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+The Project Gutenberg EBook of Ma Cousine Pot-Au-Feu, by Leon de Tinseau
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+Title: Ma Cousine Pot-Au-Feu
+
+Author: Leon de Tinseau
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+Release Date: August, 2004 [EBook #6309]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on November 27, 2002]
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+Edition: 10
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA COUSINE POT-AU-FEU ***
+
+
+
+
+Produced by Julie Barkley, Juliet Sutherland, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+MA COUSINE POT-AU-FEU
+
+PAR
+
+LÉON DE TINSEAU
+
+
+
+
+
+
+I
+
+
+Mes parents m'ont mis tard au collège de Poitiers, tenu par les
+jésuites. Vous avez bien entendu: par les jésuites, ce qui n'empêche
+point qu'à la seule pensée de me voir faire ma première communion
+ailleurs qu'« à la maison », ma mère avait jeté les hauts cris.
+
+Je me hâte de dire qu'elle ne les jeta pas longtemps et que la question
+fut bientôt tranchée selon ses préférences. Mon père aimait beaucoup la
+meilleure et la plus sainte des femmes: la sienne, et je crois qu'il
+aimait presque autant sa tranquillité. Pour fuir une discussion, il
+aurait fait la traversée d'Amérique, bien qu'il n'eût jamais mis le
+pied, il le confessait lui-même, sur un appareil flottant autre que la
+nacelle où son garde et lui s'embarquaient l'hiver, afin de chasser les
+canards.
+
+Il s'était marié quelques années après la trentaine, car on ne faisait
+rien de bonne heure chez nous, du moins en ce temps-là. Ce mariage, fort
+heureux, fut assurément le seul acte saillant de sa vie, depuis le jour
+où il faillit porter la cuirasse ainsi que le faisaient, à dater de
+saint Louis, tous les Vaudelnay du monde, quand ils n'étaient pas dans
+les ordres. Mais la révolution de 1830 avait mis fin à cette vieille
+habitude, et mes arrière-parents, ainsi que leur fils lui-même, auraient
+considéré que l'honneur du nom était compromis si l'un des nôtres avait
+passé, fût-ce un quart d'heure, au service de Louis-Philippe.
+
+Je suppose que mon père aura connu quelques heures pénibles en se
+retrouvant au château de Vaudelnay, triste comme une prison et sévère
+comme un cloître, après les deux années moins sévères et moins tristes,
+vraisemblablement, qu'il venait de passer à l'école des Pages. Quoi
+qu'il en soit, il dut prendre son parti en philosophe, c'est-à-dire en
+homme résigné, car, à l'époque de nos premières relations suivies,
+j'entends vers la cinquième ou la sixième année de mon âge, cette
+résignation ne laissait plus rien à désirer.
+
+A cette époque, nous étions huit personnes à Vaudelnay, je veux dire
+huit « maîtres » pour employer l'expression consacrée, bien que ce titre
+n'appartînt en réalité qu'à un seul des habitants du château, mon
+grand-père, alors déjà extrêmement vieux, mais d'une verdeur étonnante.
+Autour de lui un frère plus jeune, deux soeurs plus âgées, tous trois
+confirmés dans le célibat, et ma grand'mère que nous respections tous
+comme un être surnaturel parce qu'elle avait été, enfant, dans les
+prisons de la Terreur, composaient une sorte de conseil des Anciens,
+honoré de certaines prérogatives. Je désignais cette portion plus que
+mûre de ma famille sous le nom d'ancêtres, dans les conversations
+fréquentes que je tenais avec moi-même, à défaut d'interlocuteur plus
+intéressant.
+
+Les trois autres habitants du château, c'est-à-dire mes parents et moi,
+formaient une caste inférieure, exclue de toute part au gouvernement,
+voire même à l'examen des affaires. Mais, comme dans tout état
+monarchique bien constitué, chacun des citoyens de Vaudelnay, obéissant
+et subordonné par rapport au degré supérieur de la hiérarchie, devenait,
+relativement à l'échelon placé au-dessous, un représentant
+respectueusement écouté de l'autorité primordiale et souveraine.
+
+Cette discipline, harmonieuse à force d'être parfaite, qui excite encore
+mon admiration et mes regrets, quand j'y pense aujourd'hui, se
+manifestait jusque dans la classe nombreuse des domestiques, dont
+quelques-uns, accablés par la vieillesse, devaient causer plus
+d'embarras qu'ils ne rendaient de services. Mais il était de règle à
+Vaudelnay qu'un serviteur ne sortait de la maison que cloué dans son
+cercueil ou congédié pour faute grave, deux phénomènes d'une égale
+rareté, grâce au bon air, au bon régime et à l'atmosphère de
+subordination invétérée que l'on trouvait au château et dans les
+dépendances.
+
+Pour en revenir aux « maîtres », j'étais, cela va sans dire, le seul qui
+eût toujours le devoir d'obéir, et jamais le droit de commander. Et
+encore je parle de l'autorité légitime et reconnue, car, en réalité,
+j'exerçais une tyrannie occulte sur tous les gens de la maison, à
+l'exception de la cuisinière et du jardinier, êtres indépendants et
+fiers, sans doute à cause de leurs connaissances spéciales. Dans notre
+monarchie en miniature, ils jouaient le rôle de l'École polytechnique
+dans la grande famille de l'État.
+
+Pour pénétrer dans la cuisine sans m'exposer à l'épouvantable avanie
+d'un torchon pendu à la ceinture de ma blouse, il me fallait un
+véritable sauf-conduit de l'autorité compétente. Quant au jardin, toute
+la partie réservée aux fruits constituait à mon égard un territoire de
+guerre, constamment infesté par la présence de l'ennemi, c'est-à-dire du
+jardinier, où je ne m'aventurais qu'avec des précautions et des ruses
+d'Apache. Aussi quelles délices quand je pouvais entamer de mes dents
+intrépides de maraudeur l'épiderme d'une pêche verte, ou la pulpe d'une
+grappe acide à faire danser les chèvres! Un des plus beaux souvenirs de
+ma première enfance est un certain automne pendant lequel tout le pays
+fut décimé par le choléra. La terreur générale était parvenue à ce point
+qu'on laissait pourrir sur pied tous les fruits quelconques, réputés
+homicides. Ma bonne chance voulut que, de toute la maison, mon ennemi le
+jardinier fut le seul qui prit la maladie, dont il réchappa, Dieu merci!
+J'ai consommé certainement, pendant ces trois semaines fortunées, plus
+d'abricots et de prunes de reine-Claude que je n'en absorbai et n'en
+absorberai pendant le reste de ma vie. Que les médecins daignent
+m'excuser si je ne suis pas mort: ce n'est point ma faute à coup sûr.
+
+Dans la marche régulière des événements, j'étais placé sous l'autorité
+directe de ma mère, soumise elle-même de la façon la plus complète--en
+apparence--à l'autorité conjugale. J'ai tout lieu de croire que cette
+soumission extérieure cachait une réalité bien différente, car j'ai
+connu peu de femmes aussi belles et peu de maris aussi tendres. En
+dehors des réprimandes solennelles nécessitées par quelque méfait
+sérieux, et dont je restais ébranlé pendant quarante-huit heures, mon
+père n'intervenait dans ma vie que pendant deux ou trois heures de
+l'après-midi pour me conduire à la promenade, tantôt à pied, tantôt en
+voiture, puis à cheval, dès que mon âge le permit. Je doute qu'il soit
+possible d'avoir autant d'adoration, de crainte et de respect tout à la
+fois pour le même homme que j'en avais pour lui. On aurait dit,
+d'ailleurs, qu'il réunissait plusieurs systèmes d'éducation dans une
+seule personne. Sévère, absolu, très avare de sourires tant que nous
+étions dans l'enceinte du château et du parc, il commençait à
+s'humaniser, à se dérider aussitôt que le dernier arbre de l'avenue
+était dépassé. Quand nous avions perdu les girouettes de vue, c'était un
+homme gai, affectueux, caressant, presque de mon âge, dont je faisais
+tout ce que je voulais, en ayant bien soin, toutefois, d'opérer au
+comptant et non pas à terme, car, une fois rentrés au château, la
+fantaisie la mieux acceptée tout à l'heure devenait quelque chose de fou
+et d'inaccessible à l'égal de la lune.
+
+La génération supérieure ne m'apparaissait guère qu'à l'heure des repas,
+qui étaient pour moi les deux moments scabreux de la journée. A onze
+heures toute la famille était réunie dans la salle à manger. Mon
+grand-père présidait, comme de juste, ayant de chaque côté une de ses
+soeurs, l'une et l'autre ses aînées, restées vieilles filles, faute de
+n'avoir pu trouver, grâce à la ruine de 93, des maris d'assez bonne
+race. Elles approchaient alors de la quatre-vingt-dixième année, et je
+n'étonnerai personne en disant qu'elles ne brillaient point par la
+bienveillance. Grandes, majestueuses, droites comme des joncs, l'une
+brune, l'autre blonde (ce n'est que vers l'âge de quinze ans que j'ai
+appris qu'elles portaient perruque), elles semblaient n'avoir conservé
+de toute leur existence qu'un seul souvenir, différent pour chacune
+d'elles. L'aînée avait eu l'honneur d'ouvrir le bal à Poitiers en
+donnant la main à Monsieur, frère du roi, lors de la rentrée des
+Bourbons. L'autre avait tiré la duchesse de Berri d'un mauvais pas, lors
+des soulèvements de 1832, en lui faisant traverser les troupes de
+Louis-Philippe dans sa voiture. Vingt fois j'ai frissonné au récit de
+cette odyssée menée à bien grâce au sang-froid de ma tante qui, dans un
+moment difficile, avait détourné les soupçons des voltigeurs en
+ordonnant à la princesse, déguisée en femme de chambre, de lui rattacher
+son soulier, trait historique dont elle n'était pas peu fière.
+
+Leur frère, assis de l'autre côté de la table, à droite de ma
+grand'mère, avait à peine soixante-dix ans. Aussi le traitait-on comme
+un jeune homme qui n'a jamais rien fait d'utile, car il avait voyagé
+dans divers pays de l'Europe durant les quarante premières années de sa
+vie. L'oncle Jean se posait volontiers en artiste et professait, à
+propos des derniers événements de notre histoire contemporaine, cette
+indépendance de jugements qu'on apprenait alors à l'étranger, mais qu'on
+apprend aujourd'hui, si je ne me trompe, sans être obligé d'aller si
+loin. De plus, il parlait quelquefois de certaines « belles dames »
+qu'il avait connues. Dieu sait qu'il était discret--je ne lui ai jamais
+entendu prononcer un nom--et qu'il se maintenait dans la plus louable
+réserve, car les réminiscences qu'il se permettait paraîtraient
+incolores et fades sous les ombrages de la cour des _grandes_ de
+nos couvents actuels. Néanmoins, je me rendais déjà compte que ses
+frère, soeurs et belle-soeur le considéraient en eux-mêmes comme un
+jeune écervelé, sujet à caution sous le rapport de la foi, de la
+politique et des bonnes moeurs.
+
+Pour ce motif inavoué, ce n'est pas sans un secret malaise que les
+_ancêtres_ voyaient mes tête-à-tête avec lui. Sans en avoir l'air,
+on les rendait aussi rares que possible. Par contre, on le devine, je
+n'aimais rien tant au monde que d'entendre les histoires de l'oncle
+Jean.
+
+Un jour, en grimpant sur ses genoux et en fourrageant dans sa chevelure
+encore abondante, j'avais senti comme une moulure poussée dans son
+crâne.
+
+--Qu'est-ce qui vous a fait ça, mon oncle? demandai-je.
+
+--Une balle de pistolet.
+
+--Ah! Pourquoi vous a-t-on tiré une balle, mon oncle?
+
+--Parce que je me suis battu.
+
+--Contre les ennemis?
+
+--Non, contre un monsieur.
+
+--Qu'est-ce qu'il vous avait fait, le monsieur?
+
+--Tu es trop petit pour comprendre. Mais si tu ne veux pas me faire de
+peine, aie soin de ne jamais parler à personne de ce que je viens de te
+dire.
+
+Bien des années se sont passées avant que j'aie parlé à personne de la
+cicatrice de mon oncle, et avant que j'aie su « ce que lui avait fait le
+monsieur ».
+
+Si enfant que je fusse alors, je comprenais déjà que l'oncle Jean avait
+en lui quelque chose de mystérieux qui le mettait comme en dehors du
+reste de la famille. Il s'en détachait par une mélancolie constante, non
+pas, Seigneur! que les autres fussent gais,--il serait aussi exact de
+dire qu'ils étaient joueurs ou débauchés;--mais la tristesse aiguë de ce
+membre de la famille semblait dépasser encore l'absence de gaieté qui
+était l'état normal de l'ensemble. Au milieu de ce silence vide de
+personnes qui se taisaient, la plupart du temps, faute d'avoir une
+pensée nouvelle à transmettre, le mutisme grave, rêveur, voulu de cet
+homme dont l'intelligence me frappait déjà, produisait le contraste d'un
+reflet sur l'ombre, de la chaleur sur le froid, de la vie sur la mort.
+
+D'ailleurs, il suffisait de voir cette figure énergique, fatiguée,
+traversée souvent par des éclairs brusques, bientôt réprimés, pour
+comprendre que l'oncle Jean, à l'opposé de ses collatéraux des deux
+sexes, avait une histoire, une histoire qu'il avait résolu de cacher.
+C'est sur lui que mes yeux se portaient le plus volontiers durant nos
+longues séances à table--ces mâchoires octogénaires n'allaient pas vite
+en besogne--et quand je le revois en souvenir à sa place, parmi les
+convives de la grande salle à manger de Vaudelnay, je crois apercevoir
+une rangée de frontons funéraires, coupée par une façade aux volets
+clos, derrière lesquels se devine la lampe allumée du sage.
+
+De tous les habitants du château, mon père et l'oncle Jean étaient ceux
+dont les caractères sympathisaient le moins. Entre eux, des chocs plus
+ou moins dissimulés n'étaient point rares, et je dois avouer que c'était
+du côté de mon oncle que les hostilités commençaient le plus souvent,
+presque toujours sans motif précis, comme il arrive lorsqu'un individu
+produit sur un autre une impression d'agacement perpétuel. Je me rends
+compte aujourd'hui que l'oncle Jean reprochait à son neveu de mener
+l'existence d'un inutile et d'un oisif. Or, de la meilleure foi du
+monde, mon père voyait dans ce renoncement volontaire au mouvement de
+son époque un titre de gloire, une immolation pleine de mérite.
+
+--Nous devons obéir au roi!
+
+Combien de fois n'ai-je pas entendu répéter cette phrase qui me
+transportait d'enthousiasme, d'autant plus que je ne la comprenais pas!
+Cependant le sourire douloureux que j'apercevais alors sur les lèvres de
+mon oncle ne laissait pas de troubler secrètement la sérénité de ma
+croyance. Parfois les choses n'en restaient pas à ce sourire muet. Deux
+ou trois répliques brèves, sans signification pour moi, étaient
+échangées, après lesquelles, dès que la retraite était possible, le
+baron se cantonnait chez lui comme un général en chef qui, entouré de
+forces supérieures, manoeuvre sur un terrain défavorable. A des
+intervalles éloignés, il quittait Vaudelnay pour quelques jours, sous
+prétexte de chasse ou de pêche dans le domaine de quelqu'un des rares
+amis qu'il possédait. Selon toute évidence, il était pauvre et il
+mettait une sorte d'orgueil à le dire à qui voulait l'entendre. Un de
+mes étonnements d'alors cette pauvreté!
+
+--Comment l'oncle Jean peut-il être pauvre? Il mange et s'habille comme
+nous, habite le même château, monte dans les mêmes voitures,--rarement
+il est vrai,--porte le même nom!
+
+Telle est une des questions qui s'agitaient dans ma tête d'enfant et que
+j'aurais voulu faire. Mais je la gardais pour moi, celle-là et bien
+d'autres, sachant, par expérience, qu'on ne m'accordait pas le droit
+d'interroger, et ne pouvant déjà supporter ce qui m'est encore
+aujourd'hui l'épreuve la plus insupportable, le refus opposé, par ceux
+que j'aime, à l'un de mes désirs. Après tout, se taire n'est point une
+chose si malaisée.
+
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Tous les soirs, à Vaudelnay, vers le milieu du dessert « des maîtres »,
+la cloche des repas se mettait en branle de nouveau et réunissait les
+domestiques du château dans la salle, dallée de pierres comme une
+église, qui leur servait de réfectoire. Cinq minutes après, ma
+grand'mère quittait sa place et traversait, suivie de nous tous,
+l'immense galerie qui séparait les appartements des communs. C'était, en
+hiver, un véritable voyage, plein de dangers à cause de la différence
+des températures et des courants d'air, voyage qui nécessitait l'emploi
+de mille précautions diverses sous forme de cache-nez, de douillettes,
+de mantilles de laine et de couvre-chefs, suivant les sexes et les âges.
+La galerie traversée, le cortège débouchait majestueusement dans une
+vaste pièce, où le couvert des gens était mis sur une longue table,
+éclairée de deux lampes primitives en étain, composées d'une mèche
+brûlant dans un récipient plein d'huile. Toute la cohorte des
+domestiques, une quinzaine de personnes environ, nous attendait debout.
+La famille s'agenouillait sur des chaises de bois, le long du mur jauni
+par la fumée, tournant le dos à la table. De l'autre côté de celle-ci,
+les serviteurs se rangeaient, à genoux sur le pavé, ayant devant eux, au
+premier plan, l'alignement des assiettes de faïence et des pots de grès,
+au second les dos respectables des Vaudelnay de trois générations,
+succédant à tant d'autres qui, sans doute, avaient prié au même endroit
+et dans le même appareil depuis quatre ou cinq siècles.
+
+Mon grand-père récitait à haute voix les oraisons et les litanies;
+maîtres et domestiques répondaient en choeur, fort dévotement. Puis, le
+signe de croix final tracé sur les fronts, il y avait quelques minutes
+de colloque entre certains membres de la famille et les chefs de
+service, comme on pourrait les appeler; car les simples soldats de la
+domesticité (groom, laveuse de vaisselle, fille de basse-cour, aide de
+lingerie) disparaissaient dans les coins jusqu'au moment où la soupe,
+déjà fumante dans l'énorme soupière, était distribuée aux convives par
+la puissante main de la cuisinière. Pendant ces minutes qui tenaient
+lieu du _rapport_ au régiment, la journée du lendemain
+s'arrangeait. Mon grand-père conférait avec le garde; ma grand'mère
+donnait un dernier ordre à la femme de charge; mon père commandait au
+cocher les sorties du jour suivant; ma mère causait fleurs et fruits
+avec le jardinier, mon ennemi, qui m'avait juré ses grands dieux le
+matin qu'il me dénoncerait le soir, et ne me dénonçait jamais,
+l'excellent homme! Mais quels moments d'angoisse et comme je comprenais
+les regards de ce tyran qui me tenait sous sa merci! Parfois mon
+grand-père élevant la voix annonçait officiellement un événement de
+famille, recommandait la sagesse à la fête du village pour le lendemain,
+déplorait un malheur survenu dans quelque ferme: grêle, épidémie de
+bétail, fils aîné tombé au sort.
+
+--Allons! bonsoir, mes amis! concluait-il les jours où il était en belle
+humeur.
+
+Et l'on entendait cette réponse, formulée presque à voix basse, dans un
+murmure respectueux:
+
+--Bonsoir, monsieur le marquis.
+
+Nous regagnions alors le salon, à travers la Sibérie du long corridor où
+grelottaient les chevaliers sous leurs cuirasses et les dames sous leurs
+baleines. Près du grand feu, nous retrouvions mes tantes qui n'avaient
+point d'ordres à donner, les pauvres! ne possédant, en ce monde,--j'ai
+su pourquoi depuis,--que ce qu'elles recevaient, comme une chose toute
+simple, de la fraternelle générosité de mon grand-père.
+
+Nous y retrouvions aussi l'oncle Jean, qui n'assistait jamais à la
+prière, circonstance tellement grosse de mystère à mes yeux, que je
+n'avais jamais eu le courage de faire aucune question sur ce sujet
+redoutable. Mais, si je ne disais rien, j'observais davantage, et les
+faits qui frappaient mes yeux ne laissaient pas de me rendre perplexe
+quant à l'orthodoxie de l'oncle Jean.
+
+Le dimanche, il est vrai, jamais on ne l'avait vu manquer la messe, dont
+il attendait le dernier coup avec impatience, car il avait la manie
+d'être toujours prêt une demi-heure trop tôt. Mais il dormait au sermon,
+et Dieu sait qu'il fallait une forte propension au sommeil pour le
+goûter sur le chêne poli par les siècles du banc armorié de la famille.
+
+Au bout de vingt minutes, régulièrement, l'oncle Jean s'éveillait,
+circonstance qui coïncidait en général avec la péroraison peu variée de
+l'homélie. Que si notre bon curé s'oubliait en son éloquence, M. le
+baron tirait de son gousset une montre énorme, dont la répétition
+s'entendait d'un bout de l'église à l'autre, et la faisait sonner
+impitoyablement.
+
+A ce signal connu, qui faisait frémir toute la pieuse assemblée, le
+pauvre abbé Cassard se hâtait de regagner l'autel, nous laissant tous,
+quelquefois, aux prises avec la tempête, sans se donner le loisir de
+nous conduire au port sacré dont, heureusement, nous savions tous le
+chemin.
+
+Invariablement, du samedi de la Passion au lundi de Quasimodo, cet
+auditeur récalcitrant disparaissait, sans que l'on pût dire quel était
+le but de son voyage, et, grâce à cette circonstance, il était
+impossible de répondre d'une manière péremptoire à cette question:
+
+--L'oncle Jean fait-il ses Pâques?
+
+Toutefois le curé du village, qui dînait au château tous les dimanches,
+le traitait avec considération, voire même avec respect. Chose plus
+remarquable encore, durant la partie de boston qui s'organisait ce
+jour-là en sortant de table, et dont je ne voyais jamais que le
+commencement, ainsi qu'on pense, mon oncle ne ménageait pas les
+invectives les plus sévères à l'abbé Cassard quand il l'avait pour
+partenaire. Car le baron était célèbre dans toute la province pour avoir
+appris et joué le whist en Angleterre, de même que pour avoir étudié la
+valse en Allemagne et la peinture en Italie.
+
+--Malgré tout, me disais-je, un pécheur endurci ne saurait inspirer tant
+d'estime à un prêtre et, surtout, il n'oserait le tancer aussi vertement
+pour avoir coupé sa carte maîtresse.
+
+
+
+
+
+
+III
+
+
+J'allais sur mes douze ans, et ce même curé me préparait à ma première
+communion en même temps qu'il m'enseignait les éléments du latin et du
+grec, lorsqu'arriva le premier événement sérieux qui eût troublé, depuis
+ma naissance, la paix tant soit peu monotone où dormaient le château et
+ses habitants.
+
+Un matin, bien que le samedi de la Passion fût encore très éloigné, la
+place de l'oncle Jean resta vide à table, et je fus informé qu'il était
+parti pendant la nuit pour l'Angleterre. Toute la journée la famille fut
+en proie aux préoccupations les plus vives. Mon grand-père semblait tout
+à la fois fort courroucé et fort attendri; ma grand'mère et ses
+belles-soeurs avaient les yeux rouges et faisaient de grands soupirs.
+Elles passèrent la moitié du temps prosternées devant l'autel de la
+Vierge, à côté duquel un grand cierge de cire était allumé.
+
+Fidèle à mon système, je m'abstins de toute question, mais j'attendais
+avec impatience l'heure de la prière, supposant que nous aurions un
+message du gouvernement, c'est-à-dire une communication quelconque
+adressée par mon grand-père à l'assistance.
+
+Il me revient encore aujourd'hui un léger frisson, quand je pense à ce
+que fut, ce soir-là, notre dîner de famille dans la grande salle à
+manger déjà rafraîchie par les premières aigreurs de novembre. Ce
+n'était pas, comme on pourrait le croire, que chacun restât en
+contemplation devant son assiette vide. Les Vaudelnay, de vieille et
+forte race, n'avaient rien de commun--surtout alors--avec les névrosés
+de l'époque actuelle, dont l'appétit s'en va s'ils ont perdu cent louis
+aux courses, ou si quelque belle dame les a regardés d'un oeil moins
+clément. Nous mangions, Dieu merci! Mais nous mangions au milieu d'un
+silence de mort, troublé seulement par les craquements du parquet
+gémissant sous les chaussons de lisière des domestiques. Les
+_ancêtres_ étaient absorbés à ce point que je pus,--chose qui ne
+m'était jamais arrivée,--refuser des épinards sans m'attirer cette
+argumentation entachée de sophisme, devant laquelle, tant de fois,
+j'avais cédé, non sans appeler de tous mes voeux l'âge de mon
+émancipation:
+
+--Si tu ne manges pas d'épinards, c'est que tu n'as plus faim. Si tu
+n'as plus faim, tu ne mangeras pas de dessert.
+
+Ironiques inconséquences de la nature humaine! Je suis majeur, hélas!
+depuis trop longtemps.... J'adore les épinards, et le dessert n'a plus
+d'attraits pour moi. Il est achevé à tout jamais, le dessert de ma vie!
+
+Le dîner se termina, comme à l'ordinaire, par ce bruit de cascades qui,
+à cette époque, déshonorait encore les tables des gens bien élevés, et
+nous partîmes pour « la Sibérie » dans un appareil dont la gaieté
+rappelait celle du fils de Thésée lors de la dernière promenade de
+l'infortuné prince. Le long du chemin, ma grand'mère adressa la parole à
+son mari sur le ton de la prière, sans beaucoup de succès, autant que je
+pus le voir. J'entendis qu'elle insistait:
+
+--Mais après tout, mon ami, c'est une chrétienne et c'est notre nièce!
+
+Dans l'office tout se passa selon le rite habituel. Toutefois, après la
+dernière oraison, au lieu de faire le signe de croix final, mon
+grand-père demeura quelque temps penché sur sa chaise. On aurait dit
+qu'il luttait contre lui-même. Tout à coup, relevant la tête, il dit
+d'une voix moins assurée:
+
+--Nous allons réciter un _Pater_ et un _Ave_ pour la guérison
+de...d'une malade de la famille.
+
+Ce fut tout. Mais au bruit de mouchoirs qui s'éleva derrière nous parmi
+les domestiques du sexe faible, je compris que le jeune
+Antoine-René-Gaston de Vaudelnay était le seul à ne pas savoir de quelle
+malade il s'agissait.
+
+D'autres, à ma place, n'auraient pu se tenir plus longtemps de faire des
+questions. Pour moi, dont les meilleurs amis critiquent le caractère
+opiniâtre, le résultat fut tout différent. J'aurais vu démolir pierre
+par pierre le château sans ouvrir la bouche pour demander la cause du
+cataclysme. Au fond, je m'attendais à ce que les explications
+viendraient d'elles-mêmes, en quoi je me trompais. Évidemment mon fier
+silence faisait les affaires de tout le monde.
+
+Deux autres jours se passèrent ainsi, avec de nouveaux cierges de cire à
+l'église et de nouveaux _Pater_ à la prière du soir. Le troisième
+jour, un télégramme arriva d'assez bon matin, et toute la famille, sauf
+moi bien entendu, se réunit presque aussitôt dans le cabinet de ma
+grand'mère, fait absolument sans exemple, car, entre l'heure de la messe
+et celle du déjeuner, le sanctuaire ne s'ouvrait pour personne sauf la
+cuisinière, la femme de charge, le charretier chargé des commissions à
+la ville, et les religieuses du village préposées au soin des malades et
+des pauvres. Mais, ce jour-là, toutes nos habitudes semblaient
+bouleversées. Le déjeuner fut retardé d'un gros quart d'heure, et ma
+mère partit pour Poitiers après une longue conversation avec sa
+belle-mère et ses tantes. Mérinos, crêpe, drap noir, couturière,
+modiste, gants de filoselle, ces mots significatifs avaient frappé mes
+oreilles pendant une heure. Quelqu'un de proche était mort, mais qui? Ce
+n'était pas mon oncle, car j'avais entendu cette phrase prononcée par ma
+grand'mère:
+
+--Je pense que ce pauvre Jean va revenir tout de suite.
+
+Le soir, à la prière, mon grand-père dit, pour toute oraison funèbre:
+
+--Nous allons réciter un _De profundis_ à l'intention de ma nièce
+qui sera enterrée demain en Angleterre.
+
+A ce seul mot de _De profundis_, quelques sanglots éclatèrent
+discrètement, mais non pas chez « les maîtres ». Selon toute apparence,
+ma grand'mère et mes tantes avaient pleuré toutes leurs larmes en leur
+particulier, car leurs yeux étaient fort rouges. D'ailleurs,
+s'abandonner à l'émotion devant les domestiques, c'était une petitesse
+dont l'idée ne leur serait pas venue.
+
+Quant à moi, je savais à cette heure qu'une mienne parente venait de
+mourir en Angleterre; mais c'était tout. Le degré de la parenté, le nom,
+l'âge, l'état civil de la défunte, autant de mystères pour moi. Au fond
+du coeur, j'étais révolté de cette ignorance où l'on me laissait. Le
+soir, en me déshabillant, ma mère me fit essayer un costume de deuil. A
+ce coup, je ne pus y tenir plus longtemps.
+
+--Ce sera sans doute la première fois, dis-je d'un air sombre, que l'on
+verra quelqu'un prendre le deuil sans savoir le nom de la personne qui
+vient de mourir.
+
+--Comment! s'écria ma mère. Personne ne t'a rien dit?
+
+--Non, répondis-je; mais je ne demande rien. Que les autres gardent
+leurs secrets; moi je garderai les miens, quand j'en aurai.
+
+Dieu sait que la menace, de longtemps, n'était pas dangereuse. Néanmoins
+ma mère, prise d'émotion, de remords peut-être, m'attira sur ses genoux
+et m'embrassa.
+
+--Mon cher enfant! s'écria-t-elle, on ne t'a rien dit! C'est que,
+vois-tu, nous avons tous été si...si troublés...à cause du pauvre oncle
+Jean.
+
+--Mais enfin, qui est mort? demandai-je, renonçant pour cette fois à mon
+expectative hautaine.
+
+--C'est sa fille qui est morte.
+
+--L'oncle Jean était marié?
+
+Ma pauvre mère leva les yeux vers le ciel avec l'angoisse d'un pilote
+égaré parmi les écueils, cherchant sur la côte la lueur salutaire du
+phare.
+
+--Il a été marié longtemps, répondit-elle. Ta tante est morte, ne
+laissant qu'une fille, celle qui vient de mourir à son tour.
+
+--Comment donc, demandai-je, résolu à tout savoir pendant que j'y étais,
+comment donc se fait-il qu'on ne m'ait jamais parlé de la vie ni de la
+mort de ma tante? Comment s'appelait-elle? Ne demeurait-elle pas à
+Vaudelnay?
+
+L'idée d'un membre quelconque de la famille habitant ailleurs qu'au
+château, mais, par-dessus tout, l'idée de l'oncle Jean marié, père, me
+plongeaient dans une surprise qui restera l'une des plus considérables
+de ma vie. Ma mère me répondit:
+
+--Ton oncle avait épousé une jeune fille italienne dans un de ses
+voyages. Ta tante n'est jamais venue ici. Personne de la famille ne l'a
+jamais vue.
+
+--Mais sa fille, celle qui vient de mourir? demandai-je.
+
+--Celle-là non plus. Il ne faut pas en parler, surtout à ton oncle,
+quand il sera de retour.
+
+J'ouvrais déjà la bouche pour un _pourquoi_ passablement justifié,
+il faut en convenir, mais je devinai sur le visage de ma mère un tel
+sentiment de contrariété à la seule idée de cette question prévue, que
+je renonçai à en savoir davantage pour le moment. D'ailleurs, ce qui se
+passait depuis quatre jours, ce que j'avais appris ce soir-là était déjà
+pour mon esprit une pâture suffisante. Enfin j'avais pour ma mère une
+véritable adoration, et la crainte de lui déplaire, à défaut de la
+discipline sévère où j'étais élevé, m'aurait fermé la bouche. Feignant
+un calme que je n'avais guère, je répondis:
+
+--C'est bien, maman, je ne dirai rien. Soyez tranquille!
+
+Un de ces bons baisers, tant regrettés à l'heure où ils manquent, me
+récompensa de ma soumission, et je fis semblant de m'endormir. Mais, de
+toute la nuit, je ne pus fermer l'oeil, et, dans l'obscurité de ma
+chambre d'enfant, je voyais toujours « la femme de l'oncle Jean »,
+l'Italienne qu'aucun membre de la famille n'avait jamais connue. Je me
+la figurais, d'après une gravure d'un de mes livres, très brune, avec de
+grands yeux noirs et de lourdes nattes retenues par les boules d'or de
+deux épingles. Je l'apercevais distinctement, avec sa serviette pliée en
+carré sur sa tête, son collier de corail au cou, son corsage blanc aux
+manches bouffantes, et le panier rempli de fleurs qu'elle portait, sans
+doute pour son agrément, car il m'était impossible d'admettre que la
+baronne de Vaudelnay vendît des roses comme la première Transtévérine
+venue.
+
+Au jour naissant, le sommeil s'empara de moi pour une heure, et
+lorsqu'on vint me réveiller pour la messe, qui réunissait chaque matin
+la plupart des habitants du château, il me sembla que je sortais d'un
+rêve compliqué et fatigant. Mais en voyant, un quart d'heure plus tard,
+des flots d'étoffe noire s'engouffrer dans le banc de famille, en
+apercevant les ornements funèbres sur les épaules du curé, dont j'étais
+régulièrement l'acolyte, il me fallut bien me rendre à l'évidence.
+
+D'ailleurs, sauf l'absence de l'oncle Jean, la couleur de nos costumes
+et une recrudescence effroyable dans la sévérité de la discipline, rien
+n'indiquait que les Vaudelnay venaient de perdre un des leurs, et ma
+pauvre cousine,--j'aurais eu bien de la peine à la désigner par son
+prénom,--ne faisait guère plus de bruit après sa mort qu'elle n'en avait
+fait pendant sa vie.
+
+Mais cette tranquillité trompeuse ne devait pas durer longtemps.
+
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Deux jours après, une heure avant le dîner, la nuit déjà tombée, j'étais
+dans le vestibule, occupé à la manoeuvre de mes soldats de plomb,
+lorsqu'une voiture s'arrêta devant la porte. Au bruit des grelots fêlés,
+j'avais reconnu un carabas de louage de la ville; je sortis
+précipitamment, laissant mes troupes se tirer d'affaire toutes seules,
+pour savoir qui venait chez nous si tard sans être attendu. J'avais
+oublié tout à fait l'oncle Jean, disparu déjà depuis plus d'une semaine.
+C'était lui, mais j'eus peine à le reconnaître sous les manteaux et les
+cache-nez qui le couvraient. Aussi bien, depuis que je savais son
+histoire, un peu superficiellement, il faut l'avouer, il me semblait que
+ce n'était plus le même homme. Ce fut donc avec une sorte de timidité
+que je m'avançai vers lui pour lui souhaiter la bienvenue; mais il parut
+à peine faire attention à moi.
+
+--Bonsoir, bonsoir! me répondit-il en me tournant le dos, pour prendre
+dans les profondeurs ténébreuses de la voiture un paquet lourd et
+volumineux que lui tendit une ombre à peine visible.
+
+Il monta, non sans un peu d'effort, les marches du perron, tandis que
+l'ombre, une ombre féminine autant qu'on pouvait en juger, mettait pied
+à terre à son tour.
+
+--Ouvre-moi la porte du salon, commanda-t-il d'une voix brève.
+
+J'obéis; nous entrâmes dans la vaste pièce à peine éclairée par une
+lampe brûlant sous son abat-jour au milieu de l'immense table. Mon oncle
+se dirigea vers un canapé, y déposa son fardeau, écarta quelques plis
+d'étoffe et j'aperçus, on devine avec quelle surprise, une petite fille
+endormie.
+
+J'eus peine à retenir un cri d'effroi, d'abord parce que l'enfant, dans
+une immobilité rigide, avait l'air d'une morte, et ensuite parce que mon
+pauvre oncle, cité dans toute la province, huit jours plus tôt, pour sa
+verdeur étonnante, semblait avoir tout à coup vieilli de vingt ans. Il
+était brisé, courbé, déformé, pour ainsi dire, comme il arrivait à mes
+soldats de plomb lorsque, d'aventure, mon pied se posait sur eux. Son
+beau visage, naguère si plein d'une énergie que certains jugeaient trop
+hautaine, s'était détendu comme un masque mouillé. On n'y lisait plus
+qu'une sorte d'humilité douloureuse, un doute de soi-même et de toutes
+choses, navrants même pour un observateur aussi peu profond que je
+l'étais alors. Je restais là, les yeux et la bouche ouverts, ne sachant
+que dire et que faire, plus attristé que curieux, sentant que j'allais
+fondre en larmes si la situation se prolongeait encore une minute. Fort
+heureusement mon oncle y mit fin en me disant d'une voix qui me parut
+très dure:
+
+--Monte chez ta grand'mère et prie-la de venir ici toute seule; toute
+seule, tu entends? Vas vite, ne dis rien de plus.
+
+J'escaladai l'immense escalier en quelques bonds. Je me sentais devenir
+à la fois très grand, à cause du rôle que le hasard me donnait dans ce
+qui me paraissait un drame à peine vraisemblable, et très petit par le
+sentiment que j'avais de mon inexpérience et de ma faiblesse en face de
+ces événements inouïs.
+
+--Grand'mère, m'écriai-je tout essoufflé, oubliant un peu l'étiquette
+respectueuse qui était de règle à Vaudelnay, il faut descendre au salon,
+tout de suite, tout de suite! Et surtout n'amenez personne. Ah! mon
+Dieu! si vous saviez!....
+
+Une jeune femme, à ce message délivré si prudemment, serait tombée dans
+une crise de nerfs. Mais ma vaillante aïeule en avait vu bien d'autres,
+comme beaucoup de ses contemporaines. Elle se leva de son fauteuil,
+remit dans sa poche quelque chose qui, sans doute, était son chapelet,
+et m'examinant de la tête aux pieds, me demanda:
+
+--Qu'y a-t-il donc? Une visite?
+
+--L'oncle Jean! répondis-je en mettant un doigt sur mes lèvres, et en
+parlant presque à voix basse.
+
+Là-dessus je m'éloignai, ou pour mieux dire je m'enfuis, trouvant que
+c'était encore le meilleur moyen de n'être pas obligé de « dire autre
+chose ». Dans le fond de moi-même, j'étais assez flatté de renverser les
+rôles. A cette heure, c'était moi qui laissais les autres se creuser la
+tête et qui refusais de répondre à leurs questions.
+
+Pour être franc, j'avais peu de mérite à ne pas y répondre. D'où tombait
+cette petite fille endormie? Au retour de chacun de ses voyages, l'oncle
+Jean,--c'était une habitude chez lui,--rapportait à Vaudelnay quelque
+animal exotique, généralement assez mal reçu. Serins de Hollande,
+marmottes des Alpes, chiens des Pyrénées, tortues d'Egypte, singes
+d'Algérie, j'avais vu successivement tous ces échantillons du règne
+animal sortir de ses bagages. Mais une petite fille! c'était du nouveau,
+et tout en redescendant l'escalier sans fermer les portes derrière
+moi,--décidément nous étions en pleine anarchie,--je me demandais:
+
+--Va-t-on lui faire, à elle aussi, une cage où j'irai lui porter du lait
+et des coeurs de laitue, à l'heure de mes récréations?
+
+Quand je rentrai dans la pièce, la nouvelle acquisition de l'oncle Jean
+dormait toujours, et son propriétaire, agenouillé devant le canapé, la
+dévorait des yeux. De temps en temps il échangeait des sons
+inintelligibles avec une femme d'aspect modeste, encore jeune, coiffée
+d'un objet bizarre en paille noire, qui se tenait debout, le regard fixé
+sur l'enfant, sans faire plus d'attention à ce qui l'entourait, voire
+même à mon humble personne, que si elle eût été là depuis dix ans.
+L'oncle Jean, à la fois radieux et absorbé, semblait ravi dans l'extase
+de la prière, et je ne pus m'empêcher de me dire que je ne l'avais
+jamais vu si dévot, même le dimanche, au moment de l'élévation de la
+messe.
+
+Nous étions là, rangés comme les animaux de la Crèche autour de l'enfant
+Jésus, quand ma grand'mère fit sont entrée. Mon oncle resta comme il
+était, mais il fit un quart de conversion sur ses genoux, si bien que ce
+fut à la châtelaine de Vaudelnay qu'il semblait, à cette heure, adresser
+sa prière.
+
+--Ma soeur, dit-il, d'une voix très douce, presque craintive (et
+cependant je voyais le sillon tracé par la balle dans le crâne de ce
+pusillanime), ma soeur, _elle_ avait une petite fille. Voulez-vous,
+pour la grâce du bon Dieu que vous aimez tant, recevoir chez vous la
+pauvre orpheline sans abri?
+
+J'ai vu depuis, dans plus d'un oeil féminin, les éclairs des passions,
+des tendresses, des enthousiasmes qui peuvent y luire, effrayantes ou
+sublimes. Jamais je n'ai vu la bonté, la compassion, la charité avec sa
+douce flamme, embellir à ce point un visage resté plein de grâce sous
+ses cheveux blancs. O grand'mère, comme je vous remercie d'avoir fait
+comprendre à ma jeune tête blonde ce que ma vieille tête grise croit
+encore aujourd'hui, elle qui a désappris tant d'autres articles de foi
+du symbole humain!
+
+Oui, toutes les raisons qui peuvent nous faire tomber à genoux devant
+les femmes, la meilleure de toutes est leur bonté--quand elles sont
+bonnes.
+
+On n'arrive pas à onze ans, même dans un château du Poitou sous la
+deuxième république, sans avoir lu beaucoup d'histoires d'enfants
+recueillis par des âmes charitables, et Dieu sait qu'il n'existait pas,
+de Tours à Angoulême, une chrétienne plus charitable que la marquise de
+Vaudelnay. Je m'attendais donc, surtout après le regard que je viens de
+décrire, à voir ma grand'mère étreindre sa petite nièce dans ses bras,
+car je comprenais bien que c'était la petite-fille de mon oncle, ma
+cousine issue de germains, qui dormait là d'un sommeil déjà résigné,
+comme un agneau séparé le matin de sa mère. J'avais envie de crier à mon
+oncle:
+
+--Mais relevez-vous donc! On dirait que vous demandez quelque chose de
+difficile!
+
+Probablement que le pauvre baron savait mieux que moi la difficulté de
+ce qu'il demandait, car il restait à genoux, un oeil sur le visage de
+l'enfant ou les premières contractions du réveil se manifestaient,
+l'autre sur ma grand'mère qui, à cette heure, semblait réfléchir. Ah! si
+l'on m'avait dit la veille que « notre maîtresse », ainsi que
+l'appelaient les villageois, aurait eu besoin de _réflexion_ pour
+accueillir non pas une pauvre orpheline sortie du sang des Vaudelnay,
+mais la fille de la plus inconnue des mendiantes!
+
+Comme si elle avait voulu gagner du temps, ma grand'mère fit cette
+question que je ne pus m'empêcher de trouver au moins inutile dans la
+circonstance:
+
+--Mon pauvre Jean, pourquoi ne nous avez-vous pas dit qu'_elle_
+avait une fille?
+
+L'oncle répondit en serrant les mâchoires, comme s'il avait broyé ses
+paroles avant de les laisser sortir:
+
+--Tout simplement parce que je n'en savais rien.
+
+--Pauvre mignonne! Elle vous ressemble.
+
+J'avais toujours _considéré_ les jugements de ma vénérable aïeule
+comme infaillibles; mais, cette fois, le doute pénétra dans mon âme. Si
+ce petit visage rose entouré de cheveux noirs emmêlés ressemblait à
+cette figure aux tons de parchemin, coupée durement d'une moustache
+grise, surmontée d'une chevelure taillée en brosse, on pouvait aussi
+bien dire que je rappelais les diables cornus sculptés dans le portail
+de Sainte-Radegonde.
+
+--Attendez-moi, dit soudain ma grand'mère; je vais parler à celui qui
+est le maître ici. Espérons qu'il cédera.
+
+Sur ces entrefaites, l'enfant s'était éveillée et tournait autour
+d'elle, sans remuer la tête, des yeux effarés, si noirs qu'on aurait dit
+deux petits globes de charbon nageant dans deux cuillerées de lait. Mon
+aïeule demanda:
+
+--Comment se nomme la petite?
+
+--Rosamonde.
+
+Je vis que ce nom bizarre ne produisait pas une impression excellente
+sur celle qui l'entendait. Néanmoins la châtelaine se penchait
+tendrement sur sa petite-nièce pour l'embrasser, lorsque l'enfant, à la
+vue de ce visage inconnu qui s'approchait du sien, se mit à pousser des
+cris de Mélusine.
+
+--Pour l'amour du ciel, faites-la taire! s'écria ma grand'mère en se
+retirant, un peu découragée.
+
+Moi je pensais:
+
+--Rosamonde, ma chère, vous faites une fameuse bêtise pour vos débuts à
+Vaudelnay. Ne pas vouloir embrasser grand'mère!
+
+Déjà la femme au chapeau de paille noire s'était approchée de sa pupille
+et cherchait à l'apaiser, en lui parlant dans cette même langue
+mystérieuse.
+
+--Attendez-moi, répéta mon aïeule. Je vais parler à mon mari. Toi,
+Gaston, va travailler à tes devoirs jusqu'au dîner.
+
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Tout on faisant semblant de travailler, je prêtais l'oreille pour
+deviner le sort de la pauvre Rosamonde, mais le château était si grand
+qu'on aurait pu donner un bal à une extrémité, et célébrer des
+funérailles à l'autre, sans que les invités respectifs à chacune des
+cérémonies en éprouvassent la moindre gêne.
+
+Toutefois quand j'entrai dans la salle à manger, une bonne heure plus
+tard, je crus comprendre que tout était arrangé pour le mieux. A l'autre
+bout de la longue table, en face de ma chaise, un fauteuil d'enfant très
+haut sur pieds, ma propriété d'autrefois, supportait déjà mademoiselle
+Rosamonde. Et telle était la discipline sévère de Vaudelnay que tout le
+monde prit sa place sans paraître faire attention à la nouvelle venue
+qui, tout au contraire, dévisageait avec une sorte d'effroi--silencieux,
+Dieu merci!--toutes ces figures inconnues. Elle mangeait sans rien dire,
+d'assez bon appétit, servie par sa gouvernante, couvée à la dérobée par
+les regards de huit paires d'yeux ou plutôt de sept, car le chef de la
+famille ne tourna pas une seule fois le visage du côté de la pauvrette.
+A la fin, elle prit le parti de s'endormir, à mon grand effroi, car je
+savais par expérience de quels châtiments une pareille infraction aux
+convenances était punie. J'aurais voulu être à côté d'elle pour la
+pincer et lui épargner les désagréments qui l'attendaient. Mais il faut
+croire que, pour ce premier soir, l'amnistie était prononcée d'avance,
+car personne n'eut l'air de rien voir. Le moment venu de se rendre à
+l'office pour la prière, mon oncle dit quelques mots en anglais--j'ai
+fait depuis de sérieux progrès dans cette langue--à la gouvernante de sa
+petite-fille, qui fut doucement tirée de son sommeil. Tous trois, alors,
+se dirigèrent vers la porte de droite qui conduisait aux appartements,
+tandis que le reste de la famille gagnait la porte de gauche, celle de
+la galerie. A ce moment, la crise reculée ou dissimulée jusqu'à cette
+heure éclata, lorsque personne ne l'attendait. Mon grand-père s'arrêta
+court, se tourna vers le groupe des dissidents et d'une voix d'autorité
+qu'on entendait rarement, que je n'entendais jamais sans frissonner de
+tous mes membres, il demanda:
+
+--Pourquoi cette enfant ne vient-elle pas prier avec tout le monde?
+
+Un léger tressaillement se fit voir sur les traits de l'oncle Jean,
+comme à l'approche d'un danger. Il répondit ces paroles qui tombèrent
+lourdement au milieu du silence général:
+
+--Parce qu'elle est protestante, mon frère.
+
+On peut être certain, dans le sens le plus rigoureux du mot, que les
+murs du château n'avaient rien entendu de semblable jusqu'à cette heure.
+Dieu me garde de réveiller des souvenirs sur lesquels vont s'entasser
+rapidement, désormais, les couches de poussière des générations devenues
+indifférentes. Si j'ai lieu d'être fier de l'histoire des Vaudelnay à
+toutes les époques, je ne crains nullement d'avouer que j'en effacerais
+de bon coeur plus d'un épisode, par trop accentué dans le sens contraire
+aux principes religieux professés alors par la pauvre Rosamonde. Mes
+aïeux avaient la main lourde quand ils estoquaient au nom du roi; mais
+quand la religion se mettait de la partie, leur main devenait massue, et
+gare à qui passait à portée des coups! En ces temps-là je n'aurais pas
+donné une drachme de la vie d'un des nôtres, s'il eût osé faire, en face
+du chef de la famille, une profession de foi du genre de celle que je
+venais d'entendre.
+
+Pour tout le monde, le siècle avait marché et le règne de
+Louis-Philippe, sur bien des points, n'avait eu que des rapports
+éloignés avec ceux de Charles IX et de Louis XIV. Mais mon grand-père en
+était encore, lui, à peu de chose près, à la révocation de l'Édit de
+Nantes, car, depuis la prise de la Bastille survenue quand il avait
+vingt-cinq ans, l'horloge de l'histoire semblait s'être arrêtée chez
+nous, comme il arrive dans les maisons secouées par un tremblement de
+terre.
+
+Il est probable que le cher vieillard ne fut guère plus ébranlé par la
+nouvelle du supplice de Louis XVI qu'il ne le fut ce soir mémorable où
+il apprit que la petite-fille de son frère était protestante. Il va sans
+dire que j'étais incapable de faire alors les réflexions qui précédent.
+Mais je sens encore aujourd'hui le frisson qui passa dans mes épaules au
+regard que le chef de ma famille jeta sur l'innocente renégate.
+Heureusement, dans cette génération, l'on restait maître de ses nerfs
+même en présence de l'échafaud.
+
+Mon grand-père ne dit pas un mot; sans doute parce qu'il sentait sur ses
+lèvres un mot irréparable et qu'il voulait se recueillir avant de rendre
+sa sentence. La troupe fidèle reprit sa route vers la terre promise de
+l'office où l'on allait prier, précédée, en guise de colonne de feu, par
+le vieux François portant une des lampes. Le trio rebelle continua sa
+route vers le désert du salon et, comme j'étais d'assez grande force en
+histoire sainte, je ne pus m'empêcher de comparer le sort de mon oncle à
+celui d'Agar, disparaissant avec son fils dans la profondeur des
+solitudes désolées.
+
+La prière eut lieu comme à l'ordinaire, sauf que l'examen de conscience
+fut prolongé par mon grand-père dans des proportions absolument
+invraisemblables. N'ayant pas, à cette époque, une provision d'iniquités
+suffisante pour m'occuper si longtemps, je pensais à ma jeune cousine.
+
+--Pauvre petite! me disais-je. Comme il est dur de penser qu'elle
+grillera dans l'enfer pendant l'éternité, de compagnie avec le chapeau
+de paille noir de sa bonne, tandis que j'aurai en partage les joies du
+paradis, moi et tous ceux qui sont agenouillés là, par terre ou sur des
+chaises, même le jardinier mon ennemi auquel, je l'espère du moins, Dieu
+fera la grâce de pardonner avant sa dernière heure!
+
+Ainsi qu'on peut le voir, je n'étais pas, en théologie, de l'école des
+liguoristes, puisque je damnais la pauvre Rosamonde sans aucune
+rémission, sur sa seule qualité d'hérétique. Mais son sort en ce bas
+monde était moins facile à régler.
+
+--Jamais, pensais-je tristement, on ne lui permettra de passer la nuit
+sous le même toit que nous. Que deviendra-t-elle? Sur quelle pierre,
+sous l'abri de quel buisson reposera-t-elle sa tête? Aussi, quelle idée
+d'être protestante!
+
+Je revins au salon avec tout le monde, le coeur affreusement serré,
+m'attendant à quelque exécution terrible. Heureusement nous ne trouvâmes
+dans le désert du grand salon ni Agar ni Ismaël, c'est-à-dire ni l'oncle
+Jean, ni la petite Rosamonde, ni sa bonne. Je dois même dire, pour
+rendre justice à tout le monde, que ma satisfaction sembla partagée par
+toute la famille, à commencer par mon grand-père. Malgré tout ce que
+j'ai dit, le saint vieillard aurait été le plus malheureux des hommes,
+j'en suis sûr, s'il avait dû, cette nuit-là, recommencer la
+Saint-Barthélémy pour son compte, en mettant sa petite-nièce à la porte.
+Les autres membres de la famille, même les _ancêtres_, n'étaient
+pas plus fanatiques, aussi personne n'eut garde de faire la moindre
+allusion aux drames de la soirée. Pour ma part, je n'en soufflai mot à
+être vivant jusqu'à l'heure, bientôt venue, où je me trouvai seul avec
+ma vieille Justine.
+
+--Où est-_elle_? demandai-je tout bas, comme si nos murs n'avaient
+pas eu, pour être sourds, les meilleures raisons du monde.
+
+--Pauvre petite! elle dort déjà. _Madame la Mère_ lui a fait
+préparer un lit au deuxième étage de la petite tour, au-dessus de
+l'appartement de M. le baron. Nous sommes toutes allées la voir par
+l'escalier dérobé, mais M. le baron monte la garde à sa porte et ne veut
+laisser entrer personne. Il ressemble à un lion qui défend ses petits.
+
+Je me demande où Justine avait jamais pu voir un lion dans l'exercice de
+ses fonctions paternelles, mais cette comparaison vigoureuse ne laissa
+pas de me frapper vivement l'imagination. Toute la nuit je rêvai de
+Rosamonde. Je la voyais dormir sous un arbre bizarre qui était sans
+doute un palmier, gardée par un monstre à crinière qui avait les yeux
+noirs et la moustache en brosse de l'oncle Jean.
+
+Au moment où j'écris ces lignes, elle repose encore, la chère créature,
+non loin de la petite tour où elle dormit si bien cette nuit-là, et
+c'est toujours l'oncle Jean qui la garde....
+
+Que de douleurs et que de joies, que de larmes et que de sourires ont
+passé entre ces deux sommeils! Pauvre cher oncle Jean! veillez bien sur
+l'orpheline en attendant qu'un autre aille prendre place et faire bonne
+garde, lui aussi, près de celle qui fut tant aimée!
+
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les gouvernements forts ne laissent rien voir à l'extérieur des crises
+qui, fatalement, les troublent quelquefois, sans atteindre leurs organes
+essentiels. Répressions vigoureuses, prudentes concessions, réformes
+prévoyantes, tout s'accomplit sans bruit, sans agitation, sans efforts,
+et l'apparition même de personnages nouveaux n'inspire aux citoyens
+qu'une curiosité bienveillante.
+
+Ainsi se passaient les choses à Vaudelnay. Je n'ai jamais su et ne
+saurai jamais quelles explications furent échangées entre l'oncle Jean
+et son frère. La discussion fut-elle violente, ou l'autorité souveraine
+céda-t-elle facilement? Les conseillers de la couronne eurent-t-ils
+besoin d'intervenir? Les échos du cabinet de ma grand'mère, endormis
+depuis longtemps, pourraient seuls me l'apprendre aujourd'hui, car ce
+cabinet avait des portes épaisses, et _les ancêtres_, dans les
+moments les plus chauds, parlaient toujours sur le ton discret de la
+bonne compagnie. Tout ce que je puis dire, c'est que le lendemain, sur
+le coup d'onze heures, le baron vint prendre sa place à table tenant
+Rosie par la main et suivi de l'inévitable Lisbeth.
+
+Ce diminutif aussi anglais que salutaire de Rosie, employé dès lors par
+mon oncle quand il adressait la parole à sa petite-fille, fut adopté
+immédiatement par les _jeunes_, c'est-à-dire par mes parents et par
+moi. Il en fut de même pour les domestiques, sauf pour la cuisinière,
+invariablement rangée du parti des _ancêtres_. Ceux-ci, jusqu'à
+leur dernière parole ici-bas, n'appelèrent jamais leur jeune parente
+autrement que Rosamonde, sans lui faire grâce d'une lettre.
+
+En y réfléchissant,--et je n'ai eu que trop le temps de réfléchir depuis
+l'époque dont je parle,--je me suis demandé si la pauvrette n'aurait pas
+été plus heureuse, dans n'importe quel asile d'enfants trouvés, qu'elle
+ne le fut à Vaudelnay, du moins pendant les premières semaines. Au vieux
+manoir, l'existence était souvent sombre, même pour moi, l'enfant de la
+promesse. Or mon grand-père et ses deux soeurs professaient contre «
+l'Anglais » cette haine féroce dont l'autre haine, celle qui nous gonfle
+le coeur aujourd'hui, ne peut donner qu'une légère idée. Joignez à cela
+que le seul mot d'hérétique faisait luire à leurs yeux tout à la fois
+les flammes de l'enfer, celles du bûcher de Jeanne d'Arc, et, plus près
+de nous, les reflets sanglants de l'incendie allumé à Vaudelnay par
+l'amiral de Coligny, pendant les guerres de religion du règne de Charles
+IX. Comme de juste, dans ma jeune ardeur fraîchement avivée par mes
+études historiques tant soit peu entachées d'exclusivisme, je partageais
+ces doctrines exaltées. Fort heureusement, ma grand'mère était une
+sainte, incapable de haïr personne, et mes parents, plus calmes par le
+seul fait d'appartenir à une génération plus jeune, se maintenaient à
+l'écart de ma cousine dans une neutralité compatissante.
+
+Il n'en est pas moins vrai que s'il existait au monde un coin de terre
+où la pauvre petite n'aurait jamais dû mettre le pied, c'était
+Vaudelnay. Mais, apparemment, pour des raisons inconnues de moi, mon
+oncle n'avait pas le choix de la résidence de sa petite-fille. Il fallut
+donc, de part et d'autre, se résoudre à une cohabitation qui
+ressemblait, sous certains rapports, à l'internement d'une colonne de
+prisonniers de guerre sur le territoire ennemi, ressemblance d'autant
+plus complète que Rosie ne savait pas le premier mot de notre langue. Au
+train où marchaient les choses, elle risquait même d'arriver à sa
+majorité sans être plus savante sous ce rapport, car mon oncle, qui
+s'occupait chaque jour de son éducation pendant plusieurs heures,
+mettait une sorte de fierté et de rancune à ne jamais faire entendre à
+la petite ni à sa bonne un seul mot de français.
+
+Quant à moi, je ne l'apercevais guère qu'aux heures des repas, du moins
+dans les premiers jours. Elle mangeait peu, moitié, je pense, à cause de
+la terreur que lui inspiraient tous ces visages sévères et ridés, moitié
+parce que la cuisine de Vaudelnay, tout irréprochable qu'elle fût,
+différait essentiellement de celle que l'enfant avait toujours connue.
+Mais, si elle ne brillait pas par l'appétit, elle me surpassait encore
+par la correction de sa tenue, ce qui n'est pas peu dire. Une fois,
+même, je m'entendis réprimander par cette sévère apostrophe sortie de la
+bouche de mon grand-père:
+
+--Je suis fâché de vous dire que vous êtes infiniment moins propre à
+table que votre cousine.
+
+La tristesse, déjà consciente des choses, peinte sur cette physionomie
+enfantine--elle n'avait pas sept ans--faisait peine à voir. Bientôt
+Rosie se prit pour son grand-père d'une adoration fort naturelle à tous
+les points de vue. De temps en temps elle jetait sur lui un long regard
+qui remplissait ses yeux d'une tendresse humide, et je dois dire que
+l'oncle Jean lui rendait avec usure cette silencieuse caresse. Il
+semblait à la fois très sombre et très heureux; nous ne l'apercevions
+presque plus; sa vie se passait tout entière dans l'appartement de la
+petite tour, devenue l'asile de cette branche de la famille, ou, si le
+temps était beau, dans quelque coin mystérieux de l'immense parc. Là, il
+suivait pendant des heures avec une véritable dévotion les jeux calmes
+de l'enfant dans le sable des allées. Je les observais parfois avec un
+peu d'envie, sans oser troubler leur tête-à-tête tranquille. Quand la
+pelle de bois de l'enfant avait laissé des traces trop profondes, il
+fallait voir avec quel soin mélancolique l'oncle Jean, avant de regagner
+le château, réparait les dégâts.
+
+--Nous ne sommes pas chez nous, semblait-il dire tout bas en courbant
+vers le sol sa longue taille amaigrie.
+
+Mes sentiments personnels envers ma cousine furent longtemps ceux du
+plus profond dédain, car, ainsi que pour la plupart des garçons de mon
+âge, il était admis pour moi que « les filles » appartenaient à une
+catégorie inférieure d'êtres humains. Matin et soir, il est vrai, nous
+nous embrassions, Rosie et moi, comme nous embrassions tous les membres
+de la famille, ce qui portait à seize par jour le nombre des baisers que
+chacun de nous devait donner ou recevoir, sans compter les extras.
+
+Mais quelle différence dans la manière dont nous accomplissions la
+cérémonie! On aurait dit que cette caresse, toute machinale chez moi,
+était une aumône que je daignais accorder et que ma cousine recueillait
+avec reconnaissance. Quand mes lèvres allaient trouver la joue de
+l'enfant, elle fermait les yeux et semblait attendre pour voir si je ne
+doublerais pas la dose, idée fort naturelle qui me vint seulement plus
+tard, après que la glace fut brisée entre nous. Voici dans quelles
+circonstances.
+
+Il va sans dire que j'avais « mon jardin », morceau de terre de cent
+pieds carrés où je cultivais des légumes, non pas des plus recherchés,
+mes relations tendues avec le jardinier ne me permettant pas de
+solliciter ses faveurs, et d'en obtenir autre chose que des plants de
+choux avariés ou des graines de haricots surabondantes. Voilà ce qu'on
+gagne--je l'éprouvai depuis mieux encore--à faire partie de
+l'opposition! Un jour, je sarclais mes laitues qui se faisaient un malin
+plaisir de « monter », alors que mes petits pois s'obstinaient à ne pas
+quitter la terre, sourds à l'invitation des ramures que je leur avais
+préparées. Miss Rosie vint à passer le long de mon domaine, escortée de
+sa bonne. Elle s'arrêta pour me voir travailler, regardant mes produits
+d'horticulture d'un air d'admiration dont je me sentis plus flatté que
+je ne le laissai paraître, car, à peu d'exception près, les promeneurs
+de toute catégorie qui s'égaraient dans ces parages refusaient
+manifestement de prendre mon exploitation au sérieux.
+
+Malgré les objurgations de Lisbeth, qui voulait l'entraîner plus loin,
+ma cousine restait là, plantée sur ses petites jambes. Quand j'y pense
+aujourd'hui, j'imagine,--avec plus de fatuité qu'alors,--que l'on se
+souciait moins du jardin que du jardinier. Avoir, pour ses jeux toujours
+solitaires, un compagnon, même plus âgé qu'elle, n'était-ce pas le rêve
+instinctif de cette enfant dont on pouvait dire: Elle est venue parmi
+les siens, et les siens l'ont bien mal reçue! Je devais avoir la mine
+d'un seigneur d'opéra-comique rassurant une bergère, quand je fis signe
+à Rosie que je lui permettais de franchir ma clôture, formée d'une haie
+de buis de vingt centimètres. Elle accepta, rougissant de plaisir, et je
+la précédai fièrement, la conduisant de la forêt de mes framboisiers à
+la prairie naissante de mes épinards, puis à ma ferme, représentée par
+une caisse verte où, derrière un grillage, des lapins blancs remuaient
+leurs narines, et enfin à ma maison de campagne composée d'un banc
+rustique abrité par un toit de joncs.
+
+Mes lapins blancs, on le devine, furent de toutes mes richesses, la
+partie qui émerveilla davantage ma visiteuse. Elle les caressa de sa
+petite main, après m'en avoir demandé la permission d'un regard très
+humble. Si je l'avais laissée faire, je crois que nous y serions
+encore.... Pauvre chérie! Aujourd'hui je donnerais bien des prés, des
+châteaux et des fermes pour que nous y fussions encore, en effet!
+
+Mais, ce jour-là, j'estimais que j'avais mieux à faire qu'à contenter la
+curiosité d'une petite fille, et je lui déclarai par signes que mon
+travail me réclamait. Par signes, l'enfant me témoigna qu'elle serait la
+plus heureuse personne du monde de travailler aussi. L'imprudente! Elle
+ne se doutait pas qu'elle venait de poser elle-même le joug de
+l'esclavage sur ses épaules.
+
+A partir de ce moment, j'eus sous mes ordres un ouvrier docile,
+remarquablement intelligent, d'un zèle infatigable et possédant la
+précieuse qualité de ne rien exiger de son maître, pas même la
+reconnaissance. Bien entendu, je lui confiais les besognes les moins
+agréables, telles que l'enlèvement des cailloux qui désolaient mes
+parterres, le nettoyage des herbes parasites et la destruction des
+limaces qui semblaient s'être retirées de toutes les régions voisines
+dans mes planches d'épinards, comme dans un asile assuré. Jamais, durant
+les heures consacrées à ces tâches ingrates, ma subordonnée volontaire
+n'essaya l'ombre d'une révolte contre mon autorité, passablement
+tyrannique, je l'avoue. Tout en accomplissant sa besogne, elle
+s'efforçait de lier conversation avec moi, et je me flatte d'avoir été
+son premier, sinon son meilleur professeur dans notre langue. Une fois
+de plus, en cette occasion, il fut permis de constater l'excellence de
+ce proverbe: qu'un bien-fait n'est jamais perdu. Mon ennemi le
+jardinier, témoin de mes bons rapports avec ma cousine et se méprenant,
+j'en ai peur, sur mon désintéressement, devint du soir au matin mon
+protecteur et mon ami. Dès lors il m'apporta de lui-même ses meilleurs
+plants et ses graines les plus rares; il me prodigua ses conseils et ses
+leçons. Bien plus, il m'arriva dans la suite, lors de certaines
+expéditions tentées par moi dans la région des espaliers et des
+quenouilles, de voir cet adversaire jadis redouté tourner les talons,
+comme s'il avait résolu de me laisser le champ libre.
+
+Un drôle de corps, ce sournois de jardinier! il savait tout, sans
+compter bien d'autres choses. Quel ne fut pas mon étonnement de
+l'entendre un jour échanger quelques mots d'anglais avec Lisbeth!
+Presque chaque jour, tandis qu'elle agitait son éternel tricot tout en
+surveillant « mademoiselle Rosée », comme disaient les domestiques, le
+compère s'arrangeait pour passer par là. Dieu sait que Lisbeth n'avait
+pas la mine d'une personne destinée à connaître les aventures. Pourtant
+il s'éprit d'elle, sans en rien dire à qui que ce fût, pas même à la
+principale intéressée. Ils finirent par s'épouser alors qu'ils étaient
+tant soit peu vieillots l'un et l'autre.
+
+En dehors des affaires, c'est-à-dire de mon jardin, pendant les repas et
+durant les moments assez courts de notre présence commune au salon, je
+commençais à traiter ma cousine un peu plus gracieusement, mais je
+maintenais envers elle ma position de supérieur à inférieur. Dans les
+rares occasions où elle se hasardait à prononcer quelques mots de
+français, je riais de ses bévues avec l'altière commisération d'un
+chancelier de l'Académie, tandis que j'aurais dû souvent les excuser en
+ma qualité de professeur responsable.
+
+Pauvre mignonne! si jamais enfant fut préservée par les premières années
+de son éducation contre les dangers de l'amour-propre, c'est bien
+celle-là. Ce qu'elle faisait de mal était étalé au grand jour et
+réprimandé sévèrement, tandis que ses bonnes actions et ses qualités
+passaient pour choses toutes naturelles. Dès qu'elle put comprendre
+trois mots de français, ma grand'mère ne cessa de lui répéter qu'elle
+était laide avec une insistance convaincue, à ce point qu'il n'était pas
+douteux pour moi que mon infortunée cousine ne fût une sorte de monstre
+déshérité par la nature. Anglaise, pauvre, laide et protestante! Quelle
+accumulation de disgrâces sur une seule tête humaine! Il ne fallait pas
+moins que les préceptes rigoureux de la charité chrétienne, qui
+m'étaient inculqués chaque jour entre une page du _De viris_ et un
+problème d'arithmétique, pour me donner le courage de lui faire bonne
+mine,--hors de la présence des limaces. Mais il faut croire qu'elle
+avait appris en naissant l'art fort utile ici-bas de savoir se contenter
+de peu. Si seulement je lui envoyais quelque chose qui ressemblât à un
+sourire, d'un bout de la table à l'autre, si, dans mon coin favori du
+salon, je lui permettais d'approcher ses joues roses des miennes et
+d'admirer les splendeurs de mes livres d'images, c'était aussitôt un de
+ces regards mouillés qu'elle réservait exclusivement à deux êtres en ce
+monde: l'oncle Jean et moi. Je parle, bien entendu, des êtres humains,
+car mes lapins blancs, qu'elle était chargée de soigner sous ma haute
+direction, n'étaient pas beaucoup moins bien traités par leur très jeune
+mère nourricière. Un jour que de nombreux petits étaient survenus à son
+grand étonnement--et même au mien, car nous aurions rendu des points à
+Daphnis et à Chloé sous le rapport de l'ignorance--elle faillit
+s'évanouir de joie, la pauvre orpheline qui n'avait pas la chaude
+caresse d'une mère pour attiédir son existence d'être isolé et méconnu!
+
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Tant de douceur et de gentillesse devaient forcément, un jour ou
+l'autre, produire leur effet sur des natures aussi bonnes que l'étaient
+au fond celles des membres de la famille, même des _ancêtres_.
+Petit à petit, chacun se prit de tendresse pour cette enfant qui faisait
+si peu de bruit, tenait si peu de place et demandait si peu de chose.
+Mais il était facile de voir que tous les Vaudelnay du monde, y compris
+le plus jeune d'entre eux, aimaient Rosie quand personne ne pouvait les
+voir, et semblaient à peine la connaître aussitôt qu'une forme humaine
+se montrait au bout du corridor. Il n'était presque pas de jour que ma
+jeune cousine ne parût à table avec un bout de ruban noir ou quelque
+brimborion de jais qui n'était pas venu tout seul embellir son vêtement
+de deuil plus que modeste. Un soir, au salon, pendant le dîner de sa
+bonne, l'imprudente vint m'offrir des bonbons dans un sac portant
+l'estampille du confiseur à la mode de Poitiers, ce qui sembla causer un
+malaise profond à mon père, le seul de la famille qui fût allé en ville
+ce jour-là. Mais chacun, il faut le croire, s'était donné le mot pour ne
+s'apercevoir de rien, et moi-même je me hâtai de faire rentrer le corps
+du délit dans la poche d'où il n'aurait jamais dû sortir.
+
+Quelques jours après, Rosie se montra pressant contre son coeur une
+poupée imperceptible du vernis le plus frais. La semaine suivante, la
+poupée avait grandi d'une main. Avant la fin du mois, elle était presque
+aussi grande que Rosie elle-même et, à coup sûr, beaucoup plus élégante
+dans ses ajustements. Il en fut des poupées comme du sac de bonbons:
+personne ne s'avisa de s'inquiéter de leur provenance. Ma cousine aurait
+pu, j'en suis sûr, parader d'un bout à l'autre du château avec le
+colosse de Rhodes sur les bras, sans qu'on lui fît la moindre question
+embarrassante. Elle continuait de son côté à garder--ou peu s'en
+faut--le silence des premiers jours, et cependant, quand nous étions à
+mon jardin, elle commençait à babiller tant bien que mal en français,
+malgré mes rires moqueurs.
+
+Évidemment il y avait contre elle des griefs que j'ignorais. Du moins
+j'en déplorais un qui n'était pas, tout me portait à le croire, un des
+moins odieux. Chaque soir, à l'heure de la prière, chaque dimanche, à
+l'heure de la messe, quand la place de cette jeune hérétique restait
+vide parmi nous, la plupart des fronts se plissaient. La blessure
+pourrait-elle jamais se fermer? Cette inquiétude, malgré mon âge, me
+préoccupait.
+
+Vers la fin du printemps qui suivit l'arrivée de ma cousine à Vaudelnay,
+toutes les pensées de la famille se tournèrent sur un seul point: ma
+première communion, dont l'époque approchait. Dès lors j'entrai dans la
+période sévère de la méditation et de la pénitence. Mon jardin fut
+abandonné et je ne vis plus guère ma cousine. Craignait-on pour moi un
+prosélytisme funeste?--Que serait-il arrivé, en effet, si, Polyeucte
+d'un nouveau genre, j'avais crié en face de la table sainte:
+
+--Je suis protestant!
+
+La chose ne me semblait guère à redouter, car, tout au contraire, je me
+sentais prêt à mourir pour ma foi. Mais qui peut savoir jusqu'où vont
+les ruses diaboliques de l'ennemi de notre salut?
+
+Je dois dire que l'excellent curé qui dirigeait ma conscience et
+travaillait assidûment à « ma conversion » faisait preuve sur toutes ces
+questions des idées les plus larges. Plus d'une fois nous avions abordé
+franchement le fatal sujet, car, plus j'approchais du Ciel, plus
+j'éprouvais d'amertume à voir ma pauvre cousine assise à l'ombre de la
+mort.
+
+--Soyez sans inquiétude, me disait le saint prêtre. Dieu est bon et nous
+le fera voir à tous. Priez pour votre cousine et laissez le reste aux
+soins de la Providence.
+
+A demi rassuré par ces paroles, je priais beaucoup, en effet, pour que
+le Seigneur ouvrît les yeux de la pauvre égarée, et aussi pour qu'on lui
+permît d'assister à la cérémonie. Ce fut donc une grande joie pour moi
+d'apprendre que Rosie, ce jour-là, viendrait à la messe. Avant de se
+rendre à la petite église parée comme elle ne l'avait pas été depuis le
+mariage de mon père, toute la famille s'assembla au salon. J'y fus
+introduit à mon tour et, luttant contre une émotion dont je regretterai
+toute ma vie la naïve grandeur, je suppliai les miens de me pardonner
+les peines et les mauvais exemples dont je les avais abreuvés jusque-là,
+de même que Dieu, selon toute espérance, avait daigné m'en accorder
+l'oubli.
+
+Bien entendu, les hommes ne se montrèrent pas plus impitoyables que le
+Créateur. Mon grand-père me bénit solennellement; tout le monde
+pleurait. Seule ma cousine me considérait de ses grands yeux noirs
+pleins d'étonnement et brillants d'une flamme singulière. Pour la
+première fois depuis son arrivée à Vaudelnay--probablement pour la
+première fois de sa vie,--elle fut témoin des pompes de notre culte. On
+ne m'ôtera pas de la pensée qu'une bonne partie du sermon fut prêchée
+tout exprès pour elle, sur ce texte qui devait la toucher plus qu'une
+autre:
+
+« Laissez venir à moi les petits enfants. »
+
+La messe achevée, les communiants défilèrent triomphalement au bruit des
+cloches et aux accords de l'harmonium. Il va sans dire que tout le
+village avait les yeux fixés sur « monsieur Gaston », et j'ai le regret
+d'ajouter que jamais, depuis lors, il ne m'est arrivé d'être aussi digne
+de l'estime et de l'attention générales. Dans la foule de mes parents
+proches ou éloignés, grossie par des invitations nombreuses, je
+cherchais ma jeune cousine. Enfin je la découvris, dissimulée à l'écart,
+me considérant avec une sorte de respect mystique. Sa physionomie,
+généralement peu révélatrice, rayonnait d'enthousiasme. Je lui fis un
+signe; elle s'approcha doucement et, comme si elle ne se fût pas crue
+digne d'une caresse plus intime, elle me prit la main et la serra contre
+son coeur. Le soir, quand vint l'heure de la prière en commun, Rosie,
+sans que personne pût s'y attendre, fit une action dans laquelle toute
+la famille se plut à reconnaître l'effet miraculeux de ma puissante
+intercession. Encore une fois elle prit ma main et, sans dire un mot,
+suivit tout le monde à la pieuse assemblée. A partir de ce jour, elle ne
+manqua jamais de prier avec nous. J'anticipe sur les événements pour
+dire qu'un certain jour, quatre ans après, elle reçut à la fois le
+baptême et la communion. J'eus même l'honneur d'être son parrain, car on
+continuait à m'attribuer une part sérieuse dans sa conversion. Si, dans
+la suite, il m'est arrivé d'exercer des influences moins orthodoxes sur
+d'autres âmes féminines, j'espère que le souverain Juge ne m'en tiendra
+pas rigueur en considération de ce précoce apostolat.
+
+Durant quelques mois, après ma première communion, les choses reprirent
+à Vaudelnay leur cours ordinaire, avec une amélioration sensible du sort
+de ma cousine. On la traitait avec bonté, mais toujours avec une pointe
+de réserve, comme si, malgré tout, un stigmate inconnu pesait sur elle.
+Puis l'heure vint où je dus quitter ma famille pour le collège, et, de
+longues semaines à l'avance, la perspective de ce grave événement
+couvrit d'un voile sombre le château tout entier, dont chaque habitant,
+maître ou domestique, avait, je le crois bien, l'indulgence extrême de
+m'adorer.
+
+Ce fut par moi que ma cousine connut la grande nouvelle. Un jour du
+commencement de septembre que nous travaillions à mon jardin, je sentis
+tout à coup cet amer sentiment de l'_à quoi bon?_ qui nous alourdit
+le coeur à certaines heures de la vie.
+
+--Ma pauvre Rosie, soupirai-je, quand ces chrysanthèmes que nous
+plantons seront en fleur, je n'aurai pas le plaisir de les voir.
+
+D'abord elle ne comprit pas. Selon son habitude, elle me fit répéter ma
+phrase, car elle ne laissait passer aucune de mes paroles qu'elle ne
+l'eût saisie, absolument comme s'il se fût agi d'un texte important.
+Quand j'eus bien expliqué ce que c'était que le collège, et comme quoi
+cette invention funeste allait nous tenir séparés pendant de longs mois,
+le visage de ma compagne sembla se figer dans une rigidité marmoréenne,
+ce qui était presque, à vrai dire, son état naturel quand nous n'étions
+pas ensembles. Elle eut un instant de réflexion fort concentrée, puis
+elle me dit:
+
+--C'est donc pour cela qu'_ils_ sont tous tellement tristes depuis
+quelques jours!
+
+--Trouves-tu qu'ils soient si tristes? demandai-je, flatté au fond de
+l'importance qu'elle me donnait.
+
+--Oh! certainement, Gastie, appuya l'enfant. Hier j'ai vu pleurer ma
+tante. Quel dommage que je ne puisse aller au collège à ta place!
+Personne n'aurait envie de pleurer.
+
+Cette réponse me parut alors burlesque au possible et j'éclatai de rire,
+ce qui prouve qu'un homme ne voit pas toujours les choses comme elles
+méritent d'être vues...et comme les voit un coeur de femme, même d'une
+petite femme de sept ans.
+
+A partir de ce jour-là, mon jardin continua de recevoir nos visites,
+mais les instruments de culture se couvrirent de rouille, car nous
+passions notre temps à me plaindre. Je venais de découvrir soudain que
+le rôle de victime a de grandes douceurs. Je permettais généreusement à
+Rosie de pleurer sur moi, sans m'inquiéter beaucoup de savoir si elle
+n'avait pas envie quelquefois de pleurer sur elle, tant je continuais à
+être persuadé que nous n'appartenions pas tout à fait à la même
+catégorie d'êtres.
+
+J'abrège le récit de ces derniers jours. Le moment du départ venu, j'ai
+honte d'avouer que je fis preuve d'une faiblesse indigne de mon sexe:
+littéralement, je fondais en eau. Quant à ma cousine, je la vis assez
+peu durant les heures suprêmes; je pus constater qu'elle ne versait pas
+une larme, estimant probablement qu'elle était trop peu de la famille
+pour s'accorder cette prérogative. Mais la première lettre de ma mère
+contenait cette phrase en post-scriptum:
+
+« J'oubliais de te dire que ta cousine s'est mise au lit le lendemain de
+ton départ. Le médecin ne lui trouve aucune maladie et suppose qu'il
+s'agit d'une simple crise de croissance. Cher enfant bien-aimé,
+soigne-toi bien. »
+
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je me soignai du mieux qu'il me fut possible, et ma santé sortit
+victorieuse des émotions que je venais de traverser. Pour être franc, je
+ne fus pas douze heures au collège sans constater que la discipline y
+était moins sévère qu'à Vaudelnay, que les plaisirs de mon âge m'y
+attendaient en plus grand nombre. Cependant, par une sorte de politesse
+affectueuse pour ma famille, j'eus soin de ne pas manifester trop
+clairement cette surprise agréable, et j'eus le tact de laisser croire
+que les blessures de mon coeur prenaient du temps pour se cicatriser.
+
+« Tâche de ne pas trop penser à nous, écrivait ma mère. Tu te ferais du
+mal, mon cher Gaston! »
+
+Hélas! si elle avait pu entendre son cher Gaston remplissant de ses cris
+joyeux les quinconces des grandes cours, si elle avait pu le voir
+vainqueur à tous les jeux, triomphateur dans toutes les batailles, elle
+aurait été bien vite rassurée! Bientôt son coeur maternel fut assailli
+d'une autre crainte. Grâce au bon curé de Vaudelnay, j'étais, sans que
+personne s'en doutât et sans m'en douter moi-même, d'une jolie force
+dans toutes les matières qui composaient le programme peu chargé de ma
+classe. Les premières compositions me révélèrent comme destiné à tous
+les succès.
+
+« Nous sommes fiers de tes bonnes places, m'écrivait-on. Mais ne
+travaille pas trop! »
+
+C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donnés ma mère, le
+seul que j'ai toujours pieusement suivi.
+
+Les vacances de Pâques me virent arriver à Vaudelnay resplendissant de
+santé, chargé de diplômes, de croix et de témoignages. Rien qu'à la
+façon dont mon grand-père m'embrassa, je compris que le temps était
+passé où je n'avais le droit, quand nous étions à table, ni d'accepter
+du vin d'extra ni de refuser des épinards. Je sentis que j'étais devenu
+quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais
+pour la première fois, me semblait devoir rehausser extrêmement la
+dignité de mon apparence. Durant une heure, la famille assemblée
+spécialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je
+venais de faire le tour du monde. L'aréopage décida contradictoirement
+que je rappelais d'une façon prodigieuse mon ancêtre l'amiral, qui était
+brun avec le visage en lame de couteau, mon arrière grand-oncle
+l'archevêque, qui était camard, et une parente encore vivante, Dieu
+merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une
+des jolies femmes blondes de la cour de Charles X.
+
+Au milieu de ces discussions agréables, l'heure du dîner arriva. Comme
+nous allions nous rendre à table, une petite personne, que je ne
+reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus
+timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nommée n'abordait
+le dernier roi de la monarchie légitime.
+
+--Tiens, Rosie! m'écriai-je d'un air affable de bon prince. Tu es donc
+toujours ici?
+
+Au regard que me jeta l'oncle Jean, il me vint un soupçon que la phrase
+n'était pas des plus heureuses, mais, dans l'agitation générale,
+personne que lui n'avait dû la remarquer. Je réparai mes torts en
+embrassant ma cousine qui ne levait pas les yeux sur moi, et en lui
+donnant la main pour passer à table. J'appris le lendemain dans la
+conversation qu'elle travaillait beaucoup, quelque chose comme douze
+heures par jour, car tous les habitants féminins de Vaudelnay s'étaient
+cotisés, pour ainsi dire, afin de pousser son éducation. Ma grand'mère
+lui enseignait la couture, ma tante Frédérique la grammaire et
+l'orthographe, ma tante Alexandrine le dessin et le piano, ma mère
+l'écriture, le calcul et l'histoire sainte. Je frémis rien que de penser
+à ce surmenage.
+
+Elle trouva cependant moyen, je ne sais comment, d'être à mon jardin
+quand je passai par là dans ma tournée de propriétaire. Jamais, dans le
+temps de ma plus grande ferveur d'horticulture, mes plates-bandes
+n'avaient été plus magnifiques. D'un oeil anxieux l'enfant guettait mes
+impressions.
+
+--Oh! oh! m'écriai-je complaisamment, tu m'as bien remplacé, Rosie!
+
+--Cela te fait plaisir? balbutia-t-elle.
+
+--Mais oui, certainement.
+
+Et, sans pousser l'éloge plus loin, je continuai ma route vers la pièce
+d'eau où les cygnes, qui me voyaient venir, s'approchaient de la rive
+pour prendre de ma main la pâture attendue.
+
+Aux grandes vacances du mois d'août, je repassai par là, mais Rosie ne
+m'attendait pas pour mendier mon approbation. Le jardin était en friche.
+Elle aussi avait dû se dire: A quoi bon!
+
+--La paresseuse! pensai-je. Il faudra que je la gronde.
+
+Mais un poney que je trouvai dans une stalle de l'écurie--j'avais
+rapporté tous les prix de ma classe--m'ôta l'envie et le temps de
+gronder personne, surtout un être d'aussi médiocre conséquence que
+Rosie. Je la vis assez peu durant ces deux mois qui s'enfuirent comme un
+songe, au milieu de plaisirs de toute sorte. D'autres années passèrent.
+Après le poney vint un fusil et je ne rêvai plus que lièvres, perdreaux,
+contrepied et remise.
+
+Puis la mort entra au château, et, quand elle connut le chemin de cette
+maison pleine de vieillards, elle y revint souvent comme si, la perfide!
+elle ne se plaisait qu'aux faciles besognes. L'un après l'autre, les
+_ancêtres_ s'en allèrent tous dormir dans le caveau creusé sous
+notre chapelle. Alors l'oncle Jean, resté seul de sa génération, quitta
+Vaudelnay, lui aussi, avec sa petite-fille, héritière de quelques
+milliers d'écus laissés par la tante Frédérique. L'autre, la tante
+Alexandrine, à cheval sur les vieux usages, avait testé en ma faveur.
+
+Mes parents restaient maîtres du domaine, et Dieu sait avec quelle joie
+ils auraient conservé sous leur toit l'oncle Jean et sa petite-fille. On
+le supplia de garder son appartement dans la vieille tour, mais il ne
+voulut rien entendre.
+
+--Quand mon frère et mes soeurs étaient là, dit-il, je pouvais y être
+aussi. Un octogénaire de plus ou de moins, cela ne tirait pas à
+conséquence. Mais le temps a marché. Un vieux comme moi doit faire place
+aux jeunes. D'ailleurs, il vaut mieux pour Rosamonde qu'elle passe
+quelque temps à Paris.
+
+Jamais on ne put l'en faire démordre. Un beau jour il s'éloigna sans
+bruit de Vaudelnay, suivi de Rosie et de Lisbeth. A cette époque, je
+faisais mon droit à Paris et je ne pus adresser mes adieux à la branche
+cadette de ma famille.
+
+En m'annonçant leur départ, ma mère me fit connaître leur domicile dans
+un quartier de l'autre monde, quelque part derrière le Luxembourg.
+
+« Tu iras les voir souvent, m'écrivait-elle. Je voudrais être sûre
+qu'ils seront heureux, mais j'en doute, non seulement parce qu'ils
+possèdent fort peu de bien, mais encore parce qu'ils vont être perdus
+dans cette grande ville, sans un ami. Dieu sait que ton père et moi nous
+avons mis tout en oeuvre pour empêcher ce départ qui nous désole. Mais
+tu connais ton oncle!.... »
+
+A la lecture de cette lettre, je m'étais bien promis d'aller voir dans
+les trois jours l'oncle Jean et sa petite-fille, ce qui eût été une
+entreprise peu difficile si j'avais habité le quartier latin. Mais
+j'appartenais à la catégorie des étudiants du grand monde qui
+demeuraient autour de la Madeleine dans des entresols charmants,
+allaient chaque soir dîner en ville, et se rendaient à l'École, quand
+leurs devoirs sociaux le leur permettaient, dans des tilburys
+irréprochables de tenue. Je crois même, Dieu me pardonne, que j'y suis
+allé à cheval une fois ou deux avant de faire mon tour de Bois.
+
+Je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis, mais j'affirme que
+je me réveillai un beau matin en me disant:
+
+--Aujourd'hui, qu'il vente ou qu'il grêle, j'irai voir mon oncle et ma
+cousine.
+
+Malheureusement il me fut impossible de retrouver l'adresse envoyée par
+ma mère. On dira qu'il était bien simple de la demander; mais
+j'appartenais alors à cette classe nombreuse d'êtres toujours prêts à
+braver pour leur famille ou leurs amis tous les supplices du monde sauf
+un seul: la peine effroyable d'écrire une lettre.
+
+C'était, il faut en convenir, un grand défaut, et je le reconnaissais
+moi-même avec franchise. Toutefois il était racheté, selon toute
+apparence, par de sérieuses qualités, car je devenais l'ami de quiconque
+m'avait approché une fois.
+
+Quand j'y réfléchis d'un peu plus loin, je présume que la première de
+ces qualités consistait dans la fortune dont mon père, retenu à
+Vaudelnay par sa santé, me faisait jouir avec une générosité qui était
+chez lui un système. J'avais en plus le don d'être « amusant », qui me
+faisait rechercher partout, bien que les gens amusants fussent alors
+moins rares qu'aujourd'hui, ainsi qu'en témoigneront tous mes
+contemporains.
+
+Je crois pouvoir en appeler au même témoignage pour constater que
+j'étais joli garçon, bien fait de ma personne, bon valseur, fin
+cavalier, ni trop naïf ni trop blasé pour mon âge, plein d'aversion pour
+tout ce qui était malpropre et mal odorant au physique et au moral.
+Comme trait caractéristique, j'ajouterai que j'étais alors réglé dans
+mes moeurs à l'égal d'un chartreux, ou, pour mieux dire, d'un forçat.
+Mon cheval, mes amis, mes études un peu négligées, mes nouveaux devoirs
+d'homme du monde pris tout à fait au sérieux, c'était de quoi composer
+une existence qui ne me laissait guère le temps de penser à mal et
+aurait en outre brisé les muscles d'un athlète. Il faut joindre à cela
+que les femmes du monde que je voyais de près m'empêchaient d'admirer
+les autres, ce qui peut paraître une originalité invraisemblable.
+D'ailleurs elles-mêmes refusaient méchamment de croire à la préférence
+dont je voulais bien les favoriser, et leur bienveillance à mon égard
+n'allait pas sans une défiance mal déguisée. Elles m'examinaient, me
+retournaient, me maniaient avec précaution, comme on fait d'un bibelot
+dans un étalage, quand on ne compte pas risquer l'emplette.
+
+Enfin, j'étais irréprochable, bon gré mal gré, et s'il m'était resté,
+par-ci par-là, une heure libre pour ma cousine et pour l'oncle Jean, je
+me demande ce qui m'aurait manqué pour être la perfection absolue. Dans
+les bals, je voyais déjà les regards des mères marquer mon front de
+vingt-trois ans du sceau des élus, tandis que dans le secret de leur
+coeur, elles pensaient:
+
+--Voilà un garçon qu'il faudra suivre. Encore une saison ou deux, et ce
+sera un parti hors ligne s'il ne déraille pas.
+
+Ah! si les jeunes gens savaient pourquoi les mères vont au bal, pourquoi
+elles y conduisent leurs filles, au prix de fatigues sans nombre! S'ils
+savaient pourquoi les jeunes personnes sourient, font de l'esprit,
+dansent et vont au buffet! S'ils savaient!.... Mais, parbleu! à
+l'entrain qu'ils y apportent aujourd'hui pour la plupart, je soupçonne
+qu'ils savent. D'ailleurs, que ne savent ils pas? Et comme c'est
+ennuyeux, triste, désespérant de _savoir!_
+
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+A la fin de ma première année de droit, je subis assez gaillardement
+l'épreuve de l'examen. J'aurais mauvais goût à blâmer la facilité du
+programme ou l'indulgence des juges; toutefois, depuis ce premier succès
+de ma carrière intellectuelle, je n'ai jamais pu entendre dire qu'un
+jeune homme a échoué dans ces peu terribles débuts, sans me sentir plein
+pour lui d'une pitié profonde.
+
+Les vacances me rappelaient à Vaudelnay, mais, auparavant, un impérieux
+devoir m'obligeait à rendre visite à l'oncle Jean et à sa petite-fille.
+Grâce à Dieu, mes amis et mes amies du grand monde étant dispersés dans
+toutes les directions; je n'avais rien de mieux à faire à cette heure
+que de me montrer bon parent.
+
+Mais la difficulté--elle était sérieuse,--consistait à découvrir
+l'adresse du baron de Vaudelnay. La demander à ma mère? C'eût été faire
+l'aveu d'une coupable négligence. Fort heureusement le notaire de la
+famille, que je ne manquais pas d'aller trouver dans son étude le
+premier de chaque mois, devait posséder ce renseignement indispensable.
+En effet j'appris par lui que le vieillard demeurait rue d'Assas. Je
+pris un fiacre pour me rendre chez mon oncle, d'abord pour ne pas faire
+à ses yeux l'étalage de mauvais goût de ma voiture, de mon cheval et de
+mon groom, et ensuite parce que les pavés de la rive gauche, brûlés
+parle soleil de juillet, ne valaient rien pour les pieds
+d'_Annibal_ qui avait la sole sensible comme l'épiderme d'une
+nymphe.
+
+En apprenant du concierge que le baron était seul chez lui--au quatrième
+étage et quel escalier!--je me sentis aussi ému que je l'avais été huit
+jours plus tôt devant mes examinateurs. Même, tout en montant les
+marches, je me disais qu'on peut toujours trouver moyen d'ânonner
+quelques phrases sur la condition des affranchis ou sur l'incapacité des
+mineurs. Mais que répondre si, là-haut, on me posait cette « colle »
+redoutable:
+
+--Pourquoi n'es-tu pas venu nous voir plus tôt?
+
+Il faut croire que l'oncle Jean n'avait pas trop souffert de la rareté
+de mes visites, car il m'accueillit comme si nous nous étions quittés la
+veille, avec cette bonté triste et ce sourire résigné que je lui
+connaissais, depuis le soir où il était rentré à Vaudelnay rapportant
+Rosie entortillée dans sa couverture.
+
+Pauvre oncle! il avait franchi une étape de plus dans la vieillesse. Il
+était facile de voir que la prochaine halte serait la dernière. Il
+portait ses cheveux blancs très longs; sa taille s'était voûtée; ses
+vêtements, d'un entretien irréprochable, trahissaient la pauvreté. J'eus
+un léger malaise en les reconnaissant, pour les avoir vus jadis à
+Vaudelnay.... Je me hâtai de parler de ma cousine.
+
+--Elle est à sa peinture, dit mon oncle. Ah! c'est vrai: tu ne sais pas!
+Elle a pris une rage de barbouiller des toiles. En toute justice elle a
+du talent. Du reste, regarde.
+
+Sur les murs s'étalaient quatre ou cinq tableaux dont j'aurais eu
+quelque peine à discerner le mérite, non seulement parce que j'étais
+loin d'être clerc en peinture, mais aussi parce que, subitement, mes
+yeux se trouvèrent un peu brouillés. Ces toiles étaient des vues de
+Vaudelnay, du parc, des environs, probablement faites de mémoire. Sur la
+table un chevalet de velours supportait un dessin qui acheva de me
+troubler la vue, car il représentait mon jardin quelque onze ans plus
+tôt.
+
+L'oncle Jean, très vivement, fit volte-face et s'en fut regarder le ciel
+par la fenêtre.
+
+--Tu vas sans doute retourner là-bas? me dit-il après une minute de
+silence. Je sais que tu es reçu, et je t'en félicite.
+
+--Vous savez?...balbutiai-je. Comment l'avez-vous appris?
+
+--Par ta cousine, je crois. Cette petite est une gazette ambulante et me
+raconte tout ce qui se passe à Paris; ce qui se passe de bon, bien
+entendu. Car moi, je ne sors plus guère. Les jambes....
+
+Il acheva ce qu'il voulait dire par une grimace que je lui avais
+toujours connue, quand il voulait éviter un jugement sévère sur les
+personnes ou sur les choses.
+
+--Ma cousine sort beaucoup? demandai-je.
+
+Si j'avais exprimé toute ma pensée j'aurais dit:
+
+--Elle ferait mieux de peindre moins, et de tenir compagnie à son vieux
+grand-père.
+
+L'oncle répondit sans avoir l'air d'en vouloir le moins du monde à cette
+coureuse:
+
+--Dieu merci! nous avons toujours Lisbeth qui est une duègne
+irréprochable. Pauvre Rosie! elle sera désolée d'avoir manqué son
+cousin!
+
+--Mais je lui donnerai bientôt l'occasion de se consoler, dis-je
+poliment. Je reviendrai.
+
+--Pas avant les vacances? Tu vas partir?
+
+--Demain matin.
+
+L'oncle eut un sourire imperceptible dans lequel je lus tout un chapitre
+de philosophie.
+
+Décidément la conversation manquait d'entrain. Je réfléchissais, à part
+moi, qu'il est très difficile de trouver quelque chose à dire aux gens
+que l'on rencontre une fois par an, tandis qu'une heure semble courte à
+l'intimité de chaque jour. Mon oncle réfléchissait aussi. Tout à coup il
+tourna vers moi un de ces regards subitement attendris que je lui
+connaissais depuis l'enfance de Rosie.
+
+--Écoute, fit-il, tu leur diras que je les aime de tout mon coeur, et
+ces mots-là, tu as pu le constater, ne reviennent pas souvent dans ma
+bouche. Voilà ma commission pour les vivants, qui ne sont que deux: ton
+père et ta mère. Quant aux morts, qui sont beaucoup plus nombreux, tu
+leur diras--son regard avait changé d'expression--tu leur diras que je
+leur pardonne. De cette façon, il n'y aura aucun moment de gêne, lors de
+mon arrivée parmi eux.
+
+Sa belle figure se réveilla sous une expression moqueuse de défi jeté à
+Celle qui devait--probablement bientôt--le réunir aux _ancêtres_.
+Il eut cette plaisanterie de vieux soldat:
+
+--L'entrevue sera déjà bien assez _froide_.
+
+Ces paroles me remirent dans l'esprit mainte question que je n'avais pas
+osé faire dix ou douze ans plus tôt, que je n'avais pas songé à faire
+depuis, distrait que j'étais par des sujets plus modernes. Je demandai
+au vieillard, retrouvant, sans l'avoir cherchée, la façon de lui parler
+que j'avais dans mon enfance:
+
+--Oncle Jean, votre vie ne m'est pas plus connue que si vous étiez pour
+moi un étranger. Ne vous semble-t-il pas que je devrais en savoir au
+moins quelque chose?
+
+--Te voilà devenu bien curieux tout à coup!
+
+En me parlant ainsi, le baron s'efforçait d'exprimer l'ironie. Mais je
+vis bien que ma question, quoi qu'il en eût, lui causait du plaisir.
+
+--Après tout, dit-il, c'est ton droit. La vie de chacun de nous, bonne
+ou mauvaise, utile ou perdue, appartient à notre lignée, et c'est à tes
+mains qu'est confié désormais l'avenir du bon vieux nom. Je souhaite,
+mon cher enfant, qu'il te porte plus de bonheur qu'il n'en a porté à moi
+ainsi qu'aux miens.
+
+Son visage, très triste un instant, devint très grave. A mon grand
+étonnement, le vieillard s'inclina devant moi avec une sorte de respect.
+
+--Futur marquis de Vaudelnay, dit-il, voici la confession d'un des
+vôtres qui fut jugé sévèrement par ceux de son époque. Vous serez
+peut-être plus indulgent.
+
+L'oncle se moquait-il de moi? Je me le suis demandé et me le demande
+encore. Ce qu'il y a de certain c'est que j'envoyais à cette heure ma
+curiosité à tous les diables, prévoyant plus d'une comparaison
+embarrassante pour moi dans la confession qu'on m'annonçait. La voici,
+quelque peu résumée, et cependant le baron n'était pas homme à s'étendre
+inutilement sur sa propre histoire.
+
+
+
+
+
+
+X
+
+
+La Révolution trouva le château de Vaudelnay peuplé des mêmes habitants
+que j'y avais trouvés moi-même, quelque cinquante ans plus tard. Je
+parle des _ancêtres_, cela va sans dire. Balthazar de Vaudelnay, le
+dernier marquis de l'ancien régime, venait de mourir juste à temps pour
+que mon grand-père profitât, l'un des derniers parmi la noblesse
+française, de l'institution prête à périr du droit d'aînesse. Il hérita
+seul du château, des terres, de toute la fortune, et bien que ses
+vingt-cinq ans ne fissent que de sonner, il entra dans son rôle de chef
+de famille, aussi sérieux, aussi respecté, aussi bien obéi de son frère
+et de ses deux soeurs que s'il eût été un vieillard blanchi par l'âge.
+
+L'obligation de veiller sur ses deux cadettes, ma tante Frédérique et ma
+tante Alexandrine, peut-être une sage prévoyance de l'avenir, l'empêcha
+de prendre part à l'émigration, et la tempête passa sur ces trois
+aristocrates sans balayer leur têtes là où elle en avait roulé tant
+d'autres moins jeunes. Toutefois, pour sauver, en cas de malheur, le
+dernier bourgeon de la vieille tige, mon grand-père avait confié mon
+oncle Jean à l'un de ses voisins et de ses amis prêt à partir pour
+l'Angleterre. Le jeune émigré de douze ans ne devait revoir le sol natal
+que trente-cinq ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du règne de
+Charles X.
+
+Je laisse volontairement de côté toute la première partie de son
+histoire, non pas la moins intéressante, mais la moins directement liée
+à la suite de ce récit. D'abord étudiant en Angleterre, puis l'un des
+plus jeunes officiers de l'armée des Indes, Jean de Vaudelnay, dont
+l'humeur était aussi indomptable que sa bravoure était brillante,
+quitta, par suite de désaccord avec ses chefs, une position qui pouvait
+le conduire à la fortune. Devenu libre, il regagna la France...par le
+chemin des écoliers. Cette route accidentée le conduisit en Italie qu'il
+comptait traverser lentement. Mais il comptait sans le destin qui devait
+y décider de son existence.
+
+Épris d'abord d'une soudaine passion pour la peinture qui se révélait à
+lui comme un monde encore ignoré, le jeune homme s'attarda longuement
+dans les galeries les plus célèbres et dans les meilleurs ateliers. L'un
+de ceux-ci, rendez-vous des étrangers de distinction qui passaient à
+Florence, l'éblouit par un chef-d'oeuvre auprès duquel pâlirent les
+toiles des grands maîtres, car ce chef-d'oeuvre était vivant. Laura
+Scarpi, la rose de la Toscane, ainsi que tout Florence l'appelait,
+conquit, par son premier regard, le coeur de mon oncle. Elle était la
+fille d'un peintre plus riche de gloire que d'argent. Quant à sa
+mère,...l'oncle Jean ne m'en a pas dit un seul mot.
+
+Dieu sait quel mystère demeure à jamais caché sous ce silence. Il va
+sans dire que la loyauté du baron de Vaudelnay, devenu le fiancé de
+mademoiselle Scarpi, dut se montrer moins réservé à l'égard du chef de
+famille. Une chose est certaine: le voyageur fut informé que les portes
+de la maison paternelle ne pouvaient se rouvrir que pour lui seul. Ce
+n'était pas le moyen de changer la résolution d'un homme de sa trempe.
+Il me le disait lui-même:
+
+--Je serais plutôt rentré à Vaudelnay sans ma tête que sans la femme à
+qui j'avais donné ma foi.
+
+Le mariage eut lieu, mariage suivi, selon le récit laconique de mon
+oncle, « de vingt ans d'exil, de pauvreté et de bonheur ». Il ne m'en
+raconta pas davantage sur cette période de sa vie, et je me souviens que
+cette froide réserve fut pour ma curiosité de jeune homme un étonnement,
+aussi bien qu'une déception. Je n'avais pas encore compris qu'il est des
+bonheurs que l'on savoure à genoux, silencieusement, tant qu'il durent,
+que l'on enferme plus mystérieusement encore dans son coeur quand ils ne
+sont plus....
+
+Ces vingt ans d'azur et de paix finirent brusquement dans la nuit sombre
+de l'orage. La mort prit à mon oncle celle qui était la plus grande part
+de sa vie, mais, sur la tombe à peine fermée, une rose éblouissante
+fleurissait. Laura Scarpi laissait une fille de dix-huit ans, celle qui
+devait être la mère de Rosie.
+
+Pauvre oncle Jean! Quand il était obligé de parler de son bonheur perdu,
+les mots ne sortaient qu'avec effort de ses dents serrées. Et quand il
+arrivait à des souvenirs douloureux, c'était encore pis, si bien qu'il
+fallait toujours deviner des choses qu'il ne disait pas.
+
+Il me laissa donc deviner plutôt qu'il ne m'apprit l'autre catastrophe
+de sa vie. Un jeune Anglais, cadet d'une grande famille, vint à Florence
+et fut frappé de ce même coup de foudre qui avait décidé de l'existence
+du baron de Vaudelnay. Celui-ci n'avait jamais été d'humeur facile, mais
+le malheur avait encore aigri son caractère indomptable. Froissé de
+certaines assiduités qu'il jugea compromettantes, dévoré à l'égard de sa
+fille de cette jalousie maladive dont les pères qui ont beaucoup aimé
+offrent parfois l'exemple, croyant, pour tout dire, à une vulgaire
+tentative de séduction, le bouillant Français fît un éclat. Sir George
+Melvil ne sut pas ou ne voulut pas s'expliquer; d'ailleurs, à cette
+époque, la haine entre les deux nations atteignait son apogée. Une
+rencontre eut lieu dont le souvenir resta imprimé à tout jamais en creux
+dans la boîte osseuse de mon oncle. Enfin je venais d'apprendre pour
+quoi il s'était battu avec « le monsieur ».
+
+--Il faut être juste, ajouta mon oncle, je m'étais battu un peu vite
+avec cet étourdi de George, et, quand je me réveillai dans mon lit d'un
+cauchemar assez long, il m'eût été difficile de dire lequel était le
+plus désolé de ce diable de garçon ou de ma pauvre fille.
+
+Il était écrit que les Vaudelnay de cette génération devaient tous
+mourir octogénaires. L'oncle Jean se guérit contre tout espoir et, comme
+sa blessure l'avait rendu plus patient, il voulut bien prêter l'oreille
+à des explications qui d'abord le satisfirent. L'amour avait pu faire
+perdre la raison à sir George, mais ce jeune homme n'avait jamais perdu
+le respect: l'objet de sa passion soupçonnait à peine l'étendue du mal
+causé par ses beaux yeux.
+
+L'oncle Jean reprit confiance et crut, voyant sa fille si calme, qu'il
+en serait quitte pour une gouttière dans la voûte de son crâne. Il
+comptait sans les surprises perfides de l'amour.
+
+Ma jeune parente s'éprit à son tour d'une ardente affection pour l'homme
+qui avait failli la rendre orpheline, et quand le blessé fut délivré des
+médecins, ce fut pour entendre une autre antienne. Donner sa fille à un
+Anglais, à un protestant, à un cadet sans fortune! Il serait mort
+plutôt, car, en dépit de l'opinion défavorable que les siens avaient de
+lui, il était resté de coeur et d'esprit aussi Vaudelnay qu'un Vaudelnay
+peut l'être. Sir George essuya le plus énergique refus. La nouvelle
+Chimène se jeta aux pieds de son père en les arrosant de ses larmes,
+mais il faut croire que mon oncle n'admettait pas les dénouements à la
+façon de Corneille.
+
+--Entre moi et cet étranger tu dois choisir, dit-il à sa fille. Si tu te
+décides pour lui, je te jure que tu n'entendras plus parler de moi
+jusqu'à ta mort.
+
+Ma belle parente avait dans les veines le sang des Vaudelnay renforcé
+par du sang de Florentine. Elle se prononça pour l'étranger. Peut-être
+croyait-elle que le serment de son père ne tiendrait pas devant sa
+tendresse. Pauvre infortunée! Il fallait qu'elle connût bien peu celui
+dont elle était la fille! Jamais, hélas! serment inhumain ne fut mieux
+tenu.
+
+Les nouveaux époux partirent pour l'Angleterre, et l'oncle Jean, seul au
+monde désormais, vint frapper à la porte de Vaudelnay que rien ne tenait
+plus fermée, à cette heure, devant cet enfant prodigue de cinquante ans.
+Bien qu'il se soit montré, le pauvre vieillard, aussi discret sur ce
+point que sur les autres, j'ai pu comprendre, néanmoins, que ni son
+frère ni ses soeurs n'ont arraché aux pâturages de Vaudelnay le moindre
+veau gras pour fêter son retour. On l'accepta et l'on voulut bien ne pas
+ouvrir la bouche sur ses erreurs passées, mais rien de plus. D'ailleurs
+mes propres souvenirs étaient encore vivants. Je revoyais l'oncle Jean
+silencieux, renfermé en lui-même, presque isolé au milieu des siens. Il
+était évident que l'orgueil austère des Vaudelnay ne lui avait jamais
+pardonné deux crimes: sa propre mésalliance et l'union de sa fille avec
+un Anglais hérétique, bien que, de bonne foi, ce dernier malheur ne lui
+fût guère imputable.
+
+Mais il était réservé à d'autres chagrins. Tout d'abord il eut la
+douleur d'apprendre que sir George Melvil n'avait pas été beaucoup mieux
+accueilli en Angleterre que lui-même ne l'avait été en France. A son
+gendre on reprochait d'avoir épousé une étrangère sans fortune,
+catholique, fille d'une mère sans naissance. De plus ce mariage faisait
+évanouir les rêves brillants d'une autre union plus avantageuse,
+caressés depuis longtemps pour son fils par lord Melvil, le grand-père
+maternel de Rosie.
+
+Le jeune couple vécut donc à l'écart, aussi pauvre mais non moins béni
+par l'amour que l'avait été l'oncle Jean dans sa petite maison de
+Florence. Puis encore une fois la mort fit son oeuvre maudite; du moins
+elle ne sépara point ceux qui s'aimaient: sir George et sa femme encore
+jeune, se suivirent dans la tombe à quelques semaines de distance,
+laissant la petite Rosamonde, âgée de six ou sept ans, sans autre appui
+que son aïeul maternel. Que pouvait le vieillard, sinon de pardonner à
+sa fille mourante et de venir frapper avec l'enfant à la porte du manoir
+de famille?
+
+--C'est ce que je fis, dit mon oncle en achevant son récit. Tu étais là;
+tu as tout vu.... Au propre comme au figuré, l'on peut dire que tu as
+ouvert à ta cousine les portes de Vaudelnay.
+
+--Qui ne se sont jamais refermées, ajoutai-je avec un mouvement
+d'affection très sincère. Oncle Jean! pourquoi ne viendriez-vous pas
+chez nous pour y passer les vacances avec Rosie? Mes parents seraient si
+heureux! Ma cousine aussi, j'en suis sûr.
+
+Un éclair brilla dans les yeux du baron, tellement que je m'attendais à
+le voir accepter séance tenante. Puis subitement,--sur ce beau visage
+loyal de vieux gentilhomme on lisait comme sur celui d'un enfant,--une
+expression d'embarras, presque de crainte, vint succéder à la joie.
+L'oncle Jean baissa les yeux. Dieu me pardonne! on aurait pensé que je
+l'intimidais. Je crus avoir deviné ce qui causait cet air déconfit, et,
+comme j'étais encore tout vibrant de l'enthousiasme causé par le récit
+romanesque à peine achevé, je fis appel à toute ma diplomatie et je dis
+d'un ton plaisant:
+
+--Tenez, mon oncle, je vois où le bât vous blesse. Gageons que vous avez
+fait quelques folies de jeune homme et que...vous êtes en avance sur
+votre pension. Pourquoi ne renverserions-nous pas, dans l'occasion, le
+vieil ordre des choses? Assez longtemps l'on a vu les oncles prêter
+quelques louis à leurs neveux pris de court par leurs fredaines....
+
+--Tu es un brave garçon! interrompit mon oncle en me tendant la main.
+Parole d'honneur! j'accepterais ce que tu m'offres s'il en était besoin,
+ne fût-ce que pour édifier les neveux de l'avenir en leur montrant que
+les oncles rendent ce qu'ils empruntent. Mais la question d'argent n'est
+pas ce qui m'arrête. Une ou deux affaires impossibles à remettre me
+retiennent ici pour une semaine ou deux, peut-être plus.
+
+--Qu'à cela ne tienne. Quand vos affaires seront finies, mettez-vous en
+route. En arrivant à Vaudelnay, je vais faire mon rapport à mes parents
+et, bon gré mal gré, ils vous obligeront à nous rendre visite. Nous
+viendrions plutôt tous trois vous chercher!
+
+--Bon, fit mon oncle. Nous verrons; je ne dis pas non. En attendant,
+charge-toi pour eux de toutes nos tendresses.
+
+L'heure était venue de prendre congé, chose d'autant plus facile qu'on
+ne faisait rien pour me retenir. Mon oncle, évidemment, ne tenait pas à
+me voir rencontrer ma cousine. Il m'accompagna jusqu'à l'escalier, à
+travers un véritable dédale de fleurs, de plantes vertes et d'oiseaux.
+
+--Si j'en juge par ce que j'aperçois, remarquai-je, votre petite-fille
+est restée campagnarde.
+
+L'oncle Jean leva les yeux au ciel avec un désespoir comique.
+
+--Tu ne vois rien! gémit-il. Rosie nourrit des poissons rouges dans sa
+chambre, et dans un coin du grenier, Lisbeth, à ses heures perdues,
+soigne l'éducation d'une famille de lapins blancs. En voilà qui doivent
+s'amuser!
+
+--Des lapins de la race de Vaudelnay, peut-être? demandai-je en songeant
+à l'admiration de Rosie pour mes élèves de jadis.
+
+--C'est bien possible, fit mon oncle d'un air distrait.
+
+Nous nous quittâmes en nous disant:--_A bientôt,_--locution
+parallèle à cette autre: _Votre couvert est toujours mis._ La
+phrase est courte, harmonieuse et n'engage rien.
+
+J'arrivai le surlendemain soir à Vaudelnay, moulu par les fatigues d'un
+voyage interminable, car j'avais tenu à ne pas quitter _Annibal_
+que le chemin de fer énervait beaucoup, et que je désirais offrir intact
+à l'admiration des Poitevins en général et de mon père en particulier.
+
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Le château était rempli de monde.
+
+--Nous n'avons pas voulu que tu t'ennuies dans ta famille, me dit mon
+père tout en m'accompagnant dans ma chambre où j'allai rapidement passer
+un habit, car le dîner attendait.
+
+Il me fit alors l'énumération de nos hôtes. Il en parlait avec tant
+d'intérêt, de plaisir et d'animation que je soupçonnai,--ceci entre
+nous,--qu'en faisant provision de tous ces remèdes fort agréables contre
+l'ennui, mon excellent père avait songé aussi un peu à lui-même.
+
+Une heure après, mes soupçons étaient loin d'avoir diminué, et Dieu sait
+si je condamnais ce besoin de distractions dans l'âge mûr, chez un homme
+dont la première et la seconde jeunesse avaient été moins que dissipées,
+j'avais pu le voir de mes yeux.
+
+Ah! comme il était changé, mon cher Vaudelnay, depuis que _les
+ancêtres_ avaient émigré pour toujours sous les dalles armoriées de
+la chapelle!
+
+De tous les êtres vivants que j'y avais connus, quatre seulement s'y
+trouvaient encore: mon père, ma mère, moi et le jardinier devenu un
+personnage important, vêtu comme un monsieur, commandant une escouade
+nombreuse de fleuristes, de légumistes et de manoeuvres. Le « clos »
+d'autrefois n'existait plus. Il était changé en un vaste parc ondulé de
+monticules, creusé de pièces d'eau, coupé de plantations savantes,
+derrière lesquelles se dissimulait le potager, comme un beau-père
+bourgeois se cache dans le coin du salon de sa fille devenue duchesse.
+Des serres grandioses, des écuries modèles étaient sorties de terre. Des
+domestiques corrects et distingués fourmillaient silencieusement dans
+les corridors. Si l'on avait parlé de prière en commun à cette
+valetaille perfectionnée, je gage que nous aurions été « empoignés » de
+la belle sorte dans le _Siècle_ du surlendemain.
+
+Quant aux invités, c'était la crème de la province, de la crème battue
+chaque année par un séjour à Paris. Les gens arriérés et ennuyeux, les
+gentillâtres de l'ancienne école, les châtelaines à robes de bure et à
+trousseaux de clefs n'étaient point de cette joyeuse série, non plus que
+les jeunes filles à marier, car, d'après les idées de mon père, je
+n'étais point de ces victimes qui doivent marcher à l'autel encore
+blanchissantes sous le duvet de leur première toison.
+
+A défaut de jeunes filles, les jeunes femmes ne manquaient pas chez
+nous. En arrivant au salon éblouissant de lumières, j'eus le plaisir
+d'en compter jusqu'à trois remarquablement jolies, et nous n'étions pas
+au dessert que l'une d'elles, à côté de qui j'avais ma place, me
+témoignait, à n'en pouvoir douter, qu'elle me faisait l'honneur de me
+prendre au sérieux. Dans le cours de la soirée, dont quelques tours de
+valse combattirent victorieusement la monotonie, la seconde et la
+troisième de ces dames voulurent bien me témoigner successivement des
+dispositions non moins rassurantes.
+
+Être pris au sérieux! Douceur à nulle autre pareille pour un éphèbe de
+vingt-trois ans, habitué à la bienveillance défiante des mondaines de
+Paris pour qui la valeur semble ne pouvoir aller sans le nombre des ans!
+
+Ah! la bonne soirée, passée entre le sourire de ma mère tout heureuse de
+me revoir, et d'autres sourires...moins maternels! Pour la première fois
+la vie, l'espérance, la jeunesse, me disaient clairement toute sorte de
+choses agréables que leurs voix confuses m'avaient seulement chuchotées
+à l'oreille jusque-là.
+
+--Heureux mortel! tu as devant toi de longues années d'avenir. Tu es
+riche, ton entretien plaît aux femmes; ta tournure ne les fait pas fuir;
+ton nom peut contenter les plus difficiles. Enfin, pourquoi faire le
+modeste? tu es joli garçon. Va, tu es né sous une heureuse étoile; ton
+père est fier de toi, le sourire de ta mère te caresse; tu peux
+prétendre à tout!
+
+Je crois en vérité que, sans sortir de Vaudelnay, j'aurais pu prétendre,
+sinon à tout, du moins à de sérieux progrès dans les bonnes grâces d'une
+ou deux des charmantes personnes qui s'y trouvaient. Mais, sans avoir
+l'air d'y toucher, ma mère veillait au grain, et si, parfois, ce genre
+de récréation qu'on nomme aujourd'hui le flirtage semblait prendre des
+proportions inquiétantes, deux grands yeux, encore aussi beaux qu'ils
+étaient honnêtes, rappelaient les étourdis à la raison avant que l'ombre
+d'une inconséquence fût commise.
+
+Et l'oncle Jean? Et la cousine Rosie? va-t-on dire. Et l'invitation
+annoncée!
+
+J'en jure par le Styx, rien de tout cela n'était sorti de ma mémoire. Le
+lendemain de mon arrivée à Vaudelnay, après une visite matinale à la
+boxe d'_Annibal_, où tout allait bien, Dieu merci! je m'enfonçai
+seul dans le parc et me demandai sérieusement quel était le meilleur
+parti à prendre. A n'en pouvoir douter je savais que mes parents, sur un
+signe de moi, dépêcheraient au besoin trois ambassadeurs vers les
+habitants de la rue d'Assas, pour les ramener triomphalement en Poitou.
+Ce signe, était-il prudent de le faire? Du côté de mon oncle, rien qui
+pût embarrasser. S'il faut parler en toute franchise, il était
+passablement morose, pour ne pas dire misanthrope. Mais, à son âge, de
+pareils défauts s'excusent; d'ailleurs il les rachetait par son esprit
+du siècle passé, toujours fin et mordant, remarquable de charme dans les
+bons jours. En somme il n'était pas un château de France et de Navarre
+où un tel hôte ne se trouvât fort à sa place.
+
+Malheureusement je me sentais moins à l'aise en ce qui concernait Rosie.
+Je ne l'avais pas vue depuis assez longtemps et me souvenais d'elle
+comme d'une personne grande pour son âge, assez maigre, avec quelque
+chose de _désuni_ dans la tournure et la démarche, pour parler ce
+langage hippique volontiers employé par mes amis d'alors, quand ils
+peignaient les avantages et les imperfections des êtres du beau sexe.
+Jolie, mon impression n'était pas qu'elle le fût; à vrai dire, je ne
+m'étais jamais demandé si elle l'était ou non. Mais, pendant plusieurs
+années de ma vie, j'avais entendu des voix sévères dire à ma pauvre
+cousine, pour peu qu'elle eût le malheur de se regarder du coin de
+l'oeil en passant devant une glace:
+
+--Quel plaisir une petite fille peut-elle avoir à se mirer quand elle
+est aussi laide?
+
+J'ignore si ces affirmations répétées avaient fini par convaincre la
+coupable de sa laideur. Quant à moi, la chose ne faisait plus un doute:
+laide elle était venue au monde, laide elle vivrait, laide elle devait
+mourir. D'ailleurs j'étais habitué au luxe, à l'élégance du grand monde
+où j'étais entré du premier coup, avec l'avidité du poisson remis à
+l'eau qui gagne le fond en quelques battements de nageoires. D'après mon
+goût d'alors, une femme ne pouvait être jolie si elle était mise
+pauvrement, et, pour de trop bonnes raisons, la toilette de Rosie ne
+devait pas ressembler à celle de mes fringantes amies. Enfin le souvenir
+qu'elle m'avait laissé était celui d'une personne concentrée, taciturne,
+très timide ou très fière, les deux probablement. Quelle figure ferait
+la pauvre enfant au milieu des femmes jeunes ou habilement conservées,
+qui remplissaient Vaudelnay de leurs éclats de rire, de leurs mots
+drôles ou du frou-frou de leurs robes? N'était-ce pas lui rendre un
+mauvais service que de l'exposer aux avanies presque inévitables d'un
+contact peu fait pour la mettre en relief? La réponse à cette question
+ne me semblait pas douteuse, d'autant plus qu'au train où marchaient les
+choses, je n'entrevoyais guère pour moi la possibilité de m'occuper de
+ma jeune parente: tout mon temps était déjà tellement pris!
+
+Le pour et le contre bien considérés, il me parut prudent de laisser
+l'oncle Jean et sa petite-fille dans leur quatrième étage de la rue
+d'Assas, jusqu'à l'époque, plus ou moins prochaine, où nous serions
+rentrés dans le calme à Vaudelnay. De cette façon nous jouirions mieux
+de leur présence, et les agréments de la villégiature ne pourraient
+qu'être augmentés pour eux: c'était profit pour tout le monde.
+
+Malheureusement, la première série d'invités partie, nous ne fûmes pas
+longtemps sans voir arriver la seconde, celle des chasseurs. Mon père
+disait à qui voulait l'entendre:
+
+--Je veux que mon fils s'amuse à Vaudelnay, pour lui ôter toute envie de
+nous quitter et de s'amuser ailleurs.
+
+Mais je voyais de plus en plus que mon père, secrètement attristé par
+les progrès d'une maladie lente qui l'emporta, mettait sur mon compte le
+besoin de distractions qu'il éprouvait pour lui-même. Quant à ma mère,
+elle n'avait d'autres désirs que ceux de son mari. Pour une raison ou
+pour une autre, les longues vacances de l'École de droit passèrent pour
+moi comme un rêve.
+
+Quelques visites de voisinage à rendre à des parents ou à des amis, tous
+gens fort gais, achevèrent d'employer mon temps. Bref, quand l'aurore du
+14 novembre vint à luire, l'oncle Jean et sa petite-fille étaient
+toujours chez eux, ou du moins, s'ils n'y étaient plus, je n'étais pour
+rien dans leur déplacement.
+
+Je devais quitter mes parents le soir après dîner pour aller prendre
+l'express. Dans l'après-midi, mon père me pria de passer dans son
+cabinet et me tint à peu près ce discours:
+
+--Mon cher ami, tu vas retourner là-bas.
+
+Entre nous, je n'attache pas une importance exagérée à te voir devenir
+de première force sur le Code, mais j'attends de toi que tu deviennes un
+homme du monde accompli, et je conviens volontiers que tu es en bonne
+voie. Tu me rendras cette justice que je te laisse toute liberté, moi
+qui n'ai jamais su ce que c'est que d'être jeune et libre.
+
+Il s'arrêta quelques instants et poussa un soupir dans lequel je devinai
+le regret douloureux de la jeunesse disparue. J'aurais voulu pouvoir
+consoler mon père; je le revoyais encore, plus jeune de quinze ans,
+occupant silencieusement sa place au bout de la table présidée par les
+_ancêtres_. Mais que pouvais-je lui dire?.... Bientôt il reprit:
+
+--N'oublie jamais que tu t'appelles Vaudelnay. Il y a en France des
+centaines de noms plus illustres, un nombre assez petit de plus anciens,
+pas un seul plus intact. Dans deux ou trois ans, s'il plaît à Dieu, tu
+seras l'un des meilleurs partis de la bonne société. Ne gâche pas tous
+les avantages réunis en toi d'une façon rare. Tâche de ne pas faire de
+folies; du moins n'en fais pas de malpropres. Pour cela fréquente
+beaucoup le monde et seulement le meilleur, bien que j'entende dire
+qu'il se gâte terriblement. Tu viendras nous faire une visite en hiver,
+n'est-ce pas?
+
+Je partis, sans _Annibal_ cette fois, un de mes amis de province
+m'ayant acheté le cheval un bon prix pour la saison des chasses. Quelle
+joie de retrouver mon coquet appartement, de revoir le cher boulevard!
+En allant prendre mon inscription le jour même de mon arrivée, je
+songeai que l'École est assez près de la rue d'Assas. L'occasion eût été
+bonne pour faire une visite à Rosie. Mais des camarades rencontrés au
+secrétariat m'entraînèrent, et je regagnai la rive droite sans avoir
+accompli ce pieux devoir.
+
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+A part un ou deux, les salons de ma connaissance étaient encore fermés;
+mais je n'eus pas le temps de m'ennuyer pendant les premiers jours. Je
+déposai quelques cartes, j'eus plusieurs entretiens sérieux avec mon
+tailleur, je réglai quelques notes arriérées. Ensuite il fallut trouver
+des chevaux, deux pour le phaéton, un pour la selle, puis me mettre
+d'accord avec le carrossier, faire choix d'une écurie plus grande,
+m'assurer le concours d'un spécialiste anglais--qu'auront pensé les
+mânes des _ancêtres!_--pour lui confier mon attelage.
+
+Ces diverses démarches terminées, j'étais sur le point de connaître
+l'ennui, quand le hasard mit sous mes pas une distraction, et des plus
+charmantes.
+
+_Elle_ n'était pas du grand monde, à vrai dire, mais la haute
+bourgeoisie a du bon dans certain cas. Elle avouait trente ans. Riche,
+très jolie, cachant sous l'extérieur le plus correct un goût secret pour
+les aventures, elle sembla, dès notre première rencontre, attacher
+quelque prix à mes attentions. Dédaignant la fausse modestie, je dirai
+même que mes progrès dans sa faveur furent singulièrement rapides. Je
+n'étais pas allé six fois chez elle (son mari était toujours absent,
+mais, Seigneur, quelle nuée de domestiques et de gouvernantes!) qu'elle
+me demanda si j'étais connaisseur en peinture. Avec la candeur d'un
+jeune homme sans expérience, je confessai que cet art m'était totalement
+étranger.
+
+--C'est dommage! fit-elle avec un sourire qui me rendit peintre
+subitement. Je vous aurais demandé de vouloir bien me guider, un de ces
+jours, dans une promenade aux galeries du Louvre.
+
+Aujourd'hui, n'en déplaise à certains romanciers, le Louvre est
+terriblement démodé, tout au moins pour cet usage spécial. Mais alors il
+n'était pas ridicule. Notre promenade artistique eut lieu dès le
+lendemain, et nous n'avions pas fait cinquante pas dans le salon Carré
+que j'étais revenu de ma crainte d'étaler une ignorance honteuse. Je
+n'eus même pas l'occasion de découvrir si ma compagne était plus savante
+que moi, car elle ne fit aucun effort pour ramener vers la peinture un
+entretien qui, dès la première minute, avait pris une direction toute
+différente. C'était la première fois qu'il m'arrivait de _faire la
+cour_ selon toute l'étendue et toute la signification--future et
+présente--que comporte le mot, et j'observai dans cette occasion, comme
+dans d'autres du même genre, que les paroles, en pareil cas, importent
+infiniment moins que la musique. Bref, tout marchait au mieux pour une
+première audition. Nous allions lentement à travers les salles presque
+désertes, causant d'assez près pour pouvoir parler à voix basse, lorsque
+je fus ramené sur la terre, des cieux où je planais, par cette
+exclamation soudaine en langue étrangère qui vint me frapper à
+brûle-pourpoint:
+
+--Oh! master Gastie!
+
+Je tressaillis comme si le roi Charles IX s'était dressé devant moi avec
+sa problématique arquebuse, et je reconnus Lisbeth. Je crois, Dieu me
+pardonne, qu'elle était occupée au même tricot qui l'absorbait jadis, à
+Vaudelnay, tandis qu'elle surveillait les essais d'horticulture tentés
+de concert avec ma cousine. Instinctivement je cherchai celle-ci des
+yeux, et la trouvai sans peine assise à un chevalet qui portait la copie
+naissante d'une Vierge quelconque.
+
+Personne ne voudrait croire que la rencontre fût prodigieusement
+agréable pour aucun de nous, si ce n'est pour Lisbeth qui exultait.
+Rosie paraissait fort contrariée. Sans doute elle éprouvait peu de
+plaisir à être surprise, dans son costume de travail moins qu'élégant,
+par un cousin et une inconnue qui étaient l'élégance même. Quant à moi,
+dépositaire du secret et responsable de l'honneur d'une femme, j'aurais
+voulu être à cent lieues. On devine que ma compagne n'était guère plus à
+l'aise. Nous nous regardions sans parler, et la situation commençait à
+toucher au ridicule, lorsque ma cousine, avec un tact remarquable, me
+tendit la main comme si ma présence, dans cet endroit, eût été la chose
+la plus naturelle du monde.
+
+--Vous voilà de retour? me dit-elle d'une voix richement timbrée, bien
+qu'agitée d'un tremblement imperceptible. Mon oncle et ma tante vont
+bien?
+
+Je répondis sur le même ton et m'étendis en éloges sur la peinture de
+Rosie, sans quitter le bras de celle que j'appellerai désormais madame
+X***.
+
+--Quand vous trouve-t-on chez vous? demandai-je pour couper court à une
+conversation qui, malgré tout, manquait de charme.
+
+--Tous les jours après cinq heures.
+
+--J'irai bientôt vous voir. Mon oncle se porte bien?
+
+--Très bien, merci! Au revoir, mon cousin!
+
+--Au revoir, ma cousine!
+
+J'entraînai doucement ma compagne loin des lieux témoins de cette
+rencontre funeste. Je pleurais déjà sur les ruines de mon bonheur. Cinq
+minutes plus tôt, madame X*** me jurait qu'elle commettait pour la
+première fois une « imprudence » de ce genre, qu'à aucun homme avant moi
+elle n'avait dit une parole que son mari ne pût entendre. Aussi je
+m'attendais à une scène terrible de reproches, peut-être même à une
+rupture prématurée, bien qu'à tout prendre l'idée de « l'imprudence » en
+question ne me fût guère imputable. Mais, à ma grande surprise, ma belle
+amie fit preuve d'un sang-froid que nul ne se serait attendu à trouver
+chez une débutante. Elle me demanda d'un air singulier:
+
+--Vous ne saviez donc pas que votre cousine vient au Louvre copier
+Murillo?
+
+--D'abord, c'est ma cousine si l'on veut, répondis-je avec diplomatie.
+Nous devons être parents au vingtième degré. Elle est sans fortune et ne
+va pas dans le monde. Ainsi n'ayez aucune crainte....
+
+--Mais vous semblez très intimes?
+
+Je racontai brièvement l'histoire de Rosie et notre éducation sous le
+même toit jusqu'à mon entrée au collège.
+
+--Et vous n'en avez jamais été amoureux? questionna ma compagne.
+
+Amoureux de Rosie! moi!
+
+L'idée par elle-même était si plaisante que j'éclatai de rire.
+
+--Pauvre enfant! dis-je, quand j'eus repris mon sérieux; je ne la vois
+pas rendant quelqu'un amoureux d'elle.
+
+Madame X*** me regarda comme pour voir si je parlais sérieusement. Puis,
+sans doute édifiée par cet examen, elle ramena la conversation vers des
+sujets que nous préférions l'un et l'autre. Cinq minutes après, un
+fiacre hélé sur le quai ramenait ma déesse dans l'Olympe conjugal.
+Alors, libre de mes actions, je remontai dans la salle où peignait
+Rosie. Enfin, j'allais pouvoir m'entretenir avec un être humain de ma
+nouvelle conquête.
+
+La jeune artiste s'était remise à sa Vierge, Lisbeth avait repris son
+tricot. Je m'approchai avec le même air d'importance mystérieuse que
+devait avoir d'Artagnan quand il rapportait d'Angleterre les ferrets de
+la reine, et, parlant de façon que ma cousine seule pût m'entendre:
+
+--Ma bonne Rosie, je compte sur vous pour n'ouvrir la bouche à personne
+de ce que vous venez de voir.
+
+En une seconde, elle eut le temps de rougir et de devenir pâle, tenant
+fixés sur moi ses yeux noirs, honnêtes et francs comme ceux de son
+grand-père.
+
+--Soyez sans crainte, répondit-elle simplement.
+
+Puis, avec un sourire un peu triste, elle ajouta:
+
+--D'ailleurs, à qui pourrais-je en parler? Je ne vois personne.
+
+--Et vous venez souvent ici?
+
+--Tous les jours.
+
+--Pour peindre des copies?
+
+--Entre nous, je crois que mes originaux ne feraient pas bonne figure au
+Louvre.
+
+--Mais, grand Dieu! m'écriai-je étourdiment, vous devez avoir tout un
+musée de copies rue d'Assas. Quand j'irai vous voir, vous me montrerez
+la collection.
+
+Elle s'était remise à travailler avec le sérieux que, dès son enfance,
+elle apportait dans toutes ses entreprises.
+
+--Mes copies sont un peu partout, répondit-elle avec plus de mélancolie
+que d'embarras. Je les vends aux églises qui trouvent les vrais Murillo
+trop chers.
+
+--Pauvre Rosie! pensai-je. Moi qui l'accusais d'abandonner l'oncle Jean
+pour le plaisir d'aller barbouiller des toiles! Ce n'est pas son plaisir
+qu'elle cherche en peignant!
+
+Je me sentais pris, pour cette fille simple et courageuse, d'une grande
+estime et d'une sincère affection. Et puis elle était ma confidente, la
+confidente de mon premier secret de jeune homme. Avec le besoin que nous
+avons tous de revenir au sujet qui nous tient au coeur, je lui dis, très
+fier du mensonge auquel mes devoirs de gentilhomme m'obligeaient:
+
+--Vous savez, cousine: vous auriez tort de supposer qu'il y a...entre
+moi et cette dame... des choses... Mais une femme est si vite
+compromise! A votre âge on ne se rend pas compte de certains dangers.
+
+--Oh! répondit-elle en me regardant encore une fois, j'ai vingt ans par
+l'âge; mais j'en ai trente par la vie que je mène. Je me sens tellement
+votre aînée, Gastie!
+
+J'éprouvais je ne sais quel plaisir inconnu à entendre sa voix chaude
+et, tout en l'écoutant, je venais seulement de remarquer un détail,
+c'est que, d'un commun accord et sans nous en douter, nous employions le
+_vous_ depuis une demi-heure, au lieu du _tu_ de notre
+enfance.
+
+--Pourquoi, lui demandai-je à brûle-pourpoint, ne nous tutoyons-nous pas
+ici comme à Vaudelnay?
+
+Ma question l'avait contrariée sans doute, car elle éloigna d'un geste
+brusque son pinceau de la toile.
+
+Je crus comprendre que je l'empêchais de travailler et qu'elle aurait
+déjà voulu me voir parti.
+
+--Vous venez de le dire vous-même, fit-elle. Nous ne sommes plus à
+Vaudelnay.
+
+J'eus un élan d'effusion dont je me sentis tout fier. Pourquoi
+n'apprécierions-nous pas les bons sentiments en nous comme nous les
+estimons chez les autres?
+
+--Qu'importe? répondis-je. Ne sommes-nous pas de bons camarades comme
+autrefois? Écoute, Rosie, n'aimerais-tu pas avoir un compagnon dévoué,
+sûr, qui n'aurait rien de caché pour toi, te consulterait même, au
+besoin; car je trouve, moi aussi, que tu as l'air d'être mon aînée. Je
+viendrais te voir souvent. Tu ne sais pas avec quel plaisir je te
+retrouve. Je t'assure que j'ai bon coeur et que je t'aime bien.
+
+--J'en suis convaincue, dit-elle d'un air quelque peu distrait, tout en
+commençant à ranger son attirail. Donc nous voilà redevenus bons amis.
+Quand tu monteras chez nous, si tu désires m'y trouver, n'arrive pas
+avant cinq heures. Je crains seulement d'être un camarade assez peu
+amusant. Je ne connais personne et ne sais rien de ce qui se passe.
+
+--Comment peux-tu dire cela? fis-je en riant. Tu es au courant de tout.
+L'oncle Jean savait par toi le résultat de mes derniers examens.
+
+--Lui dirai-je que nous nous sommes vus? demanda-t-elle sans répondre à
+ma phrase.
+
+Je fus forcé de convenir qu'il valait mieux ne point parler de ma visite
+au Louvre, attendu les circonstances délicates qui l'avaient signalée.
+Nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir bientôt.
+
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+J'étais le plus heureux des hommes, le plus fier aussi: je possédais un
+trésor dans la personne de madame X***; je savourais les joies de ma
+première conquête sérieuse. Je ne vivais plus que pour cette femme. Je
+cherchais à la retrouver dans le monde,--moins aristocratique que celui
+de mes débuts,--où je la suivais presque chaque soir.
+
+Lorsque des devoirs odieux la tenaient éloignée, je n'avais qu'une seule
+consolation: penser à elle; un seul désir: en parler. Ce n'était pas que
+des tentations charmantes ne vinssent, presque chaque jour, mettre ma
+constance à l'épreuve. On aurait dit, ma parole, que je portais ce nom
+bien-aimé sur mon chapeau, de même que les matelots arborent en lettres
+d'or le nom du bâtiment où ils servent. J'ose dire qu'il n'aurait tenu
+qu'à moi de m'engager sous d'autres couleurs. Coquetteries, regards
+langoureux, insinuations plus ou moins claires, billets anonymes ou
+signés, tous les traits de l'arsenal féminin pleuvaient sur moi comme
+sur une cible vivante. Mais j'avais juré à la reine de mon coeur de
+l'adorer jusqu'à mon dernier soupir, et j'étais bien résolu à tenir mon
+serment. Je recevais sans me fâcher les oeillades, les prévenances,
+voire même les billets; mais je restais de marbre, et cette
+indifférence, comme il arrive toujours, semblait redoubler l'audace des
+agressions.
+
+Je n'avais pu m'empêcher, tout d'abord, de parler à quelques amis
+intimes de la passion qui me dominait. Mais à peine commençais-je à leur
+vanter les charmes de madame X*** (je serais mort, bien entendu, avant
+de la nommer), que ces jeunes gens ripostaient par les louanges d'une
+madame Y*** quelconque et, par le diable! ils avaient l'infamie de la
+nommer, quelquefois.
+
+Dans ces conditions, l'entretien prenait immédiatement les allures de
+ces églogues de Virgile où deux bergers s'évertuent, chacun à leur tour,
+à célébrer l'objet de leur flamme. Tout au contraire, je trouvais chez
+ma cousine un auditeur, sinon enthousiaste, du moins résigné à
+m'entendre et, surtout, n'ayant aucun motif personnel pour
+m'interrompre. Aussi, allais-je la voir assez souvent, presque toujours
+au musée. Rue d'Assas, nous trouvions un prétexte, à un moment
+quelconque de ma visite, pour laisser l'oncle Jean à ses livres; nous
+pouvions alors causer librement.
+
+Certes, je n'avais garde d'oublier que je parlais à une jeune fille dont
+les oreilles devaient être respectées. Mais Rosie me l'avait avoué
+elle-même: au point de vue de la raison et du bon sens, elle avait
+trente ans.
+
+--Pauvre amie! lui disais-je d'un air profond; tu en as dix en ce qui
+concerne l'amour. Tu ne sais pas ce que c'est!
+
+Alors je commençais de véritables conférences sur ce vaste sujet dans
+lequel je me sentais passé maître, et, pareil à ces professeurs de
+minéralogie qui appuient leurs doctrines en tirant des cailloux de leur
+poche, j'illustrais les miennes en produisant, comme échantillon,
+quelque billet reçu le matin, quand il était de nature à passer sous les
+yeux de mon élève.
+
+Parfois, pour dire toute la vérité, l'élève jetait sans s'en douter
+quelques gouttes d'eau sur les convictions ardentes de son maître. Cette
+innocente avait la manie des objections. J'y répondais toujours et
+m'arrangeais pour avoir le dernier mot, mais, de temps à autre, en
+redescendant l'escalier, je me sentais moins fier de moi, moins
+satisfait des autres, moins assuré d'un avenir éternel de bonheur. Cette
+enfant sans expérience avait des profondeurs de logique, des
+délicatesses de pénétration qui m'étonnaient. Ce que je lui pardonnais
+le moins, c'était le peu d'envie qu'elle témoignait pour le bonheur que
+je donnais à une autre, pour celui que j'en recevais. On aurait dit que
+cet or était du cuivre à ses yeux.
+
+--Va! tu n'y entends rien, m'écriai-je un jour, impatienté; tu es faite
+pour le pot-au-feu.
+
+--Et toi pour la confiture de roses, me répondit ma cousine. Or le
+pot-au-feu est l'emblème de ce qui dure; tu t'en apercevras tôt ou tard.
+
+Depuis lors, dans nos grandes discussions, je l'appelais ironiquement «
+miss Pot-au-feu », à quoi elle ripostait en me demandant des nouvelles
+de madame « Confiture-de-Roses ». Plus vexé que je n'en avais l'air, je
+lui disais:
+
+--Enfin, tu l'as vue; tu ne peux pas nier qu'elle ne soit jolie?
+
+--Peuh! répliquait ma cousine avec une moue, beau mérite quand on n'a
+pas autre chose à faire! Donne-moi seulement sa couturière et sa
+modiste. Pour le reste, je m'en charge, puisque je sais peindre.
+
+La première fois, je bondis à cette odieuse insinuation. Néanmoins,
+quand je me trouvai, quelques heures plus tard, en face de madame X***,
+je ne pus m'empêcher de l'examiner...autrement que je n'avais fait
+jusqu'alors. Et j'en voulus beaucoup à Rosie d'avoir eu de trop bons
+yeux. De quoi se mêlait cette petite fille?
+
+Vers la fin de l'hiver, je découvris quelque chose de plus grave, dont
+je faillis mourir de douleur. Madame X*** était une méprisable coquette,
+pour ne rien dire de plus, et se moquait de moi, tant qu'elle pouvait,
+avec un financier non moins connu par ses bonnes fortunes que par sa
+fortune.
+
+Pendant deux jours la honte m'empêcha d'aller conter ma peine à Rosie.
+Le troisième je ne pus y tenir tant je me sentais malheureux, et
+j'étalai mes maux dans la mesure du possible aux yeux de ma confidente.
+
+--Pauvre ami! dit-elle. Je te plains de tout mon coeur.
+
+Sa bouche prononçait des paroles de compassion, mais son visage brillant
+d'une sorte de rayonnement chantait une autre antienne. Sans doute elle
+éprouvait cette volupté si chère à toutes les femmes de pouvoir dire:
+
+--Je l'avais bien prévu!
+
+Elle ne le dit pas toutefois, et sagement elle fit, car je crois que je
+l'aurais battue.
+
+--Ah! Rosie, m'écriai-je. Que va-t-il arriver de moi? Je ne me
+consolerai jamais. La fausse créature!
+
+--Bon, fit-elle, d'autres te consoleront. Si je sais lire, il y a de par
+le monde quelques bonnes âmes toutes prêtes à réparer les torts de
+madame Confit....
+
+Mes traits durent prendre un aspect terrible à cette plaisanterie, car
+ma cousine s'arrêta court.
+
+Au bout d'une semaine, mon désespoir n'était pas calmé et je ne pouvais
+plus voir Paris en peinture. Je voulus essayer d'aller dans le monde par
+redoublement. Hélas! la vue seule d'une femme me soulevait le coeur. Les
+unes m'exaspéraient par un air de moquerie insupportable que je croyais
+voir percer sous leur sourire. Les autres m'indignaient par je ne sais
+quelle expression de joie discrète. Supposaient-elles, par hasard,
+qu'elles allaient recueillir la succession de mon infidèle!
+
+--Ah! Rosie, m'écriai-je un jour, il est dur d'avoir mon âge, et de
+mépriser déjà toutes les femmes.
+
+--Toutes? fit-elle en levant sur moi de grands yeux sévères.
+
+--Oui, toutes! répondis-je en frappant du pied; à l'exception d'une
+sainte qui est ma mère.
+
+--Et moi? demanda-t-elle avec un regard tout différent, le regard
+mouillé de la Rosie d'autrefois.
+
+La question était si drôle dans sa bouche que je retrouvai la force de
+répondre par une plaisanterie.
+
+--Oh! vous, miss Pot-au-Feu, vous n'êtes pas une femme, et je vous en
+félicite bien sincèrement.
+
+La Providence eut pitié de moi. Le lendemain même j'apprenais qu'un de
+mes amis intimes venait d'acheter un yacht, et qu'il partait la semaine
+suivante pour une croisière dans les mers de Grèce et dans le Bosphore.
+Je courus chez lui et m'informai s'il pouvait me donner une cabine.
+
+--Sauf la mienne, dit-il, je peux te les donner toutes. Je n'emmène
+personne.
+
+--Allons donc! Ce grand voyage à toi tout seul? Quelle idée!
+
+--Mon cher, je te préviens loyalement que je serai un compagnon lugubre.
+Je quitte la France pour tâcher d'oublier un grand chagrin de coeur, une
+cruelle ingratitude.
+
+Je pris sa main et la broyai silencieusement dans la mienne.
+
+--Et moi, dis-je à mon tour, je pars pour que la perfide qui m'a tué
+n'ait pas le plaisir de savourer mon agonie.
+
+Ainsi lancés, nous nous montâmes la tête mutuellement. Heureusement
+qu'il s'agissait d'une simple promenade en yacht. Si nos jeunes
+désespoirs avaient suivi la direction moins hygiénique du revolver ou du
+poison, je tiens pour certain que nous nous serions grisés de nos
+paroles jusqu'à commettre quelque bêtise irréparable.
+
+Séance tenante, nous délibérâmes sur bien des choses, notamment sur la
+question de savoir comment nous partirions. Mon ami tenait pour une
+disparition silencieuse et digne, quelque-chose comme « un chagrin qui
+sombre dans l'inconnu », je me souviens encore de ses paroles.
+
+Quant à moi j'étais d'un avis tout opposé.
+
+--Pourquoi nous enfuir comme des voleurs quand c'est nous qui sommes
+volés, trahis, méconnus!
+
+Je n'étonnerai personne en disant que mon opinion l'emporta. Nous
+commençâmes nos adieux, promenant partout nos airs accablés, comme les
+gens qui ont eu un duel promènent leur bras en écharpe.
+
+Trois jours après, chacun savait dans le cercle de mes amis et
+connaissances que j'allais expirer d'un amour malheureux sur quelque
+rivage désolé de l'Archipel. Je n'avais prononcé aucun nom, trouvant la
+moindre indiscrétion, même en pareil cas, indigne d'un gentilhomme. Et
+cependant je pus constater que personne ne s'y trompait. C'était à
+croire que les bontés de madame X*** à mon égard, puis sa perfidie
+odieuse, avaient été affichées à la mairie parmi les publications de
+mariage.
+
+O sublime lâcheté d'un coeur épris! J'adorais plus que jamais
+l'infidèle; j'aurais oublié tout orgueil sur un signe de sa main. Par je
+ne sais quel besoin d'humiliation volontaire, j'en fis l'aveu à ma
+cousine en lui disant adieu, la veille de mon embarquement.
+
+--_Elle_ sait que je pars, dis-je. Il est impossible qu'elle
+l'ignore. Je l'ai raconté à cent personnes. Me laissera-t-elle
+m'éloigner ainsi? Ne vais-je pas trouver, en rentrant chez moi tout à
+l'heure, un billet avec ce simple mot: « Restez! » Ne m'écrira-t-elle
+pas, dans quelque temps, d'interrompre mon voyage et de venir reprendre
+ma chaîne.
+
+Ma cousine ne répondit pas, et l'air ennuyé de son visage me fit
+souvenir que, malgré les trente ans qu'elle se donnait, ses oreilles ne
+devaient pas en entendre davantage.
+
+--Et toi, Rosie, dis-je pour quitter le sujet brûlant, je pense que tu
+m'écriras?
+
+--Bah! fit-elle. Pour te parler de quoi? Mes lettres seraient
+mortellement ennuyeuses.
+
+--Mais non, mais non, protestai-je poliment. Tu me parleras de toi, de
+ta peinture, de l'oncle Jean. Tes lettres me feront le plus grand
+plaisir, au contraire. Je sais que tu es pour moi une amie dévouée et,
+quand le coeur souffre....
+
+Je m'arrêtai, vaincu par l'émotion. Ma cousine me répondit avec un
+soupir résigné:
+
+--Je t'écrirai puisque tu l'exiges. Ton adresse?
+
+--Poste restante, à Constantinople.
+
+Nous rejoignîmes l'oncle Jean et je pris congé de lui avec une cordiale
+poignée de mains. Je plantai deux gros baisers sur les joues de ma
+cousine, et je rentrai chez moi pour achever mes malles. J'avais prévenu
+mes parents que j'allais faire une excursion de deux mois, m'excusant
+sur la soudaineté du départ de ne point aller leur dire adieu.
+
+« Je t'approuve, m'avait écrit mon père. A ton âge il est bon de
+voyager. Regarde bien pour te souvenir des belles choses que tu auras
+vues, pour nous les raconter au retour. Je t'envie. Comme tu vas
+t'amuser! »
+
+Pauvre père, il ne se doutait pas que je partais avec la mort dans
+l'âme! Il parlait de retour.... Le voyageur dont le désespoir conduit
+les pas sait-il où, quand, comment se terminera son odyssée?
+
+Le moment du départ était arrivé sans que mon infidèle eût donné signe
+de vie. Mon ami et moi avions l'air de deux condamnés à mort, lorsque la
+_Galathée_ nous emporta loin des côtes de la Provence, sur
+lesquelles nos yeux abattus cherchaient en vain deux ombres ingrates et
+oublieuses.
+
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Que les âmes compatissantes se rassurent. La montagne glacée de
+désespoir qui m'écrasait, le coeur sembla se fondre à mesure que le
+charbon diminuait dans nos soutes. Il faut que l'air de la Méditerranée
+possède des propriétés singulièrement consolatrices, car nous n'avions
+pas encore touché à Naples que j'entrevoyais déjà la possibilité de
+vivre avec ma blessure.
+
+--Je souffrirai jusqu'à mon dernier jour, pensais-je en voyant fuir le
+sillage bleu, lamé d'argent par l'hélice infatigable. Mais je sens que
+j'aurai la force de ne pas mourir. Seulement, qu'on ne me parle plus
+jamais d'amour! Que l'ironie de ce mot odieux ne frappe plus jamais mes
+oreilles! Une seule femme pourra se faire gloire d'avoir vaincu,
+subjugué, trahi Gaston de Vaudelnay. Que les autres en prennent leur
+parti! Désormais il défie tous leurs décevants artifices.
+
+Quand nous reprîmes la mer, après une visite à Pompéi, cette belle morte
+dont le suaire de cendres s'est écarté sous des mains profanes, il me
+semblait que le souvenir de madame X*** et celui de toutes ces beautés
+dont je venais de contempler les appartements et les bijoux, comptaient
+un nombre de siècles à peu près égal.
+
+En longeant les côtes de Cythère,--nous aurions rougi de perdre une
+heure pour y aborder,--je souriais avec orgueil comme si j'eusse
+contemplé la capitale dévastée d'un ennemi désormais impuissant. Ah!
+qu'il faut se garder de ces inutiles fanfaronnades!
+
+Au Parthénon, sous ces colonnes aux tons d'ocre parmi lesquelles semble
+glisser encore la blanche tunique aux longs plis de la chaste déesse,
+des voix mystérieuses, mêlées à l'encens des sacrifices, chantaient à
+mes oreilles:
+
+--Vis sans aimer, et tu vivras heureux!
+
+Et déjà j'éprouvais je ne sais quel vague bonheur de vivre, de respirer
+l'odeur des jasmins flottant à travers les rues poudreuses, de suivre
+d'un regard charmé les jeunes Athéniennes aux yeux noirs, allant remplir
+leurs amphores à la fontaine.
+
+Enfin l'avouerai-je? Tandis que je gravissais les pentes de Galata pour
+aller prendre mes lettres à la poste française de Constantinople, une
+pensée me préoccupait:
+
+--Pourvu qu'_elle_ ne m'ait pas écrit de revenir!
+
+Car j'aurais été l'homme le plus contrarié du monde s'il m'avait fallu
+dire adieu si vite à cet Orient que j'entrevoyais à peine et qui déjà me
+captivait. Oh! la ville sainte avec ses minarets et ses coupoles noyés
+dans la verdure! Oh! le Bosphore avec sa double bordure de palais
+endormis! Oh! les musulmanes drapées dans leurs satins clairs, laissant
+voir à travers la mousseline complaisante du _yachmak_ leurs grands
+yeux noirs, si provocants sous la frange des cheveux dorés par le
+henné!....
+
+Trois lettres seulement m'attendaient à la poste: deux sur lesquelles je
+comptais, celle de ma mère et celle de Rosie, la troisième d'une
+écriture inconnue, ronde, moulée comme les caractères d'un écrivain
+public. L'enveloppe carrée, en papier jaune, avait les allures froides
+d'une correspondance d'affaires. Il ne faut pas se fier aux apparences.
+Voici ce que je lus dans la missive mystérieuse que j'avais ouverte tout
+d'abord:
+
+« Monsieur,
+
+» Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois dans un salon qui porte un
+des plus vieux blasons de France, mais je ne vous nommerai pas les
+maîtres de la maison, pas plus que je ne vous laisserai deviner qui je
+suis moi-même.
+
+» Vous voudriez savoir au moins quels ont été nos rapports, si nous
+avons souvent causé, dansé ensemble, ce que nous nous sommes dit, si je
+vous ai plu, si vous m'avez fait la cour. Peut-être avez-vous la
+curiosité--flatteuse pour moi--de connaître mon impression sur votre
+personne. Voilà bien des questions, mais vous n'aurez de réponse qu'à la
+dernière. Vous intéresserait-elle moins que les autres? Avouez que non.
+
+» Eh bien, monsieur, je pense de vous des choses...que je me suis bien
+gardée de vous dire, ou même de vous laisser soupçonner. Mais, s'il vous
+plaît, n'allez pas croire que c'est par modestie ou par crainte de vos
+dédains. Je connais vos goûts. Je vous ai trouvé parfois moins difficile
+pour d'autres femmes qu'il ne vous serait, à coup sûr, permis de l'être.
+J'ai constaté en vous des... indulgences faites pour encourager de moins
+modestes que moi--et de plus mal partagées. Mais qu'aurais-je gagné à me
+faire ouvrir les portes du temple? Je m'y serais trouvée en trop
+nombreuse compagnie! Je ne comprends que les chapelles bien fermées,
+avec un seul tabernacle et une lampe qui brûle fidèlement, sans jamais
+s'éteindre. Vos enthousiasmes, autant que je puis croire, ressemblent à
+ces décors de feu d'artifice qui s'embrasent tout à coup et
+disparaissent très vite, pour faire place au numéro suivant du
+programme.
+
+» Avec tout cela--vous allez bien rire--j'ai beaucoup souffert et je
+souffre encore, car je vous aime. Eh! bien, ne riez pas trop; ne dites
+pas: « Bon, encore une! » Oui, je vous aime, et, sans doute, je ne suis
+pas la première qui vous l'écrive. Mais ce qui me distingue des autres,
+c'est que je vous aimerai toujours, et que vous ne saurez jamais qui je
+suis. Vous haussez les épaules? Vous dites que je joue un air connu?
+Vous verrez que non. Dans dix ans, vous n'en saurez pas plus
+qu'aujourd'hui. Et, dans dix ans, je vous aimerai encore.
+
+» D'ailleurs, si j'étais comme les autres, je n'aurais pas attendu que
+vous fussiez à sept ou huit cents lieues de la France pour vous dire que
+ma pensée ne vous quitte pas, que je donnerais ma vie, si elle
+m'appartenait, pour embellir la vôtre, que vos yeux, quand ils
+rencontrent les miens, me donnent le plus grand bonheur que je me
+souvienne d'avoir connu.
+
+» Et cependant la tendresse du meilleur et du plus noble des êtres
+m'entoure d'une constante adoration. Mais je vous aime, et je suis
+tellement malheureuse de ne vous l'avoir jamais dit, que j'essaye de
+vous le dire afin de voir si, désormais, je serai plus heureuse.
+
+» Voilà tout, monsieur, et notre correspondance doit s'arrêter ici.
+Toutefois, il me serait agréable de savoir que vous avez reçu cette
+lettre qui contient--j'ai l'orgueil de le croire--quelque chose de plus
+précieux qu'un paquet de billets de banque: un coeur qui ne s'était
+jamais donné. Vous m'apprendrez sincèrement ce que vous pensez de cette
+folie. Mais tout le bien ou tout le mal que vous pourrez me dire
+n'empêcheront pas que ces lignes ne soient les dernières écrites pour
+vous par
+
+» UNE AMIE DÉVOUÉE. »
+
+Pour toute signature, cette missive étrange portait une pensée finement
+dessinée à la plume. Le post-scriptum invitait à répondre sous des
+initiales compliquées au bureau de poste de la Madeleine, à Paris.
+
+Quoi que l'on doive penser de moi, j'avouerai que je relus deux fois
+cette lettre avant d'ouvrir les deux autres, lesquelles, d'ailleurs, ne
+contenaient rien, à beaucoup près, d'aussi intéressant. Ma mère me
+donnait en détail les nouvelles du jour de Vaudelnay, terminant sa
+quatrième page par des recommandations instantes de bien me soigner et
+« d'être prudent dans un pays où la vie des hommes est comptée pour si peu
+de chose ». A coup sûr, en écrivant ces lignes, ma chère mère avait des
+visions de pals, de poignards et de sacs de cuir immergés dans le
+Bosphore avec deux victimes--de sexe différent--s'y débattant contre la
+mort.
+
+Quant à ma cousine, en la lisant on croyait l'entendre. C'était la même
+affection simple, raisonnable, éloignée de toute exaltation de pensée et
+de langage. Pauvre miss Pot-au-Feu!
+
+Malgré tout, sa prose aurait pu me paraître charmante, sans la rivale
+inconnue auprès de laquelle cette âme naïve semblait singulièrement
+terre à terre. Qui était-elle donc cette autre femme, romanesque et
+vertueuse tout à la fois, dont l'amour tombait sur moi comme la fleur
+parfumée qui effleure le front du voyageur traversant un bois
+d'orangers? Comment l'avais-je vue sans la remarquer? Où l'avais-je
+rencontrée? Par quelle séduction involontaire avais-je pris sa
+tendresse?
+
+Pendant une heure, je fouillai par la pensée quatre ou cinq des salons
+les plus haut cotés comme aristocratie que je fréquentais jadis, du
+temps où madame X*** ne m'entraînait pas à sa suite dans un monde moins
+blasonné. Quelques profils vagues, à demi perdus dans la pénombre d'un
+souvenir éloigné, se présentèrent à mes yeux. J'appelai mon imagination
+à mon secours pour peindre le portrait de l'inconnue. Je me figurais une
+femme grande, blonde, mélancoliquement rêveuse, d'une beauté poétique,
+unie par un mariage de raison à quelque époux trop âgé pour elle, plein
+de mérite et très affectueux, mais qu'elle n'avait pas pu aimer.
+Pourquoi me donnait-elle cet amour idéal et profond, à moi qui me
+sentais si peu digne d'une offrande aussi précieuse, à moi dont les
+grâces moins qu'éthérées d'une coquette avaient tourné la tête et
+conquis l'admiration? Et pourtant ma correspondante anonyme semblait
+avoir peu d'illusions sur mon compte. La preuve en était dans certaine
+phrase de sa lettre et, plus encore, dans cette défiance à mon égard
+qu'elle manifestait sans ménagements.
+
+O variations bizarres et soudaines du coeur humain! La veille encore, ma
+réputation naissante d'homme à succès paraissait à mes yeux comme une
+auréole de gloire, pittoresquement voilée par le crêpe funèbre d'une
+trahison. Et voilà qu'à cette heure je n'avais plus qu'un désir:
+convaincre cette douce amie que j'étais un chevalier fidèle et discret,
+digne d'être aimé, digne d'être admis à la voir, à m'agenouiller devant
+elle, à baiser ses mains ou tout au moins le pli de sa robe. Mon
+enthousiasme était si grand que je voulais d'abord partir sur l'heure,
+courir chercher cette tendre créature dans chaque rue, dans chaque
+maison de Paris, la guetter pendant un mois, s'il le fallait, au guichet
+de la poste où elle devait venir prendre ma réponse.
+
+La réflexion me fit voir qu'il fallait arriver à elle par d'autres
+moyens, si toutefois je devais être assez heureux pour percer un jour ce
+charmant mystère. Sans prendre le temps de redescendre au port et de
+regagner la _Galathée_, j'entrai dans un des hôtels de Péra et je
+demandai de quoi écrire. Je me souviens que ma lettre commençait ainsi:
+
+« Madame, ce que vous appelez ironiquement « mon temple » n'est plus, à
+cette heure, qu'un monceau de ruines sur lesquelles se dresse la
+chapelle « bien fermée » où vous voulez que je vous adore. La pauvre
+lampe de mon coeur est allumée devant l'autel. Une seule chose manque à
+ce culte nouveau et chéri: l'image, le nom de celle qui m'a converti de
+mes erreurs grossières.
+
+» Ce nom je l'attends, je l'invoque; cette image, cachée derrière son
+voile de pureté, mon respect l'implore à genoux. Apôtre de l'amour
+chaste et vrai, vous avez, d'un seul mot, renversé mes idoles. Ce n'est
+que la moitié de votre tâche bienfaisante et j'ai le droit de vous dire:
+Ne mettrez-vous rien à la place de ce que vous avez détruit?.... »
+
+Pendant de longues pages, mon zèle de néophyte s'épanchait avec ce
+lyrisme qui fera sourire, j'en ai peur, la plupart des hommes qui ont
+aujourd'hui vingt-cinq ans, l'âge que j'avais alors. Je reniais les
+erreurs du passé, particulièrement madame X***, ne la désignant, bien
+entendu, que par des allusions sagement voilées. Pour l'avenir, je
+m'engageais par les plus redoutables serments à devenir le modèle de
+ceux qui aiment. Mais je donnais à entendre que toutes ces belles
+résolutions dépendaient du nouvel arbitre de ma vie. Au prix d'une
+réponse courrier par courrier, je garantissais ma persévérance. Que si
+ma belle correspondante exécutait ses menaces de silence perpétuel, Dieu
+sait ce qui adviendrait de moi! Me reverrait-on jamais? Ne
+promènerais-je pas mon égarement, pécheur endurci, de la Turquie aux
+Indes, des Indes en Chine, de la Chine au Japon, plus loin si c'était
+possible? Mes parents s'éteindraient dans les larmes! A qui la faute?
+Une réponse, une réponse contenant ne fût-ce qu'une lueur d'espoir, et
+je rentrais en France à l'instant même, corrigé de toutes mes erreurs,
+portant dans ma poitrine un coeur nouveau. C'était à prendre ou à
+laisser. Positivement, j'avais un peu perdu la tête.
+
+Ma lettre partie, je comptai les heures qui me séparaient du retour du
+courrier. Que dis-je, les heures? c'était bel et bien l'affaire de deux
+semaines, car, à cette époque, l'_Orient-Express_ ne roulait pas
+encore entre Paris et Varna.
+
+Pendant ces quinze jours, mon ami et moi nous courûmes les ruines, les
+bazars, les mosquées, de Stamboul à Scutari. En outre la _Galathée_
+chauffa plus d'une fois pour nous conduire soit aux îles des Princes,
+soit dans le haut Bosphore, soit même sur les côtes les plus voisines de
+la mer Noire où, par parenthèse, un coup de vent d'est faillit me noyer,
+moi et ma chapelle toute neuve, encore veuve de sa statue. D'ailleurs
+aucune aventure d'un genre plus doux; pas la moindre tentation, ce qui
+est, pour les nouveaux convertis de mon espèce, la meilleure garantie de
+persévérance. Dieu sait ce qui serait arrivé si j'avais fait mon stage
+de vertu dans un pays où les femmes sont moins cloîtrées!
+
+Enfin le paquebot de la malle française fut signalé au sémaphore de
+Galata, dont j'avais appris les séries de pavillons par coeur. O joie!
+le guichet de la poste s'ouvrit pour laisser passer dans mes mains une
+enveloppe de cette même écriture renversée que mes yeux avaient relue si
+souvent. Ma divinité n'était point inexorable et m'épargnait le voyage
+du Japon qui, entre nous, me donnait à réfléchir.
+
+« Monsieur, m'écrivait-on, j'aime trop vos parents--sans les
+connaître--pour les priver si longtemps de la présence de leur fils.
+Vous vouliez une réponse; la voici. Quant au reste, vous me permettrez
+bien de vous dire que je ne saurais prendre toutes vos belles paroles
+pour argent comptant. Je me défie des conversions si faciles et si
+promptes, et j'estime qu'il y faut un peu de martyre, tout au moins
+quelques cicatrices de fer ou de feu, quelque épreuve de confrontation
+avec les bêtes de l'amphithéâtre.
+
+» D'ailleurs, il faut en prendre votre parti. Votre chapelle--je vous
+félicite de l'avoir édifiée si aisément--contiendra quelque jour, si
+Dieu m'écoute, une statue fidèlement honorée. Mais ce ne sera pas la
+mienne, qui ne saurait quitter la modeste niche où la retient le devoir.
+Je vous répète que je vous aime, que je vous aimerai toujours. Vous
+l'avoir dit, savoir que vous ne l'ignorez plus, bien que vous ignoriez
+tout le reste, cela me procure déjà des douceurs infinies. Depuis que
+j'ai cessé d'être une enfant, je ne me souviens pas d'avoir connu
+quelque chose qui touche au bonheur d'aussi près.
+
+» Peut-être, puisque vous allez revenir, vous apercevrai-je de loin en
+loin, mais mon secret sera mieux gardé que jamais, car il doit l'être;
+je mourrais de honte s'il en était autrement. Mais je suivrai tendrement
+des yeux votre chemin dans la vie. Et même, si vous restez digne de moi,
+ma plume viendra vous dire de temps en temps que je suis fière de vous
+et reconnaissante, jusqu'au jour où une autre, celle qui sera votre
+femme, vous le dira des lèvres. Je rougis de ma faiblesse, car je
+m'étais juré de vous écrire une seule fois. Mais cette faiblesse
+n'enlève rien à personne. Elle ne m'empêchera de remplir aucun des
+devoirs de ma vie.. et vous, ami, jusqu'à présent vous n'avez guère de
+devoirs. »
+
+Une fleur de pensée, comme la première fois, remplaçait la signature
+absente. J'y posai mes lèvres.
+
+--Qui sait, me disais-je tout bas, si d'autres lèvres n'ont pas donné
+rendez-vous aux miennes à cette place?
+
+Le courrier m'apportait seulement deux lettres: celle que je viens de
+dire, et une seconde, de la main de ma mère. Rien de ma cousine, ce
+jour-là, mais je n'avais pas le droit de me plaindre, car la pauvre miss
+Pot-au-Feu attendait encore sa réponse. Aussi, que pouvais-je bien
+répondre à cette tranquille et prosaïque personne, si éloignée de la
+note actuelle de mon esprit que j'aurai dû me battre les flancs pendant
+une heure pour lui écrire vingt lignes! Lui raconter ma bonne fortune
+platonique et épistolaire? A quoi bon? La froide écriture pouvait-elle
+initier cette profane aux mystères du grand amour?
+
+Moi, je le comprenais, le grand amour; je le respirais; je me mouvais
+dans cette atmosphère à la fois pure et troublante comme celle des hauts
+sommets. Parfois, étonné du sentiment nouveau qui m'absorbait, j'avais
+peur d'être la proie d'une folie passagère, éclose dans mon cerveau sous
+l'ardeur du ciel d'Orient. Ou bien, peut-être, je subissais, malgré moi,
+l'influence d'une tendresse passionnée qui m'obsédait de loin. Peut-être
+mon coeur s'égarait à la poursuite d'une chimère, dont je me moquerais
+bientôt moi-même ainsi que d'un songe incohérent. Et si jamais le hasard
+ou la constance de mes efforts me mettaient en face de mon inconnue, ne
+m'apercevrais-je pas de mon erreur, de mon impuissance à l'aimer?
+
+--Tu l'aimeras éperdument si tu peux la découvrir, me répondait mon
+coeur. Et, si elle t'échappe, le couronnement du bonheur manquera
+toujours à ta vie.
+
+Désormais, chaque heure passée sur ce sol lointain me semblait
+perdue.... Je courus rejoindre mon ami.
+
+--Écoute, lui dis-je; il faut que je rentre à Paris. Tu ne m'en voudras
+pas si je t'abandonne?
+
+--J'allais te proposer de partir, me répondit le maître et seigneur de
+la _Galathée_. Je m'ennuie atrocement dans cette ville où les
+femmes sont des fantômes. Les Parisiennes ressemblent à la lance
+d'Achille. Blessé par elles, c'est par elles qu'on doit être guéri.
+Demain, au soleil levant, nous verrons disparaître dans les flots d'or
+la pointe du Sérail. Mais toi, que t'arrive-t-il? Tu resplendis. Gageons
+qu'_elle_ t'écrit de revenir.
+
+Je racontai discrètement mon histoire. Au reste, vu les circonstances,
+il m'eût été difficile de me montrer indiscret.
+
+--Tu m'as joliment l'air d'un homme sur le point de se faire rouler,
+grommela cet affreux sceptique.
+
+Je m'enfuis pour ne pas l'étrangler. A l'aube suivante, quand le bruit
+des anneaux de fer martelant l'écubier m'annonça que nous étions en
+train de lever l'ancre, je n'avais guère fermé l'oeil. Cinq jours après,
+mon compagnon et moi nous prenions place dans l'express qui quitte
+Marseille à six heures du soir. Encore quelques moments, et j'allais
+respirer le même air que la dame aux pensées!
+
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+Ma première course dans les rues de Paris fut pour le bureau de poste de
+la Madeleine, où j'eus à débourser les frais d'un affranchissement
+considérable. Je n'avais pas perdu mon temps durant nos cinq jours de
+traversée, et le paquet volumineux qui tomba dans la boîte avec un bruit
+sourd de colis, ressemblait moins à une lettre d'amour qu'au manuscrit
+déposé furtivement par un auteur ingénu dans l'orifice béant de
+l'officine d'un journal.
+
+Il y avait de tout dans ce volume. Souvenirs d'enfance et de jeunesse,
+détestation de mes erreurs passées, protestations pour l'avenir, essai
+d'apologie, dithyrambes en l'honneur de l'amour idéal qui, désormais,
+devait remplir ma vie, tout cela se trouvait mélangé dans ces nombreuses
+pages qui se terminaient par un appel à la clémence.
+
+« Vous pouviez, disais-je, me laisser ignorer toujours mon bonheur.
+Avez-vous le droit, maintenant, de causer mon malheur pour toute ma vie?
+Quel mal vous ai-je fait pour que vous me torturiez ainsi? Qu'avez-vous
+à craindre de moi? Le nom que je porte n'est-il pas pour vous un sûr
+garant que mes sentiments sont ceux d'un gentilhomme? Ne sentez-vous pas
+que je vous respecterais comme une sainte, que je me contenterais du
+bonheur de vous apercevoir quelquefois si, comme vous le dites, mon
+malheureux destin nous sépare? Ou bien pensez-vous que je vous aimerais
+moins après vous avoir vue? Ah! c'est votre âme, c'est votre coeur que
+j'aime! Que m'importe le reste!.... Mais quelle folie! Je gagerais dix
+de mes années que le reste est charmant. »
+
+De la Madeleine au Louvre je ne fis qu'un bond. Certes la tranquille
+Rosie n'était point, pour cette aventure d'un romanesque inédit,
+l'auditeur que j'aurais souhaité. Mais je n'avais pas le choix, et
+d'ailleurs, à défaut d'autres qualités, ma cousine avait celle d'une
+résignation parfaite comme confidente. Pour cet emploi, elle aurait
+charmé Corneille ou Racine. Je la trouvai, comme quelques mois plus tôt,
+assise à son chevalet, copiant la même Vierge, avec Lisbeth attelée au
+même tricot. En me voyant, elle eut un petit cri de surprise.
+
+--Comment! déjà de retour? Que se passe-t-il donc? Je ne t'attendais
+que dans un an pour le moins.
+
+--Il se passe, répondis-je, que ton cousin est à la fois le plus heureux
+et le plus infortuné des hommes. Tiens, lis ces lettres.
+
+--Doucement! fit ma cousine en retirant sa main comme à l'approche d'un
+fer rouge. Ta confiance m'honore, mais tu oublies à qui tu parles, et,
+l'autre jour, il m'a fallu me confesser d'avoir un peu trop écouté tes
+confessions.
+
+--Tu peux lire, insistai-je. Tu ne te confesseras point d'avoir parcouru
+ces pages adorables. Je te conseille même de les apprendre par coeur: tu
+ne pourrais qu'y gagner.
+
+Avec un léger soupir, elle posa tranquillement sa palette, son
+appuie-main et ses pinceaux. Elle rougissait peu à peu et, quand elle
+fut au bout de la seconde lettre, avec ses yeux brillants et ses joues
+fleuries comme des roses pourpres, elle était, Dieu me pardonne,
+absolument jolie. Mais, en ce moment, il était bien question de savoir
+si Rosie était belle ou non!
+
+--Qu'en dis-tu? demandai-je en replaçant sur mon coeur les précieux
+autographes.
+
+Elle haussa doucement les épaules, des épaules d'un dessin parfait. Tout
+en se remettant à son travail, elle me répondit:
+
+--Tu vas te fâcher; tant pis! Eh bien, vous êtes fous tous les deux:
+elle d'écrire de semblables fadaises à un monsieur qu'elle connaît à
+peine. La malheureuse! Que ne puis-je découvrir tout à l'heure son
+adresse et son nom! Je me ferais un devoir de courir chez elle pour lui
+crier: « Casse-cou! » Entre femmes on se doit ces avertissements. Quant
+à toi, je te trouve encore plus ridicule, et je gagerais ce Murillo
+contre ma copie que tu as affaire avec un vieux laideron sentimental. Et
+c'est pour cela que tu as coupé par le milieu ton beau voyage d'Orient!
+
+--Rosie! vociférai-je en prenant mon chapeau, tu es née pot-au-feu et
+pot-au-feu tu mourras! Je te quitte pour te revoir seulement le jour où
+j'aurai découvert mon inconnue. Tu verras si c'est un vieux laideron!
+
+--Bon! dit-elle avec son franc rire de camarade, notre séparation sera
+un peu longue! Sois sûr que la dame est trop avisée pour se laisser
+voir. Signons la paix; je ne dirai que ce que tu voudras. Mais enfin,
+mon pauvre ami, que comptes-tu faire?
+
+--La chercher dans tout Paris, maison par maison. Et, surtout, la
+convaincre avec le temps, dussé-je y mettre dix ans de ma vie, que je
+suis digne d'elle et qu'elle peut se révéler à moi.
+
+--Tu seras bien avancé quand tu te trouveras en face d'une personne
+mariée, mère de quatre enfants!
+
+--Elle deviendra veuve, et ses enfants seront les miens. Dans tous les
+cas, je la verrai quelquefois. Je ne veux plus vivre sans cette femme.
+Je l'adore avec passion!
+
+Je criais si fort, que Lisbeth, embarrassée par ce qu'elle entendait
+malgré elle, plongeait sa tête dans son tricot. Quant à ma cousine, elle
+partit d'un grand éclat de rire. Jamais je ne l'aurais crue susceptible
+d'une gaieté aussi bruyante.
+
+--Par ma foi! dis-je, parodiant sans y tâcher le Misanthrope, je ne vois
+pas en quoi je suis si risible!
+
+--Pardonne-moi, mon bon Gastie. Mais je te vois encore tel que tu étais
+à cette même place, l'automne dernier, faisant les honneurs du Musée à
+certaine élégante, avec des airs convaincus. Tu te souviens de madame
+Confiture-de-Roses?
+
+Elle s'essuya les yeux où le rire avait mis quelques larmes brillantes,
+qui lui allaient fort bien.
+
+--A propos, reprit-elle, sais-tu quelle idée me vient? Si cette superbe
+personne était en train de se moquer de toi grâce à un déguisement
+d'écriture! Si ta passion d'alors et celle d'aujourd'hui ne faisaient
+qu'une!
+
+A première vue, l'imagination n'était pas tellement absurde, et je
+sentis la rougeur me monter au front. Mais un examen de quelques
+secondes me rassura.
+
+--Écoute, répondis-je tranquillement en désignant le Murillo du bout de
+mon menton. Si on disait demain au conservateur du Louvre: « Cette toile
+qui est accrochée là sort du pinceau de mademoiselle Rosie », penses-tu
+qu'il s'y laisserait prendre?
+
+--Hélas! soupira ma cousine.
+
+--Eh bien, les lettres que j'ai dans ma poche ressemblent à ce que
+cette...coquine peut écrire et penser comme la peinture de Murillo
+ressemble à ta peinture. Tu admettras bien que je suis à même d'en
+juger.
+
+Rosie baissa la tête sur sa toile, un peu mortifiée sans doute de ma
+franchise à l'égard de son talent. Je lui dis en prenant congé d'elle:
+
+--Bientôt j'irai voir l'oncle Jean, mais seulement après que la dame aux
+pensées m'aura répondu. J'aurai du plaisir à te montrer sa lettre, et
+cependant mes confidences t'ennuient peut-être.
+
+--Bah! fit ma cousine avec son bon sourire, il y a longtemps que j'y
+suis habituée. Au fond, elles m'amusent.
+
+Nous nous quittâmes sans rancune après une cordiale poignée de mains.
+Tout en descendant l'escalier aux larges marches, je me disais:
+
+--Positivement, cette Rosie devient une jolie fille.... Mais quelle
+personne prosaïque!
+
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+--Je savais déjà ton retour d'Orient par ma petite-fille, et je pense
+que tu viens m'annoncer ton départ pour Vaudelnay. Tes parents doivent
+t'attendre.
+
+Mon oncle m'accueillit par ces paroles quand j'allai lui présenter mes
+devoirs, quelques jours plus tard, ayant dans mon portefeuille une
+lettre que j'avais prise le matin même à la poste restante.
+
+Partir pour Vaudelnay! M'éloigner de l'adorable femme dont les lignes
+tendres, généreuses, consolantes reposaient sur mon coeur: comment avoir
+ce courage! Et pourtant juin finissait. Encore une quinzaine et ma
+dernière inscription de droit avant les vacances devait être prise.
+Quant aux examens, je n'aurais pas été moins préparé à subir ceux du
+doctorat en médecine. Depuis quelques mois, je n'avais guère le temps de
+songer au Code et aux Institutes. Mais quel prétexte imaginer afin de ne
+point quitter la capitale?
+
+--Pour le moment, répondis-je évasivement, mes projets sont encore très
+vagues.
+
+Cette fois je n'osais plus parler à mon oncle de sa propre visite chez
+nous. Il était payé pour ne pas trop compter sur la fidélité de ma
+mémoire en certaines circonstances.
+
+Dès que je pus être seul avec Rosie, j'abordai le sujet qui me tenait au
+coeur avant tous les autres.
+
+--Je suis bien malheureux! m'écriai-je. Lis cette adorable lettre. Tu
+n'y trouveras pas une parole, pas une virgule qui ne montre clairement
+que la femme qui l'a écrite était faite pour moi. C'est à peine si elle
+me connaît, et son coeur me devine avec une sorte de pénétration
+surnaturelle. Ce qu'elle me dit est précisément ce qu'il faut me dire.
+Elle m'aime sincèrement, d'un amour qui m'élève à mes propres yeux, qui
+embellirait toute ma vie. Je sens qu'elle pourrait faire de moi un homme
+sérieux et bon. Elle m'a rendu meilleur déjà. Est-il possible que ma
+destinée soit de ne jamais connaître même son nom!
+
+Ma cousine lisait lentement, en s'appliquant beaucoup, comme si elle eût
+déchiffré quelque passage écrit dans une langue peu familière, qu'il
+fallait traduire ligne par ligne. Cependant, si froide qu'elle fût, on
+pouvait voir à certaines émotions fugitives de son visage qu'elle
+prenait du plaisir à la lecture.
+
+--Oui, dit-elle en me rendant le papier. Je commence à croire que cette
+femme parle sincèrement, qu'elle est prise pour toi d'un attachement
+véritable. Mais,--tu es plus expert que moi dans ces matières,--qui sait
+si vous gagneriez l'un et l'autre à sortir du nuage qui plane sur vous?
+Je voyais, l'autre jour, une toile qui représente Psyché. Il me semble
+que son histoire a du rapport avec la vôtre. Fini le mystère, fini
+l'amour!
+
+--Et il me semble à moi, dis-je en la menaçant, que miss Pot-au-Feu se
+moque de son cousin.
+
+--Ah! je te jure que non! répondit-elle avec un grand sérieux.
+
+--Alors, je n'y comprends plus rien. Tu te déranges. Mais tu passes d'un
+extrême à l'autre. Je voudrais bien te voir adorée toute ta vie par un
+monsieur dont tu ne pourrais rien dire: ni s'il est beau, ni s'il est
+affreux, ni s'il est blond, ni s'il est maigre, ni s'il est vieux.... Et
+encore, chez un homme, ces choses-là tirent moins à conséquence. Ah!
+tiens, je sais bien ce qui arrivera si ma cruelle amie s'obstine à se
+cacher.
+
+--Moi aussi, je le sais bien. Tu abandonneras l'entêtée à son malheureux
+sort et tu épouseras une bonne femme qui te la rappellera dans le peu
+que tu sais d'elle, mais dont tu auras pu juger par toi-même l'âge, la
+figure et le reste. Il me semble que ce dénouement n'est point si
+mauvais.
+
+--Mauvais ou non, il est impossible. Je mourrai garçon, laissant à ton
+deuxième fils la fortune et le nom des Vaudelnay.
+
+--Tu divagues, fit ma cousine en haussant les épaules.
+
+Et notre entretien fut terminé pour ce jour-là.
+
+Dans le moment de l'année où nous étions, Paris n'existait plus au point
+de vue du monde; mes jours et mes soirées se traînaient sans
+distractions, je parle des distractions honnêtes. Quant aux autres, dans
+l'état de quasi perfection idéale où je me trouvais, la seule pensée de
+les avoir connues jadis me faisait horreur. Ma seule ressource était
+dans la conversation de ma cousine; je m'amusais à la convertir tout
+doucement à mes théories sentimentales. Je la voyais quotidiennement,
+soit au musée, soit rue d'Assas. Un jour elle me dit en riant:
+
+--N'as-tu pas peur de me jouer un vilain tour en faisant pousser des
+ailes sur mon dos? Quand elles auront toutes leurs plumes, je serai bien
+avancée derrière les barreaux de ma cage! Au moins, maintenant, je n'ai
+nulle envie de m'envoler vers le pays des rêves.
+
+--Je ne suis pas inquiet pour toi, répondis-je. Tes ailes, si tant est
+qu'elles poussent vraiment, ne te serviront jamais beaucoup. Tu te
+souviens de ces volatiles sédentaires que nous allions voir ensemble à
+Vaudelnay....
+
+--Fort bien: les canards de la basse-cour. Grand merci de la
+comparaison!
+
+--Voyez un peu la grincheuse personne! Qui parle de canards? Ce sont les
+cygnes que je voulais dire, mademoiselle. Jamais ni toi ni moi ne les
+avons vus s'envoler.
+
+--C'est qu'ils se trouvaient heureux où ils étaient.
+
+En prononçant ces paroles, Rosie avait courbé sa tête fine sur son
+chevalet, avec une ondulation de cou si harmonieuse que je trouvai ma
+comparaison beaucoup plus juste qu'elle n'en avait l'air.
+
+Le 10 juillet, je reçus une lettre de mon inconnue. Si j'ai conservé le
+souvenir de cette date, c'est qu'elle marqua la fin d'une correspondance
+qui m'avait donné un immense bonheur durant trois mois. Non, je ne
+devais plus revoir cette grosse écriture déguisée et cette signature
+fleurie qui me confirmait de si charmants aveux. Ce jour-là, au lieu
+d'une seule pensée, la main mystérieuse en avait dessiné tout un
+bouquet, groupé avec un art exquis, bien qu'il fût aisé de voir qu'elles
+étaient jetées sur le papier à la hâte et sans recherche.
+
+Dans ces quatre pages, serrées comme pour ne pas perdre la moindre
+place, vibrait toujours la même tendresse grave, on pourrait dire
+maternelle, mais avec un abandon plus intime où l'on sentait je ne sais
+quoi d'hésitant et d'attendri. La lettre finissait par ces lignes:
+
+« Et maintenant, cher, nous allons partir. Les champs nous réclament; ce
+Paris brûlant n'a plus assez d'air pour nous. Disons-lui donc adieu pour
+quelques mois. Toutefois, soyez tranquille. Vos lettres me parviendront,
+expédiées à l'adresse ordinaire, et vous aurez les miennes, qui
+continueront à passer par Paris, car vous ne saurez point où je suis
+allée. Que vous importe ce que vous ne savez pas, à côté de cette chose
+dont vous êtes sûr! Ne sentez-vous pas que je vous aime? Voyez plutôt
+c'est moi, maintenant, qui ai besoin de vos lettres; c'est moi qui vous
+les demande. Ne m'oubliez pas à Vaudelnay où l'on s'amuse beaucoup,
+m'a-t-on dit. Du moins, ami cher, si vous m'oubliez, que ce soit pour
+une jeune fille digne de vous et qui sera votre femme. Choisissez-la
+bien quand l'heure viendra. Vous savoir malheureux, ou une autre
+malheureuse par vous, serait la douleur suprême de ma vie. »
+
+Du moment où _elle_ quittait Paris, je n'avais plus de raison pour
+y rester. Je préparai donc tout pour mon départ, mais la perspective
+d'une agitation mondaine semblable à celle de l'année précédente m'était
+insupportable. J'écrivis à ma mère que je me sentais fatigué, que je
+désirais vivement jouir du repos le plus complet durant les premières
+semaines de mon séjour à la campagne. Par la même occasion, je parlais à
+mes parents de mon projet d'enlever ma cousine et mon oncle et de les
+amener avec moi. J'expliquais cette idée--non sans un peu
+d'hypocrisie--par le désir de procurer à la jeune fille et au vieillard
+une saison de villégiature utile à leurs santés. Mais, pour dire le
+vrai, je ne pouvais plus me passer de ma confidente ordinaire. Seul à
+Vaudelnay, sans avoir personne à qui parler de la dame aux pensées! Il y
+avait de quoi mourir.
+
+Ma mère me répondit courrier par courrier en m'envoyant une invitation
+pressante pour l'oncle Jean et sa petite-fille. Que dis-je: inviter! On
+les suppliait de faire une longue visite à la vieille maison qui était
+toujours la leur, qui l'avait été si longtemps pour l'un d'eux! La seule
+objection, la difficulté du voyage pour les jambes raidies par l'âge de
+mon oncle disparaissait, puisque le trajet devait se faire, sous mon
+escorte.
+
+Je savais comment m'y prendre pour enlever d'assaut le consentement du
+peu flexible baron. J'allai chez lui à l'heure où je supposais que sa
+petite-fille était au Louvre.
+
+--Oncle Jean, dis-je, vous voyez devant vous un ambassadeur et voici mes
+lettres de créance.
+
+Je lui remis l'invitation de ma mère. L'épître lue avec quelques
+froncements de sourcil que j'interprétai sans trop de peine:
+
+--Ta mère est toujours bonne comme je l'ai connue, dit mon oncle. Mais
+ce qu'elle demande est bien difficile.
+
+--Cela serait dix fois plus difficile qu'il faudrait encore le faire,
+prononçai-je gravement. Rosie tombera malade si son été se passe à
+Paris.
+
+J'avais touché juste. Le grand-père de ma cousine bondit comme il aurait
+fait, cinquante ans plus tôt, à une parole malsonnante.
+
+--Rosie malade! s'écria-t-il. Qu'en sais-tu?
+
+--Elle change, répondis-je avec aplomb. Ses traits se tirent, ses yeux
+s'agrandissent; l'abus du travail lui voûte les épaules. Il y a trois
+jours, pendant une courte visite que je lui ai faite au Louvre, elle a
+toussé plusieurs fois...d'une mauvaise toux.
+
+--Elle ne se plaint jamais.
+
+--Parbleu! si vous attendez qu'elle se plaigne!.... Elle sait que tout
+déplacement vous est incommode, et c'est une fille si prompte à se
+sacrifier!
+
+--Oui, très prompte à se sacrifier, répéta mon oncle dans un écho qui
+ressemblait à un grognement.
+
+Il me tourna le dos avec une sorte de mauvaise humeur, comme si j'étais
+responsable de l'esprit d'abnégation de ma cousine.
+
+--Quand elle rentrera, je lui parlerai, dit-il bientôt entre ses dents.
+Et, pas plus tard que demain je veux qu'elle consulte.
+
+--Pas plus tard que demain, mon cher oncle, elle, vous et moi serons
+dans l'express de Poitiers, ne vous déplaise.
+
+--N'allons pas si vite, mon neveu. Si ma petite-fille est malade, c'est
+aux eaux que je dois la conduire. Je ne sais pas d'endroit plus humide
+que Vaudelnay. Mes rhumatismes peuvent en dire quelque chose.
+
+Quelle singulière lubie de ne pas vouloir venir chez nous! Comment
+expliquer cette résistance? Par la rancune du passé? Comme je me posais
+ces questions, nous entendîmes la voix de Rosie qui chantait dans
+l'antichambre.
+
+--Tiens, écoute comme elle est malade! dit l'oncle Jean.
+
+Mes plans s'en allaient à vau-l'eau. J'essayai pour la seconde fois
+d'enlever l'affaire par surprise, en frappant ailleurs.
+
+--Veux-tu que nous partions tous ensemble pour Vaudelnay? demandai-je
+avant que mon oncle eût le temps de dire un mot. Ton grand-père en meurt
+d'envie; mais il a peur de te contrarier.
+
+Le rossignol s'était tu subitement. Les jolies joues roses devinrent
+blanches comme des lis.
+
+--Partir pour Vaudelnay?...tous ensemble!.... Oh! mon Dieu, quel
+bonheur! soupira ma cousine en se laissant tomber sur une chaise.
+
+--Animal! me cria mon oncle. Voilà une enfant qui va s'évanouir!
+
+--Quand je vous disais qu'elle est souffrante! répondis-je tout bas.
+
+Déjà les couleurs vives reparaissaient. A en juger par les symptômes,
+cette maladie n'était qu'une grande joie. Rosie demanda d'une voix qui
+aurait fait retourner mon oncle aux Indes:
+
+--Grand-père! c'est vrai que nous partons?
+
+Elle me regardait, tout en questionnant l'oncle Jean.
+
+--Va vite commencer tes paquets, décidai-je audacieusement. Nous devons
+être à la gare sur le coup de huit heures demain matin.
+
+Nous y étions tous avant sept heures et demie. Je ne me souviens pas
+qu'aucune journée de voyage ait passé pour moi plus vite que celle-là.
+Ma bonne action recevait déjà sa récompense.
+
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Plus vite encore que notre express, ma dépêche avait couru sur son fil.
+Le château nous attendait avec un air de fête, mais avec cet air discret
+des gens qui sont heureux pour eux-mêmes, et non pas pour leurs voisins.
+
+En apercevant le sommet des tours du manoir, par-dessus la ceinture des
+grands arbres, l'oncle Jean avait mordu sa moustache et nous
+n'entendîmes plus le son de sa voix jusqu'au moment où le landau
+s'arrêta dans la cour. Quant à Rosie, elle parlait pour deux, poussant
+des exclamations de joie à chaque tournant du chemin, appelant par son
+nom chaque paysanne qui se levait de son banc pour nous saluer,
+s'extasiant sur les embellissements du village.
+
+Mon père et ma mère semblaient si heureux de l'arrivée des voyageurs,
+qu'il aurait été difficile de décider lequel de nous trois était
+accueilli avec plus de tendresse. Mais, pendant le dîner, l'attention se
+détourna des autres à mon profit, et la conversation ne roula guère que
+sur mon expédition dans le Levant. Mon père l'approuvait fort; il disait
+que ce désir de voir le monde et de s'instruire était recommandable chez
+un jeune homme. L'oncle, un peu distrait, donnait des signes
+d'assentiment. Sans doute il refaisait en esprit ses traversées
+d'autrefois, et trouvait que la mienne, en comparaison, était peu de
+chose. Quant à la seule personne qui fût fixée sur la cause véritable de
+mes exploits nautiques, elle confectionnait des bas-reliefs en mie de
+pain, se gardant soigneusement de tourner les yeux vers moi, de peur
+d'éclater de rire, je pense.
+
+L'oncle Jean et Rosie, fatigués de leur journée, regagnèrent de bonne
+heure l'appartement de la petite tour, accompagnés par la châtelaine.
+Mon père me dit, quand nous fûmes seuls:
+
+--Ta cousine est superbe. Elle a les yeux, les sourcils, les cheveux
+d'une Italienne et le teint d'une Anglaise. Comment ne nous en as-tu
+jamais parlé?
+
+--Mon Dieu, répondis-je, ma cousine est à peine une femme pour moi. Je
+la vois toujours telle qu'elle était quand son grand-père l'a déposée
+sur ce canapé, tout endormie, un certain soir d'hiver. Au reste, nous
+sommes les meilleurs camarades du monde, mais si elle est Italienne par
+ses cheveux, elle est quatre fois Anglaise par son esprit positif.
+
+--Tiens, fit mon père, c'est étonnant! Elle n'en a pas l'air. Après
+tout, cela vaut mieux pour elle, car la pauvre petite ne sera point
+facile à marier.
+
+--Je doute qu'elle se marie jamais, répliquai-je d'un air profond. Je
+m'attends à la voir nous donner une nouvelle édition de tante
+Alexandrine.
+
+--A son aise! conclut mon père. Seulement toi, ne nous donne pas une
+nouvelle édition de l'oncle Jean.
+
+--Pauvre père! soupirai-je tout bas. Vous ne vous doutez guère que votre
+fils est amoureux d'une fée inaccessible, et que Gaston de Vaudelnay
+sera vraisemblablement le dernier de sa race!
+
+Le lendemain matin, je flânais dans le parc à la fraîcheur. En
+approchant d'un gros platane sous lequel des sièges rustiques invitaient
+les promeneurs au repos, j'aperçus une forme blanche assise dans une
+attitude rêveuse.
+
+--Eh bien, Rosie, est-ce que tu regrettes déjà ton musée, ton chevalet
+et tes madones?
+
+Elle tourna vers moi la tête en tressaillant, et je vis qu'elle avait
+les yeux pleins de larmes.
+
+--Non, dit-elle avec cette simplicité qu'elle conservait toujours. Mais
+je regrette l'âge que j'avais quand nous travaillions ensemble à notre
+petit jardin, à cette même place.
+
+--Je te conseille d'avoir des regrets! A cette époque-là tu étais une
+petite fille assez laide, et maintenant....
+
+--Et maintenant? répéta-t-elle en me regardant comme si elle eût été à
+cent lieues de ce que j'allais dire.
+
+--Et maintenant tu es une personne remarquablement jolie.
+
+Elle avait l'air si étonné, si incrédule, que je me hâtai de citer mon
+auteur.
+
+--Mais certainement; mon père me l'a dit pas plus tard qu'hier soir.
+
+--Ah! fit-elle avec modestie; c'est mon oncle.... Il est vraiment bien
+bon.
+
+Je dus convenir en moi-même qu'elle était fort jolie, en effet. Sous son
+peignoir de mousseline aux nuances claires, pauvre « confection » qui
+aurait fait pleurer de honte une élégante, sa taille trouvait moyen de
+laisser voir toute sa grâce. Son visage aux traits classiques rayonnait
+d'un éclat de jeunesse éblouissant. Les pieds et les mains étaient
+admirables.
+
+--C'est singulier, pensai-je, comme on voit mieux certains détails à
+tête reposée! J'aurais passé vingt ans auprès de cette charmante
+personne, dans le tourbillon de Paris, sans m'apercevoir de ses
+avantages.
+
+Notre première semaine de séjour à Vaudelnay fut délicieuse. Le
+voisinage ignorait encore que le château fût si bien habité, et j'avais
+conjuré ma mère de prolonger le plus possible cette ignorance. Après
+tant d'années qui me séparent de cette époque, il me serait malaisé de
+dire à quoi nous occupions nos journées, Rosie et moi. Je sais seulement
+que nous étions toujours ensemble et que le soir arrivait sans que nous
+fussions las l'un de l'autre. Bien entendu, nous parlions les trois
+quarts du temps de la dame aux pensées. Chère créature! Où était-elle en
+ce moment? dans les montagnes? au bord de la mer? ou bien dans quelque
+villa pleine d'ombre, entre son mari et ses enfants,--tout bien examiné,
+nous avions décidé qu'elle était mère,--plus belle encore du combat
+livré par son devoir austère à sa tendresse mystérieuse. Encore trois
+jours, encore deux jours, demain j'allais voir arriver la lettre
+attendue!
+
+--Oh! Rosie! comme je voudrais être à demain!
+
+A cette oraison jaculatoire, ma cousine ne répondit rien, et, pour la
+première fois, je vis une ombre passer sur son visage, ombre d'ennui
+sans doute. Mais, de bonne foi, pouvais-je lui en vouloir si le courrier
+tant désiré l'intéressait moins que moi?
+
+Le facteur vint sans aucune lettre, ou du moins sans _sa_ lettre.
+Il en fut de même le lendemain, le surlendemain, les jours suivants
+pendant une semaine. Ah! qu'il était loin, le calme des premières heures
+du séjour au château! Que m'importaient alors mes parents, le parc et
+ses promenades, mes chevaux morfondus à l'écurie! Seule, ma
+compatissante cousine pouvait me comprendre et, dans une certaine
+limite, me consoler. D'après elle, ce retard qui me rendait fou
+d'angoisse était amené par une cause passagère, et je ne devais point en
+concevoir d'alarmes. Quelque voyage différé, quelque arrêt imprévu dans
+un endroit sans ressources, quelque devoir de famille pouvait seul
+empêcher ma correspondante de tenir sa promesse, toujours si fidèlement
+gardée jusque-là.
+
+--Et si elle est malade? et si elle est morte? Jusqu'à cette heure,
+j'espérais, malgré tout, la connaître tôt ou tard. Faut-il donc renoncer
+pour toujours à cette joie? Plains-moi, Rosie, car je suis bien
+malheureux!
+
+Je compris alors pour la première fois tout ce que le coeur d'une femme
+peut contenir de bonté compatissante, même à l'âge où ce coeur semble
+fait pour porter des fleurs moins mélancoliques. Patiente comme une
+esclave d'Orient habituée aux caprices de son maître--les miens, il faut
+l'avouer, n'avaient rien qui rappelât, même de loin, ceux d'un pacha--ma
+cousine quittait tout, si je l'appelais d'un geste, pour causer avec
+moi, c'est-à-dire pour écouter mes doléances. Parfois elle protestait
+doucement contre ma tristesse. Elle me répétait souvent:
+
+--Un être humain n'a pas le droit de maudire sa destinée, quand il
+possède l'assurance d'être sincèrement, fidèlement aimé.
+
+Ces arguments par trop platoniques me touchaient assez peu, et je
+prétendais qu'on me proclamât le plus malheureux des hommes, tout en
+reconnaissant que j'en étais aussi le plus tendrement consolé.
+
+--Ma pauvre Rosie, disais-je en serrant sa petite main dans les miennes,
+si je pouvais oublier celle qui m'oublie, c'est pour toi que je voudrais
+l'oublier!
+
+--Et moi je suis certaine qu'elle pense à toi plus que jamais, répondait
+ma cousine. Dans quelques jours tout s'expliquera; j'en ai le
+pressentiment.
+
+Impossible de la faire démordre de cette belle assurance, qu'elle
+arrivait quelquefois à me faire partager pour une heure.
+
+Quand je parvenais à faire trêve à mon chagrin, je trouvais en elle,
+aussitôt, la plus charmante, la plus gaie, la plus amusante des
+compagnes. Je ne pus m'empêcher de lui dire un jour, avec une envie
+secrète:
+
+--Sais-tu Rosie, que tu m'as tout l'air d'une femme parfaitement
+heureuse?
+
+--Mais j'en ai plus que l'air, dit-elle gravement. Je suis, quant au
+présent, aussi heureuse qu'une femme peut l'être. Grand-père en trois
+semaines a rajeuni de vingt ans. Mon oncle et ma tante me traitent comme
+leur fille. Enfin tu ne saurais comprendre le bonheur que j'éprouve à
+revoir ce cher vieux Vaudelnay.
+
+--Eh bien, qui vous empêche d'y finir votre vie, l'oncle Jean et toi? Tu
+seras pour moi ce que la tante Frédérique était pour notre aïeul. Et
+nous vieillirons ensemble, comme ils ont vieilli.
+
+Elle ferma les yeux, et cependant la perspective semblait médiocrement
+l'éblouir, car elle me répondit d'une voix un peu nerveuse:
+
+--Mes moyens ne me permettent pas de songer à l'avenir. Laisse-moi
+profiter de ce présent, qui me repose.
+
+De fait, il était facile de voir qu'elle jouissait en véritable sybarite
+de chacune des heures passées au milieu de nous. Tout l'enchantait, mais
+moins, à coup sûr, qu'elle n'enchantait tout le monde. Quatre personnes
+se la disputaient du matin au soir, pour le plaisir de la voir et de
+l'entendre compatir à leurs maux. Les rhumatismes de l'oncle Jean, les
+gastralgies de mon père, les embarras administratifs de ma mère toujours
+débordée par mille difficultés de domestiques, de pauvres, de salles
+d'asile et de curés besoigneux, enfin les déchirements secrets de mon
+propre coeur, tout cela retombait sur elle sans l'étonner ni l'abattre.
+Et lorsque, dans nos entretiens de famille, l'oncle Jean parlait de leur
+retour à Paris, il se faisait un grand silence comme à l'annonce
+effrayante de quelque catastrophe prochaine.
+
+Quand Rosie, par chance, pouvait disposer d'une heure pour son agrément
+personnel, son bonheur était de s'installer sous le grand platane de
+notre ancien jardinet, afin de lire quelques pages d'un livre préféré ou
+de mettre à jour sa correspondance.
+
+Un jour, vers le milieu d'un après-midi de chaleur accablante, je
+passais pas là, juste au moment où les premières rafales d'un orage en
+formation détachaient de l'arbre énorme et faisaient tourbillonner au
+loin une envolée de feuilles jaunies.
+
+--Vite, ramasse tes papiers, ton encre et tes plumes, dis-je à ma
+cousine. Tu n'entends donc pas qu'il tonne? A quoi penses-tu?
+
+--A rien! fit-elle en tressaillant, car elle était absorbée au point
+d'avoir ignoré mon approche.
+
+--Ma parole! miss Pot-au-Feu prend des airs de Mignon, lui dis-je en
+plaisantant. La voilà qui se donne le genre d'être rêveuse!
+
+Avant qu'elle pût me répondre, un coup de vent plus fort s'abattit sur
+le buvard où elle écrivait. En une seconde, vingt feuilles de papier
+s'éparpillèrent au loin, pêle-mêle avec les rameaux desséchés du
+platane. Et tous deux de courir à droite, à gauche, à la poursuite des
+fugitives.
+
+Un feuillet plus grand que les autres semblait avoir porté un défi à mon
+agilité. Il voltigeait, rasant l'herbe courte du gazon, s'arrêtant,
+reprenant sa course, au moment où j'allais l'atteindre, pour s'abattre
+plus loin comme une perdrix blessée.
+
+Par tempérament, je m'acharne aux choses difficiles, quelles qu'elles
+soient. Je jurai que ce gibier d'un nouveau genre tomberait en mon
+pouvoir, et, de fait, je parvins à m'en saisir, grâce à la faute qu'il
+commit en s'engageant dans un massif d'arbustes bas, aux rameaux
+enchevêtrés.
+
+--C'était bien la peine de tant courir! m'écriai-je en constatant que ma
+prise était une vulgaire feuille de buvard.
+
+Non, pas si vulgaire. En y jetant les yeux, j'aperçus quelque chose qui
+me cloua sur place, en dépit du tonnerre qui grondait sur ma tête et des
+éclairs qui faisaient pousser, à cent pas de moi, des cris d'épouvanté à
+ma cousine. Sans rien entendre et sans rien voir je considérais ce
+papier rose, comme si je venais d'y trouver l'arrêt de mon sort.
+
+Bientôt l'averse déchaînée m'obligea de prendre ma course vers le
+château, non sans avoir plié soigneusement ma trouvaille pour l'abriter
+dans la plus profonde de mes poches. Plus personne sous le platane;
+Rosie m'avait précédée. J'aimais mieux cela. Il me convenait de la
+revoir seulement un peu plus tard, quand j'aurais dissipé les derniers
+restes d'un doute, quand j'aurais écouté, compris, ce qu'une voix
+inconnue murmurait à mon coeur éperdu de surprise.
+
+L'enquête préliminaire ne fut pas longue. Le temps de monter dans ma
+chambre, d'ouvrir mon secrétaire, d'y prendre la dernière lettre de la
+dame aux pensées, d'étaler en regard cette feuille que je venais de
+ramasser, de comparer au bouquet tracé sur le vélin anglais celui qui
+s'était imprimé sur la surface spongieuse.... Deux frères jumeaux
+n'eurent jamais une ressemblance aussi parfaite!
+
+Idiot! aveugle! imbécile! égoïste! Ma Rosie bien-aimée! ma belle, mon
+aimante, ma fière Rosie! Trop fière, pauvre enfant! Défiante surtout,
+mais pouvais-je la blâmer d'être défiante!.... Hélas! moi-même j'avais
+pris soin de me faire voir à elle sous un jour peu propre à lui donner
+la foi.
+
+Je riais, je pleurais en mêlant sans ordre toutes ces exclamations
+opposées. Je repassais l'un après l'autre cent souvenirs du temps jadis
+et de la veille. Comme je l'avais fait souffrir, cette enfant dont le
+coeur était à moi depuis que les yeux de l'orpheline m'avaient aperçu au
+seuil de la vieille maison, si sévèrement hospitalière! Comme, dans ma
+stupide fatuité, je l'avais torturée!
+
+Courageusement, obstinément, cette fille adorable dont je n'avais pas
+même su voir la beauté m'avait conservé sa tendresse méconnue. Sans une
+plainte, elle avait dévoré, en cachant sa jalousie, les affronts de mes
+confidences. Pauvre, elle m'avait vu jeter l'or pour contenter mes
+caprices et ceux des autres. Sublime de sacrifice, de poésie, d'idéale
+passion, elle avait feint de rire de mes moqueries sur le peu
+d'élévation de son esprit. C'était moi,--moi! qui l'avais baptisée d'un
+surnom ridicule!....
+
+Le froid de mes vêtements traversés par la pluie me rappela dans un
+monde plus réel.
+
+A cette heure, je n'avais pas le droit de m'exposer à la maladie. Ma vie
+appartenait à une autre.
+
+--Mon Dieu! m'écriai-je en courant prendre des habits secs. Que de jours
+de bonheur perdus, déjà!
+
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Au dîner seulement, je retrouvai ma cousine. Elle aussi avait dû changer
+de costume et, comme sa garde-robe était peu fournie, la chère petite
+était en grande toilette. Jolie à tourner la tête d'un roi, elle
+m'interrogea, comme toujours, de son regard humblement tendre
+d'amoureuse ignorée, pour voir si le maître de son coeur était content.
+
+Je détournai les yeux. Ils auraient tout dit et, pour le moment, je ne
+voulais rien dire; non, pas devant tout ce monde. La première rougeur de
+ma fiancée, la première joie de son doux triomphe, devaient être pour
+moi seul. Encore une heure elle devait attendre. Chère bien-aimée,
+depuis si longtemps elle attendait--sans espoir!
+
+Comme tous les gens atteints du mal qui le minait, mon père ne mangeait
+guère, et, pour lui, voir manger les autres était un spectacle pénible.
+Je ne dus pas beaucoup le faire souffrir ce jour-là. Sans rien dire,
+j'examinais ma cousine, ou, pour parler plus juste, je la dévorais des
+yeux, découvrant des trésors de charme et de grâce dans le moindre geste
+de ses mains, dans la plus simple de ses attitudes. Je l'aimais de toute
+mon âme et de toutes mes forces depuis deux heures, mais ce que je
+venais d'éprouver ne ressemblait en rien au « coup de foudre » souvent
+décrit par les romanciers. Pendant de longues années, mon heureux destin
+avait lentement, patiemment préparé mon coeur pour le bienfaisant
+holocauste. Un éclair avait suffi pour communiquer le céleste rayon. A
+cette heure, la flamme de l'amour brûlait éblouissante, pour ne
+s'éteindre jamais.
+
+Le repas terminé, je dis à ma cousine:
+
+--Allons voir si l'orage a fait beaucoup de mal aux arbres du parc.
+
+Ah! l'inoubliable soirée! Le ciel avait retrouvé tout son azur, et c'est
+à peine si quelques gouttes brillaient encore au feuillage rafraîchi par
+l'ondée bienfaisante. L'air n'était plus qu'une exhalaison de sève
+triomphante, un parfum de fleurs tirées de leur léthargie et tout
+heureuses de revivre. Le parc entier semblait une salle immense, parée
+de verdure nouvelle pour quelque fête grandiose dont les premières
+étoiles commençaient l'illumination. J'offris mon bras à ma compagne,
+galanterie peu ordinaire. Elle le prit sans me regarder, très nerveuse
+d'une sorte de pressentiment vague, et nous marchâmes lentement dans la
+direction du fameux platane. C'était là que je voulais lui ouvrir mon
+coeur.
+
+Quand nous fûmes sous le grand arbre, je dis à Rosie, sans la faire
+asseoir sur le banc trop humide:
+
+--J'ai découvert pourquoi la dame aux pensées ne m'écrit plus.
+
+--Vraiment? fit-elle, curieuse de savoir dans quel dédale nouveau je
+m'égarais, car elle ne devinait pas encore. Et pourquoi donc?
+
+--Parce que ses lettres porteraient le timbre du bureau de poste de
+Vaudelnay. Comprends-tu, Rosie?
+
+Elle tressaillit et se mordit les lèvres. Évidemment elle cherchait un
+moyen de prolonger mon erreur, mais je repris en entourant sa taille de
+mon bras, ce qui la rendit toute tremblante:
+
+--Elle ne m'écrira plus jamais, plus jamais, Rosie! Ma bien-aimée, que
+tes lèvres me disent, à cette heure, ce que me disait ta plume. Car la
+dame aux pensées, j'en suis sûr maintenant, elle est là, sur mon coeur!
+
+Sans hésiter, d'une voix très basse, elle prononça les chères paroles,
+et dans les rameaux touffus, sur nos têtes, les oiseaux semblaient se
+taire pour les écouter.
+
+--Est-ce bien vrai? demandai-je quand mes lèvres eurent quitté son
+front. Tu m'as écrit tant de mensonges!
+
+--Pas un seul, jamais! Je t'ai toujours dit la vérité.
+
+--Allons donc! Ce salon très aristocratique où nous nous sommes
+rencontrés?
+
+--Trouves-tu les Vaudelnay de famille bourgeoise?
+
+--Non; mais cet être mystérieux et jaloux auquel tu appartiens, ces
+devoirs qui t'enlèvent ta liberté? Je te croyais vingt fois mariée, mère
+de famille, et tu m'as aidé à le croire.
+
+--N'est-ce pas plus qu'un mari, plus qu'un enfant, ce grand'père pauvre,
+ce vieillard de quatre-vingts ans, qui n'a que moi seule au monde, qui
+m'a dévoué sa vie, à qui je dois tout?
+
+--Et cette crainte de te manifester à moi? Vraiment, tu aurais eu le
+courage de vivre et de mourir sans me dire ton secret?
+
+--Je le voulais d'abord, mais je ne m'en sentais plus la force. Je te
+l'aurais dit quand j'aurais été une vieille femme.
+
+--Et pourquoi cela, je te prie?
+
+--Parce que je suis très défiante, et Dieu sait si tes confidences
+pouvaient me rassurer. Parce que je te croyais incapable de me
+comprendre; parce que tu ne prenais pas la peine de me regarder. Et
+enfin,--elle baissa la voix,--parce que je suis très fière.
+
+--Rosie, lui répondis-je, il faut être bonne jusqu'au bout. Fais-moi la
+grâce d'oublier tous ces vilains _parce que_. Au fond, je te le
+jure, je n'ai jamais aimé que toi.
+
+--Au fond! soupira-t-elle en cachant contre ma poitrine ses yeux qui se
+mouillaient. Ah! oui, bien au fond, alors! Car si je m'en rapporte à la
+surface....
+
+--Je t'adore. Il n'y a plus pour moi d'autre femme. D'ailleurs tu as vu
+comme je suis fidèle!
+
+--Depuis trois mois! la belle affaire!
+
+--Oui, mais sans te connaître. Maintenant je te connais. Tu as tout: le
+coeur, l'esprit, le dévouement, la tendresse, la poésie....
+
+--Tu n'as pas honte? Souviens-toi du nom que tu me donnais.
+
+--Chut! je n'avais pas encore lu tes lettres. Et puis, Rosie, tu es si
+belle! Je t'admire autant que je t'aime. Quel bonheur que la dame aux
+pensées ne soit pas une autre que toi!
+
+Une pression de sa petite main souligna ces paroles, comme pour dire
+qu'elle était heureuse aussi, la chère, simple, et loyale créature!
+
+Nous restâmes, je pense, de longues minutes sans parler. Tout à coup
+elle bondit hors de l'étreinte qui l'emprisonnait doucement.
+
+--Mais qui a pu te dire mon secret? s'écria-t-elle en fronçant le
+sourcil. Nul être humain ne le connaissait.
+
+--Viens, dis-je. L'air est humide, il faut rentrer. Tout en marchant tu
+écouteras l'histoire.
+
+Quand j'eus terminé le récit très court de ma poursuite après la feuille
+de buvard emportée par le vent, elle dit d'une voix contenue et vibrante
+en même temps:
+
+--Comme Dieu est bon!
+
+Oui, Dieu est bon, à certains jours. Il y en a d'autres où il est bien
+cruel!
+
+Nous touchions aux marches du perron quand je m'aperçus que nous avions
+oublié quelque chose de très important, comme ces architectes étourdis
+qui bâtissent la maison et ne songent pas à l'escalier.
+
+--Rosie, dis-je, nous allons leur annoncer la grande nouvelle.
+
+Un des traits de son caractère était de déguiser volontiers les émotions
+tendres qu'elle éprouvait sous une mutinerie apparente. Elle demanda
+d'un air dégagé:
+
+--Quelle grande nouvelle?
+
+--Que tu vas être ma femme.
+
+Elle ne feignit pas la plaisanterie plus longtemps. Elle prit mes mains
+et, me regardant bien en face, les yeux sur mes yeux:
+
+--Cher, dit-elle, je t'appartiens. Parle comme tu voudras et quand tu
+voudras. Grand-père sera bien heureux, car je suis sûr qu'il avait son
+secret, lui aussi.
+
+Mon père posa son journal quand il nous vit entrer. Ma mère écrivait.
+L'oncle Jean, selon son habitude, avait regagné ses pénates de la petite
+tour. Il se mettait au lit de bonne heure.
+
+--Eh bien! demanda mon père, et cet orage, m'a-t-il cassé beaucoup de
+branches?
+
+--Pas trop, dis-je. Mais eût-il rasé la plantation entière, nous
+devrions le remercier.
+
+Mes parents me regardaient bouche béante, ne comprenant rien à mon air
+ému.
+
+--Voulez-vous avoir pour fille la chère créature que voici?
+
+Nous nous embrassâmes tous je ne sais pendant combien de minutes, sans
+pouvoir parler, si bien que, quand nous retrouvâmes la parole, il n'y
+avait plus rien à dire. Désormais l'orpheline était chez-elle dans la
+maison où elle devait vieillir, mais pas comme la tante Frédérique ni
+comme la tante Alexandrine, Dieu merci, pour la jeunesse future.
+
+Quand nous fûmes seuls, mon père et son très heureux fils:
+
+--Tu prétendais l'autre jour, fit-il, que ta cousine « était à peine une
+femme pour toi ». Il me semble que le changement est bien subit, et,
+maintenant que j'y pense, tout le monde a été un peu vite en besogne,
+même les gens raisonnables. Mais cette petite m'a tourné la tête à moi
+aussi. Je n'ai réfléchi à rien.... Et tu es si jeune!
+
+J'interrompis mon père dans ce bel accès de sagesse rétrospective, pour
+lui raconter l'histoire de ma cousine « Pot-au-Feu » et de la dame aux
+pensées.
+
+--Mon ami, fit-il en se levant,--car l'heure s'avançait,--je ne souhaite
+qu'une chose: c'est que tu rendes à ta femme tout ce qu'elle te donne.
+Il me tarde d'être à demain matin, pour aller causer de choses sérieuses
+avec l'oncle Jean.
+
+Celui-ci, quand j'allai me jeter à son cou pour le remercier de sa
+réponse favorable, jeta sur moi un regard presque craintif, qui me
+ramena de quelque treize ans vers le passé. Car c'est avec ces yeux
+inquiets, suppliants qu'il avait regardé ma grand'mère, le soir où il
+s'agissait d'obtenir que l'enfant sans père ni mère fût accueilli sous
+le toit de Vaudelnay.
+
+--Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?... me demanda-t-il. Jamais tu ne lui
+causeras une déception? Tu ne sais pas quelle tendresse exaltée ma
+pauvre Rosie a pour toi! Moi, je l'ai devinée depuis longtemps et j'ai
+bien souffert pour elle. Même en ce moment, je suis effrayé: elle t'aime
+trop! Tu tiendras sa vie dans tes mains--et la mienne aussi, tant que je
+serai dans ce monde.
+
+Je baisai la main de ma cousine, à genoux devant elle, et je fis cette
+simple réponse au vieillard, qui parut s'en contenter:
+
+--Oncle Jean, soyez tranquille!
+
+Lisbeth retourna seule rue d'Assas pour évacuer l'appartement. Puis elle
+revint assister au mariage de ses jeunes maîtres. Deux mois après, elle
+épousait elle-même, comme j'ai dit plus haut, cet original de jardinier.
+
+* * * * *
+
+Quand je ne serai plus, mon fils trouvera ces lignes qui lui apprendront
+combien j'adorais la mère qu'il a trop peu connue...avec laquelle,
+devant ce papier, je viens de revivre durant quelques jours.
+
+Car _elle n'a pas vieilli à Vaudelnay!_
+
+Dans nos projets, dans notre bonheur, dans cette imprévoyance de tout
+que nous apportait l'union de notre vie, nous n'avions pas songé que la
+mort pouvait accomplir la chose affreuse qu'elle a faite: prendre cette
+créature inoubliable, inoubliée!....
+
+Que de fois j'ai dû poser ma plume en retrouvant ces sourires et ces
+joies! La chère absente l'a vu. Elle sait comment je l'aimais, combien
+je la pleure quand personne ne me voit, quelle pensée ne me quitte pas,
+à l'heure où les vivants croient mon esprit, ainsi que mon corps, parmi
+eux.
+
+Et, pour que le précieux souvenir dure encore quelque part, quand nous
+serons réunis là-haut, je viens de l'enfermer pieusement dans ces pages,
+de même que, sous l'or et le cristal, on dérobe au souffle destructeur
+du vent la fleur qui raconte les courtes minutes de joie, passées pour
+toujours.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Ma Cousine Pot-Au-Feu, by Leon de Tinseau
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA COUSINE POT-AU-FEU ***
+
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+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+of the official release dates, leaving time for better editing.
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+even years after the official publication date.
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+as it appears in our Newsletters.
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+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+https://www.gutenberg.org/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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