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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:27:16 -0700 |
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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Ma Cousine Pot-Au-Feu + +Author: Leon de Tinseau + +Release Date: August, 2004 [EBook #6309] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on November 27, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA COUSINE POT-AU-FEU *** + + + + +Produced by Julie Barkley, Juliet Sutherland, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + +MA COUSINE POT-AU-FEU + +PAR + +LÉON DE TINSEAU + + + + + + +I + + +Mes parents m'ont mis tard au collège de Poitiers, tenu par les +jésuites. Vous avez bien entendu: par les jésuites, ce qui n'empêche +point qu'à la seule pensée de me voir faire ma première communion +ailleurs qu'« à la maison », ma mère avait jeté les hauts cris. + +Je me hâte de dire qu'elle ne les jeta pas longtemps et que la question +fut bientôt tranchée selon ses préférences. Mon père aimait beaucoup la +meilleure et la plus sainte des femmes: la sienne, et je crois qu'il +aimait presque autant sa tranquillité. Pour fuir une discussion, il +aurait fait la traversée d'Amérique, bien qu'il n'eût jamais mis le +pied, il le confessait lui-même, sur un appareil flottant autre que la +nacelle où son garde et lui s'embarquaient l'hiver, afin de chasser les +canards. + +Il s'était marié quelques années après la trentaine, car on ne faisait +rien de bonne heure chez nous, du moins en ce temps-là. Ce mariage, fort +heureux, fut assurément le seul acte saillant de sa vie, depuis le jour +où il faillit porter la cuirasse ainsi que le faisaient, à dater de +saint Louis, tous les Vaudelnay du monde, quand ils n'étaient pas dans +les ordres. Mais la révolution de 1830 avait mis fin à cette vieille +habitude, et mes arrière-parents, ainsi que leur fils lui-même, auraient +considéré que l'honneur du nom était compromis si l'un des nôtres avait +passé, fût-ce un quart d'heure, au service de Louis-Philippe. + +Je suppose que mon père aura connu quelques heures pénibles en se +retrouvant au château de Vaudelnay, triste comme une prison et sévère +comme un cloître, après les deux années moins sévères et moins tristes, +vraisemblablement, qu'il venait de passer à l'école des Pages. Quoi +qu'il en soit, il dut prendre son parti en philosophe, c'est-à-dire en +homme résigné, car, à l'époque de nos premières relations suivies, +j'entends vers la cinquième ou la sixième année de mon âge, cette +résignation ne laissait plus rien à désirer. + +A cette époque, nous étions huit personnes à Vaudelnay, je veux dire +huit « maîtres » pour employer l'expression consacrée, bien que ce titre +n'appartînt en réalité qu'à un seul des habitants du château, mon +grand-père, alors déjà extrêmement vieux, mais d'une verdeur étonnante. +Autour de lui un frère plus jeune, deux soeurs plus âgées, tous trois +confirmés dans le célibat, et ma grand'mère que nous respections tous +comme un être surnaturel parce qu'elle avait été, enfant, dans les +prisons de la Terreur, composaient une sorte de conseil des Anciens, +honoré de certaines prérogatives. Je désignais cette portion plus que +mûre de ma famille sous le nom d'ancêtres, dans les conversations +fréquentes que je tenais avec moi-même, à défaut d'interlocuteur plus +intéressant. + +Les trois autres habitants du château, c'est-à-dire mes parents et moi, +formaient une caste inférieure, exclue de toute part au gouvernement, +voire même à l'examen des affaires. Mais, comme dans tout état +monarchique bien constitué, chacun des citoyens de Vaudelnay, obéissant +et subordonné par rapport au degré supérieur de la hiérarchie, devenait, +relativement à l'échelon placé au-dessous, un représentant +respectueusement écouté de l'autorité primordiale et souveraine. + +Cette discipline, harmonieuse à force d'être parfaite, qui excite encore +mon admiration et mes regrets, quand j'y pense aujourd'hui, se +manifestait jusque dans la classe nombreuse des domestiques, dont +quelques-uns, accablés par la vieillesse, devaient causer plus +d'embarras qu'ils ne rendaient de services. Mais il était de règle à +Vaudelnay qu'un serviteur ne sortait de la maison que cloué dans son +cercueil ou congédié pour faute grave, deux phénomènes d'une égale +rareté, grâce au bon air, au bon régime et à l'atmosphère de +subordination invétérée que l'on trouvait au château et dans les +dépendances. + +Pour en revenir aux « maîtres », j'étais, cela va sans dire, le seul qui +eût toujours le devoir d'obéir, et jamais le droit de commander. Et +encore je parle de l'autorité légitime et reconnue, car, en réalité, +j'exerçais une tyrannie occulte sur tous les gens de la maison, à +l'exception de la cuisinière et du jardinier, êtres indépendants et +fiers, sans doute à cause de leurs connaissances spéciales. Dans notre +monarchie en miniature, ils jouaient le rôle de l'École polytechnique +dans la grande famille de l'État. + +Pour pénétrer dans la cuisine sans m'exposer à l'épouvantable avanie +d'un torchon pendu à la ceinture de ma blouse, il me fallait un +véritable sauf-conduit de l'autorité compétente. Quant au jardin, toute +la partie réservée aux fruits constituait à mon égard un territoire de +guerre, constamment infesté par la présence de l'ennemi, c'est-à-dire du +jardinier, où je ne m'aventurais qu'avec des précautions et des ruses +d'Apache. Aussi quelles délices quand je pouvais entamer de mes dents +intrépides de maraudeur l'épiderme d'une pêche verte, ou la pulpe d'une +grappe acide à faire danser les chèvres! Un des plus beaux souvenirs de +ma première enfance est un certain automne pendant lequel tout le pays +fut décimé par le choléra. La terreur générale était parvenue à ce point +qu'on laissait pourrir sur pied tous les fruits quelconques, réputés +homicides. Ma bonne chance voulut que, de toute la maison, mon ennemi le +jardinier fut le seul qui prit la maladie, dont il réchappa, Dieu merci! +J'ai consommé certainement, pendant ces trois semaines fortunées, plus +d'abricots et de prunes de reine-Claude que je n'en absorbai et n'en +absorberai pendant le reste de ma vie. Que les médecins daignent +m'excuser si je ne suis pas mort: ce n'est point ma faute à coup sûr. + +Dans la marche régulière des événements, j'étais placé sous l'autorité +directe de ma mère, soumise elle-même de la façon la plus complète--en +apparence--à l'autorité conjugale. J'ai tout lieu de croire que cette +soumission extérieure cachait une réalité bien différente, car j'ai +connu peu de femmes aussi belles et peu de maris aussi tendres. En +dehors des réprimandes solennelles nécessitées par quelque méfait +sérieux, et dont je restais ébranlé pendant quarante-huit heures, mon +père n'intervenait dans ma vie que pendant deux ou trois heures de +l'après-midi pour me conduire à la promenade, tantôt à pied, tantôt en +voiture, puis à cheval, dès que mon âge le permit. Je doute qu'il soit +possible d'avoir autant d'adoration, de crainte et de respect tout à la +fois pour le même homme que j'en avais pour lui. On aurait dit, +d'ailleurs, qu'il réunissait plusieurs systèmes d'éducation dans une +seule personne. Sévère, absolu, très avare de sourires tant que nous +étions dans l'enceinte du château et du parc, il commençait à +s'humaniser, à se dérider aussitôt que le dernier arbre de l'avenue +était dépassé. Quand nous avions perdu les girouettes de vue, c'était un +homme gai, affectueux, caressant, presque de mon âge, dont je faisais +tout ce que je voulais, en ayant bien soin, toutefois, d'opérer au +comptant et non pas à terme, car, une fois rentrés au château, la +fantaisie la mieux acceptée tout à l'heure devenait quelque chose de fou +et d'inaccessible à l'égal de la lune. + +La génération supérieure ne m'apparaissait guère qu'à l'heure des repas, +qui étaient pour moi les deux moments scabreux de la journée. A onze +heures toute la famille était réunie dans la salle à manger. Mon +grand-père présidait, comme de juste, ayant de chaque côté une de ses +soeurs, l'une et l'autre ses aînées, restées vieilles filles, faute de +n'avoir pu trouver, grâce à la ruine de 93, des maris d'assez bonne +race. Elles approchaient alors de la quatre-vingt-dixième année, et je +n'étonnerai personne en disant qu'elles ne brillaient point par la +bienveillance. Grandes, majestueuses, droites comme des joncs, l'une +brune, l'autre blonde (ce n'est que vers l'âge de quinze ans que j'ai +appris qu'elles portaient perruque), elles semblaient n'avoir conservé +de toute leur existence qu'un seul souvenir, différent pour chacune +d'elles. L'aînée avait eu l'honneur d'ouvrir le bal à Poitiers en +donnant la main à Monsieur, frère du roi, lors de la rentrée des +Bourbons. L'autre avait tiré la duchesse de Berri d'un mauvais pas, lors +des soulèvements de 1832, en lui faisant traverser les troupes de +Louis-Philippe dans sa voiture. Vingt fois j'ai frissonné au récit de +cette odyssée menée à bien grâce au sang-froid de ma tante qui, dans un +moment difficile, avait détourné les soupçons des voltigeurs en +ordonnant à la princesse, déguisée en femme de chambre, de lui rattacher +son soulier, trait historique dont elle n'était pas peu fière. + +Leur frère, assis de l'autre côté de la table, à droite de ma +grand'mère, avait à peine soixante-dix ans. Aussi le traitait-on comme +un jeune homme qui n'a jamais rien fait d'utile, car il avait voyagé +dans divers pays de l'Europe durant les quarante premières années de sa +vie. L'oncle Jean se posait volontiers en artiste et professait, à +propos des derniers événements de notre histoire contemporaine, cette +indépendance de jugements qu'on apprenait alors à l'étranger, mais qu'on +apprend aujourd'hui, si je ne me trompe, sans être obligé d'aller si +loin. De plus, il parlait quelquefois de certaines « belles dames » +qu'il avait connues. Dieu sait qu'il était discret--je ne lui ai jamais +entendu prononcer un nom--et qu'il se maintenait dans la plus louable +réserve, car les réminiscences qu'il se permettait paraîtraient +incolores et fades sous les ombrages de la cour des _grandes_ de +nos couvents actuels. Néanmoins, je me rendais déjà compte que ses +frère, soeurs et belle-soeur le considéraient en eux-mêmes comme un +jeune écervelé, sujet à caution sous le rapport de la foi, de la +politique et des bonnes moeurs. + +Pour ce motif inavoué, ce n'est pas sans un secret malaise que les +_ancêtres_ voyaient mes tête-à-tête avec lui. Sans en avoir l'air, +on les rendait aussi rares que possible. Par contre, on le devine, je +n'aimais rien tant au monde que d'entendre les histoires de l'oncle +Jean. + +Un jour, en grimpant sur ses genoux et en fourrageant dans sa chevelure +encore abondante, j'avais senti comme une moulure poussée dans son +crâne. + +--Qu'est-ce qui vous a fait ça, mon oncle? demandai-je. + +--Une balle de pistolet. + +--Ah! Pourquoi vous a-t-on tiré une balle, mon oncle? + +--Parce que je me suis battu. + +--Contre les ennemis? + +--Non, contre un monsieur. + +--Qu'est-ce qu'il vous avait fait, le monsieur? + +--Tu es trop petit pour comprendre. Mais si tu ne veux pas me faire de +peine, aie soin de ne jamais parler à personne de ce que je viens de te +dire. + +Bien des années se sont passées avant que j'aie parlé à personne de la +cicatrice de mon oncle, et avant que j'aie su « ce que lui avait fait le +monsieur ». + +Si enfant que je fusse alors, je comprenais déjà que l'oncle Jean avait +en lui quelque chose de mystérieux qui le mettait comme en dehors du +reste de la famille. Il s'en détachait par une mélancolie constante, non +pas, Seigneur! que les autres fussent gais,--il serait aussi exact de +dire qu'ils étaient joueurs ou débauchés;--mais la tristesse aiguë de ce +membre de la famille semblait dépasser encore l'absence de gaieté qui +était l'état normal de l'ensemble. Au milieu de ce silence vide de +personnes qui se taisaient, la plupart du temps, faute d'avoir une +pensée nouvelle à transmettre, le mutisme grave, rêveur, voulu de cet +homme dont l'intelligence me frappait déjà, produisait le contraste d'un +reflet sur l'ombre, de la chaleur sur le froid, de la vie sur la mort. + +D'ailleurs, il suffisait de voir cette figure énergique, fatiguée, +traversée souvent par des éclairs brusques, bientôt réprimés, pour +comprendre que l'oncle Jean, à l'opposé de ses collatéraux des deux +sexes, avait une histoire, une histoire qu'il avait résolu de cacher. +C'est sur lui que mes yeux se portaient le plus volontiers durant nos +longues séances à table--ces mâchoires octogénaires n'allaient pas vite +en besogne--et quand je le revois en souvenir à sa place, parmi les +convives de la grande salle à manger de Vaudelnay, je crois apercevoir +une rangée de frontons funéraires, coupée par une façade aux volets +clos, derrière lesquels se devine la lampe allumée du sage. + +De tous les habitants du château, mon père et l'oncle Jean étaient ceux +dont les caractères sympathisaient le moins. Entre eux, des chocs plus +ou moins dissimulés n'étaient point rares, et je dois avouer que c'était +du côté de mon oncle que les hostilités commençaient le plus souvent, +presque toujours sans motif précis, comme il arrive lorsqu'un individu +produit sur un autre une impression d'agacement perpétuel. Je me rends +compte aujourd'hui que l'oncle Jean reprochait à son neveu de mener +l'existence d'un inutile et d'un oisif. Or, de la meilleure foi du +monde, mon père voyait dans ce renoncement volontaire au mouvement de +son époque un titre de gloire, une immolation pleine de mérite. + +--Nous devons obéir au roi! + +Combien de fois n'ai-je pas entendu répéter cette phrase qui me +transportait d'enthousiasme, d'autant plus que je ne la comprenais pas! +Cependant le sourire douloureux que j'apercevais alors sur les lèvres de +mon oncle ne laissait pas de troubler secrètement la sérénité de ma +croyance. Parfois les choses n'en restaient pas à ce sourire muet. Deux +ou trois répliques brèves, sans signification pour moi, étaient +échangées, après lesquelles, dès que la retraite était possible, le +baron se cantonnait chez lui comme un général en chef qui, entouré de +forces supérieures, manoeuvre sur un terrain défavorable. A des +intervalles éloignés, il quittait Vaudelnay pour quelques jours, sous +prétexte de chasse ou de pêche dans le domaine de quelqu'un des rares +amis qu'il possédait. Selon toute évidence, il était pauvre et il +mettait une sorte d'orgueil à le dire à qui voulait l'entendre. Un de +mes étonnements d'alors cette pauvreté! + +--Comment l'oncle Jean peut-il être pauvre? Il mange et s'habille comme +nous, habite le même château, monte dans les mêmes voitures,--rarement +il est vrai,--porte le même nom! + +Telle est une des questions qui s'agitaient dans ma tête d'enfant et que +j'aurais voulu faire. Mais je la gardais pour moi, celle-là et bien +d'autres, sachant, par expérience, qu'on ne m'accordait pas le droit +d'interroger, et ne pouvant déjà supporter ce qui m'est encore +aujourd'hui l'épreuve la plus insupportable, le refus opposé, par ceux +que j'aime, à l'un de mes désirs. Après tout, se taire n'est point une +chose si malaisée. + + + + + + +II + + +Tous les soirs, à Vaudelnay, vers le milieu du dessert « des maîtres », +la cloche des repas se mettait en branle de nouveau et réunissait les +domestiques du château dans la salle, dallée de pierres comme une +église, qui leur servait de réfectoire. Cinq minutes après, ma +grand'mère quittait sa place et traversait, suivie de nous tous, +l'immense galerie qui séparait les appartements des communs. C'était, en +hiver, un véritable voyage, plein de dangers à cause de la différence +des températures et des courants d'air, voyage qui nécessitait l'emploi +de mille précautions diverses sous forme de cache-nez, de douillettes, +de mantilles de laine et de couvre-chefs, suivant les sexes et les âges. +La galerie traversée, le cortège débouchait majestueusement dans une +vaste pièce, où le couvert des gens était mis sur une longue table, +éclairée de deux lampes primitives en étain, composées d'une mèche +brûlant dans un récipient plein d'huile. Toute la cohorte des +domestiques, une quinzaine de personnes environ, nous attendait debout. +La famille s'agenouillait sur des chaises de bois, le long du mur jauni +par la fumée, tournant le dos à la table. De l'autre côté de celle-ci, +les serviteurs se rangeaient, à genoux sur le pavé, ayant devant eux, au +premier plan, l'alignement des assiettes de faïence et des pots de grès, +au second les dos respectables des Vaudelnay de trois générations, +succédant à tant d'autres qui, sans doute, avaient prié au même endroit +et dans le même appareil depuis quatre ou cinq siècles. + +Mon grand-père récitait à haute voix les oraisons et les litanies; +maîtres et domestiques répondaient en choeur, fort dévotement. Puis, le +signe de croix final tracé sur les fronts, il y avait quelques minutes +de colloque entre certains membres de la famille et les chefs de +service, comme on pourrait les appeler; car les simples soldats de la +domesticité (groom, laveuse de vaisselle, fille de basse-cour, aide de +lingerie) disparaissaient dans les coins jusqu'au moment où la soupe, +déjà fumante dans l'énorme soupière, était distribuée aux convives par +la puissante main de la cuisinière. Pendant ces minutes qui tenaient +lieu du _rapport_ au régiment, la journée du lendemain +s'arrangeait. Mon grand-père conférait avec le garde; ma grand'mère +donnait un dernier ordre à la femme de charge; mon père commandait au +cocher les sorties du jour suivant; ma mère causait fleurs et fruits +avec le jardinier, mon ennemi, qui m'avait juré ses grands dieux le +matin qu'il me dénoncerait le soir, et ne me dénonçait jamais, +l'excellent homme! Mais quels moments d'angoisse et comme je comprenais +les regards de ce tyran qui me tenait sous sa merci! Parfois mon +grand-père élevant la voix annonçait officiellement un événement de +famille, recommandait la sagesse à la fête du village pour le lendemain, +déplorait un malheur survenu dans quelque ferme: grêle, épidémie de +bétail, fils aîné tombé au sort. + +--Allons! bonsoir, mes amis! concluait-il les jours où il était en belle +humeur. + +Et l'on entendait cette réponse, formulée presque à voix basse, dans un +murmure respectueux: + +--Bonsoir, monsieur le marquis. + +Nous regagnions alors le salon, à travers la Sibérie du long corridor où +grelottaient les chevaliers sous leurs cuirasses et les dames sous leurs +baleines. Près du grand feu, nous retrouvions mes tantes qui n'avaient +point d'ordres à donner, les pauvres! ne possédant, en ce monde,--j'ai +su pourquoi depuis,--que ce qu'elles recevaient, comme une chose toute +simple, de la fraternelle générosité de mon grand-père. + +Nous y retrouvions aussi l'oncle Jean, qui n'assistait jamais à la +prière, circonstance tellement grosse de mystère à mes yeux, que je +n'avais jamais eu le courage de faire aucune question sur ce sujet +redoutable. Mais, si je ne disais rien, j'observais davantage, et les +faits qui frappaient mes yeux ne laissaient pas de me rendre perplexe +quant à l'orthodoxie de l'oncle Jean. + +Le dimanche, il est vrai, jamais on ne l'avait vu manquer la messe, dont +il attendait le dernier coup avec impatience, car il avait la manie +d'être toujours prêt une demi-heure trop tôt. Mais il dormait au sermon, +et Dieu sait qu'il fallait une forte propension au sommeil pour le +goûter sur le chêne poli par les siècles du banc armorié de la famille. + +Au bout de vingt minutes, régulièrement, l'oncle Jean s'éveillait, +circonstance qui coïncidait en général avec la péroraison peu variée de +l'homélie. Que si notre bon curé s'oubliait en son éloquence, M. le +baron tirait de son gousset une montre énorme, dont la répétition +s'entendait d'un bout de l'église à l'autre, et la faisait sonner +impitoyablement. + +A ce signal connu, qui faisait frémir toute la pieuse assemblée, le +pauvre abbé Cassard se hâtait de regagner l'autel, nous laissant tous, +quelquefois, aux prises avec la tempête, sans se donner le loisir de +nous conduire au port sacré dont, heureusement, nous savions tous le +chemin. + +Invariablement, du samedi de la Passion au lundi de Quasimodo, cet +auditeur récalcitrant disparaissait, sans que l'on pût dire quel était +le but de son voyage, et, grâce à cette circonstance, il était +impossible de répondre d'une manière péremptoire à cette question: + +--L'oncle Jean fait-il ses Pâques? + +Toutefois le curé du village, qui dînait au château tous les dimanches, +le traitait avec considération, voire même avec respect. Chose plus +remarquable encore, durant la partie de boston qui s'organisait ce +jour-là en sortant de table, et dont je ne voyais jamais que le +commencement, ainsi qu'on pense, mon oncle ne ménageait pas les +invectives les plus sévères à l'abbé Cassard quand il l'avait pour +partenaire. Car le baron était célèbre dans toute la province pour avoir +appris et joué le whist en Angleterre, de même que pour avoir étudié la +valse en Allemagne et la peinture en Italie. + +--Malgré tout, me disais-je, un pécheur endurci ne saurait inspirer tant +d'estime à un prêtre et, surtout, il n'oserait le tancer aussi vertement +pour avoir coupé sa carte maîtresse. + + + + + + +III + + +J'allais sur mes douze ans, et ce même curé me préparait à ma première +communion en même temps qu'il m'enseignait les éléments du latin et du +grec, lorsqu'arriva le premier événement sérieux qui eût troublé, depuis +ma naissance, la paix tant soit peu monotone où dormaient le château et +ses habitants. + +Un matin, bien que le samedi de la Passion fût encore très éloigné, la +place de l'oncle Jean resta vide à table, et je fus informé qu'il était +parti pendant la nuit pour l'Angleterre. Toute la journée la famille fut +en proie aux préoccupations les plus vives. Mon grand-père semblait tout +à la fois fort courroucé et fort attendri; ma grand'mère et ses +belles-soeurs avaient les yeux rouges et faisaient de grands soupirs. +Elles passèrent la moitié du temps prosternées devant l'autel de la +Vierge, à côté duquel un grand cierge de cire était allumé. + +Fidèle à mon système, je m'abstins de toute question, mais j'attendais +avec impatience l'heure de la prière, supposant que nous aurions un +message du gouvernement, c'est-à-dire une communication quelconque +adressée par mon grand-père à l'assistance. + +Il me revient encore aujourd'hui un léger frisson, quand je pense à ce +que fut, ce soir-là, notre dîner de famille dans la grande salle à +manger déjà rafraîchie par les premières aigreurs de novembre. Ce +n'était pas, comme on pourrait le croire, que chacun restât en +contemplation devant son assiette vide. Les Vaudelnay, de vieille et +forte race, n'avaient rien de commun--surtout alors--avec les névrosés +de l'époque actuelle, dont l'appétit s'en va s'ils ont perdu cent louis +aux courses, ou si quelque belle dame les a regardés d'un oeil moins +clément. Nous mangions, Dieu merci! Mais nous mangions au milieu d'un +silence de mort, troublé seulement par les craquements du parquet +gémissant sous les chaussons de lisière des domestiques. Les +_ancêtres_ étaient absorbés à ce point que je pus,--chose qui ne +m'était jamais arrivée,--refuser des épinards sans m'attirer cette +argumentation entachée de sophisme, devant laquelle, tant de fois, +j'avais cédé, non sans appeler de tous mes voeux l'âge de mon +émancipation: + +--Si tu ne manges pas d'épinards, c'est que tu n'as plus faim. Si tu +n'as plus faim, tu ne mangeras pas de dessert. + +Ironiques inconséquences de la nature humaine! Je suis majeur, hélas! +depuis trop longtemps.... J'adore les épinards, et le dessert n'a plus +d'attraits pour moi. Il est achevé à tout jamais, le dessert de ma vie! + +Le dîner se termina, comme à l'ordinaire, par ce bruit de cascades qui, +à cette époque, déshonorait encore les tables des gens bien élevés, et +nous partîmes pour « la Sibérie » dans un appareil dont la gaieté +rappelait celle du fils de Thésée lors de la dernière promenade de +l'infortuné prince. Le long du chemin, ma grand'mère adressa la parole à +son mari sur le ton de la prière, sans beaucoup de succès, autant que je +pus le voir. J'entendis qu'elle insistait: + +--Mais après tout, mon ami, c'est une chrétienne et c'est notre nièce! + +Dans l'office tout se passa selon le rite habituel. Toutefois, après la +dernière oraison, au lieu de faire le signe de croix final, mon +grand-père demeura quelque temps penché sur sa chaise. On aurait dit +qu'il luttait contre lui-même. Tout à coup, relevant la tête, il dit +d'une voix moins assurée: + +--Nous allons réciter un _Pater_ et un _Ave_ pour la guérison +de...d'une malade de la famille. + +Ce fut tout. Mais au bruit de mouchoirs qui s'éleva derrière nous parmi +les domestiques du sexe faible, je compris que le jeune +Antoine-René-Gaston de Vaudelnay était le seul à ne pas savoir de quelle +malade il s'agissait. + +D'autres, à ma place, n'auraient pu se tenir plus longtemps de faire des +questions. Pour moi, dont les meilleurs amis critiquent le caractère +opiniâtre, le résultat fut tout différent. J'aurais vu démolir pierre +par pierre le château sans ouvrir la bouche pour demander la cause du +cataclysme. Au fond, je m'attendais à ce que les explications +viendraient d'elles-mêmes, en quoi je me trompais. Évidemment mon fier +silence faisait les affaires de tout le monde. + +Deux autres jours se passèrent ainsi, avec de nouveaux cierges de cire à +l'église et de nouveaux _Pater_ à la prière du soir. Le troisième +jour, un télégramme arriva d'assez bon matin, et toute la famille, sauf +moi bien entendu, se réunit presque aussitôt dans le cabinet de ma +grand'mère, fait absolument sans exemple, car, entre l'heure de la messe +et celle du déjeuner, le sanctuaire ne s'ouvrait pour personne sauf la +cuisinière, la femme de charge, le charretier chargé des commissions à +la ville, et les religieuses du village préposées au soin des malades et +des pauvres. Mais, ce jour-là, toutes nos habitudes semblaient +bouleversées. Le déjeuner fut retardé d'un gros quart d'heure, et ma +mère partit pour Poitiers après une longue conversation avec sa +belle-mère et ses tantes. Mérinos, crêpe, drap noir, couturière, +modiste, gants de filoselle, ces mots significatifs avaient frappé mes +oreilles pendant une heure. Quelqu'un de proche était mort, mais qui? Ce +n'était pas mon oncle, car j'avais entendu cette phrase prononcée par ma +grand'mère: + +--Je pense que ce pauvre Jean va revenir tout de suite. + +Le soir, à la prière, mon grand-père dit, pour toute oraison funèbre: + +--Nous allons réciter un _De profundis_ à l'intention de ma nièce +qui sera enterrée demain en Angleterre. + +A ce seul mot de _De profundis_, quelques sanglots éclatèrent +discrètement, mais non pas chez « les maîtres ». Selon toute apparence, +ma grand'mère et mes tantes avaient pleuré toutes leurs larmes en leur +particulier, car leurs yeux étaient fort rouges. D'ailleurs, +s'abandonner à l'émotion devant les domestiques, c'était une petitesse +dont l'idée ne leur serait pas venue. + +Quant à moi, je savais à cette heure qu'une mienne parente venait de +mourir en Angleterre; mais c'était tout. Le degré de la parenté, le nom, +l'âge, l'état civil de la défunte, autant de mystères pour moi. Au fond +du coeur, j'étais révolté de cette ignorance où l'on me laissait. Le +soir, en me déshabillant, ma mère me fit essayer un costume de deuil. A +ce coup, je ne pus y tenir plus longtemps. + +--Ce sera sans doute la première fois, dis-je d'un air sombre, que l'on +verra quelqu'un prendre le deuil sans savoir le nom de la personne qui +vient de mourir. + +--Comment! s'écria ma mère. Personne ne t'a rien dit? + +--Non, répondis-je; mais je ne demande rien. Que les autres gardent +leurs secrets; moi je garderai les miens, quand j'en aurai. + +Dieu sait que la menace, de longtemps, n'était pas dangereuse. Néanmoins +ma mère, prise d'émotion, de remords peut-être, m'attira sur ses genoux +et m'embrassa. + +--Mon cher enfant! s'écria-t-elle, on ne t'a rien dit! C'est que, +vois-tu, nous avons tous été si...si troublés...à cause du pauvre oncle +Jean. + +--Mais enfin, qui est mort? demandai-je, renonçant pour cette fois à mon +expectative hautaine. + +--C'est sa fille qui est morte. + +--L'oncle Jean était marié? + +Ma pauvre mère leva les yeux vers le ciel avec l'angoisse d'un pilote +égaré parmi les écueils, cherchant sur la côte la lueur salutaire du +phare. + +--Il a été marié longtemps, répondit-elle. Ta tante est morte, ne +laissant qu'une fille, celle qui vient de mourir à son tour. + +--Comment donc, demandai-je, résolu à tout savoir pendant que j'y étais, +comment donc se fait-il qu'on ne m'ait jamais parlé de la vie ni de la +mort de ma tante? Comment s'appelait-elle? Ne demeurait-elle pas à +Vaudelnay? + +L'idée d'un membre quelconque de la famille habitant ailleurs qu'au +château, mais, par-dessus tout, l'idée de l'oncle Jean marié, père, me +plongeaient dans une surprise qui restera l'une des plus considérables +de ma vie. Ma mère me répondit: + +--Ton oncle avait épousé une jeune fille italienne dans un de ses +voyages. Ta tante n'est jamais venue ici. Personne de la famille ne l'a +jamais vue. + +--Mais sa fille, celle qui vient de mourir? demandai-je. + +--Celle-là non plus. Il ne faut pas en parler, surtout à ton oncle, +quand il sera de retour. + +J'ouvrais déjà la bouche pour un _pourquoi_ passablement justifié, +il faut en convenir, mais je devinai sur le visage de ma mère un tel +sentiment de contrariété à la seule idée de cette question prévue, que +je renonçai à en savoir davantage pour le moment. D'ailleurs, ce qui se +passait depuis quatre jours, ce que j'avais appris ce soir-là était déjà +pour mon esprit une pâture suffisante. Enfin j'avais pour ma mère une +véritable adoration, et la crainte de lui déplaire, à défaut de la +discipline sévère où j'étais élevé, m'aurait fermé la bouche. Feignant +un calme que je n'avais guère, je répondis: + +--C'est bien, maman, je ne dirai rien. Soyez tranquille! + +Un de ces bons baisers, tant regrettés à l'heure où ils manquent, me +récompensa de ma soumission, et je fis semblant de m'endormir. Mais, de +toute la nuit, je ne pus fermer l'oeil, et, dans l'obscurité de ma +chambre d'enfant, je voyais toujours « la femme de l'oncle Jean », +l'Italienne qu'aucun membre de la famille n'avait jamais connue. Je me +la figurais, d'après une gravure d'un de mes livres, très brune, avec de +grands yeux noirs et de lourdes nattes retenues par les boules d'or de +deux épingles. Je l'apercevais distinctement, avec sa serviette pliée en +carré sur sa tête, son collier de corail au cou, son corsage blanc aux +manches bouffantes, et le panier rempli de fleurs qu'elle portait, sans +doute pour son agrément, car il m'était impossible d'admettre que la +baronne de Vaudelnay vendît des roses comme la première Transtévérine +venue. + +Au jour naissant, le sommeil s'empara de moi pour une heure, et +lorsqu'on vint me réveiller pour la messe, qui réunissait chaque matin +la plupart des habitants du château, il me sembla que je sortais d'un +rêve compliqué et fatigant. Mais en voyant, un quart d'heure plus tard, +des flots d'étoffe noire s'engouffrer dans le banc de famille, en +apercevant les ornements funèbres sur les épaules du curé, dont j'étais +régulièrement l'acolyte, il me fallut bien me rendre à l'évidence. + +D'ailleurs, sauf l'absence de l'oncle Jean, la couleur de nos costumes +et une recrudescence effroyable dans la sévérité de la discipline, rien +n'indiquait que les Vaudelnay venaient de perdre un des leurs, et ma +pauvre cousine,--j'aurais eu bien de la peine à la désigner par son +prénom,--ne faisait guère plus de bruit après sa mort qu'elle n'en avait +fait pendant sa vie. + +Mais cette tranquillité trompeuse ne devait pas durer longtemps. + + + + + + +IV + + +Deux jours après, une heure avant le dîner, la nuit déjà tombée, j'étais +dans le vestibule, occupé à la manoeuvre de mes soldats de plomb, +lorsqu'une voiture s'arrêta devant la porte. Au bruit des grelots fêlés, +j'avais reconnu un carabas de louage de la ville; je sortis +précipitamment, laissant mes troupes se tirer d'affaire toutes seules, +pour savoir qui venait chez nous si tard sans être attendu. J'avais +oublié tout à fait l'oncle Jean, disparu déjà depuis plus d'une semaine. +C'était lui, mais j'eus peine à le reconnaître sous les manteaux et les +cache-nez qui le couvraient. Aussi bien, depuis que je savais son +histoire, un peu superficiellement, il faut l'avouer, il me semblait que +ce n'était plus le même homme. Ce fut donc avec une sorte de timidité +que je m'avançai vers lui pour lui souhaiter la bienvenue; mais il parut +à peine faire attention à moi. + +--Bonsoir, bonsoir! me répondit-il en me tournant le dos, pour prendre +dans les profondeurs ténébreuses de la voiture un paquet lourd et +volumineux que lui tendit une ombre à peine visible. + +Il monta, non sans un peu d'effort, les marches du perron, tandis que +l'ombre, une ombre féminine autant qu'on pouvait en juger, mettait pied +à terre à son tour. + +--Ouvre-moi la porte du salon, commanda-t-il d'une voix brève. + +J'obéis; nous entrâmes dans la vaste pièce à peine éclairée par une +lampe brûlant sous son abat-jour au milieu de l'immense table. Mon oncle +se dirigea vers un canapé, y déposa son fardeau, écarta quelques plis +d'étoffe et j'aperçus, on devine avec quelle surprise, une petite fille +endormie. + +J'eus peine à retenir un cri d'effroi, d'abord parce que l'enfant, dans +une immobilité rigide, avait l'air d'une morte, et ensuite parce que mon +pauvre oncle, cité dans toute la province, huit jours plus tôt, pour sa +verdeur étonnante, semblait avoir tout à coup vieilli de vingt ans. Il +était brisé, courbé, déformé, pour ainsi dire, comme il arrivait à mes +soldats de plomb lorsque, d'aventure, mon pied se posait sur eux. Son +beau visage, naguère si plein d'une énergie que certains jugeaient trop +hautaine, s'était détendu comme un masque mouillé. On n'y lisait plus +qu'une sorte d'humilité douloureuse, un doute de soi-même et de toutes +choses, navrants même pour un observateur aussi peu profond que je +l'étais alors. Je restais là, les yeux et la bouche ouverts, ne sachant +que dire et que faire, plus attristé que curieux, sentant que j'allais +fondre en larmes si la situation se prolongeait encore une minute. Fort +heureusement mon oncle y mit fin en me disant d'une voix qui me parut +très dure: + +--Monte chez ta grand'mère et prie-la de venir ici toute seule; toute +seule, tu entends? Vas vite, ne dis rien de plus. + +J'escaladai l'immense escalier en quelques bonds. Je me sentais devenir +à la fois très grand, à cause du rôle que le hasard me donnait dans ce +qui me paraissait un drame à peine vraisemblable, et très petit par le +sentiment que j'avais de mon inexpérience et de ma faiblesse en face de +ces événements inouïs. + +--Grand'mère, m'écriai-je tout essoufflé, oubliant un peu l'étiquette +respectueuse qui était de règle à Vaudelnay, il faut descendre au salon, +tout de suite, tout de suite! Et surtout n'amenez personne. Ah! mon +Dieu! si vous saviez!.... + +Une jeune femme, à ce message délivré si prudemment, serait tombée dans +une crise de nerfs. Mais ma vaillante aïeule en avait vu bien d'autres, +comme beaucoup de ses contemporaines. Elle se leva de son fauteuil, +remit dans sa poche quelque chose qui, sans doute, était son chapelet, +et m'examinant de la tête aux pieds, me demanda: + +--Qu'y a-t-il donc? Une visite? + +--L'oncle Jean! répondis-je en mettant un doigt sur mes lèvres, et en +parlant presque à voix basse. + +Là-dessus je m'éloignai, ou pour mieux dire je m'enfuis, trouvant que +c'était encore le meilleur moyen de n'être pas obligé de « dire autre +chose ». Dans le fond de moi-même, j'étais assez flatté de renverser les +rôles. A cette heure, c'était moi qui laissais les autres se creuser la +tête et qui refusais de répondre à leurs questions. + +Pour être franc, j'avais peu de mérite à ne pas y répondre. D'où tombait +cette petite fille endormie? Au retour de chacun de ses voyages, l'oncle +Jean,--c'était une habitude chez lui,--rapportait à Vaudelnay quelque +animal exotique, généralement assez mal reçu. Serins de Hollande, +marmottes des Alpes, chiens des Pyrénées, tortues d'Egypte, singes +d'Algérie, j'avais vu successivement tous ces échantillons du règne +animal sortir de ses bagages. Mais une petite fille! c'était du nouveau, +et tout en redescendant l'escalier sans fermer les portes derrière +moi,--décidément nous étions en pleine anarchie,--je me demandais: + +--Va-t-on lui faire, à elle aussi, une cage où j'irai lui porter du lait +et des coeurs de laitue, à l'heure de mes récréations? + +Quand je rentrai dans la pièce, la nouvelle acquisition de l'oncle Jean +dormait toujours, et son propriétaire, agenouillé devant le canapé, la +dévorait des yeux. De temps en temps il échangeait des sons +inintelligibles avec une femme d'aspect modeste, encore jeune, coiffée +d'un objet bizarre en paille noire, qui se tenait debout, le regard fixé +sur l'enfant, sans faire plus d'attention à ce qui l'entourait, voire +même à mon humble personne, que si elle eût été là depuis dix ans. +L'oncle Jean, à la fois radieux et absorbé, semblait ravi dans l'extase +de la prière, et je ne pus m'empêcher de me dire que je ne l'avais +jamais vu si dévot, même le dimanche, au moment de l'élévation de la +messe. + +Nous étions là, rangés comme les animaux de la Crèche autour de l'enfant +Jésus, quand ma grand'mère fit sont entrée. Mon oncle resta comme il +était, mais il fit un quart de conversion sur ses genoux, si bien que ce +fut à la châtelaine de Vaudelnay qu'il semblait, à cette heure, adresser +sa prière. + +--Ma soeur, dit-il, d'une voix très douce, presque craintive (et +cependant je voyais le sillon tracé par la balle dans le crâne de ce +pusillanime), ma soeur, _elle_ avait une petite fille. Voulez-vous, +pour la grâce du bon Dieu que vous aimez tant, recevoir chez vous la +pauvre orpheline sans abri? + +J'ai vu depuis, dans plus d'un oeil féminin, les éclairs des passions, +des tendresses, des enthousiasmes qui peuvent y luire, effrayantes ou +sublimes. Jamais je n'ai vu la bonté, la compassion, la charité avec sa +douce flamme, embellir à ce point un visage resté plein de grâce sous +ses cheveux blancs. O grand'mère, comme je vous remercie d'avoir fait +comprendre à ma jeune tête blonde ce que ma vieille tête grise croit +encore aujourd'hui, elle qui a désappris tant d'autres articles de foi +du symbole humain! + +Oui, toutes les raisons qui peuvent nous faire tomber à genoux devant +les femmes, la meilleure de toutes est leur bonté--quand elles sont +bonnes. + +On n'arrive pas à onze ans, même dans un château du Poitou sous la +deuxième république, sans avoir lu beaucoup d'histoires d'enfants +recueillis par des âmes charitables, et Dieu sait qu'il n'existait pas, +de Tours à Angoulême, une chrétienne plus charitable que la marquise de +Vaudelnay. Je m'attendais donc, surtout après le regard que je viens de +décrire, à voir ma grand'mère étreindre sa petite nièce dans ses bras, +car je comprenais bien que c'était la petite-fille de mon oncle, ma +cousine issue de germains, qui dormait là d'un sommeil déjà résigné, +comme un agneau séparé le matin de sa mère. J'avais envie de crier à mon +oncle: + +--Mais relevez-vous donc! On dirait que vous demandez quelque chose de +difficile! + +Probablement que le pauvre baron savait mieux que moi la difficulté de +ce qu'il demandait, car il restait à genoux, un oeil sur le visage de +l'enfant ou les premières contractions du réveil se manifestaient, +l'autre sur ma grand'mère qui, à cette heure, semblait réfléchir. Ah! si +l'on m'avait dit la veille que « notre maîtresse », ainsi que +l'appelaient les villageois, aurait eu besoin de _réflexion_ pour +accueillir non pas une pauvre orpheline sortie du sang des Vaudelnay, +mais la fille de la plus inconnue des mendiantes! + +Comme si elle avait voulu gagner du temps, ma grand'mère fit cette +question que je ne pus m'empêcher de trouver au moins inutile dans la +circonstance: + +--Mon pauvre Jean, pourquoi ne nous avez-vous pas dit qu'_elle_ +avait une fille? + +L'oncle répondit en serrant les mâchoires, comme s'il avait broyé ses +paroles avant de les laisser sortir: + +--Tout simplement parce que je n'en savais rien. + +--Pauvre mignonne! Elle vous ressemble. + +J'avais toujours _considéré_ les jugements de ma vénérable aïeule +comme infaillibles; mais, cette fois, le doute pénétra dans mon âme. Si +ce petit visage rose entouré de cheveux noirs emmêlés ressemblait à +cette figure aux tons de parchemin, coupée durement d'une moustache +grise, surmontée d'une chevelure taillée en brosse, on pouvait aussi +bien dire que je rappelais les diables cornus sculptés dans le portail +de Sainte-Radegonde. + +--Attendez-moi, dit soudain ma grand'mère; je vais parler à celui qui +est le maître ici. Espérons qu'il cédera. + +Sur ces entrefaites, l'enfant s'était éveillée et tournait autour +d'elle, sans remuer la tête, des yeux effarés, si noirs qu'on aurait dit +deux petits globes de charbon nageant dans deux cuillerées de lait. Mon +aïeule demanda: + +--Comment se nomme la petite? + +--Rosamonde. + +Je vis que ce nom bizarre ne produisait pas une impression excellente +sur celle qui l'entendait. Néanmoins la châtelaine se penchait +tendrement sur sa petite-nièce pour l'embrasser, lorsque l'enfant, à la +vue de ce visage inconnu qui s'approchait du sien, se mit à pousser des +cris de Mélusine. + +--Pour l'amour du ciel, faites-la taire! s'écria ma grand'mère en se +retirant, un peu découragée. + +Moi je pensais: + +--Rosamonde, ma chère, vous faites une fameuse bêtise pour vos débuts à +Vaudelnay. Ne pas vouloir embrasser grand'mère! + +Déjà la femme au chapeau de paille noire s'était approchée de sa pupille +et cherchait à l'apaiser, en lui parlant dans cette même langue +mystérieuse. + +--Attendez-moi, répéta mon aïeule. Je vais parler à mon mari. Toi, +Gaston, va travailler à tes devoirs jusqu'au dîner. + + + + + + +V + + +Tout on faisant semblant de travailler, je prêtais l'oreille pour +deviner le sort de la pauvre Rosamonde, mais le château était si grand +qu'on aurait pu donner un bal à une extrémité, et célébrer des +funérailles à l'autre, sans que les invités respectifs à chacune des +cérémonies en éprouvassent la moindre gêne. + +Toutefois quand j'entrai dans la salle à manger, une bonne heure plus +tard, je crus comprendre que tout était arrangé pour le mieux. A l'autre +bout de la longue table, en face de ma chaise, un fauteuil d'enfant très +haut sur pieds, ma propriété d'autrefois, supportait déjà mademoiselle +Rosamonde. Et telle était la discipline sévère de Vaudelnay que tout le +monde prit sa place sans paraître faire attention à la nouvelle venue +qui, tout au contraire, dévisageait avec une sorte d'effroi--silencieux, +Dieu merci!--toutes ces figures inconnues. Elle mangeait sans rien dire, +d'assez bon appétit, servie par sa gouvernante, couvée à la dérobée par +les regards de huit paires d'yeux ou plutôt de sept, car le chef de la +famille ne tourna pas une seule fois le visage du côté de la pauvrette. +A la fin, elle prit le parti de s'endormir, à mon grand effroi, car je +savais par expérience de quels châtiments une pareille infraction aux +convenances était punie. J'aurais voulu être à côté d'elle pour la +pincer et lui épargner les désagréments qui l'attendaient. Mais il faut +croire que, pour ce premier soir, l'amnistie était prononcée d'avance, +car personne n'eut l'air de rien voir. Le moment venu de se rendre à +l'office pour la prière, mon oncle dit quelques mots en anglais--j'ai +fait depuis de sérieux progrès dans cette langue--à la gouvernante de sa +petite-fille, qui fut doucement tirée de son sommeil. Tous trois, alors, +se dirigèrent vers la porte de droite qui conduisait aux appartements, +tandis que le reste de la famille gagnait la porte de gauche, celle de +la galerie. A ce moment, la crise reculée ou dissimulée jusqu'à cette +heure éclata, lorsque personne ne l'attendait. Mon grand-père s'arrêta +court, se tourna vers le groupe des dissidents et d'une voix d'autorité +qu'on entendait rarement, que je n'entendais jamais sans frissonner de +tous mes membres, il demanda: + +--Pourquoi cette enfant ne vient-elle pas prier avec tout le monde? + +Un léger tressaillement se fit voir sur les traits de l'oncle Jean, +comme à l'approche d'un danger. Il répondit ces paroles qui tombèrent +lourdement au milieu du silence général: + +--Parce qu'elle est protestante, mon frère. + +On peut être certain, dans le sens le plus rigoureux du mot, que les +murs du château n'avaient rien entendu de semblable jusqu'à cette heure. +Dieu me garde de réveiller des souvenirs sur lesquels vont s'entasser +rapidement, désormais, les couches de poussière des générations devenues +indifférentes. Si j'ai lieu d'être fier de l'histoire des Vaudelnay à +toutes les époques, je ne crains nullement d'avouer que j'en effacerais +de bon coeur plus d'un épisode, par trop accentué dans le sens contraire +aux principes religieux professés alors par la pauvre Rosamonde. Mes +aïeux avaient la main lourde quand ils estoquaient au nom du roi; mais +quand la religion se mettait de la partie, leur main devenait massue, et +gare à qui passait à portée des coups! En ces temps-là je n'aurais pas +donné une drachme de la vie d'un des nôtres, s'il eût osé faire, en face +du chef de la famille, une profession de foi du genre de celle que je +venais d'entendre. + +Pour tout le monde, le siècle avait marché et le règne de +Louis-Philippe, sur bien des points, n'avait eu que des rapports +éloignés avec ceux de Charles IX et de Louis XIV. Mais mon grand-père en +était encore, lui, à peu de chose près, à la révocation de l'Édit de +Nantes, car, depuis la prise de la Bastille survenue quand il avait +vingt-cinq ans, l'horloge de l'histoire semblait s'être arrêtée chez +nous, comme il arrive dans les maisons secouées par un tremblement de +terre. + +Il est probable que le cher vieillard ne fut guère plus ébranlé par la +nouvelle du supplice de Louis XVI qu'il ne le fut ce soir mémorable où +il apprit que la petite-fille de son frère était protestante. Il va sans +dire que j'étais incapable de faire alors les réflexions qui précédent. +Mais je sens encore aujourd'hui le frisson qui passa dans mes épaules au +regard que le chef de ma famille jeta sur l'innocente renégate. +Heureusement, dans cette génération, l'on restait maître de ses nerfs +même en présence de l'échafaud. + +Mon grand-père ne dit pas un mot; sans doute parce qu'il sentait sur ses +lèvres un mot irréparable et qu'il voulait se recueillir avant de rendre +sa sentence. La troupe fidèle reprit sa route vers la terre promise de +l'office où l'on allait prier, précédée, en guise de colonne de feu, par +le vieux François portant une des lampes. Le trio rebelle continua sa +route vers le désert du salon et, comme j'étais d'assez grande force en +histoire sainte, je ne pus m'empêcher de comparer le sort de mon oncle à +celui d'Agar, disparaissant avec son fils dans la profondeur des +solitudes désolées. + +La prière eut lieu comme à l'ordinaire, sauf que l'examen de conscience +fut prolongé par mon grand-père dans des proportions absolument +invraisemblables. N'ayant pas, à cette époque, une provision d'iniquités +suffisante pour m'occuper si longtemps, je pensais à ma jeune cousine. + +--Pauvre petite! me disais-je. Comme il est dur de penser qu'elle +grillera dans l'enfer pendant l'éternité, de compagnie avec le chapeau +de paille noir de sa bonne, tandis que j'aurai en partage les joies du +paradis, moi et tous ceux qui sont agenouillés là, par terre ou sur des +chaises, même le jardinier mon ennemi auquel, je l'espère du moins, Dieu +fera la grâce de pardonner avant sa dernière heure! + +Ainsi qu'on peut le voir, je n'étais pas, en théologie, de l'école des +liguoristes, puisque je damnais la pauvre Rosamonde sans aucune +rémission, sur sa seule qualité d'hérétique. Mais son sort en ce bas +monde était moins facile à régler. + +--Jamais, pensais-je tristement, on ne lui permettra de passer la nuit +sous le même toit que nous. Que deviendra-t-elle? Sur quelle pierre, +sous l'abri de quel buisson reposera-t-elle sa tête? Aussi, quelle idée +d'être protestante! + +Je revins au salon avec tout le monde, le coeur affreusement serré, +m'attendant à quelque exécution terrible. Heureusement nous ne trouvâmes +dans le désert du grand salon ni Agar ni Ismaël, c'est-à-dire ni l'oncle +Jean, ni la petite Rosamonde, ni sa bonne. Je dois même dire, pour +rendre justice à tout le monde, que ma satisfaction sembla partagée par +toute la famille, à commencer par mon grand-père. Malgré tout ce que +j'ai dit, le saint vieillard aurait été le plus malheureux des hommes, +j'en suis sûr, s'il avait dû, cette nuit-là, recommencer la +Saint-Barthélémy pour son compte, en mettant sa petite-nièce à la porte. +Les autres membres de la famille, même les _ancêtres_, n'étaient +pas plus fanatiques, aussi personne n'eut garde de faire la moindre +allusion aux drames de la soirée. Pour ma part, je n'en soufflai mot à +être vivant jusqu'à l'heure, bientôt venue, où je me trouvai seul avec +ma vieille Justine. + +--Où est-_elle_? demandai-je tout bas, comme si nos murs n'avaient +pas eu, pour être sourds, les meilleures raisons du monde. + +--Pauvre petite! elle dort déjà. _Madame la Mère_ lui a fait +préparer un lit au deuxième étage de la petite tour, au-dessus de +l'appartement de M. le baron. Nous sommes toutes allées la voir par +l'escalier dérobé, mais M. le baron monte la garde à sa porte et ne veut +laisser entrer personne. Il ressemble à un lion qui défend ses petits. + +Je me demande où Justine avait jamais pu voir un lion dans l'exercice de +ses fonctions paternelles, mais cette comparaison vigoureuse ne laissa +pas de me frapper vivement l'imagination. Toute la nuit je rêvai de +Rosamonde. Je la voyais dormir sous un arbre bizarre qui était sans +doute un palmier, gardée par un monstre à crinière qui avait les yeux +noirs et la moustache en brosse de l'oncle Jean. + +Au moment où j'écris ces lignes, elle repose encore, la chère créature, +non loin de la petite tour où elle dormit si bien cette nuit-là, et +c'est toujours l'oncle Jean qui la garde.... + +Que de douleurs et que de joies, que de larmes et que de sourires ont +passé entre ces deux sommeils! Pauvre cher oncle Jean! veillez bien sur +l'orpheline en attendant qu'un autre aille prendre place et faire bonne +garde, lui aussi, près de celle qui fut tant aimée! + + + + + + +VI + + +Les gouvernements forts ne laissent rien voir à l'extérieur des crises +qui, fatalement, les troublent quelquefois, sans atteindre leurs organes +essentiels. Répressions vigoureuses, prudentes concessions, réformes +prévoyantes, tout s'accomplit sans bruit, sans agitation, sans efforts, +et l'apparition même de personnages nouveaux n'inspire aux citoyens +qu'une curiosité bienveillante. + +Ainsi se passaient les choses à Vaudelnay. Je n'ai jamais su et ne +saurai jamais quelles explications furent échangées entre l'oncle Jean +et son frère. La discussion fut-elle violente, ou l'autorité souveraine +céda-t-elle facilement? Les conseillers de la couronne eurent-t-ils +besoin d'intervenir? Les échos du cabinet de ma grand'mère, endormis +depuis longtemps, pourraient seuls me l'apprendre aujourd'hui, car ce +cabinet avait des portes épaisses, et _les ancêtres_, dans les +moments les plus chauds, parlaient toujours sur le ton discret de la +bonne compagnie. Tout ce que je puis dire, c'est que le lendemain, sur +le coup d'onze heures, le baron vint prendre sa place à table tenant +Rosie par la main et suivi de l'inévitable Lisbeth. + +Ce diminutif aussi anglais que salutaire de Rosie, employé dès lors par +mon oncle quand il adressait la parole à sa petite-fille, fut adopté +immédiatement par les _jeunes_, c'est-à-dire par mes parents et par +moi. Il en fut de même pour les domestiques, sauf pour la cuisinière, +invariablement rangée du parti des _ancêtres_. Ceux-ci, jusqu'à +leur dernière parole ici-bas, n'appelèrent jamais leur jeune parente +autrement que Rosamonde, sans lui faire grâce d'une lettre. + +En y réfléchissant,--et je n'ai eu que trop le temps de réfléchir depuis +l'époque dont je parle,--je me suis demandé si la pauvrette n'aurait pas +été plus heureuse, dans n'importe quel asile d'enfants trouvés, qu'elle +ne le fut à Vaudelnay, du moins pendant les premières semaines. Au vieux +manoir, l'existence était souvent sombre, même pour moi, l'enfant de la +promesse. Or mon grand-père et ses deux soeurs professaient contre « +l'Anglais » cette haine féroce dont l'autre haine, celle qui nous gonfle +le coeur aujourd'hui, ne peut donner qu'une légère idée. Joignez à cela +que le seul mot d'hérétique faisait luire à leurs yeux tout à la fois +les flammes de l'enfer, celles du bûcher de Jeanne d'Arc, et, plus près +de nous, les reflets sanglants de l'incendie allumé à Vaudelnay par +l'amiral de Coligny, pendant les guerres de religion du règne de Charles +IX. Comme de juste, dans ma jeune ardeur fraîchement avivée par mes +études historiques tant soit peu entachées d'exclusivisme, je partageais +ces doctrines exaltées. Fort heureusement, ma grand'mère était une +sainte, incapable de haïr personne, et mes parents, plus calmes par le +seul fait d'appartenir à une génération plus jeune, se maintenaient à +l'écart de ma cousine dans une neutralité compatissante. + +Il n'en est pas moins vrai que s'il existait au monde un coin de terre +où la pauvre petite n'aurait jamais dû mettre le pied, c'était +Vaudelnay. Mais, apparemment, pour des raisons inconnues de moi, mon +oncle n'avait pas le choix de la résidence de sa petite-fille. Il fallut +donc, de part et d'autre, se résoudre à une cohabitation qui +ressemblait, sous certains rapports, à l'internement d'une colonne de +prisonniers de guerre sur le territoire ennemi, ressemblance d'autant +plus complète que Rosie ne savait pas le premier mot de notre langue. Au +train où marchaient les choses, elle risquait même d'arriver à sa +majorité sans être plus savante sous ce rapport, car mon oncle, qui +s'occupait chaque jour de son éducation pendant plusieurs heures, +mettait une sorte de fierté et de rancune à ne jamais faire entendre à +la petite ni à sa bonne un seul mot de français. + +Quant à moi, je ne l'apercevais guère qu'aux heures des repas, du moins +dans les premiers jours. Elle mangeait peu, moitié, je pense, à cause de +la terreur que lui inspiraient tous ces visages sévères et ridés, moitié +parce que la cuisine de Vaudelnay, tout irréprochable qu'elle fût, +différait essentiellement de celle que l'enfant avait toujours connue. +Mais, si elle ne brillait pas par l'appétit, elle me surpassait encore +par la correction de sa tenue, ce qui n'est pas peu dire. Une fois, +même, je m'entendis réprimander par cette sévère apostrophe sortie de la +bouche de mon grand-père: + +--Je suis fâché de vous dire que vous êtes infiniment moins propre à +table que votre cousine. + +La tristesse, déjà consciente des choses, peinte sur cette physionomie +enfantine--elle n'avait pas sept ans--faisait peine à voir. Bientôt +Rosie se prit pour son grand-père d'une adoration fort naturelle à tous +les points de vue. De temps en temps elle jetait sur lui un long regard +qui remplissait ses yeux d'une tendresse humide, et je dois dire que +l'oncle Jean lui rendait avec usure cette silencieuse caresse. Il +semblait à la fois très sombre et très heureux; nous ne l'apercevions +presque plus; sa vie se passait tout entière dans l'appartement de la +petite tour, devenue l'asile de cette branche de la famille, ou, si le +temps était beau, dans quelque coin mystérieux de l'immense parc. Là, il +suivait pendant des heures avec une véritable dévotion les jeux calmes +de l'enfant dans le sable des allées. Je les observais parfois avec un +peu d'envie, sans oser troubler leur tête-à-tête tranquille. Quand la +pelle de bois de l'enfant avait laissé des traces trop profondes, il +fallait voir avec quel soin mélancolique l'oncle Jean, avant de regagner +le château, réparait les dégâts. + +--Nous ne sommes pas chez nous, semblait-il dire tout bas en courbant +vers le sol sa longue taille amaigrie. + +Mes sentiments personnels envers ma cousine furent longtemps ceux du +plus profond dédain, car, ainsi que pour la plupart des garçons de mon +âge, il était admis pour moi que « les filles » appartenaient à une +catégorie inférieure d'êtres humains. Matin et soir, il est vrai, nous +nous embrassions, Rosie et moi, comme nous embrassions tous les membres +de la famille, ce qui portait à seize par jour le nombre des baisers que +chacun de nous devait donner ou recevoir, sans compter les extras. + +Mais quelle différence dans la manière dont nous accomplissions la +cérémonie! On aurait dit que cette caresse, toute machinale chez moi, +était une aumône que je daignais accorder et que ma cousine recueillait +avec reconnaissance. Quand mes lèvres allaient trouver la joue de +l'enfant, elle fermait les yeux et semblait attendre pour voir si je ne +doublerais pas la dose, idée fort naturelle qui me vint seulement plus +tard, après que la glace fut brisée entre nous. Voici dans quelles +circonstances. + +Il va sans dire que j'avais « mon jardin », morceau de terre de cent +pieds carrés où je cultivais des légumes, non pas des plus recherchés, +mes relations tendues avec le jardinier ne me permettant pas de +solliciter ses faveurs, et d'en obtenir autre chose que des plants de +choux avariés ou des graines de haricots surabondantes. Voilà ce qu'on +gagne--je l'éprouvai depuis mieux encore--à faire partie de +l'opposition! Un jour, je sarclais mes laitues qui se faisaient un malin +plaisir de « monter », alors que mes petits pois s'obstinaient à ne pas +quitter la terre, sourds à l'invitation des ramures que je leur avais +préparées. Miss Rosie vint à passer le long de mon domaine, escortée de +sa bonne. Elle s'arrêta pour me voir travailler, regardant mes produits +d'horticulture d'un air d'admiration dont je me sentis plus flatté que +je ne le laissai paraître, car, à peu d'exception près, les promeneurs +de toute catégorie qui s'égaraient dans ces parages refusaient +manifestement de prendre mon exploitation au sérieux. + +Malgré les objurgations de Lisbeth, qui voulait l'entraîner plus loin, +ma cousine restait là, plantée sur ses petites jambes. Quand j'y pense +aujourd'hui, j'imagine,--avec plus de fatuité qu'alors,--que l'on se +souciait moins du jardin que du jardinier. Avoir, pour ses jeux toujours +solitaires, un compagnon, même plus âgé qu'elle, n'était-ce pas le rêve +instinctif de cette enfant dont on pouvait dire: Elle est venue parmi +les siens, et les siens l'ont bien mal reçue! Je devais avoir la mine +d'un seigneur d'opéra-comique rassurant une bergère, quand je fis signe +à Rosie que je lui permettais de franchir ma clôture, formée d'une haie +de buis de vingt centimètres. Elle accepta, rougissant de plaisir, et je +la précédai fièrement, la conduisant de la forêt de mes framboisiers à +la prairie naissante de mes épinards, puis à ma ferme, représentée par +une caisse verte où, derrière un grillage, des lapins blancs remuaient +leurs narines, et enfin à ma maison de campagne composée d'un banc +rustique abrité par un toit de joncs. + +Mes lapins blancs, on le devine, furent de toutes mes richesses, la +partie qui émerveilla davantage ma visiteuse. Elle les caressa de sa +petite main, après m'en avoir demandé la permission d'un regard très +humble. Si je l'avais laissée faire, je crois que nous y serions +encore.... Pauvre chérie! Aujourd'hui je donnerais bien des prés, des +châteaux et des fermes pour que nous y fussions encore, en effet! + +Mais, ce jour-là, j'estimais que j'avais mieux à faire qu'à contenter la +curiosité d'une petite fille, et je lui déclarai par signes que mon +travail me réclamait. Par signes, l'enfant me témoigna qu'elle serait la +plus heureuse personne du monde de travailler aussi. L'imprudente! Elle +ne se doutait pas qu'elle venait de poser elle-même le joug de +l'esclavage sur ses épaules. + +A partir de ce moment, j'eus sous mes ordres un ouvrier docile, +remarquablement intelligent, d'un zèle infatigable et possédant la +précieuse qualité de ne rien exiger de son maître, pas même la +reconnaissance. Bien entendu, je lui confiais les besognes les moins +agréables, telles que l'enlèvement des cailloux qui désolaient mes +parterres, le nettoyage des herbes parasites et la destruction des +limaces qui semblaient s'être retirées de toutes les régions voisines +dans mes planches d'épinards, comme dans un asile assuré. Jamais, durant +les heures consacrées à ces tâches ingrates, ma subordonnée volontaire +n'essaya l'ombre d'une révolte contre mon autorité, passablement +tyrannique, je l'avoue. Tout en accomplissant sa besogne, elle +s'efforçait de lier conversation avec moi, et je me flatte d'avoir été +son premier, sinon son meilleur professeur dans notre langue. Une fois +de plus, en cette occasion, il fut permis de constater l'excellence de +ce proverbe: qu'un bien-fait n'est jamais perdu. Mon ennemi le +jardinier, témoin de mes bons rapports avec ma cousine et se méprenant, +j'en ai peur, sur mon désintéressement, devint du soir au matin mon +protecteur et mon ami. Dès lors il m'apporta de lui-même ses meilleurs +plants et ses graines les plus rares; il me prodigua ses conseils et ses +leçons. Bien plus, il m'arriva dans la suite, lors de certaines +expéditions tentées par moi dans la région des espaliers et des +quenouilles, de voir cet adversaire jadis redouté tourner les talons, +comme s'il avait résolu de me laisser le champ libre. + +Un drôle de corps, ce sournois de jardinier! il savait tout, sans +compter bien d'autres choses. Quel ne fut pas mon étonnement de +l'entendre un jour échanger quelques mots d'anglais avec Lisbeth! +Presque chaque jour, tandis qu'elle agitait son éternel tricot tout en +surveillant « mademoiselle Rosée », comme disaient les domestiques, le +compère s'arrangeait pour passer par là. Dieu sait que Lisbeth n'avait +pas la mine d'une personne destinée à connaître les aventures. Pourtant +il s'éprit d'elle, sans en rien dire à qui que ce fût, pas même à la +principale intéressée. Ils finirent par s'épouser alors qu'ils étaient +tant soit peu vieillots l'un et l'autre. + +En dehors des affaires, c'est-à-dire de mon jardin, pendant les repas et +durant les moments assez courts de notre présence commune au salon, je +commençais à traiter ma cousine un peu plus gracieusement, mais je +maintenais envers elle ma position de supérieur à inférieur. Dans les +rares occasions où elle se hasardait à prononcer quelques mots de +français, je riais de ses bévues avec l'altière commisération d'un +chancelier de l'Académie, tandis que j'aurais dû souvent les excuser en +ma qualité de professeur responsable. + +Pauvre mignonne! si jamais enfant fut préservée par les premières années +de son éducation contre les dangers de l'amour-propre, c'est bien +celle-là. Ce qu'elle faisait de mal était étalé au grand jour et +réprimandé sévèrement, tandis que ses bonnes actions et ses qualités +passaient pour choses toutes naturelles. Dès qu'elle put comprendre +trois mots de français, ma grand'mère ne cessa de lui répéter qu'elle +était laide avec une insistance convaincue, à ce point qu'il n'était pas +douteux pour moi que mon infortunée cousine ne fût une sorte de monstre +déshérité par la nature. Anglaise, pauvre, laide et protestante! Quelle +accumulation de disgrâces sur une seule tête humaine! Il ne fallait pas +moins que les préceptes rigoureux de la charité chrétienne, qui +m'étaient inculqués chaque jour entre une page du _De viris_ et un +problème d'arithmétique, pour me donner le courage de lui faire bonne +mine,--hors de la présence des limaces. Mais il faut croire qu'elle +avait appris en naissant l'art fort utile ici-bas de savoir se contenter +de peu. Si seulement je lui envoyais quelque chose qui ressemblât à un +sourire, d'un bout de la table à l'autre, si, dans mon coin favori du +salon, je lui permettais d'approcher ses joues roses des miennes et +d'admirer les splendeurs de mes livres d'images, c'était aussitôt un de +ces regards mouillés qu'elle réservait exclusivement à deux êtres en ce +monde: l'oncle Jean et moi. Je parle, bien entendu, des êtres humains, +car mes lapins blancs, qu'elle était chargée de soigner sous ma haute +direction, n'étaient pas beaucoup moins bien traités par leur très jeune +mère nourricière. Un jour que de nombreux petits étaient survenus à son +grand étonnement--et même au mien, car nous aurions rendu des points à +Daphnis et à Chloé sous le rapport de l'ignorance--elle faillit +s'évanouir de joie, la pauvre orpheline qui n'avait pas la chaude +caresse d'une mère pour attiédir son existence d'être isolé et méconnu! + + + + + + +VII + + +Tant de douceur et de gentillesse devaient forcément, un jour ou +l'autre, produire leur effet sur des natures aussi bonnes que l'étaient +au fond celles des membres de la famille, même des _ancêtres_. +Petit à petit, chacun se prit de tendresse pour cette enfant qui faisait +si peu de bruit, tenait si peu de place et demandait si peu de chose. +Mais il était facile de voir que tous les Vaudelnay du monde, y compris +le plus jeune d'entre eux, aimaient Rosie quand personne ne pouvait les +voir, et semblaient à peine la connaître aussitôt qu'une forme humaine +se montrait au bout du corridor. Il n'était presque pas de jour que ma +jeune cousine ne parût à table avec un bout de ruban noir ou quelque +brimborion de jais qui n'était pas venu tout seul embellir son vêtement +de deuil plus que modeste. Un soir, au salon, pendant le dîner de sa +bonne, l'imprudente vint m'offrir des bonbons dans un sac portant +l'estampille du confiseur à la mode de Poitiers, ce qui sembla causer un +malaise profond à mon père, le seul de la famille qui fût allé en ville +ce jour-là. Mais chacun, il faut le croire, s'était donné le mot pour ne +s'apercevoir de rien, et moi-même je me hâtai de faire rentrer le corps +du délit dans la poche d'où il n'aurait jamais dû sortir. + +Quelques jours après, Rosie se montra pressant contre son coeur une +poupée imperceptible du vernis le plus frais. La semaine suivante, la +poupée avait grandi d'une main. Avant la fin du mois, elle était presque +aussi grande que Rosie elle-même et, à coup sûr, beaucoup plus élégante +dans ses ajustements. Il en fut des poupées comme du sac de bonbons: +personne ne s'avisa de s'inquiéter de leur provenance. Ma cousine aurait +pu, j'en suis sûr, parader d'un bout à l'autre du château avec le +colosse de Rhodes sur les bras, sans qu'on lui fît la moindre question +embarrassante. Elle continuait de son côté à garder--ou peu s'en +faut--le silence des premiers jours, et cependant, quand nous étions à +mon jardin, elle commençait à babiller tant bien que mal en français, +malgré mes rires moqueurs. + +Évidemment il y avait contre elle des griefs que j'ignorais. Du moins +j'en déplorais un qui n'était pas, tout me portait à le croire, un des +moins odieux. Chaque soir, à l'heure de la prière, chaque dimanche, à +l'heure de la messe, quand la place de cette jeune hérétique restait +vide parmi nous, la plupart des fronts se plissaient. La blessure +pourrait-elle jamais se fermer? Cette inquiétude, malgré mon âge, me +préoccupait. + +Vers la fin du printemps qui suivit l'arrivée de ma cousine à Vaudelnay, +toutes les pensées de la famille se tournèrent sur un seul point: ma +première communion, dont l'époque approchait. Dès lors j'entrai dans la +période sévère de la méditation et de la pénitence. Mon jardin fut +abandonné et je ne vis plus guère ma cousine. Craignait-on pour moi un +prosélytisme funeste?--Que serait-il arrivé, en effet, si, Polyeucte +d'un nouveau genre, j'avais crié en face de la table sainte: + +--Je suis protestant! + +La chose ne me semblait guère à redouter, car, tout au contraire, je me +sentais prêt à mourir pour ma foi. Mais qui peut savoir jusqu'où vont +les ruses diaboliques de l'ennemi de notre salut? + +Je dois dire que l'excellent curé qui dirigeait ma conscience et +travaillait assidûment à « ma conversion » faisait preuve sur toutes ces +questions des idées les plus larges. Plus d'une fois nous avions abordé +franchement le fatal sujet, car, plus j'approchais du Ciel, plus +j'éprouvais d'amertume à voir ma pauvre cousine assise à l'ombre de la +mort. + +--Soyez sans inquiétude, me disait le saint prêtre. Dieu est bon et nous +le fera voir à tous. Priez pour votre cousine et laissez le reste aux +soins de la Providence. + +A demi rassuré par ces paroles, je priais beaucoup, en effet, pour que +le Seigneur ouvrît les yeux de la pauvre égarée, et aussi pour qu'on lui +permît d'assister à la cérémonie. Ce fut donc une grande joie pour moi +d'apprendre que Rosie, ce jour-là, viendrait à la messe. Avant de se +rendre à la petite église parée comme elle ne l'avait pas été depuis le +mariage de mon père, toute la famille s'assembla au salon. J'y fus +introduit à mon tour et, luttant contre une émotion dont je regretterai +toute ma vie la naïve grandeur, je suppliai les miens de me pardonner +les peines et les mauvais exemples dont je les avais abreuvés jusque-là, +de même que Dieu, selon toute espérance, avait daigné m'en accorder +l'oubli. + +Bien entendu, les hommes ne se montrèrent pas plus impitoyables que le +Créateur. Mon grand-père me bénit solennellement; tout le monde +pleurait. Seule ma cousine me considérait de ses grands yeux noirs +pleins d'étonnement et brillants d'une flamme singulière. Pour la +première fois depuis son arrivée à Vaudelnay--probablement pour la +première fois de sa vie,--elle fut témoin des pompes de notre culte. On +ne m'ôtera pas de la pensée qu'une bonne partie du sermon fut prêchée +tout exprès pour elle, sur ce texte qui devait la toucher plus qu'une +autre: + +« Laissez venir à moi les petits enfants. » + +La messe achevée, les communiants défilèrent triomphalement au bruit des +cloches et aux accords de l'harmonium. Il va sans dire que tout le +village avait les yeux fixés sur « monsieur Gaston », et j'ai le regret +d'ajouter que jamais, depuis lors, il ne m'est arrivé d'être aussi digne +de l'estime et de l'attention générales. Dans la foule de mes parents +proches ou éloignés, grossie par des invitations nombreuses, je +cherchais ma jeune cousine. Enfin je la découvris, dissimulée à l'écart, +me considérant avec une sorte de respect mystique. Sa physionomie, +généralement peu révélatrice, rayonnait d'enthousiasme. Je lui fis un +signe; elle s'approcha doucement et, comme si elle ne se fût pas crue +digne d'une caresse plus intime, elle me prit la main et la serra contre +son coeur. Le soir, quand vint l'heure de la prière en commun, Rosie, +sans que personne pût s'y attendre, fit une action dans laquelle toute +la famille se plut à reconnaître l'effet miraculeux de ma puissante +intercession. Encore une fois elle prit ma main et, sans dire un mot, +suivit tout le monde à la pieuse assemblée. A partir de ce jour, elle ne +manqua jamais de prier avec nous. J'anticipe sur les événements pour +dire qu'un certain jour, quatre ans après, elle reçut à la fois le +baptême et la communion. J'eus même l'honneur d'être son parrain, car on +continuait à m'attribuer une part sérieuse dans sa conversion. Si, dans +la suite, il m'est arrivé d'exercer des influences moins orthodoxes sur +d'autres âmes féminines, j'espère que le souverain Juge ne m'en tiendra +pas rigueur en considération de ce précoce apostolat. + +Durant quelques mois, après ma première communion, les choses reprirent +à Vaudelnay leur cours ordinaire, avec une amélioration sensible du sort +de ma cousine. On la traitait avec bonté, mais toujours avec une pointe +de réserve, comme si, malgré tout, un stigmate inconnu pesait sur elle. +Puis l'heure vint où je dus quitter ma famille pour le collège, et, de +longues semaines à l'avance, la perspective de ce grave événement +couvrit d'un voile sombre le château tout entier, dont chaque habitant, +maître ou domestique, avait, je le crois bien, l'indulgence extrême de +m'adorer. + +Ce fut par moi que ma cousine connut la grande nouvelle. Un jour du +commencement de septembre que nous travaillions à mon jardin, je sentis +tout à coup cet amer sentiment de l'_à quoi bon?_ qui nous alourdit +le coeur à certaines heures de la vie. + +--Ma pauvre Rosie, soupirai-je, quand ces chrysanthèmes que nous +plantons seront en fleur, je n'aurai pas le plaisir de les voir. + +D'abord elle ne comprit pas. Selon son habitude, elle me fit répéter ma +phrase, car elle ne laissait passer aucune de mes paroles qu'elle ne +l'eût saisie, absolument comme s'il se fût agi d'un texte important. +Quand j'eus bien expliqué ce que c'était que le collège, et comme quoi +cette invention funeste allait nous tenir séparés pendant de longs mois, +le visage de ma compagne sembla se figer dans une rigidité marmoréenne, +ce qui était presque, à vrai dire, son état naturel quand nous n'étions +pas ensembles. Elle eut un instant de réflexion fort concentrée, puis +elle me dit: + +--C'est donc pour cela qu'_ils_ sont tous tellement tristes depuis +quelques jours! + +--Trouves-tu qu'ils soient si tristes? demandai-je, flatté au fond de +l'importance qu'elle me donnait. + +--Oh! certainement, Gastie, appuya l'enfant. Hier j'ai vu pleurer ma +tante. Quel dommage que je ne puisse aller au collège à ta place! +Personne n'aurait envie de pleurer. + +Cette réponse me parut alors burlesque au possible et j'éclatai de rire, +ce qui prouve qu'un homme ne voit pas toujours les choses comme elles +méritent d'être vues...et comme les voit un coeur de femme, même d'une +petite femme de sept ans. + +A partir de ce jour-là, mon jardin continua de recevoir nos visites, +mais les instruments de culture se couvrirent de rouille, car nous +passions notre temps à me plaindre. Je venais de découvrir soudain que +le rôle de victime a de grandes douceurs. Je permettais généreusement à +Rosie de pleurer sur moi, sans m'inquiéter beaucoup de savoir si elle +n'avait pas envie quelquefois de pleurer sur elle, tant je continuais à +être persuadé que nous n'appartenions pas tout à fait à la même +catégorie d'êtres. + +J'abrège le récit de ces derniers jours. Le moment du départ venu, j'ai +honte d'avouer que je fis preuve d'une faiblesse indigne de mon sexe: +littéralement, je fondais en eau. Quant à ma cousine, je la vis assez +peu durant les heures suprêmes; je pus constater qu'elle ne versait pas +une larme, estimant probablement qu'elle était trop peu de la famille +pour s'accorder cette prérogative. Mais la première lettre de ma mère +contenait cette phrase en post-scriptum: + +« J'oubliais de te dire que ta cousine s'est mise au lit le lendemain de +ton départ. Le médecin ne lui trouve aucune maladie et suppose qu'il +s'agit d'une simple crise de croissance. Cher enfant bien-aimé, +soigne-toi bien. » + + + + + + +VIII + + +Je me soignai du mieux qu'il me fut possible, et ma santé sortit +victorieuse des émotions que je venais de traverser. Pour être franc, je +ne fus pas douze heures au collège sans constater que la discipline y +était moins sévère qu'à Vaudelnay, que les plaisirs de mon âge m'y +attendaient en plus grand nombre. Cependant, par une sorte de politesse +affectueuse pour ma famille, j'eus soin de ne pas manifester trop +clairement cette surprise agréable, et j'eus le tact de laisser croire +que les blessures de mon coeur prenaient du temps pour se cicatriser. + +« Tâche de ne pas trop penser à nous, écrivait ma mère. Tu te ferais du +mal, mon cher Gaston! » + +Hélas! si elle avait pu entendre son cher Gaston remplissant de ses cris +joyeux les quinconces des grandes cours, si elle avait pu le voir +vainqueur à tous les jeux, triomphateur dans toutes les batailles, elle +aurait été bien vite rassurée! Bientôt son coeur maternel fut assailli +d'une autre crainte. Grâce au bon curé de Vaudelnay, j'étais, sans que +personne s'en doutât et sans m'en douter moi-même, d'une jolie force +dans toutes les matières qui composaient le programme peu chargé de ma +classe. Les premières compositions me révélèrent comme destiné à tous +les succès. + +« Nous sommes fiers de tes bonnes places, m'écrivait-on. Mais ne +travaille pas trop! » + +C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donnés ma mère, le +seul que j'ai toujours pieusement suivi. + +Les vacances de Pâques me virent arriver à Vaudelnay resplendissant de +santé, chargé de diplômes, de croix et de témoignages. Rien qu'à la +façon dont mon grand-père m'embrassa, je compris que le temps était +passé où je n'avais le droit, quand nous étions à table, ni d'accepter +du vin d'extra ni de refuser des épinards. Je sentis que j'étais devenu +quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais +pour la première fois, me semblait devoir rehausser extrêmement la +dignité de mon apparence. Durant une heure, la famille assemblée +spécialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je +venais de faire le tour du monde. L'aréopage décida contradictoirement +que je rappelais d'une façon prodigieuse mon ancêtre l'amiral, qui était +brun avec le visage en lame de couteau, mon arrière grand-oncle +l'archevêque, qui était camard, et une parente encore vivante, Dieu +merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une +des jolies femmes blondes de la cour de Charles X. + +Au milieu de ces discussions agréables, l'heure du dîner arriva. Comme +nous allions nous rendre à table, une petite personne, que je ne +reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus +timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nommée n'abordait +le dernier roi de la monarchie légitime. + +--Tiens, Rosie! m'écriai-je d'un air affable de bon prince. Tu es donc +toujours ici? + +Au regard que me jeta l'oncle Jean, il me vint un soupçon que la phrase +n'était pas des plus heureuses, mais, dans l'agitation générale, +personne que lui n'avait dû la remarquer. Je réparai mes torts en +embrassant ma cousine qui ne levait pas les yeux sur moi, et en lui +donnant la main pour passer à table. J'appris le lendemain dans la +conversation qu'elle travaillait beaucoup, quelque chose comme douze +heures par jour, car tous les habitants féminins de Vaudelnay s'étaient +cotisés, pour ainsi dire, afin de pousser son éducation. Ma grand'mère +lui enseignait la couture, ma tante Frédérique la grammaire et +l'orthographe, ma tante Alexandrine le dessin et le piano, ma mère +l'écriture, le calcul et l'histoire sainte. Je frémis rien que de penser +à ce surmenage. + +Elle trouva cependant moyen, je ne sais comment, d'être à mon jardin +quand je passai par là dans ma tournée de propriétaire. Jamais, dans le +temps de ma plus grande ferveur d'horticulture, mes plates-bandes +n'avaient été plus magnifiques. D'un oeil anxieux l'enfant guettait mes +impressions. + +--Oh! oh! m'écriai-je complaisamment, tu m'as bien remplacé, Rosie! + +--Cela te fait plaisir? balbutia-t-elle. + +--Mais oui, certainement. + +Et, sans pousser l'éloge plus loin, je continuai ma route vers la pièce +d'eau où les cygnes, qui me voyaient venir, s'approchaient de la rive +pour prendre de ma main la pâture attendue. + +Aux grandes vacances du mois d'août, je repassai par là, mais Rosie ne +m'attendait pas pour mendier mon approbation. Le jardin était en friche. +Elle aussi avait dû se dire: A quoi bon! + +--La paresseuse! pensai-je. Il faudra que je la gronde. + +Mais un poney que je trouvai dans une stalle de l'écurie--j'avais +rapporté tous les prix de ma classe--m'ôta l'envie et le temps de +gronder personne, surtout un être d'aussi médiocre conséquence que +Rosie. Je la vis assez peu durant ces deux mois qui s'enfuirent comme un +songe, au milieu de plaisirs de toute sorte. D'autres années passèrent. +Après le poney vint un fusil et je ne rêvai plus que lièvres, perdreaux, +contrepied et remise. + +Puis la mort entra au château, et, quand elle connut le chemin de cette +maison pleine de vieillards, elle y revint souvent comme si, la perfide! +elle ne se plaisait qu'aux faciles besognes. L'un après l'autre, les +_ancêtres_ s'en allèrent tous dormir dans le caveau creusé sous +notre chapelle. Alors l'oncle Jean, resté seul de sa génération, quitta +Vaudelnay, lui aussi, avec sa petite-fille, héritière de quelques +milliers d'écus laissés par la tante Frédérique. L'autre, la tante +Alexandrine, à cheval sur les vieux usages, avait testé en ma faveur. + +Mes parents restaient maîtres du domaine, et Dieu sait avec quelle joie +ils auraient conservé sous leur toit l'oncle Jean et sa petite-fille. On +le supplia de garder son appartement dans la vieille tour, mais il ne +voulut rien entendre. + +--Quand mon frère et mes soeurs étaient là, dit-il, je pouvais y être +aussi. Un octogénaire de plus ou de moins, cela ne tirait pas à +conséquence. Mais le temps a marché. Un vieux comme moi doit faire place +aux jeunes. D'ailleurs, il vaut mieux pour Rosamonde qu'elle passe +quelque temps à Paris. + +Jamais on ne put l'en faire démordre. Un beau jour il s'éloigna sans +bruit de Vaudelnay, suivi de Rosie et de Lisbeth. A cette époque, je +faisais mon droit à Paris et je ne pus adresser mes adieux à la branche +cadette de ma famille. + +En m'annonçant leur départ, ma mère me fit connaître leur domicile dans +un quartier de l'autre monde, quelque part derrière le Luxembourg. + +« Tu iras les voir souvent, m'écrivait-elle. Je voudrais être sûre +qu'ils seront heureux, mais j'en doute, non seulement parce qu'ils +possèdent fort peu de bien, mais encore parce qu'ils vont être perdus +dans cette grande ville, sans un ami. Dieu sait que ton père et moi nous +avons mis tout en oeuvre pour empêcher ce départ qui nous désole. Mais +tu connais ton oncle!.... » + +A la lecture de cette lettre, je m'étais bien promis d'aller voir dans +les trois jours l'oncle Jean et sa petite-fille, ce qui eût été une +entreprise peu difficile si j'avais habité le quartier latin. Mais +j'appartenais à la catégorie des étudiants du grand monde qui +demeuraient autour de la Madeleine dans des entresols charmants, +allaient chaque soir dîner en ville, et se rendaient à l'École, quand +leurs devoirs sociaux le leur permettaient, dans des tilburys +irréprochables de tenue. Je crois même, Dieu me pardonne, que j'y suis +allé à cheval une fois ou deux avant de faire mon tour de Bois. + +Je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis, mais j'affirme que +je me réveillai un beau matin en me disant: + +--Aujourd'hui, qu'il vente ou qu'il grêle, j'irai voir mon oncle et ma +cousine. + +Malheureusement il me fut impossible de retrouver l'adresse envoyée par +ma mère. On dira qu'il était bien simple de la demander; mais +j'appartenais alors à cette classe nombreuse d'êtres toujours prêts à +braver pour leur famille ou leurs amis tous les supplices du monde sauf +un seul: la peine effroyable d'écrire une lettre. + +C'était, il faut en convenir, un grand défaut, et je le reconnaissais +moi-même avec franchise. Toutefois il était racheté, selon toute +apparence, par de sérieuses qualités, car je devenais l'ami de quiconque +m'avait approché une fois. + +Quand j'y réfléchis d'un peu plus loin, je présume que la première de +ces qualités consistait dans la fortune dont mon père, retenu à +Vaudelnay par sa santé, me faisait jouir avec une générosité qui était +chez lui un système. J'avais en plus le don d'être « amusant », qui me +faisait rechercher partout, bien que les gens amusants fussent alors +moins rares qu'aujourd'hui, ainsi qu'en témoigneront tous mes +contemporains. + +Je crois pouvoir en appeler au même témoignage pour constater que +j'étais joli garçon, bien fait de ma personne, bon valseur, fin +cavalier, ni trop naïf ni trop blasé pour mon âge, plein d'aversion pour +tout ce qui était malpropre et mal odorant au physique et au moral. +Comme trait caractéristique, j'ajouterai que j'étais alors réglé dans +mes moeurs à l'égal d'un chartreux, ou, pour mieux dire, d'un forçat. +Mon cheval, mes amis, mes études un peu négligées, mes nouveaux devoirs +d'homme du monde pris tout à fait au sérieux, c'était de quoi composer +une existence qui ne me laissait guère le temps de penser à mal et +aurait en outre brisé les muscles d'un athlète. Il faut joindre à cela +que les femmes du monde que je voyais de près m'empêchaient d'admirer +les autres, ce qui peut paraître une originalité invraisemblable. +D'ailleurs elles-mêmes refusaient méchamment de croire à la préférence +dont je voulais bien les favoriser, et leur bienveillance à mon égard +n'allait pas sans une défiance mal déguisée. Elles m'examinaient, me +retournaient, me maniaient avec précaution, comme on fait d'un bibelot +dans un étalage, quand on ne compte pas risquer l'emplette. + +Enfin, j'étais irréprochable, bon gré mal gré, et s'il m'était resté, +par-ci par-là, une heure libre pour ma cousine et pour l'oncle Jean, je +me demande ce qui m'aurait manqué pour être la perfection absolue. Dans +les bals, je voyais déjà les regards des mères marquer mon front de +vingt-trois ans du sceau des élus, tandis que dans le secret de leur +coeur, elles pensaient: + +--Voilà un garçon qu'il faudra suivre. Encore une saison ou deux, et ce +sera un parti hors ligne s'il ne déraille pas. + +Ah! si les jeunes gens savaient pourquoi les mères vont au bal, pourquoi +elles y conduisent leurs filles, au prix de fatigues sans nombre! S'ils +savaient pourquoi les jeunes personnes sourient, font de l'esprit, +dansent et vont au buffet! S'ils savaient!.... Mais, parbleu! à +l'entrain qu'ils y apportent aujourd'hui pour la plupart, je soupçonne +qu'ils savent. D'ailleurs, que ne savent ils pas? Et comme c'est +ennuyeux, triste, désespérant de _savoir!_ + + + + + + +IX + + +A la fin de ma première année de droit, je subis assez gaillardement +l'épreuve de l'examen. J'aurais mauvais goût à blâmer la facilité du +programme ou l'indulgence des juges; toutefois, depuis ce premier succès +de ma carrière intellectuelle, je n'ai jamais pu entendre dire qu'un +jeune homme a échoué dans ces peu terribles débuts, sans me sentir plein +pour lui d'une pitié profonde. + +Les vacances me rappelaient à Vaudelnay, mais, auparavant, un impérieux +devoir m'obligeait à rendre visite à l'oncle Jean et à sa petite-fille. +Grâce à Dieu, mes amis et mes amies du grand monde étant dispersés dans +toutes les directions; je n'avais rien de mieux à faire à cette heure +que de me montrer bon parent. + +Mais la difficulté--elle était sérieuse,--consistait à découvrir +l'adresse du baron de Vaudelnay. La demander à ma mère? C'eût été faire +l'aveu d'une coupable négligence. Fort heureusement le notaire de la +famille, que je ne manquais pas d'aller trouver dans son étude le +premier de chaque mois, devait posséder ce renseignement indispensable. +En effet j'appris par lui que le vieillard demeurait rue d'Assas. Je +pris un fiacre pour me rendre chez mon oncle, d'abord pour ne pas faire +à ses yeux l'étalage de mauvais goût de ma voiture, de mon cheval et de +mon groom, et ensuite parce que les pavés de la rive gauche, brûlés +parle soleil de juillet, ne valaient rien pour les pieds +d'_Annibal_ qui avait la sole sensible comme l'épiderme d'une +nymphe. + +En apprenant du concierge que le baron était seul chez lui--au quatrième +étage et quel escalier!--je me sentis aussi ému que je l'avais été huit +jours plus tôt devant mes examinateurs. Même, tout en montant les +marches, je me disais qu'on peut toujours trouver moyen d'ânonner +quelques phrases sur la condition des affranchis ou sur l'incapacité des +mineurs. Mais que répondre si, là-haut, on me posait cette « colle » +redoutable: + +--Pourquoi n'es-tu pas venu nous voir plus tôt? + +Il faut croire que l'oncle Jean n'avait pas trop souffert de la rareté +de mes visites, car il m'accueillit comme si nous nous étions quittés la +veille, avec cette bonté triste et ce sourire résigné que je lui +connaissais, depuis le soir où il était rentré à Vaudelnay rapportant +Rosie entortillée dans sa couverture. + +Pauvre oncle! il avait franchi une étape de plus dans la vieillesse. Il +était facile de voir que la prochaine halte serait la dernière. Il +portait ses cheveux blancs très longs; sa taille s'était voûtée; ses +vêtements, d'un entretien irréprochable, trahissaient la pauvreté. J'eus +un léger malaise en les reconnaissant, pour les avoir vus jadis à +Vaudelnay.... Je me hâtai de parler de ma cousine. + +--Elle est à sa peinture, dit mon oncle. Ah! c'est vrai: tu ne sais pas! +Elle a pris une rage de barbouiller des toiles. En toute justice elle a +du talent. Du reste, regarde. + +Sur les murs s'étalaient quatre ou cinq tableaux dont j'aurais eu +quelque peine à discerner le mérite, non seulement parce que j'étais +loin d'être clerc en peinture, mais aussi parce que, subitement, mes +yeux se trouvèrent un peu brouillés. Ces toiles étaient des vues de +Vaudelnay, du parc, des environs, probablement faites de mémoire. Sur la +table un chevalet de velours supportait un dessin qui acheva de me +troubler la vue, car il représentait mon jardin quelque onze ans plus +tôt. + +L'oncle Jean, très vivement, fit volte-face et s'en fut regarder le ciel +par la fenêtre. + +--Tu vas sans doute retourner là-bas? me dit-il après une minute de +silence. Je sais que tu es reçu, et je t'en félicite. + +--Vous savez?...balbutiai-je. Comment l'avez-vous appris? + +--Par ta cousine, je crois. Cette petite est une gazette ambulante et me +raconte tout ce qui se passe à Paris; ce qui se passe de bon, bien +entendu. Car moi, je ne sors plus guère. Les jambes.... + +Il acheva ce qu'il voulait dire par une grimace que je lui avais +toujours connue, quand il voulait éviter un jugement sévère sur les +personnes ou sur les choses. + +--Ma cousine sort beaucoup? demandai-je. + +Si j'avais exprimé toute ma pensée j'aurais dit: + +--Elle ferait mieux de peindre moins, et de tenir compagnie à son vieux +grand-père. + +L'oncle répondit sans avoir l'air d'en vouloir le moins du monde à cette +coureuse: + +--Dieu merci! nous avons toujours Lisbeth qui est une duègne +irréprochable. Pauvre Rosie! elle sera désolée d'avoir manqué son +cousin! + +--Mais je lui donnerai bientôt l'occasion de se consoler, dis-je +poliment. Je reviendrai. + +--Pas avant les vacances? Tu vas partir? + +--Demain matin. + +L'oncle eut un sourire imperceptible dans lequel je lus tout un chapitre +de philosophie. + +Décidément la conversation manquait d'entrain. Je réfléchissais, à part +moi, qu'il est très difficile de trouver quelque chose à dire aux gens +que l'on rencontre une fois par an, tandis qu'une heure semble courte à +l'intimité de chaque jour. Mon oncle réfléchissait aussi. Tout à coup il +tourna vers moi un de ces regards subitement attendris que je lui +connaissais depuis l'enfance de Rosie. + +--Écoute, fit-il, tu leur diras que je les aime de tout mon coeur, et +ces mots-là, tu as pu le constater, ne reviennent pas souvent dans ma +bouche. Voilà ma commission pour les vivants, qui ne sont que deux: ton +père et ta mère. Quant aux morts, qui sont beaucoup plus nombreux, tu +leur diras--son regard avait changé d'expression--tu leur diras que je +leur pardonne. De cette façon, il n'y aura aucun moment de gêne, lors de +mon arrivée parmi eux. + +Sa belle figure se réveilla sous une expression moqueuse de défi jeté à +Celle qui devait--probablement bientôt--le réunir aux _ancêtres_. +Il eut cette plaisanterie de vieux soldat: + +--L'entrevue sera déjà bien assez _froide_. + +Ces paroles me remirent dans l'esprit mainte question que je n'avais pas +osé faire dix ou douze ans plus tôt, que je n'avais pas songé à faire +depuis, distrait que j'étais par des sujets plus modernes. Je demandai +au vieillard, retrouvant, sans l'avoir cherchée, la façon de lui parler +que j'avais dans mon enfance: + +--Oncle Jean, votre vie ne m'est pas plus connue que si vous étiez pour +moi un étranger. Ne vous semble-t-il pas que je devrais en savoir au +moins quelque chose? + +--Te voilà devenu bien curieux tout à coup! + +En me parlant ainsi, le baron s'efforçait d'exprimer l'ironie. Mais je +vis bien que ma question, quoi qu'il en eût, lui causait du plaisir. + +--Après tout, dit-il, c'est ton droit. La vie de chacun de nous, bonne +ou mauvaise, utile ou perdue, appartient à notre lignée, et c'est à tes +mains qu'est confié désormais l'avenir du bon vieux nom. Je souhaite, +mon cher enfant, qu'il te porte plus de bonheur qu'il n'en a porté à moi +ainsi qu'aux miens. + +Son visage, très triste un instant, devint très grave. A mon grand +étonnement, le vieillard s'inclina devant moi avec une sorte de respect. + +--Futur marquis de Vaudelnay, dit-il, voici la confession d'un des +vôtres qui fut jugé sévèrement par ceux de son époque. Vous serez +peut-être plus indulgent. + +L'oncle se moquait-il de moi? Je me le suis demandé et me le demande +encore. Ce qu'il y a de certain c'est que j'envoyais à cette heure ma +curiosité à tous les diables, prévoyant plus d'une comparaison +embarrassante pour moi dans la confession qu'on m'annonçait. La voici, +quelque peu résumée, et cependant le baron n'était pas homme à s'étendre +inutilement sur sa propre histoire. + + + + + + +X + + +La Révolution trouva le château de Vaudelnay peuplé des mêmes habitants +que j'y avais trouvés moi-même, quelque cinquante ans plus tard. Je +parle des _ancêtres_, cela va sans dire. Balthazar de Vaudelnay, le +dernier marquis de l'ancien régime, venait de mourir juste à temps pour +que mon grand-père profitât, l'un des derniers parmi la noblesse +française, de l'institution prête à périr du droit d'aînesse. Il hérita +seul du château, des terres, de toute la fortune, et bien que ses +vingt-cinq ans ne fissent que de sonner, il entra dans son rôle de chef +de famille, aussi sérieux, aussi respecté, aussi bien obéi de son frère +et de ses deux soeurs que s'il eût été un vieillard blanchi par l'âge. + +L'obligation de veiller sur ses deux cadettes, ma tante Frédérique et ma +tante Alexandrine, peut-être une sage prévoyance de l'avenir, l'empêcha +de prendre part à l'émigration, et la tempête passa sur ces trois +aristocrates sans balayer leur têtes là où elle en avait roulé tant +d'autres moins jeunes. Toutefois, pour sauver, en cas de malheur, le +dernier bourgeon de la vieille tige, mon grand-père avait confié mon +oncle Jean à l'un de ses voisins et de ses amis prêt à partir pour +l'Angleterre. Le jeune émigré de douze ans ne devait revoir le sol natal +que trente-cinq ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du règne de +Charles X. + +Je laisse volontairement de côté toute la première partie de son +histoire, non pas la moins intéressante, mais la moins directement liée +à la suite de ce récit. D'abord étudiant en Angleterre, puis l'un des +plus jeunes officiers de l'armée des Indes, Jean de Vaudelnay, dont +l'humeur était aussi indomptable que sa bravoure était brillante, +quitta, par suite de désaccord avec ses chefs, une position qui pouvait +le conduire à la fortune. Devenu libre, il regagna la France...par le +chemin des écoliers. Cette route accidentée le conduisit en Italie qu'il +comptait traverser lentement. Mais il comptait sans le destin qui devait +y décider de son existence. + +Épris d'abord d'une soudaine passion pour la peinture qui se révélait à +lui comme un monde encore ignoré, le jeune homme s'attarda longuement +dans les galeries les plus célèbres et dans les meilleurs ateliers. L'un +de ceux-ci, rendez-vous des étrangers de distinction qui passaient à +Florence, l'éblouit par un chef-d'oeuvre auprès duquel pâlirent les +toiles des grands maîtres, car ce chef-d'oeuvre était vivant. Laura +Scarpi, la rose de la Toscane, ainsi que tout Florence l'appelait, +conquit, par son premier regard, le coeur de mon oncle. Elle était la +fille d'un peintre plus riche de gloire que d'argent. Quant à sa +mère,...l'oncle Jean ne m'en a pas dit un seul mot. + +Dieu sait quel mystère demeure à jamais caché sous ce silence. Il va +sans dire que la loyauté du baron de Vaudelnay, devenu le fiancé de +mademoiselle Scarpi, dut se montrer moins réservé à l'égard du chef de +famille. Une chose est certaine: le voyageur fut informé que les portes +de la maison paternelle ne pouvaient se rouvrir que pour lui seul. Ce +n'était pas le moyen de changer la résolution d'un homme de sa trempe. +Il me le disait lui-même: + +--Je serais plutôt rentré à Vaudelnay sans ma tête que sans la femme à +qui j'avais donné ma foi. + +Le mariage eut lieu, mariage suivi, selon le récit laconique de mon +oncle, « de vingt ans d'exil, de pauvreté et de bonheur ». Il ne m'en +raconta pas davantage sur cette période de sa vie, et je me souviens que +cette froide réserve fut pour ma curiosité de jeune homme un étonnement, +aussi bien qu'une déception. Je n'avais pas encore compris qu'il est des +bonheurs que l'on savoure à genoux, silencieusement, tant qu'il durent, +que l'on enferme plus mystérieusement encore dans son coeur quand ils ne +sont plus.... + +Ces vingt ans d'azur et de paix finirent brusquement dans la nuit sombre +de l'orage. La mort prit à mon oncle celle qui était la plus grande part +de sa vie, mais, sur la tombe à peine fermée, une rose éblouissante +fleurissait. Laura Scarpi laissait une fille de dix-huit ans, celle qui +devait être la mère de Rosie. + +Pauvre oncle Jean! Quand il était obligé de parler de son bonheur perdu, +les mots ne sortaient qu'avec effort de ses dents serrées. Et quand il +arrivait à des souvenirs douloureux, c'était encore pis, si bien qu'il +fallait toujours deviner des choses qu'il ne disait pas. + +Il me laissa donc deviner plutôt qu'il ne m'apprit l'autre catastrophe +de sa vie. Un jeune Anglais, cadet d'une grande famille, vint à Florence +et fut frappé de ce même coup de foudre qui avait décidé de l'existence +du baron de Vaudelnay. Celui-ci n'avait jamais été d'humeur facile, mais +le malheur avait encore aigri son caractère indomptable. Froissé de +certaines assiduités qu'il jugea compromettantes, dévoré à l'égard de sa +fille de cette jalousie maladive dont les pères qui ont beaucoup aimé +offrent parfois l'exemple, croyant, pour tout dire, à une vulgaire +tentative de séduction, le bouillant Français fît un éclat. Sir George +Melvil ne sut pas ou ne voulut pas s'expliquer; d'ailleurs, à cette +époque, la haine entre les deux nations atteignait son apogée. Une +rencontre eut lieu dont le souvenir resta imprimé à tout jamais en creux +dans la boîte osseuse de mon oncle. Enfin je venais d'apprendre pour +quoi il s'était battu avec « le monsieur ». + +--Il faut être juste, ajouta mon oncle, je m'étais battu un peu vite +avec cet étourdi de George, et, quand je me réveillai dans mon lit d'un +cauchemar assez long, il m'eût été difficile de dire lequel était le +plus désolé de ce diable de garçon ou de ma pauvre fille. + +Il était écrit que les Vaudelnay de cette génération devaient tous +mourir octogénaires. L'oncle Jean se guérit contre tout espoir et, comme +sa blessure l'avait rendu plus patient, il voulut bien prêter l'oreille +à des explications qui d'abord le satisfirent. L'amour avait pu faire +perdre la raison à sir George, mais ce jeune homme n'avait jamais perdu +le respect: l'objet de sa passion soupçonnait à peine l'étendue du mal +causé par ses beaux yeux. + +L'oncle Jean reprit confiance et crut, voyant sa fille si calme, qu'il +en serait quitte pour une gouttière dans la voûte de son crâne. Il +comptait sans les surprises perfides de l'amour. + +Ma jeune parente s'éprit à son tour d'une ardente affection pour l'homme +qui avait failli la rendre orpheline, et quand le blessé fut délivré des +médecins, ce fut pour entendre une autre antienne. Donner sa fille à un +Anglais, à un protestant, à un cadet sans fortune! Il serait mort +plutôt, car, en dépit de l'opinion défavorable que les siens avaient de +lui, il était resté de coeur et d'esprit aussi Vaudelnay qu'un Vaudelnay +peut l'être. Sir George essuya le plus énergique refus. La nouvelle +Chimène se jeta aux pieds de son père en les arrosant de ses larmes, +mais il faut croire que mon oncle n'admettait pas les dénouements à la +façon de Corneille. + +--Entre moi et cet étranger tu dois choisir, dit-il à sa fille. Si tu te +décides pour lui, je te jure que tu n'entendras plus parler de moi +jusqu'à ta mort. + +Ma belle parente avait dans les veines le sang des Vaudelnay renforcé +par du sang de Florentine. Elle se prononça pour l'étranger. Peut-être +croyait-elle que le serment de son père ne tiendrait pas devant sa +tendresse. Pauvre infortunée! Il fallait qu'elle connût bien peu celui +dont elle était la fille! Jamais, hélas! serment inhumain ne fut mieux +tenu. + +Les nouveaux époux partirent pour l'Angleterre, et l'oncle Jean, seul au +monde désormais, vint frapper à la porte de Vaudelnay que rien ne tenait +plus fermée, à cette heure, devant cet enfant prodigue de cinquante ans. +Bien qu'il se soit montré, le pauvre vieillard, aussi discret sur ce +point que sur les autres, j'ai pu comprendre, néanmoins, que ni son +frère ni ses soeurs n'ont arraché aux pâturages de Vaudelnay le moindre +veau gras pour fêter son retour. On l'accepta et l'on voulut bien ne pas +ouvrir la bouche sur ses erreurs passées, mais rien de plus. D'ailleurs +mes propres souvenirs étaient encore vivants. Je revoyais l'oncle Jean +silencieux, renfermé en lui-même, presque isolé au milieu des siens. Il +était évident que l'orgueil austère des Vaudelnay ne lui avait jamais +pardonné deux crimes: sa propre mésalliance et l'union de sa fille avec +un Anglais hérétique, bien que, de bonne foi, ce dernier malheur ne lui +fût guère imputable. + +Mais il était réservé à d'autres chagrins. Tout d'abord il eut la +douleur d'apprendre que sir George Melvil n'avait pas été beaucoup mieux +accueilli en Angleterre que lui-même ne l'avait été en France. A son +gendre on reprochait d'avoir épousé une étrangère sans fortune, +catholique, fille d'une mère sans naissance. De plus ce mariage faisait +évanouir les rêves brillants d'une autre union plus avantageuse, +caressés depuis longtemps pour son fils par lord Melvil, le grand-père +maternel de Rosie. + +Le jeune couple vécut donc à l'écart, aussi pauvre mais non moins béni +par l'amour que l'avait été l'oncle Jean dans sa petite maison de +Florence. Puis encore une fois la mort fit son oeuvre maudite; du moins +elle ne sépara point ceux qui s'aimaient: sir George et sa femme encore +jeune, se suivirent dans la tombe à quelques semaines de distance, +laissant la petite Rosamonde, âgée de six ou sept ans, sans autre appui +que son aïeul maternel. Que pouvait le vieillard, sinon de pardonner à +sa fille mourante et de venir frapper avec l'enfant à la porte du manoir +de famille? + +--C'est ce que je fis, dit mon oncle en achevant son récit. Tu étais là; +tu as tout vu.... Au propre comme au figuré, l'on peut dire que tu as +ouvert à ta cousine les portes de Vaudelnay. + +--Qui ne se sont jamais refermées, ajoutai-je avec un mouvement +d'affection très sincère. Oncle Jean! pourquoi ne viendriez-vous pas +chez nous pour y passer les vacances avec Rosie? Mes parents seraient si +heureux! Ma cousine aussi, j'en suis sûr. + +Un éclair brilla dans les yeux du baron, tellement que je m'attendais à +le voir accepter séance tenante. Puis subitement,--sur ce beau visage +loyal de vieux gentilhomme on lisait comme sur celui d'un enfant,--une +expression d'embarras, presque de crainte, vint succéder à la joie. +L'oncle Jean baissa les yeux. Dieu me pardonne! on aurait pensé que je +l'intimidais. Je crus avoir deviné ce qui causait cet air déconfit, et, +comme j'étais encore tout vibrant de l'enthousiasme causé par le récit +romanesque à peine achevé, je fis appel à toute ma diplomatie et je dis +d'un ton plaisant: + +--Tenez, mon oncle, je vois où le bât vous blesse. Gageons que vous avez +fait quelques folies de jeune homme et que...vous êtes en avance sur +votre pension. Pourquoi ne renverserions-nous pas, dans l'occasion, le +vieil ordre des choses? Assez longtemps l'on a vu les oncles prêter +quelques louis à leurs neveux pris de court par leurs fredaines.... + +--Tu es un brave garçon! interrompit mon oncle en me tendant la main. +Parole d'honneur! j'accepterais ce que tu m'offres s'il en était besoin, +ne fût-ce que pour édifier les neveux de l'avenir en leur montrant que +les oncles rendent ce qu'ils empruntent. Mais la question d'argent n'est +pas ce qui m'arrête. Une ou deux affaires impossibles à remettre me +retiennent ici pour une semaine ou deux, peut-être plus. + +--Qu'à cela ne tienne. Quand vos affaires seront finies, mettez-vous en +route. En arrivant à Vaudelnay, je vais faire mon rapport à mes parents +et, bon gré mal gré, ils vous obligeront à nous rendre visite. Nous +viendrions plutôt tous trois vous chercher! + +--Bon, fit mon oncle. Nous verrons; je ne dis pas non. En attendant, +charge-toi pour eux de toutes nos tendresses. + +L'heure était venue de prendre congé, chose d'autant plus facile qu'on +ne faisait rien pour me retenir. Mon oncle, évidemment, ne tenait pas à +me voir rencontrer ma cousine. Il m'accompagna jusqu'à l'escalier, à +travers un véritable dédale de fleurs, de plantes vertes et d'oiseaux. + +--Si j'en juge par ce que j'aperçois, remarquai-je, votre petite-fille +est restée campagnarde. + +L'oncle Jean leva les yeux au ciel avec un désespoir comique. + +--Tu ne vois rien! gémit-il. Rosie nourrit des poissons rouges dans sa +chambre, et dans un coin du grenier, Lisbeth, à ses heures perdues, +soigne l'éducation d'une famille de lapins blancs. En voilà qui doivent +s'amuser! + +--Des lapins de la race de Vaudelnay, peut-être? demandai-je en songeant +à l'admiration de Rosie pour mes élèves de jadis. + +--C'est bien possible, fit mon oncle d'un air distrait. + +Nous nous quittâmes en nous disant:--_A bientôt,_--locution +parallèle à cette autre: _Votre couvert est toujours mis._ La +phrase est courte, harmonieuse et n'engage rien. + +J'arrivai le surlendemain soir à Vaudelnay, moulu par les fatigues d'un +voyage interminable, car j'avais tenu à ne pas quitter _Annibal_ +que le chemin de fer énervait beaucoup, et que je désirais offrir intact +à l'admiration des Poitevins en général et de mon père en particulier. + + + + + + +XI + + +Le château était rempli de monde. + +--Nous n'avons pas voulu que tu t'ennuies dans ta famille, me dit mon +père tout en m'accompagnant dans ma chambre où j'allai rapidement passer +un habit, car le dîner attendait. + +Il me fit alors l'énumération de nos hôtes. Il en parlait avec tant +d'intérêt, de plaisir et d'animation que je soupçonnai,--ceci entre +nous,--qu'en faisant provision de tous ces remèdes fort agréables contre +l'ennui, mon excellent père avait songé aussi un peu à lui-même. + +Une heure après, mes soupçons étaient loin d'avoir diminué, et Dieu sait +si je condamnais ce besoin de distractions dans l'âge mûr, chez un homme +dont la première et la seconde jeunesse avaient été moins que dissipées, +j'avais pu le voir de mes yeux. + +Ah! comme il était changé, mon cher Vaudelnay, depuis que _les +ancêtres_ avaient émigré pour toujours sous les dalles armoriées de +la chapelle! + +De tous les êtres vivants que j'y avais connus, quatre seulement s'y +trouvaient encore: mon père, ma mère, moi et le jardinier devenu un +personnage important, vêtu comme un monsieur, commandant une escouade +nombreuse de fleuristes, de légumistes et de manoeuvres. Le « clos » +d'autrefois n'existait plus. Il était changé en un vaste parc ondulé de +monticules, creusé de pièces d'eau, coupé de plantations savantes, +derrière lesquelles se dissimulait le potager, comme un beau-père +bourgeois se cache dans le coin du salon de sa fille devenue duchesse. +Des serres grandioses, des écuries modèles étaient sorties de terre. Des +domestiques corrects et distingués fourmillaient silencieusement dans +les corridors. Si l'on avait parlé de prière en commun à cette +valetaille perfectionnée, je gage que nous aurions été « empoignés » de +la belle sorte dans le _Siècle_ du surlendemain. + +Quant aux invités, c'était la crème de la province, de la crème battue +chaque année par un séjour à Paris. Les gens arriérés et ennuyeux, les +gentillâtres de l'ancienne école, les châtelaines à robes de bure et à +trousseaux de clefs n'étaient point de cette joyeuse série, non plus que +les jeunes filles à marier, car, d'après les idées de mon père, je +n'étais point de ces victimes qui doivent marcher à l'autel encore +blanchissantes sous le duvet de leur première toison. + +A défaut de jeunes filles, les jeunes femmes ne manquaient pas chez +nous. En arrivant au salon éblouissant de lumières, j'eus le plaisir +d'en compter jusqu'à trois remarquablement jolies, et nous n'étions pas +au dessert que l'une d'elles, à côté de qui j'avais ma place, me +témoignait, à n'en pouvoir douter, qu'elle me faisait l'honneur de me +prendre au sérieux. Dans le cours de la soirée, dont quelques tours de +valse combattirent victorieusement la monotonie, la seconde et la +troisième de ces dames voulurent bien me témoigner successivement des +dispositions non moins rassurantes. + +Être pris au sérieux! Douceur à nulle autre pareille pour un éphèbe de +vingt-trois ans, habitué à la bienveillance défiante des mondaines de +Paris pour qui la valeur semble ne pouvoir aller sans le nombre des ans! + +Ah! la bonne soirée, passée entre le sourire de ma mère tout heureuse de +me revoir, et d'autres sourires...moins maternels! Pour la première fois +la vie, l'espérance, la jeunesse, me disaient clairement toute sorte de +choses agréables que leurs voix confuses m'avaient seulement chuchotées +à l'oreille jusque-là. + +--Heureux mortel! tu as devant toi de longues années d'avenir. Tu es +riche, ton entretien plaît aux femmes; ta tournure ne les fait pas fuir; +ton nom peut contenter les plus difficiles. Enfin, pourquoi faire le +modeste? tu es joli garçon. Va, tu es né sous une heureuse étoile; ton +père est fier de toi, le sourire de ta mère te caresse; tu peux +prétendre à tout! + +Je crois en vérité que, sans sortir de Vaudelnay, j'aurais pu prétendre, +sinon à tout, du moins à de sérieux progrès dans les bonnes grâces d'une +ou deux des charmantes personnes qui s'y trouvaient. Mais, sans avoir +l'air d'y toucher, ma mère veillait au grain, et si, parfois, ce genre +de récréation qu'on nomme aujourd'hui le flirtage semblait prendre des +proportions inquiétantes, deux grands yeux, encore aussi beaux qu'ils +étaient honnêtes, rappelaient les étourdis à la raison avant que l'ombre +d'une inconséquence fût commise. + +Et l'oncle Jean? Et la cousine Rosie? va-t-on dire. Et l'invitation +annoncée! + +J'en jure par le Styx, rien de tout cela n'était sorti de ma mémoire. Le +lendemain de mon arrivée à Vaudelnay, après une visite matinale à la +boxe d'_Annibal_, où tout allait bien, Dieu merci! je m'enfonçai +seul dans le parc et me demandai sérieusement quel était le meilleur +parti à prendre. A n'en pouvoir douter je savais que mes parents, sur un +signe de moi, dépêcheraient au besoin trois ambassadeurs vers les +habitants de la rue d'Assas, pour les ramener triomphalement en Poitou. +Ce signe, était-il prudent de le faire? Du côté de mon oncle, rien qui +pût embarrasser. S'il faut parler en toute franchise, il était +passablement morose, pour ne pas dire misanthrope. Mais, à son âge, de +pareils défauts s'excusent; d'ailleurs il les rachetait par son esprit +du siècle passé, toujours fin et mordant, remarquable de charme dans les +bons jours. En somme il n'était pas un château de France et de Navarre +où un tel hôte ne se trouvât fort à sa place. + +Malheureusement je me sentais moins à l'aise en ce qui concernait Rosie. +Je ne l'avais pas vue depuis assez longtemps et me souvenais d'elle +comme d'une personne grande pour son âge, assez maigre, avec quelque +chose de _désuni_ dans la tournure et la démarche, pour parler ce +langage hippique volontiers employé par mes amis d'alors, quand ils +peignaient les avantages et les imperfections des êtres du beau sexe. +Jolie, mon impression n'était pas qu'elle le fût; à vrai dire, je ne +m'étais jamais demandé si elle l'était ou non. Mais, pendant plusieurs +années de ma vie, j'avais entendu des voix sévères dire à ma pauvre +cousine, pour peu qu'elle eût le malheur de se regarder du coin de +l'oeil en passant devant une glace: + +--Quel plaisir une petite fille peut-elle avoir à se mirer quand elle +est aussi laide? + +J'ignore si ces affirmations répétées avaient fini par convaincre la +coupable de sa laideur. Quant à moi, la chose ne faisait plus un doute: +laide elle était venue au monde, laide elle vivrait, laide elle devait +mourir. D'ailleurs j'étais habitué au luxe, à l'élégance du grand monde +où j'étais entré du premier coup, avec l'avidité du poisson remis à +l'eau qui gagne le fond en quelques battements de nageoires. D'après mon +goût d'alors, une femme ne pouvait être jolie si elle était mise +pauvrement, et, pour de trop bonnes raisons, la toilette de Rosie ne +devait pas ressembler à celle de mes fringantes amies. Enfin le souvenir +qu'elle m'avait laissé était celui d'une personne concentrée, taciturne, +très timide ou très fière, les deux probablement. Quelle figure ferait +la pauvre enfant au milieu des femmes jeunes ou habilement conservées, +qui remplissaient Vaudelnay de leurs éclats de rire, de leurs mots +drôles ou du frou-frou de leurs robes? N'était-ce pas lui rendre un +mauvais service que de l'exposer aux avanies presque inévitables d'un +contact peu fait pour la mettre en relief? La réponse à cette question +ne me semblait pas douteuse, d'autant plus qu'au train où marchaient les +choses, je n'entrevoyais guère pour moi la possibilité de m'occuper de +ma jeune parente: tout mon temps était déjà tellement pris! + +Le pour et le contre bien considérés, il me parut prudent de laisser +l'oncle Jean et sa petite-fille dans leur quatrième étage de la rue +d'Assas, jusqu'à l'époque, plus ou moins prochaine, où nous serions +rentrés dans le calme à Vaudelnay. De cette façon nous jouirions mieux +de leur présence, et les agréments de la villégiature ne pourraient +qu'être augmentés pour eux: c'était profit pour tout le monde. + +Malheureusement, la première série d'invités partie, nous ne fûmes pas +longtemps sans voir arriver la seconde, celle des chasseurs. Mon père +disait à qui voulait l'entendre: + +--Je veux que mon fils s'amuse à Vaudelnay, pour lui ôter toute envie de +nous quitter et de s'amuser ailleurs. + +Mais je voyais de plus en plus que mon père, secrètement attristé par +les progrès d'une maladie lente qui l'emporta, mettait sur mon compte le +besoin de distractions qu'il éprouvait pour lui-même. Quant à ma mère, +elle n'avait d'autres désirs que ceux de son mari. Pour une raison ou +pour une autre, les longues vacances de l'École de droit passèrent pour +moi comme un rêve. + +Quelques visites de voisinage à rendre à des parents ou à des amis, tous +gens fort gais, achevèrent d'employer mon temps. Bref, quand l'aurore du +14 novembre vint à luire, l'oncle Jean et sa petite-fille étaient +toujours chez eux, ou du moins, s'ils n'y étaient plus, je n'étais pour +rien dans leur déplacement. + +Je devais quitter mes parents le soir après dîner pour aller prendre +l'express. Dans l'après-midi, mon père me pria de passer dans son +cabinet et me tint à peu près ce discours: + +--Mon cher ami, tu vas retourner là-bas. + +Entre nous, je n'attache pas une importance exagérée à te voir devenir +de première force sur le Code, mais j'attends de toi que tu deviennes un +homme du monde accompli, et je conviens volontiers que tu es en bonne +voie. Tu me rendras cette justice que je te laisse toute liberté, moi +qui n'ai jamais su ce que c'est que d'être jeune et libre. + +Il s'arrêta quelques instants et poussa un soupir dans lequel je devinai +le regret douloureux de la jeunesse disparue. J'aurais voulu pouvoir +consoler mon père; je le revoyais encore, plus jeune de quinze ans, +occupant silencieusement sa place au bout de la table présidée par les +_ancêtres_. Mais que pouvais-je lui dire?.... Bientôt il reprit: + +--N'oublie jamais que tu t'appelles Vaudelnay. Il y a en France des +centaines de noms plus illustres, un nombre assez petit de plus anciens, +pas un seul plus intact. Dans deux ou trois ans, s'il plaît à Dieu, tu +seras l'un des meilleurs partis de la bonne société. Ne gâche pas tous +les avantages réunis en toi d'une façon rare. Tâche de ne pas faire de +folies; du moins n'en fais pas de malpropres. Pour cela fréquente +beaucoup le monde et seulement le meilleur, bien que j'entende dire +qu'il se gâte terriblement. Tu viendras nous faire une visite en hiver, +n'est-ce pas? + +Je partis, sans _Annibal_ cette fois, un de mes amis de province +m'ayant acheté le cheval un bon prix pour la saison des chasses. Quelle +joie de retrouver mon coquet appartement, de revoir le cher boulevard! +En allant prendre mon inscription le jour même de mon arrivée, je +songeai que l'École est assez près de la rue d'Assas. L'occasion eût été +bonne pour faire une visite à Rosie. Mais des camarades rencontrés au +secrétariat m'entraînèrent, et je regagnai la rive droite sans avoir +accompli ce pieux devoir. + + + + + + +XII + + +A part un ou deux, les salons de ma connaissance étaient encore fermés; +mais je n'eus pas le temps de m'ennuyer pendant les premiers jours. Je +déposai quelques cartes, j'eus plusieurs entretiens sérieux avec mon +tailleur, je réglai quelques notes arriérées. Ensuite il fallut trouver +des chevaux, deux pour le phaéton, un pour la selle, puis me mettre +d'accord avec le carrossier, faire choix d'une écurie plus grande, +m'assurer le concours d'un spécialiste anglais--qu'auront pensé les +mânes des _ancêtres!_--pour lui confier mon attelage. + +Ces diverses démarches terminées, j'étais sur le point de connaître +l'ennui, quand le hasard mit sous mes pas une distraction, et des plus +charmantes. + +_Elle_ n'était pas du grand monde, à vrai dire, mais la haute +bourgeoisie a du bon dans certain cas. Elle avouait trente ans. Riche, +très jolie, cachant sous l'extérieur le plus correct un goût secret pour +les aventures, elle sembla, dès notre première rencontre, attacher +quelque prix à mes attentions. Dédaignant la fausse modestie, je dirai +même que mes progrès dans sa faveur furent singulièrement rapides. Je +n'étais pas allé six fois chez elle (son mari était toujours absent, +mais, Seigneur, quelle nuée de domestiques et de gouvernantes!) qu'elle +me demanda si j'étais connaisseur en peinture. Avec la candeur d'un +jeune homme sans expérience, je confessai que cet art m'était totalement +étranger. + +--C'est dommage! fit-elle avec un sourire qui me rendit peintre +subitement. Je vous aurais demandé de vouloir bien me guider, un de ces +jours, dans une promenade aux galeries du Louvre. + +Aujourd'hui, n'en déplaise à certains romanciers, le Louvre est +terriblement démodé, tout au moins pour cet usage spécial. Mais alors il +n'était pas ridicule. Notre promenade artistique eut lieu dès le +lendemain, et nous n'avions pas fait cinquante pas dans le salon Carré +que j'étais revenu de ma crainte d'étaler une ignorance honteuse. Je +n'eus même pas l'occasion de découvrir si ma compagne était plus savante +que moi, car elle ne fit aucun effort pour ramener vers la peinture un +entretien qui, dès la première minute, avait pris une direction toute +différente. C'était la première fois qu'il m'arrivait de _faire la +cour_ selon toute l'étendue et toute la signification--future et +présente--que comporte le mot, et j'observai dans cette occasion, comme +dans d'autres du même genre, que les paroles, en pareil cas, importent +infiniment moins que la musique. Bref, tout marchait au mieux pour une +première audition. Nous allions lentement à travers les salles presque +désertes, causant d'assez près pour pouvoir parler à voix basse, lorsque +je fus ramené sur la terre, des cieux où je planais, par cette +exclamation soudaine en langue étrangère qui vint me frapper à +brûle-pourpoint: + +--Oh! master Gastie! + +Je tressaillis comme si le roi Charles IX s'était dressé devant moi avec +sa problématique arquebuse, et je reconnus Lisbeth. Je crois, Dieu me +pardonne, qu'elle était occupée au même tricot qui l'absorbait jadis, à +Vaudelnay, tandis qu'elle surveillait les essais d'horticulture tentés +de concert avec ma cousine. Instinctivement je cherchai celle-ci des +yeux, et la trouvai sans peine assise à un chevalet qui portait la copie +naissante d'une Vierge quelconque. + +Personne ne voudrait croire que la rencontre fût prodigieusement +agréable pour aucun de nous, si ce n'est pour Lisbeth qui exultait. +Rosie paraissait fort contrariée. Sans doute elle éprouvait peu de +plaisir à être surprise, dans son costume de travail moins qu'élégant, +par un cousin et une inconnue qui étaient l'élégance même. Quant à moi, +dépositaire du secret et responsable de l'honneur d'une femme, j'aurais +voulu être à cent lieues. On devine que ma compagne n'était guère plus à +l'aise. Nous nous regardions sans parler, et la situation commençait à +toucher au ridicule, lorsque ma cousine, avec un tact remarquable, me +tendit la main comme si ma présence, dans cet endroit, eût été la chose +la plus naturelle du monde. + +--Vous voilà de retour? me dit-elle d'une voix richement timbrée, bien +qu'agitée d'un tremblement imperceptible. Mon oncle et ma tante vont +bien? + +Je répondis sur le même ton et m'étendis en éloges sur la peinture de +Rosie, sans quitter le bras de celle que j'appellerai désormais madame +X***. + +--Quand vous trouve-t-on chez vous? demandai-je pour couper court à une +conversation qui, malgré tout, manquait de charme. + +--Tous les jours après cinq heures. + +--J'irai bientôt vous voir. Mon oncle se porte bien? + +--Très bien, merci! Au revoir, mon cousin! + +--Au revoir, ma cousine! + +J'entraînai doucement ma compagne loin des lieux témoins de cette +rencontre funeste. Je pleurais déjà sur les ruines de mon bonheur. Cinq +minutes plus tôt, madame X*** me jurait qu'elle commettait pour la +première fois une « imprudence » de ce genre, qu'à aucun homme avant moi +elle n'avait dit une parole que son mari ne pût entendre. Aussi je +m'attendais à une scène terrible de reproches, peut-être même à une +rupture prématurée, bien qu'à tout prendre l'idée de « l'imprudence » en +question ne me fût guère imputable. Mais, à ma grande surprise, ma belle +amie fit preuve d'un sang-froid que nul ne se serait attendu à trouver +chez une débutante. Elle me demanda d'un air singulier: + +--Vous ne saviez donc pas que votre cousine vient au Louvre copier +Murillo? + +--D'abord, c'est ma cousine si l'on veut, répondis-je avec diplomatie. +Nous devons être parents au vingtième degré. Elle est sans fortune et ne +va pas dans le monde. Ainsi n'ayez aucune crainte.... + +--Mais vous semblez très intimes? + +Je racontai brièvement l'histoire de Rosie et notre éducation sous le +même toit jusqu'à mon entrée au collège. + +--Et vous n'en avez jamais été amoureux? questionna ma compagne. + +Amoureux de Rosie! moi! + +L'idée par elle-même était si plaisante que j'éclatai de rire. + +--Pauvre enfant! dis-je, quand j'eus repris mon sérieux; je ne la vois +pas rendant quelqu'un amoureux d'elle. + +Madame X*** me regarda comme pour voir si je parlais sérieusement. Puis, +sans doute édifiée par cet examen, elle ramena la conversation vers des +sujets que nous préférions l'un et l'autre. Cinq minutes après, un +fiacre hélé sur le quai ramenait ma déesse dans l'Olympe conjugal. +Alors, libre de mes actions, je remontai dans la salle où peignait +Rosie. Enfin, j'allais pouvoir m'entretenir avec un être humain de ma +nouvelle conquête. + +La jeune artiste s'était remise à sa Vierge, Lisbeth avait repris son +tricot. Je m'approchai avec le même air d'importance mystérieuse que +devait avoir d'Artagnan quand il rapportait d'Angleterre les ferrets de +la reine, et, parlant de façon que ma cousine seule pût m'entendre: + +--Ma bonne Rosie, je compte sur vous pour n'ouvrir la bouche à personne +de ce que vous venez de voir. + +En une seconde, elle eut le temps de rougir et de devenir pâle, tenant +fixés sur moi ses yeux noirs, honnêtes et francs comme ceux de son +grand-père. + +--Soyez sans crainte, répondit-elle simplement. + +Puis, avec un sourire un peu triste, elle ajouta: + +--D'ailleurs, à qui pourrais-je en parler? Je ne vois personne. + +--Et vous venez souvent ici? + +--Tous les jours. + +--Pour peindre des copies? + +--Entre nous, je crois que mes originaux ne feraient pas bonne figure au +Louvre. + +--Mais, grand Dieu! m'écriai-je étourdiment, vous devez avoir tout un +musée de copies rue d'Assas. Quand j'irai vous voir, vous me montrerez +la collection. + +Elle s'était remise à travailler avec le sérieux que, dès son enfance, +elle apportait dans toutes ses entreprises. + +--Mes copies sont un peu partout, répondit-elle avec plus de mélancolie +que d'embarras. Je les vends aux églises qui trouvent les vrais Murillo +trop chers. + +--Pauvre Rosie! pensai-je. Moi qui l'accusais d'abandonner l'oncle Jean +pour le plaisir d'aller barbouiller des toiles! Ce n'est pas son plaisir +qu'elle cherche en peignant! + +Je me sentais pris, pour cette fille simple et courageuse, d'une grande +estime et d'une sincère affection. Et puis elle était ma confidente, la +confidente de mon premier secret de jeune homme. Avec le besoin que nous +avons tous de revenir au sujet qui nous tient au coeur, je lui dis, très +fier du mensonge auquel mes devoirs de gentilhomme m'obligeaient: + +--Vous savez, cousine: vous auriez tort de supposer qu'il y a...entre +moi et cette dame... des choses... Mais une femme est si vite +compromise! A votre âge on ne se rend pas compte de certains dangers. + +--Oh! répondit-elle en me regardant encore une fois, j'ai vingt ans par +l'âge; mais j'en ai trente par la vie que je mène. Je me sens tellement +votre aînée, Gastie! + +J'éprouvais je ne sais quel plaisir inconnu à entendre sa voix chaude +et, tout en l'écoutant, je venais seulement de remarquer un détail, +c'est que, d'un commun accord et sans nous en douter, nous employions le +_vous_ depuis une demi-heure, au lieu du _tu_ de notre +enfance. + +--Pourquoi, lui demandai-je à brûle-pourpoint, ne nous tutoyons-nous pas +ici comme à Vaudelnay? + +Ma question l'avait contrariée sans doute, car elle éloigna d'un geste +brusque son pinceau de la toile. + +Je crus comprendre que je l'empêchais de travailler et qu'elle aurait +déjà voulu me voir parti. + +--Vous venez de le dire vous-même, fit-elle. Nous ne sommes plus à +Vaudelnay. + +J'eus un élan d'effusion dont je me sentis tout fier. Pourquoi +n'apprécierions-nous pas les bons sentiments en nous comme nous les +estimons chez les autres? + +--Qu'importe? répondis-je. Ne sommes-nous pas de bons camarades comme +autrefois? Écoute, Rosie, n'aimerais-tu pas avoir un compagnon dévoué, +sûr, qui n'aurait rien de caché pour toi, te consulterait même, au +besoin; car je trouve, moi aussi, que tu as l'air d'être mon aînée. Je +viendrais te voir souvent. Tu ne sais pas avec quel plaisir je te +retrouve. Je t'assure que j'ai bon coeur et que je t'aime bien. + +--J'en suis convaincue, dit-elle d'un air quelque peu distrait, tout en +commençant à ranger son attirail. Donc nous voilà redevenus bons amis. +Quand tu monteras chez nous, si tu désires m'y trouver, n'arrive pas +avant cinq heures. Je crains seulement d'être un camarade assez peu +amusant. Je ne connais personne et ne sais rien de ce qui se passe. + +--Comment peux-tu dire cela? fis-je en riant. Tu es au courant de tout. +L'oncle Jean savait par toi le résultat de mes derniers examens. + +--Lui dirai-je que nous nous sommes vus? demanda-t-elle sans répondre à +ma phrase. + +Je fus forcé de convenir qu'il valait mieux ne point parler de ma visite +au Louvre, attendu les circonstances délicates qui l'avaient signalée. +Nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir bientôt. + + + + + + +XIII + + +J'étais le plus heureux des hommes, le plus fier aussi: je possédais un +trésor dans la personne de madame X***; je savourais les joies de ma +première conquête sérieuse. Je ne vivais plus que pour cette femme. Je +cherchais à la retrouver dans le monde,--moins aristocratique que celui +de mes débuts,--où je la suivais presque chaque soir. + +Lorsque des devoirs odieux la tenaient éloignée, je n'avais qu'une seule +consolation: penser à elle; un seul désir: en parler. Ce n'était pas que +des tentations charmantes ne vinssent, presque chaque jour, mettre ma +constance à l'épreuve. On aurait dit, ma parole, que je portais ce nom +bien-aimé sur mon chapeau, de même que les matelots arborent en lettres +d'or le nom du bâtiment où ils servent. J'ose dire qu'il n'aurait tenu +qu'à moi de m'engager sous d'autres couleurs. Coquetteries, regards +langoureux, insinuations plus ou moins claires, billets anonymes ou +signés, tous les traits de l'arsenal féminin pleuvaient sur moi comme +sur une cible vivante. Mais j'avais juré à la reine de mon coeur de +l'adorer jusqu'à mon dernier soupir, et j'étais bien résolu à tenir mon +serment. Je recevais sans me fâcher les oeillades, les prévenances, +voire même les billets; mais je restais de marbre, et cette +indifférence, comme il arrive toujours, semblait redoubler l'audace des +agressions. + +Je n'avais pu m'empêcher, tout d'abord, de parler à quelques amis +intimes de la passion qui me dominait. Mais à peine commençais-je à leur +vanter les charmes de madame X*** (je serais mort, bien entendu, avant +de la nommer), que ces jeunes gens ripostaient par les louanges d'une +madame Y*** quelconque et, par le diable! ils avaient l'infamie de la +nommer, quelquefois. + +Dans ces conditions, l'entretien prenait immédiatement les allures de +ces églogues de Virgile où deux bergers s'évertuent, chacun à leur tour, +à célébrer l'objet de leur flamme. Tout au contraire, je trouvais chez +ma cousine un auditeur, sinon enthousiaste, du moins résigné à +m'entendre et, surtout, n'ayant aucun motif personnel pour +m'interrompre. Aussi, allais-je la voir assez souvent, presque toujours +au musée. Rue d'Assas, nous trouvions un prétexte, à un moment +quelconque de ma visite, pour laisser l'oncle Jean à ses livres; nous +pouvions alors causer librement. + +Certes, je n'avais garde d'oublier que je parlais à une jeune fille dont +les oreilles devaient être respectées. Mais Rosie me l'avait avoué +elle-même: au point de vue de la raison et du bon sens, elle avait +trente ans. + +--Pauvre amie! lui disais-je d'un air profond; tu en as dix en ce qui +concerne l'amour. Tu ne sais pas ce que c'est! + +Alors je commençais de véritables conférences sur ce vaste sujet dans +lequel je me sentais passé maître, et, pareil à ces professeurs de +minéralogie qui appuient leurs doctrines en tirant des cailloux de leur +poche, j'illustrais les miennes en produisant, comme échantillon, +quelque billet reçu le matin, quand il était de nature à passer sous les +yeux de mon élève. + +Parfois, pour dire toute la vérité, l'élève jetait sans s'en douter +quelques gouttes d'eau sur les convictions ardentes de son maître. Cette +innocente avait la manie des objections. J'y répondais toujours et +m'arrangeais pour avoir le dernier mot, mais, de temps à autre, en +redescendant l'escalier, je me sentais moins fier de moi, moins +satisfait des autres, moins assuré d'un avenir éternel de bonheur. Cette +enfant sans expérience avait des profondeurs de logique, des +délicatesses de pénétration qui m'étonnaient. Ce que je lui pardonnais +le moins, c'était le peu d'envie qu'elle témoignait pour le bonheur que +je donnais à une autre, pour celui que j'en recevais. On aurait dit que +cet or était du cuivre à ses yeux. + +--Va! tu n'y entends rien, m'écriai-je un jour, impatienté; tu es faite +pour le pot-au-feu. + +--Et toi pour la confiture de roses, me répondit ma cousine. Or le +pot-au-feu est l'emblème de ce qui dure; tu t'en apercevras tôt ou tard. + +Depuis lors, dans nos grandes discussions, je l'appelais ironiquement « +miss Pot-au-feu », à quoi elle ripostait en me demandant des nouvelles +de madame « Confiture-de-Roses ». Plus vexé que je n'en avais l'air, je +lui disais: + +--Enfin, tu l'as vue; tu ne peux pas nier qu'elle ne soit jolie? + +--Peuh! répliquait ma cousine avec une moue, beau mérite quand on n'a +pas autre chose à faire! Donne-moi seulement sa couturière et sa +modiste. Pour le reste, je m'en charge, puisque je sais peindre. + +La première fois, je bondis à cette odieuse insinuation. Néanmoins, +quand je me trouvai, quelques heures plus tard, en face de madame X***, +je ne pus m'empêcher de l'examiner...autrement que je n'avais fait +jusqu'alors. Et j'en voulus beaucoup à Rosie d'avoir eu de trop bons +yeux. De quoi se mêlait cette petite fille? + +Vers la fin de l'hiver, je découvris quelque chose de plus grave, dont +je faillis mourir de douleur. Madame X*** était une méprisable coquette, +pour ne rien dire de plus, et se moquait de moi, tant qu'elle pouvait, +avec un financier non moins connu par ses bonnes fortunes que par sa +fortune. + +Pendant deux jours la honte m'empêcha d'aller conter ma peine à Rosie. +Le troisième je ne pus y tenir tant je me sentais malheureux, et +j'étalai mes maux dans la mesure du possible aux yeux de ma confidente. + +--Pauvre ami! dit-elle. Je te plains de tout mon coeur. + +Sa bouche prononçait des paroles de compassion, mais son visage brillant +d'une sorte de rayonnement chantait une autre antienne. Sans doute elle +éprouvait cette volupté si chère à toutes les femmes de pouvoir dire: + +--Je l'avais bien prévu! + +Elle ne le dit pas toutefois, et sagement elle fit, car je crois que je +l'aurais battue. + +--Ah! Rosie, m'écriai-je. Que va-t-il arriver de moi? Je ne me +consolerai jamais. La fausse créature! + +--Bon, fit-elle, d'autres te consoleront. Si je sais lire, il y a de par +le monde quelques bonnes âmes toutes prêtes à réparer les torts de +madame Confit.... + +Mes traits durent prendre un aspect terrible à cette plaisanterie, car +ma cousine s'arrêta court. + +Au bout d'une semaine, mon désespoir n'était pas calmé et je ne pouvais +plus voir Paris en peinture. Je voulus essayer d'aller dans le monde par +redoublement. Hélas! la vue seule d'une femme me soulevait le coeur. Les +unes m'exaspéraient par un air de moquerie insupportable que je croyais +voir percer sous leur sourire. Les autres m'indignaient par je ne sais +quelle expression de joie discrète. Supposaient-elles, par hasard, +qu'elles allaient recueillir la succession de mon infidèle! + +--Ah! Rosie, m'écriai-je un jour, il est dur d'avoir mon âge, et de +mépriser déjà toutes les femmes. + +--Toutes? fit-elle en levant sur moi de grands yeux sévères. + +--Oui, toutes! répondis-je en frappant du pied; à l'exception d'une +sainte qui est ma mère. + +--Et moi? demanda-t-elle avec un regard tout différent, le regard +mouillé de la Rosie d'autrefois. + +La question était si drôle dans sa bouche que je retrouvai la force de +répondre par une plaisanterie. + +--Oh! vous, miss Pot-au-Feu, vous n'êtes pas une femme, et je vous en +félicite bien sincèrement. + +La Providence eut pitié de moi. Le lendemain même j'apprenais qu'un de +mes amis intimes venait d'acheter un yacht, et qu'il partait la semaine +suivante pour une croisière dans les mers de Grèce et dans le Bosphore. +Je courus chez lui et m'informai s'il pouvait me donner une cabine. + +--Sauf la mienne, dit-il, je peux te les donner toutes. Je n'emmène +personne. + +--Allons donc! Ce grand voyage à toi tout seul? Quelle idée! + +--Mon cher, je te préviens loyalement que je serai un compagnon lugubre. +Je quitte la France pour tâcher d'oublier un grand chagrin de coeur, une +cruelle ingratitude. + +Je pris sa main et la broyai silencieusement dans la mienne. + +--Et moi, dis-je à mon tour, je pars pour que la perfide qui m'a tué +n'ait pas le plaisir de savourer mon agonie. + +Ainsi lancés, nous nous montâmes la tête mutuellement. Heureusement +qu'il s'agissait d'une simple promenade en yacht. Si nos jeunes +désespoirs avaient suivi la direction moins hygiénique du revolver ou du +poison, je tiens pour certain que nous nous serions grisés de nos +paroles jusqu'à commettre quelque bêtise irréparable. + +Séance tenante, nous délibérâmes sur bien des choses, notamment sur la +question de savoir comment nous partirions. Mon ami tenait pour une +disparition silencieuse et digne, quelque-chose comme « un chagrin qui +sombre dans l'inconnu », je me souviens encore de ses paroles. + +Quant à moi j'étais d'un avis tout opposé. + +--Pourquoi nous enfuir comme des voleurs quand c'est nous qui sommes +volés, trahis, méconnus! + +Je n'étonnerai personne en disant que mon opinion l'emporta. Nous +commençâmes nos adieux, promenant partout nos airs accablés, comme les +gens qui ont eu un duel promènent leur bras en écharpe. + +Trois jours après, chacun savait dans le cercle de mes amis et +connaissances que j'allais expirer d'un amour malheureux sur quelque +rivage désolé de l'Archipel. Je n'avais prononcé aucun nom, trouvant la +moindre indiscrétion, même en pareil cas, indigne d'un gentilhomme. Et +cependant je pus constater que personne ne s'y trompait. C'était à +croire que les bontés de madame X*** à mon égard, puis sa perfidie +odieuse, avaient été affichées à la mairie parmi les publications de +mariage. + +O sublime lâcheté d'un coeur épris! J'adorais plus que jamais +l'infidèle; j'aurais oublié tout orgueil sur un signe de sa main. Par je +ne sais quel besoin d'humiliation volontaire, j'en fis l'aveu à ma +cousine en lui disant adieu, la veille de mon embarquement. + +--_Elle_ sait que je pars, dis-je. Il est impossible qu'elle +l'ignore. Je l'ai raconté à cent personnes. Me laissera-t-elle +m'éloigner ainsi? Ne vais-je pas trouver, en rentrant chez moi tout à +l'heure, un billet avec ce simple mot: « Restez! » Ne m'écrira-t-elle +pas, dans quelque temps, d'interrompre mon voyage et de venir reprendre +ma chaîne. + +Ma cousine ne répondit pas, et l'air ennuyé de son visage me fit +souvenir que, malgré les trente ans qu'elle se donnait, ses oreilles ne +devaient pas en entendre davantage. + +--Et toi, Rosie, dis-je pour quitter le sujet brûlant, je pense que tu +m'écriras? + +--Bah! fit-elle. Pour te parler de quoi? Mes lettres seraient +mortellement ennuyeuses. + +--Mais non, mais non, protestai-je poliment. Tu me parleras de toi, de +ta peinture, de l'oncle Jean. Tes lettres me feront le plus grand +plaisir, au contraire. Je sais que tu es pour moi une amie dévouée et, +quand le coeur souffre.... + +Je m'arrêtai, vaincu par l'émotion. Ma cousine me répondit avec un +soupir résigné: + +--Je t'écrirai puisque tu l'exiges. Ton adresse? + +--Poste restante, à Constantinople. + +Nous rejoignîmes l'oncle Jean et je pris congé de lui avec une cordiale +poignée de mains. Je plantai deux gros baisers sur les joues de ma +cousine, et je rentrai chez moi pour achever mes malles. J'avais prévenu +mes parents que j'allais faire une excursion de deux mois, m'excusant +sur la soudaineté du départ de ne point aller leur dire adieu. + +« Je t'approuve, m'avait écrit mon père. A ton âge il est bon de +voyager. Regarde bien pour te souvenir des belles choses que tu auras +vues, pour nous les raconter au retour. Je t'envie. Comme tu vas +t'amuser! » + +Pauvre père, il ne se doutait pas que je partais avec la mort dans +l'âme! Il parlait de retour.... Le voyageur dont le désespoir conduit +les pas sait-il où, quand, comment se terminera son odyssée? + +Le moment du départ était arrivé sans que mon infidèle eût donné signe +de vie. Mon ami et moi avions l'air de deux condamnés à mort, lorsque la +_Galathée_ nous emporta loin des côtes de la Provence, sur +lesquelles nos yeux abattus cherchaient en vain deux ombres ingrates et +oublieuses. + + + + + + +XIV + + +Que les âmes compatissantes se rassurent. La montagne glacée de +désespoir qui m'écrasait, le coeur sembla se fondre à mesure que le +charbon diminuait dans nos soutes. Il faut que l'air de la Méditerranée +possède des propriétés singulièrement consolatrices, car nous n'avions +pas encore touché à Naples que j'entrevoyais déjà la possibilité de +vivre avec ma blessure. + +--Je souffrirai jusqu'à mon dernier jour, pensais-je en voyant fuir le +sillage bleu, lamé d'argent par l'hélice infatigable. Mais je sens que +j'aurai la force de ne pas mourir. Seulement, qu'on ne me parle plus +jamais d'amour! Que l'ironie de ce mot odieux ne frappe plus jamais mes +oreilles! Une seule femme pourra se faire gloire d'avoir vaincu, +subjugué, trahi Gaston de Vaudelnay. Que les autres en prennent leur +parti! Désormais il défie tous leurs décevants artifices. + +Quand nous reprîmes la mer, après une visite à Pompéi, cette belle morte +dont le suaire de cendres s'est écarté sous des mains profanes, il me +semblait que le souvenir de madame X*** et celui de toutes ces beautés +dont je venais de contempler les appartements et les bijoux, comptaient +un nombre de siècles à peu près égal. + +En longeant les côtes de Cythère,--nous aurions rougi de perdre une +heure pour y aborder,--je souriais avec orgueil comme si j'eusse +contemplé la capitale dévastée d'un ennemi désormais impuissant. Ah! +qu'il faut se garder de ces inutiles fanfaronnades! + +Au Parthénon, sous ces colonnes aux tons d'ocre parmi lesquelles semble +glisser encore la blanche tunique aux longs plis de la chaste déesse, +des voix mystérieuses, mêlées à l'encens des sacrifices, chantaient à +mes oreilles: + +--Vis sans aimer, et tu vivras heureux! + +Et déjà j'éprouvais je ne sais quel vague bonheur de vivre, de respirer +l'odeur des jasmins flottant à travers les rues poudreuses, de suivre +d'un regard charmé les jeunes Athéniennes aux yeux noirs, allant remplir +leurs amphores à la fontaine. + +Enfin l'avouerai-je? Tandis que je gravissais les pentes de Galata pour +aller prendre mes lettres à la poste française de Constantinople, une +pensée me préoccupait: + +--Pourvu qu'_elle_ ne m'ait pas écrit de revenir! + +Car j'aurais été l'homme le plus contrarié du monde s'il m'avait fallu +dire adieu si vite à cet Orient que j'entrevoyais à peine et qui déjà me +captivait. Oh! la ville sainte avec ses minarets et ses coupoles noyés +dans la verdure! Oh! le Bosphore avec sa double bordure de palais +endormis! Oh! les musulmanes drapées dans leurs satins clairs, laissant +voir à travers la mousseline complaisante du _yachmak_ leurs grands +yeux noirs, si provocants sous la frange des cheveux dorés par le +henné!.... + +Trois lettres seulement m'attendaient à la poste: deux sur lesquelles je +comptais, celle de ma mère et celle de Rosie, la troisième d'une +écriture inconnue, ronde, moulée comme les caractères d'un écrivain +public. L'enveloppe carrée, en papier jaune, avait les allures froides +d'une correspondance d'affaires. Il ne faut pas se fier aux apparences. +Voici ce que je lus dans la missive mystérieuse que j'avais ouverte tout +d'abord: + +« Monsieur, + +» Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois dans un salon qui porte un +des plus vieux blasons de France, mais je ne vous nommerai pas les +maîtres de la maison, pas plus que je ne vous laisserai deviner qui je +suis moi-même. + +» Vous voudriez savoir au moins quels ont été nos rapports, si nous +avons souvent causé, dansé ensemble, ce que nous nous sommes dit, si je +vous ai plu, si vous m'avez fait la cour. Peut-être avez-vous la +curiosité--flatteuse pour moi--de connaître mon impression sur votre +personne. Voilà bien des questions, mais vous n'aurez de réponse qu'à la +dernière. Vous intéresserait-elle moins que les autres? Avouez que non. + +» Eh bien, monsieur, je pense de vous des choses...que je me suis bien +gardée de vous dire, ou même de vous laisser soupçonner. Mais, s'il vous +plaît, n'allez pas croire que c'est par modestie ou par crainte de vos +dédains. Je connais vos goûts. Je vous ai trouvé parfois moins difficile +pour d'autres femmes qu'il ne vous serait, à coup sûr, permis de l'être. +J'ai constaté en vous des... indulgences faites pour encourager de moins +modestes que moi--et de plus mal partagées. Mais qu'aurais-je gagné à me +faire ouvrir les portes du temple? Je m'y serais trouvée en trop +nombreuse compagnie! Je ne comprends que les chapelles bien fermées, +avec un seul tabernacle et une lampe qui brûle fidèlement, sans jamais +s'éteindre. Vos enthousiasmes, autant que je puis croire, ressemblent à +ces décors de feu d'artifice qui s'embrasent tout à coup et +disparaissent très vite, pour faire place au numéro suivant du +programme. + +» Avec tout cela--vous allez bien rire--j'ai beaucoup souffert et je +souffre encore, car je vous aime. Eh! bien, ne riez pas trop; ne dites +pas: « Bon, encore une! » Oui, je vous aime, et, sans doute, je ne suis +pas la première qui vous l'écrive. Mais ce qui me distingue des autres, +c'est que je vous aimerai toujours, et que vous ne saurez jamais qui je +suis. Vous haussez les épaules? Vous dites que je joue un air connu? +Vous verrez que non. Dans dix ans, vous n'en saurez pas plus +qu'aujourd'hui. Et, dans dix ans, je vous aimerai encore. + +» D'ailleurs, si j'étais comme les autres, je n'aurais pas attendu que +vous fussiez à sept ou huit cents lieues de la France pour vous dire que +ma pensée ne vous quitte pas, que je donnerais ma vie, si elle +m'appartenait, pour embellir la vôtre, que vos yeux, quand ils +rencontrent les miens, me donnent le plus grand bonheur que je me +souvienne d'avoir connu. + +» Et cependant la tendresse du meilleur et du plus noble des êtres +m'entoure d'une constante adoration. Mais je vous aime, et je suis +tellement malheureuse de ne vous l'avoir jamais dit, que j'essaye de +vous le dire afin de voir si, désormais, je serai plus heureuse. + +» Voilà tout, monsieur, et notre correspondance doit s'arrêter ici. +Toutefois, il me serait agréable de savoir que vous avez reçu cette +lettre qui contient--j'ai l'orgueil de le croire--quelque chose de plus +précieux qu'un paquet de billets de banque: un coeur qui ne s'était +jamais donné. Vous m'apprendrez sincèrement ce que vous pensez de cette +folie. Mais tout le bien ou tout le mal que vous pourrez me dire +n'empêcheront pas que ces lignes ne soient les dernières écrites pour +vous par + +» UNE AMIE DÉVOUÉE. » + +Pour toute signature, cette missive étrange portait une pensée finement +dessinée à la plume. Le post-scriptum invitait à répondre sous des +initiales compliquées au bureau de poste de la Madeleine, à Paris. + +Quoi que l'on doive penser de moi, j'avouerai que je relus deux fois +cette lettre avant d'ouvrir les deux autres, lesquelles, d'ailleurs, ne +contenaient rien, à beaucoup près, d'aussi intéressant. Ma mère me +donnait en détail les nouvelles du jour de Vaudelnay, terminant sa +quatrième page par des recommandations instantes de bien me soigner et +« d'être prudent dans un pays où la vie des hommes est comptée pour si peu +de chose ». A coup sûr, en écrivant ces lignes, ma chère mère avait des +visions de pals, de poignards et de sacs de cuir immergés dans le +Bosphore avec deux victimes--de sexe différent--s'y débattant contre la +mort. + +Quant à ma cousine, en la lisant on croyait l'entendre. C'était la même +affection simple, raisonnable, éloignée de toute exaltation de pensée et +de langage. Pauvre miss Pot-au-Feu! + +Malgré tout, sa prose aurait pu me paraître charmante, sans la rivale +inconnue auprès de laquelle cette âme naïve semblait singulièrement +terre à terre. Qui était-elle donc cette autre femme, romanesque et +vertueuse tout à la fois, dont l'amour tombait sur moi comme la fleur +parfumée qui effleure le front du voyageur traversant un bois +d'orangers? Comment l'avais-je vue sans la remarquer? Où l'avais-je +rencontrée? Par quelle séduction involontaire avais-je pris sa +tendresse? + +Pendant une heure, je fouillai par la pensée quatre ou cinq des salons +les plus haut cotés comme aristocratie que je fréquentais jadis, du +temps où madame X*** ne m'entraînait pas à sa suite dans un monde moins +blasonné. Quelques profils vagues, à demi perdus dans la pénombre d'un +souvenir éloigné, se présentèrent à mes yeux. J'appelai mon imagination +à mon secours pour peindre le portrait de l'inconnue. Je me figurais une +femme grande, blonde, mélancoliquement rêveuse, d'une beauté poétique, +unie par un mariage de raison à quelque époux trop âgé pour elle, plein +de mérite et très affectueux, mais qu'elle n'avait pas pu aimer. +Pourquoi me donnait-elle cet amour idéal et profond, à moi qui me +sentais si peu digne d'une offrande aussi précieuse, à moi dont les +grâces moins qu'éthérées d'une coquette avaient tourné la tête et +conquis l'admiration? Et pourtant ma correspondante anonyme semblait +avoir peu d'illusions sur mon compte. La preuve en était dans certaine +phrase de sa lettre et, plus encore, dans cette défiance à mon égard +qu'elle manifestait sans ménagements. + +O variations bizarres et soudaines du coeur humain! La veille encore, ma +réputation naissante d'homme à succès paraissait à mes yeux comme une +auréole de gloire, pittoresquement voilée par le crêpe funèbre d'une +trahison. Et voilà qu'à cette heure je n'avais plus qu'un désir: +convaincre cette douce amie que j'étais un chevalier fidèle et discret, +digne d'être aimé, digne d'être admis à la voir, à m'agenouiller devant +elle, à baiser ses mains ou tout au moins le pli de sa robe. Mon +enthousiasme était si grand que je voulais d'abord partir sur l'heure, +courir chercher cette tendre créature dans chaque rue, dans chaque +maison de Paris, la guetter pendant un mois, s'il le fallait, au guichet +de la poste où elle devait venir prendre ma réponse. + +La réflexion me fit voir qu'il fallait arriver à elle par d'autres +moyens, si toutefois je devais être assez heureux pour percer un jour ce +charmant mystère. Sans prendre le temps de redescendre au port et de +regagner la _Galathée_, j'entrai dans un des hôtels de Péra et je +demandai de quoi écrire. Je me souviens que ma lettre commençait ainsi: + +« Madame, ce que vous appelez ironiquement « mon temple » n'est plus, à +cette heure, qu'un monceau de ruines sur lesquelles se dresse la +chapelle « bien fermée » où vous voulez que je vous adore. La pauvre +lampe de mon coeur est allumée devant l'autel. Une seule chose manque à +ce culte nouveau et chéri: l'image, le nom de celle qui m'a converti de +mes erreurs grossières. + +» Ce nom je l'attends, je l'invoque; cette image, cachée derrière son +voile de pureté, mon respect l'implore à genoux. Apôtre de l'amour +chaste et vrai, vous avez, d'un seul mot, renversé mes idoles. Ce n'est +que la moitié de votre tâche bienfaisante et j'ai le droit de vous dire: +Ne mettrez-vous rien à la place de ce que vous avez détruit?.... » + +Pendant de longues pages, mon zèle de néophyte s'épanchait avec ce +lyrisme qui fera sourire, j'en ai peur, la plupart des hommes qui ont +aujourd'hui vingt-cinq ans, l'âge que j'avais alors. Je reniais les +erreurs du passé, particulièrement madame X***, ne la désignant, bien +entendu, que par des allusions sagement voilées. Pour l'avenir, je +m'engageais par les plus redoutables serments à devenir le modèle de +ceux qui aiment. Mais je donnais à entendre que toutes ces belles +résolutions dépendaient du nouvel arbitre de ma vie. Au prix d'une +réponse courrier par courrier, je garantissais ma persévérance. Que si +ma belle correspondante exécutait ses menaces de silence perpétuel, Dieu +sait ce qui adviendrait de moi! Me reverrait-on jamais? Ne +promènerais-je pas mon égarement, pécheur endurci, de la Turquie aux +Indes, des Indes en Chine, de la Chine au Japon, plus loin si c'était +possible? Mes parents s'éteindraient dans les larmes! A qui la faute? +Une réponse, une réponse contenant ne fût-ce qu'une lueur d'espoir, et +je rentrais en France à l'instant même, corrigé de toutes mes erreurs, +portant dans ma poitrine un coeur nouveau. C'était à prendre ou à +laisser. Positivement, j'avais un peu perdu la tête. + +Ma lettre partie, je comptai les heures qui me séparaient du retour du +courrier. Que dis-je, les heures? c'était bel et bien l'affaire de deux +semaines, car, à cette époque, l'_Orient-Express_ ne roulait pas +encore entre Paris et Varna. + +Pendant ces quinze jours, mon ami et moi nous courûmes les ruines, les +bazars, les mosquées, de Stamboul à Scutari. En outre la _Galathée_ +chauffa plus d'une fois pour nous conduire soit aux îles des Princes, +soit dans le haut Bosphore, soit même sur les côtes les plus voisines de +la mer Noire où, par parenthèse, un coup de vent d'est faillit me noyer, +moi et ma chapelle toute neuve, encore veuve de sa statue. D'ailleurs +aucune aventure d'un genre plus doux; pas la moindre tentation, ce qui +est, pour les nouveaux convertis de mon espèce, la meilleure garantie de +persévérance. Dieu sait ce qui serait arrivé si j'avais fait mon stage +de vertu dans un pays où les femmes sont moins cloîtrées! + +Enfin le paquebot de la malle française fut signalé au sémaphore de +Galata, dont j'avais appris les séries de pavillons par coeur. O joie! +le guichet de la poste s'ouvrit pour laisser passer dans mes mains une +enveloppe de cette même écriture renversée que mes yeux avaient relue si +souvent. Ma divinité n'était point inexorable et m'épargnait le voyage +du Japon qui, entre nous, me donnait à réfléchir. + +« Monsieur, m'écrivait-on, j'aime trop vos parents--sans les +connaître--pour les priver si longtemps de la présence de leur fils. +Vous vouliez une réponse; la voici. Quant au reste, vous me permettrez +bien de vous dire que je ne saurais prendre toutes vos belles paroles +pour argent comptant. Je me défie des conversions si faciles et si +promptes, et j'estime qu'il y faut un peu de martyre, tout au moins +quelques cicatrices de fer ou de feu, quelque épreuve de confrontation +avec les bêtes de l'amphithéâtre. + +» D'ailleurs, il faut en prendre votre parti. Votre chapelle--je vous +félicite de l'avoir édifiée si aisément--contiendra quelque jour, si +Dieu m'écoute, une statue fidèlement honorée. Mais ce ne sera pas la +mienne, qui ne saurait quitter la modeste niche où la retient le devoir. +Je vous répète que je vous aime, que je vous aimerai toujours. Vous +l'avoir dit, savoir que vous ne l'ignorez plus, bien que vous ignoriez +tout le reste, cela me procure déjà des douceurs infinies. Depuis que +j'ai cessé d'être une enfant, je ne me souviens pas d'avoir connu +quelque chose qui touche au bonheur d'aussi près. + +» Peut-être, puisque vous allez revenir, vous apercevrai-je de loin en +loin, mais mon secret sera mieux gardé que jamais, car il doit l'être; +je mourrais de honte s'il en était autrement. Mais je suivrai tendrement +des yeux votre chemin dans la vie. Et même, si vous restez digne de moi, +ma plume viendra vous dire de temps en temps que je suis fière de vous +et reconnaissante, jusqu'au jour où une autre, celle qui sera votre +femme, vous le dira des lèvres. Je rougis de ma faiblesse, car je +m'étais juré de vous écrire une seule fois. Mais cette faiblesse +n'enlève rien à personne. Elle ne m'empêchera de remplir aucun des +devoirs de ma vie.. et vous, ami, jusqu'à présent vous n'avez guère de +devoirs. » + +Une fleur de pensée, comme la première fois, remplaçait la signature +absente. J'y posai mes lèvres. + +--Qui sait, me disais-je tout bas, si d'autres lèvres n'ont pas donné +rendez-vous aux miennes à cette place? + +Le courrier m'apportait seulement deux lettres: celle que je viens de +dire, et une seconde, de la main de ma mère. Rien de ma cousine, ce +jour-là, mais je n'avais pas le droit de me plaindre, car la pauvre miss +Pot-au-Feu attendait encore sa réponse. Aussi, que pouvais-je bien +répondre à cette tranquille et prosaïque personne, si éloignée de la +note actuelle de mon esprit que j'aurai dû me battre les flancs pendant +une heure pour lui écrire vingt lignes! Lui raconter ma bonne fortune +platonique et épistolaire? A quoi bon? La froide écriture pouvait-elle +initier cette profane aux mystères du grand amour? + +Moi, je le comprenais, le grand amour; je le respirais; je me mouvais +dans cette atmosphère à la fois pure et troublante comme celle des hauts +sommets. Parfois, étonné du sentiment nouveau qui m'absorbait, j'avais +peur d'être la proie d'une folie passagère, éclose dans mon cerveau sous +l'ardeur du ciel d'Orient. Ou bien, peut-être, je subissais, malgré moi, +l'influence d'une tendresse passionnée qui m'obsédait de loin. Peut-être +mon coeur s'égarait à la poursuite d'une chimère, dont je me moquerais +bientôt moi-même ainsi que d'un songe incohérent. Et si jamais le hasard +ou la constance de mes efforts me mettaient en face de mon inconnue, ne +m'apercevrais-je pas de mon erreur, de mon impuissance à l'aimer? + +--Tu l'aimeras éperdument si tu peux la découvrir, me répondait mon +coeur. Et, si elle t'échappe, le couronnement du bonheur manquera +toujours à ta vie. + +Désormais, chaque heure passée sur ce sol lointain me semblait +perdue.... Je courus rejoindre mon ami. + +--Écoute, lui dis-je; il faut que je rentre à Paris. Tu ne m'en voudras +pas si je t'abandonne? + +--J'allais te proposer de partir, me répondit le maître et seigneur de +la _Galathée_. Je m'ennuie atrocement dans cette ville où les +femmes sont des fantômes. Les Parisiennes ressemblent à la lance +d'Achille. Blessé par elles, c'est par elles qu'on doit être guéri. +Demain, au soleil levant, nous verrons disparaître dans les flots d'or +la pointe du Sérail. Mais toi, que t'arrive-t-il? Tu resplendis. Gageons +qu'_elle_ t'écrit de revenir. + +Je racontai discrètement mon histoire. Au reste, vu les circonstances, +il m'eût été difficile de me montrer indiscret. + +--Tu m'as joliment l'air d'un homme sur le point de se faire rouler, +grommela cet affreux sceptique. + +Je m'enfuis pour ne pas l'étrangler. A l'aube suivante, quand le bruit +des anneaux de fer martelant l'écubier m'annonça que nous étions en +train de lever l'ancre, je n'avais guère fermé l'oeil. Cinq jours après, +mon compagnon et moi nous prenions place dans l'express qui quitte +Marseille à six heures du soir. Encore quelques moments, et j'allais +respirer le même air que la dame aux pensées! + + + + + + +XV + + +Ma première course dans les rues de Paris fut pour le bureau de poste de +la Madeleine, où j'eus à débourser les frais d'un affranchissement +considérable. Je n'avais pas perdu mon temps durant nos cinq jours de +traversée, et le paquet volumineux qui tomba dans la boîte avec un bruit +sourd de colis, ressemblait moins à une lettre d'amour qu'au manuscrit +déposé furtivement par un auteur ingénu dans l'orifice béant de +l'officine d'un journal. + +Il y avait de tout dans ce volume. Souvenirs d'enfance et de jeunesse, +détestation de mes erreurs passées, protestations pour l'avenir, essai +d'apologie, dithyrambes en l'honneur de l'amour idéal qui, désormais, +devait remplir ma vie, tout cela se trouvait mélangé dans ces nombreuses +pages qui se terminaient par un appel à la clémence. + +« Vous pouviez, disais-je, me laisser ignorer toujours mon bonheur. +Avez-vous le droit, maintenant, de causer mon malheur pour toute ma vie? +Quel mal vous ai-je fait pour que vous me torturiez ainsi? Qu'avez-vous +à craindre de moi? Le nom que je porte n'est-il pas pour vous un sûr +garant que mes sentiments sont ceux d'un gentilhomme? Ne sentez-vous pas +que je vous respecterais comme une sainte, que je me contenterais du +bonheur de vous apercevoir quelquefois si, comme vous le dites, mon +malheureux destin nous sépare? Ou bien pensez-vous que je vous aimerais +moins après vous avoir vue? Ah! c'est votre âme, c'est votre coeur que +j'aime! Que m'importe le reste!.... Mais quelle folie! Je gagerais dix +de mes années que le reste est charmant. » + +De la Madeleine au Louvre je ne fis qu'un bond. Certes la tranquille +Rosie n'était point, pour cette aventure d'un romanesque inédit, +l'auditeur que j'aurais souhaité. Mais je n'avais pas le choix, et +d'ailleurs, à défaut d'autres qualités, ma cousine avait celle d'une +résignation parfaite comme confidente. Pour cet emploi, elle aurait +charmé Corneille ou Racine. Je la trouvai, comme quelques mois plus tôt, +assise à son chevalet, copiant la même Vierge, avec Lisbeth attelée au +même tricot. En me voyant, elle eut un petit cri de surprise. + +--Comment! déjà de retour? Que se passe-t-il donc? Je ne t'attendais +que dans un an pour le moins. + +--Il se passe, répondis-je, que ton cousin est à la fois le plus heureux +et le plus infortuné des hommes. Tiens, lis ces lettres. + +--Doucement! fit ma cousine en retirant sa main comme à l'approche d'un +fer rouge. Ta confiance m'honore, mais tu oublies à qui tu parles, et, +l'autre jour, il m'a fallu me confesser d'avoir un peu trop écouté tes +confessions. + +--Tu peux lire, insistai-je. Tu ne te confesseras point d'avoir parcouru +ces pages adorables. Je te conseille même de les apprendre par coeur: tu +ne pourrais qu'y gagner. + +Avec un léger soupir, elle posa tranquillement sa palette, son +appuie-main et ses pinceaux. Elle rougissait peu à peu et, quand elle +fut au bout de la seconde lettre, avec ses yeux brillants et ses joues +fleuries comme des roses pourpres, elle était, Dieu me pardonne, +absolument jolie. Mais, en ce moment, il était bien question de savoir +si Rosie était belle ou non! + +--Qu'en dis-tu? demandai-je en replaçant sur mon coeur les précieux +autographes. + +Elle haussa doucement les épaules, des épaules d'un dessin parfait. Tout +en se remettant à son travail, elle me répondit: + +--Tu vas te fâcher; tant pis! Eh bien, vous êtes fous tous les deux: +elle d'écrire de semblables fadaises à un monsieur qu'elle connaît à +peine. La malheureuse! Que ne puis-je découvrir tout à l'heure son +adresse et son nom! Je me ferais un devoir de courir chez elle pour lui +crier: « Casse-cou! » Entre femmes on se doit ces avertissements. Quant +à toi, je te trouve encore plus ridicule, et je gagerais ce Murillo +contre ma copie que tu as affaire avec un vieux laideron sentimental. Et +c'est pour cela que tu as coupé par le milieu ton beau voyage d'Orient! + +--Rosie! vociférai-je en prenant mon chapeau, tu es née pot-au-feu et +pot-au-feu tu mourras! Je te quitte pour te revoir seulement le jour où +j'aurai découvert mon inconnue. Tu verras si c'est un vieux laideron! + +--Bon! dit-elle avec son franc rire de camarade, notre séparation sera +un peu longue! Sois sûr que la dame est trop avisée pour se laisser +voir. Signons la paix; je ne dirai que ce que tu voudras. Mais enfin, +mon pauvre ami, que comptes-tu faire? + +--La chercher dans tout Paris, maison par maison. Et, surtout, la +convaincre avec le temps, dussé-je y mettre dix ans de ma vie, que je +suis digne d'elle et qu'elle peut se révéler à moi. + +--Tu seras bien avancé quand tu te trouveras en face d'une personne +mariée, mère de quatre enfants! + +--Elle deviendra veuve, et ses enfants seront les miens. Dans tous les +cas, je la verrai quelquefois. Je ne veux plus vivre sans cette femme. +Je l'adore avec passion! + +Je criais si fort, que Lisbeth, embarrassée par ce qu'elle entendait +malgré elle, plongeait sa tête dans son tricot. Quant à ma cousine, elle +partit d'un grand éclat de rire. Jamais je ne l'aurais crue susceptible +d'une gaieté aussi bruyante. + +--Par ma foi! dis-je, parodiant sans y tâcher le Misanthrope, je ne vois +pas en quoi je suis si risible! + +--Pardonne-moi, mon bon Gastie. Mais je te vois encore tel que tu étais +à cette même place, l'automne dernier, faisant les honneurs du Musée à +certaine élégante, avec des airs convaincus. Tu te souviens de madame +Confiture-de-Roses? + +Elle s'essuya les yeux où le rire avait mis quelques larmes brillantes, +qui lui allaient fort bien. + +--A propos, reprit-elle, sais-tu quelle idée me vient? Si cette superbe +personne était en train de se moquer de toi grâce à un déguisement +d'écriture! Si ta passion d'alors et celle d'aujourd'hui ne faisaient +qu'une! + +A première vue, l'imagination n'était pas tellement absurde, et je +sentis la rougeur me monter au front. Mais un examen de quelques +secondes me rassura. + +--Écoute, répondis-je tranquillement en désignant le Murillo du bout de +mon menton. Si on disait demain au conservateur du Louvre: « Cette toile +qui est accrochée là sort du pinceau de mademoiselle Rosie », penses-tu +qu'il s'y laisserait prendre? + +--Hélas! soupira ma cousine. + +--Eh bien, les lettres que j'ai dans ma poche ressemblent à ce que +cette...coquine peut écrire et penser comme la peinture de Murillo +ressemble à ta peinture. Tu admettras bien que je suis à même d'en +juger. + +Rosie baissa la tête sur sa toile, un peu mortifiée sans doute de ma +franchise à l'égard de son talent. Je lui dis en prenant congé d'elle: + +--Bientôt j'irai voir l'oncle Jean, mais seulement après que la dame aux +pensées m'aura répondu. J'aurai du plaisir à te montrer sa lettre, et +cependant mes confidences t'ennuient peut-être. + +--Bah! fit ma cousine avec son bon sourire, il y a longtemps que j'y +suis habituée. Au fond, elles m'amusent. + +Nous nous quittâmes sans rancune après une cordiale poignée de mains. +Tout en descendant l'escalier aux larges marches, je me disais: + +--Positivement, cette Rosie devient une jolie fille.... Mais quelle +personne prosaïque! + + + + + + +XVI + + +--Je savais déjà ton retour d'Orient par ma petite-fille, et je pense +que tu viens m'annoncer ton départ pour Vaudelnay. Tes parents doivent +t'attendre. + +Mon oncle m'accueillit par ces paroles quand j'allai lui présenter mes +devoirs, quelques jours plus tard, ayant dans mon portefeuille une +lettre que j'avais prise le matin même à la poste restante. + +Partir pour Vaudelnay! M'éloigner de l'adorable femme dont les lignes +tendres, généreuses, consolantes reposaient sur mon coeur: comment avoir +ce courage! Et pourtant juin finissait. Encore une quinzaine et ma +dernière inscription de droit avant les vacances devait être prise. +Quant aux examens, je n'aurais pas été moins préparé à subir ceux du +doctorat en médecine. Depuis quelques mois, je n'avais guère le temps de +songer au Code et aux Institutes. Mais quel prétexte imaginer afin de ne +point quitter la capitale? + +--Pour le moment, répondis-je évasivement, mes projets sont encore très +vagues. + +Cette fois je n'osais plus parler à mon oncle de sa propre visite chez +nous. Il était payé pour ne pas trop compter sur la fidélité de ma +mémoire en certaines circonstances. + +Dès que je pus être seul avec Rosie, j'abordai le sujet qui me tenait au +coeur avant tous les autres. + +--Je suis bien malheureux! m'écriai-je. Lis cette adorable lettre. Tu +n'y trouveras pas une parole, pas une virgule qui ne montre clairement +que la femme qui l'a écrite était faite pour moi. C'est à peine si elle +me connaît, et son coeur me devine avec une sorte de pénétration +surnaturelle. Ce qu'elle me dit est précisément ce qu'il faut me dire. +Elle m'aime sincèrement, d'un amour qui m'élève à mes propres yeux, qui +embellirait toute ma vie. Je sens qu'elle pourrait faire de moi un homme +sérieux et bon. Elle m'a rendu meilleur déjà. Est-il possible que ma +destinée soit de ne jamais connaître même son nom! + +Ma cousine lisait lentement, en s'appliquant beaucoup, comme si elle eût +déchiffré quelque passage écrit dans une langue peu familière, qu'il +fallait traduire ligne par ligne. Cependant, si froide qu'elle fût, on +pouvait voir à certaines émotions fugitives de son visage qu'elle +prenait du plaisir à la lecture. + +--Oui, dit-elle en me rendant le papier. Je commence à croire que cette +femme parle sincèrement, qu'elle est prise pour toi d'un attachement +véritable. Mais,--tu es plus expert que moi dans ces matières,--qui sait +si vous gagneriez l'un et l'autre à sortir du nuage qui plane sur vous? +Je voyais, l'autre jour, une toile qui représente Psyché. Il me semble +que son histoire a du rapport avec la vôtre. Fini le mystère, fini +l'amour! + +--Et il me semble à moi, dis-je en la menaçant, que miss Pot-au-Feu se +moque de son cousin. + +--Ah! je te jure que non! répondit-elle avec un grand sérieux. + +--Alors, je n'y comprends plus rien. Tu te déranges. Mais tu passes d'un +extrême à l'autre. Je voudrais bien te voir adorée toute ta vie par un +monsieur dont tu ne pourrais rien dire: ni s'il est beau, ni s'il est +affreux, ni s'il est blond, ni s'il est maigre, ni s'il est vieux.... Et +encore, chez un homme, ces choses-là tirent moins à conséquence. Ah! +tiens, je sais bien ce qui arrivera si ma cruelle amie s'obstine à se +cacher. + +--Moi aussi, je le sais bien. Tu abandonneras l'entêtée à son malheureux +sort et tu épouseras une bonne femme qui te la rappellera dans le peu +que tu sais d'elle, mais dont tu auras pu juger par toi-même l'âge, la +figure et le reste. Il me semble que ce dénouement n'est point si +mauvais. + +--Mauvais ou non, il est impossible. Je mourrai garçon, laissant à ton +deuxième fils la fortune et le nom des Vaudelnay. + +--Tu divagues, fit ma cousine en haussant les épaules. + +Et notre entretien fut terminé pour ce jour-là. + +Dans le moment de l'année où nous étions, Paris n'existait plus au point +de vue du monde; mes jours et mes soirées se traînaient sans +distractions, je parle des distractions honnêtes. Quant aux autres, dans +l'état de quasi perfection idéale où je me trouvais, la seule pensée de +les avoir connues jadis me faisait horreur. Ma seule ressource était +dans la conversation de ma cousine; je m'amusais à la convertir tout +doucement à mes théories sentimentales. Je la voyais quotidiennement, +soit au musée, soit rue d'Assas. Un jour elle me dit en riant: + +--N'as-tu pas peur de me jouer un vilain tour en faisant pousser des +ailes sur mon dos? Quand elles auront toutes leurs plumes, je serai bien +avancée derrière les barreaux de ma cage! Au moins, maintenant, je n'ai +nulle envie de m'envoler vers le pays des rêves. + +--Je ne suis pas inquiet pour toi, répondis-je. Tes ailes, si tant est +qu'elles poussent vraiment, ne te serviront jamais beaucoup. Tu te +souviens de ces volatiles sédentaires que nous allions voir ensemble à +Vaudelnay.... + +--Fort bien: les canards de la basse-cour. Grand merci de la +comparaison! + +--Voyez un peu la grincheuse personne! Qui parle de canards? Ce sont les +cygnes que je voulais dire, mademoiselle. Jamais ni toi ni moi ne les +avons vus s'envoler. + +--C'est qu'ils se trouvaient heureux où ils étaient. + +En prononçant ces paroles, Rosie avait courbé sa tête fine sur son +chevalet, avec une ondulation de cou si harmonieuse que je trouvai ma +comparaison beaucoup plus juste qu'elle n'en avait l'air. + +Le 10 juillet, je reçus une lettre de mon inconnue. Si j'ai conservé le +souvenir de cette date, c'est qu'elle marqua la fin d'une correspondance +qui m'avait donné un immense bonheur durant trois mois. Non, je ne +devais plus revoir cette grosse écriture déguisée et cette signature +fleurie qui me confirmait de si charmants aveux. Ce jour-là, au lieu +d'une seule pensée, la main mystérieuse en avait dessiné tout un +bouquet, groupé avec un art exquis, bien qu'il fût aisé de voir qu'elles +étaient jetées sur le papier à la hâte et sans recherche. + +Dans ces quatre pages, serrées comme pour ne pas perdre la moindre +place, vibrait toujours la même tendresse grave, on pourrait dire +maternelle, mais avec un abandon plus intime où l'on sentait je ne sais +quoi d'hésitant et d'attendri. La lettre finissait par ces lignes: + +« Et maintenant, cher, nous allons partir. Les champs nous réclament; ce +Paris brûlant n'a plus assez d'air pour nous. Disons-lui donc adieu pour +quelques mois. Toutefois, soyez tranquille. Vos lettres me parviendront, +expédiées à l'adresse ordinaire, et vous aurez les miennes, qui +continueront à passer par Paris, car vous ne saurez point où je suis +allée. Que vous importe ce que vous ne savez pas, à côté de cette chose +dont vous êtes sûr! Ne sentez-vous pas que je vous aime? Voyez plutôt +c'est moi, maintenant, qui ai besoin de vos lettres; c'est moi qui vous +les demande. Ne m'oubliez pas à Vaudelnay où l'on s'amuse beaucoup, +m'a-t-on dit. Du moins, ami cher, si vous m'oubliez, que ce soit pour +une jeune fille digne de vous et qui sera votre femme. Choisissez-la +bien quand l'heure viendra. Vous savoir malheureux, ou une autre +malheureuse par vous, serait la douleur suprême de ma vie. » + +Du moment où _elle_ quittait Paris, je n'avais plus de raison pour +y rester. Je préparai donc tout pour mon départ, mais la perspective +d'une agitation mondaine semblable à celle de l'année précédente m'était +insupportable. J'écrivis à ma mère que je me sentais fatigué, que je +désirais vivement jouir du repos le plus complet durant les premières +semaines de mon séjour à la campagne. Par la même occasion, je parlais à +mes parents de mon projet d'enlever ma cousine et mon oncle et de les +amener avec moi. J'expliquais cette idée--non sans un peu +d'hypocrisie--par le désir de procurer à la jeune fille et au vieillard +une saison de villégiature utile à leurs santés. Mais, pour dire le +vrai, je ne pouvais plus me passer de ma confidente ordinaire. Seul à +Vaudelnay, sans avoir personne à qui parler de la dame aux pensées! Il y +avait de quoi mourir. + +Ma mère me répondit courrier par courrier en m'envoyant une invitation +pressante pour l'oncle Jean et sa petite-fille. Que dis-je: inviter! On +les suppliait de faire une longue visite à la vieille maison qui était +toujours la leur, qui l'avait été si longtemps pour l'un d'eux! La seule +objection, la difficulté du voyage pour les jambes raidies par l'âge de +mon oncle disparaissait, puisque le trajet devait se faire, sous mon +escorte. + +Je savais comment m'y prendre pour enlever d'assaut le consentement du +peu flexible baron. J'allai chez lui à l'heure où je supposais que sa +petite-fille était au Louvre. + +--Oncle Jean, dis-je, vous voyez devant vous un ambassadeur et voici mes +lettres de créance. + +Je lui remis l'invitation de ma mère. L'épître lue avec quelques +froncements de sourcil que j'interprétai sans trop de peine: + +--Ta mère est toujours bonne comme je l'ai connue, dit mon oncle. Mais +ce qu'elle demande est bien difficile. + +--Cela serait dix fois plus difficile qu'il faudrait encore le faire, +prononçai-je gravement. Rosie tombera malade si son été se passe à +Paris. + +J'avais touché juste. Le grand-père de ma cousine bondit comme il aurait +fait, cinquante ans plus tôt, à une parole malsonnante. + +--Rosie malade! s'écria-t-il. Qu'en sais-tu? + +--Elle change, répondis-je avec aplomb. Ses traits se tirent, ses yeux +s'agrandissent; l'abus du travail lui voûte les épaules. Il y a trois +jours, pendant une courte visite que je lui ai faite au Louvre, elle a +toussé plusieurs fois...d'une mauvaise toux. + +--Elle ne se plaint jamais. + +--Parbleu! si vous attendez qu'elle se plaigne!.... Elle sait que tout +déplacement vous est incommode, et c'est une fille si prompte à se +sacrifier! + +--Oui, très prompte à se sacrifier, répéta mon oncle dans un écho qui +ressemblait à un grognement. + +Il me tourna le dos avec une sorte de mauvaise humeur, comme si j'étais +responsable de l'esprit d'abnégation de ma cousine. + +--Quand elle rentrera, je lui parlerai, dit-il bientôt entre ses dents. +Et, pas plus tard que demain je veux qu'elle consulte. + +--Pas plus tard que demain, mon cher oncle, elle, vous et moi serons +dans l'express de Poitiers, ne vous déplaise. + +--N'allons pas si vite, mon neveu. Si ma petite-fille est malade, c'est +aux eaux que je dois la conduire. Je ne sais pas d'endroit plus humide +que Vaudelnay. Mes rhumatismes peuvent en dire quelque chose. + +Quelle singulière lubie de ne pas vouloir venir chez nous! Comment +expliquer cette résistance? Par la rancune du passé? Comme je me posais +ces questions, nous entendîmes la voix de Rosie qui chantait dans +l'antichambre. + +--Tiens, écoute comme elle est malade! dit l'oncle Jean. + +Mes plans s'en allaient à vau-l'eau. J'essayai pour la seconde fois +d'enlever l'affaire par surprise, en frappant ailleurs. + +--Veux-tu que nous partions tous ensemble pour Vaudelnay? demandai-je +avant que mon oncle eût le temps de dire un mot. Ton grand-père en meurt +d'envie; mais il a peur de te contrarier. + +Le rossignol s'était tu subitement. Les jolies joues roses devinrent +blanches comme des lis. + +--Partir pour Vaudelnay?...tous ensemble!.... Oh! mon Dieu, quel +bonheur! soupira ma cousine en se laissant tomber sur une chaise. + +--Animal! me cria mon oncle. Voilà une enfant qui va s'évanouir! + +--Quand je vous disais qu'elle est souffrante! répondis-je tout bas. + +Déjà les couleurs vives reparaissaient. A en juger par les symptômes, +cette maladie n'était qu'une grande joie. Rosie demanda d'une voix qui +aurait fait retourner mon oncle aux Indes: + +--Grand-père! c'est vrai que nous partons? + +Elle me regardait, tout en questionnant l'oncle Jean. + +--Va vite commencer tes paquets, décidai-je audacieusement. Nous devons +être à la gare sur le coup de huit heures demain matin. + +Nous y étions tous avant sept heures et demie. Je ne me souviens pas +qu'aucune journée de voyage ait passé pour moi plus vite que celle-là. +Ma bonne action recevait déjà sa récompense. + + + + + + +XVII + + +Plus vite encore que notre express, ma dépêche avait couru sur son fil. +Le château nous attendait avec un air de fête, mais avec cet air discret +des gens qui sont heureux pour eux-mêmes, et non pas pour leurs voisins. + +En apercevant le sommet des tours du manoir, par-dessus la ceinture des +grands arbres, l'oncle Jean avait mordu sa moustache et nous +n'entendîmes plus le son de sa voix jusqu'au moment où le landau +s'arrêta dans la cour. Quant à Rosie, elle parlait pour deux, poussant +des exclamations de joie à chaque tournant du chemin, appelant par son +nom chaque paysanne qui se levait de son banc pour nous saluer, +s'extasiant sur les embellissements du village. + +Mon père et ma mère semblaient si heureux de l'arrivée des voyageurs, +qu'il aurait été difficile de décider lequel de nous trois était +accueilli avec plus de tendresse. Mais, pendant le dîner, l'attention se +détourna des autres à mon profit, et la conversation ne roula guère que +sur mon expédition dans le Levant. Mon père l'approuvait fort; il disait +que ce désir de voir le monde et de s'instruire était recommandable chez +un jeune homme. L'oncle, un peu distrait, donnait des signes +d'assentiment. Sans doute il refaisait en esprit ses traversées +d'autrefois, et trouvait que la mienne, en comparaison, était peu de +chose. Quant à la seule personne qui fût fixée sur la cause véritable de +mes exploits nautiques, elle confectionnait des bas-reliefs en mie de +pain, se gardant soigneusement de tourner les yeux vers moi, de peur +d'éclater de rire, je pense. + +L'oncle Jean et Rosie, fatigués de leur journée, regagnèrent de bonne +heure l'appartement de la petite tour, accompagnés par la châtelaine. +Mon père me dit, quand nous fûmes seuls: + +--Ta cousine est superbe. Elle a les yeux, les sourcils, les cheveux +d'une Italienne et le teint d'une Anglaise. Comment ne nous en as-tu +jamais parlé? + +--Mon Dieu, répondis-je, ma cousine est à peine une femme pour moi. Je +la vois toujours telle qu'elle était quand son grand-père l'a déposée +sur ce canapé, tout endormie, un certain soir d'hiver. Au reste, nous +sommes les meilleurs camarades du monde, mais si elle est Italienne par +ses cheveux, elle est quatre fois Anglaise par son esprit positif. + +--Tiens, fit mon père, c'est étonnant! Elle n'en a pas l'air. Après +tout, cela vaut mieux pour elle, car la pauvre petite ne sera point +facile à marier. + +--Je doute qu'elle se marie jamais, répliquai-je d'un air profond. Je +m'attends à la voir nous donner une nouvelle édition de tante +Alexandrine. + +--A son aise! conclut mon père. Seulement toi, ne nous donne pas une +nouvelle édition de l'oncle Jean. + +--Pauvre père! soupirai-je tout bas. Vous ne vous doutez guère que votre +fils est amoureux d'une fée inaccessible, et que Gaston de Vaudelnay +sera vraisemblablement le dernier de sa race! + +Le lendemain matin, je flânais dans le parc à la fraîcheur. En +approchant d'un gros platane sous lequel des sièges rustiques invitaient +les promeneurs au repos, j'aperçus une forme blanche assise dans une +attitude rêveuse. + +--Eh bien, Rosie, est-ce que tu regrettes déjà ton musée, ton chevalet +et tes madones? + +Elle tourna vers moi la tête en tressaillant, et je vis qu'elle avait +les yeux pleins de larmes. + +--Non, dit-elle avec cette simplicité qu'elle conservait toujours. Mais +je regrette l'âge que j'avais quand nous travaillions ensemble à notre +petit jardin, à cette même place. + +--Je te conseille d'avoir des regrets! A cette époque-là tu étais une +petite fille assez laide, et maintenant.... + +--Et maintenant? répéta-t-elle en me regardant comme si elle eût été à +cent lieues de ce que j'allais dire. + +--Et maintenant tu es une personne remarquablement jolie. + +Elle avait l'air si étonné, si incrédule, que je me hâtai de citer mon +auteur. + +--Mais certainement; mon père me l'a dit pas plus tard qu'hier soir. + +--Ah! fit-elle avec modestie; c'est mon oncle.... Il est vraiment bien +bon. + +Je dus convenir en moi-même qu'elle était fort jolie, en effet. Sous son +peignoir de mousseline aux nuances claires, pauvre « confection » qui +aurait fait pleurer de honte une élégante, sa taille trouvait moyen de +laisser voir toute sa grâce. Son visage aux traits classiques rayonnait +d'un éclat de jeunesse éblouissant. Les pieds et les mains étaient +admirables. + +--C'est singulier, pensai-je, comme on voit mieux certains détails à +tête reposée! J'aurais passé vingt ans auprès de cette charmante +personne, dans le tourbillon de Paris, sans m'apercevoir de ses +avantages. + +Notre première semaine de séjour à Vaudelnay fut délicieuse. Le +voisinage ignorait encore que le château fût si bien habité, et j'avais +conjuré ma mère de prolonger le plus possible cette ignorance. Après +tant d'années qui me séparent de cette époque, il me serait malaisé de +dire à quoi nous occupions nos journées, Rosie et moi. Je sais seulement +que nous étions toujours ensemble et que le soir arrivait sans que nous +fussions las l'un de l'autre. Bien entendu, nous parlions les trois +quarts du temps de la dame aux pensées. Chère créature! Où était-elle en +ce moment? dans les montagnes? au bord de la mer? ou bien dans quelque +villa pleine d'ombre, entre son mari et ses enfants,--tout bien examiné, +nous avions décidé qu'elle était mère,--plus belle encore du combat +livré par son devoir austère à sa tendresse mystérieuse. Encore trois +jours, encore deux jours, demain j'allais voir arriver la lettre +attendue! + +--Oh! Rosie! comme je voudrais être à demain! + +A cette oraison jaculatoire, ma cousine ne répondit rien, et, pour la +première fois, je vis une ombre passer sur son visage, ombre d'ennui +sans doute. Mais, de bonne foi, pouvais-je lui en vouloir si le courrier +tant désiré l'intéressait moins que moi? + +Le facteur vint sans aucune lettre, ou du moins sans _sa_ lettre. +Il en fut de même le lendemain, le surlendemain, les jours suivants +pendant une semaine. Ah! qu'il était loin, le calme des premières heures +du séjour au château! Que m'importaient alors mes parents, le parc et +ses promenades, mes chevaux morfondus à l'écurie! Seule, ma +compatissante cousine pouvait me comprendre et, dans une certaine +limite, me consoler. D'après elle, ce retard qui me rendait fou +d'angoisse était amené par une cause passagère, et je ne devais point en +concevoir d'alarmes. Quelque voyage différé, quelque arrêt imprévu dans +un endroit sans ressources, quelque devoir de famille pouvait seul +empêcher ma correspondante de tenir sa promesse, toujours si fidèlement +gardée jusque-là. + +--Et si elle est malade? et si elle est morte? Jusqu'à cette heure, +j'espérais, malgré tout, la connaître tôt ou tard. Faut-il donc renoncer +pour toujours à cette joie? Plains-moi, Rosie, car je suis bien +malheureux! + +Je compris alors pour la première fois tout ce que le coeur d'une femme +peut contenir de bonté compatissante, même à l'âge où ce coeur semble +fait pour porter des fleurs moins mélancoliques. Patiente comme une +esclave d'Orient habituée aux caprices de son maître--les miens, il faut +l'avouer, n'avaient rien qui rappelât, même de loin, ceux d'un pacha--ma +cousine quittait tout, si je l'appelais d'un geste, pour causer avec +moi, c'est-à-dire pour écouter mes doléances. Parfois elle protestait +doucement contre ma tristesse. Elle me répétait souvent: + +--Un être humain n'a pas le droit de maudire sa destinée, quand il +possède l'assurance d'être sincèrement, fidèlement aimé. + +Ces arguments par trop platoniques me touchaient assez peu, et je +prétendais qu'on me proclamât le plus malheureux des hommes, tout en +reconnaissant que j'en étais aussi le plus tendrement consolé. + +--Ma pauvre Rosie, disais-je en serrant sa petite main dans les miennes, +si je pouvais oublier celle qui m'oublie, c'est pour toi que je voudrais +l'oublier! + +--Et moi je suis certaine qu'elle pense à toi plus que jamais, répondait +ma cousine. Dans quelques jours tout s'expliquera; j'en ai le +pressentiment. + +Impossible de la faire démordre de cette belle assurance, qu'elle +arrivait quelquefois à me faire partager pour une heure. + +Quand je parvenais à faire trêve à mon chagrin, je trouvais en elle, +aussitôt, la plus charmante, la plus gaie, la plus amusante des +compagnes. Je ne pus m'empêcher de lui dire un jour, avec une envie +secrète: + +--Sais-tu Rosie, que tu m'as tout l'air d'une femme parfaitement +heureuse? + +--Mais j'en ai plus que l'air, dit-elle gravement. Je suis, quant au +présent, aussi heureuse qu'une femme peut l'être. Grand-père en trois +semaines a rajeuni de vingt ans. Mon oncle et ma tante me traitent comme +leur fille. Enfin tu ne saurais comprendre le bonheur que j'éprouve à +revoir ce cher vieux Vaudelnay. + +--Eh bien, qui vous empêche d'y finir votre vie, l'oncle Jean et toi? Tu +seras pour moi ce que la tante Frédérique était pour notre aïeul. Et +nous vieillirons ensemble, comme ils ont vieilli. + +Elle ferma les yeux, et cependant la perspective semblait médiocrement +l'éblouir, car elle me répondit d'une voix un peu nerveuse: + +--Mes moyens ne me permettent pas de songer à l'avenir. Laisse-moi +profiter de ce présent, qui me repose. + +De fait, il était facile de voir qu'elle jouissait en véritable sybarite +de chacune des heures passées au milieu de nous. Tout l'enchantait, mais +moins, à coup sûr, qu'elle n'enchantait tout le monde. Quatre personnes +se la disputaient du matin au soir, pour le plaisir de la voir et de +l'entendre compatir à leurs maux. Les rhumatismes de l'oncle Jean, les +gastralgies de mon père, les embarras administratifs de ma mère toujours +débordée par mille difficultés de domestiques, de pauvres, de salles +d'asile et de curés besoigneux, enfin les déchirements secrets de mon +propre coeur, tout cela retombait sur elle sans l'étonner ni l'abattre. +Et lorsque, dans nos entretiens de famille, l'oncle Jean parlait de leur +retour à Paris, il se faisait un grand silence comme à l'annonce +effrayante de quelque catastrophe prochaine. + +Quand Rosie, par chance, pouvait disposer d'une heure pour son agrément +personnel, son bonheur était de s'installer sous le grand platane de +notre ancien jardinet, afin de lire quelques pages d'un livre préféré ou +de mettre à jour sa correspondance. + +Un jour, vers le milieu d'un après-midi de chaleur accablante, je +passais pas là, juste au moment où les premières rafales d'un orage en +formation détachaient de l'arbre énorme et faisaient tourbillonner au +loin une envolée de feuilles jaunies. + +--Vite, ramasse tes papiers, ton encre et tes plumes, dis-je à ma +cousine. Tu n'entends donc pas qu'il tonne? A quoi penses-tu? + +--A rien! fit-elle en tressaillant, car elle était absorbée au point +d'avoir ignoré mon approche. + +--Ma parole! miss Pot-au-Feu prend des airs de Mignon, lui dis-je en +plaisantant. La voilà qui se donne le genre d'être rêveuse! + +Avant qu'elle pût me répondre, un coup de vent plus fort s'abattit sur +le buvard où elle écrivait. En une seconde, vingt feuilles de papier +s'éparpillèrent au loin, pêle-mêle avec les rameaux desséchés du +platane. Et tous deux de courir à droite, à gauche, à la poursuite des +fugitives. + +Un feuillet plus grand que les autres semblait avoir porté un défi à mon +agilité. Il voltigeait, rasant l'herbe courte du gazon, s'arrêtant, +reprenant sa course, au moment où j'allais l'atteindre, pour s'abattre +plus loin comme une perdrix blessée. + +Par tempérament, je m'acharne aux choses difficiles, quelles qu'elles +soient. Je jurai que ce gibier d'un nouveau genre tomberait en mon +pouvoir, et, de fait, je parvins à m'en saisir, grâce à la faute qu'il +commit en s'engageant dans un massif d'arbustes bas, aux rameaux +enchevêtrés. + +--C'était bien la peine de tant courir! m'écriai-je en constatant que ma +prise était une vulgaire feuille de buvard. + +Non, pas si vulgaire. En y jetant les yeux, j'aperçus quelque chose qui +me cloua sur place, en dépit du tonnerre qui grondait sur ma tête et des +éclairs qui faisaient pousser, à cent pas de moi, des cris d'épouvanté à +ma cousine. Sans rien entendre et sans rien voir je considérais ce +papier rose, comme si je venais d'y trouver l'arrêt de mon sort. + +Bientôt l'averse déchaînée m'obligea de prendre ma course vers le +château, non sans avoir plié soigneusement ma trouvaille pour l'abriter +dans la plus profonde de mes poches. Plus personne sous le platane; +Rosie m'avait précédée. J'aimais mieux cela. Il me convenait de la +revoir seulement un peu plus tard, quand j'aurais dissipé les derniers +restes d'un doute, quand j'aurais écouté, compris, ce qu'une voix +inconnue murmurait à mon coeur éperdu de surprise. + +L'enquête préliminaire ne fut pas longue. Le temps de monter dans ma +chambre, d'ouvrir mon secrétaire, d'y prendre la dernière lettre de la +dame aux pensées, d'étaler en regard cette feuille que je venais de +ramasser, de comparer au bouquet tracé sur le vélin anglais celui qui +s'était imprimé sur la surface spongieuse.... Deux frères jumeaux +n'eurent jamais une ressemblance aussi parfaite! + +Idiot! aveugle! imbécile! égoïste! Ma Rosie bien-aimée! ma belle, mon +aimante, ma fière Rosie! Trop fière, pauvre enfant! Défiante surtout, +mais pouvais-je la blâmer d'être défiante!.... Hélas! moi-même j'avais +pris soin de me faire voir à elle sous un jour peu propre à lui donner +la foi. + +Je riais, je pleurais en mêlant sans ordre toutes ces exclamations +opposées. Je repassais l'un après l'autre cent souvenirs du temps jadis +et de la veille. Comme je l'avais fait souffrir, cette enfant dont le +coeur était à moi depuis que les yeux de l'orpheline m'avaient aperçu au +seuil de la vieille maison, si sévèrement hospitalière! Comme, dans ma +stupide fatuité, je l'avais torturée! + +Courageusement, obstinément, cette fille adorable dont je n'avais pas +même su voir la beauté m'avait conservé sa tendresse méconnue. Sans une +plainte, elle avait dévoré, en cachant sa jalousie, les affronts de mes +confidences. Pauvre, elle m'avait vu jeter l'or pour contenter mes +caprices et ceux des autres. Sublime de sacrifice, de poésie, d'idéale +passion, elle avait feint de rire de mes moqueries sur le peu +d'élévation de son esprit. C'était moi,--moi! qui l'avais baptisée d'un +surnom ridicule!.... + +Le froid de mes vêtements traversés par la pluie me rappela dans un +monde plus réel. + +A cette heure, je n'avais pas le droit de m'exposer à la maladie. Ma vie +appartenait à une autre. + +--Mon Dieu! m'écriai-je en courant prendre des habits secs. Que de jours +de bonheur perdus, déjà! + + + + + + +XVIII + + +Au dîner seulement, je retrouvai ma cousine. Elle aussi avait dû changer +de costume et, comme sa garde-robe était peu fournie, la chère petite +était en grande toilette. Jolie à tourner la tête d'un roi, elle +m'interrogea, comme toujours, de son regard humblement tendre +d'amoureuse ignorée, pour voir si le maître de son coeur était content. + +Je détournai les yeux. Ils auraient tout dit et, pour le moment, je ne +voulais rien dire; non, pas devant tout ce monde. La première rougeur de +ma fiancée, la première joie de son doux triomphe, devaient être pour +moi seul. Encore une heure elle devait attendre. Chère bien-aimée, +depuis si longtemps elle attendait--sans espoir! + +Comme tous les gens atteints du mal qui le minait, mon père ne mangeait +guère, et, pour lui, voir manger les autres était un spectacle pénible. +Je ne dus pas beaucoup le faire souffrir ce jour-là. Sans rien dire, +j'examinais ma cousine, ou, pour parler plus juste, je la dévorais des +yeux, découvrant des trésors de charme et de grâce dans le moindre geste +de ses mains, dans la plus simple de ses attitudes. Je l'aimais de toute +mon âme et de toutes mes forces depuis deux heures, mais ce que je +venais d'éprouver ne ressemblait en rien au « coup de foudre » souvent +décrit par les romanciers. Pendant de longues années, mon heureux destin +avait lentement, patiemment préparé mon coeur pour le bienfaisant +holocauste. Un éclair avait suffi pour communiquer le céleste rayon. A +cette heure, la flamme de l'amour brûlait éblouissante, pour ne +s'éteindre jamais. + +Le repas terminé, je dis à ma cousine: + +--Allons voir si l'orage a fait beaucoup de mal aux arbres du parc. + +Ah! l'inoubliable soirée! Le ciel avait retrouvé tout son azur, et c'est +à peine si quelques gouttes brillaient encore au feuillage rafraîchi par +l'ondée bienfaisante. L'air n'était plus qu'une exhalaison de sève +triomphante, un parfum de fleurs tirées de leur léthargie et tout +heureuses de revivre. Le parc entier semblait une salle immense, parée +de verdure nouvelle pour quelque fête grandiose dont les premières +étoiles commençaient l'illumination. J'offris mon bras à ma compagne, +galanterie peu ordinaire. Elle le prit sans me regarder, très nerveuse +d'une sorte de pressentiment vague, et nous marchâmes lentement dans la +direction du fameux platane. C'était là que je voulais lui ouvrir mon +coeur. + +Quand nous fûmes sous le grand arbre, je dis à Rosie, sans la faire +asseoir sur le banc trop humide: + +--J'ai découvert pourquoi la dame aux pensées ne m'écrit plus. + +--Vraiment? fit-elle, curieuse de savoir dans quel dédale nouveau je +m'égarais, car elle ne devinait pas encore. Et pourquoi donc? + +--Parce que ses lettres porteraient le timbre du bureau de poste de +Vaudelnay. Comprends-tu, Rosie? + +Elle tressaillit et se mordit les lèvres. Évidemment elle cherchait un +moyen de prolonger mon erreur, mais je repris en entourant sa taille de +mon bras, ce qui la rendit toute tremblante: + +--Elle ne m'écrira plus jamais, plus jamais, Rosie! Ma bien-aimée, que +tes lèvres me disent, à cette heure, ce que me disait ta plume. Car la +dame aux pensées, j'en suis sûr maintenant, elle est là, sur mon coeur! + +Sans hésiter, d'une voix très basse, elle prononça les chères paroles, +et dans les rameaux touffus, sur nos têtes, les oiseaux semblaient se +taire pour les écouter. + +--Est-ce bien vrai? demandai-je quand mes lèvres eurent quitté son +front. Tu m'as écrit tant de mensonges! + +--Pas un seul, jamais! Je t'ai toujours dit la vérité. + +--Allons donc! Ce salon très aristocratique où nous nous sommes +rencontrés? + +--Trouves-tu les Vaudelnay de famille bourgeoise? + +--Non; mais cet être mystérieux et jaloux auquel tu appartiens, ces +devoirs qui t'enlèvent ta liberté? Je te croyais vingt fois mariée, mère +de famille, et tu m'as aidé à le croire. + +--N'est-ce pas plus qu'un mari, plus qu'un enfant, ce grand'père pauvre, +ce vieillard de quatre-vingts ans, qui n'a que moi seule au monde, qui +m'a dévoué sa vie, à qui je dois tout? + +--Et cette crainte de te manifester à moi? Vraiment, tu aurais eu le +courage de vivre et de mourir sans me dire ton secret? + +--Je le voulais d'abord, mais je ne m'en sentais plus la force. Je te +l'aurais dit quand j'aurais été une vieille femme. + +--Et pourquoi cela, je te prie? + +--Parce que je suis très défiante, et Dieu sait si tes confidences +pouvaient me rassurer. Parce que je te croyais incapable de me +comprendre; parce que tu ne prenais pas la peine de me regarder. Et +enfin,--elle baissa la voix,--parce que je suis très fière. + +--Rosie, lui répondis-je, il faut être bonne jusqu'au bout. Fais-moi la +grâce d'oublier tous ces vilains _parce que_. Au fond, je te le +jure, je n'ai jamais aimé que toi. + +--Au fond! soupira-t-elle en cachant contre ma poitrine ses yeux qui se +mouillaient. Ah! oui, bien au fond, alors! Car si je m'en rapporte à la +surface.... + +--Je t'adore. Il n'y a plus pour moi d'autre femme. D'ailleurs tu as vu +comme je suis fidèle! + +--Depuis trois mois! la belle affaire! + +--Oui, mais sans te connaître. Maintenant je te connais. Tu as tout: le +coeur, l'esprit, le dévouement, la tendresse, la poésie.... + +--Tu n'as pas honte? Souviens-toi du nom que tu me donnais. + +--Chut! je n'avais pas encore lu tes lettres. Et puis, Rosie, tu es si +belle! Je t'admire autant que je t'aime. Quel bonheur que la dame aux +pensées ne soit pas une autre que toi! + +Une pression de sa petite main souligna ces paroles, comme pour dire +qu'elle était heureuse aussi, la chère, simple, et loyale créature! + +Nous restâmes, je pense, de longues minutes sans parler. Tout à coup +elle bondit hors de l'étreinte qui l'emprisonnait doucement. + +--Mais qui a pu te dire mon secret? s'écria-t-elle en fronçant le +sourcil. Nul être humain ne le connaissait. + +--Viens, dis-je. L'air est humide, il faut rentrer. Tout en marchant tu +écouteras l'histoire. + +Quand j'eus terminé le récit très court de ma poursuite après la feuille +de buvard emportée par le vent, elle dit d'une voix contenue et vibrante +en même temps: + +--Comme Dieu est bon! + +Oui, Dieu est bon, à certains jours. Il y en a d'autres où il est bien +cruel! + +Nous touchions aux marches du perron quand je m'aperçus que nous avions +oublié quelque chose de très important, comme ces architectes étourdis +qui bâtissent la maison et ne songent pas à l'escalier. + +--Rosie, dis-je, nous allons leur annoncer la grande nouvelle. + +Un des traits de son caractère était de déguiser volontiers les émotions +tendres qu'elle éprouvait sous une mutinerie apparente. Elle demanda +d'un air dégagé: + +--Quelle grande nouvelle? + +--Que tu vas être ma femme. + +Elle ne feignit pas la plaisanterie plus longtemps. Elle prit mes mains +et, me regardant bien en face, les yeux sur mes yeux: + +--Cher, dit-elle, je t'appartiens. Parle comme tu voudras et quand tu +voudras. Grand-père sera bien heureux, car je suis sûr qu'il avait son +secret, lui aussi. + +Mon père posa son journal quand il nous vit entrer. Ma mère écrivait. +L'oncle Jean, selon son habitude, avait regagné ses pénates de la petite +tour. Il se mettait au lit de bonne heure. + +--Eh bien! demanda mon père, et cet orage, m'a-t-il cassé beaucoup de +branches? + +--Pas trop, dis-je. Mais eût-il rasé la plantation entière, nous +devrions le remercier. + +Mes parents me regardaient bouche béante, ne comprenant rien à mon air +ému. + +--Voulez-vous avoir pour fille la chère créature que voici? + +Nous nous embrassâmes tous je ne sais pendant combien de minutes, sans +pouvoir parler, si bien que, quand nous retrouvâmes la parole, il n'y +avait plus rien à dire. Désormais l'orpheline était chez-elle dans la +maison où elle devait vieillir, mais pas comme la tante Frédérique ni +comme la tante Alexandrine, Dieu merci, pour la jeunesse future. + +Quand nous fûmes seuls, mon père et son très heureux fils: + +--Tu prétendais l'autre jour, fit-il, que ta cousine « était à peine une +femme pour toi ». Il me semble que le changement est bien subit, et, +maintenant que j'y pense, tout le monde a été un peu vite en besogne, +même les gens raisonnables. Mais cette petite m'a tourné la tête à moi +aussi. Je n'ai réfléchi à rien.... Et tu es si jeune! + +J'interrompis mon père dans ce bel accès de sagesse rétrospective, pour +lui raconter l'histoire de ma cousine « Pot-au-Feu » et de la dame aux +pensées. + +--Mon ami, fit-il en se levant,--car l'heure s'avançait,--je ne souhaite +qu'une chose: c'est que tu rendes à ta femme tout ce qu'elle te donne. +Il me tarde d'être à demain matin, pour aller causer de choses sérieuses +avec l'oncle Jean. + +Celui-ci, quand j'allai me jeter à son cou pour le remercier de sa +réponse favorable, jeta sur moi un regard presque craintif, qui me +ramena de quelque treize ans vers le passé. Car c'est avec ces yeux +inquiets, suppliants qu'il avait regardé ma grand'mère, le soir où il +s'agissait d'obtenir que l'enfant sans père ni mère fût accueilli sous +le toit de Vaudelnay. + +--Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?... me demanda-t-il. Jamais tu ne lui +causeras une déception? Tu ne sais pas quelle tendresse exaltée ma +pauvre Rosie a pour toi! Moi, je l'ai devinée depuis longtemps et j'ai +bien souffert pour elle. Même en ce moment, je suis effrayé: elle t'aime +trop! Tu tiendras sa vie dans tes mains--et la mienne aussi, tant que je +serai dans ce monde. + +Je baisai la main de ma cousine, à genoux devant elle, et je fis cette +simple réponse au vieillard, qui parut s'en contenter: + +--Oncle Jean, soyez tranquille! + +Lisbeth retourna seule rue d'Assas pour évacuer l'appartement. Puis elle +revint assister au mariage de ses jeunes maîtres. Deux mois après, elle +épousait elle-même, comme j'ai dit plus haut, cet original de jardinier. + +* * * * * + +Quand je ne serai plus, mon fils trouvera ces lignes qui lui apprendront +combien j'adorais la mère qu'il a trop peu connue...avec laquelle, +devant ce papier, je viens de revivre durant quelques jours. + +Car _elle n'a pas vieilli à Vaudelnay!_ + +Dans nos projets, dans notre bonheur, dans cette imprévoyance de tout +que nous apportait l'union de notre vie, nous n'avions pas songé que la +mort pouvait accomplir la chose affreuse qu'elle a faite: prendre cette +créature inoubliable, inoubliée!.... + +Que de fois j'ai dû poser ma plume en retrouvant ces sourires et ces +joies! La chère absente l'a vu. Elle sait comment je l'aimais, combien +je la pleure quand personne ne me voit, quelle pensée ne me quitte pas, +à l'heure où les vivants croient mon esprit, ainsi que mon corps, parmi +eux. + +Et, pour que le précieux souvenir dure encore quelque part, quand nous +serons réunis là-haut, je viens de l'enfermer pieusement dans ces pages, +de même que, sous l'or et le cristal, on dérobe au souffle destructeur +du vent la fleur qui raconte les courtes minutes de joie, passées pour +toujours. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Ma Cousine Pot-Au-Feu, by Leon de Tinseau + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA COUSINE POT-AU-FEU *** + +This file should be named 6309-8.txt or 6309-8.zip + +Produced by Julie Barkley, Juliet Sutherland, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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