut le pousser «à sacrifier la liberté
-et la fierté de son art pour quêter docilement l'approbation de ses
-maîtres et les faveurs officielles», comprenez-vous enfin pourquoi ce
-régime de concours, de diplômes, de couronnes en papier doré, cette
-domestication de l'artiste sous la férule des académies nous fait «lever
-les bras au ciel» et nous révolte. Comprenez-vous maintenant pourquoi
-nous vouons à Carrière cette tendre admiration, cette vénération
-affectueuse, dont vous vous scandalisez; c'est qu'il est non seulement
-un grand peintre, mais une grande «personne». Opinion de gens «à
-demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique»,
-répéterez-vous gracieusement! Possible, Blanche, mais opinion de gens
-qui, contrairement à vous, et par bonheur pour eux, voient autre chose
-chez un Michel-Ange, un Puget, un Rodin que de l'«effarante habileté»,
-de la «sûreté technique», et une «éblouissante virtuosité», chez un
-Carrière autre chose que ce que vous nommez «les subtiles roueries du
-métier», opinion de gens à qui répugne une compréhension de l'art aussi
-mesquine et qui rejettent les catégorisations dogmatiques où vous
-cantonnez l'art, le séparant de la vie et de la pensée, alors qu'il ne
-fait qu'un avec la vie et la pensée, alors qu'il n'est et ne doit être
-et n'a jamais été et ne sera jamais qu'une des manifestations,--l'une
-des plus hautes, certes!--de la vie et de la pensée.
-
-Voilà nos «marottes». Elles vous effraient et vous remuent la bile dont
-tant de rancunes, depuis si longtemps, ont accumulé en votre organisme
-un fâcheux excédent. Il faudrait vous soigner, cher ami. Venez avec
-nous, au grand air, dans la pleine lumière, pour une cure de vérité.
-Mais non, vous n'êtes pas de notre monde; nous ne nous entendrons
-jamais.
-
-Regrettez-le; vous auriez bénéfice, je vous assure, à respirer une autre
-atmosphère, plus saine, plus vivante, j'oserai même dire, plus sociale.
-N'êtes-vous pas de ceux qui déplorent de nous voir offrir «le Penseur»
-au «Peuple de Paris». Cette formule vous offusque; à nous elle parut la
-seule acceptable; mais nous sommes des intellectuels. D'autres
-regrettèrent qu'une «aussi petite» revue et qui se permet de mêler l'art
-aux choses humaines, ait eu l'audace d'une pareille initiative, mais
-voilà notre fierté et la raison d'être des _Arts de la Vie_. Passons.
-
-Je finis, Blanche. Excusez-moi d'avoir haussé le ton de ce débat, et d'y
-avoir mêlé, comme à l'ordinaire, de la «littérature», contre
-laquelle vous nourrissez une si irréductible haine. «La
-littérature--répondiez-vous, il y a deux ans déjà, à l'enquête de M.
-Maurice Le Blond sur l'École de Rome--a tué les arts plastiques. Les
-expositions incessantes, la critique des journaux et des revues ont fait
-des artistes des êtres hybrides qui devraient éclater de rire quand ils
-se regardent dans la glace, tant ils sont comiques.» Ce dernier trait me
-satisfait entièrement. Vous avez raison, Blanche, et cette fois, je suis
-de votre avis.
-
-GABRIEL MOUREY.
-
-
-_P.-S._--D'une lettre que vous venez d'adresser à Jean Ajalbert à propos
-de la généreuse campagne qu'il mène dans l'_Humanité_ en faveur du
-«Droit de l'Artiste sur l'OEuvre d'Art» je ne puis me retenir de
-détacher ces lignes, non moins révélatrices de votre état d'esprit que
-celles dont vous avez honoré le directeur des _Arts de la Vie_.
-
-«Les préoccupations intellectuelles de nos
-contemporains--dites-vous--m'intéressent passionnément, vous n'en doutez
-pas, mais elles m'apparaissent comme si étrangères et même si contraires
-à l'art, que je les exècre! Sans cesse entendre parler des droits de
-l'homme à ceci ou à cela, est un peu irritant pour l'homme qui sait que
-le seul droit dont il ait pleinement joui, c'est de souffrir, en
-attendant la mort. Le vague de tous les petits remèdes proposés à la
-douleur ou au malaise contemporains, n'est égalé que par la naïveté et
-l'orgueil de ceux qui les offrent.»
-
-Je crois enfin vous comprendre... et je n'ai plus envie de rire. Vous
-êtes, Blanche,--comme votre maître Degas que j'entendais naguère prêcher
-le même évangile de résignation et de découragement--vous êtes un homme
-de l'An Mil, ressuscité à l'aube du vingtième siècle. Alors, si le seul
-droit de l'homme est, hélas! «de souffrir en attendant la mort», ne
-peignez ni, surtout, n'écrivez plus, Blanche, et couvrez-vous de
-cendres. Vanité des vanités, etc.[16]
-
-G. M.
-
- [16] M. G. Mourey me précéda dans cette voie-là, comme fit M. Charles
- Morice qui cessa de faire de la critique, se consacra peu après à la
- religion et mourut comme un saint. Nous ne reproduisons ici ces
- lettres--que nous avions cru si violentes, lorsqu'elles
- parurent--que pour qu'on puisse en comparer le ton avec celui de la
- polémique actuelle.
-
-
-
-
-M. J.-E. BLANCHE ET LA CRITIQUE
-
-
-Mon cher Mourey,
-
-L'intéressante page de critique que, sous l'insidieuse et modeste forme
-de lettre, M. Jacques Blanche a adressée à la foule--en mettant votre
-nom sur l'enveloppe--exige si ce n'est une réponse, du moins quelques
-observations. Je sollicite donc de votre bienveillance dont tant
-d'artistes ont largement usé, depuis que vous tenez une plume, et que
-certains oublient avec une élégante désinvolture--l'ingratitude
-n'est-elle pas l'indépendance du coeur?--je demande un coin, dans la
-Revue _Les Arts de la Vie_, pour présenter respectueusement de brèves
-remarques à votre piquant correspondant qui fut un peu l'enfant gâté de
-la Critique.
-
-Si j'ignorais la brillante situation qu'occupe équitablement M. Blanche,
-si je n'admirais pas aussi sincèrement son talent, son manifeste me
-mettrait de suite au courant, et me prouverait que le peintre choyé par
-nous est aujourd'hui en possession d'un succès mérité et définitif. Il
-existe en effet peu d'exceptions à cette règle, que dis-je? à cet axiome
-psychologique aussi certain que la loi de la pesanteur: quand un artiste
-raille ou vilipende la Critique, c'est qu'il siège au Capitole. Au
-début, le plus insignifiant, le plus plat compte rendu paru dans une
-obscure feuille-de-chou excite l'émotion, la joie, l'enthousiasme, la
-reconnaissance de braves gens qui enverraient une carte de remerciements
-au Bottin, et qui ne se nourrissent pas exclusivement d'idéal,
-d'inspirations et de sublimités extra-terrestres, comme le supposent ces
-bons gogos de bourgeois. Personnellement, j'ai collectionné des
-autographes multiples dont le lyrisme s'atténue, s'émousse, s'assagit,
-se glace, se vulgarise peu à peu et finit par se transformer en vagues
-P. P. C. agrémentés parfois de paternels conseils. Plus le baromètre
-monte--médailles, décorations, commandes, gros chiffres de vente,
-broderies vertes, victoires et conquêtes--et plus le lyrisme de nos
-ex-protégés dégringole. En général, arrivé au Grand Cordon de la Légion
-d'Honneur, le mercure marque: injures et propos de halle. L'éminent M.
-Gérôme dévoila, à ce sujet, un état d'âme fort suggestif.
-
-En homme bien élevé, M. Blanche, dont la boutonnière n'est encore ornée
-que du simple ruban rouge, se contente de déclarer que, nous autres
-critiques, nous nous montrons «orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de
-littérature contemporaine et de politique»--«Nous ne voyons que le sujet
-dans un tableau et dans une statue, comme les visiteurs du dimanche au
-Salon».--Le public de la semaine cherche-t-il autre chose? Je prends la
-liberté d'en douter, car les appréciations des cercleux et des dames
-suaves atteignent, en ineptie, des altitudes phénoménales.--«Quand vous
-êtes abandonnés à vous-mêmes, continue le Justicier, voilà les
-révolutionnaires (M. Ernest Laurent) que vous découvrez aux
-Champs-Élysées!»
-
-Pourquoi, «abandonnés à nous-mêmes», proclamons-nous la haute valeur des
-oeuvres de M. Jacques Blanche sans que celui-ci s'en offusque, et
-pourquoi ce même M. Jacques Blanche flagelle-t-il de ses sarcasmes les
-critiques--tout «autant abandonnés à eux-mêmes», les pauvres--quand ils
-découvrent ce buveur de sang d'Ernest Laurent? Cruelle énigme!
-
-«Ces erreurs seraient d'un excellent comique, ajoute l'artiste, si
-Messieurs les critiques qui ont d'ailleurs de l'intelligence ou du
-talent (le mot «ou» nous laisse le choix) ne parlaient d'art comme moi
-d'aviculture ou d'hippiatrie.»
-
-Entre parenthèses, ce contempteur de notre malheureuse littérature
-contemporaine que M. Blanche couvre de son mépris, comme la politique et
-les «quartiers de l'Est», me semble inconsciemment sacrifier aux faux
-Dieux. «Hippiatrie», qu'en pense Laurent Tailhade? Et ailleurs: «Le
-piment de son orchestration», qu'en dit Huysmans?
-
-En résumé, la dernière phrase que je viens de citer résume toute la
-question. Notre contradicteur s'étonne, s'irrite plutôt, que des
-écrivailleurs qui n'ont jamais manié ni brosses, ni crayons, ni
-ébauchoirs, professent la prétention de juger des peintres et des
-sculpteurs. Cette protestation ne manque peut-être pas de justesse et me
-semble fort défendable; seulement, en bonne logique, je ne vois pas
-pourquoi ce peintre qui ne veut s'occuper ni d'aviculture, ni
-d'hippiatrie, parce qu'il n'y entend goutte, parle subitement
-d'abondance sur l'architecture, la littérature et la musique dont il
-ignore, je crois, la technique presqu'autant qu'un critique
-professionnel.
-
-En outre, l'homme très délicat, très affiné qu'est M. Blanche, a-t-il
-raison de se fier aussi aveuglément à l'impeccabilité du goût des gens
-de métier? Qu'il évoque un passé récent, il se convaincra que les
-artistes se trompent lourdement, et avec moins de circonstances
-atténuantes que «le public du dimanche au Salon».--Leurs suffrages
-s'adressent à Signol, à Picot, à Cabanel, à Boulanger, à Hébert, à
-Meissonier, à Carolus-Duran, à Robert-Fleury; ils exècrent Daumier,
-Courbet, Ribot, Millet, Whistler, Corot qui n'a jamais obtenu de ses
-pairs la médaille d'honneur, Cézanne, Claude Monet, Renoir,
-Toulouse-Lautrec, et cet ante-Christ de Manet dont l'auteur d'un certain
-portrait de femme, aux Mirlitons d'antan, s'est trop pieusement inspiré
-pour ne pas l'aimer avec passion. En sculpture, en architecture, en
-gravure, en musique, en littérature, un constat identique est facile à
-dresser.
-
-Certes, je n'exagérerai pas le rôle, modeste en soi, de la Critique qui
-ne féconde personne et ne crée aucun génie; simplement, elle sert
-d'éclaireur, de porte-flambeau et avance de quelques années l'avènement
-de l'immuable Justice.
-
-En réhabilitant l'art du XVIIIe siècle--qu'on n'apprend pas aux
-Beaux-Arts plus que le Gothique--cet art si niaisement méprisé par les
-professionnels d'alors, et en obligeant d'accrocher au Louvre
-«l'Embarquement pour Cythère» dont les souris et les araignées des
-greniers officiels avaient seules le droit de jouir, les Goncourt ont
-rendu d'inappréciables services, aussi importants, à d'autres égards,
-que Burty et Duret, Fourcaud et Geffroy, Mirbeau et Roger Marx, Lecomte
-et vous, mon cher Mourey, qui avez si vaillamment lutté contre
-l'incompréhension du public et la haine sectaire des artistes.
-
-M. Jacques Blanche que nous considérions sinon comme un
-révolutionnaire--oh! non--du moins comme un indépendant et un libéral,
-subitement touché de la grâce, se déclare traditionaliste dans le sens
-le plus étroit et le plus sectaire du mot, ennemi de la modernité à
-laquelle nous devons pourtant des Maîtres immortels, et regrette de
-n'avoir pas brigué les honneurs du Prix de Rome, à côté de MM. Cormon,
-Ferrier, Lemutte, Wencker et Tartempion, prix qu'il n'eût jamais obtenu
-du reste, car l'Institut traite d'art inférieur les Natures
-Mortes--comme celles de Chardin--les Portraits--comme ceux de Franz
-Hals--voire les paysages, même peints par Gozzoli, Van Eyck, Van der
-Meer, Corot, Turner et Puvis de Chavannes.
-
-«Moi, cela m'est égal. C'est peut-être regrettable?» Aussi regrettable
-que le culte exclusif pour les Musées dont M. Jacques Blanche
-s'énorgueillit. Ceux d'Angleterre ne le passionnent-ils pas d'une façon
-excessive, et craint-il pas de perdre une personnalité hésitante dans
-ces fréquentations agréables, mais dangereuses? Il n'existait guère de
-Musées en Égypte, en Grèce, à Rome, en Italie, avant le XVIIIe siècle,
-et cette pénurie de germes fécondants n'empêchait nullement les
-chefs-d'oeuvre de sortir du sol en fastueuses frondaisons.
-
-Voulant prouver que le séjour à la Villa Médicis--«dans un décor de
-beauté et de noblesse» très éloigné de «la Villette et des
-Buttes-Chaumont»--ne gêne personne, votre verveux correspondant cite le
-génie de M. Debussy. Hum!... Toute une famille ayant été empoisonnée,
-sauf une seule personne, en mangeant de la viande avariée, M. Blanche en
-déduit que l'on peut sans danger se nourrir d'aliments gâtés. Ce
-raisonnement ne me convainc pas. L'auteur exquis de «Pelléas et
-Mélisande» qui affiche hautement d'ailleurs son aversion pour
-l'institution actuelle du Prix de Rome, a été «lauré à l'Institut», mais
-Maillart, Clapisson, Bazin, Massé, Hérold, Auber, Salvayre, de La Nux,
-Puget et tant d'autres fabricants d'opéras ont porté la même couronne,
-et je ne suppose pas un instant que notre contradicteur compare ces
-brasseurs de notes à Saint-Saëns, à Lalo, à Franck, à Bruneau et à son
-ami d'Indy qu'il oublie.
-
-En résumé--et ceci me paraît d'un «excellent comique»--M. Blanche
-démolit son édifice de ses propres mains, en architecte inexpérimenté,
-car, pour remplacer à la direction de l'École de Rome, M. Guillaume,
-démissionnaire, il propose le Maître «montmartrois» Degas, Rodin, en
-parallèle avec Horace Vernet, Carrière, arraché «des abattoirs de la
-Villette», ou Maurice Denis (qui, avec une souplesse enviable, est à la
-fois le desservant de Cézanne, le petit-fils d'Ingres et le neveu de
-Sturler) qui ne sont prix de Rome.
-
-Alors?
-
-Je connais un Monsieur qui adore les épinards, mais qui n'en mange
-jamais parce que son estomac, contrairement à l'adage populaire, ne peut
-les supporter. M. Blanche aurait-il le cerveau pareil à l'estomac de mon
-ami? Nous aurons un moyen de tout arranger, moyen qui prouvera ma bonne
-foi et mon désir de conciliation: envoyer Besnard à la villa Médicis. Ce
-ne serait ni de «la littérature contemporaine ni de la politique».
-
-FRANTZ JOURDAIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Dédicace et portrait liminaire I
- Jean-Louis Forain 1
- Frédérick Watts 41
- Les Dames de la Grande-Rue (Berthe Morisot) 71
- Décoration de la cathédrale de Vich, par M. José Maria Sert 87
- Cent portraits de femmes 101
- Un week-end et Oscar Wilde 129
- Un bilan artistique de la grande saison de Paris 139
- La Musique 183
- Autour de Parsifal 197
- D'un carnet de voyage 1913 215
- APPENDICE 247
- Le Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts 1908 247
- Notes sur le Salon d'Automne 267
- Préface au Catalogue d'une Exposition de peintres de Venise 287
- Lettres de J.-E. Blanche, Gabriel Mourey et Frantz Jourdain 297
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-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Propos de peintre, deuxième série:
-Dates, by Jacques-Émile Blanche
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, DEUXIEME: DATES ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
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- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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