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-The Project Gutenberg EBook of Propos de peintre, deuxième série: Dates, by
-Jacques-Émile Blanche
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Propos de peintre, deuxième série: Dates
- Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au
- De David à Degas
-
-Author: Jacques-Émile Blanche
-
-Release Date: September 5, 2020 [EBook #63129]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, DEUXIEME: DATES ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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-
- JACQUES-ÉMILE BLANCHE
-
- Propos de Peintre
- DEUXIÈME SÉRIE
-
- DATES
-
- Précédé d'une Réponse
- à la Préface de M. Marcel PROUST
- Au _De David à Degas_
-
-
- PARIS
- ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
- 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
- PLACE BEAUVAU
-
- 1921
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-Cahiers d'un Artiste:
-
- PREMIÈRE SÉRIE.--Juin-Novembre 1914.
-
- DEUXIÈME SÉRIE.--Novembre 1914-Juin 1915.
-
- TROISIÈME SÉRIE.--_Suite du Printemps à Paris._--_Été en Normandie_,
- Août-Novembre 1915.
-
- QUATRIÈME SÉRIE.--_Paris_, Novembre 1915-Août 1916.
-
- CINQUIÈME SÉRIE.--_La Famille d'Aultreville et les Sommevieille_,
- Août-Décembre 1916.
-
- SIXIÈME SÉRIE.--_Les Intermédiaires_, Décembre 1916-Juin 1917.
-
-
-Propos de Peintre:
-
- Première Série. DE DAVID A DEGAS.
-
-
-Romans:
-
- TOUS DES ANGES (Albin Michel, Éd.)
-
- AYMERIS (Aux Éd. de la Sirène).
-
-
-A paraître:
-
- LES CLOCHES DE SAINT-AMARAIN (Roman).
-
-
-
-
-Justification du tirage
-
-
-
-
-DÉDICACE
-
-ET
-
-PORTRAIT LIMINAIRE
-
-MARCEL PROUST
-
-
-RÉPONSE A LA PRÉFACE AU _De David à Degas_, VOLUME Ier DE _Propos de
-Peintre_.
-
-J'ai dédié à l'auteur de «Swann» la réimpression d'_Études et
-Portraits_, devenus plus tard le «_De David à Degas_»--un titre meilleur
-par sa sonorité que par le sens qu'il suggère--; le second tome de ces
-«_Propos de peintre_», je l'offre à l'auteur de «_A l'ombre des jeunes
-filles en fleurs_». «_Dates_» fait corps avec «_Propos de peintre_»,
-comme chacun de vos romans, mon cher Marcel, constitue une partie de «_A
-la recherche du temps perdu_».
-
-Je donne même, ici, mon étude sur Forain, et une autre, très développée,
-sur Frédérick Watts, lesquelles parurent dans _Essais et Portraits_.
-Vous trouverez plus loin des pages sur José-Maria Sert et sur quelques
-autres artistes dont vous parlez dans votre préface, mais qui ne
-figuraient pas dans «De David à Degas». Le pire défaut des articles
-réunis en volume, c'est qu'ils ne se composent pas avec rigueur, qu'on y
-trouve des redites; certaines pages font double emploi; et surtout, ces
-articles s'adressent à des publics différents, si bien qu'au moment où
-l'auteur inclinerait au développement d'une idée qu'il mènerait aussi
-loin que possible, il la lui faut abandonner: d'où un péril qui est que
-son point de vue n'a qu'une stabilité d'époque et presque de
-circonstances. Aussi bien, j'appelle ce livre: _Dates_.
-
-Sur votre conseil, et à votre prière, j'avais écarté le _Jean-Louis
-Forain_; pour, précisément, des «raisons d'époque», je le réintègre dans
-ce recueil parmi d'autres points de repère du souvenir, qui m'aident
-dans ma «_Recherche du temps perdu_».
-
-M. François Fosca (en peinture, Georges de Traz), après une analyse de
-la critique d'art telle qu'on la définirait, critique de «créateurs»,
-selon lui, prononce dans _le Divan_: «_Tel axiome de Denis, telle
-remarque de Piot, vous en trouverez la justification dans quelques
-centimètres carrés de leurs toiles, ou dans le coin d'un Cézanne, d'un
-Signorelli. Et réciproquement, de ces axiomes, sont nées d'autres
-oeuvres formant comme les degrés alternés d'un escalier que gravit
-l'artiste. Qui n'a souhaité une édition de «Théories», où l'on
-intercalerait les reproductions des oeuvres contemporaines de chaque
-article? Chez Blanche, rien de pareil. Impossible de deviner sa peinture
-à travers ses écrits... Quelles sont ses idées directrices? A part
-quelques réflexions sur la peinture de portraits, son livre pourrait
-être écrit par un amateur intelligent qui a fréquenté pas mal de
-peintres, a du goût, mais nulle armature. Chez lui, l'artiste et
-l'amateur sont deux hommes différents. L'un crée; l'autre goûte et
-s'enthousiasme. Mais jamais les expériences du premier ne contrôlent les
-jugements du second. Nous comprenons maintenant pourquoi il sacrifie au
-«Cubisme». Capable de discerner les causes de cette hérésie esthétique,
-il est incapable de résister aux attraits d'une sensation nouvelle..._»
-
-M. Fosca s'excuse «_d'assumer ainsi le rôle d'un puritain grondeur_»,
-mais c'est qu'en présence de l'anarchie actuelle que je connais si
-bien,--il doit le savoir--«_l'attitude du dilettante n'est plus
-admissible_». En serais-je donc un? Mais, plus loin, M. Fosca me donne
-pour «_ravi de jouer, sur le tard, le rôle d'un vieil oncle grognon_»,
-«_un laudator temporis acti_», qui, _devant les nouveautés ronchonne:
-«Ah! si vous aviez connu Manet!»_ Ici M. Fosca semble avoir trop peu
-d'ironie, mais il ne me déplaît point de me sentir, moi-même, devenir un
-peu prud'homme, pour un Suisse comme ce bon M. Fosca. Selon lui, dès que
-j'entreprends le portrait de quelqu'un, je le rapetisse, l'étrique; une
-sorte de «_scepticisme quasi cruel_» fait que je ne puis «_étudier
-l'oeuvre, l'exalter, qu'en diminuant l'artiste_». Entre mes mains,
-Fantin n'est plus qu'un bourgeois rive-gauche, endormi à l'ombre de
-l'Institut; Manet, un amateur peu sérieux, jaloux de la gloire de
-Chaplin; Whistler, un vieux-dandy passablement cabotin. «_Aux lauriers
-qu'il tresse, Blanche mêle l'ortie au laurier. C'est si frappant, que
-dans la préface, Marcel Proust avoue en être gêné!_» En vérité, est-ce
-que vous aussi, je vous peine un peu?
-
-Mais, cher Marcel, je ne crois pas à la critique d'art, et serais peu à
-même de définir ce que cela est,--aujourd'hui du moins! Je ne suis qu'un
-portraitiste qui raconte ce qu'il voit, de son mieux, et avec cette
-franchise que les parents de ses modèles réprouvent dans sa peinture,
-jusqu'à la lui laisser pour compte, trop souvent, comme «cruelle». Mes
-articles, mes études ne sont, à la façon de mes portraits peints, que
-les paragraphes ou les pages d'une petite histoire de mon temps.
-L'opinion des autres qu'avec soin je cite, les guillemets dont j'abuse,
-n'y découvrez-vous pas un scrupule? Certain «critique» me désigne comme
-un «mémorialiste féroce»; d'autres me prennent pour un mondain,--comme
-vous! A Paris, on peut, à la vérité, naître, vivre et mourir dans une
-même rue, sans être connu de ses voisins. J'en fais chaque jour
-l'expérience comme de l'impossibilité où nous sommes de nous débarrasser
-d'une étiquette que colle sur notre dos un farceur habile.
-
-Il est regrettable que Sainte-Beuve se soit à ce point trompé sur le
-mérite des ouvrages qui parurent de son temps; mais combien ce qu'il
-raconte de leurs auteurs nous intéresse! Me suis-je trompé, comme l'ont
-fait tant de critiques sur leurs contemporains? En tout cas, et
-rendez-moi cette justice, après quarante ans d'expérience, je ne reviens
-sur aucun de mes jugements, même de tout jeune homme. Delacroix, Ingres,
-J.-F. Millet, Courbet, Corot, Daumier, Cézanne, Manet, Degas même, je
-les «adore», comme on dit aujourd'hui, et m'aperçois peu à peu que tant
-d'autres peintres que les critiques d'art et les marchands nous
-présentèrent comme supérieurs à ces Maîtres[1]... eh bien!... on ne les
-tient plus que pour «intéressants». Déjà quelques-uns de ceux-ci
-retombent lentement, en vol plané, des cimes où les avait portés
-l'enthousiasme des séïdes de ce Mirbeau, qui n'a jamais rien découvert
-tout seul. A ce propos, pourrait-on rappeler que ce fut Hervieu, qui lui
-signala Maeterlinck, pendant un séjour que faisait l'auteur des
-«_Tenailles_» chez le jardinier des supplices? Hervieu, dans un tas de
-livres reçus par le chroniqueur, avait choisi le Théâtre des
-Marionnettes, de Maeterlinck. Il passa la nuit à lire, et, le lendemain,
-mit le feu aux poudres: Mirbeau écrivit son fameux article. La critique
-du Lyrisme, du Formidable et de l'Hyperbole, qui, je crois, date de
-Mirbeau, aura eu des répercussions profondes dans les ateliers, comme
-nous le verrons dans mes prochains «Propos de peintre» des années
-après-guerre, où la folie des préfaces pour catalogues d'expositions est
-devenue générale. Il reste à espérer que cette Égalité dans l'éloge
-finisse par déprécier le Peintre.
-
- [1] Lautrec, considéré comme supérieur de beaucoup à Degas. (Louis
- Vauxcelles.)
-
-J'ai souvent présenté jusqu'ici des artistes que je place à un rang un
-peu subalterne d'acolyte: Fantin lui-même et Whistler aussi, par rapport
-à d'autres que je déifie. Ne possédant pas un éclectisme extensible (ou
-le contraire...,) mais entretenant quelques convictions passionnées,
-j'espère qu'il existe encore quelque part une échelle des valeurs;
-sinon, j'en veux établir une, ne serait-ce que par respect et dévotion
-pour les grands génies. A mon culte pour Manet, _peintre_, imputez donc
-la faiblesse avec laquelle je note d'humbles traits, qui me touchent si
-fort dans l'_homme_ que j'ai connu et aimé. Pour moi, loin de ridicules,
-ils me paraissent sublimes.
-
-Le caractère d'un Louis David me fait mieux comprendre son oeuvre,
-encore que je me passerais de savoir ce qu'a dit et pensé le citoyen,
-pour mettre le peintre aussi haut que je l'érige dans l'histoire de
-l'École française.
-
-Ne sera-t-il pas de quelque importance pour les historiens de savoir
-que, sur la scène de l'Opéra, le 2 février 1920, le maître Henri
-Matisse, en veston et lunettes d'or, se laissa traîner par des danseuses
-et un maître de ballet, son ventre de professeur quinquagénaire
-disparaissant sous des couronnes plus martiales que le chêne et le
-laurier qu'au 14 juillet précédent le maréchal Foch avait reçues, entre
-l'Arc de l'Étoile et la Bastille? Matisse est-il, pour cela, moins
-touchant, dans ses tournées théâtrales que dans son studio
-méditerranéen, qui est une chambre d'hôtel-palace? C'est si beau
-quelqu'un qui croit en lui-même, et vous dit _pourquoi_!
-
-L'âme d'Eugène Carrière, sa belle correspondance, son courage dans la
-douleur, ses vertus civiques et privées, son intelligence de la
-peinture, tout cela suffira-t-il à faire de lui un aussi grand artiste
-que Courbet, qui, pourtant, fut un assez sot vaniteux? Tandis que
-j'écris ces lignes, seuls quelques marchands soutiennent le commissaire
-qui disperse les études de l'atelier Carrière, au milieu de
-l'indifférence sinon de la tristesse des amateurs jeunes. S'ils sont
-déçus, c'est que leur mémoire est pleine encore de la littérature qui
-fut consacrée au brave peintre par les écrivains du «Formidable»: ils
-ont eu, du peintre, la vision qu'ils avaient de l'homme, et en ont fait
-un Titan.
-
-La Vierge de Cimabue, portée par les rues de Florence, semblait vivante
-au peuple et le fanatisait. Aujourd'hui, comme il appert des ballets
-russes, l'enthousiasme de la foule, pour l'art, se manifeste
-différemment, et pour d'autres ouvrages, tels qu'un décor de théâtre, ou
-un costume de ballerina. Nous applaudissons à toute forme du génie, et
-décernons les lauriers pareillement à M. Wilson, nouveau Christ, et à
-Matisse nouveau Van Eyck, quitte à rire bientôt après de nos
-tartarinades.
-
-M. Fosca m'accuse de n'avoir pas la «compréhension de la vraie
-grandeur»... Selon lui, je rabaisse Vuillard, ou tel autre charmant
-«intimiste», qui n'a tout de même rien signé d'aussi accompli que le
-portrait de la mère de Whistler, ni que certaines natures-mortes de
-Fantin Latour, n'en déplaise à M. Fosca! Il est bien bon de nous
-rappeler que Maurice Denis est admirable, mais nous préférons les
-moindres aux plus grands et trop concertés ouvrages de ce pieux artiste.
-
-La «_vraie grandeur_», c'est précisément celle qui ne doit pas être
-«voulue», ni obtenue, par des théories, mais reste ignorée de ceux en
-qui elle réside. Souvent ces bienheureux-là, ce sont les contemporains
-obscurs d'un artiste très fêté de son vivant. Ce phénomène de revirement
-complet de l'opinion, nous l'avons vu se produire et l'observons de plus
-en plus fréquemment, car presque personne ne semble savoir en quoi une
-oeuvre est oeuvre _d'art_, surtout en ces cas si fréquents où la valeur
-ne s'y signale pas par quelques-unes de ces outrances qui sont, en même
-temps que leur cause de succès, bien rarement un gage de pérennité. Ce
-qui manque à la plupart des artistes modernes, c'est cette grandeur
-«fatale» et, si j'ose dire, congénitale, des «Créateurs». J'avoue qu'il
-est très peu de peintres modernes et surtout vivants, que je considère
-comme des maîtres, quoique chacun de nous en soit un (cela va de soi),
-pour quelques amis, pour deux critiques, quelques marchands et le petit
-jeune gendelettres, qui se moque en traitant de tel un aîné qu'il croit
-«arrivé», parce que le pauvre homme est «connu».
-
-Mais, ne sortant plus de votre demeure, mon cher Marcel, savez-vous
-combien un homme de goût se compromet à prononcer et, bien plus
-gravement, à écrire certains noms d'artistes à côté de certains autres?
-Si, tout de même! Et de signer une préface à un livre de moi, ce fut un
-acte de grand courage, et je vous en garderai une reconnaissance très
-vive, puisque telle personne qui y figurait vous pria de l'en faire
-disparaître; et ne m'avez-vous pas avoué aussi dans une de vos lettres,
-que certains de vos amis vous avaient supplié de vous abstenir de me
-faire si grand honneur que de m'accorder votre apostille?
-
-Comme vous étiez invisible pour moi, et jamais plus abonné au téléphone,
-combien avons-nous dû échanger de lettres, cher ami, entre le jour où
-vous m'avez adressé le manuscrit de votre belle préface, et celui où mon
-livre parut? Connaissant votre politesse et votre désir d'être agréable
-à autrui, je vous avais prié de ne pas insister sur mes mérites de
-peintre, par crainte que vous n'apprêtassiez trop de copie pour les
-anonymes qui me réservent toujours une place dans leurs échos
-hebdomadaires... D'ailleurs, claquemuré comme vous l'étiez alors, vous
-n'étiez plus «au courant», m'écriviez-vous. Ne m'avez-vous point
-demandé: «Où peut-on voir des Cézanne?»
-
-Et vous feignez de me croire un peintre classé! Cela, Marcel, c'est un
-peu trop de politesse! Comment n'avez-vous pas été averti par vos
-nouveaux amis de la N. R. F. _qui n'ont jamais imprimé mon nom comme
-peintre_, même à l'époque où j'écrivais parfois dans cette revue austère
-et jésuitiquement «bolcheviste»? Ils ont peur de se tromper... et plutôt
-le silence, que ces horribles sueurs froides qui mouilleraient les
-tempes et l'échine de certains «amis», s'il leur fallait se prononcer...
-tout seuls!
-
-Pantelant sous les fleurs dont vous chargiez ma tête, j'ai voulu vous
-faire entendre qu'on n'avait pas encore cessé de tenir sur moi, «dans
-certains salons», des propos comme ceux que vous avez jadis enregistrés:
-«_Il faudrait mettre ses toiles plus en lumière, pour aujourd'hui
-seulement, parce que nous l'avons invité en quatorzième ou en
-cure-dents; on les remettra demain à un endroit où elles ne se voient
-pas_». Non, mon cher, elles ne sont pas plus que jadis «_à la place
-d'honneur dans les mêmes salons_». Personne, heureusement pour moi, n'en
-déclare: «_C'est d'une beauté rare; c'est beau comme le classique_».
-Comme me le dit Paul Valéry, mon cas est même assez cocasse. D'ici
-cinquante ans, on verra dans des musées les portraits que j'aurai peints
-de tant de littérateurs, mes amis; et de l'auteur de ces portraits, il
-n'y aura trace dans aucun livre de son époque. Je suis peut-être le seul
-artiste de mon âge, dont il n'existe pas la moindre monographie et que
-Larousse ignore. Je me sens, d'ailleurs, très fier de cette singularité,
-et je la porte, comme certain professeur d'échec, les ongles qu'il
-laissait croître à la façon des mandarins de la Chine.
-
-Quelqu'un des privilégiés qui pénétraient nuitamment chez vous, aura dû
-vous prévenir que mon sens critique s'alarmait un peu des éloges
-contenus dans votre préface; sur quoi, vous m'avez «rendu ma liberté»,
-supposant que je ne désirais plus publier cette belle page! Vous m'avez
-même, un beau matin, proposé d'en écrire une autre, où vous m'eussiez
-présenté d'une façon différente, comme une espèce de «méconnu», genre
-qui fut tant à la mode! Vos historiographes, après moi, trouveront dans
-mes tiroirs les centaines de pages que j'ai reçues de vous, à l'occasion
-de cette préface, honneur de ma courte vie littéraire, et dont le
-plaisir que j'avais à les lire (malgré vos pattes de mouche) n'était
-combattu que par tout ce que vous me disiez de la peine que vous preniez
-à les écrire, tant votre vue était fatiguée et votre asthme pénible.
-
-Je vous avais demandé, non pas une «préface», mais quelques souvenirs de
-notre Auteuil, au temps où, vous et moi, voyions passer auprès de nous
-certaines des figures dont il est question dans mes livres... J'espérais
-un portrait du Blanche d'alors, celui que firent poser Forain et Degas:
-vous m'avez terriblement flatté. Mais vous avez trouvé l'occasion de
-signer deux chefs-d'oeuvre: le portrait de mon père et le vôtre. Quant à
-celui du Marcel Proust frais émoulu du collège, il est d'une ironie
-telle, que vous n'aimeriez pas, dites, qu'il eût été peint par un autre
-que vous-même? Mais les portraits, la _ressemblance_, quel sujet à
-brouilles, à colères!... Il en va d'un portrait comme des articles de
-critique. La plupart des modèles ou des auteurs en sont mécontents.
-Vous, Marcel, apportez de tels scrupules et une telle délicatesse dans
-la rédaction d'une page où une personne amie est jugée, ou seulement
-citée par vous, que vos insomnies en doivent être bien cruelles, si la
-crainte vous saisit de n'avoir peut-être pas été suffisamment aimable.
-Mais est-ce là le bon état d'âme du «portraitiste»?
-
-Votre merveilleux don d'analyser, qu'on peut bien appeler sans pareil, a
-fait de vous un «portraitiste» comme il n'en sera jamais parmi les
-peintres, et tel que je n'en sais point chez les romanciers. Votre M. de
-Norpois, votre M. de Charlus--je ne parle pas de Swann!--ce sont des
-portraits de grande tradition. Car, je le crois, contrairement à ce pour
-quoi vous tiennent la plupart de vos _laudatores_, vous êtes un
-classique français, par l'étude des sentiments et la composition, que
-vous renouvelez, mais qui est l'un de vos primes soucis. Bien déçus
-seraient vos lecteurs s'ils voulaient reconnaître vos modèles, comme ils
-croient pouvoir nommer ceux d'Abel Hermant. Et, ce qui constitue un des
-caractères de votre génie et, peut-être, avec votre langue, votre
-principale originalité,--c'est cette dualité de peintre et de modèle.
-L'art, dont vous créez, je dirais plutôt recréez, vos personnages,
-ressortit à une des opérations de l'esprit les plus rares et les plus
-compliquées; il y en a peu d'exemples dans l'histoire des littératures.
-A peine oserais-je citer une George Eliot? Quand Léon Daudet voit un
-rapport entre votre oeuvre et celle de Saint-Simon, ce gros bourdon
-donne la mesure de son esprit critique tout en surface. Les documents
-que vous nous apportez pour l'étude des passions sont, quoique dans la
-tradition, d'une nouveauté qui étonne. Nouveau! cette épithète, on n'en
-pourra jamais abuser si l'on parle de vous, dans l'impossibilité où l'on
-est de trouver dans votre oeuvre des points de comparaison avec
-celles-là mêmes que l'on préfère. Les figures que vous prenez sur nature
-et que votre brosse peint avec un peu trop de facilité sont des
-personnages de second plan, comme les Verdurin, le docteur, le peintre,
-le compositeur; mais ceux-là, dans d'autres romans que les vôtres,
-seraient des chefs-d'oeuvre, comme portraits. Il me semble parfois, et
-dans vos plus belles pages, que vous empruntiez à un sexe les traits
-d'un autre; qu'en certaines de vos effigies, il y ait substitution
-partielle du «genre», si bien qu'on pourrait dire _il_ au lieu d'_elle_,
-et faire passer du masculin au féminin les épithètes qui qualifient un
-nom, une personne, dans ses gestes et son maintien[2]. Or ceci, qui
-serait peut-être gênant dans certains livres, devient chez vous une
-subtilité de plus, vous prête un accent de vérité plus fort, plus large
-et de généralisation, malgré la minutie de l'analyse, dans la
-contre-expérience que vous faites sur vous-même. La plus humble de vos
-créatures, disons Françoise, vous vous l'incorporez avant de la
-restituer, enrichie par son séjour chez vous. Vous êtes donc à part, et
-la question de ressemblance individuelle ne doit pas compter, dans votre
-cas, comme romancier. Mais comme «préfacier»?
-
- [2] En 1914, je crois avoir été le premier à faire un article sur
- «Swann», c'était à l'_Écho de Paris_. Je retrouve ces phrases:
-
- ... «Ce livre ne pouvait être écrit que dans la clairvoyance de
- l'insomnie nocturne. Il est presque trop lumineux pour nos yeux qui,
- en plein jour, ne voient qu'à demi...»--«M. Proust s'arrête partout
- passionnément, regarde les autres, comme le martin-pêcheur voit le
- fond de la rivière...»
-
-Quelles limites fixer à la ressemblance, pour le portraitiste? Quelles
-bornes à l'usage licite de la franchise, à l'exercice d'un peintre vrai,
-ou, encore plus, d'un moraliste? Vous avez bien marqué dans votre
-préface à mon livre, que je l'avais requise de vous, cette étude; elle
-avait donc un peu d'une «commande», comme nous disons? Précisément,
-«commande» implique flatteries, et retouche,--pense le client ordinaire.
-
-Vous avouerai-je que toute photographie prise de mon visage me paraît
-étonnante et m'instruit sur moi-même, alors que mon entourage crie à la
-caricature? Forain, Rouveyre, Boldini, Max Beerbohm, Sickert, Sargent,
-Degas, m'ont été, m'assure-t-on, cruels; et je les trouve excellents,
-ces croquis ou ces tableaux, de même que je pense me voir dans la glace,
-et ris de tout coeur, en lisant certain fameux portrait écrit, que mes
-amis m'ont caché, quand il parut. Cette «manière noire» est due à la
-collaboration de Forain (pour le côté _moral_) et de Léon Daudet (pour
-la forme extérieure). J'ai été un peu surpris, en le lisant, que ce
-morceau de bravoure fût de Léon Daudet. Je me suis toujours méfié des
-gens qui ont des certitudes, ou des haines apostoliques, à la Mendès,
-mais Daudet porte un nom qui m'est cher; ce solide bourgeois défend des
-préjugés, une société, une classe auxquelles on ne me crut point, en
-général, hostile. J'étais bienveillamment reçu dans sa famille, et le
-rencontrais dans quelques maisons d'amis. Toujours m'efforçai-je de lui
-trouver «_un esprit fantastique_», quoique Mme de Noailles, dès ma
-première entrevue avec lui, m'eut confié: «Non, la drôlerie de notre
-cher Léon n'est pas pour vous!» Je ne pus point y contredire.
-
-En tout cas, il a du courage. Les engueulades de «Léon» et les coups de
-rapière de ce noble justicier, je les préférerais, il me semble, aux
-complaisances veules, aux «léchades» dues à la papelarde camaraderie
-dont un Parisien est trop souvent l'objet dans la presse, par ces temps
-où personne n'ose plus formuler une opinion. L'express-charge par quoi
-ce pamphlétaire m'exécuta, en pleine guerre et _Union sacrée_ des bons
-citoyens, a pu surprendre d'autres que moi-même. Mais la passion de la
-vérité emporte tout!
-
-Quant à vous, «le dreyfusard» que vous vous flattez d'être, votre génie
-est d'autre part célébré par _l'Action Française_, et c'est dans un
-sentiment semblable à celui qui fit l'_Union Sacrée_,--j'imagine cela,
-du moins--que vous me priiez, il y a deux ans, de ne pas réimprimer,
-pour le pacifique lecteur d'après-guerre, mon essai sur le nationaliste
-Jean-Louis Forain; à moins que, de ma part, peu digne vous semblât que
-je remisse sous ses yeux, comme pour les lui rappeler, les éloges que
-j'adressais à ce grand dessinateur, après que Forain, feignant de me
-prendre pour un ennemi, eût cessé de saluer son panégyriste? Vous
-m'expliquerez l'imprévue attitude de Forain à mon égard, en me disant
-qu'un auteur illustre garde sa pudeur et que le succès redouble sa
-susceptibilité et ses craintes. Vous m'avez écrit que 886 lettres de
-félicitations vous étaient déjà parvenues en trois jours, à l'occasion
-du prix Goncourt; mille découpures de journaux, de longs articles,
-certains signés par des amis enthousiastes; des poèmes suivirent, et une
-ode même, à Marcel Proust. Eh bien, de ces hommages, il en est qui vous
-ont froissé, si inexplicablement même, que leurs auteurs durent se
-prendre la tête dans leurs mains et se demander: «Qu'est-ce que Proust a
-compris? Quelle noire intention me prête-t-il?»
-
-Votre compréhension, par tous reconnue, de la chose écrite, votre
-critique si lumineuse des auteurs morts (ceci, cher ami, en songeant à
-vos «Pastiches» et à vos pages, si stimulantes, de technicien, sur
-Flaubert) obligent ceux qui vous blessent en croyant vous louer, à
-reconnaître qu'ils ont mal dit ce qu'ils avaient l'intention
-d'exprimer--ce qui est sans doute souvent mon cas--puisque vous
-apercevez une épine là où l'on voulut mettre des roses. Ce qui n'empêche
-pas que la loupe à travers laquelle vous considérez le monde extérieur,
-nous la tenons pour aussi infaillible que votre introspection; votre
-puissance et finesse d'analyse, tout ce à quoi nous devons l'inépuisable
-joie de vous lire, il est peu d'instants où vous vous en départissez; ni
-en écrivant, ni en jugeant vos propres oeuvres, ni au reçu d'une lettre
-de fournisseur, d'un camarade à vous, fût-elle de M. de Saint-Loup; ou
-d'une femme, fût-elle la bonne Françoise. Il s'ensuit donc que, moi,
-votre admirateur de toujours, pas plus que Jean Giraudoux ni que Léon
-Daudet, je n'échappe à votre épluchage grammatical et psychologique, et
-que je tremble, ou bafouille, en vous répondant par une lettre, qui,
-adressée à un autre, exprimerait en quatre lignes: «J'ai bien le désir
-de vous voir». C'est souvent par gêne et par respect que l'on formule
-mal sa pensée. La restriction mentale est un fâcheux et redoutable
-censeur de l'écrivain.
-
-Mes notes sur Degas, que M. Fosca trouve «décevantes», Degas vivait
-encore, quand je les donnai à la _Revue de Paris_. Voilà le mystère de
-mon embarras éclairci! Tout au contraire de vous, mais presque autant,
-Degas, le solitaire hautain et inquiet sur sa propre valeur, terrorisait
-ceux qui l'aimaient; ainsi, de deux grands artistes modestes et
-justement orgueilleux à la fois, celui qui prenait un masque de diable
-Papou, afin de faire le vide autour de lui, n'a pas si bien réussi à
-écarter ses zélateurs que celui qui, dans ses rapports avec autrui,
-n'est que grâce, prévenance, gentillesses et délicates intentions.
-
-Chacun de nous est plus ou moins le prisonnier d'une légende. Ainsi
-l'univers a appris, quand le prix Goncourt vous fut alloué, que vous
-n'aviez plus dix-huit ans; on vous donna même, me dites-vous, soixante
-ou soixante-cinq dans les journaux socialistes. Vous étiez malade, très
-riche, très mondain, disait-on, à gauche; un papillon de nuit qui
-disparaît à l'aurore pour ne réapparaître que le soir. La seule part
-d'exactitude, dans ces histoires, serait qu'il est devenu impossible,
-pour les diurnes comme moi, de vous joindre, quoique l'on rencontre
-souvent quelqu'un qui vous quitte, ou qui, hier, a soupé «d'un poulet
-rôti» avec vous. Je ne crois pas vous avoir aperçu plus de trois fois
-depuis «l'Affaire», je mourrai sans avoir, peut-être, passé deux heures
-encore près de la personne avec qui j'ai le plus de plaisir à me
-trouver, et vous aurez quitté votre fameux appartement du boulevard
-Haussmann, dont les murs étaient doublés de liège, sans que j'y aie
-pénétré pour peindre, comme je le voulais, une image du Marcel Proust
-adulte.
-
-A peine, jadis, ai-je vu l'appartement familial du boulevard
-Malesherbes, du temps où je perpétrai, de vous, la mauvaise toile que
-vous faites reproduire encore aujourd'hui dans _Excelsior_, et dont vous
-m'avez demandé la permission d'orner l'édition de vos oeuvres. (Et comme
-vos goûts ont dû paraître démodés à vos nouveaux éditeurs.) Vous m'avez
-montré la salle à manger que vous prêtaient, avec leur argenterie et
-leur linge damassé, M. le professeur Proust et votre excellente mère,
-pour que vous y entretinssiez d'illustres hôtes qu'à dix-huit ans vous
-traitiez en Lucullus, et mettiez en rapport avec vos _professionnal
-beauties_ un Elstir, un Cottard, un Bergotte et tant d'autres admirables
-héros qui participent désormais à notre existence. Vous receviez les
-duchesses douairières, les futurs ducs, à qui vous donnâtes ensuite plus
-grande audience dans votre pastiche de Saint-Simon. Tel ce qu'on m'en
-rapportait, car, soucieux de mon travail plus que du vôtre, vous avez
-toujours tenu à m'épargner ces divertissements. Je ne sais rien de plus
-juste que ce que vous avez dit dans votre préface sur le palladium qui
-me protégea de bonne heure contre les périls de la conversation de
-société. Cette influence tutélaire, ne l'appellerions-nous pas, tout
-prosaïquement, mon fragile estomac,--ou mon imprudente franchise dans
-l'aveu de mes admirations et de mes dégoûts? Du même ordre, la
-protectrice de votre oeuvre ne fut-elle pas, mon cher Marcel, la fièvre
-des foins?
-
-Je répète «imprudente franchise?», mais j'ajoute un point
-d'interrogation; car en se remémorant les propos d'alors, on pourrait se
-demander si jamais, dans aucune société polie, un débutant entendit,
-prononcés et colportés par la presse, des propos plus perfides, des
-calomnies plus abjectes que celles qui secouaient de rire les salons du
-faubourg Saint-Honoré, les ateliers d'artistes qu'envahissaient peu à
-peu les métèques. _Le Journal d'une femme de chambre_, d'Octave Mirbeau,
-conservera l'odeur de ces déjections que reniflaient comme un parfum
-aphrodisiaque les délicats et les «blasés». Un jury aurait eu peine à
-distribuer des récompenses dans un concours de perfidie, trop de
-candidats en seraient sortis _ex æquo_. Aussi bien, la verve de Léon
-Daudet semble avoir presque de la «bonenfance», comme eût dit Goncourt.
-«Léon» était l'élève des grands maîtres de notre jeunesse, et leur pâle
-reflet. Mon nom figure une fois dans le journal de Goncourt. Et tout ce
-qui l'a frappé, c'est cette scène: j'entre chez quelqu'un; je me
-félicite de la mort de mon père qui dilapidait sa fortune. Le trait est
-délicieux et d'une exactitude digne de l'observation des enragés
-déjeuneurs en ville. J'expliquais cette influence morbide à Henry James,
-certain soir qu'il sortait de chez les Daudet avec moi, confondu de ce
-que Léon, le fils de son ami très cher, avait avec tant de vacarme
-expectoré de fétide, durant et après un énorme repas--outre des verdicts
-_définitifs_, des jugements tartarinesques sur d'admirables artistes de
-la littérature anglo-saxonne, dont Henry James était un des plus grands.
-
-Mais ces fleurettes de la conversation poussaient dans tous les milieux
-où l'on se piquait d'art et de littérature,--et jusque dans le gratin
-qui _s'intellectualisait_.
-
-Vous et moi n'avons-nous pas été un peu éblouis par un homme pour lequel
-nous garderons, tout de même, un peu de reconnaissance et beaucoup
-d'admiration?... mais il faudrait, pour être aujourd'hui compris,
-évoquer une figure, telle qu'alors, dans un mystère savamment entretenu,
-elle se dressait, belle, devant nous, environ 85, du côté de chez
-Charles Swann.
-
-Que n'avez-vous, Marcel, consacré un de vos pastiches à ce
-«conversationist» de génie, si supérieur à ce qu'il laissera d'écrit;
-pour lequel nous avons eu de l'amitié, du respect, et qui nous enchanta
-par son esprit, son érudition, sa fantaisie, lui qui se donnait autant
-de peine à nous conquérir que j'en pris ensuite pour me soustraire à sa
-tyrannie. Il aurait fallu garder de lui, au gramophone, des disques,
-comme ceux qui conserveront la voix de la Patti et de Caruso. Faire un
-pastiche? Non, vous nous devez une monographie du comte Robert de
-Montesquiou.
-
-Il nous envoûta! Nous prit-il assez de temps! Je ne me lassais pas de
-l'entendre déclamer les vers de nos poètes, d'une voix glapissante,
-spéciale au «gratin», mais si belle! Sa tête de d'Artagnan, de jeune
-Aurevilly ou de Brummel français, il la soutenait par un énorme poing
-ganté de blanc, le coude appuyé sur le marbre d'une cheminée. «_In
-brachium facit potentiam_», a-t-il tracé en lettres biscornues et
-vermicellées, au-dessous d'une photographie par Otto, que je garde
-encore, et qui s'efface auprès d'une autre, «_la divine comtesse de
-Castiglione_», l'une de ses déesses, en verre filé ou en cire.
-
-Cette mystérieuse Florentine, une des plus inquiétantes visions de mon
-enfance, m'apparut comme une petite vieille inconsolable de sa beauté et
-de son règne abolis, quand elle vint chez moi jeter des fleurs sur un
-cercueil et annoncer au fils du défunt qu'elle se croyait encore à même,
-dans un certain éclairage, d'offrir au jeune peintre que j'étais
-quelques vestiges de sa splendeur. Je dus m'exécuter, puisque Mme de
-Castiglione, qui me témoignait une affection quasi maternelle, m'y
-invitait. Mais comment et où poser? Que verrais-je, les voiles une fois
-tombés? Il fut d'abord question de séances à la lueur des bougies. Enfin
-elle me dit: «Je viendrai vers la fin du jour, tu auras fermé les
-persiennes, je disposerai les rideaux, le siège où tu t'assiéras et le
-mien; demain, quand le soleil sera en face de la maison, et bas,
-attends-moi. Nous essaierons, je veux que tu saches comment était l'amie
-de ton père». Elle vint à l'heure. J'étais épouvanté, ma main
-allait-elle m'obéir? Toile et pastels étaient tout prêts. Cette scène se
-passait dans une pièce tendue de cretonne bleue; les vitres, de même
-couleur, créaient une atmosphère laiteuse comme la fumée d'une
-cigarette. Mon modèle entra sans bruit, glissa sur le tapis, telle une
-«apparition» sur la scène. Elle s'installa, de profil, le buste bien
-droit. Malgré sa haute coiffure en forme de diadème, c'était un petit
-tas. Un à un, les voiles se répandirent sur le sol... et je reconnus la
-_Reine d'Etrurie_, l'_Ermite de Passy_,--idole de la Cour de Napoléon
-III--, un illustre visage, mais fardé, ruiné, de marchande à la
-toilette; un bout de sucre d'orge réduit dans la main d'un enfant qui le
-suce.
-
-Pourquoi ces souvenirs de la Castiglione ici? Vous le savez, Marcel; à
-cause de Charles Swann, de la Berma et du diabolique impresario que fut,
-d'elle et de tant d'autres beautés, le comte Robert de Montesquiou
-Fezensac. Après des mois d'un intense surchauffage de notre imagination,
-il nous confrontait souvent avec une soi-disant déesse, ou un héros dont
-il avait tu le nom et cette apparition devait éveiller en nous le
-sentiment du Divin, ou l'émotion qu'aurait un planton dans sa guérite,
-si M. le maréchal Foch venait lui demander de ses nouvelles. D'où, une
-fois, ce pastel de Mme de C., qui, dès que je l'eus peint sans avoir
-échangé une parole avec cette matérialisation médiumnique, fut enfermé
-solennellement dans un sac de cuir, comme le cadavre d'un passager de
-transatlantique, pour être jeté à la mer. Il me demeura, depuis,
-invisible; peut-être me ménageait-on le plaisir de me croire l'auteur
-d'un chef-d'oeuvre inconnu? D'ailleurs, je rencontrai bientôt en tous
-lieux cette dame que chacun désignait par son petit nom, et dont le
-mystère était le sortilège d'un habile magicien. Combien en avons-nous
-subi, de ces illusions charmantes, dans le Paris d'alors, grâce à cet
-homme si pratique, d'autre part, si implacable flagelleur d'une société
-où le sens de la qualité commençait à se perdre... S'il avait persévéré
-dans sa retraite d'artiste, évitant les applaudissements et les succès
-du monde--péril qu'il nous dénonçait en sage--au lieu de se gaspiller
-lui-même un peu plus tard, et de se répandre partout, lui qui
-m'ordonnait une réclusion laborieuse--Robert de Montesquiou tiendrait
-aujourd'hui une place qu'il ambitionna toujours, sans pouvoir
-l'atteindre.
-
-Avoir causé une fois avec «Robert», c'était ne plus pouvoir causer avec
-les autres; je ne saurais pas citer d'artistes, qu'ils se nommassent
-Barrès, Hérédia, Leconte de Lisle, Whistler ou Degas, qui n'aient été
-retenus par la séduction et l'autorité de sa parole, par le prestige
-complexe de sa personne. Il nous représentait le des Esseintes d'«A
-rebours», et le descendant de l'Artagnan dont il habitait encore la
-terre en Gascogne. Comme Oscar Wilde, il avait le don des images et des
-analogies, qui, en magnifiant un récit quelconque, vous proposent
-plusieurs sens et lui donnent un prolongement presque infini. Une
-anecdote, une légende, un mythe, ou les ridicules de Mlle Tocquanié, la
-gouvernante, il en usait de même, avec des motifs tour à tour bouffons
-ou graves, cet infatigable causeur moraliste, lyrique et familier,
-«potinier», curieux de «petites gens», un Henri Monnier chez la
-concierge. A la cour d'un souverain moderne, il eût continué l'oeuvre
-d'un Saint-Simon ou d'un Tallemant des Réaux. Chez Mme Madeleine
-Lemaire, dont il avait dénoncé le salon comme le paradis des bourgeois,
-où un artiste se devait de ne pas paraître, il devint ensuite assidu, et
-manigança une publicité à des poèmes, que nous avions jusque là crus
-réservés à ceux qu'il appelait «ses pairs», nous donc.
-
-Les contemporains du Montesquiou de 1890 comprendront sans peine que des
-jeunes gens, avides de regarder et d'entendre, comme vous et moi, aient
-été remués par ce bolide qui tombait dans leurs existences. Et, avec
-«Robert», c'était ce charmant Edmond de Polignac, son ami, un ancêtre,
-le vieux camarade de votre Charles Swann; le prince, étrange
-compositeur, aussi inventif et «précurseur» qu'Eric Satie, travaillait à
-son piano-bureau, devant un portrait de Jeanne Samary, par Renoir, et
-quelques Claude Monet de la bonne époque. Vous le rappelez-vous,
-grelottant sous ses tricots et son bonnet de soie noire, et sa tête de
-Saint-Antoine, blanche, ravagée et si fine? Que ne nous représentait-il
-pas, alors, de rare, d'exquis et d'un peu inquiétant, cet autre causeur
-si cocasse, si spirituel, quand il nous entraînait vers l'embrasure
-d'une fenêtre, pendant un concert; riait, comme un gamin, de
-l'assistance pâmée; imitait l'accent du _gratin_ ou l'_aboyeur_ qui
-annonce les invités; et soudain reprenait son expression extatique de
-saint du Greco, si l'on en était à un numéro du programme où Mozart,
-Fauré ou Debussy allaient être interprétés par Bagès ou par Mme de
-Guerne. Edmond de Polignac était le seul concurrent que nous permît
-«Robert», jusqu'à ce que... Mais vous n'étiez pas là, quand le prince,
-en pantalon à carreaux, jaquette prune, gants abricot, vint nous
-apprendre son mariage avec la jeune miss Winaretta Singer, et, pour
-prouver à ma mère qu'il se sentait fort ingambe, sauta par-dessus un
-fauteuil, sans le renverser.
-
-Depuis ces temps lointains, j'ai vu passer bien des artistes, s'ouvrir
-et se fermer autant d'écoles et de petites chapelles, paraître cent
-«génies». En avons-nous eu de plus originaux que ceux-ci? L'atmosphère
-de Montesquiou et d'Edmond de Polignac imprègne les entours de Swann,
-comme ces parfums composés par une femme, dont elle ne consent jamais à
-révéler le nom, et que ses intimes reconnaissent, où qu'elle vienne de
-passer. Peut-être Odette n'a-t-elle jamais parlé à «Robert» ni à
-«Edmond», mais son appartement, tel que vous le décrivez, est plein de
-choses à eux. Sous le manteau, Charles a dû remettre à sa femme
-l'édition privée des _Chauves-souris_. Le mauvais bon-goût à l'Alfred
-Stevens, la turquerie à la Clairin, les arums, les peaux de bête à la
-Sarah Bernhardt, les oeillets et les violettes de Madeleine Lemaire, les
-buvards et les boîtes à cigarettes de chez Leuchars, la japonaiserie
-bambou-cherry-blossom, et le Louis XV à la Helleu dont s'entourait
-Odette: Charles Swann, le commensal de Mme Howland (née Colbert),
-retrouve cette «ambiance» dans quelques maisons très «exclusives.» Elles
-possèdent un exemplaire, sur grand papier, d'_Hortensias bleus_, hommage
-à ces dames qui font relier en plein les Essais de «Robert», (son vrai
-talent), volumes qu'annoncent d'hyperboliques articles de courriéristes
-mondains, comme une redoute, chez Madeleine Lemaire, et dont la seule
-édition à 3 fr. 50 c. encombre aujourd'hui des paniers de libraires, sur
-le trottoir, avec de vieux romans tombés à 1 fr. 75.
-
-Plus dangereuse, eussé-je craint, pour un jeune littérateur comme vous,
-ce qu'Odette aurait appelé l'«_emprise_» d'un Montesquiou, que pour tout
-jeune peintre qui ne fût pas un Elstir ou un La Gandara. Tandis que
-Montesquiou ne se trompait guère plus sur la qualité d'un poète ou d'un
-prosateur que sur celle d'un nom, et embellissait, en les récitant, une
-phrase ou une strophe, il consacrait ses «_Autels privilégiés_» à des
-artistes de pacotille, se faisait peindre en Florentin du _Passant_, par
-Clairin; en gentilhomme malade, par Lucien Doucet; en peignoir-éponge
-(ou Christ au prétoire de Munkacsy), par Antonio de La Gandara;... en
-chef-d'oeuvre de musée, par Whistler--et s'en allait aux vernissages
-clamant ses enthousiasmes et ses mépris, dans un cortège de Swanns et de
-moindres zélateurs rastaquouères.
-
-Néanmoins, le jour où «Robert», théâtralement, me donna un rendez-vous
-d'adieu dans l'Ile des Cygnes, où nous échangerions nos anodines
-correspondances, j'en eus du chagrin comme un enfant que quitte une
-gouvernante aimée et crainte.
-
-C'était pendant la cérémonie d'ouverture de l'Exposition universelle de
-1889; après une longue, maternelle homélie--fulgurante, si j'ose dire,
-des plus sages admonestations et conseils pratiques que pût donner un
-aîné plein d'expérience judicieuse, à un débutant--il me remit un paquet
-de mes lettres, joliment ficelé avec des faveurs bleues. Je les jetai
-dans la Seine, car je leur attribuais un mince intérêt. Mon professeur
-ès civilité ne ferait pas de même pour les siennes, dit-il, mais
-avouerai-je qu'il devait manquer quelques-unes de ses missives? Je viens
-d'en retrouver, d'impayables pour leur comique familier, la pompe du
-tour, et un poème, moins bon, sur un tableau de moi[3]. (_Voir page
-suivante._)
-
- [3]
-
- COMMENSALE
-
- La petite demoiselle Anglaise
- Qui me fait vis-à-vis à dîner
- Toujours me charme et onc ne me lèse;
- Donc pour elle je veux badiner.
-
- Elle est assise entre ses pivoines,
- Arceaux de croquet et vert rideau:
- On le prend parfois pour des avoines;
- Souvent on les tient pour des jets d'eau!
-
- Elle est du pinceau de Jacques Blanche:
- Jacques-Émile--n'oubliez point!
- Qu'on ne prend jamais pour une planche
- Mais qui de l'art pur est un pur oint.
-
- R. M. F. Oct. 87.
-
-Cette attestation, sur papier rose glacé à fleurettes, est accompagnée
-de deux petites enveloppes japonaises, renfermant, chacune, une
-minuscule photographie du comte; en habit, sur l'une, et sur l'autre, en
-pelisse de fourrure. Elles portent ces devises:
-
-L'une: «_Un bon bourgeois dans sa maison_».
-
-V. H.
-
- Souvenir affecté.
-
-R. M. F.
-
- «_Ségor, bonze à la peau brûlée
- nu dans les bois, lascif, bourru..._
-
-V. H.
-
-L'autre: «_L'habillement est une seconde nature._»
-
-R. M. F.
-
- «_Mess Titirus_»
-
-et une chauve-souris à l'encre d'or.
-
- *
-
- * *
-
-Aujourd'hui, Marcel Proust, vos livres sont traduits dans toutes les
-langues, et des gloses, une exégèse compliquée, des notes historiques,
-s'y ajouteront, de dix en dix ans,--on y travaille déjà en Angleterre et
-en Amérique; que sera-ce en Allemagne! Pour l'étude du monde de notre
-jeunesse, il faudrait un autre commentaire: le journal de Montesquiou.
-Mais en laissera-t-il un? Si non, je vous commande, pour vos
-petits-neveux, un long ouvrage, une monographie de ce personnage si
-«représentatif», si «important», quoi qu'on en dise, de l'époque de
-Swann. On n'a point «fait mieux», depuis, en ce type, dont chaque
-demi-siècle ne produit qu'un ou deux exemplaires. Ces figures attirent
-leurs contemporains comme les boules en verre coloré des jardins
-bourgeois, où le ciel, la terre, tout ce qui s'y reflète, se teint, se
-déforme dans le miroir de leur paroi. Un grand dandy a autant
-d'imitateurs qu'un grand artiste. Chaque époque a les siens, et qui
-finissent par être, pour la postérité, le schéma d'une classe, ou d'un
-milieu tout au moins.
-
-Un des traits, environ 90, spécial aux jeunes hommes «_intellectuels_»,
-c'est la complication, la préciosité, l'ironie où, déjà, montre le bout
-de son oreille un caricaturiste brutal ou trop fin, diffamateur
-insouciant et léger... mais prêt aussi à se caricaturer lui-même, dans
-une société dont on dirait qu'elle se suicide avant qu'on ne l'oblige à
-céder la place à une autre. L'art commençait de perdre sa sérénité et
-ses pudeurs. Mais j'ai, dans trop d'autres pages, rappelé ces faits
-auxquels j'ai sans doute pris moi-même une part, qui devrait m'empêcher
-d'y faire allusion!...
-
-Selon moi, si l'on pouvait supposer que certaines pages de vous en
-primassent d'autres, ce ne serait point celles où prudemment vous
-restreignez votre coloris et la liberté de votre dessin... mais nous
-n'en sommes qu'_A l'ombre des jeunes filles_. Les pétales des pommiers
-en fleurs recouvrent si bien la trace de votre burin, que le lecteur
-hypnotisé par vous se méprend parfois sur votre intention, qui, je
-l'imagine, n'est point de vous faire lire par les couventines.
-
-Les reproches amicaux que vous me glissez dans l'oreille, tout le long
-de votre préface, voyons, cher ami, sont-ils bien sincères? Ne
-mêlez-vous pas, vous aussi, «_l'ortie aux lauriers_» que vous tressez,
-mais savamment, avec un art que j'ignore? Dans la position exaltée où
-vous êtes aujourd'hui, la lettre de remerciement à la Victor Hugo
-deviendrait-elle un devoir de la reconnaissance? Mais la bonté, je le
-sais, la justice sont votre constant souci! Vous êtes né généreux et
-restez candide tel un lys, ce qui déconcerte les psychologues diplomates
-de l'école du monocle[4].
-
- [4]
-
- Proust, à quels raoûts allez-vous donc la nuit
- Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides?
- Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues
- Pour en revenir si indulgent et si bon?
- Et sachant les travaux des âmes
- et ce qui se passe dans les maisons
- et que l'amour fait si mal?
-
- _Ode à Marcel Proust._
-
- Paul MORAND.
-
-Un jeune poète, qui est de vos intimes, a donné dans ses _Lampes à Arc_,
-un portrait de vous et de votre gouvernante. Avouez-le moi: à quoi bon
-consigner votre porte aux peintres, plutôt qu'aux littérateurs?
-
-Quel danger vous avez couru, la dernière fois que j'ai franchi votre
-seuil![5]
-
- [5]
-
- Ombre
- née de la fumée de vos fumigations,
- le visage et la voix
- mangés
- par l'usage de la nuit,
- Céleste,
- avec rigueur, douce, me trempe dans le jus noir
- de votre chambre,
- qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte.
-
- P. M.
-
-Savez-vous que votre Céleste serait aussi bien Mlle Moreno, redevenue
-maigre comme au temps de Marcel Schwob? Mais Céleste est «_gratin_»
-comme une de vos Guermantes, et comme cette dame qui vint chez moi vous
-prendre dans son huit-ressorts, dites-vous, pour vous mener aux Acacias,
-sous je ne sais quel Président de la République athénienne.
-
-Donc, c'est à votre Céleste que je parlerai:
-
---O vous, madame Céleste, vous dont j'avais si souvent entendu le
-susurrement dans l'ombre du téléphone, pourquoi avez-vous dérangé
-Monsieur? Est-ce parce que vous étiez en vacances estivales, rue
-Laurent-Pichat, dans la maison de Madame Réjane? Je n'allais pas, je
-vous le jure, chez Monsieur. La concierge vous prouvera que j'allais
-chercher un manuscrit égaré chez la propriétaire. On ne répondait pas
-chez Madame Réjane. Au bas de l'escalier, la concierge dit à quelqu'un:
-Monsieur Marcel Proust? au quatrième!
-
-Monsieur avait donc déménagé? Si près du Bois, qui donne effroyablement
-à ceux qui le redoutent, le rhume des foins!
-
-J'attendis, assis sur une marche. Madame Réjane m'ayant, au bout d'une
-heure, fait remettre le manuscrit d'un ami--je montai au quatrième,
-sonnai; madame Céleste, vous m'avez très bien reçu. «_Lampes à Arc_»
-n'était pas imprimé. Monsieur ne dormait pas. Le portrait de Monsieur, à
-vingt ans, rose et joufflu, orchidée à la boutonnière: ce buste (il y
-avait jadis des jambes, des mains, j'ai coupé la toile à la grande ire
-de Monsieur) est sur un chevalet dans le salon clos, noir, où campaient
-les meubles des parents de Monsieur. Remue-ménage, allées et venues. Une
-plainte émane du fond d'une pièce sépulcrale.
-
---Ah! cher ami, j'ai failli mourir trois fois dans la journée! (P.
-Morand pinxit).
-
-J'approche. Au milieu de plusieurs tables chargées de livres, parmi des
-coussins, j'aperçois des yeux que dessinerait Van Dongen si bien, des
-bandeaux noirs de jais, une barbe, un beau visage en amande, de jeune
-prince Assyrien, ou d'Empereur Théodose.
-
-Monsieur m'a l'air d'aller fort bien! vous confessé-je, Céleste, en un
-aparté audacieux.
-
---Oh! Monsieur! Nous sommes trop près de la campagne!...
-
-Mais Monsieur me fait asseoir, vous prie de vouloir bien prendre la
-peine d'avoir la complaisance de consentir à chercher s'il n'y aurait
-point un croûton de pain dans quelque armoire, et un verre d'eau. Et
-vous êtes revenue, un quart d'heure après, avec des bouteilles, des
-carafons, les plus fins, toutes espèces de biscuits. Aviez-vous
-téléphoné au Ritz? Non, Monsieur possède tout cela dans ses malles, pour
-ses déplacements du côté de chez Madame Réjane.
-
-«Pendant ce», Marcel, nous nous étions retrouvés et presque les mêmes
-que chez Mme Straus, sous l'ambassade de Lord Lytton, presque les mêmes
-que jadis et que naguère, et qu'un soir, en 1913, au théâtre Astruc,
-quand, en plein mois de juin, un pardessus de fourrure s'insinua dans
-une stalle à côté de la mienne. «Brouillés depuis l'Affaire! vous
-dis-je». Aussi bien nous avons ri comme nous venons de rire chez vous,
-rue Laurent-Pichat, et vous avez même exécuté d'admirables imitations
-d'amis anciens, que vous faisiez revivre comme un phonographe, si ce
-n'est que vos idées me semblèrent plus étonnantes que celles qu'ils
-auraient exprimées, et bien plus drôles.
-
-Marcel, on voudrait vous voir tous les jours, si vous ne teniez pas si
-inhumainement à être bon, indulgent, et si juste, que vous en rendriez
-votre interlocuteur cruel! Mais de vous voir, de causer, cela vous
-éviterait d'écrire--donc j'ose moins regretter--puisque je serais privé
-de ces lettres dont j'ai la valeur d'un volume, et où la postérité
-connaîtra l'état de votre vue, au jour le jour, le courage qu'il vous
-fallut pour les écrire et les scrupules dont peut être torturée une âme
-délicate.
-
-Au théâtre Astruc, vous aviez l'air mourant, vous aviez l'air
-d'Iochanaan, vous aviez l'air d'avoir trente-cinq ans; et aujourd'hui
-vous pourriez en avoir vingt-neuf, ou même vingt; le teint moins rose
-que dans mon portrait, mais magnifiquement bronzé par le feu du fourneau
-qui tient en état de fusion le métal de votre oeuvre.
-
-Cher ami, j'espère--à la réflexion--oh! oui j'espère que l'on ne vous
-fait pas souvent un «énorme chagrin». L'incomparable psychologue que
-vous êtes, unique pour démêler les fils que notre pensée trame, comme
-une araignée-Spinoza, vous, Marcel Proust, comment ignoreriez-vous ce
-que les pires critiques, celles dont vous n'êtes pas content, impliquent
-d'admiration et d'éloges? Je ne sais s'il y eut jamais un écrivain ou
-quelque autre artiste, qui eut le don d'attirer à soi et de retenir
-comme vous. Vous construisez votre oeuvre au fond d'une retraite d'où
-vous voyez tout, d'où vous entendez tout; par une sorte de T. S. F., à
-laquelle s'ajoute le reportage de mille amis--vous êtes relié aux points
-les plus distants de l'univers; si bien qu'au lieu d'être l'anonyme et
-invraisemblable Omnivoyant-Auditeur qu'est le narrateur, vous donnez
-tour à tour dans vos ouvrages l'illusion, à ceux qui vous lisent, que le
-Créateur est devenu un romancier parisien, ou qu'Il écrit ses mémoires.
-
-Heureusement pour nous, votre santé s'améliore de mois en mois. Vous
-nous enterrerez tous, vous atteindrez l'âge de Sarah Bernhardt et de
-Chevreul! Il est peu d'êtres plus robustes que ceux qui, ayant eu une
-jeunesse débile, furent contraints à se soigner toujours. Sous la
-coupole de l'Académie Française, vous siégerez entre Jacques Rivière,
-André Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, devenu votre
-collègue, sera Président de la République; et vous discuterez
-l'étymologie, les divers sens de quelques mots qui s'enrichiront chacun
-d'un si long commentaire, que... mais alors, peut-être personne ne
-consultera-t-il plus le dictionnaire! Les livres de cette époque-ci ne
-seront plus, hélas! écrits qu'en langues anglo-saxonnes.
-
-Non! Ne nous lançons pas dans des anticipations à la Wells. J'aurais
-voulu faire de vous un portrait ressemblant. Pas mèche! car vous
-n'aimeriez pas être représenté même par Morand, entouré des multiples
-employés du Ritz qui, enrichis par vos pourboires fantastiques, courent
-en tous sens pour servir un oeuf poché à la pelisse de M. Proust, seule
-à une table, quand les clients sont au lit déjà.
-
-Il faudrait dessiner le Proust d'avant et le Proust d'après la Victoire,
-résumant au Ritz les agapes fleuries qu'il donnait jadis chez ses
-parents. Vous nous devez d'autres chefs-d'oeuvre, un tableau de cette
-Société où la baignoire des Guermantes est louée par de nouveaux riches.
-Car vous allez vous répandre, vous aurez à vivre avec vos contemporains,
-desquels il est des coups à recevoir, comme nous en recevons tous, et
-vous verrez qu'on s'y plaît mieux qu'aux louanges des petites élites et
-des complaisants...
-
-Nous entrons dans une ère où il sera dur de vivre, pour qui, comme vous,
-a encore un demi-siècle devant lui. Mais votre prestige sera grand; et
-quel plaisir de constater votre influence chez la jeunesse, dont vous
-serez le centre en même temps que les remparts de ceinture! Votre bonté
-et votre désir d'être utile aux autres vous imposeront, de ce chef, des
-obligations extérieures et publiques, pour lesquelles une gymnastique,
-suisse ou suédoise, ne serait point, dès aujourd'hui, inutile--je dirais
-même du _punching ball_, sport favori de cet ex-reclus de Maeterlinck,
-qui «conférencie» en Amérique. Et rire de tout, même de soi et de ta
-propre douleur, ô mon âme...
-
-Une vieille dame russe, restée dans Petrograd pendant la Révolution où
-les siens furent assassinés, écrivait à ses petits-neveux émigrés dans
-Londres: «Faites-vous une santé solide pour quand vous rentrerez;
-l'existence n'est pas douce, cet hiver, ces messieurs revêtent leur frac
-dès le matin, parce que ce sont les derniers habits qui leur restent. On
-gèle, mais à part cela il se fait de si grandes choses, ici, que
-l'univers en sera émerveillé. Le Gouvernement bolcheviste consacre des
-millions pour l'Institut du Cerveau. L'école de Danse antique est
-admirable. Je finis vite cette lettre avant de me rendre à pied au
-théâtre, qui n'est pas chauffé, entendre Siegfried; nous avons une
-Brunehilde superbe...»
-
-Herr Einstein, déjà si fameux avant la guerre par son principe de la
-_relativité_, nous ferait croire aujourd'hui que Newton s'est trompé.
-Vous saurez plus tard, vous, Marcel Proust, si Einstein est aussi grand
-que vous...
-
-Car vous nous avez déjà fait connaître une dimension nouvelle.
-
-
-
-
-DATES
-
-
-
-
-JEAN-LOUIS FORAIN.
-
-Paru dans la _Renaissance Latine_, 1907.
-
-
-De Forain, classé parmi les caricaturistes, depuis si longtemps qu'il
-sème sans compter la graine de son esprit, les lecteurs de journaux
-n'ont retenu que des légendes dures, cinglantes, cocasses, ou gentilles
-et familières, commentant les rapides croquis dont le public ignore la
-rare valeur d'art et la science. Chez Forain, la concision du trait,
-grêle autrefois, aujourd'hui appuyé, large comme l'entaille d'une latte
-de fer, n'a toute sa signification que pour ceux-là qui comprennent la
-forme et combien, ramassée sur une petite surface, une ligne noire sur
-du blanc exprime de sentiments et de choses.
-
-Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme il s'appelait lui-même,
-s'exerçait, presque centenaire, chaque jour et sans cesse, à suggérer
-les aspects de la nature, le plus rapidement possible, d'un pinceau
-libre et précis, pensant que, pût-il vivre plus vieux encore, il
-parviendrait à la connaissance totale de la forme. J.-L. Forain, pareil
-à ce Japonais, aura passé son existence à tracer des lignes sur des
-feuilles innombrables, amas de documents humains, notés d'une main
-nerveuse et comme moite de fièvre. Trop longtemps, nous les avons vus
-dans des ateliers successifs, foulés aux pieds, se perdre lors de
-déménagements hâtifs.
-
-Puisse Forain, pour l'histoire et pour notre joie, poursuivre une
-carrière aussi longue que celle d'Hokousaï! Mais peut-être ne ferait-il
-pas ce souhait pour lui-même, car, malgré la curiosité qui anime ses
-yeux de badaud et la verve de sa parole toujours jeune, on devine que
-l'avenir ne se présente pas à lui tel qu'il souhaita d'en voir le
-lointain et mystérieux développement...
-
-Il ne pourrait assister, en spectateur amusé ou impartial, à la
-transformation de la France, car ses idées sont désormais aussi
-arrêtées, ses préjugés, ses convictions aussi immuables que fort est le
-caractère de son art, dans sa nouvelle manière.
-
-«Monsieur, les préjugés sont la force d'une nation, dites?» déclare M.
-Degas, le maître dont Forain enchante de sa gaminerie le farouche et
-hautain isolement.
-
-Je me plais à rapprocher ici le nom de ces deux hommes, malgré la
-différence de leurs âges. Depuis ses débuts, le cadet voua à son aîné
-une admiration et une amitié qui lui sont rendues avec un sourire de
-fierté paternelle. Forain doit beaucoup à M. Degas comme artiste, et, si
-opposé que soit le maintien de l'un et de l'autre, leurs idées sont de
-même essence; ce sont des Français d'un type devenu rare, on pourrait
-simplement dire _des Français_.
-
-Si, dans l'opinion des Parisiens, Forain est tenu pour un simple
-caricaturiste amusant, à la suite des Cham, du Charivari, c'est à la
-diffusion de ses légendes hebdomadaires qu'il doit s'en prendre; car il
-est un dessinateur et un peintre--et il tient à être les
-deux,--dessinateur cursif, coloriste délicat, ses tableaux ont une
-valeur égale à celle de ses planches; ses toiles sont de la peinture,
-comme on la concevait chez les marchands, rue Laffitte, mais assaisonnée
-des épices de J. K. Huysmans. Il fut un des heureux de la pléiade des
-Impressionnistes. N'oublions pas qu'il eut l'avantage d'exposer avec ces
-novateurs.
-
-Jean-Louis Forain, jeune peintre déjà connu, je l'allai voir des
-premiers, entre les artistes qui excitaient ma curiosité d'étudiant, il
-y a vingt-cinq ans,--dans son atelier du faubourg Saint-Honoré, où des
-gens de sport, des «cercleux» et des jeunes femmes à la mode posaient
-tour à tour pour des compositions dont les sujets étaient: le pesage des
-courses, le pourtour des Folies-Bergère, ou le foyer de la Danse.
-L'élégance de cette époque était rendue par Forain, d'une brosse un peu
-trop facile, peut-être. Manet venait de mourir; M. Degas n'était connu
-que de quelques-uns; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient, pour le public
-du Salon (il n'y en avait qu'un alors!), les aspects du boulevard et du
-Bois que le kodak n'avait pas encore vulgarisés. Forain, déjà apprécié
-comme «croquiste», était célèbre pour son esprit. Il attirait surtout
-des modèles de bonne volonté par sa conversation relevée de mots à
-l'emporte-pièce, du genre que l'on nommait _rosse_. C'était un garçon
-mince, au visage blême, à l'oeil terrifiant; sa barbe clairsemée
-dissimulait ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd'hui un
-caractère presque douloureux, dans une face glabre d'Américain. Il
-n'avait pas l'apparence d'un peintre et _soignait sa mise_.
-
-Le désordre de son atelier du faubourg Saint-Honoré n'avait d'égale que
-l'insouciance de ses visiteurs. De mordantes études, à l'huile ou au
-pastel, étaient entourées, sur les chevalets, de feuilles de croquis au
-crayon dont il se servait, car il peignait peu d'après nature, et ne
-«faisait poser» que pour ses dessins. On se serait cru, plutôt que chez
-un professionnel, chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient déjà
-de louer un atelier en guise de garçonnière, et achetaient une boîte de
-couleurs comme des boîtes de cigarettes, de l'essence et de l'huile,
-comme des liqueurs pour leurs hôtes, des flâneurs riches.
-
-C'était dans l'impasse, à droite et à gauche, une double rangée
-d'ateliers, dont les portes, dès avril, s'ouvraient pour les bavardages
-des voisins, les allées et venues d'un petit peuple d'oisifs. Un jour,
-venait le commissionnaire, avec son crochet, qui attendrait dans la
-cour, en écoutant _la Vague_, d'Olivier Métra, moulue par un orgue de
-barbarie, M. Forain n'étant pas prêt et retouchant son envoi au Salon,
-lequel il faudrait, avant le coucher du soleil, porter au Palais de
-l'Industrie, dans un encombrement de tapissières et de brancards chargés
-de barbouillages encore mouillés; une interminable file qui arrêtait la
-circulation aux Champs-Élysées: c'était l'annonce du printemps, des
-déjeuners chez Ledoyen et des samedis au Cirque d'Été, charmant émoi!
-
-Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait signer, quand
-j'entrai chez lui vers cinq heures. Il était entouré de voisins et des
-curieux; des paris furent engagés sur l'achèvement problématique d'une
-toile pour laquelle on espérait une place «à la cimaise», une récompense
-peut-être, une mention honorable tout au moins. Ce «Buffet» dans une
-salle à manger moderne, est assiégé par des danseuses en tulle rose et
-blanc, à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons, d'où sortent
-des bras maigres et des clavicules plates; des mamans apoplectiques,
-sous «le piquet» de plumes de leur coiffure, surveillent les cavaliers
-en «sifflet» noir, le «chapeau claque» à la main, et jaunis par la
-flamme des candélabres; les maîtres d'hôtel, croque-morts solennels,
-servent des tasses de chocolat, des verres d'orangeade et des sandwichs.
-
-Encore un tableau de la même période: _le Veuf_. Un homme effondré,
-désolé, fouille dans les dentelles et les menus objets de la femme dont
-il porte le deuil, comme perdu dans la chambre vide où il a aimé. Je
-n'ai pas revu, depuis lors, cette toile qui m'avait tant ému. Il me
-semble que de beaux noirs mats appuyaient des roses et des bleus
-tendres. Forain, alors, déchiquetait de petites touches allongées, dans
-une pâte assez semblable à celle que Berthe Morisot et Éva Gonzalès
-tenaient de leur maître Manet, mais l'exécution était plus grêle.
-
-Forain, n'étant pas encore sûr de sa technique, hésitait à prendre un
-parti entre l'Impressionnisme et le Salon. L'influence de la vie
-élégante le ramenait vers des gens faciles, qui l'incitaient à la
-production négligente et amusée d'un faiseur de croquis.
-
-Aussi bien, la peinture à l'huile n'était, pour Forain, qu'un exercice
-assez exceptionnel; il semblait préférer le pastel et l'aquarelle.
-
-On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits peints, celui de Paul
-Hervieu, cruelle image lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d'alors,
-forgeant à sa table d'écrivain les phrases coupantes de _Diogène le
-chien_.
-
-Il me semble qu'il y avait, dans ce portrait, un peu de la férocité
-caricaturale et de l'exagération satirique que je retrouve dans une
-silhouette de moi-même, ou de quelqu'un qui, m'assure-t-on, fut moi,
-vêtu comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément gras et
-antipathique, dans un court «covert-coat» mastic, cravaté de rose, sur
-un fond vert de laitue.
-
-Les pastels de commande voulaient être plus flatteurs. De l'actrice Bob
-Walter, il est un grand portrait, dans un costume Pompadour, robe de
-taffetas gris tourterelle, d'un joli mouvement gracieux et affecté;
-derrière elle, une colonne et une draperie conventionnelle qui cache un
-coin de ciel mauve. Portrait flatteur dans son intention, mais où
-l'ossature du visage et les minces lèvres pincées décelaient le peintre
-satiriste. Forain n'était rien moins qu'un courtisan. S'il avait déjà un
-faible pour les personnes titrées, les élégants et les fêtards dont il
-était l'ami, son oeil implacable, son esprit de gamin, né au coeur d'un
-quartier populeux, réservaient à ses compagnons de plaisir et à ses
-amphytrions un remerciement redoutable.
-
-Un des traits significatifs de Forain, dans la première partie de son
-oeuvre, c'est l'allongement des pauvres corps efflanqués, un type tout
-particulier de dégénérés. Ses «_gommeux_», ses misérables filles d'Opéra
-montrent des anatomies grêles, des mines de rachitiques. Les hommes ont
-de longs nez minces, comme des becs d'oiseau de proie, le dos voûté, des
-bras de pantins, la moustache tombante en stalactites. Ses petites
-femmes sont construites comme les poupées-Jeannette. Leur chair fardée,
-séchée par la poudre et le rouge, est bien du temps où les disciples de
-Médan s'exaltaient à décrire les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin.
-J. K. Huysmans demandait à Forain des pointes sèches pour illustrer
-_Marthe_ et _Croquis Parisiens_; des Esseintes rêvait des caresses
-subies dans l'«ambiance» factice d'une perversité macabre et «artiste»,
-par de phtisiques «pierreuses». On tenait Félicien Rops pour un homme de
-génie; le morbide et le satanique étaient à la mode. L'art de Forain,
-déjà fin et original, s'il nous intéressait, n'était point ce qu'il est
-devenu par la suite.
-
-Si l'on reprend les anciens albums de Forain, l'on est surpris de voir
-le chemin parcouru depuis ses essais du début jusqu'au «_P'sst...!_»
-L'atmosphère de dissipation et de fête qu'ont respirée les peintres,
-vers 1880, explique dans une certaine mesure la légèreté, le hâtif, le
-tremblé d'un art purement parisien, qui devait éclore entre l'avenue de
-Villiers et la Cascade de Longchamps. Heureuse et bénie époque, pour
-celui qui tient une palette et se contente de copier, en se jouant, la
-société fringante qui s'agite dans la rue, au théâtre, au bar. Les
-tableaux de chevalet sont demandés partout, la peinture se vend, pourvu
-que l'exécution soit «d'un joli métier». Heilbuth dresse de petites
-figures de femmes dans des jardins de villas, sur les terrasses de
-Saint-Germain. Duez fait courir des pêcheuses de moules, vêtues de rose,
-dans les roches noires de Trouville. Gustave Jacquet, habile exécutant,
-adapte le XVIIIe siècle à notre goût, en des toiles qui étonneront plus
-tard, si jamais elles reviennent d'Amérique. On applaudit Gervex pour
-son portrait de Valtesse, le _Rolla_, le _Retour du Bal_, d'une matière
-soyeuse qu'admire Alfred Stevens, lui, l'égal des grands petits maîtres
-hollandais et le connaisseur impeccable. James Tissot, encore réfugié à
-Londres, est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de Saint-John's
-Wood, les jeunes gens, Helleu, Sargent et moi-même. Partout, les
-peintres sont rois, ils gagnent de l'argent et construisent des hôtels
-dans la plaine Monceau. Boldini, prestigieux dessinateur et coloriste
-maladif, accumule de menus panneaux où la vie de Montmartre, le
-mouvement de la place Pigalle, sont rendus avec une verve dont Degas et
-Manet sont enthousiasmés. Le _talent_ est apprécié; on voit rendre
-justice aux uns et aux autres, sans préoccupations théoriques et
-sociales. Forain, dans cette capiteuse régénérescence, dix ans après la
-guerre de 1870, est un spirituel et caustique spectateur qui projette
-partout le rayon de sa lanterne sourde, familier avec les difficultés
-matérielles et les bas-fonds de la capitale, et admis dans un milieu de
-luxe excessif où il n'apporte pas le snobisme sot des romanciers en
-vogue, mais l'attention d'un chasseur aux aguets. Son travail est
-surtout fait d'observation, et s'il dépose de légers croquis sur le
-moindre bout de papier qui tombe sous sa main, il regarde les hommes,
-comme il a regardé les Maîtres, en flânant, dans le Louvre. Il est
-perspicace. Sans tendresse ni commisération, il juge.
-
-Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés entre lesquels il
-erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprécié pour les
-mots qu'il lance partout que pour ses oeuvres.
-
-L'éditeur Charpentier crée «la _Vie Moderne_», journal illustré auquel
-collaborent les écrivains dont il est l'éditeur et l'ami. Forain lui
-donne de petits culs-de-lampe, d'une fantaisie un peu japonaise, à côté
-de Rochegrosse, le filleul de Banville, alors un enfant prodige. On
-trouve de ces dessins partout, ils traînent chez les marchands.
-
-Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus de l'impressionnisme,
-Forain évite de préciser le trait, redoute «l'habileté» que le public
-réclame de ses fournisseurs. Il se range parmi les «avancés», mais avec
-nonchalance encore et espièglerie. Le soir et la nuit sont plus longs
-que le jour. Entre un réveil las, un déjeuner où l'on s'attarde à
-bavarder au restaurant, et la fin d'un après-midi qui vous ramène vers
-les Acacias en été, vers le café Américain en hiver, Jean-Louis n'a
-guère le temps de fignoler. Ses aquarelles, ses notations de mouvement
-et d'effets sont rapides et sommaires. Il n'appuie pas. Et les motifs
-reviennent toujours ou à peu près les mêmes, pris entre la Bourse,
-l'Opéra et l'avenue du Bois. C'est le triomphe des ballets italiens à
-l'Eden, le fameux «_Excelsior_», la rage des Skating-rinks, dans un
-Paris déjà loin de nous, plus petite ville, où l'on entend moins parler
-de langues étrangères, où l'on se sent plus chez soi.
-
-Si Forain s'en était tenu là, il serait resté au second plan dans une
-génération de peintres qu'adulait un public disposé à tout accepter,
-pourvu qu'il n'y eût pas d'effort de compréhension à faire, en présence
-d'une oeuvre d'art. Sans rien changer à ses habitudes, de plus en plus
-répandu dans les sociétés qui souvent accaparent et détruisent un
-peintre, Forain s'est peu à peu développé, jusqu'à conquérir la
-maîtrise, par un exercice quotidien et ininterrompu de son crayon. Il
-n'est pas rare de voir un artiste s'ignorer jusqu'à quarante ans, obscur
-et méconnu, puis enfin s'imposer sur le tard par l'autorité de son
-cerveau et de sa main; mais ce ne fut point le cas de notre ami, et
-personne, dans son entourage, ne prévoyait que dans ce Paris de toutes
-les frivolités, dont il est l'enfant gâté et l'esprit même, couvaient
-des crises morales d'où surgirait un grand artiste.
-
-Un jour, le directeur du _Courrier Français_ auquel Forain collaborait
-parfois, Jules Roques, lui demanda de souligner le sens de ses dessins
-par une légende. A cette heureuse idée nous sommes redevables d'une
-série d'études de moeurs que différents éditeurs réunissent en des
-albums qui s'appellent: la _Comédie Parisienne_ (première et seconde
-série), _Nous_, _Vous_, _Eux_, _Album Forain_, _Album_, _Doux Pays_, les
-_Temps difficiles_ (Panama). Dans un supplément du _Journal_, dans
-l'_Écho de Paris_ et surtout dans le _Figaro_, ce furent ensuite
-d'incessantes trouvailles de philosophe d'une ironie amère, simple et
-bon enfant tour à tour, où de typiques aspects de notre vie étaient
-commentés par le verbe le plus direct, le plus férocement français. La
-moitié de ces «légendes» sont incompréhensibles pour un étranger, étant
-aussi gauloises que celles du grand Charles Keene, du Punch, sont
-britanniques. _Le Fifre_ et le _P'sst...!_, deux journaux qui n'eurent
-qu'un nombre restreint de numéros, mais où le texte du dessinateur était
-parfois assez abondant, furent le royaume de Forain, quoique Caran
-d'Ache y ait aussi, pendant une période, collaboré.
-
-Si l'on passe en revue la collection complète des dessins à «légende»,
-on est frappé par une admirable variété d'inspiration et de technique.
-Forain, qui connaît son Paris depuis la cave jusqu'au grenier, n'est
-point de ceux qui se cantonnent dans un milieu, ne regardent que les
-«gens du monde» ou, au contraire, selon une mode récente, le «Peuple».
-Il n'est pas dupe de ces distinctions sociales. A d'autres que lui
-d'être blessés par la vue de ce qui n'est pas leur classe, et d'affecter
-le mépris de ce qu'ils croient être au-dessus ou au-dessous d'eux.
-
-Son jugement sur les événements et les hommes est celui d'un enfant de
-Paris, d'un temps où l'éducation, donnée sans passion, et moins
-tendancieuse, laissait les cerveaux plus libres. Un album, daté de 1894,
-_Doux Pays_, put passer pour une oeuvre de parti; mais la morale qu'on
-en tire est celle d'un flâneur dans la rue, qui se promène le nez en
-l'air, marque les coups sans indignation, se divertit plutôt. Pendant la
-période du Boulangisme, ce flâneur reste sceptique et attend, sur un
-pied, les événements. On se rappelle ces «rats d'Opéra», ces petites
-danseuses qui se bousculent autour du trou dans le rideau de la scène;
-l'une dit en parlant du «général», frissonnante de l'incompréhensible
-émotion qui nous secouait tous alors, à entendre un nom magique: _Il est
-dans la salle_!
-
-_L'OEillet de l'absent_, lors de la fuite de Boulanger, est un autre
-dessin célèbre.
-
-L'expérience déjà longue de Forain lui fait mettre dans la bouche des
-invités du Président, voyant une quinquagénaire épaissie, qui est la
-République en bonnet phrygien:
-
-_Et dire qu'elle était si belle sous l'Empire!_... exclamation où perce
-à peine la déception des honnêtes gens, dégoûtés au moment de Panama,
-mais patients et résignés.
-
-_Sous Carnot_ comprend des satires du péril anarchique qui, n'en étant
-qu'aux bombes, ne semble pas bien menaçant au boulevardier. «_Papa, ne
-te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZO2 30_», dit une
-gamine à son papa, qui réfléchit et répond: «_Bien! Avec de l'acide
-sulfurique et du savon noir... ça ira!_»
-
-Forain blague la terreur «des riches». Juré lors du procès des auteurs
-d'attentats, un bourgeois revient en retard du Palais de Justice; sa
-femme et sa fille se sont levées de table pour le recevoir, inquiètes:
-«_On ne t'attendait plus pour dîner.--Il s'agit bien de cela, je viens
-de faire mon devoir... Maintenant vite les malles... filons!_»
-
-Il gouaille les familles des «chéquards», le député satisfait et
-glorieux, le parvenu, celui qui, s'adressant à une famille de pauvres
-hères assis sur un talus le long de la route, descend de son coupé à
-deux chevaux, pour solliciter la voix de ses électeurs, et insinue:
-
-«_Vos besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! Je sais
-que vous ne voulez pas d'une Constitution calquée sur l'Orléanisme..._»
-
-Forain se contente de hausser les épaules. S'il y a quelque âpreté dans
-son ironie, c'est celle du Français, de tempérament gai mais batailleur,
-celui qui ferait les bons soldats de _la Revanche_, comme dit Déroulède.
-
-A l'adresse des habiles politiciens qui promettent à la foule des
-miséreux l'entrée prochaine dans un Paradis terrestre:
-
-«_Mais, monsieur le Député, Charles X a dit tout cela à mon père..._»
-
-Dans ce même esprit:
-
-_Les élections municipales. L'éloquence parlementaire. Les nouveaux
-ministres. Vétérans de la démocratie: «Je viens humblement, monsieur le
-Ministre, solliciter..._»
-
-_Sous Casimir Périer._ Une gentille petite République console un rude
-travailleur mécontent:
-
-«_Que veux-tu qu'j't'dise?... C'est fait. Mais avoue toi-même que
-Brisson n'aurait pas été rigolo?_»
-
-La même dit au Président Périer: «_J'ai eu très peur, on m'avait dit que
-vous étiez du Jockey-Club._»
-
-«_Le panmuflisme_» écrit Forain, dégoûté de certaines bêtises... puis il
-passe. Dans cette série de _Doux Pays_ (décembre 1894) c'est un prélude
-à l'affaire Dreyfus. Un Alsacien, à la frontière avec ses deux bébés,
-regarde arriver des militaires français; il leur crie: «Bravo!»
-
-_Sous Félix Faure._ Le Président dit à son valet de chambre: «_Allez me
-chercher le tailleur de monsieur Carnot._» Sur le retour de Rochefort:
-des gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, brandissent
-de gros bouquets pour l'écrivain populaire: «_Parlez plus bas, monsieur
-le Député, nos hommes ne votent pas_», dit le brigadier.
-
-«--_Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par la vue d'un prêtre
-en uniforme. Aussi comme le député est vénérable de notre loge, je vous
-demande les palmes pour ce courageux citoyen._»
-
-Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de Louis-Philippe, Napoléon
-III, Thiers au milieu de souliers éculés et de vieilles culottes: «_Tout
-passe, tout lasse, tout casse!_»
-
-Les fêtes de Kiel, juin 1895: la jeune République, dans un manteau qui
-est la carte de France, montre de son éventail d'invitée, la flotte
-allemande:
-
-«_Quel toupet de m'envoyer là avec un manteau déchiré!_»
-
-Madagascar; Forain partage l'émotion du peuple, déshabitué des tueries:
-
-«--_Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes pour les décès_», dit
-un planton du Ministère de la Guerre à un pauvre diable d'ouvrier qui
-vient réclamer pour son fils, parti là-bas.
-
-Le ministère Berthelot: «_Ma potion n'est pas prête?--Vous ne voudriez
-pas! mon mari vient d'être nommé ambassadeur!_» et c'est la femme du
-pharmacien qui répond cela au client.
-
-_La Veille des fêtes russes_, _Après les fêtes russes_, _Les Prêtres à
-la Chambre_, _Le Cercle des études sociales à Carmaux_: c'est toujours
-une plaisanterie dans le goût populaire, toute de bon sens et le
-scepticisme de l'expérience, en face de l'idéalisme... verbal des
-entrepreneurs du Progrès.
-
-Forain est né dans le peuple, il le connaît mieux que ne le connaissent
-certains sociologues du Parlement, il pense avec lui, il l'incarne dans
-sa gouaillerie, un amour pour ce qui brille ou résonne, clairon ou
-tambour. Badaud crédule et sentimental, il s'amuse aux spectacles,
-fût-ce de loin.
-
-Voici l'ouvrier avec sa femme, souriante à son bras, qui regarde par les
-fenêtres du café Anglais et dit gentiment en passant: «_M..de! ma table
-est prise!_» Forain sait ce qu'un sportsman, un travailleur, un boursier
-ou un artiste, peintre ou acteur, penseront, le geste qu'une réflexion
-leur fera faire et quelle sera l'exclamation de plaisir ou de dépit,
-chez chacun d'eux. Jamais la justesse de ton et la psychologie ne se
-relâchent.
-
-Il n'a pas, comme le pimpant, mais plus restreint Willette, un seul type
-de femme, qui sera «la petite femme de Forain». Les acteurs de son
-théâtre sont infiniment nombreux, variés comme son répertoire. On voit
-la femme grasse et la maigre de «la société», la demi-mondaine, la fille
-d'Opéra ou des boulevards extérieurs, concierges et modistes, toutes
-pourvues d'une philosophie imputable à l'égoïsme et à la lâcheté de
-«l'homme». Les relations de fille à mère, dialogues quotidiens du
-ménage, sans vergogne et goguenards s'expriment ainsi:
-
-«_Dis donc, maman, tu sais, n't'épate pas... Prends mon Chypre!
-Qu'est-ce qui va me rester? Ton Bully?_»
-
-Une opulente dame en robe de bal, à sa jolie demoiselle, affalée sur la
-chaise dorée de Belloir insinue: «_Je vois bien que, si nous ne nous en
-mêlons pas, ton père va encore rester sous-chef!_»
-
-On devine le pauvre employé fatigué de passer la nuit au Ministère où il
-se serait bien dispensé de venir, sa journée finie, en cravate blanche.
-
-C'est encore la tendresse maternelle de la pipelette obèse, qui, le
-balai à son côté, dit à l'énorme protecteur de sa Nini, toute frêle, se
-peignant en chemise: «_Ah! monsieur le Comte, jusqu'à quelle heure
-avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son Conservatoire!_»
-
-On aime cette dame à face-à-main qui, entrant dans la chambre de son
-fils et faisant sortir du lit, toute confuse, la gentille servante
-descendue d'un étage, en camarade, établit ainsi les rapports
-réciproques des habitants de la maison: «_Ça c'est trop fort, faire des
-orgies chez mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise à ma
-fille!... Pourquoi pas mes bijoux?..._» La petite bourgeoise, celle de
-Mme Cardinal, et celle de plus bas encore, n'ont plus de secrets pour
-Forain. Il sent leur comique modérément gai, les misères dont une longue
-habitude atténue les douleurs, la légèreté qui sèche vite les larmes,
-l'ironie surtout, l'ironie peuple et française, _l'esprit_, le bon sens
-trop implacable, la logique. Une immonde créature, enroulant sa nudité
-dans un sale peignoir, dit à un menuisier, la musette en bandoulière et
-les poings dans ses poches: «_C'qu'c'est que la veine! T'aurais moins
-aimé boire, que j's'rais ta femme!_»
-
-La candeur dans le cynisme des hommes vis-à-vis de la «fille», l'égoïsme
-du désir sont trop éloquents sous le crayon de Forain. Le passant,
-arrêté devant la boutique d'une modiste, qui s'écrie en voyant un bras
-maigre s'allonger vers les trésors de l'étalage: «_Ce soir, je vais me
-coûter un peu cher!_» n'est-ce pas là le pendant du: «_Et tu ne me
-disais pas que tu étais si bien faite!_» soufflé par un pauvre diable de
-demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse dont les chairs,
-indécemment rebondies, font craquer le corsage? Chacun se rappelle la
-tragique image de la femme remontant son escalier, bougeoir à la main,
-et suivie de l'inconnu au visage de bull-dog qui, le col relevé,
-effrayant de concupiscence, suit l'infortunée dans le silence ténébreux
-d'une maison louche. Pourtant, même dans son métier de risques, la
-Parisienne reste gouailleuse et résignée. Un joli croquis nous la montre
-ragrafant son corset, elle gémit: «_Voilà huit fois que je le quitte
-depuis le dîner!!! ça me rappelle l'Exposition!_» Voilà tout!
-
-Forain a trop de goût, pas assez de tendresse pour s'attendrir, à la
-façon de Willette et des chansonniers de Montmartre. La note
-sentimentale et un peu sotte, parfois touchante, de Delmet, la «larme
-brève», il les bannit, comme aussi toute menace et toute revendication
-rouge des dramatisants de _l'Assiette au beurre_. Son intelligence sèche
-se plaît surtout dans la seule ville qu'il connaisse, et s'il a un goût
-marqué pour le linge propre et les jolies façons, il ne se sent pas
-déplacé et ne se montre pas «supérieur» dans aucun bas-fond. Sa
-supériorité est ailleurs, il la porte en dedans de lui-même, n'étant pas
-de ceux qui plantent la rosette de leur décoration dans la boutonnière
-de leur pardessus, afin que nul n'en ignore.
-
-On voudrait pouvoir étudier chacune de ces mille compositions, venues au
-jour le jour au bout de son crayon, pendant ces dix ans où il s'est
-inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient, des circonstances
-quotidiennes de la vie à Paris; telle sa série des _M'as-tu vu_? où
-s'étale la misère du cabotin glorieux et humble, la galanterie élégante
-du foyer de la danse et le marchandage crapuleux des boulevards
-extérieurs, les courses, l'adultère, les affaires, la Bourse. Mais il
-est malaisé de faire un choix parmi l'éblouissante collection de ces
-planches, légères, tour à tour profondes, alertes, rieuses ou tragiques,
-qui illustrent une phrase souvent lapidaire, drôle, dont la forme
-raccourcie et définitive est d'un écrivain à la Jules Renard, ou à la
-Becque.
-
-«_Maria, vite de l'eau de mélisse et un sapin!_»
-
-«_Comment, t'es peintre!!_» triste réveil dans un lit, au milieu d'un
-atelier misérable.
-
-«_Tu n'vas pas encore dire que c'est l'émotion._»
-
-«_Fiez-vous donc à l'accent anglais._»
-
-«_Alors Madame ne rentre pas dîner? Madame n'oublie pas son
-tire-bouton?..._»
-
-«_Ah! c'est votre mari? Eh bien, vous pouvez le reprendre, y me donne
-plus de mal que trois enfants!_»
-
-«_Qu'est-ce qui t'a dit?--Ne m'en parle pas, ils demandent tous des
-Bouguereau._»
-
-Et voici l'artiste accablé, revenant avec ses toiles, de la rue
-Laffitte, qui «n'en veut pas», et c'est l'accueil, le geste exquis de la
-maman du joli bébé occupé à jouer dans un coin de l'atelier sans feu--où
-l'on s'aime, avec ou sans le sou!
-
-Entre toutes les figures qui reviennent à cette époque dans les dessins
-de la Comédie Parisienne, Forain, encore souriant, comparé à ce qu'il
-devint ensuite, silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la
-caricature française: c'est le financier «étranger», l'homme satisfait
-et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs l'apparition
-de ce type, son entrée aimable, empressée, encourageante, dans le monde
-où il sera le Mécène, l'amphitryon jamais las, le camarade de tous ceux
-qui voudront bien échanger contre ses politesses l'appui de leur nom et
-se dire ses amis. Nous entendons l'accent germain de cet homme venu de
-Francfort, de Vienne ou de plus loin, s'établir dans la capitale, sous
-la protection de la République libérale et ouverte. Forain fait surtout
-parler le snob, l'abonné de «l'Académie Nationale de Musique et de
-Danse», le dîneur du Café Anglais, propriétaire d'un bel hôtel aux
-Champs-Élysées, collectionneur, friand de jolies femmes et de rares
-objets qu'il achète à coups de billets de banque et revendra le double.
-Nous entendons la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais
-montrant une épingle _assez rare et en lapis_: «_Je sais, je sais, j'ai
-une cheminée comme ça!_» Il ne manque à cette légende que l'orthographe
-phonétique adoptée par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen.
-
-C'est encore: _Qu'appelez-vous chaud-froid, Vladimir?--Mon Dieu,
-monsieur le Comte, c'est une bécassine dans sa glace, avec un peu de
-piment sur le canapé._
-
-Ou le dernier acte de Faust, quand Marguerite revient en robe de
-prisonnière; l'abonné se lève et crie: «_Et les bijoux?_» (_Pichoux_).
-C'est un profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne
-d'un nez charnu, partant d'un crâne fuyant, et qui domine une bouche
-lippue, la ligne courbe presque d'une tête de bélier, avec des poils
-frisés, sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière,
-se carre dans la loge d'une «artiste». Elle dit à son habilleuse:
-«_Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans à
-c't'homme-là?_» Ce nouveau potentat allait devenir le Médicis des Arts,
-le collectionneur de tableaux, le marchand, le critique d'avant-garde,
-le député socialiste de ce siècle-ci.
-
-Forain ne flagelle pas encore, il ricane et «blague», en gamin, le Zola,
-candidat à l'Académie, maigri, en correct veston, ou faisant sa prière,
-entouré des anges du _Rêve_.
-
-Malgré la saveur et l'accent de la plupart de ses compositions, on ne
-peut dire, aujourd'hui, sachant les chefs-d'oeuvre qui suivirent, que la
-qualité de sa forme fût vraiment belle, alors. Parfois, la construction
-de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant ou escamoté,
-l'expression était toujours juste, mais le contour n'était pas sans «à
-peu près» ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable entre mille, il
-n'avait pas encore cette ampleur, cette autorité que Forain acquit après
-quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais surtout à cause de
-ses légendes et d'une conversation éblouissante, semée d'apostrophes
-assassines, qui, autour d'une table, dans la société, faisait de lui un
-convive recherché, fêté--et redouté...
-
-Manque de tenue, diront les étrangers, dont un oeil est toujours tourné
-vers Maxim's, mais à qui nous ne pouvons demander qu'ils comprennent
-notre génie, notre franchise, notre imprudence enfantine, notre courage
-sans jactance. Nous leur proposons d'éternelles énigmes. Au moment où
-ils croient à notre suicide, nous rebondissons à leur constante
-surprise, plus jeunes et plus dispos, sans honte de notre col désempesé
-et de notre cravate dénouée.
-
-Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il incarne certains de
-nos odieux défauts, mais quelques-uns aussi des dons les plus précieux
-de notre race: gardons-le pour nous--notre mémorialiste parisien...
-
-Forain est alors en plein succès, il établit sa vie: marié à une femme
-de talent et d'esprit, père d'un enfant, ce Jean-Loup auquel il réserve
-toute sa tendresse, il construit, d'après ses plans, une maison blanche
-et nette, non loin de cette Porte Dauphine où défileront tous les
-acteurs de sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration que
-réclament les lecteurs; elle divertit la ville dont le goût pour
-l'image, l'affiche, les albums illustrés, augmente chaque jour. Si l'on
-ne peut s'offrir le luxe des tableaux pendus à son mur, on se dispute
-les estampes, les pointes-sèches d'Helleu, les lithographies de Chéret,
-décoratives et réjouissantes. Il semble que Forain délaisse ses
-pinceaux, tout occupé à trouver, pour la fin de la semaine, le fait
-d'«actualité» dont _l'Écho de Paris_ ou _Le Figaro_ attendent le
-commentaire dessiné et réduit en une formule lapidaire.
-
-Quelle serait sa couleur politique, s'il en avait une? Par rapport à ce
-que nous voyons aujourd'hui, il serait plutôt réactionnaire,
-conservateur,--si ce mot insuffisant et employé avec mépris ne désignait
-une façon de sentir qui ne saurait être celle d'un homme intelligent;
-admettons pourtant que le réactionnaire soit celui qui n'est pas
-anarchiste, qui ne souhaite pas un perpétuel bouleversement, une
-incessante mise en question de toutes les lois--conventions peu
-scientifiques--mais dont nous vivons, ni mieux mais ni plus mal que l'on
-ne faisait avant, que l'on ne fera encore après nous. Le réactionnaire?
-ce serait encore quelqu'un qui a trop lu l'histoire et assisté à trop de
-changements pour ne pas résister aux gestes invitants des vendeurs de
-panacées et ne pas se méfier des remèdes nouveaux pour des maladies
-anciennes; peut-être un nigaud, ou un philosophe qui ne croit pas à la
-nécessité de la révolution, pour réaliser un progrès.
-
-Forain ne s'est pas façonné une âme d'aristocrate ni de bourgeois, qui
-regrette et s'épouvante. Il a un atavisme de prolétaire, peu de
-convictions irréductibles, point d'éthique sociale. S'il professe «la
-foi du charbonnier», qui l'a rendu un peu plus tard si ardent, il n'en
-est pas encore troublé. Redoute-t-il une puissance occulte? C'est plutôt
-celle du Diable!
-
-Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où son père était artisan,
-Jean-Louis fut distingué par son intelligence, par un abbé, M.
-Charpentier, aumônier d'une vieille famille de l'aristocratie. Il en
-avait reçu une éducation religieuse, contre laquelle il n'avait jamais
-regimbé et dont le souvenir lui demeurait doux. Le contact des personnes
-de bonne compagnie, si antipathique à d'autres, lui avait été sans doute
-agréable, comme la propreté corporelle et les apparences décentes. A la
-guerre, il prit ses dix-sept ans. Ceux qui ont assisté à ces détestables
-événements vous ont dit l'impression cruelle qu'ils en ont reçue et le
-puissant baptême que leur fut, à leur entrée dans l'âge d'homme, le sang
-de l'«Année Terrible». Il semble que l'invasion soit demeurée comme un
-cauchemar dans leur cerveau. Les générations qui suivent ont de moins en
-moins la faculté de vibrer à l'évocation de cette tragédie; ceux-là même
-qui se rappellent les premiers récits, les constantes allusions que
-leurs parents y faisaient, regardent ces guerriers de hasard presque
-comme les Héros de la Fable. Comprenons l'émotion des aînés, quand ils
-entendent insulter grossièrement tout ce qu'on leur a enseigné à appeler
-honneur, dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de nos
-contemporains, pour qui les principes de l'éducation déjà ancienne, qui
-nous a formés, sont l'objet d'incessantes railleries.
-
-Plus j'étudie le Forain d'avant le _P'sst...!_ plus je me convaincs que
-son état d'esprit fut longtemps sans passion. Il n'avait pas de parti
-pris, et il ne semble pas qu'il se mît au service d'un parti contre
-l'autre. Et, en effet, nous nous rappelons bien l'espèce de confiance
-qui régnait alors et rendait aisées les relations entre gens de
-tendances différentes; cela, sans qu'on établît de ces distinctions,
-sans qu'on se livrât à cet ostracisme féroce des passions déchaînées
-plus tard. Certaines questions de race ou de morale n'étaient pas
-posées, et c'est à peine si alors on remarquait qu'à un nom fortement
-tudesque correspondît un visage, un être différent de nous. L'extrême
-amabilité, la facilité d'assimilation, le caractère insinuant d'une
-partie nouvelle, mais déjà bien installée, de la société parisienne, qui
-s'en plaignait? Du désastreux antisémitisme, il n'était point question,
-ou du moins un homme comme Forain n'eût pas songé à prendre parti, au
-profit des autres, contre une fraction de citoyens parmi lesquels il
-comptait des amis. Eh! quoi! fallut-il pour animer son génie, des
-drames, dont le pays entier allait être bouleversé? Vus de loin, ces
-événements auront peut-être une grandeur; de la beauté en rejaillira sur
-cette heure, et l'oeuvre exaspérée de Forain apparaîtra comme plus
-légitime, sinon plus excusable, aux descendants de ses victimes. Des
-coeurs tièdes devinrent bouillants, ce fut une orientation nouvelle pour
-quelques-uns, qui, de paisibles et plutôt conservateurs, se
-transformèrent en révoltés--par conscience!
-
-Si le développement de Forain commence à se faire sentir au moment du
-Boulangisme, sa maîtrise éclate après 1896, date si importante d'une
-tragédie qui ouvre les esprits, agite les coeurs, où l'on peut assurer
-que chacun est de bonne foi, spontanément s'exprime, agit en toute
-sincérité pour la défense de ce qu'il croit être les intérêts mis en
-péril d'un pays, de la nation française ou de la civilisation. L'avenir
-de la France est en jeu, toutes portes vont être ouvertes à ses
-démolisseurs. Il faut choisir entre le nationalisme de notre race--et
-celui d'une autre famille établie dans toutes les villes du monde.
-Était-ce une illusion? Nous ne le crûmes point, ni d'une part, ni de
-l'autre.
-
-On se réveilla soudain ainsi que d'un état d'inconscience léthargique.
-Comme dans les travaux du Métropolitain, qui mettaient à nu des étages
-superposés de canalisation, pour les eaux, le gaz, l'électricité, le
-téléphone et le télégraphe--prodigieux réseau de fils et de tuyaux
-invisibles dont l'enchevêtrement compact et obscur participe à notre vie
-à l'air libre--nous aperçûmes alors mille choses insoupçonnées. Nous
-devinâmes la cause de maints effets déjà ressentis, mais comme une
-légère et fugitive douleur qu'on oublie dès qu'elle cède... Tout esprit
-qui ne fut point remué, retourné ainsi qu'un champ de labour, tout homme
-assez prudent ou assez lâche pour être demeuré impassible, ne comprendra
-pas la crise par laquelle Forain, de charmant dessinateur qu'il était,
-devint un grand artiste.
-
-L'affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le _P'sst...!_ journal dû à
-Forain et à Caran d'Ache, paraît en 1898 et se poursuit jusqu'à la fin
-du procès de Rennes. Il contient une série de chefs-d'oeuvre
-ininterrompue, dont je voudrais bien n'étudier que le dessin, car une
-véritable maîtrise s'y atteste, pour la joie et l'étonnement des
-admirateurs de Forain. La plupart de ces planches ont la largeur de
-trait du pinceau trempé dans l'encre lithographique. On a souvent
-prononcé, à ce propos, le nom d'Honoré Daumier. Je vois bien les
-analogies purement extérieures qui ont rapproché l'un de l'autre ces
-deux satiristes dans l'opinion courante. C'est ce genre de ressemblance
-qui fait dire au public, d'un portrait de femme décolletée, sur un fond
-de paysage, dans un cadre ovale: «C'est du La Tour», ou d'une enfant
-blonde sur fond gris: «C'est un Velasquez». Forain aurait plutôt
-l'écriture appuyée, grasse et si nerveuse de Manet, dans le «Corbeau»,
-dans son portrait à la plume de Courbet, que je possède, ou de trop
-rares croquis dispersés par les revues. Forain prend place à côté de
-Charles Keene et de Degas. Il joue du noir et du blanc comme un Goya
-moderne. Il est peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les pages du
-_P'sst...!_ sont des sortes de tableaux; on peut seulement regretter
-qu'elles soient pleines d'allusions à des scènes d'«actualité» qui
-exigeront plus tard, pour conserver leur éloquence et leur sens, des
-notes historiques. Les noms propres abondent dans le texte, de personnes
-vouées momentanément, par l'exaspération de sentiments exceptionnels, à
-une haine politique qu'on ne pourra plus comprendre dans vingt ans, mais
-qui divisa les familles les plus unies, rompit de vieilles affections,
-arrêta la vie sociale.
-
-Je n'écrirai, je ne veux pas écrire ici le nom d'un très galant
-homme[6], dont la silhouette déformée, amplifiée, tour à tour cuisinier,
-évêque, militaire, maître d'hôtel, s'élève jusqu'à devenir le symbole
-d'une idée et d'une race. Quel ouragan de passions sur la France! Du
-moins, les victimes du _P'sst...!_ ont-elles eu bientôt leur
-revanche,--peut-être seront-elles fières, quand elles oseront rouvrir
-des albums désormais classiques, de se voir comme les acteurs d'un drame
-joué pour la défense de la race. Forain défendait la sienne. Ceux de
-l'autre parti avaient, d'ailleurs, leur caricaturiste, M. Hermann Paul,
-qui manqua hélas! de génie. Mais on ne peut pas tout posséder à la
-fois!...
-
- [6] Cet homme, le «Polybe» du _Figaro_ pendant la guerre de 1914-1918,
- ce grand patriote et écrivain militaire, nous l'avons vu sur les
- boulevards en compagnie de M. Forain, quand celui-ci revenait, en
- permission, du front, où, malgré son âge, il joua un si beau rôle,
- comme officier-camoufleur.
-
-Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait dans un état de
-rage et se levait, après un sommeil fiévreux, plus en rage encore. Comme
-la plupart d'entre nous, il ne connaissait pas les détails juridiques de
-l'affaire et ne s'arrêta pas à discuter tel ou tel point sur quoi nous
-ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez quelques-uns, la folie,
-dirais-je, chez les autres, brouillant tout dans la hantise d'une
-obsession. Forain sentait que «c'était la fin de quelque chose» dont il
-faisait partie; il hurlait à la mort, comme tels autres criaient «à
-l'assassin!», le couteau sous la gorge. Hélas! des poignées de mains ne
-furent pas toujours échangées entre les combattants, après le duel. La
-maison brûle encore. Verrons-nous ce qui se dressera sur le terrain
-calciné? On eût souhaité d'être enfant ou vieillard en 1897.
-
-Si les sujets dans le _P'sst...!_ sont de l'«actualité», la puissance du
-sentiment communique à Forain une flamme qui le transfigure et le
-grandit. Son esthétique prend un caractère grave et, quoique très
-réaliste, va devenir lyrisme patriotique. Ce n'est plus de la
-plaisanterie parisienne. A côté de l'humanitarisme mystique des nouveaux
-apôtres, source réapparue de l'inspiration française, voici un éréthisme
-national, mettons le chauvinisme! D'un autre point de vue, et si comme
-tout semble l'indiquer, l'affaire Dreyfus fut une reprise, après un
-siècle, de la Révolution, les passions de Forain, que nous voudrions,
-pour plus doucement vivre en société, tâcher d'oublier, prendront dans
-l'avenir une singulière signification d'époque.
-
-Le premier numéro du _P'sst...!_ montre le «_Pon Badriote_» qui
-introduit le «_Chaccusse_» dans la guérite vide d'un factionnaire; et il
-se termine par la magistrale moralité dont la légende est: «_Merci, au
-revoir père Abraham, j'fous ai tiré les marrons du feu!..._» La
-composition est grandiose. Le maigre sémite de France, les bras
-pendants, la tête inclinée sur sa poitrine, regarde par-dessus son
-binocle le gros Prussien (les Allemands sont encore des Prussiens pour
-un jeune homme de 70), celui qui emporte les documents de «l'Affaire»
-avec un rire béat, ravi d'une nouvelle conquête sur nos généraux.
-
-Quel progrès a fait le dessinateur entre le 5 février 1898 et le 15
-septembre 1899, en quatre-vingts numéros de crise nationale! Si le _Pon
-Badriote_, qui accuse, est bien établi dans ses traits sabrés,
-sommaires, rapides, il n'a pas l'envergure et le style du père Abraham,
-d'un crayon souple, débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps cerna
-ses personnages. Ce trait serait impossible à copier fidèlement; de
-réduit qu'il était auparavant à quelques éléments très analysables, le
-voici dessin que nul imitateur ne pourra plagier.
-
-C'est la fantaisie, la couleur dans la forme, l'atmosphère, les volumes
-amplifiés des figures, et pour ainsi dire modelés dans la glaise. C'est
-de la sculpture dessinée, comme certaines toiles de Carrière sont de la
-peinture modelée par un statuaire. Entre le frontispice et la
-«moralité», on ne sait quel choix faire.
-
-_Cedant arma togæ_: impression d'audience. C'est un magistrat vu de dos,
-qui lance en l'air, de son pied levé, un képi de général. La robe,
-formant une vivante arabesque dans le mouvement tendu du corps, d'un
-beau noir, prend l'aspect d'une orchidée fantastique.
-
-On retrouve un peu de Manet dans _Bataille Perdue_: les deux amis qui,
-pour un instant indécis, disent:
-
---«_Ah! si nous avions eu un homme! Le baron est mort, Hertz est en
-fuite, Arton est coffré, quelle guigne!..._»
-
-Je ne crois pas qu'à quelque parti que vous soyez attaché, _Le
-coffre-fort_: «_Patience!... avec ça, on a le dernier mot!..._» cette
-étonnante page moderne vous laisse froid! La confiance en l'argent,
-sentiment indéracinable chez les hommes civilisés, est puissamment
-rendue par le geste grossier, brutal, de ce financier aux yeux
-clignotants, qui, en défiant des ennemis invisibles, tapote de sa griffe
-de bête de proie la serrure dont il a le chiffre.
-
-Une nouvelle bombe: «_Si j'en crois notre colonel, nous sommes sous
-l'État-major._» Deux sinistres vieillards, en paletot, les jambes
-recouvertes par l'eau du grand égout, posent une bombe religieusement,
-comme un prêtre élève l'hostie vers le tabernacle.
-
-_Un succès_: rentrant d'un dîner, un monsieur dit à sa femme, effrayante
-dans son lit: «_Charmant! Bersonne n'a osé parler de l'affaire
-Dreyfus!_» _Cassation_: il n'y a pas de légende à ce beau portrait d'un
-juge hagard, brisant sur son genou la hampe de notre drapeau.
-
-«_Au secours_» (Zola nageant vers la rive allemande).--«_La Fourmi et la
-Cigale._»--«_Faut changer de quartier et nous faire protestants._»--«_La
-plainte du Sémite._»--La petite République, boudeuse, coiffée du bonnet
-phrygien, à l'homme accablé qui se lamente derrière son fauteuil: «_De
-quoi t'es-tu mêlé? Il fallait te contenter de tripoter: c'était reçu_».
-«_Curieux convives_»: un baron juif et sa baronne, inquiets avant
-d'entrer dans le salon où ils vont passer la soirée: «_Chut! Je viens de
-donner quarante sous au domestique pour écouter ce qu'on dit de nous._»
-
-_L'allégorie de l'Affaire?_ Un soldat prussien, casque à pointe, attache
-le masque, presque japonais, de Zola devant la tête d'un boursier dont
-le visage est, à lui seul, une trouvaille. Si l'on a dit que Forain
-rappelle Daumier, on pourrait aussi prononcer le nom de Rembrandt, dont
-les figures bibliques ont un peu de cette «laideur» qui est aussi de la
-beauté. Un moindre artiste, s'il avait dû illustrer les légendes du
-_P'sst...!_ dans ces heures de déraison, dans quelle médiocrité
-intolérable serait-il tombé? C'est le style, cet indéfinissable don des
-maîtres, qui pallie ce qu'il y a de pénible dans cette chasse sauvage au
-Sémite. En bafouant son adversaire, loin de le rabaisser, Forain
-l'anoblit malgré lui. Il extrait de toute une race un type dont il
-frappe la médaille.
-
-Il était difficile, après Daumier, et sans lui ressembler, de dramatiser
-la silhouette du magistrat, du juge. Dans _P'sst...!_, Forain varie
-indéfiniment les plis de la toge, la toque coiffant une tête non sans
-analogie avec celle de singes de Chardin: «_Thank you, master
-Bard.--Mossieur est le correspondant du général Schwarzkoppen._»
-
-_Les secrets d'État_: Sinistre, cet oiseau de nuit, avec son hermine,
-volant au-dessus de Paris, sur lequel il fait pleuvoir ses papiers
-secrets.
-
-«_On rigole_». Les généraux viennent de déposer; les magistrats, ces
-corbeaux qui relèvent leurs robes en un paquet de plis entremêlés, se
-tordent de rire, macabres et sataniques.
-
-«_La proie pour l'ombre_» où la silhouette projetée du juge se traduit
-sur le mur par l'ombre d'un casque à pointe: deux noirs différents,
-simplement obtenus dans les deux parties de la composition, par les
-directions différentes que la main du dessinateur donne au gros trait de
-son crayon.
-
-Pour en finir avec cette série où les sujets servirent si bien notre
-artiste, je dois rappeler quelques pages d'une invention linéaire, d'une
-couleur si belle, qu'ils resteront comme les points culminants de
-l'oeuvre de Forain, si même l'Affaire était un jour oubliée--ce que nous
-souhaitons de tout coeur--en n'importe quel pays où ils soient gardés
-par des collectionneurs. _La Détente._ Trois hommes, dont un, en chapeau
-de soie défoncé, visage de momie aux yeux clos, un officiant, un rabbin
-figé dans l'exercice de son sacerdoce, tient une pancarte où se lit
-l'inscription: «_A bas l'armée!_» Au fond, plus loin, dans un cortège
-abruti et aviné, passent, entre une haie de jeunes lignards au port
-d'arme, des ouvriers et des camelots brandissant d'autres pancartes
-emmanchées d'un long bâton: «_A bas la France, vive l'anarchie!..._»
-C'est une marche religieuse vers la Paix et le Bonheur universels par
-les rues de la Ville-Lumière; les «Intellectuels» applaudissent à
-l'affranchissement de l'Esprit humain.
-
-_Le rêve._ On prend le café après dîner; de jeunes orientaux, qu'on
-dirait descendus des mosaïques de Ravenne, sont affalés dans des
-fauteuils, les doigts chargés de bagues. Dans le fond du salon, des
-barons et des baronnes de même race. Dressé devant eux, la tasse à la
-main, un «gros bonnet» de la finance dit: «_Nous ferons arrêter
-Boisdeffre par Zurlinden, Zurlinden par Pellieux, Pellieux par Jamont...
-et ainsi de suite jusqu'à la gauche._»
-
-La mort de Félix Faure; titre: «_le Mauvais Café._»
-
-_Dans les Vosges_: «_C'est de là-bas que j'esbère la vencheance._»
-
-_Le pouvoir civil_: où le banquier, un glaive dressé dans son poing
-fermé sur sa cuisse, pèse du pied sur le corps de la France terrassée.
-
-L'esprit de Forain, ses formules aussi éloquentes que son dessin, dans
-l'ensemble de son oeuvre, j'ai dû en citer de nombreux exemples dans
-cette étude du _P'sst...!_ On ne peut guère renvoyer le lecteur à un
-album du genre de ceux où différents éditeurs ont réuni les autres
-séries de dessins politiques, ou simplement parisiens. Peu de personnes
-ont gardé les numéros--ils sont devenus très rares--de ce journal de
-circonstance. C'est à peine si l'auteur lui-même en possède une série
-complète. Il lui faudrait des amis qui prissent soin de ce qui, chaque
-jour, tombe du chevalet sur la natte de son atelier: dessins, peintures,
-esquisses de tout genre.
-
-Forain ne «marche pas avec le siècle», mais il ne s'est pourtant pas
-arrêté; après «l'Affaire», il reprend ses pinceaux et couvre ses toiles
-de tons riches ou grisâtres, d'arabesques savantes, qui sont des
-variations sur les sujets suivants: les danseuses, les tribunaux, la vie
-du peuple, et certains de ces tableaux sont plus touchants dans leur
-simplicité familiale,--mères et enfants, «maternités», comme l'on dit
-aujourd'hui, qu'on ne l'eût attendu de l'implacable ironiste.
-
-Il y a quelque temps, j'ai vu dans l'atelier de la rue Spontini des
-projets de tableaux religieux. La beauté de ces compositions me fait
-espérer un développement nouveau, une veine qui pourrait être féconde.
-Forain, peintre catholique! La largeur et la noblesse qu'a prises sa
-technique nous annoncent encore des chefs-d'oeuvre. Je voudrais, plus
-tard, poursuivre cette étude si incomplète par ma faute; Forain n'a pas
-encore achevé sa destinée, il forme au contraire mille projets de
-peintre. D'autres temps viendront pour lui.
-
-Février 1905. «_Renaissance latine._»
-
-
-NOTE DE 1912 (_Études et Portraits_).--Je puis déjà, cinq ans après la
-publication de ce portrait, ajouter à la liste des oeuvres citées plus
-haut, une série de belles et précieuses «eaux-fortes» que Forain exécute
-en ce moment. Le dessin s'élargit encore, le métier de la pointe-sèche
-est parfaitement admirable, faisant penser à Rembrandt et à Goya. Le
-Christ et les Apôtres, le Calvaire, le Dernier Repas: tels sont les
-sujets auxquels revient ce Catholique. Forain s'est apaisé; son visage
-rose et gras décèle une paix intérieure et un accommodement aux choses
-actuelles. Son esprit lui a concilié ses ennemis, qui semblent avoir
-passé l'éponge sur le _P'sst...!_ Il ne fume plus, il est végétarien et
-indulgent.
-
-
-NOTE DE 1916.--Depuis la guerre de 1914, Forain a retrouvé une nouvelle
-jeunesse. Mobilisé malgré son âge--il a plus de soixante ans--décoré de
-la Croix de guerre, il rend des services éminents dans le corps des
-camoufleurs, qu'il organisa. Il ne quitte plus son uniforme; on l'a vu
-dans Paris coiffé de la bourguignotte. Il a donné, dans l'_Opinion_ puis
-le _Figaro_, des dessins, les plus beaux qu'on connaisse de lui. Je me
-plais à lui offrir ce nouveau tribut de mon admiration, quoique, à la
-suite de l'article qui précède, il ne me tienne plus pour un ami...
-
-
-
-
-FRÉDÉRICK WATTS
-
-
-Cette étude fut d'abord écrite pour une revue, après l'exposition
-posthume du maître anglais, comme M. Armand Dayot me demandait quelques
-lignes qui commentassent des reproductions en blanc et noir de toiles
-inconnues en France. J'avais trop peu de place pour donner aux lecteurs
-l'idée de cette oeuvre énorme et les raisons que j'ai de l'admirer tant.
-Watts est un des plus importants artistes que je présentais dans «Essais
-et Portraits» et je ne lui consacrais que cinq pages; au moment où je
-les relus--avril 1916--venait de paraître un article saisissant, de M.
-Pierre Mille: «La fin du Gentleman». La conscription générale était sur
-le point d'être adoptée par l'Angleterre, qui, en face du péril
-européen, renoncerait les avantages de caste qu'elle avait conservés,
-bouleversant les traditions qu'elle était la dernière des aristocraties
-à maintenir. Le sens de l'oeuvre et la vie de Frédérick Watts prirent un
-sens social, s'éclairèrent, comme tant d'autres choses, au reflet de la
-guerre.
-
-Pourquoi Watts était-il demeuré si étranger à nous? Pour les mêmes
-raisons auxquelles est due l'incompréhension mutuelle des Anglais et des
-Français, persistant, même depuis qu'alliés nous répandions, côte à
-côte, notre sang pour une même cause.
-
- *
-
- * *
-
-En 1919, dans un coin de salon, j'aperçois le grand corps souple d'un
-homme âgé, une tête aux cheveux gris mais de physionomie jeune, des yeux
-d'enfant, le teint frais de ces Anglais, qui, au cours d'une longue
-existence de labeur intellectuel, n'ont pas manqué un seul jour de
-prendre l'air, de se livrer à un exercice hygiénique. C'était Mr.
-Balfour, pareil à ce qu'il se montrait, il y a de cela vingt-cinq,
-trente, quarante ans dans d'autres salons, à Londres ou à la campagne,
-entre deux parties de tennis. Cette «éminente figure politique» mérite,
-elle, du moins, l'épithète tant à la légère et complaisamment accolée au
-premier venu des diplomates, comme aux artistes et aux comédiens.
-
-Mr. Balfour connaissait sans doute peu Paris, avant la Conférence et son
-séjour forcé parmi nous; ou bien il le connaissait, comme la plupart de
-ses compatriotes, pour y avoir dormi quelques nuits entre deux gares, en
-route pour ses vacances à Cannes ou à Rome. Combien notre monde doit
-être une surprise de toutes les minutes, pour un tel insulaire de
-l'époque victorienne! N'est-il pas la dernière incarnation, ou presque,
-d'un type d'homme de naguère, dans une société à peu près abolie et si
-belle, si douce, que ceux qui y vécurent pourront malaisément se
-consoler de sa disparition? Et Mr. Balfour semblait promener sa
-souriante philosophie dans de fébriles et anxieux cercles parisiens, tel
-qu'à l'époque de la reine Victoria, dans le parc de Holland House, ce
-rendez-vous de tout ce qui fut glorieux dans ces temps déjà oubliés de
-nous, et si proches cependant...
-
-Deux ministres, des députés, un directeur de journal, avec des dames que
-la politique surchauffe, discutaient les événements du jour, près de la
-cheminée. Mr. Balfour, à un autre bout de la pièce, causait avec la
-seule personne qui, ce soir-là, dans ce milieu parlementaire, possédât
-la maîtrise de la langue et l'usage de la société britannique. Quelles
-réflexions nous propose, dans le Paris de 1919, un Congrès si gros de
-conséquences sociales, et où notre sort devrait être réglé: réunion
-d'alliés, dont les meilleurs et les plus fermes nous découvrent, en tant
-qu'individus, intelligence et sensibilité, si différents du cliché
-qu'ils avaient pris de nous... Ils nous avaient découverts sous le
-casque bleu, et nous redevenons autres en habits civils.
-
-Parmi les plus mystérieux cas d'ignorance mutuelle compte celui des
-Anglais et des Français: quelques kilomètres de mer séparent deux des
-plus anciennes et accomplies civilisations européennes; les Anglais
-voyagent; nous voyons des Anglais circuler dans nos rues, rouler sur nos
-routes départementales, que tant d'entre nous ignorent, comme nous
-ignorons leurs «counties.» Les échanges, les communications faciles et
-rapides, suppriment de plus en plus les distances, on disait les
-frontières; et néanmoins, ce qu'un commerçant, un financier, un
-industriel apprend par besoin professionnel, les politiciens et les
-diplomates, les artistes, qui, avant tous leurs compatriotes,
-sembleraient devoir étudier cela même, continuent à le dédaigner ou à
-s'y méprendre. Un Balfour enfermé, comme il le fut, dans une sorte
-d'écrin par les défenseurs de sa sereine tranquillité, fut néanmoins un
-des plus avisés, des plus clairvoyants délégués de l'Entente. Son
-expérience politique, sa sûre tradition, recueillie des meilleures mains
-de ses prédécesseurs ou collègues, pendant un demi-siècle, sa foncière
-honnêteté, sa délicatesse, sa culture de «scholar» et de gentleman de la
-bonne race, n'était-ce point là tout de même un atout?
-
-L'existence d'un gentleman, la magnifique et délicieuse carrière d'un
-homme politique, tel qu'un Balfour, un Disraeli, un Gladstone ou un Lord
-Salisbury--et dont ces temps-ci marquent la fin--révolte la conscience
-d'un démocrate moderne (qui n'en a d'ailleurs qu'une vague notion). Mais
-on se demande parfois, dans quelle proportion, les deux types de
-politiciens en lutte, conducteurs de débats, chefs de partis, faiseurs
-de lois, et qui assument la responsabilité de nos destins, valent mieux
-l'un que l'autre pour le bien public; comment se balancent le manque de
-traditions, de lumières générales, et un insuffisant frottement avec les
-masses populaires, les classes montantes, les catégories nouvelles de
-citoyens.
-
-Ce qui saute aux yeux, c'est qu'à mesure que les intérêts communs de
-l'humanité tendent à rapprocher les continents, à unir les créatures en
-un seul faisceau, si l'unification des moeurs établit une certaine
-ressemblance extérieure entre les races de l'univers entier, d'autres
-cloisons se forment, aussi épaisses que jamais, entre les Anglo-saxons
-et les Latins, et leur cercle visuel se réduit davantage. Nous nous
-«spécialisons» et renfermons dans un particularisme rigoureux; chacun
-travaille pour soi-même, écarte, volontairement, par simple paresse, ou
-indigence de curiosité, ce qui demande un effort pour être atteint. Par
-désespoir de nous comprendre, ou indifférence, nous construisons autour
-de nous d'étroites fortifications dans lesquelles se bouchera toute
-meurtrière par laquelle nous apercevrions l'horizon.
-
-D'où ces jugements qui déconcertent et témoignent d'une ignorance de
-villageois, d'avant les chemins de fer.
-
-Combien y a-t-il d'années que les Gainsborough, les Reynolds, les
-Raeburn et les Lawrence sont appréciés de nous? Les paysagistes du XIXe
-siècle, Constable, Turner, nous furent imposés à la longue; on dénie
-encore à nos voisins d'outre-Manche le sens esthétique, il est convenu
-qu'ils ne possèdent pas d'artistes créateurs.
-
-J'écrivais en 1906: «Prévenons dès l'abord le lecteur français qu'on
-n'entre pas de plain-pied dans l'oeuvre de Watts. Si vous n'aimez pas à
-lever la tête pour voir les grandes figures plafonnantes au-dessus de
-vous, négligez ce géant. Si vous ne regardez pas Paul Baudry à l'Opéra,
-mais réservez votre sympathie pour quelques pommes sur une serviette
-bleue, Watts ne vous convaincra pas. Impossible, dira-t-on, d'être plus
-«vieux jeu» et plus démodé que Watts, un de ces Anglais italianisants,
-qui, à Florence, à Venise, se firent une conception immuable de la
-Beauté, et sur qui l'art moderne n'eut pas de prise.
-
-Un de nos critiques me disait: «Votre Watts? mais c'est un vieux prix de
-Rome!»
-
-Un autre: «Watts? c'est le Gustave Moreau des Anglais; je préfère
-Boecklin, Lembach, s'il faut choisir dans les écoles étrangères de
-romantiques académiques...» Un de mes amis écrit ses romans en face
-d'une reproduction de l'_Amour et la Vie_. Comme je lui demandais ce
-qu'il savait de Watts, il me répondit: «Rien ou presque rien; les
-peintres me disent que c'est un mauvais peintre vieux jeu, quelque chose
-comme un... Élie Delaunay, est-ce vrai? Cette composition est charmante,
-j'ai depuis longtemps chez moi cette photographie de l'_Amour et la
-Vie_... un ancien souvenir d'Exposition universelle... Alors, ça ne vaut
-rien? Peinture pour littérateurs?»
-
-Non, Watts fut, nous le dirons tout à l'heure, un peintre pour les
-peintres. Si, à propos de Watts, j'avais fait allusion à Fantin, à
-Ricard et à Gustave Moreau, c'était pour donner dans un magazine, en
-regard de reproductions en blanc et noir, quelque idée de la «matière»
-parfois grenue, un peu cotonneuse ou trop travaillée et trop «cuite»,
-qui alourdit des toiles telles que la _Jeunesse et la Mort_, telle
-composition, tels portraits d'entre 1870 et 1880. La technique perdit
-sur le tard, en souplesse, la brosse s'empâta; certaines figures nues
-semblent modelées comme des maquettes de sculpteur. Les tableaux de
-Watts ne sont pas toujours «de la belle peinture» et Watts, à la fin de
-sa longue existence, parut plus soucieux d'exprimer des idées que de
-nous donner des jouissances visuelles.
-
-«Peintures à idées»! Mais Odilon Redon n'est-il pas un peindre à idées?
-Pourquoi un Redon est-il défendu passionnément par ceux qui
-collectionnent des Van Gogh et des Cézanne, et qui n'accueilleraient pas
-dans leur galerie un Gustave Moreau ou un Watts? Odilon Redon est-il
-plus que Gustave Moreau, un peintre?
-
-Le prestige des méconnus et des «ratés» a perverti l'opinion. Les
-merveilleuses _Curiosités esthétiques_ de Baudelaire, critique
-infaillible; les livres de Huysmans, de Duranty; les propos de Degas, de
-Renoir sur Cézanne, rapportés par des chroniqueurs, mirent en
-circulation un langage spécial depuis qu'un marchand de tableaux posa
-sur le même chevalet qu'un Fromentin, un Henner, ou un Daubigny par lui
-recommandés naguère à sa clientèle, quelque figure de Cézanne et
-s'exclama: «Formidable»! Or les jeunes gens parlent de ce qu'on leur
-montre.
-
-La carrière d'un artiste est jugée du même point de vue que l'est son
-oeuvre, par nous autres, modernes, pour qui une vie de peintre a plus
-d'intérêt, si elle fut tourmentée, humble, difficile. Le génie semble
-être le privilège de ceux qui luttent pied à pied, contre l'indifférence
-et l'incompréhension de leur époque. Nous sommes blessés en constatant
-la chance des autres. Il est peu d'exceptions à ce point de vue social
-du critique français. Frédérick Watts ne fut pas un martyr. Peut-on
-citer Puvis de Chavannes?
-
-Il ne commença, d'ailleurs, à se faire vraiment connaître que vers
-cinquante ans, et Chavannes, quoique avide autant qu'un Meissonier de
-récompenses officielles, garda son indépendance avec jalousie, même
-comme Président d'une grande Société. Il recevait, le matin,
-journalistes et élèves, dans sa petite chambre de garçon, contre
-l'atelier de la place Pigalle où il ne travaillait jamais. Il dissimula
-sa vraie existence d'homme privé, il ne se fût pas laissé confondre avec
-un Meissonier ou un Carolus Duran, Présidents aussi de la Société des
-Beaux-Arts, tout en sachant, à certaines heures, porter croix et rubans
-sur une poitrine bombée de maréchal de France, et recevoir des hommages
-dans les banquets nationaux. Mais il ne fut pas de l'Institut!
-
-Il est peu de tâches plus difficiles à notre époque que de concilier la
-politique d'une carrière officielle et la noblesse d'une vie de grand
-artiste. Or, Frédérick Watts fut un grand peintre et un «officiel», un
-grand gentleman (comme un homme d'État au temps de la reine Victoria),
-et un reclus.
-
- *
-
- * *
-
-Son exposition posthume à Burlington House formait, quoique incomplète,
-un vaste musée. En y pénétrant, on était saisi de remords et comme d'une
-honte d'avoir si longtemps vécu, presque sans le connaître, si proche de
-ce superbe vieillard qui, en plein Londres moderne, avait été un Titien,
-un Tintoret et un Chateaubriand à la fois!
-
-Il fut un poète et un érudit, non pas invisible ainsi que Gustave
-Moreau, mais mêlé au monde, comme l'auteur des _Mémoires d'Outre-Tombe_;
-et il portraitura les «beautés à la mode», les illustrations de la
-littérature, de la science et de la politique, par devoir d'_historien_,
-en ami, en grand seigneur chez lequel passe toute personne qui porte un
-nom, ou possède une valeur. Ayant eu le bonheur de réaliser ses désirs,
-il léguait à la Nation--tant pour la _National Portrait Gallery_ que
-pour la «Tate» (musée du Luxembourg britannique)--plusieurs centaines de
-ses ouvrages, qui n'iraient jamais chez le commissaire-priseur. Il
-dictait le jugement de la postérité et choisissait sa place à côté de
-Turner.
-
-Aujourd'hui, l'on visite, dans la Tate Gallery, une salle Turner, tendue
-d'une soie rouge, semblable à celle que le paysagiste choisit pour sa
-propre demeure, comme fond à ses tableaux. L'Angleterre, reconnaissante,
-reconstitua le cadre original de ces poèmes peints, les plus belles
-pages de son XIXe siècle; la même piété patriotique a réservé des
-galeries pour l'oeuvre du portraitiste _national_, que fut Watts, et
-pour ses compositions. Il n'en est pas une qui ne vaudrait un sérieux
-commentaire. Esprit d'une rare supériorité, Watts avait fait le tour des
-philosophies, des religions, compris les mythes de l'humanité.
-
-«L'art de Watts se tient au-dessus des conditions physiques», a-t-on
-écrit; «il remonte aux origines de l'humanité, à ses mythes, et fait
-revivre les plus anciennes traditions.» Nous ne pourrions donner qu'une
-trop vague notion d'un cycle philosophique qui se développe d'un bout à
-l'autre, avec une rigueur absolue, car les illustrations seules
-pourraient le faire comprendre.
-
-La mort a surtout préoccupé Watts; elle rôde à travers son oeuvre. Watts
-la figure comme une amie bienfaisante et secourable à qui le soldat, le
-prince, le mendiant rendent un égal et fraternel hommage. «La maladie
-repose sa tête sur les genoux hospitaliers de l'endormeuse; l'enfant
-joue ingénûment avec son linceul». «Dans la _Cour de la Mort_, un
-nouveau-né sommeille contre le sein de la macabre majesté; le silence et
-le mystère gardent le seuil de son palais.»
-
-Dans l'_Amour et la Vie_, une mince jeune femme, aux lignes exquises,
-est l'emblème de la fragilité humaine, de sa faiblesse et de sa force à
-la fois. «L'humanité monte la rude pente de l'animalité à la
-spiritualité.»
-
-La plupart de ces allégories sont chargées de symboles qui m'échappent
-parfois. Watts, moraliste et idéologue, avait le désir d'enseigner,
-comme nous le verrons.
-
-Je ne tenterai pas ici d'étudier le philosophe; quant au peintre,
-quelque style dont il ait cru ou voulu se rapprocher,--antiquité, moyen
-âge--il conserve sa manière propre et très moderne. Appelons le un
-post-raphaélite. Il marcha seul, à côté des pré-raphaélites, demeurant
-un isolé comme tous les grands créateurs. Si sa pensée plana sur des
-cimes d'où nous sommes exclus, il fut d'ailleurs un réaliste. A côté de
-sa fameuse «Espérance», les yeux bandés, accroupie sur le globe
-terrestre, et qui pince la dernière corde de sa harpe, vous verrez, du
-Watts réaliste, certain attelage de brasseur, un fardier, des chevaux
-fumants dans une rue de Londres, sous la conduite d'un gars aux
-vêtements de cuir, et qui font de loin penser à Gustave Courbet.
-L'harmonie bleu-turquoise de l'_Espérance_, tableau trop littéraire, et
-la peinture robuste des _Fardiers_, les rouges, les oranges de ce
-splendide morceau sont deux aspects d'un art presque trop riche et dont
-se méfient les apôtres de «l'art circonscrit».
-
-Watts est aussi grand dans un morceau de nature morte que dans ses
-fresques du Hall de Lincoln Inn's Field, au Temple. Lors de son
-exposition posthume à Burlington House (Royal Academy), _Fata Morgana_,
-_Paolo et Francesca_, _Le Jugement_, _Prométhée_, _Orphée et Eurydice_,
-_Endymion_, _la Mort couronnant l'Innocence_, centaines de sujets
-didactiques, philosophiques, voisinaient avec des portraits majestueux
-(tels que le Tennyson), ou familiers; documents sans pareils sur la
-société anglaise au XIXe siècle. Dans une étoffe, des accessoires, une
-fleur, Watts a des délicatesses inattendues, des raffinements aussi
-rares que ceux de Whistler. Dans le portrait de Lady Margarett Beaumont
-et de sa fille, qui date de 1859, une certaine robe gris-lilas, est
-d'une «matière» de pétale d'iris, où Alfred Stevens[7] excella.
-
- [7] Alfred Stevens, le Flamand; ne pas confondre avec l'Anglais du
- même nom, peintre et sculpteur, très grand artiste complètement
- ignoré en France, et contemporain de Frédérick Watts.
-
-Je ne connais point d'esquisses, par Watts; toutes ses toiles sont
-_achevées_, menées jusqu'au bout, en une maîtrise tranquille, qui
-déconcerte quelque peu et dérange nos habitudes.
-
-Watts ne rencontra pas les obstacles que tant de jeunes artistes ont
-souvent à surmonter. Ses dispositions furent favorisées par un père et
-un grand-père clairvoyants. Élève des _Écoles de l'Academy_ dès dix-huit
-ans, puis du sculpteur Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme
-perfection technique, il ne dépassa jamais l'étonnant _Héron blessé_,
-une toile qui peut être mise à côté de n'importe quel chef-d'oeuvre
-hollandais, et supérieure à Fyt. Après un premier concours pour la
-décoration du Parlement, en 1843, il passa quatre années à Florence,
-chez Lord Holland, ministre britannique près la cour du grand-duc de
-Toscane. Là, et dans ses voyages à travers l'Italie, il acquit, comme
-sir Joshuah Reynolds, toutes les connaissances que comportait encore,
-dans ce temps-là, le métier de peindre. Lord Holland était un esprit
-éclairé, un grand seigneur fastueux, le propriétaire de ce château et de
-ce parc de Holland House, qui sont comme un comté dans l'intérieur de
-Londres--alors le rendez-vous de la société, des littérateurs et des
-artistes, comme des diplomates et des princes.
-
-Le jeune Watts fut, à la légation d'Angleterre à Florence, plutôt un
-secrétaire d'ambassade qu'un élève peintre en tournée d'études.
-
-Malgré les charmes de l'Italie, qui retiennent parfois les Anglais pour
-toujours, Watts retourna à Londres, concourut encore pour un panneau à
-la Chambre des Lords, il fut victorieux. Ce panneau représente
-Saint-Georges et le dragon. A partir de 1848, ce fut une succession
-vertigineuse de tableaux de chevalet et de portraits, dont chacun a une
-particularité d'exécution ou de conception: paysages symboliques, tels
-que le _Retour de la Colombe_ après le déluge; quelques toiles
-d'intimité à la Fantin, dont certaine femme assise sur un canapé. La
-_Femme au canapé_ appartient encore à la période des savants glacis et
-des «jus» à la Delacroix. L'oeuvre de Fantin et de Whistler, que je
-venais de voir d'ensemble quand fut exposée celle de Watts, semble
-chiche, à côté d'une telle abondance, de cette effarante prodigalité; il
-est probable que l'une quelconque des toiles (non symboliques) de Watts
-serait fameuse parmi celles de nos petits maîtres préférés. Mais pour
-lui, elles n'étaient rien.
-
-Nous passâmes près de Watts, un peu comme le touriste devant un palais
-dont il croit que la porte ne s'ouvre pas au public. C'était le temps
-des écoles qui durèrent trois ans, des auteurs _d'un livre_, des hommes
-qui s'emprisonnèrent dans un système, par crainte d'être appelés
-«versatiles». Watts se renouvelait, parce qu'il avait toujours plus à
-donner, puisant aux sources que lui offraient l'histoire et la grande
-culture classique. Il fut à la plupart de ses confrères peintres ce
-qu'est un Balzac à un Jules Renard, un Shakespeare à un Alexandre Dumas.
-
-De rester auprès de votre poêle, ne veut point dire que vous soyez
-Descartes.
-
-Watts se nourrissait «des anciens et des habiles modernes», comme écrit
-La Bruyère; «on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en
-renfle ses ouvrages, et quand, enfin, l'on est auteur et que l'on croit
-marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, comme ces
-enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur
-nourrice.»
-
-Mais Watts ne maltraita point les siennes. Il s'était «nourri des
-anciens et des habiles modernes», comme on pouvait l'être au siècle de
-La Bruyère, quand «l'honnête homme» avait sa place réservée pour
-cultiver ses talents et son esprit à l'ombre des portiques, dans un beau
-parc dont il avait la jouissance, sinon la propriété, et où il se
-croyait établi pour toujours.
-
-Frédérick Watts était comme locataire à vie de la famille Holland. Le
-vieux lord décédé, Watts habita une maison de Kensington, toute proche
-du château, qui est, lui aussi, une anomalie dans la Londres moderne.
-
-Je n'oublierai jamais les deux heures que je goûtai, vers 1880, chez le
-vénérable vieillard. Sa maison de Holland Park n'était qu'ateliers et
-galeries. Dès l'entrée, on se sentait apaisé, dans la «sérénité de l'art
-pur». C'étaient des salons pleins de précieux objets où deux dames qui
-adoucirent sa fin, _glissant_ comme des ombres, allaient et venaient,
-occupées à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le
-goût archaïque anglais, filtrait la lumière d'une belle journée de juin;
-on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le
-cavalier héroïque, _l'Énergie physique_, dû au ciseau de Watts, et
-dressé au milieu des allées de sable rouge; la mémoire pleine d'un passé
-illustre, l'artiste me raconta des anecdotes sur des Français de
-naguère, sur la société du duc d'Orléans; puis, apprenant que j'étais
-peintre, il porta des jugements inattendus sur nos confrères, car il
-était aussi renseigné sur ceux-ci que sur les Vénitiens du XVIe. Le
-maître me «raconta» les portraits dont il était entouré, et une certaine
-toile, déjà ancienne, une femme dans une robe florentine à crevés de
-satin, soutachée de perles, dont il repeignait le fond.
-
-Watts n'avait vu que les beaux aspects de la vie, évolué qu'en les
-milieux les plus polis, fréquentant de hautes intelligences dignes de la
-sienne.
-
-Une telle existence ne vaut-elle pas la peine d'être vécue?
-
- *
-
- * *
-
-Mais n'est-il pas trop tard pour parler de Watts, que je voudrais faire
-aimer et mieux connaître? Je crains de suggérer à des Français la sorte
-d'opinion qu'ils se firent d'un Théodore Chassériau, d'un «homme
-distingué», d'un dandy; ou qu'un «avant-garde» ne me réponde, comme me
-l'écrivait quelqu'un de «distingué» en sortant de la Tate Gallery: «Les
-Anglais ont, comme les Belges, leur musée Wirtz...»?
-
-Watts, non moins que Chassériau, fut «un homme distingué», horrible
-insulte! Mais, avec son pinceau, il fut le très puissant créateur d'un
-vaste cycle où les Dieux, les Héros, fraternisent avec les personnages
-du siècle dernier. Si je n'ose le comparer à Delacroix, c'est que je
-suis moi-même, avant tout, sensible à cette qualité inanalysable de
-«peinture» sensuelle, que possédait Delacroix, comme Rubens, comme
-Fragonard, comme Manet et Renoir--qualité qu'on «palpe» parfois chez
-Watts, mais qu'il perd quand il devient trop «cérébral».
-
-Mais quel que soit son moyen d'expression, on ne résiste pas à
-l'admiration qu'inspire la magnitude de sa pensée. Chesterton nous le
-présente ainsi: «Voici un homme dont la dépréciation de soi-même est
-intérieure et essentielle, dont la vie est d'un moine, le caractère d'un
-enfant, et il a au fond de son âme un si inconscient et colossal sens de
-sa grandeur, qu'il peint comme si son oeuvre devait avoir plus de durée
-que la Croix dans la Cité Éternelle. Adolescent, il s'attendait à peine
-aux applaudissements du public; comme vieillard, il s'étonne encore de
-ses succès; mais dans son adolescence anonyme, comme dans sa silencieuse
-vieillesse, il peint comme un qui, du haut d'une tour, abaisserait ses
-regards, à travers la perspective des siècles, sur des temples
-fantastiques et d'inconcevables républiques.
-
-»L'esthétique et la morale d'un Watts ne sont pas, comme chez la plupart
-de ceux nés artistes, des sujets à somptueux discours, à développements
-pour conférences et dont il y aura des profits personnels à tirer; mais
-une règle de vie, comme de se lever de bonne heure, d'être
-consciencieux, c'est-à-dire: ou bien un principe, ou rien du tout.»
-
-Aussi bien, comme Chesterton le fait remarquer, la _morale_,
-l'évangélisation, dirions-nous, un besoin si caractéristique de la
-vertueuse époque victorienne, ce grand portraitiste ne s'en peut pas
-départir, Watts la tient pour son principal devoir, sans pour cela
-cesser d'être peintre; sa morale s'incorpore à son oeuvre de peintre.
-Son individualité n'en est jamais offusquée, quoique Watts rentre
-toujours, de parti pris, dans l'_Universel_, et refuse de regarder
-l'univers du point de vue de l'individu--ce qui, d'autre part, donne à
-un artiste plus d'acuité, de _personnalité_--et c'est là un des traits
-essentiels d'un homme comme Frédérick Watts et, à la fois, de son
-époque. Nous le présentons au lecteur français, autant comme un document
-historique, que comme un peintre. Il étonnera, par la multiplicité de
-son entreprise humanitaire, les jeunes gens de notre aujourd'hui, tout
-dévoués aux «essais», volontiers spécialistes, qui se renferment dans un
-étroit cercle d'expériences et se plaisent à l'ésotérisme, cherchent à
-n'être point compris du vulgus. Watts n'a pas non plus composé des
-tableaux dont le symbole fût toujours clair; néanmoins, il prétend
-instruire, il peint pour que ses toiles soient vues par des illettrés,
-aussi bien que par des «intellectuels», il tient à l'opinion du peuple
-et lui lègue son oeuvre didactique.
-
-«_Il insiste sur les symboles universels, écarte ceux qui seraient
-locaux, ou temporaires, même si le lieu est tout un continent, et la
-durée une série de siècles..._»
-
-Il lui eût été facile et d'un plus sûr effet--a-t-il souvent répété--de
-rendre plus intelligible le sens d'un de ses tableaux, en y introduisant
-quelque image, quelque trait populaire et d'actualité; mais il ne
-daigne, car malgré son désir de clarté, son instinct le mène plus loin.
-Nous ne voyons pas de crucifix pendu au-dessus de la tête de l'_Heureux
-guerrier_, ni de couronne impériale, ni d'accessoires héraldiques,
-symboliques, dans le _Mammon_; ni une _machinerie théologique_, dans la
-_Cour de la Mort_. (Chesterton).
-
-Ces adjuvants qui tenteraient sa main, Watts les repoussa parce qu'ils
-lutteraient avec sa stupéfiante ambition de peindre pour tous les
-peuples, pour tous les siècles!
-
-Et ici, me posera-t-on la question: vous disiez tout à l'heure que Watts
-avait vécu comme un moine; or, vous l'avez montré comme un homme du
-monde, presque un Chateaubriand, et maintenant selon vous cet ambitieux
-peint pour les siècles!
-
- *
-
- * *
-
-Eh! bien, oui: un artiste a pu nous offrir ce paradoxe vivant, dans la
-société qui disparaît et dont la tête de Mr. Balfour évoque le souvenir.
-Mais il y aurait trop à dire pour rendre ce cas tout à fait clair, et il
-faudrait aborder des questions presque de l'ordre religieux. «Watts
-réalise le grand paradoxe de l'Évangile: «Il est humble, mais prétend
-hériter la Terre». «L'universalisme prêché par Watts et les autres
-génies de l'époque victorienne était, on le conçoit, sujet à certaines
-spécialisations, qu'il n'est point nécessaire d'appeler «limitations».
-Comme Matthew Arnold, le dernier et le plus sceptique d'entre ceux qui
-exprimèrent leur idée fondamentale dans la forme la plus désintéressée
-et philosophique, ces hommes soutenaient «que la règle morale constitue
-les trois quarts de la vie». La seule idée qu'il puisse exister quelque
-chose de plus important que la morale, leur eût paru sacrilège, ce en
-quoi ils avaient raison, quoiqu'ils fussent partiaux, ou partisans; ils
-n'observaient point le maintien de l'«universalité», dans leur
-critique... Nous ne reprochons pas à Watts cette attitude comme une
-faute, car il met une borne à un point défini, à la façon des
-anarchistes eux-mêmes; il est dogmatique, comme le sont tous hommes
-raisonnables.» (Chesterton).
-
-Il nous a bien fallu toucher quelques mots sur l'«Universalisme» (comme
-disent les Anglais) de Watts, parce que c'est là une des particularités
-dominantes des esprits de sa race, et de son temps même. Herbert Spencer
-ne s'est-il pas dévoué à une entreprise aussi gigantesque que celle de
-Dante, à «un inventaire, ou un plan de rien moins que l'univers», allant
-jusqu'à mettre à leur place, «et scientifiquement», la foi brûlante des
-martyrs, comme les plus abruptes nouveautés du monde moderne? Nous
-sommes ébahis et un peu épouvantés par ces individus, si différents de
-nous et qui, comme Gladstone, «abattaient des forêts, par manière
-d'exercice récréatif, ou Stuart Mill, qui, dans son enfance, avait déjà
-lu la presque entière littérature de toutes les langues». Et Chesterton
-explique l'indépendance de Watts, son détachement, au-dessus de la
-mêlée, par la magnifique solitude dans le travail, dont ses illustres
-contemporains lui donnaient l'exemple.
-
-Combien nous aimons, dans la vie de Watts, le mélange d'une délicate
-sensibilité, d'une modestie quant à sa _personne_, et la hauteur du but
-qu'il poursuit! Quelle leçon, pour nous, qui exhibons avec orgueil le
-moindre croquis, la page la plus bâclée, que nous signons comme un
-manifeste historique!
-
-Notre éloignement, notre mépris dirais-je, pour l'allégorie et le
-symbole en peinture, sont dus à la médiocrité, sinon à la niaiserie des
-artistes qui, au XIXe siècle, ont pratiqué ce genre. Un esprit
-distingué, comme Gustave Moreau, nous rebute autant que de moindres nous
-apprêtent à rire. Chesterton écrit fort justement que la plus valable
-objection à l'allégorie se fonde sur ceci: que l'allégorie implique
-«l'imitation d'un art par un autre» et sur notre foi en la perfection,
-l'infaillibilité du verbe. Elle serait une sorte de pléonasme, comme un
-mot composé dans lequel l'un des éléments figure deux fois. «Le mot
-_allégorie_ est lui-même une allégorie.»
-
-Or ce jugement, tout arbitraire, ne saurait toucher Watts qui, quoi
-qu'on ait dit, est moins littéraire qu'humain, et dont les tableaux nous
-invitent plutôt à penser sur un thème, mais qui suffisent d'abord à nous
-émouvoir plastiquement. Ne prenons pas _The Dweller in the
-innermost_,--traduirais-je _La Vie intérieure_?--ni _l'Orphée et
-Eurydice_, mais _Hope_ (l'Espérance), dont la reproduction est si
-connue. Je voudrais citer toute la page où Chesterton se demande ce que
-le spectateur déchiffrerait en cette figure mélancolique d'une si belle
-arabesque...
-
-Sa première pensée serait que le titre est _Désespérance_; sa seconde:
-qu'il y a erreur dans le catalogue; la troisième: que le peintre était
-fou. Mais s'il se dégageait de sa prime inquiétude et qu'il fixât
-attentivement cet étrange tableau crépusculaire, il se développerait
-petit à petit en lui, une indéfinissable, mais puissante sensation; et
-alors, que _verrait-il_? quelque chose pour quoi il ne possède point de
-vocable, quelque chose de trop vaste pour qu'aucun oeil ne l'ait perçu,
-de trop secret pour qu'aucune religion ait pu l'exprimer, même comme une
-doctrine ésotérique. Debout, devant cette toile, le spectateur se trouve
-tête à tête avec une grande vérité; il s'avise qu'en nous, quelque chose
-est sur le point de s'évanouir, mais ne disparaît jamais; une foi à
-laquelle il semble toujours que nous disions adieu, et qui néanmoins
-s'attarde indéfiniment, une corde toujours tendue à se rompre, mais qui
-pourtant ne se brisera jamais; et qu'en nous, ce qu'il y a de plus
-délicat, de plus fragile, de plus mystérieux, est en vérité au fond de
-nous-mêmes l'indestructible. Il connaît un grand fait moral: à savoir
-qu'il n'y a jamais eu un âge de Foi, d'assurance totale. La Foi a
-toujours le dessous; elle est battue, mais elle survit à tous ses
-conquérants. Le désespérant bavardage moderne sur les siècles
-d'obscurantisme et les autels chancelants, la fin des dieux et des
-anges: tout ce verbiage est vieux comme le monde; des lamentations sur
-les progrès de l'agnosticisme, il y a des traces dans les sermons des
-moines des âges de ténèbre; on trouverait dans l'Iliade les malédictions
-adressées à la jeunesse impie. La Foi n'abandonne jamais les mortels, et
-cependant, avec une audacieuse diplomatie, menace de les quitter, et
-elle est demeurée chez tous les rois, toutes les foules, les a régis
-sous des airs d'un pèlerin qui passe. Elle a réchauffé, éclairé
-l'humanité, depuis le premier jour du jardin d'Eden, avec des rayons
-éternels, mais ceux d'un incessant coucher du soleil. Dans ce tableau de
-mystère, la malice (de la foi) se trahit presque. Personne ne peut
-donner un titre exact à cette toile; mais Watts, l'auteur, l'appela
-l'_Espérance_. Et il est remarquable que ce titre ne soit point, comme
-le pensent ceux qui l'estiment _littéraire_, la réalité sous le symbole,
-mais un autre symbole pour la même vérité, ou plus exactement, une autre
-image qui illustre un autre aspect de cette même vérité si complexe. (Je
-traduis à peu près.)
-
-Deux hommes ont senti, sous le mot _Hope_, quelque chose de violent et
-d'invisible. Le spectateur a prononcé ce mot; et l'artiste a peint un
-tableau en bleu et vert. Ce tableau est insuffisant; le terme est
-faible: néanmoins entre l'un et l'autre, comme deux anges qui
-calculeraient une distance, ils situent un mystère, et l'un de ceux que,
-des centaines de siècles, l'homme a tâché de percer, et qui lui
-échappent encore.
-
-«Le titre n'est donc pas tant la matière, la substance d'une des oeuvres
-de Watts, qu'une épigramme dont cette peinture est le prétexte. C'est
-une tentative pour suggérer, en s'emparant de l'instrument d'un autre
-métier, l'intention qu'a eu le peintre en employant ses pinceaux. Watts
-appelle son oeuvre «Espérance», et c'est peut-être le meilleur titre,
-puisqu'il nous remémore ce fait, trop oublié, que Foi, Espérance,
-Charité, les trois vertus théologales des Chrétiens, sont aussi les plus
-_gaies_. Le paganisme n'est point gai, mais plutôt tristement noble;
-l'esprit de Watts, en général mélancolique et noble aussi, se rapproche
-ici du mysticisme à proprement parler, de celui qui est gonflé de
-secrète passion et de réconfortante foi, tel Fra Angelico, ou Blake.
-Mais quoique Watts appelle cette formidable chose l'_Espérance_, il vous
-est loisible de l'appeler Foi, Vitalité, Volonté de Vivre, Religion de
-demain matin, Immortalité de l'Homme, Amour de Soi-même, ou Vanité: la
-clef du mystère qu'est l'homme survivant à tout et qu'il n'y ait pas sur
-terre de _pessimiste_... «S'il existait quelque part un homme qui eût
-perdu toute _espérance_, son visage nous frapperait dans une cohue,
-comme un coup violent; qu'il se pende, celui-là, ou devienne premier
-ministre, peu importe; cet homme-là est un mort.»
-
-Je n'ai pas résisté à la tentation d'évoquer ces lignes de G. K.
-Chesterton, quoique le plus brillant morceau de littérature n'ait rien à
-voir avec un tableau, et surtout avec un chef-d'oeuvre; mais j'aperçois
-là, en noir sur blanc, la pensée de la sereine Albion de mon enfance,
-celle de Mr. Balfour, celle des héros que Watts a portraiturés: Carlyle,
-Manning, Leslie Stephen, Matthew Arnold, Stuart Mill, Robert Browning,
-Tennyson, Meredith, Lytton, William Morris, D. G. Rossetti, les
-mélancoliques et les gais, les croyants et les athées, les grands hommes
-de Victoria, reine de Grande-Bretagne, impératrice des Indes.
-
- *
-
- * *
-
-J'aimerais de m'étendre davantage sur l'exceptionnel portraitiste
-Frédérick Watts, plutôt que sur le peintre de sujets. Après tout, il est
-à peu près oiseux de discuter si sa morale, si son enseignement par
-l'art plastique, sont les traits qui l'honorent le plus. Quelle est la
-parenté qui unit la morale et l'esthétique, y en a-t-il une, entre
-elles? Questions qui laisseraient bien froids la plupart des lecteurs
-français, en 1919--peut-être à tort--et quoiqu'on puisse prévoir un
-retour prochain aux spéculations de cet ordre. Mais est-ce ici le lieu
-d'indiquer les deux buts vers lesquels semble s'orienter une ardente
-jeunesse? Est-ce ici qu'il convient d'indiquer les deux buts si éloignés
-en apparence, et peut-être bien voisins, vers quoi semblent se diriger
-nos jeunes artistes? Néanmoins, Watts fut le contraire d'un portraitiste
-littéral. S'il n'a pas _déformé_ le visage humain, il en a extrait
-l'élément spirituel; en tant que dessinateur et peintre, il est le
-continuateur des maîtres, mais il y a quelque chose de tout à fait neuf
-dans sa conception du portrait.
-
-«Ses modèles n'étaient point toujours satisfaits de son interprétation.
-Comme il me l'a dit, lui-même, quand Carlyle vit son image sur la toile
-qu'achevait Watts, l'historien s'écria: «Vous avez fait de moi un
-laboureur fou». Les amis de William Morris, dont la beauté était
-célèbre--il ressemblait à un Zeus--ne la retrouvèrent pas dans ce visage
-que Watts avait fait émerger, violent, sanguin, les yeux injectés, d'un
-fond vert profond, où quelque feuillage métallique accroche la lumière.»
-Chaque portrait de Watts est, non pas une recherche nouvelle et voulue
-(car ils sont tous différents les uns les autres, comme présentation),
-mais, chaque fois que le modèle pose devant le maître, celui-ci semble
-voir en même temps que l'homme ou la femme qu'il a assis sur la
-plate-forme, l'oeuvre, l'existence, le présent et le passé de ces
-personnes; et s'oubliant lui-même, saisi d'un respect religieux pour la
-créature humaine qu'il recrée et immortalise avec ses pinceaux, il les
-revêt d'un caractère de noblesse, les pare tels qu'il veut que la
-postérité les imagine.
-
-Cette conception héroïque du portrait ne date pas des débuts de sa
-carrière; quant à nous, nous préférons certaines toiles familières que
-nous avons citées; mais parmi les centaines dont s'honore la _National
-Portrait Gallery_ de Londres, ceux surtout des quarante dernières
-années, il en est peu qui ne décèlent un souci d'épurer les visages de
-toute trivialité, d'insister précisément sur ce qu'aujourd'hui nous
-appelons les traits caractéristiques, disons: la grimace, la caricature.
-
-Watts--écrit Chesterton, comme nous l'avons écrit d'Ingres--s'agenouille
-devant son modèle, officie; mais tandis que Ingres fait une oraison à la
-nature, à la chair, au corps, Watts s'incline devant l'esprit, le génie,
-devant le héros.
-
-Mais le hasard fit que la plupart de ses «sitters» fussent dignes d'être
-ainsi traités. Eût-il été un mauvais peintre, il nous importerait peu
-qu'il ait mis un symbole dans sa nature-morte du _Héron mort_, ou dans
-le masque d'une actrice. Mais il était, répétons-le, avant tout, un
-peintre.
-
-Frédérick Watts, chargé d'ans, ressemblait à un Tintoret, sous sa
-calotte de doge, quand il me reçut dans sa maison, à Holland House, avec
-ce sourire d'adolescent et cette grâce aisée qui plaisent tant en Mr.
-Balfour. Disons-nous bien que nul ne verra plus jamais sur un visage de
-vieillard moribond, ce reflet si doux d'une longue vie, pourtant agitée
-par les passions, remplie par un labeur acharné et une intense
-production. L'âge n'éteint pas cette lueur, qui nimbait le front du
-grand artiste; il s'en alla, convaincu qu'il avait travaillé pour le
-bien de son pays, qu'il avait éduqué ses concitoyens; il avait accompli
-de son mieux une tâche morale, moralisatrice, et cela il l'avait pu
-faire, parce qu'il occupait sa place normale dans la société. Cette
-place ne lui avait point été contestée à toutes les heures du jour,
-comme l'est à chacun de nous la moindre langue de terre que nous
-occupons ici-bas, ou la plus modeste supériorité.
-
-Mr Balfour, Frédérick Watts: visages de paix, de sérénité, de candeur,
-figures dont la guerre a brisé le moule! Il ne sera donc plus permis aux
-«intellectuels» de vieillir sans se courber et sans rides, avec ce teint
-vermeil que nos devanciers avaient parfois comme les ruraux, qui
-évitèrent la Ville?
-
-
-
-
-LES DAMES DE LA GRANDE-RUE
-
-(BERTHE MORISOT)
-
-
-_Pour Madame Rouart, née Julie Manet._
-
-Une porte s'ouvre sur le vestibule. Des joues rondes et roses de petite
-fille, un tablier blanc à pois: c'est vous, Julie, l'enfant chérie;
-Julie! Votre maman vient de vous faire poser, vous courez vers vos jeux.
-Treillages bleus sur le mur, arbustes: un jardinet dans Paris. Des
-cerises sur la crédence de la salle à manger, des fruits dans une coupe
-de cristal. Une bonne, les cheveux un peu en désordre, blonde, et point
-laide, coud près de la véranda... Mais vous connaissez mieux que moi
-l'oeuvre de madame votre mère, et vous grandîtes dans ce décor parisien,
-entre l'avenue Victor-Hugo et l'avenue du Bois, qui avait à peine cessé
-d'être l'avenue de l'«Impératrice», quand vos parents construisirent
-leur hôtel, rue de Villejust.
-
-Depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place où s'élève aujourd'hui un
-monstrueux monument de bronze, rocher de Guernesey et un poète dessus,
-vous souvient-il de ces vieilles masures, ateliers d'artistes, de
-carrossiers; des hangars du garde-meuble Bedel, du côté impair de
-l'avenue d'Eylau, (alors celui du terre-plein auquel on accédait par des
-marches, et qui était au niveau du quartier des Bassins). Du côté pair,
-le vôtre, des jardins et des parcs: des villas et des maisons de
-famille. C'était, pour madame votre mère, encore un peu du vieux Passy.
-
-Plus loin, à partir de l'église Saint-Honoré, entre l'avenue d'Eylau
-(aujourd'hui Victor-Hugo) et la rue de la Pompe, un vaste terrain en
-contre-bas, et non bâti, fut longtemps le domaine d'une tribu de
-vagabonds; il y avait là des _montagnes russes_, une sorte de Magic City
-très primitive; un singulier personnage y vivait dans sa cabane, un
-Levantin, disait-on, et qui, vêtu de fourrures, un bonnet d'astrakan sur
-sa tête aux longues mèches sales, faisait traîner par des béliers sa
-voiturette, attelage aussi célèbre, au Bois, que ceux de madame
-Rattazzi. Ce quartier assez «louche» était celui des acrobates, des
-employés de l'Hippodrome, alors situé entre l'avenue Bugeaud et l'avenue
-Malakoff.
-
-Je passais par là chaque matin en me rendant d'Auteuil à la classe; je
-croisais parfois mademoiselle Morisot, une boîte d'aquarelle et un
-«bloc» sous le bras: mademoiselle Morisot dont me parlait mon
-institutrice, la bonne mademoiselle Eugénie Fossard, grande autorité
-parmi «ces Dames de Passy». Car «mademoiselle Berthe», votre mère, en
-était une alors; elle logeait avec votre grand'mère et vos tantes dans
-la rue Guichard, plein coeur du vieux Passy. Combien elle me faisait
-peur, madame votre mère, avec sa mise «étrange», toujours en noir et
-blanc, ses yeux sombres et ardents, son anguleux visage maigre, pâle, sa
-parole brève, saccadée, nerveuse, et sa façon de rire quand je lui
-demandais à voir ce qu'elle cachait dans «son bloc»!
-
---Avez-vous bien travaillé? me disait-elle,--pour détourner mes
-questions.--Mademoiselle Eugénie est-elle contente? Et ces demoiselles
-de la villa Fodor, les avez-vous vues ces temps-ci?
-
-Les demoiselles Carré, c'étaient d'autres «Dames de Passy», de la
-province de Paris; bref de ce quartier qui n'était ni la ville, ni la
-banlieue, et dont encore aujourd'hui les boutiques, en certaines rues
-autour de Notre-Dame-de-Grâces, ont l'aspect, les «articles» même qu'on
-fabriquait avant 1870 et l'odeur... l'odeur des ruisseaux que le baron
-Haussmann négligeait d'assainir.
-
-La villa Fodor! La cour, les plates-bandes, la statue de sa fontaine de
-zinc, les jardins _en déclive_ jusqu'à la rue Raynouard et au parc
-Delessert; le bassin, le jet d'eau: paysage urbain de mademoiselle
-Berthe Morisot, royaume de ces dames X et Z., chez lesquelles je
-rencontrai la grande artiste, alors «une» amateur, «une personne
-distinguée! une originale mais _très genre_!» disait-on. «Très genre»
-signifiait «à la mode», élégante, «qui a du chic».
-
-Valentine et Marguerite, les amies de votre maman, furent parmi ses
-premiers modèles à lourd chignon blond dans un filet, et soutenu d'une
-tringle horizontale dont les deux extrémités étaient des boules noires;
-la taille sous les seins, le corsage tuyauté et ouvert en coeur. Autour
-du col, un velours qui pend sur le dos: le «Suivez-moi jeune homme»,
-«très genre», à la villa Fodor.
-
-Il est des objets peints par mademoiselle Morisot dont elle perpétuera,
-en les poétisant, la couleur et la forme: cachepots en faïence de Gien
-moderne; dedans, un «caoutchouc» aux grosses feuilles bêtes; chaises
-dorées, fauteuils crapauds capitonnés, à glands; et ces housses blanches
-dont l'artiste recouvrait presque toujours des meubles hideux faits en
-bois de palissandre.
-
- *
-
- * *
-
-Il y avait donc une Société locale autour de la villa Fodor, des
-familles qui ne dépassaient guère l'extrémité de la grande rue de Passy,
-ou, si elles avaient affaire «dans Paris», prenaient le train de
-ceinture. Leur existence était circonscrite entre le Ranelagh, la Muette
-et le Trocadéro; elles se visitaient beaucoup, s'invitaient à des
-goûters où chaque dame apportait son ouvrage, des gâteaux de chez Petit
-et les potins d'une gazette «mondaine» assez bourgeoise et provinciale,
-j'imagine, quoique plusieurs artistes y prissent part, dont mademoiselle
-Charlotte, la fille du sculpteur Vital-Dubray, ensuite madame Albert
-Besnard. Je me la rappelle dans la splendeur de ses dix-huit ans, ses
-manches retroussées sur des bras de déesse, modelant un buste de
-Sémiramis, en présence de S. M. Le Khédive. Les dames de la villa, les
-dames de Passy faisaient cercle dans l'atelier de la jeune statuaire, où
-l'on allait répéter _La Ciguë_, comédie d'Émile Augier, mise en scène
-par Got, un autre voisin, solitaire du hameau Boulainvilliers.
-
-Berthe Morisot, l'arrière petite-nièce de Fragonard, n'est-ce pas
-Madame? a grandi dans les élégances modestes de ce vieux Passy, entre
-des pavillons des XVIIe et XVIIIe siècles et ces maisons à un ou deux
-étages, blanches et couvertes en tuiles, qu'ont fait tour à tour
-disparaître les immeubles qui les remplacent toutes, ou presque,
-aujourd'hui. Déjà des cubes de pierre de taille s'accumulaient près des
-échafaudages, quand, certain jour de 1867, mademoiselle Marguerite, me
-ramenant par la rue Franklin, du cimetière où nous avions porté des
-fleurs, présenta le tout petit garçon que j'étais à «mademoiselle
-Berthe», qui, assise sur un pliant, peignait au pastel en plein air.
-
---Monsieur Manet est là, à la fenêtre de monsieur X..., dit-elle.
-
-J'entendais pour la première fois, sans doute, le nom de votre oncle
-Édouard. Vous connaissez son «Exposition universelle de 67», vue du
-Trocadéro. Manet devait être en train de faire une étude pour ce tableau
-si amusant, avec figures du second empire, les pantalons rouges des
-lignards et, je crois m'en souvenir, des ouvriers maçons. Le point de
-vue devait être l'endroit où, aujourd'hui, tant de voyageurs des
-tramways de Passy attendent que la receveuse en bonnet de police ait
-aiguillé la voiture sur d'autres rails, quand finit le trolley.
-C'étaient alors de vastes jardins, encore des «pavillons», des «folies»
-Louis XV et Louis XVI; des charmilles et des glycines suspendaient leurs
-grappes à de bas murs chancelants.
-
-Je rencontrai bien souvent ensuite mademoiselle Berthe à la villa Fodor,
-où je jouais soi-disant, mais désirais surtout voir votre mère, car les
-pinceaux et les couleurs m'attiraient déjà plus que les parties de
-volant ou de crocket. Elle fit devant moi un charmant portrait de
-mademoiselle Marguerite, en robe rose pâle; toute la toile était pâle;
-Berthe Morisot était déjà elle-même, supprimait de la nature les ombres
-et les demi-teintes. La jeune demoiselle, «plantée comme un piquet»,
-disait-on, avait l'air, sur son sofa, d'une poupée Huret; les dames de
-la Grande-Rue riaient derrière le dos de l'artiste qui, heureusement,
-était «une personne bien charmante», malgré «les drôles de choses
-qu'elle peignait avec tant de nervosité». D'ailleurs elle ne devait
-point être si contente que cela de son ouvrage, puisqu'elle barbouillait
-et l'effaçait après la séance... et mademoiselle Marguerite posa des
-mois durant, sans que cette esquisse semblât prendre corps. «On n'a pas
-idée de ça! mettre dans un portrait un piano lilas, des rideaux de
-mousseline, un caoutchouc au lieu d'un bouquet!»--remarquait l'une--à
-quoi la maman, une précieuse, aimable et minaudant: «Je ne suis pas de
-votre avis, chère, tout ce que touche mademoiselle Berthe, elle lui
-donne du _genre_!»...
-
-Les demoiselles Carré s'habillaient au goût de Berthe Morisot; il me
-semble ne revoir dans mes souvenirs que des jupes claires, des
-mousselines, des jaconas à pois, des taffetas légers comme dans les
-aquarelles de la grande artiste.
-
-Il est toute une série d'objets d'ivoire, de nacre, reliures d'album,
-coffrets, baguiers, houppes à poudre de riz, miroirs, petites brosses
-sur une table de toilette drapée de blanc sur transparent rose; des
-cornets en verre avec des arums dedans, des psychés en laqué crème dans
-une chambre en cretonne à semis pompadour; il est des parfums de Pivert,
-pommades aux violettes de Parme, ou savons au «suc de laitue», que je ne
-puis voir, ou sentir, sans penser à la villa Fodor, aux tableaux de
-Berthe Morisot.
-
-Toutes ces choses étaient «genre» et très nouvelles dans le Passy des
-dames Carré. Un nuage de poudre sur la peau, une touche de noir sous les
-yeux, n'étaient point jugés «fard» et mademoiselle Morisot en
-conseillait l'adjuvant à ses modèles.
-
-Ne croyez pas, chère Madame, que je fusse si monstrueux que d'avoir noté
-ces détails à l'âge que j'avais sous l'Empire... la villa Fodor, la rue
-Guichard et leurs habitantes ont peu changé de coutumes et de goûts;
-longtemps même après, l'oeuvre entière de Berthe Morisot, datée de
-Passy, de la rue de Villejust, de Guernesey ou du Mesnil, reste la même:
-une, pareille, en dépit de l'influence que Renoir exerça tardivement sur
-son admiratrice. Vos armoires sont pleines encore d'études légères et
-délicates, savamment touchées du bout d'un pinceau qu'elle seule sut
-tenir comme un crayon à se faire les cils. Elle touchait sa toile comme
-la peau d'un visage, traitait une meule, un peuplier de banlieue, comme
-une bouche, ou une écharpe de tulle.
-
-_Rue Guichard._--C'est au printemps, peut-être un «jour de Longchamp»,
-les voitures roulent dans la Grande-Rue; les fenêtres sont ouvertes; les
-jalousies, lamelles mi-closes, au midi sur la cour, laissent filtrer un
-rayon rose; au nord, la fenêtre ouverte sur la rue répand une lumière
-froide, que réchauffe le reflet des maisons d'en face, avec leurs
-balcons de fer, leurs cinq étages et leurs toits de zinc, si chers à
-Gustave Caillebotte. Un appartement bourgeois, mais dans cet
-appartement, une chambre de jeune fille est l'atelier d'une grande
-artiste. Des housses, des rideaux blancs, des porte-feuilles, des
-chapeaux de paille «bergeronnette», un sac de gaze verte à prendre les
-papillons, une cage avec des perruches, fouillis d'accessoires fragiles;
-et point de bric à brac, nul objet d'art, mais quelques études, au mur
-tendu d'un papier gris moiré, pékiné, et, en belle place, un paysage de
-Corot, un frotaillis d'argent.
-
-Je n'en avais point encore vu «des Corot»; des lèvres minces de
-mademoiselle Morisot, ce nom de Corot, pour frapper mon oreille,
-prononcé comme par un enfant qui sucerait une boule de sucre de pomme,
-sortait d'une bouche friande.
-
---Monsieur Corot vient de me donner cela!
-
-Mademoiselle Morisot penche la tête, à droite et à gauche, cligne des
-yeux, redresse sa taille prise dans un «canezou» à grelots de soie,
-regarde l'esquisse qu'elle a choisie parmi les dernières études de son
-maître, et qui doit la ravir, quoique mademoiselle Morisot garde
-toujours sa ravissante expression ennuyée, dégoûtée, sinon un peu
-colère.
-
-Elle n'a rien «de sa main», à me montrer; elle efface tout ce qu'elle
-fait, en ce moment; «la peinture à l'huile est trop difficile!» Ce matin
-encore, désespérée, elle a jeté dans l'eau du lac, au Bois de Boulogne,
-une étude de cygnes, qu'elle suivait en barque; voulant me faire un
-petit cadeau, elle cherche dans ses cartons quelque aquarelle. En vain.
-
-Elle m'offrira donc des _langues de chat_, spécialité du pâtissier Petit
-et des _finettes_ à la pistache, mais point de peinture: non! elle n'a
-«rien de joli!» Ce mot, comme le nom de Corot, il fallait l'entendre
-comme mâché, savouré par elle...
-
-Mais, vous savez comment, Madame, car elle vous appela Julie, l'un de
-tous les plus «jolis» vocables de la tendresse maternelle; il y avait un
-peu en elle d'une Marceline Desbordes Valmore. Sous sa froideur
-éloigneuse, elle était tout élan, amour, passion.
-
- *
-
- * *
-
-Nous aimerions savoir quels furent les rapports des deux rivales, élèves
-d'Édouard Manet: Berthe Morisot et Eva Gonzalez. Celle-ci, moins douée,
-mais dont on parlait davantage, car elle exposait au Salon et vivait
-dans le monde littéraire et journaliste de Paris. Toutes deux avaient
-quelque chose d'espagnol en elles; ou bien était-ce que Manet les
-espagnolisât, quand il les faisait poser? L'une et l'autre dames aux
-cheveux noirs, aux yeux noirs, aux fines mules, sont inséparables, pour
-nous, ne fût-ce qu'à cause de l'oeuvre de leur maître, où elles figurent
-si souvent, surtout madame Morisot, qui fut pour une bonne part
-«l'élément Goya», dans les toiles de votre oncle.
-
-L'apparition du «Balcon», au Salon des Champs-Élysées, provoqua combien
-de discussions chez ces dames de la villa Fodor! «l'enlaidissement» de
-mademoiselle Berthe, que nous trouvons si belle aujourd'hui, dans sa
-robe blanche derrière les barreaux vert-véronèse du «Balcon». Et la
-«femme à l'éventail», la «femme au soulier rose», la «femme au manchon»
-les cheveux à la chien sur le front, les yeux profondément enfoncés dans
-le bistre!...
-
-Tandis qu'Eva Gonzalez, bonne copiste, peignait lourdement comme M.
-Manet, avant 70, Berthe Morisot, dès ses débuts, avait conquis sa
-liberté. Je croirais qu'elle suggéra peut-être à Claude Monet et à
-Sisley, qu'un paysage parisien ou des environs de Paris, un jardin, un
-pont de chemin de fer, des coquelicots dans l'avoine pâle de
-Seine-et-Oise, étaient des motifs picturaux et il semble qu'elle ait
-parfois prêté ses modèles, pour les figurines à chapeaux de paille et à
-jupes claires, qui remplacent enfin les paysans, les bûcheronnes, dans
-le paysage «impressionniste». Berthe Morisot fut la bonne fée de
-l'impressionnisme, qui est un art féminin, comme de faire des bouquets
-ou de la «frivolité»!
-
-Au rebours des personnes de son sexe, qui se guindent à la facture mâle
-et ne songent qu'à faire oublier qu'elles sont femmes, Berthe Morisot a
-senti les limites de son art, traitant la peinture en aquarelliste, en
-pastelliste, dessinaillant, «jetant», comme on disait à la villa Fodor,
-n'appuyant pas, frôlant la toile ou le papier. Sa maîtrise garda,
-jusqu'à la fin de sa vie, la saveur de la jeunesse, les colorations du
-premier printemps, l'odeur du serynga et des lilas blancs sous la pluie.
-Déjà parvenue à la maturité du talent, copie-t-elle un plafond de
-Boucher, au Louvre? C'est une transcription qu'elle en fait, un panneau
-bleu-rose et blanc, pour décorer son atelier-salon de la rue de
-Villejust, qu'elle a voulu non pas au nord, mais en plein midi, à
-lambris blancs Louis XVI; la lumière y est égalisée par des stores
-crème; il n'y a pas un coin sombre; les jonquilles, les tulipes, les
-pivoines dans des vases, se détachent sur du clair, avec la transparence
-des chairs, le modelé plat, le «ton local» sans heurts des objets et des
-visages qui font face à une fenêtre. Un tel éclairage passe pour
-«décolorant»; je ne crois pas qu'avant Berthe Morisot, aucun artiste
-ait, de propos délibéré, toujours peint «quand il n'y a pas d'effet»,
-c'est-à-dire en supprimant les oppositions d'ombre et de demi-teinte, et
-choisissant, pour détacher dessus une figure, une même «valeur» claire.
-
-Berthe Morisot a bien plus influencé son beau-frère, qu'elle ne s'est
-soumise aux habitudes traditionnelles d'Édouard Manet.
-
- *
-
- * *
-
-Quand elle épouse Eugène, et cesse d'être la «demoiselle de Passy»,
-c'est le paysagiste qui choisit de passer des étés en Angleterre, à
-Guernesey; puis la famille va sur des plages normandes, à Fécamp, au
-Tréport. Berthe Morisot trouve des motifs inédits qu'allait plus tard
-exploiter le néo-impressionnisme: la villa modeste, le chalet en bois
-découpé de Vuillard, un décor que nul peintre ne s'était encore avisé de
-reproduire: un casino, une tente sur le galet; le poteau indicateur et
-le drapeau qu'on lève quand les nageurs peuvent sans péril se mettre à
-l'eau; les ajoncs d'un jardinet maigre, la guérite d'osier. Enfin le
-nouveau pittoresque qu'apportent les Parisiens dans les «trous pas
-chers», remplace celui que respectaient, depuis Delacroix, les Alphonse
-Karr, les Dumas, les Isabey et tant d'artistes à béret qui, l'été, se
-revêtent d'une vareuse de pêcheur et jouent au loup de mer.
-
-Plus tard, c'est le château du Mesnil, près Meulan, d'où l'on découvre
-cette aimable vallée de la Seine où Pissarro, Manet, Sisley, et ensuite
-Bonnard, ont souvent planté leur chevalet. Berthe Morisot mène là une
-vie de famille, toujours peignant, mais comme une autre femme de son
-milieu aurait brodé, fait de la tapisserie ou des confitures, nullement
-artiste dans ses usages, elle l'artiste entre les artistes, loin du
-bruit, des expositions, ignorée comme personne. On n'imagine guère une
-existence plus conforme aux traditions domestiques de la bourgeoisie
-parisienne. Julie Manet, vous aujourd'hui madame Rouart, vous les
-perpétuez, ces coutumes abolies. Vous qui naquîtes au centre de ce que
-la dernière époque française aura produit de plus «neuf» et de plus
-«avancé», vous prouvez qu'on peut n'être point rebelle aux modes et aux
-excitations du monde, en restant chez soi, et presque sans rien y
-changer. Votre mère avait souci de se garer des interviews, des
-indiscrétions de presse, toujours une inconnue, une dame de Passy dans
-le Paris moderne. Et telle je vous trouve, vous madame, la fille de
-cette artiste d'«avant-garde», vous êtes la gardienne de centaines de
-petits chefs-d'oeuvre que se disputent les spéculateurs, et pieuse comme
-ces messieurs Rouart, dont vous portez le nom, vous fermez votre porte,
-de peur que vos trésors ne passent la frontière, comme nos fruits dont
-la peinture de Berthe Morisot est l'un des plus délicats. Nous devons
-les conserver, comme les portraits de Perronneau, comme _l'Embarquement
-pour Cythère_, comme nos Fragonard et nos Saint Aubin.
-
- *
-
- * *
-
-Trente ans après, vous me recevez dans le salon-atelier de la rue de
-Villejust, où je n'étais plus allé depuis le soir où Mallarmé nous fit
-la lecture de ce _Ten O'clock_ qu'il avait traduit et que Whistler
-écoutait entouré de sa petite cour de littérateurs, disciples de
-Mallarmé, de quelques peintres, dont Renoir. Whistler me demanda:
-«Croyez-vous que la langue soit tout à fait claire pour les peintres?»
-Je ne pus pas l'en assurer.
-
-Qu'importait-il, quoiqu'il se fût fixé à Paris, où on lui faisait fête,
-où il avait des élèves, mais où il était en exil?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-DÉCORATION DE LA CATHÉDRALE DE VICH
-
-PAR M. JOSÉ-MARIA SERT
-
-
-1908.
-
-Si nombreuses que soient les peintures décoratives dans l'histoire de
-l'art, et quoique les plus illustres génies s'y soient essayés, nous
-sommes rarement convaincus de leur complète réussite en tant que parure
-des édifices. D'abord est-il beaucoup de monuments auxquels ce mode de
-décor ait en vérité ajouté de la richesse et de la beauté--ou dont nous
-sentions qu'ils ne pouvaient s'en passer? Les palais et les églises de
-l'Italie, par leurs proportions mêmes et leur allure, s'en accommodent
-et s'en honorent. Mais de tant d'exemples proposés par le passé, quelle
-théorie, quelle conclusion faut-il tirer? Plus les dates se rapprochent
-de nous, et plus nos hésitations augmentent. Dans l'école moderne, il
-nous arrive couramment de déplorer, plus que d'approuver qu'on n'ait
-point laissé la pierre ou le marbre nus, comme les briques dans la
-cathédrale de Westminster.
-
-On frémit en comptant les conditions à remplir, les qualités que doit
-posséder l'ambitieux qui, dépassant les limites du cadre doré d'un
-simple tableau, pour couvrir des murailles, se hisse jusqu'au toit et
-fait appel à notre attention, veut la retenir du haut en bas d'une
-salle. L'échec guette le téméraire qui ne craindra pas de se mesurer
-avec les maîtres de la Renaissance et du dix-huitième siècle français;
-la redite, le pastiche.
-
-Quand je dis «peinture décorative», j'entends celle faisant partie
-intégrante de l'architecture, et non pas les toiles de Salon, qui sont
-des tableaux de chevalet agrandis, ni les ornements entrelacés
-d'arabesques dont l'humanité s'est plu, depuis l'antiquité la plus
-lointaine, à embellir ses temples et ses maisons. Le «tableau agrandi»,
-comportant un sujet déterminé, représentant des hommes ou des dieux dans
-leurs occupations héroïques ou familières, et nous dominant d'une frise
-ou d'une coupole: voilà qui devient odieux, insupportable, dès que cela
-n'est pas sublime ou exquis.
-
-Peut-être, tout compte fait, nos moeurs requièrent-elles un style
-décoratif nouveau, plus moderne. Whistler le croyait et sa _Chambre des
-Paons_ prétendait être une révolution; mais cette révolution, les
-Japonais l'avaient faite avant lui. D'autre part, si le japonisme ou la
-fleur stylisée ont amplement pourvu aux besoins de nos appartements, il
-arrive encore que l'on construise des églises, des galeries, des mairies
-et d'autres bâtiments publics, pour lesquels l'État entend que les
-peintres par lui désignés, continuent la tradition. Que devront donc
-imaginer ces malheureux?
-
-Sans remonter à Ingres, à Delacroix et à Chassériau, inégaux dans leurs
-tentatives, mais intéressants par la qualité même de leur esthétique,
-combien citera-t-on de maîtres à ranger parmi les décorateurs proprement
-dits? Le charmant et si original Parisien Baudry, dans quelques parties
-du foyer de l'Opéra; Puvis de Chavannes, quand il consent à oublier le
-Salon des Champs-Élysées! Ce poète ne fit guère bon ménage avec le
-constructeur. Enfin, nommons MM. Albert Besnard et Maurice Denis,
-auxquels peu de chances furent jusqu'ici données de collaborer avec
-l'architecte.
-
-Si les mots «grand effort» n'avaient été tant galvaudés, je les
-emploierais à propos de l'oeuvre considérable, mûrement réfléchie,
-composée, voulue et en voie d'être achevée, par M. J.-M. Sert pour la
-cathédrale de Vich. On ne construit plus de cathédrales que dans la
-province de Barcelone!
-
-Ce jeune homme eut la rare bonne fortune de se voir offrir l'occasion,
-improbable de nos jours, ou, tout au moins, exceptionnelle pour lui,
-décorateur-né et catholique érudit, de couvrir de sa brosse toutes les
-parois d'une église nue, simple de lignes, noble d'allure. Nous qui
-savions ce dont il est capable, et ce qu'il préparait dans sa singulière
-retraite d'étranger, à Paris, de curieux fréquentant chaque soir les
-théâtres, ce fut une joie d'apprendre, l'année dernière, que son projet
-était accepté par la commission de ses juges ecclésiastiques; qu'il
-allait enfin réaliser, en couleur, les étonnants projets que son fusain
-avait cherchés, ses mille croquis semés en prodigue sur le plancher et
-les meubles de l'atelier. Ses amis, pour s'y faufiler, durent parfois
-marcher sur des monceaux de feuillets dont beaucoup sont perdus,
-effacés, et qui à eux seuls auraient assuré la réputation future de M.
-Sert, s'il les avait plus tard classés et réunis. Alors on aurait vu ce
-qu'est la genèse d'un grand ouvrage de cet ordre.
-
-M. Sert est, avant tout, presque uniquement même, préoccupé de l'effet
-décoratif de la peinture; il semble à peine admettre que celle-ci ait
-d'autre but que de rendre les murs somptueux. Il n'est pas un amateur
-passionné de tableaux, et tant chez les anciens que chez les modernes,
-son culte est réservé aux décorateurs. Il a étudié Tintoret, Véronèse et
-Tiepolo à Venise, et il en parle avec une rare éloquence, pour les avoir
-analysés, au point de vue du professionnel où ces maîtres artisans se
-plaçaient eux-mêmes. Quant à la valeur purement picturale d'un Manet,
-d'un Cézanne, même d'un Chardin ou d'un Velasquez, je crois qu'il leur
-préférera une belle étoffe de Gênes ou de Florence. La couleur, les
-lignes, les volumes, les proportions, les mouvements de l'être humain et
-des animaux (dont il tire souvent un parti si curieux), toute la nature
-se présente à lui sous l'aspect décoratif et arabesque.
-
-On se rappelle la salle à manger _Les Vendanges_ que feu Bing lui avait
-commandée pour son pavillon à l'Exposition universelle de 1900. M. Sert,
-tout jeune alors, s'était livré sur les petits panneaux de la pièce à
-une débauche d'entrelacs où le nu des gamins vendangeurs se mêlait à
-d'énormes grappes de raisins, à des feuilles contournées, le tout en
-camaïeu gris et or. Depuis, on sut qu'il avait de magnifiques esquisses,
-qu'il cherchait des demeures à revêtir de ses brillantes compositions,
-mais il ne voulait rien montrer, et l'on avait fini par douter qu'il
-développât ses merveilleux dons.
-
-La première fois qu'il m'entretint de ses rêves, de «sa Cathédrale»,
-j'avoue que je demeurai ébahi, et, le confesserai-je? un peu sceptique.
-Accoutumé à l'entendre faire des théories, si au-dessus des
-préoccupations actuelles, je tremblais de crainte qu'il ne devînt une
-manière de Chenavard, un causeur, un esthéticien trop difficile pour
-lui-même, dégoûté avant presque de commencer, voyant la Beauté partout
-en idéaliste, loin de la réalité. Ce chercheur d'effets trop compliqués,
-les rendrait-il jamais avec la maîtrise que son orgueil admet, seule,
-comme excuse à l'emploi des couleurs et des lignes, en tant
-qu'expression de ses idées?
-
-Comme je suis heureux de m'être trompé! Et quelle joie me donne
-aujourd'hui le résultat dont le Salon d'Automne révèle une partie.
-
-C'est, dans cette collection de tâtonnements, l'espérance, l'aurore d'un
-génie, la déconcertante présence, parmi nous, d'un être jeune, qui sait,
-qui pense et qui... _réalise_!
-
-Je ne crois pas que Sert ait jamais reçu de leçons dans un atelier. Il
-était destiné à s'occuper dans l'industrie de son père, de tapis, de
-tissus, en somme à exercer ses aptitudes _d'ornemaniste_. Il quitta
-l'Espagne et voyagea. Londres, Munich, Dresde, le retinrent quelque
-temps. Dans ses _Vendanges_, l'influence allemande est assez visible;
-non pas Boecklin, mais un certain style très «à effet», tant soit peu
-emphatique, qui fut à la mode il y a vingt ans, de l'autre côté du Rhin,
-à Vienne surtout, et que les magazines comme _Jugend_ continuèrent,
-après, d'exploiter pour leurs ingénieuses illustrations. En soi-même ce
-style trop lourd et ronflant, dernier souvenir d'Albrecht Dürer et de
-Mackart combinés, n'avait rien qui l'imposât très particulièrement à
-notre approbation. Mais on ne s'étonnera pas que son semblant de force
-et de nouveauté ait arrêté un jeune Espagnol, qui fuit sa province
-catalane et s'en va courir après la gloire. Quels progrès M. Sert a
-faits depuis lors! Quel développement!
-
-Puisqu'il est d'usage, dans un compte rendu de Salon, de dire ce à quoi
-ressemblent les oeuvres décrites, afin de prévenir, pour ou contre
-elles, les rares lecteurs d'un tel article; et puisque aussi bien, la
-comparaison avec des oeuvres connues renseigne mieux que ne fait une
-description, sur de nouvelles venues, on se laissa tenter de nommer
-Michel-Ange ou Tintoret, à propos de l'exposition de M. Sert.
-
-Le très dangereux programme que le peintre s'est imposé, amènera ces
-illustres noms sur quelques langues naïves. On a dit qu'il y a de
-l'espagnol, de la colonne torse, de la «Gloire à rayons d'or des églises
-jésuites», dans ses panneaux. Mais je me refuse, quant à moi, d'y
-distinguer rien de spécialement national. C'est à la fois très classique
-d'ordonnance, très romantique et très nouveau. Un moderne seul pouvait
-faire cela: un moderne qui a tout vu, puisque le chemin de fer et
-l'automobile nous défendent d'être sédentaires; un moderne qui s'est
-attardé à Venise, qui adore le rococo du XVIIIe siècle, les panaches,
-les raccourcis, les draperies de Tiepolo; un moderne qui est souvent
-passé sous les plafonds de Delacroix et fut hanté par la noblesse de
-J.-F. Millet.
-
-Voici des noms pour faire plaisir à ceux qui en demandent; mais ces noms
-risqueraient d'égarer, plutôt qu'ils n'instruiraient le lecteur retenu
-loin du Salon d'Automne.--L'oeuvre de M. Sert ne ressemble pas plus à
-Tiepolo ni à Michel-Ange, que les femmes d'Anglada à des Parisiennes, ou
-les modèles de Zuloaga à ceux de Goya--et sa technique est toute
-moderne, comme celle de ces derniers, mais bien plus saine. Cette
-technique, elle fut l'objet de ses recherches les plus douloureuses, et
-il ne pouvait en être autrement. En effet, songez aux difficultés
-qu'offre à un jeune homme de ce siècle-ci, l'exécution d'un travail si
-en dehors de tout ce que nous semblons appelés à faire, et pour quoi
-rien ne nous a préparés dans notre superficielle et incomplète
-éducation. La fresque? Il ne pouvait y songer pour plusieurs raisons. La
-détrempe? Elle n'a pas de solidité. Il fallait donc se résoudre à
-accepter la peinture à l'huile. Mais alors, quelle matière, quelle
-exécution? Entre cet «Esperanto» que l'on enseigne couramment dans les
-écoles, à l'usage des gens honorés d'une commande officielle; entre le
-lavis d'un Besnard et les taches délicates d'un Vuillard, il s'agissait
-de trouver une pâte robuste et malléable à la fois, bonne à étaler sur
-les centaines de mètres carrés d'une toile peinte ici, et marouflée à
-Vich. Les expériences ont coûté beaucoup de sacrifices, mais il est à
-peu près certain maintenant que l'effet au total sera excellent.
-
-La première idée de M. Sert fut de faire un camaïeu jaune, qui donnerait
-une harmonie dorée. Il y renonça et se mit résolument à jouer de la
-polychromie, avec prédominance d'ocres, de rouges sombres et de bleus.
-La lourdeur volontaire qu'on pourrait reprocher à certaines parties de
-l'oeuvre, vues de près dans l'atelier, disparaît si l'on se recule.
-D'ailleurs, un des moindres mérites de M. Sert n'est-il point d'avoir
-mis du brun, de la sévérité dans sa gamme de couleurs? Nous sommes si
-fatigués des colorations grêles ou trop aiguës, de toutes ces taches
-papillotantes dont abusent les impressionnistes fous de lumière et
-d'étrangetés à tout prix, que ce nous est un repos et un régal, de
-suivre cette arabesque logiquement agencée, sobre de couleurs, pleine de
-sens, quoique ne versant jamais dans la littérature, et possédant les
-qualités picturales requises pour une oeuvre qui n'est pas une suite de
-tableaux, _mais une décoration_--et combien lumineuse quoique le blanc y
-soit, au plus, de l'ocre!
-
-Ce point étant acquis, toute sécurité nous était garantie quant à la
-trouvaille du sujet et de la composition.
-
-Le thème d'ensemble est la représentation du Monde Bienheureux. A cause
-des piliers et des corniches entre lesquelles se placent les surfaces
-que M. Sert décore en totalité, et qui en partie touchent le sol, en
-partie sont à mi-hauteur, et enfin là-haut dans les voûtes--il divise ce
-thème en trois zones: en bas, ce qui a rapport à la vie terrestre; tout
-en haut, ce qui a trait à la vie céleste; et entre les deux, les moments
-de l'Histoire Sainte où le ciel a été en contact avec la terre, par
-l'entremise des messages, c'est-à-dire des Anges. A droite, des scènes
-du Nouveau Testament; à gauche, celles de l'Ancien Testament. Les trois
-points principaux coïncident avec ceux du monument:
-
-1º Le maître-autel, vers quoi toute l'attention doit converger. De cet
-autel jaillit un arbre qui étend ses rameaux de l'un à l'autre côtés du
-choeur, et qui fournit le «leit motiv» des frises dont s'encadrent les
-compositions à figures, de telle sorte que, de quelque coin de la
-cathédrale où vous vous arrêtiez, votre attention sera conduite vers le
-maître-autel.
-
-2º Le panneau le plus grand fait face au choeur, là où, dans les
-églises, se dresse l'orgue, au-dessus de la porte d'entrée. Ce panneau
-occupe tout le revers de la façade, et coupant les trois nefs
-perpendiculairement, forme triptyque. Ici nous voyons l'ascension des
-Hommes vers le Ciel. Trois cortèges: celui des Docteurs qui ont cherché
-Dieu par la Vérité; celui des Saints et des Héros, qui l'ont cherché par
-la Bonté; enfin celui des Hommes, qui l'ont cherché par la Beauté.
-
-3º La coupole du transept (la plus haute de l'édifice). Là M. Sert
-peindra la Trinité bénissant la Création. Il a voulu ainsi que
-l'aboutissant de toute l'Histoire fût une Bénédiction.
-
-Ce sujet général donne lieu à des divisions qui coïncident avec les
-parties saillantes ou rentrantes de l'architecture. Le choeur forme
-comme un petit édifice dans la cathédrale; et le sujet de sa décoration
-est encore un petit ensemble et une partie du grand. C'est l'adoration
-des Mages et des Bergers: les puissants et les humbles apportent tous
-les fruits du monde. A gauche, l'hommage de l'Orient; à droite, celui de
-l'Occident.
-
-Ce simple énoncé suffit à renseigner le lecteur sur l'esprit distingué
-et rare auquel nous avons affaire.
-
-Les extraordinaires cartons que M. Sert a dessinés et redessinés, puis
-mis au carreau et reportés sur la toile, nous avaient depuis longtemps
-émerveillés. Il est très rare qu'un artiste ait réussi à habiller aussi
-somptueusement des symboles et à leur donner une forme plastique aussi
-unie à la fois et variée. Point de cette odieuse _humanité_; point de
-ces gestes mélodramatiques, que l'on donne si volontiers à une mère qui
-allaite son enfant, ou à un ouvrier buvant un verre de vin; point de ces
-déformations arbitraires où se sont perdus, par crainte de la banalité,
-les meilleurs d'entre nous. Les mouvements disent bien ce qu'ils veulent
-exprimer, à savoir des arabesques et des volumes. La grande intelligence
-de l'artiste l'aida à se convaincre que ces sujets sacrés devaient, pour
-être lus de loin, être écrits en arabesques. Il les a distribués comme
-un enlumineur gothique, dans les branches de cet arbre qui déploie ses
-rameaux sur toutes les murailles de la cathédrale. La conception
-générale, la donnée ornementale de l'oeuvre, est une des plus fortes et
-des plus ingénieuses que je sache. On peut tout attendre d'un homme qui
-a inventé, pensé, exécuté en si peu de temps--et combien honnêtement
-aussi!--une pareille oeuvre plastique.
-
-Si l'on prenait encore au sérieux ce qui est sérieux, cette
-manifestation aurait un énorme retentissement; elle serait saluée avec
-respect par tous ceux qui tiennent un pinceau ou une plume. La puissance
-du cerveau, l'art, la science, la volonté, l'acharnement requis pour la
-mettre sur pied, ne frapperont peut-être pas un vaudevilliste dont les
-trois actes sont annoncés, racontés, portés aux nues trois jours durant
-sur trois colonnes des journaux. Une grandiose entreprise comme
-celle-ci, inspire de l'horreur aux pauvres essoufflés dont les bras
-tombent de fatigue quand ils ont accordé un bleu avec un jaune sur un
-bout de toile; elle rend méfiants les visiteurs d'expositions qu'une
-déjà longue série d'années habitua aux esquisses, aux intentions, aux
-notes. La «sensibilité» de M. Sert n'est pas à la portée du premier
-venu.
-
-Je regrette, oserai-je avancer, qu'un solitaire courageux et
-désintéressé ait livré à la foule les premiers fragments d'un ensemble
-impossible à juger hors de l'église pour laquelle il a été conçu.
-L'hospitalité du Salon d'Automne était tentante, mais plutôt comme une
-épreuve et un renseignement pour l'auteur, que comme une présentation de
-sa personnalité. Je ne suis pas allé voir cette exposition.
-
-
-
-
-CENT PORTRAITS DE FEMMES
-
-ANGLAIS ET FRANÇAIS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
-
-
-1909, _Revue de Paris_.
-
-Grâce à la charité,--puisqu'on ose encore la faire,--nous avons parfois
-l'occasion de voir autre chose que des tableaux «impressionnistes». Si
-les pauvres tirent moins de bénéfice d'une exposition que les tapissiers
-et les Compagnies d'assurances, du moins le public est-il admis à
-s'instruire en comparant.
-
-Le joli printemps qui ramène à Paris des milliers d'étrangers et
-dissimule, pour eux, nos misères et nos inquiétudes, ouvre chaque
-galerie dont la ville dispose en faveur de l'art. Ce renouveau de 1909,
-dans la folle précipitation de son délire, jette pêle-mêle sous nos
-yeux, à peu de distance les uns des autres, cent portraits de femmes,
-dus aux maîtres français et anglais du XVIIIe siècle, deux mille essais
-de turbulents révolutionnaires, aux «Indépendants», cinq mille ouvrages
-que les deux «Salons» hébergent; sans compter les ventes publiques, les
-étalages des marchands à la mode,--tout cela au coeur même de Paris,
-près des restaurants, des hôtels, des «thés», et de ces maisons de
-couture que le monde entier nous envie.
-
-M. Armand Dayot a réussi à remplacer les filets du Jeu de Paume, aux
-Tuileries, par la plus amusante collection de visages féminins du XVIIIe
-siècle.
-
- *
-
- * *
-
-Deux salles: l'une consacrée aux oeuvres françaises, l'autre aux
-anglaises. On regrette un peu que la française ne soit pas ornée des
-boiseries claires pour lesquelles furent exécutés nos jolis cadres et
-nos peintures mièvres et contournées.
-
-Telle qu'elle se présente ici, l'école française est alerte et gaie,
-brillante, et elle sort sans honte d'une assez redoutable compétition à
-laquelle, d'ailleurs, s'ils étaient encore vivants, les concurrents
-anglais se seraient sans doute autrement préparés. Avouons-le: Paris ne
-sera pas encore admis, cette fois, à se faire une idée juste des
-portraitistes d'outre-Manche. Si les numéros prêtés par les
-collectionneurs fameux, et surtout par des «négociants en art», si ces
-toiles sont, quelquefois, de premier ordre, elles sont, plus souvent, du
-second, et choisies «à l'aveuglette». Le grand, l'excellent Hogarth,
-sorte de Canaletto du corps humain, et qui fut bien moins un observateur
-des visages qu'un peintre d'anecdotes, fort et précis, est ici
-absolument trahi, sauf dans une belle tête de femme âgée. Le mystérieux,
-l'exquis poète Gainsborough donne un tel charme à tout ce qu'il caresse
-de son pinceau effilé que, même dans ses moments de faiblesse ou de
-négligence, il séduit. Romney, Raeburn, Opie, Hoppner et autres moindres
-maîtres de facture, on chercherait en vain à faire leur connaissance.
-Quant à l'étourdissant magicien Sir Thomas Lawrence et au génial Sir
-Joshua Reynolds, il suffit peut-être d'une seule toile due à leur
-maîtrise pour les révéler; mais nous aurions voulu d'autres exemples, et
-non ceux de leurs ouvrages que le catalogue comporte, malgré que Sir
-Thomas ait à son compte l'une de ces compositions où il fut sans rival:
-un groupe décoratif se rattachant à la tradition des Flandres et de
-Venise.
-
-L'ensemble de la salle anglaise est un peu terne. Cette école pompeuse
-et aristocratique fut fondée par Van Dyck; ces artistes captivants, ces
-coloristes délicieusement aisés, mondains, rapides, souvent même trop
-pressés, ces producteurs infatigables, qu'une clientèle avide de poser
-assiégeait du matin au soir, il eût convenu de ne montrer d'eux que des
-chefs-d'oeuvre et il n'y avait d'embarras qu'à choisir!
-
-Le peintre de portraits était, au XVIIIe siècle surtout, plus un
-collaborateur de l'architecte d'une maison qu'un psychologue à l'affût
-de ses contemporains. Ressemblances vagues, sans doute; caractère tout
-juste indiqué en quelques traits d'une grisaille, uniformément
-recouverte de la plus chaude, de la plus aimable coloration où l'on se
-soit jamais plu: joie de peindre, joie de vivre, joie de regarder de
-belles femmes, si nombreuses qu'elles sont comme les roses dans la
-roseraie ou les lis de juin dans la vallée grasse de la Tamise.
-
-La beauté! voilà pourtant ce qu'il y a de plus rare parmi les graves
-Anglaises que le hasard nous soumet aujourd'hui, et à qui l'on a fait
-traverser la Manche pour n'inspirer point de jalousie à nos aïeules et
-dont je ne puis me rappeler une seule, même parmi les professionnelles
-de la beauté, qui ait plus que de la gentillesse ou du piquant. Donc, si
-nous rencontrons ici peu de ces souveraines beautés que l'histoire a
-classées, en revanche, il est beaucoup de ces dames lointaines,
-gentiment gauches, comme hésitantes, _self-conscious_, timides et dont
-j'adore la retenue et la grâce un peu sèche de _spinster_; leurs appas
-sont médiocres pour ceux que mettent en fuite les hanches plates et un
-corsage discret. L'animation fait souvent défaut à ces Anglaises plus
-silencieuses, plus contenues que les Françaises. Ce sont des
-protestantes, avec une vie intérieure, une âme de rêve, un moindre
-besoin de s'exprimer, un respect de soi-même qui ne va pas sans un peu
-de froideur apparente, hors de l'intimité. Et elles sont là qui «posent»
-devant le peintre, parées, poudrées, un peu rigides, sans qu'une réelle
-communication s'établisse entre eux. Ils parlent du temps qu'il fait, de
-la dernière réception de Lady «so and so», de fleurs, de chasse, de la
-pièce en vogue à Drury-Lane; mais on n'agite pas d'idées générales, on
-ne discute pas, et le ton reste un peu cérémonieux. La lumière qui
-baigne l'atelier est dorée, mais restreinte par la brume où le soleil
-s'enveloppe; le charbon brûle, fumeux, dans la cheminée où chauffe la
-bouilloire pour le thé. Le portrait ira, une fois achevé, s'ajouter à la
-série des images familiales dans la noble demeure de campagne, aux
-interminables galeries lambrissées de chêne, aux hautes fenêtres
-s'ouvrant sur les pelouses vert sombre du parc. Ces toiles seront là
-pour des siècles, s'ajoutant aux trésors et aux souvenirs qui
-constituent le majorat. On n'entrevoit pas alors leur dispersion future,
-ni qu'elles puissent jamais présider aux fêtes des milliardaires
-américains. Elles font partie d'un décor immuable, de noblesse et de
-tradition, que la révolution ne menace pas, protégé au contraire,
-considéré, approuvé par tout un peuple respectueux de hiérarchie.
-
-Ce qui précède s'applique surtout à Gainsborough, premier en date des
-grands portraitistes anglais. La société où il vécut, était moins facile
-et plus «insulaire» que celle de la fin du XVIIIe siècle. Les meubles,
-les maisons, autant que la littérature du commencement du XVIIIe siècle,
-nous renseignent sur ses coutumes. La Hollande d'aujourd'hui nous
-donnerait assez l'idée de ce qu'étaient nos voisins, tout au moins dans
-la société, sous la reine Charlotte, formaliste, austère, familiale avec
-étroitesse, pieuse, fermée, anguleuse et à préjugés. Gainsborough,
-nature de rêveur, mélancolique, épris de la campagne, paysagiste autant
-que «figuriste», a une sorte de parenté avec notre cher Watteau. Il est
-le seul qui ait créé un type d'homme et de femme, on est tenté de
-croire, à son image. A-t-il infusé un peu de lui-même dans ses modèles?
-Est-ce à un monde d'exception, ou plutôt à son goût personnel, que nous
-devons ces expressions dédaigneuses, ces regards enveloppés, ces yeux en
-coulisse, ces prunelles un peu voilées par la paupière aux cils
-retroussés, cette ravissante petite moue, comme incapable de s'élargir
-en un franc rire?... Gainsborough affectionne les chutes de lourdes
-robes qui retombent sur le sol à la manière japonaise. Je ne puis me
-retenir, devant ses portraits en pied, de songer à ces lentes,
-maniérées, compassées dames de la cour, figées, et si craintives
-d'ébranler l'échafaudage de leur savante coiffure.
-
-Les contemporaines du gracieux Romney (n'en cherchez pas d'exemples à la
-terrasse des Tuileries), elles, sont mieux en chair, plus blanches et
-roses, plus rondes, plus familières: ce sont déjà les mères des sujettes
-de Victoria, plus ménagères et _bread and butter_, plus dégourdies,
-moins fières, auréolées souvent du petit bonnet à rubans, et la gorge
-palpitante sous le linon croisé d'un fichu.
-
-Sir Joshua, lui, en grand artiste qui a voyagé, visité les musées et
-frayé avec tant de gens notoires, copie des types différents, costume,
-drape ses modèles dans des styles variés, cortège de muses et de
-déesses, de fées et de sultanes en turbans à aigrette. Un esprit
-cultivé, des connaissances multiples élargissent son domaine
-intellectuel. Il y a du Titien, du Rembrandt, du Français, du
-Shakespeare dans sa mascarade; un reflet de toutes ses admirations, dans
-le prodigieux kaléidoscope de son oeuvre, une des plus nombreuses qu'un
-peintre ait laissées. S'il a des modèles favoris, femmes et enfants, il
-a tout dépeint, et l'on pourrait moins aisément définir son «type».
-Reynolds est très national, mais il s'élève plus haut par son
-intelligence et ses contacts avec toutes les classes de la société.
-Technicien compliqué, et trop curieux de nouvelles «cuisines»,
-inlassable dans sa poursuite du «mieux faire», il annonce Turner et
-l'inquiet Ricard.
-
-Si je rapproche le nom de Ricard de celui d'hommes aussi notoires, c'est
-que je pense aux tourments qu'endura le scrupuleux artiste français,
-brûlant de peindre aussi bien que les maîtres de la Renaissance, lui qui
-regarda ses contemporains, tour à tour, comme s'il était Titien,
-Véronèse, Rembrandt, désolé de la médiocrité des procédés modernes et
-proclamant la nécessité de règles immuables, mais oubliées, par quoi la
-peinture à l'huile vit, se conserve, dans sa transparence, sa pureté,
-son éclat. Si Ricard y échoua, Reynolds commit quelques erreurs dans ses
-dosages et ses mélanges; il fut cependant l'un des derniers à
-«exécuter», à l'occasion, aussi parfaitement que les inventeurs de cette
-peinture à l'huile, dont l'alchimie devait cesser tout à coup de se
-léguer de professeur à élève. Hélas! de tout cela vous ne pourrez pas
-vous convaincre aujourd'hui...
-
-Sir Thomas, le tour à tour intime et officiel Lawrence, d'une science
-sans égale, ne se laisse pas mieux juger d'après les quelques pièces
-qu'on nous offre ici. Son talent a trop de facettes. Les artistes d'une
-grande envergure, ou simplement curieux, que les conditions de leur vie
-a rapprochés d'êtres de toute provenance, si leur oeuvre a moins d'unité
-et de profondeur que celle des sédentaires et des circonscrits, elle en
-a d'autre part plus de variété et d'intérêt. Lawrence est extérieur et
-théâtral, oui. Mais quelle sûreté, quel sens de la forme, de la couleur,
-de la surface à couvrir, de l'arrangement! quelle ingéniosité, quel
-éclat! De l'aveu de tous, son portrait du pape, dans le Nouveau Musée du
-Vatican, tient sa place à côté des plus grands Italiens et de Velasquez
-même. C'est un virtuose accompli, un dessinateur libre et impeccable, à
-qui une exceptionnelle facilité devient à peine un danger dans sa
-vieillesse triomphale.
-
-L'Académie Royale, il y a quelques années, fit une exposition assez
-complète des toiles du maître, véritable surprise pour ceux-là mêmes qui
-croyaient le connaître et l'aimer. Lawrence fut menacé--comme il arrive
-après des victoires retentissantes--de s'éparpiller, de se banaliser; il
-nous effraie, nous, que des tendances portent vers les réalistes et les
-«intimistes» bourgeois. Plus un artiste reste chez lui, n'ayant comme
-champ d'observation que sa famille, son entourage immédiat, plus nous
-lui reconnaissons de personnalité. Nous aimons que chacune de ses
-oeuvres rappelle les précédentes, et qu'il ne multiplie pas ses effets.
-Si souvent ceci est un mérite et un charme, n'est-ce pas aussi une
-chance de moins qu'il a de développer toutes ses aptitudes? Il est plus
-facile de se répéter sans cesse, dans les quelques mètres carrés et sous
-le coin de ciel où l'on demeure attaché, que de parcourir le monde ou de
-recevoir chez soi des êtres de toutes races, qui viennent vous demander
-de déchiffrer leur âme et de la faire revivre dans leur effigie. Sir
-Thomas fut, croyons-nous, le premier depuis Van Dyck, et l'un des rares,
-qui se tinrent en équilibre, et sains, dans cette position, je dirais
-diplomatique, de peintre des cours étrangères. Winterhalter, Lenbach,
-MM. Bonnat et Sargent, donneraient à peine l'idée de la popularité dont
-jouit Lawrence, et de son succès officiel. Songez à l'habileté
-consommée, à l'adresse d'ouvrier, à la perfection d'appareil
-enregistreur, à la souplesse d'un homme surchargé de devoirs sociaux,
-qui commence chaque jour un nouveau portrait et le signe à date fixe,
-dans sa maison ou dans le palais d'un souverain, se dépense en ces frais
-de politesse, plus de saison chez un ambassadeur que chez un artiste.
-
-Turner dit sur son lit de mort (le daguerréotype venait d'être inventé):
-«Que n'aurais-je pas fait, si j'avais eu cet instrument à mon service?»
-Ce mot, Lawrence l'aurait pu dire, qui fut seul et ne s'aida que de ses
-propres ressources: elles étaient vastes, et sa science tient du
-prodige.
-
-La particularité de ces aimables portraitistes britanniques, c'est
-qu'ils ont l'air d'avoir une sorte de charge dans l'État; leur métier
-est une fonction publique, ils sont une institution reconnue, soutenue
-par la nation.
-
-N'exagérons pas, tout de même. En cherchant, on rencontrerait, même en
-Angleterre, des portraits éloquents et inattendus, signés de noms
-obscurs, tels qu'on en fit partout en Europe avant l'invention de la
-photographie. Ils sont parfois plus individuels, plus «surpris» avec
-naïveté, que ceux des maîtres; mais alors il leur manque cet
-extraordinaire sens historique des portraits français, tels que M.
-Armand Dayot a eu la bonne fortune d'en dénicher plusieurs. Les maîtres
-anglais célèbres sont presque tous des «peintres», mais, dans beaucoup
-de cas, des dessinateurs hésitants; ils dessinent par sentiment, plus
-qu'ils ne construisent anatomiquement; ils couvrent des surfaces
-murales, avec la _bravura_ des époques héroïques, en décorateurs; ils
-sont de somptueux coloristes, plus «harmonistes» que nous autres
-Français, les analystes; ils voient, plus «d'ensemble», le grand effet,
-et suppriment le détail où nous nous attardons[8].
-
- [8] On put, en janvier 1919, étudier à la Galerie Barbazanges les
- petits maîtres anglais de 1740 à 1840: H. W. Burnbury, Maria Cosway,
- Francis Cotes, R. A. et Samuel Cotes, Nathaniel Dance, Gainsborough
- neveu, Peter Romney neveu, Anne Russell, fille du pastelliste, Henry
- Fuselli, R. A..., jusqu'à la Reine Victoria, qui, comme la plupart
- des femmes de son royaume, dessinait et peignait des portraits.
- Charmante école, sans prétention et pourvue jusque tard d'une bonne
- tradition. Comme le remarque M. Oulmont, ils _parviennent par degrés
- à une fluidité toujours plus vaporeuse et nous donnent l'illusion
- qu'ils peignent des morceaux fragiles, que dix années détruiront,
- tandis qu'en vérité ils ont, comme dessous, des préparations
- savantes, et qu'ils demeurent encore frais_. Des gouaches, par le
- charmant _Chinnery_--nom à retenir--ont la grâce et la pâleur que
- certains apprécient dans les aquarelles de M. Laprade--et la
- cocasserie des peintures chinoises sur verre.
-
-Nous sommes corrects, d'une habileté manuelle disciplinée, littéraux,
-appliqués, peu fantaisistes. Notre race de raisonneurs, de critiques
-gouailleurs et curieux, un peu secs et ne redoutant pas une pointe de
-vulgarité, spiritualise peu la beauté féminine. Un Français accuse
-impitoyablement le raccourci d'un nez «en trompette», les yeux bien
-ronds et brillants d'une commère affriolante et prête à «flirter»; il
-saura rendre une bouche sans cesse en mouvement. Il bavarde avec son
-modèle, l'interroge, se lie avec lui, et si c'est une jeune femme qui
-lui plaise, n'essaye pas de cacher le plaisir qu'il y prend.
-
-Comparez ces modèles de Françaises et d'Anglaises, et surtout leurs
-mains. Nos femmes les ont potelées, courtes, souvent un tantinet
-canailles, industrieuses, de ménagères contentes d'aider à la cuisine et
-à la lingerie. Regardez les longues mains pâles, les doigts fuselés,
-inactifs, gauchement affectés, des _ladies_ qui ne se refusent pas à
-l'amour, certes, mais s'y acheminent silencieusement comme en détournant
-la tête du sofa où elles vont succomber, et de l'homme à qui elles se
-donneront. Leurs fièvres sont plus moites, leurs abandons moins décidés.
-Elles ne parlent pas du péché, mais elles en sont hantées, et n'ont pas
-le commode voisinage de M. l'abbé et du confessionnal. Elles ne se
-refusent point à l'amour, mais exigent qu'il y soit peu fait allusion.
-
-Si l'Angleterre doit s'enorgueillir d'une magnifique lignée de
-portraitistes officiels, la France n'a rien eu de semblable. Ses maîtres
-favoris savent tout ce qui peut s'apprendre. Les Van Loo, les
-Largillière, les Nattier, les Danloux, les Duplessis, les Greuze, les
-Drouais furent d'aimables fournisseurs, complaisants et flatteurs, mais
-non des «natures» exceptionnelles. Latour, dessinateur volontaire et
-psychologue d'ailleurs, n'a guère d'invention. Le divin Watteau,
-Fragonard l'enchanteur, Chardin, Perronneau et Boucher furent les seuls
-«peintres» à la flamande, nés pour pétrir des pâtes colorées et jouer
-avec les rayons du soleil. Or le portrait d'apparat n'est pas leur lot.
-M. Armand Dayot a prouvé beaucoup de discernement en nous conviant à
-admirer surtout, ici, des oeuvres d'intimité, des morceaux
-documentaires. C'est ainsi qu'il convenait de rendre justice à notre
-école du XVIIIe siècle.
-
-M. Forain a souvent répété, et très justement, que la peinture
-française, c'est quelque chose de «bien fait, d'un peu léger et de
-joli». Ajoutons: de pénétrant, d'analytique dans le portrait. L'artiste
-français est logique, modéré, malin et perspicace; il se renseigne, il
-devine ce qu'on ne lui dit pas. Il aura tous les atouts dans son jeu,
-chaque fois que les objets à représenter seront là, à sa portée:--aussi
-n'attendez pas de lui une mise en scène évocatrice, ce lyrisme tragique
-par quoi le Charles-Quint du Titien nous émeut comme un chapitre de
-Michelet, et comme un paysage.
-
-Le sens du dramatique, ou même simplement du pittoresque, n'apparaît
-chez nous que plus tard, avec Delacroix et le romantisme, quand la
-France commence à soupçonner ce qui se peint hors de ses frontières.
-Notre XVIIIe siècle est encore autochthone, sûr de lui-même. Sa
-conception de la forme nous en apprend autant sur lui que sa
-philosophie.
-
-Si cette exposition peut suggérer maintes observations aux curieux de
-l'histoire, les cinquante toiles françaises, dont beaucoup sont
-inférieures, pourraient égarer le jugement d'un critique d'art étranger.
-Elles nous requièrent, toutes ces images, comme renseignement sur
-nous-mêmes.
-
-On entend souvent dire que c'est dans l'aristocratie qu'il faut juger la
-beauté féminine d'une nation. Cela peut paraître théoriquement juste; en
-fait, il en va tout autrement. A Paris comme à Londres, les visages les
-plus caractéristiques et même les plus affinés, se rencontrent dans la
-rue. Les bons Anglais croient posséder une aristocratie qui aurait gardé
-par devers elle tous les avantages physiques; rien de moins légitime que
-cette prétention. Les manières, oui! l'_habitus corporis_, le ton, sans
-doute. Ces honorables _ladies_ attachées aux Princesses, ces courtisans
-qui prennent une vue cavalière du reste des humains et glissent parmi
-ceux-ci comme des ombres,--leurs traits, il faut qu'ils s'y résignent,
-sont soumis à des lois physiologiques, ethniques, communes à tous leurs
-compatriotes; qu'ils ne s'y trompent pas, leur aspect exceptionnel est
-du même ordre que celui des militaires et des prêtres; il tient même de
-ces deux-là: grandeur et servitude; silences, attentes, babillages à
-mezza voce des antichambres royales, contrainte propre à atténuer plus
-qu'à accentuer des traits de race. Mais leur race est saine, belle dans
-l'action comme dans le repos; ses gestes parcimonieux ne marquent pas le
-moindre changement d'humeur ou d'impressions par une mimique de
-méridional.
-
-D'ailleurs, peintes, les Françaises se ressemblent toutes; actrices
-comme la Dugazon et mademoiselle Duclos, ou aristocrates enrubannées par
-Nattier et par le fade Drouais, elles sont potelées, courtes, bien
-prises, animées, au verbe haut, provocantes, prêtes à vociférer comme
-les mégères qui, pendant la Révolution, de ces mêmes terrasses des
-Tuileries, vont exciter de leurs cris les bourreaux à la guillotine. Les
-unes sauront mourir avec grâce et un noble dédain; les autres croiront
-servir l'humanité par l'effusion d'un sang privilégié, mais fraternel,
-au nom de la Justice et de quelques autres entités. Actrices ou public,
-ce sont de petites têtes rondes, prêtes à s'échauffer, à s'exalter, à
-discuter, à changer d'avis. Ces dames appartiennent à des hommes
-galants, généreux, dont les idées rayonnent dans tous les pays
-civilisés; elles sont, au centre de l'Europe, le mouvement et la vie,
-l'intelligence, ces compagnes espiègles de leurs brillants seigneurs.
-Leurs bouches parlent une langue claire, la seule entendue jusqu'aux
-confins du monde par ceux qui pensent et qui lisent... Mais combien ces
-visages de nos aïeules, sans traits accusés, paraissent raisonnables,
-sceptiques et ennemis du mystère! Ce qui n'est pas logique, et dès
-l'abord compréhensible, les effarouche. L'éloquence seule endort leur
-sens critique. Livrées à elles-mêmes, il faut, oui! il faut qu'elles
-comprennent, mais elles sont limitées, comme l'art des aimables peintres
-qui nous décrivirent leurs minois et leurs gestes irrépressibles.
-
-Ces limites doivent aussi être un peu les nôtres; si sans-patrie que
-nous soyons aujourd'hui par nos incessants échanges avec les autres
-pays, il doit bien rester en nous quelque héritage de nos pères d'il y a
-deux cents ans, gaulois entre tous, si ennemis du vague et du bizarre.
-Que s'est-il passé en nous depuis la Révolution? Comment avons-nous
-remplacé tant de logique, tant de raison, par cette inquiétude, cette
-bigarrure cosmopolite, cet «à peu près», ce balbutiement puéril ou las
-qu'atteste la production moderne? Quel désordre mental chez ces foules
-qui, le même jour, vont du Jeu de Paume à l'Orangerie[9] des bords de la
-Seine et, sans doute, admirent avec la même docilité Fragonard et M.
-Matisse! Les Indépendants se réclament des maîtres d'autrefois. Ils ont
-leur Fragonard aussi bien que leur Giotto. Leurs sources d'inspiration
-sont hétéroclites, souvent si loin d'eux qu'on se demande quel chemin
-les y conduit. Nous perdons pied à les suivre, dans leur course à
-l'originalité. On dirait qu'ils rejettent tous les jougs et, en même
-temps, cherchent la rampe où appuyer leur main tremblante; tout le mal
-qu'on prendrait à essayer d'avoir du talent, ils se le donnent pour mal
-faire, gênés et lassés par leur habileté native dont il semble qu'ils
-aient honte[10]. Voyez nos tics, analogues à ceux qui accompagnent l'âge
-ingrat et certaines maladies! Nulle époque, plus que la présente,
-n'aurait dû laisser d'elle une image intéressante par le portrait, seule
-forme picturale, presque, qui ait une raison d'être, une fois abolie--et
-pour cause--la grande décoration murale des palais et des églises. On
-nous dira qu'il y a les Bourses du Travail qui appellent l'allégorie...
-C'est peut-être là que notre académisme, uni à notre humanitaire besoin
-de destruction, atteindra son apogée!
-
- [9] Exposition des Indépendants.
-
- [10] En relisant ces lignes, je songe aux lamentations de la jeunesse
- d'après-guerre, aux «théories» des peintres, perdus par
- l'impressionnisme, et qui demandent des règles à M. André Lhote.
-
-Beaucoup d'entre nous, s'ils s'en étaient tenus à l'observation de la
-nature, eussent été de probes ouvriers comme leurs pères. Sans doute, le
-goût de jadis aurait pu leur faire défaut, car nous n'avons plus _la
-mesure_, principal mérite de notre littérature et de nos arts,--les
-étrangers l'ont en partie détruite--; mais de bons jeunes gens, si
-raisonnables au fond, n'auraient pas joué le rôle un peu comique
-d'aliénés par suggestion, ou de moutons enragés.
-
-Les artistes sont en partie formés par le public pour lequel ils
-produisent. Ceux du XVIIIe siècle furent marqués par les sévères règles
-du siècle de Louis XIV. Ils s'adressaient à une clientèle française,
-«intellectuelle», élevée, qualifiée pour diriger. Une vie stable, dans
-son ordonnance, invitait le peintre à se manifester dans de belles
-demeures dont le style nous domine encore et n'a pas été dépassé.
-
-C'est d'abord la Régence, puis les règnes élégants de Louis XV et de
-Louis XVI, où rien ne se fabriquait qui fût laid ou commun. Les modes
-changent: les satins se paillettent, les soies sont brochées de dessins
-contournés ou classiques, les brocarts s'alourdissent ou s'allègent; ils
-bouffent, tour à tour, ou se plissent sur de petits corps prêts à
-revêtir tout modèle que la couturière leur prépare; ces dames sont
-prêtes à tout, pour plaire. Mobiles et dociles en même temps, vous les
-verrez disposées au changement, bondissant vers toute nouveauté,
-adaptables, ingénieuses, les vraies créatrices de la Mode: des
-Parisiennes.
-
-M. Dayot n'a pas abusé de ces pages légères, tenant plutôt de
-l'ameublement que de la peinture, couvertes d'or par des gens sans
-aïeules portraiturées, et qui désirent compléter une riche suite
-d'appartements aux boiseries anciennes. On a trié sur le volet quelques
-Nattiers (des meilleurs), tel ce portrait de madame d'Estampes, d'un si
-joli arrangement de blanc crémeux, de rouge et de bleu mat; d'autres
-encore, tous achevés comme de la porcelaine de Sèvres, chefs-d'oeuvre de
-technique ennuyeuse; quelques Greuzes assez agaçants, mais parfois se
-faisant exquis (la femme au voile noir); des Largillières théâtraux,
-grimaçants, mais enlevés et réussis dans leur enchevêtrement de
-draperies et de soutaches; des Drouais qui font pressentir l'art
-clinquant, habile à l'excès, de nos portraitistes actuels. Madame
-Vigée-Lebrun se surpasse dans sa Dugazon, robuste et excellent morceau,
-lumineux, ambré. Madame Labille-Guiard, plus bourgeoise, entachée de
-sensiblerie, nous étonne par un acquis et une maestria trop consciente,
-dans son portrait d'elle-même et de ses absurdes élèves embrassées,
-mesdemoiselles Capet et Rosemond.
-
-Quand ces toiles sont de pure convention mondaine, elles ne nous
-émeuvent guère, à cause de leur manque de réelle beauté par la fatigante
-rondeur unie de leurs formes. Le type féminin français, gentil, mièvre,
-ne souffre pas d'être édulcoré ou raboté; le XVIIIe siècle l'a encore
-arrondi, surmodelé, fardé comme pour la comédie, et frisé. Les cils
-semblent être passés au fer, les lèvres au carmin, il y a du rouge dans
-les narines, dans les oreilles, une mouche noire rehausse le tout;
-supprimez la parure et vous aurez une «midinette» à la taille cambrée,
-parfois même une maritorne joufflue, à qui sied la blouse d'aujourd'hui
-et même la camisole ménagère, autant que l'écharpe en coup de vent de
-léger tissu zinzolin. On conçoit à peine que ces caillettes, si
-«ordinaires», soient des _professional beauties_. La blonde, vue de
-profil, que Fragonard a barbouillée de ses blancs chauds et de ses
-incopiables rouges, cette esquisse endiablée du maître de Grasse, vers
-quoi nous retournons instinctivement après nos visites à l'exposition de
-l'Orangerie, c'est bien une petite Parisienne de l'époque; mais elle n'a
-pas de prétentions, elle est une jeune personne quelconque, embellie,
-transfigurée par la seule baguette du prestidigitateur.
-
-Laissons ces toiles de commande, étudions des maîtres moins «distingués»
-et des oeuvres intimes où ils ont excellé.
-
-Perronneau est mort à peu près obscur; n'est-il pas cependant un de nos
-préférés, un de ceux que nous plaçons le plus haut? On peut interroger
-sans fin ces deux dames qu'il immortalisa: ses madame la duchesse d'Ayen
-et madame de Sorquainville, simple prodige d'évocation pour nous. Cette
-toile froide, toute de bleu pâle, de lilas, de gris ardoise et de jaune
-écru, est éclairée d'une paire d'yeux inoubliables, noirs, brillants,
-pétillants. On imagine madame de Sorquainville lectrice, peut-être amie
-de Voltaire, à qui elle ressemble; frondeuse, sceptique, prompte à la
-répartie, indiscrète, mélange de malice et d'insouciance, chercheuse du
-«nouveau». Je ne gagerais pas que cette dame ait eu un besoin impérieux
-de la Beauté. Cette quadragénaire laide, aux lèvres sèches, est faite
-pour le bavardage; ses mains nerveuses, spirituelles, habituées à
-trousser un mordant billet, parlent autant que ses prunelles. Perronneau
-s'en est tenu à une sorte d'esquisse, dont le dessin cursif égratigne à
-la façon du Greco,--et tout cela fait un chef-d'oeuvre complet.
-
-Beaucoup plus «poussé» est le portrait de madame d'Ayen. Les belles
-mains! Le beau regard un peu distant, plus calme, quoique aussi profond
-que celui de madame de Sorquainville. La duchesse vit dans le milieu
-généreux, libéral de la famille de Noailles, où l'on remue toutes les
-idées, comme en se moquant de l'avenir. La voilà immortalisée par
-Perronneau, si joliment enveloppée, digne, dans sa robe de chambre, au
-coin du feu. Elle tient la tête un peu rejetée en arrière, regarde de
-haut et de côté; le port est typiquement français, aisé et raide à la
-fois: rien de conventionnel dans cette ravissante page, burinée comme
-l'est un caractère par Saint-Simon. Le ragoût de cette peinture, une de
-celles où Perronneau a le mieux joué sa gamme favorite des mordorés
-«feuille morte», et qui plaisent tant en ses pastels; c'est d'un
-coloriste raffiné; le dessin en est aigu et mordant; c'est plat, bien
-dans le cadre, sans trompe-l'oeil, désinvolte comme un Goya et
-d'irréprochable construction.
-
-Madame d'Ayen pourrait faire pendant à la tête de la comtesse de Verrue,
-née Luynes,--faussement attribuée à Watteau,--faible, un peu molle, mais
-d'une si grande importance documentaire et psychologique! Madame de
-Verrue est encore une de ces femmes françaises, uniquement belles de la
-pensée qui les anime, touchantes par tout ce qu'elles incarnent d'un
-monde connu de nous par tant de mémoires, de lettres, de bavardages. Ah!
-la chère madame du Deffand! La sensible d'Épinay!
-
-Dans cette série se classe madame Lenoir, née Adam, par Duplessis, type
-de la sérieuse roturière, discrète, point jolie, mais en qui l'on aurait
-confiance et dont on aimerait d'être l'ami: la Colette Baudoche de mon
-ami Barrès pourrait avoir, en 1909, ces traits-là.
-
-M. Thomas Germain, et sa femme, orfèvre du roi, par Largillière:--le
-pompeux Largillière lui-même, en présence de ses amis, emploie une
-langue plus familière et plus persuasive. La bonne dame, sorte de madame
-Jourdain, pour qui un chat est un chat, et son mari un maître qu'elle
-aime et juge sans aveuglement; cette blonde grasse, sans ambitions
-personnelles, ne la voit-on pas tenir les livres de son époux et
-surveiller les compotes à l'office, épousseter les belles pièces de
-vermeil qui enrichissent son logis.
-
-La marquise de X..., par Roslin, charmante toile d'intimité, argentée,
-calme, recueillie... Un Lépicié très précieux...
-
-Dans ces oeuvres, si diverses de technique, nous reconnaissons des
-traits communs qui sont l'éloquence du simple discours, d'un conte de
-Voltaire, une description complète du modèle; chargées de sens, elles
-vont loin dans l'analyse, et resteront comme des documents nationaux.
-
-On voudrait s'étendre sur Louis David, dont «la famille Lavoisier» et la
-«madame de Mongiraud» président à cette galerie. Il pourrait être donné
-comme exemple de nos plus belles qualités et de nos pires défauts,
-poussés à l'excès. Cet homme, malgré l'antipathie qu'il inspire, force
-l'admiration par la lucidité de sa vision, la force de son écriture, sa
-puissance d'expression. On dirait qu'il peint toujours par un vent
-d'Est, à l'heure où Whistler souhaitait que l'artiste fermât les yeux ou
-quittât ses pinceaux. Mais quelle autorité dans ces toiles sans mystère,
-sans brumes!
-
-La salle anglaise est, répétons-le, inférieure à ce qu'elle aurait dû
-être. Néanmoins, quand j'y entrai, les tableaux qui, par terre,
-m'avaient peu séduit, semblèrent, une fois accrochés, se parer d'une
-grâce alanguie, répandre une vapeur d'automne sur les murailles qu'ils
-décorent comme des kakémonos japonais. Vous aurez peu de communications
-«cérébrales» avec ces dames lointaines, si vous n'avez pas fréquenté
-leurs descendantes; vous serez peu renseignés sur elles; mais vous
-goûterez parfois la dignité, le repos de leurs gestes, l'harmonie que le
-peintre a répandue autour d'elles, la grâce de leurs attitudes. Chairs
-perlées, à peine roses, diaphanes, longs corps sveltes, col élancé que
-dominent des têtes longues aussi, quelquefois d'un ovale parfaitement
-grec... Je suis embarrassé pour citer des noms et prendre des exemples
-dans cette insuffisante collection. Toutefois mettons hors de pair
-l'adorable Mrs. Graham, poupée exquise, un peu boudeuse et enfantine,
-par Gainsborough; les deux filles du maître, Mary et Peggy; la tête
-mystérieuse et «léonardesque», si j'ose dire, de la reine
-Charlotte-Sophie; la fille de Lord Robert Manners, enfin et surtout
-l'éblouissante composition sphérique de Sir Thomas Lawrence,--Mrs.
-Maguire et son fils Master Arthur Fitz-James: l'ensemble offre le régal
-rare du coloris de Rubens et de Titien, et la beauté de deux êtres
-divins, un enfant brun, qui est un Bacchus tout vêtu de pourpre, et une
-Calliope.
-
-Cet art, vraiment somptueux, je sais des gens qu'il agace extrêmement,
-auxquels il paraît impertinent par sa morgue, son afféterie dissimulée,
-par son caractère aristocratique.
-
-Pris comme «morceaux», la plupart des portraits anglais seraient
-approuvés des professionnels; mais je sais par expérience que le type
-anglais, à cause même de son originalité, ou du fait qu'il est si
-différent du nôtre, déconcerte encore les Français; la femme anglaise
-leur paraît masculine et sans grâce. Il semble qu'ils en aient peur.
-Malgré toutes les «ententes cordiales», il reste deux pays tout
-rapprochés, mais aussi différents que s'ils étaient aux deux extrémités
-de la terre.
-
- *
-
- * *
-
-En sortant des Tuileries, il serait intéressant de se rendre au Salon de
-la Société Nationale pour méditer devant le portrait de la marquise
-Casati par M. Boldini, l'oeuvre la plus significative de l'année.
-Supposons que madame de Sorquainville, conduite par le sieur Perronneau,
-pût nous suivre dans nos Champs-Élysées encombrés d'automobiles, et
-qu'après avoir entendu toutes les langues européennes, sauf la
-française, parlées par les passants, elle s'assît en face de la toile
-affolante du Ferrarais de Paris: comprendrait-elle? Ce serpent noir,
-tout en plumes, ce boa féminin, c'est donc là une des élégantes qui
-prennent le thé à la place Vendôme, dans une hôtellerie d'Américains, à
-côté des magasins de modistes qui ont envahi les nobles hôtels de ce
-vieux quartier?... Espérons que M. Perronneau--et nous n'en doutons
-pas--expliquerait à madame de Sorquainville que, tout de même, il n'y a
-qu'une façon pour un peintre d'être peintre, une seule façon de
-construire le corps humain, sous la diversité des affutiaux... Et M.
-Perronneau souhaiterait de faire la connaissance de ce diable d'homme,
-son confrère Boldini. Il ne serait pas sans se demander si cette
-peinture fougueuse, tout en surface, empâtée, sans glacis, restera
-fraîche comme la sienne; mais je crois qu'il serait tenté de réveiller
-ses compagnons dans la mort pour leur montrer qu'on peut encore
-aujourd'hui dessiner et qu'on est même bien savant, quelquefois.
-
-Je me demande si madame de Sorquainville sera aussi indulgente pour la
-femme moderne, si même elle la comprendra le moins du monde. Mais on
-aimerait à surprendre le dialogue qui s'échangerait entre ces dames. Je
-prie Abel Hermant de nous le donner.
-
-
-
-
-UN WEEK-END ET OSCAR WILDE
-
-_Pour Paul Bourget._
-
-
-Old Windsor, juillet 1913 (_Le Gaulois_).
-
-Les régates de Henley ont pris fin, la fusée d'adieu, après le
-traditionnel feu d'artifice, a dispersé des milliers de jeunes couples
-en flanelle blanche et chapeau de paille, qui, pendant trois jours,
-fleurissent la rivière comme une éphémère éclosion de nénuphars. Samedi
-matin, les trains pour Windsor sont pris d'assaut; à chaque station,
-depuis celle de Paddington, c'est, sur les plates-formes, une bousculade
-silencieuse de jupes claires, pimpantes; des visages roses, des étoffes
-roses, bleues ou terriblement vertes, des parasols éclatants comme les
-champs de pavots blancs de cette vallée de la Tamise où le ciel de
-juillet, si aveuglant qu'on peut à peine lever la tête pour le regarder,
-fait une coupole en papier d'argent. Pas un souffle d'air. Ce sera une
-belle journée pour dormir en bateau, ou s'étendre sur les gazons plats
-et roulés du Jardin de mes amis. Éviter la migraine!
-
-La tranquillité non pareille, la muette mélancolie de cette campagne de
-luxe et de plaisir, à quoi les attribuer? La lourdeur de l'air endort.
-Je suis parti de Londres avec des intentions! boîte à couleurs, chevalet
-dans ma valise, quoiqu'une vieille expérience m'ait appris que «Week-End
-on the River» signifie apathie, repos, impossibilité de remuer un bras,
-de rassembler deux idées. J'admire ces canotiers et ces «punters» qui,
-manches retroussées, rament ou godillent entre les deux berges plates,
-comme d'une interminable propriété privée, gentil paysage monotone,
-villas nettes comme un sac de voyage neuf, enguirlandées, vernissées,
-blanches, rouges, arbres en boule aux feuilles si drues, qu'ils ont
-l'air d'être de l'herbe tressée, une excroissance du gazon.
-
-_Le Jardin bleu._--J'aurais pourtant voulu fixer, avec mes pinceaux, le
-souvenir du jardin bleu, car mes amis sont parvenus à en faire un, et
-quel jardin bleu! Les murs de l'enclos où cette fête des yeux est
-offerte, on les a badigeonnés d'un bleu très clair, qui se confond avec
-le ciel, et cette muraille d'azur est en face d'un massif de sombres
-arbustes, bleutés par les vapeurs de la Tamise.
-
-Partageant ce rectangle fleuri, un chemin dallé de plaques irrégulières
-de marbre, conduit d'une vieille grille, en fer forgé, à la porte du
-verger, qu'ornent des figures de Della Robbia.
-
-Dans cet espace de quelques mètres, vous ne voyez que du bleu: toutes
-les variétés de delphiniums dressent leurs thyrses géants, ces
-pieds-d'alouettes qui, même en Normandie, ne parviennent jamais à une
-telle hauteur, croissent dans cette humidité comme de monstrueux
-roseaux. Au début de juillet, les delphiniums, sous le dais de leur
-floraison paradoxale, cachent leur acide feuillage et celui de leurs
-compagnes de plate-bande. La quantité des graines semées éclate en une
-masse surprenante de quenouilles, qui vont du cobalt au lapis-lazuli, en
-passant par toutes les plus subtiles dégradations de la turquoise; il y
-en a aussi de violettes avec un coeur mauve; de verdâtres; et sous
-l'abri de ces hampes verticales, rigides comme des lames d'épées, c'est
-un entrelacs de campanules (Canterbury bells) de Salvias, de Napota
-Massimi; les Violas, l'humble Lobelia et l'Anagallis jouent leur rôle
-aussi. Des Volubilis, dans leur besoin indiscret d'enlacer, s'en sont
-donné à coeur-joie. En tous sens, leurs viornes se sont allongées,
-enroulées, fixées; le sol n'est qu'un filet aux mailles serrées, par
-quoi les corolles rapprochent leurs petits visages anodins des touffes
-altières, en haut, qui font la roue comme des paons.
-
-_Coucher de soleil._--Vers la fin de la journée, un peu de soleil après
-l'averse: c'est aussi un prodige, les plants de pavots blancs, les
-bordures de lis, les pergolas de roses grimpantes. Ne me parlez pas des
-fleurs du Midi. Que sont ces Provençales mal lavées, auprès de ces
-naïades jamais complètement sèches, dont la chair, comme les blondes
-femmes d'Albion, n'ont pas un pigment jaune dans leur teint laiteux? Le
-ciel et l'eau de la rivière semblent se refléter sur ces peaux lisses
-comme dans l'argenterie astiquée d'un service à thé.
-
-_Dimanche matin, Datchet._--Un petit port, des garages vert et blanc,
-une pelouse qui descend mollement jusqu'à la rive, des bancs en cercle,
-rangés pour les flâneurs. Au-dessus des palissades, les «crimson
-ramblers» jaillissent des roseraies voisines, retombent en grappes
-laqueuses avec les aristoloches, les clématites, les jasmins et le
-chèvrefeuille musqué. Sur la route, le long des barrières blanches, des
-gens causent tout bas avec une dame qui a arrêté son poney-chaise, en
-route pour l'église d'où nous parviennent les grêles voix enfantines du
-«choir»--célébration du dimanche par des hymnes mendelssohniens.
-L'atmosphère immobile et muette de cette vallée d'ouate, à l'heure
-sainte, se refuse à porter tout autre bruit humain. L'eau n'a pas de
-clapotis, les êtres et les choses paraissent figés et mats comme la
-flanelle des vêtements.
-
-Près de la fenêtre, assis dans son parloir, immobile, un vieillard lit
-le _Sunday Times_. Sa villa fait le coin de la route, qui mène à la
-place du village, une basse construction de briques, à vérandas rondes,
-mais si couverte de lierre et si fleurie, qu'elle n'a plus de forme
-architecturale.
-
-C'est un village de poupée, propre, peigné, sans cesse repeint, à la
-façon d'une écurie pour chevaux de course; des cascades de géraniums et
-de pétunias, pendus aux jardinières des balcons, dégringolent jusqu'aux
-porches à colonnes blanchies et poncées, où étincellent des cuivres
-polis à la flamande.
-
-Les boutiques du bourg sont plutôt des échoppes-modèles où l'on ne
-songerait, pas plus que dans les «vieux Anvers» d'Expositions
-universelles, à acheter des denrées nécessaires à la vie. Cartes
-postales et souvenirs. Dites? Sont-ce des hommes et des femmes, en chair
-et en os, qui vivent ici, toute l'année, fascinés par le voisinage de la
-Cour, les yeux fixés sur le château de Windsor, cette masse bleue, là, à
-un mille, qui se profile sur le ciel, avec le drapeau royal flottant à
-la tour, si Leurs Majestés sont présentes?
-
-Vous ne savez jamais le spectacle qui vous attend, si vous allez
-jusqu'au coin de la rue, près de la berge: peut-être le Roi et la Reine
-parlant à un jardinier, sur l'autre rive? ou bien, comme je l'ai vu
-(taisez-vous!), le prince de Galles fumant sa première cigarette, le
-jour de ses dix-sept ans... On jetterait un bouquet de violettes attaché
-à un caillou, qu'il tomberait dans le parc, aux pieds des «royalties».
-
-En remontant vers les sources du fleuve, ce sont des Champs-Élysées, le
-repos après le tumulte et les labeurs, l'oubli ou le palliatif aux
-efforts du snobisme. Voici une Arcadie moderne pour les citoyens d'une
-grande nation de commerçants voyageurs: un nid moelleux où revenir après
-l'orage, blessé, mais fier d'une tâche accomplie. Pendant la tempête,
-l'Anglais, secoué dans sa couchette, à bord, concentre sa pensée sur
-l'image réconfortante d'un Week-End «on the River». L'artificiel et
-charmant décor des Maidenhead et des Slough n'a-t-il pas inspiré plus
-d'un héroïsme, à l'autre bout du monde?
-
-Ainsi se matérialise le rêve d'avenir d'un pratique «Briton»: une
-cabine, reluisante et bien close sous un bon toit d'ardoise; un yacht
-qui soit un home, bien stable sur la terre ferme; un havre pour sa
-vieillesse, de l'eau, des rames à regarder et un phonographe ou, au
-moins, un banjo, car il n'est pas de vraie fête sans un peu de musique.
-Où serait-on mieux que là où est le Roi, au coeur de l'«Empire»?
-
-Ici, l'industrie et la misère sont cachées derrière un gentil treillage;
-ou, peut-être, a-t-on écarté ces importunes? Le pays de Windsor porte la
-livrée du château; d'invisibles ondes hertziennes en propagent, jusqu'à
-l'horizon, des honneurs et un peu de noblesse. O vous, décentes
-retraites, dignes fins d'existence de loyaux serviteurs de la Couronne,
-dans ces bocages silencieux qu'arrose la Tamise, encore domestiquée
-comme un rivulet d'agrément, avant qu'elle ne traverse la grande cité
-populaire!
-
-_Lecture._--Dans ma chambre, où je suis monté m'enfermer pendant le
-«tea», un livre traîne, c'est une monographie d'Oscar Wilde. Quelques
-portraits du poète, à différents âges, me remettent en présence de cet
-être effrayant; l'un surtout, datant d'environ 1885, époque où je le
-rencontrai pour la première fois chez Charles Ephrussi. Wilde revenait
-d'Amérique, grisé de ses succès d'excentrique, paré des plus excessives
-fanfreluches de l'esthéticisme. Quoique je fusse très jeune, bien plus
-qu'ébloui, je me sentis méfiant devant ce qu'il y avait de «toc» dans un
-tel culte de l'Art. Avais-je reçu le mot d'ordre de chez mon maître
-Whistler, où Wilde était l'objet d'incessantes plaisanteries et toujours
-cité comme l'_artiste qu'il ne faut pas être_?
-
-Le visage d'Oscar était mou, comme ces petites têtes en caoutchouc qui,
-jadis, s'inscrivaient dans un rond percé au milieu de toutes les pages
-d'un livre de «nursery», et à quoi s'adaptaient plusieurs corps de
-femmes, d'hommes ou d'enfants comiques. Il y avait de la veulerie, des
-lignes tombantes et courbes, dans ce front, dans ces joues trop grosses;
-la bouche, fine, un peu mollasse, tombait aux coins, non avec une
-expression de mépris hautain, mais, il me semble, à la façon d'une
-vieille femme. Wilde me parut surtout ridicule, comédien, affecté; je
-crus, dès l'abord, qu'il se moquait des personnes présentes, dont aucune
-ne parlait anglais. Mais non: dans sa langue, il était peu différent. Sa
-cravate en tissu de liberty, fraise écrasée (Liberty faisait dans sa
-nouveauté alors, une révolution dans le goût, pour l'ameublement et la
-toilette), sa fameuse canne à pomme d'ivoire, un lis orange à sa
-boutonnière, tout en lui me donnait envie de lui dire: «Je vois d'où
-cela vient; inutile de prendre ces grands airs!...» Mais Paris fut
-conquis. Wilde avait tant d'esprit, il avait un tel génie de conteur! Sa
-conversation annihilait l'esprit critique de Gide. Un brillant auteur
-dramatique, un Dumas fils d'Outre-Manche, un prestidigitateur en
-paradoxes: n'est-ce pas cela qu'il fut, jusqu'à l'heure du _De
-profondis_ et de la trop cruelle expiation?
-
-Oscar Wilde, si agaçant en France, où pourtant il exerce encore une
-mystérieuse, une surprenante influence, était assez à sa place ici. Le
-paysage de la Tamise vous donne plus de patience pour écouter des
-théories de dilettante et d'élégant. La Noblesse, la Beauté des _choses
-inutiles_: absurde conception, dogmes puérils auxquels Oscar s'offrit en
-holocauste.
-
-Mais, qu'on lui pardonne... il eut, comme Flaubert, la religion de
-l'acte d'écrire, une érudition de grand lettré et le courage de
-l'apostolat. Néanmoins, on sourit déjà de ses parures d'époque.
-Baudelaire aurait repoussé du bout du pied, avec les pétales flétris du
-bouquet romantique, le «purple scarlet of sin» et autres détritus de
-chez madame Satan, fleuriste. Personne n'est plus proche du mauvais goût
-qu'un certain genre d'Anglais, qui croit «exquisement» vivre pour l'Art.
-Le groupe esthétique de 80 à 90, dont Wilde fut le héros et la victime,
-passa devant nos yeux, comme le «leading man» d'un musical-comedy,
-grossissant les effets, parce qu'il avait soif d'épater un certain
-public bien plus semblable à lui-même qu'il ne le pensait. Wilde fut
-gâté par un impertinent et inhumain dandysme, semé à Eton, et qu'on
-récolte plus tard à Oxford. Peu d'artistes de son temps, qui n'aient
-voulu prendre les manières de l'aristocratie, s'y faire recevoir, tout
-en se moquant d'elle. Wilde fut un snob--jusque dans les préaux de sa
-prison de Reading--martyr du snobisme.
-
-_Fin de journée._--Des prairies, des prairies gris-bleu, quelques meules
-de foin pâle, des saules; nous sommes si bas, que les ponts de pierre de
-la Tamise sont plus hauts que la ligne d'horizon, comme vus par un
-baigneur dans une perspective d'estampe japonaise où les plans se
-chevauchent les uns les autres. Le dîner s'achève dans la salle à
-manger, au rez-de-chaussée, toutes fenêtres ouvertes sur la rivière; une
-dernière lueur du crépuscule s'y reflète. La table recouverte d'une
-glace, en guise de nappe, avec les cristaux et les argenteries, miroite,
-aqueuse, comme si la rivière entrait dans la pièce et que nous dînions
-dessus. Le lévrier Loff, le plus muet des chiens, qui éternellement fait
-le guet sur la rive par où tout canotier peut s'introduire dans la
-propriété, soudain aboie. Un cornet à piston, sinistre dans ce
-crépuscule, signale l'approche d'un steamer de touristes à bon marché.
-La silhouette du bateau passe devant nous: éclair de lumière électrique,
-tapotement des hélices, une polka enrouée de foire, puis tout retombe
-dans le silence nocturne.
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-UN BILAN ARTISTIQUE DE LA GRANDE SAISON DE PARIS
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-LES ARTISTES ET LE PUBLIC
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-(_Revue de Paris, 1913_).
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-Toutes les formes de l'art décoratif et théâtral, depuis la plastique
-animée, vivante, jusqu'à la peinture, l'architecture et la statuaire, le
-drame, la musique, la chorégraphie, l'orchestre: tels sont les nombreux
-sujets qui, d'avril à juillet, ont capté notre esprit.
-
-Des noms, célèbres partout, ont été prononcés en 1913 à l'occasion
-d'opéras, de pièces, de partitions et de l'inauguration du premier
-théâtre d'art moderne qu'on ait construit en France. Si les opéras de
-Richard Strauss avaient été montés, comme ils devaient l'être, la série
-eût été à peu près complète, des ouvrages dont Paris eut la révélation.
-
-Car ce furent: _l'Annonce faite à Marie_ de Paul Claudel, la _Pénélope_
-de Gabriel Fauré, _la Pisanelle_ de d'Annunzio, _Jeux_ de Debussy, _le
-Sacre du Printemps_ d'Igor Strawinsky, deux ouvrages de Moussorgsky, des
-compositions de Ravel et de Florent Schmitt, un plafond considérable de
-Maurice Denis, un petit chef-d'oeuvre de décoration par Édouard
-Vuillard, enfin de l'architecture et de la sculpture dans la salle de ce
-théâtre des Champs-Élysées actuellement aux prises avec de si graves
-difficultés.
-
-J'omets exprès d'autres «attractions», qui s'ajouteraient à cette liste
-si ceci était plus qu'un résumé. J'écris: «attractions», ce mot
-désignant d'ordinaire, curiosités, _phénomènes_ des Magic-Cities; parce
-qu'hélas! si quelques-uns prennent au sérieux l'oeuvre de l'artiste, le
-public auquel les artistes sont, bon gré mal gré, contraints de
-s'adresser, semble confondre dans une même hâte dédaigneuse, avec les
-baladins et les acrobates, tout homme qui crée. Si bien que tant de
-peine, tant de labeur, de talent, d'ingéniosité, de foi, le produit d'un
-long travail obscur et silencieux, enfin voit le jour comme la bête qui
-sort du toril, est mise tout à coup en présence d'une foule prête à huer
-son premier faux pas. Le créateur reste dans la coulisse, collant son
-oreille aux portants, à attendre ce que déclareront ses juges, ceux
-auxquels il n'a souvent pas songé jusqu'à la minute solennelle, et
-pourtant de si peu de conséquence, où il va jouir de l'illusion du
-triomphe, ou se désespérer d'une défaite.
-
-D'un côté de la scène, les conversations futiles vont leur train, entre
-gens engourdis par un trop bon repas. Pour occuper deux heures de
-demi-sommeil, ils écouteront les bribes d'une pièce, quelques notes de
-musique, dix à peine sur cent d'entre eux sachant même le nom de
-l'auteur. Dans la salle aussi, ce sont les confrères et les critiques,
-un peu plus informés que le public payant, mais plus prévenus pour ou
-contre la victime invisible et solitaire, prêts à ouvrir les écluses à
-leur bile, ou, pire, au sirop de leurs louanges. Derrière le rideau, les
-mêmes jalousies, les mêmes haines; mais aussi l'éternelle candeur du
-jeune ou vieux débutant de ce soir, auteur ou interprète pour qui cette
-heure est «historique», où le monde ne s'occupe, croit-il, que de lui.
-Au néophyte ou au vieil auteur, n'essayez point de parler raison,
-ceux-ci ne semblent s'apercevoir de la présence de leur prochain qu'à la
-minute des applaudissements ou des sifflets. Puvis de Chavannes manquait
-mourir à chaque vernissage d'un Salon où il exposait. Meilhac partait
-pour Saint-Germain, les soirs de première.
-
-L'expérience nous conseille de ne jamais exhiber, ou de garder devers
-nous, aussi longtemps que possible, le fruit de notre cerveau; malgré ce
-que M. Degas enseigne à ses disciples de belle mais inapplicable morale,
-l'_oeuvre_, même quand nous affectons d'ignorer le public, lui est
-destinée. Bien rares, nous le savons, ceux-là qui créent par ordre d'un
-démon intérieur. S'il est des maniaques prêts à brûler, après l'avoir
-achevée, l'oeuvre de toute une existence, l'homme normal s'exprime pour
-forcer l'attention de ses contemporains, gagner son pain quotidien, des
-loisirs, ou ces couronnes de lauriers par quoi l'on nous distingua dès
-l'école et que nous tiendrons toujours pour désirables, puisqu'elles
-nous confèrent une suprématie que chacun, de bas en haut de l'échelle
-sociale, convoite à sa façon.
-
-Artistes, auteurs et public, de par la force des choses, nous avons
-entre nous des rapports nécessaires, si pénibles qu'ils soient devenus.
-Les uns et les autres s'entr'influencent, à travers la rampe de feu qui
-les sépare. Bien plus: tout le monde envahit la scène, veut mettre la
-main à la pâte, pour le moins conseiller, en une dangereuse promiscuité
-d'amateurs, d'interprètes professionnels ou mondains, d'auteurs qu'à
-peine distingue un talent (il court les rues), et à quoi vous
-préféreriez la gaucherie.
-
-Le consommateur d'art serait aussi curieux à étudier que le fournisseur
-de nos plaisirs intellectuels. Qu'est le public parisien? et a-t-il une
-opinion? Chaque catégorie d'artistes a le sien, petit ou grand, jusqu'au
-jour où, la gloire venue, mais on ne sait d'où ni comme, le nom
-prestigieux se répand, compte par lui-même et à part de l'oeuvre. Mais
-c'est là une période de _statu quo_, de quasi-mort. Dans la foule qui
-nous lit, écoute et regarde nos ouvrages, deux catégories: le «gros
-public» et la minorité, les gens de goût. Et c'est la minorité d'où se
-propagent des sortes d'ondes mystérieuses, tantôt rencontrant des
-obstacles, puis allant plus loin, souvent arrêtées avant d'atteindre ces
-masses occultes, anonymes, qui reçoivent le choc tout en ignorant qu'il
-vient d'une élite qui ne se démasquera que beaucoup plus tard. Elle a
-tiré la ficelle des marionnettes.
-
-Un auteur illustre et fêté, à qui je parlais un jour d'André Gide,
-s'impatientait:--«Vos génies sont toujours des inconnus!» L'influence
-actuelle d'André Gide sur la jeunesse, mon Académicien ne la nierait
-plus, mais mon Académicien est mort et ses livres sont oubliés.--Peu de
-gens éprouvent le besoin de comprendre, d'aller au fond des choses; peu
-s'y intéressent, sentent, savent voir par eux-mêmes, mais ils enragent
-si nous le leur disons. Il leur faut des directeurs de conscience, un
-Baudelaire, «aux idées abondantes, coordonnées et systématiques».
-
-De Henri de Régnier, cette belle page: «Le poète, pensait-il, ne doit
-rien ignorer de la nature du beau, ni des façons de le reproduire. Sa
-compétence esthétique doit être universelle. De là, chez l'auteur des
-_Fleurs du Mal_, un sens critique expert et suraigu et cette curiosité
-intellectuelle qu'il appliquait simultanément à l'art et à la vie...
-rien ne lui était indifférent à cause du rythme qui est dans tout. Il
-jugeait un usage comme un tableau, une foule comme un paysage, un esprit
-comme un cristal, car la pensée a ses réfractions. La connaissance des
-formes l'induisait à celle des sentiments.»
-
-Aussi bien Baudelaire ne se trompe pas. Il humait de loin l'âcre odeur
-du chef-d'oeuvre, comme le marin s'approchant de la Corse, d'où,
-raconte-t-on, il émane un secret parfum, comparable à nul autre. A
-chaque époque, il y eut _un goût_; aujourd'hui, il y a _des modes_; mais
-au-dessus d'elles est le _bon goût_. Si dans la discussion vous
-prononcez ce mot-là, quelqu'un prendra l'air blessé, vous interrompra:
-«j'ai le mien, vous avez le vôtre. Quel est _le bon_?»--Ne jouons pas
-sur ce mot, brandon de discorde. Oui, le goût existe. Il n'y en a qu'un
-seul en art; contrairement à l'animal qui ne préfère pas une fleur à un
-os, l'homme inventa le goût qui comporte un maximum de perfection. Quel
-en est le critérium? Il nous semble que c'est l'approbation fraternelle
-d'une élite--la véritable--autour d'une même oeuvre, sans souci des
-différences de cénacles et de la colère du public. L'avenir et
-l'histoire ratifient toujours cet infaillible choix.
-
-On ne «juge» pas une fois, par hasard; pour qu'un jugement ait du poids,
-il faut qu'il fasse partie d'un ensemble, d'un système. Sans nier le
-danger des opinions du professionnel, je tiens du moins qu'il a ses
-raisons à donner, des parti-pris souvent insupportables, des passions
-exagérées comme ses dédains; mais les artistes et leur entourage
-_éprouvent des sensations_ et peuvent vibrer parfois à la première
-rencontre d'une oeuvre nouvelle. Tout vaut mieux que d'indolents et de
-trop légers oisifs, qui nous disent: à vous seuls, qui conçûtes, à vous
-qui interprétez le soi-disant chef-d'oeuvre, incombent la peine et la
-responsabilité; à nous, le plaisir de déguster et, ayant payé, si nous
-ne sommes pas contents, le droit de le dire très haut!
-
-L'enthousiasme ou le dénigrement ordonnés par la mode sont aussi
-irritants et moins excusables que la crédulité de celui qui, ne
-comprenant pas, s'écrie: «On se moque de moi!»; donc l'innocent, le
-crédule abonné des opéras, l'habitué des ouvertures officielles
-d'expositions, croit possible qu'un artiste, de parti pris, lui fasse
-une mauvaise farce, sans réfléchir que cet artiste serait la première
-dupe d'un aussi niais calcul.
-
- *
-
- * *
-
-Peu d'artistes s'asseyent à leur bureau, ou devant un chevalet, sans
-imaginer leur oeuvre allant déjà porter son message à la foule. Voilà
-qui, dans une certaine mesure, serait légitime, si cette foule était de
-même race, sinon de même éducation, que l'artiste.
-
-Une voix qui, peut-être, éveillerait l'écho au bout du jardin, nous
-ambitionnons qu'elle s'enfle et résonne jusqu'aux confins du monde, que
-toutes les nations nous entendent, et notre voix se brise dans cet
-exercice de ventriloque. La France donne encore le ton; de partout on
-continue d'affluer vers Paris, vers ce que nous produisons, ou pour nous
-demander d'approuver le bagage cosmopolite. Notre sort est de produire
-et de juger les autres, de consacrer les réputations étrangères, de tout
-voir et de garder notre marque de fabrique, notre personnalité... tout
-de même.
-
-M. Serge de Diaghilew, un des hommes les plus cosmopolites que j'ai
-rencontrés, m'avouait son dépit, comme il croyait s'apercevoir d'une
-«certaine résistance», pour ne pas dire mauvaise volonté, chez les
-Parisiens, qui, depuis dix ans bientôt, applaudissent à ses successifs
-apports d'art russe. Je lui demandai: «--Pourquoi ne vous passez-vous
-pas de nos suffrages, au moins pour quelque temps, vous que l'on désire
-et appelle partout à la fois, et qui vous plaignez d'une tendance
-réactionnaire en France?--C'est que, me répondit-il, nous ne travaillons
-que pour vous. Vous êtes trente personnes à Paris, les juges seuls
-capables de me délivrer un passeport. Tant que vous ne me l'avez pas
-donné, je suis inquiet. Un Gluck, un Chopin, il y a longtemps de cela,
-sentirent pareillement. Wagner aussi, mais il ne vous pardonna jamais
-l'aventure de _Tannhäuser_!»
-
-Les propos de M. de Diaghilew, je les rapporte parce qu'ils expriment le
-sentiment d'un étranger remarquable. Il allait bientôt constater
-l'attitude indécente du public, vis-à-vis du _Sacre du Printemps_,
-première oeuvre vraiment forte, décisive, d'un jeune Russe, et qui fit
-présumer ce public d'une décadence, mais aussi... quel triomphe dans
-tous les milieux qui comptent selon l'impresario! Nous sommes à la
-fin de quelque chose; peut-être de cette longue période de
-l'impressionnisme, que nous avons créé? Prenons le mot dans son sens le
-plus étendu, car, réservé à la peinture, il y a une quarantaine
-d'années, l'impressionnisme a envahi toutes les branches de l'art. Nous
-en sommes maintenant saturés, et quoique nous ajoutions les préfixes,
-_néo_, _post_, c'est toujours d'une esthétique qu'il s'agit, où la
-raison, la pensée ont moins de part que les sens. La pensée, de même que
-la main de l'artiste, s'est mise à trembler comme ces globules qui
-s'élèvent du sol sous l'action de la chaleur, et que nous voyons monter,
-se perdre dans l'air, par certains midis de plein été.
-
-Nombre de productions exquises durent tout leur charme au désordre de
-l'exécution, à une phrase inachevée, par crainte de platitude ou de
-vulgarité; nous sommes trop redevables à l'impressionnisme de délicates
-jouissances pour entamer son procès, mais il nous déshabitua de l'effort
-des longues périodes, il nous rendit paresseux.
-
-Aussi bien, l'impressionnisme est à court de ressources; à sa place nous
-attendons qu'on mette autre chose. Nous demandons des oeuvres, mais on
-ne nous propose encore que des théories, promettant un retour à des
-formes classiques. Certains artistes, gonflés de sensualité, s'infligent
-de sévères règles de composition, préférent se guinder au risque de se
-dessécher. Les autres se déboutonnent et montrent une fausse parure, un
-vulgaire clinquant[11].
-
- [11] En relisant ces lignes (janvier 1920), je m'aperçois que M. André
- Lhote eut des prédécesseurs avant la guerre.
-
-Qui dira tout ce qu'il faut être ou ne pas être aujourd'hui, pour
-mériter le nom d'artiste dans certains milieux? Je ne sais qui
-fréquenter. Vous sentez-vous à l'aise hors de votre atelier ou de votre
-cabinet? J'aimerais à causer avec des confrères, mais nous ne nous
-entendons pas; alors quoi? Féliciter cette dame de sa jolie toilette ou
-de son thé? Mais elle veut causer d'Art. Attention! vous allez, madame,
-perdre le meilleur de vos attraits et nous ne nous comprendrons pas non
-plus. A la minute où je suis entré chez vous, vous vous êtes mise à
-penser aux choses que j'ai laissées chez moi. J'y ai consacré ma vie, et
-elles ne sont pour vous qu'un aimable passe-temps. Je sens que vous
-préparez une danse, un livre ou peut-être une fresque...
-
- *
-
- * *
-
-Le véritable intérêt de l'esprit humain s'est peut-être éloigné de
-l'Art. L'homme, tout occupé à la conquête des airs, regarderait-il
-ailleurs? Nos enfants préfèrent une dynamo ou un semblant de télégraphie
-sans fil, aux plus alléchantes images. On en vient à se demander s'ils
-sauront, plus tard, regarder un tableau ou un paysage, réciter un poème.
-
-Impossible, pourtant, de ne pas constater un redoublement d'énergie chez
-les artistes, peut-être à la façon des jeunes malades si pleins de hâte
-et de fièvre, parce qu'ils sentent leurs jours comptés.
-
-Je nous croirais plutôt parvenus à la phase extrême d'un long
-développement intellectuel; notre sensibilité se modifie dans des
-conditions compliquées par nos trop nombreuses connaissances, par la
-désastreuse information mondiale, qui nous internationalise et nous
-dissémine. Dans l'avenir, la France restera-t-elle encore à la tête du
-mouvement? Va-t-elle présenter au monde étonné une magnifique fleur
-nouvelle, double, le résultat d'un nombre infini de croisements et de
-sélections? Le vent nous apportera-t-il de l'Est des graines qui,
-tombant sur un sol différent, donnent une floraison sans analogie avec
-les plantes d'où elles furent soufflées dans les airs?...
-
-Paris est devenu une vaste gare centrale. Nous ne sommes que tolérés
-chez nous, quoiqu'on nous prie, par habitude, de donner notre suprême
-verdict.
-
- *
-
- * *
-
-Une autre cause de désarroi et de méprise, nous la trouverions dans les
-rapports qui unissent, nous l'avons vu, les artistes au «monde». Les
-vrais et les faux, pêle-mêle, sont appelés de leurs ateliers dans les
-salons. Deux éléments, qui jamais n'eussent dû se mêler, on essaye de
-les incorporer l'un à l'autre; en vain, l'artiste et le client étant
-d'irréductibles ennemis. Le créateur est un solitaire, il épouvante par
-ses hiéroglyphes. Alors même qu'il s'exprime sincèrement, ceux qui
-l'écoutent se méprennent sur le sens de ses paroles. Quelquefois il est
-à moitié compris, alors c'est la confusion. L'influence d'un artiste
-d'exception, pourra être désastreuse. Mais l'éducation de l'oeil et de
-l'oreille sera sans limite et je crois volontiers qu'un nouveau message
-apporté par le génie d'un Rimbaud, d'un Mallarmé, d'un Cézanne,
-renouvelle notre vision ou une langue. Néanmoins, l'oeuvre originale
-d'un écrivain, d'un peintre ou d'un musicien est un _tout_. Ceux qu'elle
-influence n'ont pas le droit de s'appuyer sur elle pour commander à
-notre admiration.
-
-Agréables pour l'amour-propre d'un maître, les contrefaçons de sa
-manière, son école, ses imitateurs de la première heure; mais, au moment
-où il paraît, ses faiblesses et ses formes les plus extérieures servent
-seules de modèle.
-
-Aujourd'hui, le succès et l'insuccès d'un ouvrage ont leur importance
-sociale. Réjouissons-nous qu'il y ait encore une place réservée pour les
-questions d'art. Mais la qualité de notre production, si différente de
-tout ce qui précéda, imparfaite, nerveuse, fruste, ou visant trop «à
-l'effet», n'est-elle pas comme l'incertitude de l'opinion, la
-conséquence d'inéluctables conditions d'époque? Mercure est entré dans
-la ronde des Muses.
-
-Le public se dépouille de ce qui est sa raison d'être, par vanité et
-esprit d'imitation. Et il croit qu'il va s'amuser... car on ne veut plus
-s'ennuyer, en compagnie de l'art.--Fort bien, sage parti! mais ce n'est
-pas le moins comique du spectateur, calé dans sa stalle, que de temps à
-autre, en de solennelles circonstances, il s'agite, tâte son
-portefeuille, croie qu'on l'a volé! Alors, il s'agit le plus souvent
-d'un chef-d'oeuvre. Le monsieur siffle, insulte. A ces représailles, on
-ne peut opposer qu'un sourire. Ce serait, pour le convaincre, toute une
-éducation à recommencer.
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- *
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-LES RUSSES.--LE SACRE DU PRINTEMPS
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-Une oeuvre, peut-être la plus audacieuse que nous ayons vue depuis
-longtemps, fut jetée en pâture à un public composé de tous les éléments
-auxquels nous venons de faire allusion, dans une salle où rien
-d'étranger à la scène n'aurait dû troubler le spectateur, dont
-l'attitude fut curieuse à observer, en face des plus récentes formes de
-l'art du décor, de la danse et de la symphonie. Paris n'avait à offrir
-pour de tels spectacles que de vieux locaux, tout au plus convenables
-pour des reprises et du vieux neuf. Des hommes hardis se sont réunis
-pour doter un quartier, où l'on se rendait jusqu'alors pour jouir de la
-fraîcheur du soir dans les cafés-concerts, d'un théâtre à la fois
-luxueux et sévère d'aspect, dédié à la Musique, à la Poésie, au Drame et
-à la Comédie. La danse y serait honorée au même titre que
-l'architecture, la statuaire et la grande décoration murale. La genèse
-de cette «subversive», de cette «folle entreprise», que n'avons-nous la
-place ici de la raconter, ne fût-ce que pour mieux illustrer l'état de
-l'opinion, les mille ruses des sociétés ennemies, les rivalités des
-«cénacles», la résistance des institutions officielles, et la routine
-d'un peuple dont le jugement a, comme nous le voyons, tant de prestige!
-
-Les échafaudages étaient encore dressés contre la façade, que l'on prit
-parti. «C'est un Hammam; c'est un temple pour les Théosophes; c'est
-munichois; c'est belge.» Certaines personnes se firent un point
-d'honneur de déclarer, que jamais elles n'iraient dans cette salle-là.
-Mais M. Maurice Denis nous convia à juger de sa noble et grave peinture,
-déjà marouflée au plafond; les nombreux privilégiés admis sur le
-chantier, saluèrent le jeune maître comme «le digne successeur de Puvis
-de Chavannes». Il était «seul capable d'un tel ouvrage». Une placide
-maturité succédait à une jeunesse «indépendante». L'auteur des plus
-délicates improvisations, l'ex-néo-impressionniste, qui sut si bien
-allier le rêve et le symbole à un très moderne sens de la vie,
-s'attestait, du coup, «assagi», certains ont dit: «académique».
-
-Alors, les ennemis du nouveau théâtre, déjà mis en mauvaise humeur par
-les bas-reliefs de la façade, sculptures trop conventionnellement
-archaïques de M. Bourdelle, se calmèrent au cours de ces visites
-propitiatoires. D'autre part, les cénacles des _avancés_ retiraient leur
-confiance à l'initiateur. Il arrivait à M. Denis l'aventure habituelle
-des artistes qui eurent de bonne heure un succès d'audace, puis se
-calment. M. Vuillard n'avait décoré, de façon d'ailleurs délicieuse, que
-le foyer du «petit théâtre de comédie»; de timides concessions à
-l'ex-impressionnisme, dans des coins obscurs de l'édifice, étaient comme
-des fiches de consolation pour les retardataires de l'école où M.
-Maurice Denis fit ses premières fredaines, nos quotidiennes délices
-d'antan. On commença de regretter l'ancien opéra de Charles Garnier, le
-blanc, le rouge et l'or, les girandoles, l'aspect «chaud» de théâtres
-poussiéreux et franchement combustibles. On retourna voir le plafond de
-Lenepveu à l'Académie Nationale de Musique, les mièvres muses de Paul
-Baudry, depuis des âges oubliés. Le théâtre des Champs-Élysées fut
-immédiatement décrété intermédiaire entre les théâtres réguliers et les
-«scènes d'à côté»[12].
-
- [12] L'ancien théâtre libre, le théâtre de l'OEuvre, le théâtre des
- Arts de M. Rouché, le théâtre du Vieux-Colombier.
-
-C'est justement cela que devait être l'entreprise! Elle faisait appel à
-ces amateurs mixtes et sérieux, qui souhaitent un retour vers un art
-plus sage, plus traditionnel. M. Denis est leur peintre, M. Vincent
-d'Indy leur musicien. Il est bon que la _Pénélope_ de M. Gabriel Fauré,
-le doyen de nos maîtres compositeurs, ait servi de premier programme à
-la «Grande Saison»; elle lui a donné une signification très «noble».
-Mais le péril était que le théâtre des Champs-Élysées ne pût compter que
-sur la seule clientèle des lecteurs fidèles des jeunes revues, des
-mélomanes entraînés, de ces amateurs qui visitent toutes les
-expositions, possèdent au moins quelques notions et le respect de
-certains noms. Ceux-ci montent, en effet, aux galeries supérieures, et
-il fallut remplir les loges de diamants et de perles, rendre luxueuses
-des représentations «de gala» et compter sur le snobisme de puissants
-mécènes. _Le Barbier de Séville_, _Freischütz_, _la Passion_ de Bach
-allaient alterner sur l'affiche avec un nouveau et terrible
-chef-d'oeuvre: _le Sacre du Printemps_.
-
-Nous proposant d'étudier les rapports du public et des artistes
-d'aujourd'hui, nous avons pensé que l'entreprise du théâtre des
-Champs-Élysées (puisque la forme dramatique est la plus populaire, la
-plus accessible à la masse) devrait nous y aider.
-
-Dès le vestibule, une tendance s'y avoue, un parti pris. La simplicité
-des lignes, le marbre uni, des panneaux archaïques de M. Bourdelle,
-représentant des mythes et des théogonies, tout concorde à créer une
-atmosphère de recueillement. On a tenu à ce que cet édifice nous mît en
-disposition--par sa sobriété, élégante mais un peu froide--de mieux
-suivre des représentations d'art, sorte de «Bühnenfestspiele» comme
-Wagner les voulut à Bayreuth. Peut-être, pensions-nous, pourrait-on
-réussir ici ce qu'on dit impossible à l'Opéra? Cette organisation serait
-le contre-pied des entreprises subventionnées et des théâtres des
-boulevards; nous voulions à la fois jouer du classique et accueillir les
-audaces modernes; une galerie d'exposition, sous le même toit, servirait
-d'annexe et de prolongement à celles des Durand-Ruel, des Bernheim, des
-Druet, où la lutte fut déclarée contre l'Académisme et la «convention».
-Les gros succès d'«auteurs favoris de la foule» n'y seraient pas enviés.
-
-Il serait puéril de soutenir qu'une oeuvre de génie ne s'adresse pas à
-la foule, témoin nos chefs-d'oeuvre du répertoire, même ceux qu'on
-discuta à leur origine. Wagner, qui eut sans cesse pour objectif de
-parler à toute la Germanie, écrivit des poèmes nationaux, aujourd'hui
-patrimoine de l'univers entier. Mais combien d'années s'écoulent avant
-qu'un tel révolutionnaire passe, des ténèbres de ses premières luttes, à
-la pleine lumière de la gloire mondiale? Aussi bien le cas d'un Wagner,
-pour être le plus illustre, déborde les limites ordinaires de l'esprit
-humain et n'est pas concluant. Nos directeurs de théâtre n'ont pas à
-choisir entre des astres de pareille grandeur.
-
-Le nombre des ouvrages courants, de «belle tenue» et de solide valeur,
-reste infime, et l'on regrette, chaque fois qu'est publié le programme
-d'une saison théâtrale, de s'avouer à soi-même: Je resterai souvent chez
-moi!--Si nous confessons ainsi notre découragement, nous provoquons la
-pitié des gens qui ne demandent qu'à s'amuser, ou plus modestement
-encore, à ne pas s'ennuyer pendant trois heures de suite. Ceux-là ont
-leur goût aussi, et qui fait recette.
-
-Le danger couru par les initiateurs du théâtre des Champs-Élysées tient
-à ce qu'ils espérèrent pouvoir faire «communier dans l'art» ceux qui
-vont au spectacle pour s'exhiber ou prendre un plaisir anodin, et ceux
-qui y vont pour s'exalter. Ils voulurent imposer aux premiers les
-habitudes d'esprit des seconds. Il se peut qu'il y ait unisson, tout au
-moins respect chez tous, à l'occasion d'un festival Bach, Beethoven, à
-la reprise de vieux chefs-d'oeuvre que la bienséance et la bonne
-éducation font un devoir, même à ceux qu'ils ennuient, d'écouter en
-silence; _Parsifal_ sera reçu avec enthousiasme, même si quelques
-wagnériens des premiers temps de Bayreuth en regrettent l'exportation...
-en subissent l'ennui.
-
-Je surprendrais bien des lecteurs de la _Revue de Paris_, en leur
-énumérant des artistes, inconnus d'eux et illustres dans des cénacles où
-tel dramaturge, tel musicien, tel peintre, célèbres pour la foule, ne
-comptèrent jamais, même avant que la gloire et l'Institut aient pu leur
-susciter des jalousies et quoique nul ne conteste le remarquable talent
-de ces personnages officiels. Il s'agit pour un artiste de créer, autour
-de son nom, une atmosphère qui commence par sembler irrespirable à la
-foule. De tout temps, il en fut d'ailleurs ainsi, mais la roue tourne
-aujourd'hui avec une telle vitesse, que les plus encensés d'hier doivent
-envisager avec philosophie les retours de l'opinion. Aussi, un autre
-malentendu gêne la discussion, dès que vous essayez de faire une liste
-de ce que vous croyez être d'«incontestables chefs-d'oeuvre»; et encore,
-parmi ceux-ci, y en a-t-il qui se démodent assez vite, pour ensuite
-reprendre leur valeur réelle.
-
-«Le gros public» ne sait pas encore qu'il faille admirer les génies
-chers aux «cénacles» et l'ennui demeurera ce que personne ne tolère,
-même par snobisme, pendant le temps, qui peut paraître si long, d'une
-représentation.
-
-Il y eut dès le début de cette première saison et il y aura encore--si
-l'entreprise ressuscite--des soirées de bataille indécise ou de malaise.
-Les ouvrages étrangers, qui furent le principal attrait du théâtre des
-Champs-Élysées, sont sans appas pour une notable portion des auditeurs,
-puisque les incomparables spectacles de _Boris Godounow_ et de
-_Kovanchina_, défendus par un interprète comme M. Chaliapine, ne
-remportèrent pas les triomphes prévus par les bailleurs de fonds.
-
-Un fait inquiétant pour l'École française, de plus en plus engagée dans
-ses espoirs et ses promesses d'une renaissance classique et nationale,
-c'est l'arrivée des Russes qui, d'un coup de baguette magique, ont une
-fois de plus animé, fait vivre un nouveau théâtre et prouvé par une
-oeuvre audacieuse, d'une saveur âpre, d'une puissance déconcertante, les
-dangers du fâcheux individualisme où nous nous égarons.
-
-Le _Sacre du Printemps_ marquera une date dans l'histoire de l'art
-contemporain, peut-être dans l'Histoire.--Deux actes seulement; un
-ballet (mais est-il bien équitable d'appeler ballet ce tableau
-chorégraphique, cette production à peine classable, cette étrange et
-grave chose?) oui, un court divertissement, comme on disait jadis à
-l'Opéra, mais quasi religieux; est-ce là ce que nous retiendrons de
-l'année 1913, quand la mémoire aura déjà confondu le reste de la
-meilleure contribution française avec celle des années précédentes?
-
-J'ai hésité longtemps, avant d'oser prendre le _Sacre du Printemps_
-comme principal objet de ces notes. C'est après mûre réflexion que je me
-suis convaincu de l'importance de ces soirées tumultueuses où, enfin,
-nous avions de quoi nous passionner et un prétexte pour prendre
-position. Pendant ces quarante minutes, le public et les artistes se
-montrèrent à l'observateur dans la nudité de leur plus intime nature. La
-salle nouvelle, telle que nous l'avons décrite, ajoutait encore au sens
-du «phénomène.» Il y a des heures où nous déposons, malgré nous,
-l'uniforme que d'anciennes habitudes nous imposent et que de fortes
-émotions, seules, obligent à rejeter.
-
-C'est un beau spectacle, et trop rare dans une société lasse et
-sceptique, que celui de la ferveur et de l'indignation spontanées. Tout
-cela pour deux actes de danse et une partition de quatre-vingt-neuf
-pages? Nous ne sommes plus au temps d'_Hernani_ et de _Tannhäuser_. Il y
-a tendance à tout raccourcir: c'est ce que les Russes ont senti et ce à
-quoi ils s'évertuent. Cherchez à côté et derrière le _Sacre du
-Printemps_, apprenez à connaître des collaborateurs, presque impossibles
-à y distinguer dans leur contribution personnelle, on dirait anonyme. Il
-faut les avoir vus de près, pour que tombent les derniers scrupules
-qu'on aurait à parler un peu longuement d'eux et de ce qu'ils viennent
-d'accomplir.
-
-Un grand coup de vent a passé sur les steppes, qui, traversant l'Europe,
-nous est soudain venu rafraîchir pour quelques instants, interrompant
-notre sommeil aux rêves confus. Le réveil fut si brusque et la secousse
-si brutale, qu'il nous fallut un peu de temps pour nous remettre
-d'aplomb. Avions-nous pris nos dispositions, étions-nous en état de
-comprendre? Certains croyaient y être, parmi les fervents de la musique
-et de la chorégraphie slaves.
-
-1913 était la sixième saison russe. M. Serge de Diaghilew,
-infatigablement, s'est dévoué à notre initiation, organisant des
-expositions de peinture et d'art décoratif, louant le Châtelet ou
-s'associant avec les directeurs de l'Opéra, pour y amener des
-interprètes admirables d'admirables ouvrages. Nous connûmes Moussorgski
-et son immortel _Boris Godounow_, Rimsky Korsakoff avec _Ivan le
-terrible_ et son ballet de _Shéhérazade_, Glazounow, Borodine, enfin les
-meilleurs des compositeurs d'hier et d'aujourd'hui, puisque d'Igor
-Stravinsky sont _l'Oiseau de feu_, _Petrouchka_ et le _Sacre du
-Printemps_: la phalange des génies russes, moins admirés chez eux que
-l'anodin Tchaïkowski, ou qu'Antoine Rubinstein; les novateurs et les
-révolutionnaires de la seconde moitié du XIXe siècle, grâce à M. de
-Diaghilew, sont devenus nos intimes amis et nos maîtres.
-
-Un art plastique de la même saveur orientale et barbare, frère de la
-mélodie religieuse ou populaire, fonds où puisèrent tous ensemble les
-réformateurs de l'école musicale (lyrique et symphonique); des couleurs
-vives, agencées avec un raffinement barbare, des formes primitives, une
-simplification apparente des ressources de la décoration théâtrale; des
-choeurs qui agissent comme la foule dans la rue et participent au drame;
-des danseurs qui nous ont prouvé la décadence de notre corps de ballet
-et l'indigence de notre fade chorégraphie: voilà, et nous sommes bien
-forcés de le rappeler ici aux mémoires fragiles, voilà ce avec quoi,
-depuis dix ans, les «saisons russes» ont refait l'éducation de nos sens.
-
-Je ne sais quelle influence étrangère a jamais marqué une telle
-empreinte sur la production française. La littérature déjà, avec
-Tolstoï, Dostoïewski, Tourgueneff, commença de détourner nos yeux des
-images où ils se fixaient trop paresseusement; l'odeur de la terre, au
-parfum aigre mais pur, s'est propagée jusqu'à nous; la vertu de
-l'inspiration populaire et nationale ne pouvait qu'enrichir notre esprit
-alerte et nous conseiller un examen de nous-mêmes. L'avenir nous dira le
-profit que nous en aurons tiré, mais l'influence est désormais
-impérieuse, une obsession. Ce n'est pas à nous, les premiers inoculés,
-de dire si ce vaccin aura été salutaire, ou non. Ceux qui souhaitent le
-retour à un art plus simple, plus naïf, plus général et moins
-provisoire,--ce à quoi enfin visent les meilleurs d'entre nous--, les
-Russes leur ont proposé des formes qu'il ne faudrait pas calquer, mais à
-côté desquelles il y a un vaste territoire pour notre expansion.
-Cependant, à l'heure où, par le costume de nos femmes et de nos enfants,
-par l'ameublement, les magasins de nouveautés eux-mêmes ont répandu le
-genre russe dans les classes les plus modestes, une lassitude, un
-agacement chez les premiers adeptes commence à se déceler: c'est
-l'agacement des admirations intempestives, qui amène de brusques et de
-nerveuses réactions. Un tel a défendu telle chose: je ne puis donc
-l'aimer. Tel est le mot d'ordre.
-
-Le théâtre des Champs-Élysées ouvrait ses feuilles de location pour son
-premier trimestre, à un public blasé, enclin à l'ironie, démuni de
-patience et qui se plaignait déjà, car il est versatile. Les programmes
-affichés n'annonçaient guère que trois ou quatre ouvrages inédits, dont
-plusieurs franco-russes ou russes francisés. Encore des ballets! Sans
-les étoiles de naguère, sans le maître chorégraphe Michel Fokine; et cet
-infatigable Nijinski allait encore une fois personnifier le _Spectre de
-la Rose_ et le nègre gris de _Shéhérazade_! La patience du public était
-à bout! On avait espéré enfin connaître à Paris les opéras de Richard
-Strauss. Les gens se groupaient d'avance pour ou contre ce trop heureux
-compositeur, le plus en vue des maîtres modernes, et, déjà, lui aussi,
-suspect aux «délicats» par l'excès même de sa gloire et la facilité si
-abondante de sa muse viennoise. Le théâtre des Champs-Élysées, très
-pressé de raffermir ses assises et, à une heure éminemment française, de
-prévenir le reproche d'être cosmopolite, remit à plus tard la production
-du _Rosenkavalier_ et d'_Elektra_. En effet, c'est toujours à ces vagues
-de l'opinion (ceci n'a, en général, rien de commun avec l'art) que sont
-dues les lenteurs, les hésitations à monter un ouvrage, depuis des
-années déjà, connu à Bruxelles ou en province, et souvent son abandon
-complet. Un directeur parisien, courageusement, établit dans son cabinet
-un programme inédit, croyant pouvoir compter sur la sympathie des
-connaisseurs et sur l'argent des snobs: à la dernière heure, tout
-s'écroule, car la mystérieuse «opinion publique» a fait son oeuvre.
-Comme l'art de Strauss était suspect aux fidèles de la Schola, il fallut
-compter sur l'aide de nos amis les Russes, pour faire accourir le public
-cosmopolite.
-
-Des musiciens scrupuleux ont critiqué l'adaptation chorégraphique de
-musiques telles que le _Carnaval_ de Schumann, l'_Invitation à la Valse_
-de Weber, _Thamar_, _Shéhérazade_. La réussite de ces audacieuses
-transcriptions ne calma pas la susceptibilité des puristes. M. de
-Diaghilew s'ingénia à commander des partitions originales à MM. Debussy,
-Florent Schmitt et Ravel. Nous eûmes le charmant _Daphnis et Chloé_ et
-la _Tragédie de Salomé_. Autant aux _Nocturnes_ de Debussy (danse de
-mademoiselle Loïe Fuller, l'implacable doyenne), qu'à la _Péri_ de P.
-Dukas (danse de mademoiselle Trouhanowa, décors de M. Piot), les
-«avant-gardes» grognèrent. L'ancien ballet à «ensembles» les laissait
-indifférents. Enfin furent annoncés _Jeux_, première collaboration de
-MM. Debussy et Nijinski. Les poitrines haletèrent, les grandes batailles
-allaient être livrées. _Jeux_ et le _Sacre du Printemps_ furent les
-morceaux de résistance de la saison 1913.
-
- *
-
- * *
-
-Nous ne croyons pas superflu de parler longuement de l'étrange et
-complexe petit groupe d'artistes, appelé chez nous «les Russes», qui,
-sous l'inspiration et la conduite de Serge de Diaghilew, se sont imposés
-peu à peu, à Paris d'abord, puis au monde entier. Les personnes qui
-vécurent à Saint-Pétersbourg, les mondains, les diplomates, ont pitié de
-notre admiration pour cette poignée de créateurs et d'interprètes: «Si
-vous saviez ce qu'on fait là-bas, si vous étiez allés à l'Opéra, si vous
-connaissiez les théâtres impériaux et leurs troupes, vous comprendriez
-qu'on vous trompe; on vous donne, chez vous, ce dont la Russie ne
-voudrait pas.» De même ignorent-ils que nos expositions françaises,
-organisées par de vrais connaisseurs et pleines de Degas, de Manet, de
-Renoir et de Cézanne, représentent, plus que les Salons officiels, la
-force créatrice des Français.
-
-La nouveauté et la force de «nos Russes» viennent d'une collaboration à
-peu près égale et sans précédent, de toutes les branches de l'art; c'est
-une fusion presque paradoxale d'énergies associées, d'hommes qui
-s'effacent l'un derrière l'autre, nul ne passant jamais devant son
-voisin pour parader. M. Serge de Diaghilew pousse à un tel point sa
-méfiance pour l'étoile et l'artiste vedette, que nous le vîmes
-successivement renoncer à Pavlova, à Fokine, aujourd'hui même, à
-Nijinski. Ces artistes, aussi désintéressés qu'enthousiastes, amoureux
-de la beauté, jusqu'à hier vivaient comme une confrérie, un peu à la
-manière du _Preraphaelite Brotherhood_ de Millais et de D. G. Rossetti;
-ce furent des musiciens, des littérateurs, des peintres, des poètes, des
-historiens archéologues ou des esthéticiens même, comme monsieur
-Roerich, ou l'inventif et trop modeste Alexandre Benois, à qui nous
-devons cette merveille, _Petrouchka_: Alexandre Benois est un historien
-d'art et un critique de grande réputation. Il publia des albums
-d'estampes en couleurs, aussi piquantes que l'histoire de Frédéric le
-Grand par Adolf von Menzel. Je ne puis citer tous les noms de ces
-Russes, passionnés pour le génie de leur race, fervents des coutumes
-anciennes de leur nation. Ils rencontrèrent, pour les réunir en
-faisceau, un Mécène, alors adolescent plein d'exubérance; M. Serge de
-Diaghilew, grâce à sa position en vue dans la société pétersbourgeoise,
-mit en relation les plus extrêmes du groupe avec des personnages de la
-Cour; mais cette confrérie qui, depuis dix ans, s'est tant mêlée à nous
-(certains même se mirent à voyager plus qu'ils ne l'auraient souhaité et
-se retirèrent), cette confrérie est demeurée essentiellement russe,
-fidèle à son cher vieux Pétersbourg; l'hiver, elle se retrouve aux
-ateliers d'où elle est partie pour la diffusion de ses idées.
-
-J'ai fait la connaissance, il y a tantôt vingt ans, de M. Serge de
-Diaghilew. Je devais très souvent le rencontrer par la suite, et n'ai
-jamais cessé de suivre le développement de sa vive intelligence, si
-sûre, et à l'abri des fautes de goût. S'il n'a signé aucun ouvrage,
-c'est lui, le _deus ex machina_, le «professeur d'énergie», la volonté,
-qui donne corps aux conceptions des autres. Il tire le meilleur de
-chacun. Impresario fortuit et étonné, cet être féroce et redoutable
-diffère d'un entrepreneur de tournées, comme Vaslaw Nijinski est autre
-qu'un maître de ballet ou qu'un danseur ordinaire.
-
-Je viens d'écrire le nom du principal interprète; vous êtes-vous demandé
-pourquoi ce petit Slave, ancien élève de l'École Impériale, simple
-danseur, célèbre sans doute comme Vestris ne le fut pas, vous le sentez,
-même si vous ne l'avez vu que bondissant sur des tréteaux, porter en
-lui, avec l'élasticité et la grâce, l'Art souverain?... Cela intrigue,
-cela irrite presque, on ne sait comment le qualifier.
-
-Nijinski se promène dans les Musées, est cultivé d'une façon singulière,
-car il fut, dès son adolescence, découvert par des hommes-devins. Des
-paroles de lui, telles qu'elles nous sont traduites, révèlent un sens de
-la beauté, une grande fraîcheur enfantine de sensations, la disposition
-aux longues rêveries des paysans de chez lui. Issu d'une ancienne
-famille de chorégraphes polonais, dont il reçut son impeccable
-technique, il grappilla des connaissances peut-être mal coordonnées,
-mais excitantes, qui se greffèrent sur un tempérament renfermé, inquiet.
-
-L'an dernier, j'étais encore dans ma chambre d'hôtel, un matin de juin à
-Londres, quand on m'appela au téléphone. Diaghilew me priait de venir
-immédiatement et de lui consacrer ce jour. Debussy attendait, impatient,
-pour en écrire la partition, qu'on lui envoyât par la poste du soir, un
-libretto; ce divertissement moderne, _Jeux_, avait déjà beaucoup
-préoccupé le compositeur et le danseur. Je me rendis au restaurant où
-nous devions travailler avec Diaghilew, Nijinski et Léon Bakst. Pénible
-et lourde séance à laquelle j'assistai comme scribe, tâchant de mettre
-sur le papier les quelques lignes indicatrices de l'action. Après avoir
-gémi, m'être défendu contre une besogne dont le sens m'échappait, dont
-les détails, le vague, les lenteurs de la dictée m'effrayaient aussi, je
-sortis de cette séance rempli d'admiration pour la foi religieuse de mes
-bizarres collaborateurs. Le travail faisait de ces diables-là des
-enfants studieux et graves. Qu'allait tirer de ce canevas si primitif,
-si pauvre et si ambitieux à la fois, ce Debussy qui toujours fut
-exigeant pour ses poèmes? Nijinski, autour de notre table de déjeuner,
-avait esquissé des gestes anguleux. Il semblait faire des propositions
-bien vite mises de côté par ses camarades, comme irréalisables,
-imaginait des choses un peu puériles, des «anticipations» à la Wells, le
-passage d'un aéroplane sur la scène, des costumes de tennis pour 1920.
-Je crus, ce jour-là, que Nijinski était fou. Ils m'effrayaient, ces
-maniaques, si remplis, cependant, de conviction. On rédigea; le
-manuscrit fut expédié dès le soir et je n'entendis plus parler de _Jeux_
-avant l'hiver. Toutefois, j'appris qu'en automne, à Venise, ce frêle
-libretto, approuvé du musicien, déjà mis en musique, n'avait cessé
-d'être discuté, remanié, allongé, puis raccourci, dans d'autres
-interminables conversations. Nijinski, je le craignais, trop
-enthousiaste des peintures de nos cubistes, confondues dans sa tête avec
-l'art des vases grecs et des Primitifs, ne rêvait à rien moins que la
-suppression du ballet. Il dédaignait ce que nous appelons _ballet_, les
-étoiles, les nombreux coryphées, les ensembles. «Il faut arrêter court
-ce qui a trop duré; la vie, aujourd'hui, est plus hâtive qu'elle ne le
-fut jamais. Il ne s'agit pas d'être d'aujourd'hui, il faut être de
-demain, et devancer l'avenir...» Ces lambeaux de phrases me revinrent
-ensuite à la mémoire. A Londres, elles m'avaient paru trahir une
-inquiétude d'autant moins légitime, que j'avais laissé Nijinski fier
-encore, et, je le croyais, satisfait de son bas-relief antique,
-l'_Après-midi d'un Faune_, un chef-d'oeuvre d'invention.
-
-Le tumulte, les méandres chorégraphiques, l'endiablé mouvement, les
-rythmes orientaux auxquels Michel Fokine nous habitua, et qui sont pour
-nous le «ballet russe», il devenait trop certain que Diaghilew, Bakst et
-leurs adeptes, en étaient las, avant nous-mêmes. Fokine, d'ici rejeté,
-appelé par l'Amérique, c'était le jeune fou qui allait se substituer à
-son maître. Quel «futurisme» russe allait donc, en 1913, sévir dans la
-nouvelle salle des Champs-Élysées?
-
-Nous le savons maintenant.
-
-Notre déception de la première heure fut cruelle, mais la désillusion et
-la peine ressenties à la répétition générale de _Jeux_, nous allions
-bientôt nous les expliquer et nous regrettâmes, après le _Sacre du
-Printemps_, de n'avoir, en _Jeux_, prévu l'une de ces ébauches ratées,
-où les créateurs de demain se cherchent, s'entraînent. A la répétition
-générale, l'effet fut nul. La scène parut vide; le fameux danseur
-semblait s'oublier lui-même, et Nijinski paraissait dans l'action comme
-un sculpteur contemplant des figures qu'il tâcherait en vain d'animer.
-La charmante Karsavina n'avait aucune occasion d'arrondir ses grâces; sa
-belle partenaire, mademoiselle Schollar, s'était enlaidie, et trois
-grêles acolytes, assez falots, manquaient à remplir le vaste cadre, un
-paysage cru, d'un vert pénible, la dernière venue des maquettes de M.
-Bakst.--Stupeur des amis! On faillit ne point donner la représentation.
-Le musicien, le directeur étaient atterrés. Mais M. Serge de Diaghilew
-se lève et déclare que «_la fontaine_» (sans doute une des dispositions
-linéaires des trois danseurs?) est «un chef-d'oeuvre de la plastique» et
-que nous n'y avons rien compris. Devant pareille assurance, on est
-ébranlé.
-
-Nous pensons, comme M. Henri Ghéon, qu'aujourd'hui l'erreur de _Jeux_ ne
-tient pas tant au style volontaire des attitudes et des bonds, qu'à leur
-inadaptation au modernisme, non seulement de la musique, mais du cadre
-aussi et du sujet; les «Jeux» semblent être tracés sur une épure; ils se
-coupent à angles vifs; l'abstraction, plus que le sentiment, les mène;
-Nijinski les applique encore à une matière neutre; ici le chorégraphe
-nous donne, avant son art, les «préconceptions» de son art; ce qui
-l'intéresse le moins, c'est le sujet, là justement où résidait la force
-poétique de l'art de Michel Fokine. Mais qu'il rencontre un thème dont
-il puisse épouser la grandeur et qui s'accorde à ses recherches, et il
-conçoit le _Sacre du Printemps_. Considérons _Jeux_ comme des exercices
-et montrons-leur quelque indulgence en songeant à ce qu'ils nous ont
-préparé.
-
-Les musiciens ne comprirent pas que Claude Debussy eût toléré cette
-interprétation de sa musique. Les gens du monde, les abonnés, trouvèrent
-cela «assez joli» ou même «frais», selon leur entourage, ou «hideux» et
-«impertinent». Le fameux «tolle» de la prude presse parisienne, à propos
-de l'_Après-midi d'un Faune_, les prétendues indécences que des coureurs
-de music-halls et de revues de fin d'année découvrirent et signalèrent
-dans cette admirable scène antique, on en voulait, à tout prix,
-l'équivalent, sinon l'aggravation, dans _Jeux_.
-
- *
-
- * *
-
-Il faut se placer d'une façon nouvelle en face d'un art neuf, qui veut
-s'élever, se purifier, peut-être aller trop loin dans le symbole. Je ne
-sais encore si l'on n'abuse pas de la «stylisation», si l'on peut
-schématiser chorégraphiquement la Jeunesse, l'Effervescence, l'Émoi du
-Plaisir juvénile, la Terreur panique causée par les forces de la nature.
-Si Diaghilew était le prophète de l'avant-garde, nous comptions sur lui
-pour nous découvrir le bel Avenir. Or, tout à coup, nous nous sommes mis
-à douter de lui et avons ri de sa foi en Nijinski, _auteur_; cependant
-l'on pourrait établir des rapprochements entre l'esthétique de cet
-_auteur_ et les danses habituelles de l'Opéra...
-
-Chacune de celles-ci était un signe convenu, un symbole où Stéphane
-Mallarmé se plaisait. Pour Nijinski, «l'expression schématique de l'état
-d'âme» se substitue aux turbulences académiques et conventionnelles; de
-même, pour le néo-impressionniste Henri Matisse, une géométrie des
-taches tient lieu de l'équilibre secret des «valeurs» et des rapports de
-tons.
-
-Encore une fois, dans l'art moderne, il y a un désir presque universel
-de retour aux formes simplifiées des primitifs, même des Barbares.--Si
-je voulais décrire _Jeux_ ou le _Sacre du Printemps_, ce serait comme de
-la statuaire.
-
-Ce qu'un sculpteur comme Maillol réalise avec l'argile, Nijinski l'a
-peut-être entrevu, peut-être accompli dans le vif.
-
-Selon M. Henri Bergson, l'une des plus fréquentes causes du rire, c'est
-le cas où un de nos semblables, devant nous, rompant l'harmonie du
-corps, par accident, par infirmité, prend l'aspect d'un automate, semble
-perdre contrôle sur lui-même. _Jeux_ et encore davantage le _Sacre_,
-déclenchèrent un rire irrépressible chez les spectateurs, ou les
-blessèrent comme une offense, comme la peinture des cubistes...
-
-Sur l'affiche, il nous est donné trois noms d'auteurs pour le _Sacre du
-Printemps_: Roerich, Nijinski et le génial musicien, Igor Stravinsky. M.
-Henri Ghéon se demande: «Qui a fait cela?»
-
-«Cette question préliminaire, que nous ne pouvons pas éluder, pourtant
-n'a de sens que pour les Occidentaux que nous sommes. Chez nous tout est
-individuel... Il n'en est pas de même chez les Russes. S'il leur est
-impossible de communiquer avec nous, lorsqu'ils sont entre eux, ils ont
-une extraordinaire faculté de mêler leurs âmes, de sentir, de penser la
-même chose à plusieurs (cette fusion des âmes n'est-elle pas en partie
-le sujet des romans de Dostoïevsky?). Leur race est trop jeune encore
-pour que se soient construites en chaque être ces mille petites
-différences, ces légères mais infranchissables défenses, qui abritent le
-seuil d'un esprit cultivé. L'originalité n'est pas, en eux, cette
-balance fragile de sentiments hétérogènes qu'elle est en nous... C'est
-pourquoi elle peut s'engager et se perdre un instant dans les autres.»
-
-La source même de nos opinions, notre conception esthétique sont
-modifiées par le _Sacre du Printemps_, ouvrage le plus réussi, invention
-la plus «menée au but» que nous ayons eu à applaudir, depuis...
-Wagner?...
-
-Igor Stravinsky avait déjà écrit l'_Oiseau de Feu_, bijou oriental, et
-_Petrouchka_, drame de baraque, parade de pantins, qui, après nous avoir
-divertis, nous a touchés par son pathétique. _Petrouchka_ était,
-néanmoins, encore un tableau de la Russie et d'une époque très définie;
-Alexandre Benois avait peint, en illustrateur, les toiles de fond, et
-dessiné, en caricaturiste, une foule populaire du Pétersbourg de 1830.
-La symphonie savante, transcription musicale des bruits forains,
-atmosphérique, légère, polyphone, discordante jusqu'à nous faire
-tressauter, demeurait néanmoins amusante et familière, avec ses valses
-d'orgue de barbarie et ses cornets à piston.
-
-Mais Igor Stravinsky, nous le savions depuis quelque temps, subissait
-une crise; son esprit enclin au mysticisme était attiré vers des régions
-plus hautes.
-
-L'écueil, pour un compositeur, est toujours dans le choix d'un poème; si
-le musicien souhaite s'écarter des voies frayées et s'il n'est lui-même
-poète autant que musicien, il cherchera en vain le collaborateur de ses
-rêves. Je me souviens des descriptions que me donna jadis, de sa
-conception dramatique, mon cher Claude Debussy: pas d'individus; des
-nuages sur la mer, des foules dans la nuit, des phénomènes
-météorologiques! Peut-être ces visions qu'il dépeignit, par de si beaux
-sons, dans sa série de _Nocturnes_? J'imagine que Stravinsky se posa les
-mêmes problèmes et que ses objections furent identiques; tout libretto
-mettant aux prises des caractères humains, des _individus_, est
-antimusical et restreint le compositeur.
-
-Dans des causeries avec Nijinski, les deux artistes en vinrent à se
-prononcer pour une sorte de fresque animée des âges mythiques de la
-Russie. Roerich, érudit archéologue et peintre, proposa différentes
-légendes russes primitives, païennes, entourant le culte originel du
-Soleil et de la Terre. Stravinsky travailla sur ce libretto, puis, de
-même que Nijinski pour la danse, le trouva trop précis encore pour sa
-musique. Ces idées à la russe, d'esprits capables de nourrir en eux de
-longs desseins, revêtirent tour à tour des formes dont aucun des trois
-collaborateurs ne songeait même à délimiter sa contribution personnelle.
-Le _Sacre_ est une oeuvre de foi commune, profonde et ingénue, d'un art
-hiératique et «primitivement» humain, dans un vague panthéisme, spécial
-à ces rêveurs émotifs, qui n'ont en somme avec nous que des rapports
-très superficiels, et ne nous rejoignent presque jamais par le fond de
-leur pensée; effrayant peuple dont on peut tout attendre.
-
-Le symbole a, pour ces hommes qui nous étonnent et nous inquiètent, la
-force de la réalité. S'ils réalisent leurs concepts, d'une telle
-maîtrise--et d'une technique sûre, ainsi qu'ils viennent de le
-faire,--faudrait-il dire qu'ils donnent une forme, proposent un exemple
-(peut-être inutile, mais l'avenir nous le dira) aux artistes de notre
-vieille Europe, troublés de venir, si tard, faire entendre une voix
-d'avant la mue? Rien, chez un Russe, n'est impossible; rien n'est
-paradoxal, ni choquant pour sa raison, s'il croit voir de la Beauté dans
-quelque chose. Il rêve, il s'exalte, il possède une patience, presque
-infinie, d'Oriental.
-
-Nijinski s'était mépris comme collaborateur de Claude Debussy; nous
-fûmes sévères, péremptoires, et le voici qui retrouve sa vérité, en
-compagnie de ses compatriotes, ces Slaves que sépare de nous une cloison
-étanche. La France n'a pas failli pourtant à influer, au moins, sur la
-partie plastique de l'ouvrage dont nous nous occupons, car la France
-fascine par le prestige de ses peintres le monde entier. Sans Gauguin et
-l'École de Pont-Aven, le _Sacre_ eût été autre, quant à la plastique.
-
-Dès le lever du rideau, le décor, peint par Roerich, nous a situés dans
-une atmosphère cézannesque. Des verts tendres, mais crus, de lourdes
-taches roses, une simplification austère des lignes et des tons. Des
-jeunes filles parurent, le masque barbouillé de rouge, comme des
-«sidonies» de village; ce n'étaient pas des danseuses, mais bien des
-figures, telles que Gauguin les schématisait, en ses toiles
-bretonnes.--Bretagne? Tahiti? Où étions-nous? Mais quelle qualité de
-coloris, quelle joie pour nos yeux, ou quelle douleur, selon nos
-habitudes et nos goûts!
-
-Ces exercices gymnastiques plutôt que chorégraphiques, ne font qu'un
-avec la symphonie, il faudrait dire, plutôt, avec les rythmes de
-l'orchestre. Sont-ce les eaux qui montent, le Déluge, l'arche de Noé,
-gens et animaux enfermés dedans? Ce que nous entendions, nous ne
-l'avions jamais ouï auparavant; ou bien peut-être dans la forêt pendant
-une tempête, ou sur mer à bord d'un navire luttant contre l'orage; et
-parfois aussi, nous nous croirions dans une cour de ferme, quand, par
-une matinée chaude de juin, les coqs, les canards, les vaches, les
-oiseaux dans les arbres, tous réjouis du soleil, confondent leurs voix
-avec le bruit métallique des seaux d'eau, le tam-tam régulier de la
-batteuse, les meubles remués dans la cuisine, les appels des garçons
-d'étable, et le hennissement des chevaux de labour. Persiennes closes
-contre l'ardeur du jour, j'ai souvent tâché d'analyser, au réveil d'une
-sieste, cet indescriptible frémissement animal et mécanique. C'est cela,
-dont Igor Stravinski parfois nous donna la sensation, mais musicale et
-mélodique, ultra-polyphonique, et si claire, si ordonnée, que le premier
-acte du _Sacre_ est une sorte d'ensemble qui se tient, comme une fugue
-de Bach, et qui serait faite des plus improbables dissonances. Le
-crescendo, vers la fin, dans un halètement de bûcherons qui s'acharnent
-après un hêtre; ce rythme, comme d'une drague dont la chaîne serait
-prise dans le fond de la mer, pourrait se prolonger indéfiniment; les
-premières notes, ce sont celles que nous avons entendues en nous
-réveillant; les dernières se perdent, lorsque nous nous rendormons; ce
-bruit est celui du vent ou de l'océan, il s'assoupit, mais ne cesse pas.
-
-Que dire de l'entrée des vieillards-ours, puis de la danse sacrale de
-l'Élue? Après un prélude qui nous ramène encore en pleine campagne
-crépitante d'insectes, le second acte, beaucoup plus déconcertant pour
-l'oreille que n'était le premier, me parut simplement terrifiant. Que
-des spectateurs, même non prévenus, aient ri, au lieu d'être saisis
-d'une sorte d'angoisse, demeure inexplicable. L'on pouvait, à la fin,
-être furieux; on pouvait se colleter de loge à loge et s'insulter comme
-on le fit, mais ces plaisanteries, ces mots de collégiens, pendant que
-se célébraient sur la scène les rites funèbres de la Demoiselle Élue? M.
-Henri Bergson dirait: que nous rions, en face d'un automate passant du
-repos à une sorte de délire réglé et mécanique.
-
-Ne croyez pas que derrière le rideau, les auteurs, anxieux de recueillir
-des applaudissements, se soient sentis pris de faiblesse. Au contraire.
-Cette oeuvre grave, mûrie, surgie d'une association fraternelle, il
-semble que les librettistes, le musicien et le chorégraphe, le peintre
-aussi (mais, se demandait-on, qui avait brossé les décors?), que tous
-ces membres d'une étroite confrérie, aient obéi au génie de leur race,
-s'oubliant eux-mêmes, ainsi que leurs futurs publics. Le _Sacre du
-Printemps_ reste anonyme comme une église gothique; la signature des
-auteurs veut s'effacer. Cet ouvrage si original et plein de révolte est
-une inconsciente protestation contre le particularisme dont nous sommes
-desséchés.
-
-L'orgueil d'Igor Stravinsky est bien connu; il déborde sa conversation.
-De tous les musiciens, il est le plus imité, si original, si nouveau,
-que Debussy lui-même semble hanté de ses harmonies. Les succès de
-Nijinski, comme danseur, l'ont pu rendre vain aussi. Mais ces deux
-artistes eurent, pendant le cours des représentations orageuses du
-_Sacre_, une tenue trop rare chez les auteurs sifflés. Le présent
-n'existait plus pour eux, si ce n'est qu'ils se rendirent à l'évidence:
-ils n'étaient pas compris. Mais ils pouvaient attendre!
-
-Je me repentis presque de leur avoir dit mon enthousiasme, sans qu'ils
-m'aient accordé le loisir de leur en donner les raisons. Le premier
-soir, après un souper offert aux protagonistes de l'ouvrage, quelqu'un
-qui les accompagna jusqu'au matin m'a raconté la poétique et silencieuse
-promenade que firent ces artistes au Bois de Boulogne. Ils voulaient
-attendre l'aurore, ainsi qu'ils ont coutume de le faire «aux Iles» à
-Saint-Pétersbourg, suprême délice de ces rêveurs éveillés, pour qui la
-lumière d'une aube printanière prend une éloquence mystique.
-
-Ils auraient été reconnaissants à qui eût interdit la seconde
-représentation du _Sacre_. Paris avait été choisi comme la capitale de
-l'intelligence et le nouveau théâtre des Champs-Élysées comme le lieu
-entre tous où ils rencontreraient le moins de parti pris, de mauvaise
-volonté, à recevoir un message dont ils garantissaient, au moins, la
-candide sincérité; mais Paris-Babel, en cette occasion, n'eut pas
-d'oreilles pour la langue russe.
-
-J'achevais d'écrire ces lignes, au fond de la campagne, quand, avec
-beaucoup de mélancolie, je dus suivre les dernières phases, les sursauts
-suprêmes de la direction du nouveau théâtre. L'effort passionnant qui,
-depuis dix ans, grâce à son directeur, rénova la mise en scène, je
-pourrais dire, l'art à la scène, le voilà anéanti, comme si le
-martèlement des pieds lourds, les trépidations des danses réglées par
-Vaslav Nijinski avaient fait crouler les tréteaux. Le théâtre de
-l'avenue Montaigne est réduit à fermer ses portes, après avoir présenté
-un chef-d'oeuvre conçu pour son cadre, et qui demeurera le principal
-honneur de sa courte existence. Le public fit comprendre que de si
-hautes ambitions n'étaient point nécessaires pour le conquérir, car il
-était incapable de patience et de cette petite dose de respectueuse
-sympathie pour de nobles artistes, quand il ne le comprenait pas tout de
-suite.
-
-Au même instant, M. Jacques Rivière consacrait, dans la _Nouvelle Revue
-française_, un article merveilleux d'intelligence à l'étude du _Sacre_.
-M. Pierre Lalo, lui-même, n'avait-il pas tenu à écrire, longtemps après
-son premier feuilleton du _Temps_, une seconde critique dans laquelle il
-reconnaissait l'exagération de sa sévérité, motivée de prime abord par
-l'hyperbole des louanges agressives?
-
-L'été et l'automne nous séparent de la dernière saison du théâtre
-nouveau. Le _Sacre_ s'est tranquillement installé à côté des quelques
-oeuvres modernes dont les musiciens s'alimentent. Si cet art est devenu
-une de nos plus chères convictions, il n'a pas encore conquis le public;
-attendons! Quelqu'un bientôt lancera des trapézistes dans le plafond de
-Maurice Denis... Mais quoi! le Music-Hall, c'est l'avenir!
-
-
-
-
-LA MUSIQUE
-
-
-(Paru dans «_L'Ermitage_».)
-
-Si quelques-uns se plaignent qu'en peinture les modes changent trop
-souvent, depuis le milieu du siècle dernier, que dira-t-on de la
-musique? Cet art est, pour nous, relativement jeune; nous n'avons
-accordé notre attention qu'à ses formules modernes et c'est à peine si,
-avant de récents essais, dont la Schola Cantorum peut être fière, nous
-connaissions les ouvrages antérieurs à ceux de Bach. Nous vivons, en
-France, dans la musique moderne et même la plus limitée, confessons-le,
-une bonne fois, et sans honte. Les maîtres classiques, nous les
-vénérons, oui, si, le soir, las des plus récentes publications amassées
-sur le piano, nous sommes décidés à agiter nos doigts; c'est à Beethoven
-ou à Mozart que nous demanderons un instant de distraction; mais c'est
-une pure gymnastique, un travail hygiénique auquel certain esprit se
-plaît par discipline. Il y aura toujours de braves gens, officiers
-d'artillerie ou ingénieurs, qui, imperturbables, joueront sans agacement
-et sans répit, les chefs-d'oeuvre classiques. Certaines dames croiront
-qu'elles ont gardé, jusqu'à la fin de leur vie, la même fraîcheur
-d'impressions, qu'on surprend chaque dimanche s'exalter à tel adagio
-d'une symphonie, à tel air favori; et les abonnés du Conservatoire, dont
-je suivis, de huit à trente ans passés, les concerts avares de
-surprises, continuent peut-être, eux ou leurs enfants, de se pâmer
-discrètement aux mêmes rentrées de flûte, attendues et accueillies
-d'enthousiasme; chacun n'a pas cette persistance. Et nous voyons des
-musiciens honnir la musique, avouer même une indifférence absolue pour
-ce qui n'est pas leur ouvrage.
-
-On peut détourner les yeux d'un tableau, mais la musique vous poursuit;
-on se prend à la fuir, tout en l'aimant au fond de soi; elle a ses
-réactions sur les nerveux et les sensibles, comme l'état de
-l'atmosphère. C'est ainsi, du moins, que je la sens; il me reste bien,
-en tout cas, l'inépuisable et divin Bach, à qui Gide a pu me reprocher
-de consacrer plus d'heures que je n'en emploie à cultiver un Mozart
-intégral, que je garde pour la cinquantaine. Dieu soit loué, puisque
-j'ai encore quelques années de répit!
-
-Pourtant, je sens que c'est Mozart qu'il faudrait aimer davantage.
-Debussy et Ravel, «bien revenus du pachyderme Beethoven», gardent ce
-qu'il leur reste de dévotion, ces négateurs, pour le maître de
-Salzbourg. Mais cela ne fait pas qu'il ne nous faille, sans cesse, de la
-chair fraîche; nous sommes des ogres affamés de nourritures musicales.
-Que nous prépare-t-on?
-
-Debussy est déjà trop connu! Et si l'on parle de ses deux dernières
-pièces pour le piano, toutes nouvelles encore: _L'Isle Joyeuse_ et
-_Masques_, c'est pour en regretter les redites ou l'arome un peu éventé.
-Ces deux petites merveilles de rythme et d'harmonies précieuses nous
-avaient conquis, alors que Ricardo Vinès, correct et scrupuleux, de ses
-fortes mains d'accoucheur, en précisait la lumière et les ombres. Son
-intelligence et sa culture le servent pour l'interprétation de ces
-quelques pages, si riches ou si dénuées, selon celui qui les dissèque.
-Je sais bien qu'il y a deux motifs--dans _l'Isle Joyeuse_--auxquels on
-reproche comme de garder un arrière-goût de Godard; les délicats
-s'offusquent de ce qu'elles n'ont pas la belle assise un peu classique,
-de _Prélude_, _Sarabande_ et _Toccata_, ni les parfums d'Orient, ni
-l'occidentale fraîcheur printanière d'«Estampes»: _Pagodes_, _Grenade_
-et _Jardins sous la pluie_--mais leur disposition, classique, quoique
-très voilée, et le développement romantique de la péroraison, dans
-l'une,--du milieu, dans l'autre,--font du piano, tantôt un orchestre
-militaire éclatant de cuivres, tantôt une bande de tziganes, ou encore
-le tambourin mêlé à la guitare des soirées espagnoles.
-
-Il y a deux ans, les revues étaient remplies du nom de Debussy, on ne
-consentait pas à lui reconnaître un ancêtre. Debussy était le produit
-d'une autre planète,--un aérolithe. C'est à peine si l'on admettait que
-les Russes (pas même Moussorgski) lui eussent appris quelque chose.
-Aujourd'hui, non contents de «dépiauter» son quatuor et d'y reconnaître
-_Siegfried_, _Boris_, les _Enfantines_, ils y voient la muse du
-macrocéphale auteur de _Jocelyn_!...
-
-Le fluet, ténu, fureteur Ravel était, la saison dernière, un reflet
-amoindri de Debussy; maintenant: «Qui a dit cela? Aucun rapport entre
-ces deux maîtres, Ravel a dépassé Claude Achille; il est si français!»
-
-La ravissante «Pavane pour une Infante défunte», de Ravel, est en effet,
-dans son archaïsme rajeuni, bien de chez nous; mais «Oiseaux tristes»!
-N'est-ce pas une dernière forme de l'impressionnisme des sons? Car cet
-impressionnisme musical observe encore des règles, des limites
-rigoureuses, grâce à ce fort métier dont, plus avisés que les peintres,
-les musiciens se flattent tous d'approfondir l'étude. Je voudrais, une
-autre fois, analyser d'assez près les licences, les fautes contre la
-règle de l'École, les feintes grimaces de dérision qu'a faites Debussy,
-sans que dans aucune de ses pages les plus aériennes, et qui semblent
-écrites par un Francis Poictevin ressuscité, la ligne ne soit tracée
-d'une main volontaire, qui la cache, puis la fait reparaître, comme le
-rayon intermittent d'un phare.
-
-Que sont l'impressionnisme et le modernisme savants, en regard des
-touchants mais par trop frustes tâtonnements d'un Alfred Bruneau, le
-dernier disciple «naturiste» d'Hector Berlioz?
-
-Ce «naturisme» mystique rejoint presque le «vérisme» de Gustave
-Charpentier. «Louise», si réussie, sorte de nouvelle _Carmen_, scénique,
-vivante, prouve l'inanité des théories pédantes, puisque, à sa façon,
-elle est un chef-d'oeuvre, en dépit de sa marqueterie disparate:
-survivances du wagnérisme le plus extérieur et dernier écho du
-Chat-Noir; sorte d'imagerie que Rochegrosse, ou tel pensionnaire de la
-Villa-Médicis, aurait pu rêver... Avec son humanité conventionnelle,
-elle demeure originale, puissante même. Un auteur pourra garder sa
-personnalité intacte, toute pleine que son oeuvre soit, d'ailleurs, de
-réminiscences qu'il serait puéril de trop marquer au passage. La musique
-moderne n'est-elle pas faite d'emprunts et de souvenirs? L'étude du
-grand Franz Liszt nous renseigne quant à cela, qui semble avoir trouvé
-maints diamants bruts, que, généreux, il présenta taillés, mais non
-encore sertis, à Richard Wagner et à tant de ses contemporains.
-
-L'exécution par Chevillard de la _Faust symphonie_, surtout de sa
-dernière partie, prouva le peu de scrupules d'un plagiaire de génie.
-Wagner est très au-dessus de Liszt, mais celui-ci, qui lui a tant prêté,
-demeure, quoiqu'en disent MM. Adolphe Jullien et Edmond Schuré, un
-prodigieux inventeur.
-
-Je suis parfois tenté d'aller chez un chanteur qui, du moins, soucieux
-des effets de sa voix, me ferait connaître des opéras ou des mélodies
-qu'on rougirait, dans les bonnes maisons, de même mentionner. Les snobs
-portent, ces jours-ci, Mozart sur le pavois. Quand sera-ce le tour de
-Rossini? Beethoven et Wagner pâlissent. Berlioz! on en rit. Bientôt on
-découvrira Gounod, qu'il serait temps de ne plus confondre avec Ambroise
-Thomas, car il est le père de Saint-Saëns, qu'il faut toujours citer le
-premier, de Gabriel Fauré (en baisse dans l'opinion, lui, mais
-patience!) de Massenet... de Debussy, de Ravel...
-
-Nous ne chercherons plus la vérité; contentons-nous de l'émotion, nous
-fût-elle communiquée par un orgue de Barbarie, ou par les danses
-anglaises des music-halls, chers endroits d'où le Grand Art est banni,
-heureusement!
-
-L'imitation importe peu. Tous les grands maîtres ont été des pillards.
-Seulement, il faudrait avouer et ne pas se donner pour un Cévenol, quand
-on se gave de choucroute à Bayreuth.
-
-Le _cas_ d'Indy! C'est cette sorte de hantise qu'exerce un Wagner sur un
-Vincent d'Indy, au point de lui dicter des poèmes dont les situations
-mêmes l'écrasent. Le cas de cet excellent musicien, d'ailleurs presque
-unique, est désolant pour ses admirateurs.
-
-On me reproche souvent de trop m'arrêter aux questions de technique. Je
-suis loin de penser qu'elle se suffise à elle-même, et toute l'adresse,
-la science de l'orchestre, qui scintillent à la première lecture d'un
-ouvrage de Saint-Saëns, ne me feront pas retourner à une représentation
-d'_Hélène_, après que j'aurai joui, une fois, de l'adresse du
-compositeur. Pas plus son orchestre, tour à tour fluide, simple ou dense
-et si bien divisé, ne me retient, que le meilleur entre les poèmes de
-Richard Strauss, ce Meyerbeer de la symphonie. Il nous occupe plus
-longtemps avec son orchestre, mais la banalité, pour ne pas dire plus,
-de son inspiration nous décourage. Une apparente supériorité lui vient
-de la complication follement amusante de ses parties instrumentales et
-d'une fausse «obscurité». Je viens d'entendre à Londres la _Symphonie
-Domestica_, où les querelles, comme les tendresses d'un ménage, le bain
-de l'enfant, les projets d'avenir pour celui-ci, doivent être saisis au
-passage,--trois quarts d'heure d'_intentions_, sans répit,--avec
-quelques beautés dans un désert.
-
-Parlerai-je de M. Albéric Magnard? car ses partitions non jouées sont le
-plus neuf attrait pour les musicographes. Je le connais assez pour être
-sûr que rien de banal ne tombera jamais de sa plume économe. Une
-symphonie nous apprit, naguère, les belles forces dont il dispose. Mais
-les circonstances m'ont jusqu'ici privé de lire son drame lyrique et ses
-autres publications. J'attendrai donc. Mais déjà l'on entoure M. Magnard
-d'un mystère de légende. Je suis très curieux de voir comment il a
-célébré musicalement la Justice. Les idées chères à notre époque auront
-sans doute rencontré en Magnard un chantre dont je sais l'austère
-accent, le sens populaire et les hautes aspirations sociales...
-
-La République et la Démocratie ne sauraient manquer de produire un
-musicien, pour sanctifier leur idéalisme, jusqu'à ce jour si
-médiocrement formulé dans la littérature et les arts plastiques.
-
-Mais on nous assure que le prochain génie musical ne naîtra, ni en
-France, ni en Allemagne, ni en Italie. Il paraît que c'est «le tour» de
-la race anglo-saxonne. Je ne vois pas en sir Edward Elgar, ce phénix
-attendu. Paris va connaître, dit-on, son «Songe de Gérontius». Mais il
-est peu vraisemblable que l'ennui morne qui se dégage de toutes ses
-oeuvres, ne fasse fuir nos compatriotes. Je ne suis pas encore fatigué,
-quoiqu'on en rie, de la pompe écrasante de Johannès Brahms. Il me paraît
-quelquefois encore presque agréable. Mais Elgar!... Un Brahms pour la
-place publique et qui n'a rien du caractère si particulier au rythme
-anglais. Il pourrait aussi bien être allemand. Mais je vous prie de
-retenir un nom, Percy Grainger, celui d'un tout jeune homme né en
-Australie. Vous ne connaîtrez pas sa musique avant peut-être de longues
-années, car il n'a pas vingt ans encore et ne compte rien faire exécuter
-avant la trentaine[13]. Il lui faut d'ici là, dresser des exécutants,
-choeurs et orchestre, capables de l'interpréter et des chefs d'orchestre
-exceptionnels pour conduire l'armée de ses exécutants, dans des morceaux
-d'une si folle complication de mouvements simultanés et contraires,
-qu'il tente, pour remplacer les bras du chef, de faire établir par
-quelque Edison, un conducteur automatique, capable de mener à l'assaut
-des bandes tonitruantes. Pour Percy Grainger, toutes les musiques de
-tous les pays, ont le même intérêt. Sa tête est pleine de ce qu'il a
-entendu au Japon, en Chine, dans les différentes parties de l'Orient et
-de l'Occident. Il sait Bach par coeur, méprise l'entière production du
-siècle passé, tolère à peine Wagner et quand je lui apportai _Pelléas et
-Mélisande_: «Voilà, s'écria-t-il, enfin, qui contient les graines de
-toutes les essences d'arbres que je veux cultiver intensivement dans mon
-énorme forêt».
-
- [13] Grainger a dépassé la trentaine, mais ses triomphes comme
- pianiste... et la guerre, qui l'a «exilé» en Amérique, ont
- interrompu une oeuvre trop brève jusqu'ici.
-
-On me ménagea, certain jour, un étrange régal. Enfermé entre deux
-portes, sans qu'il en sût rien, il me fut donné de l'entendre jouer,
-hurler, siffler deux choses: «Danses anglaises» (orchestre); «Sur la
-Montagne» (orchestre et choeurs). Jamais je n'oublierai ces minutes...
-et depuis lors j'ai lu les partitions aux innombrables parties et je
-vous puis assurer que je n'ai pas été le jouet d'une illusion. Ce sont
-là deux pièces inouïes, d'une forme aussi décidée que celle de Bach,
-d'un rythme britannique qu'on ne saurait confondre avec rien d'autre,
-d'une conception thématique inconnue jusqu'ici, poétique, populaire,
-grossière, violente ou ingénument touchante.
-
-L'été dernier, je retrouvai Percy, dans l'atelier de Sargent, à Londres,
-où il consentit à _blesser_ un piano, devant quelques admirateurs
-conviés à cette lutte: quelques musiciens de Chelsea vous diraient que
-je n'exagère pas. Ce qui vous donnerait la meilleure idée de l'allure
-générale de ses morceaux, ce serait le milieu du prélude de _Tristan_,
-quand les gammes ascendantes jaillissent l'une après l'autre, comme dans
-une poursuite, ou comme les vagues, qui semblent dans leur course,
-toutes, vouloir arriver la première sur la plage, quitte à s'écraser en
-route. Cyril Scott et Percy Grainger ne veulent pas de «trous» ni
-d'arrêts dans le jet de leur musique, c'est plus que la mélodie infinie,
-c'est, disent-ils, le «flow». La «danse» de Grainger est thématiquement
-simple et d'allure populaire, mais le travail harmonique et le
-contrepoint en sont stupéfiants, par le retour et la superposition en
-forme de canon, de deux figures sur quoi elles sont bâties et qui se
-magnifient, vont se multipliant, brisées et ressoudées de mille façons.
-Il est impossible d'écouter cela immobile. On se prend à frapper du pied
-et à s'agiter; l'auteur chante et parfois siffle pour détacher le thème
-des broussailles qui l'enserrent. Je sais pourtant des mélodies du même
-Grainger, simples et majestueuses, comme du Haëndel.
-
-Le piquant et la saveur acide de certaine musique des «burlesques»
-anglais, se retrouvent dans d'autres pages violentes, de mouvement
-persistant et progressif, qui s'élèvent jusqu'au plus haut pathétique.
-Dans tel choeur, la donnée est la suivante: des hommes de différents
-âges et de tailles diverses, des enfants, marchent à différents plans
-d'une scène; chaque partie est écrite dans un temps opposé, qui
-correspond à la grandeur du pas que marque chaque groupe. Chaque motif,
-car ce n'est plus, à proprement parler, une mélodie, se distingue, dans
-la trame enchevêtrée de cette partition surchargée. Attendez,
-attendez!... Percy Grainger a une tête de jeune archange, aux cheveux
-d'or, blanc et rose, avec des yeux gris... d'un qui sait ce qu'il veut!
-
-La difficulté du métier, sans quoi l'oeuvre est inexistante, les règles
-qui n'en sont pas encore oubliées, protègent la musique contre les
-attentats aveuglément révolutionnaires; les plus anarchistes par leurs
-tendances, vont d'abord étudier la mathématique, aux Écoles, et ils
-composent pour un public sensiblement plus instruit que ne le sont les
-visiteurs d'un Salon. Presque tout le monde a quelques notions de ce
-dont un morceau de piano, d'orchestre même, est fait. Enfin, si
-épuisante que dut être notre préoccupation des réminiscences, le public
-passe outre, si l'oeuvre est magistrale. Regrettons la trop grande
-réticence d'un Debussy ou d'un Ravel, dont je sens que l'idéal de
-perfection dans l'étrange et le rare, les menacerait des mêmes dangers
-que les derniers mallarmisants; mais à côté d'eux, il y a des
-tempéraments moins resserrés, et l'abondance, la facilité même et
-l'agrément, qui sont si réprouvés parmi les goûts du jour, quelques-uns
-en feront un usage imprévisible dans un art nécessairement formel où la
-force et la science à la fin prévalent.
-
-La réputation d'un compositeur sans métier n'est pas de longue durée.
-Parfois on nous en signale un, et n'y a-t-il pas eu jadis un Gabriel
-Fabre?... Mais sa gloire reste terne, alors que s'il s'était exprimé en
-couleurs sur la toile, je ne sais s'il ne serait pas un génie... pour
-Charles Morice...
-
-
-
-
-AUTOUR DE PARSIFAL
-
-
-_Nouvelle Revue française._
-
-1913.
-
-L'autre jour, comme j'évoquais mes souvenirs du premier _Parsifal_
-appelant du haut de la colline de Bayreuth, avec ses trompettes et ses
-cloches, les pèlerins du monde entier, je sais que j'ai surpris bien des
-jeunes lecteurs. Entre l'apparition du chef-d'oeuvre et ce 1914 qui
-devait le «séculariser», tant d'événements se passèrent, la littérature,
-l'art, la musique aussi ont évolué de façon si curieuse, que les hommes
-de ma génération pouvaient se demander si, eux-mêmes, retrouveraient à
-Paris leurs impressions de jadis.
-
-Comment, par quelles mystérieuses voies, se fait le définitif classement
-des chefs-d'oeuvre? C'est au bout d'un demi-siècle, au moins, qu'un
-ouvrage prend la place où il demeurera dans l'avenir. Les bibliothèques
-sont pleines de chefs-d'oeuvre reconnus; il en est que peu de mains vont
-prendre sur les rayons; certains, au contraire, auxquels on retournera
-toujours, portent en eux-mêmes une vertu qui les rend indispensables à
-l'humanité.
-
-Nous ne savons encore si _Parsifal_ aura, au regard de l'avenir,
-l'importance de _Tristan_ ou de la Tétralogie. _Parsifal_ est encore
-discuté, il a une double personnalité: l'une pour nous autres, qui
-assistâmes à sa naissance, en Allemagne; une autre pour les nouveaux
-venus qui le reçoivent à Paris, dans sa tenue de voyageur. Ce n'est pas
-sans trouble que, le 3 janvier, nous pénétrions dans la salle de
-l'Opéra, après une journée de courses et de visites, bien peu semblable
-à ces après-midi de Bayreuth, où un horaire de ville d'eau, le grand
-air, la promenade, l'exaltation spéciale à ces fêtes solennelles,
-faisaient de nous des êtres à part, affinaient notre sensibilité.
-
-L'autre soir, pendant le premier quart d'heure, mal installé, distrait
-par mes voisins, je crus que je n'y tiendrais pas, je faillis sortir;
-seul, je l'eusse fait, mais accompagnant des néophytes, je patientai et
-tins bon. D'ailleurs cette gêne fut de courte durée. Bientôt, la salle
-disparut dans la ténèbre; je fermai les yeux; je fus ressaisi; mes nerfs
-se tendirent. Je vous fais grâce du reste: à la fin de l'acte (_qui me
-parut court_), l'émotion me rendait presque aphasique.
-
-Un jeune homme, dans la loge, me dit:
-
---Est-ce que vous connaissez bien le poème, monsieur? Qu'est-ce que tout
-cela? Peut-être vaut-il mieux ne pas le savoir? La pièce, chez Wagner,
-est toujours idiote, mais la musique rachète tout.
-
---Rachat! interrompit une femme savante, c'est bien le mot de la
-circonstance; c'est le Drame du Rachat et de la Rédemption. Excusez-moi,
-car Rédemption rappelle tristement Gounod.
-
---Pas pour moi, reprit le jeune homme,--compositeur, m'assura-t-on, du
-plus grand avenir--je n'ai jamais lu une note de Gounod.
-
-L'entr'acte était long: plus d'une heure pour dîner au restaurant, dans
-le foyer, ou chez des amis du voisinage. Il faisait froid, je ne sus
-point prendre mon parti, évitai tous ces repas par petites tables: la
-fête, le réveillon? J'abordai des musiciens, j'étais décidé à faire
-parler des musiciens d'aujourd'hui, j'espérais presque qu'ils feraient:
-«Peuh! peuh!»
-
-Quand on les interroge sur un ouvrage de musique, avez-vous remarqué
-qu'ils commencent toujours par donner leur avis sur l'interprétation,
-que c'est ainsi qu'ils vous «tâtent»? On se montrait généralement
-satisfait de l'orchestre, ravi par la voix des filles-fleurs; quant aux
-chanteurs, on se livre, à propos d'eux, à ces discussions, à ces
-comparaisons oiseuses qui, à Bayreuth, me chassaient du buffet, en
-compagnie d'Édouard Dujardin. Nous montions, avec une provision de pain
-et de saucisses, vers la buvette, plus haut que le théâtre, écartée et
-solitaire sur la colline, entre des champs d'avoine et de blé. Nous nous
-essayions à parler un vague allemand, incorrect, mais souvent précieux,
-avec des moissonneurs en bras de chemise. De douces larmes ont coulé sur
-nos joues de pèlerins, là-bas; mais il y a si longtemps de cela!
-
-Les yeux sont restés secs, à l'Opéra, excepté, peut-être, ceux de
-quelques dames trop émotives, qui pleurent aux mariages et aux
-enterrements, quand l'orgue gronde. Il est vrai que dans l'Opéra, il y
-a, les soirs de _Parsifal_, une église, des pompes religieuses; et
-quelle église! une sorte de San-Marco, une coupole byzantine, des voix
-d'enfants. Mais cela ne prouverait rien. La conjuration des poignards,
-dans _les Huguenots_, fait encore bondir les coeurs simples. Un hymne
-protestant, crié par les pensionnaires de l'école anglaise, au fond de
-mon jardin, parfume mes soirs d'été, m'émeut parfois autant que le
-finale de la Neuvième Symphonie. A n'en pas douter, Wagner agit sur les
-nerfs, mais autrement...
-
-Nietzsche écrit: «Wagner est néfaste pour les femmes. Médicalement
-parlant, qu'est-ce qu'une wagnérienne? Il me semble qu'un médecin ne
-saurait pas assez poser aux jeunes femmes ce cas de conscience: l'un ou
-l'autre.--Mais elles ont déjà fait leur choix, on ne peut servir deux
-maîtres à la fois, quand ce maître est Wagner...» Et plus loin: «Ah! le
-vieux minotaure! combien nous a-t-il déjà coûté!» Le minotaure nous a
-dévorés, il y a trente ans, nous, dites, Dujardin?
-
-Si Bayreuth rime avec établissement d'hydrothérapie, selon la phrase de
-ce terrible Nietzsche, s'il fut «nuisible aux jeunes gens» que nous
-fûmes, je ne crois pas qu'aujourd'hui il soit «néfaste» pour beaucoup de
-femmes. Quant aux jeunes gens, je voudrais les prendre, l'un après
-l'autre, leur poser un questionnaire, peut-être provoquer un referendum,
-tout au moins faire une enquête. La Wahnfried n'est plus animée de
-l'esprit, maintenant éteint, de Wagner. Des levrettes de madame la
-comtesse de Chambrun, des voiles de gaze bleue de cette Parisienne
-mélomane, qui louait le château «Fantaisie» à Bayreuth et s'y croyait
-Elsa et Kundry, il ne reste que le souvenir dans des mémoires
-d'ancêtres. Nous sommes à présent sur la place de l'Opéra, où
-aboutissent plusieurs lignes du Métro, en face de l'Agence Cook et de la
-Compagnie Transatlantique, et pour mieux voir, nous pouvons acheter des
-lorgnettes aux Galeries Lafayette.
-
-Que pensez-vous, messieurs, de ce chef-d'oeuvre qui nous a bouleversés,
-rendus stupides, mais touchants? Nous avons cru pouvoir résoudre, grâce
-à lui, _tous les problèmes, au nom du Père, du Fils et du Saint-Maître_.
-(Nietzsche: _Le cas Wagner_.) Pour moi, je n'essaie plus de résoudre ces
-problèmes-là, ni par la musique, ni par la poésie de Richard Wagner; ni
-vous non plus, je le suppose.
-
-Je me suis promené dans les endroits où il me serait loisible de
-rencontrer ces messieurs qui donnent le ton. D'abord, ce fut un charmant
-dîner en cabinet particulier. J'étais à l'extrême de l'avant-garde. Des
-étrangers, de passage à Paris, étaient conviés, comme moi, par une
-aimable hôtesse dont le goût sûr, mais osé, «oriente» l'élite des
-artistes d'aujourd'hui.--«Chère amie, et ce _Parsifal_, vous y étiez
-hier?» Les hors-d'oeuvre, le caviar gris, les salades savantes passaient
-devant nous; je ne savais que choisir; j'insistai: «_Parsifal_, ma
-chère, eh bien?» Un geste familier, celui du barbier quand il vous tond
-la mâchoire, fut la première réponse à mon anxieuse enquête.--Il paraît
-que mes amies ne trouvent plus _Parsifal_ (je crois que je pourrais
-écrire: Wagner) _dans la vie_. On a du respect, oui, encore, ce respect
-qu'envie la jeunesse, dont l'âge mûr commence à trembler, que les vieux
-échangeraient contre n'importe quelle marque de tendresse. La
-conversation fuyait toujours vers d'autres lieux, vers Moscou où,
-racontait-on, les femmes artistes peignent, au travers de leur visage,
-des wagons et des locomotives, teignent leurs cheveux en vert. La Russie
-délire, elle va encore nous étonner; c'est de la Russie que vient la
-lumière. J'étais bien de cet avis, l'an dernier, quand nous
-applaudissions le _Sacre du Printemps_ d'Igor Stravinski, avec la
-plupart des cadets de la musique, qui installèrent aussitôt, sur les
-bords de la Seine, dans la rage de l'enthousiasme, les exercices
-rythmiques de la Demoiselle Élue. Nous sommes tout acquis à Stravinski;
-naguère on l'eût appelé wagnérien, car Wagner englobait, incarnait tout,
-même un peu de ce que nous aimons en Stravinski. Mais Stravinski acheva
-d'anéantir en nous cette faculté d'écouter les oeuvres longues, cette
-patience de paroissiens, sans laquelle il est inutile de se rendre au
-concert, dans une salle d'opéra, dans tout endroit où l'on s'assied dans
-une stalle, bien décidé à s'abstraire, à se fondre dans la musique, sans
-jamais tirer la montre hors du gousset, sans crainte de la migraine et
-de ces courses folles à quoi la pensée est trop sujette.
-
-La peur de s'ennuyer: il faut toujours en revenir là, c'est elle qui
-annihile notre jugement. Nous ne voulons pas qu'on nous attache, même
-avec des fils d'or. Donnez-moi la clef des champs, pour mon imagination,
-je ne veux pas me sentir emprisonné.
-
-Or Wagner versa en nous, d'abord, un soporifique qui se muait, petit à
-petit, en un philtre de patience. Ce philtre n'agit plus sur les
-contemporains du jeune Igor Stravinski. Un des convives, ex-fervent de
-Bayreuth, m'expliqua:
-
---_Parsifal_ est une chose toujours admirable, un grand chef-d'oeuvre,
-mais il est mal présenté, il faudrait le monter sur des principes tout
-nouveaux. Et puis, il y aurait deux heures de musique à couper.
-
---Quoi?
-
---Mais, naturellement: le rôle de Gurnemanz en entier, _d'abord_; après,
-l'on verrait.
-
-Bon vieux Gurnemanz, qui m'es encore si cher, avec ta magnifique
-innocence, avec la pruderie que tu enseignes aux petits écuyers, tes
-dévots, on donnera bientôt de grands coups de ciseaux dans tes
-monologues sublimes, dans le récit de la Lance, qui encore aujourd'hui
-me transforme en Amfortas. Cher précepteur de mes vingt ans, on en veut
-à ta barbe blanche. D'ailleurs, l'un de ces messieurs (du dîner)
-revenait de Londres. Il avait goûté un plaisir complet, se vanta-t-il,
-dans le Music Hall du Coliseum, assistant à une représentation modèle de
-_Parsifal_. Tout y était joli, frais, charmant. Des tableaux
-cinématographiques s'étaient déroulés pendant vingt minutes, tandis
-qu'un orchestre, réduit comme instruments à cordes, mais avec combien
-plus de cuivres en revanche, _donnait_ les meilleures pages de
-l'ouvrage.
-
-Je suis encore malade de ce dîner. Il m'aide à mesurer le temps, qui me
-parut si court, si long hélas! qui nous sépare du premier _Parsifal_ de
-notre adolescence. Nous n'avions pas applaudi avec moins d'entêtement à
-ses longueurs, que maintenant aux brèves scènes du _Sacre_, et l'on nous
-annonce, du même Stravinski, un opéra en trois actes de dix minutes
-chacun, coupé à la taille de notre actuelle patience. Ceci est
-inquiétant.
-
-Nietzsche, qu'il faut toujours citer à propos de Wagner, s'en donna à
-coeur joie, ou plutôt délira, dans ses folles amours contrariées, quand,
-à la fin de sa vie, tourna en haine l'amour dont il avait brûlé pour le
-«Sorcier» de Wahnfried.--Nietzsche protestait contre ce qu'il y a de
-purement allemand dans Wagner, le premier peut-être des musiciens
-allemands qui travailla délibérément _pour_ des Allemands. Le slave
-Nietzsche, l'admirateur exclusif de Mozart, nous savons cela de lui, car
-il nous le dit et nous le répète à satiété, ses plus violents coups de
-boutoir, c'est pour Wagner qu'il les trouve.
-
-«L'adhésion à Wagner se paye cher.»
-
-«La musique devenue Circé.»
-
-Mais il écrit: «Sa dernière oeuvre est en cela son plus grand
-chef-d'oeuvre. Le _Parsifal_ conservera éternellement son rang dans
-l'art de la séduction, comme _le coup de génie_ de la séduction.
-J'admire cette oeuvre, j'aimerais l'avoir faite moi-même; faute de
-l'avoir faite, je la comprends... Wagner n'a jamais mieux été inspiré
-qu'à la fin de sa vie. Le raffinement dans l'alliage de la beauté et de
-la mélodie atteint ici une telle perfection, qu'il projette en quelque
-sorte une ombre sur l'art antérieur de Wagner...»
-
-Qu'on veuille bien m'excuser de me citer moi-même, comme un jeune
-Français qui, il y a trente ans, en même temps que Nietzsche, lui, à la
-fin de sa vie, reçut le nouveau message. «Wagner était un pape: il
-exerçait alors sur les hommes de toute culture, de toute civilisation,
-un empire tyrannique, sans précédent, qui tenait de la magie. Le château
-de Klingsor? Mais c'était le symbole de la forteresse enchantée où nous
-enlaçaient de fleurs capiteuses les bras des Blumenmädchen; et moins
-forts de notre candeur que l'Innocent, nous n'avions pas encore repoussé
-les étreintes de l'Éternelle Kundry. Nous allions connaître les
-Rose-Croix et leur touchants enfantillages. Nous étions en plein
-naturalisme, nous, les bacheliers d'hier; les arts n'offraient guère, à
-côté d'un académisme falot, qu'une copie lourde de la nature; les sujets
-vulgaires étaient de mode, nous avions à choisir entre les pesantes
-soupes de l'_Assommoir_ et le symbolisme trop ésotérique de Stéphane
-Mallarmé.»
-
-_Parsifal_ venait après la Tétralogie, dont il était le complément.
-Selon les règles du Drame antique, Nietzsche eût voulu que cet épilogue
-de l'_Anneau du Niebelung_ en fût la critique.
-
-Mais si le Pur-Fol était encore un Siegfried, si nous retrouvions dans
-les poèmes et la musique de _Parsifal_, maintes parentés avec les héros
-du _Ring_, si Wagner restait Wagner, le vieux Monsieur avait voulu, lui
-aussi, comme tous les grands musiciens, _faire_ son oeuvre religieuse.
-Je ne crois pas qu'il fût religieux, et s'il le devint, ce fut à cause
-de _Parsifal_ et par une habitude de pensée prise en composant
-_Parsifal_.
-
-Or, ce mysticisme, à l'heure présente, au moment où l'on nous assure
-qu'il y a une recrudescence du sentiment religieux, il était intéressant
-de savoir comment il agirait sur les jeunes gens.
-
-J'épargnerai au lecteur les détails de mon enquête. Elle se prolongea.
-
-Je me rappelle l'affectation que mit X, célèbre compositeur, jeune
-encore aujourd'hui (quand, désirant lire un peu de musique à quatre
-mains, je m'adressai à lui, sur la recommandation de Gabriel Fauré), je
-me rappelle son insistance à me faire promettre que nous négligerions
-Wagner et Beethoven. On était tout à Mozart, quand _Pelléas et
-Mélisande_, qui venait de paraître, commençait de nous ramener par les
-souterrains à Gounod, par le transsibérien, vers _l'Art français_. Nous
-fûmes fiers de notre École, avant que les Russes, et Moussorgski
-surtout, ne nous devinssent trop familiers. Pendant une période d'où
-nous sortons à peine, Wagner fut négligé, par d'aucuns même honni, et
-c'était là une réaction si naturelle, si conforme aux exemples de
-l'histoire, que l'on ne s'en étonnait pas. Nous le connaissions trop,
-nous ne pouvions l'écouter, ni au théâtre, ni au concert.
-
-«La musique de Wagner, si on lui retire la protection du goût théâtral,
-un goût très tolérant, est simplement de la mauvaise musique, la plus
-mauvaise qui ait peut-être jamais été faite.» (Nietzsche.)
-
-Or, que ressort-il, aujourd'hui, de mes entretiens avec nos
-compositeurs? _Tous_, sans exception aucune, déclarent la partition de
-_Parsifal_, _de la musique_, rien que de la musique. M. Ravel lui-même
-dit Wagner égal, sinon supérieur, à Beethoven, auquel on revient
-lentement.
-
-J'avais cru comprendre qu'une scission s'était formée, qu'il y avait
-deux classes: ceux qui repoussaient, ceux qui admettaient _Parsifal_. Eh
-bien! non: le respect est le même, d'un côté et de l'autre.--Certain
-auteur triste, mais enragé et délibérément d'avant-garde (à ses propres
-yeux), s'est écrié à l'Opéra, le soir de la répétition générale: «Nous
-sommes chez les Troglodytes; ceci date d'avant le Déluge.» Mais un
-silence morne accueillit cette espièglerie d'organiste aveugle.
-
-«Parlez-moi de _Tristan_ et de _Siegfried_, nous serons d'accord! C'est
-la jeunesse, l'effervescence et la passion. _Parsifal_? ouvrage de
-vieillard, «l'occupation d'un centenaire», un herbier et une collection
-de minéraux pour M. Gustave Moreau.» Voilà donc ce que la brillante
-jeunesse a découvert! Elle peut être fière de sa trouvaille: l'âge de
-Wagner, quand il écrivit sa dernière oeuvre.
-
-Pour un enfant, tous les adultes qui l'entourent étant des centenaires,
-M. Claude Debussy et M. Maurice Ravel ont des rides, qu'avant nous, les
-commençants, avec leur cruelle loupe, ont vues.--Ne nous inquiétons pas
-de cela. Ce qui est solide, on le décrie pour la seule raison qu'il a
-duré, on le décrie au moment même où ce rebut va s'affirmer immortel.
-
-Pour nous autres, parsifalisants fidèles, nous ne savons si le poème
-n'eut pas, autant,--je dirais: plus que la musique,--le sortilège
-tout-puissant par quoi nous fûmes pris; nous n'étions pas plus sots que
-ceux d'aujourd'hui et il me semble que nous étions moins régis par le
-caprice, moins tiraillés de droite et de gauche, somme toute, moins à la
-merci d'une saute de vent.--Or, le poème, c'est lui-même qu'en 1914 les
-Français _ont de la peine à avaler_. Du mobilier second empire, dit-on,
-du rococo, de la fausse onction, un mysticisme de théâtre, du clinquant.
-On se méfie du clinquant, de ce qu'on appelle «facilité», on célèbre la
-fin de l'impressionnisme dans le bouquet de feu d'artifice tiré par
-Stravinski. Que réclame-t-on? De la solidité, _de la construction_. Mais
-il s'agirait de s'entendre sur ce en quoi consiste cette _solidité_.
-Vous déniez à un ouvrage le droit d'ennuyer un peu par sa longueur, mais
-vous le voulez solide. Qu'avez-vous à nous offrir de conforme à cet
-idéal? Faites l'oeuvre-modèle, puis nous jugerons.
-
-_Parsifal_, donc, est d'un faux mysticisme; le vrai n'est-il que celui
-de Franck? _Parsifal_ est interminable; le _Sacre du Printemps_ est trop
-court et trop étincelant; vous voulez _du solide_, du sincère et vous
-citez Albéric Magnard, Bloch, l'auteur suisse du _Macbeth_ de
-l'Opéra-Comique. Enfin, à bout d'expédients, vous prenez un air songeur
-et, vaticinant, vous vous écriez: La vérité va venir d'Allemagne. Mais
-citez-nous des noms: Richard Strauss ne se contrôle pas; entre lui et
-Edmond Rostand, vous hésiteriez. Ah! cette facilité, cette tant honnie
-exubérance du _don_, du sang qui coule dans les veines, ce mauvais goût
-des Chateaubriand, des Hugo, des Rossini, des Wagner, des Verdi, des
-Paul Claudel; mais ici, je m'arrête, car je pense au pâle jeune homme
-chargé de chaînes, qui s'assied sur son tabouret de paille, dans sa
-mansarde éclairée par le nord; celui-là, pourtant, a déposé près de lui
-un livre de Claudel. S'il regarde son mur, c'est pour y voir une
-photographie de Druet d'après une allégorie de Maurice Denis,--et lui,
-ce bon jeune homme austère, s'il se soumet au musicien de
-_Parsifal_--tout de même trop «incontestable»--il supplie: «Non, non,
-pas le poème!...» Le parfum des filles fleurs n'envahira pas sa cellule.
-Il attend, de l'Allemagne, la Délivrance, un Lohengrin tout casqué, mais
-sans le cygne, supplie-t-il, de grâce, sans le cygne! Il préférerait
-Mahler. Celui-là, par sa pesanteur, nous entraîne au fond de l'eau.
-
- *
-
- * *
-
-Si l'enquête à laquelle je me suis livré pour la _Nouvelle Revue
-Française_ ne nous indique pas une «orientation» bien nette des
-musiciens français, si la banalité de mon butin m'a un peu déconvenu,
-cette enquête m'a tout de même permis de rapprocher mes expériences,
-dans le domaine musical, de celles, quotidiennes, que je fais dans le
-mien, celui de la peinture.
-
-Quand on n'est plus tout jeune, point encore tout à fait vieux, mais en
-contact avec les générations montantes, en sympathie avec elles, il vous
-est loisible de prendre une vue d'ensemble des esprits d'une époque.
-Comparant les uns avec les autres, j'en arrive à cette conclusion, qu'il
-n'y a plus de positions faites; les thuriféraires et les détracteurs
-sont si dénués de raisons, qu'on devrait en rire, si, engagés dans la
-lutte, le sentiment de notre conservation personnelle ne nous forçait
-parfois à crier: Gare! je suis là, très vivant; vous me niez, mais
-j'existe, comme vous; j'ai les mêmes droits que vous à produire, et j'y
-suis déterminé!
-
-Le premier qui a osé des _quintes successives_ défendues en ancienne
-orthographie musicale, est assurément un novateur. J'apprécie le tableau
-de la Grotte, dans le _Pelléas_ de Debussy, qui est plein de ces
-quintes; mais si nous parlons de musiciens français, je serais plus fier
-d'avoir imaginé le motif d'amour du _Roméo_ de Berlioz. Un beau thème
-mélodique est tout de même ce qu'il y a de plus rare. Une singularité,
-une bizarrerie tonale, délicieuse de fraîcheur, à la première audition,
-pouvant être répétée, systématiquement, à l'infini, cessera bientôt
-d'être supportable. L'originalité d'une oeuvre, si elle ne consiste
-qu'en cela!...
-
-M. Canudo écrit: «L'innovation contemporaine est dans la transposition
-de l'émotion artistique du _plan sentimental_ dans le _plan cérébral_»
-(Manifeste cérébriste, février 1914, _Figaro_). «On veut des gammes
-nouvelles de formes et de couleurs, on veut la jouissance de la peinture
-par la peinture, et non par l'idée littéraire ou sentimentale qu'elle
-doit illustrer.»[14]
-
- [14] Après avoir écrit cet article, un nouveau Manifeste nous est
- parvenu, futuriste, celui-ci! et qui nous exhorte à haïr _Parsifal_,
- précisément pour les impatientes raisons que nous exposions plus
- haut.
-
-«Plus de sentiment», ordonne M. Canudo; mais prenez garde: hier encore,
-on appelait «sentiment» ce que le manifeste dénomme aujourd'hui
-«cérébralité».
-
-
-
-
-D'UN CARNET DE VOYAGE 1913
-
-
-DE PARIS À ROME
-
-Deux petites religieuses, des Filles de la Charité, n'ont pas bougé dans
-le compartiment, depuis Paris. En passant dans le couloir, je les
-observais. Dès Pise, elles tendent la tête hors de la fenêtre dans
-l'espoir que le dôme de Saint-Pierre déjà se profile à l'horizon; un
-chapelet et leur livre de prières tendrement serrés dans leurs mains
-osseuses, sur les genoux, des figues et du pain: toute leur nourriture
-d'un jour et demi. On croit entendre leur coeur bondir à l'approche de
-la Ville Sainte; elles sont pâles et rayonnantes.
-
-A l'autre bout du train, du côté des sleeping-cars, Mme Moore compose le
-programme de ses fêtes au Grand-Hôtel, annoncées par le _New-York
-Herald_, pour après Pâques. Nous n'allons pas tous à Rome dans le même
-dessein, mais un voyage à Rome est un acte grave, chacun sent cela et
-s'y prépare à sa façon.
-
-Je cause avec mon voisin de wagon, un brave avocat romain aux saines
-idées antimaçonniques, modéré, intelligent; né dans le Piémont, il parle
-un français très pur. La politique actuelle, l'antipapisme du maire
-Nathan, ne lui plaisent guère. Me prévalant de ses réserves, je me
-permets de critiquer les projets municipaux dont la Ville Éternelle est
-menacée. «--Avez-vous le droit d'haussmanniser, comme vous dites, un
-musée qui est le patrimoine de l'humanité civilisée?» Mon voisin fronce
-le sourcil, s'efforce de suivre ma pensée, m'interrompt:--«Nous serons
-bientôt un million de citoyens dans la capitale, nous y étouffons. Elle
-ne saurait demeurer la bourgade que vous défendez avec tant d'énergie;
-on s'écrase au Corso, il faut faire des trouées dans tous les sens pour
-notre commodité et celle de nos hôtes...»
-
-Ces chers Italiens, nos frères, ils nous sautent à la gorge pour nous
-arracher ce cri: «Quel peuple vous êtes redevenu, quelle nation!»
-
-Nul besoin, pourtant, d'un Palais de Justice à la Bruxelloise, d'une
-synagogue en forme de Hammam, ni de boulevards plantés de trolleys, pour
-que nous saluions leur superbe renaissance. Ils feraient croire qu'ils
-ne sont pas si convaincus de leur propre force et qu'ils s'attendent à
-ce que nous les rassurions. Mais, non, certes! Ils ne se trompent pas.
-
-_Samedi Saint, 22 mars._--C'est l'été. Vers midi, le soleil, haut dans
-un ciel pur, découpe en arêtes vives ce plan en relief qu'est le Forum
-du professeur Boni. Donc fais-toi conduire au Palatin, si tu en as
-l'heureuse occasion, par un archéologue qui ne soit pas un froid pédant:
-le passé revivra à l'appel du magicien. Mrs Strong nous a menés, avec
-ses élèves de la British School of Archeology, au sommet de ce qui fut
-le Jardin Farnèse--et le bosquet de lauriers et de cyprès où des rites
-brutalement physiques étaient célébrés en l'honneur de Cybèle, la Mère
-Auguste; un des sanctuaires nationaux de la Rome primitive. L'érudite
-Mrs Strong fait un cours familier à une vingtaine de jeunes gens qu'elle
-entraîne à sa suite, tout en exigeant de ces étudiants un travail
-formidable. Elle a un talent particulier, cette femme, car les profanes
-ne se lassent pas de l'écouter, même si leurs jambes flageolent, si le
-déjeuner les attend à l'hôtel. Sans un tel guide, comment s'y retrouver
-dans cet inextricable dédale?
-
-Il s'agit aujourd'hui de la formation du Palatin, non pas un mont
-naturel, comme on l'a cru, mais une superposition de temples, de palais
-édifiés l'un sur l'autre par chaque Empereur, sans qu'aucun d'eux ait
-pris la peine de raser l'oeuvre des autres. Chaque monarque veut bâtir
-plus grand, plus haut encore, effacer la trace de son prédécesseur.
-C'est le vertige de l'orgueil sans contrôle. Septime-Sévère, afin
-d'impressionner les fastueux Orientaux entrant dans la Ville par la Via
-Appia, commande des colonnades, des fontaines jaillissantes, des
-pylônes, des colonnes, des bas-reliefs plus blancs, plus richement
-décorés que ce monument Victor-Emmanuel, sous quoi Rome entière semble
-se courber aujourd'hui.
-
-C'était déjà le cri d'admiration provoqué. «Quel peuple vous êtes!» Et
-quel, en effet, celui qui part d'ici, s'en va fonder d'autres Romes au
-bout du monde et stigmatise la route de ses arcs de triomphe, de ses
-Théâtres et de ses Temples, afin que nous suivions sa trace, dix-huit
-cents ans après...
-
-_Déjeuner au Palais Caetani._--De ma place, j'aperçois un général en or,
-qui chevauche au-dessus des toits, galope dans l'azur céleste:
-Victor-Emmanuel sur son piédestal, au milieu des cheminées et des
-tuiles. Il semble qu'il s'avance vers nous, qu'il va briser les vitres,
-entrera dans la salle à manger. Mais je m'étonne moins, depuis que Mrs
-Strong m'a donné la solution de ce problème si souvent posé: pourquoi
-l'architecte Sacconi a-t-il doté Rome de cet extraordinaire monument,
-hors d'échelle avec ses entours, pourquoi l'avoir adossé au Capitole? Je
-comprends: le comte Sacconi était dans la tradition de sa race. Il a,
-lui aussi, désiré faire du colossal à la gloire du Présent. En croyant
-nous affirmer novateurs, nous recommençons inconsciemment les gestes de
-nos pères.
-
-_Quasimodo._--Dans l'ombreuse église de Sainte-Sabas, sur l'Aventin,
-derrière le Prieuré de Malte, un ecclésiastique traduit des inscriptions
-latines aux garçons d'un patronage. L'on se croirait au Forum à la
-grande époque. Le maître mime aux gamins incrédules la résurrection d'un
-saint. Leurs visages, leurs attitudes sont ranimés, ceux des statues et
-des bas-reliefs antiques. Assis en cercle, ils s'agitent sur leurs
-sièges, prêts à la discussion, bondissants, querelleurs, familiers et
-polis à la fois. Il ne leur manque que la toge et un Cicéron.
-
-_Sur le Palatin, le soir._--Heure rose et verte des marbres et des
-vieilles pierres étiquetées. Le crépuscule enveloppe déjà pour la nuit
-les fouilles du professeur Boni. Vers le Nord, du côté du Quirinal, des
-feux s'allument aux fenêtres des quartiers neufs. Une lueur signale les
-Palace-Hôtels de la quatrième Rome, où Boldi accorde ses violons. Sous
-prétexte de tango, des Américaines assoiffées de tradition ont soin de
-rappeler à l'indulgente aristocratie romaine sa hiérarchie, ses
-prérogatives, l'exclusivisme indispensable à une classe dont elles
-envient les noms. On ne les trompe pas sur les généalogies. Mais soyons
-moins injustes à l'égard de ces femmes respectueuses. Elles ont le sens
-des valeurs, le culte de notre passé européen, s'offrent à redorer les
-blasons authentiques et à racheter des portraits de famille. Quel mal
-font-elles, si elles préfèrent l'Almanach de Gotha à Bædeker, ces
-vestales de la quatrième Rome? Elles s'y «cultivent» entre deux thés,
-car il faut respirer une bouffée d'art dans les galeries et les églises,
-avant de s'asseoir à table entre un prince et un marquis. Elles ne
-chôment pas dans le pays du farniente.
-
-Plus tranquillement en apparence, mais tout aussi acharnées à la
-poursuite de leur but, nos petites religieuses du train, avec des
-dévotes laïques, des dames de province venues de tous nos départements,
-jouissent de leur séjour dans d'obscurs couvents pauvres.
-
-Il est sept heures. Dès l'_Angélus_, mes petites religieuses vont se
-coucher, après une journée laborieuse que divisent de multiples
-sonneries de cloches... peut-être rêver d'une audience au Vatican. Or,
-las! le Saint-Père, chuchote-t-on, n'est pas en état d'en accorder--on
-le dit malade.
-
-Dans le quartier du Panthéon, il est, pour les Français catholiques,
-toute une mystérieuse petite vie qu'on voudrait pouvoir étudier. A ces
-voyageurs discrets, glissant leurs feutres sur les dalles des rues
-tortueuses, la Semaine sainte et Pâques réservent des trésors d'émotion,
-des cérémonies qu'il faut croire occultes, puisque nous autres pouvons à
-peine, si déçus, entendre une messe en musique, quelques notes de
-Palestrina. Quant aux fameuses Pompes dans Saint-Pierre, il n'en est
-plus question! Mais d'humbles fidèles se font appuyer par Monseigneur,
-se faufilent, attendent dans les vestibules du Vatican, un placet dans
-leur poche, s'insinuent... parviennent quelquefois. Pour être conduits
-aux bons endroits, il nous faudrait sans doute habiter la Minerva,
-rendez-vous des ecclésiastiques, l'auberge où nos pères descendaient,
-frugaux et contents de sardines et des quatre mendiants pour dessert.
-Quant à nous, à la via Veneto, nous sommes presque seuls à faire maigre
-le vendredi saint. Les beignets frits de la Saint-Giuseppe sont plus
-populaires que le maigre en carême...
-
-Nonobstant, Pâques est la saison de Rome, mais, alors même, Rome a des
-attraits incomparablement variés, qui répondent à tous les besoins de
-l'âme. Elle ne déçoit que ceux qui n'ont rien à lui demander.
-
-Trop de voitures dans les rues, trop de Cook's Tourists, toutes les
-langues parlées à la fois, c'est la tour de Babel. Au bas des degrés de
-la Trinité-des-Monts, les marchands abritent leurs fleurs de parasols
-blancs, et, je l'observe chaque matin, baragouinent un peu d'allemand,
-plus indispensable, désormais, que l'anglais à leur négoce. L'Allemand,
-l'Allemand, il nous poursuit! on se croirait chez nous, au boulevard
-Saint-Michel, mais l'invasion cosmopolite n'est pas comme ailleurs un
-fait nouveau: il y a deux mille ans, nous apprend Mrs Strong, Rome ne
-savait où loger ses visiteurs; ses aubergistes, débordés, improvisaient
-des campements. Des quartiers entiers ont disparu; c'étaient les
-faubourgs de la ville antique, construits, pense-t-on, en terre et en
-planches, caravansérails jusqu'au loin dans la campagne, et la Rome de
-pierre et de marbre était à peu près ce qu'est le Kremlin à Moscou, la
-ville sainte.
-
-Tous les chemins, depuis qu'on se souvient, ont amené des convois de
-pèlerins passionnés ici.
-
-_Promenades._--La quatrième Rome mange petit à petit celle des Papes et
-la dernière d'avant 1870. Certains étrangers même qui, comme Henry
-James, la connurent sous Pie IX, nient qu'il subsiste encore une Rome.
-Où sont les carrosses des prélats, leurs livrées jaunes à galons
-blasonnés, le luxe un peu poussiéreux de leurs palais? Les jardins de la
-villa Ludovisi, ombrages majestueux au centre même de la ville, ont cédé
-la place aux moellons des immeubles modernes. Toutefois, si vous en
-prenez la peine, vous retrouverez la Rome antique. Les vieux aqueducs ne
-sont pas déparés par les gazons du golf; les habits rouges de la chasse
-à courre ne déshonorent pas la campagne, et le tombeau de Cecilia
-Metella porte une ombre agréable à la meute du marquis Casati.
-
-Stendhal, Chateaubriand nous accompagnent, nous autres Français, dans
-nos promenades. Corot surtout surgit à chaque coin de rue. De la villa
-Mattei, des jardins Colonna, du Pincio, ou bien autour de Saint-Jean de
-Latran, en supprimant quelques détails du panorama, ce ne sont que
-toiles signées Corot.
-
-Ce divin ingénu dessinait, comme une fillette très sage, des façades
-dont on peut compter les fenêtres et les portes, modelait amoureusement
-des coupoles d'églises. La Rome de Corot est bise, couleur de café au
-lait, avec quelques touches de rose tendre et de jaune relevées
-d'accents noirs, qui sont les pins parasols et les cyprès. Cet aspect
-nous charme plus qu'aucun autre, mais, ne nous y trompons pas, le
-carrare offensant de l'hommage à Victor-Emmanuel évoque, plus que les
-gris de notre Corot, «l'Urbs» de l'Empire. Si j'en crois les
-archéologues, les prisonniers ramenés des guerres lointaines étaient
-aveuglés par les marbres, les ors, les polychromies violentes, comme
-d'une maquette de Bakst. Nous en savons plus long que Corot et Stendhal
-sur l'antiquité.
-
-_A la villa Mills, sur le Palatin._--Je prends congé des ogives à la
-Walter Scott de Charlie Mills. Quand ce gentleman recevait la société
-romaine de 1840, dans sa fragile villa, il ignorait que sous ses pieds
-plusieurs étages de briques empilées par Septime Sévère étaient
-ensevelis, mais il fondait la quatrième Rome. Le houx et le chardon
-héraldiques, dans leurs médaillons de plâtre rose, vont tomber en
-poussière, car la pioche du professeur Boni est sans pitié pour le XIXe
-siècle, indifférente aux amis de la jeune reine Victoria. Le nom de
-Charlie Mills restera cher aux lecteurs de mémoires, et cela suffit
-apparemment. Il fut un des premiers à implanter ici les coutumes
-anglo-saxonnes.
-
-Henry James dépeint, dans plusieurs de ses admirables contes, les
-premiers Anglais et Américains s'installant dans les palais aux vastes
-salles décorées à la fresque, où tant d'alliances se firent, si bien
-qu'il est peu de familles de l'aristocratie italienne, qui n'aient dans
-leurs veines une goutte de sang «_british_». Combien de romans heureux
-ou tragiques s'esquissèrent chez ce Charlie Mills, pour s'achever au
-pathétique cimetière des protestants, entre la pyramide de Cestius et
-les tombes de Keats et de Shelley, au milieu des cyprès géants...
-
-_En sortant du Vatican._--Nous répétons à satiété que l'art et le Beau
-sont condamnés. Qu'en savons-nous? Peut-être l'art fleurit-il au moment
-où nous le croyons en léthargie. J'ai passé la matinée à la chapelle
-Sixtine, aux chambres de Raphaël. Plus tard, je suis entré à la
-«Sécession de la Via Nazionale», car Rome y expose enfin ses
-impressionnistes. Je n'aurais pas dû m'aventurer dans ces parages. Les
-futuristes sur la rive gauche du Tibre, Michel-Ange sur la rive droite.
-Le noble fleuve continue de couler imperturbablement, insoucieux des
-transformations de notre goût.
-
-Il serait temps d'écrire un «Précis des variations du goût à travers les
-âges», indispensable pour que nos arrière-petits-enfants ne nous
-méprisent pas trop; car nos ancêtres étaient aussi versatiles et
-destructeurs que nous le sommes! Le nom de Botticelli, qui collabora aux
-peintures de la Sixtine, fut oublié pendant trois siècles, après avoir
-connu le succès, comme Bouguereau et Cabanel. Un Anglais le réhabilite.
-
-Fuyons les musées, marchons en plein air; jouissons des monts Albains et
-de ce Soracte si bleu, cadre indestructible de toutes les Romes passées
-et futures.
-
-_A l'Académie de France._--Il a plu, cette nuit, des nuages nacrés font
-des boules qui roulent dans un lac gris de perle. L'odeur des buis, des
-chênes-lièges et de la terre mouillée, emplit les jardins de la villa
-Médicis. Sous les quinconces déserts, M. Ingres doit revenir, la nuit;
-que ne puis-je entendre sa voix! Souhaitons que le futur directeur de
-l'Académie ait, comme lui, le sens et le respect de Rome. Je n'ai connu,
-parmi les pensionnaires, que de pauvres jeunes hommes anémiés par la
-monotonie d'une existence inutile, si elle n'est pas une joie de tous
-les instants. Un seul d'entre ces prisonniers commença d'entrevoir son
-bonheur quand ses quatre années de bagne furent révolues. Il était trop
-tard. Il ne lui resta que d'épouser une Transteverine et de manger du
-macaroni...
-
-L'éducation entière de nos peintres lauréats est à refaire. Depuis M.
-Ingres, la villa Médicis n'a été qu'un hôtel gratuit, avec des ateliers
-lugubres où des rapins tâchent de se croire encore à Montmartre.
-
-Aussi insidieuse à Rome qu'à Florence, et plus dangereuse encore, la
-leçon du passé ne touche que quelques élus. Si vous voulez profiter d'un
-pays comme celui-ci, ce n'est pas son art que vous étudierez; mais
-respirez son air, remettez-vous dans telles conditions physiques et
-morales, celles de la campagne et du loisir. Pourquoi des musiciens,
-dans la ville du monde où l'on entend le moins de musique? Pour leur
-accorder ces loisirs mêmes que Liszt s'offrit à Tivoli.--L'Académie de
-France ne pourra durer que si un directeur intelligent et plein de
-sympathie pour les débutants, dit à ceux-ci: «Vous êtes chez vous, dans
-un site admirable, faites ce que bon vous semble, causons, vagabondez,
-oubliez Paris. Tant pis si vous ne rapportez pas un lourd bagage
-d'oeuvres. Pour peu que vous valiez quelque chose, vous vous serez
-enrichis auprès de nous.»
-
-M. Ingres n'est pas un maître pour la quatrième Rome. Si son ombre erre
-encore parfois au clair de lune, dans les allées de l'Académie, l'aurore
-doit l'épouvanter, car il ne peut risquer des rencontres qui seraient
-trop dangereuses.
-
-Rome est un mystérieux grimoire; elle nous propose un manuscrit dont les
-caractères et la langue sont, pour la plupart de nous, comme du
-sanscrit. Les Anglais et les Allemands vont en Italie par devoir, par
-tradition, sous la conduite de Goethe, de Ruskin ou de Byron. S'ils ne
-comprennent pas, ils savent au moins des noms. Mais pour le Français,
-primaire et laïque, le guide Joanne doit être affolant. Quelques-uns
-s'avisent d'y commencer leur éducation, d'autres s'avouent complètement
-déçus. Pourtant chacun à la longue finit par trouver la récompense de
-l'effort exigé de lui. Puissance évocatrice des noms! Un aveugle
-oublierait son infirmité, s'il se savait fouler la terre qui le porte.
-Scapulaires ou chapelets, mauvaises copies de tableaux anciens, meubles
-imités, ou photographies souvent plus éloquentes que tel plafond perdu
-dans la pénombre, chacun fait à Rome des provisions de souvenirs pour
-l'ornement de sa vie quotidienne. Qui y est allé y voudra retourner.
-Buvez avant de partir la belle eau pure de la Fontaine de Trévi.
-
-
-DE ROME À FLORENCE
-
-Non loin de moi, un couple de Francs-Comtois, au parler traînant, se
-racontent l'un à l'autre la Sicile, Naples et Rome d'où ils reviennent,
-fourbus mais contents. La dame est haute en couleurs, saine et plus
-jeune que son mari, type de militaire retraité, décoré, peu loquace.
-Elle semble avoir vu le Souverain Pontife; tirant de sa sacoche une
-série de portraits de Pie X, elle les étale sur ses genoux et
-s'attriste, comme une mère de son enfant malade: «comme il a l'air
-mélancolique!» Enfin, elle l'a aperçu! De moins près, assurément, que
-ces Dames françaises de la Pension du Bon Salut, qui se vantaient de
-leurs sept audiences au Vatican:
-
-«Elles en disent, elles en racontent et elles croient qu'on les écoute;
-des faiseuses d'embarras, ces Françaises en voyage!...»
-
-Ma voisine se plaint d'avoir mal dormi la dernière nuit, s'étant posé
-des questions énervantes, agacée par l'insuffisance de ses notions
-historiques: «Qu'est-ce que cette Reine de France enterrée à
-Saint-Pierre, Regina di Francia e Iberia, a dit le guide? A qui,
-Sosthène, pourrais-je demander? Iberia? reine d'Iberia? Je ne connais
-pas ce pays.»
-
-Et vous? M. Jourdain n'était pas plus ardent à s'instruire. Le Joanne
-consulté reste muet.
-
-La robuste Franc-Comtoise n'apprécie pas le paysage classique des
-environs de Rome, ni, plus tard, d'un vert laiteux de jade, le lac
-Trasimène, que nous contournons un peu avant la nuit. L'Ombrie, puis la
-Toscane, la déçoivent: «passe encore pour les saules pleureurs de nos
-cimetières, ils ont au moins de gentilles feuilles claires; mais l'idée
-de planter partout ici ces horribles cyprès noirs? Cela vous fait mal.
-Et pourtant, tenez, lisez votre Joanne: la Toscane est riante!»
-L'officier repousse cette offre et se plaint de la faim.
-
-En face de mes compatriotes, un étudiant d'Oxford est plongé dans la
-lecture d'un texte grec. De temps à autre, parlant à l'oreille de son
-compagnon de route,--un autre «fellow» aux grands yeux bleus, trop
-grands et trop beaux,--il prépare ce néophyte aux mystères de Florence.
-Pour les Anglais lettrés, Florence résume toute l'Italie.
-
-_Florence._--Je compléterai, cette fois-ci, ma collection des villas
-florentines et me promènerai dans la campagne. Je me suis juré de ne pas
-entrer dans un seul musée. Assez de tableaux, assez de statues, trop
-d'Art à discuter avec trop d'amis qu'on rencontre et qui deviennent de
-féroces esthéticiens, pour le temps de leur séjour à Florence. Les
-amoureux de Florence vous la gâtent, l'on a parfois envie, en leur
-compagnie, de nier sa beauté et je me rappelle que je faillis sauter au
-cou d'un monsieur qui, dans un restaurant, expliquait à sa femme: «Oui,
-ils ont eu des peintres, des sculpteurs; mais des architectes, eh bien!
-non!»
-
-Si ma Franc-Comtoise n'avait déjà filé vers sa Franche-Comté, je
-voudrais la suivre dans les rues rébarbatives de la «cité des fleurs»,
-rasant les hautes murailles des palais féodaux, cherchant en vain les
-marbres, si teintés d'ocre qu'ils en sont devenus comme de la pierre
-calcinée. Et les fameux iris? ils croissent aux jardins des collines,
-loin des hôtels. Les photographes, comme les guides, vous indiquent des
-choses impossibles à découvrir!
-
-Combien Florence peut, à certaines minutes, vous contrarier! Sans la
-courbe exquise du pont d'Ammanati, sous les fenêtres d'André Gide, et
-ces façades jaunes, maussades, hautaines, mais si délicates, de l'autre
-côté de l'Arno, j'allais cette année médire d'un décor qu'affinent
-cependant les treillis d'une pluie tiède. Le voyageur pressé court au
-Bargello, galope au travers des galeries, croit avoir accompli son
-devoir, mais il ne se doute pas qu'à côté de cette froide cité, il en
-est une autre, toute riante et parfumée de ses cascades de glycines. On
-ne l'a connue qu'en vivant avec des Anglais et des Américains,
-conservateurs pieux des anciennes demeures à jardins suspendus, qui se
-cachent dans les replis de la ceinture de collines: Arcetri, San
-Miniato, Bellos Guardo, Fiesole, Settignano, séjours de plaisance autour
-de la revêche préfecture aux airs de petite cour allemande.
-
-Que les diplomates honoraires prolongent dans l'aristocratie locale leur
-monotone traintrain de réceptions mondaines; que la bourgeoisie s'y
-endorme, c'est leur devoir; mais qu'à cause de l'Art, les ratés, les
-détraqués et les épaves du monde entier viennent s'ensevelir vivants à
-Florence, cela irrite. On dirait qu'au lieu de s'exposer au soleil comme
-dans une Nice, leurs demeures s'orientent vers Donatello.
-
-Peu de cervelles qui résistent après quelques années à l'influence de
-cet art homosexuel. Ne me demandez pas pourquoi le meilleur peintre,
-s'il s'y laisse prendre, deviendra un méticuleux copiste, ou un
-extravagant. On s'assoupit à la longue, ou bien l'on perd la raison, à
-respirer cet air, énervant ou trop stimulateur. Oscar Wilde! Il n'y a
-plus de place ici que pour l'admiration platonique ou pour... Vous y
-oubliez le présent et vous rétrécissez dans une vaniteuse illusion
-d'être propriétaire de la Tour de Narcisse.
-
-Ou mieux, l'alternative de considérer Florence comme une station
-balnéaire. Arpentez la Via Tornabuoni, avant le déjeuner ou à l'heure du
-thé, quand la pâtisserie Donney et le confiseur Jiacosa offrent leurs
-tribunes d'où les preneurs de glaces regardent passer ceux qui viennent
-d'en prendre. Mais alors, ce n'est plus l'Italie, c'est la rue de Paris
-à Trouville, toilettes, chapeaux, conversations de bar, et vous, jeunes
-hommes et vieillards peints! Des existences singulières se cachent
-derrière les rangées de cyprès, dans les clos d'oliviers gris
-enguirlandés de vignes jaunes. Toute la gamme des verts, depuis le plus
-éteint jusqu'au fulgurant véronèse... O maniaques des villas et
-villini!...
-
-Cette douce harmonie de la campagne toscane a de secrètes blandices à
-quoi succombent les «natures sensibles».
-
-La science des jardins aménagea cent musées bucoliques sous les fenêtres
-grillées des villas, belles, graves ou souriantes, et qui eurent pour
-architectes Michel-Ange, Sansovino, ou Ammanati; c'est la Capponi, la
-Pietra, I Tatti, Gamberaia, la Bambici ou la Medici, colonnades,
-terrasses, statues, bustes, fontaines, fresques, richesses paradoxales
-de ce sol où l'Art poussa comme de l'herbe. Pendant quatre siècles et
-plus, le prodigue génie florentin s'est livré au gaspillage. De cette
-puissance créatrice, il ne reste guère, mais... peut-être un mince filet
-d'eau marque la source où espèrent se désaltérer les dilettanti et de
-pitoyables victimes d'une fausse vocation.
-
-Florence, mère désormais stérile, plus indolente d'avoir été trop
-féconde, laisse admirer ses enfants de marbre et de bronze.
-
-Son temple est gardé par des prêtres sans foi, qui, tout juste,
-l'empêchent de se détruire, grâce à l'obole que leur main, tendue pour
-l'aumône, y reçoit des fidèles.
-
-Florence, cruelle et sanguinaire, poursuit son oeuvre médicéenne, sous
-une mante de provinciale et de commerçante, faiseuse de simili-tout,
-«truqueuse», ex-courtisane maintenant vêtue de bure; son art païen,
-comme son art angélique, vous m'en direz l'emploi, si ce n'est d'en
-parer nos beaux esprits d'amateurs ou de petits jardins vers quoi
-montent, de la coupe où s'écrase son Dôme, les mille carillons
-d'importuns campaniles.
-
-_La religion des Anglais._--Des pensions du Lung'Arno sortent des
-caravanes de jeunes misses, le pliant et la boîte de couleurs sous le
-bras, infatigablement prêtes à copier le Ponte Vecchio; des jeunes
-hommes d'Oxford, deux par deux, bras dessus, bras dessous, sentimentaux
-et convaincus, se dirigent vers l'Académie et San Marco; doux athlètes,
-ils ont le culte du Grec et de la Renaissance aux formes ambiguës. Tel
-qui jouait à l'Université dans des tragédies de Sophocle, vient pendant
-ses vacances de Pâques, revoir le Printemps de Botticelli, s'exalter
-devant le David de Donatello. C'est la tradition d'Oxford et un mot
-d'ordre périlleux, car souvent une crise de mysticisme se déclare à
-Florence. J'en connus un, de ces inflammables adolescents, qui voulut se
-convertir, abandonner la littérature; et déjà, le cloître le guettait.
-Fra Angelico ne se doutait pas, quand son pinceau, sous la direction
-d'un invisible chérubin, enluminait les cloisons blanches de sa cellule,
-qu'au XXe siècle, ses images de piété, reproduites en cartes postales,
-voisineraient dans l'album d'un Huguenot avec les Dieux de l'Olympe. Le
-Bon Frère précédait la Renaissance païenne, mais bientôt Mantegna,
-Léonard, Sodoma, le Pérugin, allaient verser du venin dans la chaste
-corolle des fleurs franciscaines.
-
-_Opinions à la mode._--De Fiesole à San Miniato, Écho répète les noms de
-Giorgione et de Cézanne. Si Florence ne produit plus d'oeuvres
-originales, Florence critique, discute, croit penser. Dans les caves du
-palais Antinori, le cuisinier Lapi a établi une taverne, un bouge où
-cochers de fiacre, étudiants, esthètes, se coudoient pour déguster à bon
-marché les vins légers et des plats savoureusement indigestes. A manger
-les petits pois tendres d'avril, vous croiriez croquer la Primavera de
-Botticelli! Les voûtes sombres du sous-sol sont égayées d'affiches
-polychromes, qui en tapissent la pierre. Lapi, ruisselant de sueur, mais
-fier de sa popularité, interpelle les habitués dans un langage aux
-lazzis toscans, tout en faisant griller les beefsteaks et sauter l'acide
-tomate, tandis que les délicats fanatiques de la colonie cosmopolite
-échangent des propos rares, célèbrent les mystères du Giorgione.
-
-Florence rallume de temps en temps une lampe votive dans quelque
-chapelle oubliée, pour le culte des «happy few». Après Piero della
-Francesca et Masaccio, voici qu'on parle sans répit du maître de Castel
-Franco, et de son élève Cézanne, «le plus significatif des peintres
-français», selon ces critiques nouveaux nés; j'écoute les conversations
-dans tous les dialectes, où les noms de Verlaine, de Mallarmé, se mêlent
-à ceux de Matisse et de Michel-Ange. L'époque de Ruskin est déjà bien
-loin d'eux. Une admiration ne s'est jamais établie que sur des ruines et
-des négations.
-
-_Un sanctuaire négligé._--Dans un quartier peu fréquenté des étrangers,
-plein de ces majestueux palais qui semblent toujours bouder et que
-personne ne visite, à part les amis des vieilles familles dont ils sont
-encore la propriété; une rue comme tant d'autres, étroite et assombrie
-par l'auvent des toits tendus, de chaque côté, contre l'ardeur du soleil
-et les frimas, une rue sans trottoirs, dédaigneuse et vaine de ses
-beautés dissimulées. Une petite porte donne accès dans l'ancien cloître
-de Sainte-Apollonia. On y a réuni les fresques du «prodigieux» Castagno.
-Peu de touristes jugent nécessaire de les voir, je les ai ignorées
-jusqu'ici. Enfin, grâce à l'insistance de Gide, j'ai «comblé cette
-lacune», malgré que je me fusse promis de fuir les galeries de musées.
-
-C'est là, peut-être, que s'est réfugié le génie même de Florence,
-dépouillé de ses charmes équivoques, viril, âpre et ravagé de passion.
-L'étonnement est comme un briquet où s'allume encore notre admiration
-lasse. «La Cène» de Castagno ne ressemble à rien d'autre.
-
-L'accentuation des types est d'un caricaturiste, chaque apôtre, une
-charge étrange et si suggestive, le Jésus, si humain, que l'on dirait
-presque les acteurs d'un idéal Oberammergau. Une réalité terrible, qui
-sent la bête, la laine et le cuir. Ces apôtres-ci sont pris dans les
-carrefours de la Florence où chaque demeure fut une forteresse
-barricadée contre les égorgeurs nocturnes. Quelle saveur, le curieux
-sens décoratif et pittoresque! Cependant les touristes se ruent à la
-Tribuna et s'exaltent devant des chefs-d'oeuvre inférieurs à tant
-d'autres qu'ils ignorent.
-
-_Impruneta._--C'est le village où se fabriquent les pots de terre cuite
-aux formes classiques, à peine modifiées depuis trois siècles, et qui
-servent dans toute l'Italie à orner les jardins et les potagers. Le
-chemin qui y conduit est accidenté comme des «montagnes russes». Les
-freins de l'automobile manquent à chaque instant de se briser. A chaque
-détour de la route, par-dessus un mur bas, au travers des oliviers,
-Florence semble se montrer comme dépouillée d'un de ses voiles; parvenu
-à un sommet, vous la voyez dans toute sa beauté, nue et digne de sa
-renommée. Le Dôme, rose et blanc, reprend sa véritable proportion dans
-un encadrement de montagnes, encore neigeuses au printemps, et d'un bleu
-plus sombre, à cause des avoines et du blé vert électrique, qui
-tapissent les premiers plans. Les demeures de campagne sont des
-réductions de palais urbains, avec leurs nobles petites façades; les
-bourgs, aux rues dallées de marbre, eux aussi des miniatures de nobles
-cités. L'église d'Impruneta, sur sa vaste piazza princière, peut
-rivaliser en richesses avec les plus notoires; et tout autour, c'est, à
-six kilomètres de Florence, la vie agreste, qui continue, primitive et
-si ignorante de sa civilisation, que les maîtres-potiers restent sans
-réponse à cette question: «Pourrez-vous emballer ma commande et me
-l'expédier à Paris?--Parigi? e molto lontano--non so!»
-
-Les fours, à flanc de coteau, s'étagent les uns sur les autres, comme
-des joujoux d'enfants. Dans le roc ou la terre rouge, chaque minuscule
-fabrique a l'air d'une maisonnette japonaise. Les villages étrusques ne
-devaient pas être bien différents de cette idyllique Impruneta; vous
-perdez toute notion du temps et du lieu, en faisant la sotte emplette de
-ces bacs à orangers, qui, sous notre ciel noir, vous communiqueront
-leurs nostalgies d'émigrés. Ici, vous êtes tentés par leur beau profil;
-ils font partie de cette nature où toutes les lignes ont un rythme
-parfait et d'où la Laideur a été bannie par la Volupté.
-
-_Entre Florence et Grasse._--J'ai quitté Florence la nuit, car l'heure
-du retour a sonné et les départs nocturnes me semblent moins déchirants.
-Je veux revenir par la Riviera et la Provence, afin de prolonger d'un
-peu l'exaltation et la fièvre d'Italie. L'aube se lève sur la
-Méditerranée; bientôt Gênes va s'étirer devant nous, après son léger
-sommeil de cité noctambule. Que l'on entre en Italie, ou qu'on en sorte
-par Gênes, on voudrait s'y arrêter. A ses fenêtres, d'où pendent des
-loques et des draps, des femmes échevelées se penchent et semblent faire
-signe au voyageur de s'attarder dans ce port terminus. Du môle à la
-crête des Alpes protectrices, ce n'est qu'un sourire, palais ou
-maisonnettes, églises à coupoles surbaissées, marbre et carton-plâtre
-peinturluré, comme un gâteau d'anniversaire, pyramide d'astragales en
-sucre coloré. Sur les plages proches de Gênes, Nervi, Pegli, les barques
-de pêcheurs s'appuient mollement sur le galet poli, comme sur un
-oreiller. Elles ne se traîneront jusqu'à la mer que pour une promenade
-de plaisance: navigation de paravent, décor pimpant, qui exclut toute
-idée de travail et d'effort.
-
-Voici les cultures d'oeillets, au milieu des arbres africains,
-acclimatés malgré eux de ce côté-ci de la Méditerranée, pour faire
-illusion à l'hivernant transi. Voici le soi-disant pays du palmier,
-Bordighera, Vintimille. L'architecture italienne n'est plus visible que
-dans des pavillons de jardins, des orangeries et des chapelles, datant
-au plus du XVIIIe siècle. Nous disons adieu à l'Italie dans le rococo
-qui se fond insensiblement en un style bâtard, niçois, celui des villas
-modernes et des hôtels, peut-être le plus méprisable, où les hommes
-auront marqué leur empreinte. Nous tâcherons de fermer les yeux, en
-traversant la Principauté de Monaco, ce sublime coin de terre à jamais
-souillé. De Menton à Cannes, tant que je suis dans le wagon, je voudrais
-suivre les phases sensibles de la pénétration de l'Italie en France.
-Quelle est l'une, quelle est l'autre? Le même trajet, en voiture,
-m'épargnerait la vue des Palaces et de ces joueuses maquillées de
-Monte-Carlo, attendant, leur réticule à la main, l'heure de se rendre au
-tripot.
-
-La population cosmopolite, grouillante sur la Côte d'Azur, inspira le
-style casino-palace. La peur de la mort chasse vers la Riviera--où les
-feuilles brunes de l'automne ne rappellent pas le printemps passé, ni
-qu'il y aura un hiver--des vieillards futiles, que ronge encore la joie
-de vivre; ils respirent chaque jour la rose et l'oeillet sous l'olivier
-phénix, et ces figurants de Carnaval, poudrés de la farine dégoûtante
-des confetti, finissent par se croire éternels comme cette végétation de
-zinc et de caoutchouc.
-
-_Grasse._--Si l'automobile vous portait de Gênes à Grasse par la
-montagne, vous feriez, ici, un dernier relai en Italie. Les vallées
-furent plantées par les Romains, à la mode de chez eux. Ils y ont
-construit leurs routes. Entre Ranguin et Grasse, je me suis encore cru
-dans la province de Rome.
-
-Grasse s'agrippe au roc, comme un Tivoli; mais une porte joliment
-moulurée, un heurtoir de cuivre, l'urne d'une fontaine, encore
-décoratifs à l'italienne, se parent d'un fini à la française. Le Louis
-XVI fait rentrer les panses obèses, amenuise, lime le métal, et châtie
-la forme. Les anciens hôtels de la bourgeoisie locale et les bastides,
-sont juste à mi-chemin entre les palazzi, les villas de Toscane et les
-pompeuses demeures versaillaises.
-
-La vie modeste, dans le passé, n'a pas produit ici d'exemplaires oeuvres
-d'art. Nous sommes éloignés des grands centres; mais il y a une aimable
-et jolie élégance répandue, le parfum évaporé d'une cassolette qu'on n'a
-plus remplie d'essence depuis un siècle.
-
-_Fragonard._--De Grasse pourtant il s'élança, le pimpant à la veste de
-zinzolin; dans ces mignons jardinets, dont plusieurs intacts, tels
-qu'ils furent par lui dessinés, il étudia la forme des fleurs et des
-feuillages. Ici, bouffait à son intention le taffetas des jupes, se
-poudraient les visages ronds, aux lèvres rougies; et l'escarpolette
-tendue entre deux platanes dont l'écorce gorge de pigeon a la fraîcheur
-de sa palette, était lancée haut dans ces furtives frondaisons, pour
-que, d'en dessous, des yeux, heureusement indiscrets, suivissent les
-entrechats et les jetés-battus de petites mules de satin clapotant dans
-la mousse des linons.
-
-L'étroit salon, frustré de ses fameux panneaux aujourd'hui transportés
-au delà des mers, il faut y venir par une journée pluvieuse, pour mieux
-comprendre pourquoi Fragonard l'agrandit de ses perspectives de parcs
-fictifs. Des copies habiles remplacent les originaux. La vie
-provinciale, avec son odeur de lessive et de lavande, toutes fenêtres
-closes, y est la même qu'au temps du maître; la lumière et la gaîté,
-bannies des demeures provençales, Frago les recrée et les fixe pour
-toujours sur les parois de la sienne.
-
-Les bonnets phrygiens et les faisceaux de licteurs dont il parsème, du
-haut en bas, son escalier, comme un hommage propitiatoire aux
-inquisiteurs de la Révolution, n'ont-ils pas, de même que les galants du
-salon, la grasse touche facile, la légèreté d'une improvisation sur le
-manteau d'Arlequin d'un Guignol? Longhi de notre Provence, mais dextre
-comme Tiepolo, coloriste comme Rubens, l'errant Fragonard, nourri des
-sucs de cette terre balsamique, tel un gros bourdon gourmand, un vent
-l'emporte au loin, un autre le ramène à sa ruche favorite.
-
-_18 Avril.--Départ de Grasse._--Les dormeurs sont à plaindre en voyage,
-ils se refusent les féeries de l'aube.
-
-Hier soir, une tempête de neige; il gelait. Après une périlleuse rentrée
-sous l'avalanche, j'allai voir en bouclant mon sac, la vieille ville
-rosir sous le soleil levant qu'elle guettait, encore bleue et blanche,
-avec ses toits enfarinés; et les palmiers ridicules, pliant sous le
-poids de la neige, simulaient les panaches d'écume des Grandes Eaux de
-Versailles. Glace-surprise! Les nuages vont faire place à un azur étale
-qui semble chaud, malgré le coupant mistral déchaîné derrière l'Estérel.
-
-La course en automobile, de Grasse à Avignon, par Aix, il y faut
-renoncer; et nous partons de Cannes dans un train d'Allemands et de
-Russes, direct pour Berlin et Pétersbourg, toutes fourrures dehors, dans
-le compartiment surchauffé; les hivernants emportent des brassées de
-fleurs, qui luttent avec l'odeur aigre de la salade remuée dans l'office
-du dining-car.
-
-_Marseille._--Je ne l'ai jamais vue que par le froid, poudreuse,
-contractée sous les apparences d'une photographie en couleurs. Vers
-Lestaque, c'est, à perte de vue, comme des fortifications de marbre
-rose; étang de Berre, la Crau, désert caillouteux; le long des cyprès
-inclinés par le vent, quelques paysans sous leur peau de bique font le
-gros dos au vent déchaîné. L'horizon s'agrandit, l'oeil ne connaît plus
-d'obstacle, le gris atmosphérique, qui établit les distances, est
-balayé: il me semble être à l'intérieur d'une immense pierre précieuse,
-magnifiante comme une loupe. Une plénitude d'impression. Claude Lorrain.
-Couleur, formes, détails, quoique précis, se fondent en un reposant
-ensemble eurythmique.
-
-Les cyprès de la plaine Arlésienne, rangés, pressés l'un contre l'autre
-en palissades droites et parallèles, au-dessus des cultures maraîchères,
-ces noirs arbres utilitaires, seront les derniers, sur notre route, des
-parents éloignés des aristocrates italiens.
-
-_Notre Rome, Avignon._--Dès la gare franchie, en attendant de monter
-dans l'omnibus de l'hôtel, la bise glaciale nous flagelle. Petite ville,
-la préfecture d'un département de France. La rue de la République avec
-ses cafés, ses pharmacies et ses «Galeries parisiennes» rompt le charme.
-Mais, un brusque détour à gauche, et nous nous engageons dans des rues
-vides, muettes, non changées depuis le XVIIe siècle. Une chaise à
-porteurs et des perruques pourraient sortir encore des portes cochères
-armoriées; l'omnibus passe entre les deux battants d'une grille, vire
-dans une cour encombrée d'automobiles; c'est la vieille auberge
-installée dans l'ancien hôtel de Forbins.
-
-Ici, de même qu'à Rome, les Anglais et les Américains promulguent leurs
-lois, implantent leurs coutumes; mais leur ténacité n'a pas encore, Dieu
-soit loué! construit des «palaces». Si on leur doit les bienfaits du net
-lit de cuivre et de la salle de bains, Avignon, enrichie par leurs
-visites de curieux, n'a rien perdu de son caractère. Dans le «hall» de
-«l'Europe» les rocking-chairs bercent de jeunes misses et de lourds
-touristes d'outre-mer, bâillant à côté de leur thé, ou cherchant des
-noms amis sur les listes de leur journal, le _Herald_. Des manteaux,
-blancs de poussière, des casquettes et des lunettes de chauffeurs
-jonchent les banquettes, et des mécaniciens discutent avec leur patron
-l'itinéraire de demain matin, l'heure du départ vers un autre lieu qu'il
-faudra, par acquit de conscience, avoir visité.
-
-_Le jardin des Doms._--Avignon, résidence des Papes! et pourquoi pas une
-fois encore? Le Rhône, plus grandiose que le Tibre, ce soir un lisse
-miroir où le Ventoux sommé d'une crête neigeuse, reflète le trapèze de
-sa silhouette, là-bas, au delà des plaines fécondes, roule, vide de
-barques, ses flots encore froids des glaciers alpestres. Au pied de la
-terrasse au cadre de pierre et de ses parterres cerclés de buis, ce fut
-sans doute la berge où s'amarrèrent les barques qui apportaient du nord
-l'hommage des fidèles au Saint-Père de la Chrétienté universelle. Des
-processions s'engageaient sous les arches à créneaux, poternes de
-l'enceinte fortifiée; les bannières et les cierges, montant par les
-ruelles, parvenaient au faîte de la ville, au Palais féodal et
-conventuel dont les pierres sont prêtes à redire l'écho des hymnes, des
-prières et des cloches. La soupe, le tambour et le clairon, les
-régiments trop longtemps casernés dans ce Vatican provençal, ne peuvent
-rien contre ces augustes parois; si des tourlourous y ont inscrit le nom
-de leur payse et la date de leur libération, qu'on les efface...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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-APPENDICE
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-LE SALON DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE DES BEAUX-ARTS--1908
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-
-_La Grande Revue_, 10 mai 1908.
-
-Il paraît que c'est un «bon Salon». Telle fut la première impression de
-ces Messieurs de la critique pendant que l'«on accrochait». Peut-être
-cette favorable opinion de nos juges est-elle due aux excès des milliers
-d'études de couleur et de systématique déformation, dont les autres
-Sociétés nous abreuvent. S'apercevraient-ils que, s'il est toujours rare
-de découvrir un réel don de coloriste ou de dessinateur--car la
-déformation ne devrait résulter que d'un sentiment inné de la forme,
-d'une vision individuelle des objets--il est deux mille cinq cent
-vingt-huit paires d'yeux à Paris, cinq cent mille à l'étranger, qui
-voient les couleurs à la mode, et autant de mains pour dessiner à la
-façon de Cézanne, de Lautrec ou de Matisse?
-
-Le présent Salon de la Société Nationale? Il est «convenable», à
-l'instar des précédents. Il renferme une dizaine de bonnes toiles. On ne
-saurait s'attendre à plus.
-
-En somme, que reproche-t-on à cette pauvre «Nationale»? Tous ceux de
-gauche y sont passés ou désirent d'y passer, à moins que de grandes
-expositions ne leur semblent inutiles ou qu'ils ne les dédaignent. Elles
-finissent toutes, d'ailleurs, par n'en être qu'une. Lui reproche-t-on sa
-monotonie à la Nationale? Non, elle se dénationalise, seulement.
-
-La Société Nationale, elle, perpétue la tradition--de plus en plus
-vague--de Manet et des impressionnistes, de l'école de Lecoq de
-Boisboudran, de Whistler et de Puvis de Chavannes, tout cela édulcoré,
-affaibli par les gros succès de Salon et l'intervention des marchands de
-tableaux. La Société Nationale, ne l'oublions pas, fut fondée par
-Meissonier--le dieu de la rue Laffitte, il y a vingt ans,--et par des
-hommes comme Roll, Gervex, Duez, Béraud, Cazin, Stevens, qui connurent
-des triomphes dont rien ne peut plus nous donner l'idée. Ces Messieurs
-furent ce que l'on appelait des «jeunes maîtres». Autorité, succès
-matériel, position sociale enviée, toutes récompenses et décorations
-obtenues à l'âge où, maintenant, l'on se demande dans les ateliers
-d'élèves ce que l'on fera plus tard!
-
-Tous ces hommes ont «un passé» que les jeunes générations connaissent
-peu. Il ne nous appartient pas, à nous leurs élèves ou leurs amis, de
-les juger impartialement. Nous sommes engagés vis-à-vis d'eux par des
-sentiments de cordialité, de reconnaissance et de considération. Ce
-passé fut, pour certains, très brillant. Ils eurent tous beaucoup de
-talent, à nos yeux de débutants; et maintenant, ils font partie de nos
-souvenirs de jeunesse, de ces souvenirs qui paraissent plus charmants à
-mesure qu'ils s'effacent. Ils créèrent un type qui tend à disparaître et
-dans lequel, seuls peut-être aujourd'hui, MM. Vuillard et Maurice Denis
-pourraient être classés. Je veux dire des artistes «avancés», bien de
-leur temps, tout juste assez contestés pour en être fiers, mais, au
-fond, approuvés de tous les partis. Il doit être délicieux, quoi qu'en
-ait dit M. Degas, d'avoir de grands succès quand on est très jeune. Cela
-doit donner, pour parcourir le reste de la carrière, cette magnifique
-assurance, cette tranquillité si précieuse aux hommes de pensée, et qui
-fait tant défaut à la plupart d'entre nous.
-
-Le Salon de 1908 nous montre nos aînés, riches des mêmes qualités
-qu'auparavant, avec, peut-être, un peu moins de vivacité, mais d'autant
-plus de réflexion. On respecte la gravité sereine de la composition
-destinée à quelque amphithéâtre de la Sorbonne, où le président, M.
-Roll, a cherché à dépeindre l'hésitante et douloureuse marche des
-savants à la poursuite de la Vérité. L'heureuse disposition des nuages,
-vers la gauche, apporte, par son arabesque ellipsoïdique, un repos et un
-arrêt pour l'oeil; sans quoi, le regard risquerait de s'égarer trop loin
-du centre, où une femme nue, aux gris argentés et dorés tour à tour, se
-détache sur un cumulus figurant un taureau, symbole de la Force. C'est
-bien là le style républicain officiel où devait tendre, en prenant des
-années, l'auteur de la robuste Pasiphaé, et de tant d'autres célèbres
-toiles, qui sont du réalisme, du «vérisme» même, et pourtant visent plus
-haut.
-
-Quel dommage que M. Gervex ait renoncé à ces décorations municipales, à
-ces «pages» franchement populaires, que je lui vis ébaucher et finir
-dans l'allégresse de sa trentième année, alors qu'élève chez lui,
-j'avais la bonne fortune d'entendre des hommes comme Mirbeau, Manet,
-Stevens, parler de la vie, me l'enseigner, pendant que j'étais initié
-aux mystères du «beau métier»!
-
-M. Gervex se repose de ses vastes entreprises de la Villette et de
-Moscou, en exécutant des portraits et des scènes mondaines, voire des
-nus, avec cette souplesse et ces «mousses» de blanc d'argent, qui
-défendent à une toile de se plomber. L'idéal de M. Gervex ne s'est pas
-modifié, depuis les heureux jours de ses premiers succès et il apparaît
-comme immuable, sans inquiétude, au milieu de l'universel doute. Envions
-ceux qui n'ont pas trop de nerfs!--M. Béraud, lui, subit depuis quelque
-temps, une sorte de crise religieuse, et sa peinture n'a changé que dans
-ses manifestations «spirituelles». Le Parisien de naguère, ne
-retrouvez-vous pas tout son esprit, avec un peu de sa sécheresse d'exact
-narrateur, dans ses plus récents ouvrages? Il ne fut jamais plus heureux
-que dans son «Baccara au Cercle de l'Épatant». C'est là de l'anecdote,
-mais plaisante et sans prétention.
-
-M. Léon Lhermitte, l'un des derniers de chez M. Lecoq de Boisboudran, le
-voici, avec une majestueuse _tranche de vie_. Le hasard de l'accrochage
-(ou peut-être les besoins de M. Dubufe qui prend un soin de tapissier
-pour accueillir tous les visiteurs, au seuil du Salon)--le hasard (?)
-rapproche M. Lhermitte d'Ignazio Zuloaga et de Gandara.--Ce voisinage
-est piquant. Si différents que soient ces artistes, ils ont quelque
-chose de commun et qui va se perdre; une exécution égale, mathématique,
-propre, lisible et qui se reproduit en blanc et en noir, comme si elle
-n'était, chez les uns, perlée de gris, nuancée et discrète; chez
-l'autre, éclaboussante des couleurs de l'arc-en-ciel: gemmes, fusées,
-étincelles; le tout restant parfaitement plat, «carte à jouer», comme
-dit M. Degas, et dans le cadre. M. Lhermitte et M. Zuloaga n'ont jamais
-fait mieux, ni plus fort. Ah! si les élèves savaient regarder, s'ils
-voulaient encore apprendre, quels déboires, quels délais leur
-épargnerait une station dans la salle A!
-
-Entre le panneau où Antonio de la Gandara et Zuloaga se dressent, de
-toute la hauteur d'une «maestria raisonnée», clairvoyants et
-intangibles, sûrs de leurs procédés comme on l'était autrefois, je
-prétends que les jeunes gens briseraient leurs pinceaux, ou se
-mettraient à «tirer des filets», à coucher des «à plats» sur des murs,
-peut-être s'embaucheraient-ils chez quelque entrepreneur de peinture en
-bâtiment. Il serait temps, ensuite, pour eux de se demander: ai-je
-quelque chose à dire?
-
-C'est encore le métier de M. Lhermitte, qu'ils laisseraient de côté, car
-celui-là est le plus ingrat et le moins proche de nos préoccupations
-actuelles; il n'y a plus guère de sous-Lecocq de Boisboudran, qui
-l'enseignent; ceux-là mêmes qui ne prétendent, auprès de leurs élèves,
-qu'à une humble fonction de contremaître, voient leur classe désertée
-par tous les petits génies de la rive gauche. Vous savez qu'il y en a
-18.000.
-
-La composition, l'agencement des figures, dans «La famille» de M.
-Lhermitte, est un modèle de ce genre si français, si logique et d'une si
-sereine unité. Que cela est donc «raisonnable»! Comme l'architecture
-d'une ville de la Marne, comme un paysage de Champagne...
-
-Et Zuloaga? C'est à la fois l'intelligence d'un auteur dramatique et
-d'un musicien; d'un metteur en scène et d'un maître affichiste;
-Espagnol, nationaliste passionné, il est parisien d'éducation, même dans
-ses «sorcières». Espagnol, oui! mais un peu de Munich aussi; et un
-laqueur chinois. Que n'est-il pas? Que n'a-t-il appris? Que ne sait-il?
-Un paysagiste à la Gustave Doré, romantique, mais sobre comme le Greco
-de _la vue de Tolède_. Il a le sens de la vie moderne et le respect de
-la tradition; tout en les amusant, il évoquera à tout voyageur des
-souvenirs de musées. Quant au choix du sujet, il est toujours aguichant;
-son dessin est comme un théorème; enfin que lui manque-t-il pour être
-complet? Pas même l'admiration de Degas!
-
-Depuis la fuite du gris, la palette est devenue si violente, qu'il n'y
-aura guère que Zacharian et moi pour regretter l'absence, dans tant de
-roses chauds, de «quelques froids» complètement bannis des oeuvres du
-jeune maître. Mais, ô Zuloaga! nous sommes des maniaques, et ne nous
-écoutez pas! Ainsi que le dit votre maître Degas: «quand un peintre a»,
-comme vous, «osé supprimer délibérément l'atmosphère de ses tableaux, il
-n'y a qu'à le saluer très bas». Aujourd'hui, vous dépassez ce que les
-plus optimistes espéraient de vous. Vous nous avez stratifié là trois
-panneaux en laque de Coromandel, et vous savez comme j'aime cette
-matière. Nul malfaiteur, nulle hystérique n'osera mettre des épingles
-dans votre toile, cette muraille de la Chine! Comment a-t-on pu vous
-reprocher d'imiter Goya? Goya avait une technique de hasard, maladroite
-ou habile, variée, capricieuse et fondée sur l'emploi des glacis. Sa
-main tremblait devant la nature. La vôtre ne bronche pas. Vous avez
-inventé une calligraphie lourde et magistrale, cette matière opaque et
-cette vigueur adroite de la touche, qui auraient effaré votre ancêtre,
-mais qui nous donnent, à nous, infirmes du vingtième siècle, l'idée de
-la Force.
-
-En face des envois d'Ignazio Zuloaga, il siéra de s'arrêter quelques
-minutes devant la famille bizarre qu'a peinte C. W. Lambert,
-l'Australien fixé à Londres et qui est en train de prendre dans cette
-ville, avec M. François Flameng, les commandes que refuse d'exécuter Mr.
-John S. Sargent, décidé, lui, à ne plus être un portraitiste mondain.
-Mr. Lambert joint à la facilité bruyante de Zuloaga, le goût un peu trop
-«pittoresque» qui séduit nos voisins. A côté, voici Wilfrid von Glehn,
-élève et admirateur de Sargent, oscillant entre l'École américaine issue
-de Carolus-Duran, et le «New English Art Club», épris du XVIIIe siècle
-anglais, à la façon de Wilson Steer, et de la «bravura» italienne. Il y
-aurait un parti à prendre, mais il attend encore. Son aisance et un fort
-acquis, nous garantissent un prochain et définitif succès auprès des
-cosmopolites.
-
-John Lavery n'a que trois numéros au catalogue; mais ses fidèles l'y
-retrouveront tout entier, avec ses qualités de peintre franc et robuste,
-dont la matière se patine si bien, avec le temps qui unifie ses gris
-perlés et ses beaux noirs. Très Écossais, cet Irlandais whistlérien.
-Grand favori à Berlin.
-
-Charles Shannon--qu'il ne faut pas confondre avec J.-J. Shannon,
-celui-ci le portraitiste mièvre des jolies femmes, des enfants et des
-têtes couronnées en particulier--Charles Shannon nous montre son noble
-et majestueux portrait de lui-même, et une charmante figure de jeune
-femme romantique. Shannon a une grâce unique et ce style néo-classique
-qu'a honoré le grand Watts. Charles Shannon maintient dans son pays la
-bonne tradition qui suit les écoles italiennes du XVIe siècle. Il me
-semble que c'est là qu'est la vérité, pour les «intellectuels»
-anglo-saxons.
-
-On peut déplorer, en effet, qu'il n'y ait plus, de l'autre côté de la
-Manche, une autre tradition purement technique, tout au moins un dernier
-globule du sang généreux qui fait palpiter ces belles poitrines de
-femmes, telles que les maîtres du XVIIIe siècle les ont modelées dans
-une pâte savoureuse comme la chair des fruits; mais, puisque le
-préraphaélitisme a ramené les artistes à trois cents ans en arrière,
-c'est bien la ligne suivie par MM. Charles Shannon et Ricketts, que je
-jugerais la moins dangereuse pour des esprits à la fois élégants,
-précieux et graves.
-
-Pour si peu de véritables peintres-nés, qu'il y ait chez nous, c'est
-tout de même encore en France qu'on en comptera quelques-uns. Tâchons
-d'en noter une demi-douzaine au passage.
-
-Voici le patient, appliqué, sage M. Lobre. Il est difficile de mettre
-plus d'honnêteté à peindre des intérieurs sans figures. Je préfère ses
-petits salons de Versailles à ses cathédrales, qui sont un peu molles et
-manquent de grandeur dans le dessin; mais tout de même, c'est là du «bon
-ouvrage», solide et qui vieillira bien. La chapelle du château de
-Versailles est près d'être tout à fait excellente.
-
-M. Lobre a su forcer les amateurs à s'intéresser aux simples jeux de la
-lumière sur des murs de demeures inhabitées. Nous lui devons de petits
-bijoux d'émotion et de large «fini». Je lui serai, quant à moi, toujours
-reconnaissant de ce qu'il m'ait appris à travailler lentement, il y a
-longtemps de cela, à mes débuts. Ce qui lui manque, c'est certaine
-acuité dans la forme, dont un Boldini fait vivre un vase, un balcon, une
-colonnade. Mais M. Lobre est lourd et froid comme ces pendeloques de
-cristal, dont il est le Velasquez, ainsi que des moulures Louis XIV et
-des soupières.
-
-M. Zacharie Zacharian, comme exécutant, est unique--on voudrait qu'il
-osât plus, sans perdre sa manière impeccable. Il ne daigne.
-
-Voyez le Velasquez romain de M. Carolus-Duran: n'est-ce pas encore d'un
-peintre éternellement jeune, pour qui la couleur sera toujours une fête,
-et manier des couleurs, le plus excitant des sports?
-
-Dans cet heureux Salon de 1908, il est encore deux grandes pages, par
-mes amis Simon et Cottet. Je leur dis assez crûment ce que je pense,
-pour me permettre de les louer en public comme il convient. La scène,
-dans une église d'Italie, par Lucien Simon, peut-être moins fougueuse,
-moins brillante dans toutes ses parties que «_Les ramasseuses de pommes
-de terre_» (Société Nouvelle), moins contrastée que ses études
-italiennes, est un modèle achevé de composition, de balancement et de
-tenue. Or, c'est là une des qualités, si françaises, qui se font rares.
-Simon, intelligence à la fois fiévreuse et réfléchie, pour la gloire de
-notre école, n'abandonne rien au hasard de l'improvisation, tout en
-gardant l'imprévu d'un illustrateur et le caprice d'un faiseur
-d'esquisses; la partie gauche de sa toile, autel et officiants, il n'en
-a jamais dépassé les prestigieux coups de brosse, emporté par une sorte
-de délire de peindre, mais toujours se contrôlant. Et partout, s'atteste
-en son oeuvre un des plus jolis, des plus distingués esprits de ce
-temps.
-
-Néanmoins, je persiste à croire que la dimension «demi-nature» lui
-convient mieux que toute autre. Il conduit mieux sa pâte, d'un bout à
-l'autre, dans une moyenne, que dans une grande «machine».
-
-Charles Cottet, avec toute l'hésitation et la touchante maladresse d'un
-jeune homme--sincère chez lui, et non pas voulue comme chez les autres
-d'à côté--a imaginé et presque réalisé une fort belle chose. Sa
-«Pieta»--grand succès de Salon, scène inoubliable--eût pu être un
-chef-d'oeuvre, dans les proportions de ses «feux de la Saint-Jean».
-Telle qu'elle est là, dans la chapelle un peu sombre où M. Dubufe l'a
-érigée, c'est un bien éloquent résumé de ses solitaires rêveries
-bretonnes, une ardente prière balbutiée avec ses amis les pêcheurs, au
-bord de la mer homicide dont il fut un des poètes et le dramaturge.
-J'aime la coloration brune, chaude, la sonorité un peu lourde, à la
-César Franck, de ce tableau «Douleur», de ce deuil marin, qui fut
-vraiment _senti_, par le plus noble et le plus doué des peintres de ma
-génération.
-
-Les grandes toiles de MM. Lhermitte, Zuloaga, Simon et Cottet, que je
-suis obligé, malgré leur diversité, de considérer en même temps, je les
-regarde comme des «tableaux de Salon», terme qu'il conviendrait de
-définir. Le «tableau de Salon», destiné à prendre place, plus tard, dans
-un musée public, est cette sorte de production dont le régime actuel de
-Salons annuels, officiels, a été le prétexte et la cause. J'en crois la
-donnée regrettable. L'influence du Salon me semble aussi dangereuse, en
-cela, que celle des expositions des Indépendants, ouvertes à toutes les
-ébauches et à toutes les débauches. Le tableau de Salon doit être grand;
-le sujet intéressant et tel que le public s'arrête devant l'oeuvre avec,
-dans la main, l'article élogieux que les grands quotidiens lui ont
-consacré, le jour du vernissage. La facture doit en être assez
-brillante, assez brutale, pour se faire voir de loin, être facile à
-reproduire dans les catalogues et les magazines, et se détacher, sans
-conteste, de toutes les oeuvres environnantes. Ce tableau, souvent
-acquis le premier jour par l'État, va rejoindre, une fois l'hiver venu,
-ses camarades et prédécesseurs, au Luxembourg. Mais là, dans un milieu
-différent, il perd beaucoup de son à-propos, et, parfois, au bout de dix
-ans, on ne peut plus le regarder.
-
-Le tableau de Salon est précisément le contraire du tableau de
-collection. Aussi regrettons-nous que des hommes tels que Cottet et
-Simon, par une sorte d'habitude prise et de tradition de quartier, en
-tentent encore l'effort.
-
-Prenons comme exemple la «Pieta» de Cottet et le service religieux de
-Simon. Ce sont deux excellentes toiles de Salon; mais nous connaissons
-de chacun de ces artistes, des ouvrages de moindres proportions, où
-leurs natures respectives sont autrement parlantes. Jamais Simon
-n'aurait, dans un tableau de chevalet, laissé les valeurs un peu faibles
-de ses enfants de choeur; ses noirs auraient eu une beauté toute autre;
-le blanc trop crayeux de la fenêtre se serait argenté et adouci. Je sais
-bien, qu'en petit, il n'aurait pu donner aux têtes ce caractère
-généralisé, synthétisé, si peu «portraitiste», qui assigne à Simon une
-place si enviée parmi nos compatriotes. Néanmoins, ses facilités de
-peintre nerveux et de dessinateur de croquis nous auraient effrayés. La
-pâte, un peu mince, tient son défaut de ce que Simon ne peut pas
-«reprendre» un morceau, mais le cherche, le réussit du coup, ou l'efface
-et le tente une autre fois. Dans un panneau restreint, il conserve, d'un
-bout à l'autre, un style et un charme, même parfois une pâte très
-supérieure. Ce que je dis de Simon, serait encore plus juste dit de
-Cottet. Le dessin abrupte, maladroit, mais souvent éloquent qui, lui,
-n'a rien d'appris, se dilue, s'affaiblit, quand les personnages ont été
-mis au carreau. L'éducation indépendante de Cottet n'a pas assez
-d'«acquis» pour soutenir la tension nécessaire à l'achèvement d'une
-vaste page. Son modelé perd de son imprévu et trahit des hésitations,
-quand il veut dépasser l'esquisse. Mais nous ne sommes, ni les uns ni
-les autres, maîtres de nos actions et nos existences sont trop dirigées
-par des lois mystérieuses et multiples--dans nos vies, privée et
-sociale--pour toujours suivre ce qui, nous le savons, serait _notre
-voie_.
-
-Simon et Cottet ont désiré faire, chacun, un tableau de Salon. «Le
-succès a couronné leur entreprise» et ils doivent s'estimer heureux, car
-ils y sont très au-dessus de ceux de nos confrères qui s'essayent dans
-cette manière. Mon intention n'est pas de rabaisser les succès de Salon.
-Il en fut de mémorables et de mérités; c'était, il y a vingt-cinq ans,
-le Rolla de M. Gervex ou la mort de Marceau par M. J.-P. Laurens, beau
-morceau que l'avisée jeunesse des Japonais s'est acquis pour le musée
-Européen de Tokio. Tel était le talent entre 1880 et 1890. Tout autre il
-est aujourd'hui. J'ouvrirais volontiers une parenthèse pour célébrer
-celui de ce Jean-Paul Laurens, dont j'eus le plaisir de revoir, cet
-hiver, le très beau plafond du théâtre de l'Odéon--et j'en fus redevable
-au toujours étonnant redingoté Charles Morice, qui nous y attira, Dieu
-en soit béni, pour nous rappeler Baudelaire et Verlaine au moyen de la
-musique et de quelques oripeaux.
-
-Mais revenons au Salon.
-
-Je ne voudrais pas être accusé de partialité, à l'endroit de la Société
-nouvelle; mais enfin, la collection des René Ménard, sur la tenture
-bleue où sont accrochés ses classiques paysages, peut-on souhaiter rien
-de plus savant et de plus auguste? J'entends reprocher la monotonie aux
-paysages de Ménard. Souvent, on se plaint des inquiets qui frappent à
-toutes les portes; de quoi est-on content? Est-ce des avatars mensuels
-de M. Matisse, ou de l'immobilité de M. Vallotton? Pourquoi pas le
-quiétisme olympien de René Ménard?
-
-Évidemment, l'idéal, ce serait d'être M. Maurice Denis. L'heureux,
-l'enviable sort que le sien! De l'invention, comme les grands maîtres,
-de la poésie, de l'esprit, de la couleur; un dessin dont il a dirigé la
-naturelle facilité, comme les jardiniers japonais font d'un arbuste; de
-l'aisance, de la grâce, française et italienne. Écrivain exquis et grand
-artiste, M. Maurice Denis a aujourd'hui la situation la mieux établie,
-en Allemagne, en Suisse et en France; tout le monde l'accepte; il dompte
-gentiment les vieux, il entraîne et soutient les débutants, il ne sera
-pas ridicule plus tard, à l'Institut, et il parlera sur les tombes,
-écrira des mémoires pour l'Académie des Inscriptions. Pendant ce
-temps-là, il continuera de décorer le Panthéon aussi bien que des salles
-à manger, illustrera la Bible, Dante et Francis Jammes.
-
-Voyez ces panneaux, au Salon de la Nationale: j'en suis enchanté, comme
-vous l'êtes vous-mêmes; comme tout le monde! N'ont-ils pas la grâce, la
-poésie et le style combinés? Quel rythme pur, quelle virginale décence!
-Je ne sais comment exprimer ma joie, en présence de cette oeuvre
-décorative. J'ai toujours aimé Maurice Denis. Je craignais que la vie et
-les succès ne le gâtassent; mais non, maintenant plus rien à redouter.
-Denis est «équilibré»; un ingénieur apparu pour jeter un pont entre le
-monde ancien et le nôtre. Il naquit pour supprimer les difficultés,
-répondre aux questions les plus épineuses et, nouveau Prospero,
-déchaîner puis calmer la tempête... La méthode! triomphe de la méthode!
-
-Dans la Société Nationale transformée, plus tard, beaucoup plus tard, M.
-Maurice Denis sera président. Il aura, derrière lui, un énorme «bagage»,
-l'autorité d'un Puvis de Chavannes et ce savoir-faire diplomatique pour
-lier les mains des uns et des autres en une immense ronde confraternelle
-de convenance. C'est alors que se produira cette «fusion» souhaitée par
-quelques-uns, de tous les salons en un seul... dont P. A. Besnard (on
-pleure son absence, en ce Salon-ci) a déjà fait un projet fort
-intéressant, auquel les timides n'oseront point encore se rallier, mais
-qui sera repris plus tard, soyez-en sûrs. Denis sera là pour y
-veiller... Allons donc! nous sommes tous pareils, dans les trois Salons.
-
-Mais je n'ai presque plus de place pour parler de tant de jolies ou
-intéressantes choses dont regorgent les salles de l'avenue d'Antin.
-
-M. La Touche s'est représenté comme conversant avec M. Braquemond:
-groupe d'amis réunis en un panneau décoratif fort amusant; l'élégiaque
-M. Aman-Jean, toujours égal à lui-même, littéraire et fiévreux; les fins
-portraits de Mlle Bonanszka; l'importante oeuvre de M. R.-X. Prinet, si
-bien conduite; Le Sidaner, dont le métier devient par trop égal et
-pointillé, peut-être; R. Boutet de Monvel qui a un sens de la forme, que
-je voudrais voir mieux appliqué à la peinture. MM. Guérin, coloriste
-amusant et parfois charmant, Lebasque, Miss Howe... et tant d'autres,
-pour lesquels il me faudrait faire un second article.
-
-Car je n'ai pas encore parlé du seul homme, qui m'apparaît, dans ce
-Salon, faire toujours, et en quelque circonstance que ce soit, comme
-Denis, ce _qu'il veut faire_; c'est-à-dire en maître-ouvrier, à la façon
-de ceux de jadis. C'est, on l'a deviné naturellement, notre grand homme,
-M. Rodin. On ose à peine parler d'une oeuvre nouvelle de lui, tant on a
-déjà épuisé les termes élogieux et respectueux que commandent ses
-constants chefs-d'oeuvre. Voilà qui est tellement au-dessus de toute la
-production moderne, que l'on tremble en l'approchant. La figure nue,
-qu'il va, hélas! draper pour le monument Whistler, me fait penser à
-Rembrandt, à la Bethsabée. Le dos est un des plus étonnants morceaux que
-j'aie vu depuis longtemps. Il n'y a rien à en dire à ceux qui sont assez
-à plaindre pour ne pas comprendre cette féroce majesté. «L'Orphée» est
-un autre chef-d'oeuvre étonnant de grâce agile et souple; et que penser
-du troisième fragment que M. Rodin a envoyé aussi? Fit-on jamais, depuis
-l'Antiquité, modelé plus palpitant, plus près de la nature, que la
-poitrine féminine de ce morceau? Des aveugles, ceux qui ne voient pas ce
-que l'on doit à un homme assez fort et assez ingénu, pour nous
-présenter, tour à tour, de telles études si libres de facture dans leur
-rugosité, ou bien ces exacts, scrupuleux bustes, ces portraits si
-français où il étudie un nez, une bouche, une nuque, comme le ferait un
-débutant enfant-prodige!
-
-C'est que M. Rodin est à la fois un grand maître et toujours un élève.
-Ses «déformations», qui tiennent du lyrisme, sont fondées sur une
-connaissance complète de l'ossature humaine: _il sait son métier_ et il
-le plie à ses besoins.
-
-
-
-
-NOTES SUR LE SALON D'AUTOMNE
-
-A Charles Morice, lequel je remplaçais, cette fois, au _Mercure de
-France_.
-
-
-La fermeture de la Villa Médicis, «la séparation des Beaux-Arts et de
-l'État», la liberté pour tous, mais l'air de Paris ordonné à chacun de
-nous comme une «cure» de modernisme, tels sont les souhaits les plus
-récents de quelques beaux penseurs. Nous avons vu une centaine
-d'écrivains, sociologues, professeurs, philosophes, et même un illustre
-peintre, signer de courageux papiers pour le «grandissement de l'esprit
-humain», qu'il s'agit de dégager, une fois pour toutes, des chaînes du
-passé et de l'odieuse servitude romaine.
-
-Il semble que l'État devienne de plus en plus un aimant qui attire tout
-à lui. Les artistes faisaient parfois exception. Les petites expositions
-sans jury ni règlement étaient, depuis longtemps, une concurrence, une
-menace à l'autorité et à l'intérêt des Grands Salons.--Les
-impressionnistes et Claude Monet en tête (je mets Édouard Manet à part,
-tout seul), répudièrent tout encouragement officiel.--Point de jury,
-point de distinctions, criait-on de tout côté. Depuis quelques années,
-les Indépendants, aux Serres de la Ville, étaient tenus pour les seuls
-exposants dignes qu'on s'occupât d'eux.
-
-Or, voici que, soudain, M. le Président de la République ouvre
-solennellement le Salon d'Automne. Les mains des mêmes Indépendants sont
-tendues vers les rubans rouges et violets;--que se passe-t-il?
-
- *
-
- * *
-
-Les amateurs ne se plaindront pas que le Salon d'Automne ait lieu et
-qu'avec fracas il prenne un caractère officiel, si contraire pourtant à
-l'esprit qui l'inspire.--Il s'y présente des groupements et des oeuvres
-au dernier goût du jour, dont la diversité apparente, mais l'unanime
-prétention à la «nouveauté», offrent une belle image de la «Liberté
-dressée en face de l'Académisme», toute rayonnante, enfin victorieuse.
-Il était temps de rappeler d'un exil, où l'on cueillait, il est vrai,
-les lauriers mêlés avec les palmes du martyre, les parias d'hier, et de
-leur faire gravir les escaliers à tapis rouges, entre deux haies de
-gardes républicains en grande tenue et de plantes vertes.
-
-La Société Nationale (ex-Champ de Mars), s'étant séparée en 1889 des
-«Artistes Français» en protestant contre les médailles et les vieilles
-paperasseries des Champs-Élysées, aurait dû depuis longtemps accueillir
-et même aller chercher ceux qui, chantant la Jeunesse et le Progrès, lui
-faisaient des avances rarement agréées. Le très intelligent et libéral
-directeur des Beaux-Arts, M. Henri Marcel, permit enfin au Président
-Frantz Jourdain d'amener pour deux mois de mauvaise saison son troupeau
-dans le Grand Palais. Maladroitement, la Nationale protesta contre ce
-qu'elle ne pouvait empêcher, refusant à ses sociétaires et associés le
-droit de partager l'immeuble avec de nouveaux locataires: aveu d'une
-crainte un peu inconsidérée, apparence d'inquiétude assez
-déplaisante.--Ce nouveau «Salon officiel», rival néanmoins, contient un
-lot d'oeuvres qui nous permettra de décider si cette invasion est si
-dangereuse.
-
-M. Roger Marx accorde que, «parmi les ouvrages exposés, beaucoup
-tiennent plus de l'étude que de la production lentement parachevée et
-mûrie». Le critique ajoute, il est vrai: «Mais n'est-ce pas déjà une
-exceptionnelle aventure que, sur un total de deux mille envois, il s'en
-rencontre si peu de banals et d'indifférents? Puis, il a été réclamé si
-souvent contre l'oppression du talent individuel, qu'il y aurait manque
-de grâce, sinon mauvaise foi, à méconnaître le prix d'un Salon où, pour
-la première fois, toutes les considérations se sont subordonnées au
-respect et à la mise en évidence de la personnalité.»
-
-Voici donc ce que le «Salon d'Automne» veut signifier; M. Roger Marx le
-dit de haut. En effet, la collection est variée, vivante, «très
-instructive», et amusante pour les collégiens et les jeunes étudiantes,
-qui ne peuvent être conduits en bande, sous peine d'arrêter la
-circulation, dans les différents magasins de la rue Laffitte. Mais c'est
-tout de même une exposition en plus, donc une de trop.
-
-Il faut, par nécessité sociale, qu'un vaste marché s'ouvre aux milliers
-d'artistes qui emplissent Paris, car il est indispensable de se montrer
-pour ne pas mourir de faim. Le problème de la surproduction devient de
-plus en plus difficile, et cette question implique un cercle vicieux.
-
-Si le succès du nouveau Salon est grand et très légitime, grâce au
-courant d'air frais qui entre dans ces galeries poussiéreuses, il
-n'apparaît pas que le malaise des artistes doive céder pour cela. Voici
-de nouveaux contingents prêts pour la bataille, de nouvelles victimes.
-Mais qui donc «opprime» aujourd'hui le «talent individuel»? Où est-il?
-Partout!
-
- *
-
- * *
-
-Spéculateurs et marchands, les amis zélés de l'art, s'empressant à
-défendre ceux des «vrais peintres originaux» dont ils ont l'oeuvre en
-portefeuille, s'adressent enfin au grand public et flattent sa manie de
-distinctions honorifiques, de consécration officielle. Déjà en 1900,
-lors de la Centennale, ils s'étaient disputé la cimaise et ces petites
-étiquettes dorées, qui plus jamais ne quittent, après une Exposition
-Universelle, les cadres que l'État marque ainsi de son apostille. Or, le
-Grand Palais, surtout son premier étage, semble projeter un reflet de
-cette gloire qui donne confiance aux porteurs de titres.--Nous ne sommes
-plus au temps des «Refusés» et des entresols en construction, qui
-abritèrent les premières luttes de l'impressionnisme. La distance
-parcourue depuis ces heures difficiles est longue, et chacun, même parmi
-les plus «fauves», souhaite en secret, pour y produire ses ouvrages, le
-mur où furent médaillés Benjamin Constant et Dagnan-Bouveret.
-
-Les «maîtres» du Cours-la-Reine, laissant de côté les rares entêtés des
-indépendants sous la surveillance du douanier Rousseau, nous attendions
-qu'ils fissent leur entrée sur une scène subventionnée. Les y voilà
-enfin! C'est à un tout petit nombre de «talents individuels» qu'est due
-l'«imposante manifestation» qu'exalte la presse d'avant-garde, cinq ou
-six, dont le cadet est déjà mûr, mais leurs aînés sont des ancêtres. Les
-autres? une armée de plagiaires, inconscients ou avisés, et tels qu'on
-reste confondu par leur innocence ou leur cynisme; ils se faufilent dans
-l'état-major du néo-impressionnisme, avec la connivence de littérateurs
-qui croient en les défendant servir une idée grande, tandis qu'ils
-servent les marchands, ces Médicis de notre République.
-
- *
-
- * *
-
-Il serait bon que le Luxembourg mît à côté les unes des autres ces trois
-figures de femme nue: _l'Olympia_ de Manet, _la Vague_ de Baudry et _la
-Naissance de Vénus_, par Cabanel. On verrait par quels moyens
-différents, trois Parisiens du Second Empire, exprimèrent la femme de
-Paris. Manet, «fou de Goya», peignit une fille malingre et délicieuse de
-Montmartre; Baudry, prix de Rome, hanté des Vénitiens et des Florentins,
-une ballerine de l'Opéra; Cabanel, lointain élève, un peu affadi, de
-Ingres, sut rendre la grâce mièvre de la cour des Tuileries. Et chacun
-d'eux est un artiste indispensable à l'histoire du XIXe siècle.
-
-Les «néo-impressionnistes», au Salon d'Automne, se réclament de Cézanne;
-le président d'honneur est Eugène Carrière. L'homme du noir et du blanc,
-des «maternités», des tendres émotions, du «sentiment», est bien,
-esthétiquement, sinon «socialement», _contraire à tout ce qu'on veut
-imposer ici_. Quelle ironie! Carrière conduisant cette bande d'étrangers
-en goguette! Car ces exposants s'accroîtront de tout ce qu'envoient
-l'Allemagne, la Suisse, l'Amérique, ces pays sans peinture, vers la Rome
-que deviennent Montmartre et Montparnasse. Le Salon d'Automne est une
-terre promise pour ces étrangers; mais il en est une aussi pour certains
-membres de la Société Nationale, qui sentent le moment venu de se donner
-des airs de jeunesse. Ils ont contraint le comité du Champ-de-Mars, par
-un vote récent, à rayer l'article qui leur interdisait de prendre part à
-toute autre exposition d'une Société reconnue par l'État.--Nous sommes
-donc libres désormais d'aller assaillir le Président Frantz Jourdain,
-qui se fût aisément résigné, si notre révolte n'avait pas brisé
-l'obstacle. Cesser d'être une victime de la réaction! Son heure de
-gloire s'enfuit déjà, et il ne lui reste plus qu'à préparer de très
-sombres caves, pour y reléguer ses recrues indiscrètes et démodées.
-
- *
-
- * *
-
-
-_Rétrospective Cézanne._
-
-Et encore nos horribles murs lie-de-vin, cette lumière blafarde de
-maison vide dont on ouvre les volets au premier soleil d'avril! Je
-connais ce sépulcre où j'ai reposé si souvent: l'oeuvre de Paul Cézanne
-y semble un peu attristée par le lieu. Herr Tschudi, le directeur du
-musée moderne à Berlin (qui prépare une section française toute dédiée à
-l'impressionnisme), auquel je demande si quelqu'un qui n'a pas fait de
-peinture peut, comme nous, être touché par Cézanne, me répond qu'il en
-«jouit, comme d'un gâteau ou de la polyphonie wagnérienne». Ces
-Allemands sont déroutants, que l'académisme sentimental d'un Boecklin
-met en extase, alors que la «Stimmung» si humaine d'un Carrière leur
-semble inexpressive... mais Cézanne!... A considérer les peintures de
-ces Germains sur qui s'est exercée son influence, on dirait que bien peu
-d'entre eux aient vu au delà des apparences de Cézanne; ils parlent
-néanmoins de couleur raffinée, de construction, de synthèse.
-
-Harmonies de bleu-gris et de lie-de-vin; rouges veinés, de glaïeuls ou
-de porphyre, de nougat; bleus des vases de la foire, jaunes de la
-boutique aux macarons, rose et vert de pastèques; pistache, violets de
-pois-de-senteur, ponceau de dahlias mats; toutes ces couleurs soutenues
-par des bruns, qu'on ne trouve plus sur la palette des impressionnistes.
-De la pâtisserie pour les Berlinois?
-
-De Cézanne ici: le compotier de pommes, sur fond vert, peut-être sa plus
-majestueuse nature-morte; la boîte à lait, avec ses verts et ses rouges
-sourds, juxtaposés au papier de tenture beige et mauve; des fruits en
-onyx, des pommes; le paysage à la maison blanche, dans l'ouate des
-vergers aux petits arbrisseaux si naïvement dessinés, qui, tout bleus,
-frissonnent dans un ciel malade d'avril: mais surtout et au milieu d'un
-royal panneau, c'est le portrait du maître, dont la forme ne souffre pas
-trop d'un constant sacrifice à la recherche du ton pur, en souffre moins
-que certains autres visages d'étude, trop péniblement construits. Voici
-encore des tartes et des madeleines en or et en sucre-d'orge, des pains
-provençaux, une gourmandise succulente; enfin, ces scènes de baignades
-antiques, corps bleus et roses, dans un décor de faïence d'Urbino, qui
-rappellent l'allongement contorsionné du Greco.
-
- *
-
- * *
-
-A côté, l'on a eu la bonne intention, et la mauvaise idée de rendre à
-Puvis de Chavannes un nouvel hommage: mauvaise, car le maître ne
-s'exprime tout à fait que sur de grandes surfaces. Si peu représenté
-qu'il soit ici, nous suivons le développement de ses médiocres dons
-d'ouvrier jusqu'au jour tardif où il se dégagea de Couture et de
-Chassériau.
-
-Par quel hasard ou quelle gageure, une salle fut-elle divisée entre le
-Prince Troubetzkoï--que l'on devrait écarter d'ici à cause de sa
-virtuosité--et Renoir? La plastique superficielle et trop aisée du
-Brummel de la Statuaire, aurait eu sa place du côté de John Sargent et
-de Zorn, entre Helleu et Sorolla. Le Salon d'Automne, où l'agaçant mais
-très puissant dessinateur Boldini serait traité de jongleur, par quelle
-inconséquence s'ouvre-t-il à l'équilibriste Troubetzkoï? Et on l'exhibe
-dans cette salle où tremblotent les coquelicots dans les cheveux emmêlés
-de la petite nymphe de Renoir.
-
-Le côté Nord du Salon paraît avoir été dévolu à la classe de MM.
-Durand-Ruel, alors que le Sud est réservé aux néo-impressionnistes du
-groupe Bernheim. MM. Durand-Ruel ont équipé une compagnie de paysagistes
-qui, à la manière de Claude Monet, de Sisley, de Pissarro, font pour les
-amateurs moyens d'Amérique des tableaux assez plaisants; mais la
-recette, nous la connaissons trop. MM. Durand-Ruel ont aussi leurs
-ateliers de panneaux décoratifs dans le goût de Renoir, mais qui, malgré
-leurs airs d'indépendance, sont d'une convention déjà ennuyeuse; M.
-d'Espagnat est le chef de cet atelier.
-
-Druet, Bernheim ont été plus avant dans leur choix. S'il y a une suite
-ou même un développement de l'impressionnisme, c'est parmi les
-indépendants qu'il fallait les découvrir. Ils n'y ont pas manqué,
-flairant dans un amoncellement de toiles presque identiques, au point de
-paraître d'une seule pièce, de même manufacture, l'artiste qui allait
-peut-être inventer une formule de décoration murale intime pour petit
-hôtel et garçonnière modern-style.
-
-M. Vuillard nous conduit, du tableau, à l'art appliqué avec cet idéal
-nouveau: la peinture collaborant simplement avec l'ébénisterie ou les
-étoffes. Entre Puvis de Chavannes, Cézanne, Renoir, M. Bonnard,
-illustrateur délicat de Verlaine, sculpteur et peintre surtout, remue
-des couleurs, balance des volumes et des lignes, joue avec les reflets,
-renchérissant sur Renoir et les impressionnistes.
-
-Son «Bal» du Salon d'Automne--ouvrage «médité», voulu jusqu'à la
-fatigue--renferme des trouvailles de couleur et parfois un dessin
-vivant. On pourra, d'après ses débuts, beaucoup attendre de M. Bonnard,
-tout, dirai-je, sauf un chef d'école, ce pour quoi il est tenu dans «le
-groupe».
-
-M. Vuillard, à côté, semble faire des vocalises, pousser de petits cris
-de moineau sur le toit d'un immeuble parisien. Il illustre le paysage de
-Paris et colore son atmosphère décolorée; de laides maisons à cinq
-étages, d'une rue ou du boulevard, il prend le motif de jolies
-arabesques tout égayées de platanes, de roues jaunes des tramways et de
-ces petites «mousmés» qu'escortent des nounous à longs rubans, avec des
-enfants à grosses têtes comiques. Le succès de Walter Gay et de
-Raffaelli le guette; or, si Vuillard veut rester «de son Parti», qu'il
-se méfie de sa facilité et qu'il redoute l'excès du «joli». La
-lithographie en couleurs peut donner à sa main certains tours qui lui
-ont réussi à l'imprimerie: ces vides qui, utiles sur la feuille blanche,
-«font creux» sur une grande toile; ces tons à plat que l'encre allège
-sur la pierre, mais que la détrempe ou l'huile alourdit.
-
-M. X. Roussel, un peu trop proche de Vuillard dans ses tableaux, est un
-poète charmant dans ses paysages au pastel, où il construit, étage ses
-plans avec une incroyable sûreté. On dirait qu'il ponctue une «mise en
-place» très recherchée avec deux ou trois tons, puis efface le «tracé»,
-qui n'est plus indiqué que par des points et virgules: tel un fil
-télégraphique qui ne se révèle à distance que par les oiseaux posés
-dessus.
-
- *
-
- * *
-
-Auprès de ce groupe venu des indépendants, Henri Matisse est à peu près
-le seul qui promette un peintre robuste et frais. Il repose, par sa
-santé, de toutes les pâles victimes de cette école où les influences
-contradictoires et incohérentes aboutissent à une ridicule banalité dans
-la folie. Chez l'un, c'est un souvenir de Constantin Guys et de Charles
-Conder, avec un dessin d'élève des Beaux-Arts caché sous des tons
-maladroitement pris à Cézanne et à Renoir; l'autre alourdit de gris
-opaques à la Roll des roses de Renoir. Il y a les faux Maurice Denis,
-les faux Gauguin. Plus loin, les évadés de l'atelier Gustave Moreau, qui
-puisent à pleines mains dans les cartons de Toulouse-Lautrec et de
-Bussy; enfin, les mystiques de l'ésotérisme, les symbolistes à
-l'allemande...
-
-Desvallières, malgré le vertige où il semble emporté, ne parvient pas à
-oublier ce qu'Élie Delaunay lui enseigna. Desvallières sera le bouc
-émissaire de M. Jourdain. Un portrait de jeune fille, plein de beaux
-tons graves (les lèvres si curieusement roses dans l'argent des chairs),
-et quelques études minuscules très «atmosphériques», font regretter ce
-qu'est en train d'abandonner, chez les «néo-impressionnistes», le
-disciple d'un vieux Romain. Son évolution tardive et toute cérébrale
-alarme ses amis, si elle n'enlève rien à leur estime. Toulouse-Lautrec
-est un des coupables, avec le funeste attrait de son «écriture». Il
-savait, lui, donner une sorte de grâce légère, très française, à la
-démarche, à l'allongement déhanché de ses filles blafardes de
-Montmartre; mais à revoir son oeuvre, on se demande s'il n'a pas eu le
-bénéfice d'une mort prématurée et d'une existence excentrique. Son
-dessin en fil de fer, et la construction par cubes de ses grandes
-figures d'affiches ont eu, comme toute forme un peu géométrique,
-l'attrait d'un procédé facile et qui s'apprend.
-
- *
-
- * *
-
-Et le vénérable M. Odilon Redon, le doux rêveur? Depuis l'enfance,
-j'entends parler de lui comme d'une sorte de Pater Seraphicus au sourire
-d'éternelle douceur. J'ai fait un effort souvent renouvelé pour me
-hausser à la compréhension de sa cryptographie; si je frappe à la porte
-des amateurs, elle m'est ouverte par des gamins qui me montrent des
-bonshommes sur une ardoise enfantine, des portraits de pions vus de
-profil. Les murs de la classe sont tendus d'un papier moucheté, comme
-les chambres de bonne; par-ci par-là, dans les cadres, c'est une figure
-de Croquemitaine, avec de grands yeux qui ont trop de cils, ou bien le
-portrait de l'institutrice, Isis, toute maigre et brune sur un fond bleu
-de lessive. J'y reviens toujours, à cette classe, mais on me dit: si
-vous ne comprenez pas les symboles d'Odilon, vous admirez ses fleurs?
-Celles-là, je les comprends, mais je leur préfère les dessins d'un vrai
-enfant.
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- *
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- * *
-
-Nous aurions souhaité que M. Maurice Denis fût plus prodigue de ses
-envois au Salon d'Automne, allant de l'illustration jusqu'à la grande
-peinture décorative religieuse, avec des essais dans les genres qu'il
-cultive: intimités familiales, légendes gothiques, contes de fées,
-chemin de la croix, baigneuses, nature morte, portrait, etc.; toujours
-d'un même style. Nous savons de quelle partie italienne de l'oeuvre de
-Renoir vient à M. Maurice Denis ce dessin exagérément arrondi et comme
-formant des ondes concentriques; mais sa forme rappelle le visage de
-l'artiste lui-même, ce petit cavalier Louis XIII, replet et sans angles,
-que l'on verrait servir la messe dans un vitrail du XVIIe siècle; celles
-aussi d'un modèle très chéri, qui prête sa grâce au peintre. Ces
-rondeurs de fruits et de la Rose Mystique, on les retrouve chez le
-Bien-Heureux Frère Angelico. La culture d'un esprit meublé de tout ce
-qui est utile (et même de plus), dans le trésor classique des arts et
-des lettres, se combine avec la fantaisie orientale du coloris cher à
-l'École de Gauguin.
-
- *
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- * *
-
-MM. Bernheim regretteront de n'avoir pas mis dans leurs salles des
-toiles de l'Anglais Walter Sickert, qui, plus âgé que ces
-«néo-impressionnistes», a peint, en Angleterre, des scènes de
-music-halls et du paysage urbain... mais en noir, avant MM. Vuillard et
-Bonnard. Sa place était indiquée ici; il est fâcheux qu'on ne l'y ait
-pas appelé de Venise, où il crée chaque jour négligemment de petits
-chefs-d'oeuvre.
-
-La pièce capitale est le panneau des «Fiancés», qu'Eugène Carrière s'est
-vu commander pour la mairie d'un quartier de Paris. Jamais encore
-Carrière ne s'était exprimé avec cette maîtrise. Je vous recommande
-toute attention pour la façon dont la toile, presque carrée, est
-remplie; la place que chaque figure et le paysage--chemin d'eau ou
-sentier dans la montagne?--y occupent; et le rôle des valeurs graduées,
-par «paquets», comme les instruments d'un orchestre, qui s'enflent ou
-s'assourdissent--selon les besoins de la ligne arabesque. Cette science
-et cette sensibilité, elles n'appartiennent qu'à Carrière. Par une
-insistance savante sur certains «volumes» de clairs, de demi-teintes et
-de noirs et la déformation logique de la ligne (ou plutôt du bloc
-qu'enserre idéalement le contour invisible), l'artiste, rejetant ses
-théories passées quant aux «plans», accroche les personnages de son
-émouvante scène en une guirlande ornementale. Peut-être le triomphe de
-l'arbitraire, car voici la page la plus raisonnée, la plus consciente,
-la plus voulue.
-
-La forme de Carrière est impalpable et aussi peu linéaire que les fumées
-d'une cheminée de fabrique, qui se répandent par nappes inégales dans
-l'atmosphère.
-
-Je ne dirai pas que Carrière soit «adroit», car il est plus que cela; il
-faudrait l'appeler le virtuose idéal, si ce mot, tant mesuré, ne
-désignait des talents superficiels, et ne flétrissait ce dont il est le
-contraire. Des maîtres, Carrière n'a pas la lourdeur et la bonhomie, la
-simplicité uniforme et la technique simple. Velasquez lui-même, si peu
-cérébral, et qui obtiendrait les médailles d'honneur dans nos salons,
-Velasquez est naïf, comparé à Carrière. L'oeuvre de celui-ci, très
-«musée» par la conception et que baigne le clair-obscur de Rembrandt, a
-de charmantes roueries et la ténuité des modernes.
-
-Elle est aussi de la statuaire; et de Rodin lui viennent ces «passages»
-onctueux, ces glissades du rayon lumineux sur de molles bosses aux
-modelés élargis. Il fallait cette plastique de statuaire et cette
-adresse de maître ouvrier peintre pour que Carrière exprimât, comme il
-le voulait, sa chaude et fraternelle sympathie à l'humanité tout
-entière. Ce tendre père, cet époux, cet ami, a l'heureux privilège de
-développer son art entre les murs gris de sa demeure familiale. Crayon
-en main, il voit grandir autour de lui d'autres lui-même transformés;
-depuis leurs cris de nouveau-nés jusqu'à l'âge d'homme, il les suit
-plein d'amour et de pitié, et son oeuvre débordante d'allégresse est
-ainsi une sorte de réincarnation multiforme du Père.
-
-L'autorité qu'a prise Carrière sur la jeunesse qui pense et qui écrit
-n'est explicable que par la générosité de ses sentiments, ses voeux et
-ses efforts vers une immense paix sur la terre. Ces souhaits
-humanitaires ont remplacé en France d'autres exaltations de naguère: le
-geste enlaçant de la mère et de ses petits devient alors un haut
-symbole, touchant, religieux, pour un public qui, malgré tout, continue
-de ne voir en peinture que le sujet. D'ailleurs, cette interprétation
-«intellectuelle» esthétiquement, s'affirme à l'encontre de tout ce qu'on
-préconise aujourd'hui. Ce Salon d'Automne s'ouvre et se clôt par
-l'oeuvre la plus rigoureuse et la plus concertée--et la plus
-«sombre»--de toute la production moderne, faisant ressortir
-l'incohérence, les malentendus, les mensonges d'une crise
-intellectuelle, la plus grave, peut-être, que ce pays ait encore
-traversée. Eugène Carrière est un apôtre. Sa personne, ses qualités
-morales, son allure peuple, lui confèrent un ascendant unique
-aujourd'hui. Mais on voudrait faire de son art un art populaire! Que
-veut-on désigner par «art populaire»? _Les Fiancés_ sont un fragment
-d'un ensemble décoratif que, sauf des pèlerins assez rares, des familles
-de mariés regarderont seules, dans la mairie du XIIe arrondissement. Il
-faut nous réjouir qu'une occasion, quelle qu'elle soit, ait été donnée à
-Carrière de réaliser sur des murailles, même aussi peu invitantes que
-celles d'une mairie, son rêve de philosophe et de peintre. Mais qui
-jamais croira que ses toiles, dépouillées de tout charme extérieur, de
-toute gaieté, soient comprises, si ce n'est d'une élite d'artistes? Qui
-dit art, dit aristocratie.--L'avenir? Nous ne pouvons espérer, pourtant,
-que notre république, sur notre vieux sol, fonde un jour une Athènes
-nouvelle!
-
-Ce Salon, rétrospectivement, est un raccourci de ce que les trente
-dernières années ont produit de plus intéressant, de plus pur, mais
-aussi bien de plus fermé pour le public. A côté d'hommes de génie comme
-Puvis de Chavannes, Cézanne, Renoir, et de grands talents comme Alphonse
-Legros et quelques autres, c'est toute une pléiade de jeunes gens «très
-distingués»; et cet art officiel de demain ne semble-t-il pas apprêté
-pour un petit cercle de byzantins?
-
-
-
-
-PRÉFACE AU CATALOGUE D'UNE EXPOSITION DE PEINTRES DE VENISE.--PARIS
-1914.
-
-_Pour Maurice Barrès._
-
-
-C'est l'art joyeux de la vie brève et facile. Pour les amants, pour les
-optimistes, jouisseurs d'un printemps perpétuel, la Peinture naquit sur
-les bords de l'Adriatique, dans la lagune des trompeuses lunes de miel.
-Luxe de grands financiers, trophées des marins conquérants et
-mercantiles, oriflammes battant au souffle de l'aurore lilas et des
-couchants orangés; voiles bariolées, galères pleines des dépouilles de
-l'Est; joie d'éphèbe qui sent ses muscles saillir sous le brocard et le
-velours, à tendre vers la République maternelle mannes et coffrets
-alourdis du butin d'outre-mer: Venise, plus que Marseille, porte de
-l'Orient, entretient dans nos coeurs de septentrionaux la flamme
-qu'éteignent nos frimas.
-
-Il en est qui méprisent, comme légères et trop faciles, les grâces
-minaudières, comme les pompes théâtrales de l'aisée création vénitienne;
-le verre de Murano, les coquilles et les laques se brisent dans la main,
-craquellent et se détruisent au rayon du soleil. Qu'importe? Pendant les
-heures qu'il me reste à vivre, je réjouirai ma vue et mon toucher, de
-scintillements, de reflets et des vernis que ma main caresse. Mais
-écartons l'idée de la mort.
-
-S'il commence par Venise, tel ira sombrer, plus tard, dans le culte
-attristant de l'Espagne noire et jaune, ou dans les cathédrales
-gothiques...
-
-A dix-huit ans, mon premier voyage d'artiste, je le fis dans les
-Flandres. Je viens de retrouver un album de croquis et de notes prises
-au cours de mes visites aux musées de Bruxelles, d'Anvers et autres
-villes mornes, pendant un automne déjà si lointain, que je puis à peine
-me reconnaître en celui qui les traça. Était-ce donc moi cet admirateur
-des primitifs efflanqués, des madones laides, des horribles
-Enfants-Jésus aux chairs blêmes? Le bon jeune homme triste que je devais
-être alors, combien je me flatte de ne l'être plus! Mon ami Barrès se
-riait de moi quand, il y a deux ans à peine, en séjour à Venise où
-j'étais allé préparer mon exposition du Giardino Publico, je lui avouais
-ma joie, mon amour de débutant pour la cité des pilotis.
-
-«Eh! quoi, est-il donc pour des hommes de notre âge de se nourrir de ces
-reliefs?» C'est que vous, mon cher ami, vous avez pris une autre voie;
-vous vous gaussiez, quand j'ignorais l'Italie et restais, avec mes
-oeillères, sur les bords de la Seine et de la Tamise. Je préfère mon
-sort présent à mes mélancolies de naguère. Vous me taxerez de frivolité,
-dénoncerez mon manque de sérieux!
-
-Peut-être avez-vous raison devant l'Éternel; peut-être! Mais je sens mon
-équilibre s'établir à mesure que j'avance... sans y croire. La jeunesse
-se passe de santé, mieux que l'âge mur. Je ne compris rien à Rubens
-quand j'eus vingt ans. «Le décharné», comme vous dites! Je lui préfère
-maintenant la chair duvetée et juteuse des beaux fruits de l'été,
-peut-être à cause que j'ai mis trop longtemps à apprécier les matinées
-de soleil, dont les rais envahissent ma chambre, promettant un jour de
-confiance et d'illusion. Peut-être à cause de mon rhumatisme, les ciels
-gris m'épouvantent.
-
-Laissez-moi jouir enfin de l'insouciance du touriste dans Venise, de ces
-journées où pour être heureux il suffit, étendu dans une gondole, de
-regarder les nuages en argent, qui lament de leur image renversée et
-distendue, l'eau de la lagune! Nul besoin de galeries publiques, de
-palazzi, ni d'églises, pour me sentir, à Venise, plus peintre
-qu'ailleurs. Je respire, je regarde, et tout s'explique: c'est là que la
-peinture est née, comme une Vénus dont le corps sera l'éternel culte des
-hommes.
-
-Les yeux de la déesse, qu'expriment-ils? Je n'en sais, ma foi! rien;
-c'est la couleur de ses prunelles, que j'adore, c'est le tissu de sa
-peau, ses cheveux roux, son «immense nonchaloir» ambré. Venise est
-femme.
-
-Quand le mystérieux GIORGIONE naquit à Castelfranco, tous les campaniles
-de la Vénétie auraient dû se mettre en branle pour annoncer l'événement.
-Cet enfant allait remplir de parfum les fiasques à huile des ateliers
-d'artistes, et les allait changer en cassolettes. Sans Giorgione, point
-de Titien, donc point d'École vénitienne jusqu'au XVIIIe siècle; du
-moins, rien de ce que les livres désignent comme «la peinture vénitienne
-de la grande époque»; point de Greco, point de Velasquez; quant à
-Chardin et aux coloristes français du XIXe siècle, eussent-ils été ce
-qu'ils furent, sans Venise?
-
-Peindre pour le plaisir de manier de la pâte et de couler dedans les
-essences grasses et transparentes--sans idée, oui, surtout, Grâce à
-Dieu! sans idée à peindre!--en cela, nous autres artisans, plaçons-nous
-notre foi. Notre esprit, notre génie, notre caractère, nous les prouvons
-par l'acte de tenir le pinceau et d'étaler la peinture sur des surfaces
-planes. Qui ne comprend point ceci, qu'il aille aux rétables du XVe
-siècle, avec les archéologues, les littérateurs, les amateurs de
-bibelots!
-
-De Giorgione à Longhi--plus de deux fois cent ans--la Peinture est une
-courtisane qui frappe à toutes les portes, entre, monte l'escalier,
-laissant partout d'ineffaçables traces de son passage. Elle entraîne
-avec elle un cortège de musiciens, de masques et de fous, quelques
-nègres, et ses blondes compagnes dont Véronèse s'inspira. Tous les
-métiers travaillent pour elle: tisseurs, tailleurs et couturières,
-joailliers, orfèvres, teinturiers. Les architectes s'ingénient à lui
-plaire, car elle est la reine de ces lieux. Elle commande, elle règne
-sur le pays, au-dessus de la République, cette belle personne, telle que
-Véronèse nous la présente, en ses plafonds du Palais ducal.
-
-Ne me parlez pas, Barrès, de la fièvre vénitienne; d'autres que vous,
-ici, l'apportèrent du Quartier latin ou d'Oxford; je vous assure, ami,
-que les canaux les plus malodorants sont salubres, car, si vous avez une
-plaie, trempez-la dans leurs eaux, et le sel marin la fermera; ne me
-dites pas non plus Venise déprimante et ruineuse, elle fut construite en
-matériaux plus solides que nos ciments armés.
-
-Si le comte de Chateaubriand traîna sur la rive des Schiavoni sa feinte
-mélancolie romantique, et si vous, Barrès, y promenâtes ensuite votre
-artiste neurasthénie, Byron sut y ramer, comme rament aujourd'hui les
-jeunes Anglais, patrons des gondoliers; et Tiepolo, blanc et rose, fut
-un gaillard solide, s'il eut le goût des mièvreries élégantes; les sons
-que tirent ses archanges de leurs tambourins et de leurs mandolines,
-dans les Assomptions des églises jésuitiques, leur allégresse est
-inconnue sous d'autres ciels que le vénitien.
-
-Unique coin de terre, la Vénétie, pour la diversité de sa production et
-l'unité de son génie! Que Tintoret soit l'ancêtre des décorateurs aux
-mains pleines, gaspilleurs et voluptueux du XVIIIe siècle, à peine
-croyable, mais vrai cependant! Michel-Ange, Moïse et Ezéchiel à la fois
-n'auraient pu naître près de la Madona del Orto, comme Jacopo Robusti.
-Si Tintoret fut un moindre prophète, combien grand encore ne nous
-semble-t-il pas, roussi par la fumée des cierges, la tête disparaissant
-presque dans la brume de mer.
-
-Pour nous, esprits versatiles d'une époque décadente, tous les peintres
-vénitiens sont les dieux de notre Olympe; qu'on ne nous demande point,
-surtout, quel est notre préféré, de Giorgione à LONGHI!
-
-Pût-on choisir, je serais parfois enclin à hasarder. Canaletto, Guardi,
-qui furent les photographes, les Pathé frères de l'époque délicieuse, où
-tournaient des manèges de foire sur la piazza San Marco; si les «grands»
-firent de la «grande histoire», j'aime les moindres, qui en écrivirent
-de la petite, et celle d'une existence abolie. Il est des jours où l'on
-pense aux Goncourt, plus qu'à Michelet.
-
-Et puis, Barrès, ne me méprisez pas trop... Il n'est rien, même parmi
-les plus futiles objets de Venise, qui ne me semble aussi décoratif que
-les arts somptueux de la Chine, et je donnerais les très précieux magots
-de Kang-Hi pour un nègre aux yeux blancs, veste niellée et polychrome,
-qui tend un plateau pour que Misia y dépose une boîte de coquillages,
-une barque en verre tarabiscoté, ou ces rangs de perles à deux sous, qui
-sont les turquoises et les émeraudes des pauvresses de Venise.
-
-Ces nick-nacks, ces objets de bazar et de casino, notre rue de Rivoli
-sous les arcades de la piazza, ne les «blaguez» pas, ni le mobilier mal
-fini mais de tant d'art, qui, depuis deux siècles, pare les demeures de
-la cité-fille: ils ont la couleur, la fantaisie qui ne craint pas le
-«mauvais goût» et le grossissement de la scène; toutes choses, à Venise,
-sont conçues et exécutées à seule fin de plaire en une occasion festive;
-art impromptu et de circonstance, dextrement traité dans la hâte de
-célébrer un anniversaire, une victoire, une fête patronale, sous la
-baguette d'un chef de maîtrise dont les chanteurs ont la voix juste. Les
-plus illustres n'attachent pas plus d'importance à une toile, grande
-comme le «Jugement dernier» du Tintoretto, qu'à une grille de chapelle
-ou à une lampe votive; tout est accessoire pour la «comédie-opéra»,
-bigarrée et somptueuse, qui se joue tout le long des mois, en plein air,
-ou dans le clair-obscur des salons et des églises. A Venise, on peint
-des Golgothas comme on peint des enseignes de costumiers, une écritoire
-ou un masque bouffon.
-
-Entre esthéticiens, une lutte se livre pour ou contre Venise, pour ou
-contre Florence. Qui exalte la cité mâle, rabaissera la ville femelle.
-La Toscane de la Renaissance est le coeur et le cerveau de l'Italie, on
-pourrait dire de l'Europe; les Américains qui ont le sens des valeurs,
-et si habiles à faire des collections modèles, composées comme un
-portefeuille de père de famille, c'est aux Florentins qu'ils réservent
-cimaises et milieux de panneaux. Un protocole nous impose des règles de
-préséance dont je suis encore dupe, au moment où un pédant vient de
-m'endoctriner; Florence la revêche, convainc ma raison plus qu'elle ne
-touche mon coeur si, traversant le pont d'Ammanati, par un beau matin
-sec, je prends la peine de dégager la belle vierge de son armature de
-fer; mais la patricienne me fait peur, gare aux conséquences d'une
-liaison trop intime avec elle! Florence ne nous livre plus rien dont
-nous puissions nous servir, elle fournit à des besoins qui ne sont plus
-les nôtres. Venise, entremetteuse, si vous tenez à ce que je l'insulte,
-pourvoit à tous nos plaisirs. Mais ne la dites pas vulgaire. Elle est
-«peuple», _nature_, même dans ses agaceries de coquine fardée et
-grimaçante.
-
-Revoir les dessins (moins nombreux que les peintures) que Venise nous
-légua. Le crayon en est habile; guère plus. Ceux du Titien sont des
-préparations pour sa peinture; Véronèse fut un illustrateur.
-Illustrateurs aussi le géant Tintoret et Tiepolo, entrepreneur galant de
-frises et de coupoles, si voluptueux que de prudes paroissiens n'osent
-lever la tête, par crainte de perspectives indiscrètes et d'anatomies
-trop sensuelles. A tant jouir de cette vie, ils en oublient l'autre.
-
-Une exposition de quelques oeuvres significatives des peintres
-vénitiens, est la bienvenue chez nous qui, peu à peu, confondrions les
-arts plastiques avec la métaphysique, voire avec une métempsycose.
-
-
-
-
-LETTRE AU DIRECTEUR DES «ARTS DE LA VIE»
-
-
-Mon cher Mourey, votre vivante Revue d'avant-garde nous annonce qu'elle
-va s'occuper de la question si importante de l'Académie de France à
-Rome. De distingués professeurs, réunis sous la présidence de Carrière,
-ont déclaré que «l'Académie de France» est nuisible à la «vie artistique
-et sociale».
-
-Inquiétons-nous. Le «concours» incite nos jeunes amis à travailler pour
-un autre but que le «grandissement de leur esprit». Ils sacrifient leur
-«liberté» et la «fierté» de leur art... etc., etc. On leur impose le
-«célibat» (???), un luxe morne (l'ironie est forte: connaissez-vous leur
-lamentable installation intérieure à la Villa, vous qui rêvez de petits
-nids d'art pour l'ouvrier mineur...?) On leur enseigne la «superstition
-du passé», des musées, qui font oublier la «Nature», etc., etc., etc.,
-etc. Il faut lire tout le morceau, à tête reposée. Avez-vous corrigé les
-épreuves de votre avant-dernier numéro, Mourey? Et vous n'avez pas ri?
-Si non, attendez quelques années et relisez. J'espère que vous serez
-sensible au comique de cette motion d'instituteurs.
-
-Dites, on reproche aux lauréats leur bien-être et jusqu'à leurs loisirs?
-De grâce, faites connaître dans votre courageuse petite revue les
-raisons, impérieusement sociales, pour lesquelles les loisirs et
-d'heureuses conditions de sécurité matérielle, dans un décor de beauté
-et de noblesse, ont cessé avec le XIXe siècle, d'être bienfaisantes au
-développement intellectuel. Mais tâchez d'être net. Faites-nous sentir
-pourquoi les Buttes-Chaumont et les quartiers de l'Est, en général, sont
-plus inspirants, pour le penseur moderne--dans leur plate laideur
-municipale--que les sites les plus nobles du monde, où l'art s'est
-développé pendant des siècles. Expliquez-vous, de grâce, faites parler
-M. Charles Morice ou le Commandeur Marx, dans ce Congrès auquel vous
-avez songé, dès qu'il fut question de supprimer l'Académie de Rome.
-
-Vous profiteriez de l'occasion pour fixer, pour nous autres, le sens
-actuel du mot «Vie», tel qu'on l'emploie dans la littérature
-sociale-artistique. Il semble que ce soit là une grosse tumeur dans
-votre bouche, qui l'emplisse, alourdissant la langue. Fixez le sens
-actuel du mot «Homme», du mot «Humanité». Ces mots ont pris une
-signification un peu rétrécie, sociale sans doute, qui n'est pas encore
-très claire pour nous. Et le titre de cette revue: «Les Arts de la vie»?
-Voulez-vous dire l'art vivant, opposé à l'art mort de l'Académie, de
-l'École? Je m'en doute, Mourey; mais je vois la vie, et la vie de tous
-les temps, de tous les pays, la Vie, enfin, dans les musées, dont Rodin
-et Carrière (votre Président), sont non pas des échappés, mais des
-fervents. On ne conçoit pas le génie de l'un et le grand talent de
-l'autre, sans l'éducation et une fréquentation amoureuse des musées,
-sans leur culte pour les maîtres dont ils sont issus et qu'ils
-continuent magnifiquement.
-
-Concevez-vous l'oeuvre de Rodin sans l'influence maîtresse de l'Italie,
-de la Renaissance et du XVIIIe siècle français; celle de Carrière sans
-le Prado et l'atelier de Rodin, cet autre musée? Les pensées dont vous
-chargez le dos du «Penseur» et que vous, Mourey, vous traduisiez
-autrement quand (dans ses proportions primitives, d'il y a vingt ans)
-cette admirable figure non encore mathématiquement agrandie, dominait la
-porte de l'Enfer. Mourey, êtes-vous sûr que Rodin les ait eues? que
-l'«Homme Moderne» les approuve? C'est de la littérature, à côté de
-l'oeuvre plastique et vous ne vous doutez pas des conditions où se crée
-l'oeuvre plastique. L'éducation d'un statuaire est péniblement
-matérielle. L'entraînement quotidien de la main, l'effarante habileté,
-la facilité, la sûreté technique, l'éblouissante virtuosité d'un
-Michel-Ange, d'un Puget, d'un Rodin; les multiples roueries du métier,
-l'exécution si mystérieuse, si diverse d'un Carrière, croyez-vous qu'on
-les acquière en lisant Michelet?
-
-Ces maîtres ont puisé aux bonnes sources, d'une main d'ouvrier, avant
-que l'Inspiration ne fût tenue pour un soleil, qui illumine subitement
-le promeneur, dans la Villette. Mais vous êtes des professeurs. Vous
-avouez n'avoir pas à tenir compte du «métier». Uniquement occupés de
-l'Idée, de l'Homme, de la Vie et d'un Bien-être universel dans l'Avenir
-(vous qui reprochez aux Prix de Rome, leur «luxe morne»), vous ne voyez
-que le sujet dans un tableau, dans une statue, comme les visiteurs du
-Dimanche, au Salon, mais avec beaucoup moins de candeur, car vous êtes
-orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et
-de politique.
-
-Vous croyez, Mourey, que je vous prends pour des anarchistes; non pas!
-ou bien, vous êtes anarchistes comme les enfants qui jettent leur ballon
-à l'eau, parce qu'il a cessé de les amuser. Vous voulez un autre jouet,
-mais un jouet que l'on ne fabrique pas encore. Vous avez des marottes.
-Rien de plus naturel. Votre visage s'empourpre et vous levez les bras au
-plafond, pour blâmer l'École des Beaux-Arts, «qui n'enseigne pas l'art
-gothique». Mais vous reprenez votre teint habituel, si vous parlez des
-styles postérieurs. Vous désirez qu'on s'inspire du gothique, pour les
-plans des gares de chemins de fer. L'Allemagne et la douce Belgique,
-cher ami, ont eu de ces pensées-là. Allez-y voir. Pourquoi le Bernin et
-l'architecture de Michel-Ange vous glacent-ils d'indifférence?
-Sociologie déformatrice pour tribune d'orateur populaire.
-
-J'ai toujours eu, chez moi, un buste de Gounod par Carpeaux, qu'à peine
-je regardais. Si Carpeaux avait représenté Wagner au lieu de Gounod,
-j'aurais été touché, à vingt ans. Mais il m'a fallu attendre très
-longtemps, pour comprendre que j'avais là une belle oeuvre.
-
-Le Pape vous gâte Saint-Pierre et Rome toute entière.
-
-Quand le soir, négligeant le train de ceinture, vous rentrez à
-Saint-Cloud par le Bois de Boulogne, vous tressaillez d'impatience,
-devant le Trianon du comte de Castellane, mais vous vous épanouissez, en
-admirant l'hôtel d'en face que construisit, pour M. Schaffner, Plumet.
-Il y a là, en effet, des clochetons, du pointu, un amalgame moderne,
-même des céramiques qui flattent votre coeur de révolté. Pour moi, je
-préfère l'éternelle reconstitution d'un chef-d'oeuvre aux inventions
-disparates et incohérentes de nos camarades. Si j'avais à choisir entre
-Charles Girault de l'Institut et Hector Guimard, du Castel Bérenger, je
-serais bien embarrassé. Mais, tout de même, serais-je une grande
-Compagnie, je crois que je donnerais la commande à M. Charles Girault,
-les auteurs de l'ancien Palais de l'Industrie étant défunts. Les
-colonnes, les arches, même alourdies et mal comprises, sont préférables
-aux tiges de glaïeuls architecturales de ce Plumet.
-
-Vous en teniez naguère, cher Mourey, pour la fleur stylisée.
-Rappelez-vous une bouteille de verre d'Émile Gallé, le sociologue
-nancéien? Je l'ai là, tout près de moi. Elle est violette et coiffée
-d'un frêle volubilis, à la petite queue vermiculée. Mais cette fleurette
-recèle--oh horreur!--un gros bouchon. Il n'y a point, par hasard, de
-littérature, sur la panse de cet objet-là.
-
-Vous préféreriez peut-être, aujourd'hui, ces deux têtes de Maillol, à
-qui va notre admiration commune. Mais cela n'est pas moderne du tout!
-Ces têtes semblent détachées d'un portail gothique; pourtant, vous les
-admirez? Je ne comprends plus votre modernisme. Mais le gothique est
-tenu pour populaire, il est très en faveur dans les jeunes cénacles. Et
-ce Maillol est-il un révolutionnaire? Prions le poète Charles Morice de
-répondre à cette question palpitante, puisque: 1º il admire Maillol; 2º
-nul n'est digne d'intérêt que l'artiste d'ambitions révolutionnaires.
-
-Tout cela est «angoissant» et devrait être «tiré au clair» dans votre
-prochain Congrès de Belleville.
-
-Le cas Gauguin mériterait les honneurs d'une séance entière. C'est très
-complexe. En attendant, compilons les textes de nos professeurs
-d'esthétique et refaisons-nous une âme de primitif ou de barbare, afin
-de mieux vivre modernement.
-
-Le cas Maurice Denis nous tient plus à coeur. Vous l'aimez pour
-l'inattendu de son orchestration, pour son culte de Renoir et de
-Cézanne. Mais, malgré tout, Denis est un petit-fils d'Ingres et un neveu
-de Sturler; et il décore des chapelles catholiques. C'est embarrassant.
-
-Empêchez surtout Vuillard de trop préciser. Un chien, en peinture, n'a
-nul besoin d'être viable, s'il est l'occasion d'une jolie «tache» dans
-ses toiles. Craignons pour Vuillard ce «fini» que les frères Natanson
-faisaient si drôlement remarquer dans les ouvrages de Bonnard.
-
-Au Congrès, on vous priera, Mourey, de vous expliquer sur la Société[15]
-dont vous êtes président et qui va bientôt cesser d'être Nouvelle. Qui
-sera embarrassé devant les juges? Car, enfin, vous approuvez l'art
-anti-révolutionnaire du portraitiste Ernest Laurent. Il divise ses tons
-d'une sorte, qui, pour plaire à la S. A. F. (abréviation sociale et
-coopérative), ne ravirait pas tout le monde. Quand vous êtes abandonnés
-à vous-mêmes, voilà les révolutionnaires que vous découvrez aux
-Champs-Élysées, vous autres!
-
- [15] La _Société Nouvelle_--Galerie Georges Petit. Gabriel Mourey
- était notre président. Les membres: Cottet, Simon, René Ménard,
- Besnard, Thaulow, Aman-Jean, Henri-Martin...
-
-Ces erreurs seraient d'un excellent comique, si les écrivains d'art n'en
-parlaient, comme moi d'aviculture ou d'hippiatrie. Mais l'influence de
-vos éducateurs de la jeunesse, par le fait même qu'ils se délassent,
-dans l'art, de leur métier de professeurs et de politiciens, propagera
-peu à peu des idées vagues, donc funestes. De jeunes benêts, la tête
-perchée sur de grands cols, portant, sous leurs aisselles, des revues,
-se promènent devant les Rubens du Louvre, en discutant les plus ardus
-problèmes de la sociologie. Ils ne comprendront pas Rubens. Moi, cela
-m'est égal! C'est peut-être regrettable?
-
-Enfin, donc, il faudra poser la question de l'Académie de France à Rome.
-M. Guillaume, directeur, se retire; il y aura lieu de le remplacer.
-Tâchez, Mourey, si les portes de la Villa ne sont pas encore fermées,
-qu'on fasse un bon choix de son successeur. La vie, à la Villa (pardon
-de me servir du mot vie dans un sens non politique ni tendancieux), la
-vie quotidienne est celle d'un collège sans maîtres; des garçons trop
-jeunes pour saisir les beautés de Rome, se promènent et travaillent sans
-direction intellectuelle, sans culture, dans une liberté dont ils ne
-savent pas jouir. Il faut avoir subi une si sévère discipline, pour
-profiter de la liberté dont vous faites, messieurs, le premier article
-de votre code esthétique! Des règlements, qui datent peut-être de Louis
-XIV, astreignent les élèves à certains devoirs surannés et absurdes,
-qu'il s'agira de modifier. Introduisez de force, à la Villa, de belles
-femmes, des Américaines même, des personnes qui apportent du luxe, de la
-vie, dans ce palais démocratisé. Établissez un souterrain entre la Villa
-et le Grand hôtel. Amenez beaucoup de femmes. Forcez les élèves à
-prendre avec elles un contact hygiénique et régulier, si vous pensez que
-de tels ébats soient favorables au développement du génie. Surtout,
-mettez à la tête de ces pâles enfants, un maître avec une férule à la
-main, beaucoup d'intelligence et de science dans le cerveau, de la bonté
-dans le coeur.
-
-Supposons dans cette situation officielle, notre maître Degas, si ce
-sage consentait à descendre de Montmartre. Mais vous le feriez rire, si
-vous lui offriez la place du directeur M. Guillaume, avec qui,
-d'ailleurs, il s'entendrait beaucoup mieux qu'avec vous. Et puis, quel
-est le Gouvernement qui proposerait à un tel homme une mission si
-naturelle?
-
-Rodin, lui, ne refuserait pas. Comme il recevrait bien, avec une
-redingote «fine», les visiteurs du monde entier! Que de belles épaules
-nues, parées de diamants et de perles, à ses réceptions du dimanche!
-Horace Vernet avait bien fait les choses. Rodin les ferait mieux encore.
-
-Faites nommer Carrière, pour qu'il parle. Mais il aurait des scrupules
-«sociaux», il proposerait qu'on ramenât les pensionnaires plus près des
-abattoirs de la Villette.
-
-Rejetez-vous alors sur notre Maurice Denis, qui si congrûment
-s'exprimerait, qui ferait oeuvre si utile, à condition qu'il se sente
-soutenu. Mais il est bien jeune, et vous verrez qu'il refusera ce lourd
-honneur.
-
-Surtout, Mourey, ne laïcisez pas. Ne mettez pas un Normalien à l'École
-de Rome. Cela serait terrible!
-
-Je regrette d'avoir passé l'âge du concours. J'aurais aimé être prix de
-Rome, sous n'importe quelle direction. En somme Debussy ne dit pas qu'il
-ait souffert d'avoir été lauré à l'Institut.
-
-
-
-
-RÉPONSE A M. JACQUES-ÉMILE BLANCHE
-
-
-Si vous aviez pu imaginer, mon cher Blanche, quel plaisir me causerait
-votre lettre et quelle joie j'éprouverais à l'imprimer dans ma «vivante
-Revue d'avant-garde», me l'auriez-vous quand même adressée? Je me le
-demande... mais, sachant votre naturelle bienveillance et le permanent
-souci que vous prenez d'être agréable à tous et particulièrement à vos
-amis, je suis forcé de me répondre par l'affirmative. Vous ne me
-démentirez pas!
-
-Donc, vos pages m'ont ravi par leur ton pincé et piquant. Puissent les
-lecteurs des _Arts de la Vie_ y avoir trouvé autant d'agrément que
-moi-même. Je n'en doute point; tous ceux qui vous connaissent--c'est
-tout le monde depuis le portrait révélateur qu'a signé de vous notre
-Lucien Simon!--ont savouré les rares finesses de ces lignes, ont
-apprécié à leur vraie valeur ce qu'elles contiennent de profond et
-d'exquis, le tour plaisant des allusions, l'acuité des sous-entendus, ce
-que vous dites et surtout ce que vous ne dites pas, les réticences, les
-dessous, les complexités, les indécisions, les inquiétudes de votre
-pensée: vous êtes là tout entier et sans détruire votre légende. Eh!
-vous auriez fait, Blanche, un excellent chroniqueur; vous pouviez
-redonner de l'éclat à une profession décriée... alors qu'il y a tant,
-sinon trop, de peintres.
-
-Une seule chose m'a surpris... et peiné: l'intonation amère de vos
-propos. On vous sait, par expérience, peu indulgent; on ne vous
-soupçonnait pas déçu. J'attendais plus de sérénité d'un homme pour qui
-la vie ne fut point trop cruelle et d'un artiste à qui ses confrères et
-le public--celui de l'Étoile, bien entendu, pas celui de
-Belleville et de la Villette où l'on travaille, ni celui de la
-Montagne-Sainte-Geneviève où l'on pense--sans parler de nous-mêmes,
-incompétents critiques d'art, ont fait la réputation qu'il mérite. De
-quoi donc êtes-vous mécontent, Blanche? Ou de qui? De vous, sans doute!
-Mais je ne vous plains pas.
-
-Si vous compreniez la vie, et par suite l'art, comme nous les
-comprenons, c'est-à-dire plus largement, plus sainement, plus
-simplement, plus humainement, plus socialement--pardonnez-moi d'user de
-mots dont le sens vous échappe--vous envisageriez d'un oeil moins
-dégoûté bien des choses, vous ne jugeriez pas aussi détestables et
-pervers le monde et le temps où nous vivons et ne déclareriez pas
-l'Académie de France à Rome aussi nécessaire à la formation de nos
-artistes, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en médailles et
-musiciens, ainsi qu'à la prétendue conservation de nos traditions
-nationales. Secouez-vous, Blanche; laissez-vous aller à être
-d'aujourd'hui; n'essayez pas de résister au courant; il aura quand même
-raison de vous et de vos préjugés de caste et de profession. Pourvu
-qu'il ne soit pas trop tard! Alors, vraiment vous seriez à plaindre.
-Mais, je me garderai d'insister...
-
-Que nous voulions détruire ou changer quelque chose pour donner de
-l'air, comme vous le dites fort bien, à nos poumons fatigués par les
-poussières du passé, cela vous inquiète, cela vous révolte, cela surtout
-vous épouvante. Vous êtes un ami de l'ordre, et, comme tous les amis de
-l'ordre, le seul mot de changement vous fait trembler, incapable que
-vous êtes d'oser et de vouloir pour le mieux, parce qu'incapable,
-aveuglé, comme presque tous vos confrères, par les seules préoccupations
-de métier, de vous hausser à des idées générales. Vous vivez, si cela
-peut s'appeler «aujourd'hui» vivre, dans la tour de verre, sous la
-lumière à quarante-cinq degrés d'un atelier exposé au nord, une palette
-et des pinceaux en main, devant un chevalet... Et que vous importe les
-cris de joie et de souffrance, les appels au bonheur, le droit à la
-pensée, à la liberté morale, de l'humanité qui vous environne, la marche
-du progrès civilisateur, les élans de fraternité universelle qui
-ébranlent les peuples. Cela, c'est de ces choses que vous appelez, d'un
-air méprisant, sociales, et que l'on est convenu, dans votre milieu, de
-considérer comme nuisibles à l'art; cela c'est, pour tout dire, de la
-littérature et de la pire, du verbiage démagogique pour «jeunes benêts»
-d'Universités Populaires. Fermez donc à double tour la porte de votre
-atelier, Blanche, calfeutrez le vitrage, ne laissez pénétrer que juste
-ce qui vous est nécessaire à la clarté du jour, la lumière est
-dangereuse, elle charrie les atomes de vie, les germes éternels des
-renouveaux... et elle pénètre les fonds les plus obscurs.
-Claustrez-vous, emmurez-vous et peignez, peignez, peignez! On peut
-devenir ainsi un bon peintre, mais ainsi on ne devient pas un grand
-artiste.
-
-Je sais, il y a le _Métier_. Vous en faites la fin de l'art et il n'en
-est que le moyen, car qu'est-ce donc que connaître son métier de
-peintre, de sculpteur, de musicien, d'écrivain, sinon posséder les modes
-d'expression propres à l'art que l'on pratique. Sommes-nous d'accord sur
-ce point, Blanche? Pas plus, hélas! j'en ai peur, que sur les autres; ce
-qui, d'ailleurs, n'importe guère. Mais là encore, vous avez manqué de
-netteté. Qu'est-ce que le métier? Qu'entendez-vous par le métier? D'un
-homme qui possède comme vous le sien, il nous eût été précieux de
-recueillir une définition claire.
-
-Puvis de Chavannes, décrétiez-vous un jour, à l'un de nos dîners si
-cordiaux de la Société Nouvelle, ne savait pas son métier, mais
-Meissonier le savait; l'oeuvre de celui-ci, par suite, est périssable,
-celle de celui-là, éternelle. Je ne comprends pas. Éclairez-moi, car je
-ne suis qu'un pauvre homme de lettres qui aime l'art. Dites, votre
-président, M. Carolus-Duran, connaît-il son métier? Si oui, M. Degas le
-connaît-il aussi? Et M. Renoir? Et M. Claude Monet? (mais ne parlons pas
-des paysagistes, indignes à vos yeux d'être considérés comme des
-peintres!). Vous tenez M. Gérôme pour un maître incomparable! C'est,
-sans doute, qu'il savait son métier. Et Manet, le savait-il? M.
-Bouguereau, M. Bonnat, M. Cormon, M. Detaille, M. Jules Lefebvre, qui
-sont membres de l'Institut, M. Gabriel Ferrier, qui le sera et qui
-professe rue Bonaparte, où il fut pour votre joie préféré à
-Carrière;--vous avez goûté au dernier Salon, j'en tiens la gageure, son
-magistral portrait du Pape, de ce Pape qui, selon vous (étrange opinion
-qu'aucun de nos actes n'autorise), nous «gâte Saint-Pierre et Rome tout
-entière!» Eh bien! tous ces messieurs doivent savoir leur métier. Et
-Puvis ne le savait pas? Un peu de lumière, Blanche! ayez pitié de nous!
-
-Ainsi, vous ne voyez dans l'art que le métier. Libre à vous, ces
-affaires ne nous regardent pas, car vous ne nous ferez pas croire,
-Blanche, que de ces questions de boutique ont jamais dépendu et
-dépendront jamais les destinées de l'Art. Le métier, votre métier! eh,
-sachez-le, que diable, et n'en parlez point tant. J'en resterai
-toujours, moi, envers et contre tous, à cette vérité profonde
-qu'énonçait Taine: «Pour un artiste, la première condition est d'être
-une personne; sinon, il n'a rien à dire».
-
-Comprenez-vous maintenant, Blanche, pourquoi nous sommes opposés à tout
-ce qui peut entraver chez l'artiste «le grandissement moral de son
-esprit», ennemis de tout ce qui peut le pousser «à sacrifier la liberté
-et la fierté de son art pour quêter docilement l'approbation de ses
-maîtres et les faveurs officielles», comprenez-vous enfin pourquoi ce
-régime de concours, de diplômes, de couronnes en papier doré, cette
-domestication de l'artiste sous la férule des académies nous fait «lever
-les bras au ciel» et nous révolte. Comprenez-vous maintenant pourquoi
-nous vouons à Carrière cette tendre admiration, cette vénération
-affectueuse, dont vous vous scandalisez; c'est qu'il est non seulement
-un grand peintre, mais une grande «personne». Opinion de gens «à
-demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique»,
-répéterez-vous gracieusement! Possible, Blanche, mais opinion de gens
-qui, contrairement à vous, et par bonheur pour eux, voient autre chose
-chez un Michel-Ange, un Puget, un Rodin que de l'«effarante habileté»,
-de la «sûreté technique», et une «éblouissante virtuosité», chez un
-Carrière autre chose que ce que vous nommez «les subtiles roueries du
-métier», opinion de gens à qui répugne une compréhension de l'art aussi
-mesquine et qui rejettent les catégorisations dogmatiques où vous
-cantonnez l'art, le séparant de la vie et de la pensée, alors qu'il ne
-fait qu'un avec la vie et la pensée, alors qu'il n'est et ne doit être
-et n'a jamais été et ne sera jamais qu'une des manifestations,--l'une
-des plus hautes, certes!--de la vie et de la pensée.
-
-Voilà nos «marottes». Elles vous effraient et vous remuent la bile dont
-tant de rancunes, depuis si longtemps, ont accumulé en votre organisme
-un fâcheux excédent. Il faudrait vous soigner, cher ami. Venez avec
-nous, au grand air, dans la pleine lumière, pour une cure de vérité.
-Mais non, vous n'êtes pas de notre monde; nous ne nous entendrons
-jamais.
-
-Regrettez-le; vous auriez bénéfice, je vous assure, à respirer une autre
-atmosphère, plus saine, plus vivante, j'oserai même dire, plus sociale.
-N'êtes-vous pas de ceux qui déplorent de nous voir offrir «le Penseur»
-au «Peuple de Paris». Cette formule vous offusque; à nous elle parut la
-seule acceptable; mais nous sommes des intellectuels. D'autres
-regrettèrent qu'une «aussi petite» revue et qui se permet de mêler l'art
-aux choses humaines, ait eu l'audace d'une pareille initiative, mais
-voilà notre fierté et la raison d'être des _Arts de la Vie_. Passons.
-
-Je finis, Blanche. Excusez-moi d'avoir haussé le ton de ce débat, et d'y
-avoir mêlé, comme à l'ordinaire, de la «littérature», contre
-laquelle vous nourrissez une si irréductible haine. «La
-littérature--répondiez-vous, il y a deux ans déjà, à l'enquête de M.
-Maurice Le Blond sur l'École de Rome--a tué les arts plastiques. Les
-expositions incessantes, la critique des journaux et des revues ont fait
-des artistes des êtres hybrides qui devraient éclater de rire quand ils
-se regardent dans la glace, tant ils sont comiques.» Ce dernier trait me
-satisfait entièrement. Vous avez raison, Blanche, et cette fois, je suis
-de votre avis.
-
-GABRIEL MOUREY.
-
-
-_P.-S._--D'une lettre que vous venez d'adresser à Jean Ajalbert à propos
-de la généreuse campagne qu'il mène dans l'_Humanité_ en faveur du
-«Droit de l'Artiste sur l'OEuvre d'Art» je ne puis me retenir de
-détacher ces lignes, non moins révélatrices de votre état d'esprit que
-celles dont vous avez honoré le directeur des _Arts de la Vie_.
-
-«Les préoccupations intellectuelles de nos
-contemporains--dites-vous--m'intéressent passionnément, vous n'en doutez
-pas, mais elles m'apparaissent comme si étrangères et même si contraires
-à l'art, que je les exècre! Sans cesse entendre parler des droits de
-l'homme à ceci ou à cela, est un peu irritant pour l'homme qui sait que
-le seul droit dont il ait pleinement joui, c'est de souffrir, en
-attendant la mort. Le vague de tous les petits remèdes proposés à la
-douleur ou au malaise contemporains, n'est égalé que par la naïveté et
-l'orgueil de ceux qui les offrent.»
-
-Je crois enfin vous comprendre... et je n'ai plus envie de rire. Vous
-êtes, Blanche,--comme votre maître Degas que j'entendais naguère prêcher
-le même évangile de résignation et de découragement--vous êtes un homme
-de l'An Mil, ressuscité à l'aube du vingtième siècle. Alors, si le seul
-droit de l'homme est, hélas! «de souffrir en attendant la mort», ne
-peignez ni, surtout, n'écrivez plus, Blanche, et couvrez-vous de
-cendres. Vanité des vanités, etc.[16]
-
-G. M.
-
- [16] M. G. Mourey me précéda dans cette voie-là, comme fit M. Charles
- Morice qui cessa de faire de la critique, se consacra peu après à la
- religion et mourut comme un saint. Nous ne reproduisons ici ces
- lettres--que nous avions cru si violentes, lorsqu'elles
- parurent--que pour qu'on puisse en comparer le ton avec celui de la
- polémique actuelle.
-
-
-
-
-M. J.-E. BLANCHE ET LA CRITIQUE
-
-
-Mon cher Mourey,
-
-L'intéressante page de critique que, sous l'insidieuse et modeste forme
-de lettre, M. Jacques Blanche a adressée à la foule--en mettant votre
-nom sur l'enveloppe--exige si ce n'est une réponse, du moins quelques
-observations. Je sollicite donc de votre bienveillance dont tant
-d'artistes ont largement usé, depuis que vous tenez une plume, et que
-certains oublient avec une élégante désinvolture--l'ingratitude
-n'est-elle pas l'indépendance du coeur?--je demande un coin, dans la
-Revue _Les Arts de la Vie_, pour présenter respectueusement de brèves
-remarques à votre piquant correspondant qui fut un peu l'enfant gâté de
-la Critique.
-
-Si j'ignorais la brillante situation qu'occupe équitablement M. Blanche,
-si je n'admirais pas aussi sincèrement son talent, son manifeste me
-mettrait de suite au courant, et me prouverait que le peintre choyé par
-nous est aujourd'hui en possession d'un succès mérité et définitif. Il
-existe en effet peu d'exceptions à cette règle, que dis-je? à cet axiome
-psychologique aussi certain que la loi de la pesanteur: quand un artiste
-raille ou vilipende la Critique, c'est qu'il siège au Capitole. Au
-début, le plus insignifiant, le plus plat compte rendu paru dans une
-obscure feuille-de-chou excite l'émotion, la joie, l'enthousiasme, la
-reconnaissance de braves gens qui enverraient une carte de remerciements
-au Bottin, et qui ne se nourrissent pas exclusivement d'idéal,
-d'inspirations et de sublimités extra-terrestres, comme le supposent ces
-bons gogos de bourgeois. Personnellement, j'ai collectionné des
-autographes multiples dont le lyrisme s'atténue, s'émousse, s'assagit,
-se glace, se vulgarise peu à peu et finit par se transformer en vagues
-P. P. C. agrémentés parfois de paternels conseils. Plus le baromètre
-monte--médailles, décorations, commandes, gros chiffres de vente,
-broderies vertes, victoires et conquêtes--et plus le lyrisme de nos
-ex-protégés dégringole. En général, arrivé au Grand Cordon de la Légion
-d'Honneur, le mercure marque: injures et propos de halle. L'éminent M.
-Gérôme dévoila, à ce sujet, un état d'âme fort suggestif.
-
-En homme bien élevé, M. Blanche, dont la boutonnière n'est encore ornée
-que du simple ruban rouge, se contente de déclarer que, nous autres
-critiques, nous nous montrons «orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de
-littérature contemporaine et de politique»--«Nous ne voyons que le sujet
-dans un tableau et dans une statue, comme les visiteurs du dimanche au
-Salon».--Le public de la semaine cherche-t-il autre chose? Je prends la
-liberté d'en douter, car les appréciations des cercleux et des dames
-suaves atteignent, en ineptie, des altitudes phénoménales.--«Quand vous
-êtes abandonnés à vous-mêmes, continue le Justicier, voilà les
-révolutionnaires (M. Ernest Laurent) que vous découvrez aux
-Champs-Élysées!»
-
-Pourquoi, «abandonnés à nous-mêmes», proclamons-nous la haute valeur des
-oeuvres de M. Jacques Blanche sans que celui-ci s'en offusque, et
-pourquoi ce même M. Jacques Blanche flagelle-t-il de ses sarcasmes les
-critiques--tout «autant abandonnés à eux-mêmes», les pauvres--quand ils
-découvrent ce buveur de sang d'Ernest Laurent? Cruelle énigme!
-
-«Ces erreurs seraient d'un excellent comique, ajoute l'artiste, si
-Messieurs les critiques qui ont d'ailleurs de l'intelligence ou du
-talent (le mot «ou» nous laisse le choix) ne parlaient d'art comme moi
-d'aviculture ou d'hippiatrie.»
-
-Entre parenthèses, ce contempteur de notre malheureuse littérature
-contemporaine que M. Blanche couvre de son mépris, comme la politique et
-les «quartiers de l'Est», me semble inconsciemment sacrifier aux faux
-Dieux. «Hippiatrie», qu'en pense Laurent Tailhade? Et ailleurs: «Le
-piment de son orchestration», qu'en dit Huysmans?
-
-En résumé, la dernière phrase que je viens de citer résume toute la
-question. Notre contradicteur s'étonne, s'irrite plutôt, que des
-écrivailleurs qui n'ont jamais manié ni brosses, ni crayons, ni
-ébauchoirs, professent la prétention de juger des peintres et des
-sculpteurs. Cette protestation ne manque peut-être pas de justesse et me
-semble fort défendable; seulement, en bonne logique, je ne vois pas
-pourquoi ce peintre qui ne veut s'occuper ni d'aviculture, ni
-d'hippiatrie, parce qu'il n'y entend goutte, parle subitement
-d'abondance sur l'architecture, la littérature et la musique dont il
-ignore, je crois, la technique presqu'autant qu'un critique
-professionnel.
-
-En outre, l'homme très délicat, très affiné qu'est M. Blanche, a-t-il
-raison de se fier aussi aveuglément à l'impeccabilité du goût des gens
-de métier? Qu'il évoque un passé récent, il se convaincra que les
-artistes se trompent lourdement, et avec moins de circonstances
-atténuantes que «le public du dimanche au Salon».--Leurs suffrages
-s'adressent à Signol, à Picot, à Cabanel, à Boulanger, à Hébert, à
-Meissonier, à Carolus-Duran, à Robert-Fleury; ils exècrent Daumier,
-Courbet, Ribot, Millet, Whistler, Corot qui n'a jamais obtenu de ses
-pairs la médaille d'honneur, Cézanne, Claude Monet, Renoir,
-Toulouse-Lautrec, et cet ante-Christ de Manet dont l'auteur d'un certain
-portrait de femme, aux Mirlitons d'antan, s'est trop pieusement inspiré
-pour ne pas l'aimer avec passion. En sculpture, en architecture, en
-gravure, en musique, en littérature, un constat identique est facile à
-dresser.
-
-Certes, je n'exagérerai pas le rôle, modeste en soi, de la Critique qui
-ne féconde personne et ne crée aucun génie; simplement, elle sert
-d'éclaireur, de porte-flambeau et avance de quelques années l'avènement
-de l'immuable Justice.
-
-En réhabilitant l'art du XVIIIe siècle--qu'on n'apprend pas aux
-Beaux-Arts plus que le Gothique--cet art si niaisement méprisé par les
-professionnels d'alors, et en obligeant d'accrocher au Louvre
-«l'Embarquement pour Cythère» dont les souris et les araignées des
-greniers officiels avaient seules le droit de jouir, les Goncourt ont
-rendu d'inappréciables services, aussi importants, à d'autres égards,
-que Burty et Duret, Fourcaud et Geffroy, Mirbeau et Roger Marx, Lecomte
-et vous, mon cher Mourey, qui avez si vaillamment lutté contre
-l'incompréhension du public et la haine sectaire des artistes.
-
-M. Jacques Blanche que nous considérions sinon comme un
-révolutionnaire--oh! non--du moins comme un indépendant et un libéral,
-subitement touché de la grâce, se déclare traditionaliste dans le sens
-le plus étroit et le plus sectaire du mot, ennemi de la modernité à
-laquelle nous devons pourtant des Maîtres immortels, et regrette de
-n'avoir pas brigué les honneurs du Prix de Rome, à côté de MM. Cormon,
-Ferrier, Lemutte, Wencker et Tartempion, prix qu'il n'eût jamais obtenu
-du reste, car l'Institut traite d'art inférieur les Natures
-Mortes--comme celles de Chardin--les Portraits--comme ceux de Franz
-Hals--voire les paysages, même peints par Gozzoli, Van Eyck, Van der
-Meer, Corot, Turner et Puvis de Chavannes.
-
-«Moi, cela m'est égal. C'est peut-être regrettable?» Aussi regrettable
-que le culte exclusif pour les Musées dont M. Jacques Blanche
-s'énorgueillit. Ceux d'Angleterre ne le passionnent-ils pas d'une façon
-excessive, et craint-il pas de perdre une personnalité hésitante dans
-ces fréquentations agréables, mais dangereuses? Il n'existait guère de
-Musées en Égypte, en Grèce, à Rome, en Italie, avant le XVIIIe siècle,
-et cette pénurie de germes fécondants n'empêchait nullement les
-chefs-d'oeuvre de sortir du sol en fastueuses frondaisons.
-
-Voulant prouver que le séjour à la Villa Médicis--«dans un décor de
-beauté et de noblesse» très éloigné de «la Villette et des
-Buttes-Chaumont»--ne gêne personne, votre verveux correspondant cite le
-génie de M. Debussy. Hum!... Toute une famille ayant été empoisonnée,
-sauf une seule personne, en mangeant de la viande avariée, M. Blanche en
-déduit que l'on peut sans danger se nourrir d'aliments gâtés. Ce
-raisonnement ne me convainc pas. L'auteur exquis de «Pelléas et
-Mélisande» qui affiche hautement d'ailleurs son aversion pour
-l'institution actuelle du Prix de Rome, a été «lauré à l'Institut», mais
-Maillart, Clapisson, Bazin, Massé, Hérold, Auber, Salvayre, de La Nux,
-Puget et tant d'autres fabricants d'opéras ont porté la même couronne,
-et je ne suppose pas un instant que notre contradicteur compare ces
-brasseurs de notes à Saint-Saëns, à Lalo, à Franck, à Bruneau et à son
-ami d'Indy qu'il oublie.
-
-En résumé--et ceci me paraît d'un «excellent comique»--M. Blanche
-démolit son édifice de ses propres mains, en architecte inexpérimenté,
-car, pour remplacer à la direction de l'École de Rome, M. Guillaume,
-démissionnaire, il propose le Maître «montmartrois» Degas, Rodin, en
-parallèle avec Horace Vernet, Carrière, arraché «des abattoirs de la
-Villette», ou Maurice Denis (qui, avec une souplesse enviable, est à la
-fois le desservant de Cézanne, le petit-fils d'Ingres et le neveu de
-Sturler) qui ne sont prix de Rome.
-
-Alors?
-
-Je connais un Monsieur qui adore les épinards, mais qui n'en mange
-jamais parce que son estomac, contrairement à l'adage populaire, ne peut
-les supporter. M. Blanche aurait-il le cerveau pareil à l'estomac de mon
-ami? Nous aurons un moyen de tout arranger, moyen qui prouvera ma bonne
-foi et mon désir de conciliation: envoyer Besnard à la villa Médicis. Ce
-ne serait ni de «la littérature contemporaine ni de la politique».
-
-FRANTZ JOURDAIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Dédicace et portrait liminaire I
- Jean-Louis Forain 1
- Frédérick Watts 41
- Les Dames de la Grande-Rue (Berthe Morisot) 71
- Décoration de la cathédrale de Vich, par M. José Maria Sert 87
- Cent portraits de femmes 101
- Un week-end et Oscar Wilde 129
- Un bilan artistique de la grande saison de Paris 139
- La Musique 183
- Autour de Parsifal 197
- D'un carnet de voyage 1913 215
- APPENDICE 247
- Le Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts 1908 247
- Notes sur le Salon d'Automne 267
- Préface au Catalogue d'une Exposition de peintres de Venise 287
- Lettres de J.-E. Blanche, Gabriel Mourey et Frantz Jourdain 297
-
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- Un volume in-18 Prix. 6 fr. 75.
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-IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--20212-12-19.--(Encre
-Lorilleux).
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-End of the Project Gutenberg EBook of Propos de peintre, deuxième série:
-Dates, by Jacques-Émile Blanche
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, DEUXIEME: DATES ***
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- The Project Gutenberg eBook of Propos de peintre, deuxième série: Dates, by Jacques-Émile Blanche.
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-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Propos de peintre, deuxième série: Dates, by
-Jacques-Émile Blanche
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Propos de peintre, deuxième série: Dates
- Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au
- De David à Degas
-
-Author: Jacques-Émile Blanche
-
-Release Date: September 5, 2020 [EBook #63129]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, DEUXIEME: DATES ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c large">JACQUES-ÉMILE BLANCHE</p>
-
-<p class="c large">Propos de Peintre</p>
-
-<p class="c small">DEUXIÈME SÉRIE</p>
-
-<h1>DATES</h1>
-
-<p class="c">Précédé d'une Réponse
-à la Préface de M. Marcel PROUST
-Au <i>De David à Degas</i></p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="large">ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS</span><br />
-100, <span class="small">RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ</span>, 100<br />
-<span class="small">PLACE BEAUVAU</span></p>
-
-<p class="c">1921</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p><b>Cahiers d'un Artiste:</b></p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap"><span class="sc">Première Série.</span>&mdash;Juin&ndash;Novembre 1914.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Deuxième Série.</span>&mdash;Novembre 1914&ndash;Juin 1915.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Troisième Série.</span>&mdash;<i>Suite du Printemps à Paris.</i>&mdash;<i>Été
-en Normandie</i>, Août&ndash;Novembre 1915.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Quatrième Série.</span>&mdash;<i>Paris</i>, Novembre 1915&ndash;Août 1916.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Cinquième Série.</span>&mdash;<i>La Famille d'Aultreville et les
-Sommevieille</i>, Août&ndash;Décembre 1916.</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Sixième Série.</span>&mdash;<i>Les Intermédiaires</i>, Décembre 1916&ndash;Juin
-1917.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p><b>Propos de Peintre:</b></p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap">Première Série. <span class="sc">De David a Degas.</span></p>
-</blockquote>
-
-
-<p><b>Romans:</b></p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap"><span class="sc">Tous des Anges</span> (Albin Michel, Éd.)</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Aymeris</span> (Aux Éd. de la Sirène).</p>
-</blockquote>
-
-
-<p><b>A paraître:</b></p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap"><span class="sc">Les Cloches de Saint-Amarain</span> (Roman).</p>
-</blockquote>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">Justification du tirage</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">DÉDICACE<br />
-<span class="small">ET</span><br />
-PORTRAIT LIMINAIRE</h2>
-
-<p class="c"><span class="sc">Marcel</span> PROUST</p>
-
-
-<p class="c"><span class="sc">Réponse a la préface au</span> <i>De David à Degas</i>,
-<span class="sc">volume</span> I<sup>er</sup> <span class="sc">de</span> <i>Propos de Peintre</i>.</p>
-
-<p>J'ai dédié à l'auteur de «Swann» la réimpression
-d'<i>Études et Portraits</i>, devenus plus tard le
-«<i>De David à Degas</i>»&mdash;un titre meilleur par sa
-sonorité que par le sens qu'il suggère&mdash;; le
-second tome de ces «<i>Propos de peintre</i>», je l'offre
-à l'auteur de «<i>A l'ombre des jeunes filles en fleurs</i>».
-«<i>Dates</i>» fait corps avec «<i>Propos de peintre</i>»,
-comme chacun de vos romans, mon cher Marcel,
-constitue une partie de «<i>A la recherche du temps
-perdu</i>».</p>
-
-<p>Je donne même, ici, mon étude sur Forain, et
-une autre, très développée, sur Frédérick Watts,
-lesquelles parurent dans <i>Essais et Portraits</i>. Vous
-<span class="pagenum">-<small>II</small>-</span>trouverez plus loin des pages sur José-Maria Sert
-et sur quelques autres artistes dont vous parlez
-dans votre préface, mais qui ne figuraient pas dans
-«De David à Degas». Le pire défaut des articles
-réunis en volume, c'est qu'ils ne se composent pas
-avec rigueur, qu'on y trouve des redites; certaines
-pages font double emploi; et surtout, ces articles
-s'adressent à des publics différents, si bien qu'au
-moment où l'auteur inclinerait au développement
-d'une idée qu'il mènerait aussi loin que possible,
-il la lui faut abandonner: d'où un péril qui est
-que son point de vue n'a qu'une stabilité d'époque
-et presque de circonstances. Aussi bien, j'appelle
-ce livre: <i>Dates</i>.</p>
-
-<p>Sur votre conseil, et à votre prière, j'avais
-écarté le <i>Jean-Louis Forain</i>; pour, précisément,
-des «raisons d'époque», je le réintègre dans ce
-recueil parmi d'autres points de repère du souvenir,
-qui m'aident dans ma «<i>Recherche du temps perdu</i>».</p>
-
-<p>M. François Fosca (en peinture, Georges de
-Traz), après une analyse de la critique d'art
-telle qu'on la définirait, critique de «créateurs»,
-selon lui, prononce dans <i>le Divan</i>: «<i>Tel
-axiome de Denis, telle remarque de Piot, vous en
-trouverez la justification dans quelques centimètres
-carrés de leurs toiles, ou dans le coin d'un Cézanne,
-d'un Signorelli. Et réciproquement, de ces axiomes,
-<span class="pagenum">-<small>III</small>-</span>sont nées d'autres &oelig;uvres formant comme les degrés
-alternés d'un escalier que gravit l'artiste. Qui n'a souhaité
-une édition de «Théories», où l'on intercalerait
-les reproductions des &oelig;uvres contemporaines de chaque
-article? Chez Blanche, rien de pareil. Impossible de
-deviner sa peinture à travers ses écrits&hellip; Quelles sont
-ses idées directrices? A part quelques réflexions sur
-la peinture de portraits, son livre pourrait être écrit
-par un amateur intelligent qui a fréquenté pas mal
-de peintres, a du goût, mais nulle armature. Chez lui,
-l'artiste et l'amateur sont deux hommes différents.
-L'un crée; l'autre goûte et s'enthousiasme. Mais jamais
-les expériences du premier ne contrôlent les
-jugements du second. Nous comprenons maintenant
-pourquoi il sacrifie au «Cubisme». Capable de discerner
-les causes de cette hérésie esthétique, il est
-incapable de résister aux attraits d'une sensation
-nouvelle&hellip;</i>»</p>
-
-<p>M. Fosca s'excuse «<i>d'assumer ainsi le rôle d'un
-puritain grondeur</i>», mais c'est qu'en présence de
-l'anarchie actuelle que je connais si bien,&mdash;il
-doit le savoir&mdash;«<i>l'attitude du dilettante n'est plus
-admissible</i>». En serais-je donc un? Mais, plus
-loin, M. Fosca me donne pour «<i>ravi de jouer,
-sur le tard, le rôle d'un vieil oncle grognon</i>», «<i>un
-<span lang="la" xml:lang="la">laudator temporis acti</span></i>», qui, <i>devant les nouveautés
-ronchonne: «Ah! si vous aviez connu Manet!»</i> Ici
-<span class="pagenum">-<small>IV</small>-</span>M. Fosca semble avoir trop peu d'ironie, mais il
-ne me déplaît point de me sentir, moi-même,
-devenir un peu prud'homme, pour un Suisse
-comme ce bon M. Fosca. Selon lui, dès que
-j'entreprends le portrait de quelqu'un, je le rapetisse,
-l'étrique; une sorte de «<i>scepticisme quasi
-cruel</i>» fait que je ne puis «<i>étudier l'&oelig;uvre,
-l'exalter, qu'en diminuant l'artiste</i>». Entre mes
-mains, Fantin n'est plus qu'un bourgeois rive-gauche,
-endormi à l'ombre de l'Institut; Manet,
-un amateur peu sérieux, jaloux de la gloire de
-Chaplin; Whistler, un vieux-dandy passablement
-cabotin. «<i>Aux lauriers qu'il tresse, Blanche mêle
-l'ortie au laurier. C'est si frappant, que dans la préface,
-Marcel Proust avoue en être gêné!</i>» En vérité,
-est-ce que vous aussi, je vous peine un peu?</p>
-
-<p>Mais, cher Marcel, je ne crois pas à la critique
-d'art, et serais peu à même de définir ce que
-cela est,&mdash;aujourd'hui du moins! Je ne suis
-qu'un portraitiste qui raconte ce qu'il voit, de son
-mieux, et avec cette franchise que les parents de
-ses modèles réprouvent dans sa peinture, jusqu'à
-la lui laisser pour compte, trop souvent,
-comme «cruelle». Mes articles, mes études ne
-sont, à la façon de mes portraits peints, que les
-paragraphes ou les pages d'une petite histoire de
-mon temps. L'opinion des autres qu'avec soin
-<span class="pagenum">-<small>V</small>-</span>je cite, les guillemets dont j'abuse, n'y découvrez-vous
-pas un scrupule? Certain «critique»
-me désigne comme un «mémorialiste féroce»;
-d'autres me prennent pour un mondain,&mdash;comme
-vous! A Paris, on peut, à la vérité,
-naître, vivre et mourir dans une même rue, sans
-être connu de ses voisins. J'en fais chaque jour
-l'expérience comme de l'impossibilité où nous
-sommes de nous débarrasser d'une étiquette que
-colle sur notre dos un farceur habile.</p>
-
-<p>Il est regrettable que Sainte-Beuve se soit à
-ce point trompé sur le mérite des ouvrages qui
-parurent de son temps; mais combien ce qu'il
-raconte de leurs auteurs nous intéresse! Me suis-je
-trompé, comme l'ont fait tant de critiques sur
-leurs contemporains? En tout cas, et rendez-moi
-cette justice, après quarante ans d'expérience,
-je ne reviens sur aucun de mes jugements, même
-de tout jeune homme. Delacroix, Ingres, J.-F. Millet,
-Courbet, Corot, Daumier, Cézanne, Manet,
-Degas même, je les «adore», comme on dit
-aujourd'hui, et m'aperçois peu à peu que tant
-d'autres peintres que les critiques d'art et les
-marchands nous présentèrent comme supérieurs
-à ces Maîtres<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>&hellip; eh bien!&hellip; on ne les tient
-<span class="pagenum">-<small>VI</small>-</span>plus que pour «intéressants». Déjà quelques-uns
-de ceux-ci retombent lentement, en vol plané,
-des cimes où les avait portés l'enthousiasme des
-séïdes de ce Mirbeau, qui n'a jamais rien découvert
-tout seul. A ce propos, pourrait-on rappeler
-que ce fut Hervieu, qui lui signala Maeterlinck,
-pendant un séjour que faisait l'auteur des
-«<i>Tenailles</i>» chez le jardinier des supplices? Hervieu,
-dans un tas de livres reçus par le chroniqueur,
-avait choisi le Théâtre des Marionnettes,
-de Maeterlinck. Il passa la nuit à lire, et, le lendemain,
-mit le feu aux poudres: Mirbeau écrivit
-son fameux article. La critique du Lyrisme, du
-Formidable et de l'Hyperbole, qui, je crois, date
-de Mirbeau, aura eu des répercussions profondes
-dans les ateliers, comme nous le verrons dans
-mes prochains «Propos de peintre» des années
-après-guerre, où la folie des préfaces pour catalogues
-d'expositions est devenue générale. Il reste
-à espérer que cette Égalité dans l'éloge finisse par
-déprécier le Peintre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Lautrec, considéré comme supérieur de beaucoup à Degas.
-(Louis Vauxcelles.)</p>
-</div>
-<p>J'ai souvent présenté jusqu'ici des artistes que
-je place à un rang un peu subalterne d'acolyte:
-Fantin lui-même et Whistler aussi, par rapport
-à d'autres que je déifie. Ne possédant pas
-un éclectisme extensible (ou le contraire&hellip;,) mais
-entretenant quelques convictions passionnées,
-<span class="pagenum">-<small>VII</small>-</span>j'espère qu'il existe encore quelque part une
-échelle des valeurs; sinon, j'en veux établir une,
-ne serait-ce que par respect et dévotion pour les
-grands génies. A mon culte pour Manet, <i>peintre</i>,
-imputez donc la faiblesse avec laquelle je note
-d'humbles traits, qui me touchent si fort dans
-l'<i>homme</i> que j'ai connu et aimé. Pour moi, loin
-de ridicules, ils me paraissent sublimes.</p>
-
-<p>Le caractère d'un Louis David me fait mieux
-comprendre son &oelig;uvre, encore que je me passerais
-de savoir ce qu'a dit et pensé le citoyen,
-pour mettre le peintre aussi haut que je l'érige
-dans l'histoire de l'École française.</p>
-
-<p>Ne sera-t-il pas de quelque importance pour
-les historiens de savoir que, sur la scène de
-l'Opéra, le 2 février 1920, le maître Henri Matisse,
-en veston et lunettes d'or, se laissa traîner
-par des danseuses et un maître de ballet, son
-ventre de professeur quinquagénaire disparaissant
-sous des couronnes plus martiales que le chêne
-et le laurier qu'au 14 juillet précédent le maréchal
-Foch avait reçues, entre l'Arc de l'Étoile et
-la Bastille? Matisse est-il, pour cela, moins touchant,
-dans ses tournées théâtrales que dans son
-studio méditerranéen, qui est une chambre d'hôtel-palace?
-C'est si beau quelqu'un qui croit en
-lui-même, et vous dit <i>pourquoi</i>!</p>
-
-<p><span class="pagenum">-<small>VIII</small>-</span>L'âme d'Eugène Carrière, sa belle correspondance,
-son courage dans la douleur, ses vertus
-civiques et privées, son intelligence de la peinture,
-tout cela suffira-t-il à faire de lui un aussi
-grand artiste que Courbet, qui, pourtant, fut un
-assez sot vaniteux? Tandis que j'écris ces lignes,
-seuls quelques marchands soutiennent le commissaire
-qui disperse les études de l'atelier Carrière,
-au milieu de l'indifférence sinon de la
-tristesse des amateurs jeunes. S'ils sont déçus,
-c'est que leur mémoire est pleine encore de la
-littérature qui fut consacrée au brave peintre par
-les écrivains du «Formidable»: ils ont eu, du
-peintre, la vision qu'ils avaient de l'homme, et en
-ont fait un Titan.</p>
-
-<p>La Vierge de Cimabue, portée par les rues de
-Florence, semblait vivante au peuple et le fanatisait.
-Aujourd'hui, comme il appert des ballets
-russes, l'enthousiasme de la foule, pour l'art, se
-manifeste différemment, et pour d'autres ouvrages,
-tels qu'un décor de théâtre, ou un costume de
-ballerina. Nous applaudissons à toute forme du
-génie, et décernons les lauriers pareillement à
-M. Wilson, nouveau Christ, et à Matisse nouveau
-Van Eyck, quitte à rire bientôt après de nos tartarinades.</p>
-
-<p>M. Fosca m'accuse de n'avoir pas la «compréhension
-<span class="pagenum">-<small>IX</small>-</span>de la vraie grandeur»&hellip; Selon lui, je
-rabaisse Vuillard, ou tel autre charmant «intimiste»,
-qui n'a tout de même rien signé d'aussi
-accompli que le portrait de la mère de Whistler,
-ni que certaines natures-mortes de Fantin Latour,
-n'en déplaise à M. Fosca! Il est bien bon de
-nous rappeler que Maurice Denis est admirable,
-mais nous préférons les moindres aux plus
-grands et trop concertés ouvrages de ce pieux
-artiste.</p>
-
-<p>La «<i>vraie grandeur</i>», c'est précisément celle
-qui ne doit pas être «voulue», ni obtenue, par
-des théories, mais reste ignorée de ceux en qui
-elle réside. Souvent ces bienheureux-là, ce sont les
-contemporains obscurs d'un artiste très fêté de
-son vivant. Ce phénomène de revirement complet
-de l'opinion, nous l'avons vu se produire
-et l'observons de plus en plus fréquemment, car
-presque personne ne semble savoir en quoi une
-&oelig;uvre est &oelig;uvre <i>d'art</i>, surtout en ces cas si fréquents
-où la valeur ne s'y signale pas par
-quelques-unes de ces outrances qui sont, en
-même temps que leur cause de succès, bien rarement
-un gage de pérennité. Ce qui manque à la
-plupart des artistes modernes, c'est cette grandeur
-«fatale» et, si j'ose dire, congénitale, des
-«Créateurs». J'avoue qu'il est très peu de peintres
-<span class="pagenum">-<small>X</small>-</span>modernes et surtout vivants, que je considère
-comme des maîtres, quoique chacun de nous
-en soit un (cela va de soi), pour quelques amis,
-pour deux critiques, quelques marchands et le
-petit jeune gendelettres, qui se moque en traitant
-de tel un aîné qu'il croit «arrivé», parce
-que le pauvre homme est «connu».</p>
-
-<p>Mais, ne sortant plus de votre demeure, mon
-cher Marcel, savez-vous combien un homme de
-goût se compromet à prononcer et, bien plus
-gravement, à écrire certains noms d'artistes à côté
-de certains autres? Si, tout de même! Et de
-signer une préface à un livre de moi, ce fut un
-acte de grand courage, et je vous en garderai une
-reconnaissance très vive, puisque telle personne
-qui y figurait vous pria de l'en faire disparaître;
-et ne m'avez-vous pas avoué aussi dans une de
-vos lettres, que certains de vos amis vous avaient
-supplié de vous abstenir de me faire si grand
-honneur que de m'accorder votre apostille?</p>
-
-<p>Comme vous étiez invisible pour moi, et jamais
-plus abonné au téléphone, combien avons-nous
-dû échanger de lettres, cher ami, entre le jour
-où vous m'avez adressé le manuscrit de votre
-belle préface, et celui où mon livre parut? Connaissant
-votre politesse et votre désir d'être
-agréable à autrui, je vous avais prié de ne pas
-<span class="pagenum">-<small>XI</small>-</span>insister sur mes mérites de peintre, par crainte
-que vous n'apprêtassiez trop de copie pour les
-anonymes qui me réservent toujours une place
-dans leurs échos hebdomadaires&hellip; D'ailleurs,
-claquemuré comme vous l'étiez alors, vous n'étiez
-plus «au courant», m'écriviez-vous. Ne m'avez-vous
-point demandé: «Où peut-on voir des
-Cézanne?»</p>
-
-<p>Et vous feignez de me croire un peintre classé!
-Cela, Marcel, c'est un peu trop de politesse!
-Comment n'avez-vous pas été averti par vos nouveaux
-amis de la N. R. F. <i>qui n'ont jamais imprimé
-mon nom comme peintre</i>, même à l'époque où
-j'écrivais parfois dans cette revue austère et jésuitiquement
-«bolcheviste»? Ils ont peur de se
-tromper&hellip; et plutôt le silence, que ces horribles
-sueurs froides qui mouilleraient les tempes et
-l'échine de certains «amis», s'il leur fallait se
-prononcer&hellip; tout seuls!</p>
-
-<p>Pantelant sous les fleurs dont vous chargiez ma
-tête, j'ai voulu vous faire entendre qu'on n'avait
-pas encore cessé de tenir sur moi, «dans certains
-salons», des propos comme ceux que vous avez
-jadis enregistrés: «<i>Il faudrait mettre ses toiles
-plus en lumière, pour aujourd'hui seulement, parce
-que nous l'avons invité en quatorzième ou en cure-dents;
-on les remettra demain à un endroit où elles ne
-<span class="pagenum">-<small>XII</small>-</span>se voient pas</i>». Non, mon cher, elles ne sont pas
-plus que jadis «<i>à la place d'honneur dans les mêmes
-salons</i>». Personne, heureusement pour moi, n'en
-déclare: «<i>C'est d'une beauté rare; c'est beau comme
-le classique</i>». Comme me le dit Paul Valéry, mon
-cas est même assez cocasse. D'ici cinquante ans,
-on verra dans des musées les portraits que j'aurai
-peints de tant de littérateurs, mes amis; et de
-l'auteur de ces portraits, il n'y aura trace dans
-aucun livre de son époque. Je suis peut-être le
-seul artiste de mon âge, dont il n'existe pas la
-moindre monographie et que Larousse ignore. Je
-me sens, d'ailleurs, très fier de cette singularité,
-et je la porte, comme certain professeur d'échec,
-les ongles qu'il laissait croître à la façon des mandarins
-de la Chine.</p>
-
-<p>Quelqu'un des privilégiés qui pénétraient nuitamment
-chez vous, aura dû vous prévenir que
-mon sens critique s'alarmait un peu des éloges
-contenus dans votre préface; sur quoi, vous m'avez
-«rendu ma liberté», supposant que je ne désirais
-plus publier cette belle page! Vous m'avez même,
-un beau matin, proposé d'en écrire une autre, où
-vous m'eussiez présenté d'une façon différente,
-comme une espèce de «méconnu», genre qui fut
-tant à la mode! Vos historiographes, après moi,
-trouveront dans mes tiroirs les centaines de pages
-<span class="pagenum">-<small>XIII</small>-</span>que j'ai reçues de vous, à l'occasion de cette préface,
-honneur de ma courte vie littéraire, et dont
-le plaisir que j'avais à les lire (malgré vos pattes de
-mouche) n'était combattu que par tout ce que vous
-me disiez de la peine que vous preniez à les écrire,
-tant votre vue était fatiguée et votre asthme pénible.</p>
-
-<p>Je vous avais demandé, non pas une «préface»,
-mais quelques souvenirs de notre Auteuil,
-au temps où, vous et moi, voyions passer auprès
-de nous certaines des figures dont il est question
-dans mes livres&hellip; J'espérais un portrait du
-Blanche d'alors, celui que firent poser Forain et
-Degas: vous m'avez terriblement flatté. Mais vous
-avez trouvé l'occasion de signer deux chefs-d'&oelig;uvre:
-le portrait de mon père et le vôtre. Quant
-à celui du Marcel Proust frais émoulu du collège,
-il est d'une ironie telle, que vous n'aimeriez pas,
-dites, qu'il eût été peint par un autre que vous-même?
-Mais les portraits, la <i>ressemblance</i>, quel
-sujet à brouilles, à colères!&hellip; Il en va d'un portrait
-comme des articles de critique. La plupart
-des modèles ou des auteurs en sont mécontents.
-Vous, Marcel, apportez de tels scrupules et une
-telle délicatesse dans la rédaction d'une page où
-une personne amie est jugée, ou seulement citée
-par vous, que vos insomnies en doivent être bien
-cruelles, si la crainte vous saisit de n'avoir peut-être
-<span class="pagenum">-<small>XIV</small>-</span>pas été suffisamment aimable. Mais est-ce là
-le bon état d'âme du «portraitiste»?</p>
-
-<p>Votre merveilleux don d'analyser, qu'on peut
-bien appeler sans pareil, a fait de vous un «portraitiste»
-comme il n'en sera jamais parmi les
-peintres, et tel que je n'en sais point chez les
-romanciers. Votre M. de Norpois, votre M. de
-Charlus&mdash;je ne parle pas de Swann!&mdash;ce sont
-des portraits de grande tradition. Car, je le crois,
-contrairement à ce pour quoi vous tiennent la
-plupart de vos <i lang="la" xml:lang="la">laudatores</i>, vous êtes un classique
-français, par l'étude des sentiments et la composition,
-que vous renouvelez, mais qui est
-l'un de vos primes soucis. Bien déçus seraient
-vos lecteurs s'ils voulaient reconnaître vos modèles,
-comme ils croient pouvoir nommer ceux
-d'Abel Hermant. Et, ce qui constitue un des
-caractères de votre génie et, peut-être, avec votre
-langue, votre principale originalité,&mdash;c'est cette
-dualité de peintre et de modèle. L'art, dont vous
-créez, je dirais plutôt recréez, vos personnages,
-ressortit à une des opérations de l'esprit les plus
-rares et les plus compliquées; il y en a peu
-d'exemples dans l'histoire des littératures. A
-peine oserais-je citer une George Eliot? Quand
-Léon Daudet voit un rapport entre votre &oelig;uvre
-et celle de Saint-Simon, ce gros bourdon donne
-<span class="pagenum">-<small>XV</small>-</span>la mesure de son esprit critique tout en surface.
-Les documents que vous nous apportez pour
-l'étude des passions sont, quoique dans la tradition,
-d'une nouveauté qui étonne. Nouveau! cette
-épithète, on n'en pourra jamais abuser si l'on
-parle de vous, dans l'impossibilité où l'on est de
-trouver dans votre &oelig;uvre des points de comparaison
-avec celles-là mêmes que l'on préfère. Les
-figures que vous prenez sur nature et que votre
-brosse peint avec un peu trop de facilité sont
-des personnages de second plan, comme les Verdurin,
-le docteur, le peintre, le compositeur;
-mais ceux-là, dans d'autres romans que les
-vôtres, seraient des chefs-d'&oelig;uvre, comme portraits.
-Il me semble parfois, et dans vos plus
-belles pages, que vous empruntiez à un sexe les
-traits d'un autre; qu'en certaines de vos effigies,
-il y ait substitution partielle du «genre», si
-bien qu'on pourrait dire <i>il</i> au lieu d'<i>elle</i>, et faire
-passer du masculin au féminin les épithètes qui
-qualifient un nom, une personne, dans ses gestes
-et son maintien<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Or ceci, qui serait peut-être
-<span class="pagenum">-<small>XVI</small>-</span>gênant dans certains livres, devient chez vous une
-subtilité de plus, vous prête un accent de vérité
-plus fort, plus large et de généralisation, malgré
-la minutie de l'analyse, dans la contre-expérience
-que vous faites sur vous-même. La plus humble
-de vos créatures, disons Françoise, vous vous
-l'incorporez avant de la restituer, enrichie par
-son séjour chez vous. Vous êtes donc à part, et la
-question de ressemblance individuelle ne doit pas
-compter, dans votre cas, comme romancier. Mais
-comme «préfacier»?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> En 1914, je crois avoir été le premier à faire un article sur
-«Swann», c'était à l'<i>Écho de Paris</i>. Je retrouve ces phrases:</p>
-
-<p>&hellip; «Ce livre ne pouvait être écrit que dans la clairvoyance de
-l'insomnie nocturne. Il est presque trop lumineux pour nos yeux
-qui, en plein jour, ne voient qu'à demi&hellip;»&mdash;«M. Proust s'arrête
-partout passionnément, regarde les autres, comme le martin-pêcheur
-voit le fond de la rivière&hellip;»</p>
-</div>
-<p>Quelles limites fixer à la ressemblance, pour le
-portraitiste? Quelles bornes à l'usage licite de la
-franchise, à l'exercice d'un peintre vrai, ou,
-encore plus, d'un moraliste? Vous avez bien
-marqué dans votre préface à mon livre, que je
-l'avais requise de vous, cette étude; elle avait
-donc un peu d'une «commande», comme nous
-disons? Précisément, «commande» implique
-flatteries, et retouche,&mdash;pense le client ordinaire.</p>
-
-<p>Vous avouerai-je que toute photographie prise
-de mon visage me paraît étonnante et m'instruit
-sur moi-même, alors que mon entourage
-crie à la caricature? Forain, Rouveyre, Boldini,
-Max Beerbohm, Sickert, Sargent, Degas, m'ont
-été, m'assure-t-on, cruels; et je les trouve excellents,
-<span class="pagenum">-<small>XVII</small>-</span>ces croquis ou ces tableaux, de même que
-je pense me voir dans la glace, et ris de tout
-c&oelig;ur, en lisant certain fameux portrait écrit, que
-mes amis m'ont caché, quand il parut. Cette «manière
-noire» est due à la collaboration de Forain
-(pour le côté <i>moral</i>) et de Léon Daudet (pour la
-forme extérieure). J'ai été un peu surpris, en le
-lisant, que ce morceau de bravoure fût de Léon
-Daudet. Je me suis toujours méfié des gens qui
-ont des certitudes, ou des haines apostoliques, à
-la Mendès, mais Daudet porte un nom qui m'est
-cher; ce solide bourgeois défend des préjugés,
-une société, une classe auxquelles on ne me crut
-point, en général, hostile. J'étais bienveillamment
-reçu dans sa famille, et le rencontrais dans
-quelques maisons d'amis. Toujours m'efforçai-je
-de lui trouver «<i>un esprit fantastique</i>», quoique
-M<sup>me</sup> de Noailles, dès ma première entrevue avec
-lui, m'eut confié: «Non, la drôlerie de notre
-cher Léon n'est pas pour vous!» Je ne pus point
-y contredire.</p>
-
-<p>En tout cas, il a du courage. Les engueulades de
-«Léon» et les coups de rapière de ce noble
-justicier, je les préférerais, il me semble, aux
-complaisances veules, aux «léchades» dues à la
-papelarde camaraderie dont un Parisien est trop
-souvent l'objet dans la presse, par ces temps
-<span class="pagenum">-<small>XVIII</small>-</span>où personne n'ose plus formuler une opinion.
-L'express-charge par quoi ce pamphlétaire m'exécuta,
-en pleine guerre et <i>Union sacrée</i> des bons
-citoyens, a pu surprendre d'autres que moi-même.
-Mais la passion de la vérité emporte tout!</p>
-
-<p>Quant à vous, «le dreyfusard» que vous vous
-flattez d'être, votre génie est d'autre part célébré
-par <i>l'Action Française</i>, et c'est dans un sentiment
-semblable à celui qui fit l'<i>Union Sacrée</i>,&mdash;j'imagine
-cela, du moins&mdash;que vous me priiez, il y a
-deux ans, de ne pas réimprimer, pour le pacifique
-lecteur d'après-guerre, mon essai sur le nationaliste
-Jean-Louis Forain; à moins que, de ma part,
-peu digne vous semblât que je remisse sous ses
-yeux, comme pour les lui rappeler, les éloges que
-j'adressais à ce grand dessinateur, après que
-Forain, feignant de me prendre pour un ennemi,
-eût cessé de saluer son panégyriste? Vous m'expliquerez
-l'imprévue attitude de Forain à mon
-égard, en me disant qu'un auteur illustre garde
-sa pudeur et que le succès redouble sa susceptibilité
-et ses craintes. Vous m'avez écrit que 886 lettres
-de félicitations vous étaient déjà parvenues
-en trois jours, à l'occasion du prix Goncourt;
-mille découpures de journaux, de longs articles,
-certains signés par des amis enthousiastes; des
-poèmes suivirent, et une ode même, à Marcel
-<span class="pagenum">-<small>XIX</small>-</span>Proust. Eh bien, de ces hommages, il en est qui
-vous ont froissé, si inexplicablement même, que
-leurs auteurs durent se prendre la tête dans leurs
-mains et se demander: «Qu'est-ce que Proust a
-compris? Quelle noire intention me prête-t-il?»</p>
-
-<p>Votre compréhension, par tous reconnue, de la
-chose écrite, votre critique si lumineuse des
-auteurs morts (ceci, cher ami, en songeant à vos
-«Pastiches» et à vos pages, si stimulantes, de technicien,
-sur Flaubert) obligent ceux qui vous blessent
-en croyant vous louer, à reconnaître qu'ils
-ont mal dit ce qu'ils avaient l'intention d'exprimer&mdash;ce
-qui est sans doute souvent mon cas&mdash;puisque
-vous apercevez une épine là où l'on
-voulut mettre des roses. Ce qui n'empêche pas
-que la loupe à travers laquelle vous considérez le
-monde extérieur, nous la tenons pour aussi infaillible
-que votre introspection; votre puissance et
-finesse d'analyse, tout ce à quoi nous devons
-l'inépuisable joie de vous lire, il est peu d'instants
-où vous vous en départissez; ni en écrivant, ni en
-jugeant vos propres &oelig;uvres, ni au reçu d'une lettre
-de fournisseur, d'un camarade à vous, fût-elle
-de M. de Saint-Loup; ou d'une femme, fût-elle la
-bonne Françoise. Il s'ensuit donc que, moi, votre
-admirateur de toujours, pas plus que Jean Giraudoux
-ni que Léon Daudet, je n'échappe à votre
-<span class="pagenum">-<small>XX</small>-</span>épluchage grammatical et psychologique, et que
-je tremble, ou bafouille, en vous répondant par
-une lettre, qui, adressée à un autre, exprimerait
-en quatre lignes: «J'ai bien le désir de vous
-voir». C'est souvent par gêne et par respect que
-l'on formule mal sa pensée. La restriction mentale
-est un fâcheux et redoutable censeur de
-l'écrivain.</p>
-
-<p>Mes notes sur Degas, que M. Fosca trouve
-«décevantes», Degas vivait encore, quand je les
-donnai à la <i>Revue de Paris</i>. Voilà le mystère de
-mon embarras éclairci! Tout au contraire de vous,
-mais presque autant, Degas, le solitaire hautain
-et inquiet sur sa propre valeur, terrorisait ceux
-qui l'aimaient; ainsi, de deux grands artistes
-modestes et justement orgueilleux à la fois, celui
-qui prenait un masque de diable Papou, afin de
-faire le vide autour de lui, n'a pas si bien réussi
-à écarter ses zélateurs que celui qui, dans ses
-rapports avec autrui, n'est que grâce, prévenance,
-gentillesses et délicates intentions.</p>
-
-<p>Chacun de nous est plus ou moins le prisonnier
-d'une légende. Ainsi l'univers a appris,
-quand le prix Goncourt vous fut alloué, que vous
-n'aviez plus dix-huit ans; on vous donna même,
-me dites-vous, soixante ou soixante-cinq dans
-les journaux socialistes. Vous étiez malade, très
-<span class="pagenum">-<small>XXI</small>-</span>riche, très mondain, disait-on, à gauche; un
-papillon de nuit qui disparaît à l'aurore pour ne
-réapparaître que le soir. La seule part d'exactitude,
-dans ces histoires, serait qu'il est devenu
-impossible, pour les diurnes comme moi, de vous
-joindre, quoique l'on rencontre souvent quelqu'un
-qui vous quitte, ou qui, hier, a soupé «d'un
-poulet rôti» avec vous. Je ne crois pas vous
-avoir aperçu plus de trois fois depuis «l'Affaire»,
-je mourrai sans avoir, peut-être, passé deux
-heures encore près de la personne avec qui j'ai
-le plus de plaisir à me trouver, et vous aurez
-quitté votre fameux appartement du boulevard
-Haussmann, dont les murs étaient doublés de liège,
-sans que j'y aie pénétré pour peindre, comme je
-le voulais, une image du Marcel Proust adulte.</p>
-
-<p>A peine, jadis, ai-je vu l'appartement familial
-du boulevard Malesherbes, du temps où je perpétrai,
-de vous, la mauvaise toile que vous faites
-reproduire encore aujourd'hui dans <i>Excelsior</i>, et
-dont vous m'avez demandé la permission d'orner
-l'édition de vos &oelig;uvres. (Et comme vos goûts ont
-dû paraître démodés à vos nouveaux éditeurs.)
-Vous m'avez montré la salle à manger que vous
-prêtaient, avec leur argenterie et leur linge damassé,
-M. le professeur Proust et votre excellente
-mère, pour que vous y entretinssiez d'illustres
-<span class="pagenum">-<small>XXII</small>-</span>hôtes qu'à dix-huit ans vous traitiez en Lucullus,
-et mettiez en rapport avec vos <i lang="en" xml:lang="en">professionnal beauties</i>
-un Elstir, un Cottard, un Bergotte et tant
-d'autres admirables héros qui participent désormais
-à notre existence. Vous receviez les duchesses
-douairières, les futurs ducs, à qui vous donnâtes
-ensuite plus grande audience dans votre pastiche
-de Saint-Simon. Tel ce qu'on m'en rapportait,
-car, soucieux de mon travail plus que
-du vôtre, vous avez toujours tenu à m'épargner
-ces divertissements. Je ne sais rien de plus juste
-que ce que vous avez dit dans votre préface sur
-le palladium qui me protégea de bonne heure
-contre les périls de la conversation de société.
-Cette influence tutélaire, ne l'appellerions-nous
-pas, tout prosaïquement, mon fragile estomac,&mdash;ou
-mon imprudente franchise dans l'aveu de mes
-admirations et de mes dégoûts? Du même ordre,
-la protectrice de votre &oelig;uvre ne fut-elle pas, mon
-cher Marcel, la fièvre des foins?</p>
-
-<p>Je répète «imprudente franchise?», mais
-j'ajoute un point d'interrogation; car en se remémorant
-les propos d'alors, on pourrait se demander
-si jamais, dans aucune société polie, un débutant
-entendit, prononcés et colportés par la
-presse, des propos plus perfides, des calomnies
-plus abjectes que celles qui secouaient de rire les
-<span class="pagenum">-<small>XXIII</small>-</span>salons du faubourg Saint-Honoré, les ateliers
-d'artistes qu'envahissaient peu à peu les métèques.
-<i>Le Journal d'une femme de chambre</i>, d'Octave
-Mirbeau, conservera l'odeur de ces déjections que
-reniflaient comme un parfum aphrodisiaque les
-délicats et les «blasés». Un jury aurait eu peine
-à distribuer des récompenses dans un concours
-de perfidie, trop de candidats en seraient sortis
-<i>ex æquo</i>. Aussi bien, la verve de Léon Daudet
-semble avoir presque de la «bonenfance», comme
-eût dit Goncourt. «Léon» était l'élève des
-grands maîtres de notre jeunesse, et leur pâle
-reflet. Mon nom figure une fois dans le journal
-de Goncourt. Et tout ce qui l'a frappé, c'est cette
-scène: j'entre chez quelqu'un; je me félicite de
-la mort de mon père qui dilapidait sa fortune.
-Le trait est délicieux et d'une exactitude digne de
-l'observation des enragés déjeuneurs en ville.
-J'expliquais cette influence morbide à Henry
-James, certain soir qu'il sortait de chez les Daudet
-avec moi, confondu de ce que Léon, le fils de
-son ami très cher, avait avec tant de vacarme
-expectoré de fétide, durant et après un énorme
-repas&mdash;outre des verdicts <i>définitifs</i>, des jugements
-tartarinesques sur d'admirables artistes de
-la littérature anglo-saxonne, dont Henry James
-était un des plus grands.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-<small>XXIV</small>-</span>Mais ces fleurettes de la conversation poussaient
-dans tous les milieux où l'on se piquait
-d'art et de littérature,&mdash;et jusque dans le gratin
-qui <i>s'intellectualisait</i>.</p>
-
-<p>Vous et moi n'avons-nous pas été un peu
-éblouis par un homme pour lequel nous garderons,
-tout de même, un peu de reconnaissance et
-beaucoup d'admiration?&hellip; mais il faudrait, pour
-être aujourd'hui compris, évoquer une figure,
-telle qu'alors, dans un mystère savamment entretenu,
-elle se dressait, belle, devant nous, environ
-85, du côté de chez Charles Swann.</p>
-
-<p>Que n'avez-vous, Marcel, consacré un de vos
-pastiches à ce «<span lang="en" xml:lang="en">conversationist</span>» de génie, si
-supérieur à ce qu'il laissera d'écrit; pour lequel
-nous avons eu de l'amitié, du respect, et qui nous
-enchanta par son esprit, son érudition, sa fantaisie,
-lui qui se donnait autant de peine à nous conquérir
-que j'en pris ensuite pour me soustraire
-à sa tyrannie. Il aurait fallu garder de lui,
-au gramophone, des disques, comme ceux qui
-conserveront la voix de la Patti et de Caruso.
-Faire un pastiche? Non, vous nous devez une
-monographie du comte Robert de Montesquiou.</p>
-
-<p>Il nous envoûta! Nous prit-il assez de temps!
-Je ne me lassais pas de l'entendre déclamer les
-<span class="pagenum">-<small>XXV</small>-</span>vers de nos poètes, d'une voix glapissante, spéciale
-au «gratin», mais si belle! Sa tête de d'Artagnan,
-de jeune Aurevilly ou de Brummel
-français, il la soutenait par un énorme poing
-ganté de blanc, le coude appuyé sur le marbre
-d'une cheminée. «<i lang="la" xml:lang="la">In brachium facit potentiam</i>»,
-a-t-il tracé en lettres biscornues et vermicellées,
-au-dessous d'une photographie par Otto,
-que je garde encore, et qui s'efface auprès
-d'une autre, «<i>la divine comtesse de Castiglione</i>»,
-l'une de ses déesses, en verre filé ou en cire.</p>
-
-<p>Cette mystérieuse Florentine, une des plus
-inquiétantes visions de mon enfance, m'apparut
-comme une petite vieille inconsolable de sa beauté
-et de son règne abolis, quand elle vint chez moi
-jeter des fleurs sur un cercueil et annoncer au
-fils du défunt qu'elle se croyait encore à même,
-dans un certain éclairage, d'offrir au jeune
-peintre que j'étais quelques vestiges de sa splendeur.
-Je dus m'exécuter, puisque M<sup>me</sup> de Castiglione,
-qui me témoignait une affection quasi
-maternelle, m'y invitait. Mais comment et où
-poser? Que verrais-je, les voiles une fois tombés?
-Il fut d'abord question de séances à la lueur des
-bougies. Enfin elle me dit: «Je viendrai vers
-la fin du jour, tu auras fermé les persiennes, je
-disposerai les rideaux, le siège où tu t'assiéras et
-<span class="pagenum">-<small>XXVI</small>-</span>le mien; demain, quand le soleil sera en face de
-la maison, et bas, attends-moi. Nous essaierons,
-je veux que tu saches comment était l'amie de ton
-père». Elle vint à l'heure. J'étais épouvanté, ma
-main allait-elle m'obéir? Toile et pastels étaient
-tout prêts. Cette scène se passait dans une pièce
-tendue de cretonne bleue; les vitres, de même
-couleur, créaient une atmosphère laiteuse comme
-la fumée d'une cigarette. Mon modèle entra
-sans bruit, glissa sur le tapis, telle une «apparition»
-sur la scène. Elle s'installa, de profil,
-le buste bien droit. Malgré sa haute coiffure
-en forme de diadème, c'était un petit tas. Un
-à un, les voiles se répandirent sur le sol&hellip;
-et je reconnus la <i>Reine d'Etrurie</i>, l'<i>Ermite de
-Passy</i>,&mdash;idole de la Cour de Napoléon III&mdash;,
-un illustre visage, mais fardé, ruiné, de marchande
-à la toilette; un bout de sucre d'orge
-réduit dans la main d'un enfant qui le
-suce.</p>
-
-<p>Pourquoi ces souvenirs de la Castiglione ici?
-Vous le savez, Marcel; à cause de Charles Swann,
-de la Berma et du diabolique impresario que fut,
-d'elle et de tant d'autres beautés, le comte Robert
-de Montesquiou Fezensac. Après des mois d'un
-intense surchauffage de notre imagination, il
-nous confrontait souvent avec une soi-disant
-<span class="pagenum">-<small>XXVII</small>-</span>déesse, ou un héros dont il avait tu le nom et
-cette apparition devait éveiller en nous le sentiment
-du Divin, ou l'émotion qu'aurait un planton
-dans sa guérite, si M. le maréchal Foch venait
-lui demander de ses nouvelles. D'où, une fois, ce
-pastel de M<sup>me</sup> de C., qui, dès que je l'eus peint
-sans avoir échangé une parole avec cette matérialisation
-médiumnique, fut enfermé solennellement
-dans un sac de cuir, comme le cadavre d'un
-passager de transatlantique, pour être jeté à la
-mer. Il me demeura, depuis, invisible; peut-être
-me ménageait-on le plaisir de me croire l'auteur
-d'un chef-d'&oelig;uvre inconnu? D'ailleurs, je rencontrai
-bientôt en tous lieux cette dame que chacun
-désignait par son petit nom, et dont le
-mystère était le sortilège d'un habile magicien.
-Combien en avons-nous subi, de ces illusions
-charmantes, dans le Paris d'alors, grâce à cet
-homme si pratique, d'autre part, si implacable
-flagelleur d'une société où le sens de la qualité
-commençait à se perdre&hellip; S'il avait persévéré
-dans sa retraite d'artiste, évitant les applaudissements
-et les succès du monde&mdash;péril qu'il
-nous dénonçait en sage&mdash;au lieu de se gaspiller
-lui-même un peu plus tard, et de se répandre
-partout, lui qui m'ordonnait une réclusion laborieuse&mdash;Robert
-de Montesquiou tiendrait aujourd'hui
-<span class="pagenum">-<small>XXVIII</small>-</span>une place qu'il ambitionna toujours, sans
-pouvoir l'atteindre.</p>
-
-<p>Avoir causé une fois avec «Robert», c'était ne
-plus pouvoir causer avec les autres; je ne saurais
-pas citer d'artistes, qu'ils se nommassent Barrès,
-Hérédia, Leconte de Lisle, Whistler ou Degas, qui
-n'aient été retenus par la séduction et l'autorité
-de sa parole, par le prestige complexe de sa personne.
-Il nous représentait le des Esseintes
-d'«A rebours», et le descendant de l'Artagnan
-dont il habitait encore la terre en Gascogne.
-Comme Oscar Wilde, il avait le don des images
-et des analogies, qui, en magnifiant un récit
-quelconque, vous proposent plusieurs sens et lui
-donnent un prolongement presque infini. Une
-anecdote, une légende, un mythe, ou les ridicules
-de M<sup>lle</sup> Tocquanié, la gouvernante, il en
-usait de même, avec des motifs tour à tour bouffons
-ou graves, cet infatigable causeur moraliste,
-lyrique et familier, «potinier», curieux de
-«petites gens», un Henri Monnier chez la concierge.
-A la cour d'un souverain moderne, il
-eût continué l'&oelig;uvre d'un Saint-Simon ou d'un
-Tallemant des Réaux. Chez M<sup>me</sup> Madeleine Lemaire,
-dont il avait dénoncé le salon comme le paradis
-des bourgeois, où un artiste se devait de ne pas
-paraître, il devint ensuite assidu, et manigança
-<span class="pagenum">-<small>XXIX</small>-</span>une publicité à des poèmes, que nous avions
-jusque là crus réservés à ceux qu'il appelait «ses
-pairs», nous donc.</p>
-
-<p>Les contemporains du Montesquiou de 1890
-comprendront sans peine que des jeunes gens,
-avides de regarder et d'entendre, comme vous et
-moi, aient été remués par ce bolide qui tombait
-dans leurs existences. Et, avec «Robert», c'était
-ce charmant Edmond de Polignac, son ami, un
-ancêtre, le vieux camarade de votre Charles
-Swann; le prince, étrange compositeur, aussi
-inventif et «précurseur» qu'Eric Satie, travaillait
-à son piano-bureau, devant un portrait de Jeanne
-Samary, par Renoir, et quelques Claude Monet
-de la bonne époque. Vous le rappelez-vous, grelottant
-sous ses tricots et son bonnet de soie
-noire, et sa tête de Saint-Antoine, blanche, ravagée
-et si fine? Que ne nous représentait-il pas, alors,
-de rare, d'exquis et d'un peu inquiétant, cet
-autre causeur si cocasse, si spirituel, quand il nous
-entraînait vers l'embrasure d'une fenêtre, pendant
-un concert; riait, comme un gamin, de l'assistance
-pâmée; imitait l'accent du <i>gratin</i> ou
-l'<i>aboyeur</i> qui annonce les invités; et soudain reprenait
-son expression extatique de saint du Greco,
-si l'on en était à un numéro du programme où
-Mozart, Fauré ou Debussy allaient être interprétés
-<span class="pagenum">-<small>XXX</small>-</span>par Bagès ou par M<sup>me</sup> de Guerne. Edmond de
-Polignac était le seul concurrent que nous permît
-«Robert», jusqu'à ce que&hellip; Mais vous n'étiez
-pas là, quand le prince, en pantalon à carreaux,
-jaquette prune, gants abricot, vint nous apprendre
-son mariage avec la jeune miss Winaretta Singer,
-et, pour prouver à ma mère qu'il se sentait fort
-ingambe, sauta par-dessus un fauteuil, sans le
-renverser.</p>
-
-<p>Depuis ces temps lointains, j'ai vu passer bien
-des artistes, s'ouvrir et se fermer autant d'écoles
-et de petites chapelles, paraître cent «génies».
-En avons-nous eu de plus originaux que ceux-ci?
-L'atmosphère de Montesquiou et d'Edmond de
-Polignac imprègne les entours de Swann, comme
-ces parfums composés par une femme, dont elle
-ne consent jamais à révéler le nom, et que ses
-intimes reconnaissent, où qu'elle vienne de passer.
-Peut-être Odette n'a-t-elle jamais parlé à «Robert»
-ni à «Edmond», mais son appartement, tel que
-vous le décrivez, est plein de choses à eux. Sous
-le manteau, Charles a dû remettre à sa femme
-l'édition privée des <i>Chauves-souris</i>. Le mauvais
-bon-goût à l'Alfred Stevens, la turquerie à la
-Clairin, les arums, les peaux de bête à la Sarah
-Bernhardt, les &oelig;illets et les violettes de Madeleine
-Lemaire, les buvards et les boîtes à cigarettes de
-<span class="pagenum">-<small>XXXI</small>-</span>chez Leuchars, la japonaiserie bambou-<span lang="en" xml:lang="en">cherry-blossom</span>,
-et le Louis XV à la Helleu dont s'entourait
-Odette: Charles Swann, le commensal
-de M<sup>me</sup> Howland (née Colbert), retrouve cette
-«ambiance» dans quelques maisons très «exclusives.»
-Elles possèdent un exemplaire, sur grand
-papier, d'<i>Hortensias bleus</i>, hommage à ces dames
-qui font relier en plein les Essais de «Robert»,
-(son vrai talent), volumes qu'annoncent d'hyperboliques
-articles de courriéristes mondains,
-comme une redoute, chez Madeleine Lemaire,
-et dont la seule édition à 3 fr. 50 c. encombre
-aujourd'hui des paniers de libraires, sur le
-trottoir, avec de vieux romans tombés à 1 fr. 75.</p>
-
-<p>Plus dangereuse, eussé-je craint, pour un jeune
-littérateur comme vous, ce qu'Odette aurait appelé
-l'«<i>emprise</i>» d'un Montesquiou, que pour tout
-jeune peintre qui ne fût pas un Elstir ou un La
-Gandara. Tandis que Montesquiou ne se trompait
-guère plus sur la qualité d'un poète ou d'un
-prosateur que sur celle d'un nom, et embellissait,
-en les récitant, une phrase ou une strophe, il
-consacrait ses «<i>Autels privilégiés</i>» à des artistes de
-pacotille, se faisait peindre en Florentin du <i>Passant</i>,
-par Clairin; en gentilhomme malade, par
-Lucien Doucet; en peignoir-éponge (ou Christ au
-prétoire de Munkacsy), par Antonio de La Gandara;&hellip;
-<span class="pagenum">-<small>XXXII</small>-</span>en chef-d'&oelig;uvre de musée, par Whistler&mdash;et
-s'en allait aux vernissages clamant ses enthousiasmes
-et ses mépris, dans un cortège de Swanns
-et de moindres zélateurs rastaquouères.</p>
-
-<p>Néanmoins, le jour où «Robert», théâtralement,
-me donna un rendez-vous d'adieu dans
-l'Ile des Cygnes, où nous échangerions nos anodines
-correspondances, j'en eus du chagrin
-comme un enfant que quitte une gouvernante
-aimée et crainte.</p>
-
-<p>C'était pendant la cérémonie d'ouverture de
-l'Exposition universelle de 1889; après une longue,
-maternelle homélie&mdash;fulgurante, si j'ose dire,
-des plus sages admonestations et conseils pratiques
-que pût donner un aîné plein d'expérience judicieuse,
-à un débutant&mdash;il me remit un paquet
-de mes lettres, joliment ficelé avec des faveurs
-bleues. Je les jetai dans la Seine, car je leur
-attribuais un mince intérêt. Mon professeur
-ès civilité ne ferait pas de même pour les
-siennes, dit-il, mais avouerai-je qu'il devait manquer
-quelques-unes de ses missives? Je viens d'en
-retrouver, d'impayables pour leur comique familier,
-la pompe du tour, et un poème, moins bon,
-sur un tableau de moi<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. (<i>Voir page suivante.</i>)</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a></p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Commensale</span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La petite demoiselle Anglaise</div>
-<div class="verse">Qui me fait vis-à-vis à dîner</div>
-<div class="verse">Toujours me charme et onc ne me lèse;</div>
-<div class="verse">Donc pour elle je veux badiner.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle est assise entre ses pivoines,</div>
-<div class="verse">Arceaux de croquet et vert rideau:</div>
-<div class="verse">On le prend parfois pour des avoines;</div>
-<div class="verse">Souvent on les tient pour des jets d'eau!</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle est du pinceau de Jacques Blanche:</div>
-<div class="verse">Jacques-Émile&mdash;n'oubliez point!</div>
-<div class="verse">Qu'on ne prend jamais pour une planche</div>
-<div class="verse">Mais qui de l'art pur est un pur oint.</div>
-</div>
-
-<p class="sign">R. M. F. Oct. 87.</p>
-</div>
-<p>Cette attestation, sur papier rose glacé à fleurettes,
-est accompagnée de deux petites enveloppes
-<span class="pagenum">-<small>XXXIII</small>-</span>japonaises, renfermant, chacune, une minuscule
-photographie du comte; en habit, sur l'une,
-et sur l'autre, en pelisse de fourrure. Elles portent
-ces devises:</p>
-
-<p>L'une: «<i>Un bon bourgeois dans sa maison</i>».</p>
-
-<p class="sign">V. H.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Souvenir affecté.</div>
-</div>
-
-<p class="sign">R. M. F.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">«<i>Ségor, bonze à la peau brûlée</i></div>
-<div class="verse i1"><i>nu dans les bois, lascif, bourru&hellip;</i></div>
-</div>
-
-<p class="sign">V. H.</p>
-
-<p>L'autre: «<i>L'habillement est une seconde nature.</i>»</p>
-
-<p class="sign">R. M. F.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">«<i>Mess Titirus</i>»</div>
-</div>
-
-<p class="right">et une chauve-souris à l'encre d'or.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p><span class="pagenum">-<small>XXXIV</small>-</span>Aujourd'hui, Marcel Proust, vos livres sont traduits
-dans toutes les langues, et des gloses, une
-exégèse compliquée, des notes historiques, s'y
-ajouteront, de dix en dix ans,&mdash;on y travaille déjà
-en Angleterre et en Amérique; que sera-ce en
-Allemagne! Pour l'étude du monde de notre
-jeunesse, il faudrait un autre commentaire: le
-journal de Montesquiou. Mais en laissera-t-il un?
-Si non, je vous commande, pour vos petits-neveux,
-un long ouvrage, une monographie de ce
-personnage si «représentatif», si «important»,
-quoi qu'on en dise, de l'époque de Swann. On
-n'a point «fait mieux», depuis, en ce type,
-dont chaque demi-siècle ne produit qu'un ou
-deux exemplaires. Ces figures attirent leurs contemporains
-comme les boules en verre coloré des
-jardins bourgeois, où le ciel, la terre, tout ce
-qui s'y reflète, se teint, se déforme dans le miroir
-de leur paroi. Un grand dandy a autant d'imitateurs
-qu'un grand artiste. Chaque époque a les
-siens, et qui finissent par être, pour la postérité,
-le schéma d'une classe, ou d'un milieu tout au
-moins.</p>
-
-<p>Un des traits, environ 90, spécial aux jeunes
-hommes «<i>intellectuels</i>», c'est la complication, la
-<span class="pagenum">-<small>XXXV</small>-</span>préciosité, l'ironie où, déjà, montre le bout de
-son oreille un caricaturiste brutal ou trop fin,
-diffamateur insouciant et léger&hellip; mais prêt aussi
-à se caricaturer lui-même, dans une société dont
-on dirait qu'elle se suicide avant qu'on ne
-l'oblige à céder la place à une autre. L'art commençait
-de perdre sa sérénité et ses pudeurs.
-Mais j'ai, dans trop d'autres pages, rappelé ces
-faits auxquels j'ai sans doute pris moi-même une
-part, qui devrait m'empêcher d'y faire allusion!&hellip;</p>
-
-<p>Selon moi, si l'on pouvait supposer que certaines
-pages de vous en primassent d'autres, ce
-ne serait point celles où prudemment vous restreignez
-votre coloris et la liberté de votre
-dessin&hellip; mais nous n'en sommes qu'<i>A l'ombre des
-jeunes filles</i>. Les pétales des pommiers en fleurs
-recouvrent si bien la trace de votre burin, que le
-lecteur hypnotisé par vous se méprend parfois
-sur votre intention, qui, je l'imagine, n'est point
-de vous faire lire par les couventines.</p>
-
-<p>Les reproches amicaux que vous me glissez
-dans l'oreille, tout le long de votre préface,
-voyons, cher ami, sont-ils bien sincères? Ne mêlez-vous
-pas, vous aussi, «<i>l'ortie aux lauriers</i>» que
-vous tressez, mais savamment, avec un art que
-j'ignore? Dans la position exaltée où vous êtes
-aujourd'hui, la lettre de remerciement à la Victor
-<span class="pagenum">-<small>XXXVI</small>-</span>Hugo deviendrait-elle un devoir de la reconnaissance?
-Mais la bonté, je le sais, la justice sont
-votre constant souci! Vous êtes né généreux et
-restez candide tel un lys, ce qui déconcerte les
-psychologues diplomates de l'école du monocle<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Proust, à quels raoûts allez-vous donc la nuit</div>
-<div class="verse">Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides?</div>
-<div class="verse">Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues</div>
-<div class="verse">Pour en revenir si indulgent et si bon?</div>
-<div class="verse">Et sachant les travaux des âmes</div>
-<div class="verse">et ce qui se passe dans les maisons</div>
-<div class="verse">et que l'amour fait si mal?</div>
-</div>
-
-<p class="right"><i>Ode à Marcel Proust.</i></p>
-
-<p class="sign">Paul <span class="sc">Morand</span>.</p>
-</div>
-<p>Un jeune poète, qui est de vos intimes, a donné
-dans ses <i>Lampes à Arc</i>, un portrait de vous et de
-votre gouvernante. Avouez-le moi: à quoi bon
-consigner votre porte aux peintres, plutôt qu'aux
-littérateurs?</p>
-
-<p>Quel danger vous avez couru, la dernière fois
-que j'ai franchi votre seuil!<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ombre</div>
-<div class="verse">née de la fumée de vos fumigations,</div>
-<div class="verse">le visage et la voix</div>
-<div class="verse">mangés</div>
-<div class="verse">par l'usage de la nuit,</div>
-<div class="verse">Céleste,</div>
-<div class="verse">avec rigueur, douce, me trempe dans le jus noir</div>
-<div class="verse">de votre chambre,</div>
-<div class="verse">qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte.</div>
-</div>
-
-<p class="sign">P. M.</p>
-</div>
-<p>Savez-vous que votre Céleste serait aussi bien
-M<sup>lle</sup> Moreno, redevenue maigre comme au temps
-<span class="pagenum">-<small>XXXVII</small>-</span>de Marcel Schwob? Mais Céleste est «<i>gratin</i>»
-comme une de vos Guermantes, et comme cette
-dame qui vint chez moi vous prendre dans son
-huit-ressorts, dites-vous, pour vous mener aux
-Acacias, sous je ne sais quel Président de la
-République athénienne.</p>
-
-<p>Donc, c'est à votre Céleste que je parlerai:</p>
-
-<p>&mdash;O vous, madame Céleste, vous dont j'avais
-si souvent entendu le susurrement dans l'ombre
-du téléphone, pourquoi avez-vous dérangé Monsieur?
-Est-ce parce que vous étiez en vacances
-estivales, rue Laurent-Pichat, dans la maison de
-Madame Réjane? Je n'allais pas, je vous le jure,
-chez Monsieur. La concierge vous prouvera que
-j'allais chercher un manuscrit égaré chez la propriétaire.
-On ne répondait pas chez Madame Réjane.
-Au bas de l'escalier, la concierge dit à quelqu'un:
-Monsieur Marcel Proust? au quatrième!</p>
-
-<p>Monsieur avait donc déménagé? Si près du
-Bois, qui donne effroyablement à ceux qui le
-redoutent, le rhume des foins!</p>
-
-<p>J'attendis, assis sur une marche. Madame Réjane
-m'ayant, au bout d'une heure, fait remettre
-le manuscrit d'un ami&mdash;je montai au quatrième,
-sonnai; madame Céleste, vous m'avez très bien
-reçu. «<i>Lampes à Arc</i>» n'était pas imprimé. Monsieur
-ne dormait pas. Le portrait de Monsieur, à
-<span class="pagenum">-<small>XXXVIII</small>-</span>vingt ans, rose et joufflu, orchidée à la boutonnière:
-ce buste (il y avait jadis des jambes, des
-mains, j'ai coupé la toile à la grande ire de Monsieur)
-est sur un chevalet dans le salon clos, noir,
-où campaient les meubles des parents de Monsieur.
-Remue-ménage, allées et venues. Une plainte
-émane du fond d'une pièce sépulcrale.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cher ami, j'ai failli mourir trois fois
-dans la journée! (P. Morand <span lang="la" xml:lang="la">pinxit</span>).</p>
-
-<p>J'approche. Au milieu de plusieurs tables chargées
-de livres, parmi des coussins, j'aperçois des
-yeux que dessinerait Van Dongen si bien, des
-bandeaux noirs de jais, une barbe, un beau visage
-en amande, de jeune prince Assyrien, ou d'Empereur
-Théodose.</p>
-
-<p>Monsieur m'a l'air d'aller fort bien! vous
-confessé-je, Céleste, en un aparté audacieux.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Monsieur! Nous sommes trop près de
-la campagne!&hellip;</p>
-
-<p>Mais Monsieur me fait asseoir, vous prie de
-vouloir bien prendre la peine d'avoir la complaisance
-de consentir à chercher s'il n'y aurait point
-un croûton de pain dans quelque armoire, et un
-verre d'eau. Et vous êtes revenue, un quart
-d'heure après, avec des bouteilles, des carafons,
-les plus fins, toutes espèces de biscuits. Aviez-vous
-téléphoné au Ritz? Non, Monsieur possède
-<span class="pagenum">-<small>XXXIX</small>-</span>tout cela dans ses malles, pour ses déplacements
-du côté de chez Madame Réjane.</p>
-
-<p>«Pendant ce», Marcel, nous nous étions retrouvés
-et presque les mêmes que chez M<sup>me</sup> Straus, sous
-l'ambassade de Lord Lytton, presque les mêmes
-que jadis et que naguère, et qu'un soir, en 1913,
-au théâtre Astruc, quand, en plein mois de juin,
-un pardessus de fourrure s'insinua dans une stalle
-à côté de la mienne. «Brouillés depuis l'Affaire!
-vous dis-je». Aussi bien nous avons ri comme
-nous venons de rire chez vous, rue Laurent-Pichat,
-et vous avez même exécuté d'admirables
-imitations d'amis anciens, que vous faisiez revivre
-comme un phonographe, si ce n'est que vos idées
-me semblèrent plus étonnantes que celles qu'ils
-auraient exprimées, et bien plus drôles.</p>
-
-<p>Marcel, on voudrait vous voir tous les jours,
-si vous ne teniez pas si inhumainement à être
-bon, indulgent, et si juste, que vous en rendriez
-votre interlocuteur cruel! Mais de vous voir, de
-causer, cela vous éviterait d'écrire&mdash;donc j'ose
-moins regretter&mdash;puisque je serais privé de
-ces lettres dont j'ai la valeur d'un volume, et où
-la postérité connaîtra l'état de votre vue, au jour
-le jour, le courage qu'il vous fallut pour les
-écrire et les scrupules dont peut être torturée
-une âme délicate.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-<small>XL</small>-</span>Au théâtre Astruc, vous aviez l'air mourant,
-vous aviez l'air d'Iochanaan, vous aviez l'air
-d'avoir trente-cinq ans; et aujourd'hui vous
-pourriez en avoir vingt-neuf, ou même vingt;
-le teint moins rose que dans mon portrait, mais
-magnifiquement bronzé par le feu du fourneau
-qui tient en état de fusion le métal de votre
-&oelig;uvre.</p>
-
-<p>Cher ami, j'espère&mdash;à la réflexion&mdash;oh! oui
-j'espère que l'on ne vous fait pas souvent un
-«énorme chagrin». L'incomparable psychologue
-que vous êtes, unique pour démêler les fils que
-notre pensée trame, comme une araignée-Spinoza,
-vous, Marcel Proust, comment ignoreriez-vous ce
-que les pires critiques, celles dont vous n'êtes pas
-content, impliquent d'admiration et d'éloges? Je
-ne sais s'il y eut jamais un écrivain ou quelque
-autre artiste, qui eut le don d'attirer à soi
-et de retenir comme vous. Vous construisez votre
-&oelig;uvre au fond d'une retraite d'où vous voyez
-tout, d'où vous entendez tout; par une sorte de
-T. S. F., à laquelle s'ajoute le reportage de mille
-amis&mdash;vous êtes relié aux points les plus distants
-de l'univers; si bien qu'au lieu d'être l'anonyme
-et invraisemblable Omnivoyant-Auditeur
-qu'est le narrateur, vous donnez tour à tour dans
-vos ouvrages l'illusion, à ceux qui vous lisent, que
-<span class="pagenum">-<small>XLI</small>-</span>le Créateur est devenu un romancier parisien,
-ou qu'Il écrit ses mémoires.</p>
-
-<p>Heureusement pour nous, votre santé s'améliore
-de mois en mois. Vous nous enterrerez tous, vous
-atteindrez l'âge de Sarah Bernhardt et de Chevreul!
-Il est peu d'êtres plus robustes que ceux qui, ayant
-eu une jeunesse débile, furent contraints à se soigner
-toujours. Sous la coupole de l'Académie Française,
-vous siégerez entre Jacques Rivière, André
-Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel,
-devenu votre collègue, sera Président de la République;
-et vous discuterez l'étymologie, les divers
-sens de quelques mots qui s'enrichiront chacun
-d'un si long commentaire, que&hellip; mais alors, peut-être
-personne ne consultera-t-il plus le dictionnaire!
-Les livres de cette époque-ci ne seront
-plus, hélas! écrits qu'en langues anglo-saxonnes.</p>
-
-<p>Non! Ne nous lançons pas dans des anticipations
-à la Wells. J'aurais voulu faire de vous un portrait
-ressemblant. Pas mèche! car vous n'aimeriez
-pas être représenté même par Morand, entouré des
-multiples employés du Ritz qui, enrichis par vos
-pourboires fantastiques, courent en tous sens
-pour servir un &oelig;uf poché à la pelisse de
-M. Proust, seule à une table, quand les clients
-sont au lit déjà.</p>
-
-<p>Il faudrait dessiner le Proust d'avant et le
-<span class="pagenum">-<small>XLII</small>-</span>Proust d'après la Victoire, résumant au Ritz les
-agapes fleuries qu'il donnait jadis chez ses parents.
-Vous nous devez d'autres chefs-d'&oelig;uvre, un
-tableau de cette Société où la baignoire des Guermantes
-est louée par de nouveaux riches. Car
-vous allez vous répandre, vous aurez à vivre
-avec vos contemporains, desquels il est des coups
-à recevoir, comme nous en recevons tous, et vous
-verrez qu'on s'y plaît mieux qu'aux louanges des
-petites élites et des complaisants&hellip;</p>
-
-<p>Nous entrons dans une ère où il sera dur de
-vivre, pour qui, comme vous, a encore un demi-siècle
-devant lui. Mais votre prestige sera grand;
-et quel plaisir de constater votre influence chez la
-jeunesse, dont vous serez le centre en même
-temps que les remparts de ceinture! Votre bonté
-et votre désir d'être utile aux autres vous imposeront,
-de ce chef, des obligations extérieures et
-publiques, pour lesquelles une gymnastique, suisse
-ou suédoise, ne serait point, dès aujourd'hui,
-inutile&mdash;je dirais même du <i lang="en" xml:lang="en">punching ball</i>, sport
-favori de cet ex-reclus de Maeterlinck, qui «conférencie»
-en Amérique. Et rire de tout, même
-de soi et de ta propre douleur, ô mon âme&hellip;</p>
-
-<p>Une vieille dame russe, restée dans Petrograd
-pendant la Révolution où les siens furent assassinés,
-écrivait à ses petits-neveux émigrés dans
-<span class="pagenum">-<small>XLIII</small>-</span>Londres: «Faites-vous une santé solide pour
-quand vous rentrerez; l'existence n'est pas douce,
-cet hiver, ces messieurs revêtent leur frac dès le
-matin, parce que ce sont les derniers habits qui
-leur restent. On gèle, mais à part cela il se fait
-de si grandes choses, ici, que l'univers en sera
-émerveillé. Le Gouvernement bolcheviste consacre
-des millions pour l'Institut du Cerveau. L'école
-de Danse antique est admirable. Je finis vite cette
-lettre avant de me rendre à pied au théâtre, qui
-n'est pas chauffé, entendre Siegfried; nous avons
-une Brunehilde superbe&hellip;»</p>
-
-<p><span lang="de" xml:lang="de">Herr</span> Einstein, déjà si fameux avant la guerre
-par son principe de la <i>relativité</i>, nous ferait croire
-aujourd'hui que Newton s'est trompé. Vous saurez
-plus tard, vous, Marcel Proust, si Einstein est
-aussi grand que vous&hellip;</p>
-
-<p>Car vous nous avez déjà fait connaître une
-dimension nouvelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">DATES</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">JEAN-LOUIS FORAIN.</h2>
-
-<p class="date">Paru dans la <i>Renaissance Latine</i>, 1907.</p>
-
-
-<p>De Forain, classé parmi les caricaturistes,
-depuis si longtemps qu'il sème sans compter la
-graine de son esprit, les lecteurs de journaux
-n'ont retenu que des légendes dures, cinglantes,
-cocasses, ou gentilles et familières, commentant
-les rapides croquis dont le public ignore la rare
-valeur d'art et la science. Chez Forain, la concision
-du trait, grêle autrefois, aujourd'hui appuyé,
-large comme l'entaille d'une latte de fer, n'a
-toute sa signification que pour ceux-là qui comprennent
-la forme et combien, ramassée sur une
-petite surface, une ligne noire sur du blanc
-exprime de sentiments et de choses.</p>
-
-<p>Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme
-il s'appelait lui-même, s'exerçait, presque centenaire,
-chaque jour et sans cesse, à suggérer les
-aspects de la nature, le plus rapidement possible,
-d'un pinceau libre et précis, pensant que, pût-il
-<span class="pagenum">-2-</span>vivre plus vieux encore, il parviendrait à la connaissance
-totale de la forme. J.-L. Forain, pareil
-à ce Japonais, aura passé son existence à tracer
-des lignes sur des feuilles innombrables, amas de
-documents humains, notés d'une main nerveuse
-et comme moite de fièvre. Trop longtemps, nous
-les avons vus dans des ateliers successifs, foulés aux
-pieds, se perdre lors de déménagements hâtifs.</p>
-
-<p>Puisse Forain, pour l'histoire et pour notre
-joie, poursuivre une carrière aussi longue que
-celle d'Hokousaï! Mais peut-être ne ferait-il pas
-ce souhait pour lui-même, car, malgré la curiosité
-qui anime ses yeux de badaud et la verve de
-sa parole toujours jeune, on devine que l'avenir ne
-se présente pas à lui tel qu'il souhaita d'en voir
-le lointain et mystérieux développement&hellip;</p>
-
-<p>Il ne pourrait assister, en spectateur amusé ou
-impartial, à la transformation de la France, car
-ses idées sont désormais aussi arrêtées, ses préjugés,
-ses convictions aussi immuables que fort
-est le caractère de son art, dans sa nouvelle
-manière.</p>
-
-<p>«Monsieur, les préjugés sont la force d'une
-nation, dites?» déclare M. Degas, le maître dont
-Forain enchante de sa gaminerie le farouche et
-hautain isolement.</p>
-
-<p>Je me plais à rapprocher ici le nom de ces
-deux hommes, malgré la différence de leurs âges.
-Depuis ses débuts, le cadet voua à son aîné une
-<span class="pagenum">-3-</span>admiration et une amitié qui lui sont rendues
-avec un sourire de fierté paternelle. Forain doit
-beaucoup à M. Degas comme artiste, et, si opposé
-que soit le maintien de l'un et de l'autre,
-leurs idées sont de même essence; ce sont des
-Français d'un type devenu rare, on pourrait simplement
-dire <i>des Français</i>.</p>
-
-<p>Si, dans l'opinion des Parisiens, Forain est tenu
-pour un simple caricaturiste amusant, à la suite
-des Cham, du Charivari, c'est à la diffusion
-de ses légendes hebdomadaires qu'il doit s'en
-prendre; car il est un dessinateur et un peintre&mdash;et
-il tient à être les deux,&mdash;dessinateur
-cursif, coloriste délicat, ses tableaux ont une
-valeur égale à celle de ses planches; ses toiles
-sont de la peinture, comme on la concevait chez
-les marchands, rue Laffitte, mais assaisonnée des
-épices de J. K. Huysmans. Il fut un des heureux
-de la pléiade des Impressionnistes. N'oublions
-pas qu'il eut l'avantage d'exposer avec ces novateurs.</p>
-
-<p>Jean-Louis Forain, jeune peintre déjà connu,
-je l'allai voir des premiers, entre les artistes
-qui excitaient ma curiosité d'étudiant, il y a
-vingt-cinq ans,&mdash;dans son atelier du faubourg
-Saint-Honoré, où des gens de sport, des «cercleux»
-et des jeunes femmes à la mode posaient
-tour à tour pour des compositions dont les sujets
-étaient: le pesage des courses, le pourtour des
-<span class="pagenum">-4-</span>Folies-Bergère, ou le foyer de la Danse. L'élégance
-de cette époque était rendue par Forain, d'une
-brosse un peu trop facile, peut-être. Manet
-venait de mourir; M. Degas n'était connu que de
-quelques-uns; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient,
-pour le public du Salon (il n'y en avait
-qu'un alors!), les aspects du boulevard et du Bois
-que le kodak n'avait pas encore vulgarisés. Forain,
-déjà apprécié comme «croquiste», était célèbre
-pour son esprit. Il attirait surtout des modèles de
-bonne volonté par sa conversation relevée de
-mots à l'emporte-pièce, du genre que l'on nommait
-<i>rosse</i>. C'était un garçon mince, au visage
-blême, à l'&oelig;il terrifiant; sa barbe clairsemée
-dissimulait ce pli amer de la bouche qui lui
-donne aujourd'hui un caractère presque douloureux,
-dans une face glabre d'Américain. Il n'avait
-pas l'apparence d'un peintre et <i>soignait sa mise</i>.</p>
-
-<p>Le désordre de son atelier du faubourg Saint-Honoré
-n'avait d'égale que l'insouciance de ses
-visiteurs. De mordantes études, à l'huile ou au
-pastel, étaient entourées, sur les chevalets, de
-feuilles de croquis au crayon dont il se servait,
-car il peignait peu d'après nature, et ne «faisait
-poser» que pour ses dessins. On se serait cru,
-plutôt que chez un professionnel, chez un de ces
-nombreux amateurs qui commençaient déjà de
-louer un atelier en guise de garçonnière, et achetaient
-une boîte de couleurs comme des boîtes de
-<span class="pagenum">-5-</span>cigarettes, de l'essence et de l'huile, comme des
-liqueurs pour leurs hôtes, des flâneurs riches.</p>
-
-<p>C'était dans l'impasse, à droite et à gauche,
-une double rangée d'ateliers, dont les portes, dès
-avril, s'ouvraient pour les bavardages des voisins,
-les allées et venues d'un petit peuple d'oisifs. Un
-jour, venait le commissionnaire, avec son crochet,
-qui attendrait dans la cour, en écoutant <i>la Vague</i>,
-d'Olivier Métra, moulue par un orgue de barbarie,
-M. Forain n'étant pas prêt et retouchant son envoi
-au Salon, lequel il faudrait, avant le coucher du
-soleil, porter au Palais de l'Industrie, dans un
-encombrement de tapissières et de brancards
-chargés de barbouillages encore mouillés; une
-interminable file qui arrêtait la circulation aux
-Champs-Élysées: c'était l'annonce du printemps,
-des déjeuners chez Ledoyen et des samedis au
-Cirque d'Été, charmant émoi!</p>
-
-<p>Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain
-allait signer, quand j'entrai chez lui vers cinq
-heures. Il était entouré de voisins et des curieux;
-des paris furent engagés sur l'achèvement problématique
-d'une toile pour laquelle on espérait
-une place «à la cimaise», une récompense peut-être,
-une mention honorable tout au moins. Ce
-«Buffet» dans une salle à manger moderne, est
-assiégé par des danseuses en tulle rose et blanc,
-à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons,
-d'où sortent des bras maigres et des clavicules
-<span class="pagenum">-6-</span>plates; des mamans apoplectiques, sous
-«le piquet» de plumes de leur coiffure, surveillent
-les cavaliers en «sifflet» noir, le «chapeau
-claque» à la main, et jaunis par la flamme des
-candélabres; les maîtres d'hôtel, croque-morts
-solennels, servent des tasses de chocolat, des
-verres d'orangeade et des sandwichs.</p>
-
-<p>Encore un tableau de la même période: <i>le Veuf</i>.
-Un homme effondré, désolé, fouille dans les dentelles
-et les menus objets de la femme dont il
-porte le deuil, comme perdu dans la chambre
-vide où il a aimé. Je n'ai pas revu, depuis lors,
-cette toile qui m'avait tant ému. Il me semble
-que de beaux noirs mats appuyaient des roses et
-des bleus tendres. Forain, alors, déchiquetait de
-petites touches allongées, dans une pâte assez
-semblable à celle que Berthe Morisot et Éva Gonzalès
-tenaient de leur maître Manet, mais l'exécution
-était plus grêle.</p>
-
-<p>Forain, n'étant pas encore sûr de sa technique,
-hésitait à prendre un parti entre l'Impressionnisme
-et le Salon. L'influence de la vie élégante
-le ramenait vers des gens faciles, qui l'incitaient
-à la production négligente et amusée d'un faiseur
-de croquis.</p>
-
-<p>Aussi bien, la peinture à l'huile n'était, pour
-Forain, qu'un exercice assez exceptionnel; il semblait
-préférer le pastel et l'aquarelle.</p>
-
-<p>On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits
-<span class="pagenum">-7-</span>peints, celui de Paul Hervieu, cruelle image
-lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d'alors,
-forgeant à sa table d'écrivain les phrases coupantes
-de <i>Diogène le chien</i>.</p>
-
-<p>Il me semble qu'il y avait, dans ce portrait,
-un peu de la férocité caricaturale et de l'exagération
-satirique que je retrouve dans une silhouette de
-moi-même, ou de quelqu'un qui, m'assure-t-on,
-fut moi, vêtu comme un entraîneur, les jambes
-écartées, énormément gras et antipathique, dans
-un court «<span lang="en" xml:lang="en">covert-coat</span>» mastic, cravaté de rose,
-sur un fond vert de laitue.</p>
-
-<p>Les pastels de commande voulaient être plus
-flatteurs. De l'actrice Bob Walter, il est un grand
-portrait, dans un costume Pompadour, robe de
-taffetas gris tourterelle, d'un joli mouvement gracieux
-et affecté; derrière elle, une colonne et une
-draperie conventionnelle qui cache un coin de
-ciel mauve. Portrait flatteur dans son intention,
-mais où l'ossature du visage et les minces lèvres
-pincées décelaient le peintre satiriste. Forain
-n'était rien moins qu'un courtisan. S'il avait déjà
-un faible pour les personnes titrées, les élégants
-et les fêtards dont il était l'ami, son &oelig;il implacable,
-son esprit de gamin, né au c&oelig;ur d'un
-quartier populeux, réservaient à ses compagnons
-de plaisir et à ses amphytrions un remerciement
-redoutable.</p>
-
-<p>Un des traits significatifs de Forain, dans la
-<span class="pagenum">-8-</span>première partie de son &oelig;uvre, c'est l'allongement
-des pauvres corps efflanqués, un type tout particulier
-de dégénérés. Ses «<i>gommeux</i>», ses misérables
-filles d'Opéra montrent des anatomies grêles, des
-mines de rachitiques. Les hommes ont de longs
-nez minces, comme des becs d'oiseau de proie, le
-dos voûté, des bras de pantins, la moustache tombante
-en stalactites. Ses petites femmes sont construites
-comme les poupées-Jeannette. Leur chair
-fardée, séchée par la poudre et le rouge, est bien
-du temps où les disciples de Médan s'exaltaient à
-décrire les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin.
-J. K. Huysmans demandait à Forain des pointes
-sèches pour illustrer <i>Marthe</i> et <i>Croquis Parisiens</i>;
-des Esseintes rêvait des caresses subies dans
-l'«ambiance» factice d'une perversité macabre et
-«artiste», par de phtisiques «pierreuses». On
-tenait Félicien Rops pour un homme de génie; le
-morbide et le satanique étaient à la mode. L'art
-de Forain, déjà fin et original, s'il nous intéressait,
-n'était point ce qu'il est devenu par la suite.</p>
-
-<p>Si l'on reprend les anciens albums de Forain,
-l'on est surpris de voir le chemin parcouru depuis
-ses essais du début jusqu'au «<i>P'sst&hellip;!</i>» L'atmosphère
-de dissipation et de fête qu'ont respirée les
-peintres, vers 1880, explique dans une certaine
-mesure la légèreté, le hâtif, le tremblé d'un art
-purement parisien, qui devait éclore entre l'avenue
-de Villiers et la Cascade de Longchamps.
-<span class="pagenum">-9-</span>Heureuse et bénie époque, pour celui qui tient une
-palette et se contente de copier, en se jouant, la
-société fringante qui s'agite dans la rue, au
-théâtre, au bar. Les tableaux de chevalet sont
-demandés partout, la peinture se vend, pourvu
-que l'exécution soit «d'un joli métier». Heilbuth
-dresse de petites figures de femmes dans des jardins
-de villas, sur les terrasses de Saint-Germain.
-Duez fait courir des pêcheuses de moules, vêtues
-de rose, dans les roches noires de Trouville. Gustave
-Jacquet, habile exécutant, adapte le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle
-à notre goût, en des toiles qui étonneront plus
-tard, si jamais elles reviennent d'Amérique. On
-applaudit Gervex pour son portrait de Valtesse,
-le <i>Rolla</i>, le <i>Retour du Bal</i>, d'une matière soyeuse
-qu'admire Alfred Stevens, lui, l'égal des grands
-petits maîtres hollandais et le connaisseur impeccable.
-James Tissot, encore réfugié à Londres,
-est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de
-Saint-John's Wood, les jeunes gens, Helleu, Sargent
-et moi-même. Partout, les peintres sont
-rois, ils gagnent de l'argent et construisent des
-hôtels dans la plaine Monceau. Boldini, prestigieux
-dessinateur et coloriste maladif, accumule
-de menus panneaux où la vie de Montmartre, le
-mouvement de la place Pigalle, sont rendus avec
-une verve dont Degas et Manet sont enthousiasmés.
-Le <i>talent</i> est apprécié; on voit rendre justice
-aux uns et aux autres, sans préoccupations
-<span class="pagenum">-10-</span>théoriques et sociales. Forain, dans cette capiteuse
-régénérescence, dix ans après la guerre de 1870,
-est un spirituel et caustique spectateur qui projette
-partout le rayon de sa lanterne sourde,
-familier avec les difficultés matérielles et les bas-fonds
-de la capitale, et admis dans un milieu de
-luxe excessif où il n'apporte pas le snobisme
-sot des romanciers en vogue, mais l'attention
-d'un chasseur aux aguets. Son travail est surtout
-fait d'observation, et s'il dépose de légers croquis
-sur le moindre bout de papier qui tombe sous sa
-main, il regarde les hommes, comme il a regardé
-les Maîtres, en flânant, dans le Louvre. Il est
-perspicace. Sans tendresse ni commisération, il
-juge.</p>
-
-<p>Jean-Louis est le cadet de tous les peintres
-renommés entre lesquels il erre encore, les mains
-dans les poches, ricanant, plus apprécié pour les
-mots qu'il lance partout que pour ses &oelig;uvres.</p>
-
-<p>L'éditeur Charpentier crée «la <i>Vie Moderne</i>»,
-journal illustré auquel collaborent les écrivains
-dont il est l'éditeur et l'ami. Forain lui donne de
-petits culs-de-lampe, d'une fantaisie un peu japonaise,
-à côté de Rochegrosse, le filleul de Banville,
-alors un enfant prodige. On trouve de ces
-dessins partout, ils traînent chez les marchands.</p>
-
-<p>Classé, à cette heure-là, parmi les derniers
-venus de l'impressionnisme, Forain évite de préciser
-le trait, redoute «l'habileté» que le public
-<span class="pagenum">-11-</span>réclame de ses fournisseurs. Il se range parmi les
-«avancés», mais avec nonchalance encore et espièglerie.
-Le soir et la nuit sont plus longs que
-le jour. Entre un réveil las, un déjeuner où l'on
-s'attarde à bavarder au restaurant, et la fin d'un
-après-midi qui vous ramène vers les Acacias en
-été, vers le café Américain en hiver, Jean-Louis
-n'a guère le temps de fignoler. Ses aquarelles,
-ses notations de mouvement et d'effets sont
-rapides et sommaires. Il n'appuie pas. Et les
-motifs reviennent toujours ou à peu près les
-mêmes, pris entre la Bourse, l'Opéra et l'avenue
-du Bois. C'est le triomphe des ballets italiens à
-l'Eden, le fameux «<i>Excelsior</i>», la rage des <span lang="en" xml:lang="en">Skating-rinks</span>,
-dans un Paris déjà loin de nous, plus
-petite ville, où l'on entend moins parler de langues
-étrangères, où l'on se sent plus chez soi.</p>
-
-<p>Si Forain s'en était tenu là, il serait resté au
-second plan dans une génération de peintres
-qu'adulait un public disposé à tout accepter,
-pourvu qu'il n'y eût pas d'effort de compréhension
-à faire, en présence d'une &oelig;uvre d'art. Sans
-rien changer à ses habitudes, de plus en plus
-répandu dans les sociétés qui souvent accaparent
-et détruisent un peintre, Forain s'est peu à peu
-développé, jusqu'à conquérir la maîtrise, par un
-exercice quotidien et ininterrompu de son crayon.
-Il n'est pas rare de voir un artiste s'ignorer jusqu'à
-quarante ans, obscur et méconnu, puis
-<span class="pagenum">-12-</span>enfin s'imposer sur le tard par l'autorité de son
-cerveau et de sa main; mais ce ne fut point le cas
-de notre ami, et personne, dans son entourage,
-ne prévoyait que dans ce Paris de toutes les frivolités,
-dont il est l'enfant gâté et l'esprit même,
-couvaient des crises morales d'où surgirait un
-grand artiste.</p>
-
-<p>Un jour, le directeur du <i>Courrier Français</i>
-auquel Forain collaborait parfois, Jules Roques,
-lui demanda de souligner le sens de ses dessins
-par une légende. A cette heureuse idée nous
-sommes redevables d'une série d'études de m&oelig;urs
-que différents éditeurs réunissent en des albums
-qui s'appellent: la <i>Comédie Parisienne</i> (première et
-seconde série), <i>Nous</i>, <i>Vous</i>, <i>Eux</i>, <i>Album Forain</i>,
-<i>Album</i>, <i>Doux Pays</i>, les <i>Temps difficiles</i> (Panama).
-Dans un supplément du <i>Journal</i>, dans l'<i>Écho de
-Paris</i> et surtout dans le <i>Figaro</i>, ce furent ensuite
-d'incessantes trouvailles de philosophe d'une
-ironie amère, simple et bon enfant tour à tour,
-où de typiques aspects de notre vie étaient commentés
-par le verbe le plus direct, le plus férocement
-français. La moitié de ces «légendes» sont
-incompréhensibles pour un étranger, étant aussi
-gauloises que celles du grand Charles Keene, du
-Punch, sont britanniques. <i>Le Fifre</i> et le <i>P'sst&hellip;!</i>,
-deux journaux qui n'eurent qu'un nombre restreint
-de numéros, mais où le texte du dessinateur
-était parfois assez abondant, furent le
-<span class="pagenum">-13-</span>royaume de Forain, quoique Caran d'Ache y ait
-aussi, pendant une période, collaboré.</p>
-
-<p>Si l'on passe en revue la collection complète
-des dessins à «légende», on est frappé par une
-admirable variété d'inspiration et de technique.
-Forain, qui connaît son Paris depuis la cave jusqu'au
-grenier, n'est point de ceux qui se cantonnent
-dans un milieu, ne regardent que les «gens
-du monde» ou, au contraire, selon une mode
-récente, le «Peuple». Il n'est pas dupe de ces
-distinctions sociales. A d'autres que lui d'être
-blessés par la vue de ce qui n'est pas leur
-classe, et d'affecter le mépris de ce qu'ils croient
-être au-dessus ou au-dessous d'eux.</p>
-
-<p>Son jugement sur les événements et les
-hommes est celui d'un enfant de Paris, d'un
-temps où l'éducation, donnée sans passion,
-et moins tendancieuse, laissait les cerveaux plus
-libres. Un album, daté de 1894, <i>Doux Pays</i>, put
-passer pour une &oelig;uvre de parti; mais la morale
-qu'on en tire est celle d'un flâneur dans la rue,
-qui se promène le nez en l'air, marque les coups
-sans indignation, se divertit plutôt. Pendant la
-période du Boulangisme, ce flâneur reste sceptique
-et attend, sur un pied, les événements. On se
-rappelle ces «rats d'Opéra», ces petites danseuses
-qui se bousculent autour du trou dans le rideau
-de la scène; l'une dit en parlant du «général»,
-frissonnante de l'incompréhensible émotion qui
-<span class="pagenum">-14-</span>nous secouait tous alors, à entendre un nom
-magique: <i>Il est dans la salle</i>!</p>
-
-<p><i>L'&OElig;illet de l'absent</i>, lors de la fuite de Boulanger,
-est un autre dessin célèbre.</p>
-
-<p>L'expérience déjà longue de Forain lui fait
-mettre dans la bouche des invités du Président,
-voyant une quinquagénaire épaissie, qui est la
-République en bonnet phrygien:</p>
-
-<p><i>Et dire qu'elle était si belle sous l'Empire!</i>&hellip;
-exclamation où perce à peine la déception des
-honnêtes gens, dégoûtés au moment de Panama,
-mais patients et résignés.</p>
-
-<p><i>Sous Carnot</i> comprend des satires du péril
-anarchique qui, n'en étant qu'aux bombes, ne
-semble pas bien menaçant au boulevardier.
-«<i>Papa, ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0,
-C6, H3, AZO2 30</i>», dit une gamine à son papa,
-qui réfléchit et répond: «<i>Bien! Avec de l'acide sulfurique
-et du savon noir&hellip; ça ira!</i>»</p>
-
-<p>Forain blague la terreur «des riches». Juré
-lors du procès des auteurs d'attentats, un bourgeois
-revient en retard du Palais de Justice; sa
-femme et sa fille se sont levées de table pour le
-recevoir, inquiètes: «<i>On ne t'attendait plus pour
-dîner.&mdash;Il s'agit bien de cela, je viens de faire mon
-devoir&hellip; Maintenant vite les malles&hellip; filons!</i>»</p>
-
-<p>Il gouaille les familles des «chéquards», le
-député satisfait et glorieux, le parvenu, celui qui,
-s'adressant à une famille de pauvres hères assis
-<span class="pagenum">-15-</span>sur un talus le long de la route, descend de son
-coupé à deux chevaux, pour solliciter la voix de
-ses électeurs, et insinue:</p>
-
-<p>«<i>Vos besoins sont les miens, vos aspirations sont
-les miennes! Je sais que vous ne voulez pas d'une
-Constitution calquée sur l'Orléanisme&hellip;</i>»</p>
-
-<p>Forain se contente de hausser les épaules. S'il
-y a quelque âpreté dans son ironie, c'est celle du
-Français, de tempérament gai mais batailleur,
-celui qui ferait les bons soldats de <i>la Revanche</i>,
-comme dit Déroulède.</p>
-
-<p>A l'adresse des habiles politiciens qui promettent
-à la foule des miséreux l'entrée prochaine
-dans un Paradis terrestre:</p>
-
-<p>«<i>Mais, monsieur le Député, Charles X a dit tout
-cela à mon père&hellip;</i>»</p>
-
-<p>Dans ce même esprit:</p>
-
-<p><i>Les élections municipales. L'éloquence parlementaire.
-Les nouveaux ministres. Vétérans de la démocratie:
-«Je viens humblement, monsieur le Ministre,
-solliciter&hellip;</i>»</p>
-
-<p><i>Sous Casimir Périer.</i> Une gentille petite République
-console un rude travailleur mécontent:</p>
-
-<p>«<i>Que veux-tu qu'j't'dise?&hellip; C'est fait. Mais avoue
-toi-même que Brisson n'aurait pas été rigolo?</i>»</p>
-
-<p>La même dit au Président Périer: «<i>J'ai eu très
-peur, on m'avait dit que vous étiez du Jockey-Club.</i>»</p>
-
-<p>«<i>Le panmuflisme</i>» écrit Forain, dégoûté de certaines
-bêtises&hellip; puis il passe. Dans cette série de
-<span class="pagenum">-16-</span><i>Doux Pays</i> (décembre 1894) c'est un prélude à
-l'affaire Dreyfus. Un Alsacien, à la frontière avec
-ses deux bébés, regarde arriver des militaires
-français; il leur crie: «Bravo!»</p>
-
-<p><i>Sous Félix Faure.</i> Le Président dit à son valet
-de chambre: «<i>Allez me chercher le tailleur de monsieur
-Carnot.</i>» Sur le retour de Rochefort: des
-gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante,
-brandissent de gros bouquets pour l'écrivain
-populaire: «<i>Parlez plus bas, monsieur le
-Député, nos hommes ne votent pas</i>», dit le brigadier.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Mon cher ministre, un électeur a été provoqué
-par la vue d'un prêtre en uniforme. Aussi comme le
-député est vénérable de notre loge, je vous demande
-les palmes pour ce courageux citoyen.</i>»</p>
-
-<p>Le grenier de la mairie du Havre: des bustes
-de Louis-Philippe, Napoléon III, Thiers au milieu
-de souliers éculés et de vieilles culottes: «<i>Tout
-passe, tout lasse, tout casse!</i>»</p>
-
-<p>Les fêtes de Kiel, juin 1895: la jeune République,
-dans un manteau qui est la carte de
-France, montre de son éventail d'invitée, la flotte
-allemande:</p>
-
-<p>«<i>Quel toupet de m'envoyer là avec un manteau
-déchiré!</i>»</p>
-
-<p>Madagascar; Forain partage l'émotion du
-peuple, déshabitué des tueries:</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes
-<span class="pagenum">-17-</span>pour les décès</i>», dit un planton du Ministère de la
-Guerre à un pauvre diable d'ouvrier qui vient
-réclamer pour son fils, parti là-bas.</p>
-
-<p>Le ministère Berthelot: «<i>Ma potion n'est pas
-prête?&mdash;Vous ne voudriez pas! mon mari vient
-d'être nommé ambassadeur!</i>» et c'est la femme du
-pharmacien qui répond cela au client.</p>
-
-<p><i>La Veille des fêtes russes</i>, <i>Après les fêtes russes</i>,
-<i>Les Prêtres à la Chambre</i>, <i>Le Cercle des études
-sociales à Carmaux</i>: c'est toujours une plaisanterie
-dans le goût populaire, toute de bon sens et
-le scepticisme de l'expérience, en face de l'idéalisme&hellip;
-verbal des entrepreneurs du Progrès.</p>
-
-<p>Forain est né dans le peuple, il le connaît
-mieux que ne le connaissent certains sociologues
-du Parlement, il pense avec lui, il l'incarne dans
-sa gouaillerie, un amour pour ce qui brille ou
-résonne, clairon ou tambour. Badaud crédule et
-sentimental, il s'amuse aux spectacles, fût-ce de
-loin.</p>
-
-<p>Voici l'ouvrier avec sa femme, souriante à son
-bras, qui regarde par les fenêtres du café Anglais
-et dit gentiment en passant: «<i>M..de! ma table
-est prise!</i>» Forain sait ce qu'un sportsman, un
-travailleur, un boursier ou un artiste, peintre
-ou acteur, penseront, le geste qu'une réflexion
-leur fera faire et quelle sera l'exclamation de plaisir
-ou de dépit, chez chacun d'eux. Jamais la
-justesse de ton et la psychologie ne se relâchent.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-18-</span>Il n'a pas, comme le pimpant, mais plus restreint
-Willette, un seul type de femme, qui sera
-«la petite femme de Forain». Les acteurs de
-son théâtre sont infiniment nombreux, variés
-comme son répertoire. On voit la femme grasse
-et la maigre de «la société», la demi-mondaine,
-la fille d'Opéra ou des boulevards extérieurs,
-concierges et modistes, toutes pourvues d'une
-philosophie imputable à l'égoïsme et à la lâcheté
-de «l'homme». Les relations de fille à mère,
-dialogues quotidiens du ménage, sans vergogne
-et goguenards s'expriment ainsi:</p>
-
-<p>«<i>Dis donc, maman, tu sais, n't'épate pas&hellip; Prends
-mon Chypre! Qu'est-ce qui va me rester? Ton
-Bully?</i>»</p>
-
-<p>Une opulente dame en robe de bal, à sa jolie
-demoiselle, affalée sur la chaise dorée de Belloir
-insinue: «<i>Je vois bien que, si nous ne nous en
-mêlons pas, ton père va encore rester sous-chef!</i>»</p>
-
-<p>On devine le pauvre employé fatigué de passer
-la nuit au Ministère où il se serait bien dispensé
-de venir, sa journée finie, en cravate blanche.</p>
-
-<p>C'est encore la tendresse maternelle de la
-pipelette obèse, qui, le balai à son côté, dit à
-l'énorme protecteur de sa Nini, toute frêle, se
-peignant en chemise: «<i>Ah! monsieur le Comte, jusqu'à
-quelle heure avez-vous gâté notre Nini? La voilà
-qui rate encore son Conservatoire!</i>»</p>
-
-<p>On aime cette dame à face-à-main qui, entrant
-<span class="pagenum">-19-</span>dans la chambre de son fils et faisant sortir du
-lit, toute confuse, la gentille servante descendue
-d'un étage, en camarade, établit ainsi les rapports
-réciproques des habitants de la maison:
-«<i>Ça c'est trop fort, faire des orgies chez mon fils et
-mettre, par-dessus le marché, une chemise à ma fille!&hellip;
-Pourquoi pas mes bijoux?&hellip;</i>» La petite bourgeoise,
-celle de M<sup>me</sup> Cardinal, et celle de plus bas
-encore, n'ont plus de secrets pour Forain. Il sent
-leur comique modérément gai, les misères dont
-une longue habitude atténue les douleurs, la
-légèreté qui sèche vite les larmes, l'ironie surtout,
-l'ironie peuple et française, <i>l'esprit</i>, le bon sens
-trop implacable, la logique. Une immonde créature,
-enroulant sa nudité dans un sale peignoir,
-dit à un menuisier, la musette en bandoulière et
-les poings dans ses poches: «<i>C'qu'c'est que la
-veine! T'aurais moins aimé boire, que j's'rais ta
-femme!</i>»</p>
-
-<p>La candeur dans le cynisme des hommes vis-à-vis
-de la «fille», l'égoïsme du désir sont trop
-éloquents sous le crayon de Forain. Le passant,
-arrêté devant la boutique d'une modiste, qui
-s'écrie en voyant un bras maigre s'allonger vers
-les trésors de l'étalage: «<i>Ce soir, je vais me coûter
-un peu cher!</i>» n'est-ce pas là le pendant du: «<i>Et
-tu ne me disais pas que tu étais si bien faite!</i>»
-soufflé par un pauvre diable de demi-vieillard
-cassé à une plantureuse drôlesse dont les chairs,
-<span class="pagenum">-20-</span>indécemment rebondies, font craquer le corsage?
-Chacun se rappelle la tragique image de la femme
-remontant son escalier, bougeoir à la main, et
-suivie de l'inconnu au visage de bull-dog qui,
-le col relevé, effrayant de concupiscence, suit
-l'infortunée dans le silence ténébreux d'une maison
-louche. Pourtant, même dans son métier de
-risques, la Parisienne reste gouailleuse et résignée.
-Un joli croquis nous la montre ragrafant son
-corset, elle gémit: «<i>Voilà huit fois que je le quitte
-depuis le dîner!!! ça me rappelle l'Exposition!</i>»
-Voilà tout!</p>
-
-<p>Forain a trop de goût, pas assez de tendresse
-pour s'attendrir, à la façon de Willette et des
-chansonniers de Montmartre. La note sentimentale
-et un peu sotte, parfois touchante, de Delmet,
-la «larme brève», il les bannit, comme aussi toute
-menace et toute revendication rouge des dramatisants
-de <i>l'Assiette au beurre</i>. Son intelligence sèche
-se plaît surtout dans la seule ville qu'il connaisse,
-et s'il a un goût marqué pour le linge propre et
-les jolies façons, il ne se sent pas déplacé et ne
-se montre pas «supérieur» dans aucun bas-fond.
-Sa supériorité est ailleurs, il la porte en dedans
-de lui-même, n'étant pas de ceux qui plantent la
-rosette de leur décoration dans la boutonnière de
-leur pardessus, afin que nul n'en ignore.</p>
-
-<p>On voudrait pouvoir étudier chacune de ces
-mille compositions, venues au jour le jour au
-<span class="pagenum">-21-</span>bout de son crayon, pendant ces dix ans où il
-s'est inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient,
-des circonstances quotidiennes de la vie à
-Paris; telle sa série des <i>M'as-tu vu</i>? où s'étale la
-misère du cabotin glorieux et humble, la galanterie
-élégante du foyer de la danse et le marchandage
-crapuleux des boulevards extérieurs, les
-courses, l'adultère, les affaires, la Bourse. Mais il
-est malaisé de faire un choix parmi l'éblouissante
-collection de ces planches, légères, tour à tour
-profondes, alertes, rieuses ou tragiques, qui illustrent
-une phrase souvent lapidaire, drôle, dont
-la forme raccourcie et définitive est d'un écrivain
-à la Jules Renard, ou à la Becque.</p>
-
-<p>«<i>Maria, vite de l'eau de mélisse et un sapin!</i>»</p>
-
-<p>«<i>Comment, t'es peintre!!</i>» triste réveil dans un
-lit, au milieu d'un atelier misérable.</p>
-
-<p>«<i>Tu n'vas pas encore dire que c'est l'émotion.</i>»</p>
-
-<p>«<i>Fiez-vous donc à l'accent anglais.</i>»</p>
-
-<p>«<i>Alors Madame ne rentre pas dîner? Madame
-n'oublie pas son tire-bouton?&hellip;</i>»</p>
-
-<p>«<i>Ah! c'est votre mari? Eh bien, vous pouvez le
-reprendre, y me donne plus de mal que trois
-enfants!</i>»</p>
-
-<p>«<i>Qu'est-ce qui t'a dit?&mdash;Ne m'en parle pas, ils
-demandent tous des Bouguereau.</i>»</p>
-
-<p>Et voici l'artiste accablé, revenant avec ses
-toiles, de la rue Laffitte, qui «n'en veut pas», et
-c'est l'accueil, le geste exquis de la maman du
-<span class="pagenum">-22-</span>joli bébé occupé à jouer dans un coin de l'atelier
-sans feu&mdash;où l'on s'aime, avec ou sans le sou!</p>
-
-<p>Entre toutes les figures qui reviennent à cette
-époque dans les dessins de la Comédie Parisienne,
-Forain, encore souriant, comparé à ce
-qu'il devint ensuite, silhouette déjà un personnage
-qui est nouveau dans la caricature française:
-c'est le financier «étranger», l'homme satisfait
-et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos
-souvenirs l'apparition de ce type, son entrée
-aimable, empressée, encourageante, dans le monde
-où il sera le Mécène, l'amphitryon jamais las,
-le camarade de tous ceux qui voudront bien
-échanger contre ses politesses l'appui de leur nom
-et se dire ses amis. Nous entendons l'accent germain
-de cet homme venu de Francfort, de Vienne
-ou de plus loin, s'établir dans la capitale, sous
-la protection de la République libérale et ouverte.
-Forain fait surtout parler le snob, l'abonné
-de «l'Académie Nationale de Musique et de
-Danse», le dîneur du Café Anglais, propriétaire
-d'un bel hôtel aux Champs-Élysées, collectionneur,
-friand de jolies femmes et de rares objets
-qu'il achète à coups de billets de banque et
-revendra le double. Nous entendons la voix
-chaude et câline qui dit à un jeune niais montrant
-une épingle <i>assez rare et en lapis</i>: «<i>Je sais,
-je sais, j'ai une cheminée comme ça!</i>» Il ne manque
-à cette légende que l'orthographe phonétique
-<span class="pagenum">-23-</span>adoptée par Balzac, quand il met en scène le
-vieux Nucingen.</p>
-
-<p>C'est encore: <i>Qu'appelez-vous chaud-froid, Vladimir?&mdash;Mon
-Dieu, monsieur le Comte, c'est une
-bécassine dans sa glace, avec un peu de piment sur
-le canapé.</i></p>
-
-<p>Ou le dernier acte de Faust, quand Marguerite
-revient en robe de prisonnière; l'abonné se lève et
-crie: «<i>Et les bijoux?</i>» (<i>Pichoux</i>). C'est un profil
-oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste
-orne d'un nez charnu, partant d'un crâne fuyant,
-et qui domine une bouche lippue, la ligne courbe
-presque d'une tête de bélier, avec des poils frisés,
-sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à
-la boutonnière, se carre dans la loge d'une
-«artiste». Elle dit à son habilleuse: «<i>Est-ce pas,
-Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante
-ans à c't'homme-là?</i>» Ce nouveau potentat allait
-devenir le Médicis des Arts, le collectionneur de
-tableaux, le marchand, le critique d'avant-garde,
-le député socialiste de ce siècle-ci.</p>
-
-<p>Forain ne flagelle pas encore, il ricane et
-«blague», en gamin, le Zola, candidat à l'Académie,
-maigri, en correct veston, ou faisant sa
-prière, entouré des anges du <i>Rêve</i>.</p>
-
-<p>Malgré la saveur et l'accent de la plupart de
-ses compositions, on ne peut dire, aujourd'hui,
-sachant les chefs-d'&oelig;uvre qui suivirent, que la
-qualité de sa forme fût vraiment belle, alors. Parfois,
-<span class="pagenum">-24-</span>la construction de tel corps laissait à désirer,
-le trait était flottant ou escamoté, l'expression était
-toujours juste, mais le contour n'était pas sans
-«à peu près» ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable
-entre mille, il n'avait pas encore cette
-ampleur, cette autorité que Forain acquit après
-quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais
-surtout à cause de ses légendes et d'une conversation
-éblouissante, semée d'apostrophes assassines,
-qui, autour d'une table, dans la société,
-faisait de lui un convive recherché, fêté&mdash;et
-redouté&hellip;</p>
-
-<p>Manque de tenue, diront les étrangers, dont un
-&oelig;il est toujours tourné vers Maxim's, mais à qui
-nous ne pouvons demander qu'ils comprennent
-notre génie, notre franchise, notre imprudence
-enfantine, notre courage sans jactance. Nous leur
-proposons d'éternelles énigmes. Au moment où
-ils croient à notre suicide, nous rebondissons
-à leur constante surprise, plus jeunes et plus
-dispos, sans honte de notre col désempesé et de
-notre cravate dénouée.</p>
-
-<p>Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore;
-il incarne certains de nos odieux défauts, mais
-quelques-uns aussi des dons les plus précieux de
-notre race: gardons-le pour nous&mdash;notre mémorialiste
-parisien&hellip;</p>
-
-<p>Forain est alors en plein succès, il établit sa
-vie: marié à une femme de talent et d'esprit,
-<span class="pagenum">-25-</span>père d'un enfant, ce Jean-Loup auquel il réserve
-toute sa tendresse, il construit, d'après ses plans,
-une maison blanche et nette, non loin de cette
-Porte Dauphine où défileront tous les acteurs de sa
-comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration
-que réclament les lecteurs; elle divertit
-la ville dont le goût pour l'image, l'affiche, les
-albums illustrés, augmente chaque jour. Si l'on
-ne peut s'offrir le luxe des tableaux pendus à son
-mur, on se dispute les estampes, les pointes-sèches
-d'Helleu, les lithographies de Chéret, décoratives
-et réjouissantes. Il semble que Forain
-délaisse ses pinceaux, tout occupé à trouver,
-pour la fin de la semaine, le fait d'«actualité»
-dont <i>l'Écho de Paris</i> ou <i>Le Figaro</i> attendent le
-commentaire dessiné et réduit en une formule
-lapidaire.</p>
-
-<p>Quelle serait sa couleur politique, s'il en avait
-une? Par rapport à ce que nous voyons aujourd'hui,
-il serait plutôt réactionnaire, conservateur,&mdash;si
-ce mot insuffisant et employé avec mépris
-ne désignait une façon de sentir qui ne saurait
-être celle d'un homme intelligent; admettons
-pourtant que le réactionnaire soit celui qui n'est
-pas anarchiste, qui ne souhaite pas un perpétuel
-bouleversement, une incessante mise en question
-de toutes les lois&mdash;conventions peu scientifiques&mdash;mais
-dont nous vivons, ni mieux mais ni plus
-mal que l'on ne faisait avant, que l'on ne fera
-<span class="pagenum">-26-</span>encore après nous. Le réactionnaire? ce serait
-encore quelqu'un qui a trop lu l'histoire et
-assisté à trop de changements pour ne pas résister
-aux gestes invitants des vendeurs de panacées
-et ne pas se méfier des remèdes nouveaux pour
-des maladies anciennes; peut-être un nigaud, ou
-un philosophe qui ne croit pas à la nécessité de
-la révolution, pour réaliser un progrès.</p>
-
-<p>Forain ne s'est pas façonné une âme d'aristocrate
-ni de bourgeois, qui regrette et s'épouvante.
-Il a un atavisme de prolétaire, peu de
-convictions irréductibles, point d'éthique sociale.
-S'il professe «la foi du charbonnier», qui l'a
-rendu un peu plus tard si ardent, il n'en est
-pas encore troublé. Redoute-t-il une puissance
-occulte? C'est plutôt celle du Diable!</p>
-
-<p>Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou
-où son père était artisan, Jean-Louis fut distingué
-par son intelligence, par un abbé, M. Charpentier,
-aumônier d'une vieille famille de l'aristocratie.
-Il en avait reçu une éducation religieuse,
-contre laquelle il n'avait jamais regimbé et dont
-le souvenir lui demeurait doux. Le contact des
-personnes de bonne compagnie, si antipathique à
-d'autres, lui avait été sans doute agréable, comme
-la propreté corporelle et les apparences décentes.
-A la guerre, il prit ses dix-sept ans. Ceux qui
-ont assisté à ces détestables événements vous ont
-dit l'impression cruelle qu'ils en ont reçue et le
-<span class="pagenum">-27-</span>puissant baptême que leur fut, à leur entrée dans
-l'âge d'homme, le sang de l'«Année Terrible».
-Il semble que l'invasion soit demeurée comme
-un cauchemar dans leur cerveau. Les générations
-qui suivent ont de moins en moins la faculté de
-vibrer à l'évocation de cette tragédie; ceux-là
-même qui se rappellent les premiers récits, les
-constantes allusions que leurs parents y faisaient,
-regardent ces guerriers de hasard presque comme
-les Héros de la Fable. Comprenons l'émotion des
-aînés, quand ils entendent insulter grossièrement
-tout ce qu'on leur a enseigné à appeler honneur,
-dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de
-nos contemporains, pour qui les principes de
-l'éducation déjà ancienne, qui nous a formés, sont
-l'objet d'incessantes railleries.</p>
-
-<p>Plus j'étudie le Forain d'avant le <i>P'sst&hellip;!</i> plus
-je me convaincs que son état d'esprit fut longtemps
-sans passion. Il n'avait pas de parti pris,
-et il ne semble pas qu'il se mît au service d'un
-parti contre l'autre. Et, en effet, nous nous rappelons
-bien l'espèce de confiance qui régnait
-alors et rendait aisées les relations entre gens de
-tendances différentes; cela, sans qu'on établît de
-ces distinctions, sans qu'on se livrât à cet ostracisme
-féroce des passions déchaînées plus tard.
-Certaines questions de race ou de morale n'étaient
-pas posées, et c'est à peine si alors on remarquait
-qu'à un nom fortement tudesque correspondît
-<span class="pagenum">-28-</span>un visage, un être différent de nous. L'extrême
-amabilité, la facilité d'assimilation, le caractère
-insinuant d'une partie nouvelle, mais déjà bien
-installée, de la société parisienne, qui s'en plaignait?
-Du désastreux antisémitisme, il n'était point
-question, ou du moins un homme comme Forain
-n'eût pas songé à prendre parti, au profit des
-autres, contre une fraction de citoyens parmi lesquels
-il comptait des amis. Eh! quoi! fallut-il
-pour animer son génie, des drames, dont le pays
-entier allait être bouleversé? Vus de loin, ces
-événements auront peut-être une grandeur; de la
-beauté en rejaillira sur cette heure, et l'&oelig;uvre
-exaspérée de Forain apparaîtra comme plus légitime,
-sinon plus excusable, aux descendants de
-ses victimes. Des c&oelig;urs tièdes devinrent bouillants,
-ce fut une orientation nouvelle pour quelques-uns,
-qui, de paisibles et plutôt conservateurs,
-se transformèrent en révoltés&mdash;par conscience!</p>
-
-<p>Si le développement de Forain commence à se
-faire sentir au moment du Boulangisme, sa maîtrise
-éclate après 1896, date si importante d'une
-tragédie qui ouvre les esprits, agite les c&oelig;urs,
-où l'on peut assurer que chacun est de bonne foi,
-spontanément s'exprime, agit en toute sincérité
-pour la défense de ce qu'il croit être les intérêts
-mis en péril d'un pays, de la nation française ou
-de la civilisation. L'avenir de la France est en
-<span class="pagenum">-29-</span>jeu, toutes portes vont être ouvertes à ses démolisseurs.
-Il faut choisir entre le nationalisme de
-notre race&mdash;et celui d'une autre famille établie
-dans toutes les villes du monde. Était-ce une
-illusion? Nous ne le crûmes point, ni d'une part,
-ni de l'autre.</p>
-
-<p>On se réveilla soudain ainsi que d'un état d'inconscience
-léthargique. Comme dans les travaux
-du Métropolitain, qui mettaient à nu des étages
-superposés de canalisation, pour les eaux, le gaz,
-l'électricité, le téléphone et le télégraphe&mdash;prodigieux
-réseau de fils et de tuyaux invisibles dont
-l'enchevêtrement compact et obscur participe à
-notre vie à l'air libre&mdash;nous aperçûmes alors
-mille choses insoupçonnées. Nous devinâmes la
-cause de maints effets déjà ressentis, mais
-comme une légère et fugitive douleur qu'on oublie
-dès qu'elle cède&hellip; Tout esprit qui ne fut point
-remué, retourné ainsi qu'un champ de labour,
-tout homme assez prudent ou assez lâche pour
-être demeuré impassible, ne comprendra pas la
-crise par laquelle Forain, de charmant dessinateur
-qu'il était, devint un grand artiste.</p>
-
-<p>L'affaire Dreyfus commence à la fin de 1897.
-Le <i>P'sst&hellip;!</i> journal dû à Forain et à Caran d'Ache,
-paraît en 1898 et se poursuit jusqu'à la fin du
-procès de Rennes. Il contient une série de chefs-d'&oelig;uvre
-ininterrompue, dont je voudrais bien
-n'étudier que le dessin, car une véritable maîtrise
-<span class="pagenum">-30-</span>s'y atteste, pour la joie et l'étonnement des
-admirateurs de Forain. La plupart de ces planches
-ont la largeur de trait du pinceau trempé
-dans l'encre lithographique. On a souvent prononcé,
-à ce propos, le nom d'Honoré Daumier.
-Je vois bien les analogies purement extérieures
-qui ont rapproché l'un de l'autre ces deux satiristes
-dans l'opinion courante. C'est ce genre de
-ressemblance qui fait dire au public, d'un portrait
-de femme décolletée, sur un fond de paysage,
-dans un cadre ovale: «C'est du La Tour», ou
-d'une enfant blonde sur fond gris: «C'est un
-Velasquez». Forain aurait plutôt l'écriture
-appuyée, grasse et si nerveuse de Manet, dans le
-«Corbeau», dans son portrait à la plume de
-Courbet, que je possède, ou de trop rares croquis
-dispersés par les revues. Forain prend place
-à côté de Charles Keene et de Degas. Il joue du
-noir et du blanc comme un Goya moderne. Il est
-peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les
-pages du <i>P'sst&hellip;!</i> sont des sortes de tableaux;
-on peut seulement regretter qu'elles soient pleines
-d'allusions à des scènes d'«actualité» qui exigeront
-plus tard, pour conserver leur éloquence
-et leur sens, des notes historiques. Les noms propres
-abondent dans le texte, de personnes vouées
-momentanément, par l'exaspération de sentiments
-exceptionnels, à une haine politique qu'on ne
-pourra plus comprendre dans vingt ans, mais qui
-<span class="pagenum">-31-</span>divisa les familles les plus unies, rompit de
-vieilles affections, arrêta la vie sociale.</p>
-
-<p>Je n'écrirai, je ne veux pas écrire ici le nom d'un
-très galant homme<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, dont la silhouette déformée,
-amplifiée, tour à tour cuisinier, évêque, militaire,
-maître d'hôtel, s'élève jusqu'à devenir le
-symbole d'une idée et d'une race. Quel ouragan
-de passions sur la France! Du moins, les victimes
-du <i>P'sst&hellip;!</i> ont-elles eu bientôt leur revanche,&mdash;peut-être
-seront-elles fières, quand elles oseront
-rouvrir des albums désormais classiques, de se
-voir comme les acteurs d'un drame joué pour la
-défense de la race. Forain défendait la sienne.
-Ceux de l'autre parti avaient, d'ailleurs, leur
-caricaturiste, M. Hermann Paul, qui manqua
-hélas! de génie. Mais on ne peut pas tout posséder
-à la fois!&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Cet homme, le «Polybe» du <i>Figaro</i> pendant la guerre de
-1914-1918, ce grand patriote et écrivain militaire, nous l'avons vu
-sur les boulevards en compagnie de M. Forain, quand celui-ci
-revenait, en permission, du front, où, malgré son âge, il joua un
-si beau rôle, comme officier-camoufleur.</p>
-</div>
-<p>Forain dit que, dans ces temps troublés, il se
-couchait dans un état de rage et se levait, après
-un sommeil fiévreux, plus en rage encore. Comme
-la plupart d'entre nous, il ne connaissait pas les
-détails juridiques de l'affaire et ne s'arrêta pas à
-discuter tel ou tel point sur quoi nous ne serons
-jamais édifiés, la meilleure foi chez quelques-uns,
-<span class="pagenum">-32-</span>la folie, dirais-je, chez les autres, brouillant
-tout dans la hantise d'une obsession. Forain
-sentait que «c'était la fin de quelque chose»
-dont il faisait partie; il hurlait à la mort, comme
-tels autres criaient «à l'assassin!», le couteau
-sous la gorge. Hélas! des poignées de mains ne
-furent pas toujours échangées entre les combattants,
-après le duel. La maison brûle encore. Verrons-nous
-ce qui se dressera sur le terrain calciné?
-On eût souhaité d'être enfant ou vieillard
-en 1897.</p>
-
-<p>Si les sujets dans le <i>P'sst&hellip;!</i> sont de l'«actualité»,
-la puissance du sentiment communique à
-Forain une flamme qui le transfigure et le grandit.
-Son esthétique prend un caractère grave et, quoique
-très réaliste, va devenir lyrisme patriotique.
-Ce n'est plus de la plaisanterie parisienne. A
-côté de l'humanitarisme mystique des nouveaux
-apôtres, source réapparue de l'inspiration française,
-voici un éréthisme national, mettons le
-chauvinisme! D'un autre point de vue, et si
-comme tout semble l'indiquer, l'affaire Dreyfus
-fut une reprise, après un siècle, de la Révolution,
-les passions de Forain, que nous voudrions, pour
-plus doucement vivre en société, tâcher d'oublier,
-prendront dans l'avenir une singulière signification
-d'époque.</p>
-
-<p>Le premier numéro du <i>P'sst&hellip;!</i> montre le
-«<i>Pon Badriote</i>» qui introduit le «<i>Chaccusse</i>»
-<span class="pagenum">-33-</span>dans la guérite vide d'un factionnaire; et il se
-termine par la magistrale moralité dont la légende
-est: «<i>Merci, au revoir père Abraham, j'fous ai tiré
-les marrons du feu!&hellip;</i>» La composition est grandiose.
-Le maigre sémite de France, les bras pendants,
-la tête inclinée sur sa poitrine, regarde
-par-dessus son binocle le gros Prussien (les Allemands
-sont encore des Prussiens pour un jeune
-homme de 70), celui qui emporte les documents
-de «l'Affaire» avec un rire béat, ravi d'une nouvelle
-conquête sur nos généraux.</p>
-
-<p>Quel progrès a fait le dessinateur entre le
-5 février 1898 et le 15 septembre 1899, en quatre-vingts
-numéros de crise nationale! Si le <i>Pon
-Badriote</i>, qui accuse, est bien établi dans ses traits
-sabrés, sommaires, rapides, il n'a pas l'envergure
-et le style du père Abraham, d'un crayon souple,
-débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps
-cerna ses personnages. Ce trait serait impossible
-à copier fidèlement; de réduit qu'il était auparavant
-à quelques éléments très analysables, le
-voici dessin que nul imitateur ne pourra plagier.</p>
-
-<p>C'est la fantaisie, la couleur dans la forme,
-l'atmosphère, les volumes amplifiés des figures,
-et pour ainsi dire modelés dans la glaise. C'est
-de la sculpture dessinée, comme certaines toiles
-de Carrière sont de la peinture modelée par un
-statuaire. Entre le frontispice et la «moralité»,
-on ne sait quel choix faire.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-34-</span><i lang="la" xml:lang="la">Cedant arma togæ</i>: impression d'audience. C'est
-un magistrat vu de dos, qui lance en l'air, de son
-pied levé, un képi de général. La robe, formant
-une vivante arabesque dans le mouvement tendu
-du corps, d'un beau noir, prend l'aspect d'une
-orchidée fantastique.</p>
-
-<p>On retrouve un peu de Manet dans <i>Bataille Perdue</i>:
-les deux amis qui, pour un instant indécis,
-disent:</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Ah! si nous avions eu un homme! Le baron
-est mort, Hertz est en fuite, Arton est coffré, quelle
-guigne!&hellip;</i>»</p>
-
-<p>Je ne crois pas qu'à quelque parti que vous
-soyez attaché, <i>Le coffre-fort</i>: «<i>Patience!&hellip; avec
-ça, on a le dernier mot!&hellip;</i>» cette étonnante page
-moderne vous laisse froid! La confiance en l'argent,
-sentiment indéracinable chez les hommes
-civilisés, est puissamment rendue par le geste
-grossier, brutal, de ce financier aux yeux clignotants,
-qui, en défiant des ennemis invisibles,
-tapote de sa griffe de bête de proie la serrure
-dont il a le chiffre.</p>
-
-<p>Une nouvelle bombe: «<i>Si j'en crois notre colonel,
-nous sommes sous l'État-major.</i>» Deux sinistres
-vieillards, en paletot, les jambes recouvertes par
-l'eau du grand égout, posent une bombe religieusement,
-comme un prêtre élève l'hostie vers le
-tabernacle.</p>
-
-<p><i>Un succès</i>: rentrant d'un dîner, un monsieur
-<span class="pagenum">-35-</span>dit à sa femme, effrayante dans son lit: «<i>Charmant!
-Bersonne n'a osé parler de l'affaire Dreyfus!</i>»
-<i>Cassation</i>: il n'y a pas de légende à ce beau portrait
-d'un juge hagard, brisant sur son genou la
-hampe de notre drapeau.</p>
-
-<p>«<i>Au secours</i>» (Zola nageant vers la rive allemande).&mdash;«<i>La
-Fourmi et la Cigale.</i>»&mdash;«<i>Faut
-changer de quartier et nous faire protestants.</i>»&mdash;«<i>La
-plainte du Sémite.</i>»&mdash;La petite République,
-boudeuse, coiffée du bonnet phrygien, à l'homme
-accablé qui se lamente derrière son fauteuil:
-«<i>De quoi t'es-tu mêlé? Il fallait te contenter de tripoter:
-c'était reçu</i>». «<i>Curieux convives</i>»: un baron
-juif et sa baronne, inquiets avant d'entrer dans
-le salon où ils vont passer la soirée: «<i>Chut! Je
-viens de donner quarante sous au domestique pour
-écouter ce qu'on dit de nous.</i>»</p>
-
-<p><i>L'allégorie de l'Affaire?</i> Un soldat prussien,
-casque à pointe, attache le masque, presque japonais,
-de Zola devant la tête d'un boursier dont
-le visage est, à lui seul, une trouvaille. Si l'on a
-dit que Forain rappelle Daumier, on pourrait
-aussi prononcer le nom de Rembrandt, dont les
-figures bibliques ont un peu de cette «laideur»
-qui est aussi de la beauté. Un moindre artiste, s'il
-avait dû illustrer les légendes du <i>P'sst&hellip;!</i> dans
-ces heures de déraison, dans quelle médiocrité
-intolérable serait-il tombé? C'est le style, cet
-indéfinissable don des maîtres, qui pallie ce qu'il
-<span class="pagenum">-36-</span>y a de pénible dans cette chasse sauvage au
-Sémite. En bafouant son adversaire, loin de le
-rabaisser, Forain l'anoblit malgré lui. Il extrait
-de toute une race un type dont il frappe la médaille.</p>
-
-<p>Il était difficile, après Daumier, et sans lui ressembler,
-de dramatiser la silhouette du magistrat,
-du juge. Dans <i>P'sst&hellip;!</i>, Forain varie indéfiniment
-les plis de la toge, la toque coiffant une
-tête non sans analogie avec celle de singes de
-Chardin: «<i><span lang="en" xml:lang="en">Thank you, master Bard.</span>&mdash;Mossieur
-est le correspondant du général Schwarzkoppen.</i>»</p>
-
-<p><i>Les secrets d'État</i>: Sinistre, cet oiseau de nuit,
-avec son hermine, volant au-dessus de Paris, sur
-lequel il fait pleuvoir ses papiers secrets.</p>
-
-<p>«<i>On rigole</i>». Les généraux viennent de déposer;
-les magistrats, ces corbeaux qui relèvent leurs
-robes en un paquet de plis entremêlés, se tordent
-de rire, macabres et sataniques.</p>
-
-<p>«<i>La proie pour l'ombre</i>» où la silhouette projetée
-du juge se traduit sur le mur par l'ombre
-d'un casque à pointe: deux noirs différents, simplement
-obtenus dans les deux parties de la composition,
-par les directions différentes que la main
-du dessinateur donne au gros trait de son crayon.</p>
-
-<p>Pour en finir avec cette série où les sujets servirent
-si bien notre artiste, je dois rappeler quelques
-pages d'une invention linéaire, d'une couleur
-si belle, qu'ils resteront comme les points
-<span class="pagenum">-37-</span>culminants de l'&oelig;uvre de Forain, si même l'Affaire
-était un jour oubliée&mdash;ce que nous souhaitons
-de tout c&oelig;ur&mdash;en n'importe quel pays où
-ils soient gardés par des collectionneurs. <i>La Détente.</i>
-Trois hommes, dont un, en chapeau de soie
-défoncé, visage de momie aux yeux clos, un officiant,
-un rabbin figé dans l'exercice de son sacerdoce,
-tient une pancarte où se lit l'inscription:
-«<i>A bas l'armée!</i>» Au fond, plus loin, dans un
-cortège abruti et aviné, passent, entre une haie de
-jeunes lignards au port d'arme, des ouvriers et
-des camelots brandissant d'autres pancartes emmanchées
-d'un long bâton: «<i>A bas la France,
-vive l'anarchie!&hellip;</i>» C'est une marche religieuse
-vers la Paix et le Bonheur universels par les rues
-de la Ville-Lumière; les «Intellectuels» applaudissent
-à l'affranchissement de l'Esprit humain.</p>
-
-<p><i>Le rêve.</i> On prend le café après dîner; de jeunes
-orientaux, qu'on dirait descendus des mosaïques
-de Ravenne, sont affalés dans des fauteuils, les
-doigts chargés de bagues. Dans le fond du salon,
-des barons et des baronnes de même race. Dressé
-devant eux, la tasse à la main, un «gros bonnet»
-de la finance dit: «<i>Nous ferons arrêter Boisdeffre
-par Zurlinden, Zurlinden par Pellieux, Pellieux par
-Jamont&hellip; et ainsi de suite jusqu'à la gauche.</i>»</p>
-
-<p>La mort de Félix Faure; titre: «<i>le Mauvais
-Café.</i>»</p>
-
-<p><span class="pagenum">-38-</span><i>Dans les Vosges</i>: «<i>C'est de là-bas que j'esbère la
-vencheance.</i>»</p>
-
-<p><i>Le pouvoir civil</i>: où le banquier, un glaive
-dressé dans son poing fermé sur sa cuisse, pèse
-du pied sur le corps de la France terrassée.</p>
-
-<p>L'esprit de Forain, ses formules aussi éloquentes
-que son dessin, dans l'ensemble de son
-&oelig;uvre, j'ai dû en citer de nombreux exemples
-dans cette étude du <i>P'sst&hellip;!</i> On ne peut guère
-renvoyer le lecteur à un album du genre de ceux
-où différents éditeurs ont réuni les autres séries
-de dessins politiques, ou simplement parisiens.
-Peu de personnes ont gardé les numéros&mdash;ils
-sont devenus très rares&mdash;de ce journal de
-circonstance. C'est à peine si l'auteur lui-même
-en possède une série complète. Il lui faudrait des
-amis qui prissent soin de ce qui, chaque jour,
-tombe du chevalet sur la natte de son atelier:
-dessins, peintures, esquisses de tout genre.</p>
-
-<p>Forain ne «marche pas avec le siècle», mais
-il ne s'est pourtant pas arrêté; après «l'Affaire»,
-il reprend ses pinceaux et couvre ses toiles de
-tons riches ou grisâtres, d'arabesques savantes,
-qui sont des variations sur les sujets suivants:
-les danseuses, les tribunaux, la vie du peuple, et
-certains de ces tableaux sont plus touchants dans
-leur simplicité familiale,&mdash;mères et enfants,
-«maternités», comme l'on dit aujourd'hui, qu'on
-ne l'eût attendu de l'implacable ironiste.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-39-</span>Il y a quelque temps, j'ai vu dans l'atelier de
-la rue Spontini des projets de tableaux religieux.
-La beauté de ces compositions me fait espérer un
-développement nouveau, une veine qui pourrait
-être féconde. Forain, peintre catholique! La largeur
-et la noblesse qu'a prises sa technique nous
-annoncent encore des chefs-d'&oelig;uvre. Je voudrais,
-plus tard, poursuivre cette étude si incomplète
-par ma faute; Forain n'a pas encore achevé sa
-destinée, il forme au contraire mille projets de
-peintre. D'autres temps viendront pour lui.</p>
-
-<p class="date">Février 1905. «<i>Renaissance latine.</i>»</p>
-
-
-<p class="gap"><span class="sc">Note de</span> 1912 (<i>Études et Portraits</i>).&mdash;Je puis
-déjà, cinq ans après la publication de ce portrait,
-ajouter à la liste des &oelig;uvres citées plus haut, une
-série de belles et précieuses «eaux-fortes» que
-Forain exécute en ce moment. Le dessin s'élargit
-encore, le métier de la pointe-sèche est parfaitement
-admirable, faisant penser à Rembrandt
-et à Goya. Le Christ et les Apôtres, le Calvaire,
-le Dernier Repas: tels sont les sujets auxquels
-revient ce Catholique. Forain s'est apaisé; son
-visage rose et gras décèle une paix intérieure et
-un accommodement aux choses actuelles. Son esprit
-lui a concilié ses ennemis, qui semblent avoir
-passé l'éponge sur le <i>P'sst&hellip;!</i> Il ne fume plus, il est
-végétarien et indulgent.</p>
-
-
-<p class="gap"><span class="pagenum">-40-</span><span class="sc">Note de</span> 1916.&mdash;Depuis la guerre de 1914,
-Forain a retrouvé une nouvelle jeunesse. Mobilisé
-malgré son âge&mdash;il a plus de soixante ans&mdash;décoré
-de la Croix de guerre, il rend des services
-éminents dans le corps des camoufleurs, qu'il
-organisa. Il ne quitte plus son uniforme; on l'a
-vu dans Paris coiffé de la bourguignotte. Il a
-donné, dans l'<i>Opinion</i> puis le <i>Figaro</i>, des dessins,
-les plus beaux qu'on connaisse de lui. Je me plais
-à lui offrir ce nouveau tribut de mon admiration,
-quoique, à la suite de l'article qui précède, il ne
-me tienne plus pour un ami&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-41-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">FRÉDÉRICK WATTS</h2>
-
-
-<p>Cette étude fut d'abord écrite pour une revue,
-après l'exposition posthume du maître anglais,
-comme M. Armand Dayot me demandait quelques
-lignes qui commentassent des reproductions
-en blanc et noir de toiles inconnues en France.
-J'avais trop peu de place pour donner aux lecteurs
-l'idée de cette &oelig;uvre énorme et les raisons
-que j'ai de l'admirer tant. Watts est un des plus
-importants artistes que je présentais dans «Essais
-et Portraits» et je ne lui consacrais que cinq
-pages; au moment où je les relus&mdash;avril 1916&mdash;venait
-de paraître un article saisissant, de
-M. Pierre Mille: «La fin du Gentleman». La conscription
-générale était sur le point d'être adoptée
-par l'Angleterre, qui, en face du péril européen,
-renoncerait les avantages de caste qu'elle avait conservés,
-bouleversant les traditions qu'elle était la
-dernière des aristocraties à maintenir. Le sens de
-l'&oelig;uvre et la vie de Frédérick Watts prirent un
-<span class="pagenum">-42-</span>sens social, s'éclairèrent, comme tant d'autres
-choses, au reflet de la guerre.</p>
-
-<p>Pourquoi Watts était-il demeuré si étranger à
-nous? Pour les mêmes raisons auxquelles est due
-l'incompréhension mutuelle des Anglais et des
-Français, persistant, même depuis qu'alliés nous
-répandions, côte à côte, notre sang pour une
-même cause.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>En 1919, dans un coin de salon, j'aperçois le
-grand corps souple d'un homme âgé, une tête aux
-cheveux gris mais de physionomie jeune, des
-yeux d'enfant, le teint frais de ces Anglais, qui,
-au cours d'une longue existence de labeur intellectuel,
-n'ont pas manqué un seul jour de prendre
-l'air, de se livrer à un exercice hygiénique.
-C'était Mr. Balfour, pareil à ce qu'il se montrait,
-il y a de cela vingt-cinq, trente, quarante ans
-dans d'autres salons, à Londres ou à la campagne,
-entre deux parties de tennis. Cette «éminente
-figure politique» mérite, elle, du moins, l'épithète
-tant à la légère et complaisamment accolée
-au premier venu des diplomates, comme aux
-artistes et aux comédiens.</p>
-
-<p>Mr. Balfour connaissait sans doute peu Paris,
-avant la Conférence et son séjour forcé parmi
-nous; ou bien il le connaissait, comme la plupart
-de ses compatriotes, pour y avoir dormi quelques
-<span class="pagenum">-43-</span>nuits entre deux gares, en route pour ses vacances
-à Cannes ou à Rome. Combien notre monde doit
-être une surprise de toutes les minutes, pour un
-tel insulaire de l'époque victorienne! N'est-il pas
-la dernière incarnation, ou presque, d'un type
-d'homme de naguère, dans une société à peu près
-abolie et si belle, si douce, que ceux qui y vécurent
-pourront malaisément se consoler de sa disparition?
-Et Mr. Balfour semblait promener sa
-souriante philosophie dans de fébriles et anxieux
-cercles parisiens, tel qu'à l'époque de la reine
-Victoria, dans le parc de <span lang="en" xml:lang="en">Holland House</span>, ce rendez-vous
-de tout ce qui fut glorieux dans ces
-temps déjà oubliés de nous, et si proches cependant&hellip;</p>
-
-<p>Deux ministres, des députés, un directeur de
-journal, avec des dames que la politique surchauffe,
-discutaient les événements du jour, près
-de la cheminée. Mr. Balfour, à un autre bout de
-la pièce, causait avec la seule personne qui, ce
-soir-là, dans ce milieu parlementaire, possédât la
-maîtrise de la langue et l'usage de la société britannique.
-Quelles réflexions nous propose, dans
-le Paris de 1919, un Congrès si gros de conséquences
-sociales, et où notre sort devrait être
-réglé: réunion d'alliés, dont les meilleurs et les
-plus fermes nous découvrent, en tant qu'individus,
-intelligence et sensibilité, si différents du
-cliché qu'ils avaient pris de nous&hellip; Ils nous
-<span class="pagenum">-44-</span>avaient découverts sous le casque bleu, et nous
-redevenons autres en habits civils.</p>
-
-<p>Parmi les plus mystérieux cas d'ignorance
-mutuelle compte celui des Anglais et des Français:
-quelques kilomètres de mer séparent deux des
-plus anciennes et accomplies civilisations européennes;
-les Anglais voyagent; nous voyons des
-Anglais circuler dans nos rues, rouler sur nos
-routes départementales, que tant d'entre nous
-ignorent, comme nous ignorons leurs «<span lang="en" xml:lang="en">counties</span>.»
-Les échanges, les communications faciles et
-rapides, suppriment de plus en plus les distances,
-on disait les frontières; et néanmoins, ce qu'un
-commerçant, un financier, un industriel apprend
-par besoin professionnel, les politiciens et les
-diplomates, les artistes, qui, avant tous leurs compatriotes,
-sembleraient devoir étudier cela même,
-continuent à le dédaigner ou à s'y méprendre.
-Un Balfour enfermé, comme il le fut, dans une
-sorte d'écrin par les défenseurs de sa sereine
-tranquillité, fut néanmoins un des plus avisés,
-des plus clairvoyants délégués de l'Entente. Son
-expérience politique, sa sûre tradition, recueillie
-des meilleures mains de ses prédécesseurs ou
-collègues, pendant un demi-siècle, sa foncière
-honnêteté, sa délicatesse, sa culture de «<span lang="en" xml:lang="en">scholar</span>»
-et de gentleman de la bonne race, n'était-ce
-point là tout de même un atout?</p>
-
-<p>L'existence d'un gentleman, la magnifique et
-<span class="pagenum">-45-</span>délicieuse carrière d'un homme politique, tel
-qu'un Balfour, un Disraeli, un Gladstone ou un
-Lord Salisbury&mdash;et dont ces temps-ci marquent
-la fin&mdash;révolte la conscience d'un démocrate
-moderne (qui n'en a d'ailleurs qu'une vague
-notion). Mais on se demande parfois, dans quelle
-proportion, les deux types de politiciens en lutte,
-conducteurs de débats, chefs de partis, faiseurs
-de lois, et qui assument la responsabilité de nos
-destins, valent mieux l'un que l'autre pour le
-bien public; comment se balancent le manque de
-traditions, de lumières générales, et un insuffisant
-frottement avec les masses populaires, les classes
-montantes, les catégories nouvelles de citoyens.</p>
-
-<p>Ce qui saute aux yeux, c'est qu'à mesure que
-les intérêts communs de l'humanité tendent à
-rapprocher les continents, à unir les créatures
-en un seul faisceau, si l'unification des m&oelig;urs
-établit une certaine ressemblance extérieure entre
-les races de l'univers entier, d'autres cloisons se
-forment, aussi épaisses que jamais, entre les
-Anglo-saxons et les Latins, et leur cercle visuel
-se réduit davantage. Nous nous «spécialisons» et
-renfermons dans un particularisme rigoureux;
-chacun travaille pour soi-même, écarte, volontairement,
-par simple paresse, ou indigence de
-curiosité, ce qui demande un effort pour être
-atteint. Par désespoir de nous comprendre, ou
-indifférence, nous construisons autour de nous
-<span class="pagenum">-46-</span>d'étroites fortifications dans lesquelles se bouchera
-toute meurtrière par laquelle nous apercevrions
-l'horizon.</p>
-
-<p>D'où ces jugements qui déconcertent et témoignent
-d'une ignorance de villageois, d'avant les
-chemins de fer.</p>
-
-<p>Combien y a-t-il d'années que les Gainsborough,
-les Reynolds, les Raeburn et les Lawrence
-sont appréciés de nous? Les paysagistes du
-<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, Constable, Turner, nous furent imposés
-à la longue; on dénie encore à nos voisins
-d'outre-Manche le sens esthétique, il est convenu
-qu'ils ne possèdent pas d'artistes créateurs.</p>
-
-<p>J'écrivais en 1906: «Prévenons dès l'abord le
-lecteur français qu'on n'entre pas de plain-pied
-dans l'&oelig;uvre de Watts. Si vous n'aimez pas à
-lever la tête pour voir les grandes figures plafonnantes
-au-dessus de vous, négligez ce géant. Si
-vous ne regardez pas Paul Baudry à l'Opéra, mais
-réservez votre sympathie pour quelques pommes
-sur une serviette bleue, Watts ne vous convaincra
-pas. Impossible, dira-t-on, d'être plus «vieux
-jeu» et plus démodé que Watts, un de ces Anglais
-italianisants, qui, à Florence, à Venise, se firent
-une conception immuable de la Beauté, et sur qui
-l'art moderne n'eut pas de prise.</p>
-
-<p>Un de nos critiques me disait: «Votre Watts?
-mais c'est un vieux prix de Rome!»</p>
-
-<p>Un autre: «Watts? c'est le Gustave Moreau
-<span class="pagenum">-47-</span>des Anglais; je préfère Boecklin, Lembach, s'il
-faut choisir dans les écoles étrangères de romantiques
-académiques&hellip;» Un de mes amis écrit ses
-romans en face d'une reproduction de l'<i>Amour et
-la Vie</i>. Comme je lui demandais ce qu'il savait de
-Watts, il me répondit: «Rien ou presque rien;
-les peintres me disent que c'est un mauvais
-peintre vieux jeu, quelque chose comme un&hellip;
-Élie Delaunay, est-ce vrai? Cette composition
-est charmante, j'ai depuis longtemps chez moi
-cette photographie de l'<i>Amour et la Vie</i>&hellip; un
-ancien souvenir d'Exposition universelle&hellip;
-Alors, ça ne vaut rien? Peinture pour littérateurs?»</p>
-
-<p>Non, Watts fut, nous le dirons tout à l'heure,
-un peintre pour les peintres. Si, à propos de
-Watts, j'avais fait allusion à Fantin, à Ricard et
-à Gustave Moreau, c'était pour donner dans un
-magazine, en regard de reproductions en blanc
-et noir, quelque idée de la «matière» parfois
-grenue, un peu cotonneuse ou trop travaillée et
-trop «cuite», qui alourdit des toiles telles que la
-<i>Jeunesse et la Mort</i>, telle composition, tels portraits
-d'entre 1870 et 1880. La technique perdit sur le
-tard, en souplesse, la brosse s'empâta; certaines
-figures nues semblent modelées comme des maquettes
-de sculpteur. Les tableaux de Watts ne
-sont pas toujours «de la belle peinture» et Watts,
-à la fin de sa longue existence, parut plus soucieux
-<span class="pagenum">-48-</span>d'exprimer des idées que de nous donner
-des jouissances visuelles.</p>
-
-<p>«Peintures à idées»! Mais Odilon Redon
-n'est-il pas un peindre à idées? Pourquoi un
-Redon est-il défendu passionnément par ceux qui
-collectionnent des Van Gogh et des Cézanne, et
-qui n'accueilleraient pas dans leur galerie un
-Gustave Moreau ou un Watts? Odilon Redon est-il
-plus que Gustave Moreau, un peintre?</p>
-
-<p>Le prestige des méconnus et des «ratés» a perverti
-l'opinion. Les merveilleuses <i>Curiosités esthétiques</i>
-de Baudelaire, critique infaillible; les livres
-de Huysmans, de Duranty; les propos de Degas,
-de Renoir sur Cézanne, rapportés par des chroniqueurs,
-mirent en circulation un langage spécial
-depuis qu'un marchand de tableaux posa sur le
-même chevalet qu'un Fromentin, un Henner, ou
-un Daubigny par lui recommandés naguère à sa
-clientèle, quelque figure de Cézanne et s'exclama:
-«Formidable»! Or les jeunes gens parlent de ce
-qu'on leur montre.</p>
-
-<p>La carrière d'un artiste est jugée du même
-point de vue que l'est son &oelig;uvre, par nous autres,
-modernes, pour qui une vie de peintre a plus d'intérêt,
-si elle fut tourmentée, humble, difficile. Le
-génie semble être le privilège de ceux qui luttent
-pied à pied, contre l'indifférence et l'incompréhension
-de leur époque. Nous sommes blessés
-en constatant la chance des autres. Il est peu d'exceptions
-<span class="pagenum">-49-</span>à ce point de vue social du critique français.
-Frédérick Watts ne fut pas un martyr. Peut-on
-citer Puvis de Chavannes?</p>
-
-<p>Il ne commença, d'ailleurs, à se faire vraiment
-connaître que vers cinquante ans, et Chavannes,
-quoique avide autant qu'un Meissonier de récompenses
-officielles, garda son indépendance avec
-jalousie, même comme Président d'une grande
-Société. Il recevait, le matin, journalistes et élèves,
-dans sa petite chambre de garçon, contre l'atelier
-de la place Pigalle où il ne travaillait jamais. Il
-dissimula sa vraie existence d'homme privé,
-il ne se fût pas laissé confondre avec un
-Meissonier ou un Carolus Duran, Présidents
-aussi de la Société des Beaux-Arts, tout en
-sachant, à certaines heures, porter croix et
-rubans sur une poitrine bombée de maréchal de
-France, et recevoir des hommages dans les banquets
-nationaux. Mais il ne fut pas de l'Institut!</p>
-
-<p>Il est peu de tâches plus difficiles à notre époque
-que de concilier la politique d'une carrière officielle
-et la noblesse d'une vie de grand artiste. Or,
-Frédérick Watts fut un grand peintre et un «officiel»,
-un grand gentleman (comme un homme
-d'État au temps de la reine Victoria), et un reclus.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Son exposition posthume à <span lang="en" xml:lang="en">Burlington House</span>
-formait, quoique incomplète, un vaste musée. En
-<span class="pagenum">-50-</span>y pénétrant, on était saisi de remords et comme
-d'une honte d'avoir si longtemps vécu, presque
-sans le connaître, si proche de ce superbe vieillard
-qui, en plein Londres moderne, avait été un
-Titien, un Tintoret et un Chateaubriand à la fois!</p>
-
-<p>Il fut un poète et un érudit, non pas invisible
-ainsi que Gustave Moreau, mais mêlé au
-monde, comme l'auteur des <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>;
-et il portraitura les «beautés à la mode»,
-les illustrations de la littérature, de la science et
-de la politique, par devoir d'<i>historien</i>, en ami, en
-grand seigneur chez lequel passe toute personne
-qui porte un nom, ou possède une valeur. Ayant
-eu le bonheur de réaliser ses désirs, il léguait à
-la Nation&mdash;tant pour la <i lang="en" xml:lang="en">National Portrait Gallery</i>
-que pour la «Tate» (musée du Luxembourg
-britannique)&mdash;plusieurs centaines de ses
-ouvrages, qui n'iraient jamais chez le commissaire-priseur.
-Il dictait le jugement de la postérité
-et choisissait sa place à côté de Turner.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, l'on visite, dans la <span lang="en" xml:lang="en">Tate Gallery</span>,
-une salle Turner, tendue d'une soie rouge, semblable
-à celle que le paysagiste choisit pour sa
-propre demeure, comme fond à ses tableaux.
-L'Angleterre, reconnaissante, reconstitua le cadre
-original de ces poèmes peints, les plus belles
-pages de son <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle; la même piété patriotique
-a réservé des galeries pour l'&oelig;uvre du portraitiste
-<i>national</i>, que fut Watts, et pour ses compositions.
-<span class="pagenum">-51-</span>Il n'en est pas une qui ne vaudrait un
-sérieux commentaire. Esprit d'une rare supériorité,
-Watts avait fait le tour des philosophies,
-des religions, compris les mythes de l'humanité.</p>
-
-<p>«L'art de Watts se tient au-dessus des conditions
-physiques», a-t-on écrit; «il remonte aux
-origines de l'humanité, à ses mythes, et fait revivre
-les plus anciennes traditions.» Nous ne
-pourrions donner qu'une trop vague notion d'un
-cycle philosophique qui se développe d'un bout
-à l'autre, avec une rigueur absolue, car les illustrations
-seules pourraient le faire comprendre.</p>
-
-<p>La mort a surtout préoccupé Watts; elle rôde
-à travers son &oelig;uvre. Watts la figure comme une
-amie bienfaisante et secourable à qui le soldat, le
-prince, le mendiant rendent un égal et fraternel
-hommage. «La maladie repose sa tête sur les
-genoux hospitaliers de l'endormeuse; l'enfant
-joue ingénûment avec son linceul». «Dans la <i>Cour
-de la Mort</i>, un nouveau-né sommeille contre le sein
-de la macabre majesté; le silence et le mystère
-gardent le seuil de son palais.»</p>
-
-<p>Dans l'<i>Amour et la Vie</i>, une mince jeune femme,
-aux lignes exquises, est l'emblème de la fragilité
-humaine, de sa faiblesse et de sa force à la fois.
-«L'humanité monte la rude pente de l'animalité
-à la spiritualité.»</p>
-
-<p>La plupart de ces allégories sont chargées de
-<span class="pagenum">-52-</span>symboles qui m'échappent parfois. Watts, moraliste
-et idéologue, avait le désir d'enseigner,
-comme nous le verrons.</p>
-
-<p>Je ne tenterai pas ici d'étudier le philosophe;
-quant au peintre, quelque style dont il ait cru
-ou voulu se rapprocher,&mdash;antiquité, moyen âge&mdash;il
-conserve sa manière propre et très moderne.
-Appelons le un post-raphaélite. Il marcha seul,
-à côté des pré-raphaélites, demeurant un isolé
-comme tous les grands créateurs. Si sa pensée
-plana sur des cimes d'où nous sommes exclus, il
-fut d'ailleurs un réaliste. A côté de sa fameuse
-«Espérance», les yeux bandés, accroupie sur le
-globe terrestre, et qui pince la dernière corde de
-sa harpe, vous verrez, du Watts réaliste, certain
-attelage de brasseur, un fardier, des chevaux
-fumants dans une rue de Londres, sous la conduite
-d'un gars aux vêtements de cuir, et qui
-font de loin penser à Gustave Courbet. L'harmonie
-bleu-turquoise de l'<i>Espérance</i>, tableau trop
-littéraire, et la peinture robuste des <i>Fardiers</i>, les
-rouges, les oranges de ce splendide morceau sont
-deux aspects d'un art presque trop riche et dont
-se méfient les apôtres de «l'art circonscrit».</p>
-
-<p>Watts est aussi grand dans un morceau de
-nature morte que dans ses fresques du Hall de
-<span lang="en" xml:lang="en">Lincoln Inn's Field</span>, au Temple. Lors de son
-exposition posthume à <span lang="en" xml:lang="en">Burlington House</span> (<span lang="en" xml:lang="en">Royal
-Academy</span>), <i>Fata Morgana</i>, <i>Paolo et Francesca</i>, <i>Le
-<span class="pagenum">-53-</span>Jugement</i>, <i>Prométhée</i>, <i>Orphée et Eurydice</i>, <i>Endymion</i>,
-<i>la Mort couronnant l'Innocence</i>, centaines
-de sujets didactiques, philosophiques, voisinaient
-avec des portraits majestueux (tels que le Tennyson),
-ou familiers; documents sans pareils sur la
-société anglaise au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Dans une étoffe,
-des accessoires, une fleur, Watts a des délicatesses
-inattendues, des raffinements aussi rares
-que ceux de Whistler. Dans le portrait de Lady
-Margarett Beaumont et de sa fille, qui date de
-1859, une certaine robe gris-lilas, est d'une
-«matière» de pétale d'iris, où Alfred Stevens<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>
-excella.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Alfred Stevens, le Flamand; ne pas confondre avec l'Anglais
-du même nom, peintre et sculpteur, très grand artiste complètement
-ignoré en France, et contemporain de Frédérick Watts.</p>
-</div>
-<p>Je ne connais point d'esquisses, par Watts;
-toutes ses toiles sont <i>achevées</i>, menées jusqu'au
-bout, en une maîtrise tranquille, qui déconcerte
-quelque peu et dérange nos habitudes.</p>
-
-<p>Watts ne rencontra pas les obstacles que tant
-de jeunes artistes ont souvent à surmonter. Ses
-dispositions furent favorisées par un père et un
-grand-père clairvoyants. Élève des <i>Écoles de l'<span lang="en" xml:lang="en">Academy</span></i>
-dès dix-huit ans, puis du sculpteur Behnes,
-il débuta par un coup de maître. Comme perfection
-technique, il ne dépassa jamais l'étonnant
-<i>Héron blessé</i>, une toile qui peut être mise à côté
-de n'importe quel chef-d'&oelig;uvre hollandais, et
-<span class="pagenum">-54-</span>supérieure à Fyt. Après un premier concours
-pour la décoration du Parlement, en 1843, il
-passa quatre années à Florence, chez Lord Holland,
-ministre britannique près la cour du grand-duc
-de Toscane. Là, et dans ses voyages à travers
-l'Italie, il acquit, comme sir Joshuah Reynolds,
-toutes les connaissances que comportait encore,
-dans ce temps-là, le métier de peindre. Lord
-Holland était un esprit éclairé, un grand seigneur
-fastueux, le propriétaire de ce château et de ce
-parc de <span lang="en" xml:lang="en">Holland House</span>, qui sont comme un
-comté dans l'intérieur de Londres&mdash;alors le
-rendez-vous de la société, des littérateurs et des
-artistes, comme des diplomates et des princes.</p>
-
-<p>Le jeune Watts fut, à la légation d'Angleterre
-à Florence, plutôt un secrétaire d'ambassade qu'un
-élève peintre en tournée d'études.</p>
-
-<p>Malgré les charmes de l'Italie, qui retiennent
-parfois les Anglais pour toujours, Watts retourna
-à Londres, concourut encore pour un panneau à
-la Chambre des Lords, il fut victorieux. Ce panneau
-représente Saint-Georges et le dragon. A
-partir de 1848, ce fut une succession vertigineuse
-de tableaux de chevalet et de portraits, dont chacun
-a une particularité d'exécution ou de conception:
-paysages symboliques, tels que le <i>Retour de
-la Colombe</i> après le déluge; quelques toiles d'intimité
-à la Fantin, dont certaine femme assise sur
-un canapé. La <i>Femme au canapé</i> appartient encore
-<span class="pagenum">-55-</span>à la période des savants glacis et des «jus» à
-la Delacroix. L'&oelig;uvre de Fantin et de Whistler,
-que je venais de voir d'ensemble quand fut
-exposée celle de Watts, semble chiche, à côté d'une
-telle abondance, de cette effarante prodigalité;
-il est probable que l'une quelconque des toiles
-(non symboliques) de Watts serait fameuse
-parmi celles de nos petits maîtres préférés. Mais
-pour lui, elles n'étaient rien.</p>
-
-<p>Nous passâmes près de Watts, un peu comme
-le touriste devant un palais dont il croit que la
-porte ne s'ouvre pas au public. C'était le temps
-des écoles qui durèrent trois ans, des auteurs <i>d'un
-livre</i>, des hommes qui s'emprisonnèrent dans un
-système, par crainte d'être appelés «versatiles».
-Watts se renouvelait, parce qu'il avait toujours
-plus à donner, puisant aux sources que lui
-offraient l'histoire et la grande culture classique.
-Il fut à la plupart de ses confrères peintres ce
-qu'est un Balzac à un Jules Renard, un Shakespeare
-à un Alexandre Dumas.</p>
-
-<p>De rester auprès de votre poêle, ne veut point
-dire que vous soyez Descartes.</p>
-
-<p>Watts se nourrissait «des anciens et des habiles
-modernes», comme écrit La Bruyère; «on
-les presse, on en tire le plus que l'on peut,
-on en renfle ses ouvrages, et quand, enfin, l'on
-est auteur et que l'on croit marcher tout seul,
-on s'élève contre eux, on les maltraite, comme
-<span class="pagenum">-56-</span>ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont
-sucé, qui battent leur nourrice.»</p>
-
-<p>Mais Watts ne maltraita point les siennes. Il
-s'était «nourri des anciens et des habiles
-modernes», comme on pouvait l'être au siècle de
-La Bruyère, quand «l'honnête homme» avait sa
-place réservée pour cultiver ses talents et son
-esprit à l'ombre des portiques, dans un beau
-parc dont il avait la jouissance, sinon la
-propriété, et où il se croyait établi pour toujours.</p>
-
-<p>Frédérick Watts était comme locataire à vie de
-la famille Holland. Le vieux lord décédé, Watts
-habita une maison de Kensington, toute proche
-du château, qui est, lui aussi, une anomalie dans
-la Londres moderne.</p>
-
-<p>Je n'oublierai jamais les deux heures que je
-goûtai, vers 1880, chez le vénérable vieillard. Sa
-maison de Holland Park n'était qu'ateliers et
-galeries. Dès l'entrée, on se sentait apaisé, dans
-la «sérénité de l'art pur». C'étaient des salons
-pleins de précieux objets où deux dames qui
-adoucirent sa fin, <i>glissant</i> comme des ombres,
-allaient et venaient, occupées à garnir de fleurs
-des vases et des coupes. Du jardin, dans le goût
-archaïque anglais, filtrait la lumière d'une belle
-journée de juin; on apercevait, au travers des
-petits carreaux aux losanges de plomb, le cavalier
-héroïque, <i>l'Énergie physique</i>, dû au ciseau de
-<span class="pagenum">-57-</span>Watts, et dressé au milieu des allées de sable
-rouge; la mémoire pleine d'un passé illustre,
-l'artiste me raconta des anecdotes sur des Français
-de naguère, sur la société du duc d'Orléans;
-puis, apprenant que j'étais peintre, il porta des
-jugements inattendus sur nos confrères, car il
-était aussi renseigné sur ceux-ci que sur les
-Vénitiens du <small>XVI</small><sup>e</sup>. Le maître me «raconta» les
-portraits dont il était entouré, et une certaine
-toile, déjà ancienne, une femme dans une robe
-florentine à crevés de satin, soutachée de perles,
-dont il repeignait le fond.</p>
-
-<p>Watts n'avait vu que les beaux aspects de la
-vie, évolué qu'en les milieux les plus polis, fréquentant
-de hautes intelligences dignes de la sienne.</p>
-
-<p>Une telle existence ne vaut-elle pas la peine
-d'être vécue?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Mais n'est-il pas trop tard pour parler de
-Watts, que je voudrais faire aimer et mieux connaître?
-Je crains de suggérer à des Français la
-sorte d'opinion qu'ils se firent d'un Théodore
-Chassériau, d'un «homme distingué», d'un
-dandy; ou qu'un «avant-garde» ne me réponde,
-comme me l'écrivait quelqu'un de «distingué»
-en sortant de la Tate Gallery: «Les Anglais ont,
-comme les Belges, leur musée Wirtz&hellip;»?</p>
-
-<p>Watts, non moins que Chassériau, fut «un
-<span class="pagenum">-58-</span>homme distingué», horrible insulte! Mais, avec
-son pinceau, il fut le très puissant créateur d'un
-vaste cycle où les Dieux, les Héros, fraternisent
-avec les personnages du siècle dernier. Si je n'ose
-le comparer à Delacroix, c'est que je suis moi-même,
-avant tout, sensible à cette qualité inanalysable
-de «peinture» sensuelle, que possédait
-Delacroix, comme Rubens, comme Fragonard,
-comme Manet et Renoir&mdash;qualité qu'on «palpe»
-parfois chez Watts, mais qu'il perd quand il
-devient trop «cérébral».</p>
-
-<p>Mais quel que soit son moyen d'expression, on
-ne résiste pas à l'admiration qu'inspire la magnitude
-de sa pensée. Chesterton nous le présente
-ainsi: «Voici un homme dont la dépréciation
-de soi-même est intérieure et essentielle, dont
-la vie est d'un moine, le caractère d'un enfant,
-et il a au fond de son âme un si inconscient et
-colossal sens de sa grandeur, qu'il peint comme
-si son &oelig;uvre devait avoir plus de durée que la
-Croix dans la Cité Éternelle. Adolescent, il s'attendait
-à peine aux applaudissements du public;
-comme vieillard, il s'étonne encore de ses
-succès; mais dans son adolescence anonyme,
-comme dans sa silencieuse vieillesse, il peint
-comme un qui, du haut d'une tour, abaisserait
-ses regards, à travers la perspective des siècles,
-sur des temples fantastiques et d'inconcevables
-républiques.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-59-</span>»L'esthétique et la morale d'un Watts ne sont
-pas, comme chez la plupart de ceux nés artistes,
-des sujets à somptueux discours, à développements
-pour conférences et dont il y aura des
-profits personnels à tirer; mais une règle de
-vie, comme de se lever de bonne heure, d'être
-consciencieux, c'est-à-dire: ou bien un principe,
-ou rien du tout.»</p>
-
-<p>Aussi bien, comme Chesterton le fait remarquer,
-la <i>morale</i>, l'évangélisation, dirions-nous, un
-besoin si caractéristique de la vertueuse époque
-victorienne, ce grand portraitiste ne s'en peut pas
-départir, Watts la tient pour son principal devoir,
-sans pour cela cesser d'être peintre; sa morale
-s'incorpore à son &oelig;uvre de peintre. Son individualité
-n'en est jamais offusquée, quoique Watts
-rentre toujours, de parti pris, dans l'<i>Universel</i>,
-et refuse de regarder l'univers du point de vue
-de l'individu&mdash;ce qui, d'autre part, donne à un
-artiste plus d'acuité, de <i>personnalité</i>&mdash;et c'est là
-un des traits essentiels d'un homme comme Frédérick
-Watts et, à la fois, de son époque. Nous
-le présentons au lecteur français, autant comme
-un document historique, que comme un peintre.
-Il étonnera, par la multiplicité de son entreprise
-humanitaire, les jeunes gens de notre aujourd'hui,
-tout dévoués aux «essais», volontiers
-spécialistes, qui se renferment dans un étroit
-cercle d'expériences et se plaisent à l'ésotérisme,
-<span class="pagenum">-60-</span>cherchent à n'être point compris du <span lang="la" xml:lang="la">vulgus</span>.
-Watts n'a pas non plus composé des tableaux
-dont le symbole fût toujours clair; néanmoins, il
-prétend instruire, il peint pour que ses toiles
-soient vues par des illettrés, aussi bien que
-par des «intellectuels», il tient à l'opinion du
-peuple et lui lègue son &oelig;uvre didactique.</p>
-
-<p>«<i>Il insiste sur les symboles universels, écarte ceux
-qui seraient locaux, ou temporaires, même si le lieu
-est tout un continent, et la durée une série de siècles&hellip;</i>»</p>
-
-<p>Il lui eût été facile et d'un plus sûr effet&mdash;a-t-il
-souvent répété&mdash;de rendre plus intelligible
-le sens d'un de ses tableaux, en y introduisant
-quelque image, quelque trait populaire et d'actualité;
-mais il ne daigne, car malgré son désir
-de clarté, son instinct le mène plus loin. Nous
-ne voyons pas de crucifix pendu au-dessus de
-la tête de l'<i>Heureux guerrier</i>, ni de couronne
-impériale, ni d'accessoires héraldiques, symboliques,
-dans le <i>Mammon</i>; ni une <i>machinerie théologique</i>,
-dans la <i>Cour de la Mort</i>. (Chesterton).</p>
-
-<p>Ces adjuvants qui tenteraient sa main, Watts
-les repoussa parce qu'ils lutteraient avec sa stupéfiante
-ambition de peindre pour tous les peuples,
-pour tous les siècles!</p>
-
-<p>Et ici, me posera-t-on la question: vous disiez
-tout à l'heure que Watts avait vécu comme un
-moine; or, vous l'avez montré comme un homme
-du monde, presque un Chateaubriand, et maintenant
-<span class="pagenum">-61-</span>selon vous cet ambitieux peint pour les
-siècles!</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Eh! bien, oui: un artiste a pu nous offrir ce
-paradoxe vivant, dans la société qui disparaît et
-dont la tête de Mr. Balfour évoque le souvenir.
-Mais il y aurait trop à dire pour rendre ce cas
-tout à fait clair, et il faudrait aborder des questions
-presque de l'ordre religieux. «Watts réalise
-le grand paradoxe de l'Évangile: «Il est humble,
-mais prétend hériter la Terre». «L'universalisme
-prêché par Watts et les autres génies de
-l'époque victorienne était, on le conçoit, sujet à
-certaines spécialisations, qu'il n'est point nécessaire
-d'appeler «limitations». Comme Matthew
-Arnold, le dernier et le plus sceptique d'entre
-ceux qui exprimèrent leur idée fondamentale
-dans la forme la plus désintéressée et philosophique,
-ces hommes soutenaient «que la règle
-morale constitue les trois quarts de la vie». La
-seule idée qu'il puisse exister quelque chose de
-plus important que la morale, leur eût paru
-sacrilège, ce en quoi ils avaient raison, quoiqu'ils
-fussent partiaux, ou partisans; ils n'observaient
-point le maintien de l'«universalité», dans leur
-critique&hellip; Nous ne reprochons pas à Watts cette
-attitude comme une faute, car il met une borne à
-un point défini, à la façon des anarchistes eux-mêmes;
-<span class="pagenum">-62-</span>il est dogmatique, comme le sont tous
-hommes raisonnables.» (Chesterton).</p>
-
-<p>Il nous a bien fallu toucher quelques mots sur
-l'«Universalisme» (comme disent les Anglais) de
-Watts, parce que c'est là une des particularités
-dominantes des esprits de sa race, et de son temps
-même. Herbert Spencer ne s'est-il pas dévoué à
-une entreprise aussi gigantesque que celle de
-Dante, à «un inventaire, ou un plan de rien moins
-que l'univers», allant jusqu'à mettre à leur
-place, «et scientifiquement», la foi brûlante des
-martyrs, comme les plus abruptes nouveautés du
-monde moderne? Nous sommes ébahis et un peu
-épouvantés par ces individus, si différents de nous
-et qui, comme Gladstone, «abattaient des forêts,
-par manière d'exercice récréatif, ou Stuart Mill,
-qui, dans son enfance, avait déjà lu la presque
-entière littérature de toutes les langues». Et
-Chesterton explique l'indépendance de Watts, son
-détachement, au-dessus de la mêlée, par la magnifique
-solitude dans le travail, dont ses illustres
-contemporains lui donnaient l'exemple.</p>
-
-<p>Combien nous aimons, dans la vie de Watts,
-le mélange d'une délicate sensibilité, d'une modestie
-quant à sa <i>personne</i>, et la hauteur du but
-qu'il poursuit! Quelle leçon, pour nous, qui exhibons
-avec orgueil le moindre croquis, la page la
-plus bâclée, que nous signons comme un manifeste
-historique!</p>
-
-<p><span class="pagenum">-63-</span>Notre éloignement, notre mépris dirais-je, pour
-l'allégorie et le symbole en peinture, sont dus à
-la médiocrité, sinon à la niaiserie des artistes qui,
-au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, ont pratiqué ce genre. Un esprit
-distingué, comme Gustave Moreau, nous rebute
-autant que de moindres nous apprêtent à rire.
-Chesterton écrit fort justement que la plus valable
-objection à l'allégorie se fonde sur ceci: que
-l'allégorie implique «l'imitation d'un art par un
-autre» et sur notre foi en la perfection, l'infaillibilité
-du verbe. Elle serait une sorte de pléonasme,
-comme un mot composé dans lequel l'un
-des éléments figure deux fois. «Le mot <i>allégorie</i>
-est lui-même une allégorie.»</p>
-
-<p>Or ce jugement, tout arbitraire, ne saurait
-toucher Watts qui, quoi qu'on ait dit, est moins
-littéraire qu'humain, et dont les tableaux nous
-invitent plutôt à penser sur un thème, mais qui
-suffisent d'abord à nous émouvoir plastiquement.
-Ne prenons pas <i lang="en" xml:lang="en">The Dweller in the innermost</i>,&mdash;traduirais-je
-<i>La Vie intérieure</i>?&mdash;ni <i>l'Orphée et
-Eurydice</i>, mais <i lang="en" xml:lang="en">Hope</i> (l'Espérance), dont la reproduction
-est si connue. Je voudrais citer toute la
-page où Chesterton se demande ce que le spectateur
-déchiffrerait en cette figure mélancolique
-d'une si belle arabesque&hellip;</p>
-
-<p>Sa première pensée serait que le titre est
-<i>Désespérance</i>; sa seconde: qu'il y a erreur dans
-le catalogue; la troisième: que le peintre était
-<span class="pagenum">-64-</span>fou. Mais s'il se dégageait de sa prime inquiétude
-et qu'il fixât attentivement cet étrange
-tableau crépusculaire, il se développerait petit à
-petit en lui, une indéfinissable, mais puissante
-sensation; et alors, que <i>verrait-il</i>? quelque chose
-pour quoi il ne possède point de vocable, quelque
-chose de trop vaste pour qu'aucun &oelig;il ne l'ait
-perçu, de trop secret pour qu'aucune religion ait
-pu l'exprimer, même comme une doctrine ésotérique.
-Debout, devant cette toile, le spectateur se
-trouve tête à tête avec une grande vérité; il
-s'avise qu'en nous, quelque chose est sur le point
-de s'évanouir, mais ne disparaît jamais; une foi
-à laquelle il semble toujours que nous disions
-adieu, et qui néanmoins s'attarde indéfiniment,
-une corde toujours tendue à se rompre, mais qui
-pourtant ne se brisera jamais; et qu'en nous, ce
-qu'il y a de plus délicat, de plus fragile, de plus
-mystérieux, est en vérité au fond de nous-mêmes
-l'indestructible. Il connaît un grand fait moral:
-à savoir qu'il n'y a jamais eu un âge de Foi,
-d'assurance totale. La Foi a toujours le dessous;
-elle est battue, mais elle survit à tous ses conquérants.
-Le désespérant bavardage moderne sur
-les siècles d'obscurantisme et les autels chancelants,
-la fin des dieux et des anges: tout ce
-verbiage est vieux comme le monde; des lamentations
-sur les progrès de l'agnosticisme, il y a
-des traces dans les sermons des moines des âges
-<span class="pagenum">-65-</span>de ténèbre; on trouverait dans l'Iliade les malédictions
-adressées à la jeunesse impie. La Foi
-n'abandonne jamais les mortels, et cependant,
-avec une audacieuse diplomatie, menace de les
-quitter, et elle est demeurée chez tous les rois,
-toutes les foules, les a régis sous des airs d'un
-pèlerin qui passe. Elle a réchauffé, éclairé l'humanité,
-depuis le premier jour du jardin d'Eden,
-avec des rayons éternels, mais ceux d'un incessant
-coucher du soleil. Dans ce tableau de
-mystère, la malice (de la foi) se trahit presque.
-Personne ne peut donner un titre exact à cette
-toile; mais Watts, l'auteur, l'appela l'<i>Espérance</i>.
-Et il est remarquable que ce titre ne soit point,
-comme le pensent ceux qui l'estiment <i>littéraire</i>, la
-réalité sous le symbole, mais un autre symbole
-pour la même vérité, ou plus exactement, une
-autre image qui illustre un autre aspect de cette
-même vérité si complexe. (Je traduis à peu près.)</p>
-
-<p>Deux hommes ont senti, sous le mot <i lang="en" xml:lang="en">Hope</i>,
-quelque chose de violent et d'invisible. Le spectateur
-a prononcé ce mot; et l'artiste a peint un
-tableau en bleu et vert. Ce tableau est insuffisant;
-le terme est faible: néanmoins entre l'un et
-l'autre, comme deux anges qui calculeraient une
-distance, ils situent un mystère, et l'un de ceux
-que, des centaines de siècles, l'homme a tâché
-de percer, et qui lui échappent encore.</p>
-
-<p>«Le titre n'est donc pas tant la matière, la
-<span class="pagenum">-66-</span>substance d'une des &oelig;uvres de Watts, qu'une épigramme
-dont cette peinture est le prétexte. C'est une
-tentative pour suggérer, en s'emparant de l'instrument
-d'un autre métier, l'intention qu'a eu le
-peintre en employant ses pinceaux. Watts appelle
-son &oelig;uvre «Espérance», et c'est peut-être le
-meilleur titre, puisqu'il nous remémore ce fait,
-trop oublié, que Foi, Espérance, Charité, les trois
-vertus théologales des Chrétiens, sont aussi les
-plus <i>gaies</i>. Le paganisme n'est point gai, mais
-plutôt tristement noble; l'esprit de Watts, en
-général mélancolique et noble aussi, se rapproche
-ici du mysticisme à proprement parler, de celui
-qui est gonflé de secrète passion et de réconfortante
-foi, tel Fra Angelico, ou Blake. Mais quoique
-Watts appelle cette formidable chose l'<i>Espérance</i>, il
-vous est loisible de l'appeler Foi, Vitalité, Volonté
-de Vivre, Religion de demain matin, Immortalité
-de l'Homme, Amour de Soi-même, ou
-Vanité: la clef du mystère qu'est l'homme
-survivant à tout et qu'il n'y ait pas sur terre de
-<i>pessimiste</i>&hellip; «S'il existait quelque part un homme
-qui eût perdu toute <i>espérance</i>, son visage nous
-frapperait dans une cohue, comme un coup
-violent; qu'il se pende, celui-là, ou devienne
-premier ministre, peu importe; cet homme-là
-est un mort.»</p>
-
-<p>Je n'ai pas résisté à la tentation d'évoquer ces
-lignes de G. K. Chesterton, quoique le plus
-<span class="pagenum">-67-</span>brillant morceau de littérature n'ait rien à voir
-avec un tableau, et surtout avec un chef-d'&oelig;uvre;
-mais j'aperçois là, en noir sur blanc, la pensée de
-la sereine Albion de mon enfance, celle de
-Mr. Balfour, celle des héros que Watts a portraiturés:
-Carlyle, Manning, Leslie Stephen, Matthew
-Arnold, Stuart Mill, Robert Browning, Tennyson,
-Meredith, Lytton, William Morris, D. G. Rossetti,
-les mélancoliques et les gais, les croyants et les
-athées, les grands hommes de Victoria, reine de
-Grande-Bretagne, impératrice des Indes.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>J'aimerais de m'étendre davantage sur l'exceptionnel
-portraitiste Frédérick Watts, plutôt que sur
-le peintre de sujets. Après tout, il est à peu près
-oiseux de discuter si sa morale, si son enseignement
-par l'art plastique, sont les traits qui
-l'honorent le plus. Quelle est la parenté qui unit
-la morale et l'esthétique, y en a-t-il une, entre
-elles? Questions qui laisseraient bien froids la
-plupart des lecteurs français, en 1919&mdash;peut-être
-à tort&mdash;et quoiqu'on puisse prévoir un retour
-prochain aux spéculations de cet ordre. Mais est-ce
-ici le lieu d'indiquer les deux buts vers lesquels
-semble s'orienter une ardente jeunesse? Est-ce
-ici qu'il convient d'indiquer les deux buts si
-éloignés en apparence, et peut-être bien voisins,
-vers quoi semblent se diriger nos jeunes artistes?
-<span class="pagenum">-68-</span>Néanmoins, Watts fut le contraire d'un portraitiste
-littéral. S'il n'a pas <i>déformé</i> le visage humain,
-il en a extrait l'élément spirituel; en tant que
-dessinateur et peintre, il est le continuateur des
-maîtres, mais il y a quelque chose de tout à fait
-neuf dans sa conception du portrait.</p>
-
-<p>«Ses modèles n'étaient point toujours satisfaits
-de son interprétation. Comme il me l'a dit, lui-même,
-quand Carlyle vit son image sur la toile
-qu'achevait Watts, l'historien s'écria: «Vous
-avez fait de moi un laboureur fou». Les amis de
-William Morris, dont la beauté était célèbre&mdash;il
-ressemblait à un Zeus&mdash;ne la retrouvèrent pas
-dans ce visage que Watts avait fait émerger,
-violent, sanguin, les yeux injectés, d'un fond
-vert profond, où quelque feuillage métallique
-accroche la lumière.» Chaque portrait de Watts
-est, non pas une recherche nouvelle et voulue (car
-ils sont tous différents les uns les autres, comme
-présentation), mais, chaque fois que le modèle
-pose devant le maître, celui-ci semble voir en
-même temps que l'homme ou la femme qu'il a
-assis sur la plate-forme, l'&oelig;uvre, l'existence, le
-présent et le passé de ces personnes; et s'oubliant
-lui-même, saisi d'un respect religieux pour la
-créature humaine qu'il recrée et immortalise avec
-ses pinceaux, il les revêt d'un caractère de
-noblesse, les pare tels qu'il veut que la postérité
-les imagine.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-69-</span>Cette conception héroïque du portrait ne date
-pas des débuts de sa carrière; quant à nous,
-nous préférons certaines toiles familières que
-nous avons citées; mais parmi les centaines dont
-s'honore la <i lang="en" xml:lang="en">National Portrait Gallery</i> de Londres,
-ceux surtout des quarante dernières années, il
-en est peu qui ne décèlent un souci d'épurer les
-visages de toute trivialité, d'insister précisément
-sur ce qu'aujourd'hui nous appelons les traits
-caractéristiques, disons: la grimace, la caricature.</p>
-
-<p>Watts&mdash;écrit Chesterton, comme nous l'avons
-écrit d'Ingres&mdash;s'agenouille devant son modèle,
-officie; mais tandis que Ingres fait une oraison à
-la nature, à la chair, au corps, Watts s'incline
-devant l'esprit, le génie, devant le héros.</p>
-
-<p>Mais le hasard fit que la plupart de ses
-«<span lang="en" xml:lang="en">sitters</span>» fussent dignes d'être ainsi traités.
-Eût-il été un mauvais peintre, il nous importerait
-peu qu'il ait mis un symbole dans sa nature-morte
-du <i>Héron mort</i>, ou dans le masque d'une
-actrice. Mais il était, répétons-le, avant tout, un
-peintre.</p>
-
-<p>Frédérick Watts, chargé d'ans, ressemblait à un
-Tintoret, sous sa calotte de doge, quand il me
-reçut dans sa maison, à <span lang="en" xml:lang="en">Holland House</span>, avec ce
-sourire d'adolescent et cette grâce aisée qui plaisent
-tant en Mr. Balfour. Disons-nous bien que
-nul ne verra plus jamais sur un visage de
-<span class="pagenum">-70-</span>vieillard moribond, ce reflet si doux d'une longue
-vie, pourtant agitée par les passions, remplie par
-un labeur acharné et une intense production.
-L'âge n'éteint pas cette lueur, qui nimbait le front
-du grand artiste; il s'en alla, convaincu qu'il
-avait travaillé pour le bien de son pays, qu'il
-avait éduqué ses concitoyens; il avait accompli de
-son mieux une tâche morale, moralisatrice, et
-cela il l'avait pu faire, parce qu'il occupait sa
-place normale dans la société. Cette place ne lui
-avait point été contestée à toutes les heures du
-jour, comme l'est à chacun de nous la moindre
-langue de terre que nous occupons ici-bas, ou la
-plus modeste supériorité.</p>
-
-<p>Mr Balfour, Frédérick Watts: visages de paix,
-de sérénité, de candeur, figures dont la guerre a
-brisé le moule! Il ne sera donc plus permis aux
-«intellectuels» de vieillir sans se courber et sans
-rides, avec ce teint vermeil que nos devanciers
-avaient parfois comme les ruraux, qui évitèrent
-la Ville?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-71-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">LES DAMES DE LA GRANDE-RUE<br />
-(<span class="sc">Berthe Morisot</span>)</h2>
-
-
-<p class="right"><i>Pour Madame Rouart,<br />
-née Julie Manet.</i></p>
-
-<p>Une porte s'ouvre sur le vestibule. Des joues
-rondes et roses de petite fille, un tablier blanc à
-pois: c'est vous, Julie, l'enfant chérie; Julie!
-Votre maman vient de vous faire poser, vous
-courez vers vos jeux. Treillages bleus sur le mur,
-arbustes: un jardinet dans Paris. Des cerises sur
-la crédence de la salle à manger, des fruits dans
-une coupe de cristal. Une bonne, les cheveux un
-peu en désordre, blonde, et point laide, coud
-près de la véranda&hellip; Mais vous connaissez mieux
-que moi l'&oelig;uvre de madame votre mère, et vous
-grandîtes dans ce décor parisien, entre l'avenue
-Victor-Hugo et l'avenue du Bois, qui avait à peine
-cessé d'être l'avenue de l'«Impératrice», quand
-vos parents construisirent leur hôtel, rue de
-Villejust.</p>
-
-<p>Depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place où
-<span class="pagenum">-72-</span>s'élève aujourd'hui un monstrueux monument de
-bronze, rocher de Guernesey et un poète dessus,
-vous souvient-il de ces vieilles masures, ateliers
-d'artistes, de carrossiers; des hangars du garde-meuble
-Bedel, du côté impair de l'avenue d'Eylau,
-(alors celui du terre-plein auquel on accédait par
-des marches, et qui était au niveau du quartier
-des Bassins). Du côté pair, le vôtre, des jardins
-et des parcs: des villas et des maisons de famille.
-C'était, pour madame votre mère, encore un peu
-du vieux Passy.</p>
-
-<p>Plus loin, à partir de l'église Saint-Honoré,
-entre l'avenue d'Eylau (aujourd'hui Victor-Hugo)
-et la rue de la Pompe, un vaste terrain en contre-bas,
-et non bâti, fut longtemps le domaine d'une
-tribu de vagabonds; il y avait là des <i>montagnes
-russes</i>, une sorte de <span lang="en" xml:lang="en">Magic City</span> très primitive; un
-singulier personnage y vivait dans sa cabane,
-un Levantin, disait-on, et qui, vêtu de fourrures,
-un bonnet d'astrakan sur sa tête aux longues
-mèches sales, faisait traîner par des béliers sa
-voiturette, attelage aussi célèbre, au Bois, que ceux
-de madame Rattazzi. Ce quartier assez «louche»
-était celui des acrobates, des employés de l'Hippodrome,
-alors situé entre l'avenue Bugeaud et
-l'avenue Malakoff.</p>
-
-<p>Je passais par là chaque matin en me rendant
-d'Auteuil à la classe; je croisais parfois mademoiselle
-Morisot, une boîte d'aquarelle et un
-<span class="pagenum">-73-</span>«bloc» sous le bras: mademoiselle Morisot dont
-me parlait mon institutrice, la bonne mademoiselle
-Eugénie Fossard, grande autorité parmi «ces
-Dames de Passy». Car «mademoiselle Berthe»,
-votre mère, en était une alors; elle logeait avec
-votre grand'mère et vos tantes dans la rue Guichard,
-plein c&oelig;ur du vieux Passy. Combien elle me
-faisait peur, madame votre mère, avec sa mise
-«étrange», toujours en noir et blanc, ses yeux
-sombres et ardents, son anguleux visage maigre,
-pâle, sa parole brève, saccadée, nerveuse, et sa
-façon de rire quand je lui demandais à voir ce
-qu'elle cachait dans «son bloc»!</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous bien travaillé? me disait-elle,&mdash;pour
-détourner mes questions.&mdash;Mademoiselle
-Eugénie est-elle contente? Et ces demoiselles de
-la villa Fodor, les avez-vous vues ces temps-ci?</p>
-
-<p>Les demoiselles Carré, c'étaient d'autres «Dames
-de Passy», de la province de Paris; bref de ce
-quartier qui n'était ni la ville, ni la banlieue, et
-dont encore aujourd'hui les boutiques, en certaines
-rues autour de Notre-Dame-de-Grâces, ont
-l'aspect, les «articles» même qu'on fabriquait
-avant 1870 et l'odeur&hellip; l'odeur des ruisseaux que
-le baron Haussmann négligeait d'assainir.</p>
-
-<p>La villa Fodor! La cour, les plates-bandes, la
-statue de sa fontaine de zinc, les jardins <i>en
-déclive</i> jusqu'à la rue Raynouard et au parc Delessert;
-le bassin, le jet d'eau: paysage urbain de
-<span class="pagenum">-74-</span>mademoiselle Berthe Morisot, royaume de ces
-dames X et Z., chez lesquelles je rencontrai la
-grande artiste, alors «une» amateur, «une personne
-distinguée! une originale mais <i>très genre</i>!»
-disait-on. «Très genre» signifiait «à la mode»,
-élégante, «qui a du chic».</p>
-
-<p>Valentine et Marguerite, les amies de votre
-maman, furent parmi ses premiers modèles à
-lourd chignon blond dans un filet, et soutenu
-d'une tringle horizontale dont les deux extrémités
-étaient des boules noires; la taille sous les seins,
-le corsage tuyauté et ouvert en c&oelig;ur. Autour du
-col, un velours qui pend sur le dos: le «Suivez-moi
-jeune homme», «très genre», à la villa
-Fodor.</p>
-
-<p>Il est des objets peints par mademoiselle Morisot
-dont elle perpétuera, en les poétisant, la couleur
-et la forme: cachepots en faïence de Gien
-moderne; dedans, un «caoutchouc» aux grosses
-feuilles bêtes; chaises dorées, fauteuils crapauds
-capitonnés, à glands; et ces housses blanches
-dont l'artiste recouvrait presque toujours des
-meubles hideux faits en bois de palissandre.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il y avait donc une Société locale autour de la
-villa Fodor, des familles qui ne dépassaient guère
-l'extrémité de la grande rue de Passy, ou, si elles
-avaient affaire «dans Paris», prenaient le train
-<span class="pagenum">-75-</span>de ceinture. Leur existence était circonscrite entre
-le Ranelagh, la Muette et le Trocadéro; elles se
-visitaient beaucoup, s'invitaient à des goûters où
-chaque dame apportait son ouvrage, des gâteaux
-de chez Petit et les potins d'une gazette «mondaine»
-assez bourgeoise et provinciale, j'imagine,
-quoique plusieurs artistes y prissent part, dont
-mademoiselle Charlotte, la fille du sculpteur Vital-Dubray,
-ensuite madame Albert Besnard. Je me
-la rappelle dans la splendeur de ses dix-huit ans,
-ses manches retroussées sur des bras de déesse,
-modelant un buste de Sémiramis, en présence de
-S. M. Le Khédive. Les dames de la villa, les
-dames de Passy faisaient cercle dans l'atelier de
-la jeune statuaire, où l'on allait répéter <i>La Ciguë</i>,
-comédie d'Émile Augier, mise en scène par Got,
-un autre voisin, solitaire du hameau Boulainvilliers.</p>
-
-<p>Berthe Morisot, l'arrière petite-nièce de Fragonard,
-n'est-ce pas Madame? a grandi dans les
-élégances modestes de ce vieux Passy, entre des
-pavillons des <small>XVII</small><sup>e</sup> et <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècles et ces maisons
-à un ou deux étages, blanches et couvertes en
-tuiles, qu'ont fait tour à tour disparaître les
-immeubles qui les remplacent toutes, ou presque,
-aujourd'hui. Déjà des cubes de pierre de taille
-s'accumulaient près des échafaudages, quand,
-certain jour de 1867, mademoiselle Marguerite,
-me ramenant par la rue Franklin, du cimetière
-<span class="pagenum">-76-</span>où nous avions porté des fleurs, présenta le tout
-petit garçon que j'étais à «mademoiselle Berthe»,
-qui, assise sur un pliant, peignait au pastel en
-plein air.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Manet est là, à la fenêtre de
-monsieur X&hellip;, dit-elle.</p>
-
-<p>J'entendais pour la première fois, sans doute,
-le nom de votre oncle Édouard. Vous connaissez
-son «Exposition universelle de 67», vue du Trocadéro.
-Manet devait être en train de faire une
-étude pour ce tableau si amusant, avec figures du
-second empire, les pantalons rouges des lignards
-et, je crois m'en souvenir, des ouvriers maçons.
-Le point de vue devait être l'endroit où, aujourd'hui,
-tant de voyageurs des tramways de Passy
-attendent que la receveuse en bonnet de police
-ait aiguillé la voiture sur d'autres rails, quand
-finit le trolley. C'étaient alors de vastes jardins,
-encore des «pavillons», des «folies» Louis XV
-et Louis XVI; des charmilles et des glycines suspendaient
-leurs grappes à de bas murs chancelants.</p>
-
-<p>Je rencontrai bien souvent ensuite mademoiselle
-Berthe à la villa Fodor, où je jouais soi-disant,
-mais désirais surtout voir votre mère, car
-les pinceaux et les couleurs m'attiraient déjà plus
-que les parties de volant ou de crocket. Elle fit
-devant moi un charmant portrait de mademoiselle
-Marguerite, en robe rose pâle; toute la toile
-<span class="pagenum">-77-</span>était pâle; Berthe Morisot était déjà elle-même,
-supprimait de la nature les ombres et les demi-teintes.
-La jeune demoiselle, «plantée comme un
-piquet», disait-on, avait l'air, sur son sofa, d'une
-poupée Huret; les dames de la Grande-Rue
-riaient derrière le dos de l'artiste qui, heureusement,
-était «une personne bien charmante»,
-malgré «les drôles de choses qu'elle peignait
-avec tant de nervosité». D'ailleurs elle ne devait
-point être si contente que cela de son ouvrage, puisqu'elle
-barbouillait et l'effaçait après la séance&hellip;
-et mademoiselle Marguerite posa des mois durant,
-sans que cette esquisse semblât prendre corps.
-«On n'a pas idée de ça! mettre dans un portrait
-un piano lilas, des rideaux de mousseline, un
-caoutchouc au lieu d'un bouquet!»&mdash;remarquait
-l'une&mdash;à quoi la maman, une précieuse,
-aimable et minaudant: «Je ne suis pas de votre
-avis, chère, tout ce que touche mademoiselle
-Berthe, elle lui donne du <i>genre</i>!»&hellip;</p>
-
-<p>Les demoiselles Carré s'habillaient au goût de
-Berthe Morisot; il me semble ne revoir dans mes
-souvenirs que des jupes claires, des mousselines,
-des jaconas à pois, des taffetas légers comme dans
-les aquarelles de la grande artiste.</p>
-
-<p>Il est toute une série d'objets d'ivoire, de
-nacre, reliures d'album, coffrets, baguiers, houppes
-à poudre de riz, miroirs, petites brosses sur une
-table de toilette drapée de blanc sur transparent
-<span class="pagenum">-78-</span>rose; des cornets en verre avec des arums dedans,
-des psychés en laqué crème dans une chambre
-en cretonne à semis pompadour; il est des parfums
-de Pivert, pommades aux violettes de
-Parme, ou savons au «suc de laitue», que je ne
-puis voir, ou sentir, sans penser à la villa Fodor,
-aux tableaux de Berthe Morisot.</p>
-
-<p>Toutes ces choses étaient «genre» et très
-nouvelles dans le Passy des dames Carré. Un
-nuage de poudre sur la peau, une touche de noir
-sous les yeux, n'étaient point jugés «fard» et
-mademoiselle Morisot en conseillait l'adjuvant à
-ses modèles.</p>
-
-<p>Ne croyez pas, chère Madame, que je fusse si
-monstrueux que d'avoir noté ces détails à l'âge
-que j'avais sous l'Empire&hellip; la villa Fodor, la rue
-Guichard et leurs habitantes ont peu changé de
-coutumes et de goûts; longtemps même après,
-l'&oelig;uvre entière de Berthe Morisot, datée de Passy,
-de la rue de Villejust, de Guernesey ou du Mesnil,
-reste la même: une, pareille, en dépit de l'influence
-que Renoir exerça tardivement sur son
-admiratrice. Vos armoires sont pleines encore
-d'études légères et délicates, savamment touchées
-du bout d'un pinceau qu'elle seule sut tenir
-comme un crayon à se faire les cils. Elle touchait
-sa toile comme la peau d'un visage, traitait une
-meule, un peuplier de banlieue, comme une
-bouche, ou une écharpe de tulle.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-79-</span><i>Rue Guichard.</i>&mdash;C'est au printemps, peut-être
-un «jour de Longchamp», les voitures roulent
-dans la Grande-Rue; les fenêtres sont ouvertes;
-les jalousies, lamelles mi-closes, au midi sur la
-cour, laissent filtrer un rayon rose; au nord, la
-fenêtre ouverte sur la rue répand une lumière
-froide, que réchauffe le reflet des maisons d'en
-face, avec leurs balcons de fer, leurs cinq étages
-et leurs toits de zinc, si chers à Gustave Caillebotte.
-Un appartement bourgeois, mais dans cet
-appartement, une chambre de jeune fille est l'atelier
-d'une grande artiste. Des housses, des rideaux
-blancs, des porte-feuilles, des chapeaux de paille
-«bergeronnette», un sac de gaze verte à prendre
-les papillons, une cage avec des perruches, fouillis
-d'accessoires fragiles; et point de bric à brac, nul
-objet d'art, mais quelques études, au mur tendu
-d'un papier gris moiré, pékiné, et, en belle place,
-un paysage de Corot, un frotaillis d'argent.</p>
-
-<p>Je n'en avais point encore vu «des Corot»;
-des lèvres minces de mademoiselle Morisot, ce
-nom de Corot, pour frapper mon oreille, prononcé
-comme par un enfant qui sucerait une
-boule de sucre de pomme, sortait d'une bouche
-friande.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Corot vient de me donner cela!</p>
-
-<p>Mademoiselle Morisot penche la tête, à droite
-et à gauche, cligne des yeux, redresse sa taille
-prise dans un «canezou» à grelots de soie,
-<span class="pagenum">-80-</span>regarde l'esquisse qu'elle a choisie parmi les dernières
-études de son maître, et qui doit la ravir,
-quoique mademoiselle Morisot garde toujours sa
-ravissante expression ennuyée, dégoûtée, sinon un
-peu colère.</p>
-
-<p>Elle n'a rien «de sa main», à me montrer; elle
-efface tout ce qu'elle fait, en ce moment; «la
-peinture à l'huile est trop difficile!» Ce matin
-encore, désespérée, elle a jeté dans l'eau du lac,
-au Bois de Boulogne, une étude de cygnes, qu'elle
-suivait en barque; voulant me faire un petit
-cadeau, elle cherche dans ses cartons quelque
-aquarelle. En vain.</p>
-
-<p>Elle m'offrira donc des <i>langues de chat</i>, spécialité
-du pâtissier Petit et des <i>finettes</i> à la pistache,
-mais point de peinture: non! elle n'a
-«rien de joli!» Ce mot, comme le nom de Corot,
-il fallait l'entendre comme mâché, savouré par
-elle&hellip;</p>
-
-<p>Mais, vous savez comment, Madame, car elle
-vous appela Julie, l'un de tous les plus «jolis»
-vocables de la tendresse maternelle; il y avait un
-peu en elle d'une Marceline Desbordes Valmore.
-Sous sa froideur éloigneuse, elle était tout élan,
-amour, passion.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Nous aimerions savoir quels furent les rapports
-des deux rivales, élèves d'Édouard Manet: Berthe
-<span class="pagenum">-81-</span>Morisot et Eva Gonzalez. Celle-ci, moins douée,
-mais dont on parlait davantage, car elle exposait
-au Salon et vivait dans le monde littéraire et
-journaliste de Paris. Toutes deux avaient quelque
-chose d'espagnol en elles; ou bien était-ce que
-Manet les espagnolisât, quand il les faisait poser?
-L'une et l'autre dames aux cheveux noirs, aux
-yeux noirs, aux fines mules, sont inséparables,
-pour nous, ne fût-ce qu'à cause de l'&oelig;uvre de
-leur maître, où elles figurent si souvent, surtout
-madame Morisot, qui fut pour une bonne
-part «l'élément Goya», dans les toiles de votre
-oncle.</p>
-
-<p>L'apparition du «Balcon», au Salon des
-Champs-Élysées, provoqua combien de discussions
-chez ces dames de la villa Fodor! «l'enlaidissement»
-de mademoiselle Berthe, que nous trouvons
-si belle aujourd'hui, dans sa robe blanche derrière
-les barreaux vert-véronèse du «Balcon». Et la
-«femme à l'éventail», la «femme au soulier
-rose», la «femme au manchon» les cheveux à
-la chien sur le front, les yeux profondément
-enfoncés dans le bistre!&hellip;</p>
-
-<p>Tandis qu'Eva Gonzalez, bonne copiste, peignait
-lourdement comme M. Manet, avant 70, Berthe
-Morisot, dès ses débuts, avait conquis sa liberté.
-Je croirais qu'elle suggéra peut-être à Claude
-Monet et à Sisley, qu'un paysage parisien ou des
-environs de Paris, un jardin, un pont de chemin
-<span class="pagenum">-82-</span>de fer, des coquelicots dans l'avoine pâle
-de Seine-et-Oise, étaient des motifs picturaux
-et il semble qu'elle ait parfois prêté ses modèles,
-pour les figurines à chapeaux de paille et à jupes
-claires, qui remplacent enfin les paysans, les
-bûcheronnes, dans le paysage «impressionniste».
-Berthe Morisot fut la bonne fée de l'impressionnisme,
-qui est un art féminin, comme de faire
-des bouquets ou de la «frivolité»!</p>
-
-<p>Au rebours des personnes de son sexe, qui se
-guindent à la facture mâle et ne songent qu'à
-faire oublier qu'elles sont femmes, Berthe Morisot
-a senti les limites de son art, traitant la peinture
-en aquarelliste, en pastelliste, dessinaillant,
-«jetant», comme on disait à la villa Fodor, n'appuyant
-pas, frôlant la toile ou le papier. Sa maîtrise
-garda, jusqu'à la fin de sa vie, la saveur de
-la jeunesse, les colorations du premier printemps,
-l'odeur du serynga et des lilas blancs sous la
-pluie. Déjà parvenue à la maturité du talent,
-copie-t-elle un plafond de Boucher, au Louvre?
-C'est une transcription qu'elle en fait, un panneau
-bleu-rose et blanc, pour décorer son atelier-salon
-de la rue de Villejust, qu'elle a voulu non
-pas au nord, mais en plein midi, à lambris blancs
-Louis XVI; la lumière y est égalisée par des stores
-crème; il n'y a pas un coin sombre; les jonquilles,
-les tulipes, les pivoines dans des vases,
-se détachent sur du clair, avec la transparence
-<span class="pagenum">-83-</span>des chairs, le modelé plat, le «ton local» sans
-heurts des objets et des visages qui font face à
-une fenêtre. Un tel éclairage passe pour «décolorant»;
-je ne crois pas qu'avant Berthe Morisot,
-aucun artiste ait, de propos délibéré, toujours
-peint «quand il n'y a pas d'effet», c'est-à-dire
-en supprimant les oppositions d'ombre et de
-demi-teinte, et choisissant, pour détacher dessus
-une figure, une même «valeur» claire.</p>
-
-<p>Berthe Morisot a bien plus influencé son beau-frère,
-qu'elle ne s'est soumise aux habitudes traditionnelles
-d'Édouard Manet.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Quand elle épouse Eugène, et cesse d'être la
-«demoiselle de Passy», c'est le paysagiste qui
-choisit de passer des étés en Angleterre, à Guernesey;
-puis la famille va sur des plages normandes,
-à Fécamp, au Tréport. Berthe Morisot
-trouve des motifs inédits qu'allait plus tard exploiter
-le néo-impressionnisme: la villa modeste, le
-chalet en bois découpé de Vuillard, un décor que
-nul peintre ne s'était encore avisé de reproduire:
-un casino, une tente sur le galet; le poteau indicateur
-et le drapeau qu'on lève quand les nageurs
-peuvent sans péril se mettre à l'eau; les ajoncs
-d'un jardinet maigre, la guérite d'osier. Enfin le
-nouveau pittoresque qu'apportent les Parisiens
-dans les «trous pas chers», remplace celui que
-<span class="pagenum">-84-</span>respectaient, depuis Delacroix, les Alphonse Karr,
-les Dumas, les Isabey et tant d'artistes à béret qui,
-l'été, se revêtent d'une vareuse de pêcheur et
-jouent au loup de mer.</p>
-
-<p>Plus tard, c'est le château du Mesnil, près Meulan,
-d'où l'on découvre cette aimable vallée de
-la Seine où Pissarro, Manet, Sisley, et ensuite
-Bonnard, ont souvent planté leur chevalet.
-Berthe Morisot mène là une vie de famille, toujours
-peignant, mais comme une autre femme de
-son milieu aurait brodé, fait de la tapisserie ou
-des confitures, nullement artiste dans ses usages,
-elle l'artiste entre les artistes, loin du bruit,
-des expositions, ignorée comme personne. On
-n'imagine guère une existence plus conforme aux
-traditions domestiques de la bourgeoisie parisienne.
-Julie Manet, vous aujourd'hui madame
-Rouart, vous les perpétuez, ces coutumes abolies.
-Vous qui naquîtes au centre de ce que la dernière
-époque française aura produit de plus «neuf» et
-de plus «avancé», vous prouvez qu'on peut n'être
-point rebelle aux modes et aux excitations du
-monde, en restant chez soi, et presque sans rien
-y changer. Votre mère avait souci de se garer des
-interviews, des indiscrétions de presse, toujours
-une inconnue, une dame de Passy dans le Paris
-moderne. Et telle je vous trouve, vous madame,
-la fille de cette artiste d'«avant-garde», vous
-êtes la gardienne de centaines de petits chefs-d'&oelig;uvre
-<span class="pagenum">-85-</span>que se disputent les spéculateurs, et
-pieuse comme ces messieurs Rouart, dont vous
-portez le nom, vous fermez votre porte, de peur
-que vos trésors ne passent la frontière, comme
-nos fruits dont la peinture de Berthe Morisot est
-l'un des plus délicats. Nous devons les conserver,
-comme les portraits de Perronneau, comme <i>l'Embarquement
-pour Cythère</i>, comme nos Fragonard
-et nos Saint Aubin.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Trente ans après, vous me recevez dans le salon-atelier
-de la rue de Villejust, où je n'étais plus
-allé depuis le soir où Mallarmé nous fit la lecture
-de ce <i lang="en" xml:lang="en">Ten O'clock</i> qu'il avait traduit et que Whistler
-écoutait entouré de sa petite cour de littérateurs,
-disciples de Mallarmé, de quelques peintres, dont
-Renoir. Whistler me demanda: «Croyez-vous que
-la langue soit tout à fait claire pour les peintres?»
-Je ne pus pas l'en assurer.</p>
-
-<p>Qu'importait-il, quoiqu'il se fût fixé à Paris, où
-on lui faisait fête, où il avait des élèves, mais où
-il était en exil?</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-87-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">DÉCORATION DE LA CATHÉDRALE DE VICH<br />
-<span class="sc">par M. José-Maria Sert</span></h2>
-
-
-<p class="date">1908.</p>
-
-<p>Si nombreuses que soient les peintures décoratives
-dans l'histoire de l'art, et quoique les plus
-illustres génies s'y soient essayés, nous sommes
-rarement convaincus de leur complète réussite en
-tant que parure des édifices. D'abord est-il beaucoup
-de monuments auxquels ce mode de décor
-ait en vérité ajouté de la richesse et de la beauté&mdash;ou
-dont nous sentions qu'ils ne pouvaient s'en
-passer? Les palais et les églises de l'Italie, par
-leurs proportions mêmes et leur allure, s'en
-accommodent et s'en honorent. Mais de tant
-d'exemples proposés par le passé, quelle théorie,
-quelle conclusion faut-il tirer? Plus les dates se
-rapprochent de nous, et plus nos hésitations augmentent.
-Dans l'école moderne, il nous arrive couramment
-de déplorer, plus que d'approuver qu'on
-n'ait point laissé la pierre ou le marbre nus, comme
-les briques dans la cathédrale de Westminster.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-88-</span>On frémit en comptant les conditions à remplir,
-les qualités que doit posséder l'ambitieux qui,
-dépassant les limites du cadre doré d'un simple
-tableau, pour couvrir des murailles, se hisse jusqu'au
-toit et fait appel à notre attention, veut
-la retenir du haut en bas d'une salle. L'échec
-guette le téméraire qui ne craindra pas de se
-mesurer avec les maîtres de la Renaissance et du
-dix-huitième siècle français; la redite, le pastiche.</p>
-
-<p>Quand je dis «peinture décorative», j'entends
-celle faisant partie intégrante de l'architecture,
-et non pas les toiles de Salon, qui sont des
-tableaux de chevalet agrandis, ni les ornements
-entrelacés d'arabesques dont l'humanité s'est plu,
-depuis l'antiquité la plus lointaine, à embellir
-ses temples et ses maisons. Le «tableau agrandi»,
-comportant un sujet déterminé, représentant des
-hommes ou des dieux dans leurs occupations
-héroïques ou familières, et nous dominant d'une
-frise ou d'une coupole: voilà qui devient odieux,
-insupportable, dès que cela n'est pas sublime ou
-exquis.</p>
-
-<p>Peut-être, tout compte fait, nos m&oelig;urs
-requièrent-elles un style décoratif nouveau, plus
-moderne. Whistler le croyait et sa <i>Chambre des
-Paons</i> prétendait être une révolution; mais cette
-révolution, les Japonais l'avaient faite avant lui.
-D'autre part, si le japonisme ou la fleur stylisée
-<span class="pagenum">-89-</span>ont amplement pourvu aux besoins de nos appartements,
-il arrive encore que l'on construise des
-églises, des galeries, des mairies et d'autres bâtiments
-publics, pour lesquels l'État entend que
-les peintres par lui désignés, continuent la tradition.
-Que devront donc imaginer ces malheureux?</p>
-
-<p>Sans remonter à Ingres, à Delacroix et à Chassériau,
-inégaux dans leurs tentatives, mais intéressants
-par la qualité même de leur esthétique,
-combien citera-t-on de maîtres à ranger parmi les
-décorateurs proprement dits? Le charmant et si
-original Parisien Baudry, dans quelques parties
-du foyer de l'Opéra; Puvis de Chavannes, quand
-il consent à oublier le Salon des Champs-Élysées!
-Ce poète ne fit guère bon ménage avec le constructeur.
-Enfin, nommons MM. Albert Besnard et
-Maurice Denis, auxquels peu de chances furent
-jusqu'ici données de collaborer avec l'architecte.</p>
-
-<p>Si les mots «grand effort» n'avaient été tant
-galvaudés, je les emploierais à propos de l'&oelig;uvre
-considérable, mûrement réfléchie, composée,
-voulue et en voie d'être achevée, par M. J.-M. Sert
-pour la cathédrale de Vich. On ne construit plus
-de cathédrales que dans la province de Barcelone!</p>
-
-<p>Ce jeune homme eut la rare bonne fortune de
-se voir offrir l'occasion, improbable de nos jours,
-ou, tout au moins, exceptionnelle pour lui, décorateur-né
-et catholique érudit, de couvrir de sa
-brosse toutes les parois d'une église nue, simple
-<span class="pagenum">-90-</span>de lignes, noble d'allure. Nous qui savions ce dont
-il est capable, et ce qu'il préparait dans sa singulière
-retraite d'étranger, à Paris, de curieux
-fréquentant chaque soir les théâtres, ce fut une
-joie d'apprendre, l'année dernière, que son projet
-était accepté par la commission de ses juges
-ecclésiastiques; qu'il allait enfin réaliser, en couleur,
-les étonnants projets que son fusain avait
-cherchés, ses mille croquis semés en prodigue sur
-le plancher et les meubles de l'atelier. Ses amis,
-pour s'y faufiler, durent parfois marcher sur des
-monceaux de feuillets dont beaucoup sont perdus,
-effacés, et qui à eux seuls auraient assuré la
-réputation future de M. Sert, s'il les avait plus
-tard classés et réunis. Alors on aurait vu ce qu'est
-la genèse d'un grand ouvrage de cet ordre.</p>
-
-<p>M. Sert est, avant tout, presque uniquement
-même, préoccupé de l'effet décoratif de la peinture;
-il semble à peine admettre que celle-ci ait
-d'autre but que de rendre les murs somptueux.
-Il n'est pas un amateur passionné de tableaux, et
-tant chez les anciens que chez les modernes, son
-culte est réservé aux décorateurs. Il a étudié
-Tintoret, Véronèse et Tiepolo à Venise, et il en
-parle avec une rare éloquence, pour les avoir
-analysés, au point de vue du professionnel où ces
-maîtres artisans se plaçaient eux-mêmes. Quant à
-la valeur purement picturale d'un Manet, d'un
-Cézanne, même d'un Chardin ou d'un Velasquez,
-<span class="pagenum">-91-</span>je crois qu'il leur préférera une belle étoffe de
-Gênes ou de Florence. La couleur, les lignes, les
-volumes, les proportions, les mouvements de
-l'être humain et des animaux (dont il tire souvent
-un parti si curieux), toute la nature se présente
-à lui sous l'aspect décoratif et arabesque.</p>
-
-<p>On se rappelle la salle à manger <i>Les Vendanges</i>
-que feu Bing lui avait commandée pour son
-pavillon à l'Exposition universelle de 1900.
-M. Sert, tout jeune alors, s'était livré sur les
-petits panneaux de la pièce à une débauche
-d'entrelacs où le nu des gamins vendangeurs se
-mêlait à d'énormes grappes de raisins, à des
-feuilles contournées, le tout en camaïeu gris et
-or. Depuis, on sut qu'il avait de magnifiques
-esquisses, qu'il cherchait des demeures à revêtir
-de ses brillantes compositions, mais il ne voulait
-rien montrer, et l'on avait fini par douter qu'il
-développât ses merveilleux dons.</p>
-
-<p>La première fois qu'il m'entretint de ses rêves,
-de «sa Cathédrale», j'avoue que je demeurai
-ébahi, et, le confesserai-je? un peu sceptique.
-Accoutumé à l'entendre faire des théories, si au-dessus
-des préoccupations actuelles, je tremblais
-de crainte qu'il ne devînt une manière de Chenavard,
-un causeur, un esthéticien trop difficile
-pour lui-même, dégoûté avant presque de commencer,
-voyant la Beauté partout en idéaliste, loin
-de la réalité. Ce chercheur d'effets trop compliqués,
-<span class="pagenum">-92-</span>les rendrait-il jamais avec la maîtrise que son
-orgueil admet, seule, comme excuse à l'emploi
-des couleurs et des lignes, en tant qu'expression
-de ses idées?</p>
-
-<p>Comme je suis heureux de m'être trompé! Et
-quelle joie me donne aujourd'hui le résultat dont
-le Salon d'Automne révèle une partie.</p>
-
-<p>C'est, dans cette collection de tâtonnements,
-l'espérance, l'aurore d'un génie, la déconcertante
-présence, parmi nous, d'un être jeune, qui sait,
-qui pense et qui&hellip; <i>réalise</i>!</p>
-
-<p>Je ne crois pas que Sert ait jamais reçu de
-leçons dans un atelier. Il était destiné à s'occuper
-dans l'industrie de son père, de tapis, de tissus,
-en somme à exercer ses aptitudes <i>d'ornemaniste</i>.
-Il quitta l'Espagne et voyagea. Londres, Munich,
-Dresde, le retinrent quelque temps. Dans ses
-<i>Vendanges</i>, l'influence allemande est assez visible;
-non pas Boecklin, mais un certain style très «à
-effet», tant soit peu emphatique, qui fut à la
-mode il y a vingt ans, de l'autre côté du Rhin, à
-Vienne surtout, et que les magazines comme
-<i lang="de" xml:lang="de">Jugend</i> continuèrent, après, d'exploiter pour leurs
-ingénieuses illustrations. En soi-même ce style
-trop lourd et ronflant, dernier souvenir d'Albrecht
-Dürer et de Mackart combinés, n'avait rien qui
-l'imposât très particulièrement à notre approbation.
-Mais on ne s'étonnera pas que son semblant de
-force et de nouveauté ait arrêté un jeune Espagnol,
-<span class="pagenum">-93-</span>qui fuit sa province catalane et s'en va
-courir après la gloire. Quels progrès M. Sert a
-faits depuis lors! Quel développement!</p>
-
-<p>Puisqu'il est d'usage, dans un compte rendu de
-Salon, de dire ce à quoi ressemblent les &oelig;uvres
-décrites, afin de prévenir, pour ou contre elles,
-les rares lecteurs d'un tel article; et puisque
-aussi bien, la comparaison avec des &oelig;uvres
-connues renseigne mieux que ne fait une description,
-sur de nouvelles venues, on se laissa
-tenter de nommer Michel-Ange ou Tintoret, à
-propos de l'exposition de M. Sert.</p>
-
-<p>Le très dangereux programme que le peintre
-s'est imposé, amènera ces illustres noms sur
-quelques langues naïves. On a dit qu'il y a de
-l'espagnol, de la colonne torse, de la «Gloire à
-rayons d'or des églises jésuites», dans ses panneaux.
-Mais je me refuse, quant à moi, d'y distinguer
-rien de spécialement national. C'est à la fois
-très classique d'ordonnance, très romantique et
-très nouveau. Un moderne seul pouvait faire cela:
-un moderne qui a tout vu, puisque le chemin de
-fer et l'automobile nous défendent d'être sédentaires;
-un moderne qui s'est attardé à Venise,
-qui adore le rococo du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, les panaches,
-les raccourcis, les draperies de Tiepolo; un moderne
-qui est souvent passé sous les plafonds de Delacroix
-et fut hanté par la noblesse de J.-F. Millet.</p>
-
-<p>Voici des noms pour faire plaisir à ceux qui en
-<span class="pagenum">-94-</span>demandent; mais ces noms risqueraient d'égarer,
-plutôt qu'ils n'instruiraient le lecteur retenu loin
-du Salon d'Automne.&mdash;L'&oelig;uvre de M. Sert ne
-ressemble pas plus à Tiepolo ni à Michel-Ange,
-que les femmes d'Anglada à des Parisiennes, ou
-les modèles de Zuloaga à ceux de Goya&mdash;et sa
-technique est toute moderne, comme celle de ces
-derniers, mais bien plus saine. Cette technique,
-elle fut l'objet de ses recherches les plus douloureuses,
-et il ne pouvait en être autrement. En
-effet, songez aux difficultés qu'offre à un jeune
-homme de ce siècle-ci, l'exécution d'un travail si
-en dehors de tout ce que nous semblons appelés
-à faire, et pour quoi rien ne nous a préparés
-dans notre superficielle et incomplète éducation.
-La fresque? Il ne pouvait y songer pour plusieurs
-raisons. La détrempe? Elle n'a pas de solidité. Il
-fallait donc se résoudre à accepter la peinture à
-l'huile. Mais alors, quelle matière, quelle exécution?
-Entre cet «Esperanto» que l'on enseigne
-couramment dans les écoles, à l'usage des gens
-honorés d'une commande officielle; entre le lavis
-d'un Besnard et les taches délicates d'un Vuillard,
-il s'agissait de trouver une pâte robuste et malléable
-à la fois, bonne à étaler sur les centaines
-de mètres carrés d'une toile peinte ici, et marouflée
-à Vich. Les expériences ont coûté beaucoup de
-sacrifices, mais il est à peu près certain maintenant
-que l'effet au total sera excellent.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-95-</span>La première idée de M. Sert fut de faire un
-camaïeu jaune, qui donnerait une harmonie dorée.
-Il y renonça et se mit résolument à jouer de
-la polychromie, avec prédominance d'ocres, de
-rouges sombres et de bleus. La lourdeur volontaire
-qu'on pourrait reprocher à certaines parties
-de l'&oelig;uvre, vues de près dans l'atelier, disparaît
-si l'on se recule. D'ailleurs, un des moindres
-mérites de M. Sert n'est-il point d'avoir mis du
-brun, de la sévérité dans sa gamme de couleurs?
-Nous sommes si fatigués des colorations grêles ou
-trop aiguës, de toutes ces taches papillotantes
-dont abusent les impressionnistes fous de lumière
-et d'étrangetés à tout prix, que ce nous est un
-repos et un régal, de suivre cette arabesque logiquement
-agencée, sobre de couleurs, pleine de
-sens, quoique ne versant jamais dans la littérature,
-et possédant les qualités picturales requises
-pour une &oelig;uvre qui n'est pas une suite de
-tableaux, <i>mais une décoration</i>&mdash;et combien lumineuse
-quoique le blanc y soit, au plus, de l'ocre!</p>
-
-<p>Ce point étant acquis, toute sécurité nous était
-garantie quant à la trouvaille du sujet et de la
-composition.</p>
-
-<p>Le thème d'ensemble est la représentation du
-Monde Bienheureux. A cause des piliers et des
-corniches entre lesquelles se placent les surfaces
-que M. Sert décore en totalité, et qui en partie
-touchent le sol, en partie sont à mi-hauteur,
-<span class="pagenum">-96-</span>et enfin là-haut dans les voûtes&mdash;il divise ce
-thème en trois zones: en bas, ce qui a rapport
-à la vie terrestre; tout en haut, ce qui a trait à
-la vie céleste; et entre les deux, les moments de
-l'Histoire Sainte où le ciel a été en contact avec la
-terre, par l'entremise des messages, c'est-à-dire
-des Anges. A droite, des scènes du Nouveau
-Testament; à gauche, celles de l'Ancien Testament.
-Les trois points principaux coïncident avec ceux
-du monument:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Le maître-autel, vers quoi toute l'attention
-doit converger. De cet autel jaillit un arbre qui
-étend ses rameaux de l'un à l'autre côtés du ch&oelig;ur,
-et qui fournit le «leit motiv» des frises dont
-s'encadrent les compositions à figures, de telle
-sorte que, de quelque coin de la cathédrale où
-vous vous arrêtiez, votre attention sera conduite
-vers le maître-autel.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Le panneau le plus grand fait face au ch&oelig;ur,
-là où, dans les églises, se dresse l'orgue, au-dessus
-de la porte d'entrée. Ce panneau occupe
-tout le revers de la façade, et coupant les trois
-nefs perpendiculairement, forme triptyque. Ici
-nous voyons l'ascension des Hommes vers le Ciel.
-Trois cortèges: celui des Docteurs qui ont cherché
-Dieu par la Vérité; celui des Saints et des
-Héros, qui l'ont cherché par la Bonté; enfin celui
-des Hommes, qui l'ont cherché par la Beauté.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> La coupole du transept (la plus haute de
-<span class="pagenum">-97-</span>l'édifice). Là M. Sert peindra la Trinité bénissant
-la Création. Il a voulu ainsi que l'aboutissant de
-toute l'Histoire fût une Bénédiction.</p>
-
-<p>Ce sujet général donne lieu à des divisions qui
-coïncident avec les parties saillantes ou rentrantes
-de l'architecture. Le ch&oelig;ur forme comme
-un petit édifice dans la cathédrale; et le sujet de
-sa décoration est encore un petit ensemble et une
-partie du grand. C'est l'adoration des Mages et
-des Bergers: les puissants et les humbles apportent
-tous les fruits du monde. A gauche, l'hommage
-de l'Orient; à droite, celui de l'Occident.</p>
-
-<p>Ce simple énoncé suffit à renseigner le lecteur
-sur l'esprit distingué et rare auquel nous avons
-affaire.</p>
-
-<p>Les extraordinaires cartons que M. Sert a
-dessinés et redessinés, puis mis au carreau et
-reportés sur la toile, nous avaient depuis longtemps
-émerveillés. Il est très rare qu'un artiste
-ait réussi à habiller aussi somptueusement des
-symboles et à leur donner une forme plastique
-aussi unie à la fois et variée. Point de cette
-odieuse <i>humanité</i>; point de ces gestes mélodramatiques,
-que l'on donne si volontiers à une
-mère qui allaite son enfant, ou à un ouvrier
-buvant un verre de vin; point de ces déformations
-arbitraires où se sont perdus, par crainte de la
-banalité, les meilleurs d'entre nous. Les mouvements
-disent bien ce qu'ils veulent exprimer, à
-<span class="pagenum">-98-</span>savoir des arabesques et des volumes. La grande
-intelligence de l'artiste l'aida à se convaincre que
-ces sujets sacrés devaient, pour être lus de loin,
-être écrits en arabesques. Il les a distribués
-comme un enlumineur gothique, dans les branches
-de cet arbre qui déploie ses rameaux sur
-toutes les murailles de la cathédrale. La conception
-générale, la donnée ornementale de l'&oelig;uvre,
-est une des plus fortes et des plus ingénieuses
-que je sache. On peut tout attendre d'un homme
-qui a inventé, pensé, exécuté en si peu de temps&mdash;et
-combien honnêtement aussi!&mdash;une pareille
-&oelig;uvre plastique.</p>
-
-<p>Si l'on prenait encore au sérieux ce qui est
-sérieux, cette manifestation aurait un énorme
-retentissement; elle serait saluée avec respect par
-tous ceux qui tiennent un pinceau ou une plume.
-La puissance du cerveau, l'art, la science, la
-volonté, l'acharnement requis pour la mettre sur
-pied, ne frapperont peut-être pas un vaudevilliste
-dont les trois actes sont annoncés, racontés, portés
-aux nues trois jours durant sur trois colonnes des
-journaux. Une grandiose entreprise comme celle-ci,
-inspire de l'horreur aux pauvres essoufflés
-dont les bras tombent de fatigue quand ils ont
-accordé un bleu avec un jaune sur un bout de
-toile; elle rend méfiants les visiteurs d'expositions
-qu'une déjà longue série d'années habitua aux
-esquisses, aux intentions, aux notes. La «sensibilité»
-<span class="pagenum">-99-</span>de M. Sert n'est pas à la portée du
-premier venu.</p>
-
-<p>Je regrette, oserai-je avancer, qu'un solitaire
-courageux et désintéressé ait livré à la foule les
-premiers fragments d'un ensemble impossible à
-juger hors de l'église pour laquelle il a été conçu.
-L'hospitalité du Salon d'Automne était tentante,
-mais plutôt comme une épreuve et un renseignement
-pour l'auteur, que comme une présentation
-de sa personnalité. Je ne suis pas allé
-voir cette exposition.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-101-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CENT PORTRAITS DE FEMMES<br />
-<span class="small">ANGLAIS ET FRANÇAIS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE</span></h2>
-
-
-<p class="date">1909, <i>Revue de Paris</i>.</p>
-
-<p>Grâce à la charité,&mdash;puisqu'on ose encore la
-faire,&mdash;nous avons parfois l'occasion de voir
-autre chose que des tableaux «impressionnistes».
-Si les pauvres tirent moins de bénéfice d'une
-exposition que les tapissiers et les Compagnies
-d'assurances, du moins le public est-il admis à
-s'instruire en comparant.</p>
-
-<p>Le joli printemps qui ramène à Paris des milliers
-d'étrangers et dissimule, pour eux, nos
-misères et nos inquiétudes, ouvre chaque galerie
-dont la ville dispose en faveur de l'art. Ce renouveau
-de 1909, dans la folle précipitation de son
-délire, jette pêle-mêle sous nos yeux, à peu de
-distance les uns des autres, cent portraits de
-femmes, dus aux maîtres français et anglais du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, deux mille essais de turbulents
-révolutionnaires, aux «Indépendants», cinq
-mille ouvrages que les deux «Salons» hébergent;
-<span class="pagenum">-102-</span>sans compter les ventes publiques, les étalages
-des marchands à la mode,&mdash;tout cela au c&oelig;ur
-même de Paris, près des restaurants, des hôtels,
-des «thés», et de ces maisons de couture que
-le monde entier nous envie.</p>
-
-<p>M. Armand Dayot a réussi à remplacer les filets
-du Jeu de Paume, aux Tuileries, par la plus amusante
-collection de visages féminins du <small>XVIII</small><sup>e</sup>
-siècle.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Deux salles: l'une consacrée aux &oelig;uvres françaises,
-l'autre aux anglaises. On regrette un peu
-que la française ne soit pas ornée des boiseries
-claires pour lesquelles furent exécutés nos jolis
-cadres et nos peintures mièvres et contournées.</p>
-
-<p>Telle qu'elle se présente ici, l'école française est
-alerte et gaie, brillante, et elle sort sans honte
-d'une assez redoutable compétition à laquelle,
-d'ailleurs, s'ils étaient encore vivants, les concurrents
-anglais se seraient sans doute autrement
-préparés. Avouons-le: Paris ne sera pas encore
-admis, cette fois, à se faire une idée juste des
-portraitistes d'outre-Manche. Si les numéros
-prêtés par les collectionneurs fameux, et surtout
-par des «négociants en art», si ces
-toiles sont, quelquefois, de premier ordre, elles
-sont, plus souvent, du second, et choisies «à
-l'aveuglette». Le grand, l'excellent Hogarth, sorte
-<span class="pagenum">-103-</span>de Canaletto du corps humain, et qui fut bien
-moins un observateur des visages qu'un peintre
-d'anecdotes, fort et précis, est ici absolument
-trahi, sauf dans une belle tête de femme âgée. Le
-mystérieux, l'exquis poète Gainsborough donne
-un tel charme à tout ce qu'il caresse de son pinceau
-effilé que, même dans ses moments de faiblesse
-ou de négligence, il séduit. Romney,
-Raeburn, Opie, Hoppner et autres moindres
-maîtres de facture, on chercherait en vain à faire
-leur connaissance. Quant à l'étourdissant magicien
-Sir Thomas Lawrence et au génial Sir Joshua
-Reynolds, il suffit peut-être d'une seule toile due
-à leur maîtrise pour les révéler; mais nous
-aurions voulu d'autres exemples, et non ceux de
-leurs ouvrages que le catalogue comporte, malgré
-que Sir Thomas ait à son compte l'une de ces
-compositions où il fut sans rival: un groupe décoratif
-se rattachant à la tradition des Flandres et
-de Venise.</p>
-
-<p>L'ensemble de la salle anglaise est un peu terne.
-Cette école pompeuse et aristocratique fut fondée
-par Van Dyck; ces artistes captivants, ces coloristes
-délicieusement aisés, mondains, rapides,
-souvent même trop pressés, ces producteurs infatigables,
-qu'une clientèle avide de poser assiégeait
-du matin au soir, il eût convenu de ne
-montrer d'eux que des chefs-d'&oelig;uvre et il n'y
-avait d'embarras qu'à choisir!</p>
-
-<p><span class="pagenum">-104-</span>Le peintre de portraits était, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle
-surtout, plus un collaborateur de l'architecte d'une
-maison qu'un psychologue à l'affût de ses contemporains.
-Ressemblances vagues, sans doute; caractère
-tout juste indiqué en quelques traits d'une
-grisaille, uniformément recouverte de la plus
-chaude, de la plus aimable coloration où l'on se
-soit jamais plu: joie de peindre, joie de vivre,
-joie de regarder de belles femmes, si nombreuses
-qu'elles sont comme les roses dans la roseraie ou
-les lis de juin dans la vallée grasse de la Tamise.</p>
-
-<p>La beauté! voilà pourtant ce qu'il y a de plus
-rare parmi les graves Anglaises que le hasard
-nous soumet aujourd'hui, et à qui l'on a fait traverser
-la Manche pour n'inspirer point de jalousie
-à nos aïeules et dont je ne puis me rappeler une
-seule, même parmi les professionnelles de la
-beauté, qui ait plus que de la gentillesse ou du
-piquant. Donc, si nous rencontrons ici peu de ces
-souveraines beautés que l'histoire a classées, en
-revanche, il est beaucoup de ces dames lointaines,
-gentiment gauches, comme hésitantes, <i lang="en" xml:lang="en">self-conscious</i>,
-timides et dont j'adore la retenue et la grâce un
-peu sèche de <i lang="en" xml:lang="en">spinster</i>; leurs appas sont médiocres
-pour ceux que mettent en fuite les hanches plates
-et un corsage discret. L'animation fait souvent
-défaut à ces Anglaises plus silencieuses, plus
-contenues que les Françaises. Ce sont des protestantes,
-avec une vie intérieure, une âme de
-<span class="pagenum">-105-</span>rêve, un moindre besoin de s'exprimer, un respect
-de soi-même qui ne va pas sans un peu de
-froideur apparente, hors de l'intimité. Et elles
-sont là qui «posent» devant le peintre, parées, poudrées,
-un peu rigides, sans qu'une réelle communication
-s'établisse entre eux. Ils parlent du temps
-qu'il fait, de la dernière réception de Lady «<span lang="en" xml:lang="en">so
-and so</span>», de fleurs, de chasse, de la pièce en
-vogue à <span lang="en" xml:lang="en">Drury-Lane</span>; mais on n'agite pas d'idées
-générales, on ne discute pas, et le ton reste un
-peu cérémonieux. La lumière qui baigne l'atelier
-est dorée, mais restreinte par la brume où le
-soleil s'enveloppe; le charbon brûle, fumeux,
-dans la cheminée où chauffe la bouilloire pour le
-thé. Le portrait ira, une fois achevé, s'ajouter à
-la série des images familiales dans la noble
-demeure de campagne, aux interminables galeries
-lambrissées de chêne, aux hautes fenêtres s'ouvrant
-sur les pelouses vert sombre du parc. Ces
-toiles seront là pour des siècles, s'ajoutant aux
-trésors et aux souvenirs qui constituent le majorat.
-On n'entrevoit pas alors leur dispersion future,
-ni qu'elles puissent jamais présider aux
-fêtes des milliardaires américains. Elles font partie
-d'un décor immuable, de noblesse et de tradition,
-que la révolution ne menace pas, protégé au
-contraire, considéré, approuvé par tout un peuple
-respectueux de hiérarchie.</p>
-
-<p>Ce qui précède s'applique surtout à Gainsborough,
-<span class="pagenum">-106-</span>premier en date des grands portraitistes
-anglais. La société où il vécut, était moins facile et
-plus «insulaire» que celle de la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.
-Les meubles, les maisons, autant que la littérature
-du commencement du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, nous renseignent
-sur ses coutumes. La Hollande d'aujourd'hui
-nous donnerait assez l'idée de ce qu'étaient nos
-voisins, tout au moins dans la société, sous la
-reine Charlotte, formaliste, austère, familiale
-avec étroitesse, pieuse, fermée, anguleuse et à
-préjugés. Gainsborough, nature de rêveur, mélancolique,
-épris de la campagne, paysagiste autant
-que «figuriste», a une sorte de parenté avec notre
-cher Watteau. Il est le seul qui ait créé un type
-d'homme et de femme, on est tenté de croire, à
-son image. A-t-il infusé un peu de lui-même
-dans ses modèles? Est-ce à un monde d'exception,
-ou plutôt à son goût personnel, que nous devons
-ces expressions dédaigneuses, ces regards enveloppés,
-ces yeux en coulisse, ces prunelles un
-peu voilées par la paupière aux cils retroussés,
-cette ravissante petite moue, comme incapable de
-s'élargir en un franc rire?&hellip; Gainsborough affectionne
-les chutes de lourdes robes qui retombent
-sur le sol à la manière japonaise. Je ne puis me
-retenir, devant ses portraits en pied, de songer à
-ces lentes, maniérées, compassées dames de la
-cour, figées, et si craintives d'ébranler l'échafaudage
-de leur savante coiffure.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-107-</span>Les contemporaines du gracieux Romney (n'en
-cherchez pas d'exemples à la terrasse des Tuileries),
-elles, sont mieux en chair, plus blanches et
-roses, plus rondes, plus familières: ce sont déjà
-les mères des sujettes de Victoria, plus ménagères
-et <i lang="en" xml:lang="en">bread and butter</i>, plus dégourdies, moins fières,
-auréolées souvent du petit bonnet à rubans, et la
-gorge palpitante sous le linon croisé d'un fichu.</p>
-
-<p>Sir Joshua, lui, en grand artiste qui a voyagé,
-visité les musées et frayé avec tant de gens
-notoires, copie des types différents, costume,
-drape ses modèles dans des styles variés, cortège
-de muses et de déesses, de fées et de sultanes en
-turbans à aigrette. Un esprit cultivé, des connaissances
-multiples élargissent son domaine intellectuel.
-Il y a du Titien, du Rembrandt, du
-Français, du Shakespeare dans sa mascarade; un
-reflet de toutes ses admirations, dans le prodigieux
-kaléidoscope de son &oelig;uvre, une des plus nombreuses
-qu'un peintre ait laissées. S'il a des
-modèles favoris, femmes et enfants, il a tout
-dépeint, et l'on pourrait moins aisément définir
-son «type». Reynolds est très national, mais il
-s'élève plus haut par son intelligence et ses contacts
-avec toutes les classes de la société. Technicien
-compliqué, et trop curieux de nouvelles «cuisines»,
-inlassable dans sa poursuite du «mieux
-faire», il annonce Turner et l'inquiet Ricard.</p>
-
-<p>Si je rapproche le nom de Ricard de celui
-<span class="pagenum">-108-</span>d'hommes aussi notoires, c'est que je pense aux
-tourments qu'endura le scrupuleux artiste français,
-brûlant de peindre aussi bien que les
-maîtres de la Renaissance, lui qui regarda ses
-contemporains, tour à tour, comme s'il était Titien,
-Véronèse, Rembrandt, désolé de la médiocrité des
-procédés modernes et proclamant la nécessité de
-règles immuables, mais oubliées, par quoi la
-peinture à l'huile vit, se conserve, dans sa transparence,
-sa pureté, son éclat. Si Ricard y échoua,
-Reynolds commit quelques erreurs dans ses dosages
-et ses mélanges; il fut cependant l'un des
-derniers à «exécuter», à l'occasion, aussi parfaitement
-que les inventeurs de cette peinture à
-l'huile, dont l'alchimie devait cesser tout à coup de
-se léguer de professeur à élève. Hélas! de tout cela
-vous ne pourrez pas vous convaincre aujourd'hui&hellip;</p>
-
-<p>Sir Thomas, le tour à tour intime et officiel
-Lawrence, d'une science sans égale, ne se laisse
-pas mieux juger d'après les quelques pièces qu'on
-nous offre ici. Son talent a trop de facettes. Les
-artistes d'une grande envergure, ou simplement
-curieux, que les conditions de leur vie a rapprochés
-d'êtres de toute provenance, si leur &oelig;uvre a
-moins d'unité et de profondeur que celle des
-sédentaires et des circonscrits, elle en a d'autre
-part plus de variété et d'intérêt. Lawrence est
-extérieur et théâtral, oui. Mais quelle sûreté,
-quel sens de la forme, de la couleur, de la surface
-<span class="pagenum">-109-</span>à couvrir, de l'arrangement! quelle ingéniosité,
-quel éclat! De l'aveu de tous, son portrait du
-pape, dans le Nouveau Musée du Vatican, tient sa
-place à côté des plus grands Italiens et de Velasquez
-même. C'est un virtuose accompli, un dessinateur
-libre et impeccable, à qui une exceptionnelle
-facilité devient à peine un danger dans sa
-vieillesse triomphale.</p>
-
-<p>L'Académie Royale, il y a quelques années, fit
-une exposition assez complète des toiles du maître,
-véritable surprise pour ceux-là mêmes qui croyaient
-le connaître et l'aimer. Lawrence fut menacé&mdash;comme
-il arrive après des victoires retentissantes&mdash;de
-s'éparpiller, de se banaliser; il nous effraie,
-nous, que des tendances portent vers les réalistes
-et les «intimistes» bourgeois. Plus un artiste
-reste chez lui, n'ayant comme champ d'observation
-que sa famille, son entourage immédiat, plus
-nous lui reconnaissons de personnalité. Nous
-aimons que chacune de ses &oelig;uvres rappelle les
-précédentes, et qu'il ne multiplie pas ses effets. Si
-souvent ceci est un mérite et un charme, n'est-ce
-pas aussi une chance de moins qu'il a de développer
-toutes ses aptitudes? Il est plus facile de
-se répéter sans cesse, dans les quelques mètres
-carrés et sous le coin de ciel où l'on demeure
-attaché, que de parcourir le monde ou de recevoir
-chez soi des êtres de toutes races, qui viennent
-vous demander de déchiffrer leur âme et de la
-<span class="pagenum">-110-</span>faire revivre dans leur effigie. Sir Thomas fut,
-croyons-nous, le premier depuis Van Dyck, et
-l'un des rares, qui se tinrent en équilibre, et
-sains, dans cette position, je dirais diplomatique,
-de peintre des cours étrangères. Winterhalter,
-Lenbach, MM. Bonnat et Sargent, donneraient à
-peine l'idée de la popularité dont jouit Lawrence,
-et de son succès officiel. Songez à l'habileté consommée,
-à l'adresse d'ouvrier, à la perfection
-d'appareil enregistreur, à la souplesse d'un
-homme surchargé de devoirs sociaux, qui commence
-chaque jour un nouveau portrait et le
-signe à date fixe, dans sa maison ou dans le
-palais d'un souverain, se dépense en ces frais de
-politesse, plus de saison chez un ambassadeur que
-chez un artiste.</p>
-
-<p>Turner dit sur son lit de mort (le daguerréotype
-venait d'être inventé): «Que n'aurais-je pas fait,
-si j'avais eu cet instrument à mon service?» Ce
-mot, Lawrence l'aurait pu dire, qui fut seul et
-ne s'aida que de ses propres ressources:
-elles étaient vastes, et sa science tient du prodige.</p>
-
-<p>La particularité de ces aimables portraitistes
-britanniques, c'est qu'ils ont l'air d'avoir une
-sorte de charge dans l'État; leur métier est une
-fonction publique, ils sont une institution reconnue,
-soutenue par la nation.</p>
-
-<p>N'exagérons pas, tout de même. En cherchant,
-on rencontrerait, même en Angleterre, des portraits
-<span class="pagenum">-111-</span>éloquents et inattendus, signés de noms
-obscurs, tels qu'on en fit partout en Europe avant
-l'invention de la photographie. Ils sont parfois
-plus individuels, plus «surpris» avec naïveté,
-que ceux des maîtres; mais alors il leur manque
-cet extraordinaire sens historique des portraits
-français, tels que M. Armand Dayot a eu la bonne
-fortune d'en dénicher plusieurs. Les maîtres
-anglais célèbres sont presque tous des «peintres»,
-mais, dans beaucoup de cas, des dessinateurs hésitants;
-ils dessinent par sentiment, plus qu'ils ne
-construisent anatomiquement; ils couvrent des
-surfaces murales, avec la <i lang="it" xml:lang="it">bravura</i> des époques
-héroïques, en décorateurs; ils sont de somptueux
-coloristes, plus «harmonistes» que nous autres
-Français, les analystes; ils voient, plus «d'ensemble»,
-le grand effet, et suppriment le détail
-où nous nous attardons<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> On put, en janvier 1919, étudier à la Galerie Barbazanges les
-petits maîtres anglais de 1740 à 1840: H. W. Burnbury, Maria
-Cosway, Francis Cotes, R. A. et Samuel Cotes, Nathaniel Dance,
-Gainsborough neveu, Peter Romney neveu, Anne Russell, fille du
-pastelliste, Henry Fuselli, R. A&hellip;, jusqu'à la Reine Victoria, qui,
-comme la plupart des femmes de son royaume, dessinait et peignait
-des portraits. Charmante école, sans prétention et pourvue jusque
-tard d'une bonne tradition. Comme le remarque M. Oulmont, ils
-<i>parviennent par degrés à une fluidité toujours plus vaporeuse et
-nous donnent l'illusion qu'ils peignent des morceaux fragiles, que
-dix années détruiront, tandis qu'en vérité ils ont, comme dessous,
-des préparations savantes, et qu'ils demeurent encore frais</i>. Des
-gouaches, par le charmant <i>Chinnery</i>&mdash;nom à retenir&mdash;ont la
-grâce et la pâleur que certains apprécient dans les aquarelles de
-M. Laprade&mdash;et la cocasserie des peintures chinoises sur verre.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum">-112-</span>Nous sommes corrects, d'une habileté manuelle
-disciplinée, littéraux, appliqués, peu fantaisistes.
-Notre race de raisonneurs, de critiques gouailleurs
-et curieux, un peu secs et ne redoutant pas une
-pointe de vulgarité, spiritualise peu la beauté
-féminine. Un Français accuse impitoyablement le
-raccourci d'un nez «en trompette», les yeux
-bien ronds et brillants d'une commère affriolante
-et prête à «flirter»; il saura rendre une bouche
-sans cesse en mouvement. Il bavarde avec son
-modèle, l'interroge, se lie avec lui, et si c'est une
-jeune femme qui lui plaise, n'essaye pas de cacher
-le plaisir qu'il y prend.</p>
-
-<p>Comparez ces modèles de Françaises et d'Anglaises,
-et surtout leurs mains. Nos femmes les
-ont potelées, courtes, souvent un tantinet canailles,
-industrieuses, de ménagères contentes d'aider à la
-cuisine et à la lingerie. Regardez les longues
-mains pâles, les doigts fuselés, inactifs, gauchement
-affectés, des <i>ladies</i> qui ne se refusent pas à
-l'amour, certes, mais s'y acheminent silencieusement
-comme en détournant la tête du sofa où
-elles vont succomber, et de l'homme à qui elles se
-donneront. Leurs fièvres sont plus moites, leurs
-abandons moins décidés. Elles ne parlent pas du
-péché, mais elles en sont hantées, et n'ont pas le
-commode voisinage de M. l'abbé et du confessionnal.
-Elles ne se refusent point à l'amour, mais
-exigent qu'il y soit peu fait allusion.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-113-</span>Si l'Angleterre doit s'enorgueillir d'une magnifique
-lignée de portraitistes officiels, la France
-n'a rien eu de semblable. Ses maîtres favoris
-savent tout ce qui peut s'apprendre. Les Van Loo,
-les Largillière, les Nattier, les Danloux, les
-Duplessis, les Greuze, les Drouais furent d'aimables
-fournisseurs, complaisants et flatteurs,
-mais non des «natures» exceptionnelles. Latour,
-dessinateur volontaire et psychologue d'ailleurs,
-n'a guère d'invention. Le divin Watteau, Fragonard
-l'enchanteur, Chardin, Perronneau et Boucher
-furent les seuls «peintres» à la flamande,
-nés pour pétrir des pâtes colorées et jouer avec
-les rayons du soleil. Or le portrait d'apparat n'est
-pas leur lot. M. Armand Dayot a prouvé beaucoup
-de discernement en nous conviant à admirer
-surtout, ici, des &oelig;uvres d'intimité, des morceaux
-documentaires. C'est ainsi qu'il convenait de rendre
-justice à notre école du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>M. Forain a souvent répété, et très justement,
-que la peinture française, c'est quelque chose
-de «bien fait, d'un peu léger et de joli».
-Ajoutons: de pénétrant, d'analytique dans le
-portrait. L'artiste français est logique, modéré,
-malin et perspicace; il se renseigne, il devine ce
-qu'on ne lui dit pas. Il aura tous les atouts
-dans son jeu, chaque fois que les objets à
-représenter seront là, à sa portée:&mdash;aussi n'attendez
-pas de lui une mise en scène évocatrice,
-<span class="pagenum">-114-</span>ce lyrisme tragique par quoi le Charles-Quint du
-Titien nous émeut comme un chapitre de Michelet,
-et comme un paysage.</p>
-
-<p>Le sens du dramatique, ou même simplement
-du pittoresque, n'apparaît chez nous que plus
-tard, avec Delacroix et le romantisme, quand
-la France commence à soupçonner ce qui se peint
-hors de ses frontières. Notre <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle est
-encore autochthone, sûr de lui-même. Sa conception
-de la forme nous en apprend autant sur lui
-que sa philosophie.</p>
-
-<p>Si cette exposition peut suggérer maintes observations
-aux curieux de l'histoire, les cinquante
-toiles françaises, dont beaucoup sont inférieures,
-pourraient égarer le jugement d'un critique d'art
-étranger. Elles nous requièrent, toutes ces images,
-comme renseignement sur nous-mêmes.</p>
-
-<p>On entend souvent dire que c'est dans l'aristocratie
-qu'il faut juger la beauté féminine d'une
-nation. Cela peut paraître théoriquement juste;
-en fait, il en va tout autrement. A Paris comme
-à Londres, les visages les plus caractéristiques et
-même les plus affinés, se rencontrent dans la rue.
-Les bons Anglais croient posséder une aristocratie
-qui aurait gardé par devers elle tous les
-avantages physiques; rien de moins légitime que
-cette prétention. Les manières, oui! l'<i lang="la" xml:lang="la">habitus corporis</i>,
-le ton, sans doute. Ces honorables <i lang="en" xml:lang="en">ladies</i>
-attachées aux Princesses, ces courtisans qui
-<span class="pagenum">-115-</span>prennent une vue cavalière du reste des humains
-et glissent parmi ceux-ci comme des ombres,&mdash;leurs
-traits, il faut qu'ils s'y résignent, sont
-soumis à des lois physiologiques, ethniques,
-communes à tous leurs compatriotes; qu'ils ne
-s'y trompent pas, leur aspect exceptionnel est du
-même ordre que celui des militaires et des prêtres;
-il tient même de ces deux-là: grandeur et
-servitude; silences, attentes, babillages à <span lang="it" xml:lang="it">mezza
-voce</span> des antichambres royales, contrainte propre
-à atténuer plus qu'à accentuer des traits de race.
-Mais leur race est saine, belle dans l'action
-comme dans le repos; ses gestes parcimonieux
-ne marquent pas le moindre changement d'humeur
-ou d'impressions par une mimique de
-méridional.</p>
-
-<p>D'ailleurs, peintes, les Françaises se ressemblent
-toutes; actrices comme la Dugazon et mademoiselle
-Duclos, ou aristocrates enrubannées par
-Nattier et par le fade Drouais, elles sont potelées,
-courtes, bien prises, animées, au verbe haut,
-provocantes, prêtes à vociférer comme les mégères
-qui, pendant la Révolution, de ces mêmes
-terrasses des Tuileries, vont exciter de leurs cris
-les bourreaux à la guillotine. Les unes sauront
-mourir avec grâce et un noble dédain; les autres
-croiront servir l'humanité par l'effusion d'un sang
-privilégié, mais fraternel, au nom de la Justice
-et de quelques autres entités. Actrices ou public,
-<span class="pagenum">-116-</span>ce sont de petites têtes rondes, prêtes à s'échauffer,
-à s'exalter, à discuter, à changer d'avis. Ces
-dames appartiennent à des hommes galants,
-généreux, dont les idées rayonnent dans tous les
-pays civilisés; elles sont, au centre de l'Europe,
-le mouvement et la vie, l'intelligence, ces compagnes
-espiègles de leurs brillants seigneurs.
-Leurs bouches parlent une langue claire, la seule
-entendue jusqu'aux confins du monde par ceux qui
-pensent et qui lisent&hellip; Mais combien ces visages
-de nos aïeules, sans traits accusés, paraissent
-raisonnables, sceptiques et ennemis du mystère!
-Ce qui n'est pas logique, et dès l'abord compréhensible,
-les effarouche. L'éloquence seule
-endort leur sens critique. Livrées à elles-mêmes,
-il faut, oui! il faut qu'elles comprennent, mais
-elles sont limitées, comme l'art des aimables
-peintres qui nous décrivirent leurs minois et leurs
-gestes irrépressibles.</p>
-
-<p>Ces limites doivent aussi être un peu les nôtres;
-si sans-patrie que nous soyons aujourd'hui par
-nos incessants échanges avec les autres pays, il
-doit bien rester en nous quelque héritage de nos
-pères d'il y a deux cents ans, gaulois entre tous,
-si ennemis du vague et du bizarre. Que s'est-il
-passé en nous depuis la Révolution? Comment
-avons-nous remplacé tant de logique, tant de
-raison, par cette inquiétude, cette bigarrure cosmopolite,
-cet «à peu près», ce balbutiement
-<span class="pagenum">-117-</span>puéril ou las qu'atteste la production moderne?
-Quel désordre mental chez ces foules qui, le même
-jour, vont du Jeu de Paume à l'Orangerie<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> des
-bords de la Seine et, sans doute, admirent avec
-la même docilité Fragonard et M. Matisse! Les
-Indépendants se réclament des maîtres d'autrefois.
-Ils ont leur Fragonard aussi bien que leur
-Giotto. Leurs sources d'inspiration sont hétéroclites,
-souvent si loin d'eux qu'on se demande
-quel chemin les y conduit. Nous perdons pied à
-les suivre, dans leur course à l'originalité. On
-dirait qu'ils rejettent tous les jougs et, en même
-temps, cherchent la rampe où appuyer leur main
-tremblante; tout le mal qu'on prendrait à essayer
-d'avoir du talent, ils se le donnent pour mal faire,
-gênés et lassés par leur habileté native dont il
-semble qu'ils aient honte<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Voyez nos tics,
-analogues à ceux qui accompagnent l'âge ingrat
-et certaines maladies! Nulle époque, plus que la
-présente, n'aurait dû laisser d'elle une image
-intéressante par le portrait, seule forme picturale,
-presque, qui ait une raison d'être, une fois abolie&mdash;et
-pour cause&mdash;la grande décoration murale
-des palais et des églises. On nous dira qu'il y a
-les Bourses du Travail qui appellent l'allégorie&hellip;
-<span class="pagenum">-118-</span>C'est peut-être là que notre académisme, uni à
-notre humanitaire besoin de destruction, atteindra
-son apogée!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Exposition des Indépendants.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> En relisant ces lignes, je songe aux lamentations de la jeunesse
-d'après-guerre, aux «théories» des peintres, perdus par
-l'impressionnisme, et qui demandent des règles à M. André Lhote.</p>
-</div>
-<p>Beaucoup d'entre nous, s'ils s'en étaient tenus
-à l'observation de la nature, eussent été de probes
-ouvriers comme leurs pères. Sans doute, le goût
-de jadis aurait pu leur faire défaut, car nous
-n'avons plus <i>la mesure</i>, principal mérite de notre
-littérature et de nos arts,&mdash;les étrangers l'ont
-en partie détruite&mdash;; mais de bons jeunes gens,
-si raisonnables au fond, n'auraient pas joué le
-rôle un peu comique d'aliénés par suggestion, ou
-de moutons enragés.</p>
-
-<p>Les artistes sont en partie formés par le public
-pour lequel ils produisent. Ceux du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle
-furent marqués par les sévères règles du siècle
-de Louis XIV. Ils s'adressaient à une clientèle
-française, «intellectuelle», élevée, qualifiée pour
-diriger. Une vie stable, dans son ordonnance,
-invitait le peintre à se manifester dans de belles
-demeures dont le style nous domine encore et n'a
-pas été dépassé.</p>
-
-<p>C'est d'abord la Régence, puis les règnes
-élégants de Louis XV et de Louis XVI, où rien ne
-se fabriquait qui fût laid ou commun. Les modes
-changent: les satins se paillettent, les soies sont
-brochées de dessins contournés ou classiques, les
-brocarts s'alourdissent ou s'allègent; ils bouffent,
-tour à tour, ou se plissent sur de petits corps
-<span class="pagenum">-119-</span>prêts à revêtir tout modèle que la couturière
-leur prépare; ces dames sont prêtes à tout, pour
-plaire. Mobiles et dociles en même temps, vous
-les verrez disposées au changement, bondissant
-vers toute nouveauté, adaptables, ingénieuses, les
-vraies créatrices de la Mode: des Parisiennes.</p>
-
-<p>M. Dayot n'a pas abusé de ces pages légères,
-tenant plutôt de l'ameublement que de la peinture,
-couvertes d'or par des gens sans aïeules
-portraiturées, et qui désirent compléter une riche
-suite d'appartements aux boiseries anciennes.
-On a trié sur le volet quelques Nattiers (des
-meilleurs), tel ce portrait de madame d'Estampes,
-d'un si joli arrangement de blanc crémeux, de
-rouge et de bleu mat; d'autres encore, tous
-achevés comme de la porcelaine de Sèvres, chefs-d'&oelig;uvre
-de technique ennuyeuse; quelques
-Greuzes assez agaçants, mais parfois se faisant
-exquis (la femme au voile noir); des Largillières
-théâtraux, grimaçants, mais enlevés et réussis
-dans leur enchevêtrement de draperies et de
-soutaches; des Drouais qui font pressentir l'art
-clinquant, habile à l'excès, de nos portraitistes
-actuels. Madame Vigée-Lebrun se surpasse dans
-sa Dugazon, robuste et excellent morceau, lumineux,
-ambré. Madame Labille-Guiard, plus bourgeoise,
-entachée de sensiblerie, nous étonne par
-un acquis et une maestria trop consciente, dans
-son portrait d'elle-même et de ses absurdes
-<span class="pagenum">-120-</span>élèves embrassées, mesdemoiselles Capet et Rosemond.</p>
-
-<p>Quand ces toiles sont de pure convention mondaine,
-elles ne nous émeuvent guère, à cause de
-leur manque de réelle beauté par la fatigante
-rondeur unie de leurs formes. Le type féminin
-français, gentil, mièvre, ne souffre pas d'être
-édulcoré ou raboté; le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle l'a encore
-arrondi, surmodelé, fardé comme pour la comédie,
-et frisé. Les cils semblent être passés au fer, les
-lèvres au carmin, il y a du rouge dans les
-narines, dans les oreilles, une mouche noire
-rehausse le tout; supprimez la parure et vous
-aurez une «midinette» à la taille cambrée,
-parfois même une maritorne joufflue, à qui sied
-la blouse d'aujourd'hui et même la camisole
-ménagère, autant que l'écharpe en coup de vent
-de léger tissu zinzolin. On conçoit à peine que
-ces caillettes, si «ordinaires», soient des <i lang="en" xml:lang="en">professional
-beauties</i>. La blonde, vue de profil, que Fragonard
-a barbouillée de ses blancs chauds et de ses
-incopiables rouges, cette esquisse endiablée du
-maître de Grasse, vers quoi nous retournons instinctivement
-après nos visites à l'exposition de
-l'Orangerie, c'est bien une petite Parisienne de
-l'époque; mais elle n'a pas de prétentions, elle
-est une jeune personne quelconque, embellie, transfigurée
-par la seule baguette du prestidigitateur.</p>
-
-<p>Laissons ces toiles de commande, étudions des
-<span class="pagenum">-121-</span>maîtres moins «distingués» et des &oelig;uvres intimes
-où ils ont excellé.</p>
-
-<p>Perronneau est mort à peu près obscur; n'est-il
-pas cependant un de nos préférés, un de ceux
-que nous plaçons le plus haut? On peut interroger
-sans fin ces deux dames qu'il immortalisa: ses
-madame la duchesse d'Ayen et madame de Sorquainville,
-simple prodige d'évocation pour nous.
-Cette toile froide, toute de bleu pâle, de lilas, de
-gris ardoise et de jaune écru, est éclairée d'une
-paire d'yeux inoubliables, noirs, brillants,
-pétillants. On imagine madame de Sorquainville
-lectrice, peut-être amie de Voltaire, à qui elle
-ressemble; frondeuse, sceptique, prompte à la
-répartie, indiscrète, mélange de malice et d'insouciance,
-chercheuse du «nouveau». Je ne gagerais
-pas que cette dame ait eu un besoin impérieux
-de la Beauté. Cette quadragénaire laide,
-aux lèvres sèches, est faite pour le bavardage;
-ses mains nerveuses, spirituelles, habituées à
-trousser un mordant billet, parlent autant que
-ses prunelles. Perronneau s'en est tenu à une
-sorte d'esquisse, dont le dessin cursif égratigne à
-la façon du Greco,&mdash;et tout cela fait un chef-d'&oelig;uvre
-complet.</p>
-
-<p>Beaucoup plus «poussé» est le portrait de
-madame d'Ayen. Les belles mains! Le beau
-regard un peu distant, plus calme, quoique aussi
-profond que celui de madame de Sorquainville.
-<span class="pagenum">-122-</span>La duchesse vit dans le milieu généreux, libéral
-de la famille de Noailles, où l'on remue toutes
-les idées, comme en se moquant de l'avenir. La
-voilà immortalisée par Perronneau, si joliment
-enveloppée, digne, dans sa robe de chambre, au
-coin du feu. Elle tient la tête un peu rejetée en
-arrière, regarde de haut et de côté; le port est
-typiquement français, aisé et raide à la fois: rien
-de conventionnel dans cette ravissante page,
-burinée comme l'est un caractère par Saint-Simon.
-Le ragoût de cette peinture, une de celles
-où Perronneau a le mieux joué sa gamme favorite
-des mordorés «feuille morte», et qui plaisent
-tant en ses pastels; c'est d'un coloriste raffiné; le
-dessin en est aigu et mordant; c'est plat, bien
-dans le cadre, sans trompe-l'&oelig;il, désinvolte
-comme un Goya et d'irréprochable construction.</p>
-
-<p>Madame d'Ayen pourrait faire pendant à la tête
-de la comtesse de Verrue, née Luynes,&mdash;faussement
-attribuée à Watteau,&mdash;faible, un peu
-molle, mais d'une si grande importance documentaire
-et psychologique! Madame de Verrue
-est encore une de ces femmes françaises, uniquement
-belles de la pensée qui les anime, touchantes
-par tout ce qu'elles incarnent d'un monde
-connu de nous par tant de mémoires, de lettres,
-de bavardages. Ah! la chère madame du Deffand!
-La sensible d'Épinay!</p>
-
-<p>Dans cette série se classe madame Lenoir, née
-<span class="pagenum">-123-</span>Adam, par Duplessis, type de la sérieuse roturière,
-discrète, point jolie, mais en qui l'on aurait
-confiance et dont on aimerait d'être l'ami: la
-Colette Baudoche de mon ami Barrès pourrait
-avoir, en 1909, ces traits-là.</p>
-
-<p>M. Thomas Germain, et sa femme, orfèvre
-du roi, par Largillière:&mdash;le pompeux Largillière
-lui-même, en présence de ses amis, emploie
-une langue plus familière et plus persuasive.
-La bonne dame, sorte de madame Jourdain, pour
-qui un chat est un chat, et son mari un maître
-qu'elle aime et juge sans aveuglement; cette
-blonde grasse, sans ambitions personnelles, ne
-la voit-on pas tenir les livres de son époux et surveiller
-les compotes à l'office, épousseter les belles
-pièces de vermeil qui enrichissent son logis.</p>
-
-<p>La marquise de X&hellip;, par Roslin, charmante
-toile d'intimité, argentée, calme, recueillie&hellip; Un
-Lépicié très précieux&hellip;</p>
-
-<p>Dans ces &oelig;uvres, si diverses de technique, nous
-reconnaissons des traits communs qui sont l'éloquence
-du simple discours, d'un conte de Voltaire,
-une description complète du modèle; chargées de
-sens, elles vont loin dans l'analyse, et resteront
-comme des documents nationaux.</p>
-
-<p>On voudrait s'étendre sur Louis David, dont
-«la famille Lavoisier» et la «madame de Mongiraud»
-président à cette galerie. Il pourrait être
-donné comme exemple de nos plus belles qualités
-<span class="pagenum">-124-</span>et de nos pires défauts, poussés à l'excès. Cet
-homme, malgré l'antipathie qu'il inspire, force
-l'admiration par la lucidité de sa vision, la force
-de son écriture, sa puissance d'expression. On
-dirait qu'il peint toujours par un vent d'Est,
-à l'heure où Whistler souhaitait que l'artiste fermât
-les yeux ou quittât ses pinceaux. Mais quelle
-autorité dans ces toiles sans mystère, sans brumes!</p>
-
-<p>La salle anglaise est, répétons-le, inférieure à
-ce qu'elle aurait dû être. Néanmoins, quand j'y
-entrai, les tableaux qui, par terre, m'avaient peu
-séduit, semblèrent, une fois accrochés, se parer
-d'une grâce alanguie, répandre une vapeur d'automne
-sur les murailles qu'ils décorent comme
-des kakémonos japonais. Vous aurez peu de communications
-«cérébrales» avec ces dames lointaines,
-si vous n'avez pas fréquenté leurs descendantes;
-vous serez peu renseignés sur elles; mais
-vous goûterez parfois la dignité, le repos de leurs
-gestes, l'harmonie que le peintre a répandue
-autour d'elles, la grâce de leurs attitudes. Chairs
-perlées, à peine roses, diaphanes, longs corps
-sveltes, col élancé que dominent des têtes longues
-aussi, quelquefois d'un ovale parfaitement grec&hellip;
-Je suis embarrassé pour citer des noms et prendre
-des exemples dans cette insuffisante collection.
-Toutefois mettons hors de pair l'adorable Mrs.
-Graham, poupée exquise, un peu boudeuse et
-enfantine, par Gainsborough; les deux filles du
-<span class="pagenum">-125-</span>maître, Mary et Peggy; la tête mystérieuse et
-«léonardesque», si j'ose dire, de la reine Charlotte-Sophie;
-la fille de Lord Robert Manners,
-enfin et surtout l'éblouissante composition sphérique
-de Sir Thomas Lawrence,&mdash;Mrs. Maguire
-et son fils Master Arthur Fitz-James: l'ensemble
-offre le régal rare du coloris de Rubens et de
-Titien, et la beauté de deux êtres divins, un enfant
-brun, qui est un Bacchus tout vêtu de pourpre,
-et une Calliope.</p>
-
-<p>Cet art, vraiment somptueux, je sais des gens
-qu'il agace extrêmement, auxquels il paraît impertinent
-par sa morgue, son afféterie dissimulée,
-par son caractère aristocratique.</p>
-
-<p>Pris comme «morceaux», la plupart des portraits
-anglais seraient approuvés des professionnels;
-mais je sais par expérience que le type
-anglais, à cause même de son originalité, ou du
-fait qu'il est si différent du nôtre, déconcerte
-encore les Français; la femme anglaise leur paraît
-masculine et sans grâce. Il semble qu'ils en aient
-peur. Malgré toutes les «ententes cordiales», il
-reste deux pays tout rapprochés, mais aussi différents
-que s'ils étaient aux deux extrémités de la
-terre.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>En sortant des Tuileries, il serait intéressant
-de se rendre au Salon de la Société Nationale
-<span class="pagenum">-126-</span>pour méditer devant le portrait de la marquise
-Casati par M. Boldini, l'&oelig;uvre la plus significative
-de l'année. Supposons que madame de Sorquainville,
-conduite par le sieur Perronneau, pût
-nous suivre dans nos Champs-Élysées encombrés
-d'automobiles, et qu'après avoir entendu toutes
-les langues européennes, sauf la française, parlées
-par les passants, elle s'assît en face de la toile
-affolante du Ferrarais de Paris: comprendrait-elle?
-Ce serpent noir, tout en plumes, ce boa
-féminin, c'est donc là une des élégantes qui
-prennent le thé à la place Vendôme, dans une
-hôtellerie d'Américains, à côté des magasins de
-modistes qui ont envahi les nobles hôtels de ce
-vieux quartier?&hellip; Espérons que M. Perronneau&mdash;et
-nous n'en doutons pas&mdash;expliquerait à
-madame de Sorquainville que, tout de même, il
-n'y a qu'une façon pour un peintre d'être peintre,
-une seule façon de construire le corps humain,
-sous la diversité des affutiaux&hellip; Et M. Perronneau
-souhaiterait de faire la connaissance de ce diable
-d'homme, son confrère Boldini. Il ne serait pas
-sans se demander si cette peinture fougueuse,
-tout en surface, empâtée, sans glacis, restera
-fraîche comme la sienne; mais je crois qu'il serait
-tenté de réveiller ses compagnons dans la mort
-pour leur montrer qu'on peut encore aujourd'hui
-dessiner et qu'on est même bien savant, quelquefois.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-127-</span>Je me demande si madame de Sorquainville
-sera aussi indulgente pour la femme moderne,
-si même elle la comprendra le moins du monde.
-Mais on aimerait à surprendre le dialogue qui
-s'échangerait entre ces dames. Je prie Abel Hermant
-de nous le donner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-129-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">UN WEEK-END ET OSCAR WILDE</h2>
-
-<p class="right"><i>Pour Paul Bourget.</i></p>
-
-
-<p class="date">Old Windsor, juillet 1913 (<i>Le Gaulois</i>).</p>
-
-<p>Les régates de Henley ont pris fin, la fusée
-d'adieu, après le traditionnel feu d'artifice, a dispersé
-des milliers de jeunes couples en flanelle
-blanche et chapeau de paille, qui, pendant trois
-jours, fleurissent la rivière comme une éphémère
-éclosion de nénuphars. Samedi matin, les trains
-pour Windsor sont pris d'assaut; à chaque station,
-depuis celle de Paddington, c'est, sur les
-plates-formes, une bousculade silencieuse de jupes
-claires, pimpantes; des visages roses, des étoffes
-roses, bleues ou terriblement vertes, des parasols
-éclatants comme les champs de pavots blancs de
-cette vallée de la Tamise où le ciel de juillet, si
-aveuglant qu'on peut à peine lever la tête pour le
-regarder, fait une coupole en papier d'argent. Pas
-un souffle d'air. Ce sera une belle journée pour
-dormir en bateau, ou s'étendre sur les gazons plats
-et roulés du Jardin de mes amis. Éviter la migraine!</p>
-
-<p><span class="pagenum">-130-</span>La tranquillité non pareille, la muette mélancolie
-de cette campagne de luxe et de plaisir, à
-quoi les attribuer? La lourdeur de l'air endort.
-Je suis parti de Londres avec des intentions!
-boîte à couleurs, chevalet dans ma valise, quoiqu'une
-vieille expérience m'ait appris que
-«<span lang="en" xml:lang="en">Week-End on the River</span>» signifie apathie,
-repos, impossibilité de remuer un bras, de rassembler
-deux idées. J'admire ces canotiers et ces
-«<span lang="en" xml:lang="en">punters</span>» qui, manches retroussées, rament ou
-godillent entre les deux berges plates, comme
-d'une interminable propriété privée, gentil paysage
-monotone, villas nettes comme un sac de
-voyage neuf, enguirlandées, vernissées, blanches,
-rouges, arbres en boule aux feuilles si drues,
-qu'ils ont l'air d'être de l'herbe tressée, une
-excroissance du gazon.</p>
-
-<p><i>Le Jardin bleu.</i>&mdash;J'aurais pourtant voulu fixer,
-avec mes pinceaux, le souvenir du jardin bleu,
-car mes amis sont parvenus à en faire un, et quel
-jardin bleu! Les murs de l'enclos où cette fête
-des yeux est offerte, on les a badigeonnés d'un
-bleu très clair, qui se confond avec le ciel, et cette
-muraille d'azur est en face d'un massif de sombres
-arbustes, bleutés par les vapeurs de la Tamise.</p>
-
-<p>Partageant ce rectangle fleuri, un chemin dallé
-de plaques irrégulières de marbre, conduit d'une
-vieille grille, en fer forgé, à la porte du verger,
-qu'ornent des figures de Della Robbia.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-131-</span>Dans cet espace de quelques mètres, vous ne
-voyez que du bleu: toutes les variétés de delphiniums
-dressent leurs thyrses géants, ces pieds-d'alouettes
-qui, même en Normandie, ne parviennent
-jamais à une telle hauteur, croissent
-dans cette humidité comme de monstrueux
-roseaux. Au début de juillet, les delphiniums,
-sous le dais de leur floraison paradoxale, cachent
-leur acide feuillage et celui de leurs compagnes
-de plate-bande. La quantité des graines semées
-éclate en une masse surprenante de quenouilles,
-qui vont du cobalt au lapis-lazuli, en passant
-par toutes les plus subtiles dégradations de la
-turquoise; il y en a aussi de violettes avec un
-c&oelig;ur mauve; de verdâtres; et sous l'abri de ces
-hampes verticales, rigides comme des lames
-d'épées, c'est un entrelacs de campanules (<span lang="en" xml:lang="en">Canterbury
-bells</span>) de Salvias, de Napota Massimi; les
-Violas, l'humble Lobelia et l'Anagallis jouent
-leur rôle aussi. Des Volubilis, dans leur besoin
-indiscret d'enlacer, s'en sont donné à c&oelig;ur-joie.
-En tous sens, leurs viornes se sont allongées,
-enroulées, fixées; le sol n'est qu'un filet aux
-mailles serrées, par quoi les corolles rapprochent
-leurs petits visages anodins des touffes altières,
-en haut, qui font la roue comme des paons.</p>
-
-<p><i>Coucher de soleil.</i>&mdash;Vers la fin de la journée,
-un peu de soleil après l'averse: c'est aussi un
-prodige, les plants de pavots blancs, les bordures
-<span class="pagenum">-132-</span>de lis, les pergolas de roses grimpantes. Ne me
-parlez pas des fleurs du Midi. Que sont ces Provençales
-mal lavées, auprès de ces naïades jamais
-complètement sèches, dont la chair, comme les
-blondes femmes d'Albion, n'ont pas un pigment
-jaune dans leur teint laiteux? Le ciel et l'eau de
-la rivière semblent se refléter sur ces peaux lisses
-comme dans l'argenterie astiquée d'un service
-à thé.</p>
-
-<p><i>Dimanche matin, Datchet.</i>&mdash;Un petit port, des
-garages vert et blanc, une pelouse qui descend
-mollement jusqu'à la rive, des bancs en cercle,
-rangés pour les flâneurs. Au-dessus des palissades,
-les «<span lang="en" xml:lang="en">crimson ramblers</span>» jaillissent des
-roseraies voisines, retombent en grappes laqueuses
-avec les aristoloches, les clématites, les jasmins
-et le chèvrefeuille musqué. Sur la route, le long
-des barrières blanches, des gens causent tout bas
-avec une dame qui a arrêté son poney-chaise, en
-route pour l'église d'où nous parviennent les
-grêles voix enfantines du «<span lang="en" xml:lang="en">choir</span>»&mdash;célébration
-du dimanche par des hymnes mendelssohniens.
-L'atmosphère immobile et muette de cette vallée
-d'ouate, à l'heure sainte, se refuse à porter tout
-autre bruit humain. L'eau n'a pas de clapotis, les
-êtres et les choses paraissent figés et mats comme
-la flanelle des vêtements.</p>
-
-<p>Près de la fenêtre, assis dans son parloir,
-immobile, un vieillard lit le <i lang="en" xml:lang="en">Sunday Times</i>. Sa
-<span class="pagenum">-133-</span>villa fait le coin de la route, qui mène à la place
-du village, une basse construction de briques, à
-vérandas rondes, mais si couverte de lierre et si
-fleurie, qu'elle n'a plus de forme architecturale.</p>
-
-<p>C'est un village de poupée, propre, peigné,
-sans cesse repeint, à la façon d'une écurie pour
-chevaux de course; des cascades de géraniums
-et de pétunias, pendus aux jardinières des balcons,
-dégringolent jusqu'aux porches à colonnes
-blanchies et poncées, où étincellent des cuivres
-polis à la flamande.</p>
-
-<p>Les boutiques du bourg sont plutôt des
-échoppes-modèles où l'on ne songerait, pas plus
-que dans les «vieux Anvers» d'Expositions universelles,
-à acheter des denrées nécessaires à la
-vie. Cartes postales et souvenirs. Dites? Sont-ce
-des hommes et des femmes, en chair et en os,
-qui vivent ici, toute l'année, fascinés par le
-voisinage de la Cour, les yeux fixés sur le château
-de Windsor, cette masse bleue, là, à un
-mille, qui se profile sur le ciel, avec le drapeau
-royal flottant à la tour, si Leurs Majestés sont
-présentes?</p>
-
-<p>Vous ne savez jamais le spectacle qui vous attend,
-si vous allez jusqu'au coin de la rue, près de
-la berge: peut-être le Roi et la Reine parlant à un
-jardinier, sur l'autre rive? ou bien, comme je l'ai
-vu (taisez-vous!), le prince de Galles fumant sa
-première cigarette, le jour de ses dix-sept ans&hellip;
-<span class="pagenum">-134-</span>On jetterait un bouquet de violettes attaché à un
-caillou, qu'il tomberait dans le parc, aux pieds
-des «<span lang="en" xml:lang="en">royalties</span>».</p>
-
-<p>En remontant vers les sources du fleuve, ce
-sont des Champs-Élysées, le repos après le
-tumulte et les labeurs, l'oubli ou le palliatif aux
-efforts du snobisme. Voici une Arcadie moderne
-pour les citoyens d'une grande nation de commerçants
-voyageurs: un nid moelleux où revenir
-après l'orage, blessé, mais fier d'une tâche accomplie.
-Pendant la tempête, l'Anglais, secoué dans
-sa couchette, à bord, concentre sa pensée sur
-l'image réconfortante d'un Week-End «<span lang="en" xml:lang="en">on the
-River</span>». L'artificiel et charmant décor des Maidenhead
-et des Slough n'a-t-il pas inspiré plus d'un
-héroïsme, à l'autre bout du monde?</p>
-
-<p>Ainsi se matérialise le rêve d'avenir d'un pratique
-«<span lang="en" xml:lang="en">Briton</span>»: une cabine, reluisante et bien
-close sous un bon toit d'ardoise; un yacht qui soit
-un <span lang="en" xml:lang="en">home</span>, bien stable sur la terre ferme; un havre
-pour sa vieillesse, de l'eau, des rames à regarder
-et un phonographe ou, au moins, un banjo, car il
-n'est pas de vraie fête sans un peu de musique.
-Où serait-on mieux que là où est le Roi, au c&oelig;ur
-de l'«Empire»?</p>
-
-<p>Ici, l'industrie et la misère sont cachées derrière
-un gentil treillage; ou, peut-être, a-t-on
-écarté ces importunes? Le pays de Windsor porte
-la livrée du château; d'invisibles ondes hertziennes
-<span class="pagenum">-135-</span>en propagent, jusqu'à l'horizon, des honneurs et
-un peu de noblesse. O vous, décentes retraites,
-dignes fins d'existence de loyaux serviteurs de la
-Couronne, dans ces bocages silencieux qu'arrose
-la Tamise, encore domestiquée comme un rivulet
-d'agrément, avant qu'elle ne traverse la grande
-cité populaire!</p>
-
-<p><i>Lecture.</i>&mdash;Dans ma chambre, où je suis monté
-m'enfermer pendant le «<span lang="en" xml:lang="en">tea</span>», un livre traîne, c'est
-une monographie d'Oscar Wilde. Quelques portraits
-du poète, à différents âges, me remettent
-en présence de cet être effrayant; l'un surtout,
-datant d'environ 1885, époque où je le rencontrai
-pour la première fois chez Charles Ephrussi.
-Wilde revenait d'Amérique, grisé de ses succès
-d'excentrique, paré des plus excessives fanfreluches
-de l'esthéticisme. Quoique je fusse très
-jeune, bien plus qu'ébloui, je me sentis méfiant
-devant ce qu'il y avait de «toc» dans un tel
-culte de l'Art. Avais-je reçu le mot d'ordre de
-chez mon maître Whistler, où Wilde était l'objet
-d'incessantes plaisanteries et toujours cité comme
-l'<i>artiste qu'il ne faut pas être</i>?</p>
-
-<p>Le visage d'Oscar était mou, comme ces petites
-têtes en caoutchouc qui, jadis, s'inscrivaient dans
-un rond percé au milieu de toutes les pages d'un
-livre de «<span lang="en" xml:lang="en">nursery</span>», et à quoi s'adaptaient plusieurs
-corps de femmes, d'hommes ou d'enfants
-comiques. Il y avait de la veulerie, des lignes
-<span class="pagenum">-136-</span>tombantes et courbes, dans ce front, dans ces
-joues trop grosses; la bouche, fine, un peu mollasse,
-tombait aux coins, non avec une expression
-de mépris hautain, mais, il me semble, à la
-façon d'une vieille femme. Wilde me parut surtout
-ridicule, comédien, affecté; je crus, dès
-l'abord, qu'il se moquait des personnes présentes,
-dont aucune ne parlait anglais. Mais non: dans
-sa langue, il était peu différent. Sa cravate en
-tissu de liberty, fraise écrasée (Liberty faisait
-dans sa nouveauté alors, une révolution dans le
-goût, pour l'ameublement et la toilette), sa
-fameuse canne à pomme d'ivoire, un lis orange à
-sa boutonnière, tout en lui me donnait envie de
-lui dire: «Je vois d'où cela vient; inutile de
-prendre ces grands airs!&hellip;» Mais Paris fut
-conquis. Wilde avait tant d'esprit, il avait un tel
-génie de conteur! Sa conversation annihilait l'esprit
-critique de Gide. Un brillant auteur dramatique,
-un Dumas fils d'Outre-Manche, un prestidigitateur
-en paradoxes: n'est-ce pas cela qu'il
-fut, jusqu'à l'heure du <i lang="la" xml:lang="la">De profondis</i> et de la trop
-cruelle expiation?</p>
-
-<p>Oscar Wilde, si agaçant en France, où pourtant
-il exerce encore une mystérieuse, une surprenante
-influence, était assez à sa place ici. Le paysage
-de la Tamise vous donne plus de patience pour
-écouter des théories de dilettante et d'élégant. La
-Noblesse, la Beauté des <i>choses inutiles</i>: absurde
-<span class="pagenum">-137-</span>conception, dogmes puérils auxquels Oscar s'offrit
-en holocauste.</p>
-
-<p>Mais, qu'on lui pardonne&hellip; il eut, comme Flaubert,
-la religion de l'acte d'écrire, une érudition
-de grand lettré et le courage de l'apostolat. Néanmoins,
-on sourit déjà de ses parures d'époque.
-Baudelaire aurait repoussé du bout du pied, avec
-les pétales flétris du bouquet romantique, le
-«<span lang="en" xml:lang="en">purple scarlet of sin</span>» et autres détritus de chez
-madame Satan, fleuriste. Personne n'est plus
-proche du mauvais goût qu'un certain genre
-d'Anglais, qui croit «exquisement» vivre pour
-l'Art. Le groupe esthétique de 80 à 90, dont
-Wilde fut le héros et la victime, passa devant
-nos yeux, comme le «<span lang="en" xml:lang="en">leading man</span>» d'un <span lang="en" xml:lang="en">musical-comedy</span>,
-grossissant les effets, parce qu'il avait
-soif d'épater un certain public bien plus semblable
-à lui-même qu'il ne le pensait. Wilde fut
-gâté par un impertinent et inhumain dandysme,
-semé à Eton, et qu'on récolte plus tard à Oxford.
-Peu d'artistes de son temps, qui n'aient voulu
-prendre les manières de l'aristocratie, s'y faire
-recevoir, tout en se moquant d'elle. Wilde fut un
-snob&mdash;jusque dans les préaux de sa prison de
-Reading&mdash;martyr du snobisme.</p>
-
-<p><i>Fin de journée.</i>&mdash;Des prairies, des prairies
-gris-bleu, quelques meules de foin pâle, des
-saules; nous sommes si bas, que les ponts de
-pierre de la Tamise sont plus hauts que la ligne
-<span class="pagenum">-138-</span>d'horizon, comme vus par un baigneur dans une
-perspective d'estampe japonaise où les plans se
-chevauchent les uns les autres. Le dîner s'achève
-dans la salle à manger, au rez-de-chaussée, toutes
-fenêtres ouvertes sur la rivière; une dernière
-lueur du crépuscule s'y reflète. La table recouverte
-d'une glace, en guise de nappe, avec les
-cristaux et les argenteries, miroite, aqueuse,
-comme si la rivière entrait dans la pièce et que
-nous dînions dessus. Le lévrier Loff, le plus muet
-des chiens, qui éternellement fait le guet sur la
-rive par où tout canotier peut s'introduire dans
-la propriété, soudain aboie. Un cornet à piston,
-sinistre dans ce crépuscule, signale l'approche
-d'un steamer de touristes à bon marché. La
-silhouette du bateau passe devant nous: éclair
-de lumière électrique, tapotement des hélices, une
-polka enrouée de foire, puis tout retombe dans le
-silence nocturne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-139-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">UN BILAN ARTISTIQUE
-DE LA GRANDE SAISON DE PARIS</h2>
-
-
-<h3>LES ARTISTES ET LE PUBLIC</h3>
-
-<p class="date">(<i>Revue de Paris, 1913</i>).</p>
-
-<p>Toutes les formes de l'art décoratif et théâtral,
-depuis la plastique animée, vivante, jusqu'à la
-peinture, l'architecture et la statuaire, le drame,
-la musique, la chorégraphie, l'orchestre: tels
-sont les nombreux sujets qui, d'avril à juillet,
-ont capté notre esprit.</p>
-
-<p>Des noms, célèbres partout, ont été prononcés
-en 1913 à l'occasion d'opéras, de pièces, de partitions
-et de l'inauguration du premier théâtre
-d'art moderne qu'on ait construit en France.
-Si les opéras de Richard Strauss avaient été
-montés, comme ils devaient l'être, la série eût
-été à peu près complète, des ouvrages dont Paris
-eut la révélation.</p>
-
-<p>Car ce furent: <i>l'Annonce faite à Marie</i> de Paul
-<span class="pagenum">-140-</span>Claudel, la <i>Pénélope</i> de Gabriel Fauré, <i>la Pisanelle</i>
-de d'Annunzio, <i>Jeux</i> de Debussy, <i>le Sacre du
-Printemps</i> d'Igor Strawinsky, deux ouvrages de
-Moussorgsky, des compositions de Ravel et de
-Florent Schmitt, un plafond considérable de
-Maurice Denis, un petit chef-d'&oelig;uvre de décoration
-par Édouard Vuillard, enfin de l'architecture
-et de la sculpture dans la salle de ce théâtre
-des Champs-Élysées actuellement aux prises avec
-de si graves difficultés.</p>
-
-<p>J'omets exprès d'autres «attractions», qui
-s'ajouteraient à cette liste si ceci était plus qu'un
-résumé. J'écris: «attractions», ce mot désignant
-d'ordinaire, curiosités, <i>phénomènes</i> des
-<span lang="en" xml:lang="en">Magic-Cities</span>; parce qu'hélas! si quelques-uns
-prennent au sérieux l'&oelig;uvre de l'artiste, le public
-auquel les artistes sont, bon gré mal gré, contraints
-de s'adresser, semble confondre dans une
-même hâte dédaigneuse, avec les baladins et les
-acrobates, tout homme qui crée. Si bien que tant
-de peine, tant de labeur, de talent, d'ingéniosité,
-de foi, le produit d'un long travail obscur et
-silencieux, enfin voit le jour comme la bête qui
-sort du toril, est mise tout à coup en présence
-d'une foule prête à huer son premier faux pas.
-Le créateur reste dans la coulisse, collant son
-oreille aux portants, à attendre ce que déclareront
-ses juges, ceux auxquels il n'a souvent pas songé
-jusqu'à la minute solennelle, et pourtant de si
-<span class="pagenum">-141-</span>peu de conséquence, où il va jouir de l'illusion
-du triomphe, ou se désespérer d'une défaite.</p>
-
-<p>D'un côté de la scène, les conversations futiles
-vont leur train, entre gens engourdis par un trop
-bon repas. Pour occuper deux heures de demi-sommeil,
-ils écouteront les bribes d'une pièce,
-quelques notes de musique, dix à peine sur cent
-d'entre eux sachant même le nom de l'auteur.
-Dans la salle aussi, ce sont les confrères et les
-critiques, un peu plus informés que le public
-payant, mais plus prévenus pour ou contre la
-victime invisible et solitaire, prêts à ouvrir les
-écluses à leur bile, ou, pire, au sirop de leurs
-louanges. Derrière le rideau, les mêmes jalousies,
-les mêmes haines; mais aussi l'éternelle candeur
-du jeune ou vieux débutant de ce soir, auteur ou
-interprète pour qui cette heure est «historique»,
-où le monde ne s'occupe, croit-il, que de lui.
-Au néophyte ou au vieil auteur, n'essayez point
-de parler raison, ceux-ci ne semblent s'apercevoir
-de la présence de leur prochain qu'à la minute
-des applaudissements ou des sifflets. Puvis de
-Chavannes manquait mourir à chaque vernissage
-d'un Salon où il exposait. Meilhac partait pour
-Saint-Germain, les soirs de première.</p>
-
-<p>L'expérience nous conseille de ne jamais exhiber,
-ou de garder devers nous, aussi longtemps
-que possible, le fruit de notre cerveau; malgré ce
-que M. Degas enseigne à ses disciples de belle
-<span class="pagenum">-142-</span>mais inapplicable morale, l'<i>&oelig;uvre</i>, même quand
-nous affectons d'ignorer le public, lui est destinée.
-Bien rares, nous le savons, ceux-là qui créent
-par ordre d'un démon intérieur. S'il est des
-maniaques prêts à brûler, après l'avoir achevée,
-l'&oelig;uvre de toute une existence, l'homme normal
-s'exprime pour forcer l'attention de ses contemporains,
-gagner son pain quotidien, des loisirs,
-ou ces couronnes de lauriers par quoi l'on nous
-distingua dès l'école et que nous tiendrons toujours
-pour désirables, puisqu'elles nous confèrent
-une suprématie que chacun, de bas en haut de
-l'échelle sociale, convoite à sa façon.</p>
-
-<p>Artistes, auteurs et public, de par la force des
-choses, nous avons entre nous des rapports nécessaires,
-si pénibles qu'ils soient devenus. Les uns
-et les autres s'entr'influencent, à travers la rampe
-de feu qui les sépare. Bien plus: tout le monde
-envahit la scène, veut mettre la main à la pâte,
-pour le moins conseiller, en une dangereuse
-promiscuité d'amateurs, d'interprètes professionnels
-ou mondains, d'auteurs qu'à peine distingue
-un talent (il court les rues), et à quoi vous préféreriez
-la gaucherie.</p>
-
-<p>Le consommateur d'art serait aussi curieux à
-étudier que le fournisseur de nos plaisirs intellectuels.
-Qu'est le public parisien? et a-t-il une
-opinion? Chaque catégorie d'artistes a le sien,
-petit ou grand, jusqu'au jour où, la gloire venue,
-<span class="pagenum">-143-</span>mais on ne sait d'où ni comme, le nom prestigieux
-se répand, compte par lui-même et à part
-de l'&oelig;uvre. Mais c'est là une période de <i lang="la" xml:lang="la">statu quo</i>,
-de quasi-mort. Dans la foule qui nous lit, écoute
-et regarde nos ouvrages, deux catégories: le
-«gros public» et la minorité, les gens de goût.
-Et c'est la minorité d'où se propagent des sortes
-d'ondes mystérieuses, tantôt rencontrant des
-obstacles, puis allant plus loin, souvent arrêtées
-avant d'atteindre ces masses occultes, anonymes,
-qui reçoivent le choc tout en ignorant qu'il vient
-d'une élite qui ne se démasquera que beaucoup
-plus tard. Elle a tiré la ficelle des marionnettes.</p>
-
-<p>Un auteur illustre et fêté, à qui je parlais
-un jour d'André Gide, s'impatientait:&mdash;«Vos
-génies sont toujours des inconnus!» L'influence
-actuelle d'André Gide sur la jeunesse, mon Académicien
-ne la nierait plus, mais mon Académicien
-est mort et ses livres sont oubliés.&mdash;Peu
-de gens éprouvent le besoin de comprendre,
-d'aller au fond des choses; peu s'y intéressent,
-sentent, savent voir par eux-mêmes, mais ils
-enragent si nous le leur disons. Il leur faut des
-directeurs de conscience, un Baudelaire, «aux
-idées abondantes, coordonnées et systématiques».</p>
-
-<p>De Henri de Régnier, cette belle page: «Le
-poète, pensait-il, ne doit rien ignorer de la
-nature du beau, ni des façons de le reproduire.
-Sa compétence esthétique doit être universelle.
-<span class="pagenum">-144-</span>De là, chez l'auteur des <i>Fleurs du Mal</i>, un sens
-critique expert et suraigu et cette curiosité intellectuelle
-qu'il appliquait simultanément à l'art
-et à la vie&hellip; rien ne lui était indifférent à cause
-du rythme qui est dans tout. Il jugeait un
-usage comme un tableau, une foule comme un
-paysage, un esprit comme un cristal, car la
-pensée a ses réfractions. La connaissance des
-formes l'induisait à celle des sentiments.»</p>
-
-<p>Aussi bien Baudelaire ne se trompe pas. Il
-humait de loin l'âcre odeur du chef-d'&oelig;uvre,
-comme le marin s'approchant de la Corse, d'où,
-raconte-t-on, il émane un secret parfum, comparable
-à nul autre. A chaque époque, il y eut <i>un
-goût</i>; aujourd'hui, il y a <i>des modes</i>; mais au-dessus
-d'elles est le <i>bon goût</i>. Si dans la discussion
-vous prononcez ce mot-là, quelqu'un prendra l'air
-blessé, vous interrompra: «j'ai le mien, vous avez
-le vôtre. Quel est <i>le bon</i>?»&mdash;Ne jouons pas sur
-ce mot, brandon de discorde. Oui, le goût existe.
-Il n'y en a qu'un seul en art; contrairement
-à l'animal qui ne préfère pas une fleur à un os,
-l'homme inventa le goût qui comporte un maximum
-de perfection. Quel en est le critérium?
-Il nous semble que c'est l'approbation fraternelle
-d'une élite&mdash;la véritable&mdash;autour d'une même
-&oelig;uvre, sans souci des différences de cénacles et
-de la colère du public. L'avenir et l'histoire
-ratifient toujours cet infaillible choix.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-145-</span>On ne «juge» pas une fois, par hasard; pour
-qu'un jugement ait du poids, il faut qu'il fasse
-partie d'un ensemble, d'un système. Sans nier le
-danger des opinions du professionnel, je tiens du
-moins qu'il a ses raisons à donner, des parti-pris
-souvent insupportables, des passions exagérées
-comme ses dédains; mais les artistes et
-leur entourage <i>éprouvent des sensations</i> et peuvent
-vibrer parfois à la première rencontre d'une
-&oelig;uvre nouvelle. Tout vaut mieux que d'indolents
-et de trop légers oisifs, qui nous disent: à vous
-seuls, qui conçûtes, à vous qui interprétez le soi-disant
-chef-d'&oelig;uvre, incombent la peine et la
-responsabilité; à nous, le plaisir de déguster et,
-ayant payé, si nous ne sommes pas contents, le
-droit de le dire très haut!</p>
-
-<p>L'enthousiasme ou le dénigrement ordonnés
-par la mode sont aussi irritants et moins excusables
-que la crédulité de celui qui, ne comprenant
-pas, s'écrie: «On se moque de moi!»; donc
-l'innocent, le crédule abonné des opéras, l'habitué
-des ouvertures officielles d'expositions, croit
-possible qu'un artiste, de parti pris, lui fasse une
-mauvaise farce, sans réfléchir que cet artiste
-serait la première dupe d'un aussi niais calcul.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Peu d'artistes s'asseyent à leur bureau, ou
-devant un chevalet, sans imaginer leur &oelig;uvre
-<span class="pagenum">-146-</span>allant déjà porter son message à la foule. Voilà
-qui, dans une certaine mesure, serait légitime, si
-cette foule était de même race, sinon de même
-éducation, que l'artiste.</p>
-
-<p>Une voix qui, peut-être, éveillerait l'écho au
-bout du jardin, nous ambitionnons qu'elle s'enfle
-et résonne jusqu'aux confins du monde, que
-toutes les nations nous entendent, et notre voix
-se brise dans cet exercice de ventriloque. La
-France donne encore le ton; de partout on continue
-d'affluer vers Paris, vers ce que nous produisons,
-ou pour nous demander d'approuver le
-bagage cosmopolite. Notre sort est de produire et
-de juger les autres, de consacrer les réputations
-étrangères, de tout voir et de garder notre marque
-de fabrique, notre personnalité&hellip; tout de même.</p>
-
-<p>M. Serge de Diaghilew, un des hommes les
-plus cosmopolites que j'ai rencontrés, m'avouait
-son dépit, comme il croyait s'apercevoir d'une
-«certaine résistance», pour ne pas dire mauvaise
-volonté, chez les Parisiens, qui, depuis dix ans
-bientôt, applaudissent à ses successifs apports
-d'art russe. Je lui demandai: «&mdash;Pourquoi ne vous
-passez-vous pas de nos suffrages, au moins pour
-quelque temps, vous que l'on désire et appelle
-partout à la fois, et qui vous plaignez d'une tendance
-réactionnaire en France?&mdash;C'est que,
-me répondit-il, nous ne travaillons que pour
-vous. Vous êtes trente personnes à Paris, les juges
-<span class="pagenum">-147-</span>seuls capables de me délivrer un passeport. Tant
-que vous ne me l'avez pas donné, je suis inquiet.
-Un Gluck, un Chopin, il y a longtemps de cela,
-sentirent pareillement. Wagner aussi, mais il ne
-vous pardonna jamais l'aventure de <i>Tannhäuser</i>!»</p>
-
-<p>Les propos de M. de Diaghilew, je les rapporte
-parce qu'ils expriment le sentiment d'un
-étranger remarquable. Il allait bientôt constater
-l'attitude indécente du public, vis-à-vis du <i>Sacre
-du Printemps</i>, première &oelig;uvre vraiment forte,
-décisive, d'un jeune Russe, et qui fit présumer ce
-public d'une décadence, mais aussi&hellip; quel triomphe
-dans tous les milieux qui comptent selon l'impresario!
-Nous sommes à la fin de quelque chose;
-peut-être de cette longue période de l'impressionnisme,
-que nous avons créé? Prenons le mot
-dans son sens le plus étendu, car, réservé à
-la peinture, il y a une quarantaine d'années,
-l'impressionnisme a envahi toutes les branches
-de l'art. Nous en sommes maintenant saturés, et
-quoique nous ajoutions les préfixes, <i>néo</i>, <i>post</i>, c'est
-toujours d'une esthétique qu'il s'agit, où la raison,
-la pensée ont moins de part que les sens. La
-pensée, de même que la main de l'artiste, s'est
-mise à trembler comme ces globules qui s'élèvent
-du sol sous l'action de la chaleur, et que nous
-voyons monter, se perdre dans l'air, par certains
-midis de plein été.</p>
-
-<p>Nombre de productions exquises durent tout
-<span class="pagenum">-148-</span>leur charme au désordre de l'exécution, à une
-phrase inachevée, par crainte de platitude ou de
-vulgarité; nous sommes trop redevables à
-l'impressionnisme de délicates jouissances pour
-entamer son procès, mais il nous déshabitua de
-l'effort des longues périodes, il nous rendit paresseux.</p>
-
-<p>Aussi bien, l'impressionnisme est à court de
-ressources; à sa place nous attendons qu'on mette
-autre chose. Nous demandons des &oelig;uvres, mais
-on ne nous propose encore que des théories, promettant
-un retour à des formes classiques.
-Certains artistes, gonflés de sensualité, s'infligent
-de sévères règles de composition, préférent se
-guinder au risque de se dessécher. Les autres se
-déboutonnent et montrent une fausse parure, un
-vulgaire clinquant<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> En relisant ces lignes (janvier 1920), je m'aperçois que
-M. André Lhote eut des prédécesseurs avant la guerre.</p>
-</div>
-<p>Qui dira tout ce qu'il faut être ou ne pas être
-aujourd'hui, pour mériter le nom d'artiste dans
-certains milieux? Je ne sais qui fréquenter. Vous
-sentez-vous à l'aise hors de votre atelier ou de
-votre cabinet? J'aimerais à causer avec des confrères,
-mais nous ne nous entendons pas; alors
-quoi? Féliciter cette dame de sa jolie toilette ou
-de son thé? Mais elle veut causer d'Art. Attention!
-vous allez, madame, perdre le meilleur de
-<span class="pagenum">-149-</span>vos attraits et nous ne nous comprendrons pas
-non plus. A la minute où je suis entré chez
-vous, vous vous êtes mise à penser aux choses
-que j'ai laissées chez moi. J'y ai consacré ma vie,
-et elles ne sont pour vous qu'un aimable passe-temps.
-Je sens que vous préparez une danse, un
-livre ou peut-être une fresque&hellip;</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le véritable intérêt de l'esprit humain s'est
-peut-être éloigné de l'Art. L'homme, tout occupé
-à la conquête des airs, regarderait-il ailleurs?
-Nos enfants préfèrent une dynamo ou un semblant
-de télégraphie sans fil, aux plus alléchantes
-images. On en vient à se demander s'ils sauront,
-plus tard, regarder un tableau ou un paysage,
-réciter un poème.</p>
-
-<p>Impossible, pourtant, de ne pas constater un
-redoublement d'énergie chez les artistes, peut-être
-à la façon des jeunes malades si pleins de
-hâte et de fièvre, parce qu'ils sentent leurs jours
-comptés.</p>
-
-<p>Je nous croirais plutôt parvenus à la phase
-extrême d'un long développement intellectuel;
-notre sensibilité se modifie dans des conditions
-compliquées par nos trop nombreuses connaissances,
-par la désastreuse information mondiale,
-qui nous internationalise et nous dissémine. Dans
-l'avenir, la France restera-t-elle encore à la tête
-<span class="pagenum">-150-</span>du mouvement? Va-t-elle présenter au monde
-étonné une magnifique fleur nouvelle, double, le
-résultat d'un nombre infini de croisements et de
-sélections? Le vent nous apportera-t-il de l'Est
-des graines qui, tombant sur un sol différent,
-donnent une floraison sans analogie avec les
-plantes d'où elles furent soufflées dans les airs?&hellip;</p>
-
-<p>Paris est devenu une vaste gare centrale. Nous
-ne sommes que tolérés chez nous, quoiqu'on nous
-prie, par habitude, de donner notre suprême
-verdict.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Une autre cause de désarroi et de méprise,
-nous la trouverions dans les rapports qui unissent,
-nous l'avons vu, les artistes au «monde».
-Les vrais et les faux, pêle-mêle, sont appelés de
-leurs ateliers dans les salons. Deux éléments,
-qui jamais n'eussent dû se mêler, on essaye de
-les incorporer l'un à l'autre; en vain, l'artiste et
-le client étant d'irréductibles ennemis. Le créateur
-est un solitaire, il épouvante par ses hiéroglyphes.
-Alors même qu'il s'exprime sincèrement,
-ceux qui l'écoutent se méprennent sur le sens de
-ses paroles. Quelquefois il est à moitié compris,
-alors c'est la confusion. L'influence d'un artiste
-d'exception, pourra être désastreuse. Mais l'éducation
-de l'&oelig;il et de l'oreille sera sans limite et
-je crois volontiers qu'un nouveau message apporté
-<span class="pagenum">-151-</span>par le génie d'un Rimbaud, d'un Mallarmé, d'un
-Cézanne, renouvelle notre vision ou une langue.
-Néanmoins, l'&oelig;uvre originale d'un écrivain, d'un
-peintre ou d'un musicien est un <i>tout</i>. Ceux qu'elle
-influence n'ont pas le droit de s'appuyer sur elle
-pour commander à notre admiration.</p>
-
-<p>Agréables pour l'amour-propre d'un maître,
-les contrefaçons de sa manière, son école, ses
-imitateurs de la première heure; mais, au moment
-où il paraît, ses faiblesses et ses formes les plus
-extérieures servent seules de modèle.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, le succès et l'insuccès d'un
-ouvrage ont leur importance sociale. Réjouissons-nous
-qu'il y ait encore une place réservée pour
-les questions d'art. Mais la qualité de notre production,
-si différente de tout ce qui précéda,
-imparfaite, nerveuse, fruste, ou visant trop «à
-l'effet», n'est-elle pas comme l'incertitude de
-l'opinion, la conséquence d'inéluctables conditions
-d'époque? Mercure est entré dans la ronde des
-Muses.</p>
-
-<p>Le public se dépouille de ce qui est sa raison
-d'être, par vanité et esprit d'imitation. Et il croit
-qu'il va s'amuser&hellip; car on ne veut plus s'ennuyer,
-en compagnie de l'art.&mdash;Fort bien, sage
-parti! mais ce n'est pas le moins comique du
-spectateur, calé dans sa stalle, que de temps à
-autre, en de solennelles circonstances, il s'agite,
-tâte son portefeuille, croie qu'on l'a volé! Alors,
-<span class="pagenum">-152-</span>il s'agit le plus souvent d'un chef-d'&oelig;uvre. Le
-monsieur siffle, insulte. A ces représailles, on ne
-peut opposer qu'un sourire. Ce serait, pour le
-convaincre, toute une éducation à recommencer.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<h3 class="small">LES RUSSES.&mdash;LE SACRE DU PRINTEMPS</h3>
-
-<p>Une &oelig;uvre, peut-être la plus audacieuse que
-nous ayons vue depuis longtemps, fut jetée en
-pâture à un public composé de tous les éléments
-auxquels nous venons de faire allusion, dans une
-salle où rien d'étranger à la scène n'aurait dû
-troubler le spectateur, dont l'attitude fut curieuse
-à observer, en face des plus récentes formes de
-l'art du décor, de la danse et de la symphonie.
-Paris n'avait à offrir pour de tels spectacles que
-de vieux locaux, tout au plus convenables pour
-des reprises et du vieux neuf. Des hommes hardis
-se sont réunis pour doter un quartier, où l'on
-se rendait jusqu'alors pour jouir de la fraîcheur
-du soir dans les cafés-concerts, d'un théâtre à la
-fois luxueux et sévère d'aspect, dédié à la Musique,
-à la Poésie, au Drame et à la Comédie. La
-danse y serait honorée au même titre que l'architecture,
-la statuaire et la grande décoration
-murale. La genèse de cette «subversive», de
-cette «folle entreprise», que n'avons-nous la
-place ici de la raconter, ne fût-ce que pour mieux
-<span class="pagenum">-153-</span>illustrer l'état de l'opinion, les mille ruses des
-sociétés ennemies, les rivalités des «cénacles»,
-la résistance des institutions officielles, et la
-routine d'un peuple dont le jugement a, comme
-nous le voyons, tant de prestige!</p>
-
-<p>Les échafaudages étaient encore dressés contre
-la façade, que l'on prit parti. «C'est un Hammam;
-c'est un temple pour les Théosophes; c'est
-munichois; c'est belge.» Certaines personnes se
-firent un point d'honneur de déclarer, que jamais
-elles n'iraient dans cette salle-là. Mais M. Maurice
-Denis nous convia à juger de sa noble et
-grave peinture, déjà marouflée au plafond; les
-nombreux privilégiés admis sur le chantier,
-saluèrent le jeune maître comme «le digne
-successeur de Puvis de Chavannes». Il était
-«seul capable d'un tel ouvrage». Une placide
-maturité succédait à une jeunesse «indépendante».
-L'auteur des plus délicates improvisations,
-l'ex-néo-impressionniste, qui sut si bien
-allier le rêve et le symbole à un très moderne
-sens de la vie, s'attestait, du coup, «assagi»,
-certains ont dit: «académique».</p>
-
-<p>Alors, les ennemis du nouveau théâtre, déjà
-mis en mauvaise humeur par les bas-reliefs de
-la façade, sculptures trop conventionnellement
-archaïques de M. Bourdelle, se calmèrent au
-cours de ces visites propitiatoires. D'autre part,
-les cénacles des <i>avancés</i> retiraient leur confiance
-<span class="pagenum">-154-</span>à l'initiateur. Il arrivait à M. Denis l'aventure
-habituelle des artistes qui eurent de bonne heure
-un succès d'audace, puis se calment. M. Vuillard
-n'avait décoré, de façon d'ailleurs délicieuse, que
-le foyer du «petit théâtre de comédie»; de
-timides concessions à l'ex-impressionnisme, dans
-des coins obscurs de l'édifice, étaient comme des
-fiches de consolation pour les retardataires de
-l'école où M. Maurice Denis fit ses premières
-fredaines, nos quotidiennes délices d'antan. On
-commença de regretter l'ancien opéra de Charles
-Garnier, le blanc, le rouge et l'or, les girandoles,
-l'aspect «chaud» de théâtres poussiéreux et franchement
-combustibles. On retourna voir le plafond
-de Lenepveu à l'Académie Nationale de Musique,
-les mièvres muses de Paul Baudry, depuis
-des âges oubliés. Le théâtre des Champs-Élysées
-fut immédiatement décrété intermédiaire entre les
-théâtres réguliers et les «scènes d'à côté»<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> L'ancien théâtre libre, le théâtre de l'&OElig;uvre, le théâtre des
-Arts de M. Rouché, le théâtre du Vieux-Colombier.</p>
-</div>
-<p>C'est justement cela que devait être l'entreprise!
-Elle faisait appel à ces amateurs mixtes
-et sérieux, qui souhaitent un retour vers un art
-plus sage, plus traditionnel. M. Denis est leur
-peintre, M. Vincent d'Indy leur musicien. Il est
-bon que la <i>Pénélope</i> de M. Gabriel Fauré, le doyen
-de nos maîtres compositeurs, ait servi de premier
-<span class="pagenum">-155-</span>programme à la «Grande Saison»; elle lui a
-donné une signification très «noble». Mais le
-péril était que le théâtre des Champs-Élysées
-ne pût compter que sur la seule clientèle des
-lecteurs fidèles des jeunes revues, des mélomanes
-entraînés, de ces amateurs qui visitent toutes
-les expositions, possèdent au moins quelques
-notions et le respect de certains noms. Ceux-ci
-montent, en effet, aux galeries supérieures, et il
-fallut remplir les loges de diamants et de perles,
-rendre luxueuses des représentations «de gala»
-et compter sur le snobisme de puissants mécènes.
-<i>Le Barbier de Séville</i>, <i>Freischütz</i>, <i>la Passion</i> de Bach
-allaient alterner sur l'affiche avec un nouveau
-et terrible chef-d'&oelig;uvre: <i>le Sacre du Printemps</i>.</p>
-
-<p>Nous proposant d'étudier les rapports du public
-et des artistes d'aujourd'hui, nous avons pensé
-que l'entreprise du théâtre des Champs-Élysées
-(puisque la forme dramatique est la plus populaire,
-la plus accessible à la masse) devrait nous
-y aider.</p>
-
-<p>Dès le vestibule, une tendance s'y avoue, un
-parti pris. La simplicité des lignes, le marbre uni,
-des panneaux archaïques de M. Bourdelle, représentant
-des mythes et des théogonies, tout concorde
-à créer une atmosphère de recueillement. On
-a tenu à ce que cet édifice nous mît en disposition&mdash;par
-sa sobriété, élégante mais un peu
-froide&mdash;de mieux suivre des représentations
-<span class="pagenum">-156-</span>d'art, sorte de «<span lang="de" xml:lang="de">Bühnenfestspiele</span>» comme
-Wagner les voulut à Bayreuth. Peut-être, pensions-nous,
-pourrait-on réussir ici ce qu'on dit
-impossible à l'Opéra? Cette organisation serait le
-contre-pied des entreprises subventionnées et des
-théâtres des boulevards; nous voulions à la fois
-jouer du classique et accueillir les audaces modernes;
-une galerie d'exposition, sous le même
-toit, servirait d'annexe et de prolongement à
-celles des Durand-Ruel, des Bernheim, des Druet,
-où la lutte fut déclarée contre l'Académisme et la
-«convention». Les gros succès d'«auteurs favoris
-de la foule» n'y seraient pas enviés.</p>
-
-<p>Il serait puéril de soutenir qu'une &oelig;uvre de
-génie ne s'adresse pas à la foule, témoin nos
-chefs-d'&oelig;uvre du répertoire, même ceux qu'on
-discuta à leur origine. Wagner, qui eut sans cesse
-pour objectif de parler à toute la Germanie,
-écrivit des poèmes nationaux, aujourd'hui patrimoine
-de l'univers entier. Mais combien d'années
-s'écoulent avant qu'un tel révolutionnaire passe,
-des ténèbres de ses premières luttes, à la pleine
-lumière de la gloire mondiale? Aussi bien le cas
-d'un Wagner, pour être le plus illustre, déborde
-les limites ordinaires de l'esprit humain et n'est
-pas concluant. Nos directeurs de théâtre n'ont
-pas à choisir entre des astres de pareille grandeur.</p>
-
-<p>Le nombre des ouvrages courants, de «belle
-tenue» et de solide valeur, reste infime, et l'on
-<span class="pagenum">-157-</span>regrette, chaque fois qu'est publié le programme
-d'une saison théâtrale, de s'avouer à soi-même:
-Je resterai souvent chez moi!&mdash;Si nous confessons
-ainsi notre découragement, nous provoquons
-la pitié des gens qui ne demandent qu'à s'amuser,
-ou plus modestement encore, à ne pas s'ennuyer
-pendant trois heures de suite. Ceux-là ont leur
-goût aussi, et qui fait recette.</p>
-
-<p>Le danger couru par les initiateurs du théâtre
-des Champs-Élysées tient à ce qu'ils espérèrent
-pouvoir faire «communier dans l'art» ceux qui
-vont au spectacle pour s'exhiber ou prendre un
-plaisir anodin, et ceux qui y vont pour s'exalter.
-Ils voulurent imposer aux premiers les habitudes
-d'esprit des seconds. Il se peut qu'il y ait unisson,
-tout au moins respect chez tous, à l'occasion d'un
-festival Bach, Beethoven, à la reprise de vieux
-chefs-d'&oelig;uvre que la bienséance et la bonne
-éducation font un devoir, même à ceux qu'ils
-ennuient, d'écouter en silence; <i>Parsifal</i> sera reçu
-avec enthousiasme, même si quelques wagnériens
-des premiers temps de Bayreuth en regrettent
-l'exportation&hellip; en subissent l'ennui.</p>
-
-<p>Je surprendrais bien des lecteurs de la <i>Revue
-de Paris</i>, en leur énumérant des artistes, inconnus
-d'eux et illustres dans des cénacles où tel
-dramaturge, tel musicien, tel peintre, célèbres
-pour la foule, ne comptèrent jamais, même avant
-que la gloire et l'Institut aient pu leur susciter
-<span class="pagenum">-158-</span>des jalousies et quoique nul ne conteste le remarquable
-talent de ces personnages officiels. Il s'agit
-pour un artiste de créer, autour de son nom,
-une atmosphère qui commence par sembler irrespirable
-à la foule. De tout temps, il en fut
-d'ailleurs ainsi, mais la roue tourne aujourd'hui
-avec une telle vitesse, que les plus encensés
-d'hier doivent envisager avec philosophie les
-retours de l'opinion. Aussi, un autre malentendu
-gêne la discussion, dès que vous essayez de faire
-une liste de ce que vous croyez être d'«incontestables
-chefs-d'&oelig;uvre»; et encore, parmi ceux-ci,
-y en a-t-il qui se démodent assez vite, pour
-ensuite reprendre leur valeur réelle.</p>
-
-<p>«Le gros public» ne sait pas encore qu'il
-faille admirer les génies chers aux «cénacles» et
-l'ennui demeurera ce que personne ne tolère,
-même par snobisme, pendant le temps, qui peut
-paraître si long, d'une représentation.</p>
-
-<p>Il y eut dès le début de cette première saison
-et il y aura encore&mdash;si l'entreprise ressuscite&mdash;des
-soirées de bataille indécise ou de malaise.
-Les ouvrages étrangers, qui furent le principal
-attrait du théâtre des Champs-Élysées, sont sans
-appas pour une notable portion des auditeurs,
-puisque les incomparables spectacles de <i>Boris
-Godounow</i> et de <i>Kovanchina</i>, défendus par un interprète
-comme M. Chaliapine, ne remportèrent pas
-les triomphes prévus par les bailleurs de fonds.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-159-</span>Un fait inquiétant pour l'École française, de
-plus en plus engagée dans ses espoirs et ses
-promesses d'une renaissance classique et nationale,
-c'est l'arrivée des Russes qui, d'un coup de
-baguette magique, ont une fois de plus animé,
-fait vivre un nouveau théâtre et prouvé par une
-&oelig;uvre audacieuse, d'une saveur âpre, d'une puissance
-déconcertante, les dangers du fâcheux individualisme
-où nous nous égarons.</p>
-
-<p>Le <i>Sacre du Printemps</i> marquera une date dans
-l'histoire de l'art contemporain, peut-être dans
-l'Histoire.&mdash;Deux actes seulement; un ballet
-(mais est-il bien équitable d'appeler ballet ce
-tableau chorégraphique, cette production à peine
-classable, cette étrange et grave chose?) oui, un
-court divertissement, comme on disait jadis à
-l'Opéra, mais quasi religieux; est-ce là ce que
-nous retiendrons de l'année 1913, quand la mémoire
-aura déjà confondu le reste de la meilleure
-contribution française avec celle des années précédentes?</p>
-
-<p>J'ai hésité longtemps, avant d'oser prendre le
-<i>Sacre du Printemps</i> comme principal objet de ces
-notes. C'est après mûre réflexion que je me suis
-convaincu de l'importance de ces soirées tumultueuses
-où, enfin, nous avions de quoi nous passionner
-et un prétexte pour prendre position.
-Pendant ces quarante minutes, le public et les
-artistes se montrèrent à l'observateur dans la
-<span class="pagenum">-160-</span>nudité de leur plus intime nature. La salle nouvelle,
-telle que nous l'avons décrite, ajoutait
-encore au sens du «phénomène.» Il y a des heures
-où nous déposons, malgré nous, l'uniforme que
-d'anciennes habitudes nous imposent et que de
-fortes émotions, seules, obligent à rejeter.</p>
-
-<p>C'est un beau spectacle, et trop rare dans une
-société lasse et sceptique, que celui de la ferveur
-et de l'indignation spontanées. Tout cela pour
-deux actes de danse et une partition de quatre-vingt-neuf
-pages? Nous ne sommes plus au temps
-d'<i>Hernani</i> et de <i>Tannhäuser</i>. Il y a tendance à
-tout raccourcir: c'est ce que les Russes ont senti
-et ce à quoi ils s'évertuent. Cherchez à côté et
-derrière le <i>Sacre du Printemps</i>, apprenez à
-connaître des collaborateurs, presque impossibles
-à y distinguer dans leur contribution personnelle,
-on dirait anonyme. Il faut les avoir vus de
-près, pour que tombent les derniers scrupules
-qu'on aurait à parler un peu longuement d'eux
-et de ce qu'ils viennent d'accomplir.</p>
-
-<p>Un grand coup de vent a passé sur les steppes,
-qui, traversant l'Europe, nous est soudain venu
-rafraîchir pour quelques instants, interrompant
-notre sommeil aux rêves confus. Le réveil fut si
-brusque et la secousse si brutale, qu'il nous fallut
-un peu de temps pour nous remettre d'aplomb.
-Avions-nous pris nos dispositions, étions-nous
-en état de comprendre? Certains croyaient y être,
-<span class="pagenum">-161-</span>parmi les fervents de la musique et de la chorégraphie
-slaves.</p>
-
-<p>1913 était la sixième saison russe. M. Serge
-de Diaghilew, infatigablement, s'est dévoué à notre
-initiation, organisant des expositions de peinture
-et d'art décoratif, louant le Châtelet ou s'associant
-avec les directeurs de l'Opéra, pour y amener
-des interprètes admirables d'admirables ouvrages.
-Nous connûmes Moussorgski et son immortel
-<i>Boris Godounow</i>, Rimsky Korsakoff avec <i>Ivan le
-terrible</i> et son ballet de <i>Shéhérazade</i>, Glazounow,
-Borodine, enfin les meilleurs des compositeurs
-d'hier et d'aujourd'hui, puisque d'Igor Stravinsky
-sont <i>l'Oiseau de feu</i>, <i>Petrouchka</i> et le <i>Sacre du
-Printemps</i>: la phalange des génies russes, moins
-admirés chez eux que l'anodin Tchaïkowski, ou
-qu'Antoine Rubinstein; les novateurs et les révolutionnaires
-de la seconde moitié du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle,
-grâce à M. de Diaghilew, sont devenus nos intimes
-amis et nos maîtres.</p>
-
-<p>Un art plastique de la même saveur orientale
-et barbare, frère de la mélodie religieuse ou populaire,
-fonds où puisèrent tous ensemble les réformateurs
-de l'école musicale (lyrique et symphonique);
-des couleurs vives, agencées avec un
-raffinement barbare, des formes primitives, une
-simplification apparente des ressources de la décoration
-théâtrale; des ch&oelig;urs qui agissent comme
-la foule dans la rue et participent au drame; des
-<span class="pagenum">-162-</span>danseurs qui nous ont prouvé la décadence de
-notre corps de ballet et l'indigence de notre fade
-chorégraphie: voilà, et nous sommes bien forcés
-de le rappeler ici aux mémoires fragiles, voilà
-ce avec quoi, depuis dix ans, les «saisons russes»
-ont refait l'éducation de nos sens.</p>
-
-<p>Je ne sais quelle influence étrangère a jamais
-marqué une telle empreinte sur la production
-française. La littérature déjà, avec Tolstoï, Dostoïewski,
-Tourgueneff, commença de détourner
-nos yeux des images où ils se fixaient trop paresseusement;
-l'odeur de la terre, au parfum aigre
-mais pur, s'est propagée jusqu'à nous; la vertu
-de l'inspiration populaire et nationale ne pouvait
-qu'enrichir notre esprit alerte et nous conseiller
-un examen de nous-mêmes. L'avenir nous dira le
-profit que nous en aurons tiré, mais l'influence
-est désormais impérieuse, une obsession. Ce n'est
-pas à nous, les premiers inoculés, de dire si ce
-vaccin aura été salutaire, ou non. Ceux qui
-souhaitent le retour à un art plus simple, plus
-naïf, plus général et moins provisoire,&mdash;ce à
-quoi enfin visent les meilleurs d'entre nous&mdash;, les
-Russes leur ont proposé des formes qu'il ne faudrait
-pas calquer, mais à côté desquelles il y a
-un vaste territoire pour notre expansion. Cependant,
-à l'heure où, par le costume de nos femmes
-et de nos enfants, par l'ameublement, les magasins
-de nouveautés eux-mêmes ont répandu le
-<span class="pagenum">-163-</span>genre russe dans les classes les plus modestes, une
-lassitude, un agacement chez les premiers adeptes
-commence à se déceler: c'est l'agacement des
-admirations intempestives, qui amène de brusques
-et de nerveuses réactions. Un tel a défendu telle
-chose: je ne puis donc l'aimer. Tel est le mot
-d'ordre.</p>
-
-<p>Le théâtre des Champs-Élysées ouvrait ses
-feuilles de location pour son premier trimestre,
-à un public blasé, enclin à l'ironie, démuni de
-patience et qui se plaignait déjà, car il est versatile.
-Les programmes affichés n'annonçaient guère
-que trois ou quatre ouvrages inédits, dont plusieurs
-franco-russes ou russes francisés. Encore
-des ballets! Sans les étoiles de naguère, sans le
-maître chorégraphe Michel Fokine; et cet infatigable
-Nijinski allait encore une fois personnifier
-le <i>Spectre de la Rose</i> et le nègre gris de <i>Shéhérazade</i>!
-La patience du public était à bout! On
-avait espéré enfin connaître à Paris les opéras de
-Richard Strauss. Les gens se groupaient d'avance
-pour ou contre ce trop heureux compositeur, le
-plus en vue des maîtres modernes, et, déjà, lui
-aussi, suspect aux «délicats» par l'excès même
-de sa gloire et la facilité si abondante de sa muse
-viennoise. Le théâtre des Champs-Élysées, très
-pressé de raffermir ses assises et, à une heure
-éminemment française, de prévenir le reproche
-d'être cosmopolite, remit à plus tard la production
-<span class="pagenum">-164-</span>du <i lang="de" xml:lang="de">Rosenkavalier</i> et d'<i>Elektra</i>. En effet, c'est
-toujours à ces vagues de l'opinion (ceci n'a, en
-général, rien de commun avec l'art) que sont dues
-les lenteurs, les hésitations à monter un ouvrage,
-depuis des années déjà, connu à Bruxelles ou en
-province, et souvent son abandon complet. Un
-directeur parisien, courageusement, établit dans
-son cabinet un programme inédit, croyant pouvoir
-compter sur la sympathie des connaisseurs
-et sur l'argent des snobs: à la dernière heure,
-tout s'écroule, car la mystérieuse «opinion publique»
-a fait son &oelig;uvre. Comme l'art de Strauss
-était suspect aux fidèles de la Schola, il fallut
-compter sur l'aide de nos amis les Russes, pour
-faire accourir le public cosmopolite.</p>
-
-<p>Des musiciens scrupuleux ont critiqué l'adaptation
-chorégraphique de musiques telles que le
-<i>Carnaval</i> de Schumann, l'<i>Invitation à la Valse</i> de
-Weber, <i>Thamar</i>, <i>Shéhérazade</i>. La réussite de ces
-audacieuses transcriptions ne calma pas la susceptibilité
-des puristes. M. de Diaghilew s'ingénia
-à commander des partitions originales à
-MM. Debussy, Florent Schmitt et Ravel. Nous
-eûmes le charmant <i>Daphnis et Chloé</i> et la <i>Tragédie
-de Salomé</i>. Autant aux <i>Nocturnes</i> de Debussy
-(danse de mademoiselle Loïe Fuller, l'implacable
-doyenne), qu'à la <i>Péri</i> de P. Dukas
-(danse de mademoiselle Trouhanowa, décors de
-M. Piot), les «avant-gardes» grognèrent. L'ancien
-<span class="pagenum">-165-</span>ballet à «ensembles» les laissait indifférents.
-Enfin furent annoncés <i>Jeux</i>, première collaboration
-de MM. Debussy et Nijinski. Les poitrines
-haletèrent, les grandes batailles allaient être
-livrées. <i>Jeux</i> et le <i>Sacre du Printemps</i> furent les
-morceaux de résistance de la saison 1913.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Nous ne croyons pas superflu de parler longuement
-de l'étrange et complexe petit groupe
-d'artistes, appelé chez nous «les Russes», qui,
-sous l'inspiration et la conduite de Serge de Diaghilew,
-se sont imposés peu à peu, à Paris d'abord,
-puis au monde entier. Les personnes qui vécurent
-à Saint-Pétersbourg, les mondains, les diplomates,
-ont pitié de notre admiration pour cette
-poignée de créateurs et d'interprètes: «Si vous
-saviez ce qu'on fait là-bas, si vous étiez allés à
-l'Opéra, si vous connaissiez les théâtres impériaux
-et leurs troupes, vous comprendriez qu'on vous
-trompe; on vous donne, chez vous, ce dont la
-Russie ne voudrait pas.» De même ignorent-ils
-que nos expositions françaises, organisées par de
-vrais connaisseurs et pleines de Degas, de Manet,
-de Renoir et de Cézanne, représentent, plus
-que les Salons officiels, la force créatrice des
-Français.</p>
-
-<p>La nouveauté et la force de «nos Russes»
-viennent d'une collaboration à peu près égale et
-<span class="pagenum">-166-</span>sans précédent, de toutes les branches de l'art;
-c'est une fusion presque paradoxale d'énergies
-associées, d'hommes qui s'effacent l'un derrière
-l'autre, nul ne passant jamais devant son voisin
-pour parader. M. Serge de Diaghilew pousse à un
-tel point sa méfiance pour l'étoile et l'artiste
-vedette, que nous le vîmes successivement renoncer
-à Pavlova, à Fokine, aujourd'hui même, à
-Nijinski. Ces artistes, aussi désintéressés qu'enthousiastes,
-amoureux de la beauté, jusqu'à hier
-vivaient comme une confrérie, un peu à la
-manière du <i>Preraphaelite Brotherhood</i> de Millais et
-de D. G. Rossetti; ce furent des musiciens, des
-littérateurs, des peintres, des poètes, des historiens
-archéologues ou des esthéticiens même,
-comme monsieur R&oelig;rich, ou l'inventif et trop
-modeste Alexandre Benois, à qui nous devons
-cette merveille, <i>Petrouchka</i>: Alexandre Benois est
-un historien d'art et un critique de grande réputation.
-Il publia des albums d'estampes en couleurs,
-aussi piquantes que l'histoire de Frédéric
-le Grand par Adolf von Menzel. Je ne puis citer
-tous les noms de ces Russes, passionnés pour le
-génie de leur race, fervents des coutumes anciennes
-de leur nation. Ils rencontrèrent, pour les
-réunir en faisceau, un Mécène, alors adolescent
-plein d'exubérance; M. Serge de Diaghilew, grâce
-à sa position en vue dans la société pétersbourgeoise,
-mit en relation les plus extrêmes du
-<span class="pagenum">-167-</span>groupe avec des personnages de la Cour; mais
-cette confrérie qui, depuis dix ans, s'est tant
-mêlée à nous (certains même se mirent à voyager
-plus qu'ils ne l'auraient souhaité et se retirèrent),
-cette confrérie est demeurée essentiellement russe,
-fidèle à son cher vieux Pétersbourg; l'hiver, elle
-se retrouve aux ateliers d'où elle est partie pour
-la diffusion de ses idées.</p>
-
-<p>J'ai fait la connaissance, il y a tantôt vingt ans,
-de M. Serge de Diaghilew. Je devais très souvent
-le rencontrer par la suite, et n'ai jamais
-cessé de suivre le développement de sa vive intelligence,
-si sûre, et à l'abri des fautes de goût.
-S'il n'a signé aucun ouvrage, c'est lui, le <i lang="la" xml:lang="la">deus ex
-machina</i>, le «professeur d'énergie», la volonté, qui
-donne corps aux conceptions des autres. Il tire le
-meilleur de chacun. Impresario fortuit et étonné,
-cet être féroce et redoutable diffère d'un entrepreneur
-de tournées, comme Vaslaw Nijinski est autre
-qu'un maître de ballet ou qu'un danseur ordinaire.</p>
-
-<p>Je viens d'écrire le nom du principal interprète;
-vous êtes-vous demandé pourquoi ce petit
-Slave, ancien élève de l'École Impériale, simple
-danseur, célèbre sans doute comme Vestris ne le
-fut pas, vous le sentez, même si vous ne l'avez vu
-que bondissant sur des tréteaux, porter en lui,
-avec l'élasticité et la grâce, l'Art souverain?&hellip;
-Cela intrigue, cela irrite presque, on ne sait comment
-le qualifier.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-168-</span>Nijinski se promène dans les Musées, est cultivé
-d'une façon singulière, car il fut, dès son adolescence,
-découvert par des hommes-devins. Des
-paroles de lui, telles qu'elles nous sont traduites,
-révèlent un sens de la beauté, une grande fraîcheur
-enfantine de sensations, la disposition aux
-longues rêveries des paysans de chez lui. Issu
-d'une ancienne famille de chorégraphes polonais,
-dont il reçut son impeccable technique, il grappilla
-des connaissances peut-être mal coordonnées,
-mais excitantes, qui se greffèrent sur un
-tempérament renfermé, inquiet.</p>
-
-<p>L'an dernier, j'étais encore dans ma chambre
-d'hôtel, un matin de juin à Londres, quand on
-m'appela au téléphone. Diaghilew me priait de
-venir immédiatement et de lui consacrer ce jour.
-Debussy attendait, impatient, pour en écrire la
-partition, qu'on lui envoyât par la poste du soir,
-un libretto; ce divertissement moderne, <i>Jeux</i>, avait
-déjà beaucoup préoccupé le compositeur et le danseur.
-Je me rendis au restaurant où nous devions
-travailler avec Diaghilew, Nijinski et Léon Bakst.
-Pénible et lourde séance à laquelle j'assistai
-comme scribe, tâchant de mettre sur le papier
-les quelques lignes indicatrices de l'action. Après
-avoir gémi, m'être défendu contre une besogne
-dont le sens m'échappait, dont les détails, le
-vague, les lenteurs de la dictée m'effrayaient
-aussi, je sortis de cette séance rempli d'admiration
-<span class="pagenum">-169-</span>pour la foi religieuse de mes bizarres collaborateurs.
-Le travail faisait de ces diables-là des
-enfants studieux et graves. Qu'allait tirer de ce
-canevas si primitif, si pauvre et si ambitieux à
-la fois, ce Debussy qui toujours fut exigeant pour
-ses poèmes? Nijinski, autour de notre table de
-déjeuner, avait esquissé des gestes anguleux. Il
-semblait faire des propositions bien vite mises de
-côté par ses camarades, comme irréalisables,
-imaginait des choses un peu puériles, des «anticipations»
-à la Wells, le passage d'un aéroplane
-sur la scène, des costumes de tennis pour 1920.
-Je crus, ce jour-là, que Nijinski était fou. Ils
-m'effrayaient, ces maniaques, si remplis, cependant,
-de conviction. On rédigea; le manuscrit fut
-expédié dès le soir et je n'entendis plus parler
-de <i>Jeux</i> avant l'hiver. Toutefois, j'appris qu'en
-automne, à Venise, ce frêle libretto, approuvé du
-musicien, déjà mis en musique, n'avait cessé d'être
-discuté, remanié, allongé, puis raccourci, dans
-d'autres interminables conversations. Nijinski, je
-le craignais, trop enthousiaste des peintures de
-nos cubistes, confondues dans sa tête avec l'art
-des vases grecs et des Primitifs, ne rêvait à rien
-moins que la suppression du ballet. Il dédaignait
-ce que nous appelons <i>ballet</i>, les étoiles,
-les nombreux coryphées, les ensembles. «Il
-faut arrêter court ce qui a trop duré; la vie,
-aujourd'hui, est plus hâtive qu'elle ne le fut
-<span class="pagenum">-170-</span>jamais. Il ne s'agit pas d'être d'aujourd'hui, il
-faut être de demain, et devancer l'avenir&hellip;» Ces
-lambeaux de phrases me revinrent ensuite à la
-mémoire. A Londres, elles m'avaient paru trahir
-une inquiétude d'autant moins légitime, que
-j'avais laissé Nijinski fier encore, et, je le croyais,
-satisfait de son bas-relief antique, l'<i>Après-midi
-d'un Faune</i>, un chef-d'&oelig;uvre d'invention.</p>
-
-<p>Le tumulte, les méandres chorégraphiques,
-l'endiablé mouvement, les rythmes orientaux
-auxquels Michel Fokine nous habitua, et qui sont
-pour nous le «ballet russe», il devenait trop
-certain que Diaghilew, Bakst et leurs adeptes, en
-étaient las, avant nous-mêmes. Fokine, d'ici
-rejeté, appelé par l'Amérique, c'était le jeune
-fou qui allait se substituer à son maître. Quel
-«futurisme» russe allait donc, en 1913, sévir
-dans la nouvelle salle des Champs-Élysées?</p>
-
-<p>Nous le savons maintenant.</p>
-
-<p>Notre déception de la première heure fut
-cruelle, mais la désillusion et la peine ressenties
-à la répétition générale de <i>Jeux</i>, nous allions
-bientôt nous les expliquer et nous regrettâmes,
-après le <i>Sacre du Printemps</i>, de n'avoir, en <i>Jeux</i>,
-prévu l'une de ces ébauches ratées, où les créateurs
-de demain se cherchent, s'entraînent. A la répétition
-générale, l'effet fut nul. La scène parut
-vide; le fameux danseur semblait s'oublier lui-même,
-et Nijinski paraissait dans l'action comme
-<span class="pagenum">-171-</span>un sculpteur contemplant des figures qu'il tâcherait
-en vain d'animer. La charmante Karsavina
-n'avait aucune occasion d'arrondir ses grâces;
-sa belle partenaire, mademoiselle Schollar, s'était
-enlaidie, et trois grêles acolytes, assez falots,
-manquaient à remplir le vaste cadre, un paysage
-cru, d'un vert pénible, la dernière venue des
-maquettes de M. Bakst.&mdash;Stupeur des amis! On
-faillit ne point donner la représentation. Le musicien,
-le directeur étaient atterrés. Mais M. Serge de
-Diaghilew se lève et déclare que «<i>la fontaine</i>»
-(sans doute une des dispositions linéaires des trois
-danseurs?) est «un chef-d'&oelig;uvre de la plastique»
-et que nous n'y avons rien compris.
-Devant pareille assurance, on est ébranlé.</p>
-
-<p>Nous pensons, comme M. Henri Ghéon, qu'aujourd'hui
-l'erreur de <i>Jeux</i> ne tient pas tant au
-style volontaire des attitudes et des bonds, qu'à
-leur inadaptation au modernisme, non seulement
-de la musique, mais du cadre aussi et du sujet;
-les «Jeux» semblent être tracés sur une épure;
-ils se coupent à angles vifs; l'abstraction, plus
-que le sentiment, les mène; Nijinski les applique
-encore à une matière neutre; ici le chorégraphe
-nous donne, avant son art, les «préconceptions»
-de son art; ce qui l'intéresse le moins, c'est le
-sujet, là justement où résidait la force poétique
-de l'art de Michel Fokine. Mais qu'il rencontre un
-thème dont il puisse épouser la grandeur et qui
-<span class="pagenum">-172-</span>s'accorde à ses recherches, et il conçoit le <i>Sacre
-du Printemps</i>. Considérons <i>Jeux</i> comme des exercices
-et montrons-leur quelque indulgence en
-songeant à ce qu'ils nous ont préparé.</p>
-
-<p>Les musiciens ne comprirent pas que Claude
-Debussy eût toléré cette interprétation de sa
-musique. Les gens du monde, les abonnés, trouvèrent
-cela «assez joli» ou même «frais», selon
-leur entourage, ou «hideux» et «impertinent».
-Le fameux «tolle» de la prude presse parisienne,
-à propos de l'<i>Après-midi d'un Faune</i>, les
-prétendues indécences que des coureurs de music-halls
-et de revues de fin d'année découvrirent et
-signalèrent dans cette admirable scène antique,
-on en voulait, à tout prix, l'équivalent, sinon
-l'aggravation, dans <i>Jeux</i>.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il faut se placer d'une façon nouvelle en face
-d'un art neuf, qui veut s'élever, se purifier, peut-être
-aller trop loin dans le symbole. Je ne sais
-encore si l'on n'abuse pas de la «stylisation», si
-l'on peut schématiser chorégraphiquement la Jeunesse,
-l'Effervescence, l'Émoi du Plaisir juvénile,
-la Terreur panique causée par les forces de la
-nature. Si Diaghilew était le prophète de l'avant-garde,
-nous comptions sur lui pour nous découvrir
-le bel Avenir. Or, tout à coup, nous nous
-sommes mis à douter de lui et avons ri de sa foi
-<span class="pagenum">-173-</span>en Nijinski, <i>auteur</i>; cependant l'on pourrait établir
-des rapprochements entre l'esthétique de cet
-<i>auteur</i> et les danses habituelles de l'Opéra&hellip;</p>
-
-<p>Chacune de celles-ci était un signe convenu, un
-symbole où Stéphane Mallarmé se plaisait. Pour
-Nijinski, «l'expression schématique de l'état
-d'âme» se substitue aux turbulences académiques
-et conventionnelles; de même, pour le
-néo-impressionniste Henri Matisse, une géométrie
-des taches tient lieu de l'équilibre secret des
-«valeurs» et des rapports de tons.</p>
-
-<p>Encore une fois, dans l'art moderne, il y a un
-désir presque universel de retour aux formes
-simplifiées des primitifs, même des Barbares.&mdash;Si
-je voulais décrire <i>Jeux</i> ou le <i>Sacre du Printemps</i>,
-ce serait comme de la statuaire.</p>
-
-<p>Ce qu'un sculpteur comme Maillol réalise avec
-l'argile, Nijinski l'a peut-être entrevu, peut-être
-accompli dans le vif.</p>
-
-<p>Selon M. Henri Bergson, l'une des plus fréquentes
-causes du rire, c'est le cas où un de nos
-semblables, devant nous, rompant l'harmonie du
-corps, par accident, par infirmité, prend l'aspect
-d'un automate, semble perdre contrôle sur lui-même.
-<i>Jeux</i> et encore davantage le <i>Sacre</i>, déclenchèrent
-un rire irrépressible chez les spectateurs,
-ou les blessèrent comme une offense, comme la
-peinture des cubistes&hellip;</p>
-
-<p>Sur l'affiche, il nous est donné trois noms d'auteurs
-<span class="pagenum">-174-</span>pour le <i>Sacre du Printemps</i>: R&oelig;rich,
-Nijinski et le génial musicien, Igor Stravinsky.
-M. Henri Ghéon se demande: «Qui a fait cela?»</p>
-
-<p>«Cette question préliminaire, que nous ne pouvons
-pas éluder, pourtant n'a de sens que pour
-les Occidentaux que nous sommes. Chez nous
-tout est individuel&hellip; Il n'en est pas de même
-chez les Russes. S'il leur est impossible de communiquer
-avec nous, lorsqu'ils sont entre eux, ils
-ont une extraordinaire faculté de mêler leurs
-âmes, de sentir, de penser la même chose à plusieurs
-(cette fusion des âmes n'est-elle pas en
-partie le sujet des romans de Dostoïevsky?). Leur
-race est trop jeune encore pour que se soient
-construites en chaque être ces mille petites différences,
-ces légères mais infranchissables défenses,
-qui abritent le seuil d'un esprit cultivé. L'originalité
-n'est pas, en eux, cette balance fragile de
-sentiments hétérogènes qu'elle est en nous&hellip;
-C'est pourquoi elle peut s'engager et se perdre un
-instant dans les autres.»</p>
-
-<p>La source même de nos opinions, notre conception
-esthétique sont modifiées par le <i>Sacre du
-Printemps</i>, ouvrage le plus réussi, invention la
-plus «menée au but» que nous ayons eu à
-applaudir, depuis&hellip; Wagner?&hellip;</p>
-
-<p>Igor Stravinsky avait déjà écrit l'<i>Oiseau de Feu</i>,
-bijou oriental, et <i>Petrouchka</i>, drame de baraque,
-parade de pantins, qui, après nous avoir divertis,
-<span class="pagenum">-175-</span>nous a touchés par son pathétique. <i>Petrouchka</i>
-était, néanmoins, encore un tableau de la Russie
-et d'une époque très définie; Alexandre Benois
-avait peint, en illustrateur, les toiles de fond, et
-dessiné, en caricaturiste, une foule populaire du
-Pétersbourg de 1830. La symphonie savante,
-transcription musicale des bruits forains, atmosphérique,
-légère, polyphone, discordante jusqu'à
-nous faire tressauter, demeurait néanmoins amusante
-et familière, avec ses valses d'orgue de barbarie
-et ses cornets à piston.</p>
-
-<p>Mais Igor Stravinsky, nous le savions depuis
-quelque temps, subissait une crise; son esprit
-enclin au mysticisme était attiré vers des régions
-plus hautes.</p>
-
-<p>L'écueil, pour un compositeur, est toujours
-dans le choix d'un poème; si le musicien souhaite
-s'écarter des voies frayées et s'il n'est lui-même
-poète autant que musicien, il cherchera en
-vain le collaborateur de ses rêves. Je me souviens
-des descriptions que me donna jadis, de sa conception
-dramatique, mon cher Claude Debussy:
-pas d'individus; des nuages sur la mer, des
-foules dans la nuit, des phénomènes météorologiques!
-Peut-être ces visions qu'il dépeignit, par
-de si beaux sons, dans sa série de <i>Nocturnes</i>?
-J'imagine que Stravinsky se posa les mêmes
-problèmes et que ses objections furent identiques;
-tout libretto mettant aux prises des caractères
-<span class="pagenum">-176-</span>humains, des <i>individus</i>, est antimusical et
-restreint le compositeur.</p>
-
-<p>Dans des causeries avec Nijinski, les deux
-artistes en vinrent à se prononcer pour une sorte
-de fresque animée des âges mythiques de la
-Russie. R&oelig;rich, érudit archéologue et peintre,
-proposa différentes légendes russes primitives,
-païennes, entourant le culte originel du Soleil et
-de la Terre. Stravinsky travailla sur ce libretto,
-puis, de même que Nijinski pour la danse, le
-trouva trop précis encore pour sa musique. Ces
-idées à la russe, d'esprits capables de nourrir en
-eux de longs desseins, revêtirent tour à tour des
-formes dont aucun des trois collaborateurs ne
-songeait même à délimiter sa contribution personnelle.
-Le <i>Sacre</i> est une &oelig;uvre de foi commune,
-profonde et ingénue, d'un art hiératique
-et «primitivement» humain, dans un vague
-panthéisme, spécial à ces rêveurs émotifs, qui
-n'ont en somme avec nous que des rapports très
-superficiels, et ne nous rejoignent presque jamais
-par le fond de leur pensée; effrayant peuple dont
-on peut tout attendre.</p>
-
-<p>Le symbole a, pour ces hommes qui nous étonnent
-et nous inquiètent, la force de la réalité.
-S'ils réalisent leurs concepts, d'une telle maîtrise&mdash;et
-d'une technique sûre, ainsi qu'ils viennent
-de le faire,&mdash;faudrait-il dire qu'ils donnent une
-forme, proposent un exemple (peut-être inutile,
-<span class="pagenum">-177-</span>mais l'avenir nous le dira) aux artistes de notre
-vieille Europe, troublés de venir, si tard, faire
-entendre une voix d'avant la mue? Rien, chez un
-Russe, n'est impossible; rien n'est paradoxal, ni
-choquant pour sa raison, s'il croit voir de la
-Beauté dans quelque chose. Il rêve, il s'exalte, il
-possède une patience, presque infinie, d'Oriental.</p>
-
-<p>Nijinski s'était mépris comme collaborateur de
-Claude Debussy; nous fûmes sévères, péremptoires,
-et le voici qui retrouve sa vérité, en compagnie
-de ses compatriotes, ces Slaves que sépare
-de nous une cloison étanche. La France n'a pas
-failli pourtant à influer, au moins, sur la partie
-plastique de l'ouvrage dont nous nous occupons,
-car la France fascine par le prestige de ses peintres
-le monde entier. Sans Gauguin et l'École de
-Pont-Aven, le <i>Sacre</i> eût été autre, quant à la
-plastique.</p>
-
-<p>Dès le lever du rideau, le décor, peint par
-R&oelig;rich, nous a situés dans une atmosphère
-cézannesque. Des verts tendres, mais crus, de
-lourdes taches roses, une simplification austère
-des lignes et des tons. Des jeunes filles parurent,
-le masque barbouillé de rouge, comme des
-«sidonies» de village; ce n'étaient pas des danseuses,
-mais bien des figures, telles que Gauguin
-les schématisait, en ses toiles bretonnes.&mdash;Bretagne?
-Tahiti? Où étions-nous? Mais quelle
-qualité de coloris, quelle joie pour nos yeux, ou
-<span class="pagenum">-178-</span>quelle douleur, selon nos habitudes et nos goûts!</p>
-
-<p>Ces exercices gymnastiques plutôt que chorégraphiques,
-ne font qu'un avec la symphonie, il
-faudrait dire, plutôt, avec les rythmes de l'orchestre.
-Sont-ce les eaux qui montent, le Déluge,
-l'arche de Noé, gens et animaux enfermés dedans?
-Ce que nous entendions, nous ne l'avions jamais
-ouï auparavant; ou bien peut-être dans la forêt
-pendant une tempête, ou sur mer à bord d'un
-navire luttant contre l'orage; et parfois aussi,
-nous nous croirions dans une cour de ferme,
-quand, par une matinée chaude de juin, les coqs,
-les canards, les vaches, les oiseaux dans les
-arbres, tous réjouis du soleil, confondent leurs
-voix avec le bruit métallique des seaux d'eau,
-le tam-tam régulier de la batteuse, les meubles
-remués dans la cuisine, les appels des garçons
-d'étable, et le hennissement des chevaux de
-labour. Persiennes closes contre l'ardeur du jour,
-j'ai souvent tâché d'analyser, au réveil d'une
-sieste, cet indescriptible frémissement animal et
-mécanique. C'est cela, dont Igor Stravinski parfois
-nous donna la sensation, mais musicale et
-mélodique, ultra-polyphonique, et si claire, si
-ordonnée, que le premier acte du <i>Sacre</i> est une
-sorte d'ensemble qui se tient, comme une fugue
-de Bach, et qui serait faite des plus improbables
-dissonances. Le crescendo, vers la fin, dans un
-halètement de bûcherons qui s'acharnent après
-<span class="pagenum">-179-</span>un hêtre; ce rythme, comme d'une drague dont
-la chaîne serait prise dans le fond de la mer,
-pourrait se prolonger indéfiniment; les premières
-notes, ce sont celles que nous avons entendues en
-nous réveillant; les dernières se perdent, lorsque
-nous nous rendormons; ce bruit est celui du vent
-ou de l'océan, il s'assoupit, mais ne cesse pas.</p>
-
-<p>Que dire de l'entrée des vieillards-ours, puis
-de la danse sacrale de l'Élue? Après un prélude
-qui nous ramène encore en pleine campagne
-crépitante d'insectes, le second acte, beaucoup
-plus déconcertant pour l'oreille que n'était le
-premier, me parut simplement terrifiant. Que
-des spectateurs, même non prévenus, aient ri, au
-lieu d'être saisis d'une sorte d'angoisse, demeure
-inexplicable. L'on pouvait, à la fin, être furieux;
-on pouvait se colleter de loge à loge et s'insulter
-comme on le fit, mais ces plaisanteries, ces mots
-de collégiens, pendant que se célébraient sur la
-scène les rites funèbres de la Demoiselle Élue?
-M. Henri Bergson dirait: que nous rions, en
-face d'un automate passant du repos à une sorte
-de délire réglé et mécanique.</p>
-
-<p>Ne croyez pas que derrière le rideau, les
-auteurs, anxieux de recueillir des applaudissements,
-se soient sentis pris de faiblesse. Au contraire.
-Cette &oelig;uvre grave, mûrie, surgie d'une
-association fraternelle, il semble que les librettistes,
-le musicien et le chorégraphe, le peintre
-<span class="pagenum">-180-</span>aussi (mais, se demandait-on, qui avait brossé les
-décors?), que tous ces membres d'une étroite
-confrérie, aient obéi au génie de leur race,
-s'oubliant eux-mêmes, ainsi que leurs futurs
-publics. Le <i>Sacre du Printemps</i> reste anonyme
-comme une église gothique; la signature des
-auteurs veut s'effacer. Cet ouvrage si original et
-plein de révolte est une inconsciente protestation
-contre le particularisme dont nous sommes
-desséchés.</p>
-
-<p>L'orgueil d'Igor Stravinsky est bien connu; il
-déborde sa conversation. De tous les musiciens,
-il est le plus imité, si original, si nouveau, que
-Debussy lui-même semble hanté de ses harmonies.
-Les succès de Nijinski, comme danseur, l'ont pu
-rendre vain aussi. Mais ces deux artistes eurent,
-pendant le cours des représentations orageuses
-du <i>Sacre</i>, une tenue trop rare chez les auteurs
-sifflés. Le présent n'existait plus pour eux, si ce
-n'est qu'ils se rendirent à l'évidence: ils n'étaient
-pas compris. Mais ils pouvaient attendre!</p>
-
-<p>Je me repentis presque de leur avoir dit mon
-enthousiasme, sans qu'ils m'aient accordé le
-loisir de leur en donner les raisons. Le premier
-soir, après un souper offert aux protagonistes de
-l'ouvrage, quelqu'un qui les accompagna jusqu'au
-matin m'a raconté la poétique et silencieuse
-promenade que firent ces artistes au Bois de
-Boulogne. Ils voulaient attendre l'aurore, ainsi
-<span class="pagenum">-181-</span>qu'ils ont coutume de le faire «aux Iles» à
-Saint-Pétersbourg, suprême délice de ces rêveurs
-éveillés, pour qui la lumière d'une aube printanière
-prend une éloquence mystique.</p>
-
-<p>Ils auraient été reconnaissants à qui eût interdit
-la seconde représentation du <i>Sacre</i>. Paris
-avait été choisi comme la capitale de l'intelligence
-et le nouveau théâtre des Champs-Élysées
-comme le lieu entre tous où ils rencontreraient
-le moins de parti pris, de mauvaise volonté, à
-recevoir un message dont ils garantissaient, au
-moins, la candide sincérité; mais Paris-Babel,
-en cette occasion, n'eut pas d'oreilles pour la
-langue russe.</p>
-
-<p>J'achevais d'écrire ces lignes, au fond de la
-campagne, quand, avec beaucoup de mélancolie,
-je dus suivre les dernières phases, les sursauts
-suprêmes de la direction du nouveau théâtre.
-L'effort passionnant qui, depuis dix ans, grâce à
-son directeur, rénova la mise en scène, je pourrais
-dire, l'art à la scène, le voilà anéanti, comme
-si le martèlement des pieds lourds, les trépidations
-des danses réglées par Vaslav Nijinski avaient
-fait crouler les tréteaux. Le théâtre de l'avenue
-Montaigne est réduit à fermer ses portes, après
-avoir présenté un chef-d'&oelig;uvre conçu pour son
-cadre, et qui demeurera le principal honneur de
-sa courte existence. Le public fit comprendre que
-de si hautes ambitions n'étaient point nécessaires
-<span class="pagenum">-182-</span>pour le conquérir, car il était incapable de
-patience et de cette petite dose de respectueuse
-sympathie pour de nobles artistes, quand il ne
-le comprenait pas tout de suite.</p>
-
-<p>Au même instant, M. Jacques Rivière consacrait,
-dans la <i>Nouvelle Revue française</i>, un article
-merveilleux d'intelligence à l'étude du <i>Sacre</i>.
-M. Pierre Lalo, lui-même, n'avait-il pas tenu à
-écrire, longtemps après son premier feuilleton
-du <i>Temps</i>, une seconde critique dans laquelle il
-reconnaissait l'exagération de sa sévérité, motivée
-de prime abord par l'hyperbole des louanges
-agressives?</p>
-
-<p>L'été et l'automne nous séparent de la dernière
-saison du théâtre nouveau. Le <i>Sacre</i> s'est
-tranquillement installé à côté des quelques &oelig;uvres
-modernes dont les musiciens s'alimentent.
-Si cet art est devenu une de nos plus chères
-convictions, il n'a pas encore conquis le public;
-attendons! Quelqu'un bientôt lancera des trapézistes
-dans le plafond de Maurice Denis&hellip; Mais
-quoi! le Music-Hall, c'est l'avenir!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-183-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">LA MUSIQUE</h2>
-
-
-<p class="date">(Paru dans «<i>L'Ermitage</i>».)</p>
-
-<p>Si quelques-uns se plaignent qu'en peinture
-les modes changent trop souvent, depuis le milieu
-du siècle dernier, que dira-t-on de la musique?
-Cet art est, pour nous, relativement jeune; nous
-n'avons accordé notre attention qu'à ses formules
-modernes et c'est à peine si, avant de récents
-essais, dont la <span lang="la" xml:lang="la">Schola Cantorum</span> peut être fière,
-nous connaissions les ouvrages antérieurs à ceux
-de Bach. Nous vivons, en France, dans la musique
-moderne et même la plus limitée, confessons-le,
-une bonne fois, et sans honte. Les maîtres classiques,
-nous les vénérons, oui, si, le soir, las des
-plus récentes publications amassées sur le piano,
-nous sommes décidés à agiter nos doigts; c'est
-à Beethoven ou à Mozart que nous demanderons
-un instant de distraction; mais c'est une pure
-gymnastique, un travail hygiénique auquel certain
-esprit se plaît par discipline. Il y aura toujours
-de braves gens, officiers d'artillerie ou
-<span class="pagenum">-184-</span>ingénieurs, qui, imperturbables, joueront sans
-agacement et sans répit, les chefs-d'&oelig;uvre classiques.
-Certaines dames croiront qu'elles ont gardé,
-jusqu'à la fin de leur vie, la même fraîcheur
-d'impressions, qu'on surprend chaque dimanche
-s'exalter à tel adagio d'une symphonie, à tel air
-favori; et les abonnés du Conservatoire, dont je
-suivis, de huit à trente ans passés, les concerts
-avares de surprises, continuent peut-être, eux ou
-leurs enfants, de se pâmer discrètement aux
-mêmes rentrées de flûte, attendues et accueillies
-d'enthousiasme; chacun n'a pas cette persistance.
-Et nous voyons des musiciens honnir la musique,
-avouer même une indifférence absolue pour ce
-qui n'est pas leur ouvrage.</p>
-
-<p>On peut détourner les yeux d'un tableau, mais
-la musique vous poursuit; on se prend à la fuir,
-tout en l'aimant au fond de soi; elle a ses réactions
-sur les nerveux et les sensibles, comme
-l'état de l'atmosphère. C'est ainsi, du moins, que
-je la sens; il me reste bien, en tout cas, l'inépuisable
-et divin Bach, à qui Gide a pu me reprocher
-de consacrer plus d'heures que je n'en emploie à
-cultiver un Mozart intégral, que je garde pour la
-cinquantaine. Dieu soit loué, puisque j'ai encore
-quelques années de répit!</p>
-
-<p>Pourtant, je sens que c'est Mozart qu'il faudrait
-aimer davantage. Debussy et Ravel, «bien
-revenus du pachyderme Beethoven», gardent ce
-<span class="pagenum">-185-</span>qu'il leur reste de dévotion, ces négateurs, pour le
-maître de Salzbourg. Mais cela ne fait pas qu'il
-ne nous faille, sans cesse, de la chair fraîche; nous
-sommes des ogres affamés de nourritures musicales.
-Que nous prépare-t-on?</p>
-
-<p>Debussy est déjà trop connu! Et si l'on parle
-de ses deux dernières pièces pour le piano,
-toutes nouvelles encore: <i>L'Isle Joyeuse</i> et <i>Masques</i>,
-c'est pour en regretter les redites ou l'arome
-un peu éventé. Ces deux petites merveilles de
-rythme et d'harmonies précieuses nous avaient
-conquis, alors que Ricardo Vinès, correct et scrupuleux,
-de ses fortes mains d'accoucheur, en précisait
-la lumière et les ombres. Son intelligence
-et sa culture le servent pour l'interprétation de
-ces quelques pages, si riches ou si dénuées, selon
-celui qui les dissèque. Je sais bien qu'il y a deux
-motifs&mdash;dans <i>l'Isle Joyeuse</i>&mdash;auxquels on reproche
-comme de garder un arrière-goût de Godard;
-les délicats s'offusquent de ce qu'elles n'ont pas la
-belle assise un peu classique, de <i>Prélude</i>, <i>Sarabande</i>
-et <i>Toccata</i>, ni les parfums d'Orient, ni l'occidentale
-fraîcheur printanière d'«Estampes»:
-<i>Pagodes</i>, <i>Grenade</i> et <i>Jardins sous la pluie</i>&mdash;mais
-leur disposition, classique, quoique très voilée,
-et le développement romantique de la péroraison,
-dans l'une,&mdash;du milieu, dans l'autre,&mdash;font
-du piano, tantôt un orchestre militaire éclatant
-de cuivres, tantôt une bande de tziganes,
-<span class="pagenum">-186-</span>ou encore le tambourin mêlé à la guitare des
-soirées espagnoles.</p>
-
-<p>Il y a deux ans, les revues étaient remplies du
-nom de Debussy, on ne consentait pas à lui
-reconnaître un ancêtre. Debussy était le produit
-d'une autre planète,&mdash;un aérolithe. C'est
-à peine si l'on admettait que les Russes (pas
-même Moussorgski) lui eussent appris quelque
-chose. Aujourd'hui, non contents de «dépiauter»
-son quatuor et d'y reconnaître <i>Siegfried</i>, <i>Boris</i>,
-les <i>Enfantines</i>, ils y voient la muse du macrocéphale
-auteur de <i>Jocelyn</i>!&hellip;</p>
-
-<p>Le fluet, ténu, fureteur Ravel était, la saison
-dernière, un reflet amoindri de Debussy; maintenant:
-«Qui a dit cela? Aucun rapport entre ces
-deux maîtres, Ravel a dépassé Claude Achille; il
-est si français!»</p>
-
-<p>La ravissante «Pavane pour une Infante
-défunte», de Ravel, est en effet, dans son
-archaïsme rajeuni, bien de chez nous; mais
-«Oiseaux tristes»! N'est-ce pas une dernière
-forme de l'impressionnisme des sons? Car cet
-impressionnisme musical observe encore des
-règles, des limites rigoureuses, grâce à ce fort
-métier dont, plus avisés que les peintres, les
-musiciens se flattent tous d'approfondir l'étude.
-Je voudrais, une autre fois, analyser d'assez près
-les licences, les fautes contre la règle de l'École,
-les feintes grimaces de dérision qu'a faites
-<span class="pagenum">-187-</span>Debussy, sans que dans aucune de ses pages les
-plus aériennes, et qui semblent écrites par un
-Francis Poictevin ressuscité, la ligne ne soit tracée
-d'une main volontaire, qui la cache, puis la fait
-reparaître, comme le rayon intermittent d'un phare.</p>
-
-<p>Que sont l'impressionnisme et le modernisme
-savants, en regard des touchants mais par trop
-frustes tâtonnements d'un Alfred Bruneau, le
-dernier disciple «naturiste» d'Hector Berlioz?</p>
-
-<p>Ce «naturisme» mystique rejoint presque le
-«vérisme» de Gustave Charpentier. «Louise», si
-réussie, sorte de nouvelle <i>Carmen</i>, scénique,
-vivante, prouve l'inanité des théories pédantes,
-puisque, à sa façon, elle est un chef-d'&oelig;uvre, en
-dépit de sa marqueterie disparate: survivances
-du wagnérisme le plus extérieur et dernier écho
-du Chat-Noir; sorte d'imagerie que Rochegrosse,
-ou tel pensionnaire de la Villa-Médicis, aurait pu
-rêver&hellip; Avec son humanité conventionnelle, elle
-demeure originale, puissante même. Un auteur
-pourra garder sa personnalité intacte, toute pleine
-que son &oelig;uvre soit, d'ailleurs, de réminiscences
-qu'il serait puéril de trop marquer au passage.
-La musique moderne n'est-elle pas faite d'emprunts
-et de souvenirs? L'étude du grand Franz
-Liszt nous renseigne quant à cela, qui semble
-avoir trouvé maints diamants bruts, que, généreux,
-il présenta taillés, mais non encore sertis, à
-Richard Wagner et à tant de ses contemporains.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-188-</span>L'exécution par Chevillard de la <i>Faust symphonie</i>,
-surtout de sa dernière partie, prouva le peu
-de scrupules d'un plagiaire de génie. Wagner
-est très au-dessus de Liszt, mais celui-ci, qui
-lui a tant prêté, demeure, quoiqu'en disent
-MM. Adolphe Jullien et Edmond Schuré, un prodigieux
-inventeur.</p>
-
-<p>Je suis parfois tenté d'aller chez un chanteur
-qui, du moins, soucieux des effets de sa voix, me
-ferait connaître des opéras ou des mélodies qu'on
-rougirait, dans les bonnes maisons, de même
-mentionner. Les snobs portent, ces jours-ci,
-Mozart sur le pavois. Quand sera-ce le tour de
-Rossini? Beethoven et Wagner pâlissent. Berlioz!
-on en rit. Bientôt on découvrira Gounod, qu'il
-serait temps de ne plus confondre avec Ambroise
-Thomas, car il est le père de Saint-Saëns, qu'il
-faut toujours citer le premier, de Gabriel Fauré
-(en baisse dans l'opinion, lui, mais patience!) de
-Massenet&hellip; de Debussy, de Ravel&hellip;</p>
-
-<p>Nous ne chercherons plus la vérité; contentons-nous
-de l'émotion, nous fût-elle communiquée
-par un orgue de Barbarie, ou par les danses
-anglaises des music-halls, chers endroits d'où le
-Grand Art est banni, heureusement!</p>
-
-<p>L'imitation importe peu. Tous les grands maîtres
-ont été des pillards. Seulement, il faudrait
-avouer et ne pas se donner pour un Cévenol,
-quand on se gave de choucroute à Bayreuth.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-189-</span>Le <i>cas</i> d'Indy! C'est cette sorte de hantise
-qu'exerce un Wagner sur un Vincent d'Indy, au
-point de lui dicter des poèmes dont les situations
-mêmes l'écrasent. Le cas de cet excellent
-musicien, d'ailleurs presque unique, est désolant
-pour ses admirateurs.</p>
-
-<p>On me reproche souvent de trop m'arrêter aux
-questions de technique. Je suis loin de penser
-qu'elle se suffise à elle-même, et toute l'adresse,
-la science de l'orchestre, qui scintillent à la
-première lecture d'un ouvrage de Saint-Saëns, ne
-me feront pas retourner à une représentation
-d'<i>Hélène</i>, après que j'aurai joui, une fois, de
-l'adresse du compositeur. Pas plus son orchestre,
-tour à tour fluide, simple ou dense et si bien
-divisé, ne me retient, que le meilleur entre les
-poèmes de Richard Strauss, ce Meyerbeer de la
-symphonie. Il nous occupe plus longtemps avec
-son orchestre, mais la banalité, pour ne pas dire
-plus, de son inspiration nous décourage. Une
-apparente supériorité lui vient de la complication
-follement amusante de ses parties instrumentales
-et d'une fausse «obscurité». Je viens d'entendre
-à Londres la <i>Symphonie Domestica</i>, où les querelles,
-comme les tendresses d'un ménage, le bain de
-l'enfant, les projets d'avenir pour celui-ci, doivent
-être saisis au passage,&mdash;trois quarts d'heure
-d'<i>intentions</i>, sans répit,&mdash;avec quelques beautés
-dans un désert.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-190-</span>Parlerai-je de M. Albéric Magnard? car ses
-partitions non jouées sont le plus neuf attrait
-pour les musicographes. Je le connais assez pour
-être sûr que rien de banal ne tombera jamais
-de sa plume économe. Une symphonie nous
-apprit, naguère, les belles forces dont il dispose.
-Mais les circonstances m'ont jusqu'ici privé de
-lire son drame lyrique et ses autres publications.
-J'attendrai donc. Mais déjà l'on entoure
-M. Magnard d'un mystère de légende. Je suis très
-curieux de voir comment il a célébré musicalement
-la Justice. Les idées chères à notre époque
-auront sans doute rencontré en Magnard un
-chantre dont je sais l'austère accent, le sens
-populaire et les hautes aspirations sociales&hellip;</p>
-
-<p>La République et la Démocratie ne sauraient
-manquer de produire un musicien, pour sanctifier
-leur idéalisme, jusqu'à ce jour si médiocrement
-formulé dans la littérature et les arts
-plastiques.</p>
-
-<p>Mais on nous assure que le prochain génie
-musical ne naîtra, ni en France, ni en Allemagne,
-ni en Italie. Il paraît que c'est «le tour» de la
-race anglo-saxonne. Je ne vois pas en sir Edward
-Elgar, ce phénix attendu. Paris va connaître, dit-on,
-son «Songe de Gérontius». Mais il est peu
-vraisemblable que l'ennui morne qui se dégage
-de toutes ses &oelig;uvres, ne fasse fuir nos compatriotes.
-Je ne suis pas encore fatigué, quoiqu'on
-<span class="pagenum">-191-</span>en rie, de la pompe écrasante de Johannès
-Brahms. Il me paraît quelquefois encore presque
-agréable. Mais Elgar!&hellip; Un Brahms pour la
-place publique et qui n'a rien du caractère si
-particulier au rythme anglais. Il pourrait aussi
-bien être allemand. Mais je vous prie de retenir
-un nom, Percy Grainger, celui d'un tout jeune
-homme né en Australie. Vous ne connaîtrez pas
-sa musique avant peut-être de longues années,
-car il n'a pas vingt ans encore et ne compte
-rien faire exécuter avant la trentaine<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Il lui
-faut d'ici là, dresser des exécutants, ch&oelig;urs et
-orchestre, capables de l'interpréter et des chefs
-d'orchestre exceptionnels pour conduire l'armée
-de ses exécutants, dans des morceaux d'une si
-folle complication de mouvements simultanés et
-contraires, qu'il tente, pour remplacer les bras
-du chef, de faire établir par quelque Edison, un
-conducteur automatique, capable de mener à
-l'assaut des bandes tonitruantes. Pour Percy
-Grainger, toutes les musiques de tous les pays, ont
-le même intérêt. Sa tête est pleine de ce qu'il a
-entendu au Japon, en Chine, dans les différentes
-parties de l'Orient et de l'Occident. Il sait Bach
-par c&oelig;ur, méprise l'entière production du siècle
-passé, tolère à peine Wagner et quand je lui
-<span class="pagenum">-192-</span>apportai <i>Pelléas et Mélisande</i>: «Voilà, s'écria-t-il,
-enfin, qui contient les graines de toutes les
-essences d'arbres que je veux cultiver intensivement
-dans mon énorme forêt».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Grainger a dépassé la trentaine, mais ses triomphes comme
-pianiste&hellip; et la guerre, qui l'a «exilé» en Amérique, ont interrompu
-une &oelig;uvre trop brève jusqu'ici.</p>
-</div>
-<p>On me ménagea, certain jour, un étrange régal.
-Enfermé entre deux portes, sans qu'il en sût rien,
-il me fut donné de l'entendre jouer, hurler, siffler
-deux choses: «Danses anglaises» (orchestre);
-«Sur la Montagne» (orchestre et ch&oelig;urs). Jamais
-je n'oublierai ces minutes&hellip; et depuis lors j'ai lu
-les partitions aux innombrables parties et je vous
-puis assurer que je n'ai pas été le jouet d'une
-illusion. Ce sont là deux pièces inouïes, d'une
-forme aussi décidée que celle de Bach, d'un
-rythme britannique qu'on ne saurait confondre
-avec rien d'autre, d'une conception thématique
-inconnue jusqu'ici, poétique, populaire, grossière,
-violente ou ingénument touchante.</p>
-
-<p>L'été dernier, je retrouvai Percy, dans l'atelier
-de Sargent, à Londres, où il consentit à <i>blesser</i> un
-piano, devant quelques admirateurs conviés à
-cette lutte: quelques musiciens de Chelsea vous
-diraient que je n'exagère pas. Ce qui vous donnerait
-la meilleure idée de l'allure générale de ses
-morceaux, ce serait le milieu du prélude de
-<i>Tristan</i>, quand les gammes ascendantes jaillissent
-l'une après l'autre, comme dans une poursuite,
-ou comme les vagues, qui semblent dans leur
-course, toutes, vouloir arriver la première sur la
-<span class="pagenum">-193-</span>plage, quitte à s'écraser en route. Cyril Scott et
-Percy Grainger ne veulent pas de «trous» ni
-d'arrêts dans le jet de leur musique, c'est plus que
-la mélodie infinie, c'est, disent-ils, le «<span lang="en" xml:lang="en">flow</span>». La
-«danse» de Grainger est thématiquement simple
-et d'allure populaire, mais le travail harmonique
-et le contrepoint en sont stupéfiants, par le retour
-et la superposition en forme de canon, de deux
-figures sur quoi elles sont bâties et qui se magnifient,
-vont se multipliant, brisées et ressoudées de
-mille façons. Il est impossible d'écouter cela
-immobile. On se prend à frapper du pied et à
-s'agiter; l'auteur chante et parfois siffle pour
-détacher le thème des broussailles qui l'enserrent.
-Je sais pourtant des mélodies du même
-Grainger, simples et majestueuses, comme du
-Haëndel.</p>
-
-<p>Le piquant et la saveur acide de certaine
-musique des «burlesques» anglais, se retrouvent
-dans d'autres pages violentes, de mouvement persistant
-et progressif, qui s'élèvent jusqu'au plus
-haut pathétique. Dans tel ch&oelig;ur, la donnée est la
-suivante: des hommes de différents âges et de
-tailles diverses, des enfants, marchent à différents
-plans d'une scène; chaque partie est écrite dans
-un temps opposé, qui correspond à la grandeur
-du pas que marque chaque groupe. Chaque motif,
-car ce n'est plus, à proprement parler, une mélodie,
-se distingue, dans la trame enchevêtrée de
-<span class="pagenum">-194-</span>cette partition surchargée. Attendez, attendez!&hellip;
-Percy Grainger a une tête de jeune archange, aux
-cheveux d'or, blanc et rose, avec des yeux gris&hellip;
-d'un qui sait ce qu'il veut!</p>
-
-<p>La difficulté du métier, sans quoi l'&oelig;uvre
-est inexistante, les règles qui n'en sont pas
-encore oubliées, protègent la musique contre
-les attentats aveuglément révolutionnaires; les
-plus anarchistes par leurs tendances, vont
-d'abord étudier la mathématique, aux Écoles, et
-ils composent pour un public sensiblement plus
-instruit que ne le sont les visiteurs d'un Salon.
-Presque tout le monde a quelques notions de ce
-dont un morceau de piano, d'orchestre même,
-est fait. Enfin, si épuisante que dut être notre
-préoccupation des réminiscences, le public passe
-outre, si l'&oelig;uvre est magistrale. Regrettons la trop
-grande réticence d'un Debussy ou d'un Ravel,
-dont je sens que l'idéal de perfection dans l'étrange
-et le rare, les menacerait des mêmes dangers que
-les derniers mallarmisants; mais à côté d'eux, il
-y a des tempéraments moins resserrés, et l'abondance,
-la facilité même et l'agrément, qui sont
-si réprouvés parmi les goûts du jour, quelques-uns
-en feront un usage imprévisible dans un art
-nécessairement formel où la force et la science à
-la fin prévalent.</p>
-
-<p>La réputation d'un compositeur sans métier
-n'est pas de longue durée. Parfois on nous en
-<span class="pagenum">-195-</span>signale un, et n'y a-t-il pas eu jadis un Gabriel
-Fabre?&hellip; Mais sa gloire reste terne, alors que s'il
-s'était exprimé en couleurs sur la toile, je ne
-sais s'il ne serait pas un génie&hellip; pour Charles
-Morice&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-197-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">AUTOUR DE PARSIFAL</h2>
-
-
-<p class="date"><i>Nouvelle Revue française.</i></p>
-
-<p class="date">1913.</p>
-
-<p>L'autre jour, comme j'évoquais mes souvenirs
-du premier <i>Parsifal</i> appelant du haut de la
-colline de Bayreuth, avec ses trompettes et ses
-cloches, les pèlerins du monde entier, je sais que
-j'ai surpris bien des jeunes lecteurs. Entre l'apparition
-du chef-d'&oelig;uvre et ce 1914 qui devait le
-«séculariser», tant d'événements se passèrent, la
-littérature, l'art, la musique aussi ont évolué de
-façon si curieuse, que les hommes de ma génération
-pouvaient se demander si, eux-mêmes,
-retrouveraient à Paris leurs impressions de jadis.</p>
-
-<p>Comment, par quelles mystérieuses voies, se
-fait le définitif classement des chefs-d'&oelig;uvre?
-C'est au bout d'un demi-siècle, au moins, qu'un
-ouvrage prend la place où il demeurera dans
-l'avenir. Les bibliothèques sont pleines de chefs-d'&oelig;uvre
-reconnus; il en est que peu de mains
-vont prendre sur les rayons; certains, au contraire,
-<span class="pagenum">-198-</span>auxquels on retournera toujours, portent
-en eux-mêmes une vertu qui les rend indispensables
-à l'humanité.</p>
-
-<p>Nous ne savons encore si <i>Parsifal</i> aura, au
-regard de l'avenir, l'importance de <i>Tristan</i> ou de
-la Tétralogie. <i>Parsifal</i> est encore discuté, il a une
-double personnalité: l'une pour nous autres, qui
-assistâmes à sa naissance, en Allemagne; une
-autre pour les nouveaux venus qui le reçoivent à
-Paris, dans sa tenue de voyageur. Ce n'est pas
-sans trouble que, le 3 janvier, nous pénétrions dans
-la salle de l'Opéra, après une journée de courses
-et de visites, bien peu semblable à ces après-midi
-de Bayreuth, où un horaire de ville d'eau,
-le grand air, la promenade, l'exaltation spéciale
-à ces fêtes solennelles, faisaient de nous des êtres
-à part, affinaient notre sensibilité.</p>
-
-<p>L'autre soir, pendant le premier quart d'heure,
-mal installé, distrait par mes voisins, je crus
-que je n'y tiendrais pas, je faillis sortir; seul, je
-l'eusse fait, mais accompagnant des néophytes,
-je patientai et tins bon. D'ailleurs cette gêne fut
-de courte durée. Bientôt, la salle disparut dans la
-ténèbre; je fermai les yeux; je fus ressaisi; mes
-nerfs se tendirent. Je vous fais grâce du reste: à
-la fin de l'acte (<i>qui me parut court</i>), l'émotion me
-rendait presque aphasique.</p>
-
-<p>Un jeune homme, dans la loge, me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous connaissez bien le poème,
-<span class="pagenum">-199-</span>monsieur? Qu'est-ce que tout cela? Peut-être
-vaut-il mieux ne pas le savoir? La pièce, chez
-Wagner, est toujours idiote, mais la musique
-rachète tout.</p>
-
-<p>&mdash;Rachat! interrompit une femme savante,
-c'est bien le mot de la circonstance; c'est le Drame
-du Rachat et de la Rédemption. Excusez-moi,
-car Rédemption rappelle tristement Gounod.</p>
-
-<p>&mdash;Pas pour moi, reprit le jeune homme,&mdash;compositeur,
-m'assura-t-on, du plus grand
-avenir&mdash;je n'ai jamais lu une note de Gounod.</p>
-
-<p>L'entr'acte était long: plus d'une heure pour
-dîner au restaurant, dans le foyer, ou chez des
-amis du voisinage. Il faisait froid, je ne sus point
-prendre mon parti, évitai tous ces repas par
-petites tables: la fête, le réveillon? J'abordai des
-musiciens, j'étais décidé à faire parler des musiciens
-d'aujourd'hui, j'espérais presque qu'ils
-feraient: «Peuh! peuh!»</p>
-
-<p>Quand on les interroge sur un ouvrage de
-musique, avez-vous remarqué qu'ils commencent
-toujours par donner leur avis sur l'interprétation,
-que c'est ainsi qu'ils vous «tâtent»? On se
-montrait généralement satisfait de l'orchestre,
-ravi par la voix des filles-fleurs; quant aux chanteurs,
-on se livre, à propos d'eux, à ces discussions,
-à ces comparaisons oiseuses qui, à Bayreuth,
-me chassaient du buffet, en compagnie d'Édouard
-Dujardin. Nous montions, avec une provision de
-<span class="pagenum">-200-</span>pain et de saucisses, vers la buvette, plus haut
-que le théâtre, écartée et solitaire sur la colline,
-entre des champs d'avoine et de blé. Nous nous
-essayions à parler un vague allemand, incorrect,
-mais souvent précieux, avec des moissonneurs en
-bras de chemise. De douces larmes ont coulé sur
-nos joues de pèlerins, là-bas; mais il y a si longtemps
-de cela!</p>
-
-<p>Les yeux sont restés secs, à l'Opéra, excepté,
-peut-être, ceux de quelques dames trop émotives,
-qui pleurent aux mariages et aux enterrements,
-quand l'orgue gronde. Il est vrai que dans l'Opéra,
-il y a, les soirs de <i>Parsifal</i>, une église, des
-pompes religieuses; et quelle église! une sorte de
-San-Marco, une coupole byzantine, des voix d'enfants.
-Mais cela ne prouverait rien. La conjuration
-des poignards, dans <i>les Huguenots</i>, fait encore
-bondir les c&oelig;urs simples. Un hymne protestant,
-crié par les pensionnaires de l'école anglaise,
-au fond de mon jardin, parfume mes soirs d'été,
-m'émeut parfois autant que le finale de la Neuvième
-Symphonie. A n'en pas douter, Wagner
-agit sur les nerfs, mais autrement&hellip;</p>
-
-<p>Nietzsche écrit: «Wagner est néfaste pour les
-femmes. Médicalement parlant, qu'est-ce qu'une
-wagnérienne? Il me semble qu'un médecin ne
-saurait pas assez poser aux jeunes femmes ce cas
-de conscience: l'un ou l'autre.&mdash;Mais elles ont
-déjà fait leur choix, on ne peut servir deux
-<span class="pagenum">-201-</span>maîtres à la fois, quand ce maître est Wagner&hellip;»
-Et plus loin: «Ah! le vieux minotaure! combien
-nous a-t-il déjà coûté!» Le minotaure nous a
-dévorés, il y a trente ans, nous, dites, Dujardin?</p>
-
-<p>Si Bayreuth rime avec établissement d'hydrothérapie,
-selon la phrase de ce terrible Nietzsche,
-s'il fut «nuisible aux jeunes gens» que nous
-fûmes, je ne crois pas qu'aujourd'hui il soit
-«néfaste» pour beaucoup de femmes. Quant aux
-jeunes gens, je voudrais les prendre, l'un après
-l'autre, leur poser un questionnaire, peut-être
-provoquer un referendum, tout au moins faire
-une enquête. La Wahnfried n'est plus animée
-de l'esprit, maintenant éteint, de Wagner. Des
-levrettes de madame la comtesse de Chambrun,
-des voiles de gaze bleue de cette Parisienne mélomane,
-qui louait le château «Fantaisie» à
-Bayreuth et s'y croyait Elsa et Kundry, il ne
-reste que le souvenir dans des mémoires d'ancêtres.
-Nous sommes à présent sur la place de
-l'Opéra, où aboutissent plusieurs lignes du Métro,
-en face de l'Agence Cook et de la Compagnie Transatlantique,
-et pour mieux voir, nous pouvons
-acheter des lorgnettes aux Galeries Lafayette.</p>
-
-<p>Que pensez-vous, messieurs, de ce chef-d'&oelig;uvre
-qui nous a bouleversés, rendus stupides, mais
-touchants? Nous avons cru pouvoir résoudre,
-grâce à lui, <i>tous les problèmes, au nom du Père, du
-Fils et du Saint-Maître</i>. (Nietzsche: <i>Le cas Wagner</i>.)
-<span class="pagenum">-202-</span>Pour moi, je n'essaie plus de résoudre ces problèmes-là,
-ni par la musique, ni par la poésie
-de Richard Wagner; ni vous non plus, je le
-suppose.</p>
-
-<p>Je me suis promené dans les endroits où il me
-serait loisible de rencontrer ces messieurs qui
-donnent le ton. D'abord, ce fut un charmant
-dîner en cabinet particulier. J'étais à l'extrême
-de l'avant-garde. Des étrangers, de passage à
-Paris, étaient conviés, comme moi, par une
-aimable hôtesse dont le goût sûr, mais osé,
-«oriente» l'élite des artistes d'aujourd'hui.&mdash;«Chère
-amie, et ce <i>Parsifal</i>, vous y étiez hier?»
-Les hors-d'&oelig;uvre, le caviar gris, les salades
-savantes passaient devant nous; je ne savais que
-choisir; j'insistai: «<i>Parsifal</i>, ma chère, eh bien?»
-Un geste familier, celui du barbier quand il vous
-tond la mâchoire, fut la première réponse à mon
-anxieuse enquête.&mdash;Il paraît que mes amies ne
-trouvent plus <i>Parsifal</i> (je crois que je pourrais
-écrire: Wagner) <i>dans la vie</i>. On a du respect, oui,
-encore, ce respect qu'envie la jeunesse, dont l'âge
-mûr commence à trembler, que les vieux échangeraient
-contre n'importe quelle marque de tendresse.
-La conversation fuyait toujours vers
-d'autres lieux, vers Moscou où, racontait-on, les
-femmes artistes peignent, au travers de leur
-visage, des wagons et des locomotives, teignent
-leurs cheveux en vert. La Russie délire, elle va
-<span class="pagenum">-203-</span>encore nous étonner; c'est de la Russie que vient
-la lumière. J'étais bien de cet avis, l'an dernier,
-quand nous applaudissions le <i>Sacre du Printemps</i>
-d'Igor Stravinski, avec la plupart des cadets de
-la musique, qui installèrent aussitôt, sur les
-bords de la Seine, dans la rage de l'enthousiasme,
-les exercices rythmiques de la Demoiselle Élue.
-Nous sommes tout acquis à Stravinski; naguère
-on l'eût appelé wagnérien, car Wagner englobait,
-incarnait tout, même un peu de ce que nous
-aimons en Stravinski. Mais Stravinski acheva
-d'anéantir en nous cette faculté d'écouter les
-&oelig;uvres longues, cette patience de paroissiens,
-sans laquelle il est inutile de se rendre au concert,
-dans une salle d'opéra, dans tout endroit où l'on
-s'assied dans une stalle, bien décidé à s'abstraire,
-à se fondre dans la musique, sans jamais tirer la
-montre hors du gousset, sans crainte de la
-migraine et de ces courses folles à quoi la pensée
-est trop sujette.</p>
-
-<p>La peur de s'ennuyer: il faut toujours en
-revenir là, c'est elle qui annihile notre jugement.
-Nous ne voulons pas qu'on nous attache, même
-avec des fils d'or. Donnez-moi la clef des champs,
-pour mon imagination, je ne veux pas me sentir
-emprisonné.</p>
-
-<p>Or Wagner versa en nous, d'abord, un soporifique
-qui se muait, petit à petit, en un philtre
-de patience. Ce philtre n'agit plus sur les
-<span class="pagenum">-204-</span>contemporains du jeune Igor Stravinski. Un
-des convives, ex-fervent de Bayreuth, m'expliqua:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Parsifal</i> est une chose toujours admirable,
-un grand chef-d'&oelig;uvre, mais il est mal présenté,
-il faudrait le monter sur des principes tout nouveaux.
-Et puis, il y aurait deux heures de
-musique à couper.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, naturellement: le rôle de Gurnemanz
-en entier, <i>d'abord</i>; après, l'on verrait.</p>
-
-<p>Bon vieux Gurnemanz, qui m'es encore si cher,
-avec ta magnifique innocence, avec la pruderie
-que tu enseignes aux petits écuyers, tes dévots,
-on donnera bientôt de grands coups de ciseaux
-dans tes monologues sublimes, dans le récit de
-la Lance, qui encore aujourd'hui me transforme
-en Amfortas. Cher précepteur de mes vingt ans,
-on en veut à ta barbe blanche. D'ailleurs, l'un de
-ces messieurs (du dîner) revenait de Londres. Il
-avait goûté un plaisir complet, se vanta-t-il, dans
-le Music Hall du Coliseum, assistant à une représentation
-modèle de <i>Parsifal</i>. Tout y était joli, frais,
-charmant. Des tableaux cinématographiques
-s'étaient déroulés pendant vingt minutes, tandis
-qu'un orchestre, réduit comme instruments à
-cordes, mais avec combien plus de cuivres en
-revanche, <i>donnait</i> les meilleures pages de l'ouvrage.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-205-</span>Je suis encore malade de ce dîner. Il m'aide à
-mesurer le temps, qui me parut si court, si long
-hélas! qui nous sépare du premier <i>Parsifal</i> de
-notre adolescence. Nous n'avions pas applaudi
-avec moins d'entêtement à ses longueurs, que
-maintenant aux brèves scènes du <i>Sacre</i>, et l'on
-nous annonce, du même Stravinski, un opéra en
-trois actes de dix minutes chacun, coupé à la
-taille de notre actuelle patience. Ceci est inquiétant.</p>
-
-<p>Nietzsche, qu'il faut toujours citer à propos de
-Wagner, s'en donna à c&oelig;ur joie, ou plutôt délira,
-dans ses folles amours contrariées, quand, à la
-fin de sa vie, tourna en haine l'amour dont il
-avait brûlé pour le «Sorcier» de Wahnfried.&mdash;Nietzsche
-protestait contre ce qu'il y a de purement
-allemand dans Wagner, le premier peut-être
-des musiciens allemands qui travailla délibérément
-<i>pour</i> des Allemands. Le slave Nietzsche,
-l'admirateur exclusif de Mozart, nous savons cela
-de lui, car il nous le dit et nous le répète à
-satiété, ses plus violents coups de boutoir, c'est
-pour Wagner qu'il les trouve.</p>
-
-<p>«L'adhésion à Wagner se paye cher.»</p>
-
-<p>«La musique devenue Circé.»</p>
-
-<p>Mais il écrit: «Sa dernière &oelig;uvre est en cela
-son plus grand chef-d'&oelig;uvre. Le <i>Parsifal</i> conservera
-éternellement son rang dans l'art de la
-séduction, comme <i>le coup de génie</i> de la séduction.
-<span class="pagenum">-206-</span>J'admire cette &oelig;uvre, j'aimerais l'avoir
-faite moi-même; faute de l'avoir faite, je la
-comprends&hellip; Wagner n'a jamais mieux été inspiré
-qu'à la fin de sa vie. Le raffinement dans
-l'alliage de la beauté et de la mélodie atteint ici
-une telle perfection, qu'il projette en quelque
-sorte une ombre sur l'art antérieur de Wagner&hellip;»</p>
-
-<p>Qu'on veuille bien m'excuser de me citer moi-même,
-comme un jeune Français qui, il y a trente
-ans, en même temps que Nietzsche, lui, à la fin
-de sa vie, reçut le nouveau message. «Wagner
-était un pape: il exerçait alors sur les hommes
-de toute culture, de toute civilisation, un empire
-tyrannique, sans précédent, qui tenait de la
-magie. Le château de Klingsor? Mais c'était le
-symbole de la forteresse enchantée où nous enlaçaient
-de fleurs capiteuses les bras des <span lang="de" xml:lang="de">Blumenmädchen</span>;
-et moins forts de notre candeur que
-l'Innocent, nous n'avions pas encore repoussé les
-étreintes de l'Éternelle Kundry. Nous allions connaître
-les Rose-Croix et leur touchants enfantillages.
-Nous étions en plein naturalisme, nous, les
-bacheliers d'hier; les arts n'offraient guère, à
-côté d'un académisme falot, qu'une copie lourde
-de la nature; les sujets vulgaires étaient de mode,
-nous avions à choisir entre les pesantes soupes
-de l'<i>Assommoir</i> et le symbolisme trop ésotérique
-de Stéphane Mallarmé.»</p>
-
-<p><i>Parsifal</i> venait après la Tétralogie, dont il était
-<span class="pagenum">-207-</span>le complément. Selon les règles du Drame antique,
-Nietzsche eût voulu que cet épilogue de
-l'<i>Anneau du Niebelung</i> en fût la critique.</p>
-
-<p>Mais si le Pur-Fol était encore un Siegfried, si
-nous retrouvions dans les poèmes et la musique
-de <i>Parsifal</i>, maintes parentés avec les héros du
-<i>Ring</i>, si Wagner restait Wagner, le vieux Monsieur
-avait voulu, lui aussi, comme tous les
-grands musiciens, <i>faire</i> son &oelig;uvre religieuse. Je
-ne crois pas qu'il fût religieux, et s'il le devint,
-ce fut à cause de <i>Parsifal</i> et par une habitude
-de pensée prise en composant <i>Parsifal</i>.</p>
-
-<p>Or, ce mysticisme, à l'heure présente, au
-moment où l'on nous assure qu'il y a une
-recrudescence du sentiment religieux, il était
-intéressant de savoir comment il agirait sur les
-jeunes gens.</p>
-
-<p>J'épargnerai au lecteur les détails de mon
-enquête. Elle se prolongea.</p>
-
-<p>Je me rappelle l'affectation que mit X, célèbre
-compositeur, jeune encore aujourd'hui (quand,
-désirant lire un peu de musique à quatre mains,
-je m'adressai à lui, sur la recommandation de
-Gabriel Fauré), je me rappelle son insistance à
-me faire promettre que nous négligerions Wagner
-et Beethoven. On était tout à Mozart, quand
-<i>Pelléas et Mélisande</i>, qui venait de paraître, commençait
-de nous ramener par les souterrains à
-Gounod, par le transsibérien, vers <i>l'Art français</i>.
-<span class="pagenum">-208-</span>Nous fûmes fiers de notre École, avant que les
-Russes, et Moussorgski surtout, ne nous devinssent
-trop familiers. Pendant une période d'où
-nous sortons à peine, Wagner fut négligé, par
-d'aucuns même honni, et c'était là une réaction
-si naturelle, si conforme aux exemples de l'histoire,
-que l'on ne s'en étonnait pas. Nous le
-connaissions trop, nous ne pouvions l'écouter,
-ni au théâtre, ni au concert.</p>
-
-<p>«La musique de Wagner, si on lui retire la
-protection du goût théâtral, un goût très tolérant,
-est simplement de la mauvaise musique, la plus
-mauvaise qui ait peut-être jamais été faite.»
-(Nietzsche.)</p>
-
-<p>Or, que ressort-il, aujourd'hui, de mes entretiens
-avec nos compositeurs? <i>Tous</i>, sans exception
-aucune, déclarent la partition de <i>Parsifal</i>,
-<i>de la musique</i>, rien que de la musique. M. Ravel
-lui-même dit Wagner égal, sinon supérieur, à
-Beethoven, auquel on revient lentement.</p>
-
-<p>J'avais cru comprendre qu'une scission s'était
-formée, qu'il y avait deux classes: ceux qui
-repoussaient, ceux qui admettaient <i>Parsifal</i>. Eh
-bien! non: le respect est le même, d'un côté et
-de l'autre.&mdash;Certain auteur triste, mais enragé
-et délibérément d'avant-garde (à ses propres
-yeux), s'est écrié à l'Opéra, le soir de la répétition
-générale: «Nous sommes chez les Troglodytes;
-ceci date d'avant le Déluge.» Mais un
-<span class="pagenum">-209-</span>silence morne accueillit cette espièglerie d'organiste
-aveugle.</p>
-
-<p>«Parlez-moi de <i>Tristan</i> et de <i>Siegfried</i>, nous
-serons d'accord! C'est la jeunesse, l'effervescence
-et la passion. <i>Parsifal</i>? ouvrage de vieillard,
-«l'occupation d'un centenaire», un herbier et
-une collection de minéraux pour M. Gustave
-Moreau.» Voilà donc ce que la brillante jeunesse
-a découvert! Elle peut être fière de sa trouvaille:
-l'âge de Wagner, quand il écrivit sa dernière
-&oelig;uvre.</p>
-
-<p>Pour un enfant, tous les adultes qui l'entourent
-étant des centenaires, M. Claude Debussy et
-M. Maurice Ravel ont des rides, qu'avant nous,
-les commençants, avec leur cruelle loupe, ont
-vues.&mdash;Ne nous inquiétons pas de cela. Ce qui
-est solide, on le décrie pour la seule raison qu'il
-a duré, on le décrie au moment même où ce
-rebut va s'affirmer immortel.</p>
-
-<p>Pour nous autres, parsifalisants fidèles, nous
-ne savons si le poème n'eut pas, autant,&mdash;je
-dirais: plus que la musique,&mdash;le sortilège tout-puissant
-par quoi nous fûmes pris; nous n'étions
-pas plus sots que ceux d'aujourd'hui et il me
-semble que nous étions moins régis par le caprice,
-moins tiraillés de droite et de gauche, somme
-toute, moins à la merci d'une saute de vent.&mdash;Or,
-le poème, c'est lui-même qu'en 1914 les
-Français <i>ont de la peine à avaler</i>. Du mobilier
-<span class="pagenum">-210-</span>second empire, dit-on, du rococo, de la fausse
-onction, un mysticisme de théâtre, du clinquant.
-On se méfie du clinquant, de ce qu'on appelle
-«facilité», on célèbre la fin de l'impressionnisme
-dans le bouquet de feu d'artifice tiré par Stravinski.
-Que réclame-t-on? De la solidité, <i>de la
-construction</i>. Mais il s'agirait de s'entendre sur
-ce en quoi consiste cette <i>solidité</i>. Vous déniez à
-un ouvrage le droit d'ennuyer un peu par sa
-longueur, mais vous le voulez solide. Qu'avez-vous
-à nous offrir de conforme à cet idéal?
-Faites l'&oelig;uvre-modèle, puis nous jugerons.</p>
-
-<p><i>Parsifal</i>, donc, est d'un faux mysticisme; le vrai
-n'est-il que celui de Franck? <i>Parsifal</i> est interminable;
-le <i>Sacre du Printemps</i> est trop court et trop
-étincelant; vous voulez <i>du solide</i>, du sincère et vous
-citez Albéric Magnard, Bloch, l'auteur suisse du
-<i>Macbeth</i> de l'Opéra-Comique. Enfin, à bout d'expédients,
-vous prenez un air songeur et, vaticinant,
-vous vous écriez: La vérité va venir d'Allemagne.
-Mais citez-nous des noms: Richard
-Strauss ne se contrôle pas; entre lui et Edmond
-Rostand, vous hésiteriez. Ah! cette facilité, cette
-tant honnie exubérance du <i>don</i>, du sang qui coule
-dans les veines, ce mauvais goût des Chateaubriand,
-des Hugo, des Rossini, des Wagner, des
-Verdi, des Paul Claudel; mais ici, je m'arrête,
-car je pense au pâle jeune homme chargé de
-chaînes, qui s'assied sur son tabouret de paille,
-<span class="pagenum">-211-</span>dans sa mansarde éclairée par le nord; celui-là,
-pourtant, a déposé près de lui un livre de
-Claudel. S'il regarde son mur, c'est pour y voir
-une photographie de Druet d'après une allégorie
-de Maurice Denis,&mdash;et lui, ce bon jeune homme
-austère, s'il se soumet au musicien de <i>Parsifal</i>&mdash;tout
-de même trop «incontestable»&mdash;il supplie:
-«Non, non, pas le poème!&hellip;» Le parfum
-des filles fleurs n'envahira pas sa cellule. Il
-attend, de l'Allemagne, la Délivrance, un Lohengrin
-tout casqué, mais sans le cygne, supplie-t-il,
-de grâce, sans le cygne! Il préférerait Mahler.
-Celui-là, par sa pesanteur, nous entraîne au fond
-de l'eau.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Si l'enquête à laquelle je me suis livré pour la
-<i>Nouvelle Revue Française</i> ne nous indique pas une
-«orientation» bien nette des musiciens français,
-si la banalité de mon butin m'a un peu déconvenu,
-cette enquête m'a tout de même permis de rapprocher
-mes expériences, dans le domaine musical,
-de celles, quotidiennes, que je fais dans le
-mien, celui de la peinture.</p>
-
-<p>Quand on n'est plus tout jeune, point encore
-tout à fait vieux, mais en contact avec les générations
-montantes, en sympathie avec elles, il vous
-est loisible de prendre une vue d'ensemble des
-esprits d'une époque. Comparant les uns avec les
-<span class="pagenum">-212-</span>autres, j'en arrive à cette conclusion, qu'il n'y
-a plus de positions faites; les thuriféraires et les
-détracteurs sont si dénués de raisons, qu'on devrait
-en rire, si, engagés dans la lutte, le sentiment de
-notre conservation personnelle ne nous forçait
-parfois à crier: Gare! je suis là, très vivant;
-vous me niez, mais j'existe, comme vous; j'ai les
-mêmes droits que vous à produire, et j'y suis
-déterminé!</p>
-
-<p>Le premier qui a osé des <i>quintes successives</i>
-défendues en ancienne orthographie musicale, est
-assurément un novateur. J'apprécie le tableau de
-la Grotte, dans le <i>Pelléas</i> de Debussy, qui est
-plein de ces quintes; mais si nous parlons de
-musiciens français, je serais plus fier d'avoir
-imaginé le motif d'amour du <i>Roméo</i> de Berlioz.
-Un beau thème mélodique est tout de même ce
-qu'il y a de plus rare. Une singularité, une
-bizarrerie tonale, délicieuse de fraîcheur, à la
-première audition, pouvant être répétée, systématiquement,
-à l'infini, cessera bientôt d'être
-supportable. L'originalité d'une &oelig;uvre, si elle
-ne consiste qu'en cela!&hellip;</p>
-
-<p>M. Canudo écrit: «L'innovation contemporaine
-est dans la transposition de l'émotion artistique
-du <i>plan sentimental</i> dans le <i>plan cérébral</i>»
-(Manifeste cérébriste, février 1914, <i>Figaro</i>). «On
-veut des gammes nouvelles de formes et de couleurs,
-on veut la jouissance de la peinture par la
-<span class="pagenum">-213-</span>peinture, et non par l'idée littéraire ou sentimentale
-qu'elle doit illustrer.»<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Après avoir écrit cet article, un nouveau Manifeste nous est
-parvenu, futuriste, celui-ci! et qui nous exhorte à haïr <i>Parsifal</i>,
-précisément pour les impatientes raisons que nous exposions plus
-haut.</p>
-</div>
-<p>«Plus de sentiment», ordonne M. Canudo;
-mais prenez garde: hier encore, on appelait
-«sentiment» ce que le manifeste dénomme
-aujourd'hui «cérébralité».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-215-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">D'UN CARNET DE VOYAGE 1913</h2>
-
-
-<h3><span class="sc">De Paris à Rome</span></h3>
-
-<p>Deux petites religieuses, des Filles de la Charité,
-n'ont pas bougé dans le compartiment,
-depuis Paris. En passant dans le couloir, je les
-observais. Dès Pise, elles tendent la tête hors de
-la fenêtre dans l'espoir que le dôme de Saint-Pierre
-déjà se profile à l'horizon; un chapelet et
-leur livre de prières tendrement serrés dans leurs
-mains osseuses, sur les genoux, des figues et du
-pain: toute leur nourriture d'un jour et demi.
-On croit entendre leur c&oelig;ur bondir à l'approche
-de la Ville Sainte; elles sont pâles et rayonnantes.</p>
-
-<p>A l'autre bout du train, du côté des <span lang="en" xml:lang="en">sleeping-cars</span>,
-M<sup>me</sup> Moore compose le programme de ses
-fêtes au Grand-Hôtel, annoncées par le <i lang="en" xml:lang="en">New-York
-Herald</i>, pour après Pâques. Nous n'allons pas
-tous à Rome dans le même dessein, mais un
-voyage à Rome est un acte grave, chacun sent
-cela et s'y prépare à sa façon.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-216-</span>Je cause avec mon voisin de wagon, un brave
-avocat romain aux saines idées antimaçonniques,
-modéré, intelligent; né dans le Piémont, il parle
-un français très pur. La politique actuelle, l'antipapisme
-du maire Nathan, ne lui plaisent
-guère. Me prévalant de ses réserves, je me permets
-de critiquer les projets municipaux dont la
-Ville Éternelle est menacée. «&mdash;Avez-vous le
-droit d'haussmanniser, comme vous dites, un
-musée qui est le patrimoine de l'humanité civilisée?»
-Mon voisin fronce le sourcil, s'efforce de
-suivre ma pensée, m'interrompt:&mdash;«Nous serons
-bientôt un million de citoyens dans la capitale,
-nous y étouffons. Elle ne saurait demeurer la
-bourgade que vous défendez avec tant d'énergie;
-on s'écrase au Corso, il faut faire des trouées
-dans tous les sens pour notre commodité et celle
-de nos hôtes&hellip;»</p>
-
-<p>Ces chers Italiens, nos frères, ils nous sautent
-à la gorge pour nous arracher ce cri: «Quel
-peuple vous êtes redevenu, quelle nation!»</p>
-
-<p>Nul besoin, pourtant, d'un Palais de Justice à
-la Bruxelloise, d'une synagogue en forme de
-Hammam, ni de boulevards plantés de trolleys,
-pour que nous saluions leur superbe renaissance.
-Ils feraient croire qu'ils ne sont pas si convaincus
-de leur propre force et qu'ils s'attendent à ce que
-nous les rassurions. Mais, non, certes! Ils ne se
-trompent pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-217-</span><i>Samedi Saint, 22 mars.</i>&mdash;C'est l'été. Vers midi,
-le soleil, haut dans un ciel pur, découpe en arêtes
-vives ce plan en relief qu'est le Forum du professeur
-Boni. Donc fais-toi conduire au Palatin, si
-tu en as l'heureuse occasion, par un archéologue
-qui ne soit pas un froid pédant: le passé
-revivra à l'appel du magicien. Mrs Strong nous
-a menés, avec ses élèves de la <span lang="en" xml:lang="en">British School of
-Archeology</span>, au sommet de ce qui fut le Jardin
-Farnèse&mdash;et le bosquet de lauriers et de cyprès
-où des rites brutalement physiques étaient célébrés
-en l'honneur de Cybèle, la Mère Auguste;
-un des sanctuaires nationaux de la Rome primitive.
-L'érudite Mrs Strong fait un cours familier
-à une vingtaine de jeunes gens qu'elle entraîne
-à sa suite, tout en exigeant de ces étudiants un
-travail formidable. Elle a un talent particulier,
-cette femme, car les profanes ne se lassent pas
-de l'écouter, même si leurs jambes flageolent, si
-le déjeuner les attend à l'hôtel. Sans un tel
-guide, comment s'y retrouver dans cet inextricable
-dédale?</p>
-
-<p>Il s'agit aujourd'hui de la formation du Palatin,
-non pas un mont naturel, comme on l'a cru, mais
-une superposition de temples, de palais édifiés
-l'un sur l'autre par chaque Empereur, sans
-qu'aucun d'eux ait pris la peine de raser l'&oelig;uvre
-des autres. Chaque monarque veut bâtir plus
-grand, plus haut encore, effacer la trace de son
-<span class="pagenum">-218-</span>prédécesseur. C'est le vertige de l'orgueil sans
-contrôle. Septime-Sévère, afin d'impressionner les
-fastueux Orientaux entrant dans la Ville par la
-Via Appia, commande des colonnades, des fontaines
-jaillissantes, des pylônes, des colonnes, des
-bas-reliefs plus blancs, plus richement décorés
-que ce monument Victor-Emmanuel, sous quoi
-Rome entière semble se courber aujourd'hui.</p>
-
-<p>C'était déjà le cri d'admiration provoqué. «Quel
-peuple vous êtes!» Et quel, en effet, celui qui
-part d'ici, s'en va fonder d'autres Romes au bout
-du monde et stigmatise la route de ses arcs de
-triomphe, de ses Théâtres et de ses Temples, afin que
-nous suivions sa trace, dix-huit cents ans après&hellip;</p>
-
-<p><i>Déjeuner au Palais Caetani.</i>&mdash;De ma place,
-j'aperçois un général en or, qui chevauche au-dessus
-des toits, galope dans l'azur céleste: Victor-Emmanuel
-sur son piédestal, au milieu des
-cheminées et des tuiles. Il semble qu'il s'avance
-vers nous, qu'il va briser les vitres, entrera dans
-la salle à manger. Mais je m'étonne moins, depuis
-que Mrs Strong m'a donné la solution de ce problème
-si souvent posé: pourquoi l'architecte
-Sacconi a-t-il doté Rome de cet extraordinaire
-monument, hors d'échelle avec ses entours,
-pourquoi l'avoir adossé au Capitole? Je comprends:
-le comte Sacconi était dans la tradition
-de sa race. Il a, lui aussi, désiré faire du colossal
-à la gloire du Présent. En croyant nous affirmer
-<span class="pagenum">-219-</span>novateurs, nous recommençons inconsciemment
-les gestes de nos pères.</p>
-
-<p><i>Quasimodo.</i>&mdash;Dans l'ombreuse église de Sainte-Sabas,
-sur l'Aventin, derrière le Prieuré de Malte,
-un ecclésiastique traduit des inscriptions latines
-aux garçons d'un patronage. L'on se croirait au
-Forum à la grande époque. Le maître mime aux
-gamins incrédules la résurrection d'un saint.
-Leurs visages, leurs attitudes sont ranimés, ceux
-des statues et des bas-reliefs antiques. Assis en
-cercle, ils s'agitent sur leurs sièges, prêts à la
-discussion, bondissants, querelleurs, familiers et
-polis à la fois. Il ne leur manque que la toge et
-un Cicéron.</p>
-
-<p><i>Sur le Palatin, le soir.</i>&mdash;Heure rose et verte
-des marbres et des vieilles pierres étiquetées. Le
-crépuscule enveloppe déjà pour la nuit les fouilles
-du professeur Boni. Vers le Nord, du côté du
-Quirinal, des feux s'allument aux fenêtres des
-quartiers neufs. Une lueur signale les Palace-Hôtels
-de la quatrième Rome, où Boldi accorde
-ses violons. Sous prétexte de tango, des Américaines
-assoiffées de tradition ont soin de rappeler
-à l'indulgente aristocratie romaine sa hiérarchie,
-ses prérogatives, l'exclusivisme indispensable à
-une classe dont elles envient les noms. On ne les
-trompe pas sur les généalogies. Mais soyons
-moins injustes à l'égard de ces femmes respectueuses.
-Elles ont le sens des valeurs, le culte de
-<span class="pagenum">-220-</span>notre passé européen, s'offrent à redorer les blasons
-authentiques et à racheter des portraits de
-famille. Quel mal font-elles, si elles préfèrent
-l'Almanach de Gotha à Bædeker, ces vestales de
-la quatrième Rome? Elles s'y «cultivent» entre
-deux thés, car il faut respirer une bouffée d'art
-dans les galeries et les églises, avant de s'asseoir
-à table entre un prince et un marquis. Elles ne
-chôment pas dans le pays du farniente.</p>
-
-<p>Plus tranquillement en apparence, mais tout
-aussi acharnées à la poursuite de leur but, nos
-petites religieuses du train, avec des dévotes
-laïques, des dames de province venues de tous
-nos départements, jouissent de leur séjour dans
-d'obscurs couvents pauvres.</p>
-
-<p>Il est sept heures. Dès l'<i>Angélus</i>, mes petites
-religieuses vont se coucher, après une journée
-laborieuse que divisent de multiples sonneries de
-cloches&hellip; peut-être rêver d'une audience au Vatican.
-Or, las! le Saint-Père, chuchote-t-on, n'est
-pas en état d'en accorder&mdash;on le dit malade.</p>
-
-<p>Dans le quartier du Panthéon, il est, pour les
-Français catholiques, toute une mystérieuse petite
-vie qu'on voudrait pouvoir étudier. A ces voyageurs
-discrets, glissant leurs feutres sur les
-dalles des rues tortueuses, la Semaine sainte et
-Pâques réservent des trésors d'émotion, des cérémonies
-qu'il faut croire occultes, puisque nous
-autres pouvons à peine, si déçus, entendre une
-<span class="pagenum">-221-</span>messe en musique, quelques notes de Palestrina.
-Quant aux fameuses Pompes dans Saint-Pierre, il
-n'en est plus question! Mais d'humbles fidèles se
-font appuyer par Monseigneur, se faufilent, attendent
-dans les vestibules du Vatican, un placet dans
-leur poche, s'insinuent&hellip; parviennent quelquefois.
-Pour être conduits aux bons endroits, il nous
-faudrait sans doute habiter la Minerva, rendez-vous
-des ecclésiastiques, l'auberge où nos pères
-descendaient, frugaux et contents de sardines et
-des quatre mendiants pour dessert. Quant à nous,
-à la via Veneto, nous sommes presque seuls à
-faire maigre le vendredi saint. Les beignets frits
-de la Saint-Giuseppe sont plus populaires que le
-maigre en carême&hellip;</p>
-
-<p>Nonobstant, Pâques est la saison de Rome,
-mais, alors même, Rome a des attraits incomparablement
-variés, qui répondent à tous les besoins
-de l'âme. Elle ne déçoit que ceux qui n'ont rien
-à lui demander.</p>
-
-<p>Trop de voitures dans les rues, trop de <span lang="en" xml:lang="en">Cook's
-Tourists</span>, toutes les langues parlées à la fois, c'est
-la tour de Babel. Au bas des degrés de la Trinité-des-Monts,
-les marchands abritent leurs fleurs
-de parasols blancs, et, je l'observe chaque matin,
-baragouinent un peu d'allemand, plus indispensable,
-désormais, que l'anglais à leur négoce.
-L'Allemand, l'Allemand, il nous poursuit! on
-se croirait chez nous, au boulevard Saint-Michel,
-<span class="pagenum">-222-</span>mais l'invasion cosmopolite n'est pas comme ailleurs
-un fait nouveau: il y a deux mille ans,
-nous apprend Mrs Strong, Rome ne savait où
-loger ses visiteurs; ses aubergistes, débordés,
-improvisaient des campements. Des quartiers
-entiers ont disparu; c'étaient les faubourgs de la
-ville antique, construits, pense-t-on, en terre et
-en planches, caravansérails jusqu'au loin dans la
-campagne, et la Rome de pierre et de marbre était
-à peu près ce qu'est le Kremlin à Moscou, la ville
-sainte.</p>
-
-<p>Tous les chemins, depuis qu'on se souvient,
-ont amené des convois de pèlerins passionnés ici.</p>
-
-<p><i>Promenades.</i>&mdash;La quatrième Rome mange petit
-à petit celle des Papes et la dernière d'avant 1870.
-Certains étrangers même qui, comme Henry
-James, la connurent sous Pie IX, nient qu'il
-subsiste encore une Rome. Où sont les carrosses
-des prélats, leurs livrées jaunes à galons
-blasonnés, le luxe un peu poussiéreux de leurs
-palais? Les jardins de la villa Ludovisi, ombrages
-majestueux au centre même de la ville, ont cédé
-la place aux moellons des immeubles modernes.
-Toutefois, si vous en prenez la peine, vous retrouverez
-la Rome antique. Les vieux aqueducs ne
-sont pas déparés par les gazons du golf; les habits
-rouges de la chasse à courre ne déshonorent pas la
-campagne, et le tombeau de Cecilia Metella porte
-une ombre agréable à la meute du marquis Casati.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-223-</span>Stendhal, Chateaubriand nous accompagnent,
-nous autres Français, dans nos promenades. Corot
-surtout surgit à chaque coin de rue. De la villa
-Mattei, des jardins Colonna, du Pincio, ou bien
-autour de Saint-Jean de Latran, en supprimant
-quelques détails du panorama, ce ne sont
-que toiles signées Corot.</p>
-
-<p>Ce divin ingénu dessinait, comme une fillette
-très sage, des façades dont on peut compter les
-fenêtres et les portes, modelait amoureusement
-des coupoles d'églises. La Rome de Corot est bise,
-couleur de café au lait, avec quelques touches de
-rose tendre et de jaune relevées d'accents noirs,
-qui sont les pins parasols et les cyprès. Cet aspect
-nous charme plus qu'aucun autre, mais, ne nous
-y trompons pas, le carrare offensant de l'hommage
-à Victor-Emmanuel évoque, plus que les
-gris de notre Corot, «l'<span lang="la" xml:lang="la">Urbs</span>» de l'Empire. Si
-j'en crois les archéologues, les prisonniers ramenés
-des guerres lointaines étaient aveuglés par les
-marbres, les ors, les polychromies violentes,
-comme d'une maquette de Bakst. Nous en
-savons plus long que Corot et Stendhal sur l'antiquité.</p>
-
-<p><i>A la villa Mills, sur le Palatin.</i>&mdash;Je prends
-congé des ogives à la Walter Scott de Charlie
-Mills. Quand ce gentleman recevait la société
-romaine de 1840, dans sa fragile villa, il ignorait
-que sous ses pieds plusieurs étages de briques
-<span class="pagenum">-224-</span>empilées par Septime Sévère étaient ensevelis,
-mais il fondait la quatrième Rome. Le houx et le
-chardon héraldiques, dans leurs médaillons de
-plâtre rose, vont tomber en poussière, car la
-pioche du professeur Boni est sans pitié pour le
-<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, indifférente aux amis de la jeune reine
-Victoria. Le nom de Charlie Mills restera cher
-aux lecteurs de mémoires, et cela suffit apparemment.
-Il fut un des premiers à implanter ici les
-coutumes anglo-saxonnes.</p>
-
-<p>Henry James dépeint, dans plusieurs de ses
-admirables contes, les premiers Anglais et Américains
-s'installant dans les palais aux vastes
-salles décorées à la fresque, où tant d'alliances
-se firent, si bien qu'il est peu de familles de
-l'aristocratie italienne, qui n'aient dans leurs veines
-une goutte de sang «<i lang="en" xml:lang="en">british</i>». Combien de romans
-heureux ou tragiques s'esquissèrent chez ce Charlie
-Mills, pour s'achever au pathétique cimetière des
-protestants, entre la pyramide de Cestius et les
-tombes de Keats et de Shelley, au milieu des
-cyprès géants&hellip;</p>
-
-<p><i>En sortant du Vatican.</i>&mdash;Nous répétons à
-satiété que l'art et le Beau sont condamnés. Qu'en
-savons-nous? Peut-être l'art fleurit-il au moment
-où nous le croyons en léthargie. J'ai passé la
-matinée à la chapelle Sixtine, aux chambres de
-Raphaël. Plus tard, je suis entré à la «Sécession
-de la <span lang="it" xml:lang="it">Via Nazionale</span>», car Rome y expose enfin
-<span class="pagenum">-225-</span>ses impressionnistes. Je n'aurais pas dû m'aventurer
-dans ces parages. Les futuristes sur la rive
-gauche du Tibre, Michel-Ange sur la rive droite.
-Le noble fleuve continue de couler imperturbablement,
-insoucieux des transformations de notre
-goût.</p>
-
-<p>Il serait temps d'écrire un «Précis des variations
-du goût à travers les âges», indispensable pour que
-nos arrière-petits-enfants ne nous méprisent pas
-trop; car nos ancêtres étaient aussi versatiles et
-destructeurs que nous le sommes! Le nom de
-Botticelli, qui collabora aux peintures de la
-Sixtine, fut oublié pendant trois siècles, après
-avoir connu le succès, comme Bouguereau et
-Cabanel. Un Anglais le réhabilite.</p>
-
-<p>Fuyons les musées, marchons en plein air;
-jouissons des monts Albains et de ce Soracte si
-bleu, cadre indestructible de toutes les Romes
-passées et futures.</p>
-
-<p><i>A l'Académie de France.</i>&mdash;Il a plu, cette nuit,
-des nuages nacrés font des boules qui roulent
-dans un lac gris de perle. L'odeur des buis, des
-chênes-lièges et de la terre mouillée, emplit les
-jardins de la villa Médicis. Sous les quinconces
-déserts, M. Ingres doit revenir, la nuit; que ne
-puis-je entendre sa voix! Souhaitons que le futur
-directeur de l'Académie ait, comme lui, le sens
-et le respect de Rome. Je n'ai connu, parmi les
-pensionnaires, que de pauvres jeunes hommes
-<span class="pagenum">-226-</span>anémiés par la monotonie d'une existence inutile,
-si elle n'est pas une joie de tous les instants. Un
-seul d'entre ces prisonniers commença d'entrevoir
-son bonheur quand ses quatre années de bagne
-furent révolues. Il était trop tard. Il ne lui resta
-que d'épouser une Transteverine et de manger
-du macaroni&hellip;</p>
-
-<p>L'éducation entière de nos peintres lauréats est
-à refaire. Depuis M. Ingres, la villa Médicis n'a
-été qu'un hôtel gratuit, avec des ateliers lugubres
-où des rapins tâchent de se croire encore à Montmartre.</p>
-
-<p>Aussi insidieuse à Rome qu'à Florence, et plus
-dangereuse encore, la leçon du passé ne touche
-que quelques élus. Si vous voulez profiter d'un
-pays comme celui-ci, ce n'est pas son art que
-vous étudierez; mais respirez son air, remettez-vous
-dans telles conditions physiques et morales,
-celles de la campagne et du loisir. Pourquoi des
-musiciens, dans la ville du monde où l'on entend
-le moins de musique? Pour leur accorder ces
-loisirs mêmes que Liszt s'offrit à Tivoli.&mdash;L'Académie
-de France ne pourra durer que si un
-directeur intelligent et plein de sympathie pour
-les débutants, dit à ceux-ci: «Vous êtes chez
-vous, dans un site admirable, faites ce que bon
-vous semble, causons, vagabondez, oubliez Paris.
-Tant pis si vous ne rapportez pas un lourd
-bagage d'&oelig;uvres. Pour peu que vous valiez quelque
-<span class="pagenum">-227-</span>chose, vous vous serez enrichis auprès de
-nous.»</p>
-
-<p>M. Ingres n'est pas un maître pour la quatrième
-Rome. Si son ombre erre encore parfois au clair
-de lune, dans les allées de l'Académie, l'aurore
-doit l'épouvanter, car il ne peut risquer des rencontres
-qui seraient trop dangereuses.</p>
-
-<p>Rome est un mystérieux grimoire; elle nous
-propose un manuscrit dont les caractères et la
-langue sont, pour la plupart de nous, comme du
-sanscrit. Les Anglais et les Allemands vont en
-Italie par devoir, par tradition, sous la conduite
-de G&oelig;the, de Ruskin ou de Byron. S'ils ne comprennent
-pas, ils savent au moins des noms.
-Mais pour le Français, primaire et laïque, le guide
-Joanne doit être affolant. Quelques-uns s'avisent
-d'y commencer leur éducation, d'autres s'avouent
-complètement déçus. Pourtant chacun à la longue
-finit par trouver la récompense de l'effort exigé
-de lui. Puissance évocatrice des noms! Un aveugle
-oublierait son infirmité, s'il se savait fouler la
-terre qui le porte. Scapulaires ou chapelets,
-mauvaises copies de tableaux anciens, meubles
-imités, ou photographies souvent plus éloquentes
-que tel plafond perdu dans la pénombre, chacun
-fait à Rome des provisions de souvenirs pour
-l'ornement de sa vie quotidienne. Qui y est allé
-y voudra retourner. Buvez avant de partir la belle
-eau pure de la Fontaine de Trévi.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-228-</span></p>
-
-<h3><span class="sc">De Rome à Florence</span></h3>
-
-<p>Non loin de moi, un couple de Francs-Comtois,
-au parler traînant, se racontent l'un à l'autre la
-Sicile, Naples et Rome d'où ils reviennent, fourbus
-mais contents. La dame est haute en couleurs,
-saine et plus jeune que son mari, type de militaire
-retraité, décoré, peu loquace. Elle semble
-avoir vu le Souverain Pontife; tirant de sa
-sacoche une série de portraits de Pie X, elle les
-étale sur ses genoux et s'attriste, comme une
-mère de son enfant malade: «comme il a l'air
-mélancolique!» Enfin, elle l'a aperçu! De moins
-près, assurément, que ces Dames françaises de la
-Pension du Bon Salut, qui se vantaient de leurs
-sept audiences au Vatican:</p>
-
-<p>«Elles en disent, elles en racontent et elles
-croient qu'on les écoute; des faiseuses d'embarras,
-ces Françaises en voyage!&hellip;»</p>
-
-<p>Ma voisine se plaint d'avoir mal dormi la dernière
-nuit, s'étant posé des questions énervantes,
-agacée par l'insuffisance de ses notions historiques:
-«Qu'est-ce que cette Reine de France
-enterrée à Saint-Pierre, <span lang="it" xml:lang="it">Regina di Francia e Iberia</span>,
-a dit le guide? A qui, Sosthène, pourrais-je
-demander? Iberia? reine d'Iberia? Je ne connais
-pas ce pays.»</p>
-
-<p>Et vous? M. Jourdain n'était pas plus ardent à
-s'instruire. Le Joanne consulté reste muet.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-229-</span>La robuste Franc-Comtoise n'apprécie pas le
-paysage classique des environs de Rome, ni, plus
-tard, d'un vert laiteux de jade, le lac Trasimène,
-que nous contournons un peu avant la nuit.
-L'Ombrie, puis la Toscane, la déçoivent: «passe
-encore pour les saules pleureurs de nos cimetières,
-ils ont au moins de gentilles feuilles claires;
-mais l'idée de planter partout ici ces horribles
-cyprès noirs? Cela vous fait mal. Et pourtant,
-tenez, lisez votre Joanne: la Toscane est riante!»
-L'officier repousse cette offre et se plaint de la
-faim.</p>
-
-<p>En face de mes compatriotes, un étudiant
-d'Oxford est plongé dans la lecture d'un texte
-grec. De temps à autre, parlant à l'oreille de son
-compagnon de route,&mdash;un autre «<span lang="en" xml:lang="en">fellow</span>» aux
-grands yeux bleus, trop grands et trop beaux,&mdash;il
-prépare ce néophyte aux mystères de Florence.
-Pour les Anglais lettrés, Florence résume toute
-l'Italie.</p>
-
-<p><i>Florence.</i>&mdash;Je compléterai, cette fois-ci, ma
-collection des villas florentines et me promènerai
-dans la campagne. Je me suis juré de ne pas
-entrer dans un seul musée. Assez de tableaux,
-assez de statues, trop d'Art à discuter avec trop
-d'amis qu'on rencontre et qui deviennent de
-féroces esthéticiens, pour le temps de leur séjour
-à Florence. Les amoureux de Florence vous la
-gâtent, l'on a parfois envie, en leur compagnie,
-<span class="pagenum">-230-</span>de nier sa beauté et je me rappelle que je faillis
-sauter au cou d'un monsieur qui, dans un restaurant,
-expliquait à sa femme: «Oui, ils ont
-eu des peintres, des sculpteurs; mais des architectes,
-eh bien! non!»</p>
-
-<p>Si ma Franc-Comtoise n'avait déjà filé vers sa
-Franche-Comté, je voudrais la suivre dans les
-rues rébarbatives de la «cité des fleurs», rasant
-les hautes murailles des palais féodaux, cherchant
-en vain les marbres, si teintés d'ocre qu'ils en
-sont devenus comme de la pierre calcinée. Et les
-fameux iris? ils croissent aux jardins des collines,
-loin des hôtels. Les photographes, comme les
-guides, vous indiquent des choses impossibles à
-découvrir!</p>
-
-<p>Combien Florence peut, à certaines minutes,
-vous contrarier! Sans la courbe exquise du pont
-d'Ammanati, sous les fenêtres d'André Gide, et
-ces façades jaunes, maussades, hautaines, mais si
-délicates, de l'autre côté de l'Arno, j'allais cette
-année médire d'un décor qu'affinent cependant les
-treillis d'une pluie tiède. Le voyageur pressé
-court au Bargello, galope au travers des galeries,
-croit avoir accompli son devoir, mais il ne se
-doute pas qu'à côté de cette froide cité, il en est
-une autre, toute riante et parfumée de ses cascades
-de glycines. On ne l'a connue qu'en vivant
-avec des Anglais et des Américains, conservateurs
-pieux des anciennes demeures à jardins suspendus,
-<span class="pagenum">-231-</span>qui se cachent dans les replis de la ceinture
-de collines: Arcetri, San Miniato, Bellos Guardo,
-Fiesole, Settignano, séjours de plaisance autour
-de la revêche préfecture aux airs de petite cour
-allemande.</p>
-
-<p>Que les diplomates honoraires prolongent dans
-l'aristocratie locale leur monotone traintrain de
-réceptions mondaines; que la bourgeoisie s'y
-endorme, c'est leur devoir; mais qu'à cause de
-l'Art, les ratés, les détraqués et les épaves du
-monde entier viennent s'ensevelir vivants à
-Florence, cela irrite. On dirait qu'au lieu de
-s'exposer au soleil comme dans une Nice,
-leurs demeures s'orientent vers Donatello.</p>
-
-<p>Peu de cervelles qui résistent après quelques
-années à l'influence de cet art homosexuel.
-Ne me demandez pas pourquoi le meilleur
-peintre, s'il s'y laisse prendre, deviendra un
-méticuleux copiste, ou un extravagant. On
-s'assoupit à la longue, ou bien l'on perd la raison,
-à respirer cet air, énervant ou trop stimulateur.
-Oscar Wilde! Il n'y a plus de place ici que pour
-l'admiration platonique ou pour&hellip; Vous y oubliez
-le présent et vous rétrécissez dans une vaniteuse
-illusion d'être propriétaire de la Tour de Narcisse.</p>
-
-<p>Ou mieux, l'alternative de considérer Florence
-comme une station balnéaire. Arpentez la Via
-Tornabuoni, avant le déjeuner ou à l'heure du
-thé, quand la pâtisserie Donney et le confiseur
-<span class="pagenum">-232-</span>Jiacosa offrent leurs tribunes d'où les preneurs de
-glaces regardent passer ceux qui viennent d'en
-prendre. Mais alors, ce n'est plus l'Italie, c'est la
-rue de Paris à Trouville, toilettes, chapeaux,
-conversations de bar, et vous, jeunes hommes et
-vieillards peints! Des existences singulières se
-cachent derrière les rangées de cyprès, dans les
-clos d'oliviers gris enguirlandés de vignes jaunes.
-Toute la gamme des verts, depuis le plus éteint
-jusqu'au fulgurant véronèse&hellip; O maniaques des
-villas et villini!&hellip;</p>
-
-<p>Cette douce harmonie de la campagne toscane a
-de secrètes blandices à quoi succombent les
-«natures sensibles».</p>
-
-<p>La science des jardins aménagea cent musées
-bucoliques sous les fenêtres grillées des villas,
-belles, graves ou souriantes, et qui eurent pour
-architectes Michel-Ange, Sansovino, ou Ammanati;
-c'est la Capponi, la Pietra, I Tatti, Gamberaia,
-la Bambici ou la Medici, colonnades,
-terrasses, statues, bustes, fontaines, fresques,
-richesses paradoxales de ce sol où l'Art poussa
-comme de l'herbe. Pendant quatre siècles et
-plus, le prodigue génie florentin s'est livré au
-gaspillage. De cette puissance créatrice, il ne reste
-guère, mais&hellip; peut-être un mince filet d'eau
-marque la source où espèrent se désaltérer les
-<span lang="it" xml:lang="it">dilettanti</span> et de pitoyables victimes d'une fausse
-vocation.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-233-</span>Florence, mère désormais stérile, plus indolente
-d'avoir été trop féconde, laisse admirer ses
-enfants de marbre et de bronze.</p>
-
-<p>Son temple est gardé par des prêtres sans foi,
-qui, tout juste, l'empêchent de se détruire, grâce
-à l'obole que leur main, tendue pour l'aumône,
-y reçoit des fidèles.</p>
-
-<p>Florence, cruelle et sanguinaire, poursuit son
-&oelig;uvre médicéenne, sous une mante de provinciale
-et de commerçante, faiseuse de simili-tout,
-«truqueuse», ex-courtisane maintenant vêtue de
-bure; son art païen, comme son art angélique,
-vous m'en direz l'emploi, si ce n'est d'en parer
-nos beaux esprits d'amateurs ou de petits jardins
-vers quoi montent, de la coupe où s'écrase son
-Dôme, les mille carillons d'importuns campaniles.</p>
-
-<p><i>La religion des Anglais.</i>&mdash;Des pensions du
-Lung'Arno sortent des caravanes de jeunes <span lang="en" xml:lang="en">misses</span>,
-le pliant et la boîte de couleurs sous le bras,
-infatigablement prêtes à copier le Ponte Vecchio;
-des jeunes hommes d'Oxford, deux par deux,
-bras dessus, bras dessous, sentimentaux et convaincus,
-se dirigent vers l'Académie et San
-Marco; doux athlètes, ils ont le culte du Grec et
-de la Renaissance aux formes ambiguës. Tel qui
-jouait à l'Université dans des tragédies de Sophocle,
-vient pendant ses vacances de Pâques, revoir
-le Printemps de Botticelli, s'exalter devant le
-David de Donatello. C'est la tradition d'Oxford et
-<span class="pagenum">-234-</span>un mot d'ordre périlleux, car souvent une crise
-de mysticisme se déclare à Florence. J'en connus
-un, de ces inflammables adolescents, qui voulut
-se convertir, abandonner la littérature; et déjà,
-le cloître le guettait. Fra Angelico ne se doutait
-pas, quand son pinceau, sous la direction d'un
-invisible chérubin, enluminait les cloisons blanches
-de sa cellule, qu'au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, ses images de
-piété, reproduites en cartes postales, voisineraient
-dans l'album d'un Huguenot avec les
-Dieux de l'Olympe. Le Bon Frère précédait la
-Renaissance païenne, mais bientôt Mantegna,
-Léonard, Sodoma, le Pérugin, allaient verser du
-venin dans la chaste corolle des fleurs franciscaines.</p>
-
-<p><i>Opinions à la mode.</i>&mdash;De Fiesole à San
-Miniato, Écho répète les noms de Giorgione et de
-Cézanne. Si Florence ne produit plus d'&oelig;uvres
-originales, Florence critique, discute, croit penser.
-Dans les caves du palais Antinori, le cuisinier
-Lapi a établi une taverne, un bouge où cochers
-de fiacre, étudiants, esthètes, se coudoient pour
-déguster à bon marché les vins légers et des plats
-savoureusement indigestes. A manger les petits
-pois tendres d'avril, vous croiriez croquer la Primavera
-de Botticelli! Les voûtes sombres du sous-sol
-sont égayées d'affiches polychromes, qui en
-tapissent la pierre. Lapi, ruisselant de sueur,
-mais fier de sa popularité, interpelle les habitués
-<span class="pagenum">-235-</span>dans un langage aux lazzis toscans, tout en faisant
-griller les beefsteaks et sauter l'acide tomate,
-tandis que les délicats fanatiques de la colonie
-cosmopolite échangent des propos rares, célèbrent
-les mystères du Giorgione.</p>
-
-<p>Florence rallume de temps en temps une lampe
-votive dans quelque chapelle oubliée, pour le
-culte des «<span lang="en" xml:lang="en">happy few</span>». Après Piero della Francesca
-et Masaccio, voici qu'on parle sans répit
-du maître de Castel Franco, et de son élève
-Cézanne, «le plus significatif des peintres français»,
-selon ces critiques nouveaux nés; j'écoute
-les conversations dans tous les dialectes, où les
-noms de Verlaine, de Mallarmé, se mêlent à ceux
-de Matisse et de Michel-Ange. L'époque de Ruskin
-est déjà bien loin d'eux. Une admiration ne s'est
-jamais établie que sur des ruines et des négations.</p>
-
-<p><i>Un sanctuaire négligé.</i>&mdash;Dans un quartier peu
-fréquenté des étrangers, plein de ces majestueux
-palais qui semblent toujours bouder et que personne
-ne visite, à part les amis des vieilles
-familles dont ils sont encore la propriété; une
-rue comme tant d'autres, étroite et assombrie par
-l'auvent des toits tendus, de chaque côté, contre
-l'ardeur du soleil et les frimas, une rue sans
-trottoirs, dédaigneuse et vaine de ses beautés dissimulées.
-Une petite porte donne accès dans
-l'ancien cloître de Sainte-Apollonia. On y a réuni
-<span class="pagenum">-236-</span>les fresques du «prodigieux» Castagno. Peu de
-touristes jugent nécessaire de les voir, je les ai
-ignorées jusqu'ici. Enfin, grâce à l'insistance de
-Gide, j'ai «comblé cette lacune», malgré que
-je me fusse promis de fuir les galeries de musées.</p>
-
-<p>C'est là, peut-être, que s'est réfugié le génie
-même de Florence, dépouillé de ses charmes
-équivoques, viril, âpre et ravagé de passion.
-L'étonnement est comme un briquet où s'allume
-encore notre admiration lasse. «La Cène» de
-Castagno ne ressemble à rien d'autre.</p>
-
-<p>L'accentuation des types est d'un caricaturiste,
-chaque apôtre, une charge étrange et si suggestive,
-le Jésus, si humain, que l'on dirait presque
-les acteurs d'un idéal <span lang="de" xml:lang="de">Oberammergau</span>. Une réalité
-terrible, qui sent la bête, la laine et le cuir. Ces
-apôtres-ci sont pris dans les carrefours de la
-Florence où chaque demeure fut une forteresse
-barricadée contre les égorgeurs nocturnes. Quelle
-saveur, le curieux sens décoratif et pittoresque!
-Cependant les touristes se ruent à la <span lang="it" xml:lang="it">Tribuna</span> et
-s'exaltent devant des chefs-d'&oelig;uvre inférieurs à
-tant d'autres qu'ils ignorent.</p>
-
-<p><i>Impruneta.</i>&mdash;C'est le village où se fabriquent
-les pots de terre cuite aux formes classiques, à
-peine modifiées depuis trois siècles, et qui servent
-dans toute l'Italie à orner les jardins et les potagers.
-Le chemin qui y conduit est accidenté
-comme des «montagnes russes». Les freins de
-<span class="pagenum">-237-</span>l'automobile manquent à chaque instant de se
-briser. A chaque détour de la route, par-dessus
-un mur bas, au travers des oliviers, Florence
-semble se montrer comme dépouillée d'un de ses
-voiles; parvenu à un sommet, vous la voyez dans
-toute sa beauté, nue et digne de sa renommée.
-Le Dôme, rose et blanc, reprend sa véritable proportion
-dans un encadrement de montagnes,
-encore neigeuses au printemps, et d'un bleu plus
-sombre, à cause des avoines et du blé vert électrique,
-qui tapissent les premiers plans. Les
-demeures de campagne sont des réductions de
-palais urbains, avec leurs nobles petites façades;
-les bourgs, aux rues dallées de marbre, eux aussi
-des miniatures de nobles cités. L'église d'Impruneta,
-sur sa vaste <span lang="it" xml:lang="it">piazza</span> princière, peut rivaliser
-en richesses avec les plus notoires; et tout autour,
-c'est, à six kilomètres de Florence, la vie agreste,
-qui continue, primitive et si ignorante de sa civilisation,
-que les maîtres-potiers restent sans
-réponse à cette question: «Pourrez-vous emballer
-ma commande et me l'expédier à Paris?&mdash;<span lang="it" xml:lang="it">Parigi?
-e molto lontano&mdash;non so!</span>»</p>
-
-<p>Les fours, à flanc de coteau, s'étagent les uns
-sur les autres, comme des joujoux d'enfants. Dans
-le roc ou la terre rouge, chaque minuscule
-fabrique a l'air d'une maisonnette japonaise. Les
-villages étrusques ne devaient pas être bien différents
-de cette idyllique Impruneta; vous perdez
-<span class="pagenum">-238-</span>toute notion du temps et du lieu, en faisant la
-sotte emplette de ces bacs à orangers, qui, sous
-notre ciel noir, vous communiqueront leurs nostalgies
-d'émigrés. Ici, vous êtes tentés par leur
-beau profil; ils font partie de cette nature où
-toutes les lignes ont un rythme parfait et d'où la
-Laideur a été bannie par la Volupté.</p>
-
-<p><i>Entre Florence et Grasse.</i>&mdash;J'ai quitté Florence
-la nuit, car l'heure du retour a sonné et les
-départs nocturnes me semblent moins déchirants.
-Je veux revenir par la Riviera et la Provence,
-afin de prolonger d'un peu l'exaltation et
-la fièvre d'Italie. L'aube se lève sur la Méditerranée;
-bientôt Gênes va s'étirer devant nous, après
-son léger sommeil de cité noctambule. Que l'on
-entre en Italie, ou qu'on en sorte par Gênes, on
-voudrait s'y arrêter. A ses fenêtres, d'où pendent
-des loques et des draps, des femmes échevelées
-se penchent et semblent faire signe au voyageur
-de s'attarder dans ce port terminus. Du môle à
-la crête des Alpes protectrices, ce n'est qu'un
-sourire, palais ou maisonnettes, églises à coupoles
-surbaissées, marbre et carton-plâtre peinturluré,
-comme un gâteau d'anniversaire, pyramide
-d'astragales en sucre coloré. Sur les plages
-proches de Gênes, Nervi, Pegli, les barques de
-pêcheurs s'appuient mollement sur le galet poli,
-comme sur un oreiller. Elles ne se traîneront jusqu'à
-la mer que pour une promenade de plaisance:
-<span class="pagenum">-239-</span>navigation de paravent, décor pimpant,
-qui exclut toute idée de travail et d'effort.</p>
-
-<p>Voici les cultures d'&oelig;illets, au milieu des
-arbres africains, acclimatés malgré eux de ce
-côté-ci de la Méditerranée, pour faire illusion à
-l'hivernant transi. Voici le soi-disant pays du
-palmier, Bordighera, Vintimille. L'architecture
-italienne n'est plus visible que dans des pavillons
-de jardins, des orangeries et des chapelles, datant
-au plus du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Nous disons adieu à l'Italie
-dans le rococo qui se fond insensiblement en un
-style bâtard, niçois, celui des villas modernes et
-des hôtels, peut-être le plus méprisable, où les
-hommes auront marqué leur empreinte. Nous
-tâcherons de fermer les yeux, en traversant la
-Principauté de Monaco, ce sublime coin de terre
-à jamais souillé. De Menton à Cannes, tant que
-je suis dans le wagon, je voudrais suivre les
-phases sensibles de la pénétration de l'Italie en
-France. Quelle est l'une, quelle est l'autre? Le
-même trajet, en voiture, m'épargnerait la vue des
-Palaces et de ces joueuses maquillées de Monte-Carlo,
-attendant, leur réticule à la main, l'heure
-de se rendre au tripot.</p>
-
-<p>La population cosmopolite, grouillante sur la
-Côte d'Azur, inspira le style casino-palace. La
-peur de la mort chasse vers la Riviera&mdash;où les
-feuilles brunes de l'automne ne rappellent pas le
-printemps passé, ni qu'il y aura un hiver&mdash;des
-<span class="pagenum">-240-</span>vieillards futiles, que ronge encore la joie de
-vivre; ils respirent chaque jour la rose et l'&oelig;illet
-sous l'olivier phénix, et ces figurants de Carnaval,
-poudrés de la farine dégoûtante des confetti,
-finissent par se croire éternels comme cette végétation
-de zinc et de caoutchouc.</p>
-
-<p><i>Grasse.</i>&mdash;Si l'automobile vous portait de Gênes
-à Grasse par la montagne, vous feriez, ici, un
-dernier relai en Italie. Les vallées furent plantées
-par les Romains, à la mode de chez eux. Ils y ont
-construit leurs routes. Entre Ranguin et Grasse,
-je me suis encore cru dans la province de Rome.</p>
-
-<p>Grasse s'agrippe au roc, comme un Tivoli;
-mais une porte joliment moulurée, un heurtoir
-de cuivre, l'urne d'une fontaine, encore décoratifs
-à l'italienne, se parent d'un fini à la française.
-Le Louis XVI fait rentrer les panses obèses,
-amenuise, lime le métal, et châtie la forme. Les
-anciens hôtels de la bourgeoisie locale et les bastides,
-sont juste à mi-chemin entre les <span lang="it" xml:lang="it">palazzi</span>,
-les villas de Toscane et les pompeuses demeures
-versaillaises.</p>
-
-<p>La vie modeste, dans le passé, n'a pas produit
-ici d'exemplaires &oelig;uvres d'art. Nous sommes
-éloignés des grands centres; mais il y a une
-aimable et jolie élégance répandue, le parfum
-évaporé d'une cassolette qu'on n'a plus remplie
-d'essence depuis un siècle.</p>
-
-<p><i>Fragonard.</i>&mdash;De Grasse pourtant il s'élança,
-<span class="pagenum">-241-</span>le pimpant à la veste de zinzolin; dans ces
-mignons jardinets, dont plusieurs intacts, tels
-qu'ils furent par lui dessinés, il étudia la forme
-des fleurs et des feuillages. Ici, bouffait à son
-intention le taffetas des jupes, se poudraient les
-visages ronds, aux lèvres rougies; et l'escarpolette
-tendue entre deux platanes dont l'écorce gorge
-de pigeon a la fraîcheur de sa palette, était
-lancée haut dans ces furtives frondaisons, pour
-que, d'en dessous, des yeux, heureusement indiscrets,
-suivissent les entrechats et les jetés-battus
-de petites mules de satin clapotant dans la
-mousse des linons.</p>
-
-<p>L'étroit salon, frustré de ses fameux panneaux
-aujourd'hui transportés au delà des mers, il faut
-y venir par une journée pluvieuse, pour mieux
-comprendre pourquoi Fragonard l'agrandit de ses
-perspectives de parcs fictifs. Des copies habiles
-remplacent les originaux. La vie provinciale, avec
-son odeur de lessive et de lavande, toutes fenêtres
-closes, y est la même qu'au temps du maître; la
-lumière et la gaîté, bannies des demeures provençales,
-Frago les recrée et les fixe pour toujours
-sur les parois de la sienne.</p>
-
-<p>Les bonnets phrygiens et les faisceaux de licteurs
-dont il parsème, du haut en bas, son
-escalier, comme un hommage propitiatoire aux
-inquisiteurs de la Révolution, n'ont-ils pas, de
-même que les galants du salon, la grasse touche
-<span class="pagenum">-242-</span>facile, la légèreté d'une improvisation sur le
-manteau d'Arlequin d'un Guignol? Longhi de
-notre Provence, mais dextre comme Tiepolo, coloriste
-comme Rubens, l'errant Fragonard, nourri
-des sucs de cette terre balsamique, tel un gros
-bourdon gourmand, un vent l'emporte au loin,
-un autre le ramène à sa ruche favorite.</p>
-
-<p><i>18 Avril.&mdash;Départ de Grasse.</i>&mdash;Les dormeurs
-sont à plaindre en voyage, ils se refusent les
-féeries de l'aube.</p>
-
-<p>Hier soir, une tempête de neige; il gelait.
-Après une périlleuse rentrée sous l'avalanche,
-j'allai voir en bouclant mon sac, la vieille ville
-rosir sous le soleil levant qu'elle guettait, encore
-bleue et blanche, avec ses toits enfarinés; et
-les palmiers ridicules, pliant sous le poids de la
-neige, simulaient les panaches d'écume des
-Grandes Eaux de Versailles. Glace-surprise! Les
-nuages vont faire place à un azur étale qui
-semble chaud, malgré le coupant mistral déchaîné
-derrière l'Estérel.</p>
-
-<p>La course en automobile, de Grasse à Avignon,
-par Aix, il y faut renoncer; et nous partons de
-Cannes dans un train d'Allemands et de Russes,
-direct pour Berlin et Pétersbourg, toutes fourrures
-dehors, dans le compartiment surchauffé;
-les hivernants emportent des brassées de fleurs,
-qui luttent avec l'odeur aigre de la salade remuée
-dans l'office du <span lang="en" xml:lang="en">dining-car</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-243-</span><i>Marseille.</i>&mdash;Je ne l'ai jamais vue que par le
-froid, poudreuse, contractée sous les apparences
-d'une photographie en couleurs. Vers Lestaque,
-c'est, à perte de vue, comme des fortifications de
-marbre rose; étang de Berre, la Crau, désert
-caillouteux; le long des cyprès inclinés par le
-vent, quelques paysans sous leur peau de bique
-font le gros dos au vent déchaîné. L'horizon
-s'agrandit, l'&oelig;il ne connaît plus d'obstacle, le
-gris atmosphérique, qui établit les distances, est
-balayé: il me semble être à l'intérieur d'une
-immense pierre précieuse, magnifiante comme
-une loupe. Une plénitude d'impression. Claude
-Lorrain. Couleur, formes, détails, quoique précis,
-se fondent en un reposant ensemble eurythmique.</p>
-
-<p>Les cyprès de la plaine Arlésienne, rangés,
-pressés l'un contre l'autre en palissades droites
-et parallèles, au-dessus des cultures maraîchères,
-ces noirs arbres utilitaires, seront les derniers, sur
-notre route, des parents éloignés des aristocrates
-italiens.</p>
-
-<p><i>Notre Rome, Avignon.</i>&mdash;Dès la gare franchie,
-en attendant de monter dans l'omnibus de l'hôtel,
-la bise glaciale nous flagelle. Petite ville, la préfecture
-d'un département de France. La rue de la
-République avec ses cafés, ses pharmacies et ses
-«Galeries parisiennes» rompt le charme. Mais,
-un brusque détour à gauche, et nous nous engageons
-dans des rues vides, muettes, non changées
-<span class="pagenum">-244-</span>depuis le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. Une chaise à porteurs et
-des perruques pourraient sortir encore des portes
-cochères armoriées; l'omnibus passe entre les
-deux battants d'une grille, vire dans une cour
-encombrée d'automobiles; c'est la vieille auberge
-installée dans l'ancien hôtel de Forbins.</p>
-
-<p>Ici, de même qu'à Rome, les Anglais et les
-Américains promulguent leurs lois, implantent
-leurs coutumes; mais leur ténacité n'a pas encore,
-Dieu soit loué! construit des «palaces». Si on leur
-doit les bienfaits du net lit de cuivre et de la
-salle de bains, Avignon, enrichie par leurs visites
-de curieux, n'a rien perdu de son caractère. Dans
-le «hall» de «l'Europe» les <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chairs</span> bercent
-de jeunes <span lang="en" xml:lang="en">misses</span> et de lourds touristes
-d'outre-mer, bâillant à côté de leur thé, ou cherchant
-des noms amis sur les listes de leur journal,
-le <i lang="en" xml:lang="en">Herald</i>. Des manteaux, blancs de poussière, des
-casquettes et des lunettes de chauffeurs jonchent
-les banquettes, et des mécaniciens discutent avec
-leur patron l'itinéraire de demain matin, l'heure
-du départ vers un autre lieu qu'il faudra, par
-acquit de conscience, avoir visité.</p>
-
-<p><i>Le jardin des Doms.</i>&mdash;Avignon, résidence des
-Papes! et pourquoi pas une fois encore? Le
-Rhône, plus grandiose que le Tibre, ce soir un
-lisse miroir où le Ventoux sommé d'une crête
-neigeuse, reflète le trapèze de sa silhouette, là-bas,
-au delà des plaines fécondes, roule, vide de
-<span class="pagenum">-245-</span>barques, ses flots encore froids des glaciers
-alpestres. Au pied de la terrasse au cadre de
-pierre et de ses parterres cerclés de buis, ce fut
-sans doute la berge où s'amarrèrent les barques
-qui apportaient du nord l'hommage des fidèles au
-Saint-Père de la Chrétienté universelle. Des processions
-s'engageaient sous les arches à créneaux,
-poternes de l'enceinte fortifiée; les bannières et
-les cierges, montant par les ruelles, parvenaient
-au faîte de la ville, au Palais féodal et conventuel
-dont les pierres sont prêtes à redire l'écho des
-hymnes, des prières et des cloches. La soupe, le
-tambour et le clairon, les régiments trop longtemps
-casernés dans ce Vatican provençal, ne
-peuvent rien contre ces augustes parois; si des
-tourlourous y ont inscrit le nom de leur payse et
-la date de leur libération, qu'on les efface&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large top4em"><b>APPENDICE</b></p>
-
-<p><span class="pagenum">-247-</span></p>
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">LE SALON DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE
-DES BEAUX-ARTS&mdash;1908</h2>
-
-
-<p class="date"><i>La Grande Revue</i>, 10 mai 1908.</p>
-
-<p>Il paraît que c'est un «bon Salon». Telle fut
-la première impression de ces Messieurs de la
-critique pendant que l'«on accrochait». Peut-être
-cette favorable opinion de nos juges est-elle
-due aux excès des milliers d'études de couleur et
-de systématique déformation, dont les autres
-Sociétés nous abreuvent. S'apercevraient-ils que,
-s'il est toujours rare de découvrir un réel don de
-coloriste ou de dessinateur&mdash;car la déformation
-ne devrait résulter que d'un sentiment inné de
-la forme, d'une vision individuelle des objets&mdash;il
-est deux mille cinq cent vingt-huit paires
-d'yeux à Paris, cinq cent mille à l'étranger, qui
-voient les couleurs à la mode, et autant de mains
-pour dessiner à la façon de Cézanne, de Lautrec
-ou de Matisse?</p>
-
-<p>Le présent Salon de la Société Nationale? Il
-est «convenable», à l'instar des précédents. Il
-<span class="pagenum">-248-</span>renferme une dizaine de bonnes toiles. On ne
-saurait s'attendre à plus.</p>
-
-<p>En somme, que reproche-t-on à cette pauvre
-«Nationale»? Tous ceux de gauche y sont passés
-ou désirent d'y passer, à moins que de grandes
-expositions ne leur semblent inutiles ou qu'ils
-ne les dédaignent. Elles finissent toutes, d'ailleurs,
-par n'en être qu'une. Lui reproche-t-on sa monotonie
-à la Nationale? Non, elle se dénationalise,
-seulement.</p>
-
-<p>La Société Nationale, elle, perpétue la tradition&mdash;de
-plus en plus vague&mdash;de Manet et des
-impressionnistes, de l'école de Lecoq de Boisboudran,
-de Whistler et de Puvis de Chavannes, tout
-cela édulcoré, affaibli par les gros succès de Salon
-et l'intervention des marchands de tableaux. La
-Société Nationale, ne l'oublions pas, fut fondée
-par Meissonier&mdash;le dieu de la rue Laffitte, il y
-a vingt ans,&mdash;et par des hommes comme Roll,
-Gervex, Duez, Béraud, Cazin, Stevens, qui connurent
-des triomphes dont rien ne peut plus nous
-donner l'idée. Ces Messieurs furent ce que l'on
-appelait des «jeunes maîtres». Autorité, succès
-matériel, position sociale enviée, toutes récompenses
-et décorations obtenues à l'âge où, maintenant,
-l'on se demande dans les ateliers d'élèves
-ce que l'on fera plus tard!</p>
-
-<p>Tous ces hommes ont «un passé» que les
-jeunes générations connaissent peu. Il ne nous
-<span class="pagenum">-249-</span>appartient pas, à nous leurs élèves ou leurs amis,
-de les juger impartialement. Nous sommes
-engagés vis-à-vis d'eux par des sentiments de
-cordialité, de reconnaissance et de considération.
-Ce passé fut, pour certains, très brillant. Ils eurent
-tous beaucoup de talent, à nos yeux de débutants;
-et maintenant, ils font partie de nos souvenirs
-de jeunesse, de ces souvenirs qui paraissent plus
-charmants à mesure qu'ils s'effacent. Ils créèrent
-un type qui tend à disparaître et dans lequel, seuls
-peut-être aujourd'hui, MM. Vuillard et Maurice
-Denis pourraient être classés. Je veux dire des
-artistes «avancés», bien de leur temps, tout
-juste assez contestés pour en être fiers, mais, au
-fond, approuvés de tous les partis. Il doit être
-délicieux, quoi qu'en ait dit M. Degas, d'avoir
-de grands succès quand on est très jeune. Cela
-doit donner, pour parcourir le reste de la
-carrière, cette magnifique assurance, cette tranquillité
-si précieuse aux hommes de pensée, et
-qui fait tant défaut à la plupart d'entre nous.</p>
-
-<p>Le Salon de 1908 nous montre nos aînés, riches
-des mêmes qualités qu'auparavant, avec, peut-être,
-un peu moins de vivacité, mais d'autant plus
-de réflexion. On respecte la gravité sereine de la
-composition destinée à quelque amphithéâtre de
-la Sorbonne, où le président, M. Roll, a cherché
-à dépeindre l'hésitante et douloureuse marche
-des savants à la poursuite de la Vérité. L'heureuse
-<span class="pagenum">-250-</span>disposition des nuages, vers la gauche,
-apporte, par son arabesque ellipsoïdique, un repos
-et un arrêt pour l'&oelig;il; sans quoi, le regard
-risquerait de s'égarer trop loin du centre, où une
-femme nue, aux gris argentés et dorés tour à tour,
-se détache sur un cumulus figurant un taureau,
-symbole de la Force. C'est bien là le style républicain
-officiel où devait tendre, en prenant des
-années, l'auteur de la robuste Pasiphaé, et de
-tant d'autres célèbres toiles, qui sont du réalisme,
-du «vérisme» même, et pourtant visent plus
-haut.</p>
-
-<p>Quel dommage que M. Gervex ait renoncé
-à ces décorations municipales, à ces «pages»
-franchement populaires, que je lui vis ébaucher
-et finir dans l'allégresse de sa trentième année,
-alors qu'élève chez lui, j'avais la bonne fortune
-d'entendre des hommes comme Mirbeau, Manet,
-Stevens, parler de la vie, me l'enseigner, pendant
-que j'étais initié aux mystères du «beau métier»!</p>
-
-<p>M. Gervex se repose de ses vastes entreprises
-de la Villette et de Moscou, en exécutant des
-portraits et des scènes mondaines, voire des nus,
-avec cette souplesse et ces «mousses» de blanc
-d'argent, qui défendent à une toile de se plomber.
-L'idéal de M. Gervex ne s'est pas modifié, depuis
-les heureux jours de ses premiers succès et il
-apparaît comme immuable, sans inquiétude, au
-milieu de l'universel doute. Envions ceux qui
-<span class="pagenum">-251-</span>n'ont pas trop de nerfs!&mdash;M. Béraud, lui,
-subit depuis quelque temps, une sorte de crise
-religieuse, et sa peinture n'a changé que dans ses
-manifestations «spirituelles». Le Parisien de
-naguère, ne retrouvez-vous pas tout son esprit,
-avec un peu de sa sécheresse d'exact narrateur,
-dans ses plus récents ouvrages? Il ne fut jamais
-plus heureux que dans son «Baccara au Cercle
-de l'Épatant». C'est là de l'anecdote, mais plaisante
-et sans prétention.</p>
-
-<p>M. Léon Lhermitte, l'un des derniers de chez
-M. Lecoq de Boisboudran, le voici, avec une
-majestueuse <i>tranche de vie</i>. Le hasard de l'accrochage
-(ou peut-être les besoins de M. Dubufe qui
-prend un soin de tapissier pour accueillir tous
-les visiteurs, au seuil du Salon)&mdash;le hasard (?)
-rapproche M. Lhermitte d'Ignazio Zuloaga et de
-Gandara.&mdash;Ce voisinage est piquant. Si différents
-que soient ces artistes, ils ont quelque
-chose de commun et qui va se perdre; une exécution
-égale, mathématique, propre, lisible et
-qui se reproduit en blanc et en noir, comme si
-elle n'était, chez les uns, perlée de gris, nuancée et
-discrète; chez l'autre, éclaboussante des couleurs
-de l'arc-en-ciel: gemmes, fusées, étincelles; le
-tout restant parfaitement plat, «carte à jouer»,
-comme dit M. Degas, et dans le cadre. M. Lhermitte
-et M. Zuloaga n'ont jamais fait mieux, ni
-plus fort. Ah! si les élèves savaient regarder, s'ils
-<span class="pagenum">-252-</span>voulaient encore apprendre, quels déboires, quels
-délais leur épargnerait une station dans la salle A!</p>
-
-<p>Entre le panneau où Antonio de la Gandara et
-Zuloaga se dressent, de toute la hauteur d'une
-«maestria raisonnée», clairvoyants et intangibles,
-sûrs de leurs procédés comme on l'était autrefois,
-je prétends que les jeunes gens briseraient leurs
-pinceaux, ou se mettraient à «tirer des filets»,
-à coucher des «à plats» sur des murs, peut-être
-s'embaucheraient-ils chez quelque entrepreneur
-de peinture en bâtiment. Il serait temps, ensuite,
-pour eux de se demander: ai-je quelque chose
-à dire?</p>
-
-<p>C'est encore le métier de M. Lhermitte,
-qu'ils laisseraient de côté, car celui-là est le plus
-ingrat et le moins proche de nos préoccupations
-actuelles; il n'y a plus guère de sous-Lecocq
-de Boisboudran, qui l'enseignent; ceux-là mêmes
-qui ne prétendent, auprès de leurs élèves, qu'à
-une humble fonction de contremaître, voient leur
-classe désertée par tous les petits génies de la rive
-gauche. Vous savez qu'il y en a 18.000.</p>
-
-<p>La composition, l'agencement des figures, dans
-«La famille» de M. Lhermitte, est un modèle
-de ce genre si français, si logique et d'une si
-sereine unité. Que cela est donc «raisonnable»!
-Comme l'architecture d'une ville de la Marne,
-comme un paysage de Champagne&hellip;</p>
-
-<p>Et Zuloaga? C'est à la fois l'intelligence d'un
-<span class="pagenum">-253-</span>auteur dramatique et d'un musicien; d'un metteur
-en scène et d'un maître affichiste; Espagnol,
-nationaliste passionné, il est parisien d'éducation,
-même dans ses «sorcières». Espagnol, oui!
-mais un peu de Munich aussi; et un laqueur
-chinois. Que n'est-il pas? Que n'a-t-il appris?
-Que ne sait-il? Un paysagiste à la Gustave Doré,
-romantique, mais sobre comme le Greco de <i>la
-vue de Tolède</i>. Il a le sens de la vie moderne et
-le respect de la tradition; tout en les amusant,
-il évoquera à tout voyageur des souvenirs de
-musées. Quant au choix du sujet, il est toujours
-aguichant; son dessin est comme un théorème;
-enfin que lui manque-t-il pour être complet?
-Pas même l'admiration de Degas!</p>
-
-<p>Depuis la fuite du gris, la palette est devenue si
-violente, qu'il n'y aura guère que Zacharian et moi
-pour regretter l'absence, dans tant de roses chauds,
-de «quelques froids» complètement bannis des
-&oelig;uvres du jeune maître. Mais, ô Zuloaga! nous
-sommes des maniaques, et ne nous écoutez pas!
-Ainsi que le dit votre maître Degas: «quand un
-peintre a», comme vous, «osé supprimer délibérément
-l'atmosphère de ses tableaux, il n'y a
-qu'à le saluer très bas». Aujourd'hui, vous
-dépassez ce que les plus optimistes espéraient de
-vous. Vous nous avez stratifié là trois panneaux
-en laque de Coromandel, et vous savez comme
-j'aime cette matière. Nul malfaiteur, nulle hystérique
-<span class="pagenum">-254-</span>n'osera mettre des épingles dans votre toile,
-cette muraille de la Chine! Comment a-t-on pu
-vous reprocher d'imiter Goya? Goya avait une
-technique de hasard, maladroite ou habile, variée,
-capricieuse et fondée sur l'emploi des glacis. Sa
-main tremblait devant la nature. La vôtre ne
-bronche pas. Vous avez inventé une calligraphie
-lourde et magistrale, cette matière opaque et cette
-vigueur adroite de la touche, qui auraient effaré
-votre ancêtre, mais qui nous donnent, à nous,
-infirmes du vingtième siècle, l'idée de la Force.</p>
-
-<p>En face des envois d'Ignazio Zuloaga, il siéra
-de s'arrêter quelques minutes devant la famille
-bizarre qu'a peinte C. W. Lambert, l'Australien
-fixé à Londres et qui est en train de prendre
-dans cette ville, avec M. François Flameng, les
-commandes que refuse d'exécuter Mr. John
-S. Sargent, décidé, lui, à ne plus être un portraitiste
-mondain. Mr. Lambert joint à la facilité
-bruyante de Zuloaga, le goût un peu trop «pittoresque»
-qui séduit nos voisins. A côté, voici Wilfrid
-von Glehn, élève et admirateur de Sargent, oscillant
-entre l'École américaine issue de Carolus-Duran,
-et le «<span lang="en" xml:lang="en">New English Art Club</span>», épris du <small>XVIII</small><sup>e</sup>
-siècle anglais, à la façon de Wilson Steer, et de
-la «<span lang="it" xml:lang="it">bravura</span>» italienne. Il y aurait un parti à
-prendre, mais il attend encore. Son aisance et
-un fort acquis, nous garantissent un prochain et
-définitif succès auprès des cosmopolites.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-255-</span>John Lavery n'a que trois numéros au catalogue;
-mais ses fidèles l'y retrouveront tout entier,
-avec ses qualités de peintre franc et robuste, dont
-la matière se patine si bien, avec le temps qui
-unifie ses gris perlés et ses beaux noirs. Très
-Écossais, cet Irlandais whistlérien. Grand favori à
-Berlin.</p>
-
-<p>Charles Shannon&mdash;qu'il ne faut pas confondre
-avec J.-J. Shannon, celui-ci le portraitiste mièvre
-des jolies femmes, des enfants et des têtes couronnées
-en particulier&mdash;Charles Shannon nous
-montre son noble et majestueux portrait de lui-même,
-et une charmante figure de jeune femme
-romantique. Shannon a une grâce unique et ce
-style néo-classique qu'a honoré le grand Watts.
-Charles Shannon maintient dans son pays la
-bonne tradition qui suit les écoles italiennes du
-<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Il me semble que c'est là qu'est la
-vérité, pour les «intellectuels» anglo-saxons.</p>
-
-<p>On peut déplorer, en effet, qu'il n'y ait plus,
-de l'autre côté de la Manche, une autre tradition
-purement technique, tout au moins un dernier
-globule du sang généreux qui fait palpiter ces
-belles poitrines de femmes, telles que les maîtres
-du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle les ont modelées dans une pâte
-savoureuse comme la chair des fruits; mais,
-puisque le préraphaélitisme a ramené les artistes
-à trois cents ans en arrière, c'est bien la ligne
-suivie par MM. Charles Shannon et Ricketts,
-<span class="pagenum">-256-</span>que je jugerais la moins dangereuse pour des
-esprits à la fois élégants, précieux et graves.</p>
-
-<p>Pour si peu de véritables peintres-nés, qu'il y
-ait chez nous, c'est tout de même encore en France
-qu'on en comptera quelques-uns. Tâchons d'en
-noter une demi-douzaine au passage.</p>
-
-<p>Voici le patient, appliqué, sage M. Lobre.
-Il est difficile de mettre plus d'honnêteté à peindre
-des intérieurs sans figures. Je préfère ses petits
-salons de Versailles à ses cathédrales, qui sont
-un peu molles et manquent de grandeur dans le
-dessin; mais tout de même, c'est là du «bon
-ouvrage», solide et qui vieillira bien. La chapelle
-du château de Versailles est près d'être tout à
-fait excellente.</p>
-
-<p>M. Lobre a su forcer les amateurs à s'intéresser
-aux simples jeux de la lumière sur des
-murs de demeures inhabitées. Nous lui devons de
-petits bijoux d'émotion et de large «fini». Je lui
-serai, quant à moi, toujours reconnaissant de ce
-qu'il m'ait appris à travailler lentement, il y a
-longtemps de cela, à mes débuts. Ce qui lui
-manque, c'est certaine acuité dans la forme,
-dont un Boldini fait vivre un vase, un balcon,
-une colonnade. Mais M. Lobre est lourd et froid
-comme ces pendeloques de cristal, dont il est le
-Velasquez, ainsi que des moulures Louis XIV et
-des soupières.</p>
-
-<p>M. Zacharie Zacharian, comme exécutant, est
-<span class="pagenum">-257-</span>unique&mdash;on voudrait qu'il osât plus, sans perdre
-sa manière impeccable. Il ne daigne.</p>
-
-<p>Voyez le Velasquez romain de M. Carolus-Duran:
-n'est-ce pas encore d'un peintre éternellement
-jeune, pour qui la couleur sera toujours
-une fête, et manier des couleurs, le plus excitant
-des sports?</p>
-
-<p>Dans cet heureux Salon de 1908, il est encore
-deux grandes pages, par mes amis Simon et
-Cottet. Je leur dis assez crûment ce que je pense,
-pour me permettre de les louer en public comme
-il convient. La scène, dans une église d'Italie, par
-Lucien Simon, peut-être moins fougueuse,
-moins brillante dans toutes ses parties que «<i>Les
-ramasseuses de pommes de terre</i>» (Société Nouvelle),
-moins contrastée que ses études italiennes,
-est un modèle achevé de composition, de balancement
-et de tenue. Or, c'est là une des qualités,
-si françaises, qui se font rares. Simon, intelligence
-à la fois fiévreuse et réfléchie, pour la gloire
-de notre école, n'abandonne rien au hasard de
-l'improvisation, tout en gardant l'imprévu d'un
-illustrateur et le caprice d'un faiseur d'esquisses;
-la partie gauche de sa toile, autel et officiants, il
-n'en a jamais dépassé les prestigieux coups de
-brosse, emporté par une sorte de délire de
-peindre, mais toujours se contrôlant. Et partout,
-s'atteste en son &oelig;uvre un des plus jolis, des plus
-distingués esprits de ce temps.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-258-</span>Néanmoins, je persiste à croire que la dimension
-«demi-nature» lui convient mieux que toute
-autre. Il conduit mieux sa pâte, d'un bout à
-l'autre, dans une moyenne, que dans une grande
-«machine».</p>
-
-<p>Charles Cottet, avec toute l'hésitation et la touchante
-maladresse d'un jeune homme&mdash;sincère
-chez lui, et non pas voulue comme chez les
-autres d'à côté&mdash;a imaginé et presque réalisé
-une fort belle chose. Sa «Pieta»&mdash;grand succès
-de Salon, scène inoubliable&mdash;eût pu être un
-chef-d'&oelig;uvre, dans les proportions de ses «feux
-de la Saint-Jean». Telle qu'elle est là, dans
-la chapelle un peu sombre où M. Dubufe l'a
-érigée, c'est un bien éloquent résumé de ses
-solitaires rêveries bretonnes, une ardente prière
-balbutiée avec ses amis les pêcheurs, au bord de
-la mer homicide dont il fut un des poètes et le
-dramaturge. J'aime la coloration brune, chaude,
-la sonorité un peu lourde, à la César Franck, de
-ce tableau «Douleur», de ce deuil marin, qui
-fut vraiment <i>senti</i>, par le plus noble et le plus
-doué des peintres de ma génération.</p>
-
-<p>Les grandes toiles de MM. Lhermitte, Zuloaga,
-Simon et Cottet, que je suis obligé, malgré leur
-diversité, de considérer en même temps, je les
-regarde comme des «tableaux de Salon», terme
-qu'il conviendrait de définir. Le «tableau de Salon»,
-destiné à prendre place, plus tard, dans un musée
-<span class="pagenum">-259-</span>public, est cette sorte de production dont le
-régime actuel de Salons annuels, officiels, a été
-le prétexte et la cause. J'en crois la donnée regrettable.
-L'influence du Salon me semble aussi dangereuse,
-en cela, que celle des expositions des
-Indépendants, ouvertes à toutes les ébauches et à
-toutes les débauches. Le tableau de Salon doit être
-grand; le sujet intéressant et tel que le public
-s'arrête devant l'&oelig;uvre avec, dans la main, l'article
-élogieux que les grands quotidiens lui ont consacré,
-le jour du vernissage. La facture doit en être
-assez brillante, assez brutale, pour se faire voir
-de loin, être facile à reproduire dans les catalogues
-et les magazines, et se détacher, sans
-conteste, de toutes les &oelig;uvres environnantes. Ce
-tableau, souvent acquis le premier jour par l'État,
-va rejoindre, une fois l'hiver venu, ses camarades
-et prédécesseurs, au Luxembourg. Mais là, dans
-un milieu différent, il perd beaucoup de son
-à-propos, et, parfois, au bout de dix ans, on ne
-peut plus le regarder.</p>
-
-<p>Le tableau de Salon est précisément le contraire
-du tableau de collection. Aussi regrettons-nous que
-des hommes tels que Cottet et Simon, par une
-sorte d'habitude prise et de tradition de quartier,
-en tentent encore l'effort.</p>
-
-<p>Prenons comme exemple la «Pieta» de Cottet
-et le service religieux de Simon. Ce sont deux
-excellentes toiles de Salon; mais nous connaissons
-<span class="pagenum">-260-</span>de chacun de ces artistes, des ouvrages de moindres
-proportions, où leurs natures respectives sont
-autrement parlantes. Jamais Simon n'aurait,
-dans un tableau de chevalet, laissé les valeurs un
-peu faibles de ses enfants de ch&oelig;ur; ses noirs
-auraient eu une beauté toute autre; le blanc trop
-crayeux de la fenêtre se serait argenté et adouci.
-Je sais bien, qu'en petit, il n'aurait pu donner
-aux têtes ce caractère généralisé, synthétisé, si
-peu «portraitiste», qui assigne à Simon une
-place si enviée parmi nos compatriotes. Néanmoins,
-ses facilités de peintre nerveux et de
-dessinateur de croquis nous auraient effrayés.
-La pâte, un peu mince, tient son défaut de ce
-que Simon ne peut pas «reprendre» un morceau,
-mais le cherche, le réussit du coup, ou l'efface
-et le tente une autre fois. Dans un panneau restreint,
-il conserve, d'un bout à l'autre, un style et
-un charme, même parfois une pâte très supérieure.
-Ce que je dis de Simon, serait encore plus juste
-dit de Cottet. Le dessin abrupte, maladroit, mais
-souvent éloquent qui, lui, n'a rien d'appris, se
-dilue, s'affaiblit, quand les personnages ont été
-mis au carreau. L'éducation indépendante de
-Cottet n'a pas assez d'«acquis» pour soutenir la
-tension nécessaire à l'achèvement d'une vaste
-page. Son modelé perd de son imprévu et trahit
-des hésitations, quand il veut dépasser l'esquisse.
-Mais nous ne sommes, ni les uns ni les autres,
-<span class="pagenum">-261-</span>maîtres de nos actions et nos existences sont trop
-dirigées par des lois mystérieuses et multiples&mdash;dans
-nos vies, privée et sociale&mdash;pour toujours
-suivre ce qui, nous le savons, serait <i>notre voie</i>.</p>
-
-<p>Simon et Cottet ont désiré faire, chacun, un
-tableau de Salon. «Le succès a couronné leur
-entreprise» et ils doivent s'estimer heureux, car
-ils y sont très au-dessus de ceux de nos confrères
-qui s'essayent dans cette manière. Mon intention
-n'est pas de rabaisser les succès de Salon. Il en
-fut de mémorables et de mérités; c'était, il y a
-vingt-cinq ans, le Rolla de M. Gervex ou la mort
-de Marceau par M. J.-P. Laurens, beau morceau
-que l'avisée jeunesse des Japonais s'est
-acquis pour le musée Européen de Tokio. Tel
-était le talent entre 1880 et 1890. Tout autre il
-est aujourd'hui. J'ouvrirais volontiers une parenthèse
-pour célébrer celui de ce Jean-Paul Laurens,
-dont j'eus le plaisir de revoir, cet hiver, le très
-beau plafond du théâtre de l'Odéon&mdash;et j'en fus
-redevable au toujours étonnant redingoté Charles
-Morice, qui nous y attira, Dieu en soit béni, pour
-nous rappeler Baudelaire et Verlaine au moyen
-de la musique et de quelques oripeaux.</p>
-
-<p>Mais revenons au Salon.</p>
-
-<p>Je ne voudrais pas être accusé de partialité, à
-l'endroit de la Société nouvelle; mais enfin, la
-collection des René Ménard, sur la tenture bleue
-où sont accrochés ses classiques paysages, peut-on
-<span class="pagenum">-262-</span>souhaiter rien de plus savant et de plus auguste?
-J'entends reprocher la monotonie aux paysages
-de Ménard. Souvent, on se plaint des inquiets
-qui frappent à toutes les portes; de quoi est-on
-content? Est-ce des avatars mensuels de M. Matisse,
-ou de l'immobilité de M. Vallotton? Pourquoi pas
-le quiétisme olympien de René Ménard?</p>
-
-<p>Évidemment, l'idéal, ce serait d'être M. Maurice
-Denis. L'heureux, l'enviable sort que le sien!
-De l'invention, comme les grands maîtres, de la
-poésie, de l'esprit, de la couleur; un dessin dont
-il a dirigé la naturelle facilité, comme les jardiniers
-japonais font d'un arbuste; de l'aisance,
-de la grâce, française et italienne. Écrivain exquis
-et grand artiste, M. Maurice Denis a aujourd'hui
-la situation la mieux établie, en Allemagne,
-en Suisse et en France; tout le monde
-l'accepte; il dompte gentiment les vieux, il entraîne
-et soutient les débutants, il ne sera pas ridicule
-plus tard, à l'Institut, et il parlera sur les tombes,
-écrira des mémoires pour l'Académie des Inscriptions.
-Pendant ce temps-là, il continuera de
-décorer le Panthéon aussi bien que des salles à
-manger, illustrera la Bible, Dante et Francis
-Jammes.</p>
-
-<p>Voyez ces panneaux, au Salon de la Nationale:
-j'en suis enchanté, comme vous l'êtes vous-mêmes;
-comme tout le monde! N'ont-ils pas la grâce,
-la poésie et le style combinés? Quel rythme
-<span class="pagenum">-263-</span>pur, quelle virginale décence! Je ne sais comment
-exprimer ma joie, en présence de cette &oelig;uvre
-décorative. J'ai toujours aimé Maurice Denis. Je
-craignais que la vie et les succès ne le gâtassent;
-mais non, maintenant plus rien à redouter.
-Denis est «équilibré»; un ingénieur apparu pour
-jeter un pont entre le monde ancien et le nôtre.
-Il naquit pour supprimer les difficultés, répondre
-aux questions les plus épineuses et, nouveau
-Prospero, déchaîner puis calmer la tempête&hellip; La
-méthode! triomphe de la méthode!</p>
-
-<p>Dans la Société Nationale transformée, plus
-tard, beaucoup plus tard, M. Maurice Denis
-sera président. Il aura, derrière lui, un énorme
-«bagage», l'autorité d'un Puvis de Chavannes
-et ce savoir-faire diplomatique pour lier les
-mains des uns et des autres en une immense
-ronde confraternelle de convenance. C'est alors
-que se produira cette «fusion» souhaitée
-par quelques-uns, de tous les salons en un seul&hellip;
-dont P. A. Besnard (on pleure son absence, en
-ce Salon-ci) a déjà fait un projet fort intéressant,
-auquel les timides n'oseront point encore se rallier,
-mais qui sera repris plus tard, soyez-en sûrs.
-Denis sera là pour y veiller&hellip; Allons donc! nous
-sommes tous pareils, dans les trois Salons.</p>
-
-<p>Mais je n'ai presque plus de place pour parler
-de tant de jolies ou intéressantes choses dont
-regorgent les salles de l'avenue d'Antin.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-264-</span>M. La Touche s'est représenté comme conversant
-avec M. Braquemond: groupe d'amis réunis
-en un panneau décoratif fort amusant; l'élégiaque
-M. Aman-Jean, toujours égal à lui-même,
-littéraire et fiévreux; les fins portraits de
-M<sup>lle</sup> Bonanszka; l'importante &oelig;uvre de M. R.-X.
-Prinet, si bien conduite; Le Sidaner, dont le
-métier devient par trop égal et pointillé, peut-être;
-R. Boutet de Monvel qui a un sens de la
-forme, que je voudrais voir mieux appliqué à la
-peinture. MM. Guérin, coloriste amusant et parfois
-charmant, Lebasque, Miss Howe&hellip; et tant
-d'autres, pour lesquels il me faudrait faire un
-second article.</p>
-
-<p>Car je n'ai pas encore parlé du seul homme,
-qui m'apparaît, dans ce Salon, faire toujours, et
-en quelque circonstance que ce soit, comme
-Denis, ce <i>qu'il veut faire</i>; c'est-à-dire en maître-ouvrier,
-à la façon de ceux de jadis. C'est, on
-l'a deviné naturellement, notre grand homme,
-M. Rodin. On ose à peine parler d'une &oelig;uvre
-nouvelle de lui, tant on a déjà épuisé les termes
-élogieux et respectueux que commandent ses
-constants chefs-d'&oelig;uvre. Voilà qui est tellement
-au-dessus de toute la production moderne, que
-l'on tremble en l'approchant. La figure nue, qu'il
-va, hélas! draper pour le monument Whistler,
-me fait penser à Rembrandt, à la Bethsabée. Le
-dos est un des plus étonnants morceaux que j'aie
-<span class="pagenum">-265-</span>vu depuis longtemps. Il n'y a rien à en dire
-à ceux qui sont assez à plaindre pour ne pas
-comprendre cette féroce majesté. «L'Orphée»
-est un autre chef-d'&oelig;uvre étonnant de grâce agile
-et souple; et que penser du troisième fragment
-que M. Rodin a envoyé aussi? Fit-on jamais,
-depuis l'Antiquité, modelé plus palpitant, plus
-près de la nature, que la poitrine féminine de ce
-morceau? Des aveugles, ceux qui ne voient pas
-ce que l'on doit à un homme assez fort et assez
-ingénu, pour nous présenter, tour à tour, de
-telles études si libres de facture dans leur rugosité,
-ou bien ces exacts, scrupuleux bustes, ces
-portraits si français où il étudie un nez, une
-bouche, une nuque, comme le ferait un débutant
-enfant-prodige!</p>
-
-<p>C'est que M. Rodin est à la fois un grand
-maître et toujours un élève. Ses «déformations»,
-qui tiennent du lyrisme, sont fondées sur une
-connaissance complète de l'ossature humaine:
-<i>il sait son métier</i> et il le plie à ses besoins.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-267-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">NOTES SUR LE SALON D'AUTOMNE</h2>
-
-<p class="c italic">A Charles Morice, lequel je remplaçais, cette fois,
-au <i>Mercure de France</i>.</p>
-
-
-<p>La fermeture de la Villa Médicis, «la séparation
-des Beaux-Arts et de l'État», la liberté pour
-tous, mais l'air de Paris ordonné à chacun de
-nous comme une «cure» de modernisme, tels sont
-les souhaits les plus récents de quelques beaux
-penseurs. Nous avons vu une centaine d'écrivains,
-sociologues, professeurs, philosophes, et même un
-illustre peintre, signer de courageux papiers pour
-le «grandissement de l'esprit humain», qu'il
-s'agit de dégager, une fois pour toutes, des chaînes
-du passé et de l'odieuse servitude romaine.</p>
-
-<p>Il semble que l'État devienne de plus en plus
-un aimant qui attire tout à lui. Les artistes faisaient
-parfois exception. Les petites expositions
-sans jury ni règlement étaient, depuis longtemps,
-une concurrence, une menace à l'autorité et à
-l'intérêt des Grands Salons.&mdash;Les impressionnistes
-et Claude Monet en tête (je mets Édouard
-<span class="pagenum">-268-</span>Manet à part, tout seul), répudièrent tout encouragement
-officiel.&mdash;Point de jury, point de
-distinctions, criait-on de tout côté. Depuis quelques
-années, les Indépendants, aux Serres de la Ville,
-étaient tenus pour les seuls exposants dignes
-qu'on s'occupât d'eux.</p>
-
-<p>Or, voici que, soudain, M. le Président de la
-République ouvre solennellement le Salon d'Automne.
-Les mains des mêmes Indépendants sont
-tendues vers les rubans rouges et violets;&mdash;que
-se passe-t-il?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les amateurs ne se plaindront pas que le Salon
-d'Automne ait lieu et qu'avec fracas il prenne un
-caractère officiel, si contraire pourtant à l'esprit
-qui l'inspire.&mdash;Il s'y présente des groupements
-et des &oelig;uvres au dernier goût du jour, dont la
-diversité apparente, mais l'unanime prétention à
-la «nouveauté», offrent une belle image de la
-«Liberté dressée en face de l'Académisme», toute
-rayonnante, enfin victorieuse. Il était temps de
-rappeler d'un exil, où l'on cueillait, il est vrai,
-les lauriers mêlés avec les palmes du martyre,
-les parias d'hier, et de leur faire gravir les escaliers
-à tapis rouges, entre deux haies de gardes
-républicains en grande tenue et de plantes
-vertes.</p>
-
-<p>La Société Nationale (ex-Champ de Mars), s'étant
-<span class="pagenum">-269-</span>séparée en 1889 des «Artistes Français» en protestant
-contre les médailles et les vieilles paperasseries
-des Champs-Élysées, aurait dû depuis
-longtemps accueillir et même aller chercher ceux
-qui, chantant la Jeunesse et le Progrès, lui faisaient
-des avances rarement agréées. Le très intelligent
-et libéral directeur des Beaux-Arts, M. Henri
-Marcel, permit enfin au Président Frantz Jourdain
-d'amener pour deux mois de mauvaise saison son
-troupeau dans le Grand Palais. Maladroitement,
-la Nationale protesta contre ce qu'elle ne pouvait
-empêcher, refusant à ses sociétaires et associés
-le droit de partager l'immeuble avec de nouveaux
-locataires: aveu d'une crainte un peu inconsidérée,
-apparence d'inquiétude assez déplaisante.&mdash;Ce
-nouveau «Salon officiel», rival néanmoins,
-contient un lot d'&oelig;uvres qui nous permettra de
-décider si cette invasion est si dangereuse.</p>
-
-<p>M. Roger Marx accorde que, «parmi les
-ouvrages exposés, beaucoup tiennent plus de l'étude
-que de la production lentement parachevée et
-mûrie». Le critique ajoute, il est vrai: «Mais
-n'est-ce pas déjà une exceptionnelle aventure que,
-sur un total de deux mille envois, il s'en rencontre
-si peu de banals et d'indifférents? Puis,
-il a été réclamé si souvent contre l'oppression du
-talent individuel, qu'il y aurait manque de grâce,
-sinon mauvaise foi, à méconnaître le prix d'un
-Salon où, pour la première fois, toutes les considérations
-<span class="pagenum">-270-</span>se sont subordonnées au respect et à la
-mise en évidence de la personnalité.»</p>
-
-<p>Voici donc ce que le «Salon d'Automne» veut
-signifier; M. Roger Marx le dit de haut. En effet, la
-collection est variée, vivante, «très instructive»,
-et amusante pour les collégiens et les jeunes étudiantes,
-qui ne peuvent être conduits en bande,
-sous peine d'arrêter la circulation, dans les différents
-magasins de la rue Laffitte. Mais c'est tout de
-même une exposition en plus, donc une de trop.</p>
-
-<p>Il faut, par nécessité sociale, qu'un vaste marché
-s'ouvre aux milliers d'artistes qui emplissent Paris,
-car il est indispensable de se montrer pour ne
-pas mourir de faim. Le problème de la surproduction
-devient de plus en plus difficile, et cette
-question implique un cercle vicieux.</p>
-
-<p>Si le succès du nouveau Salon est grand et
-très légitime, grâce au courant d'air frais qui
-entre dans ces galeries poussiéreuses, il n'apparaît
-pas que le malaise des artistes doive céder
-pour cela. Voici de nouveaux contingents prêts
-pour la bataille, de nouvelles victimes. Mais qui
-donc «opprime» aujourd'hui le «talent individuel»?
-Où est-il? Partout!</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Spéculateurs et marchands, les amis zélés de
-l'art, s'empressant à défendre ceux des «vrais
-peintres originaux» dont ils ont l'&oelig;uvre en portefeuille,
-<span class="pagenum">-271-</span>s'adressent enfin au grand public et flattent
-sa manie de distinctions honorifiques, de consécration
-officielle. Déjà en 1900, lors de la Centennale,
-ils s'étaient disputé la cimaise et ces
-petites étiquettes dorées, qui plus jamais ne
-quittent, après une Exposition Universelle, les
-cadres que l'État marque ainsi de son apostille.
-Or, le Grand Palais, surtout son premier étage,
-semble projeter un reflet de cette gloire qui donne
-confiance aux porteurs de titres.&mdash;Nous ne
-sommes plus au temps des «Refusés» et des
-entresols en construction, qui abritèrent les
-premières luttes de l'impressionnisme. La distance
-parcourue depuis ces heures difficiles est
-longue, et chacun, même parmi les plus «fauves»,
-souhaite en secret, pour y produire ses ouvrages,
-le mur où furent médaillés Benjamin Constant et
-Dagnan-Bouveret.</p>
-
-<p>Les «maîtres» du Cours-la-Reine, laissant de
-côté les rares entêtés des indépendants sous la
-surveillance du douanier Rousseau, nous attendions
-qu'ils fissent leur entrée sur une scène
-subventionnée. Les y voilà enfin! C'est à un tout
-petit nombre de «talents individuels» qu'est due
-l'«imposante manifestation» qu'exalte la presse
-d'avant-garde, cinq ou six, dont le cadet est déjà
-mûr, mais leurs aînés sont des ancêtres. Les
-autres? une armée de plagiaires, inconscients ou
-avisés, et tels qu'on reste confondu par leur innocence
-<span class="pagenum">-272-</span>ou leur cynisme; ils se faufilent dans l'état-major
-du néo-impressionnisme, avec la connivence
-de littérateurs qui croient en les défendant
-servir une idée grande, tandis qu'ils servent les
-marchands, ces Médicis de notre République.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il serait bon que le Luxembourg mît à côté
-les unes des autres ces trois figures de femme
-nue: <i>l'Olympia</i> de Manet, <i>la Vague</i> de Baudry et
-<i>la Naissance de Vénus</i>, par Cabanel. On verrait
-par quels moyens différents, trois Parisiens du
-Second Empire, exprimèrent la femme de Paris.
-Manet, «fou de Goya», peignit une fille malingre et
-délicieuse de Montmartre; Baudry, prix de Rome,
-hanté des Vénitiens et des Florentins, une ballerine
-de l'Opéra; Cabanel, lointain élève, un peu
-affadi, de Ingres, sut rendre la grâce mièvre de
-la cour des Tuileries. Et chacun d'eux est un
-artiste indispensable à l'histoire du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Les «néo-impressionnistes», au Salon d'Automne,
-se réclament de Cézanne; le président
-d'honneur est Eugène Carrière. L'homme du noir
-et du blanc, des «maternités», des tendres
-émotions, du «sentiment», est bien, esthétiquement,
-sinon «socialement», <i>contraire à tout
-ce qu'on veut imposer ici</i>. Quelle ironie! Carrière
-conduisant cette bande d'étrangers en goguette!
-Car ces exposants s'accroîtront de tout ce qu'envoient
-<span class="pagenum">-273-</span>l'Allemagne, la Suisse, l'Amérique, ces
-pays sans peinture, vers la Rome que deviennent
-Montmartre et Montparnasse. Le Salon d'Automne
-est une terre promise pour ces étrangers; mais
-il en est une aussi pour certains membres de la
-Société Nationale, qui sentent le moment venu
-de se donner des airs de jeunesse. Ils ont contraint
-le comité du Champ-de-Mars, par un vote
-récent, à rayer l'article qui leur interdisait de
-prendre part à toute autre exposition d'une
-Société reconnue par l'État.&mdash;Nous sommes
-donc libres désormais d'aller assaillir le Président
-Frantz Jourdain, qui se fût aisément résigné, si
-notre révolte n'avait pas brisé l'obstacle. Cesser
-d'être une victime de la réaction! Son heure de
-gloire s'enfuit déjà, et il ne lui reste plus qu'à
-préparer de très sombres caves, pour y reléguer
-ses recrues indiscrètes et démodées.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p class="right"><i>Rétrospective Cézanne.</i></p>
-
-<p>Et encore nos horribles murs lie-de-vin, cette
-lumière blafarde de maison vide dont on ouvre
-les volets au premier soleil d'avril! Je connais ce
-sépulcre où j'ai reposé si souvent: l'&oelig;uvre de
-Paul Cézanne y semble un peu attristée par le lieu.
-Herr Tschudi, le directeur du musée moderne à
-Berlin (qui prépare une section française toute
-<span class="pagenum">-274-</span>dédiée à l'impressionnisme), auquel je demande
-si quelqu'un qui n'a pas fait de peinture peut,
-comme nous, être touché par Cézanne, me répond
-qu'il en «jouit, comme d'un gâteau ou de la
-polyphonie wagnérienne». Ces Allemands sont
-déroutants, que l'académisme sentimental d'un
-Boecklin met en extase, alors que la «<span lang="de" xml:lang="de">Stimmung</span>»
-si humaine d'un Carrière leur semble inexpressive&hellip;
-mais Cézanne!&hellip; A considérer les
-peintures de ces Germains sur qui s'est exercée
-son influence, on dirait que bien peu d'entre eux
-aient vu au delà des apparences de Cézanne; ils
-parlent néanmoins de couleur raffinée, de construction,
-de synthèse.</p>
-
-<p>Harmonies de bleu-gris et de lie-de-vin; rouges
-veinés, de glaïeuls ou de porphyre, de nougat;
-bleus des vases de la foire, jaunes de la boutique
-aux macarons, rose et vert de pastèques; pistache,
-violets de pois-de-senteur, ponceau de dahlias
-mats; toutes ces couleurs soutenues par des bruns,
-qu'on ne trouve plus sur la palette des impressionnistes.
-De la pâtisserie pour les Berlinois?</p>
-
-<p>De Cézanne ici: le compotier de pommes, sur
-fond vert, peut-être sa plus majestueuse nature-morte;
-la boîte à lait, avec ses verts et ses rouges
-sourds, juxtaposés au papier de tenture beige et
-mauve; des fruits en onyx, des pommes; le
-paysage à la maison blanche, dans l'ouate des
-vergers aux petits arbrisseaux si naïvement dessinés,
-<span class="pagenum">-275-</span>qui, tout bleus, frissonnent dans un ciel
-malade d'avril: mais surtout et au milieu d'un
-royal panneau, c'est le portrait du maître, dont
-la forme ne souffre pas trop d'un constant sacrifice
-à la recherche du ton pur, en souffre moins
-que certains autres visages d'étude, trop péniblement
-construits. Voici encore des tartes et des
-madeleines en or et en sucre-d'orge, des pains
-provençaux, une gourmandise succulente; enfin,
-ces scènes de baignades antiques, corps bleus et
-roses, dans un décor de faïence d'Urbino, qui
-rappellent l'allongement contorsionné du Greco.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>A côté, l'on a eu la bonne intention, et la mauvaise
-idée de rendre à Puvis de Chavannes un
-nouvel hommage: mauvaise, car le maître ne
-s'exprime tout à fait que sur de grandes surfaces.
-Si peu représenté qu'il soit ici, nous suivons le
-développement de ses médiocres dons d'ouvrier
-jusqu'au jour tardif où il se dégagea de Couture
-et de Chassériau.</p>
-
-<p>Par quel hasard ou quelle gageure, une salle
-fut-elle divisée entre le Prince Troubetzkoï&mdash;que
-l'on devrait écarter d'ici à cause de sa virtuosité&mdash;et
-Renoir? La plastique superficielle et trop
-aisée du Brummel de la Statuaire, aurait eu sa
-place du côté de John Sargent et de Zorn, entre
-Helleu et Sorolla. Le Salon d'Automne, où l'agaçant
-<span class="pagenum">-276-</span>mais très puissant dessinateur Boldini serait
-traité de jongleur, par quelle inconséquence
-s'ouvre-t-il à l'équilibriste Troubetzkoï? Et on
-l'exhibe dans cette salle où tremblotent les coquelicots
-dans les cheveux emmêlés de la petite
-nymphe de Renoir.</p>
-
-<p>Le côté Nord du Salon paraît avoir été dévolu à la
-classe de MM. Durand-Ruel, alors que le Sud
-est réservé aux néo-impressionnistes du groupe
-Bernheim. MM. Durand-Ruel ont équipé une
-compagnie de paysagistes qui, à la manière de
-Claude Monet, de Sisley, de Pissarro, font pour
-les amateurs moyens d'Amérique des tableaux
-assez plaisants; mais la recette, nous la connaissons
-trop. MM. Durand-Ruel ont aussi leurs
-ateliers de panneaux décoratifs dans le goût de
-Renoir, mais qui, malgré leurs airs d'indépendance,
-sont d'une convention déjà ennuyeuse;
-M. d'Espagnat est le chef de cet atelier.</p>
-
-<p>Druet, Bernheim ont été plus avant dans leur
-choix. S'il y a une suite ou même un développement
-de l'impressionnisme, c'est parmi les indépendants
-qu'il fallait les découvrir. Ils n'y ont
-pas manqué, flairant dans un amoncellement de
-toiles presque identiques, au point de paraître
-d'une seule pièce, de même manufacture, l'artiste
-qui allait peut-être inventer une formule de décoration
-murale intime pour petit hôtel et garçonnière
-<span lang="en" xml:lang="en">modern-style</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-277-</span>M. Vuillard nous conduit, du tableau, à l'art
-appliqué avec cet idéal nouveau: la peinture
-collaborant simplement avec l'ébénisterie ou les
-étoffes. Entre Puvis de Chavannes, Cézanne,
-Renoir, M. Bonnard, illustrateur délicat de
-Verlaine, sculpteur et peintre surtout, remue des
-couleurs, balance des volumes et des lignes, joue
-avec les reflets, renchérissant sur Renoir et les
-impressionnistes.</p>
-
-<p>Son «Bal» du Salon d'Automne&mdash;ouvrage
-«médité», voulu jusqu'à la fatigue&mdash;renferme
-des trouvailles de couleur et parfois un dessin
-vivant. On pourra, d'après ses débuts, beaucoup
-attendre de M. Bonnard, tout, dirai-je, sauf un
-chef d'école, ce pour quoi il est tenu dans «le
-groupe».</p>
-
-<p>M. Vuillard, à côté, semble faire des vocalises,
-pousser de petits cris de moineau sur le
-toit d'un immeuble parisien. Il illustre le paysage
-de Paris et colore son atmosphère décolorée; de
-laides maisons à cinq étages, d'une rue ou du
-boulevard, il prend le motif de jolies arabesques
-tout égayées de platanes, de roues jaunes des
-tramways et de ces petites «mousmés» qu'escortent
-des nounous à longs rubans, avec des
-enfants à grosses têtes comiques. Le succès de
-Walter Gay et de Raffaelli le guette; or, si Vuillard
-veut rester «de son Parti», qu'il se méfie
-de sa facilité et qu'il redoute l'excès du «joli».
-<span class="pagenum">-278-</span>La lithographie en couleurs peut donner à sa main
-certains tours qui lui ont réussi à l'imprimerie:
-ces vides qui, utiles sur la feuille blanche, «font
-creux» sur une grande toile; ces tons à plat que
-l'encre allège sur la pierre, mais que la détrempe
-ou l'huile alourdit.</p>
-
-<p>M. X. Roussel, un peu trop proche de Vuillard
-dans ses tableaux, est un poète charmant dans
-ses paysages au pastel, où il construit, étage ses
-plans avec une incroyable sûreté. On dirait qu'il
-ponctue une «mise en place» très recherchée avec
-deux ou trois tons, puis efface le «tracé», qui n'est
-plus indiqué que par des points et virgules: tel
-un fil télégraphique qui ne se révèle à distance
-que par les oiseaux posés dessus.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Auprès de ce groupe venu des indépendants,
-Henri Matisse est à peu près le seul qui promette
-un peintre robuste et frais. Il repose, par sa
-santé, de toutes les pâles victimes de cette école
-où les influences contradictoires et incohérentes
-aboutissent à une ridicule banalité dans la folie.
-Chez l'un, c'est un souvenir de Constantin
-Guys et de Charles Conder, avec un dessin d'élève
-des Beaux-Arts caché sous des tons maladroitement
-pris à Cézanne et à Renoir; l'autre alourdit
-de gris opaques à la Roll des roses de Renoir. Il
-y a les faux Maurice Denis, les faux Gauguin.
-<span class="pagenum">-279-</span>Plus loin, les évadés de l'atelier Gustave Moreau,
-qui puisent à pleines mains dans les cartons de
-Toulouse-Lautrec et de Bussy; enfin, les mystiques
-de l'ésotérisme, les symbolistes à l'allemande&hellip;</p>
-
-<p>Desvallières, malgré le vertige où il semble
-emporté, ne parvient pas à oublier ce qu'Élie
-Delaunay lui enseigna. Desvallières sera le bouc
-émissaire de M. Jourdain. Un portrait de jeune
-fille, plein de beaux tons graves (les lèvres si
-curieusement roses dans l'argent des chairs), et
-quelques études minuscules très «atmosphériques»,
-font regretter ce qu'est en train d'abandonner,
-chez les «néo-impressionnistes», le
-disciple d'un vieux Romain. Son évolution tardive
-et toute cérébrale alarme ses amis, si elle n'enlève
-rien à leur estime. Toulouse-Lautrec est un
-des coupables, avec le funeste attrait de son
-«écriture». Il savait, lui, donner une sorte de
-grâce légère, très française, à la démarche, à l'allongement
-déhanché de ses filles blafardes de Montmartre;
-mais à revoir son &oelig;uvre, on se demande
-s'il n'a pas eu le bénéfice d'une mort prématurée
-et d'une existence excentrique. Son dessin en fil
-de fer, et la construction par cubes de ses grandes
-figures d'affiches ont eu, comme toute forme un
-peu géométrique, l'attrait d'un procédé facile et
-qui s'apprend.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p><span class="pagenum">-280-</span>Et le vénérable M. Odilon Redon, le doux
-rêveur? Depuis l'enfance, j'entends parler de lui
-comme d'une sorte de Pater Seraphicus au sourire
-d'éternelle douceur. J'ai fait un effort souvent
-renouvelé pour me hausser à la compréhension
-de sa cryptographie; si je frappe à la porte des
-amateurs, elle m'est ouverte par des gamins qui
-me montrent des bonshommes sur une ardoise
-enfantine, des portraits de pions vus de profil.
-Les murs de la classe sont tendus d'un papier
-moucheté, comme les chambres de bonne; par-ci
-par-là, dans les cadres, c'est une figure de Croquemitaine,
-avec de grands yeux qui ont trop de
-cils, ou bien le portrait de l'institutrice, Isis,
-toute maigre et brune sur un fond bleu de lessive.
-J'y reviens toujours, à cette classe, mais on me
-dit: si vous ne comprenez pas les symboles
-d'Odilon, vous admirez ses fleurs? Celles-là, je
-les comprends, mais je leur préfère les dessins
-d'un vrai enfant.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Nous aurions souhaité que M. Maurice Denis
-fût plus prodigue de ses envois au Salon d'Automne,
-allant de l'illustration jusqu'à la grande
-peinture décorative religieuse, avec des essais
-dans les genres qu'il cultive: intimités familiales,
-légendes gothiques, contes de fées, chemin de la
-croix, baigneuses, nature morte, portrait, etc.;
-<span class="pagenum">-281-</span>toujours d'un même style. Nous savons de
-quelle partie italienne de l'&oelig;uvre de Renoir
-vient à M. Maurice Denis ce dessin exagérément
-arrondi et comme formant des ondes concentriques;
-mais sa forme rappelle le visage de l'artiste
-lui-même, ce petit cavalier Louis XIII, replet
-et sans angles, que l'on verrait servir la messe
-dans un vitrail du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle; celles aussi d'un
-modèle très chéri, qui prête sa grâce au peintre.
-Ces rondeurs de fruits et de la Rose Mystique, on
-les retrouve chez le Bien-Heureux Frère Angelico.
-La culture d'un esprit meublé de tout ce qui est
-utile (et même de plus), dans le trésor classique
-des arts et des lettres, se combine avec la fantaisie
-orientale du coloris cher à l'École de Gauguin.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>MM. Bernheim regretteront de n'avoir pas
-mis dans leurs salles des toiles de l'Anglais
-Walter Sickert, qui, plus âgé que ces «néo-impressionnistes»,
-a peint, en Angleterre, des
-scènes de music-halls et du paysage urbain&hellip;
-mais en noir, avant MM. Vuillard et Bonnard.
-Sa place était indiquée ici; il est fâcheux qu'on
-ne l'y ait pas appelé de Venise, où il crée chaque
-jour négligemment de petits chefs-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>La pièce capitale est le panneau des «Fiancés»,
-qu'Eugène Carrière s'est vu commander pour la
-mairie d'un quartier de Paris. Jamais encore
-<span class="pagenum">-282-</span>Carrière ne s'était exprimé avec cette maîtrise.
-Je vous recommande toute attention pour la façon
-dont la toile, presque carrée, est remplie; la
-place que chaque figure et le paysage&mdash;chemin
-d'eau ou sentier dans la montagne?&mdash;y occupent;
-et le rôle des valeurs graduées, par «paquets»,
-comme les instruments d'un orchestre, qui
-s'enflent ou s'assourdissent&mdash;selon les besoins
-de la ligne arabesque. Cette science et cette sensibilité,
-elles n'appartiennent qu'à Carrière. Par
-une insistance savante sur certains «volumes» de
-clairs, de demi-teintes et de noirs et la déformation
-logique de la ligne (ou plutôt du bloc qu'enserre
-idéalement le contour invisible), l'artiste,
-rejetant ses théories passées quant aux «plans»,
-accroche les personnages de son émouvante scène
-en une guirlande ornementale. Peut-être le
-triomphe de l'arbitraire, car voici la page la plus
-raisonnée, la plus consciente, la plus voulue.</p>
-
-<p>La forme de Carrière est impalpable et aussi
-peu linéaire que les fumées d'une cheminée de
-fabrique, qui se répandent par nappes inégales
-dans l'atmosphère.</p>
-
-<p>Je ne dirai pas que Carrière soit «adroit», car
-il est plus que cela; il faudrait l'appeler le virtuose
-idéal, si ce mot, tant mesuré, ne désignait des
-talents superficiels, et ne flétrissait ce dont il est
-le contraire. Des maîtres, Carrière n'a pas la
-lourdeur et la bonhomie, la simplicité uniforme et
-<span class="pagenum">-283-</span>la technique simple. Velasquez lui-même, si peu
-cérébral, et qui obtiendrait les médailles d'honneur
-dans nos salons, Velasquez est naïf, comparé
-à Carrière. L'&oelig;uvre de celui-ci, très «musée»
-par la conception et que baigne le clair-obscur
-de Rembrandt, a de charmantes roueries et la
-ténuité des modernes.</p>
-
-<p>Elle est aussi de la statuaire; et de Rodin lui
-viennent ces «passages» onctueux, ces glissades
-du rayon lumineux sur de molles bosses aux
-modelés élargis. Il fallait cette plastique de
-statuaire et cette adresse de maître ouvrier peintre
-pour que Carrière exprimât, comme il le voulait,
-sa chaude et fraternelle sympathie à l'humanité
-tout entière. Ce tendre père, cet époux, cet ami,
-a l'heureux privilège de développer son art entre
-les murs gris de sa demeure familiale. Crayon
-en main, il voit grandir autour de lui d'autres
-lui-même transformés; depuis leurs cris de nouveau-nés
-jusqu'à l'âge d'homme, il les suit plein
-d'amour et de pitié, et son &oelig;uvre débordante
-d'allégresse est ainsi une sorte de réincarnation
-multiforme du Père.</p>
-
-<p>L'autorité qu'a prise Carrière sur la jeunesse
-qui pense et qui écrit n'est explicable que par la
-générosité de ses sentiments, ses v&oelig;ux et ses
-efforts vers une immense paix sur la terre. Ces
-souhaits humanitaires ont remplacé en France
-d'autres exaltations de naguère: le geste enlaçant
-<span class="pagenum">-284-</span>de la mère et de ses petits devient alors un haut
-symbole, touchant, religieux, pour un public qui,
-malgré tout, continue de ne voir en peinture que
-le sujet. D'ailleurs, cette interprétation «intellectuelle»
-esthétiquement, s'affirme à l'encontre de
-tout ce qu'on préconise aujourd'hui. Ce Salon
-d'Automne s'ouvre et se clôt par l'&oelig;uvre la plus
-rigoureuse et la plus concertée&mdash;et la plus
-«sombre»&mdash;de toute la production moderne,
-faisant ressortir l'incohérence, les malentendus,
-les mensonges d'une crise intellectuelle, la plus
-grave, peut-être, que ce pays ait encore traversée.
-Eugène Carrière est un apôtre. Sa personne,
-ses qualités morales, son allure peuple,
-lui confèrent un ascendant unique aujourd'hui.
-Mais on voudrait faire de son art un art populaire!
-Que veut-on désigner par «art populaire»?
-<i>Les Fiancés</i> sont un fragment d'un ensemble
-décoratif que, sauf des pèlerins assez rares, des
-familles de mariés regarderont seules, dans la
-mairie du XII<sup>e</sup> arrondissement. Il faut nous
-réjouir qu'une occasion, quelle qu'elle soit, ait été
-donnée à Carrière de réaliser sur des murailles,
-même aussi peu invitantes que celles d'une
-mairie, son rêve de philosophe et de peintre. Mais
-qui jamais croira que ses toiles, dépouillées de
-tout charme extérieur, de toute gaieté, soient
-comprises, si ce n'est d'une élite d'artistes? Qui
-dit art, dit aristocratie.&mdash;L'avenir? Nous ne
-<span class="pagenum">-285-</span>pouvons espérer, pourtant, que notre république,
-sur notre vieux sol, fonde un jour une Athènes
-nouvelle!</p>
-
-<p>Ce Salon, rétrospectivement, est un raccourci
-de ce que les trente dernières années ont produit
-de plus intéressant, de plus pur, mais aussi bien
-de plus fermé pour le public. A côté d'hommes
-de génie comme Puvis de Chavannes, Cézanne,
-Renoir, et de grands talents comme Alphonse
-Legros et quelques autres, c'est toute une pléiade
-de jeunes gens «très distingués»; et cet art
-officiel de demain ne semble-t-il pas apprêté pour
-un petit cercle de byzantins?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-287-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">PRÉFACE AU CATALOGUE
-D'UNE EXPOSITION DE PEINTRES
-DE VENISE.&mdash;PARIS 1914.</h2>
-
-<p class="right"><i>Pour Maurice Barrès.</i></p>
-
-
-<p>C'est l'art joyeux de la vie brève et facile. Pour
-les amants, pour les optimistes, jouisseurs d'un
-printemps perpétuel, la Peinture naquit sur les
-bords de l'Adriatique, dans la lagune des trompeuses
-lunes de miel. Luxe de grands financiers,
-trophées des marins conquérants et mercantiles,
-oriflammes battant au souffle de l'aurore lilas et
-des couchants orangés; voiles bariolées, galères
-pleines des dépouilles de l'Est; joie d'éphèbe
-qui sent ses muscles saillir sous le brocard et le
-velours, à tendre vers la République maternelle
-mannes et coffrets alourdis du butin d'outre-mer:
-Venise, plus que Marseille, porte de l'Orient,
-entretient dans nos c&oelig;urs de septentrionaux la
-flamme qu'éteignent nos frimas.</p>
-
-<p>Il en est qui méprisent, comme légères et trop
-<span class="pagenum">-288-</span>faciles, les grâces minaudières, comme les pompes
-théâtrales de l'aisée création vénitienne; le verre
-de Murano, les coquilles et les laques se brisent
-dans la main, craquellent et se détruisent au rayon
-du soleil. Qu'importe? Pendant les heures qu'il
-me reste à vivre, je réjouirai ma vue et mon
-toucher, de scintillements, de reflets et des vernis
-que ma main caresse. Mais écartons l'idée de la
-mort.</p>
-
-<p>S'il commence par Venise, tel ira sombrer,
-plus tard, dans le culte attristant de l'Espagne
-noire et jaune, ou dans les cathédrales gothiques&hellip;</p>
-
-<p>A dix-huit ans, mon premier voyage d'artiste,
-je le fis dans les Flandres. Je viens de retrouver
-un album de croquis et de notes prises au cours
-de mes visites aux musées de Bruxelles, d'Anvers
-et autres villes mornes, pendant un automne
-déjà si lointain, que je puis à peine me reconnaître
-en celui qui les traça. Était-ce donc moi
-cet admirateur des primitifs efflanqués, des
-madones laides, des horribles Enfants-Jésus aux
-chairs blêmes? Le bon jeune homme triste que je
-devais être alors, combien je me flatte de ne
-l'être plus! Mon ami Barrès se riait de moi quand,
-il y a deux ans à peine, en séjour à Venise où
-j'étais allé préparer mon exposition du Giardino
-Publico, je lui avouais ma joie, mon amour de
-débutant pour la cité des pilotis.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-289-</span>«Eh! quoi, est-il donc pour des hommes de
-notre âge de se nourrir de ces reliefs?» C'est
-que vous, mon cher ami, vous avez pris une
-autre voie; vous vous gaussiez, quand j'ignorais
-l'Italie et restais, avec mes &oelig;illères, sur les bords
-de la Seine et de la Tamise. Je préfère mon sort
-présent à mes mélancolies de naguère. Vous me
-taxerez de frivolité, dénoncerez mon manque de
-sérieux!</p>
-
-<p>Peut-être avez-vous raison devant l'Éternel;
-peut-être! Mais je sens mon équilibre s'établir à
-mesure que j'avance&hellip; sans y croire. La jeunesse
-se passe de santé, mieux que l'âge mur. Je ne
-compris rien à Rubens quand j'eus vingt ans.
-«Le décharné», comme vous dites! Je lui préfère
-maintenant la chair duvetée et juteuse des beaux
-fruits de l'été, peut-être à cause que j'ai mis
-trop longtemps à apprécier les matinées de soleil,
-dont les rais envahissent ma chambre, promettant
-un jour de confiance et d'illusion. Peut-être
-à cause de mon rhumatisme, les ciels gris
-m'épouvantent.</p>
-
-<p>Laissez-moi jouir enfin de l'insouciance du
-touriste dans Venise, de ces journées où pour
-être heureux il suffit, étendu dans une gondole,
-de regarder les nuages en argent, qui
-lament de leur image renversée et distendue,
-l'eau de la lagune! Nul besoin de galeries publiques,
-de <span lang="it" xml:lang="it">palazzi</span>, ni d'églises, pour me sentir, à
-<span class="pagenum">-290-</span>Venise, plus peintre qu'ailleurs. Je respire, je
-regarde, et tout s'explique: c'est là que la peinture
-est née, comme une Vénus dont le corps
-sera l'éternel culte des hommes.</p>
-
-<p>Les yeux de la déesse, qu'expriment-ils? Je
-n'en sais, ma foi! rien; c'est la couleur de ses
-prunelles, que j'adore, c'est le tissu de sa peau,
-ses cheveux roux, son «immense nonchaloir»
-ambré. Venise est femme.</p>
-
-<p>Quand le mystérieux <span class="sc">Giorgione</span> naquit à Castelfranco,
-tous les campaniles de la Vénétie auraient
-dû se mettre en branle pour annoncer l'événement.
-Cet enfant allait remplir de parfum les
-fiasques à huile des ateliers d'artistes, et les
-allait changer en cassolettes. Sans Giorgione, point
-de Titien, donc point d'École vénitienne jusqu'au
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle; du moins, rien de ce que les livres
-désignent comme «la peinture vénitienne de la
-grande époque»; point de Greco, point de Velasquez;
-quant à Chardin et aux coloristes français
-du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, eussent-ils été ce qu'ils furent,
-sans Venise?</p>
-
-<p>Peindre pour le plaisir de manier de la pâte et
-de couler dedans les essences grasses et transparentes&mdash;sans
-idée, oui, surtout, Grâce à Dieu!
-sans idée à peindre!&mdash;en cela, nous autres
-artisans, plaçons-nous notre foi. Notre esprit,
-notre génie, notre caractère, nous les prouvons
-par l'acte de tenir le pinceau et d'étaler la peinture
-<span class="pagenum">-291-</span>sur des surfaces planes. Qui ne comprend
-point ceci, qu'il aille aux rétables du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle,
-avec les archéologues, les littérateurs, les amateurs
-de bibelots!</p>
-
-<p>De Giorgione à Longhi&mdash;plus de deux fois
-cent ans&mdash;la Peinture est une courtisane qui
-frappe à toutes les portes, entre, monte l'escalier,
-laissant partout d'ineffaçables traces de son
-passage. Elle entraîne avec elle un cortège de musiciens,
-de masques et de fous, quelques nègres, et
-ses blondes compagnes dont Véronèse s'inspira.
-Tous les métiers travaillent pour elle: tisseurs,
-tailleurs et couturières, joailliers, orfèvres, teinturiers.
-Les architectes s'ingénient à lui plaire,
-car elle est la reine de ces lieux. Elle commande,
-elle règne sur le pays, au-dessus de la République,
-cette belle personne, telle que Véronèse
-nous la présente, en ses plafonds du Palais ducal.</p>
-
-<p>Ne me parlez pas, Barrès, de la fièvre vénitienne;
-d'autres que vous, ici, l'apportèrent du
-Quartier latin ou d'Oxford; je vous assure, ami,
-que les canaux les plus malodorants sont salubres,
-car, si vous avez une plaie, trempez-la dans
-leurs eaux, et le sel marin la fermera; ne me
-dites pas non plus Venise déprimante et ruineuse,
-elle fut construite en matériaux plus solides que
-nos ciments armés.</p>
-
-<p>Si le comte de Chateaubriand traîna sur la rive
-des Schiavoni sa feinte mélancolie romantique, et
-<span class="pagenum">-292-</span>si vous, Barrès, y promenâtes ensuite votre artiste
-neurasthénie, Byron sut y ramer, comme rament
-aujourd'hui les jeunes Anglais, patrons des gondoliers;
-et Tiepolo, blanc et rose, fut un gaillard
-solide, s'il eut le goût des mièvreries élégantes;
-les sons que tirent ses archanges de leurs tambourins
-et de leurs mandolines, dans les
-Assomptions des églises jésuitiques, leur allégresse
-est inconnue sous d'autres ciels que le
-vénitien.</p>
-
-<p>Unique coin de terre, la Vénétie, pour la
-diversité de sa production et l'unité de son génie!
-Que Tintoret soit l'ancêtre des décorateurs aux
-mains pleines, gaspilleurs et voluptueux du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, à peine croyable, mais vrai cependant!
-Michel-Ange, Moïse et Ezéchiel à la fois
-n'auraient pu naître près de la Madona del Orto,
-comme Jacopo Robusti. Si Tintoret fut un moindre
-prophète, combien grand encore ne nous semble-t-il
-pas, roussi par la fumée des cierges, la tête
-disparaissant presque dans la brume de mer.</p>
-
-<p>Pour nous, esprits versatiles d'une époque
-décadente, tous les peintres vénitiens sont les
-dieux de notre Olympe; qu'on ne nous demande
-point, surtout, quel est notre préféré, de Giorgione
-à <span class="sc">Longhi</span>!</p>
-
-<p>Pût-on choisir, je serais parfois enclin à
-hasarder. Canaletto, Guardi, qui furent les photographes,
-les Pathé frères de l'époque délicieuse,
-<span class="pagenum">-293-</span>où tournaient des manèges de foire sur la <span lang="it" xml:lang="it">piazza
-San Marco</span>; si les «grands» firent de la «grande
-histoire», j'aime les moindres, qui en écrivirent
-de la petite, et celle d'une existence abolie. Il
-est des jours où l'on pense aux Goncourt, plus
-qu'à Michelet.</p>
-
-<p>Et puis, Barrès, ne me méprisez pas trop&hellip; Il
-n'est rien, même parmi les plus futiles objets de
-Venise, qui ne me semble aussi décoratif que les
-arts somptueux de la Chine, et je donnerais les
-très précieux magots de Kang-Hi pour un nègre
-aux yeux blancs, veste niellée et polychrome, qui
-tend un plateau pour que Misia y dépose une boîte
-de coquillages, une barque en verre tarabiscoté,
-ou ces rangs de perles à deux sous, qui sont les
-turquoises et les émeraudes des pauvresses de
-Venise.</p>
-
-<p>Ces nick-nacks, ces objets de bazar et de casino,
-notre rue de Rivoli sous les arcades de la <span lang="it" xml:lang="it">piazza</span>,
-ne les «blaguez» pas, ni le mobilier mal fini
-mais de tant d'art, qui, depuis deux siècles, pare
-les demeures de la cité-fille: ils ont la couleur,
-la fantaisie qui ne craint pas le «mauvais goût»
-et le grossissement de la scène; toutes choses,
-à Venise, sont conçues et exécutées à seule fin
-de plaire en une occasion festive; art impromptu
-et de circonstance, dextrement traité dans la hâte
-de célébrer un anniversaire, une victoire, une
-fête patronale, sous la baguette d'un chef de
-<span class="pagenum">-294-</span>maîtrise dont les chanteurs ont la voix juste. Les
-plus illustres n'attachent pas plus d'importance à
-une toile, grande comme le «Jugement dernier»
-du Tintoretto, qu'à une grille de chapelle ou à
-une lampe votive; tout est accessoire pour la
-«comédie-opéra», bigarrée et somptueuse, qui
-se joue tout le long des mois, en plein air, ou
-dans le clair-obscur des salons et des églises.
-A Venise, on peint des Golgothas comme on
-peint des enseignes de costumiers, une écritoire
-ou un masque bouffon.</p>
-
-<p>Entre esthéticiens, une lutte se livre pour ou
-contre Venise, pour ou contre Florence. Qui
-exalte la cité mâle, rabaissera la ville femelle. La
-Toscane de la Renaissance est le c&oelig;ur et le cerveau
-de l'Italie, on pourrait dire de l'Europe; les
-Américains qui ont le sens des valeurs, et si
-habiles à faire des collections modèles, composées
-comme un portefeuille de père de famille,
-c'est aux Florentins qu'ils réservent cimaises et
-milieux de panneaux. Un protocole nous impose
-des règles de préséance dont je suis encore dupe,
-au moment où un pédant vient de m'endoctriner;
-Florence la revêche, convainc ma raison plus
-qu'elle ne touche mon c&oelig;ur si, traversant le pont
-d'Ammanati, par un beau matin sec, je prends
-la peine de dégager la belle vierge de son armature
-de fer; mais la patricienne me fait peur,
-gare aux conséquences d'une liaison trop intime
-<span class="pagenum">-295-</span>avec elle! Florence ne nous livre plus rien
-dont nous puissions nous servir, elle fournit à des
-besoins qui ne sont plus les nôtres. Venise, entremetteuse,
-si vous tenez à ce que je l'insulte,
-pourvoit à tous nos plaisirs. Mais ne la dites pas
-vulgaire. Elle est «peuple», <i>nature</i>, même dans
-ses agaceries de coquine fardée et grimaçante.</p>
-
-<p>Revoir les dessins (moins nombreux que les
-peintures) que Venise nous légua. Le crayon en est
-habile; guère plus. Ceux du Titien sont des préparations
-pour sa peinture; Véronèse fut un illustrateur.
-Illustrateurs aussi le géant Tintoret et
-Tiepolo, entrepreneur galant de frises et de coupoles,
-si voluptueux que de prudes paroissiens
-n'osent lever la tête, par crainte de perspectives
-indiscrètes et d'anatomies trop sensuelles. A tant
-jouir de cette vie, ils en oublient l'autre.</p>
-
-<p>Une exposition de quelques &oelig;uvres significatives
-des peintres vénitiens, est la bienvenue chez
-nous qui, peu à peu, confondrions les arts plastiques
-avec la métaphysique, voire avec une
-métempsycose.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-297-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">LETTRE AU DIRECTEUR
-DES «ARTS DE LA VIE»</h2>
-
-
-<p>Mon cher Mourey, votre vivante Revue d'avant-garde
-nous annonce qu'elle va s'occuper de la
-question si importante de l'Académie de France
-à Rome. De distingués professeurs, réunis sous
-la présidence de Carrière, ont déclaré que «l'Académie
-de France» est nuisible à la «vie artistique
-et sociale».</p>
-
-<p>Inquiétons-nous. Le «concours» incite nos
-jeunes amis à travailler pour un autre but que le
-«grandissement de leur esprit». Ils sacrifient
-leur «liberté» et la «fierté» de leur art&hellip; etc., etc.
-On leur impose le «célibat» (???), un luxe
-morne (l'ironie est forte: connaissez-vous leur
-lamentable installation intérieure à la Villa,
-vous qui rêvez de petits nids d'art pour l'ouvrier
-mineur&hellip;?) On leur enseigne la «superstition
-du passé», des musées, qui font oublier la
-«Nature», etc., etc., etc., etc. Il faut lire tout
-<span class="pagenum">-298-</span>le morceau, à tête reposée. Avez-vous corrigé les
-épreuves de votre avant-dernier numéro, Mourey?
-Et vous n'avez pas ri? Si non, attendez quelques
-années et relisez. J'espère que vous serez sensible
-au comique de cette motion d'instituteurs.</p>
-
-<p>Dites, on reproche aux lauréats leur bien-être
-et jusqu'à leurs loisirs? De grâce, faites connaître
-dans votre courageuse petite revue les raisons,
-impérieusement sociales, pour lesquelles les loisirs
-et d'heureuses conditions de sécurité matérielle,
-dans un décor de beauté et de noblesse, ont cessé
-avec le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, d'être bienfaisantes au développement
-intellectuel. Mais tâchez d'être net.
-Faites-nous sentir pourquoi les Buttes-Chaumont
-et les quartiers de l'Est, en général, sont plus
-inspirants, pour le penseur moderne&mdash;dans
-leur plate laideur municipale&mdash;que les sites les
-plus nobles du monde, où l'art s'est développé
-pendant des siècles. Expliquez-vous, de grâce,
-faites parler M. Charles Morice ou le Commandeur
-Marx, dans ce Congrès auquel vous avez
-songé, dès qu'il fut question de supprimer l'Académie
-de Rome.</p>
-
-<p>Vous profiteriez de l'occasion pour fixer, pour
-nous autres, le sens actuel du mot «Vie», tel
-qu'on l'emploie dans la littérature sociale-artistique.
-Il semble que ce soit là une grosse tumeur
-dans votre bouche, qui l'emplisse, alourdissant la
-langue. Fixez le sens actuel du mot «Homme»,
-<span class="pagenum">-299-</span>du mot «Humanité». Ces mots ont pris une
-signification un peu rétrécie, sociale sans doute,
-qui n'est pas encore très claire pour nous. Et le
-titre de cette revue: «Les Arts de la vie»?
-Voulez-vous dire l'art vivant, opposé à l'art mort
-de l'Académie, de l'École? Je m'en doute, Mourey;
-mais je vois la vie, et la vie de tous les temps,
-de tous les pays, la Vie, enfin, dans les musées,
-dont Rodin et Carrière (votre Président), sont
-non pas des échappés, mais des fervents. On ne
-conçoit pas le génie de l'un et le grand talent de
-l'autre, sans l'éducation et une fréquentation
-amoureuse des musées, sans leur culte pour les
-maîtres dont ils sont issus et qu'ils continuent
-magnifiquement.</p>
-
-<p>Concevez-vous l'&oelig;uvre de Rodin sans l'influence
-maîtresse de l'Italie, de la Renaissance et du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle français; celle de Carrière sans le
-Prado et l'atelier de Rodin, cet autre musée?
-Les pensées dont vous chargez le dos du «Penseur»
-et que vous, Mourey, vous traduisiez
-autrement quand (dans ses proportions primitives,
-d'il y a vingt ans) cette admirable figure
-non encore mathématiquement agrandie, dominait
-la porte de l'Enfer. Mourey, êtes-vous sûr que
-Rodin les ait eues? que l'«Homme Moderne»
-les approuve? C'est de la littérature, à côté de
-l'&oelig;uvre plastique et vous ne vous doutez pas
-des conditions où se crée l'&oelig;uvre plastique.
-<span class="pagenum">-300-</span>L'éducation d'un statuaire est péniblement matérielle.
-L'entraînement quotidien de la main, l'effarante
-habileté, la facilité, la sûreté technique,
-l'éblouissante virtuosité d'un Michel-Ange, d'un
-Puget, d'un Rodin; les multiples roueries du
-métier, l'exécution si mystérieuse, si diverse
-d'un Carrière, croyez-vous qu'on les acquière
-en lisant Michelet?</p>
-
-<p>Ces maîtres ont puisé aux bonnes sources,
-d'une main d'ouvrier, avant que l'Inspiration ne
-fût tenue pour un soleil, qui illumine subitement
-le promeneur, dans la Villette. Mais vous
-êtes des professeurs. Vous avouez n'avoir pas à
-tenir compte du «métier». Uniquement occupés
-de l'Idée, de l'Homme, de la Vie et d'un Bien-être
-universel dans l'Avenir (vous qui reprochez
-aux Prix de Rome, leur «luxe morne»), vous
-ne voyez que le sujet dans un tableau, dans une
-statue, comme les visiteurs du Dimanche, au
-Salon, mais avec beaucoup moins de candeur,
-car vous êtes orgueilleux, à demi-éduqués et
-pourris de littérature contemporaine et de politique.</p>
-
-<p>Vous croyez, Mourey, que je vous prends pour
-des anarchistes; non pas! ou bien, vous êtes
-anarchistes comme les enfants qui jettent leur
-ballon à l'eau, parce qu'il a cessé de les amuser.
-Vous voulez un autre jouet, mais un jouet que
-l'on ne fabrique pas encore. Vous avez des
-<span class="pagenum">-301-</span>marottes. Rien de plus naturel. Votre visage
-s'empourpre et vous levez les bras au plafond,
-pour blâmer l'École des Beaux-Arts, «qui n'enseigne
-pas l'art gothique». Mais vous reprenez
-votre teint habituel, si vous parlez des styles
-postérieurs. Vous désirez qu'on s'inspire du
-gothique, pour les plans des gares de chemins de
-fer. L'Allemagne et la douce Belgique, cher ami,
-ont eu de ces pensées-là. Allez-y voir. Pourquoi
-le Bernin et l'architecture de Michel-Ange vous
-glacent-ils d'indifférence? Sociologie déformatrice
-pour tribune d'orateur populaire.</p>
-
-<p>J'ai toujours eu, chez moi, un buste de Gounod
-par Carpeaux, qu'à peine je regardais. Si Carpeaux
-avait représenté Wagner au lieu de Gounod,
-j'aurais été touché, à vingt ans. Mais il m'a fallu
-attendre très longtemps, pour comprendre que
-j'avais là une belle &oelig;uvre.</p>
-
-<p>Le Pape vous gâte Saint-Pierre et Rome toute
-entière.</p>
-
-<p>Quand le soir, négligeant le train de ceinture,
-vous rentrez à Saint-Cloud par le Bois de Boulogne,
-vous tressaillez d'impatience, devant le
-Trianon du comte de Castellane, mais vous vous
-épanouissez, en admirant l'hôtel d'en face que
-construisit, pour M. Schaffner, Plumet. Il y a là,
-en effet, des clochetons, du pointu, un amalgame
-moderne, même des céramiques qui flattent votre
-c&oelig;ur de révolté. Pour moi, je préfère l'éternelle
-<span class="pagenum">-302-</span>reconstitution d'un chef-d'&oelig;uvre aux inventions
-disparates et incohérentes de nos camarades. Si
-j'avais à choisir entre Charles Girault de l'Institut
-et Hector Guimard, du Castel Bérenger, je serais
-bien embarrassé. Mais, tout de même, serais-je
-une grande Compagnie, je crois que je donnerais
-la commande à M. Charles Girault, les auteurs
-de l'ancien Palais de l'Industrie étant défunts.
-Les colonnes, les arches, même alourdies et mal
-comprises, sont préférables aux tiges de glaïeuls
-architecturales de ce Plumet.</p>
-
-<p>Vous en teniez naguère, cher Mourey, pour la
-fleur stylisée. Rappelez-vous une bouteille de verre
-d'Émile Gallé, le sociologue nancéien? Je l'ai là,
-tout près de moi. Elle est violette et coiffée d'un
-frêle volubilis, à la petite queue vermiculée. Mais
-cette fleurette recèle&mdash;oh horreur!&mdash;un gros
-bouchon. Il n'y a point, par hasard, de littérature,
-sur la panse de cet objet-là.</p>
-
-<p>Vous préféreriez peut-être, aujourd'hui, ces
-deux têtes de Maillol, à qui va notre admiration
-commune. Mais cela n'est pas moderne du tout!
-Ces têtes semblent détachées d'un portail gothique;
-pourtant, vous les admirez? Je ne comprends
-plus votre modernisme. Mais le gothique est tenu
-pour populaire, il est très en faveur dans les
-jeunes cénacles. Et ce Maillol est-il un révolutionnaire?
-Prions le poète Charles Morice de répondre
-à cette question palpitante, puisque: 1<sup>o</sup> il admire
-<span class="pagenum">-303-</span>Maillol; 2<sup>o</sup> nul n'est digne d'intérêt que l'artiste
-d'ambitions révolutionnaires.</p>
-
-<p>Tout cela est «angoissant» et devrait être «tiré
-au clair» dans votre prochain Congrès de Belleville.</p>
-
-<p>Le cas Gauguin mériterait les honneurs d'une
-séance entière. C'est très complexe. En attendant,
-compilons les textes de nos professeurs d'esthétique
-et refaisons-nous une âme de primitif ou de
-barbare, afin de mieux vivre modernement.</p>
-
-<p>Le cas Maurice Denis nous tient plus à c&oelig;ur.
-Vous l'aimez pour l'inattendu de son orchestration,
-pour son culte de Renoir et de Cézanne.
-Mais, malgré tout, Denis est un petit-fils d'Ingres
-et un neveu de Sturler; et il décore des chapelles
-catholiques. C'est embarrassant.</p>
-
-<p>Empêchez surtout Vuillard de trop préciser.
-Un chien, en peinture, n'a nul besoin d'être
-viable, s'il est l'occasion d'une jolie «tache» dans
-ses toiles. Craignons pour Vuillard ce «fini»
-que les frères Natanson faisaient si drôlement
-remarquer dans les ouvrages de Bonnard.</p>
-
-<p>Au Congrès, on vous priera, Mourey, de vous
-expliquer sur la Société<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> dont vous êtes président
-et qui va bientôt cesser d'être Nouvelle. Qui
-sera embarrassé devant les juges? Car, enfin,
-<span class="pagenum">-304-</span>vous approuvez l'art anti-révolutionnaire du portraitiste
-Ernest Laurent. Il divise ses tons d'une
-sorte, qui, pour plaire à la S. A. F. (abréviation
-sociale et coopérative), ne ravirait pas tout le
-monde. Quand vous êtes abandonnés à vous-mêmes,
-voilà les révolutionnaires que vous
-découvrez aux Champs-Élysées, vous autres!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> La <i>Société Nouvelle</i>&mdash;Galerie Georges Petit. Gabriel Mourey
-était notre président. Les membres: Cottet, Simon, René Ménard,
-Besnard, Thaulow, Aman-Jean, Henri-Martin&hellip;</p>
-</div>
-<p>Ces erreurs seraient d'un excellent comique,
-si les écrivains d'art n'en parlaient, comme
-moi d'aviculture ou d'hippiatrie. Mais l'influence
-de vos éducateurs de la jeunesse, par le fait
-même qu'ils se délassent, dans l'art, de leur
-métier de professeurs et de politiciens, propagera
-peu à peu des idées vagues, donc funestes. De
-jeunes benêts, la tête perchée sur de grands cols,
-portant, sous leurs aisselles, des revues, se promènent
-devant les Rubens du Louvre, en discutant
-les plus ardus problèmes de la sociologie. Ils ne
-comprendront pas Rubens. Moi, cela m'est égal!
-C'est peut-être regrettable?</p>
-
-<p>Enfin, donc, il faudra poser la question de
-l'Académie de France à Rome. M. Guillaume,
-directeur, se retire; il y aura lieu de le remplacer.
-Tâchez, Mourey, si les portes de la Villa ne sont
-pas encore fermées, qu'on fasse un bon choix de
-son successeur. La vie, à la Villa (pardon de me
-servir du mot vie dans un sens non politique ni
-tendancieux), la vie quotidienne est celle d'un
-collège sans maîtres; des garçons trop jeunes
-<span class="pagenum">-305-</span>pour saisir les beautés de Rome, se promènent
-et travaillent sans direction intellectuelle, sans
-culture, dans une liberté dont ils ne savent pas
-jouir. Il faut avoir subi une si sévère discipline,
-pour profiter de la liberté dont vous faites, messieurs,
-le premier article de votre code esthétique!
-Des règlements, qui datent peut-être de Louis XIV,
-astreignent les élèves à certains devoirs surannés
-et absurdes, qu'il s'agira de modifier. Introduisez
-de force, à la Villa, de belles femmes, des Américaines
-même, des personnes qui apportent du
-luxe, de la vie, dans ce palais démocratisé.
-Établissez un souterrain entre la Villa et le Grand
-hôtel. Amenez beaucoup de femmes. Forcez les
-élèves à prendre avec elles un contact hygiénique
-et régulier, si vous pensez que de tels ébats soient
-favorables au développement du génie. Surtout,
-mettez à la tête de ces pâles enfants, un maître
-avec une férule à la main, beaucoup d'intelligence
-et de science dans le cerveau, de la bonté dans le
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Supposons dans cette situation officielle, notre
-maître Degas, si ce sage consentait à descendre
-de Montmartre. Mais vous le feriez rire, si vous
-lui offriez la place du directeur M. Guillaume,
-avec qui, d'ailleurs, il s'entendrait beaucoup
-mieux qu'avec vous. Et puis, quel est le Gouvernement
-qui proposerait à un tel homme une
-mission si naturelle?</p>
-
-<p><span class="pagenum">-306-</span>Rodin, lui, ne refuserait pas. Comme il recevrait
-bien, avec une redingote «fine», les visiteurs
-du monde entier! Que de belles épaules nues,
-parées de diamants et de perles, à ses réceptions
-du dimanche! Horace Vernet avait bien fait les
-choses. Rodin les ferait mieux encore.</p>
-
-<p>Faites nommer Carrière, pour qu'il parle. Mais
-il aurait des scrupules «sociaux», il proposerait
-qu'on ramenât les pensionnaires plus près des
-abattoirs de la Villette.</p>
-
-<p>Rejetez-vous alors sur notre Maurice Denis, qui
-si congrûment s'exprimerait, qui ferait &oelig;uvre si
-utile, à condition qu'il se sente soutenu. Mais il
-est bien jeune, et vous verrez qu'il refusera ce
-lourd honneur.</p>
-
-<p>Surtout, Mourey, ne laïcisez pas. Ne mettez pas
-un Normalien à l'École de Rome. Cela serait
-terrible!</p>
-
-<p>Je regrette d'avoir passé l'âge du concours.
-J'aurais aimé être prix de Rome, sous n'importe
-quelle direction. En somme Debussy ne dit pas
-qu'il ait souffert d'avoir été lauré à l'Institut.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-307-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak">RÉPONSE A M. JACQUES-ÉMILE BLANCHE</h2>
-
-
-<p>Si vous aviez pu imaginer, mon cher Blanche,
-quel plaisir me causerait votre lettre et quelle joie
-j'éprouverais à l'imprimer dans ma «vivante
-Revue d'avant-garde», me l'auriez-vous quand
-même adressée? Je me le demande&hellip; mais,
-sachant votre naturelle bienveillance et le permanent
-souci que vous prenez d'être agréable à tous
-et particulièrement à vos amis, je suis forcé de
-me répondre par l'affirmative. Vous ne me
-démentirez pas!</p>
-
-<p>Donc, vos pages m'ont ravi par leur ton pincé
-et piquant. Puissent les lecteurs des <i>Arts de la
-Vie</i> y avoir trouvé autant d'agrément que moi-même.
-Je n'en doute point; tous ceux qui vous
-connaissent&mdash;c'est tout le monde depuis le portrait
-révélateur qu'a signé de vous notre Lucien
-Simon!&mdash;ont savouré les rares finesses de ces
-lignes, ont apprécié à leur vraie valeur ce qu'elles
-contiennent de profond et d'exquis, le tour plaisant
-<span class="pagenum">-308-</span>des allusions, l'acuité des sous-entendus, ce
-que vous dites et surtout ce que vous ne dites pas,
-les réticences, les dessous, les complexités, les
-indécisions, les inquiétudes de votre pensée:
-vous êtes là tout entier et sans détruire votre
-légende. Eh! vous auriez fait, Blanche, un excellent
-chroniqueur; vous pouviez redonner de l'éclat
-à une profession décriée&hellip; alors qu'il y a tant,
-sinon trop, de peintres.</p>
-
-<p>Une seule chose m'a surpris&hellip; et peiné: l'intonation
-amère de vos propos. On vous sait, par
-expérience, peu indulgent; on ne vous soupçonnait
-pas déçu. J'attendais plus de sérénité d'un homme
-pour qui la vie ne fut point trop cruelle et d'un
-artiste à qui ses confrères et le public&mdash;celui de
-l'Étoile, bien entendu, pas celui de Belleville et
-de la Villette où l'on travaille, ni celui de la
-Montagne-Sainte-Geneviève où l'on pense&mdash;sans
-parler de nous-mêmes, incompétents critiques
-d'art, ont fait la réputation qu'il mérite. De quoi
-donc êtes-vous mécontent, Blanche? Ou de qui?
-De vous, sans doute! Mais je ne vous plains pas.</p>
-
-<p>Si vous compreniez la vie, et par suite l'art,
-comme nous les comprenons, c'est-à-dire plus
-largement, plus sainement, plus simplement, plus
-humainement, plus socialement&mdash;pardonnez-moi
-d'user de mots dont le sens vous échappe&mdash;vous
-envisageriez d'un &oelig;il moins dégoûté bien des
-choses, vous ne jugeriez pas aussi détestables et
-<span class="pagenum">-309-</span>pervers le monde et le temps où nous vivons et
-ne déclareriez pas l'Académie de France à Rome
-aussi nécessaire à la formation de nos artistes,
-peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en
-médailles et musiciens, ainsi qu'à la prétendue
-conservation de nos traditions nationales. Secouez-vous,
-Blanche; laissez-vous aller à être d'aujourd'hui;
-n'essayez pas de résister au courant; il
-aura quand même raison de vous et de vos préjugés
-de caste et de profession. Pourvu qu'il ne
-soit pas trop tard! Alors, vraiment vous seriez à
-plaindre. Mais, je me garderai d'insister&hellip;</p>
-
-<p>Que nous voulions détruire ou changer quelque
-chose pour donner de l'air, comme vous le dites
-fort bien, à nos poumons fatigués par les poussières
-du passé, cela vous inquiète, cela vous
-révolte, cela surtout vous épouvante. Vous êtes un
-ami de l'ordre, et, comme tous les amis de l'ordre,
-le seul mot de changement vous fait trembler,
-incapable que vous êtes d'oser et de vouloir pour
-le mieux, parce qu'incapable, aveuglé, comme
-presque tous vos confrères, par les seules préoccupations
-de métier, de vous hausser à des idées
-générales. Vous vivez, si cela peut s'appeler
-«aujourd'hui» vivre, dans la tour de verre, sous
-la lumière à quarante-cinq degrés d'un atelier
-exposé au nord, une palette et des pinceaux en
-main, devant un chevalet&hellip; Et que vous importe
-les cris de joie et de souffrance, les appels au
-<span class="pagenum">-310-</span>bonheur, le droit à la pensée, à la liberté morale,
-de l'humanité qui vous environne, la marche du
-progrès civilisateur, les élans de fraternité universelle
-qui ébranlent les peuples. Cela, c'est de ces
-choses que vous appelez, d'un air méprisant,
-sociales, et que l'on est convenu, dans votre
-milieu, de considérer comme nuisibles à l'art;
-cela c'est, pour tout dire, de la littérature et de
-la pire, du verbiage démagogique pour «jeunes
-benêts» d'Universités Populaires. Fermez donc à
-double tour la porte de votre atelier, Blanche,
-calfeutrez le vitrage, ne laissez pénétrer que juste
-ce qui vous est nécessaire à la clarté du jour, la
-lumière est dangereuse, elle charrie les atomes
-de vie, les germes éternels des renouveaux&hellip; et
-elle pénètre les fonds les plus obscurs. Claustrez-vous,
-emmurez-vous et peignez, peignez, peignez!
-On peut devenir ainsi un bon peintre, mais ainsi
-on ne devient pas un grand artiste.</p>
-
-<p>Je sais, il y a le <i>Métier</i>. Vous en faites la fin
-de l'art et il n'en est que le moyen, car qu'est-ce
-donc que connaître son métier de peintre, de
-sculpteur, de musicien, d'écrivain, sinon posséder
-les modes d'expression propres à l'art que l'on
-pratique. Sommes-nous d'accord sur ce point,
-Blanche? Pas plus, hélas! j'en ai peur, que sur
-les autres; ce qui, d'ailleurs, n'importe guère.
-Mais là encore, vous avez manqué de netteté.
-Qu'est-ce que le métier? Qu'entendez-vous par le
-<span class="pagenum">-311-</span>métier? D'un homme qui possède comme vous le
-sien, il nous eût été précieux de recueillir une
-définition claire.</p>
-
-<p>Puvis de Chavannes, décrétiez-vous un jour, à
-l'un de nos dîners si cordiaux de la Société Nouvelle,
-ne savait pas son métier, mais Meissonier
-le savait; l'&oelig;uvre de celui-ci, par suite, est périssable,
-celle de celui-là, éternelle. Je ne comprends
-pas. Éclairez-moi, car je ne suis qu'un pauvre
-homme de lettres qui aime l'art. Dites, votre
-président, M. Carolus-Duran, connaît-il son
-métier? Si oui, M. Degas le connaît-il aussi? Et
-M. Renoir? Et M. Claude Monet? (mais ne parlons
-pas des paysagistes, indignes à vos yeux
-d'être considérés comme des peintres!). Vous
-tenez M. Gérôme pour un maître incomparable!
-C'est, sans doute, qu'il savait son métier. Et
-Manet, le savait-il? M. Bouguereau, M. Bonnat,
-M. Cormon, M. Detaille, M. Jules Lefebvre, qui
-sont membres de l'Institut, M. Gabriel Ferrier,
-qui le sera et qui professe rue Bonaparte, où il
-fut pour votre joie préféré à Carrière;&mdash;vous avez
-goûté au dernier Salon, j'en tiens la gageure, son
-magistral portrait du Pape, de ce Pape qui, selon
-vous (étrange opinion qu'aucun de nos actes
-n'autorise), nous «gâte Saint-Pierre et Rome
-tout entière!» Eh bien! tous ces messieurs doivent
-savoir leur métier. Et Puvis ne le savait pas?
-Un peu de lumière, Blanche! ayez pitié de nous!</p>
-
-<p><span class="pagenum">-312-</span>Ainsi, vous ne voyez dans l'art que le métier.
-Libre à vous, ces affaires ne nous regardent pas,
-car vous ne nous ferez pas croire, Blanche, que
-de ces questions de boutique ont jamais dépendu
-et dépendront jamais les destinées de l'Art. Le
-métier, votre métier! eh, sachez-le, que diable, et
-n'en parlez point tant. J'en resterai toujours, moi,
-envers et contre tous, à cette vérité profonde
-qu'énonçait Taine: «Pour un artiste, la première
-condition est d'être une personne; sinon, il n'a
-rien à dire».</p>
-
-<p>Comprenez-vous maintenant, Blanche, pourquoi
-nous sommes opposés à tout ce qui peut entraver
-chez l'artiste «le grandissement moral de son
-esprit», ennemis de tout ce qui peut le pousser
-«à sacrifier la liberté et la fierté de son art pour
-quêter docilement l'approbation de ses maîtres et
-les faveurs officielles», comprenez-vous enfin
-pourquoi ce régime de concours, de diplômes, de
-couronnes en papier doré, cette domestication de
-l'artiste sous la férule des académies nous fait
-«lever les bras au ciel» et nous révolte. Comprenez-vous
-maintenant pourquoi nous vouons à
-Carrière cette tendre admiration, cette vénération
-affectueuse, dont vous vous scandalisez; c'est qu'il
-est non seulement un grand peintre, mais une
-grande «personne». Opinion de gens «à demi-éduqués
-et pourris de littérature contemporaine
-et de politique», répéterez-vous gracieusement!
-<span class="pagenum">-313-</span>Possible, Blanche, mais opinion de gens qui,
-contrairement à vous, et par bonheur pour eux,
-voient autre chose chez un Michel-Ange, un
-Puget, un Rodin que de l'«effarante habileté»,
-de la «sûreté technique», et une «éblouissante
-virtuosité», chez un Carrière autre chose que ce
-que vous nommez «les subtiles roueries du
-métier», opinion de gens à qui répugne une
-compréhension de l'art aussi mesquine et qui
-rejettent les catégorisations dogmatiques où vous
-cantonnez l'art, le séparant de la vie et de la
-pensée, alors qu'il ne fait qu'un avec la vie et la
-pensée, alors qu'il n'est et ne doit être et n'a
-jamais été et ne sera jamais qu'une des manifestations,&mdash;l'une
-des plus hautes, certes!&mdash;de la
-vie et de la pensée.</p>
-
-<p>Voilà nos «marottes». Elles vous effraient et
-vous remuent la bile dont tant de rancunes,
-depuis si longtemps, ont accumulé en votre organisme
-un fâcheux excédent. Il faudrait vous soigner,
-cher ami. Venez avec nous, au grand air,
-dans la pleine lumière, pour une cure de vérité.
-Mais non, vous n'êtes pas de notre monde; nous
-ne nous entendrons jamais.</p>
-
-<p>Regrettez-le; vous auriez bénéfice, je vous
-assure, à respirer une autre atmosphère, plus
-saine, plus vivante, j'oserai même dire, plus
-sociale. N'êtes-vous pas de ceux qui déplorent de
-nous voir offrir «le Penseur» au «Peuple de
-<span class="pagenum">-314-</span>Paris». Cette formule vous offusque; à nous elle
-parut la seule acceptable; mais nous sommes des
-intellectuels. D'autres regrettèrent qu'une «aussi
-petite» revue et qui se permet de mêler l'art aux
-choses humaines, ait eu l'audace d'une pareille
-initiative, mais voilà notre fierté et la raison
-d'être des <i>Arts de la Vie</i>. Passons.</p>
-
-<p>Je finis, Blanche. Excusez-moi d'avoir haussé
-le ton de ce débat, et d'y avoir mêlé, comme à
-l'ordinaire, de la «littérature», contre laquelle
-vous nourrissez une si irréductible haine. «La
-littérature&mdash;répondiez-vous, il y a deux ans
-déjà, à l'enquête de M. Maurice Le Blond sur
-l'École de Rome&mdash;a tué les arts plastiques. Les
-expositions incessantes, la critique des journaux
-et des revues ont fait des artistes des êtres
-hybrides qui devraient éclater de rire quand ils
-se regardent dans la glace, tant ils sont comiques.»
-Ce dernier trait me satisfait entièrement. Vous avez
-raison, Blanche, et cette fois, je suis de votre avis.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Gabriel Mourey.</span></p>
-
-
-<p class="gap"><i>P.-S.</i>&mdash;D'une lettre que vous venez d'adresser
-à Jean Ajalbert à propos de la généreuse campagne
-qu'il mène dans l'<i>Humanité</i> en faveur du
-«Droit de l'Artiste sur l'&OElig;uvre d'Art» je ne
-puis me retenir de détacher ces lignes, non moins
-révélatrices de votre état d'esprit que celles dont
-vous avez honoré le directeur des <i>Arts de la Vie</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-315-</span>«Les préoccupations intellectuelles de nos contemporains&mdash;dites-vous&mdash;m'intéressent
-passionnément,
-vous n'en doutez pas, mais elles m'apparaissent
-comme si étrangères et même si contraires
-à l'art, que je les exècre! Sans cesse entendre
-parler des droits de l'homme à ceci ou à cela, est
-un peu irritant pour l'homme qui sait que le seul
-droit dont il ait pleinement joui, c'est de souffrir,
-en attendant la mort. Le vague de tous les petits
-remèdes proposés à la douleur ou au malaise
-contemporains, n'est égalé que par la naïveté et
-l'orgueil de ceux qui les offrent.»</p>
-
-<p>Je crois enfin vous comprendre&hellip; et je n'ai
-plus envie de rire. Vous êtes, Blanche,&mdash;comme
-votre maître Degas que j'entendais naguère prêcher
-le même évangile de résignation et de
-découragement&mdash;vous êtes un homme de l'An
-Mil, ressuscité à l'aube du vingtième siècle. Alors,
-si le seul droit de l'homme est, hélas! «de souffrir
-en attendant la mort», ne peignez ni, surtout,
-n'écrivez plus, Blanche, et couvrez-vous de
-cendres. Vanité des vanités, etc.<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a></p>
-
-<p class="sign">G. M.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> M. G. Mourey me précéda dans cette voie-là, comme fit
-M. Charles Morice qui cessa de faire de la critique, se consacra
-peu après à la religion et mourut comme un saint. Nous ne
-reproduisons ici ces lettres&mdash;que nous avions cru si violentes,
-lorsqu'elles parurent&mdash;que pour qu'on puisse en comparer le
-ton avec celui de la polémique actuelle.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-316-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak">M. J.-E. BLANCHE ET LA CRITIQUE</h2>
-
-
-<p class="ind">Mon cher Mourey,</p>
-
-<p>L'intéressante page de critique que, sous l'insidieuse
-et modeste forme de lettre, M. Jacques
-Blanche a adressée à la foule&mdash;en mettant votre
-nom sur l'enveloppe&mdash;exige si ce n'est une
-réponse, du moins quelques observations. Je sollicite
-donc de votre bienveillance dont tant d'artistes
-ont largement usé, depuis que vous tenez une
-plume, et que certains oublient avec une élégante
-désinvolture&mdash;l'ingratitude n'est-elle pas l'indépendance
-du c&oelig;ur?&mdash;je demande un coin, dans
-la Revue <i>Les Arts de la Vie</i>, pour présenter respectueusement
-de brèves remarques à votre piquant
-correspondant qui fut un peu l'enfant gâté de la
-Critique.</p>
-
-<p>Si j'ignorais la brillante situation qu'occupe
-équitablement M. Blanche, si je n'admirais pas
-aussi sincèrement son talent, son manifeste me
-<span class="pagenum">-317-</span>mettrait de suite au courant, et me prouverait
-que le peintre choyé par nous est aujourd'hui
-en possession d'un succès mérité et définitif. Il
-existe en effet peu d'exceptions à cette règle, que
-dis-je? à cet axiome psychologique aussi certain
-que la loi de la pesanteur: quand un artiste
-raille ou vilipende la Critique, c'est qu'il siège au
-Capitole. Au début, le plus insignifiant, le plus
-plat compte rendu paru dans une obscure feuille-de-chou
-excite l'émotion, la joie, l'enthousiasme,
-la reconnaissance de braves gens qui enverraient
-une carte de remerciements au Bottin, et qui ne
-se nourrissent pas exclusivement d'idéal, d'inspirations
-et de sublimités extra-terrestres, comme
-le supposent ces bons gogos de bourgeois. Personnellement,
-j'ai collectionné des autographes
-multiples dont le lyrisme s'atténue, s'émousse,
-s'assagit, se glace, se vulgarise peu à peu et finit
-par se transformer en vagues P. P. C. agrémentés
-parfois de paternels conseils. Plus le baromètre
-monte&mdash;médailles, décorations, commandes,
-gros chiffres de vente, broderies vertes, victoires
-et conquêtes&mdash;et plus le lyrisme de nos ex-protégés
-dégringole. En général, arrivé au Grand
-Cordon de la Légion d'Honneur, le mercure
-marque: injures et propos de halle. L'éminent
-M. Gérôme dévoila, à ce sujet, un état d'âme fort
-suggestif.</p>
-
-<p>En homme bien élevé, M. Blanche, dont la
-<span class="pagenum">-318-</span>boutonnière n'est encore ornée que du simple
-ruban rouge, se contente de déclarer que, nous
-autres critiques, nous nous montrons «orgueilleux,
-à demi-éduqués et pourris de littérature
-contemporaine et de politique»&mdash;«Nous ne voyons
-que le sujet dans un tableau et dans une statue,
-comme les visiteurs du dimanche au Salon».&mdash;Le
-public de la semaine cherche-t-il autre chose?
-Je prends la liberté d'en douter, car les appréciations
-des cercleux et des dames suaves atteignent,
-en ineptie, des altitudes phénoménales.&mdash;«Quand
-vous êtes abandonnés à vous-mêmes,
-continue le Justicier, voilà les révolutionnaires
-(M. Ernest Laurent) que vous découvrez aux
-Champs-Élysées!»</p>
-
-<p>Pourquoi, «abandonnés à nous-mêmes», proclamons-nous
-la haute valeur des &oelig;uvres de
-M. Jacques Blanche sans que celui-ci s'en offusque,
-et pourquoi ce même M. Jacques Blanche flagelle-t-il
-de ses sarcasmes les critiques&mdash;tout «autant
-abandonnés à eux-mêmes», les pauvres&mdash;quand
-ils découvrent ce buveur de sang d'Ernest Laurent?
-Cruelle énigme!</p>
-
-<p>«Ces erreurs seraient d'un excellent comique,
-ajoute l'artiste, si Messieurs les critiques qui ont
-d'ailleurs de l'intelligence ou du talent (le mot
-«ou» nous laisse le choix) ne parlaient d'art
-comme moi d'aviculture ou d'hippiatrie.»</p>
-
-<p>Entre parenthèses, ce contempteur de notre malheureuse
-<span class="pagenum">-319-</span>littérature contemporaine que M. Blanche
-couvre de son mépris, comme la politique et les
-«quartiers de l'Est», me semble inconsciemment
-sacrifier aux faux Dieux. «Hippiatrie», qu'en
-pense Laurent Tailhade? Et ailleurs: «Le piment
-de son orchestration», qu'en dit Huysmans?</p>
-
-<p>En résumé, la dernière phrase que je viens de
-citer résume toute la question. Notre contradicteur
-s'étonne, s'irrite plutôt, que des écrivailleurs
-qui n'ont jamais manié ni brosses, ni crayons,
-ni ébauchoirs, professent la prétention de juger
-des peintres et des sculpteurs. Cette protestation
-ne manque peut-être pas de justesse et me semble
-fort défendable; seulement, en bonne logique, je
-ne vois pas pourquoi ce peintre qui ne veut s'occuper
-ni d'aviculture, ni d'hippiatrie, parce qu'il
-n'y entend goutte, parle subitement d'abondance
-sur l'architecture, la littérature et la musique
-dont il ignore, je crois, la technique presqu'autant
-qu'un critique professionnel.</p>
-
-<p>En outre, l'homme très délicat, très affiné
-qu'est M. Blanche, a-t-il raison de se fier aussi
-aveuglément à l'impeccabilité du goût des gens
-de métier? Qu'il évoque un passé récent, il se
-convaincra que les artistes se trompent lourdement,
-et avec moins de circonstances atténuantes
-que «le public du dimanche au Salon».&mdash;Leurs
-suffrages s'adressent à Signol, à Picot, à Cabanel, à
-Boulanger, à Hébert, à Meissonier, à Carolus-Duran,
-<span class="pagenum">-320-</span>à Robert-Fleury; ils exècrent Daumier,
-Courbet, Ribot, Millet, Whistler, Corot qui n'a
-jamais obtenu de ses pairs la médaille d'honneur,
-Cézanne, Claude Monet, Renoir, Toulouse-Lautrec,
-et cet ante-Christ de Manet dont l'auteur
-d'un certain portrait de femme, aux Mirlitons
-d'antan, s'est trop pieusement inspiré pour ne
-pas l'aimer avec passion. En sculpture, en architecture,
-en gravure, en musique, en littérature,
-un constat identique est facile à dresser.</p>
-
-<p>Certes, je n'exagérerai pas le rôle, modeste en
-soi, de la Critique qui ne féconde personne et ne
-crée aucun génie; simplement, elle sert d'éclaireur,
-de porte-flambeau et avance de quelques
-années l'avènement de l'immuable Justice.</p>
-
-<p>En réhabilitant l'art du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle&mdash;qu'on
-n'apprend pas aux Beaux-Arts plus que le
-Gothique&mdash;cet art si niaisement méprisé par les
-professionnels d'alors, et en obligeant d'accrocher
-au Louvre «l'Embarquement pour Cythère» dont
-les souris et les araignées des greniers officiels
-avaient seules le droit de jouir, les Goncourt ont
-rendu d'inappréciables services, aussi importants,
-à d'autres égards, que Burty et Duret, Fourcaud
-et Geffroy, Mirbeau et Roger Marx, Lecomte et
-vous, mon cher Mourey, qui avez si vaillamment
-lutté contre l'incompréhension du public et la
-haine sectaire des artistes.</p>
-
-<p>M. Jacques Blanche que nous considérions sinon
-<span class="pagenum">-321-</span>comme un révolutionnaire&mdash;oh! non&mdash;du
-moins comme un indépendant et un libéral,
-subitement touché de la grâce, se déclare traditionaliste
-dans le sens le plus étroit et le plus
-sectaire du mot, ennemi de la modernité à
-laquelle nous devons pourtant des Maîtres immortels,
-et regrette de n'avoir pas brigué les honneurs
-du Prix de Rome, à côté de MM. Cormon, Ferrier,
-Lemutte, Wencker et Tartempion, prix qu'il n'eût
-jamais obtenu du reste, car l'Institut traite d'art
-inférieur les Natures Mortes&mdash;comme celles de
-Chardin&mdash;les Portraits&mdash;comme ceux de Franz
-Hals&mdash;voire les paysages, même peints par
-Gozzoli, Van Eyck, Van der Meer, Corot, Turner
-et Puvis de Chavannes.</p>
-
-<p>«Moi, cela m'est égal. C'est peut-être regrettable?»
-Aussi regrettable que le culte exclusif
-pour les Musées dont M. Jacques Blanche s'énorgueillit.
-Ceux d'Angleterre ne le passionnent-ils
-pas d'une façon excessive, et craint-il pas de
-perdre une personnalité hésitante dans ces fréquentations
-agréables, mais dangereuses? Il
-n'existait guère de Musées en Égypte, en Grèce,
-à Rome, en Italie, avant le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, et cette
-pénurie de germes fécondants n'empêchait nullement
-les chefs-d'&oelig;uvre de sortir du sol en fastueuses
-frondaisons.</p>
-
-<p>Voulant prouver que le séjour à la Villa
-Médicis&mdash;«dans un décor de beauté et de
-<span class="pagenum">-322-</span>noblesse» très éloigné de «la Villette et des
-Buttes-Chaumont»&mdash;ne gêne personne, votre
-verveux correspondant cite le génie de M. Debussy.
-Hum!&hellip; Toute une famille ayant été empoisonnée,
-sauf une seule personne, en mangeant de la viande
-avariée, M. Blanche en déduit que l'on peut sans
-danger se nourrir d'aliments gâtés. Ce raisonnement
-ne me convainc pas. L'auteur exquis de
-«Pelléas et Mélisande» qui affiche hautement
-d'ailleurs son aversion pour l'institution actuelle
-du Prix de Rome, a été «lauré à l'Institut»,
-mais Maillart, Clapisson, Bazin, Massé, Hérold,
-Auber, Salvayre, de La Nux, Puget et tant d'autres
-fabricants d'opéras ont porté la même couronne,
-et je ne suppose pas un instant que notre
-contradicteur compare ces brasseurs de notes à
-Saint-Saëns, à Lalo, à Franck, à Bruneau et à
-son ami d'Indy qu'il oublie.</p>
-
-<p>En résumé&mdash;et ceci me paraît d'un «excellent
-comique»&mdash;M. Blanche démolit son
-édifice de ses propres mains, en architecte
-inexpérimenté, car, pour remplacer à la direction
-de l'École de Rome, M. Guillaume, démissionnaire,
-il propose le Maître «montmartrois» Degas,
-Rodin, en parallèle avec Horace Vernet, Carrière,
-arraché «des abattoirs de la Villette», ou Maurice
-Denis (qui, avec une souplesse enviable, est à
-la fois le desservant de Cézanne, le petit-fils d'Ingres
-et le neveu de Sturler) qui ne sont prix de Rome.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-323-</span>Alors?</p>
-
-<p>Je connais un Monsieur qui adore les épinards,
-mais qui n'en mange jamais parce que son
-estomac, contrairement à l'adage populaire, ne
-peut les supporter. M. Blanche aurait-il le cerveau
-pareil à l'estomac de mon ami? Nous aurons
-un moyen de tout arranger, moyen qui prouvera
-ma bonne foi et mon désir de conciliation:
-envoyer Besnard à la villa Médicis. Ce ne serait
-ni de «la littérature contemporaine ni de la
-politique».</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Frantz Jourdain</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap">Dédicace et portrait liminaire</td>
-<td class="num"><a href="#ch1"><small>I</small></a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Jean-Louis Forain</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">1</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Frédérick Watts</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">41</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Dames de la Grande-Rue (Berthe Morisot)</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">71</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Décoration de la cathédrale de Vich, par M. José
-Maria Sert</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">87</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Cent portraits de femmes</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">101</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Un week-end et Oscar Wilde</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">129</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Un bilan artistique de la grande saison de Paris</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">139</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Musique</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">183</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Autour de Parsifal</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">197</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">D'un carnet de voyage 1913</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">215</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Appendice</span></td>
-<td class="num">247</td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts 1908</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">247</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Notes sur le Salon d'Automne</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">267</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Préface au Catalogue d'une Exposition de peintres de
-Venise</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">287</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Lettres de J.-E. Blanche, Gabriel Mourey et Frantz
-Jourdain</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">297</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGERE, 20, PARIS.&mdash;20210-11-20.&mdash;(Encre Lorilleux).</p>
-
-<div class="break"></div>
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-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
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-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Propos de peintre, deuxième série:
-Dates, by Jacques-Émile Blanche
-
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-
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-
-
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-
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-
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-
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-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
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