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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Propos de peintre, deuxième série: Dates - Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au - De David à Degas - -Author: Jacques-Émile Blanche - -Release Date: September 5, 2020 [EBook #63129] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, DEUXIEME: DATES *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - JACQUES-ÉMILE BLANCHE - - Propos de Peintre - DEUXIÈME SÉRIE - - DATES - - Précédé d'une Réponse - à la Préface de M. Marcel PROUST - Au _De David à Degas_ - - - PARIS - ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS - 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100 - PLACE BEAUVAU - - 1921 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -Cahiers d'un Artiste: - - PREMIÈRE SÉRIE.--Juin-Novembre 1914. - - DEUXIÈME SÉRIE.--Novembre 1914-Juin 1915. - - TROISIÈME SÉRIE.--_Suite du Printemps à Paris._--_Été en Normandie_, - Août-Novembre 1915. - - QUATRIÈME SÉRIE.--_Paris_, Novembre 1915-Août 1916. - - CINQUIÈME SÉRIE.--_La Famille d'Aultreville et les Sommevieille_, - Août-Décembre 1916. - - SIXIÈME SÉRIE.--_Les Intermédiaires_, Décembre 1916-Juin 1917. - - -Propos de Peintre: - - Première Série. DE DAVID A DEGAS. - - -Romans: - - TOUS DES ANGES (Albin Michel, Éd.) - - AYMERIS (Aux Éd. de la Sirène). - - -A paraître: - - LES CLOCHES DE SAINT-AMARAIN (Roman). - - - - -Justification du tirage - - - - -DÉDICACE - -ET - -PORTRAIT LIMINAIRE - -MARCEL PROUST - - -RÉPONSE A LA PRÉFACE AU _De David à Degas_, VOLUME Ier DE _Propos de -Peintre_. - -J'ai dédié à l'auteur de «Swann» la réimpression d'_Études et -Portraits_, devenus plus tard le «_De David à Degas_»--un titre meilleur -par sa sonorité que par le sens qu'il suggère--; le second tome de ces -«_Propos de peintre_», je l'offre à l'auteur de «_A l'ombre des jeunes -filles en fleurs_». «_Dates_» fait corps avec «_Propos de peintre_», -comme chacun de vos romans, mon cher Marcel, constitue une partie de «_A -la recherche du temps perdu_». - -Je donne même, ici, mon étude sur Forain, et une autre, très développée, -sur Frédérick Watts, lesquelles parurent dans _Essais et Portraits_. -Vous trouverez plus loin des pages sur José-Maria Sert et sur quelques -autres artistes dont vous parlez dans votre préface, mais qui ne -figuraient pas dans «De David à Degas». Le pire défaut des articles -réunis en volume, c'est qu'ils ne se composent pas avec rigueur, qu'on y -trouve des redites; certaines pages font double emploi; et surtout, ces -articles s'adressent à des publics différents, si bien qu'au moment où -l'auteur inclinerait au développement d'une idée qu'il mènerait aussi -loin que possible, il la lui faut abandonner: d'où un péril qui est que -son point de vue n'a qu'une stabilité d'époque et presque de -circonstances. Aussi bien, j'appelle ce livre: _Dates_. - -Sur votre conseil, et à votre prière, j'avais écarté le _Jean-Louis -Forain_; pour, précisément, des «raisons d'époque», je le réintègre dans -ce recueil parmi d'autres points de repère du souvenir, qui m'aident -dans ma «_Recherche du temps perdu_». - -M. François Fosca (en peinture, Georges de Traz), après une analyse de -la critique d'art telle qu'on la définirait, critique de «créateurs», -selon lui, prononce dans _le Divan_: «_Tel axiome de Denis, telle -remarque de Piot, vous en trouverez la justification dans quelques -centimètres carrés de leurs toiles, ou dans le coin d'un Cézanne, d'un -Signorelli. Et réciproquement, de ces axiomes, sont nées d'autres -oeuvres formant comme les degrés alternés d'un escalier que gravit -l'artiste. Qui n'a souhaité une édition de «Théories», où l'on -intercalerait les reproductions des oeuvres contemporaines de chaque -article? Chez Blanche, rien de pareil. Impossible de deviner sa peinture -à travers ses écrits... Quelles sont ses idées directrices? A part -quelques réflexions sur la peinture de portraits, son livre pourrait -être écrit par un amateur intelligent qui a fréquenté pas mal de -peintres, a du goût, mais nulle armature. Chez lui, l'artiste et -l'amateur sont deux hommes différents. L'un crée; l'autre goûte et -s'enthousiasme. Mais jamais les expériences du premier ne contrôlent les -jugements du second. Nous comprenons maintenant pourquoi il sacrifie au -«Cubisme». Capable de discerner les causes de cette hérésie esthétique, -il est incapable de résister aux attraits d'une sensation nouvelle..._» - -M. Fosca s'excuse «_d'assumer ainsi le rôle d'un puritain grondeur_», -mais c'est qu'en présence de l'anarchie actuelle que je connais si -bien,--il doit le savoir--«_l'attitude du dilettante n'est plus -admissible_». En serais-je donc un? Mais, plus loin, M. Fosca me donne -pour «_ravi de jouer, sur le tard, le rôle d'un vieil oncle grognon_», -«_un laudator temporis acti_», qui, _devant les nouveautés ronchonne: -«Ah! si vous aviez connu Manet!»_ Ici M. Fosca semble avoir trop peu -d'ironie, mais il ne me déplaît point de me sentir, moi-même, devenir un -peu prud'homme, pour un Suisse comme ce bon M. Fosca. Selon lui, dès que -j'entreprends le portrait de quelqu'un, je le rapetisse, l'étrique; une -sorte de «_scepticisme quasi cruel_» fait que je ne puis «_étudier -l'oeuvre, l'exalter, qu'en diminuant l'artiste_». Entre mes mains, -Fantin n'est plus qu'un bourgeois rive-gauche, endormi à l'ombre de -l'Institut; Manet, un amateur peu sérieux, jaloux de la gloire de -Chaplin; Whistler, un vieux-dandy passablement cabotin. «_Aux lauriers -qu'il tresse, Blanche mêle l'ortie au laurier. C'est si frappant, que -dans la préface, Marcel Proust avoue en être gêné!_» En vérité, est-ce -que vous aussi, je vous peine un peu? - -Mais, cher Marcel, je ne crois pas à la critique d'art, et serais peu à -même de définir ce que cela est,--aujourd'hui du moins! Je ne suis qu'un -portraitiste qui raconte ce qu'il voit, de son mieux, et avec cette -franchise que les parents de ses modèles réprouvent dans sa peinture, -jusqu'à la lui laisser pour compte, trop souvent, comme «cruelle». Mes -articles, mes études ne sont, à la façon de mes portraits peints, que -les paragraphes ou les pages d'une petite histoire de mon temps. -L'opinion des autres qu'avec soin je cite, les guillemets dont j'abuse, -n'y découvrez-vous pas un scrupule? Certain «critique» me désigne comme -un «mémorialiste féroce»; d'autres me prennent pour un mondain,--comme -vous! A Paris, on peut, à la vérité, naître, vivre et mourir dans une -même rue, sans être connu de ses voisins. J'en fais chaque jour -l'expérience comme de l'impossibilité où nous sommes de nous débarrasser -d'une étiquette que colle sur notre dos un farceur habile. - -Il est regrettable que Sainte-Beuve se soit à ce point trompé sur le -mérite des ouvrages qui parurent de son temps; mais combien ce qu'il -raconte de leurs auteurs nous intéresse! Me suis-je trompé, comme l'ont -fait tant de critiques sur leurs contemporains? En tout cas, et -rendez-moi cette justice, après quarante ans d'expérience, je ne reviens -sur aucun de mes jugements, même de tout jeune homme. Delacroix, Ingres, -J.-F. Millet, Courbet, Corot, Daumier, Cézanne, Manet, Degas même, je -les «adore», comme on dit aujourd'hui, et m'aperçois peu à peu que tant -d'autres peintres que les critiques d'art et les marchands nous -présentèrent comme supérieurs à ces Maîtres[1]... eh bien!... on ne les -tient plus que pour «intéressants». Déjà quelques-uns de ceux-ci -retombent lentement, en vol plané, des cimes où les avait portés -l'enthousiasme des séïdes de ce Mirbeau, qui n'a jamais rien découvert -tout seul. A ce propos, pourrait-on rappeler que ce fut Hervieu, qui lui -signala Maeterlinck, pendant un séjour que faisait l'auteur des -«_Tenailles_» chez le jardinier des supplices? Hervieu, dans un tas de -livres reçus par le chroniqueur, avait choisi le Théâtre des -Marionnettes, de Maeterlinck. Il passa la nuit à lire, et, le lendemain, -mit le feu aux poudres: Mirbeau écrivit son fameux article. La critique -du Lyrisme, du Formidable et de l'Hyperbole, qui, je crois, date de -Mirbeau, aura eu des répercussions profondes dans les ateliers, comme -nous le verrons dans mes prochains «Propos de peintre» des années -après-guerre, où la folie des préfaces pour catalogues d'expositions est -devenue générale. Il reste à espérer que cette Égalité dans l'éloge -finisse par déprécier le Peintre. - - [1] Lautrec, considéré comme supérieur de beaucoup à Degas. (Louis - Vauxcelles.) - -J'ai souvent présenté jusqu'ici des artistes que je place à un rang un -peu subalterne d'acolyte: Fantin lui-même et Whistler aussi, par rapport -à d'autres que je déifie. Ne possédant pas un éclectisme extensible (ou -le contraire...,) mais entretenant quelques convictions passionnées, -j'espère qu'il existe encore quelque part une échelle des valeurs; -sinon, j'en veux établir une, ne serait-ce que par respect et dévotion -pour les grands génies. A mon culte pour Manet, _peintre_, imputez donc -la faiblesse avec laquelle je note d'humbles traits, qui me touchent si -fort dans l'_homme_ que j'ai connu et aimé. Pour moi, loin de ridicules, -ils me paraissent sublimes. - -Le caractère d'un Louis David me fait mieux comprendre son oeuvre, -encore que je me passerais de savoir ce qu'a dit et pensé le citoyen, -pour mettre le peintre aussi haut que je l'érige dans l'histoire de -l'École française. - -Ne sera-t-il pas de quelque importance pour les historiens de savoir -que, sur la scène de l'Opéra, le 2 février 1920, le maître Henri -Matisse, en veston et lunettes d'or, se laissa traîner par des danseuses -et un maître de ballet, son ventre de professeur quinquagénaire -disparaissant sous des couronnes plus martiales que le chêne et le -laurier qu'au 14 juillet précédent le maréchal Foch avait reçues, entre -l'Arc de l'Étoile et la Bastille? Matisse est-il, pour cela, moins -touchant, dans ses tournées théâtrales que dans son studio -méditerranéen, qui est une chambre d'hôtel-palace? C'est si beau -quelqu'un qui croit en lui-même, et vous dit _pourquoi_! - -L'âme d'Eugène Carrière, sa belle correspondance, son courage dans la -douleur, ses vertus civiques et privées, son intelligence de la -peinture, tout cela suffira-t-il à faire de lui un aussi grand artiste -que Courbet, qui, pourtant, fut un assez sot vaniteux? Tandis que -j'écris ces lignes, seuls quelques marchands soutiennent le commissaire -qui disperse les études de l'atelier Carrière, au milieu de -l'indifférence sinon de la tristesse des amateurs jeunes. S'ils sont -déçus, c'est que leur mémoire est pleine encore de la littérature qui -fut consacrée au brave peintre par les écrivains du «Formidable»: ils -ont eu, du peintre, la vision qu'ils avaient de l'homme, et en ont fait -un Titan. - -La Vierge de Cimabue, portée par les rues de Florence, semblait vivante -au peuple et le fanatisait. Aujourd'hui, comme il appert des ballets -russes, l'enthousiasme de la foule, pour l'art, se manifeste -différemment, et pour d'autres ouvrages, tels qu'un décor de théâtre, ou -un costume de ballerina. Nous applaudissons à toute forme du génie, et -décernons les lauriers pareillement à M. Wilson, nouveau Christ, et à -Matisse nouveau Van Eyck, quitte à rire bientôt après de nos -tartarinades. - -M. Fosca m'accuse de n'avoir pas la «compréhension de la vraie -grandeur»... Selon lui, je rabaisse Vuillard, ou tel autre charmant -«intimiste», qui n'a tout de même rien signé d'aussi accompli que le -portrait de la mère de Whistler, ni que certaines natures-mortes de -Fantin Latour, n'en déplaise à M. Fosca! Il est bien bon de nous -rappeler que Maurice Denis est admirable, mais nous préférons les -moindres aux plus grands et trop concertés ouvrages de ce pieux artiste. - -La «_vraie grandeur_», c'est précisément celle qui ne doit pas être -«voulue», ni obtenue, par des théories, mais reste ignorée de ceux en -qui elle réside. Souvent ces bienheureux-là, ce sont les contemporains -obscurs d'un artiste très fêté de son vivant. Ce phénomène de revirement -complet de l'opinion, nous l'avons vu se produire et l'observons de plus -en plus fréquemment, car presque personne ne semble savoir en quoi une -oeuvre est oeuvre _d'art_, surtout en ces cas si fréquents où la valeur -ne s'y signale pas par quelques-unes de ces outrances qui sont, en même -temps que leur cause de succès, bien rarement un gage de pérennité. Ce -qui manque à la plupart des artistes modernes, c'est cette grandeur -«fatale» et, si j'ose dire, congénitale, des «Créateurs». J'avoue qu'il -est très peu de peintres modernes et surtout vivants, que je considère -comme des maîtres, quoique chacun de nous en soit un (cela va de soi), -pour quelques amis, pour deux critiques, quelques marchands et le petit -jeune gendelettres, qui se moque en traitant de tel un aîné qu'il croit -«arrivé», parce que le pauvre homme est «connu». - -Mais, ne sortant plus de votre demeure, mon cher Marcel, savez-vous -combien un homme de goût se compromet à prononcer et, bien plus -gravement, à écrire certains noms d'artistes à côté de certains autres? -Si, tout de même! Et de signer une préface à un livre de moi, ce fut un -acte de grand courage, et je vous en garderai une reconnaissance très -vive, puisque telle personne qui y figurait vous pria de l'en faire -disparaître; et ne m'avez-vous pas avoué aussi dans une de vos lettres, -que certains de vos amis vous avaient supplié de vous abstenir de me -faire si grand honneur que de m'accorder votre apostille? - -Comme vous étiez invisible pour moi, et jamais plus abonné au téléphone, -combien avons-nous dû échanger de lettres, cher ami, entre le jour où -vous m'avez adressé le manuscrit de votre belle préface, et celui où mon -livre parut? Connaissant votre politesse et votre désir d'être agréable -à autrui, je vous avais prié de ne pas insister sur mes mérites de -peintre, par crainte que vous n'apprêtassiez trop de copie pour les -anonymes qui me réservent toujours une place dans leurs échos -hebdomadaires... D'ailleurs, claquemuré comme vous l'étiez alors, vous -n'étiez plus «au courant», m'écriviez-vous. Ne m'avez-vous point -demandé: «Où peut-on voir des Cézanne?» - -Et vous feignez de me croire un peintre classé! Cela, Marcel, c'est un -peu trop de politesse! Comment n'avez-vous pas été averti par vos -nouveaux amis de la N. R. F. _qui n'ont jamais imprimé mon nom comme -peintre_, même à l'époque où j'écrivais parfois dans cette revue austère -et jésuitiquement «bolcheviste»? Ils ont peur de se tromper... et plutôt -le silence, que ces horribles sueurs froides qui mouilleraient les -tempes et l'échine de certains «amis», s'il leur fallait se prononcer... -tout seuls! - -Pantelant sous les fleurs dont vous chargiez ma tête, j'ai voulu vous -faire entendre qu'on n'avait pas encore cessé de tenir sur moi, «dans -certains salons», des propos comme ceux que vous avez jadis enregistrés: -«_Il faudrait mettre ses toiles plus en lumière, pour aujourd'hui -seulement, parce que nous l'avons invité en quatorzième ou en -cure-dents; on les remettra demain à un endroit où elles ne se voient -pas_». Non, mon cher, elles ne sont pas plus que jadis «_à la place -d'honneur dans les mêmes salons_». Personne, heureusement pour moi, n'en -déclare: «_C'est d'une beauté rare; c'est beau comme le classique_». -Comme me le dit Paul Valéry, mon cas est même assez cocasse. D'ici -cinquante ans, on verra dans des musées les portraits que j'aurai peints -de tant de littérateurs, mes amis; et de l'auteur de ces portraits, il -n'y aura trace dans aucun livre de son époque. Je suis peut-être le seul -artiste de mon âge, dont il n'existe pas la moindre monographie et que -Larousse ignore. Je me sens, d'ailleurs, très fier de cette singularité, -et je la porte, comme certain professeur d'échec, les ongles qu'il -laissait croître à la façon des mandarins de la Chine. - -Quelqu'un des privilégiés qui pénétraient nuitamment chez vous, aura dû -vous prévenir que mon sens critique s'alarmait un peu des éloges -contenus dans votre préface; sur quoi, vous m'avez «rendu ma liberté», -supposant que je ne désirais plus publier cette belle page! Vous m'avez -même, un beau matin, proposé d'en écrire une autre, où vous m'eussiez -présenté d'une façon différente, comme une espèce de «méconnu», genre -qui fut tant à la mode! Vos historiographes, après moi, trouveront dans -mes tiroirs les centaines de pages que j'ai reçues de vous, à l'occasion -de cette préface, honneur de ma courte vie littéraire, et dont le -plaisir que j'avais à les lire (malgré vos pattes de mouche) n'était -combattu que par tout ce que vous me disiez de la peine que vous preniez -à les écrire, tant votre vue était fatiguée et votre asthme pénible. - -Je vous avais demandé, non pas une «préface», mais quelques souvenirs de -notre Auteuil, au temps où, vous et moi, voyions passer auprès de nous -certaines des figures dont il est question dans mes livres... J'espérais -un portrait du Blanche d'alors, celui que firent poser Forain et Degas: -vous m'avez terriblement flatté. Mais vous avez trouvé l'occasion de -signer deux chefs-d'oeuvre: le portrait de mon père et le vôtre. Quant à -celui du Marcel Proust frais émoulu du collège, il est d'une ironie -telle, que vous n'aimeriez pas, dites, qu'il eût été peint par un autre -que vous-même? Mais les portraits, la _ressemblance_, quel sujet à -brouilles, à colères!... Il en va d'un portrait comme des articles de -critique. La plupart des modèles ou des auteurs en sont mécontents. -Vous, Marcel, apportez de tels scrupules et une telle délicatesse dans -la rédaction d'une page où une personne amie est jugée, ou seulement -citée par vous, que vos insomnies en doivent être bien cruelles, si la -crainte vous saisit de n'avoir peut-être pas été suffisamment aimable. -Mais est-ce là le bon état d'âme du «portraitiste»? - -Votre merveilleux don d'analyser, qu'on peut bien appeler sans pareil, a -fait de vous un «portraitiste» comme il n'en sera jamais parmi les -peintres, et tel que je n'en sais point chez les romanciers. Votre M. de -Norpois, votre M. de Charlus--je ne parle pas de Swann!--ce sont des -portraits de grande tradition. Car, je le crois, contrairement à ce pour -quoi vous tiennent la plupart de vos _laudatores_, vous êtes un -classique français, par l'étude des sentiments et la composition, que -vous renouvelez, mais qui est l'un de vos primes soucis. Bien déçus -seraient vos lecteurs s'ils voulaient reconnaître vos modèles, comme ils -croient pouvoir nommer ceux d'Abel Hermant. Et, ce qui constitue un des -caractères de votre génie et, peut-être, avec votre langue, votre -principale originalité,--c'est cette dualité de peintre et de modèle. -L'art, dont vous créez, je dirais plutôt recréez, vos personnages, -ressortit à une des opérations de l'esprit les plus rares et les plus -compliquées; il y en a peu d'exemples dans l'histoire des littératures. -A peine oserais-je citer une George Eliot? Quand Léon Daudet voit un -rapport entre votre oeuvre et celle de Saint-Simon, ce gros bourdon -donne la mesure de son esprit critique tout en surface. Les documents -que vous nous apportez pour l'étude des passions sont, quoique dans la -tradition, d'une nouveauté qui étonne. Nouveau! cette épithète, on n'en -pourra jamais abuser si l'on parle de vous, dans l'impossibilité où l'on -est de trouver dans votre oeuvre des points de comparaison avec -celles-là mêmes que l'on préfère. Les figures que vous prenez sur nature -et que votre brosse peint avec un peu trop de facilité sont des -personnages de second plan, comme les Verdurin, le docteur, le peintre, -le compositeur; mais ceux-là, dans d'autres romans que les vôtres, -seraient des chefs-d'oeuvre, comme portraits. Il me semble parfois, et -dans vos plus belles pages, que vous empruntiez à un sexe les traits -d'un autre; qu'en certaines de vos effigies, il y ait substitution -partielle du «genre», si bien qu'on pourrait dire _il_ au lieu d'_elle_, -et faire passer du masculin au féminin les épithètes qui qualifient un -nom, une personne, dans ses gestes et son maintien[2]. Or ceci, qui -serait peut-être gênant dans certains livres, devient chez vous une -subtilité de plus, vous prête un accent de vérité plus fort, plus large -et de généralisation, malgré la minutie de l'analyse, dans la -contre-expérience que vous faites sur vous-même. La plus humble de vos -créatures, disons Françoise, vous vous l'incorporez avant de la -restituer, enrichie par son séjour chez vous. Vous êtes donc à part, et -la question de ressemblance individuelle ne doit pas compter, dans votre -cas, comme romancier. Mais comme «préfacier»? - - [2] En 1914, je crois avoir été le premier à faire un article sur - «Swann», c'était à l'_Écho de Paris_. Je retrouve ces phrases: - - ... «Ce livre ne pouvait être écrit que dans la clairvoyance de - l'insomnie nocturne. Il est presque trop lumineux pour nos yeux qui, - en plein jour, ne voient qu'à demi...»--«M. Proust s'arrête partout - passionnément, regarde les autres, comme le martin-pêcheur voit le - fond de la rivière...» - -Quelles limites fixer à la ressemblance, pour le portraitiste? Quelles -bornes à l'usage licite de la franchise, à l'exercice d'un peintre vrai, -ou, encore plus, d'un moraliste? Vous avez bien marqué dans votre -préface à mon livre, que je l'avais requise de vous, cette étude; elle -avait donc un peu d'une «commande», comme nous disons? Précisément, -«commande» implique flatteries, et retouche,--pense le client ordinaire. - -Vous avouerai-je que toute photographie prise de mon visage me paraît -étonnante et m'instruit sur moi-même, alors que mon entourage crie à la -caricature? Forain, Rouveyre, Boldini, Max Beerbohm, Sickert, Sargent, -Degas, m'ont été, m'assure-t-on, cruels; et je les trouve excellents, -ces croquis ou ces tableaux, de même que je pense me voir dans la glace, -et ris de tout coeur, en lisant certain fameux portrait écrit, que mes -amis m'ont caché, quand il parut. Cette «manière noire» est due à la -collaboration de Forain (pour le côté _moral_) et de Léon Daudet (pour -la forme extérieure). J'ai été un peu surpris, en le lisant, que ce -morceau de bravoure fût de Léon Daudet. Je me suis toujours méfié des -gens qui ont des certitudes, ou des haines apostoliques, à la Mendès, -mais Daudet porte un nom qui m'est cher; ce solide bourgeois défend des -préjugés, une société, une classe auxquelles on ne me crut point, en -général, hostile. J'étais bienveillamment reçu dans sa famille, et le -rencontrais dans quelques maisons d'amis. Toujours m'efforçai-je de lui -trouver «_un esprit fantastique_», quoique Mme de Noailles, dès ma -première entrevue avec lui, m'eut confié: «Non, la drôlerie de notre -cher Léon n'est pas pour vous!» Je ne pus point y contredire. - -En tout cas, il a du courage. Les engueulades de «Léon» et les coups de -rapière de ce noble justicier, je les préférerais, il me semble, aux -complaisances veules, aux «léchades» dues à la papelarde camaraderie -dont un Parisien est trop souvent l'objet dans la presse, par ces temps -où personne n'ose plus formuler une opinion. L'express-charge par quoi -ce pamphlétaire m'exécuta, en pleine guerre et _Union sacrée_ des bons -citoyens, a pu surprendre d'autres que moi-même. Mais la passion de la -vérité emporte tout! - -Quant à vous, «le dreyfusard» que vous vous flattez d'être, votre génie -est d'autre part célébré par _l'Action Française_, et c'est dans un -sentiment semblable à celui qui fit l'_Union Sacrée_,--j'imagine cela, -du moins--que vous me priiez, il y a deux ans, de ne pas réimprimer, -pour le pacifique lecteur d'après-guerre, mon essai sur le nationaliste -Jean-Louis Forain; à moins que, de ma part, peu digne vous semblât que -je remisse sous ses yeux, comme pour les lui rappeler, les éloges que -j'adressais à ce grand dessinateur, après que Forain, feignant de me -prendre pour un ennemi, eût cessé de saluer son panégyriste? Vous -m'expliquerez l'imprévue attitude de Forain à mon égard, en me disant -qu'un auteur illustre garde sa pudeur et que le succès redouble sa -susceptibilité et ses craintes. Vous m'avez écrit que 886 lettres de -félicitations vous étaient déjà parvenues en trois jours, à l'occasion -du prix Goncourt; mille découpures de journaux, de longs articles, -certains signés par des amis enthousiastes; des poèmes suivirent, et une -ode même, à Marcel Proust. Eh bien, de ces hommages, il en est qui vous -ont froissé, si inexplicablement même, que leurs auteurs durent se -prendre la tête dans leurs mains et se demander: «Qu'est-ce que Proust a -compris? Quelle noire intention me prête-t-il?» - -Votre compréhension, par tous reconnue, de la chose écrite, votre -critique si lumineuse des auteurs morts (ceci, cher ami, en songeant à -vos «Pastiches» et à vos pages, si stimulantes, de technicien, sur -Flaubert) obligent ceux qui vous blessent en croyant vous louer, à -reconnaître qu'ils ont mal dit ce qu'ils avaient l'intention -d'exprimer--ce qui est sans doute souvent mon cas--puisque vous -apercevez une épine là où l'on voulut mettre des roses. Ce qui n'empêche -pas que la loupe à travers laquelle vous considérez le monde extérieur, -nous la tenons pour aussi infaillible que votre introspection; votre -puissance et finesse d'analyse, tout ce à quoi nous devons l'inépuisable -joie de vous lire, il est peu d'instants où vous vous en départissez; ni -en écrivant, ni en jugeant vos propres oeuvres, ni au reçu d'une lettre -de fournisseur, d'un camarade à vous, fût-elle de M. de Saint-Loup; ou -d'une femme, fût-elle la bonne Françoise. Il s'ensuit donc que, moi, -votre admirateur de toujours, pas plus que Jean Giraudoux ni que Léon -Daudet, je n'échappe à votre épluchage grammatical et psychologique, et -que je tremble, ou bafouille, en vous répondant par une lettre, qui, -adressée à un autre, exprimerait en quatre lignes: «J'ai bien le désir -de vous voir». C'est souvent par gêne et par respect que l'on formule -mal sa pensée. La restriction mentale est un fâcheux et redoutable -censeur de l'écrivain. - -Mes notes sur Degas, que M. Fosca trouve «décevantes», Degas vivait -encore, quand je les donnai à la _Revue de Paris_. Voilà le mystère de -mon embarras éclairci! Tout au contraire de vous, mais presque autant, -Degas, le solitaire hautain et inquiet sur sa propre valeur, terrorisait -ceux qui l'aimaient; ainsi, de deux grands artistes modestes et -justement orgueilleux à la fois, celui qui prenait un masque de diable -Papou, afin de faire le vide autour de lui, n'a pas si bien réussi à -écarter ses zélateurs que celui qui, dans ses rapports avec autrui, -n'est que grâce, prévenance, gentillesses et délicates intentions. - -Chacun de nous est plus ou moins le prisonnier d'une légende. Ainsi -l'univers a appris, quand le prix Goncourt vous fut alloué, que vous -n'aviez plus dix-huit ans; on vous donna même, me dites-vous, soixante -ou soixante-cinq dans les journaux socialistes. Vous étiez malade, très -riche, très mondain, disait-on, à gauche; un papillon de nuit qui -disparaît à l'aurore pour ne réapparaître que le soir. La seule part -d'exactitude, dans ces histoires, serait qu'il est devenu impossible, -pour les diurnes comme moi, de vous joindre, quoique l'on rencontre -souvent quelqu'un qui vous quitte, ou qui, hier, a soupé «d'un poulet -rôti» avec vous. Je ne crois pas vous avoir aperçu plus de trois fois -depuis «l'Affaire», je mourrai sans avoir, peut-être, passé deux heures -encore près de la personne avec qui j'ai le plus de plaisir à me -trouver, et vous aurez quitté votre fameux appartement du boulevard -Haussmann, dont les murs étaient doublés de liège, sans que j'y aie -pénétré pour peindre, comme je le voulais, une image du Marcel Proust -adulte. - -A peine, jadis, ai-je vu l'appartement familial du boulevard -Malesherbes, du temps où je perpétrai, de vous, la mauvaise toile que -vous faites reproduire encore aujourd'hui dans _Excelsior_, et dont vous -m'avez demandé la permission d'orner l'édition de vos oeuvres. (Et comme -vos goûts ont dû paraître démodés à vos nouveaux éditeurs.) Vous m'avez -montré la salle à manger que vous prêtaient, avec leur argenterie et -leur linge damassé, M. le professeur Proust et votre excellente mère, -pour que vous y entretinssiez d'illustres hôtes qu'à dix-huit ans vous -traitiez en Lucullus, et mettiez en rapport avec vos _professionnal -beauties_ un Elstir, un Cottard, un Bergotte et tant d'autres admirables -héros qui participent désormais à notre existence. Vous receviez les -duchesses douairières, les futurs ducs, à qui vous donnâtes ensuite plus -grande audience dans votre pastiche de Saint-Simon. Tel ce qu'on m'en -rapportait, car, soucieux de mon travail plus que du vôtre, vous avez -toujours tenu à m'épargner ces divertissements. Je ne sais rien de plus -juste que ce que vous avez dit dans votre préface sur le palladium qui -me protégea de bonne heure contre les périls de la conversation de -société. Cette influence tutélaire, ne l'appellerions-nous pas, tout -prosaïquement, mon fragile estomac,--ou mon imprudente franchise dans -l'aveu de mes admirations et de mes dégoûts? Du même ordre, la -protectrice de votre oeuvre ne fut-elle pas, mon cher Marcel, la fièvre -des foins? - -Je répète «imprudente franchise?», mais j'ajoute un point -d'interrogation; car en se remémorant les propos d'alors, on pourrait se -demander si jamais, dans aucune société polie, un débutant entendit, -prononcés et colportés par la presse, des propos plus perfides, des -calomnies plus abjectes que celles qui secouaient de rire les salons du -faubourg Saint-Honoré, les ateliers d'artistes qu'envahissaient peu à -peu les métèques. _Le Journal d'une femme de chambre_, d'Octave Mirbeau, -conservera l'odeur de ces déjections que reniflaient comme un parfum -aphrodisiaque les délicats et les «blasés». Un jury aurait eu peine à -distribuer des récompenses dans un concours de perfidie, trop de -candidats en seraient sortis _ex æquo_. Aussi bien, la verve de Léon -Daudet semble avoir presque de la «bonenfance», comme eût dit Goncourt. -«Léon» était l'élève des grands maîtres de notre jeunesse, et leur pâle -reflet. Mon nom figure une fois dans le journal de Goncourt. Et tout ce -qui l'a frappé, c'est cette scène: j'entre chez quelqu'un; je me -félicite de la mort de mon père qui dilapidait sa fortune. Le trait est -délicieux et d'une exactitude digne de l'observation des enragés -déjeuneurs en ville. J'expliquais cette influence morbide à Henry James, -certain soir qu'il sortait de chez les Daudet avec moi, confondu de ce -que Léon, le fils de son ami très cher, avait avec tant de vacarme -expectoré de fétide, durant et après un énorme repas--outre des verdicts -_définitifs_, des jugements tartarinesques sur d'admirables artistes de -la littérature anglo-saxonne, dont Henry James était un des plus grands. - -Mais ces fleurettes de la conversation poussaient dans tous les milieux -où l'on se piquait d'art et de littérature,--et jusque dans le gratin -qui _s'intellectualisait_. - -Vous et moi n'avons-nous pas été un peu éblouis par un homme pour lequel -nous garderons, tout de même, un peu de reconnaissance et beaucoup -d'admiration?... mais il faudrait, pour être aujourd'hui compris, -évoquer une figure, telle qu'alors, dans un mystère savamment entretenu, -elle se dressait, belle, devant nous, environ 85, du côté de chez -Charles Swann. - -Que n'avez-vous, Marcel, consacré un de vos pastiches à ce -«conversationist» de génie, si supérieur à ce qu'il laissera d'écrit; -pour lequel nous avons eu de l'amitié, du respect, et qui nous enchanta -par son esprit, son érudition, sa fantaisie, lui qui se donnait autant -de peine à nous conquérir que j'en pris ensuite pour me soustraire à sa -tyrannie. Il aurait fallu garder de lui, au gramophone, des disques, -comme ceux qui conserveront la voix de la Patti et de Caruso. Faire un -pastiche? Non, vous nous devez une monographie du comte Robert de -Montesquiou. - -Il nous envoûta! Nous prit-il assez de temps! Je ne me lassais pas de -l'entendre déclamer les vers de nos poètes, d'une voix glapissante, -spéciale au «gratin», mais si belle! Sa tête de d'Artagnan, de jeune -Aurevilly ou de Brummel français, il la soutenait par un énorme poing -ganté de blanc, le coude appuyé sur le marbre d'une cheminée. «_In -brachium facit potentiam_», a-t-il tracé en lettres biscornues et -vermicellées, au-dessous d'une photographie par Otto, que je garde -encore, et qui s'efface auprès d'une autre, «_la divine comtesse de -Castiglione_», l'une de ses déesses, en verre filé ou en cire. - -Cette mystérieuse Florentine, une des plus inquiétantes visions de mon -enfance, m'apparut comme une petite vieille inconsolable de sa beauté et -de son règne abolis, quand elle vint chez moi jeter des fleurs sur un -cercueil et annoncer au fils du défunt qu'elle se croyait encore à même, -dans un certain éclairage, d'offrir au jeune peintre que j'étais -quelques vestiges de sa splendeur. Je dus m'exécuter, puisque Mme de -Castiglione, qui me témoignait une affection quasi maternelle, m'y -invitait. Mais comment et où poser? Que verrais-je, les voiles une fois -tombés? Il fut d'abord question de séances à la lueur des bougies. Enfin -elle me dit: «Je viendrai vers la fin du jour, tu auras fermé les -persiennes, je disposerai les rideaux, le siège où tu t'assiéras et le -mien; demain, quand le soleil sera en face de la maison, et bas, -attends-moi. Nous essaierons, je veux que tu saches comment était l'amie -de ton père». Elle vint à l'heure. J'étais épouvanté, ma main -allait-elle m'obéir? Toile et pastels étaient tout prêts. Cette scène se -passait dans une pièce tendue de cretonne bleue; les vitres, de même -couleur, créaient une atmosphère laiteuse comme la fumée d'une -cigarette. Mon modèle entra sans bruit, glissa sur le tapis, telle une -«apparition» sur la scène. Elle s'installa, de profil, le buste bien -droit. Malgré sa haute coiffure en forme de diadème, c'était un petit -tas. Un à un, les voiles se répandirent sur le sol... et je reconnus la -_Reine d'Etrurie_, l'_Ermite de Passy_,--idole de la Cour de Napoléon -III--, un illustre visage, mais fardé, ruiné, de marchande à la -toilette; un bout de sucre d'orge réduit dans la main d'un enfant qui le -suce. - -Pourquoi ces souvenirs de la Castiglione ici? Vous le savez, Marcel; à -cause de Charles Swann, de la Berma et du diabolique impresario que fut, -d'elle et de tant d'autres beautés, le comte Robert de Montesquiou -Fezensac. Après des mois d'un intense surchauffage de notre imagination, -il nous confrontait souvent avec une soi-disant déesse, ou un héros dont -il avait tu le nom et cette apparition devait éveiller en nous le -sentiment du Divin, ou l'émotion qu'aurait un planton dans sa guérite, -si M. le maréchal Foch venait lui demander de ses nouvelles. D'où, une -fois, ce pastel de Mme de C., qui, dès que je l'eus peint sans avoir -échangé une parole avec cette matérialisation médiumnique, fut enfermé -solennellement dans un sac de cuir, comme le cadavre d'un passager de -transatlantique, pour être jeté à la mer. Il me demeura, depuis, -invisible; peut-être me ménageait-on le plaisir de me croire l'auteur -d'un chef-d'oeuvre inconnu? D'ailleurs, je rencontrai bientôt en tous -lieux cette dame que chacun désignait par son petit nom, et dont le -mystère était le sortilège d'un habile magicien. Combien en avons-nous -subi, de ces illusions charmantes, dans le Paris d'alors, grâce à cet -homme si pratique, d'autre part, si implacable flagelleur d'une société -où le sens de la qualité commençait à se perdre... S'il avait persévéré -dans sa retraite d'artiste, évitant les applaudissements et les succès -du monde--péril qu'il nous dénonçait en sage--au lieu de se gaspiller -lui-même un peu plus tard, et de se répandre partout, lui qui -m'ordonnait une réclusion laborieuse--Robert de Montesquiou tiendrait -aujourd'hui une place qu'il ambitionna toujours, sans pouvoir -l'atteindre. - -Avoir causé une fois avec «Robert», c'était ne plus pouvoir causer avec -les autres; je ne saurais pas citer d'artistes, qu'ils se nommassent -Barrès, Hérédia, Leconte de Lisle, Whistler ou Degas, qui n'aient été -retenus par la séduction et l'autorité de sa parole, par le prestige -complexe de sa personne. Il nous représentait le des Esseintes d'«A -rebours», et le descendant de l'Artagnan dont il habitait encore la -terre en Gascogne. Comme Oscar Wilde, il avait le don des images et des -analogies, qui, en magnifiant un récit quelconque, vous proposent -plusieurs sens et lui donnent un prolongement presque infini. Une -anecdote, une légende, un mythe, ou les ridicules de Mlle Tocquanié, la -gouvernante, il en usait de même, avec des motifs tour à tour bouffons -ou graves, cet infatigable causeur moraliste, lyrique et familier, -«potinier», curieux de «petites gens», un Henri Monnier chez la -concierge. A la cour d'un souverain moderne, il eût continué l'oeuvre -d'un Saint-Simon ou d'un Tallemant des Réaux. Chez Mme Madeleine -Lemaire, dont il avait dénoncé le salon comme le paradis des bourgeois, -où un artiste se devait de ne pas paraître, il devint ensuite assidu, et -manigança une publicité à des poèmes, que nous avions jusque là crus -réservés à ceux qu'il appelait «ses pairs», nous donc. - -Les contemporains du Montesquiou de 1890 comprendront sans peine que des -jeunes gens, avides de regarder et d'entendre, comme vous et moi, aient -été remués par ce bolide qui tombait dans leurs existences. Et, avec -«Robert», c'était ce charmant Edmond de Polignac, son ami, un ancêtre, -le vieux camarade de votre Charles Swann; le prince, étrange -compositeur, aussi inventif et «précurseur» qu'Eric Satie, travaillait à -son piano-bureau, devant un portrait de Jeanne Samary, par Renoir, et -quelques Claude Monet de la bonne époque. Vous le rappelez-vous, -grelottant sous ses tricots et son bonnet de soie noire, et sa tête de -Saint-Antoine, blanche, ravagée et si fine? Que ne nous représentait-il -pas, alors, de rare, d'exquis et d'un peu inquiétant, cet autre causeur -si cocasse, si spirituel, quand il nous entraînait vers l'embrasure -d'une fenêtre, pendant un concert; riait, comme un gamin, de -l'assistance pâmée; imitait l'accent du _gratin_ ou l'_aboyeur_ qui -annonce les invités; et soudain reprenait son expression extatique de -saint du Greco, si l'on en était à un numéro du programme où Mozart, -Fauré ou Debussy allaient être interprétés par Bagès ou par Mme de -Guerne. Edmond de Polignac était le seul concurrent que nous permît -«Robert», jusqu'à ce que... Mais vous n'étiez pas là, quand le prince, -en pantalon à carreaux, jaquette prune, gants abricot, vint nous -apprendre son mariage avec la jeune miss Winaretta Singer, et, pour -prouver à ma mère qu'il se sentait fort ingambe, sauta par-dessus un -fauteuil, sans le renverser. - -Depuis ces temps lointains, j'ai vu passer bien des artistes, s'ouvrir -et se fermer autant d'écoles et de petites chapelles, paraître cent -«génies». En avons-nous eu de plus originaux que ceux-ci? L'atmosphère -de Montesquiou et d'Edmond de Polignac imprègne les entours de Swann, -comme ces parfums composés par une femme, dont elle ne consent jamais à -révéler le nom, et que ses intimes reconnaissent, où qu'elle vienne de -passer. Peut-être Odette n'a-t-elle jamais parlé à «Robert» ni à -«Edmond», mais son appartement, tel que vous le décrivez, est plein de -choses à eux. Sous le manteau, Charles a dû remettre à sa femme -l'édition privée des _Chauves-souris_. Le mauvais bon-goût à l'Alfred -Stevens, la turquerie à la Clairin, les arums, les peaux de bête à la -Sarah Bernhardt, les oeillets et les violettes de Madeleine Lemaire, les -buvards et les boîtes à cigarettes de chez Leuchars, la japonaiserie -bambou-cherry-blossom, et le Louis XV à la Helleu dont s'entourait -Odette: Charles Swann, le commensal de Mme Howland (née Colbert), -retrouve cette «ambiance» dans quelques maisons très «exclusives.» Elles -possèdent un exemplaire, sur grand papier, d'_Hortensias bleus_, hommage -à ces dames qui font relier en plein les Essais de «Robert», (son vrai -talent), volumes qu'annoncent d'hyperboliques articles de courriéristes -mondains, comme une redoute, chez Madeleine Lemaire, et dont la seule -édition à 3 fr. 50 c. encombre aujourd'hui des paniers de libraires, sur -le trottoir, avec de vieux romans tombés à 1 fr. 75. - -Plus dangereuse, eussé-je craint, pour un jeune littérateur comme vous, -ce qu'Odette aurait appelé l'«_emprise_» d'un Montesquiou, que pour tout -jeune peintre qui ne fût pas un Elstir ou un La Gandara. Tandis que -Montesquiou ne se trompait guère plus sur la qualité d'un poète ou d'un -prosateur que sur celle d'un nom, et embellissait, en les récitant, une -phrase ou une strophe, il consacrait ses «_Autels privilégiés_» à des -artistes de pacotille, se faisait peindre en Florentin du _Passant_, par -Clairin; en gentilhomme malade, par Lucien Doucet; en peignoir-éponge -(ou Christ au prétoire de Munkacsy), par Antonio de La Gandara;... en -chef-d'oeuvre de musée, par Whistler--et s'en allait aux vernissages -clamant ses enthousiasmes et ses mépris, dans un cortège de Swanns et de -moindres zélateurs rastaquouères. - -Néanmoins, le jour où «Robert», théâtralement, me donna un rendez-vous -d'adieu dans l'Ile des Cygnes, où nous échangerions nos anodines -correspondances, j'en eus du chagrin comme un enfant que quitte une -gouvernante aimée et crainte. - -C'était pendant la cérémonie d'ouverture de l'Exposition universelle de -1889; après une longue, maternelle homélie--fulgurante, si j'ose dire, -des plus sages admonestations et conseils pratiques que pût donner un -aîné plein d'expérience judicieuse, à un débutant--il me remit un paquet -de mes lettres, joliment ficelé avec des faveurs bleues. Je les jetai -dans la Seine, car je leur attribuais un mince intérêt. Mon professeur -ès civilité ne ferait pas de même pour les siennes, dit-il, mais -avouerai-je qu'il devait manquer quelques-unes de ses missives? Je viens -d'en retrouver, d'impayables pour leur comique familier, la pompe du -tour, et un poème, moins bon, sur un tableau de moi[3]. (_Voir page -suivante._) - - [3] - - COMMENSALE - - La petite demoiselle Anglaise - Qui me fait vis-à-vis à dîner - Toujours me charme et onc ne me lèse; - Donc pour elle je veux badiner. - - Elle est assise entre ses pivoines, - Arceaux de croquet et vert rideau: - On le prend parfois pour des avoines; - Souvent on les tient pour des jets d'eau! - - Elle est du pinceau de Jacques Blanche: - Jacques-Émile--n'oubliez point! - Qu'on ne prend jamais pour une planche - Mais qui de l'art pur est un pur oint. - - R. M. F. Oct. 87. - -Cette attestation, sur papier rose glacé à fleurettes, est accompagnée -de deux petites enveloppes japonaises, renfermant, chacune, une -minuscule photographie du comte; en habit, sur l'une, et sur l'autre, en -pelisse de fourrure. Elles portent ces devises: - -L'une: «_Un bon bourgeois dans sa maison_». - -V. H. - - Souvenir affecté. - -R. M. F. - - «_Ségor, bonze à la peau brûlée - nu dans les bois, lascif, bourru..._ - -V. H. - -L'autre: «_L'habillement est une seconde nature._» - -R. M. F. - - «_Mess Titirus_» - -et une chauve-souris à l'encre d'or. - - * - - * * - -Aujourd'hui, Marcel Proust, vos livres sont traduits dans toutes les -langues, et des gloses, une exégèse compliquée, des notes historiques, -s'y ajouteront, de dix en dix ans,--on y travaille déjà en Angleterre et -en Amérique; que sera-ce en Allemagne! Pour l'étude du monde de notre -jeunesse, il faudrait un autre commentaire: le journal de Montesquiou. -Mais en laissera-t-il un? Si non, je vous commande, pour vos -petits-neveux, un long ouvrage, une monographie de ce personnage si -«représentatif», si «important», quoi qu'on en dise, de l'époque de -Swann. On n'a point «fait mieux», depuis, en ce type, dont chaque -demi-siècle ne produit qu'un ou deux exemplaires. Ces figures attirent -leurs contemporains comme les boules en verre coloré des jardins -bourgeois, où le ciel, la terre, tout ce qui s'y reflète, se teint, se -déforme dans le miroir de leur paroi. Un grand dandy a autant -d'imitateurs qu'un grand artiste. Chaque époque a les siens, et qui -finissent par être, pour la postérité, le schéma d'une classe, ou d'un -milieu tout au moins. - -Un des traits, environ 90, spécial aux jeunes hommes «_intellectuels_», -c'est la complication, la préciosité, l'ironie où, déjà, montre le bout -de son oreille un caricaturiste brutal ou trop fin, diffamateur -insouciant et léger... mais prêt aussi à se caricaturer lui-même, dans -une société dont on dirait qu'elle se suicide avant qu'on ne l'oblige à -céder la place à une autre. L'art commençait de perdre sa sérénité et -ses pudeurs. Mais j'ai, dans trop d'autres pages, rappelé ces faits -auxquels j'ai sans doute pris moi-même une part, qui devrait m'empêcher -d'y faire allusion!... - -Selon moi, si l'on pouvait supposer que certaines pages de vous en -primassent d'autres, ce ne serait point celles où prudemment vous -restreignez votre coloris et la liberté de votre dessin... mais nous -n'en sommes qu'_A l'ombre des jeunes filles_. Les pétales des pommiers -en fleurs recouvrent si bien la trace de votre burin, que le lecteur -hypnotisé par vous se méprend parfois sur votre intention, qui, je -l'imagine, n'est point de vous faire lire par les couventines. - -Les reproches amicaux que vous me glissez dans l'oreille, tout le long -de votre préface, voyons, cher ami, sont-ils bien sincères? Ne -mêlez-vous pas, vous aussi, «_l'ortie aux lauriers_» que vous tressez, -mais savamment, avec un art que j'ignore? Dans la position exaltée où -vous êtes aujourd'hui, la lettre de remerciement à la Victor Hugo -deviendrait-elle un devoir de la reconnaissance? Mais la bonté, je le -sais, la justice sont votre constant souci! Vous êtes né généreux et -restez candide tel un lys, ce qui déconcerte les psychologues diplomates -de l'école du monocle[4]. - - [4] - - Proust, à quels raoûts allez-vous donc la nuit - Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides? - Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues - Pour en revenir si indulgent et si bon? - Et sachant les travaux des âmes - et ce qui se passe dans les maisons - et que l'amour fait si mal? - - _Ode à Marcel Proust._ - - Paul MORAND. - -Un jeune poète, qui est de vos intimes, a donné dans ses _Lampes à Arc_, -un portrait de vous et de votre gouvernante. Avouez-le moi: à quoi bon -consigner votre porte aux peintres, plutôt qu'aux littérateurs? - -Quel danger vous avez couru, la dernière fois que j'ai franchi votre -seuil![5] - - [5] - - Ombre - née de la fumée de vos fumigations, - le visage et la voix - mangés - par l'usage de la nuit, - Céleste, - avec rigueur, douce, me trempe dans le jus noir - de votre chambre, - qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte. - - P. M. - -Savez-vous que votre Céleste serait aussi bien Mlle Moreno, redevenue -maigre comme au temps de Marcel Schwob? Mais Céleste est «_gratin_» -comme une de vos Guermantes, et comme cette dame qui vint chez moi vous -prendre dans son huit-ressorts, dites-vous, pour vous mener aux Acacias, -sous je ne sais quel Président de la République athénienne. - -Donc, c'est à votre Céleste que je parlerai: - ---O vous, madame Céleste, vous dont j'avais si souvent entendu le -susurrement dans l'ombre du téléphone, pourquoi avez-vous dérangé -Monsieur? Est-ce parce que vous étiez en vacances estivales, rue -Laurent-Pichat, dans la maison de Madame Réjane? Je n'allais pas, je -vous le jure, chez Monsieur. La concierge vous prouvera que j'allais -chercher un manuscrit égaré chez la propriétaire. On ne répondait pas -chez Madame Réjane. Au bas de l'escalier, la concierge dit à quelqu'un: -Monsieur Marcel Proust? au quatrième! - -Monsieur avait donc déménagé? Si près du Bois, qui donne effroyablement -à ceux qui le redoutent, le rhume des foins! - -J'attendis, assis sur une marche. Madame Réjane m'ayant, au bout d'une -heure, fait remettre le manuscrit d'un ami--je montai au quatrième, -sonnai; madame Céleste, vous m'avez très bien reçu. «_Lampes à Arc_» -n'était pas imprimé. Monsieur ne dormait pas. Le portrait de Monsieur, à -vingt ans, rose et joufflu, orchidée à la boutonnière: ce buste (il y -avait jadis des jambes, des mains, j'ai coupé la toile à la grande ire -de Monsieur) est sur un chevalet dans le salon clos, noir, où campaient -les meubles des parents de Monsieur. Remue-ménage, allées et venues. Une -plainte émane du fond d'une pièce sépulcrale. - ---Ah! cher ami, j'ai failli mourir trois fois dans la journée! (P. -Morand pinxit). - -J'approche. Au milieu de plusieurs tables chargées de livres, parmi des -coussins, j'aperçois des yeux que dessinerait Van Dongen si bien, des -bandeaux noirs de jais, une barbe, un beau visage en amande, de jeune -prince Assyrien, ou d'Empereur Théodose. - -Monsieur m'a l'air d'aller fort bien! vous confessé-je, Céleste, en un -aparté audacieux. - ---Oh! Monsieur! Nous sommes trop près de la campagne!... - -Mais Monsieur me fait asseoir, vous prie de vouloir bien prendre la -peine d'avoir la complaisance de consentir à chercher s'il n'y aurait -point un croûton de pain dans quelque armoire, et un verre d'eau. Et -vous êtes revenue, un quart d'heure après, avec des bouteilles, des -carafons, les plus fins, toutes espèces de biscuits. Aviez-vous -téléphoné au Ritz? Non, Monsieur possède tout cela dans ses malles, pour -ses déplacements du côté de chez Madame Réjane. - -«Pendant ce», Marcel, nous nous étions retrouvés et presque les mêmes -que chez Mme Straus, sous l'ambassade de Lord Lytton, presque les mêmes -que jadis et que naguère, et qu'un soir, en 1913, au théâtre Astruc, -quand, en plein mois de juin, un pardessus de fourrure s'insinua dans -une stalle à côté de la mienne. «Brouillés depuis l'Affaire! vous -dis-je». Aussi bien nous avons ri comme nous venons de rire chez vous, -rue Laurent-Pichat, et vous avez même exécuté d'admirables imitations -d'amis anciens, que vous faisiez revivre comme un phonographe, si ce -n'est que vos idées me semblèrent plus étonnantes que celles qu'ils -auraient exprimées, et bien plus drôles. - -Marcel, on voudrait vous voir tous les jours, si vous ne teniez pas si -inhumainement à être bon, indulgent, et si juste, que vous en rendriez -votre interlocuteur cruel! Mais de vous voir, de causer, cela vous -éviterait d'écrire--donc j'ose moins regretter--puisque je serais privé -de ces lettres dont j'ai la valeur d'un volume, et où la postérité -connaîtra l'état de votre vue, au jour le jour, le courage qu'il vous -fallut pour les écrire et les scrupules dont peut être torturée une âme -délicate. - -Au théâtre Astruc, vous aviez l'air mourant, vous aviez l'air -d'Iochanaan, vous aviez l'air d'avoir trente-cinq ans; et aujourd'hui -vous pourriez en avoir vingt-neuf, ou même vingt; le teint moins rose -que dans mon portrait, mais magnifiquement bronzé par le feu du fourneau -qui tient en état de fusion le métal de votre oeuvre. - -Cher ami, j'espère--à la réflexion--oh! oui j'espère que l'on ne vous -fait pas souvent un «énorme chagrin». L'incomparable psychologue que -vous êtes, unique pour démêler les fils que notre pensée trame, comme -une araignée-Spinoza, vous, Marcel Proust, comment ignoreriez-vous ce -que les pires critiques, celles dont vous n'êtes pas content, impliquent -d'admiration et d'éloges? Je ne sais s'il y eut jamais un écrivain ou -quelque autre artiste, qui eut le don d'attirer à soi et de retenir -comme vous. Vous construisez votre oeuvre au fond d'une retraite d'où -vous voyez tout, d'où vous entendez tout; par une sorte de T. S. F., à -laquelle s'ajoute le reportage de mille amis--vous êtes relié aux points -les plus distants de l'univers; si bien qu'au lieu d'être l'anonyme et -invraisemblable Omnivoyant-Auditeur qu'est le narrateur, vous donnez -tour à tour dans vos ouvrages l'illusion, à ceux qui vous lisent, que le -Créateur est devenu un romancier parisien, ou qu'Il écrit ses mémoires. - -Heureusement pour nous, votre santé s'améliore de mois en mois. Vous -nous enterrerez tous, vous atteindrez l'âge de Sarah Bernhardt et de -Chevreul! Il est peu d'êtres plus robustes que ceux qui, ayant eu une -jeunesse débile, furent contraints à se soigner toujours. Sous la -coupole de l'Académie Française, vous siégerez entre Jacques Rivière, -André Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, devenu votre -collègue, sera Président de la République; et vous discuterez -l'étymologie, les divers sens de quelques mots qui s'enrichiront chacun -d'un si long commentaire, que... mais alors, peut-être personne ne -consultera-t-il plus le dictionnaire! Les livres de cette époque-ci ne -seront plus, hélas! écrits qu'en langues anglo-saxonnes. - -Non! Ne nous lançons pas dans des anticipations à la Wells. J'aurais -voulu faire de vous un portrait ressemblant. Pas mèche! car vous -n'aimeriez pas être représenté même par Morand, entouré des multiples -employés du Ritz qui, enrichis par vos pourboires fantastiques, courent -en tous sens pour servir un oeuf poché à la pelisse de M. Proust, seule -à une table, quand les clients sont au lit déjà. - -Il faudrait dessiner le Proust d'avant et le Proust d'après la Victoire, -résumant au Ritz les agapes fleuries qu'il donnait jadis chez ses -parents. Vous nous devez d'autres chefs-d'oeuvre, un tableau de cette -Société où la baignoire des Guermantes est louée par de nouveaux riches. -Car vous allez vous répandre, vous aurez à vivre avec vos contemporains, -desquels il est des coups à recevoir, comme nous en recevons tous, et -vous verrez qu'on s'y plaît mieux qu'aux louanges des petites élites et -des complaisants... - -Nous entrons dans une ère où il sera dur de vivre, pour qui, comme vous, -a encore un demi-siècle devant lui. Mais votre prestige sera grand; et -quel plaisir de constater votre influence chez la jeunesse, dont vous -serez le centre en même temps que les remparts de ceinture! Votre bonté -et votre désir d'être utile aux autres vous imposeront, de ce chef, des -obligations extérieures et publiques, pour lesquelles une gymnastique, -suisse ou suédoise, ne serait point, dès aujourd'hui, inutile--je dirais -même du _punching ball_, sport favori de cet ex-reclus de Maeterlinck, -qui «conférencie» en Amérique. Et rire de tout, même de soi et de ta -propre douleur, ô mon âme... - -Une vieille dame russe, restée dans Petrograd pendant la Révolution où -les siens furent assassinés, écrivait à ses petits-neveux émigrés dans -Londres: «Faites-vous une santé solide pour quand vous rentrerez; -l'existence n'est pas douce, cet hiver, ces messieurs revêtent leur frac -dès le matin, parce que ce sont les derniers habits qui leur restent. On -gèle, mais à part cela il se fait de si grandes choses, ici, que -l'univers en sera émerveillé. Le Gouvernement bolcheviste consacre des -millions pour l'Institut du Cerveau. L'école de Danse antique est -admirable. Je finis vite cette lettre avant de me rendre à pied au -théâtre, qui n'est pas chauffé, entendre Siegfried; nous avons une -Brunehilde superbe...» - -Herr Einstein, déjà si fameux avant la guerre par son principe de la -_relativité_, nous ferait croire aujourd'hui que Newton s'est trompé. -Vous saurez plus tard, vous, Marcel Proust, si Einstein est aussi grand -que vous... - -Car vous nous avez déjà fait connaître une dimension nouvelle. - - - - -DATES - - - - -JEAN-LOUIS FORAIN. - -Paru dans la _Renaissance Latine_, 1907. - - -De Forain, classé parmi les caricaturistes, depuis si longtemps qu'il -sème sans compter la graine de son esprit, les lecteurs de journaux -n'ont retenu que des légendes dures, cinglantes, cocasses, ou gentilles -et familières, commentant les rapides croquis dont le public ignore la -rare valeur d'art et la science. Chez Forain, la concision du trait, -grêle autrefois, aujourd'hui appuyé, large comme l'entaille d'une latte -de fer, n'a toute sa signification que pour ceux-là qui comprennent la -forme et combien, ramassée sur une petite surface, une ligne noire sur -du blanc exprime de sentiments et de choses. - -Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme il s'appelait lui-même, -s'exerçait, presque centenaire, chaque jour et sans cesse, à suggérer -les aspects de la nature, le plus rapidement possible, d'un pinceau -libre et précis, pensant que, pût-il vivre plus vieux encore, il -parviendrait à la connaissance totale de la forme. J.-L. Forain, pareil -à ce Japonais, aura passé son existence à tracer des lignes sur des -feuilles innombrables, amas de documents humains, notés d'une main -nerveuse et comme moite de fièvre. Trop longtemps, nous les avons vus -dans des ateliers successifs, foulés aux pieds, se perdre lors de -déménagements hâtifs. - -Puisse Forain, pour l'histoire et pour notre joie, poursuivre une -carrière aussi longue que celle d'Hokousaï! Mais peut-être ne ferait-il -pas ce souhait pour lui-même, car, malgré la curiosité qui anime ses -yeux de badaud et la verve de sa parole toujours jeune, on devine que -l'avenir ne se présente pas à lui tel qu'il souhaita d'en voir le -lointain et mystérieux développement... - -Il ne pourrait assister, en spectateur amusé ou impartial, à la -transformation de la France, car ses idées sont désormais aussi -arrêtées, ses préjugés, ses convictions aussi immuables que fort est le -caractère de son art, dans sa nouvelle manière. - -«Monsieur, les préjugés sont la force d'une nation, dites?» déclare M. -Degas, le maître dont Forain enchante de sa gaminerie le farouche et -hautain isolement. - -Je me plais à rapprocher ici le nom de ces deux hommes, malgré la -différence de leurs âges. Depuis ses débuts, le cadet voua à son aîné -une admiration et une amitié qui lui sont rendues avec un sourire de -fierté paternelle. Forain doit beaucoup à M. Degas comme artiste, et, si -opposé que soit le maintien de l'un et de l'autre, leurs idées sont de -même essence; ce sont des Français d'un type devenu rare, on pourrait -simplement dire _des Français_. - -Si, dans l'opinion des Parisiens, Forain est tenu pour un simple -caricaturiste amusant, à la suite des Cham, du Charivari, c'est à la -diffusion de ses légendes hebdomadaires qu'il doit s'en prendre; car il -est un dessinateur et un peintre--et il tient à être les -deux,--dessinateur cursif, coloriste délicat, ses tableaux ont une -valeur égale à celle de ses planches; ses toiles sont de la peinture, -comme on la concevait chez les marchands, rue Laffitte, mais assaisonnée -des épices de J. K. Huysmans. Il fut un des heureux de la pléiade des -Impressionnistes. N'oublions pas qu'il eut l'avantage d'exposer avec ces -novateurs. - -Jean-Louis Forain, jeune peintre déjà connu, je l'allai voir des -premiers, entre les artistes qui excitaient ma curiosité d'étudiant, il -y a vingt-cinq ans,--dans son atelier du faubourg Saint-Honoré, où des -gens de sport, des «cercleux» et des jeunes femmes à la mode posaient -tour à tour pour des compositions dont les sujets étaient: le pesage des -courses, le pourtour des Folies-Bergère, ou le foyer de la Danse. -L'élégance de cette époque était rendue par Forain, d'une brosse un peu -trop facile, peut-être. Manet venait de mourir; M. Degas n'était connu -que de quelques-uns; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient, pour le public -du Salon (il n'y en avait qu'un alors!), les aspects du boulevard et du -Bois que le kodak n'avait pas encore vulgarisés. Forain, déjà apprécié -comme «croquiste», était célèbre pour son esprit. Il attirait surtout -des modèles de bonne volonté par sa conversation relevée de mots à -l'emporte-pièce, du genre que l'on nommait _rosse_. C'était un garçon -mince, au visage blême, à l'oeil terrifiant; sa barbe clairsemée -dissimulait ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd'hui un -caractère presque douloureux, dans une face glabre d'Américain. Il -n'avait pas l'apparence d'un peintre et _soignait sa mise_. - -Le désordre de son atelier du faubourg Saint-Honoré n'avait d'égale que -l'insouciance de ses visiteurs. De mordantes études, à l'huile ou au -pastel, étaient entourées, sur les chevalets, de feuilles de croquis au -crayon dont il se servait, car il peignait peu d'après nature, et ne -«faisait poser» que pour ses dessins. On se serait cru, plutôt que chez -un professionnel, chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient déjà -de louer un atelier en guise de garçonnière, et achetaient une boîte de -couleurs comme des boîtes de cigarettes, de l'essence et de l'huile, -comme des liqueurs pour leurs hôtes, des flâneurs riches. - -C'était dans l'impasse, à droite et à gauche, une double rangée -d'ateliers, dont les portes, dès avril, s'ouvraient pour les bavardages -des voisins, les allées et venues d'un petit peuple d'oisifs. Un jour, -venait le commissionnaire, avec son crochet, qui attendrait dans la -cour, en écoutant _la Vague_, d'Olivier Métra, moulue par un orgue de -barbarie, M. Forain n'étant pas prêt et retouchant son envoi au Salon, -lequel il faudrait, avant le coucher du soleil, porter au Palais de -l'Industrie, dans un encombrement de tapissières et de brancards chargés -de barbouillages encore mouillés; une interminable file qui arrêtait la -circulation aux Champs-Élysées: c'était l'annonce du printemps, des -déjeuners chez Ledoyen et des samedis au Cirque d'Été, charmant émoi! - -Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait signer, quand -j'entrai chez lui vers cinq heures. Il était entouré de voisins et des -curieux; des paris furent engagés sur l'achèvement problématique d'une -toile pour laquelle on espérait une place «à la cimaise», une récompense -peut-être, une mention honorable tout au moins. Ce «Buffet» dans une -salle à manger moderne, est assiégé par des danseuses en tulle rose et -blanc, à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons, d'où sortent -des bras maigres et des clavicules plates; des mamans apoplectiques, -sous «le piquet» de plumes de leur coiffure, surveillent les cavaliers -en «sifflet» noir, le «chapeau claque» à la main, et jaunis par la -flamme des candélabres; les maîtres d'hôtel, croque-morts solennels, -servent des tasses de chocolat, des verres d'orangeade et des sandwichs. - -Encore un tableau de la même période: _le Veuf_. Un homme effondré, -désolé, fouille dans les dentelles et les menus objets de la femme dont -il porte le deuil, comme perdu dans la chambre vide où il a aimé. Je -n'ai pas revu, depuis lors, cette toile qui m'avait tant ému. Il me -semble que de beaux noirs mats appuyaient des roses et des bleus -tendres. Forain, alors, déchiquetait de petites touches allongées, dans -une pâte assez semblable à celle que Berthe Morisot et Éva Gonzalès -tenaient de leur maître Manet, mais l'exécution était plus grêle. - -Forain, n'étant pas encore sûr de sa technique, hésitait à prendre un -parti entre l'Impressionnisme et le Salon. L'influence de la vie -élégante le ramenait vers des gens faciles, qui l'incitaient à la -production négligente et amusée d'un faiseur de croquis. - -Aussi bien, la peinture à l'huile n'était, pour Forain, qu'un exercice -assez exceptionnel; il semblait préférer le pastel et l'aquarelle. - -On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits peints, celui de Paul -Hervieu, cruelle image lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d'alors, -forgeant à sa table d'écrivain les phrases coupantes de _Diogène le -chien_. - -Il me semble qu'il y avait, dans ce portrait, un peu de la férocité -caricaturale et de l'exagération satirique que je retrouve dans une -silhouette de moi-même, ou de quelqu'un qui, m'assure-t-on, fut moi, -vêtu comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément gras et -antipathique, dans un court «covert-coat» mastic, cravaté de rose, sur -un fond vert de laitue. - -Les pastels de commande voulaient être plus flatteurs. De l'actrice Bob -Walter, il est un grand portrait, dans un costume Pompadour, robe de -taffetas gris tourterelle, d'un joli mouvement gracieux et affecté; -derrière elle, une colonne et une draperie conventionnelle qui cache un -coin de ciel mauve. Portrait flatteur dans son intention, mais où -l'ossature du visage et les minces lèvres pincées décelaient le peintre -satiriste. Forain n'était rien moins qu'un courtisan. S'il avait déjà un -faible pour les personnes titrées, les élégants et les fêtards dont il -était l'ami, son oeil implacable, son esprit de gamin, né au coeur d'un -quartier populeux, réservaient à ses compagnons de plaisir et à ses -amphytrions un remerciement redoutable. - -Un des traits significatifs de Forain, dans la première partie de son -oeuvre, c'est l'allongement des pauvres corps efflanqués, un type tout -particulier de dégénérés. Ses «_gommeux_», ses misérables filles d'Opéra -montrent des anatomies grêles, des mines de rachitiques. Les hommes ont -de longs nez minces, comme des becs d'oiseau de proie, le dos voûté, des -bras de pantins, la moustache tombante en stalactites. Ses petites -femmes sont construites comme les poupées-Jeannette. Leur chair fardée, -séchée par la poudre et le rouge, est bien du temps où les disciples de -Médan s'exaltaient à décrire les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin. -J. K. Huysmans demandait à Forain des pointes sèches pour illustrer -_Marthe_ et _Croquis Parisiens_; des Esseintes rêvait des caresses -subies dans l'«ambiance» factice d'une perversité macabre et «artiste», -par de phtisiques «pierreuses». On tenait Félicien Rops pour un homme de -génie; le morbide et le satanique étaient à la mode. L'art de Forain, -déjà fin et original, s'il nous intéressait, n'était point ce qu'il est -devenu par la suite. - -Si l'on reprend les anciens albums de Forain, l'on est surpris de voir -le chemin parcouru depuis ses essais du début jusqu'au «_P'sst...!_» -L'atmosphère de dissipation et de fête qu'ont respirée les peintres, -vers 1880, explique dans une certaine mesure la légèreté, le hâtif, le -tremblé d'un art purement parisien, qui devait éclore entre l'avenue de -Villiers et la Cascade de Longchamps. Heureuse et bénie époque, pour -celui qui tient une palette et se contente de copier, en se jouant, la -société fringante qui s'agite dans la rue, au théâtre, au bar. Les -tableaux de chevalet sont demandés partout, la peinture se vend, pourvu -que l'exécution soit «d'un joli métier». Heilbuth dresse de petites -figures de femmes dans des jardins de villas, sur les terrasses de -Saint-Germain. Duez fait courir des pêcheuses de moules, vêtues de rose, -dans les roches noires de Trouville. Gustave Jacquet, habile exécutant, -adapte le XVIIIe siècle à notre goût, en des toiles qui étonneront plus -tard, si jamais elles reviennent d'Amérique. On applaudit Gervex pour -son portrait de Valtesse, le _Rolla_, le _Retour du Bal_, d'une matière -soyeuse qu'admire Alfred Stevens, lui, l'égal des grands petits maîtres -hollandais et le connaisseur impeccable. James Tissot, encore réfugié à -Londres, est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de Saint-John's -Wood, les jeunes gens, Helleu, Sargent et moi-même. Partout, les -peintres sont rois, ils gagnent de l'argent et construisent des hôtels -dans la plaine Monceau. Boldini, prestigieux dessinateur et coloriste -maladif, accumule de menus panneaux où la vie de Montmartre, le -mouvement de la place Pigalle, sont rendus avec une verve dont Degas et -Manet sont enthousiasmés. Le _talent_ est apprécié; on voit rendre -justice aux uns et aux autres, sans préoccupations théoriques et -sociales. Forain, dans cette capiteuse régénérescence, dix ans après la -guerre de 1870, est un spirituel et caustique spectateur qui projette -partout le rayon de sa lanterne sourde, familier avec les difficultés -matérielles et les bas-fonds de la capitale, et admis dans un milieu de -luxe excessif où il n'apporte pas le snobisme sot des romanciers en -vogue, mais l'attention d'un chasseur aux aguets. Son travail est -surtout fait d'observation, et s'il dépose de légers croquis sur le -moindre bout de papier qui tombe sous sa main, il regarde les hommes, -comme il a regardé les Maîtres, en flânant, dans le Louvre. Il est -perspicace. Sans tendresse ni commisération, il juge. - -Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés entre lesquels il -erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprécié pour les -mots qu'il lance partout que pour ses oeuvres. - -L'éditeur Charpentier crée «la _Vie Moderne_», journal illustré auquel -collaborent les écrivains dont il est l'éditeur et l'ami. Forain lui -donne de petits culs-de-lampe, d'une fantaisie un peu japonaise, à côté -de Rochegrosse, le filleul de Banville, alors un enfant prodige. On -trouve de ces dessins partout, ils traînent chez les marchands. - -Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus de l'impressionnisme, -Forain évite de préciser le trait, redoute «l'habileté» que le public -réclame de ses fournisseurs. Il se range parmi les «avancés», mais avec -nonchalance encore et espièglerie. Le soir et la nuit sont plus longs -que le jour. Entre un réveil las, un déjeuner où l'on s'attarde à -bavarder au restaurant, et la fin d'un après-midi qui vous ramène vers -les Acacias en été, vers le café Américain en hiver, Jean-Louis n'a -guère le temps de fignoler. Ses aquarelles, ses notations de mouvement -et d'effets sont rapides et sommaires. Il n'appuie pas. Et les motifs -reviennent toujours ou à peu près les mêmes, pris entre la Bourse, -l'Opéra et l'avenue du Bois. C'est le triomphe des ballets italiens à -l'Eden, le fameux «_Excelsior_», la rage des Skating-rinks, dans un -Paris déjà loin de nous, plus petite ville, où l'on entend moins parler -de langues étrangères, où l'on se sent plus chez soi. - -Si Forain s'en était tenu là, il serait resté au second plan dans une -génération de peintres qu'adulait un public disposé à tout accepter, -pourvu qu'il n'y eût pas d'effort de compréhension à faire, en présence -d'une oeuvre d'art. Sans rien changer à ses habitudes, de plus en plus -répandu dans les sociétés qui souvent accaparent et détruisent un -peintre, Forain s'est peu à peu développé, jusqu'à conquérir la -maîtrise, par un exercice quotidien et ininterrompu de son crayon. Il -n'est pas rare de voir un artiste s'ignorer jusqu'à quarante ans, obscur -et méconnu, puis enfin s'imposer sur le tard par l'autorité de son -cerveau et de sa main; mais ce ne fut point le cas de notre ami, et -personne, dans son entourage, ne prévoyait que dans ce Paris de toutes -les frivolités, dont il est l'enfant gâté et l'esprit même, couvaient -des crises morales d'où surgirait un grand artiste. - -Un jour, le directeur du _Courrier Français_ auquel Forain collaborait -parfois, Jules Roques, lui demanda de souligner le sens de ses dessins -par une légende. A cette heureuse idée nous sommes redevables d'une -série d'études de moeurs que différents éditeurs réunissent en des -albums qui s'appellent: la _Comédie Parisienne_ (première et seconde -série), _Nous_, _Vous_, _Eux_, _Album Forain_, _Album_, _Doux Pays_, les -_Temps difficiles_ (Panama). Dans un supplément du _Journal_, dans -l'_Écho de Paris_ et surtout dans le _Figaro_, ce furent ensuite -d'incessantes trouvailles de philosophe d'une ironie amère, simple et -bon enfant tour à tour, où de typiques aspects de notre vie étaient -commentés par le verbe le plus direct, le plus férocement français. La -moitié de ces «légendes» sont incompréhensibles pour un étranger, étant -aussi gauloises que celles du grand Charles Keene, du Punch, sont -britanniques. _Le Fifre_ et le _P'sst...!_, deux journaux qui n'eurent -qu'un nombre restreint de numéros, mais où le texte du dessinateur était -parfois assez abondant, furent le royaume de Forain, quoique Caran -d'Ache y ait aussi, pendant une période, collaboré. - -Si l'on passe en revue la collection complète des dessins à «légende», -on est frappé par une admirable variété d'inspiration et de technique. -Forain, qui connaît son Paris depuis la cave jusqu'au grenier, n'est -point de ceux qui se cantonnent dans un milieu, ne regardent que les -«gens du monde» ou, au contraire, selon une mode récente, le «Peuple». -Il n'est pas dupe de ces distinctions sociales. A d'autres que lui -d'être blessés par la vue de ce qui n'est pas leur classe, et d'affecter -le mépris de ce qu'ils croient être au-dessus ou au-dessous d'eux. - -Son jugement sur les événements et les hommes est celui d'un enfant de -Paris, d'un temps où l'éducation, donnée sans passion, et moins -tendancieuse, laissait les cerveaux plus libres. Un album, daté de 1894, -_Doux Pays_, put passer pour une oeuvre de parti; mais la morale qu'on -en tire est celle d'un flâneur dans la rue, qui se promène le nez en -l'air, marque les coups sans indignation, se divertit plutôt. Pendant la -période du Boulangisme, ce flâneur reste sceptique et attend, sur un -pied, les événements. On se rappelle ces «rats d'Opéra», ces petites -danseuses qui se bousculent autour du trou dans le rideau de la scène; -l'une dit en parlant du «général», frissonnante de l'incompréhensible -émotion qui nous secouait tous alors, à entendre un nom magique: _Il est -dans la salle_! - -_L'OEillet de l'absent_, lors de la fuite de Boulanger, est un autre -dessin célèbre. - -L'expérience déjà longue de Forain lui fait mettre dans la bouche des -invités du Président, voyant une quinquagénaire épaissie, qui est la -République en bonnet phrygien: - -_Et dire qu'elle était si belle sous l'Empire!_... exclamation où perce -à peine la déception des honnêtes gens, dégoûtés au moment de Panama, -mais patients et résignés. - -_Sous Carnot_ comprend des satires du péril anarchique qui, n'en étant -qu'aux bombes, ne semble pas bien menaçant au boulevardier. «_Papa, ne -te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZO2 30_», dit une -gamine à son papa, qui réfléchit et répond: «_Bien! Avec de l'acide -sulfurique et du savon noir... ça ira!_» - -Forain blague la terreur «des riches». Juré lors du procès des auteurs -d'attentats, un bourgeois revient en retard du Palais de Justice; sa -femme et sa fille se sont levées de table pour le recevoir, inquiètes: -«_On ne t'attendait plus pour dîner.--Il s'agit bien de cela, je viens -de faire mon devoir... Maintenant vite les malles... filons!_» - -Il gouaille les familles des «chéquards», le député satisfait et -glorieux, le parvenu, celui qui, s'adressant à une famille de pauvres -hères assis sur un talus le long de la route, descend de son coupé à -deux chevaux, pour solliciter la voix de ses électeurs, et insinue: - -«_Vos besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! Je sais -que vous ne voulez pas d'une Constitution calquée sur l'Orléanisme..._» - -Forain se contente de hausser les épaules. S'il y a quelque âpreté dans -son ironie, c'est celle du Français, de tempérament gai mais batailleur, -celui qui ferait les bons soldats de _la Revanche_, comme dit Déroulède. - -A l'adresse des habiles politiciens qui promettent à la foule des -miséreux l'entrée prochaine dans un Paradis terrestre: - -«_Mais, monsieur le Député, Charles X a dit tout cela à mon père..._» - -Dans ce même esprit: - -_Les élections municipales. L'éloquence parlementaire. Les nouveaux -ministres. Vétérans de la démocratie: «Je viens humblement, monsieur le -Ministre, solliciter..._» - -_Sous Casimir Périer._ Une gentille petite République console un rude -travailleur mécontent: - -«_Que veux-tu qu'j't'dise?... C'est fait. Mais avoue toi-même que -Brisson n'aurait pas été rigolo?_» - -La même dit au Président Périer: «_J'ai eu très peur, on m'avait dit que -vous étiez du Jockey-Club._» - -«_Le panmuflisme_» écrit Forain, dégoûté de certaines bêtises... puis il -passe. Dans cette série de _Doux Pays_ (décembre 1894) c'est un prélude -à l'affaire Dreyfus. Un Alsacien, à la frontière avec ses deux bébés, -regarde arriver des militaires français; il leur crie: «Bravo!» - -_Sous Félix Faure._ Le Président dit à son valet de chambre: «_Allez me -chercher le tailleur de monsieur Carnot._» Sur le retour de Rochefort: -des gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, brandissent -de gros bouquets pour l'écrivain populaire: «_Parlez plus bas, monsieur -le Député, nos hommes ne votent pas_», dit le brigadier. - -«--_Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par la vue d'un prêtre -en uniforme. Aussi comme le député est vénérable de notre loge, je vous -demande les palmes pour ce courageux citoyen._» - -Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de Louis-Philippe, Napoléon -III, Thiers au milieu de souliers éculés et de vieilles culottes: «_Tout -passe, tout lasse, tout casse!_» - -Les fêtes de Kiel, juin 1895: la jeune République, dans un manteau qui -est la carte de France, montre de son éventail d'invitée, la flotte -allemande: - -«_Quel toupet de m'envoyer là avec un manteau déchiré!_» - -Madagascar; Forain partage l'émotion du peuple, déshabitué des tueries: - -«--_Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes pour les décès_», dit -un planton du Ministère de la Guerre à un pauvre diable d'ouvrier qui -vient réclamer pour son fils, parti là-bas. - -Le ministère Berthelot: «_Ma potion n'est pas prête?--Vous ne voudriez -pas! mon mari vient d'être nommé ambassadeur!_» et c'est la femme du -pharmacien qui répond cela au client. - -_La Veille des fêtes russes_, _Après les fêtes russes_, _Les Prêtres à -la Chambre_, _Le Cercle des études sociales à Carmaux_: c'est toujours -une plaisanterie dans le goût populaire, toute de bon sens et le -scepticisme de l'expérience, en face de l'idéalisme... verbal des -entrepreneurs du Progrès. - -Forain est né dans le peuple, il le connaît mieux que ne le connaissent -certains sociologues du Parlement, il pense avec lui, il l'incarne dans -sa gouaillerie, un amour pour ce qui brille ou résonne, clairon ou -tambour. Badaud crédule et sentimental, il s'amuse aux spectacles, -fût-ce de loin. - -Voici l'ouvrier avec sa femme, souriante à son bras, qui regarde par les -fenêtres du café Anglais et dit gentiment en passant: «_M..de! ma table -est prise!_» Forain sait ce qu'un sportsman, un travailleur, un boursier -ou un artiste, peintre ou acteur, penseront, le geste qu'une réflexion -leur fera faire et quelle sera l'exclamation de plaisir ou de dépit, -chez chacun d'eux. Jamais la justesse de ton et la psychologie ne se -relâchent. - -Il n'a pas, comme le pimpant, mais plus restreint Willette, un seul type -de femme, qui sera «la petite femme de Forain». Les acteurs de son -théâtre sont infiniment nombreux, variés comme son répertoire. On voit -la femme grasse et la maigre de «la société», la demi-mondaine, la fille -d'Opéra ou des boulevards extérieurs, concierges et modistes, toutes -pourvues d'une philosophie imputable à l'égoïsme et à la lâcheté de -«l'homme». Les relations de fille à mère, dialogues quotidiens du -ménage, sans vergogne et goguenards s'expriment ainsi: - -«_Dis donc, maman, tu sais, n't'épate pas... Prends mon Chypre! -Qu'est-ce qui va me rester? Ton Bully?_» - -Une opulente dame en robe de bal, à sa jolie demoiselle, affalée sur la -chaise dorée de Belloir insinue: «_Je vois bien que, si nous ne nous en -mêlons pas, ton père va encore rester sous-chef!_» - -On devine le pauvre employé fatigué de passer la nuit au Ministère où il -se serait bien dispensé de venir, sa journée finie, en cravate blanche. - -C'est encore la tendresse maternelle de la pipelette obèse, qui, le -balai à son côté, dit à l'énorme protecteur de sa Nini, toute frêle, se -peignant en chemise: «_Ah! monsieur le Comte, jusqu'à quelle heure -avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son Conservatoire!_» - -On aime cette dame à face-à-main qui, entrant dans la chambre de son -fils et faisant sortir du lit, toute confuse, la gentille servante -descendue d'un étage, en camarade, établit ainsi les rapports -réciproques des habitants de la maison: «_Ça c'est trop fort, faire des -orgies chez mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise à ma -fille!... Pourquoi pas mes bijoux?..._» La petite bourgeoise, celle de -Mme Cardinal, et celle de plus bas encore, n'ont plus de secrets pour -Forain. Il sent leur comique modérément gai, les misères dont une longue -habitude atténue les douleurs, la légèreté qui sèche vite les larmes, -l'ironie surtout, l'ironie peuple et française, _l'esprit_, le bon sens -trop implacable, la logique. Une immonde créature, enroulant sa nudité -dans un sale peignoir, dit à un menuisier, la musette en bandoulière et -les poings dans ses poches: «_C'qu'c'est que la veine! T'aurais moins -aimé boire, que j's'rais ta femme!_» - -La candeur dans le cynisme des hommes vis-à-vis de la «fille», l'égoïsme -du désir sont trop éloquents sous le crayon de Forain. Le passant, -arrêté devant la boutique d'une modiste, qui s'écrie en voyant un bras -maigre s'allonger vers les trésors de l'étalage: «_Ce soir, je vais me -coûter un peu cher!_» n'est-ce pas là le pendant du: «_Et tu ne me -disais pas que tu étais si bien faite!_» soufflé par un pauvre diable de -demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse dont les chairs, -indécemment rebondies, font craquer le corsage? Chacun se rappelle la -tragique image de la femme remontant son escalier, bougeoir à la main, -et suivie de l'inconnu au visage de bull-dog qui, le col relevé, -effrayant de concupiscence, suit l'infortunée dans le silence ténébreux -d'une maison louche. Pourtant, même dans son métier de risques, la -Parisienne reste gouailleuse et résignée. Un joli croquis nous la montre -ragrafant son corset, elle gémit: «_Voilà huit fois que je le quitte -depuis le dîner!!! ça me rappelle l'Exposition!_» Voilà tout! - -Forain a trop de goût, pas assez de tendresse pour s'attendrir, à la -façon de Willette et des chansonniers de Montmartre. La note -sentimentale et un peu sotte, parfois touchante, de Delmet, la «larme -brève», il les bannit, comme aussi toute menace et toute revendication -rouge des dramatisants de _l'Assiette au beurre_. Son intelligence sèche -se plaît surtout dans la seule ville qu'il connaisse, et s'il a un goût -marqué pour le linge propre et les jolies façons, il ne se sent pas -déplacé et ne se montre pas «supérieur» dans aucun bas-fond. Sa -supériorité est ailleurs, il la porte en dedans de lui-même, n'étant pas -de ceux qui plantent la rosette de leur décoration dans la boutonnière -de leur pardessus, afin que nul n'en ignore. - -On voudrait pouvoir étudier chacune de ces mille compositions, venues au -jour le jour au bout de son crayon, pendant ces dix ans où il s'est -inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient, des circonstances -quotidiennes de la vie à Paris; telle sa série des _M'as-tu vu_? où -s'étale la misère du cabotin glorieux et humble, la galanterie élégante -du foyer de la danse et le marchandage crapuleux des boulevards -extérieurs, les courses, l'adultère, les affaires, la Bourse. Mais il -est malaisé de faire un choix parmi l'éblouissante collection de ces -planches, légères, tour à tour profondes, alertes, rieuses ou tragiques, -qui illustrent une phrase souvent lapidaire, drôle, dont la forme -raccourcie et définitive est d'un écrivain à la Jules Renard, ou à la -Becque. - -«_Maria, vite de l'eau de mélisse et un sapin!_» - -«_Comment, t'es peintre!!_» triste réveil dans un lit, au milieu d'un -atelier misérable. - -«_Tu n'vas pas encore dire que c'est l'émotion._» - -«_Fiez-vous donc à l'accent anglais._» - -«_Alors Madame ne rentre pas dîner? Madame n'oublie pas son -tire-bouton?..._» - -«_Ah! c'est votre mari? Eh bien, vous pouvez le reprendre, y me donne -plus de mal que trois enfants!_» - -«_Qu'est-ce qui t'a dit?--Ne m'en parle pas, ils demandent tous des -Bouguereau._» - -Et voici l'artiste accablé, revenant avec ses toiles, de la rue -Laffitte, qui «n'en veut pas», et c'est l'accueil, le geste exquis de la -maman du joli bébé occupé à jouer dans un coin de l'atelier sans feu--où -l'on s'aime, avec ou sans le sou! - -Entre toutes les figures qui reviennent à cette époque dans les dessins -de la Comédie Parisienne, Forain, encore souriant, comparé à ce qu'il -devint ensuite, silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la -caricature française: c'est le financier «étranger», l'homme satisfait -et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs l'apparition -de ce type, son entrée aimable, empressée, encourageante, dans le monde -où il sera le Mécène, l'amphitryon jamais las, le camarade de tous ceux -qui voudront bien échanger contre ses politesses l'appui de leur nom et -se dire ses amis. Nous entendons l'accent germain de cet homme venu de -Francfort, de Vienne ou de plus loin, s'établir dans la capitale, sous -la protection de la République libérale et ouverte. Forain fait surtout -parler le snob, l'abonné de «l'Académie Nationale de Musique et de -Danse», le dîneur du Café Anglais, propriétaire d'un bel hôtel aux -Champs-Élysées, collectionneur, friand de jolies femmes et de rares -objets qu'il achète à coups de billets de banque et revendra le double. -Nous entendons la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais -montrant une épingle _assez rare et en lapis_: «_Je sais, je sais, j'ai -une cheminée comme ça!_» Il ne manque à cette légende que l'orthographe -phonétique adoptée par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen. - -C'est encore: _Qu'appelez-vous chaud-froid, Vladimir?--Mon Dieu, -monsieur le Comte, c'est une bécassine dans sa glace, avec un peu de -piment sur le canapé._ - -Ou le dernier acte de Faust, quand Marguerite revient en robe de -prisonnière; l'abonné se lève et crie: «_Et les bijoux?_» (_Pichoux_). -C'est un profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne -d'un nez charnu, partant d'un crâne fuyant, et qui domine une bouche -lippue, la ligne courbe presque d'une tête de bélier, avec des poils -frisés, sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière, -se carre dans la loge d'une «artiste». Elle dit à son habilleuse: -«_Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans à -c't'homme-là?_» Ce nouveau potentat allait devenir le Médicis des Arts, -le collectionneur de tableaux, le marchand, le critique d'avant-garde, -le député socialiste de ce siècle-ci. - -Forain ne flagelle pas encore, il ricane et «blague», en gamin, le Zola, -candidat à l'Académie, maigri, en correct veston, ou faisant sa prière, -entouré des anges du _Rêve_. - -Malgré la saveur et l'accent de la plupart de ses compositions, on ne -peut dire, aujourd'hui, sachant les chefs-d'oeuvre qui suivirent, que la -qualité de sa forme fût vraiment belle, alors. Parfois, la construction -de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant ou escamoté, -l'expression était toujours juste, mais le contour n'était pas sans «à -peu près» ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable entre mille, il -n'avait pas encore cette ampleur, cette autorité que Forain acquit après -quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais surtout à cause de -ses légendes et d'une conversation éblouissante, semée d'apostrophes -assassines, qui, autour d'une table, dans la société, faisait de lui un -convive recherché, fêté--et redouté... - -Manque de tenue, diront les étrangers, dont un oeil est toujours tourné -vers Maxim's, mais à qui nous ne pouvons demander qu'ils comprennent -notre génie, notre franchise, notre imprudence enfantine, notre courage -sans jactance. Nous leur proposons d'éternelles énigmes. Au moment où -ils croient à notre suicide, nous rebondissons à leur constante -surprise, plus jeunes et plus dispos, sans honte de notre col désempesé -et de notre cravate dénouée. - -Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il incarne certains de -nos odieux défauts, mais quelques-uns aussi des dons les plus précieux -de notre race: gardons-le pour nous--notre mémorialiste parisien... - -Forain est alors en plein succès, il établit sa vie: marié à une femme -de talent et d'esprit, père d'un enfant, ce Jean-Loup auquel il réserve -toute sa tendresse, il construit, d'après ses plans, une maison blanche -et nette, non loin de cette Porte Dauphine où défileront tous les -acteurs de sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration que -réclament les lecteurs; elle divertit la ville dont le goût pour -l'image, l'affiche, les albums illustrés, augmente chaque jour. Si l'on -ne peut s'offrir le luxe des tableaux pendus à son mur, on se dispute -les estampes, les pointes-sèches d'Helleu, les lithographies de Chéret, -décoratives et réjouissantes. Il semble que Forain délaisse ses -pinceaux, tout occupé à trouver, pour la fin de la semaine, le fait -d'«actualité» dont _l'Écho de Paris_ ou _Le Figaro_ attendent le -commentaire dessiné et réduit en une formule lapidaire. - -Quelle serait sa couleur politique, s'il en avait une? Par rapport à ce -que nous voyons aujourd'hui, il serait plutôt réactionnaire, -conservateur,--si ce mot insuffisant et employé avec mépris ne désignait -une façon de sentir qui ne saurait être celle d'un homme intelligent; -admettons pourtant que le réactionnaire soit celui qui n'est pas -anarchiste, qui ne souhaite pas un perpétuel bouleversement, une -incessante mise en question de toutes les lois--conventions peu -scientifiques--mais dont nous vivons, ni mieux mais ni plus mal que l'on -ne faisait avant, que l'on ne fera encore après nous. Le réactionnaire? -ce serait encore quelqu'un qui a trop lu l'histoire et assisté à trop de -changements pour ne pas résister aux gestes invitants des vendeurs de -panacées et ne pas se méfier des remèdes nouveaux pour des maladies -anciennes; peut-être un nigaud, ou un philosophe qui ne croit pas à la -nécessité de la révolution, pour réaliser un progrès. - -Forain ne s'est pas façonné une âme d'aristocrate ni de bourgeois, qui -regrette et s'épouvante. Il a un atavisme de prolétaire, peu de -convictions irréductibles, point d'éthique sociale. S'il professe «la -foi du charbonnier», qui l'a rendu un peu plus tard si ardent, il n'en -est pas encore troublé. Redoute-t-il une puissance occulte? C'est plutôt -celle du Diable! - -Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où son père était artisan, -Jean-Louis fut distingué par son intelligence, par un abbé, M. -Charpentier, aumônier d'une vieille famille de l'aristocratie. Il en -avait reçu une éducation religieuse, contre laquelle il n'avait jamais -regimbé et dont le souvenir lui demeurait doux. Le contact des personnes -de bonne compagnie, si antipathique à d'autres, lui avait été sans doute -agréable, comme la propreté corporelle et les apparences décentes. A la -guerre, il prit ses dix-sept ans. Ceux qui ont assisté à ces détestables -événements vous ont dit l'impression cruelle qu'ils en ont reçue et le -puissant baptême que leur fut, à leur entrée dans l'âge d'homme, le sang -de l'«Année Terrible». Il semble que l'invasion soit demeurée comme un -cauchemar dans leur cerveau. Les générations qui suivent ont de moins en -moins la faculté de vibrer à l'évocation de cette tragédie; ceux-là même -qui se rappellent les premiers récits, les constantes allusions que -leurs parents y faisaient, regardent ces guerriers de hasard presque -comme les Héros de la Fable. Comprenons l'émotion des aînés, quand ils -entendent insulter grossièrement tout ce qu'on leur a enseigné à appeler -honneur, dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de nos -contemporains, pour qui les principes de l'éducation déjà ancienne, qui -nous a formés, sont l'objet d'incessantes railleries. - -Plus j'étudie le Forain d'avant le _P'sst...!_ plus je me convaincs que -son état d'esprit fut longtemps sans passion. Il n'avait pas de parti -pris, et il ne semble pas qu'il se mît au service d'un parti contre -l'autre. Et, en effet, nous nous rappelons bien l'espèce de confiance -qui régnait alors et rendait aisées les relations entre gens de -tendances différentes; cela, sans qu'on établît de ces distinctions, -sans qu'on se livrât à cet ostracisme féroce des passions déchaînées -plus tard. Certaines questions de race ou de morale n'étaient pas -posées, et c'est à peine si alors on remarquait qu'à un nom fortement -tudesque correspondît un visage, un être différent de nous. L'extrême -amabilité, la facilité d'assimilation, le caractère insinuant d'une -partie nouvelle, mais déjà bien installée, de la société parisienne, qui -s'en plaignait? Du désastreux antisémitisme, il n'était point question, -ou du moins un homme comme Forain n'eût pas songé à prendre parti, au -profit des autres, contre une fraction de citoyens parmi lesquels il -comptait des amis. Eh! quoi! fallut-il pour animer son génie, des -drames, dont le pays entier allait être bouleversé? Vus de loin, ces -événements auront peut-être une grandeur; de la beauté en rejaillira sur -cette heure, et l'oeuvre exaspérée de Forain apparaîtra comme plus -légitime, sinon plus excusable, aux descendants de ses victimes. Des -coeurs tièdes devinrent bouillants, ce fut une orientation nouvelle pour -quelques-uns, qui, de paisibles et plutôt conservateurs, se -transformèrent en révoltés--par conscience! - -Si le développement de Forain commence à se faire sentir au moment du -Boulangisme, sa maîtrise éclate après 1896, date si importante d'une -tragédie qui ouvre les esprits, agite les coeurs, où l'on peut assurer -que chacun est de bonne foi, spontanément s'exprime, agit en toute -sincérité pour la défense de ce qu'il croit être les intérêts mis en -péril d'un pays, de la nation française ou de la civilisation. L'avenir -de la France est en jeu, toutes portes vont être ouvertes à ses -démolisseurs. Il faut choisir entre le nationalisme de notre race--et -celui d'une autre famille établie dans toutes les villes du monde. -Était-ce une illusion? Nous ne le crûmes point, ni d'une part, ni de -l'autre. - -On se réveilla soudain ainsi que d'un état d'inconscience léthargique. -Comme dans les travaux du Métropolitain, qui mettaient à nu des étages -superposés de canalisation, pour les eaux, le gaz, l'électricité, le -téléphone et le télégraphe--prodigieux réseau de fils et de tuyaux -invisibles dont l'enchevêtrement compact et obscur participe à notre vie -à l'air libre--nous aperçûmes alors mille choses insoupçonnées. Nous -devinâmes la cause de maints effets déjà ressentis, mais comme une -légère et fugitive douleur qu'on oublie dès qu'elle cède... Tout esprit -qui ne fut point remué, retourné ainsi qu'un champ de labour, tout homme -assez prudent ou assez lâche pour être demeuré impassible, ne comprendra -pas la crise par laquelle Forain, de charmant dessinateur qu'il était, -devint un grand artiste. - -L'affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le _P'sst...!_ journal dû à -Forain et à Caran d'Ache, paraît en 1898 et se poursuit jusqu'à la fin -du procès de Rennes. Il contient une série de chefs-d'oeuvre -ininterrompue, dont je voudrais bien n'étudier que le dessin, car une -véritable maîtrise s'y atteste, pour la joie et l'étonnement des -admirateurs de Forain. La plupart de ces planches ont la largeur de -trait du pinceau trempé dans l'encre lithographique. On a souvent -prononcé, à ce propos, le nom d'Honoré Daumier. Je vois bien les -analogies purement extérieures qui ont rapproché l'un de l'autre ces -deux satiristes dans l'opinion courante. C'est ce genre de ressemblance -qui fait dire au public, d'un portrait de femme décolletée, sur un fond -de paysage, dans un cadre ovale: «C'est du La Tour», ou d'une enfant -blonde sur fond gris: «C'est un Velasquez». Forain aurait plutôt -l'écriture appuyée, grasse et si nerveuse de Manet, dans le «Corbeau», -dans son portrait à la plume de Courbet, que je possède, ou de trop -rares croquis dispersés par les revues. Forain prend place à côté de -Charles Keene et de Degas. Il joue du noir et du blanc comme un Goya -moderne. Il est peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les pages du -_P'sst...!_ sont des sortes de tableaux; on peut seulement regretter -qu'elles soient pleines d'allusions à des scènes d'«actualité» qui -exigeront plus tard, pour conserver leur éloquence et leur sens, des -notes historiques. Les noms propres abondent dans le texte, de personnes -vouées momentanément, par l'exaspération de sentiments exceptionnels, à -une haine politique qu'on ne pourra plus comprendre dans vingt ans, mais -qui divisa les familles les plus unies, rompit de vieilles affections, -arrêta la vie sociale. - -Je n'écrirai, je ne veux pas écrire ici le nom d'un très galant -homme[6], dont la silhouette déformée, amplifiée, tour à tour cuisinier, -évêque, militaire, maître d'hôtel, s'élève jusqu'à devenir le symbole -d'une idée et d'une race. Quel ouragan de passions sur la France! Du -moins, les victimes du _P'sst...!_ ont-elles eu bientôt leur -revanche,--peut-être seront-elles fières, quand elles oseront rouvrir -des albums désormais classiques, de se voir comme les acteurs d'un drame -joué pour la défense de la race. Forain défendait la sienne. Ceux de -l'autre parti avaient, d'ailleurs, leur caricaturiste, M. Hermann Paul, -qui manqua hélas! de génie. Mais on ne peut pas tout posséder à la -fois!... - - [6] Cet homme, le «Polybe» du _Figaro_ pendant la guerre de 1914-1918, - ce grand patriote et écrivain militaire, nous l'avons vu sur les - boulevards en compagnie de M. Forain, quand celui-ci revenait, en - permission, du front, où, malgré son âge, il joua un si beau rôle, - comme officier-camoufleur. - -Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait dans un état de -rage et se levait, après un sommeil fiévreux, plus en rage encore. Comme -la plupart d'entre nous, il ne connaissait pas les détails juridiques de -l'affaire et ne s'arrêta pas à discuter tel ou tel point sur quoi nous -ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez quelques-uns, la folie, -dirais-je, chez les autres, brouillant tout dans la hantise d'une -obsession. Forain sentait que «c'était la fin de quelque chose» dont il -faisait partie; il hurlait à la mort, comme tels autres criaient «à -l'assassin!», le couteau sous la gorge. Hélas! des poignées de mains ne -furent pas toujours échangées entre les combattants, après le duel. La -maison brûle encore. Verrons-nous ce qui se dressera sur le terrain -calciné? On eût souhaité d'être enfant ou vieillard en 1897. - -Si les sujets dans le _P'sst...!_ sont de l'«actualité», la puissance du -sentiment communique à Forain une flamme qui le transfigure et le -grandit. Son esthétique prend un caractère grave et, quoique très -réaliste, va devenir lyrisme patriotique. Ce n'est plus de la -plaisanterie parisienne. A côté de l'humanitarisme mystique des nouveaux -apôtres, source réapparue de l'inspiration française, voici un éréthisme -national, mettons le chauvinisme! D'un autre point de vue, et si comme -tout semble l'indiquer, l'affaire Dreyfus fut une reprise, après un -siècle, de la Révolution, les passions de Forain, que nous voudrions, -pour plus doucement vivre en société, tâcher d'oublier, prendront dans -l'avenir une singulière signification d'époque. - -Le premier numéro du _P'sst...!_ montre le «_Pon Badriote_» qui -introduit le «_Chaccusse_» dans la guérite vide d'un factionnaire; et il -se termine par la magistrale moralité dont la légende est: «_Merci, au -revoir père Abraham, j'fous ai tiré les marrons du feu!..._» La -composition est grandiose. Le maigre sémite de France, les bras -pendants, la tête inclinée sur sa poitrine, regarde par-dessus son -binocle le gros Prussien (les Allemands sont encore des Prussiens pour -un jeune homme de 70), celui qui emporte les documents de «l'Affaire» -avec un rire béat, ravi d'une nouvelle conquête sur nos généraux. - -Quel progrès a fait le dessinateur entre le 5 février 1898 et le 15 -septembre 1899, en quatre-vingts numéros de crise nationale! Si le _Pon -Badriote_, qui accuse, est bien établi dans ses traits sabrés, -sommaires, rapides, il n'a pas l'envergure et le style du père Abraham, -d'un crayon souple, débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps cerna -ses personnages. Ce trait serait impossible à copier fidèlement; de -réduit qu'il était auparavant à quelques éléments très analysables, le -voici dessin que nul imitateur ne pourra plagier. - -C'est la fantaisie, la couleur dans la forme, l'atmosphère, les volumes -amplifiés des figures, et pour ainsi dire modelés dans la glaise. C'est -de la sculpture dessinée, comme certaines toiles de Carrière sont de la -peinture modelée par un statuaire. Entre le frontispice et la -«moralité», on ne sait quel choix faire. - -_Cedant arma togæ_: impression d'audience. C'est un magistrat vu de dos, -qui lance en l'air, de son pied levé, un képi de général. La robe, -formant une vivante arabesque dans le mouvement tendu du corps, d'un -beau noir, prend l'aspect d'une orchidée fantastique. - -On retrouve un peu de Manet dans _Bataille Perdue_: les deux amis qui, -pour un instant indécis, disent: - ---«_Ah! si nous avions eu un homme! Le baron est mort, Hertz est en -fuite, Arton est coffré, quelle guigne!..._» - -Je ne crois pas qu'à quelque parti que vous soyez attaché, _Le -coffre-fort_: «_Patience!... avec ça, on a le dernier mot!..._» cette -étonnante page moderne vous laisse froid! La confiance en l'argent, -sentiment indéracinable chez les hommes civilisés, est puissamment -rendue par le geste grossier, brutal, de ce financier aux yeux -clignotants, qui, en défiant des ennemis invisibles, tapote de sa griffe -de bête de proie la serrure dont il a le chiffre. - -Une nouvelle bombe: «_Si j'en crois notre colonel, nous sommes sous -l'État-major._» Deux sinistres vieillards, en paletot, les jambes -recouvertes par l'eau du grand égout, posent une bombe religieusement, -comme un prêtre élève l'hostie vers le tabernacle. - -_Un succès_: rentrant d'un dîner, un monsieur dit à sa femme, effrayante -dans son lit: «_Charmant! Bersonne n'a osé parler de l'affaire -Dreyfus!_» _Cassation_: il n'y a pas de légende à ce beau portrait d'un -juge hagard, brisant sur son genou la hampe de notre drapeau. - -«_Au secours_» (Zola nageant vers la rive allemande).--«_La Fourmi et la -Cigale._»--«_Faut changer de quartier et nous faire protestants._»--«_La -plainte du Sémite._»--La petite République, boudeuse, coiffée du bonnet -phrygien, à l'homme accablé qui se lamente derrière son fauteuil: «_De -quoi t'es-tu mêlé? Il fallait te contenter de tripoter: c'était reçu_». -«_Curieux convives_»: un baron juif et sa baronne, inquiets avant -d'entrer dans le salon où ils vont passer la soirée: «_Chut! Je viens de -donner quarante sous au domestique pour écouter ce qu'on dit de nous._» - -_L'allégorie de l'Affaire?_ Un soldat prussien, casque à pointe, attache -le masque, presque japonais, de Zola devant la tête d'un boursier dont -le visage est, à lui seul, une trouvaille. Si l'on a dit que Forain -rappelle Daumier, on pourrait aussi prononcer le nom de Rembrandt, dont -les figures bibliques ont un peu de cette «laideur» qui est aussi de la -beauté. Un moindre artiste, s'il avait dû illustrer les légendes du -_P'sst...!_ dans ces heures de déraison, dans quelle médiocrité -intolérable serait-il tombé? C'est le style, cet indéfinissable don des -maîtres, qui pallie ce qu'il y a de pénible dans cette chasse sauvage au -Sémite. En bafouant son adversaire, loin de le rabaisser, Forain -l'anoblit malgré lui. Il extrait de toute une race un type dont il -frappe la médaille. - -Il était difficile, après Daumier, et sans lui ressembler, de dramatiser -la silhouette du magistrat, du juge. Dans _P'sst...!_, Forain varie -indéfiniment les plis de la toge, la toque coiffant une tête non sans -analogie avec celle de singes de Chardin: «_Thank you, master -Bard.--Mossieur est le correspondant du général Schwarzkoppen._» - -_Les secrets d'État_: Sinistre, cet oiseau de nuit, avec son hermine, -volant au-dessus de Paris, sur lequel il fait pleuvoir ses papiers -secrets. - -«_On rigole_». Les généraux viennent de déposer; les magistrats, ces -corbeaux qui relèvent leurs robes en un paquet de plis entremêlés, se -tordent de rire, macabres et sataniques. - -«_La proie pour l'ombre_» où la silhouette projetée du juge se traduit -sur le mur par l'ombre d'un casque à pointe: deux noirs différents, -simplement obtenus dans les deux parties de la composition, par les -directions différentes que la main du dessinateur donne au gros trait de -son crayon. - -Pour en finir avec cette série où les sujets servirent si bien notre -artiste, je dois rappeler quelques pages d'une invention linéaire, d'une -couleur si belle, qu'ils resteront comme les points culminants de -l'oeuvre de Forain, si même l'Affaire était un jour oubliée--ce que nous -souhaitons de tout coeur--en n'importe quel pays où ils soient gardés -par des collectionneurs. _La Détente._ Trois hommes, dont un, en chapeau -de soie défoncé, visage de momie aux yeux clos, un officiant, un rabbin -figé dans l'exercice de son sacerdoce, tient une pancarte où se lit -l'inscription: «_A bas l'armée!_» Au fond, plus loin, dans un cortège -abruti et aviné, passent, entre une haie de jeunes lignards au port -d'arme, des ouvriers et des camelots brandissant d'autres pancartes -emmanchées d'un long bâton: «_A bas la France, vive l'anarchie!..._» -C'est une marche religieuse vers la Paix et le Bonheur universels par -les rues de la Ville-Lumière; les «Intellectuels» applaudissent à -l'affranchissement de l'Esprit humain. - -_Le rêve._ On prend le café après dîner; de jeunes orientaux, qu'on -dirait descendus des mosaïques de Ravenne, sont affalés dans des -fauteuils, les doigts chargés de bagues. Dans le fond du salon, des -barons et des baronnes de même race. Dressé devant eux, la tasse à la -main, un «gros bonnet» de la finance dit: «_Nous ferons arrêter -Boisdeffre par Zurlinden, Zurlinden par Pellieux, Pellieux par Jamont... -et ainsi de suite jusqu'à la gauche._» - -La mort de Félix Faure; titre: «_le Mauvais Café._» - -_Dans les Vosges_: «_C'est de là-bas que j'esbère la vencheance._» - -_Le pouvoir civil_: où le banquier, un glaive dressé dans son poing -fermé sur sa cuisse, pèse du pied sur le corps de la France terrassée. - -L'esprit de Forain, ses formules aussi éloquentes que son dessin, dans -l'ensemble de son oeuvre, j'ai dû en citer de nombreux exemples dans -cette étude du _P'sst...!_ On ne peut guère renvoyer le lecteur à un -album du genre de ceux où différents éditeurs ont réuni les autres -séries de dessins politiques, ou simplement parisiens. Peu de personnes -ont gardé les numéros--ils sont devenus très rares--de ce journal de -circonstance. C'est à peine si l'auteur lui-même en possède une série -complète. Il lui faudrait des amis qui prissent soin de ce qui, chaque -jour, tombe du chevalet sur la natte de son atelier: dessins, peintures, -esquisses de tout genre. - -Forain ne «marche pas avec le siècle», mais il ne s'est pourtant pas -arrêté; après «l'Affaire», il reprend ses pinceaux et couvre ses toiles -de tons riches ou grisâtres, d'arabesques savantes, qui sont des -variations sur les sujets suivants: les danseuses, les tribunaux, la vie -du peuple, et certains de ces tableaux sont plus touchants dans leur -simplicité familiale,--mères et enfants, «maternités», comme l'on dit -aujourd'hui, qu'on ne l'eût attendu de l'implacable ironiste. - -Il y a quelque temps, j'ai vu dans l'atelier de la rue Spontini des -projets de tableaux religieux. La beauté de ces compositions me fait -espérer un développement nouveau, une veine qui pourrait être féconde. -Forain, peintre catholique! La largeur et la noblesse qu'a prises sa -technique nous annoncent encore des chefs-d'oeuvre. Je voudrais, plus -tard, poursuivre cette étude si incomplète par ma faute; Forain n'a pas -encore achevé sa destinée, il forme au contraire mille projets de -peintre. D'autres temps viendront pour lui. - -Février 1905. «_Renaissance latine._» - - -NOTE DE 1912 (_Études et Portraits_).--Je puis déjà, cinq ans après la -publication de ce portrait, ajouter à la liste des oeuvres citées plus -haut, une série de belles et précieuses «eaux-fortes» que Forain exécute -en ce moment. Le dessin s'élargit encore, le métier de la pointe-sèche -est parfaitement admirable, faisant penser à Rembrandt et à Goya. Le -Christ et les Apôtres, le Calvaire, le Dernier Repas: tels sont les -sujets auxquels revient ce Catholique. Forain s'est apaisé; son visage -rose et gras décèle une paix intérieure et un accommodement aux choses -actuelles. Son esprit lui a concilié ses ennemis, qui semblent avoir -passé l'éponge sur le _P'sst...!_ Il ne fume plus, il est végétarien et -indulgent. - - -NOTE DE 1916.--Depuis la guerre de 1914, Forain a retrouvé une nouvelle -jeunesse. Mobilisé malgré son âge--il a plus de soixante ans--décoré de -la Croix de guerre, il rend des services éminents dans le corps des -camoufleurs, qu'il organisa. Il ne quitte plus son uniforme; on l'a vu -dans Paris coiffé de la bourguignotte. Il a donné, dans l'_Opinion_ puis -le _Figaro_, des dessins, les plus beaux qu'on connaisse de lui. Je me -plais à lui offrir ce nouveau tribut de mon admiration, quoique, à la -suite de l'article qui précède, il ne me tienne plus pour un ami... - - - - -FRÉDÉRICK WATTS - - -Cette étude fut d'abord écrite pour une revue, après l'exposition -posthume du maître anglais, comme M. Armand Dayot me demandait quelques -lignes qui commentassent des reproductions en blanc et noir de toiles -inconnues en France. J'avais trop peu de place pour donner aux lecteurs -l'idée de cette oeuvre énorme et les raisons que j'ai de l'admirer tant. -Watts est un des plus importants artistes que je présentais dans «Essais -et Portraits» et je ne lui consacrais que cinq pages; au moment où je -les relus--avril 1916--venait de paraître un article saisissant, de M. -Pierre Mille: «La fin du Gentleman». La conscription générale était sur -le point d'être adoptée par l'Angleterre, qui, en face du péril -européen, renoncerait les avantages de caste qu'elle avait conservés, -bouleversant les traditions qu'elle était la dernière des aristocraties -à maintenir. Le sens de l'oeuvre et la vie de Frédérick Watts prirent un -sens social, s'éclairèrent, comme tant d'autres choses, au reflet de la -guerre. - -Pourquoi Watts était-il demeuré si étranger à nous? Pour les mêmes -raisons auxquelles est due l'incompréhension mutuelle des Anglais et des -Français, persistant, même depuis qu'alliés nous répandions, côte à -côte, notre sang pour une même cause. - - * - - * * - -En 1919, dans un coin de salon, j'aperçois le grand corps souple d'un -homme âgé, une tête aux cheveux gris mais de physionomie jeune, des yeux -d'enfant, le teint frais de ces Anglais, qui, au cours d'une longue -existence de labeur intellectuel, n'ont pas manqué un seul jour de -prendre l'air, de se livrer à un exercice hygiénique. C'était Mr. -Balfour, pareil à ce qu'il se montrait, il y a de cela vingt-cinq, -trente, quarante ans dans d'autres salons, à Londres ou à la campagne, -entre deux parties de tennis. Cette «éminente figure politique» mérite, -elle, du moins, l'épithète tant à la légère et complaisamment accolée au -premier venu des diplomates, comme aux artistes et aux comédiens. - -Mr. Balfour connaissait sans doute peu Paris, avant la Conférence et son -séjour forcé parmi nous; ou bien il le connaissait, comme la plupart de -ses compatriotes, pour y avoir dormi quelques nuits entre deux gares, en -route pour ses vacances à Cannes ou à Rome. Combien notre monde doit -être une surprise de toutes les minutes, pour un tel insulaire de -l'époque victorienne! N'est-il pas la dernière incarnation, ou presque, -d'un type d'homme de naguère, dans une société à peu près abolie et si -belle, si douce, que ceux qui y vécurent pourront malaisément se -consoler de sa disparition? Et Mr. Balfour semblait promener sa -souriante philosophie dans de fébriles et anxieux cercles parisiens, tel -qu'à l'époque de la reine Victoria, dans le parc de Holland House, ce -rendez-vous de tout ce qui fut glorieux dans ces temps déjà oubliés de -nous, et si proches cependant... - -Deux ministres, des députés, un directeur de journal, avec des dames que -la politique surchauffe, discutaient les événements du jour, près de la -cheminée. Mr. Balfour, à un autre bout de la pièce, causait avec la -seule personne qui, ce soir-là, dans ce milieu parlementaire, possédât -la maîtrise de la langue et l'usage de la société britannique. Quelles -réflexions nous propose, dans le Paris de 1919, un Congrès si gros de -conséquences sociales, et où notre sort devrait être réglé: réunion -d'alliés, dont les meilleurs et les plus fermes nous découvrent, en tant -qu'individus, intelligence et sensibilité, si différents du cliché -qu'ils avaient pris de nous... Ils nous avaient découverts sous le -casque bleu, et nous redevenons autres en habits civils. - -Parmi les plus mystérieux cas d'ignorance mutuelle compte celui des -Anglais et des Français: quelques kilomètres de mer séparent deux des -plus anciennes et accomplies civilisations européennes; les Anglais -voyagent; nous voyons des Anglais circuler dans nos rues, rouler sur nos -routes départementales, que tant d'entre nous ignorent, comme nous -ignorons leurs «counties.» Les échanges, les communications faciles et -rapides, suppriment de plus en plus les distances, on disait les -frontières; et néanmoins, ce qu'un commerçant, un financier, un -industriel apprend par besoin professionnel, les politiciens et les -diplomates, les artistes, qui, avant tous leurs compatriotes, -sembleraient devoir étudier cela même, continuent à le dédaigner ou à -s'y méprendre. Un Balfour enfermé, comme il le fut, dans une sorte -d'écrin par les défenseurs de sa sereine tranquillité, fut néanmoins un -des plus avisés, des plus clairvoyants délégués de l'Entente. Son -expérience politique, sa sûre tradition, recueillie des meilleures mains -de ses prédécesseurs ou collègues, pendant un demi-siècle, sa foncière -honnêteté, sa délicatesse, sa culture de «scholar» et de gentleman de la -bonne race, n'était-ce point là tout de même un atout? - -L'existence d'un gentleman, la magnifique et délicieuse carrière d'un -homme politique, tel qu'un Balfour, un Disraeli, un Gladstone ou un Lord -Salisbury--et dont ces temps-ci marquent la fin--révolte la conscience -d'un démocrate moderne (qui n'en a d'ailleurs qu'une vague notion). Mais -on se demande parfois, dans quelle proportion, les deux types de -politiciens en lutte, conducteurs de débats, chefs de partis, faiseurs -de lois, et qui assument la responsabilité de nos destins, valent mieux -l'un que l'autre pour le bien public; comment se balancent le manque de -traditions, de lumières générales, et un insuffisant frottement avec les -masses populaires, les classes montantes, les catégories nouvelles de -citoyens. - -Ce qui saute aux yeux, c'est qu'à mesure que les intérêts communs de -l'humanité tendent à rapprocher les continents, à unir les créatures en -un seul faisceau, si l'unification des moeurs établit une certaine -ressemblance extérieure entre les races de l'univers entier, d'autres -cloisons se forment, aussi épaisses que jamais, entre les Anglo-saxons -et les Latins, et leur cercle visuel se réduit davantage. Nous nous -«spécialisons» et renfermons dans un particularisme rigoureux; chacun -travaille pour soi-même, écarte, volontairement, par simple paresse, ou -indigence de curiosité, ce qui demande un effort pour être atteint. Par -désespoir de nous comprendre, ou indifférence, nous construisons autour -de nous d'étroites fortifications dans lesquelles se bouchera toute -meurtrière par laquelle nous apercevrions l'horizon. - -D'où ces jugements qui déconcertent et témoignent d'une ignorance de -villageois, d'avant les chemins de fer. - -Combien y a-t-il d'années que les Gainsborough, les Reynolds, les -Raeburn et les Lawrence sont appréciés de nous? Les paysagistes du XIXe -siècle, Constable, Turner, nous furent imposés à la longue; on dénie -encore à nos voisins d'outre-Manche le sens esthétique, il est convenu -qu'ils ne possèdent pas d'artistes créateurs. - -J'écrivais en 1906: «Prévenons dès l'abord le lecteur français qu'on -n'entre pas de plain-pied dans l'oeuvre de Watts. Si vous n'aimez pas à -lever la tête pour voir les grandes figures plafonnantes au-dessus de -vous, négligez ce géant. Si vous ne regardez pas Paul Baudry à l'Opéra, -mais réservez votre sympathie pour quelques pommes sur une serviette -bleue, Watts ne vous convaincra pas. Impossible, dira-t-on, d'être plus -«vieux jeu» et plus démodé que Watts, un de ces Anglais italianisants, -qui, à Florence, à Venise, se firent une conception immuable de la -Beauté, et sur qui l'art moderne n'eut pas de prise. - -Un de nos critiques me disait: «Votre Watts? mais c'est un vieux prix de -Rome!» - -Un autre: «Watts? c'est le Gustave Moreau des Anglais; je préfère -Boecklin, Lembach, s'il faut choisir dans les écoles étrangères de -romantiques académiques...» Un de mes amis écrit ses romans en face -d'une reproduction de l'_Amour et la Vie_. Comme je lui demandais ce -qu'il savait de Watts, il me répondit: «Rien ou presque rien; les -peintres me disent que c'est un mauvais peintre vieux jeu, quelque chose -comme un... Élie Delaunay, est-ce vrai? Cette composition est charmante, -j'ai depuis longtemps chez moi cette photographie de l'_Amour et la -Vie_... un ancien souvenir d'Exposition universelle... Alors, ça ne vaut -rien? Peinture pour littérateurs?» - -Non, Watts fut, nous le dirons tout à l'heure, un peintre pour les -peintres. Si, à propos de Watts, j'avais fait allusion à Fantin, à -Ricard et à Gustave Moreau, c'était pour donner dans un magazine, en -regard de reproductions en blanc et noir, quelque idée de la «matière» -parfois grenue, un peu cotonneuse ou trop travaillée et trop «cuite», -qui alourdit des toiles telles que la _Jeunesse et la Mort_, telle -composition, tels portraits d'entre 1870 et 1880. La technique perdit -sur le tard, en souplesse, la brosse s'empâta; certaines figures nues -semblent modelées comme des maquettes de sculpteur. Les tableaux de -Watts ne sont pas toujours «de la belle peinture» et Watts, à la fin de -sa longue existence, parut plus soucieux d'exprimer des idées que de -nous donner des jouissances visuelles. - -«Peintures à idées»! Mais Odilon Redon n'est-il pas un peindre à idées? -Pourquoi un Redon est-il défendu passionnément par ceux qui -collectionnent des Van Gogh et des Cézanne, et qui n'accueilleraient pas -dans leur galerie un Gustave Moreau ou un Watts? Odilon Redon est-il -plus que Gustave Moreau, un peintre? - -Le prestige des méconnus et des «ratés» a perverti l'opinion. Les -merveilleuses _Curiosités esthétiques_ de Baudelaire, critique -infaillible; les livres de Huysmans, de Duranty; les propos de Degas, de -Renoir sur Cézanne, rapportés par des chroniqueurs, mirent en -circulation un langage spécial depuis qu'un marchand de tableaux posa -sur le même chevalet qu'un Fromentin, un Henner, ou un Daubigny par lui -recommandés naguère à sa clientèle, quelque figure de Cézanne et -s'exclama: «Formidable»! Or les jeunes gens parlent de ce qu'on leur -montre. - -La carrière d'un artiste est jugée du même point de vue que l'est son -oeuvre, par nous autres, modernes, pour qui une vie de peintre a plus -d'intérêt, si elle fut tourmentée, humble, difficile. Le génie semble -être le privilège de ceux qui luttent pied à pied, contre l'indifférence -et l'incompréhension de leur époque. Nous sommes blessés en constatant -la chance des autres. Il est peu d'exceptions à ce point de vue social -du critique français. Frédérick Watts ne fut pas un martyr. Peut-on -citer Puvis de Chavannes? - -Il ne commença, d'ailleurs, à se faire vraiment connaître que vers -cinquante ans, et Chavannes, quoique avide autant qu'un Meissonier de -récompenses officielles, garda son indépendance avec jalousie, même -comme Président d'une grande Société. Il recevait, le matin, -journalistes et élèves, dans sa petite chambre de garçon, contre -l'atelier de la place Pigalle où il ne travaillait jamais. Il dissimula -sa vraie existence d'homme privé, il ne se fût pas laissé confondre avec -un Meissonier ou un Carolus Duran, Présidents aussi de la Société des -Beaux-Arts, tout en sachant, à certaines heures, porter croix et rubans -sur une poitrine bombée de maréchal de France, et recevoir des hommages -dans les banquets nationaux. Mais il ne fut pas de l'Institut! - -Il est peu de tâches plus difficiles à notre époque que de concilier la -politique d'une carrière officielle et la noblesse d'une vie de grand -artiste. Or, Frédérick Watts fut un grand peintre et un «officiel», un -grand gentleman (comme un homme d'État au temps de la reine Victoria), -et un reclus. - - * - - * * - -Son exposition posthume à Burlington House formait, quoique incomplète, -un vaste musée. En y pénétrant, on était saisi de remords et comme d'une -honte d'avoir si longtemps vécu, presque sans le connaître, si proche de -ce superbe vieillard qui, en plein Londres moderne, avait été un Titien, -un Tintoret et un Chateaubriand à la fois! - -Il fut un poète et un érudit, non pas invisible ainsi que Gustave -Moreau, mais mêlé au monde, comme l'auteur des _Mémoires d'Outre-Tombe_; -et il portraitura les «beautés à la mode», les illustrations de la -littérature, de la science et de la politique, par devoir d'_historien_, -en ami, en grand seigneur chez lequel passe toute personne qui porte un -nom, ou possède une valeur. Ayant eu le bonheur de réaliser ses désirs, -il léguait à la Nation--tant pour la _National Portrait Gallery_ que -pour la «Tate» (musée du Luxembourg britannique)--plusieurs centaines de -ses ouvrages, qui n'iraient jamais chez le commissaire-priseur. Il -dictait le jugement de la postérité et choisissait sa place à côté de -Turner. - -Aujourd'hui, l'on visite, dans la Tate Gallery, une salle Turner, tendue -d'une soie rouge, semblable à celle que le paysagiste choisit pour sa -propre demeure, comme fond à ses tableaux. L'Angleterre, reconnaissante, -reconstitua le cadre original de ces poèmes peints, les plus belles -pages de son XIXe siècle; la même piété patriotique a réservé des -galeries pour l'oeuvre du portraitiste _national_, que fut Watts, et -pour ses compositions. Il n'en est pas une qui ne vaudrait un sérieux -commentaire. Esprit d'une rare supériorité, Watts avait fait le tour des -philosophies, des religions, compris les mythes de l'humanité. - -«L'art de Watts se tient au-dessus des conditions physiques», a-t-on -écrit; «il remonte aux origines de l'humanité, à ses mythes, et fait -revivre les plus anciennes traditions.» Nous ne pourrions donner qu'une -trop vague notion d'un cycle philosophique qui se développe d'un bout à -l'autre, avec une rigueur absolue, car les illustrations seules -pourraient le faire comprendre. - -La mort a surtout préoccupé Watts; elle rôde à travers son oeuvre. Watts -la figure comme une amie bienfaisante et secourable à qui le soldat, le -prince, le mendiant rendent un égal et fraternel hommage. «La maladie -repose sa tête sur les genoux hospitaliers de l'endormeuse; l'enfant -joue ingénûment avec son linceul». «Dans la _Cour de la Mort_, un -nouveau-né sommeille contre le sein de la macabre majesté; le silence et -le mystère gardent le seuil de son palais.» - -Dans l'_Amour et la Vie_, une mince jeune femme, aux lignes exquises, -est l'emblème de la fragilité humaine, de sa faiblesse et de sa force à -la fois. «L'humanité monte la rude pente de l'animalité à la -spiritualité.» - -La plupart de ces allégories sont chargées de symboles qui m'échappent -parfois. Watts, moraliste et idéologue, avait le désir d'enseigner, -comme nous le verrons. - -Je ne tenterai pas ici d'étudier le philosophe; quant au peintre, -quelque style dont il ait cru ou voulu se rapprocher,--antiquité, moyen -âge--il conserve sa manière propre et très moderne. Appelons le un -post-raphaélite. Il marcha seul, à côté des pré-raphaélites, demeurant -un isolé comme tous les grands créateurs. Si sa pensée plana sur des -cimes d'où nous sommes exclus, il fut d'ailleurs un réaliste. A côté de -sa fameuse «Espérance», les yeux bandés, accroupie sur le globe -terrestre, et qui pince la dernière corde de sa harpe, vous verrez, du -Watts réaliste, certain attelage de brasseur, un fardier, des chevaux -fumants dans une rue de Londres, sous la conduite d'un gars aux -vêtements de cuir, et qui font de loin penser à Gustave Courbet. -L'harmonie bleu-turquoise de l'_Espérance_, tableau trop littéraire, et -la peinture robuste des _Fardiers_, les rouges, les oranges de ce -splendide morceau sont deux aspects d'un art presque trop riche et dont -se méfient les apôtres de «l'art circonscrit». - -Watts est aussi grand dans un morceau de nature morte que dans ses -fresques du Hall de Lincoln Inn's Field, au Temple. Lors de son -exposition posthume à Burlington House (Royal Academy), _Fata Morgana_, -_Paolo et Francesca_, _Le Jugement_, _Prométhée_, _Orphée et Eurydice_, -_Endymion_, _la Mort couronnant l'Innocence_, centaines de sujets -didactiques, philosophiques, voisinaient avec des portraits majestueux -(tels que le Tennyson), ou familiers; documents sans pareils sur la -société anglaise au XIXe siècle. Dans une étoffe, des accessoires, une -fleur, Watts a des délicatesses inattendues, des raffinements aussi -rares que ceux de Whistler. Dans le portrait de Lady Margarett Beaumont -et de sa fille, qui date de 1859, une certaine robe gris-lilas, est -d'une «matière» de pétale d'iris, où Alfred Stevens[7] excella. - - [7] Alfred Stevens, le Flamand; ne pas confondre avec l'Anglais du - même nom, peintre et sculpteur, très grand artiste complètement - ignoré en France, et contemporain de Frédérick Watts. - -Je ne connais point d'esquisses, par Watts; toutes ses toiles sont -_achevées_, menées jusqu'au bout, en une maîtrise tranquille, qui -déconcerte quelque peu et dérange nos habitudes. - -Watts ne rencontra pas les obstacles que tant de jeunes artistes ont -souvent à surmonter. Ses dispositions furent favorisées par un père et -un grand-père clairvoyants. Élève des _Écoles de l'Academy_ dès dix-huit -ans, puis du sculpteur Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme -perfection technique, il ne dépassa jamais l'étonnant _Héron blessé_, -une toile qui peut être mise à côté de n'importe quel chef-d'oeuvre -hollandais, et supérieure à Fyt. Après un premier concours pour la -décoration du Parlement, en 1843, il passa quatre années à Florence, -chez Lord Holland, ministre britannique près la cour du grand-duc de -Toscane. Là, et dans ses voyages à travers l'Italie, il acquit, comme -sir Joshuah Reynolds, toutes les connaissances que comportait encore, -dans ce temps-là, le métier de peindre. Lord Holland était un esprit -éclairé, un grand seigneur fastueux, le propriétaire de ce château et de -ce parc de Holland House, qui sont comme un comté dans l'intérieur de -Londres--alors le rendez-vous de la société, des littérateurs et des -artistes, comme des diplomates et des princes. - -Le jeune Watts fut, à la légation d'Angleterre à Florence, plutôt un -secrétaire d'ambassade qu'un élève peintre en tournée d'études. - -Malgré les charmes de l'Italie, qui retiennent parfois les Anglais pour -toujours, Watts retourna à Londres, concourut encore pour un panneau à -la Chambre des Lords, il fut victorieux. Ce panneau représente -Saint-Georges et le dragon. A partir de 1848, ce fut une succession -vertigineuse de tableaux de chevalet et de portraits, dont chacun a une -particularité d'exécution ou de conception: paysages symboliques, tels -que le _Retour de la Colombe_ après le déluge; quelques toiles -d'intimité à la Fantin, dont certaine femme assise sur un canapé. La -_Femme au canapé_ appartient encore à la période des savants glacis et -des «jus» à la Delacroix. L'oeuvre de Fantin et de Whistler, que je -venais de voir d'ensemble quand fut exposée celle de Watts, semble -chiche, à côté d'une telle abondance, de cette effarante prodigalité; il -est probable que l'une quelconque des toiles (non symboliques) de Watts -serait fameuse parmi celles de nos petits maîtres préférés. Mais pour -lui, elles n'étaient rien. - -Nous passâmes près de Watts, un peu comme le touriste devant un palais -dont il croit que la porte ne s'ouvre pas au public. C'était le temps -des écoles qui durèrent trois ans, des auteurs _d'un livre_, des hommes -qui s'emprisonnèrent dans un système, par crainte d'être appelés -«versatiles». Watts se renouvelait, parce qu'il avait toujours plus à -donner, puisant aux sources que lui offraient l'histoire et la grande -culture classique. Il fut à la plupart de ses confrères peintres ce -qu'est un Balzac à un Jules Renard, un Shakespeare à un Alexandre Dumas. - -De rester auprès de votre poêle, ne veut point dire que vous soyez -Descartes. - -Watts se nourrissait «des anciens et des habiles modernes», comme écrit -La Bruyère; «on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en -renfle ses ouvrages, et quand, enfin, l'on est auteur et que l'on croit -marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, comme ces -enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur -nourrice.» - -Mais Watts ne maltraita point les siennes. Il s'était «nourri des -anciens et des habiles modernes», comme on pouvait l'être au siècle de -La Bruyère, quand «l'honnête homme» avait sa place réservée pour -cultiver ses talents et son esprit à l'ombre des portiques, dans un beau -parc dont il avait la jouissance, sinon la propriété, et où il se -croyait établi pour toujours. - -Frédérick Watts était comme locataire à vie de la famille Holland. Le -vieux lord décédé, Watts habita une maison de Kensington, toute proche -du château, qui est, lui aussi, une anomalie dans la Londres moderne. - -Je n'oublierai jamais les deux heures que je goûtai, vers 1880, chez le -vénérable vieillard. Sa maison de Holland Park n'était qu'ateliers et -galeries. Dès l'entrée, on se sentait apaisé, dans la «sérénité de l'art -pur». C'étaient des salons pleins de précieux objets où deux dames qui -adoucirent sa fin, _glissant_ comme des ombres, allaient et venaient, -occupées à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le -goût archaïque anglais, filtrait la lumière d'une belle journée de juin; -on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le -cavalier héroïque, _l'Énergie physique_, dû au ciseau de Watts, et -dressé au milieu des allées de sable rouge; la mémoire pleine d'un passé -illustre, l'artiste me raconta des anecdotes sur des Français de -naguère, sur la société du duc d'Orléans; puis, apprenant que j'étais -peintre, il porta des jugements inattendus sur nos confrères, car il -était aussi renseigné sur ceux-ci que sur les Vénitiens du XVIe. Le -maître me «raconta» les portraits dont il était entouré, et une certaine -toile, déjà ancienne, une femme dans une robe florentine à crevés de -satin, soutachée de perles, dont il repeignait le fond. - -Watts n'avait vu que les beaux aspects de la vie, évolué qu'en les -milieux les plus polis, fréquentant de hautes intelligences dignes de la -sienne. - -Une telle existence ne vaut-elle pas la peine d'être vécue? - - * - - * * - -Mais n'est-il pas trop tard pour parler de Watts, que je voudrais faire -aimer et mieux connaître? Je crains de suggérer à des Français la sorte -d'opinion qu'ils se firent d'un Théodore Chassériau, d'un «homme -distingué», d'un dandy; ou qu'un «avant-garde» ne me réponde, comme me -l'écrivait quelqu'un de «distingué» en sortant de la Tate Gallery: «Les -Anglais ont, comme les Belges, leur musée Wirtz...»? - -Watts, non moins que Chassériau, fut «un homme distingué», horrible -insulte! Mais, avec son pinceau, il fut le très puissant créateur d'un -vaste cycle où les Dieux, les Héros, fraternisent avec les personnages -du siècle dernier. Si je n'ose le comparer à Delacroix, c'est que je -suis moi-même, avant tout, sensible à cette qualité inanalysable de -«peinture» sensuelle, que possédait Delacroix, comme Rubens, comme -Fragonard, comme Manet et Renoir--qualité qu'on «palpe» parfois chez -Watts, mais qu'il perd quand il devient trop «cérébral». - -Mais quel que soit son moyen d'expression, on ne résiste pas à -l'admiration qu'inspire la magnitude de sa pensée. Chesterton nous le -présente ainsi: «Voici un homme dont la dépréciation de soi-même est -intérieure et essentielle, dont la vie est d'un moine, le caractère d'un -enfant, et il a au fond de son âme un si inconscient et colossal sens de -sa grandeur, qu'il peint comme si son oeuvre devait avoir plus de durée -que la Croix dans la Cité Éternelle. Adolescent, il s'attendait à peine -aux applaudissements du public; comme vieillard, il s'étonne encore de -ses succès; mais dans son adolescence anonyme, comme dans sa silencieuse -vieillesse, il peint comme un qui, du haut d'une tour, abaisserait ses -regards, à travers la perspective des siècles, sur des temples -fantastiques et d'inconcevables républiques. - -»L'esthétique et la morale d'un Watts ne sont pas, comme chez la plupart -de ceux nés artistes, des sujets à somptueux discours, à développements -pour conférences et dont il y aura des profits personnels à tirer; mais -une règle de vie, comme de se lever de bonne heure, d'être -consciencieux, c'est-à-dire: ou bien un principe, ou rien du tout.» - -Aussi bien, comme Chesterton le fait remarquer, la _morale_, -l'évangélisation, dirions-nous, un besoin si caractéristique de la -vertueuse époque victorienne, ce grand portraitiste ne s'en peut pas -départir, Watts la tient pour son principal devoir, sans pour cela -cesser d'être peintre; sa morale s'incorpore à son oeuvre de peintre. -Son individualité n'en est jamais offusquée, quoique Watts rentre -toujours, de parti pris, dans l'_Universel_, et refuse de regarder -l'univers du point de vue de l'individu--ce qui, d'autre part, donne à -un artiste plus d'acuité, de _personnalité_--et c'est là un des traits -essentiels d'un homme comme Frédérick Watts et, à la fois, de son -époque. Nous le présentons au lecteur français, autant comme un document -historique, que comme un peintre. Il étonnera, par la multiplicité de -son entreprise humanitaire, les jeunes gens de notre aujourd'hui, tout -dévoués aux «essais», volontiers spécialistes, qui se renferment dans un -étroit cercle d'expériences et se plaisent à l'ésotérisme, cherchent à -n'être point compris du vulgus. Watts n'a pas non plus composé des -tableaux dont le symbole fût toujours clair; néanmoins, il prétend -instruire, il peint pour que ses toiles soient vues par des illettrés, -aussi bien que par des «intellectuels», il tient à l'opinion du peuple -et lui lègue son oeuvre didactique. - -«_Il insiste sur les symboles universels, écarte ceux qui seraient -locaux, ou temporaires, même si le lieu est tout un continent, et la -durée une série de siècles..._» - -Il lui eût été facile et d'un plus sûr effet--a-t-il souvent répété--de -rendre plus intelligible le sens d'un de ses tableaux, en y introduisant -quelque image, quelque trait populaire et d'actualité; mais il ne -daigne, car malgré son désir de clarté, son instinct le mène plus loin. -Nous ne voyons pas de crucifix pendu au-dessus de la tête de l'_Heureux -guerrier_, ni de couronne impériale, ni d'accessoires héraldiques, -symboliques, dans le _Mammon_; ni une _machinerie théologique_, dans la -_Cour de la Mort_. (Chesterton). - -Ces adjuvants qui tenteraient sa main, Watts les repoussa parce qu'ils -lutteraient avec sa stupéfiante ambition de peindre pour tous les -peuples, pour tous les siècles! - -Et ici, me posera-t-on la question: vous disiez tout à l'heure que Watts -avait vécu comme un moine; or, vous l'avez montré comme un homme du -monde, presque un Chateaubriand, et maintenant selon vous cet ambitieux -peint pour les siècles! - - * - - * * - -Eh! bien, oui: un artiste a pu nous offrir ce paradoxe vivant, dans la -société qui disparaît et dont la tête de Mr. Balfour évoque le souvenir. -Mais il y aurait trop à dire pour rendre ce cas tout à fait clair, et il -faudrait aborder des questions presque de l'ordre religieux. «Watts -réalise le grand paradoxe de l'Évangile: «Il est humble, mais prétend -hériter la Terre». «L'universalisme prêché par Watts et les autres -génies de l'époque victorienne était, on le conçoit, sujet à certaines -spécialisations, qu'il n'est point nécessaire d'appeler «limitations». -Comme Matthew Arnold, le dernier et le plus sceptique d'entre ceux qui -exprimèrent leur idée fondamentale dans la forme la plus désintéressée -et philosophique, ces hommes soutenaient «que la règle morale constitue -les trois quarts de la vie». La seule idée qu'il puisse exister quelque -chose de plus important que la morale, leur eût paru sacrilège, ce en -quoi ils avaient raison, quoiqu'ils fussent partiaux, ou partisans; ils -n'observaient point le maintien de l'«universalité», dans leur -critique... Nous ne reprochons pas à Watts cette attitude comme une -faute, car il met une borne à un point défini, à la façon des -anarchistes eux-mêmes; il est dogmatique, comme le sont tous hommes -raisonnables.» (Chesterton). - -Il nous a bien fallu toucher quelques mots sur l'«Universalisme» (comme -disent les Anglais) de Watts, parce que c'est là une des particularités -dominantes des esprits de sa race, et de son temps même. Herbert Spencer -ne s'est-il pas dévoué à une entreprise aussi gigantesque que celle de -Dante, à «un inventaire, ou un plan de rien moins que l'univers», allant -jusqu'à mettre à leur place, «et scientifiquement», la foi brûlante des -martyrs, comme les plus abruptes nouveautés du monde moderne? Nous -sommes ébahis et un peu épouvantés par ces individus, si différents de -nous et qui, comme Gladstone, «abattaient des forêts, par manière -d'exercice récréatif, ou Stuart Mill, qui, dans son enfance, avait déjà -lu la presque entière littérature de toutes les langues». Et Chesterton -explique l'indépendance de Watts, son détachement, au-dessus de la -mêlée, par la magnifique solitude dans le travail, dont ses illustres -contemporains lui donnaient l'exemple. - -Combien nous aimons, dans la vie de Watts, le mélange d'une délicate -sensibilité, d'une modestie quant à sa _personne_, et la hauteur du but -qu'il poursuit! Quelle leçon, pour nous, qui exhibons avec orgueil le -moindre croquis, la page la plus bâclée, que nous signons comme un -manifeste historique! - -Notre éloignement, notre mépris dirais-je, pour l'allégorie et le -symbole en peinture, sont dus à la médiocrité, sinon à la niaiserie des -artistes qui, au XIXe siècle, ont pratiqué ce genre. Un esprit -distingué, comme Gustave Moreau, nous rebute autant que de moindres nous -apprêtent à rire. Chesterton écrit fort justement que la plus valable -objection à l'allégorie se fonde sur ceci: que l'allégorie implique -«l'imitation d'un art par un autre» et sur notre foi en la perfection, -l'infaillibilité du verbe. Elle serait une sorte de pléonasme, comme un -mot composé dans lequel l'un des éléments figure deux fois. «Le mot -_allégorie_ est lui-même une allégorie.» - -Or ce jugement, tout arbitraire, ne saurait toucher Watts qui, quoi -qu'on ait dit, est moins littéraire qu'humain, et dont les tableaux nous -invitent plutôt à penser sur un thème, mais qui suffisent d'abord à nous -émouvoir plastiquement. Ne prenons pas _The Dweller in the -innermost_,--traduirais-je _La Vie intérieure_?--ni _l'Orphée et -Eurydice_, mais _Hope_ (l'Espérance), dont la reproduction est si -connue. Je voudrais citer toute la page où Chesterton se demande ce que -le spectateur déchiffrerait en cette figure mélancolique d'une si belle -arabesque... - -Sa première pensée serait que le titre est _Désespérance_; sa seconde: -qu'il y a erreur dans le catalogue; la troisième: que le peintre était -fou. Mais s'il se dégageait de sa prime inquiétude et qu'il fixât -attentivement cet étrange tableau crépusculaire, il se développerait -petit à petit en lui, une indéfinissable, mais puissante sensation; et -alors, que _verrait-il_? quelque chose pour quoi il ne possède point de -vocable, quelque chose de trop vaste pour qu'aucun oeil ne l'ait perçu, -de trop secret pour qu'aucune religion ait pu l'exprimer, même comme une -doctrine ésotérique. Debout, devant cette toile, le spectateur se trouve -tête à tête avec une grande vérité; il s'avise qu'en nous, quelque chose -est sur le point de s'évanouir, mais ne disparaît jamais; une foi à -laquelle il semble toujours que nous disions adieu, et qui néanmoins -s'attarde indéfiniment, une corde toujours tendue à se rompre, mais qui -pourtant ne se brisera jamais; et qu'en nous, ce qu'il y a de plus -délicat, de plus fragile, de plus mystérieux, est en vérité au fond de -nous-mêmes l'indestructible. Il connaît un grand fait moral: à savoir -qu'il n'y a jamais eu un âge de Foi, d'assurance totale. La Foi a -toujours le dessous; elle est battue, mais elle survit à tous ses -conquérants. Le désespérant bavardage moderne sur les siècles -d'obscurantisme et les autels chancelants, la fin des dieux et des -anges: tout ce verbiage est vieux comme le monde; des lamentations sur -les progrès de l'agnosticisme, il y a des traces dans les sermons des -moines des âges de ténèbre; on trouverait dans l'Iliade les malédictions -adressées à la jeunesse impie. La Foi n'abandonne jamais les mortels, et -cependant, avec une audacieuse diplomatie, menace de les quitter, et -elle est demeurée chez tous les rois, toutes les foules, les a régis -sous des airs d'un pèlerin qui passe. Elle a réchauffé, éclairé -l'humanité, depuis le premier jour du jardin d'Eden, avec des rayons -éternels, mais ceux d'un incessant coucher du soleil. Dans ce tableau de -mystère, la malice (de la foi) se trahit presque. Personne ne peut -donner un titre exact à cette toile; mais Watts, l'auteur, l'appela -l'_Espérance_. Et il est remarquable que ce titre ne soit point, comme -le pensent ceux qui l'estiment _littéraire_, la réalité sous le symbole, -mais un autre symbole pour la même vérité, ou plus exactement, une autre -image qui illustre un autre aspect de cette même vérité si complexe. (Je -traduis à peu près.) - -Deux hommes ont senti, sous le mot _Hope_, quelque chose de violent et -d'invisible. Le spectateur a prononcé ce mot; et l'artiste a peint un -tableau en bleu et vert. Ce tableau est insuffisant; le terme est -faible: néanmoins entre l'un et l'autre, comme deux anges qui -calculeraient une distance, ils situent un mystère, et l'un de ceux que, -des centaines de siècles, l'homme a tâché de percer, et qui lui -échappent encore. - -«Le titre n'est donc pas tant la matière, la substance d'une des oeuvres -de Watts, qu'une épigramme dont cette peinture est le prétexte. C'est -une tentative pour suggérer, en s'emparant de l'instrument d'un autre -métier, l'intention qu'a eu le peintre en employant ses pinceaux. Watts -appelle son oeuvre «Espérance», et c'est peut-être le meilleur titre, -puisqu'il nous remémore ce fait, trop oublié, que Foi, Espérance, -Charité, les trois vertus théologales des Chrétiens, sont aussi les plus -_gaies_. Le paganisme n'est point gai, mais plutôt tristement noble; -l'esprit de Watts, en général mélancolique et noble aussi, se rapproche -ici du mysticisme à proprement parler, de celui qui est gonflé de -secrète passion et de réconfortante foi, tel Fra Angelico, ou Blake. -Mais quoique Watts appelle cette formidable chose l'_Espérance_, il vous -est loisible de l'appeler Foi, Vitalité, Volonté de Vivre, Religion de -demain matin, Immortalité de l'Homme, Amour de Soi-même, ou Vanité: la -clef du mystère qu'est l'homme survivant à tout et qu'il n'y ait pas sur -terre de _pessimiste_... «S'il existait quelque part un homme qui eût -perdu toute _espérance_, son visage nous frapperait dans une cohue, -comme un coup violent; qu'il se pende, celui-là, ou devienne premier -ministre, peu importe; cet homme-là est un mort.» - -Je n'ai pas résisté à la tentation d'évoquer ces lignes de G. K. -Chesterton, quoique le plus brillant morceau de littérature n'ait rien à -voir avec un tableau, et surtout avec un chef-d'oeuvre; mais j'aperçois -là, en noir sur blanc, la pensée de la sereine Albion de mon enfance, -celle de Mr. Balfour, celle des héros que Watts a portraiturés: Carlyle, -Manning, Leslie Stephen, Matthew Arnold, Stuart Mill, Robert Browning, -Tennyson, Meredith, Lytton, William Morris, D. G. Rossetti, les -mélancoliques et les gais, les croyants et les athées, les grands hommes -de Victoria, reine de Grande-Bretagne, impératrice des Indes. - - * - - * * - -J'aimerais de m'étendre davantage sur l'exceptionnel portraitiste -Frédérick Watts, plutôt que sur le peintre de sujets. Après tout, il est -à peu près oiseux de discuter si sa morale, si son enseignement par -l'art plastique, sont les traits qui l'honorent le plus. Quelle est la -parenté qui unit la morale et l'esthétique, y en a-t-il une, entre -elles? Questions qui laisseraient bien froids la plupart des lecteurs -français, en 1919--peut-être à tort--et quoiqu'on puisse prévoir un -retour prochain aux spéculations de cet ordre. Mais est-ce ici le lieu -d'indiquer les deux buts vers lesquels semble s'orienter une ardente -jeunesse? Est-ce ici qu'il convient d'indiquer les deux buts si éloignés -en apparence, et peut-être bien voisins, vers quoi semblent se diriger -nos jeunes artistes? Néanmoins, Watts fut le contraire d'un portraitiste -littéral. S'il n'a pas _déformé_ le visage humain, il en a extrait -l'élément spirituel; en tant que dessinateur et peintre, il est le -continuateur des maîtres, mais il y a quelque chose de tout à fait neuf -dans sa conception du portrait. - -«Ses modèles n'étaient point toujours satisfaits de son interprétation. -Comme il me l'a dit, lui-même, quand Carlyle vit son image sur la toile -qu'achevait Watts, l'historien s'écria: «Vous avez fait de moi un -laboureur fou». Les amis de William Morris, dont la beauté était -célèbre--il ressemblait à un Zeus--ne la retrouvèrent pas dans ce visage -que Watts avait fait émerger, violent, sanguin, les yeux injectés, d'un -fond vert profond, où quelque feuillage métallique accroche la lumière.» -Chaque portrait de Watts est, non pas une recherche nouvelle et voulue -(car ils sont tous différents les uns les autres, comme présentation), -mais, chaque fois que le modèle pose devant le maître, celui-ci semble -voir en même temps que l'homme ou la femme qu'il a assis sur la -plate-forme, l'oeuvre, l'existence, le présent et le passé de ces -personnes; et s'oubliant lui-même, saisi d'un respect religieux pour la -créature humaine qu'il recrée et immortalise avec ses pinceaux, il les -revêt d'un caractère de noblesse, les pare tels qu'il veut que la -postérité les imagine. - -Cette conception héroïque du portrait ne date pas des débuts de sa -carrière; quant à nous, nous préférons certaines toiles familières que -nous avons citées; mais parmi les centaines dont s'honore la _National -Portrait Gallery_ de Londres, ceux surtout des quarante dernières -années, il en est peu qui ne décèlent un souci d'épurer les visages de -toute trivialité, d'insister précisément sur ce qu'aujourd'hui nous -appelons les traits caractéristiques, disons: la grimace, la caricature. - -Watts--écrit Chesterton, comme nous l'avons écrit d'Ingres--s'agenouille -devant son modèle, officie; mais tandis que Ingres fait une oraison à la -nature, à la chair, au corps, Watts s'incline devant l'esprit, le génie, -devant le héros. - -Mais le hasard fit que la plupart de ses «sitters» fussent dignes d'être -ainsi traités. Eût-il été un mauvais peintre, il nous importerait peu -qu'il ait mis un symbole dans sa nature-morte du _Héron mort_, ou dans -le masque d'une actrice. Mais il était, répétons-le, avant tout, un -peintre. - -Frédérick Watts, chargé d'ans, ressemblait à un Tintoret, sous sa -calotte de doge, quand il me reçut dans sa maison, à Holland House, avec -ce sourire d'adolescent et cette grâce aisée qui plaisent tant en Mr. -Balfour. Disons-nous bien que nul ne verra plus jamais sur un visage de -vieillard moribond, ce reflet si doux d'une longue vie, pourtant agitée -par les passions, remplie par un labeur acharné et une intense -production. L'âge n'éteint pas cette lueur, qui nimbait le front du -grand artiste; il s'en alla, convaincu qu'il avait travaillé pour le -bien de son pays, qu'il avait éduqué ses concitoyens; il avait accompli -de son mieux une tâche morale, moralisatrice, et cela il l'avait pu -faire, parce qu'il occupait sa place normale dans la société. Cette -place ne lui avait point été contestée à toutes les heures du jour, -comme l'est à chacun de nous la moindre langue de terre que nous -occupons ici-bas, ou la plus modeste supériorité. - -Mr Balfour, Frédérick Watts: visages de paix, de sérénité, de candeur, -figures dont la guerre a brisé le moule! Il ne sera donc plus permis aux -«intellectuels» de vieillir sans se courber et sans rides, avec ce teint -vermeil que nos devanciers avaient parfois comme les ruraux, qui -évitèrent la Ville? - - - - -LES DAMES DE LA GRANDE-RUE - -(BERTHE MORISOT) - - -_Pour Madame Rouart, née Julie Manet._ - -Une porte s'ouvre sur le vestibule. Des joues rondes et roses de petite -fille, un tablier blanc à pois: c'est vous, Julie, l'enfant chérie; -Julie! Votre maman vient de vous faire poser, vous courez vers vos jeux. -Treillages bleus sur le mur, arbustes: un jardinet dans Paris. Des -cerises sur la crédence de la salle à manger, des fruits dans une coupe -de cristal. Une bonne, les cheveux un peu en désordre, blonde, et point -laide, coud près de la véranda... Mais vous connaissez mieux que moi -l'oeuvre de madame votre mère, et vous grandîtes dans ce décor parisien, -entre l'avenue Victor-Hugo et l'avenue du Bois, qui avait à peine cessé -d'être l'avenue de l'«Impératrice», quand vos parents construisirent -leur hôtel, rue de Villejust. - -Depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place où s'élève aujourd'hui un -monstrueux monument de bronze, rocher de Guernesey et un poète dessus, -vous souvient-il de ces vieilles masures, ateliers d'artistes, de -carrossiers; des hangars du garde-meuble Bedel, du côté impair de -l'avenue d'Eylau, (alors celui du terre-plein auquel on accédait par des -marches, et qui était au niveau du quartier des Bassins). Du côté pair, -le vôtre, des jardins et des parcs: des villas et des maisons de -famille. C'était, pour madame votre mère, encore un peu du vieux Passy. - -Plus loin, à partir de l'église Saint-Honoré, entre l'avenue d'Eylau -(aujourd'hui Victor-Hugo) et la rue de la Pompe, un vaste terrain en -contre-bas, et non bâti, fut longtemps le domaine d'une tribu de -vagabonds; il y avait là des _montagnes russes_, une sorte de Magic City -très primitive; un singulier personnage y vivait dans sa cabane, un -Levantin, disait-on, et qui, vêtu de fourrures, un bonnet d'astrakan sur -sa tête aux longues mèches sales, faisait traîner par des béliers sa -voiturette, attelage aussi célèbre, au Bois, que ceux de madame -Rattazzi. Ce quartier assez «louche» était celui des acrobates, des -employés de l'Hippodrome, alors situé entre l'avenue Bugeaud et l'avenue -Malakoff. - -Je passais par là chaque matin en me rendant d'Auteuil à la classe; je -croisais parfois mademoiselle Morisot, une boîte d'aquarelle et un -«bloc» sous le bras: mademoiselle Morisot dont me parlait mon -institutrice, la bonne mademoiselle Eugénie Fossard, grande autorité -parmi «ces Dames de Passy». Car «mademoiselle Berthe», votre mère, en -était une alors; elle logeait avec votre grand'mère et vos tantes dans -la rue Guichard, plein coeur du vieux Passy. Combien elle me faisait -peur, madame votre mère, avec sa mise «étrange», toujours en noir et -blanc, ses yeux sombres et ardents, son anguleux visage maigre, pâle, sa -parole brève, saccadée, nerveuse, et sa façon de rire quand je lui -demandais à voir ce qu'elle cachait dans «son bloc»! - ---Avez-vous bien travaillé? me disait-elle,--pour détourner mes -questions.--Mademoiselle Eugénie est-elle contente? Et ces demoiselles -de la villa Fodor, les avez-vous vues ces temps-ci? - -Les demoiselles Carré, c'étaient d'autres «Dames de Passy», de la -province de Paris; bref de ce quartier qui n'était ni la ville, ni la -banlieue, et dont encore aujourd'hui les boutiques, en certaines rues -autour de Notre-Dame-de-Grâces, ont l'aspect, les «articles» même qu'on -fabriquait avant 1870 et l'odeur... l'odeur des ruisseaux que le baron -Haussmann négligeait d'assainir. - -La villa Fodor! La cour, les plates-bandes, la statue de sa fontaine de -zinc, les jardins _en déclive_ jusqu'à la rue Raynouard et au parc -Delessert; le bassin, le jet d'eau: paysage urbain de mademoiselle -Berthe Morisot, royaume de ces dames X et Z., chez lesquelles je -rencontrai la grande artiste, alors «une» amateur, «une personne -distinguée! une originale mais _très genre_!» disait-on. «Très genre» -signifiait «à la mode», élégante, «qui a du chic». - -Valentine et Marguerite, les amies de votre maman, furent parmi ses -premiers modèles à lourd chignon blond dans un filet, et soutenu d'une -tringle horizontale dont les deux extrémités étaient des boules noires; -la taille sous les seins, le corsage tuyauté et ouvert en coeur. Autour -du col, un velours qui pend sur le dos: le «Suivez-moi jeune homme», -«très genre», à la villa Fodor. - -Il est des objets peints par mademoiselle Morisot dont elle perpétuera, -en les poétisant, la couleur et la forme: cachepots en faïence de Gien -moderne; dedans, un «caoutchouc» aux grosses feuilles bêtes; chaises -dorées, fauteuils crapauds capitonnés, à glands; et ces housses blanches -dont l'artiste recouvrait presque toujours des meubles hideux faits en -bois de palissandre. - - * - - * * - -Il y avait donc une Société locale autour de la villa Fodor, des -familles qui ne dépassaient guère l'extrémité de la grande rue de Passy, -ou, si elles avaient affaire «dans Paris», prenaient le train de -ceinture. Leur existence était circonscrite entre le Ranelagh, la Muette -et le Trocadéro; elles se visitaient beaucoup, s'invitaient à des -goûters où chaque dame apportait son ouvrage, des gâteaux de chez Petit -et les potins d'une gazette «mondaine» assez bourgeoise et provinciale, -j'imagine, quoique plusieurs artistes y prissent part, dont mademoiselle -Charlotte, la fille du sculpteur Vital-Dubray, ensuite madame Albert -Besnard. Je me la rappelle dans la splendeur de ses dix-huit ans, ses -manches retroussées sur des bras de déesse, modelant un buste de -Sémiramis, en présence de S. M. Le Khédive. Les dames de la villa, les -dames de Passy faisaient cercle dans l'atelier de la jeune statuaire, où -l'on allait répéter _La Ciguë_, comédie d'Émile Augier, mise en scène -par Got, un autre voisin, solitaire du hameau Boulainvilliers. - -Berthe Morisot, l'arrière petite-nièce de Fragonard, n'est-ce pas -Madame? a grandi dans les élégances modestes de ce vieux Passy, entre -des pavillons des XVIIe et XVIIIe siècles et ces maisons à un ou deux -étages, blanches et couvertes en tuiles, qu'ont fait tour à tour -disparaître les immeubles qui les remplacent toutes, ou presque, -aujourd'hui. Déjà des cubes de pierre de taille s'accumulaient près des -échafaudages, quand, certain jour de 1867, mademoiselle Marguerite, me -ramenant par la rue Franklin, du cimetière où nous avions porté des -fleurs, présenta le tout petit garçon que j'étais à «mademoiselle -Berthe», qui, assise sur un pliant, peignait au pastel en plein air. - ---Monsieur Manet est là, à la fenêtre de monsieur X..., dit-elle. - -J'entendais pour la première fois, sans doute, le nom de votre oncle -Édouard. Vous connaissez son «Exposition universelle de 67», vue du -Trocadéro. Manet devait être en train de faire une étude pour ce tableau -si amusant, avec figures du second empire, les pantalons rouges des -lignards et, je crois m'en souvenir, des ouvriers maçons. Le point de -vue devait être l'endroit où, aujourd'hui, tant de voyageurs des -tramways de Passy attendent que la receveuse en bonnet de police ait -aiguillé la voiture sur d'autres rails, quand finit le trolley. -C'étaient alors de vastes jardins, encore des «pavillons», des «folies» -Louis XV et Louis XVI; des charmilles et des glycines suspendaient leurs -grappes à de bas murs chancelants. - -Je rencontrai bien souvent ensuite mademoiselle Berthe à la villa Fodor, -où je jouais soi-disant, mais désirais surtout voir votre mère, car les -pinceaux et les couleurs m'attiraient déjà plus que les parties de -volant ou de crocket. Elle fit devant moi un charmant portrait de -mademoiselle Marguerite, en robe rose pâle; toute la toile était pâle; -Berthe Morisot était déjà elle-même, supprimait de la nature les ombres -et les demi-teintes. La jeune demoiselle, «plantée comme un piquet», -disait-on, avait l'air, sur son sofa, d'une poupée Huret; les dames de -la Grande-Rue riaient derrière le dos de l'artiste qui, heureusement, -était «une personne bien charmante», malgré «les drôles de choses -qu'elle peignait avec tant de nervosité». D'ailleurs elle ne devait -point être si contente que cela de son ouvrage, puisqu'elle barbouillait -et l'effaçait après la séance... et mademoiselle Marguerite posa des -mois durant, sans que cette esquisse semblât prendre corps. «On n'a pas -idée de ça! mettre dans un portrait un piano lilas, des rideaux de -mousseline, un caoutchouc au lieu d'un bouquet!»--remarquait l'une--à -quoi la maman, une précieuse, aimable et minaudant: «Je ne suis pas de -votre avis, chère, tout ce que touche mademoiselle Berthe, elle lui -donne du _genre_!»... - -Les demoiselles Carré s'habillaient au goût de Berthe Morisot; il me -semble ne revoir dans mes souvenirs que des jupes claires, des -mousselines, des jaconas à pois, des taffetas légers comme dans les -aquarelles de la grande artiste. - -Il est toute une série d'objets d'ivoire, de nacre, reliures d'album, -coffrets, baguiers, houppes à poudre de riz, miroirs, petites brosses -sur une table de toilette drapée de blanc sur transparent rose; des -cornets en verre avec des arums dedans, des psychés en laqué crème dans -une chambre en cretonne à semis pompadour; il est des parfums de Pivert, -pommades aux violettes de Parme, ou savons au «suc de laitue», que je ne -puis voir, ou sentir, sans penser à la villa Fodor, aux tableaux de -Berthe Morisot. - -Toutes ces choses étaient «genre» et très nouvelles dans le Passy des -dames Carré. Un nuage de poudre sur la peau, une touche de noir sous les -yeux, n'étaient point jugés «fard» et mademoiselle Morisot en -conseillait l'adjuvant à ses modèles. - -Ne croyez pas, chère Madame, que je fusse si monstrueux que d'avoir noté -ces détails à l'âge que j'avais sous l'Empire... la villa Fodor, la rue -Guichard et leurs habitantes ont peu changé de coutumes et de goûts; -longtemps même après, l'oeuvre entière de Berthe Morisot, datée de -Passy, de la rue de Villejust, de Guernesey ou du Mesnil, reste la même: -une, pareille, en dépit de l'influence que Renoir exerça tardivement sur -son admiratrice. Vos armoires sont pleines encore d'études légères et -délicates, savamment touchées du bout d'un pinceau qu'elle seule sut -tenir comme un crayon à se faire les cils. Elle touchait sa toile comme -la peau d'un visage, traitait une meule, un peuplier de banlieue, comme -une bouche, ou une écharpe de tulle. - -_Rue Guichard._--C'est au printemps, peut-être un «jour de Longchamp», -les voitures roulent dans la Grande-Rue; les fenêtres sont ouvertes; les -jalousies, lamelles mi-closes, au midi sur la cour, laissent filtrer un -rayon rose; au nord, la fenêtre ouverte sur la rue répand une lumière -froide, que réchauffe le reflet des maisons d'en face, avec leurs -balcons de fer, leurs cinq étages et leurs toits de zinc, si chers à -Gustave Caillebotte. Un appartement bourgeois, mais dans cet -appartement, une chambre de jeune fille est l'atelier d'une grande -artiste. Des housses, des rideaux blancs, des porte-feuilles, des -chapeaux de paille «bergeronnette», un sac de gaze verte à prendre les -papillons, une cage avec des perruches, fouillis d'accessoires fragiles; -et point de bric à brac, nul objet d'art, mais quelques études, au mur -tendu d'un papier gris moiré, pékiné, et, en belle place, un paysage de -Corot, un frotaillis d'argent. - -Je n'en avais point encore vu «des Corot»; des lèvres minces de -mademoiselle Morisot, ce nom de Corot, pour frapper mon oreille, -prononcé comme par un enfant qui sucerait une boule de sucre de pomme, -sortait d'une bouche friande. - ---Monsieur Corot vient de me donner cela! - -Mademoiselle Morisot penche la tête, à droite et à gauche, cligne des -yeux, redresse sa taille prise dans un «canezou» à grelots de soie, -regarde l'esquisse qu'elle a choisie parmi les dernières études de son -maître, et qui doit la ravir, quoique mademoiselle Morisot garde -toujours sa ravissante expression ennuyée, dégoûtée, sinon un peu -colère. - -Elle n'a rien «de sa main», à me montrer; elle efface tout ce qu'elle -fait, en ce moment; «la peinture à l'huile est trop difficile!» Ce matin -encore, désespérée, elle a jeté dans l'eau du lac, au Bois de Boulogne, -une étude de cygnes, qu'elle suivait en barque; voulant me faire un -petit cadeau, elle cherche dans ses cartons quelque aquarelle. En vain. - -Elle m'offrira donc des _langues de chat_, spécialité du pâtissier Petit -et des _finettes_ à la pistache, mais point de peinture: non! elle n'a -«rien de joli!» Ce mot, comme le nom de Corot, il fallait l'entendre -comme mâché, savouré par elle... - -Mais, vous savez comment, Madame, car elle vous appela Julie, l'un de -tous les plus «jolis» vocables de la tendresse maternelle; il y avait un -peu en elle d'une Marceline Desbordes Valmore. Sous sa froideur -éloigneuse, elle était tout élan, amour, passion. - - * - - * * - -Nous aimerions savoir quels furent les rapports des deux rivales, élèves -d'Édouard Manet: Berthe Morisot et Eva Gonzalez. Celle-ci, moins douée, -mais dont on parlait davantage, car elle exposait au Salon et vivait -dans le monde littéraire et journaliste de Paris. Toutes deux avaient -quelque chose d'espagnol en elles; ou bien était-ce que Manet les -espagnolisât, quand il les faisait poser? L'une et l'autre dames aux -cheveux noirs, aux yeux noirs, aux fines mules, sont inséparables, pour -nous, ne fût-ce qu'à cause de l'oeuvre de leur maître, où elles figurent -si souvent, surtout madame Morisot, qui fut pour une bonne part -«l'élément Goya», dans les toiles de votre oncle. - -L'apparition du «Balcon», au Salon des Champs-Élysées, provoqua combien -de discussions chez ces dames de la villa Fodor! «l'enlaidissement» de -mademoiselle Berthe, que nous trouvons si belle aujourd'hui, dans sa -robe blanche derrière les barreaux vert-véronèse du «Balcon». Et la -«femme à l'éventail», la «femme au soulier rose», la «femme au manchon» -les cheveux à la chien sur le front, les yeux profondément enfoncés dans -le bistre!... - -Tandis qu'Eva Gonzalez, bonne copiste, peignait lourdement comme M. -Manet, avant 70, Berthe Morisot, dès ses débuts, avait conquis sa -liberté. Je croirais qu'elle suggéra peut-être à Claude Monet et à -Sisley, qu'un paysage parisien ou des environs de Paris, un jardin, un -pont de chemin de fer, des coquelicots dans l'avoine pâle de -Seine-et-Oise, étaient des motifs picturaux et il semble qu'elle ait -parfois prêté ses modèles, pour les figurines à chapeaux de paille et à -jupes claires, qui remplacent enfin les paysans, les bûcheronnes, dans -le paysage «impressionniste». Berthe Morisot fut la bonne fée de -l'impressionnisme, qui est un art féminin, comme de faire des bouquets -ou de la «frivolité»! - -Au rebours des personnes de son sexe, qui se guindent à la facture mâle -et ne songent qu'à faire oublier qu'elles sont femmes, Berthe Morisot a -senti les limites de son art, traitant la peinture en aquarelliste, en -pastelliste, dessinaillant, «jetant», comme on disait à la villa Fodor, -n'appuyant pas, frôlant la toile ou le papier. Sa maîtrise garda, -jusqu'à la fin de sa vie, la saveur de la jeunesse, les colorations du -premier printemps, l'odeur du serynga et des lilas blancs sous la pluie. -Déjà parvenue à la maturité du talent, copie-t-elle un plafond de -Boucher, au Louvre? C'est une transcription qu'elle en fait, un panneau -bleu-rose et blanc, pour décorer son atelier-salon de la rue de -Villejust, qu'elle a voulu non pas au nord, mais en plein midi, à -lambris blancs Louis XVI; la lumière y est égalisée par des stores -crème; il n'y a pas un coin sombre; les jonquilles, les tulipes, les -pivoines dans des vases, se détachent sur du clair, avec la transparence -des chairs, le modelé plat, le «ton local» sans heurts des objets et des -visages qui font face à une fenêtre. Un tel éclairage passe pour -«décolorant»; je ne crois pas qu'avant Berthe Morisot, aucun artiste -ait, de propos délibéré, toujours peint «quand il n'y a pas d'effet», -c'est-à-dire en supprimant les oppositions d'ombre et de demi-teinte, et -choisissant, pour détacher dessus une figure, une même «valeur» claire. - -Berthe Morisot a bien plus influencé son beau-frère, qu'elle ne s'est -soumise aux habitudes traditionnelles d'Édouard Manet. - - * - - * * - -Quand elle épouse Eugène, et cesse d'être la «demoiselle de Passy», -c'est le paysagiste qui choisit de passer des étés en Angleterre, à -Guernesey; puis la famille va sur des plages normandes, à Fécamp, au -Tréport. Berthe Morisot trouve des motifs inédits qu'allait plus tard -exploiter le néo-impressionnisme: la villa modeste, le chalet en bois -découpé de Vuillard, un décor que nul peintre ne s'était encore avisé de -reproduire: un casino, une tente sur le galet; le poteau indicateur et -le drapeau qu'on lève quand les nageurs peuvent sans péril se mettre à -l'eau; les ajoncs d'un jardinet maigre, la guérite d'osier. Enfin le -nouveau pittoresque qu'apportent les Parisiens dans les «trous pas -chers», remplace celui que respectaient, depuis Delacroix, les Alphonse -Karr, les Dumas, les Isabey et tant d'artistes à béret qui, l'été, se -revêtent d'une vareuse de pêcheur et jouent au loup de mer. - -Plus tard, c'est le château du Mesnil, près Meulan, d'où l'on découvre -cette aimable vallée de la Seine où Pissarro, Manet, Sisley, et ensuite -Bonnard, ont souvent planté leur chevalet. Berthe Morisot mène là une -vie de famille, toujours peignant, mais comme une autre femme de son -milieu aurait brodé, fait de la tapisserie ou des confitures, nullement -artiste dans ses usages, elle l'artiste entre les artistes, loin du -bruit, des expositions, ignorée comme personne. On n'imagine guère une -existence plus conforme aux traditions domestiques de la bourgeoisie -parisienne. Julie Manet, vous aujourd'hui madame Rouart, vous les -perpétuez, ces coutumes abolies. Vous qui naquîtes au centre de ce que -la dernière époque française aura produit de plus «neuf» et de plus -«avancé», vous prouvez qu'on peut n'être point rebelle aux modes et aux -excitations du monde, en restant chez soi, et presque sans rien y -changer. Votre mère avait souci de se garer des interviews, des -indiscrétions de presse, toujours une inconnue, une dame de Passy dans -le Paris moderne. Et telle je vous trouve, vous madame, la fille de -cette artiste d'«avant-garde», vous êtes la gardienne de centaines de -petits chefs-d'oeuvre que se disputent les spéculateurs, et pieuse comme -ces messieurs Rouart, dont vous portez le nom, vous fermez votre porte, -de peur que vos trésors ne passent la frontière, comme nos fruits dont -la peinture de Berthe Morisot est l'un des plus délicats. Nous devons -les conserver, comme les portraits de Perronneau, comme _l'Embarquement -pour Cythère_, comme nos Fragonard et nos Saint Aubin. - - * - - * * - -Trente ans après, vous me recevez dans le salon-atelier de la rue de -Villejust, où je n'étais plus allé depuis le soir où Mallarmé nous fit -la lecture de ce _Ten O'clock_ qu'il avait traduit et que Whistler -écoutait entouré de sa petite cour de littérateurs, disciples de -Mallarmé, de quelques peintres, dont Renoir. Whistler me demanda: -«Croyez-vous que la langue soit tout à fait claire pour les peintres?» -Je ne pus pas l'en assurer. - -Qu'importait-il, quoiqu'il se fût fixé à Paris, où on lui faisait fête, -où il avait des élèves, mais où il était en exil? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -DÉCORATION DE LA CATHÉDRALE DE VICH - -PAR M. JOSÉ-MARIA SERT - - -1908. - -Si nombreuses que soient les peintures décoratives dans l'histoire de -l'art, et quoique les plus illustres génies s'y soient essayés, nous -sommes rarement convaincus de leur complète réussite en tant que parure -des édifices. D'abord est-il beaucoup de monuments auxquels ce mode de -décor ait en vérité ajouté de la richesse et de la beauté--ou dont nous -sentions qu'ils ne pouvaient s'en passer? Les palais et les églises de -l'Italie, par leurs proportions mêmes et leur allure, s'en accommodent -et s'en honorent. Mais de tant d'exemples proposés par le passé, quelle -théorie, quelle conclusion faut-il tirer? Plus les dates se rapprochent -de nous, et plus nos hésitations augmentent. Dans l'école moderne, il -nous arrive couramment de déplorer, plus que d'approuver qu'on n'ait -point laissé la pierre ou le marbre nus, comme les briques dans la -cathédrale de Westminster. - -On frémit en comptant les conditions à remplir, les qualités que doit -posséder l'ambitieux qui, dépassant les limites du cadre doré d'un -simple tableau, pour couvrir des murailles, se hisse jusqu'au toit et -fait appel à notre attention, veut la retenir du haut en bas d'une -salle. L'échec guette le téméraire qui ne craindra pas de se mesurer -avec les maîtres de la Renaissance et du dix-huitième siècle français; -la redite, le pastiche. - -Quand je dis «peinture décorative», j'entends celle faisant partie -intégrante de l'architecture, et non pas les toiles de Salon, qui sont -des tableaux de chevalet agrandis, ni les ornements entrelacés -d'arabesques dont l'humanité s'est plu, depuis l'antiquité la plus -lointaine, à embellir ses temples et ses maisons. Le «tableau agrandi», -comportant un sujet déterminé, représentant des hommes ou des dieux dans -leurs occupations héroïques ou familières, et nous dominant d'une frise -ou d'une coupole: voilà qui devient odieux, insupportable, dès que cela -n'est pas sublime ou exquis. - -Peut-être, tout compte fait, nos moeurs requièrent-elles un style -décoratif nouveau, plus moderne. Whistler le croyait et sa _Chambre des -Paons_ prétendait être une révolution; mais cette révolution, les -Japonais l'avaient faite avant lui. D'autre part, si le japonisme ou la -fleur stylisée ont amplement pourvu aux besoins de nos appartements, il -arrive encore que l'on construise des églises, des galeries, des mairies -et d'autres bâtiments publics, pour lesquels l'État entend que les -peintres par lui désignés, continuent la tradition. Que devront donc -imaginer ces malheureux? - -Sans remonter à Ingres, à Delacroix et à Chassériau, inégaux dans leurs -tentatives, mais intéressants par la qualité même de leur esthétique, -combien citera-t-on de maîtres à ranger parmi les décorateurs proprement -dits? Le charmant et si original Parisien Baudry, dans quelques parties -du foyer de l'Opéra; Puvis de Chavannes, quand il consent à oublier le -Salon des Champs-Élysées! Ce poète ne fit guère bon ménage avec le -constructeur. Enfin, nommons MM. Albert Besnard et Maurice Denis, -auxquels peu de chances furent jusqu'ici données de collaborer avec -l'architecte. - -Si les mots «grand effort» n'avaient été tant galvaudés, je les -emploierais à propos de l'oeuvre considérable, mûrement réfléchie, -composée, voulue et en voie d'être achevée, par M. J.-M. Sert pour la -cathédrale de Vich. On ne construit plus de cathédrales que dans la -province de Barcelone! - -Ce jeune homme eut la rare bonne fortune de se voir offrir l'occasion, -improbable de nos jours, ou, tout au moins, exceptionnelle pour lui, -décorateur-né et catholique érudit, de couvrir de sa brosse toutes les -parois d'une église nue, simple de lignes, noble d'allure. Nous qui -savions ce dont il est capable, et ce qu'il préparait dans sa singulière -retraite d'étranger, à Paris, de curieux fréquentant chaque soir les -théâtres, ce fut une joie d'apprendre, l'année dernière, que son projet -était accepté par la commission de ses juges ecclésiastiques; qu'il -allait enfin réaliser, en couleur, les étonnants projets que son fusain -avait cherchés, ses mille croquis semés en prodigue sur le plancher et -les meubles de l'atelier. Ses amis, pour s'y faufiler, durent parfois -marcher sur des monceaux de feuillets dont beaucoup sont perdus, -effacés, et qui à eux seuls auraient assuré la réputation future de M. -Sert, s'il les avait plus tard classés et réunis. Alors on aurait vu ce -qu'est la genèse d'un grand ouvrage de cet ordre. - -M. Sert est, avant tout, presque uniquement même, préoccupé de l'effet -décoratif de la peinture; il semble à peine admettre que celle-ci ait -d'autre but que de rendre les murs somptueux. Il n'est pas un amateur -passionné de tableaux, et tant chez les anciens que chez les modernes, -son culte est réservé aux décorateurs. Il a étudié Tintoret, Véronèse et -Tiepolo à Venise, et il en parle avec une rare éloquence, pour les avoir -analysés, au point de vue du professionnel où ces maîtres artisans se -plaçaient eux-mêmes. Quant à la valeur purement picturale d'un Manet, -d'un Cézanne, même d'un Chardin ou d'un Velasquez, je crois qu'il leur -préférera une belle étoffe de Gênes ou de Florence. La couleur, les -lignes, les volumes, les proportions, les mouvements de l'être humain et -des animaux (dont il tire souvent un parti si curieux), toute la nature -se présente à lui sous l'aspect décoratif et arabesque. - -On se rappelle la salle à manger _Les Vendanges_ que feu Bing lui avait -commandée pour son pavillon à l'Exposition universelle de 1900. M. Sert, -tout jeune alors, s'était livré sur les petits panneaux de la pièce à -une débauche d'entrelacs où le nu des gamins vendangeurs se mêlait à -d'énormes grappes de raisins, à des feuilles contournées, le tout en -camaïeu gris et or. Depuis, on sut qu'il avait de magnifiques esquisses, -qu'il cherchait des demeures à revêtir de ses brillantes compositions, -mais il ne voulait rien montrer, et l'on avait fini par douter qu'il -développât ses merveilleux dons. - -La première fois qu'il m'entretint de ses rêves, de «sa Cathédrale», -j'avoue que je demeurai ébahi, et, le confesserai-je? un peu sceptique. -Accoutumé à l'entendre faire des théories, si au-dessus des -préoccupations actuelles, je tremblais de crainte qu'il ne devînt une -manière de Chenavard, un causeur, un esthéticien trop difficile pour -lui-même, dégoûté avant presque de commencer, voyant la Beauté partout -en idéaliste, loin de la réalité. Ce chercheur d'effets trop compliqués, -les rendrait-il jamais avec la maîtrise que son orgueil admet, seule, -comme excuse à l'emploi des couleurs et des lignes, en tant -qu'expression de ses idées? - -Comme je suis heureux de m'être trompé! Et quelle joie me donne -aujourd'hui le résultat dont le Salon d'Automne révèle une partie. - -C'est, dans cette collection de tâtonnements, l'espérance, l'aurore d'un -génie, la déconcertante présence, parmi nous, d'un être jeune, qui sait, -qui pense et qui... _réalise_! - -Je ne crois pas que Sert ait jamais reçu de leçons dans un atelier. Il -était destiné à s'occuper dans l'industrie de son père, de tapis, de -tissus, en somme à exercer ses aptitudes _d'ornemaniste_. Il quitta -l'Espagne et voyagea. Londres, Munich, Dresde, le retinrent quelque -temps. Dans ses _Vendanges_, l'influence allemande est assez visible; -non pas Boecklin, mais un certain style très «à effet», tant soit peu -emphatique, qui fut à la mode il y a vingt ans, de l'autre côté du Rhin, -à Vienne surtout, et que les magazines comme _Jugend_ continuèrent, -après, d'exploiter pour leurs ingénieuses illustrations. En soi-même ce -style trop lourd et ronflant, dernier souvenir d'Albrecht Dürer et de -Mackart combinés, n'avait rien qui l'imposât très particulièrement à -notre approbation. Mais on ne s'étonnera pas que son semblant de force -et de nouveauté ait arrêté un jeune Espagnol, qui fuit sa province -catalane et s'en va courir après la gloire. Quels progrès M. Sert a -faits depuis lors! Quel développement! - -Puisqu'il est d'usage, dans un compte rendu de Salon, de dire ce à quoi -ressemblent les oeuvres décrites, afin de prévenir, pour ou contre -elles, les rares lecteurs d'un tel article; et puisque aussi bien, la -comparaison avec des oeuvres connues renseigne mieux que ne fait une -description, sur de nouvelles venues, on se laissa tenter de nommer -Michel-Ange ou Tintoret, à propos de l'exposition de M. Sert. - -Le très dangereux programme que le peintre s'est imposé, amènera ces -illustres noms sur quelques langues naïves. On a dit qu'il y a de -l'espagnol, de la colonne torse, de la «Gloire à rayons d'or des églises -jésuites», dans ses panneaux. Mais je me refuse, quant à moi, d'y -distinguer rien de spécialement national. C'est à la fois très classique -d'ordonnance, très romantique et très nouveau. Un moderne seul pouvait -faire cela: un moderne qui a tout vu, puisque le chemin de fer et -l'automobile nous défendent d'être sédentaires; un moderne qui s'est -attardé à Venise, qui adore le rococo du XVIIIe siècle, les panaches, -les raccourcis, les draperies de Tiepolo; un moderne qui est souvent -passé sous les plafonds de Delacroix et fut hanté par la noblesse de -J.-F. Millet. - -Voici des noms pour faire plaisir à ceux qui en demandent; mais ces noms -risqueraient d'égarer, plutôt qu'ils n'instruiraient le lecteur retenu -loin du Salon d'Automne.--L'oeuvre de M. Sert ne ressemble pas plus à -Tiepolo ni à Michel-Ange, que les femmes d'Anglada à des Parisiennes, ou -les modèles de Zuloaga à ceux de Goya--et sa technique est toute -moderne, comme celle de ces derniers, mais bien plus saine. Cette -technique, elle fut l'objet de ses recherches les plus douloureuses, et -il ne pouvait en être autrement. En effet, songez aux difficultés -qu'offre à un jeune homme de ce siècle-ci, l'exécution d'un travail si -en dehors de tout ce que nous semblons appelés à faire, et pour quoi -rien ne nous a préparés dans notre superficielle et incomplète -éducation. La fresque? Il ne pouvait y songer pour plusieurs raisons. La -détrempe? Elle n'a pas de solidité. Il fallait donc se résoudre à -accepter la peinture à l'huile. Mais alors, quelle matière, quelle -exécution? Entre cet «Esperanto» que l'on enseigne couramment dans les -écoles, à l'usage des gens honorés d'une commande officielle; entre le -lavis d'un Besnard et les taches délicates d'un Vuillard, il s'agissait -de trouver une pâte robuste et malléable à la fois, bonne à étaler sur -les centaines de mètres carrés d'une toile peinte ici, et marouflée à -Vich. Les expériences ont coûté beaucoup de sacrifices, mais il est à -peu près certain maintenant que l'effet au total sera excellent. - -La première idée de M. Sert fut de faire un camaïeu jaune, qui donnerait -une harmonie dorée. Il y renonça et se mit résolument à jouer de la -polychromie, avec prédominance d'ocres, de rouges sombres et de bleus. -La lourdeur volontaire qu'on pourrait reprocher à certaines parties de -l'oeuvre, vues de près dans l'atelier, disparaît si l'on se recule. -D'ailleurs, un des moindres mérites de M. Sert n'est-il point d'avoir -mis du brun, de la sévérité dans sa gamme de couleurs? Nous sommes si -fatigués des colorations grêles ou trop aiguës, de toutes ces taches -papillotantes dont abusent les impressionnistes fous de lumière et -d'étrangetés à tout prix, que ce nous est un repos et un régal, de -suivre cette arabesque logiquement agencée, sobre de couleurs, pleine de -sens, quoique ne versant jamais dans la littérature, et possédant les -qualités picturales requises pour une oeuvre qui n'est pas une suite de -tableaux, _mais une décoration_--et combien lumineuse quoique le blanc y -soit, au plus, de l'ocre! - -Ce point étant acquis, toute sécurité nous était garantie quant à la -trouvaille du sujet et de la composition. - -Le thème d'ensemble est la représentation du Monde Bienheureux. A cause -des piliers et des corniches entre lesquelles se placent les surfaces -que M. Sert décore en totalité, et qui en partie touchent le sol, en -partie sont à mi-hauteur, et enfin là-haut dans les voûtes--il divise ce -thème en trois zones: en bas, ce qui a rapport à la vie terrestre; tout -en haut, ce qui a trait à la vie céleste; et entre les deux, les moments -de l'Histoire Sainte où le ciel a été en contact avec la terre, par -l'entremise des messages, c'est-à-dire des Anges. A droite, des scènes -du Nouveau Testament; à gauche, celles de l'Ancien Testament. Les trois -points principaux coïncident avec ceux du monument: - -1º Le maître-autel, vers quoi toute l'attention doit converger. De cet -autel jaillit un arbre qui étend ses rameaux de l'un à l'autre côtés du -choeur, et qui fournit le «leit motiv» des frises dont s'encadrent les -compositions à figures, de telle sorte que, de quelque coin de la -cathédrale où vous vous arrêtiez, votre attention sera conduite vers le -maître-autel. - -2º Le panneau le plus grand fait face au choeur, là où, dans les -églises, se dresse l'orgue, au-dessus de la porte d'entrée. Ce panneau -occupe tout le revers de la façade, et coupant les trois nefs -perpendiculairement, forme triptyque. Ici nous voyons l'ascension des -Hommes vers le Ciel. Trois cortèges: celui des Docteurs qui ont cherché -Dieu par la Vérité; celui des Saints et des Héros, qui l'ont cherché par -la Bonté; enfin celui des Hommes, qui l'ont cherché par la Beauté. - -3º La coupole du transept (la plus haute de l'édifice). Là M. Sert -peindra la Trinité bénissant la Création. Il a voulu ainsi que -l'aboutissant de toute l'Histoire fût une Bénédiction. - -Ce sujet général donne lieu à des divisions qui coïncident avec les -parties saillantes ou rentrantes de l'architecture. Le choeur forme -comme un petit édifice dans la cathédrale; et le sujet de sa décoration -est encore un petit ensemble et une partie du grand. C'est l'adoration -des Mages et des Bergers: les puissants et les humbles apportent tous -les fruits du monde. A gauche, l'hommage de l'Orient; à droite, celui de -l'Occident. - -Ce simple énoncé suffit à renseigner le lecteur sur l'esprit distingué -et rare auquel nous avons affaire. - -Les extraordinaires cartons que M. Sert a dessinés et redessinés, puis -mis au carreau et reportés sur la toile, nous avaient depuis longtemps -émerveillés. Il est très rare qu'un artiste ait réussi à habiller aussi -somptueusement des symboles et à leur donner une forme plastique aussi -unie à la fois et variée. Point de cette odieuse _humanité_; point de -ces gestes mélodramatiques, que l'on donne si volontiers à une mère qui -allaite son enfant, ou à un ouvrier buvant un verre de vin; point de ces -déformations arbitraires où se sont perdus, par crainte de la banalité, -les meilleurs d'entre nous. Les mouvements disent bien ce qu'ils veulent -exprimer, à savoir des arabesques et des volumes. La grande intelligence -de l'artiste l'aida à se convaincre que ces sujets sacrés devaient, pour -être lus de loin, être écrits en arabesques. Il les a distribués comme -un enlumineur gothique, dans les branches de cet arbre qui déploie ses -rameaux sur toutes les murailles de la cathédrale. La conception -générale, la donnée ornementale de l'oeuvre, est une des plus fortes et -des plus ingénieuses que je sache. On peut tout attendre d'un homme qui -a inventé, pensé, exécuté en si peu de temps--et combien honnêtement -aussi!--une pareille oeuvre plastique. - -Si l'on prenait encore au sérieux ce qui est sérieux, cette -manifestation aurait un énorme retentissement; elle serait saluée avec -respect par tous ceux qui tiennent un pinceau ou une plume. La puissance -du cerveau, l'art, la science, la volonté, l'acharnement requis pour la -mettre sur pied, ne frapperont peut-être pas un vaudevilliste dont les -trois actes sont annoncés, racontés, portés aux nues trois jours durant -sur trois colonnes des journaux. Une grandiose entreprise comme -celle-ci, inspire de l'horreur aux pauvres essoufflés dont les bras -tombent de fatigue quand ils ont accordé un bleu avec un jaune sur un -bout de toile; elle rend méfiants les visiteurs d'expositions qu'une -déjà longue série d'années habitua aux esquisses, aux intentions, aux -notes. La «sensibilité» de M. Sert n'est pas à la portée du premier -venu. - -Je regrette, oserai-je avancer, qu'un solitaire courageux et -désintéressé ait livré à la foule les premiers fragments d'un ensemble -impossible à juger hors de l'église pour laquelle il a été conçu. -L'hospitalité du Salon d'Automne était tentante, mais plutôt comme une -épreuve et un renseignement pour l'auteur, que comme une présentation de -sa personnalité. Je ne suis pas allé voir cette exposition. - - - - -CENT PORTRAITS DE FEMMES - -ANGLAIS ET FRANÇAIS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE - - -1909, _Revue de Paris_. - -Grâce à la charité,--puisqu'on ose encore la faire,--nous avons parfois -l'occasion de voir autre chose que des tableaux «impressionnistes». Si -les pauvres tirent moins de bénéfice d'une exposition que les tapissiers -et les Compagnies d'assurances, du moins le public est-il admis à -s'instruire en comparant. - -Le joli printemps qui ramène à Paris des milliers d'étrangers et -dissimule, pour eux, nos misères et nos inquiétudes, ouvre chaque -galerie dont la ville dispose en faveur de l'art. Ce renouveau de 1909, -dans la folle précipitation de son délire, jette pêle-mêle sous nos -yeux, à peu de distance les uns des autres, cent portraits de femmes, -dus aux maîtres français et anglais du XVIIIe siècle, deux mille essais -de turbulents révolutionnaires, aux «Indépendants», cinq mille ouvrages -que les deux «Salons» hébergent; sans compter les ventes publiques, les -étalages des marchands à la mode,--tout cela au coeur même de Paris, -près des restaurants, des hôtels, des «thés», et de ces maisons de -couture que le monde entier nous envie. - -M. Armand Dayot a réussi à remplacer les filets du Jeu de Paume, aux -Tuileries, par la plus amusante collection de visages féminins du XVIIIe -siècle. - - * - - * * - -Deux salles: l'une consacrée aux oeuvres françaises, l'autre aux -anglaises. On regrette un peu que la française ne soit pas ornée des -boiseries claires pour lesquelles furent exécutés nos jolis cadres et -nos peintures mièvres et contournées. - -Telle qu'elle se présente ici, l'école française est alerte et gaie, -brillante, et elle sort sans honte d'une assez redoutable compétition à -laquelle, d'ailleurs, s'ils étaient encore vivants, les concurrents -anglais se seraient sans doute autrement préparés. Avouons-le: Paris ne -sera pas encore admis, cette fois, à se faire une idée juste des -portraitistes d'outre-Manche. Si les numéros prêtés par les -collectionneurs fameux, et surtout par des «négociants en art», si ces -toiles sont, quelquefois, de premier ordre, elles sont, plus souvent, du -second, et choisies «à l'aveuglette». Le grand, l'excellent Hogarth, -sorte de Canaletto du corps humain, et qui fut bien moins un observateur -des visages qu'un peintre d'anecdotes, fort et précis, est ici -absolument trahi, sauf dans une belle tête de femme âgée. Le mystérieux, -l'exquis poète Gainsborough donne un tel charme à tout ce qu'il caresse -de son pinceau effilé que, même dans ses moments de faiblesse ou de -négligence, il séduit. Romney, Raeburn, Opie, Hoppner et autres moindres -maîtres de facture, on chercherait en vain à faire leur connaissance. -Quant à l'étourdissant magicien Sir Thomas Lawrence et au génial Sir -Joshua Reynolds, il suffit peut-être d'une seule toile due à leur -maîtrise pour les révéler; mais nous aurions voulu d'autres exemples, et -non ceux de leurs ouvrages que le catalogue comporte, malgré que Sir -Thomas ait à son compte l'une de ces compositions où il fut sans rival: -un groupe décoratif se rattachant à la tradition des Flandres et de -Venise. - -L'ensemble de la salle anglaise est un peu terne. Cette école pompeuse -et aristocratique fut fondée par Van Dyck; ces artistes captivants, ces -coloristes délicieusement aisés, mondains, rapides, souvent même trop -pressés, ces producteurs infatigables, qu'une clientèle avide de poser -assiégeait du matin au soir, il eût convenu de ne montrer d'eux que des -chefs-d'oeuvre et il n'y avait d'embarras qu'à choisir! - -Le peintre de portraits était, au XVIIIe siècle surtout, plus un -collaborateur de l'architecte d'une maison qu'un psychologue à l'affût -de ses contemporains. Ressemblances vagues, sans doute; caractère tout -juste indiqué en quelques traits d'une grisaille, uniformément -recouverte de la plus chaude, de la plus aimable coloration où l'on se -soit jamais plu: joie de peindre, joie de vivre, joie de regarder de -belles femmes, si nombreuses qu'elles sont comme les roses dans la -roseraie ou les lis de juin dans la vallée grasse de la Tamise. - -La beauté! voilà pourtant ce qu'il y a de plus rare parmi les graves -Anglaises que le hasard nous soumet aujourd'hui, et à qui l'on a fait -traverser la Manche pour n'inspirer point de jalousie à nos aïeules et -dont je ne puis me rappeler une seule, même parmi les professionnelles -de la beauté, qui ait plus que de la gentillesse ou du piquant. Donc, si -nous rencontrons ici peu de ces souveraines beautés que l'histoire a -classées, en revanche, il est beaucoup de ces dames lointaines, -gentiment gauches, comme hésitantes, _self-conscious_, timides et dont -j'adore la retenue et la grâce un peu sèche de _spinster_; leurs appas -sont médiocres pour ceux que mettent en fuite les hanches plates et un -corsage discret. L'animation fait souvent défaut à ces Anglaises plus -silencieuses, plus contenues que les Françaises. Ce sont des -protestantes, avec une vie intérieure, une âme de rêve, un moindre -besoin de s'exprimer, un respect de soi-même qui ne va pas sans un peu -de froideur apparente, hors de l'intimité. Et elles sont là qui «posent» -devant le peintre, parées, poudrées, un peu rigides, sans qu'une réelle -communication s'établisse entre eux. Ils parlent du temps qu'il fait, de -la dernière réception de Lady «so and so», de fleurs, de chasse, de la -pièce en vogue à Drury-Lane; mais on n'agite pas d'idées générales, on -ne discute pas, et le ton reste un peu cérémonieux. La lumière qui -baigne l'atelier est dorée, mais restreinte par la brume où le soleil -s'enveloppe; le charbon brûle, fumeux, dans la cheminée où chauffe la -bouilloire pour le thé. Le portrait ira, une fois achevé, s'ajouter à la -série des images familiales dans la noble demeure de campagne, aux -interminables galeries lambrissées de chêne, aux hautes fenêtres -s'ouvrant sur les pelouses vert sombre du parc. Ces toiles seront là -pour des siècles, s'ajoutant aux trésors et aux souvenirs qui -constituent le majorat. On n'entrevoit pas alors leur dispersion future, -ni qu'elles puissent jamais présider aux fêtes des milliardaires -américains. Elles font partie d'un décor immuable, de noblesse et de -tradition, que la révolution ne menace pas, protégé au contraire, -considéré, approuvé par tout un peuple respectueux de hiérarchie. - -Ce qui précède s'applique surtout à Gainsborough, premier en date des -grands portraitistes anglais. La société où il vécut, était moins facile -et plus «insulaire» que celle de la fin du XVIIIe siècle. Les meubles, -les maisons, autant que la littérature du commencement du XVIIIe siècle, -nous renseignent sur ses coutumes. La Hollande d'aujourd'hui nous -donnerait assez l'idée de ce qu'étaient nos voisins, tout au moins dans -la société, sous la reine Charlotte, formaliste, austère, familiale avec -étroitesse, pieuse, fermée, anguleuse et à préjugés. Gainsborough, -nature de rêveur, mélancolique, épris de la campagne, paysagiste autant -que «figuriste», a une sorte de parenté avec notre cher Watteau. Il est -le seul qui ait créé un type d'homme et de femme, on est tenté de -croire, à son image. A-t-il infusé un peu de lui-même dans ses modèles? -Est-ce à un monde d'exception, ou plutôt à son goût personnel, que nous -devons ces expressions dédaigneuses, ces regards enveloppés, ces yeux en -coulisse, ces prunelles un peu voilées par la paupière aux cils -retroussés, cette ravissante petite moue, comme incapable de s'élargir -en un franc rire?... Gainsborough affectionne les chutes de lourdes -robes qui retombent sur le sol à la manière japonaise. Je ne puis me -retenir, devant ses portraits en pied, de songer à ces lentes, -maniérées, compassées dames de la cour, figées, et si craintives -d'ébranler l'échafaudage de leur savante coiffure. - -Les contemporaines du gracieux Romney (n'en cherchez pas d'exemples à la -terrasse des Tuileries), elles, sont mieux en chair, plus blanches et -roses, plus rondes, plus familières: ce sont déjà les mères des sujettes -de Victoria, plus ménagères et _bread and butter_, plus dégourdies, -moins fières, auréolées souvent du petit bonnet à rubans, et la gorge -palpitante sous le linon croisé d'un fichu. - -Sir Joshua, lui, en grand artiste qui a voyagé, visité les musées et -frayé avec tant de gens notoires, copie des types différents, costume, -drape ses modèles dans des styles variés, cortège de muses et de -déesses, de fées et de sultanes en turbans à aigrette. Un esprit -cultivé, des connaissances multiples élargissent son domaine -intellectuel. Il y a du Titien, du Rembrandt, du Français, du -Shakespeare dans sa mascarade; un reflet de toutes ses admirations, dans -le prodigieux kaléidoscope de son oeuvre, une des plus nombreuses qu'un -peintre ait laissées. S'il a des modèles favoris, femmes et enfants, il -a tout dépeint, et l'on pourrait moins aisément définir son «type». -Reynolds est très national, mais il s'élève plus haut par son -intelligence et ses contacts avec toutes les classes de la société. -Technicien compliqué, et trop curieux de nouvelles «cuisines», -inlassable dans sa poursuite du «mieux faire», il annonce Turner et -l'inquiet Ricard. - -Si je rapproche le nom de Ricard de celui d'hommes aussi notoires, c'est -que je pense aux tourments qu'endura le scrupuleux artiste français, -brûlant de peindre aussi bien que les maîtres de la Renaissance, lui qui -regarda ses contemporains, tour à tour, comme s'il était Titien, -Véronèse, Rembrandt, désolé de la médiocrité des procédés modernes et -proclamant la nécessité de règles immuables, mais oubliées, par quoi la -peinture à l'huile vit, se conserve, dans sa transparence, sa pureté, -son éclat. Si Ricard y échoua, Reynolds commit quelques erreurs dans ses -dosages et ses mélanges; il fut cependant l'un des derniers à -«exécuter», à l'occasion, aussi parfaitement que les inventeurs de cette -peinture à l'huile, dont l'alchimie devait cesser tout à coup de se -léguer de professeur à élève. Hélas! de tout cela vous ne pourrez pas -vous convaincre aujourd'hui... - -Sir Thomas, le tour à tour intime et officiel Lawrence, d'une science -sans égale, ne se laisse pas mieux juger d'après les quelques pièces -qu'on nous offre ici. Son talent a trop de facettes. Les artistes d'une -grande envergure, ou simplement curieux, que les conditions de leur vie -a rapprochés d'êtres de toute provenance, si leur oeuvre a moins d'unité -et de profondeur que celle des sédentaires et des circonscrits, elle en -a d'autre part plus de variété et d'intérêt. Lawrence est extérieur et -théâtral, oui. Mais quelle sûreté, quel sens de la forme, de la couleur, -de la surface à couvrir, de l'arrangement! quelle ingéniosité, quel -éclat! De l'aveu de tous, son portrait du pape, dans le Nouveau Musée du -Vatican, tient sa place à côté des plus grands Italiens et de Velasquez -même. C'est un virtuose accompli, un dessinateur libre et impeccable, à -qui une exceptionnelle facilité devient à peine un danger dans sa -vieillesse triomphale. - -L'Académie Royale, il y a quelques années, fit une exposition assez -complète des toiles du maître, véritable surprise pour ceux-là mêmes qui -croyaient le connaître et l'aimer. Lawrence fut menacé--comme il arrive -après des victoires retentissantes--de s'éparpiller, de se banaliser; il -nous effraie, nous, que des tendances portent vers les réalistes et les -«intimistes» bourgeois. Plus un artiste reste chez lui, n'ayant comme -champ d'observation que sa famille, son entourage immédiat, plus nous -lui reconnaissons de personnalité. Nous aimons que chacune de ses -oeuvres rappelle les précédentes, et qu'il ne multiplie pas ses effets. -Si souvent ceci est un mérite et un charme, n'est-ce pas aussi une -chance de moins qu'il a de développer toutes ses aptitudes? Il est plus -facile de se répéter sans cesse, dans les quelques mètres carrés et sous -le coin de ciel où l'on demeure attaché, que de parcourir le monde ou de -recevoir chez soi des êtres de toutes races, qui viennent vous demander -de déchiffrer leur âme et de la faire revivre dans leur effigie. Sir -Thomas fut, croyons-nous, le premier depuis Van Dyck, et l'un des rares, -qui se tinrent en équilibre, et sains, dans cette position, je dirais -diplomatique, de peintre des cours étrangères. Winterhalter, Lenbach, -MM. Bonnat et Sargent, donneraient à peine l'idée de la popularité dont -jouit Lawrence, et de son succès officiel. Songez à l'habileté -consommée, à l'adresse d'ouvrier, à la perfection d'appareil -enregistreur, à la souplesse d'un homme surchargé de devoirs sociaux, -qui commence chaque jour un nouveau portrait et le signe à date fixe, -dans sa maison ou dans le palais d'un souverain, se dépense en ces frais -de politesse, plus de saison chez un ambassadeur que chez un artiste. - -Turner dit sur son lit de mort (le daguerréotype venait d'être inventé): -«Que n'aurais-je pas fait, si j'avais eu cet instrument à mon service?» -Ce mot, Lawrence l'aurait pu dire, qui fut seul et ne s'aida que de ses -propres ressources: elles étaient vastes, et sa science tient du -prodige. - -La particularité de ces aimables portraitistes britanniques, c'est -qu'ils ont l'air d'avoir une sorte de charge dans l'État; leur métier -est une fonction publique, ils sont une institution reconnue, soutenue -par la nation. - -N'exagérons pas, tout de même. En cherchant, on rencontrerait, même en -Angleterre, des portraits éloquents et inattendus, signés de noms -obscurs, tels qu'on en fit partout en Europe avant l'invention de la -photographie. Ils sont parfois plus individuels, plus «surpris» avec -naïveté, que ceux des maîtres; mais alors il leur manque cet -extraordinaire sens historique des portraits français, tels que M. -Armand Dayot a eu la bonne fortune d'en dénicher plusieurs. Les maîtres -anglais célèbres sont presque tous des «peintres», mais, dans beaucoup -de cas, des dessinateurs hésitants; ils dessinent par sentiment, plus -qu'ils ne construisent anatomiquement; ils couvrent des surfaces -murales, avec la _bravura_ des époques héroïques, en décorateurs; ils -sont de somptueux coloristes, plus «harmonistes» que nous autres -Français, les analystes; ils voient, plus «d'ensemble», le grand effet, -et suppriment le détail où nous nous attardons[8]. - - [8] On put, en janvier 1919, étudier à la Galerie Barbazanges les - petits maîtres anglais de 1740 à 1840: H. W. Burnbury, Maria Cosway, - Francis Cotes, R. A. et Samuel Cotes, Nathaniel Dance, Gainsborough - neveu, Peter Romney neveu, Anne Russell, fille du pastelliste, Henry - Fuselli, R. A..., jusqu'à la Reine Victoria, qui, comme la plupart - des femmes de son royaume, dessinait et peignait des portraits. - Charmante école, sans prétention et pourvue jusque tard d'une bonne - tradition. Comme le remarque M. Oulmont, ils _parviennent par degrés - à une fluidité toujours plus vaporeuse et nous donnent l'illusion - qu'ils peignent des morceaux fragiles, que dix années détruiront, - tandis qu'en vérité ils ont, comme dessous, des préparations - savantes, et qu'ils demeurent encore frais_. Des gouaches, par le - charmant _Chinnery_--nom à retenir--ont la grâce et la pâleur que - certains apprécient dans les aquarelles de M. Laprade--et la - cocasserie des peintures chinoises sur verre. - -Nous sommes corrects, d'une habileté manuelle disciplinée, littéraux, -appliqués, peu fantaisistes. Notre race de raisonneurs, de critiques -gouailleurs et curieux, un peu secs et ne redoutant pas une pointe de -vulgarité, spiritualise peu la beauté féminine. Un Français accuse -impitoyablement le raccourci d'un nez «en trompette», les yeux bien -ronds et brillants d'une commère affriolante et prête à «flirter»; il -saura rendre une bouche sans cesse en mouvement. Il bavarde avec son -modèle, l'interroge, se lie avec lui, et si c'est une jeune femme qui -lui plaise, n'essaye pas de cacher le plaisir qu'il y prend. - -Comparez ces modèles de Françaises et d'Anglaises, et surtout leurs -mains. Nos femmes les ont potelées, courtes, souvent un tantinet -canailles, industrieuses, de ménagères contentes d'aider à la cuisine et -à la lingerie. Regardez les longues mains pâles, les doigts fuselés, -inactifs, gauchement affectés, des _ladies_ qui ne se refusent pas à -l'amour, certes, mais s'y acheminent silencieusement comme en détournant -la tête du sofa où elles vont succomber, et de l'homme à qui elles se -donneront. Leurs fièvres sont plus moites, leurs abandons moins décidés. -Elles ne parlent pas du péché, mais elles en sont hantées, et n'ont pas -le commode voisinage de M. l'abbé et du confessionnal. Elles ne se -refusent point à l'amour, mais exigent qu'il y soit peu fait allusion. - -Si l'Angleterre doit s'enorgueillir d'une magnifique lignée de -portraitistes officiels, la France n'a rien eu de semblable. Ses maîtres -favoris savent tout ce qui peut s'apprendre. Les Van Loo, les -Largillière, les Nattier, les Danloux, les Duplessis, les Greuze, les -Drouais furent d'aimables fournisseurs, complaisants et flatteurs, mais -non des «natures» exceptionnelles. Latour, dessinateur volontaire et -psychologue d'ailleurs, n'a guère d'invention. Le divin Watteau, -Fragonard l'enchanteur, Chardin, Perronneau et Boucher furent les seuls -«peintres» à la flamande, nés pour pétrir des pâtes colorées et jouer -avec les rayons du soleil. Or le portrait d'apparat n'est pas leur lot. -M. Armand Dayot a prouvé beaucoup de discernement en nous conviant à -admirer surtout, ici, des oeuvres d'intimité, des morceaux -documentaires. C'est ainsi qu'il convenait de rendre justice à notre -école du XVIIIe siècle. - -M. Forain a souvent répété, et très justement, que la peinture -française, c'est quelque chose de «bien fait, d'un peu léger et de -joli». Ajoutons: de pénétrant, d'analytique dans le portrait. L'artiste -français est logique, modéré, malin et perspicace; il se renseigne, il -devine ce qu'on ne lui dit pas. Il aura tous les atouts dans son jeu, -chaque fois que les objets à représenter seront là, à sa portée:--aussi -n'attendez pas de lui une mise en scène évocatrice, ce lyrisme tragique -par quoi le Charles-Quint du Titien nous émeut comme un chapitre de -Michelet, et comme un paysage. - -Le sens du dramatique, ou même simplement du pittoresque, n'apparaît -chez nous que plus tard, avec Delacroix et le romantisme, quand la -France commence à soupçonner ce qui se peint hors de ses frontières. -Notre XVIIIe siècle est encore autochthone, sûr de lui-même. Sa -conception de la forme nous en apprend autant sur lui que sa -philosophie. - -Si cette exposition peut suggérer maintes observations aux curieux de -l'histoire, les cinquante toiles françaises, dont beaucoup sont -inférieures, pourraient égarer le jugement d'un critique d'art étranger. -Elles nous requièrent, toutes ces images, comme renseignement sur -nous-mêmes. - -On entend souvent dire que c'est dans l'aristocratie qu'il faut juger la -beauté féminine d'une nation. Cela peut paraître théoriquement juste; en -fait, il en va tout autrement. A Paris comme à Londres, les visages les -plus caractéristiques et même les plus affinés, se rencontrent dans la -rue. Les bons Anglais croient posséder une aristocratie qui aurait gardé -par devers elle tous les avantages physiques; rien de moins légitime que -cette prétention. Les manières, oui! l'_habitus corporis_, le ton, sans -doute. Ces honorables _ladies_ attachées aux Princesses, ces courtisans -qui prennent une vue cavalière du reste des humains et glissent parmi -ceux-ci comme des ombres,--leurs traits, il faut qu'ils s'y résignent, -sont soumis à des lois physiologiques, ethniques, communes à tous leurs -compatriotes; qu'ils ne s'y trompent pas, leur aspect exceptionnel est -du même ordre que celui des militaires et des prêtres; il tient même de -ces deux-là: grandeur et servitude; silences, attentes, babillages à -mezza voce des antichambres royales, contrainte propre à atténuer plus -qu'à accentuer des traits de race. Mais leur race est saine, belle dans -l'action comme dans le repos; ses gestes parcimonieux ne marquent pas le -moindre changement d'humeur ou d'impressions par une mimique de -méridional. - -D'ailleurs, peintes, les Françaises se ressemblent toutes; actrices -comme la Dugazon et mademoiselle Duclos, ou aristocrates enrubannées par -Nattier et par le fade Drouais, elles sont potelées, courtes, bien -prises, animées, au verbe haut, provocantes, prêtes à vociférer comme -les mégères qui, pendant la Révolution, de ces mêmes terrasses des -Tuileries, vont exciter de leurs cris les bourreaux à la guillotine. Les -unes sauront mourir avec grâce et un noble dédain; les autres croiront -servir l'humanité par l'effusion d'un sang privilégié, mais fraternel, -au nom de la Justice et de quelques autres entités. Actrices ou public, -ce sont de petites têtes rondes, prêtes à s'échauffer, à s'exalter, à -discuter, à changer d'avis. Ces dames appartiennent à des hommes -galants, généreux, dont les idées rayonnent dans tous les pays -civilisés; elles sont, au centre de l'Europe, le mouvement et la vie, -l'intelligence, ces compagnes espiègles de leurs brillants seigneurs. -Leurs bouches parlent une langue claire, la seule entendue jusqu'aux -confins du monde par ceux qui pensent et qui lisent... Mais combien ces -visages de nos aïeules, sans traits accusés, paraissent raisonnables, -sceptiques et ennemis du mystère! Ce qui n'est pas logique, et dès -l'abord compréhensible, les effarouche. L'éloquence seule endort leur -sens critique. Livrées à elles-mêmes, il faut, oui! il faut qu'elles -comprennent, mais elles sont limitées, comme l'art des aimables peintres -qui nous décrivirent leurs minois et leurs gestes irrépressibles. - -Ces limites doivent aussi être un peu les nôtres; si sans-patrie que -nous soyons aujourd'hui par nos incessants échanges avec les autres -pays, il doit bien rester en nous quelque héritage de nos pères d'il y a -deux cents ans, gaulois entre tous, si ennemis du vague et du bizarre. -Que s'est-il passé en nous depuis la Révolution? Comment avons-nous -remplacé tant de logique, tant de raison, par cette inquiétude, cette -bigarrure cosmopolite, cet «à peu près», ce balbutiement puéril ou las -qu'atteste la production moderne? Quel désordre mental chez ces foules -qui, le même jour, vont du Jeu de Paume à l'Orangerie[9] des bords de la -Seine et, sans doute, admirent avec la même docilité Fragonard et M. -Matisse! Les Indépendants se réclament des maîtres d'autrefois. Ils ont -leur Fragonard aussi bien que leur Giotto. Leurs sources d'inspiration -sont hétéroclites, souvent si loin d'eux qu'on se demande quel chemin -les y conduit. Nous perdons pied à les suivre, dans leur course à -l'originalité. On dirait qu'ils rejettent tous les jougs et, en même -temps, cherchent la rampe où appuyer leur main tremblante; tout le mal -qu'on prendrait à essayer d'avoir du talent, ils se le donnent pour mal -faire, gênés et lassés par leur habileté native dont il semble qu'ils -aient honte[10]. Voyez nos tics, analogues à ceux qui accompagnent l'âge -ingrat et certaines maladies! Nulle époque, plus que la présente, -n'aurait dû laisser d'elle une image intéressante par le portrait, seule -forme picturale, presque, qui ait une raison d'être, une fois abolie--et -pour cause--la grande décoration murale des palais et des églises. On -nous dira qu'il y a les Bourses du Travail qui appellent l'allégorie... -C'est peut-être là que notre académisme, uni à notre humanitaire besoin -de destruction, atteindra son apogée! - - [9] Exposition des Indépendants. - - [10] En relisant ces lignes, je songe aux lamentations de la jeunesse - d'après-guerre, aux «théories» des peintres, perdus par - l'impressionnisme, et qui demandent des règles à M. André Lhote. - -Beaucoup d'entre nous, s'ils s'en étaient tenus à l'observation de la -nature, eussent été de probes ouvriers comme leurs pères. Sans doute, le -goût de jadis aurait pu leur faire défaut, car nous n'avons plus _la -mesure_, principal mérite de notre littérature et de nos arts,--les -étrangers l'ont en partie détruite--; mais de bons jeunes gens, si -raisonnables au fond, n'auraient pas joué le rôle un peu comique -d'aliénés par suggestion, ou de moutons enragés. - -Les artistes sont en partie formés par le public pour lequel ils -produisent. Ceux du XVIIIe siècle furent marqués par les sévères règles -du siècle de Louis XIV. Ils s'adressaient à une clientèle française, -«intellectuelle», élevée, qualifiée pour diriger. Une vie stable, dans -son ordonnance, invitait le peintre à se manifester dans de belles -demeures dont le style nous domine encore et n'a pas été dépassé. - -C'est d'abord la Régence, puis les règnes élégants de Louis XV et de -Louis XVI, où rien ne se fabriquait qui fût laid ou commun. Les modes -changent: les satins se paillettent, les soies sont brochées de dessins -contournés ou classiques, les brocarts s'alourdissent ou s'allègent; ils -bouffent, tour à tour, ou se plissent sur de petits corps prêts à -revêtir tout modèle que la couturière leur prépare; ces dames sont -prêtes à tout, pour plaire. Mobiles et dociles en même temps, vous les -verrez disposées au changement, bondissant vers toute nouveauté, -adaptables, ingénieuses, les vraies créatrices de la Mode: des -Parisiennes. - -M. Dayot n'a pas abusé de ces pages légères, tenant plutôt de -l'ameublement que de la peinture, couvertes d'or par des gens sans -aïeules portraiturées, et qui désirent compléter une riche suite -d'appartements aux boiseries anciennes. On a trié sur le volet quelques -Nattiers (des meilleurs), tel ce portrait de madame d'Estampes, d'un si -joli arrangement de blanc crémeux, de rouge et de bleu mat; d'autres -encore, tous achevés comme de la porcelaine de Sèvres, chefs-d'oeuvre de -technique ennuyeuse; quelques Greuzes assez agaçants, mais parfois se -faisant exquis (la femme au voile noir); des Largillières théâtraux, -grimaçants, mais enlevés et réussis dans leur enchevêtrement de -draperies et de soutaches; des Drouais qui font pressentir l'art -clinquant, habile à l'excès, de nos portraitistes actuels. Madame -Vigée-Lebrun se surpasse dans sa Dugazon, robuste et excellent morceau, -lumineux, ambré. Madame Labille-Guiard, plus bourgeoise, entachée de -sensiblerie, nous étonne par un acquis et une maestria trop consciente, -dans son portrait d'elle-même et de ses absurdes élèves embrassées, -mesdemoiselles Capet et Rosemond. - -Quand ces toiles sont de pure convention mondaine, elles ne nous -émeuvent guère, à cause de leur manque de réelle beauté par la fatigante -rondeur unie de leurs formes. Le type féminin français, gentil, mièvre, -ne souffre pas d'être édulcoré ou raboté; le XVIIIe siècle l'a encore -arrondi, surmodelé, fardé comme pour la comédie, et frisé. Les cils -semblent être passés au fer, les lèvres au carmin, il y a du rouge dans -les narines, dans les oreilles, une mouche noire rehausse le tout; -supprimez la parure et vous aurez une «midinette» à la taille cambrée, -parfois même une maritorne joufflue, à qui sied la blouse d'aujourd'hui -et même la camisole ménagère, autant que l'écharpe en coup de vent de -léger tissu zinzolin. On conçoit à peine que ces caillettes, si -«ordinaires», soient des _professional beauties_. La blonde, vue de -profil, que Fragonard a barbouillée de ses blancs chauds et de ses -incopiables rouges, cette esquisse endiablée du maître de Grasse, vers -quoi nous retournons instinctivement après nos visites à l'exposition de -l'Orangerie, c'est bien une petite Parisienne de l'époque; mais elle n'a -pas de prétentions, elle est une jeune personne quelconque, embellie, -transfigurée par la seule baguette du prestidigitateur. - -Laissons ces toiles de commande, étudions des maîtres moins «distingués» -et des oeuvres intimes où ils ont excellé. - -Perronneau est mort à peu près obscur; n'est-il pas cependant un de nos -préférés, un de ceux que nous plaçons le plus haut? On peut interroger -sans fin ces deux dames qu'il immortalisa: ses madame la duchesse d'Ayen -et madame de Sorquainville, simple prodige d'évocation pour nous. Cette -toile froide, toute de bleu pâle, de lilas, de gris ardoise et de jaune -écru, est éclairée d'une paire d'yeux inoubliables, noirs, brillants, -pétillants. On imagine madame de Sorquainville lectrice, peut-être amie -de Voltaire, à qui elle ressemble; frondeuse, sceptique, prompte à la -répartie, indiscrète, mélange de malice et d'insouciance, chercheuse du -«nouveau». Je ne gagerais pas que cette dame ait eu un besoin impérieux -de la Beauté. Cette quadragénaire laide, aux lèvres sèches, est faite -pour le bavardage; ses mains nerveuses, spirituelles, habituées à -trousser un mordant billet, parlent autant que ses prunelles. Perronneau -s'en est tenu à une sorte d'esquisse, dont le dessin cursif égratigne à -la façon du Greco,--et tout cela fait un chef-d'oeuvre complet. - -Beaucoup plus «poussé» est le portrait de madame d'Ayen. Les belles -mains! Le beau regard un peu distant, plus calme, quoique aussi profond -que celui de madame de Sorquainville. La duchesse vit dans le milieu -généreux, libéral de la famille de Noailles, où l'on remue toutes les -idées, comme en se moquant de l'avenir. La voilà immortalisée par -Perronneau, si joliment enveloppée, digne, dans sa robe de chambre, au -coin du feu. Elle tient la tête un peu rejetée en arrière, regarde de -haut et de côté; le port est typiquement français, aisé et raide à la -fois: rien de conventionnel dans cette ravissante page, burinée comme -l'est un caractère par Saint-Simon. Le ragoût de cette peinture, une de -celles où Perronneau a le mieux joué sa gamme favorite des mordorés -«feuille morte», et qui plaisent tant en ses pastels; c'est d'un -coloriste raffiné; le dessin en est aigu et mordant; c'est plat, bien -dans le cadre, sans trompe-l'oeil, désinvolte comme un Goya et -d'irréprochable construction. - -Madame d'Ayen pourrait faire pendant à la tête de la comtesse de Verrue, -née Luynes,--faussement attribuée à Watteau,--faible, un peu molle, mais -d'une si grande importance documentaire et psychologique! Madame de -Verrue est encore une de ces femmes françaises, uniquement belles de la -pensée qui les anime, touchantes par tout ce qu'elles incarnent d'un -monde connu de nous par tant de mémoires, de lettres, de bavardages. Ah! -la chère madame du Deffand! La sensible d'Épinay! - -Dans cette série se classe madame Lenoir, née Adam, par Duplessis, type -de la sérieuse roturière, discrète, point jolie, mais en qui l'on aurait -confiance et dont on aimerait d'être l'ami: la Colette Baudoche de mon -ami Barrès pourrait avoir, en 1909, ces traits-là. - -M. Thomas Germain, et sa femme, orfèvre du roi, par Largillière:--le -pompeux Largillière lui-même, en présence de ses amis, emploie une -langue plus familière et plus persuasive. La bonne dame, sorte de madame -Jourdain, pour qui un chat est un chat, et son mari un maître qu'elle -aime et juge sans aveuglement; cette blonde grasse, sans ambitions -personnelles, ne la voit-on pas tenir les livres de son époux et -surveiller les compotes à l'office, épousseter les belles pièces de -vermeil qui enrichissent son logis. - -La marquise de X..., par Roslin, charmante toile d'intimité, argentée, -calme, recueillie... Un Lépicié très précieux... - -Dans ces oeuvres, si diverses de technique, nous reconnaissons des -traits communs qui sont l'éloquence du simple discours, d'un conte de -Voltaire, une description complète du modèle; chargées de sens, elles -vont loin dans l'analyse, et resteront comme des documents nationaux. - -On voudrait s'étendre sur Louis David, dont «la famille Lavoisier» et la -«madame de Mongiraud» président à cette galerie. Il pourrait être donné -comme exemple de nos plus belles qualités et de nos pires défauts, -poussés à l'excès. Cet homme, malgré l'antipathie qu'il inspire, force -l'admiration par la lucidité de sa vision, la force de son écriture, sa -puissance d'expression. On dirait qu'il peint toujours par un vent -d'Est, à l'heure où Whistler souhaitait que l'artiste fermât les yeux ou -quittât ses pinceaux. Mais quelle autorité dans ces toiles sans mystère, -sans brumes! - -La salle anglaise est, répétons-le, inférieure à ce qu'elle aurait dû -être. Néanmoins, quand j'y entrai, les tableaux qui, par terre, -m'avaient peu séduit, semblèrent, une fois accrochés, se parer d'une -grâce alanguie, répandre une vapeur d'automne sur les murailles qu'ils -décorent comme des kakémonos japonais. Vous aurez peu de communications -«cérébrales» avec ces dames lointaines, si vous n'avez pas fréquenté -leurs descendantes; vous serez peu renseignés sur elles; mais vous -goûterez parfois la dignité, le repos de leurs gestes, l'harmonie que le -peintre a répandue autour d'elles, la grâce de leurs attitudes. Chairs -perlées, à peine roses, diaphanes, longs corps sveltes, col élancé que -dominent des têtes longues aussi, quelquefois d'un ovale parfaitement -grec... Je suis embarrassé pour citer des noms et prendre des exemples -dans cette insuffisante collection. Toutefois mettons hors de pair -l'adorable Mrs. Graham, poupée exquise, un peu boudeuse et enfantine, -par Gainsborough; les deux filles du maître, Mary et Peggy; la tête -mystérieuse et «léonardesque», si j'ose dire, de la reine -Charlotte-Sophie; la fille de Lord Robert Manners, enfin et surtout -l'éblouissante composition sphérique de Sir Thomas Lawrence,--Mrs. -Maguire et son fils Master Arthur Fitz-James: l'ensemble offre le régal -rare du coloris de Rubens et de Titien, et la beauté de deux êtres -divins, un enfant brun, qui est un Bacchus tout vêtu de pourpre, et une -Calliope. - -Cet art, vraiment somptueux, je sais des gens qu'il agace extrêmement, -auxquels il paraît impertinent par sa morgue, son afféterie dissimulée, -par son caractère aristocratique. - -Pris comme «morceaux», la plupart des portraits anglais seraient -approuvés des professionnels; mais je sais par expérience que le type -anglais, à cause même de son originalité, ou du fait qu'il est si -différent du nôtre, déconcerte encore les Français; la femme anglaise -leur paraît masculine et sans grâce. Il semble qu'ils en aient peur. -Malgré toutes les «ententes cordiales», il reste deux pays tout -rapprochés, mais aussi différents que s'ils étaient aux deux extrémités -de la terre. - - * - - * * - -En sortant des Tuileries, il serait intéressant de se rendre au Salon de -la Société Nationale pour méditer devant le portrait de la marquise -Casati par M. Boldini, l'oeuvre la plus significative de l'année. -Supposons que madame de Sorquainville, conduite par le sieur Perronneau, -pût nous suivre dans nos Champs-Élysées encombrés d'automobiles, et -qu'après avoir entendu toutes les langues européennes, sauf la -française, parlées par les passants, elle s'assît en face de la toile -affolante du Ferrarais de Paris: comprendrait-elle? Ce serpent noir, -tout en plumes, ce boa féminin, c'est donc là une des élégantes qui -prennent le thé à la place Vendôme, dans une hôtellerie d'Américains, à -côté des magasins de modistes qui ont envahi les nobles hôtels de ce -vieux quartier?... Espérons que M. Perronneau--et nous n'en doutons -pas--expliquerait à madame de Sorquainville que, tout de même, il n'y a -qu'une façon pour un peintre d'être peintre, une seule façon de -construire le corps humain, sous la diversité des affutiaux... Et M. -Perronneau souhaiterait de faire la connaissance de ce diable d'homme, -son confrère Boldini. Il ne serait pas sans se demander si cette -peinture fougueuse, tout en surface, empâtée, sans glacis, restera -fraîche comme la sienne; mais je crois qu'il serait tenté de réveiller -ses compagnons dans la mort pour leur montrer qu'on peut encore -aujourd'hui dessiner et qu'on est même bien savant, quelquefois. - -Je me demande si madame de Sorquainville sera aussi indulgente pour la -femme moderne, si même elle la comprendra le moins du monde. Mais on -aimerait à surprendre le dialogue qui s'échangerait entre ces dames. Je -prie Abel Hermant de nous le donner. - - - - -UN WEEK-END ET OSCAR WILDE - -_Pour Paul Bourget._ - - -Old Windsor, juillet 1913 (_Le Gaulois_). - -Les régates de Henley ont pris fin, la fusée d'adieu, après le -traditionnel feu d'artifice, a dispersé des milliers de jeunes couples -en flanelle blanche et chapeau de paille, qui, pendant trois jours, -fleurissent la rivière comme une éphémère éclosion de nénuphars. Samedi -matin, les trains pour Windsor sont pris d'assaut; à chaque station, -depuis celle de Paddington, c'est, sur les plates-formes, une bousculade -silencieuse de jupes claires, pimpantes; des visages roses, des étoffes -roses, bleues ou terriblement vertes, des parasols éclatants comme les -champs de pavots blancs de cette vallée de la Tamise où le ciel de -juillet, si aveuglant qu'on peut à peine lever la tête pour le regarder, -fait une coupole en papier d'argent. Pas un souffle d'air. Ce sera une -belle journée pour dormir en bateau, ou s'étendre sur les gazons plats -et roulés du Jardin de mes amis. Éviter la migraine! - -La tranquillité non pareille, la muette mélancolie de cette campagne de -luxe et de plaisir, à quoi les attribuer? La lourdeur de l'air endort. -Je suis parti de Londres avec des intentions! boîte à couleurs, chevalet -dans ma valise, quoiqu'une vieille expérience m'ait appris que «Week-End -on the River» signifie apathie, repos, impossibilité de remuer un bras, -de rassembler deux idées. J'admire ces canotiers et ces «punters» qui, -manches retroussées, rament ou godillent entre les deux berges plates, -comme d'une interminable propriété privée, gentil paysage monotone, -villas nettes comme un sac de voyage neuf, enguirlandées, vernissées, -blanches, rouges, arbres en boule aux feuilles si drues, qu'ils ont -l'air d'être de l'herbe tressée, une excroissance du gazon. - -_Le Jardin bleu._--J'aurais pourtant voulu fixer, avec mes pinceaux, le -souvenir du jardin bleu, car mes amis sont parvenus à en faire un, et -quel jardin bleu! Les murs de l'enclos où cette fête des yeux est -offerte, on les a badigeonnés d'un bleu très clair, qui se confond avec -le ciel, et cette muraille d'azur est en face d'un massif de sombres -arbustes, bleutés par les vapeurs de la Tamise. - -Partageant ce rectangle fleuri, un chemin dallé de plaques irrégulières -de marbre, conduit d'une vieille grille, en fer forgé, à la porte du -verger, qu'ornent des figures de Della Robbia. - -Dans cet espace de quelques mètres, vous ne voyez que du bleu: toutes -les variétés de delphiniums dressent leurs thyrses géants, ces -pieds-d'alouettes qui, même en Normandie, ne parviennent jamais à une -telle hauteur, croissent dans cette humidité comme de monstrueux -roseaux. Au début de juillet, les delphiniums, sous le dais de leur -floraison paradoxale, cachent leur acide feuillage et celui de leurs -compagnes de plate-bande. La quantité des graines semées éclate en une -masse surprenante de quenouilles, qui vont du cobalt au lapis-lazuli, en -passant par toutes les plus subtiles dégradations de la turquoise; il y -en a aussi de violettes avec un coeur mauve; de verdâtres; et sous -l'abri de ces hampes verticales, rigides comme des lames d'épées, c'est -un entrelacs de campanules (Canterbury bells) de Salvias, de Napota -Massimi; les Violas, l'humble Lobelia et l'Anagallis jouent leur rôle -aussi. Des Volubilis, dans leur besoin indiscret d'enlacer, s'en sont -donné à coeur-joie. En tous sens, leurs viornes se sont allongées, -enroulées, fixées; le sol n'est qu'un filet aux mailles serrées, par -quoi les corolles rapprochent leurs petits visages anodins des touffes -altières, en haut, qui font la roue comme des paons. - -_Coucher de soleil._--Vers la fin de la journée, un peu de soleil après -l'averse: c'est aussi un prodige, les plants de pavots blancs, les -bordures de lis, les pergolas de roses grimpantes. Ne me parlez pas des -fleurs du Midi. Que sont ces Provençales mal lavées, auprès de ces -naïades jamais complètement sèches, dont la chair, comme les blondes -femmes d'Albion, n'ont pas un pigment jaune dans leur teint laiteux? Le -ciel et l'eau de la rivière semblent se refléter sur ces peaux lisses -comme dans l'argenterie astiquée d'un service à thé. - -_Dimanche matin, Datchet._--Un petit port, des garages vert et blanc, -une pelouse qui descend mollement jusqu'à la rive, des bancs en cercle, -rangés pour les flâneurs. Au-dessus des palissades, les «crimson -ramblers» jaillissent des roseraies voisines, retombent en grappes -laqueuses avec les aristoloches, les clématites, les jasmins et le -chèvrefeuille musqué. Sur la route, le long des barrières blanches, des -gens causent tout bas avec une dame qui a arrêté son poney-chaise, en -route pour l'église d'où nous parviennent les grêles voix enfantines du -«choir»--célébration du dimanche par des hymnes mendelssohniens. -L'atmosphère immobile et muette de cette vallée d'ouate, à l'heure -sainte, se refuse à porter tout autre bruit humain. L'eau n'a pas de -clapotis, les êtres et les choses paraissent figés et mats comme la -flanelle des vêtements. - -Près de la fenêtre, assis dans son parloir, immobile, un vieillard lit -le _Sunday Times_. Sa villa fait le coin de la route, qui mène à la -place du village, une basse construction de briques, à vérandas rondes, -mais si couverte de lierre et si fleurie, qu'elle n'a plus de forme -architecturale. - -C'est un village de poupée, propre, peigné, sans cesse repeint, à la -façon d'une écurie pour chevaux de course; des cascades de géraniums et -de pétunias, pendus aux jardinières des balcons, dégringolent jusqu'aux -porches à colonnes blanchies et poncées, où étincellent des cuivres -polis à la flamande. - -Les boutiques du bourg sont plutôt des échoppes-modèles où l'on ne -songerait, pas plus que dans les «vieux Anvers» d'Expositions -universelles, à acheter des denrées nécessaires à la vie. Cartes -postales et souvenirs. Dites? Sont-ce des hommes et des femmes, en chair -et en os, qui vivent ici, toute l'année, fascinés par le voisinage de la -Cour, les yeux fixés sur le château de Windsor, cette masse bleue, là, à -un mille, qui se profile sur le ciel, avec le drapeau royal flottant à -la tour, si Leurs Majestés sont présentes? - -Vous ne savez jamais le spectacle qui vous attend, si vous allez -jusqu'au coin de la rue, près de la berge: peut-être le Roi et la Reine -parlant à un jardinier, sur l'autre rive? ou bien, comme je l'ai vu -(taisez-vous!), le prince de Galles fumant sa première cigarette, le -jour de ses dix-sept ans... On jetterait un bouquet de violettes attaché -à un caillou, qu'il tomberait dans le parc, aux pieds des «royalties». - -En remontant vers les sources du fleuve, ce sont des Champs-Élysées, le -repos après le tumulte et les labeurs, l'oubli ou le palliatif aux -efforts du snobisme. Voici une Arcadie moderne pour les citoyens d'une -grande nation de commerçants voyageurs: un nid moelleux où revenir après -l'orage, blessé, mais fier d'une tâche accomplie. Pendant la tempête, -l'Anglais, secoué dans sa couchette, à bord, concentre sa pensée sur -l'image réconfortante d'un Week-End «on the River». L'artificiel et -charmant décor des Maidenhead et des Slough n'a-t-il pas inspiré plus -d'un héroïsme, à l'autre bout du monde? - -Ainsi se matérialise le rêve d'avenir d'un pratique «Briton»: une -cabine, reluisante et bien close sous un bon toit d'ardoise; un yacht -qui soit un home, bien stable sur la terre ferme; un havre pour sa -vieillesse, de l'eau, des rames à regarder et un phonographe ou, au -moins, un banjo, car il n'est pas de vraie fête sans un peu de musique. -Où serait-on mieux que là où est le Roi, au coeur de l'«Empire»? - -Ici, l'industrie et la misère sont cachées derrière un gentil treillage; -ou, peut-être, a-t-on écarté ces importunes? Le pays de Windsor porte la -livrée du château; d'invisibles ondes hertziennes en propagent, jusqu'à -l'horizon, des honneurs et un peu de noblesse. O vous, décentes -retraites, dignes fins d'existence de loyaux serviteurs de la Couronne, -dans ces bocages silencieux qu'arrose la Tamise, encore domestiquée -comme un rivulet d'agrément, avant qu'elle ne traverse la grande cité -populaire! - -_Lecture._--Dans ma chambre, où je suis monté m'enfermer pendant le -«tea», un livre traîne, c'est une monographie d'Oscar Wilde. Quelques -portraits du poète, à différents âges, me remettent en présence de cet -être effrayant; l'un surtout, datant d'environ 1885, époque où je le -rencontrai pour la première fois chez Charles Ephrussi. Wilde revenait -d'Amérique, grisé de ses succès d'excentrique, paré des plus excessives -fanfreluches de l'esthéticisme. Quoique je fusse très jeune, bien plus -qu'ébloui, je me sentis méfiant devant ce qu'il y avait de «toc» dans un -tel culte de l'Art. Avais-je reçu le mot d'ordre de chez mon maître -Whistler, où Wilde était l'objet d'incessantes plaisanteries et toujours -cité comme l'_artiste qu'il ne faut pas être_? - -Le visage d'Oscar était mou, comme ces petites têtes en caoutchouc qui, -jadis, s'inscrivaient dans un rond percé au milieu de toutes les pages -d'un livre de «nursery», et à quoi s'adaptaient plusieurs corps de -femmes, d'hommes ou d'enfants comiques. Il y avait de la veulerie, des -lignes tombantes et courbes, dans ce front, dans ces joues trop grosses; -la bouche, fine, un peu mollasse, tombait aux coins, non avec une -expression de mépris hautain, mais, il me semble, à la façon d'une -vieille femme. Wilde me parut surtout ridicule, comédien, affecté; je -crus, dès l'abord, qu'il se moquait des personnes présentes, dont aucune -ne parlait anglais. Mais non: dans sa langue, il était peu différent. Sa -cravate en tissu de liberty, fraise écrasée (Liberty faisait dans sa -nouveauté alors, une révolution dans le goût, pour l'ameublement et la -toilette), sa fameuse canne à pomme d'ivoire, un lis orange à sa -boutonnière, tout en lui me donnait envie de lui dire: «Je vois d'où -cela vient; inutile de prendre ces grands airs!...» Mais Paris fut -conquis. Wilde avait tant d'esprit, il avait un tel génie de conteur! Sa -conversation annihilait l'esprit critique de Gide. Un brillant auteur -dramatique, un Dumas fils d'Outre-Manche, un prestidigitateur en -paradoxes: n'est-ce pas cela qu'il fut, jusqu'à l'heure du _De -profondis_ et de la trop cruelle expiation? - -Oscar Wilde, si agaçant en France, où pourtant il exerce encore une -mystérieuse, une surprenante influence, était assez à sa place ici. Le -paysage de la Tamise vous donne plus de patience pour écouter des -théories de dilettante et d'élégant. La Noblesse, la Beauté des _choses -inutiles_: absurde conception, dogmes puérils auxquels Oscar s'offrit en -holocauste. - -Mais, qu'on lui pardonne... il eut, comme Flaubert, la religion de -l'acte d'écrire, une érudition de grand lettré et le courage de -l'apostolat. Néanmoins, on sourit déjà de ses parures d'époque. -Baudelaire aurait repoussé du bout du pied, avec les pétales flétris du -bouquet romantique, le «purple scarlet of sin» et autres détritus de -chez madame Satan, fleuriste. Personne n'est plus proche du mauvais goût -qu'un certain genre d'Anglais, qui croit «exquisement» vivre pour l'Art. -Le groupe esthétique de 80 à 90, dont Wilde fut le héros et la victime, -passa devant nos yeux, comme le «leading man» d'un musical-comedy, -grossissant les effets, parce qu'il avait soif d'épater un certain -public bien plus semblable à lui-même qu'il ne le pensait. Wilde fut -gâté par un impertinent et inhumain dandysme, semé à Eton, et qu'on -récolte plus tard à Oxford. Peu d'artistes de son temps, qui n'aient -voulu prendre les manières de l'aristocratie, s'y faire recevoir, tout -en se moquant d'elle. Wilde fut un snob--jusque dans les préaux de sa -prison de Reading--martyr du snobisme. - -_Fin de journée._--Des prairies, des prairies gris-bleu, quelques meules -de foin pâle, des saules; nous sommes si bas, que les ponts de pierre de -la Tamise sont plus hauts que la ligne d'horizon, comme vus par un -baigneur dans une perspective d'estampe japonaise où les plans se -chevauchent les uns les autres. Le dîner s'achève dans la salle à -manger, au rez-de-chaussée, toutes fenêtres ouvertes sur la rivière; une -dernière lueur du crépuscule s'y reflète. La table recouverte d'une -glace, en guise de nappe, avec les cristaux et les argenteries, miroite, -aqueuse, comme si la rivière entrait dans la pièce et que nous dînions -dessus. Le lévrier Loff, le plus muet des chiens, qui éternellement fait -le guet sur la rive par où tout canotier peut s'introduire dans la -propriété, soudain aboie. Un cornet à piston, sinistre dans ce -crépuscule, signale l'approche d'un steamer de touristes à bon marché. -La silhouette du bateau passe devant nous: éclair de lumière électrique, -tapotement des hélices, une polka enrouée de foire, puis tout retombe -dans le silence nocturne. - - - - -UN BILAN ARTISTIQUE DE LA GRANDE SAISON DE PARIS - - -LES ARTISTES ET LE PUBLIC - -(_Revue de Paris, 1913_). - -Toutes les formes de l'art décoratif et théâtral, depuis la plastique -animée, vivante, jusqu'à la peinture, l'architecture et la statuaire, le -drame, la musique, la chorégraphie, l'orchestre: tels sont les nombreux -sujets qui, d'avril à juillet, ont capté notre esprit. - -Des noms, célèbres partout, ont été prononcés en 1913 à l'occasion -d'opéras, de pièces, de partitions et de l'inauguration du premier -théâtre d'art moderne qu'on ait construit en France. Si les opéras de -Richard Strauss avaient été montés, comme ils devaient l'être, la série -eût été à peu près complète, des ouvrages dont Paris eut la révélation. - -Car ce furent: _l'Annonce faite à Marie_ de Paul Claudel, la _Pénélope_ -de Gabriel Fauré, _la Pisanelle_ de d'Annunzio, _Jeux_ de Debussy, _le -Sacre du Printemps_ d'Igor Strawinsky, deux ouvrages de Moussorgsky, des -compositions de Ravel et de Florent Schmitt, un plafond considérable de -Maurice Denis, un petit chef-d'oeuvre de décoration par Édouard -Vuillard, enfin de l'architecture et de la sculpture dans la salle de ce -théâtre des Champs-Élysées actuellement aux prises avec de si graves -difficultés. - -J'omets exprès d'autres «attractions», qui s'ajouteraient à cette liste -si ceci était plus qu'un résumé. J'écris: «attractions», ce mot -désignant d'ordinaire, curiosités, _phénomènes_ des Magic-Cities; parce -qu'hélas! si quelques-uns prennent au sérieux l'oeuvre de l'artiste, le -public auquel les artistes sont, bon gré mal gré, contraints de -s'adresser, semble confondre dans une même hâte dédaigneuse, avec les -baladins et les acrobates, tout homme qui crée. Si bien que tant de -peine, tant de labeur, de talent, d'ingéniosité, de foi, le produit d'un -long travail obscur et silencieux, enfin voit le jour comme la bête qui -sort du toril, est mise tout à coup en présence d'une foule prête à huer -son premier faux pas. Le créateur reste dans la coulisse, collant son -oreille aux portants, à attendre ce que déclareront ses juges, ceux -auxquels il n'a souvent pas songé jusqu'à la minute solennelle, et -pourtant de si peu de conséquence, où il va jouir de l'illusion du -triomphe, ou se désespérer d'une défaite. - -D'un côté de la scène, les conversations futiles vont leur train, entre -gens engourdis par un trop bon repas. Pour occuper deux heures de -demi-sommeil, ils écouteront les bribes d'une pièce, quelques notes de -musique, dix à peine sur cent d'entre eux sachant même le nom de -l'auteur. Dans la salle aussi, ce sont les confrères et les critiques, -un peu plus informés que le public payant, mais plus prévenus pour ou -contre la victime invisible et solitaire, prêts à ouvrir les écluses à -leur bile, ou, pire, au sirop de leurs louanges. Derrière le rideau, les -mêmes jalousies, les mêmes haines; mais aussi l'éternelle candeur du -jeune ou vieux débutant de ce soir, auteur ou interprète pour qui cette -heure est «historique», où le monde ne s'occupe, croit-il, que de lui. -Au néophyte ou au vieil auteur, n'essayez point de parler raison, -ceux-ci ne semblent s'apercevoir de la présence de leur prochain qu'à la -minute des applaudissements ou des sifflets. Puvis de Chavannes manquait -mourir à chaque vernissage d'un Salon où il exposait. Meilhac partait -pour Saint-Germain, les soirs de première. - -L'expérience nous conseille de ne jamais exhiber, ou de garder devers -nous, aussi longtemps que possible, le fruit de notre cerveau; malgré ce -que M. Degas enseigne à ses disciples de belle mais inapplicable morale, -l'_oeuvre_, même quand nous affectons d'ignorer le public, lui est -destinée. Bien rares, nous le savons, ceux-là qui créent par ordre d'un -démon intérieur. S'il est des maniaques prêts à brûler, après l'avoir -achevée, l'oeuvre de toute une existence, l'homme normal s'exprime pour -forcer l'attention de ses contemporains, gagner son pain quotidien, des -loisirs, ou ces couronnes de lauriers par quoi l'on nous distingua dès -l'école et que nous tiendrons toujours pour désirables, puisqu'elles -nous confèrent une suprématie que chacun, de bas en haut de l'échelle -sociale, convoite à sa façon. - -Artistes, auteurs et public, de par la force des choses, nous avons -entre nous des rapports nécessaires, si pénibles qu'ils soient devenus. -Les uns et les autres s'entr'influencent, à travers la rampe de feu qui -les sépare. Bien plus: tout le monde envahit la scène, veut mettre la -main à la pâte, pour le moins conseiller, en une dangereuse promiscuité -d'amateurs, d'interprètes professionnels ou mondains, d'auteurs qu'à -peine distingue un talent (il court les rues), et à quoi vous -préféreriez la gaucherie. - -Le consommateur d'art serait aussi curieux à étudier que le fournisseur -de nos plaisirs intellectuels. Qu'est le public parisien? et a-t-il une -opinion? Chaque catégorie d'artistes a le sien, petit ou grand, jusqu'au -jour où, la gloire venue, mais on ne sait d'où ni comme, le nom -prestigieux se répand, compte par lui-même et à part de l'oeuvre. Mais -c'est là une période de _statu quo_, de quasi-mort. Dans la foule qui -nous lit, écoute et regarde nos ouvrages, deux catégories: le «gros -public» et la minorité, les gens de goût. Et c'est la minorité d'où se -propagent des sortes d'ondes mystérieuses, tantôt rencontrant des -obstacles, puis allant plus loin, souvent arrêtées avant d'atteindre ces -masses occultes, anonymes, qui reçoivent le choc tout en ignorant qu'il -vient d'une élite qui ne se démasquera que beaucoup plus tard. Elle a -tiré la ficelle des marionnettes. - -Un auteur illustre et fêté, à qui je parlais un jour d'André Gide, -s'impatientait:--«Vos génies sont toujours des inconnus!» L'influence -actuelle d'André Gide sur la jeunesse, mon Académicien ne la nierait -plus, mais mon Académicien est mort et ses livres sont oubliés.--Peu de -gens éprouvent le besoin de comprendre, d'aller au fond des choses; peu -s'y intéressent, sentent, savent voir par eux-mêmes, mais ils enragent -si nous le leur disons. Il leur faut des directeurs de conscience, un -Baudelaire, «aux idées abondantes, coordonnées et systématiques». - -De Henri de Régnier, cette belle page: «Le poète, pensait-il, ne doit -rien ignorer de la nature du beau, ni des façons de le reproduire. Sa -compétence esthétique doit être universelle. De là, chez l'auteur des -_Fleurs du Mal_, un sens critique expert et suraigu et cette curiosité -intellectuelle qu'il appliquait simultanément à l'art et à la vie... -rien ne lui était indifférent à cause du rythme qui est dans tout. Il -jugeait un usage comme un tableau, une foule comme un paysage, un esprit -comme un cristal, car la pensée a ses réfractions. La connaissance des -formes l'induisait à celle des sentiments.» - -Aussi bien Baudelaire ne se trompe pas. Il humait de loin l'âcre odeur -du chef-d'oeuvre, comme le marin s'approchant de la Corse, d'où, -raconte-t-on, il émane un secret parfum, comparable à nul autre. A -chaque époque, il y eut _un goût_; aujourd'hui, il y a _des modes_; mais -au-dessus d'elles est le _bon goût_. Si dans la discussion vous -prononcez ce mot-là, quelqu'un prendra l'air blessé, vous interrompra: -«j'ai le mien, vous avez le vôtre. Quel est _le bon_?»--Ne jouons pas -sur ce mot, brandon de discorde. Oui, le goût existe. Il n'y en a qu'un -seul en art; contrairement à l'animal qui ne préfère pas une fleur à un -os, l'homme inventa le goût qui comporte un maximum de perfection. Quel -en est le critérium? Il nous semble que c'est l'approbation fraternelle -d'une élite--la véritable--autour d'une même oeuvre, sans souci des -différences de cénacles et de la colère du public. L'avenir et -l'histoire ratifient toujours cet infaillible choix. - -On ne «juge» pas une fois, par hasard; pour qu'un jugement ait du poids, -il faut qu'il fasse partie d'un ensemble, d'un système. Sans nier le -danger des opinions du professionnel, je tiens du moins qu'il a ses -raisons à donner, des parti-pris souvent insupportables, des passions -exagérées comme ses dédains; mais les artistes et leur entourage -_éprouvent des sensations_ et peuvent vibrer parfois à la première -rencontre d'une oeuvre nouvelle. Tout vaut mieux que d'indolents et de -trop légers oisifs, qui nous disent: à vous seuls, qui conçûtes, à vous -qui interprétez le soi-disant chef-d'oeuvre, incombent la peine et la -responsabilité; à nous, le plaisir de déguster et, ayant payé, si nous -ne sommes pas contents, le droit de le dire très haut! - -L'enthousiasme ou le dénigrement ordonnés par la mode sont aussi -irritants et moins excusables que la crédulité de celui qui, ne -comprenant pas, s'écrie: «On se moque de moi!»; donc l'innocent, le -crédule abonné des opéras, l'habitué des ouvertures officielles -d'expositions, croit possible qu'un artiste, de parti pris, lui fasse -une mauvaise farce, sans réfléchir que cet artiste serait la première -dupe d'un aussi niais calcul. - - * - - * * - -Peu d'artistes s'asseyent à leur bureau, ou devant un chevalet, sans -imaginer leur oeuvre allant déjà porter son message à la foule. Voilà -qui, dans une certaine mesure, serait légitime, si cette foule était de -même race, sinon de même éducation, que l'artiste. - -Une voix qui, peut-être, éveillerait l'écho au bout du jardin, nous -ambitionnons qu'elle s'enfle et résonne jusqu'aux confins du monde, que -toutes les nations nous entendent, et notre voix se brise dans cet -exercice de ventriloque. La France donne encore le ton; de partout on -continue d'affluer vers Paris, vers ce que nous produisons, ou pour nous -demander d'approuver le bagage cosmopolite. Notre sort est de produire -et de juger les autres, de consacrer les réputations étrangères, de tout -voir et de garder notre marque de fabrique, notre personnalité... tout -de même. - -M. Serge de Diaghilew, un des hommes les plus cosmopolites que j'ai -rencontrés, m'avouait son dépit, comme il croyait s'apercevoir d'une -«certaine résistance», pour ne pas dire mauvaise volonté, chez les -Parisiens, qui, depuis dix ans bientôt, applaudissent à ses successifs -apports d'art russe. Je lui demandai: «--Pourquoi ne vous passez-vous -pas de nos suffrages, au moins pour quelque temps, vous que l'on désire -et appelle partout à la fois, et qui vous plaignez d'une tendance -réactionnaire en France?--C'est que, me répondit-il, nous ne travaillons -que pour vous. Vous êtes trente personnes à Paris, les juges seuls -capables de me délivrer un passeport. Tant que vous ne me l'avez pas -donné, je suis inquiet. Un Gluck, un Chopin, il y a longtemps de cela, -sentirent pareillement. Wagner aussi, mais il ne vous pardonna jamais -l'aventure de _Tannhäuser_!» - -Les propos de M. de Diaghilew, je les rapporte parce qu'ils expriment le -sentiment d'un étranger remarquable. Il allait bientôt constater -l'attitude indécente du public, vis-à-vis du _Sacre du Printemps_, -première oeuvre vraiment forte, décisive, d'un jeune Russe, et qui fit -présumer ce public d'une décadence, mais aussi... quel triomphe dans -tous les milieux qui comptent selon l'impresario! Nous sommes à la -fin de quelque chose; peut-être de cette longue période de -l'impressionnisme, que nous avons créé? Prenons le mot dans son sens le -plus étendu, car, réservé à la peinture, il y a une quarantaine -d'années, l'impressionnisme a envahi toutes les branches de l'art. Nous -en sommes maintenant saturés, et quoique nous ajoutions les préfixes, -_néo_, _post_, c'est toujours d'une esthétique qu'il s'agit, où la -raison, la pensée ont moins de part que les sens. La pensée, de même que -la main de l'artiste, s'est mise à trembler comme ces globules qui -s'élèvent du sol sous l'action de la chaleur, et que nous voyons monter, -se perdre dans l'air, par certains midis de plein été. - -Nombre de productions exquises durent tout leur charme au désordre de -l'exécution, à une phrase inachevée, par crainte de platitude ou de -vulgarité; nous sommes trop redevables à l'impressionnisme de délicates -jouissances pour entamer son procès, mais il nous déshabitua de l'effort -des longues périodes, il nous rendit paresseux. - -Aussi bien, l'impressionnisme est à court de ressources; à sa place nous -attendons qu'on mette autre chose. Nous demandons des oeuvres, mais on -ne nous propose encore que des théories, promettant un retour à des -formes classiques. Certains artistes, gonflés de sensualité, s'infligent -de sévères règles de composition, préférent se guinder au risque de se -dessécher. Les autres se déboutonnent et montrent une fausse parure, un -vulgaire clinquant[11]. - - [11] En relisant ces lignes (janvier 1920), je m'aperçois que M. André - Lhote eut des prédécesseurs avant la guerre. - -Qui dira tout ce qu'il faut être ou ne pas être aujourd'hui, pour -mériter le nom d'artiste dans certains milieux? Je ne sais qui -fréquenter. Vous sentez-vous à l'aise hors de votre atelier ou de votre -cabinet? J'aimerais à causer avec des confrères, mais nous ne nous -entendons pas; alors quoi? Féliciter cette dame de sa jolie toilette ou -de son thé? Mais elle veut causer d'Art. Attention! vous allez, madame, -perdre le meilleur de vos attraits et nous ne nous comprendrons pas non -plus. A la minute où je suis entré chez vous, vous vous êtes mise à -penser aux choses que j'ai laissées chez moi. J'y ai consacré ma vie, et -elles ne sont pour vous qu'un aimable passe-temps. Je sens que vous -préparez une danse, un livre ou peut-être une fresque... - - * - - * * - -Le véritable intérêt de l'esprit humain s'est peut-être éloigné de -l'Art. L'homme, tout occupé à la conquête des airs, regarderait-il -ailleurs? Nos enfants préfèrent une dynamo ou un semblant de télégraphie -sans fil, aux plus alléchantes images. On en vient à se demander s'ils -sauront, plus tard, regarder un tableau ou un paysage, réciter un poème. - -Impossible, pourtant, de ne pas constater un redoublement d'énergie chez -les artistes, peut-être à la façon des jeunes malades si pleins de hâte -et de fièvre, parce qu'ils sentent leurs jours comptés. - -Je nous croirais plutôt parvenus à la phase extrême d'un long -développement intellectuel; notre sensibilité se modifie dans des -conditions compliquées par nos trop nombreuses connaissances, par la -désastreuse information mondiale, qui nous internationalise et nous -dissémine. Dans l'avenir, la France restera-t-elle encore à la tête du -mouvement? Va-t-elle présenter au monde étonné une magnifique fleur -nouvelle, double, le résultat d'un nombre infini de croisements et de -sélections? Le vent nous apportera-t-il de l'Est des graines qui, -tombant sur un sol différent, donnent une floraison sans analogie avec -les plantes d'où elles furent soufflées dans les airs?... - -Paris est devenu une vaste gare centrale. Nous ne sommes que tolérés -chez nous, quoiqu'on nous prie, par habitude, de donner notre suprême -verdict. - - * - - * * - -Une autre cause de désarroi et de méprise, nous la trouverions dans les -rapports qui unissent, nous l'avons vu, les artistes au «monde». Les -vrais et les faux, pêle-mêle, sont appelés de leurs ateliers dans les -salons. Deux éléments, qui jamais n'eussent dû se mêler, on essaye de -les incorporer l'un à l'autre; en vain, l'artiste et le client étant -d'irréductibles ennemis. Le créateur est un solitaire, il épouvante par -ses hiéroglyphes. Alors même qu'il s'exprime sincèrement, ceux qui -l'écoutent se méprennent sur le sens de ses paroles. Quelquefois il est -à moitié compris, alors c'est la confusion. L'influence d'un artiste -d'exception, pourra être désastreuse. Mais l'éducation de l'oeil et de -l'oreille sera sans limite et je crois volontiers qu'un nouveau message -apporté par le génie d'un Rimbaud, d'un Mallarmé, d'un Cézanne, -renouvelle notre vision ou une langue. Néanmoins, l'oeuvre originale -d'un écrivain, d'un peintre ou d'un musicien est un _tout_. Ceux qu'elle -influence n'ont pas le droit de s'appuyer sur elle pour commander à -notre admiration. - -Agréables pour l'amour-propre d'un maître, les contrefaçons de sa -manière, son école, ses imitateurs de la première heure; mais, au moment -où il paraît, ses faiblesses et ses formes les plus extérieures servent -seules de modèle. - -Aujourd'hui, le succès et l'insuccès d'un ouvrage ont leur importance -sociale. Réjouissons-nous qu'il y ait encore une place réservée pour les -questions d'art. Mais la qualité de notre production, si différente de -tout ce qui précéda, imparfaite, nerveuse, fruste, ou visant trop «à -l'effet», n'est-elle pas comme l'incertitude de l'opinion, la -conséquence d'inéluctables conditions d'époque? Mercure est entré dans -la ronde des Muses. - -Le public se dépouille de ce qui est sa raison d'être, par vanité et -esprit d'imitation. Et il croit qu'il va s'amuser... car on ne veut plus -s'ennuyer, en compagnie de l'art.--Fort bien, sage parti! mais ce n'est -pas le moins comique du spectateur, calé dans sa stalle, que de temps à -autre, en de solennelles circonstances, il s'agite, tâte son -portefeuille, croie qu'on l'a volé! Alors, il s'agit le plus souvent -d'un chef-d'oeuvre. Le monsieur siffle, insulte. A ces représailles, on -ne peut opposer qu'un sourire. Ce serait, pour le convaincre, toute une -éducation à recommencer. - - * - - * * - - -LES RUSSES.--LE SACRE DU PRINTEMPS - -Une oeuvre, peut-être la plus audacieuse que nous ayons vue depuis -longtemps, fut jetée en pâture à un public composé de tous les éléments -auxquels nous venons de faire allusion, dans une salle où rien -d'étranger à la scène n'aurait dû troubler le spectateur, dont -l'attitude fut curieuse à observer, en face des plus récentes formes de -l'art du décor, de la danse et de la symphonie. Paris n'avait à offrir -pour de tels spectacles que de vieux locaux, tout au plus convenables -pour des reprises et du vieux neuf. Des hommes hardis se sont réunis -pour doter un quartier, où l'on se rendait jusqu'alors pour jouir de la -fraîcheur du soir dans les cafés-concerts, d'un théâtre à la fois -luxueux et sévère d'aspect, dédié à la Musique, à la Poésie, au Drame et -à la Comédie. La danse y serait honorée au même titre que -l'architecture, la statuaire et la grande décoration murale. La genèse -de cette «subversive», de cette «folle entreprise», que n'avons-nous la -place ici de la raconter, ne fût-ce que pour mieux illustrer l'état de -l'opinion, les mille ruses des sociétés ennemies, les rivalités des -«cénacles», la résistance des institutions officielles, et la routine -d'un peuple dont le jugement a, comme nous le voyons, tant de prestige! - -Les échafaudages étaient encore dressés contre la façade, que l'on prit -parti. «C'est un Hammam; c'est un temple pour les Théosophes; c'est -munichois; c'est belge.» Certaines personnes se firent un point -d'honneur de déclarer, que jamais elles n'iraient dans cette salle-là. -Mais M. Maurice Denis nous convia à juger de sa noble et grave peinture, -déjà marouflée au plafond; les nombreux privilégiés admis sur le -chantier, saluèrent le jeune maître comme «le digne successeur de Puvis -de Chavannes». Il était «seul capable d'un tel ouvrage». Une placide -maturité succédait à une jeunesse «indépendante». L'auteur des plus -délicates improvisations, l'ex-néo-impressionniste, qui sut si bien -allier le rêve et le symbole à un très moderne sens de la vie, -s'attestait, du coup, «assagi», certains ont dit: «académique». - -Alors, les ennemis du nouveau théâtre, déjà mis en mauvaise humeur par -les bas-reliefs de la façade, sculptures trop conventionnellement -archaïques de M. Bourdelle, se calmèrent au cours de ces visites -propitiatoires. D'autre part, les cénacles des _avancés_ retiraient leur -confiance à l'initiateur. Il arrivait à M. Denis l'aventure habituelle -des artistes qui eurent de bonne heure un succès d'audace, puis se -calment. M. Vuillard n'avait décoré, de façon d'ailleurs délicieuse, que -le foyer du «petit théâtre de comédie»; de timides concessions à -l'ex-impressionnisme, dans des coins obscurs de l'édifice, étaient comme -des fiches de consolation pour les retardataires de l'école où M. -Maurice Denis fit ses premières fredaines, nos quotidiennes délices -d'antan. On commença de regretter l'ancien opéra de Charles Garnier, le -blanc, le rouge et l'or, les girandoles, l'aspect «chaud» de théâtres -poussiéreux et franchement combustibles. On retourna voir le plafond de -Lenepveu à l'Académie Nationale de Musique, les mièvres muses de Paul -Baudry, depuis des âges oubliés. Le théâtre des Champs-Élysées fut -immédiatement décrété intermédiaire entre les théâtres réguliers et les -«scènes d'à côté»[12]. - - [12] L'ancien théâtre libre, le théâtre de l'OEuvre, le théâtre des - Arts de M. Rouché, le théâtre du Vieux-Colombier. - -C'est justement cela que devait être l'entreprise! Elle faisait appel à -ces amateurs mixtes et sérieux, qui souhaitent un retour vers un art -plus sage, plus traditionnel. M. Denis est leur peintre, M. Vincent -d'Indy leur musicien. Il est bon que la _Pénélope_ de M. Gabriel Fauré, -le doyen de nos maîtres compositeurs, ait servi de premier programme à -la «Grande Saison»; elle lui a donné une signification très «noble». -Mais le péril était que le théâtre des Champs-Élysées ne pût compter que -sur la seule clientèle des lecteurs fidèles des jeunes revues, des -mélomanes entraînés, de ces amateurs qui visitent toutes les -expositions, possèdent au moins quelques notions et le respect de -certains noms. Ceux-ci montent, en effet, aux galeries supérieures, et -il fallut remplir les loges de diamants et de perles, rendre luxueuses -des représentations «de gala» et compter sur le snobisme de puissants -mécènes. _Le Barbier de Séville_, _Freischütz_, _la Passion_ de Bach -allaient alterner sur l'affiche avec un nouveau et terrible -chef-d'oeuvre: _le Sacre du Printemps_. - -Nous proposant d'étudier les rapports du public et des artistes -d'aujourd'hui, nous avons pensé que l'entreprise du théâtre des -Champs-Élysées (puisque la forme dramatique est la plus populaire, la -plus accessible à la masse) devrait nous y aider. - -Dès le vestibule, une tendance s'y avoue, un parti pris. La simplicité -des lignes, le marbre uni, des panneaux archaïques de M. Bourdelle, -représentant des mythes et des théogonies, tout concorde à créer une -atmosphère de recueillement. On a tenu à ce que cet édifice nous mît en -disposition--par sa sobriété, élégante mais un peu froide--de mieux -suivre des représentations d'art, sorte de «Bühnenfestspiele» comme -Wagner les voulut à Bayreuth. Peut-être, pensions-nous, pourrait-on -réussir ici ce qu'on dit impossible à l'Opéra? Cette organisation serait -le contre-pied des entreprises subventionnées et des théâtres des -boulevards; nous voulions à la fois jouer du classique et accueillir les -audaces modernes; une galerie d'exposition, sous le même toit, servirait -d'annexe et de prolongement à celles des Durand-Ruel, des Bernheim, des -Druet, où la lutte fut déclarée contre l'Académisme et la «convention». -Les gros succès d'«auteurs favoris de la foule» n'y seraient pas enviés. - -Il serait puéril de soutenir qu'une oeuvre de génie ne s'adresse pas à -la foule, témoin nos chefs-d'oeuvre du répertoire, même ceux qu'on -discuta à leur origine. Wagner, qui eut sans cesse pour objectif de -parler à toute la Germanie, écrivit des poèmes nationaux, aujourd'hui -patrimoine de l'univers entier. Mais combien d'années s'écoulent avant -qu'un tel révolutionnaire passe, des ténèbres de ses premières luttes, à -la pleine lumière de la gloire mondiale? Aussi bien le cas d'un Wagner, -pour être le plus illustre, déborde les limites ordinaires de l'esprit -humain et n'est pas concluant. Nos directeurs de théâtre n'ont pas à -choisir entre des astres de pareille grandeur. - -Le nombre des ouvrages courants, de «belle tenue» et de solide valeur, -reste infime, et l'on regrette, chaque fois qu'est publié le programme -d'une saison théâtrale, de s'avouer à soi-même: Je resterai souvent chez -moi!--Si nous confessons ainsi notre découragement, nous provoquons la -pitié des gens qui ne demandent qu'à s'amuser, ou plus modestement -encore, à ne pas s'ennuyer pendant trois heures de suite. Ceux-là ont -leur goût aussi, et qui fait recette. - -Le danger couru par les initiateurs du théâtre des Champs-Élysées tient -à ce qu'ils espérèrent pouvoir faire «communier dans l'art» ceux qui -vont au spectacle pour s'exhiber ou prendre un plaisir anodin, et ceux -qui y vont pour s'exalter. Ils voulurent imposer aux premiers les -habitudes d'esprit des seconds. Il se peut qu'il y ait unisson, tout au -moins respect chez tous, à l'occasion d'un festival Bach, Beethoven, à -la reprise de vieux chefs-d'oeuvre que la bienséance et la bonne -éducation font un devoir, même à ceux qu'ils ennuient, d'écouter en -silence; _Parsifal_ sera reçu avec enthousiasme, même si quelques -wagnériens des premiers temps de Bayreuth en regrettent l'exportation... -en subissent l'ennui. - -Je surprendrais bien des lecteurs de la _Revue de Paris_, en leur -énumérant des artistes, inconnus d'eux et illustres dans des cénacles où -tel dramaturge, tel musicien, tel peintre, célèbres pour la foule, ne -comptèrent jamais, même avant que la gloire et l'Institut aient pu leur -susciter des jalousies et quoique nul ne conteste le remarquable talent -de ces personnages officiels. Il s'agit pour un artiste de créer, autour -de son nom, une atmosphère qui commence par sembler irrespirable à la -foule. De tout temps, il en fut d'ailleurs ainsi, mais la roue tourne -aujourd'hui avec une telle vitesse, que les plus encensés d'hier doivent -envisager avec philosophie les retours de l'opinion. Aussi, un autre -malentendu gêne la discussion, dès que vous essayez de faire une liste -de ce que vous croyez être d'«incontestables chefs-d'oeuvre»; et encore, -parmi ceux-ci, y en a-t-il qui se démodent assez vite, pour ensuite -reprendre leur valeur réelle. - -«Le gros public» ne sait pas encore qu'il faille admirer les génies -chers aux «cénacles» et l'ennui demeurera ce que personne ne tolère, -même par snobisme, pendant le temps, qui peut paraître si long, d'une -représentation. - -Il y eut dès le début de cette première saison et il y aura encore--si -l'entreprise ressuscite--des soirées de bataille indécise ou de malaise. -Les ouvrages étrangers, qui furent le principal attrait du théâtre des -Champs-Élysées, sont sans appas pour une notable portion des auditeurs, -puisque les incomparables spectacles de _Boris Godounow_ et de -_Kovanchina_, défendus par un interprète comme M. Chaliapine, ne -remportèrent pas les triomphes prévus par les bailleurs de fonds. - -Un fait inquiétant pour l'École française, de plus en plus engagée dans -ses espoirs et ses promesses d'une renaissance classique et nationale, -c'est l'arrivée des Russes qui, d'un coup de baguette magique, ont une -fois de plus animé, fait vivre un nouveau théâtre et prouvé par une -oeuvre audacieuse, d'une saveur âpre, d'une puissance déconcertante, les -dangers du fâcheux individualisme où nous nous égarons. - -Le _Sacre du Printemps_ marquera une date dans l'histoire de l'art -contemporain, peut-être dans l'Histoire.--Deux actes seulement; un -ballet (mais est-il bien équitable d'appeler ballet ce tableau -chorégraphique, cette production à peine classable, cette étrange et -grave chose?) oui, un court divertissement, comme on disait jadis à -l'Opéra, mais quasi religieux; est-ce là ce que nous retiendrons de -l'année 1913, quand la mémoire aura déjà confondu le reste de la -meilleure contribution française avec celle des années précédentes? - -J'ai hésité longtemps, avant d'oser prendre le _Sacre du Printemps_ -comme principal objet de ces notes. C'est après mûre réflexion que je me -suis convaincu de l'importance de ces soirées tumultueuses où, enfin, -nous avions de quoi nous passionner et un prétexte pour prendre -position. Pendant ces quarante minutes, le public et les artistes se -montrèrent à l'observateur dans la nudité de leur plus intime nature. La -salle nouvelle, telle que nous l'avons décrite, ajoutait encore au sens -du «phénomène.» Il y a des heures où nous déposons, malgré nous, -l'uniforme que d'anciennes habitudes nous imposent et que de fortes -émotions, seules, obligent à rejeter. - -C'est un beau spectacle, et trop rare dans une société lasse et -sceptique, que celui de la ferveur et de l'indignation spontanées. Tout -cela pour deux actes de danse et une partition de quatre-vingt-neuf -pages? Nous ne sommes plus au temps d'_Hernani_ et de _Tannhäuser_. Il y -a tendance à tout raccourcir: c'est ce que les Russes ont senti et ce à -quoi ils s'évertuent. Cherchez à côté et derrière le _Sacre du -Printemps_, apprenez à connaître des collaborateurs, presque impossibles -à y distinguer dans leur contribution personnelle, on dirait anonyme. Il -faut les avoir vus de près, pour que tombent les derniers scrupules -qu'on aurait à parler un peu longuement d'eux et de ce qu'ils viennent -d'accomplir. - -Un grand coup de vent a passé sur les steppes, qui, traversant l'Europe, -nous est soudain venu rafraîchir pour quelques instants, interrompant -notre sommeil aux rêves confus. Le réveil fut si brusque et la secousse -si brutale, qu'il nous fallut un peu de temps pour nous remettre -d'aplomb. Avions-nous pris nos dispositions, étions-nous en état de -comprendre? Certains croyaient y être, parmi les fervents de la musique -et de la chorégraphie slaves. - -1913 était la sixième saison russe. M. Serge de Diaghilew, -infatigablement, s'est dévoué à notre initiation, organisant des -expositions de peinture et d'art décoratif, louant le Châtelet ou -s'associant avec les directeurs de l'Opéra, pour y amener des -interprètes admirables d'admirables ouvrages. Nous connûmes Moussorgski -et son immortel _Boris Godounow_, Rimsky Korsakoff avec _Ivan le -terrible_ et son ballet de _Shéhérazade_, Glazounow, Borodine, enfin les -meilleurs des compositeurs d'hier et d'aujourd'hui, puisque d'Igor -Stravinsky sont _l'Oiseau de feu_, _Petrouchka_ et le _Sacre du -Printemps_: la phalange des génies russes, moins admirés chez eux que -l'anodin Tchaïkowski, ou qu'Antoine Rubinstein; les novateurs et les -révolutionnaires de la seconde moitié du XIXe siècle, grâce à M. de -Diaghilew, sont devenus nos intimes amis et nos maîtres. - -Un art plastique de la même saveur orientale et barbare, frère de la -mélodie religieuse ou populaire, fonds où puisèrent tous ensemble les -réformateurs de l'école musicale (lyrique et symphonique); des couleurs -vives, agencées avec un raffinement barbare, des formes primitives, une -simplification apparente des ressources de la décoration théâtrale; des -choeurs qui agissent comme la foule dans la rue et participent au drame; -des danseurs qui nous ont prouvé la décadence de notre corps de ballet -et l'indigence de notre fade chorégraphie: voilà, et nous sommes bien -forcés de le rappeler ici aux mémoires fragiles, voilà ce avec quoi, -depuis dix ans, les «saisons russes» ont refait l'éducation de nos sens. - -Je ne sais quelle influence étrangère a jamais marqué une telle -empreinte sur la production française. La littérature déjà, avec -Tolstoï, Dostoïewski, Tourgueneff, commença de détourner nos yeux des -images où ils se fixaient trop paresseusement; l'odeur de la terre, au -parfum aigre mais pur, s'est propagée jusqu'à nous; la vertu de -l'inspiration populaire et nationale ne pouvait qu'enrichir notre esprit -alerte et nous conseiller un examen de nous-mêmes. L'avenir nous dira le -profit que nous en aurons tiré, mais l'influence est désormais -impérieuse, une obsession. Ce n'est pas à nous, les premiers inoculés, -de dire si ce vaccin aura été salutaire, ou non. Ceux qui souhaitent le -retour à un art plus simple, plus naïf, plus général et moins -provisoire,--ce à quoi enfin visent les meilleurs d'entre nous--, les -Russes leur ont proposé des formes qu'il ne faudrait pas calquer, mais à -côté desquelles il y a un vaste territoire pour notre expansion. -Cependant, à l'heure où, par le costume de nos femmes et de nos enfants, -par l'ameublement, les magasins de nouveautés eux-mêmes ont répandu le -genre russe dans les classes les plus modestes, une lassitude, un -agacement chez les premiers adeptes commence à se déceler: c'est -l'agacement des admirations intempestives, qui amène de brusques et de -nerveuses réactions. Un tel a défendu telle chose: je ne puis donc -l'aimer. Tel est le mot d'ordre. - -Le théâtre des Champs-Élysées ouvrait ses feuilles de location pour son -premier trimestre, à un public blasé, enclin à l'ironie, démuni de -patience et qui se plaignait déjà, car il est versatile. Les programmes -affichés n'annonçaient guère que trois ou quatre ouvrages inédits, dont -plusieurs franco-russes ou russes francisés. Encore des ballets! Sans -les étoiles de naguère, sans le maître chorégraphe Michel Fokine; et cet -infatigable Nijinski allait encore une fois personnifier le _Spectre de -la Rose_ et le nègre gris de _Shéhérazade_! La patience du public était -à bout! On avait espéré enfin connaître à Paris les opéras de Richard -Strauss. Les gens se groupaient d'avance pour ou contre ce trop heureux -compositeur, le plus en vue des maîtres modernes, et, déjà, lui aussi, -suspect aux «délicats» par l'excès même de sa gloire et la facilité si -abondante de sa muse viennoise. Le théâtre des Champs-Élysées, très -pressé de raffermir ses assises et, à une heure éminemment française, de -prévenir le reproche d'être cosmopolite, remit à plus tard la production -du _Rosenkavalier_ et d'_Elektra_. En effet, c'est toujours à ces vagues -de l'opinion (ceci n'a, en général, rien de commun avec l'art) que sont -dues les lenteurs, les hésitations à monter un ouvrage, depuis des -années déjà, connu à Bruxelles ou en province, et souvent son abandon -complet. Un directeur parisien, courageusement, établit dans son cabinet -un programme inédit, croyant pouvoir compter sur la sympathie des -connaisseurs et sur l'argent des snobs: à la dernière heure, tout -s'écroule, car la mystérieuse «opinion publique» a fait son oeuvre. -Comme l'art de Strauss était suspect aux fidèles de la Schola, il fallut -compter sur l'aide de nos amis les Russes, pour faire accourir le public -cosmopolite. - -Des musiciens scrupuleux ont critiqué l'adaptation chorégraphique de -musiques telles que le _Carnaval_ de Schumann, l'_Invitation à la Valse_ -de Weber, _Thamar_, _Shéhérazade_. La réussite de ces audacieuses -transcriptions ne calma pas la susceptibilité des puristes. M. de -Diaghilew s'ingénia à commander des partitions originales à MM. Debussy, -Florent Schmitt et Ravel. Nous eûmes le charmant _Daphnis et Chloé_ et -la _Tragédie de Salomé_. Autant aux _Nocturnes_ de Debussy (danse de -mademoiselle Loïe Fuller, l'implacable doyenne), qu'à la _Péri_ de P. -Dukas (danse de mademoiselle Trouhanowa, décors de M. Piot), les -«avant-gardes» grognèrent. L'ancien ballet à «ensembles» les laissait -indifférents. Enfin furent annoncés _Jeux_, première collaboration de -MM. Debussy et Nijinski. Les poitrines haletèrent, les grandes batailles -allaient être livrées. _Jeux_ et le _Sacre du Printemps_ furent les -morceaux de résistance de la saison 1913. - - * - - * * - -Nous ne croyons pas superflu de parler longuement de l'étrange et -complexe petit groupe d'artistes, appelé chez nous «les Russes», qui, -sous l'inspiration et la conduite de Serge de Diaghilew, se sont imposés -peu à peu, à Paris d'abord, puis au monde entier. Les personnes qui -vécurent à Saint-Pétersbourg, les mondains, les diplomates, ont pitié de -notre admiration pour cette poignée de créateurs et d'interprètes: «Si -vous saviez ce qu'on fait là-bas, si vous étiez allés à l'Opéra, si vous -connaissiez les théâtres impériaux et leurs troupes, vous comprendriez -qu'on vous trompe; on vous donne, chez vous, ce dont la Russie ne -voudrait pas.» De même ignorent-ils que nos expositions françaises, -organisées par de vrais connaisseurs et pleines de Degas, de Manet, de -Renoir et de Cézanne, représentent, plus que les Salons officiels, la -force créatrice des Français. - -La nouveauté et la force de «nos Russes» viennent d'une collaboration à -peu près égale et sans précédent, de toutes les branches de l'art; c'est -une fusion presque paradoxale d'énergies associées, d'hommes qui -s'effacent l'un derrière l'autre, nul ne passant jamais devant son -voisin pour parader. M. Serge de Diaghilew pousse à un tel point sa -méfiance pour l'étoile et l'artiste vedette, que nous le vîmes -successivement renoncer à Pavlova, à Fokine, aujourd'hui même, à -Nijinski. Ces artistes, aussi désintéressés qu'enthousiastes, amoureux -de la beauté, jusqu'à hier vivaient comme une confrérie, un peu à la -manière du _Preraphaelite Brotherhood_ de Millais et de D. G. Rossetti; -ce furent des musiciens, des littérateurs, des peintres, des poètes, des -historiens archéologues ou des esthéticiens même, comme monsieur -Roerich, ou l'inventif et trop modeste Alexandre Benois, à qui nous -devons cette merveille, _Petrouchka_: Alexandre Benois est un historien -d'art et un critique de grande réputation. Il publia des albums -d'estampes en couleurs, aussi piquantes que l'histoire de Frédéric le -Grand par Adolf von Menzel. Je ne puis citer tous les noms de ces -Russes, passionnés pour le génie de leur race, fervents des coutumes -anciennes de leur nation. Ils rencontrèrent, pour les réunir en -faisceau, un Mécène, alors adolescent plein d'exubérance; M. Serge de -Diaghilew, grâce à sa position en vue dans la société pétersbourgeoise, -mit en relation les plus extrêmes du groupe avec des personnages de la -Cour; mais cette confrérie qui, depuis dix ans, s'est tant mêlée à nous -(certains même se mirent à voyager plus qu'ils ne l'auraient souhaité et -se retirèrent), cette confrérie est demeurée essentiellement russe, -fidèle à son cher vieux Pétersbourg; l'hiver, elle se retrouve aux -ateliers d'où elle est partie pour la diffusion de ses idées. - -J'ai fait la connaissance, il y a tantôt vingt ans, de M. Serge de -Diaghilew. Je devais très souvent le rencontrer par la suite, et n'ai -jamais cessé de suivre le développement de sa vive intelligence, si -sûre, et à l'abri des fautes de goût. S'il n'a signé aucun ouvrage, -c'est lui, le _deus ex machina_, le «professeur d'énergie», la volonté, -qui donne corps aux conceptions des autres. Il tire le meilleur de -chacun. Impresario fortuit et étonné, cet être féroce et redoutable -diffère d'un entrepreneur de tournées, comme Vaslaw Nijinski est autre -qu'un maître de ballet ou qu'un danseur ordinaire. - -Je viens d'écrire le nom du principal interprète; vous êtes-vous demandé -pourquoi ce petit Slave, ancien élève de l'École Impériale, simple -danseur, célèbre sans doute comme Vestris ne le fut pas, vous le sentez, -même si vous ne l'avez vu que bondissant sur des tréteaux, porter en -lui, avec l'élasticité et la grâce, l'Art souverain?... Cela intrigue, -cela irrite presque, on ne sait comment le qualifier. - -Nijinski se promène dans les Musées, est cultivé d'une façon singulière, -car il fut, dès son adolescence, découvert par des hommes-devins. Des -paroles de lui, telles qu'elles nous sont traduites, révèlent un sens de -la beauté, une grande fraîcheur enfantine de sensations, la disposition -aux longues rêveries des paysans de chez lui. Issu d'une ancienne -famille de chorégraphes polonais, dont il reçut son impeccable -technique, il grappilla des connaissances peut-être mal coordonnées, -mais excitantes, qui se greffèrent sur un tempérament renfermé, inquiet. - -L'an dernier, j'étais encore dans ma chambre d'hôtel, un matin de juin à -Londres, quand on m'appela au téléphone. Diaghilew me priait de venir -immédiatement et de lui consacrer ce jour. Debussy attendait, impatient, -pour en écrire la partition, qu'on lui envoyât par la poste du soir, un -libretto; ce divertissement moderne, _Jeux_, avait déjà beaucoup -préoccupé le compositeur et le danseur. Je me rendis au restaurant où -nous devions travailler avec Diaghilew, Nijinski et Léon Bakst. Pénible -et lourde séance à laquelle j'assistai comme scribe, tâchant de mettre -sur le papier les quelques lignes indicatrices de l'action. Après avoir -gémi, m'être défendu contre une besogne dont le sens m'échappait, dont -les détails, le vague, les lenteurs de la dictée m'effrayaient aussi, je -sortis de cette séance rempli d'admiration pour la foi religieuse de mes -bizarres collaborateurs. Le travail faisait de ces diables-là des -enfants studieux et graves. Qu'allait tirer de ce canevas si primitif, -si pauvre et si ambitieux à la fois, ce Debussy qui toujours fut -exigeant pour ses poèmes? Nijinski, autour de notre table de déjeuner, -avait esquissé des gestes anguleux. Il semblait faire des propositions -bien vite mises de côté par ses camarades, comme irréalisables, -imaginait des choses un peu puériles, des «anticipations» à la Wells, le -passage d'un aéroplane sur la scène, des costumes de tennis pour 1920. -Je crus, ce jour-là, que Nijinski était fou. Ils m'effrayaient, ces -maniaques, si remplis, cependant, de conviction. On rédigea; le -manuscrit fut expédié dès le soir et je n'entendis plus parler de _Jeux_ -avant l'hiver. Toutefois, j'appris qu'en automne, à Venise, ce frêle -libretto, approuvé du musicien, déjà mis en musique, n'avait cessé -d'être discuté, remanié, allongé, puis raccourci, dans d'autres -interminables conversations. Nijinski, je le craignais, trop -enthousiaste des peintures de nos cubistes, confondues dans sa tête avec -l'art des vases grecs et des Primitifs, ne rêvait à rien moins que la -suppression du ballet. Il dédaignait ce que nous appelons _ballet_, les -étoiles, les nombreux coryphées, les ensembles. «Il faut arrêter court -ce qui a trop duré; la vie, aujourd'hui, est plus hâtive qu'elle ne le -fut jamais. Il ne s'agit pas d'être d'aujourd'hui, il faut être de -demain, et devancer l'avenir...» Ces lambeaux de phrases me revinrent -ensuite à la mémoire. A Londres, elles m'avaient paru trahir une -inquiétude d'autant moins légitime, que j'avais laissé Nijinski fier -encore, et, je le croyais, satisfait de son bas-relief antique, -l'_Après-midi d'un Faune_, un chef-d'oeuvre d'invention. - -Le tumulte, les méandres chorégraphiques, l'endiablé mouvement, les -rythmes orientaux auxquels Michel Fokine nous habitua, et qui sont pour -nous le «ballet russe», il devenait trop certain que Diaghilew, Bakst et -leurs adeptes, en étaient las, avant nous-mêmes. Fokine, d'ici rejeté, -appelé par l'Amérique, c'était le jeune fou qui allait se substituer à -son maître. Quel «futurisme» russe allait donc, en 1913, sévir dans la -nouvelle salle des Champs-Élysées? - -Nous le savons maintenant. - -Notre déception de la première heure fut cruelle, mais la désillusion et -la peine ressenties à la répétition générale de _Jeux_, nous allions -bientôt nous les expliquer et nous regrettâmes, après le _Sacre du -Printemps_, de n'avoir, en _Jeux_, prévu l'une de ces ébauches ratées, -où les créateurs de demain se cherchent, s'entraînent. A la répétition -générale, l'effet fut nul. La scène parut vide; le fameux danseur -semblait s'oublier lui-même, et Nijinski paraissait dans l'action comme -un sculpteur contemplant des figures qu'il tâcherait en vain d'animer. -La charmante Karsavina n'avait aucune occasion d'arrondir ses grâces; sa -belle partenaire, mademoiselle Schollar, s'était enlaidie, et trois -grêles acolytes, assez falots, manquaient à remplir le vaste cadre, un -paysage cru, d'un vert pénible, la dernière venue des maquettes de M. -Bakst.--Stupeur des amis! On faillit ne point donner la représentation. -Le musicien, le directeur étaient atterrés. Mais M. Serge de Diaghilew -se lève et déclare que «_la fontaine_» (sans doute une des dispositions -linéaires des trois danseurs?) est «un chef-d'oeuvre de la plastique» et -que nous n'y avons rien compris. Devant pareille assurance, on est -ébranlé. - -Nous pensons, comme M. Henri Ghéon, qu'aujourd'hui l'erreur de _Jeux_ ne -tient pas tant au style volontaire des attitudes et des bonds, qu'à leur -inadaptation au modernisme, non seulement de la musique, mais du cadre -aussi et du sujet; les «Jeux» semblent être tracés sur une épure; ils se -coupent à angles vifs; l'abstraction, plus que le sentiment, les mène; -Nijinski les applique encore à une matière neutre; ici le chorégraphe -nous donne, avant son art, les «préconceptions» de son art; ce qui -l'intéresse le moins, c'est le sujet, là justement où résidait la force -poétique de l'art de Michel Fokine. Mais qu'il rencontre un thème dont -il puisse épouser la grandeur et qui s'accorde à ses recherches, et il -conçoit le _Sacre du Printemps_. Considérons _Jeux_ comme des exercices -et montrons-leur quelque indulgence en songeant à ce qu'ils nous ont -préparé. - -Les musiciens ne comprirent pas que Claude Debussy eût toléré cette -interprétation de sa musique. Les gens du monde, les abonnés, trouvèrent -cela «assez joli» ou même «frais», selon leur entourage, ou «hideux» et -«impertinent». Le fameux «tolle» de la prude presse parisienne, à propos -de l'_Après-midi d'un Faune_, les prétendues indécences que des coureurs -de music-halls et de revues de fin d'année découvrirent et signalèrent -dans cette admirable scène antique, on en voulait, à tout prix, -l'équivalent, sinon l'aggravation, dans _Jeux_. - - * - - * * - -Il faut se placer d'une façon nouvelle en face d'un art neuf, qui veut -s'élever, se purifier, peut-être aller trop loin dans le symbole. Je ne -sais encore si l'on n'abuse pas de la «stylisation», si l'on peut -schématiser chorégraphiquement la Jeunesse, l'Effervescence, l'Émoi du -Plaisir juvénile, la Terreur panique causée par les forces de la nature. -Si Diaghilew était le prophète de l'avant-garde, nous comptions sur lui -pour nous découvrir le bel Avenir. Or, tout à coup, nous nous sommes mis -à douter de lui et avons ri de sa foi en Nijinski, _auteur_; cependant -l'on pourrait établir des rapprochements entre l'esthétique de cet -_auteur_ et les danses habituelles de l'Opéra... - -Chacune de celles-ci était un signe convenu, un symbole où Stéphane -Mallarmé se plaisait. Pour Nijinski, «l'expression schématique de l'état -d'âme» se substitue aux turbulences académiques et conventionnelles; de -même, pour le néo-impressionniste Henri Matisse, une géométrie des -taches tient lieu de l'équilibre secret des «valeurs» et des rapports de -tons. - -Encore une fois, dans l'art moderne, il y a un désir presque universel -de retour aux formes simplifiées des primitifs, même des Barbares.--Si -je voulais décrire _Jeux_ ou le _Sacre du Printemps_, ce serait comme de -la statuaire. - -Ce qu'un sculpteur comme Maillol réalise avec l'argile, Nijinski l'a -peut-être entrevu, peut-être accompli dans le vif. - -Selon M. Henri Bergson, l'une des plus fréquentes causes du rire, c'est -le cas où un de nos semblables, devant nous, rompant l'harmonie du -corps, par accident, par infirmité, prend l'aspect d'un automate, semble -perdre contrôle sur lui-même. _Jeux_ et encore davantage le _Sacre_, -déclenchèrent un rire irrépressible chez les spectateurs, ou les -blessèrent comme une offense, comme la peinture des cubistes... - -Sur l'affiche, il nous est donné trois noms d'auteurs pour le _Sacre du -Printemps_: Roerich, Nijinski et le génial musicien, Igor Stravinsky. M. -Henri Ghéon se demande: «Qui a fait cela?» - -«Cette question préliminaire, que nous ne pouvons pas éluder, pourtant -n'a de sens que pour les Occidentaux que nous sommes. Chez nous tout est -individuel... Il n'en est pas de même chez les Russes. S'il leur est -impossible de communiquer avec nous, lorsqu'ils sont entre eux, ils ont -une extraordinaire faculté de mêler leurs âmes, de sentir, de penser la -même chose à plusieurs (cette fusion des âmes n'est-elle pas en partie -le sujet des romans de Dostoïevsky?). Leur race est trop jeune encore -pour que se soient construites en chaque être ces mille petites -différences, ces légères mais infranchissables défenses, qui abritent le -seuil d'un esprit cultivé. L'originalité n'est pas, en eux, cette -balance fragile de sentiments hétérogènes qu'elle est en nous... C'est -pourquoi elle peut s'engager et se perdre un instant dans les autres.» - -La source même de nos opinions, notre conception esthétique sont -modifiées par le _Sacre du Printemps_, ouvrage le plus réussi, invention -la plus «menée au but» que nous ayons eu à applaudir, depuis... -Wagner?... - -Igor Stravinsky avait déjà écrit l'_Oiseau de Feu_, bijou oriental, et -_Petrouchka_, drame de baraque, parade de pantins, qui, après nous avoir -divertis, nous a touchés par son pathétique. _Petrouchka_ était, -néanmoins, encore un tableau de la Russie et d'une époque très définie; -Alexandre Benois avait peint, en illustrateur, les toiles de fond, et -dessiné, en caricaturiste, une foule populaire du Pétersbourg de 1830. -La symphonie savante, transcription musicale des bruits forains, -atmosphérique, légère, polyphone, discordante jusqu'à nous faire -tressauter, demeurait néanmoins amusante et familière, avec ses valses -d'orgue de barbarie et ses cornets à piston. - -Mais Igor Stravinsky, nous le savions depuis quelque temps, subissait -une crise; son esprit enclin au mysticisme était attiré vers des régions -plus hautes. - -L'écueil, pour un compositeur, est toujours dans le choix d'un poème; si -le musicien souhaite s'écarter des voies frayées et s'il n'est lui-même -poète autant que musicien, il cherchera en vain le collaborateur de ses -rêves. Je me souviens des descriptions que me donna jadis, de sa -conception dramatique, mon cher Claude Debussy: pas d'individus; des -nuages sur la mer, des foules dans la nuit, des phénomènes -météorologiques! Peut-être ces visions qu'il dépeignit, par de si beaux -sons, dans sa série de _Nocturnes_? J'imagine que Stravinsky se posa les -mêmes problèmes et que ses objections furent identiques; tout libretto -mettant aux prises des caractères humains, des _individus_, est -antimusical et restreint le compositeur. - -Dans des causeries avec Nijinski, les deux artistes en vinrent à se -prononcer pour une sorte de fresque animée des âges mythiques de la -Russie. Roerich, érudit archéologue et peintre, proposa différentes -légendes russes primitives, païennes, entourant le culte originel du -Soleil et de la Terre. Stravinsky travailla sur ce libretto, puis, de -même que Nijinski pour la danse, le trouva trop précis encore pour sa -musique. Ces idées à la russe, d'esprits capables de nourrir en eux de -longs desseins, revêtirent tour à tour des formes dont aucun des trois -collaborateurs ne songeait même à délimiter sa contribution personnelle. -Le _Sacre_ est une oeuvre de foi commune, profonde et ingénue, d'un art -hiératique et «primitivement» humain, dans un vague panthéisme, spécial -à ces rêveurs émotifs, qui n'ont en somme avec nous que des rapports -très superficiels, et ne nous rejoignent presque jamais par le fond de -leur pensée; effrayant peuple dont on peut tout attendre. - -Le symbole a, pour ces hommes qui nous étonnent et nous inquiètent, la -force de la réalité. S'ils réalisent leurs concepts, d'une telle -maîtrise--et d'une technique sûre, ainsi qu'ils viennent de le -faire,--faudrait-il dire qu'ils donnent une forme, proposent un exemple -(peut-être inutile, mais l'avenir nous le dira) aux artistes de notre -vieille Europe, troublés de venir, si tard, faire entendre une voix -d'avant la mue? Rien, chez un Russe, n'est impossible; rien n'est -paradoxal, ni choquant pour sa raison, s'il croit voir de la Beauté dans -quelque chose. Il rêve, il s'exalte, il possède une patience, presque -infinie, d'Oriental. - -Nijinski s'était mépris comme collaborateur de Claude Debussy; nous -fûmes sévères, péremptoires, et le voici qui retrouve sa vérité, en -compagnie de ses compatriotes, ces Slaves que sépare de nous une cloison -étanche. La France n'a pas failli pourtant à influer, au moins, sur la -partie plastique de l'ouvrage dont nous nous occupons, car la France -fascine par le prestige de ses peintres le monde entier. Sans Gauguin et -l'École de Pont-Aven, le _Sacre_ eût été autre, quant à la plastique. - -Dès le lever du rideau, le décor, peint par Roerich, nous a situés dans -une atmosphère cézannesque. Des verts tendres, mais crus, de lourdes -taches roses, une simplification austère des lignes et des tons. Des -jeunes filles parurent, le masque barbouillé de rouge, comme des -«sidonies» de village; ce n'étaient pas des danseuses, mais bien des -figures, telles que Gauguin les schématisait, en ses toiles -bretonnes.--Bretagne? Tahiti? Où étions-nous? Mais quelle qualité de -coloris, quelle joie pour nos yeux, ou quelle douleur, selon nos -habitudes et nos goûts! - -Ces exercices gymnastiques plutôt que chorégraphiques, ne font qu'un -avec la symphonie, il faudrait dire, plutôt, avec les rythmes de -l'orchestre. Sont-ce les eaux qui montent, le Déluge, l'arche de Noé, -gens et animaux enfermés dedans? Ce que nous entendions, nous ne -l'avions jamais ouï auparavant; ou bien peut-être dans la forêt pendant -une tempête, ou sur mer à bord d'un navire luttant contre l'orage; et -parfois aussi, nous nous croirions dans une cour de ferme, quand, par -une matinée chaude de juin, les coqs, les canards, les vaches, les -oiseaux dans les arbres, tous réjouis du soleil, confondent leurs voix -avec le bruit métallique des seaux d'eau, le tam-tam régulier de la -batteuse, les meubles remués dans la cuisine, les appels des garçons -d'étable, et le hennissement des chevaux de labour. Persiennes closes -contre l'ardeur du jour, j'ai souvent tâché d'analyser, au réveil d'une -sieste, cet indescriptible frémissement animal et mécanique. C'est cela, -dont Igor Stravinski parfois nous donna la sensation, mais musicale et -mélodique, ultra-polyphonique, et si claire, si ordonnée, que le premier -acte du _Sacre_ est une sorte d'ensemble qui se tient, comme une fugue -de Bach, et qui serait faite des plus improbables dissonances. Le -crescendo, vers la fin, dans un halètement de bûcherons qui s'acharnent -après un hêtre; ce rythme, comme d'une drague dont la chaîne serait -prise dans le fond de la mer, pourrait se prolonger indéfiniment; les -premières notes, ce sont celles que nous avons entendues en nous -réveillant; les dernières se perdent, lorsque nous nous rendormons; ce -bruit est celui du vent ou de l'océan, il s'assoupit, mais ne cesse pas. - -Que dire de l'entrée des vieillards-ours, puis de la danse sacrale de -l'Élue? Après un prélude qui nous ramène encore en pleine campagne -crépitante d'insectes, le second acte, beaucoup plus déconcertant pour -l'oreille que n'était le premier, me parut simplement terrifiant. Que -des spectateurs, même non prévenus, aient ri, au lieu d'être saisis -d'une sorte d'angoisse, demeure inexplicable. L'on pouvait, à la fin, -être furieux; on pouvait se colleter de loge à loge et s'insulter comme -on le fit, mais ces plaisanteries, ces mots de collégiens, pendant que -se célébraient sur la scène les rites funèbres de la Demoiselle Élue? M. -Henri Bergson dirait: que nous rions, en face d'un automate passant du -repos à une sorte de délire réglé et mécanique. - -Ne croyez pas que derrière le rideau, les auteurs, anxieux de recueillir -des applaudissements, se soient sentis pris de faiblesse. Au contraire. -Cette oeuvre grave, mûrie, surgie d'une association fraternelle, il -semble que les librettistes, le musicien et le chorégraphe, le peintre -aussi (mais, se demandait-on, qui avait brossé les décors?), que tous -ces membres d'une étroite confrérie, aient obéi au génie de leur race, -s'oubliant eux-mêmes, ainsi que leurs futurs publics. Le _Sacre du -Printemps_ reste anonyme comme une église gothique; la signature des -auteurs veut s'effacer. Cet ouvrage si original et plein de révolte est -une inconsciente protestation contre le particularisme dont nous sommes -desséchés. - -L'orgueil d'Igor Stravinsky est bien connu; il déborde sa conversation. -De tous les musiciens, il est le plus imité, si original, si nouveau, -que Debussy lui-même semble hanté de ses harmonies. Les succès de -Nijinski, comme danseur, l'ont pu rendre vain aussi. Mais ces deux -artistes eurent, pendant le cours des représentations orageuses du -_Sacre_, une tenue trop rare chez les auteurs sifflés. Le présent -n'existait plus pour eux, si ce n'est qu'ils se rendirent à l'évidence: -ils n'étaient pas compris. Mais ils pouvaient attendre! - -Je me repentis presque de leur avoir dit mon enthousiasme, sans qu'ils -m'aient accordé le loisir de leur en donner les raisons. Le premier -soir, après un souper offert aux protagonistes de l'ouvrage, quelqu'un -qui les accompagna jusqu'au matin m'a raconté la poétique et silencieuse -promenade que firent ces artistes au Bois de Boulogne. Ils voulaient -attendre l'aurore, ainsi qu'ils ont coutume de le faire «aux Iles» à -Saint-Pétersbourg, suprême délice de ces rêveurs éveillés, pour qui la -lumière d'une aube printanière prend une éloquence mystique. - -Ils auraient été reconnaissants à qui eût interdit la seconde -représentation du _Sacre_. Paris avait été choisi comme la capitale de -l'intelligence et le nouveau théâtre des Champs-Élysées comme le lieu -entre tous où ils rencontreraient le moins de parti pris, de mauvaise -volonté, à recevoir un message dont ils garantissaient, au moins, la -candide sincérité; mais Paris-Babel, en cette occasion, n'eut pas -d'oreilles pour la langue russe. - -J'achevais d'écrire ces lignes, au fond de la campagne, quand, avec -beaucoup de mélancolie, je dus suivre les dernières phases, les sursauts -suprêmes de la direction du nouveau théâtre. L'effort passionnant qui, -depuis dix ans, grâce à son directeur, rénova la mise en scène, je -pourrais dire, l'art à la scène, le voilà anéanti, comme si le -martèlement des pieds lourds, les trépidations des danses réglées par -Vaslav Nijinski avaient fait crouler les tréteaux. Le théâtre de -l'avenue Montaigne est réduit à fermer ses portes, après avoir présenté -un chef-d'oeuvre conçu pour son cadre, et qui demeurera le principal -honneur de sa courte existence. Le public fit comprendre que de si -hautes ambitions n'étaient point nécessaires pour le conquérir, car il -était incapable de patience et de cette petite dose de respectueuse -sympathie pour de nobles artistes, quand il ne le comprenait pas tout de -suite. - -Au même instant, M. Jacques Rivière consacrait, dans la _Nouvelle Revue -française_, un article merveilleux d'intelligence à l'étude du _Sacre_. -M. Pierre Lalo, lui-même, n'avait-il pas tenu à écrire, longtemps après -son premier feuilleton du _Temps_, une seconde critique dans laquelle il -reconnaissait l'exagération de sa sévérité, motivée de prime abord par -l'hyperbole des louanges agressives? - -L'été et l'automne nous séparent de la dernière saison du théâtre -nouveau. Le _Sacre_ s'est tranquillement installé à côté des quelques -oeuvres modernes dont les musiciens s'alimentent. Si cet art est devenu -une de nos plus chères convictions, il n'a pas encore conquis le public; -attendons! Quelqu'un bientôt lancera des trapézistes dans le plafond de -Maurice Denis... Mais quoi! le Music-Hall, c'est l'avenir! - - - - -LA MUSIQUE - - -(Paru dans «_L'Ermitage_».) - -Si quelques-uns se plaignent qu'en peinture les modes changent trop -souvent, depuis le milieu du siècle dernier, que dira-t-on de la -musique? Cet art est, pour nous, relativement jeune; nous n'avons -accordé notre attention qu'à ses formules modernes et c'est à peine si, -avant de récents essais, dont la Schola Cantorum peut être fière, nous -connaissions les ouvrages antérieurs à ceux de Bach. Nous vivons, en -France, dans la musique moderne et même la plus limitée, confessons-le, -une bonne fois, et sans honte. Les maîtres classiques, nous les -vénérons, oui, si, le soir, las des plus récentes publications amassées -sur le piano, nous sommes décidés à agiter nos doigts; c'est à Beethoven -ou à Mozart que nous demanderons un instant de distraction; mais c'est -une pure gymnastique, un travail hygiénique auquel certain esprit se -plaît par discipline. Il y aura toujours de braves gens, officiers -d'artillerie ou ingénieurs, qui, imperturbables, joueront sans agacement -et sans répit, les chefs-d'oeuvre classiques. Certaines dames croiront -qu'elles ont gardé, jusqu'à la fin de leur vie, la même fraîcheur -d'impressions, qu'on surprend chaque dimanche s'exalter à tel adagio -d'une symphonie, à tel air favori; et les abonnés du Conservatoire, dont -je suivis, de huit à trente ans passés, les concerts avares de -surprises, continuent peut-être, eux ou leurs enfants, de se pâmer -discrètement aux mêmes rentrées de flûte, attendues et accueillies -d'enthousiasme; chacun n'a pas cette persistance. Et nous voyons des -musiciens honnir la musique, avouer même une indifférence absolue pour -ce qui n'est pas leur ouvrage. - -On peut détourner les yeux d'un tableau, mais la musique vous poursuit; -on se prend à la fuir, tout en l'aimant au fond de soi; elle a ses -réactions sur les nerveux et les sensibles, comme l'état de -l'atmosphère. C'est ainsi, du moins, que je la sens; il me reste bien, -en tout cas, l'inépuisable et divin Bach, à qui Gide a pu me reprocher -de consacrer plus d'heures que je n'en emploie à cultiver un Mozart -intégral, que je garde pour la cinquantaine. Dieu soit loué, puisque -j'ai encore quelques années de répit! - -Pourtant, je sens que c'est Mozart qu'il faudrait aimer davantage. -Debussy et Ravel, «bien revenus du pachyderme Beethoven», gardent ce -qu'il leur reste de dévotion, ces négateurs, pour le maître de -Salzbourg. Mais cela ne fait pas qu'il ne nous faille, sans cesse, de la -chair fraîche; nous sommes des ogres affamés de nourritures musicales. -Que nous prépare-t-on? - -Debussy est déjà trop connu! Et si l'on parle de ses deux dernières -pièces pour le piano, toutes nouvelles encore: _L'Isle Joyeuse_ et -_Masques_, c'est pour en regretter les redites ou l'arome un peu éventé. -Ces deux petites merveilles de rythme et d'harmonies précieuses nous -avaient conquis, alors que Ricardo Vinès, correct et scrupuleux, de ses -fortes mains d'accoucheur, en précisait la lumière et les ombres. Son -intelligence et sa culture le servent pour l'interprétation de ces -quelques pages, si riches ou si dénuées, selon celui qui les dissèque. -Je sais bien qu'il y a deux motifs--dans _l'Isle Joyeuse_--auxquels on -reproche comme de garder un arrière-goût de Godard; les délicats -s'offusquent de ce qu'elles n'ont pas la belle assise un peu classique, -de _Prélude_, _Sarabande_ et _Toccata_, ni les parfums d'Orient, ni -l'occidentale fraîcheur printanière d'«Estampes»: _Pagodes_, _Grenade_ -et _Jardins sous la pluie_--mais leur disposition, classique, quoique -très voilée, et le développement romantique de la péroraison, dans -l'une,--du milieu, dans l'autre,--font du piano, tantôt un orchestre -militaire éclatant de cuivres, tantôt une bande de tziganes, ou encore -le tambourin mêlé à la guitare des soirées espagnoles. - -Il y a deux ans, les revues étaient remplies du nom de Debussy, on ne -consentait pas à lui reconnaître un ancêtre. Debussy était le produit -d'une autre planète,--un aérolithe. C'est à peine si l'on admettait que -les Russes (pas même Moussorgski) lui eussent appris quelque chose. -Aujourd'hui, non contents de «dépiauter» son quatuor et d'y reconnaître -_Siegfried_, _Boris_, les _Enfantines_, ils y voient la muse du -macrocéphale auteur de _Jocelyn_!... - -Le fluet, ténu, fureteur Ravel était, la saison dernière, un reflet -amoindri de Debussy; maintenant: «Qui a dit cela? Aucun rapport entre -ces deux maîtres, Ravel a dépassé Claude Achille; il est si français!» - -La ravissante «Pavane pour une Infante défunte», de Ravel, est en effet, -dans son archaïsme rajeuni, bien de chez nous; mais «Oiseaux tristes»! -N'est-ce pas une dernière forme de l'impressionnisme des sons? Car cet -impressionnisme musical observe encore des règles, des limites -rigoureuses, grâce à ce fort métier dont, plus avisés que les peintres, -les musiciens se flattent tous d'approfondir l'étude. Je voudrais, une -autre fois, analyser d'assez près les licences, les fautes contre la -règle de l'École, les feintes grimaces de dérision qu'a faites Debussy, -sans que dans aucune de ses pages les plus aériennes, et qui semblent -écrites par un Francis Poictevin ressuscité, la ligne ne soit tracée -d'une main volontaire, qui la cache, puis la fait reparaître, comme le -rayon intermittent d'un phare. - -Que sont l'impressionnisme et le modernisme savants, en regard des -touchants mais par trop frustes tâtonnements d'un Alfred Bruneau, le -dernier disciple «naturiste» d'Hector Berlioz? - -Ce «naturisme» mystique rejoint presque le «vérisme» de Gustave -Charpentier. «Louise», si réussie, sorte de nouvelle _Carmen_, scénique, -vivante, prouve l'inanité des théories pédantes, puisque, à sa façon, -elle est un chef-d'oeuvre, en dépit de sa marqueterie disparate: -survivances du wagnérisme le plus extérieur et dernier écho du -Chat-Noir; sorte d'imagerie que Rochegrosse, ou tel pensionnaire de la -Villa-Médicis, aurait pu rêver... Avec son humanité conventionnelle, -elle demeure originale, puissante même. Un auteur pourra garder sa -personnalité intacte, toute pleine que son oeuvre soit, d'ailleurs, de -réminiscences qu'il serait puéril de trop marquer au passage. La musique -moderne n'est-elle pas faite d'emprunts et de souvenirs? L'étude du -grand Franz Liszt nous renseigne quant à cela, qui semble avoir trouvé -maints diamants bruts, que, généreux, il présenta taillés, mais non -encore sertis, à Richard Wagner et à tant de ses contemporains. - -L'exécution par Chevillard de la _Faust symphonie_, surtout de sa -dernière partie, prouva le peu de scrupules d'un plagiaire de génie. -Wagner est très au-dessus de Liszt, mais celui-ci, qui lui a tant prêté, -demeure, quoiqu'en disent MM. Adolphe Jullien et Edmond Schuré, un -prodigieux inventeur. - -Je suis parfois tenté d'aller chez un chanteur qui, du moins, soucieux -des effets de sa voix, me ferait connaître des opéras ou des mélodies -qu'on rougirait, dans les bonnes maisons, de même mentionner. Les snobs -portent, ces jours-ci, Mozart sur le pavois. Quand sera-ce le tour de -Rossini? Beethoven et Wagner pâlissent. Berlioz! on en rit. Bientôt on -découvrira Gounod, qu'il serait temps de ne plus confondre avec Ambroise -Thomas, car il est le père de Saint-Saëns, qu'il faut toujours citer le -premier, de Gabriel Fauré (en baisse dans l'opinion, lui, mais -patience!) de Massenet... de Debussy, de Ravel... - -Nous ne chercherons plus la vérité; contentons-nous de l'émotion, nous -fût-elle communiquée par un orgue de Barbarie, ou par les danses -anglaises des music-halls, chers endroits d'où le Grand Art est banni, -heureusement! - -L'imitation importe peu. Tous les grands maîtres ont été des pillards. -Seulement, il faudrait avouer et ne pas se donner pour un Cévenol, quand -on se gave de choucroute à Bayreuth. - -Le _cas_ d'Indy! C'est cette sorte de hantise qu'exerce un Wagner sur un -Vincent d'Indy, au point de lui dicter des poèmes dont les situations -mêmes l'écrasent. Le cas de cet excellent musicien, d'ailleurs presque -unique, est désolant pour ses admirateurs. - -On me reproche souvent de trop m'arrêter aux questions de technique. Je -suis loin de penser qu'elle se suffise à elle-même, et toute l'adresse, -la science de l'orchestre, qui scintillent à la première lecture d'un -ouvrage de Saint-Saëns, ne me feront pas retourner à une représentation -d'_Hélène_, après que j'aurai joui, une fois, de l'adresse du -compositeur. Pas plus son orchestre, tour à tour fluide, simple ou dense -et si bien divisé, ne me retient, que le meilleur entre les poèmes de -Richard Strauss, ce Meyerbeer de la symphonie. Il nous occupe plus -longtemps avec son orchestre, mais la banalité, pour ne pas dire plus, -de son inspiration nous décourage. Une apparente supériorité lui vient -de la complication follement amusante de ses parties instrumentales et -d'une fausse «obscurité». Je viens d'entendre à Londres la _Symphonie -Domestica_, où les querelles, comme les tendresses d'un ménage, le bain -de l'enfant, les projets d'avenir pour celui-ci, doivent être saisis au -passage,--trois quarts d'heure d'_intentions_, sans répit,--avec -quelques beautés dans un désert. - -Parlerai-je de M. Albéric Magnard? car ses partitions non jouées sont le -plus neuf attrait pour les musicographes. Je le connais assez pour être -sûr que rien de banal ne tombera jamais de sa plume économe. Une -symphonie nous apprit, naguère, les belles forces dont il dispose. Mais -les circonstances m'ont jusqu'ici privé de lire son drame lyrique et ses -autres publications. J'attendrai donc. Mais déjà l'on entoure M. Magnard -d'un mystère de légende. Je suis très curieux de voir comment il a -célébré musicalement la Justice. Les idées chères à notre époque auront -sans doute rencontré en Magnard un chantre dont je sais l'austère -accent, le sens populaire et les hautes aspirations sociales... - -La République et la Démocratie ne sauraient manquer de produire un -musicien, pour sanctifier leur idéalisme, jusqu'à ce jour si -médiocrement formulé dans la littérature et les arts plastiques. - -Mais on nous assure que le prochain génie musical ne naîtra, ni en -France, ni en Allemagne, ni en Italie. Il paraît que c'est «le tour» de -la race anglo-saxonne. Je ne vois pas en sir Edward Elgar, ce phénix -attendu. Paris va connaître, dit-on, son «Songe de Gérontius». Mais il -est peu vraisemblable que l'ennui morne qui se dégage de toutes ses -oeuvres, ne fasse fuir nos compatriotes. Je ne suis pas encore fatigué, -quoiqu'on en rie, de la pompe écrasante de Johannès Brahms. Il me paraît -quelquefois encore presque agréable. Mais Elgar!... Un Brahms pour la -place publique et qui n'a rien du caractère si particulier au rythme -anglais. Il pourrait aussi bien être allemand. Mais je vous prie de -retenir un nom, Percy Grainger, celui d'un tout jeune homme né en -Australie. Vous ne connaîtrez pas sa musique avant peut-être de longues -années, car il n'a pas vingt ans encore et ne compte rien faire exécuter -avant la trentaine[13]. Il lui faut d'ici là, dresser des exécutants, -choeurs et orchestre, capables de l'interpréter et des chefs d'orchestre -exceptionnels pour conduire l'armée de ses exécutants, dans des morceaux -d'une si folle complication de mouvements simultanés et contraires, -qu'il tente, pour remplacer les bras du chef, de faire établir par -quelque Edison, un conducteur automatique, capable de mener à l'assaut -des bandes tonitruantes. Pour Percy Grainger, toutes les musiques de -tous les pays, ont le même intérêt. Sa tête est pleine de ce qu'il a -entendu au Japon, en Chine, dans les différentes parties de l'Orient et -de l'Occident. Il sait Bach par coeur, méprise l'entière production du -siècle passé, tolère à peine Wagner et quand je lui apportai _Pelléas et -Mélisande_: «Voilà, s'écria-t-il, enfin, qui contient les graines de -toutes les essences d'arbres que je veux cultiver intensivement dans mon -énorme forêt». - - [13] Grainger a dépassé la trentaine, mais ses triomphes comme - pianiste... et la guerre, qui l'a «exilé» en Amérique, ont - interrompu une oeuvre trop brève jusqu'ici. - -On me ménagea, certain jour, un étrange régal. Enfermé entre deux -portes, sans qu'il en sût rien, il me fut donné de l'entendre jouer, -hurler, siffler deux choses: «Danses anglaises» (orchestre); «Sur la -Montagne» (orchestre et choeurs). Jamais je n'oublierai ces minutes... -et depuis lors j'ai lu les partitions aux innombrables parties et je -vous puis assurer que je n'ai pas été le jouet d'une illusion. Ce sont -là deux pièces inouïes, d'une forme aussi décidée que celle de Bach, -d'un rythme britannique qu'on ne saurait confondre avec rien d'autre, -d'une conception thématique inconnue jusqu'ici, poétique, populaire, -grossière, violente ou ingénument touchante. - -L'été dernier, je retrouvai Percy, dans l'atelier de Sargent, à Londres, -où il consentit à _blesser_ un piano, devant quelques admirateurs -conviés à cette lutte: quelques musiciens de Chelsea vous diraient que -je n'exagère pas. Ce qui vous donnerait la meilleure idée de l'allure -générale de ses morceaux, ce serait le milieu du prélude de _Tristan_, -quand les gammes ascendantes jaillissent l'une après l'autre, comme dans -une poursuite, ou comme les vagues, qui semblent dans leur course, -toutes, vouloir arriver la première sur la plage, quitte à s'écraser en -route. Cyril Scott et Percy Grainger ne veulent pas de «trous» ni -d'arrêts dans le jet de leur musique, c'est plus que la mélodie infinie, -c'est, disent-ils, le «flow». La «danse» de Grainger est thématiquement -simple et d'allure populaire, mais le travail harmonique et le -contrepoint en sont stupéfiants, par le retour et la superposition en -forme de canon, de deux figures sur quoi elles sont bâties et qui se -magnifient, vont se multipliant, brisées et ressoudées de mille façons. -Il est impossible d'écouter cela immobile. On se prend à frapper du pied -et à s'agiter; l'auteur chante et parfois siffle pour détacher le thème -des broussailles qui l'enserrent. Je sais pourtant des mélodies du même -Grainger, simples et majestueuses, comme du Haëndel. - -Le piquant et la saveur acide de certaine musique des «burlesques» -anglais, se retrouvent dans d'autres pages violentes, de mouvement -persistant et progressif, qui s'élèvent jusqu'au plus haut pathétique. -Dans tel choeur, la donnée est la suivante: des hommes de différents -âges et de tailles diverses, des enfants, marchent à différents plans -d'une scène; chaque partie est écrite dans un temps opposé, qui -correspond à la grandeur du pas que marque chaque groupe. Chaque motif, -car ce n'est plus, à proprement parler, une mélodie, se distingue, dans -la trame enchevêtrée de cette partition surchargée. Attendez, -attendez!... Percy Grainger a une tête de jeune archange, aux cheveux -d'or, blanc et rose, avec des yeux gris... d'un qui sait ce qu'il veut! - -La difficulté du métier, sans quoi l'oeuvre est inexistante, les règles -qui n'en sont pas encore oubliées, protègent la musique contre les -attentats aveuglément révolutionnaires; les plus anarchistes par leurs -tendances, vont d'abord étudier la mathématique, aux Écoles, et ils -composent pour un public sensiblement plus instruit que ne le sont les -visiteurs d'un Salon. Presque tout le monde a quelques notions de ce -dont un morceau de piano, d'orchestre même, est fait. Enfin, si -épuisante que dut être notre préoccupation des réminiscences, le public -passe outre, si l'oeuvre est magistrale. Regrettons la trop grande -réticence d'un Debussy ou d'un Ravel, dont je sens que l'idéal de -perfection dans l'étrange et le rare, les menacerait des mêmes dangers -que les derniers mallarmisants; mais à côté d'eux, il y a des -tempéraments moins resserrés, et l'abondance, la facilité même et -l'agrément, qui sont si réprouvés parmi les goûts du jour, quelques-uns -en feront un usage imprévisible dans un art nécessairement formel où la -force et la science à la fin prévalent. - -La réputation d'un compositeur sans métier n'est pas de longue durée. -Parfois on nous en signale un, et n'y a-t-il pas eu jadis un Gabriel -Fabre?... Mais sa gloire reste terne, alors que s'il s'était exprimé en -couleurs sur la toile, je ne sais s'il ne serait pas un génie... pour -Charles Morice... - - - - -AUTOUR DE PARSIFAL - - -_Nouvelle Revue française._ - -1913. - -L'autre jour, comme j'évoquais mes souvenirs du premier _Parsifal_ -appelant du haut de la colline de Bayreuth, avec ses trompettes et ses -cloches, les pèlerins du monde entier, je sais que j'ai surpris bien des -jeunes lecteurs. Entre l'apparition du chef-d'oeuvre et ce 1914 qui -devait le «séculariser», tant d'événements se passèrent, la littérature, -l'art, la musique aussi ont évolué de façon si curieuse, que les hommes -de ma génération pouvaient se demander si, eux-mêmes, retrouveraient à -Paris leurs impressions de jadis. - -Comment, par quelles mystérieuses voies, se fait le définitif classement -des chefs-d'oeuvre? C'est au bout d'un demi-siècle, au moins, qu'un -ouvrage prend la place où il demeurera dans l'avenir. Les bibliothèques -sont pleines de chefs-d'oeuvre reconnus; il en est que peu de mains vont -prendre sur les rayons; certains, au contraire, auxquels on retournera -toujours, portent en eux-mêmes une vertu qui les rend indispensables à -l'humanité. - -Nous ne savons encore si _Parsifal_ aura, au regard de l'avenir, -l'importance de _Tristan_ ou de la Tétralogie. _Parsifal_ est encore -discuté, il a une double personnalité: l'une pour nous autres, qui -assistâmes à sa naissance, en Allemagne; une autre pour les nouveaux -venus qui le reçoivent à Paris, dans sa tenue de voyageur. Ce n'est pas -sans trouble que, le 3 janvier, nous pénétrions dans la salle de -l'Opéra, après une journée de courses et de visites, bien peu semblable -à ces après-midi de Bayreuth, où un horaire de ville d'eau, le grand -air, la promenade, l'exaltation spéciale à ces fêtes solennelles, -faisaient de nous des êtres à part, affinaient notre sensibilité. - -L'autre soir, pendant le premier quart d'heure, mal installé, distrait -par mes voisins, je crus que je n'y tiendrais pas, je faillis sortir; -seul, je l'eusse fait, mais accompagnant des néophytes, je patientai et -tins bon. D'ailleurs cette gêne fut de courte durée. Bientôt, la salle -disparut dans la ténèbre; je fermai les yeux; je fus ressaisi; mes nerfs -se tendirent. Je vous fais grâce du reste: à la fin de l'acte (_qui me -parut court_), l'émotion me rendait presque aphasique. - -Un jeune homme, dans la loge, me dit: - ---Est-ce que vous connaissez bien le poème, monsieur? Qu'est-ce que tout -cela? Peut-être vaut-il mieux ne pas le savoir? La pièce, chez Wagner, -est toujours idiote, mais la musique rachète tout. - ---Rachat! interrompit une femme savante, c'est bien le mot de la -circonstance; c'est le Drame du Rachat et de la Rédemption. Excusez-moi, -car Rédemption rappelle tristement Gounod. - ---Pas pour moi, reprit le jeune homme,--compositeur, m'assura-t-on, du -plus grand avenir--je n'ai jamais lu une note de Gounod. - -L'entr'acte était long: plus d'une heure pour dîner au restaurant, dans -le foyer, ou chez des amis du voisinage. Il faisait froid, je ne sus -point prendre mon parti, évitai tous ces repas par petites tables: la -fête, le réveillon? J'abordai des musiciens, j'étais décidé à faire -parler des musiciens d'aujourd'hui, j'espérais presque qu'ils feraient: -«Peuh! peuh!» - -Quand on les interroge sur un ouvrage de musique, avez-vous remarqué -qu'ils commencent toujours par donner leur avis sur l'interprétation, -que c'est ainsi qu'ils vous «tâtent»? On se montrait généralement -satisfait de l'orchestre, ravi par la voix des filles-fleurs; quant aux -chanteurs, on se livre, à propos d'eux, à ces discussions, à ces -comparaisons oiseuses qui, à Bayreuth, me chassaient du buffet, en -compagnie d'Édouard Dujardin. Nous montions, avec une provision de pain -et de saucisses, vers la buvette, plus haut que le théâtre, écartée et -solitaire sur la colline, entre des champs d'avoine et de blé. Nous nous -essayions à parler un vague allemand, incorrect, mais souvent précieux, -avec des moissonneurs en bras de chemise. De douces larmes ont coulé sur -nos joues de pèlerins, là-bas; mais il y a si longtemps de cela! - -Les yeux sont restés secs, à l'Opéra, excepté, peut-être, ceux de -quelques dames trop émotives, qui pleurent aux mariages et aux -enterrements, quand l'orgue gronde. Il est vrai que dans l'Opéra, il y -a, les soirs de _Parsifal_, une église, des pompes religieuses; et -quelle église! une sorte de San-Marco, une coupole byzantine, des voix -d'enfants. Mais cela ne prouverait rien. La conjuration des poignards, -dans _les Huguenots_, fait encore bondir les coeurs simples. Un hymne -protestant, crié par les pensionnaires de l'école anglaise, au fond de -mon jardin, parfume mes soirs d'été, m'émeut parfois autant que le -finale de la Neuvième Symphonie. A n'en pas douter, Wagner agit sur les -nerfs, mais autrement... - -Nietzsche écrit: «Wagner est néfaste pour les femmes. Médicalement -parlant, qu'est-ce qu'une wagnérienne? Il me semble qu'un médecin ne -saurait pas assez poser aux jeunes femmes ce cas de conscience: l'un ou -l'autre.--Mais elles ont déjà fait leur choix, on ne peut servir deux -maîtres à la fois, quand ce maître est Wagner...» Et plus loin: «Ah! le -vieux minotaure! combien nous a-t-il déjà coûté!» Le minotaure nous a -dévorés, il y a trente ans, nous, dites, Dujardin? - -Si Bayreuth rime avec établissement d'hydrothérapie, selon la phrase de -ce terrible Nietzsche, s'il fut «nuisible aux jeunes gens» que nous -fûmes, je ne crois pas qu'aujourd'hui il soit «néfaste» pour beaucoup de -femmes. Quant aux jeunes gens, je voudrais les prendre, l'un après -l'autre, leur poser un questionnaire, peut-être provoquer un referendum, -tout au moins faire une enquête. La Wahnfried n'est plus animée de -l'esprit, maintenant éteint, de Wagner. Des levrettes de madame la -comtesse de Chambrun, des voiles de gaze bleue de cette Parisienne -mélomane, qui louait le château «Fantaisie» à Bayreuth et s'y croyait -Elsa et Kundry, il ne reste que le souvenir dans des mémoires -d'ancêtres. Nous sommes à présent sur la place de l'Opéra, où -aboutissent plusieurs lignes du Métro, en face de l'Agence Cook et de la -Compagnie Transatlantique, et pour mieux voir, nous pouvons acheter des -lorgnettes aux Galeries Lafayette. - -Que pensez-vous, messieurs, de ce chef-d'oeuvre qui nous a bouleversés, -rendus stupides, mais touchants? Nous avons cru pouvoir résoudre, grâce -à lui, _tous les problèmes, au nom du Père, du Fils et du Saint-Maître_. -(Nietzsche: _Le cas Wagner_.) Pour moi, je n'essaie plus de résoudre ces -problèmes-là, ni par la musique, ni par la poésie de Richard Wagner; ni -vous non plus, je le suppose. - -Je me suis promené dans les endroits où il me serait loisible de -rencontrer ces messieurs qui donnent le ton. D'abord, ce fut un charmant -dîner en cabinet particulier. J'étais à l'extrême de l'avant-garde. Des -étrangers, de passage à Paris, étaient conviés, comme moi, par une -aimable hôtesse dont le goût sûr, mais osé, «oriente» l'élite des -artistes d'aujourd'hui.--«Chère amie, et ce _Parsifal_, vous y étiez -hier?» Les hors-d'oeuvre, le caviar gris, les salades savantes passaient -devant nous; je ne savais que choisir; j'insistai: «_Parsifal_, ma -chère, eh bien?» Un geste familier, celui du barbier quand il vous tond -la mâchoire, fut la première réponse à mon anxieuse enquête.--Il paraît -que mes amies ne trouvent plus _Parsifal_ (je crois que je pourrais -écrire: Wagner) _dans la vie_. On a du respect, oui, encore, ce respect -qu'envie la jeunesse, dont l'âge mûr commence à trembler, que les vieux -échangeraient contre n'importe quelle marque de tendresse. La -conversation fuyait toujours vers d'autres lieux, vers Moscou où, -racontait-on, les femmes artistes peignent, au travers de leur visage, -des wagons et des locomotives, teignent leurs cheveux en vert. La Russie -délire, elle va encore nous étonner; c'est de la Russie que vient la -lumière. J'étais bien de cet avis, l'an dernier, quand nous -applaudissions le _Sacre du Printemps_ d'Igor Stravinski, avec la -plupart des cadets de la musique, qui installèrent aussitôt, sur les -bords de la Seine, dans la rage de l'enthousiasme, les exercices -rythmiques de la Demoiselle Élue. Nous sommes tout acquis à Stravinski; -naguère on l'eût appelé wagnérien, car Wagner englobait, incarnait tout, -même un peu de ce que nous aimons en Stravinski. Mais Stravinski acheva -d'anéantir en nous cette faculté d'écouter les oeuvres longues, cette -patience de paroissiens, sans laquelle il est inutile de se rendre au -concert, dans une salle d'opéra, dans tout endroit où l'on s'assied dans -une stalle, bien décidé à s'abstraire, à se fondre dans la musique, sans -jamais tirer la montre hors du gousset, sans crainte de la migraine et -de ces courses folles à quoi la pensée est trop sujette. - -La peur de s'ennuyer: il faut toujours en revenir là, c'est elle qui -annihile notre jugement. Nous ne voulons pas qu'on nous attache, même -avec des fils d'or. Donnez-moi la clef des champs, pour mon imagination, -je ne veux pas me sentir emprisonné. - -Or Wagner versa en nous, d'abord, un soporifique qui se muait, petit à -petit, en un philtre de patience. Ce philtre n'agit plus sur les -contemporains du jeune Igor Stravinski. Un des convives, ex-fervent de -Bayreuth, m'expliqua: - ---_Parsifal_ est une chose toujours admirable, un grand chef-d'oeuvre, -mais il est mal présenté, il faudrait le monter sur des principes tout -nouveaux. Et puis, il y aurait deux heures de musique à couper. - ---Quoi? - ---Mais, naturellement: le rôle de Gurnemanz en entier, _d'abord_; après, -l'on verrait. - -Bon vieux Gurnemanz, qui m'es encore si cher, avec ta magnifique -innocence, avec la pruderie que tu enseignes aux petits écuyers, tes -dévots, on donnera bientôt de grands coups de ciseaux dans tes -monologues sublimes, dans le récit de la Lance, qui encore aujourd'hui -me transforme en Amfortas. Cher précepteur de mes vingt ans, on en veut -à ta barbe blanche. D'ailleurs, l'un de ces messieurs (du dîner) -revenait de Londres. Il avait goûté un plaisir complet, se vanta-t-il, -dans le Music Hall du Coliseum, assistant à une représentation modèle de -_Parsifal_. Tout y était joli, frais, charmant. Des tableaux -cinématographiques s'étaient déroulés pendant vingt minutes, tandis -qu'un orchestre, réduit comme instruments à cordes, mais avec combien -plus de cuivres en revanche, _donnait_ les meilleures pages de -l'ouvrage. - -Je suis encore malade de ce dîner. Il m'aide à mesurer le temps, qui me -parut si court, si long hélas! qui nous sépare du premier _Parsifal_ de -notre adolescence. Nous n'avions pas applaudi avec moins d'entêtement à -ses longueurs, que maintenant aux brèves scènes du _Sacre_, et l'on nous -annonce, du même Stravinski, un opéra en trois actes de dix minutes -chacun, coupé à la taille de notre actuelle patience. Ceci est -inquiétant. - -Nietzsche, qu'il faut toujours citer à propos de Wagner, s'en donna à -coeur joie, ou plutôt délira, dans ses folles amours contrariées, quand, -à la fin de sa vie, tourna en haine l'amour dont il avait brûlé pour le -«Sorcier» de Wahnfried.--Nietzsche protestait contre ce qu'il y a de -purement allemand dans Wagner, le premier peut-être des musiciens -allemands qui travailla délibérément _pour_ des Allemands. Le slave -Nietzsche, l'admirateur exclusif de Mozart, nous savons cela de lui, car -il nous le dit et nous le répète à satiété, ses plus violents coups de -boutoir, c'est pour Wagner qu'il les trouve. - -«L'adhésion à Wagner se paye cher.» - -«La musique devenue Circé.» - -Mais il écrit: «Sa dernière oeuvre est en cela son plus grand -chef-d'oeuvre. Le _Parsifal_ conservera éternellement son rang dans -l'art de la séduction, comme _le coup de génie_ de la séduction. -J'admire cette oeuvre, j'aimerais l'avoir faite moi-même; faute de -l'avoir faite, je la comprends... Wagner n'a jamais mieux été inspiré -qu'à la fin de sa vie. Le raffinement dans l'alliage de la beauté et de -la mélodie atteint ici une telle perfection, qu'il projette en quelque -sorte une ombre sur l'art antérieur de Wagner...» - -Qu'on veuille bien m'excuser de me citer moi-même, comme un jeune -Français qui, il y a trente ans, en même temps que Nietzsche, lui, à la -fin de sa vie, reçut le nouveau message. «Wagner était un pape: il -exerçait alors sur les hommes de toute culture, de toute civilisation, -un empire tyrannique, sans précédent, qui tenait de la magie. Le château -de Klingsor? Mais c'était le symbole de la forteresse enchantée où nous -enlaçaient de fleurs capiteuses les bras des Blumenmädchen; et moins -forts de notre candeur que l'Innocent, nous n'avions pas encore repoussé -les étreintes de l'Éternelle Kundry. Nous allions connaître les -Rose-Croix et leur touchants enfantillages. Nous étions en plein -naturalisme, nous, les bacheliers d'hier; les arts n'offraient guère, à -côté d'un académisme falot, qu'une copie lourde de la nature; les sujets -vulgaires étaient de mode, nous avions à choisir entre les pesantes -soupes de l'_Assommoir_ et le symbolisme trop ésotérique de Stéphane -Mallarmé.» - -_Parsifal_ venait après la Tétralogie, dont il était le complément. -Selon les règles du Drame antique, Nietzsche eût voulu que cet épilogue -de l'_Anneau du Niebelung_ en fût la critique. - -Mais si le Pur-Fol était encore un Siegfried, si nous retrouvions dans -les poèmes et la musique de _Parsifal_, maintes parentés avec les héros -du _Ring_, si Wagner restait Wagner, le vieux Monsieur avait voulu, lui -aussi, comme tous les grands musiciens, _faire_ son oeuvre religieuse. -Je ne crois pas qu'il fût religieux, et s'il le devint, ce fut à cause -de _Parsifal_ et par une habitude de pensée prise en composant -_Parsifal_. - -Or, ce mysticisme, à l'heure présente, au moment où l'on nous assure -qu'il y a une recrudescence du sentiment religieux, il était intéressant -de savoir comment il agirait sur les jeunes gens. - -J'épargnerai au lecteur les détails de mon enquête. Elle se prolongea. - -Je me rappelle l'affectation que mit X, célèbre compositeur, jeune -encore aujourd'hui (quand, désirant lire un peu de musique à quatre -mains, je m'adressai à lui, sur la recommandation de Gabriel Fauré), je -me rappelle son insistance à me faire promettre que nous négligerions -Wagner et Beethoven. On était tout à Mozart, quand _Pelléas et -Mélisande_, qui venait de paraître, commençait de nous ramener par les -souterrains à Gounod, par le transsibérien, vers _l'Art français_. Nous -fûmes fiers de notre École, avant que les Russes, et Moussorgski -surtout, ne nous devinssent trop familiers. Pendant une période d'où -nous sortons à peine, Wagner fut négligé, par d'aucuns même honni, et -c'était là une réaction si naturelle, si conforme aux exemples de -l'histoire, que l'on ne s'en étonnait pas. Nous le connaissions trop, -nous ne pouvions l'écouter, ni au théâtre, ni au concert. - -«La musique de Wagner, si on lui retire la protection du goût théâtral, -un goût très tolérant, est simplement de la mauvaise musique, la plus -mauvaise qui ait peut-être jamais été faite.» (Nietzsche.) - -Or, que ressort-il, aujourd'hui, de mes entretiens avec nos -compositeurs? _Tous_, sans exception aucune, déclarent la partition de -_Parsifal_, _de la musique_, rien que de la musique. M. Ravel lui-même -dit Wagner égal, sinon supérieur, à Beethoven, auquel on revient -lentement. - -J'avais cru comprendre qu'une scission s'était formée, qu'il y avait -deux classes: ceux qui repoussaient, ceux qui admettaient _Parsifal_. Eh -bien! non: le respect est le même, d'un côté et de l'autre.--Certain -auteur triste, mais enragé et délibérément d'avant-garde (à ses propres -yeux), s'est écrié à l'Opéra, le soir de la répétition générale: «Nous -sommes chez les Troglodytes; ceci date d'avant le Déluge.» Mais un -silence morne accueillit cette espièglerie d'organiste aveugle. - -«Parlez-moi de _Tristan_ et de _Siegfried_, nous serons d'accord! C'est -la jeunesse, l'effervescence et la passion. _Parsifal_? ouvrage de -vieillard, «l'occupation d'un centenaire», un herbier et une collection -de minéraux pour M. Gustave Moreau.» Voilà donc ce que la brillante -jeunesse a découvert! Elle peut être fière de sa trouvaille: l'âge de -Wagner, quand il écrivit sa dernière oeuvre. - -Pour un enfant, tous les adultes qui l'entourent étant des centenaires, -M. Claude Debussy et M. Maurice Ravel ont des rides, qu'avant nous, les -commençants, avec leur cruelle loupe, ont vues.--Ne nous inquiétons pas -de cela. Ce qui est solide, on le décrie pour la seule raison qu'il a -duré, on le décrie au moment même où ce rebut va s'affirmer immortel. - -Pour nous autres, parsifalisants fidèles, nous ne savons si le poème -n'eut pas, autant,--je dirais: plus que la musique,--le sortilège -tout-puissant par quoi nous fûmes pris; nous n'étions pas plus sots que -ceux d'aujourd'hui et il me semble que nous étions moins régis par le -caprice, moins tiraillés de droite et de gauche, somme toute, moins à la -merci d'une saute de vent.--Or, le poème, c'est lui-même qu'en 1914 les -Français _ont de la peine à avaler_. Du mobilier second empire, dit-on, -du rococo, de la fausse onction, un mysticisme de théâtre, du clinquant. -On se méfie du clinquant, de ce qu'on appelle «facilité», on célèbre la -fin de l'impressionnisme dans le bouquet de feu d'artifice tiré par -Stravinski. Que réclame-t-on? De la solidité, _de la construction_. Mais -il s'agirait de s'entendre sur ce en quoi consiste cette _solidité_. -Vous déniez à un ouvrage le droit d'ennuyer un peu par sa longueur, mais -vous le voulez solide. Qu'avez-vous à nous offrir de conforme à cet -idéal? Faites l'oeuvre-modèle, puis nous jugerons. - -_Parsifal_, donc, est d'un faux mysticisme; le vrai n'est-il que celui -de Franck? _Parsifal_ est interminable; le _Sacre du Printemps_ est trop -court et trop étincelant; vous voulez _du solide_, du sincère et vous -citez Albéric Magnard, Bloch, l'auteur suisse du _Macbeth_ de -l'Opéra-Comique. Enfin, à bout d'expédients, vous prenez un air songeur -et, vaticinant, vous vous écriez: La vérité va venir d'Allemagne. Mais -citez-nous des noms: Richard Strauss ne se contrôle pas; entre lui et -Edmond Rostand, vous hésiteriez. Ah! cette facilité, cette tant honnie -exubérance du _don_, du sang qui coule dans les veines, ce mauvais goût -des Chateaubriand, des Hugo, des Rossini, des Wagner, des Verdi, des -Paul Claudel; mais ici, je m'arrête, car je pense au pâle jeune homme -chargé de chaînes, qui s'assied sur son tabouret de paille, dans sa -mansarde éclairée par le nord; celui-là, pourtant, a déposé près de lui -un livre de Claudel. S'il regarde son mur, c'est pour y voir une -photographie de Druet d'après une allégorie de Maurice Denis,--et lui, -ce bon jeune homme austère, s'il se soumet au musicien de -_Parsifal_--tout de même trop «incontestable»--il supplie: «Non, non, -pas le poème!...» Le parfum des filles fleurs n'envahira pas sa cellule. -Il attend, de l'Allemagne, la Délivrance, un Lohengrin tout casqué, mais -sans le cygne, supplie-t-il, de grâce, sans le cygne! Il préférerait -Mahler. Celui-là, par sa pesanteur, nous entraîne au fond de l'eau. - - * - - * * - -Si l'enquête à laquelle je me suis livré pour la _Nouvelle Revue -Française_ ne nous indique pas une «orientation» bien nette des -musiciens français, si la banalité de mon butin m'a un peu déconvenu, -cette enquête m'a tout de même permis de rapprocher mes expériences, -dans le domaine musical, de celles, quotidiennes, que je fais dans le -mien, celui de la peinture. - -Quand on n'est plus tout jeune, point encore tout à fait vieux, mais en -contact avec les générations montantes, en sympathie avec elles, il vous -est loisible de prendre une vue d'ensemble des esprits d'une époque. -Comparant les uns avec les autres, j'en arrive à cette conclusion, qu'il -n'y a plus de positions faites; les thuriféraires et les détracteurs -sont si dénués de raisons, qu'on devrait en rire, si, engagés dans la -lutte, le sentiment de notre conservation personnelle ne nous forçait -parfois à crier: Gare! je suis là, très vivant; vous me niez, mais -j'existe, comme vous; j'ai les mêmes droits que vous à produire, et j'y -suis déterminé! - -Le premier qui a osé des _quintes successives_ défendues en ancienne -orthographie musicale, est assurément un novateur. J'apprécie le tableau -de la Grotte, dans le _Pelléas_ de Debussy, qui est plein de ces -quintes; mais si nous parlons de musiciens français, je serais plus fier -d'avoir imaginé le motif d'amour du _Roméo_ de Berlioz. Un beau thème -mélodique est tout de même ce qu'il y a de plus rare. Une singularité, -une bizarrerie tonale, délicieuse de fraîcheur, à la première audition, -pouvant être répétée, systématiquement, à l'infini, cessera bientôt -d'être supportable. L'originalité d'une oeuvre, si elle ne consiste -qu'en cela!... - -M. Canudo écrit: «L'innovation contemporaine est dans la transposition -de l'émotion artistique du _plan sentimental_ dans le _plan cérébral_» -(Manifeste cérébriste, février 1914, _Figaro_). «On veut des gammes -nouvelles de formes et de couleurs, on veut la jouissance de la peinture -par la peinture, et non par l'idée littéraire ou sentimentale qu'elle -doit illustrer.»[14] - - [14] Après avoir écrit cet article, un nouveau Manifeste nous est - parvenu, futuriste, celui-ci! et qui nous exhorte à haïr _Parsifal_, - précisément pour les impatientes raisons que nous exposions plus - haut. - -«Plus de sentiment», ordonne M. Canudo; mais prenez garde: hier encore, -on appelait «sentiment» ce que le manifeste dénomme aujourd'hui -«cérébralité». - - - - -D'UN CARNET DE VOYAGE 1913 - - -DE PARIS À ROME - -Deux petites religieuses, des Filles de la Charité, n'ont pas bougé dans -le compartiment, depuis Paris. En passant dans le couloir, je les -observais. Dès Pise, elles tendent la tête hors de la fenêtre dans -l'espoir que le dôme de Saint-Pierre déjà se profile à l'horizon; un -chapelet et leur livre de prières tendrement serrés dans leurs mains -osseuses, sur les genoux, des figues et du pain: toute leur nourriture -d'un jour et demi. On croit entendre leur coeur bondir à l'approche de -la Ville Sainte; elles sont pâles et rayonnantes. - -A l'autre bout du train, du côté des sleeping-cars, Mme Moore compose le -programme de ses fêtes au Grand-Hôtel, annoncées par le _New-York -Herald_, pour après Pâques. Nous n'allons pas tous à Rome dans le même -dessein, mais un voyage à Rome est un acte grave, chacun sent cela et -s'y prépare à sa façon. - -Je cause avec mon voisin de wagon, un brave avocat romain aux saines -idées antimaçonniques, modéré, intelligent; né dans le Piémont, il parle -un français très pur. La politique actuelle, l'antipapisme du maire -Nathan, ne lui plaisent guère. Me prévalant de ses réserves, je me -permets de critiquer les projets municipaux dont la Ville Éternelle est -menacée. «--Avez-vous le droit d'haussmanniser, comme vous dites, un -musée qui est le patrimoine de l'humanité civilisée?» Mon voisin fronce -le sourcil, s'efforce de suivre ma pensée, m'interrompt:--«Nous serons -bientôt un million de citoyens dans la capitale, nous y étouffons. Elle -ne saurait demeurer la bourgade que vous défendez avec tant d'énergie; -on s'écrase au Corso, il faut faire des trouées dans tous les sens pour -notre commodité et celle de nos hôtes...» - -Ces chers Italiens, nos frères, ils nous sautent à la gorge pour nous -arracher ce cri: «Quel peuple vous êtes redevenu, quelle nation!» - -Nul besoin, pourtant, d'un Palais de Justice à la Bruxelloise, d'une -synagogue en forme de Hammam, ni de boulevards plantés de trolleys, pour -que nous saluions leur superbe renaissance. Ils feraient croire qu'ils -ne sont pas si convaincus de leur propre force et qu'ils s'attendent à -ce que nous les rassurions. Mais, non, certes! Ils ne se trompent pas. - -_Samedi Saint, 22 mars._--C'est l'été. Vers midi, le soleil, haut dans -un ciel pur, découpe en arêtes vives ce plan en relief qu'est le Forum -du professeur Boni. Donc fais-toi conduire au Palatin, si tu en as -l'heureuse occasion, par un archéologue qui ne soit pas un froid pédant: -le passé revivra à l'appel du magicien. Mrs Strong nous a menés, avec -ses élèves de la British School of Archeology, au sommet de ce qui fut -le Jardin Farnèse--et le bosquet de lauriers et de cyprès où des rites -brutalement physiques étaient célébrés en l'honneur de Cybèle, la Mère -Auguste; un des sanctuaires nationaux de la Rome primitive. L'érudite -Mrs Strong fait un cours familier à une vingtaine de jeunes gens qu'elle -entraîne à sa suite, tout en exigeant de ces étudiants un travail -formidable. Elle a un talent particulier, cette femme, car les profanes -ne se lassent pas de l'écouter, même si leurs jambes flageolent, si le -déjeuner les attend à l'hôtel. Sans un tel guide, comment s'y retrouver -dans cet inextricable dédale? - -Il s'agit aujourd'hui de la formation du Palatin, non pas un mont -naturel, comme on l'a cru, mais une superposition de temples, de palais -édifiés l'un sur l'autre par chaque Empereur, sans qu'aucun d'eux ait -pris la peine de raser l'oeuvre des autres. Chaque monarque veut bâtir -plus grand, plus haut encore, effacer la trace de son prédécesseur. -C'est le vertige de l'orgueil sans contrôle. Septime-Sévère, afin -d'impressionner les fastueux Orientaux entrant dans la Ville par la Via -Appia, commande des colonnades, des fontaines jaillissantes, des -pylônes, des colonnes, des bas-reliefs plus blancs, plus richement -décorés que ce monument Victor-Emmanuel, sous quoi Rome entière semble -se courber aujourd'hui. - -C'était déjà le cri d'admiration provoqué. «Quel peuple vous êtes!» Et -quel, en effet, celui qui part d'ici, s'en va fonder d'autres Romes au -bout du monde et stigmatise la route de ses arcs de triomphe, de ses -Théâtres et de ses Temples, afin que nous suivions sa trace, dix-huit -cents ans après... - -_Déjeuner au Palais Caetani._--De ma place, j'aperçois un général en or, -qui chevauche au-dessus des toits, galope dans l'azur céleste: -Victor-Emmanuel sur son piédestal, au milieu des cheminées et des -tuiles. Il semble qu'il s'avance vers nous, qu'il va briser les vitres, -entrera dans la salle à manger. Mais je m'étonne moins, depuis que Mrs -Strong m'a donné la solution de ce problème si souvent posé: pourquoi -l'architecte Sacconi a-t-il doté Rome de cet extraordinaire monument, -hors d'échelle avec ses entours, pourquoi l'avoir adossé au Capitole? Je -comprends: le comte Sacconi était dans la tradition de sa race. Il a, -lui aussi, désiré faire du colossal à la gloire du Présent. En croyant -nous affirmer novateurs, nous recommençons inconsciemment les gestes de -nos pères. - -_Quasimodo._--Dans l'ombreuse église de Sainte-Sabas, sur l'Aventin, -derrière le Prieuré de Malte, un ecclésiastique traduit des inscriptions -latines aux garçons d'un patronage. L'on se croirait au Forum à la -grande époque. Le maître mime aux gamins incrédules la résurrection d'un -saint. Leurs visages, leurs attitudes sont ranimés, ceux des statues et -des bas-reliefs antiques. Assis en cercle, ils s'agitent sur leurs -sièges, prêts à la discussion, bondissants, querelleurs, familiers et -polis à la fois. Il ne leur manque que la toge et un Cicéron. - -_Sur le Palatin, le soir._--Heure rose et verte des marbres et des -vieilles pierres étiquetées. Le crépuscule enveloppe déjà pour la nuit -les fouilles du professeur Boni. Vers le Nord, du côté du Quirinal, des -feux s'allument aux fenêtres des quartiers neufs. Une lueur signale les -Palace-Hôtels de la quatrième Rome, où Boldi accorde ses violons. Sous -prétexte de tango, des Américaines assoiffées de tradition ont soin de -rappeler à l'indulgente aristocratie romaine sa hiérarchie, ses -prérogatives, l'exclusivisme indispensable à une classe dont elles -envient les noms. On ne les trompe pas sur les généalogies. Mais soyons -moins injustes à l'égard de ces femmes respectueuses. Elles ont le sens -des valeurs, le culte de notre passé européen, s'offrent à redorer les -blasons authentiques et à racheter des portraits de famille. Quel mal -font-elles, si elles préfèrent l'Almanach de Gotha à Bædeker, ces -vestales de la quatrième Rome? Elles s'y «cultivent» entre deux thés, -car il faut respirer une bouffée d'art dans les galeries et les églises, -avant de s'asseoir à table entre un prince et un marquis. Elles ne -chôment pas dans le pays du farniente. - -Plus tranquillement en apparence, mais tout aussi acharnées à la -poursuite de leur but, nos petites religieuses du train, avec des -dévotes laïques, des dames de province venues de tous nos départements, -jouissent de leur séjour dans d'obscurs couvents pauvres. - -Il est sept heures. Dès l'_Angélus_, mes petites religieuses vont se -coucher, après une journée laborieuse que divisent de multiples -sonneries de cloches... peut-être rêver d'une audience au Vatican. Or, -las! le Saint-Père, chuchote-t-on, n'est pas en état d'en accorder--on -le dit malade. - -Dans le quartier du Panthéon, il est, pour les Français catholiques, -toute une mystérieuse petite vie qu'on voudrait pouvoir étudier. A ces -voyageurs discrets, glissant leurs feutres sur les dalles des rues -tortueuses, la Semaine sainte et Pâques réservent des trésors d'émotion, -des cérémonies qu'il faut croire occultes, puisque nous autres pouvons à -peine, si déçus, entendre une messe en musique, quelques notes de -Palestrina. Quant aux fameuses Pompes dans Saint-Pierre, il n'en est -plus question! Mais d'humbles fidèles se font appuyer par Monseigneur, -se faufilent, attendent dans les vestibules du Vatican, un placet dans -leur poche, s'insinuent... parviennent quelquefois. Pour être conduits -aux bons endroits, il nous faudrait sans doute habiter la Minerva, -rendez-vous des ecclésiastiques, l'auberge où nos pères descendaient, -frugaux et contents de sardines et des quatre mendiants pour dessert. -Quant à nous, à la via Veneto, nous sommes presque seuls à faire maigre -le vendredi saint. Les beignets frits de la Saint-Giuseppe sont plus -populaires que le maigre en carême... - -Nonobstant, Pâques est la saison de Rome, mais, alors même, Rome a des -attraits incomparablement variés, qui répondent à tous les besoins de -l'âme. Elle ne déçoit que ceux qui n'ont rien à lui demander. - -Trop de voitures dans les rues, trop de Cook's Tourists, toutes les -langues parlées à la fois, c'est la tour de Babel. Au bas des degrés de -la Trinité-des-Monts, les marchands abritent leurs fleurs de parasols -blancs, et, je l'observe chaque matin, baragouinent un peu d'allemand, -plus indispensable, désormais, que l'anglais à leur négoce. L'Allemand, -l'Allemand, il nous poursuit! on se croirait chez nous, au boulevard -Saint-Michel, mais l'invasion cosmopolite n'est pas comme ailleurs un -fait nouveau: il y a deux mille ans, nous apprend Mrs Strong, Rome ne -savait où loger ses visiteurs; ses aubergistes, débordés, improvisaient -des campements. Des quartiers entiers ont disparu; c'étaient les -faubourgs de la ville antique, construits, pense-t-on, en terre et en -planches, caravansérails jusqu'au loin dans la campagne, et la Rome de -pierre et de marbre était à peu près ce qu'est le Kremlin à Moscou, la -ville sainte. - -Tous les chemins, depuis qu'on se souvient, ont amené des convois de -pèlerins passionnés ici. - -_Promenades._--La quatrième Rome mange petit à petit celle des Papes et -la dernière d'avant 1870. Certains étrangers même qui, comme Henry -James, la connurent sous Pie IX, nient qu'il subsiste encore une Rome. -Où sont les carrosses des prélats, leurs livrées jaunes à galons -blasonnés, le luxe un peu poussiéreux de leurs palais? Les jardins de la -villa Ludovisi, ombrages majestueux au centre même de la ville, ont cédé -la place aux moellons des immeubles modernes. Toutefois, si vous en -prenez la peine, vous retrouverez la Rome antique. Les vieux aqueducs ne -sont pas déparés par les gazons du golf; les habits rouges de la chasse -à courre ne déshonorent pas la campagne, et le tombeau de Cecilia -Metella porte une ombre agréable à la meute du marquis Casati. - -Stendhal, Chateaubriand nous accompagnent, nous autres Français, dans -nos promenades. Corot surtout surgit à chaque coin de rue. De la villa -Mattei, des jardins Colonna, du Pincio, ou bien autour de Saint-Jean de -Latran, en supprimant quelques détails du panorama, ce ne sont que -toiles signées Corot. - -Ce divin ingénu dessinait, comme une fillette très sage, des façades -dont on peut compter les fenêtres et les portes, modelait amoureusement -des coupoles d'églises. La Rome de Corot est bise, couleur de café au -lait, avec quelques touches de rose tendre et de jaune relevées -d'accents noirs, qui sont les pins parasols et les cyprès. Cet aspect -nous charme plus qu'aucun autre, mais, ne nous y trompons pas, le -carrare offensant de l'hommage à Victor-Emmanuel évoque, plus que les -gris de notre Corot, «l'Urbs» de l'Empire. Si j'en crois les -archéologues, les prisonniers ramenés des guerres lointaines étaient -aveuglés par les marbres, les ors, les polychromies violentes, comme -d'une maquette de Bakst. Nous en savons plus long que Corot et Stendhal -sur l'antiquité. - -_A la villa Mills, sur le Palatin._--Je prends congé des ogives à la -Walter Scott de Charlie Mills. Quand ce gentleman recevait la société -romaine de 1840, dans sa fragile villa, il ignorait que sous ses pieds -plusieurs étages de briques empilées par Septime Sévère étaient -ensevelis, mais il fondait la quatrième Rome. Le houx et le chardon -héraldiques, dans leurs médaillons de plâtre rose, vont tomber en -poussière, car la pioche du professeur Boni est sans pitié pour le XIXe -siècle, indifférente aux amis de la jeune reine Victoria. Le nom de -Charlie Mills restera cher aux lecteurs de mémoires, et cela suffit -apparemment. Il fut un des premiers à implanter ici les coutumes -anglo-saxonnes. - -Henry James dépeint, dans plusieurs de ses admirables contes, les -premiers Anglais et Américains s'installant dans les palais aux vastes -salles décorées à la fresque, où tant d'alliances se firent, si bien -qu'il est peu de familles de l'aristocratie italienne, qui n'aient dans -leurs veines une goutte de sang «_british_». Combien de romans heureux -ou tragiques s'esquissèrent chez ce Charlie Mills, pour s'achever au -pathétique cimetière des protestants, entre la pyramide de Cestius et -les tombes de Keats et de Shelley, au milieu des cyprès géants... - -_En sortant du Vatican._--Nous répétons à satiété que l'art et le Beau -sont condamnés. Qu'en savons-nous? Peut-être l'art fleurit-il au moment -où nous le croyons en léthargie. J'ai passé la matinée à la chapelle -Sixtine, aux chambres de Raphaël. Plus tard, je suis entré à la -«Sécession de la Via Nazionale», car Rome y expose enfin ses -impressionnistes. Je n'aurais pas dû m'aventurer dans ces parages. Les -futuristes sur la rive gauche du Tibre, Michel-Ange sur la rive droite. -Le noble fleuve continue de couler imperturbablement, insoucieux des -transformations de notre goût. - -Il serait temps d'écrire un «Précis des variations du goût à travers les -âges», indispensable pour que nos arrière-petits-enfants ne nous -méprisent pas trop; car nos ancêtres étaient aussi versatiles et -destructeurs que nous le sommes! Le nom de Botticelli, qui collabora aux -peintures de la Sixtine, fut oublié pendant trois siècles, après avoir -connu le succès, comme Bouguereau et Cabanel. Un Anglais le réhabilite. - -Fuyons les musées, marchons en plein air; jouissons des monts Albains et -de ce Soracte si bleu, cadre indestructible de toutes les Romes passées -et futures. - -_A l'Académie de France._--Il a plu, cette nuit, des nuages nacrés font -des boules qui roulent dans un lac gris de perle. L'odeur des buis, des -chênes-lièges et de la terre mouillée, emplit les jardins de la villa -Médicis. Sous les quinconces déserts, M. Ingres doit revenir, la nuit; -que ne puis-je entendre sa voix! Souhaitons que le futur directeur de -l'Académie ait, comme lui, le sens et le respect de Rome. Je n'ai connu, -parmi les pensionnaires, que de pauvres jeunes hommes anémiés par la -monotonie d'une existence inutile, si elle n'est pas une joie de tous -les instants. Un seul d'entre ces prisonniers commença d'entrevoir son -bonheur quand ses quatre années de bagne furent révolues. Il était trop -tard. Il ne lui resta que d'épouser une Transteverine et de manger du -macaroni... - -L'éducation entière de nos peintres lauréats est à refaire. Depuis M. -Ingres, la villa Médicis n'a été qu'un hôtel gratuit, avec des ateliers -lugubres où des rapins tâchent de se croire encore à Montmartre. - -Aussi insidieuse à Rome qu'à Florence, et plus dangereuse encore, la -leçon du passé ne touche que quelques élus. Si vous voulez profiter d'un -pays comme celui-ci, ce n'est pas son art que vous étudierez; mais -respirez son air, remettez-vous dans telles conditions physiques et -morales, celles de la campagne et du loisir. Pourquoi des musiciens, -dans la ville du monde où l'on entend le moins de musique? Pour leur -accorder ces loisirs mêmes que Liszt s'offrit à Tivoli.--L'Académie de -France ne pourra durer que si un directeur intelligent et plein de -sympathie pour les débutants, dit à ceux-ci: «Vous êtes chez vous, dans -un site admirable, faites ce que bon vous semble, causons, vagabondez, -oubliez Paris. Tant pis si vous ne rapportez pas un lourd bagage -d'oeuvres. Pour peu que vous valiez quelque chose, vous vous serez -enrichis auprès de nous.» - -M. Ingres n'est pas un maître pour la quatrième Rome. Si son ombre erre -encore parfois au clair de lune, dans les allées de l'Académie, l'aurore -doit l'épouvanter, car il ne peut risquer des rencontres qui seraient -trop dangereuses. - -Rome est un mystérieux grimoire; elle nous propose un manuscrit dont les -caractères et la langue sont, pour la plupart de nous, comme du -sanscrit. Les Anglais et les Allemands vont en Italie par devoir, par -tradition, sous la conduite de Goethe, de Ruskin ou de Byron. S'ils ne -comprennent pas, ils savent au moins des noms. Mais pour le Français, -primaire et laïque, le guide Joanne doit être affolant. Quelques-uns -s'avisent d'y commencer leur éducation, d'autres s'avouent complètement -déçus. Pourtant chacun à la longue finit par trouver la récompense de -l'effort exigé de lui. Puissance évocatrice des noms! Un aveugle -oublierait son infirmité, s'il se savait fouler la terre qui le porte. -Scapulaires ou chapelets, mauvaises copies de tableaux anciens, meubles -imités, ou photographies souvent plus éloquentes que tel plafond perdu -dans la pénombre, chacun fait à Rome des provisions de souvenirs pour -l'ornement de sa vie quotidienne. Qui y est allé y voudra retourner. -Buvez avant de partir la belle eau pure de la Fontaine de Trévi. - - -DE ROME À FLORENCE - -Non loin de moi, un couple de Francs-Comtois, au parler traînant, se -racontent l'un à l'autre la Sicile, Naples et Rome d'où ils reviennent, -fourbus mais contents. La dame est haute en couleurs, saine et plus -jeune que son mari, type de militaire retraité, décoré, peu loquace. -Elle semble avoir vu le Souverain Pontife; tirant de sa sacoche une -série de portraits de Pie X, elle les étale sur ses genoux et -s'attriste, comme une mère de son enfant malade: «comme il a l'air -mélancolique!» Enfin, elle l'a aperçu! De moins près, assurément, que -ces Dames françaises de la Pension du Bon Salut, qui se vantaient de -leurs sept audiences au Vatican: - -«Elles en disent, elles en racontent et elles croient qu'on les écoute; -des faiseuses d'embarras, ces Françaises en voyage!...» - -Ma voisine se plaint d'avoir mal dormi la dernière nuit, s'étant posé -des questions énervantes, agacée par l'insuffisance de ses notions -historiques: «Qu'est-ce que cette Reine de France enterrée à -Saint-Pierre, Regina di Francia e Iberia, a dit le guide? A qui, -Sosthène, pourrais-je demander? Iberia? reine d'Iberia? Je ne connais -pas ce pays.» - -Et vous? M. Jourdain n'était pas plus ardent à s'instruire. Le Joanne -consulté reste muet. - -La robuste Franc-Comtoise n'apprécie pas le paysage classique des -environs de Rome, ni, plus tard, d'un vert laiteux de jade, le lac -Trasimène, que nous contournons un peu avant la nuit. L'Ombrie, puis la -Toscane, la déçoivent: «passe encore pour les saules pleureurs de nos -cimetières, ils ont au moins de gentilles feuilles claires; mais l'idée -de planter partout ici ces horribles cyprès noirs? Cela vous fait mal. -Et pourtant, tenez, lisez votre Joanne: la Toscane est riante!» -L'officier repousse cette offre et se plaint de la faim. - -En face de mes compatriotes, un étudiant d'Oxford est plongé dans la -lecture d'un texte grec. De temps à autre, parlant à l'oreille de son -compagnon de route,--un autre «fellow» aux grands yeux bleus, trop -grands et trop beaux,--il prépare ce néophyte aux mystères de Florence. -Pour les Anglais lettrés, Florence résume toute l'Italie. - -_Florence._--Je compléterai, cette fois-ci, ma collection des villas -florentines et me promènerai dans la campagne. Je me suis juré de ne pas -entrer dans un seul musée. Assez de tableaux, assez de statues, trop -d'Art à discuter avec trop d'amis qu'on rencontre et qui deviennent de -féroces esthéticiens, pour le temps de leur séjour à Florence. Les -amoureux de Florence vous la gâtent, l'on a parfois envie, en leur -compagnie, de nier sa beauté et je me rappelle que je faillis sauter au -cou d'un monsieur qui, dans un restaurant, expliquait à sa femme: «Oui, -ils ont eu des peintres, des sculpteurs; mais des architectes, eh bien! -non!» - -Si ma Franc-Comtoise n'avait déjà filé vers sa Franche-Comté, je -voudrais la suivre dans les rues rébarbatives de la «cité des fleurs», -rasant les hautes murailles des palais féodaux, cherchant en vain les -marbres, si teintés d'ocre qu'ils en sont devenus comme de la pierre -calcinée. Et les fameux iris? ils croissent aux jardins des collines, -loin des hôtels. Les photographes, comme les guides, vous indiquent des -choses impossibles à découvrir! - -Combien Florence peut, à certaines minutes, vous contrarier! Sans la -courbe exquise du pont d'Ammanati, sous les fenêtres d'André Gide, et -ces façades jaunes, maussades, hautaines, mais si délicates, de l'autre -côté de l'Arno, j'allais cette année médire d'un décor qu'affinent -cependant les treillis d'une pluie tiède. Le voyageur pressé court au -Bargello, galope au travers des galeries, croit avoir accompli son -devoir, mais il ne se doute pas qu'à côté de cette froide cité, il en -est une autre, toute riante et parfumée de ses cascades de glycines. On -ne l'a connue qu'en vivant avec des Anglais et des Américains, -conservateurs pieux des anciennes demeures à jardins suspendus, qui se -cachent dans les replis de la ceinture de collines: Arcetri, San -Miniato, Bellos Guardo, Fiesole, Settignano, séjours de plaisance autour -de la revêche préfecture aux airs de petite cour allemande. - -Que les diplomates honoraires prolongent dans l'aristocratie locale leur -monotone traintrain de réceptions mondaines; que la bourgeoisie s'y -endorme, c'est leur devoir; mais qu'à cause de l'Art, les ratés, les -détraqués et les épaves du monde entier viennent s'ensevelir vivants à -Florence, cela irrite. On dirait qu'au lieu de s'exposer au soleil comme -dans une Nice, leurs demeures s'orientent vers Donatello. - -Peu de cervelles qui résistent après quelques années à l'influence de -cet art homosexuel. Ne me demandez pas pourquoi le meilleur peintre, -s'il s'y laisse prendre, deviendra un méticuleux copiste, ou un -extravagant. On s'assoupit à la longue, ou bien l'on perd la raison, à -respirer cet air, énervant ou trop stimulateur. Oscar Wilde! Il n'y a -plus de place ici que pour l'admiration platonique ou pour... Vous y -oubliez le présent et vous rétrécissez dans une vaniteuse illusion -d'être propriétaire de la Tour de Narcisse. - -Ou mieux, l'alternative de considérer Florence comme une station -balnéaire. Arpentez la Via Tornabuoni, avant le déjeuner ou à l'heure du -thé, quand la pâtisserie Donney et le confiseur Jiacosa offrent leurs -tribunes d'où les preneurs de glaces regardent passer ceux qui viennent -d'en prendre. Mais alors, ce n'est plus l'Italie, c'est la rue de Paris -à Trouville, toilettes, chapeaux, conversations de bar, et vous, jeunes -hommes et vieillards peints! Des existences singulières se cachent -derrière les rangées de cyprès, dans les clos d'oliviers gris -enguirlandés de vignes jaunes. Toute la gamme des verts, depuis le plus -éteint jusqu'au fulgurant véronèse... O maniaques des villas et -villini!... - -Cette douce harmonie de la campagne toscane a de secrètes blandices à -quoi succombent les «natures sensibles». - -La science des jardins aménagea cent musées bucoliques sous les fenêtres -grillées des villas, belles, graves ou souriantes, et qui eurent pour -architectes Michel-Ange, Sansovino, ou Ammanati; c'est la Capponi, la -Pietra, I Tatti, Gamberaia, la Bambici ou la Medici, colonnades, -terrasses, statues, bustes, fontaines, fresques, richesses paradoxales -de ce sol où l'Art poussa comme de l'herbe. Pendant quatre siècles et -plus, le prodigue génie florentin s'est livré au gaspillage. De cette -puissance créatrice, il ne reste guère, mais... peut-être un mince filet -d'eau marque la source où espèrent se désaltérer les dilettanti et de -pitoyables victimes d'une fausse vocation. - -Florence, mère désormais stérile, plus indolente d'avoir été trop -féconde, laisse admirer ses enfants de marbre et de bronze. - -Son temple est gardé par des prêtres sans foi, qui, tout juste, -l'empêchent de se détruire, grâce à l'obole que leur main, tendue pour -l'aumône, y reçoit des fidèles. - -Florence, cruelle et sanguinaire, poursuit son oeuvre médicéenne, sous -une mante de provinciale et de commerçante, faiseuse de simili-tout, -«truqueuse», ex-courtisane maintenant vêtue de bure; son art païen, -comme son art angélique, vous m'en direz l'emploi, si ce n'est d'en -parer nos beaux esprits d'amateurs ou de petits jardins vers quoi -montent, de la coupe où s'écrase son Dôme, les mille carillons -d'importuns campaniles. - -_La religion des Anglais._--Des pensions du Lung'Arno sortent des -caravanes de jeunes misses, le pliant et la boîte de couleurs sous le -bras, infatigablement prêtes à copier le Ponte Vecchio; des jeunes -hommes d'Oxford, deux par deux, bras dessus, bras dessous, sentimentaux -et convaincus, se dirigent vers l'Académie et San Marco; doux athlètes, -ils ont le culte du Grec et de la Renaissance aux formes ambiguës. Tel -qui jouait à l'Université dans des tragédies de Sophocle, vient pendant -ses vacances de Pâques, revoir le Printemps de Botticelli, s'exalter -devant le David de Donatello. C'est la tradition d'Oxford et un mot -d'ordre périlleux, car souvent une crise de mysticisme se déclare à -Florence. J'en connus un, de ces inflammables adolescents, qui voulut se -convertir, abandonner la littérature; et déjà, le cloître le guettait. -Fra Angelico ne se doutait pas, quand son pinceau, sous la direction -d'un invisible chérubin, enluminait les cloisons blanches de sa cellule, -qu'au XXe siècle, ses images de piété, reproduites en cartes postales, -voisineraient dans l'album d'un Huguenot avec les Dieux de l'Olympe. Le -Bon Frère précédait la Renaissance païenne, mais bientôt Mantegna, -Léonard, Sodoma, le Pérugin, allaient verser du venin dans la chaste -corolle des fleurs franciscaines. - -_Opinions à la mode._--De Fiesole à San Miniato, Écho répète les noms de -Giorgione et de Cézanne. Si Florence ne produit plus d'oeuvres -originales, Florence critique, discute, croit penser. Dans les caves du -palais Antinori, le cuisinier Lapi a établi une taverne, un bouge où -cochers de fiacre, étudiants, esthètes, se coudoient pour déguster à bon -marché les vins légers et des plats savoureusement indigestes. A manger -les petits pois tendres d'avril, vous croiriez croquer la Primavera de -Botticelli! Les voûtes sombres du sous-sol sont égayées d'affiches -polychromes, qui en tapissent la pierre. Lapi, ruisselant de sueur, mais -fier de sa popularité, interpelle les habitués dans un langage aux -lazzis toscans, tout en faisant griller les beefsteaks et sauter l'acide -tomate, tandis que les délicats fanatiques de la colonie cosmopolite -échangent des propos rares, célèbrent les mystères du Giorgione. - -Florence rallume de temps en temps une lampe votive dans quelque -chapelle oubliée, pour le culte des «happy few». Après Piero della -Francesca et Masaccio, voici qu'on parle sans répit du maître de Castel -Franco, et de son élève Cézanne, «le plus significatif des peintres -français», selon ces critiques nouveaux nés; j'écoute les conversations -dans tous les dialectes, où les noms de Verlaine, de Mallarmé, se mêlent -à ceux de Matisse et de Michel-Ange. L'époque de Ruskin est déjà bien -loin d'eux. Une admiration ne s'est jamais établie que sur des ruines et -des négations. - -_Un sanctuaire négligé._--Dans un quartier peu fréquenté des étrangers, -plein de ces majestueux palais qui semblent toujours bouder et que -personne ne visite, à part les amis des vieilles familles dont ils sont -encore la propriété; une rue comme tant d'autres, étroite et assombrie -par l'auvent des toits tendus, de chaque côté, contre l'ardeur du soleil -et les frimas, une rue sans trottoirs, dédaigneuse et vaine de ses -beautés dissimulées. Une petite porte donne accès dans l'ancien cloître -de Sainte-Apollonia. On y a réuni les fresques du «prodigieux» Castagno. -Peu de touristes jugent nécessaire de les voir, je les ai ignorées -jusqu'ici. Enfin, grâce à l'insistance de Gide, j'ai «comblé cette -lacune», malgré que je me fusse promis de fuir les galeries de musées. - -C'est là, peut-être, que s'est réfugié le génie même de Florence, -dépouillé de ses charmes équivoques, viril, âpre et ravagé de passion. -L'étonnement est comme un briquet où s'allume encore notre admiration -lasse. «La Cène» de Castagno ne ressemble à rien d'autre. - -L'accentuation des types est d'un caricaturiste, chaque apôtre, une -charge étrange et si suggestive, le Jésus, si humain, que l'on dirait -presque les acteurs d'un idéal Oberammergau. Une réalité terrible, qui -sent la bête, la laine et le cuir. Ces apôtres-ci sont pris dans les -carrefours de la Florence où chaque demeure fut une forteresse -barricadée contre les égorgeurs nocturnes. Quelle saveur, le curieux -sens décoratif et pittoresque! Cependant les touristes se ruent à la -Tribuna et s'exaltent devant des chefs-d'oeuvre inférieurs à tant -d'autres qu'ils ignorent. - -_Impruneta._--C'est le village où se fabriquent les pots de terre cuite -aux formes classiques, à peine modifiées depuis trois siècles, et qui -servent dans toute l'Italie à orner les jardins et les potagers. Le -chemin qui y conduit est accidenté comme des «montagnes russes». Les -freins de l'automobile manquent à chaque instant de se briser. A chaque -détour de la route, par-dessus un mur bas, au travers des oliviers, -Florence semble se montrer comme dépouillée d'un de ses voiles; parvenu -à un sommet, vous la voyez dans toute sa beauté, nue et digne de sa -renommée. Le Dôme, rose et blanc, reprend sa véritable proportion dans -un encadrement de montagnes, encore neigeuses au printemps, et d'un bleu -plus sombre, à cause des avoines et du blé vert électrique, qui -tapissent les premiers plans. Les demeures de campagne sont des -réductions de palais urbains, avec leurs nobles petites façades; les -bourgs, aux rues dallées de marbre, eux aussi des miniatures de nobles -cités. L'église d'Impruneta, sur sa vaste piazza princière, peut -rivaliser en richesses avec les plus notoires; et tout autour, c'est, à -six kilomètres de Florence, la vie agreste, qui continue, primitive et -si ignorante de sa civilisation, que les maîtres-potiers restent sans -réponse à cette question: «Pourrez-vous emballer ma commande et me -l'expédier à Paris?--Parigi? e molto lontano--non so!» - -Les fours, à flanc de coteau, s'étagent les uns sur les autres, comme -des joujoux d'enfants. Dans le roc ou la terre rouge, chaque minuscule -fabrique a l'air d'une maisonnette japonaise. Les villages étrusques ne -devaient pas être bien différents de cette idyllique Impruneta; vous -perdez toute notion du temps et du lieu, en faisant la sotte emplette de -ces bacs à orangers, qui, sous notre ciel noir, vous communiqueront -leurs nostalgies d'émigrés. Ici, vous êtes tentés par leur beau profil; -ils font partie de cette nature où toutes les lignes ont un rythme -parfait et d'où la Laideur a été bannie par la Volupté. - -_Entre Florence et Grasse._--J'ai quitté Florence la nuit, car l'heure -du retour a sonné et les départs nocturnes me semblent moins déchirants. -Je veux revenir par la Riviera et la Provence, afin de prolonger d'un -peu l'exaltation et la fièvre d'Italie. L'aube se lève sur la -Méditerranée; bientôt Gênes va s'étirer devant nous, après son léger -sommeil de cité noctambule. Que l'on entre en Italie, ou qu'on en sorte -par Gênes, on voudrait s'y arrêter. A ses fenêtres, d'où pendent des -loques et des draps, des femmes échevelées se penchent et semblent faire -signe au voyageur de s'attarder dans ce port terminus. Du môle à la -crête des Alpes protectrices, ce n'est qu'un sourire, palais ou -maisonnettes, églises à coupoles surbaissées, marbre et carton-plâtre -peinturluré, comme un gâteau d'anniversaire, pyramide d'astragales en -sucre coloré. Sur les plages proches de Gênes, Nervi, Pegli, les barques -de pêcheurs s'appuient mollement sur le galet poli, comme sur un -oreiller. Elles ne se traîneront jusqu'à la mer que pour une promenade -de plaisance: navigation de paravent, décor pimpant, qui exclut toute -idée de travail et d'effort. - -Voici les cultures d'oeillets, au milieu des arbres africains, -acclimatés malgré eux de ce côté-ci de la Méditerranée, pour faire -illusion à l'hivernant transi. Voici le soi-disant pays du palmier, -Bordighera, Vintimille. L'architecture italienne n'est plus visible que -dans des pavillons de jardins, des orangeries et des chapelles, datant -au plus du XVIIIe siècle. Nous disons adieu à l'Italie dans le rococo -qui se fond insensiblement en un style bâtard, niçois, celui des villas -modernes et des hôtels, peut-être le plus méprisable, où les hommes -auront marqué leur empreinte. Nous tâcherons de fermer les yeux, en -traversant la Principauté de Monaco, ce sublime coin de terre à jamais -souillé. De Menton à Cannes, tant que je suis dans le wagon, je voudrais -suivre les phases sensibles de la pénétration de l'Italie en France. -Quelle est l'une, quelle est l'autre? Le même trajet, en voiture, -m'épargnerait la vue des Palaces et de ces joueuses maquillées de -Monte-Carlo, attendant, leur réticule à la main, l'heure de se rendre au -tripot. - -La population cosmopolite, grouillante sur la Côte d'Azur, inspira le -style casino-palace. La peur de la mort chasse vers la Riviera--où les -feuilles brunes de l'automne ne rappellent pas le printemps passé, ni -qu'il y aura un hiver--des vieillards futiles, que ronge encore la joie -de vivre; ils respirent chaque jour la rose et l'oeillet sous l'olivier -phénix, et ces figurants de Carnaval, poudrés de la farine dégoûtante -des confetti, finissent par se croire éternels comme cette végétation de -zinc et de caoutchouc. - -_Grasse._--Si l'automobile vous portait de Gênes à Grasse par la -montagne, vous feriez, ici, un dernier relai en Italie. Les vallées -furent plantées par les Romains, à la mode de chez eux. Ils y ont -construit leurs routes. Entre Ranguin et Grasse, je me suis encore cru -dans la province de Rome. - -Grasse s'agrippe au roc, comme un Tivoli; mais une porte joliment -moulurée, un heurtoir de cuivre, l'urne d'une fontaine, encore -décoratifs à l'italienne, se parent d'un fini à la française. Le Louis -XVI fait rentrer les panses obèses, amenuise, lime le métal, et châtie -la forme. Les anciens hôtels de la bourgeoisie locale et les bastides, -sont juste à mi-chemin entre les palazzi, les villas de Toscane et les -pompeuses demeures versaillaises. - -La vie modeste, dans le passé, n'a pas produit ici d'exemplaires oeuvres -d'art. Nous sommes éloignés des grands centres; mais il y a une aimable -et jolie élégance répandue, le parfum évaporé d'une cassolette qu'on n'a -plus remplie d'essence depuis un siècle. - -_Fragonard._--De Grasse pourtant il s'élança, le pimpant à la veste de -zinzolin; dans ces mignons jardinets, dont plusieurs intacts, tels -qu'ils furent par lui dessinés, il étudia la forme des fleurs et des -feuillages. Ici, bouffait à son intention le taffetas des jupes, se -poudraient les visages ronds, aux lèvres rougies; et l'escarpolette -tendue entre deux platanes dont l'écorce gorge de pigeon a la fraîcheur -de sa palette, était lancée haut dans ces furtives frondaisons, pour -que, d'en dessous, des yeux, heureusement indiscrets, suivissent les -entrechats et les jetés-battus de petites mules de satin clapotant dans -la mousse des linons. - -L'étroit salon, frustré de ses fameux panneaux aujourd'hui transportés -au delà des mers, il faut y venir par une journée pluvieuse, pour mieux -comprendre pourquoi Fragonard l'agrandit de ses perspectives de parcs -fictifs. Des copies habiles remplacent les originaux. La vie -provinciale, avec son odeur de lessive et de lavande, toutes fenêtres -closes, y est la même qu'au temps du maître; la lumière et la gaîté, -bannies des demeures provençales, Frago les recrée et les fixe pour -toujours sur les parois de la sienne. - -Les bonnets phrygiens et les faisceaux de licteurs dont il parsème, du -haut en bas, son escalier, comme un hommage propitiatoire aux -inquisiteurs de la Révolution, n'ont-ils pas, de même que les galants du -salon, la grasse touche facile, la légèreté d'une improvisation sur le -manteau d'Arlequin d'un Guignol? Longhi de notre Provence, mais dextre -comme Tiepolo, coloriste comme Rubens, l'errant Fragonard, nourri des -sucs de cette terre balsamique, tel un gros bourdon gourmand, un vent -l'emporte au loin, un autre le ramène à sa ruche favorite. - -_18 Avril.--Départ de Grasse._--Les dormeurs sont à plaindre en voyage, -ils se refusent les féeries de l'aube. - -Hier soir, une tempête de neige; il gelait. Après une périlleuse rentrée -sous l'avalanche, j'allai voir en bouclant mon sac, la vieille ville -rosir sous le soleil levant qu'elle guettait, encore bleue et blanche, -avec ses toits enfarinés; et les palmiers ridicules, pliant sous le -poids de la neige, simulaient les panaches d'écume des Grandes Eaux de -Versailles. Glace-surprise! Les nuages vont faire place à un azur étale -qui semble chaud, malgré le coupant mistral déchaîné derrière l'Estérel. - -La course en automobile, de Grasse à Avignon, par Aix, il y faut -renoncer; et nous partons de Cannes dans un train d'Allemands et de -Russes, direct pour Berlin et Pétersbourg, toutes fourrures dehors, dans -le compartiment surchauffé; les hivernants emportent des brassées de -fleurs, qui luttent avec l'odeur aigre de la salade remuée dans l'office -du dining-car. - -_Marseille._--Je ne l'ai jamais vue que par le froid, poudreuse, -contractée sous les apparences d'une photographie en couleurs. Vers -Lestaque, c'est, à perte de vue, comme des fortifications de marbre -rose; étang de Berre, la Crau, désert caillouteux; le long des cyprès -inclinés par le vent, quelques paysans sous leur peau de bique font le -gros dos au vent déchaîné. L'horizon s'agrandit, l'oeil ne connaît plus -d'obstacle, le gris atmosphérique, qui établit les distances, est -balayé: il me semble être à l'intérieur d'une immense pierre précieuse, -magnifiante comme une loupe. Une plénitude d'impression. Claude Lorrain. -Couleur, formes, détails, quoique précis, se fondent en un reposant -ensemble eurythmique. - -Les cyprès de la plaine Arlésienne, rangés, pressés l'un contre l'autre -en palissades droites et parallèles, au-dessus des cultures maraîchères, -ces noirs arbres utilitaires, seront les derniers, sur notre route, des -parents éloignés des aristocrates italiens. - -_Notre Rome, Avignon._--Dès la gare franchie, en attendant de monter -dans l'omnibus de l'hôtel, la bise glaciale nous flagelle. Petite ville, -la préfecture d'un département de France. La rue de la République avec -ses cafés, ses pharmacies et ses «Galeries parisiennes» rompt le charme. -Mais, un brusque détour à gauche, et nous nous engageons dans des rues -vides, muettes, non changées depuis le XVIIe siècle. Une chaise à -porteurs et des perruques pourraient sortir encore des portes cochères -armoriées; l'omnibus passe entre les deux battants d'une grille, vire -dans une cour encombrée d'automobiles; c'est la vieille auberge -installée dans l'ancien hôtel de Forbins. - -Ici, de même qu'à Rome, les Anglais et les Américains promulguent leurs -lois, implantent leurs coutumes; mais leur ténacité n'a pas encore, Dieu -soit loué! construit des «palaces». Si on leur doit les bienfaits du net -lit de cuivre et de la salle de bains, Avignon, enrichie par leurs -visites de curieux, n'a rien perdu de son caractère. Dans le «hall» de -«l'Europe» les rocking-chairs bercent de jeunes misses et de lourds -touristes d'outre-mer, bâillant à côté de leur thé, ou cherchant des -noms amis sur les listes de leur journal, le _Herald_. Des manteaux, -blancs de poussière, des casquettes et des lunettes de chauffeurs -jonchent les banquettes, et des mécaniciens discutent avec leur patron -l'itinéraire de demain matin, l'heure du départ vers un autre lieu qu'il -faudra, par acquit de conscience, avoir visité. - -_Le jardin des Doms._--Avignon, résidence des Papes! et pourquoi pas une -fois encore? Le Rhône, plus grandiose que le Tibre, ce soir un lisse -miroir où le Ventoux sommé d'une crête neigeuse, reflète le trapèze de -sa silhouette, là-bas, au delà des plaines fécondes, roule, vide de -barques, ses flots encore froids des glaciers alpestres. Au pied de la -terrasse au cadre de pierre et de ses parterres cerclés de buis, ce fut -sans doute la berge où s'amarrèrent les barques qui apportaient du nord -l'hommage des fidèles au Saint-Père de la Chrétienté universelle. Des -processions s'engageaient sous les arches à créneaux, poternes de -l'enceinte fortifiée; les bannières et les cierges, montant par les -ruelles, parvenaient au faîte de la ville, au Palais féodal et -conventuel dont les pierres sont prêtes à redire l'écho des hymnes, des -prières et des cloches. La soupe, le tambour et le clairon, les -régiments trop longtemps casernés dans ce Vatican provençal, ne peuvent -rien contre ces augustes parois; si des tourlourous y ont inscrit le nom -de leur payse et la date de leur libération, qu'on les efface... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -APPENDICE - - - - -LE SALON DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE DES BEAUX-ARTS--1908 - - -_La Grande Revue_, 10 mai 1908. - -Il paraît que c'est un «bon Salon». Telle fut la première impression de -ces Messieurs de la critique pendant que l'«on accrochait». Peut-être -cette favorable opinion de nos juges est-elle due aux excès des milliers -d'études de couleur et de systématique déformation, dont les autres -Sociétés nous abreuvent. S'apercevraient-ils que, s'il est toujours rare -de découvrir un réel don de coloriste ou de dessinateur--car la -déformation ne devrait résulter que d'un sentiment inné de la forme, -d'une vision individuelle des objets--il est deux mille cinq cent -vingt-huit paires d'yeux à Paris, cinq cent mille à l'étranger, qui -voient les couleurs à la mode, et autant de mains pour dessiner à la -façon de Cézanne, de Lautrec ou de Matisse? - -Le présent Salon de la Société Nationale? Il est «convenable», à -l'instar des précédents. Il renferme une dizaine de bonnes toiles. On ne -saurait s'attendre à plus. - -En somme, que reproche-t-on à cette pauvre «Nationale»? Tous ceux de -gauche y sont passés ou désirent d'y passer, à moins que de grandes -expositions ne leur semblent inutiles ou qu'ils ne les dédaignent. Elles -finissent toutes, d'ailleurs, par n'en être qu'une. Lui reproche-t-on sa -monotonie à la Nationale? Non, elle se dénationalise, seulement. - -La Société Nationale, elle, perpétue la tradition--de plus en plus -vague--de Manet et des impressionnistes, de l'école de Lecoq de -Boisboudran, de Whistler et de Puvis de Chavannes, tout cela édulcoré, -affaibli par les gros succès de Salon et l'intervention des marchands de -tableaux. La Société Nationale, ne l'oublions pas, fut fondée par -Meissonier--le dieu de la rue Laffitte, il y a vingt ans,--et par des -hommes comme Roll, Gervex, Duez, Béraud, Cazin, Stevens, qui connurent -des triomphes dont rien ne peut plus nous donner l'idée. Ces Messieurs -furent ce que l'on appelait des «jeunes maîtres». Autorité, succès -matériel, position sociale enviée, toutes récompenses et décorations -obtenues à l'âge où, maintenant, l'on se demande dans les ateliers -d'élèves ce que l'on fera plus tard! - -Tous ces hommes ont «un passé» que les jeunes générations connaissent -peu. Il ne nous appartient pas, à nous leurs élèves ou leurs amis, de -les juger impartialement. Nous sommes engagés vis-à-vis d'eux par des -sentiments de cordialité, de reconnaissance et de considération. Ce -passé fut, pour certains, très brillant. Ils eurent tous beaucoup de -talent, à nos yeux de débutants; et maintenant, ils font partie de nos -souvenirs de jeunesse, de ces souvenirs qui paraissent plus charmants à -mesure qu'ils s'effacent. Ils créèrent un type qui tend à disparaître et -dans lequel, seuls peut-être aujourd'hui, MM. Vuillard et Maurice Denis -pourraient être classés. Je veux dire des artistes «avancés», bien de -leur temps, tout juste assez contestés pour en être fiers, mais, au -fond, approuvés de tous les partis. Il doit être délicieux, quoi qu'en -ait dit M. Degas, d'avoir de grands succès quand on est très jeune. Cela -doit donner, pour parcourir le reste de la carrière, cette magnifique -assurance, cette tranquillité si précieuse aux hommes de pensée, et qui -fait tant défaut à la plupart d'entre nous. - -Le Salon de 1908 nous montre nos aînés, riches des mêmes qualités -qu'auparavant, avec, peut-être, un peu moins de vivacité, mais d'autant -plus de réflexion. On respecte la gravité sereine de la composition -destinée à quelque amphithéâtre de la Sorbonne, où le président, M. -Roll, a cherché à dépeindre l'hésitante et douloureuse marche des -savants à la poursuite de la Vérité. L'heureuse disposition des nuages, -vers la gauche, apporte, par son arabesque ellipsoïdique, un repos et un -arrêt pour l'oeil; sans quoi, le regard risquerait de s'égarer trop loin -du centre, où une femme nue, aux gris argentés et dorés tour à tour, se -détache sur un cumulus figurant un taureau, symbole de la Force. C'est -bien là le style républicain officiel où devait tendre, en prenant des -années, l'auteur de la robuste Pasiphaé, et de tant d'autres célèbres -toiles, qui sont du réalisme, du «vérisme» même, et pourtant visent plus -haut. - -Quel dommage que M. Gervex ait renoncé à ces décorations municipales, à -ces «pages» franchement populaires, que je lui vis ébaucher et finir -dans l'allégresse de sa trentième année, alors qu'élève chez lui, -j'avais la bonne fortune d'entendre des hommes comme Mirbeau, Manet, -Stevens, parler de la vie, me l'enseigner, pendant que j'étais initié -aux mystères du «beau métier»! - -M. Gervex se repose de ses vastes entreprises de la Villette et de -Moscou, en exécutant des portraits et des scènes mondaines, voire des -nus, avec cette souplesse et ces «mousses» de blanc d'argent, qui -défendent à une toile de se plomber. L'idéal de M. Gervex ne s'est pas -modifié, depuis les heureux jours de ses premiers succès et il apparaît -comme immuable, sans inquiétude, au milieu de l'universel doute. Envions -ceux qui n'ont pas trop de nerfs!--M. Béraud, lui, subit depuis quelque -temps, une sorte de crise religieuse, et sa peinture n'a changé que dans -ses manifestations «spirituelles». Le Parisien de naguère, ne -retrouvez-vous pas tout son esprit, avec un peu de sa sécheresse d'exact -narrateur, dans ses plus récents ouvrages? Il ne fut jamais plus heureux -que dans son «Baccara au Cercle de l'Épatant». C'est là de l'anecdote, -mais plaisante et sans prétention. - -M. Léon Lhermitte, l'un des derniers de chez M. Lecoq de Boisboudran, le -voici, avec une majestueuse _tranche de vie_. Le hasard de l'accrochage -(ou peut-être les besoins de M. Dubufe qui prend un soin de tapissier -pour accueillir tous les visiteurs, au seuil du Salon)--le hasard (?) -rapproche M. Lhermitte d'Ignazio Zuloaga et de Gandara.--Ce voisinage -est piquant. Si différents que soient ces artistes, ils ont quelque -chose de commun et qui va se perdre; une exécution égale, mathématique, -propre, lisible et qui se reproduit en blanc et en noir, comme si elle -n'était, chez les uns, perlée de gris, nuancée et discrète; chez -l'autre, éclaboussante des couleurs de l'arc-en-ciel: gemmes, fusées, -étincelles; le tout restant parfaitement plat, «carte à jouer», comme -dit M. Degas, et dans le cadre. M. Lhermitte et M. Zuloaga n'ont jamais -fait mieux, ni plus fort. Ah! si les élèves savaient regarder, s'ils -voulaient encore apprendre, quels déboires, quels délais leur -épargnerait une station dans la salle A! - -Entre le panneau où Antonio de la Gandara et Zuloaga se dressent, de -toute la hauteur d'une «maestria raisonnée», clairvoyants et -intangibles, sûrs de leurs procédés comme on l'était autrefois, je -prétends que les jeunes gens briseraient leurs pinceaux, ou se -mettraient à «tirer des filets», à coucher des «à plats» sur des murs, -peut-être s'embaucheraient-ils chez quelque entrepreneur de peinture en -bâtiment. Il serait temps, ensuite, pour eux de se demander: ai-je -quelque chose à dire? - -C'est encore le métier de M. Lhermitte, qu'ils laisseraient de côté, car -celui-là est le plus ingrat et le moins proche de nos préoccupations -actuelles; il n'y a plus guère de sous-Lecocq de Boisboudran, qui -l'enseignent; ceux-là mêmes qui ne prétendent, auprès de leurs élèves, -qu'à une humble fonction de contremaître, voient leur classe désertée -par tous les petits génies de la rive gauche. Vous savez qu'il y en a -18.000. - -La composition, l'agencement des figures, dans «La famille» de M. -Lhermitte, est un modèle de ce genre si français, si logique et d'une si -sereine unité. Que cela est donc «raisonnable»! Comme l'architecture -d'une ville de la Marne, comme un paysage de Champagne... - -Et Zuloaga? C'est à la fois l'intelligence d'un auteur dramatique et -d'un musicien; d'un metteur en scène et d'un maître affichiste; -Espagnol, nationaliste passionné, il est parisien d'éducation, même dans -ses «sorcières». Espagnol, oui! mais un peu de Munich aussi; et un -laqueur chinois. Que n'est-il pas? Que n'a-t-il appris? Que ne sait-il? -Un paysagiste à la Gustave Doré, romantique, mais sobre comme le Greco -de _la vue de Tolède_. Il a le sens de la vie moderne et le respect de -la tradition; tout en les amusant, il évoquera à tout voyageur des -souvenirs de musées. Quant au choix du sujet, il est toujours aguichant; -son dessin est comme un théorème; enfin que lui manque-t-il pour être -complet? Pas même l'admiration de Degas! - -Depuis la fuite du gris, la palette est devenue si violente, qu'il n'y -aura guère que Zacharian et moi pour regretter l'absence, dans tant de -roses chauds, de «quelques froids» complètement bannis des oeuvres du -jeune maître. Mais, ô Zuloaga! nous sommes des maniaques, et ne nous -écoutez pas! Ainsi que le dit votre maître Degas: «quand un peintre a», -comme vous, «osé supprimer délibérément l'atmosphère de ses tableaux, il -n'y a qu'à le saluer très bas». Aujourd'hui, vous dépassez ce que les -plus optimistes espéraient de vous. Vous nous avez stratifié là trois -panneaux en laque de Coromandel, et vous savez comme j'aime cette -matière. Nul malfaiteur, nulle hystérique n'osera mettre des épingles -dans votre toile, cette muraille de la Chine! Comment a-t-on pu vous -reprocher d'imiter Goya? Goya avait une technique de hasard, maladroite -ou habile, variée, capricieuse et fondée sur l'emploi des glacis. Sa -main tremblait devant la nature. La vôtre ne bronche pas. Vous avez -inventé une calligraphie lourde et magistrale, cette matière opaque et -cette vigueur adroite de la touche, qui auraient effaré votre ancêtre, -mais qui nous donnent, à nous, infirmes du vingtième siècle, l'idée de -la Force. - -En face des envois d'Ignazio Zuloaga, il siéra de s'arrêter quelques -minutes devant la famille bizarre qu'a peinte C. W. Lambert, -l'Australien fixé à Londres et qui est en train de prendre dans cette -ville, avec M. François Flameng, les commandes que refuse d'exécuter Mr. -John S. Sargent, décidé, lui, à ne plus être un portraitiste mondain. -Mr. Lambert joint à la facilité bruyante de Zuloaga, le goût un peu trop -«pittoresque» qui séduit nos voisins. A côté, voici Wilfrid von Glehn, -élève et admirateur de Sargent, oscillant entre l'École américaine issue -de Carolus-Duran, et le «New English Art Club», épris du XVIIIe siècle -anglais, à la façon de Wilson Steer, et de la «bravura» italienne. Il y -aurait un parti à prendre, mais il attend encore. Son aisance et un fort -acquis, nous garantissent un prochain et définitif succès auprès des -cosmopolites. - -John Lavery n'a que trois numéros au catalogue; mais ses fidèles l'y -retrouveront tout entier, avec ses qualités de peintre franc et robuste, -dont la matière se patine si bien, avec le temps qui unifie ses gris -perlés et ses beaux noirs. Très Écossais, cet Irlandais whistlérien. -Grand favori à Berlin. - -Charles Shannon--qu'il ne faut pas confondre avec J.-J. Shannon, -celui-ci le portraitiste mièvre des jolies femmes, des enfants et des -têtes couronnées en particulier--Charles Shannon nous montre son noble -et majestueux portrait de lui-même, et une charmante figure de jeune -femme romantique. Shannon a une grâce unique et ce style néo-classique -qu'a honoré le grand Watts. Charles Shannon maintient dans son pays la -bonne tradition qui suit les écoles italiennes du XVIe siècle. Il me -semble que c'est là qu'est la vérité, pour les «intellectuels» -anglo-saxons. - -On peut déplorer, en effet, qu'il n'y ait plus, de l'autre côté de la -Manche, une autre tradition purement technique, tout au moins un dernier -globule du sang généreux qui fait palpiter ces belles poitrines de -femmes, telles que les maîtres du XVIIIe siècle les ont modelées dans -une pâte savoureuse comme la chair des fruits; mais, puisque le -préraphaélitisme a ramené les artistes à trois cents ans en arrière, -c'est bien la ligne suivie par MM. Charles Shannon et Ricketts, que je -jugerais la moins dangereuse pour des esprits à la fois élégants, -précieux et graves. - -Pour si peu de véritables peintres-nés, qu'il y ait chez nous, c'est -tout de même encore en France qu'on en comptera quelques-uns. Tâchons -d'en noter une demi-douzaine au passage. - -Voici le patient, appliqué, sage M. Lobre. Il est difficile de mettre -plus d'honnêteté à peindre des intérieurs sans figures. Je préfère ses -petits salons de Versailles à ses cathédrales, qui sont un peu molles et -manquent de grandeur dans le dessin; mais tout de même, c'est là du «bon -ouvrage», solide et qui vieillira bien. La chapelle du château de -Versailles est près d'être tout à fait excellente. - -M. Lobre a su forcer les amateurs à s'intéresser aux simples jeux de la -lumière sur des murs de demeures inhabitées. Nous lui devons de petits -bijoux d'émotion et de large «fini». Je lui serai, quant à moi, toujours -reconnaissant de ce qu'il m'ait appris à travailler lentement, il y a -longtemps de cela, à mes débuts. Ce qui lui manque, c'est certaine -acuité dans la forme, dont un Boldini fait vivre un vase, un balcon, une -colonnade. Mais M. Lobre est lourd et froid comme ces pendeloques de -cristal, dont il est le Velasquez, ainsi que des moulures Louis XIV et -des soupières. - -M. Zacharie Zacharian, comme exécutant, est unique--on voudrait qu'il -osât plus, sans perdre sa manière impeccable. Il ne daigne. - -Voyez le Velasquez romain de M. Carolus-Duran: n'est-ce pas encore d'un -peintre éternellement jeune, pour qui la couleur sera toujours une fête, -et manier des couleurs, le plus excitant des sports? - -Dans cet heureux Salon de 1908, il est encore deux grandes pages, par -mes amis Simon et Cottet. Je leur dis assez crûment ce que je pense, -pour me permettre de les louer en public comme il convient. La scène, -dans une église d'Italie, par Lucien Simon, peut-être moins fougueuse, -moins brillante dans toutes ses parties que «_Les ramasseuses de pommes -de terre_» (Société Nouvelle), moins contrastée que ses études -italiennes, est un modèle achevé de composition, de balancement et de -tenue. Or, c'est là une des qualités, si françaises, qui se font rares. -Simon, intelligence à la fois fiévreuse et réfléchie, pour la gloire de -notre école, n'abandonne rien au hasard de l'improvisation, tout en -gardant l'imprévu d'un illustrateur et le caprice d'un faiseur -d'esquisses; la partie gauche de sa toile, autel et officiants, il n'en -a jamais dépassé les prestigieux coups de brosse, emporté par une sorte -de délire de peindre, mais toujours se contrôlant. Et partout, s'atteste -en son oeuvre un des plus jolis, des plus distingués esprits de ce -temps. - -Néanmoins, je persiste à croire que la dimension «demi-nature» lui -convient mieux que toute autre. Il conduit mieux sa pâte, d'un bout à -l'autre, dans une moyenne, que dans une grande «machine». - -Charles Cottet, avec toute l'hésitation et la touchante maladresse d'un -jeune homme--sincère chez lui, et non pas voulue comme chez les autres -d'à côté--a imaginé et presque réalisé une fort belle chose. Sa -«Pieta»--grand succès de Salon, scène inoubliable--eût pu être un -chef-d'oeuvre, dans les proportions de ses «feux de la Saint-Jean». -Telle qu'elle est là, dans la chapelle un peu sombre où M. Dubufe l'a -érigée, c'est un bien éloquent résumé de ses solitaires rêveries -bretonnes, une ardente prière balbutiée avec ses amis les pêcheurs, au -bord de la mer homicide dont il fut un des poètes et le dramaturge. -J'aime la coloration brune, chaude, la sonorité un peu lourde, à la -César Franck, de ce tableau «Douleur», de ce deuil marin, qui fut -vraiment _senti_, par le plus noble et le plus doué des peintres de ma -génération. - -Les grandes toiles de MM. Lhermitte, Zuloaga, Simon et Cottet, que je -suis obligé, malgré leur diversité, de considérer en même temps, je les -regarde comme des «tableaux de Salon», terme qu'il conviendrait de -définir. Le «tableau de Salon», destiné à prendre place, plus tard, dans -un musée public, est cette sorte de production dont le régime actuel de -Salons annuels, officiels, a été le prétexte et la cause. J'en crois la -donnée regrettable. L'influence du Salon me semble aussi dangereuse, en -cela, que celle des expositions des Indépendants, ouvertes à toutes les -ébauches et à toutes les débauches. Le tableau de Salon doit être grand; -le sujet intéressant et tel que le public s'arrête devant l'oeuvre avec, -dans la main, l'article élogieux que les grands quotidiens lui ont -consacré, le jour du vernissage. La facture doit en être assez -brillante, assez brutale, pour se faire voir de loin, être facile à -reproduire dans les catalogues et les magazines, et se détacher, sans -conteste, de toutes les oeuvres environnantes. Ce tableau, souvent -acquis le premier jour par l'État, va rejoindre, une fois l'hiver venu, -ses camarades et prédécesseurs, au Luxembourg. Mais là, dans un milieu -différent, il perd beaucoup de son à-propos, et, parfois, au bout de dix -ans, on ne peut plus le regarder. - -Le tableau de Salon est précisément le contraire du tableau de -collection. Aussi regrettons-nous que des hommes tels que Cottet et -Simon, par une sorte d'habitude prise et de tradition de quartier, en -tentent encore l'effort. - -Prenons comme exemple la «Pieta» de Cottet et le service religieux de -Simon. Ce sont deux excellentes toiles de Salon; mais nous connaissons -de chacun de ces artistes, des ouvrages de moindres proportions, où -leurs natures respectives sont autrement parlantes. Jamais Simon -n'aurait, dans un tableau de chevalet, laissé les valeurs un peu faibles -de ses enfants de choeur; ses noirs auraient eu une beauté toute autre; -le blanc trop crayeux de la fenêtre se serait argenté et adouci. Je sais -bien, qu'en petit, il n'aurait pu donner aux têtes ce caractère -généralisé, synthétisé, si peu «portraitiste», qui assigne à Simon une -place si enviée parmi nos compatriotes. Néanmoins, ses facilités de -peintre nerveux et de dessinateur de croquis nous auraient effrayés. La -pâte, un peu mince, tient son défaut de ce que Simon ne peut pas -«reprendre» un morceau, mais le cherche, le réussit du coup, ou l'efface -et le tente une autre fois. Dans un panneau restreint, il conserve, d'un -bout à l'autre, un style et un charme, même parfois une pâte très -supérieure. Ce que je dis de Simon, serait encore plus juste dit de -Cottet. Le dessin abrupte, maladroit, mais souvent éloquent qui, lui, -n'a rien d'appris, se dilue, s'affaiblit, quand les personnages ont été -mis au carreau. L'éducation indépendante de Cottet n'a pas assez -d'«acquis» pour soutenir la tension nécessaire à l'achèvement d'une -vaste page. Son modelé perd de son imprévu et trahit des hésitations, -quand il veut dépasser l'esquisse. Mais nous ne sommes, ni les uns ni -les autres, maîtres de nos actions et nos existences sont trop dirigées -par des lois mystérieuses et multiples--dans nos vies, privée et -sociale--pour toujours suivre ce qui, nous le savons, serait _notre -voie_. - -Simon et Cottet ont désiré faire, chacun, un tableau de Salon. «Le -succès a couronné leur entreprise» et ils doivent s'estimer heureux, car -ils y sont très au-dessus de ceux de nos confrères qui s'essayent dans -cette manière. Mon intention n'est pas de rabaisser les succès de Salon. -Il en fut de mémorables et de mérités; c'était, il y a vingt-cinq ans, -le Rolla de M. Gervex ou la mort de Marceau par M. J.-P. Laurens, beau -morceau que l'avisée jeunesse des Japonais s'est acquis pour le musée -Européen de Tokio. Tel était le talent entre 1880 et 1890. Tout autre il -est aujourd'hui. J'ouvrirais volontiers une parenthèse pour célébrer -celui de ce Jean-Paul Laurens, dont j'eus le plaisir de revoir, cet -hiver, le très beau plafond du théâtre de l'Odéon--et j'en fus redevable -au toujours étonnant redingoté Charles Morice, qui nous y attira, Dieu -en soit béni, pour nous rappeler Baudelaire et Verlaine au moyen de la -musique et de quelques oripeaux. - -Mais revenons au Salon. - -Je ne voudrais pas être accusé de partialité, à l'endroit de la Société -nouvelle; mais enfin, la collection des René Ménard, sur la tenture -bleue où sont accrochés ses classiques paysages, peut-on souhaiter rien -de plus savant et de plus auguste? J'entends reprocher la monotonie aux -paysages de Ménard. Souvent, on se plaint des inquiets qui frappent à -toutes les portes; de quoi est-on content? Est-ce des avatars mensuels -de M. Matisse, ou de l'immobilité de M. Vallotton? Pourquoi pas le -quiétisme olympien de René Ménard? - -Évidemment, l'idéal, ce serait d'être M. Maurice Denis. L'heureux, -l'enviable sort que le sien! De l'invention, comme les grands maîtres, -de la poésie, de l'esprit, de la couleur; un dessin dont il a dirigé la -naturelle facilité, comme les jardiniers japonais font d'un arbuste; de -l'aisance, de la grâce, française et italienne. Écrivain exquis et grand -artiste, M. Maurice Denis a aujourd'hui la situation la mieux établie, -en Allemagne, en Suisse et en France; tout le monde l'accepte; il dompte -gentiment les vieux, il entraîne et soutient les débutants, il ne sera -pas ridicule plus tard, à l'Institut, et il parlera sur les tombes, -écrira des mémoires pour l'Académie des Inscriptions. Pendant ce -temps-là, il continuera de décorer le Panthéon aussi bien que des salles -à manger, illustrera la Bible, Dante et Francis Jammes. - -Voyez ces panneaux, au Salon de la Nationale: j'en suis enchanté, comme -vous l'êtes vous-mêmes; comme tout le monde! N'ont-ils pas la grâce, la -poésie et le style combinés? Quel rythme pur, quelle virginale décence! -Je ne sais comment exprimer ma joie, en présence de cette oeuvre -décorative. J'ai toujours aimé Maurice Denis. Je craignais que la vie et -les succès ne le gâtassent; mais non, maintenant plus rien à redouter. -Denis est «équilibré»; un ingénieur apparu pour jeter un pont entre le -monde ancien et le nôtre. Il naquit pour supprimer les difficultés, -répondre aux questions les plus épineuses et, nouveau Prospero, -déchaîner puis calmer la tempête... La méthode! triomphe de la méthode! - -Dans la Société Nationale transformée, plus tard, beaucoup plus tard, M. -Maurice Denis sera président. Il aura, derrière lui, un énorme «bagage», -l'autorité d'un Puvis de Chavannes et ce savoir-faire diplomatique pour -lier les mains des uns et des autres en une immense ronde confraternelle -de convenance. C'est alors que se produira cette «fusion» souhaitée par -quelques-uns, de tous les salons en un seul... dont P. A. Besnard (on -pleure son absence, en ce Salon-ci) a déjà fait un projet fort -intéressant, auquel les timides n'oseront point encore se rallier, mais -qui sera repris plus tard, soyez-en sûrs. Denis sera là pour y -veiller... Allons donc! nous sommes tous pareils, dans les trois Salons. - -Mais je n'ai presque plus de place pour parler de tant de jolies ou -intéressantes choses dont regorgent les salles de l'avenue d'Antin. - -M. La Touche s'est représenté comme conversant avec M. Braquemond: -groupe d'amis réunis en un panneau décoratif fort amusant; l'élégiaque -M. Aman-Jean, toujours égal à lui-même, littéraire et fiévreux; les fins -portraits de Mlle Bonanszka; l'importante oeuvre de M. R.-X. Prinet, si -bien conduite; Le Sidaner, dont le métier devient par trop égal et -pointillé, peut-être; R. Boutet de Monvel qui a un sens de la forme, que -je voudrais voir mieux appliqué à la peinture. MM. Guérin, coloriste -amusant et parfois charmant, Lebasque, Miss Howe... et tant d'autres, -pour lesquels il me faudrait faire un second article. - -Car je n'ai pas encore parlé du seul homme, qui m'apparaît, dans ce -Salon, faire toujours, et en quelque circonstance que ce soit, comme -Denis, ce _qu'il veut faire_; c'est-à-dire en maître-ouvrier, à la façon -de ceux de jadis. C'est, on l'a deviné naturellement, notre grand homme, -M. Rodin. On ose à peine parler d'une oeuvre nouvelle de lui, tant on a -déjà épuisé les termes élogieux et respectueux que commandent ses -constants chefs-d'oeuvre. Voilà qui est tellement au-dessus de toute la -production moderne, que l'on tremble en l'approchant. La figure nue, -qu'il va, hélas! draper pour le monument Whistler, me fait penser à -Rembrandt, à la Bethsabée. Le dos est un des plus étonnants morceaux que -j'aie vu depuis longtemps. Il n'y a rien à en dire à ceux qui sont assez -à plaindre pour ne pas comprendre cette féroce majesté. «L'Orphée» est -un autre chef-d'oeuvre étonnant de grâce agile et souple; et que penser -du troisième fragment que M. Rodin a envoyé aussi? Fit-on jamais, depuis -l'Antiquité, modelé plus palpitant, plus près de la nature, que la -poitrine féminine de ce morceau? Des aveugles, ceux qui ne voient pas ce -que l'on doit à un homme assez fort et assez ingénu, pour nous -présenter, tour à tour, de telles études si libres de facture dans leur -rugosité, ou bien ces exacts, scrupuleux bustes, ces portraits si -français où il étudie un nez, une bouche, une nuque, comme le ferait un -débutant enfant-prodige! - -C'est que M. Rodin est à la fois un grand maître et toujours un élève. -Ses «déformations», qui tiennent du lyrisme, sont fondées sur une -connaissance complète de l'ossature humaine: _il sait son métier_ et il -le plie à ses besoins. - - - - -NOTES SUR LE SALON D'AUTOMNE - -A Charles Morice, lequel je remplaçais, cette fois, au _Mercure de -France_. - - -La fermeture de la Villa Médicis, «la séparation des Beaux-Arts et de -l'État», la liberté pour tous, mais l'air de Paris ordonné à chacun de -nous comme une «cure» de modernisme, tels sont les souhaits les plus -récents de quelques beaux penseurs. Nous avons vu une centaine -d'écrivains, sociologues, professeurs, philosophes, et même un illustre -peintre, signer de courageux papiers pour le «grandissement de l'esprit -humain», qu'il s'agit de dégager, une fois pour toutes, des chaînes du -passé et de l'odieuse servitude romaine. - -Il semble que l'État devienne de plus en plus un aimant qui attire tout -à lui. Les artistes faisaient parfois exception. Les petites expositions -sans jury ni règlement étaient, depuis longtemps, une concurrence, une -menace à l'autorité et à l'intérêt des Grands Salons.--Les -impressionnistes et Claude Monet en tête (je mets Édouard Manet à part, -tout seul), répudièrent tout encouragement officiel.--Point de jury, -point de distinctions, criait-on de tout côté. Depuis quelques années, -les Indépendants, aux Serres de la Ville, étaient tenus pour les seuls -exposants dignes qu'on s'occupât d'eux. - -Or, voici que, soudain, M. le Président de la République ouvre -solennellement le Salon d'Automne. Les mains des mêmes Indépendants sont -tendues vers les rubans rouges et violets;--que se passe-t-il? - - * - - * * - -Les amateurs ne se plaindront pas que le Salon d'Automne ait lieu et -qu'avec fracas il prenne un caractère officiel, si contraire pourtant à -l'esprit qui l'inspire.--Il s'y présente des groupements et des oeuvres -au dernier goût du jour, dont la diversité apparente, mais l'unanime -prétention à la «nouveauté», offrent une belle image de la «Liberté -dressée en face de l'Académisme», toute rayonnante, enfin victorieuse. -Il était temps de rappeler d'un exil, où l'on cueillait, il est vrai, -les lauriers mêlés avec les palmes du martyre, les parias d'hier, et de -leur faire gravir les escaliers à tapis rouges, entre deux haies de -gardes républicains en grande tenue et de plantes vertes. - -La Société Nationale (ex-Champ de Mars), s'étant séparée en 1889 des -«Artistes Français» en protestant contre les médailles et les vieilles -paperasseries des Champs-Élysées, aurait dû depuis longtemps accueillir -et même aller chercher ceux qui, chantant la Jeunesse et le Progrès, lui -faisaient des avances rarement agréées. Le très intelligent et libéral -directeur des Beaux-Arts, M. Henri Marcel, permit enfin au Président -Frantz Jourdain d'amener pour deux mois de mauvaise saison son troupeau -dans le Grand Palais. Maladroitement, la Nationale protesta contre ce -qu'elle ne pouvait empêcher, refusant à ses sociétaires et associés le -droit de partager l'immeuble avec de nouveaux locataires: aveu d'une -crainte un peu inconsidérée, apparence d'inquiétude assez -déplaisante.--Ce nouveau «Salon officiel», rival néanmoins, contient un -lot d'oeuvres qui nous permettra de décider si cette invasion est si -dangereuse. - -M. Roger Marx accorde que, «parmi les ouvrages exposés, beaucoup -tiennent plus de l'étude que de la production lentement parachevée et -mûrie». Le critique ajoute, il est vrai: «Mais n'est-ce pas déjà une -exceptionnelle aventure que, sur un total de deux mille envois, il s'en -rencontre si peu de banals et d'indifférents? Puis, il a été réclamé si -souvent contre l'oppression du talent individuel, qu'il y aurait manque -de grâce, sinon mauvaise foi, à méconnaître le prix d'un Salon où, pour -la première fois, toutes les considérations se sont subordonnées au -respect et à la mise en évidence de la personnalité.» - -Voici donc ce que le «Salon d'Automne» veut signifier; M. Roger Marx le -dit de haut. En effet, la collection est variée, vivante, «très -instructive», et amusante pour les collégiens et les jeunes étudiantes, -qui ne peuvent être conduits en bande, sous peine d'arrêter la -circulation, dans les différents magasins de la rue Laffitte. Mais c'est -tout de même une exposition en plus, donc une de trop. - -Il faut, par nécessité sociale, qu'un vaste marché s'ouvre aux milliers -d'artistes qui emplissent Paris, car il est indispensable de se montrer -pour ne pas mourir de faim. Le problème de la surproduction devient de -plus en plus difficile, et cette question implique un cercle vicieux. - -Si le succès du nouveau Salon est grand et très légitime, grâce au -courant d'air frais qui entre dans ces galeries poussiéreuses, il -n'apparaît pas que le malaise des artistes doive céder pour cela. Voici -de nouveaux contingents prêts pour la bataille, de nouvelles victimes. -Mais qui donc «opprime» aujourd'hui le «talent individuel»? Où est-il? -Partout! - - * - - * * - -Spéculateurs et marchands, les amis zélés de l'art, s'empressant à -défendre ceux des «vrais peintres originaux» dont ils ont l'oeuvre en -portefeuille, s'adressent enfin au grand public et flattent sa manie de -distinctions honorifiques, de consécration officielle. Déjà en 1900, -lors de la Centennale, ils s'étaient disputé la cimaise et ces petites -étiquettes dorées, qui plus jamais ne quittent, après une Exposition -Universelle, les cadres que l'État marque ainsi de son apostille. Or, le -Grand Palais, surtout son premier étage, semble projeter un reflet de -cette gloire qui donne confiance aux porteurs de titres.--Nous ne sommes -plus au temps des «Refusés» et des entresols en construction, qui -abritèrent les premières luttes de l'impressionnisme. La distance -parcourue depuis ces heures difficiles est longue, et chacun, même parmi -les plus «fauves», souhaite en secret, pour y produire ses ouvrages, le -mur où furent médaillés Benjamin Constant et Dagnan-Bouveret. - -Les «maîtres» du Cours-la-Reine, laissant de côté les rares entêtés des -indépendants sous la surveillance du douanier Rousseau, nous attendions -qu'ils fissent leur entrée sur une scène subventionnée. Les y voilà -enfin! C'est à un tout petit nombre de «talents individuels» qu'est due -l'«imposante manifestation» qu'exalte la presse d'avant-garde, cinq ou -six, dont le cadet est déjà mûr, mais leurs aînés sont des ancêtres. Les -autres? une armée de plagiaires, inconscients ou avisés, et tels qu'on -reste confondu par leur innocence ou leur cynisme; ils se faufilent dans -l'état-major du néo-impressionnisme, avec la connivence de littérateurs -qui croient en les défendant servir une idée grande, tandis qu'ils -servent les marchands, ces Médicis de notre République. - - * - - * * - -Il serait bon que le Luxembourg mît à côté les unes des autres ces trois -figures de femme nue: _l'Olympia_ de Manet, _la Vague_ de Baudry et _la -Naissance de Vénus_, par Cabanel. On verrait par quels moyens -différents, trois Parisiens du Second Empire, exprimèrent la femme de -Paris. Manet, «fou de Goya», peignit une fille malingre et délicieuse de -Montmartre; Baudry, prix de Rome, hanté des Vénitiens et des Florentins, -une ballerine de l'Opéra; Cabanel, lointain élève, un peu affadi, de -Ingres, sut rendre la grâce mièvre de la cour des Tuileries. Et chacun -d'eux est un artiste indispensable à l'histoire du XIXe siècle. - -Les «néo-impressionnistes», au Salon d'Automne, se réclament de Cézanne; -le président d'honneur est Eugène Carrière. L'homme du noir et du blanc, -des «maternités», des tendres émotions, du «sentiment», est bien, -esthétiquement, sinon «socialement», _contraire à tout ce qu'on veut -imposer ici_. Quelle ironie! Carrière conduisant cette bande d'étrangers -en goguette! Car ces exposants s'accroîtront de tout ce qu'envoient -l'Allemagne, la Suisse, l'Amérique, ces pays sans peinture, vers la Rome -que deviennent Montmartre et Montparnasse. Le Salon d'Automne est une -terre promise pour ces étrangers; mais il en est une aussi pour certains -membres de la Société Nationale, qui sentent le moment venu de se donner -des airs de jeunesse. Ils ont contraint le comité du Champ-de-Mars, par -un vote récent, à rayer l'article qui leur interdisait de prendre part à -toute autre exposition d'une Société reconnue par l'État.--Nous sommes -donc libres désormais d'aller assaillir le Président Frantz Jourdain, -qui se fût aisément résigné, si notre révolte n'avait pas brisé -l'obstacle. Cesser d'être une victime de la réaction! Son heure de -gloire s'enfuit déjà, et il ne lui reste plus qu'à préparer de très -sombres caves, pour y reléguer ses recrues indiscrètes et démodées. - - * - - * * - - -_Rétrospective Cézanne._ - -Et encore nos horribles murs lie-de-vin, cette lumière blafarde de -maison vide dont on ouvre les volets au premier soleil d'avril! Je -connais ce sépulcre où j'ai reposé si souvent: l'oeuvre de Paul Cézanne -y semble un peu attristée par le lieu. Herr Tschudi, le directeur du -musée moderne à Berlin (qui prépare une section française toute dédiée à -l'impressionnisme), auquel je demande si quelqu'un qui n'a pas fait de -peinture peut, comme nous, être touché par Cézanne, me répond qu'il en -«jouit, comme d'un gâteau ou de la polyphonie wagnérienne». Ces -Allemands sont déroutants, que l'académisme sentimental d'un Boecklin -met en extase, alors que la «Stimmung» si humaine d'un Carrière leur -semble inexpressive... mais Cézanne!... A considérer les peintures de -ces Germains sur qui s'est exercée son influence, on dirait que bien peu -d'entre eux aient vu au delà des apparences de Cézanne; ils parlent -néanmoins de couleur raffinée, de construction, de synthèse. - -Harmonies de bleu-gris et de lie-de-vin; rouges veinés, de glaïeuls ou -de porphyre, de nougat; bleus des vases de la foire, jaunes de la -boutique aux macarons, rose et vert de pastèques; pistache, violets de -pois-de-senteur, ponceau de dahlias mats; toutes ces couleurs soutenues -par des bruns, qu'on ne trouve plus sur la palette des impressionnistes. -De la pâtisserie pour les Berlinois? - -De Cézanne ici: le compotier de pommes, sur fond vert, peut-être sa plus -majestueuse nature-morte; la boîte à lait, avec ses verts et ses rouges -sourds, juxtaposés au papier de tenture beige et mauve; des fruits en -onyx, des pommes; le paysage à la maison blanche, dans l'ouate des -vergers aux petits arbrisseaux si naïvement dessinés, qui, tout bleus, -frissonnent dans un ciel malade d'avril: mais surtout et au milieu d'un -royal panneau, c'est le portrait du maître, dont la forme ne souffre pas -trop d'un constant sacrifice à la recherche du ton pur, en souffre moins -que certains autres visages d'étude, trop péniblement construits. Voici -encore des tartes et des madeleines en or et en sucre-d'orge, des pains -provençaux, une gourmandise succulente; enfin, ces scènes de baignades -antiques, corps bleus et roses, dans un décor de faïence d'Urbino, qui -rappellent l'allongement contorsionné du Greco. - - * - - * * - -A côté, l'on a eu la bonne intention, et la mauvaise idée de rendre à -Puvis de Chavannes un nouvel hommage: mauvaise, car le maître ne -s'exprime tout à fait que sur de grandes surfaces. Si peu représenté -qu'il soit ici, nous suivons le développement de ses médiocres dons -d'ouvrier jusqu'au jour tardif où il se dégagea de Couture et de -Chassériau. - -Par quel hasard ou quelle gageure, une salle fut-elle divisée entre le -Prince Troubetzkoï--que l'on devrait écarter d'ici à cause de sa -virtuosité--et Renoir? La plastique superficielle et trop aisée du -Brummel de la Statuaire, aurait eu sa place du côté de John Sargent et -de Zorn, entre Helleu et Sorolla. Le Salon d'Automne, où l'agaçant mais -très puissant dessinateur Boldini serait traité de jongleur, par quelle -inconséquence s'ouvre-t-il à l'équilibriste Troubetzkoï? Et on l'exhibe -dans cette salle où tremblotent les coquelicots dans les cheveux emmêlés -de la petite nymphe de Renoir. - -Le côté Nord du Salon paraît avoir été dévolu à la classe de MM. -Durand-Ruel, alors que le Sud est réservé aux néo-impressionnistes du -groupe Bernheim. MM. Durand-Ruel ont équipé une compagnie de paysagistes -qui, à la manière de Claude Monet, de Sisley, de Pissarro, font pour les -amateurs moyens d'Amérique des tableaux assez plaisants; mais la -recette, nous la connaissons trop. MM. Durand-Ruel ont aussi leurs -ateliers de panneaux décoratifs dans le goût de Renoir, mais qui, malgré -leurs airs d'indépendance, sont d'une convention déjà ennuyeuse; M. -d'Espagnat est le chef de cet atelier. - -Druet, Bernheim ont été plus avant dans leur choix. S'il y a une suite -ou même un développement de l'impressionnisme, c'est parmi les -indépendants qu'il fallait les découvrir. Ils n'y ont pas manqué, -flairant dans un amoncellement de toiles presque identiques, au point de -paraître d'une seule pièce, de même manufacture, l'artiste qui allait -peut-être inventer une formule de décoration murale intime pour petit -hôtel et garçonnière modern-style. - -M. Vuillard nous conduit, du tableau, à l'art appliqué avec cet idéal -nouveau: la peinture collaborant simplement avec l'ébénisterie ou les -étoffes. Entre Puvis de Chavannes, Cézanne, Renoir, M. Bonnard, -illustrateur délicat de Verlaine, sculpteur et peintre surtout, remue -des couleurs, balance des volumes et des lignes, joue avec les reflets, -renchérissant sur Renoir et les impressionnistes. - -Son «Bal» du Salon d'Automne--ouvrage «médité», voulu jusqu'à la -fatigue--renferme des trouvailles de couleur et parfois un dessin -vivant. On pourra, d'après ses débuts, beaucoup attendre de M. Bonnard, -tout, dirai-je, sauf un chef d'école, ce pour quoi il est tenu dans «le -groupe». - -M. Vuillard, à côté, semble faire des vocalises, pousser de petits cris -de moineau sur le toit d'un immeuble parisien. Il illustre le paysage de -Paris et colore son atmosphère décolorée; de laides maisons à cinq -étages, d'une rue ou du boulevard, il prend le motif de jolies -arabesques tout égayées de platanes, de roues jaunes des tramways et de -ces petites «mousmés» qu'escortent des nounous à longs rubans, avec des -enfants à grosses têtes comiques. Le succès de Walter Gay et de -Raffaelli le guette; or, si Vuillard veut rester «de son Parti», qu'il -se méfie de sa facilité et qu'il redoute l'excès du «joli». La -lithographie en couleurs peut donner à sa main certains tours qui lui -ont réussi à l'imprimerie: ces vides qui, utiles sur la feuille blanche, -«font creux» sur une grande toile; ces tons à plat que l'encre allège -sur la pierre, mais que la détrempe ou l'huile alourdit. - -M. X. Roussel, un peu trop proche de Vuillard dans ses tableaux, est un -poète charmant dans ses paysages au pastel, où il construit, étage ses -plans avec une incroyable sûreté. On dirait qu'il ponctue une «mise en -place» très recherchée avec deux ou trois tons, puis efface le «tracé», -qui n'est plus indiqué que par des points et virgules: tel un fil -télégraphique qui ne se révèle à distance que par les oiseaux posés -dessus. - - * - - * * - -Auprès de ce groupe venu des indépendants, Henri Matisse est à peu près -le seul qui promette un peintre robuste et frais. Il repose, par sa -santé, de toutes les pâles victimes de cette école où les influences -contradictoires et incohérentes aboutissent à une ridicule banalité dans -la folie. Chez l'un, c'est un souvenir de Constantin Guys et de Charles -Conder, avec un dessin d'élève des Beaux-Arts caché sous des tons -maladroitement pris à Cézanne et à Renoir; l'autre alourdit de gris -opaques à la Roll des roses de Renoir. Il y a les faux Maurice Denis, -les faux Gauguin. Plus loin, les évadés de l'atelier Gustave Moreau, qui -puisent à pleines mains dans les cartons de Toulouse-Lautrec et de -Bussy; enfin, les mystiques de l'ésotérisme, les symbolistes à -l'allemande... - -Desvallières, malgré le vertige où il semble emporté, ne parvient pas à -oublier ce qu'Élie Delaunay lui enseigna. Desvallières sera le bouc -émissaire de M. Jourdain. Un portrait de jeune fille, plein de beaux -tons graves (les lèvres si curieusement roses dans l'argent des chairs), -et quelques études minuscules très «atmosphériques», font regretter ce -qu'est en train d'abandonner, chez les «néo-impressionnistes», le -disciple d'un vieux Romain. Son évolution tardive et toute cérébrale -alarme ses amis, si elle n'enlève rien à leur estime. Toulouse-Lautrec -est un des coupables, avec le funeste attrait de son «écriture». Il -savait, lui, donner une sorte de grâce légère, très française, à la -démarche, à l'allongement déhanché de ses filles blafardes de -Montmartre; mais à revoir son oeuvre, on se demande s'il n'a pas eu le -bénéfice d'une mort prématurée et d'une existence excentrique. Son -dessin en fil de fer, et la construction par cubes de ses grandes -figures d'affiches ont eu, comme toute forme un peu géométrique, -l'attrait d'un procédé facile et qui s'apprend. - - * - - * * - -Et le vénérable M. Odilon Redon, le doux rêveur? Depuis l'enfance, -j'entends parler de lui comme d'une sorte de Pater Seraphicus au sourire -d'éternelle douceur. J'ai fait un effort souvent renouvelé pour me -hausser à la compréhension de sa cryptographie; si je frappe à la porte -des amateurs, elle m'est ouverte par des gamins qui me montrent des -bonshommes sur une ardoise enfantine, des portraits de pions vus de -profil. Les murs de la classe sont tendus d'un papier moucheté, comme -les chambres de bonne; par-ci par-là, dans les cadres, c'est une figure -de Croquemitaine, avec de grands yeux qui ont trop de cils, ou bien le -portrait de l'institutrice, Isis, toute maigre et brune sur un fond bleu -de lessive. J'y reviens toujours, à cette classe, mais on me dit: si -vous ne comprenez pas les symboles d'Odilon, vous admirez ses fleurs? -Celles-là, je les comprends, mais je leur préfère les dessins d'un vrai -enfant. - - * - - * * - -Nous aurions souhaité que M. Maurice Denis fût plus prodigue de ses -envois au Salon d'Automne, allant de l'illustration jusqu'à la grande -peinture décorative religieuse, avec des essais dans les genres qu'il -cultive: intimités familiales, légendes gothiques, contes de fées, -chemin de la croix, baigneuses, nature morte, portrait, etc.; toujours -d'un même style. Nous savons de quelle partie italienne de l'oeuvre de -Renoir vient à M. Maurice Denis ce dessin exagérément arrondi et comme -formant des ondes concentriques; mais sa forme rappelle le visage de -l'artiste lui-même, ce petit cavalier Louis XIII, replet et sans angles, -que l'on verrait servir la messe dans un vitrail du XVIIe siècle; celles -aussi d'un modèle très chéri, qui prête sa grâce au peintre. Ces -rondeurs de fruits et de la Rose Mystique, on les retrouve chez le -Bien-Heureux Frère Angelico. La culture d'un esprit meublé de tout ce -qui est utile (et même de plus), dans le trésor classique des arts et -des lettres, se combine avec la fantaisie orientale du coloris cher à -l'École de Gauguin. - - * - - * * - -MM. Bernheim regretteront de n'avoir pas mis dans leurs salles des -toiles de l'Anglais Walter Sickert, qui, plus âgé que ces -«néo-impressionnistes», a peint, en Angleterre, des scènes de -music-halls et du paysage urbain... mais en noir, avant MM. Vuillard et -Bonnard. Sa place était indiquée ici; il est fâcheux qu'on ne l'y ait -pas appelé de Venise, où il crée chaque jour négligemment de petits -chefs-d'oeuvre. - -La pièce capitale est le panneau des «Fiancés», qu'Eugène Carrière s'est -vu commander pour la mairie d'un quartier de Paris. Jamais encore -Carrière ne s'était exprimé avec cette maîtrise. Je vous recommande -toute attention pour la façon dont la toile, presque carrée, est -remplie; la place que chaque figure et le paysage--chemin d'eau ou -sentier dans la montagne?--y occupent; et le rôle des valeurs graduées, -par «paquets», comme les instruments d'un orchestre, qui s'enflent ou -s'assourdissent--selon les besoins de la ligne arabesque. Cette science -et cette sensibilité, elles n'appartiennent qu'à Carrière. Par une -insistance savante sur certains «volumes» de clairs, de demi-teintes et -de noirs et la déformation logique de la ligne (ou plutôt du bloc -qu'enserre idéalement le contour invisible), l'artiste, rejetant ses -théories passées quant aux «plans», accroche les personnages de son -émouvante scène en une guirlande ornementale. Peut-être le triomphe de -l'arbitraire, car voici la page la plus raisonnée, la plus consciente, -la plus voulue. - -La forme de Carrière est impalpable et aussi peu linéaire que les fumées -d'une cheminée de fabrique, qui se répandent par nappes inégales dans -l'atmosphère. - -Je ne dirai pas que Carrière soit «adroit», car il est plus que cela; il -faudrait l'appeler le virtuose idéal, si ce mot, tant mesuré, ne -désignait des talents superficiels, et ne flétrissait ce dont il est le -contraire. Des maîtres, Carrière n'a pas la lourdeur et la bonhomie, la -simplicité uniforme et la technique simple. Velasquez lui-même, si peu -cérébral, et qui obtiendrait les médailles d'honneur dans nos salons, -Velasquez est naïf, comparé à Carrière. L'oeuvre de celui-ci, très -«musée» par la conception et que baigne le clair-obscur de Rembrandt, a -de charmantes roueries et la ténuité des modernes. - -Elle est aussi de la statuaire; et de Rodin lui viennent ces «passages» -onctueux, ces glissades du rayon lumineux sur de molles bosses aux -modelés élargis. Il fallait cette plastique de statuaire et cette -adresse de maître ouvrier peintre pour que Carrière exprimât, comme il -le voulait, sa chaude et fraternelle sympathie à l'humanité tout -entière. Ce tendre père, cet époux, cet ami, a l'heureux privilège de -développer son art entre les murs gris de sa demeure familiale. Crayon -en main, il voit grandir autour de lui d'autres lui-même transformés; -depuis leurs cris de nouveau-nés jusqu'à l'âge d'homme, il les suit -plein d'amour et de pitié, et son oeuvre débordante d'allégresse est -ainsi une sorte de réincarnation multiforme du Père. - -L'autorité qu'a prise Carrière sur la jeunesse qui pense et qui écrit -n'est explicable que par la générosité de ses sentiments, ses voeux et -ses efforts vers une immense paix sur la terre. Ces souhaits -humanitaires ont remplacé en France d'autres exaltations de naguère: le -geste enlaçant de la mère et de ses petits devient alors un haut -symbole, touchant, religieux, pour un public qui, malgré tout, continue -de ne voir en peinture que le sujet. D'ailleurs, cette interprétation -«intellectuelle» esthétiquement, s'affirme à l'encontre de tout ce qu'on -préconise aujourd'hui. Ce Salon d'Automne s'ouvre et se clôt par -l'oeuvre la plus rigoureuse et la plus concertée--et la plus -«sombre»--de toute la production moderne, faisant ressortir -l'incohérence, les malentendus, les mensonges d'une crise -intellectuelle, la plus grave, peut-être, que ce pays ait encore -traversée. Eugène Carrière est un apôtre. Sa personne, ses qualités -morales, son allure peuple, lui confèrent un ascendant unique -aujourd'hui. Mais on voudrait faire de son art un art populaire! Que -veut-on désigner par «art populaire»? _Les Fiancés_ sont un fragment -d'un ensemble décoratif que, sauf des pèlerins assez rares, des familles -de mariés regarderont seules, dans la mairie du XIIe arrondissement. Il -faut nous réjouir qu'une occasion, quelle qu'elle soit, ait été donnée à -Carrière de réaliser sur des murailles, même aussi peu invitantes que -celles d'une mairie, son rêve de philosophe et de peintre. Mais qui -jamais croira que ses toiles, dépouillées de tout charme extérieur, de -toute gaieté, soient comprises, si ce n'est d'une élite d'artistes? Qui -dit art, dit aristocratie.--L'avenir? Nous ne pouvons espérer, pourtant, -que notre république, sur notre vieux sol, fonde un jour une Athènes -nouvelle! - -Ce Salon, rétrospectivement, est un raccourci de ce que les trente -dernières années ont produit de plus intéressant, de plus pur, mais -aussi bien de plus fermé pour le public. A côté d'hommes de génie comme -Puvis de Chavannes, Cézanne, Renoir, et de grands talents comme Alphonse -Legros et quelques autres, c'est toute une pléiade de jeunes gens «très -distingués»; et cet art officiel de demain ne semble-t-il pas apprêté -pour un petit cercle de byzantins? - - - - -PRÉFACE AU CATALOGUE D'UNE EXPOSITION DE PEINTRES DE VENISE.--PARIS -1914. - -_Pour Maurice Barrès._ - - -C'est l'art joyeux de la vie brève et facile. Pour les amants, pour les -optimistes, jouisseurs d'un printemps perpétuel, la Peinture naquit sur -les bords de l'Adriatique, dans la lagune des trompeuses lunes de miel. -Luxe de grands financiers, trophées des marins conquérants et -mercantiles, oriflammes battant au souffle de l'aurore lilas et des -couchants orangés; voiles bariolées, galères pleines des dépouilles de -l'Est; joie d'éphèbe qui sent ses muscles saillir sous le brocard et le -velours, à tendre vers la République maternelle mannes et coffrets -alourdis du butin d'outre-mer: Venise, plus que Marseille, porte de -l'Orient, entretient dans nos coeurs de septentrionaux la flamme -qu'éteignent nos frimas. - -Il en est qui méprisent, comme légères et trop faciles, les grâces -minaudières, comme les pompes théâtrales de l'aisée création vénitienne; -le verre de Murano, les coquilles et les laques se brisent dans la main, -craquellent et se détruisent au rayon du soleil. Qu'importe? Pendant les -heures qu'il me reste à vivre, je réjouirai ma vue et mon toucher, de -scintillements, de reflets et des vernis que ma main caresse. Mais -écartons l'idée de la mort. - -S'il commence par Venise, tel ira sombrer, plus tard, dans le culte -attristant de l'Espagne noire et jaune, ou dans les cathédrales -gothiques... - -A dix-huit ans, mon premier voyage d'artiste, je le fis dans les -Flandres. Je viens de retrouver un album de croquis et de notes prises -au cours de mes visites aux musées de Bruxelles, d'Anvers et autres -villes mornes, pendant un automne déjà si lointain, que je puis à peine -me reconnaître en celui qui les traça. Était-ce donc moi cet admirateur -des primitifs efflanqués, des madones laides, des horribles -Enfants-Jésus aux chairs blêmes? Le bon jeune homme triste que je devais -être alors, combien je me flatte de ne l'être plus! Mon ami Barrès se -riait de moi quand, il y a deux ans à peine, en séjour à Venise où -j'étais allé préparer mon exposition du Giardino Publico, je lui avouais -ma joie, mon amour de débutant pour la cité des pilotis. - -«Eh! quoi, est-il donc pour des hommes de notre âge de se nourrir de ces -reliefs?» C'est que vous, mon cher ami, vous avez pris une autre voie; -vous vous gaussiez, quand j'ignorais l'Italie et restais, avec mes -oeillères, sur les bords de la Seine et de la Tamise. Je préfère mon -sort présent à mes mélancolies de naguère. Vous me taxerez de frivolité, -dénoncerez mon manque de sérieux! - -Peut-être avez-vous raison devant l'Éternel; peut-être! Mais je sens mon -équilibre s'établir à mesure que j'avance... sans y croire. La jeunesse -se passe de santé, mieux que l'âge mur. Je ne compris rien à Rubens -quand j'eus vingt ans. «Le décharné», comme vous dites! Je lui préfère -maintenant la chair duvetée et juteuse des beaux fruits de l'été, -peut-être à cause que j'ai mis trop longtemps à apprécier les matinées -de soleil, dont les rais envahissent ma chambre, promettant un jour de -confiance et d'illusion. Peut-être à cause de mon rhumatisme, les ciels -gris m'épouvantent. - -Laissez-moi jouir enfin de l'insouciance du touriste dans Venise, de ces -journées où pour être heureux il suffit, étendu dans une gondole, de -regarder les nuages en argent, qui lament de leur image renversée et -distendue, l'eau de la lagune! Nul besoin de galeries publiques, de -palazzi, ni d'églises, pour me sentir, à Venise, plus peintre -qu'ailleurs. Je respire, je regarde, et tout s'explique: c'est là que la -peinture est née, comme une Vénus dont le corps sera l'éternel culte des -hommes. - -Les yeux de la déesse, qu'expriment-ils? Je n'en sais, ma foi! rien; -c'est la couleur de ses prunelles, que j'adore, c'est le tissu de sa -peau, ses cheveux roux, son «immense nonchaloir» ambré. Venise est -femme. - -Quand le mystérieux GIORGIONE naquit à Castelfranco, tous les campaniles -de la Vénétie auraient dû se mettre en branle pour annoncer l'événement. -Cet enfant allait remplir de parfum les fiasques à huile des ateliers -d'artistes, et les allait changer en cassolettes. Sans Giorgione, point -de Titien, donc point d'École vénitienne jusqu'au XVIIIe siècle; du -moins, rien de ce que les livres désignent comme «la peinture vénitienne -de la grande époque»; point de Greco, point de Velasquez; quant à -Chardin et aux coloristes français du XIXe siècle, eussent-ils été ce -qu'ils furent, sans Venise? - -Peindre pour le plaisir de manier de la pâte et de couler dedans les -essences grasses et transparentes--sans idée, oui, surtout, Grâce à -Dieu! sans idée à peindre!--en cela, nous autres artisans, plaçons-nous -notre foi. Notre esprit, notre génie, notre caractère, nous les prouvons -par l'acte de tenir le pinceau et d'étaler la peinture sur des surfaces -planes. Qui ne comprend point ceci, qu'il aille aux rétables du XVe -siècle, avec les archéologues, les littérateurs, les amateurs de -bibelots! - -De Giorgione à Longhi--plus de deux fois cent ans--la Peinture est une -courtisane qui frappe à toutes les portes, entre, monte l'escalier, -laissant partout d'ineffaçables traces de son passage. Elle entraîne -avec elle un cortège de musiciens, de masques et de fous, quelques -nègres, et ses blondes compagnes dont Véronèse s'inspira. Tous les -métiers travaillent pour elle: tisseurs, tailleurs et couturières, -joailliers, orfèvres, teinturiers. Les architectes s'ingénient à lui -plaire, car elle est la reine de ces lieux. Elle commande, elle règne -sur le pays, au-dessus de la République, cette belle personne, telle que -Véronèse nous la présente, en ses plafonds du Palais ducal. - -Ne me parlez pas, Barrès, de la fièvre vénitienne; d'autres que vous, -ici, l'apportèrent du Quartier latin ou d'Oxford; je vous assure, ami, -que les canaux les plus malodorants sont salubres, car, si vous avez une -plaie, trempez-la dans leurs eaux, et le sel marin la fermera; ne me -dites pas non plus Venise déprimante et ruineuse, elle fut construite en -matériaux plus solides que nos ciments armés. - -Si le comte de Chateaubriand traîna sur la rive des Schiavoni sa feinte -mélancolie romantique, et si vous, Barrès, y promenâtes ensuite votre -artiste neurasthénie, Byron sut y ramer, comme rament aujourd'hui les -jeunes Anglais, patrons des gondoliers; et Tiepolo, blanc et rose, fut -un gaillard solide, s'il eut le goût des mièvreries élégantes; les sons -que tirent ses archanges de leurs tambourins et de leurs mandolines, -dans les Assomptions des églises jésuitiques, leur allégresse est -inconnue sous d'autres ciels que le vénitien. - -Unique coin de terre, la Vénétie, pour la diversité de sa production et -l'unité de son génie! Que Tintoret soit l'ancêtre des décorateurs aux -mains pleines, gaspilleurs et voluptueux du XVIIIe siècle, à peine -croyable, mais vrai cependant! Michel-Ange, Moïse et Ezéchiel à la fois -n'auraient pu naître près de la Madona del Orto, comme Jacopo Robusti. -Si Tintoret fut un moindre prophète, combien grand encore ne nous -semble-t-il pas, roussi par la fumée des cierges, la tête disparaissant -presque dans la brume de mer. - -Pour nous, esprits versatiles d'une époque décadente, tous les peintres -vénitiens sont les dieux de notre Olympe; qu'on ne nous demande point, -surtout, quel est notre préféré, de Giorgione à LONGHI! - -Pût-on choisir, je serais parfois enclin à hasarder. Canaletto, Guardi, -qui furent les photographes, les Pathé frères de l'époque délicieuse, où -tournaient des manèges de foire sur la piazza San Marco; si les «grands» -firent de la «grande histoire», j'aime les moindres, qui en écrivirent -de la petite, et celle d'une existence abolie. Il est des jours où l'on -pense aux Goncourt, plus qu'à Michelet. - -Et puis, Barrès, ne me méprisez pas trop... Il n'est rien, même parmi -les plus futiles objets de Venise, qui ne me semble aussi décoratif que -les arts somptueux de la Chine, et je donnerais les très précieux magots -de Kang-Hi pour un nègre aux yeux blancs, veste niellée et polychrome, -qui tend un plateau pour que Misia y dépose une boîte de coquillages, -une barque en verre tarabiscoté, ou ces rangs de perles à deux sous, qui -sont les turquoises et les émeraudes des pauvresses de Venise. - -Ces nick-nacks, ces objets de bazar et de casino, notre rue de Rivoli -sous les arcades de la piazza, ne les «blaguez» pas, ni le mobilier mal -fini mais de tant d'art, qui, depuis deux siècles, pare les demeures de -la cité-fille: ils ont la couleur, la fantaisie qui ne craint pas le -«mauvais goût» et le grossissement de la scène; toutes choses, à Venise, -sont conçues et exécutées à seule fin de plaire en une occasion festive; -art impromptu et de circonstance, dextrement traité dans la hâte de -célébrer un anniversaire, une victoire, une fête patronale, sous la -baguette d'un chef de maîtrise dont les chanteurs ont la voix juste. Les -plus illustres n'attachent pas plus d'importance à une toile, grande -comme le «Jugement dernier» du Tintoretto, qu'à une grille de chapelle -ou à une lampe votive; tout est accessoire pour la «comédie-opéra», -bigarrée et somptueuse, qui se joue tout le long des mois, en plein air, -ou dans le clair-obscur des salons et des églises. A Venise, on peint -des Golgothas comme on peint des enseignes de costumiers, une écritoire -ou un masque bouffon. - -Entre esthéticiens, une lutte se livre pour ou contre Venise, pour ou -contre Florence. Qui exalte la cité mâle, rabaissera la ville femelle. -La Toscane de la Renaissance est le coeur et le cerveau de l'Italie, on -pourrait dire de l'Europe; les Américains qui ont le sens des valeurs, -et si habiles à faire des collections modèles, composées comme un -portefeuille de père de famille, c'est aux Florentins qu'ils réservent -cimaises et milieux de panneaux. Un protocole nous impose des règles de -préséance dont je suis encore dupe, au moment où un pédant vient de -m'endoctriner; Florence la revêche, convainc ma raison plus qu'elle ne -touche mon coeur si, traversant le pont d'Ammanati, par un beau matin -sec, je prends la peine de dégager la belle vierge de son armature de -fer; mais la patricienne me fait peur, gare aux conséquences d'une -liaison trop intime avec elle! Florence ne nous livre plus rien dont -nous puissions nous servir, elle fournit à des besoins qui ne sont plus -les nôtres. Venise, entremetteuse, si vous tenez à ce que je l'insulte, -pourvoit à tous nos plaisirs. Mais ne la dites pas vulgaire. Elle est -«peuple», _nature_, même dans ses agaceries de coquine fardée et -grimaçante. - -Revoir les dessins (moins nombreux que les peintures) que Venise nous -légua. Le crayon en est habile; guère plus. Ceux du Titien sont des -préparations pour sa peinture; Véronèse fut un illustrateur. -Illustrateurs aussi le géant Tintoret et Tiepolo, entrepreneur galant de -frises et de coupoles, si voluptueux que de prudes paroissiens n'osent -lever la tête, par crainte de perspectives indiscrètes et d'anatomies -trop sensuelles. A tant jouir de cette vie, ils en oublient l'autre. - -Une exposition de quelques oeuvres significatives des peintres -vénitiens, est la bienvenue chez nous qui, peu à peu, confondrions les -arts plastiques avec la métaphysique, voire avec une métempsycose. - - - - -LETTRE AU DIRECTEUR DES «ARTS DE LA VIE» - - -Mon cher Mourey, votre vivante Revue d'avant-garde nous annonce qu'elle -va s'occuper de la question si importante de l'Académie de France à -Rome. De distingués professeurs, réunis sous la présidence de Carrière, -ont déclaré que «l'Académie de France» est nuisible à la «vie artistique -et sociale». - -Inquiétons-nous. Le «concours» incite nos jeunes amis à travailler pour -un autre but que le «grandissement de leur esprit». Ils sacrifient leur -«liberté» et la «fierté» de leur art... etc., etc. On leur impose le -«célibat» (???), un luxe morne (l'ironie est forte: connaissez-vous leur -lamentable installation intérieure à la Villa, vous qui rêvez de petits -nids d'art pour l'ouvrier mineur...?) On leur enseigne la «superstition -du passé», des musées, qui font oublier la «Nature», etc., etc., etc., -etc. Il faut lire tout le morceau, à tête reposée. Avez-vous corrigé les -épreuves de votre avant-dernier numéro, Mourey? Et vous n'avez pas ri? -Si non, attendez quelques années et relisez. J'espère que vous serez -sensible au comique de cette motion d'instituteurs. - -Dites, on reproche aux lauréats leur bien-être et jusqu'à leurs loisirs? -De grâce, faites connaître dans votre courageuse petite revue les -raisons, impérieusement sociales, pour lesquelles les loisirs et -d'heureuses conditions de sécurité matérielle, dans un décor de beauté -et de noblesse, ont cessé avec le XIXe siècle, d'être bienfaisantes au -développement intellectuel. Mais tâchez d'être net. Faites-nous sentir -pourquoi les Buttes-Chaumont et les quartiers de l'Est, en général, sont -plus inspirants, pour le penseur moderne--dans leur plate laideur -municipale--que les sites les plus nobles du monde, où l'art s'est -développé pendant des siècles. Expliquez-vous, de grâce, faites parler -M. Charles Morice ou le Commandeur Marx, dans ce Congrès auquel vous -avez songé, dès qu'il fut question de supprimer l'Académie de Rome. - -Vous profiteriez de l'occasion pour fixer, pour nous autres, le sens -actuel du mot «Vie», tel qu'on l'emploie dans la littérature -sociale-artistique. Il semble que ce soit là une grosse tumeur dans -votre bouche, qui l'emplisse, alourdissant la langue. Fixez le sens -actuel du mot «Homme», du mot «Humanité». Ces mots ont pris une -signification un peu rétrécie, sociale sans doute, qui n'est pas encore -très claire pour nous. Et le titre de cette revue: «Les Arts de la vie»? -Voulez-vous dire l'art vivant, opposé à l'art mort de l'Académie, de -l'École? Je m'en doute, Mourey; mais je vois la vie, et la vie de tous -les temps, de tous les pays, la Vie, enfin, dans les musées, dont Rodin -et Carrière (votre Président), sont non pas des échappés, mais des -fervents. On ne conçoit pas le génie de l'un et le grand talent de -l'autre, sans l'éducation et une fréquentation amoureuse des musées, -sans leur culte pour les maîtres dont ils sont issus et qu'ils -continuent magnifiquement. - -Concevez-vous l'oeuvre de Rodin sans l'influence maîtresse de l'Italie, -de la Renaissance et du XVIIIe siècle français; celle de Carrière sans -le Prado et l'atelier de Rodin, cet autre musée? Les pensées dont vous -chargez le dos du «Penseur» et que vous, Mourey, vous traduisiez -autrement quand (dans ses proportions primitives, d'il y a vingt ans) -cette admirable figure non encore mathématiquement agrandie, dominait la -porte de l'Enfer. Mourey, êtes-vous sûr que Rodin les ait eues? que -l'«Homme Moderne» les approuve? C'est de la littérature, à côté de -l'oeuvre plastique et vous ne vous doutez pas des conditions où se crée -l'oeuvre plastique. L'éducation d'un statuaire est péniblement -matérielle. L'entraînement quotidien de la main, l'effarante habileté, -la facilité, la sûreté technique, l'éblouissante virtuosité d'un -Michel-Ange, d'un Puget, d'un Rodin; les multiples roueries du métier, -l'exécution si mystérieuse, si diverse d'un Carrière, croyez-vous qu'on -les acquière en lisant Michelet? - -Ces maîtres ont puisé aux bonnes sources, d'une main d'ouvrier, avant -que l'Inspiration ne fût tenue pour un soleil, qui illumine subitement -le promeneur, dans la Villette. Mais vous êtes des professeurs. Vous -avouez n'avoir pas à tenir compte du «métier». Uniquement occupés de -l'Idée, de l'Homme, de la Vie et d'un Bien-être universel dans l'Avenir -(vous qui reprochez aux Prix de Rome, leur «luxe morne»), vous ne voyez -que le sujet dans un tableau, dans une statue, comme les visiteurs du -Dimanche, au Salon, mais avec beaucoup moins de candeur, car vous êtes -orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et -de politique. - -Vous croyez, Mourey, que je vous prends pour des anarchistes; non pas! -ou bien, vous êtes anarchistes comme les enfants qui jettent leur ballon -à l'eau, parce qu'il a cessé de les amuser. Vous voulez un autre jouet, -mais un jouet que l'on ne fabrique pas encore. Vous avez des marottes. -Rien de plus naturel. Votre visage s'empourpre et vous levez les bras au -plafond, pour blâmer l'École des Beaux-Arts, «qui n'enseigne pas l'art -gothique». Mais vous reprenez votre teint habituel, si vous parlez des -styles postérieurs. Vous désirez qu'on s'inspire du gothique, pour les -plans des gares de chemins de fer. L'Allemagne et la douce Belgique, -cher ami, ont eu de ces pensées-là. Allez-y voir. Pourquoi le Bernin et -l'architecture de Michel-Ange vous glacent-ils d'indifférence? -Sociologie déformatrice pour tribune d'orateur populaire. - -J'ai toujours eu, chez moi, un buste de Gounod par Carpeaux, qu'à peine -je regardais. Si Carpeaux avait représenté Wagner au lieu de Gounod, -j'aurais été touché, à vingt ans. Mais il m'a fallu attendre très -longtemps, pour comprendre que j'avais là une belle oeuvre. - -Le Pape vous gâte Saint-Pierre et Rome toute entière. - -Quand le soir, négligeant le train de ceinture, vous rentrez à -Saint-Cloud par le Bois de Boulogne, vous tressaillez d'impatience, -devant le Trianon du comte de Castellane, mais vous vous épanouissez, en -admirant l'hôtel d'en face que construisit, pour M. Schaffner, Plumet. -Il y a là, en effet, des clochetons, du pointu, un amalgame moderne, -même des céramiques qui flattent votre coeur de révolté. Pour moi, je -préfère l'éternelle reconstitution d'un chef-d'oeuvre aux inventions -disparates et incohérentes de nos camarades. Si j'avais à choisir entre -Charles Girault de l'Institut et Hector Guimard, du Castel Bérenger, je -serais bien embarrassé. Mais, tout de même, serais-je une grande -Compagnie, je crois que je donnerais la commande à M. Charles Girault, -les auteurs de l'ancien Palais de l'Industrie étant défunts. Les -colonnes, les arches, même alourdies et mal comprises, sont préférables -aux tiges de glaïeuls architecturales de ce Plumet. - -Vous en teniez naguère, cher Mourey, pour la fleur stylisée. -Rappelez-vous une bouteille de verre d'Émile Gallé, le sociologue -nancéien? Je l'ai là, tout près de moi. Elle est violette et coiffée -d'un frêle volubilis, à la petite queue vermiculée. Mais cette fleurette -recèle--oh horreur!--un gros bouchon. Il n'y a point, par hasard, de -littérature, sur la panse de cet objet-là. - -Vous préféreriez peut-être, aujourd'hui, ces deux têtes de Maillol, à -qui va notre admiration commune. Mais cela n'est pas moderne du tout! -Ces têtes semblent détachées d'un portail gothique; pourtant, vous les -admirez? Je ne comprends plus votre modernisme. Mais le gothique est -tenu pour populaire, il est très en faveur dans les jeunes cénacles. Et -ce Maillol est-il un révolutionnaire? Prions le poète Charles Morice de -répondre à cette question palpitante, puisque: 1º il admire Maillol; 2º -nul n'est digne d'intérêt que l'artiste d'ambitions révolutionnaires. - -Tout cela est «angoissant» et devrait être «tiré au clair» dans votre -prochain Congrès de Belleville. - -Le cas Gauguin mériterait les honneurs d'une séance entière. C'est très -complexe. En attendant, compilons les textes de nos professeurs -d'esthétique et refaisons-nous une âme de primitif ou de barbare, afin -de mieux vivre modernement. - -Le cas Maurice Denis nous tient plus à coeur. Vous l'aimez pour -l'inattendu de son orchestration, pour son culte de Renoir et de -Cézanne. Mais, malgré tout, Denis est un petit-fils d'Ingres et un neveu -de Sturler; et il décore des chapelles catholiques. C'est embarrassant. - -Empêchez surtout Vuillard de trop préciser. Un chien, en peinture, n'a -nul besoin d'être viable, s'il est l'occasion d'une jolie «tache» dans -ses toiles. Craignons pour Vuillard ce «fini» que les frères Natanson -faisaient si drôlement remarquer dans les ouvrages de Bonnard. - -Au Congrès, on vous priera, Mourey, de vous expliquer sur la Société[15] -dont vous êtes président et qui va bientôt cesser d'être Nouvelle. Qui -sera embarrassé devant les juges? Car, enfin, vous approuvez l'art -anti-révolutionnaire du portraitiste Ernest Laurent. Il divise ses tons -d'une sorte, qui, pour plaire à la S. A. F. (abréviation sociale et -coopérative), ne ravirait pas tout le monde. Quand vous êtes abandonnés -à vous-mêmes, voilà les révolutionnaires que vous découvrez aux -Champs-Élysées, vous autres! - - [15] La _Société Nouvelle_--Galerie Georges Petit. Gabriel Mourey - était notre président. Les membres: Cottet, Simon, René Ménard, - Besnard, Thaulow, Aman-Jean, Henri-Martin... - -Ces erreurs seraient d'un excellent comique, si les écrivains d'art n'en -parlaient, comme moi d'aviculture ou d'hippiatrie. Mais l'influence de -vos éducateurs de la jeunesse, par le fait même qu'ils se délassent, -dans l'art, de leur métier de professeurs et de politiciens, propagera -peu à peu des idées vagues, donc funestes. De jeunes benêts, la tête -perchée sur de grands cols, portant, sous leurs aisselles, des revues, -se promènent devant les Rubens du Louvre, en discutant les plus ardus -problèmes de la sociologie. Ils ne comprendront pas Rubens. Moi, cela -m'est égal! C'est peut-être regrettable? - -Enfin, donc, il faudra poser la question de l'Académie de France à Rome. -M. Guillaume, directeur, se retire; il y aura lieu de le remplacer. -Tâchez, Mourey, si les portes de la Villa ne sont pas encore fermées, -qu'on fasse un bon choix de son successeur. La vie, à la Villa (pardon -de me servir du mot vie dans un sens non politique ni tendancieux), la -vie quotidienne est celle d'un collège sans maîtres; des garçons trop -jeunes pour saisir les beautés de Rome, se promènent et travaillent sans -direction intellectuelle, sans culture, dans une liberté dont ils ne -savent pas jouir. Il faut avoir subi une si sévère discipline, pour -profiter de la liberté dont vous faites, messieurs, le premier article -de votre code esthétique! Des règlements, qui datent peut-être de Louis -XIV, astreignent les élèves à certains devoirs surannés et absurdes, -qu'il s'agira de modifier. Introduisez de force, à la Villa, de belles -femmes, des Américaines même, des personnes qui apportent du luxe, de la -vie, dans ce palais démocratisé. Établissez un souterrain entre la Villa -et le Grand hôtel. Amenez beaucoup de femmes. Forcez les élèves à -prendre avec elles un contact hygiénique et régulier, si vous pensez que -de tels ébats soient favorables au développement du génie. Surtout, -mettez à la tête de ces pâles enfants, un maître avec une férule à la -main, beaucoup d'intelligence et de science dans le cerveau, de la bonté -dans le coeur. - -Supposons dans cette situation officielle, notre maître Degas, si ce -sage consentait à descendre de Montmartre. Mais vous le feriez rire, si -vous lui offriez la place du directeur M. Guillaume, avec qui, -d'ailleurs, il s'entendrait beaucoup mieux qu'avec vous. Et puis, quel -est le Gouvernement qui proposerait à un tel homme une mission si -naturelle? - -Rodin, lui, ne refuserait pas. Comme il recevrait bien, avec une -redingote «fine», les visiteurs du monde entier! Que de belles épaules -nues, parées de diamants et de perles, à ses réceptions du dimanche! -Horace Vernet avait bien fait les choses. Rodin les ferait mieux encore. - -Faites nommer Carrière, pour qu'il parle. Mais il aurait des scrupules -«sociaux», il proposerait qu'on ramenât les pensionnaires plus près des -abattoirs de la Villette. - -Rejetez-vous alors sur notre Maurice Denis, qui si congrûment -s'exprimerait, qui ferait oeuvre si utile, à condition qu'il se sente -soutenu. Mais il est bien jeune, et vous verrez qu'il refusera ce lourd -honneur. - -Surtout, Mourey, ne laïcisez pas. Ne mettez pas un Normalien à l'École -de Rome. Cela serait terrible! - -Je regrette d'avoir passé l'âge du concours. J'aurais aimé être prix de -Rome, sous n'importe quelle direction. En somme Debussy ne dit pas qu'il -ait souffert d'avoir été lauré à l'Institut. - - - - -RÉPONSE A M. JACQUES-ÉMILE BLANCHE - - -Si vous aviez pu imaginer, mon cher Blanche, quel plaisir me causerait -votre lettre et quelle joie j'éprouverais à l'imprimer dans ma «vivante -Revue d'avant-garde», me l'auriez-vous quand même adressée? Je me le -demande... mais, sachant votre naturelle bienveillance et le permanent -souci que vous prenez d'être agréable à tous et particulièrement à vos -amis, je suis forcé de me répondre par l'affirmative. Vous ne me -démentirez pas! - -Donc, vos pages m'ont ravi par leur ton pincé et piquant. Puissent les -lecteurs des _Arts de la Vie_ y avoir trouvé autant d'agrément que -moi-même. Je n'en doute point; tous ceux qui vous connaissent--c'est -tout le monde depuis le portrait révélateur qu'a signé de vous notre -Lucien Simon!--ont savouré les rares finesses de ces lignes, ont -apprécié à leur vraie valeur ce qu'elles contiennent de profond et -d'exquis, le tour plaisant des allusions, l'acuité des sous-entendus, ce -que vous dites et surtout ce que vous ne dites pas, les réticences, les -dessous, les complexités, les indécisions, les inquiétudes de votre -pensée: vous êtes là tout entier et sans détruire votre légende. Eh! -vous auriez fait, Blanche, un excellent chroniqueur; vous pouviez -redonner de l'éclat à une profession décriée... alors qu'il y a tant, -sinon trop, de peintres. - -Une seule chose m'a surpris... et peiné: l'intonation amère de vos -propos. On vous sait, par expérience, peu indulgent; on ne vous -soupçonnait pas déçu. J'attendais plus de sérénité d'un homme pour qui -la vie ne fut point trop cruelle et d'un artiste à qui ses confrères et -le public--celui de l'Étoile, bien entendu, pas celui de -Belleville et de la Villette où l'on travaille, ni celui de la -Montagne-Sainte-Geneviève où l'on pense--sans parler de nous-mêmes, -incompétents critiques d'art, ont fait la réputation qu'il mérite. De -quoi donc êtes-vous mécontent, Blanche? Ou de qui? De vous, sans doute! -Mais je ne vous plains pas. - -Si vous compreniez la vie, et par suite l'art, comme nous les -comprenons, c'est-à-dire plus largement, plus sainement, plus -simplement, plus humainement, plus socialement--pardonnez-moi d'user de -mots dont le sens vous échappe--vous envisageriez d'un oeil moins -dégoûté bien des choses, vous ne jugeriez pas aussi détestables et -pervers le monde et le temps où nous vivons et ne déclareriez pas -l'Académie de France à Rome aussi nécessaire à la formation de nos -artistes, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en médailles et -musiciens, ainsi qu'à la prétendue conservation de nos traditions -nationales. Secouez-vous, Blanche; laissez-vous aller à être -d'aujourd'hui; n'essayez pas de résister au courant; il aura quand même -raison de vous et de vos préjugés de caste et de profession. Pourvu -qu'il ne soit pas trop tard! Alors, vraiment vous seriez à plaindre. -Mais, je me garderai d'insister... - -Que nous voulions détruire ou changer quelque chose pour donner de -l'air, comme vous le dites fort bien, à nos poumons fatigués par les -poussières du passé, cela vous inquiète, cela vous révolte, cela surtout -vous épouvante. Vous êtes un ami de l'ordre, et, comme tous les amis de -l'ordre, le seul mot de changement vous fait trembler, incapable que -vous êtes d'oser et de vouloir pour le mieux, parce qu'incapable, -aveuglé, comme presque tous vos confrères, par les seules préoccupations -de métier, de vous hausser à des idées générales. Vous vivez, si cela -peut s'appeler «aujourd'hui» vivre, dans la tour de verre, sous la -lumière à quarante-cinq degrés d'un atelier exposé au nord, une palette -et des pinceaux en main, devant un chevalet... Et que vous importe les -cris de joie et de souffrance, les appels au bonheur, le droit à la -pensée, à la liberté morale, de l'humanité qui vous environne, la marche -du progrès civilisateur, les élans de fraternité universelle qui -ébranlent les peuples. Cela, c'est de ces choses que vous appelez, d'un -air méprisant, sociales, et que l'on est convenu, dans votre milieu, de -considérer comme nuisibles à l'art; cela c'est, pour tout dire, de la -littérature et de la pire, du verbiage démagogique pour «jeunes benêts» -d'Universités Populaires. Fermez donc à double tour la porte de votre -atelier, Blanche, calfeutrez le vitrage, ne laissez pénétrer que juste -ce qui vous est nécessaire à la clarté du jour, la lumière est -dangereuse, elle charrie les atomes de vie, les germes éternels des -renouveaux... et elle pénètre les fonds les plus obscurs. -Claustrez-vous, emmurez-vous et peignez, peignez, peignez! On peut -devenir ainsi un bon peintre, mais ainsi on ne devient pas un grand -artiste. - -Je sais, il y a le _Métier_. Vous en faites la fin de l'art et il n'en -est que le moyen, car qu'est-ce donc que connaître son métier de -peintre, de sculpteur, de musicien, d'écrivain, sinon posséder les modes -d'expression propres à l'art que l'on pratique. Sommes-nous d'accord sur -ce point, Blanche? Pas plus, hélas! j'en ai peur, que sur les autres; ce -qui, d'ailleurs, n'importe guère. Mais là encore, vous avez manqué de -netteté. Qu'est-ce que le métier? Qu'entendez-vous par le métier? D'un -homme qui possède comme vous le sien, il nous eût été précieux de -recueillir une définition claire. - -Puvis de Chavannes, décrétiez-vous un jour, à l'un de nos dîners si -cordiaux de la Société Nouvelle, ne savait pas son métier, mais -Meissonier le savait; l'oeuvre de celui-ci, par suite, est périssable, -celle de celui-là, éternelle. Je ne comprends pas. Éclairez-moi, car je -ne suis qu'un pauvre homme de lettres qui aime l'art. Dites, votre -président, M. Carolus-Duran, connaît-il son métier? Si oui, M. Degas le -connaît-il aussi? Et M. Renoir? Et M. Claude Monet? (mais ne parlons pas -des paysagistes, indignes à vos yeux d'être considérés comme des -peintres!). Vous tenez M. Gérôme pour un maître incomparable! C'est, -sans doute, qu'il savait son métier. Et Manet, le savait-il? M. -Bouguereau, M. Bonnat, M. Cormon, M. Detaille, M. Jules Lefebvre, qui -sont membres de l'Institut, M. Gabriel Ferrier, qui le sera et qui -professe rue Bonaparte, où il fut pour votre joie préféré à -Carrière;--vous avez goûté au dernier Salon, j'en tiens la gageure, son -magistral portrait du Pape, de ce Pape qui, selon vous (étrange opinion -qu'aucun de nos actes n'autorise), nous «gâte Saint-Pierre et Rome tout -entière!» Eh bien! tous ces messieurs doivent savoir leur métier. Et -Puvis ne le savait pas? Un peu de lumière, Blanche! ayez pitié de nous! - -Ainsi, vous ne voyez dans l'art que le métier. Libre à vous, ces -affaires ne nous regardent pas, car vous ne nous ferez pas croire, -Blanche, que de ces questions de boutique ont jamais dépendu et -dépendront jamais les destinées de l'Art. Le métier, votre métier! eh, -sachez-le, que diable, et n'en parlez point tant. J'en resterai -toujours, moi, envers et contre tous, à cette vérité profonde -qu'énonçait Taine: «Pour un artiste, la première condition est d'être -une personne; sinon, il n'a rien à dire». - -Comprenez-vous maintenant, Blanche, pourquoi nous sommes opposés à tout -ce qui peut entraver chez l'artiste «le grandissement moral de son -esprit», ennemis de tout ce qui peut le pousser «à sacrifier la liberté -et la fierté de son art pour quêter docilement l'approbation de ses -maîtres et les faveurs officielles», comprenez-vous enfin pourquoi ce -régime de concours, de diplômes, de couronnes en papier doré, cette -domestication de l'artiste sous la férule des académies nous fait «lever -les bras au ciel» et nous révolte. Comprenez-vous maintenant pourquoi -nous vouons à Carrière cette tendre admiration, cette vénération -affectueuse, dont vous vous scandalisez; c'est qu'il est non seulement -un grand peintre, mais une grande «personne». Opinion de gens «à -demi-éduqués et pourris de littérature contemporaine et de politique», -répéterez-vous gracieusement! Possible, Blanche, mais opinion de gens -qui, contrairement à vous, et par bonheur pour eux, voient autre chose -chez un Michel-Ange, un Puget, un Rodin que de l'«effarante habileté», -de la «sûreté technique», et une «éblouissante virtuosité», chez un -Carrière autre chose que ce que vous nommez «les subtiles roueries du -métier», opinion de gens à qui répugne une compréhension de l'art aussi -mesquine et qui rejettent les catégorisations dogmatiques où vous -cantonnez l'art, le séparant de la vie et de la pensée, alors qu'il ne -fait qu'un avec la vie et la pensée, alors qu'il n'est et ne doit être -et n'a jamais été et ne sera jamais qu'une des manifestations,--l'une -des plus hautes, certes!--de la vie et de la pensée. - -Voilà nos «marottes». Elles vous effraient et vous remuent la bile dont -tant de rancunes, depuis si longtemps, ont accumulé en votre organisme -un fâcheux excédent. Il faudrait vous soigner, cher ami. Venez avec -nous, au grand air, dans la pleine lumière, pour une cure de vérité. -Mais non, vous n'êtes pas de notre monde; nous ne nous entendrons -jamais. - -Regrettez-le; vous auriez bénéfice, je vous assure, à respirer une autre -atmosphère, plus saine, plus vivante, j'oserai même dire, plus sociale. -N'êtes-vous pas de ceux qui déplorent de nous voir offrir «le Penseur» -au «Peuple de Paris». Cette formule vous offusque; à nous elle parut la -seule acceptable; mais nous sommes des intellectuels. D'autres -regrettèrent qu'une «aussi petite» revue et qui se permet de mêler l'art -aux choses humaines, ait eu l'audace d'une pareille initiative, mais -voilà notre fierté et la raison d'être des _Arts de la Vie_. Passons. - -Je finis, Blanche. Excusez-moi d'avoir haussé le ton de ce débat, et d'y -avoir mêlé, comme à l'ordinaire, de la «littérature», contre -laquelle vous nourrissez une si irréductible haine. «La -littérature--répondiez-vous, il y a deux ans déjà, à l'enquête de M. -Maurice Le Blond sur l'École de Rome--a tué les arts plastiques. Les -expositions incessantes, la critique des journaux et des revues ont fait -des artistes des êtres hybrides qui devraient éclater de rire quand ils -se regardent dans la glace, tant ils sont comiques.» Ce dernier trait me -satisfait entièrement. Vous avez raison, Blanche, et cette fois, je suis -de votre avis. - -GABRIEL MOUREY. - - -_P.-S._--D'une lettre que vous venez d'adresser à Jean Ajalbert à propos -de la généreuse campagne qu'il mène dans l'_Humanité_ en faveur du -«Droit de l'Artiste sur l'OEuvre d'Art» je ne puis me retenir de -détacher ces lignes, non moins révélatrices de votre état d'esprit que -celles dont vous avez honoré le directeur des _Arts de la Vie_. - -«Les préoccupations intellectuelles de nos -contemporains--dites-vous--m'intéressent passionnément, vous n'en doutez -pas, mais elles m'apparaissent comme si étrangères et même si contraires -à l'art, que je les exècre! Sans cesse entendre parler des droits de -l'homme à ceci ou à cela, est un peu irritant pour l'homme qui sait que -le seul droit dont il ait pleinement joui, c'est de souffrir, en -attendant la mort. Le vague de tous les petits remèdes proposés à la -douleur ou au malaise contemporains, n'est égalé que par la naïveté et -l'orgueil de ceux qui les offrent.» - -Je crois enfin vous comprendre... et je n'ai plus envie de rire. Vous -êtes, Blanche,--comme votre maître Degas que j'entendais naguère prêcher -le même évangile de résignation et de découragement--vous êtes un homme -de l'An Mil, ressuscité à l'aube du vingtième siècle. Alors, si le seul -droit de l'homme est, hélas! «de souffrir en attendant la mort», ne -peignez ni, surtout, n'écrivez plus, Blanche, et couvrez-vous de -cendres. Vanité des vanités, etc.[16] - -G. M. - - [16] M. G. Mourey me précéda dans cette voie-là, comme fit M. Charles - Morice qui cessa de faire de la critique, se consacra peu après à la - religion et mourut comme un saint. Nous ne reproduisons ici ces - lettres--que nous avions cru si violentes, lorsqu'elles - parurent--que pour qu'on puisse en comparer le ton avec celui de la - polémique actuelle. - - - - -M. J.-E. BLANCHE ET LA CRITIQUE - - -Mon cher Mourey, - -L'intéressante page de critique que, sous l'insidieuse et modeste forme -de lettre, M. Jacques Blanche a adressée à la foule--en mettant votre -nom sur l'enveloppe--exige si ce n'est une réponse, du moins quelques -observations. Je sollicite donc de votre bienveillance dont tant -d'artistes ont largement usé, depuis que vous tenez une plume, et que -certains oublient avec une élégante désinvolture--l'ingratitude -n'est-elle pas l'indépendance du coeur?--je demande un coin, dans la -Revue _Les Arts de la Vie_, pour présenter respectueusement de brèves -remarques à votre piquant correspondant qui fut un peu l'enfant gâté de -la Critique. - -Si j'ignorais la brillante situation qu'occupe équitablement M. Blanche, -si je n'admirais pas aussi sincèrement son talent, son manifeste me -mettrait de suite au courant, et me prouverait que le peintre choyé par -nous est aujourd'hui en possession d'un succès mérité et définitif. Il -existe en effet peu d'exceptions à cette règle, que dis-je? à cet axiome -psychologique aussi certain que la loi de la pesanteur: quand un artiste -raille ou vilipende la Critique, c'est qu'il siège au Capitole. Au -début, le plus insignifiant, le plus plat compte rendu paru dans une -obscure feuille-de-chou excite l'émotion, la joie, l'enthousiasme, la -reconnaissance de braves gens qui enverraient une carte de remerciements -au Bottin, et qui ne se nourrissent pas exclusivement d'idéal, -d'inspirations et de sublimités extra-terrestres, comme le supposent ces -bons gogos de bourgeois. Personnellement, j'ai collectionné des -autographes multiples dont le lyrisme s'atténue, s'émousse, s'assagit, -se glace, se vulgarise peu à peu et finit par se transformer en vagues -P. P. C. agrémentés parfois de paternels conseils. Plus le baromètre -monte--médailles, décorations, commandes, gros chiffres de vente, -broderies vertes, victoires et conquêtes--et plus le lyrisme de nos -ex-protégés dégringole. En général, arrivé au Grand Cordon de la Légion -d'Honneur, le mercure marque: injures et propos de halle. L'éminent M. -Gérôme dévoila, à ce sujet, un état d'âme fort suggestif. - -En homme bien élevé, M. Blanche, dont la boutonnière n'est encore ornée -que du simple ruban rouge, se contente de déclarer que, nous autres -critiques, nous nous montrons «orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de -littérature contemporaine et de politique»--«Nous ne voyons que le sujet -dans un tableau et dans une statue, comme les visiteurs du dimanche au -Salon».--Le public de la semaine cherche-t-il autre chose? Je prends la -liberté d'en douter, car les appréciations des cercleux et des dames -suaves atteignent, en ineptie, des altitudes phénoménales.--«Quand vous -êtes abandonnés à vous-mêmes, continue le Justicier, voilà les -révolutionnaires (M. Ernest Laurent) que vous découvrez aux -Champs-Élysées!» - -Pourquoi, «abandonnés à nous-mêmes», proclamons-nous la haute valeur des -oeuvres de M. Jacques Blanche sans que celui-ci s'en offusque, et -pourquoi ce même M. Jacques Blanche flagelle-t-il de ses sarcasmes les -critiques--tout «autant abandonnés à eux-mêmes», les pauvres--quand ils -découvrent ce buveur de sang d'Ernest Laurent? Cruelle énigme! - -«Ces erreurs seraient d'un excellent comique, ajoute l'artiste, si -Messieurs les critiques qui ont d'ailleurs de l'intelligence ou du -talent (le mot «ou» nous laisse le choix) ne parlaient d'art comme moi -d'aviculture ou d'hippiatrie.» - -Entre parenthèses, ce contempteur de notre malheureuse littérature -contemporaine que M. Blanche couvre de son mépris, comme la politique et -les «quartiers de l'Est», me semble inconsciemment sacrifier aux faux -Dieux. «Hippiatrie», qu'en pense Laurent Tailhade? Et ailleurs: «Le -piment de son orchestration», qu'en dit Huysmans? - -En résumé, la dernière phrase que je viens de citer résume toute la -question. Notre contradicteur s'étonne, s'irrite plutôt, que des -écrivailleurs qui n'ont jamais manié ni brosses, ni crayons, ni -ébauchoirs, professent la prétention de juger des peintres et des -sculpteurs. Cette protestation ne manque peut-être pas de justesse et me -semble fort défendable; seulement, en bonne logique, je ne vois pas -pourquoi ce peintre qui ne veut s'occuper ni d'aviculture, ni -d'hippiatrie, parce qu'il n'y entend goutte, parle subitement -d'abondance sur l'architecture, la littérature et la musique dont il -ignore, je crois, la technique presqu'autant qu'un critique -professionnel. - -En outre, l'homme très délicat, très affiné qu'est M. Blanche, a-t-il -raison de se fier aussi aveuglément à l'impeccabilité du goût des gens -de métier? Qu'il évoque un passé récent, il se convaincra que les -artistes se trompent lourdement, et avec moins de circonstances -atténuantes que «le public du dimanche au Salon».--Leurs suffrages -s'adressent à Signol, à Picot, à Cabanel, à Boulanger, à Hébert, à -Meissonier, à Carolus-Duran, à Robert-Fleury; ils exècrent Daumier, -Courbet, Ribot, Millet, Whistler, Corot qui n'a jamais obtenu de ses -pairs la médaille d'honneur, Cézanne, Claude Monet, Renoir, -Toulouse-Lautrec, et cet ante-Christ de Manet dont l'auteur d'un certain -portrait de femme, aux Mirlitons d'antan, s'est trop pieusement inspiré -pour ne pas l'aimer avec passion. En sculpture, en architecture, en -gravure, en musique, en littérature, un constat identique est facile à -dresser. - -Certes, je n'exagérerai pas le rôle, modeste en soi, de la Critique qui -ne féconde personne et ne crée aucun génie; simplement, elle sert -d'éclaireur, de porte-flambeau et avance de quelques années l'avènement -de l'immuable Justice. - -En réhabilitant l'art du XVIIIe siècle--qu'on n'apprend pas aux -Beaux-Arts plus que le Gothique--cet art si niaisement méprisé par les -professionnels d'alors, et en obligeant d'accrocher au Louvre -«l'Embarquement pour Cythère» dont les souris et les araignées des -greniers officiels avaient seules le droit de jouir, les Goncourt ont -rendu d'inappréciables services, aussi importants, à d'autres égards, -que Burty et Duret, Fourcaud et Geffroy, Mirbeau et Roger Marx, Lecomte -et vous, mon cher Mourey, qui avez si vaillamment lutté contre -l'incompréhension du public et la haine sectaire des artistes. - -M. Jacques Blanche que nous considérions sinon comme un -révolutionnaire--oh! non--du moins comme un indépendant et un libéral, -subitement touché de la grâce, se déclare traditionaliste dans le sens -le plus étroit et le plus sectaire du mot, ennemi de la modernité à -laquelle nous devons pourtant des Maîtres immortels, et regrette de -n'avoir pas brigué les honneurs du Prix de Rome, à côté de MM. Cormon, -Ferrier, Lemutte, Wencker et Tartempion, prix qu'il n'eût jamais obtenu -du reste, car l'Institut traite d'art inférieur les Natures -Mortes--comme celles de Chardin--les Portraits--comme ceux de Franz -Hals--voire les paysages, même peints par Gozzoli, Van Eyck, Van der -Meer, Corot, Turner et Puvis de Chavannes. - -«Moi, cela m'est égal. C'est peut-être regrettable?» Aussi regrettable -que le culte exclusif pour les Musées dont M. Jacques Blanche -s'énorgueillit. Ceux d'Angleterre ne le passionnent-ils pas d'une façon -excessive, et craint-il pas de perdre une personnalité hésitante dans -ces fréquentations agréables, mais dangereuses? Il n'existait guère de -Musées en Égypte, en Grèce, à Rome, en Italie, avant le XVIIIe siècle, -et cette pénurie de germes fécondants n'empêchait nullement les -chefs-d'oeuvre de sortir du sol en fastueuses frondaisons. - -Voulant prouver que le séjour à la Villa Médicis--«dans un décor de -beauté et de noblesse» très éloigné de «la Villette et des -Buttes-Chaumont»--ne gêne personne, votre verveux correspondant cite le -génie de M. Debussy. Hum!... Toute une famille ayant été empoisonnée, -sauf une seule personne, en mangeant de la viande avariée, M. Blanche en -déduit que l'on peut sans danger se nourrir d'aliments gâtés. Ce -raisonnement ne me convainc pas. L'auteur exquis de «Pelléas et -Mélisande» qui affiche hautement d'ailleurs son aversion pour -l'institution actuelle du Prix de Rome, a été «lauré à l'Institut», mais -Maillart, Clapisson, Bazin, Massé, Hérold, Auber, Salvayre, de La Nux, -Puget et tant d'autres fabricants d'opéras ont porté la même couronne, -et je ne suppose pas un instant que notre contradicteur compare ces -brasseurs de notes à Saint-Saëns, à Lalo, à Franck, à Bruneau et à son -ami d'Indy qu'il oublie. - -En résumé--et ceci me paraît d'un «excellent comique»--M. Blanche -démolit son édifice de ses propres mains, en architecte inexpérimenté, -car, pour remplacer à la direction de l'École de Rome, M. Guillaume, -démissionnaire, il propose le Maître «montmartrois» Degas, Rodin, en -parallèle avec Horace Vernet, Carrière, arraché «des abattoirs de la -Villette», ou Maurice Denis (qui, avec une souplesse enviable, est à la -fois le desservant de Cézanne, le petit-fils d'Ingres et le neveu de -Sturler) qui ne sont prix de Rome. - -Alors? - -Je connais un Monsieur qui adore les épinards, mais qui n'en mange -jamais parce que son estomac, contrairement à l'adage populaire, ne peut -les supporter. M. Blanche aurait-il le cerveau pareil à l'estomac de mon -ami? Nous aurons un moyen de tout arranger, moyen qui prouvera ma bonne -foi et mon désir de conciliation: envoyer Besnard à la villa Médicis. Ce -ne serait ni de «la littérature contemporaine ni de la politique». - -FRANTZ JOURDAIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Dédicace et portrait liminaire I - Jean-Louis Forain 1 - Frédérick Watts 41 - Les Dames de la Grande-Rue (Berthe Morisot) 71 - Décoration de la cathédrale de Vich, par M. José Maria Sert 87 - Cent portraits de femmes 101 - Un week-end et Oscar Wilde 129 - Un bilan artistique de la grande saison de Paris 139 - La Musique 183 - Autour de Parsifal 197 - D'un carnet de voyage 1913 215 - APPENDICE 247 - Le Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts 1908 247 - Notes sur le Salon d'Automne 267 - Préface au Catalogue d'une Exposition de peintres de Venise 287 - Lettres de J.-E. Blanche, Gabriel Mourey et Frantz Jourdain 297 - - -IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGERE, 20, PARIS.--20210-11-20.--(Encre -Lorilleux). - - - - -EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE - - FRANÇOIS MAURIAC - LA CHAIR ET LE SANG - ROMAN - Un volume in-18 Prix. 6 fr. 75. - - - ÉMILE HENRIOT - LES TEMPS INNOCENTS - Un volume in-18 Prix. 6 fr. 75. - - DU MÊME AUTEUR: - LE DIABLE A L'HOTEL, OU LES PLAISIRS IMAGINAIRES - Un volume in-18 Prix. 6 fr. 75. - - - P.-J. TOULET - LA JEUNE FILLE VERTE - ROMAN - Un volume in-18 Prix. 6 fr. 75. - - - JEAN MÉLIA - L'ÉTRANGE EXISTENCE - DE - L'ABBÉ DE CHOISY - DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE - Un volume in-18 Prix. 6 fr. 75. - - -IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--20212-12-19.--(Encre -Lorilleux). - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Propos de peintre, deuxième série: -Dates, by Jacques-Émile Blanche - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, DEUXIEME: DATES *** - -***** This file should be named 63129-8.txt or 63129-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/2/63129/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Propos de peintre, deuxième série: Dates - Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au - De David à Degas - -Author: Jacques-Émile Blanche - -Release Date: September 5, 2020 [EBook #63129] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, DEUXIEME: DATES *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c large">JACQUES-ÉMILE BLANCHE</p> - -<p class="c large">Propos de Peintre</p> - -<p class="c small">DEUXIÈME SÉRIE</p> - -<h1>DATES</h1> - -<p class="c">Précédé d'une Réponse -à la Préface de M. Marcel PROUST -Au <i>De David à Degas</i></p> - - -<p class="c gap">PARIS<br /> -<span class="large">ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS</span><br /> -100, <span class="small">RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ</span>, 100<br /> -<span class="small">PLACE BEAUVAU</span></p> - -<p class="c">1921</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p><b>Cahiers d'un Artiste:</b></p> - -<blockquote> -<p class="drap"><span class="sc">Première Série.</span>—Juin–Novembre 1914.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Deuxième Série.</span>—Novembre 1914–Juin 1915.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Troisième Série.</span>—<i>Suite du Printemps à Paris.</i>—<i>Été -en Normandie</i>, Août–Novembre 1915.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Quatrième Série.</span>—<i>Paris</i>, Novembre 1915–Août 1916.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Cinquième Série.</span>—<i>La Famille d'Aultreville et les -Sommevieille</i>, Août–Décembre 1916.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Sixième Série.</span>—<i>Les Intermédiaires</i>, Décembre 1916–Juin -1917.</p> -</blockquote> - - -<p><b>Propos de Peintre:</b></p> - -<blockquote> -<p class="drap">Première Série. <span class="sc">De David a Degas.</span></p> -</blockquote> - - -<p><b>Romans:</b></p> - -<blockquote> -<p class="drap"><span class="sc">Tous des Anges</span> (Albin Michel, Éd.)</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Aymeris</span> (Aux Éd. de la Sirène).</p> -</blockquote> - - -<p><b>A paraître:</b></p> - -<blockquote> -<p class="drap"><span class="sc">Les Cloches de Saint-Amarain</span> (Roman).</p> -</blockquote> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">Justification du tirage</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">DÉDICACE<br /> -<span class="small">ET</span><br /> -PORTRAIT LIMINAIRE</h2> - -<p class="c"><span class="sc">Marcel</span> PROUST</p> - - -<p class="c"><span class="sc">Réponse a la préface au</span> <i>De David à Degas</i>, -<span class="sc">volume</span> I<sup>er</sup> <span class="sc">de</span> <i>Propos de Peintre</i>.</p> - -<p>J'ai dédié à l'auteur de «Swann» la réimpression -d'<i>Études et Portraits</i>, devenus plus tard le -«<i>De David à Degas</i>»—un titre meilleur par sa -sonorité que par le sens qu'il suggère—; le -second tome de ces «<i>Propos de peintre</i>», je l'offre -à l'auteur de «<i>A l'ombre des jeunes filles en fleurs</i>». -«<i>Dates</i>» fait corps avec «<i>Propos de peintre</i>», -comme chacun de vos romans, mon cher Marcel, -constitue une partie de «<i>A la recherche du temps -perdu</i>».</p> - -<p>Je donne même, ici, mon étude sur Forain, et -une autre, très développée, sur Frédérick Watts, -lesquelles parurent dans <i>Essais et Portraits</i>. Vous -<span class="pagenum">-<small>II</small>-</span>trouverez plus loin des pages sur José-Maria Sert -et sur quelques autres artistes dont vous parlez -dans votre préface, mais qui ne figuraient pas dans -«De David à Degas». Le pire défaut des articles -réunis en volume, c'est qu'ils ne se composent pas -avec rigueur, qu'on y trouve des redites; certaines -pages font double emploi; et surtout, ces articles -s'adressent à des publics différents, si bien qu'au -moment où l'auteur inclinerait au développement -d'une idée qu'il mènerait aussi loin que possible, -il la lui faut abandonner: d'où un péril qui est -que son point de vue n'a qu'une stabilité d'époque -et presque de circonstances. Aussi bien, j'appelle -ce livre: <i>Dates</i>.</p> - -<p>Sur votre conseil, et à votre prière, j'avais -écarté le <i>Jean-Louis Forain</i>; pour, précisément, -des «raisons d'époque», je le réintègre dans ce -recueil parmi d'autres points de repère du souvenir, -qui m'aident dans ma «<i>Recherche du temps perdu</i>».</p> - -<p>M. François Fosca (en peinture, Georges de -Traz), après une analyse de la critique d'art -telle qu'on la définirait, critique de «créateurs», -selon lui, prononce dans <i>le Divan</i>: «<i>Tel -axiome de Denis, telle remarque de Piot, vous en -trouverez la justification dans quelques centimètres -carrés de leurs toiles, ou dans le coin d'un Cézanne, -d'un Signorelli. Et réciproquement, de ces axiomes, -<span class="pagenum">-<small>III</small>-</span>sont nées d'autres œuvres formant comme les degrés -alternés d'un escalier que gravit l'artiste. Qui n'a souhaité -une édition de «Théories», où l'on intercalerait -les reproductions des œuvres contemporaines de chaque -article? Chez Blanche, rien de pareil. Impossible de -deviner sa peinture à travers ses écrits… Quelles sont -ses idées directrices? A part quelques réflexions sur -la peinture de portraits, son livre pourrait être écrit -par un amateur intelligent qui a fréquenté pas mal -de peintres, a du goût, mais nulle armature. Chez lui, -l'artiste et l'amateur sont deux hommes différents. -L'un crée; l'autre goûte et s'enthousiasme. Mais jamais -les expériences du premier ne contrôlent les -jugements du second. Nous comprenons maintenant -pourquoi il sacrifie au «Cubisme». Capable de discerner -les causes de cette hérésie esthétique, il est -incapable de résister aux attraits d'une sensation -nouvelle…</i>»</p> - -<p>M. Fosca s'excuse «<i>d'assumer ainsi le rôle d'un -puritain grondeur</i>», mais c'est qu'en présence de -l'anarchie actuelle que je connais si bien,—il -doit le savoir—«<i>l'attitude du dilettante n'est plus -admissible</i>». En serais-je donc un? Mais, plus -loin, M. Fosca me donne pour «<i>ravi de jouer, -sur le tard, le rôle d'un vieil oncle grognon</i>», «<i>un -<span lang="la" xml:lang="la">laudator temporis acti</span></i>», qui, <i>devant les nouveautés -ronchonne: «Ah! si vous aviez connu Manet!»</i> Ici -<span class="pagenum">-<small>IV</small>-</span>M. Fosca semble avoir trop peu d'ironie, mais il -ne me déplaît point de me sentir, moi-même, -devenir un peu prud'homme, pour un Suisse -comme ce bon M. Fosca. Selon lui, dès que -j'entreprends le portrait de quelqu'un, je le rapetisse, -l'étrique; une sorte de «<i>scepticisme quasi -cruel</i>» fait que je ne puis «<i>étudier l'œuvre, -l'exalter, qu'en diminuant l'artiste</i>». Entre mes -mains, Fantin n'est plus qu'un bourgeois rive-gauche, -endormi à l'ombre de l'Institut; Manet, -un amateur peu sérieux, jaloux de la gloire de -Chaplin; Whistler, un vieux-dandy passablement -cabotin. «<i>Aux lauriers qu'il tresse, Blanche mêle -l'ortie au laurier. C'est si frappant, que dans la préface, -Marcel Proust avoue en être gêné!</i>» En vérité, -est-ce que vous aussi, je vous peine un peu?</p> - -<p>Mais, cher Marcel, je ne crois pas à la critique -d'art, et serais peu à même de définir ce que -cela est,—aujourd'hui du moins! Je ne suis -qu'un portraitiste qui raconte ce qu'il voit, de son -mieux, et avec cette franchise que les parents de -ses modèles réprouvent dans sa peinture, jusqu'à -la lui laisser pour compte, trop souvent, -comme «cruelle». Mes articles, mes études ne -sont, à la façon de mes portraits peints, que les -paragraphes ou les pages d'une petite histoire de -mon temps. L'opinion des autres qu'avec soin -<span class="pagenum">-<small>V</small>-</span>je cite, les guillemets dont j'abuse, n'y découvrez-vous -pas un scrupule? Certain «critique» -me désigne comme un «mémorialiste féroce»; -d'autres me prennent pour un mondain,—comme -vous! A Paris, on peut, à la vérité, -naître, vivre et mourir dans une même rue, sans -être connu de ses voisins. J'en fais chaque jour -l'expérience comme de l'impossibilité où nous -sommes de nous débarrasser d'une étiquette que -colle sur notre dos un farceur habile.</p> - -<p>Il est regrettable que Sainte-Beuve se soit à -ce point trompé sur le mérite des ouvrages qui -parurent de son temps; mais combien ce qu'il -raconte de leurs auteurs nous intéresse! Me suis-je -trompé, comme l'ont fait tant de critiques sur -leurs contemporains? En tout cas, et rendez-moi -cette justice, après quarante ans d'expérience, -je ne reviens sur aucun de mes jugements, même -de tout jeune homme. Delacroix, Ingres, J.-F. Millet, -Courbet, Corot, Daumier, Cézanne, Manet, -Degas même, je les «adore», comme on dit -aujourd'hui, et m'aperçois peu à peu que tant -d'autres peintres que les critiques d'art et les -marchands nous présentèrent comme supérieurs -à ces Maîtres<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>… eh bien!… on ne les tient -<span class="pagenum">-<small>VI</small>-</span>plus que pour «intéressants». Déjà quelques-uns -de ceux-ci retombent lentement, en vol plané, -des cimes où les avait portés l'enthousiasme des -séïdes de ce Mirbeau, qui n'a jamais rien découvert -tout seul. A ce propos, pourrait-on rappeler -que ce fut Hervieu, qui lui signala Maeterlinck, -pendant un séjour que faisait l'auteur des -«<i>Tenailles</i>» chez le jardinier des supplices? Hervieu, -dans un tas de livres reçus par le chroniqueur, -avait choisi le Théâtre des Marionnettes, -de Maeterlinck. Il passa la nuit à lire, et, le lendemain, -mit le feu aux poudres: Mirbeau écrivit -son fameux article. La critique du Lyrisme, du -Formidable et de l'Hyperbole, qui, je crois, date -de Mirbeau, aura eu des répercussions profondes -dans les ateliers, comme nous le verrons dans -mes prochains «Propos de peintre» des années -après-guerre, où la folie des préfaces pour catalogues -d'expositions est devenue générale. Il reste -à espérer que cette Égalité dans l'éloge finisse par -déprécier le Peintre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Lautrec, considéré comme supérieur de beaucoup à Degas. -(Louis Vauxcelles.)</p> -</div> -<p>J'ai souvent présenté jusqu'ici des artistes que -je place à un rang un peu subalterne d'acolyte: -Fantin lui-même et Whistler aussi, par rapport -à d'autres que je déifie. Ne possédant pas -un éclectisme extensible (ou le contraire…,) mais -entretenant quelques convictions passionnées, -<span class="pagenum">-<small>VII</small>-</span>j'espère qu'il existe encore quelque part une -échelle des valeurs; sinon, j'en veux établir une, -ne serait-ce que par respect et dévotion pour les -grands génies. A mon culte pour Manet, <i>peintre</i>, -imputez donc la faiblesse avec laquelle je note -d'humbles traits, qui me touchent si fort dans -l'<i>homme</i> que j'ai connu et aimé. Pour moi, loin -de ridicules, ils me paraissent sublimes.</p> - -<p>Le caractère d'un Louis David me fait mieux -comprendre son œuvre, encore que je me passerais -de savoir ce qu'a dit et pensé le citoyen, -pour mettre le peintre aussi haut que je l'érige -dans l'histoire de l'École française.</p> - -<p>Ne sera-t-il pas de quelque importance pour -les historiens de savoir que, sur la scène de -l'Opéra, le 2 février 1920, le maître Henri Matisse, -en veston et lunettes d'or, se laissa traîner -par des danseuses et un maître de ballet, son -ventre de professeur quinquagénaire disparaissant -sous des couronnes plus martiales que le chêne -et le laurier qu'au 14 juillet précédent le maréchal -Foch avait reçues, entre l'Arc de l'Étoile et -la Bastille? Matisse est-il, pour cela, moins touchant, -dans ses tournées théâtrales que dans son -studio méditerranéen, qui est une chambre d'hôtel-palace? -C'est si beau quelqu'un qui croit en -lui-même, et vous dit <i>pourquoi</i>!</p> - -<p><span class="pagenum">-<small>VIII</small>-</span>L'âme d'Eugène Carrière, sa belle correspondance, -son courage dans la douleur, ses vertus -civiques et privées, son intelligence de la peinture, -tout cela suffira-t-il à faire de lui un aussi -grand artiste que Courbet, qui, pourtant, fut un -assez sot vaniteux? Tandis que j'écris ces lignes, -seuls quelques marchands soutiennent le commissaire -qui disperse les études de l'atelier Carrière, -au milieu de l'indifférence sinon de la -tristesse des amateurs jeunes. S'ils sont déçus, -c'est que leur mémoire est pleine encore de la -littérature qui fut consacrée au brave peintre par -les écrivains du «Formidable»: ils ont eu, du -peintre, la vision qu'ils avaient de l'homme, et en -ont fait un Titan.</p> - -<p>La Vierge de Cimabue, portée par les rues de -Florence, semblait vivante au peuple et le fanatisait. -Aujourd'hui, comme il appert des ballets -russes, l'enthousiasme de la foule, pour l'art, se -manifeste différemment, et pour d'autres ouvrages, -tels qu'un décor de théâtre, ou un costume de -ballerina. Nous applaudissons à toute forme du -génie, et décernons les lauriers pareillement à -M. Wilson, nouveau Christ, et à Matisse nouveau -Van Eyck, quitte à rire bientôt après de nos tartarinades.</p> - -<p>M. Fosca m'accuse de n'avoir pas la «compréhension -<span class="pagenum">-<small>IX</small>-</span>de la vraie grandeur»… Selon lui, je -rabaisse Vuillard, ou tel autre charmant «intimiste», -qui n'a tout de même rien signé d'aussi -accompli que le portrait de la mère de Whistler, -ni que certaines natures-mortes de Fantin Latour, -n'en déplaise à M. Fosca! Il est bien bon de -nous rappeler que Maurice Denis est admirable, -mais nous préférons les moindres aux plus -grands et trop concertés ouvrages de ce pieux -artiste.</p> - -<p>La «<i>vraie grandeur</i>», c'est précisément celle -qui ne doit pas être «voulue», ni obtenue, par -des théories, mais reste ignorée de ceux en qui -elle réside. Souvent ces bienheureux-là, ce sont les -contemporains obscurs d'un artiste très fêté de -son vivant. Ce phénomène de revirement complet -de l'opinion, nous l'avons vu se produire -et l'observons de plus en plus fréquemment, car -presque personne ne semble savoir en quoi une -œuvre est œuvre <i>d'art</i>, surtout en ces cas si fréquents -où la valeur ne s'y signale pas par -quelques-unes de ces outrances qui sont, en -même temps que leur cause de succès, bien rarement -un gage de pérennité. Ce qui manque à la -plupart des artistes modernes, c'est cette grandeur -«fatale» et, si j'ose dire, congénitale, des -«Créateurs». J'avoue qu'il est très peu de peintres -<span class="pagenum">-<small>X</small>-</span>modernes et surtout vivants, que je considère -comme des maîtres, quoique chacun de nous -en soit un (cela va de soi), pour quelques amis, -pour deux critiques, quelques marchands et le -petit jeune gendelettres, qui se moque en traitant -de tel un aîné qu'il croit «arrivé», parce -que le pauvre homme est «connu».</p> - -<p>Mais, ne sortant plus de votre demeure, mon -cher Marcel, savez-vous combien un homme de -goût se compromet à prononcer et, bien plus -gravement, à écrire certains noms d'artistes à côté -de certains autres? Si, tout de même! Et de -signer une préface à un livre de moi, ce fut un -acte de grand courage, et je vous en garderai une -reconnaissance très vive, puisque telle personne -qui y figurait vous pria de l'en faire disparaître; -et ne m'avez-vous pas avoué aussi dans une de -vos lettres, que certains de vos amis vous avaient -supplié de vous abstenir de me faire si grand -honneur que de m'accorder votre apostille?</p> - -<p>Comme vous étiez invisible pour moi, et jamais -plus abonné au téléphone, combien avons-nous -dû échanger de lettres, cher ami, entre le jour -où vous m'avez adressé le manuscrit de votre -belle préface, et celui où mon livre parut? Connaissant -votre politesse et votre désir d'être -agréable à autrui, je vous avais prié de ne pas -<span class="pagenum">-<small>XI</small>-</span>insister sur mes mérites de peintre, par crainte -que vous n'apprêtassiez trop de copie pour les -anonymes qui me réservent toujours une place -dans leurs échos hebdomadaires… D'ailleurs, -claquemuré comme vous l'étiez alors, vous n'étiez -plus «au courant», m'écriviez-vous. Ne m'avez-vous -point demandé: «Où peut-on voir des -Cézanne?»</p> - -<p>Et vous feignez de me croire un peintre classé! -Cela, Marcel, c'est un peu trop de politesse! -Comment n'avez-vous pas été averti par vos nouveaux -amis de la N. R. F. <i>qui n'ont jamais imprimé -mon nom comme peintre</i>, même à l'époque où -j'écrivais parfois dans cette revue austère et jésuitiquement -«bolcheviste»? Ils ont peur de se -tromper… et plutôt le silence, que ces horribles -sueurs froides qui mouilleraient les tempes et -l'échine de certains «amis», s'il leur fallait se -prononcer… tout seuls!</p> - -<p>Pantelant sous les fleurs dont vous chargiez ma -tête, j'ai voulu vous faire entendre qu'on n'avait -pas encore cessé de tenir sur moi, «dans certains -salons», des propos comme ceux que vous avez -jadis enregistrés: «<i>Il faudrait mettre ses toiles -plus en lumière, pour aujourd'hui seulement, parce -que nous l'avons invité en quatorzième ou en cure-dents; -on les remettra demain à un endroit où elles ne -<span class="pagenum">-<small>XII</small>-</span>se voient pas</i>». Non, mon cher, elles ne sont pas -plus que jadis «<i>à la place d'honneur dans les mêmes -salons</i>». Personne, heureusement pour moi, n'en -déclare: «<i>C'est d'une beauté rare; c'est beau comme -le classique</i>». Comme me le dit Paul Valéry, mon -cas est même assez cocasse. D'ici cinquante ans, -on verra dans des musées les portraits que j'aurai -peints de tant de littérateurs, mes amis; et de -l'auteur de ces portraits, il n'y aura trace dans -aucun livre de son époque. Je suis peut-être le -seul artiste de mon âge, dont il n'existe pas la -moindre monographie et que Larousse ignore. Je -me sens, d'ailleurs, très fier de cette singularité, -et je la porte, comme certain professeur d'échec, -les ongles qu'il laissait croître à la façon des mandarins -de la Chine.</p> - -<p>Quelqu'un des privilégiés qui pénétraient nuitamment -chez vous, aura dû vous prévenir que -mon sens critique s'alarmait un peu des éloges -contenus dans votre préface; sur quoi, vous m'avez -«rendu ma liberté», supposant que je ne désirais -plus publier cette belle page! Vous m'avez même, -un beau matin, proposé d'en écrire une autre, où -vous m'eussiez présenté d'une façon différente, -comme une espèce de «méconnu», genre qui fut -tant à la mode! Vos historiographes, après moi, -trouveront dans mes tiroirs les centaines de pages -<span class="pagenum">-<small>XIII</small>-</span>que j'ai reçues de vous, à l'occasion de cette préface, -honneur de ma courte vie littéraire, et dont -le plaisir que j'avais à les lire (malgré vos pattes de -mouche) n'était combattu que par tout ce que vous -me disiez de la peine que vous preniez à les écrire, -tant votre vue était fatiguée et votre asthme pénible.</p> - -<p>Je vous avais demandé, non pas une «préface», -mais quelques souvenirs de notre Auteuil, -au temps où, vous et moi, voyions passer auprès -de nous certaines des figures dont il est question -dans mes livres… J'espérais un portrait du -Blanche d'alors, celui que firent poser Forain et -Degas: vous m'avez terriblement flatté. Mais vous -avez trouvé l'occasion de signer deux chefs-d'œuvre: -le portrait de mon père et le vôtre. Quant -à celui du Marcel Proust frais émoulu du collège, -il est d'une ironie telle, que vous n'aimeriez pas, -dites, qu'il eût été peint par un autre que vous-même? -Mais les portraits, la <i>ressemblance</i>, quel -sujet à brouilles, à colères!… Il en va d'un portrait -comme des articles de critique. La plupart -des modèles ou des auteurs en sont mécontents. -Vous, Marcel, apportez de tels scrupules et une -telle délicatesse dans la rédaction d'une page où -une personne amie est jugée, ou seulement citée -par vous, que vos insomnies en doivent être bien -cruelles, si la crainte vous saisit de n'avoir peut-être -<span class="pagenum">-<small>XIV</small>-</span>pas été suffisamment aimable. Mais est-ce là -le bon état d'âme du «portraitiste»?</p> - -<p>Votre merveilleux don d'analyser, qu'on peut -bien appeler sans pareil, a fait de vous un «portraitiste» -comme il n'en sera jamais parmi les -peintres, et tel que je n'en sais point chez les -romanciers. Votre M. de Norpois, votre M. de -Charlus—je ne parle pas de Swann!—ce sont -des portraits de grande tradition. Car, je le crois, -contrairement à ce pour quoi vous tiennent la -plupart de vos <i lang="la" xml:lang="la">laudatores</i>, vous êtes un classique -français, par l'étude des sentiments et la composition, -que vous renouvelez, mais qui est -l'un de vos primes soucis. Bien déçus seraient -vos lecteurs s'ils voulaient reconnaître vos modèles, -comme ils croient pouvoir nommer ceux -d'Abel Hermant. Et, ce qui constitue un des -caractères de votre génie et, peut-être, avec votre -langue, votre principale originalité,—c'est cette -dualité de peintre et de modèle. L'art, dont vous -créez, je dirais plutôt recréez, vos personnages, -ressortit à une des opérations de l'esprit les plus -rares et les plus compliquées; il y en a peu -d'exemples dans l'histoire des littératures. A -peine oserais-je citer une George Eliot? Quand -Léon Daudet voit un rapport entre votre œuvre -et celle de Saint-Simon, ce gros bourdon donne -<span class="pagenum">-<small>XV</small>-</span>la mesure de son esprit critique tout en surface. -Les documents que vous nous apportez pour -l'étude des passions sont, quoique dans la tradition, -d'une nouveauté qui étonne. Nouveau! cette -épithète, on n'en pourra jamais abuser si l'on -parle de vous, dans l'impossibilité où l'on est de -trouver dans votre œuvre des points de comparaison -avec celles-là mêmes que l'on préfère. Les -figures que vous prenez sur nature et que votre -brosse peint avec un peu trop de facilité sont -des personnages de second plan, comme les Verdurin, -le docteur, le peintre, le compositeur; -mais ceux-là, dans d'autres romans que les -vôtres, seraient des chefs-d'œuvre, comme portraits. -Il me semble parfois, et dans vos plus -belles pages, que vous empruntiez à un sexe les -traits d'un autre; qu'en certaines de vos effigies, -il y ait substitution partielle du «genre», si -bien qu'on pourrait dire <i>il</i> au lieu d'<i>elle</i>, et faire -passer du masculin au féminin les épithètes qui -qualifient un nom, une personne, dans ses gestes -et son maintien<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Or ceci, qui serait peut-être -<span class="pagenum">-<small>XVI</small>-</span>gênant dans certains livres, devient chez vous une -subtilité de plus, vous prête un accent de vérité -plus fort, plus large et de généralisation, malgré -la minutie de l'analyse, dans la contre-expérience -que vous faites sur vous-même. La plus humble -de vos créatures, disons Françoise, vous vous -l'incorporez avant de la restituer, enrichie par -son séjour chez vous. Vous êtes donc à part, et la -question de ressemblance individuelle ne doit pas -compter, dans votre cas, comme romancier. Mais -comme «préfacier»?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> En 1914, je crois avoir été le premier à faire un article sur -«Swann», c'était à l'<i>Écho de Paris</i>. Je retrouve ces phrases:</p> - -<p>… «Ce livre ne pouvait être écrit que dans la clairvoyance de -l'insomnie nocturne. Il est presque trop lumineux pour nos yeux -qui, en plein jour, ne voient qu'à demi…»—«M. Proust s'arrête -partout passionnément, regarde les autres, comme le martin-pêcheur -voit le fond de la rivière…»</p> -</div> -<p>Quelles limites fixer à la ressemblance, pour le -portraitiste? Quelles bornes à l'usage licite de la -franchise, à l'exercice d'un peintre vrai, ou, -encore plus, d'un moraliste? Vous avez bien -marqué dans votre préface à mon livre, que je -l'avais requise de vous, cette étude; elle avait -donc un peu d'une «commande», comme nous -disons? Précisément, «commande» implique -flatteries, et retouche,—pense le client ordinaire.</p> - -<p>Vous avouerai-je que toute photographie prise -de mon visage me paraît étonnante et m'instruit -sur moi-même, alors que mon entourage -crie à la caricature? Forain, Rouveyre, Boldini, -Max Beerbohm, Sickert, Sargent, Degas, m'ont -été, m'assure-t-on, cruels; et je les trouve excellents, -<span class="pagenum">-<small>XVII</small>-</span>ces croquis ou ces tableaux, de même que -je pense me voir dans la glace, et ris de tout -cœur, en lisant certain fameux portrait écrit, que -mes amis m'ont caché, quand il parut. Cette «manière -noire» est due à la collaboration de Forain -(pour le côté <i>moral</i>) et de Léon Daudet (pour la -forme extérieure). J'ai été un peu surpris, en le -lisant, que ce morceau de bravoure fût de Léon -Daudet. Je me suis toujours méfié des gens qui -ont des certitudes, ou des haines apostoliques, à -la Mendès, mais Daudet porte un nom qui m'est -cher; ce solide bourgeois défend des préjugés, -une société, une classe auxquelles on ne me crut -point, en général, hostile. J'étais bienveillamment -reçu dans sa famille, et le rencontrais dans -quelques maisons d'amis. Toujours m'efforçai-je -de lui trouver «<i>un esprit fantastique</i>», quoique -M<sup>me</sup> de Noailles, dès ma première entrevue avec -lui, m'eut confié: «Non, la drôlerie de notre -cher Léon n'est pas pour vous!» Je ne pus point -y contredire.</p> - -<p>En tout cas, il a du courage. Les engueulades de -«Léon» et les coups de rapière de ce noble -justicier, je les préférerais, il me semble, aux -complaisances veules, aux «léchades» dues à la -papelarde camaraderie dont un Parisien est trop -souvent l'objet dans la presse, par ces temps -<span class="pagenum">-<small>XVIII</small>-</span>où personne n'ose plus formuler une opinion. -L'express-charge par quoi ce pamphlétaire m'exécuta, -en pleine guerre et <i>Union sacrée</i> des bons -citoyens, a pu surprendre d'autres que moi-même. -Mais la passion de la vérité emporte tout!</p> - -<p>Quant à vous, «le dreyfusard» que vous vous -flattez d'être, votre génie est d'autre part célébré -par <i>l'Action Française</i>, et c'est dans un sentiment -semblable à celui qui fit l'<i>Union Sacrée</i>,—j'imagine -cela, du moins—que vous me priiez, il y a -deux ans, de ne pas réimprimer, pour le pacifique -lecteur d'après-guerre, mon essai sur le nationaliste -Jean-Louis Forain; à moins que, de ma part, -peu digne vous semblât que je remisse sous ses -yeux, comme pour les lui rappeler, les éloges que -j'adressais à ce grand dessinateur, après que -Forain, feignant de me prendre pour un ennemi, -eût cessé de saluer son panégyriste? Vous m'expliquerez -l'imprévue attitude de Forain à mon -égard, en me disant qu'un auteur illustre garde -sa pudeur et que le succès redouble sa susceptibilité -et ses craintes. Vous m'avez écrit que 886 lettres -de félicitations vous étaient déjà parvenues -en trois jours, à l'occasion du prix Goncourt; -mille découpures de journaux, de longs articles, -certains signés par des amis enthousiastes; des -poèmes suivirent, et une ode même, à Marcel -<span class="pagenum">-<small>XIX</small>-</span>Proust. Eh bien, de ces hommages, il en est qui -vous ont froissé, si inexplicablement même, que -leurs auteurs durent se prendre la tête dans leurs -mains et se demander: «Qu'est-ce que Proust a -compris? Quelle noire intention me prête-t-il?»</p> - -<p>Votre compréhension, par tous reconnue, de la -chose écrite, votre critique si lumineuse des -auteurs morts (ceci, cher ami, en songeant à vos -«Pastiches» et à vos pages, si stimulantes, de technicien, -sur Flaubert) obligent ceux qui vous blessent -en croyant vous louer, à reconnaître qu'ils -ont mal dit ce qu'ils avaient l'intention d'exprimer—ce -qui est sans doute souvent mon cas—puisque -vous apercevez une épine là où l'on -voulut mettre des roses. Ce qui n'empêche pas -que la loupe à travers laquelle vous considérez le -monde extérieur, nous la tenons pour aussi infaillible -que votre introspection; votre puissance et -finesse d'analyse, tout ce à quoi nous devons -l'inépuisable joie de vous lire, il est peu d'instants -où vous vous en départissez; ni en écrivant, ni en -jugeant vos propres œuvres, ni au reçu d'une lettre -de fournisseur, d'un camarade à vous, fût-elle -de M. de Saint-Loup; ou d'une femme, fût-elle la -bonne Françoise. Il s'ensuit donc que, moi, votre -admirateur de toujours, pas plus que Jean Giraudoux -ni que Léon Daudet, je n'échappe à votre -<span class="pagenum">-<small>XX</small>-</span>épluchage grammatical et psychologique, et que -je tremble, ou bafouille, en vous répondant par -une lettre, qui, adressée à un autre, exprimerait -en quatre lignes: «J'ai bien le désir de vous -voir». C'est souvent par gêne et par respect que -l'on formule mal sa pensée. La restriction mentale -est un fâcheux et redoutable censeur de -l'écrivain.</p> - -<p>Mes notes sur Degas, que M. Fosca trouve -«décevantes», Degas vivait encore, quand je les -donnai à la <i>Revue de Paris</i>. Voilà le mystère de -mon embarras éclairci! Tout au contraire de vous, -mais presque autant, Degas, le solitaire hautain -et inquiet sur sa propre valeur, terrorisait ceux -qui l'aimaient; ainsi, de deux grands artistes -modestes et justement orgueilleux à la fois, celui -qui prenait un masque de diable Papou, afin de -faire le vide autour de lui, n'a pas si bien réussi -à écarter ses zélateurs que celui qui, dans ses -rapports avec autrui, n'est que grâce, prévenance, -gentillesses et délicates intentions.</p> - -<p>Chacun de nous est plus ou moins le prisonnier -d'une légende. Ainsi l'univers a appris, -quand le prix Goncourt vous fut alloué, que vous -n'aviez plus dix-huit ans; on vous donna même, -me dites-vous, soixante ou soixante-cinq dans -les journaux socialistes. Vous étiez malade, très -<span class="pagenum">-<small>XXI</small>-</span>riche, très mondain, disait-on, à gauche; un -papillon de nuit qui disparaît à l'aurore pour ne -réapparaître que le soir. La seule part d'exactitude, -dans ces histoires, serait qu'il est devenu -impossible, pour les diurnes comme moi, de vous -joindre, quoique l'on rencontre souvent quelqu'un -qui vous quitte, ou qui, hier, a soupé «d'un -poulet rôti» avec vous. Je ne crois pas vous -avoir aperçu plus de trois fois depuis «l'Affaire», -je mourrai sans avoir, peut-être, passé deux -heures encore près de la personne avec qui j'ai -le plus de plaisir à me trouver, et vous aurez -quitté votre fameux appartement du boulevard -Haussmann, dont les murs étaient doublés de liège, -sans que j'y aie pénétré pour peindre, comme je -le voulais, une image du Marcel Proust adulte.</p> - -<p>A peine, jadis, ai-je vu l'appartement familial -du boulevard Malesherbes, du temps où je perpétrai, -de vous, la mauvaise toile que vous faites -reproduire encore aujourd'hui dans <i>Excelsior</i>, et -dont vous m'avez demandé la permission d'orner -l'édition de vos œuvres. (Et comme vos goûts ont -dû paraître démodés à vos nouveaux éditeurs.) -Vous m'avez montré la salle à manger que vous -prêtaient, avec leur argenterie et leur linge damassé, -M. le professeur Proust et votre excellente -mère, pour que vous y entretinssiez d'illustres -<span class="pagenum">-<small>XXII</small>-</span>hôtes qu'à dix-huit ans vous traitiez en Lucullus, -et mettiez en rapport avec vos <i lang="en" xml:lang="en">professionnal beauties</i> -un Elstir, un Cottard, un Bergotte et tant -d'autres admirables héros qui participent désormais -à notre existence. Vous receviez les duchesses -douairières, les futurs ducs, à qui vous donnâtes -ensuite plus grande audience dans votre pastiche -de Saint-Simon. Tel ce qu'on m'en rapportait, -car, soucieux de mon travail plus que -du vôtre, vous avez toujours tenu à m'épargner -ces divertissements. Je ne sais rien de plus juste -que ce que vous avez dit dans votre préface sur -le palladium qui me protégea de bonne heure -contre les périls de la conversation de société. -Cette influence tutélaire, ne l'appellerions-nous -pas, tout prosaïquement, mon fragile estomac,—ou -mon imprudente franchise dans l'aveu de mes -admirations et de mes dégoûts? Du même ordre, -la protectrice de votre œuvre ne fut-elle pas, mon -cher Marcel, la fièvre des foins?</p> - -<p>Je répète «imprudente franchise?», mais -j'ajoute un point d'interrogation; car en se remémorant -les propos d'alors, on pourrait se demander -si jamais, dans aucune société polie, un débutant -entendit, prononcés et colportés par la -presse, des propos plus perfides, des calomnies -plus abjectes que celles qui secouaient de rire les -<span class="pagenum">-<small>XXIII</small>-</span>salons du faubourg Saint-Honoré, les ateliers -d'artistes qu'envahissaient peu à peu les métèques. -<i>Le Journal d'une femme de chambre</i>, d'Octave -Mirbeau, conservera l'odeur de ces déjections que -reniflaient comme un parfum aphrodisiaque les -délicats et les «blasés». Un jury aurait eu peine -à distribuer des récompenses dans un concours -de perfidie, trop de candidats en seraient sortis -<i>ex æquo</i>. Aussi bien, la verve de Léon Daudet -semble avoir presque de la «bonenfance», comme -eût dit Goncourt. «Léon» était l'élève des -grands maîtres de notre jeunesse, et leur pâle -reflet. Mon nom figure une fois dans le journal -de Goncourt. Et tout ce qui l'a frappé, c'est cette -scène: j'entre chez quelqu'un; je me félicite de -la mort de mon père qui dilapidait sa fortune. -Le trait est délicieux et d'une exactitude digne de -l'observation des enragés déjeuneurs en ville. -J'expliquais cette influence morbide à Henry -James, certain soir qu'il sortait de chez les Daudet -avec moi, confondu de ce que Léon, le fils de -son ami très cher, avait avec tant de vacarme -expectoré de fétide, durant et après un énorme -repas—outre des verdicts <i>définitifs</i>, des jugements -tartarinesques sur d'admirables artistes de -la littérature anglo-saxonne, dont Henry James -était un des plus grands.</p> - -<p><span class="pagenum">-<small>XXIV</small>-</span>Mais ces fleurettes de la conversation poussaient -dans tous les milieux où l'on se piquait -d'art et de littérature,—et jusque dans le gratin -qui <i>s'intellectualisait</i>.</p> - -<p>Vous et moi n'avons-nous pas été un peu -éblouis par un homme pour lequel nous garderons, -tout de même, un peu de reconnaissance et -beaucoup d'admiration?… mais il faudrait, pour -être aujourd'hui compris, évoquer une figure, -telle qu'alors, dans un mystère savamment entretenu, -elle se dressait, belle, devant nous, environ -85, du côté de chez Charles Swann.</p> - -<p>Que n'avez-vous, Marcel, consacré un de vos -pastiches à ce «<span lang="en" xml:lang="en">conversationist</span>» de génie, si -supérieur à ce qu'il laissera d'écrit; pour lequel -nous avons eu de l'amitié, du respect, et qui nous -enchanta par son esprit, son érudition, sa fantaisie, -lui qui se donnait autant de peine à nous conquérir -que j'en pris ensuite pour me soustraire -à sa tyrannie. Il aurait fallu garder de lui, -au gramophone, des disques, comme ceux qui -conserveront la voix de la Patti et de Caruso. -Faire un pastiche? Non, vous nous devez une -monographie du comte Robert de Montesquiou.</p> - -<p>Il nous envoûta! Nous prit-il assez de temps! -Je ne me lassais pas de l'entendre déclamer les -<span class="pagenum">-<small>XXV</small>-</span>vers de nos poètes, d'une voix glapissante, spéciale -au «gratin», mais si belle! Sa tête de d'Artagnan, -de jeune Aurevilly ou de Brummel -français, il la soutenait par un énorme poing -ganté de blanc, le coude appuyé sur le marbre -d'une cheminée. «<i lang="la" xml:lang="la">In brachium facit potentiam</i>», -a-t-il tracé en lettres biscornues et vermicellées, -au-dessous d'une photographie par Otto, -que je garde encore, et qui s'efface auprès -d'une autre, «<i>la divine comtesse de Castiglione</i>», -l'une de ses déesses, en verre filé ou en cire.</p> - -<p>Cette mystérieuse Florentine, une des plus -inquiétantes visions de mon enfance, m'apparut -comme une petite vieille inconsolable de sa beauté -et de son règne abolis, quand elle vint chez moi -jeter des fleurs sur un cercueil et annoncer au -fils du défunt qu'elle se croyait encore à même, -dans un certain éclairage, d'offrir au jeune -peintre que j'étais quelques vestiges de sa splendeur. -Je dus m'exécuter, puisque M<sup>me</sup> de Castiglione, -qui me témoignait une affection quasi -maternelle, m'y invitait. Mais comment et où -poser? Que verrais-je, les voiles une fois tombés? -Il fut d'abord question de séances à la lueur des -bougies. Enfin elle me dit: «Je viendrai vers -la fin du jour, tu auras fermé les persiennes, je -disposerai les rideaux, le siège où tu t'assiéras et -<span class="pagenum">-<small>XXVI</small>-</span>le mien; demain, quand le soleil sera en face de -la maison, et bas, attends-moi. Nous essaierons, -je veux que tu saches comment était l'amie de ton -père». Elle vint à l'heure. J'étais épouvanté, ma -main allait-elle m'obéir? Toile et pastels étaient -tout prêts. Cette scène se passait dans une pièce -tendue de cretonne bleue; les vitres, de même -couleur, créaient une atmosphère laiteuse comme -la fumée d'une cigarette. Mon modèle entra -sans bruit, glissa sur le tapis, telle une «apparition» -sur la scène. Elle s'installa, de profil, -le buste bien droit. Malgré sa haute coiffure -en forme de diadème, c'était un petit tas. Un -à un, les voiles se répandirent sur le sol… -et je reconnus la <i>Reine d'Etrurie</i>, l'<i>Ermite de -Passy</i>,—idole de la Cour de Napoléon III—, -un illustre visage, mais fardé, ruiné, de marchande -à la toilette; un bout de sucre d'orge -réduit dans la main d'un enfant qui le -suce.</p> - -<p>Pourquoi ces souvenirs de la Castiglione ici? -Vous le savez, Marcel; à cause de Charles Swann, -de la Berma et du diabolique impresario que fut, -d'elle et de tant d'autres beautés, le comte Robert -de Montesquiou Fezensac. Après des mois d'un -intense surchauffage de notre imagination, il -nous confrontait souvent avec une soi-disant -<span class="pagenum">-<small>XXVII</small>-</span>déesse, ou un héros dont il avait tu le nom et -cette apparition devait éveiller en nous le sentiment -du Divin, ou l'émotion qu'aurait un planton -dans sa guérite, si M. le maréchal Foch venait -lui demander de ses nouvelles. D'où, une fois, ce -pastel de M<sup>me</sup> de C., qui, dès que je l'eus peint -sans avoir échangé une parole avec cette matérialisation -médiumnique, fut enfermé solennellement -dans un sac de cuir, comme le cadavre d'un -passager de transatlantique, pour être jeté à la -mer. Il me demeura, depuis, invisible; peut-être -me ménageait-on le plaisir de me croire l'auteur -d'un chef-d'œuvre inconnu? D'ailleurs, je rencontrai -bientôt en tous lieux cette dame que chacun -désignait par son petit nom, et dont le -mystère était le sortilège d'un habile magicien. -Combien en avons-nous subi, de ces illusions -charmantes, dans le Paris d'alors, grâce à cet -homme si pratique, d'autre part, si implacable -flagelleur d'une société où le sens de la qualité -commençait à se perdre… S'il avait persévéré -dans sa retraite d'artiste, évitant les applaudissements -et les succès du monde—péril qu'il -nous dénonçait en sage—au lieu de se gaspiller -lui-même un peu plus tard, et de se répandre -partout, lui qui m'ordonnait une réclusion laborieuse—Robert -de Montesquiou tiendrait aujourd'hui -<span class="pagenum">-<small>XXVIII</small>-</span>une place qu'il ambitionna toujours, sans -pouvoir l'atteindre.</p> - -<p>Avoir causé une fois avec «Robert», c'était ne -plus pouvoir causer avec les autres; je ne saurais -pas citer d'artistes, qu'ils se nommassent Barrès, -Hérédia, Leconte de Lisle, Whistler ou Degas, qui -n'aient été retenus par la séduction et l'autorité -de sa parole, par le prestige complexe de sa personne. -Il nous représentait le des Esseintes -d'«A rebours», et le descendant de l'Artagnan -dont il habitait encore la terre en Gascogne. -Comme Oscar Wilde, il avait le don des images -et des analogies, qui, en magnifiant un récit -quelconque, vous proposent plusieurs sens et lui -donnent un prolongement presque infini. Une -anecdote, une légende, un mythe, ou les ridicules -de M<sup>lle</sup> Tocquanié, la gouvernante, il en -usait de même, avec des motifs tour à tour bouffons -ou graves, cet infatigable causeur moraliste, -lyrique et familier, «potinier», curieux de -«petites gens», un Henri Monnier chez la concierge. -A la cour d'un souverain moderne, il -eût continué l'œuvre d'un Saint-Simon ou d'un -Tallemant des Réaux. Chez M<sup>me</sup> Madeleine Lemaire, -dont il avait dénoncé le salon comme le paradis -des bourgeois, où un artiste se devait de ne pas -paraître, il devint ensuite assidu, et manigança -<span class="pagenum">-<small>XXIX</small>-</span>une publicité à des poèmes, que nous avions -jusque là crus réservés à ceux qu'il appelait «ses -pairs», nous donc.</p> - -<p>Les contemporains du Montesquiou de 1890 -comprendront sans peine que des jeunes gens, -avides de regarder et d'entendre, comme vous et -moi, aient été remués par ce bolide qui tombait -dans leurs existences. Et, avec «Robert», c'était -ce charmant Edmond de Polignac, son ami, un -ancêtre, le vieux camarade de votre Charles -Swann; le prince, étrange compositeur, aussi -inventif et «précurseur» qu'Eric Satie, travaillait -à son piano-bureau, devant un portrait de Jeanne -Samary, par Renoir, et quelques Claude Monet -de la bonne époque. Vous le rappelez-vous, grelottant -sous ses tricots et son bonnet de soie -noire, et sa tête de Saint-Antoine, blanche, ravagée -et si fine? Que ne nous représentait-il pas, alors, -de rare, d'exquis et d'un peu inquiétant, cet -autre causeur si cocasse, si spirituel, quand il nous -entraînait vers l'embrasure d'une fenêtre, pendant -un concert; riait, comme un gamin, de l'assistance -pâmée; imitait l'accent du <i>gratin</i> ou -l'<i>aboyeur</i> qui annonce les invités; et soudain reprenait -son expression extatique de saint du Greco, -si l'on en était à un numéro du programme où -Mozart, Fauré ou Debussy allaient être interprétés -<span class="pagenum">-<small>XXX</small>-</span>par Bagès ou par M<sup>me</sup> de Guerne. Edmond de -Polignac était le seul concurrent que nous permît -«Robert», jusqu'à ce que… Mais vous n'étiez -pas là, quand le prince, en pantalon à carreaux, -jaquette prune, gants abricot, vint nous apprendre -son mariage avec la jeune miss Winaretta Singer, -et, pour prouver à ma mère qu'il se sentait fort -ingambe, sauta par-dessus un fauteuil, sans le -renverser.</p> - -<p>Depuis ces temps lointains, j'ai vu passer bien -des artistes, s'ouvrir et se fermer autant d'écoles -et de petites chapelles, paraître cent «génies». -En avons-nous eu de plus originaux que ceux-ci? -L'atmosphère de Montesquiou et d'Edmond de -Polignac imprègne les entours de Swann, comme -ces parfums composés par une femme, dont elle -ne consent jamais à révéler le nom, et que ses -intimes reconnaissent, où qu'elle vienne de passer. -Peut-être Odette n'a-t-elle jamais parlé à «Robert» -ni à «Edmond», mais son appartement, tel que -vous le décrivez, est plein de choses à eux. Sous -le manteau, Charles a dû remettre à sa femme -l'édition privée des <i>Chauves-souris</i>. Le mauvais -bon-goût à l'Alfred Stevens, la turquerie à la -Clairin, les arums, les peaux de bête à la Sarah -Bernhardt, les œillets et les violettes de Madeleine -Lemaire, les buvards et les boîtes à cigarettes de -<span class="pagenum">-<small>XXXI</small>-</span>chez Leuchars, la japonaiserie bambou-<span lang="en" xml:lang="en">cherry-blossom</span>, -et le Louis XV à la Helleu dont s'entourait -Odette: Charles Swann, le commensal -de M<sup>me</sup> Howland (née Colbert), retrouve cette -«ambiance» dans quelques maisons très «exclusives.» -Elles possèdent un exemplaire, sur grand -papier, d'<i>Hortensias bleus</i>, hommage à ces dames -qui font relier en plein les Essais de «Robert», -(son vrai talent), volumes qu'annoncent d'hyperboliques -articles de courriéristes mondains, -comme une redoute, chez Madeleine Lemaire, -et dont la seule édition à 3 fr. 50 c. encombre -aujourd'hui des paniers de libraires, sur le -trottoir, avec de vieux romans tombés à 1 fr. 75.</p> - -<p>Plus dangereuse, eussé-je craint, pour un jeune -littérateur comme vous, ce qu'Odette aurait appelé -l'«<i>emprise</i>» d'un Montesquiou, que pour tout -jeune peintre qui ne fût pas un Elstir ou un La -Gandara. Tandis que Montesquiou ne se trompait -guère plus sur la qualité d'un poète ou d'un -prosateur que sur celle d'un nom, et embellissait, -en les récitant, une phrase ou une strophe, il -consacrait ses «<i>Autels privilégiés</i>» à des artistes de -pacotille, se faisait peindre en Florentin du <i>Passant</i>, -par Clairin; en gentilhomme malade, par -Lucien Doucet; en peignoir-éponge (ou Christ au -prétoire de Munkacsy), par Antonio de La Gandara;… -<span class="pagenum">-<small>XXXII</small>-</span>en chef-d'œuvre de musée, par Whistler—et -s'en allait aux vernissages clamant ses enthousiasmes -et ses mépris, dans un cortège de Swanns -et de moindres zélateurs rastaquouères.</p> - -<p>Néanmoins, le jour où «Robert», théâtralement, -me donna un rendez-vous d'adieu dans -l'Ile des Cygnes, où nous échangerions nos anodines -correspondances, j'en eus du chagrin -comme un enfant que quitte une gouvernante -aimée et crainte.</p> - -<p>C'était pendant la cérémonie d'ouverture de -l'Exposition universelle de 1889; après une longue, -maternelle homélie—fulgurante, si j'ose dire, -des plus sages admonestations et conseils pratiques -que pût donner un aîné plein d'expérience judicieuse, -à un débutant—il me remit un paquet -de mes lettres, joliment ficelé avec des faveurs -bleues. Je les jetai dans la Seine, car je leur -attribuais un mince intérêt. Mon professeur -ès civilité ne ferait pas de même pour les -siennes, dit-il, mais avouerai-je qu'il devait manquer -quelques-unes de ses missives? Je viens d'en -retrouver, d'impayables pour leur comique familier, -la pompe du tour, et un poème, moins bon, -sur un tableau de moi<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. (<i>Voir page suivante.</i>)</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a></p> - -<p class="c"><span class="sc">Commensale</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La petite demoiselle Anglaise</div> -<div class="verse">Qui me fait vis-à-vis à dîner</div> -<div class="verse">Toujours me charme et onc ne me lèse;</div> -<div class="verse">Donc pour elle je veux badiner.</div> - -<div class="verse stanza">Elle est assise entre ses pivoines,</div> -<div class="verse">Arceaux de croquet et vert rideau:</div> -<div class="verse">On le prend parfois pour des avoines;</div> -<div class="verse">Souvent on les tient pour des jets d'eau!</div> - -<div class="verse stanza">Elle est du pinceau de Jacques Blanche:</div> -<div class="verse">Jacques-Émile—n'oubliez point!</div> -<div class="verse">Qu'on ne prend jamais pour une planche</div> -<div class="verse">Mais qui de l'art pur est un pur oint.</div> -</div> - -<p class="sign">R. M. F. Oct. 87.</p> -</div> -<p>Cette attestation, sur papier rose glacé à fleurettes, -est accompagnée de deux petites enveloppes -<span class="pagenum">-<small>XXXIII</small>-</span>japonaises, renfermant, chacune, une minuscule -photographie du comte; en habit, sur l'une, -et sur l'autre, en pelisse de fourrure. Elles portent -ces devises:</p> - -<p>L'une: «<i>Un bon bourgeois dans sa maison</i>».</p> - -<p class="sign">V. H.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Souvenir affecté.</div> -</div> - -<p class="sign">R. M. F.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">«<i>Ségor, bonze à la peau brûlée</i></div> -<div class="verse i1"><i>nu dans les bois, lascif, bourru…</i></div> -</div> - -<p class="sign">V. H.</p> - -<p>L'autre: «<i>L'habillement est une seconde nature.</i>»</p> - -<p class="sign">R. M. F.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">«<i>Mess Titirus</i>»</div> -</div> - -<p class="right">et une chauve-souris à l'encre d'or.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p><span class="pagenum">-<small>XXXIV</small>-</span>Aujourd'hui, Marcel Proust, vos livres sont traduits -dans toutes les langues, et des gloses, une -exégèse compliquée, des notes historiques, s'y -ajouteront, de dix en dix ans,—on y travaille déjà -en Angleterre et en Amérique; que sera-ce en -Allemagne! Pour l'étude du monde de notre -jeunesse, il faudrait un autre commentaire: le -journal de Montesquiou. Mais en laissera-t-il un? -Si non, je vous commande, pour vos petits-neveux, -un long ouvrage, une monographie de ce -personnage si «représentatif», si «important», -quoi qu'on en dise, de l'époque de Swann. On -n'a point «fait mieux», depuis, en ce type, -dont chaque demi-siècle ne produit qu'un ou -deux exemplaires. Ces figures attirent leurs contemporains -comme les boules en verre coloré des -jardins bourgeois, où le ciel, la terre, tout ce -qui s'y reflète, se teint, se déforme dans le miroir -de leur paroi. Un grand dandy a autant d'imitateurs -qu'un grand artiste. Chaque époque a les -siens, et qui finissent par être, pour la postérité, -le schéma d'une classe, ou d'un milieu tout au -moins.</p> - -<p>Un des traits, environ 90, spécial aux jeunes -hommes «<i>intellectuels</i>», c'est la complication, la -<span class="pagenum">-<small>XXXV</small>-</span>préciosité, l'ironie où, déjà, montre le bout de -son oreille un caricaturiste brutal ou trop fin, -diffamateur insouciant et léger… mais prêt aussi -à se caricaturer lui-même, dans une société dont -on dirait qu'elle se suicide avant qu'on ne -l'oblige à céder la place à une autre. L'art commençait -de perdre sa sérénité et ses pudeurs. -Mais j'ai, dans trop d'autres pages, rappelé ces -faits auxquels j'ai sans doute pris moi-même une -part, qui devrait m'empêcher d'y faire allusion!…</p> - -<p>Selon moi, si l'on pouvait supposer que certaines -pages de vous en primassent d'autres, ce -ne serait point celles où prudemment vous restreignez -votre coloris et la liberté de votre -dessin… mais nous n'en sommes qu'<i>A l'ombre des -jeunes filles</i>. Les pétales des pommiers en fleurs -recouvrent si bien la trace de votre burin, que le -lecteur hypnotisé par vous se méprend parfois -sur votre intention, qui, je l'imagine, n'est point -de vous faire lire par les couventines.</p> - -<p>Les reproches amicaux que vous me glissez -dans l'oreille, tout le long de votre préface, -voyons, cher ami, sont-ils bien sincères? Ne mêlez-vous -pas, vous aussi, «<i>l'ortie aux lauriers</i>» que -vous tressez, mais savamment, avec un art que -j'ignore? Dans la position exaltée où vous êtes -aujourd'hui, la lettre de remerciement à la Victor -<span class="pagenum">-<small>XXXVI</small>-</span>Hugo deviendrait-elle un devoir de la reconnaissance? -Mais la bonté, je le sais, la justice sont -votre constant souci! Vous êtes né généreux et -restez candide tel un lys, ce qui déconcerte les -psychologues diplomates de l'école du monocle<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Proust, à quels raoûts allez-vous donc la nuit</div> -<div class="verse">Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides?</div> -<div class="verse">Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues</div> -<div class="verse">Pour en revenir si indulgent et si bon?</div> -<div class="verse">Et sachant les travaux des âmes</div> -<div class="verse">et ce qui se passe dans les maisons</div> -<div class="verse">et que l'amour fait si mal?</div> -</div> - -<p class="right"><i>Ode à Marcel Proust.</i></p> - -<p class="sign">Paul <span class="sc">Morand</span>.</p> -</div> -<p>Un jeune poète, qui est de vos intimes, a donné -dans ses <i>Lampes à Arc</i>, un portrait de vous et de -votre gouvernante. Avouez-le moi: à quoi bon -consigner votre porte aux peintres, plutôt qu'aux -littérateurs?</p> - -<p>Quel danger vous avez couru, la dernière fois -que j'ai franchi votre seuil!<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ombre</div> -<div class="verse">née de la fumée de vos fumigations,</div> -<div class="verse">le visage et la voix</div> -<div class="verse">mangés</div> -<div class="verse">par l'usage de la nuit,</div> -<div class="verse">Céleste,</div> -<div class="verse">avec rigueur, douce, me trempe dans le jus noir</div> -<div class="verse">de votre chambre,</div> -<div class="verse">qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte.</div> -</div> - -<p class="sign">P. M.</p> -</div> -<p>Savez-vous que votre Céleste serait aussi bien -M<sup>lle</sup> Moreno, redevenue maigre comme au temps -<span class="pagenum">-<small>XXXVII</small>-</span>de Marcel Schwob? Mais Céleste est «<i>gratin</i>» -comme une de vos Guermantes, et comme cette -dame qui vint chez moi vous prendre dans son -huit-ressorts, dites-vous, pour vous mener aux -Acacias, sous je ne sais quel Président de la -République athénienne.</p> - -<p>Donc, c'est à votre Céleste que je parlerai:</p> - -<p>—O vous, madame Céleste, vous dont j'avais -si souvent entendu le susurrement dans l'ombre -du téléphone, pourquoi avez-vous dérangé Monsieur? -Est-ce parce que vous étiez en vacances -estivales, rue Laurent-Pichat, dans la maison de -Madame Réjane? Je n'allais pas, je vous le jure, -chez Monsieur. La concierge vous prouvera que -j'allais chercher un manuscrit égaré chez la propriétaire. -On ne répondait pas chez Madame Réjane. -Au bas de l'escalier, la concierge dit à quelqu'un: -Monsieur Marcel Proust? au quatrième!</p> - -<p>Monsieur avait donc déménagé? Si près du -Bois, qui donne effroyablement à ceux qui le -redoutent, le rhume des foins!</p> - -<p>J'attendis, assis sur une marche. Madame Réjane -m'ayant, au bout d'une heure, fait remettre -le manuscrit d'un ami—je montai au quatrième, -sonnai; madame Céleste, vous m'avez très bien -reçu. «<i>Lampes à Arc</i>» n'était pas imprimé. Monsieur -ne dormait pas. Le portrait de Monsieur, à -<span class="pagenum">-<small>XXXVIII</small>-</span>vingt ans, rose et joufflu, orchidée à la boutonnière: -ce buste (il y avait jadis des jambes, des -mains, j'ai coupé la toile à la grande ire de Monsieur) -est sur un chevalet dans le salon clos, noir, -où campaient les meubles des parents de Monsieur. -Remue-ménage, allées et venues. Une plainte -émane du fond d'une pièce sépulcrale.</p> - -<p>—Ah! cher ami, j'ai failli mourir trois fois -dans la journée! (P. Morand <span lang="la" xml:lang="la">pinxit</span>).</p> - -<p>J'approche. Au milieu de plusieurs tables chargées -de livres, parmi des coussins, j'aperçois des -yeux que dessinerait Van Dongen si bien, des -bandeaux noirs de jais, une barbe, un beau visage -en amande, de jeune prince Assyrien, ou d'Empereur -Théodose.</p> - -<p>Monsieur m'a l'air d'aller fort bien! vous -confessé-je, Céleste, en un aparté audacieux.</p> - -<p>—Oh! Monsieur! Nous sommes trop près de -la campagne!…</p> - -<p>Mais Monsieur me fait asseoir, vous prie de -vouloir bien prendre la peine d'avoir la complaisance -de consentir à chercher s'il n'y aurait point -un croûton de pain dans quelque armoire, et un -verre d'eau. Et vous êtes revenue, un quart -d'heure après, avec des bouteilles, des carafons, -les plus fins, toutes espèces de biscuits. Aviez-vous -téléphoné au Ritz? Non, Monsieur possède -<span class="pagenum">-<small>XXXIX</small>-</span>tout cela dans ses malles, pour ses déplacements -du côté de chez Madame Réjane.</p> - -<p>«Pendant ce», Marcel, nous nous étions retrouvés -et presque les mêmes que chez M<sup>me</sup> Straus, sous -l'ambassade de Lord Lytton, presque les mêmes -que jadis et que naguère, et qu'un soir, en 1913, -au théâtre Astruc, quand, en plein mois de juin, -un pardessus de fourrure s'insinua dans une stalle -à côté de la mienne. «Brouillés depuis l'Affaire! -vous dis-je». Aussi bien nous avons ri comme -nous venons de rire chez vous, rue Laurent-Pichat, -et vous avez même exécuté d'admirables -imitations d'amis anciens, que vous faisiez revivre -comme un phonographe, si ce n'est que vos idées -me semblèrent plus étonnantes que celles qu'ils -auraient exprimées, et bien plus drôles.</p> - -<p>Marcel, on voudrait vous voir tous les jours, -si vous ne teniez pas si inhumainement à être -bon, indulgent, et si juste, que vous en rendriez -votre interlocuteur cruel! Mais de vous voir, de -causer, cela vous éviterait d'écrire—donc j'ose -moins regretter—puisque je serais privé de -ces lettres dont j'ai la valeur d'un volume, et où -la postérité connaîtra l'état de votre vue, au jour -le jour, le courage qu'il vous fallut pour les -écrire et les scrupules dont peut être torturée -une âme délicate.</p> - -<p><span class="pagenum">-<small>XL</small>-</span>Au théâtre Astruc, vous aviez l'air mourant, -vous aviez l'air d'Iochanaan, vous aviez l'air -d'avoir trente-cinq ans; et aujourd'hui vous -pourriez en avoir vingt-neuf, ou même vingt; -le teint moins rose que dans mon portrait, mais -magnifiquement bronzé par le feu du fourneau -qui tient en état de fusion le métal de votre -œuvre.</p> - -<p>Cher ami, j'espère—à la réflexion—oh! oui -j'espère que l'on ne vous fait pas souvent un -«énorme chagrin». L'incomparable psychologue -que vous êtes, unique pour démêler les fils que -notre pensée trame, comme une araignée-Spinoza, -vous, Marcel Proust, comment ignoreriez-vous ce -que les pires critiques, celles dont vous n'êtes pas -content, impliquent d'admiration et d'éloges? Je -ne sais s'il y eut jamais un écrivain ou quelque -autre artiste, qui eut le don d'attirer à soi -et de retenir comme vous. Vous construisez votre -œuvre au fond d'une retraite d'où vous voyez -tout, d'où vous entendez tout; par une sorte de -T. S. F., à laquelle s'ajoute le reportage de mille -amis—vous êtes relié aux points les plus distants -de l'univers; si bien qu'au lieu d'être l'anonyme -et invraisemblable Omnivoyant-Auditeur -qu'est le narrateur, vous donnez tour à tour dans -vos ouvrages l'illusion, à ceux qui vous lisent, que -<span class="pagenum">-<small>XLI</small>-</span>le Créateur est devenu un romancier parisien, -ou qu'Il écrit ses mémoires.</p> - -<p>Heureusement pour nous, votre santé s'améliore -de mois en mois. Vous nous enterrerez tous, vous -atteindrez l'âge de Sarah Bernhardt et de Chevreul! -Il est peu d'êtres plus robustes que ceux qui, ayant -eu une jeunesse débile, furent contraints à se soigner -toujours. Sous la coupole de l'Académie Française, -vous siégerez entre Jacques Rivière, André -Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, -devenu votre collègue, sera Président de la République; -et vous discuterez l'étymologie, les divers -sens de quelques mots qui s'enrichiront chacun -d'un si long commentaire, que… mais alors, peut-être -personne ne consultera-t-il plus le dictionnaire! -Les livres de cette époque-ci ne seront -plus, hélas! écrits qu'en langues anglo-saxonnes.</p> - -<p>Non! Ne nous lançons pas dans des anticipations -à la Wells. J'aurais voulu faire de vous un portrait -ressemblant. Pas mèche! car vous n'aimeriez -pas être représenté même par Morand, entouré des -multiples employés du Ritz qui, enrichis par vos -pourboires fantastiques, courent en tous sens -pour servir un œuf poché à la pelisse de -M. Proust, seule à une table, quand les clients -sont au lit déjà.</p> - -<p>Il faudrait dessiner le Proust d'avant et le -<span class="pagenum">-<small>XLII</small>-</span>Proust d'après la Victoire, résumant au Ritz les -agapes fleuries qu'il donnait jadis chez ses parents. -Vous nous devez d'autres chefs-d'œuvre, un -tableau de cette Société où la baignoire des Guermantes -est louée par de nouveaux riches. Car -vous allez vous répandre, vous aurez à vivre -avec vos contemporains, desquels il est des coups -à recevoir, comme nous en recevons tous, et vous -verrez qu'on s'y plaît mieux qu'aux louanges des -petites élites et des complaisants…</p> - -<p>Nous entrons dans une ère où il sera dur de -vivre, pour qui, comme vous, a encore un demi-siècle -devant lui. Mais votre prestige sera grand; -et quel plaisir de constater votre influence chez la -jeunesse, dont vous serez le centre en même -temps que les remparts de ceinture! Votre bonté -et votre désir d'être utile aux autres vous imposeront, -de ce chef, des obligations extérieures et -publiques, pour lesquelles une gymnastique, suisse -ou suédoise, ne serait point, dès aujourd'hui, -inutile—je dirais même du <i lang="en" xml:lang="en">punching ball</i>, sport -favori de cet ex-reclus de Maeterlinck, qui «conférencie» -en Amérique. Et rire de tout, même -de soi et de ta propre douleur, ô mon âme…</p> - -<p>Une vieille dame russe, restée dans Petrograd -pendant la Révolution où les siens furent assassinés, -écrivait à ses petits-neveux émigrés dans -<span class="pagenum">-<small>XLIII</small>-</span>Londres: «Faites-vous une santé solide pour -quand vous rentrerez; l'existence n'est pas douce, -cet hiver, ces messieurs revêtent leur frac dès le -matin, parce que ce sont les derniers habits qui -leur restent. On gèle, mais à part cela il se fait -de si grandes choses, ici, que l'univers en sera -émerveillé. Le Gouvernement bolcheviste consacre -des millions pour l'Institut du Cerveau. L'école -de Danse antique est admirable. Je finis vite cette -lettre avant de me rendre à pied au théâtre, qui -n'est pas chauffé, entendre Siegfried; nous avons -une Brunehilde superbe…»</p> - -<p><span lang="de" xml:lang="de">Herr</span> Einstein, déjà si fameux avant la guerre -par son principe de la <i>relativité</i>, nous ferait croire -aujourd'hui que Newton s'est trompé. Vous saurez -plus tard, vous, Marcel Proust, si Einstein est -aussi grand que vous…</p> - -<p>Car vous nous avez déjà fait connaître une -dimension nouvelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">DATES</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch2">JEAN-LOUIS FORAIN.</h2> - -<p class="date">Paru dans la <i>Renaissance Latine</i>, 1907.</p> - - -<p>De Forain, classé parmi les caricaturistes, -depuis si longtemps qu'il sème sans compter la -graine de son esprit, les lecteurs de journaux -n'ont retenu que des légendes dures, cinglantes, -cocasses, ou gentilles et familières, commentant -les rapides croquis dont le public ignore la rare -valeur d'art et la science. Chez Forain, la concision -du trait, grêle autrefois, aujourd'hui appuyé, -large comme l'entaille d'une latte de fer, n'a -toute sa signification que pour ceux-là qui comprennent -la forme et combien, ramassée sur une -petite surface, une ligne noire sur du blanc -exprime de sentiments et de choses.</p> - -<p>Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme -il s'appelait lui-même, s'exerçait, presque centenaire, -chaque jour et sans cesse, à suggérer les -aspects de la nature, le plus rapidement possible, -d'un pinceau libre et précis, pensant que, pût-il -<span class="pagenum">-2-</span>vivre plus vieux encore, il parviendrait à la connaissance -totale de la forme. J.-L. Forain, pareil -à ce Japonais, aura passé son existence à tracer -des lignes sur des feuilles innombrables, amas de -documents humains, notés d'une main nerveuse -et comme moite de fièvre. Trop longtemps, nous -les avons vus dans des ateliers successifs, foulés aux -pieds, se perdre lors de déménagements hâtifs.</p> - -<p>Puisse Forain, pour l'histoire et pour notre -joie, poursuivre une carrière aussi longue que -celle d'Hokousaï! Mais peut-être ne ferait-il pas -ce souhait pour lui-même, car, malgré la curiosité -qui anime ses yeux de badaud et la verve de -sa parole toujours jeune, on devine que l'avenir ne -se présente pas à lui tel qu'il souhaita d'en voir -le lointain et mystérieux développement…</p> - -<p>Il ne pourrait assister, en spectateur amusé ou -impartial, à la transformation de la France, car -ses idées sont désormais aussi arrêtées, ses préjugés, -ses convictions aussi immuables que fort -est le caractère de son art, dans sa nouvelle -manière.</p> - -<p>«Monsieur, les préjugés sont la force d'une -nation, dites?» déclare M. Degas, le maître dont -Forain enchante de sa gaminerie le farouche et -hautain isolement.</p> - -<p>Je me plais à rapprocher ici le nom de ces -deux hommes, malgré la différence de leurs âges. -Depuis ses débuts, le cadet voua à son aîné une -<span class="pagenum">-3-</span>admiration et une amitié qui lui sont rendues -avec un sourire de fierté paternelle. Forain doit -beaucoup à M. Degas comme artiste, et, si opposé -que soit le maintien de l'un et de l'autre, -leurs idées sont de même essence; ce sont des -Français d'un type devenu rare, on pourrait simplement -dire <i>des Français</i>.</p> - -<p>Si, dans l'opinion des Parisiens, Forain est tenu -pour un simple caricaturiste amusant, à la suite -des Cham, du Charivari, c'est à la diffusion -de ses légendes hebdomadaires qu'il doit s'en -prendre; car il est un dessinateur et un peintre—et -il tient à être les deux,—dessinateur -cursif, coloriste délicat, ses tableaux ont une -valeur égale à celle de ses planches; ses toiles -sont de la peinture, comme on la concevait chez -les marchands, rue Laffitte, mais assaisonnée des -épices de J. K. Huysmans. Il fut un des heureux -de la pléiade des Impressionnistes. N'oublions -pas qu'il eut l'avantage d'exposer avec ces novateurs.</p> - -<p>Jean-Louis Forain, jeune peintre déjà connu, -je l'allai voir des premiers, entre les artistes -qui excitaient ma curiosité d'étudiant, il y a -vingt-cinq ans,—dans son atelier du faubourg -Saint-Honoré, où des gens de sport, des «cercleux» -et des jeunes femmes à la mode posaient -tour à tour pour des compositions dont les sujets -étaient: le pesage des courses, le pourtour des -<span class="pagenum">-4-</span>Folies-Bergère, ou le foyer de la Danse. L'élégance -de cette époque était rendue par Forain, d'une -brosse un peu trop facile, peut-être. Manet -venait de mourir; M. Degas n'était connu que de -quelques-uns; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient, -pour le public du Salon (il n'y en avait -qu'un alors!), les aspects du boulevard et du Bois -que le kodak n'avait pas encore vulgarisés. Forain, -déjà apprécié comme «croquiste», était célèbre -pour son esprit. Il attirait surtout des modèles de -bonne volonté par sa conversation relevée de -mots à l'emporte-pièce, du genre que l'on nommait -<i>rosse</i>. C'était un garçon mince, au visage -blême, à l'œil terrifiant; sa barbe clairsemée -dissimulait ce pli amer de la bouche qui lui -donne aujourd'hui un caractère presque douloureux, -dans une face glabre d'Américain. Il n'avait -pas l'apparence d'un peintre et <i>soignait sa mise</i>.</p> - -<p>Le désordre de son atelier du faubourg Saint-Honoré -n'avait d'égale que l'insouciance de ses -visiteurs. De mordantes études, à l'huile ou au -pastel, étaient entourées, sur les chevalets, de -feuilles de croquis au crayon dont il se servait, -car il peignait peu d'après nature, et ne «faisait -poser» que pour ses dessins. On se serait cru, -plutôt que chez un professionnel, chez un de ces -nombreux amateurs qui commençaient déjà de -louer un atelier en guise de garçonnière, et achetaient -une boîte de couleurs comme des boîtes de -<span class="pagenum">-5-</span>cigarettes, de l'essence et de l'huile, comme des -liqueurs pour leurs hôtes, des flâneurs riches.</p> - -<p>C'était dans l'impasse, à droite et à gauche, -une double rangée d'ateliers, dont les portes, dès -avril, s'ouvraient pour les bavardages des voisins, -les allées et venues d'un petit peuple d'oisifs. Un -jour, venait le commissionnaire, avec son crochet, -qui attendrait dans la cour, en écoutant <i>la Vague</i>, -d'Olivier Métra, moulue par un orgue de barbarie, -M. Forain n'étant pas prêt et retouchant son envoi -au Salon, lequel il faudrait, avant le coucher du -soleil, porter au Palais de l'Industrie, dans un -encombrement de tapissières et de brancards -chargés de barbouillages encore mouillés; une -interminable file qui arrêtait la circulation aux -Champs-Élysées: c'était l'annonce du printemps, -des déjeuners chez Ledoyen et des samedis au -Cirque d'Été, charmant émoi!</p> - -<p>Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain -allait signer, quand j'entrai chez lui vers cinq -heures. Il était entouré de voisins et des curieux; -des paris furent engagés sur l'achèvement problématique -d'une toile pour laquelle on espérait -une place «à la cimaise», une récompense peut-être, -une mention honorable tout au moins. Ce -«Buffet» dans une salle à manger moderne, est -assiégé par des danseuses en tulle rose et blanc, -à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons, -d'où sortent des bras maigres et des clavicules -<span class="pagenum">-6-</span>plates; des mamans apoplectiques, sous -«le piquet» de plumes de leur coiffure, surveillent -les cavaliers en «sifflet» noir, le «chapeau -claque» à la main, et jaunis par la flamme des -candélabres; les maîtres d'hôtel, croque-morts -solennels, servent des tasses de chocolat, des -verres d'orangeade et des sandwichs.</p> - -<p>Encore un tableau de la même période: <i>le Veuf</i>. -Un homme effondré, désolé, fouille dans les dentelles -et les menus objets de la femme dont il -porte le deuil, comme perdu dans la chambre -vide où il a aimé. Je n'ai pas revu, depuis lors, -cette toile qui m'avait tant ému. Il me semble -que de beaux noirs mats appuyaient des roses et -des bleus tendres. Forain, alors, déchiquetait de -petites touches allongées, dans une pâte assez -semblable à celle que Berthe Morisot et Éva Gonzalès -tenaient de leur maître Manet, mais l'exécution -était plus grêle.</p> - -<p>Forain, n'étant pas encore sûr de sa technique, -hésitait à prendre un parti entre l'Impressionnisme -et le Salon. L'influence de la vie élégante -le ramenait vers des gens faciles, qui l'incitaient -à la production négligente et amusée d'un faiseur -de croquis.</p> - -<p>Aussi bien, la peinture à l'huile n'était, pour -Forain, qu'un exercice assez exceptionnel; il semblait -préférer le pastel et l'aquarelle.</p> - -<p>On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits -<span class="pagenum">-7-</span>peints, celui de Paul Hervieu, cruelle image -lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d'alors, -forgeant à sa table d'écrivain les phrases coupantes -de <i>Diogène le chien</i>.</p> - -<p>Il me semble qu'il y avait, dans ce portrait, -un peu de la férocité caricaturale et de l'exagération -satirique que je retrouve dans une silhouette de -moi-même, ou de quelqu'un qui, m'assure-t-on, -fut moi, vêtu comme un entraîneur, les jambes -écartées, énormément gras et antipathique, dans -un court «<span lang="en" xml:lang="en">covert-coat</span>» mastic, cravaté de rose, -sur un fond vert de laitue.</p> - -<p>Les pastels de commande voulaient être plus -flatteurs. De l'actrice Bob Walter, il est un grand -portrait, dans un costume Pompadour, robe de -taffetas gris tourterelle, d'un joli mouvement gracieux -et affecté; derrière elle, une colonne et une -draperie conventionnelle qui cache un coin de -ciel mauve. Portrait flatteur dans son intention, -mais où l'ossature du visage et les minces lèvres -pincées décelaient le peintre satiriste. Forain -n'était rien moins qu'un courtisan. S'il avait déjà -un faible pour les personnes titrées, les élégants -et les fêtards dont il était l'ami, son œil implacable, -son esprit de gamin, né au cœur d'un -quartier populeux, réservaient à ses compagnons -de plaisir et à ses amphytrions un remerciement -redoutable.</p> - -<p>Un des traits significatifs de Forain, dans la -<span class="pagenum">-8-</span>première partie de son œuvre, c'est l'allongement -des pauvres corps efflanqués, un type tout particulier -de dégénérés. Ses «<i>gommeux</i>», ses misérables -filles d'Opéra montrent des anatomies grêles, des -mines de rachitiques. Les hommes ont de longs -nez minces, comme des becs d'oiseau de proie, le -dos voûté, des bras de pantins, la moustache tombante -en stalactites. Ses petites femmes sont construites -comme les poupées-Jeannette. Leur chair -fardée, séchée par la poudre et le rouge, est bien -du temps où les disciples de Médan s'exaltaient à -décrire les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin. -J. K. Huysmans demandait à Forain des pointes -sèches pour illustrer <i>Marthe</i> et <i>Croquis Parisiens</i>; -des Esseintes rêvait des caresses subies dans -l'«ambiance» factice d'une perversité macabre et -«artiste», par de phtisiques «pierreuses». On -tenait Félicien Rops pour un homme de génie; le -morbide et le satanique étaient à la mode. L'art -de Forain, déjà fin et original, s'il nous intéressait, -n'était point ce qu'il est devenu par la suite.</p> - -<p>Si l'on reprend les anciens albums de Forain, -l'on est surpris de voir le chemin parcouru depuis -ses essais du début jusqu'au «<i>P'sst…!</i>» L'atmosphère -de dissipation et de fête qu'ont respirée les -peintres, vers 1880, explique dans une certaine -mesure la légèreté, le hâtif, le tremblé d'un art -purement parisien, qui devait éclore entre l'avenue -de Villiers et la Cascade de Longchamps. -<span class="pagenum">-9-</span>Heureuse et bénie époque, pour celui qui tient une -palette et se contente de copier, en se jouant, la -société fringante qui s'agite dans la rue, au -théâtre, au bar. Les tableaux de chevalet sont -demandés partout, la peinture se vend, pourvu -que l'exécution soit «d'un joli métier». Heilbuth -dresse de petites figures de femmes dans des jardins -de villas, sur les terrasses de Saint-Germain. -Duez fait courir des pêcheuses de moules, vêtues -de rose, dans les roches noires de Trouville. Gustave -Jacquet, habile exécutant, adapte le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle -à notre goût, en des toiles qui étonneront plus -tard, si jamais elles reviennent d'Amérique. On -applaudit Gervex pour son portrait de Valtesse, -le <i>Rolla</i>, le <i>Retour du Bal</i>, d'une matière soyeuse -qu'admire Alfred Stevens, lui, l'égal des grands -petits maîtres hollandais et le connaisseur impeccable. -James Tissot, encore réfugié à Londres, -est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de -Saint-John's Wood, les jeunes gens, Helleu, Sargent -et moi-même. Partout, les peintres sont -rois, ils gagnent de l'argent et construisent des -hôtels dans la plaine Monceau. Boldini, prestigieux -dessinateur et coloriste maladif, accumule -de menus panneaux où la vie de Montmartre, le -mouvement de la place Pigalle, sont rendus avec -une verve dont Degas et Manet sont enthousiasmés. -Le <i>talent</i> est apprécié; on voit rendre justice -aux uns et aux autres, sans préoccupations -<span class="pagenum">-10-</span>théoriques et sociales. Forain, dans cette capiteuse -régénérescence, dix ans après la guerre de 1870, -est un spirituel et caustique spectateur qui projette -partout le rayon de sa lanterne sourde, -familier avec les difficultés matérielles et les bas-fonds -de la capitale, et admis dans un milieu de -luxe excessif où il n'apporte pas le snobisme -sot des romanciers en vogue, mais l'attention -d'un chasseur aux aguets. Son travail est surtout -fait d'observation, et s'il dépose de légers croquis -sur le moindre bout de papier qui tombe sous sa -main, il regarde les hommes, comme il a regardé -les Maîtres, en flânant, dans le Louvre. Il est -perspicace. Sans tendresse ni commisération, il -juge.</p> - -<p>Jean-Louis est le cadet de tous les peintres -renommés entre lesquels il erre encore, les mains -dans les poches, ricanant, plus apprécié pour les -mots qu'il lance partout que pour ses œuvres.</p> - -<p>L'éditeur Charpentier crée «la <i>Vie Moderne</i>», -journal illustré auquel collaborent les écrivains -dont il est l'éditeur et l'ami. Forain lui donne de -petits culs-de-lampe, d'une fantaisie un peu japonaise, -à côté de Rochegrosse, le filleul de Banville, -alors un enfant prodige. On trouve de ces -dessins partout, ils traînent chez les marchands.</p> - -<p>Classé, à cette heure-là, parmi les derniers -venus de l'impressionnisme, Forain évite de préciser -le trait, redoute «l'habileté» que le public -<span class="pagenum">-11-</span>réclame de ses fournisseurs. Il se range parmi les -«avancés», mais avec nonchalance encore et espièglerie. -Le soir et la nuit sont plus longs que -le jour. Entre un réveil las, un déjeuner où l'on -s'attarde à bavarder au restaurant, et la fin d'un -après-midi qui vous ramène vers les Acacias en -été, vers le café Américain en hiver, Jean-Louis -n'a guère le temps de fignoler. Ses aquarelles, -ses notations de mouvement et d'effets sont -rapides et sommaires. Il n'appuie pas. Et les -motifs reviennent toujours ou à peu près les -mêmes, pris entre la Bourse, l'Opéra et l'avenue -du Bois. C'est le triomphe des ballets italiens à -l'Eden, le fameux «<i>Excelsior</i>», la rage des <span lang="en" xml:lang="en">Skating-rinks</span>, -dans un Paris déjà loin de nous, plus -petite ville, où l'on entend moins parler de langues -étrangères, où l'on se sent plus chez soi.</p> - -<p>Si Forain s'en était tenu là, il serait resté au -second plan dans une génération de peintres -qu'adulait un public disposé à tout accepter, -pourvu qu'il n'y eût pas d'effort de compréhension -à faire, en présence d'une œuvre d'art. Sans -rien changer à ses habitudes, de plus en plus -répandu dans les sociétés qui souvent accaparent -et détruisent un peintre, Forain s'est peu à peu -développé, jusqu'à conquérir la maîtrise, par un -exercice quotidien et ininterrompu de son crayon. -Il n'est pas rare de voir un artiste s'ignorer jusqu'à -quarante ans, obscur et méconnu, puis -<span class="pagenum">-12-</span>enfin s'imposer sur le tard par l'autorité de son -cerveau et de sa main; mais ce ne fut point le cas -de notre ami, et personne, dans son entourage, -ne prévoyait que dans ce Paris de toutes les frivolités, -dont il est l'enfant gâté et l'esprit même, -couvaient des crises morales d'où surgirait un -grand artiste.</p> - -<p>Un jour, le directeur du <i>Courrier Français</i> -auquel Forain collaborait parfois, Jules Roques, -lui demanda de souligner le sens de ses dessins -par une légende. A cette heureuse idée nous -sommes redevables d'une série d'études de mœurs -que différents éditeurs réunissent en des albums -qui s'appellent: la <i>Comédie Parisienne</i> (première et -seconde série), <i>Nous</i>, <i>Vous</i>, <i>Eux</i>, <i>Album Forain</i>, -<i>Album</i>, <i>Doux Pays</i>, les <i>Temps difficiles</i> (Panama). -Dans un supplément du <i>Journal</i>, dans l'<i>Écho de -Paris</i> et surtout dans le <i>Figaro</i>, ce furent ensuite -d'incessantes trouvailles de philosophe d'une -ironie amère, simple et bon enfant tour à tour, -où de typiques aspects de notre vie étaient commentés -par le verbe le plus direct, le plus férocement -français. La moitié de ces «légendes» sont -incompréhensibles pour un étranger, étant aussi -gauloises que celles du grand Charles Keene, du -Punch, sont britanniques. <i>Le Fifre</i> et le <i>P'sst…!</i>, -deux journaux qui n'eurent qu'un nombre restreint -de numéros, mais où le texte du dessinateur -était parfois assez abondant, furent le -<span class="pagenum">-13-</span>royaume de Forain, quoique Caran d'Ache y ait -aussi, pendant une période, collaboré.</p> - -<p>Si l'on passe en revue la collection complète -des dessins à «légende», on est frappé par une -admirable variété d'inspiration et de technique. -Forain, qui connaît son Paris depuis la cave jusqu'au -grenier, n'est point de ceux qui se cantonnent -dans un milieu, ne regardent que les «gens -du monde» ou, au contraire, selon une mode -récente, le «Peuple». Il n'est pas dupe de ces -distinctions sociales. A d'autres que lui d'être -blessés par la vue de ce qui n'est pas leur -classe, et d'affecter le mépris de ce qu'ils croient -être au-dessus ou au-dessous d'eux.</p> - -<p>Son jugement sur les événements et les -hommes est celui d'un enfant de Paris, d'un -temps où l'éducation, donnée sans passion, -et moins tendancieuse, laissait les cerveaux plus -libres. Un album, daté de 1894, <i>Doux Pays</i>, put -passer pour une œuvre de parti; mais la morale -qu'on en tire est celle d'un flâneur dans la rue, -qui se promène le nez en l'air, marque les coups -sans indignation, se divertit plutôt. Pendant la -période du Boulangisme, ce flâneur reste sceptique -et attend, sur un pied, les événements. On se -rappelle ces «rats d'Opéra», ces petites danseuses -qui se bousculent autour du trou dans le rideau -de la scène; l'une dit en parlant du «général», -frissonnante de l'incompréhensible émotion qui -<span class="pagenum">-14-</span>nous secouait tous alors, à entendre un nom -magique: <i>Il est dans la salle</i>!</p> - -<p><i>L'Œillet de l'absent</i>, lors de la fuite de Boulanger, -est un autre dessin célèbre.</p> - -<p>L'expérience déjà longue de Forain lui fait -mettre dans la bouche des invités du Président, -voyant une quinquagénaire épaissie, qui est la -République en bonnet phrygien:</p> - -<p><i>Et dire qu'elle était si belle sous l'Empire!</i>… -exclamation où perce à peine la déception des -honnêtes gens, dégoûtés au moment de Panama, -mais patients et résignés.</p> - -<p><i>Sous Carnot</i> comprend des satires du péril -anarchique qui, n'en étant qu'aux bombes, ne -semble pas bien menaçant au boulevardier. -«<i>Papa, ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, -C6, H3, AZO2 30</i>», dit une gamine à son papa, -qui réfléchit et répond: «<i>Bien! Avec de l'acide sulfurique -et du savon noir… ça ira!</i>»</p> - -<p>Forain blague la terreur «des riches». Juré -lors du procès des auteurs d'attentats, un bourgeois -revient en retard du Palais de Justice; sa -femme et sa fille se sont levées de table pour le -recevoir, inquiètes: «<i>On ne t'attendait plus pour -dîner.—Il s'agit bien de cela, je viens de faire mon -devoir… Maintenant vite les malles… filons!</i>»</p> - -<p>Il gouaille les familles des «chéquards», le -député satisfait et glorieux, le parvenu, celui qui, -s'adressant à une famille de pauvres hères assis -<span class="pagenum">-15-</span>sur un talus le long de la route, descend de son -coupé à deux chevaux, pour solliciter la voix de -ses électeurs, et insinue:</p> - -<p>«<i>Vos besoins sont les miens, vos aspirations sont -les miennes! Je sais que vous ne voulez pas d'une -Constitution calquée sur l'Orléanisme…</i>»</p> - -<p>Forain se contente de hausser les épaules. S'il -y a quelque âpreté dans son ironie, c'est celle du -Français, de tempérament gai mais batailleur, -celui qui ferait les bons soldats de <i>la Revanche</i>, -comme dit Déroulède.</p> - -<p>A l'adresse des habiles politiciens qui promettent -à la foule des miséreux l'entrée prochaine -dans un Paradis terrestre:</p> - -<p>«<i>Mais, monsieur le Député, Charles X a dit tout -cela à mon père…</i>»</p> - -<p>Dans ce même esprit:</p> - -<p><i>Les élections municipales. L'éloquence parlementaire. -Les nouveaux ministres. Vétérans de la démocratie: -«Je viens humblement, monsieur le Ministre, -solliciter…</i>»</p> - -<p><i>Sous Casimir Périer.</i> Une gentille petite République -console un rude travailleur mécontent:</p> - -<p>«<i>Que veux-tu qu'j't'dise?… C'est fait. Mais avoue -toi-même que Brisson n'aurait pas été rigolo?</i>»</p> - -<p>La même dit au Président Périer: «<i>J'ai eu très -peur, on m'avait dit que vous étiez du Jockey-Club.</i>»</p> - -<p>«<i>Le panmuflisme</i>» écrit Forain, dégoûté de certaines -bêtises… puis il passe. Dans cette série de -<span class="pagenum">-16-</span><i>Doux Pays</i> (décembre 1894) c'est un prélude à -l'affaire Dreyfus. Un Alsacien, à la frontière avec -ses deux bébés, regarde arriver des militaires -français; il leur crie: «Bravo!»</p> - -<p><i>Sous Félix Faure.</i> Le Président dit à son valet -de chambre: «<i>Allez me chercher le tailleur de monsieur -Carnot.</i>» Sur le retour de Rochefort: des -gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, -brandissent de gros bouquets pour l'écrivain -populaire: «<i>Parlez plus bas, monsieur le -Député, nos hommes ne votent pas</i>», dit le brigadier.</p> - -<p>«—<i>Mon cher ministre, un électeur a été provoqué -par la vue d'un prêtre en uniforme. Aussi comme le -député est vénérable de notre loge, je vous demande -les palmes pour ce courageux citoyen.</i>»</p> - -<p>Le grenier de la mairie du Havre: des bustes -de Louis-Philippe, Napoléon III, Thiers au milieu -de souliers éculés et de vieilles culottes: «<i>Tout -passe, tout lasse, tout casse!</i>»</p> - -<p>Les fêtes de Kiel, juin 1895: la jeune République, -dans un manteau qui est la carte de -France, montre de son éventail d'invitée, la flotte -allemande:</p> - -<p>«<i>Quel toupet de m'envoyer là avec un manteau -déchiré!</i>»</p> - -<p>Madagascar; Forain partage l'émotion du -peuple, déshabitué des tueries:</p> - -<p>«—<i>Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes -<span class="pagenum">-17-</span>pour les décès</i>», dit un planton du Ministère de la -Guerre à un pauvre diable d'ouvrier qui vient -réclamer pour son fils, parti là-bas.</p> - -<p>Le ministère Berthelot: «<i>Ma potion n'est pas -prête?—Vous ne voudriez pas! mon mari vient -d'être nommé ambassadeur!</i>» et c'est la femme du -pharmacien qui répond cela au client.</p> - -<p><i>La Veille des fêtes russes</i>, <i>Après les fêtes russes</i>, -<i>Les Prêtres à la Chambre</i>, <i>Le Cercle des études -sociales à Carmaux</i>: c'est toujours une plaisanterie -dans le goût populaire, toute de bon sens et -le scepticisme de l'expérience, en face de l'idéalisme… -verbal des entrepreneurs du Progrès.</p> - -<p>Forain est né dans le peuple, il le connaît -mieux que ne le connaissent certains sociologues -du Parlement, il pense avec lui, il l'incarne dans -sa gouaillerie, un amour pour ce qui brille ou -résonne, clairon ou tambour. Badaud crédule et -sentimental, il s'amuse aux spectacles, fût-ce de -loin.</p> - -<p>Voici l'ouvrier avec sa femme, souriante à son -bras, qui regarde par les fenêtres du café Anglais -et dit gentiment en passant: «<i>M..de! ma table -est prise!</i>» Forain sait ce qu'un sportsman, un -travailleur, un boursier ou un artiste, peintre -ou acteur, penseront, le geste qu'une réflexion -leur fera faire et quelle sera l'exclamation de plaisir -ou de dépit, chez chacun d'eux. Jamais la -justesse de ton et la psychologie ne se relâchent.</p> - -<p><span class="pagenum">-18-</span>Il n'a pas, comme le pimpant, mais plus restreint -Willette, un seul type de femme, qui sera -«la petite femme de Forain». Les acteurs de -son théâtre sont infiniment nombreux, variés -comme son répertoire. On voit la femme grasse -et la maigre de «la société», la demi-mondaine, -la fille d'Opéra ou des boulevards extérieurs, -concierges et modistes, toutes pourvues d'une -philosophie imputable à l'égoïsme et à la lâcheté -de «l'homme». Les relations de fille à mère, -dialogues quotidiens du ménage, sans vergogne -et goguenards s'expriment ainsi:</p> - -<p>«<i>Dis donc, maman, tu sais, n't'épate pas… Prends -mon Chypre! Qu'est-ce qui va me rester? Ton -Bully?</i>»</p> - -<p>Une opulente dame en robe de bal, à sa jolie -demoiselle, affalée sur la chaise dorée de Belloir -insinue: «<i>Je vois bien que, si nous ne nous en -mêlons pas, ton père va encore rester sous-chef!</i>»</p> - -<p>On devine le pauvre employé fatigué de passer -la nuit au Ministère où il se serait bien dispensé -de venir, sa journée finie, en cravate blanche.</p> - -<p>C'est encore la tendresse maternelle de la -pipelette obèse, qui, le balai à son côté, dit à -l'énorme protecteur de sa Nini, toute frêle, se -peignant en chemise: «<i>Ah! monsieur le Comte, jusqu'à -quelle heure avez-vous gâté notre Nini? La voilà -qui rate encore son Conservatoire!</i>»</p> - -<p>On aime cette dame à face-à-main qui, entrant -<span class="pagenum">-19-</span>dans la chambre de son fils et faisant sortir du -lit, toute confuse, la gentille servante descendue -d'un étage, en camarade, établit ainsi les rapports -réciproques des habitants de la maison: -«<i>Ça c'est trop fort, faire des orgies chez mon fils et -mettre, par-dessus le marché, une chemise à ma fille!… -Pourquoi pas mes bijoux?…</i>» La petite bourgeoise, -celle de M<sup>me</sup> Cardinal, et celle de plus bas -encore, n'ont plus de secrets pour Forain. Il sent -leur comique modérément gai, les misères dont -une longue habitude atténue les douleurs, la -légèreté qui sèche vite les larmes, l'ironie surtout, -l'ironie peuple et française, <i>l'esprit</i>, le bon sens -trop implacable, la logique. Une immonde créature, -enroulant sa nudité dans un sale peignoir, -dit à un menuisier, la musette en bandoulière et -les poings dans ses poches: «<i>C'qu'c'est que la -veine! T'aurais moins aimé boire, que j's'rais ta -femme!</i>»</p> - -<p>La candeur dans le cynisme des hommes vis-à-vis -de la «fille», l'égoïsme du désir sont trop -éloquents sous le crayon de Forain. Le passant, -arrêté devant la boutique d'une modiste, qui -s'écrie en voyant un bras maigre s'allonger vers -les trésors de l'étalage: «<i>Ce soir, je vais me coûter -un peu cher!</i>» n'est-ce pas là le pendant du: «<i>Et -tu ne me disais pas que tu étais si bien faite!</i>» -soufflé par un pauvre diable de demi-vieillard -cassé à une plantureuse drôlesse dont les chairs, -<span class="pagenum">-20-</span>indécemment rebondies, font craquer le corsage? -Chacun se rappelle la tragique image de la femme -remontant son escalier, bougeoir à la main, et -suivie de l'inconnu au visage de bull-dog qui, -le col relevé, effrayant de concupiscence, suit -l'infortunée dans le silence ténébreux d'une maison -louche. Pourtant, même dans son métier de -risques, la Parisienne reste gouailleuse et résignée. -Un joli croquis nous la montre ragrafant son -corset, elle gémit: «<i>Voilà huit fois que je le quitte -depuis le dîner!!! ça me rappelle l'Exposition!</i>» -Voilà tout!</p> - -<p>Forain a trop de goût, pas assez de tendresse -pour s'attendrir, à la façon de Willette et des -chansonniers de Montmartre. La note sentimentale -et un peu sotte, parfois touchante, de Delmet, -la «larme brève», il les bannit, comme aussi toute -menace et toute revendication rouge des dramatisants -de <i>l'Assiette au beurre</i>. Son intelligence sèche -se plaît surtout dans la seule ville qu'il connaisse, -et s'il a un goût marqué pour le linge propre et -les jolies façons, il ne se sent pas déplacé et ne -se montre pas «supérieur» dans aucun bas-fond. -Sa supériorité est ailleurs, il la porte en dedans -de lui-même, n'étant pas de ceux qui plantent la -rosette de leur décoration dans la boutonnière de -leur pardessus, afin que nul n'en ignore.</p> - -<p>On voudrait pouvoir étudier chacune de ces -mille compositions, venues au jour le jour au -<span class="pagenum">-21-</span>bout de son crayon, pendant ces dix ans où il -s'est inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient, -des circonstances quotidiennes de la vie à -Paris; telle sa série des <i>M'as-tu vu</i>? où s'étale la -misère du cabotin glorieux et humble, la galanterie -élégante du foyer de la danse et le marchandage -crapuleux des boulevards extérieurs, les -courses, l'adultère, les affaires, la Bourse. Mais il -est malaisé de faire un choix parmi l'éblouissante -collection de ces planches, légères, tour à tour -profondes, alertes, rieuses ou tragiques, qui illustrent -une phrase souvent lapidaire, drôle, dont -la forme raccourcie et définitive est d'un écrivain -à la Jules Renard, ou à la Becque.</p> - -<p>«<i>Maria, vite de l'eau de mélisse et un sapin!</i>»</p> - -<p>«<i>Comment, t'es peintre!!</i>» triste réveil dans un -lit, au milieu d'un atelier misérable.</p> - -<p>«<i>Tu n'vas pas encore dire que c'est l'émotion.</i>»</p> - -<p>«<i>Fiez-vous donc à l'accent anglais.</i>»</p> - -<p>«<i>Alors Madame ne rentre pas dîner? Madame -n'oublie pas son tire-bouton?…</i>»</p> - -<p>«<i>Ah! c'est votre mari? Eh bien, vous pouvez le -reprendre, y me donne plus de mal que trois -enfants!</i>»</p> - -<p>«<i>Qu'est-ce qui t'a dit?—Ne m'en parle pas, ils -demandent tous des Bouguereau.</i>»</p> - -<p>Et voici l'artiste accablé, revenant avec ses -toiles, de la rue Laffitte, qui «n'en veut pas», et -c'est l'accueil, le geste exquis de la maman du -<span class="pagenum">-22-</span>joli bébé occupé à jouer dans un coin de l'atelier -sans feu—où l'on s'aime, avec ou sans le sou!</p> - -<p>Entre toutes les figures qui reviennent à cette -époque dans les dessins de la Comédie Parisienne, -Forain, encore souriant, comparé à ce -qu'il devint ensuite, silhouette déjà un personnage -qui est nouveau dans la caricature française: -c'est le financier «étranger», l'homme satisfait -et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos -souvenirs l'apparition de ce type, son entrée -aimable, empressée, encourageante, dans le monde -où il sera le Mécène, l'amphitryon jamais las, -le camarade de tous ceux qui voudront bien -échanger contre ses politesses l'appui de leur nom -et se dire ses amis. Nous entendons l'accent germain -de cet homme venu de Francfort, de Vienne -ou de plus loin, s'établir dans la capitale, sous -la protection de la République libérale et ouverte. -Forain fait surtout parler le snob, l'abonné -de «l'Académie Nationale de Musique et de -Danse», le dîneur du Café Anglais, propriétaire -d'un bel hôtel aux Champs-Élysées, collectionneur, -friand de jolies femmes et de rares objets -qu'il achète à coups de billets de banque et -revendra le double. Nous entendons la voix -chaude et câline qui dit à un jeune niais montrant -une épingle <i>assez rare et en lapis</i>: «<i>Je sais, -je sais, j'ai une cheminée comme ça!</i>» Il ne manque -à cette légende que l'orthographe phonétique -<span class="pagenum">-23-</span>adoptée par Balzac, quand il met en scène le -vieux Nucingen.</p> - -<p>C'est encore: <i>Qu'appelez-vous chaud-froid, Vladimir?—Mon -Dieu, monsieur le Comte, c'est une -bécassine dans sa glace, avec un peu de piment sur -le canapé.</i></p> - -<p>Ou le dernier acte de Faust, quand Marguerite -revient en robe de prisonnière; l'abonné se lève et -crie: «<i>Et les bijoux?</i>» (<i>Pichoux</i>). C'est un profil -oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste -orne d'un nez charnu, partant d'un crâne fuyant, -et qui domine une bouche lippue, la ligne courbe -presque d'une tête de bélier, avec des poils frisés, -sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à -la boutonnière, se carre dans la loge d'une -«artiste». Elle dit à son habilleuse: «<i>Est-ce pas, -Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante -ans à c't'homme-là?</i>» Ce nouveau potentat allait -devenir le Médicis des Arts, le collectionneur de -tableaux, le marchand, le critique d'avant-garde, -le député socialiste de ce siècle-ci.</p> - -<p>Forain ne flagelle pas encore, il ricane et -«blague», en gamin, le Zola, candidat à l'Académie, -maigri, en correct veston, ou faisant sa -prière, entouré des anges du <i>Rêve</i>.</p> - -<p>Malgré la saveur et l'accent de la plupart de -ses compositions, on ne peut dire, aujourd'hui, -sachant les chefs-d'œuvre qui suivirent, que la -qualité de sa forme fût vraiment belle, alors. Parfois, -<span class="pagenum">-24-</span>la construction de tel corps laissait à désirer, -le trait était flottant ou escamoté, l'expression était -toujours juste, mais le contour n'était pas sans -«à peu près» ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable -entre mille, il n'avait pas encore cette -ampleur, cette autorité que Forain acquit après -quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais -surtout à cause de ses légendes et d'une conversation -éblouissante, semée d'apostrophes assassines, -qui, autour d'une table, dans la société, -faisait de lui un convive recherché, fêté—et -redouté…</p> - -<p>Manque de tenue, diront les étrangers, dont un -œil est toujours tourné vers Maxim's, mais à qui -nous ne pouvons demander qu'ils comprennent -notre génie, notre franchise, notre imprudence -enfantine, notre courage sans jactance. Nous leur -proposons d'éternelles énigmes. Au moment où -ils croient à notre suicide, nous rebondissons -à leur constante surprise, plus jeunes et plus -dispos, sans honte de notre col désempesé et de -notre cravate dénouée.</p> - -<p>Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; -il incarne certains de nos odieux défauts, mais -quelques-uns aussi des dons les plus précieux de -notre race: gardons-le pour nous—notre mémorialiste -parisien…</p> - -<p>Forain est alors en plein succès, il établit sa -vie: marié à une femme de talent et d'esprit, -<span class="pagenum">-25-</span>père d'un enfant, ce Jean-Loup auquel il réserve -toute sa tendresse, il construit, d'après ses plans, -une maison blanche et nette, non loin de cette -Porte Dauphine où défileront tous les acteurs de sa -comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration -que réclament les lecteurs; elle divertit -la ville dont le goût pour l'image, l'affiche, les -albums illustrés, augmente chaque jour. Si l'on -ne peut s'offrir le luxe des tableaux pendus à son -mur, on se dispute les estampes, les pointes-sèches -d'Helleu, les lithographies de Chéret, décoratives -et réjouissantes. Il semble que Forain -délaisse ses pinceaux, tout occupé à trouver, -pour la fin de la semaine, le fait d'«actualité» -dont <i>l'Écho de Paris</i> ou <i>Le Figaro</i> attendent le -commentaire dessiné et réduit en une formule -lapidaire.</p> - -<p>Quelle serait sa couleur politique, s'il en avait -une? Par rapport à ce que nous voyons aujourd'hui, -il serait plutôt réactionnaire, conservateur,—si -ce mot insuffisant et employé avec mépris -ne désignait une façon de sentir qui ne saurait -être celle d'un homme intelligent; admettons -pourtant que le réactionnaire soit celui qui n'est -pas anarchiste, qui ne souhaite pas un perpétuel -bouleversement, une incessante mise en question -de toutes les lois—conventions peu scientifiques—mais -dont nous vivons, ni mieux mais ni plus -mal que l'on ne faisait avant, que l'on ne fera -<span class="pagenum">-26-</span>encore après nous. Le réactionnaire? ce serait -encore quelqu'un qui a trop lu l'histoire et -assisté à trop de changements pour ne pas résister -aux gestes invitants des vendeurs de panacées -et ne pas se méfier des remèdes nouveaux pour -des maladies anciennes; peut-être un nigaud, ou -un philosophe qui ne croit pas à la nécessité de -la révolution, pour réaliser un progrès.</p> - -<p>Forain ne s'est pas façonné une âme d'aristocrate -ni de bourgeois, qui regrette et s'épouvante. -Il a un atavisme de prolétaire, peu de -convictions irréductibles, point d'éthique sociale. -S'il professe «la foi du charbonnier», qui l'a -rendu un peu plus tard si ardent, il n'en est -pas encore troublé. Redoute-t-il une puissance -occulte? C'est plutôt celle du Diable!</p> - -<p>Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou -où son père était artisan, Jean-Louis fut distingué -par son intelligence, par un abbé, M. Charpentier, -aumônier d'une vieille famille de l'aristocratie. -Il en avait reçu une éducation religieuse, -contre laquelle il n'avait jamais regimbé et dont -le souvenir lui demeurait doux. Le contact des -personnes de bonne compagnie, si antipathique à -d'autres, lui avait été sans doute agréable, comme -la propreté corporelle et les apparences décentes. -A la guerre, il prit ses dix-sept ans. Ceux qui -ont assisté à ces détestables événements vous ont -dit l'impression cruelle qu'ils en ont reçue et le -<span class="pagenum">-27-</span>puissant baptême que leur fut, à leur entrée dans -l'âge d'homme, le sang de l'«Année Terrible». -Il semble que l'invasion soit demeurée comme -un cauchemar dans leur cerveau. Les générations -qui suivent ont de moins en moins la faculté de -vibrer à l'évocation de cette tragédie; ceux-là -même qui se rappellent les premiers récits, les -constantes allusions que leurs parents y faisaient, -regardent ces guerriers de hasard presque comme -les Héros de la Fable. Comprenons l'émotion des -aînés, quand ils entendent insulter grossièrement -tout ce qu'on leur a enseigné à appeler honneur, -dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de -nos contemporains, pour qui les principes de -l'éducation déjà ancienne, qui nous a formés, sont -l'objet d'incessantes railleries.</p> - -<p>Plus j'étudie le Forain d'avant le <i>P'sst…!</i> plus -je me convaincs que son état d'esprit fut longtemps -sans passion. Il n'avait pas de parti pris, -et il ne semble pas qu'il se mît au service d'un -parti contre l'autre. Et, en effet, nous nous rappelons -bien l'espèce de confiance qui régnait -alors et rendait aisées les relations entre gens de -tendances différentes; cela, sans qu'on établît de -ces distinctions, sans qu'on se livrât à cet ostracisme -féroce des passions déchaînées plus tard. -Certaines questions de race ou de morale n'étaient -pas posées, et c'est à peine si alors on remarquait -qu'à un nom fortement tudesque correspondît -<span class="pagenum">-28-</span>un visage, un être différent de nous. L'extrême -amabilité, la facilité d'assimilation, le caractère -insinuant d'une partie nouvelle, mais déjà bien -installée, de la société parisienne, qui s'en plaignait? -Du désastreux antisémitisme, il n'était point -question, ou du moins un homme comme Forain -n'eût pas songé à prendre parti, au profit des -autres, contre une fraction de citoyens parmi lesquels -il comptait des amis. Eh! quoi! fallut-il -pour animer son génie, des drames, dont le pays -entier allait être bouleversé? Vus de loin, ces -événements auront peut-être une grandeur; de la -beauté en rejaillira sur cette heure, et l'œuvre -exaspérée de Forain apparaîtra comme plus légitime, -sinon plus excusable, aux descendants de -ses victimes. Des cœurs tièdes devinrent bouillants, -ce fut une orientation nouvelle pour quelques-uns, -qui, de paisibles et plutôt conservateurs, -se transformèrent en révoltés—par conscience!</p> - -<p>Si le développement de Forain commence à se -faire sentir au moment du Boulangisme, sa maîtrise -éclate après 1896, date si importante d'une -tragédie qui ouvre les esprits, agite les cœurs, -où l'on peut assurer que chacun est de bonne foi, -spontanément s'exprime, agit en toute sincérité -pour la défense de ce qu'il croit être les intérêts -mis en péril d'un pays, de la nation française ou -de la civilisation. L'avenir de la France est en -<span class="pagenum">-29-</span>jeu, toutes portes vont être ouvertes à ses démolisseurs. -Il faut choisir entre le nationalisme de -notre race—et celui d'une autre famille établie -dans toutes les villes du monde. Était-ce une -illusion? Nous ne le crûmes point, ni d'une part, -ni de l'autre.</p> - -<p>On se réveilla soudain ainsi que d'un état d'inconscience -léthargique. Comme dans les travaux -du Métropolitain, qui mettaient à nu des étages -superposés de canalisation, pour les eaux, le gaz, -l'électricité, le téléphone et le télégraphe—prodigieux -réseau de fils et de tuyaux invisibles dont -l'enchevêtrement compact et obscur participe à -notre vie à l'air libre—nous aperçûmes alors -mille choses insoupçonnées. Nous devinâmes la -cause de maints effets déjà ressentis, mais -comme une légère et fugitive douleur qu'on oublie -dès qu'elle cède… Tout esprit qui ne fut point -remué, retourné ainsi qu'un champ de labour, -tout homme assez prudent ou assez lâche pour -être demeuré impassible, ne comprendra pas la -crise par laquelle Forain, de charmant dessinateur -qu'il était, devint un grand artiste.</p> - -<p>L'affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. -Le <i>P'sst…!</i> journal dû à Forain et à Caran d'Ache, -paraît en 1898 et se poursuit jusqu'à la fin du -procès de Rennes. Il contient une série de chefs-d'œuvre -ininterrompue, dont je voudrais bien -n'étudier que le dessin, car une véritable maîtrise -<span class="pagenum">-30-</span>s'y atteste, pour la joie et l'étonnement des -admirateurs de Forain. La plupart de ces planches -ont la largeur de trait du pinceau trempé -dans l'encre lithographique. On a souvent prononcé, -à ce propos, le nom d'Honoré Daumier. -Je vois bien les analogies purement extérieures -qui ont rapproché l'un de l'autre ces deux satiristes -dans l'opinion courante. C'est ce genre de -ressemblance qui fait dire au public, d'un portrait -de femme décolletée, sur un fond de paysage, -dans un cadre ovale: «C'est du La Tour», ou -d'une enfant blonde sur fond gris: «C'est un -Velasquez». Forain aurait plutôt l'écriture -appuyée, grasse et si nerveuse de Manet, dans le -«Corbeau», dans son portrait à la plume de -Courbet, que je possède, ou de trop rares croquis -dispersés par les revues. Forain prend place -à côté de Charles Keene et de Degas. Il joue du -noir et du blanc comme un Goya moderne. Il est -peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les -pages du <i>P'sst…!</i> sont des sortes de tableaux; -on peut seulement regretter qu'elles soient pleines -d'allusions à des scènes d'«actualité» qui exigeront -plus tard, pour conserver leur éloquence -et leur sens, des notes historiques. Les noms propres -abondent dans le texte, de personnes vouées -momentanément, par l'exaspération de sentiments -exceptionnels, à une haine politique qu'on ne -pourra plus comprendre dans vingt ans, mais qui -<span class="pagenum">-31-</span>divisa les familles les plus unies, rompit de -vieilles affections, arrêta la vie sociale.</p> - -<p>Je n'écrirai, je ne veux pas écrire ici le nom d'un -très galant homme<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, dont la silhouette déformée, -amplifiée, tour à tour cuisinier, évêque, militaire, -maître d'hôtel, s'élève jusqu'à devenir le -symbole d'une idée et d'une race. Quel ouragan -de passions sur la France! Du moins, les victimes -du <i>P'sst…!</i> ont-elles eu bientôt leur revanche,—peut-être -seront-elles fières, quand elles oseront -rouvrir des albums désormais classiques, de se -voir comme les acteurs d'un drame joué pour la -défense de la race. Forain défendait la sienne. -Ceux de l'autre parti avaient, d'ailleurs, leur -caricaturiste, M. Hermann Paul, qui manqua -hélas! de génie. Mais on ne peut pas tout posséder -à la fois!…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Cet homme, le «Polybe» du <i>Figaro</i> pendant la guerre de -1914-1918, ce grand patriote et écrivain militaire, nous l'avons vu -sur les boulevards en compagnie de M. Forain, quand celui-ci -revenait, en permission, du front, où, malgré son âge, il joua un -si beau rôle, comme officier-camoufleur.</p> -</div> -<p>Forain dit que, dans ces temps troublés, il se -couchait dans un état de rage et se levait, après -un sommeil fiévreux, plus en rage encore. Comme -la plupart d'entre nous, il ne connaissait pas les -détails juridiques de l'affaire et ne s'arrêta pas à -discuter tel ou tel point sur quoi nous ne serons -jamais édifiés, la meilleure foi chez quelques-uns, -<span class="pagenum">-32-</span>la folie, dirais-je, chez les autres, brouillant -tout dans la hantise d'une obsession. Forain -sentait que «c'était la fin de quelque chose» -dont il faisait partie; il hurlait à la mort, comme -tels autres criaient «à l'assassin!», le couteau -sous la gorge. Hélas! des poignées de mains ne -furent pas toujours échangées entre les combattants, -après le duel. La maison brûle encore. Verrons-nous -ce qui se dressera sur le terrain calciné? -On eût souhaité d'être enfant ou vieillard -en 1897.</p> - -<p>Si les sujets dans le <i>P'sst…!</i> sont de l'«actualité», -la puissance du sentiment communique à -Forain une flamme qui le transfigure et le grandit. -Son esthétique prend un caractère grave et, quoique -très réaliste, va devenir lyrisme patriotique. -Ce n'est plus de la plaisanterie parisienne. A -côté de l'humanitarisme mystique des nouveaux -apôtres, source réapparue de l'inspiration française, -voici un éréthisme national, mettons le -chauvinisme! D'un autre point de vue, et si -comme tout semble l'indiquer, l'affaire Dreyfus -fut une reprise, après un siècle, de la Révolution, -les passions de Forain, que nous voudrions, pour -plus doucement vivre en société, tâcher d'oublier, -prendront dans l'avenir une singulière signification -d'époque.</p> - -<p>Le premier numéro du <i>P'sst…!</i> montre le -«<i>Pon Badriote</i>» qui introduit le «<i>Chaccusse</i>» -<span class="pagenum">-33-</span>dans la guérite vide d'un factionnaire; et il se -termine par la magistrale moralité dont la légende -est: «<i>Merci, au revoir père Abraham, j'fous ai tiré -les marrons du feu!…</i>» La composition est grandiose. -Le maigre sémite de France, les bras pendants, -la tête inclinée sur sa poitrine, regarde -par-dessus son binocle le gros Prussien (les Allemands -sont encore des Prussiens pour un jeune -homme de 70), celui qui emporte les documents -de «l'Affaire» avec un rire béat, ravi d'une nouvelle -conquête sur nos généraux.</p> - -<p>Quel progrès a fait le dessinateur entre le -5 février 1898 et le 15 septembre 1899, en quatre-vingts -numéros de crise nationale! Si le <i>Pon -Badriote</i>, qui accuse, est bien établi dans ses traits -sabrés, sommaires, rapides, il n'a pas l'envergure -et le style du père Abraham, d'un crayon souple, -débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps -cerna ses personnages. Ce trait serait impossible -à copier fidèlement; de réduit qu'il était auparavant -à quelques éléments très analysables, le -voici dessin que nul imitateur ne pourra plagier.</p> - -<p>C'est la fantaisie, la couleur dans la forme, -l'atmosphère, les volumes amplifiés des figures, -et pour ainsi dire modelés dans la glaise. C'est -de la sculpture dessinée, comme certaines toiles -de Carrière sont de la peinture modelée par un -statuaire. Entre le frontispice et la «moralité», -on ne sait quel choix faire.</p> - -<p><span class="pagenum">-34-</span><i lang="la" xml:lang="la">Cedant arma togæ</i>: impression d'audience. C'est -un magistrat vu de dos, qui lance en l'air, de son -pied levé, un képi de général. La robe, formant -une vivante arabesque dans le mouvement tendu -du corps, d'un beau noir, prend l'aspect d'une -orchidée fantastique.</p> - -<p>On retrouve un peu de Manet dans <i>Bataille Perdue</i>: -les deux amis qui, pour un instant indécis, -disent:</p> - -<p>—«<i>Ah! si nous avions eu un homme! Le baron -est mort, Hertz est en fuite, Arton est coffré, quelle -guigne!…</i>»</p> - -<p>Je ne crois pas qu'à quelque parti que vous -soyez attaché, <i>Le coffre-fort</i>: «<i>Patience!… avec -ça, on a le dernier mot!…</i>» cette étonnante page -moderne vous laisse froid! La confiance en l'argent, -sentiment indéracinable chez les hommes -civilisés, est puissamment rendue par le geste -grossier, brutal, de ce financier aux yeux clignotants, -qui, en défiant des ennemis invisibles, -tapote de sa griffe de bête de proie la serrure -dont il a le chiffre.</p> - -<p>Une nouvelle bombe: «<i>Si j'en crois notre colonel, -nous sommes sous l'État-major.</i>» Deux sinistres -vieillards, en paletot, les jambes recouvertes par -l'eau du grand égout, posent une bombe religieusement, -comme un prêtre élève l'hostie vers le -tabernacle.</p> - -<p><i>Un succès</i>: rentrant d'un dîner, un monsieur -<span class="pagenum">-35-</span>dit à sa femme, effrayante dans son lit: «<i>Charmant! -Bersonne n'a osé parler de l'affaire Dreyfus!</i>» -<i>Cassation</i>: il n'y a pas de légende à ce beau portrait -d'un juge hagard, brisant sur son genou la -hampe de notre drapeau.</p> - -<p>«<i>Au secours</i>» (Zola nageant vers la rive allemande).—«<i>La -Fourmi et la Cigale.</i>»—«<i>Faut -changer de quartier et nous faire protestants.</i>»—«<i>La -plainte du Sémite.</i>»—La petite République, -boudeuse, coiffée du bonnet phrygien, à l'homme -accablé qui se lamente derrière son fauteuil: -«<i>De quoi t'es-tu mêlé? Il fallait te contenter de tripoter: -c'était reçu</i>». «<i>Curieux convives</i>»: un baron -juif et sa baronne, inquiets avant d'entrer dans -le salon où ils vont passer la soirée: «<i>Chut! Je -viens de donner quarante sous au domestique pour -écouter ce qu'on dit de nous.</i>»</p> - -<p><i>L'allégorie de l'Affaire?</i> Un soldat prussien, -casque à pointe, attache le masque, presque japonais, -de Zola devant la tête d'un boursier dont -le visage est, à lui seul, une trouvaille. Si l'on a -dit que Forain rappelle Daumier, on pourrait -aussi prononcer le nom de Rembrandt, dont les -figures bibliques ont un peu de cette «laideur» -qui est aussi de la beauté. Un moindre artiste, s'il -avait dû illustrer les légendes du <i>P'sst…!</i> dans -ces heures de déraison, dans quelle médiocrité -intolérable serait-il tombé? C'est le style, cet -indéfinissable don des maîtres, qui pallie ce qu'il -<span class="pagenum">-36-</span>y a de pénible dans cette chasse sauvage au -Sémite. En bafouant son adversaire, loin de le -rabaisser, Forain l'anoblit malgré lui. Il extrait -de toute une race un type dont il frappe la médaille.</p> - -<p>Il était difficile, après Daumier, et sans lui ressembler, -de dramatiser la silhouette du magistrat, -du juge. Dans <i>P'sst…!</i>, Forain varie indéfiniment -les plis de la toge, la toque coiffant une -tête non sans analogie avec celle de singes de -Chardin: «<i><span lang="en" xml:lang="en">Thank you, master Bard.</span>—Mossieur -est le correspondant du général Schwarzkoppen.</i>»</p> - -<p><i>Les secrets d'État</i>: Sinistre, cet oiseau de nuit, -avec son hermine, volant au-dessus de Paris, sur -lequel il fait pleuvoir ses papiers secrets.</p> - -<p>«<i>On rigole</i>». Les généraux viennent de déposer; -les magistrats, ces corbeaux qui relèvent leurs -robes en un paquet de plis entremêlés, se tordent -de rire, macabres et sataniques.</p> - -<p>«<i>La proie pour l'ombre</i>» où la silhouette projetée -du juge se traduit sur le mur par l'ombre -d'un casque à pointe: deux noirs différents, simplement -obtenus dans les deux parties de la composition, -par les directions différentes que la main -du dessinateur donne au gros trait de son crayon.</p> - -<p>Pour en finir avec cette série où les sujets servirent -si bien notre artiste, je dois rappeler quelques -pages d'une invention linéaire, d'une couleur -si belle, qu'ils resteront comme les points -<span class="pagenum">-37-</span>culminants de l'œuvre de Forain, si même l'Affaire -était un jour oubliée—ce que nous souhaitons -de tout cœur—en n'importe quel pays où -ils soient gardés par des collectionneurs. <i>La Détente.</i> -Trois hommes, dont un, en chapeau de soie -défoncé, visage de momie aux yeux clos, un officiant, -un rabbin figé dans l'exercice de son sacerdoce, -tient une pancarte où se lit l'inscription: -«<i>A bas l'armée!</i>» Au fond, plus loin, dans un -cortège abruti et aviné, passent, entre une haie de -jeunes lignards au port d'arme, des ouvriers et -des camelots brandissant d'autres pancartes emmanchées -d'un long bâton: «<i>A bas la France, -vive l'anarchie!…</i>» C'est une marche religieuse -vers la Paix et le Bonheur universels par les rues -de la Ville-Lumière; les «Intellectuels» applaudissent -à l'affranchissement de l'Esprit humain.</p> - -<p><i>Le rêve.</i> On prend le café après dîner; de jeunes -orientaux, qu'on dirait descendus des mosaïques -de Ravenne, sont affalés dans des fauteuils, les -doigts chargés de bagues. Dans le fond du salon, -des barons et des baronnes de même race. Dressé -devant eux, la tasse à la main, un «gros bonnet» -de la finance dit: «<i>Nous ferons arrêter Boisdeffre -par Zurlinden, Zurlinden par Pellieux, Pellieux par -Jamont… et ainsi de suite jusqu'à la gauche.</i>»</p> - -<p>La mort de Félix Faure; titre: «<i>le Mauvais -Café.</i>»</p> - -<p><span class="pagenum">-38-</span><i>Dans les Vosges</i>: «<i>C'est de là-bas que j'esbère la -vencheance.</i>»</p> - -<p><i>Le pouvoir civil</i>: où le banquier, un glaive -dressé dans son poing fermé sur sa cuisse, pèse -du pied sur le corps de la France terrassée.</p> - -<p>L'esprit de Forain, ses formules aussi éloquentes -que son dessin, dans l'ensemble de son -œuvre, j'ai dû en citer de nombreux exemples -dans cette étude du <i>P'sst…!</i> On ne peut guère -renvoyer le lecteur à un album du genre de ceux -où différents éditeurs ont réuni les autres séries -de dessins politiques, ou simplement parisiens. -Peu de personnes ont gardé les numéros—ils -sont devenus très rares—de ce journal de -circonstance. C'est à peine si l'auteur lui-même -en possède une série complète. Il lui faudrait des -amis qui prissent soin de ce qui, chaque jour, -tombe du chevalet sur la natte de son atelier: -dessins, peintures, esquisses de tout genre.</p> - -<p>Forain ne «marche pas avec le siècle», mais -il ne s'est pourtant pas arrêté; après «l'Affaire», -il reprend ses pinceaux et couvre ses toiles de -tons riches ou grisâtres, d'arabesques savantes, -qui sont des variations sur les sujets suivants: -les danseuses, les tribunaux, la vie du peuple, et -certains de ces tableaux sont plus touchants dans -leur simplicité familiale,—mères et enfants, -«maternités», comme l'on dit aujourd'hui, qu'on -ne l'eût attendu de l'implacable ironiste.</p> - -<p><span class="pagenum">-39-</span>Il y a quelque temps, j'ai vu dans l'atelier de -la rue Spontini des projets de tableaux religieux. -La beauté de ces compositions me fait espérer un -développement nouveau, une veine qui pourrait -être féconde. Forain, peintre catholique! La largeur -et la noblesse qu'a prises sa technique nous -annoncent encore des chefs-d'œuvre. Je voudrais, -plus tard, poursuivre cette étude si incomplète -par ma faute; Forain n'a pas encore achevé sa -destinée, il forme au contraire mille projets de -peintre. D'autres temps viendront pour lui.</p> - -<p class="date">Février 1905. «<i>Renaissance latine.</i>»</p> - - -<p class="gap"><span class="sc">Note de</span> 1912 (<i>Études et Portraits</i>).—Je puis -déjà, cinq ans après la publication de ce portrait, -ajouter à la liste des œuvres citées plus haut, une -série de belles et précieuses «eaux-fortes» que -Forain exécute en ce moment. Le dessin s'élargit -encore, le métier de la pointe-sèche est parfaitement -admirable, faisant penser à Rembrandt -et à Goya. Le Christ et les Apôtres, le Calvaire, -le Dernier Repas: tels sont les sujets auxquels -revient ce Catholique. Forain s'est apaisé; son -visage rose et gras décèle une paix intérieure et -un accommodement aux choses actuelles. Son esprit -lui a concilié ses ennemis, qui semblent avoir -passé l'éponge sur le <i>P'sst…!</i> Il ne fume plus, il est -végétarien et indulgent.</p> - - -<p class="gap"><span class="pagenum">-40-</span><span class="sc">Note de</span> 1916.—Depuis la guerre de 1914, -Forain a retrouvé une nouvelle jeunesse. Mobilisé -malgré son âge—il a plus de soixante ans—décoré -de la Croix de guerre, il rend des services -éminents dans le corps des camoufleurs, qu'il -organisa. Il ne quitte plus son uniforme; on l'a -vu dans Paris coiffé de la bourguignotte. Il a -donné, dans l'<i>Opinion</i> puis le <i>Figaro</i>, des dessins, -les plus beaux qu'on connaisse de lui. Je me plais -à lui offrir ce nouveau tribut de mon admiration, -quoique, à la suite de l'article qui précède, il ne -me tienne plus pour un ami…</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-41-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">FRÉDÉRICK WATTS</h2> - - -<p>Cette étude fut d'abord écrite pour une revue, -après l'exposition posthume du maître anglais, -comme M. Armand Dayot me demandait quelques -lignes qui commentassent des reproductions -en blanc et noir de toiles inconnues en France. -J'avais trop peu de place pour donner aux lecteurs -l'idée de cette œuvre énorme et les raisons -que j'ai de l'admirer tant. Watts est un des plus -importants artistes que je présentais dans «Essais -et Portraits» et je ne lui consacrais que cinq -pages; au moment où je les relus—avril 1916—venait -de paraître un article saisissant, de -M. Pierre Mille: «La fin du Gentleman». La conscription -générale était sur le point d'être adoptée -par l'Angleterre, qui, en face du péril européen, -renoncerait les avantages de caste qu'elle avait conservés, -bouleversant les traditions qu'elle était la -dernière des aristocraties à maintenir. Le sens de -l'œuvre et la vie de Frédérick Watts prirent un -<span class="pagenum">-42-</span>sens social, s'éclairèrent, comme tant d'autres -choses, au reflet de la guerre.</p> - -<p>Pourquoi Watts était-il demeuré si étranger à -nous? Pour les mêmes raisons auxquelles est due -l'incompréhension mutuelle des Anglais et des -Français, persistant, même depuis qu'alliés nous -répandions, côte à côte, notre sang pour une -même cause.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>En 1919, dans un coin de salon, j'aperçois le -grand corps souple d'un homme âgé, une tête aux -cheveux gris mais de physionomie jeune, des -yeux d'enfant, le teint frais de ces Anglais, qui, -au cours d'une longue existence de labeur intellectuel, -n'ont pas manqué un seul jour de prendre -l'air, de se livrer à un exercice hygiénique. -C'était Mr. Balfour, pareil à ce qu'il se montrait, -il y a de cela vingt-cinq, trente, quarante ans -dans d'autres salons, à Londres ou à la campagne, -entre deux parties de tennis. Cette «éminente -figure politique» mérite, elle, du moins, l'épithète -tant à la légère et complaisamment accolée -au premier venu des diplomates, comme aux -artistes et aux comédiens.</p> - -<p>Mr. Balfour connaissait sans doute peu Paris, -avant la Conférence et son séjour forcé parmi -nous; ou bien il le connaissait, comme la plupart -de ses compatriotes, pour y avoir dormi quelques -<span class="pagenum">-43-</span>nuits entre deux gares, en route pour ses vacances -à Cannes ou à Rome. Combien notre monde doit -être une surprise de toutes les minutes, pour un -tel insulaire de l'époque victorienne! N'est-il pas -la dernière incarnation, ou presque, d'un type -d'homme de naguère, dans une société à peu près -abolie et si belle, si douce, que ceux qui y vécurent -pourront malaisément se consoler de sa disparition? -Et Mr. Balfour semblait promener sa -souriante philosophie dans de fébriles et anxieux -cercles parisiens, tel qu'à l'époque de la reine -Victoria, dans le parc de <span lang="en" xml:lang="en">Holland House</span>, ce rendez-vous -de tout ce qui fut glorieux dans ces -temps déjà oubliés de nous, et si proches cependant…</p> - -<p>Deux ministres, des députés, un directeur de -journal, avec des dames que la politique surchauffe, -discutaient les événements du jour, près -de la cheminée. Mr. Balfour, à un autre bout de -la pièce, causait avec la seule personne qui, ce -soir-là, dans ce milieu parlementaire, possédât la -maîtrise de la langue et l'usage de la société britannique. -Quelles réflexions nous propose, dans -le Paris de 1919, un Congrès si gros de conséquences -sociales, et où notre sort devrait être -réglé: réunion d'alliés, dont les meilleurs et les -plus fermes nous découvrent, en tant qu'individus, -intelligence et sensibilité, si différents du -cliché qu'ils avaient pris de nous… Ils nous -<span class="pagenum">-44-</span>avaient découverts sous le casque bleu, et nous -redevenons autres en habits civils.</p> - -<p>Parmi les plus mystérieux cas d'ignorance -mutuelle compte celui des Anglais et des Français: -quelques kilomètres de mer séparent deux des -plus anciennes et accomplies civilisations européennes; -les Anglais voyagent; nous voyons des -Anglais circuler dans nos rues, rouler sur nos -routes départementales, que tant d'entre nous -ignorent, comme nous ignorons leurs «<span lang="en" xml:lang="en">counties</span>.» -Les échanges, les communications faciles et -rapides, suppriment de plus en plus les distances, -on disait les frontières; et néanmoins, ce qu'un -commerçant, un financier, un industriel apprend -par besoin professionnel, les politiciens et les -diplomates, les artistes, qui, avant tous leurs compatriotes, -sembleraient devoir étudier cela même, -continuent à le dédaigner ou à s'y méprendre. -Un Balfour enfermé, comme il le fut, dans une -sorte d'écrin par les défenseurs de sa sereine -tranquillité, fut néanmoins un des plus avisés, -des plus clairvoyants délégués de l'Entente. Son -expérience politique, sa sûre tradition, recueillie -des meilleures mains de ses prédécesseurs ou -collègues, pendant un demi-siècle, sa foncière -honnêteté, sa délicatesse, sa culture de «<span lang="en" xml:lang="en">scholar</span>» -et de gentleman de la bonne race, n'était-ce -point là tout de même un atout?</p> - -<p>L'existence d'un gentleman, la magnifique et -<span class="pagenum">-45-</span>délicieuse carrière d'un homme politique, tel -qu'un Balfour, un Disraeli, un Gladstone ou un -Lord Salisbury—et dont ces temps-ci marquent -la fin—révolte la conscience d'un démocrate -moderne (qui n'en a d'ailleurs qu'une vague -notion). Mais on se demande parfois, dans quelle -proportion, les deux types de politiciens en lutte, -conducteurs de débats, chefs de partis, faiseurs -de lois, et qui assument la responsabilité de nos -destins, valent mieux l'un que l'autre pour le -bien public; comment se balancent le manque de -traditions, de lumières générales, et un insuffisant -frottement avec les masses populaires, les classes -montantes, les catégories nouvelles de citoyens.</p> - -<p>Ce qui saute aux yeux, c'est qu'à mesure que -les intérêts communs de l'humanité tendent à -rapprocher les continents, à unir les créatures -en un seul faisceau, si l'unification des mœurs -établit une certaine ressemblance extérieure entre -les races de l'univers entier, d'autres cloisons se -forment, aussi épaisses que jamais, entre les -Anglo-saxons et les Latins, et leur cercle visuel -se réduit davantage. Nous nous «spécialisons» et -renfermons dans un particularisme rigoureux; -chacun travaille pour soi-même, écarte, volontairement, -par simple paresse, ou indigence de -curiosité, ce qui demande un effort pour être -atteint. Par désespoir de nous comprendre, ou -indifférence, nous construisons autour de nous -<span class="pagenum">-46-</span>d'étroites fortifications dans lesquelles se bouchera -toute meurtrière par laquelle nous apercevrions -l'horizon.</p> - -<p>D'où ces jugements qui déconcertent et témoignent -d'une ignorance de villageois, d'avant les -chemins de fer.</p> - -<p>Combien y a-t-il d'années que les Gainsborough, -les Reynolds, les Raeburn et les Lawrence -sont appréciés de nous? Les paysagistes du -<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, Constable, Turner, nous furent imposés -à la longue; on dénie encore à nos voisins -d'outre-Manche le sens esthétique, il est convenu -qu'ils ne possèdent pas d'artistes créateurs.</p> - -<p>J'écrivais en 1906: «Prévenons dès l'abord le -lecteur français qu'on n'entre pas de plain-pied -dans l'œuvre de Watts. Si vous n'aimez pas à -lever la tête pour voir les grandes figures plafonnantes -au-dessus de vous, négligez ce géant. Si -vous ne regardez pas Paul Baudry à l'Opéra, mais -réservez votre sympathie pour quelques pommes -sur une serviette bleue, Watts ne vous convaincra -pas. Impossible, dira-t-on, d'être plus «vieux -jeu» et plus démodé que Watts, un de ces Anglais -italianisants, qui, à Florence, à Venise, se firent -une conception immuable de la Beauté, et sur qui -l'art moderne n'eut pas de prise.</p> - -<p>Un de nos critiques me disait: «Votre Watts? -mais c'est un vieux prix de Rome!»</p> - -<p>Un autre: «Watts? c'est le Gustave Moreau -<span class="pagenum">-47-</span>des Anglais; je préfère Boecklin, Lembach, s'il -faut choisir dans les écoles étrangères de romantiques -académiques…» Un de mes amis écrit ses -romans en face d'une reproduction de l'<i>Amour et -la Vie</i>. Comme je lui demandais ce qu'il savait de -Watts, il me répondit: «Rien ou presque rien; -les peintres me disent que c'est un mauvais -peintre vieux jeu, quelque chose comme un… -Élie Delaunay, est-ce vrai? Cette composition -est charmante, j'ai depuis longtemps chez moi -cette photographie de l'<i>Amour et la Vie</i>… un -ancien souvenir d'Exposition universelle… -Alors, ça ne vaut rien? Peinture pour littérateurs?»</p> - -<p>Non, Watts fut, nous le dirons tout à l'heure, -un peintre pour les peintres. Si, à propos de -Watts, j'avais fait allusion à Fantin, à Ricard et -à Gustave Moreau, c'était pour donner dans un -magazine, en regard de reproductions en blanc -et noir, quelque idée de la «matière» parfois -grenue, un peu cotonneuse ou trop travaillée et -trop «cuite», qui alourdit des toiles telles que la -<i>Jeunesse et la Mort</i>, telle composition, tels portraits -d'entre 1870 et 1880. La technique perdit sur le -tard, en souplesse, la brosse s'empâta; certaines -figures nues semblent modelées comme des maquettes -de sculpteur. Les tableaux de Watts ne -sont pas toujours «de la belle peinture» et Watts, -à la fin de sa longue existence, parut plus soucieux -<span class="pagenum">-48-</span>d'exprimer des idées que de nous donner -des jouissances visuelles.</p> - -<p>«Peintures à idées»! Mais Odilon Redon -n'est-il pas un peindre à idées? Pourquoi un -Redon est-il défendu passionnément par ceux qui -collectionnent des Van Gogh et des Cézanne, et -qui n'accueilleraient pas dans leur galerie un -Gustave Moreau ou un Watts? Odilon Redon est-il -plus que Gustave Moreau, un peintre?</p> - -<p>Le prestige des méconnus et des «ratés» a perverti -l'opinion. Les merveilleuses <i>Curiosités esthétiques</i> -de Baudelaire, critique infaillible; les livres -de Huysmans, de Duranty; les propos de Degas, -de Renoir sur Cézanne, rapportés par des chroniqueurs, -mirent en circulation un langage spécial -depuis qu'un marchand de tableaux posa sur le -même chevalet qu'un Fromentin, un Henner, ou -un Daubigny par lui recommandés naguère à sa -clientèle, quelque figure de Cézanne et s'exclama: -«Formidable»! Or les jeunes gens parlent de ce -qu'on leur montre.</p> - -<p>La carrière d'un artiste est jugée du même -point de vue que l'est son œuvre, par nous autres, -modernes, pour qui une vie de peintre a plus d'intérêt, -si elle fut tourmentée, humble, difficile. Le -génie semble être le privilège de ceux qui luttent -pied à pied, contre l'indifférence et l'incompréhension -de leur époque. Nous sommes blessés -en constatant la chance des autres. Il est peu d'exceptions -<span class="pagenum">-49-</span>à ce point de vue social du critique français. -Frédérick Watts ne fut pas un martyr. Peut-on -citer Puvis de Chavannes?</p> - -<p>Il ne commença, d'ailleurs, à se faire vraiment -connaître que vers cinquante ans, et Chavannes, -quoique avide autant qu'un Meissonier de récompenses -officielles, garda son indépendance avec -jalousie, même comme Président d'une grande -Société. Il recevait, le matin, journalistes et élèves, -dans sa petite chambre de garçon, contre l'atelier -de la place Pigalle où il ne travaillait jamais. Il -dissimula sa vraie existence d'homme privé, -il ne se fût pas laissé confondre avec un -Meissonier ou un Carolus Duran, Présidents -aussi de la Société des Beaux-Arts, tout en -sachant, à certaines heures, porter croix et -rubans sur une poitrine bombée de maréchal de -France, et recevoir des hommages dans les banquets -nationaux. Mais il ne fut pas de l'Institut!</p> - -<p>Il est peu de tâches plus difficiles à notre époque -que de concilier la politique d'une carrière officielle -et la noblesse d'une vie de grand artiste. Or, -Frédérick Watts fut un grand peintre et un «officiel», -un grand gentleman (comme un homme -d'État au temps de la reine Victoria), et un reclus.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Son exposition posthume à <span lang="en" xml:lang="en">Burlington House</span> -formait, quoique incomplète, un vaste musée. En -<span class="pagenum">-50-</span>y pénétrant, on était saisi de remords et comme -d'une honte d'avoir si longtemps vécu, presque -sans le connaître, si proche de ce superbe vieillard -qui, en plein Londres moderne, avait été un -Titien, un Tintoret et un Chateaubriand à la fois!</p> - -<p>Il fut un poète et un érudit, non pas invisible -ainsi que Gustave Moreau, mais mêlé au -monde, comme l'auteur des <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>; -et il portraitura les «beautés à la mode», -les illustrations de la littérature, de la science et -de la politique, par devoir d'<i>historien</i>, en ami, en -grand seigneur chez lequel passe toute personne -qui porte un nom, ou possède une valeur. Ayant -eu le bonheur de réaliser ses désirs, il léguait à -la Nation—tant pour la <i lang="en" xml:lang="en">National Portrait Gallery</i> -que pour la «Tate» (musée du Luxembourg -britannique)—plusieurs centaines de ses -ouvrages, qui n'iraient jamais chez le commissaire-priseur. -Il dictait le jugement de la postérité -et choisissait sa place à côté de Turner.</p> - -<p>Aujourd'hui, l'on visite, dans la <span lang="en" xml:lang="en">Tate Gallery</span>, -une salle Turner, tendue d'une soie rouge, semblable -à celle que le paysagiste choisit pour sa -propre demeure, comme fond à ses tableaux. -L'Angleterre, reconnaissante, reconstitua le cadre -original de ces poèmes peints, les plus belles -pages de son <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle; la même piété patriotique -a réservé des galeries pour l'œuvre du portraitiste -<i>national</i>, que fut Watts, et pour ses compositions. -<span class="pagenum">-51-</span>Il n'en est pas une qui ne vaudrait un -sérieux commentaire. Esprit d'une rare supériorité, -Watts avait fait le tour des philosophies, -des religions, compris les mythes de l'humanité.</p> - -<p>«L'art de Watts se tient au-dessus des conditions -physiques», a-t-on écrit; «il remonte aux -origines de l'humanité, à ses mythes, et fait revivre -les plus anciennes traditions.» Nous ne -pourrions donner qu'une trop vague notion d'un -cycle philosophique qui se développe d'un bout -à l'autre, avec une rigueur absolue, car les illustrations -seules pourraient le faire comprendre.</p> - -<p>La mort a surtout préoccupé Watts; elle rôde -à travers son œuvre. Watts la figure comme une -amie bienfaisante et secourable à qui le soldat, le -prince, le mendiant rendent un égal et fraternel -hommage. «La maladie repose sa tête sur les -genoux hospitaliers de l'endormeuse; l'enfant -joue ingénûment avec son linceul». «Dans la <i>Cour -de la Mort</i>, un nouveau-né sommeille contre le sein -de la macabre majesté; le silence et le mystère -gardent le seuil de son palais.»</p> - -<p>Dans l'<i>Amour et la Vie</i>, une mince jeune femme, -aux lignes exquises, est l'emblème de la fragilité -humaine, de sa faiblesse et de sa force à la fois. -«L'humanité monte la rude pente de l'animalité -à la spiritualité.»</p> - -<p>La plupart de ces allégories sont chargées de -<span class="pagenum">-52-</span>symboles qui m'échappent parfois. Watts, moraliste -et idéologue, avait le désir d'enseigner, -comme nous le verrons.</p> - -<p>Je ne tenterai pas ici d'étudier le philosophe; -quant au peintre, quelque style dont il ait cru -ou voulu se rapprocher,—antiquité, moyen âge—il -conserve sa manière propre et très moderne. -Appelons le un post-raphaélite. Il marcha seul, -à côté des pré-raphaélites, demeurant un isolé -comme tous les grands créateurs. Si sa pensée -plana sur des cimes d'où nous sommes exclus, il -fut d'ailleurs un réaliste. A côté de sa fameuse -«Espérance», les yeux bandés, accroupie sur le -globe terrestre, et qui pince la dernière corde de -sa harpe, vous verrez, du Watts réaliste, certain -attelage de brasseur, un fardier, des chevaux -fumants dans une rue de Londres, sous la conduite -d'un gars aux vêtements de cuir, et qui -font de loin penser à Gustave Courbet. L'harmonie -bleu-turquoise de l'<i>Espérance</i>, tableau trop -littéraire, et la peinture robuste des <i>Fardiers</i>, les -rouges, les oranges de ce splendide morceau sont -deux aspects d'un art presque trop riche et dont -se méfient les apôtres de «l'art circonscrit».</p> - -<p>Watts est aussi grand dans un morceau de -nature morte que dans ses fresques du Hall de -<span lang="en" xml:lang="en">Lincoln Inn's Field</span>, au Temple. Lors de son -exposition posthume à <span lang="en" xml:lang="en">Burlington House</span> (<span lang="en" xml:lang="en">Royal -Academy</span>), <i>Fata Morgana</i>, <i>Paolo et Francesca</i>, <i>Le -<span class="pagenum">-53-</span>Jugement</i>, <i>Prométhée</i>, <i>Orphée et Eurydice</i>, <i>Endymion</i>, -<i>la Mort couronnant l'Innocence</i>, centaines -de sujets didactiques, philosophiques, voisinaient -avec des portraits majestueux (tels que le Tennyson), -ou familiers; documents sans pareils sur la -société anglaise au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Dans une étoffe, -des accessoires, une fleur, Watts a des délicatesses -inattendues, des raffinements aussi rares -que ceux de Whistler. Dans le portrait de Lady -Margarett Beaumont et de sa fille, qui date de -1859, une certaine robe gris-lilas, est d'une -«matière» de pétale d'iris, où Alfred Stevens<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> -excella.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Alfred Stevens, le Flamand; ne pas confondre avec l'Anglais -du même nom, peintre et sculpteur, très grand artiste complètement -ignoré en France, et contemporain de Frédérick Watts.</p> -</div> -<p>Je ne connais point d'esquisses, par Watts; -toutes ses toiles sont <i>achevées</i>, menées jusqu'au -bout, en une maîtrise tranquille, qui déconcerte -quelque peu et dérange nos habitudes.</p> - -<p>Watts ne rencontra pas les obstacles que tant -de jeunes artistes ont souvent à surmonter. Ses -dispositions furent favorisées par un père et un -grand-père clairvoyants. Élève des <i>Écoles de l'<span lang="en" xml:lang="en">Academy</span></i> -dès dix-huit ans, puis du sculpteur Behnes, -il débuta par un coup de maître. Comme perfection -technique, il ne dépassa jamais l'étonnant -<i>Héron blessé</i>, une toile qui peut être mise à côté -de n'importe quel chef-d'œuvre hollandais, et -<span class="pagenum">-54-</span>supérieure à Fyt. Après un premier concours -pour la décoration du Parlement, en 1843, il -passa quatre années à Florence, chez Lord Holland, -ministre britannique près la cour du grand-duc -de Toscane. Là, et dans ses voyages à travers -l'Italie, il acquit, comme sir Joshuah Reynolds, -toutes les connaissances que comportait encore, -dans ce temps-là, le métier de peindre. Lord -Holland était un esprit éclairé, un grand seigneur -fastueux, le propriétaire de ce château et de ce -parc de <span lang="en" xml:lang="en">Holland House</span>, qui sont comme un -comté dans l'intérieur de Londres—alors le -rendez-vous de la société, des littérateurs et des -artistes, comme des diplomates et des princes.</p> - -<p>Le jeune Watts fut, à la légation d'Angleterre -à Florence, plutôt un secrétaire d'ambassade qu'un -élève peintre en tournée d'études.</p> - -<p>Malgré les charmes de l'Italie, qui retiennent -parfois les Anglais pour toujours, Watts retourna -à Londres, concourut encore pour un panneau à -la Chambre des Lords, il fut victorieux. Ce panneau -représente Saint-Georges et le dragon. A -partir de 1848, ce fut une succession vertigineuse -de tableaux de chevalet et de portraits, dont chacun -a une particularité d'exécution ou de conception: -paysages symboliques, tels que le <i>Retour de -la Colombe</i> après le déluge; quelques toiles d'intimité -à la Fantin, dont certaine femme assise sur -un canapé. La <i>Femme au canapé</i> appartient encore -<span class="pagenum">-55-</span>à la période des savants glacis et des «jus» à -la Delacroix. L'œuvre de Fantin et de Whistler, -que je venais de voir d'ensemble quand fut -exposée celle de Watts, semble chiche, à côté d'une -telle abondance, de cette effarante prodigalité; -il est probable que l'une quelconque des toiles -(non symboliques) de Watts serait fameuse -parmi celles de nos petits maîtres préférés. Mais -pour lui, elles n'étaient rien.</p> - -<p>Nous passâmes près de Watts, un peu comme -le touriste devant un palais dont il croit que la -porte ne s'ouvre pas au public. C'était le temps -des écoles qui durèrent trois ans, des auteurs <i>d'un -livre</i>, des hommes qui s'emprisonnèrent dans un -système, par crainte d'être appelés «versatiles». -Watts se renouvelait, parce qu'il avait toujours -plus à donner, puisant aux sources que lui -offraient l'histoire et la grande culture classique. -Il fut à la plupart de ses confrères peintres ce -qu'est un Balzac à un Jules Renard, un Shakespeare -à un Alexandre Dumas.</p> - -<p>De rester auprès de votre poêle, ne veut point -dire que vous soyez Descartes.</p> - -<p>Watts se nourrissait «des anciens et des habiles -modernes», comme écrit La Bruyère; «on -les presse, on en tire le plus que l'on peut, -on en renfle ses ouvrages, et quand, enfin, l'on -est auteur et que l'on croit marcher tout seul, -on s'élève contre eux, on les maltraite, comme -<span class="pagenum">-56-</span>ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont -sucé, qui battent leur nourrice.»</p> - -<p>Mais Watts ne maltraita point les siennes. Il -s'était «nourri des anciens et des habiles -modernes», comme on pouvait l'être au siècle de -La Bruyère, quand «l'honnête homme» avait sa -place réservée pour cultiver ses talents et son -esprit à l'ombre des portiques, dans un beau -parc dont il avait la jouissance, sinon la -propriété, et où il se croyait établi pour toujours.</p> - -<p>Frédérick Watts était comme locataire à vie de -la famille Holland. Le vieux lord décédé, Watts -habita une maison de Kensington, toute proche -du château, qui est, lui aussi, une anomalie dans -la Londres moderne.</p> - -<p>Je n'oublierai jamais les deux heures que je -goûtai, vers 1880, chez le vénérable vieillard. Sa -maison de Holland Park n'était qu'ateliers et -galeries. Dès l'entrée, on se sentait apaisé, dans -la «sérénité de l'art pur». C'étaient des salons -pleins de précieux objets où deux dames qui -adoucirent sa fin, <i>glissant</i> comme des ombres, -allaient et venaient, occupées à garnir de fleurs -des vases et des coupes. Du jardin, dans le goût -archaïque anglais, filtrait la lumière d'une belle -journée de juin; on apercevait, au travers des -petits carreaux aux losanges de plomb, le cavalier -héroïque, <i>l'Énergie physique</i>, dû au ciseau de -<span class="pagenum">-57-</span>Watts, et dressé au milieu des allées de sable -rouge; la mémoire pleine d'un passé illustre, -l'artiste me raconta des anecdotes sur des Français -de naguère, sur la société du duc d'Orléans; -puis, apprenant que j'étais peintre, il porta des -jugements inattendus sur nos confrères, car il -était aussi renseigné sur ceux-ci que sur les -Vénitiens du <small>XVI</small><sup>e</sup>. Le maître me «raconta» les -portraits dont il était entouré, et une certaine -toile, déjà ancienne, une femme dans une robe -florentine à crevés de satin, soutachée de perles, -dont il repeignait le fond.</p> - -<p>Watts n'avait vu que les beaux aspects de la -vie, évolué qu'en les milieux les plus polis, fréquentant -de hautes intelligences dignes de la sienne.</p> - -<p>Une telle existence ne vaut-elle pas la peine -d'être vécue?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Mais n'est-il pas trop tard pour parler de -Watts, que je voudrais faire aimer et mieux connaître? -Je crains de suggérer à des Français la -sorte d'opinion qu'ils se firent d'un Théodore -Chassériau, d'un «homme distingué», d'un -dandy; ou qu'un «avant-garde» ne me réponde, -comme me l'écrivait quelqu'un de «distingué» -en sortant de la Tate Gallery: «Les Anglais ont, -comme les Belges, leur musée Wirtz…»?</p> - -<p>Watts, non moins que Chassériau, fut «un -<span class="pagenum">-58-</span>homme distingué», horrible insulte! Mais, avec -son pinceau, il fut le très puissant créateur d'un -vaste cycle où les Dieux, les Héros, fraternisent -avec les personnages du siècle dernier. Si je n'ose -le comparer à Delacroix, c'est que je suis moi-même, -avant tout, sensible à cette qualité inanalysable -de «peinture» sensuelle, que possédait -Delacroix, comme Rubens, comme Fragonard, -comme Manet et Renoir—qualité qu'on «palpe» -parfois chez Watts, mais qu'il perd quand il -devient trop «cérébral».</p> - -<p>Mais quel que soit son moyen d'expression, on -ne résiste pas à l'admiration qu'inspire la magnitude -de sa pensée. Chesterton nous le présente -ainsi: «Voici un homme dont la dépréciation -de soi-même est intérieure et essentielle, dont -la vie est d'un moine, le caractère d'un enfant, -et il a au fond de son âme un si inconscient et -colossal sens de sa grandeur, qu'il peint comme -si son œuvre devait avoir plus de durée que la -Croix dans la Cité Éternelle. Adolescent, il s'attendait -à peine aux applaudissements du public; -comme vieillard, il s'étonne encore de ses -succès; mais dans son adolescence anonyme, -comme dans sa silencieuse vieillesse, il peint -comme un qui, du haut d'une tour, abaisserait -ses regards, à travers la perspective des siècles, -sur des temples fantastiques et d'inconcevables -républiques.</p> - -<p><span class="pagenum">-59-</span>»L'esthétique et la morale d'un Watts ne sont -pas, comme chez la plupart de ceux nés artistes, -des sujets à somptueux discours, à développements -pour conférences et dont il y aura des -profits personnels à tirer; mais une règle de -vie, comme de se lever de bonne heure, d'être -consciencieux, c'est-à-dire: ou bien un principe, -ou rien du tout.»</p> - -<p>Aussi bien, comme Chesterton le fait remarquer, -la <i>morale</i>, l'évangélisation, dirions-nous, un -besoin si caractéristique de la vertueuse époque -victorienne, ce grand portraitiste ne s'en peut pas -départir, Watts la tient pour son principal devoir, -sans pour cela cesser d'être peintre; sa morale -s'incorpore à son œuvre de peintre. Son individualité -n'en est jamais offusquée, quoique Watts -rentre toujours, de parti pris, dans l'<i>Universel</i>, -et refuse de regarder l'univers du point de vue -de l'individu—ce qui, d'autre part, donne à un -artiste plus d'acuité, de <i>personnalité</i>—et c'est là -un des traits essentiels d'un homme comme Frédérick -Watts et, à la fois, de son époque. Nous -le présentons au lecteur français, autant comme -un document historique, que comme un peintre. -Il étonnera, par la multiplicité de son entreprise -humanitaire, les jeunes gens de notre aujourd'hui, -tout dévoués aux «essais», volontiers -spécialistes, qui se renferment dans un étroit -cercle d'expériences et se plaisent à l'ésotérisme, -<span class="pagenum">-60-</span>cherchent à n'être point compris du <span lang="la" xml:lang="la">vulgus</span>. -Watts n'a pas non plus composé des tableaux -dont le symbole fût toujours clair; néanmoins, il -prétend instruire, il peint pour que ses toiles -soient vues par des illettrés, aussi bien que -par des «intellectuels», il tient à l'opinion du -peuple et lui lègue son œuvre didactique.</p> - -<p>«<i>Il insiste sur les symboles universels, écarte ceux -qui seraient locaux, ou temporaires, même si le lieu -est tout un continent, et la durée une série de siècles…</i>»</p> - -<p>Il lui eût été facile et d'un plus sûr effet—a-t-il -souvent répété—de rendre plus intelligible -le sens d'un de ses tableaux, en y introduisant -quelque image, quelque trait populaire et d'actualité; -mais il ne daigne, car malgré son désir -de clarté, son instinct le mène plus loin. Nous -ne voyons pas de crucifix pendu au-dessus de -la tête de l'<i>Heureux guerrier</i>, ni de couronne -impériale, ni d'accessoires héraldiques, symboliques, -dans le <i>Mammon</i>; ni une <i>machinerie théologique</i>, -dans la <i>Cour de la Mort</i>. (Chesterton).</p> - -<p>Ces adjuvants qui tenteraient sa main, Watts -les repoussa parce qu'ils lutteraient avec sa stupéfiante -ambition de peindre pour tous les peuples, -pour tous les siècles!</p> - -<p>Et ici, me posera-t-on la question: vous disiez -tout à l'heure que Watts avait vécu comme un -moine; or, vous l'avez montré comme un homme -du monde, presque un Chateaubriand, et maintenant -<span class="pagenum">-61-</span>selon vous cet ambitieux peint pour les -siècles!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Eh! bien, oui: un artiste a pu nous offrir ce -paradoxe vivant, dans la société qui disparaît et -dont la tête de Mr. Balfour évoque le souvenir. -Mais il y aurait trop à dire pour rendre ce cas -tout à fait clair, et il faudrait aborder des questions -presque de l'ordre religieux. «Watts réalise -le grand paradoxe de l'Évangile: «Il est humble, -mais prétend hériter la Terre». «L'universalisme -prêché par Watts et les autres génies de -l'époque victorienne était, on le conçoit, sujet à -certaines spécialisations, qu'il n'est point nécessaire -d'appeler «limitations». Comme Matthew -Arnold, le dernier et le plus sceptique d'entre -ceux qui exprimèrent leur idée fondamentale -dans la forme la plus désintéressée et philosophique, -ces hommes soutenaient «que la règle -morale constitue les trois quarts de la vie». La -seule idée qu'il puisse exister quelque chose de -plus important que la morale, leur eût paru -sacrilège, ce en quoi ils avaient raison, quoiqu'ils -fussent partiaux, ou partisans; ils n'observaient -point le maintien de l'«universalité», dans leur -critique… Nous ne reprochons pas à Watts cette -attitude comme une faute, car il met une borne à -un point défini, à la façon des anarchistes eux-mêmes; -<span class="pagenum">-62-</span>il est dogmatique, comme le sont tous -hommes raisonnables.» (Chesterton).</p> - -<p>Il nous a bien fallu toucher quelques mots sur -l'«Universalisme» (comme disent les Anglais) de -Watts, parce que c'est là une des particularités -dominantes des esprits de sa race, et de son temps -même. Herbert Spencer ne s'est-il pas dévoué à -une entreprise aussi gigantesque que celle de -Dante, à «un inventaire, ou un plan de rien moins -que l'univers», allant jusqu'à mettre à leur -place, «et scientifiquement», la foi brûlante des -martyrs, comme les plus abruptes nouveautés du -monde moderne? Nous sommes ébahis et un peu -épouvantés par ces individus, si différents de nous -et qui, comme Gladstone, «abattaient des forêts, -par manière d'exercice récréatif, ou Stuart Mill, -qui, dans son enfance, avait déjà lu la presque -entière littérature de toutes les langues». Et -Chesterton explique l'indépendance de Watts, son -détachement, au-dessus de la mêlée, par la magnifique -solitude dans le travail, dont ses illustres -contemporains lui donnaient l'exemple.</p> - -<p>Combien nous aimons, dans la vie de Watts, -le mélange d'une délicate sensibilité, d'une modestie -quant à sa <i>personne</i>, et la hauteur du but -qu'il poursuit! Quelle leçon, pour nous, qui exhibons -avec orgueil le moindre croquis, la page la -plus bâclée, que nous signons comme un manifeste -historique!</p> - -<p><span class="pagenum">-63-</span>Notre éloignement, notre mépris dirais-je, pour -l'allégorie et le symbole en peinture, sont dus à -la médiocrité, sinon à la niaiserie des artistes qui, -au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, ont pratiqué ce genre. Un esprit -distingué, comme Gustave Moreau, nous rebute -autant que de moindres nous apprêtent à rire. -Chesterton écrit fort justement que la plus valable -objection à l'allégorie se fonde sur ceci: que -l'allégorie implique «l'imitation d'un art par un -autre» et sur notre foi en la perfection, l'infaillibilité -du verbe. Elle serait une sorte de pléonasme, -comme un mot composé dans lequel l'un -des éléments figure deux fois. «Le mot <i>allégorie</i> -est lui-même une allégorie.»</p> - -<p>Or ce jugement, tout arbitraire, ne saurait -toucher Watts qui, quoi qu'on ait dit, est moins -littéraire qu'humain, et dont les tableaux nous -invitent plutôt à penser sur un thème, mais qui -suffisent d'abord à nous émouvoir plastiquement. -Ne prenons pas <i lang="en" xml:lang="en">The Dweller in the innermost</i>,—traduirais-je -<i>La Vie intérieure</i>?—ni <i>l'Orphée et -Eurydice</i>, mais <i lang="en" xml:lang="en">Hope</i> (l'Espérance), dont la reproduction -est si connue. Je voudrais citer toute la -page où Chesterton se demande ce que le spectateur -déchiffrerait en cette figure mélancolique -d'une si belle arabesque…</p> - -<p>Sa première pensée serait que le titre est -<i>Désespérance</i>; sa seconde: qu'il y a erreur dans -le catalogue; la troisième: que le peintre était -<span class="pagenum">-64-</span>fou. Mais s'il se dégageait de sa prime inquiétude -et qu'il fixât attentivement cet étrange -tableau crépusculaire, il se développerait petit à -petit en lui, une indéfinissable, mais puissante -sensation; et alors, que <i>verrait-il</i>? quelque chose -pour quoi il ne possède point de vocable, quelque -chose de trop vaste pour qu'aucun œil ne l'ait -perçu, de trop secret pour qu'aucune religion ait -pu l'exprimer, même comme une doctrine ésotérique. -Debout, devant cette toile, le spectateur se -trouve tête à tête avec une grande vérité; il -s'avise qu'en nous, quelque chose est sur le point -de s'évanouir, mais ne disparaît jamais; une foi -à laquelle il semble toujours que nous disions -adieu, et qui néanmoins s'attarde indéfiniment, -une corde toujours tendue à se rompre, mais qui -pourtant ne se brisera jamais; et qu'en nous, ce -qu'il y a de plus délicat, de plus fragile, de plus -mystérieux, est en vérité au fond de nous-mêmes -l'indestructible. Il connaît un grand fait moral: -à savoir qu'il n'y a jamais eu un âge de Foi, -d'assurance totale. La Foi a toujours le dessous; -elle est battue, mais elle survit à tous ses conquérants. -Le désespérant bavardage moderne sur -les siècles d'obscurantisme et les autels chancelants, -la fin des dieux et des anges: tout ce -verbiage est vieux comme le monde; des lamentations -sur les progrès de l'agnosticisme, il y a -des traces dans les sermons des moines des âges -<span class="pagenum">-65-</span>de ténèbre; on trouverait dans l'Iliade les malédictions -adressées à la jeunesse impie. La Foi -n'abandonne jamais les mortels, et cependant, -avec une audacieuse diplomatie, menace de les -quitter, et elle est demeurée chez tous les rois, -toutes les foules, les a régis sous des airs d'un -pèlerin qui passe. Elle a réchauffé, éclairé l'humanité, -depuis le premier jour du jardin d'Eden, -avec des rayons éternels, mais ceux d'un incessant -coucher du soleil. Dans ce tableau de -mystère, la malice (de la foi) se trahit presque. -Personne ne peut donner un titre exact à cette -toile; mais Watts, l'auteur, l'appela l'<i>Espérance</i>. -Et il est remarquable que ce titre ne soit point, -comme le pensent ceux qui l'estiment <i>littéraire</i>, la -réalité sous le symbole, mais un autre symbole -pour la même vérité, ou plus exactement, une -autre image qui illustre un autre aspect de cette -même vérité si complexe. (Je traduis à peu près.)</p> - -<p>Deux hommes ont senti, sous le mot <i lang="en" xml:lang="en">Hope</i>, -quelque chose de violent et d'invisible. Le spectateur -a prononcé ce mot; et l'artiste a peint un -tableau en bleu et vert. Ce tableau est insuffisant; -le terme est faible: néanmoins entre l'un et -l'autre, comme deux anges qui calculeraient une -distance, ils situent un mystère, et l'un de ceux -que, des centaines de siècles, l'homme a tâché -de percer, et qui lui échappent encore.</p> - -<p>«Le titre n'est donc pas tant la matière, la -<span class="pagenum">-66-</span>substance d'une des œuvres de Watts, qu'une épigramme -dont cette peinture est le prétexte. C'est une -tentative pour suggérer, en s'emparant de l'instrument -d'un autre métier, l'intention qu'a eu le -peintre en employant ses pinceaux. Watts appelle -son œuvre «Espérance», et c'est peut-être le -meilleur titre, puisqu'il nous remémore ce fait, -trop oublié, que Foi, Espérance, Charité, les trois -vertus théologales des Chrétiens, sont aussi les -plus <i>gaies</i>. Le paganisme n'est point gai, mais -plutôt tristement noble; l'esprit de Watts, en -général mélancolique et noble aussi, se rapproche -ici du mysticisme à proprement parler, de celui -qui est gonflé de secrète passion et de réconfortante -foi, tel Fra Angelico, ou Blake. Mais quoique -Watts appelle cette formidable chose l'<i>Espérance</i>, il -vous est loisible de l'appeler Foi, Vitalité, Volonté -de Vivre, Religion de demain matin, Immortalité -de l'Homme, Amour de Soi-même, ou -Vanité: la clef du mystère qu'est l'homme -survivant à tout et qu'il n'y ait pas sur terre de -<i>pessimiste</i>… «S'il existait quelque part un homme -qui eût perdu toute <i>espérance</i>, son visage nous -frapperait dans une cohue, comme un coup -violent; qu'il se pende, celui-là, ou devienne -premier ministre, peu importe; cet homme-là -est un mort.»</p> - -<p>Je n'ai pas résisté à la tentation d'évoquer ces -lignes de G. K. Chesterton, quoique le plus -<span class="pagenum">-67-</span>brillant morceau de littérature n'ait rien à voir -avec un tableau, et surtout avec un chef-d'œuvre; -mais j'aperçois là, en noir sur blanc, la pensée de -la sereine Albion de mon enfance, celle de -Mr. Balfour, celle des héros que Watts a portraiturés: -Carlyle, Manning, Leslie Stephen, Matthew -Arnold, Stuart Mill, Robert Browning, Tennyson, -Meredith, Lytton, William Morris, D. G. Rossetti, -les mélancoliques et les gais, les croyants et les -athées, les grands hommes de Victoria, reine de -Grande-Bretagne, impératrice des Indes.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J'aimerais de m'étendre davantage sur l'exceptionnel -portraitiste Frédérick Watts, plutôt que sur -le peintre de sujets. Après tout, il est à peu près -oiseux de discuter si sa morale, si son enseignement -par l'art plastique, sont les traits qui -l'honorent le plus. Quelle est la parenté qui unit -la morale et l'esthétique, y en a-t-il une, entre -elles? Questions qui laisseraient bien froids la -plupart des lecteurs français, en 1919—peut-être -à tort—et quoiqu'on puisse prévoir un retour -prochain aux spéculations de cet ordre. Mais est-ce -ici le lieu d'indiquer les deux buts vers lesquels -semble s'orienter une ardente jeunesse? Est-ce -ici qu'il convient d'indiquer les deux buts si -éloignés en apparence, et peut-être bien voisins, -vers quoi semblent se diriger nos jeunes artistes? -<span class="pagenum">-68-</span>Néanmoins, Watts fut le contraire d'un portraitiste -littéral. S'il n'a pas <i>déformé</i> le visage humain, -il en a extrait l'élément spirituel; en tant que -dessinateur et peintre, il est le continuateur des -maîtres, mais il y a quelque chose de tout à fait -neuf dans sa conception du portrait.</p> - -<p>«Ses modèles n'étaient point toujours satisfaits -de son interprétation. Comme il me l'a dit, lui-même, -quand Carlyle vit son image sur la toile -qu'achevait Watts, l'historien s'écria: «Vous -avez fait de moi un laboureur fou». Les amis de -William Morris, dont la beauté était célèbre—il -ressemblait à un Zeus—ne la retrouvèrent pas -dans ce visage que Watts avait fait émerger, -violent, sanguin, les yeux injectés, d'un fond -vert profond, où quelque feuillage métallique -accroche la lumière.» Chaque portrait de Watts -est, non pas une recherche nouvelle et voulue (car -ils sont tous différents les uns les autres, comme -présentation), mais, chaque fois que le modèle -pose devant le maître, celui-ci semble voir en -même temps que l'homme ou la femme qu'il a -assis sur la plate-forme, l'œuvre, l'existence, le -présent et le passé de ces personnes; et s'oubliant -lui-même, saisi d'un respect religieux pour la -créature humaine qu'il recrée et immortalise avec -ses pinceaux, il les revêt d'un caractère de -noblesse, les pare tels qu'il veut que la postérité -les imagine.</p> - -<p><span class="pagenum">-69-</span>Cette conception héroïque du portrait ne date -pas des débuts de sa carrière; quant à nous, -nous préférons certaines toiles familières que -nous avons citées; mais parmi les centaines dont -s'honore la <i lang="en" xml:lang="en">National Portrait Gallery</i> de Londres, -ceux surtout des quarante dernières années, il -en est peu qui ne décèlent un souci d'épurer les -visages de toute trivialité, d'insister précisément -sur ce qu'aujourd'hui nous appelons les traits -caractéristiques, disons: la grimace, la caricature.</p> - -<p>Watts—écrit Chesterton, comme nous l'avons -écrit d'Ingres—s'agenouille devant son modèle, -officie; mais tandis que Ingres fait une oraison à -la nature, à la chair, au corps, Watts s'incline -devant l'esprit, le génie, devant le héros.</p> - -<p>Mais le hasard fit que la plupart de ses -«<span lang="en" xml:lang="en">sitters</span>» fussent dignes d'être ainsi traités. -Eût-il été un mauvais peintre, il nous importerait -peu qu'il ait mis un symbole dans sa nature-morte -du <i>Héron mort</i>, ou dans le masque d'une -actrice. Mais il était, répétons-le, avant tout, un -peintre.</p> - -<p>Frédérick Watts, chargé d'ans, ressemblait à un -Tintoret, sous sa calotte de doge, quand il me -reçut dans sa maison, à <span lang="en" xml:lang="en">Holland House</span>, avec ce -sourire d'adolescent et cette grâce aisée qui plaisent -tant en Mr. Balfour. Disons-nous bien que -nul ne verra plus jamais sur un visage de -<span class="pagenum">-70-</span>vieillard moribond, ce reflet si doux d'une longue -vie, pourtant agitée par les passions, remplie par -un labeur acharné et une intense production. -L'âge n'éteint pas cette lueur, qui nimbait le front -du grand artiste; il s'en alla, convaincu qu'il -avait travaillé pour le bien de son pays, qu'il -avait éduqué ses concitoyens; il avait accompli de -son mieux une tâche morale, moralisatrice, et -cela il l'avait pu faire, parce qu'il occupait sa -place normale dans la société. Cette place ne lui -avait point été contestée à toutes les heures du -jour, comme l'est à chacun de nous la moindre -langue de terre que nous occupons ici-bas, ou la -plus modeste supériorité.</p> - -<p>Mr Balfour, Frédérick Watts: visages de paix, -de sérénité, de candeur, figures dont la guerre a -brisé le moule! Il ne sera donc plus permis aux -«intellectuels» de vieillir sans se courber et sans -rides, avec ce teint vermeil que nos devanciers -avaient parfois comme les ruraux, qui évitèrent -la Ville?</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-71-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">LES DAMES DE LA GRANDE-RUE<br /> -(<span class="sc">Berthe Morisot</span>)</h2> - - -<p class="right"><i>Pour Madame Rouart,<br /> -née Julie Manet.</i></p> - -<p>Une porte s'ouvre sur le vestibule. Des joues -rondes et roses de petite fille, un tablier blanc à -pois: c'est vous, Julie, l'enfant chérie; Julie! -Votre maman vient de vous faire poser, vous -courez vers vos jeux. Treillages bleus sur le mur, -arbustes: un jardinet dans Paris. Des cerises sur -la crédence de la salle à manger, des fruits dans -une coupe de cristal. Une bonne, les cheveux un -peu en désordre, blonde, et point laide, coud -près de la véranda… Mais vous connaissez mieux -que moi l'œuvre de madame votre mère, et vous -grandîtes dans ce décor parisien, entre l'avenue -Victor-Hugo et l'avenue du Bois, qui avait à peine -cessé d'être l'avenue de l'«Impératrice», quand -vos parents construisirent leur hôtel, rue de -Villejust.</p> - -<p>Depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place où -<span class="pagenum">-72-</span>s'élève aujourd'hui un monstrueux monument de -bronze, rocher de Guernesey et un poète dessus, -vous souvient-il de ces vieilles masures, ateliers -d'artistes, de carrossiers; des hangars du garde-meuble -Bedel, du côté impair de l'avenue d'Eylau, -(alors celui du terre-plein auquel on accédait par -des marches, et qui était au niveau du quartier -des Bassins). Du côté pair, le vôtre, des jardins -et des parcs: des villas et des maisons de famille. -C'était, pour madame votre mère, encore un peu -du vieux Passy.</p> - -<p>Plus loin, à partir de l'église Saint-Honoré, -entre l'avenue d'Eylau (aujourd'hui Victor-Hugo) -et la rue de la Pompe, un vaste terrain en contre-bas, -et non bâti, fut longtemps le domaine d'une -tribu de vagabonds; il y avait là des <i>montagnes -russes</i>, une sorte de <span lang="en" xml:lang="en">Magic City</span> très primitive; un -singulier personnage y vivait dans sa cabane, -un Levantin, disait-on, et qui, vêtu de fourrures, -un bonnet d'astrakan sur sa tête aux longues -mèches sales, faisait traîner par des béliers sa -voiturette, attelage aussi célèbre, au Bois, que ceux -de madame Rattazzi. Ce quartier assez «louche» -était celui des acrobates, des employés de l'Hippodrome, -alors situé entre l'avenue Bugeaud et -l'avenue Malakoff.</p> - -<p>Je passais par là chaque matin en me rendant -d'Auteuil à la classe; je croisais parfois mademoiselle -Morisot, une boîte d'aquarelle et un -<span class="pagenum">-73-</span>«bloc» sous le bras: mademoiselle Morisot dont -me parlait mon institutrice, la bonne mademoiselle -Eugénie Fossard, grande autorité parmi «ces -Dames de Passy». Car «mademoiselle Berthe», -votre mère, en était une alors; elle logeait avec -votre grand'mère et vos tantes dans la rue Guichard, -plein cœur du vieux Passy. Combien elle me -faisait peur, madame votre mère, avec sa mise -«étrange», toujours en noir et blanc, ses yeux -sombres et ardents, son anguleux visage maigre, -pâle, sa parole brève, saccadée, nerveuse, et sa -façon de rire quand je lui demandais à voir ce -qu'elle cachait dans «son bloc»!</p> - -<p>—Avez-vous bien travaillé? me disait-elle,—pour -détourner mes questions.—Mademoiselle -Eugénie est-elle contente? Et ces demoiselles de -la villa Fodor, les avez-vous vues ces temps-ci?</p> - -<p>Les demoiselles Carré, c'étaient d'autres «Dames -de Passy», de la province de Paris; bref de ce -quartier qui n'était ni la ville, ni la banlieue, et -dont encore aujourd'hui les boutiques, en certaines -rues autour de Notre-Dame-de-Grâces, ont -l'aspect, les «articles» même qu'on fabriquait -avant 1870 et l'odeur… l'odeur des ruisseaux que -le baron Haussmann négligeait d'assainir.</p> - -<p>La villa Fodor! La cour, les plates-bandes, la -statue de sa fontaine de zinc, les jardins <i>en -déclive</i> jusqu'à la rue Raynouard et au parc Delessert; -le bassin, le jet d'eau: paysage urbain de -<span class="pagenum">-74-</span>mademoiselle Berthe Morisot, royaume de ces -dames X et Z., chez lesquelles je rencontrai la -grande artiste, alors «une» amateur, «une personne -distinguée! une originale mais <i>très genre</i>!» -disait-on. «Très genre» signifiait «à la mode», -élégante, «qui a du chic».</p> - -<p>Valentine et Marguerite, les amies de votre -maman, furent parmi ses premiers modèles à -lourd chignon blond dans un filet, et soutenu -d'une tringle horizontale dont les deux extrémités -étaient des boules noires; la taille sous les seins, -le corsage tuyauté et ouvert en cœur. Autour du -col, un velours qui pend sur le dos: le «Suivez-moi -jeune homme», «très genre», à la villa -Fodor.</p> - -<p>Il est des objets peints par mademoiselle Morisot -dont elle perpétuera, en les poétisant, la couleur -et la forme: cachepots en faïence de Gien -moderne; dedans, un «caoutchouc» aux grosses -feuilles bêtes; chaises dorées, fauteuils crapauds -capitonnés, à glands; et ces housses blanches -dont l'artiste recouvrait presque toujours des -meubles hideux faits en bois de palissandre.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il y avait donc une Société locale autour de la -villa Fodor, des familles qui ne dépassaient guère -l'extrémité de la grande rue de Passy, ou, si elles -avaient affaire «dans Paris», prenaient le train -<span class="pagenum">-75-</span>de ceinture. Leur existence était circonscrite entre -le Ranelagh, la Muette et le Trocadéro; elles se -visitaient beaucoup, s'invitaient à des goûters où -chaque dame apportait son ouvrage, des gâteaux -de chez Petit et les potins d'une gazette «mondaine» -assez bourgeoise et provinciale, j'imagine, -quoique plusieurs artistes y prissent part, dont -mademoiselle Charlotte, la fille du sculpteur Vital-Dubray, -ensuite madame Albert Besnard. Je me -la rappelle dans la splendeur de ses dix-huit ans, -ses manches retroussées sur des bras de déesse, -modelant un buste de Sémiramis, en présence de -S. M. Le Khédive. Les dames de la villa, les -dames de Passy faisaient cercle dans l'atelier de -la jeune statuaire, où l'on allait répéter <i>La Ciguë</i>, -comédie d'Émile Augier, mise en scène par Got, -un autre voisin, solitaire du hameau Boulainvilliers.</p> - -<p>Berthe Morisot, l'arrière petite-nièce de Fragonard, -n'est-ce pas Madame? a grandi dans les -élégances modestes de ce vieux Passy, entre des -pavillons des <small>XVII</small><sup>e</sup> et <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècles et ces maisons -à un ou deux étages, blanches et couvertes en -tuiles, qu'ont fait tour à tour disparaître les -immeubles qui les remplacent toutes, ou presque, -aujourd'hui. Déjà des cubes de pierre de taille -s'accumulaient près des échafaudages, quand, -certain jour de 1867, mademoiselle Marguerite, -me ramenant par la rue Franklin, du cimetière -<span class="pagenum">-76-</span>où nous avions porté des fleurs, présenta le tout -petit garçon que j'étais à «mademoiselle Berthe», -qui, assise sur un pliant, peignait au pastel en -plein air.</p> - -<p>—Monsieur Manet est là, à la fenêtre de -monsieur X…, dit-elle.</p> - -<p>J'entendais pour la première fois, sans doute, -le nom de votre oncle Édouard. Vous connaissez -son «Exposition universelle de 67», vue du Trocadéro. -Manet devait être en train de faire une -étude pour ce tableau si amusant, avec figures du -second empire, les pantalons rouges des lignards -et, je crois m'en souvenir, des ouvriers maçons. -Le point de vue devait être l'endroit où, aujourd'hui, -tant de voyageurs des tramways de Passy -attendent que la receveuse en bonnet de police -ait aiguillé la voiture sur d'autres rails, quand -finit le trolley. C'étaient alors de vastes jardins, -encore des «pavillons», des «folies» Louis XV -et Louis XVI; des charmilles et des glycines suspendaient -leurs grappes à de bas murs chancelants.</p> - -<p>Je rencontrai bien souvent ensuite mademoiselle -Berthe à la villa Fodor, où je jouais soi-disant, -mais désirais surtout voir votre mère, car -les pinceaux et les couleurs m'attiraient déjà plus -que les parties de volant ou de crocket. Elle fit -devant moi un charmant portrait de mademoiselle -Marguerite, en robe rose pâle; toute la toile -<span class="pagenum">-77-</span>était pâle; Berthe Morisot était déjà elle-même, -supprimait de la nature les ombres et les demi-teintes. -La jeune demoiselle, «plantée comme un -piquet», disait-on, avait l'air, sur son sofa, d'une -poupée Huret; les dames de la Grande-Rue -riaient derrière le dos de l'artiste qui, heureusement, -était «une personne bien charmante», -malgré «les drôles de choses qu'elle peignait -avec tant de nervosité». D'ailleurs elle ne devait -point être si contente que cela de son ouvrage, puisqu'elle -barbouillait et l'effaçait après la séance… -et mademoiselle Marguerite posa des mois durant, -sans que cette esquisse semblât prendre corps. -«On n'a pas idée de ça! mettre dans un portrait -un piano lilas, des rideaux de mousseline, un -caoutchouc au lieu d'un bouquet!»—remarquait -l'une—à quoi la maman, une précieuse, -aimable et minaudant: «Je ne suis pas de votre -avis, chère, tout ce que touche mademoiselle -Berthe, elle lui donne du <i>genre</i>!»…</p> - -<p>Les demoiselles Carré s'habillaient au goût de -Berthe Morisot; il me semble ne revoir dans mes -souvenirs que des jupes claires, des mousselines, -des jaconas à pois, des taffetas légers comme dans -les aquarelles de la grande artiste.</p> - -<p>Il est toute une série d'objets d'ivoire, de -nacre, reliures d'album, coffrets, baguiers, houppes -à poudre de riz, miroirs, petites brosses sur une -table de toilette drapée de blanc sur transparent -<span class="pagenum">-78-</span>rose; des cornets en verre avec des arums dedans, -des psychés en laqué crème dans une chambre -en cretonne à semis pompadour; il est des parfums -de Pivert, pommades aux violettes de -Parme, ou savons au «suc de laitue», que je ne -puis voir, ou sentir, sans penser à la villa Fodor, -aux tableaux de Berthe Morisot.</p> - -<p>Toutes ces choses étaient «genre» et très -nouvelles dans le Passy des dames Carré. Un -nuage de poudre sur la peau, une touche de noir -sous les yeux, n'étaient point jugés «fard» et -mademoiselle Morisot en conseillait l'adjuvant à -ses modèles.</p> - -<p>Ne croyez pas, chère Madame, que je fusse si -monstrueux que d'avoir noté ces détails à l'âge -que j'avais sous l'Empire… la villa Fodor, la rue -Guichard et leurs habitantes ont peu changé de -coutumes et de goûts; longtemps même après, -l'œuvre entière de Berthe Morisot, datée de Passy, -de la rue de Villejust, de Guernesey ou du Mesnil, -reste la même: une, pareille, en dépit de l'influence -que Renoir exerça tardivement sur son -admiratrice. Vos armoires sont pleines encore -d'études légères et délicates, savamment touchées -du bout d'un pinceau qu'elle seule sut tenir -comme un crayon à se faire les cils. Elle touchait -sa toile comme la peau d'un visage, traitait une -meule, un peuplier de banlieue, comme une -bouche, ou une écharpe de tulle.</p> - -<p><span class="pagenum">-79-</span><i>Rue Guichard.</i>—C'est au printemps, peut-être -un «jour de Longchamp», les voitures roulent -dans la Grande-Rue; les fenêtres sont ouvertes; -les jalousies, lamelles mi-closes, au midi sur la -cour, laissent filtrer un rayon rose; au nord, la -fenêtre ouverte sur la rue répand une lumière -froide, que réchauffe le reflet des maisons d'en -face, avec leurs balcons de fer, leurs cinq étages -et leurs toits de zinc, si chers à Gustave Caillebotte. -Un appartement bourgeois, mais dans cet -appartement, une chambre de jeune fille est l'atelier -d'une grande artiste. Des housses, des rideaux -blancs, des porte-feuilles, des chapeaux de paille -«bergeronnette», un sac de gaze verte à prendre -les papillons, une cage avec des perruches, fouillis -d'accessoires fragiles; et point de bric à brac, nul -objet d'art, mais quelques études, au mur tendu -d'un papier gris moiré, pékiné, et, en belle place, -un paysage de Corot, un frotaillis d'argent.</p> - -<p>Je n'en avais point encore vu «des Corot»; -des lèvres minces de mademoiselle Morisot, ce -nom de Corot, pour frapper mon oreille, prononcé -comme par un enfant qui sucerait une -boule de sucre de pomme, sortait d'une bouche -friande.</p> - -<p>—Monsieur Corot vient de me donner cela!</p> - -<p>Mademoiselle Morisot penche la tête, à droite -et à gauche, cligne des yeux, redresse sa taille -prise dans un «canezou» à grelots de soie, -<span class="pagenum">-80-</span>regarde l'esquisse qu'elle a choisie parmi les dernières -études de son maître, et qui doit la ravir, -quoique mademoiselle Morisot garde toujours sa -ravissante expression ennuyée, dégoûtée, sinon un -peu colère.</p> - -<p>Elle n'a rien «de sa main», à me montrer; elle -efface tout ce qu'elle fait, en ce moment; «la -peinture à l'huile est trop difficile!» Ce matin -encore, désespérée, elle a jeté dans l'eau du lac, -au Bois de Boulogne, une étude de cygnes, qu'elle -suivait en barque; voulant me faire un petit -cadeau, elle cherche dans ses cartons quelque -aquarelle. En vain.</p> - -<p>Elle m'offrira donc des <i>langues de chat</i>, spécialité -du pâtissier Petit et des <i>finettes</i> à la pistache, -mais point de peinture: non! elle n'a -«rien de joli!» Ce mot, comme le nom de Corot, -il fallait l'entendre comme mâché, savouré par -elle…</p> - -<p>Mais, vous savez comment, Madame, car elle -vous appela Julie, l'un de tous les plus «jolis» -vocables de la tendresse maternelle; il y avait un -peu en elle d'une Marceline Desbordes Valmore. -Sous sa froideur éloigneuse, elle était tout élan, -amour, passion.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous aimerions savoir quels furent les rapports -des deux rivales, élèves d'Édouard Manet: Berthe -<span class="pagenum">-81-</span>Morisot et Eva Gonzalez. Celle-ci, moins douée, -mais dont on parlait davantage, car elle exposait -au Salon et vivait dans le monde littéraire et -journaliste de Paris. Toutes deux avaient quelque -chose d'espagnol en elles; ou bien était-ce que -Manet les espagnolisât, quand il les faisait poser? -L'une et l'autre dames aux cheveux noirs, aux -yeux noirs, aux fines mules, sont inséparables, -pour nous, ne fût-ce qu'à cause de l'œuvre de -leur maître, où elles figurent si souvent, surtout -madame Morisot, qui fut pour une bonne -part «l'élément Goya», dans les toiles de votre -oncle.</p> - -<p>L'apparition du «Balcon», au Salon des -Champs-Élysées, provoqua combien de discussions -chez ces dames de la villa Fodor! «l'enlaidissement» -de mademoiselle Berthe, que nous trouvons -si belle aujourd'hui, dans sa robe blanche derrière -les barreaux vert-véronèse du «Balcon». Et la -«femme à l'éventail», la «femme au soulier -rose», la «femme au manchon» les cheveux à -la chien sur le front, les yeux profondément -enfoncés dans le bistre!…</p> - -<p>Tandis qu'Eva Gonzalez, bonne copiste, peignait -lourdement comme M. Manet, avant 70, Berthe -Morisot, dès ses débuts, avait conquis sa liberté. -Je croirais qu'elle suggéra peut-être à Claude -Monet et à Sisley, qu'un paysage parisien ou des -environs de Paris, un jardin, un pont de chemin -<span class="pagenum">-82-</span>de fer, des coquelicots dans l'avoine pâle -de Seine-et-Oise, étaient des motifs picturaux -et il semble qu'elle ait parfois prêté ses modèles, -pour les figurines à chapeaux de paille et à jupes -claires, qui remplacent enfin les paysans, les -bûcheronnes, dans le paysage «impressionniste». -Berthe Morisot fut la bonne fée de l'impressionnisme, -qui est un art féminin, comme de faire -des bouquets ou de la «frivolité»!</p> - -<p>Au rebours des personnes de son sexe, qui se -guindent à la facture mâle et ne songent qu'à -faire oublier qu'elles sont femmes, Berthe Morisot -a senti les limites de son art, traitant la peinture -en aquarelliste, en pastelliste, dessinaillant, -«jetant», comme on disait à la villa Fodor, n'appuyant -pas, frôlant la toile ou le papier. Sa maîtrise -garda, jusqu'à la fin de sa vie, la saveur de -la jeunesse, les colorations du premier printemps, -l'odeur du serynga et des lilas blancs sous la -pluie. Déjà parvenue à la maturité du talent, -copie-t-elle un plafond de Boucher, au Louvre? -C'est une transcription qu'elle en fait, un panneau -bleu-rose et blanc, pour décorer son atelier-salon -de la rue de Villejust, qu'elle a voulu non -pas au nord, mais en plein midi, à lambris blancs -Louis XVI; la lumière y est égalisée par des stores -crème; il n'y a pas un coin sombre; les jonquilles, -les tulipes, les pivoines dans des vases, -se détachent sur du clair, avec la transparence -<span class="pagenum">-83-</span>des chairs, le modelé plat, le «ton local» sans -heurts des objets et des visages qui font face à -une fenêtre. Un tel éclairage passe pour «décolorant»; -je ne crois pas qu'avant Berthe Morisot, -aucun artiste ait, de propos délibéré, toujours -peint «quand il n'y a pas d'effet», c'est-à-dire -en supprimant les oppositions d'ombre et de -demi-teinte, et choisissant, pour détacher dessus -une figure, une même «valeur» claire.</p> - -<p>Berthe Morisot a bien plus influencé son beau-frère, -qu'elle ne s'est soumise aux habitudes traditionnelles -d'Édouard Manet.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Quand elle épouse Eugène, et cesse d'être la -«demoiselle de Passy», c'est le paysagiste qui -choisit de passer des étés en Angleterre, à Guernesey; -puis la famille va sur des plages normandes, -à Fécamp, au Tréport. Berthe Morisot -trouve des motifs inédits qu'allait plus tard exploiter -le néo-impressionnisme: la villa modeste, le -chalet en bois découpé de Vuillard, un décor que -nul peintre ne s'était encore avisé de reproduire: -un casino, une tente sur le galet; le poteau indicateur -et le drapeau qu'on lève quand les nageurs -peuvent sans péril se mettre à l'eau; les ajoncs -d'un jardinet maigre, la guérite d'osier. Enfin le -nouveau pittoresque qu'apportent les Parisiens -dans les «trous pas chers», remplace celui que -<span class="pagenum">-84-</span>respectaient, depuis Delacroix, les Alphonse Karr, -les Dumas, les Isabey et tant d'artistes à béret qui, -l'été, se revêtent d'une vareuse de pêcheur et -jouent au loup de mer.</p> - -<p>Plus tard, c'est le château du Mesnil, près Meulan, -d'où l'on découvre cette aimable vallée de -la Seine où Pissarro, Manet, Sisley, et ensuite -Bonnard, ont souvent planté leur chevalet. -Berthe Morisot mène là une vie de famille, toujours -peignant, mais comme une autre femme de -son milieu aurait brodé, fait de la tapisserie ou -des confitures, nullement artiste dans ses usages, -elle l'artiste entre les artistes, loin du bruit, -des expositions, ignorée comme personne. On -n'imagine guère une existence plus conforme aux -traditions domestiques de la bourgeoisie parisienne. -Julie Manet, vous aujourd'hui madame -Rouart, vous les perpétuez, ces coutumes abolies. -Vous qui naquîtes au centre de ce que la dernière -époque française aura produit de plus «neuf» et -de plus «avancé», vous prouvez qu'on peut n'être -point rebelle aux modes et aux excitations du -monde, en restant chez soi, et presque sans rien -y changer. Votre mère avait souci de se garer des -interviews, des indiscrétions de presse, toujours -une inconnue, une dame de Passy dans le Paris -moderne. Et telle je vous trouve, vous madame, -la fille de cette artiste d'«avant-garde», vous -êtes la gardienne de centaines de petits chefs-d'œuvre -<span class="pagenum">-85-</span>que se disputent les spéculateurs, et -pieuse comme ces messieurs Rouart, dont vous -portez le nom, vous fermez votre porte, de peur -que vos trésors ne passent la frontière, comme -nos fruits dont la peinture de Berthe Morisot est -l'un des plus délicats. Nous devons les conserver, -comme les portraits de Perronneau, comme <i>l'Embarquement -pour Cythère</i>, comme nos Fragonard -et nos Saint Aubin.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Trente ans après, vous me recevez dans le salon-atelier -de la rue de Villejust, où je n'étais plus -allé depuis le soir où Mallarmé nous fit la lecture -de ce <i lang="en" xml:lang="en">Ten O'clock</i> qu'il avait traduit et que Whistler -écoutait entouré de sa petite cour de littérateurs, -disciples de Mallarmé, de quelques peintres, dont -Renoir. Whistler me demanda: «Croyez-vous que -la langue soit tout à fait claire pour les peintres?» -Je ne pus pas l'en assurer.</p> - -<p>Qu'importait-il, quoiqu'il se fût fixé à Paris, où -on lui faisait fête, où il avait des élèves, mais où -il était en exil?</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-87-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">DÉCORATION DE LA CATHÉDRALE DE VICH<br /> -<span class="sc">par M. José-Maria Sert</span></h2> - - -<p class="date">1908.</p> - -<p>Si nombreuses que soient les peintures décoratives -dans l'histoire de l'art, et quoique les plus -illustres génies s'y soient essayés, nous sommes -rarement convaincus de leur complète réussite en -tant que parure des édifices. D'abord est-il beaucoup -de monuments auxquels ce mode de décor -ait en vérité ajouté de la richesse et de la beauté—ou -dont nous sentions qu'ils ne pouvaient s'en -passer? Les palais et les églises de l'Italie, par -leurs proportions mêmes et leur allure, s'en -accommodent et s'en honorent. Mais de tant -d'exemples proposés par le passé, quelle théorie, -quelle conclusion faut-il tirer? Plus les dates se -rapprochent de nous, et plus nos hésitations augmentent. -Dans l'école moderne, il nous arrive couramment -de déplorer, plus que d'approuver qu'on -n'ait point laissé la pierre ou le marbre nus, comme -les briques dans la cathédrale de Westminster.</p> - -<p><span class="pagenum">-88-</span>On frémit en comptant les conditions à remplir, -les qualités que doit posséder l'ambitieux qui, -dépassant les limites du cadre doré d'un simple -tableau, pour couvrir des murailles, se hisse jusqu'au -toit et fait appel à notre attention, veut -la retenir du haut en bas d'une salle. L'échec -guette le téméraire qui ne craindra pas de se -mesurer avec les maîtres de la Renaissance et du -dix-huitième siècle français; la redite, le pastiche.</p> - -<p>Quand je dis «peinture décorative», j'entends -celle faisant partie intégrante de l'architecture, -et non pas les toiles de Salon, qui sont des -tableaux de chevalet agrandis, ni les ornements -entrelacés d'arabesques dont l'humanité s'est plu, -depuis l'antiquité la plus lointaine, à embellir -ses temples et ses maisons. Le «tableau agrandi», -comportant un sujet déterminé, représentant des -hommes ou des dieux dans leurs occupations -héroïques ou familières, et nous dominant d'une -frise ou d'une coupole: voilà qui devient odieux, -insupportable, dès que cela n'est pas sublime ou -exquis.</p> - -<p>Peut-être, tout compte fait, nos mœurs -requièrent-elles un style décoratif nouveau, plus -moderne. Whistler le croyait et sa <i>Chambre des -Paons</i> prétendait être une révolution; mais cette -révolution, les Japonais l'avaient faite avant lui. -D'autre part, si le japonisme ou la fleur stylisée -<span class="pagenum">-89-</span>ont amplement pourvu aux besoins de nos appartements, -il arrive encore que l'on construise des -églises, des galeries, des mairies et d'autres bâtiments -publics, pour lesquels l'État entend que -les peintres par lui désignés, continuent la tradition. -Que devront donc imaginer ces malheureux?</p> - -<p>Sans remonter à Ingres, à Delacroix et à Chassériau, -inégaux dans leurs tentatives, mais intéressants -par la qualité même de leur esthétique, -combien citera-t-on de maîtres à ranger parmi les -décorateurs proprement dits? Le charmant et si -original Parisien Baudry, dans quelques parties -du foyer de l'Opéra; Puvis de Chavannes, quand -il consent à oublier le Salon des Champs-Élysées! -Ce poète ne fit guère bon ménage avec le constructeur. -Enfin, nommons MM. Albert Besnard et -Maurice Denis, auxquels peu de chances furent -jusqu'ici données de collaborer avec l'architecte.</p> - -<p>Si les mots «grand effort» n'avaient été tant -galvaudés, je les emploierais à propos de l'œuvre -considérable, mûrement réfléchie, composée, -voulue et en voie d'être achevée, par M. J.-M. Sert -pour la cathédrale de Vich. On ne construit plus -de cathédrales que dans la province de Barcelone!</p> - -<p>Ce jeune homme eut la rare bonne fortune de -se voir offrir l'occasion, improbable de nos jours, -ou, tout au moins, exceptionnelle pour lui, décorateur-né -et catholique érudit, de couvrir de sa -brosse toutes les parois d'une église nue, simple -<span class="pagenum">-90-</span>de lignes, noble d'allure. Nous qui savions ce dont -il est capable, et ce qu'il préparait dans sa singulière -retraite d'étranger, à Paris, de curieux -fréquentant chaque soir les théâtres, ce fut une -joie d'apprendre, l'année dernière, que son projet -était accepté par la commission de ses juges -ecclésiastiques; qu'il allait enfin réaliser, en couleur, -les étonnants projets que son fusain avait -cherchés, ses mille croquis semés en prodigue sur -le plancher et les meubles de l'atelier. Ses amis, -pour s'y faufiler, durent parfois marcher sur des -monceaux de feuillets dont beaucoup sont perdus, -effacés, et qui à eux seuls auraient assuré la -réputation future de M. Sert, s'il les avait plus -tard classés et réunis. Alors on aurait vu ce qu'est -la genèse d'un grand ouvrage de cet ordre.</p> - -<p>M. Sert est, avant tout, presque uniquement -même, préoccupé de l'effet décoratif de la peinture; -il semble à peine admettre que celle-ci ait -d'autre but que de rendre les murs somptueux. -Il n'est pas un amateur passionné de tableaux, et -tant chez les anciens que chez les modernes, son -culte est réservé aux décorateurs. Il a étudié -Tintoret, Véronèse et Tiepolo à Venise, et il en -parle avec une rare éloquence, pour les avoir -analysés, au point de vue du professionnel où ces -maîtres artisans se plaçaient eux-mêmes. Quant à -la valeur purement picturale d'un Manet, d'un -Cézanne, même d'un Chardin ou d'un Velasquez, -<span class="pagenum">-91-</span>je crois qu'il leur préférera une belle étoffe de -Gênes ou de Florence. La couleur, les lignes, les -volumes, les proportions, les mouvements de -l'être humain et des animaux (dont il tire souvent -un parti si curieux), toute la nature se présente -à lui sous l'aspect décoratif et arabesque.</p> - -<p>On se rappelle la salle à manger <i>Les Vendanges</i> -que feu Bing lui avait commandée pour son -pavillon à l'Exposition universelle de 1900. -M. Sert, tout jeune alors, s'était livré sur les -petits panneaux de la pièce à une débauche -d'entrelacs où le nu des gamins vendangeurs se -mêlait à d'énormes grappes de raisins, à des -feuilles contournées, le tout en camaïeu gris et -or. Depuis, on sut qu'il avait de magnifiques -esquisses, qu'il cherchait des demeures à revêtir -de ses brillantes compositions, mais il ne voulait -rien montrer, et l'on avait fini par douter qu'il -développât ses merveilleux dons.</p> - -<p>La première fois qu'il m'entretint de ses rêves, -de «sa Cathédrale», j'avoue que je demeurai -ébahi, et, le confesserai-je? un peu sceptique. -Accoutumé à l'entendre faire des théories, si au-dessus -des préoccupations actuelles, je tremblais -de crainte qu'il ne devînt une manière de Chenavard, -un causeur, un esthéticien trop difficile -pour lui-même, dégoûté avant presque de commencer, -voyant la Beauté partout en idéaliste, loin -de la réalité. Ce chercheur d'effets trop compliqués, -<span class="pagenum">-92-</span>les rendrait-il jamais avec la maîtrise que son -orgueil admet, seule, comme excuse à l'emploi -des couleurs et des lignes, en tant qu'expression -de ses idées?</p> - -<p>Comme je suis heureux de m'être trompé! Et -quelle joie me donne aujourd'hui le résultat dont -le Salon d'Automne révèle une partie.</p> - -<p>C'est, dans cette collection de tâtonnements, -l'espérance, l'aurore d'un génie, la déconcertante -présence, parmi nous, d'un être jeune, qui sait, -qui pense et qui… <i>réalise</i>!</p> - -<p>Je ne crois pas que Sert ait jamais reçu de -leçons dans un atelier. Il était destiné à s'occuper -dans l'industrie de son père, de tapis, de tissus, -en somme à exercer ses aptitudes <i>d'ornemaniste</i>. -Il quitta l'Espagne et voyagea. Londres, Munich, -Dresde, le retinrent quelque temps. Dans ses -<i>Vendanges</i>, l'influence allemande est assez visible; -non pas Boecklin, mais un certain style très «à -effet», tant soit peu emphatique, qui fut à la -mode il y a vingt ans, de l'autre côté du Rhin, à -Vienne surtout, et que les magazines comme -<i lang="de" xml:lang="de">Jugend</i> continuèrent, après, d'exploiter pour leurs -ingénieuses illustrations. En soi-même ce style -trop lourd et ronflant, dernier souvenir d'Albrecht -Dürer et de Mackart combinés, n'avait rien qui -l'imposât très particulièrement à notre approbation. -Mais on ne s'étonnera pas que son semblant de -force et de nouveauté ait arrêté un jeune Espagnol, -<span class="pagenum">-93-</span>qui fuit sa province catalane et s'en va -courir après la gloire. Quels progrès M. Sert a -faits depuis lors! Quel développement!</p> - -<p>Puisqu'il est d'usage, dans un compte rendu de -Salon, de dire ce à quoi ressemblent les œuvres -décrites, afin de prévenir, pour ou contre elles, -les rares lecteurs d'un tel article; et puisque -aussi bien, la comparaison avec des œuvres -connues renseigne mieux que ne fait une description, -sur de nouvelles venues, on se laissa -tenter de nommer Michel-Ange ou Tintoret, à -propos de l'exposition de M. Sert.</p> - -<p>Le très dangereux programme que le peintre -s'est imposé, amènera ces illustres noms sur -quelques langues naïves. On a dit qu'il y a de -l'espagnol, de la colonne torse, de la «Gloire à -rayons d'or des églises jésuites», dans ses panneaux. -Mais je me refuse, quant à moi, d'y distinguer -rien de spécialement national. C'est à la fois -très classique d'ordonnance, très romantique et -très nouveau. Un moderne seul pouvait faire cela: -un moderne qui a tout vu, puisque le chemin de -fer et l'automobile nous défendent d'être sédentaires; -un moderne qui s'est attardé à Venise, -qui adore le rococo du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, les panaches, -les raccourcis, les draperies de Tiepolo; un moderne -qui est souvent passé sous les plafonds de Delacroix -et fut hanté par la noblesse de J.-F. Millet.</p> - -<p>Voici des noms pour faire plaisir à ceux qui en -<span class="pagenum">-94-</span>demandent; mais ces noms risqueraient d'égarer, -plutôt qu'ils n'instruiraient le lecteur retenu loin -du Salon d'Automne.—L'œuvre de M. Sert ne -ressemble pas plus à Tiepolo ni à Michel-Ange, -que les femmes d'Anglada à des Parisiennes, ou -les modèles de Zuloaga à ceux de Goya—et sa -technique est toute moderne, comme celle de ces -derniers, mais bien plus saine. Cette technique, -elle fut l'objet de ses recherches les plus douloureuses, -et il ne pouvait en être autrement. En -effet, songez aux difficultés qu'offre à un jeune -homme de ce siècle-ci, l'exécution d'un travail si -en dehors de tout ce que nous semblons appelés -à faire, et pour quoi rien ne nous a préparés -dans notre superficielle et incomplète éducation. -La fresque? Il ne pouvait y songer pour plusieurs -raisons. La détrempe? Elle n'a pas de solidité. Il -fallait donc se résoudre à accepter la peinture à -l'huile. Mais alors, quelle matière, quelle exécution? -Entre cet «Esperanto» que l'on enseigne -couramment dans les écoles, à l'usage des gens -honorés d'une commande officielle; entre le lavis -d'un Besnard et les taches délicates d'un Vuillard, -il s'agissait de trouver une pâte robuste et malléable -à la fois, bonne à étaler sur les centaines -de mètres carrés d'une toile peinte ici, et marouflée -à Vich. Les expériences ont coûté beaucoup de -sacrifices, mais il est à peu près certain maintenant -que l'effet au total sera excellent.</p> - -<p><span class="pagenum">-95-</span>La première idée de M. Sert fut de faire un -camaïeu jaune, qui donnerait une harmonie dorée. -Il y renonça et se mit résolument à jouer de -la polychromie, avec prédominance d'ocres, de -rouges sombres et de bleus. La lourdeur volontaire -qu'on pourrait reprocher à certaines parties -de l'œuvre, vues de près dans l'atelier, disparaît -si l'on se recule. D'ailleurs, un des moindres -mérites de M. Sert n'est-il point d'avoir mis du -brun, de la sévérité dans sa gamme de couleurs? -Nous sommes si fatigués des colorations grêles ou -trop aiguës, de toutes ces taches papillotantes -dont abusent les impressionnistes fous de lumière -et d'étrangetés à tout prix, que ce nous est un -repos et un régal, de suivre cette arabesque logiquement -agencée, sobre de couleurs, pleine de -sens, quoique ne versant jamais dans la littérature, -et possédant les qualités picturales requises -pour une œuvre qui n'est pas une suite de -tableaux, <i>mais une décoration</i>—et combien lumineuse -quoique le blanc y soit, au plus, de l'ocre!</p> - -<p>Ce point étant acquis, toute sécurité nous était -garantie quant à la trouvaille du sujet et de la -composition.</p> - -<p>Le thème d'ensemble est la représentation du -Monde Bienheureux. A cause des piliers et des -corniches entre lesquelles se placent les surfaces -que M. Sert décore en totalité, et qui en partie -touchent le sol, en partie sont à mi-hauteur, -<span class="pagenum">-96-</span>et enfin là-haut dans les voûtes—il divise ce -thème en trois zones: en bas, ce qui a rapport -à la vie terrestre; tout en haut, ce qui a trait à -la vie céleste; et entre les deux, les moments de -l'Histoire Sainte où le ciel a été en contact avec la -terre, par l'entremise des messages, c'est-à-dire -des Anges. A droite, des scènes du Nouveau -Testament; à gauche, celles de l'Ancien Testament. -Les trois points principaux coïncident avec ceux -du monument:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Le maître-autel, vers quoi toute l'attention -doit converger. De cet autel jaillit un arbre qui -étend ses rameaux de l'un à l'autre côtés du chœur, -et qui fournit le «leit motiv» des frises dont -s'encadrent les compositions à figures, de telle -sorte que, de quelque coin de la cathédrale où -vous vous arrêtiez, votre attention sera conduite -vers le maître-autel.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Le panneau le plus grand fait face au chœur, -là où, dans les églises, se dresse l'orgue, au-dessus -de la porte d'entrée. Ce panneau occupe -tout le revers de la façade, et coupant les trois -nefs perpendiculairement, forme triptyque. Ici -nous voyons l'ascension des Hommes vers le Ciel. -Trois cortèges: celui des Docteurs qui ont cherché -Dieu par la Vérité; celui des Saints et des -Héros, qui l'ont cherché par la Bonté; enfin celui -des Hommes, qui l'ont cherché par la Beauté.</p> - -<p>3<sup>o</sup> La coupole du transept (la plus haute de -<span class="pagenum">-97-</span>l'édifice). Là M. Sert peindra la Trinité bénissant -la Création. Il a voulu ainsi que l'aboutissant de -toute l'Histoire fût une Bénédiction.</p> - -<p>Ce sujet général donne lieu à des divisions qui -coïncident avec les parties saillantes ou rentrantes -de l'architecture. Le chœur forme comme -un petit édifice dans la cathédrale; et le sujet de -sa décoration est encore un petit ensemble et une -partie du grand. C'est l'adoration des Mages et -des Bergers: les puissants et les humbles apportent -tous les fruits du monde. A gauche, l'hommage -de l'Orient; à droite, celui de l'Occident.</p> - -<p>Ce simple énoncé suffit à renseigner le lecteur -sur l'esprit distingué et rare auquel nous avons -affaire.</p> - -<p>Les extraordinaires cartons que M. Sert a -dessinés et redessinés, puis mis au carreau et -reportés sur la toile, nous avaient depuis longtemps -émerveillés. Il est très rare qu'un artiste -ait réussi à habiller aussi somptueusement des -symboles et à leur donner une forme plastique -aussi unie à la fois et variée. Point de cette -odieuse <i>humanité</i>; point de ces gestes mélodramatiques, -que l'on donne si volontiers à une -mère qui allaite son enfant, ou à un ouvrier -buvant un verre de vin; point de ces déformations -arbitraires où se sont perdus, par crainte de la -banalité, les meilleurs d'entre nous. Les mouvements -disent bien ce qu'ils veulent exprimer, à -<span class="pagenum">-98-</span>savoir des arabesques et des volumes. La grande -intelligence de l'artiste l'aida à se convaincre que -ces sujets sacrés devaient, pour être lus de loin, -être écrits en arabesques. Il les a distribués -comme un enlumineur gothique, dans les branches -de cet arbre qui déploie ses rameaux sur -toutes les murailles de la cathédrale. La conception -générale, la donnée ornementale de l'œuvre, -est une des plus fortes et des plus ingénieuses -que je sache. On peut tout attendre d'un homme -qui a inventé, pensé, exécuté en si peu de temps—et -combien honnêtement aussi!—une pareille -œuvre plastique.</p> - -<p>Si l'on prenait encore au sérieux ce qui est -sérieux, cette manifestation aurait un énorme -retentissement; elle serait saluée avec respect par -tous ceux qui tiennent un pinceau ou une plume. -La puissance du cerveau, l'art, la science, la -volonté, l'acharnement requis pour la mettre sur -pied, ne frapperont peut-être pas un vaudevilliste -dont les trois actes sont annoncés, racontés, portés -aux nues trois jours durant sur trois colonnes des -journaux. Une grandiose entreprise comme celle-ci, -inspire de l'horreur aux pauvres essoufflés -dont les bras tombent de fatigue quand ils ont -accordé un bleu avec un jaune sur un bout de -toile; elle rend méfiants les visiteurs d'expositions -qu'une déjà longue série d'années habitua aux -esquisses, aux intentions, aux notes. La «sensibilité» -<span class="pagenum">-99-</span>de M. Sert n'est pas à la portée du -premier venu.</p> - -<p>Je regrette, oserai-je avancer, qu'un solitaire -courageux et désintéressé ait livré à la foule les -premiers fragments d'un ensemble impossible à -juger hors de l'église pour laquelle il a été conçu. -L'hospitalité du Salon d'Automne était tentante, -mais plutôt comme une épreuve et un renseignement -pour l'auteur, que comme une présentation -de sa personnalité. Je ne suis pas allé -voir cette exposition.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-101-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">CENT PORTRAITS DE FEMMES<br /> -<span class="small">ANGLAIS ET FRANÇAIS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE</span></h2> - - -<p class="date">1909, <i>Revue de Paris</i>.</p> - -<p>Grâce à la charité,—puisqu'on ose encore la -faire,—nous avons parfois l'occasion de voir -autre chose que des tableaux «impressionnistes». -Si les pauvres tirent moins de bénéfice d'une -exposition que les tapissiers et les Compagnies -d'assurances, du moins le public est-il admis à -s'instruire en comparant.</p> - -<p>Le joli printemps qui ramène à Paris des milliers -d'étrangers et dissimule, pour eux, nos -misères et nos inquiétudes, ouvre chaque galerie -dont la ville dispose en faveur de l'art. Ce renouveau -de 1909, dans la folle précipitation de son -délire, jette pêle-mêle sous nos yeux, à peu de -distance les uns des autres, cent portraits de -femmes, dus aux maîtres français et anglais du -<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, deux mille essais de turbulents -révolutionnaires, aux «Indépendants», cinq -mille ouvrages que les deux «Salons» hébergent; -<span class="pagenum">-102-</span>sans compter les ventes publiques, les étalages -des marchands à la mode,—tout cela au cœur -même de Paris, près des restaurants, des hôtels, -des «thés», et de ces maisons de couture que -le monde entier nous envie.</p> - -<p>M. Armand Dayot a réussi à remplacer les filets -du Jeu de Paume, aux Tuileries, par la plus amusante -collection de visages féminins du <small>XVIII</small><sup>e</sup> -siècle.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Deux salles: l'une consacrée aux œuvres françaises, -l'autre aux anglaises. On regrette un peu -que la française ne soit pas ornée des boiseries -claires pour lesquelles furent exécutés nos jolis -cadres et nos peintures mièvres et contournées.</p> - -<p>Telle qu'elle se présente ici, l'école française est -alerte et gaie, brillante, et elle sort sans honte -d'une assez redoutable compétition à laquelle, -d'ailleurs, s'ils étaient encore vivants, les concurrents -anglais se seraient sans doute autrement -préparés. Avouons-le: Paris ne sera pas encore -admis, cette fois, à se faire une idée juste des -portraitistes d'outre-Manche. Si les numéros -prêtés par les collectionneurs fameux, et surtout -par des «négociants en art», si ces -toiles sont, quelquefois, de premier ordre, elles -sont, plus souvent, du second, et choisies «à -l'aveuglette». Le grand, l'excellent Hogarth, sorte -<span class="pagenum">-103-</span>de Canaletto du corps humain, et qui fut bien -moins un observateur des visages qu'un peintre -d'anecdotes, fort et précis, est ici absolument -trahi, sauf dans une belle tête de femme âgée. Le -mystérieux, l'exquis poète Gainsborough donne -un tel charme à tout ce qu'il caresse de son pinceau -effilé que, même dans ses moments de faiblesse -ou de négligence, il séduit. Romney, -Raeburn, Opie, Hoppner et autres moindres -maîtres de facture, on chercherait en vain à faire -leur connaissance. Quant à l'étourdissant magicien -Sir Thomas Lawrence et au génial Sir Joshua -Reynolds, il suffit peut-être d'une seule toile due -à leur maîtrise pour les révéler; mais nous -aurions voulu d'autres exemples, et non ceux de -leurs ouvrages que le catalogue comporte, malgré -que Sir Thomas ait à son compte l'une de ces -compositions où il fut sans rival: un groupe décoratif -se rattachant à la tradition des Flandres et -de Venise.</p> - -<p>L'ensemble de la salle anglaise est un peu terne. -Cette école pompeuse et aristocratique fut fondée -par Van Dyck; ces artistes captivants, ces coloristes -délicieusement aisés, mondains, rapides, -souvent même trop pressés, ces producteurs infatigables, -qu'une clientèle avide de poser assiégeait -du matin au soir, il eût convenu de ne -montrer d'eux que des chefs-d'œuvre et il n'y -avait d'embarras qu'à choisir!</p> - -<p><span class="pagenum">-104-</span>Le peintre de portraits était, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle -surtout, plus un collaborateur de l'architecte d'une -maison qu'un psychologue à l'affût de ses contemporains. -Ressemblances vagues, sans doute; caractère -tout juste indiqué en quelques traits d'une -grisaille, uniformément recouverte de la plus -chaude, de la plus aimable coloration où l'on se -soit jamais plu: joie de peindre, joie de vivre, -joie de regarder de belles femmes, si nombreuses -qu'elles sont comme les roses dans la roseraie ou -les lis de juin dans la vallée grasse de la Tamise.</p> - -<p>La beauté! voilà pourtant ce qu'il y a de plus -rare parmi les graves Anglaises que le hasard -nous soumet aujourd'hui, et à qui l'on a fait traverser -la Manche pour n'inspirer point de jalousie -à nos aïeules et dont je ne puis me rappeler une -seule, même parmi les professionnelles de la -beauté, qui ait plus que de la gentillesse ou du -piquant. Donc, si nous rencontrons ici peu de ces -souveraines beautés que l'histoire a classées, en -revanche, il est beaucoup de ces dames lointaines, -gentiment gauches, comme hésitantes, <i lang="en" xml:lang="en">self-conscious</i>, -timides et dont j'adore la retenue et la grâce un -peu sèche de <i lang="en" xml:lang="en">spinster</i>; leurs appas sont médiocres -pour ceux que mettent en fuite les hanches plates -et un corsage discret. L'animation fait souvent -défaut à ces Anglaises plus silencieuses, plus -contenues que les Françaises. Ce sont des protestantes, -avec une vie intérieure, une âme de -<span class="pagenum">-105-</span>rêve, un moindre besoin de s'exprimer, un respect -de soi-même qui ne va pas sans un peu de -froideur apparente, hors de l'intimité. Et elles -sont là qui «posent» devant le peintre, parées, poudrées, -un peu rigides, sans qu'une réelle communication -s'établisse entre eux. Ils parlent du temps -qu'il fait, de la dernière réception de Lady «<span lang="en" xml:lang="en">so -and so</span>», de fleurs, de chasse, de la pièce en -vogue à <span lang="en" xml:lang="en">Drury-Lane</span>; mais on n'agite pas d'idées -générales, on ne discute pas, et le ton reste un -peu cérémonieux. La lumière qui baigne l'atelier -est dorée, mais restreinte par la brume où le -soleil s'enveloppe; le charbon brûle, fumeux, -dans la cheminée où chauffe la bouilloire pour le -thé. Le portrait ira, une fois achevé, s'ajouter à -la série des images familiales dans la noble -demeure de campagne, aux interminables galeries -lambrissées de chêne, aux hautes fenêtres s'ouvrant -sur les pelouses vert sombre du parc. Ces -toiles seront là pour des siècles, s'ajoutant aux -trésors et aux souvenirs qui constituent le majorat. -On n'entrevoit pas alors leur dispersion future, -ni qu'elles puissent jamais présider aux -fêtes des milliardaires américains. Elles font partie -d'un décor immuable, de noblesse et de tradition, -que la révolution ne menace pas, protégé au -contraire, considéré, approuvé par tout un peuple -respectueux de hiérarchie.</p> - -<p>Ce qui précède s'applique surtout à Gainsborough, -<span class="pagenum">-106-</span>premier en date des grands portraitistes -anglais. La société où il vécut, était moins facile et -plus «insulaire» que celle de la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. -Les meubles, les maisons, autant que la littérature -du commencement du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, nous renseignent -sur ses coutumes. La Hollande d'aujourd'hui -nous donnerait assez l'idée de ce qu'étaient nos -voisins, tout au moins dans la société, sous la -reine Charlotte, formaliste, austère, familiale -avec étroitesse, pieuse, fermée, anguleuse et à -préjugés. Gainsborough, nature de rêveur, mélancolique, -épris de la campagne, paysagiste autant -que «figuriste», a une sorte de parenté avec notre -cher Watteau. Il est le seul qui ait créé un type -d'homme et de femme, on est tenté de croire, à -son image. A-t-il infusé un peu de lui-même -dans ses modèles? Est-ce à un monde d'exception, -ou plutôt à son goût personnel, que nous devons -ces expressions dédaigneuses, ces regards enveloppés, -ces yeux en coulisse, ces prunelles un -peu voilées par la paupière aux cils retroussés, -cette ravissante petite moue, comme incapable de -s'élargir en un franc rire?… Gainsborough affectionne -les chutes de lourdes robes qui retombent -sur le sol à la manière japonaise. Je ne puis me -retenir, devant ses portraits en pied, de songer à -ces lentes, maniérées, compassées dames de la -cour, figées, et si craintives d'ébranler l'échafaudage -de leur savante coiffure.</p> - -<p><span class="pagenum">-107-</span>Les contemporaines du gracieux Romney (n'en -cherchez pas d'exemples à la terrasse des Tuileries), -elles, sont mieux en chair, plus blanches et -roses, plus rondes, plus familières: ce sont déjà -les mères des sujettes de Victoria, plus ménagères -et <i lang="en" xml:lang="en">bread and butter</i>, plus dégourdies, moins fières, -auréolées souvent du petit bonnet à rubans, et la -gorge palpitante sous le linon croisé d'un fichu.</p> - -<p>Sir Joshua, lui, en grand artiste qui a voyagé, -visité les musées et frayé avec tant de gens -notoires, copie des types différents, costume, -drape ses modèles dans des styles variés, cortège -de muses et de déesses, de fées et de sultanes en -turbans à aigrette. Un esprit cultivé, des connaissances -multiples élargissent son domaine intellectuel. -Il y a du Titien, du Rembrandt, du -Français, du Shakespeare dans sa mascarade; un -reflet de toutes ses admirations, dans le prodigieux -kaléidoscope de son œuvre, une des plus nombreuses -qu'un peintre ait laissées. S'il a des -modèles favoris, femmes et enfants, il a tout -dépeint, et l'on pourrait moins aisément définir -son «type». Reynolds est très national, mais il -s'élève plus haut par son intelligence et ses contacts -avec toutes les classes de la société. Technicien -compliqué, et trop curieux de nouvelles «cuisines», -inlassable dans sa poursuite du «mieux -faire», il annonce Turner et l'inquiet Ricard.</p> - -<p>Si je rapproche le nom de Ricard de celui -<span class="pagenum">-108-</span>d'hommes aussi notoires, c'est que je pense aux -tourments qu'endura le scrupuleux artiste français, -brûlant de peindre aussi bien que les -maîtres de la Renaissance, lui qui regarda ses -contemporains, tour à tour, comme s'il était Titien, -Véronèse, Rembrandt, désolé de la médiocrité des -procédés modernes et proclamant la nécessité de -règles immuables, mais oubliées, par quoi la -peinture à l'huile vit, se conserve, dans sa transparence, -sa pureté, son éclat. Si Ricard y échoua, -Reynolds commit quelques erreurs dans ses dosages -et ses mélanges; il fut cependant l'un des -derniers à «exécuter», à l'occasion, aussi parfaitement -que les inventeurs de cette peinture à -l'huile, dont l'alchimie devait cesser tout à coup de -se léguer de professeur à élève. Hélas! de tout cela -vous ne pourrez pas vous convaincre aujourd'hui…</p> - -<p>Sir Thomas, le tour à tour intime et officiel -Lawrence, d'une science sans égale, ne se laisse -pas mieux juger d'après les quelques pièces qu'on -nous offre ici. Son talent a trop de facettes. Les -artistes d'une grande envergure, ou simplement -curieux, que les conditions de leur vie a rapprochés -d'êtres de toute provenance, si leur œuvre a -moins d'unité et de profondeur que celle des -sédentaires et des circonscrits, elle en a d'autre -part plus de variété et d'intérêt. Lawrence est -extérieur et théâtral, oui. Mais quelle sûreté, -quel sens de la forme, de la couleur, de la surface -<span class="pagenum">-109-</span>à couvrir, de l'arrangement! quelle ingéniosité, -quel éclat! De l'aveu de tous, son portrait du -pape, dans le Nouveau Musée du Vatican, tient sa -place à côté des plus grands Italiens et de Velasquez -même. C'est un virtuose accompli, un dessinateur -libre et impeccable, à qui une exceptionnelle -facilité devient à peine un danger dans sa -vieillesse triomphale.</p> - -<p>L'Académie Royale, il y a quelques années, fit -une exposition assez complète des toiles du maître, -véritable surprise pour ceux-là mêmes qui croyaient -le connaître et l'aimer. Lawrence fut menacé—comme -il arrive après des victoires retentissantes—de -s'éparpiller, de se banaliser; il nous effraie, -nous, que des tendances portent vers les réalistes -et les «intimistes» bourgeois. Plus un artiste -reste chez lui, n'ayant comme champ d'observation -que sa famille, son entourage immédiat, plus -nous lui reconnaissons de personnalité. Nous -aimons que chacune de ses œuvres rappelle les -précédentes, et qu'il ne multiplie pas ses effets. Si -souvent ceci est un mérite et un charme, n'est-ce -pas aussi une chance de moins qu'il a de développer -toutes ses aptitudes? Il est plus facile de -se répéter sans cesse, dans les quelques mètres -carrés et sous le coin de ciel où l'on demeure -attaché, que de parcourir le monde ou de recevoir -chez soi des êtres de toutes races, qui viennent -vous demander de déchiffrer leur âme et de la -<span class="pagenum">-110-</span>faire revivre dans leur effigie. Sir Thomas fut, -croyons-nous, le premier depuis Van Dyck, et -l'un des rares, qui se tinrent en équilibre, et -sains, dans cette position, je dirais diplomatique, -de peintre des cours étrangères. Winterhalter, -Lenbach, MM. Bonnat et Sargent, donneraient à -peine l'idée de la popularité dont jouit Lawrence, -et de son succès officiel. Songez à l'habileté consommée, -à l'adresse d'ouvrier, à la perfection -d'appareil enregistreur, à la souplesse d'un -homme surchargé de devoirs sociaux, qui commence -chaque jour un nouveau portrait et le -signe à date fixe, dans sa maison ou dans le -palais d'un souverain, se dépense en ces frais de -politesse, plus de saison chez un ambassadeur que -chez un artiste.</p> - -<p>Turner dit sur son lit de mort (le daguerréotype -venait d'être inventé): «Que n'aurais-je pas fait, -si j'avais eu cet instrument à mon service?» Ce -mot, Lawrence l'aurait pu dire, qui fut seul et -ne s'aida que de ses propres ressources: -elles étaient vastes, et sa science tient du prodige.</p> - -<p>La particularité de ces aimables portraitistes -britanniques, c'est qu'ils ont l'air d'avoir une -sorte de charge dans l'État; leur métier est une -fonction publique, ils sont une institution reconnue, -soutenue par la nation.</p> - -<p>N'exagérons pas, tout de même. En cherchant, -on rencontrerait, même en Angleterre, des portraits -<span class="pagenum">-111-</span>éloquents et inattendus, signés de noms -obscurs, tels qu'on en fit partout en Europe avant -l'invention de la photographie. Ils sont parfois -plus individuels, plus «surpris» avec naïveté, -que ceux des maîtres; mais alors il leur manque -cet extraordinaire sens historique des portraits -français, tels que M. Armand Dayot a eu la bonne -fortune d'en dénicher plusieurs. Les maîtres -anglais célèbres sont presque tous des «peintres», -mais, dans beaucoup de cas, des dessinateurs hésitants; -ils dessinent par sentiment, plus qu'ils ne -construisent anatomiquement; ils couvrent des -surfaces murales, avec la <i lang="it" xml:lang="it">bravura</i> des époques -héroïques, en décorateurs; ils sont de somptueux -coloristes, plus «harmonistes» que nous autres -Français, les analystes; ils voient, plus «d'ensemble», -le grand effet, et suppriment le détail -où nous nous attardons<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> On put, en janvier 1919, étudier à la Galerie Barbazanges les -petits maîtres anglais de 1740 à 1840: H. W. Burnbury, Maria -Cosway, Francis Cotes, R. A. et Samuel Cotes, Nathaniel Dance, -Gainsborough neveu, Peter Romney neveu, Anne Russell, fille du -pastelliste, Henry Fuselli, R. A…, jusqu'à la Reine Victoria, qui, -comme la plupart des femmes de son royaume, dessinait et peignait -des portraits. Charmante école, sans prétention et pourvue jusque -tard d'une bonne tradition. Comme le remarque M. Oulmont, ils -<i>parviennent par degrés à une fluidité toujours plus vaporeuse et -nous donnent l'illusion qu'ils peignent des morceaux fragiles, que -dix années détruiront, tandis qu'en vérité ils ont, comme dessous, -des préparations savantes, et qu'ils demeurent encore frais</i>. Des -gouaches, par le charmant <i>Chinnery</i>—nom à retenir—ont la -grâce et la pâleur que certains apprécient dans les aquarelles de -M. Laprade—et la cocasserie des peintures chinoises sur verre.</p> -</div> -<p><span class="pagenum">-112-</span>Nous sommes corrects, d'une habileté manuelle -disciplinée, littéraux, appliqués, peu fantaisistes. -Notre race de raisonneurs, de critiques gouailleurs -et curieux, un peu secs et ne redoutant pas une -pointe de vulgarité, spiritualise peu la beauté -féminine. Un Français accuse impitoyablement le -raccourci d'un nez «en trompette», les yeux -bien ronds et brillants d'une commère affriolante -et prête à «flirter»; il saura rendre une bouche -sans cesse en mouvement. Il bavarde avec son -modèle, l'interroge, se lie avec lui, et si c'est une -jeune femme qui lui plaise, n'essaye pas de cacher -le plaisir qu'il y prend.</p> - -<p>Comparez ces modèles de Françaises et d'Anglaises, -et surtout leurs mains. Nos femmes les -ont potelées, courtes, souvent un tantinet canailles, -industrieuses, de ménagères contentes d'aider à la -cuisine et à la lingerie. Regardez les longues -mains pâles, les doigts fuselés, inactifs, gauchement -affectés, des <i>ladies</i> qui ne se refusent pas à -l'amour, certes, mais s'y acheminent silencieusement -comme en détournant la tête du sofa où -elles vont succomber, et de l'homme à qui elles se -donneront. Leurs fièvres sont plus moites, leurs -abandons moins décidés. Elles ne parlent pas du -péché, mais elles en sont hantées, et n'ont pas le -commode voisinage de M. l'abbé et du confessionnal. -Elles ne se refusent point à l'amour, mais -exigent qu'il y soit peu fait allusion.</p> - -<p><span class="pagenum">-113-</span>Si l'Angleterre doit s'enorgueillir d'une magnifique -lignée de portraitistes officiels, la France -n'a rien eu de semblable. Ses maîtres favoris -savent tout ce qui peut s'apprendre. Les Van Loo, -les Largillière, les Nattier, les Danloux, les -Duplessis, les Greuze, les Drouais furent d'aimables -fournisseurs, complaisants et flatteurs, -mais non des «natures» exceptionnelles. Latour, -dessinateur volontaire et psychologue d'ailleurs, -n'a guère d'invention. Le divin Watteau, Fragonard -l'enchanteur, Chardin, Perronneau et Boucher -furent les seuls «peintres» à la flamande, -nés pour pétrir des pâtes colorées et jouer avec -les rayons du soleil. Or le portrait d'apparat n'est -pas leur lot. M. Armand Dayot a prouvé beaucoup -de discernement en nous conviant à admirer -surtout, ici, des œuvres d'intimité, des morceaux -documentaires. C'est ainsi qu'il convenait de rendre -justice à notre école du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>M. Forain a souvent répété, et très justement, -que la peinture française, c'est quelque chose -de «bien fait, d'un peu léger et de joli». -Ajoutons: de pénétrant, d'analytique dans le -portrait. L'artiste français est logique, modéré, -malin et perspicace; il se renseigne, il devine ce -qu'on ne lui dit pas. Il aura tous les atouts -dans son jeu, chaque fois que les objets à -représenter seront là, à sa portée:—aussi n'attendez -pas de lui une mise en scène évocatrice, -<span class="pagenum">-114-</span>ce lyrisme tragique par quoi le Charles-Quint du -Titien nous émeut comme un chapitre de Michelet, -et comme un paysage.</p> - -<p>Le sens du dramatique, ou même simplement -du pittoresque, n'apparaît chez nous que plus -tard, avec Delacroix et le romantisme, quand -la France commence à soupçonner ce qui se peint -hors de ses frontières. Notre <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle est -encore autochthone, sûr de lui-même. Sa conception -de la forme nous en apprend autant sur lui -que sa philosophie.</p> - -<p>Si cette exposition peut suggérer maintes observations -aux curieux de l'histoire, les cinquante -toiles françaises, dont beaucoup sont inférieures, -pourraient égarer le jugement d'un critique d'art -étranger. Elles nous requièrent, toutes ces images, -comme renseignement sur nous-mêmes.</p> - -<p>On entend souvent dire que c'est dans l'aristocratie -qu'il faut juger la beauté féminine d'une -nation. Cela peut paraître théoriquement juste; -en fait, il en va tout autrement. A Paris comme -à Londres, les visages les plus caractéristiques et -même les plus affinés, se rencontrent dans la rue. -Les bons Anglais croient posséder une aristocratie -qui aurait gardé par devers elle tous les -avantages physiques; rien de moins légitime que -cette prétention. Les manières, oui! l'<i lang="la" xml:lang="la">habitus corporis</i>, -le ton, sans doute. Ces honorables <i lang="en" xml:lang="en">ladies</i> -attachées aux Princesses, ces courtisans qui -<span class="pagenum">-115-</span>prennent une vue cavalière du reste des humains -et glissent parmi ceux-ci comme des ombres,—leurs -traits, il faut qu'ils s'y résignent, sont -soumis à des lois physiologiques, ethniques, -communes à tous leurs compatriotes; qu'ils ne -s'y trompent pas, leur aspect exceptionnel est du -même ordre que celui des militaires et des prêtres; -il tient même de ces deux-là: grandeur et -servitude; silences, attentes, babillages à <span lang="it" xml:lang="it">mezza -voce</span> des antichambres royales, contrainte propre -à atténuer plus qu'à accentuer des traits de race. -Mais leur race est saine, belle dans l'action -comme dans le repos; ses gestes parcimonieux -ne marquent pas le moindre changement d'humeur -ou d'impressions par une mimique de -méridional.</p> - -<p>D'ailleurs, peintes, les Françaises se ressemblent -toutes; actrices comme la Dugazon et mademoiselle -Duclos, ou aristocrates enrubannées par -Nattier et par le fade Drouais, elles sont potelées, -courtes, bien prises, animées, au verbe haut, -provocantes, prêtes à vociférer comme les mégères -qui, pendant la Révolution, de ces mêmes -terrasses des Tuileries, vont exciter de leurs cris -les bourreaux à la guillotine. Les unes sauront -mourir avec grâce et un noble dédain; les autres -croiront servir l'humanité par l'effusion d'un sang -privilégié, mais fraternel, au nom de la Justice -et de quelques autres entités. Actrices ou public, -<span class="pagenum">-116-</span>ce sont de petites têtes rondes, prêtes à s'échauffer, -à s'exalter, à discuter, à changer d'avis. Ces -dames appartiennent à des hommes galants, -généreux, dont les idées rayonnent dans tous les -pays civilisés; elles sont, au centre de l'Europe, -le mouvement et la vie, l'intelligence, ces compagnes -espiègles de leurs brillants seigneurs. -Leurs bouches parlent une langue claire, la seule -entendue jusqu'aux confins du monde par ceux qui -pensent et qui lisent… Mais combien ces visages -de nos aïeules, sans traits accusés, paraissent -raisonnables, sceptiques et ennemis du mystère! -Ce qui n'est pas logique, et dès l'abord compréhensible, -les effarouche. L'éloquence seule -endort leur sens critique. Livrées à elles-mêmes, -il faut, oui! il faut qu'elles comprennent, mais -elles sont limitées, comme l'art des aimables -peintres qui nous décrivirent leurs minois et leurs -gestes irrépressibles.</p> - -<p>Ces limites doivent aussi être un peu les nôtres; -si sans-patrie que nous soyons aujourd'hui par -nos incessants échanges avec les autres pays, il -doit bien rester en nous quelque héritage de nos -pères d'il y a deux cents ans, gaulois entre tous, -si ennemis du vague et du bizarre. Que s'est-il -passé en nous depuis la Révolution? Comment -avons-nous remplacé tant de logique, tant de -raison, par cette inquiétude, cette bigarrure cosmopolite, -cet «à peu près», ce balbutiement -<span class="pagenum">-117-</span>puéril ou las qu'atteste la production moderne? -Quel désordre mental chez ces foules qui, le même -jour, vont du Jeu de Paume à l'Orangerie<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> des -bords de la Seine et, sans doute, admirent avec -la même docilité Fragonard et M. Matisse! Les -Indépendants se réclament des maîtres d'autrefois. -Ils ont leur Fragonard aussi bien que leur -Giotto. Leurs sources d'inspiration sont hétéroclites, -souvent si loin d'eux qu'on se demande -quel chemin les y conduit. Nous perdons pied à -les suivre, dans leur course à l'originalité. On -dirait qu'ils rejettent tous les jougs et, en même -temps, cherchent la rampe où appuyer leur main -tremblante; tout le mal qu'on prendrait à essayer -d'avoir du talent, ils se le donnent pour mal faire, -gênés et lassés par leur habileté native dont il -semble qu'ils aient honte<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Voyez nos tics, -analogues à ceux qui accompagnent l'âge ingrat -et certaines maladies! Nulle époque, plus que la -présente, n'aurait dû laisser d'elle une image -intéressante par le portrait, seule forme picturale, -presque, qui ait une raison d'être, une fois abolie—et -pour cause—la grande décoration murale -des palais et des églises. On nous dira qu'il y a -les Bourses du Travail qui appellent l'allégorie… -<span class="pagenum">-118-</span>C'est peut-être là que notre académisme, uni à -notre humanitaire besoin de destruction, atteindra -son apogée!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Exposition des Indépendants.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> En relisant ces lignes, je songe aux lamentations de la jeunesse -d'après-guerre, aux «théories» des peintres, perdus par -l'impressionnisme, et qui demandent des règles à M. André Lhote.</p> -</div> -<p>Beaucoup d'entre nous, s'ils s'en étaient tenus -à l'observation de la nature, eussent été de probes -ouvriers comme leurs pères. Sans doute, le goût -de jadis aurait pu leur faire défaut, car nous -n'avons plus <i>la mesure</i>, principal mérite de notre -littérature et de nos arts,—les étrangers l'ont -en partie détruite—; mais de bons jeunes gens, -si raisonnables au fond, n'auraient pas joué le -rôle un peu comique d'aliénés par suggestion, ou -de moutons enragés.</p> - -<p>Les artistes sont en partie formés par le public -pour lequel ils produisent. Ceux du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle -furent marqués par les sévères règles du siècle -de Louis XIV. Ils s'adressaient à une clientèle -française, «intellectuelle», élevée, qualifiée pour -diriger. Une vie stable, dans son ordonnance, -invitait le peintre à se manifester dans de belles -demeures dont le style nous domine encore et n'a -pas été dépassé.</p> - -<p>C'est d'abord la Régence, puis les règnes -élégants de Louis XV et de Louis XVI, où rien ne -se fabriquait qui fût laid ou commun. Les modes -changent: les satins se paillettent, les soies sont -brochées de dessins contournés ou classiques, les -brocarts s'alourdissent ou s'allègent; ils bouffent, -tour à tour, ou se plissent sur de petits corps -<span class="pagenum">-119-</span>prêts à revêtir tout modèle que la couturière -leur prépare; ces dames sont prêtes à tout, pour -plaire. Mobiles et dociles en même temps, vous -les verrez disposées au changement, bondissant -vers toute nouveauté, adaptables, ingénieuses, les -vraies créatrices de la Mode: des Parisiennes.</p> - -<p>M. Dayot n'a pas abusé de ces pages légères, -tenant plutôt de l'ameublement que de la peinture, -couvertes d'or par des gens sans aïeules -portraiturées, et qui désirent compléter une riche -suite d'appartements aux boiseries anciennes. -On a trié sur le volet quelques Nattiers (des -meilleurs), tel ce portrait de madame d'Estampes, -d'un si joli arrangement de blanc crémeux, de -rouge et de bleu mat; d'autres encore, tous -achevés comme de la porcelaine de Sèvres, chefs-d'œuvre -de technique ennuyeuse; quelques -Greuzes assez agaçants, mais parfois se faisant -exquis (la femme au voile noir); des Largillières -théâtraux, grimaçants, mais enlevés et réussis -dans leur enchevêtrement de draperies et de -soutaches; des Drouais qui font pressentir l'art -clinquant, habile à l'excès, de nos portraitistes -actuels. Madame Vigée-Lebrun se surpasse dans -sa Dugazon, robuste et excellent morceau, lumineux, -ambré. Madame Labille-Guiard, plus bourgeoise, -entachée de sensiblerie, nous étonne par -un acquis et une maestria trop consciente, dans -son portrait d'elle-même et de ses absurdes -<span class="pagenum">-120-</span>élèves embrassées, mesdemoiselles Capet et Rosemond.</p> - -<p>Quand ces toiles sont de pure convention mondaine, -elles ne nous émeuvent guère, à cause de -leur manque de réelle beauté par la fatigante -rondeur unie de leurs formes. Le type féminin -français, gentil, mièvre, ne souffre pas d'être -édulcoré ou raboté; le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle l'a encore -arrondi, surmodelé, fardé comme pour la comédie, -et frisé. Les cils semblent être passés au fer, les -lèvres au carmin, il y a du rouge dans les -narines, dans les oreilles, une mouche noire -rehausse le tout; supprimez la parure et vous -aurez une «midinette» à la taille cambrée, -parfois même une maritorne joufflue, à qui sied -la blouse d'aujourd'hui et même la camisole -ménagère, autant que l'écharpe en coup de vent -de léger tissu zinzolin. On conçoit à peine que -ces caillettes, si «ordinaires», soient des <i lang="en" xml:lang="en">professional -beauties</i>. La blonde, vue de profil, que Fragonard -a barbouillée de ses blancs chauds et de ses -incopiables rouges, cette esquisse endiablée du -maître de Grasse, vers quoi nous retournons instinctivement -après nos visites à l'exposition de -l'Orangerie, c'est bien une petite Parisienne de -l'époque; mais elle n'a pas de prétentions, elle -est une jeune personne quelconque, embellie, transfigurée -par la seule baguette du prestidigitateur.</p> - -<p>Laissons ces toiles de commande, étudions des -<span class="pagenum">-121-</span>maîtres moins «distingués» et des œuvres intimes -où ils ont excellé.</p> - -<p>Perronneau est mort à peu près obscur; n'est-il -pas cependant un de nos préférés, un de ceux -que nous plaçons le plus haut? On peut interroger -sans fin ces deux dames qu'il immortalisa: ses -madame la duchesse d'Ayen et madame de Sorquainville, -simple prodige d'évocation pour nous. -Cette toile froide, toute de bleu pâle, de lilas, de -gris ardoise et de jaune écru, est éclairée d'une -paire d'yeux inoubliables, noirs, brillants, -pétillants. On imagine madame de Sorquainville -lectrice, peut-être amie de Voltaire, à qui elle -ressemble; frondeuse, sceptique, prompte à la -répartie, indiscrète, mélange de malice et d'insouciance, -chercheuse du «nouveau». Je ne gagerais -pas que cette dame ait eu un besoin impérieux -de la Beauté. Cette quadragénaire laide, -aux lèvres sèches, est faite pour le bavardage; -ses mains nerveuses, spirituelles, habituées à -trousser un mordant billet, parlent autant que -ses prunelles. Perronneau s'en est tenu à une -sorte d'esquisse, dont le dessin cursif égratigne à -la façon du Greco,—et tout cela fait un chef-d'œuvre -complet.</p> - -<p>Beaucoup plus «poussé» est le portrait de -madame d'Ayen. Les belles mains! Le beau -regard un peu distant, plus calme, quoique aussi -profond que celui de madame de Sorquainville. -<span class="pagenum">-122-</span>La duchesse vit dans le milieu généreux, libéral -de la famille de Noailles, où l'on remue toutes -les idées, comme en se moquant de l'avenir. La -voilà immortalisée par Perronneau, si joliment -enveloppée, digne, dans sa robe de chambre, au -coin du feu. Elle tient la tête un peu rejetée en -arrière, regarde de haut et de côté; le port est -typiquement français, aisé et raide à la fois: rien -de conventionnel dans cette ravissante page, -burinée comme l'est un caractère par Saint-Simon. -Le ragoût de cette peinture, une de celles -où Perronneau a le mieux joué sa gamme favorite -des mordorés «feuille morte», et qui plaisent -tant en ses pastels; c'est d'un coloriste raffiné; le -dessin en est aigu et mordant; c'est plat, bien -dans le cadre, sans trompe-l'œil, désinvolte -comme un Goya et d'irréprochable construction.</p> - -<p>Madame d'Ayen pourrait faire pendant à la tête -de la comtesse de Verrue, née Luynes,—faussement -attribuée à Watteau,—faible, un peu -molle, mais d'une si grande importance documentaire -et psychologique! Madame de Verrue -est encore une de ces femmes françaises, uniquement -belles de la pensée qui les anime, touchantes -par tout ce qu'elles incarnent d'un monde -connu de nous par tant de mémoires, de lettres, -de bavardages. Ah! la chère madame du Deffand! -La sensible d'Épinay!</p> - -<p>Dans cette série se classe madame Lenoir, née -<span class="pagenum">-123-</span>Adam, par Duplessis, type de la sérieuse roturière, -discrète, point jolie, mais en qui l'on aurait -confiance et dont on aimerait d'être l'ami: la -Colette Baudoche de mon ami Barrès pourrait -avoir, en 1909, ces traits-là.</p> - -<p>M. Thomas Germain, et sa femme, orfèvre -du roi, par Largillière:—le pompeux Largillière -lui-même, en présence de ses amis, emploie -une langue plus familière et plus persuasive. -La bonne dame, sorte de madame Jourdain, pour -qui un chat est un chat, et son mari un maître -qu'elle aime et juge sans aveuglement; cette -blonde grasse, sans ambitions personnelles, ne -la voit-on pas tenir les livres de son époux et surveiller -les compotes à l'office, épousseter les belles -pièces de vermeil qui enrichissent son logis.</p> - -<p>La marquise de X…, par Roslin, charmante -toile d'intimité, argentée, calme, recueillie… Un -Lépicié très précieux…</p> - -<p>Dans ces œuvres, si diverses de technique, nous -reconnaissons des traits communs qui sont l'éloquence -du simple discours, d'un conte de Voltaire, -une description complète du modèle; chargées de -sens, elles vont loin dans l'analyse, et resteront -comme des documents nationaux.</p> - -<p>On voudrait s'étendre sur Louis David, dont -«la famille Lavoisier» et la «madame de Mongiraud» -président à cette galerie. Il pourrait être -donné comme exemple de nos plus belles qualités -<span class="pagenum">-124-</span>et de nos pires défauts, poussés à l'excès. Cet -homme, malgré l'antipathie qu'il inspire, force -l'admiration par la lucidité de sa vision, la force -de son écriture, sa puissance d'expression. On -dirait qu'il peint toujours par un vent d'Est, -à l'heure où Whistler souhaitait que l'artiste fermât -les yeux ou quittât ses pinceaux. Mais quelle -autorité dans ces toiles sans mystère, sans brumes!</p> - -<p>La salle anglaise est, répétons-le, inférieure à -ce qu'elle aurait dû être. Néanmoins, quand j'y -entrai, les tableaux qui, par terre, m'avaient peu -séduit, semblèrent, une fois accrochés, se parer -d'une grâce alanguie, répandre une vapeur d'automne -sur les murailles qu'ils décorent comme -des kakémonos japonais. Vous aurez peu de communications -«cérébrales» avec ces dames lointaines, -si vous n'avez pas fréquenté leurs descendantes; -vous serez peu renseignés sur elles; mais -vous goûterez parfois la dignité, le repos de leurs -gestes, l'harmonie que le peintre a répandue -autour d'elles, la grâce de leurs attitudes. Chairs -perlées, à peine roses, diaphanes, longs corps -sveltes, col élancé que dominent des têtes longues -aussi, quelquefois d'un ovale parfaitement grec… -Je suis embarrassé pour citer des noms et prendre -des exemples dans cette insuffisante collection. -Toutefois mettons hors de pair l'adorable Mrs. -Graham, poupée exquise, un peu boudeuse et -enfantine, par Gainsborough; les deux filles du -<span class="pagenum">-125-</span>maître, Mary et Peggy; la tête mystérieuse et -«léonardesque», si j'ose dire, de la reine Charlotte-Sophie; -la fille de Lord Robert Manners, -enfin et surtout l'éblouissante composition sphérique -de Sir Thomas Lawrence,—Mrs. Maguire -et son fils Master Arthur Fitz-James: l'ensemble -offre le régal rare du coloris de Rubens et de -Titien, et la beauté de deux êtres divins, un enfant -brun, qui est un Bacchus tout vêtu de pourpre, -et une Calliope.</p> - -<p>Cet art, vraiment somptueux, je sais des gens -qu'il agace extrêmement, auxquels il paraît impertinent -par sa morgue, son afféterie dissimulée, -par son caractère aristocratique.</p> - -<p>Pris comme «morceaux», la plupart des portraits -anglais seraient approuvés des professionnels; -mais je sais par expérience que le type -anglais, à cause même de son originalité, ou du -fait qu'il est si différent du nôtre, déconcerte -encore les Français; la femme anglaise leur paraît -masculine et sans grâce. Il semble qu'ils en aient -peur. Malgré toutes les «ententes cordiales», il -reste deux pays tout rapprochés, mais aussi différents -que s'ils étaient aux deux extrémités de la -terre.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>En sortant des Tuileries, il serait intéressant -de se rendre au Salon de la Société Nationale -<span class="pagenum">-126-</span>pour méditer devant le portrait de la marquise -Casati par M. Boldini, l'œuvre la plus significative -de l'année. Supposons que madame de Sorquainville, -conduite par le sieur Perronneau, pût -nous suivre dans nos Champs-Élysées encombrés -d'automobiles, et qu'après avoir entendu toutes -les langues européennes, sauf la française, parlées -par les passants, elle s'assît en face de la toile -affolante du Ferrarais de Paris: comprendrait-elle? -Ce serpent noir, tout en plumes, ce boa -féminin, c'est donc là une des élégantes qui -prennent le thé à la place Vendôme, dans une -hôtellerie d'Américains, à côté des magasins de -modistes qui ont envahi les nobles hôtels de ce -vieux quartier?… Espérons que M. Perronneau—et -nous n'en doutons pas—expliquerait à -madame de Sorquainville que, tout de même, il -n'y a qu'une façon pour un peintre d'être peintre, -une seule façon de construire le corps humain, -sous la diversité des affutiaux… Et M. Perronneau -souhaiterait de faire la connaissance de ce diable -d'homme, son confrère Boldini. Il ne serait pas -sans se demander si cette peinture fougueuse, -tout en surface, empâtée, sans glacis, restera -fraîche comme la sienne; mais je crois qu'il serait -tenté de réveiller ses compagnons dans la mort -pour leur montrer qu'on peut encore aujourd'hui -dessiner et qu'on est même bien savant, quelquefois.</p> - -<p><span class="pagenum">-127-</span>Je me demande si madame de Sorquainville -sera aussi indulgente pour la femme moderne, -si même elle la comprendra le moins du monde. -Mais on aimerait à surprendre le dialogue qui -s'échangerait entre ces dames. Je prie Abel Hermant -de nous le donner.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-129-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">UN WEEK-END ET OSCAR WILDE</h2> - -<p class="right"><i>Pour Paul Bourget.</i></p> - - -<p class="date">Old Windsor, juillet 1913 (<i>Le Gaulois</i>).</p> - -<p>Les régates de Henley ont pris fin, la fusée -d'adieu, après le traditionnel feu d'artifice, a dispersé -des milliers de jeunes couples en flanelle -blanche et chapeau de paille, qui, pendant trois -jours, fleurissent la rivière comme une éphémère -éclosion de nénuphars. Samedi matin, les trains -pour Windsor sont pris d'assaut; à chaque station, -depuis celle de Paddington, c'est, sur les -plates-formes, une bousculade silencieuse de jupes -claires, pimpantes; des visages roses, des étoffes -roses, bleues ou terriblement vertes, des parasols -éclatants comme les champs de pavots blancs de -cette vallée de la Tamise où le ciel de juillet, si -aveuglant qu'on peut à peine lever la tête pour le -regarder, fait une coupole en papier d'argent. Pas -un souffle d'air. Ce sera une belle journée pour -dormir en bateau, ou s'étendre sur les gazons plats -et roulés du Jardin de mes amis. Éviter la migraine!</p> - -<p><span class="pagenum">-130-</span>La tranquillité non pareille, la muette mélancolie -de cette campagne de luxe et de plaisir, à -quoi les attribuer? La lourdeur de l'air endort. -Je suis parti de Londres avec des intentions! -boîte à couleurs, chevalet dans ma valise, quoiqu'une -vieille expérience m'ait appris que -«<span lang="en" xml:lang="en">Week-End on the River</span>» signifie apathie, -repos, impossibilité de remuer un bras, de rassembler -deux idées. J'admire ces canotiers et ces -«<span lang="en" xml:lang="en">punters</span>» qui, manches retroussées, rament ou -godillent entre les deux berges plates, comme -d'une interminable propriété privée, gentil paysage -monotone, villas nettes comme un sac de -voyage neuf, enguirlandées, vernissées, blanches, -rouges, arbres en boule aux feuilles si drues, -qu'ils ont l'air d'être de l'herbe tressée, une -excroissance du gazon.</p> - -<p><i>Le Jardin bleu.</i>—J'aurais pourtant voulu fixer, -avec mes pinceaux, le souvenir du jardin bleu, -car mes amis sont parvenus à en faire un, et quel -jardin bleu! Les murs de l'enclos où cette fête -des yeux est offerte, on les a badigeonnés d'un -bleu très clair, qui se confond avec le ciel, et cette -muraille d'azur est en face d'un massif de sombres -arbustes, bleutés par les vapeurs de la Tamise.</p> - -<p>Partageant ce rectangle fleuri, un chemin dallé -de plaques irrégulières de marbre, conduit d'une -vieille grille, en fer forgé, à la porte du verger, -qu'ornent des figures de Della Robbia.</p> - -<p><span class="pagenum">-131-</span>Dans cet espace de quelques mètres, vous ne -voyez que du bleu: toutes les variétés de delphiniums -dressent leurs thyrses géants, ces pieds-d'alouettes -qui, même en Normandie, ne parviennent -jamais à une telle hauteur, croissent -dans cette humidité comme de monstrueux -roseaux. Au début de juillet, les delphiniums, -sous le dais de leur floraison paradoxale, cachent -leur acide feuillage et celui de leurs compagnes -de plate-bande. La quantité des graines semées -éclate en une masse surprenante de quenouilles, -qui vont du cobalt au lapis-lazuli, en passant -par toutes les plus subtiles dégradations de la -turquoise; il y en a aussi de violettes avec un -cœur mauve; de verdâtres; et sous l'abri de ces -hampes verticales, rigides comme des lames -d'épées, c'est un entrelacs de campanules (<span lang="en" xml:lang="en">Canterbury -bells</span>) de Salvias, de Napota Massimi; les -Violas, l'humble Lobelia et l'Anagallis jouent -leur rôle aussi. Des Volubilis, dans leur besoin -indiscret d'enlacer, s'en sont donné à cœur-joie. -En tous sens, leurs viornes se sont allongées, -enroulées, fixées; le sol n'est qu'un filet aux -mailles serrées, par quoi les corolles rapprochent -leurs petits visages anodins des touffes altières, -en haut, qui font la roue comme des paons.</p> - -<p><i>Coucher de soleil.</i>—Vers la fin de la journée, -un peu de soleil après l'averse: c'est aussi un -prodige, les plants de pavots blancs, les bordures -<span class="pagenum">-132-</span>de lis, les pergolas de roses grimpantes. Ne me -parlez pas des fleurs du Midi. Que sont ces Provençales -mal lavées, auprès de ces naïades jamais -complètement sèches, dont la chair, comme les -blondes femmes d'Albion, n'ont pas un pigment -jaune dans leur teint laiteux? Le ciel et l'eau de -la rivière semblent se refléter sur ces peaux lisses -comme dans l'argenterie astiquée d'un service -à thé.</p> - -<p><i>Dimanche matin, Datchet.</i>—Un petit port, des -garages vert et blanc, une pelouse qui descend -mollement jusqu'à la rive, des bancs en cercle, -rangés pour les flâneurs. Au-dessus des palissades, -les «<span lang="en" xml:lang="en">crimson ramblers</span>» jaillissent des -roseraies voisines, retombent en grappes laqueuses -avec les aristoloches, les clématites, les jasmins -et le chèvrefeuille musqué. Sur la route, le long -des barrières blanches, des gens causent tout bas -avec une dame qui a arrêté son poney-chaise, en -route pour l'église d'où nous parviennent les -grêles voix enfantines du «<span lang="en" xml:lang="en">choir</span>»—célébration -du dimanche par des hymnes mendelssohniens. -L'atmosphère immobile et muette de cette vallée -d'ouate, à l'heure sainte, se refuse à porter tout -autre bruit humain. L'eau n'a pas de clapotis, les -êtres et les choses paraissent figés et mats comme -la flanelle des vêtements.</p> - -<p>Près de la fenêtre, assis dans son parloir, -immobile, un vieillard lit le <i lang="en" xml:lang="en">Sunday Times</i>. Sa -<span class="pagenum">-133-</span>villa fait le coin de la route, qui mène à la place -du village, une basse construction de briques, à -vérandas rondes, mais si couverte de lierre et si -fleurie, qu'elle n'a plus de forme architecturale.</p> - -<p>C'est un village de poupée, propre, peigné, -sans cesse repeint, à la façon d'une écurie pour -chevaux de course; des cascades de géraniums -et de pétunias, pendus aux jardinières des balcons, -dégringolent jusqu'aux porches à colonnes -blanchies et poncées, où étincellent des cuivres -polis à la flamande.</p> - -<p>Les boutiques du bourg sont plutôt des -échoppes-modèles où l'on ne songerait, pas plus -que dans les «vieux Anvers» d'Expositions universelles, -à acheter des denrées nécessaires à la -vie. Cartes postales et souvenirs. Dites? Sont-ce -des hommes et des femmes, en chair et en os, -qui vivent ici, toute l'année, fascinés par le -voisinage de la Cour, les yeux fixés sur le château -de Windsor, cette masse bleue, là, à un -mille, qui se profile sur le ciel, avec le drapeau -royal flottant à la tour, si Leurs Majestés sont -présentes?</p> - -<p>Vous ne savez jamais le spectacle qui vous attend, -si vous allez jusqu'au coin de la rue, près de -la berge: peut-être le Roi et la Reine parlant à un -jardinier, sur l'autre rive? ou bien, comme je l'ai -vu (taisez-vous!), le prince de Galles fumant sa -première cigarette, le jour de ses dix-sept ans… -<span class="pagenum">-134-</span>On jetterait un bouquet de violettes attaché à un -caillou, qu'il tomberait dans le parc, aux pieds -des «<span lang="en" xml:lang="en">royalties</span>».</p> - -<p>En remontant vers les sources du fleuve, ce -sont des Champs-Élysées, le repos après le -tumulte et les labeurs, l'oubli ou le palliatif aux -efforts du snobisme. Voici une Arcadie moderne -pour les citoyens d'une grande nation de commerçants -voyageurs: un nid moelleux où revenir -après l'orage, blessé, mais fier d'une tâche accomplie. -Pendant la tempête, l'Anglais, secoué dans -sa couchette, à bord, concentre sa pensée sur -l'image réconfortante d'un Week-End «<span lang="en" xml:lang="en">on the -River</span>». L'artificiel et charmant décor des Maidenhead -et des Slough n'a-t-il pas inspiré plus d'un -héroïsme, à l'autre bout du monde?</p> - -<p>Ainsi se matérialise le rêve d'avenir d'un pratique -«<span lang="en" xml:lang="en">Briton</span>»: une cabine, reluisante et bien -close sous un bon toit d'ardoise; un yacht qui soit -un <span lang="en" xml:lang="en">home</span>, bien stable sur la terre ferme; un havre -pour sa vieillesse, de l'eau, des rames à regarder -et un phonographe ou, au moins, un banjo, car il -n'est pas de vraie fête sans un peu de musique. -Où serait-on mieux que là où est le Roi, au cœur -de l'«Empire»?</p> - -<p>Ici, l'industrie et la misère sont cachées derrière -un gentil treillage; ou, peut-être, a-t-on -écarté ces importunes? Le pays de Windsor porte -la livrée du château; d'invisibles ondes hertziennes -<span class="pagenum">-135-</span>en propagent, jusqu'à l'horizon, des honneurs et -un peu de noblesse. O vous, décentes retraites, -dignes fins d'existence de loyaux serviteurs de la -Couronne, dans ces bocages silencieux qu'arrose -la Tamise, encore domestiquée comme un rivulet -d'agrément, avant qu'elle ne traverse la grande -cité populaire!</p> - -<p><i>Lecture.</i>—Dans ma chambre, où je suis monté -m'enfermer pendant le «<span lang="en" xml:lang="en">tea</span>», un livre traîne, c'est -une monographie d'Oscar Wilde. Quelques portraits -du poète, à différents âges, me remettent -en présence de cet être effrayant; l'un surtout, -datant d'environ 1885, époque où je le rencontrai -pour la première fois chez Charles Ephrussi. -Wilde revenait d'Amérique, grisé de ses succès -d'excentrique, paré des plus excessives fanfreluches -de l'esthéticisme. Quoique je fusse très -jeune, bien plus qu'ébloui, je me sentis méfiant -devant ce qu'il y avait de «toc» dans un tel -culte de l'Art. Avais-je reçu le mot d'ordre de -chez mon maître Whistler, où Wilde était l'objet -d'incessantes plaisanteries et toujours cité comme -l'<i>artiste qu'il ne faut pas être</i>?</p> - -<p>Le visage d'Oscar était mou, comme ces petites -têtes en caoutchouc qui, jadis, s'inscrivaient dans -un rond percé au milieu de toutes les pages d'un -livre de «<span lang="en" xml:lang="en">nursery</span>», et à quoi s'adaptaient plusieurs -corps de femmes, d'hommes ou d'enfants -comiques. Il y avait de la veulerie, des lignes -<span class="pagenum">-136-</span>tombantes et courbes, dans ce front, dans ces -joues trop grosses; la bouche, fine, un peu mollasse, -tombait aux coins, non avec une expression -de mépris hautain, mais, il me semble, à la -façon d'une vieille femme. Wilde me parut surtout -ridicule, comédien, affecté; je crus, dès -l'abord, qu'il se moquait des personnes présentes, -dont aucune ne parlait anglais. Mais non: dans -sa langue, il était peu différent. Sa cravate en -tissu de liberty, fraise écrasée (Liberty faisait -dans sa nouveauté alors, une révolution dans le -goût, pour l'ameublement et la toilette), sa -fameuse canne à pomme d'ivoire, un lis orange à -sa boutonnière, tout en lui me donnait envie de -lui dire: «Je vois d'où cela vient; inutile de -prendre ces grands airs!…» Mais Paris fut -conquis. Wilde avait tant d'esprit, il avait un tel -génie de conteur! Sa conversation annihilait l'esprit -critique de Gide. Un brillant auteur dramatique, -un Dumas fils d'Outre-Manche, un prestidigitateur -en paradoxes: n'est-ce pas cela qu'il -fut, jusqu'à l'heure du <i lang="la" xml:lang="la">De profondis</i> et de la trop -cruelle expiation?</p> - -<p>Oscar Wilde, si agaçant en France, où pourtant -il exerce encore une mystérieuse, une surprenante -influence, était assez à sa place ici. Le paysage -de la Tamise vous donne plus de patience pour -écouter des théories de dilettante et d'élégant. La -Noblesse, la Beauté des <i>choses inutiles</i>: absurde -<span class="pagenum">-137-</span>conception, dogmes puérils auxquels Oscar s'offrit -en holocauste.</p> - -<p>Mais, qu'on lui pardonne… il eut, comme Flaubert, -la religion de l'acte d'écrire, une érudition -de grand lettré et le courage de l'apostolat. Néanmoins, -on sourit déjà de ses parures d'époque. -Baudelaire aurait repoussé du bout du pied, avec -les pétales flétris du bouquet romantique, le -«<span lang="en" xml:lang="en">purple scarlet of sin</span>» et autres détritus de chez -madame Satan, fleuriste. Personne n'est plus -proche du mauvais goût qu'un certain genre -d'Anglais, qui croit «exquisement» vivre pour -l'Art. Le groupe esthétique de 80 à 90, dont -Wilde fut le héros et la victime, passa devant -nos yeux, comme le «<span lang="en" xml:lang="en">leading man</span>» d'un <span lang="en" xml:lang="en">musical-comedy</span>, -grossissant les effets, parce qu'il avait -soif d'épater un certain public bien plus semblable -à lui-même qu'il ne le pensait. Wilde fut -gâté par un impertinent et inhumain dandysme, -semé à Eton, et qu'on récolte plus tard à Oxford. -Peu d'artistes de son temps, qui n'aient voulu -prendre les manières de l'aristocratie, s'y faire -recevoir, tout en se moquant d'elle. Wilde fut un -snob—jusque dans les préaux de sa prison de -Reading—martyr du snobisme.</p> - -<p><i>Fin de journée.</i>—Des prairies, des prairies -gris-bleu, quelques meules de foin pâle, des -saules; nous sommes si bas, que les ponts de -pierre de la Tamise sont plus hauts que la ligne -<span class="pagenum">-138-</span>d'horizon, comme vus par un baigneur dans une -perspective d'estampe japonaise où les plans se -chevauchent les uns les autres. Le dîner s'achève -dans la salle à manger, au rez-de-chaussée, toutes -fenêtres ouvertes sur la rivière; une dernière -lueur du crépuscule s'y reflète. La table recouverte -d'une glace, en guise de nappe, avec les -cristaux et les argenteries, miroite, aqueuse, -comme si la rivière entrait dans la pièce et que -nous dînions dessus. Le lévrier Loff, le plus muet -des chiens, qui éternellement fait le guet sur la -rive par où tout canotier peut s'introduire dans -la propriété, soudain aboie. Un cornet à piston, -sinistre dans ce crépuscule, signale l'approche -d'un steamer de touristes à bon marché. La -silhouette du bateau passe devant nous: éclair -de lumière électrique, tapotement des hélices, une -polka enrouée de foire, puis tout retombe dans le -silence nocturne.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-139-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">UN BILAN ARTISTIQUE -DE LA GRANDE SAISON DE PARIS</h2> - - -<h3>LES ARTISTES ET LE PUBLIC</h3> - -<p class="date">(<i>Revue de Paris, 1913</i>).</p> - -<p>Toutes les formes de l'art décoratif et théâtral, -depuis la plastique animée, vivante, jusqu'à la -peinture, l'architecture et la statuaire, le drame, -la musique, la chorégraphie, l'orchestre: tels -sont les nombreux sujets qui, d'avril à juillet, -ont capté notre esprit.</p> - -<p>Des noms, célèbres partout, ont été prononcés -en 1913 à l'occasion d'opéras, de pièces, de partitions -et de l'inauguration du premier théâtre -d'art moderne qu'on ait construit en France. -Si les opéras de Richard Strauss avaient été -montés, comme ils devaient l'être, la série eût -été à peu près complète, des ouvrages dont Paris -eut la révélation.</p> - -<p>Car ce furent: <i>l'Annonce faite à Marie</i> de Paul -<span class="pagenum">-140-</span>Claudel, la <i>Pénélope</i> de Gabriel Fauré, <i>la Pisanelle</i> -de d'Annunzio, <i>Jeux</i> de Debussy, <i>le Sacre du -Printemps</i> d'Igor Strawinsky, deux ouvrages de -Moussorgsky, des compositions de Ravel et de -Florent Schmitt, un plafond considérable de -Maurice Denis, un petit chef-d'œuvre de décoration -par Édouard Vuillard, enfin de l'architecture -et de la sculpture dans la salle de ce théâtre -des Champs-Élysées actuellement aux prises avec -de si graves difficultés.</p> - -<p>J'omets exprès d'autres «attractions», qui -s'ajouteraient à cette liste si ceci était plus qu'un -résumé. J'écris: «attractions», ce mot désignant -d'ordinaire, curiosités, <i>phénomènes</i> des -<span lang="en" xml:lang="en">Magic-Cities</span>; parce qu'hélas! si quelques-uns -prennent au sérieux l'œuvre de l'artiste, le public -auquel les artistes sont, bon gré mal gré, contraints -de s'adresser, semble confondre dans une -même hâte dédaigneuse, avec les baladins et les -acrobates, tout homme qui crée. Si bien que tant -de peine, tant de labeur, de talent, d'ingéniosité, -de foi, le produit d'un long travail obscur et -silencieux, enfin voit le jour comme la bête qui -sort du toril, est mise tout à coup en présence -d'une foule prête à huer son premier faux pas. -Le créateur reste dans la coulisse, collant son -oreille aux portants, à attendre ce que déclareront -ses juges, ceux auxquels il n'a souvent pas songé -jusqu'à la minute solennelle, et pourtant de si -<span class="pagenum">-141-</span>peu de conséquence, où il va jouir de l'illusion -du triomphe, ou se désespérer d'une défaite.</p> - -<p>D'un côté de la scène, les conversations futiles -vont leur train, entre gens engourdis par un trop -bon repas. Pour occuper deux heures de demi-sommeil, -ils écouteront les bribes d'une pièce, -quelques notes de musique, dix à peine sur cent -d'entre eux sachant même le nom de l'auteur. -Dans la salle aussi, ce sont les confrères et les -critiques, un peu plus informés que le public -payant, mais plus prévenus pour ou contre la -victime invisible et solitaire, prêts à ouvrir les -écluses à leur bile, ou, pire, au sirop de leurs -louanges. Derrière le rideau, les mêmes jalousies, -les mêmes haines; mais aussi l'éternelle candeur -du jeune ou vieux débutant de ce soir, auteur ou -interprète pour qui cette heure est «historique», -où le monde ne s'occupe, croit-il, que de lui. -Au néophyte ou au vieil auteur, n'essayez point -de parler raison, ceux-ci ne semblent s'apercevoir -de la présence de leur prochain qu'à la minute -des applaudissements ou des sifflets. Puvis de -Chavannes manquait mourir à chaque vernissage -d'un Salon où il exposait. Meilhac partait pour -Saint-Germain, les soirs de première.</p> - -<p>L'expérience nous conseille de ne jamais exhiber, -ou de garder devers nous, aussi longtemps -que possible, le fruit de notre cerveau; malgré ce -que M. Degas enseigne à ses disciples de belle -<span class="pagenum">-142-</span>mais inapplicable morale, l'<i>œuvre</i>, même quand -nous affectons d'ignorer le public, lui est destinée. -Bien rares, nous le savons, ceux-là qui créent -par ordre d'un démon intérieur. S'il est des -maniaques prêts à brûler, après l'avoir achevée, -l'œuvre de toute une existence, l'homme normal -s'exprime pour forcer l'attention de ses contemporains, -gagner son pain quotidien, des loisirs, -ou ces couronnes de lauriers par quoi l'on nous -distingua dès l'école et que nous tiendrons toujours -pour désirables, puisqu'elles nous confèrent -une suprématie que chacun, de bas en haut de -l'échelle sociale, convoite à sa façon.</p> - -<p>Artistes, auteurs et public, de par la force des -choses, nous avons entre nous des rapports nécessaires, -si pénibles qu'ils soient devenus. Les uns -et les autres s'entr'influencent, à travers la rampe -de feu qui les sépare. Bien plus: tout le monde -envahit la scène, veut mettre la main à la pâte, -pour le moins conseiller, en une dangereuse -promiscuité d'amateurs, d'interprètes professionnels -ou mondains, d'auteurs qu'à peine distingue -un talent (il court les rues), et à quoi vous préféreriez -la gaucherie.</p> - -<p>Le consommateur d'art serait aussi curieux à -étudier que le fournisseur de nos plaisirs intellectuels. -Qu'est le public parisien? et a-t-il une -opinion? Chaque catégorie d'artistes a le sien, -petit ou grand, jusqu'au jour où, la gloire venue, -<span class="pagenum">-143-</span>mais on ne sait d'où ni comme, le nom prestigieux -se répand, compte par lui-même et à part -de l'œuvre. Mais c'est là une période de <i lang="la" xml:lang="la">statu quo</i>, -de quasi-mort. Dans la foule qui nous lit, écoute -et regarde nos ouvrages, deux catégories: le -«gros public» et la minorité, les gens de goût. -Et c'est la minorité d'où se propagent des sortes -d'ondes mystérieuses, tantôt rencontrant des -obstacles, puis allant plus loin, souvent arrêtées -avant d'atteindre ces masses occultes, anonymes, -qui reçoivent le choc tout en ignorant qu'il vient -d'une élite qui ne se démasquera que beaucoup -plus tard. Elle a tiré la ficelle des marionnettes.</p> - -<p>Un auteur illustre et fêté, à qui je parlais -un jour d'André Gide, s'impatientait:—«Vos -génies sont toujours des inconnus!» L'influence -actuelle d'André Gide sur la jeunesse, mon Académicien -ne la nierait plus, mais mon Académicien -est mort et ses livres sont oubliés.—Peu -de gens éprouvent le besoin de comprendre, -d'aller au fond des choses; peu s'y intéressent, -sentent, savent voir par eux-mêmes, mais ils -enragent si nous le leur disons. Il leur faut des -directeurs de conscience, un Baudelaire, «aux -idées abondantes, coordonnées et systématiques».</p> - -<p>De Henri de Régnier, cette belle page: «Le -poète, pensait-il, ne doit rien ignorer de la -nature du beau, ni des façons de le reproduire. -Sa compétence esthétique doit être universelle. -<span class="pagenum">-144-</span>De là, chez l'auteur des <i>Fleurs du Mal</i>, un sens -critique expert et suraigu et cette curiosité intellectuelle -qu'il appliquait simultanément à l'art -et à la vie… rien ne lui était indifférent à cause -du rythme qui est dans tout. Il jugeait un -usage comme un tableau, une foule comme un -paysage, un esprit comme un cristal, car la -pensée a ses réfractions. La connaissance des -formes l'induisait à celle des sentiments.»</p> - -<p>Aussi bien Baudelaire ne se trompe pas. Il -humait de loin l'âcre odeur du chef-d'œuvre, -comme le marin s'approchant de la Corse, d'où, -raconte-t-on, il émane un secret parfum, comparable -à nul autre. A chaque époque, il y eut <i>un -goût</i>; aujourd'hui, il y a <i>des modes</i>; mais au-dessus -d'elles est le <i>bon goût</i>. Si dans la discussion -vous prononcez ce mot-là, quelqu'un prendra l'air -blessé, vous interrompra: «j'ai le mien, vous avez -le vôtre. Quel est <i>le bon</i>?»—Ne jouons pas sur -ce mot, brandon de discorde. Oui, le goût existe. -Il n'y en a qu'un seul en art; contrairement -à l'animal qui ne préfère pas une fleur à un os, -l'homme inventa le goût qui comporte un maximum -de perfection. Quel en est le critérium? -Il nous semble que c'est l'approbation fraternelle -d'une élite—la véritable—autour d'une même -œuvre, sans souci des différences de cénacles et -de la colère du public. L'avenir et l'histoire -ratifient toujours cet infaillible choix.</p> - -<p><span class="pagenum">-145-</span>On ne «juge» pas une fois, par hasard; pour -qu'un jugement ait du poids, il faut qu'il fasse -partie d'un ensemble, d'un système. Sans nier le -danger des opinions du professionnel, je tiens du -moins qu'il a ses raisons à donner, des parti-pris -souvent insupportables, des passions exagérées -comme ses dédains; mais les artistes et -leur entourage <i>éprouvent des sensations</i> et peuvent -vibrer parfois à la première rencontre d'une -œuvre nouvelle. Tout vaut mieux que d'indolents -et de trop légers oisifs, qui nous disent: à vous -seuls, qui conçûtes, à vous qui interprétez le soi-disant -chef-d'œuvre, incombent la peine et la -responsabilité; à nous, le plaisir de déguster et, -ayant payé, si nous ne sommes pas contents, le -droit de le dire très haut!</p> - -<p>L'enthousiasme ou le dénigrement ordonnés -par la mode sont aussi irritants et moins excusables -que la crédulité de celui qui, ne comprenant -pas, s'écrie: «On se moque de moi!»; donc -l'innocent, le crédule abonné des opéras, l'habitué -des ouvertures officielles d'expositions, croit -possible qu'un artiste, de parti pris, lui fasse une -mauvaise farce, sans réfléchir que cet artiste -serait la première dupe d'un aussi niais calcul.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Peu d'artistes s'asseyent à leur bureau, ou -devant un chevalet, sans imaginer leur œuvre -<span class="pagenum">-146-</span>allant déjà porter son message à la foule. Voilà -qui, dans une certaine mesure, serait légitime, si -cette foule était de même race, sinon de même -éducation, que l'artiste.</p> - -<p>Une voix qui, peut-être, éveillerait l'écho au -bout du jardin, nous ambitionnons qu'elle s'enfle -et résonne jusqu'aux confins du monde, que -toutes les nations nous entendent, et notre voix -se brise dans cet exercice de ventriloque. La -France donne encore le ton; de partout on continue -d'affluer vers Paris, vers ce que nous produisons, -ou pour nous demander d'approuver le -bagage cosmopolite. Notre sort est de produire et -de juger les autres, de consacrer les réputations -étrangères, de tout voir et de garder notre marque -de fabrique, notre personnalité… tout de même.</p> - -<p>M. Serge de Diaghilew, un des hommes les -plus cosmopolites que j'ai rencontrés, m'avouait -son dépit, comme il croyait s'apercevoir d'une -«certaine résistance», pour ne pas dire mauvaise -volonté, chez les Parisiens, qui, depuis dix ans -bientôt, applaudissent à ses successifs apports -d'art russe. Je lui demandai: «—Pourquoi ne vous -passez-vous pas de nos suffrages, au moins pour -quelque temps, vous que l'on désire et appelle -partout à la fois, et qui vous plaignez d'une tendance -réactionnaire en France?—C'est que, -me répondit-il, nous ne travaillons que pour -vous. Vous êtes trente personnes à Paris, les juges -<span class="pagenum">-147-</span>seuls capables de me délivrer un passeport. Tant -que vous ne me l'avez pas donné, je suis inquiet. -Un Gluck, un Chopin, il y a longtemps de cela, -sentirent pareillement. Wagner aussi, mais il ne -vous pardonna jamais l'aventure de <i>Tannhäuser</i>!»</p> - -<p>Les propos de M. de Diaghilew, je les rapporte -parce qu'ils expriment le sentiment d'un -étranger remarquable. Il allait bientôt constater -l'attitude indécente du public, vis-à-vis du <i>Sacre -du Printemps</i>, première œuvre vraiment forte, -décisive, d'un jeune Russe, et qui fit présumer ce -public d'une décadence, mais aussi… quel triomphe -dans tous les milieux qui comptent selon l'impresario! -Nous sommes à la fin de quelque chose; -peut-être de cette longue période de l'impressionnisme, -que nous avons créé? Prenons le mot -dans son sens le plus étendu, car, réservé à -la peinture, il y a une quarantaine d'années, -l'impressionnisme a envahi toutes les branches -de l'art. Nous en sommes maintenant saturés, et -quoique nous ajoutions les préfixes, <i>néo</i>, <i>post</i>, c'est -toujours d'une esthétique qu'il s'agit, où la raison, -la pensée ont moins de part que les sens. La -pensée, de même que la main de l'artiste, s'est -mise à trembler comme ces globules qui s'élèvent -du sol sous l'action de la chaleur, et que nous -voyons monter, se perdre dans l'air, par certains -midis de plein été.</p> - -<p>Nombre de productions exquises durent tout -<span class="pagenum">-148-</span>leur charme au désordre de l'exécution, à une -phrase inachevée, par crainte de platitude ou de -vulgarité; nous sommes trop redevables à -l'impressionnisme de délicates jouissances pour -entamer son procès, mais il nous déshabitua de -l'effort des longues périodes, il nous rendit paresseux.</p> - -<p>Aussi bien, l'impressionnisme est à court de -ressources; à sa place nous attendons qu'on mette -autre chose. Nous demandons des œuvres, mais -on ne nous propose encore que des théories, promettant -un retour à des formes classiques. -Certains artistes, gonflés de sensualité, s'infligent -de sévères règles de composition, préférent se -guinder au risque de se dessécher. Les autres se -déboutonnent et montrent une fausse parure, un -vulgaire clinquant<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> En relisant ces lignes (janvier 1920), je m'aperçois que -M. André Lhote eut des prédécesseurs avant la guerre.</p> -</div> -<p>Qui dira tout ce qu'il faut être ou ne pas être -aujourd'hui, pour mériter le nom d'artiste dans -certains milieux? Je ne sais qui fréquenter. Vous -sentez-vous à l'aise hors de votre atelier ou de -votre cabinet? J'aimerais à causer avec des confrères, -mais nous ne nous entendons pas; alors -quoi? Féliciter cette dame de sa jolie toilette ou -de son thé? Mais elle veut causer d'Art. Attention! -vous allez, madame, perdre le meilleur de -<span class="pagenum">-149-</span>vos attraits et nous ne nous comprendrons pas -non plus. A la minute où je suis entré chez -vous, vous vous êtes mise à penser aux choses -que j'ai laissées chez moi. J'y ai consacré ma vie, -et elles ne sont pour vous qu'un aimable passe-temps. -Je sens que vous préparez une danse, un -livre ou peut-être une fresque…</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le véritable intérêt de l'esprit humain s'est -peut-être éloigné de l'Art. L'homme, tout occupé -à la conquête des airs, regarderait-il ailleurs? -Nos enfants préfèrent une dynamo ou un semblant -de télégraphie sans fil, aux plus alléchantes -images. On en vient à se demander s'ils sauront, -plus tard, regarder un tableau ou un paysage, -réciter un poème.</p> - -<p>Impossible, pourtant, de ne pas constater un -redoublement d'énergie chez les artistes, peut-être -à la façon des jeunes malades si pleins de -hâte et de fièvre, parce qu'ils sentent leurs jours -comptés.</p> - -<p>Je nous croirais plutôt parvenus à la phase -extrême d'un long développement intellectuel; -notre sensibilité se modifie dans des conditions -compliquées par nos trop nombreuses connaissances, -par la désastreuse information mondiale, -qui nous internationalise et nous dissémine. Dans -l'avenir, la France restera-t-elle encore à la tête -<span class="pagenum">-150-</span>du mouvement? Va-t-elle présenter au monde -étonné une magnifique fleur nouvelle, double, le -résultat d'un nombre infini de croisements et de -sélections? Le vent nous apportera-t-il de l'Est -des graines qui, tombant sur un sol différent, -donnent une floraison sans analogie avec les -plantes d'où elles furent soufflées dans les airs?…</p> - -<p>Paris est devenu une vaste gare centrale. Nous -ne sommes que tolérés chez nous, quoiqu'on nous -prie, par habitude, de donner notre suprême -verdict.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Une autre cause de désarroi et de méprise, -nous la trouverions dans les rapports qui unissent, -nous l'avons vu, les artistes au «monde». -Les vrais et les faux, pêle-mêle, sont appelés de -leurs ateliers dans les salons. Deux éléments, -qui jamais n'eussent dû se mêler, on essaye de -les incorporer l'un à l'autre; en vain, l'artiste et -le client étant d'irréductibles ennemis. Le créateur -est un solitaire, il épouvante par ses hiéroglyphes. -Alors même qu'il s'exprime sincèrement, -ceux qui l'écoutent se méprennent sur le sens de -ses paroles. Quelquefois il est à moitié compris, -alors c'est la confusion. L'influence d'un artiste -d'exception, pourra être désastreuse. Mais l'éducation -de l'œil et de l'oreille sera sans limite et -je crois volontiers qu'un nouveau message apporté -<span class="pagenum">-151-</span>par le génie d'un Rimbaud, d'un Mallarmé, d'un -Cézanne, renouvelle notre vision ou une langue. -Néanmoins, l'œuvre originale d'un écrivain, d'un -peintre ou d'un musicien est un <i>tout</i>. Ceux qu'elle -influence n'ont pas le droit de s'appuyer sur elle -pour commander à notre admiration.</p> - -<p>Agréables pour l'amour-propre d'un maître, -les contrefaçons de sa manière, son école, ses -imitateurs de la première heure; mais, au moment -où il paraît, ses faiblesses et ses formes les plus -extérieures servent seules de modèle.</p> - -<p>Aujourd'hui, le succès et l'insuccès d'un -ouvrage ont leur importance sociale. Réjouissons-nous -qu'il y ait encore une place réservée pour -les questions d'art. Mais la qualité de notre production, -si différente de tout ce qui précéda, -imparfaite, nerveuse, fruste, ou visant trop «à -l'effet», n'est-elle pas comme l'incertitude de -l'opinion, la conséquence d'inéluctables conditions -d'époque? Mercure est entré dans la ronde des -Muses.</p> - -<p>Le public se dépouille de ce qui est sa raison -d'être, par vanité et esprit d'imitation. Et il croit -qu'il va s'amuser… car on ne veut plus s'ennuyer, -en compagnie de l'art.—Fort bien, sage -parti! mais ce n'est pas le moins comique du -spectateur, calé dans sa stalle, que de temps à -autre, en de solennelles circonstances, il s'agite, -tâte son portefeuille, croie qu'on l'a volé! Alors, -<span class="pagenum">-152-</span>il s'agit le plus souvent d'un chef-d'œuvre. Le -monsieur siffle, insulte. A ces représailles, on ne -peut opposer qu'un sourire. Ce serait, pour le -convaincre, toute une éducation à recommencer.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<h3 class="small">LES RUSSES.—LE SACRE DU PRINTEMPS</h3> - -<p>Une œuvre, peut-être la plus audacieuse que -nous ayons vue depuis longtemps, fut jetée en -pâture à un public composé de tous les éléments -auxquels nous venons de faire allusion, dans une -salle où rien d'étranger à la scène n'aurait dû -troubler le spectateur, dont l'attitude fut curieuse -à observer, en face des plus récentes formes de -l'art du décor, de la danse et de la symphonie. -Paris n'avait à offrir pour de tels spectacles que -de vieux locaux, tout au plus convenables pour -des reprises et du vieux neuf. Des hommes hardis -se sont réunis pour doter un quartier, où l'on -se rendait jusqu'alors pour jouir de la fraîcheur -du soir dans les cafés-concerts, d'un théâtre à la -fois luxueux et sévère d'aspect, dédié à la Musique, -à la Poésie, au Drame et à la Comédie. La -danse y serait honorée au même titre que l'architecture, -la statuaire et la grande décoration -murale. La genèse de cette «subversive», de -cette «folle entreprise», que n'avons-nous la -place ici de la raconter, ne fût-ce que pour mieux -<span class="pagenum">-153-</span>illustrer l'état de l'opinion, les mille ruses des -sociétés ennemies, les rivalités des «cénacles», -la résistance des institutions officielles, et la -routine d'un peuple dont le jugement a, comme -nous le voyons, tant de prestige!</p> - -<p>Les échafaudages étaient encore dressés contre -la façade, que l'on prit parti. «C'est un Hammam; -c'est un temple pour les Théosophes; c'est -munichois; c'est belge.» Certaines personnes se -firent un point d'honneur de déclarer, que jamais -elles n'iraient dans cette salle-là. Mais M. Maurice -Denis nous convia à juger de sa noble et -grave peinture, déjà marouflée au plafond; les -nombreux privilégiés admis sur le chantier, -saluèrent le jeune maître comme «le digne -successeur de Puvis de Chavannes». Il était -«seul capable d'un tel ouvrage». Une placide -maturité succédait à une jeunesse «indépendante». -L'auteur des plus délicates improvisations, -l'ex-néo-impressionniste, qui sut si bien -allier le rêve et le symbole à un très moderne -sens de la vie, s'attestait, du coup, «assagi», -certains ont dit: «académique».</p> - -<p>Alors, les ennemis du nouveau théâtre, déjà -mis en mauvaise humeur par les bas-reliefs de -la façade, sculptures trop conventionnellement -archaïques de M. Bourdelle, se calmèrent au -cours de ces visites propitiatoires. D'autre part, -les cénacles des <i>avancés</i> retiraient leur confiance -<span class="pagenum">-154-</span>à l'initiateur. Il arrivait à M. Denis l'aventure -habituelle des artistes qui eurent de bonne heure -un succès d'audace, puis se calment. M. Vuillard -n'avait décoré, de façon d'ailleurs délicieuse, que -le foyer du «petit théâtre de comédie»; de -timides concessions à l'ex-impressionnisme, dans -des coins obscurs de l'édifice, étaient comme des -fiches de consolation pour les retardataires de -l'école où M. Maurice Denis fit ses premières -fredaines, nos quotidiennes délices d'antan. On -commença de regretter l'ancien opéra de Charles -Garnier, le blanc, le rouge et l'or, les girandoles, -l'aspect «chaud» de théâtres poussiéreux et franchement -combustibles. On retourna voir le plafond -de Lenepveu à l'Académie Nationale de Musique, -les mièvres muses de Paul Baudry, depuis -des âges oubliés. Le théâtre des Champs-Élysées -fut immédiatement décrété intermédiaire entre les -théâtres réguliers et les «scènes d'à côté»<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> L'ancien théâtre libre, le théâtre de l'Œuvre, le théâtre des -Arts de M. Rouché, le théâtre du Vieux-Colombier.</p> -</div> -<p>C'est justement cela que devait être l'entreprise! -Elle faisait appel à ces amateurs mixtes -et sérieux, qui souhaitent un retour vers un art -plus sage, plus traditionnel. M. Denis est leur -peintre, M. Vincent d'Indy leur musicien. Il est -bon que la <i>Pénélope</i> de M. Gabriel Fauré, le doyen -de nos maîtres compositeurs, ait servi de premier -<span class="pagenum">-155-</span>programme à la «Grande Saison»; elle lui a -donné une signification très «noble». Mais le -péril était que le théâtre des Champs-Élysées -ne pût compter que sur la seule clientèle des -lecteurs fidèles des jeunes revues, des mélomanes -entraînés, de ces amateurs qui visitent toutes -les expositions, possèdent au moins quelques -notions et le respect de certains noms. Ceux-ci -montent, en effet, aux galeries supérieures, et il -fallut remplir les loges de diamants et de perles, -rendre luxueuses des représentations «de gala» -et compter sur le snobisme de puissants mécènes. -<i>Le Barbier de Séville</i>, <i>Freischütz</i>, <i>la Passion</i> de Bach -allaient alterner sur l'affiche avec un nouveau -et terrible chef-d'œuvre: <i>le Sacre du Printemps</i>.</p> - -<p>Nous proposant d'étudier les rapports du public -et des artistes d'aujourd'hui, nous avons pensé -que l'entreprise du théâtre des Champs-Élysées -(puisque la forme dramatique est la plus populaire, -la plus accessible à la masse) devrait nous -y aider.</p> - -<p>Dès le vestibule, une tendance s'y avoue, un -parti pris. La simplicité des lignes, le marbre uni, -des panneaux archaïques de M. Bourdelle, représentant -des mythes et des théogonies, tout concorde -à créer une atmosphère de recueillement. On -a tenu à ce que cet édifice nous mît en disposition—par -sa sobriété, élégante mais un peu -froide—de mieux suivre des représentations -<span class="pagenum">-156-</span>d'art, sorte de «<span lang="de" xml:lang="de">Bühnenfestspiele</span>» comme -Wagner les voulut à Bayreuth. Peut-être, pensions-nous, -pourrait-on réussir ici ce qu'on dit -impossible à l'Opéra? Cette organisation serait le -contre-pied des entreprises subventionnées et des -théâtres des boulevards; nous voulions à la fois -jouer du classique et accueillir les audaces modernes; -une galerie d'exposition, sous le même -toit, servirait d'annexe et de prolongement à -celles des Durand-Ruel, des Bernheim, des Druet, -où la lutte fut déclarée contre l'Académisme et la -«convention». Les gros succès d'«auteurs favoris -de la foule» n'y seraient pas enviés.</p> - -<p>Il serait puéril de soutenir qu'une œuvre de -génie ne s'adresse pas à la foule, témoin nos -chefs-d'œuvre du répertoire, même ceux qu'on -discuta à leur origine. Wagner, qui eut sans cesse -pour objectif de parler à toute la Germanie, -écrivit des poèmes nationaux, aujourd'hui patrimoine -de l'univers entier. Mais combien d'années -s'écoulent avant qu'un tel révolutionnaire passe, -des ténèbres de ses premières luttes, à la pleine -lumière de la gloire mondiale? Aussi bien le cas -d'un Wagner, pour être le plus illustre, déborde -les limites ordinaires de l'esprit humain et n'est -pas concluant. Nos directeurs de théâtre n'ont -pas à choisir entre des astres de pareille grandeur.</p> - -<p>Le nombre des ouvrages courants, de «belle -tenue» et de solide valeur, reste infime, et l'on -<span class="pagenum">-157-</span>regrette, chaque fois qu'est publié le programme -d'une saison théâtrale, de s'avouer à soi-même: -Je resterai souvent chez moi!—Si nous confessons -ainsi notre découragement, nous provoquons -la pitié des gens qui ne demandent qu'à s'amuser, -ou plus modestement encore, à ne pas s'ennuyer -pendant trois heures de suite. Ceux-là ont leur -goût aussi, et qui fait recette.</p> - -<p>Le danger couru par les initiateurs du théâtre -des Champs-Élysées tient à ce qu'ils espérèrent -pouvoir faire «communier dans l'art» ceux qui -vont au spectacle pour s'exhiber ou prendre un -plaisir anodin, et ceux qui y vont pour s'exalter. -Ils voulurent imposer aux premiers les habitudes -d'esprit des seconds. Il se peut qu'il y ait unisson, -tout au moins respect chez tous, à l'occasion d'un -festival Bach, Beethoven, à la reprise de vieux -chefs-d'œuvre que la bienséance et la bonne -éducation font un devoir, même à ceux qu'ils -ennuient, d'écouter en silence; <i>Parsifal</i> sera reçu -avec enthousiasme, même si quelques wagnériens -des premiers temps de Bayreuth en regrettent -l'exportation… en subissent l'ennui.</p> - -<p>Je surprendrais bien des lecteurs de la <i>Revue -de Paris</i>, en leur énumérant des artistes, inconnus -d'eux et illustres dans des cénacles où tel -dramaturge, tel musicien, tel peintre, célèbres -pour la foule, ne comptèrent jamais, même avant -que la gloire et l'Institut aient pu leur susciter -<span class="pagenum">-158-</span>des jalousies et quoique nul ne conteste le remarquable -talent de ces personnages officiels. Il s'agit -pour un artiste de créer, autour de son nom, -une atmosphère qui commence par sembler irrespirable -à la foule. De tout temps, il en fut -d'ailleurs ainsi, mais la roue tourne aujourd'hui -avec une telle vitesse, que les plus encensés -d'hier doivent envisager avec philosophie les -retours de l'opinion. Aussi, un autre malentendu -gêne la discussion, dès que vous essayez de faire -une liste de ce que vous croyez être d'«incontestables -chefs-d'œuvre»; et encore, parmi ceux-ci, -y en a-t-il qui se démodent assez vite, pour -ensuite reprendre leur valeur réelle.</p> - -<p>«Le gros public» ne sait pas encore qu'il -faille admirer les génies chers aux «cénacles» et -l'ennui demeurera ce que personne ne tolère, -même par snobisme, pendant le temps, qui peut -paraître si long, d'une représentation.</p> - -<p>Il y eut dès le début de cette première saison -et il y aura encore—si l'entreprise ressuscite—des -soirées de bataille indécise ou de malaise. -Les ouvrages étrangers, qui furent le principal -attrait du théâtre des Champs-Élysées, sont sans -appas pour une notable portion des auditeurs, -puisque les incomparables spectacles de <i>Boris -Godounow</i> et de <i>Kovanchina</i>, défendus par un interprète -comme M. Chaliapine, ne remportèrent pas -les triomphes prévus par les bailleurs de fonds.</p> - -<p><span class="pagenum">-159-</span>Un fait inquiétant pour l'École française, de -plus en plus engagée dans ses espoirs et ses -promesses d'une renaissance classique et nationale, -c'est l'arrivée des Russes qui, d'un coup de -baguette magique, ont une fois de plus animé, -fait vivre un nouveau théâtre et prouvé par une -œuvre audacieuse, d'une saveur âpre, d'une puissance -déconcertante, les dangers du fâcheux individualisme -où nous nous égarons.</p> - -<p>Le <i>Sacre du Printemps</i> marquera une date dans -l'histoire de l'art contemporain, peut-être dans -l'Histoire.—Deux actes seulement; un ballet -(mais est-il bien équitable d'appeler ballet ce -tableau chorégraphique, cette production à peine -classable, cette étrange et grave chose?) oui, un -court divertissement, comme on disait jadis à -l'Opéra, mais quasi religieux; est-ce là ce que -nous retiendrons de l'année 1913, quand la mémoire -aura déjà confondu le reste de la meilleure -contribution française avec celle des années précédentes?</p> - -<p>J'ai hésité longtemps, avant d'oser prendre le -<i>Sacre du Printemps</i> comme principal objet de ces -notes. C'est après mûre réflexion que je me suis -convaincu de l'importance de ces soirées tumultueuses -où, enfin, nous avions de quoi nous passionner -et un prétexte pour prendre position. -Pendant ces quarante minutes, le public et les -artistes se montrèrent à l'observateur dans la -<span class="pagenum">-160-</span>nudité de leur plus intime nature. La salle nouvelle, -telle que nous l'avons décrite, ajoutait -encore au sens du «phénomène.» Il y a des heures -où nous déposons, malgré nous, l'uniforme que -d'anciennes habitudes nous imposent et que de -fortes émotions, seules, obligent à rejeter.</p> - -<p>C'est un beau spectacle, et trop rare dans une -société lasse et sceptique, que celui de la ferveur -et de l'indignation spontanées. Tout cela pour -deux actes de danse et une partition de quatre-vingt-neuf -pages? Nous ne sommes plus au temps -d'<i>Hernani</i> et de <i>Tannhäuser</i>. Il y a tendance à -tout raccourcir: c'est ce que les Russes ont senti -et ce à quoi ils s'évertuent. Cherchez à côté et -derrière le <i>Sacre du Printemps</i>, apprenez à -connaître des collaborateurs, presque impossibles -à y distinguer dans leur contribution personnelle, -on dirait anonyme. Il faut les avoir vus de -près, pour que tombent les derniers scrupules -qu'on aurait à parler un peu longuement d'eux -et de ce qu'ils viennent d'accomplir.</p> - -<p>Un grand coup de vent a passé sur les steppes, -qui, traversant l'Europe, nous est soudain venu -rafraîchir pour quelques instants, interrompant -notre sommeil aux rêves confus. Le réveil fut si -brusque et la secousse si brutale, qu'il nous fallut -un peu de temps pour nous remettre d'aplomb. -Avions-nous pris nos dispositions, étions-nous -en état de comprendre? Certains croyaient y être, -<span class="pagenum">-161-</span>parmi les fervents de la musique et de la chorégraphie -slaves.</p> - -<p>1913 était la sixième saison russe. M. Serge -de Diaghilew, infatigablement, s'est dévoué à notre -initiation, organisant des expositions de peinture -et d'art décoratif, louant le Châtelet ou s'associant -avec les directeurs de l'Opéra, pour y amener -des interprètes admirables d'admirables ouvrages. -Nous connûmes Moussorgski et son immortel -<i>Boris Godounow</i>, Rimsky Korsakoff avec <i>Ivan le -terrible</i> et son ballet de <i>Shéhérazade</i>, Glazounow, -Borodine, enfin les meilleurs des compositeurs -d'hier et d'aujourd'hui, puisque d'Igor Stravinsky -sont <i>l'Oiseau de feu</i>, <i>Petrouchka</i> et le <i>Sacre du -Printemps</i>: la phalange des génies russes, moins -admirés chez eux que l'anodin Tchaïkowski, ou -qu'Antoine Rubinstein; les novateurs et les révolutionnaires -de la seconde moitié du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, -grâce à M. de Diaghilew, sont devenus nos intimes -amis et nos maîtres.</p> - -<p>Un art plastique de la même saveur orientale -et barbare, frère de la mélodie religieuse ou populaire, -fonds où puisèrent tous ensemble les réformateurs -de l'école musicale (lyrique et symphonique); -des couleurs vives, agencées avec un -raffinement barbare, des formes primitives, une -simplification apparente des ressources de la décoration -théâtrale; des chœurs qui agissent comme -la foule dans la rue et participent au drame; des -<span class="pagenum">-162-</span>danseurs qui nous ont prouvé la décadence de -notre corps de ballet et l'indigence de notre fade -chorégraphie: voilà, et nous sommes bien forcés -de le rappeler ici aux mémoires fragiles, voilà -ce avec quoi, depuis dix ans, les «saisons russes» -ont refait l'éducation de nos sens.</p> - -<p>Je ne sais quelle influence étrangère a jamais -marqué une telle empreinte sur la production -française. La littérature déjà, avec Tolstoï, Dostoïewski, -Tourgueneff, commença de détourner -nos yeux des images où ils se fixaient trop paresseusement; -l'odeur de la terre, au parfum aigre -mais pur, s'est propagée jusqu'à nous; la vertu -de l'inspiration populaire et nationale ne pouvait -qu'enrichir notre esprit alerte et nous conseiller -un examen de nous-mêmes. L'avenir nous dira le -profit que nous en aurons tiré, mais l'influence -est désormais impérieuse, une obsession. Ce n'est -pas à nous, les premiers inoculés, de dire si ce -vaccin aura été salutaire, ou non. Ceux qui -souhaitent le retour à un art plus simple, plus -naïf, plus général et moins provisoire,—ce à -quoi enfin visent les meilleurs d'entre nous—, les -Russes leur ont proposé des formes qu'il ne faudrait -pas calquer, mais à côté desquelles il y a -un vaste territoire pour notre expansion. Cependant, -à l'heure où, par le costume de nos femmes -et de nos enfants, par l'ameublement, les magasins -de nouveautés eux-mêmes ont répandu le -<span class="pagenum">-163-</span>genre russe dans les classes les plus modestes, une -lassitude, un agacement chez les premiers adeptes -commence à se déceler: c'est l'agacement des -admirations intempestives, qui amène de brusques -et de nerveuses réactions. Un tel a défendu telle -chose: je ne puis donc l'aimer. Tel est le mot -d'ordre.</p> - -<p>Le théâtre des Champs-Élysées ouvrait ses -feuilles de location pour son premier trimestre, -à un public blasé, enclin à l'ironie, démuni de -patience et qui se plaignait déjà, car il est versatile. -Les programmes affichés n'annonçaient guère -que trois ou quatre ouvrages inédits, dont plusieurs -franco-russes ou russes francisés. Encore -des ballets! Sans les étoiles de naguère, sans le -maître chorégraphe Michel Fokine; et cet infatigable -Nijinski allait encore une fois personnifier -le <i>Spectre de la Rose</i> et le nègre gris de <i>Shéhérazade</i>! -La patience du public était à bout! On -avait espéré enfin connaître à Paris les opéras de -Richard Strauss. Les gens se groupaient d'avance -pour ou contre ce trop heureux compositeur, le -plus en vue des maîtres modernes, et, déjà, lui -aussi, suspect aux «délicats» par l'excès même -de sa gloire et la facilité si abondante de sa muse -viennoise. Le théâtre des Champs-Élysées, très -pressé de raffermir ses assises et, à une heure -éminemment française, de prévenir le reproche -d'être cosmopolite, remit à plus tard la production -<span class="pagenum">-164-</span>du <i lang="de" xml:lang="de">Rosenkavalier</i> et d'<i>Elektra</i>. En effet, c'est -toujours à ces vagues de l'opinion (ceci n'a, en -général, rien de commun avec l'art) que sont dues -les lenteurs, les hésitations à monter un ouvrage, -depuis des années déjà, connu à Bruxelles ou en -province, et souvent son abandon complet. Un -directeur parisien, courageusement, établit dans -son cabinet un programme inédit, croyant pouvoir -compter sur la sympathie des connaisseurs -et sur l'argent des snobs: à la dernière heure, -tout s'écroule, car la mystérieuse «opinion publique» -a fait son œuvre. Comme l'art de Strauss -était suspect aux fidèles de la Schola, il fallut -compter sur l'aide de nos amis les Russes, pour -faire accourir le public cosmopolite.</p> - -<p>Des musiciens scrupuleux ont critiqué l'adaptation -chorégraphique de musiques telles que le -<i>Carnaval</i> de Schumann, l'<i>Invitation à la Valse</i> de -Weber, <i>Thamar</i>, <i>Shéhérazade</i>. La réussite de ces -audacieuses transcriptions ne calma pas la susceptibilité -des puristes. M. de Diaghilew s'ingénia -à commander des partitions originales à -MM. Debussy, Florent Schmitt et Ravel. Nous -eûmes le charmant <i>Daphnis et Chloé</i> et la <i>Tragédie -de Salomé</i>. Autant aux <i>Nocturnes</i> de Debussy -(danse de mademoiselle Loïe Fuller, l'implacable -doyenne), qu'à la <i>Péri</i> de P. Dukas -(danse de mademoiselle Trouhanowa, décors de -M. Piot), les «avant-gardes» grognèrent. L'ancien -<span class="pagenum">-165-</span>ballet à «ensembles» les laissait indifférents. -Enfin furent annoncés <i>Jeux</i>, première collaboration -de MM. Debussy et Nijinski. Les poitrines -haletèrent, les grandes batailles allaient être -livrées. <i>Jeux</i> et le <i>Sacre du Printemps</i> furent les -morceaux de résistance de la saison 1913.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous ne croyons pas superflu de parler longuement -de l'étrange et complexe petit groupe -d'artistes, appelé chez nous «les Russes», qui, -sous l'inspiration et la conduite de Serge de Diaghilew, -se sont imposés peu à peu, à Paris d'abord, -puis au monde entier. Les personnes qui vécurent -à Saint-Pétersbourg, les mondains, les diplomates, -ont pitié de notre admiration pour cette -poignée de créateurs et d'interprètes: «Si vous -saviez ce qu'on fait là-bas, si vous étiez allés à -l'Opéra, si vous connaissiez les théâtres impériaux -et leurs troupes, vous comprendriez qu'on vous -trompe; on vous donne, chez vous, ce dont la -Russie ne voudrait pas.» De même ignorent-ils -que nos expositions françaises, organisées par de -vrais connaisseurs et pleines de Degas, de Manet, -de Renoir et de Cézanne, représentent, plus -que les Salons officiels, la force créatrice des -Français.</p> - -<p>La nouveauté et la force de «nos Russes» -viennent d'une collaboration à peu près égale et -<span class="pagenum">-166-</span>sans précédent, de toutes les branches de l'art; -c'est une fusion presque paradoxale d'énergies -associées, d'hommes qui s'effacent l'un derrière -l'autre, nul ne passant jamais devant son voisin -pour parader. M. Serge de Diaghilew pousse à un -tel point sa méfiance pour l'étoile et l'artiste -vedette, que nous le vîmes successivement renoncer -à Pavlova, à Fokine, aujourd'hui même, à -Nijinski. Ces artistes, aussi désintéressés qu'enthousiastes, -amoureux de la beauté, jusqu'à hier -vivaient comme une confrérie, un peu à la -manière du <i>Preraphaelite Brotherhood</i> de Millais et -de D. G. Rossetti; ce furent des musiciens, des -littérateurs, des peintres, des poètes, des historiens -archéologues ou des esthéticiens même, -comme monsieur Rœrich, ou l'inventif et trop -modeste Alexandre Benois, à qui nous devons -cette merveille, <i>Petrouchka</i>: Alexandre Benois est -un historien d'art et un critique de grande réputation. -Il publia des albums d'estampes en couleurs, -aussi piquantes que l'histoire de Frédéric -le Grand par Adolf von Menzel. Je ne puis citer -tous les noms de ces Russes, passionnés pour le -génie de leur race, fervents des coutumes anciennes -de leur nation. Ils rencontrèrent, pour les -réunir en faisceau, un Mécène, alors adolescent -plein d'exubérance; M. Serge de Diaghilew, grâce -à sa position en vue dans la société pétersbourgeoise, -mit en relation les plus extrêmes du -<span class="pagenum">-167-</span>groupe avec des personnages de la Cour; mais -cette confrérie qui, depuis dix ans, s'est tant -mêlée à nous (certains même se mirent à voyager -plus qu'ils ne l'auraient souhaité et se retirèrent), -cette confrérie est demeurée essentiellement russe, -fidèle à son cher vieux Pétersbourg; l'hiver, elle -se retrouve aux ateliers d'où elle est partie pour -la diffusion de ses idées.</p> - -<p>J'ai fait la connaissance, il y a tantôt vingt ans, -de M. Serge de Diaghilew. Je devais très souvent -le rencontrer par la suite, et n'ai jamais -cessé de suivre le développement de sa vive intelligence, -si sûre, et à l'abri des fautes de goût. -S'il n'a signé aucun ouvrage, c'est lui, le <i lang="la" xml:lang="la">deus ex -machina</i>, le «professeur d'énergie», la volonté, qui -donne corps aux conceptions des autres. Il tire le -meilleur de chacun. Impresario fortuit et étonné, -cet être féroce et redoutable diffère d'un entrepreneur -de tournées, comme Vaslaw Nijinski est autre -qu'un maître de ballet ou qu'un danseur ordinaire.</p> - -<p>Je viens d'écrire le nom du principal interprète; -vous êtes-vous demandé pourquoi ce petit -Slave, ancien élève de l'École Impériale, simple -danseur, célèbre sans doute comme Vestris ne le -fut pas, vous le sentez, même si vous ne l'avez vu -que bondissant sur des tréteaux, porter en lui, -avec l'élasticité et la grâce, l'Art souverain?… -Cela intrigue, cela irrite presque, on ne sait comment -le qualifier.</p> - -<p><span class="pagenum">-168-</span>Nijinski se promène dans les Musées, est cultivé -d'une façon singulière, car il fut, dès son adolescence, -découvert par des hommes-devins. Des -paroles de lui, telles qu'elles nous sont traduites, -révèlent un sens de la beauté, une grande fraîcheur -enfantine de sensations, la disposition aux -longues rêveries des paysans de chez lui. Issu -d'une ancienne famille de chorégraphes polonais, -dont il reçut son impeccable technique, il grappilla -des connaissances peut-être mal coordonnées, -mais excitantes, qui se greffèrent sur un -tempérament renfermé, inquiet.</p> - -<p>L'an dernier, j'étais encore dans ma chambre -d'hôtel, un matin de juin à Londres, quand on -m'appela au téléphone. Diaghilew me priait de -venir immédiatement et de lui consacrer ce jour. -Debussy attendait, impatient, pour en écrire la -partition, qu'on lui envoyât par la poste du soir, -un libretto; ce divertissement moderne, <i>Jeux</i>, avait -déjà beaucoup préoccupé le compositeur et le danseur. -Je me rendis au restaurant où nous devions -travailler avec Diaghilew, Nijinski et Léon Bakst. -Pénible et lourde séance à laquelle j'assistai -comme scribe, tâchant de mettre sur le papier -les quelques lignes indicatrices de l'action. Après -avoir gémi, m'être défendu contre une besogne -dont le sens m'échappait, dont les détails, le -vague, les lenteurs de la dictée m'effrayaient -aussi, je sortis de cette séance rempli d'admiration -<span class="pagenum">-169-</span>pour la foi religieuse de mes bizarres collaborateurs. -Le travail faisait de ces diables-là des -enfants studieux et graves. Qu'allait tirer de ce -canevas si primitif, si pauvre et si ambitieux à -la fois, ce Debussy qui toujours fut exigeant pour -ses poèmes? Nijinski, autour de notre table de -déjeuner, avait esquissé des gestes anguleux. Il -semblait faire des propositions bien vite mises de -côté par ses camarades, comme irréalisables, -imaginait des choses un peu puériles, des «anticipations» -à la Wells, le passage d'un aéroplane -sur la scène, des costumes de tennis pour 1920. -Je crus, ce jour-là, que Nijinski était fou. Ils -m'effrayaient, ces maniaques, si remplis, cependant, -de conviction. On rédigea; le manuscrit fut -expédié dès le soir et je n'entendis plus parler -de <i>Jeux</i> avant l'hiver. Toutefois, j'appris qu'en -automne, à Venise, ce frêle libretto, approuvé du -musicien, déjà mis en musique, n'avait cessé d'être -discuté, remanié, allongé, puis raccourci, dans -d'autres interminables conversations. Nijinski, je -le craignais, trop enthousiaste des peintures de -nos cubistes, confondues dans sa tête avec l'art -des vases grecs et des Primitifs, ne rêvait à rien -moins que la suppression du ballet. Il dédaignait -ce que nous appelons <i>ballet</i>, les étoiles, -les nombreux coryphées, les ensembles. «Il -faut arrêter court ce qui a trop duré; la vie, -aujourd'hui, est plus hâtive qu'elle ne le fut -<span class="pagenum">-170-</span>jamais. Il ne s'agit pas d'être d'aujourd'hui, il -faut être de demain, et devancer l'avenir…» Ces -lambeaux de phrases me revinrent ensuite à la -mémoire. A Londres, elles m'avaient paru trahir -une inquiétude d'autant moins légitime, que -j'avais laissé Nijinski fier encore, et, je le croyais, -satisfait de son bas-relief antique, l'<i>Après-midi -d'un Faune</i>, un chef-d'œuvre d'invention.</p> - -<p>Le tumulte, les méandres chorégraphiques, -l'endiablé mouvement, les rythmes orientaux -auxquels Michel Fokine nous habitua, et qui sont -pour nous le «ballet russe», il devenait trop -certain que Diaghilew, Bakst et leurs adeptes, en -étaient las, avant nous-mêmes. Fokine, d'ici -rejeté, appelé par l'Amérique, c'était le jeune -fou qui allait se substituer à son maître. Quel -«futurisme» russe allait donc, en 1913, sévir -dans la nouvelle salle des Champs-Élysées?</p> - -<p>Nous le savons maintenant.</p> - -<p>Notre déception de la première heure fut -cruelle, mais la désillusion et la peine ressenties -à la répétition générale de <i>Jeux</i>, nous allions -bientôt nous les expliquer et nous regrettâmes, -après le <i>Sacre du Printemps</i>, de n'avoir, en <i>Jeux</i>, -prévu l'une de ces ébauches ratées, où les créateurs -de demain se cherchent, s'entraînent. A la répétition -générale, l'effet fut nul. La scène parut -vide; le fameux danseur semblait s'oublier lui-même, -et Nijinski paraissait dans l'action comme -<span class="pagenum">-171-</span>un sculpteur contemplant des figures qu'il tâcherait -en vain d'animer. La charmante Karsavina -n'avait aucune occasion d'arrondir ses grâces; -sa belle partenaire, mademoiselle Schollar, s'était -enlaidie, et trois grêles acolytes, assez falots, -manquaient à remplir le vaste cadre, un paysage -cru, d'un vert pénible, la dernière venue des -maquettes de M. Bakst.—Stupeur des amis! On -faillit ne point donner la représentation. Le musicien, -le directeur étaient atterrés. Mais M. Serge de -Diaghilew se lève et déclare que «<i>la fontaine</i>» -(sans doute une des dispositions linéaires des trois -danseurs?) est «un chef-d'œuvre de la plastique» -et que nous n'y avons rien compris. -Devant pareille assurance, on est ébranlé.</p> - -<p>Nous pensons, comme M. Henri Ghéon, qu'aujourd'hui -l'erreur de <i>Jeux</i> ne tient pas tant au -style volontaire des attitudes et des bonds, qu'à -leur inadaptation au modernisme, non seulement -de la musique, mais du cadre aussi et du sujet; -les «Jeux» semblent être tracés sur une épure; -ils se coupent à angles vifs; l'abstraction, plus -que le sentiment, les mène; Nijinski les applique -encore à une matière neutre; ici le chorégraphe -nous donne, avant son art, les «préconceptions» -de son art; ce qui l'intéresse le moins, c'est le -sujet, là justement où résidait la force poétique -de l'art de Michel Fokine. Mais qu'il rencontre un -thème dont il puisse épouser la grandeur et qui -<span class="pagenum">-172-</span>s'accorde à ses recherches, et il conçoit le <i>Sacre -du Printemps</i>. Considérons <i>Jeux</i> comme des exercices -et montrons-leur quelque indulgence en -songeant à ce qu'ils nous ont préparé.</p> - -<p>Les musiciens ne comprirent pas que Claude -Debussy eût toléré cette interprétation de sa -musique. Les gens du monde, les abonnés, trouvèrent -cela «assez joli» ou même «frais», selon -leur entourage, ou «hideux» et «impertinent». -Le fameux «tolle» de la prude presse parisienne, -à propos de l'<i>Après-midi d'un Faune</i>, les -prétendues indécences que des coureurs de music-halls -et de revues de fin d'année découvrirent et -signalèrent dans cette admirable scène antique, -on en voulait, à tout prix, l'équivalent, sinon -l'aggravation, dans <i>Jeux</i>.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il faut se placer d'une façon nouvelle en face -d'un art neuf, qui veut s'élever, se purifier, peut-être -aller trop loin dans le symbole. Je ne sais -encore si l'on n'abuse pas de la «stylisation», si -l'on peut schématiser chorégraphiquement la Jeunesse, -l'Effervescence, l'Émoi du Plaisir juvénile, -la Terreur panique causée par les forces de la -nature. Si Diaghilew était le prophète de l'avant-garde, -nous comptions sur lui pour nous découvrir -le bel Avenir. Or, tout à coup, nous nous -sommes mis à douter de lui et avons ri de sa foi -<span class="pagenum">-173-</span>en Nijinski, <i>auteur</i>; cependant l'on pourrait établir -des rapprochements entre l'esthétique de cet -<i>auteur</i> et les danses habituelles de l'Opéra…</p> - -<p>Chacune de celles-ci était un signe convenu, un -symbole où Stéphane Mallarmé se plaisait. Pour -Nijinski, «l'expression schématique de l'état -d'âme» se substitue aux turbulences académiques -et conventionnelles; de même, pour le -néo-impressionniste Henri Matisse, une géométrie -des taches tient lieu de l'équilibre secret des -«valeurs» et des rapports de tons.</p> - -<p>Encore une fois, dans l'art moderne, il y a un -désir presque universel de retour aux formes -simplifiées des primitifs, même des Barbares.—Si -je voulais décrire <i>Jeux</i> ou le <i>Sacre du Printemps</i>, -ce serait comme de la statuaire.</p> - -<p>Ce qu'un sculpteur comme Maillol réalise avec -l'argile, Nijinski l'a peut-être entrevu, peut-être -accompli dans le vif.</p> - -<p>Selon M. Henri Bergson, l'une des plus fréquentes -causes du rire, c'est le cas où un de nos -semblables, devant nous, rompant l'harmonie du -corps, par accident, par infirmité, prend l'aspect -d'un automate, semble perdre contrôle sur lui-même. -<i>Jeux</i> et encore davantage le <i>Sacre</i>, déclenchèrent -un rire irrépressible chez les spectateurs, -ou les blessèrent comme une offense, comme la -peinture des cubistes…</p> - -<p>Sur l'affiche, il nous est donné trois noms d'auteurs -<span class="pagenum">-174-</span>pour le <i>Sacre du Printemps</i>: Rœrich, -Nijinski et le génial musicien, Igor Stravinsky. -M. Henri Ghéon se demande: «Qui a fait cela?»</p> - -<p>«Cette question préliminaire, que nous ne pouvons -pas éluder, pourtant n'a de sens que pour -les Occidentaux que nous sommes. Chez nous -tout est individuel… Il n'en est pas de même -chez les Russes. S'il leur est impossible de communiquer -avec nous, lorsqu'ils sont entre eux, ils -ont une extraordinaire faculté de mêler leurs -âmes, de sentir, de penser la même chose à plusieurs -(cette fusion des âmes n'est-elle pas en -partie le sujet des romans de Dostoïevsky?). Leur -race est trop jeune encore pour que se soient -construites en chaque être ces mille petites différences, -ces légères mais infranchissables défenses, -qui abritent le seuil d'un esprit cultivé. L'originalité -n'est pas, en eux, cette balance fragile de -sentiments hétérogènes qu'elle est en nous… -C'est pourquoi elle peut s'engager et se perdre un -instant dans les autres.»</p> - -<p>La source même de nos opinions, notre conception -esthétique sont modifiées par le <i>Sacre du -Printemps</i>, ouvrage le plus réussi, invention la -plus «menée au but» que nous ayons eu à -applaudir, depuis… Wagner?…</p> - -<p>Igor Stravinsky avait déjà écrit l'<i>Oiseau de Feu</i>, -bijou oriental, et <i>Petrouchka</i>, drame de baraque, -parade de pantins, qui, après nous avoir divertis, -<span class="pagenum">-175-</span>nous a touchés par son pathétique. <i>Petrouchka</i> -était, néanmoins, encore un tableau de la Russie -et d'une époque très définie; Alexandre Benois -avait peint, en illustrateur, les toiles de fond, et -dessiné, en caricaturiste, une foule populaire du -Pétersbourg de 1830. La symphonie savante, -transcription musicale des bruits forains, atmosphérique, -légère, polyphone, discordante jusqu'à -nous faire tressauter, demeurait néanmoins amusante -et familière, avec ses valses d'orgue de barbarie -et ses cornets à piston.</p> - -<p>Mais Igor Stravinsky, nous le savions depuis -quelque temps, subissait une crise; son esprit -enclin au mysticisme était attiré vers des régions -plus hautes.</p> - -<p>L'écueil, pour un compositeur, est toujours -dans le choix d'un poème; si le musicien souhaite -s'écarter des voies frayées et s'il n'est lui-même -poète autant que musicien, il cherchera en -vain le collaborateur de ses rêves. Je me souviens -des descriptions que me donna jadis, de sa conception -dramatique, mon cher Claude Debussy: -pas d'individus; des nuages sur la mer, des -foules dans la nuit, des phénomènes météorologiques! -Peut-être ces visions qu'il dépeignit, par -de si beaux sons, dans sa série de <i>Nocturnes</i>? -J'imagine que Stravinsky se posa les mêmes -problèmes et que ses objections furent identiques; -tout libretto mettant aux prises des caractères -<span class="pagenum">-176-</span>humains, des <i>individus</i>, est antimusical et -restreint le compositeur.</p> - -<p>Dans des causeries avec Nijinski, les deux -artistes en vinrent à se prononcer pour une sorte -de fresque animée des âges mythiques de la -Russie. Rœrich, érudit archéologue et peintre, -proposa différentes légendes russes primitives, -païennes, entourant le culte originel du Soleil et -de la Terre. Stravinsky travailla sur ce libretto, -puis, de même que Nijinski pour la danse, le -trouva trop précis encore pour sa musique. Ces -idées à la russe, d'esprits capables de nourrir en -eux de longs desseins, revêtirent tour à tour des -formes dont aucun des trois collaborateurs ne -songeait même à délimiter sa contribution personnelle. -Le <i>Sacre</i> est une œuvre de foi commune, -profonde et ingénue, d'un art hiératique -et «primitivement» humain, dans un vague -panthéisme, spécial à ces rêveurs émotifs, qui -n'ont en somme avec nous que des rapports très -superficiels, et ne nous rejoignent presque jamais -par le fond de leur pensée; effrayant peuple dont -on peut tout attendre.</p> - -<p>Le symbole a, pour ces hommes qui nous étonnent -et nous inquiètent, la force de la réalité. -S'ils réalisent leurs concepts, d'une telle maîtrise—et -d'une technique sûre, ainsi qu'ils viennent -de le faire,—faudrait-il dire qu'ils donnent une -forme, proposent un exemple (peut-être inutile, -<span class="pagenum">-177-</span>mais l'avenir nous le dira) aux artistes de notre -vieille Europe, troublés de venir, si tard, faire -entendre une voix d'avant la mue? Rien, chez un -Russe, n'est impossible; rien n'est paradoxal, ni -choquant pour sa raison, s'il croit voir de la -Beauté dans quelque chose. Il rêve, il s'exalte, il -possède une patience, presque infinie, d'Oriental.</p> - -<p>Nijinski s'était mépris comme collaborateur de -Claude Debussy; nous fûmes sévères, péremptoires, -et le voici qui retrouve sa vérité, en compagnie -de ses compatriotes, ces Slaves que sépare -de nous une cloison étanche. La France n'a pas -failli pourtant à influer, au moins, sur la partie -plastique de l'ouvrage dont nous nous occupons, -car la France fascine par le prestige de ses peintres -le monde entier. Sans Gauguin et l'École de -Pont-Aven, le <i>Sacre</i> eût été autre, quant à la -plastique.</p> - -<p>Dès le lever du rideau, le décor, peint par -Rœrich, nous a situés dans une atmosphère -cézannesque. Des verts tendres, mais crus, de -lourdes taches roses, une simplification austère -des lignes et des tons. Des jeunes filles parurent, -le masque barbouillé de rouge, comme des -«sidonies» de village; ce n'étaient pas des danseuses, -mais bien des figures, telles que Gauguin -les schématisait, en ses toiles bretonnes.—Bretagne? -Tahiti? Où étions-nous? Mais quelle -qualité de coloris, quelle joie pour nos yeux, ou -<span class="pagenum">-178-</span>quelle douleur, selon nos habitudes et nos goûts!</p> - -<p>Ces exercices gymnastiques plutôt que chorégraphiques, -ne font qu'un avec la symphonie, il -faudrait dire, plutôt, avec les rythmes de l'orchestre. -Sont-ce les eaux qui montent, le Déluge, -l'arche de Noé, gens et animaux enfermés dedans? -Ce que nous entendions, nous ne l'avions jamais -ouï auparavant; ou bien peut-être dans la forêt -pendant une tempête, ou sur mer à bord d'un -navire luttant contre l'orage; et parfois aussi, -nous nous croirions dans une cour de ferme, -quand, par une matinée chaude de juin, les coqs, -les canards, les vaches, les oiseaux dans les -arbres, tous réjouis du soleil, confondent leurs -voix avec le bruit métallique des seaux d'eau, -le tam-tam régulier de la batteuse, les meubles -remués dans la cuisine, les appels des garçons -d'étable, et le hennissement des chevaux de -labour. Persiennes closes contre l'ardeur du jour, -j'ai souvent tâché d'analyser, au réveil d'une -sieste, cet indescriptible frémissement animal et -mécanique. C'est cela, dont Igor Stravinski parfois -nous donna la sensation, mais musicale et -mélodique, ultra-polyphonique, et si claire, si -ordonnée, que le premier acte du <i>Sacre</i> est une -sorte d'ensemble qui se tient, comme une fugue -de Bach, et qui serait faite des plus improbables -dissonances. Le crescendo, vers la fin, dans un -halètement de bûcherons qui s'acharnent après -<span class="pagenum">-179-</span>un hêtre; ce rythme, comme d'une drague dont -la chaîne serait prise dans le fond de la mer, -pourrait se prolonger indéfiniment; les premières -notes, ce sont celles que nous avons entendues en -nous réveillant; les dernières se perdent, lorsque -nous nous rendormons; ce bruit est celui du vent -ou de l'océan, il s'assoupit, mais ne cesse pas.</p> - -<p>Que dire de l'entrée des vieillards-ours, puis -de la danse sacrale de l'Élue? Après un prélude -qui nous ramène encore en pleine campagne -crépitante d'insectes, le second acte, beaucoup -plus déconcertant pour l'oreille que n'était le -premier, me parut simplement terrifiant. Que -des spectateurs, même non prévenus, aient ri, au -lieu d'être saisis d'une sorte d'angoisse, demeure -inexplicable. L'on pouvait, à la fin, être furieux; -on pouvait se colleter de loge à loge et s'insulter -comme on le fit, mais ces plaisanteries, ces mots -de collégiens, pendant que se célébraient sur la -scène les rites funèbres de la Demoiselle Élue? -M. Henri Bergson dirait: que nous rions, en -face d'un automate passant du repos à une sorte -de délire réglé et mécanique.</p> - -<p>Ne croyez pas que derrière le rideau, les -auteurs, anxieux de recueillir des applaudissements, -se soient sentis pris de faiblesse. Au contraire. -Cette œuvre grave, mûrie, surgie d'une -association fraternelle, il semble que les librettistes, -le musicien et le chorégraphe, le peintre -<span class="pagenum">-180-</span>aussi (mais, se demandait-on, qui avait brossé les -décors?), que tous ces membres d'une étroite -confrérie, aient obéi au génie de leur race, -s'oubliant eux-mêmes, ainsi que leurs futurs -publics. Le <i>Sacre du Printemps</i> reste anonyme -comme une église gothique; la signature des -auteurs veut s'effacer. Cet ouvrage si original et -plein de révolte est une inconsciente protestation -contre le particularisme dont nous sommes -desséchés.</p> - -<p>L'orgueil d'Igor Stravinsky est bien connu; il -déborde sa conversation. De tous les musiciens, -il est le plus imité, si original, si nouveau, que -Debussy lui-même semble hanté de ses harmonies. -Les succès de Nijinski, comme danseur, l'ont pu -rendre vain aussi. Mais ces deux artistes eurent, -pendant le cours des représentations orageuses -du <i>Sacre</i>, une tenue trop rare chez les auteurs -sifflés. Le présent n'existait plus pour eux, si ce -n'est qu'ils se rendirent à l'évidence: ils n'étaient -pas compris. Mais ils pouvaient attendre!</p> - -<p>Je me repentis presque de leur avoir dit mon -enthousiasme, sans qu'ils m'aient accordé le -loisir de leur en donner les raisons. Le premier -soir, après un souper offert aux protagonistes de -l'ouvrage, quelqu'un qui les accompagna jusqu'au -matin m'a raconté la poétique et silencieuse -promenade que firent ces artistes au Bois de -Boulogne. Ils voulaient attendre l'aurore, ainsi -<span class="pagenum">-181-</span>qu'ils ont coutume de le faire «aux Iles» à -Saint-Pétersbourg, suprême délice de ces rêveurs -éveillés, pour qui la lumière d'une aube printanière -prend une éloquence mystique.</p> - -<p>Ils auraient été reconnaissants à qui eût interdit -la seconde représentation du <i>Sacre</i>. Paris -avait été choisi comme la capitale de l'intelligence -et le nouveau théâtre des Champs-Élysées -comme le lieu entre tous où ils rencontreraient -le moins de parti pris, de mauvaise volonté, à -recevoir un message dont ils garantissaient, au -moins, la candide sincérité; mais Paris-Babel, -en cette occasion, n'eut pas d'oreilles pour la -langue russe.</p> - -<p>J'achevais d'écrire ces lignes, au fond de la -campagne, quand, avec beaucoup de mélancolie, -je dus suivre les dernières phases, les sursauts -suprêmes de la direction du nouveau théâtre. -L'effort passionnant qui, depuis dix ans, grâce à -son directeur, rénova la mise en scène, je pourrais -dire, l'art à la scène, le voilà anéanti, comme -si le martèlement des pieds lourds, les trépidations -des danses réglées par Vaslav Nijinski avaient -fait crouler les tréteaux. Le théâtre de l'avenue -Montaigne est réduit à fermer ses portes, après -avoir présenté un chef-d'œuvre conçu pour son -cadre, et qui demeurera le principal honneur de -sa courte existence. Le public fit comprendre que -de si hautes ambitions n'étaient point nécessaires -<span class="pagenum">-182-</span>pour le conquérir, car il était incapable de -patience et de cette petite dose de respectueuse -sympathie pour de nobles artistes, quand il ne -le comprenait pas tout de suite.</p> - -<p>Au même instant, M. Jacques Rivière consacrait, -dans la <i>Nouvelle Revue française</i>, un article -merveilleux d'intelligence à l'étude du <i>Sacre</i>. -M. Pierre Lalo, lui-même, n'avait-il pas tenu à -écrire, longtemps après son premier feuilleton -du <i>Temps</i>, une seconde critique dans laquelle il -reconnaissait l'exagération de sa sévérité, motivée -de prime abord par l'hyperbole des louanges -agressives?</p> - -<p>L'été et l'automne nous séparent de la dernière -saison du théâtre nouveau. Le <i>Sacre</i> s'est -tranquillement installé à côté des quelques œuvres -modernes dont les musiciens s'alimentent. -Si cet art est devenu une de nos plus chères -convictions, il n'a pas encore conquis le public; -attendons! Quelqu'un bientôt lancera des trapézistes -dans le plafond de Maurice Denis… Mais -quoi! le Music-Hall, c'est l'avenir!</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-183-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">LA MUSIQUE</h2> - - -<p class="date">(Paru dans «<i>L'Ermitage</i>».)</p> - -<p>Si quelques-uns se plaignent qu'en peinture -les modes changent trop souvent, depuis le milieu -du siècle dernier, que dira-t-on de la musique? -Cet art est, pour nous, relativement jeune; nous -n'avons accordé notre attention qu'à ses formules -modernes et c'est à peine si, avant de récents -essais, dont la <span lang="la" xml:lang="la">Schola Cantorum</span> peut être fière, -nous connaissions les ouvrages antérieurs à ceux -de Bach. Nous vivons, en France, dans la musique -moderne et même la plus limitée, confessons-le, -une bonne fois, et sans honte. Les maîtres classiques, -nous les vénérons, oui, si, le soir, las des -plus récentes publications amassées sur le piano, -nous sommes décidés à agiter nos doigts; c'est -à Beethoven ou à Mozart que nous demanderons -un instant de distraction; mais c'est une pure -gymnastique, un travail hygiénique auquel certain -esprit se plaît par discipline. Il y aura toujours -de braves gens, officiers d'artillerie ou -<span class="pagenum">-184-</span>ingénieurs, qui, imperturbables, joueront sans -agacement et sans répit, les chefs-d'œuvre classiques. -Certaines dames croiront qu'elles ont gardé, -jusqu'à la fin de leur vie, la même fraîcheur -d'impressions, qu'on surprend chaque dimanche -s'exalter à tel adagio d'une symphonie, à tel air -favori; et les abonnés du Conservatoire, dont je -suivis, de huit à trente ans passés, les concerts -avares de surprises, continuent peut-être, eux ou -leurs enfants, de se pâmer discrètement aux -mêmes rentrées de flûte, attendues et accueillies -d'enthousiasme; chacun n'a pas cette persistance. -Et nous voyons des musiciens honnir la musique, -avouer même une indifférence absolue pour ce -qui n'est pas leur ouvrage.</p> - -<p>On peut détourner les yeux d'un tableau, mais -la musique vous poursuit; on se prend à la fuir, -tout en l'aimant au fond de soi; elle a ses réactions -sur les nerveux et les sensibles, comme -l'état de l'atmosphère. C'est ainsi, du moins, que -je la sens; il me reste bien, en tout cas, l'inépuisable -et divin Bach, à qui Gide a pu me reprocher -de consacrer plus d'heures que je n'en emploie à -cultiver un Mozart intégral, que je garde pour la -cinquantaine. Dieu soit loué, puisque j'ai encore -quelques années de répit!</p> - -<p>Pourtant, je sens que c'est Mozart qu'il faudrait -aimer davantage. Debussy et Ravel, «bien -revenus du pachyderme Beethoven», gardent ce -<span class="pagenum">-185-</span>qu'il leur reste de dévotion, ces négateurs, pour le -maître de Salzbourg. Mais cela ne fait pas qu'il -ne nous faille, sans cesse, de la chair fraîche; nous -sommes des ogres affamés de nourritures musicales. -Que nous prépare-t-on?</p> - -<p>Debussy est déjà trop connu! Et si l'on parle -de ses deux dernières pièces pour le piano, -toutes nouvelles encore: <i>L'Isle Joyeuse</i> et <i>Masques</i>, -c'est pour en regretter les redites ou l'arome -un peu éventé. Ces deux petites merveilles de -rythme et d'harmonies précieuses nous avaient -conquis, alors que Ricardo Vinès, correct et scrupuleux, -de ses fortes mains d'accoucheur, en précisait -la lumière et les ombres. Son intelligence -et sa culture le servent pour l'interprétation de -ces quelques pages, si riches ou si dénuées, selon -celui qui les dissèque. Je sais bien qu'il y a deux -motifs—dans <i>l'Isle Joyeuse</i>—auxquels on reproche -comme de garder un arrière-goût de Godard; -les délicats s'offusquent de ce qu'elles n'ont pas la -belle assise un peu classique, de <i>Prélude</i>, <i>Sarabande</i> -et <i>Toccata</i>, ni les parfums d'Orient, ni l'occidentale -fraîcheur printanière d'«Estampes»: -<i>Pagodes</i>, <i>Grenade</i> et <i>Jardins sous la pluie</i>—mais -leur disposition, classique, quoique très voilée, -et le développement romantique de la péroraison, -dans l'une,—du milieu, dans l'autre,—font -du piano, tantôt un orchestre militaire éclatant -de cuivres, tantôt une bande de tziganes, -<span class="pagenum">-186-</span>ou encore le tambourin mêlé à la guitare des -soirées espagnoles.</p> - -<p>Il y a deux ans, les revues étaient remplies du -nom de Debussy, on ne consentait pas à lui -reconnaître un ancêtre. Debussy était le produit -d'une autre planète,—un aérolithe. C'est -à peine si l'on admettait que les Russes (pas -même Moussorgski) lui eussent appris quelque -chose. Aujourd'hui, non contents de «dépiauter» -son quatuor et d'y reconnaître <i>Siegfried</i>, <i>Boris</i>, -les <i>Enfantines</i>, ils y voient la muse du macrocéphale -auteur de <i>Jocelyn</i>!…</p> - -<p>Le fluet, ténu, fureteur Ravel était, la saison -dernière, un reflet amoindri de Debussy; maintenant: -«Qui a dit cela? Aucun rapport entre ces -deux maîtres, Ravel a dépassé Claude Achille; il -est si français!»</p> - -<p>La ravissante «Pavane pour une Infante -défunte», de Ravel, est en effet, dans son -archaïsme rajeuni, bien de chez nous; mais -«Oiseaux tristes»! N'est-ce pas une dernière -forme de l'impressionnisme des sons? Car cet -impressionnisme musical observe encore des -règles, des limites rigoureuses, grâce à ce fort -métier dont, plus avisés que les peintres, les -musiciens se flattent tous d'approfondir l'étude. -Je voudrais, une autre fois, analyser d'assez près -les licences, les fautes contre la règle de l'École, -les feintes grimaces de dérision qu'a faites -<span class="pagenum">-187-</span>Debussy, sans que dans aucune de ses pages les -plus aériennes, et qui semblent écrites par un -Francis Poictevin ressuscité, la ligne ne soit tracée -d'une main volontaire, qui la cache, puis la fait -reparaître, comme le rayon intermittent d'un phare.</p> - -<p>Que sont l'impressionnisme et le modernisme -savants, en regard des touchants mais par trop -frustes tâtonnements d'un Alfred Bruneau, le -dernier disciple «naturiste» d'Hector Berlioz?</p> - -<p>Ce «naturisme» mystique rejoint presque le -«vérisme» de Gustave Charpentier. «Louise», si -réussie, sorte de nouvelle <i>Carmen</i>, scénique, -vivante, prouve l'inanité des théories pédantes, -puisque, à sa façon, elle est un chef-d'œuvre, en -dépit de sa marqueterie disparate: survivances -du wagnérisme le plus extérieur et dernier écho -du Chat-Noir; sorte d'imagerie que Rochegrosse, -ou tel pensionnaire de la Villa-Médicis, aurait pu -rêver… Avec son humanité conventionnelle, elle -demeure originale, puissante même. Un auteur -pourra garder sa personnalité intacte, toute pleine -que son œuvre soit, d'ailleurs, de réminiscences -qu'il serait puéril de trop marquer au passage. -La musique moderne n'est-elle pas faite d'emprunts -et de souvenirs? L'étude du grand Franz -Liszt nous renseigne quant à cela, qui semble -avoir trouvé maints diamants bruts, que, généreux, -il présenta taillés, mais non encore sertis, à -Richard Wagner et à tant de ses contemporains.</p> - -<p><span class="pagenum">-188-</span>L'exécution par Chevillard de la <i>Faust symphonie</i>, -surtout de sa dernière partie, prouva le peu -de scrupules d'un plagiaire de génie. Wagner -est très au-dessus de Liszt, mais celui-ci, qui -lui a tant prêté, demeure, quoiqu'en disent -MM. Adolphe Jullien et Edmond Schuré, un prodigieux -inventeur.</p> - -<p>Je suis parfois tenté d'aller chez un chanteur -qui, du moins, soucieux des effets de sa voix, me -ferait connaître des opéras ou des mélodies qu'on -rougirait, dans les bonnes maisons, de même -mentionner. Les snobs portent, ces jours-ci, -Mozart sur le pavois. Quand sera-ce le tour de -Rossini? Beethoven et Wagner pâlissent. Berlioz! -on en rit. Bientôt on découvrira Gounod, qu'il -serait temps de ne plus confondre avec Ambroise -Thomas, car il est le père de Saint-Saëns, qu'il -faut toujours citer le premier, de Gabriel Fauré -(en baisse dans l'opinion, lui, mais patience!) de -Massenet… de Debussy, de Ravel…</p> - -<p>Nous ne chercherons plus la vérité; contentons-nous -de l'émotion, nous fût-elle communiquée -par un orgue de Barbarie, ou par les danses -anglaises des music-halls, chers endroits d'où le -Grand Art est banni, heureusement!</p> - -<p>L'imitation importe peu. Tous les grands maîtres -ont été des pillards. Seulement, il faudrait -avouer et ne pas se donner pour un Cévenol, -quand on se gave de choucroute à Bayreuth.</p> - -<p><span class="pagenum">-189-</span>Le <i>cas</i> d'Indy! C'est cette sorte de hantise -qu'exerce un Wagner sur un Vincent d'Indy, au -point de lui dicter des poèmes dont les situations -mêmes l'écrasent. Le cas de cet excellent -musicien, d'ailleurs presque unique, est désolant -pour ses admirateurs.</p> - -<p>On me reproche souvent de trop m'arrêter aux -questions de technique. Je suis loin de penser -qu'elle se suffise à elle-même, et toute l'adresse, -la science de l'orchestre, qui scintillent à la -première lecture d'un ouvrage de Saint-Saëns, ne -me feront pas retourner à une représentation -d'<i>Hélène</i>, après que j'aurai joui, une fois, de -l'adresse du compositeur. Pas plus son orchestre, -tour à tour fluide, simple ou dense et si bien -divisé, ne me retient, que le meilleur entre les -poèmes de Richard Strauss, ce Meyerbeer de la -symphonie. Il nous occupe plus longtemps avec -son orchestre, mais la banalité, pour ne pas dire -plus, de son inspiration nous décourage. Une -apparente supériorité lui vient de la complication -follement amusante de ses parties instrumentales -et d'une fausse «obscurité». Je viens d'entendre -à Londres la <i>Symphonie Domestica</i>, où les querelles, -comme les tendresses d'un ménage, le bain de -l'enfant, les projets d'avenir pour celui-ci, doivent -être saisis au passage,—trois quarts d'heure -d'<i>intentions</i>, sans répit,—avec quelques beautés -dans un désert.</p> - -<p><span class="pagenum">-190-</span>Parlerai-je de M. Albéric Magnard? car ses -partitions non jouées sont le plus neuf attrait -pour les musicographes. Je le connais assez pour -être sûr que rien de banal ne tombera jamais -de sa plume économe. Une symphonie nous -apprit, naguère, les belles forces dont il dispose. -Mais les circonstances m'ont jusqu'ici privé de -lire son drame lyrique et ses autres publications. -J'attendrai donc. Mais déjà l'on entoure -M. Magnard d'un mystère de légende. Je suis très -curieux de voir comment il a célébré musicalement -la Justice. Les idées chères à notre époque -auront sans doute rencontré en Magnard un -chantre dont je sais l'austère accent, le sens -populaire et les hautes aspirations sociales…</p> - -<p>La République et la Démocratie ne sauraient -manquer de produire un musicien, pour sanctifier -leur idéalisme, jusqu'à ce jour si médiocrement -formulé dans la littérature et les arts -plastiques.</p> - -<p>Mais on nous assure que le prochain génie -musical ne naîtra, ni en France, ni en Allemagne, -ni en Italie. Il paraît que c'est «le tour» de la -race anglo-saxonne. Je ne vois pas en sir Edward -Elgar, ce phénix attendu. Paris va connaître, dit-on, -son «Songe de Gérontius». Mais il est peu -vraisemblable que l'ennui morne qui se dégage -de toutes ses œuvres, ne fasse fuir nos compatriotes. -Je ne suis pas encore fatigué, quoiqu'on -<span class="pagenum">-191-</span>en rie, de la pompe écrasante de Johannès -Brahms. Il me paraît quelquefois encore presque -agréable. Mais Elgar!… Un Brahms pour la -place publique et qui n'a rien du caractère si -particulier au rythme anglais. Il pourrait aussi -bien être allemand. Mais je vous prie de retenir -un nom, Percy Grainger, celui d'un tout jeune -homme né en Australie. Vous ne connaîtrez pas -sa musique avant peut-être de longues années, -car il n'a pas vingt ans encore et ne compte -rien faire exécuter avant la trentaine<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Il lui -faut d'ici là, dresser des exécutants, chœurs et -orchestre, capables de l'interpréter et des chefs -d'orchestre exceptionnels pour conduire l'armée -de ses exécutants, dans des morceaux d'une si -folle complication de mouvements simultanés et -contraires, qu'il tente, pour remplacer les bras -du chef, de faire établir par quelque Edison, un -conducteur automatique, capable de mener à -l'assaut des bandes tonitruantes. Pour Percy -Grainger, toutes les musiques de tous les pays, ont -le même intérêt. Sa tête est pleine de ce qu'il a -entendu au Japon, en Chine, dans les différentes -parties de l'Orient et de l'Occident. Il sait Bach -par cœur, méprise l'entière production du siècle -passé, tolère à peine Wagner et quand je lui -<span class="pagenum">-192-</span>apportai <i>Pelléas et Mélisande</i>: «Voilà, s'écria-t-il, -enfin, qui contient les graines de toutes les -essences d'arbres que je veux cultiver intensivement -dans mon énorme forêt».</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Grainger a dépassé la trentaine, mais ses triomphes comme -pianiste… et la guerre, qui l'a «exilé» en Amérique, ont interrompu -une œuvre trop brève jusqu'ici.</p> -</div> -<p>On me ménagea, certain jour, un étrange régal. -Enfermé entre deux portes, sans qu'il en sût rien, -il me fut donné de l'entendre jouer, hurler, siffler -deux choses: «Danses anglaises» (orchestre); -«Sur la Montagne» (orchestre et chœurs). Jamais -je n'oublierai ces minutes… et depuis lors j'ai lu -les partitions aux innombrables parties et je vous -puis assurer que je n'ai pas été le jouet d'une -illusion. Ce sont là deux pièces inouïes, d'une -forme aussi décidée que celle de Bach, d'un -rythme britannique qu'on ne saurait confondre -avec rien d'autre, d'une conception thématique -inconnue jusqu'ici, poétique, populaire, grossière, -violente ou ingénument touchante.</p> - -<p>L'été dernier, je retrouvai Percy, dans l'atelier -de Sargent, à Londres, où il consentit à <i>blesser</i> un -piano, devant quelques admirateurs conviés à -cette lutte: quelques musiciens de Chelsea vous -diraient que je n'exagère pas. Ce qui vous donnerait -la meilleure idée de l'allure générale de ses -morceaux, ce serait le milieu du prélude de -<i>Tristan</i>, quand les gammes ascendantes jaillissent -l'une après l'autre, comme dans une poursuite, -ou comme les vagues, qui semblent dans leur -course, toutes, vouloir arriver la première sur la -<span class="pagenum">-193-</span>plage, quitte à s'écraser en route. Cyril Scott et -Percy Grainger ne veulent pas de «trous» ni -d'arrêts dans le jet de leur musique, c'est plus que -la mélodie infinie, c'est, disent-ils, le «<span lang="en" xml:lang="en">flow</span>». La -«danse» de Grainger est thématiquement simple -et d'allure populaire, mais le travail harmonique -et le contrepoint en sont stupéfiants, par le retour -et la superposition en forme de canon, de deux -figures sur quoi elles sont bâties et qui se magnifient, -vont se multipliant, brisées et ressoudées de -mille façons. Il est impossible d'écouter cela -immobile. On se prend à frapper du pied et à -s'agiter; l'auteur chante et parfois siffle pour -détacher le thème des broussailles qui l'enserrent. -Je sais pourtant des mélodies du même -Grainger, simples et majestueuses, comme du -Haëndel.</p> - -<p>Le piquant et la saveur acide de certaine -musique des «burlesques» anglais, se retrouvent -dans d'autres pages violentes, de mouvement persistant -et progressif, qui s'élèvent jusqu'au plus -haut pathétique. Dans tel chœur, la donnée est la -suivante: des hommes de différents âges et de -tailles diverses, des enfants, marchent à différents -plans d'une scène; chaque partie est écrite dans -un temps opposé, qui correspond à la grandeur -du pas que marque chaque groupe. Chaque motif, -car ce n'est plus, à proprement parler, une mélodie, -se distingue, dans la trame enchevêtrée de -<span class="pagenum">-194-</span>cette partition surchargée. Attendez, attendez!… -Percy Grainger a une tête de jeune archange, aux -cheveux d'or, blanc et rose, avec des yeux gris… -d'un qui sait ce qu'il veut!</p> - -<p>La difficulté du métier, sans quoi l'œuvre -est inexistante, les règles qui n'en sont pas -encore oubliées, protègent la musique contre -les attentats aveuglément révolutionnaires; les -plus anarchistes par leurs tendances, vont -d'abord étudier la mathématique, aux Écoles, et -ils composent pour un public sensiblement plus -instruit que ne le sont les visiteurs d'un Salon. -Presque tout le monde a quelques notions de ce -dont un morceau de piano, d'orchestre même, -est fait. Enfin, si épuisante que dut être notre -préoccupation des réminiscences, le public passe -outre, si l'œuvre est magistrale. Regrettons la trop -grande réticence d'un Debussy ou d'un Ravel, -dont je sens que l'idéal de perfection dans l'étrange -et le rare, les menacerait des mêmes dangers que -les derniers mallarmisants; mais à côté d'eux, il -y a des tempéraments moins resserrés, et l'abondance, -la facilité même et l'agrément, qui sont -si réprouvés parmi les goûts du jour, quelques-uns -en feront un usage imprévisible dans un art -nécessairement formel où la force et la science à -la fin prévalent.</p> - -<p>La réputation d'un compositeur sans métier -n'est pas de longue durée. Parfois on nous en -<span class="pagenum">-195-</span>signale un, et n'y a-t-il pas eu jadis un Gabriel -Fabre?… Mais sa gloire reste terne, alors que s'il -s'était exprimé en couleurs sur la toile, je ne -sais s'il ne serait pas un génie… pour Charles -Morice…</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-197-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">AUTOUR DE PARSIFAL</h2> - - -<p class="date"><i>Nouvelle Revue française.</i></p> - -<p class="date">1913.</p> - -<p>L'autre jour, comme j'évoquais mes souvenirs -du premier <i>Parsifal</i> appelant du haut de la -colline de Bayreuth, avec ses trompettes et ses -cloches, les pèlerins du monde entier, je sais que -j'ai surpris bien des jeunes lecteurs. Entre l'apparition -du chef-d'œuvre et ce 1914 qui devait le -«séculariser», tant d'événements se passèrent, la -littérature, l'art, la musique aussi ont évolué de -façon si curieuse, que les hommes de ma génération -pouvaient se demander si, eux-mêmes, -retrouveraient à Paris leurs impressions de jadis.</p> - -<p>Comment, par quelles mystérieuses voies, se -fait le définitif classement des chefs-d'œuvre? -C'est au bout d'un demi-siècle, au moins, qu'un -ouvrage prend la place où il demeurera dans -l'avenir. Les bibliothèques sont pleines de chefs-d'œuvre -reconnus; il en est que peu de mains -vont prendre sur les rayons; certains, au contraire, -<span class="pagenum">-198-</span>auxquels on retournera toujours, portent -en eux-mêmes une vertu qui les rend indispensables -à l'humanité.</p> - -<p>Nous ne savons encore si <i>Parsifal</i> aura, au -regard de l'avenir, l'importance de <i>Tristan</i> ou de -la Tétralogie. <i>Parsifal</i> est encore discuté, il a une -double personnalité: l'une pour nous autres, qui -assistâmes à sa naissance, en Allemagne; une -autre pour les nouveaux venus qui le reçoivent à -Paris, dans sa tenue de voyageur. Ce n'est pas -sans trouble que, le 3 janvier, nous pénétrions dans -la salle de l'Opéra, après une journée de courses -et de visites, bien peu semblable à ces après-midi -de Bayreuth, où un horaire de ville d'eau, -le grand air, la promenade, l'exaltation spéciale -à ces fêtes solennelles, faisaient de nous des êtres -à part, affinaient notre sensibilité.</p> - -<p>L'autre soir, pendant le premier quart d'heure, -mal installé, distrait par mes voisins, je crus -que je n'y tiendrais pas, je faillis sortir; seul, je -l'eusse fait, mais accompagnant des néophytes, -je patientai et tins bon. D'ailleurs cette gêne fut -de courte durée. Bientôt, la salle disparut dans la -ténèbre; je fermai les yeux; je fus ressaisi; mes -nerfs se tendirent. Je vous fais grâce du reste: à -la fin de l'acte (<i>qui me parut court</i>), l'émotion me -rendait presque aphasique.</p> - -<p>Un jeune homme, dans la loge, me dit:</p> - -<p>—Est-ce que vous connaissez bien le poème, -<span class="pagenum">-199-</span>monsieur? Qu'est-ce que tout cela? Peut-être -vaut-il mieux ne pas le savoir? La pièce, chez -Wagner, est toujours idiote, mais la musique -rachète tout.</p> - -<p>—Rachat! interrompit une femme savante, -c'est bien le mot de la circonstance; c'est le Drame -du Rachat et de la Rédemption. Excusez-moi, -car Rédemption rappelle tristement Gounod.</p> - -<p>—Pas pour moi, reprit le jeune homme,—compositeur, -m'assura-t-on, du plus grand -avenir—je n'ai jamais lu une note de Gounod.</p> - -<p>L'entr'acte était long: plus d'une heure pour -dîner au restaurant, dans le foyer, ou chez des -amis du voisinage. Il faisait froid, je ne sus point -prendre mon parti, évitai tous ces repas par -petites tables: la fête, le réveillon? J'abordai des -musiciens, j'étais décidé à faire parler des musiciens -d'aujourd'hui, j'espérais presque qu'ils -feraient: «Peuh! peuh!»</p> - -<p>Quand on les interroge sur un ouvrage de -musique, avez-vous remarqué qu'ils commencent -toujours par donner leur avis sur l'interprétation, -que c'est ainsi qu'ils vous «tâtent»? On se -montrait généralement satisfait de l'orchestre, -ravi par la voix des filles-fleurs; quant aux chanteurs, -on se livre, à propos d'eux, à ces discussions, -à ces comparaisons oiseuses qui, à Bayreuth, -me chassaient du buffet, en compagnie d'Édouard -Dujardin. Nous montions, avec une provision de -<span class="pagenum">-200-</span>pain et de saucisses, vers la buvette, plus haut -que le théâtre, écartée et solitaire sur la colline, -entre des champs d'avoine et de blé. Nous nous -essayions à parler un vague allemand, incorrect, -mais souvent précieux, avec des moissonneurs en -bras de chemise. De douces larmes ont coulé sur -nos joues de pèlerins, là-bas; mais il y a si longtemps -de cela!</p> - -<p>Les yeux sont restés secs, à l'Opéra, excepté, -peut-être, ceux de quelques dames trop émotives, -qui pleurent aux mariages et aux enterrements, -quand l'orgue gronde. Il est vrai que dans l'Opéra, -il y a, les soirs de <i>Parsifal</i>, une église, des -pompes religieuses; et quelle église! une sorte de -San-Marco, une coupole byzantine, des voix d'enfants. -Mais cela ne prouverait rien. La conjuration -des poignards, dans <i>les Huguenots</i>, fait encore -bondir les cœurs simples. Un hymne protestant, -crié par les pensionnaires de l'école anglaise, -au fond de mon jardin, parfume mes soirs d'été, -m'émeut parfois autant que le finale de la Neuvième -Symphonie. A n'en pas douter, Wagner -agit sur les nerfs, mais autrement…</p> - -<p>Nietzsche écrit: «Wagner est néfaste pour les -femmes. Médicalement parlant, qu'est-ce qu'une -wagnérienne? Il me semble qu'un médecin ne -saurait pas assez poser aux jeunes femmes ce cas -de conscience: l'un ou l'autre.—Mais elles ont -déjà fait leur choix, on ne peut servir deux -<span class="pagenum">-201-</span>maîtres à la fois, quand ce maître est Wagner…» -Et plus loin: «Ah! le vieux minotaure! combien -nous a-t-il déjà coûté!» Le minotaure nous a -dévorés, il y a trente ans, nous, dites, Dujardin?</p> - -<p>Si Bayreuth rime avec établissement d'hydrothérapie, -selon la phrase de ce terrible Nietzsche, -s'il fut «nuisible aux jeunes gens» que nous -fûmes, je ne crois pas qu'aujourd'hui il soit -«néfaste» pour beaucoup de femmes. Quant aux -jeunes gens, je voudrais les prendre, l'un après -l'autre, leur poser un questionnaire, peut-être -provoquer un referendum, tout au moins faire -une enquête. La Wahnfried n'est plus animée -de l'esprit, maintenant éteint, de Wagner. Des -levrettes de madame la comtesse de Chambrun, -des voiles de gaze bleue de cette Parisienne mélomane, -qui louait le château «Fantaisie» à -Bayreuth et s'y croyait Elsa et Kundry, il ne -reste que le souvenir dans des mémoires d'ancêtres. -Nous sommes à présent sur la place de -l'Opéra, où aboutissent plusieurs lignes du Métro, -en face de l'Agence Cook et de la Compagnie Transatlantique, -et pour mieux voir, nous pouvons -acheter des lorgnettes aux Galeries Lafayette.</p> - -<p>Que pensez-vous, messieurs, de ce chef-d'œuvre -qui nous a bouleversés, rendus stupides, mais -touchants? Nous avons cru pouvoir résoudre, -grâce à lui, <i>tous les problèmes, au nom du Père, du -Fils et du Saint-Maître</i>. (Nietzsche: <i>Le cas Wagner</i>.) -<span class="pagenum">-202-</span>Pour moi, je n'essaie plus de résoudre ces problèmes-là, -ni par la musique, ni par la poésie -de Richard Wagner; ni vous non plus, je le -suppose.</p> - -<p>Je me suis promené dans les endroits où il me -serait loisible de rencontrer ces messieurs qui -donnent le ton. D'abord, ce fut un charmant -dîner en cabinet particulier. J'étais à l'extrême -de l'avant-garde. Des étrangers, de passage à -Paris, étaient conviés, comme moi, par une -aimable hôtesse dont le goût sûr, mais osé, -«oriente» l'élite des artistes d'aujourd'hui.—«Chère -amie, et ce <i>Parsifal</i>, vous y étiez hier?» -Les hors-d'œuvre, le caviar gris, les salades -savantes passaient devant nous; je ne savais que -choisir; j'insistai: «<i>Parsifal</i>, ma chère, eh bien?» -Un geste familier, celui du barbier quand il vous -tond la mâchoire, fut la première réponse à mon -anxieuse enquête.—Il paraît que mes amies ne -trouvent plus <i>Parsifal</i> (je crois que je pourrais -écrire: Wagner) <i>dans la vie</i>. On a du respect, oui, -encore, ce respect qu'envie la jeunesse, dont l'âge -mûr commence à trembler, que les vieux échangeraient -contre n'importe quelle marque de tendresse. -La conversation fuyait toujours vers -d'autres lieux, vers Moscou où, racontait-on, les -femmes artistes peignent, au travers de leur -visage, des wagons et des locomotives, teignent -leurs cheveux en vert. La Russie délire, elle va -<span class="pagenum">-203-</span>encore nous étonner; c'est de la Russie que vient -la lumière. J'étais bien de cet avis, l'an dernier, -quand nous applaudissions le <i>Sacre du Printemps</i> -d'Igor Stravinski, avec la plupart des cadets de -la musique, qui installèrent aussitôt, sur les -bords de la Seine, dans la rage de l'enthousiasme, -les exercices rythmiques de la Demoiselle Élue. -Nous sommes tout acquis à Stravinski; naguère -on l'eût appelé wagnérien, car Wagner englobait, -incarnait tout, même un peu de ce que nous -aimons en Stravinski. Mais Stravinski acheva -d'anéantir en nous cette faculté d'écouter les -œuvres longues, cette patience de paroissiens, -sans laquelle il est inutile de se rendre au concert, -dans une salle d'opéra, dans tout endroit où l'on -s'assied dans une stalle, bien décidé à s'abstraire, -à se fondre dans la musique, sans jamais tirer la -montre hors du gousset, sans crainte de la -migraine et de ces courses folles à quoi la pensée -est trop sujette.</p> - -<p>La peur de s'ennuyer: il faut toujours en -revenir là, c'est elle qui annihile notre jugement. -Nous ne voulons pas qu'on nous attache, même -avec des fils d'or. Donnez-moi la clef des champs, -pour mon imagination, je ne veux pas me sentir -emprisonné.</p> - -<p>Or Wagner versa en nous, d'abord, un soporifique -qui se muait, petit à petit, en un philtre -de patience. Ce philtre n'agit plus sur les -<span class="pagenum">-204-</span>contemporains du jeune Igor Stravinski. Un -des convives, ex-fervent de Bayreuth, m'expliqua:</p> - -<p>—<i>Parsifal</i> est une chose toujours admirable, -un grand chef-d'œuvre, mais il est mal présenté, -il faudrait le monter sur des principes tout nouveaux. -Et puis, il y aurait deux heures de -musique à couper.</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Mais, naturellement: le rôle de Gurnemanz -en entier, <i>d'abord</i>; après, l'on verrait.</p> - -<p>Bon vieux Gurnemanz, qui m'es encore si cher, -avec ta magnifique innocence, avec la pruderie -que tu enseignes aux petits écuyers, tes dévots, -on donnera bientôt de grands coups de ciseaux -dans tes monologues sublimes, dans le récit de -la Lance, qui encore aujourd'hui me transforme -en Amfortas. Cher précepteur de mes vingt ans, -on en veut à ta barbe blanche. D'ailleurs, l'un de -ces messieurs (du dîner) revenait de Londres. Il -avait goûté un plaisir complet, se vanta-t-il, dans -le Music Hall du Coliseum, assistant à une représentation -modèle de <i>Parsifal</i>. Tout y était joli, frais, -charmant. Des tableaux cinématographiques -s'étaient déroulés pendant vingt minutes, tandis -qu'un orchestre, réduit comme instruments à -cordes, mais avec combien plus de cuivres en -revanche, <i>donnait</i> les meilleures pages de l'ouvrage.</p> - -<p><span class="pagenum">-205-</span>Je suis encore malade de ce dîner. Il m'aide à -mesurer le temps, qui me parut si court, si long -hélas! qui nous sépare du premier <i>Parsifal</i> de -notre adolescence. Nous n'avions pas applaudi -avec moins d'entêtement à ses longueurs, que -maintenant aux brèves scènes du <i>Sacre</i>, et l'on -nous annonce, du même Stravinski, un opéra en -trois actes de dix minutes chacun, coupé à la -taille de notre actuelle patience. Ceci est inquiétant.</p> - -<p>Nietzsche, qu'il faut toujours citer à propos de -Wagner, s'en donna à cœur joie, ou plutôt délira, -dans ses folles amours contrariées, quand, à la -fin de sa vie, tourna en haine l'amour dont il -avait brûlé pour le «Sorcier» de Wahnfried.—Nietzsche -protestait contre ce qu'il y a de purement -allemand dans Wagner, le premier peut-être -des musiciens allemands qui travailla délibérément -<i>pour</i> des Allemands. Le slave Nietzsche, -l'admirateur exclusif de Mozart, nous savons cela -de lui, car il nous le dit et nous le répète à -satiété, ses plus violents coups de boutoir, c'est -pour Wagner qu'il les trouve.</p> - -<p>«L'adhésion à Wagner se paye cher.»</p> - -<p>«La musique devenue Circé.»</p> - -<p>Mais il écrit: «Sa dernière œuvre est en cela -son plus grand chef-d'œuvre. Le <i>Parsifal</i> conservera -éternellement son rang dans l'art de la -séduction, comme <i>le coup de génie</i> de la séduction. -<span class="pagenum">-206-</span>J'admire cette œuvre, j'aimerais l'avoir -faite moi-même; faute de l'avoir faite, je la -comprends… Wagner n'a jamais mieux été inspiré -qu'à la fin de sa vie. Le raffinement dans -l'alliage de la beauté et de la mélodie atteint ici -une telle perfection, qu'il projette en quelque -sorte une ombre sur l'art antérieur de Wagner…»</p> - -<p>Qu'on veuille bien m'excuser de me citer moi-même, -comme un jeune Français qui, il y a trente -ans, en même temps que Nietzsche, lui, à la fin -de sa vie, reçut le nouveau message. «Wagner -était un pape: il exerçait alors sur les hommes -de toute culture, de toute civilisation, un empire -tyrannique, sans précédent, qui tenait de la -magie. Le château de Klingsor? Mais c'était le -symbole de la forteresse enchantée où nous enlaçaient -de fleurs capiteuses les bras des <span lang="de" xml:lang="de">Blumenmädchen</span>; -et moins forts de notre candeur que -l'Innocent, nous n'avions pas encore repoussé les -étreintes de l'Éternelle Kundry. Nous allions connaître -les Rose-Croix et leur touchants enfantillages. -Nous étions en plein naturalisme, nous, les -bacheliers d'hier; les arts n'offraient guère, à -côté d'un académisme falot, qu'une copie lourde -de la nature; les sujets vulgaires étaient de mode, -nous avions à choisir entre les pesantes soupes -de l'<i>Assommoir</i> et le symbolisme trop ésotérique -de Stéphane Mallarmé.»</p> - -<p><i>Parsifal</i> venait après la Tétralogie, dont il était -<span class="pagenum">-207-</span>le complément. Selon les règles du Drame antique, -Nietzsche eût voulu que cet épilogue de -l'<i>Anneau du Niebelung</i> en fût la critique.</p> - -<p>Mais si le Pur-Fol était encore un Siegfried, si -nous retrouvions dans les poèmes et la musique -de <i>Parsifal</i>, maintes parentés avec les héros du -<i>Ring</i>, si Wagner restait Wagner, le vieux Monsieur -avait voulu, lui aussi, comme tous les -grands musiciens, <i>faire</i> son œuvre religieuse. Je -ne crois pas qu'il fût religieux, et s'il le devint, -ce fut à cause de <i>Parsifal</i> et par une habitude -de pensée prise en composant <i>Parsifal</i>.</p> - -<p>Or, ce mysticisme, à l'heure présente, au -moment où l'on nous assure qu'il y a une -recrudescence du sentiment religieux, il était -intéressant de savoir comment il agirait sur les -jeunes gens.</p> - -<p>J'épargnerai au lecteur les détails de mon -enquête. Elle se prolongea.</p> - -<p>Je me rappelle l'affectation que mit X, célèbre -compositeur, jeune encore aujourd'hui (quand, -désirant lire un peu de musique à quatre mains, -je m'adressai à lui, sur la recommandation de -Gabriel Fauré), je me rappelle son insistance à -me faire promettre que nous négligerions Wagner -et Beethoven. On était tout à Mozart, quand -<i>Pelléas et Mélisande</i>, qui venait de paraître, commençait -de nous ramener par les souterrains à -Gounod, par le transsibérien, vers <i>l'Art français</i>. -<span class="pagenum">-208-</span>Nous fûmes fiers de notre École, avant que les -Russes, et Moussorgski surtout, ne nous devinssent -trop familiers. Pendant une période d'où -nous sortons à peine, Wagner fut négligé, par -d'aucuns même honni, et c'était là une réaction -si naturelle, si conforme aux exemples de l'histoire, -que l'on ne s'en étonnait pas. Nous le -connaissions trop, nous ne pouvions l'écouter, -ni au théâtre, ni au concert.</p> - -<p>«La musique de Wagner, si on lui retire la -protection du goût théâtral, un goût très tolérant, -est simplement de la mauvaise musique, la plus -mauvaise qui ait peut-être jamais été faite.» -(Nietzsche.)</p> - -<p>Or, que ressort-il, aujourd'hui, de mes entretiens -avec nos compositeurs? <i>Tous</i>, sans exception -aucune, déclarent la partition de <i>Parsifal</i>, -<i>de la musique</i>, rien que de la musique. M. Ravel -lui-même dit Wagner égal, sinon supérieur, à -Beethoven, auquel on revient lentement.</p> - -<p>J'avais cru comprendre qu'une scission s'était -formée, qu'il y avait deux classes: ceux qui -repoussaient, ceux qui admettaient <i>Parsifal</i>. Eh -bien! non: le respect est le même, d'un côté et -de l'autre.—Certain auteur triste, mais enragé -et délibérément d'avant-garde (à ses propres -yeux), s'est écrié à l'Opéra, le soir de la répétition -générale: «Nous sommes chez les Troglodytes; -ceci date d'avant le Déluge.» Mais un -<span class="pagenum">-209-</span>silence morne accueillit cette espièglerie d'organiste -aveugle.</p> - -<p>«Parlez-moi de <i>Tristan</i> et de <i>Siegfried</i>, nous -serons d'accord! C'est la jeunesse, l'effervescence -et la passion. <i>Parsifal</i>? ouvrage de vieillard, -«l'occupation d'un centenaire», un herbier et -une collection de minéraux pour M. Gustave -Moreau.» Voilà donc ce que la brillante jeunesse -a découvert! Elle peut être fière de sa trouvaille: -l'âge de Wagner, quand il écrivit sa dernière -œuvre.</p> - -<p>Pour un enfant, tous les adultes qui l'entourent -étant des centenaires, M. Claude Debussy et -M. Maurice Ravel ont des rides, qu'avant nous, -les commençants, avec leur cruelle loupe, ont -vues.—Ne nous inquiétons pas de cela. Ce qui -est solide, on le décrie pour la seule raison qu'il -a duré, on le décrie au moment même où ce -rebut va s'affirmer immortel.</p> - -<p>Pour nous autres, parsifalisants fidèles, nous -ne savons si le poème n'eut pas, autant,—je -dirais: plus que la musique,—le sortilège tout-puissant -par quoi nous fûmes pris; nous n'étions -pas plus sots que ceux d'aujourd'hui et il me -semble que nous étions moins régis par le caprice, -moins tiraillés de droite et de gauche, somme -toute, moins à la merci d'une saute de vent.—Or, -le poème, c'est lui-même qu'en 1914 les -Français <i>ont de la peine à avaler</i>. Du mobilier -<span class="pagenum">-210-</span>second empire, dit-on, du rococo, de la fausse -onction, un mysticisme de théâtre, du clinquant. -On se méfie du clinquant, de ce qu'on appelle -«facilité», on célèbre la fin de l'impressionnisme -dans le bouquet de feu d'artifice tiré par Stravinski. -Que réclame-t-on? De la solidité, <i>de la -construction</i>. Mais il s'agirait de s'entendre sur -ce en quoi consiste cette <i>solidité</i>. Vous déniez à -un ouvrage le droit d'ennuyer un peu par sa -longueur, mais vous le voulez solide. Qu'avez-vous -à nous offrir de conforme à cet idéal? -Faites l'œuvre-modèle, puis nous jugerons.</p> - -<p><i>Parsifal</i>, donc, est d'un faux mysticisme; le vrai -n'est-il que celui de Franck? <i>Parsifal</i> est interminable; -le <i>Sacre du Printemps</i> est trop court et trop -étincelant; vous voulez <i>du solide</i>, du sincère et vous -citez Albéric Magnard, Bloch, l'auteur suisse du -<i>Macbeth</i> de l'Opéra-Comique. Enfin, à bout d'expédients, -vous prenez un air songeur et, vaticinant, -vous vous écriez: La vérité va venir d'Allemagne. -Mais citez-nous des noms: Richard -Strauss ne se contrôle pas; entre lui et Edmond -Rostand, vous hésiteriez. Ah! cette facilité, cette -tant honnie exubérance du <i>don</i>, du sang qui coule -dans les veines, ce mauvais goût des Chateaubriand, -des Hugo, des Rossini, des Wagner, des -Verdi, des Paul Claudel; mais ici, je m'arrête, -car je pense au pâle jeune homme chargé de -chaînes, qui s'assied sur son tabouret de paille, -<span class="pagenum">-211-</span>dans sa mansarde éclairée par le nord; celui-là, -pourtant, a déposé près de lui un livre de -Claudel. S'il regarde son mur, c'est pour y voir -une photographie de Druet d'après une allégorie -de Maurice Denis,—et lui, ce bon jeune homme -austère, s'il se soumet au musicien de <i>Parsifal</i>—tout -de même trop «incontestable»—il supplie: -«Non, non, pas le poème!…» Le parfum -des filles fleurs n'envahira pas sa cellule. Il -attend, de l'Allemagne, la Délivrance, un Lohengrin -tout casqué, mais sans le cygne, supplie-t-il, -de grâce, sans le cygne! Il préférerait Mahler. -Celui-là, par sa pesanteur, nous entraîne au fond -de l'eau.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Si l'enquête à laquelle je me suis livré pour la -<i>Nouvelle Revue Française</i> ne nous indique pas une -«orientation» bien nette des musiciens français, -si la banalité de mon butin m'a un peu déconvenu, -cette enquête m'a tout de même permis de rapprocher -mes expériences, dans le domaine musical, -de celles, quotidiennes, que je fais dans le -mien, celui de la peinture.</p> - -<p>Quand on n'est plus tout jeune, point encore -tout à fait vieux, mais en contact avec les générations -montantes, en sympathie avec elles, il vous -est loisible de prendre une vue d'ensemble des -esprits d'une époque. Comparant les uns avec les -<span class="pagenum">-212-</span>autres, j'en arrive à cette conclusion, qu'il n'y -a plus de positions faites; les thuriféraires et les -détracteurs sont si dénués de raisons, qu'on devrait -en rire, si, engagés dans la lutte, le sentiment de -notre conservation personnelle ne nous forçait -parfois à crier: Gare! je suis là, très vivant; -vous me niez, mais j'existe, comme vous; j'ai les -mêmes droits que vous à produire, et j'y suis -déterminé!</p> - -<p>Le premier qui a osé des <i>quintes successives</i> -défendues en ancienne orthographie musicale, est -assurément un novateur. J'apprécie le tableau de -la Grotte, dans le <i>Pelléas</i> de Debussy, qui est -plein de ces quintes; mais si nous parlons de -musiciens français, je serais plus fier d'avoir -imaginé le motif d'amour du <i>Roméo</i> de Berlioz. -Un beau thème mélodique est tout de même ce -qu'il y a de plus rare. Une singularité, une -bizarrerie tonale, délicieuse de fraîcheur, à la -première audition, pouvant être répétée, systématiquement, -à l'infini, cessera bientôt d'être -supportable. L'originalité d'une œuvre, si elle -ne consiste qu'en cela!…</p> - -<p>M. Canudo écrit: «L'innovation contemporaine -est dans la transposition de l'émotion artistique -du <i>plan sentimental</i> dans le <i>plan cérébral</i>» -(Manifeste cérébriste, février 1914, <i>Figaro</i>). «On -veut des gammes nouvelles de formes et de couleurs, -on veut la jouissance de la peinture par la -<span class="pagenum">-213-</span>peinture, et non par l'idée littéraire ou sentimentale -qu'elle doit illustrer.»<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Après avoir écrit cet article, un nouveau Manifeste nous est -parvenu, futuriste, celui-ci! et qui nous exhorte à haïr <i>Parsifal</i>, -précisément pour les impatientes raisons que nous exposions plus -haut.</p> -</div> -<p>«Plus de sentiment», ordonne M. Canudo; -mais prenez garde: hier encore, on appelait -«sentiment» ce que le manifeste dénomme -aujourd'hui «cérébralité».</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-215-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">D'UN CARNET DE VOYAGE 1913</h2> - - -<h3><span class="sc">De Paris à Rome</span></h3> - -<p>Deux petites religieuses, des Filles de la Charité, -n'ont pas bougé dans le compartiment, -depuis Paris. En passant dans le couloir, je les -observais. Dès Pise, elles tendent la tête hors de -la fenêtre dans l'espoir que le dôme de Saint-Pierre -déjà se profile à l'horizon; un chapelet et -leur livre de prières tendrement serrés dans leurs -mains osseuses, sur les genoux, des figues et du -pain: toute leur nourriture d'un jour et demi. -On croit entendre leur cœur bondir à l'approche -de la Ville Sainte; elles sont pâles et rayonnantes.</p> - -<p>A l'autre bout du train, du côté des <span lang="en" xml:lang="en">sleeping-cars</span>, -M<sup>me</sup> Moore compose le programme de ses -fêtes au Grand-Hôtel, annoncées par le <i lang="en" xml:lang="en">New-York -Herald</i>, pour après Pâques. Nous n'allons pas -tous à Rome dans le même dessein, mais un -voyage à Rome est un acte grave, chacun sent -cela et s'y prépare à sa façon.</p> - -<p><span class="pagenum">-216-</span>Je cause avec mon voisin de wagon, un brave -avocat romain aux saines idées antimaçonniques, -modéré, intelligent; né dans le Piémont, il parle -un français très pur. La politique actuelle, l'antipapisme -du maire Nathan, ne lui plaisent -guère. Me prévalant de ses réserves, je me permets -de critiquer les projets municipaux dont la -Ville Éternelle est menacée. «—Avez-vous le -droit d'haussmanniser, comme vous dites, un -musée qui est le patrimoine de l'humanité civilisée?» -Mon voisin fronce le sourcil, s'efforce de -suivre ma pensée, m'interrompt:—«Nous serons -bientôt un million de citoyens dans la capitale, -nous y étouffons. Elle ne saurait demeurer la -bourgade que vous défendez avec tant d'énergie; -on s'écrase au Corso, il faut faire des trouées -dans tous les sens pour notre commodité et celle -de nos hôtes…»</p> - -<p>Ces chers Italiens, nos frères, ils nous sautent -à la gorge pour nous arracher ce cri: «Quel -peuple vous êtes redevenu, quelle nation!»</p> - -<p>Nul besoin, pourtant, d'un Palais de Justice à -la Bruxelloise, d'une synagogue en forme de -Hammam, ni de boulevards plantés de trolleys, -pour que nous saluions leur superbe renaissance. -Ils feraient croire qu'ils ne sont pas si convaincus -de leur propre force et qu'ils s'attendent à ce que -nous les rassurions. Mais, non, certes! Ils ne se -trompent pas.</p> - -<p><span class="pagenum">-217-</span><i>Samedi Saint, 22 mars.</i>—C'est l'été. Vers midi, -le soleil, haut dans un ciel pur, découpe en arêtes -vives ce plan en relief qu'est le Forum du professeur -Boni. Donc fais-toi conduire au Palatin, si -tu en as l'heureuse occasion, par un archéologue -qui ne soit pas un froid pédant: le passé -revivra à l'appel du magicien. Mrs Strong nous -a menés, avec ses élèves de la <span lang="en" xml:lang="en">British School of -Archeology</span>, au sommet de ce qui fut le Jardin -Farnèse—et le bosquet de lauriers et de cyprès -où des rites brutalement physiques étaient célébrés -en l'honneur de Cybèle, la Mère Auguste; -un des sanctuaires nationaux de la Rome primitive. -L'érudite Mrs Strong fait un cours familier -à une vingtaine de jeunes gens qu'elle entraîne -à sa suite, tout en exigeant de ces étudiants un -travail formidable. Elle a un talent particulier, -cette femme, car les profanes ne se lassent pas -de l'écouter, même si leurs jambes flageolent, si -le déjeuner les attend à l'hôtel. Sans un tel -guide, comment s'y retrouver dans cet inextricable -dédale?</p> - -<p>Il s'agit aujourd'hui de la formation du Palatin, -non pas un mont naturel, comme on l'a cru, mais -une superposition de temples, de palais édifiés -l'un sur l'autre par chaque Empereur, sans -qu'aucun d'eux ait pris la peine de raser l'œuvre -des autres. Chaque monarque veut bâtir plus -grand, plus haut encore, effacer la trace de son -<span class="pagenum">-218-</span>prédécesseur. C'est le vertige de l'orgueil sans -contrôle. Septime-Sévère, afin d'impressionner les -fastueux Orientaux entrant dans la Ville par la -Via Appia, commande des colonnades, des fontaines -jaillissantes, des pylônes, des colonnes, des -bas-reliefs plus blancs, plus richement décorés -que ce monument Victor-Emmanuel, sous quoi -Rome entière semble se courber aujourd'hui.</p> - -<p>C'était déjà le cri d'admiration provoqué. «Quel -peuple vous êtes!» Et quel, en effet, celui qui -part d'ici, s'en va fonder d'autres Romes au bout -du monde et stigmatise la route de ses arcs de -triomphe, de ses Théâtres et de ses Temples, afin que -nous suivions sa trace, dix-huit cents ans après…</p> - -<p><i>Déjeuner au Palais Caetani.</i>—De ma place, -j'aperçois un général en or, qui chevauche au-dessus -des toits, galope dans l'azur céleste: Victor-Emmanuel -sur son piédestal, au milieu des -cheminées et des tuiles. Il semble qu'il s'avance -vers nous, qu'il va briser les vitres, entrera dans -la salle à manger. Mais je m'étonne moins, depuis -que Mrs Strong m'a donné la solution de ce problème -si souvent posé: pourquoi l'architecte -Sacconi a-t-il doté Rome de cet extraordinaire -monument, hors d'échelle avec ses entours, -pourquoi l'avoir adossé au Capitole? Je comprends: -le comte Sacconi était dans la tradition -de sa race. Il a, lui aussi, désiré faire du colossal -à la gloire du Présent. En croyant nous affirmer -<span class="pagenum">-219-</span>novateurs, nous recommençons inconsciemment -les gestes de nos pères.</p> - -<p><i>Quasimodo.</i>—Dans l'ombreuse église de Sainte-Sabas, -sur l'Aventin, derrière le Prieuré de Malte, -un ecclésiastique traduit des inscriptions latines -aux garçons d'un patronage. L'on se croirait au -Forum à la grande époque. Le maître mime aux -gamins incrédules la résurrection d'un saint. -Leurs visages, leurs attitudes sont ranimés, ceux -des statues et des bas-reliefs antiques. Assis en -cercle, ils s'agitent sur leurs sièges, prêts à la -discussion, bondissants, querelleurs, familiers et -polis à la fois. Il ne leur manque que la toge et -un Cicéron.</p> - -<p><i>Sur le Palatin, le soir.</i>—Heure rose et verte -des marbres et des vieilles pierres étiquetées. Le -crépuscule enveloppe déjà pour la nuit les fouilles -du professeur Boni. Vers le Nord, du côté du -Quirinal, des feux s'allument aux fenêtres des -quartiers neufs. Une lueur signale les Palace-Hôtels -de la quatrième Rome, où Boldi accorde -ses violons. Sous prétexte de tango, des Américaines -assoiffées de tradition ont soin de rappeler -à l'indulgente aristocratie romaine sa hiérarchie, -ses prérogatives, l'exclusivisme indispensable à -une classe dont elles envient les noms. On ne les -trompe pas sur les généalogies. Mais soyons -moins injustes à l'égard de ces femmes respectueuses. -Elles ont le sens des valeurs, le culte de -<span class="pagenum">-220-</span>notre passé européen, s'offrent à redorer les blasons -authentiques et à racheter des portraits de -famille. Quel mal font-elles, si elles préfèrent -l'Almanach de Gotha à Bædeker, ces vestales de -la quatrième Rome? Elles s'y «cultivent» entre -deux thés, car il faut respirer une bouffée d'art -dans les galeries et les églises, avant de s'asseoir -à table entre un prince et un marquis. Elles ne -chôment pas dans le pays du farniente.</p> - -<p>Plus tranquillement en apparence, mais tout -aussi acharnées à la poursuite de leur but, nos -petites religieuses du train, avec des dévotes -laïques, des dames de province venues de tous -nos départements, jouissent de leur séjour dans -d'obscurs couvents pauvres.</p> - -<p>Il est sept heures. Dès l'<i>Angélus</i>, mes petites -religieuses vont se coucher, après une journée -laborieuse que divisent de multiples sonneries de -cloches… peut-être rêver d'une audience au Vatican. -Or, las! le Saint-Père, chuchote-t-on, n'est -pas en état d'en accorder—on le dit malade.</p> - -<p>Dans le quartier du Panthéon, il est, pour les -Français catholiques, toute une mystérieuse petite -vie qu'on voudrait pouvoir étudier. A ces voyageurs -discrets, glissant leurs feutres sur les -dalles des rues tortueuses, la Semaine sainte et -Pâques réservent des trésors d'émotion, des cérémonies -qu'il faut croire occultes, puisque nous -autres pouvons à peine, si déçus, entendre une -<span class="pagenum">-221-</span>messe en musique, quelques notes de Palestrina. -Quant aux fameuses Pompes dans Saint-Pierre, il -n'en est plus question! Mais d'humbles fidèles se -font appuyer par Monseigneur, se faufilent, attendent -dans les vestibules du Vatican, un placet dans -leur poche, s'insinuent… parviennent quelquefois. -Pour être conduits aux bons endroits, il nous -faudrait sans doute habiter la Minerva, rendez-vous -des ecclésiastiques, l'auberge où nos pères -descendaient, frugaux et contents de sardines et -des quatre mendiants pour dessert. Quant à nous, -à la via Veneto, nous sommes presque seuls à -faire maigre le vendredi saint. Les beignets frits -de la Saint-Giuseppe sont plus populaires que le -maigre en carême…</p> - -<p>Nonobstant, Pâques est la saison de Rome, -mais, alors même, Rome a des attraits incomparablement -variés, qui répondent à tous les besoins -de l'âme. Elle ne déçoit que ceux qui n'ont rien -à lui demander.</p> - -<p>Trop de voitures dans les rues, trop de <span lang="en" xml:lang="en">Cook's -Tourists</span>, toutes les langues parlées à la fois, c'est -la tour de Babel. Au bas des degrés de la Trinité-des-Monts, -les marchands abritent leurs fleurs -de parasols blancs, et, je l'observe chaque matin, -baragouinent un peu d'allemand, plus indispensable, -désormais, que l'anglais à leur négoce. -L'Allemand, l'Allemand, il nous poursuit! on -se croirait chez nous, au boulevard Saint-Michel, -<span class="pagenum">-222-</span>mais l'invasion cosmopolite n'est pas comme ailleurs -un fait nouveau: il y a deux mille ans, -nous apprend Mrs Strong, Rome ne savait où -loger ses visiteurs; ses aubergistes, débordés, -improvisaient des campements. Des quartiers -entiers ont disparu; c'étaient les faubourgs de la -ville antique, construits, pense-t-on, en terre et -en planches, caravansérails jusqu'au loin dans la -campagne, et la Rome de pierre et de marbre était -à peu près ce qu'est le Kremlin à Moscou, la ville -sainte.</p> - -<p>Tous les chemins, depuis qu'on se souvient, -ont amené des convois de pèlerins passionnés ici.</p> - -<p><i>Promenades.</i>—La quatrième Rome mange petit -à petit celle des Papes et la dernière d'avant 1870. -Certains étrangers même qui, comme Henry -James, la connurent sous Pie IX, nient qu'il -subsiste encore une Rome. Où sont les carrosses -des prélats, leurs livrées jaunes à galons -blasonnés, le luxe un peu poussiéreux de leurs -palais? Les jardins de la villa Ludovisi, ombrages -majestueux au centre même de la ville, ont cédé -la place aux moellons des immeubles modernes. -Toutefois, si vous en prenez la peine, vous retrouverez -la Rome antique. Les vieux aqueducs ne -sont pas déparés par les gazons du golf; les habits -rouges de la chasse à courre ne déshonorent pas la -campagne, et le tombeau de Cecilia Metella porte -une ombre agréable à la meute du marquis Casati.</p> - -<p><span class="pagenum">-223-</span>Stendhal, Chateaubriand nous accompagnent, -nous autres Français, dans nos promenades. Corot -surtout surgit à chaque coin de rue. De la villa -Mattei, des jardins Colonna, du Pincio, ou bien -autour de Saint-Jean de Latran, en supprimant -quelques détails du panorama, ce ne sont -que toiles signées Corot.</p> - -<p>Ce divin ingénu dessinait, comme une fillette -très sage, des façades dont on peut compter les -fenêtres et les portes, modelait amoureusement -des coupoles d'églises. La Rome de Corot est bise, -couleur de café au lait, avec quelques touches de -rose tendre et de jaune relevées d'accents noirs, -qui sont les pins parasols et les cyprès. Cet aspect -nous charme plus qu'aucun autre, mais, ne nous -y trompons pas, le carrare offensant de l'hommage -à Victor-Emmanuel évoque, plus que les -gris de notre Corot, «l'<span lang="la" xml:lang="la">Urbs</span>» de l'Empire. Si -j'en crois les archéologues, les prisonniers ramenés -des guerres lointaines étaient aveuglés par les -marbres, les ors, les polychromies violentes, -comme d'une maquette de Bakst. Nous en -savons plus long que Corot et Stendhal sur l'antiquité.</p> - -<p><i>A la villa Mills, sur le Palatin.</i>—Je prends -congé des ogives à la Walter Scott de Charlie -Mills. Quand ce gentleman recevait la société -romaine de 1840, dans sa fragile villa, il ignorait -que sous ses pieds plusieurs étages de briques -<span class="pagenum">-224-</span>empilées par Septime Sévère étaient ensevelis, -mais il fondait la quatrième Rome. Le houx et le -chardon héraldiques, dans leurs médaillons de -plâtre rose, vont tomber en poussière, car la -pioche du professeur Boni est sans pitié pour le -<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, indifférente aux amis de la jeune reine -Victoria. Le nom de Charlie Mills restera cher -aux lecteurs de mémoires, et cela suffit apparemment. -Il fut un des premiers à implanter ici les -coutumes anglo-saxonnes.</p> - -<p>Henry James dépeint, dans plusieurs de ses -admirables contes, les premiers Anglais et Américains -s'installant dans les palais aux vastes -salles décorées à la fresque, où tant d'alliances -se firent, si bien qu'il est peu de familles de -l'aristocratie italienne, qui n'aient dans leurs veines -une goutte de sang «<i lang="en" xml:lang="en">british</i>». Combien de romans -heureux ou tragiques s'esquissèrent chez ce Charlie -Mills, pour s'achever au pathétique cimetière des -protestants, entre la pyramide de Cestius et les -tombes de Keats et de Shelley, au milieu des -cyprès géants…</p> - -<p><i>En sortant du Vatican.</i>—Nous répétons à -satiété que l'art et le Beau sont condamnés. Qu'en -savons-nous? Peut-être l'art fleurit-il au moment -où nous le croyons en léthargie. J'ai passé la -matinée à la chapelle Sixtine, aux chambres de -Raphaël. Plus tard, je suis entré à la «Sécession -de la <span lang="it" xml:lang="it">Via Nazionale</span>», car Rome y expose enfin -<span class="pagenum">-225-</span>ses impressionnistes. Je n'aurais pas dû m'aventurer -dans ces parages. Les futuristes sur la rive -gauche du Tibre, Michel-Ange sur la rive droite. -Le noble fleuve continue de couler imperturbablement, -insoucieux des transformations de notre -goût.</p> - -<p>Il serait temps d'écrire un «Précis des variations -du goût à travers les âges», indispensable pour que -nos arrière-petits-enfants ne nous méprisent pas -trop; car nos ancêtres étaient aussi versatiles et -destructeurs que nous le sommes! Le nom de -Botticelli, qui collabora aux peintures de la -Sixtine, fut oublié pendant trois siècles, après -avoir connu le succès, comme Bouguereau et -Cabanel. Un Anglais le réhabilite.</p> - -<p>Fuyons les musées, marchons en plein air; -jouissons des monts Albains et de ce Soracte si -bleu, cadre indestructible de toutes les Romes -passées et futures.</p> - -<p><i>A l'Académie de France.</i>—Il a plu, cette nuit, -des nuages nacrés font des boules qui roulent -dans un lac gris de perle. L'odeur des buis, des -chênes-lièges et de la terre mouillée, emplit les -jardins de la villa Médicis. Sous les quinconces -déserts, M. Ingres doit revenir, la nuit; que ne -puis-je entendre sa voix! Souhaitons que le futur -directeur de l'Académie ait, comme lui, le sens -et le respect de Rome. Je n'ai connu, parmi les -pensionnaires, que de pauvres jeunes hommes -<span class="pagenum">-226-</span>anémiés par la monotonie d'une existence inutile, -si elle n'est pas une joie de tous les instants. Un -seul d'entre ces prisonniers commença d'entrevoir -son bonheur quand ses quatre années de bagne -furent révolues. Il était trop tard. Il ne lui resta -que d'épouser une Transteverine et de manger -du macaroni…</p> - -<p>L'éducation entière de nos peintres lauréats est -à refaire. Depuis M. Ingres, la villa Médicis n'a -été qu'un hôtel gratuit, avec des ateliers lugubres -où des rapins tâchent de se croire encore à Montmartre.</p> - -<p>Aussi insidieuse à Rome qu'à Florence, et plus -dangereuse encore, la leçon du passé ne touche -que quelques élus. Si vous voulez profiter d'un -pays comme celui-ci, ce n'est pas son art que -vous étudierez; mais respirez son air, remettez-vous -dans telles conditions physiques et morales, -celles de la campagne et du loisir. Pourquoi des -musiciens, dans la ville du monde où l'on entend -le moins de musique? Pour leur accorder ces -loisirs mêmes que Liszt s'offrit à Tivoli.—L'Académie -de France ne pourra durer que si un -directeur intelligent et plein de sympathie pour -les débutants, dit à ceux-ci: «Vous êtes chez -vous, dans un site admirable, faites ce que bon -vous semble, causons, vagabondez, oubliez Paris. -Tant pis si vous ne rapportez pas un lourd -bagage d'œuvres. Pour peu que vous valiez quelque -<span class="pagenum">-227-</span>chose, vous vous serez enrichis auprès de -nous.»</p> - -<p>M. Ingres n'est pas un maître pour la quatrième -Rome. Si son ombre erre encore parfois au clair -de lune, dans les allées de l'Académie, l'aurore -doit l'épouvanter, car il ne peut risquer des rencontres -qui seraient trop dangereuses.</p> - -<p>Rome est un mystérieux grimoire; elle nous -propose un manuscrit dont les caractères et la -langue sont, pour la plupart de nous, comme du -sanscrit. Les Anglais et les Allemands vont en -Italie par devoir, par tradition, sous la conduite -de Gœthe, de Ruskin ou de Byron. S'ils ne comprennent -pas, ils savent au moins des noms. -Mais pour le Français, primaire et laïque, le guide -Joanne doit être affolant. Quelques-uns s'avisent -d'y commencer leur éducation, d'autres s'avouent -complètement déçus. Pourtant chacun à la longue -finit par trouver la récompense de l'effort exigé -de lui. Puissance évocatrice des noms! Un aveugle -oublierait son infirmité, s'il se savait fouler la -terre qui le porte. Scapulaires ou chapelets, -mauvaises copies de tableaux anciens, meubles -imités, ou photographies souvent plus éloquentes -que tel plafond perdu dans la pénombre, chacun -fait à Rome des provisions de souvenirs pour -l'ornement de sa vie quotidienne. Qui y est allé -y voudra retourner. Buvez avant de partir la belle -eau pure de la Fontaine de Trévi.</p> - -<p><span class="pagenum">-228-</span></p> - -<h3><span class="sc">De Rome à Florence</span></h3> - -<p>Non loin de moi, un couple de Francs-Comtois, -au parler traînant, se racontent l'un à l'autre la -Sicile, Naples et Rome d'où ils reviennent, fourbus -mais contents. La dame est haute en couleurs, -saine et plus jeune que son mari, type de militaire -retraité, décoré, peu loquace. Elle semble -avoir vu le Souverain Pontife; tirant de sa -sacoche une série de portraits de Pie X, elle les -étale sur ses genoux et s'attriste, comme une -mère de son enfant malade: «comme il a l'air -mélancolique!» Enfin, elle l'a aperçu! De moins -près, assurément, que ces Dames françaises de la -Pension du Bon Salut, qui se vantaient de leurs -sept audiences au Vatican:</p> - -<p>«Elles en disent, elles en racontent et elles -croient qu'on les écoute; des faiseuses d'embarras, -ces Françaises en voyage!…»</p> - -<p>Ma voisine se plaint d'avoir mal dormi la dernière -nuit, s'étant posé des questions énervantes, -agacée par l'insuffisance de ses notions historiques: -«Qu'est-ce que cette Reine de France -enterrée à Saint-Pierre, <span lang="it" xml:lang="it">Regina di Francia e Iberia</span>, -a dit le guide? A qui, Sosthène, pourrais-je -demander? Iberia? reine d'Iberia? Je ne connais -pas ce pays.»</p> - -<p>Et vous? M. Jourdain n'était pas plus ardent à -s'instruire. Le Joanne consulté reste muet.</p> - -<p><span class="pagenum">-229-</span>La robuste Franc-Comtoise n'apprécie pas le -paysage classique des environs de Rome, ni, plus -tard, d'un vert laiteux de jade, le lac Trasimène, -que nous contournons un peu avant la nuit. -L'Ombrie, puis la Toscane, la déçoivent: «passe -encore pour les saules pleureurs de nos cimetières, -ils ont au moins de gentilles feuilles claires; -mais l'idée de planter partout ici ces horribles -cyprès noirs? Cela vous fait mal. Et pourtant, -tenez, lisez votre Joanne: la Toscane est riante!» -L'officier repousse cette offre et se plaint de la -faim.</p> - -<p>En face de mes compatriotes, un étudiant -d'Oxford est plongé dans la lecture d'un texte -grec. De temps à autre, parlant à l'oreille de son -compagnon de route,—un autre «<span lang="en" xml:lang="en">fellow</span>» aux -grands yeux bleus, trop grands et trop beaux,—il -prépare ce néophyte aux mystères de Florence. -Pour les Anglais lettrés, Florence résume toute -l'Italie.</p> - -<p><i>Florence.</i>—Je compléterai, cette fois-ci, ma -collection des villas florentines et me promènerai -dans la campagne. Je me suis juré de ne pas -entrer dans un seul musée. Assez de tableaux, -assez de statues, trop d'Art à discuter avec trop -d'amis qu'on rencontre et qui deviennent de -féroces esthéticiens, pour le temps de leur séjour -à Florence. Les amoureux de Florence vous la -gâtent, l'on a parfois envie, en leur compagnie, -<span class="pagenum">-230-</span>de nier sa beauté et je me rappelle que je faillis -sauter au cou d'un monsieur qui, dans un restaurant, -expliquait à sa femme: «Oui, ils ont -eu des peintres, des sculpteurs; mais des architectes, -eh bien! non!»</p> - -<p>Si ma Franc-Comtoise n'avait déjà filé vers sa -Franche-Comté, je voudrais la suivre dans les -rues rébarbatives de la «cité des fleurs», rasant -les hautes murailles des palais féodaux, cherchant -en vain les marbres, si teintés d'ocre qu'ils en -sont devenus comme de la pierre calcinée. Et les -fameux iris? ils croissent aux jardins des collines, -loin des hôtels. Les photographes, comme les -guides, vous indiquent des choses impossibles à -découvrir!</p> - -<p>Combien Florence peut, à certaines minutes, -vous contrarier! Sans la courbe exquise du pont -d'Ammanati, sous les fenêtres d'André Gide, et -ces façades jaunes, maussades, hautaines, mais si -délicates, de l'autre côté de l'Arno, j'allais cette -année médire d'un décor qu'affinent cependant les -treillis d'une pluie tiède. Le voyageur pressé -court au Bargello, galope au travers des galeries, -croit avoir accompli son devoir, mais il ne se -doute pas qu'à côté de cette froide cité, il en est -une autre, toute riante et parfumée de ses cascades -de glycines. On ne l'a connue qu'en vivant -avec des Anglais et des Américains, conservateurs -pieux des anciennes demeures à jardins suspendus, -<span class="pagenum">-231-</span>qui se cachent dans les replis de la ceinture -de collines: Arcetri, San Miniato, Bellos Guardo, -Fiesole, Settignano, séjours de plaisance autour -de la revêche préfecture aux airs de petite cour -allemande.</p> - -<p>Que les diplomates honoraires prolongent dans -l'aristocratie locale leur monotone traintrain de -réceptions mondaines; que la bourgeoisie s'y -endorme, c'est leur devoir; mais qu'à cause de -l'Art, les ratés, les détraqués et les épaves du -monde entier viennent s'ensevelir vivants à -Florence, cela irrite. On dirait qu'au lieu de -s'exposer au soleil comme dans une Nice, -leurs demeures s'orientent vers Donatello.</p> - -<p>Peu de cervelles qui résistent après quelques -années à l'influence de cet art homosexuel. -Ne me demandez pas pourquoi le meilleur -peintre, s'il s'y laisse prendre, deviendra un -méticuleux copiste, ou un extravagant. On -s'assoupit à la longue, ou bien l'on perd la raison, -à respirer cet air, énervant ou trop stimulateur. -Oscar Wilde! Il n'y a plus de place ici que pour -l'admiration platonique ou pour… Vous y oubliez -le présent et vous rétrécissez dans une vaniteuse -illusion d'être propriétaire de la Tour de Narcisse.</p> - -<p>Ou mieux, l'alternative de considérer Florence -comme une station balnéaire. Arpentez la Via -Tornabuoni, avant le déjeuner ou à l'heure du -thé, quand la pâtisserie Donney et le confiseur -<span class="pagenum">-232-</span>Jiacosa offrent leurs tribunes d'où les preneurs de -glaces regardent passer ceux qui viennent d'en -prendre. Mais alors, ce n'est plus l'Italie, c'est la -rue de Paris à Trouville, toilettes, chapeaux, -conversations de bar, et vous, jeunes hommes et -vieillards peints! Des existences singulières se -cachent derrière les rangées de cyprès, dans les -clos d'oliviers gris enguirlandés de vignes jaunes. -Toute la gamme des verts, depuis le plus éteint -jusqu'au fulgurant véronèse… O maniaques des -villas et villini!…</p> - -<p>Cette douce harmonie de la campagne toscane a -de secrètes blandices à quoi succombent les -«natures sensibles».</p> - -<p>La science des jardins aménagea cent musées -bucoliques sous les fenêtres grillées des villas, -belles, graves ou souriantes, et qui eurent pour -architectes Michel-Ange, Sansovino, ou Ammanati; -c'est la Capponi, la Pietra, I Tatti, Gamberaia, -la Bambici ou la Medici, colonnades, -terrasses, statues, bustes, fontaines, fresques, -richesses paradoxales de ce sol où l'Art poussa -comme de l'herbe. Pendant quatre siècles et -plus, le prodigue génie florentin s'est livré au -gaspillage. De cette puissance créatrice, il ne reste -guère, mais… peut-être un mince filet d'eau -marque la source où espèrent se désaltérer les -<span lang="it" xml:lang="it">dilettanti</span> et de pitoyables victimes d'une fausse -vocation.</p> - -<p><span class="pagenum">-233-</span>Florence, mère désormais stérile, plus indolente -d'avoir été trop féconde, laisse admirer ses -enfants de marbre et de bronze.</p> - -<p>Son temple est gardé par des prêtres sans foi, -qui, tout juste, l'empêchent de se détruire, grâce -à l'obole que leur main, tendue pour l'aumône, -y reçoit des fidèles.</p> - -<p>Florence, cruelle et sanguinaire, poursuit son -œuvre médicéenne, sous une mante de provinciale -et de commerçante, faiseuse de simili-tout, -«truqueuse», ex-courtisane maintenant vêtue de -bure; son art païen, comme son art angélique, -vous m'en direz l'emploi, si ce n'est d'en parer -nos beaux esprits d'amateurs ou de petits jardins -vers quoi montent, de la coupe où s'écrase son -Dôme, les mille carillons d'importuns campaniles.</p> - -<p><i>La religion des Anglais.</i>—Des pensions du -Lung'Arno sortent des caravanes de jeunes <span lang="en" xml:lang="en">misses</span>, -le pliant et la boîte de couleurs sous le bras, -infatigablement prêtes à copier le Ponte Vecchio; -des jeunes hommes d'Oxford, deux par deux, -bras dessus, bras dessous, sentimentaux et convaincus, -se dirigent vers l'Académie et San -Marco; doux athlètes, ils ont le culte du Grec et -de la Renaissance aux formes ambiguës. Tel qui -jouait à l'Université dans des tragédies de Sophocle, -vient pendant ses vacances de Pâques, revoir -le Printemps de Botticelli, s'exalter devant le -David de Donatello. C'est la tradition d'Oxford et -<span class="pagenum">-234-</span>un mot d'ordre périlleux, car souvent une crise -de mysticisme se déclare à Florence. J'en connus -un, de ces inflammables adolescents, qui voulut -se convertir, abandonner la littérature; et déjà, -le cloître le guettait. Fra Angelico ne se doutait -pas, quand son pinceau, sous la direction d'un -invisible chérubin, enluminait les cloisons blanches -de sa cellule, qu'au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, ses images de -piété, reproduites en cartes postales, voisineraient -dans l'album d'un Huguenot avec les -Dieux de l'Olympe. Le Bon Frère précédait la -Renaissance païenne, mais bientôt Mantegna, -Léonard, Sodoma, le Pérugin, allaient verser du -venin dans la chaste corolle des fleurs franciscaines.</p> - -<p><i>Opinions à la mode.</i>—De Fiesole à San -Miniato, Écho répète les noms de Giorgione et de -Cézanne. Si Florence ne produit plus d'œuvres -originales, Florence critique, discute, croit penser. -Dans les caves du palais Antinori, le cuisinier -Lapi a établi une taverne, un bouge où cochers -de fiacre, étudiants, esthètes, se coudoient pour -déguster à bon marché les vins légers et des plats -savoureusement indigestes. A manger les petits -pois tendres d'avril, vous croiriez croquer la Primavera -de Botticelli! Les voûtes sombres du sous-sol -sont égayées d'affiches polychromes, qui en -tapissent la pierre. Lapi, ruisselant de sueur, -mais fier de sa popularité, interpelle les habitués -<span class="pagenum">-235-</span>dans un langage aux lazzis toscans, tout en faisant -griller les beefsteaks et sauter l'acide tomate, -tandis que les délicats fanatiques de la colonie -cosmopolite échangent des propos rares, célèbrent -les mystères du Giorgione.</p> - -<p>Florence rallume de temps en temps une lampe -votive dans quelque chapelle oubliée, pour le -culte des «<span lang="en" xml:lang="en">happy few</span>». Après Piero della Francesca -et Masaccio, voici qu'on parle sans répit -du maître de Castel Franco, et de son élève -Cézanne, «le plus significatif des peintres français», -selon ces critiques nouveaux nés; j'écoute -les conversations dans tous les dialectes, où les -noms de Verlaine, de Mallarmé, se mêlent à ceux -de Matisse et de Michel-Ange. L'époque de Ruskin -est déjà bien loin d'eux. Une admiration ne s'est -jamais établie que sur des ruines et des négations.</p> - -<p><i>Un sanctuaire négligé.</i>—Dans un quartier peu -fréquenté des étrangers, plein de ces majestueux -palais qui semblent toujours bouder et que personne -ne visite, à part les amis des vieilles -familles dont ils sont encore la propriété; une -rue comme tant d'autres, étroite et assombrie par -l'auvent des toits tendus, de chaque côté, contre -l'ardeur du soleil et les frimas, une rue sans -trottoirs, dédaigneuse et vaine de ses beautés dissimulées. -Une petite porte donne accès dans -l'ancien cloître de Sainte-Apollonia. On y a réuni -<span class="pagenum">-236-</span>les fresques du «prodigieux» Castagno. Peu de -touristes jugent nécessaire de les voir, je les ai -ignorées jusqu'ici. Enfin, grâce à l'insistance de -Gide, j'ai «comblé cette lacune», malgré que -je me fusse promis de fuir les galeries de musées.</p> - -<p>C'est là, peut-être, que s'est réfugié le génie -même de Florence, dépouillé de ses charmes -équivoques, viril, âpre et ravagé de passion. -L'étonnement est comme un briquet où s'allume -encore notre admiration lasse. «La Cène» de -Castagno ne ressemble à rien d'autre.</p> - -<p>L'accentuation des types est d'un caricaturiste, -chaque apôtre, une charge étrange et si suggestive, -le Jésus, si humain, que l'on dirait presque -les acteurs d'un idéal <span lang="de" xml:lang="de">Oberammergau</span>. Une réalité -terrible, qui sent la bête, la laine et le cuir. Ces -apôtres-ci sont pris dans les carrefours de la -Florence où chaque demeure fut une forteresse -barricadée contre les égorgeurs nocturnes. Quelle -saveur, le curieux sens décoratif et pittoresque! -Cependant les touristes se ruent à la <span lang="it" xml:lang="it">Tribuna</span> et -s'exaltent devant des chefs-d'œuvre inférieurs à -tant d'autres qu'ils ignorent.</p> - -<p><i>Impruneta.</i>—C'est le village où se fabriquent -les pots de terre cuite aux formes classiques, à -peine modifiées depuis trois siècles, et qui servent -dans toute l'Italie à orner les jardins et les potagers. -Le chemin qui y conduit est accidenté -comme des «montagnes russes». Les freins de -<span class="pagenum">-237-</span>l'automobile manquent à chaque instant de se -briser. A chaque détour de la route, par-dessus -un mur bas, au travers des oliviers, Florence -semble se montrer comme dépouillée d'un de ses -voiles; parvenu à un sommet, vous la voyez dans -toute sa beauté, nue et digne de sa renommée. -Le Dôme, rose et blanc, reprend sa véritable proportion -dans un encadrement de montagnes, -encore neigeuses au printemps, et d'un bleu plus -sombre, à cause des avoines et du blé vert électrique, -qui tapissent les premiers plans. Les -demeures de campagne sont des réductions de -palais urbains, avec leurs nobles petites façades; -les bourgs, aux rues dallées de marbre, eux aussi -des miniatures de nobles cités. L'église d'Impruneta, -sur sa vaste <span lang="it" xml:lang="it">piazza</span> princière, peut rivaliser -en richesses avec les plus notoires; et tout autour, -c'est, à six kilomètres de Florence, la vie agreste, -qui continue, primitive et si ignorante de sa civilisation, -que les maîtres-potiers restent sans -réponse à cette question: «Pourrez-vous emballer -ma commande et me l'expédier à Paris?—<span lang="it" xml:lang="it">Parigi? -e molto lontano—non so!</span>»</p> - -<p>Les fours, à flanc de coteau, s'étagent les uns -sur les autres, comme des joujoux d'enfants. Dans -le roc ou la terre rouge, chaque minuscule -fabrique a l'air d'une maisonnette japonaise. Les -villages étrusques ne devaient pas être bien différents -de cette idyllique Impruneta; vous perdez -<span class="pagenum">-238-</span>toute notion du temps et du lieu, en faisant la -sotte emplette de ces bacs à orangers, qui, sous -notre ciel noir, vous communiqueront leurs nostalgies -d'émigrés. Ici, vous êtes tentés par leur -beau profil; ils font partie de cette nature où -toutes les lignes ont un rythme parfait et d'où la -Laideur a été bannie par la Volupté.</p> - -<p><i>Entre Florence et Grasse.</i>—J'ai quitté Florence -la nuit, car l'heure du retour a sonné et les -départs nocturnes me semblent moins déchirants. -Je veux revenir par la Riviera et la Provence, -afin de prolonger d'un peu l'exaltation et -la fièvre d'Italie. L'aube se lève sur la Méditerranée; -bientôt Gênes va s'étirer devant nous, après -son léger sommeil de cité noctambule. Que l'on -entre en Italie, ou qu'on en sorte par Gênes, on -voudrait s'y arrêter. A ses fenêtres, d'où pendent -des loques et des draps, des femmes échevelées -se penchent et semblent faire signe au voyageur -de s'attarder dans ce port terminus. Du môle à -la crête des Alpes protectrices, ce n'est qu'un -sourire, palais ou maisonnettes, églises à coupoles -surbaissées, marbre et carton-plâtre peinturluré, -comme un gâteau d'anniversaire, pyramide -d'astragales en sucre coloré. Sur les plages -proches de Gênes, Nervi, Pegli, les barques de -pêcheurs s'appuient mollement sur le galet poli, -comme sur un oreiller. Elles ne se traîneront jusqu'à -la mer que pour une promenade de plaisance: -<span class="pagenum">-239-</span>navigation de paravent, décor pimpant, -qui exclut toute idée de travail et d'effort.</p> - -<p>Voici les cultures d'œillets, au milieu des -arbres africains, acclimatés malgré eux de ce -côté-ci de la Méditerranée, pour faire illusion à -l'hivernant transi. Voici le soi-disant pays du -palmier, Bordighera, Vintimille. L'architecture -italienne n'est plus visible que dans des pavillons -de jardins, des orangeries et des chapelles, datant -au plus du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Nous disons adieu à l'Italie -dans le rococo qui se fond insensiblement en un -style bâtard, niçois, celui des villas modernes et -des hôtels, peut-être le plus méprisable, où les -hommes auront marqué leur empreinte. Nous -tâcherons de fermer les yeux, en traversant la -Principauté de Monaco, ce sublime coin de terre -à jamais souillé. De Menton à Cannes, tant que -je suis dans le wagon, je voudrais suivre les -phases sensibles de la pénétration de l'Italie en -France. Quelle est l'une, quelle est l'autre? Le -même trajet, en voiture, m'épargnerait la vue des -Palaces et de ces joueuses maquillées de Monte-Carlo, -attendant, leur réticule à la main, l'heure -de se rendre au tripot.</p> - -<p>La population cosmopolite, grouillante sur la -Côte d'Azur, inspira le style casino-palace. La -peur de la mort chasse vers la Riviera—où les -feuilles brunes de l'automne ne rappellent pas le -printemps passé, ni qu'il y aura un hiver—des -<span class="pagenum">-240-</span>vieillards futiles, que ronge encore la joie de -vivre; ils respirent chaque jour la rose et l'œillet -sous l'olivier phénix, et ces figurants de Carnaval, -poudrés de la farine dégoûtante des confetti, -finissent par se croire éternels comme cette végétation -de zinc et de caoutchouc.</p> - -<p><i>Grasse.</i>—Si l'automobile vous portait de Gênes -à Grasse par la montagne, vous feriez, ici, un -dernier relai en Italie. Les vallées furent plantées -par les Romains, à la mode de chez eux. Ils y ont -construit leurs routes. Entre Ranguin et Grasse, -je me suis encore cru dans la province de Rome.</p> - -<p>Grasse s'agrippe au roc, comme un Tivoli; -mais une porte joliment moulurée, un heurtoir -de cuivre, l'urne d'une fontaine, encore décoratifs -à l'italienne, se parent d'un fini à la française. -Le Louis XVI fait rentrer les panses obèses, -amenuise, lime le métal, et châtie la forme. Les -anciens hôtels de la bourgeoisie locale et les bastides, -sont juste à mi-chemin entre les <span lang="it" xml:lang="it">palazzi</span>, -les villas de Toscane et les pompeuses demeures -versaillaises.</p> - -<p>La vie modeste, dans le passé, n'a pas produit -ici d'exemplaires œuvres d'art. Nous sommes -éloignés des grands centres; mais il y a une -aimable et jolie élégance répandue, le parfum -évaporé d'une cassolette qu'on n'a plus remplie -d'essence depuis un siècle.</p> - -<p><i>Fragonard.</i>—De Grasse pourtant il s'élança, -<span class="pagenum">-241-</span>le pimpant à la veste de zinzolin; dans ces -mignons jardinets, dont plusieurs intacts, tels -qu'ils furent par lui dessinés, il étudia la forme -des fleurs et des feuillages. Ici, bouffait à son -intention le taffetas des jupes, se poudraient les -visages ronds, aux lèvres rougies; et l'escarpolette -tendue entre deux platanes dont l'écorce gorge -de pigeon a la fraîcheur de sa palette, était -lancée haut dans ces furtives frondaisons, pour -que, d'en dessous, des yeux, heureusement indiscrets, -suivissent les entrechats et les jetés-battus -de petites mules de satin clapotant dans la -mousse des linons.</p> - -<p>L'étroit salon, frustré de ses fameux panneaux -aujourd'hui transportés au delà des mers, il faut -y venir par une journée pluvieuse, pour mieux -comprendre pourquoi Fragonard l'agrandit de ses -perspectives de parcs fictifs. Des copies habiles -remplacent les originaux. La vie provinciale, avec -son odeur de lessive et de lavande, toutes fenêtres -closes, y est la même qu'au temps du maître; la -lumière et la gaîté, bannies des demeures provençales, -Frago les recrée et les fixe pour toujours -sur les parois de la sienne.</p> - -<p>Les bonnets phrygiens et les faisceaux de licteurs -dont il parsème, du haut en bas, son -escalier, comme un hommage propitiatoire aux -inquisiteurs de la Révolution, n'ont-ils pas, de -même que les galants du salon, la grasse touche -<span class="pagenum">-242-</span>facile, la légèreté d'une improvisation sur le -manteau d'Arlequin d'un Guignol? Longhi de -notre Provence, mais dextre comme Tiepolo, coloriste -comme Rubens, l'errant Fragonard, nourri -des sucs de cette terre balsamique, tel un gros -bourdon gourmand, un vent l'emporte au loin, -un autre le ramène à sa ruche favorite.</p> - -<p><i>18 Avril.—Départ de Grasse.</i>—Les dormeurs -sont à plaindre en voyage, ils se refusent les -féeries de l'aube.</p> - -<p>Hier soir, une tempête de neige; il gelait. -Après une périlleuse rentrée sous l'avalanche, -j'allai voir en bouclant mon sac, la vieille ville -rosir sous le soleil levant qu'elle guettait, encore -bleue et blanche, avec ses toits enfarinés; et -les palmiers ridicules, pliant sous le poids de la -neige, simulaient les panaches d'écume des -Grandes Eaux de Versailles. Glace-surprise! Les -nuages vont faire place à un azur étale qui -semble chaud, malgré le coupant mistral déchaîné -derrière l'Estérel.</p> - -<p>La course en automobile, de Grasse à Avignon, -par Aix, il y faut renoncer; et nous partons de -Cannes dans un train d'Allemands et de Russes, -direct pour Berlin et Pétersbourg, toutes fourrures -dehors, dans le compartiment surchauffé; -les hivernants emportent des brassées de fleurs, -qui luttent avec l'odeur aigre de la salade remuée -dans l'office du <span lang="en" xml:lang="en">dining-car</span>.</p> - -<p><span class="pagenum">-243-</span><i>Marseille.</i>—Je ne l'ai jamais vue que par le -froid, poudreuse, contractée sous les apparences -d'une photographie en couleurs. Vers Lestaque, -c'est, à perte de vue, comme des fortifications de -marbre rose; étang de Berre, la Crau, désert -caillouteux; le long des cyprès inclinés par le -vent, quelques paysans sous leur peau de bique -font le gros dos au vent déchaîné. L'horizon -s'agrandit, l'œil ne connaît plus d'obstacle, le -gris atmosphérique, qui établit les distances, est -balayé: il me semble être à l'intérieur d'une -immense pierre précieuse, magnifiante comme -une loupe. Une plénitude d'impression. Claude -Lorrain. Couleur, formes, détails, quoique précis, -se fondent en un reposant ensemble eurythmique.</p> - -<p>Les cyprès de la plaine Arlésienne, rangés, -pressés l'un contre l'autre en palissades droites -et parallèles, au-dessus des cultures maraîchères, -ces noirs arbres utilitaires, seront les derniers, sur -notre route, des parents éloignés des aristocrates -italiens.</p> - -<p><i>Notre Rome, Avignon.</i>—Dès la gare franchie, -en attendant de monter dans l'omnibus de l'hôtel, -la bise glaciale nous flagelle. Petite ville, la préfecture -d'un département de France. La rue de la -République avec ses cafés, ses pharmacies et ses -«Galeries parisiennes» rompt le charme. Mais, -un brusque détour à gauche, et nous nous engageons -dans des rues vides, muettes, non changées -<span class="pagenum">-244-</span>depuis le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. Une chaise à porteurs et -des perruques pourraient sortir encore des portes -cochères armoriées; l'omnibus passe entre les -deux battants d'une grille, vire dans une cour -encombrée d'automobiles; c'est la vieille auberge -installée dans l'ancien hôtel de Forbins.</p> - -<p>Ici, de même qu'à Rome, les Anglais et les -Américains promulguent leurs lois, implantent -leurs coutumes; mais leur ténacité n'a pas encore, -Dieu soit loué! construit des «palaces». Si on leur -doit les bienfaits du net lit de cuivre et de la -salle de bains, Avignon, enrichie par leurs visites -de curieux, n'a rien perdu de son caractère. Dans -le «hall» de «l'Europe» les <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chairs</span> bercent -de jeunes <span lang="en" xml:lang="en">misses</span> et de lourds touristes -d'outre-mer, bâillant à côté de leur thé, ou cherchant -des noms amis sur les listes de leur journal, -le <i lang="en" xml:lang="en">Herald</i>. Des manteaux, blancs de poussière, des -casquettes et des lunettes de chauffeurs jonchent -les banquettes, et des mécaniciens discutent avec -leur patron l'itinéraire de demain matin, l'heure -du départ vers un autre lieu qu'il faudra, par -acquit de conscience, avoir visité.</p> - -<p><i>Le jardin des Doms.</i>—Avignon, résidence des -Papes! et pourquoi pas une fois encore? Le -Rhône, plus grandiose que le Tibre, ce soir un -lisse miroir où le Ventoux sommé d'une crête -neigeuse, reflète le trapèze de sa silhouette, là-bas, -au delà des plaines fécondes, roule, vide de -<span class="pagenum">-245-</span>barques, ses flots encore froids des glaciers -alpestres. Au pied de la terrasse au cadre de -pierre et de ses parterres cerclés de buis, ce fut -sans doute la berge où s'amarrèrent les barques -qui apportaient du nord l'hommage des fidèles au -Saint-Père de la Chrétienté universelle. Des processions -s'engageaient sous les arches à créneaux, -poternes de l'enceinte fortifiée; les bannières et -les cierges, montant par les ruelles, parvenaient -au faîte de la ville, au Palais féodal et conventuel -dont les pierres sont prêtes à redire l'écho des -hymnes, des prières et des cloches. La soupe, le -tambour et le clairon, les régiments trop longtemps -casernés dans ce Vatican provençal, ne -peuvent rien contre ces augustes parois; si des -tourlourous y ont inscrit le nom de leur payse et -la date de leur libération, qu'on les efface…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large top4em"><b>APPENDICE</b></p> - -<p><span class="pagenum">-247-</span></p> - - - -<h2 class="nobreak" id="ch12">LE SALON DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE -DES BEAUX-ARTS—1908</h2> - - -<p class="date"><i>La Grande Revue</i>, 10 mai 1908.</p> - -<p>Il paraît que c'est un «bon Salon». Telle fut -la première impression de ces Messieurs de la -critique pendant que l'«on accrochait». Peut-être -cette favorable opinion de nos juges est-elle -due aux excès des milliers d'études de couleur et -de systématique déformation, dont les autres -Sociétés nous abreuvent. S'apercevraient-ils que, -s'il est toujours rare de découvrir un réel don de -coloriste ou de dessinateur—car la déformation -ne devrait résulter que d'un sentiment inné de -la forme, d'une vision individuelle des objets—il -est deux mille cinq cent vingt-huit paires -d'yeux à Paris, cinq cent mille à l'étranger, qui -voient les couleurs à la mode, et autant de mains -pour dessiner à la façon de Cézanne, de Lautrec -ou de Matisse?</p> - -<p>Le présent Salon de la Société Nationale? Il -est «convenable», à l'instar des précédents. Il -<span class="pagenum">-248-</span>renferme une dizaine de bonnes toiles. On ne -saurait s'attendre à plus.</p> - -<p>En somme, que reproche-t-on à cette pauvre -«Nationale»? Tous ceux de gauche y sont passés -ou désirent d'y passer, à moins que de grandes -expositions ne leur semblent inutiles ou qu'ils -ne les dédaignent. Elles finissent toutes, d'ailleurs, -par n'en être qu'une. Lui reproche-t-on sa monotonie -à la Nationale? Non, elle se dénationalise, -seulement.</p> - -<p>La Société Nationale, elle, perpétue la tradition—de -plus en plus vague—de Manet et des -impressionnistes, de l'école de Lecoq de Boisboudran, -de Whistler et de Puvis de Chavannes, tout -cela édulcoré, affaibli par les gros succès de Salon -et l'intervention des marchands de tableaux. La -Société Nationale, ne l'oublions pas, fut fondée -par Meissonier—le dieu de la rue Laffitte, il y -a vingt ans,—et par des hommes comme Roll, -Gervex, Duez, Béraud, Cazin, Stevens, qui connurent -des triomphes dont rien ne peut plus nous -donner l'idée. Ces Messieurs furent ce que l'on -appelait des «jeunes maîtres». Autorité, succès -matériel, position sociale enviée, toutes récompenses -et décorations obtenues à l'âge où, maintenant, -l'on se demande dans les ateliers d'élèves -ce que l'on fera plus tard!</p> - -<p>Tous ces hommes ont «un passé» que les -jeunes générations connaissent peu. Il ne nous -<span class="pagenum">-249-</span>appartient pas, à nous leurs élèves ou leurs amis, -de les juger impartialement. Nous sommes -engagés vis-à-vis d'eux par des sentiments de -cordialité, de reconnaissance et de considération. -Ce passé fut, pour certains, très brillant. Ils eurent -tous beaucoup de talent, à nos yeux de débutants; -et maintenant, ils font partie de nos souvenirs -de jeunesse, de ces souvenirs qui paraissent plus -charmants à mesure qu'ils s'effacent. Ils créèrent -un type qui tend à disparaître et dans lequel, seuls -peut-être aujourd'hui, MM. Vuillard et Maurice -Denis pourraient être classés. Je veux dire des -artistes «avancés», bien de leur temps, tout -juste assez contestés pour en être fiers, mais, au -fond, approuvés de tous les partis. Il doit être -délicieux, quoi qu'en ait dit M. Degas, d'avoir -de grands succès quand on est très jeune. Cela -doit donner, pour parcourir le reste de la -carrière, cette magnifique assurance, cette tranquillité -si précieuse aux hommes de pensée, et -qui fait tant défaut à la plupart d'entre nous.</p> - -<p>Le Salon de 1908 nous montre nos aînés, riches -des mêmes qualités qu'auparavant, avec, peut-être, -un peu moins de vivacité, mais d'autant plus -de réflexion. On respecte la gravité sereine de la -composition destinée à quelque amphithéâtre de -la Sorbonne, où le président, M. Roll, a cherché -à dépeindre l'hésitante et douloureuse marche -des savants à la poursuite de la Vérité. L'heureuse -<span class="pagenum">-250-</span>disposition des nuages, vers la gauche, -apporte, par son arabesque ellipsoïdique, un repos -et un arrêt pour l'œil; sans quoi, le regard -risquerait de s'égarer trop loin du centre, où une -femme nue, aux gris argentés et dorés tour à tour, -se détache sur un cumulus figurant un taureau, -symbole de la Force. C'est bien là le style républicain -officiel où devait tendre, en prenant des -années, l'auteur de la robuste Pasiphaé, et de -tant d'autres célèbres toiles, qui sont du réalisme, -du «vérisme» même, et pourtant visent plus -haut.</p> - -<p>Quel dommage que M. Gervex ait renoncé -à ces décorations municipales, à ces «pages» -franchement populaires, que je lui vis ébaucher -et finir dans l'allégresse de sa trentième année, -alors qu'élève chez lui, j'avais la bonne fortune -d'entendre des hommes comme Mirbeau, Manet, -Stevens, parler de la vie, me l'enseigner, pendant -que j'étais initié aux mystères du «beau métier»!</p> - -<p>M. Gervex se repose de ses vastes entreprises -de la Villette et de Moscou, en exécutant des -portraits et des scènes mondaines, voire des nus, -avec cette souplesse et ces «mousses» de blanc -d'argent, qui défendent à une toile de se plomber. -L'idéal de M. Gervex ne s'est pas modifié, depuis -les heureux jours de ses premiers succès et il -apparaît comme immuable, sans inquiétude, au -milieu de l'universel doute. Envions ceux qui -<span class="pagenum">-251-</span>n'ont pas trop de nerfs!—M. Béraud, lui, -subit depuis quelque temps, une sorte de crise -religieuse, et sa peinture n'a changé que dans ses -manifestations «spirituelles». Le Parisien de -naguère, ne retrouvez-vous pas tout son esprit, -avec un peu de sa sécheresse d'exact narrateur, -dans ses plus récents ouvrages? Il ne fut jamais -plus heureux que dans son «Baccara au Cercle -de l'Épatant». C'est là de l'anecdote, mais plaisante -et sans prétention.</p> - -<p>M. Léon Lhermitte, l'un des derniers de chez -M. Lecoq de Boisboudran, le voici, avec une -majestueuse <i>tranche de vie</i>. Le hasard de l'accrochage -(ou peut-être les besoins de M. Dubufe qui -prend un soin de tapissier pour accueillir tous -les visiteurs, au seuil du Salon)—le hasard (?) -rapproche M. Lhermitte d'Ignazio Zuloaga et de -Gandara.—Ce voisinage est piquant. Si différents -que soient ces artistes, ils ont quelque -chose de commun et qui va se perdre; une exécution -égale, mathématique, propre, lisible et -qui se reproduit en blanc et en noir, comme si -elle n'était, chez les uns, perlée de gris, nuancée et -discrète; chez l'autre, éclaboussante des couleurs -de l'arc-en-ciel: gemmes, fusées, étincelles; le -tout restant parfaitement plat, «carte à jouer», -comme dit M. Degas, et dans le cadre. M. Lhermitte -et M. Zuloaga n'ont jamais fait mieux, ni -plus fort. Ah! si les élèves savaient regarder, s'ils -<span class="pagenum">-252-</span>voulaient encore apprendre, quels déboires, quels -délais leur épargnerait une station dans la salle A!</p> - -<p>Entre le panneau où Antonio de la Gandara et -Zuloaga se dressent, de toute la hauteur d'une -«maestria raisonnée», clairvoyants et intangibles, -sûrs de leurs procédés comme on l'était autrefois, -je prétends que les jeunes gens briseraient leurs -pinceaux, ou se mettraient à «tirer des filets», -à coucher des «à plats» sur des murs, peut-être -s'embaucheraient-ils chez quelque entrepreneur -de peinture en bâtiment. Il serait temps, ensuite, -pour eux de se demander: ai-je quelque chose -à dire?</p> - -<p>C'est encore le métier de M. Lhermitte, -qu'ils laisseraient de côté, car celui-là est le plus -ingrat et le moins proche de nos préoccupations -actuelles; il n'y a plus guère de sous-Lecocq -de Boisboudran, qui l'enseignent; ceux-là mêmes -qui ne prétendent, auprès de leurs élèves, qu'à -une humble fonction de contremaître, voient leur -classe désertée par tous les petits génies de la rive -gauche. Vous savez qu'il y en a 18.000.</p> - -<p>La composition, l'agencement des figures, dans -«La famille» de M. Lhermitte, est un modèle -de ce genre si français, si logique et d'une si -sereine unité. Que cela est donc «raisonnable»! -Comme l'architecture d'une ville de la Marne, -comme un paysage de Champagne…</p> - -<p>Et Zuloaga? C'est à la fois l'intelligence d'un -<span class="pagenum">-253-</span>auteur dramatique et d'un musicien; d'un metteur -en scène et d'un maître affichiste; Espagnol, -nationaliste passionné, il est parisien d'éducation, -même dans ses «sorcières». Espagnol, oui! -mais un peu de Munich aussi; et un laqueur -chinois. Que n'est-il pas? Que n'a-t-il appris? -Que ne sait-il? Un paysagiste à la Gustave Doré, -romantique, mais sobre comme le Greco de <i>la -vue de Tolède</i>. Il a le sens de la vie moderne et -le respect de la tradition; tout en les amusant, -il évoquera à tout voyageur des souvenirs de -musées. Quant au choix du sujet, il est toujours -aguichant; son dessin est comme un théorème; -enfin que lui manque-t-il pour être complet? -Pas même l'admiration de Degas!</p> - -<p>Depuis la fuite du gris, la palette est devenue si -violente, qu'il n'y aura guère que Zacharian et moi -pour regretter l'absence, dans tant de roses chauds, -de «quelques froids» complètement bannis des -œuvres du jeune maître. Mais, ô Zuloaga! nous -sommes des maniaques, et ne nous écoutez pas! -Ainsi que le dit votre maître Degas: «quand un -peintre a», comme vous, «osé supprimer délibérément -l'atmosphère de ses tableaux, il n'y a -qu'à le saluer très bas». Aujourd'hui, vous -dépassez ce que les plus optimistes espéraient de -vous. Vous nous avez stratifié là trois panneaux -en laque de Coromandel, et vous savez comme -j'aime cette matière. Nul malfaiteur, nulle hystérique -<span class="pagenum">-254-</span>n'osera mettre des épingles dans votre toile, -cette muraille de la Chine! Comment a-t-on pu -vous reprocher d'imiter Goya? Goya avait une -technique de hasard, maladroite ou habile, variée, -capricieuse et fondée sur l'emploi des glacis. Sa -main tremblait devant la nature. La vôtre ne -bronche pas. Vous avez inventé une calligraphie -lourde et magistrale, cette matière opaque et cette -vigueur adroite de la touche, qui auraient effaré -votre ancêtre, mais qui nous donnent, à nous, -infirmes du vingtième siècle, l'idée de la Force.</p> - -<p>En face des envois d'Ignazio Zuloaga, il siéra -de s'arrêter quelques minutes devant la famille -bizarre qu'a peinte C. W. Lambert, l'Australien -fixé à Londres et qui est en train de prendre -dans cette ville, avec M. François Flameng, les -commandes que refuse d'exécuter Mr. John -S. Sargent, décidé, lui, à ne plus être un portraitiste -mondain. Mr. Lambert joint à la facilité -bruyante de Zuloaga, le goût un peu trop «pittoresque» -qui séduit nos voisins. A côté, voici Wilfrid -von Glehn, élève et admirateur de Sargent, oscillant -entre l'École américaine issue de Carolus-Duran, -et le «<span lang="en" xml:lang="en">New English Art Club</span>», épris du <small>XVIII</small><sup>e</sup> -siècle anglais, à la façon de Wilson Steer, et de -la «<span lang="it" xml:lang="it">bravura</span>» italienne. Il y aurait un parti à -prendre, mais il attend encore. Son aisance et -un fort acquis, nous garantissent un prochain et -définitif succès auprès des cosmopolites.</p> - -<p><span class="pagenum">-255-</span>John Lavery n'a que trois numéros au catalogue; -mais ses fidèles l'y retrouveront tout entier, -avec ses qualités de peintre franc et robuste, dont -la matière se patine si bien, avec le temps qui -unifie ses gris perlés et ses beaux noirs. Très -Écossais, cet Irlandais whistlérien. Grand favori à -Berlin.</p> - -<p>Charles Shannon—qu'il ne faut pas confondre -avec J.-J. Shannon, celui-ci le portraitiste mièvre -des jolies femmes, des enfants et des têtes couronnées -en particulier—Charles Shannon nous -montre son noble et majestueux portrait de lui-même, -et une charmante figure de jeune femme -romantique. Shannon a une grâce unique et ce -style néo-classique qu'a honoré le grand Watts. -Charles Shannon maintient dans son pays la -bonne tradition qui suit les écoles italiennes du -<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Il me semble que c'est là qu'est la -vérité, pour les «intellectuels» anglo-saxons.</p> - -<p>On peut déplorer, en effet, qu'il n'y ait plus, -de l'autre côté de la Manche, une autre tradition -purement technique, tout au moins un dernier -globule du sang généreux qui fait palpiter ces -belles poitrines de femmes, telles que les maîtres -du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle les ont modelées dans une pâte -savoureuse comme la chair des fruits; mais, -puisque le préraphaélitisme a ramené les artistes -à trois cents ans en arrière, c'est bien la ligne -suivie par MM. Charles Shannon et Ricketts, -<span class="pagenum">-256-</span>que je jugerais la moins dangereuse pour des -esprits à la fois élégants, précieux et graves.</p> - -<p>Pour si peu de véritables peintres-nés, qu'il y -ait chez nous, c'est tout de même encore en France -qu'on en comptera quelques-uns. Tâchons d'en -noter une demi-douzaine au passage.</p> - -<p>Voici le patient, appliqué, sage M. Lobre. -Il est difficile de mettre plus d'honnêteté à peindre -des intérieurs sans figures. Je préfère ses petits -salons de Versailles à ses cathédrales, qui sont -un peu molles et manquent de grandeur dans le -dessin; mais tout de même, c'est là du «bon -ouvrage», solide et qui vieillira bien. La chapelle -du château de Versailles est près d'être tout à -fait excellente.</p> - -<p>M. Lobre a su forcer les amateurs à s'intéresser -aux simples jeux de la lumière sur des -murs de demeures inhabitées. Nous lui devons de -petits bijoux d'émotion et de large «fini». Je lui -serai, quant à moi, toujours reconnaissant de ce -qu'il m'ait appris à travailler lentement, il y a -longtemps de cela, à mes débuts. Ce qui lui -manque, c'est certaine acuité dans la forme, -dont un Boldini fait vivre un vase, un balcon, -une colonnade. Mais M. Lobre est lourd et froid -comme ces pendeloques de cristal, dont il est le -Velasquez, ainsi que des moulures Louis XIV et -des soupières.</p> - -<p>M. Zacharie Zacharian, comme exécutant, est -<span class="pagenum">-257-</span>unique—on voudrait qu'il osât plus, sans perdre -sa manière impeccable. Il ne daigne.</p> - -<p>Voyez le Velasquez romain de M. Carolus-Duran: -n'est-ce pas encore d'un peintre éternellement -jeune, pour qui la couleur sera toujours -une fête, et manier des couleurs, le plus excitant -des sports?</p> - -<p>Dans cet heureux Salon de 1908, il est encore -deux grandes pages, par mes amis Simon et -Cottet. Je leur dis assez crûment ce que je pense, -pour me permettre de les louer en public comme -il convient. La scène, dans une église d'Italie, par -Lucien Simon, peut-être moins fougueuse, -moins brillante dans toutes ses parties que «<i>Les -ramasseuses de pommes de terre</i>» (Société Nouvelle), -moins contrastée que ses études italiennes, -est un modèle achevé de composition, de balancement -et de tenue. Or, c'est là une des qualités, -si françaises, qui se font rares. Simon, intelligence -à la fois fiévreuse et réfléchie, pour la gloire -de notre école, n'abandonne rien au hasard de -l'improvisation, tout en gardant l'imprévu d'un -illustrateur et le caprice d'un faiseur d'esquisses; -la partie gauche de sa toile, autel et officiants, il -n'en a jamais dépassé les prestigieux coups de -brosse, emporté par une sorte de délire de -peindre, mais toujours se contrôlant. Et partout, -s'atteste en son œuvre un des plus jolis, des plus -distingués esprits de ce temps.</p> - -<p><span class="pagenum">-258-</span>Néanmoins, je persiste à croire que la dimension -«demi-nature» lui convient mieux que toute -autre. Il conduit mieux sa pâte, d'un bout à -l'autre, dans une moyenne, que dans une grande -«machine».</p> - -<p>Charles Cottet, avec toute l'hésitation et la touchante -maladresse d'un jeune homme—sincère -chez lui, et non pas voulue comme chez les -autres d'à côté—a imaginé et presque réalisé -une fort belle chose. Sa «Pieta»—grand succès -de Salon, scène inoubliable—eût pu être un -chef-d'œuvre, dans les proportions de ses «feux -de la Saint-Jean». Telle qu'elle est là, dans -la chapelle un peu sombre où M. Dubufe l'a -érigée, c'est un bien éloquent résumé de ses -solitaires rêveries bretonnes, une ardente prière -balbutiée avec ses amis les pêcheurs, au bord de -la mer homicide dont il fut un des poètes et le -dramaturge. J'aime la coloration brune, chaude, -la sonorité un peu lourde, à la César Franck, de -ce tableau «Douleur», de ce deuil marin, qui -fut vraiment <i>senti</i>, par le plus noble et le plus -doué des peintres de ma génération.</p> - -<p>Les grandes toiles de MM. Lhermitte, Zuloaga, -Simon et Cottet, que je suis obligé, malgré leur -diversité, de considérer en même temps, je les -regarde comme des «tableaux de Salon», terme -qu'il conviendrait de définir. Le «tableau de Salon», -destiné à prendre place, plus tard, dans un musée -<span class="pagenum">-259-</span>public, est cette sorte de production dont le -régime actuel de Salons annuels, officiels, a été -le prétexte et la cause. J'en crois la donnée regrettable. -L'influence du Salon me semble aussi dangereuse, -en cela, que celle des expositions des -Indépendants, ouvertes à toutes les ébauches et à -toutes les débauches. Le tableau de Salon doit être -grand; le sujet intéressant et tel que le public -s'arrête devant l'œuvre avec, dans la main, l'article -élogieux que les grands quotidiens lui ont consacré, -le jour du vernissage. La facture doit en être -assez brillante, assez brutale, pour se faire voir -de loin, être facile à reproduire dans les catalogues -et les magazines, et se détacher, sans -conteste, de toutes les œuvres environnantes. Ce -tableau, souvent acquis le premier jour par l'État, -va rejoindre, une fois l'hiver venu, ses camarades -et prédécesseurs, au Luxembourg. Mais là, dans -un milieu différent, il perd beaucoup de son -à-propos, et, parfois, au bout de dix ans, on ne -peut plus le regarder.</p> - -<p>Le tableau de Salon est précisément le contraire -du tableau de collection. Aussi regrettons-nous que -des hommes tels que Cottet et Simon, par une -sorte d'habitude prise et de tradition de quartier, -en tentent encore l'effort.</p> - -<p>Prenons comme exemple la «Pieta» de Cottet -et le service religieux de Simon. Ce sont deux -excellentes toiles de Salon; mais nous connaissons -<span class="pagenum">-260-</span>de chacun de ces artistes, des ouvrages de moindres -proportions, où leurs natures respectives sont -autrement parlantes. Jamais Simon n'aurait, -dans un tableau de chevalet, laissé les valeurs un -peu faibles de ses enfants de chœur; ses noirs -auraient eu une beauté toute autre; le blanc trop -crayeux de la fenêtre se serait argenté et adouci. -Je sais bien, qu'en petit, il n'aurait pu donner -aux têtes ce caractère généralisé, synthétisé, si -peu «portraitiste», qui assigne à Simon une -place si enviée parmi nos compatriotes. Néanmoins, -ses facilités de peintre nerveux et de -dessinateur de croquis nous auraient effrayés. -La pâte, un peu mince, tient son défaut de ce -que Simon ne peut pas «reprendre» un morceau, -mais le cherche, le réussit du coup, ou l'efface -et le tente une autre fois. Dans un panneau restreint, -il conserve, d'un bout à l'autre, un style et -un charme, même parfois une pâte très supérieure. -Ce que je dis de Simon, serait encore plus juste -dit de Cottet. Le dessin abrupte, maladroit, mais -souvent éloquent qui, lui, n'a rien d'appris, se -dilue, s'affaiblit, quand les personnages ont été -mis au carreau. L'éducation indépendante de -Cottet n'a pas assez d'«acquis» pour soutenir la -tension nécessaire à l'achèvement d'une vaste -page. Son modelé perd de son imprévu et trahit -des hésitations, quand il veut dépasser l'esquisse. -Mais nous ne sommes, ni les uns ni les autres, -<span class="pagenum">-261-</span>maîtres de nos actions et nos existences sont trop -dirigées par des lois mystérieuses et multiples—dans -nos vies, privée et sociale—pour toujours -suivre ce qui, nous le savons, serait <i>notre voie</i>.</p> - -<p>Simon et Cottet ont désiré faire, chacun, un -tableau de Salon. «Le succès a couronné leur -entreprise» et ils doivent s'estimer heureux, car -ils y sont très au-dessus de ceux de nos confrères -qui s'essayent dans cette manière. Mon intention -n'est pas de rabaisser les succès de Salon. Il en -fut de mémorables et de mérités; c'était, il y a -vingt-cinq ans, le Rolla de M. Gervex ou la mort -de Marceau par M. J.-P. Laurens, beau morceau -que l'avisée jeunesse des Japonais s'est -acquis pour le musée Européen de Tokio. Tel -était le talent entre 1880 et 1890. Tout autre il -est aujourd'hui. J'ouvrirais volontiers une parenthèse -pour célébrer celui de ce Jean-Paul Laurens, -dont j'eus le plaisir de revoir, cet hiver, le très -beau plafond du théâtre de l'Odéon—et j'en fus -redevable au toujours étonnant redingoté Charles -Morice, qui nous y attira, Dieu en soit béni, pour -nous rappeler Baudelaire et Verlaine au moyen -de la musique et de quelques oripeaux.</p> - -<p>Mais revenons au Salon.</p> - -<p>Je ne voudrais pas être accusé de partialité, à -l'endroit de la Société nouvelle; mais enfin, la -collection des René Ménard, sur la tenture bleue -où sont accrochés ses classiques paysages, peut-on -<span class="pagenum">-262-</span>souhaiter rien de plus savant et de plus auguste? -J'entends reprocher la monotonie aux paysages -de Ménard. Souvent, on se plaint des inquiets -qui frappent à toutes les portes; de quoi est-on -content? Est-ce des avatars mensuels de M. Matisse, -ou de l'immobilité de M. Vallotton? Pourquoi pas -le quiétisme olympien de René Ménard?</p> - -<p>Évidemment, l'idéal, ce serait d'être M. Maurice -Denis. L'heureux, l'enviable sort que le sien! -De l'invention, comme les grands maîtres, de la -poésie, de l'esprit, de la couleur; un dessin dont -il a dirigé la naturelle facilité, comme les jardiniers -japonais font d'un arbuste; de l'aisance, -de la grâce, française et italienne. Écrivain exquis -et grand artiste, M. Maurice Denis a aujourd'hui -la situation la mieux établie, en Allemagne, -en Suisse et en France; tout le monde -l'accepte; il dompte gentiment les vieux, il entraîne -et soutient les débutants, il ne sera pas ridicule -plus tard, à l'Institut, et il parlera sur les tombes, -écrira des mémoires pour l'Académie des Inscriptions. -Pendant ce temps-là, il continuera de -décorer le Panthéon aussi bien que des salles à -manger, illustrera la Bible, Dante et Francis -Jammes.</p> - -<p>Voyez ces panneaux, au Salon de la Nationale: -j'en suis enchanté, comme vous l'êtes vous-mêmes; -comme tout le monde! N'ont-ils pas la grâce, -la poésie et le style combinés? Quel rythme -<span class="pagenum">-263-</span>pur, quelle virginale décence! Je ne sais comment -exprimer ma joie, en présence de cette œuvre -décorative. J'ai toujours aimé Maurice Denis. Je -craignais que la vie et les succès ne le gâtassent; -mais non, maintenant plus rien à redouter. -Denis est «équilibré»; un ingénieur apparu pour -jeter un pont entre le monde ancien et le nôtre. -Il naquit pour supprimer les difficultés, répondre -aux questions les plus épineuses et, nouveau -Prospero, déchaîner puis calmer la tempête… La -méthode! triomphe de la méthode!</p> - -<p>Dans la Société Nationale transformée, plus -tard, beaucoup plus tard, M. Maurice Denis -sera président. Il aura, derrière lui, un énorme -«bagage», l'autorité d'un Puvis de Chavannes -et ce savoir-faire diplomatique pour lier les -mains des uns et des autres en une immense -ronde confraternelle de convenance. C'est alors -que se produira cette «fusion» souhaitée -par quelques-uns, de tous les salons en un seul… -dont P. A. Besnard (on pleure son absence, en -ce Salon-ci) a déjà fait un projet fort intéressant, -auquel les timides n'oseront point encore se rallier, -mais qui sera repris plus tard, soyez-en sûrs. -Denis sera là pour y veiller… Allons donc! nous -sommes tous pareils, dans les trois Salons.</p> - -<p>Mais je n'ai presque plus de place pour parler -de tant de jolies ou intéressantes choses dont -regorgent les salles de l'avenue d'Antin.</p> - -<p><span class="pagenum">-264-</span>M. La Touche s'est représenté comme conversant -avec M. Braquemond: groupe d'amis réunis -en un panneau décoratif fort amusant; l'élégiaque -M. Aman-Jean, toujours égal à lui-même, -littéraire et fiévreux; les fins portraits de -M<sup>lle</sup> Bonanszka; l'importante œuvre de M. R.-X. -Prinet, si bien conduite; Le Sidaner, dont le -métier devient par trop égal et pointillé, peut-être; -R. Boutet de Monvel qui a un sens de la -forme, que je voudrais voir mieux appliqué à la -peinture. MM. Guérin, coloriste amusant et parfois -charmant, Lebasque, Miss Howe… et tant -d'autres, pour lesquels il me faudrait faire un -second article.</p> - -<p>Car je n'ai pas encore parlé du seul homme, -qui m'apparaît, dans ce Salon, faire toujours, et -en quelque circonstance que ce soit, comme -Denis, ce <i>qu'il veut faire</i>; c'est-à-dire en maître-ouvrier, -à la façon de ceux de jadis. C'est, on -l'a deviné naturellement, notre grand homme, -M. Rodin. On ose à peine parler d'une œuvre -nouvelle de lui, tant on a déjà épuisé les termes -élogieux et respectueux que commandent ses -constants chefs-d'œuvre. Voilà qui est tellement -au-dessus de toute la production moderne, que -l'on tremble en l'approchant. La figure nue, qu'il -va, hélas! draper pour le monument Whistler, -me fait penser à Rembrandt, à la Bethsabée. Le -dos est un des plus étonnants morceaux que j'aie -<span class="pagenum">-265-</span>vu depuis longtemps. Il n'y a rien à en dire -à ceux qui sont assez à plaindre pour ne pas -comprendre cette féroce majesté. «L'Orphée» -est un autre chef-d'œuvre étonnant de grâce agile -et souple; et que penser du troisième fragment -que M. Rodin a envoyé aussi? Fit-on jamais, -depuis l'Antiquité, modelé plus palpitant, plus -près de la nature, que la poitrine féminine de ce -morceau? Des aveugles, ceux qui ne voient pas -ce que l'on doit à un homme assez fort et assez -ingénu, pour nous présenter, tour à tour, de -telles études si libres de facture dans leur rugosité, -ou bien ces exacts, scrupuleux bustes, ces -portraits si français où il étudie un nez, une -bouche, une nuque, comme le ferait un débutant -enfant-prodige!</p> - -<p>C'est que M. Rodin est à la fois un grand -maître et toujours un élève. Ses «déformations», -qui tiennent du lyrisme, sont fondées sur une -connaissance complète de l'ossature humaine: -<i>il sait son métier</i> et il le plie à ses besoins.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-267-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">NOTES SUR LE SALON D'AUTOMNE</h2> - -<p class="c italic">A Charles Morice, lequel je remplaçais, cette fois, -au <i>Mercure de France</i>.</p> - - -<p>La fermeture de la Villa Médicis, «la séparation -des Beaux-Arts et de l'État», la liberté pour -tous, mais l'air de Paris ordonné à chacun de -nous comme une «cure» de modernisme, tels sont -les souhaits les plus récents de quelques beaux -penseurs. Nous avons vu une centaine d'écrivains, -sociologues, professeurs, philosophes, et même un -illustre peintre, signer de courageux papiers pour -le «grandissement de l'esprit humain», qu'il -s'agit de dégager, une fois pour toutes, des chaînes -du passé et de l'odieuse servitude romaine.</p> - -<p>Il semble que l'État devienne de plus en plus -un aimant qui attire tout à lui. Les artistes faisaient -parfois exception. Les petites expositions -sans jury ni règlement étaient, depuis longtemps, -une concurrence, une menace à l'autorité et à -l'intérêt des Grands Salons.—Les impressionnistes -et Claude Monet en tête (je mets Édouard -<span class="pagenum">-268-</span>Manet à part, tout seul), répudièrent tout encouragement -officiel.—Point de jury, point de -distinctions, criait-on de tout côté. Depuis quelques -années, les Indépendants, aux Serres de la Ville, -étaient tenus pour les seuls exposants dignes -qu'on s'occupât d'eux.</p> - -<p>Or, voici que, soudain, M. le Président de la -République ouvre solennellement le Salon d'Automne. -Les mains des mêmes Indépendants sont -tendues vers les rubans rouges et violets;—que -se passe-t-il?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les amateurs ne se plaindront pas que le Salon -d'Automne ait lieu et qu'avec fracas il prenne un -caractère officiel, si contraire pourtant à l'esprit -qui l'inspire.—Il s'y présente des groupements -et des œuvres au dernier goût du jour, dont la -diversité apparente, mais l'unanime prétention à -la «nouveauté», offrent une belle image de la -«Liberté dressée en face de l'Académisme», toute -rayonnante, enfin victorieuse. Il était temps de -rappeler d'un exil, où l'on cueillait, il est vrai, -les lauriers mêlés avec les palmes du martyre, -les parias d'hier, et de leur faire gravir les escaliers -à tapis rouges, entre deux haies de gardes -républicains en grande tenue et de plantes -vertes.</p> - -<p>La Société Nationale (ex-Champ de Mars), s'étant -<span class="pagenum">-269-</span>séparée en 1889 des «Artistes Français» en protestant -contre les médailles et les vieilles paperasseries -des Champs-Élysées, aurait dû depuis -longtemps accueillir et même aller chercher ceux -qui, chantant la Jeunesse et le Progrès, lui faisaient -des avances rarement agréées. Le très intelligent -et libéral directeur des Beaux-Arts, M. Henri -Marcel, permit enfin au Président Frantz Jourdain -d'amener pour deux mois de mauvaise saison son -troupeau dans le Grand Palais. Maladroitement, -la Nationale protesta contre ce qu'elle ne pouvait -empêcher, refusant à ses sociétaires et associés -le droit de partager l'immeuble avec de nouveaux -locataires: aveu d'une crainte un peu inconsidérée, -apparence d'inquiétude assez déplaisante.—Ce -nouveau «Salon officiel», rival néanmoins, -contient un lot d'œuvres qui nous permettra de -décider si cette invasion est si dangereuse.</p> - -<p>M. Roger Marx accorde que, «parmi les -ouvrages exposés, beaucoup tiennent plus de l'étude -que de la production lentement parachevée et -mûrie». Le critique ajoute, il est vrai: «Mais -n'est-ce pas déjà une exceptionnelle aventure que, -sur un total de deux mille envois, il s'en rencontre -si peu de banals et d'indifférents? Puis, -il a été réclamé si souvent contre l'oppression du -talent individuel, qu'il y aurait manque de grâce, -sinon mauvaise foi, à méconnaître le prix d'un -Salon où, pour la première fois, toutes les considérations -<span class="pagenum">-270-</span>se sont subordonnées au respect et à la -mise en évidence de la personnalité.»</p> - -<p>Voici donc ce que le «Salon d'Automne» veut -signifier; M. Roger Marx le dit de haut. En effet, la -collection est variée, vivante, «très instructive», -et amusante pour les collégiens et les jeunes étudiantes, -qui ne peuvent être conduits en bande, -sous peine d'arrêter la circulation, dans les différents -magasins de la rue Laffitte. Mais c'est tout de -même une exposition en plus, donc une de trop.</p> - -<p>Il faut, par nécessité sociale, qu'un vaste marché -s'ouvre aux milliers d'artistes qui emplissent Paris, -car il est indispensable de se montrer pour ne -pas mourir de faim. Le problème de la surproduction -devient de plus en plus difficile, et cette -question implique un cercle vicieux.</p> - -<p>Si le succès du nouveau Salon est grand et -très légitime, grâce au courant d'air frais qui -entre dans ces galeries poussiéreuses, il n'apparaît -pas que le malaise des artistes doive céder -pour cela. Voici de nouveaux contingents prêts -pour la bataille, de nouvelles victimes. Mais qui -donc «opprime» aujourd'hui le «talent individuel»? -Où est-il? Partout!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Spéculateurs et marchands, les amis zélés de -l'art, s'empressant à défendre ceux des «vrais -peintres originaux» dont ils ont l'œuvre en portefeuille, -<span class="pagenum">-271-</span>s'adressent enfin au grand public et flattent -sa manie de distinctions honorifiques, de consécration -officielle. Déjà en 1900, lors de la Centennale, -ils s'étaient disputé la cimaise et ces -petites étiquettes dorées, qui plus jamais ne -quittent, après une Exposition Universelle, les -cadres que l'État marque ainsi de son apostille. -Or, le Grand Palais, surtout son premier étage, -semble projeter un reflet de cette gloire qui donne -confiance aux porteurs de titres.—Nous ne -sommes plus au temps des «Refusés» et des -entresols en construction, qui abritèrent les -premières luttes de l'impressionnisme. La distance -parcourue depuis ces heures difficiles est -longue, et chacun, même parmi les plus «fauves», -souhaite en secret, pour y produire ses ouvrages, -le mur où furent médaillés Benjamin Constant et -Dagnan-Bouveret.</p> - -<p>Les «maîtres» du Cours-la-Reine, laissant de -côté les rares entêtés des indépendants sous la -surveillance du douanier Rousseau, nous attendions -qu'ils fissent leur entrée sur une scène -subventionnée. Les y voilà enfin! C'est à un tout -petit nombre de «talents individuels» qu'est due -l'«imposante manifestation» qu'exalte la presse -d'avant-garde, cinq ou six, dont le cadet est déjà -mûr, mais leurs aînés sont des ancêtres. Les -autres? une armée de plagiaires, inconscients ou -avisés, et tels qu'on reste confondu par leur innocence -<span class="pagenum">-272-</span>ou leur cynisme; ils se faufilent dans l'état-major -du néo-impressionnisme, avec la connivence -de littérateurs qui croient en les défendant -servir une idée grande, tandis qu'ils servent les -marchands, ces Médicis de notre République.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il serait bon que le Luxembourg mît à côté -les unes des autres ces trois figures de femme -nue: <i>l'Olympia</i> de Manet, <i>la Vague</i> de Baudry et -<i>la Naissance de Vénus</i>, par Cabanel. On verrait -par quels moyens différents, trois Parisiens du -Second Empire, exprimèrent la femme de Paris. -Manet, «fou de Goya», peignit une fille malingre et -délicieuse de Montmartre; Baudry, prix de Rome, -hanté des Vénitiens et des Florentins, une ballerine -de l'Opéra; Cabanel, lointain élève, un peu -affadi, de Ingres, sut rendre la grâce mièvre de -la cour des Tuileries. Et chacun d'eux est un -artiste indispensable à l'histoire du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Les «néo-impressionnistes», au Salon d'Automne, -se réclament de Cézanne; le président -d'honneur est Eugène Carrière. L'homme du noir -et du blanc, des «maternités», des tendres -émotions, du «sentiment», est bien, esthétiquement, -sinon «socialement», <i>contraire à tout -ce qu'on veut imposer ici</i>. Quelle ironie! Carrière -conduisant cette bande d'étrangers en goguette! -Car ces exposants s'accroîtront de tout ce qu'envoient -<span class="pagenum">-273-</span>l'Allemagne, la Suisse, l'Amérique, ces -pays sans peinture, vers la Rome que deviennent -Montmartre et Montparnasse. Le Salon d'Automne -est une terre promise pour ces étrangers; mais -il en est une aussi pour certains membres de la -Société Nationale, qui sentent le moment venu -de se donner des airs de jeunesse. Ils ont contraint -le comité du Champ-de-Mars, par un vote -récent, à rayer l'article qui leur interdisait de -prendre part à toute autre exposition d'une -Société reconnue par l'État.—Nous sommes -donc libres désormais d'aller assaillir le Président -Frantz Jourdain, qui se fût aisément résigné, si -notre révolte n'avait pas brisé l'obstacle. Cesser -d'être une victime de la réaction! Son heure de -gloire s'enfuit déjà, et il ne lui reste plus qu'à -préparer de très sombres caves, pour y reléguer -ses recrues indiscrètes et démodées.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> - -<p class="right"><i>Rétrospective Cézanne.</i></p> - -<p>Et encore nos horribles murs lie-de-vin, cette -lumière blafarde de maison vide dont on ouvre -les volets au premier soleil d'avril! Je connais ce -sépulcre où j'ai reposé si souvent: l'œuvre de -Paul Cézanne y semble un peu attristée par le lieu. -Herr Tschudi, le directeur du musée moderne à -Berlin (qui prépare une section française toute -<span class="pagenum">-274-</span>dédiée à l'impressionnisme), auquel je demande -si quelqu'un qui n'a pas fait de peinture peut, -comme nous, être touché par Cézanne, me répond -qu'il en «jouit, comme d'un gâteau ou de la -polyphonie wagnérienne». Ces Allemands sont -déroutants, que l'académisme sentimental d'un -Boecklin met en extase, alors que la «<span lang="de" xml:lang="de">Stimmung</span>» -si humaine d'un Carrière leur semble inexpressive… -mais Cézanne!… A considérer les -peintures de ces Germains sur qui s'est exercée -son influence, on dirait que bien peu d'entre eux -aient vu au delà des apparences de Cézanne; ils -parlent néanmoins de couleur raffinée, de construction, -de synthèse.</p> - -<p>Harmonies de bleu-gris et de lie-de-vin; rouges -veinés, de glaïeuls ou de porphyre, de nougat; -bleus des vases de la foire, jaunes de la boutique -aux macarons, rose et vert de pastèques; pistache, -violets de pois-de-senteur, ponceau de dahlias -mats; toutes ces couleurs soutenues par des bruns, -qu'on ne trouve plus sur la palette des impressionnistes. -De la pâtisserie pour les Berlinois?</p> - -<p>De Cézanne ici: le compotier de pommes, sur -fond vert, peut-être sa plus majestueuse nature-morte; -la boîte à lait, avec ses verts et ses rouges -sourds, juxtaposés au papier de tenture beige et -mauve; des fruits en onyx, des pommes; le -paysage à la maison blanche, dans l'ouate des -vergers aux petits arbrisseaux si naïvement dessinés, -<span class="pagenum">-275-</span>qui, tout bleus, frissonnent dans un ciel -malade d'avril: mais surtout et au milieu d'un -royal panneau, c'est le portrait du maître, dont -la forme ne souffre pas trop d'un constant sacrifice -à la recherche du ton pur, en souffre moins -que certains autres visages d'étude, trop péniblement -construits. Voici encore des tartes et des -madeleines en or et en sucre-d'orge, des pains -provençaux, une gourmandise succulente; enfin, -ces scènes de baignades antiques, corps bleus et -roses, dans un décor de faïence d'Urbino, qui -rappellent l'allongement contorsionné du Greco.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A côté, l'on a eu la bonne intention, et la mauvaise -idée de rendre à Puvis de Chavannes un -nouvel hommage: mauvaise, car le maître ne -s'exprime tout à fait que sur de grandes surfaces. -Si peu représenté qu'il soit ici, nous suivons le -développement de ses médiocres dons d'ouvrier -jusqu'au jour tardif où il se dégagea de Couture -et de Chassériau.</p> - -<p>Par quel hasard ou quelle gageure, une salle -fut-elle divisée entre le Prince Troubetzkoï—que -l'on devrait écarter d'ici à cause de sa virtuosité—et -Renoir? La plastique superficielle et trop -aisée du Brummel de la Statuaire, aurait eu sa -place du côté de John Sargent et de Zorn, entre -Helleu et Sorolla. Le Salon d'Automne, où l'agaçant -<span class="pagenum">-276-</span>mais très puissant dessinateur Boldini serait -traité de jongleur, par quelle inconséquence -s'ouvre-t-il à l'équilibriste Troubetzkoï? Et on -l'exhibe dans cette salle où tremblotent les coquelicots -dans les cheveux emmêlés de la petite -nymphe de Renoir.</p> - -<p>Le côté Nord du Salon paraît avoir été dévolu à la -classe de MM. Durand-Ruel, alors que le Sud -est réservé aux néo-impressionnistes du groupe -Bernheim. MM. Durand-Ruel ont équipé une -compagnie de paysagistes qui, à la manière de -Claude Monet, de Sisley, de Pissarro, font pour -les amateurs moyens d'Amérique des tableaux -assez plaisants; mais la recette, nous la connaissons -trop. MM. Durand-Ruel ont aussi leurs -ateliers de panneaux décoratifs dans le goût de -Renoir, mais qui, malgré leurs airs d'indépendance, -sont d'une convention déjà ennuyeuse; -M. d'Espagnat est le chef de cet atelier.</p> - -<p>Druet, Bernheim ont été plus avant dans leur -choix. S'il y a une suite ou même un développement -de l'impressionnisme, c'est parmi les indépendants -qu'il fallait les découvrir. Ils n'y ont -pas manqué, flairant dans un amoncellement de -toiles presque identiques, au point de paraître -d'une seule pièce, de même manufacture, l'artiste -qui allait peut-être inventer une formule de décoration -murale intime pour petit hôtel et garçonnière -<span lang="en" xml:lang="en">modern-style</span>.</p> - -<p><span class="pagenum">-277-</span>M. Vuillard nous conduit, du tableau, à l'art -appliqué avec cet idéal nouveau: la peinture -collaborant simplement avec l'ébénisterie ou les -étoffes. Entre Puvis de Chavannes, Cézanne, -Renoir, M. Bonnard, illustrateur délicat de -Verlaine, sculpteur et peintre surtout, remue des -couleurs, balance des volumes et des lignes, joue -avec les reflets, renchérissant sur Renoir et les -impressionnistes.</p> - -<p>Son «Bal» du Salon d'Automne—ouvrage -«médité», voulu jusqu'à la fatigue—renferme -des trouvailles de couleur et parfois un dessin -vivant. On pourra, d'après ses débuts, beaucoup -attendre de M. Bonnard, tout, dirai-je, sauf un -chef d'école, ce pour quoi il est tenu dans «le -groupe».</p> - -<p>M. Vuillard, à côté, semble faire des vocalises, -pousser de petits cris de moineau sur le -toit d'un immeuble parisien. Il illustre le paysage -de Paris et colore son atmosphère décolorée; de -laides maisons à cinq étages, d'une rue ou du -boulevard, il prend le motif de jolies arabesques -tout égayées de platanes, de roues jaunes des -tramways et de ces petites «mousmés» qu'escortent -des nounous à longs rubans, avec des -enfants à grosses têtes comiques. Le succès de -Walter Gay et de Raffaelli le guette; or, si Vuillard -veut rester «de son Parti», qu'il se méfie -de sa facilité et qu'il redoute l'excès du «joli». -<span class="pagenum">-278-</span>La lithographie en couleurs peut donner à sa main -certains tours qui lui ont réussi à l'imprimerie: -ces vides qui, utiles sur la feuille blanche, «font -creux» sur une grande toile; ces tons à plat que -l'encre allège sur la pierre, mais que la détrempe -ou l'huile alourdit.</p> - -<p>M. X. Roussel, un peu trop proche de Vuillard -dans ses tableaux, est un poète charmant dans -ses paysages au pastel, où il construit, étage ses -plans avec une incroyable sûreté. On dirait qu'il -ponctue une «mise en place» très recherchée avec -deux ou trois tons, puis efface le «tracé», qui n'est -plus indiqué que par des points et virgules: tel -un fil télégraphique qui ne se révèle à distance -que par les oiseaux posés dessus.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Auprès de ce groupe venu des indépendants, -Henri Matisse est à peu près le seul qui promette -un peintre robuste et frais. Il repose, par sa -santé, de toutes les pâles victimes de cette école -où les influences contradictoires et incohérentes -aboutissent à une ridicule banalité dans la folie. -Chez l'un, c'est un souvenir de Constantin -Guys et de Charles Conder, avec un dessin d'élève -des Beaux-Arts caché sous des tons maladroitement -pris à Cézanne et à Renoir; l'autre alourdit -de gris opaques à la Roll des roses de Renoir. Il -y a les faux Maurice Denis, les faux Gauguin. -<span class="pagenum">-279-</span>Plus loin, les évadés de l'atelier Gustave Moreau, -qui puisent à pleines mains dans les cartons de -Toulouse-Lautrec et de Bussy; enfin, les mystiques -de l'ésotérisme, les symbolistes à l'allemande…</p> - -<p>Desvallières, malgré le vertige où il semble -emporté, ne parvient pas à oublier ce qu'Élie -Delaunay lui enseigna. Desvallières sera le bouc -émissaire de M. Jourdain. Un portrait de jeune -fille, plein de beaux tons graves (les lèvres si -curieusement roses dans l'argent des chairs), et -quelques études minuscules très «atmosphériques», -font regretter ce qu'est en train d'abandonner, -chez les «néo-impressionnistes», le -disciple d'un vieux Romain. Son évolution tardive -et toute cérébrale alarme ses amis, si elle n'enlève -rien à leur estime. Toulouse-Lautrec est un -des coupables, avec le funeste attrait de son -«écriture». Il savait, lui, donner une sorte de -grâce légère, très française, à la démarche, à l'allongement -déhanché de ses filles blafardes de Montmartre; -mais à revoir son œuvre, on se demande -s'il n'a pas eu le bénéfice d'une mort prématurée -et d'une existence excentrique. Son dessin en fil -de fer, et la construction par cubes de ses grandes -figures d'affiches ont eu, comme toute forme un -peu géométrique, l'attrait d'un procédé facile et -qui s'apprend.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p><span class="pagenum">-280-</span>Et le vénérable M. Odilon Redon, le doux -rêveur? Depuis l'enfance, j'entends parler de lui -comme d'une sorte de Pater Seraphicus au sourire -d'éternelle douceur. J'ai fait un effort souvent -renouvelé pour me hausser à la compréhension -de sa cryptographie; si je frappe à la porte des -amateurs, elle m'est ouverte par des gamins qui -me montrent des bonshommes sur une ardoise -enfantine, des portraits de pions vus de profil. -Les murs de la classe sont tendus d'un papier -moucheté, comme les chambres de bonne; par-ci -par-là, dans les cadres, c'est une figure de Croquemitaine, -avec de grands yeux qui ont trop de -cils, ou bien le portrait de l'institutrice, Isis, -toute maigre et brune sur un fond bleu de lessive. -J'y reviens toujours, à cette classe, mais on me -dit: si vous ne comprenez pas les symboles -d'Odilon, vous admirez ses fleurs? Celles-là, je -les comprends, mais je leur préfère les dessins -d'un vrai enfant.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous aurions souhaité que M. Maurice Denis -fût plus prodigue de ses envois au Salon d'Automne, -allant de l'illustration jusqu'à la grande -peinture décorative religieuse, avec des essais -dans les genres qu'il cultive: intimités familiales, -légendes gothiques, contes de fées, chemin de la -croix, baigneuses, nature morte, portrait, etc.; -<span class="pagenum">-281-</span>toujours d'un même style. Nous savons de -quelle partie italienne de l'œuvre de Renoir -vient à M. Maurice Denis ce dessin exagérément -arrondi et comme formant des ondes concentriques; -mais sa forme rappelle le visage de l'artiste -lui-même, ce petit cavalier Louis XIII, replet -et sans angles, que l'on verrait servir la messe -dans un vitrail du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle; celles aussi d'un -modèle très chéri, qui prête sa grâce au peintre. -Ces rondeurs de fruits et de la Rose Mystique, on -les retrouve chez le Bien-Heureux Frère Angelico. -La culture d'un esprit meublé de tout ce qui est -utile (et même de plus), dans le trésor classique -des arts et des lettres, se combine avec la fantaisie -orientale du coloris cher à l'École de Gauguin.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>MM. Bernheim regretteront de n'avoir pas -mis dans leurs salles des toiles de l'Anglais -Walter Sickert, qui, plus âgé que ces «néo-impressionnistes», -a peint, en Angleterre, des -scènes de music-halls et du paysage urbain… -mais en noir, avant MM. Vuillard et Bonnard. -Sa place était indiquée ici; il est fâcheux qu'on -ne l'y ait pas appelé de Venise, où il crée chaque -jour négligemment de petits chefs-d'œuvre.</p> - -<p>La pièce capitale est le panneau des «Fiancés», -qu'Eugène Carrière s'est vu commander pour la -mairie d'un quartier de Paris. Jamais encore -<span class="pagenum">-282-</span>Carrière ne s'était exprimé avec cette maîtrise. -Je vous recommande toute attention pour la façon -dont la toile, presque carrée, est remplie; la -place que chaque figure et le paysage—chemin -d'eau ou sentier dans la montagne?—y occupent; -et le rôle des valeurs graduées, par «paquets», -comme les instruments d'un orchestre, qui -s'enflent ou s'assourdissent—selon les besoins -de la ligne arabesque. Cette science et cette sensibilité, -elles n'appartiennent qu'à Carrière. Par -une insistance savante sur certains «volumes» de -clairs, de demi-teintes et de noirs et la déformation -logique de la ligne (ou plutôt du bloc qu'enserre -idéalement le contour invisible), l'artiste, -rejetant ses théories passées quant aux «plans», -accroche les personnages de son émouvante scène -en une guirlande ornementale. Peut-être le -triomphe de l'arbitraire, car voici la page la plus -raisonnée, la plus consciente, la plus voulue.</p> - -<p>La forme de Carrière est impalpable et aussi -peu linéaire que les fumées d'une cheminée de -fabrique, qui se répandent par nappes inégales -dans l'atmosphère.</p> - -<p>Je ne dirai pas que Carrière soit «adroit», car -il est plus que cela; il faudrait l'appeler le virtuose -idéal, si ce mot, tant mesuré, ne désignait des -talents superficiels, et ne flétrissait ce dont il est -le contraire. Des maîtres, Carrière n'a pas la -lourdeur et la bonhomie, la simplicité uniforme et -<span class="pagenum">-283-</span>la technique simple. Velasquez lui-même, si peu -cérébral, et qui obtiendrait les médailles d'honneur -dans nos salons, Velasquez est naïf, comparé -à Carrière. L'œuvre de celui-ci, très «musée» -par la conception et que baigne le clair-obscur -de Rembrandt, a de charmantes roueries et la -ténuité des modernes.</p> - -<p>Elle est aussi de la statuaire; et de Rodin lui -viennent ces «passages» onctueux, ces glissades -du rayon lumineux sur de molles bosses aux -modelés élargis. Il fallait cette plastique de -statuaire et cette adresse de maître ouvrier peintre -pour que Carrière exprimât, comme il le voulait, -sa chaude et fraternelle sympathie à l'humanité -tout entière. Ce tendre père, cet époux, cet ami, -a l'heureux privilège de développer son art entre -les murs gris de sa demeure familiale. Crayon -en main, il voit grandir autour de lui d'autres -lui-même transformés; depuis leurs cris de nouveau-nés -jusqu'à l'âge d'homme, il les suit plein -d'amour et de pitié, et son œuvre débordante -d'allégresse est ainsi une sorte de réincarnation -multiforme du Père.</p> - -<p>L'autorité qu'a prise Carrière sur la jeunesse -qui pense et qui écrit n'est explicable que par la -générosité de ses sentiments, ses vœux et ses -efforts vers une immense paix sur la terre. Ces -souhaits humanitaires ont remplacé en France -d'autres exaltations de naguère: le geste enlaçant -<span class="pagenum">-284-</span>de la mère et de ses petits devient alors un haut -symbole, touchant, religieux, pour un public qui, -malgré tout, continue de ne voir en peinture que -le sujet. D'ailleurs, cette interprétation «intellectuelle» -esthétiquement, s'affirme à l'encontre de -tout ce qu'on préconise aujourd'hui. Ce Salon -d'Automne s'ouvre et se clôt par l'œuvre la plus -rigoureuse et la plus concertée—et la plus -«sombre»—de toute la production moderne, -faisant ressortir l'incohérence, les malentendus, -les mensonges d'une crise intellectuelle, la plus -grave, peut-être, que ce pays ait encore traversée. -Eugène Carrière est un apôtre. Sa personne, -ses qualités morales, son allure peuple, -lui confèrent un ascendant unique aujourd'hui. -Mais on voudrait faire de son art un art populaire! -Que veut-on désigner par «art populaire»? -<i>Les Fiancés</i> sont un fragment d'un ensemble -décoratif que, sauf des pèlerins assez rares, des -familles de mariés regarderont seules, dans la -mairie du XII<sup>e</sup> arrondissement. Il faut nous -réjouir qu'une occasion, quelle qu'elle soit, ait été -donnée à Carrière de réaliser sur des murailles, -même aussi peu invitantes que celles d'une -mairie, son rêve de philosophe et de peintre. Mais -qui jamais croira que ses toiles, dépouillées de -tout charme extérieur, de toute gaieté, soient -comprises, si ce n'est d'une élite d'artistes? Qui -dit art, dit aristocratie.—L'avenir? Nous ne -<span class="pagenum">-285-</span>pouvons espérer, pourtant, que notre république, -sur notre vieux sol, fonde un jour une Athènes -nouvelle!</p> - -<p>Ce Salon, rétrospectivement, est un raccourci -de ce que les trente dernières années ont produit -de plus intéressant, de plus pur, mais aussi bien -de plus fermé pour le public. A côté d'hommes -de génie comme Puvis de Chavannes, Cézanne, -Renoir, et de grands talents comme Alphonse -Legros et quelques autres, c'est toute une pléiade -de jeunes gens «très distingués»; et cet art -officiel de demain ne semble-t-il pas apprêté pour -un petit cercle de byzantins?</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-287-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">PRÉFACE AU CATALOGUE -D'UNE EXPOSITION DE PEINTRES -DE VENISE.—PARIS 1914.</h2> - -<p class="right"><i>Pour Maurice Barrès.</i></p> - - -<p>C'est l'art joyeux de la vie brève et facile. Pour -les amants, pour les optimistes, jouisseurs d'un -printemps perpétuel, la Peinture naquit sur les -bords de l'Adriatique, dans la lagune des trompeuses -lunes de miel. Luxe de grands financiers, -trophées des marins conquérants et mercantiles, -oriflammes battant au souffle de l'aurore lilas et -des couchants orangés; voiles bariolées, galères -pleines des dépouilles de l'Est; joie d'éphèbe -qui sent ses muscles saillir sous le brocard et le -velours, à tendre vers la République maternelle -mannes et coffrets alourdis du butin d'outre-mer: -Venise, plus que Marseille, porte de l'Orient, -entretient dans nos cœurs de septentrionaux la -flamme qu'éteignent nos frimas.</p> - -<p>Il en est qui méprisent, comme légères et trop -<span class="pagenum">-288-</span>faciles, les grâces minaudières, comme les pompes -théâtrales de l'aisée création vénitienne; le verre -de Murano, les coquilles et les laques se brisent -dans la main, craquellent et se détruisent au rayon -du soleil. Qu'importe? Pendant les heures qu'il -me reste à vivre, je réjouirai ma vue et mon -toucher, de scintillements, de reflets et des vernis -que ma main caresse. Mais écartons l'idée de la -mort.</p> - -<p>S'il commence par Venise, tel ira sombrer, -plus tard, dans le culte attristant de l'Espagne -noire et jaune, ou dans les cathédrales gothiques…</p> - -<p>A dix-huit ans, mon premier voyage d'artiste, -je le fis dans les Flandres. Je viens de retrouver -un album de croquis et de notes prises au cours -de mes visites aux musées de Bruxelles, d'Anvers -et autres villes mornes, pendant un automne -déjà si lointain, que je puis à peine me reconnaître -en celui qui les traça. Était-ce donc moi -cet admirateur des primitifs efflanqués, des -madones laides, des horribles Enfants-Jésus aux -chairs blêmes? Le bon jeune homme triste que je -devais être alors, combien je me flatte de ne -l'être plus! Mon ami Barrès se riait de moi quand, -il y a deux ans à peine, en séjour à Venise où -j'étais allé préparer mon exposition du Giardino -Publico, je lui avouais ma joie, mon amour de -débutant pour la cité des pilotis.</p> - -<p><span class="pagenum">-289-</span>«Eh! quoi, est-il donc pour des hommes de -notre âge de se nourrir de ces reliefs?» C'est -que vous, mon cher ami, vous avez pris une -autre voie; vous vous gaussiez, quand j'ignorais -l'Italie et restais, avec mes œillères, sur les bords -de la Seine et de la Tamise. Je préfère mon sort -présent à mes mélancolies de naguère. Vous me -taxerez de frivolité, dénoncerez mon manque de -sérieux!</p> - -<p>Peut-être avez-vous raison devant l'Éternel; -peut-être! Mais je sens mon équilibre s'établir à -mesure que j'avance… sans y croire. La jeunesse -se passe de santé, mieux que l'âge mur. Je ne -compris rien à Rubens quand j'eus vingt ans. -«Le décharné», comme vous dites! Je lui préfère -maintenant la chair duvetée et juteuse des beaux -fruits de l'été, peut-être à cause que j'ai mis -trop longtemps à apprécier les matinées de soleil, -dont les rais envahissent ma chambre, promettant -un jour de confiance et d'illusion. Peut-être -à cause de mon rhumatisme, les ciels gris -m'épouvantent.</p> - -<p>Laissez-moi jouir enfin de l'insouciance du -touriste dans Venise, de ces journées où pour -être heureux il suffit, étendu dans une gondole, -de regarder les nuages en argent, qui -lament de leur image renversée et distendue, -l'eau de la lagune! Nul besoin de galeries publiques, -de <span lang="it" xml:lang="it">palazzi</span>, ni d'églises, pour me sentir, à -<span class="pagenum">-290-</span>Venise, plus peintre qu'ailleurs. Je respire, je -regarde, et tout s'explique: c'est là que la peinture -est née, comme une Vénus dont le corps -sera l'éternel culte des hommes.</p> - -<p>Les yeux de la déesse, qu'expriment-ils? Je -n'en sais, ma foi! rien; c'est la couleur de ses -prunelles, que j'adore, c'est le tissu de sa peau, -ses cheveux roux, son «immense nonchaloir» -ambré. Venise est femme.</p> - -<p>Quand le mystérieux <span class="sc">Giorgione</span> naquit à Castelfranco, -tous les campaniles de la Vénétie auraient -dû se mettre en branle pour annoncer l'événement. -Cet enfant allait remplir de parfum les -fiasques à huile des ateliers d'artistes, et les -allait changer en cassolettes. Sans Giorgione, point -de Titien, donc point d'École vénitienne jusqu'au -<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle; du moins, rien de ce que les livres -désignent comme «la peinture vénitienne de la -grande époque»; point de Greco, point de Velasquez; -quant à Chardin et aux coloristes français -du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, eussent-ils été ce qu'ils furent, -sans Venise?</p> - -<p>Peindre pour le plaisir de manier de la pâte et -de couler dedans les essences grasses et transparentes—sans -idée, oui, surtout, Grâce à Dieu! -sans idée à peindre!—en cela, nous autres -artisans, plaçons-nous notre foi. Notre esprit, -notre génie, notre caractère, nous les prouvons -par l'acte de tenir le pinceau et d'étaler la peinture -<span class="pagenum">-291-</span>sur des surfaces planes. Qui ne comprend -point ceci, qu'il aille aux rétables du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, -avec les archéologues, les littérateurs, les amateurs -de bibelots!</p> - -<p>De Giorgione à Longhi—plus de deux fois -cent ans—la Peinture est une courtisane qui -frappe à toutes les portes, entre, monte l'escalier, -laissant partout d'ineffaçables traces de son -passage. Elle entraîne avec elle un cortège de musiciens, -de masques et de fous, quelques nègres, et -ses blondes compagnes dont Véronèse s'inspira. -Tous les métiers travaillent pour elle: tisseurs, -tailleurs et couturières, joailliers, orfèvres, teinturiers. -Les architectes s'ingénient à lui plaire, -car elle est la reine de ces lieux. Elle commande, -elle règne sur le pays, au-dessus de la République, -cette belle personne, telle que Véronèse -nous la présente, en ses plafonds du Palais ducal.</p> - -<p>Ne me parlez pas, Barrès, de la fièvre vénitienne; -d'autres que vous, ici, l'apportèrent du -Quartier latin ou d'Oxford; je vous assure, ami, -que les canaux les plus malodorants sont salubres, -car, si vous avez une plaie, trempez-la dans -leurs eaux, et le sel marin la fermera; ne me -dites pas non plus Venise déprimante et ruineuse, -elle fut construite en matériaux plus solides que -nos ciments armés.</p> - -<p>Si le comte de Chateaubriand traîna sur la rive -des Schiavoni sa feinte mélancolie romantique, et -<span class="pagenum">-292-</span>si vous, Barrès, y promenâtes ensuite votre artiste -neurasthénie, Byron sut y ramer, comme rament -aujourd'hui les jeunes Anglais, patrons des gondoliers; -et Tiepolo, blanc et rose, fut un gaillard -solide, s'il eut le goût des mièvreries élégantes; -les sons que tirent ses archanges de leurs tambourins -et de leurs mandolines, dans les -Assomptions des églises jésuitiques, leur allégresse -est inconnue sous d'autres ciels que le -vénitien.</p> - -<p>Unique coin de terre, la Vénétie, pour la -diversité de sa production et l'unité de son génie! -Que Tintoret soit l'ancêtre des décorateurs aux -mains pleines, gaspilleurs et voluptueux du -<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, à peine croyable, mais vrai cependant! -Michel-Ange, Moïse et Ezéchiel à la fois -n'auraient pu naître près de la Madona del Orto, -comme Jacopo Robusti. Si Tintoret fut un moindre -prophète, combien grand encore ne nous semble-t-il -pas, roussi par la fumée des cierges, la tête -disparaissant presque dans la brume de mer.</p> - -<p>Pour nous, esprits versatiles d'une époque -décadente, tous les peintres vénitiens sont les -dieux de notre Olympe; qu'on ne nous demande -point, surtout, quel est notre préféré, de Giorgione -à <span class="sc">Longhi</span>!</p> - -<p>Pût-on choisir, je serais parfois enclin à -hasarder. Canaletto, Guardi, qui furent les photographes, -les Pathé frères de l'époque délicieuse, -<span class="pagenum">-293-</span>où tournaient des manèges de foire sur la <span lang="it" xml:lang="it">piazza -San Marco</span>; si les «grands» firent de la «grande -histoire», j'aime les moindres, qui en écrivirent -de la petite, et celle d'une existence abolie. Il -est des jours où l'on pense aux Goncourt, plus -qu'à Michelet.</p> - -<p>Et puis, Barrès, ne me méprisez pas trop… Il -n'est rien, même parmi les plus futiles objets de -Venise, qui ne me semble aussi décoratif que les -arts somptueux de la Chine, et je donnerais les -très précieux magots de Kang-Hi pour un nègre -aux yeux blancs, veste niellée et polychrome, qui -tend un plateau pour que Misia y dépose une boîte -de coquillages, une barque en verre tarabiscoté, -ou ces rangs de perles à deux sous, qui sont les -turquoises et les émeraudes des pauvresses de -Venise.</p> - -<p>Ces nick-nacks, ces objets de bazar et de casino, -notre rue de Rivoli sous les arcades de la <span lang="it" xml:lang="it">piazza</span>, -ne les «blaguez» pas, ni le mobilier mal fini -mais de tant d'art, qui, depuis deux siècles, pare -les demeures de la cité-fille: ils ont la couleur, -la fantaisie qui ne craint pas le «mauvais goût» -et le grossissement de la scène; toutes choses, -à Venise, sont conçues et exécutées à seule fin -de plaire en une occasion festive; art impromptu -et de circonstance, dextrement traité dans la hâte -de célébrer un anniversaire, une victoire, une -fête patronale, sous la baguette d'un chef de -<span class="pagenum">-294-</span>maîtrise dont les chanteurs ont la voix juste. Les -plus illustres n'attachent pas plus d'importance à -une toile, grande comme le «Jugement dernier» -du Tintoretto, qu'à une grille de chapelle ou à -une lampe votive; tout est accessoire pour la -«comédie-opéra», bigarrée et somptueuse, qui -se joue tout le long des mois, en plein air, ou -dans le clair-obscur des salons et des églises. -A Venise, on peint des Golgothas comme on -peint des enseignes de costumiers, une écritoire -ou un masque bouffon.</p> - -<p>Entre esthéticiens, une lutte se livre pour ou -contre Venise, pour ou contre Florence. Qui -exalte la cité mâle, rabaissera la ville femelle. La -Toscane de la Renaissance est le cœur et le cerveau -de l'Italie, on pourrait dire de l'Europe; les -Américains qui ont le sens des valeurs, et si -habiles à faire des collections modèles, composées -comme un portefeuille de père de famille, -c'est aux Florentins qu'ils réservent cimaises et -milieux de panneaux. Un protocole nous impose -des règles de préséance dont je suis encore dupe, -au moment où un pédant vient de m'endoctriner; -Florence la revêche, convainc ma raison plus -qu'elle ne touche mon cœur si, traversant le pont -d'Ammanati, par un beau matin sec, je prends -la peine de dégager la belle vierge de son armature -de fer; mais la patricienne me fait peur, -gare aux conséquences d'une liaison trop intime -<span class="pagenum">-295-</span>avec elle! Florence ne nous livre plus rien -dont nous puissions nous servir, elle fournit à des -besoins qui ne sont plus les nôtres. Venise, entremetteuse, -si vous tenez à ce que je l'insulte, -pourvoit à tous nos plaisirs. Mais ne la dites pas -vulgaire. Elle est «peuple», <i>nature</i>, même dans -ses agaceries de coquine fardée et grimaçante.</p> - -<p>Revoir les dessins (moins nombreux que les -peintures) que Venise nous légua. Le crayon en est -habile; guère plus. Ceux du Titien sont des préparations -pour sa peinture; Véronèse fut un illustrateur. -Illustrateurs aussi le géant Tintoret et -Tiepolo, entrepreneur galant de frises et de coupoles, -si voluptueux que de prudes paroissiens -n'osent lever la tête, par crainte de perspectives -indiscrètes et d'anatomies trop sensuelles. A tant -jouir de cette vie, ils en oublient l'autre.</p> - -<p>Une exposition de quelques œuvres significatives -des peintres vénitiens, est la bienvenue chez -nous qui, peu à peu, confondrions les arts plastiques -avec la métaphysique, voire avec une -métempsycose.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-297-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">LETTRE AU DIRECTEUR -DES «ARTS DE LA VIE»</h2> - - -<p>Mon cher Mourey, votre vivante Revue d'avant-garde -nous annonce qu'elle va s'occuper de la -question si importante de l'Académie de France -à Rome. De distingués professeurs, réunis sous -la présidence de Carrière, ont déclaré que «l'Académie -de France» est nuisible à la «vie artistique -et sociale».</p> - -<p>Inquiétons-nous. Le «concours» incite nos -jeunes amis à travailler pour un autre but que le -«grandissement de leur esprit». Ils sacrifient -leur «liberté» et la «fierté» de leur art… etc., etc. -On leur impose le «célibat» (???), un luxe -morne (l'ironie est forte: connaissez-vous leur -lamentable installation intérieure à la Villa, -vous qui rêvez de petits nids d'art pour l'ouvrier -mineur…?) On leur enseigne la «superstition -du passé», des musées, qui font oublier la -«Nature», etc., etc., etc., etc. Il faut lire tout -<span class="pagenum">-298-</span>le morceau, à tête reposée. Avez-vous corrigé les -épreuves de votre avant-dernier numéro, Mourey? -Et vous n'avez pas ri? Si non, attendez quelques -années et relisez. J'espère que vous serez sensible -au comique de cette motion d'instituteurs.</p> - -<p>Dites, on reproche aux lauréats leur bien-être -et jusqu'à leurs loisirs? De grâce, faites connaître -dans votre courageuse petite revue les raisons, -impérieusement sociales, pour lesquelles les loisirs -et d'heureuses conditions de sécurité matérielle, -dans un décor de beauté et de noblesse, ont cessé -avec le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, d'être bienfaisantes au développement -intellectuel. Mais tâchez d'être net. -Faites-nous sentir pourquoi les Buttes-Chaumont -et les quartiers de l'Est, en général, sont plus -inspirants, pour le penseur moderne—dans -leur plate laideur municipale—que les sites les -plus nobles du monde, où l'art s'est développé -pendant des siècles. Expliquez-vous, de grâce, -faites parler M. Charles Morice ou le Commandeur -Marx, dans ce Congrès auquel vous avez -songé, dès qu'il fut question de supprimer l'Académie -de Rome.</p> - -<p>Vous profiteriez de l'occasion pour fixer, pour -nous autres, le sens actuel du mot «Vie», tel -qu'on l'emploie dans la littérature sociale-artistique. -Il semble que ce soit là une grosse tumeur -dans votre bouche, qui l'emplisse, alourdissant la -langue. Fixez le sens actuel du mot «Homme», -<span class="pagenum">-299-</span>du mot «Humanité». Ces mots ont pris une -signification un peu rétrécie, sociale sans doute, -qui n'est pas encore très claire pour nous. Et le -titre de cette revue: «Les Arts de la vie»? -Voulez-vous dire l'art vivant, opposé à l'art mort -de l'Académie, de l'École? Je m'en doute, Mourey; -mais je vois la vie, et la vie de tous les temps, -de tous les pays, la Vie, enfin, dans les musées, -dont Rodin et Carrière (votre Président), sont -non pas des échappés, mais des fervents. On ne -conçoit pas le génie de l'un et le grand talent de -l'autre, sans l'éducation et une fréquentation -amoureuse des musées, sans leur culte pour les -maîtres dont ils sont issus et qu'ils continuent -magnifiquement.</p> - -<p>Concevez-vous l'œuvre de Rodin sans l'influence -maîtresse de l'Italie, de la Renaissance et du -<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle français; celle de Carrière sans le -Prado et l'atelier de Rodin, cet autre musée? -Les pensées dont vous chargez le dos du «Penseur» -et que vous, Mourey, vous traduisiez -autrement quand (dans ses proportions primitives, -d'il y a vingt ans) cette admirable figure -non encore mathématiquement agrandie, dominait -la porte de l'Enfer. Mourey, êtes-vous sûr que -Rodin les ait eues? que l'«Homme Moderne» -les approuve? C'est de la littérature, à côté de -l'œuvre plastique et vous ne vous doutez pas -des conditions où se crée l'œuvre plastique. -<span class="pagenum">-300-</span>L'éducation d'un statuaire est péniblement matérielle. -L'entraînement quotidien de la main, l'effarante -habileté, la facilité, la sûreté technique, -l'éblouissante virtuosité d'un Michel-Ange, d'un -Puget, d'un Rodin; les multiples roueries du -métier, l'exécution si mystérieuse, si diverse -d'un Carrière, croyez-vous qu'on les acquière -en lisant Michelet?</p> - -<p>Ces maîtres ont puisé aux bonnes sources, -d'une main d'ouvrier, avant que l'Inspiration ne -fût tenue pour un soleil, qui illumine subitement -le promeneur, dans la Villette. Mais vous -êtes des professeurs. Vous avouez n'avoir pas à -tenir compte du «métier». Uniquement occupés -de l'Idée, de l'Homme, de la Vie et d'un Bien-être -universel dans l'Avenir (vous qui reprochez -aux Prix de Rome, leur «luxe morne»), vous -ne voyez que le sujet dans un tableau, dans une -statue, comme les visiteurs du Dimanche, au -Salon, mais avec beaucoup moins de candeur, -car vous êtes orgueilleux, à demi-éduqués et -pourris de littérature contemporaine et de politique.</p> - -<p>Vous croyez, Mourey, que je vous prends pour -des anarchistes; non pas! ou bien, vous êtes -anarchistes comme les enfants qui jettent leur -ballon à l'eau, parce qu'il a cessé de les amuser. -Vous voulez un autre jouet, mais un jouet que -l'on ne fabrique pas encore. Vous avez des -<span class="pagenum">-301-</span>marottes. Rien de plus naturel. Votre visage -s'empourpre et vous levez les bras au plafond, -pour blâmer l'École des Beaux-Arts, «qui n'enseigne -pas l'art gothique». Mais vous reprenez -votre teint habituel, si vous parlez des styles -postérieurs. Vous désirez qu'on s'inspire du -gothique, pour les plans des gares de chemins de -fer. L'Allemagne et la douce Belgique, cher ami, -ont eu de ces pensées-là. Allez-y voir. Pourquoi -le Bernin et l'architecture de Michel-Ange vous -glacent-ils d'indifférence? Sociologie déformatrice -pour tribune d'orateur populaire.</p> - -<p>J'ai toujours eu, chez moi, un buste de Gounod -par Carpeaux, qu'à peine je regardais. Si Carpeaux -avait représenté Wagner au lieu de Gounod, -j'aurais été touché, à vingt ans. Mais il m'a fallu -attendre très longtemps, pour comprendre que -j'avais là une belle œuvre.</p> - -<p>Le Pape vous gâte Saint-Pierre et Rome toute -entière.</p> - -<p>Quand le soir, négligeant le train de ceinture, -vous rentrez à Saint-Cloud par le Bois de Boulogne, -vous tressaillez d'impatience, devant le -Trianon du comte de Castellane, mais vous vous -épanouissez, en admirant l'hôtel d'en face que -construisit, pour M. Schaffner, Plumet. Il y a là, -en effet, des clochetons, du pointu, un amalgame -moderne, même des céramiques qui flattent votre -cœur de révolté. Pour moi, je préfère l'éternelle -<span class="pagenum">-302-</span>reconstitution d'un chef-d'œuvre aux inventions -disparates et incohérentes de nos camarades. Si -j'avais à choisir entre Charles Girault de l'Institut -et Hector Guimard, du Castel Bérenger, je serais -bien embarrassé. Mais, tout de même, serais-je -une grande Compagnie, je crois que je donnerais -la commande à M. Charles Girault, les auteurs -de l'ancien Palais de l'Industrie étant défunts. -Les colonnes, les arches, même alourdies et mal -comprises, sont préférables aux tiges de glaïeuls -architecturales de ce Plumet.</p> - -<p>Vous en teniez naguère, cher Mourey, pour la -fleur stylisée. Rappelez-vous une bouteille de verre -d'Émile Gallé, le sociologue nancéien? Je l'ai là, -tout près de moi. Elle est violette et coiffée d'un -frêle volubilis, à la petite queue vermiculée. Mais -cette fleurette recèle—oh horreur!—un gros -bouchon. Il n'y a point, par hasard, de littérature, -sur la panse de cet objet-là.</p> - -<p>Vous préféreriez peut-être, aujourd'hui, ces -deux têtes de Maillol, à qui va notre admiration -commune. Mais cela n'est pas moderne du tout! -Ces têtes semblent détachées d'un portail gothique; -pourtant, vous les admirez? Je ne comprends -plus votre modernisme. Mais le gothique est tenu -pour populaire, il est très en faveur dans les -jeunes cénacles. Et ce Maillol est-il un révolutionnaire? -Prions le poète Charles Morice de répondre -à cette question palpitante, puisque: 1<sup>o</sup> il admire -<span class="pagenum">-303-</span>Maillol; 2<sup>o</sup> nul n'est digne d'intérêt que l'artiste -d'ambitions révolutionnaires.</p> - -<p>Tout cela est «angoissant» et devrait être «tiré -au clair» dans votre prochain Congrès de Belleville.</p> - -<p>Le cas Gauguin mériterait les honneurs d'une -séance entière. C'est très complexe. En attendant, -compilons les textes de nos professeurs d'esthétique -et refaisons-nous une âme de primitif ou de -barbare, afin de mieux vivre modernement.</p> - -<p>Le cas Maurice Denis nous tient plus à cœur. -Vous l'aimez pour l'inattendu de son orchestration, -pour son culte de Renoir et de Cézanne. -Mais, malgré tout, Denis est un petit-fils d'Ingres -et un neveu de Sturler; et il décore des chapelles -catholiques. C'est embarrassant.</p> - -<p>Empêchez surtout Vuillard de trop préciser. -Un chien, en peinture, n'a nul besoin d'être -viable, s'il est l'occasion d'une jolie «tache» dans -ses toiles. Craignons pour Vuillard ce «fini» -que les frères Natanson faisaient si drôlement -remarquer dans les ouvrages de Bonnard.</p> - -<p>Au Congrès, on vous priera, Mourey, de vous -expliquer sur la Société<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> dont vous êtes président -et qui va bientôt cesser d'être Nouvelle. Qui -sera embarrassé devant les juges? Car, enfin, -<span class="pagenum">-304-</span>vous approuvez l'art anti-révolutionnaire du portraitiste -Ernest Laurent. Il divise ses tons d'une -sorte, qui, pour plaire à la S. A. F. (abréviation -sociale et coopérative), ne ravirait pas tout le -monde. Quand vous êtes abandonnés à vous-mêmes, -voilà les révolutionnaires que vous -découvrez aux Champs-Élysées, vous autres!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> La <i>Société Nouvelle</i>—Galerie Georges Petit. Gabriel Mourey -était notre président. Les membres: Cottet, Simon, René Ménard, -Besnard, Thaulow, Aman-Jean, Henri-Martin…</p> -</div> -<p>Ces erreurs seraient d'un excellent comique, -si les écrivains d'art n'en parlaient, comme -moi d'aviculture ou d'hippiatrie. Mais l'influence -de vos éducateurs de la jeunesse, par le fait -même qu'ils se délassent, dans l'art, de leur -métier de professeurs et de politiciens, propagera -peu à peu des idées vagues, donc funestes. De -jeunes benêts, la tête perchée sur de grands cols, -portant, sous leurs aisselles, des revues, se promènent -devant les Rubens du Louvre, en discutant -les plus ardus problèmes de la sociologie. Ils ne -comprendront pas Rubens. Moi, cela m'est égal! -C'est peut-être regrettable?</p> - -<p>Enfin, donc, il faudra poser la question de -l'Académie de France à Rome. M. Guillaume, -directeur, se retire; il y aura lieu de le remplacer. -Tâchez, Mourey, si les portes de la Villa ne sont -pas encore fermées, qu'on fasse un bon choix de -son successeur. La vie, à la Villa (pardon de me -servir du mot vie dans un sens non politique ni -tendancieux), la vie quotidienne est celle d'un -collège sans maîtres; des garçons trop jeunes -<span class="pagenum">-305-</span>pour saisir les beautés de Rome, se promènent -et travaillent sans direction intellectuelle, sans -culture, dans une liberté dont ils ne savent pas -jouir. Il faut avoir subi une si sévère discipline, -pour profiter de la liberté dont vous faites, messieurs, -le premier article de votre code esthétique! -Des règlements, qui datent peut-être de Louis XIV, -astreignent les élèves à certains devoirs surannés -et absurdes, qu'il s'agira de modifier. Introduisez -de force, à la Villa, de belles femmes, des Américaines -même, des personnes qui apportent du -luxe, de la vie, dans ce palais démocratisé. -Établissez un souterrain entre la Villa et le Grand -hôtel. Amenez beaucoup de femmes. Forcez les -élèves à prendre avec elles un contact hygiénique -et régulier, si vous pensez que de tels ébats soient -favorables au développement du génie. Surtout, -mettez à la tête de ces pâles enfants, un maître -avec une férule à la main, beaucoup d'intelligence -et de science dans le cerveau, de la bonté dans le -cœur.</p> - -<p>Supposons dans cette situation officielle, notre -maître Degas, si ce sage consentait à descendre -de Montmartre. Mais vous le feriez rire, si vous -lui offriez la place du directeur M. Guillaume, -avec qui, d'ailleurs, il s'entendrait beaucoup -mieux qu'avec vous. Et puis, quel est le Gouvernement -qui proposerait à un tel homme une -mission si naturelle?</p> - -<p><span class="pagenum">-306-</span>Rodin, lui, ne refuserait pas. Comme il recevrait -bien, avec une redingote «fine», les visiteurs -du monde entier! Que de belles épaules nues, -parées de diamants et de perles, à ses réceptions -du dimanche! Horace Vernet avait bien fait les -choses. Rodin les ferait mieux encore.</p> - -<p>Faites nommer Carrière, pour qu'il parle. Mais -il aurait des scrupules «sociaux», il proposerait -qu'on ramenât les pensionnaires plus près des -abattoirs de la Villette.</p> - -<p>Rejetez-vous alors sur notre Maurice Denis, qui -si congrûment s'exprimerait, qui ferait œuvre si -utile, à condition qu'il se sente soutenu. Mais il -est bien jeune, et vous verrez qu'il refusera ce -lourd honneur.</p> - -<p>Surtout, Mourey, ne laïcisez pas. Ne mettez pas -un Normalien à l'École de Rome. Cela serait -terrible!</p> - -<p>Je regrette d'avoir passé l'âge du concours. -J'aurais aimé être prix de Rome, sous n'importe -quelle direction. En somme Debussy ne dit pas -qu'il ait souffert d'avoir été lauré à l'Institut.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-307-</span></p> - -<h2 class="nobreak">RÉPONSE A M. JACQUES-ÉMILE BLANCHE</h2> - - -<p>Si vous aviez pu imaginer, mon cher Blanche, -quel plaisir me causerait votre lettre et quelle joie -j'éprouverais à l'imprimer dans ma «vivante -Revue d'avant-garde», me l'auriez-vous quand -même adressée? Je me le demande… mais, -sachant votre naturelle bienveillance et le permanent -souci que vous prenez d'être agréable à tous -et particulièrement à vos amis, je suis forcé de -me répondre par l'affirmative. Vous ne me -démentirez pas!</p> - -<p>Donc, vos pages m'ont ravi par leur ton pincé -et piquant. Puissent les lecteurs des <i>Arts de la -Vie</i> y avoir trouvé autant d'agrément que moi-même. -Je n'en doute point; tous ceux qui vous -connaissent—c'est tout le monde depuis le portrait -révélateur qu'a signé de vous notre Lucien -Simon!—ont savouré les rares finesses de ces -lignes, ont apprécié à leur vraie valeur ce qu'elles -contiennent de profond et d'exquis, le tour plaisant -<span class="pagenum">-308-</span>des allusions, l'acuité des sous-entendus, ce -que vous dites et surtout ce que vous ne dites pas, -les réticences, les dessous, les complexités, les -indécisions, les inquiétudes de votre pensée: -vous êtes là tout entier et sans détruire votre -légende. Eh! vous auriez fait, Blanche, un excellent -chroniqueur; vous pouviez redonner de l'éclat -à une profession décriée… alors qu'il y a tant, -sinon trop, de peintres.</p> - -<p>Une seule chose m'a surpris… et peiné: l'intonation -amère de vos propos. On vous sait, par -expérience, peu indulgent; on ne vous soupçonnait -pas déçu. J'attendais plus de sérénité d'un homme -pour qui la vie ne fut point trop cruelle et d'un -artiste à qui ses confrères et le public—celui de -l'Étoile, bien entendu, pas celui de Belleville et -de la Villette où l'on travaille, ni celui de la -Montagne-Sainte-Geneviève où l'on pense—sans -parler de nous-mêmes, incompétents critiques -d'art, ont fait la réputation qu'il mérite. De quoi -donc êtes-vous mécontent, Blanche? Ou de qui? -De vous, sans doute! Mais je ne vous plains pas.</p> - -<p>Si vous compreniez la vie, et par suite l'art, -comme nous les comprenons, c'est-à-dire plus -largement, plus sainement, plus simplement, plus -humainement, plus socialement—pardonnez-moi -d'user de mots dont le sens vous échappe—vous -envisageriez d'un œil moins dégoûté bien des -choses, vous ne jugeriez pas aussi détestables et -<span class="pagenum">-309-</span>pervers le monde et le temps où nous vivons et -ne déclareriez pas l'Académie de France à Rome -aussi nécessaire à la formation de nos artistes, -peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en -médailles et musiciens, ainsi qu'à la prétendue -conservation de nos traditions nationales. Secouez-vous, -Blanche; laissez-vous aller à être d'aujourd'hui; -n'essayez pas de résister au courant; il -aura quand même raison de vous et de vos préjugés -de caste et de profession. Pourvu qu'il ne -soit pas trop tard! Alors, vraiment vous seriez à -plaindre. Mais, je me garderai d'insister…</p> - -<p>Que nous voulions détruire ou changer quelque -chose pour donner de l'air, comme vous le dites -fort bien, à nos poumons fatigués par les poussières -du passé, cela vous inquiète, cela vous -révolte, cela surtout vous épouvante. Vous êtes un -ami de l'ordre, et, comme tous les amis de l'ordre, -le seul mot de changement vous fait trembler, -incapable que vous êtes d'oser et de vouloir pour -le mieux, parce qu'incapable, aveuglé, comme -presque tous vos confrères, par les seules préoccupations -de métier, de vous hausser à des idées -générales. Vous vivez, si cela peut s'appeler -«aujourd'hui» vivre, dans la tour de verre, sous -la lumière à quarante-cinq degrés d'un atelier -exposé au nord, une palette et des pinceaux en -main, devant un chevalet… Et que vous importe -les cris de joie et de souffrance, les appels au -<span class="pagenum">-310-</span>bonheur, le droit à la pensée, à la liberté morale, -de l'humanité qui vous environne, la marche du -progrès civilisateur, les élans de fraternité universelle -qui ébranlent les peuples. Cela, c'est de ces -choses que vous appelez, d'un air méprisant, -sociales, et que l'on est convenu, dans votre -milieu, de considérer comme nuisibles à l'art; -cela c'est, pour tout dire, de la littérature et de -la pire, du verbiage démagogique pour «jeunes -benêts» d'Universités Populaires. Fermez donc à -double tour la porte de votre atelier, Blanche, -calfeutrez le vitrage, ne laissez pénétrer que juste -ce qui vous est nécessaire à la clarté du jour, la -lumière est dangereuse, elle charrie les atomes -de vie, les germes éternels des renouveaux… et -elle pénètre les fonds les plus obscurs. Claustrez-vous, -emmurez-vous et peignez, peignez, peignez! -On peut devenir ainsi un bon peintre, mais ainsi -on ne devient pas un grand artiste.</p> - -<p>Je sais, il y a le <i>Métier</i>. Vous en faites la fin -de l'art et il n'en est que le moyen, car qu'est-ce -donc que connaître son métier de peintre, de -sculpteur, de musicien, d'écrivain, sinon posséder -les modes d'expression propres à l'art que l'on -pratique. Sommes-nous d'accord sur ce point, -Blanche? Pas plus, hélas! j'en ai peur, que sur -les autres; ce qui, d'ailleurs, n'importe guère. -Mais là encore, vous avez manqué de netteté. -Qu'est-ce que le métier? Qu'entendez-vous par le -<span class="pagenum">-311-</span>métier? D'un homme qui possède comme vous le -sien, il nous eût été précieux de recueillir une -définition claire.</p> - -<p>Puvis de Chavannes, décrétiez-vous un jour, à -l'un de nos dîners si cordiaux de la Société Nouvelle, -ne savait pas son métier, mais Meissonier -le savait; l'œuvre de celui-ci, par suite, est périssable, -celle de celui-là, éternelle. Je ne comprends -pas. Éclairez-moi, car je ne suis qu'un pauvre -homme de lettres qui aime l'art. Dites, votre -président, M. Carolus-Duran, connaît-il son -métier? Si oui, M. Degas le connaît-il aussi? Et -M. Renoir? Et M. Claude Monet? (mais ne parlons -pas des paysagistes, indignes à vos yeux -d'être considérés comme des peintres!). Vous -tenez M. Gérôme pour un maître incomparable! -C'est, sans doute, qu'il savait son métier. Et -Manet, le savait-il? M. Bouguereau, M. Bonnat, -M. Cormon, M. Detaille, M. Jules Lefebvre, qui -sont membres de l'Institut, M. Gabriel Ferrier, -qui le sera et qui professe rue Bonaparte, où il -fut pour votre joie préféré à Carrière;—vous avez -goûté au dernier Salon, j'en tiens la gageure, son -magistral portrait du Pape, de ce Pape qui, selon -vous (étrange opinion qu'aucun de nos actes -n'autorise), nous «gâte Saint-Pierre et Rome -tout entière!» Eh bien! tous ces messieurs doivent -savoir leur métier. Et Puvis ne le savait pas? -Un peu de lumière, Blanche! ayez pitié de nous!</p> - -<p><span class="pagenum">-312-</span>Ainsi, vous ne voyez dans l'art que le métier. -Libre à vous, ces affaires ne nous regardent pas, -car vous ne nous ferez pas croire, Blanche, que -de ces questions de boutique ont jamais dépendu -et dépendront jamais les destinées de l'Art. Le -métier, votre métier! eh, sachez-le, que diable, et -n'en parlez point tant. J'en resterai toujours, moi, -envers et contre tous, à cette vérité profonde -qu'énonçait Taine: «Pour un artiste, la première -condition est d'être une personne; sinon, il n'a -rien à dire».</p> - -<p>Comprenez-vous maintenant, Blanche, pourquoi -nous sommes opposés à tout ce qui peut entraver -chez l'artiste «le grandissement moral de son -esprit», ennemis de tout ce qui peut le pousser -«à sacrifier la liberté et la fierté de son art pour -quêter docilement l'approbation de ses maîtres et -les faveurs officielles», comprenez-vous enfin -pourquoi ce régime de concours, de diplômes, de -couronnes en papier doré, cette domestication de -l'artiste sous la férule des académies nous fait -«lever les bras au ciel» et nous révolte. Comprenez-vous -maintenant pourquoi nous vouons à -Carrière cette tendre admiration, cette vénération -affectueuse, dont vous vous scandalisez; c'est qu'il -est non seulement un grand peintre, mais une -grande «personne». Opinion de gens «à demi-éduqués -et pourris de littérature contemporaine -et de politique», répéterez-vous gracieusement! -<span class="pagenum">-313-</span>Possible, Blanche, mais opinion de gens qui, -contrairement à vous, et par bonheur pour eux, -voient autre chose chez un Michel-Ange, un -Puget, un Rodin que de l'«effarante habileté», -de la «sûreté technique», et une «éblouissante -virtuosité», chez un Carrière autre chose que ce -que vous nommez «les subtiles roueries du -métier», opinion de gens à qui répugne une -compréhension de l'art aussi mesquine et qui -rejettent les catégorisations dogmatiques où vous -cantonnez l'art, le séparant de la vie et de la -pensée, alors qu'il ne fait qu'un avec la vie et la -pensée, alors qu'il n'est et ne doit être et n'a -jamais été et ne sera jamais qu'une des manifestations,—l'une -des plus hautes, certes!—de la -vie et de la pensée.</p> - -<p>Voilà nos «marottes». Elles vous effraient et -vous remuent la bile dont tant de rancunes, -depuis si longtemps, ont accumulé en votre organisme -un fâcheux excédent. Il faudrait vous soigner, -cher ami. Venez avec nous, au grand air, -dans la pleine lumière, pour une cure de vérité. -Mais non, vous n'êtes pas de notre monde; nous -ne nous entendrons jamais.</p> - -<p>Regrettez-le; vous auriez bénéfice, je vous -assure, à respirer une autre atmosphère, plus -saine, plus vivante, j'oserai même dire, plus -sociale. N'êtes-vous pas de ceux qui déplorent de -nous voir offrir «le Penseur» au «Peuple de -<span class="pagenum">-314-</span>Paris». Cette formule vous offusque; à nous elle -parut la seule acceptable; mais nous sommes des -intellectuels. D'autres regrettèrent qu'une «aussi -petite» revue et qui se permet de mêler l'art aux -choses humaines, ait eu l'audace d'une pareille -initiative, mais voilà notre fierté et la raison -d'être des <i>Arts de la Vie</i>. Passons.</p> - -<p>Je finis, Blanche. Excusez-moi d'avoir haussé -le ton de ce débat, et d'y avoir mêlé, comme à -l'ordinaire, de la «littérature», contre laquelle -vous nourrissez une si irréductible haine. «La -littérature—répondiez-vous, il y a deux ans -déjà, à l'enquête de M. Maurice Le Blond sur -l'École de Rome—a tué les arts plastiques. Les -expositions incessantes, la critique des journaux -et des revues ont fait des artistes des êtres -hybrides qui devraient éclater de rire quand ils -se regardent dans la glace, tant ils sont comiques.» -Ce dernier trait me satisfait entièrement. Vous avez -raison, Blanche, et cette fois, je suis de votre avis.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Gabriel Mourey.</span></p> - - -<p class="gap"><i>P.-S.</i>—D'une lettre que vous venez d'adresser -à Jean Ajalbert à propos de la généreuse campagne -qu'il mène dans l'<i>Humanité</i> en faveur du -«Droit de l'Artiste sur l'Œuvre d'Art» je ne -puis me retenir de détacher ces lignes, non moins -révélatrices de votre état d'esprit que celles dont -vous avez honoré le directeur des <i>Arts de la Vie</i>.</p> - -<p><span class="pagenum">-315-</span>«Les préoccupations intellectuelles de nos contemporains—dites-vous—m'intéressent -passionnément, -vous n'en doutez pas, mais elles m'apparaissent -comme si étrangères et même si contraires -à l'art, que je les exècre! Sans cesse entendre -parler des droits de l'homme à ceci ou à cela, est -un peu irritant pour l'homme qui sait que le seul -droit dont il ait pleinement joui, c'est de souffrir, -en attendant la mort. Le vague de tous les petits -remèdes proposés à la douleur ou au malaise -contemporains, n'est égalé que par la naïveté et -l'orgueil de ceux qui les offrent.»</p> - -<p>Je crois enfin vous comprendre… et je n'ai -plus envie de rire. Vous êtes, Blanche,—comme -votre maître Degas que j'entendais naguère prêcher -le même évangile de résignation et de -découragement—vous êtes un homme de l'An -Mil, ressuscité à l'aube du vingtième siècle. Alors, -si le seul droit de l'homme est, hélas! «de souffrir -en attendant la mort», ne peignez ni, surtout, -n'écrivez plus, Blanche, et couvrez-vous de -cendres. Vanité des vanités, etc.<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a></p> - -<p class="sign">G. M.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> M. G. Mourey me précéda dans cette voie-là, comme fit -M. Charles Morice qui cessa de faire de la critique, se consacra -peu après à la religion et mourut comme un saint. Nous ne -reproduisons ici ces lettres—que nous avions cru si violentes, -lorsqu'elles parurent—que pour qu'on puisse en comparer le -ton avec celui de la polémique actuelle.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-316-</span></p> - -<h2 class="nobreak">M. J.-E. BLANCHE ET LA CRITIQUE</h2> - - -<p class="ind">Mon cher Mourey,</p> - -<p>L'intéressante page de critique que, sous l'insidieuse -et modeste forme de lettre, M. Jacques -Blanche a adressée à la foule—en mettant votre -nom sur l'enveloppe—exige si ce n'est une -réponse, du moins quelques observations. Je sollicite -donc de votre bienveillance dont tant d'artistes -ont largement usé, depuis que vous tenez une -plume, et que certains oublient avec une élégante -désinvolture—l'ingratitude n'est-elle pas l'indépendance -du cœur?—je demande un coin, dans -la Revue <i>Les Arts de la Vie</i>, pour présenter respectueusement -de brèves remarques à votre piquant -correspondant qui fut un peu l'enfant gâté de la -Critique.</p> - -<p>Si j'ignorais la brillante situation qu'occupe -équitablement M. Blanche, si je n'admirais pas -aussi sincèrement son talent, son manifeste me -<span class="pagenum">-317-</span>mettrait de suite au courant, et me prouverait -que le peintre choyé par nous est aujourd'hui -en possession d'un succès mérité et définitif. Il -existe en effet peu d'exceptions à cette règle, que -dis-je? à cet axiome psychologique aussi certain -que la loi de la pesanteur: quand un artiste -raille ou vilipende la Critique, c'est qu'il siège au -Capitole. Au début, le plus insignifiant, le plus -plat compte rendu paru dans une obscure feuille-de-chou -excite l'émotion, la joie, l'enthousiasme, -la reconnaissance de braves gens qui enverraient -une carte de remerciements au Bottin, et qui ne -se nourrissent pas exclusivement d'idéal, d'inspirations -et de sublimités extra-terrestres, comme -le supposent ces bons gogos de bourgeois. Personnellement, -j'ai collectionné des autographes -multiples dont le lyrisme s'atténue, s'émousse, -s'assagit, se glace, se vulgarise peu à peu et finit -par se transformer en vagues P. P. C. agrémentés -parfois de paternels conseils. Plus le baromètre -monte—médailles, décorations, commandes, -gros chiffres de vente, broderies vertes, victoires -et conquêtes—et plus le lyrisme de nos ex-protégés -dégringole. En général, arrivé au Grand -Cordon de la Légion d'Honneur, le mercure -marque: injures et propos de halle. L'éminent -M. Gérôme dévoila, à ce sujet, un état d'âme fort -suggestif.</p> - -<p>En homme bien élevé, M. Blanche, dont la -<span class="pagenum">-318-</span>boutonnière n'est encore ornée que du simple -ruban rouge, se contente de déclarer que, nous -autres critiques, nous nous montrons «orgueilleux, -à demi-éduqués et pourris de littérature -contemporaine et de politique»—«Nous ne voyons -que le sujet dans un tableau et dans une statue, -comme les visiteurs du dimanche au Salon».—Le -public de la semaine cherche-t-il autre chose? -Je prends la liberté d'en douter, car les appréciations -des cercleux et des dames suaves atteignent, -en ineptie, des altitudes phénoménales.—«Quand -vous êtes abandonnés à vous-mêmes, -continue le Justicier, voilà les révolutionnaires -(M. Ernest Laurent) que vous découvrez aux -Champs-Élysées!»</p> - -<p>Pourquoi, «abandonnés à nous-mêmes», proclamons-nous -la haute valeur des œuvres de -M. Jacques Blanche sans que celui-ci s'en offusque, -et pourquoi ce même M. Jacques Blanche flagelle-t-il -de ses sarcasmes les critiques—tout «autant -abandonnés à eux-mêmes», les pauvres—quand -ils découvrent ce buveur de sang d'Ernest Laurent? -Cruelle énigme!</p> - -<p>«Ces erreurs seraient d'un excellent comique, -ajoute l'artiste, si Messieurs les critiques qui ont -d'ailleurs de l'intelligence ou du talent (le mot -«ou» nous laisse le choix) ne parlaient d'art -comme moi d'aviculture ou d'hippiatrie.»</p> - -<p>Entre parenthèses, ce contempteur de notre malheureuse -<span class="pagenum">-319-</span>littérature contemporaine que M. Blanche -couvre de son mépris, comme la politique et les -«quartiers de l'Est», me semble inconsciemment -sacrifier aux faux Dieux. «Hippiatrie», qu'en -pense Laurent Tailhade? Et ailleurs: «Le piment -de son orchestration», qu'en dit Huysmans?</p> - -<p>En résumé, la dernière phrase que je viens de -citer résume toute la question. Notre contradicteur -s'étonne, s'irrite plutôt, que des écrivailleurs -qui n'ont jamais manié ni brosses, ni crayons, -ni ébauchoirs, professent la prétention de juger -des peintres et des sculpteurs. Cette protestation -ne manque peut-être pas de justesse et me semble -fort défendable; seulement, en bonne logique, je -ne vois pas pourquoi ce peintre qui ne veut s'occuper -ni d'aviculture, ni d'hippiatrie, parce qu'il -n'y entend goutte, parle subitement d'abondance -sur l'architecture, la littérature et la musique -dont il ignore, je crois, la technique presqu'autant -qu'un critique professionnel.</p> - -<p>En outre, l'homme très délicat, très affiné -qu'est M. Blanche, a-t-il raison de se fier aussi -aveuglément à l'impeccabilité du goût des gens -de métier? Qu'il évoque un passé récent, il se -convaincra que les artistes se trompent lourdement, -et avec moins de circonstances atténuantes -que «le public du dimanche au Salon».—Leurs -suffrages s'adressent à Signol, à Picot, à Cabanel, à -Boulanger, à Hébert, à Meissonier, à Carolus-Duran, -<span class="pagenum">-320-</span>à Robert-Fleury; ils exècrent Daumier, -Courbet, Ribot, Millet, Whistler, Corot qui n'a -jamais obtenu de ses pairs la médaille d'honneur, -Cézanne, Claude Monet, Renoir, Toulouse-Lautrec, -et cet ante-Christ de Manet dont l'auteur -d'un certain portrait de femme, aux Mirlitons -d'antan, s'est trop pieusement inspiré pour ne -pas l'aimer avec passion. En sculpture, en architecture, -en gravure, en musique, en littérature, -un constat identique est facile à dresser.</p> - -<p>Certes, je n'exagérerai pas le rôle, modeste en -soi, de la Critique qui ne féconde personne et ne -crée aucun génie; simplement, elle sert d'éclaireur, -de porte-flambeau et avance de quelques -années l'avènement de l'immuable Justice.</p> - -<p>En réhabilitant l'art du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle—qu'on -n'apprend pas aux Beaux-Arts plus que le -Gothique—cet art si niaisement méprisé par les -professionnels d'alors, et en obligeant d'accrocher -au Louvre «l'Embarquement pour Cythère» dont -les souris et les araignées des greniers officiels -avaient seules le droit de jouir, les Goncourt ont -rendu d'inappréciables services, aussi importants, -à d'autres égards, que Burty et Duret, Fourcaud -et Geffroy, Mirbeau et Roger Marx, Lecomte et -vous, mon cher Mourey, qui avez si vaillamment -lutté contre l'incompréhension du public et la -haine sectaire des artistes.</p> - -<p>M. Jacques Blanche que nous considérions sinon -<span class="pagenum">-321-</span>comme un révolutionnaire—oh! non—du -moins comme un indépendant et un libéral, -subitement touché de la grâce, se déclare traditionaliste -dans le sens le plus étroit et le plus -sectaire du mot, ennemi de la modernité à -laquelle nous devons pourtant des Maîtres immortels, -et regrette de n'avoir pas brigué les honneurs -du Prix de Rome, à côté de MM. Cormon, Ferrier, -Lemutte, Wencker et Tartempion, prix qu'il n'eût -jamais obtenu du reste, car l'Institut traite d'art -inférieur les Natures Mortes—comme celles de -Chardin—les Portraits—comme ceux de Franz -Hals—voire les paysages, même peints par -Gozzoli, Van Eyck, Van der Meer, Corot, Turner -et Puvis de Chavannes.</p> - -<p>«Moi, cela m'est égal. C'est peut-être regrettable?» -Aussi regrettable que le culte exclusif -pour les Musées dont M. Jacques Blanche s'énorgueillit. -Ceux d'Angleterre ne le passionnent-ils -pas d'une façon excessive, et craint-il pas de -perdre une personnalité hésitante dans ces fréquentations -agréables, mais dangereuses? Il -n'existait guère de Musées en Égypte, en Grèce, -à Rome, en Italie, avant le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, et cette -pénurie de germes fécondants n'empêchait nullement -les chefs-d'œuvre de sortir du sol en fastueuses -frondaisons.</p> - -<p>Voulant prouver que le séjour à la Villa -Médicis—«dans un décor de beauté et de -<span class="pagenum">-322-</span>noblesse» très éloigné de «la Villette et des -Buttes-Chaumont»—ne gêne personne, votre -verveux correspondant cite le génie de M. Debussy. -Hum!… Toute une famille ayant été empoisonnée, -sauf une seule personne, en mangeant de la viande -avariée, M. Blanche en déduit que l'on peut sans -danger se nourrir d'aliments gâtés. Ce raisonnement -ne me convainc pas. L'auteur exquis de -«Pelléas et Mélisande» qui affiche hautement -d'ailleurs son aversion pour l'institution actuelle -du Prix de Rome, a été «lauré à l'Institut», -mais Maillart, Clapisson, Bazin, Massé, Hérold, -Auber, Salvayre, de La Nux, Puget et tant d'autres -fabricants d'opéras ont porté la même couronne, -et je ne suppose pas un instant que notre -contradicteur compare ces brasseurs de notes à -Saint-Saëns, à Lalo, à Franck, à Bruneau et à -son ami d'Indy qu'il oublie.</p> - -<p>En résumé—et ceci me paraît d'un «excellent -comique»—M. Blanche démolit son -édifice de ses propres mains, en architecte -inexpérimenté, car, pour remplacer à la direction -de l'École de Rome, M. Guillaume, démissionnaire, -il propose le Maître «montmartrois» Degas, -Rodin, en parallèle avec Horace Vernet, Carrière, -arraché «des abattoirs de la Villette», ou Maurice -Denis (qui, avec une souplesse enviable, est à -la fois le desservant de Cézanne, le petit-fils d'Ingres -et le neveu de Sturler) qui ne sont prix de Rome.</p> - -<p><span class="pagenum">-323-</span>Alors?</p> - -<p>Je connais un Monsieur qui adore les épinards, -mais qui n'en mange jamais parce que son -estomac, contrairement à l'adage populaire, ne -peut les supporter. M. Blanche aurait-il le cerveau -pareil à l'estomac de mon ami? Nous aurons -un moyen de tout arranger, moyen qui prouvera -ma bonne foi et mon désir de conciliation: -envoyer Besnard à la villa Médicis. Ce ne serait -ni de «la littérature contemporaine ni de la -politique».</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Frantz Jourdain</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap">Dédicace et portrait liminaire</td> -<td class="num"><a href="#ch1"><small>I</small></a></td></tr> -<tr><td class="drap">Jean-Louis Forain</td> -<td class="num"><a href="#ch2">1</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Frédérick Watts</td> -<td class="num"><a href="#ch3">41</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Dames de la Grande-Rue (Berthe Morisot)</td> -<td class="num"><a href="#ch4">71</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Décoration de la cathédrale de Vich, par M. José -Maria Sert</td> -<td class="num"><a href="#ch5">87</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Cent portraits de femmes</td> -<td class="num"><a href="#ch6">101</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Un week-end et Oscar Wilde</td> -<td class="num"><a href="#ch7">129</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Un bilan artistique de la grande saison de Paris</td> -<td class="num"><a href="#ch8">139</a></td></tr> -<tr><td class="drap">La Musique</td> -<td class="num"><a href="#ch9">183</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Autour de Parsifal</td> -<td class="num"><a href="#ch10">197</a></td></tr> -<tr><td class="drap">D'un carnet de voyage 1913</td> -<td class="num"><a href="#ch11">215</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Appendice</span></td> -<td class="num">247</td></tr> -<tr><td class="drap">Le Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts 1908</td> -<td class="num"><a href="#ch12">247</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Notes sur le Salon d'Automne</td> -<td class="num"><a href="#ch13">267</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Préface au Catalogue d'une Exposition de peintres de -Venise</td> -<td class="num"><a href="#ch14">287</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Lettres de J.-E. Blanche, Gabriel Mourey et Frantz -Jourdain</td> -<td class="num"><a href="#ch15">297</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGERE, 20, PARIS.—20210-11-20.—(Encre Lorilleux).</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</p> - - -<p class="cc">FRANÇOIS MAURIAC</p> - -<p class="cc large">LA CHAIR ET LE SANG</p> - -<p class="cc small">ROMAN</p> - -<p class="cc small">Un volume in-18 Prix. 6 fr. 75.</p> - -<hr /> -<p class="cc">ÉMILE HENRIOT</p> - -<p class="cc large">LES TEMPS INNOCENTS</p> - -<p class="cc small">Un volume in-18 Prix. 6 fr. 75.</p> - -<p class="cc small">DU MÊME AUTEUR:</p> - -<p class="cc large">LE DIABLE A L'HOTEL, OU LES PLAISIRS IMAGINAIRES</p> - -<p class="cc small">Un volume in-18 Prix. 6 fr. 75.</p> - -<hr /> -<p class="cc">P.-J. 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