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-The Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5, by
-Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5
-
-Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-Illustrator: Paul Avril
-
-Release Date: May 13, 2020 [EBook #62120]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 4 ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
- LES AMOURS
- DU CHEVALIER
- DE FAUBLAS
-
- TOME QUATRIÈME
-
- [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
-
- _ÉDITION JOUAUST_
-
- Paris, 1884
-
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-
-
- LES AMOURS
- DU CHEVALIER
- DE FAUBLAS
-
- [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
-
- TOME QUATRIÈME
-
- PARIS, M DCCC LXXXIV
-
-
-
-
- LES AMOURS
- DU CHEVALIER
- DE FAUBLAS
-
- PAR
- LOUVET DE COUVRAY
-
- AVEC UNE
- PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER
-
- _Dessins de Paul Avril_
- GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS
-
- [Marque d'imprimeur: IOVAVST]
-
- PARIS
- LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
- Rue Saint-Honoré, 338
-
- M DCCC LXXXIV
-
-
-
-
-[Illustration: LE SOUFFLET]
-
-
-
-
-LA
-
-FIN DES AMOURS
-
-DU CHEVALIER
-
-DE FAUBLAS
-
-
-Hélas! je suis à la Bastille.
-
-J'y passai presque tout l'hiver, quatre mois, quatre mois entiers. On
-l'a mille fois écrit, cependant je me vois forcé de l'écrire encore[1]:
-tous les chagrins sont rassemblés dans ce séjour funeste, et de tous les
-chagrins le plus inconsolable, l'ennui, l'ennui terrible, y veille nuit
-et jour à côté de l'inquiétude et de la douleur. Je crois que la mort
-l'habiteroit bientôt seule, s'il étoit possible qu'on empêchât
-l'espérance d'y pénétrer. O mon roi! le jour où, dans ton équité, tu
-détruiras ces prisons fatales sera pour ton peuple un jour d'allégresse.
-
- [1] C'étoit au mois de juillet 1788 que je mêlois ainsi mes
- réclamations à celles de tous les citoyens. Comment deviner alors
- qu'au mois de juillet 89 la Bastille seroit, en moins de trois
- heures, emportée d'assaut par mes vaillans compatriotes? Comment
- deviner les rapides progrès de la Révolution qui devoit nous
- assurer, avec la liberté individuelle, la liberté publique? Grâces
- te soient rendues, Dieu de ma patrie! Tu as jeté sur elle un regard
- libérateur; tu lui as donné précisément ensemble tous les hommes et
- tous les événemens nécessaires à sa régénération si désirable et si
- difficile.
-
-Le soleil, qui depuis plus de deux heures peut-être éclairoit le reste
-du monde, commençoit à peine à paroître pour nous, malheureux
-prisonniers; à peine un de ses plus foibles rayons, obliquement dirigé,
-frappoit la première moitié de l'étroite et longue _lucarne_ à regret
-pratiquée dans l'épaisseur d'un énorme mur. Mes yeux, qui depuis
-longtemps n'avoient plus de larmes, mes yeux appesantis alloient se
-fermer pour quelques instans. Pour quelques instans je cessois d'appeler
-Sophie ou la mort; tout à coup j'entends s'ouvrir ma triple porte, et le
-gouverneur entre, qui me crie: «Liberté, liberté!» Comment un infortuné,
-détenu seulement depuis quelques jours dans un des moins affreux cachots
-de la Bastille, peut-il entendre ce mot-là sans expirer de joie? Comment
-ai-je pu supporter l'excès de la mienne? Je n'en sais rien; mais ce que
-je sais bien, c'est que j'allois, tout nu, me jeter hors de mon tombeau,
-quand on me représenta qu'il falloit au moins prendre le temps de
-m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue, et pourtant ne se
-fit plus vite.
-
-Je mis peu de temps à gagner la première porte. Dès qu'elle s'ouvrit, M.
-de Belcour[2] accourut vers moi. Avec quel transport j'embrassai mon
-père! avec quel plaisir il me reçut dans ses bras!
-
- [2] On se souviendra peut-être que le baron de Faublas avoit pris le
- nom de Belcour dans la retraite où nous nous tenions cachés près de
- Luxembourg.
-
-Après m'avoir adressé les plus doux reproches, après m'avoir rendu les
-plus tendres caresses, le baron entendit la question délicate que déjà
-lui répétoit un époux plein d'inquiétude et d'impatience. «Ta Sophie, me
-dit-il, je voudrois pouvoir te la rendre, mais une femme charmante qui
-prend l'intérêt le plus vif à tout ce qui te touche...»
-
-Je crus que le baron parloit de la marquise de B...; un soupir
-m'échappa. Quiconque se rappellera tout ce que la marquise a fait et
-souffert pour moi me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon père avoit
-été surpris de l'entendre; mais il se tut quelques instans, et me
-regarda très attentivement; puis il reprit:
-
-«Cette dame, qui prend un vif intérêt à tout ce qui vous touche, m'a
-dit...--Vous a dit!... Mon père, vous l'avez vue? vous lui avez
-parlé?--Oui, mon ami.--Vous lui avez parlé, mon père?--Je lui ai parlé,
-oui.--Eh bien! n'est-il pas vrai qu'elle est... Mais tout à l'heure vous
-en faisiez la remarque, elle est vraiment charmante!--J'en conviens.--Et
-vous croyez, mon père, qu'elle s'intéresse toujours beaucoup...--A vous;
-oui, je le crois.--Mon père, elle vous a dit?...--Que Mme de Faublas
-s'étoit vue forcée de quitter son couvent le lendemain du jour où l'on
-vous y avoit arrêté. Personne n'a pu découvrir en quel endroit Lovzinski
-l'a cachée.--O chère épouse! oh! dans quel état elle étoit, lorsque les
-soldats, m'ayant environné, m'accablèrent de leur nombre. Je la vis
-tomber... évanouie,... mourante. Ah! si ma Sophie n'est plus, tout est
-fini pour moi.--Éloignez ces idées funestes, mon fils... Sans doute
-votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous aimer: le jour qu'elle
-quitta son couvent, elle paroissoit bien désolée, bien inquiète, mais on
-ne craignoit rien pour sa vie.--Vous me rassurez, vous me consolez, nous
-la retrouverons.--Je le désire vivement, cependant je n'oserois
-l'assurer. J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore; mais
-je vous avoue que je commence à désespérer du succès.--Quoi! mon père,
-elle vit, je suis libre, et je ne la retrouverois pas! Ah! je la
-retrouverai, soyez sûr que je la retrouverai.»
-
-Cependant notre voiture avançoit. Déjà sortis des cours de la Bastille,
-nous touchions à la porte Saint-Antoine, lorsqu'un domestique à cheval,
-ayant fait signe à notre cocher d'arrêter, me remit une lettre en me
-disant: «C'est de la part de mon maître, que voici.» Il me montroit un
-jeune cavalier qui caracoloit en face de notre carrosse, à l'entrée même
-du boulevard. Malgré le chapeau rond dont le joli garçon tenoit ses yeux
-presque couverts, je reconnus le vicomte de Florville. Je reconnus
-l'élégant frac anglais dont il s'étoit paré dans des temps plus heureux
-pour venir, jusque dans la chambre du chevalier de Faublas, désabuser un
-amant trop injuste, et une autre fois, pour conduire Mlle Duportail à la
-petite maison de Saint-Cloud. Je me précipitai à la portière en criant:
-«C'est elle!» Aussitôt le vicomte m'honora du sourire le plus caressant,
-me salua de la main, et prit le galop. Enchanté de le revoir et ne
-pouvant contenir ma joie, je criois toujours: «C'est elle!» Le baron
-crioit aussi. «Mon ami, vous allez tomber dehors... Vous allez tomber,
-Monsieur, prenez donc garde!--Mon père, c'est elle!--Qui, elle?--Elle,
-mon père!... cette femme charmante dont nous parlions tout à l'heure.
-Regardez.»
-
-J'avois pris ou j'avois cru prendre la main de M. de Belcour; je tirois
-à moi, et je déchirois sa manchette. «Si vous voulez que je regarde,
-rangez-vous un peu, me dit-il. Où la voyez-vous donc?--Là-bas, là-bas.
-Elle est déjà un peu loin; mais vous pouvez encore distinguer son joli
-cheval et son charmant habit.--Comment! se met-elle en homme
-quelquefois?--Souvent.--Et elle monte à cheval?--Bien, très bien, avec
-infiniment de grâce et d'adresse.--Vous êtes mieux instruit que moi,
-répondit le baron, qui paroissoit avoir un peu d'humeur; je ne savois
-pas cela.--Mon père, vous permettez que je lise ce qu'elle
-m'écrit?--Oui, et même tout haut, si cela se peut; vous m'obligerez.»
-
-Je lus tout haut:
-
- _Jusqu'à ce que votre malheureux duel soit entièrement oublié,
- Monsieur, vous ne pouvez pas plus que monsieur votre père, qui a bien
- fait de garder le nom qu'il avoit pris à Luxembourg, reparoître dans
- la capitale sous celui de Faublas. Faites-vous appeler le chevalier de
- Florville, si cela ne vous est pas trop désagréable, et si vous ne
- trouvez rien de pénible à vous rappeler quelquefois le souvenir d'une
- amie aux sollicitations de laquelle vous devez enfin votre
- élargissement._
-
-«Je savois bien qu'elle faisoit des démarches, interrompit le baron;
-mais elle n'espéroit pas un si prompt succès. Je n'ai reçu que ce matin
-l'heureuse nouvelle de votre liberté prochaine; encore ne me l'a-t-on
-mandée que par un écrit d'une main inconnue. Continuez votre lecture,
-mon ami.»
-
- _Ce soir nous pourrons causer ensemble un moment. Ce soir vous
- recevrez une visite de Mme de Montdésir, et vous ferez ce qu'elle vous
- dira... Brûlez ce billet._
-
-Le baron me demanda vivement quelle étoit cette Mme de Montdésir; je
-répondis que je n'en savois rien. «Il y a toujours, me répliqua-t-il
-avec impatience, il y a toujours quelque chose de bizarre et d'obscur
-dans tout ce qui vous arrive. Au reste, j'aurai dès ce soir
-l'explication de tout cela.--Dès ce soir, mon père?--Oui, dès ce soir,
-nous irons chez elle remercier cette dame...--Nous irons chez elle?...
-Mais je ne peux pas m'y présenter, moi.--Pourquoi donc?--Parce que son
-mari...--Son mari? pourroit-il le trouver mauvais? Mais d'ailleurs il
-est mort.--Son mari? Il est mort?--Eh! oui, il est mort. Vous qui
-paroissez être si bien instruit de ce qui la regarde, comment ne
-savez-vous pas cela?--Demandez-moi plutôt comment je le saurois, mon
-père... Il est mort! j'en suis vraiment fâché. Pauvre marquis de B...!
-c'est apparemment des suites de sa blessure: j'aurai toujours cela à me
-reprocher.»
-
-M. de Belcour ne m'entendoit plus, parce que sa voiture venoit de
-s'arrêter devant un couvent de la rue Croix-des-Petits-Champs, près la
-place Vendôme. «Vous allez voir votre soeur, me dit le baron.--Ah! ma
-chère Adélaïde!--Je l'ai mise ici, continua mon père, pour qu'elle fût
-plus près de nous; tout à l'heure vous remarquerez sans doute avec
-plaisir que, des fenêtres de l'hôtel où je loge maintenant, vous pourrez
-apercevoir votre soeur, lorsqu'aux heures de récréation elle se
-promènera dans le jardin de son couvent. Vous concevez qu'il étoit
-impossible que je continuasse à demeurer rue de l'Université, et qu'au
-contraire il m'a fallu prendre un autre quartier que celui du faubourg
-Saint-Germain. Suivez-moi, mon ami, nous allons emmener Adélaïde, qui ne
-sera pas fâchée de dîner avec nous.»
-
-Elle vint d'abord au parloir. Comme elle étoit embellie depuis plus de
-cinq mois que je ne l'avois vue! Que je la trouvai mieux faite encore et
-mieux formée, plus grande et plus jolie! O fille tout aimable, si je
-n'avois pas été ton frère, que n'aurois-je pas fait pour être ton amant!
-
-Je tenois sa main, que je mouillai de mes larmes; ses larmes tomboient
-sur ma main, et mon père nous prodiguoit à tous deux mille douces
-caresses. Cependant, c'étoit moi qu'il embrassoit le plus souvent. «N'en
-sois point jalouse, dit-il à ma soeur, qui en fit la remarque avec
-l'ingénuité qu'on lui connoît, permets qu'aujourd'hui je l'aime un peu
-plus que je ne te chéris. Depuis plus de six mois peut-être je souffre
-et je m'inquiète, et ce n'est pas toi, ma chère fille, ce n'est pas toi
-qui me donnes du chagrin.» Le baron, pour adoucir cette espèce de
-reproche, me pressa vingt fois sur son sein.
-
-Du couvent nous nous rendîmes, en moins d'une minute, à notre hôtel, où
-mon père me mit d'abord en possession de l'appartement qu'il m'avoit
-destiné. Je fus charmé de retrouver le fidèle Jasmin dans mon
-antichambre; mais je ne pus, sans beaucoup de chagrin, voir dans ma
-chambre à coucher, très petite, un seul lit très étroit. «Oh! mon père,
-vous avez logé le chevalier de Faublas comme s'il devoit longtemps
-encore gémir dans le veuvage; voici la chambre du célibat.» Pour toute
-réponse, M. de Belcour m'ouvrit une porte voisine. Après avoir traversé
-plusieurs pièces très vastes, j'entrai dans une fort belle chambre, où
-se trouvoient deux alcôves et deux lits. Je fis un saut de joie: «Voici
-le temple de l'hymen. L'amour y ramènera ma femme pour moi; mon père, je
-n'habiterai cette chambre qu'avec Sophie et l'amour. Jusqu'à ce que ma
-femme me soit rendue, j'occuperai cet autre appartement si triste;
-personne n'entrera dans celui-ci, personne: aucune beauté moins digne de
-ce lieu ne le profanera par sa présence. Et ce boudoir, qu'il est joli!
-qu'il est galant!... galant et joli sans doute; mais, quand mon amante y
-sera venue seulement une fois recevoir mes adorations, le boudoir
-n'existera plus: ce sera vraiment un temple, un sanctuaire; je
-n'approcherai de l'autel qu'avec un saint respect...»
-
-L'autel, c'étoit un lit de repos: je lui parlois et je le baisois.
-
-Nul autre que moi ne s'en approchera... Ah! ma soeur, n'entrez pas!
-n'entre pas, ma chère Adélaïde, je t'en prie... L'accès de ce lieu de
-délices ne doit être permis qu'à ma femme. Oui, ma Sophie, je le jure
-par toi, jamais mortelle ne pénétrera dans ce sanctuaire où mes hommages
-t'attendent; oui, je le jure encore, elle y sera seule adorée, la
-divinité que mes voeux les plus ardens y vont appeler chaque jour.
-
-Quand il faisoit ce double serment, au moins inutile, le chevalier de
-Florville étoit loin de soupçonner qu'avant la fin de la journée il
-arriveroit grand scandale en ce lieu si témérairement consacré.
-
-Mon père me fit voir que, du boudoir, on passoit dans un cabinet de
-toilette, et, du cabinet de toilette, dans un corridor, au bout duquel
-on trouvoit un escalier dérobé. Ce ne fut pas sans peine qu'on m'arracha
-de l'appartement de ma femme; M. de Belcour, avant d'avoir pu me
-déterminer à passer dans le sien, fut obligé de sourire aux propos
-tendres, et d'admirer les douces caresses dont j'honorois successivement
-chacun des petits meubles du charmant boudoir.
-
-Ne me demandez pas comment il se fit que plusieurs heures s'écoulèrent
-sans que j'eusse pu donner seulement un souvenir à Mme de B..., sans que
-j'eusse trouvé le moment d'interroger encore M. de Belcour sur l'état
-nouveau de cette veuve qui devoit m'être si chère. Songez qu'Adélaïde me
-parloit de sa bonne amie; songez que ma soeur pleuroit avec moi
-l'absence de ma bien-aimée.
-
-Oui, nous pleurions encore lorsque les portes de l'hôtel s'ouvrirent
-avec fracas. Au bruit d'une voiture qui entroit, mon père courut à la
-fenêtre; puis il revint à moi: «Mon ami, c'est elle; quoiqu'elle sût
-très bien que vous étiez ici, je le lui ai fait dire: elle vient
-apparemment nous demander à dîner.» J'allois me précipiter sur
-l'escalier, M. de Belcour me retint. «Mon fils, vous ne l'irez pas
-remercier dans le vestibule; c'est à moi de la recevoir.--Mon père!--Mon
-ami, restez là; restez avec Adélaïde, je le veux.»
-
-Il descendit et remonta le moment d'après. En vérité, je m'attendois à
-voir paroître la marquise de B...; ce fut la baronne de Fonrose qui
-entra. Mon étonnement, déjà très grand, devint extrême lorsque je la vis
-accompagnée d'une jolie petite brune qui, prompte comme l'éclair, vint
-tomber dans mes bras. Quand elle m'eut vingt fois serré dans les siens,
-vingt fois embrassé, vingt fois appelé son cher ami, elle s'aperçut
-qu'il y avoit là deux personnes qu'elle ne connoissoit pas, et qui, très
-surprises de son excessive joie, comme de sa vivacité plus excessive
-encore, la regardoient faire en silence, et sembloient attendre
-impatiemment qu'elle eût fini. «Pardon, dit-elle à mon père en le
-saluant, je ne vous avois pas remarqué... Mais ce n'est pas ma faute,...
-c'est que... c'est qu'il est bon de vous avertir que je suis
-naturellement un peu prompte»; et sans attendre la réponse de M. de
-Belcour: «Quelle est cette jeune personne?» me demanda-t-elle en me
-montrant Adélaïde. Dès que j'eus répondu que c'étoit ma soeur, elle
-courut l'embrasser en lui disant: «Mademoiselle, je suis bien aise que
-vous lui soyez parente d'aussi près, car je vous trouve bien jolie.»
-
-Ma chère Adélaïde, extrêmement troublée, ne put répondre un seul mot;
-mais j'entendis que mon père, à peine revenu de sa première surprise,
-prioit tout bas Mme de Fonrose de lui dire le nom de cette jeune dame,
-qu'il trouvoit en effet passablement prompte. La baronne répondit tout
-haut: «C'est l'une de mes plus intimes amies; je crois vous avoir parlé
-quelquefois de madame la comtesse de Lignolle.» Mon père adressa la
-parole à la comtesse: «Il me paroît que mon fils a l'honneur d'être
-connu de madame?--Beaucoup, Monsieur, dit-elle.--Oui, beaucoup, répétoit
-la baronne, qui rioit: ils ont fait des charades ensemble.»
-
-Chacun s'étoit assis; la comtesse me faisoit signe de venir me placer à
-côté d'elle; j'y allois; le baron m'arrêta. «Étourdi que vous êtes!» me
-dit-il; puis, me présentant Mme de Fonrose: «Recevez, Madame la baronne,
-les remerciemens de mon fils.--Il faut convenir qu'il m'en doit,
-répondit-elle: je lui ai promptement ramené une jolie dame pour laquelle
-il a sans doute quelque amitié.--Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela
-seulement qu'il s'agit.--Vous avez raison; il m'a encore l'obligation de
-lui avoir fait lier connoissance avec elle. Aussi me suis-je empressée,
-ce matin, d'aller chercher la comtesse, dès que j'ai su par vous que le
-chevalier venoit de sortir de sa prison.--Dès que vous l'avez su par
-moi! mais vous le saviez, j'espère, avant que je vous l'eusse fait
-dire?--Non.--Comment, non? vous n'avez point fait de démarches pour
-obtenir la liberté du chevalier?--J'en ai fait, il est vrai.--Ce n'est
-pas à vous qu'il doit son élargissement?--D'honneur, je ne le crois
-pas.--Madame, vous m'étonnez, s'écria-t-il avec un peu d'humeur.
-Pourquoi vous refuser à la reconnoissance du père, quand vous sollicitez
-celle du fils?--Quand je sollicite celle du fils! Expliquez-vous,
-Monsieur.--Eh! oui, Madame, vous me faites un mystère de votre heureux
-succès, tandis que vous n'avez eu rien de plus pressé que d'en instruire
-le chevalier.--Dites-moi, Monsieur, répliqua-t-elle avec impatience,
-comment j'ai pu instruire le chevalier, dont je n'ai...?--Comment,
-Madame? par une lettre que vous lui avez écrite ce matin.--Une lettre!»
-
-Maintenant il étoit clair pour moi que, pendant toute la matinée, il
-s'étoit fait entre le chevalier de Faublas et son père un long
-quiproquo. Il étoit clair que celui-ci avoit toujours entendu parler de
-Mme de Fonrose, tandis que celui-là ne songeoit qu'à Mme de B... Frappé
-de la chaleur que M. de Belcour mettoit dans son explication avec Mme de
-Fonrose, je ne pouvois douter qu'il ne fût très amoureux d'elle et un
-peu jaloux de moi. Je n'avois qu'un mot à dire pour justifier la
-baronne, mais il ne falloit pas compromettre la marquise et me faire une
-querelle avec la comtesse. Quel parti prendre? Pendant que je cherchois
-un expédient capable de concilier tous les intérêts contraires, Adélaïde
-paroissoit rêveuse, Mme de Lignolle inquiète, Mme de Fonrose
-impatientée, et le baron continuoit.
-
-«Oui, Madame, une lettre qu'on lui a remise de votre part au moment que
-nous passions à la porte Saint-Antoine; une lettre dans laquelle il vous
-plaît de lui donner le nom de _Florville_.--Le nom de Florville!--Et
-dans laquelle encore vous lui annoncez pour ce soir la visite de je ne
-sais quelle dame de Montdésir.--Je suis fort aise que vous m'appreniez
-ce nom-là. Cependant, Monsieur, je vous l'avoue, j'attends avec quelque
-impatience que vous vouliez bien finir ce trop long badinage.--Il ne
-tient qu'à vous, Madame; avouez simplement...--Quoi, Monsieur? toutes
-les rêveries qui vous passent par la tête?--Avouez simplement,
-continua-t-il d'un ton piqué, avouez que, patiemment postée à l'entrée
-du boulevard, vous attendiez un regard du chevalier.--Si monsieur le
-baron ne s'amuse pas, il a perdu la raison.--Avouez, Madame, il n'y a
-pas de quoi me fâcher. Tout ce qui pourroit m'étonner un peu, c'est que
-vous ayez cru nécessaire de vous enfuir à toute bride lorsque j'ai voulu
-mettre la tête à la portière.--A toute bride? l'expression est
-excellente.--Au galop, au galop, si vous l'aimez mieux.--Celle-ci n'est
-pas moins bonne.--Eh! sans doute, s'écria-t-il avec une extrême
-vivacité, à toute bride ou au galop, pourquoi pas, puisque vous étiez à
-cheval et en habit de cavalier?--Moi, ce matin, sur le boulevard, à
-cheval et en habit de cavalier? Moi, Monsieur? songez-vous bien à ce que
-vous dites? Ah! cela est trop fort!...--Madame, on vous a vue comme je
-vous vois.--Qui, Monsieur?--Mon fils.--Lui?--Lui-même.--Eh bien, je m'en
-rapporte à ce qu'il va dire.--Parlez, Chevalier, est-ce moi que vous
-avez vue?» Je répondis: «Non, Madame.--Comment, non? s'écria M. de
-Belcour. Ne m'avez-vous pas dit...?--Mon père, nous nous sommes mal
-entendus. Quand vous comptiez qu'il étoit question de Madame, je vous
-parlois d'une autre personne.--Et de qui donc?--Dispensez-moi...»
-
-La comtesse, se levant alors avec beaucoup de vivacité, me dit: «Je veux
-le savoir, moi!» J'affectai de rire en répétant: «Vous voulez le
-savoir?--Oui, reprit-elle, je veux savoir quelle femme si pressée de
-vous voir vous guettoit ce matin sur votre passage et vous a
-écrit.--Vous voulez le savoir?--Oui, Monsieur.--Quoi! sérieusement,
-continuai-je en jouant l'étonnement, vous voulez que je dise...?--Oh!
-que vous m'impatientez! Oui, je le veux.--Absolument, Madame?--Eh!
-oui.--Vous l'exigez?--Je l'exige.--Si je vous obéis, vous ne serez pas
-fâchée?--Non.--Mais, voyez, Madame; faites bien vos réflexions.--Je
-perds patience.--Ah çà! mais, du moins, je ne le dirai donc qu'à vous,
-et tout bas?--Quel supplice!... Non, Monsieur, tout haut et à tout le
-monde.--Vous le permettez?--Apparemment, puisque je l'ordonne.--Vous
-l'ordonnez?--Eh! oui, oui, oui, cent fois oui!--Allons, c'est que
-probablement vous avez quelques raisons?...--Sans doute, j'en ai.--A la
-bonne heure!... je vais le dire. (_Au baron et à la baronne, en
-montrant la comtesse._) C'étoit madame.--Cela n'est pas vrai,
-s'écria-t-elle.--Vous croyez donc que je ne vous ai pas reconnue?--Je
-vous jure que ce n'étoit pas moi.»
-
-Je lui soutins que c'étoit elle; je le lui soutins avec tant d'assurance
-et un si grand air de vérité que mon père le crut fermement. La baronne
-elle-même y fut trompée. «Il est vrai, dit-elle à la comtesse, que vous
-mettez quelquefois des habits d'homme, et que je ne vous ai pas trouvée
-ce matin chez vous, quand j'ai été vous y chercher. Je vous ai attendue
-près d'une heure.» Mme de Lignolle, désolée, désolée plus que je ne puis
-le dire, crioit en vain: «J'étois allée chez ma tante, la marquise
-d'Armincour; de ma vie je n'ai monté à cheval, je ne savois pas que le
-chevalier dût aussitôt obtenir sa liberté.» En vain crioit-elle,
-personne ne paroissoit la croire; et moi, toujours armé d'un
-imperturbable sang-froid bien propre à redoubler sa vive impatience, je
-ne cessois de lui répondre tranquillement: «Ah! je vous ai bien
-reconnue!» Je pense, en vérité, que la comtesse se fût alors jetée par
-la fenêtre si, cruel au point de lui enlever l'unique amusement dont sa
-petite fureur pût être un peu calmée, je l'eusse empêchée de me pincer
-les bras et de me casser son éventail sur les doigts. «Vous vous fâchez,
-Madame, je l'avois bien dit! voilà ce que je prévoyois quand je
-résistois. Aussi, pourquoi me forcer de parler?--Quoi! Monsieur,
-pouvois-je deviner...?--Que je vous nommerois? Ah! voilà ce que c'est!
-vous ne me pressiez tant qu'afin que je nommasse une autre personne.
-Comment n'ai-je pas senti cela? J'ai tort en effet, j'ai grand tort!
-Quelle gaucherie de ma part!» En lui parlant ainsi, j'affectois de
-baisser la voix, mais en même temps j'avois soin de prononcer assez
-distinctement pour que chacun m'entendît. Ce dernier coup la mit tout à
-fait hors d'elle-même; elle m'alloit battre sérieusement, si je ne
-m'étois enfui.
-
-O ma Sophie! je courus à ton appartement, je courus jusqu'au fond de ton
-boudoir chercher un asile que je croyois sûr.
-
-Je me trompois: Mme de Lignolle y entra presque en même temps que moi.
-Trop coupable ou trop étourdi, je ne songeai qu'au plaisir de la voir
-dans un lieu de délices, où je pouvois si promptement faire succéder aux
-cruelles fureurs de la colère les douces fureurs de l'amour. Je la pris
-dans mes bras, et du ton le plus tendre: «Puisque vous m'assurez que ce
-n'étoit pas vous, lui dis-je, il faut bien que je vous croie; cependant
-j'aurois gagé toute ma fortune que ce matin Mme de Lignolle m'avoit
-rencontré près du boulevard. Jolie comtesse, cette erreur de mes yeux,
-cette erreur dont vous êtes affligée, que prouve-t-elle? rien autre
-chose, assurément, sinon qu'en tout temps préoccupé de votre souvenir,
-l'amant qui vous adore vous voit partout.--Eh bien, voilà une bonne
-raison, répondit la comtesse aussitôt apaisée; que ne la disiez-vous
-plus tôt, je ne me serois pas mise en colère.» Elle m'embrassa.
-
-De mes deux sermens, l'un étoit déjà complètement oublié, puisque Mme de
-Lignolle restoit dans le boudoir où je l'avois laissée trop facilement
-entrer. L'autre, j'en fais en toute humilité l'aveu pénible, l'autre,
-qu'on ne regardera pas comme le moins essentiel, j'allois aussi peu
-religieusement et peut-être aussi vite le violer, si Mme de Fonrose ne
-fût tout à coup arrivée pour empêcher que le même instant ne me vît
-souillé d'un double parjure... Hélas!
-
-«Allons, enfans, dit-elle en ouvrant la porte, que voulez-vous donc
-faire là? Vous êtes aussi trop étourdis. Le baron se fâche, il ne veut
-pas que sa fille dîne avec vous. En conscience, a-t-il tort? Allons,
-revenez avec moi, rentrons.--Voilà, répondit la comtesse, un joli
-boudoir. Nous y reviendrons, Monsieur de Faublas, Duportail, de
-Flourvac, de Florville: car vous êtes le jeune homme aux cinquante
-noms.--Comtesse, vous savez donc tout cela?--Et bien autre chose encore;
-nous aurons quelque dispute ensemble, je vous en avertis.»
-
-Je fermai l'appartement de ma femme. La comtesse saisit son temps pour
-me prendre la clef, qu'elle mit dans sa poche. «Vous en avez sans doute
-une autre, me dit-elle; moi, j'ai besoin de celle-ci.»
-
-Quand ces dames rentrèrent dans le salon, mon père n'y étoit plus. Je
-courus le rejoindre sur l'escalier, qu'il descendoit avec Adélaïde. Ma
-chère soeur avoit les larmes aux yeux. «Voilà une dame qui nous fait
-bien du mal, mon frère. C'est sans doute à cause d'elle que nous ne
-dînons point ensemble; elle est trop familière et trop vive, cette dame;
-défiez-vous-en. Tenez, mon frère, je n'aime pas les femmes qui montent à
-cheval. N'allez pas mettre encore un habit d'amazone pour celle-là, et
-vous battre avec son mari. Trouveriez-vous donc quelque plaisir à faire
-du mal à un honnête homme, et à retourner à la Bastille? Mon frère,
-n'aimez pas cette dame; oh! je vous en prie, ne l'aimez pas. Songez à ma
-bonne amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime bien, ma bonne amie,
-et, je vous le dis, cette comtesse lui causeroit autant de chagrin que
-cette autre marquise qui la faisoit tant pleurer.»
-
-Ainsi, ma chère Adélaïde me donnoit, sans prétention comme sans finesse,
-d'excellentes leçons. Mais le moyen de goûter sa morale, à présent que
-la comtesse m'attend là-haut? Le moyen d'entendre la raison, quand le
-plaisir est là? Un jour viendra, mon aimable soeur, un jour viendra que
-vous-même, instruite par les passions, vous ne pourrez, sans de grands
-combats, donner l'exemple avec le précepte. En attendant, prêcheuse
-innocente, vous perdez vos bonnes paroles; je ne suis touché que de
-votre douleur, et, pendant que mon père vous reconduit, je vole
-embrasser ma maîtresse.
-
-_M'ama 'l secondo mio_, dit Mme de Fonrose, qui me voyoit faire. _Amo 'l
-primo mio_, reprit-elle pendant que Mme de Lignolle me rendoit mon
-baiser. Mais, après s'être précipitamment jetée entre nous, elle ajouta:
-«Doucement, chers enfans, je suis désolée de séparer les _deux_ jolies
-_personnes_! cependant, il faut que vous gardiez pour un autre moment la
-fin de l'heureuse charade.»
-
-A l'application presque aussi heureuse que la baronne en faisoit, je vis
-bien que la comtesse n'avoit point de secrets pour elle.
-
-Placé entre deux jolies femmes, dont l'une applaudissoit aux tendresses
-que me prodiguoit l'autre, je devois trouver le temps bien rapide en son
-cours. Il est vrai que, lorsque mon père revint, je le croyois à peine
-sorti. Monsieur le baron prit avec la comtesse un ton froidement poli;
-mais, grâce à Mme de Fonrose, le dîner s'égaya. Chaque saillie de M. de
-Belcour lui valoit un sourire de la baronne, et M. de Belcour paroissoit
-beaucoup aimer ce sourire. Plus sensible pourtant au plaisir de me
-revoir à sa table, le baron, souvent et longtemps, reposa sur moi ses
-regards satisfaits. Souvent il parla d'Adélaïde, et, chaque fois qu'il
-en parla, le regret de son absence lui coûta plus d'un soupir. Oui,
-pendant ce dîner trop court, oui, mon père, et je m'en souviendrai toute
-ma vie, je n'eus besoin que d'une attention légère pour discerner que
-votre maîtresse pouvoit un instant vous distraire, mais que toujours
-vous vous attendrissiez pour votre fille, mais que vous étiez heureux
-par votre fils. Oui, mon père, je ne vous observai qu'un moment, et mon
-coeur sentit que, malgré les séductions de cet autre amour si puissant,
-si tyrannique, le seul amour paternel vous donnoit en ce moment les
-plaisirs que vous vouliez cacher et la joie qu'il vous étoit si doux de
-laisser paroître.
-
-Un ami commun vint la partager; le vicomte de Valbrun, tout à l'heure
-instruit de mon élargissement, accouroit m'en féliciter. Il me parut que
-Mme de Fonrose eût désiré qu'il se fût moins pressé. M. de Valbrun prit
-avec elle le ton orgueilleusement modeste qui semble appartenir à
-l'amant prédécesseur, et je vis au contraire M. de Belcour affecter les
-airs supérieurs d'un rival préféré. «Oui, c'est une affaire arrangée, me
-dit tout bas le vicomte, qui s'aperçut que j'observois curieusement
-chaque acteur de cette scène pour moi nouvelle, c'est une affaire
-arrangée, je ne suis plus rien chez la baronne. Hélas! poursuivit-il en
-riant, j'ai moi-même fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre
-détention, le baron revient à Paris, je le présente à la baronne, et
-tout d'un coup l'ingrat me l'enlève. Trop heureux encore si monsieur son
-fils veut bien me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine
-qui seule occupe en ce moment-ci mon désoeuvrement.--Monsieur son fils
-ne troublera pas vos amours, soyez-en sûr, Vicomte.--Je ne m'y fie pas
-trop; jurez par Sophie.--De tout mon coeur! je le jure.»
-
-Ce jour n'étoit pas pour moi le jour des sermens heureux: bientôt on
-saura que je devois encore violer celui-ci.
-
-«Messieurs, comptez-vous finir? dit Mme de Lignolle, impatientée de nous
-voir parler bas. De qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystère?
-de Mme de Montdésir?--Mme de Montdésir! répéta le vicomte.--C'est,
-reprit la comtesse d'un ton de dépit mêlé d'ironie, c'est une belle
-inconnue qui doit faire ce soir une visite à M. le chevalier; ce matin
-elle l'a prévenu par un billet doux.» M. de Valbrun, d'un air étonné,
-répéta encore les derniers mots de la comtesse: «Un billet doux!--Oui,
-répondit-elle; priez monsieur de vous le montrer, vous verrez que c'est
-très intéressant.--Ah! Chevalier, faites-moi ce plaisir-là.»
-
-Je ne fis aucune difficulté de confier à M. de Valbrun la lettre de la
-marquise. Il la lut plusieurs fois avec une attention qui me parut mêlée
-d'inquiétude, puis il me la rendit sans se permettre la moindre
-réflexion. Mais, un instant après, quand nous sortîmes de table, il me
-tira sans affectation dans l'embrasure d'une fenêtre. «Cette lettre, me
-dit-il, je devine de qui elle vient.--Vicomte, vous avez très bien fait
-de n'en rien dire.--Ah! soyez tranquille. Quant à Mme de Montdésir,
-c'est Mme de B... qui...» J'interrompis M. de Valbrun. «Je le crois
-comme vous: c'est la marquise, c'est elle assurément.» Le vicomte
-reprit: «Pendant votre détention, qui auroit pu durer très longtemps,
-Justine m'a dit cent fois que Mme de B... ne cessoit de travailler à
-votre liberté. Elle a peut-être quelque chose de très intéressant à vous
-apprendre.--Comme vous dites, Vicomte, et c'est là sans doute le motif
-de la visite qu'elle me rendra ce soir.--Chevalier, je ne suis pas fâché
-qu'elle vienne chez vous, puisque cette démarche peut vous être utile;
-mais, du moins, soyez sage, songez à Mme de Lignolle, songez à Sophie,
-n'allez pas...»
-
-La comtesse, qui ne me perdoit pas de vue un moment, vint alors nous
-joindre, et mit fin à cette conversation, dans laquelle le vicomte et
-moi nous avions compris, chacun de diverse manière, plusieurs mots
-susceptibles de plusieurs interprétations. Oui, Lecteur, je vous en
-demande pardon, c'étoit encore un quiproquo.
-
-Cependant la baronne parloit d'aller à l'Opéra. M. de Belcour, dès qu'il
-sut que la comtesse n'y accompagnoit point Mme de Fonrose, déclara qu'il
-ne sortiroit pas de chez lui. Celle-ci tenta complaisamment tous les
-moyens de l'écarter, et, désolée de le trouver inébranlable, finit par
-dire qu'elle resteroit aussi; d'un autre côté, la comtesse, inquiète,
-m'assuroit tout bas qu'elle ne me quitteroit pas de la soirée. «Je
-serai, disoit-elle d'une voix altérée, charmée de connoître cette Mme de
-Montdésir si prompte à vous donner des rendez-vous.» Puis, avec beaucoup
-de douceur, elle ajouta: «N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me
-dire en particulier?» J'avoue que la jalousie de Mme de Lignolle et sa
-tendre vivacité me jetoient dans une perplexité fort étrange. Sans doute
-je me livrois avec transport à l'espoir charmant que me donnoit cette
-question si polie: _N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire
-en particulier?_ mais aussi, flatté d'une espérance plus douce encore,
-persuadé que, sous un nom supposé, Mme de B... dans un quart d'heure
-peut-être seroit dans l'appartement du chevalier de Florville, je me
-demandois quel intérêt si pressant la ramenoit chez moi si vite, et
-quelquefois j'osois me dire que l'amour, justement offensé des
-résolutions violentes qu'elle avoit prises à ce fatal village
-d'Hollrisse, mettroit sa gloire à me la rendre ici plus foible que
-jamais. Or, chacun sent dans quel embarras se trouvoit le chevalier de
-Faublas; brûlant du désir de remercier le plus tôt et le mieux possible
-la bienfaitrice chérie à laquelle il devoit plus d'une espèce de
-reconnoissance, mais pas à pas suivi d'un empressé disciple, qui
-sembloit impatiemment attendre la leçon que son maître eût été bien
-fâché de lui refuser. Que chacun plaigne donc un malheureux jeune homme
-obligé d'abord d'écarter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire
-la belle marquise, et ensuite réduit à la dure nécessité de renvoyer sa
-première maîtresse pour recevoir sa première écolière; qu'en ce moment
-critique on craigne surtout qu'il ne fasse quelque sottise! Eh! qui
-n'eût pas, dans une occasion aussi difficile, perdu la tête comme moi?
-
-Je pris un parti que je croyois bon; je saisis, pour m'échapper du
-salon, un instant où la comtesse causoit avec la baronne; je courus à
-mon appartement; j'appelai mon domestique. «Écoute, Jasmin, va te mettre
-en sentinelle à la porte de la rue; une dame viendra bientôt, qui
-demandera le chevalier de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en
-prieras bien poliment, mon ami, car c'est une grande dame; à la faveur
-de la nuit, vous passerez sans que le suisse vous voie; vous traverserez
-la cour, et vous monterez par l'escalier dérobé; cette dame voudra bien
-attendre dans mon appartement; tu l'y laisseras sans lumière, parce
-qu'il ne faut pas que, des fenêtres du baron, on puisse s'apercevoir
-qu'il y a quelqu'un chez moi. Tu m'entends bien?--Oui, Monsieur le
-chevalier.--Attends donc, ce n'est pas tout: au lieu de venir m'avertir
-chez le baron, tu descendras dans la cour, et tu joueras sur ton méchant
-violon cet air que tu écorches si bien: _Tandis que tout sommeille_.
-Quand tu croiras que j'ai dû t'entendre, tu remonteras ici, où tu
-attendras mes derniers ordres. As-tu bien compris tout cela?--Oui,
-Monsieur.--Tu ne veux pas que je répète?--Non, Monsieur, et vous allez
-être obéi de point en point. Oh! que je suis aise de vous revoir! oh! je
-le disois bien, que, quand mon jeune maître seroit de retour, l'amour et
-les plaisirs repasseroient dans mon antichambre.--Tu oubliois les petits
-profits, Jasmin. Tiens, prends cela, car j'aime les gens qui ont de
-l'intelligence.»
-
-Je n'avois quitté la comtesse qu'une minute, et déjà pourtant elle
-demandoit qu'un domestique allât voir où je pouvois être. Il y avoit une
-bonne heure que j'attendois près d'elle le signal convenu, quand Jasmin
-le donna. Mon bon Jasmin racloit comme un ménétrier de la foire; mais
-c'est ici surtout que vous admirerez l'empire de mon imagination sur mes
-sens: aux premiers _crincrins_ du violon criard, je crus entendre, sous
-les doigts de mon laquais, résonner la harpe du roi-prophète, ou, vous
-l'aimerez mieux peut-être, la lyre d'Amphion. Jamais notre Amphion
-moderne, _Viotti_, dans ses plus beaux jours, ne tirera de son
-instrument des sons plus enchanteurs.
-
-Heureusement l'enthousiasme ne me transporta pas au point de me faire
-oublier l'heureux moment qui m'étoit annoncé. Je me penchai à l'oreille
-de la comtesse, et d'un air empressé: «Quand donc permettrez-vous que je
-vous entretienne sans témoins?--Le plus tôt possible, répondit-elle
-naïvement, il ne s'agit que de trouver un moyen de nous échapper. J'y
-vais rêver; tâchez aussi d'imaginer quelque expédient... Mais, tenez,...
-oui, oui, laissez-moi faire. Monsieur, dit-elle à mon père, la baronne
-m'a dit que vous aimiez le trictrac?--Oui, Madame.--J'y suis
-passablement forte, Monsieur.--Voulez-vous en faire une partie,
-Madame?--Volontiers.»
-
-Qui demeura très étonné? ce fut moi. Jouer avec mon père, quand il
-s'agissoit de me donner un tête-à-tête! Cela me paroissoit une
-gaucherie, une gaucherie dont je me consolai par réflexion: car, si
-l'amant de la comtesse en devoit souffrir, l'ami de la marquise en
-pourroit profiter. Oui, je croyois que j'allois m'évader sans que Mme de
-Lignolle elle-même y prît garde. Mais je me trompois, la petite personne
-avoit les yeux ouverts sur moi; elle m'appela près d'elle, me força de
-m'asseoir, et ne me permit, sous aucun prétexte, de quitter ma place.
-
-Il y avoit une demi-heure que cela duroit, je commençois à m'ennuyer
-fort, et la marquise apparemment s'ennuyoit aussi, puisque Jasmin
-recommença son solo. Mon cher confident craignoit peut-être que je ne
-l'eusse pas d'abord entendu, car cette fois il faisoit un tapage
-d'enfer. On conçoit combien ce pressant carillon devoit augmenter mon
-impatience; je me sentois comme piqué de cent mille épingles, et voyez
-quelle ingratitude! la lyre d'Amphion ne me sembloit plus qu'une
-cornemuse. Le baron, qui dans ce moment faisoit une école, ne trouva pas
-non plus cette musique fort mélodieuse; il courut à la fenêtre, qu'il
-ouvrit, et demanda quel étoit le maudit racleur qui lui écorchoit ainsi
-les oreilles. «C'est moi, répondit aussitôt Jasmin, sensible au
-compliment; c'est moi.--Ayez la complaisance de ne pas m'étourdir
-ainsi», lui dit le baron. Et moi, bon fils, par égard pour mon père qui
-s'enrhumoit et s'époumonnoit à la fenêtre, je criai de toutes mes
-forces: «Finissez, Jasmin; vous faites un bruit! on vous entend dans le
-salon comme si vous y étiez: finissez... tout à l'heure,... tout à
-l'heure, entendez-vous?--Oui, oui, Monsieur; voilà qui est dit. Je vous
-entends à merveille.»
-
-Touché de mon attention, le baron se remit au jeu d'un air satisfait;
-l'étourdie comtesse perdit bientôt ses avantages et la partie. Un mal de
-tête tout à coup survenu lui fournit le prétexte de refuser sa revanche,
-qu'elle pria la baronne de prendre pour elle. La comtesse, aussitôt que
-Mme de Fonrose se fut mise à sa place, me joignit dans un coin du salon,
-et me demanda tout bas si l'escalier étoit éclairé. «--Oui, ma jolie
-petite élève.--En ce cas, partez, je vous suis.--Tout de suite?--Oui,
-mon cher ami.--Quelle imprudence! Gardez-vous-en bien.--Parce
-que?--Parce qu'il est impossible que nous quittions la compagnie tous
-deux en même temps.--Bon!--Impossible: cela seroit remarqué, vous vous
-perdriez. Je vais monter, on pourra me croire occupé chez moi, et dans
-une bonne demi-heure...--Une demi-heure? Ah! c'est trop long.--Il le
-faut absolument.--Quoi! je vais me morfondre ici une demi-heure?--Le
-temps ne me paroîtra pas plus court qu'à vous, jolie comtesse; mais, en
-vérité, faire autrement ce seroit nous conduire comme deux enfans.
-Voyez, le baron s'est déjà retourné plusieurs fois; il nous observe, il
-s'inquiète.--Le baron! le baron! est-ce que nos affaires le
-regardent?--Il croit pouvoir se mêler des miennes parce que je suis son
-fils. Que voulez-vous? presque tous les pères et mères ont cette
-ridicule prétention-là.»
-
-Jasmin n'osoit plus jouer du violon, mais je l'entendois, comme un
-chanteur françois, brailler à tue-tête: _Tandis que tout sommeille_.
-
-«Ma charmante amie, je pars. Je vous attends dans ma chambre à
-coucher.--Non pas! dans le boudoir.--Pourquoi?--Parce qu'il est plus
-joli, plus commode...--Cependant...--Dans le boudoir, Monsieur; je veux
-que ce soit dans le boudoir.--Mais...--Je le veux.--Il faut
-donc vous obéir. Ah çà! gardez-vous bien de venir avant une
-demi-heure.--Oui.--Vous me le promettez?--Oui, oui, oui!»
-
-Je m'élançai comme un trait: «Jasmin, sors d'ici, ferme les portes, et
-va-t'en au bas de l'escalier dérobé attendre cette dame, qui ne tardera
-pas à redescendre. Tu l'as amenée sans qu'on la vît?--Oui, Monsieur.--Tu
-la reconduiras avec les mêmes précautions. Où est-elle?--Ah! Monsieur,
-que vous êtes heureux! la jolie femme!--Dis donc où elle est.--Monsieur,
-nous sommes entrés dans le cabinet de toilette...--Après?--Vous ne me
-donnez pas le temps, Monsieur! Elle a vu le boudoir, et n'a pas voulu
-aller plus loin. Je l'ai laissée sans lumière, comme vous me l'avez
-dit.--Bon! éteins encore celle-ci, je n'en ai plus besoin; va-t'en et
-ferme les portes sur toi.»
-
-_Ferme les portes sur toi!_ La belle précaution! étourdi! ne m'être pas
-souvenu que la comtesse s'étoit emparée de ma seconde clef.
-
-Plein d'une sécurité fatale, je traversai l'appartement de ma femme
-aussi vite que me le permit la profonde obscurité qui m'environnoit, et
-j'entrai dans l'heureux boudoir: «Chère maman, tendre amie, c'est donc
-ici que vous êtes! Le chevalier de Florville a donc le bonheur de vous
-posséder chez lui!» D'une voix étouffée elle répondit: «Oui.--Que je
-vous dois de tendresse et de reconnoissance! que je vous aime! que je
-vous remercie!»
-
-Tout en lui parlant, je la cherchois; deux bras officieux que je
-rencontrai m'attirèrent; je fus pressé sur un sein doucement agité; une
-bouche empressée vint chercher la mienne et me rendit ardemment mes
-ardens baisers. Aussitôt j'osai davantage; loin de m'opposer la moindre
-résistance, ma belle amie, plus que foible, ne parut attentive qu'à
-précipiter le succès de mes rapides entreprises. Le lit de repos
-entraîna sa chute et la mienne; quelques minutes virent plusieurs fois
-sa défaite et plusieurs fois mon triomphe.
-
-Malheur à qui l'ignore! il y a pour l'homme favorisé d'une imagination
-brûlante, il y a dans la vie des momens où le sentiment du bonheur,
-devenu trop vif, absorbe tout autre sentiment; des momens où l'âme,
-avide d'un objet unique, égarée par le poignant désir de sa possession,
-le crée, et se l'approprie jusque dans un objet étranger. Le prestige
-est alors si tout-puissant qu'aucune faculté ne peut plus, pour le
-détruire, exercer son empire particulier; alors la mémoire ne sait plus
-se ressouvenir, ni l'esprit réfléchir, ni le jugement comparer. Malheur
-à qui l'ignore! Cependant, comme on va bientôt le voir, j'eus quelques
-regrets d'être tombé dans cette extase-là.
-
-«Grands dieux! j'entends du bruit, ma chère maman, sauvez-vous.» Comment
-se seroit-elle sauvée? Elle se trouvoit sans lumière dans un appartement
-inconnu, dont les détours m'étoient à moi-même peu familiers. Je voulus
-favoriser sa fuite, et, la prenant par la main, je tâchai de trouver la
-porte du cabinet de toilette; je n'en eus pas le temps, l'autre porte du
-boudoir s'ouvrit trop tôt. Trop favorisée du hasard et de l'amour, qui
-guidoient dans les ténèbres sa marche rapide, Mme de Lignolle atteignit
-le couple amant que son approche épouvantoit. «Enfin, c'est vous, mon
-ami!» dit-elle en baisant une main qu'elle venoit de saisir; et ce
-n'étoit pas ma main qu'elle baisoit. La marquise, tout à coup retenue,
-n'osoit plus faire un mouvement; et moi, qui concevois sa crainte et son
-embarras mortels, je me hâtai de me jeter entre elle et Mme de Lignolle,
-et par conséquent de couvrir de mon corps celui dont la comtesse tenoit
-captif un membre essentiel, qu'elle continuoit de caresser tendrement.
-«C'est vous, mon ami?» répéta-t-elle. Forcé de lui répondre, je fus,
-dans mon trouble extrême, assez injuste pour lui faire un crime d'avoir
-avancé l'instant du rendez-vous. «Pourriez-vous trouver que je suis trop
-tôt venue? me répondit-elle. J'ai vu le baron très occupé de sa partie,
-je n'ai pu maîtriser mon impatience, j'ai profité du moment pour
-m'esquiver.--Et vous avez eu tort, Madame. Il ne falloit pas vous
-presser, il falloit attendre; je vous en avois priée, vous me l'aviez
-promis. Mon père va s'apercevoir de votre évasion, mon père va venir...»
-
-Hélas! je ne croyois pas si bien dire: il accouroit dans le moment même.
-Un cri d'effroi m'échappa: «Ma chère maman, vous êtes perdue!» Le baron,
-armé d'une bougie fatale, s'arrêta dans l'embrasure de la porte, et
-quelle scène il éclaira! D'abord lui-même, qui comptoit ne trouver
-qu'une femme avec son fils, ne fut pas médiocrement étonné d'en voir
-deux qui se tenoient amicalement par la main. Mme de Lignolle ensuite,
-Mme de Lignolle, également indignée, honteuse et surprise, montroit
-assez sur son visage, où se peignoient les combats de plusieurs passions
-contraires, qu'elle ne pouvoit ni me pardonner l'infidélité que sans
-doute je venois de lui faire, ni se pardonner à elle-même les sottes
-caresses dont, il n'y a qu'un instant, elle accabloit sa rivale, sa
-rivale, qui, toute droite, plantée contre la muraille, ne donnoit pas
-signe de vie. Mais vous jugez que, des quatre acteurs de cette étrange
-scène, je ne fus pas le moins stupéfait, lorsqu'un coup d'oeil,
-furtivement jeté sur l'infortunée statue, m'eut fait reconnoître... Je
-la regardai trois fois encore avant de me persuader que mes sens eussent
-pu m'égarer à ce point!... Cette femme, dans les bras de laquelle
-j'avois cru posséder la plus belle des femmes, ce n'étoit qu'une
-brunette passablement gentille! celle en qui tout à l'heure j'idolâtrois
-Mme de B..., ce n'étoit que Justine!
-
-Beauté, présent des cieux, fille de la nature et reine de cet univers,
-souffre qu'un de tes sujets, respectueux, mais sincère, te soumette une
-réflexion que tes enthousiastes adorateurs appelleront peut-être un
-blasphème. Puisqu'il est vrai que, tantôt exaltée par les amours, et
-tantôt par les dégoûts flétrie, l'imagination, toujours active et
-toujours inconstante, peut, à chaque instant, et dans un instant cent
-fois, à son gré, te créer et t'anéantir, dis-moi, qu'es-tu donc en
-toi-même? où donc est ton plus grand charme? où réside ta véritable
-puissance?
-
-Cette femme dans les bras de laquelle j'avois cru posséder la plus belle
-des femmes, ce n'étoit qu'une brunette passablement gentille! celle en
-qui, tout à l'heure, j'idolâtrois Mme de B..., ce n'étoit que Justine!
-
-Attendez cependant: c'étoit peut-être quelque chose de mieux que
-Justine. Cette jolie chaussure, cette robe élégante et riche, ce superbe
-chapeau surmonté d'une ondoyante aigrette, mille autres pompeux atours,
-ce rouge surtout, ce rouge de qualité, qui jamais ne colora des joues
-roturières, qu'est-ce que tout cela, je vous prie? Assurément rien de ce
-brillant attirail n'appartient ni à la femme de chambre de Mme de B...,
-ni même à la prêtresse de la petite maison du vicomte. O Madame de
-Montdésir! voyez mon embarras et prenez-en pitié: est-ce sous un nom
-récemment véritable que vous vous êtes présentée chez moi? Avez-vous,
-aux dépens de quelque dupe, acquis le noble _de_ qui le précède et dont
-je m'enorgueillis pour vous? Mais doucement, la peau du lion n'est pas
-si bien revêtue qu'on ne puisse encore entrevoir un petit bout de
-l'oreille délatrice. Dans votre parure de femme de cour, il y a je ne
-sais quelle indécence aussi trop affectée qui trahit la fillette...
-Allons, tout bien examiné, ce n'étoit que Justine.
-
-Elle s'en aperçut aussi, la maligne comtesse, qui d'un regard méprisant
-parcouroit de la tête aux pieds son indigne rivale. «Madame est
-apparemment Mme de Montdésir?» lui dit-elle. Justine, qui venoit de se
-remettre, paya d'effronterie et répondit d'un petit ton moqueur: «A vous
-servir, Madame.--Madame est peut-être mariée? reprit la comtesse.--Oh!
-tout ce qu'il y a de plus mariée, Madame.--Que fait le mari de
-madame?--Hélas! tout ce qu'il peut. Et le vôtre, Madame?--Rien, répliqua
-la comtesse avec humeur. Vous êtes bien hardie de m'interroger; répondez
-seulement aux questions dont on veut bien vous honorer. Je vous demande
-ce que fait votre mari; quel est son état, son métier, ce qu'il est,
-enfin?--Ce qu'il est?... Mais il est... ce qu'apparemment le vôtre est
-aussi, Madame.»
-
-J'avoue qu'ici j'eus avec Mme de Lignolle un tort nouveau. Cette saillie
-de Justine étoit amusante sans doute, mais je ne devois pas en rire aux
-éclats devant la comtesse, comme je le fis. Il est vrai, puisque je suis
-en train de tout dire, il est vrai que l'impatiente petite personne me
-punit rigoureusement: elle me donna... Oui, je crois que c'est un
-soufflet qu'elle me donna.
-
-On devine que mon père ne resta pas paisible spectateur d'une scène
-aussi scandaleuse; mais il n'est pas superflu de conter comment il y mit
-fin, comment il vengea mon affront. Au bruit de la sonnette
-vigoureusement tirée, accourut un domestique à qui M. de Belcour ordonna
-d'éclairer Mme de Montdésir jusqu'à la porte de la rue. Puis il adressa
-la parole à la comtesse: «Madame, j'ai peut-être trois fois votre âge,
-je suis père, et vous êtes chez moi. Je me vois donc obligé de vous dire
-sans détour ce que je pense de votre conduite: elle est tellement
-inconsidérée, et vous devez, Madame, me remercier de ce que, par un
-reste de ménagement, je ne me sers pas d'une expression plus forte, elle
-est tellement inconsidérée que je ne vois d'excuse pour vous que dans
-votre extrême jeunesse. Si mon fils a des maîtresses, Madame, ce n'est
-point ici qu'il peut les recevoir; et toute femme qui conservera quelque
-idée des bienséances ne choisira jamais, pour donner des rendez-vous au
-chevalier, la maison de son père et l'appartement de sa jeune épouse.
-Enfin, Madame, une femme bien élevée, une femme de qualité surtout, se
-gardera bien de traiter son amant, fût-il véritablement très coupable et
-fût-elle seule avec lui, comme vous n'avez pas craint de traiter le
-vôtre en ma présence même.»
-
-Mme de Lignolle demeura quelque temps interdite; le baron continua d'un
-ton moins sévère: «Toutes les fois que madame la comtesse, seulement
-l'amie de M. de Belcour et du chevalier de Florville, voudra bien faire
-quelques visites à l'un et à l'autre à la fois, elle les honorera tous
-deux également; mais aujourd'hui vous retenir plus longtemps, Madame, ce
-seroit, je pense, abuser de l'embarras de votre situation... Mon fils,
-allez au salon; dites à la baronne que madame la comtesse, qui veut s'en
-aller tout à l'heure, la prie de la reconduire chez elle et l'attend
-dans sa voiture... Madame, permettez-moi de vous accompagner jusqu'en
-bas.» La comtesse, si furieuse qu'elle en perdoit la raison, repoussa la
-main de mon père et lui dit: «Non, Monsieur, je descendrai bien toute
-seule. Vous me renvoyez de chez vous, ajouta-t-elle de ce ton impérieux
-que je lui avois vu prendre avec son mari, mais souvenez-vous-en! venez
-chez moi quelque jour! venez-y, vous verrez!»
-
-Je n'entendis pas ce que M. de Belcour répondit à cette menace qui dut
-l'étonner. Jaloux de réparer du moins par ma docilité les étourderies
-dont je me sentois coupable, jaloux d'apaiser mon père justement irrité,
-je m'acquittois déjà de sa commission auprès de la baronne, qui,
-surprise du brusque départ de la comtesse, m'en demanda la cause. Je
-protestai que Mme de Lignolle lui raconteroit mieux que moi, dans tous
-ses détails, le malheureux événement qui me privoit si tôt du bonheur de
-la voir. Mme de Fonrose prit la main du vicomte et descendit; je
-l'accompagnai jusque dans le vestibule. De là j'entendis l'impatiente
-comtesse, pour toute réponse, lui crier sans relâche: «Ah! le perfide!
-ah! l'ingrat!»
-
-Mon père, resté seul avec moi, remonta dans l'appartement de Sophie, où
-je le suivis. Il s'arrêta devant la porte du boudoir: «Ce matin nulle
-mortelle ne devoit pénétrer jusque-là, me dit-il, et ce soir deux femmes
-y sont entrées! Celle que je ne connois point, ce n'est pas grand'chose,
-je crois; mais l'autre, cette Mme de Lignolle! elle m'épouvante! une
-femme de cet âge! un enfant! déjà si entreprenante, si peu réservée, si
-hardie! pourquoi faut-il que, pour votre malheur, elle ait un rang, de
-l'esprit et de la figure? Mon ami, cette Mme de Lignolle m'épouvante! je
-n'en ai pas vu de plus folle, de plus imprudente, de plus emportée!
-Craignez-la; vous êtes vous-même trop étourdi, trop vif, elle peut vous
-mener loin. Voyez comme pendant plusieurs heures elle a déjà su vous
-faire oublier celle dont je vous ai vu toute la matinée pleurer
-l'absence! Quoi! les infortunes de Sophie et son sort incertain ne
-peuvent-ils vous occuper assez? Faut-il absolument que plusieurs objets
-exercent à la fois l'activité de votre âme et l'inconstance de vos sens?
-Ne serez-vous jamais sage? L'adversité ne vous a-t-elle encore donné que
-de trop foibles leçons? Et votre femme, si charmante, si malheureusement
-séduite, si respectable, j'ose le dire, jusque dans ses foiblesses;
-votre intéressante femme, si digne d'un fidèle amant, n'aura-t-elle
-jamais que le plus volage des époux? Ah! Faublas, Faublas!»
-
-Le baron vit couler mes larmes, et me quitta sans ajouter un mot de
-consolation. Que le reste de la soirée s'écoula lentement! Et, quand le
-moment de me coucher fut venu, qu'il me parut pénible d'occuper, tout
-près de l'appartement aux deux grands lits, la chambre qui n'avoit qu'un
-lit très étroit! Cependant il faut convenir que j'étois là moins mal
-qu'à la Bastille. Dans ma prison j'appelois la mort, chez moi ce fut le
-sommeil que j'invoquai.
-
-Viens, Morphée, dieu des maris, viens. Ce que tu fais continuellement
-pour eux tous, daigne, je t'en prie, le faire pour moi, seulement
-pendant quelques heures. Écarte de mon lit les tendres sollicitudes, les
-impatiens désirs, le brûlant amour; recueille-moi dans ton sein
-paisible, appelle autour de nous l'insouciance et la paresse, les
-langueurs et l'indifférence, l'abattement et les dégoûts. Surtout fais
-passer jusqu'au fond de mon âme l'entier oubli de ma chère moitié. Mais,
-quand le jour voudra chasser la nuit, ne laisse pas le chevalier de
-Faublas dans un état qui lui est si peu naturel. Ah! je t'en conjure,
-ordonne aux rêves du matin de venir caresser son imagination reposée,
-ordonne-leur de lui rapporter une image chérie, permets qu'à l'aurore il
-se réveille dans les bras de Sophie. Dieu des mensonges, tu ne m'auras
-donné qu'un rêve; mais serai-je le premier célibataire qu'un rêve aura
-consolé? Et pour le jouvenceau que tu favorises, comme pour la novice
-que tu éclaires, tes plus grossières impostures ne deviennent-elles pas
-de très douces réalités? Oui, dieu bienfaisant, tu m'auras rendu mon
-courage; plein d'un nouvel espoir, je quitterai ma couche avec toi.
-J'irai, je m'informerai, je demanderai ma femme à tout l'univers; et, si
-l'amour me seconde, tu me verras bientôt ramener au temple de l'hymen la
-beauté la plus capable de t'en chasser.
-
-Hélas! pourquoi la fin de mon invocation étoit-elle aussi maladroite que
-la harangue fameuse de ce Nestor très radoteur à cet Achille très
-rancunier? Un dieu peut se piquer comme un héros: mon indigne prière fut
-rejetée; je n'obtins ni le sommeil réparateur, ni les heureux songes, et
-pendant toute la nuit il me fallut donner des larmes à l'absence.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-Une lettre qui me fut apportée dès le matin me rendit un peu de gaieté;
-lisez ce qu'on m'écrivoit.
-
- _Jamais, Monsieur le chevalier, vous ne laissez à une pauvre femme le
- temps de se reconnoître. Je devrois être accoutumée à vos manières;
- mais j'y suis toujours prise, parce que je n'ai pas de mémoire et
- parce que je perds la tête. Vous, cependant, vous auriez dû vous
- souvenir de nos anciennes conditions, qui étoient que je commencerois
- toujours par ma commission._
-
- _Hier au soir, vous m'en avez fait oublier une fort importante.
- Certaine grande dame, dont je n'étois que l'indigne servante quand
- vous passiez pour son fidèle serviteur, fâchée de ce que je n'ai pas
- pu vous parler hier comme elle m'en avoit chargée, me prie de vous
- écrire aujourd'hui qu'elle désire avoir avec vous un court entretien.
- Elle sera chez moi dans deux heures... Venez plus tôt, si vous voulez
- qu'en l'attendant nous déjeunions tête à tête. J'en ai, moi, la plus
- grande envie, car vous aviez de si bonnes façons qu'on n'y peut
- tenir._
-
- _Toute à vous,_
-
- DE MONTDÉSIR.
-
-De Montdésir! Allons, il n'y a plus de doute, Justine s'est anoblie. La
-prospérité change les moeurs; Justine dédaigne le nom de ses obscurs
-ancêtres. Le _toute à vous_ me paroît leste; il me semble que la chère
-enfant prend le ton de la supériorité... Pourquoi pas? Je suis noble,
-mais elle est gentille. A-t-on décidé cette éternelle question, s'il est
-plus permis d'être fier du hasard qui donne la naissance et les
-richesses que de celui qui dispense les grâces et la beauté? Justine,
-pour les doux combats de Vénus, vaut mieux que bien des duchesses; et
-moi-même oserois-je me vanter d'être là son égal?... Allons, Faublas,
-humilie-toi, dépouille une vanité puérile, pardonne un peu d'orgueil à
-ton vainqueur... Relisons certain passage de sa lettre: _Une grande
-dame, dont je n'étois que l'indigne servante_, etc. Mme de B..., très
-certainement! Mme de B... veut me voir dans une maison tierce! Mme de
-B... veut me parler en particulier! Dieux! si l'amour me la rendoit
-aussi tendre... Jasmin!--Monsieur!--Attend-on la réponse?--Oui,
-Monsieur.--Dites que j'y cours... Ah çà! mais elle n'y sera que dans
-deux heures... Qu'importe? Je trouverai Justine, je causerai avec cette
-petite; j'ai du chagrin, cela me dissipera... Oui, Jasmin, oui: dis que
-je pars, que je pars sur les pas du commissionnaire.»
-
-En effet, j'étois au Palais-Royal presque aussitôt que lui. Ce qui me
-frappa chez Mme de Montdésir, ce fut moins la beauté de son logement,
-l'élégance de ses meubles, l'air effronté de son petit laquais et de sa
-laide chambrière, que l'accueil vraiment protecteur dont Justine
-m'honora. Presque couchée sur une ottomane, elle jouoit avec un angora,
-quand on lui annonça ma visite. «Ah! ah! dit-elle nonchalamment, eh
-bien! qu'il entre»; et, sans se déranger, sans abandonner les pattes du
-joli chat: «C'est vous, Chevalier? Il est de bien bonne heure; mais
-pourtant vous ne m'incommoderez pas, j'ai mal dormi, je ne suis pas du
-tout fâchée d'avoir compagnie.» Elle adressa la parole à sa femme de
-chambre: «Mademoiselle, ne rangerez-vous pas cette toilette? En vérité,
-je ne sais à quoi vous employez votre temps, mais vous ne finissez
-rien.» Mon tour revint: «Monsieur, prenez donc un fauteuil,
-asseyez-vous, nous causerons.» La soubrette attira encore son attention:
-«Allons, voilà qui est bien; vous m'impatientez, laissez-nous. Si
-quelqu'un vient, on dira que je n'y suis pas.--Madame, mais vous avez
-donné parole à votre couturière...--Bon Dieu! Mademoiselle, que vous
-êtes bête! Quand je vous dis quelqu'un, est-ce que je vous parle de
-cette femme? Est-ce que c'est quelqu'un, cette couturière? Vous la ferez
-attendre.--Madame, et si elle n'a pas le temps?--Je vous dis que vous la
-ferez attendre; elle est faite pour ça, et vous pour vous taire. Allez,
-partez.»
-
-J'étois d'abord resté muet de surprise; mais enfin je ne pus retenir un
-grand éclat de rire. «Dis-moi, belle enfant, depuis quand fais-tu la
-princesse?--Il est bon, me répondit-elle, de garder avec ces gens-là, et
-devant eux, son _quant à soi_. Ainsi, ne te fâche pas du ton
-que...--Comment! Justine me tutoie?--Pourquoi non? puisque tu plais à
-Mme de Montdésir, et puisque tu l'aimes.--Fort bien, ma petite! en
-vérité, voilà ce que je me suis dit à moi-même, il n'y a pas une
-demi-heure, en lisant ta familière épître. Cependant, permets une
-observation: ne m'aimois-tu pas autrefois?--Autrefois? fi donc! je
-t'aimois, oui, autant que peut aimer une malheureuse femme de
-chambre.--Et maintenant?--Maintenant je n'ai pas moins de tendresse, et
-cette tendresse est plus honnête, plus distinguée: car enfin je suis
-établie, j'ai _un état_.--En effet, Madame, je vous en fais mon
-compliment, tout ici respire l'opulence... Conte-moi donc comment tu as
-fait cette brillante fortune.--Volontiers, mais j'ai auparavant beaucoup
-de choses plus intéressantes à te dire.»
-
-Je laissai parler Justine, qui s'expliqua merveilleusement bien. Il me
-parut que cette petite avoit encore prodigieusement acquis depuis trois
-mois, et je m'étonnai moins de la méprise qui la veille avoit abusé mes
-sens. Au reste, je n'oserois point assurer qu'il n'y avoit pas là
-quelque nouveau prestige: un joli déshabillé agit souvent plus
-puissamment qu'on ne pense; et quiconque ne l'a pas éprouvé ne peut
-imaginer combien, aux attraits déjà connus d'une jeune personne qui fut
-longtemps trop négligée dans sa parure, une parure plus élégante ajoute
-d'attraits nouveaux. Je dirai même ce que peut-être bien des hommes ne
-savent pas, mais ce qu'à coup sûr aucune femme n'ignore, c'est que
-mainte fois telle coquette dédaignée ou trahie n'eut besoin, pour
-soumettre le rebelle et ramener l'inconstant, que d'ajouter à sa
-chevelure une fleur, une frange à sa ceinture, un falbala à sa jupe. Que
-voulez-vous? J'en suis fâché moi-même, mais l'amour s'amuse de toutes
-ces babioles; c'est un enfant auquel il faut des joujoux. Cependant
-j'espère que vous m'entendrez, j'espère que vous comprendrez de quel
-amour je vous parle, quand je vous parle de Justine.
-
-Ne croyez pourtant pas que j'oubliai totalement M. de Valbrun. Il est
-vrai que je me rappelai son souvenir et ma parole assez tard pour que
-Mme de Montdésir ne pût ni s'en étonner ni s'en plaindre; mais ce fut
-uniquement la faute de ma mémoire, et point du tout celle de ma volonté,
-car en vérité je vous le dirois tout de même.
-
-Le moment de la confiance et du repos étant arrivé, je priai Mme de
-Montdésir de m'apprendre quelle espèce d'intérêt le vicomte prenoit à
-son sort; elle m'en fit sans balancer la confidence entière: M. de
-Valbrun, bientôt dégoûté de sa petite maison, mais chaque jour plus
-attaché à sa maîtresse, avoit mis Justine dans ses meubles. Il lui
-donnoit vingt-cinq louis par mois, sans les loyers, qu'il payoit, sans
-les cadeaux fréquens, sans quelques menues dépenses de maison; et voilà
-ce que Mme de Montdésir appeloit avoir un _état_. Dès que je sus qu'elle
-étoit, dans toute la force du terme, une _fille entretenue_, je la priai
-très sérieusement de me considérer comme une _passade_[3], et je tirai
-de ma poche quelques louis que je la forçai d'accepter. Or, je ne puis,
-à cette occasion, m'empêcher de soumettre au lecteur une observation
-peut-être utile à l'histoire de nos moeurs. Lorsque autrefois Justine,
-femme de chambre de la marquise et renfermée dans l'obscurité de sa
-servile condition, se donnoit généreusement, dans ses momens de loisir,
-à quiconque la trouvoit gentille, je ne me faisois aucun scrupule de
-l'aimer pour rien; je regardois même comme un pur effet de ma libéralité
-les petits présens dont parfois je récompensois son ardeur complaisante.
-Maintenant que, stipendiaire du vicomte, Mme de Montdésir trafiquoit de
-ses appas, je n'aurois pas cru pouvoir les fatiguer _gratis_ à mon
-profit sans blesser la délicatesse. Tous ceux de nos jeunes gens de
-qualité qui ont quelques principes se conduisent et raisonnent de même;
-aussi, pour une jolie fille que ses attraits doivent mener à la fortune,
-le plus difficile n'est pas de trouver cinquante merveilleux qu'elle
-puisse intimement persuader de son mérite, mais un honnête homme qui, le
-premier, s'avise d'y mettre un prix.
-
- [3] Passade. Demandez aux plus jolies nymphes de notre Opéra, elles
- vous diront que c'est le mot technique.
-
-Quoi qu'il en soit, je payai Mme de Montdésir, et j'osai lui demander à
-déjeuner. Il nous fut apporté par l'effronté laquais. Le drôle étoit
-d'une jolie figure, et je m'aperçus d'abord que sa maîtresse n'avoit pas
-pour lui le ton revêche, les airs impertinens dont elle accabloit la
-pauvre chambrière. Madame de Montdésir, je vous observe, et vous n'y
-faites pas assez d'attention, et vous négligez de garder avec cet
-heureux serviteur le fameux _quant-à-soi_ dont vous m'avez parlé! Madame
-de Montdésir, ou je me trompe fort, ou dans vos grandeurs présentes vous
-conservez les premiers goûts si désintéressés de votre condition
-première! Justine, ce petit monsieur-là me rappelle _La Jeunesse_... Ah!
-Vicomte, cher Vicomte, prenez garde à vous, ceci vous regarde, et
-désormais vous regardera seul: car, à compter de ce moment, je promets
-bien qu'il n'y aura plus rien de commun entre votre maîtresse et moi...
-Mais ne pensons plus à Mme de Montdésir; il me semble que j'entends Mme
-de B...
-
-Mme de B... n'arriva pas du côté par où j'étois entré. Je la vis tout à
-coup paroître au fond de la dernière chambre occupée par Mme de
-Montdésir; je courus me jeter à ses genoux que j'embrassai. La marquise
-se pencha sur moi, et me donna un baiser; puis, voyant que je me
-relevois promptement pour le lui rendre, elle recula deux pas et ne me
-présenta que sa main, encore ce fut d'un air plus poli qu'empressé, de
-cet air qui, loin de solliciter une caresse, semble commander un
-hommage. Mais moi, moi charmé de tenir encore une fois dans les miennes
-cette main depuis si longtemps chérie, je sentis, en lui donnant
-plusieurs baisers bien vifs, que, toujours digne de l'amour, elle étoit
-trop jolie pour le respect et pour l'amitié. Mme de Montdésir vint faire
-sa révérence à Mme de B...; celle-ci la reçut comme autrefois elle
-recevoit Justine. «Petite, lui dit-elle, je suis contente du zèle et de
-l'intelligence que vous avez mis dans la prompte exécution de mes
-ordres; vous me connoissez, je ne serai point ingrate. Allez, fermez
-cette porte en sortant, et que personne ne puisse pénétrer jusqu'ici.»
-
-Dès que Justine eut obéi, je tâchai d'exprimer à Mme de B... tout
-l'excès de ma reconnoissance et de ma joie. «Chevalier, répondit la
-marquise en retirant sa main qu'apparemment je serrois trop fort, vous
-ne m'entendrez point, jouant ici la délicatesse, affecter de nier ce que
-mille gens ne tarderoient pas à savoir et viendroient vous certifier:
-c'est par moi que les portes de la Bastille se sont ouvertes pour vous.
-Peut-être la petite de Montdésir vous a déjà dit à quel point quatre
-mois d'assiduités à la cour y ont accru le crédit dont je jouissois, et
-je vous assure, mon ami, que la considération de vos malheurs qu'il
-falloit finir ne fut pas la moindre de celles qui m'animèrent et me
-soutinrent dans la poursuite de mes projets ambitieux. Je suis
-maintenant au plus haut degré de faveur que puisse atteindre la fortune
-d'un courtisan; et, si votre liberté, d'abord presque tous les jours
-inutilement sollicitée, mais enfin obtenue malgré mille obstacles et
-mille ennemis, n'a pas, aussitôt que je l'aurois voulu, signalé toute
-l'étendue de mon pouvoir, du moins je puis me glorifier de ce qu'elle en
-est la preuve la moins équivoque, et je ne crains pas de vous avouer que
-je vois en elle mon plus doux succès. Ne croyez pas cependant que votre
-meilleure amie compte borner là ses bons offices. Je sais que, pour
-vous, la liberté n'est pas le premier des biens; je sais que Faublas,
-quoique sans cesse caressé de plusieurs amantes, ne peut vivre heureux
-s'il languit séparé de celle qu'il a toujours préférée. Je prétends la
-lui rendre, je prétends découvrir la retraite de Duportail, fût-elle au
-bout de l'univers.--O ma bienfaitrice, m'écriai-je, ô ma généreuse
-amie!» La marquise retira sa main que je voulois reprendre, et continua:
-«Et, quand j'aurai pu réunir les deux charmans époux, j'oserai tenter
-pour leur félicité commune quelque chose de plus hardi. Je tâcherai, si
-Faublas récompense mes soins de sa confiance et s'il me permet d'aider
-sa jeunesse de mes conseils, je tâcherai de le prémunir contre les
-séductions de mon sexe et les égaremens du sien; je tâcherai de lui
-faire sentir qu'un jeune homme autant que lui favorisé par l'hymen doit
-trouver son bonheur dans sa félicité. Gardez-vous d'imaginer que je
-m'aveugle sur les difficultés de cette entreprise. Non, je n'ignore pas
-que les plus grandes me viendront de vous. Je la connois, votre
-impatiente vivacité, qui rarement vous laisse le temps de résister aux
-occasions périlleuses; je la connois, votre imagination bouillante, qui
-trop souvent vous force à les aller chercher: voilà, Faublas, les
-ennemis que je crains; voilà ce qui m'effraye plus que les tendres
-emportemens de votre étourdie comtesse, plus que les adroites
-instigations de la baronne, son intrigante amie.» J'interrompis Mme
-de B... «Quoi! vous connoissez ces dames?... Mais comment
-savez-vous...?--M. de Valbrun, me répondit-elle, a peu de secrets pour
-Mme de Montdésir, qui depuis trois mois n'en a plus pour moi.»
-
-L'air dont Mme de B... me regardoit en appuyant avec une affectation
-marquée sur ces mots équivoques: _qui depuis trois mois n'en a plus pour
-moi_, ne me permit pas de douter du véritable sens qu'elle vouloit leur
-donner. Je ne pus m'empêcher de rougir; la marquise vit mon trouble et
-me dit:
-
-«Laissons Justine, tout à l'heure nous parlerons d'elle; auparavant il
-est bon que je vous éclaire sur le caractère de Mme de Fonrose, et je ne
-serai pas fâchée que vous sachiez si je connois Mme de Lignolle.
-
-«La petite comtesse, vaine de ses appas, qu'elle croit incomparables, de
-son esprit, qu'on lui dit être original, de sa naissance, dont elle ne
-sait pas qu'on suspecte la légitimité; fière aussi des richesses qu'elle
-attend et du rang qu'elle espère, forte du hasard qui lui a donné la
-plus foible des tantes et le plus imbécile des maris, la petite comtesse
-imagine qu'on ne lui doit qu'hommages, adorations et respects. Étourdie,
-impérieuse, obstinée, fantasque et jalouse, elle a tous les défauts d'un
-enfant gâté. Toujours elle se montrera moins sensible au plaisir de
-plaire qu'au bonheur de commander; on la trouvera la plus exigeante des
-maîtresses, comme on la voit la plus impertinente des femmes; elle fera
-bientôt de son amant son premier valet, comme elle a déjà fait de son
-mari son dernier esclave. Je vous la garantis également incapable de
-dissimuler ses extravagantes opinions et de réprimer ses passions
-désordonnées; ainsi vous l'entendrez sans cesse essayant de justifier
-par la sottise qu'elle dira la sottise qu'elle aura faite; et j'ose vous
-prédire qu'avec l'inépuisable fonds d'amour-propre dont on la connoît
-pourvue, elle s'efforceroit inutilement de corriger en elle les vices
-réunis de la nature et de l'éducation.
-
-«Quant à la baronne, sa réputation est faite, personne ne l'estime,
-parce que tout le monde la connoît. Le scandale de ses débuts a fait
-mourir de chagrin M. de Fonrose, un très galant homme, seulement
-coupable d'avoir voulu, dans un rang élevé, donner à sa trop noble femme
-le goût des bourgeoises vertus. Aussi _madame_, dans ses gaietés,
-appeloit-elle _monsieur le Philosophe de la rue Saint-Denis_. A l'époque
-de la mort de son mari, Mme de Fonrose, entièrement libre, s'est hâtée
-de justifier les brillantes espérances qu'elle avoit données. Nous
-l'avons vue s'élever au-dessus de toutes les bienséances, éternelles
-ennemies de son sexe; et, dans toutes les rencontres, elle a stoïquement
-soutenu son grand caractère. En moins de dix ans le nombre de ses
-conquêtes s'est tellement multiplié que, craignant enfin d'en oublier
-quelqu'une, elle vient tout récemment de prendre le très sage parti d'en
-dresser elle-même l'honorable liste. Dans cet interminable vocabulaire,
-le nom de monsieur votre père se trouve peut-être le millième, et sera
-probablement suivi de mille autres noms, sans compter le vôtre. Ce qui
-rend plus étonnant encore l'invincible courage de cette femme capable de
-supporter l'affluence perpétuelle de tant de gens, c'est qu'elle
-accueille tout le monde et ne renvoie jamais personne. Jamais le nouvel
-arrivant ne fait, chez cette Messaline, aucun tort au premier venu. Elle
-en gardera trente à la fois, si trente le veulent bien. Celui que cet
-arrangement n'accommode pas se retire sans esclandre; si l'on s'aperçoit
-du vide qu'il laisse, on le remplit, mais, dans tous les cas, le
-déserteur revient-il après six mois d'absence, il est toujours sûr
-d'être bien reçu. Au reste, ne croyez pas que ces menus détails puissent
-seuls remplir une tête aussi vaste que celle de la baronne! il faut
-encore à cet intrigant génie des occupations au dehors; désolée des
-momens de loisir que ses amours lui laissent, elle ne s'en console qu'en
-favorisant les amours d'autrui. Allez chez elle un jour qu'elle reçoit,
-vous la verrez environnée de jolis garçons qu'elle forme et de jeunes
-femmes qu'elle produit.
-
-«Telles sont les ennemies que je me propose de combattre avec vous;
-cependant je crois devoir pendant quelque temps leur laisser le plaisir
-de votre défaite. Grossissez incessamment l'immense liste des heureux
-que Mme de Fonrose a faits; cette femme trop occupée ne pourra retenir
-plus d'un jour un jeune homme que je connois sensible, et que je crois
-délicat. Quant à Mme de Lignolle, je permets qu'elle vous arrête
-quelques semaines. Puisque absolument il vous faut un objet de
-distraction, je préfère à toute autre une enfant capricieuse et légère,
-qui ne vous inspirera qu'une fantaisie passagère comme la sienne. Soyez
-donc, en vos jours de désoeuvrement, la poupée dont elle raffole; mais
-songez qu'il faudra, dès que je pourrai vous ramener Sophie, rompre sans
-retour avec la comtesse.»
-
-J'en pris l'engagement avec la marquise, je la remerciai vivement de
-l'intérêt qu'elle me témoignoit, je lui promis de n'aimer que ma femme
-aussitôt que ma femme me seroit rendue. Cependant je n'avois pas entendu
-sans chagrin Mme de B... réclamer ma fidélité pour Sophie, et je me
-hâte, afin que personne ne soit tenté d'improuver le vif déplaisir
-qu'involontairement je ressentois, je me hâte d'avertir tout le monde
-que la marquise étoit alors, plus que jamais, brillante des agrémens de
-sa jeunesse et de l'éclat de sa beauté. Je trouvois sa peau d'une
-blancheur plus éblouissante, les roses de son teint me paroissoient
-avoir plus de fraîcheur, ma mémoire me retraçoit d'autres appas que mon
-imagination me montroit encore perfectionnés; mais aussi je me sentois
-forcé de reconnoître quelque chose de plus décent, de plus assuré dans
-son maintien toujours enchanteur, et, dans toute sa personne, comme
-autrefois remplie de grâces, je ne sais quel air de dignité qui
-n'appartient point aux amours: j'étois désespéré! Vingt fois je voulus
-lui rappeler le souvenir qui m'agitoit, le douloureux souvenir de mon
-bonheur passé; vingt fois elle m'imposa silence par un geste et par un
-regard, qui sembloient me dire: «Plaignez mon malheur, et respectez
-votre amie.»
-
-Il fallut me résoudre à la respecter, il fallut me résoudre à l'écouter
-quelque temps encore sans l'interrompre. Elle me détailla la foule des
-moyens qui maintenant étoient en son pouvoir et dont elle comptoit user
-pour chercher Mme de Faublas; et, quand elle me vit bien persuadé que
-personne au monde ne pouvoit retrouver Sophie si Mme de B... ne le
-pouvoit pas, elle me parla de Justine. «Cette petite, me dit-elle, m'a
-promis de n'apporter aucun obstacle au projet que j'ai formé de vous
-rendre sage; mais je la soupçonne peu capable de garder constamment une
-résolution désespérée; ainsi je vous prie de vouloir bien ne pas mettre
-son courage à de rudes épreuves. Vous ne pouvez honnêtement,
-ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, lui continuer la longue affection
-que vous avez eue pour elle. Une intrigue de cette nature ne vous
-convient sous aucun rapport: mon ami, vous n'êtes ni assez fou pour
-avoir l'intention d'enrichir Mme de Montdésir, ni assez lâche pour
-songer à l'aimer gratuitement. Il paroît qu'on est généralement d'accord
-sur ce point qu'il faut un peu moins mépriser le riche libertin qui va
-sans cesse marchandant des filles que le freluquet obscur qui fait
-métier de leur plaire; mais on ne sait pas bien encore s'il est plus
-ridicule de payer fort cher leurs faveurs, dont on se soucie fort peu,
-qu'il ne semble honteux de les obtenir par des bassesses quand on n'a
-pas d'or pour les acheter. Ce qu'il y a de mieux prouvé, c'est que
-quiconque eut une fois le malheur de trouver quelque plaisir dans la
-société de ces sortes de femmes doit bientôt, s'il n'y prend garde, y
-perdre, avec sa fortune ou sa santé, l'estime des honnêtes gens et sa
-propre estime.»
-
-Pour justifier celle de la marquise, je ne lui dissimulai point que ce
-matin, et tout à l'heure, Mme de Montdésir violoit avec moi sa téméraire
-promesse, et même je lui contai naïvement quelle douce méprise, pour me
-donner la veille un des plus fortunés instans de ma vie, avoit dans mes
-bras embelli Justine de tous les attraits de Mme de B... Je vis la
-marquise plusieurs fois rougir, et plusieurs fois je l'entendis soupirer
-de mon erreur, sans doute inexcusable. Enhardi par son trouble, j'osai
-risquer, avec une légère caresse, une insidieuse question: «Et vous, ma
-chère maman, ne songez-vous donc jamais à moi? jamais un tendre
-souvenir...» Mme de B..., déjà remise, m'interrompit: «Devez-vous
-demander si je songe à vous? Tout ce que je vous dis ne prouve-t-il pas
-que votre amie, sans cesse occupée de vos intérêts les plus chers...--Il
-est donc vrai que vous êtes mon amie?... Hélas! vous n'êtes plus que mon
-amie!--Faublas, vous devriez m'en féliciter.--_Ma chère maman_, je ne
-puis que m'en plaindre.--Mon ami, c'est _Madame_ qu'il faut
-dire.--Madame, à vous? jamais je ne m'y accoutumerai.--Il le faut
-cependant, Faublas.--Ma... Madame, on m'appelle Florville.--Tant mieux,
-je suis sensible à votre déférence.--Ma chère maman, que de
-bonheur!...--Mon ami, c'est Madame qu'il faut dire.--Que de bonheur ce
-nom me rappelle!--Laissons cela.--Qu'avec plaisir je me souviens de
-l'aimable vicomte qui le portoit!--Parlons d'autre chose, mon ami.--Que
-ne suis-je encore Mlle Duportail!--Chevalier, changeons de
-conversation.--Que n'allons-nous encore ensemble à Saint-Cloud!
-
---Bon Dieu! déjà midi! s'écria-t-elle en regardant sa montre; Florville,
-je veux pourtant, avant de vous quitter, vous donner une commission.»
-Elle tira de son portefeuille un papier qu'elle me remit. «J'ai moi-même
-sollicité cette lettre du ministre, qui rappelle en France mon plus
-mortel ennemi. Faites-moi le plaisir de l'adresser au comte de
-Rosambert, à Bruxelles, où il est maintenant. Annoncez-lui qu'il peut,
-sous son nom, reparoître dans la capitale, et même à la cour. Je vous
-permets de lui apprendre que celle qu'il outragea pouvoit d'un mot le
-priver à jamais de ses biens, de ses emplois, de sa patrie, et vient
-d'obtenir son retour. Qu'il ne croie pas cependant que je renonce à ma
-vengeance; mais qu'il sache que je la veux digne de moi. Un lâche
-châtiment ne sera point le prix d'une lâche injure. Punir avec noblesse
-un homme indigne de sa naissance, qui ne craignit pas de m'insulter
-bassement, c'est punir deux fois. Adieu, mon ami.--Adieu, Madame...
-Serai-je longtemps privé du bonheur de vous revoir?--Non, Florville, je
-compte revenir ici quelquefois.--Dites souvent.--Souvent, si je
-puis.--Et bientôt?--Le plus tôt possible,... dans quelques jours... Vous
-serez averti par Justine. Adieu, mon ami.»
-
-Quand Mme de B... fut partie, j'appelai Mme de Montdésir. «Dis-moi donc
-où communique cette porte par laquelle j'ai vu la marquise entrer et
-sortir?--Chez le bijoutier voisin, que madame a généreusement payé pour
-cela, me répondit-elle. C'est ici de même qu'au boudoir de la marchande
-de modes.--Oh! non, Justine, ce n'est pas de même, il s'en faut
-bien.--Quoi donc! notre maîtresse a-t-elle été cruelle?--Oui, mon
-enfant.--Peut-être parce que vous êtes marié.--Crois-tu?--Dame! je sens
-qu'à sa place cela me feroit une peine terrible, je serois d'abord comme
-un petit démon; mais nous autres femmes, nous ne savons pas garder
-rancune, je finirois par m'apaiser.--Tu penses donc que la
-marquise...--S'apaisera! Oui, soyez tranquille; et puis, ajouta-t-elle
-d'un ton caressant, je sais bien qu'il te reste des consolations.»
-
-Mme de Montdésir me paroissoit en effet très disposée à m'en offrir,
-mais j'eus le courage d'emporter mon chagrin.
-
-Jasmin attendoit impatiemment mon retour. Il me dit que Mme de Fonrose
-venoit d'envoyer quelqu'un pour me prier de passer chez elle. Je
-commençai par écrire au comte de Rosambert une courte lettre, que je fis
-porter à la poste, et puis je me rendis chez la baronne.
-
-Quand on lui annonça le chevalier de Florville, Mme de Fonrose fit un
-cri de joie. Elle me conduisit à son cabinet de toilette, m'y plaça
-devant un miroir, et sonna l'une de ses femmes, qui, moins jolie, mais
-non moins adroite que Justine, en un instant me fit, avec des rubans et
-des fleurs, la plus élégante coiffure dont une jeune personne ait jamais
-pu s'enorgueillir. Ensuite je me vis paré d'une robe de pékin lilas, on
-me passa le plus décemment possible un jupon pareil, et, pour compléter
-la métamorphose, mon pied fut enfermé dans un petit soulier du _Cadran
-bleu_. Mme de Fonrose alors renvoya sa femme de chambre; puis, en me
-donnant plusieurs baisers, elle voulut bien me dire qu'il y avoit peu de
-femmes aussi aimables que moi. J'allois imprudemment lui rendre et ses
-propos flatteurs et ses tendres caresses, quand un secourable laquais
-s'avisa de crier de la porte: «Monsieur de Belcour.»
-
-La baronne, craignant que mon père ne pénétrât jusqu'au cabinet de
-toilette, courut le recevoir, et le joignit dans la pièce voisine. «Je
-viens, lui dit le baron, vous faire des excuses avec des reproches, et
-vous exprimer mes regrets. Hier, il a fallu nous quitter un peu
-brusquement. J'en ai beaucoup souffert, et la faute en est tout à fait à
-vous, Baronne. Vous m'avez amené la plus folle petite personne...--Dites
-une femme charmante, Monsieur, pleine d'attraits, de vivacité, de
-gentillesse, d'esprit...--Cela peut être, Madame; mais...--Point de
-mais», interrompit-elle. Cependant il continua: «Je vous avoue que je ne
-vois pas sans chagrin mon fils embarqué dans une intrigue nouvelle. Il
-me seroit trop cruel de penser que sa femme sera toujours
-absente...--Eh! bon Dieu! tranquillisez-vous, Baron; quand elle
-reviendra, nous lui rendrons son mari.--Trop tard peut-être, il la
-chérira moins; et sa Sophie, en vérité, mérite d'être heureuse.--Vous
-voilà! je vous admire! à vous entendre, on croiroit qu'une femme ne peut
-trouver son bonheur que dans les perpétuelles adorations de son mari; et
-vous avez apporté du fond de votre province cette idée de l'autre siècle
-que tout bon époux doit bourgeoisement assommer sa femme d'un éternel
-amour. Eh mais! Monsieur, d'où venez-vous? Comment! ignorez-vous encore
-que maintenant un honnête homme ne se marie qu'afin de se donner une
-maison, un état, un héritier?--Et c'est pour cela, Madame, que les
-honnêtes gens dont vous parlez n'ont, après quelques années de mariage,
-ni état, ni maison, ni enfans qui leur appartiennent.--Vous êtes,
-répliqua la baronne en riant, l'homme du monde le plus amusant, quand
-vous en voulez prendre la peine. Qu'on mette les chevaux, dit-elle à un
-domestique.--Vous ne dînez pas chez vous? s'écria mon père.--Non,
-vraiment.--Moi qui comptois passer la soirée avec vous!--J'en suis tout
-à fait désolée, lui répondit-elle d'un ton caressant, mais c'est une
-chose impossible.--Madame, peut-on, sans indiscrétion, demander où vous
-dînez?--Chez la petite comtesse.--Y allez-vous seule?--Non.--Avec mon
-fils, peut-être?--Avec le chevalier? point du tout.--Vous riez,
-Baronne.--Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas monsieur
-votre fils qui m'accompagne chez la comtesse.--Eh! qui donc?--Une jeune
-personne dont je ne crois pas que vous ayez entendu parler.--Vous
-l'appelez?--Mlle de Brumont.--De Brumont? non, je ne la connois pas.
-Vient-elle vous chercher, ou l'allez-vous prendre?--Mais... je ne sais,
-j'attends.--Restez-vous tard chez Mme de Lignolle?--Je comptois rentrer
-de bonne heure pour souper avec vous.--Vous aviez là, Baronne, une
-excellente idée.--Et je ferois défendre ma porte, continua-t-elle, si
-vous ne craigniez pas trop l'ennui du tête-à-tête.--Je crains seulement
-que le tête-à-tête ne soit trop court», répondit-il en lui baisant la
-main.
-
-Un domestique vint dire que les chevaux étoient mis. Mlle de Brumont,
-pressée de revoir sa maîtresse, trouvoit que le baron causoit trop
-longtemps avec la sienne. Oui, ma Sophie, c'est à toi que j'en demande
-pardon, Faublas rêvoit au moyen d'éconduire promptement son père.
-
-Agathe, cette alerte femme de chambre qui m'avoit coiffé, voulut bien
-recevoir un louis d'or et prendre pitié de ma peine. Elle me conduisit,
-par un petit escalier, dans la cour, où je trouvai le carrosse de la
-baronne; puis elle se chargea d'aller dire à sa maîtresse que Mlle de
-Brumont venoit d'arriver, mais qu'ayant su que Mme de Fonrose avoit du
-monde, et ne voulant voir personne, elle attendoit la baronne dans sa
-voiture.
-
-Ma commission fut exactement faite; bientôt je vis descendre Mme de
-Fonrose: mon père lui donnoit la main. Il jeta dans la voiture un regard
-curieux, mais j'eus l'impolitesse de me cacher la figure avec mon
-éventail.
-
-Nous partîmes. La baronne, qui rioit, me félicita du succès de ma ruse.
-Elle prit ma main, la serra doucement, m'honora de plusieurs regards
-bien tendres, et plus d'une fois me répéta que mon père pouvoit passer
-pour un très aimable homme, mais que j'étois bien la plus charmante
-femme qu'elle eût jamais vue.
-
-Cependant nous avancions, la conversation changea d'objet. Mme de
-Fonrose daigna m'avertir que la comtesse, sans doute encore très
-irritée, pourroit d'abord me recevoir assez mal; mais elle ajouta que
-j'apaiserois cette femme comme on les apaisoit toutes, avec des sermens,
-des louanges et des caresses.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-Monsieur étoit avec madame, quand on nous annonça chez la comtesse.
-«Oui, ma foi! dit le comte, c'est elle!» Mme de Lignolle, emportée par
-un premier mouvement, se leva d'abord et me tendit les bras; mais tout
-d'un coup, agitée d'un sentiment contraire, elle se rejeta dans son
-fauteuil en criant: «Je ne veux pas la voir.» J'allois partir, Mme de
-Fonrose me prévint: «Cependant je vous la ramène bien repentante et bien
-désolée; je vous assure qu'elle brûle de mériter sa grâce.--Sa grâce,
-après tant d'ingratitude!--Il est vrai, dit M. de Lignolle, que
-mademoiselle s'est permis, à notre égard, un étrange procédé. Ne rester
-ici que deux ou trois jours, et nous planter là sans rien dire!
-il falloit au moins qu'elle avertît madame quelques jours
-d'avance.--Qu'elle m'avertît! s'écria la comtesse. Il eût été fort bon
-qu'elle m'avertît! Monsieur, vous ne savez ce que vous dites; on ne doit
-pas m'avertir, car on ne doit pas me quitter.--Ah! pourtant, il faut
-convenir que mademoiselle étoit libre; elle avoit le droit de vous
-demander son congé, comme vous aviez le droit de la renvoyer. Mais dans
-ce cas-là, je le répète, on s'avertit mutuellement quelques jours
-d'avance.--Monsieur, voulez-vous bien me faire grâce de vos réflexions?
-Dans un autre moment, elles m'amuseroient peut-être, je vous avoue que
-maintenant elles me fatiguent.» Le comte se tut; je pris la parole:
-«Madame, je conviens que j'ai quelques torts envers vous; mais les
-apparences me montrent plus coupable que je ne le suis en
-effet.--Comment! vous ne m'avez peut-être pas fait une infidélité?--Et
-une infidélité de quatre mois! interrompit le comte. Quatre mois sans
-nous donner seulement de vos nouvelles!--Mademoiselle, madame a raison,
-cela n'est pas bien.--Il faut aussi plaider un peu pour elle, dit Mme de
-Fonrose; je sais de bonne part que cette absence de quatre mois lui a
-paru fort longue, et que, si l'on avoit voulu lui laisser la liberté de
-vous venir voir, elle en auroit de bon coeur profité.--Baronne, vous
-voudriez en vain l'excuser, vous n'ignorez pas qu'elle m'a
-trahie!--Vraiment, sans doute, reprit M. de Lignolle, c'est une espèce
-de trahison.--Elle m'a sacrifiée!--Oui, continua l'époux approbateur,
-elle nous a véritablement sacrifiés, si elle a été s'établir
-ailleurs.--Justement, Monsieur, s'écria la comtesse, c'est ce qu'elle a
-fait.--Madame, je me reconnois coupable; mais...--Vous l'entendez,
-interrompit-elle, en joignant avec transport ses jolies petites mains,
-qu'elle leva d'abord vers le plafond[4] et dont elle se couvrit les yeux
-et le front. Vous l'entendez! elle a été s'établir ailleurs, elle-même
-en convient.--Madame, daignez m'écouter jusqu'à la fin,
-permettez...--Elle a été s'établir ailleurs! répéta douloureusement la
-comtesse, qui se mit à pleurer; elle a été s'établir ailleurs!--Chez une
-femme? demanda le comte.--Eh! sans doute, chez une femme, lui répondit
-Mme de Lignolle avec beaucoup de vivacité. Vous faites des
-questions!...» Il m'adressa la parole: «Quelle est cette femme chez
-qui...?--Que vous importe ce qu'elle est? interrompit la comtesse.
-Qu'importe en quelle qualité? répliqua-t-elle encore.--Est-elle noble,
-cette femme-là? me demanda-t-il.--Oui! noble, s'écria-t-elle, comme mon
-palefrenier.--Et que fait-elle?--Ce qu'elle fait! ce qu'elle fait! dit
-la comtesse, dont la colère alloit toujours croissant à chaque
-interrogation de son curieux mari, elle fait des sottises et de
-mauvaises plaisanteries.--Et elle s'appelle?» Mme de Lignolle s'écria:
-«Oh! je le sais comment elle s'appelle; mais je veux que vous le disiez,
-Mademoiselle.--Madame, dispensez-moi...--Mademoiselle, point de
-mauvaises excuses, je le veux.--Eh bien, elle s'appelle
-Montdésir!--Montdésir, j'en étois sûre; Montdésir!... Elle a pu me
-quitter pour une autre!... Elle a été s'établir chez une madame
-Montdésir!» Et la comtesse se remit à pleurer. «La voilà qui
-s'attendrit, me dit la baronne, elle va se calmer, elle va pardonner.
-Tombez à ses pieds, Mademoiselle, et demandez grâce.» Je me jetai à ses
-genoux que j'embrassai; et, pendant que Mme de Fonrose lui adressoit
-tout bas quelques mots de consolation, le comte me faisoit, avec de doux
-reproches, une paternelle remontrance.
-
- [4] Et non vers le ciel, comme ils le disent tous en pareil cas: il
- faut être exact.
-
-«Vous êtes jeune, Mademoiselle de Brumont, vous avez pour vous toutes
-les grâces de l'esprit et de la figure; cependant vous ne parviendrez
-point à réparer l'injustice que la fortune vous a faite d'ailleurs, si
-vous êtes inconstante dans vos goûts, si vous ne voulez vous attacher à
-personne, si vous allez vous établissant partout, sans pouvoir vous
-fixer nulle part. Qui nous avez-vous préféré, je vous prie? Une
-roturière, une femme de rien, qui est philosophe, je le parierois.
-N'étiez-vous pas cent fois mieux ici? Je ne crois point avoir manqué
-d'égards pour une demoiselle que j'estimois vraiment beaucoup, et, quant
-à ma femme, elle vous aimoit au point d'en être folle. D'ailleurs, sans
-compter mille autres avantages, vous en aviez chez nous un très grand,
-qu'on rencontre rarement ailleurs: celui de deviner tous les jours des
-charades, et d'en faire vous-même tout à votre aise.»
-
-Le chagrin de la comtesse ne put tenir contre les dernières réflexions
-de son mari. A peine M. de Lignolle finissoit de parler que madame tomba
-dans les convulsions d'un rire inextinguible. Tout à coup la sombre
-douleur fit place à la joie folle sur ce charmant visage où je vis les
-ris et les pleurs ensemble mêlés. Il m'étoit aisé de m'apercevoir que
-Mme de Fonrose auroit, comme moi, donné de l'or pour qu'il lui fût
-permis de rire aussi haut que la comtesse; mais j'étois, comme elle,
-retenu par la crainte de donner d'étranges soupçons à ce mari qui nous
-regardoit, et qui devoit être également surpris du violent chagrin de sa
-femme et de son excessive gaieté. Le comte, en effet, remarqua ma
-contrainte, et voici comment il me rassura:
-
-«Vous avez l'air stupéfaite, Mademoiselle; mais il ne faut pas que ceci
-vous étonne. _Aucune affection de l'âme ne m'échappe_, à moi: dans votre
-absence, la belle humeur de madame s'étoit visiblement altérée; j'ai
-découvert qu'il y avoit un moyen sûr de lui rendre sa gaieté, je lui ai
-parlé charade: aussitôt voilà madame riant comme une folle. J'ai répété
-plusieurs fois l'expérience, et toujours avec le même succès. Vous en
-êtes vous-même témoin, depuis un quart d'heure elle ne cesse! et tenez,
-voilà un redoublement.»
-
-En effet, la comtesse recommença de plus belle, et Mme de Fonrose ne se
-gêna plus; je fus comme elle entraîné, et M. de Lignolle lui-même ne put
-voir trois personnes s'égayer de si bon coeur, sans se mettre de la
-partie. Nos bruyans éclats de rire durent être entendus de tout le
-voisinage.
-
-Cependant, quoique Mlle de Brumont se pâmât de rire, le chevalier de
-Faublas ne perdoit pas la tête. D'une bouche avide il pressoit les lis
-d'un bras plus doux que l'ivoire, et d'une main caressante il serroit
-doucement les plus jolis genoux du monde. «Pardonnez-lui, dit à la
-comtesse Mme de Fonrose, qui, ne s'ennuyant pas de me regarder, ne
-perdoit aucun détail de cette joyeuse pantomime.--Pardonnez-lui, répéta
-le mari confident, qui, non content de m'applaudir par des regards et
-par des signes, se baissa deux fois pour me glisser à l'oreille ces
-paroles tout à fait encourageantes: «Bon, bon! ne vous lassez pas, tenez
-ferme, elle est vaincue!--Pardonnez-moi, m'écriai-je à mon tour, d'une
-voix tendre et d'un ton suppliant; pardonnez-moi, car je me repens et je
-vous aime.--Et moi aussi, je vous aime, répondit-elle en m'embrassant,
-et je vous pardonne, ajouta-t-elle en m'embrassant encore, mais à
-condition que vous ne verrez plus cette madame de Montdésir.--Oh!
-non.--Et que vous n'irez jamais vous établir ailleurs que chez
-moi.--Jamais.--En ce cas, je vous pardonne, et je vous aime, et je vous
-embrasse; et, si vous me tenez parole, je vous aimerai et je vous
-embrasserai toute ma vie.--Eh bien, s'écria M. de Lignolle, charmé de la
-joie de sa femme, puisque madame vous aime, vous embrasse et vous
-pardonne, je veux aussi vous pardonner, vous aimer et vous embrasser.»
-Il m'honora de plusieurs baisers. «Et moi aussi, dit Mme de Fonrose, je
-vous aime, je vous pardonne et je vous embrasse, car depuis un quart
-d'heure vous m'avez bien amusée.
-
---Qu'on dise pourtant que les charades ne sont bonnes à rien! reprit le
-comte d'un air de triomphe. Voyez comme elles nous ont tous mis de bonne
-humeur, comme la paix s'est faite aussitôt que...» La comtesse
-l'interrompit: «A propos de charade, Mademoiselle de Brumont, savez-vous
-bien que monsieur n'a pas encore pu deviner la nôtre?--Bon! c'est
-qu'elle n'est pas exacte, répondit-il.--Voilà une bonne raison! s'écria
-Mme de Fonrose. Comment! Mademoiselle, votre charade n'est pas exacte?»
-Je lui répliquai en montrant la comtesse: «C'est madame qui l'a
-faite.--Oui, répondit celle-ci; mais c'est vous qui me l'avez fait
-faire.--N'importe, reprit la baronne, si elle n'est pas exacte, il faut
-la recommencer.» La comtesse repartit: «C'est notre intention,
-Madame.--Sans doute, dit M. de Lignolle, il faut la recommencer.--Cela
-vous fera donc plaisir? lui demanda sa femme.--Assurément, Madame, et
-beaucoup; je voudrois même pouvoir vous y aider; je voudrois pouvoir
-vous enseigner...--Je vous rends mille grâces, interrompit-elle; je ne
-veux plus désormais d'autre précepteur que Mlle de Brumont. D'ailleurs,
-Monsieur, ce seroit peut-être bien inutilement que vous essayeriez de
-devenir le mien.--Sans doute! j'ai fait dans ma vie, tant en énigmes
-qu'en charades, plus de cinq cents poèmes: ce seroit un vrai travail
-pour moi de me remettre aux premiers élémens.--Cependant, Monsieur, lui
-dis-je, je prendrai la liberté de vous observer que madame la comtesse
-est jeune, curieuse et pressée d'apprendre.--Eh bien! Mademoiselle, vous
-n'avez pas besoin d'un second pour lui montrer tout ce qu'il lui importe
-de connoître; vous êtes, j'en suis sûr, très en état de donner
-d'excellens principes à votre écolière; et, par exemple, quand une fois
-vous l'aurez commencée, je m'engage volontiers à la finir.--Non pas,
-s'il vous plaît: je prétends n'en céder à personne la gloire et le
-plaisir.--Eh bien, comme vous voudrez; cela ne m'empêchera pas de
-m'intéresser vivement aux progrès de votre écolière.--Monsieur, ce que
-vous avez la bonté de me dire est très propre à m'encourager. Je
-donnerai de bonnes leçons à madame la comtesse, je vous le
-promets.--Donnez, Mademoiselle, donnez.--Je ferai plus d'une charade
-avec elle, je vous en réponds!--Faites, Mademoiselle, faites!--Ainsi,
-Monsieur, dit Mme de Lignolle, je puis donc, sans risquer de vous
-déplaire, m'occuper de ce petit travail-là.--Eh! bon Dieu, Madame, toute
-la journée, si cela vous amuse.--Bon! reprit-elle, je suis contente. Je
-m'en faisois quelque scrupule, parce que je craignois de m'arroger un
-droit que je n'eusse pas; mais, à présent que vous m'en avez donné la
-permission, me voilà tout à fait à mon aise.--A la bonne heure; mais je
-vous engage à recommencer celle que vous avez seulement ébauchée
-ensemble: car sûrement je l'aurois devinée, si elle avoit été bien
-faite... Allons, Mademoiselle, point de paresse, point de mauvaise
-honte; recommencez cela, faites-le mieux.--J'y tâcherai, Monsieur.--De
-votre mieux et le plus tôt possible.--Ah! tout à l'heure, si madame le
-veut.--Non, interrompit la baronne, dînons, dînons, aussi bien vous
-aurez le temps. Je compte vous laisser passer ici la quinzaine.» Je crus
-avoir mal entendu. «Quoi! la quinzaine? lui dis-je.--Vraiment,
-répondit-elle. Le terme vous paroît court! je le conçois; mais je n'ai
-pu obtenir qu'il fût plus long.--Obtenir!...--J'ai tenté l'impossible,
-Mademoiselle: car je savois combien vous désiriez prolonger votre séjour
-chez la comtesse.--Certainement,... mais...--Mais vos parens sont
-demeurés inflexibles.--Vous dites, Madame, que mes parens...?--Ils ne
-vous ont accordé que quinze jours.--Vous dites que mes parens m'ont
-accordé...--Oui, seulement quinze jours. Rien n'a pu les déterminer à se
-priver, pour un temps plus long, du bonheur de vous posséder chez
-eux.--Quinze jours, Madame la baronne! Vous êtes sûre?...--Je suis sûre,
-Mademoiselle, qu'ils ne vous permettront pas de rester plus longtemps;
-arrangez-vous d'après cela, dans quinze jours je vous remmène, c'est une
-chose convenue.--Convenue!--Oui, Mademoiselle, décidée.--Décidée,
-Madame!--Irrévocablement décidée, Mademoiselle.--Ah! ah!--En attendant,
-je viendrai vous voir presque tous les jours, comme vous pensez
-bien.--Oui, Madame.--Et presque tous les jours aussi je les verrai, vos
-parens.--Oui, Madame.--Ainsi vous aurez perpétuellement de leurs
-nouvelles.--Oui, Madame.--Et ils recevront continuellement des
-vôtres.--Oui, Madame.--Tenez, ce soir je soupe avec l'un d'entre
-eux.--Je le sais; c'est même un de mes grands-parens, celui-là, je
-crois?--Justement, Mademoiselle, je lui parlerai de vous, de votre
-absence.--Ah! je vous en serai bien obligée.--Je ne doute pas que
-d'abord cette séparation de quinze jours ne l'effraye, comme les autres;
-mais je lui ferai entendre raison là-dessus.--Vous me rendrez un vrai
-service.--Je vous réponds qu'il ne sera pas fâché.--Madame, je m'en
-rapporte à vous.»
-
-On conçoit que je demeurai très surpris de la manière artificieuse et
-hardie dont la baronne venoit de m'établir, pour ainsi dire malgré moi,
-chez la comtesse. Cependant je n'oserois pas dire que j'en fus bien
-fâché, car peu de gens me croiroient; mais du moins, ô ma Sophie!
-j'assurerai qu'à l'instant même je pris intérieurement la ferme
-résolution de conserver mes relations avec Mme de B..., pour être, en
-cas de besoin, promptement informé de ses découvertes et pour me
-conduire en conséquence.
-
-Le comte, qui n'avoit rien perdu de mon dialogue avec Mme de Fonrose,
-demanda si mes parens demeuroient maintenant à Paris; la baronne
-répondit qu'ils y étoient _incognito_ pour des raisons qu'elle savoit,
-mais qu'elle ne pouvoit dire.
-
-Nous allons nous mettre à table: je fus placé entre le mari et la femme;
-de temps en temps, la comtesse passoit adroitement sous la nappe une
-main qui rencontroit toujours la mienne, et mon genou touchoit le sien.
-Aussi M. de Lignolle se fût-il étonné de nos fréquentes distractions, si
-Mme de Fonrose, toujours attentive et toujours complaisante, n'eût vingt
-fois relevé la conversation prête à tomber, et vingt fois ne nous eût
-très habilement avertis de nos imprudences ou tirés de nos rêveries. Au
-dessert, cependant, il fallut payer de ma personne. La baronne, soit
-qu'elle voulût me distraire de l'objet dont elle me voyoit trop occupé,
-soit qu'elle prît quelque plaisir à me tourmenter un peu, la baronne
-s'avisa de me porter un coup plus difficile à parer que tous les autres.
-«A propos, dit-elle, vous savez sans doute la grande nouvelle? Le
-chevalier de Faublas est sorti de la Bastille.--Qui, le chevalier de
-Faublas? demanda le comte.--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce
-joli garçon qui, sous des habits de femme...--S'est introduit chez le
-marquis de B...?--Oui, oui.--Et l'on a remis en liberté ce mauvais
-sujet? Et ce petit garnement ne sera pas claquemuré pour le reste de sa
-vie?--Comte, vous êtes bien sévère. On dit que c'est un très aimable
-enfant.--Un fieffé libertin, qu'on auroit dû fouetter en place
-publique!» La baronne alors m'adressa la parole: «Mlle de Brumont ne dit
-mot; est-elle de l'avis de monsieur?--Non, Madame, pas tout à fait,
-non... Ce chevalier de Faublas dont vous parlez, je le juge excusable;
-il est bien jeune encore: à moins qu'il n'ait commis de ces
-fautes...--Il a fait des horreurs, s'écria M. de Lignolle. Vous ne savez
-donc pas son histoire, Mademoiselle? Je vais vous la conter. D'abord, il
-a quitté les habits de son sexe, et, se donnant pour femme, il est entré
-dans le lit de la marquise de B..., presque sous les yeux de son mari.
-N'est-ce pas affreux?--Permettez que je vous arrête, Monsieur; ceci ne
-me paroît pas vraisemblable. Est-il possible qu'un homme ressemble à une
-femme si bien qu'on s'y méprenne?--Cela n'est pas ordinaire, mais cela
-s'est vu.--Si vous ne me l'assuriez, je ne le croirois pas, dit la
-comtesse.--Il faut le croire, répondit-il, car c'est un fait. Au reste,
-ce marquis de B... n'en est pas moins un imbécile avec ses connoissances
-physionomiques. C'est la science du coeur humain qu'il faut posséder.»
-Je l'interrompis: «Il me paroît que, si vous aviez été à la place du
-malheureux marquis, ce M. de Faublas ne vous eût pas fait sa dupe.--Oh!
-soyez-en sûre. Je n'ai peut-être pas plus d'esprit qu'un autre; mais je
-suis observateur, je connois le coeur de l'homme, et _nulle affection de
-l'âme ne m'échappe_.--Nous savons cela, dit la baronne; mais, pour
-revenir à notre mauvais sujet, je vais un peu vous étonner en vous
-apprenant qu'il a l'obligation de sa liberté à la marquise.--A Mme de
-B...? s'écria le comte.--A Mme de B...! s'écria la comtesse avec
-beaucoup de vivacité.--A Mme de B...! m'écriai-je moi-même, en jouant
-l'étonnement.--A Mme de B..., répéta froidement la baronne. Tout le
-monde l'assure.» La comtesse se leva brusquement et m'adressa la parole:
-«Quoi! c'est la marquise?...»
-
-Elle parloit si haut et si vite, elle paroissoit tellement surprise,
-inquiète et fâchée, que, tremblant de l'entendre me faire ou quelque
-imprudent reproche ou quelque dangereuse question, je me hâtai de
-l'interrompre: «Adressez-vous à madame la baronne. Qu'allez-vous me
-demander, à moi qui ne sais pas un mot de toute cette fable?» M. de
-Lignolle daigna me seconder. «Une fable, comme dit fort bien
-mademoiselle. En effet, comment imaginer que la marquise ait osé...--Il
-n'y a rien que de vrai dans ce que j'avance, reprit la baronne. Qu'une
-fille toute neuve, une vierge pure, sans malice, sans passions et sans
-reproche, trouve fort scandaleux l'événement que j'annonce, et que, dans
-l'innocence de son coeur, elle refuse d'y croire, cela me paroît fort
-naturel. Je ne puis même, en passant, m'empêcher de blâmer la comtesse,
-qui a déjà quelque usage du monde, d'avoir été tout à l'heure tentée de
-questionner, sur certaine matière, une personne aussi inexpérimentée que
-l'est sa demoiselle de compagnie. Mais que M. de Lignolle, homme
-d'esprit, homme de tête, M. de Lignolle, qui a l'expérience du monde, de
-la cour, et des femmes surtout, que M. de Lignolle, observateur profond,
-excellent juge, M. de Lignolle, enfin, appelle fable un fait peu commun
-sans doute, mais qui n'est pas sans exemple et paroîtra même
-vraisemblable à quiconque connoît les moeurs de ce siècle de corruption,
-voilà ce que je ne conçois pas.--Encore, répondit le comte, faudroit-il
-que j'eusse particulièrement étudié le caractère de Mme de B... Je ne la
-connois que pour avoir entendu quelquefois parler d'elle.--Et moi,
-malheureusement, pour l'avoir souvent rencontrée dans mon chemin. Je
-pourrois lui contester les dons naturels et les dons acquis; mais la
-plupart des jeunes gens de la cour disent qu'elle est belle, et ils le
-savent bien; mais les vieux courtisans assurent qu'elle est plus qu'eux
-tous adroite, insinuante, artificieuse et dissimulée: il faut les
-croire. Ceux-ci lui accordent beaucoup d'esprit, ceux-là lui
-reconnoissent de grands talens; tous généralement conviennent qu'elle
-est née pour l'intrigue. Les uns s'étonnent que l'ambition puisse régner
-avec tant d'empire dans un coeur qu'ils croient fait pour des passions
-plus douces; les autres, la voyant sans cesse occupée de plus grands
-intérêts, ne conçoivent pas par quel miracle il lui reste un moment pour
-l'amour. Ce que chacun ne peut se lasser d'admirer en elle, c'est un
-continuel mélange de l'audace qui distingue les forts, et de l'astuce
-qui semble n'appartenir qu'aux foibles. Quelquefois elle étonne ses
-ennemis et ses rivales par les coups hardis qu'elle frappe; souvent elle
-les fatigue de sa tranquille patience et de sa persévérance éternelle.
-Tantôt c'est le tigre irrité qui s'élance sur le chasseur et le
-terrasse, et tantôt le chat sournois qu'on voit des heures entières tapi
-près de la retraite de la proie qu'il attend. Tenez, je ne veux pour
-preuve de sa rare capacité que la manière dont elle s'est relevée plus
-puissante après sa terrible chute. Quand son affaire avec le chevalier
-de Faublas fit tant de bruit, nous la crûmes perdue, elle seule eut le
-courage de ne pas désespérer de sa fortune. Vous dire comment elle
-persuada à son mari coiffé, battu et mécontent, qu'il n'étoit pas un
-sot, je ne le saurois: ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui
-nous voyons qu'ils vivent très bien ensemble. Au reste, c'est là le
-moindre des succès qu'elle s'étoit promis: dès qu'elle eut enchanté le
-bon époux, elle songea à délivrer l'ami charmant. Pour cela, que
-fait-elle? M. de ***, qui avoit beaucoup de partisans parce qu'il
-jouissoit d'un léger mérite et d'une fortune considérable, M. de ***,
-depuis longtemps, étoit vainement amoureux d'elle, et vainement visoit
-au ministère. La marquise entre dans le parti nombreux qui le porte aux
-premières places; après quatre mois d'efforts elle culbute le ministre,
-effraye un des concurrens, trompe l'autre, et l'heureux compétiteur
-qu'elle sert se voit enfin nanti du fameux portefeuille. Alors sa
-bienfaitrice ne dédaigne pas de devenir son amante... Vous paraissez
-étonnée, Mademoiselle de Brumont?... Hélas! oui, la belle victime s'est
-immolée... Elle a généreusement consommé le grand sacrifice. Ainsi Mme
-de B... retrouve son premier crédit, qu'elle augmente encore. Ainsi le
-chevalier de Faublas est rendu à la société, pour y faire, si nous n'y
-prenons garde, quelque nouvelle incartade.»
-
-Enfin, Mme de Fonrose se tut, et, puisqu'elle ne vouloit que
-m'embarrasser, elle eut lieu de s'applaudir de la nouvelle fatale;
-fatale! car je m'en affligeai beaucoup. En ne m'examinant qu'un peu, je
-ne trouvois guère probable que l'adorateur de Sophie et l'amant de la
-comtesse fût encore amoureux de Mme de B...; cependant j'entendois
-s'élever du fond de mon coeur une voix secrète qui me crioit que la
-marquise auroit dû me laisser en prison. Oui, dans mon déplaisir
-extrême, j'osois accuser mon amie d'avoir trop fait pour moi. Ils
-auroient donc raison, les consolans moralistes qui tous les jours
-impriment que l'homme est naturellement ingrat?
-
-Mme de Lignolle, mécontente de mon chagrin, qu'il n'étoit pas malaisé
-d'apercevoir, fit tout haut cette remarque: «Vous avez l'air bien
-sérieux, Mademoiselle?--Vraiment oui», dit le comte. Je ne répondis rien
-à la comtesse parce que la baronne, habile à deviner et prompte à
-prévenir les imprudences de son amie, déjà s'étoit emparée d'elle, et
-tout bas lui disoit sans doute ce qu'elle croyoit propre à la retenir et
-à la calmer; mais je saisis ce moment pour m'approcher de M. de Lignolle
-et lui confier un grand secret: «Monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous
-m'avez autrefois témoigné le désir qu'il ne fût jamais question
-d'amourette et de galanterie devant votre jeune épouse.» Il me répondit:
-«Cela est vrai, mais il est question de ce libertin, je prends de
-l'humeur, je me laisse entraîner, et j'oublie mes résolutions. Au reste,
-je vous remercie de l'avis que vous voulez bien me donner, j'en vais
-profiter, nous allons nous entretenir d'autre chose.» Il me tint
-cruellement parole; je fus, toute la soirée, obligé de deviner des
-charades, d'entendre de longues dissertations sur les affaires de l'âme.
-
-A dix heures, la baronne se retira pour aller souper avec celui qu'elle
-appeloit mon grand-parent. A minuit, M. de Lignolle souhaite à la
-comtesse une bonne nuit, et un bon sommeil à Mlle de Brumont. De ces
-deux souhaits si contraires, un seul pouvoit être exaucé: la comtesse
-eut une bonne nuit, justement parce que Mlle de Brumont dormit peu.
-
-Ne vous en étonnez pas, vous qui vous souvenez qu'hier au soir, et ce
-matin, Justine m'a passablement occupé. Songez à ma détention trop
-longue, songez que l'économique régime du célibat, rigoureusement gardé
-pendant cent vingt mortels jours, a dû convenablement me préparer aux
-excès dispendieux de plusieurs nuits heureuses.
-
-Et vous aussi, malheureux amans, qui, pour avoir rencontré la satiété
-dans les bras de l'amour, ne concevez plus un bonheur trop au-dessus de
-vos forces, recevez avec mes preuves un avis salutaire, et prenez
-courage: faites-vous mettre à la Bastille, restez-y quatre mois
-seulement, et, quand vous en sortirez, vous verrez de quoi vous serez
-capables, avec quel empressement vous volerez aux genoux de vos
-maîtresses! Ah! que de fois vous leur direz: «Je vous aime», si elles
-vous le disent une fois! Ah! que vous les retrouverez jolies, si vous
-les retrouvez fidèles!
-
-La mienne l'étoit, et jura de l'être toujours. De mon côté, je la
-rassurai si bien que le lendemain matin son coeur ne conservoit aucun
-soupçon jaloux. Nous fîmes ensemble un déjeuner charmant, car nous ne
-fûmes pas gênés par la présence d'un tiers. M. de Lignolle, en partant
-pour Versailles, où il alloit passer plusieurs jours, m'avoit recommandé
-de tenir fidèle compagnie à sa femme et d'avoir bien soin d'elle.
-
-Ce fut elle qui prit soin de moi. Ses petites mains arrangèrent mes
-cheveux, ses petites mains m'habillèrent. Il est vrai que je n'en fus ni
-mieux coiffé ni mieux vêtu. Il est vrai que, plein de reconnoissance, je
-lui rendis, maladroitement si l'on veut, mais pourtant fort bien, à ce
-qu'elle disoit, tous les services que j'avois reçus d'elle. La matinée
-tout entière, comme un instant, s'écoula dans ces occupations si douces.
-Nombrez, s'il se peut, les distractions qui prolongèrent nos travaux et
-les folies qui les interrompirent. Mme de Lignolle, naturellement si
-vive, est devenue plus étourdie de moitié; Faublas, que vous connoissez,
-seroit-il plus raisonnable qu'elle? Figurez-vous notre enfantine joie,
-nos comiques tendresses, nos bruyans transports. Imaginez jusqu'à quel
-point nos caprices peuvent être amusans, et nos espiègleries piquantes.
-Devinez le babil de nos querelles et le silence de nos combats.
-Représentez-vous ce que nos bouderies ont de plus intéressant, et nos
-raccommodemens de plus voluptueux: fille de compagnie peu respectueuse,
-je viens de faire à ma maîtresse une malice presque impertinente, et,
-pour m'attirer plus sûrement le châtiment que je mérite, j'ai l'air de
-vouloir m'y dérober. La comtesse, qui me voit fuir, vole sur mes pas, et
-sur mes pas se précipite dans la sombre alcôve où je parois chercher à
-me cacher. Un cri qu'elle pousse annonce que je suis découverte et
-saisie; mais le vainqueur, tout à coup vaincu, reconnoît trop tard le
-piège qu'on lui tendoit, il tombe et demande grâce; je reste inexorable,
-et je donne un baiser. O vous, qui que vous soyez, que ces jeux
-effarouchent, si dans vos sévérités vous voulez du moins vous montrer
-équitables, ne nous jugez point selon les rigoureuses lois qui
-gouvernent les hommes! Je n'ai pas dix-huit ans encore, la comtesse en
-compte à peine seize; nous sommes deux enfans.
-
-Mme de Lignolle n'avoit pas fait défendre sa porte pour tout le monde.
-Nous reçûmes, dans l'après-dîner, la visite de Mme de Fonrose, qui
-m'apporta des nouvelles de mon père, et celle de la marquise
-d'Armincour, à qui sa nièce avoit mandé le retour de Mlle de Brumont. La
-bonne tante, enchantée de me revoir, me prodigua les complimens.
-Pénétrée pour moi de la plus profonde estime, elle n'avoit point oublié
-que je réunissois, à l'avantage assez commun de tout connoître, le rare
-talent de tout expliquer, et que, dans une circonstance embarrassante,
-je l'avois puissamment aidée à donner à son Éléonore[5] des instructions
-de première nécessité. La vieille marquise m'aimoit tant et me faisoit
-tant de caresses que je ne pouvois, sans manquer à la reconnoissance,
-trouver sa visite trop longue. Sur quoi j'observerai que la baronne, qui
-apparemment me jugeoit ingrat, s'efforça, par toutes sortes de moyens,
-d'amener la bonne tante souper chez elle. Quand elle vit qu'il étoit
-impossible de l'y décider, elle prit elle-même le parti de rester avec
-nous. A minuit, nos deux convives se retirèrent; la même jolie femme de
-chambre qui m'avoit habillée s'empressa de détruire son ouvrage, et
-l'amie de la comtesse redevint son amant.
-
- [5] Rappelez-vous que c'étoit le nom de baptême de la comtesse; nous
- en aurons besoin.
-
-Je dis l'amie de la comtesse, et je dis bien. On savoit chez elle que je
-n'étois plus sa demoiselle de compagnie. Au reste, je crois que, dans
-l'occasion, tout bon gentilhomme pourroit, sans déroger, se mettre en
-condition comme j'y eusse été. Vraiment! le matin présider à la toilette
-de madame, causer l'après-dîner dans son boudoir, et le soir entrer dans
-son lit, je ne vois rien là qu'un jeune homme bien né doive trouver
-pénible et ne puisse faire honorablement. Quant à moi, je sais bien que
-je remplissois les différens devoirs de ma place avec grand plaisir et
-sans craindre de compromettre ma noblesse. De toutes manières, je me
-trouvois chez Mme de Lignolle aussi bien que chez moi.
-
-Aussi bien que chez moi!... de temps en temps, mais pas toujours. Non,
-mon père, non. Quoique deux journées seulement se fussent écoulées
-depuis notre séparation, je sentois le besoin de vous revoir. O ma
-Sophie! je brûlois du désir d'aller chez Justine savoir si Mme de B...
-n'avoit rien appris de ton sort, et l'idée de tes infortunes
-empoisonnoit mon coupable bonheur.
-
-Ce fut pour l'amour de ma femme que j'eus avec ma maîtresse un démêlé
-sérieux dès que le jour parut. «Je crois que tu pleures, s'écria la
-comtesse étonnée; qu'as-tu donc?» Lui avouer que je donnois ces larmes à
-l'absence de Sophie, c'eût été vraiment une cruauté; j'aimai mieux me
-permettre un officieux mensonge. «Je m'afflige parce qu'il faut, mon
-Éléonore, que je vous quitte pour quelques heures.--Me quitter! pourquoi
-faire?--Une visite...--A qui?--Pas à mon père, car il me retiendroit, et
-je veux revenir; mais à ma soeur.--A ta soeur! mon bon ami, rien ne
-presse.--Je ne puis m'en dispenser aujourd'hui.--Tu ne le
-peux?--Non.--Absolument?--Absolument.--Eh bien, j'irai avec toi.--Quelle
-idée! Nous montrer ensemble dans les rues de Paris! On n'a qu'à me
-reconnoître.--Nous baisserons les stores.--Oui! ne faut-il pas toujours
-descendre de voiture et y remonter? Et puis est-il possible que je te
-mène à ce couvent? à quoi cela ressembleroit-il?--Je t'attendrai à la
-porte.--Eh! non, non.--Vous ne voulez pas?--Je le voudrois de tout mon
-coeur; mais...--Vous me trompez.--Ma jolie petite amie, peux-tu le
-croire?--Je le crois: vous méditez une infidélité.--Éléonore!...--Ce
-n'est pas chez votre soeur que vous allez, mais chez cette indigne
-marquise, ou peut-être chez cette petite sotte de Montdésir.--Ma chère
-Éléonore!...--Mais, si vous avez des rendez-vous, vous les manquerez:
-car je vous défends de sortir.--Vous me le défendez?--Oui, je vous le
-défends.--Madame, prenez ce ton avec M. de Lignolle, tant qu'il voudra
-bien le permettre; quant à moi, je vous déclare que je ne le souffrirai
-pas, et que je veux sortir tout à l'heure.--Et moi, Monsieur, je vous
-déclare que vous ne sortirez pas.--Je ne sortirai pas?--Non.--Ah! nous
-allons voir.»
-
-Je fis un mouvement pour me précipiter hors du lit; de la main droite,
-elle me retint par les cheveux, et, de la gauche, elle tira le cordon de
-sa sonnette avec tant de violence qu'elle le cassa. Ses femmes effrayées
-accoururent à sa porte. Elle leur cria: «Qu'on dise au suisse qu'il
-tienne l'hôtel exactement fermé et qu'il ne laisse sortir aucune des
-femmes de ma maison.»
-
-Cette manière de garder un amant me parut si neuve que je fus obligé
-d'en rire: ma gaieté plut à la comtesse, qui se mit à rire aussi.
-Quelques minutes se passèrent dans le délire de cette joie; nous nous
-levâmes ensuite, et, quand je fus habillée, la querelle recommença.
-
-«Éléonore, je m'en vais. Je te donne ma parole d'honneur qu'avant deux
-heures je serai de retour.--Mademoiselle de Brumont, je te donne ma
-parole que mon suisse ne te laissera pas sortir.--Quoi! sérieusement,
-Madame?--Très sérieusement, Monsieur.--Comtesse, je n'essayerai point de
-forcer le passage, parce qu'ajouter à votre imprudence une imprudence
-encore, ce seroit visiblement vous compromettre; mais souvenez-vous de
-la violence que vous me faites, songez que vous n'aurez pas toujours le
-pouvoir de retenir votre amant chez vous malgré lui, et qu'une fois
-libre, il pourra tarder longtemps à venir reprendre un joug que vous lui
-aurez rendu pesant.--Ah! l'indigne! il menace de m'abandonner!...
-Faublas, quand tu ne reviendras pas, je t'irai chercher... J'irai chez
-toutes tes maîtresses les unes après les autres: chez cette Mme de
-Montdésir, pour la souffleter; chez la marquise, pour te redemander à
-son mari; jusque chez ta femme, s'il le faut, pour lui déclarer que je
-suis ta femme aussi... Oui, ta femme. Ce M. de Lignolle ne s'est marié
-qu'avec mon bien. C'est toi qui m'as vraiment épousée; c'est toi seul,
-mon ami, tu le sais bien... Pourquoi veux-tu sortir et m'aller faire une
-infidélité? Pendant que tu étois à la Bastille, je n'avois de
-rendez-vous avec personne, moi. Je ne savois que t'appeler,
-m'impatienter et gémir... Est-ce Mme de B... qui t'attend? Avoue-le, je
-te le pardonne, si tu n'y vas pas... Quel avantage a-t-elle donc sur
-moi, cette Mme de B... que tu me préfères? Est-elle belle? Je suis
-jolie. A-t-elle des talens? Tu ne connois pas tous les miens: je chante
-bien, je danse mieux, et je vais tout à l'heure, si tu le veux, te jouer
-sur mon piano toutes les sonates d'Hedelman et de Clementi. A-t-elle de
-l'esprit? Je n'en manque pas. Vous aime-t-elle beaucoup? Je vous aime
-davantage, et je suis plus jeune, plus fraîche, plus aimable. Je te le
-dis, moi, je le dis... Tu ris, Faublas? Eh bien, oui, ne sors pas, et
-nous allons rire, causer, jouer ensemble, courir l'un après l'autre,
-nous caresser, nous battre, nous amuser comme hier. Hier le temps a
-passé si vite! Reste avec moi, mon bon ami, je te promets que cette
-journée-ci ne nous paroîtra pas moins courte que celle d'hier.--Tout
-cela, Madame, est inutile. Vous me retenez de force, mais prenez garde
-que votre prisonnier ne vous échappe: car, en quittant sa chaîne, il la
-brisera.--Vous osez répéter encore... Mettez mon courage à cette
-horrible épreuve, et vous verrez,... perfide! Je vais partout à votre
-poursuite; je vous surprends chez une rivale, je la tue, je vous tue, je
-me tue, et, jusque dans mes derniers momens du moins, je vous prouve que
-je vous adore, ingrat que vous êtes!... Grands dieux! où suis-je? Je ne
-me connois plus... Faublas, mon ami, ne sois pas fâché, ne sors pas...
-Tu ne dis mot, tu me repousses... Ah! je t'en prie, pardonne-moi. Tiens,
-regarde, je pleure, je suis à genoux.»
-
-Je fus attendri, je la relevai, je la consolai, nous entrâmes en
-pourparler, nous capitulâmes. J'obtins qu'on iroit tout à l'heure lever
-chez son suisse la défense qui me tenoit aux arrêts chez elle; mais elle
-obtint que je ne sortirois pas.
-
-Le lendemain cependant je me sentis plus inquiet, et, résolu de voir
-Justine à quelque prix que ce fût, je parlai de ma soeur à la comtesse.
-L'interminable dispute alloit s'échauffer, lorsqu'au coup de marteau du
-maître, les portes de l'hôtel s'ouvrirent avec fracas. M. de Lignolle
-accourut à l'appartement de sa femme, et, du plus loin qu'il nous vit,
-il s'écria: «Félicitez-moi, Mesdames, je rapporte de Versailles le
-brevet d'une pension de deux mille écus.--Pour qui? demanda la
-comtesse.--Pour moi, répondit-il de l'air du monde le plus
-satisfait.--Monsieur, j'en suis fort aise, puisque vous en paroissez
-content; mais qu'est-ce pour vous qu'une pension de 6,000 livres?--Je
-n'ai pas pu l'obtenir plus forte.--Vous m'entendez mal, reprit-elle d'un
-ton froid qui contrastoit merveilleusement avec la joie de son mari.
-Loin de me plaindre que la pension soit trop modique, je m'étonne que
-vous l'ayez sollicitée; vous, Monsieur, qui possédez plus de douze cent
-mille livres de biens-fonds, et à qui j'ai apporté près du double en
-mariage.--Madame, on n'est jamais trop riche.--Eh! Monsieur, tant
-d'honnêtes gens ne le sont pas assez! Pourquoi ne pas laisser les grâces
-de la cour se répandre sur ceux qui en ont un véritable besoin?--Il est
-vrai, dit le comte en se frottant les mains, qu'une foule d'amateurs
-s'étoient mis sur les rangs; je n'ai pas été seul favorisé. Les brevetés
-sont: d'Apremont, que vous connoissez...--Une seule de ses terres lui
-rapporte vingt mille écus!--Et de Verseuil...--Il est lieutenant d'une
-province!--Et d'Hérival, aussi.--Son oncle, ancien ministre, l'a chargé
-de richesses qu'il dissipe et d'honneurs dont il est indigne.--Et
-Flainville, encore.--Il a, par l'agiotage, quadruplé l'opulente
-succession de ses pères!--Et puis un monsieur de Saint-Prée... Mais non,
-je me trompe, celui-là n'a rien obtenu.--Ah! le brave homme!
-m'écriai-je. Quel dommage!--Vous le connoissez? me dit la
-comtesse.--Oui, Madame. Un vieux officier plein de mérite et de courage!
-Vous ne verriez pas sans admiration les cicatrices dont il est couvert,
-et le récit des malheurs qui ont renversé sa fortune vous intéresseroit
-vivement.--Il est pauvre? s'écria-t-elle.--Très pauvre. On s'est montré
-du moins assez juste pour recevoir l'aîné de ses garçons à l'École
-militaire, et sa fille cadette à Saint-Cyr.--Il a beaucoup
-d'enfans?--Trois autres demeurent encore à sa charge, et, comme lui,
-languissent dans un village du Languedoc...--Là! dites-moi, n'est-ce pas
-une chose affreuse que des courtisans qui nagent dans l'opulence
-enlèvent à cette famille infortunée son honorable et dernière
-ressource?...» Elle se tourna vers son mari: «N'en êtes-vous pas
-honteux?--Honteux de quoi? répondit le comte: si ce monsieur est
-malheureux, qu'il se plaigne; s'il est oublié, qu'il se montre. Que
-fait-il dans sa province? qu'il vienne à Versailles; qu'il paroisse à
-l'OEil-de-Boeuf. Est-ce à moi de l'aller chercher? Il a fait de
-malheureuses campagnes: eh bien! dix mille officiers n'ont-ils pas été
-blessés comme lui? N'est-il pas guéri comme eux? A la cour, ce ne sont
-pas des cicatrices qu'il faut montrer. Il ne s'agit que d'avoir des
-amis, de la patience et de l'importunité. Si rien de tout cela ne manque
-à M. de Saint-Prée, son tour viendra.» La comtesse repartit avec
-vivacité: «Mais, sans vous, peut-être son tour étoit venu.» M. de
-Lignolle, affectant le ton de la supériorité, répliqua: «Que vous êtes
-enfant! vous n'avez pas la moindre connoissance du monde. Supposons que,
-pour faire place à ce monsieur, je me fusse bonnement retiré; d'autres,
-moins délicats, l'auroient écarté. D'ailleurs, si dans la vie on étoit
-arrêté par la foule des petites considérations particulières, on ne
-songeroit jamais à soi.» Mme de Lignolle rougit, pâlit, frappa des
-pieds. «Brumont, vous l'entendez! voilà de ces raisons qui me mettent
-hors de moi. Cela me feroit sauter au ciel!... Monsieur, je ne connois,
-comme vous le dites bien, ni le monde, ni le coeur humain, ni, Dieu
-merci! l'art des beaux raisonnemens; mais j'écoute ma conscience: elle
-me crie qu'aujourd'hui vous avez surpris les ministres, trompé le roi et
-volé des malheureux.--Madame, l'expression...--Oui, Monsieur, volé!» Son
-mari voulut sortir, elle le retint, et d'un ton qui paroissoit plus
-calme elle continua: «Si vous ne trouvez pas moyen, sous quelques jours,
-de vous démettre de votre pension en faveur de M. de Saint-Prée, je vous
-déclare que je me chargerai du soin de lui faire passer tous les
-ans deux mille écus par une voie indirecte et par forme de
-restitution.--Comme il vous plaira, Madame; vous le pouvez sans vous
-gêner beaucoup: ce sera tout au plus le tiers de la somme annuelle que
-vous vous êtes réservée pour votre entretien.--Ne vous en flattez pas,
-Monsieur, je ne toucherai point à cette portion de mon revenu. Quoique
-je ne vous en doive aucun compte, je suis bien aise de vous répéter ce
-que je vous ai déjà dit cent fois: je ne me consolerois pas de dépenser
-follement vingt mille francs en bagatelles de toilette, lorsqu'il y a
-dans nos terres des misérables qui manquent de pain. Je ferai de mes
-économies un emploi selon mon coeur. Quant à la dette que vous venez de
-contracter envers M. de Saint-Prée, vous l'acquitterez avec les biens
-qui nous sont communs; si vous m'en laissez le soin, j'engagerai mes
-diamans; et, quand je les aurai fait mettre au mont-de-piété pour vous,
-nous verrons si vous ne les retirerez pas.--Non, Madame.--Non? je pense
-que vous osez dire non! Moi, je vous répète que je le veux, et que cela
-sera. Monsieur le comte, vivons en paix, croyez-moi, ne me poussez point
-à bout; j'ai des parens, j'ai des amis, j'ai raison, ma séparation ne
-seroit pas difficile à obtenir. Vous vous passerez bien de ma personne,
-je le sais; mais la perte de mon bien pourroit vous laisser des regrets
-amers... Tiens, Brumont, car je ne puis m'en taire, tu vois l'homme du
-monde le plus insensible et le plus avare. Il faut que tous les jours je
-me dispute avec lui pour empêcher des lésineries ou des injustices.
-Depuis six mois que nous sommes ensemble, je n'ai pas eu la satisfaction
-de le voir une fois, une seule fois, secourir un malheureux! Son unique
-bonheur est de thésauriser. Il s'est fait un dieu de son or! Aujourd'hui
-qu'il vient d'augmenter ses richesses, il ne vit que de l'espérance de
-les augmenter demain! Et demandez-moi pour qui. Pour des collatéraux:
-car des pauvres, il ne sait pas s'il en existe; et des enfans, il n'en
-aura jamais,... à moins qu'une malheureuse charade...»
-
-Depuis un quart d'heure la comtesse étoit fort en colère; tout à coup
-elle se mit à rire comme une folle. Cependant, après un court moment de
-réflexion, elle reprit:
-
-«A moins qu'une malheureuse charade... ne lui tienne lieu d'un enfant
-chéri... Au reste, il a raison de les aimer, car elles ne lui coûtent
-rien à faire... A propos d'enfans, Monsieur, il me tarde de revoir les
-miens. L'automne dernier, je désirois aller faire un tour dans le
-Gâtinois, vous m'avez retenue par des visites de mariage; et j'ai su que
-depuis vous avez fait à ma terre un voyage que vous vouliez que
-j'ignorasse: maintenant que je vous connois, cette mystérieuse visite
-m'alarme pour mes paysans. Monsieur, je prétends qu'on ne change rien à
-leur condition; je prétends que les vassaux de la marquise d'Armincour
-n'aient pas à se plaindre d'être devenus ceux de la comtesse de
-Lignolle. Bonnes gens, ma bonne tante m'éleva parmi vous; elle fit de
-vos honorables travaux mes premiers plaisirs, et de vos innocens
-plaisirs mes plus charmantes occupations! Elle vous apprit à me chérir,
-elle m'apprit à vous respecter, elle m'apprit à être heureuse de votre
-bonheur, fière de votre amour et riche de vos prospérités. Souvent elle
-me disoit, je m'en souviens avec délices, elle me disoit: «Éléonore, ne
-trouves-tu pas bien doux d'avoir, à ton âge, autant d'enfans qu'il y a
-d'habitans dans ce village?» Oui, ce sont mes enfans. Oui, bonnes gens,
-je veux vous ramener votre mère. Elle ne vous paroîtra pas trop vieille
-encore, et j'espère que maintenant, comme lorsqu'elle étoit plus petite,
-vous la verrez avec attendrissement encourager vos travaux, ordonner vos
-fêtes, ouvrir vos bals, présider à vos banquets, récompenser vos
-laborieux garçons, et couronner vos jolies rosières.»
-
-Tout à l'heure la comtesse rioit, maintenant je voyois ses yeux se
-remplir de larmes.
-
-«Monsieur, reprit-elle aussitôt avec beaucoup d'impétuosité, je pars
-demain.--Demain! Madame, c'est trop tôt; la saison...--Pardonnez-moi,
-Monsieur: le printemps, qui s'approche, ramène les beaux jours. Il fait
-un temps superbe. Demain, je pars pour ma terre du Gâtinois, j'y reste
-quelques jours, je reviens ensuite chercher ma tante, dont les affaires
-seront finies, et je vais avec elle passer quelques semaines en
-Franche-Comté. J'ai aussi des enfans dans ce pays-là.--Mais,
-Madame...--Monsieur, demain je pars, c'est une chose décidée.
-J'emmènerai Mlle de Brumont. Si vous êtes prêt, vous viendrez avec nous.
-Avez-vous affaire? Ne vous gênez pas. Je n'ai besoin, ni pour mes
-travaux, ni pour mes plaisirs, d'un homme également incapable de
-contribuer au bonheur ou de compatir aux misères de personne.»
-
-A l'instant même elle ordonna qu'on préparât ses malles et sa voiture de
-campagne. M. de Lignolle s'en alla mécontent et soumis.
-
-Cependant la comtesse versoit quelques larmes; je voyois l'intérêt le
-plus tendre régner sur son visage, où le feu de la colère venoit de
-s'éteindre: mon coeur se pénétroit du sentiment délicieux dont le sien
-paroissoit vivement ému. La sensibilité, fille de la Providence et
-quelquefois du malheur, soeur de la commisération et mère de la
-bienfaisance, est, je crois, une de ces vertus qui, pour l'éternelle
-propagation de notre espèce, nous fut accordée à nous autres hommes,
-afin que nous pussions être aimés, et à vous, nos douces compagnes, pour
-que vous eussiez à tout âge et en tout temps un sûr moyen de plaire. Au
-moins, j'ai toujours vu qu'il n'y a point de si vieille figure que ne
-puisse rajeunir son expression touchante; et tel est même son admirable
-pouvoir qu'en embellissant la moins jolie, elle ajoute encore mille
-agrémens à la plus belle. Jugez donc combien, en ce moment, Mme de
-Lignolle me parut plus brillante de ses attraits piquans et de son
-extrême jeunesse, et soyez moins étonné d'apprendre qu'une cause en soi
-digne d'éloges ait produit, par l'occurrence, des effets condamnables.
-
-Quelques minutes après son départ, M. de Lignolle revint à l'appartement
-de madame. Heureusement j'avois mis les verrous. «Vous vous êtes
-enfermées? cria-t-il.--Oui, Monsieur, répondit-elle.--Pourquoi
-donc?--Parce que nous recommençons notre charade.--Est-ce une raison
-pour que je n'entre pas?--Si c'est une raison! je le crois bien! Je vous
-ai déjà dit, Monsieur, que je ne voulois pas être dérangée quand je
-composois. Revenez dans un quart d'heure, la leçon sera peut-être
-finie.»
-
-Elle ne dura pas si longtemps, la leçon; mais, après l'avoir prise et
-donnée, l'écolière et le disciple eurent une petite explication qu'il ne
-falloit pas que tout le monde entendît.
-
-«Éléonore, ma charmante amie, tout à l'heure je t'écoutois avec
-transport prêcher à ton mari, qui ne les connoît pas, des vertus que
-j'idolâtre. Tu m'es devenue plus chère, tu me parois plus jolie.--Eh
-bien, me répondit-elle, c'est ce que ma tante m'a toujours dit, toujours
-elle m'a répété qu'un air de bonté paroit une figure mieux que tous les
-chapeaux de Mlle Bertin. Elle avoit donc raison, puisque mon amant s'en
-aperçoit. Oh! que je suis contente! s'écria-t-elle en faisant un saut de
-joie; que je suis contente d'être bonne, puisqu'en effet cela me rend
-plus aimable à tes yeux! Tiens, Faublas, je le serai chaque jour
-davantage; tiens, mon ami, j'ai mes défauts comme tout le monde. Je suis
-vive, impérieuse, colère; on me croiroit méchante, et dans le fond il
-n'y a pas de meilleure femme que moi. Je vaux de l'or. Tous les jours tu
-me découvriras des qualités nouvelles, je te le dis. Tu verras, tu
-verras!... Demain, je t'emmène à ma terre, en es-tu bien aise?--J'en
-suis enchanté, ma petite amie.--Pourquoi petite? Pas tant, ce me semble:
-ne trouves-tu pas que je suis grandie depuis quatre mois?--Au moins d'un
-pouce.--Ah! je compte grandir encore. Je grandirai, sois-en sûr! Cela te
-fera plaisir aussi, n'est-il pas vrai?--Grand plaisir, assurément. Pour
-revenir à la question que tu me faisois tout à l'heure, je suis enchanté
-d'aller à la campagne avec toi; mais, si tu veux que je parte demain, il
-faut souffrir que j'aille aujourd'hui chez Adélaïde, et que j'y aille
-seul.»
-
-Ici recommença notre dispute, qui cette fois se termina tout à mon
-avantage. J'eus même le bonheur de faire comprendre à la comtesse qu'il
-ne falloit pas qu'elle me donnât son carrosse. On fit avancer un honnête
-fiacre, à qui j'indiquai d'abord le couvent d'Adélaïde; mais, à quelques
-pas de l'hôtel, je priai mon phaéton de me conduire _incognito_ chez
-Justine.
-
-La paresseuse étoit encore au lit, où M. de Valbrun causoit avec elle.
-Tous deux pourtant, dès qu'on eut annoncé Mlle de Brumont, lui crièrent
-d'entrer. Je fus reçu comme un ami commun. Je ne sais pas si le vicomte,
-tout à fait exempt de jalousie, trouvoit, à me voir chez sa maîtresse,
-autant de plaisir qu'il mit d'affectation à me l'assurer; mais je sais
-bien que Mme de Montdésir faisoit des efforts malheureux pour que M. de
-Valbrun ne vît pas qu'elle lui préféroit M. de Faublas. La pauvre
-enfant, encore un peu neuve dans son métier, remplissoit difficilement
-sa tâche. J'avoue que ce ne fut point pour l'aider à sortir d'embarras
-que je lui parlai de mes affaires. Elle parut fâchée de m'apprendre
-qu'elle n'avoit aucune nouvelle à me donner de la part de la marquise,
-et elle se chargea volontiers de la faire avertir que je partois avec
-Mme de Lignolle pour le château de ***. Le vicomte me promit, de son
-côté, qu'il ne diroit point à la baronne en quel endroit il m'avoit
-rencontré.
-
-Du Palais-Royal j'allai rue Croix-des-Petits-Champs, au couvent de ma
-soeur. Paroître devant elle dans mon nouveau travestissement, c'eût été
-beaucoup affliger ma chère Adélaïde et commettre une imprudence inutile.
-Je me contentai de griffonner dans ma voiture, et de faire remettre à la
-tourière un petit billet, par lequel j'apprenois à Mlle de Faublas que
-son frère alloit passer quelques jours à la campagne.
-
-En effet, le lendemain de bonne heure nous partîmes, Mme de Lignolle et
-moi. Le comte, retenu pour quelques affaires, nous faisoit espérer qu'il
-lui seroit impossible d'aller nous rejoindre avant huit jours. Je
-n'entreprendrai pas de vous peindre la folle joie que ressentit ma jeune
-maîtresse, lorsqu'elle se vit en route avec moi. Je ne vous dirai pas
-non plus jusqu'à quel point ce voyage m'amusoit; mais vous savez qu'on
-ne s'ennuie pas de courir la poste avec une femme qu'on aime. Il étoit
-près de cinq heures lorsque nous arrivâmes à son château, distant de
-Paris de plus de vingt lieues. Nous n'avions pas dîné; je sentois un vif
-désir de me mettre à table; mais la comtesse s'occupa d'abord d'un autre
-soin qu'elle jugeoit plus essentiel. Nous commençâmes par aller visiter
-l'appartement qu'on lui avoit préparé; elle fit dresser un second lit à
-côté du sien. Il étoit désormais décidé que Mlle de Brumont coucheroit
-partout où coucheroit Mme de Lignolle.
-
-Cependant, la nouvelle de notre arrivée s'étant répandue dans les
-villages dont la comtesse étoit seigneur, il y eut le soir même grand
-concours au château. Mme de Lignolle ne reçut point la triste et
-cérémonieuse visite d'un campagnard gentillâtre, fier de son antique
-inutilité, ni de quelques bourgeois enrichis, plus vains encore de leurs
-privilèges nouveaux: sa nombreuse cour se composa tout entière de ces
-hommes presque partout dédaignés et partout respectables, à qui la
-plupart de nos gens prétendus _comme il faut_ ont persuadé que le
-premier des arts étoit un vil métier. Moins crédule et plus fortuné,
-chacun des honnêtes laboureurs que je voyois paroissoit avoir la
-conscience de ses talens en particulier, et en général le noble orgueil
-de son état. Tous montroient devant Mme de Lignolle une modeste
-assurance; tous étoient redevenus des hommes, depuis qu'une femme les
-avoit protégés; tous, en se félicitant du retour de la comtesse,
-s'affligeoient de ne pas revoir la marquise, et demandoient au Ciel
-qu'il lui plût de rendre à la nièce les bienfaits dont la tante les
-avoit comblés. Pressées autour de ma charmante maîtresse, les femmes
-l'accabloient de remerciemens et d'éloges, les filles la couvroient de
-fleurs, les enfans se disputoient sa robe pour la baiser. Digne de
-l'amour qu'elle inspiroit, Mme de Lignolle avoit retenu tous les noms,
-elle adressoit au vieux Thibaut un remerciement affectueux, à la bonne
-Nicole une obligeante question, un compliment flatteur à la jeune Adèle,
-une douce caresse au petit Lucas. Elle s'inquiétoit avec intérêt de la
-situation des affaires communes; en vérité, vous eussiez dit une tendre
-mère tout à l'heure revenue au sein de son heureuse famille.
-
-«Éléonore, lui dis-je, ma chère Éléonore, vous méritez d'être l'objet de
-l'allégresse générale, car vous paroissez la sentir vivement.--Très
-vivement, mon ami, je t'assure, je suis touchée jusqu'aux larmes.
-Jamais, cet hiver, la plus intéressante tragédie ne m'a si fort émue.
-Dis-moi donc pourquoi tant de gens opulens, qui, dans leurs terres, ne
-font de bien à personne, courent à Paris s'attendrir, au théâtre, sur
-des maux factices?--Ils ne s'y attendrissent pas, mon amie; dans nos
-salles, ce n'est que le _tiers état_ qui pleure. Les gens prétendus
-_comme il faut_ ne savent pas même quand l'acteur est là; ils vont à la
-comédie pour se lorgner dans les loges et se saluer dans les corridors.
-Vous concevez qu'ils ne s'amusent pas; mais ils s'étourdissent, pendant
-quelques heures, sur l'ennui qui les dévore.--Tu as raison, j'ai cru
-moi-même m'en apercevoir quelquefois; aussi j'ai pris mon parti. Je
-passerai la plus grande partie de l'année dans mes terres; et je veux
-employer en bonnes oeuvres l'argent que me coûteroit une loge à chacun
-des trois spectacles.--Ah! mon amie, que les journées alors te
-paroîtront courtes! ah! si tu vas toujours au-devant des malheureux, tu
-n'auras pas un moment à perdre. Du côté des plaisirs, tu y gagneras
-beaucoup encore, je crois; les scènes intéressantes viendront te
-chercher. Et comment ne serois-tu pas continuellement amusée et
-attendrie, quand tu auras sans cesse des pleurs à essuyer et des
-transports de joie à contenir?...--Eh bien! s'écria-t-elle, me voilà
-décidée, je resterai dans mes terres,... pourvu que tu ne me quittes
-pas, Faublas, pourvu que tu me sois fidèle...--Comment ne le serois-je
-pas, ma charmante amie? Où trouverois-je, avec plus de vertus, tant...»
-
-Je ne pus en dire davantage. O ma Sophie! un souvenir m'empêcha
-d'achever.
-
-«Tu m'aimeras donc toujours? reprit tout bas Mme de
-Lignolle.--Toujours.--Tu ne t'occuperas jamais que de moi?--Que de
-toi... Mais voyez donc, Madame la comtesse, comme ces paysannes sont
-jolies.--Et comme ces jeunes gens ont bonne mine, me répondit-elle.
-Vraiment je suis tentée de croire qu'il se fait ici beaucoup d'enfans,
-et de beaux enfans, parce que les pères sont contens de leur sort.--Non,
-n'en doutez pas, mon amie. Le commerce, si fatal à l'espèce humaine par
-les dangereux travaux qu'il occasionne, par les voyages de long cours
-qu'il commande, par les guerres fréquentes qu'il nécessite, le commerce
-enlève tous les jours des bras à l'agriculture. Un fléau destructeur
-qu'il amène avec lui, le luxe, vient encore, dans nos campagnes, décimer
-les plus beaux hommes, qu'il précipite à jamais dans le vaste abîme des
-capitales, où s'engloutissent les générations. Que reste-t-il pour
-cultiver nos champs déserts? Quelques tristes esclaves condamnés à
-l'oppression des heureux de la terre, qui, par la plus inique des
-répartitions, ayant gardé pour eux l'oisiveté avec la considération, les
-exemptions avec les richesses, laissent à leurs vassaux la misère et le
-mépris, le travail et les impôts. Si la misère avilit l'âme, les
-chagrins altèrent le corps. Les chagrins rongeurs gravent sur les
-visages où ils s'attachent d'ineffaçables marques, plus hideuses que les
-rides de la vieillesse et que les difformités de la laideur; des marques
-de réprobation, qu'un père malheureux transmet à sa postérité, comme lui
-vouée à toutes les ignominies. C'est ainsi que l'individu s'abâtardit en
-même temps que l'espèce diminue. Partout où vous verrez le paysan peu
-nombreux et bien laid, prononcez hardiment qu'il est bien misérable.»
-
-Tandis que je m'attendrissois avec la comtesse, dans cet entretien qui
-m'inspiroit pour elle beaucoup d'estime et beaucoup de respect, plus de
-cent couverts avoient été mis sur une immense table circulairement
-dressée dans un salon de verdure aussitôt illuminé. Les violons aussi
-venoient d'arriver; une impatiente jeunesse autour de nous rangée
-attendoit le signal. Mme de Lignolle prit la main d'un joli garçon; je
-fis de même, et le bal commença.
-
-L'heure du souper vint trop tôt pour les danseuses et pour leurs amans,
-mais au grand contentement des mamans et des pères, qui sont toujours,
-en pareil cas, plus pressés de se mettre à table que les enfans. Mme de
-Lignolle voulut que je l'aidasse à faire les honneurs du festin; nous
-nous retirâmes lorsque après que, tous les convives ayant porté
-plusieurs santés à leur hôtesse et à sa tante chérie, les vieillards
-entonnèrent des chansons à Bacchus et les jeunes gens des hymnes à
-l'amour.
-
-Je vous dirai confidemment qu'un peu fatigué de l'exercice des nuits
-précédentes, je ne goûtai, durant tout le cours de celle-ci, d'autre
-plaisir que celui de dormir tranquille auprès d'Éléonore étonnée. M. de
-Lignolle à ma place n'eût fait ni plus ni moins: aussi, loin de m'en
-glorifier, je m'en accuse. Mais rassurez-vous pour la comtesse et pour
-moi; l'amour, toujours juste, avoit décidé que, dans la matinée du
-lendemain, ma jeune maîtresse obtiendroit un dédommagement.
-
-Il n'étoit pas midi; depuis plusieurs heures l'alerte comtesse me
-faisoit courir dans son parc; un jardin anglois nous invitoit à goûter
-quelque repos à l'ombre de ses bocages tortueux. Un frais zéphyr
-balançoit mollement le feuillage du cèdre et du saule, de l'érable et du
-mélèze, du platane et de l'acacia. Sur leurs branches mariées et
-confondues mille oiseaux chantoient le printemps et ses plaisirs; un
-ruisseau, tout à l'heure rapide, et maintenant ralenti dans son cours,
-caressoit de son onde argentée les fleurs qui bordoient ses rives. Au
-fond d'un bosquet sombre que formoient le lilas et le rosier, le
-chèvrefeuille et l'aubépine ensemble entrelacés, étoit une grotte
-mystérieuse, dernier asile de l'amour.
-
-Joyeux, je m'avance; et quel est mon étonnement quand je lis à son
-entrée cette inscription: _Grotte des charades_! «Grotte des charades!
-m'écriai-je.--Grotte des charades! répéta la comtesse; il ne faut pas
-demander, ajouta-t-elle en riant de toutes ses forces, si monsieur le
-comte est venu s'exercer ici l'automne dernier»; puis, d'un ton
-majestueux, elle reprit: «_Grotte des charades_! Faublas, oseras-tu y
-entrer?» Et son oeil plein de feu m'invitoit à réparer les torts de la
-nuit dernière. J'eus l'audace de pénétrer avec elle dans ce lieu de
-délices; un lit de mousse sembloit y avoir été préparé des mains de
-Vénus, il reçut deux amans... Pendant quelques minutes nous n'entendîmes
-plus ni les oiseaux, ni le zéphyr, ni l'onde... L'heureuse grotte venoit
-de mériter son nom, que, peut-être, nous allions lui confirmer encore,
-lorsque l'approche d'un profane nous força de suspendre nos transports.
-
-C'étoit encore M. de Lignolle qui nous surprenoit par sa brusque
-arrivée. «Ah! ah! dit-il, c'est que vous étiez en train de travailler
-ici?--Oui, Monsieur, ne me l'avez-vous pas permis, de travailler?--Sans
-doute.--En ce cas, le lieu doit vous être égal.--Parfaitement égal...
-Mais, Madame, vous avez l'air embarrassée: est-ce que je serois venu mal
-à propos?--Mal à propos... Non,... non, pas tout à fait... Nous nous
-occupions de vous.--Quoi! en composant une charade?--Nous n'en faisons
-jamais que vous n'y soyez pour quelque chose.--Comment cela?--Le
-comment, je ne puis vous le dire. Au reste, soyez tranquille, il ne
-s'agit que d'une bagatelle... qui devroit vous concerner un peu, mais
-qui, dans le fait, ne vous concerne pas du tout.--Par ma foi, Madame,
-ceci est trop obscur, je n'y comprends plus rien.--C'est ce qu'il faut.
-Monsieur; mais vous saurez peut-être cela quelque jour... Laissons les
-charades... Monsieur, vous êtes arrivé bien vite? vous avez bien
-promptement terminé vos affaires?--Madame, je ne les ai pas faites. Je
-compte m'en aller après-demain. Je suis venu parce que j'étois pressé...
-de vous voir d'abord,... et puis de revoir cette terre, qui, depuis
-nombre d'années, est assez mal gouvernée.--Assez mal! jamais vous ne la
-gouvernerez mieux. Je ne prétends pas qu'elle le soit autrement.--Il y
-aura pourtant quelques petites réformes à faire.--Aucune! je vous
-déclare d'avance que je ne le souffrirai pas... Monsieur, ajouta-t-elle
-en sortant de la grotte, vous avez peut-être une charade à composer?
-Nous vous laissons.--Madame, mais que je ne vous chasse pas. Et la
-vôtre?--La nôtre est faite; nous allions peut-être en commencer une
-seconde; mais vous arrivez comme un jaloux!--Madame, je vous en prie!
-c'est à moi de me retirer si la place vous fait plaisir.--Non, non,
-restez, répondit-elle en riant, ce sera pour un autre moment. Nous n'y
-perdrons rien, soyez tranquille.»
-
-L'après-dîner, Mme de Lignolle me proposa de venir voir ses vassaux;
-nous entrâmes dans le premier village chez un fermier de la comtesse;
-elle lui dit: «Bastien, tu n'es pas venu souper avec moi, je viens te
-demander à goûter. Pourquoi ne t'ai-je pas vu hier avec tes camarades?
-Est-ce que tu ne m'aimes plus?» L'honnête homme baissa les yeux d'un air
-embarrassé. Sa femme, moins timide, répondit: «Not' homme a dit comme ça
-qu'il ne vouloit pas se faire l'honneur de donner à not' dame le plaisir
-de l'aller voir, parce qu'il ne se soucioit pas un brin de lui fendre le
-coeur de sa peine; et il assure qu'il est sûr qu'elle ne la sait
-pas.--C'est justement parce que je ne la sais pas qu'il faut vite me la
-dire. Voyons, Bastien, conte-moi-la ta peine; nous sommes de vieux amis,
-mon enfant, viens t'asseoir là, et parle.»
-
-Le bon fermier se fit un peu presser et s'expliqua: «J'ai renouvelé mon
-bail, votre intendant m'a augmenté.--Augmenté! de combien?--De cent
-pistoles.--Bastien, dis la vérité: qu'est-ce que tu gagnois avec
-moi?--Deux mille francs.--Tu n'as donc plus que cent pistoles de
-bénéfice?--Pas davantage.--Et tu es père de cinq enfans, je
-crois?--Depuis que nous n'avons vu madame, Dieu m'a fait la grâce de
-m'en donner un de plus.--Belle grâce pour un pauvre diable qui ne
-gagneroit que mille francs!» Elle se tourna vers moi: «Le père, la mère,
-six enfans! Et pour nourrir, loger, habiller tout cela, cent
-malheureuses pistoles! Je sais qu'à la rigueur ce n'est pas, dans ce
-pays-ci, la chose impossible; mais ne jamais recevoir un ami, n'avoir
-jamais la poule au pot, s'interdire sans cesse la plus petite dépense
-qui ne soit pas exactement nécessaire; et enfin, après des années de
-travail et de parcimonie, rien pour établir les garçons, rien pour doter
-les filles! Non, bonnes gens, non, cela ne sera pas... Tiens, Brumont,
-fais-moi le plaisir de dire à La Fleur qu'il aille tout à l'heure
-avertir mon homme d'affaires que je l'attends ici.»
-
-Quand je rentrai, la comtesse disoit: «Sois tranquille, Bastien, prends
-courage, et va me chercher de la crème, car Mlle de Brumont l'aime
-beaucoup, et moi aussi.»
-
-Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que la comtesse se fût
-donné une indigestion, si l'espièglerie n'eût chez elle combattu la
-friandise. Elle ne pouvoit se résoudre à avaler de suite trois
-cuillerées du doux liquide; il falloit qu'à chaque instant elle en
-barbouillât la figure de sa bonne amie, qui au reste le lui rendoit
-bien. Nous nous amusions de nos enfantillages, au point d'en rire comme
-deux écervelées, quand l'homme d'affaires arriva.
-
-Aussitôt le visage de la comtesse redevint sérieux. «Je voudrois bien
-savoir, Monsieur, pourquoi, sans me consulter, vous avez augmenté le
-bail de cet honnête homme, en le renouvelant.--Madame, je connois les
-intentions de monsieur le comte...--J'entends. Mais vous n'avez pas
-songé que ce moyen de lui faire votre cour étoit celui de me déplaire
-souverainement. Écoutez, je ne prétends pas discuter cette affaire avec
-M. de Lignolle; vous avez fait la faute, c'est à vous de la réparer. Si
-demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau bail qui remette les
-choses sur leur ancien pied, vous ne coucherez pas le soir au
-château.--Madame...--Point de réplique; allez.»
-
-Le mari, la femme et l'aînée des filles se jetèrent aux genoux de la
-comtesse, et baignèrent ses mains de leurs pleurs; jugez de mon émotion
-quand je vis Mme de Lignolle verser aussi de délicieuses larmes sur les
-mains qui serroient les siennes! Emporté par le premier mouvement de mon
-enthousiasme, je me précipitai dans ses bras, je la pressai sur mon
-sein, je lui donnai plusieurs baisers; je m'écriois: «Adorable enfant,
-tu vas me devenir chère!--Mes bons amis, dit-elle aux fermiers, c'en est
-trop, relevez-vous, relevez-vous donc. Si la reconnoissance est une
-dette, Brumont vient de l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de
-la terre ne sauroient payer le plaisir que je ressens.»
-
-Ils se levèrent, nous partîmes; ce qui restoit encore de la crème fut
-oublié.
-
-Dût le passage trop rapide d'une scène très intéressante à une scène
-très gaie vous étonner beaucoup, et même vous fâcher un petit moment, il
-faut que je vous raconte le comique incident de la nuit suivante, car je
-n'y puis tenir.
-
-La comtesse n'ignoroit pas que M. de Lignolle venoit de prendre pour lui
-l'appartement voisin du nôtre; mais l'étourdie n'avoit pas remarqué
-qu'une simple cloison séparoit son lit du lit où son mari ne dormoit pas
-encore. Or, devinez, aux questions qu'il fit à sa femme, devinez,
-dis-je, la cause du bruit qu'il avoit entendu: «Vous êtes incommodée,
-Madame?--Qui me parle?--Moi.--Que me demandez-vous?--Si vous êtes
-incommodée.--Incommodée!... Point du tout.--Tout à l'heure je vous
-entendois vous plaindre.--Me plaindre, moi!... Je ne me plaignois pas,
-Monsieur, je vous assure; vous avez rêvé cela.--J'ai bien entendu; mais
-vous-même vous rêviez peut-être... Au reste, j'ai tort de m'alarmer; si
-vous aviez besoin de quelque chose, vos femmes ne sont pas loin.--Et
-Mlle de Brumont est là, tout près de moi, Monsieur.--Oh! Mlle de Brumont
-s'entendroit-elle à donner des soins à une femme qui...--Mieux que
-toutes les femmes du monde...--Avez-vous eu occasion d'en essayer,
-Madame?--Plusieurs fois, Monsieur.--Déjà!--Oui, et je vous certifie que
-mes femmes et vous-même, Monsieur, vous aussi, vous m'eussiez laissée
-mourir, faute de pouvoir me donner les secours qu'elle a eu le talent de
-me prodiguer!--En ce cas, je puis dormir tranquille.--Oui, dormez,
-dormez.--Je vous souhaite une bonne nuit, Madame.--Grand merci. Elle ne
-commence pas trop mal.--Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont.--Monsieur,
-j'y tâche.»
-
-Ceci, du moins, fut pour la vive comtesse un avertissement de gémir plus
-bas, s'il lui arrivoit de gémir encore, et surtout de ne me pas donner
-d'autre nom que mon nom de fille, soit qu'il lui plût de recevoir
-quelques nouveaux secours, soit qu'elle crût n'avoir plus que des
-remerciemens à me faire.
-
-Le jour étoit grand lorsque nous nous réveillâmes. Mme de Lignolle me
-proposa de monter en voiture et d'aller rejoindre son mari, dès le matin
-parti pour la chasse. J'acceptai. Nous partîmes. A peu près à une
-demi-lieue du château, nous mîmes pied à terre, parce que la comtesse
-voulut gravir une colline avec moi. Déjà nous touchions à son sommet, et
-les gens de Mme de Lignolle étoient assez loin derrière nous, quand nous
-fûmes surpris de voir un cavalier, qui d'abord venoit au galop, arrêter
-son cheval dès qu'il nous eut atteints, et nous examiner curieusement.
-«Que veut cet homme? demanda la comtesse.--J'apporte une lettre à Mlle
-de Brumont.--Donne.--Je dois la remettre à Mlle de Brumont
-elle-même.--C'est moi.» Il lui répondit: «Non, ce n'est pas vous. C'est
-_lui_, ajouta-t-il en me montrant.--Comment! _lui_!--Oui, _lui_.» Il me
-jeta le billet et repartit aussi vite qu'il étoit venu.
-
-Je décachetai, je lus. «Qu'est-ce donc, Faublas? s'écria-t-elle, tu
-pâlis.--Rien, rien, mon amie.--Montre-moi ce billet.--Je ne puis. Non.»
-Avant que j'eusse deviné son dessein, elle m'arracha le maudit papier et
-le mit dans sa poche.
-
-Nous redescendîmes la colline, nous reprîmes le chemin du château, et,
-malgré mes vives instances, je ne pus obtenir que la lettre me fût
-rendue. Rentrée dans son appartement, la comtesse s'y enferma avec moi;
-puis, s'étant à l'improviste jetée dans un cabinet de toilette[6], dont
-la porte se ferma sur elle, rien ne l'empêcha de lire l'épître fatale.
-C'étoit un cartel ainsi conçu:
-
- [6] Faites attention à ce cabinet de toilette, nous y reviendrons
- quelque jour; nous y reviendrons plus d'une fois.
-
- (_Note de l'Éditeur._)
-
- _Tu fus longtemps Mlle Duportail, tu es maintenant Mlle de Brumont;
- j'ai toujours vu dans ta physionomie que tu ferois toute ta vie métier
- de tromper des maris et de séduire des femmes. Il ne tiendroit qu'à
- moi d'intéresser un second dans ma querelle, en divulguant ton secret;
- mais tu croirois que j'ai peur. Si tu n'es pas en effet devenu femme,
- tu te rendras dans trois jours, le 10 du présent mois de mars, dans la
- forêt de Compiègne, au milieu du second chemin de traverse à gauche.
- J'y serai depuis cinq jusqu'à sept heures du soir, sans amis, sans
- domestiques, et je n'aurai d'autre arme que mon épée._
-
- _Signé_: LE MARQUIS DE B...
-
-Il n'y avoit pas deux minutes que Mme de Lignolle avoit disparu, quand
-elle revint se précipiter dans mes bras. «Il y faut aller, mon ami, me
-dit-elle, il y faut aller. Je ne suis pas femme à te rien conseiller
-contre l'honneur. Nous allons dîner et partir, n'est-il pas vrai?--Oui,
-mon amie.--Le 10! C'est aujourd'hui le 9, tu as près de quarante lieues
-à faire; il n'y a pas un moment à perdre. Dis?--Oui, mon amie.--Eh bien,
-nous arriverons cette nuit à Paris. Tu seras demain sur les cinq heures
-du soir à Compiègne, et avant la fin du jour tu tueras le marquis...
-Hein?--Oui, mon amie.--Mais ne t'avise pas de le manquer; tue-le, au
-moins, cela est très essentiel: tue-le, il a notre secret... Tu conçois
-le danger? Tu conçois?--Oui, mon amie.--Cependant c'est une chose bien
-cruelle que d'ôter la vie à quelqu'un!... que d'avoir la vie d'un homme
-à se reprocher!... Non, Faublas, non, ne le tue pas; blesse-le
-seulement, et tu lui feras donner sa parole d'honneur qu'il ne dira
-rien... Entends-tu?--Oui, mon amie.--Et tu reviendras tout de suite
-m'assurer que c'est une affaire finie... Je t'attendrai à Paris... Tu
-reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai?--Oui, mon amie.--Ou bien
-j'irai avec toi, cela n'est pas impossible. Qu'en penses-tu?--Oui, mon
-amie.--Eh! mais il dit toujours oui! il me répond sans m'entendre.»
-
-Je l'entendois, mais je ne la comprenois pas. Effrayé des malheurs qui
-me menaçoient, je songeois avec désespoir qu'un duel alloit une seconde
-fois me priver de ma patrie, m'enlever à mes amis, à la marquise, à ma
-soeur, à mon père,... hélas! à ma Sophie,... et, vous le dirai-je? à
-cette petite Mme de Lignolle, que je trouvois chaque jour plus aimable
-et plus intéressante.
-
-«Faublas, continua-t-elle, dis-moi donc ce qui t'inquiète: est-ce parce
-qu'il faut me quitter pendant quelques jours que tu t'affliges? Mon ami,
-comme toi, j'en suis désolée; mais cette absence ne sera pas longue. Je
-te reverrai après-demain matin, n'est-ce pas?... Parle donc.--Oui, mon
-amie.--Ce oui, vous le prononcez encore du même ton, Monsieur! Vous ne
-m'écoutez pas!... Faublas, tu n'écoutes pas ton Éléonore?--Oui, mon
-amie.--Bon Dieu! dans quel accablement je le vois. Qui peut donc à ce
-point...? Eh! mais... En effet!... s'il arrivoit un malheur! si c'étoit
-au contraire M. de B... qui le...; mais non, cela ne se peut pas. Mon
-amant est le plus adroit et le plus brave des hommes... Faublas! tu le
-tueras, je te le dis, tu le tueras!... Réponds-moi donc.--Oui, mon
-amie.--Encore ce oui!... qui m'impatiente!... qui me désespère!...
-Monsieur! Monsieur!--Ah!... finissez, Éléonore, vous me faites
-mal!--Parlez-moi donc, parlez-moi... Dis, mon ami, dis ce qui
-t'inquiète!--Ce qui m'inquiète! tu le demandes!... Éléonore, un
-duel!--Il a raison! grands dieux!... quitter la France... Mon ami, ne la
-quitte pas, viens chez moi, tu seras mieux chez moi que dans
-l'étranger... Et, si on alloit l'arrêter, l'emprisonner encore, nous
-séparer à jamais!... Ah! Faublas, je t'en prie, ne souffre pas qu'on
-t'arrête, ne te laisse pas conduire en prison; n'attends pas ceux qui
-voudroient courir après toi. Reviens vite à Paris. Réfugie-toi chez ton
-amie... Et, s'ils osent te poursuivre jusque dans ma maison... S'ils
-l'osent! laisse-moi faire, ils auront affaire à moi et à toi, mon ami:
-Faublas, je te défendrai, tu me défendras, nous serons deux.»
-
-Mme de Lignolle me donna, dans son extrême agitation, mille autres
-conseils à peu près semblables, dont il étoit difficile que je
-profitasse. On vint enfin l'interrompre. «Je n'y suis pas,
-cria-t-elle.--Madame, lui répondit-on, c'est monsieur le curé.--Monsieur
-le curé? ne le renvoyez pas; qu'il entre.» Elle courut ouvrir la porte:
-«Digne homme, vous venez bien à propos, j'allois envoyer vous prier de
-passer ici. Je ne vous demande pas ce que vous avez fait des fonds qu'à
-son dernier voyage ma tante vous a laissés; je n'ignore pas que votre
-sagesse égale votre intégrité. D'ailleurs j'ai vu, depuis deux jours
-seulement que je suis ici, j'ai vu l'aisance dans toutes les habitations
-et la reconnoissance sur tous les visages: mon coeur est content... Ah!
-pourtant, je ne vous dissimulerai pas que j'ai deux chagrins: vous savez
-que madame la marquise n'a jamais souffert qu'il se trouvât dans son
-domaine un seul homme obligé d'aller en journée pour vivre. J'apprends
-que le pauvre Antoine est dans ce cas. On assure que c'est un brave
-garçon, qui n'a jamais mérité les malheurs qui viennent de le réduire à
-la triste condition de manouvrier.--On dit vrai, Madame la comtesse.--Eh
-bien! achetons-lui quelques arpens de terre. Que l'honnête homme ait,
-comme tous mes vassaux, son petit champ à cultiver. Ce qui me fait
-encore de la peine, c'est qu'hier, en me promenant, j'ai remarqué dans
-la rue Basse que la quatrième chaumière à main droite tomboit en ruines.
-Elle appartient, si j'ai bonne mémoire, à Duval, le vigneron.--Vous
-n'oubliez rien.--Voyez, le bon vieillard n'a peut-être pas de quoi la
-faire rétablir! C'est l'antique domicile de ses pères: il y a vécu
-content, je veux qu'il y meure tranquille: nous dépenserons quelques
-louis pour cela. Quant à cette route de traverse qui conduit à la ville
-prochaine, et dont ma tante a fait paver le commencement, je n'ai pu
-l'aller voir; mais je ne crois pas qu'elle soit fort avancée?--Non,
-Madame.--Hélas! tant pis. Ces pauvres enfans, obligés de voiturer leurs
-denrées au marché quelque temps qu'il fasse, perdent quelquefois des
-chevaux dans ce détestable chemin, et ont eux-mêmes de la boue jusqu'à
-mi-jambe. Cela ruine leurs bourses et leurs santés... Douze cents francs
-suffiroient-ils pour achever cette route?--Je le crois, Madame la
-comtesse.--Allons, finissons-la cette année.»
-
-Elle prit une plume, elle écrivit un moment, puis elle revint au
-respectable ecclésiastique. «Tenez, Monsieur le curé, voilà un bon de
-quatre mille francs sur mon homme d'affaires. Vous voudrez bien d'abord
-prélever là-dessus les sommes dont nous venons d'arrêter l'emploi, et le
-reste vous le distribuerez, suivant la circonstance, aux plus
-nécessiteux. Je ne m'excuse point de vous laisser tant d'embarras, je
-sais que mes enfans sont aussi les vôtres: croyez que j'aurois eu bien
-du plaisir à partager les soins que vous prenez d'eux; mais une affaire
-indispensable me rappelle à Paris.--Seroit-ce une affaire malheureuse?
-s'écria le digne homme. Vous avez les yeux rouges, votre figure est
-altérée... O mon Dieu, soyez juste! n'envoyez à cette généreuse femme
-que des prospérités; le renversement de sa fortune replongeroit cent
-familles dans l'indigence. O mon Dieu! pour qui garderiez-vous les
-richesses, si vous les ôtiez à ceux qui en font le meilleur usage! Et
-qui donc, sur la terre, pourroit prétendre au bonheur, si tant de vertus
-ne l'obtenoient pas!»
-
-Quelques heures après le départ du bon prêtre, M. de Lignolle revint de
-la chasse. Il commença la longue histoire de tous les beaux coups qu'il
-avoit faits, quand madame lui annonça que nous allions tout à l'heure
-dîner et partir. Le comte reçut cette nouvelle avec étonnement, mais
-avec plaisir. Il nous dit que, quoiqu'il se fût proposé de ne retourner
-à Paris que le lendemain, il avanceroit très volontiers son départ d'un
-jour pour avoir le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui eût
-mieux aimé ne voyager qu'avec moi, fit quelques tentatives pour que son
-mari se montrât moins poli. Malheureusement il avoit déjà calculé que ce
-retour commun épargneroit quelques frais de route, et madame,
-apparemment, ne crut point que ce fût le cas de frapper un coup
-d'autorité.
-
-Il est vrai qu'une occasion plus utile de dire: _Je le veux_, ne tarda
-pas à se présenter. Nous sortions de table lorsque l'homme d'affaires
-vint, devant sa maîtresse, prier le comte de signer le nouveau bail de
-Bastien. Monsieur refusa d'abord; madame aussitôt se fâcha. La
-contestation fut courte, mais vive, et M. de Lignolle, en poussant de
-profonds soupirs, signa.
-
-Enfin, nous nous mîmes en route. L'air profondément rêveur de Mme de
-Lignolle me disoit assez qu'elle s'occupoit des malheurs qui menaçoient
-nos amours, et cependant je crois que j'étois encore plus inquiet, plus
-triste qu'elle. Ce combat, réprouvé par de justes lois, commandé par le
-tyrannique honneur, ce duel fatal où je courois me tourmentoit
-horriblement. Je ne sais quel pressentiment doux et cruel m'avertissoit
-aussi que je touchois au moment de ma vie le plus intéressant; que
-quelques minutes alloient amener pour moi la situation la plus
-embarrassante où puisse jamais se trouver un homme trop sensible, en
-même temps combattu par les événemens et par ses passions.
-
-Nous avions fait deux lieues. De loin je découvrois la ville de
-_Nemours_, et près de nous le clocher de _Fromonville_. Alors Mme de
-Lignolle se sentit incommodée. L'indisposition dont elle se plaignoit me
-fit en même temps frémir d'inquiétude et de plaisir: c'étoit un grand
-mal de coeur. Quelle joie et quelle douleur pour moi! mon Éléonore étoit
-mère!... Elle l'étoit, sans doute!... Mais j'allois la quitter, j'allois
-me battre! et dans trois jours peut-être je me voyois forcé d'abandonner
-tout à la fois! tout! maîtresse, enfant, patrie!... Et mon père?... Et
-ma Sophie?... Sophie que je n'adorois plus seule, mais que j'adorois
-toujours!
-
-Ainsi mon esprit recueilloit mille pensées diverses; ainsi mon âme
-éprouvoit mille sentimens contraires; et ce n'étoit qu'un foible prélude
-des terribles agitations que mon amante alloit partager avec moi.
-
-Son mari, le premier, lui conseilla, et moi-même je la pressai de
-laisser un moment sa berline et de prendre un peu d'exercice. Elle
-connoissoit le pays, et nous dit qu'en effet elle se sentoit la force et
-l'envie de gagner, en se promenant, le pont de _Montcour_, où elle
-ordonna à son cocher d'aller nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir
-que ses femmes, qui suivoient dans une calèche, missent pied à terre
-pour l'accompagner. Nous quittâmes la grande route, nous descendîmes à
-travers le village de _Fromonville_, jusqu'à l'écluse de ce nom. La
-comtesse venoit de refuser le bras de M. de Lignolle, et s'appuyoit sur
-le mien. Nous marchions lentement sur la verte pelouse qui couvre en cet
-endroit les bords du canal[7]. Toujours indisposée, ma chère Éléonore
-penchoit de temps en temps sa tête, qui venoit reposer sur mon épaule,
-et de temps en temps laissoit échapper, avec un soupir tendre, une douce
-plainte. Son regard languissant, mais satisfait, sembloit, en
-m'annonçant qu'elle connoissoit la cause de son mal et qu'elle la
-chérissoit, sembloit, dis-je, solliciter mon amour plutôt que ma pitié.
-Et moi, je l'avoue, moins effrayé pour le moment des dangers de son état
-que ravi du bonheur d'être père, je contemplois avec plus de plaisir que
-de crainte l'altération de ce joli visage, devenu plus joli par sa
-pâleur intéressante. Tous deux entièrement occupés l'un de l'autre, nous
-ne pouvions rien voir du charmant paysage que M. de Lignolle admiroit.
-
- [7] Le canal de Briare, qui commence à la ville de ce nom, et traverse
- vingt-deux lieues de pays, vient finir à Saint-Mamertz. Le pont de
- Montcour est jeté sur le canal même, à six milles de son embouchure.
- On voit le village de Fromonville un quart de lieue plus loin.
-
-Tout à coup, un cri douloureux, un seul cri, parti d'une maison
-bourgeoise que je n'avois pas même aperçue, frappe mon oreille et vient
-jusqu'à mon coeur... Dieux!... quelle voix!... Soudain je m'élance.
-J'aperçois à travers des barreaux qui me retiennent, j'aperçois à
-l'autre extrémité d'un grand jardin, sous une allée couverte, une jeune
-personne apparemment évanouie, que deux femmes emportent dans un
-pavillon assez éloigné, dont la porte aussitôt retombe sur elles. Je
-n'ai pu distinguer les traits de l'infortunée, mais j'ai vu ses longs
-cheveux bruns qui tomboient jusqu'à terre! j'ai vu cette taille
-enchanteresse qui ne peut appartenir qu'à elle! Ce cri de douleur
-surtout, j'ai cru le reconnoître. Oui, j'ai cru pour la seconde fois
-entendre ce gémissement du désespoir, ce lamentable accent qu'elle ne
-put retenir, lorsqu'au couvent du faubourg Saint-Germain de barbares
-satellites m'empêchèrent de mourir dans ses bras. Cramponné sur la
-grille bien fermée que j'ébranle, que je voudrois renverser, je ne cesse
-de crier: «Elle se trouve mal, elle se trouve mal!» et j'entends à peine
-Mme de Lignolle qui me supplie de faire attention qu'elle se trouve mal
-aussi.
-
-Une paysanne vient à passer, qui, voyant mon inquiétude, me dit: «C'est
-qu'elle est malade.--Qui?--C'te demoiselle.--Son nom?--Je vous l'dirions
-ben, Mamselle; mais je ne le savons pas.--Ces femmes, qui
-sont-elles?--Ah! oui, devine. Jugez donc, Mamselle, qu'elles ne parlent
-pas comme nous autres, ces femmes.--Comment?--Comment? Dame! je ne le
-savons pas, comment. Pis que not' curé, qui savont le latin tout comme
-son livre de messe, n'y comprend' itou ni pu ni moins que ma poche: ça
-vous dégoise un baragouin que l'diable j'n'y entendrois goutte.--Y
-a-t-il des hommes dans la maison?--Par-ci, par-là, Mamselle. Quelquefois
-j'en voyons un qui a l'air du père à tous.--Il est vieux?--Pas vieux, si
-vous voulez; mais, dame! c'est mûr.--Parle-t-il françois?--Celui-là? Oh!
-c'est bien pis. Il ne parlont pas du tout. C'est, sous votre respect, un
-ours, Mamselle. Quand j'approchons de sa _tanière_, il avont l'air de
-vouloir nous avaler, et pis y a un domestique aussi, qui n'étiont pas
-jeune itou, et qui jargonnont l'iroquois comme les autres.--Depuis quand
-tout ce monde-là demeure-t-il ici?--Dame! y a ben queuque part comme ça
-trois ou quatre...»
-
-Mme de Lignolle, hors d'elle-même, ne la laissa point achever.
-«Taisez-vous, bavarde, passez votre chemin...; et vous, Mademoiselle,
-comptez-vous rester là jusqu'au soir?... Jusqu'à ce que nous nous soyons
-perdus!» Le comte, qui très heureusement ne comprend pas le véritable
-sens de ces paroles équivoques: _Jusqu'à ce que nous nous soyons
-perdus_, lui dit en vain, pour la rassurer, qu'il seroit impossible que
-nous nous perdissions, même pendant la nuit, par un chemin frayé. Il le
-lui dit en vain; elle s'inquiète, elle se lamente, elle s'écrie: «Mon
-ami, ne m'entendez-vous pas?... Cruel, pourriez-vous ainsi m'abandonner?
-Dans l'état où je suis, sera-ce la pitié des passans qu'il faudra que
-j'implore?»
-
-Je regardai Mme de Lignolle, et je frémis. Ce n'étoit plus cette
-intéressante figure où le vif plaisir combattoit la foible douleur;
-chacun de ses traits sembloit renversé. La brûlante colère brilloit dans
-ses yeux; la pâle terreur décoloroit son front; ses genoux chancelans ne
-la portoient qu'à peine; elle frémissoit de tous ses membres.
-
-Ce qu'elle vient de me dire et l'état où je la vois rappellent enfin ma
-raison égarée. Je suis à l'instant frappé de la foule des dangers qui
-nous environnent dans ce lieu redoutable où je m'obstine à rester. Si
-mon oreille ne m'a pas trompé, si l'émotion de mon coeur ne m'abuse pas,
-c'est ma Sophie que tout à l'heure j'ai entendue gémir, c'est elle que
-je viens de voir mourante. Sans doute elle n'a poussé ce cri de
-désespoir qu'en reconnoissant, sous des habits perfides, son infidèle
-époux. Puisque ma femme est dans cette maison, Duportail l'habite avec
-elle. L'amant déguisé de Mme de Lignolle n'échappera point au premier
-regard de celui qui vit si souvent les métamorphoses de l'amant de Mme
-de B...; et mon inflexible beau-père, s'il m'aperçoit, dès demain va
-changer de retraite et m'enlever encore mon épouse adorée,... adorée!
-quoique trahie. M. de Lignolle enfin, qui déjà me demande quel intérêt
-je prends à ces femmes, qui parle de s'informer quels sont ces
-étrangers, d'entrer dans cette maison, M. de Lignolle peut, au premier
-mot d'une explication facile autant que funeste, découvrir le double
-mystère de mon sexe et de mon nom.
-
-La foule de ces considérations terribles vient à la fois m'épouvanter;
-et, dans mon subit effroi, je fais, pour m'élancer loin de la grille, un
-aussi brusque mouvement que celui par lequel je me suis, il n'y a qu'un
-moment, précipité dessus.
-
-Je presse dans mon bras gauche le bras droit de la comtesse; de la main
-droite je saisis la main gauche de son curieux mari; et, sans examiner
-si l'un veut me suivre et si l'autre en a la force, je les entraîne tous
-deux, d'une haleine, à plus de deux cents pas de la périlleuse maison.
-Là, je m'arrête. Incertain, je me retourne, et mon triste regard se
-porte aux lieux que je fuis... Hélas! une forêt de peupliers, peut-être
-favorable, me cache les murs où je laisse au désespoir ce que j'ai de
-plus cher au monde! Mon coeur alors se serre, je n'ai plus besoin de
-cacher mes larmes, car je ne peux plus en verser.
-
-Cependant la comtesse, qui prétend qu'une marche rapide lui fait du
-bien, me presse de l'aider à reprendre sa course. Il me faut en même
-temps soutenir ma malheureuse amie, à chaque instant prête à tomber,
-dissimuler mon trouble extrême, et répondre, d'une manière
-satisfaisante, à M. de Lignolle, qui se traîne sur nos pas en me
-questionnant.
-
-Nous arrivons à Montcour. La comtesse, excédée de fatigue, se jette dans
-son carrosse, et n'ouvre la bouche que pour recommander à son cocher de
-faire la plus grande diligence jusqu'à Fontainebleau, où nous devons
-prendre des chevaux de poste. M. de Lignolle, essoufflé, haletant, pour
-mieux goûter le repos, garde quelque temps le silence. Je puis enfin
-librement sonder les plaies de mon coeur et me livrer à mes réflexions
-déchirantes.
-
-Faublas, où t'emporte cette voiture rapide? Cruel, où vas-tu si vite?
-Qui laisses-tu derrière toi?... Depuis quatre mois, séparée de celui
-qu'elle idolâtre, elle l'appeloit tous les jours en pleurant; mais du
-moins les tourmens de l'absence pouvoient être adoucis par cette
-consolante idée qu'un fidèle époux en gémissoit comme elle. Maintenant,
-beaucoup plus malheureuse, elle est obligée de se dire que l'ingrat la
-délaisse et la fuit. Ce matin, sans doute, elle chérissoit l'auteur de
-ses maux; ce soir, elle doit le haïr... O Sophie! Sophie! quand tu liras
-dans mon coeur, tu ne pourras que me plaindre, me pardonner et m'adorer
-encore... Il est vrai que ta rivale est auprès de moi; mais vois la
-douleur que lui cause l'amour que je t'ai promis, l'amour que je te
-porte. Elle est auprès de moi; mais dans quel état, grands dieux! Tout à
-l'heure elle fondoit en larmes! Tout à l'heure, de peur d'éclater en
-reproches, elle se faisoit cette horrible violence de ne pas m'adresser
-un mot, un seul mot de plainte... Ses paupières enflammées se sont
-appesanties, un cruel assoupissement l'accable, l'immobilité de la mort
-l'a frappée!... Ma chère Éléonore, que je te plains!... que je
-t'aime!... Qu'ai-je dit? O Sophie, rassurez-vous. Quand le moment sera
-venu, vous verrez si je balance entre ma femme et ma maîtresse...
-Éléonore, tu ne pourrois me faire un crime de te quitter pour elle. Plus
-belle que toi, ma Sophie n'est pas moins jolie... Elle a tes vertus,
-elle a mes sermens... Éléonore, ne crains pas cependant que ton cruel
-ami puisse t'abandonner tout à fait. Ton amant seroit-il assez dénaturé
-pour oublier qu'il t'a faite mère? Non, mon amie, non. Quelquefois je
-viendrai secrètement pleurer avec toi tes malheurs. Nous ne passerons
-plus des jours entiers sous le même toit; mais... Quels projets! Oh! qui
-prendra pitié de ma situation?... qui fixera mes irrésolutions sans
-cesse renaissantes? Oh! qui empêchera que ma fatale sensibilité ne fasse
-le perpétuel malheur de deux objets presque également adorables?... Mais
-où m'égaré-je encore? Malheureux! il ne s'agit pas de me partager entre
-elles. Je dois les perdre toutes deux. Je ne fais que passer à Paris.
-Jamais peut-être je ne reverrai Fromonville. L'honneur m'appelle à
-Compiègne, à Compiègne où je cours chercher... non pas la mort,... je
-verrois sans terreur le comte et le marquis contre moi réunis pour leur
-semblable querelle,... non pas la mort, mais l'exil, en ce moment plus
-affreux qu'elle... Exécrable pouvoir de l'opinion! c'est pour immoler un
-ennemi justement irrité que je quitte en même temps deux femmes chéries;
-c'est l'inflexible honneur qui me commande cet odieux sacrifice. La vue
-des supplices tout prêts n'auroit pu m'y déterminer; un barbare préjugé
-m'y force!
-
-«Mademoiselle, s'écria tout d'un coup M. de Lignolle, voyons si vous
-devinerez celle-ci.» Je répondis tout bas: «Que le Ciel extermine la
-race entière des charades!» et tout haut: «Vous prenez mal votre temps,
-Monsieur, je suis d'une bêtise amère.--Voilà les femmes! répliqua le
-comte, je les reconnois. Elles sont poltronnes comme des lièvres. A la
-moindre égratignure, elles croient voir la mort. Tenez, la comtesse est
-plus tourmentée de la peur de son mal que de son mal même: car ce n'est
-pas une maladie qu'elle a, ce n'est au fond qu'une indisposition; effet
-assez ordinaire de la campagne, du printemps, et, que sait-on? d'un
-exercice un peu forcé... C'est qu'aussi, Mademoiselle, vous allez avec
-un train... Ma foi! vous lui ferez mal, je vous en avertis... Peut-être
-pourtant n'est-ce chez la comtesse qu'un excès de santé, une apoplexie
-d'humeurs,... d'humeurs propices,... bénignes,... de bonne humeur...
-Enfin cela devient clair. Vous voyez bien que l'état de ma femme n'est
-pas alarmant. Cependant elle s'afflige. Pourquoi? parce que c'est son
-âme qui s'affecte; et son âme s'affecte parce que les âmes des femmes
-sont comme ça. Or, qui dit femme dit fille; et, comme vous aimez la
-comtesse, du moins je le crois, et sans vanité je m'y connois, comme
-vous l'aimez, vous vous chagrinez de son chagrin, au point d'en devenir
-bête,... à ce que vous dites; mais j'imagine bien qu'il ne faut pas
-prendre la chose au pied de la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne
-pouvez pas deviner ma charade, parce que votre âme aussi s'affecte; et
-c'est ainsi que les plus grandes opérations de l'esprit dépendent des
-plus petites affections de l'âme.--Cela peut être, Monsieur; mais je
-vous supplie de me laisser à mes rêveries.»
-
-Plus d'une fois je lui répétai la même prière avant que nous fussions à
-Paris, où nous n'arrivâmes qu'à trois heures du matin. La comtesse,
-ayant à peine permis à son mari d'entrer dans son appartement, se hâta
-de renvoyer aussi ses femmes, et, restée seule avec moi, vint tomber
-dans mes bras. «Faublas, ne mentez pas. N'est-ce pas elle que vous avez
-retrouvée?--Oui, mon amie, c'est elle.--Que je suis malheureuse!...
-Répondez: se pourroit-il que vous eussiez le dessein de
-m'abandonner?--T'abandonner, mon Éléonore? Eh! le moyen de le pouvoir,
-le moyen d'être aimé de toi sans t'adorer, sans brûler du désir de te
-revoir!--N'est-il pas vrai, Faublas? C'est précisément ce que je me dis
-quand je pense à toi; et j'y pense sans cesse... Ainsi, mon bon ami, tu
-comptes revenir de Compiègne ici, sans t'arrêter nulle part, sans aller
-ailleurs?--Sans aller ailleurs! et ma femme?--Eh bien, votre femme?--Ma
-femme, qui depuis si longtemps...!--Il veut l'aller rejoindre!--Ma
-femme...--Qu'elle est heureuse d'être sa femme, d'avoir des droits
-légitimes parce qu'elle a dit _oui_ dans une église! car voilà toute la
-différence. Comme elle, vous m'avez trompée, vous m'avez séduite; j'en
-suis contente, et je vous idolâtre comme elle... Et ce mal de coeur,
-croyez-vous que ce ne soit rien? C'est un enfant, un enfant que vous
-m'avez fait, Monsieur... Je ne m'en plains pas! je ne dis pas que j'en
-suis fâchée! au contraire... Ma grossesse va me compromettre, m'exposer,
-me perdre peut-être; je le sais. Mais qu'ils m'enlèvent mon rang et mes
-richesses, j'y consens de tout mon coeur, pourvu qu'ils me laissent avec
-ma liberté mon amant... Oui, toute réflexion faite, je suis enchantée
-d'être mère, c'est un avantage que j'ai sur ta Sophie, d'abord, et puis
-tu dois me mieux aimer, car je te chéris davantage. Cependant, ingrat
-que vous êtes! vous osez penser à me quitter dans l'état où je
-suis!--Mais, mon amie, songez donc que j'ignore moi-même ce que je vais
-devenir ce soir. Sans doute il ne sera pas question de revenir à Paris,
-mais de quitter la France...--Vous essayez en vain de me donner le
-change: c'est à Fromonville que vous espérez trouver un asile!...
-Monsieur, je vous déclare que, si vous y allez, vous m'y traînerez à
-votre suite. Je vous déclare que je pars avec vous pour Compiègne, que
-je vous suis partout, que je m'attache à vos pas comme votre ombre.
-Perfide! vous n'aurez, je vous le jure, d'autre moyen de vous
-débarrasser de moi que de m'immoler à côté de votre ennemi.--De grâce,
-calmez-vous, écoutez...--Je n'écoute rien. Vous voulez m'abandonner, je
-vous conserverai malgré vous; oui, j'emploierai jusqu'à la violence.
-Nous allons ensemble à Compiègne, c'est une chose résolue; et, quant à
-Fromonville, si je ne puis vous empêcher d'y retourner, j'espère que
-vous ne pourrez pas non plus m'empêcher de vous y suivre. Au reste, vous
-n'y êtes pas encore! Un bon coup d'épée pourra bien ne pas vous
-permettre d'y courir si vite, à Fromonville!... Grands dieux! qu'ai-je
-dit? Non, Faublas, non. Tiens; j'aime encore mieux que tu ne sois pas
-tué. Mon ami, défends-toi bien, nous verrons après qui de Sophie ou de
-moi l'emportera; défends-toi de toutes tes forces, ne te laisse pas
-blesser comme dans ton premier combat. Tue-le plutôt; oh! je t'en prie,
-tue-le... Mon ami, je serai là, je t'aiderai de mes conseils; je
-t'encouragerai par mes cris, tu combattras sous mes yeux, devant moi,
-devant la mère de ton enfant: tu seras invincible... Hein?...
-réponds-moi, parle-moi donc.--Que voulez-vous que je réponde, quand vous
-n'écoutez qu'un aveugle emportement, quand vous formez les projets les
-plus insensés?... Éléonore, ma chère Éléonore, est-il possible, dis-moi,
-que tu viennes à Compiègne te donner en spectacle?...--Cela est
-possible, car cela sera.--Mon amie, soyez donc raisonnable. Supposons
-que tu supportes les fatigues de ce second voyage, et que, par un
-bonheur inconcevable, personne ne reconnoisse Mme de Lignolle courant la
-poste avec le chevalier de Faublas, puis-je, je te le demande à
-toi-même, puis-je souffrir que tu sois témoin d'une scène sanglante
-quand ton état si critique exige tant de ménagemens?--Tant de
-ménagemens! Sans doute! c'est pour cela que je dois vous suivre à
-Compiègne, et que vous ne devez point aller à Fromonville. Que
-deviendrai-je, quand je vous saurai parti pour joindre votre
-adversaire,... et peut-être mon ennemie? A chaque instant du jour,
-tourmentée des plus affreuses inquiétudes, je verrai mon amant infidèle
-ou mourant. Eh! de quelque manière qu'on me le ravisse, si je le perds,
-que m'importe la vie? Faublas, je t'en supplie, prends pitié de moi, de
-ton enfant, de toi-même; crains mes fureurs, ne me livre pas à mon
-désespoir... Faublas, je t'en conjure, promets que demain tu ne verras
-pas Sophie; promets que ce soir je verrai le marquis avec toi.»
-
-Elle étoit à mes genoux, qu'elle embrassoit, qu'elle inondoit de ses
-larmes. Le plus insensible des hommes n'eût pu lui résister. Je promis
-tout ce qu'elle voulut.
-
-Quoique nous dussions partir avec l'aurore, nous ne pûmes nous décider à
-rester debout jusqu'à son lever. Mme de Lignolle avoit besoin de
-consolations autant que de repos. Nous nous couchâmes: je fis
-heureusement succéder, aux pénibles agitations d'une journée très
-longue, les agitations douces d'une trop courte nuit; et la comtesse,
-exténuée de tant de fatigues, finit par s'endormir profondément. C'étoit
-là tout ce qu'attendoit son malheureux amant, à qui la tendre pitié
-venoit d'arracher un mensonge, et que l'impérieuse nécessité forçoit à
-la perfidie.
-
-Enfin, le jour fatal va luire. A la foible clarté de son premier rayon,
-je soulève avec précaution le drap qui m'enveloppe; par des mouvemens
-égaux et mesurés je me glisse jusqu'au bord du lit, qui reste muet; déjà
-mes pieds touchent le parquet, ou plutôt l'effleurent à peine; la
-couverture doucement retombe, et sur cette couche, où l'amour heureux
-soupiroit tout à l'heure et maintenant repose encore, l'amour abandonné
-va bientôt gémir.
-
-Je me suis habillé lentement, parce qu'il a fallu m'habiller sans bruit.
-Cependant me voilà déjà prêt, je vais partir... Quel frisson mortel me
-saisit!... J'entre dans la chambre à coucher de Mlle de Brumont, dans
-cette chambre qui conduit au petit escalier; j'y entre, et je sens mon
-coeur défaillir. Irrésolu, je m'arrête; inquiet, je me retourne, et je
-m'éloigne, je reviens, et je veux fuir, et je m'approche... Grands
-dieux! me suis-je trompé? n'a-t-elle pas dit quelques mots? Ne
-m'a-t-elle pas nommé?... Écoutons!... Oui, cette fois je l'ai bien
-entendue. C'est Faublas, c'est son ami que, d'une voix étouffée,
-douloureusement, elle appelle... Aimable et chère enfant!... Pauvre
-petite!... un songe l'avertit de mon évasion, un songe affreux l'agite
-et n'est pas trompeur!... Attendri, désolé, je me penche sur elle; ma
-bouche lui murmure un adieu; mes lèvres ont presque pressé les siennes;
-j'ai laissé tomber une larme sur son sein découvert... Hélas! et me
-voici sur l'escalier dérobé.
-
-Mon malheureux sort voulut que je rencontrasse dans la cour M. de
-Lignolle, qui déjà montoit en carrosse. «Ah! ah! si matin? me
-dit-il.--Oui, Monsieur,... je... sors...--Quoi! sans la comtesse?--Elle
-est fatiguée, elle dort; elle sait que j'ai affaire pour vingt-quatre
-heures.--Seule, à pied?--Je vais prendre un fiacre.--Non, Mademoiselle,
-je vous conduirai où vous avez affaire.--Mais, Monsieur, cela va vous
-déranger; vous êtes pressé.--Qu'importe? Permettez-moi...--Je ne le
-souffrirai pas.»
-
-Pendant que je conteste avec M. de Lignolle pour échapper à ses cruelles
-politesses, la comtesse peut se réveiller et faire un éclat terrible:
-cette réflexion me détermine. Je me jette dans la maudite voiture, M. de
-Lignolle y monte, et me prie de dire à son cocher où je veux qu'on me
-mène. Ma première pensée fut pour le couvent de ma soeur; mais, tout
-bien examiné, je crus qu'il valoit mieux me faire conduire chez Mme de
-Fonrose.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-[Illustration: LE DUEL]
-
-
-
-
-Nous arrivons à la porte de la baronne, je descends de voiture; et,
-comme j'allois entrer dans l'hôtel, M. de Belcour en sortoit
-_incognito_.
-
-Il me reconnoît, il s'écrie: «Enfin, vous voilà donc? Il faut donc que
-ce soit le hasard...» Tremblant, je l'interromps: «Mon père, monsieur
-que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur de vous le présenter:
-c'est le comte de Lignolle, le mari de cette jeune dame chez qui...» Le
-comte, qui nous a entendus, descend à la hâte, se jette au col de mon
-père, et le félicite d'avoir une fille pleine d'esprit, à qui l'on ne
-peut donner une charade qu'elle ne devine. Il ajoute: «Nous vous la
-rendons pour vingt-quatre heures; mais nous espérons que demain vous
-nous ferez le plaisir de nous la ramener vous-même.» M. de Belcour s'en
-défend; M. de Lignolle insiste. «Il faut, dit-il, que Mlle de Brumont
-revienne, car ma femme est malade...» Le baron, qui déjà s'impatiente,
-répond: «J'en suis fâché, mais...--Mais, reprend l'autre, il ne faut pas
-que cela vous alarme. Ce n'est rien: une indisposition, un mal de coeur;
-cela vient, je crois, de ce qu'elle a fait tous ces jours-ci trop
-d'exercice... avec mademoiselle votre fille, tenez, qui est forte,
-alerte, vigoureusement constituée... La comtesse n'a pas encore le
-tempérament si formé. Au reste, comme je vous le dis, ce n'est rien.
-Pourtant, cela deviendroit sérieux si Mlle de Brumont ne revenoit pas,
-parce que ma femme, qui l'aime à la folie, en prendroit du chagrin: son
-âme s'affecteroit, Monsieur; et, quand l'âme d'une femme s'affecte,
-votre serviteur, il n'y a plus personne.--Monsieur, je vous répète que
-je ne puis rien promettre.--Je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez
-donné votre parole.--Mais, de grâce!...--Ah! je vous en supplie,
-Monsieur de Brumont.»
-
-Le baron, emporté par sa vivacité, s'écria: «Eh! Monsieur! laissez-moi
-en repos.» Puis il me jeta un regard terrible, et me dit: «N'est-il pas
-bien affreux que je sois sans cesse compromis?...» Je frémis, je me
-précipitai dans ses bras: «O mon père! souvenez-vous de la
-Porte-Maillot.»
-
-Ces mots lui rendirent assez de sang-froid pour qu'aussitôt il
-s'empressât de faire beaucoup d'excuses et de remerciemens à M. de
-Lignolle. Cependant celui-ci demeuroit toujours fort étonné de la colère
-que le prétendu M. de Brumont venoit de laisser paroître. Pour dissiper
-tous ses soupçons à cet égard, je me crus obligé de lui faire tout bas,
-et d'un ton très mystérieux, cette insidieuse confidence: «Mme de
-Fonrose vous a dit que certaines affaires de famille forçoient mon père
-à vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez qu'il vienne vous voir!
-et vous vous avisez de l'appeler tout haut par son nom!--Ah! que je suis
-fâché de mon étourderie! dit aussitôt le comte au baron.--Et moi, de ma
-vivacité, répondit celui-ci.--Vous vous moquez, reprit M. de Lignolle,
-c'est moi qui ai tort... Mais aussi pourquoi refuser de rendre
-mademoiselle votre fille à ma femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas
-la ramener vous-même, promettez du moins de nous la renvoyer.--Je
-promets, répliqua M. de Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à
-vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez.--Voilà qui est dit.
-Je pars content... Mais vous n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je
-vous reconduise chez vous?» Ce fut moi qui pris la parole: «Bien obligé;
-il faut que je parle à la baronne, j'espère que mon père voudra bien
-rentrer chez elle avec moi; nous avons quelque chose de particulier à
-lui dire.»
-
-Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous nous jetâmes dans un
-fiacre, qui, nous conduisant de l'extrémité du faubourg Saint-Germain à
-la place Vendôme, me laissa tout le temps de retomber dans mes rêveries.
-Uniquement occupé du désespoir où devoit être ma femme hier délaissée,
-où seroit bientôt ma maîtresse ce matin trahie, j'avois l'air d'écouter
-attentivement les sages représentations que M. de Belcour en ce moment
-perdoit. De vains sons frappoient mon oreille; je ne fus tiré de ma
-léthargie que par ces derniers mots de la longue réprimande: _Le malheur
-de Sophie, que vous oubliez_. «Non, je ne l'oublie pas, non... Quant à
-son malheur, il est grand sans doute; mais il ne durera pas longtemps...
-Demain, oui, demain... Et vous, mon père, dès aujourd'hui... Ah! pardon.
-Je ne sais ce que je dis... Mon père, vous descendez ici, vous allez
-voir Adélaïde?--Oui, Monsieur.--Moi, je ne me présenterai point au
-parloir dans le costume où je suis. Je vais rentrer à l'hôtel, changer
-d'habits, et puis,... adieu, mon père. O vous que j'aime autant qu'elle,
-adieu!--Comment, mon ami! ne vas-tu pas venir me rejoindre?--Vous
-rejoindre?... Ah! oui, vous rejoindre!... Mon père, embrassez-moi donc,
-pardonnez-moi tous les chagrins que je vous donne.--De tout mon coeur,
-mon ami; mais je t'en prie...--En vérité, je désirerois devenir sage,
-mais je suis entraîné... Vous voulez bien embrasser ma soeur pour moi,
-n'est-il pas vrai?--Tout à l'heure tu feras ta commission
-toi-même.--Oui, mon père,... à demain.--Que me dit-il! Deviens-tu
-fou?--Il est vrai que je parle sans réflexion... Adieu, je suis fâché de
-vous quitter, adieu!... Dans une heure vous aurez de mes nouvelles.»
-
-J'arrivai à l'hôtel. Jasmin faisoit sentinelle à la porte; le faquin
-sourit de me voir demoiselle, et me dit que Mme de Montdésir a déjà
-envoyé deux fois ce matin pour s'informer si j'étois revenu de la
-campagne, et pour recommander qu'on me priât, dès que j'arriverois, de
-courir chez elle. «Bon! cela s'arrange avec mes projets. Vite, Jasmin,
-un coup de peigne.--En homme, Mademoiselle?--Oui.»
-
-Ce ne fut pas long.
-
-«Jasmin, une plume, de l'encre, du papier. Promptement!... Bien! Pendant
-que j'écris, dépêche-toi d'apprêter tout ce qu'il me faut pour
-m'habiller de la tête aux pieds.--En homme, Mademoiselle?--Eh!
-sans doute. Ensuite tu prépareras mon cheval de selle et le
-tien.--J'accompagnerai monsieur?--Oui.--Tant mieux. Je m'en vais me
-divertir.--Jasmin, tu me donneras mon épée.--Ah! tant pis. Tant pis, si
-c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit
-marquis, je crois toujours le voir... là... pan... tomber par terre...
-Aussi c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisoit
-trembler!... Puisque celui-là n'est pas mort, il falloit qu'il eût l'âme
-chevillée dans le ventre.--Jasmin, que diable! allez donc! allez donc!
-nous n'avons pas un moment à perdre... Et surtout ne t'avise pas de
-jaser.--J'aimerois mieux être pendu, Monsieur, que de vous trahir.»
-
-Cependant j'écrivois à mon père. Je lui donnois, sur la retraite de
-Sophie, tous les renseignemens nécessaires, et ma lettre finissoit
-ainsi:
-
- _Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez à l'instant pour
- Fromonville. Que Duportail ne vous échappe pas encore une fois. Quels
- que soient ses motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le:
- qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde avec
- vous; de grâce, emmenez-la. Les deux bonnes amies seront si contentes
- de se revoir! Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le retour de
- Faublas! que les tendres caresses de la soeur la préparent aux
- transports du frère, du frère qu'elle adore, et dont elle est
- idolâtrée! On ne sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie.
- Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle apprenne sans danger
- la nouvelle de notre réunion prochaine. Elle est maintenant au
- désespoir; sa joie la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes
- plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a de plus
- respectable, de plus beau, de meilleur dans le monde; je vous
- recommande ma bien-aimée._
-
- _Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville! Hélas! je
- vais ailleurs. Ai-je besoin de vous dire qu'une affaire indispensable
- m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant midi,
- je serai près de mon père et près de ma femme; je le jure, par elle et
- par vous._
-
-Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme fut chargé de la porter
-au couvent d'Adélaïde, et de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut
-l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin, et je courus chez
-Mme de Montdésir.
-
-Je trouvai, non pas Mme de B..., mais le vicomte de Florville. «Enfin,
-dit-il, le voilà.» Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et je
-remerciai la marquise de m'avoir envoyé chercher au moment même où je
-m'inquiétois de savoir comment je me procurerois le bonheur de
-l'entretenir seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai que je
-rapportois de la campagne une grande nouvelle. «Quoi donc?--J'ai vu
-Sophie.» Elle pâlit, elle s'écria: «Il n'est pas possible!»
-
-En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail s'étoit choisie, et
-comment un heureux hasard me l'avoit fait découvrir. La marquise
-m'écoutoit d'un air interdit; je la suppliai de vouloir bien envoyer
-tout à l'heure à Fromonville des gens chargés de veiller sur Duportail,
-et de le suivre partout: car je tremblois que mon beau-père n'eût encore
-l'intention et ne trouvât le moyen d'échapper à M. de Belcour. «Comment!
-me demanda-t-elle d'une voix altérée, n'y allez-vous pas vous-même?--Je
-ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs.» Elle reprit d'un
-air plus calme et d'un ton plus ferme: «Quoi! Mme de Lignolle a-t-elle
-déjà tant d'empire?--Ce n'est pas Mme de Lignolle qui m'arrache à
-Sophie. Un devoir indispensable...--Achevez... Ne puis-je
-savoir...?--Croyez, ma chère maman, que je ne me console pas d'avoir un
-secret pour vous.--Chevalier, c'est assez me dire qu'il y auroit de
-l'indiscrétion de ma part à pousser les questions plus loin. Je veux
-bien penser que je n'ai point à me plaindre de tant de réserve. Je vais
-donner les ordres les plus pressans pour que Duportail soit gardé à vue
-dès ce soir et ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite
-sur-le-champ; moi,... ou la petite Montdésir en mon absence,
-ajouta-t-elle avec un profond soupir.--En votre absence, maman! Vous
-quittez Paris?--Tout à l'heure, mon ami.--Quel malheur pour moi! que je
-suis fâché de vous perdre, dans ce moment surtout où vos conseils
-eussent été si nécessaires! Où donc allez-vous?--A Versailles,
-d'abord.--A Versailles, avec cet habit!... Maman, c'est, ce me semble,
-le frac anglois du charmant vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que
-vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble à Saint-Cloud?--Cela
-se peut, dit-elle en affectant de n'en être pas sûre. Oui,... je crois
-qu'oui.--Et de Versailles, vous partez pour...?--Chevalier, je me vois à
-regret forcée de répéter vos propres expressions: _Croyez que je ne me
-console pas d'être obligée d'avoir un secret pour vous._--Mais encore,
-ce voyage doit-il être bien long?--Peut-être, mon ami, peut-être,
-dit-elle d'une voix tremblante; et c'est pour cela qu'avant de
-l'entreprendre j'ai vivement souhaité de vous faire mes adieux.--Vos
-adieux! Maman, ma chère maman, vous m'inquiétez: vous paroissez
-triste... De grâce, confiez-moi...» Elle m'interrompit: «Respectez mon
-secret: je n'ai point tâché de surprendre le vôtre; je ne veux pas même
-le deviner, je ne le veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il
-est possible... Je ne puis m'expliquer, je ne puis dire quel événement
-se prépare,... quelles craintes m'agitent,... quels voeux j'ose
-former... Mais, mon ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se
-plus voir!--Grands dieux! vous gémissez, vous avez les larmes aux
-yeux!--Adieu, Faublas. Trop cher enfant, adieu. Je ne vous quitte
-qu'avec douleur; souvenez-vous-en, si quelque grand malheur arrive.
-N'oubliez pas que la marquise de B... vous perdit par une trahison, et
-devint elle-même la victime d'un lâche qui se disoit votre ami.
-N'oubliez pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver l'am...
-l'amitié la plus tendre,... la plus tendre», répéta-t-elle en me serrant
-la main.
-
-Elle me donna un baiser, et m'échappa.
-
-Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre; et, dans le premier
-moment de ma surprise, je répétai quelques-unes des expressions qui
-venoient d'échapper à Mme de B...: _Allez, et revenez content... Je ne
-puis dire quels voeux j'ose former... Qu'il seroit cruel de ne se plus
-voir!_ Il n'est plus douteux que Mme de B... sait que je vais me battre,
-et connoît mon ennemi... _Quels voeux j'ose former!_ Ces voeux, elle ne
-pourroit, sans crime, les expliquer clairement. Mais peut-être suis-je
-excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret de son coeur, sa pensée
-la plus cachée... _Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!_ Vous me
-reverrez, Madame de B..., vous me reverrez, n'en doutez pas. Je sortirai
-vainqueur d'un combat dont vous êtes le prix[8].
-
- [8]
-
- _Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix._
-
- Corneille, LE CID.
-
-Imprudent marquis, quelle audace est la vôtre d'appeler Faublas au champ
-de l'honneur! Quelle témérité d'attaquer des jours si bien défendus! Les
-destinées de trois femmes charmantes tiennent à mes destinées.
-
-Justine, qui survint, avoit peut-être aussi l'intention de me donner, à
-sa manière, quelque _encouragement_; mais il étoit déjà si tard que je
-n'aurois pu l'entendre quand même j'en aurois eu la fantaisie.
-
-A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique, qui me suivit
-jusqu'au Bourget; là, je lui ordonnai de ramener mon cheval à Paris, et
-je pris la poste.
-
-Avant cinq heures du soir je me trouvai dans la forêt de Compiègne, au
-lieu désigné. Je m'y promenois depuis quelques minutes, lorsque deux
-hommes tout à coup m'abordèrent et me mirent le pistolet sur la gorge.
-Ils me demandèrent si j'étois gentilhomme. Je ne balançai point à
-répondre oui. «En ce cas, me dirent-ils, veuillez, Monsieur, mettre ce
-masque sur votre visage et demeurer témoin d'un combat que vont se
-livrer tout à l'heure ici deux personnes de grande qualité. Donnez votre
-parole de ne pas vous permettre un seul geste, un seul mot pendant
-l'action, et, quel que soit l'événement, d'en garder un profond
-secret.--Je ne me vante pas, Monsieur, d'être un homme de grande
-qualité; mais il est vrai que je possède, avec quelques richesses, un
-ancien nom. J'ai moi-même rendez-vous ici pour me battre. Peut-être vous
-trompez-vous, peut-être serai-je l'un des deux acteurs de la
-scène malheureuse dont vous exigez que je reste spectateur
-tranquille.--Monsieur, nous saurons bientôt si cela doit être; en
-attendant, mettez ce masque, et donnez votre parole d'honneur.»
-
-On conçoit que je fis et que je promis tout ce qu'ils voulurent.
-
-Près d'une heure s'étoit passée depuis que je me trouvois dans cette
-situation, qui commençoit à me paroître inquiétante, quand je crus
-entendre quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissoit à la
-grande route. Un moment après, je vis entrer du même côté, dans le
-chemin de traverse où j'étois, une chaise de poste environnée de
-plusieurs hommes armés et masqués. Il me parut que cette troupe, que je
-crus d'abord toute composée d'assassins, venoit de s'assurer du laquais
-et du postillon, et forçoit le maître à mettre pied à terre. Tremblant
-qu'il ne fût massacré devant moi, je voulus, dans le premier mouvement
-d'un zèle téméraire, m'élancer à son secours: les deux hommes qui
-veilloient sur moi se contentèrent de me retenir en me disant: «Voici le
-moment critique, songez à ce que vous avez promis.»
-
-Cependant l'inconnu, toujours entouré, avançoit vers nous d'un pas ferme
-et d'un air délibéré. Plus il approchoit, plus je croyois reconnoître
-les traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis longtemps.
-Lorsqu'il fut à très peu de distance, l'un de mes gardiens alla droit à
-lui, le pria de s'arrêter, et lui dit: «Un homme d'honneur se plaint que
-vous lui avez fait une mortelle injure, et prétend tout à l'heure en
-obtenir la réparation. S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun
-détail de ce combat ne sera jamais su de personne; s'il ne meurt pas de
-ses blessures, il s'engage à revenir dans le même lieu, aussitôt qu'il
-sera guéri, pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut être
-complètement vidée que par la mort de l'un des deux champions. Prenez
-les mêmes engagemens, Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de
-les remplir.--Quoi! répondit le jeune homme, milord Barrington se fâche
-de ce que j'ai quitté l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste
-épouse? Il faut convenir que ces maris sont partout un singulier peuple!
-Cet époux d'outre-mer, surtout, me paroît d'une bonne force: vouloit-il
-que je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse moitié?
-D'ailleurs, s'il me gardoit rancune, que ne me l'a-t-il dit dans son
-pays? Que ne s'est-il ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté
-longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit? Pourquoi venir, après
-six semaines, avec cet épouvantable attirail, m'attaquer dans ma patrie,
-au moment où j'y rentre... Ah çà! mais j'espère que ce n'est pas à coups
-de poing que nous nous battrons?»
-
-A sa voix comme à sa figure, à la gaieté de ses discours comme à son
-sourire moqueur, il ne me fut plus permis de méconnoître Rosambert.
-Alors seulement je commençai à soupçonner l'étrange vérité. O Madame de
-B..., ce fut pour vous que mon coeur tressaillit! mais je me gardai bien
-de montrer par quelques gestes ou d'exprimer par quelques mots ma
-surprise extrême et ma terreur profonde: j'étois lié par mes sermens.
-
-Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un cheval qu'on l'invitoit à
-monter, et un pistolet qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte,
-aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit à ceux qui
-l'environnoient: «Oui, vous avez raison, voici le combat si cher à
-messieurs d'Albion... Au pistolet près, je dois de grands remerciemens
-au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille ans. En vérité,
-Messieurs de la Table ronde, l'héroïque parade que le prud'homme nous
-fait jouer ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus. Comme
-les preux de son temps, vous arrêtez les passans sur les grands chemins
-pour les forcer gracieusement à rompre des lances avec vous.» En jetant
-les yeux sur moi, Rosambert continua: «Ce cavalier si joliment tourné,
-qui fait bande à part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos
-forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut que je délivre ou
-quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi;
-et le géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où donc est-il?»
-L'étranger qui avoit jusqu'alors porté la parole dit à Rosambert:
-«Monsieur le comte, jurez de remplir les conditions prescrites.--Foi de
-gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il.
-
-L'un de nos gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vîmes
-aussitôt un cavalier accourir à toute bride, de l'autre extrémité de
-l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais, soit qu'il présumât
-beaucoup de lui-même, soit qu'il ne conservât pas tout le sang-froid
-nécessaire en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son ennemi,
-qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus
-d'intrépidité, tira presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La
-balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses
-cheveux, et frappa son chapeau de manière qu'elle le fit sauter. Le
-comte, en le reprenant, s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma
-cervelle qu'il en veut, le beau masque!»
-
-Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi, couvert le visage d'un
-mince carton; mais je ne pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le
-frac anglois sous lequel, ce matin même, la marquise avoit paru devant
-moi chez Justine!
-
-Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus que ce ne fût lui,
-venoit de retourner son cheval, et regagnoit au galop le bout de l'allée
-d'où tout à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit des yeux,
-reprit: «Voilà bien le frac national de milord; mais, de par saint
-Georges, ce n'est pas là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il
-d'un ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois point osé faire
-à la nation angloise cette injure de croire que ses braves fussent dans
-l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais
-tâcher, m'eût-on prudemment détaché le plus habile arquebusier des trois
-royaumes, je vais tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le
-diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur un François une
-victoire sans danger... O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au
-vol, mon cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment d'un
-traître et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton
-coup d'oeil si prompt et ta main toujours sûre!»
-
-Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau signal fut donné.
-Rosambert, cette fois, ne demeura pas immobile, il poussa vigoureusement
-son cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à peu près au
-milieu de la lice, se tirèrent à la distance de cinq ou six pas. Le
-comte ne perça que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus
-heureux, lui fracassa l'épaule droite et le jeta par terre.
-
-Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir au vaincu stupéfait le
-visage de Mme de B... «Tiens, lâche, dit la marquise, regarde,
-reconnois-moi, meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! Tu n'as eu
-du courage et de l'adresse que pour l'insulter.»
-
-Rosambert parut un moment accablé de la douleur de sa blessure et de
-l'ignominie de sa défaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux
-égarés. Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa, d'une
-voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi! belle dame,... c'est vous...
-que j'ai... le bonheur de revoir!... Que les temps... sont changés!
-Cependant... notre dernière... entre...vue... m'amu...sa davantage,...
-et vous... aussi, friponne,... quoi que... vous en puissiez... dire.
-Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi... que vous deviez mettre... hors de
-combat... un bon jeune homme jadis venu... tout exprès de Paris à
-Lu... à Luxembourg... pour vous procurer... un... doux...
-passe-temps?--Rosambert, lui répliqua la marquise, tu voudrois en vain
-dissimuler ta rage et tes douleurs. Le Ciel est juste; je puis
-m'applaudir d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà commence,
-n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi
-que mon ennemi doit garder mon secret partout et me ramener ici ma
-victime.»
-
-Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna de mon côté: «Ce
-jeune homme, dit-il, c'est sûre...ment le chevalier de Faublas!...
-Fau...blas!» J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous d'abord,
-continua-t-il. Elle m'a... vaincu, mon ami,... n'en soyez point
-étonné:... ce n'est pas la première fois qu'elle... m'abat. Et vous,
-pendant que j'invoquois... bonnement votre nom, vous étiez là qui...
-faisiez des voeux... contre moi;... mais je vous le pardonne... Elle est
-si... aimable! Venez... me voir... à Paris, si je n'y arrive pas...
-justement pour... m'y faire... enterrer.»
-
-La marquise alors me prit à l'écart et me dit: «Chevalier, pardonnez-moi
-le mystère que je vous ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la
-ruse dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. Mon amant,
-hélas!... avoit vu l'outrage; mon ami devoit être présent à la
-réparation. Faublas, je le sais bien, me gardoit encore tant
-d'attachement qu'il se fût chargé volontiers d'épouser ma querelle; mais
-il ne m'eût peut-être point assez estimée pour me juger digne de la
-soutenir moi-même.
-
-«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée de fierté, je viens de
-prouver qu'il y a six mois je ne prenois point un engagement au-dessus
-de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité de vivre
-seulement pour ma vengeance, je jurois de vous étonner en
-l'accomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque
-ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin s'explique de
-soi-même. Vous sentez de quelle crainte je ne pouvois me défendre quand,
-les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il ne seroit pas cruel de
-ne se voir plus. Vous concevez de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû
-sentir l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça qu'il venoit de la
-retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai d'abord compris que Duportail avoit pu
-vous reconnoître sur la route de Montcour, et je serois vraiment désolée
-que ce voyage de Compiègne eût laissé le temps à votre beau-père de vous
-enlever encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit arrivé, n'ayez
-pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma
-justification, qu'au moment où je vous fis remettre, sous le nom de M.
-de B..., ce prétendu cartel, rien ne pouvoit me donner à deviner qu'en
-revenant avec Mme de Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous qu'il
-n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer à Fromonville,
-puisqu'il ne vous eût jamais été possible, quelque diligence que vous
-eussiez faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt j'y
-ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller sur les démarches de
-Duportail, s'il habitoit encore sa retraite, ou de le poursuivre, s'il
-l'avoit déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient plus, allez
-et...»
-
-Mme de B... fut interrompue par des cris perçans qui sembloient partir
-de la chaise de poste de Rosambert, restée dans le chemin de traverse,
-du côté, mais à quelque distance de la grande route. Nous courûmes tous
-au bruit; il ne resta près du blessé que le chirurgien qui bandoit sa
-plaie. En approchant, nous vîmes derrière la voiture du comte un
-cabriolet dans lequel se débattoit une femme, retenue par les mêmes
-hommes qui s'étoient assurés du laquais et du postillon de Rosambert.
-«Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués! C'en est donc fait! Ils
-n'auroient pu le vaincre, ils l'ont assassiné!... Ah! dit-elle, en
-poussant un cri de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux:
-«Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanité de profiter de
-mon sommeil?...»
-
-La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit pas la petite comtesse. Je
-répondis oui, et je m'élançai dans les bras de ma maîtresse.
-
-«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu tirer plusieurs coups.
-Quels sont ces gens qui m'ont arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez
-vous battre! Je suis tremblante,... saisie d'effroi. Ton ennemi, où
-est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit amener personne. Pourquoi tout ce
-monde? ces armes? ces masques?... Mon ami, que je suis contente de te
-voir!... que j'ai peur!... Cruel!... que je vous en veux de m'avoir
-lâchement abandonnée!»
-
-Ainsi, Mme de Lignolle annonçoit, par le désordre de ses questions, le
-désordre de ses idées; il me sera plus difficile de peindre celui de sa
-personne. Dans son regard, tout à l'heure attendri, maintenant terne et
-bientôt étincelant, vous eussiez vu tour à tour, et presque en même
-temps, les douces erreurs de l'espérance, les mortelles rêveries de la
-crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi.
-Vous eussiez vu sur son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit,
-toutes les passions impétueuses se livrer de rapides combats. Chaque
-muscle sembloit tourmenté d'un mouvement convulsif; l'expression de
-chaque sentiment passoit comme un éclair.
-
-«Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir quand tu n'étois plus
-là! j'ai pu dormir jusqu'à midi, mais de quel sommeil! grands dieux!
-quels horribles songes le troubloient! tu m'échappois à chaque instant,
-et je ne voyois plus auprès de moi que des objets affreux: le marquis,
-la marquise, ta femme!... Ta femme! c'est moi qui suis ta femme!
-n'est-il pas vrai, mon ami?... Ne l'oubliez jamais, Monsieur! Et le
-marquis, l'as-tu tué?--Non, mon amie.--Allons, dit Mme de B... que cet
-entretien sans doute inquiétoit, allons, Florville! à cheval, à cheval!
-vous n'avez pas de temps à perdre.--Qu'appelez-vous du temps à perdre?
-s'écria la comtesse en lançant un regard terrible au vicomte de
-Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il est avec moi? Quel est
-cet impertinent jeune homme? me demanda-t-elle.--Un parent de M. de
-B...--Tiens, mon ami, tous ces gens-là me font peur... Oh! que je
-souffre depuis hier! Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel
-supplice! Perpétuellement m'occuper de cette rivale qui veut me
-l'enlever! de cet ennemi qui menace ses jours! Tu l'as blessé?--Non, mon
-amie.--Vous ne l'avez pas blessé, Monsieur?... Regardez! je le lui avois
-tant recommandé! Mais, comment!... il n'est donc pas encore arrivé, le
-marquis?--Florville, reprit Mme de B..., les heures s'envolent, la nuit
-s'approche.--Eh! de quoi se mêle donc cet étranger? répliqua la
-comtesse... Faublas, ne l'écoute pas, reste là... Que je souffre depuis
-hier! que l'amour devient fatal, dès qu'il cesse d'être heureux! que ses
-tourmens paroissent insupportables, quand ils ne sont pas partagés!--Que
-dis-tu, mon Éléonore! mon coeur est navré de tes peines.--Oui? Eh bien,
-si cela est, me voilà consolée. Je suis contente, allons-nous-en.» Je
-répétai avec elle: «Allons-nous-en.
-
---Chevalier, s'écria la marquise, oubliez-vous qu'un devoir pressant
-vous appelle?--Hélas!--Ce n'est point à Paris que vous êtes attendu.»
-
-Je me dégageai des bras de la comtesse, et du brancard de son cabriolet
-je sautai sur le cheval que me présentoit la marquise. «Il va se battre,
-dit Mme de Lignolle. Je veux le suivre! je veux être présente à ce
-combat!» Le vicomte, prompt à la rassurer, lui répondit: «Calmez-vous,
-il n'y a pas de danger pour lui; ce combat est fini.--Fini!
-répéta-t-elle douloureusement, fini!... C'est donc à Fromonville?...
-L'ingrat m'abandonne encore! le barbare me sacrifie!»
-
-Elle voulut s'élancer après moi. Les gens du vicomte la retinrent. Elle
-poussa des cris d'inquiétude et de fureur; elle tomba sans connoissance
-au fond de son cabriolet.
-
-Ah! qui n'eût plaint cette enfant trop sensible? qui ne se fût ému de
-ses douleurs? qui n'eût frémi de son danger? La marquise ne fit aucun
-effort pour m'empêcher de descendre de cheval et de remonter dans la
-voiture de la comtesse: je fus même extrêmement touché de voir Mme de
-B... prodiguer ses soins à Mme de Lignolle. D'une main elle soutenoit la
-tête de mon amante, de l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le
-visage; elle essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit sur
-son front. «Pauvre enfant! disoit-elle, regardez comme ils se sont
-éteints, ces yeux qui brilloient tout à l'heure du plus vif éclat!
-Quelle pâleur couvre ces joues que j'ai vues colorées d'un rose si
-tendre! Pauvre enfant!--Mon Dieu! vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous
-qu'il y ait du danger?--Du danger?... peut-être. La comtesse est d'un
-caractère violent et paroît vous aimer déjà beaucoup.--Oh! oui,
-beaucoup. D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions légères,
-mais fréquentes, des maux de coeur...--Elle seroit déjà enceinte! ah!
-tant mieux!» s'écria Mme de B..., dans l'effusion d'une vive joie; puis
-tout à coup elle réprima ce premier mouvement, et d'un ton de
-commisération elle reprit: «Tant mieux... pour vous;... non pour
-elle!... Pour elle, c'est un événement fâcheux qui l'expose de bien des
-manières...--Qui l'expose!... Et moi, que je suis à plaindre aussi! Dans
-quel embarras je me trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule
-crainte que je ne la quitte! l'autre est là-bas, qui se désespère de ce
-que je l'ai quittée. Dites-moi donc comment je vais faire. Apprenez-moi
-quel parti...--Tout à l'heure, interrompit-elle, je vous engageois à
-partir; j'avoue que maintenant, à votre place, je me trouverois moi-même
-fort empêchée. Sans doute il faut consulter votre coeur; mais vous devez
-aussi prendre conseil des circonstances.--Consulter mon coeur? je n'y
-trouve que des irrésolutions, des combats! Prendre conseil des
-circonstances? ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre part, également
-inquiétantes, pressantes, impérieuses? O mon amie, je vous en conjure,
-prenez pitié de ma situation vraiment cruelle, finissez mes perplexités,
-conseillez-moi.--Que pourrois-je vous dire? S'il ne s'agit que des lois
-que le devoir vous impose, elles ne sont point équivoques... Il est vrai
-pourtant qu'il paroît cruel d'abandonner la comtesse dans l'état où la
-voilà... Elle est très vive,... vous la croyez enceinte,... et la pauvre
-petite vous aime... comme il faut vous aimer: beaucoup trop!... Partir
-dans ce moment-ci, c'est certainement la livrer à des agitations qui
-peuvent lui coûter la vie... Il semble plus probable que Sophie, d'un
-caractère beaucoup plus doux,... Sophie, accoutumée depuis longtemps à
-l'absence,... à l'abandon peut-être,... supportera moins impatiemment...
-Cependant, ce n'est pas une chose que je veuille garantir. Il est tout à
-fait possible que votre épouse, ne vous voyant pas revenir et se croyant
-pour toujours délaissée, en soit au désespoir.
-
---Au désespoir! oui, répéta d'une voix foible Mme de Lignolle qui
-reprenoit enfin l'usage de ses sens, au désespoir!» Elle me reconnut;
-elle me dit: «C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas quittée? vous avez
-bien fait; restez là, je le veux, restez là.» Elle dit à la marquise:
-«Et toi, farouche étranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te trouvent
-insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin de la pitié de personne, toi?
-tu n'as donc jamais aimé?--Si vous saviez à qui vous faites ces
-reproches, répondit le vicomte en lui prenant la main; si vous saviez
-que Mme de Lignolle, quoique bien malheureuse, est moins à plaindre que
-l'infortunée qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brûlé de cet amour qui
-vous consume! Et moi aussi, j'ai connu ses passagers délices et ses
-inconsolables regrets! Comtesse, infortunée comtesse, vous avez encore
-beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant que moi!»
-
-Ici mes yeux rencontrèrent ceux de la marquise; ils étoient humides, les
-siens, et leur regard fit palpiter mon coeur!
-
-«Seroit-il vrai, continua-t-elle avec plus de véhémence, seroit-il vrai
-qu'une divinité maligne présidât aux humaines destinées, et prît un
-horrible plaisir à faire de ses dons précieux la plus inégale
-distribution? seroit-il vrai que, par le raffinement d'un calcul
-barbare, elle ne se montrât si prodigue envers un très petit nombre
-d'êtres privilégiés que pour tourmenter plus sûrement la foule immense
-des autres individus maltraités de son avarice? Quoi! jeune homme trop
-favorisé, les grâces qui attirent, l'esprit qui séduit, les talens qu'on
-envie, la beauté qu'on admire, la sensibilité qui plaît aux yeux et
-charme l'âme; toutes ces qualités et mille autres dont l'assemblage n'a
-peut-être jamais brillé qu'en toi; quoi donc! un impitoyable dieu ne te
-les auroit données que pour le désespoir de tes rivaux et le supplice de
-tes amantes? Et la constance, cette vertu qui seule manque à toutes tes
-vertus, la constance, il ne te l'auroit refusée, ce dieu jaloux, qu'afin
-qu'il n'y eût sur la terre, pour aucune femme, l'espoir d'une grande
-félicité sans un grand mélange de peines, et dans aucun homme un modèle
-absolu de perfection? Quoi! ceux de ton sexe qui, ne te connoissant pas
-encore, oseront te disputer le prix de la valeur ou de la tendresse,
-tous ceux que la nature aura le plus favorablement distingués,
-doivent-ils nécessairement paroître n'avoir encouru que sa disgrâce,
-quand le moment sera venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles
-qui t'auront vu seront-elles invinciblement contraintes au plus prompt
-amour, hélas! et forcées au plus long repentir? O destinée!»
-
-La comtesse avoit écouté la marquise avec une attention mêlée
-d'étonnement. «Qui que vous soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu.
-Vous parlez de lui comme j'en pourrois parler moi-même. Me voilà un peu
-réconciliée avec vous; mais permettez que nous nous quittions.
-Allons-nous-en, Faublas, allons-nous-en... Eh bien! vous ne dites mot!
-vous ne voulez pas?»
-
-Toujours combattu de plusieurs craintes et de plusieurs désirs, je jetai
-sur la marquise un regard qui lui annonçoit mes irrésolutions et le
-besoin que j'avois d'être déterminé par ses avis. Le vicomte me comprit
-et s'expliqua: «Vraiment! je ne balancerois plus, j'irois à
-Fromonville...--A Fromonville! interrompit la comtesse.--Demain, reprit
-l'autre; et ce soir je rentrerois dans Paris avec Mme de
-Lignolle.--Voilà ce qu'on appelle un bon conseil, s'écria la comtesse;
-j'en approuve fort la dernière partie; et toi, Faublas?--Moi aussi, mon
-Éléonore.»
-
-Dans le transport de sa joie, Mme de Lignolle embrassa Mme de B..., et,
-je l'avoue, ce ne fut pas sans un vif plaisir que, pendant quelques
-minutes, je sentis unies et pressées dans mes heureuses mains les mains
-de ces deux charmantes femmes.
-
-«Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant au vicomte, nous allons
-vous dire adieu; mais permettez auparavant une question que je vais vous
-faire, parce que je suis jalouse. Je le suis, je n'en fais pas mystère.
-Tout à l'heure vous pleuriez presque: vous êtes malheureux en amour, et
-c'est la faute du chevalier. Rendez-moi le service de m'apprendre près
-de qui le chevalier vous a supplanté... Monsieur, poursuivit Mme de
-Lignolle, qui ne pouvoit deviner la véritable cause de l'embarras que la
-marquise laissoit paroître, vous pardonnerez à son amie d'imaginer qu'en
-effet il méritoit la préférence; mais au moins je crois, et je ne
-cherche pas à vous faire un compliment, je crois que vous étiez fait
-pour qu'on balançât quelque temps entre vous et lui... Monsieur,
-reprit-elle encore, je vous supplie d'achever la confidence que je ne
-vous demandois pas; ne craignez rien pour votre secret, vous avez le
-mien.--Madame, répondit le vicomte enfin déterminé sur la réponse qu'il
-devoit faire à l'embarrassante question, dans un moment de trouble on se
-plaint de mille choses...--Ah! je vous en prie, dites-moi quelle
-maîtresse Faublas vous a...--Madame, je suis, comme monsieur vous le
-disoit tout à l'heure, parent de M. de B... J'adorois sa femme...--Sa
-femme! ne m'en parlez pas, je la déteste!--Vous êtes donc une ingrate,
-car elle vous aime.--Qui vous l'a dit?--Elle-même.--Elle me
-connoît?--Elle a eu le plaisir de vous voir et de vous parler.--Où
-cela?--Voilà ce que je ne puis vous dire.--Eh bien, oui, elle a tort de
-m'aimer: car, je vous le répète, je la déteste.--Peut-on vous en
-demander la raison?--La raison?... c'est une femme dangereuse...--Ses
-ennemis l'assurent.--Intrigante...--Les courtisans le publient...--Pas
-assez jolie pour faire tant de bruit.--Les femmes le disent.--Galante
-d'ailleurs.--Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit... Comment ne lui
-prêteroit-on pas quelques aventures?--Quelques! Elle en a eu
-mille!--Désigne-t-on quelqu'un?--Je le crois! Moi qui ne vais pas dans
-le monde, je lui en connois trois.--Voulez-vous les nommer?--Le comte de
-Rosambert.--Il est bien fat; et elle l'a toujours nié.--La bonne
-raison!... Faublas.--Oh! celui-là, je ne conteste pas. Le troisième?--M.
-de ***.--M. de ***! répéta la marquise, que je vis dans le même moment
-plusieurs fois rougir et pâlir.--Oui, M. de ***, le nouveau ministre, à
-qui elle s'est donnée pour obtenir la liberté du chevalier... Ce que je
-vous dis là vous fait de la peine?--M. de ***! répéta la marquise avec
-moins de trouble et un étonnement plus marqué.--Cela vous fait de la
-peine. Je vois que vous êtes encore bien épris.--M. de ***! voici une
-accusation bien nouvelle.--C'est que l'intrigue n'est pas
-ancienne.--Mais, au moins, a-t-on quelques preuves?--Comment voulez-vous
-qu'on en ait? Ils n'ont pas appelé de témoins.--Cependant, Madame, vous
-osez assurer cela?--Monsieur, parce que tout le monde l'assure.--Tout le
-monde! Chevalier, vous le saviez donc?--Vicomte,... on me l'a dit, mais
-je n'y crois pas.--Cela ne fait rien, me répliqua-t-il d'un air
-mécontent, vous deviez m'en avertir.--Oui, dit la comtesse, c'est rendre
-service à un galant homme que de l'éclairer sur la conduite d'une
-coquette qui le trompe. Monsieur, je vous plains sincèrement d'être
-tombé dans les filets de celle-là, vous paroissez mériter de rencontrer
-mieux... Mais venons à ce qui me touche. Le chevalier ne vous donne plus
-d'inquiétude?--Pardonnez-moi, Madame.--Voyez-vous, Monsieur? s'écria la
-comtesse en me regardant. Il y va donc souvent, chez la marquise?
-demanda-t-elle au vicomte.--Quelquefois.--Voyez-vous, Monsieur? vous y
-allez quelquefois!... Il est donc amoureux d'elle encore?--Encore un
-peu, je crois.--Voyez-vous, Monsieur? vous en êtes amoureux!--Cependant,
-reprit la marquise, il ne faut pas tout à fait s'en rapporter à moi: j'y
-suis intéressée, je vois peut-être mal.--Oh! vous voyez bien, Monsieur,
-vous voyez trop bien!... Faublas, laissez-moi faire, je saurai vous
-empêcher d'aller chez cette coquette et de l'aimer!... Nous vous
-quittons, poursuivit-elle en s'adressant à Mme de B... Après la scène
-dont vous venez d'être témoin, je ne vous demande pas le secret, et j'y
-compte: car tout en vous, Monsieur, prévient favorablement... S'il y
-avoit une troisième place dans mon cabriolet, je me ferois un vrai
-plaisir de vous l'offrir... Je vous avoue que je serai charmée de
-cultiver votre connoissance. Venez me voir à Paris. Le chevalier
-m'obligera, s'il veut bien vous amener;... ou faites mieux, venez seul:
-vous n'avez pas besoin d'être présenté par personne. Venez, et je vous
-promets, si cela vous fait décidément trop de peine, je vous promets de
-ne jamais vous dire de mal de la marquise, quoique ce soit une méchante
-femme.»
-
-Nous partîmes. Je donnai quelques louis au postillon, qui nous conduisit
-à la Croix-Saint-Ouen, où la comtesse l'avoit pris, et qui promit de ne
-rien dire de tout ce qu'il avoit vu. Mme de Lignolle aussi crut devoir
-acheter la discrétion de son laquais La Fleur, qu'elle s'étoit vue
-forcée de faire le compagnon de son voyage, et, par conséquent, le
-confident de nos amours.
-
-Ma jeune amie, cependant, m'accabloit de caresses que je lui rendois, de
-reproches que je ne méritois plus, et de questions auxquelles il m'étoit
-impossible de répondre. En vain je lui représentois qu'il devoit lui
-suffire que son amant ne fût ni mort, ni blessé, ni forcé de la quitter
-en quittant son pays: elle n'étoit pas contente du secret auquel
-m'obligeoit cette parole d'honneur que je ne devois pas donner,
-disoit-elle.
-
-La conversation tomba naturellement sur le vicomte de Florville. «Il est
-fort aimable, ce jeune homme, s'écria la comtesse, qui paroissoit
-observer curieusement l'impression que ses discours faisoient sur
-moi.--Fort aimable.--Il a des grâces!--Beaucoup.--De la
-tournure!--Vraiment.--Une très jolie figure!--Très jolie.--Une voix
-douce comme toi!--Oui.--La sienne est un peu trop claire cependant, il y
-manque quelque chose.--C'est un enfant.--Sans doute; que peut-il avoir?
-seize ans?--Tout au plus.--N'importe, reprit-elle avec affectation, il
-est charmant!--Charmant.--Il paroît plein d'esprit et de
-sensibilité!--Comme tu dis, mon amie.»
-
-Ainsi, je ne parlois que par monosyllabes de peur de trop parler, et
-j'affectois beaucoup d'indifférence afin d'éloigner toute espèce de
-soupçon.
-
-«Voulez-vous bien me répondre autrement? s'écria Mme de Lignolle.--Qu'y
-a-t-il donc?--Il y a que votre sang-froid me désespère!--Mon
-sang-froid?...--Oui, j'ai l'air d'avoir remarqué ce jeune homme, j'en
-dis beaucoup de bien, tout cela ne vous émeut seulement pas!--Je ne vois
-pas ce qui pourroit me fâcher...--C'est de quoi je me plains. Vous ne
-témoignez point la moindre inquiétude!--C'est qu'en vérité, mon amie, je
-n'en puis prendre aucune, lui répliquai-je en riant.--Pourquoi cela,
-Monsieur? Pourquoi n'auriez-vous pas un peu de jalousie? J'en ai bien,
-moi!--Éléonore, je te répète que le vicomte ne peut m'alarmer.--Ne riez
-pas, Monsieur, je n'aime pas qu'on rie quand je parle raison. Dites-moi,
-s'il vous plaît, pourquoi le vicomte...--Pourquoi?... Parce que c'est...
-un enfant.--Et vous? ne diroit-on pas que vous êtes vieux?--Et puis, ma
-sécurité se fonde sur l'estime que tu m'inspires.--L'estime!
-l'estime!... Pas tant d'estime, Monsieur, et plus d'amour. Je l'ai
-souvent entendu dire dans le temps que je n'y comprenois rien; et,
-maintenant que je m'y connois, je sens que cela est trop vrai: on n'est
-bien amoureux que lorsqu'on est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous
-voulez me plaire.--Soyez donc contente, Madame: je vous avoue que je
-n'étois pas tranquille pendant que vous examiniez le vicomte avec une
-attention...--Voilà, interrompit-elle en m'embrassant, voilà ce que
-j'appelle parler! Voilà ce qu'il falloit dire tout de suite...
-Cependant, Faublas, ne t'alarme pas! Va, je n'admirois le vicomte que
-pour t'admirer davantage! Je me disois: «Il est bien, ce jeune homme,
-fort bien! mais mon amant est mieux, beaucoup mieux: mon amant n'a pas
-une figure moins charmante, et sa taille est plus belle! On remarque
-dans son air, dans son maintien, dans toute sa personne, je ne sais quoi
-de plus imposant, de plus fier, qui étonne sans effrayer...» Cela ne
-m'effraye pas, moi! cela me fait plaisir... De l'esprit, de la
-sensibilité! Pourroit-il en avoir autant que toi, le vicomte? Autant que
-toi qui toute la journée me fais rire, et de temps en temps me fais
-pleurer!... C'est alors que je suis bien contente: car tu ne te moques
-pas, comme les autres hommes, qui rient de nos larmes; au contraire, mon
-ami, tu me consoles, en te chagrinant avec moi: tu sais pleurer, toi, tu
-sais pleurer!... Va, sois parfaitement tranquille. Je te reconnois aussi
-supérieur à ce joli garçon que lui-même me paroît l'être à tous ceux que
-j'ai vus... Dis-moi, ton père l'aime-t-il, le vicomte?--Beaucoup.--Eh
-bien, il devroit marier ta soeur avec ce jeune homme-là. Cela feroit un
-charmant couple.--Voilà une idée qui paroît toute simple, et que
-pourtant je n'aurois pas eue!--Vraiment, je vois à cela quelque
-obstacle: le vicomte est engoué de cette marquise. C'est bien dommage...
-Tiens, sais-tu pourquoi je l'ai engagé à venir chez moi? Je vais te le
-dire: car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de toi, puisqu'il
-est amoureux de Mme de B...: il me dira si tu vas chez elle.--Fort bien
-trouvé!--Certainement! je ne suis point la dupe de votre fausse gaieté;
-ce n'est pas de bon coeur que vous riez. J'ai toujours eu le projet de
-vous empêcher d'aller chez cette méchante femme, et le hasard vient de
-m'en offrir un moyen que je ne me consolerois pas d'avoir négligé.»
-
-Cependant nous avancions... du côté de Paris, il est vrai, ma Sophie!
-mais console-toi, c'étoit aussi du côté de Fromonville. Sophie! j'allois
-encore chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits que je
-trouvois si courtes; mais pardonne! Va, je songeois moins aux plaisirs
-de la nuit prochaine qu'aux délices du jour qui devoit lui succéder, de
-ce jour où, dans les bras de ma femme, je pourrois goûter enfin le
-suprême bonheur depuis si longtemps désiré. Réjouis-toi, ma Sophie: il
-est vrai que, dans ce moment même, je reçois un baiser de Mme de
-Lignolle; il est vrai que cette douce faveur est la récompense d'un
-soupir qu'Éléonore vient de surprendre; mais, ô ma Sophie! réjouis-toi;
-ce soupir si tendre, il ne m'étoit pas échappé pour elle.
-
-Nous quittâmes la poste au Bourget, à ce même village où j'avois renvoyé
-Jasmin: les chevaux de la comtesse y étoient restés dans une auberge;
-nous les reprîmes; ils nous eurent bientôt ramenés dans Paris. On
-conçoit que Faublas, maintenant vêtu comme il lui convenoit de l'être
-toujours, ne pouvoit, sans avoir auparavant changé d'habits, aller chez
-Mme de Lignolle représenter Mlle de Brumont: ce fut donc chez Mme de
-Fonrose que nous prîmes le parti de descendre.
-
-«Cruels enfans, dit la baronne, d'où venez-vous donc?--Nous mourons de
-faim, répondit la comtesse; faites-nous donner à souper.»
-
-Pendant que nous commencions à dépecer la poularde qu'on venoit
-d'apporter, Mme de Fonrose disoit à Mme de Lignolle: «Je me suis rendue
-chez vous à l'heure du dîner. On m'a beaucoup inquiétée en m'apprenant
-que, désespérée de la fuite de Mlle de Brumont, vous veniez de sortir
-pour l'aller chercher. Il y avoit déjà quelques heures, poursuivit-elle
-en s'adressant à moi, que M. de Belcour, accompagné de Mlle de Faublas,
-étoit venu me faire une courte visite. Tous deux partoient pour
-Fromonville, persuadés que vous étiez allé vous battre. Ils
-n'imaginoient pas qu'un intérêt moins cher que celui de l'honneur pût
-vous empêcher de courir avec eux vous jeter aux pieds de votre épouse.
-Tous deux tremblent pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler,
-seront en proie aux plus mortelles inquiétudes, si vous ne les avez pas
-rejoints avant le milieu du jour, qui va bientôt paroître.»
-
-Déjà la comtesse ne songeoit plus à son repas à peine commencé. Elle
-interrompit la baronne pour lui déclarer qu'elle ne souffriroit pas que
-je la quittasse, et elle ajouta qu'il lui paroissoit très étonnant que
-Mme de Fonrose, qui se prétendoit son amie, se permît de donner, en sa
-présence même, de tels conseils à son amant. La baronne ne fut point
-embarrassée de se justifier. «Si vous adorez le fils, dit-elle, j'aime
-le père; M. de Belcour ne me pardonneroit pas d'avoir contribué, dans
-une circonstance aussi grave, à tenir son fils éloigné de lui.
-D'ailleurs, ma chère enfant, qu'exigez-vous du chevalier? qu'il viole
-inutilement toutes les bienséances. Je suis loin de lui conseiller une
-infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner, mais d'aller trouver
-Sophie, de la ramener, et de faire ensuite comme les gens du monde,
-comme les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour qu'ils ont pour
-leurs maîtresses et les bons procédés qu'ils doivent à leurs femmes. Se
-conduire autrement, ce seroit vous perdre. Je vous demande, par exemple,
-si le chevalier peut continuer à demeurer chez sa maîtresse, lorsque sa
-femme n'est plus absente? s'il doit ainsi publiquement afficher le
-désespoir de l'une et les bontés de l'autre? En supposant que vous
-fussiez assez aveuglée par votre passion pour attendre de lui cette
-extravagance, et qu'il fût assez foible pour ne vous la point refuser,
-je demande si tout le monde ne sauroit pas bientôt que M. de Faublas
-s'est fait demoiselle chez vous parce qu'il s'ennuyoit d'être homme chez
-lui? Je ne parle pas de M. de Lignolle: espérons que le dieu protecteur
-des amans fera pour ce mari-là ce qu'il fait communément pour les
-autres; espérons que ce digne époux sera le dernier de Paris qui
-apprendra que vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille
-verra-t-elle tranquillement l'ineffaçable ridicule dont chaque jour le
-couvrira?
-
---Sa famille! que m'importe sa famille? répondit la comtesse, qui
-n'avoit opposé jusqu'alors aux prudens avis de la baronne que des cris,
-des pleurs, et mille exclamations déraisonnables.--Que vous importe?
-répliqua Mme de Fonrose. Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier
-malgré les gémissemens de sa veuve, qui ne manquera pas de le réclamer
-en criant au scandale; malgré l'intarissable bavardage de votre
-sempiternelle tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses gothiques
-principes; malgré le fameux capitaine Lignolle, capable de laisser ses
-flibustiers pour accourir en poste vous épouvanter de sa large moustache
-et de sa longue épée; malgré le public aussi, le public jaloux,
-inconséquent, indiscret, qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il
-devroit taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit ensevelir;
-le public qui, ne respectant personne et ne se respectant pas lui-même,
-ridiculise les maris qu'il plaint, protège les femmes qu'il blâme, et
-condamne sévèrement les fautes dont pourtant il amuse journellement et
-nourrit sa malignité; enfin, malgré le baron qui...?--Malgré tout
-l'univers, Madame.--Quelle réponse! Avez-vous perdu l'esprit, ou
-croyez-vous que j'exagère? M. de Belcour, dont j'allois vous parler,
-vous ne le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez un peu, à
-venir reprendre son fils jusque dans votre chambre à coucher!--Et moi,
-si l'on ne craint pas non plus de me porter aux dernières
-extrémités...--Que ferez-vous?--Je me tuerai.--La belle ressource! Je
-vous plains... Je vous plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut
-mieux faire un moment le sacrifice d'un bien précieux, pour le retrouver
-ensuite et le posséder sans obstacle, que de s'exposer, en le gardant
-quelques jours de trop, à mourir de regret de sa perte.»
-
-Mme de Fonrose parloit encore et parloit vainement, quand nous
-entendîmes un carrosse entrer dans sa cour. Ce ne pouvoit être que celui
-de M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon amie, de saisir un
-membre de la volaille et de me sauver dans le cabinet de toilette de la
-baronne.
-
-Un moment après, j'entendis le comte souhaiter le bonsoir à ces dames.
-Étonné de ce que sa femme, qui mangeoit rarement en ville, n'étoit pas
-de retour à trois heures du matin, il avoit deviné qu'elle soupoit chez
-la baronne, et qu'elle s'y trouvoit indisposée. Il lui demanda si elle
-avoit pu rejoindre Mlle de Brumont dans la journée. «Oui, Monsieur,
-répondit la comtesse, et j'espère qu'elle reviendra chez moi...--Elle y
-reviendra certainement! interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre
-à monsieur son père. En attendant, Comtesse, songez qu'il est tard,
-acceptez une place dans ma voiture, et venez...--Bien obligée,
-répliqua-t-elle sèchement, je ne compte pas rentrer avant le jour.»
-
-J'aurois pu facilement écouter la fin de cette conversation qui me
-touchoit d'assez près... Sophie, des intérêts plus chers occupent ma
-pensée. Un moment la séduction toute-puissante de l'objet présent cesse
-d'agir immédiatement sur moi; et ce moment décisif peut fixer en ta
-faveur la victoire trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à mes
-côtés pour me faire oublier tes tourmens par ses peines et ton amour par
-ses tendresses; sa voix seulement frappe mon oreille et ne va pas
-jusqu'à mon coeur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens de te revoir
-évanouie, mourante! J'ai contemplé tes charmes et me suis pénétré de ton
-désespoir! J'ai frémi des maux que tu souffres; l'idée du bonheur qui
-nous attend m'a fait tressaillir.
-
-Quiconque me lit avec quelque attention doit se souvenir qu'il y a peu
-de temps une jolie femme de chambre m'a coiffé précisément dans ce
-cabinet où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce jour-là du
-désir de revoir la comtesse et d'échapper au baron, je me suis fait
-conduire, par un escalier secret, dans la cour de Mme de Fonrose.
-Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon père et fuir ma maîtresse,
-je cherche à tâtons le même chemin, dans cette partie de la maison dont
-je connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier dérobé, puis dans
-la cour, et bientôt dans la rue.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avoit deviné ce que tout
-autre qu'un père n'eût pu prévoir. Comme il n'étoit pas impossible,
-avoit-il dit en partant, que des raisons particulières me forçassent à
-repasser par la capitale, le suisse devoit veiller toute la nuit pour
-m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prête.
-On aimoit trop le baron et son fils pour oublier les ordres de l'un et
-les intérêts de l'autre. En arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en
-voiture, et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi
-je trouvois à chaque poste des chevaux tout préparés; les postillons,
-grâce à mes prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été réveillés
-trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et nous allions comme si nous
-eussions eu des ailes.
-
-L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour. Voilà cette route si
-péniblement parcourue la surveille, dans un sens contraire. Quel heureux
-changement trente-six heures ont apporté dans ma situation! Je ne vais
-point, sous un ciel étranger, regretter ma patrie; je n'emporte pas le
-remords d'avoir immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste
-vengeance. C'est à Fromonville que mon père, tout à l'heure rassuré, me
-pressera sur son sein! C'est là que tout à l'heure ma femme consolée...
-Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!... Tout à l'heure je la
-couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je solliciterai le
-prix de ma tendresse extrême... Il est vrai qu'Adélaïde sera là... Ne
-pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde? Quoi! faudroit-il différer
-jusqu'à la nuit?... Un siècle d'attente!... Mais la nuit! la nuit!
-Jamais je n'en aurai passé de plus délicieuse!... Que ces rosses me
-traînent lentement! Postillon, va donc!... Et demain, demain, je serai
-sur cette route encore! Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai ma
-femme à Paris! je l'établirai dans la maison paternelle! dans la
-_chambre de l'hymen_, à côté de celle du _célibat_, qui sera déserte! à
-jamais déserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! j'y
-passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai me faire et me répéter le
-long récit des maux qui l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi,
-je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs
-qui me sont arrivés... Tous? non. Je ne lui dirai pas combien la
-marquise est à plaindre, quelle tendre commisération je lui garde:
-Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter; et je veux non
-seulement lui conserver la plus exacte fidélité, mais encore lui
-épargner les tourmens de la jalousie... Je ne lui parlerai pas non plus
-de la comtesse... La comtesse! elle est maintenant bien seule, bien
-étonnée, bien triste! elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de
-barbarie!... Vraiment, je devois au moins lui dire quelques mots, la
-prévenir, la préparer... Quel train cet homme me mène! Postillon, tu vas
-comme le vent! Un moment donc, un moment! Où me conduis-tu si vite? «A
-Villeneuve-Saint-Georges, mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses
-chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.--De Fromonville!
-bon! Eh bien! quel démon t'arrête?--Dame! n'est-ce pas vous?--Regarde,
-que de temps perdu! allons, des coups de fouet et va plus vite!--Va plus
-doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois pas
-quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.--Tu as raison, mon ami,
-tu as raison; mais je t'en prie, va plus vite.»
-
-La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles
-heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de
-Fromonville, deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs
-embrassemens et je partage leur joie. L'une me demande si je n'ai pas
-reçu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France.
-«Non, ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non, mon père, nous ne
-quitterons pas notre patrie... Mais courons, je vous prie. Que je vous
-dois de remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de
-moi... Venez, volons, présentez-lui son époux, soyez témoins... Quoi!
-mon père, vous baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma soeur, vous
-pleurez!... C'en est fait!... Sophie!... l'absence! l'abandon! Elle n'a
-pu résister, elle n'est plus!--Elle respire, s'écria le baron,
-mais...--Elle vous aime, interrompt ma soeur, mais...--Je vous entends!
-c'est donc pour la troisième fois que son tyran me la ravit!»
-
-Tous deux ne me répondent que par leur silence. Tous deux, attentifs à
-prévenir l'effet d'un premier mouvement, empêchent que mon désespoir ne
-me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de mes pistolets et de mon
-épée; Adélaïde avance un bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle
-voit pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez forte! Faublas
-vient de tomber presque mourant sur ce même gazon que, la surveille, il
-effleuroit à peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée
-maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, aujourd'hui vainement
-regrettée!
-
-«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de ton frère!... Mon père!
-laissez-moi, laissez-moi mourir!... Elle m'est enlevée! elle me croit
-coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle. Sophie ne sait
-pas que je donnerois la moitié de ma vie pour qu'il me fût permis de lui
-consacrer l'autre moitié... Elle m'est enlevée! elle me croit coupable!
-laissez-moi, laissez-moi mourir!»
-
-Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et me prodiguoit les plus
-tendres caresses: les larmes que je lui voyois répandre adoucissoient
-l'amertume de celles que je versois, et mon père calmoit nos douleurs en
-les partageant. «Enfant trop cher et trop malheureux, disoit-il, les
-plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta
-jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque temps s'est
-chargée du soin de te donner elle-même de cruelles leçons, l'adversité
-ne veut-elle plus me laisser désormais que le devoir rigoureux de
-t'offrir des consolations ou trop foibles ou tout à fait impuissantes? O
-mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque pitié.--Mon père,
-sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son
-ravisseur la traîne?... Vous ne répondez rien! Il est donc vrai que je
-l'ai tout à fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!... Maintenant un
-long intervalle nous sépare; avant-hier, je l'ai vue là-bas!... là-bas,
-ma soeur... Tiens, regarde, ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots
-vont redoubler... D'ici tu peux la voir, cette grille que j'ébranlai
-d'une main trop foible, cette grille que j'aurois dû briser... Ta bonne
-amie étoit là! elle étoit là, ma bien-aimée!... Maintenant un long
-intervalle nous sépare!... Sophie! Sophie! un Dieu persécuteur préside à
-nos amours. On diroit qu'il te montre quelquefois ton époux, seulement
-pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on diroit
-qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour réveiller
-dans mon coeur le désespoir de ta perte: oui, le cruel de temps en temps
-ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux plaisir de nous séparer
-aussitôt... Je fuis à Luxembourg, mon amante m'y suit; peu d'heures
-après, elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache à son époux! A
-travers mille périls je pénètre jusqu'au couvent qui la renferme: il ne
-m'est permis de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me conduit près
-de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est là,
-qu'elle me reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois mourante,
-et cependant l'honneur... L'honneur? du moins, je le croyois. Fatale
-marquise! ce n'est pas la première fois que tu fais tous nos
-malheurs!... L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens, j'ai
-tout perdu! le ravisseur de Sophie... Est-il possible qu'un père soit à
-ce point dénaturé? Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable
-et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il que n'ait réparée
-mon hymen? de quel crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il
-que deux époux amans périssent consumés de leurs vains désirs? Pourquoi
-veut-il précipiter ses deux enfans dans le même tombeau? O mon père! mon
-père!
-
---Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point éloigné de nous sans
-m'instruire de ses motifs et de ses résolutions. Une lettre qu'il a
-laissée pour moi...--Une lettre! Voyons, voyons donc.--Mon ami,
-commençons par gagner le prochain village.»
-
-Nous entrâmes dans une auberge de Montcour. Le baron vouloit lire
-lui-même la lettre de mon beau-père; mais, obligé de céder à mes
-instances, il me la confia.
-
- _Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite, puisqu'il
- s'obstine à poursuivre partout ses victimes, il faut, Monsieur le
- baron, que je vous instruise enfin de tous les malheurs de ma fille;
- il faut que je vous apprenne des horreurs._
-
- _Vous savez dans quel piège, presque inévitable, Sophie fut attirée;
- vous n'oublierez jamais en quels lieux et comment l'infortuné
- Lovzinski retrouva sa Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de
- blâme que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement de
- cette enfant malheureuse autant que respectable n'étoit pas le plus
- grand des forfaits de votre indigne fils..._
-
-«Le plus grand des forfaits de votre indigne fils! quelles expressions!
-quel horrible mensonge! vous-même, mon père, vous-même frémissez de
-cette injure!... Monsieur le baron, je vous proteste qu'elle sera lavée
-dans le sang du calomniateur... Mais, que dis-je? il est votre ami, il
-est le père de Sophie... Rassure-toi, ma soeur; mon père, rassurez-vous,
-excusez le premier transport de la surprise et de la colère.
-Excusez...--Donnez, me dit le baron, donnez, que je finisse cette
-lecture.--Oh! non, permettez,... je vous en supplie!»
-
- _... Le jour que je lui donnais son amante, à l'instant même où tout
- se préparoit pour leur réunion, j'entends dans la principale rue de
- Luxembourg un étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré
- son travestissement nouveau, je reconnois celle qui la première forma
- votre fils dans l'art détestable de corrompre des femmes et de tromper
- des maris. Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus
- ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier de son mari..._
-
-«Grands dieux!... Mon père, je vous jure qu'il n'en est rien; j'ignorois
-que la marquise dût me suivre à Luxembourg; j'ignorois...--J'aime à le
-penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable des noirceurs que
-Duportail a si promptement supposées. Mais il est père, et père
-malheureux: nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de le
-retrouver et de le fléchir. Continuez.»
-
- _... A cette apparition fatale, je pressens tous les malheurs qui
- menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un moyen de l'arracher au pressant
- danger d'un opprobre et d'un abandon publics; et cependant j'arrive au
- temple ne sachant encore si je dois me hâter de prendre un parti qui
- me semble extrême. Une audacieuse rivale qui ne respecte rien, que
- rien n'étonne, paroît presque en même temps que nous à l'autel de
- l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du Dieu qui
- reçoit les sermens des époux qu'elle vient sommer celui-ci de violer
- tous les siens!_
-
- _Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne élève d'une
- femme sans pudeur, le lâche suborneur d'une fille sans défense;
- qu'espéroit-il, quand il arrachoit l'une à la respectable retraite que
- ses vertus embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant
- sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole? Ce qu'il
- espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe; s'enivrer de la
- gloire de traîner, enchaînées au même char, une fille séduite, une
- femme adultère; associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs,
- à une ignominie pareille; promener de contrée en contrée Mlle de
- Pontis, partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise
- de B...!_
-
-«Mlle de Pontis partageant le mépris public avec la marquise de B...!
-Ah! mon père, quelle imposture! ah! ma soeur, quel blasphème!...»
-
- _... Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que j'ai renversés.
- Grâce à ma vigilance, Dorliska fut sauvée; mais les événemens ont
- d'ailleurs justifié tous mes soupçons. Jamais on n'a su bien
- précisément ce que la marquise étoit devenue pendant les six semaines
- que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg: sans doute
- ils y vivoient ensemble..._
-
-«Est-ce vrai cela? me dit Adélaïde.--Ma soeur, il est vrai que Mmme de
-B... venoit me voir de temps en temps; mais je ne savois pas que c'étoit
-elle qui me rendoit visite.--Comment ne le saviez-vous pas, mon
-frère?--Mon amie,... voilà ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop
-long.--Je ne suis pas contente de cette réponse, répliqua-t-elle, je la
-trouve obscure; ce qui me fâche davantage, c'est que M. Duportail ait
-quelquefois raison quand il vous fait de tels reproches. Cela prouve que
-vous avez réellement de grands torts avec ma bonne amie. Je vous
-impatiente, mon frère? eh bien, voyons, finissez.»
-
- _... Chacun la vit effrontément reparoître à la cour quelques jours
- après le retour de son amant dans la capitale; et, si toutes ses
- intrigues ne purent empêcher que le chevalier ne fût mis en prison,
- personne du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle vient
- de l'en faire sortir..._
-
-«En se prostituant!... Non, mon père, non, je ne puis me le persuader.
-Il me seroit trop douloureux de le croire!--Insensé! me répondit-il. Que
-m'importe, je vous prie, la douleur que vous en pourriez ressentir?
-Lisez, lisez donc.»
-
- _... Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne revenant pas, il
- a fallu qu'une autre prît sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas
- homme à se contenter d'une seule conquête: deux victimes à la fois,
- deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que je ne comprends
- pas, c'est qu'après avoir tout récemment découvert ma retraite, il ait
- jugé convenable d'y venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il
- lui préfère._
-
-«Que je lui préfère! tandis que c'est pour Sophie que j'abandonne la
-comtesse! la comtesse, qui maintenant m'appelle et gémit!... la
-comtesse! Ah! mon père, si vous saviez combien je lui suis cher! comme
-elle est sensible! comme elle est aimable! comme...» Le baron
-m'interrompit: «Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites?--J'ai
-tort, mon père, j'ai tort... Mais c'est qu'aussi je me trouve dans la
-position la plus embarrassante... Pardon, cent fois pardon.»
-
- _... Cette inconcevable démarche, dont je ne devine point les motifs,
- renferme apparemment quelque autre mystère d'iniquité que l'avenir
- découvrira. Quelle est cette jeune personne près de laquelle j'ai
- reconnu votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple que son
- innocence ne pourra sauver, ou une femme sans expérience dont il va
- corrompre les vertus naissantes. Quel est cet homme d'un âge mûr qui
- les accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira de ridicule et
- d'opprobre, ou un père confiant dont il trahira l'amitié._
-
- _Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez ne vouloir jamais
- vous en souvenir. Je ne garderai point avec vous de vains ménagemens,
- je vous parlerai sans détour: votre indulgence est inexcusable. Mon
- ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer en larmes de sang.
- Craignez que le Ciel, enfin lassé, ne punisse en même temps les
- désordres du fils et l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un
- jour, dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à la vôtre
- un séducteur!..._
-
-«Un vengeur à sa fille!... Duportail, je le verrai, ce vengeur que vous
-m'annoncez! Duportail, s'il tarde trop à venir, Faublas l'ira
-chercher!--Calmez-vous, s'écria le baron; tout à l'heure vous
-promettiez...--Quoi! Monsieur, non content de me menacer indirectement,
-il ose encore insulter ma soeur!... Un séducteur à ma chère
-Adélaïde!--Voyez, mon ami, combien les passions peuvent nous rendre
-inconséquens et cruels: la seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite
-met son frère en fureur! il ne la pardonne point à celui dont la fille,
-pleine d'amour pour la vertu, fut entraînée cependant aux plus
-condamnables excès d'un amour criminel! Faublas, pour un soupçon qu'il
-trouve injurieux, parle de s'armer contre son beau-père; et pourtant, à
-Luxembourg, Lovzinski ne songea point à venger sur un étranger ravisseur
-les égaremens de sa Dorliska!--Permettez, mon père!... que je sache
-enfin ses résolutions.»
-
- _Que mon exemple au moins vous soit un avertissement utile; je
- contribuai moi-même aux égaremens du chevalier, et, quoique j'en eusse
- été le complice involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous
- les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat jeune homme et de
- sa fatale maîtresse, dont je vis tranquillement les criminels amours.
- Bientôt, engagé dans une injuste querelle, j'eus la douleur
- d'enfreindre la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit rendu
- des amis et presque une patrie: mes mains, souillées du sang de
- l'innocent, firent triompher la mauvaise cause[9]; moi-même enfin,
- j'escortai ma fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la
- déshonorer._
-
- [9] Rappelez-vous qu'à la Porte-Maillot, où je blessai le marquis,
- Duportail tua son adversaire.
-
- _Ah! combien elle est moins à plaindre que moi, l'épouse adorée dont,
- il y a douze ans, je déplorois la fin tragique! Tranquille, elle
- repose dans les forêts de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite
- aux plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami._
-
- _Grâces cependant te soient rendues, Providence éternelle, dont il
- faut toujours bénir les décrets! grâces te soient rendues, Divinité
- miséricordieuse jusque dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski
- survécût à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée des
- secours,... hélas! bien tardifs, pour empêcher du moins sa honte
- complète, son avilissement prochain, pour sauver à Dorliska les
- dernières humiliations que lui gardoit son séducteur impitoyable._
-
- _Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma fille peut faire
- encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père..._
-
-Ici mes sanglots m'interrompirent un moment. «Oui, m'écriai-je ensuite,
-l'orgueil de son père, et de sa famille et de son époux!» Puis, en
-passant un mot qu'un père n'auroit dû jamais écrire, qu'un époux ne
-devoit pas répéter, je relus cette phrase qui calmoit un peu mes
-ressentimens et ma douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant
-de Sophie pardonnoit à Duportail les horreurs imputées au fils du baron
-de Faublas. Je relus:
-
- _Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la
- consolation, la joie, l'orgueil de son père. Adorable enfant! Son
- excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle
- donne aux vertus qu'elle n'a plus..._
-
-«Les regrets qu'elle donne!... quoi! Sophie, se pourroit-il...? des
-regrets! Hélas! j'aurois cru que l'absence devoit seule les exciter!
-voici le coup le plus sensible à mon coeur.»
-
-Mes larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. Adélaïde
-pleuroit aussi; mais, le baron paroissant vouloir reprendre l'épître
-fatale, je me fis violence pour achever sa pénible lecture; et, comme
-tout à l'heure, en répétant une phrase consolatrice, j'eus soin d'en
-omettre quelques mots qui, selon moi, n'auroient pas dû s'y trouver.
-
- _... Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les..., et
- le dirai-je? dans la foule des avantages inappréciables dont la nature
- fut prodigue envers son séducteur, envers cet étonnant jeune homme que
- nous eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la moitié des
- efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût voulu convenablement
- appliquer à l'exercice de la vertu les rares qualités dont il abusa
- pour le crime._
-
- _Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes motifs, il ne me
- reste plus qu'à vous apprendre mes résolutions irrévocables._
-
- _De l'impénétrable retraite où je me réfugie, j'aurai toujours les
- yeux ouverts sur mon persécuteur... Ma Dorliska m'est infiniment
- chère; j'adore en elle la vivante image d'une épouse tous les jours
- regrettée... Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand
- bonheur... Ah! qu'avec transport j'immolerois à ses plus chers désirs
- le ressentiment de mes propres injures! Mais celui qui séduisit son
- amante n'obtiendra sa femme qu'après l'avoir méritée; et quiconque
- abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas mon expérience. Que le
- chevalier n'essaye donc pas de me donner le change. J'ai trop appris à
- le connaître, j'ai trop appris à redouter son artificieuse maîtresse,
- pour m'arrêter jamais aux simples apparences. En vain prendroit-il
- maintenant la peine d'afficher les bonnes moeurs, je ne verrai dans sa
- conduite que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra dans le monde.
- Baron, je vous en donne ma parole d'honneur, Faublas, parût-il
- entièrement revenu de ses égaremens, ne reverra Sophie qu'après que le
- Ciel aura, dans sa justice, ordonné l'emprisonnement ou la mort de Mme
- de B..._
-
- _Mais je m'arrête à des suppositions qui me flattent sans m'aveugler.
- Je parle d'un amendement que je n'espère pas. Sans doute un Dieu, trop
- équitable pour encourager les grands désordres par l'impunité, garde à
- la marquise une éclatante catastrophe. Mais l'exemple de son
- châtiment, vînt-il en ce jour même épouvanter toutes celles qui lui
- ressemblent, seroit donné trop tard pour votre fils. Votre fils,
- d'abord corrompu, devint aussitôt corrupteur. Il se pervertira de plus
- en plus dans la société de ses dignes amis, libertins par principes.
- On le verra méditer froidement avec eux ces basses noirceurs qu'ils
- ont appelées des _roueries_. Au défaut des époux et des pères, qui
- savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les infirmités, les
- chagrins, attaqueront bientôt son adolescence épuisée. Jeune, il doit
- vieillir; il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par
- le fer ennemi; il doit périr avant le temps._
-
- _Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche à guérir ma fille de
- sa fatale passion. Le même Dieu qui poursuit les méchans veille sur
- les justes. Sophie, lorsque son persécuteur descendra, déchiré de
- remords, dans la nuit du tombeau, Sophie, à ses propres yeux
- réhabilitée, ressuscitera pour une vie nouvelle. Mes soins aussi
- contribueront à fermer les plaies de son coeur. Après d'affreux orages
- je verrai de beaux jours renaître pour elle; ma Dorliska reportera sur
- moi toutes ses affections, moins vives et plus douces. Le moment
- heureux viendra où sa raison pourra lui confirmer ce que déjà lui dit
- son excellent naturel: une fille comme elle n'a rien à regretter quand
- il lui reste un père tel que moi._
-
- _Je suis, avec une estime que les torts de votre fils n'ont point
- altérée, Monsieur le baron, votre ami,_
-
- _Le comte_ LOVZINSKI.
-
-L'étonnement, l'inquiétude, le désespoir même, m'avoient soutenu pendant
-cette longue et cruelle lecture. Après l'avoir achevée, je recueillis
-toutes mes forces pour demander à M. de Belcour jusqu'où ma femme avoit
-été suivie, et, dès qu'il m'eut appris qu'on avoit perdu ses traces à
-_la Croisière_[10], je me trouvai mal.
-
- [10] La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Montargis.
-
-Cet évanouissement dura peu. Je me ranimai par les soins de ma soeur; je
-repris courage à la voix de mon père. Mon père, me flattant d'une
-espérance que peut-être il n'avoit pas, me pressoit de commencer
-moi-même, avec ma soeur et lui, des recherches qui seroient, disoit-il,
-plus heureuses. Tandis qu'il me parloit, un papier tombé presque sous
-mes pieds, à côté de ma chaise, s'attiroit toute mon attention. C'étoit
-la lettre de mon beau-père, que le baron, tout occupé de mon état, avoit
-oublié de prendre. Je songeois à m'en emparer sans qu'il en vît rien:
-j'y réussis avec assez de bonheur, et je me sentis plus content que si
-j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle étoit affreuse, cette lettre,
-mais elle étoit injuste: je m'y trouvois bien maltraité, mais à chaque
-ligne on me parloit de Sophie. Cet écrit si cruel et si cher, je le
-repris donc. Ah! Faublas! ah! malheureux! où devois-tu le perdre et le
-retrouver!
-
-Cependant un incident imprévu menaçoit de nous retenir à Montcour. Comme
-nous venions de monter tous trois en voiture, pour aller du moins
-jusqu'à ce village de la Croisière, Adélaïde, trop délicate pour
-supporter en même temps et les fatigues d'une longue route, et les
-chagrins de son frère, et ses propres agitations, ma chère Adélaïde se
-sentit fort indisposée.
-
-«Mon père, ces clochers que vous voyez d'ici, je les reconnois, ce sont
-les clochers de Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes pour
-arriver dans cette ville, où nous trouverons tous les secours dont ma
-soeur peut avoir besoin.»
-
-Nous allâmes y descendre dans une auberge: il y avoit à peine un quart
-d'heure que nous y donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui
-paroissoit très incommodée, lorsqu'un courrier vint me demander. Il me
-remit un billet écrit d'une main inconnue, et conçu en ces termes:
-
- _Monsieur le chevalier est averti, de la part du vicomte de Florville,
- que M. Duportail, qui, sur le soir d'avant-hier, avoit quitté la poste
- à _la Croisière_, l'a cependant reprise à _Montargis_, au milieu de la
- nuit suivante._
-
-«Venez, mon père, courons! volons...--Votre soeur, me dit-il, est-elle
-en état de nous suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille
-seule et malade?--Vous avez raison... Que je suis moi-même fâché de la
-quitter!... Cependant, mon père, un intérêt si pressant m'appelle!...
-permettez-moi de partir sur-le-champ,... que mon domestique seulement
-m'accompagne... Vous avez mes pistolets et mon épée; donnez-les à
-Jasmin, défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront respectés...
-Croyez pourtant que cette précaution est bien inutile; rendez-moi mes
-armes et soyez tranquille: je ne m'en servirai ni contre moi ni contre
-le père de Sophie. Ne craignez rien de ma vivacité, si je le rencontre;
-si je ne le rencontre pas, ne craignez rien de mon désespoir... L'époux
-de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par une prompte justification,
-par des prières; s'il le faut, par des larmes!... Je renonce à tout
-autre moyen... Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre son beau-père,
-soit qu'il le trouve toujours injuste, toujours inflexible; votre fils,
-dût-il être à jamais le plus malheureux des amans, vivra du moins pour
-sa soeur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas le promet à son père!
-le chevalier le jure foi de gentilhomme!»
-
-M. de Belcour, combattu de plusieurs inquiétudes, ne put aussi
-promptement que je l'aurois désiré se résoudre à prendre un parti.
-Peut-être il étoit effrayé du danger de livrer à lui-même un jeune homme
-impétueux, que de nouvelles adversités sembloient devoir éprouver
-encore; mais sans doute il fut enfin déterminé par la crainte plus
-grande des excès auxquels pouvoit me porter ma douloureuse impatience,
-s'il s'obstinoit à me retenir près de lui. Il ne m'accorda néanmoins la
-permission si vivement sollicitée qu'après m'avoir fait répéter
-plusieurs fois que, si j'avois le bonheur de faire quelque découverte,
-je l'en instruirois aussitôt; qu'au contraire je me hâterois de revenir
-près de lui dès qu'il deviendroit probable que de plus longues
-recherches seroient inutiles; et qu'enfin, dans tous les cas, je ne
-laisserois point passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles.
-
-«Adieu, ma soeur, ma chère Adélaïde, adieu. Va! je suis désolé de te
-laisser dans l'état où je te vois... Mon père, vous aurez la bonté de
-m'envoyer son bulletin jour par jour, n'est-il pas vrai?»
-
-Lorsque ainsi je m'inquiétois de la santé d'Adélaïde, la mienne n'étoit
-guère meilleure. Deux journées remplies par de pénibles exercices, près
-de quatre-vingts lieues faites en moins de trente-six heures; de deux
-nuits, l'une entièrement perdue dans le travail d'un voyage, l'autre
-trop bien employée dans les jeux de l'amour; enfin les agitations du
-coeur, plus accablantes cent fois que les fatigues du corps, tout cela
-devoit avoir épuisé mes forces: aussi je n'en trouvois plus que dans mon
-courage et dans mes espérances.
-
-Quelque diligence que nous eussions faite, nous n'arrivâmes qu'à sept
-heures du soir à Montargis, où nous ne trouvâmes pas un cheval dans les
-écuries de la poste. Le même malheur venoit de m'arriver à Puy-la-Laude;
-mais j'avois forcé le postillon de Fontenay à pousser plus loin. Ici,
-malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le paresseux mille fois
-maudit refusa d'avancer, et, l'_ordonnance_ à la main, il me fit voir
-que je ne pouvois en aucun cas l'obliger à passer deux relais de suite.
-
-Pendant que mon domestique appeloit tout l'enfer à mon secours, je
-prenois des informations: le maître de poste me disoit bien qu'en effet
-un homme d'un âge mûr, une très jeune fille et deux femmes étrangères
-étoient venus lui demander des chevaux au milieu de l'avant-dernière
-nuit; mais il ajoutoit qu'ils ne s'étoient fait conduire qu'à une
-demi-lieue de là, dans un chemin de traverse, où ils avoient mis pied à
-terre. J'interrogeois le postillon qui les avoit menés: cet homme, ne
-pouvant m'apprendre ce qu'ils étoient devenus, offrit du moins de me
-conduire précisément à l'endroit où il les avoit laissés. Il y falloit
-aller à pied: je m'y déterminai, quoique excédé de fatigue... Hélas! et
-je pris une inutile peine. Personne n'avoit vu ma Sophie!
-
-Triste et désolé, mais ne pouvant renoncer à mon dernier espoir, je
-m'efforçai de me persuader que, dans la crainte d'être poursuivi,
-Duportail, au moyen de quelques relais disposés exprès, avoit pu faire
-un long détour pour aller reprendre la poste quelques lieues plus loin,
-sur la même route. J'envoyai donc Jasmin chercher des chevaux à la poste
-prochaine, et lui recommandai de les amener le plus promptement possible
-à telle auberge de Montargis que lui indiqua le postillon qui seul
-alloit m'y conduire.
-
-«Monsieur, me dit la fille de l'hôtellerie, voulez-vous souper?--J'en
-aurois grand besoin, je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une
-chambre, de la lumière,... et qu'on me laisse tranquille.»
-
-Tranquille! quand l'amour élevoit dans mon sein les plus furieuses
-tempêtes! quand la fièvre me faisoit déjà transir et brûler! Tranquille!
-
-Où l'irai-je chercher?... Le moment approche qui va détruire ma dernière
-espérance... Duportail a trente-six heures d'avance sur moi; il paroît
-n'avoir rien négligé pour échapper à mes poursuites... Je ne la
-retrouverai pas.
-
-Ils semblent qu'ils se soient tous réunis pour conjurer ma perte... Cet
-impertinent maître de poste n'avoit pas un cheval dans ses écuries!...
-Et cet insolent valet qui refuse de crever à mon service quatre
-détestables rosses que j'offre de lui payer dix fois plus qu'elles ne
-valent! Mais Jasmin, Jasmin me désespère plus qu'eux tous! le maraud ne
-reviendra point,... les heures précieuses s'envolent... Je ne la
-retrouverai pas.
-
-Les événemens aussi combattent contre moi. Il faut que Mme de B... se
-fasse une fâcheuse affaire justement quand j'ai le plus grand besoin de
-ses secours tout-puissans. Il faut que ma soeur tombe malade au moment
-où le baron demeuroit mon unique appui. C'en est fait, l'étoile qui
-veilloit sur mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à jamais
-passé, le temps des succès. La fortune jadis prévenoit mes moindres
-désirs; maintenant elle se plaît à contrarier mes plus importans
-desseins: moi, dont chacun eût envié le sort, il n'y a pas un an, je
-vais devenir incessamment l'objet de la pitié générale.
-
-De la pitié générale! Oui, je suis en effet le plus infortuné des
-hommes... Je ne la verrai plus... Non content de me l'enlever, il
-travaille, dit-il, à sa guérison; et c'est en m'imputant mille
-atrocités... Pourroit-elle un moment penser que j'en fusse capable?
-croiroit-elle me devoir ses ressentimens,... ou son mépris, pire que sa
-haine?... Son mépris! le mépris de Sophie! Cette idée me révolte et
-m'accable.
-
-Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une
-femme me distingue et m'intéresse pour qu'aussitôt les hommes, le hasard
-et le sort lui déclarent une guerre cruelle... Mme de B..., qu'ils
-accusent tous, Mme de B..., que poursuit leur implacable inimitié,
-qu'a-t-elle fait de si répréhensible?... Elle m'a trop aimé. Voilà le
-crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et cette femme déjà trop punie, on
-m'impose la loi de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester!
-Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa jeunesse, flétri ses beaux
-jours, peut-être avancé leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on
-veut que je lui souhaite une mort prématurée! Quelle barbarie!... Leur
-jalouse rage attaquera bientôt aussi la comtesse: car elle m'adore et je
-la chéris... La comtesse! elle est enceinte, la comtesse! O mon
-enfant!... Mon enfant? Hélas!... non, jamais. Jamais mon père ne
-l'appellera son fils; ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui
-refusera ses caresses, il ne portera pas le nom de Faublas!... et sa
-naissance coûtera peut-être à sa mère l'honneur et la vie!... Mais
-celle-ci, dieux cruels, dieux persécuteurs, celle-ci, du moins,
-respectez-la! c'est mon amante légitime! c'est mon épouse idolâtrée!
-c'est ma Sophie!... En vain je les implore. Contre elle ils arment déjà
-son propre père, ils ordonnent le parricide!... Je vois l'absence et la
-calomnie creuser une tombe!... Je vois ma femme y descendre à quinze
-ans,... et je reconnois mes destins: la plus chère victime devoit être
-immolée la première!
-
-Ainsi l'amour, qui m'avoit donné les plaisirs et promis le bonheur,
-l'amour ne me laissera que des regrets amers, des chagrins
-inconcevables; et, pour comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes
-celles qui m'auront aimé!... Malheureux! vengeons leurs premières
-douleurs, et prévenons leurs derniers tourmens. Prévenons leur trépas
-par le mien,... par un suicide!... Oui, ce sera le crime du sort...
-Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes: sauvons-les, en séparant
-leurs destinées de la mienne!... Du moins je ne périrai pas tout entier.
-Elles pourront m'oublier et vivre... M'oublier! jamais. Ni Sophie, ni la
-comtesse, ni la marquise, ni personne! Il restera de moi, pour tout le
-monde, le souvenir de mon dévouement... Cependant les époux, joyeux du
-deuil de leurs moitiés, vont s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus
-d'un jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront pas
-d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort; ils se
-plairont à remarquer surtout qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que
-m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-là, les terreurs et
-la fausse pitié de ceux-ci! Que m'importe?... Ah! qu'une fois, une fois
-seulement, deux amans, dignes de l'être, deux vrais amans, devant ma
-tombe un instant arrêtés, se rappellent, avec mes courtes erreurs, le
-trépas glorieux qui les aura toutes expiées; qu'ils m'accordent une
-plainte, qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier mouvement de
-leur commisération, ils se disent: «Ce généreux jeune homme, il mourut
-pour plusieurs! N'eût-il pas mérité de pouvoir n'en aimer qu'une et de
-vivre pour son bonheur?» Que deux amans le disent, qu'Éléonore et Sophie
-le répètent, mes mânes seront consolés.
-
-Mais mon père, qui le consolera?... Mon père! pourquoi me laisse-t-il à
-moi-même dans ces momens affreux?... Pourquoi souffre-t-il qu'on
-m'arrache Sophie?... Duportail, tu me la rendras!... tu me la rendras,
-ou ton sang... Insensé! tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas
-même le rejoindre! et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski
-brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!... C'est à toi de
-mourir!
-
-Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource, cruel désir d'une
-vengeance impossible, que vous m'êtes insupportables! Comme vous
-déchirez un coeur fait pour les passions douces!... Vainement je
-voudrois me dérober à vos fureurs... Poursuivi d'affreuses pensées,...
-environné de spectres horribles... Sont-ce les remords?... Sont-ce les
-furies?... Quels transports m'agitent!... Je me sens des forces
-extraordinaires! Je me sens une rage égale à mes forces! Cet enfer
-qu'ils appellent le monde, je puis l'anéantir!... Je puis m'ensevelir
-sous ses débris! Je le puis! je le veux!... Malheureux! que vas-tu
-faire?... Arrête!... Éléonore, que tu vas immoler!... et Sophie! Sophie!
-ton amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, te supplient de les
-épargner,... ton père et ta soeur embrassent tes genoux,... ma main
-tremble, mes forces m'abandonnent... Asseyons-nous... Que j'ai chaud!
-que j'ai soif! ah! mon Dieu!
-
-La voilà, cette lettre où mon injuste beau-père lui-même annonce ma
-tragique fin. Je retombe sur le sinistre passage: _Il doit, s'il
-n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit
-périr avant le temps!_ Barbare, tes prédictions sont des ordres, des
-ordres que je vais accomplir! Mais toi-même, tyran farouche, tu ne
-pourras me refuser quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter
-l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes pleurs.
-
-Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de moi! qu'il est effrayant,
-ce profond silence!... Un désespoir concentré,... l'image du trépas...
-Pourquoi suis-je seul ici?... Où donc est ma soeur? Qui peut retenir mon
-père? Que fait la marquise? Mon Éléonore, qu'est-elle devenue?...
-Comment ne sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me l'arrache
-encore,... ou pour le forcer à me la rendre?... Mais tous en même temps
-me délaissent,... toutes les consolations me manquent à la fois... Je
-n'ai plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent à moi
-m'évitent; ceux qui ne me fuient pas m'oublient. Me voilà seul,
-absolument seul dans l'univers!... Eh bien, la mort me reste! La mort
-est moins affreuse que l'état où je suis.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-O mon père! j'oubliois ainsi mes promesses; un des pistolets que vous
-m'avez rendus venoit d'être posé sur une même table, à côté de la lettre
-de Duportail. Je trouvois je ne sais quel affreux plaisir à contempler,
-l'un auprès de l'autre, l'arrêt et l'instrument de ma mort. Plongé dans
-le dernier accablement du désespoir, je n'éprouvois plus ni combats, ni
-remords, ni terreur: mon heure, peut-être, étoit venue!
-
-Tout à coup la porte s'ouvre; et qu'on devine qui se précipite vers moi,
-qu'on devine qui je presse sur mon sein, qui me prodigue ses caresses,
-qui j'accable de mes remerciemens! «Regarde, me dit-elle, tu me donnes
-volontairement les plus grands chagrins, et j'accours pour consoler tous
-les tiens: dès que tu le peux, tu m'échappes, et je ne me lasse pas de
-venir à toi la première!»
-
-Un moment, peut-être, vous avez espéré que j'embrassois la plus chérie
-des trois. Hélas! non: Sophie ne m'étoit pas rendue. Mais je retrouvois
-cette femme presque autant que la mienne jeune, jolie, sensible et
-malheureuse: je retrouvois Mme de Lignolle!
-
-Vous connoissez mes impatiences et mon étourderie, ma prompte ardeur et
-ses vivacités. Doucement serré dans ses bras, pouvois-je encore songer à
-m'endormir d'un éternel sommeil? Une autre envie que celle de la
-destruction faisoit déjà bouillonner mon sang, et la fièvre du désespoir
-tournoit tout entière au profit de l'amour.
-
-Tout le monde sait en quel mauvais état se trouve ordinairement le
-meuble principal qui garnit toujours la chambre d'une auberge. Or, qui
-se chargera d'excuser la comtesse et le chevalier qu'un même désir
-entraîna sur le grabat le plus misérable? Je pourrois, pour leur
-justification commune, observer que les lits les plus chers à Morphée ne
-sont pas les plus agréables à Vénus; mais cette fois je passe
-condamnation sur un fait que je tiendrois secret si le fil des événemens
-ne me forçoit à le raconter. Je dirai donc qu'il y eut ici, de la part
-du ministre et de la victime, une précipitation également condamnable.
-J'avouerai que celle-ci fut, avec trop d'irrévérence, immolée au pied
-d'un autel qui n'avoit pas même de rideaux. J'avouerai surtout qu'avant
-de commencer le sacrifice, Faublas devoit du moins fermer l'entrée du
-temple aux profanes.
-
-Nous mourions pour la divinité dont tous les feux nous embrasoient,
-quand on vint nous troubler dans son culte. La porte de la chambre
-s'ouvrit tout à coup, quelqu'un entra brusquement. Une voix qui me parut
-avoir le double accent de la surprise et de la douleur, une voix que je
-crus reconnoître, laissa d'abord échapper cette exclamation toute
-simple: «Bon Dieu! que vois-je?» Hélas! moi, je ne voyois déjà plus
-rien; je n'avois pas même la force de faire un mouvement pour essayer de
-regarder celle qui venoit ainsi déranger deux amans. Soit que les
-plaintifs accens de cette voix, toujours chère, eussent produit dans
-tout mon être une trop prompte révolution, ou plutôt, soit que la
-nature, enfin épuisée par tant de fatigues extraordinaires en si peu de
-jours accumulées, demeurât trop foible pour supporter le dernier effort
-de l'amour, je tombai sans connoissance dans les bras de la comtesse,
-qui, pour le moment plongée dans un évanouissement d'une espèce plus
-désirable, se trouvoit hors d'état de me secourir.
-
-Le bruit d'une berline et ses cahots rappelèrent mes esprits. Un clair
-de lune favorable me permit de voir dans tous ses détails la situation
-où j'étois: je la trouvois, en vérité, plus douce que ma maladie ne me
-sembloit douloureuse. On m'avoit ôté les habits de mon sexe, on m'avoit
-rendu mes habits de femme. J'étois presque couché dans la voiture, sur
-le siège du fond. Du même côté, dans l'encoignure à droite, Mme de
-Lignolle, étroitement resserrée, supportoit la plus grande partie de mon
-corps, devenu vraiment un fardeau. Ma tête appesantie reposoit sur son
-sein; ses deux mains couvroient mon front glacé; mon visage, que
-réchauffoit le sien, recevoit des baisers et des pleurs; le souffle
-vivifiant d'une amante ranimoit le souffle incertain de ma vie presque
-éteinte.
-
-En face d'elle et de moi, sur le siège de devant, presque dans le coin
-de la gauche, un jeune homme, dont la charmante figure offroit des
-signes certains d'une grande altération, soutenoit mes jambes sur ses
-genoux, et, se tenant à demi courbé, s'appuyoit légèrement sur les
-miens. Il essayoit de faire passer la douce chaleur de ses mains dans
-mes mains arrosées de ses larmes. La plus fatigante des attitudes
-sembloit ne rien coûter à son courage. Il attendoit avec inquiétude,
-mais sans impatience, que son ami, rouvrant enfin ses yeux, payât tous
-ses soins d'un regard.
-
-«Bonsoir, mon Éléonore!... et vous, ma... (je me repris) mon ami, cher
-vicomte, généreux Florville, bonsoir.»
-
-Toutes deux me répondirent par leurs caresses, par leurs sanglots, par
-l'expression touchante de leurs alarmes et de leurs espérances.
-«Vicomte, je ne m'étois donc pas trompé? c'étoit vous qui nous
-surpreniez?...--C'étoit moi, interrompit-il avec un profond
-soupir.--Vraiment, j'en suis encore toute honteuse, dit Mme de
-Lignolle... Heureusement que monsieur savoit à peu près... Mais
-n'importe. Quelle différence!... Monsieur, je vous conjure encore de
-n'en rien dire à personne, à la marquise de B... surtout; je vous en
-conjure: car vous me feriez mourir de chagrin.» Il répondit d'un ton
-pénétré: «Madame la comtesse peut compter sur la plus inviolable
-discrétion.--C'est monsieur qui d'abord vous a secouru, reprit Mme de
-Lignolle; c'est aussi monsieur qui a bien voulu prendre la peine de vous
-habiller: car, enfin, la décence ne me permettoit pas...--Le voilà qui
-rit! interrompit le vicomte.--Ah! tant mieux! dit la comtesse avec un
-cri de joie; sans doute il souffre moins... Vraiment je l'admire! sa
-gaieté ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours,... mais quelquefois
-il pleure aussi! Mon amant sait pleurer!» Le vicomte se contenta de
-répondre: «A qui dites-vous cela?» Mme de Lignolle, après un moment de
-réflexion, m'embrassa tendrement. «Monsieur, me dit-elle, vous riez de
-ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle de décence; mais
-pourtant j'ai raison. Une femme, d'ailleurs encore toute confuse,
-pouvoit-elle vous habiller dans une auberge, et devant une foule de gens
-accourus au bruit de votre accident? Le vicomte, en se chargeant de ce
-soin-là, m'a rendu le plus grand service; il nous a tous deux secourus
-en même temps. Grâce à lui, des étrangers n'ont pas vu mon désordre, les
-importuns se sont promptement retirés; en un clin d'oeil vous avez été
-de la tête aux pieds revêtu. On ne sauroit trouver un ami plus empressé,
-plus compatissant, une femme de chambre plus entendue, plus alerte...
-Vraiment, Monsieur le vicomte, vous possédez au suprême degré l'art de
-secourir et d'habiller des femmes... Mais admire, mon ami, jusqu'où va
-sa prévoyance! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, il s'étoit
-muni des habits que maintenant tu portes.»
-
-J'écoutois avec un plaisir secret la comtesse faisant l'éloge
-de la marquise. «Cher vicomte, vous êtes en effet le plus
-généreux, le plus délicat des amis. Comment vous exprimer ma
-reconnoissance?--Ménagez-vous, répondit-il, ne parlez pas, craignez
-toute espèce d'agitation.--Mon domestique vous a-t-il rejoint dans cette
-auberge?--Non.--Quoi! mon père et ma soeur, sans y avoir été préparés,
-vont me voir arriver!...--Taisez-vous; je sais qu'ils sont à Nemours:
-nous les ferons avertir demain dès le matin.--Demain!... Où me
-conduisez-vous donc?»
-
-J'ignore ce qui me fut répondu: je retombai dans ma léthargie.
-
-Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura plus longtemps que la
-première; il faisoit grand jour et j'étois bien foible quand je me
-réveillai.
-
-Je reconnus le château du Gâtinois, l'appartement de Mme de Lignolle,
-son lit, l'heureux lit où l'amant d'Éléonore avoit dernièrement passé
-deux nuits avec elle. C'étoit là que maintenant Mlle de Brumont
-languissoit accablée des peines du coeur et des douleurs du corps! A
-genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus vers
-moi, la tête penchée sur l'extrémité de mon traversin, Florville, au
-désespoir, gémissoit à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non moins
-digne de pitié: c'étoit mon Éléonore, les cheveux épars, la pâleur sur
-le front, les yeux levés au ciel, la mort dans les yeux. C'étoit mon
-Éléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord du lit, disoit en
-sanglotant: «Le cruel! si du moins il ne parloit que de son épouse! mais
-il désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse il appelle cette
-Mme de B... dont je ne puis entendre le nom! il l'appelle presque aussi
-souvent que son Éléonore! Hélas! je croyois n'avoir à combattre que
-l'amour de Sophie: je n'imaginois pas qu'il eût pour la marquise un
-véritable attachement!... Mais comment fait-il donc pour aimer ainsi
-tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un homme, je ne puis idolâtrer
-que lui! Quelle femme aurois-je à redouter si l'ingrat vouloit payer mon
-amour d'un amour égal!--Eh! Madame, il est chez vous, interrompit le
-vicomte, tout à coup sorti du profond accablement où je l'avois vu
-plongé. Déjà vous avez sur celles que vous appelez vos rivales
-l'avantage d'être mère; bientôt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir
-sauvé ses jours. Il est chez vous; n'êtes-vous pas trop heureuse?
-
---Oui, s'écria-t-elle avec transport, ses jours que sa femme avoit
-compromis, que la marquise auroit abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai
-le bonheur de les prolonger peut-être, et de les embellir. C'est à moi
-qu'ils seront consacrés, car c'est à moi qu'ils appartiendront... Oui!
-sauvons-les. Employons ce nouveau moyen d'être aimée, puisque tous les
-autres ne suffisent pas; serrons de ce nouveau noeud les liens qui nous
-unissent; que, dans le coeur de mon ami, la reconnoissance se joigne à
-l'amour pour m'assurer une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les...
-Mais le pourrai-je?... Si le mal fait toujours de nouveaux progrès! si
-cette fièvre a des redoublemens! si, comme tout à l'heure, dans l'accès
-d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet
-appartement, courir à Sophie, qu'il croit voir, à Mme de B..., qu'il
-croit entendre? Le moyen de le calmer quand il me met au désespoir! Le
-moyen de le retenir, quand je suis si foible!... Une soirée si pénible!
-une nuit passée dans les plus vives alarmes! je me sens tout à fait
-épuisée!... Vous, Monsieur le vicomte, vous avez plus de force et de
-présence d'esprit que moi; cependant vous paroissez aussi bien abattu,
-bien accablé... Hélas! son ami, comme son amante, n'auroit-il plus que
-du courage!... O mon Dieu! donne-nous des forces!... Mais je vous
-implore pour une passion que vous condamnez! Que vous condamnez? ah!
-vous n'êtes pas injuste! Voyez mon coeur, et jugez. Jugez! prenez pitié
-d'une foible mortelle!... Si pourtant mes voeux ne sont pas entendus? si
-Faublas succombe? S'il succombe, du moins je n'aurai pas sa mort à me
-reprocher; ce sera sa femme;... non, son indigne maîtresse, la marquise
-de B...! Le souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives agitations;
-mais c'est, je le vois bien, celui de Mme de B... qui le poursuit, qui
-le tourmente, qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang! c'est
-celui-là qui le tue!... Si Faublas succombe, je joindrai cette méchante
-femme. «Ta passion désordonnée, lui dirai-je, a détruit ce que le Ciel
-avoit créé de plus parfait. Ton artificieuse rage vient de me priver du
-mortel que j'idolâtrois. Tiens, reçois le digne prix de tes
-scélératesses!» Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur le
-tombeau de mon amant... J'irai, je ne pleurerai plus! je me
-poignarderai!»
-
-Ainsi, dans sa douleur, Mme de Lignolle m'éclairoit sur le danger de mon
-état: ce que je prenois pour une léthargie, c'étoit l'assoupissement de
-la fièvre; ce que j'appelois mes rêves, c'étoit un véritable délire.
-
-Cependant j'étois excessivement las; et, pour me procurer quelque
-soulagement en changeant de posture, j'essayai de me mettre sur mon
-séant. Mes deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, se
-jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et, réunissant leurs
-efforts, me retinrent dans la situation qui m'incommodoit. «Pourquoi
-voulez-vous quitter votre ami? disoit la marquise.--Restez là, crioit la
-comtesse, restez là, m'entendez-vous?--Éléonore! chère amante! je ne
-veux pas m'en aller. Sois tranquille.--Ah! dit-elle en m'embrassant, tu
-me reconnois donc?... Reste là, je t'en prie!... Va, j'aurai bien soin
-de toi. Va, tu ne manqueras de rien!» J'adressai la parole à Mme de
-B...: «Et vous aussi, prenez courage, ma généreuse amie...--Il est
-encore dans le délire, interrompit Mme de Lignolle.--Au contraire,
-répondit la marquise, je le crois tout à fait revenu. C'est au vicomte
-qu'il adresse la parole, et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il
-parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il voit!
-Plaignez-vous, plaignez-vous donc!--Mon cher Florville, quelle heure
-est-il?--Midi.--Midi!... Comtesse, avez-vous fait avertir mon père?
-avez-vous envoyé savoir des nouvelles de ma soeur?--On devroit déjà être
-revenu», me répondit-elle.
-
-A l'instant même nous entendîmes du bruit dans le corridor: c'étoit La
-Fleur qui revenoit de Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte de
-son appartement, qu'elle referma dès que le domestique fut entré.
-
-Il avoit vu M. de Belcour: ma soeur se portoit beaucoup mieux; mon père
-viendroit dans la soirée faire une visite à madame la comtesse. «Fort
-bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas. Julien, à qui j'avois
-ordonné de monter à cheval pour aller à Paris informer M. de Lignolle de
-notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite?--Avant deux heures
-du matin, Madame.--Bon, mon cher, laisse-nous... Écoute donc, La
-Fleur,... prenez cet argent, soyez discret,... envoie-nous promptement
-M. Despeisses, qui doit être resté là-bas.»
-
-Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tâta le pouls, regarda
-mes yeux, me fit tirer la langue, et prononça hardiment qu'il n'y avoit
-plus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que le malade
-avoit besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta
-au cou du médecin, qui fut embrassé d'abord, et puis renvoyé.
-
-Mme de B..., depuis quelques minutes, paroissoit livrée à de sérieuses
-réflexions. Elle rompit enfin le silence pour donner à Mme de Lignolle
-un conseil qui n'étoit pas absolument désintéressé. «Heureusement,
-dit-elle, il n'est plus nécessaire que nous restions tous deux auprès de
-lui. Madame la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout
-habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet?--Mais vous-même,
-Monsieur...--Quant à moi, rien ne presse, interrompit le vicomte, je
-suis visiblement moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai tout le
-temps cette après-dînée. Vous, Madame, il faudra que vous receviez la
-visite du baron.» La comtesse déclara qu'elle ne me quitteroit point; et
-je crois que les adroites sollicitations de la marquise auroient été
-perdues, si je ne les avois appuyées de mes plus vives instances. Encore
-Mme de Lignolle ne nous obéit-elle qu'après nous avoir fait promettre
-que nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures.
-
-Il y eut quelques momens de silence et de calme; après quoi le vicomte
-me quitta sans bruit, fit sur la pointe du pied plusieurs tours dans
-l'appartement, regarda, sous je ne sais quel prétexte, à travers les
-vitres du cabinet où reposoit la comtesse; puis, revenant prendre au
-chevet de mon lit sa place accoutumée: «Elle dort», me dit-il à mi-voix.
-Et, d'un air inquiet, il ajouta: «Chevalier, j'ai mille choses à vous
-dire; mais gardez-vous de m'interrompre, ne vous fatiguez pas; écoutez
-seulement.» Ici Mme de B..., s'étant un instant recueillie, prit une de
-mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendrement.
-«Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison d'accuser le sort!
-moi, qui, depuis six mois, et pour toujours, condamnée au repentir, à
-l'indifférence, aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation possible,
-celle de contribuer du moins en quelque chose à vos félicités, je viens
-de faire tous vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que j'ai de
-plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce qu'il chérit le plus!
-Suis-je assez malheureuse? Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer,
-Faublas, désormais vous allez me haïr!--Ne plus vous aimer!--Parlez donc
-plus bas, interrompit-elle, ou plutôt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon
-ami, cela vous agite, cela vous fait mal... Faublas, vous allez me
-haïr», répéta-t-elle d'une voix tremblante; et, comme elle me vit prêt
-encore à l'interrompre, elle se hâta d'ajouter: «Mais non, non, vous
-seriez trop injuste... Faublas, puisque vous ne désirez point me trouver
-coupable, répétez-vous, pour ma justification, ce que je vous ai dit
-dans la forêt de Compiègne. Ah! votre amie ne s'en défend point: pour
-qu'elle se trouve un peu moins à plaindre, il lui importe que vous ne
-conserviez contre elle aucune espèce de ressentiment.--O vous qui m'êtes
-toujours chère, croyez-moi, je ne conserve que le souvenir d'une
-générosité, d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien comparer! et,
-le dirai-je? d'un am...» Je l'aurois dit; mais la marquise craignit
-apparemment de l'entendre; elle me coupa brusquement la parole: «D'une
-amitié qui ne finira qu'avec la vie; je comprends; mais ne parlez pas,
-Faublas; craignez, je vous le répète, toute espèce d'agitation.
-Laissez-moi parler seule; laissez-moi la douceur de vous apprendre
-combien je me suis occupée de vous depuis notre séparation dans la
-forêt. Tourmentée de la crainte de ne pouvoir plus empêcher le cruel
-événement que je redoutois, je me suis hâtée d'arriver, du moins, assez
-tôt pour vous offrir les soins de l'amitié...» Elle ajouta d'un ton bien
-triste: «Il est vrai que je prenois inutile peine. L'amour déjà vous
-consoloit: une femme plus chérie...--Plus chérie!... n'affirmez pas
-cela: car, en vérité, je ne sais qu'en penser moi-même.--Quoi!
-répondit-elle en affectant de prendre le change, vous n'aimez pas Mme de
-Lignolle autant que Sophie?--Autant que Sophie? Non, sans doute. Ni Mme
-de Lignolle, ni...»
-
-Je crois que j'allois dire: «Ni Mme de B...» Elle m'en empêcha.
-
-«Mais, Monsieur, ne criez donc pas: faudra-t-il vous le redire cent
-fois?... Faublas, vous réveillerez la comtesse,... vous vous ferez
-mal,... mon ami... Je ne sais plus ce que je vous disois.--Que vous vous
-étiez hâtée de venir pour me consoler.--Pour vous consoler? Je n'ai
-point dit cela... Pour vous secourir, Chevalier... En effet, dès que Mme
-de Lignolle vous eut emmené, dès que Rosambert...--A propos, qu'est-il
-devenu?--Je l'ai fait transporter à Compiègne même, dans la maison d'un
-ami que j'ai là.--D'un de vos amis, à vous?--A moi. Le chirurgien
-parloit de risquer le transport à Paris: je n'ai point voulu qu'on fît
-supporter à monsieur le comte les fatigues d'une route, je n'ai point
-souffert qu'on le mît à l'auberge: il n'y auroit peut-être pas trouvé
-tous les secours nécessaires; et, dans l'état où il est, le défaut de
-soins eût pu lui causer la mort. Le lâche l'a méritée; mais c'est de moi
-qu'il la doit recevoir. Je ne confierai point aux communs accidens de la
-vie le soin de son châtiment, qui me regarde seule. Au reste, ce que je
-désire le plus...--Mais, écoutez donc, ne craignez-vous pas les suites
-de cette affaire? Êtes-vous sûre de la discrétion de tant de
-gens?...--Allons, mon ami, ne dites plus rien, vous vous fatiguez... Je
-me suis servie des moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai
-magnifiquement acheté le secret: les promesses et les menaces ont été
-prodiguées avec l'or.--Ces précautions ne suffisent pas toujours.--Paix
-donc!... J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un air embarrassé...
-C'est pour cela qu'il m'a fallu rentrer dans la capitale, où j'ai perdu
-quelques heures... Mais, dès que je me suis vue libre, j'ai volé du côté
-de Fromonville,... où je croyois arriver avant vous, puisque vous
-deviez... passer la nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai
-rencontré un de mes émissaires, qui venoit à Paris me rendre compte de
-ce que ses compagnons avoient découvert à Montcour. Il avoit, sur sa
-route, attentivement examiné les voyageurs. Par les divers renseignemens
-qu'il me donna, j'appris, non sans quelque surprise, que vous aviez sur
-moi beaucoup d'avance, et que Mme de Lignolle aussi me précédoit de
-quelques postes. A cette nouvelle, j'ai redoublé de vitesse, et, si je
-n'avois pas manqué de chevaux à Puy-la-Laude, j'étois encore à Montargis
-avant la comtesse.--Oh! oui, mais elle est arrivée la première; et même,
-à propos de cela, je vous dois bien des remerciemens, bien des pardons
-surtout... Vous nous avez trouvés... Comment avois-je négligé de fermer
-cette porte? Comment...--Chevalier, faites-moi grâce des détails; et,
-tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre nous question de
-cette rencontre.--Cependant permettez...--Je ne permets rien. Vous ne
-parlerez plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque...»
-
-La marquise un moment s'arrêta pour chercher l'expression convenable. Ce
-fut le mot estime qu'elle prononça d'abord; celui de respect, elle ne le
-hasarda qu'après, et d'une voix tremblante et d'un air presque humilié.
-
-«Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup de respect, beaucoup
-d'am...--D'amitié, je vous entends, n'achevez pas... Faublas, me voilà
-pleinement récompensée; il ne manque plus à ma tranquillité que la
-certitude de votre entier rétablissement... Vous avez beaucoup trop
-parlé, reposez-vous; tâchez de dormir,... ne fût-ce qu'un quart
-d'heure... Je vous en prie,... je le veux.»
-
-Si elle ne m'en avoit pas donné l'ordre, je me serois vu bientôt forcé
-de lui en demander la permission. Mais le pénible sommeil qui m'accabla
-ne dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si brusquement que la
-marquise en fut déconcertée: je la surpris versant des larmes sur un
-papier qu'elle se hâta de dérober à ma vue. «Quel est donc, osai-je lui
-demander, quel est cet écrit fatal qui fait ainsi couler vos
-pleurs?--Hélas! pourquoi vous le dirois-je? répondit-elle en
-soupirant.--Sans doute, répliquai-je avec un peu d'amertume, il est
-passé le temps où votre ami pouvoit n'ignorer aucun de vos secrets.--Des
-secrets pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois qu'un, et
-celui-là, Faublas, vous le devineriez sans peine; mais alors il
-faudroit, par commisération autant que par délicatesse, m'aider à le
-garder.--Commisération! quel mot!--C'est celui qui convient. Mes
-chagrins...--Je m'efforcerai du moins de les consoler.--Et si
-maintenant, s'écria-t-elle avec désespoir, si maintenant plus que jamais
-ils sont inconsolables!... Tenez, mon ami, je vous en conjure, ne
-m'interrogez pas, ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entière
-à ma douleur, laissez-moi pleurer... Des plaintes et des larmes! voilà
-donc ma dernière ressource! et pourtant je me suis estimée capable de
-soutenir patiemment les dures épreuves réservées aux femmes
-malheureuses, et à la plus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de
-me croire à jamais prémunie contre les injustices des hommes et les
-persécutions du sort. Insensée que j'étois!... Du moins je me suis
-aujourd'hui, par ma propre expérience, convaincue d'une vérité que
-j'avois toujours soupçonnée et qui console ma foiblesse: ce courage
-guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers est de tous les
-courages le plus facile, comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour
-la vengeance ou pour la gloire, un moment exposer sa vie; il ne l'est
-point de soutenir avec une égale constance plusieurs malheurs
-inattendus. Tant d'autres revers plus grands encore, aussi peu prévus,
-aussi peu mérités, ne m'avoient pas tout à fait abattue. Pourquoi
-celui-ci m'accable-t-il? Je ne sais, mais j'ai sur le coeur un énorme
-poids; si je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; il faut
-céder: mon ami, laissez-moi pleurer, laissez-moi gémir.»
-
-Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher, elle posa sa main sur ma
-bouche. Je pris cette main toujours douce et jolie, je la serrai, je la
-baisai, je la mis sur mon coeur, sur mon coeur vivement ému.
-
-On eût dit que Mme de Lignolle attendoit ce moment: elle sortit tout à
-coup de son cabinet, où je la croyois endormie. Mon premier mouvement
-fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours étonnante dans les
-occasions pressantes, conserva plus de présence d'esprit que moi.
-Persuadée qu'il étoit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni
-changer de situation. «Vous m'auriez laissée dormir jusqu'à demain», dit
-la comtesse. Puis, regardant le vicomte, elle ajouta: «Qu'y a-t-il
-donc?--Une palpitation, répondit-il froidement.--Une palpitation!...
-Mais vous pleurez! Est-ce que c'est dangereux, une palpitation?--Pas
-ordinairement, mais dans son état toute agitation peut être nuisible.»
-La comtesse m'adressa la parole: «Mon ami, vous sentiriez-vous plus
-mal?--Au contraire, je me sens mieux.--Parce que tu me vois?--Parce que
-je revois celle qui m'est chère, celle à qui j'ai donné trop de chagrin,
-celle dont la tendresse inquiète veille sur mes jours...--C'est assez,
-interrompit Mme de B..., qui me serra la main, elle vous comprend; elle
-est payée de ses soins.--Sans doute, je le comprends, s'écria Mme de
-Lignolle en m'embrassant; mais n'importe, laissez-le dire, il parle si
-bien!»
-
-Quoique la comtesse témoignât le désir de me faire causer, je gardois le
-silence. Et qu'aurois-je pu dire encore? je venois de m'expliquer de
-manière que tout le monde avoit été content.
-
-Personne ne le fut quelques momens après, car M. de Lignolle arriva
-beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendoit: Julien, dépêché vers lui,
-l'avoit rencontré sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec
-beaucoup d'empressement et d'intérêt; mais l'air dont il regardoit la
-marquise ne laissa pas de m'alarmer. «Monsieur est un intime ami de Mlle
-de Brumont, lui dit la comtesse, qui s'aperçut comme moi de son
-inquiétude et de son étonnement.--Un ami?» répéta-t-il. La marquise se
-hâta de prendre la parole: «Un ami d'enfance.--Monsieur est noble?--Je
-suis vicomte.--Vicomte de...?--De Florville.--Ce nom-là est nouveau pour
-moi.--Peut-on savoir tous les noms?--Sans me vanter, il y en a peu que
-j'ignore.» Il prit un siège, et, regardant la marquise d'un air
-dédaigneux, il ajouta: «Mais apparemment que votre famille n'est pas
-ancienne?--Le grand-père de mon bisaïeul a monté dans les carrosses du
-roi.--Ah! ah!... Monsieur, je suis votre très humble serviteur.» Il
-s'étoit levé et venoit de saluer la marquise. «Vous paroissez bien
-jeune? lui dit-il.--Je ne suis point majeur.--Ni prêt à l'être?--Oh! j'y
-viendrai.--Par quel hasard, demanda-t-il à sa femme, avons-nous le
-bonheur de posséder monsieur chez nous?--Par quel hasard? Mais c'est
-que... c'est que...--Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit
-l'embarras de la comtesse.--Eh bien, oui, dites-le, vous,
-s'écria-t-elle.--Voici le fait, répéta Mme de B... Depuis longtemps,
-mademoiselle me faisoit espérer que j'aurois le plaisir de lui donner à
-dîner chez moi. Elle avoit jusqu'à présent différé de me tenir parole,
-parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à faire...--Où demeurez-vous
-donc?--A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'année, j'ai un
-appartement au château.» M. de Lignolle s'inclina.
-
-Moi, j'écoutois la marquise avec un plaisir mêlé d'étonnement: cette
-femme, qui tout à l'heure, déplorant je ne sais quel malheur nouveau,
-paroissoit inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer ses
-gémissemens et résister à son désespoir, est-ce bien elle que j'ai vue,
-le moment d'après, donner avec un admirable sang-froid le change à la
-comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, d'une voix ferme et
-d'un front tranquille, et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle
-une fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O Madame de B...,
-comme vous savez, au besoin, composer votre figure, assurer votre
-maintien, sécher vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre enfin
-tout à fait maîtresse de vous! Oh! comme en un moment vous venez de
-justifier, d'augmenter la haute opinion que j'avois de vos talens et de
-votre force!
-
-Elle continuoit: «Hier, pourtant, mademoiselle est venue...--Ah! voilà,
-s'écria le comte en s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable
-qui vous forçoit à sortir pour vingt-quatre heures! c'étoit pour une
-partie de plaisir que vous quittiez la comtesse, retenue au lit par une
-indisposition assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois pas.»
-
-La marquise reprit: «Elle est venue, et pour comble de bonheur elle m'a
-amené madame la comtesse...--Quoi! dit M. de Lignolle à sa femme, vous
-avez dîné chez un jeune homme que vous ne connoissez pas et qui ne vous
-avoit pas même invitée?--Monsieur, trêve de morale, répondit-elle,
-écoutez l'histoire jusqu'à la fin.--Vous concevez, ajouta le vicomte,
-combien la visite de ces dames m'a charmé. Hélas! ma joie n'a pas duré
-longtemps. Dans l'après-dînée, mademoiselle s'est sentie mal à son aise,
-nous avons cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a augmenté.
-Nous voilà d'abord fort embarrassés, comme vous pensez bien: car il n'y
-avoit pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restât chez un garçon.
-Heureusement madame la comtesse, qui a beaucoup de présence
-d'esprit...--Beaucoup moins que vous, Monsieur le vicomte, je vous rends
-justice...--A pris le parti de faire transporter mademoiselle ici,... où
-elle a bien voulu me permettre de l'accompagner.--Pourquoi donc ici
-plutôt qu'à Paris? dit le comte à Mme de Lignolle.--Pourquoi?... ma foi,
-demandez à monsieur le vicomte.» Celui-ci répondit aussitôt: «Parce
-qu'il y auroit eu quatorze mortelles lieues à faire et que de
-Fontainebleau ici il n'y en a pas sept.»
-
-Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence
-pendant quelque temps: il paroissoit observer M. de Florville et Mlle de
-Brumont. «Puisque vous êtes l'ami de mademoiselle, dit-il enfin, vous
-devez savoir deviner des charades?--Oui, Monsieur, répliqua la marquise,
-mais pas à présent, s'il vous plaît; je ne m'y sens pas du tout
-disposée.»
-
-Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait de lumière: il prit la
-comtesse à part; mais, curieux de savoir ce qu'il lui disoit, nous
-écoutâmes attentivement.
-
-«Madame, ce jeune homme-là n'est pas l'ami de votre demoiselle de
-compagnie.--Que voulez-vous qu'il soit?--Il est son amant, Madame.--Ah!
-l'excellente idée que vous avez là!--Ne riez pas, Madame, vous savez que
-je m'y connois.--Je sais que vous le dites.--Et je crois qu'il faut
-veiller sur Mlle de Brumont.--Vraiment, Monsieur?--Il faut y veiller de
-près.--C'est mon intention.--Ce vicomte est jeune,... a une jolie
-figure,... ne paroît pas manquer d'esprit... ni d'usage;... je lui
-trouve je ne sais quoi de très distingué,... et je l'ai vu quelque
-part... Il a tout l'air d'un séducteur, Madame.--Monsieur, j'admire avec
-quelle sagacité vous pénétrez les gens en un quart d'heure.--Voilà ce
-que c'est que de connoître le coeur humain, Comtesse!... Je
-crains que la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce jeune
-homme-là.--Bon!--Avant-hier, qu'est-elle devenue?--Elle a passé la
-journée chez son père.--En êtes-vous sûre?--Oui.--Mais hier, ce dîner à
-la campagne? cela ressemble furieusement à une partie fine, au
-moins.--Je ne sais pas ce que c'est qu'une partie fine,
-Monsieur.--Madame, une partie fine,... c'est une partie... C'étoit une
-partie fine, allez, je vous le dis.--Expliquez-moi donc...--Je vous
-l'explique aussi: c'est une partie... une partie à deux.--Nous étions
-trois.--Aussi je suis persuadé que vous les avez beaucoup dérangés en y
-allant.--Ai-je mal fait?--Vraiment, vous auriez dû auparavant me
-consulter.--Passons, Monsieur.--Madame, j'ai déjà plusieurs preuves du
-penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille.--Voyons!
-vite!--Ses yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré; ses yeux ont
-pleuré, parce que son âme s'est affectée; son âme s'est affectée, parce
-que sa maîtresse est tombée malade: donc il aime Mlle de Brumont.--Votre
-logique est pressante, Monsieur.--Et il faut que son âme soit
-profondément affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes charades! Ne
-riez pas, Madame,... ceci est sérieux... Éclairez la conduite de votre
-demoiselle de compagnie; donnez-lui son congé pour toujours, ou ne la
-quittez pas une minute.--Monsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne
-pas la quitter.--Quant à ce jeune homme, je vais le prier poliment de
-s'en retourner chez lui.--Non pas, Monsieur...--Mais, Madame...--Point
-de mais! je ne le veux pas.--Tant pis pour vous, Madame: on vous
-attrape; ces jeunes gens-là vous joueront quelque méchant tour, je vous
-en avertis.»
-
- * * * * *
-
-Un peu mécontent de sa femme, mais très content de lui, M. de Lignolle
-sortit de l'appartement. La comtesse alors fit les plus vifs
-remerciemens au vicomte. «Vous m'avez, lui dit-elle, très habilement
-tirée de l'embarras extrême où j'étois; vous êtes, après Faublas, le
-jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable.» Il lui
-répondit: «Croyez-moi, ne perdez pas votre temps à me complimenter: vous
-êtes encore menacée d'un danger prochain auquel il faut songer à vous
-dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir: s'ils se rencontrent,
-ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les
-suites.--Vous avez raison; mais quel parti prendre?--Faire dire à M. de
-Faublas de ne pas venir.--Ah! je suis bien aise de le voir et de lui
-parler.--Cependant je prendrai la liberté de vous représenter...--Tenez,
-Monsieur, toute représentation est inutile: si le baron ne devoit pas
-venir, je l'enverrois chercher.--En ce cas, trouvez donc quelque moyen
-d'écarter M. de Lignolle.»
-
-Elle le fit appeler et lui dit qu'elle désiroit quelques pièces de
-gibier. Charmé de la demande, le comte se hâta de dîner et partit pour
-la chasse. La marquise alors, tout à fait tranquille, alla prendre, sur
-le lit de camp du cabinet, la place que Mme de Lignolle y occupoit une
-heure auparavant.
-
-Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse et moi goûtions les
-douceurs du tête-à-tête, quand on vint rudement frapper à la porte.
-Figurez-vous notre surprise et mes craintes: c'étoit M. de Lignolle,
-déjà revenu de la chasse! Il crioit: «Ouvrez, ouvrez vite; je vous amène
-Mme de Fonrose... Oui, Mme de Fonrose, qui venoit nous voir... Je l'ai
-rencontrée comme je sortois du parc... Quel bonheur!» La comtesse
-couroit à la porte.
-
-«Un moment, ma chère Éléonore, un moment. Que je te dise. C'est Mme de
-Fonrose... Ne lui parle pas du vicomte.--Pourquoi?--Parce que... Tiens,
-mon amie, j'aurois dû t'en prévenir plus tôt; mais j'étois si malade! je
-n'y ai pas songé. Le vicomte et la baronne sont ennemis jurés. Il paroît
-que Florville, qui lui a fait sa cour, n'en a pas été maltraité; mais
-ils se sont fort mal quittés; ils se détestent... Ouvre maintenant, car
-on frappe encore. Surtout, fais bien attention à ce que tu diras. Ne va
-pas parler du vicomte!--Non, non, sois tranquille[11].»
-
- [11] Je puis rapporter ici mot à mot l'une des plus singulières scènes
- dont j'aie été le témoin et l'acteur: il est bien vrai que la
- situation où j'étois ne me permit pas d'entendre absolument tout ce
- qui fut dit de part et d'autre; mais les détails qui m'ont alors
- échappé, je les ai sus depuis de la bouche même de celle que son
- imprudence et son mauvais sort réduisirent à y jouer le principal
- rôle.
-
- * * * * *
-
-LE COMTE, _en entrant_.
-
-Où est donc le vicomte?
-
-LA COMTESSE.
-
-Chut!
-
-LE COMTE.
-
-Plaît-il?
-
-LA COMTESSE.
-
-Taisez-vous.
-
-LA BARONNE _regarde Mme de Lignolle d'un air étonné_.
-
-Est-ce que je vous dérange, Comtesse?
-
-LA COMTESSE.
-
-Point du tout.
-
-LA BARONNE, _à Faublas_.
-
-Eh bien! cette chère enfant, comment va-t-elle?
-
-LE COMTE.
-
-Ce n'est rien, je vous dis! un peu de fièvre...
-
-FAUBLAS.
-
-J'ai osé me flatter que mon père...
-
-LE COMTE.
-
-Monsieur votre père est un homme fort étrange, Mademoiselle.
-
-FAUBLAS.
-
-Vous dites, Monsieur?
-
-LE COMTE.
-
-Comment! il m'aperçoit de loin! le voilà qui tout à coup descend de
-voiture et s'enfuit à travers champs, comme s'il eût vu le diable. On
-n'est pas sauvage à ce point!
-
-LA BARONNE.
-
-Nous vous avons déjà dit cent fois que M. de Brumont avoit des affaires
-secrètes.
-
-LE COMTE.
-
-Quoi! dans ma terre?
-
-LA BARONNE.
-
-Non, mais dans les environs.
-
-LE COMTE.
-
-Ah! chez M. de Florville, peut-être?
-
-LA COMTESSE.
-
-Paix donc!
-
-FAUBLAS, _vivement à la baronne, qui regarde Mme de Lignolle d'un air
-étonné_.
-
-Par quel hasard madame la baronne est-elle dans ce pays-ci?
-
-LA BARONNE.
-
-La nuit dernière, un exprès est venu me dire que monsieur votre père
-avoit le plus pressant besoin de mes services.
-
-FAUBLAS.
-
-Ah oui!... ma chère Adélaïde est-elle mieux?
-
-LA BARONNE.
-
-Beaucoup mieux.
-
-LA COMTESSE, _à Faublas_.
-
-Ne parlez pas trop, ménagez-vous.
-
-LA BARONNE.
-
-Comme une nuit l'a changée!
-
-LE COMTE.
-
-Une nuit! dites plusieurs, Madame! car, ne vous y trompez pas, cette
-maladie-là vient de loin. Ces deux dames, pendant leur premier voyage
-ici, n'ont songé qu'à se divertir, et Dieu sait comme on s'en est donné:
-toute la journée courir dans le parc! revenir essoufflées, hors
-d'haleine, et recommencer ici! Madame, elles jouoient comme deux enfans!
-elles se battoient comme deux écoliers! pas un meuble ne pouvoit rester
-en place; la nuit... Oh! c'étoit bien autre chose la nuit!
-
-LA COMTESSE, _en riant_.
-
-Monsieur, comptez-vous apprendre à la baronne quelque chose de nouveau?
-
-LE COMTE, _sans l'écouter_.
-
-La nuit, elles couchoient dans la même chambre,... et croiriez-vous
-qu'au lieu de dormir, elles ne faisoient que chuchoter? Elles ne
-faisoient que ça... Ce que je vous dis, Madame, il faut le prendre au
-pied de la lettre, elles ne faisoient que ça... Je les entendois bien,
-parce que, voyez-vous, nous ne sommes séparés que par cette cloison...
-Or, toute personne raisonnable conçoit que faire toute la journée
-beaucoup d'exercice et se fatiguer encore la nuit, c'est le vrai moyen
-de se tuer. Aussi la comtesse, en revenant à Paris, s'en est-elle sentie
-fort incommodée: des migraines, des maux de coeur!
-
-LA BARONNE.
-
-Des maux de coeur, Comtesse?
-
-LA COMTESSE.
-
-Bon! ce n'est rien.
-
-LA BARONNE.
-
-Ah! prenez-y garde!
-
-LE COMTE, _enchanté_.
-
-N'est-il pas vrai qu'il faut qu'elle y prenne garde?... Mademoiselle,
-plus fortement constituée, a résisté plus longtemps, et peut-être que,
-si elle se fût reposée chez nous, au lieu d'aller chez ce M. de
-Florville...
-
-LA COMTESSE.
-
-Taisez-vous donc.
-
-FAUBLAS, _vivement à la baronne, qui paroît encore très étonnée_.
-
-Madame la baronne?
-
-LA BARONNE.
-
-Eh bien?
-
-FAUBLAS.
-
-Un secret... (_Tout bas._) Vous avez passé par Nemours?
-
-LA BARONNE, _à mi-voix_.
-
-C'est là que j'ai trouvé monsieur votre père. J'ai laissé ma femme de
-chambre auprès d'Adélaïde.
-
-LE COMTE _reprend_.
-
-Oui, je crois que, si elle n'eût pas dîné chez le vicomte...
-
-LA COMTESSE.
-
-Il ne se taira pas!
-
-LA BARONNE.
-
-J'entends. Ces dames ne vouloient pas me mettre dans le secret? il faut
-donc les avertir que j'y suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dîné à
-Fontainebleau; monsieur le comte me l'a dit.
-
-FAUBLAS, _faisant à la baronne un signe d'intelligence_.
-
-Madame la baronne le connoît, le vicomte?
-
-LA BARONNE, _d'un air fin_.
-
-Si je le connois! la bonne question que vous me faites là!... C'est un
-joli garçon,... qui a de la tournure,... de l'esprit...
-
-LA COMTESSE, _bas à Faublas_.
-
-Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal.
-
-FAUBLAS, _bas_.
-
-C'est qu'elle dissimule; attendez donc.
-
-LA BARONNE.
-
-Le grand-père de son bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.
-
-LA COMTESSE, _bas_.
-
-Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie.
-
-FAUBLAS, _bas_.
-
-Sans doute.
-
-LA BARONNE.
-
-Avec tout cela, je lui connois un terrible défaut.
-
-LA COMTESSE.
-
-Ah!
-
-LE COMTE.
-
-C'est...
-
-LA BARONNE.
-
-Au moins j'ai mon garant; c'est encore monsieur le comte qui me l'a dit:
-«Le pauvre jeune homme n'est pas fort sur l'article des charades.»
-
-LA COMTESSE, _riant aux éclats_.
-
-C'est peut-être pour cela que vous lui en voulez?
-
-LA BARONNE _regarde la comtesse et le chevalier_.
-
-Est-ce que je lui en veux?
-
-FAUBLAS _lui fait un signe d'intelligence_.
-
-Certainement! vous êtes brouillés! allez-vous en faire un mystère?
-
-LA BARONNE, _d'un air fin_.
-
-Allons, nous sommes brouillés, j'en conviens; mais c'est qu'en vérité il
-a eu de grands torts avec moi.
-
-FAUBLAS, _bas à la comtesse_.
-
-Vois-tu... (_Haut, à la baronne._) Je ne voulois pas qu'on vous parlât
-de lui; mais, puisque monsieur le comte...
-
-LA BARONNE.
-
-Oui, nous ne sommes pas amis; (_au comte, après un moment de réflexion_)
-et franchement, voilà ce qui m'a empêchée hier d'accompagner ces dames,
-car elles me l'avoient proposé.
-
-FAUBLAS, _à mi-voix, à la baronne_.
-
-A merveille!
-
-LA COMTESSE, _du même ton_.
-
-Ceci n'est pas maladroit! je vous remercie.
-
-LE COMTE, _à la baronne, en se promenant dans l'appartement_.
-
-Ces dames!... ces dames auroient bien fait si elles avoient fait comme
-vous. (_A la comtesse._) Mais où est-il donc?
-
-LA COMTESSE.
-
-Il dort.
-
-LE COMTE, _regardant à travers les vitres du cabinet_.
-
-Oui, vraiment, le voilà sur le lit de camp: il s'y est jeté tout
-habillé.
-
-LA BARONNE.
-
-Ne le verrai-je pas?
-
-LE COMTE.
-
-Si vous le voulez voir, entrez...
-
-FAUBLAS, _avec impétuosité_.
-
-N'entrez pas!... il est excédé de fatigue, il repose.
-
-LA BARONNE, _un peu étonnée_.
-
-Bon Dieu! que de vivacité! Mademoiselle, vous vous ferez mal.
-
-FAUBLAS, _avec une tranquillité feinte_.
-
-Mais aussi, quelle idée d'aller déranger ce jeune homme qui a passé la
-nuit!
-
-LA BARONNE, _observant le chevalier_.
-
-Est-il impossible d'approcher de lui sans faire de bruit et sans vous
-faire de la peine?
-
-FAUBLAS, _d'une voix altérée_.
-
-Il n'est pas question de moi... Mais si vous le réveillez, si...
-
-LA BARONNE.
-
-Si je le réveille, il se rendormira, voilà tout le mal.
-
-FAUBLAS, _embarrassé_.
-
-Voilà tout le mal! voilà tout le mal!... c'en est un grand.
-
-LA BARONNE.
-
-Mademoiselle!... vous direz tout ce que vous voudrez, je suis très
-curieuse de voir votre intime ami,... l'ami de votre enfance,... que
-vous craignez si fort qu'on ne dérange. (_Elle se lève._)
-
-LA COMTESSE, _d'un air malin_.
-
-A quoi bon? vous le connoissez très bien.
-
-LA BARONNE.
-
-Ah! je veux savoir s'il n'a pas beaucoup changé depuis que je ne l'ai
-vu. (_Elle approche du cabinet._)
-
-FAUBLAS, _bas à la comtesse_.
-
-Arrêtez-la donc.
-
-LA COMTESSE, _bas_.
-
-Pourquoi? Elle l'aime peut-être encore, elle veut du moins avoir le
-plaisir de le regarder; où est l'inconvénient?
-
-FAUBLAS.
-
-Ne connoissez-vous pas la baronne? elle va faire une scène.
-
-LA COMTESSE.
-
-Eh bien, attends, je vais lui parler. (_Elle court à Mme de Fonrose._)
-Entrez, regardez, si cela vous fait plaisir; mais ne l'éveillez point,
-car il doit être las.
-
- * * * * *
-
-Qu'on juge de ma situation; il ne me reste pas une seule objection
-raisonnable à faire, et ma foiblesse me retient au lit! j'y suis piqué
-de cent mille épingles! Déjà la baronne est près de la porte vitrée, et
-j'ai peine à dissimuler mon inquiétude extrême. Quel heureux obstacle
-tout à coup me rassure! Le vicomte s'est enfermé dans le cabinet! La
-marquise est donc en sûreté?... Non,... hélas!... non, cette précaution
-ne la sauvera pas: Mme de Lignolle vient de donner à Mme de Fonrose un
-passe-partout.
-
-Dès que la baronne fut entrée, j'entendis ces mots. «Oui, cette figure
-est assez jolie, mais c'est justement celle que je connois... Non;...
-oui;... point du tout;... si fait,... c'est cela! c'est cela même... Eh
-bien! j'osois à peine le soupçonner! L'aventure me paroissoit trop
-incroyable! Éveillez-vous, charmant jeune homme! venez, Monsieur le
-vicomte! venez un peu voir la compagnie... Allons! allons donc!... je
-vais... vous donner la main.»
-
-Ce fut le bras qu'elle lui donna, car Mme de B..., dormant tout debout,
-se soutenoit à peine.
-
-Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut en sursaut tiré d'un
-sommeil très profond, a bien senti ce que je vais mal décrire. On ne
-passe pas tout à coup et sans quelques douleurs de cet état de mort à un
-état de vie: les yeux d'abord s'ouvrent, mais ils demeurent offusqués
-d'un nuage épais; l'oreille entend, mais elle ne recueille que la
-moindre partie des mots qu'on lui confie et qu'elle dénature; c'est
-surtout au cerveau que le trouble est extrême. Le cerveau se trouve en
-même temps chargé des idées récentes que lui laisse un rêve tout à
-l'heure interrompu, et des idées souvent contraires que lui transmet un
-cruel interlocuteur. De ce choc imprévu résulte une confusion totale.
-C'est dans ce moment de désordre qu'on regarde sans voir, qu'on écoute
-sans comprendre, qu'on parle sans penser; et n'attendez pas que
-j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir un corps auquel il
-manque une âme.
-
-Telle parut Mme de B... lorsque, soutenue ou plutôt traînée par Mme de
-Fonrose, elle arriva dans la chambre où nous étions.
-
-La marquise jette d'abord autour d'elle et sur elle un regard stupéfait.
-Quel objet a frappé sa vue? est-ce un rêve qui la tourmente?... Sa
-bouche murmure quelques mots sans suite, et, fatigués d'un premier
-effort, ses yeux se referment. Bientôt, pour la seconde fois, ses mains
-retombent et se promènent sur ses paupières appesanties qu'elles
-entr'ouvrent: Mme de B... peut de nouveau considérer le fantôme femelle
-dont la présence l'étonne. Enfin elle a tout à fait repris l'usage de
-ses sens; un dernier examen plus rapide l'assure qu'il n'est pas
-question d'un songe, et qu'elle est réellement tombée dans les mains de
-sa plus mortelle ennemie. Au reste, il étoit moins malaisé de surprendre
-et d'attaquer Mme de B... que de l'intimider et de l'abattre: ce fut
-elle qui commença le combat; ce fut Mme de Fonrose qui reçut le premier
-coup.
-
- * * * * *
-
-LA MARQUISE.
-
-Quoique j'eusse besoin de repos plus que de visite, je suis, Madame la
-baronne, enchanté de vous voir.
-
-LA BARONNE.
-
-Enchanté me paroît fort. Je crois que monsieur le vicomte exagère.
-
-LA MARQUISE.
-
-Madame est si modeste!
-
-LA BARONNE.
-
-Monsieur est si poli!
-
-LA COMTESSE, _à la baronne_.
-
-Vous ne l'êtes pas, vous; pourquoi l'avoir éveillé? Je vous avois
-priée... Madame, je vous avertis qu'il me déplairoit fort que vous lui
-fissiez une scène chez moi.
-
-LA BARONNE, _en riant_.
-
-Grondez-moi, je vous le conseille!
-
- * * * * *
-
-Cependant la marquise, étonnée de ce que la comtesse venoit de dire,
-sembloit, par ses regards, m'en demander l'explication. J'allois tout
-bas la lui donner, la baronne me prévint.
-
- * * * * *
-
-LA BARONNE, _se jetant entre la marquise et Faublas_.
-
-Non pas, non pas, s'il vous plaît. Je ne doute pas que vous n'ayez bien
-des choses à vous dire; mais il faut parler tout haut... Eh bien! cela
-vous dérange? Allons donc, Monsieur le vicomte, vous qui êtes plus
-manégé!
-
-LA MARQUISE.
-
-Madame va me le faire croire! personne mieux qu'elle ne s'y connoît, son
-suffrage en vaut mille; sa longue expérience...
-
-LA BARONNE, _d'une voix altérée_.
-
-Longue! Ne diroit-on pas que j'ai cent ans?
-
-LA MARQUISE, _jouant l'intérêt_.
-
-Ah! pardon, j'ai blessé madame.
-
-LA BARONNE.
-
-Blessé! point du tout.
-
-LA MARQUISE, _d'un ton railleur_.
-
-Si fait, madame a reculé; madame a quitté l'attaque pour s'occuper de la
-défense. Ah! que je suis fâché!
-
-LA BARONNE.
-
-Ne le soyez guère, car le mal n'est pas grand. (_A Faublas._) Belle
-demoiselle, vous ne dites rien?
-
-FAUBLAS.
-
-J'écoute, je souffre, et j'attends.
-
-LA COMTESSE, _vivement_.
-
-Et moi aussi, j'attends très impatiemment la fin de tout ceci.
-
-LE COMTE.
-
-Jusqu'à présent, moi, je n'entends pas grand'chose à la querelle: ce que
-je vois, c'est que votre âme à tous est affectée.
-
-LA BARONNE, _à la comtesse et à Faublas_.
-
-Ce combat vous fatigue? Prenez courage, il ne durera pas longtemps. (_En
-montrant le vicomte._) Je suis persuadée que monsieur voudra bien le
-finir tout à l'heure, en nous disant adieu.
-
-LE COMTE.
-
-Enfin j'y suis. Vous êtes de mon avis, c'est une amourette de la jeune
-personne?
-
-LA COMTESSE.
-
-Madame, vous osez, chez moi, traiter de la sorte quelqu'un à qui j'ai
-les plus grandes obligations!
-
-LA BARONNE, _en riant_.
-
-Les plus grandes obligations!
-
-LA COMTESSE, _très étourdiment_.
-
-Oui, les plus grandes. Sans lui tout Montargis... (_Elle s'arrête._)
-
-LE COMTE, _avec curiosité_.
-
-Eh bien? tout Montargis?
-
-FAUBLAS, _vivement_.
-
-C'est tout Fontainebleau que madame veut dire.
-
-LA COMTESSE, _embarrassée_.
-
-Oui, oui,... tout Fontainebleau,... tout Fontainebleau...
-
-LA MARQUISE, _à la comtesse_.
-
-Bon! nous y aurions trouvé des secours pour mademoiselle. Sans doute il
-valoit mieux quitter cette ville; mais, en vous donnant le conseil d'en
-sortir, je ne vous ai rendu qu'un très léger service.
-
-LA COMTESSE, _bas à la baronne_.
-
-Qu'il a d'esprit!
-
-LA BARONNE.
-
-Oui; mais moi, Comtesse, je veux, quoi que vous puissiez dire,
-m'acquérir des droits à votre éternelle reconnoissance: je veux vous
-débarrasser de monsieur.
-
-LA COMTESSE.
-
-Voilà un entêtement!...
-
-LA BARONNE.
-
-Ne vous fâchez pas. Tenez, je m'en rapporte au vicomte; lui-même
-conviendra...
-
-LA COMTESSE.
-
-Madame, votre conduite est étrange, inexcusable! et monsieur vous eût-il
-fait cinquante infidélités...
-
-LA BARONNE, _riant_.
-
-Des infidélités, lui?
-
-LA COMTESSE.
-
-Certainement.
-
-LA BARONNE.
-
-Des infidélités, à moi, lui?
-
-LA COMTESSE.
-
-Eh oui! lui, des infidélités, à vous. Croyez-vous que j'ignore qu'il a
-été votre amant?
-
-LA BARONNE.
-
-Lui! mon amant?
-
-LE COMTE.
-
-Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-là. Je n'aime pas ces sortes de
-conversations.
-
-LA COMTESSE.
-
-Monsieur, je vous admire! Il est bien question de ce que vous n'aimez
-pas!
-
-LA BARONNE.
-
-Lui, mon amant! Ah! voilà une plaisante histoire! (_En riant aux
-éclats._) Comtesse, apprenez-moi donc qui vous a dit... La petite
-Brumont, sans doute? (_A Faublas._) Rusée demoiselle!... Quoi! vraiment,
-vous observez si peu les convenances! vous avez eu le courage de me
-faire un pareil cadeau! Aurez-vous la force de répéter devant moi cette
-burlesque accusation?
-
-FAUBLAS.
-
-Pourquoi non, si vous m'y obligez?
-
-LA BARONNE.
-
-Bien répondu!... Et vous, Monsieur le vicomte, oserez-vous aussi me le
-soutenir? En vérité, pour que l'aventure soit tout à fait comique, il
-n'y manque que cela.
-
-LA MARQUISE.
-
-Madame, il y a des conquêtes qu'un jeune homme publie par vanité; il y a
-des bonnes fortunes que par pudeur il n'avoue pas: c'est à vous de
-décider si je puis être indiscret.
-
-LA BARONNE.
-
-Vraiment? Je conçois que vous seriez dans un étrange embarras s'il vous
-falloit avouer toutes vos conquêtes; sans compliment, je les crois déjà
-nombreuses; vous êtes, à Versailles, en beau chemin...
-
-LE COMTE.
-
-Eh! justement! c'est là que je l'aurai vu.
-
-LA BARONNE.
-
-N'est-ce pas par les femmes que vous avez accès et crédit chez le
-ministre?
-
-LE COMTE, _à mi-voix à la baronne_.
-
-Oh! oh! mais, s'il a du crédit chez le ministre, il ne faut pas lui
-parler comme vous faites; il faut le ménager.
-
-LA MARQUISE.
-
-Telle ne croit pas cela qui donne pourtant l'exemple d'y croire... Au
-reste, madame vient d'éluder ma question; elle n'a pas osé décider si je
-devois être indiscret.
-
-LA BARONNE, _avec humeur_.
-
-Je décide que vous le devez.
-
-LA MARQUISE.
-
-Vous y mettez de la modestie! je vous récuse, je demande qu'on recueille
-les voix.
-
-LA BARONNE.
-
-J'y consens. Voyons, Monsieur le comte, parlez d'abord.
-
-LA MARQUISE.
-
-Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il s'agit d'une accusée telle
-que vous, ce n'est point en petit comité que doit se faire la difficile
-enquête; il faut, dans ce cas-là, interroger la cour, la ville et les
-provinces.
-
-LA BARONNE.
-
-Ceci est trop impertinent!
-
-LA COMTESSE.
-
-Vous méritez cela. Pourquoi l'avez-vous réveillé? Pourquoi voulez-vous
-le mettre à ma porte?
-
-LA BARONNE, _à la comtesse_.
-
-Au fond, je ne devrois pas me fâcher, car il n'y a que de quoi rire: ce
-qui pourroit me divertir beaucoup, c'est de voir que vous prenez parti
-pour eux contre moi... Cependant il faut que cela finisse... Je suis
-attendue... (_Elle tire sa montre._) L'heure me presse... Monsieur le
-vicomte ne s'en iroit pas à pied; il est délicat, je le prie de me
-donner la main jusqu'à ma voiture,... où il voudra bien accepter une
-place. Je m'engage à le reconduire jusqu'à Fontainebleau. Est-ce
-honnête, cela?
-
-LA MARQUISE.
-
-Je suis très sensible aux offres tout à fait obligeantes de madame la
-baronne; mais, puisque madame la comtesse le permet, je reste ici.
-
-LA COMTESSE.
-
-Vous avez raison.
-
-LA BARONNE, _à la comtesse_.
-
-Il a raison sans doute, et vous faites bien de l'applaudir... (_A la
-marquise._) Parlez-vous sérieusement?
-
-LA MARQUISE.
-
-Très sérieusement. Je reste ici tant qu'il y aura du danger pour
-mademoiselle, et tant que cela ne gênera pas madame.
-
-LA BARONNE.
-
-Et vous espérez que je vous y laisserai?
-
-LA MARQUISE.
-
-Je ne vois pas du moins comment vous me forcerez d'en sortir.
-
-LA BARONNE, _avec impétuosité_.
-
-Quelle audace! Mais songez donc que, pour cela, je n'ai qu'un mot à
-dire.
-
-LA MARQUISE, _tranquillement_.
-
-Vous ne le direz pas.
-
-LA BARONNE.
-
-Qui m'en empêchera?
-
-LA MARQUISE.
-
-Un peu de réflexion. Vous avez mon secret, je le sais bien; mais
-regardez autour de vous, et dites-moi quel avantage en retireroient ceux
-à qui vous pourriez le confier.
-
-LA COMTESSE, _bas à Faublas_.
-
-Qu'est-ce que cela signifie?
-
-FAUBLAS, _bas_.
-
-Cela regarde ton mari, je te mettrai au fait.
-
-LA MARQUISE, _à la baronne, tout bas, et d'un ton amical_.
-
-La comtesse est une étourdie que sa petite fureur trahiroit; je vous
-demande grâce pour elle.
-
-LA BARONNE, _bas_.
-
-Je trouverai moyen d'éloigner M. de Lignolle.
-
-LA MARQUISE, _haut_.
-
-Je ne le crois pas.
-
-LA BARONNE, _avec la plus grande vivacité, très haut_.
-
-Qui m'en empêchera donc?
-
-LA MARQUISE.
-
-Madame, mademoiselle et moi.
-
-LA BARONNE.
-
-Monsieur le vicomte, sortons ensemble.
-
-LA MARQUISE.
-
-Non.
-
-LA BARONNE.
-
-Je vais parler.
-
-LA MARQUISE.
-
-Je vous en défie.
-
-LA BARONNE, _étonnée_.
-
-J'avois entendu prodigieusement vanter votre incomparable mérite; mais
-la renommée, qui publie les faits galans dignes de mémoire, et qui
-ordinairement exagère...
-
-LA MARQUISE, _avec ironie_.
-
-Ne me flattez pas. Cette renommée-là ne vous a rien dit de moi. Vous
-savez bien qu'elle n'a plus le temps de parler de personne, depuis que
-vous vous mêlez de lui donner de l'occupation.
-
-LA BARONNE, _du même ton_.
-
-Cependant elle trouve encore quelques momens pour causer de vous. Elle
-dit qu'après avoir tiré de la foule l'heureux objet de vos affections...
-
-LA MARQUISE.
-
-Tiré de la foule! tant mieux pour ma maîtresse et pour moi. C'est un
-exemple que je donne à certaines femmes de ma connoissance. Celles-ci,
-quand elles prennent un amant, ne le tirent pas de la foule, elles l'y
-confondent.
-
-LA BARONNE, _avec emportement_.
-
-Ce n'est pas vous que l'on y confondra jamais; vous qui vous distinguez
-par tant de talens divers; vous qui, suivant les circonstances, savez si
-bien changer et de ton, et de caractère, et de conduite, et de nom, et
-de sé...
-
-LA MARQUISE, _vivement_.
-
-Chut!... Prenez garde, Madame la baronne, vous n'êtes plus de
-sang-froid, vous allez dire quelque... (_en regardant la comtesse et
-Faublas_), vous allez nous compromettre, prenez garde. Il est rarement
-dangereux de se taire, il y a souvent du péril à parler.
-
-LA BARONNE, _d'un ton plus calme_.
-
-Monsieur le comte, deux mots.
-
-LA MARQUISE, _à la comtesse_.
-
-Croyez-moi, Madame, empêchez cette confidence.
-
-LA COMTESSE, _à M. de Lignolle_.
-
-Je ne veux pas que vous lui parliez.
-
-LA BARONNE, _à la comtesse_.
-
-Mais...
-
-LA COMTESSE, _à la baronne_.
-
-Vous ne lui parlerez pas.
-
-LA BARONNE, _à M. de Lignolle_.
-
-En ce cas,... je vous demande pardon,... mais il faut que je vous prie
-de vouloir bien nous laisser un moment.
-
-LA MARQUISE, _à la comtesse_.
-
-Ne souffrez pas qu'il s'en aille.
-
-LA COMTESSE, _à M. de Lignolle_.
-
-Je ne veux pas que vous vous en alliez.
-
-LE COMTE, _à mi-voix_.
-
-Allez, allez, vous n'avez pas besoin de me le dire, rien ne m'échappe.
-Je vois bien, quoiqu'elle se contraigne, que la baronne a l'âme
-affectée; et, quant à ce jeune homme, puisqu'il a du crédit chez le
-ministre, je sens qu'il ne faut pas qu'il puisse se plaindre d'avoir été
-maltraité chez nous. Or, je connois le monde: un homme, le maître de la
-maison surtout, en impose toujours: (_tout haut_) je dois donc rester
-pour prévenir une scène.
-
-LA MARQUISE.
-
-Oui, restez.
-
-LA COMTESSE.
-
-Restez.
-
-FAUBLAS.
-
-Restez.
-
-LA BARONNE.
-
-Puisque tout le monde le veut, restez donc... Ceci devient très
-plaisant; je serois de trop mauvaise humeur, si je ne m'en amusois pas.
-(_Elle rit de toutes ses forces._)... Comtesse, donnez-moi la main.
-Donnez-moi la main, Comtesse: on vous attrape et l'on me joue.
-
-TOUS ENSEMBLE.
-
-Expliquez-vous.
-
-LE COMTE, _en se frottant les mains_.
-
-Oui, je le soupçonnois confusément, et je le disois à la comtesse: on
-l'attrape. (_A la baronne._) Mais je ne serois pas fâché de savoir au
-juste comment: expliquez-vous.
-
-LA BARONNE.
-
-Vraiment! on sait très bien que je ne peux pas m'expliquer... Je
-reconnois qu'il faut temporiser... Allons! de la patience et du courage.
-(_Elle prend un siège._)
-
-LA MARQUISE.
-
-Madame avoit affaire, ce me semble?
-
-LA BARONNE.
-
-La remarque n'est pas honnête, Monsieur; cependant, en faveur de votre
-embarras, je vous pardonne votre impolitesse. J'étois, je l'avoue,
-pressée de vous emmener avec moi; mais, puisqu'on ne peut se déterminer
-à vous laisser partir, je demande du moins qu'on me permette d'avoir le
-bonheur de rester avec vous.
-
-LA COMTESSE, _avec humeur_.
-
-Comme il vous plaira.
-
-LA MARQUISE, _à M. de Lignolle_.
-
-Monsieur ne se tiendra pas debout? (_Elle lui donne un siège._)
-
-LA BARONNE.
-
-Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excès d'attention.
-
-LE COMTE.
-
-Au contraire, j'y suis très sensible. (_Il donne un siège à la
-marquise._)
-
- * * * * *
-
-Tous prennent place autour de mon lit, et c'est une chose à voir que la
-contenance de chacun.
-
-La comtesse partage entre la marquise et moi ses soins affectueux; si
-quelquefois elle paroît se souvenir que Mme de Fonrose est là, c'est
-pour lui marquer son mécontentement par un geste boudeur, ou par un
-monosyllabe désobligeant. M. de Lignolle néglige absolument la baronne;
-toute l'attention du courtisan se porte sur M. de Florville, sur ce
-jeune homme qui a tant de crédit chez le ministre: il s'en empare, il le
-caresse, il l'importune étrangement. Le vicomte reçoit avec modestie les
-remerciemens de _madame_, et presque avec dignité les avances de
-_monsieur_. A l'entière sécurité qu'il affecte, on diroit qu'il oublie
-ses dangers et son adversaire; mais moins il semble y songer, plus je
-présume qu'il s'en occupe. De temps en temps, Florville jette sur la
-baronne un coup d'oeil fier, impérieux, triomphant; cependant ne
-seroit-il pas bien inconcevable que la marquise, s'exagérant ses
-avantages et s'aveuglant sur sa position, regardât comme entièrement
-battue l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de bataille? Pour
-moi, guerrier timide, étonné du premier succès, je redoute le second
-choc; si le grand courage de mon allié me rassure, l'infatigable
-opiniâtreté de son ennemie m'intimide; et, baissant devant l'une et
-l'autre un front humilié, j'espère, je tremble, j'admire, j'observe en
-silence.
-
-Seule, de son côté, la baronne s'amuse aux dépens de tous. Elle ne punit
-le comte, qui l'abandonne impoliment, qu'en louant avec enthousiasme
-tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies qu'en me lançant à
-la dérobée un regard à la fois improbateur et caressant, un regard qui
-semble en même temps m'apporter des félicitations et des reproches.
-Défendue par le témoignage de sa conscience, à l'injuste courroux de la
-comtesse elle oppose seulement de longs éclats de rire, et quant au coup
-d'oeil majestueux de sa superbe rivale, c'est par un sourire amer et
-menaçant qu'elle le repousse.
-
-Enfin, je la vois un instant se recueillir et méditer, puis elle se
-lève, va dans le corridor, appelle un de ses gens, lui donne quelques
-ordres, et rentre en disant assez haut: «Que mon cocher se tienne prêt.»
-
-_Que son cocher se tienne prêt!_ L'ai-je bien entendu! O mon bon génie!
-ô génie protecteur de la marquise, je te rends grâces: la victoire est à
-nous.
-
-Puisque le comte le désire, et que la baronne le permet, la conversation
-tombe sur un sujet cent fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville à
-ne pas négliger les charades; il lui fait un magnifique éloge des
-affections de l'âme, et de l'âme d'un courtisan. Un quart d'heure s'est
-passé de la sorte; voilà que tout à coup nous entendons un coup de fusil
-tiré à quelque distance, et dans la cour du château quelqu'un s'écrie:
-«Aux armes! aux braconniers!» M. de Lignolle, à ce cri de guerre, oublie
-les charades, le vicomte et la cour; il se lève, il s'élance, il nous
-fuit. La comtesse, soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut
-courir après; Mme de Fonrose l'en empêche, et lui dit:
-
-«Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout à l'heure imaginée pour éloigner
-votre mari malgré vous, et malgré vous chasser votre rivale.»
-
- * * * * *
-
-LA COMTESSE.
-
-Ma...
-
-LA BARONNE.
-
-Eh oui! malheureuse enfant que vous êtes! vous vous laissez duper!
-Regardez donc ce prétendu jeune homme. A sa taille, à ses traits,
-pouvez-vous méconnoître une femme? A son adresse, à sa perfidie surtout,
-à son inconcevable audace, pouvez-vous méconnoître...?
-
-LA COMTESSE.
-
-La marquise de B...! grands dieux!
-
-LA MARQUISE, _à Faublas_.
-
-Mon ami, je vous quitte à regret; mais je saurai de vos nouvelles. (_A
-Mme de Fonrose, d'un ton menaçant._) Baronne, comptez sur ma
-reconnoissance, et cependant respectez mon secret; gardez-vous d'essayer
-de me compromettre en divulguant cette aventure. (_A Mme de Lignolle._)
-Adieu, Madame la comtesse; si vous êtes assez raisonnable pour ne garder
-au vicomte de Florville aucun ressentiment, il vous promet de ne point
-révéler vos foiblesses à la marquise de B...
-
- * * * * *
-
-Elle sortit, suivie de la baronne.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-Pour se faire une idée juste des furieux transports de la comtesse, il
-ne suffiroit pas d'être aussi violente, aussi emportée qu'elle, il
-faudroit encore avoir brûlé d'un feu pareil à celui qui la dévoroit.
-D'abord l'excès de l'étonnement suspendit l'excès de la rage; mais le
-calme effrayant fut court et l'explosion terrible. Je vis Mme de
-Lignolle frissonner et pâlir; tout son corps parut ensuite agité d'un
-mouvement convulsif, et soudain le cou se gonfla, les lèvres
-tremblèrent, l'oeil s'enflamma, le visage se colora d'un violet pourpre:
-la pauvre enfant voulut crier et ne fit entendre que de sourds
-gémissemens, ses pieds frappèrent le carreau, son foible poignet se
-meurtrit sur les meubles; elle s'arracha les cheveux, elle osa même,
-elle osa porter une main sacrilège sur sa figure charmante, d'où le sang
-s'échappa bientôt par plusieurs égratignures. Quel malheur pour elle et
-pour moi! Je n'ai pu prévoir ce cruel effet de son désespoir... Épuisé
-que je suis, je trouve pourtant la force d'abandonner mon lit, j'essaye
-de me traîner jusque auprès d'elle! l'infortunée ne m'aperçoit seulement
-pas! elle s'est élancée vers la porte; et, d'une voix étouffée: «Qu'on
-me la ramène, dit-elle, que je me venge!... que je la déchire!... que je
-la tue!--Éléonore! ma chère Éléonore!» Elle m'entend, se retourne, et me
-voit au milieu de l'appartement; hors d'elle-même, elle accourt: «Tu
-veux la suivre? eh bien, va donc, va, perfide, et que je ne te revoie
-jamais!... Qui peut te retenir encore? Elle t'attend, elle attend le
-prix de ses scélératesses. Va jouir avec elle de ma honte, de ton
-ingratitude et de son infamie. Va, cours, mais songe bien que, si je
-puis vous trouver ensemble, je vous immole tous deux!»
-
-[Illustration: FAUBLAS MALADE ET MME DE LIGNOLLE]
-
-Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de toutes ses forces; je
-tombai sur mes genoux et sur mes mains. Un cri lui échappa; ce n'étoit
-plus un cri de fureur! Déjà la colère avoit fait place à la crainte.
-«Éléonore, comment peux-tu penser qu'en cet état je songe à la
-suivre?... Je voulois aller jusqu'à toi, mon amie, je voulois me
-justifier, te demander pardon, essayer de te consoler... Éléonore,
-écoutez-moi, calmez-vous, je vous en supplie!... surtout, pour l'amour
-de moi, pour l'amour de toi-même, épargne tant de charmes, épargne cette
-peau fine et blanche, et ces petites mains si douces, et cette longue
-chevelure, et ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit exprès
-si jolie, garde-toi d'altérer l'un de ses plus charmans ouvrages!
-Respecte mille appas formés pour ses caresses et ses délicieux
-plaisirs.»
-
-Quand on a, par malheur, fâché sa maîtresse, il faut chercher à
-l'apaiser tout de suite; et quiconque se sent, en cette occurrence,
-incapable d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant mieux faire,
-suppléer aux vives caresses par les éloges passionnés, et prêter au
-discours flatteur toute la chaleur qu'il eût mise dans l'action
-consolatrice. Voilà ce que l'amour ordinairement conseille, et ce qu'il
-m'inspira. Que ce fût seulement cela qui calma la comtesse, je ne
-saurois l'affirmer positivement. Il me paroît aussi très plausible que
-la crainte, après avoir chassé la colère, amena la compassion, et que ma
-sensible amie, touchée de ma situation plus que de mes paroles, oublia
-ses injures en voyant mes dangers. Quoi qu'il en soit, si je doutai de
-la cause, je ne pus douter de l'effet. Mme de Lignolle me releva, me
-soutint, me fit rentrer dans mon lit; puis, s'étant assise auprès, elle
-se pencha sur moi et se cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de
-ses larmes.
-
-Au bruit que fit Mme de Fonrose en rentrant, la comtesse changea
-d'attitude. «Eh! bon Dieu! comme la voilà faite!» s'écria son amie;
-puis, en lui promenant un mouchoir sur la figure, elle ajouta: «Madame,
-je vous l'ai dit cent fois, une jolie femme peut, dans son désespoir,
-pleurer, gémir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses femmes,
-quereller son amant et désespérer son mari; mais elle doit toujours, se
-respectant elle-même, ménager sa personne, et surtout son visage;
-cependant je l'aurois gagé que dans un premier mouvement vous feriez
-quelque enfantillage! Je ne pouvois rester près de vous. Cette Mme de
-B...--Qu'est-elle devenue? demanda Mme de Lignolle.--Elle a noblement
-refusé mon carrosse,... dont elle n'avoit pas besoin. Le commode vicomte
-s'étoit tout à fait établi chez vous; il avoit dans votre office un
-laquais, sans livrée, bien entendu, et deux chevaux dans votre
-écurie.--Quelle femme! s'écria la comtesse avec une extrême vivacité;
-que d'audace dans sa conduite! et dans ses discours que d'impudence! Je
-la trouve à Compiègne, elle me dit qu'elle est un parent du marquis de
-B...!... Et vous aussi, Monsieur, vous me l'avez fait accroire! vous
-m'avez indignement trompée! Qu'y venoit-elle faire, à Compiègne?
-Répondez... Vous ne dites mot... Vous êtes un traître! allez-vous-en,
-sortez d'ici, sortez tout à l'heure! J'ai la bonté de les croire! Elle
-nous poursuit sur la route, elle nous joint à Montargis, elle me
-trouve... En quel état, grands dieux!... J'en verserai toute ma vie des
-pleurs de honte et de rage... Ce qui me désespère surtout, c'est d'être
-obligée de reconnoître que, si je fusse arrivée quelques momens plus
-tard,... oui, quelques momens plus tard, c'étoit moi qui surprenois mon
-indigne rivale dans les bras d'un perfide:... car il aime toutes celles
-qu'il rencontre; ou la marquise, ou la comtesse, que lui importe,...
-pourvu que ce soit une femme?... Eh! combien vous faut-il de
-maîtresses?... Vous voulez donc que j'aie plusieurs amans?... N'essayez
-pas de vous justifier. Vous êtes un homme sans délicatesse, sans
-probité, sans foi! Sortez tout à l'heure, et que jamais je ne vous
-revoie!»
-
-Mme de Lignolle reprenoit par degrés sa première fureur, et je tremblois
-que son mari ne revînt. La baronne, à qui je témoignai mes craintes, les
-dissipa. «Ce prétendu braconnier, me dit-elle, c'est mon coureur, à qui
-j'ai fait changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne intention. Je
-l'ai prévenu que monsieur le comte le poursuivroit en personne, et que
-c'étoit à lui surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la promenade.
-Je vous réponds qu'il lui donnera de l'exercice, et que nous avons du
-temps à nous.»
-
-Mme de Lignolle ne nous écoutoit pas, et poursuivoit: «Elle me surprend!
-elle a l'air de me plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots
-complimens, je lui prodigue des remerciemens ridicules, monsieur me
-laisse dire. Il fait plus, il s'entend avec elle pour se moquer de
-moi... Et vous, Madame la baronne, pourquoi, dès que vous l'avez
-reconnue, ne m'avez-vous pas avertie?--Vous vous moquez, répondit-elle.
-Est-ce que je ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune
-considération ne vous eût retenue, que vous eussiez éclaté sur l'heure,
-qu'à la face même de votre mari...--Sans doute! à la face de l'univers
-entier! j'aurois démasqué l'insolente, je l'aurois confondue, je
-l'aurois... Tenez, Madame, au lieu de vous amuser à disputer avec elle,
-vous deviez sonner les gens et la faire jeter par la fenêtre.--Ah! oui,
-j'avois ce petit moyen tout simple, fort doux, qui n'eût fait ni bruit
-ni scandale! Mais, dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas
-songé.--L'imposteur! s'écria la comtesse en me regardant, c'est lui qui
-nous a jouées toutes deux; c'est lui qui m'a dit en confidence que cette
-femme étoit votre amant... S'il m'eût avoué qu'autrefois vous étiez
-homme, moi je l'aurois cru,... et pourtant voilà comme il abuse de mon
-aveugle confiance! Mais il ne me trahira plus. Qu'il sorte, qu'il s'en
-aille! je le déteste, je ne le veux plus voir!--Comment voulez-vous
-qu'il s'en aille?...--Quand je pense que cette odieuse marquise est
-restée là toute la nuit,... avec moi,... près de lui! et encore une
-grande partie de la journée... (_Elle fit un cri._) Ah! mon Dieu! je les
-ai laissés tête à tête!... pendant une heure!... pendant un siècle!
-Monsieur, dites-moi ce que vous avez fait ensemble... Parlez... Tandis
-que je dormois, que s'est-il passé?--Rien, mon amie, nous avons
-causé.--Oui, oui, causé! Ne croyez pas m'en imposer encore... Dites la
-vérité, dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige...--Comtesse,
-interrompit la baronne en riant, vous le soupçonnez d'un crime dont,
-sans l'offenser, on peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures,
-absolument incapable.--Incapable, lui? Jamais!... Monsieur! quand je
-suis entrée, vous aviez, disoit-elle, une palpitation, et sa main...
-Elle est bien hardie d'oser la mettre sur votre coeur, sa main! et vous
-bien bon de le souffrir! C'est à moi qu'il est votre coeur, il n'est à
-personne qu'à moi... Hélas! que dis-je? l'ingrat! le volage! il se donne
-à tout le monde... Je suis sûre que pendant mon sommeil... Oui, j'en
-suis sûre; mais j'en attends l'aveu de votre propre bouche; je
-l'exige... J'aime mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur que de
-rester dans la plus affreuse des incertitudes... Faublas, dis ce que
-vous avez fait ensemble. Tiens, si tu l'avoues, je te le pardonne.
-Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous donne votre congé... Oui,
-c'est un parti pris, je vous renvoie, je vous chasse.--Pourquoi donc la
-chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne faut pas. Je suis même
-très fâché d'être sorti: car vous avez renvoyé le vicomte...--Le
-vicomte! Monsieur, je vous déclare, une fois pour toutes, qu'il ne faut
-jamais prononcer son nom devant moi.--Eh! mais, Madame, qu'avez-vous
-donc? Votre visage...--Mon visage est à moi, Monsieur, j'en puis faire
-tout ce qu'il me plaît; mêlez-vous de vos affaires.--A la bonne heure...
-Je me repens d'avoir quitté cet appartement, on a profité de mon
-absence...»
-
- * * * * *
-
-LA BARONNE.
-
-Elle n'a pas été longue. Le braconnier s'est laissé prendre beaucoup
-plus tôt que je ne l'espérois.
-
-LE COMTE _se jette dans un fauteuil_.
-
-Oui, prendre! je le donne en vingt-quatre heures au plus habile. Ah! le
-chien d'homme! puisque ce n'est pas un oiseau, il faut que ce soit le
-diable. Figurez-vous un cerf qu'on vient de lancer! Madame, il couroit
-tout comme! il revenoit de même sur ses voies! on le voyoit à la portée
-du pistolet, et zeste! à cent pas de là. Vous l'auriez cru bien loin,
-point du tout, il sembloit tout à coup tomber du ciel, presque sur nos
-épaules: car, il faut le dire, il avoit l'air de narguer mes gens.
-
-LA BARONNE.
-
-Et vous, Monsieur?
-
-LE COMTE.
-
-Moi, c'est autre chose; j'étois toujours le premier sur ses traces.
-Aussi le drôle s'apercevoit bien à qui il avoit affaire; dès que je le
-serrois de trop près, il s'éloignoit à toutes jambes: vous vous seriez
-amusée de la frayeur qu'il avoit de moi, j'ai été dix fois sur le point
-de l'attraper; mais, malgré cela, j'ai vu que je ne l'attraperois pas;
-je me suis ressouvenu du vicomte, j'ai quitté la partie. A présent que
-je n'en suis plus, le pendard a beau jeu; je parie qu'il va mettre tous
-mes domestiques sur les dents.
-
-LA COMTESSE, _à Faublas_.
-
-Pourquoi ne pas l'avouer?
-
-FAUBLAS.
-
-Mais je vous jure qu'il n'en est rien.
-
-LA COMTESSE.
-
-Convenez-en, ou je vous renvoie!
-
-LE COMTE, _à Faublas_.
-
-Eh bien! convenez-en, donnez à madame cette satisfaction; qu'est-ce que
-cela vous coûte?
-
-LA BARONNE, _au comte en riant_.
-
-Savez-vous de quoi vous voulez que mademoiselle convienne?
-
-LE COMTE.
-
-Mais... que le vicomte est un très aimable jeune homme,... apparemment?
-
-LA BARONNE.
-
-Apparemment! que voulez-vous dire?
-
-LE COMTE.
-
-Comment! n'est-ce pas clair? je veux dire qu'apparemment mademoiselle
-trouve le vicomte fort aimable. (_A la comtesse._) Et, réflexion faite,
-il n'y a pas de quoi la renvoyer...
-
-LA COMTESSE, _à son mari_.
-
-Pour Dieu, laissez-moi tranquille, ou je dirai quelques sottises!... (_A
-Faublas._) Convenez-en.
-
-LE COMTE, _à Faublas_.
-
-Oh! je vous en prie, convenez-en. Tenez, nous en convenons tous.
-Dites-le de ma part au vicomte, et ne manquez pas d'ajouter que son
-départ m'a causé bien du regret; assurez-le qu'il nous fera toujours un
-sensible plaisir quand il voudra bien nous venir voir, soit à Paris,
-soit...
-
-LA COMTESSE.
-
-S'il ose jamais se montrer chez moi, je le ferai mettre à ma porte par
-les valets.
-
-LE COMTE.
-
-Je ne vous conçois pas. Tout à l'heure vous épousiez sa querelle avec
-une chaleur... Soyez au moins d'accord avec vous-même.
-
-LA COMTESSE.
-
-Mais, vous-même, Monsieur, vous qui parlez, il n'y a pas une heure que
-vous étiez d'un avis contraire!
-
-LE COMTE.
-
-Depuis une heure tout est bien changé.
-
-LA BARONNE.
-
-Oh! oui.
-
-LE COMTE, _à la baronne_.
-
-N'est-il pas vrai, Madame? Vous avez quelque expérience du monde, vous;
-et je parie que vous devinez les raisons qui me font voir tout ceci d'un
-autre oeil. (_A mi-voix._) D'abord, je croyois que ce M. de Florville,
-quoique d'une assez bonne famille, n'avoit dans le monde, comme la
-plupart des jeunes gens de son âge, qu'une très petite existence; or, je
-ne voyois pas à quoi cet attachement de Mlle de Brumont pouvoit la
-conduire. Quant à moi, j'ai pour maxime qu'un homme comme il faut doit
-être, plus qu'un autre, en garde contre les nouvelles connoissances,
-afin de n'en former jamais que de profitables. Écoutez bien ceci,
-Madame: tout homme qui ne peut, en aucun cas, nous être utile, tôt ou
-tard nous devient doublement à charge, parce que, n'ayant jamais rien à
-donner, il finit toujours par demander quelque chose; dans la carrière
-de l'ambition surtout, quiconque ne sert pas à notre marche
-l'embarrasse, et par conséquent la retarde: voilà pourquoi je ne me
-souciois pas de me lier avec le vicomte. Mais vous me dites qu'il est, à
-Versailles, en bonne posture: cela change toutes mes dispositions! Je
-n'entre point dans vos petits démêlés, je ne me mêle pas de querelles de
-femme; il ne m'appartient pas même d'examiner si les moyens que ce jeune
-homme emploie à son avancement sont très délicats; l'essentiel est
-qu'ils soient très puissans. (_Assez haut._) Or, il me semble que, de ce
-côté-là, M. de Florville n'a rien à désirer; il me semble que, favorisé
-de la nature comme il l'est, et placé de manière à faire valoir ses
-avantages, il doit aller vite et loin. Voilà donc une connoissance très
-précieuse pour Mlle de Brumont, qui doit songer à créer sa fortune, et
-pour moi, qui suis pressé d'augmenter la mienne.
-
-LA COMTESSE, _avec emportement_.
-
-Monsieur, allez, vous et tous vos calculs, à tous les... Je suis hors de
-moi!... Monsieur, je vous répète que je ne veux jamais entendre parler
-de cette...
-
-LA BARONNE _l'interrompt très vite_.
-
-Impertinente créature! (_Au comte._) Voilà comme maintenant elle le
-traite.
-
-LE COMTE, _à la baronne_.
-
-Vraiment! c'est votre faute, et je me repens bien de m'être absenté...
-(_A mi-voix._) Pour revenir à mes projets, vous savez qu'à Versailles il
-faut aller sans cesse sollicitant...
-
-LA BARONNE.
-
-Oui, le pis aller, c'est de ne rien obtenir.
-
-LE COMTE.
-
-Point du tout! c'est qu'à force d'importunités on arrache toujours
-quelque chose,... quand on a des amis, bien entendu... Et ce qui le
-prouve, c'est cette pension que j'ai dernièrement enlevée. Mais Mme de
-Lignolle a exigé que je la cédasse à ce M. de Saint-Prée. Oh! c'est un
-de mes chagrins, je l'avoue: la comtesse est un enfant qui ne connoît
-pas du tout le prix de l'argent. Elle imagine qu'avec cinquante mille
-écus de rente on n'a plus besoin des bienfaits du roi. Vous devriez,
-Madame, vous qui avez sa confiance, lui faire des représentations
-là-dessus.
-
-LA COMTESSE, _très haut, à Faublas_.
-
-Tout ce que vous pourrez me dire est inutile; je ne suis plus la dupe de
-tous vos mensonges. Mais je veux que vous conveniez de vos torts.
-Convenez-en, ou je vous chasse.
-
-LE COMTE, _assez haut_.
-
-Tâchez de lui faire comprendre aussi que, loin de chasser Mlle de
-Brumont, elle doit redoubler d'honnêtetés, d'attentions, d'égards, de
-tendresse pour elle, et surtout engager M. de Florville à venir le plus
-souvent possible...
-
-LA COMTESSE _se lève furieuse_.
-
-Monsieur, vous avez votre appartement, ayez la bonté de me laisser
-tranquille dans le mien.
-
-LA BARONNE, _au comte_.
-
-Oui, nous sommes mal ici, on nous interrompt à chaque instant; allons
-ailleurs.
-
-LE COMTE.
-
-A la bonne heure, je le veux bien, parce qu'à vous, Madame, on peut vous
-parler raison;... mais attendez...
-
-LA COMTESSE, _à Faublas_.
-
-Convenez-en.
-
-LE COMTE, _à la comtesse et à Faublas_.
-
-Je veux, avant de m'en aller, vous donner à chacune un bon conseil.
-Vous, Mademoiselle, convenez-en: car, si cela n'est pas, cela doit être,
-et nous le croyons; et il faudra toujours que vous finissiez par là.
-Vous, Madame, qu'elle en convienne ou qu'elle n'en convienne pas, ne
-renvoyez pas votre demoiselle de compagnie: car je connois les
-affections de votre âme; une heure après, vous en seriez désolée. Quant
-au vicomte, je ne vous en parlerai plus, mais je m'en charge.
-
- * * * * *
-
-Nous restâmes seuls. Mme de Lignolle s'obstinoit toujours à m'arracher
-l'aveu de ma prétendue faute; et moi, persuadé qu'un mensonge n'étoit
-ici rien moins que nécessaire, je persistois à soutenir la vérité.
-Désolé pourtant de voir mes protestations perdues, je fis un dernier
-effort, que le succès couronna. «Mon amie, je te le répète et je te le
-jure, rarement je songe à la marquise, depuis que je songe toujours à
-toi; depuis que tu m'appartiens, Mme de B... ne m'appartient plus.
-Aujourd'hui comme hier, j'étois son ami seulement, et ce sera demain
-comme aujourd'hui. Dis-moi par quelle erreur entraîné, je pourrois,
-auprès de toi, m'occuper d'elle? Seroit-il possible que je regrettasse
-quelques avantages qu'elle a, quand je te vois briller de mille qualités
-qui lui manquent? Ne doit-elle pas, malgré toutes ses connoissances
-acquises, t'envier ton esprit naturel? Ne parois-tu pas plus jolie de
-tes attraits naissans, de tes grâces naïves, de ta piquante étourderie,
-qu'elle ne se montre belle de son éclatante jeunesse, de ses grandes
-manières et de son orgueilleuse dignité? A-t-elle surtout, mon Éléonore,
-a-t-elle une âme, autant que la tienne, compatissante et généreuse?
-Crois-tu que je puisse oublier la joie de tes vassaux à ton retour, la
-reconnoissance de tes fermiers, les éloges de ton curé vénérable? Je
-l'ai vu, mon coeur en a joui. Tu es ici l'objet du culte général, tu es
-pour la foule de ces bonnes gens une bienfaisante providence, à laquelle
-il ne faut jamais rien demander et qu'on doit remercier sans cesse. Et
-ton amant seroit le seul que tes vertus trouveroient insensible, le seul
-dont tes bontés feroient un ingrat! Ne le crois pas! garde-toi de le
-croire! Tiens, mon adorable amie, tiens, je voudrois qu'il me fût permis
-d'aller avec Éléonore, loin de toute autre séduction, passer ma vie dans
-la chaumière relevée, pour le vieux Duval, par la comtesse de Lignolle.
-Va, cesse de te plaindre et de me soupçonner, cesse de redouter une trop
-foible rivale; je l'estime, mais je te respecte; je lui conserve un
-reste d'amitié, mais je te garde le plus tendre amour; il est vrai
-qu'autrefois près d'elle j'ai goûté quelques doux instans, mais depuis
-j'ai trouvé près de toi des jours délicieux; enfin Mme de B...
-maintenant m'offriroit peut-être encore des plaisirs; mais toi, mon
-Éléonore, tu me donneras le bonheur.»
-
-Le bonheur!... Ainsi préoccupé d'un parallèle difficile entre deux
-rivales presque également séduisantes, mais à qui la nature avoit très
-diversement réparti ses dons précieux, j'oubliois une femme encore plus
-favorisée, qui, réunissant en elle seule toutes les vertus et tous les
-charmes, étoit infiniment supérieure à tout objet de comparaison.
-J'oubliois Sophie, et, dans mon égarement, j'allois jusqu'à former des
-voeux contraires à notre réunion. Ah! je n'ose espérer que l'aveu d'une
-faute pareille puisse jamais, aux yeux d'autrui comme à mes propres
-yeux, la réparer suffisamment.
-
-Au reste, plus je me rendois coupable envers ma femme, plus ma maîtresse
-avoit lieu d'être satisfaite. «Fort bien! dit la comtesse en se jetant à
-mon cou, voilà comme il falloit parler d'abord, tu m'aurois aussitôt
-persuadée! Puisque tu m'aimes et que tu ne l'aimes pas, je suis
-contente; puisque tu ne m'as pas fait avec elle une infidélité, je te
-pardonne tout le reste.--Et moi, je ne vous le pardonne point, vous
-n'avez pas ménagé mon bien, le meilleur de mon bien! Vous vous êtes
-arraché le visage.--Vas-tu pour cela ne pas m'aimer autant? tu aurois
-tort: je suis moins jolie, mais plus intéressante.--Je ne veux point de
-cet intérêt-là. Promettez qu'il ne vous arrivera jamais de vous porter à
-de pareils excès.--Mais toi, Faublas, promets de ne me plus donner aucun
-sujet de colère.--Ah! sur mon honneur!--Eh bien, dit-elle en riant, vois
-comme je suis bonne: je m'engage à ne plus me fâcher.»
-
-Le comte en ce moment rentroit; il s'écria: «Dieu soit loué! elle en est
-convenue!--Elle en est convenue! répéta la baronne avec
-étonnement.--Point du tout! répondit la comtesse qui frappa ses petites
-mains l'une contre l'autre et fit un saut de joie.--Comment! reprit M.
-de Lignolle, et vous êtes de si belle humeur?--Justement parce qu'elle
-n'en est pas convenue, répliqua l'étourdie.--Voilà, s'écria le profond
-observateur, une chose qui me passe. J'en déduirai du moins la vérité de
-ce principe, que l'âme d'une femme est inexplicable dans ses
-caprices.--Moi, dit Mme de Fonrose, je n'en déduirai rien; mais je m'en
-vais tranquille et contente.»
-
-Le jour d'après, quand elle revint nous voir, M. de Lignolle n'étoit
-plus au château. Des lettres venues de Versailles, le matin même,
-l'avoient déterminé à nous quitter sur-le-champ; et, quoique nous
-n'eussions pas une aussi grande idée que lui des affaires importantes
-qui le rappeloient à la cour, nous n'avions fait aucun effort pour le
-retenir. Mais la baronne, au lieu de féliciter son amie, troubla sa
-joie: mon père avoit chargé Mme de Fonrose de me ramener à Nemours, où
-m'attendoit avec lui ma chère Adélaïde, déjà parfaitement remise de son
-indisposition et de ses fatigues. Le premier mot de la comtesse fut que
-désormais nous ne nous quitterions plus; et, quand la baronne l'eut
-forcée de reconnoître que mon père avoit des droits sur moi, Mme de
-Lignolle, appelant M. Despeisses en témoignage, soutint que ma foiblesse
-encore extrême ne permettoit pas qu'on me transportât. Elle déclara
-d'ailleurs que, loin de consentir à me laisser aller tant qu'il y auroit
-du danger pour ma vie, elle avoit résolu de veiller elle-même sur ma
-convalescence, et que nulle force humaine ne l'obligeroit à se séparer
-de son amant avant qu'il fût entièrement rétabli. Mme de Fonrose, après
-avoir employé les prières, les représentations et les menaces, partit
-assez mécontente de n'avoir pu rien obtenir de plus.
-
-Le lendemain, ce fut mon père lui-même qui vint me chercher. Dès qu'on
-annonça M. de Brumont, la comtesse renvoya ses domestiques et courut à
-mon père. «Voyez, lui dit-elle d'un ton joyeux et caressant, approchez,
-il n'est plus alité, le voilà dans un fauteuil, le voilà!... Nous venons
-de faire plusieurs fois ensemble le tour de cet appartement,... il a
-bien dormi, ses forces reviennent, il est mieux, beaucoup mieux! Vous
-devez sa conservation à ma vigilance, et son rétablissement à mes soins;
-je l'ai sauvé de son désespoir, je l'ai sauvé de sa maladie; c'est par
-moi qu'il vit, c'est pour moi qu'il doit vivre,... uniquement pour
-moi!... et pour vous, Monsieur, j'y consens; mais pour vous seul.» Le
-baron m'adressa la parole: «A quelle démarche exposez-vous un père qui
-vous aime? Étoit-ce là ce que vous m'aviez promis? Étoit-ce ici que je
-devois retrouver mon fils?...» Mme de Lignolle l'interrompit vivement:
-«Cruel! auriez-vous mieux aimé le trouver mort à Montargis? Quand je
-suis venue l'y rejoindre, il étoit seul, dans le délire, un pistolet à
-la main... Monsieur, je vous le répète, je l'ai sauvé de son
-désespoir... Hélas! et ce n'étoit pourtant pas la douleur de ma perte
-qui troubloit sa raison et déchiroit son coeur.» Mon père s'adressa
-toujours à moi: «Puisque hier Mme de Fonrose n'a pu vous ramener, je
-viens moi-même aujourd'hui...--Il ne m'écoute seulement pas!
-s'écria-t-elle; il ne daigne pas m'adresser un mot de remerciement!
-l'ingrat! pas même une politesse!... Monsieur, si vous refusez à mes
-services la reconnoissance qui leur est due, ayez du moins pour mon sexe
-les égards qu'il mérite, et songez que vous n'êtes point ici chez Mlle
-de Brumont.--Pour que je me crusse votre obligé, Madame, il faudroit
-que, seulement instruit de vos actions, j'ignorasse vos motifs: vous
-avez tout fait pour ce jeune homme et rien pour moi. Quant à Mlle de
-Brumont, je ne la connois point; je viens chercher ici le chevalier de
-Faublas et l'époux de Sophie.--De Sophie! Non, Monsieur, le mien! je
-suis sa femme. Oh! je suis sa femme (elle m'embrassa) et votre fille!
-ajouta-t-elle en saisissant une de ses mains, qu'elle baisa;
-pardonnez-moi ce que je viens de vous dire; pardonnez-moi les
-étourderies que j'ai faites chez vous la dernière fois que j'y suis
-venue; excusez mon inexpérience et mes vivacités, souvenez-vous
-seulement que je vous... aime et que je l'idolâtre. Tenez, je brûlois du
-désir de vous revoir, de vous parler;... je vais tout vous dire: depuis
-quelques jours il s'est fait un grand changement,... un changement
-heureux:... les noeuds qui l'attachent à moi sont maintenant
-indissolubles: avant neuf mois vous aurez un petit-fils... Écoutez-moi,
-écoutez-moi donc... Oui, ce sera un garçon, un joli garçon, aimable,
-généreux, sensible, gai, spirituel, intrépide, plein de grâce et de
-beauté comme son père... Écoutez-moi, n'essayez pas de retirer votre
-main. Êtes-vous donc fâché que je porte dans mon sein le gage de son
-amour, ou pourriez-vous penser...? Oh! c'est son enfant; c'est bien le
-sien, soyez-en sûr; ce n'est pas celui de M. de Lignolle. M. de Lignolle
-n'a jamais... Je vous proteste que personne ne m'avoit épousée avant
-Faublas. Demandez-lui, si vous croyez que je mens. Personne avant lui ne
-m'avoit épousée, et personne après lui ne m'épousera, je vous le
-jure!--Malheureuse enfant! dit enfin le baron, que sa surprise extrême
-avoit longtemps réduit au silence, quel transport vous égare? et comment
-pouvez-vous me faire à moi de pareilles confidences?--C'est justement à
-vous que je dois les faire, à vous qui ne voyez en moi que la maîtresse
-de votre fils, à vous qui, ne connoissant de Mme de Lignolle que ses
-légèretés et ses foiblesses, prenez de son caractère l'idée la plus
-défavorable et la jugez à la rigueur. Il est vrai que je me suis laissé
-séduire; mais comment et par qui? Regardez-le d'abord, et dites-moi si
-je ne suis pas excusable. Il est vrai que sa victoire fut l'ouvrage d'un
-instant; mais voilà précisément ce qui justifie ma défaite. Ma défaite,
-si je l'avois calculée, eût été moins prompte; et peut-être que je
-n'aurois pas du tout succombé si j'avois su ce que c'étoit que de
-combattre. Mais, dans ma profonde ignorance, je n'entendois rien à tout
-cela, rien, Monsieur! je n'avois d'une jeune mariée que le nom. En
-doutez-vous? Demandez à Faublas, il vous le dira, il vous dira que ce
-fut lui qui m'enseigna... l'amour. Et concevez-vous comment une jeune
-personne toute simple, tout innocente, ignorant de l'hymen jusqu'à ses
-droits, auroit pu connoître ses devoirs et les respecter? Moi, je pris
-un amant, comme j'avois pris un époux, sans réflexion, sans curiosité;
-mais pourtant, je l'avoue, déterminée par le désir de venger le plus tôt
-possible un affront qu'on me disoit impardonnable; je pris le chevalier,
-d'abord parce qu'au moment critique il se trouva là, et puis parce que
-je ne sais quel instinct naturel me le fit juger très aimable. Ainsi,
-Monsieur, vous le voyez, pour m'être égarée je ne suis pas criminelle.
-Si dès le premier pas j'ai tombé, c'est la faute de ceux qui, me donnant
-une nouvelle carrière à parcourir, m'y ont abandonnée dans les ténèbres,
-au lieu de m'instruire et de m'éclairer. Si jamais je suis malheureuse
-et déshonorée, ce sera la faute du sort qui m'a sacrifiée, et celle du
-hasard qui m'a trop tard servie. Ah! que ne s'est-il offert à moi
-quelques mois plus tôt, celui par qui mon existence devoit commencer!
-Que n'est-il venu au premier jour de l'autre printemps, dans cette
-Franche-Comté où, pour la première fois, je m'ennuyois avec ma tante, où
-je me sentois agitée d'une inquiétude nouvelle, consumée d'une flamme
-inconnue, dévorée du besoin d'aimer, d'aimer Faublas, de n'aimer que
-lui! Alors, que n'est-il venu! je lui aurois aussitôt donné ma fortune
-et ma main, ma personne et mon coeur; et j'eusse été sa légitime épouse!
-et j'eusse été, pour le reste de ma vie, de toutes les femmes la plus
-heureuse en même temps et la plus considérée. Hélas! il ne vint pas,
-_lui_. Un autre se présenta; et quel autre, grands dieux! On me l'amène,
-on me dit: «Monsieur veut se marier et te convient; une fille ne peut
-rester fille, fais-toi femme.» Moi, sans m'informer seulement de quoi il
-est question, je promets de le devenir; et voilà qu'un soir, au bout de
-deux mois, je le deviens, mais alors il se trouve que j'ai deux maris:
-il se trouve que celui qui en a le titre ne peut en remplir les
-fonctions, et que celui qui en remplit les fonctions ne peut en avoir le
-titre. Que faire en cette occasion difficile? Demander le divorce avec
-M. de Lignolle, ou brusquer la rupture avec Mlle de Brumont? Le premier
-de ces deux partis également extrêmes, en me couvrant d'un ridicule
-ineffaçable, eût troublé mon repos; le second m'eût coûté le bonheur en
-me réduisant au veuvage pour toute ma vie. Je ne fis donc pas très mal
-de ne point laisser éclater mon ressentiment contre l'époux indigne, et
-de témoigner ma satisfaction à l'amant séducteur. Cependant, comment ne
-pas prendre chaque jour une plus haute opinion de celui-ci? Comment, au
-fond du coeur, ne pas mésestimer celui-là de plus en plus? Le moyen de
-chasser le dégoût et les mépris, quand c'est ce M. de Lignolle qui
-continuellement les appelle? le moyen de rappeler jamais la vertu, quand
-c'est Faublas qui sans cesse l'écarte? Ainsi, Monsieur le baron, vous
-voyez que je suis pour toujours obligée à garder le mari que je déteste
-et l'amant que j'adore. Maintenant que je vous ai présenté le tableau
-fidèle de ma situation, vous ne conserverez contre moi nulle prévention
-injuste et fâcheuse. Si jamais, au contraire, il arrive que le public
-éclaire ma conduite et soit tenté de la condamner, vous ne
-m'abandonnerez point à la précipitation de ses jugemens. Ah! je vous en
-prie, défendez alors Mme de Lignolle, montrez-la telle qu'elle est,
-dites bien à tout le monde que ses erreurs ne lui doivent pas être
-imputées; que sa famille seule en est responsable, et qu'il faut surtout
-en accuser la fatalité!--Madame, répondit mon père du ton de l'intérêt,
-je suis flatté de votre confiance, quoique vous me la donniez très
-étourdiment; je conçois que votre extrême pétulance peut, en certains
-cas, vous servir d'excuse; et je ne vous dissimulerai même pas que vos
-aveux m'ont touché par leur imprudente franchise: autrefois j'ai blâmé
-vos égaremens, je plains aujourd'hui votre passion; mais sûrement vous
-n'attendez pas que jamais je l'approuve, et ne vous abusez point. Quand
-j'aurois pour vous cet excès d'indulgence, le public, qui ne tient aux
-vicieux aucun compte de la protection des foibles, le public ne jugeroit
-pas vos fautes avec moins de sévérité. Si donc vous comptez son opinion
-pour quelque chose, si vous êtes jalouse de conserver l'amitié de vos
-proches, l'estime de vos amis, l'estime de vous-même, le respect des
-honnêtes gens, le repos d'une bonne conscience, arrêtez-vous sur le
-penchant de l'abîme, où vous marchez témérairement entre deux guides
-toujours aveugles et souvent perfides, l'espérance et la sécurité.
-Arrêtez-vous, s'il en est temps encore! Quant à moi, Comtesse, mon
-devoir est maintenant d'essayer la douceur pour vous rappeler les
-vôtres, et, si vous ne m'écoutez pas, d'employer l'autorité pour obliger
-mon fils à remplir les siens. Vous et lui, Madame, vous avez, au pied
-des autels, juré d'aimer quelqu'un sans partage, et ce quelqu'un ce
-n'est ni vous ni lui. L'un et l'autre vous avez promis au même Dieu de
-ne pas vous aimer. On doit un respect éternel aux sermens: les vôtres,
-pour avoir été déjà violés, ne sont point anéantis. Faublas ne vous
-appartient pas plus que vous n'appartenez à Faublas; et, comme l'amour
-dont vous brûlez pour lui ne peut faire que vous cessiez d'être la femme
-de M. de Lignolle, de même les fréquentes infidélités dont le chevalier
-s'est rendu coupable envers Sophie ne feront pas qu'il ne soit plus son
-époux. Mme de Faublas a sa foi, Mlle de Pontis a son amour.--Non,
-Monsieur, non! car il m'adore; il me le disoit encore tout à l'heure...
-Tenez, écoutez-moi: je veux bien convenir qu'il est l'époux d'une autre;
-mais aussi, de votre côté, convenez du moins que je suis sa femme,... et
-la mère de son enfant... Oui, voilà ce qui m'enchante! voilà ce qui me
-donne sur lui des droits incontestables! C'est un avantage que j'ai sur
-Mme de Faublas... Mme de Faublas! que j'envie son sort cependant!
-combien elle est mieux que moi partagée! Pouvoir s'enorgueillir de
-l'avoir pour époux! porter son nom, son nom si cher! Ah! cette Sophie
-trop favorisée, qu'a-t-elle donc fait de si recommandable qui ait pu lui
-valoir le bonheur d'obtenir Faublas? et la pauvre Éléonore, hélas!
-qu'avoit-elle fait de si répréhensible qui lui ait dû mériter le
-tourment d'épouser ce M. de Lignolle?--Croyez-moi, ne reprochez pas vos
-malheurs à la destinée, n'en accusez que votre foiblesse, et préparez-en
-la fin par une résolution courageuse. Pour triompher d'une passion
-fatale, cessez d'en voir l'objet...--Cesser de le voir? Plutôt
-mourir!--Cessez de le voir, vous le devez; vous devez essayer cet unique
-moyen d'échapper aux dernières infortunes qui vous menacent.--Plutôt
-mourir!--Comtesse, je vais vous affliger,... mais enfin il faut vous le
-dire: la circonstance m'impose aussi des devoirs pénibles. Je dois,
-quand je vous aurai conseillé le douloureux sacrifice, et que vous vous
-serez obstinée à ne le point faire, je dois ne rien négliger pour vous
-forcer de l'accomplir.--Grands dieux!--Tout à l'heure j'emmène le
-chevalier!...--Non, vous ne l'emmènerez pas! non, vous n'aurez pas cette
-cruauté!--Je l'emmène, il le faut.--Il ne le faut pas! Qui vous y
-oblige?--La nécessité de l'arracher à des séductions trop
-puissantes.--Et vous auriez le courage de me réduire au
-désespoir?--J'aurai le courage de vous rendre à vous-même.--Voulez-vous
-priver une femme de son amant?--C'est vous qui voulez priver un père de
-son fils.--Moi! répondit-elle avec une extrême volubilité, point du
-tout! ne vous en privez pas. Restez ici; qui vous a dit de vous en
-aller? Vous l'aurois-je dit? c'eût été sans réflexion. Restez avec nous,
-cela me fera le plus grand plaisir et à lui aussi, car... je vous aime
-beaucoup! mais il vous aime encore davantage; restez avec nous. Je vous
-donnerai un appartement fort commode, fort beau: tenez! celui de mon
-mari; et, quant à mademoiselle votre fille, j'ai encore une chambre pour
-elle... Oui, envoyez chercher mademoiselle votre fille, il sera bien
-aise de voir sa soeur! Qu'elle vienne! et Mme de Fonrose aussi! toute la
-famille... Que toute la famille vienne s'établir chez moi! j'ai de quoi
-loger toute la famille!... excepté Sophie... Allons! vous, ajouta-t-elle
-en m'adressant la parole, vous ne dites mot! Joignez-vous donc à moi
-pour l'engager à rester avec nous.--Mais que dit-elle donc? s'écria mon
-père. Permettez-vous que je parle à mon tour?--Il n'y a pas besoin de
-faire de longs discours, reprit-elle encore très vivement; on
-répond simplement: oui.--Non... Madame...--Non? il faut
-absolument que le chevalier s'en aille?--Absolument.--Cela est
-indispensable?--Indispensable.--En ce cas, je m'en vais avec lui.
-Partons tous trois.--Elle perd tout à fait la tête!--Comment! Monsieur,
-je perds la tête? pourquoi cela, s'il vous plaît? Je voulois bien vous
-retenir chez moi: pourquoi refuseriez-vous de me recevoir chez vous?
-Croiriez-vous me faire trop d'honneur? croiriez-vous...--C'en est fait
-de sa raison!... Faublas, préparez-vous à me suivre.--Ne vous en avisez
-point», me dit-elle; puis, revenant à mon père: «Monsieur, vous
-m'emmènerez ou vous ne l'emmènerez pas!--Comtesse, à quelles extrémités
-voulez-vous me réduire? Eh quoi! faudra-t-il que j'emploie la
-force?...--La force! il vous sied bien...! C'est moi qui l'emploierai,
-la force! Ah! cette fois vous n'êtes pas chez vous! à mon tour
-j'appellerai mes gens!--Madame, s'il étoit possible que mes résolutions
-ne fussent pas irrévocablement prises, ce que vous venez de me faire
-entendre suffiroit pour les déterminer.--Quoi donc! vous aurois-je
-offensé? c'eût été bien innocemment, je vous jure. Moi, ce qui me vient
-à l'esprit, je le dis aussitôt. N'imputez qu'à ma vivacité ce qui
-pourroit vous avoir blessé dans mon discours: en vérité, je n'y mets ni
-méchanceté ni réflexion. Songez que c'est une femme alarmée qui vous
-parle, un enfant d'ailleurs,... et un enfant à vous! la femme de votre
-fils! votre fille!... O vous qu'avec tant de plaisir j'appellerai mon
-père, ne me retirez pas mon époux,... non, c'est Faublas que je veux
-dire; je suis convenue qu'il n'étoit point mon époux... N'emmenez pas
-Faublas. Monsieur le baron, je vous en supplie! Si vous saviez dans
-quelles angoisses j'ai passé près de son lit vingt-quatre mortelles
-heures! combien de fois j'ai tremblé pour ses jours!... et, quand mes
-soins le rendent à la vie, quand je commence à renaître avec lui, vous
-auriez la barbare ingratitude de nous séparer!... Hélas! moins
-malheureuse s'il fût mort, il m'eût été permis du moins de le suivre,...
-à la même heure,... dans le même tombeau. Monsieur le baron, ne
-l'emmenez pas! bientôt peut-être vous auriez à vous en repentir, et vos
-regrets seroient inutiles. Je le sens, et je le dis: je pourrois, dans
-mon désespoir... Vous ne savez pas tout ce que je pourrois! Ne l'emmenez
-pas, prenez pitié d'une mère; oui, dit-elle en se précipitant à ses
-genoux qu'elle embrassa, oui, c'est pour mon enfant surtout que je vous
-implore!--Que faites-vous! répondit-il d'une voix troublée,
-relevez-vous, Madame!--Ah! mes peines vous ont touché, poursuivit-elle.
-Pourquoi vous en défendre? pourquoi vouloir me le cacher? ne me
-repoussez pas, ne détournez pas le visage, dites un mot seulement.»
-
-Mon père, en effet, très ému, ne pouvoit plus parler; mais il me fit un
-signe, qui soudain arrêta les pleurs de la comtesse et changea son
-attendrissement en fureur. «Je vous vois! s'écria-t-elle en se relevant;
-vous paroissez me plaindre, et vous me trahissez, méchant, ingrat que
-vous êtes!» Le baron, se faisant alors violence, balbutia ces mots: «Mon
-fils, ne m'avez-vous pas entendu?--Non, lui répondit-elle avec
-impétuosité, il ne vous entendra pas, parce qu'il n'est pas, comme vous,
-perfide, impitoyable.--Chevalier, quittez cette chambre.--Garde-toi de
-le faire!--Faublas, c'est un ami qui vous prie de sortir.--Faublas,
-c'est une amante qui te conjure de ne pas l'abandonner!» Le baron, qui
-me vit encore incertain, me dit d'un ton très ferme: «Je vous
-l'ordonne.» La comtesse, qui ne me trouva pas l'air assez indocile, me
-cria: «Je te le défends.»
-
-Hélas! à qui des deux me soumettre?... O mon Éléonore! c'est avec
-désespoir que ton amant te désobéit; mais le moyen qu'un fils résiste
-aux ordres de son père!... Mme de Lignolle, surprise et désolée de voir
-que je me levois pour me traîner vers la porte, voulut courir à moi, le
-baron l'arrêta; elle essaya de se jeter sur le cordon de sa sonnette, il
-la retint; elle espéroit du moins pouvoir appeler, il lui mit une main
-sur la bouche: aussitôt le fauteuil que je venois de quitter la reçut
-évanouie.
-
-Je voulois revenir; mon père m'entraîna; mon père me donna le bras, nous
-descendîmes. Je vis dans notre voiture une femme qui s'y tenoit cachée:
-c'étoit Mme de Fonrose; le baron lui dit: «Il n'y a pas un moment à
-perdre, courez à votre amie, qui se trouve mal; quant à nous, le temps
-presse, il est impossible que nous vous attendions. Restez à dîner chez
-la comtesse, et ce soir vous la prierez de vous renvoyer dans sa
-berline.»
-
-La baronne aussitôt nous quitta, et sur-le-champ nous partîmes. Mon père
-resta longtemps plongé dans une rêverie profonde; puis je l'entendis
-pousser un soupir et murmurer ces mots: «Pauvre enfant! je la plains!»
-Ensuite il ramena sur moi des regards attendris; et, d'un ton assez
-ferme, quoique d'une voix encore altérée, il me dit: «Mon fils, je vous
-défends de revoir Mme de Lignolle.»
-
- * * * * *
-
-
-
-
-A Nemours, je trouvai ma chère Adélaïde dont la douleur renouvela toute
-la mienne. O ma Sophie! je vous avois perdue; et, quoique Mme de
-Lignolle me devînt chaque jour plus chère, vous étiez encore celle que
-je préférois.
-
-Mme de Fonrose nous rejoignit le soir; elle avoit eu beaucoup de peine à
-tirer la comtesse de son évanouissement, et plus de peine encore à lui
-persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire une inutile scène.
-La baronne, en s'adressant à mon père, ajouta: «Je la crois capable de
-se porter bientôt à toutes sortes d'extrémités, si, ne prenant en
-considération ni ses malheurs ni sa jeunesse, vous ne permettez pas que
-ce jeune homme aille rarement, mais du moins quelquefois, donner à cette
-enfant les seules consolations qui puissent lui rendre son état un peu
-supportable.» Mon père, qu'alors j'observois avec attention, ne répondit
-à ce discours de la baronne par aucun signe d'approbation ou de
-mécontentement. Je passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre,
-une nuit fort agitée; le lendemain, nous rentrâmes à Paris, où déjà
-trois lettres m'attendoient. La première me venoit de Justine; mon
-Éléonore avoit écrit la seconde; et, quant à la troisième, vous ferez
-comme je fus obligé de faire, vous devinerez de qui elle étoit.
-
- _Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; je le prie
- de passer chez moi dès qu'il le pourra. Il voudra bien seulement
- m'annoncer le jour de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la
- veille._
-
- _Votre père est un méchant; souffrez-vous autant que moi des peines
- qu'il nous cause? Tiens, mon ami, si tu ne veux pas que je succombe à
- mon chagrin, hâte-toi de reprendre assez de force pour me venir voir.
- Que je te voie seulement, je serai contente. Depuis deux jours que le
- cruel nous a séparés, je meurs d'inquiétude, d'impatience, d'amour et
- d'ennui._
-
- * * * * *
-
- _Monsieur le chevalier,_
-
- _Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que cela lui fera plaisir
- s'il vous fait ses adieux, et qu'il a quelque chose d'important à vous
- dire; mais que, par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir
- voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me charge de vous le
- demander. Suivant une coutume de la loi de nature, on supporte à un
- malade qui se meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect,
- vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli savoir-vivre envers
- tout le monde, vous auriez dans le coeur une âme bien dure de refuser
- si peu de chose à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous.
- C'est en conséquence de ce que je vous attends pour vous présenter à
- mon maître, afin que vous lui fassiez passer son envie de parler, et
- que vous le remontiez un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit
- toujours quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste comme
- le bonnet de nuit de feu ma grand'maman Robert, qui est devant Dieu.
- Par manière d'acquit, vous ferez mieux de lui donner, tout en causant,
- par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques bonnes embrassades
- bien serrées, puisqu'il s'est mis dans la tête que cela lui feroit du
- bien. Malgré ça, je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre
- garde de ne pas l'étouffer, parce qu'il est très foible de tout son
- corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, puisque les chirurgiens
- contestent que, d'un moment à l'autre, il peut passer dans mes bras
- comme une chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit de
- toute force impossible d'attendre longtemps votre commodité: or, ce
- qu'il en feroit, ce ne seroit pas du tout par impolitesse, ni par trop
- grande impatience; mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en haut
- nous appelle, il faut, sans tant de façons, quitter la compagnie.
- Voilà pourquoi, si vous le voulez, je vous enverrai dès demain sa
- voiture, dont il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son
- lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied ferme, avec lequel je
- suis très respectueusement,_
-
- _Monsieur le chevalier,_
-
- _Votre très humble et très obéissant serviteur, ROBERT, son valet de
- chambre._
-
-J'appelai Jasmin: «Tiens, va-t'en tout à l'heure chez Mme de
-Montdésir...--Ah! ah! celle-là que vous faites toujours attendre: car
-elle vous fait toujours demander.--Tu la remercieras de son billet, tu
-lui diras qu'elle présente mes respects à la personne qui le lui a fait
-écrire, et qu'elle fasse tenir à cette personne la lettre que voici...
-Remarque qu'elle est signée Robert... Ou plutôt,... je vais la mettre
-sous enveloppe... Tu me comprends? c'est à Mme de Montdésir qu'il faut
-remettre ceci.--Oui, Monsieur.--De là tu iras chez Mme la comtesse de
-Lignolle...--Ah! cette jolie petite brune si drôle, si alerte, qui
-l'autre jour dans le boudoir vous a donné ce bon soufflet... Il faut que
-cette femme-là vous aime bien, Monsieur?--Oui, mais tu as trop de
-mémoire... Écoute: tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas son
-laquais La Fleur, tu lui diras que j'adore sa maîtresse...--Puisque vous
-me chargez de le lui dire, c'est qu'il le sait déjà.--Il le sait, tu as
-raison.--Bon! il est donc nécessaire que M. La Fleur et moi nous soyons
-bons amis. Monsieur, si je lui proposois un verre de vin?--Propose-lui
-en deux,... à ma santé... Jasmin, tu m'entends?--Oh! oui. Monsieur, vous
-êtes le plus aimable et le plus généreux...--Recommande à La Fleur de
-prévenir Mme de Lignolle que je me rendrai chez elle dès que j'aurai pu
-concerter avec Mme de Fonrose les moyens de reprendre mes habits de
-femme et de sortir d'ici sans que le baron me voie.--Très bonne, cette
-commission-là, je ne l'oublierai pas.--Enfin, tu iras chez monsieur le
-comte de Rosambert...--Tant mieux. C'est encore un garçon bien jovial,
-celui-là! je m'ennuyois de ne le plus voir.--Jasmin, si tu voulois
-m'écouter!... Tu parleras à Robert, son valet de chambre, tu lui
-annonceras que, malgré ma foiblesse, j'irai voir son maître dès demain.
-J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture. Robert n'a qu'à me
-l'envoyer à dix heures du matin.--Oui, Monsieur.--Eh bien! tu
-pars?--Sans doute.--Quoi! Jasmin! chez Mme de Lignolle, avec ma
-livrée?--Vous avez raison. L'habit bourgeois, nigaud que je suis,
-l'habit bourgeois!--Jasmin, tu diras partout que je n'ai pas répondu par
-écrit, parce que je me sentois trop fatigué.--Oui, Monsieur.--Attends
-donc. Si M. de Belcour demande où tu es, je répondrai que je t'ai envoyé
-chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons pas des deux autres
-commissions.--Sans doute! Des affaires de femmes, ça ne regarde que
-vous. Il ne faut pas que monsieur votre père entre là dedans... Ah çà,
-mais il trouvera que j'ai été longtemps dehors! Il me fera de mauvaises
-raisons!--Eh bien, mon cher, écoutez patiemment, et surtout ne répondez
-pas.--Vraiment, voilà ce qui me coûte. Je n'aime pas qu'on me gronde
-quand je fais mon devoir.--Vous serez défendu par le témoignage de votre
-conscience, imbécile! et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi?--Pour
-vous, Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine, et j'endurerois
-cent mauvais propos; vous allez voir.»
-
-Mon généreux domestique me tint parole; il revint en nage; et, loin de
-se permettre seulement un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur,
-il avoua noblement qu'il s'étoit amusé sur sa route. O mon bon Jasmin,
-que ne donneroient pas quantité de jeunes gens de famille pour avoir un
-serviteur comme vous!
-
-M. de Belcour, ce soir-là, ne quitta ma chambre que lorsqu'il me vit
-endormi. Mes chagrins me réveillèrent à la pointe du jour. La marquise
-eut un soupir; mon Éléonore, plusieurs regrets bien vifs; Sophie, mille
-souvenirs doux et cruels. Mais quelle fut mon inquiétude lorsque,
-voulant relire la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus! Je me
-fis rapporter mes habits de femme, je fouillai dans toutes les poches:
-le précieux papier n'y étoit point. Ah! je l'ai sans doute laissé chez
-Mme de Lignolle!... et s'il est tombé dans ses mains! grands dieux!
-
-Les gens de Rosambert me vinrent chercher de très bonne heure. Ce fut
-Robert qui m'ouvrit la chambre à coucher de son maître. «Vous pouvez lui
-parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas encore tout à fait
-mort; mais il ne le portera pas loin, le pauvre jeune homme! il avoit
-tout à l'heure une fièvre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur, ne
-le gênez dans aucune de ses idées, dites tout comme il dira...--A qui
-parlez-vous ainsi tout bas?» demanda le comte d'une voix presque
-éteinte. Le valet de chambre répondit: «C'est monsieur le chevalier de
-Faublas...» Dès qu'il eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tête
-avec effort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia ces mots: «Je
-vous revois; j'aurai donc la consolation de pouvoir vous confier mes
-derniers sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous... Sans partialité,
-convenez-en, n'est-elle pas bien sauvage et bien romanesque, cette
-pointilleuse amazone qui, pour une plaisanterie de société, met au
-tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?»
-
-Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord foible, lente et gênée,
-devint tout à coup ferme, brève et distincte. «Cette Mme de B...,
-continua-t-il, cette Mme de B..., qui connoît si bien le monde et ses
-usages, la galanterie et son code, les droits de notre sexe et les
-privilèges du sien, ne pouvoit-elle point, en conscience, calculer que,
-grâce au succès de mon dernier attentat, nous demeurions, elle et moi,
-parfaitement quittes l'un envers l'autre? Seulement, punie comme elle
-avoit offensé, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas que nous nous
-devions équitablement le mutuel oubli des petites noirceurs dont la
-première elle avoit égayé le grand oeuvre de notre rupture en une soirée
-consommée, et par lesquelles ensuite, autorisé de son exemple, je
-m'étois cru permis d'amener notre raccommodement fait et rompu dans la
-même nuit, dans le même instant? Comment donc se fait-il qu'oubliant la
-loi générale et ses propres principes, elle ait pris cette étrange
-résolution de venir comme une folle, au péril de sa vie, si chère aux
-amours, attaquer la mienne, qui ne leur étoit pas tout à fait
-indifférente? Qui lui a suggéré ce dessein vraiment infernal? L'honneur?
-ce n'est pas où j'ai frappé Mme de B... qu'elle se seroit jamais avisée
-de placer le sien; elle possède trop à fond la science très différente
-des mots et des choses. C'est donc le démon de l'amour-propre! Celui-là,
-je ne l'ignorois pas, ne rencontra jamais de femme humiliée qui ne fût
-prête à suivre aveuglément ses plus sots conseils. Cependant je n'aurois
-pas deviné qu'il eût assez d'empire pour déterminer une belle dame à
-tuer quiconque pourroit se glorifier d'avoir remporté sur elle quelque
-avantage dont son petit orgueil se fût trouvé blessé... Mon ami, je
-n'ai, je vous proteste, par rapport à Mme de B..., qu'un regret, celui
-de lui avoir fait une trop douce injure. Néanmoins je ne prétends pas
-dire que ma conduite fut, en cette occasion, tout à fait exempte de
-reproche; mais je soutiens que vous seul aviez le droit de vous en
-plaindre. Faublas, que voulez-vous! je fus entraîné, je ne vis que le
-doux plaisir de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle m'avoit
-échappé, par vingt détours plaisamment perfides. Les considérations qui
-m'auroient pu retenir ne se présentèrent seulement pas à mon esprit,
-entièrement préoccupé de ses bizarres projets de vengeance; et ce ne fut
-qu'après avoir repris ma maîtresse que je me reconnus coupable de
-quelques torts envers mon ami. Quel châtiment terrible a cependant suivi
-la plus excusable des fautes! quel ennemi s'est chargé de la querelle de
-Faublas! et comme il l'a vengé! Hélas! Rosambert, pour vous avoir
-étourdiment donné quelques passagers chagrins, méritoit-il de mourir à
-vingt-trois ans, et de mourir de la main d'une femme!»
-
-Ces dernières paroles furent prononcées d'une voix si foible que j'eus
-besoin de toute mon attention pour les entendre. La pitié naturelle au
-coeur des jeunes gens vint émouvoir mon coeur: «Rosambert, mon cher ami,
-je vous plains.--Ce n'est pas assez, me répondit-il; il faut que vous me
-pardonniez...--Oh! de toute mon âme!--Et que vous me rendiez votre
-amitié première...--Avec bien du plaisir.--Et que vous veniez me voir
-tous les jours, jusqu'à celui qui doit terminer...--Quelle idée! la
-nature à votre âge a tant de ressources! espérez...--Vraiment! on espère
-toujours, interrompit-il; mais cela n'empêche pas qu'il ne faille un
-beau matin prendre congé de ses amis... Faublas, répétez-moi que vous me
-pardonnez...--Je vous le répète.--Que vous m'aimez comme
-autrefois.--Comme autrefois.--Donnez-m'en votre parole d'honneur.--Je
-vous la donne.--Surtout, promettez-moi que, sans en dire rien à la
-marquise, vous me viendrez voir exactement jusqu'à mon dernier
-jour.--Rosambert, je vous le promets.--Foi de gentilhomme?--Foi de
-gentilhomme.
-
---Eh bien, s'écria-t-il gaiement, vous me ferez encore plus d'une
-visite... Allons, Robert, ouvre les volets, tire les rideaux, viens me
-mettre sur mon séant... Chevalier, vous ne me complimentez pas! Mon
-valet de chambre n'est-il pas un homme à talent? Que dites-vous de son
-style? Savez-vous bien que sa lettre m'a coûté dix minutes de méditation
-profonde? Hier les médecins m'ont annoncé qu'ils répondoient de moi:
-monsieur Robert tout de suite a pris la plume... Eh bien! Faublas,
-pourquoi donc cet air sérieux et froid? Seriez-vous fâché d'être sûr que
-cette fois encore j'en reviendrai? Lorsque aujourd'hui vous me
-pardonniez, étoit-ce à condition que je me ferois enterrer demain?
-Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez puni, l'héroïque femme qui m'a
-terrassé? Pour que vous fussiez bien vengé, falloit-il nécessairement
-qu'elle me tuât? Je ne l'ai pas tuée, moi, lorsque je tenois sa vie dans
-mes mains. Je l'ai blessée, la délicate personne, doucement blessée, oh!
-bien doucement! j'étois sûr qu'elle n'en mourroit pas... Mais je suis
-très fâché qu'elle se soit affligée de son petit malheur au point d'en
-perdre la tête. Parce que je l'avois une fois vaincue dans son art même,
-falloit-il que, désespérant à jamais des armes de son sexe, elle prît
-celles du mien pour m'attaquer? Il est vrai qu'elle vient de s'acquérir
-l'immortelle gloire d'avoir presque démis l'épaule de M. de Rosambert:
-il y a sans doute à cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du profit,
-je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous le dis en confidence, et
-quelque jour peut-être la marquise elle-même daignera vous l'avouer: en
-changeant la nature de nos combats, Mme de B... s'est fait encore plus
-de mal qu'à moi. L'amour, quand il existe entre deux jeunes gens de
-différent sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir;
-toujours il la renouvelle, pour ne la terminer jamais. Les deux charmans
-ennemis, devenus irréconciliables, ne cessent de se poursuivre, de se
-joindre et de se combattre. Or, tout le monde le sait, dans cette lutte
-que l'on croiroit inégale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui
-triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lassée, la guerrière un
-instant chancelle, le trop heureux athlète s'épuise au sein de la
-victoire; et ce n'est pas lui qui peut jamais dissimuler une défaite, ni
-la pallier de quelques excuses, ni se relever plus redoutable après une
-chute. Hélas! c'en est fait! je ne dois plus ainsi mesurer mes forces
-avec Mme de B... L'insensée! elle a confié nos intérêts et sa vengeance
-au cruel dieu de la guerre. Vénus ne nous appellera plus ensemble à ses
-doux exercices! c'est Mars qui va désormais nous ordonner les
-combats,... les combats sérieux et sanglans! Nous aurons donc, à la
-place des Amours, les Furies pour témoins, et pour champ de bataille un
-grand chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mêmes, ces armes
-courtoises dont elle et moi faisions corps à corps un si loyal usage,
-elles seront échangées contre des pistolets meurtriers, qui de loin
-vous...--Des pistolets! Comment! vous retournerez à Compiègne?...--Si
-j'y retournerai! Quelle demande!--Quoi! Rosambert, vous irez vous battre
-avec une femme!--Vous plaisantez: c'est un grenadier que cette femme-là.
-D'ailleurs, j'ai promis... _J'ai promis_, Faublas, _il n'importe à quel
-Dieu_.--Quoi! Rosambert, vous irez exposer vos jours, pour
-menacer...!--Votre avis, Faublas, est donc que je n'y suis point, en
-conscience, obligé?--Certainement!--Eh bien, rassurez-vous, c'est le
-mien aussi. J'estime que nos plus scrupuleux casuistes ne me croiroient
-pas tenu de remplir un engagement ridicule et cruel, arraché par la
-force et surpris par la ruse; j'aime mieux laisser mon héroïque
-adversaire se glorifier de ma défaite que d'aller me commettre avec une
-femme, pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner chez l'étranger.
-Vous le savez d'ailleurs, je n'aime pas le sang, je hais les duels, et
-je crois, en vérité, que, si j'étois encore obligé de me battre, la mort
-me sembleroit préférable à l'ennui d'un second exil. Ah! mon ami, qu'ils
-se sont traînés lentement les jours de notre séparation! Bon Dieu!
-l'assommant pays que celui d'où je viens! Cette Angleterre si prônée,
-qu'elle est triste! Allez-y, si vous aimez la philosophie coureuse, la
-politique babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous voulez
-contempler, dans l'arène du pugilat, des seigneurs avec leurs porteurs
-de chaises, des farces populaires dans le double sanctuaire[12] de la
-loi, et des cimetières au théâtre, et des héros à la potence. Courez à
-Londres, tâchez d'y reconnoître nos manières et nos modes étrangement
-travesties, ou ridiculement outrées par de maladroits singes et de
-gauches poupées. Courez, Faublas, et puissiez-vous former leurs
-petits-maîtres automates! Puissiez-vous animer leurs femmes statues! Si,
-nouveau Pygmalion, vous y parvenez, qu'alors elles vous rassasieront
-promptement de plaisirs accordés sans obstacles, goûtés sans art,
-répétés sans variété! Comme elles vous accableront ensuite de leur
-reconnoissance sans bornes et de leur tendresse sans fin! Oui, je parie
-que, dès la seconde nuit, vous trouvez la satiété dans les bras d'une
-Angloise. Eh! qu'y a-t-il de plus froid que la beauté, quand les grâces
-ne lui donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il de plus insipide
-que l'amour même, lorsqu'un peu d'inconstance et de coquetterie ne
-l'égayent pas? Cette milady Barington, par exemple, c'est une Vénus;
-mais... Tenez, je me sens aujourd'hui trop fatigué, demain je vous
-conterai l'histoire de notre éternelle liaison, qui dureroit encore, si
-je n'en avois hâté la fin par une plaisanterie neuve et piquante[13].
-
- [12] _La Chambre des communes et des pairs._ Que si quelqu'un avoit
- l'injustice de me reprocher la manière superficielle et tranchante
- dont le comte de Rosambert juge et dénigre ici la seconde nation de
- l'Europe, il me sera sans doute permis d'observer, sans offenser
- personne, que c'est un jeune seigneur françois qui parle en 1784.
-
- [13] Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais permis
- d'écrire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai
- probablement vous apprendre les aventures de Dorothée. Maintenant,
- cela m'est encore défendu. _Le temps présent est l'arche du
- Seigneur._
-
-«Chevalier, poursuivit-il en me tendant la main, j'avois besoin de vous
-revoir,... et de revoir la France. Mon heureuse patrie, je le vois bien,
-est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons pas le droit de juger nos
-pairs, mais chaque matin nous commençons, à la toilette d'une jolie
-dame, le procès du roman de la veille et de la pièce du lendemain. Nous
-ne haranguons point nos parlemens, mais nous allons, le soir, décider au
-spectacle et trancher dans les cercles; nous ne lisons point des
-milliers de gazettes au mois; mais la chronique scandaleuse de chaque
-journée réjouit nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue, par
-la noblesse de leur port et la dignité de leur maintien que nos
-Françoises ordinairement se distinguent; elles ont ce qui se fait
-admirer moins et rechercher davantage: la taille, la figure, la vivacité
-des Nymphes, l'abandon, le goût, la légèreté des Grâces; elles ont en
-naissant l'art de plaire et de nous inspirer à tous le désir de les
-aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher d'ignorer, en
-général, ces grandes passions qui, dans moins de huit jours à Londres,
-vous mettent une romanesque héroïne au tombeau; mais ce sont elles qui
-savent comment on doit commencer une intrigue et la finir à temps. Ce
-sont elles qui savent provoquer par l'étourderie, éluder par la ruse,
-avancer pour combattre, reculer afin d'attirer, précipiter leur défaite
-quand il s'agit de l'assurer, la différer lorsqu'il ne faut qu'en
-augmenter le prix, accorder avec grâce, refuser avec volupté, tantôt
-donner et tantôt laisser prendre, continuellement exciter le désir, se
-garder de jamais l'éteindre, souvent retenir un amant par la
-coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance, le perdre enfin
-avec résignation, sinon l'éconduire avec adresse; soit caprice ou
-désoeuvrement, le reprendre, et le reperdre sans humeur, ou sans
-scandale le quitter encore. Ah! j'avois besoin de revoir mon pays. Oui,
-chaque jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays seulement
-qu'il me sera donné de retrouver des maîtresses tour à tour volages et
-tendres, frivoles et raisonnables, emportées et sages, timides et
-hardies, réservées et foibles; des maîtresses qui, possédant le grand
-art de se reproduire à chaque instant sous une forme différente, vous
-font goûter mille fois, au sein de la constance, les plaisirs piquans de
-l'infidélité; des maîtresses dissimulées, trompeuses, et même un peu
-perfides; usagées, spirituelles, adorables, comme Mme de B... Ce n'est
-qu'aux heureuses femmes de Versailles et de Paris qu'il est permis de
-rencontrer des jeunes gens élégans sans prétention, beaux sans fatuité,
-complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais par légèreté
-seulement, inconstans, mais par occasion, séducteurs, mais par instinct;
-d'ailleurs infatigables avec une figure efféminée; avec un air modeste,
-entreprenans jusqu'à la témérité; des jeunes gens qui, n'ayant jamais
-trop présumé ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunité des lieux, ni
-de la facilité des personnes, surprennent celle-ci par les grands
-sentimens, celle-là par la gaieté, cette autre par l'audace; la défiante
-et craintive Émilie, dans son salon même où chacun peut entrer à toute
-heure; la coquette Arsinoé, non loin du lit conjugal où veille le
-jaloux; l'innocente Zulma, jusqu'au fond de l'étroite alcôve où sa
-vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes gens qui, favorisés de
-la sensibilité la plus expansive, peuvent très bien idolâtrer deux ou
-trois femmes à la fois; des amans enfin, des amans accomplis, comme
-Faublas, et comme... J'allois, Dieu me pardonne! citer Rosambert, mais
-je m'arrête; ce seroit, je le sens, profaner deux grands noms que de
-leur associer mon nom trop peu digne.»
-
-A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de Rosambert, et je ne pus
-m'empêcher de sourire. «Mon ami, ferai-je seul les frais de
-la conversation? poursuivit-il; allons, asseyez-vous et
-parlez à votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'est-elle
-devenue?--Hélas!--Malheureux époux, je vous entends... Et de sa rivale,
-qu'en faites-vous?--De sa rivale,... de sa rivale... Mais...--Bon!
-s'écria-t-il en riant, il va me demander laquelle! cela doit être. Il
-entre dans le monde avec tous les moyens de s'y distinguer; et sa
-première aventure le met encore en évidence! Il faut bien que les femmes
-se l'arrachent! heureux mortel!... Eh bien, voyons: les rivales de
-Sophie, combien sont-elles?--Elles sont une, mon ami.--Une! Quoi! la
-marquise vous retient toujours enchaîné?--La marquise!... Tenez,
-Monsieur le comte, laissons la marquise; je n'aime point à vous entendre
-parler d'elle.»
-
-Le ton de ma réponse annonçoit un mouvement d'humeur qui fut bientôt
-calmé: car j'aimois encore Rosambert, et sa gaieté me séduisoit
-toujours. Mais en vain me fit-il cent questions pour apprendre ce qui
-m'étoit arrivé depuis notre séparation. J'eus le courage de lui refuser
-toute espèce de confidence: la confiance n'étoit pas revenue. «Voilà
-bien de la discrétion perdue, me dit-il enfin quand il me vit prêt à
-sortir; songez donc que, sans avoir seulement besoin de le demander, je
-saurai désormais tout ce que vous faites. Grâce à moi, grâce à la
-marquise, et surtout grâce à vos mérites, ajouta-t-il en riant, car je
-ne prétends en rien porter atteinte à votre gloire, grâce à vos mérites,
-vous voilà maintenant un personnage trop considérable pour que le public
-ne s'informe pas curieusement de ce que vous devenez. Mais, en attendant
-qu'il m'ait appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir vous
-le répéter: si vous aimez votre épouse, défiez-vous de Mme de B... Votre
-épouse, je le gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie...
-Adieu, Faublas, à demain, car je compte sur votre parole; et la
-marquise, souvenez-vous-en bien, doit ignorer que votre amitié m'est
-rendue. Adieu.»
-
-Un billet de Mme de Montdésir arriva chez moi comme je venois d'y
-rentrer. La marquise me faisoit dire que le comte, dont les médecins
-avoient, dès la surveille, permis le transport, ne devoit pas être aussi
-mal que me l'annonçoit la prétendue lettre du prétendu valet de chambre.
-Mme de B... me prioit, en conséquence, de vouloir bien ne pas faire à M.
-de Rosambert la visite sollicitée. «Je... je ne la ferai pas. Dites que
-je ne la ferai pas.» Telle fut l'insidieuse réponse que remporta le
-tardif commissionnaire.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-_Imprimé par Jouaust et Sigaux_
-
-POUR LA
-
-PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE
-
-M DCCC LXXXIV
-
-
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-_PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE_
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-whatman.--Tirage en GRAND PAPIER (in-8º), à 170 pap. de Hollande, 20
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- CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de J. Garnier, grav.
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- grav. par Rajon. 20 fr.
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- The Project Gutenberg eBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 4, by Louvet de Couvray.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5, by
-Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5
-
-Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-Illustrator: Paul Avril
-
-Release Date: May 13, 2020 [EBook #62120]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 4 ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="figc hidehand"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="t1 top4em">LES AMOURS<br />
-<span class="small">DU CHEVALIER</span><br />
-<span class="large">DE FAUBLAS</span></p>
-
-<div class="figc"><img src="images/nonbene.png" alt="[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]" /></div>
-<p class="cg">TOME QUATRIÈME</p>
-
-<p class="cg">PARIS, M DCCC LXXXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<h1>LES AMOURS<br />
-<span class="small">DU CHEVALIER</span><br />
-<span class="large">DE FAUBLAS</span></h1>
-
-<p class="cg"><span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large">LOUVET DE COUVRAY</span></p>
-
-<p class="cg"><span class="small">AVEC UNE</span><br />
-<span class="large">PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER</span></p>
-
-<p class="cg"><i class="large">Dessins de Paul Avril</i><br />
-GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS</p>
-
-<div class="cg"><img src="images/jouaust.png" alt="[Marque d'imprimeur: IOVAVST]" /></div>
-<p class="cg"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES<br />
-Rue Saint-Honoré, 338</p>
-
-<p class="cg"><span class="small">M DCCC LXXXIV</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="[Illustration]" />
-<div class="legende small">LE SOUFFLET</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak"><span class="small">LA</span><br />
-FIN DES AMOURS<br />
-<span class="small">DU CHEVALIER</span><br />
-<span class="large">DE FAUBLAS</span></h2>
-
-
-<p>Hélas! je suis à la Bastille.</p>
-
-<p>J'y passai presque tout l'hiver, quatre
-mois, quatre mois entiers. On l'a mille
-fois écrit, cependant je me vois forcé
-de l'écrire encore<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>: tous les chagrins sont rassemblés
-dans ce séjour funeste, et de tous les chagrins
-le plus inconsolable, l'ennui, l'ennui terrible, y
-veille nuit et jour à côté de l'inquiétude et de la
-douleur. Je crois que la mort l'habiteroit bientôt
-seule, s'il étoit possible qu'on empêchât l'espérance
-d'y pénétrer. O mon roi! le jour où, dans ton
-équité, tu détruiras ces prisons fatales sera pour
-ton peuple un jour d'allégresse.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> C'étoit au mois de juillet 1788 que je mêlois ainsi
-mes réclamations à celles de tous les citoyens. Comment deviner
-alors qu'au mois de juillet 89 la Bastille seroit, en
-moins de trois heures, emportée d'assaut par mes vaillans
-compatriotes? Comment deviner les rapides progrès de la
-Révolution qui devoit nous assurer, avec la liberté individuelle,
-la liberté publique? Grâces te soient rendues, Dieu
-de ma patrie! Tu as jeté sur elle un regard libérateur; tu
-lui as donné précisément ensemble tous les hommes et tous
-les événemens nécessaires à sa régénération si désirable et si
-difficile.</p>
-</div>
-<p>Le soleil, qui depuis plus de deux heures peut-être
-éclairoit le reste du monde, commençoit à
-peine à paroître pour nous, malheureux prisonniers;
-à peine un de ses plus foibles rayons, obliquement
-dirigé, frappoit la première moitié de
-l'étroite et longue <i>lucarne</i> à regret pratiquée dans
-l'épaisseur d'un énorme mur. Mes yeux, qui depuis
-longtemps n'avoient plus de larmes, mes yeux
-appesantis alloient se fermer pour quelques instans.
-Pour quelques instans je cessois d'appeler Sophie
-ou la mort; tout à coup j'entends s'ouvrir ma triple
-porte, et le gouverneur entre, qui me crie: «Liberté,
-liberté!» Comment un infortuné, détenu
-seulement depuis quelques jours dans un des moins
-affreux cachots de la Bastille, peut-il entendre ce
-mot-là sans expirer de joie? Comment ai-je pu
-supporter l'excès de la mienne? Je n'en sais rien;
-mais ce que je sais bien, c'est que j'allois, tout nu,
-me jeter hors de mon tombeau, quand on me représenta
-qu'il falloit au moins prendre le temps de
-m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue,
-et pourtant ne se fit plus vite.</p>
-
-<p>Je mis peu de temps à gagner la première porte.
-Dès qu'elle s'ouvrit, M. de Belcour<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> accourut vers
-moi. Avec quel transport j'embrassai mon père!
-avec quel plaisir il me reçut dans ses bras!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> On se souviendra peut-être que le baron de Faublas
-avoit pris le nom de Belcour dans la retraite où nous nous
-tenions cachés près de Luxembourg.</p>
-</div>
-<p>Après m'avoir adressé les plus doux reproches,
-après m'avoir rendu les plus tendres caresses, le
-baron entendit la question délicate que déjà lui
-répétoit un époux plein d'inquiétude et d'impatience.
-«Ta Sophie, me dit-il, je voudrois pouvoir
-te la rendre, mais une femme charmante qui prend
-l'intérêt le plus vif à tout ce qui te touche&hellip;»</p>
-
-<p>Je crus que le baron parloit de la marquise de
-B&hellip;; un soupir m'échappa. Quiconque se rappellera
-tout ce que la marquise a fait et souffert pour
-moi me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon père
-avoit été surpris de l'entendre; mais il se tut quelques
-instans, et me regarda très attentivement;
-puis il reprit:</p>
-
-<p>«Cette dame, qui prend un vif intérêt à tout ce
-qui vous touche, m'a dit&hellip;&mdash;Vous a dit!&hellip; Mon
-père, vous l'avez vue? vous lui avez parlé?&mdash;Oui,
-mon ami.&mdash;Vous lui avez parlé, mon père?&mdash;Je
-lui ai parlé, oui.&mdash;Eh bien! n'est-il pas vrai
-qu'elle est&hellip; Mais tout à l'heure vous en faisiez la
-remarque, elle est vraiment charmante!&mdash;J'en
-conviens.&mdash;Et vous croyez, mon père, qu'elle
-s'intéresse toujours beaucoup&hellip;&mdash;A vous; oui, je
-le crois.&mdash;Mon père, elle vous a dit?&hellip;&mdash;Que
-M<sup>me</sup> de Faublas s'étoit vue forcée de quitter son
-couvent le lendemain du jour où l'on vous y avoit
-arrêté. Personne n'a pu découvrir en quel endroit
-Lovzinski l'a cachée.&mdash;O chère épouse! oh! dans
-quel état elle étoit, lorsque les soldats, m'ayant
-environné, m'accablèrent de leur nombre. Je la
-vis tomber&hellip; évanouie,&hellip; mourante. Ah! si ma
-Sophie n'est plus, tout est fini pour moi.&mdash;Éloignez
-ces idées funestes, mon fils&hellip; Sans doute
-votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous
-aimer: le jour qu'elle quitta son couvent, elle paroissoit
-bien désolée, bien inquiète, mais on ne
-craignoit rien pour sa vie.&mdash;Vous me rassurez,
-vous me consolez, nous la retrouverons.&mdash;Je le
-désire vivement, cependant je n'oserois l'assurer.
-J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore;
-mais je vous avoue que je commence à désespérer
-du succès.&mdash;Quoi! mon père, elle vit,
-je suis libre, et je ne la retrouverois pas! Ah! je la
-retrouverai, soyez sûr que je la retrouverai.»</p>
-
-<p>Cependant notre voiture avançoit. Déjà sortis
-des cours de la Bastille, nous touchions à la porte
-Saint-Antoine, lorsqu'un domestique à cheval,
-ayant fait signe à notre cocher d'arrêter, me remit
-une lettre en me disant: «C'est de la part de mon
-maître, que voici.» Il me montroit un jeune cavalier
-qui caracoloit en face de notre carrosse, à l'entrée
-même du boulevard. Malgré le chapeau rond
-dont le joli garçon tenoit ses yeux presque couverts,
-je reconnus le vicomte de Florville. Je reconnus
-l'élégant frac anglais dont il s'étoit paré dans
-des temps plus heureux pour venir, jusque dans la
-chambre du chevalier de Faublas, désabuser un
-amant trop injuste, et une autre fois, pour conduire
-M<sup>lle</sup> Duportail à la petite maison de Saint-Cloud.
-Je me précipitai à la portière en criant:
-«C'est elle!» Aussitôt le vicomte m'honora du
-sourire le plus caressant, me salua de la main, et
-prit le galop. Enchanté de le revoir et ne pouvant
-contenir ma joie, je criois toujours: «C'est elle!»
-Le baron crioit aussi. «Mon ami, vous allez tomber
-dehors&hellip; Vous allez tomber, Monsieur, prenez
-donc garde!&mdash;Mon père, c'est elle!&mdash;Qui,
-elle?&mdash;Elle, mon père!&hellip; cette femme charmante
-dont nous parlions tout à l'heure. Regardez.»</p>
-
-<p>J'avois pris ou j'avois cru prendre la main de
-M. de Belcour; je tirois à moi, et je déchirois sa
-manchette. «Si vous voulez que je regarde, rangez-vous
-un peu, me dit-il. Où la voyez-vous donc?&mdash;Là-bas,
-là-bas. Elle est déjà un peu loin; mais
-vous pouvez encore distinguer son joli cheval et
-son charmant habit.&mdash;Comment! se met-elle en
-homme quelquefois?&mdash;Souvent.&mdash;Et elle monte
-à cheval?&mdash;Bien, très bien, avec infiniment de
-grâce et d'adresse.&mdash;Vous êtes mieux instruit que
-moi, répondit le baron, qui paroissoit avoir un
-peu d'humeur; je ne savois pas cela.&mdash;Mon père,
-vous permettez que je lise ce qu'elle m'écrit?&mdash;Oui,
-et même tout haut, si cela se peut; vous
-m'obligerez.»</p>
-
-<p>Je lus tout haut:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Jusqu'à ce que votre malheureux duel soit entièrement
-oublié, Monsieur, vous ne pouvez pas plus que
-monsieur votre père, qui a bien fait de garder le nom
-qu'il avoit pris à Luxembourg, reparoître dans la capitale
-sous celui de Faublas. Faites-vous appeler le chevalier
-de Florville, si cela ne vous est pas trop désagréable,
-et si vous ne trouvez rien de pénible à vous
-rappeler quelquefois le souvenir d'une amie aux sollicitations
-de laquelle vous devez enfin votre élargissement.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Je savois bien qu'elle faisoit des démarches,
-interrompit le baron; mais elle n'espéroit pas un
-si prompt succès. Je n'ai reçu que ce matin l'heureuse
-nouvelle de votre liberté prochaine; encore
-ne me l'a-t-on mandée que par un écrit d'une main
-inconnue. Continuez votre lecture, mon ami.»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Ce soir nous pourrons causer ensemble un moment.
-Ce soir vous recevrez une visite de M<sup>me</sup> de Montdésir,
-et vous ferez ce qu'elle vous dira&hellip; Brûlez ce billet.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Le baron me demanda vivement quelle étoit cette
-M<sup>me</sup> de Montdésir; je répondis que je n'en savois
-rien. «Il y a toujours, me répliqua-t-il avec
-impatience, il y a toujours quelque chose de bizarre
-et d'obscur dans tout ce qui vous arrive. Au reste,
-j'aurai dès ce soir l'explication de tout cela.&mdash;Dès
-ce soir, mon père?&mdash;Oui, dès ce soir, nous
-irons chez elle remercier cette dame&hellip;&mdash;Nous
-irons chez elle?&hellip; Mais je ne peux pas m'y présenter,
-moi.&mdash;Pourquoi donc?&mdash;Parce que son
-mari&hellip;&mdash;Son mari? pourroit-il le trouver mauvais?
-Mais d'ailleurs il est mort.&mdash;Son mari?
-Il est mort?&mdash;Eh! oui, il est mort. Vous qui paroissez
-être si bien instruit de ce qui la regarde,
-comment ne savez-vous pas cela?&mdash;Demandez-moi
-plutôt comment je le saurois, mon père&hellip;
-Il est mort! j'en suis vraiment fâché. Pauvre marquis
-de B&hellip;! c'est apparemment des suites de sa
-blessure: j'aurai toujours cela à me reprocher.»</p>
-
-<p>M. de Belcour ne m'entendoit plus, parce que sa
-voiture venoit de s'arrêter devant un couvent de
-la rue Croix-des-Petits-Champs, près la place
-Vendôme. «Vous allez voir votre s&oelig;ur, me dit
-le baron.&mdash;Ah! ma chère Adélaïde!&mdash;Je l'ai
-mise ici, continua mon père, pour qu'elle fût plus
-près de nous; tout à l'heure vous remarquerez sans
-doute avec plaisir que, des fenêtres de l'hôtel où
-je loge maintenant, vous pourrez apercevoir votre
-s&oelig;ur, lorsqu'aux heures de récréation elle se promènera
-dans le jardin de son couvent. Vous concevez
-qu'il étoit impossible que je continuasse à
-demeurer rue de l'Université, et qu'au contraire il
-m'a fallu prendre un autre quartier que celui du
-faubourg Saint-Germain. Suivez-moi, mon ami,
-nous allons emmener Adélaïde, qui ne sera pas
-fâchée de dîner avec nous.»</p>
-
-<p>Elle vint d'abord au parloir. Comme elle étoit
-embellie depuis plus de cinq mois que je ne l'avois
-vue! Que je la trouvai mieux faite encore et mieux
-formée, plus grande et plus jolie! O fille tout
-aimable, si je n'avois pas été ton frère, que n'aurois-je
-pas fait pour être ton amant!</p>
-
-<p>Je tenois sa main, que je mouillai de mes larmes;
-ses larmes tomboient sur ma main, et mon père
-nous prodiguoit à tous deux mille douces caresses.
-Cependant, c'étoit moi qu'il embrassoit le plus
-souvent. «N'en sois point jalouse, dit-il à ma
-s&oelig;ur, qui en fit la remarque avec l'ingénuité qu'on
-lui connoît, permets qu'aujourd'hui je l'aime un
-peu plus que je ne te chéris. Depuis plus de six
-mois peut-être je souffre et je m'inquiète, et ce
-n'est pas toi, ma chère fille, ce n'est pas toi qui me
-donnes du chagrin.» Le baron, pour adoucir cette
-espèce de reproche, me pressa vingt fois sur son
-sein.</p>
-
-<p>Du couvent nous nous rendîmes, en moins d'une
-minute, à notre hôtel, où mon père me mit d'abord
-en possession de l'appartement qu'il m'avoit destiné.
-Je fus charmé de retrouver le fidèle Jasmin
-dans mon antichambre; mais je ne pus, sans beaucoup
-de chagrin, voir dans ma chambre à coucher,
-très petite, un seul lit très étroit. «Oh! mon père,
-vous avez logé le chevalier de Faublas comme s'il
-devoit longtemps encore gémir dans le veuvage;
-voici la chambre du célibat.» Pour toute réponse,
-M. de Belcour m'ouvrit une porte voisine. Après
-avoir traversé plusieurs pièces très vastes, j'entrai
-dans une fort belle chambre, où se trouvoient deux
-alcôves et deux lits. Je fis un saut de joie: «Voici
-le temple de l'hymen. L'amour y ramènera ma
-femme pour moi; mon père, je n'habiterai cette
-chambre qu'avec Sophie et l'amour. Jusqu'à ce
-que ma femme me soit rendue, j'occuperai cet
-autre appartement si triste; personne n'entrera
-dans celui-ci, personne: aucune beauté moins
-digne de ce lieu ne le profanera par sa présence.
-Et ce boudoir, qu'il est joli! qu'il est galant!&hellip;
-galant et joli sans doute; mais, quand mon amante
-y sera venue seulement une fois recevoir mes adorations,
-le boudoir n'existera plus: ce sera vraiment
-un temple, un sanctuaire; je n'approcherai
-de l'autel qu'avec un saint respect&hellip;»</p>
-
-<p>L'autel, c'étoit un lit de repos: je lui parlois et
-je le baisois.</p>
-
-<p>Nul autre que moi ne s'en approchera&hellip; Ah!
-ma s&oelig;ur, n'entrez pas! n'entre pas, ma chère
-Adélaïde, je t'en prie&hellip; L'accès de ce lieu de délices
-ne doit être permis qu'à ma femme. Oui, ma
-Sophie, je le jure par toi, jamais mortelle ne
-pénétrera dans ce sanctuaire où mes hommages
-t'attendent; oui, je le jure encore, elle y sera
-seule adorée, la divinité que mes v&oelig;ux les plus
-ardens y vont appeler chaque jour.</p>
-
-<p>Quand il faisoit ce double serment, au moins
-inutile, le chevalier de Florville étoit loin de soupçonner
-qu'avant la fin de la journée il arriveroit
-grand scandale en ce lieu si témérairement consacré.</p>
-
-<p>Mon père me fit voir que, du boudoir, on passoit
-dans un cabinet de toilette, et, du cabinet de
-toilette, dans un corridor, au bout duquel on
-trouvoit un escalier dérobé. Ce ne fut pas sans
-peine qu'on m'arracha de l'appartement de ma
-femme; M. de Belcour, avant d'avoir pu me déterminer
-à passer dans le sien, fut obligé de sourire
-aux propos tendres, et d'admirer les douces
-caresses dont j'honorois successivement chacun
-des petits meubles du charmant boudoir.</p>
-
-<p>Ne me demandez pas comment il se fit que
-plusieurs heures s'écoulèrent sans que j'eusse pu
-donner seulement un souvenir à M<sup>me</sup> de B&hellip;, sans
-que j'eusse trouvé le moment d'interroger encore
-M. de Belcour sur l'état nouveau de cette veuve
-qui devoit m'être si chère. Songez qu'Adélaïde
-me parloit de sa bonne amie; songez que ma
-s&oelig;ur pleuroit avec moi l'absence de ma bien-aimée.</p>
-
-<p>Oui, nous pleurions encore lorsque les portes
-de l'hôtel s'ouvrirent avec fracas. Au bruit d'une
-voiture qui entroit, mon père courut à la fenêtre;
-puis il revint à moi: «Mon ami, c'est elle; quoiqu'elle
-sût très bien que vous étiez ici, je le lui ai
-fait dire: elle vient apparemment nous demander
-à dîner.» J'allois me précipiter sur l'escalier,
-M. de Belcour me retint. «Mon fils, vous ne
-l'irez pas remercier dans le vestibule; c'est à moi
-de la recevoir.&mdash;Mon père!&mdash;Mon ami, restez
-là; restez avec Adélaïde, je le veux.»</p>
-
-<p>Il descendit et remonta le moment d'après. En
-vérité, je m'attendois à voir paroître la marquise
-de B&hellip;; ce fut la baronne de Fonrose qui entra.
-Mon étonnement, déjà très grand, devint extrême
-lorsque je la vis accompagnée d'une jolie petite
-brune qui, prompte comme l'éclair, vint tomber
-dans mes bras. Quand elle m'eut vingt fois serré
-dans les siens, vingt fois embrassé, vingt fois appelé
-son cher ami, elle s'aperçut qu'il y avoit là
-deux personnes qu'elle ne connoissoit pas, et qui,
-très surprises de son excessive joie, comme de sa
-vivacité plus excessive encore, la regardoient faire
-en silence, et sembloient attendre impatiemment
-qu'elle eût fini. «Pardon, dit-elle à mon père en
-le saluant, je ne vous avois pas remarqué&hellip; Mais
-ce n'est pas ma faute,&hellip; c'est que&hellip; c'est qu'il
-est bon de vous avertir que je suis naturellement
-un peu prompte»; et sans attendre la réponse de
-M. de Belcour: «Quelle est cette jeune personne?»
-me demanda-t-elle en me montrant Adélaïde.
-Dès que j'eus répondu que c'étoit ma s&oelig;ur,
-elle courut l'embrasser en lui disant: «Mademoiselle,
-je suis bien aise que vous lui soyez parente
-d'aussi près, car je vous trouve bien jolie.»</p>
-
-<p>Ma chère Adélaïde, extrêmement troublée, ne
-put répondre un seul mot; mais j'entendis que
-mon père, à peine revenu de sa première surprise,
-prioit tout bas M<sup>me</sup> de Fonrose de lui dire le nom
-de cette jeune dame, qu'il trouvoit en effet passablement
-prompte. La baronne répondit tout haut:
-«C'est l'une de mes plus intimes amies; je crois
-vous avoir parlé quelquefois de madame la comtesse
-de Lignolle.» Mon père adressa la parole à
-la comtesse: «Il me paroît que mon fils a l'honneur
-d'être connu de madame?&mdash;Beaucoup,
-Monsieur, dit-elle.&mdash;Oui, beaucoup, répétoit la
-baronne, qui rioit: ils ont fait des charades ensemble.»</p>
-
-<p>Chacun s'étoit assis; la comtesse me faisoit
-signe de venir me placer à côté d'elle; j'y allois;
-le baron m'arrêta. «Étourdi que vous êtes!» me
-dit-il; puis, me présentant M<sup>me</sup> de Fonrose:
-«Recevez, Madame la baronne, les remerciemens
-de mon fils.&mdash;Il faut convenir qu'il m'en doit,
-répondit-elle: je lui ai promptement ramené une
-jolie dame pour laquelle il a sans doute quelque
-amitié.&mdash;Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela seulement
-qu'il s'agit.&mdash;Vous avez raison; il m'a
-encore l'obligation de lui avoir fait lier connoissance
-avec elle. Aussi me suis-je empressée, ce
-matin, d'aller chercher la comtesse, dès que j'ai su
-par vous que le chevalier venoit de sortir de sa
-prison.&mdash;Dès que vous l'avez su par moi! mais
-vous le saviez, j'espère, avant que je vous l'eusse
-fait dire?&mdash;Non.&mdash;Comment, non? vous
-n'avez point fait de démarches pour obtenir la
-liberté du chevalier?&mdash;J'en ai fait, il est vrai.&mdash;Ce
-n'est pas à vous qu'il doit son élargissement?&mdash;D'honneur,
-je ne le crois pas.&mdash;Madame, vous
-m'étonnez, s'écria-t-il avec un peu d'humeur.
-Pourquoi vous refuser à la reconnoissance du père,
-quand vous sollicitez celle du fils?&mdash;Quand je
-sollicite celle du fils! Expliquez-vous, Monsieur.&mdash;Eh!
-oui, Madame, vous me faites un mystère
-de votre heureux succès, tandis que vous n'avez eu
-rien de plus pressé que d'en instruire le chevalier.&mdash;Dites-moi,
-Monsieur, répliqua-t-elle avec
-impatience, comment j'ai pu instruire le chevalier,
-dont je n'ai&hellip;?&mdash;Comment, Madame? par une lettre
-que vous lui avez écrite ce matin.&mdash;Une lettre!»</p>
-
-<p>Maintenant il étoit clair pour moi que, pendant
-toute la matinée, il s'étoit fait entre le chevalier
-de Faublas et son père un long quiproquo. Il
-étoit clair que celui-ci avoit toujours entendu
-parler de M<sup>me</sup> de Fonrose, tandis que celui-là ne
-songeoit qu'à M<sup>me</sup> de B&hellip; Frappé de la chaleur
-que M. de Belcour mettoit dans son explication
-avec M<sup>me</sup> de Fonrose, je ne pouvois douter qu'il
-ne fût très amoureux d'elle et un peu jaloux de
-moi. Je n'avois qu'un mot à dire pour justifier la
-baronne, mais il ne falloit pas compromettre la
-marquise et me faire une querelle avec la comtesse.
-Quel parti prendre? Pendant que je cherchois
-un expédient capable de concilier tous les
-intérêts contraires, Adélaïde paroissoit rêveuse,
-M<sup>me</sup> de Lignolle inquiète, M<sup>me</sup> de Fonrose impatientée,
-et le baron continuoit.</p>
-
-<p>«Oui, Madame, une lettre qu'on lui a remise
-de votre part au moment que nous passions à la
-porte Saint-Antoine; une lettre dans laquelle il
-vous plaît de lui donner le nom de <i>Florville</i>.&mdash;Le
-nom de Florville!&mdash;Et dans laquelle encore vous
-lui annoncez pour ce soir la visite de je ne sais
-quelle dame de Montdésir.&mdash;Je suis fort aise que
-vous m'appreniez ce nom-là. Cependant, Monsieur,
-je vous l'avoue, j'attends avec quelque impatience
-que vous vouliez bien finir ce trop long badinage.&mdash;Il
-ne tient qu'à vous, Madame; avouez
-simplement&hellip;&mdash;Quoi, Monsieur? toutes les rêveries
-qui vous passent par la tête?&mdash;Avouez
-simplement, continua-t-il d'un ton piqué, avouez
-que, patiemment postée à l'entrée du boulevard,
-vous attendiez un regard du chevalier.&mdash;Si monsieur
-le baron ne s'amuse pas, il a perdu la raison.&mdash;Avouez,
-Madame, il n'y a pas de quoi me
-fâcher. Tout ce qui pourroit m'étonner un peu,
-c'est que vous ayez cru nécessaire de vous enfuir à
-toute bride lorsque j'ai voulu mettre la tête à la
-portière.&mdash;A toute bride? l'expression est excellente.&mdash;Au
-galop, au galop, si vous l'aimez
-mieux.&mdash;Celle-ci n'est pas moins bonne.&mdash;Eh!
-sans doute, s'écria-t-il avec une extrême vivacité,
-à toute bride ou au galop, pourquoi pas, puisque
-vous étiez à cheval et en habit de cavalier?&mdash;Moi,
-ce matin, sur le boulevard, à cheval et
-en habit de cavalier? Moi, Monsieur? songez-vous
-bien à ce que vous dites? Ah! cela est trop
-fort!&hellip;&mdash;Madame, on vous a vue comme je
-vous vois.&mdash;Qui, Monsieur?&mdash;Mon fils.&mdash;Lui?&mdash;Lui-même.&mdash;Eh
-bien, je m'en rapporte
-à ce qu'il va dire.&mdash;Parlez, Chevalier, est-ce
-moi que vous avez vue?» Je répondis: «Non,
-Madame.&mdash;Comment, non? s'écria M. de Belcour.
-Ne m'avez-vous pas dit&hellip;?&mdash;Mon père, nous
-nous sommes mal entendus. Quand vous comptiez
-qu'il étoit question de Madame, je vous parlois
-d'une autre personne.&mdash;Et de qui donc?&mdash;Dispensez-moi&hellip;»</p>
-
-<p>La comtesse, se levant alors avec beaucoup de
-vivacité, me dit: «Je veux le savoir, moi!»
-J'affectai de rire en répétant: «Vous voulez le
-savoir?&mdash;Oui, reprit-elle, je veux savoir quelle
-femme si pressée de vous voir vous guettoit ce
-matin sur votre passage et vous a écrit.&mdash;Vous
-voulez le savoir?&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;Quoi! sérieusement,
-continuai-je en jouant l'étonnement, vous
-voulez que je dise&hellip;?&mdash;Oh! que vous m'impatientez!
-Oui, je le veux.&mdash;Absolument, Madame?&mdash;Eh!
-oui.&mdash;Vous l'exigez?&mdash;Je l'exige.&mdash;Si
-je vous obéis, vous ne serez pas fâchée?&mdash;Non.&mdash;Mais,
-voyez, Madame; faites bien vos
-réflexions.&mdash;Je perds patience.&mdash;Ah çà! mais,
-du moins, je ne le dirai donc qu'à vous, et tout
-bas?&mdash;Quel supplice!&hellip; Non, Monsieur, tout
-haut et à tout le monde.&mdash;Vous le permettez?&mdash;Apparemment,
-puisque je l'ordonne.&mdash;Vous l'ordonnez?&mdash;Eh!
-oui, oui, oui, cent fois oui!&mdash;Allons,
-c'est que probablement vous avez quelques
-raisons?&hellip;&mdash;Sans doute, j'en ai.&mdash;A la bonne
-heure!&hellip; je vais le dire. (<i>Au baron et à la baronne,
-en montrant la comtesse.</i>) C'étoit madame.&mdash;Cela
-n'est pas vrai, s'écria-t-elle.&mdash;Vous croyez donc
-que je ne vous ai pas reconnue?&mdash;Je vous jure
-que ce n'étoit pas moi.»</p>
-
-<p>Je lui soutins que c'étoit elle; je le lui soutins
-avec tant d'assurance et un si grand air de vérité
-que mon père le crut fermement. La baronne elle-même
-y fut trompée. «Il est vrai, dit-elle à la
-comtesse, que vous mettez quelquefois des habits
-d'homme, et que je ne vous ai pas trouvée ce matin
-chez vous, quand j'ai été vous y chercher. Je
-vous ai attendue près d'une heure.» M<sup>me</sup> de Lignolle,
-désolée, désolée plus que je ne puis le dire,
-crioit en vain: «J'étois allée chez ma tante, la
-marquise d'Armincour; de ma vie je n'ai monté à
-cheval, je ne savois pas que le chevalier dût aussitôt
-obtenir sa liberté.» En vain crioit-elle, personne
-ne paroissoit la croire; et moi, toujours
-armé d'un imperturbable sang-froid bien propre à
-redoubler sa vive impatience, je ne cessois de lui
-répondre tranquillement: «Ah! je vous ai bien
-reconnue!» Je pense, en vérité, que la comtesse se
-fût alors jetée par la fenêtre si, cruel au point de
-lui enlever l'unique amusement dont sa petite fureur
-pût être un peu calmée, je l'eusse empêchée de
-me pincer les bras et de me casser son éventail
-sur les doigts. «Vous vous fâchez, Madame, je
-l'avois bien dit! voilà ce que je prévoyois quand je
-résistois. Aussi, pourquoi me forcer de parler?&mdash;Quoi!
-Monsieur, pouvois-je deviner&hellip;?&mdash;Que
-je vous nommerois? Ah! voilà ce que c'est! vous
-ne me pressiez tant qu'afin que je nommasse une
-autre personne. Comment n'ai-je pas senti cela?
-J'ai tort en effet, j'ai grand tort! Quelle gaucherie
-de ma part!» En lui parlant ainsi, j'affectois de
-baisser la voix, mais en même temps j'avois soin
-de prononcer assez distinctement pour que chacun
-m'entendît. Ce dernier coup la mit tout à fait
-hors d'elle-même; elle m'alloit battre sérieusement,
-si je ne m'étois enfui.</p>
-
-<p>O ma Sophie! je courus à ton appartement, je
-courus jusqu'au fond de ton boudoir chercher un
-asile que je croyois sûr.</p>
-
-<p>Je me trompois: M<sup>me</sup> de Lignolle y entra presque
-en même temps que moi. Trop coupable ou
-trop étourdi, je ne songeai qu'au plaisir de la voir
-dans un lieu de délices, où je pouvois si promptement
-faire succéder aux cruelles fureurs de la colère
-les douces fureurs de l'amour. Je la pris dans
-mes bras, et du ton le plus tendre: «Puisque
-vous m'assurez que ce n'étoit pas vous, lui dis-je,
-il faut bien que je vous croie; cependant j'aurois
-gagé toute ma fortune que ce matin M<sup>me</sup> de Lignolle
-m'avoit rencontré près du boulevard. Jolie
-comtesse, cette erreur de mes yeux, cette erreur
-dont vous êtes affligée, que prouve-t-elle? rien
-autre chose, assurément, sinon qu'en tout temps
-préoccupé de votre souvenir, l'amant qui vous
-adore vous voit partout.&mdash;Eh bien, voilà une
-bonne raison, répondit la comtesse aussitôt apaisée;
-que ne la disiez-vous plus tôt, je ne me serois
-pas mise en colère.» Elle m'embrassa.</p>
-
-<p>De mes deux sermens, l'un étoit déjà complètement
-oublié, puisque M<sup>me</sup> de Lignolle restoit dans
-le boudoir où je l'avois laissée trop facilement entrer.
-L'autre, j'en fais en toute humilité l'aveu pénible,
-l'autre, qu'on ne regardera pas comme le
-moins essentiel, j'allois aussi peu religieusement
-et peut-être aussi vite le violer, si M<sup>me</sup> de Fonrose
-ne fût tout à coup arrivée pour empêcher que
-le même instant ne me vît souillé d'un double parjure&hellip;
-Hélas!</p>
-
-<p>«Allons, enfans, dit-elle en ouvrant la porte,
-que voulez-vous donc faire là? Vous êtes aussi
-trop étourdis. Le baron se fâche, il ne veut pas
-que sa fille dîne avec vous. En conscience, a-t-il
-tort? Allons, revenez avec moi, rentrons.&mdash;Voilà,
-répondit la comtesse, un joli boudoir. Nous y reviendrons,
-Monsieur de Faublas, Duportail, de
-Flourvac, de Florville: car vous êtes le jeune homme
-aux cinquante noms.&mdash;Comtesse, vous savez donc
-tout cela?&mdash;Et bien autre chose encore; nous
-aurons quelque dispute ensemble, je vous en
-avertis.»</p>
-
-<p>Je fermai l'appartement de ma femme. La comtesse
-saisit son temps pour me prendre la clef,
-qu'elle mit dans sa poche. «Vous en avez sans
-doute une autre, me dit-elle; moi, j'ai besoin de
-celle-ci.»</p>
-
-<p>Quand ces dames rentrèrent dans le salon, mon
-père n'y étoit plus. Je courus le rejoindre sur l'escalier,
-qu'il descendoit avec Adélaïde. Ma chère
-s&oelig;ur avoit les larmes aux yeux. «Voilà une dame
-qui nous fait bien du mal, mon frère. C'est sans
-doute à cause d'elle que nous ne dînons point ensemble;
-elle est trop familière et trop vive, cette
-dame; défiez-vous-en. Tenez, mon frère, je
-n'aime pas les femmes qui montent à cheval.
-N'allez pas mettre encore un habit d'amazone
-pour celle-là, et vous battre avec son mari.
-Trouveriez-vous donc quelque plaisir à faire du
-mal à un honnête homme, et à retourner à la Bastille?
-Mon frère, n'aimez pas cette dame; oh! je
-vous en prie, ne l'aimez pas. Songez à ma bonne
-amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime
-bien, ma bonne amie, et, je vous le dis, cette comtesse
-lui causeroit autant de chagrin que cette autre
-marquise qui la faisoit tant pleurer.»</p>
-
-<p>Ainsi, ma chère Adélaïde me donnoit, sans prétention
-comme sans finesse, d'excellentes leçons.
-Mais le moyen de goûter sa morale, à présent que
-la comtesse m'attend là-haut? Le moyen d'entendre
-la raison, quand le plaisir est là? Un jour
-viendra, mon aimable s&oelig;ur, un jour viendra que
-vous-même, instruite par les passions, vous ne
-pourrez, sans de grands combats, donner l'exemple
-avec le précepte. En attendant, prêcheuse innocente,
-vous perdez vos bonnes paroles; je ne suis
-touché que de votre douleur, et, pendant que mon
-père vous reconduit, je vole embrasser ma maîtresse.</p>
-
-<p><i>M'ama 'l secondo mio</i>, dit M<sup>me</sup> de Fonrose,
-qui me voyoit faire. <i>Amo 'l primo mio</i>, reprit-elle
-pendant que M<sup>me</sup> de Lignolle me rendoit mon
-baiser. Mais, après s'être précipitamment jetée
-entre nous, elle ajouta: «Doucement, chers enfans,
-je suis désolée de séparer les <i>deux</i> jolies <i>personnes</i>!
-cependant, il faut que vous gardiez pour
-un autre moment la fin de l'heureuse charade.»</p>
-
-<p>A l'application presque aussi heureuse que la
-baronne en faisoit, je vis bien que la comtesse
-n'avoit point de secrets pour elle.</p>
-
-<p>Placé entre deux jolies femmes, dont l'une applaudissoit
-aux tendresses que me prodiguoit
-l'autre, je devois trouver le temps bien rapide en
-son cours. Il est vrai que, lorsque mon père revint,
-je le croyois à peine sorti. Monsieur le baron prit
-avec la comtesse un ton froidement poli; mais,
-grâce à M<sup>me</sup> de Fonrose, le dîner s'égaya. Chaque
-saillie de M. de Belcour lui valoit un sourire de la
-baronne, et M. de Belcour paroissoit beaucoup
-aimer ce sourire. Plus sensible pourtant au plaisir
-de me revoir à sa table, le baron, souvent et longtemps,
-reposa sur moi ses regards satisfaits. Souvent
-il parla d'Adélaïde, et, chaque fois qu'il en
-parla, le regret de son absence lui coûta plus d'un
-soupir. Oui, pendant ce dîner trop court, oui,
-mon père, et je m'en souviendrai toute ma vie, je
-n'eus besoin que d'une attention légère pour discerner
-que votre maîtresse pouvoit un instant vous
-distraire, mais que toujours vous vous attendrissiez
-pour votre fille, mais que vous étiez heureux par
-votre fils. Oui, mon père, je ne vous observai
-qu'un moment, et mon c&oelig;ur sentit que, malgré
-les séductions de cet autre amour si puissant, si
-tyrannique, le seul amour paternel vous donnoit
-en ce moment les plaisirs que vous vouliez cacher
-et la joie qu'il vous étoit si doux de laisser paroître.</p>
-
-<p>Un ami commun vint la partager; le vicomte de
-Valbrun, tout à l'heure instruit de mon élargissement,
-accouroit m'en féliciter. Il me parut que
-M<sup>me</sup> de Fonrose eût désiré qu'il se fût moins
-pressé. M. de Valbrun prit avec elle le ton orgueilleusement
-modeste qui semble appartenir à l'amant
-prédécesseur, et je vis au contraire M. de Belcour
-affecter les airs supérieurs d'un rival préféré. «Oui,
-c'est une affaire arrangée, me dit tout bas le vicomte,
-qui s'aperçut que j'observois curieusement
-chaque acteur de cette scène pour moi nouvelle,
-c'est une affaire arrangée, je ne suis plus rien chez la
-baronne. Hélas! poursuivit-il en riant, j'ai moi-même
-fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre
-détention, le baron revient à Paris, je le présente à
-la baronne, et tout d'un coup l'ingrat me l'enlève.
-Trop heureux encore si monsieur son fils veut bien
-me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine
-qui seule occupe en ce moment-ci mon dés&oelig;uvrement.&mdash;Monsieur
-son fils ne troublera
-pas vos amours, soyez-en sûr, Vicomte.&mdash;Je ne
-m'y fie pas trop; jurez par Sophie.&mdash;De tout
-mon c&oelig;ur! je le jure.»</p>
-
-<p>Ce jour n'étoit pas pour moi le jour des sermens
-heureux: bientôt on saura que je devois
-encore violer celui-ci.</p>
-
-<p>«Messieurs, comptez-vous finir? dit M<sup>me</sup> de
-Lignolle, impatientée de nous voir parler bas. De
-qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystère?
-de M<sup>me</sup> de Montdésir?&mdash;M<sup>me</sup> de Montdésir!
-répéta le vicomte.&mdash;C'est, reprit la comtesse
-d'un ton de dépit mêlé d'ironie, c'est une
-belle inconnue qui doit faire ce soir une visite à
-M. le chevalier; ce matin elle l'a prévenu par un
-billet doux.» M. de Valbrun, d'un air étonné,
-répéta encore les derniers mots de la comtesse:
-«Un billet doux!&mdash;Oui, répondit-elle; priez
-monsieur de vous le montrer, vous verrez que
-c'est très intéressant.&mdash;Ah! Chevalier, faites-moi
-ce plaisir-là.»</p>
-
-<p>Je ne fis aucune difficulté de confier à M. de
-Valbrun la lettre de la marquise. Il la lut plusieurs
-fois avec une attention qui me parut mêlée d'inquiétude,
-puis il me la rendit sans se permettre la
-moindre réflexion. Mais, un instant après, quand
-nous sortîmes de table, il me tira sans affectation
-dans l'embrasure d'une fenêtre. «Cette lettre, me
-dit-il, je devine de qui elle vient.&mdash;Vicomte, vous
-avez très bien fait de n'en rien dire.&mdash;Ah! soyez
-tranquille. Quant à M<sup>me</sup> de Montdésir, c'est
-M<sup>me</sup> de B&hellip; qui&hellip;» J'interrompis M. de Valbrun.
-«Je le crois comme vous: c'est la marquise, c'est
-elle assurément.» Le vicomte reprit: «Pendant
-votre détention, qui auroit pu durer très longtemps,
-Justine m'a dit cent fois que M<sup>me</sup> de B&hellip;
-ne cessoit de travailler à votre liberté. Elle a peut-être
-quelque chose de très intéressant à vous apprendre.&mdash;Comme
-vous dites, Vicomte, et c'est
-là sans doute le motif de la visite qu'elle me rendra
-ce soir.&mdash;Chevalier, je ne suis pas fâché
-qu'elle vienne chez vous, puisque cette démarche
-peut vous être utile; mais, du moins, soyez sage,
-songez à M<sup>me</sup> de Lignolle, songez à Sophie,
-n'allez pas&hellip;»</p>
-
-<p>La comtesse, qui ne me perdoit pas de vue un
-moment, vint alors nous joindre, et mit fin à cette
-conversation, dans laquelle le vicomte et moi nous
-avions compris, chacun de diverse manière, plusieurs
-mots susceptibles de plusieurs interprétations.
-Oui, Lecteur, je vous en demande pardon,
-c'étoit encore un quiproquo.</p>
-
-<p>Cependant la baronne parloit d'aller à l'Opéra.
-M. de Belcour, dès qu'il sut que la comtesse n'y
-accompagnoit point M<sup>me</sup> de Fonrose, déclara
-qu'il ne sortiroit pas de chez lui. Celle-ci tenta
-complaisamment tous les moyens de l'écarter, et,
-désolée de le trouver inébranlable, finit par dire
-qu'elle resteroit aussi; d'un autre côté, la comtesse,
-inquiète, m'assuroit tout bas qu'elle ne me quitteroit
-pas de la soirée. «Je serai, disoit-elle d'une
-voix altérée, charmée de connoître cette M<sup>me</sup> de
-Montdésir si prompte à vous donner des rendez-vous.»
-Puis, avec beaucoup de douceur, elle
-ajouta: «N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose
-à me dire en particulier?» J'avoue que la jalousie
-de M<sup>me</sup> de Lignolle et sa tendre vivacité me jetoient
-dans une perplexité fort étrange. Sans doute je me
-livrois avec transport à l'espoir charmant que me
-donnoit cette question si polie: <i>N'avez-vous pas
-d'ailleurs quelque chose à me dire en particulier?</i>
-mais aussi, flatté d'une espérance plus douce encore,
-persuadé que, sous un nom supposé, M<sup>me</sup> de
-B&hellip; dans un quart d'heure peut-être seroit dans
-l'appartement du chevalier de Florville, je me demandois
-quel intérêt si pressant la ramenoit chez
-moi si vite, et quelquefois j'osois me dire que
-l'amour, justement offensé des résolutions violentes
-qu'elle avoit prises à ce fatal village d'Hollrisse,
-mettroit sa gloire à me la rendre ici plus
-foible que jamais. Or, chacun sent dans quel embarras
-se trouvoit le chevalier de Faublas; brûlant
-du désir de remercier le plus tôt et le mieux possible
-la bienfaitrice chérie à laquelle il devoit plus
-d'une espèce de reconnoissance, mais pas à pas
-suivi d'un empressé disciple, qui sembloit impatiemment
-attendre la leçon que son maître eût été
-bien fâché de lui refuser. Que chacun plaigne
-donc un malheureux jeune homme obligé d'abord
-d'écarter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire
-la belle marquise, et ensuite réduit à la
-dure nécessité de renvoyer sa première maîtresse
-pour recevoir sa première écolière; qu'en ce moment
-critique on craigne surtout qu'il ne fasse
-quelque sottise! Eh! qui n'eût pas, dans une occasion
-aussi difficile, perdu la tête comme moi?</p>
-
-<p>Je pris un parti que je croyois bon; je saisis, pour
-m'échapper du salon, un instant où la comtesse
-causoit avec la baronne; je courus à mon appartement;
-j'appelai mon domestique. «Écoute, Jasmin,
-va te mettre en sentinelle à la porte de la rue; une
-dame viendra bientôt, qui demandera le chevalier
-de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en
-prieras bien poliment, mon ami, car c'est une
-grande dame; à la faveur de la nuit, vous passerez
-sans que le suisse vous voie; vous traverserez la
-cour, et vous monterez par l'escalier dérobé; cette
-dame voudra bien attendre dans mon appartement;
-tu l'y laisseras sans lumière, parce qu'il ne faut pas
-que, des fenêtres du baron, on puisse s'apercevoir
-qu'il y a quelqu'un chez moi. Tu m'entends bien?&mdash;Oui,
-Monsieur le chevalier.&mdash;Attends donc,
-ce n'est pas tout: au lieu de venir m'avertir chez
-le baron, tu descendras dans la cour, et tu joueras
-sur ton méchant violon cet air que tu écorches si
-bien: <i>Tandis que tout sommeille</i>. Quand tu croiras
-que j'ai dû t'entendre, tu remonteras ici, où tu
-attendras mes derniers ordres. As-tu bien compris
-tout cela?&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;Tu ne veux pas
-que je répète?&mdash;Non, Monsieur, et vous allez
-être obéi de point en point. Oh! que je suis aise
-de vous revoir! oh! je le disois bien, que, quand
-mon jeune maître seroit de retour, l'amour et les
-plaisirs repasseroient dans mon antichambre.&mdash;Tu
-oubliois les petits profits, Jasmin. Tiens, prends
-cela, car j'aime les gens qui ont de l'intelligence.»</p>
-
-<p>Je n'avois quitté la comtesse qu'une minute, et
-déjà pourtant elle demandoit qu'un domestique
-allât voir où je pouvois être. Il y avoit une bonne
-heure que j'attendois près d'elle le signal convenu,
-quand Jasmin le donna. Mon bon Jasmin racloit
-comme un ménétrier de la foire; mais c'est ici surtout
-que vous admirerez l'empire de mon imagination
-sur mes sens: aux premiers <i>crincrins</i> du
-violon criard, je crus entendre, sous les doigts de
-mon laquais, résonner la harpe du roi-prophète,
-ou, vous l'aimerez mieux peut-être, la lyre d'Amphion.
-Jamais notre Amphion moderne, <i>Viotti</i>,
-dans ses plus beaux jours, ne tirera de son instrument
-des sons plus enchanteurs.</p>
-
-<p>Heureusement l'enthousiasme ne me transporta
-pas au point de me faire oublier l'heureux moment
-qui m'étoit annoncé. Je me penchai à l'oreille de
-la comtesse, et d'un air empressé: «Quand donc
-permettrez-vous que je vous entretienne sans témoins?&mdash;Le
-plus tôt possible, répondit-elle naïvement,
-il ne s'agit que de trouver un moyen de
-nous échapper. J'y vais rêver; tâchez aussi d'imaginer
-quelque expédient&hellip; Mais, tenez,&hellip; oui, oui,
-laissez-moi faire. Monsieur, dit-elle à mon père,
-la baronne m'a dit que vous aimiez le trictrac?&mdash;Oui,
-Madame.&mdash;J'y suis passablement forte,
-Monsieur.&mdash;Voulez-vous en faire une partie,
-Madame?&mdash;Volontiers.»</p>
-
-<p>Qui demeura très étonné? ce fut moi. Jouer
-avec mon père, quand il s'agissoit de me donner
-un tête-à-tête! Cela me paroissoit une gaucherie,
-une gaucherie dont je me consolai par réflexion:
-car, si l'amant de la comtesse en devoit souffrir,
-l'ami de la marquise en pourroit profiter. Oui, je
-croyois que j'allois m'évader sans que M<sup>me</sup> de
-Lignolle elle-même y prît garde. Mais je me trompois,
-la petite personne avoit les yeux ouverts sur
-moi; elle m'appela près d'elle, me força de m'asseoir,
-et ne me permit, sous aucun prétexte, de
-quitter ma place.</p>
-
-<p>Il y avoit une demi-heure que cela duroit, je
-commençois à m'ennuyer fort, et la marquise apparemment
-s'ennuyoit aussi, puisque Jasmin
-recommença son solo. Mon cher confident craignoit
-peut-être que je ne l'eusse pas d'abord
-entendu, car cette fois il faisoit un tapage d'enfer.
-On conçoit combien ce pressant carillon devoit
-augmenter mon impatience; je me sentois comme
-piqué de cent mille épingles, et voyez quelle
-ingratitude! la lyre d'Amphion ne me sembloit
-plus qu'une cornemuse. Le baron, qui dans ce
-moment faisoit une école, ne trouva pas non plus
-cette musique fort mélodieuse; il courut à la fenêtre,
-qu'il ouvrit, et demanda quel étoit le maudit
-racleur qui lui écorchoit ainsi les oreilles. «C'est
-moi, répondit aussitôt Jasmin, sensible au compliment;
-c'est moi.&mdash;Ayez la complaisance de ne
-pas m'étourdir ainsi», lui dit le baron. Et moi,
-bon fils, par égard pour mon père qui s'enrhumoit
-et s'époumonnoit à la fenêtre, je criai de toutes
-mes forces: «Finissez, Jasmin; vous faites un
-bruit! on vous entend dans le salon comme si
-vous y étiez: finissez&hellip; tout à l'heure,&hellip; tout à
-l'heure, entendez-vous?&mdash;Oui, oui, Monsieur;
-voilà qui est dit. Je vous entends à merveille.»</p>
-
-<p>Touché de mon attention, le baron se remit
-au jeu d'un air satisfait; l'étourdie comtesse perdit
-bientôt ses avantages et la partie. Un mal de tête
-tout à coup survenu lui fournit le prétexte de
-refuser sa revanche, qu'elle pria la baronne de prendre
-pour elle. La comtesse, aussitôt que M<sup>me</sup> de
-Fonrose se fut mise à sa place, me joignit dans un
-coin du salon, et me demanda tout bas si l'escalier
-étoit éclairé. «&mdash;Oui, ma jolie petite élève.&mdash;En
-ce cas, partez, je vous suis.&mdash;Tout de suite?&mdash;Oui,
-mon cher ami.&mdash;Quelle imprudence! Gardez-vous-en
-bien.&mdash;Parce que?&mdash;Parce qu'il est
-impossible que nous quittions la compagnie tous
-deux en même temps.&mdash;Bon!&mdash;Impossible:
-cela seroit remarqué, vous vous perdriez. Je vais
-monter, on pourra me croire occupé chez moi, et
-dans une bonne demi-heure&hellip;&mdash;Une demi-heure?
-Ah! c'est trop long.&mdash;Il le faut absolument.&mdash;Quoi!
-je vais me morfondre ici une
-demi-heure?&mdash;Le temps ne me paroîtra pas plus
-court qu'à vous, jolie comtesse; mais, en vérité,
-faire autrement ce seroit nous conduire comme
-deux enfans. Voyez, le baron s'est déjà retourné
-plusieurs fois; il nous observe, il s'inquiète.&mdash;Le
-baron! le baron! est-ce que nos affaires le regardent?&mdash;Il
-croit pouvoir se mêler des miennes
-parce que je suis son fils. Que voulez-vous? presque
-tous les pères et mères ont cette ridicule prétention-là.»</p>
-
-<p>Jasmin n'osoit plus jouer du violon, mais je
-l'entendois, comme un chanteur françois, brailler à
-tue-tête: <i>Tandis que tout sommeille</i>.</p>
-
-<p>«Ma charmante amie, je pars. Je vous attends
-dans ma chambre à coucher.&mdash;Non pas! dans le
-boudoir.&mdash;Pourquoi?&mdash;Parce qu'il est plus
-joli, plus commode&hellip;&mdash;Cependant&hellip;&mdash;Dans le
-boudoir, Monsieur; je veux que ce soit dans le
-boudoir.&mdash;Mais&hellip;&mdash;Je le veux.&mdash;Il faut donc
-vous obéir. Ah çà! gardez-vous bien de venir avant
-une demi-heure.&mdash;Oui.&mdash;Vous me le promettez?&mdash;Oui,
-oui, oui!»</p>
-
-<p>Je m'élançai comme un trait: «Jasmin, sors
-d'ici, ferme les portes, et va-t'en au bas de l'escalier
-dérobé attendre cette dame, qui ne tardera pas
-à redescendre. Tu l'as amenée sans qu'on la vît?&mdash;Oui,
-Monsieur.&mdash;Tu la reconduiras avec les
-mêmes précautions. Où est-elle?&mdash;Ah! Monsieur,
-que vous êtes heureux! la jolie femme!&mdash;Dis
-donc où elle est.&mdash;Monsieur, nous sommes
-entrés dans le cabinet de toilette&hellip;&mdash;Après?&mdash;Vous
-ne me donnez pas le temps, Monsieur! Elle
-a vu le boudoir, et n'a pas voulu aller plus loin. Je
-l'ai laissée sans lumière, comme vous me l'avez dit.&mdash;Bon!
-éteins encore celle-ci, je n'en ai plus
-besoin; va-t'en et ferme les portes sur toi.»</p>
-
-<p><i>Ferme les portes sur toi!</i> La belle précaution!
-étourdi! ne m'être pas souvenu que la comtesse
-s'étoit emparée de ma seconde clef.</p>
-
-<p>Plein d'une sécurité fatale, je traversai l'appartement
-de ma femme aussi vite que me le permit
-la profonde obscurité qui m'environnoit, et j'entrai
-dans l'heureux boudoir: «Chère maman, tendre
-amie, c'est donc ici que vous êtes! Le chevalier de
-Florville a donc le bonheur de vous posséder chez
-lui!» D'une voix étouffée elle répondit: «Oui.&mdash;Que
-je vous dois de tendresse et de reconnoissance!
-que je vous aime! que je vous remercie!»</p>
-
-<p>Tout en lui parlant, je la cherchois; deux bras
-officieux que je rencontrai m'attirèrent; je fus
-pressé sur un sein doucement agité; une bouche
-empressée vint chercher la mienne et me rendit
-ardemment mes ardens baisers. Aussitôt j'osai davantage;
-loin de m'opposer la moindre résistance,
-ma belle amie, plus que foible, ne parut attentive
-qu'à précipiter le succès de mes rapides entreprises.
-Le lit de repos entraîna sa chute et la
-mienne; quelques minutes virent plusieurs fois sa
-défaite et plusieurs fois mon triomphe.</p>
-
-<p>Malheur à qui l'ignore! il y a pour l'homme
-favorisé d'une imagination brûlante, il y a dans la
-vie des momens où le sentiment du bonheur, devenu
-trop vif, absorbe tout autre sentiment; des
-momens où l'âme, avide d'un objet unique, égarée
-par le poignant désir de sa possession, le crée,
-et se l'approprie jusque dans un objet étranger.
-Le prestige est alors si tout-puissant qu'aucune
-faculté ne peut plus, pour le détruire, exercer son
-empire particulier; alors la mémoire ne sait plus se
-ressouvenir, ni l'esprit réfléchir, ni le jugement
-comparer. Malheur à qui l'ignore! Cependant,
-comme on va bientôt le voir, j'eus quelques regrets
-d'être tombé dans cette extase-là.</p>
-
-<p>«Grands dieux! j'entends du bruit, ma chère
-maman, sauvez-vous.» Comment se seroit-elle
-sauvée? Elle se trouvoit sans lumière dans un appartement
-inconnu, dont les détours m'étoient à
-moi-même peu familiers. Je voulus favoriser sa
-fuite, et, la prenant par la main, je tâchai de
-trouver la porte du cabinet de toilette; je n'en eus
-pas le temps, l'autre porte du boudoir s'ouvrit
-trop tôt. Trop favorisée du hasard et de l'amour,
-qui guidoient dans les ténèbres sa marche rapide,
-M<sup>me</sup> de Lignolle atteignit le couple amant que
-son approche épouvantoit. «Enfin, c'est vous,
-mon ami!» dit-elle en baisant une main qu'elle
-venoit de saisir; et ce n'étoit pas ma main qu'elle
-baisoit. La marquise, tout à coup retenue, n'osoit
-plus faire un mouvement; et moi, qui concevois
-sa crainte et son embarras mortels, je me hâtai de
-me jeter entre elle et M<sup>me</sup> de Lignolle, et par
-conséquent de couvrir de mon corps celui dont la
-comtesse tenoit captif un membre essentiel, qu'elle
-continuoit de caresser tendrement. «C'est vous,
-mon ami?» répéta-t-elle. Forcé de lui répondre,
-je fus, dans mon trouble extrême, assez injuste
-pour lui faire un crime d'avoir avancé l'instant du
-rendez-vous. «Pourriez-vous trouver que je suis
-trop tôt venue? me répondit-elle. J'ai vu le baron
-très occupé de sa partie, je n'ai pu maîtriser mon
-impatience, j'ai profité du moment pour m'esquiver.&mdash;Et
-vous avez eu tort, Madame. Il ne falloit pas
-vous presser, il falloit attendre; je vous en avois
-priée, vous me l'aviez promis. Mon père va
-s'apercevoir de votre évasion, mon père va venir&hellip;»</p>
-
-<p>Hélas! je ne croyois pas si bien dire: il accouroit
-dans le moment même. Un cri d'effroi
-m'échappa: «Ma chère maman, vous êtes perdue!»
-Le baron, armé d'une bougie fatale, s'arrêta
-dans l'embrasure de la porte, et quelle scène
-il éclaira! D'abord lui-même, qui comptoit ne
-trouver qu'une femme avec son fils, ne fut pas
-médiocrement étonné d'en voir deux qui se tenoient
-amicalement par la main. M<sup>me</sup> de Lignolle ensuite,
-M<sup>me</sup> de Lignolle, également indignée, honteuse
-et surprise, montroit assez sur son visage, où
-se peignoient les combats de plusieurs passions
-contraires, qu'elle ne pouvoit ni me pardonner
-l'infidélité que sans doute je venois de lui faire, ni
-se pardonner à elle-même les sottes caresses dont,
-il n'y a qu'un instant, elle accabloit sa rivale, sa
-rivale, qui, toute droite, plantée contre la muraille,
-ne donnoit pas signe de vie. Mais vous jugez que,
-des quatre acteurs de cette étrange scène, je ne fus
-pas le moins stupéfait, lorsqu'un coup d'&oelig;il, furtivement
-jeté sur l'infortunée statue, m'eut fait
-reconnoître&hellip; Je la regardai trois fois encore
-avant de me persuader que mes sens eussent pu
-m'égarer à ce point!&hellip; Cette femme, dans les
-bras de laquelle j'avois cru posséder la plus belle
-des femmes, ce n'étoit qu'une brunette passablement
-gentille! celle en qui tout à l'heure j'idolâtrois
-M<sup>me</sup> de B&hellip;, ce n'étoit que Justine!</p>
-
-<p>Beauté, présent des cieux, fille de la nature et
-reine de cet univers, souffre qu'un de tes sujets,
-respectueux, mais sincère, te soumette une réflexion
-que tes enthousiastes adorateurs appelleront peut-être
-un blasphème. Puisqu'il est vrai que, tantôt
-exaltée par les amours, et tantôt par les dégoûts
-flétrie, l'imagination, toujours active et toujours
-inconstante, peut, à chaque instant, et dans un
-instant cent fois, à son gré, te créer et t'anéantir,
-dis-moi, qu'es-tu donc en toi-même? où donc est
-ton plus grand charme? où réside ta véritable
-puissance?</p>
-
-<p>Cette femme dans les bras de laquelle j'avois
-cru posséder la plus belle des femmes, ce n'étoit
-qu'une brunette passablement gentille! celle en
-qui, tout à l'heure, j'idolâtrois M<sup>me</sup> de B&hellip;, ce
-n'étoit que Justine!</p>
-
-<p>Attendez cependant: c'étoit peut-être quelque
-chose de mieux que Justine. Cette jolie chaussure,
-cette robe élégante et riche, ce superbe chapeau
-surmonté d'une ondoyante aigrette, mille autres
-pompeux atours, ce rouge surtout, ce rouge de
-qualité, qui jamais ne colora des joues roturières,
-qu'est-ce que tout cela, je vous prie? Assurément
-rien de ce brillant attirail n'appartient ni à la femme
-de chambre de M<sup>me</sup> de B&hellip;, ni même à la prêtresse
-de la petite maison du vicomte. O Madame
-de Montdésir! voyez mon embarras et prenez-en
-pitié: est-ce sous un nom récemment véritable que
-vous vous êtes présentée chez moi? Avez-vous,
-aux dépens de quelque dupe, acquis le noble <i>de</i>
-qui le précède et dont je m'enorgueillis pour vous?
-Mais doucement, la peau du lion n'est pas si bien
-revêtue qu'on ne puisse encore entrevoir un petit
-bout de l'oreille délatrice. Dans votre parure de
-femme de cour, il y a je ne sais quelle indécence
-aussi trop affectée qui trahit la fillette&hellip; Allons,
-tout bien examiné, ce n'étoit que Justine.</p>
-
-<p>Elle s'en aperçut aussi, la maligne comtesse, qui
-d'un regard méprisant parcouroit de la tête aux
-pieds son indigne rivale. «Madame est apparemment
-M<sup>me</sup> de Montdésir?» lui dit-elle. Justine, qui
-venoit de se remettre, paya d'effronterie et répondit
-d'un petit ton moqueur: «A vous servir, Madame.&mdash;Madame
-est peut-être mariée? reprit la
-comtesse.&mdash;Oh! tout ce qu'il y a de plus mariée,
-Madame.&mdash;Que fait le mari de madame?&mdash;Hélas!
-tout ce qu'il peut. Et le vôtre, Madame?&mdash;Rien,
-répliqua la comtesse avec humeur. Vous
-êtes bien hardie de m'interroger; répondez seulement
-aux questions dont on veut bien vous honorer.
-Je vous demande ce que fait votre mari; quel
-est son état, son métier, ce qu'il est, enfin?&mdash;Ce
-qu'il est?&hellip; Mais il est&hellip; ce qu'apparemment le
-vôtre est aussi, Madame.»</p>
-
-<p>J'avoue qu'ici j'eus avec M<sup>me</sup> de Lignolle un
-tort nouveau. Cette saillie de Justine étoit amusante
-sans doute, mais je ne devois pas en rire aux
-éclats devant la comtesse, comme je le fis. Il est
-vrai, puisque je suis en train de tout dire, il est
-vrai que l'impatiente petite personne me punit rigoureusement:
-elle me donna&hellip; Oui, je crois que
-c'est un soufflet qu'elle me donna.</p>
-
-<p>On devine que mon père ne resta pas paisible
-spectateur d'une scène aussi scandaleuse; mais il
-n'est pas superflu de conter comment il y mit fin,
-comment il vengea mon affront. Au bruit de la
-sonnette vigoureusement tirée, accourut un domestique
-à qui M. de Belcour ordonna d'éclairer
-M<sup>me</sup> de Montdésir jusqu'à la porte de la rue. Puis
-il adressa la parole à la comtesse: «Madame, j'ai
-peut-être trois fois votre âge, je suis père, et vous
-êtes chez moi. Je me vois donc obligé de vous dire
-sans détour ce que je pense de votre conduite:
-elle est tellement inconsidérée, et vous devez,
-Madame, me remercier de ce que, par un reste de
-ménagement, je ne me sers pas d'une expression
-plus forte, elle est tellement inconsidérée que je
-ne vois d'excuse pour vous que dans votre extrême
-jeunesse. Si mon fils a des maîtresses, Madame,
-ce n'est point ici qu'il peut les recevoir; et toute
-femme qui conservera quelque idée des bienséances
-ne choisira jamais, pour donner des rendez-vous
-au chevalier, la maison de son père et l'appartement
-de sa jeune épouse. Enfin, Madame, une
-femme bien élevée, une femme de qualité surtout,
-se gardera bien de traiter son amant, fût-il véritablement
-très coupable et fût-elle seule avec lui,
-comme vous n'avez pas craint de traiter le vôtre
-en ma présence même.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle demeura quelque temps interdite;
-le baron continua d'un ton moins sévère:
-«Toutes les fois que madame la comtesse, seulement
-l'amie de M. de Belcour et du chevalier de
-Florville, voudra bien faire quelques visites à l'un
-et à l'autre à la fois, elle les honorera tous deux
-également; mais aujourd'hui vous retenir plus
-longtemps, Madame, ce seroit, je pense, abuser
-de l'embarras de votre situation&hellip; Mon fils, allez
-au salon; dites à la baronne que madame la comtesse,
-qui veut s'en aller tout à l'heure, la prie de
-la reconduire chez elle et l'attend dans sa voiture&hellip;
-Madame, permettez-moi de vous accompagner
-jusqu'en bas.» La comtesse, si furieuse qu'elle en
-perdoit la raison, repoussa la main de mon père et
-lui dit: «Non, Monsieur, je descendrai bien toute
-seule. Vous me renvoyez de chez vous, ajouta-t-elle
-de ce ton impérieux que je lui avois vu prendre
-avec son mari, mais souvenez-vous-en! venez chez
-moi quelque jour! venez-y, vous verrez!»</p>
-
-<p>Je n'entendis pas ce que M. de Belcour répondit
-à cette menace qui dut l'étonner. Jaloux de
-réparer du moins par ma docilité les étourderies
-dont je me sentois coupable, jaloux d'apaiser mon
-père justement irrité, je m'acquittois déjà de sa
-commission auprès de la baronne, qui, surprise du
-brusque départ de la comtesse, m'en demanda la
-cause. Je protestai que M<sup>me</sup> de Lignolle lui raconteroit
-mieux que moi, dans tous ses détails, le
-malheureux événement qui me privoit si tôt du
-bonheur de la voir. M<sup>me</sup> de Fonrose prit la main
-du vicomte et descendit; je l'accompagnai jusque
-dans le vestibule. De là j'entendis l'impatiente
-comtesse, pour toute réponse, lui crier sans relâche:
-«Ah! le perfide! ah! l'ingrat!»</p>
-
-<p>Mon père, resté seul avec moi, remonta dans
-l'appartement de Sophie, où je le suivis. Il s'arrêta
-devant la porte du boudoir: «Ce matin nulle mortelle
-ne devoit pénétrer jusque-là, me dit-il, et ce
-soir deux femmes y sont entrées! Celle que je ne
-connois point, ce n'est pas grand'chose, je crois;
-mais l'autre, cette M<sup>me</sup> de Lignolle! elle m'épouvante!
-une femme de cet âge! un enfant! déjà si
-entreprenante, si peu réservée, si hardie! pourquoi
-faut-il que, pour votre malheur, elle ait un rang,
-de l'esprit et de la figure? Mon ami, cette
-M<sup>me</sup> de Lignolle m'épouvante! je n'en ai pas vu
-de plus folle, de plus imprudente, de plus emportée!
-Craignez-la; vous êtes vous-même trop
-étourdi, trop vif, elle peut vous mener loin. Voyez
-comme pendant plusieurs heures elle a déjà su
-vous faire oublier celle dont je vous ai vu toute la
-matinée pleurer l'absence! Quoi! les infortunes de
-Sophie et son sort incertain ne peuvent-ils vous
-occuper assez? Faut-il absolument que plusieurs
-objets exercent à la fois l'activité de votre âme et
-l'inconstance de vos sens? Ne serez-vous jamais
-sage? L'adversité ne vous a-t-elle encore donné
-que de trop foibles leçons? Et votre femme, si
-charmante, si malheureusement séduite, si respectable,
-j'ose le dire, jusque dans ses foiblesses; votre
-intéressante femme, si digne d'un fidèle amant,
-n'aura-t-elle jamais que le plus volage des époux?
-Ah! Faublas, Faublas!»</p>
-
-<p>Le baron vit couler mes larmes, et me quitta
-sans ajouter un mot de consolation. Que le reste
-de la soirée s'écoula lentement! Et, quand le moment
-de me coucher fut venu, qu'il me parut pénible
-d'occuper, tout près de l'appartement aux
-deux grands lits, la chambre qui n'avoit qu'un lit
-très étroit! Cependant il faut convenir que j'étois
-là moins mal qu'à la Bastille. Dans ma prison
-j'appelois la mort, chez moi ce fut le sommeil que
-j'invoquai.</p>
-
-<p>Viens, Morphée, dieu des maris, viens. Ce que
-tu fais continuellement pour eux tous, daigne, je
-t'en prie, le faire pour moi, seulement pendant
-quelques heures. Écarte de mon lit les tendres sollicitudes,
-les impatiens désirs, le brûlant amour;
-recueille-moi dans ton sein paisible, appelle autour
-de nous l'insouciance et la paresse, les langueurs et
-l'indifférence, l'abattement et les dégoûts. Surtout
-fais passer jusqu'au fond de mon âme l'entier oubli
-de ma chère moitié. Mais, quand le jour voudra
-chasser la nuit, ne laisse pas le chevalier de
-Faublas dans un état qui lui est si peu naturel. Ah!
-je t'en conjure, ordonne aux rêves du matin de
-venir caresser son imagination reposée, ordonne-leur
-de lui rapporter une image chérie, permets
-qu'à l'aurore il se réveille dans les bras de Sophie.
-Dieu des mensonges, tu ne m'auras donné qu'un
-rêve; mais serai-je le premier célibataire qu'un rêve
-aura consolé? Et pour le jouvenceau que tu favorises,
-comme pour la novice que tu éclaires, tes
-plus grossières impostures ne deviennent-elles pas
-de très douces réalités? Oui, dieu bienfaisant, tu
-m'auras rendu mon courage; plein d'un nouvel
-espoir, je quitterai ma couche avec toi. J'irai, je
-m'informerai, je demanderai ma femme à tout
-l'univers; et, si l'amour me seconde, tu me verras
-bientôt ramener au temple de l'hymen la beauté la
-plus capable de t'en chasser.</p>
-
-<p>Hélas! pourquoi la fin de mon invocation étoit-elle
-aussi maladroite que la harangue fameuse de ce
-Nestor très radoteur à cet Achille très rancunier? Un
-dieu peut se piquer comme un héros: mon indigne
-prière fut rejetée; je n'obtins ni le sommeil réparateur,
-ni les heureux songes, et pendant toute la
-nuit il me fallut donner des larmes à l'absence.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">Une lettre qui me fut apportée dès le
-matin me rendit un peu de gaieté;
-lisez ce qu'on m'écrivoit.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Jamais, Monsieur le chevalier, vous ne laissez à
-une pauvre femme le temps de se reconnoître. Je
-devrois être accoutumée à vos manières; mais j'y
-suis toujours prise, parce que je n'ai pas de mémoire
-et parce que je perds la tête. Vous, cependant, vous
-auriez dû vous souvenir de nos anciennes conditions,
-qui étoient que je commencerois toujours par ma
-commission.</i></p>
-
-<p><i>Hier au soir, vous m'en avez fait oublier une fort
-importante. Certaine grande dame, dont je n'étois
-que l'indigne servante quand vous passiez pour
-son fidèle serviteur, fâchée de ce que je n'ai pas pu
-vous parler hier comme elle m'en avoit chargée, me
-prie de vous écrire aujourd'hui qu'elle désire avoir
-avec vous un court entretien. Elle sera chez moi dans
-deux heures&hellip; Venez plus tôt, si vous voulez qu'en
-l'attendant nous déjeunions tête à tête. J'en ai, moi,
-la plus grande envie, car vous aviez de si bonnes façons
-qu'on n'y peut tenir.</i></p>
-
-<p class="c"><i>Toute à vous,</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">De Montdésir.</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>De Montdésir! Allons, il n'y a plus de doute,
-Justine s'est anoblie. La prospérité change les
-m&oelig;urs; Justine dédaigne le nom de ses obscurs
-ancêtres. Le <i>toute à vous</i> me paroît leste; il me
-semble que la chère enfant prend le ton de la supériorité&hellip;
-Pourquoi pas? Je suis noble, mais elle
-est gentille. A-t-on décidé cette éternelle question,
-s'il est plus permis d'être fier du hasard qui donne
-la naissance et les richesses que de celui qui dispense
-les grâces et la beauté? Justine, pour les
-doux combats de Vénus, vaut mieux que bien des
-duchesses; et moi-même oserois-je me vanter d'être
-là son égal?&hellip; Allons, Faublas, humilie-toi, dépouille
-une vanité puérile, pardonne un peu d'orgueil
-à ton vainqueur&hellip; Relisons certain passage
-de sa lettre: <i>Une grande dame, dont je n'étois que
-l'indigne servante</i>, etc. M<sup>me</sup> de B&hellip;, très certainement!
-M<sup>me</sup> de B&hellip; veut me voir dans une maison
-tierce! M<sup>me</sup> de B&hellip; veut me parler en particulier!
-Dieux! si l'amour me la rendoit aussi tendre&hellip;
-Jasmin!&mdash;Monsieur!&mdash;Attend-on la réponse?&mdash;Oui,
-Monsieur.&mdash;Dites que j'y cours&hellip; Ah
-çà! mais elle n'y sera que dans deux heures&hellip;
-Qu'importe? Je trouverai Justine, je causerai avec
-cette petite; j'ai du chagrin, cela me dissipera&hellip;
-Oui, Jasmin, oui: dis que je pars, que je pars sur
-les pas du commissionnaire.»</p>
-
-<p>En effet, j'étois au Palais-Royal presque aussitôt
-que lui. Ce qui me frappa chez M<sup>me</sup> de Montdésir,
-ce fut moins la beauté de son logement,
-l'élégance de ses meubles, l'air effronté de son petit
-laquais et de sa laide chambrière, que l'accueil vraiment
-protecteur dont Justine m'honora. Presque
-couchée sur une ottomane, elle jouoit avec un angora,
-quand on lui annonça ma visite. «Ah! ah!
-dit-elle nonchalamment, eh bien! qu'il entre»; et,
-sans se déranger, sans abandonner les pattes du
-joli chat: «C'est vous, Chevalier? Il est de bien
-bonne heure; mais pourtant vous ne m'incommoderez
-pas, j'ai mal dormi, je ne suis pas du tout
-fâchée d'avoir compagnie.» Elle adressa la parole
-à sa femme de chambre: «Mademoiselle, ne
-rangerez-vous pas cette toilette? En vérité, je ne
-sais à quoi vous employez votre temps, mais vous
-ne finissez rien.» Mon tour revint: «Monsieur,
-prenez donc un fauteuil, asseyez-vous, nous causerons.»
-La soubrette attira encore son attention:
-«Allons, voilà qui est bien; vous m'impatientez,
-laissez-nous. Si quelqu'un vient, on dira que je
-n'y suis pas.&mdash;Madame, mais vous avez donné
-parole à votre couturière&hellip;&mdash;Bon Dieu! Mademoiselle,
-que vous êtes bête! Quand je vous dis
-quelqu'un, est-ce que je vous parle de cette femme?
-Est-ce que c'est quelqu'un, cette couturière? Vous
-la ferez attendre.&mdash;Madame, et si elle n'a pas le
-temps?&mdash;Je vous dis que vous la ferez attendre;
-elle est faite pour ça, et vous pour vous taire.
-Allez, partez.»</p>
-
-<p>J'étois d'abord resté muet de surprise; mais enfin
-je ne pus retenir un grand éclat de rire. «Dis-moi,
-belle enfant, depuis quand fais-tu la princesse?&mdash;Il
-est bon, me répondit-elle, de garder avec
-ces gens-là, et devant eux, son <i>quant à soi</i>. Ainsi,
-ne te fâche pas du ton que&hellip;&mdash;Comment! Justine
-me tutoie?&mdash;Pourquoi non? puisque tu plais
-à M<sup>me</sup> de Montdésir, et puisque tu l'aimes.&mdash;Fort
-bien, ma petite! en vérité, voilà ce que je me
-suis dit à moi-même, il n'y a pas une demi-heure,
-en lisant ta familière épître. Cependant, permets
-une observation: ne m'aimois-tu pas autrefois?&mdash;Autrefois?
-fi donc! je t'aimois, oui, autant que
-peut aimer une malheureuse femme de chambre.&mdash;Et
-maintenant?&mdash;Maintenant je n'ai pas moins
-de tendresse, et cette tendresse est plus honnête,
-plus distinguée: car enfin je suis établie, j'ai
-<i>un état</i>.&mdash;En effet, Madame, je vous en fais
-mon compliment, tout ici respire l'opulence&hellip;
-Conte-moi donc comment tu as fait cette brillante
-fortune.&mdash;Volontiers, mais j'ai auparavant
-beaucoup de choses plus intéressantes à te dire.»</p>
-
-<p>Je laissai parler Justine, qui s'expliqua merveilleusement
-bien. Il me parut que cette petite avoit
-encore prodigieusement acquis depuis trois mois,
-et je m'étonnai moins de la méprise qui la veille
-avoit abusé mes sens. Au reste, je n'oserois point
-assurer qu'il n'y avoit pas là quelque nouveau prestige:
-un joli déshabillé agit souvent plus puissamment
-qu'on ne pense; et quiconque ne l'a pas
-éprouvé ne peut imaginer combien, aux attraits
-déjà connus d'une jeune personne qui fut longtemps
-trop négligée dans sa parure, une parure plus
-élégante ajoute d'attraits nouveaux. Je dirai même
-ce que peut-être bien des hommes ne savent pas,
-mais ce qu'à coup sûr aucune femme n'ignore,
-c'est que mainte fois telle coquette dédaignée ou
-trahie n'eut besoin, pour soumettre le rebelle et
-ramener l'inconstant, que d'ajouter à sa chevelure
-une fleur, une frange à sa ceinture, un falbala à sa
-jupe. Que voulez-vous? J'en suis fâché moi-même,
-mais l'amour s'amuse de toutes ces babioles; c'est
-un enfant auquel il faut des joujoux. Cependant
-j'espère que vous m'entendrez, j'espère que vous
-comprendrez de quel amour je vous parle, quand
-je vous parle de Justine.</p>
-
-<p>Ne croyez pourtant pas que j'oubliai totalement
-M. de Valbrun. Il est vrai que je me rappelai
-son souvenir et ma parole assez tard pour que
-M<sup>me</sup> de Montdésir ne pût ni s'en étonner ni s'en
-plaindre; mais ce fut uniquement la faute de ma
-mémoire, et point du tout celle de ma volonté,
-car en vérité je vous le dirois tout de même.</p>
-
-<p>Le moment de la confiance et du repos étant
-arrivé, je priai M<sup>me</sup> de Montdésir de m'apprendre
-quelle espèce d'intérêt le vicomte prenoit à
-son sort; elle m'en fit sans balancer la confidence
-entière: M. de Valbrun, bientôt dégoûté de sa
-petite maison, mais chaque jour plus attaché à sa
-maîtresse, avoit mis Justine dans ses meubles. Il lui
-donnoit vingt-cinq louis par mois, sans les loyers,
-qu'il payoit, sans les cadeaux fréquens, sans quelques
-menues dépenses de maison; et voilà ce que
-M<sup>me</sup> de Montdésir appeloit avoir un <i>état</i>. Dès que
-je sus qu'elle étoit, dans toute la force du terme,
-une <i>fille entretenue</i>, je la priai très sérieusement de
-me considérer comme une <i>passade</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, et je tirai de
-ma poche quelques louis que je la forçai d'accepter.
-Or, je ne puis, à cette occasion, m'empêcher
-de soumettre au lecteur une observation
-peut-être utile à l'histoire de nos m&oelig;urs. Lorsque
-autrefois Justine, femme de chambre de la
-marquise et renfermée dans l'obscurité de sa servile
-condition, se donnoit généreusement, dans ses
-momens de loisir, à quiconque la trouvoit gentille,
-je ne me faisois aucun scrupule de l'aimer pour
-rien; je regardois même comme un pur effet de ma
-libéralité les petits présens dont parfois je récompensois
-son ardeur complaisante. Maintenant que,
-stipendiaire du vicomte, M<sup>me</sup> de Montdésir trafiquoit
-de ses appas, je n'aurois pas cru pouvoir
-les fatiguer <i>gratis</i> à mon profit sans blesser la délicatesse.
-Tous ceux de nos jeunes gens de qualité
-qui ont quelques principes se conduisent et raisonnent
-de même; aussi, pour une jolie fille que ses
-attraits doivent mener à la fortune, le plus difficile
-n'est pas de trouver cinquante merveilleux qu'elle
-puisse intimement persuader de son mérite, mais
-un honnête homme qui, le premier, s'avise d'y
-mettre un prix.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Passade. Demandez aux plus jolies nymphes de notre
-Opéra, elles vous diront que c'est le mot technique.</p>
-</div>
-<p>Quoi qu'il en soit, je payai M<sup>me</sup> de Montdésir, et
-j'osai lui demander à déjeuner. Il nous fut apporté
-par l'effronté laquais. Le drôle étoit d'une jolie
-figure, et je m'aperçus d'abord que sa maîtresse
-n'avoit pas pour lui le ton revêche, les airs impertinens
-dont elle accabloit la pauvre chambrière.
-Madame de Montdésir, je vous observe, et vous
-n'y faites pas assez d'attention, et vous négligez
-de garder avec cet heureux serviteur le fameux
-<i>quant-à-soi</i> dont vous m'avez parlé! Madame de
-Montdésir, ou je me trompe fort, ou dans vos
-grandeurs présentes vous conservez les premiers
-goûts si désintéressés de votre condition première!
-Justine, ce petit monsieur-là me rappelle <i>La Jeunesse</i>&hellip;
-Ah! Vicomte, cher Vicomte, prenez
-garde à vous, ceci vous regarde, et désormais vous
-regardera seul: car, à compter de ce moment, je
-promets bien qu'il n'y aura plus rien de commun
-entre votre maîtresse et moi&hellip; Mais ne pensons
-plus à M<sup>me</sup> de Montdésir; il me semble que
-j'entends M<sup>me</sup> de B&hellip;</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip; n'arriva pas du côté par où j'étois
-entré. Je la vis tout à coup paroître au fond de la
-dernière chambre occupée par M<sup>me</sup> de Montdésir;
-je courus me jeter à ses genoux que j'embrassai.
-La marquise se pencha sur moi, et me donna un
-baiser; puis, voyant que je me relevois promptement
-pour le lui rendre, elle recula deux pas et
-ne me présenta que sa main, encore ce fut d'un
-air plus poli qu'empressé, de cet air qui, loin de
-solliciter une caresse, semble commander un hommage.
-Mais moi, moi charmé de tenir encore une
-fois dans les miennes cette main depuis si longtemps
-chérie, je sentis, en lui donnant plusieurs
-baisers bien vifs, que, toujours digne de l'amour,
-elle étoit trop jolie pour le respect et pour l'amitié.
-M<sup>me</sup> de Montdésir vint faire sa révérence à
-M<sup>me</sup> de B&hellip;; celle-ci la reçut comme autrefois elle
-recevoit Justine. «Petite, lui dit-elle, je suis contente
-du zèle et de l'intelligence que vous avez
-mis dans la prompte exécution de mes ordres;
-vous me connoissez, je ne serai point ingrate.
-Allez, fermez cette porte en sortant, et que personne
-ne puisse pénétrer jusqu'ici.»</p>
-
-<p>Dès que Justine eut obéi, je tâchai d'exprimer
-à M<sup>me</sup> de B&hellip; tout l'excès de ma reconnoissance
-et de ma joie. «Chevalier, répondit la marquise
-en retirant sa main qu'apparemment je serrois trop
-fort, vous ne m'entendrez point, jouant ici la délicatesse,
-affecter de nier ce que mille gens ne
-tarderoient pas à savoir et viendroient vous certifier:
-c'est par moi que les portes de la Bastille se
-sont ouvertes pour vous. Peut-être la petite de
-Montdésir vous a déjà dit à quel point quatre mois
-d'assiduités à la cour y ont accru le crédit dont
-je jouissois, et je vous assure, mon ami, que la
-considération de vos malheurs qu'il falloit finir ne
-fut pas la moindre de celles qui m'animèrent et
-me soutinrent dans la poursuite de mes projets
-ambitieux. Je suis maintenant au plus haut degré
-de faveur que puisse atteindre la fortune d'un
-courtisan; et, si votre liberté, d'abord presque tous
-les jours inutilement sollicitée, mais enfin obtenue
-malgré mille obstacles et mille ennemis, n'a pas,
-aussitôt que je l'aurois voulu, signalé toute l'étendue
-de mon pouvoir, du moins je puis me glorifier
-de ce qu'elle en est la preuve la moins équivoque,
-et je ne crains pas de vous avouer que je vois en
-elle mon plus doux succès. Ne croyez pas cependant
-que votre meilleure amie compte borner là
-ses bons offices. Je sais que, pour vous, la liberté
-n'est pas le premier des biens; je sais que Faublas,
-quoique sans cesse caressé de plusieurs amantes, ne
-peut vivre heureux s'il languit séparé de celle qu'il
-a toujours préférée. Je prétends la lui rendre, je
-prétends découvrir la retraite de Duportail, fût-elle
-au bout de l'univers.&mdash;O ma bienfaitrice,
-m'écriai-je, ô ma généreuse amie!» La marquise
-retira sa main que je voulois reprendre, et continua:
-«Et, quand j'aurai pu réunir les deux charmans
-époux, j'oserai tenter pour leur félicité commune
-quelque chose de plus hardi. Je tâcherai, si
-Faublas récompense mes soins de sa confiance et
-s'il me permet d'aider sa jeunesse de mes conseils,
-je tâcherai de le prémunir contre les séductions de
-mon sexe et les égaremens du sien; je tâcherai de
-lui faire sentir qu'un jeune homme autant que lui
-favorisé par l'hymen doit trouver son bonheur
-dans sa félicité. Gardez-vous d'imaginer que je
-m'aveugle sur les difficultés de cette entreprise.
-Non, je n'ignore pas que les plus grandes me
-viendront de vous. Je la connois, votre impatiente
-vivacité, qui rarement vous laisse le temps de
-résister aux occasions périlleuses; je la connois,
-votre imagination bouillante, qui trop souvent
-vous force à les aller chercher: voilà, Faublas, les
-ennemis que je crains; voilà ce qui m'effraye plus
-que les tendres emportemens de votre étourdie
-comtesse, plus que les adroites instigations de la
-baronne, son intrigante amie.» J'interrompis
-M<sup>me</sup> de B&hellip; «Quoi! vous connoissez ces dames?&hellip;
-Mais comment savez-vous&hellip;?&mdash;M. de Valbrun,
-me répondit-elle, a peu de secrets pour M<sup>me</sup> de
-Montdésir, qui depuis trois mois n'en a plus pour
-moi.»</p>
-
-<p>L'air dont M<sup>me</sup> de B&hellip; me regardoit en appuyant
-avec une affectation marquée sur ces mots
-équivoques: <i>qui depuis trois mois n'en a plus pour
-moi</i>, ne me permit pas de douter du véritable
-sens qu'elle vouloit leur donner. Je ne pus m'empêcher
-de rougir; la marquise vit mon trouble et
-me dit:</p>
-
-<p>«Laissons Justine, tout à l'heure nous parlerons
-d'elle; auparavant il est bon que je vous
-éclaire sur le caractère de M<sup>me</sup> de Fonrose, et je
-ne serai pas fâchée que vous sachiez si je connois
-M<sup>me</sup> de Lignolle.</p>
-
-<p>«La petite comtesse, vaine de ses appas, qu'elle
-croit incomparables, de son esprit, qu'on lui dit
-être original, de sa naissance, dont elle ne sait
-pas qu'on suspecte la légitimité; fière aussi des
-richesses qu'elle attend et du rang qu'elle espère,
-forte du hasard qui lui a donné la plus foible des
-tantes et le plus imbécile des maris, la petite comtesse
-imagine qu'on ne lui doit qu'hommages, adorations
-et respects. Étourdie, impérieuse, obstinée,
-fantasque et jalouse, elle a tous les défauts d'un
-enfant gâté. Toujours elle se montrera moins sensible
-au plaisir de plaire qu'au bonheur de commander;
-on la trouvera la plus exigeante des
-maîtresses, comme on la voit la plus impertinente
-des femmes; elle fera bientôt de son amant son
-premier valet, comme elle a déjà fait de son mari
-son dernier esclave. Je vous la garantis également
-incapable de dissimuler ses extravagantes opinions
-et de réprimer ses passions désordonnées; ainsi
-vous l'entendrez sans cesse essayant de justifier par
-la sottise qu'elle dira la sottise qu'elle aura faite;
-et j'ose vous prédire qu'avec l'inépuisable fonds
-d'amour-propre dont on la connoît pourvue, elle
-s'efforceroit inutilement de corriger en elle les
-vices réunis de la nature et de l'éducation.</p>
-
-<p>«Quant à la baronne, sa réputation est faite,
-personne ne l'estime, parce que tout le monde la
-connoît. Le scandale de ses débuts a fait mourir
-de chagrin M. de Fonrose, un très galant homme,
-seulement coupable d'avoir voulu, dans un rang
-élevé, donner à sa trop noble femme le goût des
-bourgeoises vertus. Aussi <i>madame</i>, dans ses
-gaietés, appeloit-elle <i>monsieur le Philosophe de la
-rue Saint-Denis</i>. A l'époque de la mort de son
-mari, M<sup>me</sup> de Fonrose, entièrement libre, s'est
-hâtée de justifier les brillantes espérances qu'elle
-avoit données. Nous l'avons vue s'élever au-dessus
-de toutes les bienséances, éternelles ennemies de
-son sexe; et, dans toutes les rencontres, elle a
-stoïquement soutenu son grand caractère. En moins
-de dix ans le nombre de ses conquêtes s'est tellement
-multiplié que, craignant enfin d'en oublier
-quelqu'une, elle vient tout récemment de prendre
-le très sage parti d'en dresser elle-même l'honorable
-liste. Dans cet interminable vocabulaire, le
-nom de monsieur votre père se trouve peut-être le
-millième, et sera probablement suivi de mille autres
-noms, sans compter le vôtre. Ce qui rend
-plus étonnant encore l'invincible courage de cette
-femme capable de supporter l'affluence perpétuelle
-de tant de gens, c'est qu'elle accueille tout le
-monde et ne renvoie jamais personne. Jamais le
-nouvel arrivant ne fait, chez cette Messaline, aucun
-tort au premier venu. Elle en gardera trente
-à la fois, si trente le veulent bien. Celui que cet
-arrangement n'accommode pas se retire sans esclandre;
-si l'on s'aperçoit du vide qu'il laisse, on le
-remplit, mais, dans tous les cas, le déserteur
-revient-il après six mois d'absence, il est toujours
-sûr d'être bien reçu. Au reste, ne croyez
-pas que ces menus détails puissent seuls remplir
-une tête aussi vaste que celle de la baronne!
-il faut encore à cet intrigant génie des occupations
-au dehors; désolée des momens de loisir
-que ses amours lui laissent, elle ne s'en console
-qu'en favorisant les amours d'autrui. Allez chez
-elle un jour qu'elle reçoit, vous la verrez environnée
-de jolis garçons qu'elle forme et de jeunes
-femmes qu'elle produit.</p>
-
-<p>«Telles sont les ennemies que je me propose de
-combattre avec vous; cependant je crois devoir
-pendant quelque temps leur laisser le plaisir de
-votre défaite. Grossissez incessamment l'immense
-liste des heureux que M<sup>me</sup> de Fonrose a faits;
-cette femme trop occupée ne pourra retenir plus
-d'un jour un jeune homme que je connois sensible,
-et que je crois délicat. Quant à M<sup>me</sup> de
-Lignolle, je permets qu'elle vous arrête quelques
-semaines. Puisque absolument il vous faut un objet
-de distraction, je préfère à toute autre une enfant
-capricieuse et légère, qui ne vous inspirera qu'une
-fantaisie passagère comme la sienne. Soyez donc,
-en vos jours de dés&oelig;uvrement, la poupée dont
-elle raffole; mais songez qu'il faudra, dès que je
-pourrai vous ramener Sophie, rompre sans retour
-avec la comtesse.»</p>
-
-<p>J'en pris l'engagement avec la marquise, je la
-remerciai vivement de l'intérêt qu'elle me témoignoit,
-je lui promis de n'aimer que ma femme
-aussitôt que ma femme me seroit rendue. Cependant
-je n'avois pas entendu sans chagrin M<sup>me</sup> de
-B&hellip; réclamer ma fidélité pour Sophie, et je me hâte,
-afin que personne ne soit tenté d'improuver le vif
-déplaisir qu'involontairement je ressentois, je me
-hâte d'avertir tout le monde que la marquise étoit
-alors, plus que jamais, brillante des agrémens de sa
-jeunesse et de l'éclat de sa beauté. Je trouvois
-sa peau d'une blancheur plus éblouissante, les roses
-de son teint me paroissoient avoir plus de fraîcheur,
-ma mémoire me retraçoit d'autres appas
-que mon imagination me montroit encore perfectionnés;
-mais aussi je me sentois forcé de reconnoître
-quelque chose de plus décent, de plus assuré
-dans son maintien toujours enchanteur, et, dans
-toute sa personne, comme autrefois remplie de
-grâces, je ne sais quel air de dignité qui n'appartient
-point aux amours: j'étois désespéré! Vingt
-fois je voulus lui rappeler le souvenir qui m'agitoit,
-le douloureux souvenir de mon bonheur
-passé; vingt fois elle m'imposa silence par un
-geste et par un regard, qui sembloient me dire:
-«Plaignez mon malheur, et respectez votre amie.»</p>
-
-<p>Il fallut me résoudre à la respecter, il fallut me
-résoudre à l'écouter quelque temps encore sans l'interrompre.
-Elle me détailla la foule des moyens qui
-maintenant étoient en son pouvoir et dont elle comptoit
-user pour chercher M<sup>me</sup> de Faublas; et, quand
-elle me vit bien persuadé que personne au monde ne
-pouvoit retrouver Sophie si M<sup>me</sup> de B&hellip; ne le pouvoit
-pas, elle me parla de Justine. «Cette petite,
-me dit-elle, m'a promis de n'apporter aucun
-obstacle au projet que j'ai formé de vous rendre
-sage; mais je la soupçonne peu capable de garder
-constamment une résolution désespérée; ainsi je
-vous prie de vouloir bien ne pas mettre son courage
-à de rudes épreuves. Vous ne pouvez honnêtement,
-ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, lui
-continuer la longue affection que vous avez eue
-pour elle. Une intrigue de cette nature ne vous
-convient sous aucun rapport: mon ami, vous
-n'êtes ni assez fou pour avoir l'intention d'enrichir
-M<sup>me</sup> de Montdésir, ni assez lâche pour songer à
-l'aimer gratuitement. Il paroît qu'on est généralement
-d'accord sur ce point qu'il faut un peu
-moins mépriser le riche libertin qui va sans cesse
-marchandant des filles que le freluquet obscur qui
-fait métier de leur plaire; mais on ne sait pas bien
-encore s'il est plus ridicule de payer fort cher
-leurs faveurs, dont on se soucie fort peu, qu'il ne
-semble honteux de les obtenir par des bassesses
-quand on n'a pas d'or pour les acheter. Ce qu'il y
-a de mieux prouvé, c'est que quiconque eut une
-fois le malheur de trouver quelque plaisir dans la
-société de ces sortes de femmes doit bientôt, s'il
-n'y prend garde, y perdre, avec sa fortune ou sa
-santé, l'estime des honnêtes gens et sa propre
-estime.»</p>
-
-<p>Pour justifier celle de la marquise, je ne lui
-dissimulai point que ce matin, et tout à l'heure,
-M<sup>me</sup> de Montdésir violoit avec moi sa téméraire
-promesse, et même je lui contai naïvement quelle
-douce méprise, pour me donner la veille un des
-plus fortunés instans de ma vie, avoit dans mes
-bras embelli Justine de tous les attraits de M<sup>me</sup> de
-B&hellip; Je vis la marquise plusieurs fois rougir, et
-plusieurs fois je l'entendis soupirer de mon erreur,
-sans doute inexcusable. Enhardi par son trouble,
-j'osai risquer, avec une légère caresse, une insidieuse
-question: «Et vous, ma chère maman, ne
-songez-vous donc jamais à moi? jamais un tendre
-souvenir&hellip;» M<sup>me</sup> de B&hellip;, déjà remise, m'interrompit:
-«Devez-vous demander si je songe à
-vous? Tout ce que je vous dis ne prouve-t-il pas
-que votre amie, sans cesse occupée de vos intérêts
-les plus chers&hellip;&mdash;Il est donc vrai que vous êtes
-mon amie?&hellip; Hélas! vous n'êtes plus que mon
-amie!&mdash;Faublas, vous devriez m'en féliciter.&mdash;<i>Ma
-chère maman</i>, je ne puis que m'en plaindre.&mdash;Mon
-ami, c'est <i>Madame</i> qu'il faut dire.&mdash;Madame,
-à vous? jamais je ne m'y accoutumerai.&mdash;Il
-le faut cependant, Faublas.&mdash;Ma&hellip; Madame,
-on m'appelle Florville.&mdash;Tant mieux, je
-suis sensible à votre déférence.&mdash;Ma chère maman,
-que de bonheur!&hellip;&mdash;Mon ami, c'est Madame
-qu'il faut dire.&mdash;Que de bonheur ce nom
-me rappelle!&mdash;Laissons cela.&mdash;Qu'avec plaisir
-je me souviens de l'aimable vicomte qui le portoit!&mdash;Parlons
-d'autre chose, mon ami.&mdash;Que ne
-suis-je encore M<sup>lle</sup> Duportail!&mdash;Chevalier, changeons
-de conversation.&mdash;Que n'allons-nous encore
-ensemble à Saint-Cloud!</p>
-
-<p>&mdash;Bon Dieu! déjà midi! s'écria-t-elle en regardant
-sa montre; Florville, je veux pourtant, avant
-de vous quitter, vous donner une commission.»
-Elle tira de son portefeuille un papier qu'elle me
-remit. «J'ai moi-même sollicité cette lettre du
-ministre, qui rappelle en France mon plus mortel
-ennemi. Faites-moi le plaisir de l'adresser au comte
-de Rosambert, à Bruxelles, où il est maintenant.
-Annoncez-lui qu'il peut, sous son nom, reparoître
-dans la capitale, et même à la cour. Je vous permets
-de lui apprendre que celle qu'il outragea
-pouvoit d'un mot le priver à jamais de ses biens,
-de ses emplois, de sa patrie, et vient d'obtenir son
-retour. Qu'il ne croie pas cependant que je renonce
-à ma vengeance; mais qu'il sache que je la
-veux digne de moi. Un lâche châtiment ne sera
-point le prix d'une lâche injure. Punir avec noblesse
-un homme indigne de sa naissance, qui ne
-craignit pas de m'insulter bassement, c'est punir
-deux fois. Adieu, mon ami.&mdash;Adieu, Madame&hellip;
-Serai-je longtemps privé du bonheur de vous revoir?&mdash;Non,
-Florville, je compte revenir ici
-quelquefois.&mdash;Dites souvent.&mdash;Souvent, si je
-puis.&mdash;Et bientôt?&mdash;Le plus tôt possible,&hellip;
-dans quelques jours&hellip; Vous serez averti par Justine.
-Adieu, mon ami.»</p>
-
-<p>Quand M<sup>me</sup> de B&hellip; fut partie, j'appelai
-M<sup>me</sup> de Montdésir. «Dis-moi donc où communique
-cette porte par laquelle j'ai vu la marquise
-entrer et sortir?&mdash;Chez le bijoutier voisin, que
-madame a généreusement payé pour cela, me répondit-elle.
-C'est ici de même qu'au boudoir de
-la marchande de modes.&mdash;Oh! non, Justine, ce
-n'est pas de même, il s'en faut bien.&mdash;Quoi donc!
-notre maîtresse a-t-elle été cruelle?&mdash;Oui, mon
-enfant.&mdash;Peut-être parce que vous êtes marié.&mdash;Crois-tu?&mdash;Dame!
-je sens qu'à sa place cela me
-feroit une peine terrible, je serois d'abord comme
-un petit démon; mais nous autres femmes, nous ne
-savons pas garder rancune, je finirois par m'apaiser.&mdash;Tu
-penses donc que la marquise&hellip;&mdash;S'apaisera!
-Oui, soyez tranquille; et puis, ajouta-t-elle d'un
-ton caressant, je sais bien qu'il te reste des consolations.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Montdésir me paroissoit en effet très
-disposée à m'en offrir, mais j'eus le courage d'emporter
-mon chagrin.</p>
-
-<p>Jasmin attendoit impatiemment mon retour. Il
-me dit que M<sup>me</sup> de Fonrose venoit d'envoyer
-quelqu'un pour me prier de passer chez elle. Je
-commençai par écrire au comte de Rosambert une
-courte lettre, que je fis porter à la poste, et puis je
-me rendis chez la baronne.</p>
-
-<p>Quand on lui annonça le chevalier de Florville,
-M<sup>me</sup> de Fonrose fit un cri de joie. Elle me conduisit
-à son cabinet de toilette, m'y plaça devant
-un miroir, et sonna l'une de ses femmes, qui, moins
-jolie, mais non moins adroite que Justine, en un
-instant me fit, avec des rubans et des fleurs, la plus
-élégante coiffure dont une jeune personne ait jamais
-pu s'enorgueillir. Ensuite je me vis paré d'une
-robe de pékin lilas, on me passa le plus décemment
-possible un jupon pareil, et, pour compléter
-la métamorphose, mon pied fut enfermé dans un
-petit soulier du <i>Cadran bleu</i>. M<sup>me</sup> de Fonrose alors
-renvoya sa femme de chambre; puis, en me donnant
-plusieurs baisers, elle voulut bien me dire
-qu'il y avoit peu de femmes aussi aimables que
-moi. J'allois imprudemment lui rendre et ses propos
-flatteurs et ses tendres caresses, quand un secourable
-laquais s'avisa de crier de la porte:
-«Monsieur de Belcour.»</p>
-
-<p>La baronne, craignant que mon père ne pénétrât
-jusqu'au cabinet de toilette, courut le recevoir, et
-le joignit dans la pièce voisine. «Je viens, lui dit
-le baron, vous faire des excuses avec des reproches,
-et vous exprimer mes regrets. Hier, il a fallu nous
-quitter un peu brusquement. J'en ai beaucoup
-souffert, et la faute en est tout à fait à vous,
-Baronne. Vous m'avez amené la plus folle petite
-personne&hellip;&mdash;Dites une femme charmante, Monsieur,
-pleine d'attraits, de vivacité, de gentillesse,
-d'esprit&hellip;&mdash;Cela peut être, Madame; mais&hellip;&mdash;Point
-de mais», interrompit-elle. Cependant il
-continua: «Je vous avoue que je ne vois pas sans
-chagrin mon fils embarqué dans une intrigue nouvelle.
-Il me seroit trop cruel de penser que sa
-femme sera toujours absente&hellip;&mdash;Eh! bon Dieu!
-tranquillisez-vous, Baron; quand elle reviendra,
-nous lui rendrons son mari.&mdash;Trop tard peut-être,
-il la chérira moins; et sa Sophie, en vérité, mérite
-d'être heureuse.&mdash;Vous voilà! je vous admire! à
-vous entendre, on croiroit qu'une femme ne peut
-trouver son bonheur que dans les perpétuelles adorations
-de son mari; et vous avez apporté du fond
-de votre province cette idée de l'autre siècle que
-tout bon époux doit bourgeoisement assommer sa
-femme d'un éternel amour. Eh mais! Monsieur,
-d'où venez-vous? Comment! ignorez-vous encore
-que maintenant un honnête homme ne se marie
-qu'afin de se donner une maison, un état, un héritier?&mdash;Et
-c'est pour cela, Madame, que les honnêtes
-gens dont vous parlez n'ont, après quelques
-années de mariage, ni état, ni maison, ni enfans
-qui leur appartiennent.&mdash;Vous êtes, répliqua la
-baronne en riant, l'homme du monde le plus amusant,
-quand vous en voulez prendre la peine.
-Qu'on mette les chevaux, dit-elle à un domestique.&mdash;Vous
-ne dînez pas chez vous? s'écria
-mon père.&mdash;Non, vraiment.&mdash;Moi qui comptois
-passer la soirée avec vous!&mdash;J'en suis tout
-à fait désolée, lui répondit-elle d'un ton caressant,
-mais c'est une chose impossible.&mdash;Madame, peut-on,
-sans indiscrétion, demander où vous dînez?&mdash;Chez
-la petite comtesse.&mdash;Y allez-vous seule?&mdash;Non.&mdash;Avec
-mon fils, peut-être?&mdash;Avec le
-chevalier? point du tout.&mdash;Vous riez, Baronne.&mdash;Je
-vous donne ma parole d'honneur que ce
-n'est pas monsieur votre fils qui m'accompagne
-chez la comtesse.&mdash;Eh! qui donc?&mdash;Une jeune
-personne dont je ne crois pas que vous ayez entendu
-parler.&mdash;Vous l'appelez?&mdash;M<sup>lle</sup> de Brumont.&mdash;De
-Brumont? non, je ne la connois pas. Vient-elle
-vous chercher, ou l'allez-vous prendre?&mdash;Mais&hellip;
-je ne sais, j'attends.&mdash;Restez-vous tard chez M<sup>me</sup> de
-Lignolle?&mdash;Je comptois rentrer de bonne heure
-pour souper avec vous.&mdash;Vous aviez là, Baronne,
-une excellente idée.&mdash;Et je ferois défendre ma
-porte, continua-t-elle, si vous ne craigniez pas trop
-l'ennui du tête-à-tête.&mdash;Je crains seulement que
-le tête-à-tête ne soit trop court», répondit-il en
-lui baisant la main.</p>
-
-<p>Un domestique vint dire que les chevaux étoient
-mis. M<sup>lle</sup> de Brumont, pressée de revoir sa maîtresse,
-trouvoit que le baron causoit trop longtemps
-avec la sienne. Oui, ma Sophie, c'est à toi que j'en
-demande pardon, Faublas rêvoit au moyen d'éconduire
-promptement son père.</p>
-
-<p>Agathe, cette alerte femme de chambre qui
-m'avoit coiffé, voulut bien recevoir un louis
-d'or et prendre pitié de ma peine. Elle me conduisit,
-par un petit escalier, dans la cour, où je
-trouvai le carrosse de la baronne; puis elle se
-chargea d'aller dire à sa maîtresse que M<sup>lle</sup> de
-Brumont venoit d'arriver, mais qu'ayant su que
-M<sup>me</sup> de Fonrose avoit du monde, et ne voulant
-voir personne, elle attendoit la baronne dans sa
-voiture.</p>
-
-<p>Ma commission fut exactement faite; bientôt
-je vis descendre M<sup>me</sup> de Fonrose: mon père lui
-donnoit la main. Il jeta dans la voiture un regard
-curieux, mais j'eus l'impolitesse de me cacher la
-figure avec mon éventail.</p>
-
-<p>Nous partîmes. La baronne, qui rioit, me félicita
-du succès de ma ruse. Elle prit ma main, la serra
-doucement, m'honora de plusieurs regards bien
-tendres, et plus d'une fois me répéta que mon père
-pouvoit passer pour un très aimable homme, mais
-que j'étois bien la plus charmante femme qu'elle
-eût jamais vue.</p>
-
-<p>Cependant nous avancions, la conversation
-changea d'objet. M<sup>me</sup> de Fonrose daigna m'avertir
-que la comtesse, sans doute encore très
-irritée, pourroit d'abord me recevoir assez mal;
-mais elle ajouta que j'apaiserois cette femme
-comme on les apaisoit toutes, avec des sermens,
-des louanges et des caresses.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">Monsieur étoit avec madame, quand
-on nous annonça chez la comtesse.
-«Oui, ma foi! dit le comte, c'est
-elle!» M<sup>me</sup> de Lignolle, emportée
-par un premier mouvement, se leva d'abord et
-me tendit les bras; mais tout d'un coup, agitée
-d'un sentiment contraire, elle se rejeta dans son
-fauteuil en criant: «Je ne veux pas la voir.»
-J'allois partir, M<sup>me</sup> de Fonrose me prévint: «Cependant
-je vous la ramène bien repentante et bien
-désolée; je vous assure qu'elle brûle de mériter sa
-grâce.&mdash;Sa grâce, après tant d'ingratitude!&mdash;Il
-est vrai, dit M. de Lignolle, que mademoiselle
-s'est permis, à notre égard, un étrange procédé.
-Ne rester ici que deux ou trois jours, et nous planter
-là sans rien dire! il falloit au moins qu'elle
-avertît madame quelques jours d'avance.&mdash;Qu'elle
-m'avertît! s'écria la comtesse. Il eût été fort bon
-qu'elle m'avertît! Monsieur, vous ne savez ce que
-vous dites; on ne doit pas m'avertir, car on ne doit
-pas me quitter.&mdash;Ah! pourtant, il faut convenir
-que mademoiselle étoit libre; elle avoit le droit de
-vous demander son congé, comme vous aviez le
-droit de la renvoyer. Mais dans ce cas-là, je le
-répète, on s'avertit mutuellement quelques jours
-d'avance.&mdash;Monsieur, voulez-vous bien me faire
-grâce de vos réflexions? Dans un autre moment,
-elles m'amuseroient peut-être, je vous avoue que
-maintenant elles me fatiguent.» Le comte se tut;
-je pris la parole: «Madame, je conviens que j'ai
-quelques torts envers vous; mais les apparences me
-montrent plus coupable que je ne le suis en effet.&mdash;Comment!
-vous ne m'avez peut-être pas fait
-une infidélité?&mdash;Et une infidélité de quatre mois!
-interrompit le comte. Quatre mois sans nous donner
-seulement de vos nouvelles!&mdash;Mademoiselle,
-madame a raison, cela n'est pas bien.&mdash;Il faut
-aussi plaider un peu pour elle, dit M<sup>me</sup> de Fonrose;
-je sais de bonne part que cette absence de
-quatre mois lui a paru fort longue, et que, si l'on
-avoit voulu lui laisser la liberté de vous venir voir,
-elle en auroit de bon c&oelig;ur profité.&mdash;Baronne, vous
-voudriez en vain l'excuser, vous n'ignorez pas
-qu'elle m'a trahie!&mdash;Vraiment, sans doute, reprit
-M. de Lignolle, c'est une espèce de trahison.&mdash;Elle
-m'a sacrifiée!&mdash;Oui, continua l'époux approbateur,
-elle nous a véritablement sacrifiés, si elle a
-été s'établir ailleurs.&mdash;Justement, Monsieur,
-s'écria la comtesse, c'est ce qu'elle a fait.&mdash;Madame,
-je me reconnois coupable; mais&hellip;&mdash;Vous
-l'entendez, interrompit-elle, en joignant avec transport
-ses jolies petites mains, qu'elle leva d'abord
-vers le plafond<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> et dont elle se couvrit les yeux et
-le front. Vous l'entendez! elle a été s'établir ailleurs,
-elle-même en convient.&mdash;Madame, daignez m'écouter
-jusqu'à la fin, permettez&hellip;&mdash;Elle a été s'établir
-ailleurs! répéta douloureusement la comtesse,
-qui se mit à pleurer; elle a été s'établir ailleurs!&mdash;Chez
-une femme? demanda le comte.&mdash;Eh! sans
-doute, chez une femme, lui répondit M<sup>me</sup> de Lignolle
-avec beaucoup de vivacité. Vous faites des
-questions!&hellip;» Il m'adressa la parole: «Quelle est
-cette femme chez qui&hellip;?&mdash;Que vous importe ce
-qu'elle est? interrompit la comtesse. Qu'importe en
-quelle qualité? répliqua-t-elle encore.&mdash;Est-elle
-noble, cette femme-là? me demanda-t-il.&mdash;Oui!
-noble, s'écria-t-elle, comme mon palefrenier.&mdash;Et
-que fait-elle?&mdash;Ce qu'elle fait! ce qu'elle fait! dit la
-comtesse, dont la colère alloit toujours croissant à
-chaque interrogation de son curieux mari, elle fait
-des sottises et de mauvaises plaisanteries.&mdash;Et
-elle s'appelle?» M<sup>me</sup> de Lignolle s'écria: «Oh!
-je le sais comment elle s'appelle; mais je veux que
-vous le disiez, Mademoiselle.&mdash;Madame, dispensez-moi&hellip;&mdash;Mademoiselle,
-point de mauvaises
-excuses, je le veux.&mdash;Eh bien, elle s'appelle Montdésir!&mdash;Montdésir,
-j'en étois sûre; Montdésir!&hellip;
-Elle a pu me quitter pour une autre!&hellip; Elle a été
-s'établir chez une madame Montdésir!» Et la comtesse
-se remit à pleurer. «La voilà qui s'attendrit, me
-dit la baronne, elle va se calmer, elle va pardonner.
-Tombez à ses pieds, Mademoiselle, et demandez
-grâce.» Je me jetai à ses genoux que j'embrassai;
-et, pendant que M<sup>me</sup> de Fonrose lui adressoit tout
-bas quelques mots de consolation, le comte me
-faisoit, avec de doux reproches, une paternelle
-remontrance.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Et non vers le ciel, comme ils le disent tous en pareil
-cas: il faut être exact.</p>
-</div>
-<p>«Vous êtes jeune, Mademoiselle de Brumont,
-vous avez pour vous toutes les grâces de l'esprit et
-de la figure; cependant vous ne parviendrez point
-à réparer l'injustice que la fortune vous a faite
-d'ailleurs, si vous êtes inconstante dans vos goûts,
-si vous ne voulez vous attacher à personne, si vous
-allez vous établissant partout, sans pouvoir vous
-fixer nulle part. Qui nous avez-vous préféré, je vous
-prie? Une roturière, une femme de rien, qui est
-philosophe, je le parierois. N'étiez-vous pas cent
-fois mieux ici? Je ne crois point avoir manqué
-d'égards pour une demoiselle que j'estimois vraiment
-beaucoup, et, quant à ma femme, elle vous
-aimoit au point d'en être folle. D'ailleurs, sans
-compter mille autres avantages, vous en aviez chez
-nous un très grand, qu'on rencontre rarement ailleurs:
-celui de deviner tous les jours des charades,
-et d'en faire vous-même tout à votre aise.»</p>
-
-<p>Le chagrin de la comtesse ne put tenir contre
-les dernières réflexions de son mari. A peine
-M. de Lignolle finissoit de parler que madame
-tomba dans les convulsions d'un rire inextinguible.
-Tout à coup la sombre douleur fit place à la joie
-folle sur ce charmant visage où je vis les ris et les
-pleurs ensemble mêlés. Il m'étoit aisé de m'apercevoir
-que M<sup>me</sup> de Fonrose auroit, comme moi,
-donné de l'or pour qu'il lui fût permis de rire aussi
-haut que la comtesse; mais j'étois, comme elle, retenu
-par la crainte de donner d'étranges soupçons
-à ce mari qui nous regardoit, et qui devoit être également
-surpris du violent chagrin de sa femme et
-de son excessive gaieté. Le comte, en effet, remarqua
-ma contrainte, et voici comment il me rassura:</p>
-
-<p>«Vous avez l'air stupéfaite, Mademoiselle; mais
-il ne faut pas que ceci vous étonne. <i>Aucune affection
-de l'âme ne m'échappe</i>, à moi: dans votre absence,
-la belle humeur de madame s'étoit visiblement
-altérée; j'ai découvert qu'il y avoit un moyen
-sûr de lui rendre sa gaieté, je lui ai parlé charade:
-aussitôt voilà madame riant comme une folle. J'ai
-répété plusieurs fois l'expérience, et toujours avec
-le même succès. Vous en êtes vous-même témoin,
-depuis un quart d'heure elle ne cesse! et tenez,
-voilà un redoublement.»</p>
-
-<p>En effet, la comtesse recommença de plus belle,
-et M<sup>me</sup> de Fonrose ne se gêna plus; je fus comme
-elle entraîné, et M. de Lignolle lui-même ne put
-voir trois personnes s'égayer de si bon c&oelig;ur, sans
-se mettre de la partie. Nos bruyans éclats de rire
-durent être entendus de tout le voisinage.</p>
-
-<p>Cependant, quoique M<sup>lle</sup> de Brumont se pâmât
-de rire, le chevalier de Faublas ne perdoit pas la
-tête. D'une bouche avide il pressoit les lis d'un
-bras plus doux que l'ivoire, et d'une main caressante
-il serroit doucement les plus jolis genoux du
-monde. «Pardonnez-lui, dit à la comtesse
-M<sup>me</sup> de Fonrose, qui, ne s'ennuyant pas de me
-regarder, ne perdoit aucun détail de cette joyeuse
-pantomime.&mdash;Pardonnez-lui, répéta le mari confident,
-qui, non content de m'applaudir par des
-regards et par des signes, se baissa deux fois
-pour me glisser à l'oreille ces paroles tout à fait
-encourageantes: «Bon, bon! ne vous lassez pas,
-tenez ferme, elle est vaincue!&mdash;Pardonnez-moi,
-m'écriai-je à mon tour, d'une voix tendre et d'un
-ton suppliant; pardonnez-moi, car je me repens
-et je vous aime.&mdash;Et moi aussi, je vous aime,
-répondit-elle en m'embrassant, et je vous pardonne,
-ajouta-t-elle en m'embrassant encore, mais
-à condition que vous ne verrez plus cette madame
-de Montdésir.&mdash;Oh! non.&mdash;Et que vous n'irez
-jamais vous établir ailleurs que chez moi.&mdash;Jamais.&mdash;En
-ce cas, je vous pardonne, et je vous
-aime, et je vous embrasse; et, si vous me tenez
-parole, je vous aimerai et je vous embrasserai toute
-ma vie.&mdash;Eh bien, s'écria M. de Lignolle,
-charmé de la joie de sa femme, puisque madame
-vous aime, vous embrasse et vous pardonne, je
-veux aussi vous pardonner, vous aimer et vous
-embrasser.» Il m'honora de plusieurs baisers.
-«Et moi aussi, dit M<sup>me</sup> de Fonrose, je vous
-aime, je vous pardonne et je vous embrasse, car
-depuis un quart d'heure vous m'avez bien amusée.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'on dise pourtant que les charades ne
-sont bonnes à rien! reprit le comte d'un air de
-triomphe. Voyez comme elles nous ont tous mis
-de bonne humeur, comme la paix s'est faite aussitôt
-que&hellip;» La comtesse l'interrompit: «A propos
-de charade, Mademoiselle de Brumont, savez-vous
-bien que monsieur n'a pas encore pu deviner
-la nôtre?&mdash;Bon! c'est qu'elle n'est pas exacte,
-répondit-il.&mdash;Voilà une bonne raison! s'écria
-M<sup>me</sup> de Fonrose. Comment! Mademoiselle, votre
-charade n'est pas exacte?» Je lui répliquai en
-montrant la comtesse: «C'est madame qui l'a
-faite.&mdash;Oui, répondit celle-ci; mais c'est vous
-qui me l'avez fait faire.&mdash;N'importe, reprit la
-baronne, si elle n'est pas exacte, il faut la recommencer.»
-La comtesse repartit: «C'est notre
-intention, Madame.&mdash;Sans doute, dit M. de Lignolle,
-il faut la recommencer.&mdash;Cela vous fera
-donc plaisir? lui demanda sa femme.&mdash;Assurément,
-Madame, et beaucoup; je voudrois même
-pouvoir vous y aider; je voudrois pouvoir
-vous enseigner&hellip;&mdash;Je vous rends mille
-grâces, interrompit-elle; je ne veux plus désormais
-d'autre précepteur que M<sup>lle</sup> de Brumont.
-D'ailleurs, Monsieur, ce seroit peut-être bien inutilement
-que vous essayeriez de devenir le mien.&mdash;Sans
-doute! j'ai fait dans ma vie, tant en
-énigmes qu'en charades, plus de cinq cents poèmes:
-ce seroit un vrai travail pour moi de me remettre
-aux premiers élémens.&mdash;Cependant, Monsieur,
-lui dis-je, je prendrai la liberté de vous observer
-que madame la comtesse est jeune, curieuse et
-pressée d'apprendre.&mdash;Eh bien! Mademoiselle,
-vous n'avez pas besoin d'un second pour lui montrer
-tout ce qu'il lui importe de connoître; vous
-êtes, j'en suis sûr, très en état de donner d'excellens
-principes à votre écolière; et, par exemple,
-quand une fois vous l'aurez commencée, je m'engage
-volontiers à la finir.&mdash;Non pas, s'il vous
-plaît: je prétends n'en céder à personne la gloire
-et le plaisir.&mdash;Eh bien, comme vous voudrez;
-cela ne m'empêchera pas de m'intéresser vivement
-aux progrès de votre écolière.&mdash;Monsieur, ce
-que vous avez la bonté de me dire est très propre
-à m'encourager. Je donnerai de bonnes leçons à
-madame la comtesse, je vous le promets.&mdash;Donnez,
-Mademoiselle, donnez.&mdash;Je ferai plus
-d'une charade avec elle, je vous en réponds!&mdash;Faites,
-Mademoiselle, faites!&mdash;Ainsi, Monsieur,
-dit M<sup>me</sup> de Lignolle, je puis donc, sans risquer
-de vous déplaire, m'occuper de ce petit travail-là.&mdash;Eh!
-bon Dieu, Madame, toute la journée, si cela
-vous amuse.&mdash;Bon! reprit-elle, je suis contente.
-Je m'en faisois quelque scrupule, parce que je craignois
-de m'arroger un droit que je n'eusse pas;
-mais, à présent que vous m'en avez donné la permission,
-me voilà tout à fait à mon aise.&mdash;A la
-bonne heure; mais je vous engage à recommencer
-celle que vous avez seulement ébauchée ensemble:
-car sûrement je l'aurois devinée, si elle avoit été
-bien faite&hellip; Allons, Mademoiselle, point de paresse,
-point de mauvaise honte; recommencez
-cela, faites-le mieux.&mdash;J'y tâcherai, Monsieur.&mdash;De
-votre mieux et le plus tôt possible.&mdash;Ah!
-tout à l'heure, si madame le veut.&mdash;Non, interrompit
-la baronne, dînons, dînons, aussi bien vous
-aurez le temps. Je compte vous laisser passer ici
-la quinzaine.» Je crus avoir mal entendu. «Quoi!
-la quinzaine? lui dis-je.&mdash;Vraiment, répondit-elle.
-Le terme vous paroît court! je le conçois;
-mais je n'ai pu obtenir qu'il fût plus long.&mdash;Obtenir!&hellip;&mdash;J'ai
-tenté l'impossible, Mademoiselle:
-car je savois combien vous désiriez prolonger
-votre séjour chez la comtesse.&mdash;Certainement,&hellip;
-mais&hellip;&mdash;Mais vos parens sont demeurés inflexibles.&mdash;Vous
-dites, Madame, que mes parens&hellip;?&mdash;Ils
-ne vous ont accordé que quinze jours.&mdash;Vous
-dites que mes parens m'ont accordé&hellip;&mdash;Oui,
-seulement quinze jours. Rien n'a pu les déterminer
-à se priver, pour un temps plus long, du
-bonheur de vous posséder chez eux.&mdash;Quinze
-jours, Madame la baronne! Vous êtes sûre?&hellip;&mdash;Je
-suis sûre, Mademoiselle, qu'ils ne vous permettront
-pas de rester plus longtemps; arrangez-vous
-d'après cela, dans quinze jours je vous remmène,
-c'est une chose convenue.&mdash;Convenue!&mdash;Oui,
-Mademoiselle, décidée.&mdash;Décidée, Madame!&mdash;Irrévocablement
-décidée, Mademoiselle.&mdash;Ah!
-ah!&mdash;En attendant, je viendrai
-vous voir presque tous les jours, comme vous
-pensez bien.&mdash;Oui, Madame.&mdash;Et presque
-tous les jours aussi je les verrai, vos parens.&mdash;Oui,
-Madame.&mdash;Ainsi vous aurez perpétuellement
-de leurs nouvelles.&mdash;Oui, Madame.&mdash;Et
-ils recevront continuellement des vôtres.&mdash;Oui,
-Madame.&mdash;Tenez, ce soir je soupe avec l'un
-d'entre eux.&mdash;Je le sais; c'est même un de mes
-grands-parens, celui-là, je crois?&mdash;Justement,
-Mademoiselle, je lui parlerai de vous, de votre
-absence.&mdash;Ah! je vous en serai bien obligée.&mdash;Je
-ne doute pas que d'abord cette séparation de
-quinze jours ne l'effraye, comme les autres; mais je
-lui ferai entendre raison là-dessus.&mdash;Vous me
-rendrez un vrai service.&mdash;Je vous réponds qu'il
-ne sera pas fâché.&mdash;Madame, je m'en rapporte
-à vous.»</p>
-
-<p>On conçoit que je demeurai très surpris de la
-manière artificieuse et hardie dont la baronne venoit
-de m'établir, pour ainsi dire malgré moi, chez
-la comtesse. Cependant je n'oserois pas dire que
-j'en fus bien fâché, car peu de gens me croiroient;
-mais du moins, ô ma Sophie! j'assurerai qu'à
-l'instant même je pris intérieurement la ferme résolution
-de conserver mes relations avec M<sup>me</sup> de
-B&hellip;, pour être, en cas de besoin, promptement
-informé de ses découvertes et pour me conduire
-en conséquence.</p>
-
-<p>Le comte, qui n'avoit rien perdu de mon dialogue
-avec M<sup>me</sup> de Fonrose, demanda si mes
-parens demeuroient maintenant à Paris; la baronne
-répondit qu'ils y étoient <i>incognito</i> pour des
-raisons qu'elle savoit, mais qu'elle ne pouvoit dire.</p>
-
-<p>Nous allons nous mettre à table: je fus placé
-entre le mari et la femme; de temps en temps, la
-comtesse passoit adroitement sous la nappe une
-main qui rencontroit toujours la mienne, et mon
-genou touchoit le sien. Aussi M. de Lignolle se
-fût-il étonné de nos fréquentes distractions, si
-M<sup>me</sup> de Fonrose, toujours attentive et toujours
-complaisante, n'eût vingt fois relevé la conversation
-prête à tomber, et vingt fois ne nous eût très
-habilement avertis de nos imprudences ou tirés de
-nos rêveries. Au dessert, cependant, il fallut payer
-de ma personne. La baronne, soit qu'elle voulût
-me distraire de l'objet dont elle me voyoit trop
-occupé, soit qu'elle prît quelque plaisir à me tourmenter
-un peu, la baronne s'avisa de me porter
-un coup plus difficile à parer que tous les autres.
-«A propos, dit-elle, vous savez sans doute la
-grande nouvelle? Le chevalier de Faublas est sorti
-de la Bastille.&mdash;Qui, le chevalier de Faublas?
-demanda le comte.&mdash;Ne vous rappelez-vous pas
-l'histoire de ce joli garçon qui, sous des habits de
-femme&hellip;&mdash;S'est introduit chez le marquis de
-B&hellip;?&mdash;Oui, oui.&mdash;Et l'on a remis en liberté ce
-mauvais sujet? Et ce petit garnement ne sera pas
-claquemuré pour le reste de sa vie?&mdash;Comte,
-vous êtes bien sévère. On dit que c'est un très
-aimable enfant.&mdash;Un fieffé libertin, qu'on auroit
-dû fouetter en place publique!» La baronne alors
-m'adressa la parole: «M<sup>lle</sup> de Brumont ne dit
-mot; est-elle de l'avis de monsieur?&mdash;Non, Madame,
-pas tout à fait, non&hellip; Ce chevalier de
-Faublas dont vous parlez, je le juge excusable; il
-est bien jeune encore: à moins qu'il n'ait commis
-de ces fautes&hellip;&mdash;Il a fait des horreurs, s'écria
-M. de Lignolle. Vous ne savez donc pas son
-histoire, Mademoiselle? Je vais vous la conter.
-D'abord, il a quitté les habits de son sexe, et, se
-donnant pour femme, il est entré dans le lit de la
-marquise de B&hellip;, presque sous les yeux de son
-mari. N'est-ce pas affreux?&mdash;Permettez que je
-vous arrête, Monsieur; ceci ne me paroît pas vraisemblable.
-Est-il possible qu'un homme ressemble
-à une femme si bien qu'on s'y méprenne?&mdash;Cela
-n'est pas ordinaire, mais cela s'est vu.&mdash;Si vous
-ne me l'assuriez, je ne le croirois pas, dit la comtesse.&mdash;Il
-faut le croire, répondit-il, car c'est un
-fait. Au reste, ce marquis de B&hellip; n'en est pas
-moins un imbécile avec ses connoissances physionomiques.
-C'est la science du c&oelig;ur humain qu'il
-faut posséder.» Je l'interrompis: «Il me paroît
-que, si vous aviez été à la place du malheureux
-marquis, ce M. de Faublas ne vous eût pas fait sa
-dupe.&mdash;Oh! soyez-en sûre. Je n'ai peut-être pas
-plus d'esprit qu'un autre; mais je suis observateur,
-je connois le c&oelig;ur de l'homme, et <i>nulle affection
-de l'âme ne m'échappe</i>.&mdash;Nous savons cela, dit la
-baronne; mais, pour revenir à notre mauvais sujet,
-je vais un peu vous étonner en vous apprenant
-qu'il a l'obligation de sa liberté à la marquise.&mdash;A
-M<sup>me</sup> de B&hellip;? s'écria le comte.&mdash;A M<sup>me</sup> de
-B&hellip;! s'écria la comtesse avec beaucoup de vivacité.&mdash;A
-M<sup>me</sup> de B&hellip;! m'écriai-je moi-même,
-en jouant l'étonnement.&mdash;A M<sup>me</sup> de B&hellip;, répéta
-froidement la baronne. Tout le monde l'assure.»
-La comtesse se leva brusquement et m'adressa
-la parole: «Quoi! c'est la marquise?&hellip;»</p>
-
-<p>Elle parloit si haut et si vite, elle paroissoit tellement
-surprise, inquiète et fâchée, que, tremblant
-de l'entendre me faire ou quelque imprudent reproche
-ou quelque dangereuse question, je me hâtai
-de l'interrompre: «Adressez-vous à madame la
-baronne. Qu'allez-vous me demander, à moi qui
-ne sais pas un mot de toute cette fable?» M. de
-Lignolle daigna me seconder. «Une fable, comme
-dit fort bien mademoiselle. En effet, comment
-imaginer que la marquise ait osé&hellip;&mdash;Il n'y a rien
-que de vrai dans ce que j'avance, reprit la baronne.
-Qu'une fille toute neuve, une vierge pure, sans
-malice, sans passions et sans reproche, trouve fort
-scandaleux l'événement que j'annonce, et que,
-dans l'innocence de son c&oelig;ur, elle refuse d'y
-croire, cela me paroît fort naturel. Je ne puis
-même, en passant, m'empêcher de blâmer la comtesse,
-qui a déjà quelque usage du monde, d'avoir
-été tout à l'heure tentée de questionner, sur certaine
-matière, une personne aussi inexpérimentée
-que l'est sa demoiselle de compagnie. Mais que
-M. de Lignolle, homme d'esprit, homme de tête,
-M. de Lignolle, qui a l'expérience du monde, de
-la cour, et des femmes surtout, que M. de Lignolle,
-observateur profond, excellent juge, M. de
-Lignolle, enfin, appelle fable un fait peu commun
-sans doute, mais qui n'est pas sans exemple et paroîtra
-même vraisemblable à quiconque connoît les
-m&oelig;urs de ce siècle de corruption, voilà ce que je
-ne conçois pas.&mdash;Encore, répondit le comte, faudroit-il
-que j'eusse particulièrement étudié le caractère
-de M<sup>me</sup> de B&hellip; Je ne la connois que pour
-avoir entendu quelquefois parler d'elle.&mdash;Et moi,
-malheureusement, pour l'avoir souvent rencontrée
-dans mon chemin. Je pourrois lui contester les dons
-naturels et les dons acquis; mais la plupart des
-jeunes gens de la cour disent qu'elle est belle, et
-ils le savent bien; mais les vieux courtisans assurent
-qu'elle est plus qu'eux tous adroite, insinuante,
-artificieuse et dissimulée: il faut les croire. Ceux-ci
-lui accordent beaucoup d'esprit, ceux-là lui reconnoissent
-de grands talens; tous généralement
-conviennent qu'elle est née pour l'intrigue. Les
-uns s'étonnent que l'ambition puisse régner avec
-tant d'empire dans un c&oelig;ur qu'ils croient fait pour
-des passions plus douces; les autres, la voyant sans
-cesse occupée de plus grands intérêts, ne conçoivent
-pas par quel miracle il lui reste un moment
-pour l'amour. Ce que chacun ne peut se lasser d'admirer
-en elle, c'est un continuel mélange de l'audace
-qui distingue les forts, et de l'astuce qui
-semble n'appartenir qu'aux foibles. Quelquefois
-elle étonne ses ennemis et ses rivales par les coups
-hardis qu'elle frappe; souvent elle les fatigue de
-sa tranquille patience et de sa persévérance éternelle.
-Tantôt c'est le tigre irrité qui s'élance sur le
-chasseur et le terrasse, et tantôt le chat sournois
-qu'on voit des heures entières tapi près de la retraite
-de la proie qu'il attend. Tenez, je ne veux
-pour preuve de sa rare capacité que la manière dont
-elle s'est relevée plus puissante après sa terrible
-chute. Quand son affaire avec le chevalier de Faublas
-fit tant de bruit, nous la crûmes perdue, elle
-seule eut le courage de ne pas désespérer de sa
-fortune. Vous dire comment elle persuada à son
-mari coiffé, battu et mécontent, qu'il n'étoit pas
-un sot, je ne le saurois: ce qu'il y a de certain,
-c'est qu'aujourd'hui nous voyons qu'ils vivent très
-bien ensemble. Au reste, c'est là le moindre des
-succès qu'elle s'étoit promis: dès qu'elle eut enchanté
-le bon époux, elle songea à délivrer l'ami
-charmant. Pour cela, que fait-elle? M. de ***, qui
-avoit beaucoup de partisans parce qu'il jouissoit
-d'un léger mérite et d'une fortune considérable,
-M. de ***, depuis longtemps, étoit vainement
-amoureux d'elle, et vainement visoit au ministère.
-La marquise entre dans le parti nombreux qui le
-porte aux premières places; après quatre mois
-d'efforts elle culbute le ministre, effraye un des
-concurrens, trompe l'autre, et l'heureux compétiteur
-qu'elle sert se voit enfin nanti du fameux portefeuille.
-Alors sa bienfaitrice ne dédaigne pas de
-devenir son amante&hellip; Vous paraissez étonnée,
-Mademoiselle de Brumont?&hellip; Hélas! oui, la belle
-victime s'est immolée&hellip; Elle a généreusement consommé
-le grand sacrifice. Ainsi M<sup>me</sup> de B&hellip; retrouve
-son premier crédit, qu'elle augmente encore.
-Ainsi le chevalier de Faublas est rendu à la société,
-pour y faire, si nous n'y prenons garde,
-quelque nouvelle incartade.»</p>
-
-<p>Enfin, M<sup>me</sup> de Fonrose se tut, et, puisqu'elle
-ne vouloit que m'embarrasser, elle eut lieu de s'applaudir
-de la nouvelle fatale; fatale! car je m'en
-affligeai beaucoup. En ne m'examinant qu'un peu,
-je ne trouvois guère probable que l'adorateur de
-Sophie et l'amant de la comtesse fût encore amoureux
-de M<sup>me</sup> de B&hellip;; cependant j'entendois s'élever
-du fond de mon c&oelig;ur une voix secrète qui
-me crioit que la marquise auroit dû me laisser en
-prison. Oui, dans mon déplaisir extrême, j'osois
-accuser mon amie d'avoir trop fait pour moi. Ils
-auroient donc raison, les consolans moralistes qui
-tous les jours impriment que l'homme est naturellement
-ingrat?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle, mécontente de mon chagrin,
-qu'il n'étoit pas malaisé d'apercevoir, fit tout haut
-cette remarque: «Vous avez l'air bien sérieux,
-Mademoiselle?&mdash;Vraiment oui», dit le comte.
-Je ne répondis rien à la comtesse parce que la baronne,
-habile à deviner et prompte à prévenir les
-imprudences de son amie, déjà s'étoit emparée
-d'elle, et tout bas lui disoit sans doute ce qu'elle
-croyoit propre à la retenir et à la calmer; mais je
-saisis ce moment pour m'approcher de M. de Lignolle
-et lui confier un grand secret: «Monsieur,
-si j'ai bonne mémoire, vous m'avez autrefois témoigné
-le désir qu'il ne fût jamais question d'amourette
-et de galanterie devant votre jeune
-épouse.» Il me répondit: «Cela est vrai, mais il
-est question de ce libertin, je prends de l'humeur,
-je me laisse entraîner, et j'oublie mes résolutions.
-Au reste, je vous remercie de l'avis que vous voulez
-bien me donner, j'en vais profiter, nous allons
-nous entretenir d'autre chose.» Il me tint cruellement
-parole; je fus, toute la soirée, obligé de
-deviner des charades, d'entendre de longues dissertations
-sur les affaires de l'âme.</p>
-
-<p>A dix heures, la baronne se retira pour aller
-souper avec celui qu'elle appeloit mon grand-parent.
-A minuit, M. de Lignolle souhaite à la
-comtesse une bonne nuit, et un bon sommeil à
-M<sup>lle</sup> de Brumont. De ces deux souhaits si contraires,
-un seul pouvoit être exaucé: la comtesse eut
-une bonne nuit, justement parce que M<sup>lle</sup> de Brumont
-dormit peu.</p>
-
-<p>Ne vous en étonnez pas, vous qui vous souvenez
-qu'hier au soir, et ce matin, Justine m'a passablement
-occupé. Songez à ma détention trop
-longue, songez que l'économique régime du célibat,
-rigoureusement gardé pendant cent vingt
-mortels jours, a dû convenablement me préparer
-aux excès dispendieux de plusieurs nuits heureuses.</p>
-
-<p>Et vous aussi, malheureux amans, qui, pour
-avoir rencontré la satiété dans les bras de l'amour,
-ne concevez plus un bonheur trop au-dessus de
-vos forces, recevez avec mes preuves un avis salutaire,
-et prenez courage: faites-vous mettre à la
-Bastille, restez-y quatre mois seulement, et, quand
-vous en sortirez, vous verrez de quoi vous serez
-capables, avec quel empressement vous volerez aux
-genoux de vos maîtresses! Ah! que de fois vous
-leur direz: «Je vous aime», si elles vous le disent
-une fois! Ah! que vous les retrouverez jolies, si
-vous les retrouvez fidèles!</p>
-
-<p>La mienne l'étoit, et jura de l'être toujours. De
-mon côté, je la rassurai si bien que le lendemain
-matin son c&oelig;ur ne conservoit aucun soupçon jaloux.
-Nous fîmes ensemble un déjeuner charmant,
-car nous ne fûmes pas gênés par la présence d'un
-tiers. M. de Lignolle, en partant pour Versailles,
-où il alloit passer plusieurs jours, m'avoit recommandé
-de tenir fidèle compagnie à sa femme et
-d'avoir bien soin d'elle.</p>
-
-<p>Ce fut elle qui prit soin de moi. Ses petites
-mains arrangèrent mes cheveux, ses petites mains
-m'habillèrent. Il est vrai que je n'en fus ni mieux
-coiffé ni mieux vêtu. Il est vrai que, plein de
-reconnoissance, je lui rendis, maladroitement si l'on
-veut, mais pourtant fort bien, à ce qu'elle disoit,
-tous les services que j'avois reçus d'elle. La matinée
-tout entière, comme un instant, s'écoula dans ces
-occupations si douces. Nombrez, s'il se peut, les
-distractions qui prolongèrent nos travaux et les
-folies qui les interrompirent. M<sup>me</sup> de Lignolle, naturellement
-si vive, est devenue plus étourdie de
-moitié; Faublas, que vous connoissez, seroit-il
-plus raisonnable qu'elle? Figurez-vous notre enfantine
-joie, nos comiques tendresses, nos bruyans
-transports. Imaginez jusqu'à quel point nos caprices
-peuvent être amusans, et nos espiègleries
-piquantes. Devinez le babil de nos querelles et le
-silence de nos combats. Représentez-vous ce que
-nos bouderies ont de plus intéressant, et nos raccommodemens
-de plus voluptueux: fille de compagnie
-peu respectueuse, je viens de faire à ma
-maîtresse une malice presque impertinente, et, pour
-m'attirer plus sûrement le châtiment que je mérite,
-j'ai l'air de vouloir m'y dérober. La comtesse, qui
-me voit fuir, vole sur mes pas, et sur mes pas se
-précipite dans la sombre alcôve où je parois chercher
-à me cacher. Un cri qu'elle pousse annonce
-que je suis découverte et saisie; mais le vainqueur,
-tout à coup vaincu, reconnoît trop tard le piège
-qu'on lui tendoit, il tombe et demande grâce; je
-reste inexorable, et je donne un baiser. O vous,
-qui que vous soyez, que ces jeux effarouchent, si
-dans vos sévérités vous voulez du moins vous montrer
-équitables, ne nous jugez point selon les rigoureuses
-lois qui gouvernent les hommes! Je n'ai
-pas dix-huit ans encore, la comtesse en compte à
-peine seize; nous sommes deux enfans.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle n'avoit pas fait défendre sa
-porte pour tout le monde. Nous reçûmes, dans
-l'après-dîner, la visite de M<sup>me</sup> de Fonrose, qui
-m'apporta des nouvelles de mon père, et celle de
-la marquise d'Armincour, à qui sa nièce avoit
-mandé le retour de M<sup>lle</sup> de Brumont. La bonne
-tante, enchantée de me revoir, me prodigua les
-complimens. Pénétrée pour moi de la plus profonde
-estime, elle n'avoit point oublié que je réunissois, à
-l'avantage assez commun de tout connoître, le rare
-talent de tout expliquer, et que, dans une circonstance
-embarrassante, je l'avois puissamment aidée
-à donner à son Éléonore<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> des instructions de première
-nécessité. La vieille marquise m'aimoit tant
-et me faisoit tant de caresses que je ne pouvois,
-sans manquer à la reconnoissance, trouver sa visite
-trop longue. Sur quoi j'observerai que la baronne,
-qui apparemment me jugeoit ingrat, s'efforça, par
-toutes sortes de moyens, d'amener la bonne tante
-souper chez elle. Quand elle vit qu'il étoit impossible
-de l'y décider, elle prit elle-même le parti de
-rester avec nous. A minuit, nos deux convives se
-retirèrent; la même jolie femme de chambre qui
-m'avoit habillée s'empressa de détruire son ouvrage,
-et l'amie de la comtesse redevint son
-amant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Rappelez-vous que c'étoit le nom de baptême de la
-comtesse; nous en aurons besoin.</p>
-</div>
-<p>Je dis l'amie de la comtesse, et je dis bien. On
-savoit chez elle que je n'étois plus sa demoiselle de
-compagnie. Au reste, je crois que, dans l'occasion,
-tout bon gentilhomme pourroit, sans déroger, se
-mettre en condition comme j'y eusse été. Vraiment!
-le matin présider à la toilette de madame,
-causer l'après-dîner dans son boudoir, et le soir
-entrer dans son lit, je ne vois rien là qu'un jeune
-homme bien né doive trouver pénible et ne puisse
-faire honorablement. Quant à moi, je sais bien
-que je remplissois les différens devoirs de ma place
-avec grand plaisir et sans craindre de compromettre
-ma noblesse. De toutes manières, je me trouvois
-chez M<sup>me</sup> de Lignolle aussi bien que chez moi.</p>
-
-<p>Aussi bien que chez moi!&hellip; de temps en temps,
-mais pas toujours. Non, mon père, non. Quoique
-deux journées seulement se fussent écoulées depuis
-notre séparation, je sentois le besoin de vous revoir.
-O ma Sophie! je brûlois du désir d'aller chez
-Justine savoir si M<sup>me</sup> de B&hellip; n'avoit rien appris
-de ton sort, et l'idée de tes infortunes empoisonnoit
-mon coupable bonheur.</p>
-
-<p>Ce fut pour l'amour de ma femme que j'eus
-avec ma maîtresse un démêlé sérieux dès que le
-jour parut. «Je crois que tu pleures, s'écria la
-comtesse étonnée; qu'as-tu donc?» Lui avouer
-que je donnois ces larmes à l'absence de Sophie,
-c'eût été vraiment une cruauté; j'aimai mieux me
-permettre un officieux mensonge. «Je m'afflige
-parce qu'il faut, mon Éléonore, que je vous quitte
-pour quelques heures.&mdash;Me quitter! pourquoi
-faire?&mdash;Une visite&hellip;&mdash;A qui?&mdash;Pas à mon
-père, car il me retiendroit, et je veux revenir; mais
-à ma s&oelig;ur.&mdash;A ta s&oelig;ur! mon bon ami, rien ne
-presse.&mdash;Je ne puis m'en dispenser aujourd'hui.&mdash;Tu
-ne le peux?&mdash;Non.&mdash;Absolument?&mdash;Absolument.&mdash;Eh
-bien, j'irai avec toi.&mdash;Quelle
-idée! Nous montrer ensemble dans les rues de
-Paris! On n'a qu'à me reconnoître.&mdash;Nous baisserons
-les stores.&mdash;Oui! ne faut-il pas toujours
-descendre de voiture et y remonter? Et puis est-il
-possible que je te mène à ce couvent? à quoi cela
-ressembleroit-il?&mdash;Je t'attendrai à la porte.&mdash;Eh!
-non, non.&mdash;Vous ne voulez pas?&mdash;Je le
-voudrois de tout mon c&oelig;ur; mais&hellip;&mdash;Vous me
-trompez.&mdash;Ma jolie petite amie, peux-tu le
-croire?&mdash;Je le crois: vous méditez une infidélité.&mdash;Éléonore!&hellip;&mdash;Ce
-n'est pas chez votre s&oelig;ur
-que vous allez, mais chez cette indigne marquise,
-ou peut-être chez cette petite sotte de Montdésir.&mdash;Ma
-chère Éléonore!&hellip;&mdash;Mais, si vous avez
-des rendez-vous, vous les manquerez: car je vous
-défends de sortir.&mdash;Vous me le défendez?&mdash;Oui,
-je vous le défends.&mdash;Madame, prenez ce ton avec
-M. de Lignolle, tant qu'il voudra bien le permettre;
-quant à moi, je vous déclare que je ne le souffrirai
-pas, et que je veux sortir tout à l'heure.&mdash;Et moi,
-Monsieur, je vous déclare que vous ne sortirez
-pas.&mdash;Je ne sortirai pas?&mdash;Non.&mdash;Ah! nous
-allons voir.»</p>
-
-<p>Je fis un mouvement pour me précipiter hors
-du lit; de la main droite, elle me retint par les
-cheveux, et, de la gauche, elle tira le cordon de sa
-sonnette avec tant de violence qu'elle le cassa. Ses
-femmes effrayées accoururent à sa porte. Elle leur
-cria: «Qu'on dise au suisse qu'il tienne l'hôtel
-exactement fermé et qu'il ne laisse sortir aucune
-des femmes de ma maison.»</p>
-
-<p>Cette manière de garder un amant me parut si
-neuve que je fus obligé d'en rire: ma gaieté plut
-à la comtesse, qui se mit à rire aussi. Quelques
-minutes se passèrent dans le délire de cette joie;
-nous nous levâmes ensuite, et, quand je fus habillée,
-la querelle recommença.</p>
-
-<p>«Éléonore, je m'en vais. Je te donne ma parole
-d'honneur qu'avant deux heures je serai de retour.&mdash;Mademoiselle
-de Brumont, je te donne ma
-parole que mon suisse ne te laissera pas sortir.&mdash;Quoi!
-sérieusement, Madame?&mdash;Très sérieusement,
-Monsieur.&mdash;Comtesse, je n'essayerai point
-de forcer le passage, parce qu'ajouter à votre imprudence
-une imprudence encore, ce seroit visiblement
-vous compromettre; mais souvenez-vous
-de la violence que vous me faites, songez que vous
-n'aurez pas toujours le pouvoir de retenir votre
-amant chez vous malgré lui, et qu'une fois libre,
-il pourra tarder longtemps à venir reprendre un
-joug que vous lui aurez rendu pesant.&mdash;Ah!
-l'indigne! il menace de m'abandonner!&hellip; Faublas,
-quand tu ne reviendras pas, je t'irai chercher&hellip;
-J'irai chez toutes tes maîtresses les unes après les
-autres: chez cette M<sup>me</sup> de Montdésir, pour la
-souffleter; chez la marquise, pour te redemander
-à son mari; jusque chez ta femme, s'il le faut,
-pour lui déclarer que je suis ta femme aussi&hellip; Oui,
-ta femme. Ce M. de Lignolle ne s'est marié qu'avec
-mon bien. C'est toi qui m'as vraiment épousée;
-c'est toi seul, mon ami, tu le sais bien&hellip; Pourquoi
-veux-tu sortir et m'aller faire une infidélité? Pendant
-que tu étois à la Bastille, je n'avois de rendez-vous
-avec personne, moi. Je ne savois que
-t'appeler, m'impatienter et gémir&hellip; Est-ce M<sup>me</sup> de
-B&hellip; qui t'attend? Avoue-le, je te le pardonne, si
-tu n'y vas pas&hellip; Quel avantage a-t-elle donc sur
-moi, cette M<sup>me</sup> de B&hellip; que tu me préfères? Est-elle
-belle? Je suis jolie. A-t-elle des talens? Tu ne
-connois pas tous les miens: je chante bien, je danse
-mieux, et je vais tout à l'heure, si tu le veux, te
-jouer sur mon piano toutes les sonates d'Hedelman
-et de Clementi. A-t-elle de l'esprit? Je n'en manque
-pas. Vous aime-t-elle beaucoup? Je vous aime
-davantage, et je suis plus jeune, plus fraîche, plus
-aimable. Je te le dis, moi, je le dis&hellip; Tu ris, Faublas?
-Eh bien, oui, ne sors pas, et nous allons rire,
-causer, jouer ensemble, courir l'un après l'autre,
-nous caresser, nous battre, nous amuser comme
-hier. Hier le temps a passé si vite! Reste avec moi,
-mon bon ami, je te promets que cette journée-ci
-ne nous paroîtra pas moins courte que celle d'hier.&mdash;Tout
-cela, Madame, est inutile. Vous me retenez
-de force, mais prenez garde que votre prisonnier
-ne vous échappe: car, en quittant sa chaîne,
-il la brisera.&mdash;Vous osez répéter encore&hellip; Mettez
-mon courage à cette horrible épreuve, et vous verrez,&hellip;
-perfide! Je vais partout à votre poursuite;
-je vous surprends chez une rivale, je la tue, je
-vous tue, je me tue, et, jusque dans mes derniers
-momens du moins, je vous prouve que je vous
-adore, ingrat que vous êtes!&hellip; Grands dieux! où
-suis-je? Je ne me connois plus&hellip; Faublas, mon
-ami, ne sois pas fâché, ne sors pas&hellip; Tu ne dis
-mot, tu me repousses&hellip; Ah! je t'en prie, pardonne-moi.
-Tiens, regarde, je pleure, je suis à genoux.»</p>
-
-<p>Je fus attendri, je la relevai, je la consolai, nous
-entrâmes en pourparler, nous capitulâmes. J'obtins
-qu'on iroit tout à l'heure lever chez son suisse la
-défense qui me tenoit aux arrêts chez elle; mais
-elle obtint que je ne sortirois pas.</p>
-
-<p>Le lendemain cependant je me sentis plus inquiet,
-et, résolu de voir Justine à quelque prix
-que ce fût, je parlai de ma s&oelig;ur à la comtesse.
-L'interminable dispute alloit s'échauffer, lorsqu'au
-coup de marteau du maître, les portes de l'hôtel
-s'ouvrirent avec fracas. M. de Lignolle accourut à
-l'appartement de sa femme, et, du plus loin qu'il
-nous vit, il s'écria: «Félicitez-moi, Mesdames,
-je rapporte de Versailles le brevet d'une pension
-de deux mille écus.&mdash;Pour qui? demanda la comtesse.&mdash;Pour
-moi, répondit-il de l'air du monde
-le plus satisfait.&mdash;Monsieur, j'en suis fort aise,
-puisque vous en paroissez content; mais qu'est-ce
-pour vous qu'une pension de 6,000 livres?&mdash;Je
-n'ai pas pu l'obtenir plus forte.&mdash;Vous m'entendez
-mal, reprit-elle d'un ton froid qui contrastoit merveilleusement
-avec la joie de son mari. Loin de me
-plaindre que la pension soit trop modique, je m'étonne
-que vous l'ayez sollicitée; vous, Monsieur,
-qui possédez plus de douze cent mille livres de
-biens-fonds, et à qui j'ai apporté près du double
-en mariage.&mdash;Madame, on n'est jamais trop riche.&mdash;Eh!
-Monsieur, tant d'honnêtes gens ne le sont
-pas assez! Pourquoi ne pas laisser les grâces de la
-cour se répandre sur ceux qui en ont un véritable
-besoin?&mdash;Il est vrai, dit le comte en se frottant les
-mains, qu'une foule d'amateurs s'étoient mis sur les
-rangs; je n'ai pas été seul favorisé. Les brevetés
-sont: d'Apremont, que vous connoissez&hellip;&mdash;Une
-seule de ses terres lui rapporte vingt mille écus!&mdash;Et
-de Verseuil&hellip;&mdash;Il est lieutenant d'une province!&mdash;Et
-d'Hérival, aussi.&mdash;Son oncle, ancien
-ministre, l'a chargé de richesses qu'il dissipe et
-d'honneurs dont il est indigne.&mdash;Et Flainville,
-encore.&mdash;Il a, par l'agiotage, quadruplé l'opulente
-succession de ses pères!&mdash;Et puis un monsieur
-de Saint-Prée&hellip; Mais non, je me trompe, celui-là n'a
-rien obtenu.&mdash;Ah! le brave homme! m'écriai-je.
-Quel dommage!&mdash;Vous le connoissez? me dit
-la comtesse.&mdash;Oui, Madame. Un vieux officier
-plein de mérite et de courage! Vous ne verriez
-pas sans admiration les cicatrices dont il est couvert,
-et le récit des malheurs qui ont renversé sa
-fortune vous intéresseroit vivement.&mdash;Il est pauvre?
-s'écria-t-elle.&mdash;Très pauvre. On s'est montré
-du moins assez juste pour recevoir l'aîné de ses
-garçons à l'École militaire, et sa fille cadette à
-Saint-Cyr.&mdash;Il a beaucoup d'enfans?&mdash;Trois
-autres demeurent encore à sa charge, et, comme
-lui, languissent dans un village du Languedoc&hellip;&mdash;Là!
-dites-moi, n'est-ce pas une chose affreuse
-que des courtisans qui nagent dans l'opulence enlèvent
-à cette famille infortunée son honorable et
-dernière ressource?&hellip;» Elle se tourna vers son
-mari: «N'en êtes-vous pas honteux?&mdash;Honteux
-de quoi? répondit le comte: si ce monsieur est
-malheureux, qu'il se plaigne; s'il est oublié, qu'il
-se montre. Que fait-il dans sa province? qu'il
-vienne à Versailles; qu'il paroisse à l'&OElig;il-de-B&oelig;uf.
-Est-ce à moi de l'aller chercher? Il a fait de malheureuses
-campagnes: eh bien! dix mille officiers
-n'ont-ils pas été blessés comme lui? N'est-il pas
-guéri comme eux? A la cour, ce ne sont pas des cicatrices
-qu'il faut montrer. Il ne s'agit que d'avoir
-des amis, de la patience et de l'importunité. Si rien
-de tout cela ne manque à M. de Saint-Prée, son
-tour viendra.» La comtesse repartit avec vivacité:
-«Mais, sans vous, peut-être son tour étoit venu.»
-M. de Lignolle, affectant le ton de la supériorité,
-répliqua: «Que vous êtes enfant! vous n'avez pas
-la moindre connoissance du monde. Supposons
-que, pour faire place à ce monsieur, je me fusse
-bonnement retiré; d'autres, moins délicats, l'auroient
-écarté. D'ailleurs, si dans la vie on étoit
-arrêté par la foule des petites considérations particulières,
-on ne songeroit jamais à soi.» M<sup>me</sup> de
-Lignolle rougit, pâlit, frappa des pieds. «Brumont,
-vous l'entendez! voilà de ces raisons qui me mettent
-hors de moi. Cela me feroit sauter au ciel!&hellip;
-Monsieur, je ne connois, comme vous le dites bien,
-ni le monde, ni le c&oelig;ur humain, ni, Dieu merci!
-l'art des beaux raisonnemens; mais j'écoute ma
-conscience: elle me crie qu'aujourd'hui vous avez
-surpris les ministres, trompé le roi et volé des malheureux.&mdash;Madame,
-l'expression&hellip;&mdash;Oui, Monsieur,
-volé!» Son mari voulut sortir, elle le retint,
-et d'un ton qui paroissoit plus calme elle continua:
-«Si vous ne trouvez pas moyen, sous quelques
-jours, de vous démettre de votre pension en faveur
-de M. de Saint-Prée, je vous déclare que je me
-chargerai du soin de lui faire passer tous les ans
-deux mille écus par une voie indirecte et par forme
-de restitution.&mdash;Comme il vous plaira, Madame;
-vous le pouvez sans vous gêner beaucoup: ce sera
-tout au plus le tiers de la somme annuelle que vous
-vous êtes réservée pour votre entretien.&mdash;Ne vous
-en flattez pas, Monsieur, je ne toucherai point à
-cette portion de mon revenu. Quoique je ne vous
-en doive aucun compte, je suis bien aise de vous
-répéter ce que je vous ai déjà dit cent fois: je ne
-me consolerois pas de dépenser follement vingt
-mille francs en bagatelles de toilette, lorsqu'il y a
-dans nos terres des misérables qui manquent de
-pain. Je ferai de mes économies un emploi selon
-mon c&oelig;ur. Quant à la dette que vous venez de
-contracter envers M. de Saint-Prée, vous l'acquitterez
-avec les biens qui nous sont communs; si
-vous m'en laissez le soin, j'engagerai mes diamans;
-et, quand je les aurai fait mettre au mont-de-piété
-pour vous, nous verrons si vous ne les retirerez
-pas.&mdash;Non, Madame.&mdash;Non? je pense que vous
-osez dire non! Moi, je vous répète que je le veux,
-et que cela sera. Monsieur le comte, vivons en
-paix, croyez-moi, ne me poussez point à bout;
-j'ai des parens, j'ai des amis, j'ai raison, ma séparation
-ne seroit pas difficile à obtenir. Vous vous
-passerez bien de ma personne, je le sais; mais la
-perte de mon bien pourroit vous laisser des regrets
-amers&hellip; Tiens, Brumont, car je ne puis m'en taire,
-tu vois l'homme du monde le plus insensible et le
-plus avare. Il faut que tous les jours je me dispute
-avec lui pour empêcher des lésineries ou des injustices.
-Depuis six mois que nous sommes ensemble,
-je n'ai pas eu la satisfaction de le voir une fois,
-une seule fois, secourir un malheureux! Son unique
-bonheur est de thésauriser. Il s'est fait un dieu de
-son or! Aujourd'hui qu'il vient d'augmenter ses
-richesses, il ne vit que de l'espérance de les augmenter
-demain! Et demandez-moi pour qui. Pour
-des collatéraux: car des pauvres, il ne sait pas s'il
-en existe; et des enfans, il n'en aura jamais,&hellip; à
-moins qu'une malheureuse charade&hellip;»</p>
-
-<p>Depuis un quart d'heure la comtesse étoit fort
-en colère; tout à coup elle se mit à rire comme
-une folle. Cependant, après un court moment de
-réflexion, elle reprit:</p>
-
-<p>«A moins qu'une malheureuse charade&hellip; ne
-lui tienne lieu d'un enfant chéri&hellip; Au reste, il a
-raison de les aimer, car elles ne lui coûtent rien
-à faire&hellip; A propos d'enfans, Monsieur, il me tarde
-de revoir les miens. L'automne dernier, je désirois
-aller faire un tour dans le Gâtinois, vous m'avez
-retenue par des visites de mariage; et j'ai su que
-depuis vous avez fait à ma terre un voyage que
-vous vouliez que j'ignorasse: maintenant que je
-vous connois, cette mystérieuse visite m'alarme
-pour mes paysans. Monsieur, je prétends qu'on
-ne change rien à leur condition; je prétends que
-les vassaux de la marquise d'Armincour n'aient
-pas à se plaindre d'être devenus ceux de la comtesse
-de Lignolle. Bonnes gens, ma bonne tante
-m'éleva parmi vous; elle fit de vos honorables
-travaux mes premiers plaisirs, et de vos innocens
-plaisirs mes plus charmantes occupations! Elle
-vous apprit à me chérir, elle m'apprit à vous
-respecter, elle m'apprit à être heureuse de votre
-bonheur, fière de votre amour et riche de vos
-prospérités. Souvent elle me disoit, je m'en
-souviens avec délices, elle me disoit: «Éléonore,
-ne trouves-tu pas bien doux d'avoir, à ton âge,
-autant d'enfans qu'il y a d'habitans dans ce village?»
-Oui, ce sont mes enfans. Oui, bonnes
-gens, je veux vous ramener votre mère. Elle ne
-vous paroîtra pas trop vieille encore, et j'espère
-que maintenant, comme lorsqu'elle étoit plus
-petite, vous la verrez avec attendrissement encourager
-vos travaux, ordonner vos fêtes, ouvrir
-vos bals, présider à vos banquets, récompenser
-vos laborieux garçons, et couronner vos jolies
-rosières.»</p>
-
-<p>Tout à l'heure la comtesse rioit, maintenant je
-voyois ses yeux se remplir de larmes.</p>
-
-<p>«Monsieur, reprit-elle aussitôt avec beaucoup
-d'impétuosité, je pars demain.&mdash;Demain! Madame,
-c'est trop tôt; la saison&hellip;&mdash;Pardonnez-moi,
-Monsieur: le printemps, qui s'approche,
-ramène les beaux jours. Il fait un temps superbe.
-Demain, je pars pour ma terre du Gâtinois, j'y
-reste quelques jours, je reviens ensuite chercher
-ma tante, dont les affaires seront finies, et je vais
-avec elle passer quelques semaines en Franche-Comté.
-J'ai aussi des enfans dans ce pays-là.&mdash;Mais,
-Madame&hellip;&mdash;Monsieur, demain je pars,
-c'est une chose décidée. J'emmènerai M<sup>lle</sup> de
-Brumont. Si vous êtes prêt, vous viendrez avec
-nous. Avez-vous affaire? Ne vous gênez pas. Je
-n'ai besoin, ni pour mes travaux, ni pour mes
-plaisirs, d'un homme également incapable de contribuer
-au bonheur ou de compatir aux misères de
-personne.»</p>
-
-<p>A l'instant même elle ordonna qu'on préparât
-ses malles et sa voiture de campagne. M. de Lignolle
-s'en alla mécontent et soumis.</p>
-
-<p>Cependant la comtesse versoit quelques larmes;
-je voyois l'intérêt le plus tendre régner sur son
-visage, où le feu de la colère venoit de s'éteindre:
-mon c&oelig;ur se pénétroit du sentiment délicieux
-dont le sien paroissoit vivement ému. La sensibilité,
-fille de la Providence et quelquefois du malheur,
-s&oelig;ur de la commisération et mère de la
-bienfaisance, est, je crois, une de ces vertus qui,
-pour l'éternelle propagation de notre espèce,
-nous fut accordée à nous autres hommes, afin que
-nous pussions être aimés, et à vous, nos douces
-compagnes, pour que vous eussiez à tout âge et
-en tout temps un sûr moyen de plaire. Au moins,
-j'ai toujours vu qu'il n'y a point de si vieille figure
-que ne puisse rajeunir son expression touchante;
-et tel est même son admirable pouvoir qu'en embellissant
-la moins jolie, elle ajoute encore mille
-agrémens à la plus belle. Jugez donc combien, en
-ce moment, M<sup>me</sup> de Lignolle me parut plus brillante
-de ses attraits piquans et de son extrême
-jeunesse, et soyez moins étonné d'apprendre
-qu'une cause en soi digne d'éloges ait produit,
-par l'occurrence, des effets condamnables.</p>
-
-<p>Quelques minutes après son départ, M. de Lignolle
-revint à l'appartement de madame. Heureusement
-j'avois mis les verrous. «Vous vous êtes
-enfermées? cria-t-il.&mdash;Oui, Monsieur, répondit-elle.&mdash;Pourquoi
-donc?&mdash;Parce que nous recommençons
-notre charade.&mdash;Est-ce une raison
-pour que je n'entre pas?&mdash;Si c'est une raison! je
-le crois bien! Je vous ai déjà dit, Monsieur, que
-je ne voulois pas être dérangée quand je composois.
-Revenez dans un quart d'heure, la leçon sera
-peut-être finie.»</p>
-
-<p>Elle ne dura pas si longtemps, la leçon; mais,
-après l'avoir prise et donnée, l'écolière et le disciple
-eurent une petite explication qu'il ne falloit
-pas que tout le monde entendît.</p>
-
-<p>«Éléonore, ma charmante amie, tout à l'heure
-je t'écoutois avec transport prêcher à ton mari,
-qui ne les connoît pas, des vertus que j'idolâtre.
-Tu m'es devenue plus chère, tu me parois plus
-jolie.&mdash;Eh bien, me répondit-elle, c'est ce
-que ma tante m'a toujours dit, toujours elle m'a
-répété qu'un air de bonté paroit une figure mieux
-que tous les chapeaux de M<sup>lle</sup> Bertin. Elle avoit
-donc raison, puisque mon amant s'en aperçoit.
-Oh! que je suis contente! s'écria-t-elle en faisant
-un saut de joie; que je suis contente d'être bonne,
-puisqu'en effet cela me rend plus aimable à tes
-yeux! Tiens, Faublas, je le serai chaque jour davantage;
-tiens, mon ami, j'ai mes défauts comme
-tout le monde. Je suis vive, impérieuse, colère;
-on me croiroit méchante, et dans le fond il n'y a
-pas de meilleure femme que moi. Je vaux de l'or.
-Tous les jours tu me découvriras des qualités nouvelles,
-je te le dis. Tu verras, tu verras!&hellip; Demain,
-je t'emmène à ma terre, en es-tu bien aise?&mdash;J'en
-suis enchanté, ma petite amie.&mdash;Pourquoi
-petite? Pas tant, ce me semble: ne trouves-tu
-pas que je suis grandie depuis quatre mois?&mdash;Au
-moins d'un pouce.&mdash;Ah! je compte grandir
-encore. Je grandirai, sois-en sûr! Cela te fera
-plaisir aussi, n'est-il pas vrai?&mdash;Grand plaisir,
-assurément. Pour revenir à la question que tu
-me faisois tout à l'heure, je suis enchanté d'aller
-à la campagne avec toi; mais, si tu veux que je
-parte demain, il faut souffrir que j'aille aujourd'hui
-chez Adélaïde, et que j'y aille seul.»</p>
-
-<p>Ici recommença notre dispute, qui cette fois se
-termina tout à mon avantage. J'eus même le
-bonheur de faire comprendre à la comtesse qu'il
-ne falloit pas qu'elle me donnât son carrosse. On
-fit avancer un honnête fiacre, à qui j'indiquai
-d'abord le couvent d'Adélaïde; mais, à quelques
-pas de l'hôtel, je priai mon phaéton de me conduire
-<i>incognito</i> chez Justine.</p>
-
-<p>La paresseuse étoit encore au lit, où M. de Valbrun
-causoit avec elle. Tous deux pourtant, dès
-qu'on eut annoncé M<sup>lle</sup> de Brumont, lui crièrent
-d'entrer. Je fus reçu comme un ami commun. Je
-ne sais pas si le vicomte, tout à fait exempt de
-jalousie, trouvoit, à me voir chez sa maîtresse, autant
-de plaisir qu'il mit d'affectation à me l'assurer;
-mais je sais bien que M<sup>me</sup> de Montdésir faisoit
-des efforts malheureux pour que M. de Valbrun
-ne vît pas qu'elle lui préféroit M. de Faublas. La
-pauvre enfant, encore un peu neuve dans son métier,
-remplissoit difficilement sa tâche. J'avoue que
-ce ne fut point pour l'aider à sortir d'embarras
-que je lui parlai de mes affaires. Elle parut fâchée
-de m'apprendre qu'elle n'avoit aucune nouvelle à
-me donner de la part de la marquise, et elle se
-chargea volontiers de la faire avertir que je partois
-avec M<sup>me</sup> de Lignolle pour le château de ***. Le
-vicomte me promit, de son côté, qu'il ne diroit
-point à la baronne en quel endroit il m'avoit rencontré.</p>
-
-<p>Du Palais-Royal j'allai rue Croix-des-Petits-Champs,
-au couvent de ma s&oelig;ur. Paroître devant
-elle dans mon nouveau travestissement, c'eût été
-beaucoup affliger ma chère Adélaïde et commettre
-une imprudence inutile. Je me contentai de griffonner
-dans ma voiture, et de faire remettre à la
-tourière un petit billet, par lequel j'apprenois à
-M<sup>lle</sup> de Faublas que son frère alloit passer quelques
-jours à la campagne.</p>
-
-<p>En effet, le lendemain de bonne heure nous
-partîmes, M<sup>me</sup> de Lignolle et moi. Le comte, retenu
-pour quelques affaires, nous faisoit espérer
-qu'il lui seroit impossible d'aller nous rejoindre
-avant huit jours. Je n'entreprendrai pas de vous
-peindre la folle joie que ressentit ma jeune maîtresse,
-lorsqu'elle se vit en route avec moi. Je ne vous
-dirai pas non plus jusqu'à quel point ce voyage
-m'amusoit; mais vous savez qu'on ne s'ennuie pas
-de courir la poste avec une femme qu'on aime. Il
-étoit près de cinq heures lorsque nous arrivâmes à
-son château, distant de Paris de plus de vingt
-lieues. Nous n'avions pas dîné; je sentois un vif
-désir de me mettre à table; mais la comtesse s'occupa
-d'abord d'un autre soin qu'elle jugeoit plus
-essentiel. Nous commençâmes par aller visiter l'appartement
-qu'on lui avoit préparé; elle fit dresser
-un second lit à côté du sien. Il étoit désormais
-décidé que M<sup>lle</sup> de Brumont coucheroit partout
-où coucheroit M<sup>me</sup> de Lignolle.</p>
-
-<p>Cependant, la nouvelle de notre arrivée s'étant
-répandue dans les villages dont la comtesse étoit
-seigneur, il y eut le soir même grand concours au
-château. M<sup>me</sup> de Lignolle ne reçut point la triste
-et cérémonieuse visite d'un campagnard gentillâtre,
-fier de son antique inutilité, ni de quelques bourgeois
-enrichis, plus vains encore de leurs privilèges
-nouveaux: sa nombreuse cour se composa tout
-entière de ces hommes presque partout dédaignés
-et partout respectables, à qui la plupart de nos
-gens prétendus <i>comme il faut</i> ont persuadé que le
-premier des arts étoit un vil métier. Moins crédule
-et plus fortuné, chacun des honnêtes laboureurs
-que je voyois paroissoit avoir la conscience
-de ses talens en particulier, et en général le noble
-orgueil de son état. Tous montroient devant
-M<sup>me</sup> de Lignolle une modeste assurance; tous
-étoient redevenus des hommes, depuis qu'une
-femme les avoit protégés; tous, en se félicitant du
-retour de la comtesse, s'affligeoient de ne pas revoir
-la marquise, et demandoient au Ciel qu'il lui
-plût de rendre à la nièce les bienfaits dont la tante
-les avoit comblés. Pressées autour de ma charmante
-maîtresse, les femmes l'accabloient de remerciemens
-et d'éloges, les filles la couvroient de
-fleurs, les enfans se disputoient sa robe pour la
-baiser. Digne de l'amour qu'elle inspiroit, M<sup>me</sup> de
-Lignolle avoit retenu tous les noms, elle adressoit
-au vieux Thibaut un remerciement affectueux, à la
-bonne Nicole une obligeante question, un compliment
-flatteur à la jeune Adèle, une douce caresse
-au petit Lucas. Elle s'inquiétoit avec intérêt de la
-situation des affaires communes; en vérité, vous
-eussiez dit une tendre mère tout à l'heure revenue
-au sein de son heureuse famille.</p>
-
-<p>«Éléonore, lui dis-je, ma chère Éléonore, vous
-méritez d'être l'objet de l'allégresse générale, car
-vous paroissez la sentir vivement.&mdash;Très vivement,
-mon ami, je t'assure, je suis touchée jusqu'aux
-larmes. Jamais, cet hiver, la plus intéressante
-tragédie ne m'a si fort émue. Dis-moi donc
-pourquoi tant de gens opulens, qui, dans leurs
-terres, ne font de bien à personne, courent à Paris
-s'attendrir, au théâtre, sur des maux factices?&mdash;Ils
-ne s'y attendrissent pas, mon amie; dans nos
-salles, ce n'est que le <i>tiers état</i> qui pleure. Les
-gens prétendus <i>comme il faut</i> ne savent pas même
-quand l'acteur est là; ils vont à la comédie pour
-se lorgner dans les loges et se saluer dans les corridors.
-Vous concevez qu'ils ne s'amusent pas;
-mais ils s'étourdissent, pendant quelques heures,
-sur l'ennui qui les dévore.&mdash;Tu as raison, j'ai cru
-moi-même m'en apercevoir quelquefois; aussi j'ai
-pris mon parti. Je passerai la plus grande partie
-de l'année dans mes terres; et je veux employer
-en bonnes &oelig;uvres l'argent que me coûteroit une
-loge à chacun des trois spectacles.&mdash;Ah! mon
-amie, que les journées alors te paroîtront courtes!
-ah! si tu vas toujours au-devant des malheureux,
-tu n'auras pas un moment à perdre. Du côté des
-plaisirs, tu y gagneras beaucoup encore, je crois;
-les scènes intéressantes viendront te chercher. Et
-comment ne serois-tu pas continuellement amusée
-et attendrie, quand tu auras sans cesse des pleurs
-à essuyer et des transports de joie à contenir?&hellip;&mdash;Eh
-bien! s'écria-t-elle, me voilà décidée, je
-resterai dans mes terres,&hellip; pourvu que tu ne me
-quittes pas, Faublas, pourvu que tu me sois
-fidèle&hellip;&mdash;Comment ne le serois-je pas, ma charmante
-amie? Où trouverois-je, avec plus de vertus,
-tant&hellip;»</p>
-
-<p>Je ne pus en dire davantage. O ma Sophie! un
-souvenir m'empêcha d'achever.</p>
-
-<p>«Tu m'aimeras donc toujours? reprit tout bas
-M<sup>me</sup> de Lignolle.&mdash;Toujours.&mdash;Tu ne t'occuperas
-jamais que de moi?&mdash;Que de toi&hellip; Mais
-voyez donc, Madame la comtesse, comme ces
-paysannes sont jolies.&mdash;Et comme ces jeunes
-gens ont bonne mine, me répondit-elle. Vraiment
-je suis tentée de croire qu'il se fait ici beaucoup
-d'enfans, et de beaux enfans, parce que les pères
-sont contens de leur sort.&mdash;Non, n'en doutez pas,
-mon amie. Le commerce, si fatal à l'espèce humaine
-par les dangereux travaux qu'il occasionne,
-par les voyages de long cours qu'il commande,
-par les guerres fréquentes qu'il nécessite, le commerce
-enlève tous les jours des bras à l'agriculture.
-Un fléau destructeur qu'il amène avec lui, le luxe,
-vient encore, dans nos campagnes, décimer les plus
-beaux hommes, qu'il précipite à jamais dans le vaste
-abîme des capitales, où s'engloutissent les générations.
-Que reste-t-il pour cultiver nos champs déserts?
-Quelques tristes esclaves condamnés à l'oppression
-des heureux de la terre, qui, par la plus
-inique des répartitions, ayant gardé pour eux
-l'oisiveté avec la considération, les exemptions avec
-les richesses, laissent à leurs vassaux la misère et le
-mépris, le travail et les impôts. Si la misère avilit
-l'âme, les chagrins altèrent le corps. Les chagrins
-rongeurs gravent sur les visages où ils s'attachent
-d'ineffaçables marques, plus hideuses que les rides
-de la vieillesse et que les difformités de la laideur;
-des marques de réprobation, qu'un père malheureux
-transmet à sa postérité, comme lui vouée à
-toutes les ignominies. C'est ainsi que l'individu
-s'abâtardit en même temps que l'espèce diminue.
-Partout où vous verrez le paysan peu nombreux et
-bien laid, prononcez hardiment qu'il est bien
-misérable.»</p>
-
-<p>Tandis que je m'attendrissois avec la comtesse,
-dans cet entretien qui m'inspiroit pour elle beaucoup
-d'estime et beaucoup de respect, plus de cent
-couverts avoient été mis sur une immense table
-circulairement dressée dans un salon de verdure
-aussitôt illuminé. Les violons aussi venoient d'arriver;
-une impatiente jeunesse autour de nous rangée
-attendoit le signal. M<sup>me</sup> de Lignolle prit la
-main d'un joli garçon; je fis de même, et le bal
-commença.</p>
-
-<p>L'heure du souper vint trop tôt pour les danseuses
-et pour leurs amans, mais au grand contentement
-des mamans et des pères, qui sont toujours,
-en pareil cas, plus pressés de se mettre à table que
-les enfans. M<sup>me</sup> de Lignolle voulut que je l'aidasse
-à faire les honneurs du festin; nous nous retirâmes
-lorsque après que, tous les convives ayant porté plusieurs
-santés à leur hôtesse et à sa tante chérie, les
-vieillards entonnèrent des chansons à Bacchus et
-les jeunes gens des hymnes à l'amour.</p>
-
-<p>Je vous dirai confidemment qu'un peu fatigué
-de l'exercice des nuits précédentes, je ne goûtai,
-durant tout le cours de celle-ci, d'autre plaisir que
-celui de dormir tranquille auprès d'Éléonore étonnée.
-M. de Lignolle à ma place n'eût fait ni plus
-ni moins: aussi, loin de m'en glorifier, je m'en
-accuse. Mais rassurez-vous pour la comtesse et
-pour moi; l'amour, toujours juste, avoit décidé
-que, dans la matinée du lendemain, ma jeune
-maîtresse obtiendroit un dédommagement.</p>
-
-<p>Il n'étoit pas midi; depuis plusieurs heures l'alerte
-comtesse me faisoit courir dans son parc; un
-jardin anglois nous invitoit à goûter quelque repos
-à l'ombre de ses bocages tortueux. Un frais zéphyr
-balançoit mollement le feuillage du cèdre et du
-saule, de l'érable et du mélèze, du platane et de
-l'acacia. Sur leurs branches mariées et confondues
-mille oiseaux chantoient le printemps et ses plaisirs;
-un ruisseau, tout à l'heure rapide, et maintenant
-ralenti dans son cours, caressoit de son onde argentée
-les fleurs qui bordoient ses rives. Au fond
-d'un bosquet sombre que formoient le lilas et le
-rosier, le chèvrefeuille et l'aubépine ensemble entrelacés,
-étoit une grotte mystérieuse, dernier asile
-de l'amour.</p>
-
-<p>Joyeux, je m'avance; et quel est mon étonnement
-quand je lis à son entrée cette inscription:
-<i>Grotte des charades</i>! «Grotte des charades! m'écriai-je.&mdash;Grotte
-des charades! répéta la comtesse;
-il ne faut pas demander, ajouta-t-elle en riant de
-toutes ses forces, si monsieur le comte est venu
-s'exercer ici l'automne dernier»; puis, d'un ton
-majestueux, elle reprit: «<i>Grotte des charades</i>! Faublas,
-oseras-tu y entrer?» Et son &oelig;il plein de feu
-m'invitoit à réparer les torts de la nuit dernière.
-J'eus l'audace de pénétrer avec elle dans ce lieu de
-délices; un lit de mousse sembloit y avoir été préparé
-des mains de Vénus, il reçut deux amans&hellip;
-Pendant quelques minutes nous n'entendîmes plus
-ni les oiseaux, ni le zéphyr, ni l'onde&hellip; L'heureuse
-grotte venoit de mériter son nom, que, peut-être,
-nous allions lui confirmer encore, lorsque l'approche
-d'un profane nous força de suspendre nos
-transports.</p>
-
-<p>C'étoit encore M. de Lignolle qui nous surprenoit
-par sa brusque arrivée. «Ah! ah! dit-il, c'est
-que vous étiez en train de travailler ici?&mdash;Oui,
-Monsieur, ne me l'avez-vous pas permis, de travailler?&mdash;Sans
-doute.&mdash;En ce cas, le lieu doit
-vous être égal.&mdash;Parfaitement égal&hellip; Mais, Madame,
-vous avez l'air embarrassée: est-ce que je
-serois venu mal à propos?&mdash;Mal à propos&hellip; Non,&hellip;
-non, pas tout à fait&hellip; Nous nous occupions de
-vous.&mdash;Quoi! en composant une charade?&mdash;Nous
-n'en faisons jamais que vous n'y soyez pour
-quelque chose.&mdash;Comment cela?&mdash;Le comment,
-je ne puis vous le dire. Au reste, soyez tranquille,
-il ne s'agit que d'une bagatelle&hellip; qui devroit vous
-concerner un peu, mais qui, dans le fait, ne vous
-concerne pas du tout.&mdash;Par ma foi, Madame,
-ceci est trop obscur, je n'y comprends plus rien.&mdash;C'est
-ce qu'il faut. Monsieur; mais vous saurez
-peut-être cela quelque jour&hellip; Laissons les charades&hellip;
-Monsieur, vous êtes arrivé bien vite? vous
-avez bien promptement terminé vos affaires?&mdash;Madame,
-je ne les ai pas faites. Je compte m'en
-aller après-demain. Je suis venu parce que j'étois
-pressé&hellip; de vous voir d'abord,&hellip; et puis de revoir
-cette terre, qui, depuis nombre d'années, est assez
-mal gouvernée.&mdash;Assez mal! jamais vous ne la
-gouvernerez mieux. Je ne prétends pas qu'elle le
-soit autrement.&mdash;Il y aura pourtant quelques petites
-réformes à faire.&mdash;Aucune! je vous déclare
-d'avance que je ne le souffrirai pas&hellip; Monsieur,
-ajouta-t-elle en sortant de la grotte, vous avez
-peut-être une charade à composer? Nous vous
-laissons.&mdash;Madame, mais que je ne vous chasse
-pas. Et la vôtre?&mdash;La nôtre est faite; nous allions
-peut-être en commencer une seconde; mais vous
-arrivez comme un jaloux!&mdash;Madame, je vous en
-prie! c'est à moi de me retirer si la place vous fait
-plaisir.&mdash;Non, non, restez, répondit-elle en riant,
-ce sera pour un autre moment. Nous n'y perdrons
-rien, soyez tranquille.»</p>
-
-<p>L'après-dîner, M<sup>me</sup> de Lignolle me proposa de
-venir voir ses vassaux; nous entrâmes dans le premier
-village chez un fermier de la comtesse; elle
-lui dit: «Bastien, tu n'es pas venu souper avec
-moi, je viens te demander à goûter. Pourquoi ne
-t'ai-je pas vu hier avec tes camarades? Est-ce que
-tu ne m'aimes plus?» L'honnête homme baissa les
-yeux d'un air embarrassé. Sa femme, moins timide,
-répondit: «Not' homme a dit comme ça qu'il ne
-vouloit pas se faire l'honneur de donner à not' dame
-le plaisir de l'aller voir, parce qu'il ne se soucioit
-pas un brin de lui fendre le c&oelig;ur de sa peine; et
-il assure qu'il est sûr qu'elle ne la sait pas.&mdash;C'est
-justement parce que je ne la sais pas qu'il faut vite
-me la dire. Voyons, Bastien, conte-moi-la ta peine;
-nous sommes de vieux amis, mon enfant, viens
-t'asseoir là, et parle.»</p>
-
-<p>Le bon fermier se fit un peu presser et s'expliqua:
-«J'ai renouvelé mon bail, votre intendant
-m'a augmenté.&mdash;Augmenté! de combien?&mdash;De
-cent pistoles.&mdash;Bastien, dis la vérité: qu'est-ce
-que tu gagnois avec moi?&mdash;Deux mille francs.&mdash;Tu
-n'as donc plus que cent pistoles de bénéfice?&mdash;Pas
-davantage.&mdash;Et tu es père de cinq enfans,
-je crois?&mdash;Depuis que nous n'avons vu madame,
-Dieu m'a fait la grâce de m'en donner un de plus.&mdash;Belle
-grâce pour un pauvre diable qui ne gagneroit
-que mille francs!» Elle se tourna vers moi:
-«Le père, la mère, six enfans! Et pour nourrir,
-loger, habiller tout cela, cent malheureuses pistoles!
-Je sais qu'à la rigueur ce n'est pas, dans ce
-pays-ci, la chose impossible; mais ne jamais recevoir
-un ami, n'avoir jamais la poule au pot, s'interdire
-sans cesse la plus petite dépense qui ne soit
-pas exactement nécessaire; et enfin, après des
-années de travail et de parcimonie, rien pour
-établir les garçons, rien pour doter les filles! Non,
-bonnes gens, non, cela ne sera pas&hellip; Tiens, Brumont,
-fais-moi le plaisir de dire à La Fleur qu'il
-aille tout à l'heure avertir mon homme d'affaires
-que je l'attends ici.»</p>
-
-<p>Quand je rentrai, la comtesse disoit: «Sois
-tranquille, Bastien, prends courage, et va me
-chercher de la crème, car M<sup>lle</sup> de Brumont l'aime
-beaucoup, et moi aussi.»</p>
-
-<p>Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que
-la comtesse se fût donné une indigestion, si l'espièglerie
-n'eût chez elle combattu la friandise. Elle
-ne pouvoit se résoudre à avaler de suite trois cuillerées
-du doux liquide; il falloit qu'à chaque instant
-elle en barbouillât la figure de sa bonne amie,
-qui au reste le lui rendoit bien. Nous nous amusions
-de nos enfantillages, au point d'en rire
-comme deux écervelées, quand l'homme d'affaires
-arriva.</p>
-
-<p>Aussitôt le visage de la comtesse redevint sérieux.
-«Je voudrois bien savoir, Monsieur, pourquoi,
-sans me consulter, vous avez augmenté le bail
-de cet honnête homme, en le renouvelant.&mdash;Madame,
-je connois les intentions de monsieur le
-comte&hellip;&mdash;J'entends. Mais vous n'avez pas songé
-que ce moyen de lui faire votre cour étoit celui de
-me déplaire souverainement. Écoutez, je ne prétends
-pas discuter cette affaire avec M. de Lignolle;
-vous avez fait la faute, c'est à vous de la réparer.
-Si demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau
-bail qui remette les choses sur leur ancien
-pied, vous ne coucherez pas le soir au château.&mdash;Madame&hellip;&mdash;Point
-de réplique; allez.»</p>
-
-<p>Le mari, la femme et l'aînée des filles se jetèrent
-aux genoux de la comtesse, et baignèrent
-ses mains de leurs pleurs; jugez de mon émotion
-quand je vis M<sup>me</sup> de Lignolle verser aussi de délicieuses
-larmes sur les mains qui serroient les siennes!
-Emporté par le premier mouvement de mon enthousiasme,
-je me précipitai dans ses bras, je la
-pressai sur mon sein, je lui donnai plusieurs baisers;
-je m'écriois: «Adorable enfant, tu vas me devenir
-chère!&mdash;Mes bons amis, dit-elle aux fermiers,
-c'en est trop, relevez-vous, relevez-vous donc. Si
-la reconnoissance est une dette, Brumont vient de
-l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de la
-terre ne sauroient payer le plaisir que je ressens.»</p>
-
-<p>Ils se levèrent, nous partîmes; ce qui restoit
-encore de la crème fut oublié.</p>
-
-<p>Dût le passage trop rapide d'une scène très
-intéressante à une scène très gaie vous étonner
-beaucoup, et même vous fâcher un petit moment,
-il faut que je vous raconte le comique incident de
-la nuit suivante, car je n'y puis tenir.</p>
-
-<p>La comtesse n'ignoroit pas que M. de Lignolle
-venoit de prendre pour lui l'appartement voisin du
-nôtre; mais l'étourdie n'avoit pas remarqué qu'une
-simple cloison séparoit son lit du lit où son mari
-ne dormoit pas encore. Or, devinez, aux questions
-qu'il fit à sa femme, devinez, dis-je, la cause du
-bruit qu'il avoit entendu: «Vous êtes incommodée,
-Madame?&mdash;Qui me parle?&mdash;Moi.&mdash;Que
-me demandez-vous?&mdash;Si vous êtes incommodée.&mdash;Incommodée!&hellip;
-Point du tout.&mdash;Tout à l'heure je vous entendois vous plaindre.&mdash;Me
-plaindre, moi!&hellip; Je ne me plaignois pas, Monsieur,
-je vous assure; vous avez rêvé cela.&mdash;J'ai
-bien entendu; mais vous-même vous rêviez peut-être&hellip;
-Au reste, j'ai tort de m'alarmer; si vous
-aviez besoin de quelque chose, vos femmes ne sont
-pas loin.&mdash;Et M<sup>lle</sup> de Brumont est là, tout près
-de moi, Monsieur.&mdash;Oh! M<sup>lle</sup> de Brumont s'entendroit-elle
-à donner des soins à une femme qui&hellip;&mdash;Mieux
-que toutes les femmes du monde&hellip;&mdash;Avez-vous
-eu occasion d'en essayer, Madame?&mdash;Plusieurs
-fois, Monsieur.&mdash;Déjà!&mdash;Oui, et je
-vous certifie que mes femmes et vous-même, Monsieur,
-vous aussi, vous m'eussiez laissée mourir,
-faute de pouvoir me donner les secours qu'elle a
-eu le talent de me prodiguer!&mdash;En ce cas, je puis
-dormir tranquille.&mdash;Oui, dormez, dormez.&mdash;Je
-vous souhaite une bonne nuit, Madame.&mdash;Grand
-merci. Elle ne commence pas trop mal.&mdash;Bonne
-nuit, Mademoiselle de Brumont.&mdash;Monsieur, j'y
-tâche.»</p>
-
-<p>Ceci, du moins, fut pour la vive comtesse un
-avertissement de gémir plus bas, s'il lui arrivoit de
-gémir encore, et surtout de ne me pas donner
-d'autre nom que mon nom de fille, soit qu'il lui
-plût de recevoir quelques nouveaux secours, soit
-qu'elle crût n'avoir plus que des remerciemens à
-me faire.</p>
-
-<p>Le jour étoit grand lorsque nous nous réveillâmes.
-M<sup>me</sup> de Lignolle me proposa de monter
-en voiture et d'aller rejoindre son mari, dès le
-matin parti pour la chasse. J'acceptai. Nous partîmes.
-A peu près à une demi-lieue du château,
-nous mîmes pied à terre, parce que la comtesse
-voulut gravir une colline avec moi. Déjà nous
-touchions à son sommet, et les gens de M<sup>me</sup> de
-Lignolle étoient assez loin derrière nous, quand
-nous fûmes surpris de voir un cavalier, qui d'abord
-venoit au galop, arrêter son cheval dès qu'il nous
-eut atteints, et nous examiner curieusement.
-«Que veut cet homme? demanda la comtesse.&mdash;J'apporte
-une lettre à M<sup>lle</sup> de Brumont.&mdash;Donne.&mdash;Je
-dois la remettre à M<sup>lle</sup> de Brumont
-elle-même.&mdash;C'est moi.» Il lui répondit:
-«Non, ce n'est pas vous. C'est <i>lui</i>, ajouta-t-il
-en me montrant.&mdash;Comment! <i>lui</i>!&mdash;Oui, <i>lui</i>.»
-Il me jeta le billet et repartit aussi vite qu'il étoit
-venu.</p>
-
-<p>Je décachetai, je lus. «Qu'est-ce donc, Faublas?
-s'écria-t-elle, tu pâlis.&mdash;Rien, rien, mon
-amie.&mdash;Montre-moi ce billet.&mdash;Je ne puis.
-Non.» Avant que j'eusse deviné son dessein,
-elle m'arracha le maudit papier et le mit dans sa
-poche.</p>
-
-<p>Nous redescendîmes la colline, nous reprîmes le
-chemin du château, et, malgré mes vives instances,
-je ne pus obtenir que la lettre me fût rendue.
-Rentrée dans son appartement, la comtesse s'y
-enferma avec moi; puis, s'étant à l'improviste
-jetée dans un cabinet de toilette<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, dont la porte
-se ferma sur elle, rien ne l'empêcha de lire l'épître
-fatale. C'étoit un cartel ainsi conçu:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Faites attention à ce cabinet de toilette, nous y
-reviendrons quelque jour; nous y reviendrons plus d'une fois.</p>
-
-<p class="attr">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p><i>Tu fus longtemps M<sup>lle</sup> Duportail, tu es maintenant
-M<sup>lle</sup> de Brumont; j'ai toujours vu dans ta physionomie
-que tu ferois toute ta vie métier de tromper
-des maris et de séduire des femmes. Il ne tiendroit
-qu'à moi d'intéresser un second dans ma querelle, en
-divulguant ton secret; mais tu croirois que j'ai peur.
-Si tu n'es pas en effet devenu femme, tu te rendras
-dans trois jours, le 10 du présent mois de mars,
-dans la forêt de Compiègne, au milieu du second
-chemin de traverse à gauche. J'y serai depuis cinq
-jusqu'à sept heures du soir, sans amis, sans domestiques,
-et je n'aurai d'autre arme que mon épée.</i></p>
-
-<p class="sign"><i>Signé</i>: <span class="sc">Le Marquis de B&hellip;</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>Il n'y avoit pas deux minutes que M<sup>me</sup> de Lignolle
-avoit disparu, quand elle revint se précipiter
-dans mes bras. «Il y faut aller, mon ami,
-me dit-elle, il y faut aller. Je ne suis pas femme à te
-rien conseiller contre l'honneur. Nous allons dîner
-et partir, n'est-il pas vrai?&mdash;Oui, mon amie.&mdash;Le
-10! C'est aujourd'hui le 9, tu as près de quarante
-lieues à faire; il n'y a pas un moment à
-perdre. Dis?&mdash;Oui, mon amie.&mdash;Eh bien, nous
-arriverons cette nuit à Paris. Tu seras demain sur
-les cinq heures du soir à Compiègne, et avant la
-fin du jour tu tueras le marquis&hellip; Hein?&mdash;Oui,
-mon amie.&mdash;Mais ne t'avise pas de le manquer;
-tue-le, au moins, cela est très essentiel: tue-le, il
-a notre secret&hellip; Tu conçois le danger? Tu conçois?&mdash;Oui,
-mon amie.&mdash;Cependant c'est une
-chose bien cruelle que d'ôter la vie à quelqu'un!&hellip;
-que d'avoir la vie d'un homme à se reprocher!&hellip;
-Non, Faublas, non, ne le tue pas; blesse-le seulement,
-et tu lui feras donner sa parole d'honneur
-qu'il ne dira rien&hellip; Entends-tu?&mdash;Oui, mon
-amie.&mdash;Et tu reviendras tout de suite m'assurer
-que c'est une affaire finie&hellip; Je t'attendrai à Paris&hellip;
-Tu reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai?&mdash;Oui,
-mon amie.&mdash;Ou bien j'irai avec toi, cela
-n'est pas impossible. Qu'en penses-tu?&mdash;Oui,
-mon amie.&mdash;Eh! mais il dit toujours oui! il me
-répond sans m'entendre.»</p>
-
-<p>Je l'entendois, mais je ne la comprenois pas.
-Effrayé des malheurs qui me menaçoient, je songeois
-avec désespoir qu'un duel alloit une seconde
-fois me priver de ma patrie, m'enlever à mes amis,
-à la marquise, à ma s&oelig;ur, à mon père,&hellip; hélas! à
-ma Sophie,&hellip; et, vous le dirai-je? à cette petite
-M<sup>me</sup> de Lignolle, que je trouvois chaque jour
-plus aimable et plus intéressante.</p>
-
-<p>«Faublas, continua-t-elle, dis-moi donc ce qui
-t'inquiète: est-ce parce qu'il faut me quitter pendant
-quelques jours que tu t'affliges? Mon ami,
-comme toi, j'en suis désolée; mais cette absence
-ne sera pas longue. Je te reverrai après-demain
-matin, n'est-ce pas?&hellip; Parle donc.&mdash;Oui, mon
-amie.&mdash;Ce oui, vous le prononcez encore du
-même ton, Monsieur! Vous ne m'écoutez pas!&hellip;
-Faublas, tu n'écoutes pas ton Éléonore?&mdash;Oui,
-mon amie.&mdash;Bon Dieu! dans quel accablement
-je le vois. Qui peut donc à ce point&hellip;? Eh!
-mais&hellip; En effet!&hellip; s'il arrivoit un malheur! si
-c'étoit au contraire M. de B&hellip; qui le&hellip;; mais
-non, cela ne se peut pas. Mon amant est le plus
-adroit et le plus brave des hommes&hellip; Faublas! tu
-le tueras, je te le dis, tu le tueras!&hellip; Réponds-moi
-donc.&mdash;Oui, mon amie.&mdash;Encore ce oui!&hellip;
-qui m'impatiente!&hellip; qui me désespère!&hellip; Monsieur!
-Monsieur!&mdash;Ah!&hellip; finissez, Éléonore,
-vous me faites mal!&mdash;Parlez-moi donc, parlez-moi&hellip;
-Dis, mon ami, dis ce qui t'inquiète!&mdash;Ce
-qui m'inquiète! tu le demandes!&hellip; Éléonore,
-un duel!&mdash;Il a raison! grands dieux!&hellip; quitter
-la France&hellip; Mon ami, ne la quitte pas, viens chez
-moi, tu seras mieux chez moi que dans l'étranger&hellip;
-Et, si on alloit l'arrêter, l'emprisonner encore,
-nous séparer à jamais!&hellip; Ah! Faublas, je t'en
-prie, ne souffre pas qu'on t'arrête, ne te laisse pas
-conduire en prison; n'attends pas ceux qui voudroient
-courir après toi. Reviens vite à Paris.
-Réfugie-toi chez ton amie&hellip; Et, s'ils osent te
-poursuivre jusque dans ma maison&hellip; S'ils l'osent!
-laisse-moi faire, ils auront affaire à moi et à toi,
-mon ami: Faublas, je te défendrai, tu me défendras,
-nous serons deux.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle me donna, dans son extrême
-agitation, mille autres conseils à peu près semblables,
-dont il étoit difficile que je profitasse. On
-vint enfin l'interrompre. «Je n'y suis pas, cria-t-elle.&mdash;Madame,
-lui répondit-on, c'est monsieur
-le curé.&mdash;Monsieur le curé? ne le renvoyez pas;
-qu'il entre.» Elle courut ouvrir la porte: «Digne
-homme, vous venez bien à propos, j'allois envoyer
-vous prier de passer ici. Je ne vous demande pas
-ce que vous avez fait des fonds qu'à son dernier
-voyage ma tante vous a laissés; je n'ignore pas que
-votre sagesse égale votre intégrité. D'ailleurs j'ai
-vu, depuis deux jours seulement que je suis ici,
-j'ai vu l'aisance dans toutes les habitations et la
-reconnoissance sur tous les visages: mon c&oelig;ur est
-content&hellip; Ah! pourtant, je ne vous dissimulerai
-pas que j'ai deux chagrins: vous savez que madame
-la marquise n'a jamais souffert qu'il se trouvât
-dans son domaine un seul homme obligé d'aller en
-journée pour vivre. J'apprends que le pauvre Antoine
-est dans ce cas. On assure que c'est un
-brave garçon, qui n'a jamais mérité les malheurs
-qui viennent de le réduire à la triste condition de
-manouvrier.&mdash;On dit vrai, Madame la comtesse.&mdash;Eh
-bien! achetons-lui quelques arpens de terre.
-Que l'honnête homme ait, comme tous mes vassaux,
-son petit champ à cultiver. Ce qui me fait
-encore de la peine, c'est qu'hier, en me promenant,
-j'ai remarqué dans la rue Basse que la quatrième
-chaumière à main droite tomboit en ruines.
-Elle appartient, si j'ai bonne mémoire, à Duval,
-le vigneron.&mdash;Vous n'oubliez rien.&mdash;Voyez, le
-bon vieillard n'a peut-être pas de quoi la faire
-rétablir! C'est l'antique domicile de ses pères: il
-y a vécu content, je veux qu'il y meure tranquille:
-nous dépenserons quelques louis pour cela. Quant
-à cette route de traverse qui conduit à la ville
-prochaine, et dont ma tante a fait paver le commencement,
-je n'ai pu l'aller voir; mais je ne
-crois pas qu'elle soit fort avancée?&mdash;Non, Madame.&mdash;Hélas!
-tant pis. Ces pauvres enfans,
-obligés de voiturer leurs denrées au marché quelque
-temps qu'il fasse, perdent quelquefois des
-chevaux dans ce détestable chemin, et ont eux-mêmes
-de la boue jusqu'à mi-jambe. Cela ruine
-leurs bourses et leurs santés&hellip; Douze cents francs
-suffiroient-ils pour achever cette route?&mdash;Je le
-crois, Madame la comtesse.&mdash;Allons, finissons-la
-cette année.»</p>
-
-<p>Elle prit une plume, elle écrivit un moment,
-puis elle revint au respectable ecclésiastique.
-«Tenez, Monsieur le curé, voilà un bon de quatre
-mille francs sur mon homme d'affaires. Vous voudrez
-bien d'abord prélever là-dessus les sommes
-dont nous venons d'arrêter l'emploi, et le reste
-vous le distribuerez, suivant la circonstance, aux
-plus nécessiteux. Je ne m'excuse point de vous
-laisser tant d'embarras, je sais que mes enfans sont
-aussi les vôtres: croyez que j'aurois eu bien du
-plaisir à partager les soins que vous prenez d'eux;
-mais une affaire indispensable me rappelle à Paris.&mdash;Seroit-ce
-une affaire malheureuse? s'écria le
-digne homme. Vous avez les yeux rouges, votre
-figure est altérée&hellip; O mon Dieu, soyez juste!
-n'envoyez à cette généreuse femme que des prospérités;
-le renversement de sa fortune replongeroit
-cent familles dans l'indigence. O mon Dieu!
-pour qui garderiez-vous les richesses, si vous les
-ôtiez à ceux qui en font le meilleur usage! Et qui
-donc, sur la terre, pourroit prétendre au bonheur,
-si tant de vertus ne l'obtenoient pas!»</p>
-
-<p>Quelques heures après le départ du bon prêtre,
-M. de Lignolle revint de la chasse. Il commença
-la longue histoire de tous les beaux coups qu'il
-avoit faits, quand madame lui annonça que nous
-allions tout à l'heure dîner et partir. Le comte reçut
-cette nouvelle avec étonnement, mais avec
-plaisir. Il nous dit que, quoiqu'il se fût proposé de
-ne retourner à Paris que le lendemain, il avanceroit
-très volontiers son départ d'un jour pour avoir
-le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui
-eût mieux aimé ne voyager qu'avec moi, fit quelques
-tentatives pour que son mari se montrât moins
-poli. Malheureusement il avoit déjà calculé que
-ce retour commun épargneroit quelques frais de
-route, et madame, apparemment, ne crut point
-que ce fût le cas de frapper un coup d'autorité.</p>
-
-<p>Il est vrai qu'une occasion plus utile de dire: <i>Je
-le veux</i>, ne tarda pas à se présenter. Nous sortions
-de table lorsque l'homme d'affaires vint, devant sa
-maîtresse, prier le comte de signer le nouveau bail
-de Bastien. Monsieur refusa d'abord; madame aussitôt
-se fâcha. La contestation fut courte, mais vive,
-et M. de Lignolle, en poussant de profonds soupirs,
-signa.</p>
-
-<p>Enfin, nous nous mîmes en route. L'air profondément
-rêveur de M<sup>me</sup> de Lignolle me disoit assez
-qu'elle s'occupoit des malheurs qui menaçoient nos
-amours, et cependant je crois que j'étois encore
-plus inquiet, plus triste qu'elle. Ce combat, réprouvé
-par de justes lois, commandé par le tyrannique
-honneur, ce duel fatal où je courois me
-tourmentoit horriblement. Je ne sais quel pressentiment
-doux et cruel m'avertissoit aussi que je touchois
-au moment de ma vie le plus intéressant; que
-quelques minutes alloient amener pour moi la situation
-la plus embarrassante où puisse jamais se
-trouver un homme trop sensible, en même temps
-combattu par les événemens et par ses passions.</p>
-
-<p>Nous avions fait deux lieues. De loin je découvrois
-la ville de <i>Nemours</i>, et près de nous le clocher
-de <i>Fromonville</i>. Alors M<sup>me</sup> de Lignolle se
-sentit incommodée. L'indisposition dont elle se
-plaignoit me fit en même temps frémir d'inquiétude
-et de plaisir: c'étoit un grand mal de c&oelig;ur. Quelle
-joie et quelle douleur pour moi! mon Éléonore
-étoit mère!&hellip; Elle l'étoit, sans doute!&hellip; Mais
-j'allois la quitter, j'allois me battre! et dans trois
-jours peut-être je me voyois forcé d'abandonner
-tout à la fois! tout! maîtresse, enfant, patrie!&hellip;
-Et mon père?&hellip; Et ma Sophie?&hellip; Sophie que je
-n'adorois plus seule, mais que j'adorois toujours!</p>
-
-<p>Ainsi mon esprit recueilloit mille pensées diverses;
-ainsi mon âme éprouvoit mille sentimens
-contraires; et ce n'étoit qu'un foible prélude des
-terribles agitations que mon amante alloit partager
-avec moi.</p>
-
-<p>Son mari, le premier, lui conseilla, et moi-même
-je la pressai de laisser un moment sa berline et de
-prendre un peu d'exercice. Elle connoissoit le pays,
-et nous dit qu'en effet elle se sentoit la force et
-l'envie de gagner, en se promenant, le pont de
-<i>Montcour</i>, où elle ordonna à son cocher d'aller
-nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir que ses
-femmes, qui suivoient dans une calèche, missent
-pied à terre pour l'accompagner. Nous quittâmes
-la grande route, nous descendîmes à travers le
-village de <i>Fromonville</i>, jusqu'à l'écluse de ce nom.
-La comtesse venoit de refuser le bras de M. de
-Lignolle, et s'appuyoit sur le mien. Nous marchions
-lentement sur la verte pelouse qui couvre
-en cet endroit les bords du canal<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Toujours indisposée,
-ma chère Éléonore penchoit de temps
-en temps sa tête, qui venoit reposer sur mon épaule,
-et de temps en temps laissoit échapper, avec un
-soupir tendre, une douce plainte. Son regard languissant,
-mais satisfait, sembloit, en m'annonçant
-qu'elle connoissoit la cause de son mal et qu'elle
-la chérissoit, sembloit, dis-je, solliciter mon amour
-plutôt que ma pitié. Et moi, je l'avoue, moins
-effrayé pour le moment des dangers de son état
-que ravi du bonheur d'être père, je contemplois
-avec plus de plaisir que de crainte l'altération de
-ce joli visage, devenu plus joli par sa pâleur intéressante.
-Tous deux entièrement occupés l'un de
-l'autre, nous ne pouvions rien voir du charmant
-paysage que M. de Lignolle admiroit.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le canal de Briare, qui commence à la ville de ce
-nom, et traverse vingt-deux lieues de pays, vient finir à
-Saint-Mamertz. Le pont de Montcour est jeté sur le canal
-même, à six milles de son embouchure. On voit le village
-de Fromonville un quart de lieue plus loin.</p>
-</div>
-<p>Tout à coup, un cri douloureux, un seul cri,
-parti d'une maison bourgeoise que je n'avois pas
-même aperçue, frappe mon oreille et vient jusqu'à
-mon c&oelig;ur&hellip; Dieux!&hellip; quelle voix!&hellip; Soudain
-je m'élance. J'aperçois à travers des barreaux
-qui me retiennent, j'aperçois à l'autre extrémité
-d'un grand jardin, sous une allée couverte, une
-jeune personne apparemment évanouie, que deux
-femmes emportent dans un pavillon assez éloigné,
-dont la porte aussitôt retombe sur elles. Je n'ai
-pu distinguer les traits de l'infortunée, mais j'ai
-vu ses longs cheveux bruns qui tomboient jusqu'à
-terre! j'ai vu cette taille enchanteresse qui ne peut
-appartenir qu'à elle! Ce cri de douleur surtout,
-j'ai cru le reconnoître. Oui, j'ai cru pour la seconde
-fois entendre ce gémissement du désespoir, ce lamentable
-accent qu'elle ne put retenir, lorsqu'au
-couvent du faubourg Saint-Germain de barbares
-satellites m'empêchèrent de mourir dans ses bras.
-Cramponné sur la grille bien fermée que j'ébranle,
-que je voudrois renverser, je ne cesse de crier:
-«Elle se trouve mal, elle se trouve mal!» et j'entends
-à peine M<sup>me</sup> de Lignolle qui me supplie de
-faire attention qu'elle se trouve mal aussi.</p>
-
-<p>Une paysanne vient à passer, qui, voyant mon
-inquiétude, me dit: «C'est qu'elle est malade.&mdash;Qui?&mdash;C'te
-demoiselle.&mdash;Son nom?&mdash;Je vous
-l'dirions ben, Mamselle; mais je ne le savons pas.&mdash;Ces
-femmes, qui sont-elles?&mdash;Ah! oui, devine.
-Jugez donc, Mamselle, qu'elles ne parlent pas
-comme nous autres, ces femmes.&mdash;Comment?&mdash;Comment?
-Dame! je ne le savons pas, comment.
-Pis que not' curé, qui savont le latin tout comme
-son livre de messe, n'y comprend' itou ni pu ni
-moins que ma poche: ça vous dégoise un baragouin
-que l'diable j'n'y entendrois goutte.&mdash;Y a-t-il des
-hommes dans la maison?&mdash;Par-ci, par-là, Mamselle.
-Quelquefois j'en voyons un qui a l'air du
-père à tous.&mdash;Il est vieux?&mdash;Pas vieux, si vous
-voulez; mais, dame! c'est mûr.&mdash;Parle-t-il françois?&mdash;Celui-là?
-Oh! c'est bien pis. Il ne parlont
-pas du tout. C'est, sous votre respect, un ours,
-Mamselle. Quand j'approchons de sa <i>tanière</i>, il
-avont l'air de vouloir nous avaler, et pis y a un
-domestique aussi, qui n'étiont pas jeune itou, et
-qui jargonnont l'iroquois comme les autres.&mdash;Depuis
-quand tout ce monde-là demeure-t-il ici?&mdash;Dame!
-y a ben queuque part comme ça trois
-ou quatre&hellip;»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle, hors d'elle-même, ne la laissa
-point achever. «Taisez-vous, bavarde, passez votre
-chemin&hellip;; et vous, Mademoiselle, comptez-vous
-rester là jusqu'au soir?&hellip; Jusqu'à ce que nous
-nous soyons perdus!» Le comte, qui très heureusement
-ne comprend pas le véritable sens de ces paroles
-équivoques: <i>Jusqu'à ce que nous nous soyons
-perdus</i>, lui dit en vain, pour la rassurer, qu'il seroit
-impossible que nous nous perdissions, même pendant
-la nuit, par un chemin frayé. Il le lui dit en
-vain; elle s'inquiète, elle se lamente, elle s'écrie:
-«Mon ami, ne m'entendez-vous pas?&hellip; Cruel,
-pourriez-vous ainsi m'abandonner? Dans l'état où
-je suis, sera-ce la pitié des passans qu'il faudra que
-j'implore?»</p>
-
-<p>Je regardai M<sup>me</sup> de Lignolle, et je frémis. Ce
-n'étoit plus cette intéressante figure où le vif plaisir
-combattoit la foible douleur; chacun de ses
-traits sembloit renversé. La brûlante colère brilloit
-dans ses yeux; la pâle terreur décoloroit son front;
-ses genoux chancelans ne la portoient qu'à peine;
-elle frémissoit de tous ses membres.</p>
-
-<p>Ce qu'elle vient de me dire et l'état où je la
-vois rappellent enfin ma raison égarée. Je suis à
-l'instant frappé de la foule des dangers qui nous
-environnent dans ce lieu redoutable où je m'obstine
-à rester. Si mon oreille ne m'a pas trompé, si
-l'émotion de mon c&oelig;ur ne m'abuse pas, c'est ma
-Sophie que tout à l'heure j'ai entendue gémir, c'est
-elle que je viens de voir mourante. Sans doute elle
-n'a poussé ce cri de désespoir qu'en reconnoissant,
-sous des habits perfides, son infidèle époux. Puisque
-ma femme est dans cette maison, Duportail l'habite
-avec elle. L'amant déguisé de M<sup>me</sup> de Lignolle
-n'échappera point au premier regard de celui qui
-vit si souvent les métamorphoses de l'amant de
-M<sup>me</sup> de B&hellip;; et mon inflexible beau-père, s'il
-m'aperçoit, dès demain va changer de retraite et
-m'enlever encore mon épouse adorée,&hellip; adorée!
-quoique trahie. M. de Lignolle enfin, qui déjà me
-demande quel intérêt je prends à ces femmes, qui
-parle de s'informer quels sont ces étrangers, d'entrer
-dans cette maison, M. de Lignolle peut, au
-premier mot d'une explication facile autant que
-funeste, découvrir le double mystère de mon sexe
-et de mon nom.</p>
-
-<p>La foule de ces considérations terribles vient à
-la fois m'épouvanter; et, dans mon subit effroi, je
-fais, pour m'élancer loin de la grille, un aussi
-brusque mouvement que celui par lequel je me
-suis, il n'y a qu'un moment, précipité dessus.</p>
-
-<p>Je presse dans mon bras gauche le bras droit de
-la comtesse; de la main droite je saisis la main
-gauche de son curieux mari; et, sans examiner si
-l'un veut me suivre et si l'autre en a la force, je
-les entraîne tous deux, d'une haleine, à plus de deux
-cents pas de la périlleuse maison. Là, je m'arrête.
-Incertain, je me retourne, et mon triste regard se
-porte aux lieux que je fuis&hellip; Hélas! une forêt de
-peupliers, peut-être favorable, me cache les murs
-où je laisse au désespoir ce que j'ai de plus cher
-au monde! Mon c&oelig;ur alors se serre, je n'ai plus
-besoin de cacher mes larmes, car je ne peux plus
-en verser.</p>
-
-<p>Cependant la comtesse, qui prétend qu'une
-marche rapide lui fait du bien, me presse de l'aider
-à reprendre sa course. Il me faut en même temps
-soutenir ma malheureuse amie, à chaque instant
-prête à tomber, dissimuler mon trouble extrême,
-et répondre, d'une manière satisfaisante, à M. de
-Lignolle, qui se traîne sur nos pas en me questionnant.</p>
-
-<p>Nous arrivons à Montcour. La comtesse, excédée
-de fatigue, se jette dans son carrosse, et
-n'ouvre la bouche que pour recommander à son
-cocher de faire la plus grande diligence jusqu'à
-Fontainebleau, où nous devons prendre des chevaux
-de poste. M. de Lignolle, essoufflé, haletant,
-pour mieux goûter le repos, garde quelque temps
-le silence. Je puis enfin librement sonder les plaies
-de mon c&oelig;ur et me livrer à mes réflexions déchirantes.</p>
-
-<p>Faublas, où t'emporte cette voiture rapide?
-Cruel, où vas-tu si vite? Qui laisses-tu derrière
-toi?&hellip; Depuis quatre mois, séparée de celui qu'elle
-idolâtre, elle l'appeloit tous les jours en pleurant;
-mais du moins les tourmens de l'absence pouvoient
-être adoucis par cette consolante idée qu'un fidèle
-époux en gémissoit comme elle. Maintenant,
-beaucoup plus malheureuse, elle est obligée de se
-dire que l'ingrat la délaisse et la fuit. Ce matin,
-sans doute, elle chérissoit l'auteur de ses maux; ce
-soir, elle doit le haïr&hellip; O Sophie! Sophie! quand
-tu liras dans mon c&oelig;ur, tu ne pourras que me
-plaindre, me pardonner et m'adorer encore&hellip; Il
-est vrai que ta rivale est auprès de moi; mais vois
-la douleur que lui cause l'amour que je t'ai promis,
-l'amour que je te porte. Elle est auprès de moi;
-mais dans quel état, grands dieux! Tout à l'heure
-elle fondoit en larmes! Tout à l'heure, de peur
-d'éclater en reproches, elle se faisoit cette horrible
-violence de ne pas m'adresser un mot, un seul mot
-de plainte&hellip; Ses paupières enflammées se sont
-appesanties, un cruel assoupissement l'accable,
-l'immobilité de la mort l'a frappée!&hellip; Ma chère
-Éléonore, que je te plains!&hellip; que je t'aime!&hellip;
-Qu'ai-je dit? O Sophie, rassurez-vous. Quand le
-moment sera venu, vous verrez si je balance entre
-ma femme et ma maîtresse&hellip; Éléonore, tu ne pourrois
-me faire un crime de te quitter pour elle. Plus
-belle que toi, ma Sophie n'est pas moins jolie&hellip;
-Elle a tes vertus, elle a mes sermens&hellip; Éléonore,
-ne crains pas cependant que ton cruel ami puisse
-t'abandonner tout à fait. Ton amant seroit-il assez
-dénaturé pour oublier qu'il t'a faite mère? Non,
-mon amie, non. Quelquefois je viendrai secrètement
-pleurer avec toi tes malheurs. Nous ne passerons
-plus des jours entiers sous le même toit; mais&hellip;
-Quels projets! Oh! qui prendra pitié de ma situation?&hellip;
-qui fixera mes irrésolutions sans cesse renaissantes?
-Oh! qui empêchera que ma fatale sensibilité
-ne fasse le perpétuel malheur de deux objets
-presque également adorables?&hellip; Mais où
-m'égaré-je encore? Malheureux! il ne s'agit pas
-de me partager entre elles. Je dois les perdre
-toutes deux. Je ne fais que passer à Paris. Jamais
-peut-être je ne reverrai Fromonville. L'honneur
-m'appelle à Compiègne, à Compiègne où je cours
-chercher&hellip; non pas la mort,&hellip; je verrois sans terreur
-le comte et le marquis contre moi réunis pour
-leur semblable querelle,&hellip; non pas la mort, mais
-l'exil, en ce moment plus affreux qu'elle&hellip; Exécrable
-pouvoir de l'opinion! c'est pour immoler un ennemi
-justement irrité que je quitte en même temps
-deux femmes chéries; c'est l'inflexible honneur qui
-me commande cet odieux sacrifice. La vue des
-supplices tout prêts n'auroit pu m'y déterminer;
-un barbare préjugé m'y force!</p>
-
-<p>«Mademoiselle, s'écria tout d'un coup M. de
-Lignolle, voyons si vous devinerez celle-ci.» Je
-répondis tout bas: «Que le Ciel extermine la race
-entière des charades!» et tout haut: «Vous prenez
-mal votre temps, Monsieur, je suis d'une
-bêtise amère.&mdash;Voilà les femmes! répliqua le
-comte, je les reconnois. Elles sont poltronnes
-comme des lièvres. A la moindre égratignure, elles
-croient voir la mort. Tenez, la comtesse est plus
-tourmentée de la peur de son mal que de son mal
-même: car ce n'est pas une maladie qu'elle a, ce
-n'est au fond qu'une indisposition; effet assez ordinaire
-de la campagne, du printemps, et, que sait-on?
-d'un exercice un peu forcé&hellip; C'est qu'aussi,
-Mademoiselle, vous allez avec un train&hellip; Ma foi!
-vous lui ferez mal, je vous en avertis&hellip; Peut-être
-pourtant n'est-ce chez la comtesse qu'un excès de
-santé, une apoplexie d'humeurs,&hellip; d'humeurs propices,&hellip;
-bénignes,&hellip; de bonne humeur&hellip; Enfin cela
-devient clair. Vous voyez bien que l'état de ma femme
-n'est pas alarmant. Cependant elle s'afflige. Pourquoi?
-parce que c'est son âme qui s'affecte; et son
-âme s'affecte parce que les âmes des femmes sont
-comme ça. Or, qui dit femme dit fille; et, comme
-vous aimez la comtesse, du moins je le crois, et
-sans vanité je m'y connois, comme vous l'aimez,
-vous vous chagrinez de son chagrin, au point d'en
-devenir bête,&hellip; à ce que vous dites; mais j'imagine
-bien qu'il ne faut pas prendre la chose au pied de
-la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne pouvez
-pas deviner ma charade, parce que votre âme aussi
-s'affecte; et c'est ainsi que les plus grandes opérations
-de l'esprit dépendent des plus petites affections
-de l'âme.&mdash;Cela peut être, Monsieur; mais
-je vous supplie de me laisser à mes rêveries.»</p>
-
-<p>Plus d'une fois je lui répétai la même prière
-avant que nous fussions à Paris, où nous n'arrivâmes
-qu'à trois heures du matin. La comtesse,
-ayant à peine permis à son mari d'entrer dans son
-appartement, se hâta de renvoyer aussi ses femmes,
-et, restée seule avec moi, vint tomber dans mes
-bras. «Faublas, ne mentez pas. N'est-ce pas elle
-que vous avez retrouvée?&mdash;Oui, mon amie, c'est
-elle.&mdash;Que je suis malheureuse!&hellip; Répondez:
-se pourroit-il que vous eussiez le dessein de m'abandonner?&mdash;T'abandonner,
-mon Éléonore? Eh!
-le moyen de le pouvoir, le moyen d'être aimé de
-toi sans t'adorer, sans brûler du désir de te revoir!&mdash;N'est-il
-pas vrai, Faublas? C'est précisément ce
-que je me dis quand je pense à toi; et j'y pense
-sans cesse&hellip; Ainsi, mon bon ami, tu comptes revenir
-de Compiègne ici, sans t'arrêter nulle part,
-sans aller ailleurs?&mdash;Sans aller ailleurs! et ma
-femme?&mdash;Eh bien, votre femme?&mdash;Ma femme,
-qui depuis si longtemps&hellip;!&mdash;Il veut l'aller rejoindre!&mdash;Ma
-femme&hellip;&mdash;Qu'elle est heureuse
-d'être sa femme, d'avoir des droits légitimes parce
-qu'elle a dit <i>oui</i> dans une église! car voilà toute la
-différence. Comme elle, vous m'avez trompée,
-vous m'avez séduite; j'en suis contente, et je vous
-idolâtre comme elle&hellip; Et ce mal de c&oelig;ur, croyez-vous
-que ce ne soit rien? C'est un enfant, un enfant
-que vous m'avez fait, Monsieur&hellip; Je ne m'en
-plains pas! je ne dis pas que j'en suis fâchée! au
-contraire&hellip; Ma grossesse va me compromettre,
-m'exposer, me perdre peut-être; je le sais. Mais
-qu'ils m'enlèvent mon rang et mes richesses, j'y
-consens de tout mon c&oelig;ur, pourvu qu'ils me
-laissent avec ma liberté mon amant&hellip; Oui, toute
-réflexion faite, je suis enchantée d'être mère, c'est
-un avantage que j'ai sur ta Sophie, d'abord, et
-puis tu dois me mieux aimer, car je te chéris davantage.
-Cependant, ingrat que vous êtes! vous
-osez penser à me quitter dans l'état où je suis!&mdash;Mais,
-mon amie, songez donc que j'ignore moi-même
-ce que je vais devenir ce soir. Sans doute il
-ne sera pas question de revenir à Paris, mais de
-quitter la France&hellip;&mdash;Vous essayez en vain de me
-donner le change: c'est à Fromonville que vous
-espérez trouver un asile!&hellip; Monsieur, je vous déclare
-que, si vous y allez, vous m'y traînerez à
-votre suite. Je vous déclare que je pars avec vous
-pour Compiègne, que je vous suis partout, que je
-m'attache à vos pas comme votre ombre. Perfide!
-vous n'aurez, je vous le jure, d'autre moyen de
-vous débarrasser de moi que de m'immoler à côté
-de votre ennemi.&mdash;De grâce, calmez-vous, écoutez&hellip;&mdash;Je
-n'écoute rien. Vous voulez m'abandonner,
-je vous conserverai malgré vous; oui,
-j'emploierai jusqu'à la violence. Nous allons ensemble
-à Compiègne, c'est une chose résolue; et,
-quant à Fromonville, si je ne puis vous empêcher
-d'y retourner, j'espère que vous ne pourrez pas
-non plus m'empêcher de vous y suivre. Au reste,
-vous n'y êtes pas encore! Un bon coup d'épée
-pourra bien ne pas vous permettre d'y courir si
-vite, à Fromonville!&hellip; Grands dieux! qu'ai-je dit?
-Non, Faublas, non. Tiens; j'aime encore mieux
-que tu ne sois pas tué. Mon ami, défends-toi bien,
-nous verrons après qui de Sophie ou de moi l'emportera;
-défends-toi de toutes tes forces, ne te
-laisse pas blesser comme dans ton premier combat.
-Tue-le plutôt; oh! je t'en prie, tue-le&hellip; Mon ami,
-je serai là, je t'aiderai de mes conseils; je t'encouragerai
-par mes cris, tu combattras sous mes
-yeux, devant moi, devant la mère de ton enfant:
-tu seras invincible&hellip; Hein?&hellip; réponds-moi, parle-moi
-donc.&mdash;Que voulez-vous que je réponde,
-quand vous n'écoutez qu'un aveugle emportement,
-quand vous formez les projets les plus insensés?&hellip;
-Éléonore, ma chère Éléonore, est-il possible, dis-moi,
-que tu viennes à Compiègne te donner en
-spectacle?&hellip;&mdash;Cela est possible, car cela sera.&mdash;Mon
-amie, soyez donc raisonnable. Supposons
-que tu supportes les fatigues de ce second voyage,
-et que, par un bonheur inconcevable, personne
-ne reconnoisse M<sup>me</sup> de Lignolle courant la poste
-avec le chevalier de Faublas, puis-je, je te le
-demande à toi-même, puis-je souffrir que tu sois
-témoin d'une scène sanglante quand ton état si
-critique exige tant de ménagemens?&mdash;Tant de
-ménagemens! Sans doute! c'est pour cela que je dois
-vous suivre à Compiègne, et que vous ne devez
-point aller à Fromonville. Que deviendrai-je,
-quand je vous saurai parti pour joindre votre adversaire,&hellip;
-et peut-être mon ennemie? A chaque
-instant du jour, tourmentée des plus affreuses inquiétudes,
-je verrai mon amant infidèle ou mourant.
-Eh! de quelque manière qu'on me le ravisse,
-si je le perds, que m'importe la vie? Faublas, je
-t'en supplie, prends pitié de moi, de ton enfant, de
-toi-même; crains mes fureurs, ne me livre pas à
-mon désespoir&hellip; Faublas, je t'en conjure, promets
-que demain tu ne verras pas Sophie; promets que
-ce soir je verrai le marquis avec toi.»</p>
-
-<p>Elle étoit à mes genoux, qu'elle embrassoit,
-qu'elle inondoit de ses larmes. Le plus insensible
-des hommes n'eût pu lui résister. Je promis tout ce
-qu'elle voulut.</p>
-
-<p>Quoique nous dussions partir avec l'aurore,
-nous ne pûmes nous décider à rester debout jusqu'à
-son lever. M<sup>me</sup> de Lignolle avoit besoin de
-consolations autant que de repos. Nous nous couchâmes:
-je fis heureusement succéder, aux pénibles
-agitations d'une journée très longue, les
-agitations douces d'une trop courte nuit; et la
-comtesse, exténuée de tant de fatigues, finit par
-s'endormir profondément. C'étoit là tout ce
-qu'attendoit son malheureux amant, à qui la tendre
-pitié venoit d'arracher un mensonge, et que l'impérieuse
-nécessité forçoit à la perfidie.</p>
-
-<p>Enfin, le jour fatal va luire. A la foible clarté
-de son premier rayon, je soulève avec précaution
-le drap qui m'enveloppe; par des mouvemens
-égaux et mesurés je me glisse jusqu'au bord du
-lit, qui reste muet; déjà mes pieds touchent le parquet,
-ou plutôt l'effleurent à peine; la couverture
-doucement retombe, et sur cette couche, où l'amour
-heureux soupiroit tout à l'heure et maintenant repose
-encore, l'amour abandonné va bientôt gémir.</p>
-
-<p>Je me suis habillé lentement, parce qu'il a fallu
-m'habiller sans bruit. Cependant me voilà déjà
-prêt, je vais partir&hellip; Quel frisson mortel me saisit!&hellip;
-J'entre dans la chambre à coucher de
-M<sup>lle</sup> de Brumont, dans cette chambre qui conduit
-au petit escalier; j'y entre, et je sens mon c&oelig;ur
-défaillir. Irrésolu, je m'arrête; inquiet, je me
-retourne, et je m'éloigne, je reviens, et je veux
-fuir, et je m'approche&hellip; Grands dieux! me suis-je
-trompé? n'a-t-elle pas dit quelques mots? Ne
-m'a-t-elle pas nommé?&hellip; Écoutons!&hellip; Oui, cette
-fois je l'ai bien entendue. C'est Faublas, c'est son
-ami que, d'une voix étouffée, douloureusement, elle
-appelle&hellip; Aimable et chère enfant!&hellip; Pauvre
-petite!&hellip; un songe l'avertit de mon évasion, un
-songe affreux l'agite et n'est pas trompeur!&hellip;
-Attendri, désolé, je me penche sur elle; ma bouche
-lui murmure un adieu; mes lèvres ont presque
-pressé les siennes; j'ai laissé tomber une larme
-sur son sein découvert&hellip; Hélas! et me voici sur
-l'escalier dérobé.</p>
-
-<p>Mon malheureux sort voulut que je rencontrasse
-dans la cour M. de Lignolle, qui déjà montoit
-en carrosse. «Ah! ah! si matin? me dit-il.&mdash;Oui,
-Monsieur,&hellip; je&hellip; sors&hellip;&mdash;Quoi! sans
-la comtesse?&mdash;Elle est fatiguée, elle dort; elle
-sait que j'ai affaire pour vingt-quatre heures.&mdash;Seule,
-à pied?&mdash;Je vais prendre un fiacre.&mdash;Non,
-Mademoiselle, je vous conduirai où vous
-avez affaire.&mdash;Mais, Monsieur, cela va vous
-déranger; vous êtes pressé.&mdash;Qu'importe? Permettez-moi&hellip;&mdash;Je
-ne le souffrirai pas.»</p>
-
-<p>Pendant que je conteste avec M. de Lignolle
-pour échapper à ses cruelles politesses, la comtesse
-peut se réveiller et faire un éclat terrible: cette
-réflexion me détermine. Je me jette dans la maudite
-voiture, M. de Lignolle y monte, et me prie
-de dire à son cocher où je veux qu'on me mène.
-Ma première pensée fut pour le couvent de ma
-s&oelig;ur; mais, tout bien examiné, je crus qu'il valoit
-mieux me faire conduire chez M<sup>me</sup> de Fonrose.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="[Illustration]" />
-<div class="legende small">LE DUEL</div>
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top4em">Nous arrivons à la porte de la baronne,
-je descends de voiture; et, comme
-j'allois entrer dans l'hôtel, M. de Belcour
-en sortoit <i>incognito</i>.</p>
-
-<p>Il me reconnoît, il s'écrie: «Enfin, vous voilà
-donc? Il faut donc que ce soit le hasard&hellip;»
-Tremblant, je l'interromps: «Mon père, monsieur
-que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur
-de vous le présenter: c'est le comte de
-Lignolle, le mari de cette jeune dame chez qui&hellip;»
-Le comte, qui nous a entendus, descend à la hâte,
-se jette au col de mon père, et le félicite d'avoir
-une fille pleine d'esprit, à qui l'on ne peut donner
-une charade qu'elle ne devine. Il ajoute: «Nous
-vous la rendons pour vingt-quatre heures; mais
-nous espérons que demain vous nous ferez le
-plaisir de nous la ramener vous-même.» M. de
-Belcour s'en défend; M. de Lignolle insiste. «Il
-faut, dit-il, que M<sup>lle</sup> de Brumont revienne, car
-ma femme est malade&hellip;» Le baron, qui déjà
-s'impatiente, répond: «J'en suis fâché, mais&hellip;&mdash;Mais,
-reprend l'autre, il ne faut pas que cela
-vous alarme. Ce n'est rien: une indisposition, un
-mal de c&oelig;ur; cela vient, je crois, de ce qu'elle a
-fait tous ces jours-ci trop d'exercice&hellip; avec mademoiselle
-votre fille, tenez, qui est forte, alerte, vigoureusement
-constituée&hellip; La comtesse n'a pas
-encore le tempérament si formé. Au reste, comme
-je vous le dis, ce n'est rien. Pourtant, cela deviendroit
-sérieux si M<sup>lle</sup> de Brumont ne revenoit pas,
-parce que ma femme, qui l'aime à la folie, en
-prendroit du chagrin: son âme s'affecteroit, Monsieur;
-et, quand l'âme d'une femme s'affecte,
-votre serviteur, il n'y a plus personne.&mdash;Monsieur,
-je vous répète que je ne puis rien promettre.&mdash;Je
-ne vous quitte pas que vous ne m'ayez
-donné votre parole.&mdash;Mais, de grâce!&hellip;&mdash;Ah!
-je vous en supplie, Monsieur de Brumont.»</p>
-
-<p>Le baron, emporté par sa vivacité, s'écria:
-«Eh! Monsieur! laissez-moi en repos.» Puis il
-me jeta un regard terrible, et me dit: «N'est-il
-pas bien affreux que je sois sans cesse compromis?&hellip;»
-Je frémis, je me précipitai dans ses
-bras: «O mon père! souvenez-vous de la Porte-Maillot.»</p>
-
-<p>Ces mots lui rendirent assez de sang-froid pour
-qu'aussitôt il s'empressât de faire beaucoup d'excuses
-et de remerciemens à M. de Lignolle. Cependant
-celui-ci demeuroit toujours fort étonné de
-la colère que le prétendu M. de Brumont venoit
-de laisser paroître. Pour dissiper tous ses soupçons
-à cet égard, je me crus obligé de lui faire tout
-bas, et d'un ton très mystérieux, cette insidieuse
-confidence: «M<sup>me</sup> de Fonrose vous a dit que
-certaines affaires de famille forçoient mon père à
-vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez
-qu'il vienne vous voir! et vous vous avisez de
-l'appeler tout haut par son nom!&mdash;Ah! que je
-suis fâché de mon étourderie! dit aussitôt le comte
-au baron.&mdash;Et moi, de ma vivacité, répondit
-celui-ci.&mdash;Vous vous moquez, reprit M. de
-Lignolle, c'est moi qui ai tort&hellip; Mais aussi pourquoi
-refuser de rendre mademoiselle votre fille à
-ma femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas
-la ramener vous-même, promettez du moins de
-nous la renvoyer.&mdash;Je promets, répliqua M. de
-Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à
-vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez.&mdash;Voilà
-qui est dit. Je pars content&hellip; Mais
-vous n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je
-vous reconduise chez vous?» Ce fut moi qui pris
-la parole: «Bien obligé; il faut que je parle à la
-baronne, j'espère que mon père voudra bien rentrer
-chez elle avec moi; nous avons quelque chose
-de particulier à lui dire.»</p>
-
-<p>Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous
-nous jetâmes dans un fiacre, qui, nous conduisant
-de l'extrémité du faubourg Saint-Germain à la
-place Vendôme, me laissa tout le temps de retomber
-dans mes rêveries. Uniquement occupé du
-désespoir où devoit être ma femme hier délaissée,
-où seroit bientôt ma maîtresse ce matin trahie,
-j'avois l'air d'écouter attentivement les sages
-représentations que M. de Belcour en ce moment
-perdoit. De vains sons frappoient mon oreille; je
-ne fus tiré de ma léthargie que par ces derniers
-mots de la longue réprimande: <i>Le malheur de
-Sophie, que vous oubliez</i>. «Non, je ne l'oublie
-pas, non&hellip; Quant à son malheur, il est grand
-sans doute; mais il ne durera pas longtemps&hellip;
-Demain, oui, demain&hellip; Et vous, mon père, dès
-aujourd'hui&hellip; Ah! pardon. Je ne sais ce que je
-dis&hellip; Mon père, vous descendez ici, vous allez
-voir Adélaïde?&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;Moi, je ne
-me présenterai point au parloir dans le costume
-où je suis. Je vais rentrer à l'hôtel, changer
-d'habits, et puis,&hellip; adieu, mon père. O vous que
-j'aime autant qu'elle, adieu!&mdash;Comment, mon
-ami! ne vas-tu pas venir me rejoindre?&mdash;Vous
-rejoindre?&hellip; Ah! oui, vous rejoindre!&hellip; Mon
-père, embrassez-moi donc, pardonnez-moi tous
-les chagrins que je vous donne.&mdash;De tout mon
-c&oelig;ur, mon ami; mais je t'en prie&hellip;&mdash;En vérité,
-je désirerois devenir sage, mais je suis entraîné&hellip;
-Vous voulez bien embrasser ma s&oelig;ur pour moi,
-n'est-il pas vrai?&mdash;Tout à l'heure tu feras ta
-commission toi-même.&mdash;Oui, mon père,&hellip; à
-demain.&mdash;Que me dit-il! Deviens-tu fou?&mdash;Il
-est vrai que je parle sans réflexion&hellip; Adieu, je suis
-fâché de vous quitter, adieu!&hellip; Dans une heure
-vous aurez de mes nouvelles.»</p>
-
-<p>J'arrivai à l'hôtel. Jasmin faisoit sentinelle à la
-porte; le faquin sourit de me voir demoiselle, et
-me dit que M<sup>me</sup> de Montdésir a déjà envoyé deux
-fois ce matin pour s'informer si j'étois revenu de
-la campagne, et pour recommander qu'on me
-priât, dès que j'arriverois, de courir chez elle.
-«Bon! cela s'arrange avec mes projets. Vite,
-Jasmin, un coup de peigne.&mdash;En homme, Mademoiselle?&mdash;Oui.»</p>
-
-<p>Ce ne fut pas long.</p>
-
-<p>«Jasmin, une plume, de l'encre, du papier.
-Promptement!&hellip; Bien! Pendant que j'écris, dépêche-toi
-d'apprêter tout ce qu'il me faut pour
-m'habiller de la tête aux pieds.&mdash;En homme,
-Mademoiselle?&mdash;Eh! sans doute. Ensuite tu
-prépareras mon cheval de selle et le tien.&mdash;J'accompagnerai
-monsieur?&mdash;Oui.&mdash;Tant
-mieux. Je m'en vais me divertir.&mdash;Jasmin, tu
-me donneras mon épée.&mdash;Ah! tant pis. Tant pis,
-si c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un.
-Ce pauvre petit marquis, je crois toujours
-le voir&hellip; là&hellip; pan&hellip; tomber par terre&hellip; Aussi
-c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisoit
-trembler!&hellip; Puisque celui-là n'est pas mort,
-il falloit qu'il eût l'âme chevillée dans le ventre.&mdash;Jasmin,
-que diable! allez donc! allez donc! nous
-n'avons pas un moment à perdre&hellip; Et surtout ne
-t'avise pas de jaser.&mdash;J'aimerois mieux être
-pendu, Monsieur, que de vous trahir.»</p>
-
-<p>Cependant j'écrivois à mon père. Je lui donnois,
-sur la retraite de Sophie, tous les renseignemens
-nécessaires, et ma lettre finissoit ainsi:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez
-à l'instant pour Fromonville. Que Duportail ne vous
-échappe pas encore une fois. Quels que soient ses
-motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le:
-qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma
-chère Adélaïde avec vous; de grâce, emmenez-la.
-Les deux bonnes amies seront si contentes de se revoir!
-Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le
-retour de Faublas! que les tendres caresses de la
-s&oelig;ur la préparent aux transports du frère, du frère
-qu'elle adore, et dont elle est idolâtrée! On ne
-sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie.
-Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle
-apprenne sans danger la nouvelle de notre réunion
-prochaine. Elle est maintenant au désespoir; sa joie
-la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes
-plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a
-de plus respectable, de plus beau, de meilleur dans
-le monde; je vous recommande ma bien-aimée.</i></p>
-
-<p><i>Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville!
-Hélas! je vais ailleurs. Ai-je besoin de
-vous dire qu'une affaire indispensable m'en fait la
-loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant
-midi, je serai près de mon père et près de ma femme;
-je le jure, par elle et par vous.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme
-fut chargé de la porter au couvent d'Adélaïde, et
-de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut
-l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin,
-et je courus chez M<sup>me</sup> de Montdésir.</p>
-
-<p>Je trouvai, non pas M<sup>me</sup> de B&hellip;, mais le
-vicomte de Florville. «Enfin, dit-il, le voilà.» Je
-m'excusai de l'avoir fait attendre, et je remerciai
-la marquise de m'avoir envoyé chercher au
-moment même où je m'inquiétois de savoir comment
-je me procurerois le bonheur de l'entretenir
-seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai
-que je rapportois de la campagne une grande nouvelle.
-«Quoi donc?&mdash;J'ai vu Sophie.» Elle
-pâlit, elle s'écria: «Il n'est pas possible!»</p>
-
-<p>En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail
-s'étoit choisie, et comment un heureux
-hasard me l'avoit fait découvrir. La marquise m'écoutoit
-d'un air interdit; je la suppliai de vouloir
-bien envoyer tout à l'heure à Fromonville des gens
-chargés de veiller sur Duportail, et de le suivre
-partout: car je tremblois que mon beau-père n'eût
-encore l'intention et ne trouvât le moyen d'échapper
-à M. de Belcour. «Comment! me demanda-t-elle
-d'une voix altérée, n'y allez-vous pas vous-même?&mdash;Je
-ne le puis, une affaire importante
-m'appelle ailleurs.» Elle reprit d'un air plus calme
-et d'un ton plus ferme: «Quoi! M<sup>me</sup> de Lignolle
-a-t-elle déjà tant d'empire?&mdash;Ce n'est pas M<sup>me</sup> de
-Lignolle qui m'arrache à Sophie. Un devoir indispensable&hellip;&mdash;Achevez&hellip;
-Ne puis-je savoir&hellip;?&mdash;Croyez,
-ma chère maman, que je ne me console
-pas d'avoir un secret pour vous.&mdash;Chevalier, c'est
-assez me dire qu'il y auroit de l'indiscrétion de ma
-part à pousser les questions plus loin. Je veux bien
-penser que je n'ai point à me plaindre de tant de
-réserve. Je vais donner les ordres les plus pressans
-pour que Duportail soit gardé à vue dès ce soir et
-ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite sur-le-champ;
-moi,&hellip; ou la petite Montdésir en mon
-absence, ajouta-t-elle avec un profond soupir.&mdash;En
-votre absence, maman! Vous quittez Paris?&mdash;Tout
-à l'heure, mon ami.&mdash;Quel malheur pour
-moi! que je suis fâché de vous perdre, dans ce
-moment surtout où vos conseils eussent été si nécessaires!
-Où donc allez-vous?&mdash;A Versailles,
-d'abord.&mdash;A Versailles, avec cet habit!&hellip; Maman,
-c'est, ce me semble, le frac anglois du charmant
-vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que
-vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble
-à Saint-Cloud?&mdash;Cela se peut, dit-elle en affectant
-de n'en être pas sûre. Oui,&hellip; je crois qu'oui.&mdash;Et
-de Versailles, vous partez pour&hellip;?&mdash;Chevalier,
-je me vois à regret forcée de répéter vos
-propres expressions: <i>Croyez que je ne me console
-pas d'être obligée d'avoir un secret pour vous.</i>&mdash;Mais
-encore, ce voyage doit-il être bien long?&mdash;Peut-être,
-mon ami, peut-être, dit-elle d'une voix
-tremblante; et c'est pour cela qu'avant de l'entreprendre
-j'ai vivement souhaité de vous faire mes
-adieux.&mdash;Vos adieux! Maman, ma chère maman,
-vous m'inquiétez: vous paroissez triste&hellip; De grâce,
-confiez-moi&hellip;» Elle m'interrompit: «Respectez
-mon secret: je n'ai point tâché de surprendre le
-vôtre; je ne veux pas même le deviner, je ne le
-veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il
-est possible&hellip; Je ne puis m'expliquer, je ne puis
-dire quel événement se prépare,&hellip; quelles craintes
-m'agitent,&hellip; quels v&oelig;ux j'ose former&hellip; Mais, mon
-ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se
-plus voir!&mdash;Grands dieux! vous gémissez, vous
-avez les larmes aux yeux!&mdash;Adieu, Faublas. Trop
-cher enfant, adieu. Je ne vous quitte qu'avec douleur;
-souvenez-vous-en, si quelque grand malheur
-arrive. N'oubliez pas que la marquise de B&hellip; vous
-perdit par une trahison, et devint elle-même la
-victime d'un lâche qui se disoit votre ami. N'oubliez
-pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver
-l'am&hellip; l'amitié la plus tendre,&hellip; la plus tendre»,
-répéta-t-elle en me serrant la main.</p>
-
-<p>Elle me donna un baiser, et m'échappa.</p>
-
-<p>Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre;
-et, dans le premier moment de ma surprise,
-je répétai quelques-unes des expressions qui venoient
-d'échapper à M<sup>me</sup> de B&hellip;: <i>Allez, et revenez
-content&hellip; Je ne puis dire quels v&oelig;ux j'ose former&hellip;
-Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!</i> Il n'est plus
-douteux que M<sup>me</sup> de B&hellip; sait que je vais me
-battre, et connoît mon ennemi&hellip; <i>Quels v&oelig;ux j'ose
-former!</i> Ces v&oelig;ux, elle ne pourroit, sans crime,
-les expliquer clairement. Mais peut-être suis-je
-excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret
-de son c&oelig;ur, sa pensée la plus cachée&hellip; <i>Qu'il seroit
-cruel de ne se plus voir!</i> Vous me reverrez,
-Madame de B&hellip;, vous me reverrez, n'en doutez
-pas. Je sortirai vainqueur d'un combat dont vous
-êtes le prix<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.</i></div>
-</div>
-
-<p class="attr">Corneille, <span class="sc">Le Cid</span>.</p>
-</div>
-<p>Imprudent marquis, quelle audace est la vôtre
-d'appeler Faublas au champ de l'honneur! Quelle
-témérité d'attaquer des jours si bien défendus! Les
-destinées de trois femmes charmantes tiennent à
-mes destinées.</p>
-
-<p>Justine, qui survint, avoit peut-être aussi l'intention
-de me donner, à sa manière, quelque <i>encouragement</i>;
-mais il étoit déjà si tard que je
-n'aurois pu l'entendre quand même j'en aurois eu
-la fantaisie.</p>
-
-<p>A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique,
-qui me suivit jusqu'au Bourget; là, je
-lui ordonnai de ramener mon cheval à Paris, et je
-pris la poste.</p>
-
-<p>Avant cinq heures du soir je me trouvai dans
-la forêt de Compiègne, au lieu désigné. Je m'y
-promenois depuis quelques minutes, lorsque deux
-hommes tout à coup m'abordèrent et me mirent le
-pistolet sur la gorge. Ils me demandèrent si j'étois
-gentilhomme. Je ne balançai point à répondre oui.
-«En ce cas, me dirent-ils, veuillez, Monsieur,
-mettre ce masque sur votre visage et demeurer témoin
-d'un combat que vont se livrer tout à l'heure
-ici deux personnes de grande qualité. Donnez votre
-parole de ne pas vous permettre un seul geste, un
-seul mot pendant l'action, et, quel que soit l'événement,
-d'en garder un profond secret.&mdash;Je ne
-me vante pas, Monsieur, d'être un homme de
-grande qualité; mais il est vrai que je possède,
-avec quelques richesses, un ancien nom. J'ai moi-même
-rendez-vous ici pour me battre. Peut-être
-vous trompez-vous, peut-être serai-je l'un des deux
-acteurs de la scène malheureuse dont vous exigez
-que je reste spectateur tranquille.&mdash;Monsieur,
-nous saurons bientôt si cela doit être; en attendant,
-mettez ce masque, et donnez votre parole
-d'honneur.»</p>
-
-<p>On conçoit que je fis et que je promis tout ce
-qu'ils voulurent.</p>
-
-<p>Près d'une heure s'étoit passée depuis que je
-me trouvois dans cette situation, qui commençoit
-à me paroître inquiétante, quand je crus entendre
-quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissoit
-à la grande route. Un moment après, je vis
-entrer du même côté, dans le chemin de traverse
-où j'étois, une chaise de poste environnée de plusieurs
-hommes armés et masqués. Il me parut que
-cette troupe, que je crus d'abord toute composée
-d'assassins, venoit de s'assurer du laquais et du
-postillon, et forçoit le maître à mettre pied à terre.
-Tremblant qu'il ne fût massacré devant moi, je
-voulus, dans le premier mouvement d'un zèle téméraire,
-m'élancer à son secours: les deux hommes
-qui veilloient sur moi se contentèrent de me retenir
-en me disant: «Voici le moment critique,
-songez à ce que vous avez promis.»</p>
-
-<p>Cependant l'inconnu, toujours entouré, avançoit
-vers nous d'un pas ferme et d'un air délibéré.
-Plus il approchoit, plus je croyois reconnoître les
-traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis
-longtemps. Lorsqu'il fut à très peu de distance,
-l'un de mes gardiens alla droit à lui, le pria
-de s'arrêter, et lui dit: «Un homme d'honneur se
-plaint que vous lui avez fait une mortelle injure,
-et prétend tout à l'heure en obtenir la réparation.
-S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun détail
-de ce combat ne sera jamais su de personne;
-s'il ne meurt pas de ses blessures, il s'engage à revenir
-dans le même lieu, aussitôt qu'il sera guéri,
-pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut être
-complètement vidée que par la mort de l'un des
-deux champions. Prenez les mêmes engagemens,
-Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de
-les remplir.&mdash;Quoi! répondit le jeune homme,
-milord Barrington se fâche de ce que j'ai quitté
-l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste
-épouse? Il faut convenir que ces maris sont partout
-un singulier peuple! Cet époux d'outre-mer, surtout,
-me paroît d'une bonne force: vouloit-il que
-je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse
-moitié? D'ailleurs, s'il me gardoit rancune,
-que ne me l'a-t-il dit dans son pays? Que ne s'est-il
-ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté
-longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit?
-Pourquoi venir, après six semaines, avec cet épouvantable
-attirail, m'attaquer dans ma patrie, au
-moment où j'y rentre&hellip; Ah çà! mais j'espère que
-ce n'est pas à coups de poing que nous nous battrons?»</p>
-
-<p>A sa voix comme à sa figure, à la gaieté de ses
-discours comme à son sourire moqueur, il ne me
-fut plus permis de méconnoître Rosambert. Alors
-seulement je commençai à soupçonner l'étrange
-vérité. O Madame de B&hellip;, ce fut pour vous que
-mon c&oelig;ur tressaillit! mais je me gardai bien de
-montrer par quelques gestes ou d'exprimer par
-quelques mots ma surprise extrême et ma terreur
-profonde: j'étois lié par mes sermens.</p>
-
-<p>Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un
-cheval qu'on l'invitoit à monter, et un pistolet
-qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte,
-aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit
-à ceux qui l'environnoient: «Oui, vous avez raison,
-voici le combat si cher à messieurs d'Albion&hellip;
-Au pistolet près, je dois de grands remerciemens
-au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille
-ans. En vérité, Messieurs de la Table ronde, l'héroïque
-parade que le prud'homme nous fait jouer
-ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus.
-Comme les preux de son temps, vous arrêtez
-les passans sur les grands chemins pour les forcer
-gracieusement à rompre des lances avec vous.» En
-jetant les yeux sur moi, Rosambert continua:
-«Ce cavalier si joliment tourné, qui fait bande à
-part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos
-forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut
-que je délivre ou quelque grande princesse en
-homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi; et le
-géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où
-donc est-il?» L'étranger qui avoit jusqu'alors porté
-la parole dit à Rosambert: «Monsieur le comte,
-jurez de remplir les conditions prescrites.&mdash;Foi
-de gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il.</p>
-
-<p>L'un de nos gardiens donna le signal par un
-coup de feu. Nous vîmes aussitôt un cavalier
-accourir à toute bride, de l'autre extrémité de
-l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais,
-soit qu'il présumât beaucoup de lui-même, soit
-qu'il ne conservât pas tout le sang-froid nécessaire
-en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son
-ennemi, qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant
-et plus d'adresse et plus d'intrépidité, tira
-presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La balle
-siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une
-boucle de ses cheveux, et frappa son chapeau de
-manière qu'elle le fit sauter. Le comte, en le reprenant,
-s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma
-cervelle qu'il en veut, le beau masque!»</p>
-
-<p>Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi,
-couvert le visage d'un mince carton; mais je ne
-pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le frac
-anglois sous lequel, ce matin même, la marquise
-avoit paru devant moi chez Justine!</p>
-
-<p>Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus
-que ce ne fût lui, venoit de retourner son cheval,
-et regagnoit au galop le bout de l'allée d'où tout
-à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit
-des yeux, reprit: «Voilà bien le frac national de
-milord; mais, de par saint Georges, ce n'est pas
-là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il d'un
-ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois
-point osé faire à la nation angloise cette injure de
-croire que ses braves fussent dans l'usage de se
-battre par mascarade et par procuration. Au reste,
-je vais tâcher, m'eût-on prudemment détaché le
-plus habile arquebusier des trois royaumes, je vais
-tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le
-diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur
-un François une victoire sans danger&hellip; O toi qui
-ne manquas jamais une hirondelle au vol, mon
-cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment
-d'un traître et pour l'honneur de la France,
-que n'ai-je en ce moment ton coup d'&oelig;il si prompt
-et ta main toujours sûre!»</p>
-
-<p>Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau
-signal fut donné. Rosambert, cette fois, ne demeura
-pas immobile, il poussa vigoureusement son
-cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à
-peu près au milieu de la lice, se tirèrent à la distance
-de cinq ou six pas. Le comte ne perça que
-le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus heureux,
-lui fracassa l'épaule droite et le jeta par
-terre.</p>
-
-<p>Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir
-au vaincu stupéfait le visage de M<sup>me</sup> de B&hellip;
-«Tiens, lâche, dit la marquise, regarde, reconnois-moi,
-meurs de honte. C'est une femme qui t'immole!
-Tu n'as eu du courage et de l'adresse que
-pour l'insulter.»</p>
-
-<p>Rosambert parut un moment accablé de la douleur
-de sa blessure et de l'ignominie de sa défaite;
-un moment il fixa sur la marquise des yeux égarés.
-Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa,
-d'une voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi!
-belle dame,&hellip; c'est vous&hellip; que j'ai&hellip; le bonheur
-de revoir!&hellip; Que les temps&hellip; sont changés!
-Cependant&hellip; notre dernière&hellip; entre&hellip;vue&hellip;
-m'amu&hellip;sa davantage,&hellip; et vous&hellip; aussi, friponne,&hellip;
-quoi que&hellip; vous en puissiez&hellip; dire. Ingrate!
-est-ce ici, est-ce ainsi&hellip; que vous deviez
-mettre&hellip; hors de combat&hellip; un bon jeune homme
-jadis venu&hellip; tout exprès de Paris à Lu&hellip; à Luxembourg&hellip;
-pour vous procurer&hellip; un&hellip; doux&hellip;
-passe-temps?&mdash;Rosambert, lui répliqua la marquise,
-tu voudrois en vain dissimuler ta rage et tes
-douleurs. Le Ciel est juste; je puis m'applaudir
-d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà
-commence, n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi
-de nos conditions; souviens-toi que mon ennemi
-doit garder mon secret partout et me ramener ici
-ma victime.»</p>
-
-<p>Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna
-de mon côté: «Ce jeune homme, dit-il, c'est
-sûre&hellip;ment le chevalier de Faublas!&hellip; Fau&hellip;blas!»
-J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous
-d'abord, continua-t-il. Elle m'a&hellip; vaincu, mon
-ami,&hellip; n'en soyez point étonné:&hellip; ce n'est pas la
-première fois qu'elle&hellip; m'abat. Et vous, pendant
-que j'invoquois&hellip; bonnement votre nom, vous
-étiez là qui&hellip; faisiez des v&oelig;ux&hellip; contre moi;&hellip;
-mais je vous le pardonne&hellip; Elle est si&hellip; aimable!
-Venez&hellip; me voir&hellip; à Paris, si je n'y arrive pas&hellip;
-justement pour&hellip; m'y faire&hellip; enterrer.»</p>
-
-<p>La marquise alors me prit à l'écart et me dit:
-«Chevalier, pardonnez-moi le mystère que je vous
-ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la ruse
-dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin.
-Mon amant, hélas!&hellip; avoit vu l'outrage;
-mon ami devoit être présent à la réparation. Faublas,
-je le sais bien, me gardoit encore tant d'attachement
-qu'il se fût chargé volontiers d'épouser
-ma querelle; mais il ne m'eût peut-être point assez
-estimée pour me juger digne de la soutenir moi-même.</p>
-
-<p>«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée
-de fierté, je viens de prouver qu'il y a six mois
-je ne prenois point un engagement au-dessus
-de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité
-de vivre seulement pour ma vengeance, je jurois
-de vous étonner en l'accomplissant. Maintenant,
-Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque
-ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce
-matin s'explique de soi-même. Vous sentez de
-quelle crainte je ne pouvois me défendre quand,
-les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il
-ne seroit pas cruel de ne se voir plus. Vous concevez
-de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû sentir
-l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça
-qu'il venoit de la retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai
-d'abord compris que Duportail avoit pu vous reconnoître
-sur la route de Montcour, et je serois
-vraiment désolée que ce voyage de Compiègne eût
-laissé le temps à votre beau-père de vous enlever
-encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit
-arrivé, n'ayez pas l'injustice d'en accuser votre
-amie. Dites-vous, pour ma justification, qu'au
-moment où je vous fis remettre, sous le nom de
-M. de B&hellip;, ce prétendu cartel, rien ne pouvoit
-me donner à deviner qu'en revenant avec M<sup>me</sup> de
-Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous
-qu'il n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer
-à Fromonville, puisqu'il ne vous eût jamais
-été possible, quelque diligence que vous eussiez
-faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt
-j'y ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller
-sur les démarches de Duportail, s'il habitoit encore
-sa retraite, ou de le poursuivre, s'il l'avoit
-déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient
-plus, allez et&hellip;»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip; fut interrompue par des cris perçans
-qui sembloient partir de la chaise de poste de
-Rosambert, restée dans le chemin de traverse, du
-côté, mais à quelque distance de la grande route.
-Nous courûmes tous au bruit; il ne resta près du
-blessé que le chirurgien qui bandoit sa plaie. En
-approchant, nous vîmes derrière la voiture du
-comte un cabriolet dans lequel se débattoit une
-femme, retenue par les mêmes hommes qui s'étoient
-assurés du laquais et du postillon de Rosambert.
-«Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués!
-C'en est donc fait! Ils n'auroient pu le vaincre, ils
-l'ont assassiné!&hellip; Ah! dit-elle, en poussant un cri
-de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux:
-«Perfide! il est donc vrai que vous avez
-eu l'inhumanité de profiter de mon sommeil?&hellip;»</p>
-
-<p>La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit
-pas la petite comtesse. Je répondis oui, et je
-m'élançai dans les bras de ma maîtresse.</p>
-
-<p>«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu
-tirer plusieurs coups. Quels sont ces gens qui m'ont
-arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez vous
-battre! Je suis tremblante,&hellip; saisie d'effroi. Ton
-ennemi, où est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit
-amener personne. Pourquoi tout ce monde? ces
-armes? ces masques?&hellip; Mon ami, que je suis contente
-de te voir!&hellip; que j'ai peur!&hellip; Cruel!&hellip; que je
-vous en veux de m'avoir lâchement abandonnée!»</p>
-
-<p>Ainsi, M<sup>me</sup> de Lignolle annonçoit, par le désordre
-de ses questions, le désordre de ses idées; il
-me sera plus difficile de peindre celui de sa personne.
-Dans son regard, tout à l'heure attendri,
-maintenant terne et bientôt étincelant, vous eussiez
-vu tour à tour, et presque en même temps,
-les douces erreurs de l'espérance, les mortelles
-rêveries de la crainte, l'ivresse de l'amour heureux,
-les fureurs de l'amour trahi. Vous eussiez vu sur
-son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit,
-toutes les passions impétueuses se livrer de rapides
-combats. Chaque muscle sembloit tourmenté d'un
-mouvement convulsif; l'expression de chaque sentiment
-passoit comme un éclair.</p>
-
-<p>«Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir
-quand tu n'étois plus là! j'ai pu dormir jusqu'à
-midi, mais de quel sommeil! grands dieux! quels
-horribles songes le troubloient! tu m'échappois à
-chaque instant, et je ne voyois plus auprès de moi
-que des objets affreux: le marquis, la marquise, ta
-femme!&hellip; Ta femme! c'est moi qui suis ta femme!
-n'est-il pas vrai, mon ami?&hellip; Ne l'oubliez jamais,
-Monsieur! Et le marquis, l'as-tu tué?&mdash;Non, mon
-amie.&mdash;Allons, dit M<sup>me</sup> de B&hellip; que cet entretien
-sans doute inquiétoit, allons, Florville! à cheval,
-à cheval! vous n'avez pas de temps à perdre.&mdash;Qu'appelez-vous
-du temps à perdre? s'écria la
-comtesse en lançant un regard terrible au vicomte
-de Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il
-est avec moi? Quel est cet impertinent jeune
-homme? me demanda-t-elle.&mdash;Un parent de
-M. de B&hellip;&mdash;Tiens, mon ami, tous ces gens-là
-me font peur&hellip; Oh! que je souffre depuis hier!
-Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel supplice!
-Perpétuellement m'occuper de cette rivale
-qui veut me l'enlever! de cet ennemi qui menace
-ses jours! Tu l'as blessé?&mdash;Non, mon amie.&mdash;Vous
-ne l'avez pas blessé, Monsieur?&hellip; Regardez!
-je le lui avois tant recommandé! Mais, comment!&hellip;
-il n'est donc pas encore arrivé, le marquis?&mdash;Florville,
-reprit M<sup>me</sup> de B&hellip;, les heures
-s'envolent, la nuit s'approche.&mdash;Eh! de quoi se
-mêle donc cet étranger? répliqua la comtesse&hellip;
-Faublas, ne l'écoute pas, reste là&hellip; Que je souffre
-depuis hier! que l'amour devient fatal, dès
-qu'il cesse d'être heureux! que ses tourmens
-paroissent insupportables, quand ils ne sont pas
-partagés!&mdash;Que dis-tu, mon Éléonore! mon
-c&oelig;ur est navré de tes peines.&mdash;Oui? Eh bien, si
-cela est, me voilà consolée. Je suis contente,
-allons-nous-en.» Je répétai avec elle: «Allons-nous-en.</p>
-
-<p>&mdash;Chevalier, s'écria la marquise, oubliez-vous
-qu'un devoir pressant vous appelle?&mdash;Hélas!&mdash;Ce
-n'est point à Paris que vous êtes attendu.»</p>
-
-<p>Je me dégageai des bras de la comtesse, et du
-brancard de son cabriolet je sautai sur le cheval
-que me présentoit la marquise. «Il va se battre, dit
-M<sup>me</sup> de Lignolle. Je veux le suivre! je veux être
-présente à ce combat!» Le vicomte, prompt à la
-rassurer, lui répondit: «Calmez-vous, il n'y a pas
-de danger pour lui; ce combat est fini.&mdash;Fini!
-répéta-t-elle douloureusement, fini!&hellip; C'est donc
-à Fromonville?&hellip; L'ingrat m'abandonne encore!
-le barbare me sacrifie!»</p>
-
-<p>Elle voulut s'élancer après moi. Les gens du
-vicomte la retinrent. Elle poussa des cris d'inquiétude
-et de fureur; elle tomba sans connoissance
-au fond de son cabriolet.</p>
-
-<p>Ah! qui n'eût plaint cette enfant trop sensible?
-qui ne se fût ému de ses douleurs? qui n'eût frémi
-de son danger? La marquise ne fit aucun effort
-pour m'empêcher de descendre de cheval et de
-remonter dans la voiture de la comtesse: je fus
-même extrêmement touché de voir M<sup>me</sup> de B&hellip;
-prodiguer ses soins à M<sup>me</sup> de Lignolle. D'une
-main elle soutenoit la tête de mon amante, de
-l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le visage; elle
-essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit
-sur son front. «Pauvre enfant! disoit-elle,
-regardez comme ils se sont éteints, ces yeux qui
-brilloient tout à l'heure du plus vif éclat! Quelle
-pâleur couvre ces joues que j'ai vues colorées d'un
-rose si tendre! Pauvre enfant!&mdash;Mon Dieu!
-vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous qu'il y
-ait du danger?&mdash;Du danger?&hellip; peut-être. La
-comtesse est d'un caractère violent et paroît vous
-aimer déjà beaucoup.&mdash;Oh! oui, beaucoup.
-D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions
-légères, mais fréquentes, des maux de c&oelig;ur&hellip;&mdash;Elle
-seroit déjà enceinte! ah! tant mieux!» s'écria
-M<sup>me</sup> de B&hellip;, dans l'effusion d'une vive joie; puis
-tout à coup elle réprima ce premier mouvement,
-et d'un ton de commisération elle reprit: «Tant
-mieux&hellip; pour vous;&hellip; non pour elle!&hellip; Pour elle,
-c'est un événement fâcheux qui l'expose de bien
-des manières&hellip;&mdash;Qui l'expose!&hellip; Et moi, que
-je suis à plaindre aussi! Dans quel embarras je me
-trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule crainte
-que je ne la quitte! l'autre est là-bas, qui se désespère
-de ce que je l'ai quittée. Dites-moi donc
-comment je vais faire. Apprenez-moi quel parti&hellip;&mdash;Tout
-à l'heure, interrompit-elle, je vous engageois
-à partir; j'avoue que maintenant, à votre
-place, je me trouverois moi-même fort empêchée.
-Sans doute il faut consulter votre c&oelig;ur; mais vous
-devez aussi prendre conseil des circonstances.&mdash;Consulter
-mon c&oelig;ur? je n'y trouve que des irrésolutions,
-des combats! Prendre conseil des circonstances?
-ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre
-part, également inquiétantes, pressantes, impérieuses?
-O mon amie, je vous en conjure, prenez
-pitié de ma situation vraiment cruelle, finissez mes
-perplexités, conseillez-moi.&mdash;Que pourrois-je vous
-dire? S'il ne s'agit que des lois que le devoir vous
-impose, elles ne sont point équivoques&hellip; Il est
-vrai pourtant qu'il paroît cruel d'abandonner la
-comtesse dans l'état où la voilà&hellip; Elle est très
-vive,&hellip; vous la croyez enceinte,&hellip; et la pauvre
-petite vous aime&hellip; comme il faut vous aimer:
-beaucoup trop!&hellip; Partir dans ce moment-ci, c'est
-certainement la livrer à des agitations qui peuvent
-lui coûter la vie&hellip; Il semble plus probable que
-Sophie, d'un caractère beaucoup plus doux,&hellip;
-Sophie, accoutumée depuis longtemps à l'absence,&hellip;
-à l'abandon peut-être,&hellip; supportera
-moins impatiemment&hellip; Cependant, ce n'est pas
-une chose que je veuille garantir. Il est tout à fait
-possible que votre épouse, ne vous voyant pas
-revenir et se croyant pour toujours délaissée, en
-soit au désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;Au désespoir! oui, répéta d'une voix foible
-M<sup>me</sup> de Lignolle qui reprenoit enfin l'usage de ses
-sens, au désespoir!» Elle me reconnut; elle me
-dit: «C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas
-quittée? vous avez bien fait; restez là, je le veux,
-restez là.» Elle dit à la marquise: «Et toi, farouche
-étranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te
-trouvent insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin
-de la pitié de personne, toi? tu n'as donc jamais
-aimé?&mdash;Si vous saviez à qui vous faites ces reproches,
-répondit le vicomte en lui prenant la
-main; si vous saviez que M<sup>me</sup> de Lignolle, quoique
-bien malheureuse, est moins à plaindre que l'infortunée
-qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brûlé de cet
-amour qui vous consume! Et moi aussi, j'ai connu
-ses passagers délices et ses inconsolables regrets!
-Comtesse, infortunée comtesse, vous avez encore
-beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant
-que moi!»</p>
-
-<p>Ici mes yeux rencontrèrent ceux de la marquise;
-ils étoient humides, les siens, et leur regard fit
-palpiter mon c&oelig;ur!</p>
-
-<p>«Seroit-il vrai, continua-t-elle avec plus de
-véhémence, seroit-il vrai qu'une divinité maligne
-présidât aux humaines destinées, et prît un horrible
-plaisir à faire de ses dons précieux la plus inégale
-distribution? seroit-il vrai que, par le raffinement
-d'un calcul barbare, elle ne se montrât si prodigue
-envers un très petit nombre d'êtres privilégiés que
-pour tourmenter plus sûrement la foule immense
-des autres individus maltraités de son avarice?
-Quoi! jeune homme trop favorisé, les grâces qui
-attirent, l'esprit qui séduit, les talens qu'on envie,
-la beauté qu'on admire, la sensibilité qui plaît aux
-yeux et charme l'âme; toutes ces qualités et mille
-autres dont l'assemblage n'a peut-être jamais brillé
-qu'en toi; quoi donc! un impitoyable dieu ne te
-les auroit données que pour le désespoir de tes rivaux
-et le supplice de tes amantes? Et la constance,
-cette vertu qui seule manque à toutes tes vertus,
-la constance, il ne te l'auroit refusée, ce dieu jaloux,
-qu'afin qu'il n'y eût sur la terre, pour aucune
-femme, l'espoir d'une grande félicité sans un grand
-mélange de peines, et dans aucun homme un modèle
-absolu de perfection? Quoi! ceux de ton sexe
-qui, ne te connoissant pas encore, oseront te disputer
-le prix de la valeur ou de la tendresse, tous
-ceux que la nature aura le plus favorablement distingués,
-doivent-ils nécessairement paroître n'avoir
-encouru que sa disgrâce, quand le moment sera
-venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles
-qui t'auront vu seront-elles invinciblement
-contraintes au plus prompt amour, hélas! et forcées
-au plus long repentir? O destinée!»</p>
-
-<p>La comtesse avoit écouté la marquise avec une
-attention mêlée d'étonnement. «Qui que vous
-soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu. Vous
-parlez de lui comme j'en pourrois parler moi-même.
-Me voilà un peu réconciliée avec vous; mais permettez
-que nous nous quittions. Allons-nous-en,
-Faublas, allons-nous-en&hellip; Eh bien! vous ne dites
-mot! vous ne voulez pas?»</p>
-
-<p>Toujours combattu de plusieurs craintes et de
-plusieurs désirs, je jetai sur la marquise un regard
-qui lui annonçoit mes irrésolutions et le besoin que
-j'avois d'être déterminé par ses avis. Le vicomte
-me comprit et s'expliqua: «Vraiment! je ne balancerois
-plus, j'irois à Fromonville&hellip;&mdash;A Fromonville!
-interrompit la comtesse.&mdash;Demain, reprit
-l'autre; et ce soir je rentrerois dans Paris avec
-M<sup>me</sup> de Lignolle.&mdash;Voilà ce qu'on appelle un bon
-conseil, s'écria la comtesse; j'en approuve fort la
-dernière partie; et toi, Faublas?&mdash;Moi aussi, mon
-Éléonore.»</p>
-
-<p>Dans le transport de sa joie, M<sup>me</sup> de Lignolle
-embrassa M<sup>me</sup> de B&hellip;, et, je l'avoue, ce ne fut
-pas sans un vif plaisir que, pendant quelques minutes,
-je sentis unies et pressées dans mes heureuses
-mains les mains de ces deux charmantes
-femmes.</p>
-
-<p>«Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant
-au vicomte, nous allons vous dire adieu; mais permettez
-auparavant une question que je vais vous
-faire, parce que je suis jalouse. Je le suis, je n'en
-fais pas mystère. Tout à l'heure vous pleuriez
-presque: vous êtes malheureux en amour, et c'est
-la faute du chevalier. Rendez-moi le service de
-m'apprendre près de qui le chevalier vous a supplanté&hellip;
-Monsieur, poursuivit M<sup>me</sup> de Lignolle,
-qui ne pouvoit deviner la véritable cause de l'embarras
-que la marquise laissoit paroître, vous pardonnerez
-à son amie d'imaginer qu'en effet il
-méritoit la préférence; mais au moins je crois, et
-je ne cherche pas à vous faire un compliment, je
-crois que vous étiez fait pour qu'on balançât quelque
-temps entre vous et lui&hellip; Monsieur, reprit-elle
-encore, je vous supplie d'achever la confidence que
-je ne vous demandois pas; ne craignez rien pour
-votre secret, vous avez le mien.&mdash;Madame, répondit
-le vicomte enfin déterminé sur la réponse
-qu'il devoit faire à l'embarrassante question, dans
-un moment de trouble on se plaint de mille choses&hellip;&mdash;Ah!
-je vous en prie, dites-moi quelle maîtresse
-Faublas vous a&hellip;&mdash;Madame, je suis, comme monsieur
-vous le disoit tout à l'heure, parent de M. de
-B&hellip; J'adorois sa femme&hellip;&mdash;Sa femme! ne m'en
-parlez pas, je la déteste!&mdash;Vous êtes donc une
-ingrate, car elle vous aime.&mdash;Qui vous l'a dit?&mdash;Elle-même.&mdash;Elle
-me connoît?&mdash;Elle a eu le
-plaisir de vous voir et de vous parler.&mdash;Où cela?&mdash;Voilà
-ce que je ne puis vous dire.&mdash;Eh bien,
-oui, elle a tort de m'aimer: car, je vous le répète,
-je la déteste.&mdash;Peut-on vous en demander la raison?&mdash;La
-raison?&hellip; c'est une femme dangereuse&hellip;&mdash;Ses
-ennemis l'assurent.&mdash;Intrigante&hellip;&mdash;Les
-courtisans le publient&hellip;&mdash;Pas assez jolie pour faire
-tant de bruit.&mdash;Les femmes le disent.&mdash;Galante
-d'ailleurs.&mdash;Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit&hellip;
-Comment ne lui prêteroit-on pas quelques
-aventures?&mdash;Quelques! Elle en a eu mille!&mdash;Désigne-t-on
-quelqu'un?&mdash;Je le crois! Moi qui ne vais
-pas dans le monde, je lui en connois trois.&mdash;Voulez-vous
-les nommer?&mdash;Le comte de Rosambert.&mdash;Il
-est bien fat; et elle l'a toujours nié.&mdash;La
-bonne raison!&hellip; Faublas.&mdash;Oh! celui-là, je ne
-conteste pas. Le troisième?&mdash;M. de ***.&mdash;M.
-de ***! répéta la marquise, que je vis dans
-le même moment plusieurs fois rougir et pâlir.&mdash;Oui,
-M. de ***, le nouveau ministre, à qui
-elle s'est donnée pour obtenir la liberté du chevalier&hellip;
-Ce que je vous dis là vous fait de la peine?&mdash;M.
-de ***! répéta la marquise avec moins de
-trouble et un étonnement plus marqué.&mdash;Cela
-vous fait de la peine. Je vois que vous êtes encore
-bien épris.&mdash;M. de ***! voici une accusation
-bien nouvelle.&mdash;C'est que l'intrigue n'est pas
-ancienne.&mdash;Mais, au moins, a-t-on quelques
-preuves?&mdash;Comment voulez-vous qu'on en ait? Ils
-n'ont pas appelé de témoins.&mdash;Cependant, Madame,
-vous osez assurer cela?&mdash;Monsieur, parce
-que tout le monde l'assure.&mdash;Tout le monde!
-Chevalier, vous le saviez donc?&mdash;Vicomte,&hellip; on
-me l'a dit, mais je n'y crois pas.&mdash;Cela ne fait
-rien, me répliqua-t-il d'un air mécontent, vous deviez
-m'en avertir.&mdash;Oui, dit la comtesse, c'est
-rendre service à un galant homme que de l'éclairer
-sur la conduite d'une coquette qui le trompe.
-Monsieur, je vous plains sincèrement d'être tombé
-dans les filets de celle-là, vous paroissez mériter de
-rencontrer mieux&hellip; Mais venons à ce qui me touche.
-Le chevalier ne vous donne plus d'inquiétude?&mdash;Pardonnez-moi,
-Madame.&mdash;Voyez-vous, Monsieur?
-s'écria la comtesse en me regardant. Il y
-va donc souvent, chez la marquise? demanda-t-elle
-au vicomte.&mdash;Quelquefois.&mdash;Voyez-vous, Monsieur?
-vous y allez quelquefois!&hellip; Il est donc amoureux
-d'elle encore?&mdash;Encore un peu, je crois.&mdash;Voyez-vous,
-Monsieur? vous en êtes amoureux!&mdash;Cependant,
-reprit la marquise, il ne faut pas tout
-à fait s'en rapporter à moi: j'y suis intéressée, je
-vois peut-être mal.&mdash;Oh! vous voyez bien, Monsieur,
-vous voyez trop bien!&hellip; Faublas, laissez-moi
-faire, je saurai vous empêcher d'aller chez cette coquette
-et de l'aimer!&hellip; Nous vous quittons, poursuivit-elle
-en s'adressant à M<sup>me</sup> de B&hellip; Après la
-scène dont vous venez d'être témoin, je ne vous
-demande pas le secret, et j'y compte: car tout en
-vous, Monsieur, prévient favorablement&hellip; S'il y
-avoit une troisième place dans mon cabriolet, je
-me ferois un vrai plaisir de vous l'offrir&hellip; Je vous
-avoue que je serai charmée de cultiver votre connoissance.
-Venez me voir à Paris. Le chevalier
-m'obligera, s'il veut bien vous amener;&hellip; ou faites
-mieux, venez seul: vous n'avez pas besoin d'être
-présenté par personne. Venez, et je vous promets,
-si cela vous fait décidément trop de peine, je vous
-promets de ne jamais vous dire de mal de la marquise,
-quoique ce soit une méchante femme.»</p>
-
-<p>Nous partîmes. Je donnai quelques louis au postillon,
-qui nous conduisit à la Croix-Saint-Ouen,
-où la comtesse l'avoit pris, et qui promit de ne
-rien dire de tout ce qu'il avoit vu. M<sup>me</sup> de Lignolle
-aussi crut devoir acheter la discrétion de son laquais
-La Fleur, qu'elle s'étoit vue forcée de faire le compagnon
-de son voyage, et, par conséquent, le
-confident de nos amours.</p>
-
-<p>Ma jeune amie, cependant, m'accabloit de caresses
-que je lui rendois, de reproches que je ne
-méritois plus, et de questions auxquelles il m'étoit
-impossible de répondre. En vain je lui représentois
-qu'il devoit lui suffire que son amant ne fût ni
-mort, ni blessé, ni forcé de la quitter en quittant
-son pays: elle n'étoit pas contente du secret auquel
-m'obligeoit cette parole d'honneur que je ne
-devois pas donner, disoit-elle.</p>
-
-<p>La conversation tomba naturellement sur le
-vicomte de Florville. «Il est fort aimable, ce
-jeune homme, s'écria la comtesse, qui paroissoit
-observer curieusement l'impression que ses discours
-faisoient sur moi.&mdash;Fort aimable.&mdash;Il a des grâces!&mdash;Beaucoup.&mdash;De
-la tournure!&mdash;Vraiment.&mdash;Une
-très jolie figure!&mdash;Très jolie.&mdash;Une
-voix douce comme toi!&mdash;Oui.&mdash;La sienne
-est un peu trop claire cependant, il y manque
-quelque chose.&mdash;C'est un enfant.&mdash;Sans
-doute; que peut-il avoir? seize ans?&mdash;Tout au
-plus.&mdash;N'importe, reprit-elle avec affectation, il
-est charmant!&mdash;Charmant.&mdash;Il paroît plein
-d'esprit et de sensibilité!&mdash;Comme tu dis, mon
-amie.»</p>
-
-<p>Ainsi, je ne parlois que par monosyllabes de
-peur de trop parler, et j'affectois beaucoup d'indifférence
-afin d'éloigner toute espèce de soupçon.</p>
-
-<p>«Voulez-vous bien me répondre autrement?
-s'écria M<sup>me</sup> de Lignolle.&mdash;Qu'y a-t-il donc?&mdash;Il
-y a que votre sang-froid me désespère!&mdash;Mon
-sang-froid?&hellip;&mdash;Oui, j'ai l'air d'avoir remarqué
-ce jeune homme, j'en dis beaucoup de bien, tout
-cela ne vous émeut seulement pas!&mdash;Je ne vois
-pas ce qui pourroit me fâcher&hellip;&mdash;C'est de quoi
-je me plains. Vous ne témoignez point la moindre
-inquiétude!&mdash;C'est qu'en vérité, mon amie, je
-n'en puis prendre aucune, lui répliquai-je en riant.&mdash;Pourquoi
-cela, Monsieur? Pourquoi n'auriez-vous
-pas un peu de jalousie? J'en ai bien, moi!&mdash;Éléonore,
-je te répète que le vicomte ne peut
-m'alarmer.&mdash;Ne riez pas, Monsieur, je n'aime
-pas qu'on rie quand je parle raison. Dites-moi,
-s'il vous plaît, pourquoi le vicomte&hellip;&mdash;Pourquoi?&hellip;
-Parce que c'est&hellip; un enfant.&mdash;Et vous?
-ne diroit-on pas que vous êtes vieux?&mdash;Et puis,
-ma sécurité se fonde sur l'estime que tu m'inspires.&mdash;L'estime!
-l'estime!&hellip; Pas tant d'estime, Monsieur,
-et plus d'amour. Je l'ai souvent entendu
-dire dans le temps que je n'y comprenois rien; et,
-maintenant que je m'y connois, je sens que cela
-est trop vrai: on n'est bien amoureux que lorsqu'on
-est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous
-voulez me plaire.&mdash;Soyez donc contente, Madame:
-je vous avoue que je n'étois pas tranquille
-pendant que vous examiniez le vicomte avec une
-attention&hellip;&mdash;Voilà, interrompit-elle en m'embrassant,
-voilà ce que j'appelle parler! Voilà ce
-qu'il falloit dire tout de suite&hellip; Cependant, Faublas,
-ne t'alarme pas! Va, je n'admirois le vicomte
-que pour t'admirer davantage! Je me disois: «Il
-est bien, ce jeune homme, fort bien! mais mon
-amant est mieux, beaucoup mieux: mon amant
-n'a pas une figure moins charmante, et sa taille
-est plus belle! On remarque dans son air, dans
-son maintien, dans toute sa personne, je ne sais
-quoi de plus imposant, de plus fier, qui étonne
-sans effrayer&hellip;» Cela ne m'effraye pas, moi! cela
-me fait plaisir&hellip; De l'esprit, de la sensibilité!
-Pourroit-il en avoir autant que toi, le vicomte?
-Autant que toi qui toute la journée me fais rire,
-et de temps en temps me fais pleurer!&hellip; C'est
-alors que je suis bien contente: car tu ne te
-moques pas, comme les autres hommes, qui rient
-de nos larmes; au contraire, mon ami, tu me consoles,
-en te chagrinant avec moi: tu sais pleurer,
-toi, tu sais pleurer!&hellip; Va, sois parfaitement tranquille.
-Je te reconnois aussi supérieur à ce joli
-garçon que lui-même me paroît l'être à tous ceux
-que j'ai vus&hellip; Dis-moi, ton père l'aime-t-il, le
-vicomte?&mdash;Beaucoup.&mdash;Eh bien, il devroit
-marier ta s&oelig;ur avec ce jeune homme-là. Cela
-feroit un charmant couple.&mdash;Voilà une idée qui
-paroît toute simple, et que pourtant je n'aurois
-pas eue!&mdash;Vraiment, je vois à cela quelque
-obstacle: le vicomte est engoué de cette marquise.
-C'est bien dommage&hellip; Tiens, sais-tu pourquoi je
-l'ai engagé à venir chez moi? Je vais te le dire:
-car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de
-toi, puisqu'il est amoureux de M<sup>me</sup> de B&hellip;: il me
-dira si tu vas chez elle.&mdash;Fort bien trouvé!&mdash;Certainement!
-je ne suis point la dupe de votre
-fausse gaieté; ce n'est pas de bon c&oelig;ur que vous
-riez. J'ai toujours eu le projet de vous empêcher
-d'aller chez cette méchante femme, et le hasard
-vient de m'en offrir un moyen que je ne me consolerois
-pas d'avoir négligé.»</p>
-
-<p>Cependant nous avancions&hellip; du côté de Paris,
-il est vrai, ma Sophie! mais console-toi, c'étoit aussi
-du côté de Fromonville. Sophie! j'allois encore
-chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits
-que je trouvois si courtes; mais pardonne! Va, je
-songeois moins aux plaisirs de la nuit prochaine
-qu'aux délices du jour qui devoit lui succéder, de
-ce jour où, dans les bras de ma femme, je pourrois
-goûter enfin le suprême bonheur depuis si
-longtemps désiré. Réjouis-toi, ma Sophie: il est
-vrai que, dans ce moment même, je reçois un
-baiser de M<sup>me</sup> de Lignolle; il est vrai que cette
-douce faveur est la récompense d'un soupir
-qu'Éléonore vient de surprendre; mais, ô ma
-Sophie! réjouis-toi; ce soupir si tendre, il ne
-m'étoit pas échappé pour elle.</p>
-
-<p>Nous quittâmes la poste au Bourget, à ce même
-village où j'avois renvoyé Jasmin: les chevaux de
-la comtesse y étoient restés dans une auberge;
-nous les reprîmes; ils nous eurent bientôt ramenés
-dans Paris. On conçoit que Faublas, maintenant
-vêtu comme il lui convenoit de l'être toujours, ne
-pouvoit, sans avoir auparavant changé d'habits,
-aller chez M<sup>me</sup> de Lignolle représenter M<sup>lle</sup> de
-Brumont: ce fut donc chez M<sup>me</sup> de Fonrose que
-nous prîmes le parti de descendre.</p>
-
-<p>«Cruels enfans, dit la baronne, d'où venez-vous
-donc?&mdash;Nous mourons de faim, répondit
-la comtesse; faites-nous donner à souper.»</p>
-
-<p>Pendant que nous commencions à dépecer la
-poularde qu'on venoit d'apporter, M<sup>me</sup> de Fonrose
-disoit à M<sup>me</sup> de Lignolle: «Je me suis
-rendue chez vous à l'heure du dîner. On m'a
-beaucoup inquiétée en m'apprenant que, désespérée
-de la fuite de M<sup>lle</sup> de Brumont, vous veniez
-de sortir pour l'aller chercher. Il y avoit déjà
-quelques heures, poursuivit-elle en s'adressant à
-moi, que M. de Belcour, accompagné de M<sup>lle</sup> de
-Faublas, étoit venu me faire une courte visite.
-Tous deux partoient pour Fromonville, persuadés
-que vous étiez allé vous battre. Ils n'imaginoient
-pas qu'un intérêt moins cher que celui de l'honneur
-pût vous empêcher de courir avec eux vous
-jeter aux pieds de votre épouse. Tous deux tremblent
-pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler,
-seront en proie aux plus mortelles inquiétudes,
-si vous ne les avez pas rejoints avant le
-milieu du jour, qui va bientôt paroître.»</p>
-
-<p>Déjà la comtesse ne songeoit plus à son repas à
-peine commencé. Elle interrompit la baronne pour
-lui déclarer qu'elle ne souffriroit pas que je la quittasse,
-et elle ajouta qu'il lui paroissoit très étonnant
-que M<sup>me</sup> de Fonrose, qui se prétendoit son
-amie, se permît de donner, en sa présence même,
-de tels conseils à son amant. La baronne ne fut
-point embarrassée de se justifier. «Si vous adorez
-le fils, dit-elle, j'aime le père; M. de Belcour ne
-me pardonneroit pas d'avoir contribué, dans une
-circonstance aussi grave, à tenir son fils éloigné
-de lui. D'ailleurs, ma chère enfant, qu'exigez-vous
-du chevalier? qu'il viole inutilement toutes
-les bienséances. Je suis loin de lui conseiller une
-infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner,
-mais d'aller trouver Sophie, de la ramener, et de
-faire ensuite comme les gens du monde, comme
-les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour
-qu'ils ont pour leurs maîtresses et les bons procédés
-qu'ils doivent à leurs femmes. Se conduire autrement,
-ce seroit vous perdre. Je vous demande,
-par exemple, si le chevalier peut continuer à
-demeurer chez sa maîtresse, lorsque sa femme
-n'est plus absente? s'il doit ainsi publiquement
-afficher le désespoir de l'une et les bontés de
-l'autre? En supposant que vous fussiez assez aveuglée
-par votre passion pour attendre de lui cette
-extravagance, et qu'il fût assez foible pour ne vous
-la point refuser, je demande si tout le monde ne
-sauroit pas bientôt que M. de Faublas s'est fait
-demoiselle chez vous parce qu'il s'ennuyoit d'être
-homme chez lui? Je ne parle pas de M. de
-Lignolle: espérons que le dieu protecteur des
-amans fera pour ce mari-là ce qu'il fait communément
-pour les autres; espérons que ce digne
-époux sera le dernier de Paris qui apprendra que
-vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille
-verra-t-elle tranquillement l'ineffaçable ridicule
-dont chaque jour le couvrira?</p>
-
-<p>&mdash;Sa famille! que m'importe sa famille? répondit
-la comtesse, qui n'avoit opposé jusqu'alors
-aux prudens avis de la baronne que des cris, des
-pleurs, et mille exclamations déraisonnables.&mdash;Que
-vous importe? répliqua M<sup>me</sup> de Fonrose.
-Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier malgré
-les gémissemens de sa veuve, qui ne manquera
-pas de le réclamer en criant au scandale; malgré
-l'intarissable bavardage de votre sempiternelle
-tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses
-gothiques principes; malgré le fameux capitaine
-Lignolle, capable de laisser ses flibustiers pour
-accourir en poste vous épouvanter de sa large
-moustache et de sa longue épée; malgré le public
-aussi, le public jaloux, inconséquent, indiscret,
-qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il devroit
-taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit
-ensevelir; le public qui, ne respectant personne
-et ne se respectant pas lui-même, ridiculise les
-maris qu'il plaint, protège les femmes qu'il blâme,
-et condamne sévèrement les fautes dont pourtant
-il amuse journellement et nourrit sa malignité;
-enfin, malgré le baron qui&hellip;?&mdash;Malgré tout l'univers,
-Madame.&mdash;Quelle réponse! Avez-vous
-perdu l'esprit, ou croyez-vous que j'exagère?
-M. de Belcour, dont j'allois vous parler, vous ne
-le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez
-un peu, à venir reprendre son fils jusque dans
-votre chambre à coucher!&mdash;Et moi, si l'on ne
-craint pas non plus de me porter aux dernières
-extrémités&hellip;&mdash;Que ferez-vous?&mdash;Je me tuerai.&mdash;La
-belle ressource! Je vous plains&hellip; Je vous
-plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut
-mieux faire un moment le sacrifice d'un bien précieux,
-pour le retrouver ensuite et le posséder sans
-obstacle, que de s'exposer, en le gardant quelques
-jours de trop, à mourir de regret de sa perte.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Fonrose parloit encore et parloit vainement,
-quand nous entendîmes un carrosse entrer
-dans sa cour. Ce ne pouvoit être que celui de
-M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon
-amie, de saisir un membre de la volaille et de me
-sauver dans le cabinet de toilette de la baronne.</p>
-
-<p>Un moment après, j'entendis le comte souhaiter
-le bonsoir à ces dames. Étonné de ce que sa femme,
-qui mangeoit rarement en ville, n'étoit pas de retour
-à trois heures du matin, il avoit deviné qu'elle
-soupoit chez la baronne, et qu'elle s'y trouvoit
-indisposée. Il lui demanda si elle avoit pu rejoindre
-M<sup>lle</sup> de Brumont dans la journée. «Oui, Monsieur,
-répondit la comtesse, et j'espère qu'elle
-reviendra chez moi&hellip;&mdash;Elle y reviendra certainement!
-interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre
-à monsieur son père. En attendant, Comtesse,
-songez qu'il est tard, acceptez une place
-dans ma voiture, et venez&hellip;&mdash;Bien obligée, répliqua-t-elle
-sèchement, je ne compte pas rentrer
-avant le jour.»</p>
-
-<p>J'aurois pu facilement écouter la fin de cette
-conversation qui me touchoit d'assez près&hellip; Sophie,
-des intérêts plus chers occupent ma pensée.
-Un moment la séduction toute-puissante de l'objet
-présent cesse d'agir immédiatement sur moi; et
-ce moment décisif peut fixer en ta faveur la victoire
-trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à
-mes côtés pour me faire oublier tes tourmens par
-ses peines et ton amour par ses tendresses; sa voix
-seulement frappe mon oreille et ne va pas jusqu'à
-mon c&oelig;ur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens
-de te revoir évanouie, mourante! J'ai contemplé
-tes charmes et me suis pénétré de ton désespoir!
-J'ai frémi des maux que tu souffres; l'idée du bonheur
-qui nous attend m'a fait tressaillir.</p>
-
-<p>Quiconque me lit avec quelque attention doit
-se souvenir qu'il y a peu de temps une jolie femme
-de chambre m'a coiffé précisément dans ce cabinet
-où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce
-jour-là du désir de revoir la comtesse et d'échapper
-au baron, je me suis fait conduire, par un escalier
-secret, dans la cour de M<sup>me</sup> de Fonrose. Maintenant,
-au contraire, pour rejoindre mon père et
-fuir ma maîtresse, je cherche à tâtons le même
-chemin, dans cette partie de la maison dont je
-connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier
-dérobé, puis dans la cour, et bientôt dans la rue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">Plein d'une tendre sollicitude, M. de
-Belcour avoit deviné ce que tout autre
-qu'un père n'eût pu prévoir. Comme
-il n'étoit pas impossible, avoit-il dit
-en partant, que des raisons particulières me forçassent
-à repasser par la capitale, le suisse devoit
-veiller toute la nuit pour m'attendre, et mon domestique
-me tenir une chaise de poste toute prête.
-On aimoit trop le baron et son fils pour oublier
-les ordres de l'un et les intérêts de l'autre. En
-arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en voiture,
-et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir
-devant moi. Aussi je trouvois à chaque poste des
-chevaux tout préparés; les postillons, grâce à mes
-prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été
-réveillés trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et
-nous allions comme si nous eussions eu des ailes.</p>
-
-<p>L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour.
-Voilà cette route si péniblement parcourue la surveille,
-dans un sens contraire. Quel heureux changement
-trente-six heures ont apporté dans ma situation!
-Je ne vais point, sous un ciel étranger, regretter
-ma patrie; je n'emporte pas le remords d'avoir
-immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste
-vengeance. C'est à Fromonville que mon père,
-tout à l'heure rassuré, me pressera sur son sein!
-C'est là que tout à l'heure ma femme consolée&hellip;
-Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!&hellip;
-Tout à l'heure je la couvrirai de mes baisers, j'embrasserai
-ses genoux, je solliciterai le prix de ma
-tendresse extrême&hellip; Il est vrai qu'Adélaïde sera
-là&hellip; Ne pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde?
-Quoi! faudroit-il différer jusqu'à la nuit?&hellip; Un
-siècle d'attente!&hellip; Mais la nuit! la nuit! Jamais
-je n'en aurai passé de plus délicieuse!&hellip; Que ces
-rosses me traînent lentement! Postillon, va donc!&hellip;
-Et demain, demain, je serai sur cette route encore!
-Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai
-ma femme à Paris! je l'établirai dans la maison
-paternelle! dans la <i>chambre de l'hymen</i>, à côté de
-celle du <i>célibat</i>, qui sera déserte! à jamais déserte!
-Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme!
-j'y passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai
-me faire et me répéter le long récit des maux qui
-l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi, je
-lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert,
-tous les malheurs qui me sont arrivés&hellip; Tous? non.
-Je ne lui dirai pas combien la marquise est à
-plaindre, quelle tendre commisération je lui garde:
-Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter;
-et je veux non seulement lui conserver la
-plus exacte fidélité, mais encore lui épargner les
-tourmens de la jalousie&hellip; Je ne lui parlerai pas
-non plus de la comtesse&hellip; La comtesse! elle est
-maintenant bien seule, bien étonnée, bien triste!
-elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de
-barbarie!&hellip; Vraiment, je devois au moins lui dire
-quelques mots, la prévenir, la préparer&hellip; Quel
-train cet homme me mène! Postillon, tu vas comme
-le vent! Un moment donc, un moment! Où me
-conduis-tu si vite? «A Villeneuve-Saint-Georges,
-mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses
-chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.&mdash;De
-Fromonville! bon! Eh bien! quel
-démon t'arrête?&mdash;Dame! n'est-ce pas vous?&mdash;Regarde,
-que de temps perdu! allons, des coups de
-fouet et va plus vite!&mdash;Va plus doucement! va
-plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois
-pas quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.&mdash;Tu
-as raison, mon ami, tu as raison; mais je
-t'en prie, va plus vite.»</p>
-
-<p>La voiture mille fois maudite roule encore pendant
-sept mortelles heures. Enfin je vois le pont
-de Montcour, et, sur la route de Fromonville,
-deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs
-embrassemens et je partage leur joie. L'une me
-demande si je n'ai pas reçu de coups dangereux;
-l'autre, s'il faut encore sortir de France. «Non,
-ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non,
-mon père, nous ne quitterons pas notre patrie&hellip;
-Mais courons, je vous prie. Que je vous dois de
-remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller
-au-devant de moi&hellip; Venez, volons, présentez-lui
-son époux, soyez témoins&hellip; Quoi! mon père, vous
-baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma
-s&oelig;ur, vous pleurez!&hellip; C'en est fait!&hellip; Sophie!&hellip;
-l'absence! l'abandon! Elle n'a pu résister, elle
-n'est plus!&mdash;Elle respire, s'écria le baron, mais&hellip;&mdash;Elle
-vous aime, interrompt ma s&oelig;ur, mais&hellip;&mdash;Je
-vous entends! c'est donc pour la troisième fois
-que son tyran me la ravit!»</p>
-
-<p>Tous deux ne me répondent que par leur silence.
-Tous deux, attentifs à prévenir l'effet d'un
-premier mouvement, empêchent que mon désespoir
-ne me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de
-mes pistolets et de mon épée; Adélaïde avance un
-bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle voit
-pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez
-forte! Faublas vient de tomber presque mourant
-sur ce même gazon que, la surveille, il effleuroit à
-peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée
-maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme,
-aujourd'hui vainement regrettée!</p>
-
-<p>«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de
-ton frère!&hellip; Mon père! laissez-moi, laissez-moi
-mourir!&hellip; Elle m'est enlevée! elle me croit coupable!
-Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour
-elle. Sophie ne sait pas que je donnerois la moitié
-de ma vie pour qu'il me fût permis de lui consacrer
-l'autre moitié&hellip; Elle m'est enlevée! elle me
-croit coupable! laissez-moi, laissez-moi mourir!»</p>
-
-<p>Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et
-me prodiguoit les plus tendres caresses: les larmes
-que je lui voyois répandre adoucissoient l'amertume
-de celles que je versois, et mon père calmoit nos
-douleurs en les partageant. «Enfant trop cher et
-trop malheureux, disoit-il, les plus ardentes passions
-ne cesseront-elles point de tourmenter ta
-jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque
-temps s'est chargée du soin de te donner elle-même
-de cruelles leçons, l'adversité ne veut-elle
-plus me laisser désormais que le devoir rigoureux
-de t'offrir des consolations ou trop foibles ou
-tout à fait impuissantes? O mon fils! je te plains;
-mais tu me dois aussi quelque pitié.&mdash;Mon père,
-sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on
-sur quelle route son ravisseur la traîne?&hellip; Vous ne
-répondez rien! Il est donc vrai que je l'ai tout à
-fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!&hellip; Maintenant
-un long intervalle nous sépare; avant-hier,
-je l'ai vue là-bas!&hellip; là-bas, ma s&oelig;ur&hellip; Tiens, regarde,
-ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots
-vont redoubler&hellip; D'ici tu peux la voir, cette grille
-que j'ébranlai d'une main trop foible, cette grille
-que j'aurois dû briser&hellip; Ta bonne amie étoit là! elle
-étoit là, ma bien-aimée!&hellip; Maintenant un long intervalle
-nous sépare!&hellip; Sophie! Sophie! un Dieu
-persécuteur préside à nos amours. On diroit qu'il te
-montre quelquefois ton époux, seulement pour te
-faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on
-diroit qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir,
-seulement pour réveiller dans mon c&oelig;ur le désespoir
-de ta perte: oui, le cruel de temps en temps
-ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux
-plaisir de nous séparer aussitôt&hellip; Je fuis à Luxembourg,
-mon amante m'y suit; peu d'heures après,
-elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache
-à son époux! A travers mille périls je pénètre jusqu'au
-couvent qui la renferme: il ne m'est permis
-de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me
-conduit près de sa prison nouvelle; un cri douloureux
-m'avertit que ma femme est là, qu'elle me
-reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois
-mourante, et cependant l'honneur&hellip; L'honneur?
-du moins, je le croyois. Fatale marquise! ce n'est
-pas la première fois que tu fais tous nos malheurs!&hellip;
-L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens,
-j'ai tout perdu! le ravisseur de Sophie&hellip;
-Est-il possible qu'un père soit à ce point dénaturé?
-Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable
-et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il
-que n'ait réparée mon hymen? de quel
-crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il
-que deux époux amans périssent consumés de
-leurs vains désirs? Pourquoi veut-il précipiter ses
-deux enfans dans le même tombeau? O mon père!
-mon père!</p>
-
-<p>&mdash;Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point
-éloigné de nous sans m'instruire de ses motifs et
-de ses résolutions. Une lettre qu'il a laissée pour
-moi&hellip;&mdash;Une lettre! Voyons, voyons donc.&mdash;Mon
-ami, commençons par gagner le prochain village.»</p>
-
-<p>Nous entrâmes dans une auberge de Montcour.
-Le baron vouloit lire lui-même la lettre de mon
-beau-père; mais, obligé de céder à mes instances,
-il me la confia.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite,
-puisqu'il s'obstine à poursuivre partout ses
-victimes, il faut, Monsieur le baron, que je vous instruise
-enfin de tous les malheurs de ma fille; il faut
-que je vous apprenne des horreurs.</i></p>
-
-<p><i>Vous savez dans quel piège, presque inévitable,
-Sophie fut attirée; vous n'oublierez jamais en quels
-lieux et comment l'infortuné Lovzinski retrouva sa
-Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de blâme
-que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement
-de cette enfant malheureuse autant que respectable
-n'étoit pas le plus grand des forfaits de
-votre indigne fils&hellip;</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Le plus grand des forfaits de votre indigne
-fils! quelles expressions! quel horrible mensonge!
-vous-même, mon père, vous-même frémissez de
-cette injure!&hellip; Monsieur le baron, je vous proteste
-qu'elle sera lavée dans le sang du calomniateur&hellip;
-Mais, que dis-je? il est votre ami, il est le père de
-Sophie&hellip; Rassure-toi, ma s&oelig;ur; mon père, rassurez-vous,
-excusez le premier transport de la surprise
-et de la colère. Excusez&hellip;&mdash;Donnez, me
-dit le baron, donnez, que je finisse cette lecture.&mdash;Oh!
-non, permettez,&hellip; je vous en supplie!»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>&hellip; Le jour que je lui donnais son amante, à
-l'instant même où tout se préparoit pour leur réunion,
-j'entends dans la principale rue de Luxembourg un
-étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré
-son travestissement nouveau, je reconnois celle
-qui la première forma votre fils dans l'art détestable
-de corrompre des femmes et de tromper des maris.
-Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus
-ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier
-de son mari&hellip;</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Grands dieux!&hellip; Mon père, je vous jure qu'il
-n'en est rien; j'ignorois que la marquise dût me
-suivre à Luxembourg; j'ignorois&hellip;&mdash;J'aime à le
-penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable
-des noirceurs que Duportail a si promptement
-supposées. Mais il est père, et père malheureux:
-nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de
-le retrouver et de le fléchir. Continuez.»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>&hellip; A cette apparition fatale, je pressens tous les
-malheurs qui menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un
-moyen de l'arracher au pressant danger d'un opprobre
-et d'un abandon publics; et cependant j'arrive
-au temple ne sachant encore si je dois me hâter de
-prendre un parti qui me semble extrême. Une audacieuse
-rivale qui ne respecte rien, que rien n'étonne,
-paroît presque en même temps que nous à l'autel de
-l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du
-Dieu qui reçoit les sermens des époux qu'elle vient
-sommer celui-ci de violer tous les siens!</i></p>
-
-<p><i>Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne
-élève d'une femme sans pudeur, le lâche suborneur
-d'une fille sans défense; qu'espéroit-il, quand il
-arrachoit l'une à la respectable retraite que ses vertus
-embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant
-sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole?
-Ce qu'il espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe;
-s'enivrer de la gloire de traîner, enchaînées au
-même char, une fille séduite, une femme adultère;
-associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs,
-à une ignominie pareille; promener de contrée en
-contrée M<sup>lle</sup> de Pontis, partageant un amant banal
-et le mépris public avec la marquise de B&hellip;!</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«M<sup>lle</sup> de Pontis partageant le mépris public
-avec la marquise de B&hellip;! Ah! mon père, quelle
-imposture! ah! ma s&oelig;ur, quel blasphème!&hellip;»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>&hellip; Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que
-j'ai renversés. Grâce à ma vigilance, Dorliska fut
-sauvée; mais les événemens ont d'ailleurs justifié tous
-mes soupçons. Jamais on n'a su bien précisément ce
-que la marquise étoit devenue pendant les six semaines
-que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg:
-sans doute ils y vivoient ensemble&hellip;</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Est-ce vrai cela? me dit Adélaïde.&mdash;Ma
-s&oelig;ur, il est vrai que M<sup>mme</sup> de B&hellip; venoit me voir
-de temps en temps; mais je ne savois pas que
-c'étoit elle qui me rendoit visite.&mdash;Comment ne
-le saviez-vous pas, mon frère?&mdash;Mon amie,&hellip;
-voilà ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop
-long.&mdash;Je ne suis pas contente de cette réponse,
-répliqua-t-elle, je la trouve obscure; ce qui me
-fâche davantage, c'est que M. Duportail ait quelquefois
-raison quand il vous fait de tels reproches.
-Cela prouve que vous avez réellement de grands
-torts avec ma bonne amie. Je vous impatiente, mon
-frère? eh bien, voyons, finissez.»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>&hellip; Chacun la vit effrontément reparoître à la cour
-quelques jours après le retour de son amant dans la
-capitale; et, si toutes ses intrigues ne purent empêcher
-que le chevalier ne fût mis en prison, personne
-du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle
-vient de l'en faire sortir&hellip;</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«En se prostituant!&hellip; Non, mon père, non, je
-ne puis me le persuader. Il me seroit trop douloureux
-de le croire!&mdash;Insensé! me répondit-il. Que
-m'importe, je vous prie, la douleur que vous en
-pourriez ressentir? Lisez, lisez donc.»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>&hellip; Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne
-revenant pas, il a fallu qu'une autre prît sa place.
-Le chevalier de Faublas n'est pas homme à se contenter
-d'une seule conquête: deux victimes à la fois,
-deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que
-je ne comprends pas, c'est qu'après avoir tout récemment
-découvert ma retraite, il ait jugé convenable d'y
-venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il lui
-préfère.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Que je lui préfère! tandis que c'est pour
-Sophie que j'abandonne la comtesse! la comtesse,
-qui maintenant m'appelle et gémit!&hellip; la comtesse!
-Ah! mon père, si vous saviez combien je lui
-suis cher! comme elle est sensible! comme elle est
-aimable! comme&hellip;» Le baron m'interrompit:
-«Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites?&mdash;J'ai
-tort, mon père, j'ai tort&hellip; Mais c'est qu'aussi
-je me trouve dans la position la plus embarrassante&hellip;
-Pardon, cent fois pardon.»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>&hellip; Cette inconcevable démarche, dont je ne devine
-point les motifs, renferme apparemment quelque autre
-mystère d'iniquité que l'avenir découvrira. Quelle est
-cette jeune personne près de laquelle j'ai reconnu
-votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple
-que son innocence ne pourra sauver, ou une femme
-sans expérience dont il va corrompre les vertus naissantes.
-Quel est cet homme d'un âge mûr qui les
-accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira
-de ridicule et d'opprobre, ou un père confiant dont
-il trahira l'amitié.</i></p>
-
-<p><i>Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez
-ne vouloir jamais vous en souvenir. Je ne garderai
-point avec vous de vains ménagemens, je vous parlerai
-sans détour: votre indulgence est inexcusable.
-Mon ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer
-en larmes de sang. Craignez que le Ciel, enfin lassé,
-ne punisse en même temps les désordres du fils et
-l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un jour,
-dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à
-la vôtre un séducteur!&hellip;</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Un vengeur à sa fille!&hellip; Duportail, je le verrai,
-ce vengeur que vous m'annoncez! Duportail, s'il
-tarde trop à venir, Faublas l'ira chercher!&mdash;Calmez-vous,
-s'écria le baron; tout à l'heure vous
-promettiez&hellip;&mdash;Quoi! Monsieur, non content
-de me menacer indirectement, il ose encore insulter
-ma s&oelig;ur!&hellip; Un séducteur à ma chère Adélaïde!&mdash;Voyez,
-mon ami, combien les passions
-peuvent nous rendre inconséquens et cruels: la
-seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite met son
-frère en fureur! il ne la pardonne point à celui
-dont la fille, pleine d'amour pour la vertu, fut
-entraînée cependant aux plus condamnables excès
-d'un amour criminel! Faublas, pour un soupçon
-qu'il trouve injurieux, parle de s'armer contre son
-beau-père; et pourtant, à Luxembourg, Lovzinski
-ne songea point à venger sur un étranger ravisseur
-les égaremens de sa Dorliska!&mdash;Permettez,
-mon père!&hellip; que je sache enfin ses résolutions.»</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Que mon exemple au moins vous soit un avertissement
-utile; je contribuai moi-même aux égaremens
-du chevalier, et, quoique j'en eusse été le complice
-involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous
-les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat
-jeune homme et de sa fatale maîtresse, dont je vis
-tranquillement les criminels amours. Bientôt, engagé
-dans une injuste querelle, j'eus la douleur d'enfreindre
-la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit
-rendu des amis et presque une patrie: mes mains,
-souillées du sang de l'innocent, firent triompher la
-mauvaise cause<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>; moi-même enfin, j'escortai ma
-fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la déshonorer.</i></p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Rappelez-vous qu'à la Porte-Maillot, où je blessai le
-marquis, Duportail tua son adversaire.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p><i>Ah! combien elle est moins à plaindre que moi,
-l'épouse adorée dont, il y a douze ans, je déplorois la
-fin tragique! Tranquille, elle repose dans les forêts
-de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite aux
-plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami.</i></p>
-
-<p><i>Grâces cependant te soient rendues, Providence
-éternelle, dont il faut toujours bénir les décrets!
-grâces te soient rendues, Divinité miséricordieuse jusque
-dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski survécût
-à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée
-des secours,&hellip; hélas! bien tardifs, pour empêcher du
-moins sa honte complète, son avilissement prochain,
-pour sauver à Dorliska les dernières humiliations que
-lui gardoit son séducteur impitoyable.</i></p>
-
-<p><i>Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma
-fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil
-de son père&hellip;</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Ici mes sanglots m'interrompirent un moment.
-«Oui, m'écriai-je ensuite, l'orgueil de son père,
-et de sa famille et de son époux!» Puis, en passant
-un mot qu'un père n'auroit dû jamais écrire,
-qu'un époux ne devoit pas répéter, je relus cette
-phrase qui calmoit un peu mes ressentimens et ma
-douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant
-de Sophie pardonnoit à Duportail les horreurs
-imputées au fils du baron de Faublas. Je relus:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut
-faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son
-père. Adorable enfant! Son excuse est dans les
-vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle donne
-aux vertus qu'elle n'a plus&hellip;</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Les regrets qu'elle donne!&hellip; quoi! Sophie,
-se pourroit-il&hellip;? des regrets! Hélas! j'aurois cru
-que l'absence devoit seule les exciter! voici le coup
-le plus sensible à mon c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Mes larmes recommencèrent à couler avec plus
-d'abondance. Adélaïde pleuroit aussi; mais, le
-baron paroissant vouloir reprendre l'épître fatale,
-je me fis violence pour achever sa pénible lecture;
-et, comme tout à l'heure, en répétant une phrase
-consolatrice, j'eus soin d'en omettre quelques
-mots qui, selon moi, n'auroient pas dû s'y
-trouver.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>&hellip; Son excuse est dans les vertus qui lui restent,
-dans les&hellip;, et le dirai-je? dans la foule des avantages
-inappréciables dont la nature fut prodigue envers son
-séducteur, envers cet étonnant jeune homme que nous
-eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la
-moitié des efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût
-voulu convenablement appliquer à l'exercice de la
-vertu les rares qualités dont il abusa pour le crime.</i></p>
-
-<p><i>Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes
-motifs, il ne me reste plus qu'à vous apprendre mes
-résolutions irrévocables.</i></p>
-
-<p><i>De l'impénétrable retraite où je me réfugie, j'aurai
-toujours les yeux ouverts sur mon persécuteur&hellip; Ma
-Dorliska m'est infiniment chère; j'adore en elle la
-vivante image d'une épouse tous les jours regrettée&hellip;
-Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand
-bonheur&hellip; Ah! qu'avec transport j'immolerois à ses
-plus chers désirs le ressentiment de mes propres injures!
-Mais celui qui séduisit son amante n'obtiendra
-sa femme qu'après l'avoir méritée; et quiconque
-abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas
-mon expérience. Que le chevalier n'essaye donc pas
-de me donner le change. J'ai trop appris à le connaître,
-j'ai trop appris à redouter son artificieuse
-maîtresse, pour m'arrêter jamais aux simples apparences.
-En vain prendroit-il maintenant la peine
-d'afficher les bonnes m&oelig;urs, je ne verrai dans sa conduite
-que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra
-dans le monde. Baron, je vous en donne ma parole
-d'honneur, Faublas, parût-il entièrement revenu de
-ses égaremens, ne reverra Sophie qu'après que le Ciel
-aura, dans sa justice, ordonné l'emprisonnement ou
-la mort de M<sup>me</sup> de B&hellip;</i></p>
-
-<p><i>Mais je m'arrête à des suppositions qui me flattent
-sans m'aveugler. Je parle d'un amendement que je
-n'espère pas. Sans doute un Dieu, trop équitable
-pour encourager les grands désordres par l'impunité,
-garde à la marquise une éclatante catastrophe. Mais
-l'exemple de son châtiment, vînt-il en ce jour même
-épouvanter toutes celles qui lui ressemblent, seroit
-donné trop tard pour votre fils. Votre fils, d'abord
-corrompu, devint aussitôt corrupteur. Il se pervertira
-de plus en plus dans la société de ses dignes amis,
-libertins par principes. On le verra méditer froidement
-avec eux ces basses noirceurs qu'ils ont appelées
-des <em>roueries</em>. Au défaut des époux et des pères, qui
-savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les
-infirmités, les chagrins, attaqueront bientôt son adolescence
-épuisée. Jeune, il doit vieillir; il doit, s'il
-n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer
-ennemi; il doit périr avant le temps.</i></p>
-
-<p><i>Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche à
-guérir ma fille de sa fatale passion. Le même Dieu
-qui poursuit les méchans veille sur les justes. Sophie,
-lorsque son persécuteur descendra, déchiré de remords,
-dans la nuit du tombeau, Sophie, à ses propres
-yeux réhabilitée, ressuscitera pour une vie nouvelle.
-Mes soins aussi contribueront à fermer les
-plaies de son c&oelig;ur. Après d'affreux orages je verrai
-de beaux jours renaître pour elle; ma Dorliska
-reportera sur moi toutes ses affections, moins vives et
-plus douces. Le moment heureux viendra où sa raison
-pourra lui confirmer ce que déjà lui dit son excellent
-naturel: une fille comme elle n'a rien à regretter
-quand il lui reste un père tel que moi.</i></p>
-
-<p><i>Je suis, avec une estime que les torts de votre fils
-n'ont point altérée, Monsieur le baron, votre ami,</i></p>
-
-<p class="sign"><i>Le comte</i> <span class="sc">Lovzinski</span>.</p>
-</blockquote>
-
-<p>L'étonnement, l'inquiétude, le désespoir même,
-m'avoient soutenu pendant cette longue et cruelle
-lecture. Après l'avoir achevée, je recueillis toutes
-mes forces pour demander à M. de Belcour jusqu'où
-ma femme avoit été suivie, et, dès qu'il
-m'eut appris qu'on avoit perdu ses traces à <i>la
-Croisière</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, je me trouvai mal.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Montargis.</p>
-</div>
-<p>Cet évanouissement dura peu. Je me ranimai
-par les soins de ma s&oelig;ur; je repris courage à la
-voix de mon père. Mon père, me flattant d'une
-espérance que peut-être il n'avoit pas, me pressoit
-de commencer moi-même, avec ma s&oelig;ur et lui,
-des recherches qui seroient, disoit-il, plus heureuses.
-Tandis qu'il me parloit, un papier tombé
-presque sous mes pieds, à côté de ma chaise, s'attiroit
-toute mon attention. C'étoit la lettre de mon
-beau-père, que le baron, tout occupé de mon
-état, avoit oublié de prendre. Je songeois à m'en
-emparer sans qu'il en vît rien: j'y réussis avec
-assez de bonheur, et je me sentis plus content
-que si j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle étoit
-affreuse, cette lettre, mais elle étoit injuste: je
-m'y trouvois bien maltraité, mais à chaque ligne
-on me parloit de Sophie. Cet écrit si cruel et
-si cher, je le repris donc. Ah! Faublas! ah!
-malheureux! où devois-tu le perdre et le retrouver!</p>
-
-<p>Cependant un incident imprévu menaçoit de
-nous retenir à Montcour. Comme nous venions de
-monter tous trois en voiture, pour aller du moins
-jusqu'à ce village de la Croisière, Adélaïde, trop
-délicate pour supporter en même temps et les fatigues
-d'une longue route, et les chagrins de son
-frère, et ses propres agitations, ma chère Adélaïde
-se sentit fort indisposée.</p>
-
-<p>«Mon père, ces clochers que vous voyez
-d'ici, je les reconnois, ce sont les clochers de
-Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes
-pour arriver dans cette ville, où nous trouverons
-tous les secours dont ma s&oelig;ur peut avoir
-besoin.»</p>
-
-<p>Nous allâmes y descendre dans une auberge:
-il y avoit à peine un quart d'heure que nous y
-donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui
-paroissoit très incommodée, lorsqu'un courrier vint
-me demander. Il me remit un billet écrit d'une
-main inconnue, et conçu en ces termes:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Monsieur le chevalier est averti, de la part du
-vicomte de Florville, que M. Duportail, qui, sur le
-soir d'avant-hier, avoit quitté la poste à <em>la Croisière</em>,
-l'a cependant reprise à <em>Montargis</em>, au milieu
-de la nuit suivante.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Venez, mon père, courons! volons&hellip;&mdash;Votre
-s&oelig;ur, me dit-il, est-elle en état de nous
-suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille
-seule et malade?&mdash;Vous avez raison&hellip; Que je
-suis moi-même fâché de la quitter!&hellip; Cependant,
-mon père, un intérêt si pressant m'appelle!&hellip;
-permettez-moi de partir sur-le-champ,&hellip; que mon
-domestique seulement m'accompagne&hellip; Vous avez
-mes pistolets et mon épée; donnez-les à Jasmin,
-défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront
-respectés&hellip; Croyez pourtant que cette précaution
-est bien inutile; rendez-moi mes armes et soyez
-tranquille: je ne m'en servirai ni contre moi ni
-contre le père de Sophie. Ne craignez rien de ma
-vivacité, si je le rencontre; si je ne le rencontre
-pas, ne craignez rien de mon désespoir&hellip; L'époux
-de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par
-une prompte justification, par des prières; s'il le
-faut, par des larmes!&hellip; Je renonce à tout autre
-moyen&hellip; Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre
-son beau-père, soit qu'il le trouve toujours injuste,
-toujours inflexible; votre fils, dût-il être à jamais
-le plus malheureux des amans, vivra du moins pour
-sa s&oelig;ur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas
-le promet à son père! le chevalier le jure foi de
-gentilhomme!»</p>
-
-<p>M. de Belcour, combattu de plusieurs inquiétudes,
-ne put aussi promptement que je l'aurois
-désiré se résoudre à prendre un parti. Peut-être il
-étoit effrayé du danger de livrer à lui-même un
-jeune homme impétueux, que de nouvelles adversités
-sembloient devoir éprouver encore; mais sans
-doute il fut enfin déterminé par la crainte plus
-grande des excès auxquels pouvoit me porter ma
-douloureuse impatience, s'il s'obstinoit à me retenir
-près de lui. Il ne m'accorda néanmoins la
-permission si vivement sollicitée qu'après m'avoir
-fait répéter plusieurs fois que, si j'avois le bonheur
-de faire quelque découverte, je l'en instruirois
-aussitôt; qu'au contraire je me hâterois de revenir
-près de lui dès qu'il deviendroit probable que
-de plus longues recherches seroient inutiles; et
-qu'enfin, dans tous les cas, je ne laisserois point
-passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles.</p>
-
-<p>«Adieu, ma s&oelig;ur, ma chère Adélaïde, adieu.
-Va! je suis désolé de te laisser dans l'état où je te
-vois&hellip; Mon père, vous aurez la bonté de m'envoyer
-son bulletin jour par jour, n'est-il pas vrai?»</p>
-
-<p>Lorsque ainsi je m'inquiétois de la santé d'Adélaïde,
-la mienne n'étoit guère meilleure. Deux
-journées remplies par de pénibles exercices, près
-de quatre-vingts lieues faites en moins de trente-six
-heures; de deux nuits, l'une entièrement perdue
-dans le travail d'un voyage, l'autre trop bien employée
-dans les jeux de l'amour; enfin les agitations
-du c&oelig;ur, plus accablantes cent fois que les fatigues
-du corps, tout cela devoit avoir épuisé mes forces:
-aussi je n'en trouvois plus que dans mon courage
-et dans mes espérances.</p>
-
-<p>Quelque diligence que nous eussions faite, nous
-n'arrivâmes qu'à sept heures du soir à Montargis,
-où nous ne trouvâmes pas un cheval dans les
-écuries de la poste. Le même malheur venoit
-de m'arriver à Puy-la-Laude; mais j'avois forcé le
-postillon de Fontenay à pousser plus loin. Ici,
-malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le
-paresseux mille fois maudit refusa d'avancer, et,
-l'<i>ordonnance</i> à la main, il me fit voir que je ne pouvois
-en aucun cas l'obliger à passer deux relais de
-suite.</p>
-
-<p>Pendant que mon domestique appeloit tout
-l'enfer à mon secours, je prenois des informations:
-le maître de poste me disoit bien qu'en effet un
-homme d'un âge mûr, une très jeune fille et deux
-femmes étrangères étoient venus lui demander des
-chevaux au milieu de l'avant-dernière nuit; mais
-il ajoutoit qu'ils ne s'étoient fait conduire qu'à
-une demi-lieue de là, dans un chemin de traverse,
-où ils avoient mis pied à terre. J'interrogeois
-le postillon qui les avoit menés: cet homme, ne
-pouvant m'apprendre ce qu'ils étoient devenus,
-offrit du moins de me conduire précisément à l'endroit
-où il les avoit laissés. Il y falloit aller à pied:
-je m'y déterminai, quoique excédé de fatigue&hellip;
-Hélas! et je pris une inutile peine. Personne
-n'avoit vu ma Sophie!</p>
-
-<p>Triste et désolé, mais ne pouvant renoncer à
-mon dernier espoir, je m'efforçai de me persuader
-que, dans la crainte d'être poursuivi, Duportail, au
-moyen de quelques relais disposés exprès, avoit pu
-faire un long détour pour aller reprendre la poste
-quelques lieues plus loin, sur la même route. J'envoyai
-donc Jasmin chercher des chevaux à la poste
-prochaine, et lui recommandai de les amener le
-plus promptement possible à telle auberge de Montargis
-que lui indiqua le postillon qui seul alloit
-m'y conduire.</p>
-
-<p>«Monsieur, me dit la fille de l'hôtellerie,
-voulez-vous souper?&mdash;J'en aurois grand besoin,
-je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une
-chambre, de la lumière,&hellip; et qu'on me laisse
-tranquille.»</p>
-
-<p>Tranquille! quand l'amour élevoit dans mon
-sein les plus furieuses tempêtes! quand la fièvre me
-faisoit déjà transir et brûler! Tranquille!</p>
-
-<p>Où l'irai-je chercher?&hellip; Le moment approche
-qui va détruire ma dernière espérance&hellip; Duportail a
-trente-six heures d'avance sur moi; il paroît n'avoir
-rien négligé pour échapper à mes poursuites&hellip; Je
-ne la retrouverai pas.</p>
-
-<p>Ils semblent qu'ils se soient tous réunis pour conjurer
-ma perte&hellip; Cet impertinent maître de poste
-n'avoit pas un cheval dans ses écuries!&hellip; Et cet
-insolent valet qui refuse de crever à mon service
-quatre détestables rosses que j'offre de lui payer
-dix fois plus qu'elles ne valent! Mais Jasmin,
-Jasmin me désespère plus qu'eux tous! le maraud
-ne reviendra point,&hellip; les heures précieuses s'envolent&hellip;
-Je ne la retrouverai pas.</p>
-
-<p>Les événemens aussi combattent contre moi. Il
-faut que M<sup>me</sup> de B&hellip; se fasse une fâcheuse affaire
-justement quand j'ai le plus grand besoin de ses
-secours tout-puissans. Il faut que ma s&oelig;ur tombe
-malade au moment où le baron demeuroit mon
-unique appui. C'en est fait, l'étoile qui veilloit sur
-mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à
-jamais passé, le temps des succès. La fortune jadis
-prévenoit mes moindres désirs; maintenant elle se
-plaît à contrarier mes plus importans desseins:
-moi, dont chacun eût envié le sort, il n'y a pas un
-an, je vais devenir incessamment l'objet de la pitié
-générale.</p>
-
-<p>De la pitié générale! Oui, je suis en effet le plus
-infortuné des hommes&hellip; Je ne la verrai plus&hellip;
-Non content de me l'enlever, il travaille, dit-il, à
-sa guérison; et c'est en m'imputant mille atrocités&hellip;
-Pourroit-elle un moment penser que j'en
-fusse capable? croiroit-elle me devoir ses ressentimens,&hellip;
-ou son mépris, pire que sa haine?&hellip; Son
-mépris! le mépris de Sophie! Cette idée me révolte
-et m'accable.</p>
-
-<p>Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses
-amours? Il suffit qu'une femme me distingue et
-m'intéresse pour qu'aussitôt les hommes, le hasard
-et le sort lui déclarent une guerre cruelle&hellip;
-M<sup>me</sup> de B&hellip;, qu'ils accusent tous, M<sup>me</sup> de B&hellip;,
-que poursuit leur implacable inimitié, qu'a-t-elle
-fait de si répréhensible?&hellip; Elle m'a trop aimé.
-Voilà le crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et
-cette femme déjà trop punie, on m'impose la loi
-de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester!
-Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa
-jeunesse, flétri ses beaux jours, peut-être avancé
-leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on
-veut que je lui souhaite une mort prématurée!
-Quelle barbarie!&hellip; Leur jalouse rage attaquera
-bientôt aussi la comtesse: car elle m'adore et je la
-chéris&hellip; La comtesse! elle est enceinte, la comtesse!
-O mon enfant!&hellip; Mon enfant? Hélas!&hellip;
-non, jamais. Jamais mon père ne l'appellera son fils;
-ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui refusera
-ses caresses, il ne portera pas le nom de
-Faublas!&hellip; et sa naissance coûtera peut-être à sa
-mère l'honneur et la vie!&hellip; Mais celle-ci, dieux
-cruels, dieux persécuteurs, celle-ci, du moins, respectez-la!
-c'est mon amante légitime! c'est mon
-épouse idolâtrée! c'est ma Sophie!&hellip; En vain je
-les implore. Contre elle ils arment déjà son propre
-père, ils ordonnent le parricide!&hellip; Je vois l'absence
-et la calomnie creuser une tombe!&hellip; Je vois
-ma femme y descendre à quinze ans,&hellip; et je reconnois
-mes destins: la plus chère victime devoit
-être immolée la première!</p>
-
-<p>Ainsi l'amour, qui m'avoit donné les plaisirs et
-promis le bonheur, l'amour ne me laissera que des
-regrets amers, des chagrins inconcevables; et, pour
-comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes
-celles qui m'auront aimé!&hellip; Malheureux! vengeons
-leurs premières douleurs, et prévenons leurs derniers
-tourmens. Prévenons leur trépas par le mien,&hellip;
-par un suicide!&hellip; Oui, ce sera le crime du sort&hellip;
-Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes:
-sauvons-les, en séparant leurs destinées de la
-mienne!&hellip; Du moins je ne périrai pas tout entier.
-Elles pourront m'oublier et vivre&hellip; M'oublier!
-jamais. Ni Sophie, ni la comtesse, ni la marquise,
-ni personne! Il restera de moi, pour tout le monde,
-le souvenir de mon dévouement&hellip; Cependant les
-époux, joyeux du deuil de leurs moitiés, vont
-s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus d'un
-jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront
-pas d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs
-de ma mort; ils se plairont à remarquer surtout
-qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que
-m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-là,
-les terreurs et la fausse pitié de ceux-ci! Que
-m'importe?&hellip; Ah! qu'une fois, une fois seulement,
-deux amans, dignes de l'être, deux vrais amans,
-devant ma tombe un instant arrêtés, se rappellent,
-avec mes courtes erreurs, le trépas glorieux qui les
-aura toutes expiées; qu'ils m'accordent une plainte,
-qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier
-mouvement de leur commisération, ils se disent:
-«Ce généreux jeune homme, il mourut pour plusieurs!
-N'eût-il pas mérité de pouvoir n'en aimer
-qu'une et de vivre pour son bonheur?» Que deux
-amans le disent, qu'Éléonore et Sophie le répètent,
-mes mânes seront consolés.</p>
-
-<p>Mais mon père, qui le consolera?&hellip; Mon père!
-pourquoi me laisse-t-il à moi-même dans ces momens
-affreux?&hellip; Pourquoi souffre-t-il qu'on m'arrache
-Sophie?&hellip; Duportail, tu me la rendras!&hellip; tu
-me la rendras, ou ton sang&hellip; Insensé! tu parles de
-le soumettre, et tu ne peux pas même le rejoindre!
-et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski
-brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!&hellip;
-C'est à toi de mourir!</p>
-
-<p>Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource,
-cruel désir d'une vengeance impossible, que vous
-m'êtes insupportables! Comme vous déchirez un
-c&oelig;ur fait pour les passions douces!&hellip; Vainement
-je voudrois me dérober à vos fureurs&hellip; Poursuivi
-d'affreuses pensées,&hellip; environné de spectres horribles&hellip;
-Sont-ce les remords?&hellip; Sont-ce les
-furies?&hellip; Quels transports m'agitent!&hellip; Je me
-sens des forces extraordinaires! Je me sens une
-rage égale à mes forces! Cet enfer qu'ils appellent
-le monde, je puis l'anéantir!&hellip; Je puis m'ensevelir
-sous ses débris! Je le puis! je le veux!&hellip; Malheureux!
-que vas-tu faire?&hellip; Arrête!&hellip; Éléonore,
-que tu vas immoler!&hellip; et Sophie! Sophie! ton
-amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi,
-te supplient de les épargner,&hellip; ton père et ta s&oelig;ur
-embrassent tes genoux,&hellip; ma main tremble, mes
-forces m'abandonnent&hellip; Asseyons-nous&hellip; Que
-j'ai chaud! que j'ai soif! ah! mon Dieu!</p>
-
-<p>La voilà, cette lettre où mon injuste beau-père
-lui-même annonce ma tragique fin. Je retombe
-sur le sinistre passage: <i>Il doit, s'il n'attente pas lui-même
-à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit
-périr avant le temps!</i> Barbare, tes prédictions sont
-des ordres, des ordres que je vais accomplir! Mais
-toi-même, tyran farouche, tu ne pourras me refuser
-quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter
-l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes
-pleurs.</p>
-
-<p>Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de
-moi! qu'il est effrayant, ce profond silence!&hellip; Un
-désespoir concentré,&hellip; l'image du trépas&hellip; Pourquoi
-suis-je seul ici?&hellip; Où donc est ma s&oelig;ur? Qui
-peut retenir mon père? Que fait la marquise? Mon
-Éléonore, qu'est-elle devenue?&hellip; Comment ne
-sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me l'arrache
-encore,&hellip; ou pour le forcer à me la rendre?&hellip;
-Mais tous en même temps me délaissent,&hellip; toutes
-les consolations me manquent à la fois&hellip; Je n'ai
-plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis
-qui songent à moi m'évitent; ceux qui ne me fuient
-pas m'oublient. Me voilà seul, absolument seul
-dans l'univers!&hellip; Eh bien, la mort me reste! La
-mort est moins affreuse que l'état où je suis.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">O mon père! j'oubliois ainsi mes promesses;
-un des pistolets que vous m'avez
-rendus venoit d'être posé sur une
-même table, à côté de la lettre de
-Duportail. Je trouvois je ne sais quel affreux plaisir
-à contempler, l'un auprès de l'autre, l'arrêt et
-l'instrument de ma mort. Plongé dans le dernier
-accablement du désespoir, je n'éprouvois plus ni
-combats, ni remords, ni terreur: mon heure, peut-être,
-étoit venue!</p>
-
-<p>Tout à coup la porte s'ouvre; et qu'on devine
-qui se précipite vers moi, qu'on devine qui je
-presse sur mon sein, qui me prodigue ses caresses,
-qui j'accable de mes remerciemens! «Regarde, me
-dit-elle, tu me donnes volontairement les plus
-grands chagrins, et j'accours pour consoler tous
-les tiens: dès que tu le peux, tu m'échappes, et je
-ne me lasse pas de venir à toi la première!»</p>
-
-<p>Un moment, peut-être, vous avez espéré que
-j'embrassois la plus chérie des trois. Hélas! non:
-Sophie ne m'étoit pas rendue. Mais je retrouvois
-cette femme presque autant que la mienne jeune,
-jolie, sensible et malheureuse: je retrouvois
-M<sup>me</sup> de Lignolle!</p>
-
-<p>Vous connoissez mes impatiences et mon étourderie,
-ma prompte ardeur et ses vivacités. Doucement
-serré dans ses bras, pouvois-je encore songer
-à m'endormir d'un éternel sommeil? Une autre
-envie que celle de la destruction faisoit déjà bouillonner
-mon sang, et la fièvre du désespoir tournoit
-tout entière au profit de l'amour.</p>
-
-<p>Tout le monde sait en quel mauvais état se
-trouve ordinairement le meuble principal qui garnit
-toujours la chambre d'une auberge. Or, qui se
-chargera d'excuser la comtesse et le chevalier
-qu'un même désir entraîna sur le grabat le plus
-misérable? Je pourrois, pour leur justification
-commune, observer que les lits les plus chers à
-Morphée ne sont pas les plus agréables à Vénus;
-mais cette fois je passe condamnation sur un fait
-que je tiendrois secret si le fil des événemens ne
-me forçoit à le raconter. Je dirai donc qu'il y eut
-ici, de la part du ministre et de la victime, une
-précipitation également condamnable. J'avouerai
-que celle-ci fut, avec trop d'irrévérence, immolée
-au pied d'un autel qui n'avoit pas même de rideaux.
-J'avouerai surtout qu'avant de commencer le sacrifice,
-Faublas devoit du moins fermer l'entrée
-du temple aux profanes.</p>
-
-<p>Nous mourions pour la divinité dont tous les
-feux nous embrasoient, quand on vint nous troubler
-dans son culte. La porte de la chambre s'ouvrit
-tout à coup, quelqu'un entra brusquement.
-Une voix qui me parut avoir le double accent de
-la surprise et de la douleur, une voix que je crus
-reconnoître, laissa d'abord échapper cette exclamation
-toute simple: «Bon Dieu! que vois-je?»
-Hélas! moi, je ne voyois déjà plus rien; je n'avois
-pas même la force de faire un mouvement pour
-essayer de regarder celle qui venoit ainsi déranger
-deux amans. Soit que les plaintifs accens de cette
-voix, toujours chère, eussent produit dans tout
-mon être une trop prompte révolution, ou plutôt,
-soit que la nature, enfin épuisée par tant de
-fatigues extraordinaires en si peu de jours accumulées,
-demeurât trop foible pour supporter le
-dernier effort de l'amour, je tombai sans connoissance
-dans les bras de la comtesse, qui, pour le
-moment plongée dans un évanouissement d'une
-espèce plus désirable, se trouvoit hors d'état de
-me secourir.</p>
-
-<p>Le bruit d'une berline et ses cahots rappelèrent
-mes esprits. Un clair de lune favorable me permit
-de voir dans tous ses détails la situation où j'étois:
-je la trouvois, en vérité, plus douce que ma maladie
-ne me sembloit douloureuse. On m'avoit ôté
-les habits de mon sexe, on m'avoit rendu mes
-habits de femme. J'étois presque couché dans la
-voiture, sur le siège du fond. Du même côté, dans
-l'encoignure à droite, M<sup>me</sup> de Lignolle, étroitement
-resserrée, supportoit la plus grande partie de
-mon corps, devenu vraiment un fardeau. Ma tête
-appesantie reposoit sur son sein; ses deux mains
-couvroient mon front glacé; mon visage, que
-réchauffoit le sien, recevoit des baisers et des
-pleurs; le souffle vivifiant d'une amante ranimoit
-le souffle incertain de ma vie presque éteinte.</p>
-
-<p>En face d'elle et de moi, sur le siège de devant,
-presque dans le coin de la gauche, un jeune
-homme, dont la charmante figure offroit des signes
-certains d'une grande altération, soutenoit mes
-jambes sur ses genoux, et, se tenant à demi courbé,
-s'appuyoit légèrement sur les miens. Il essayoit de
-faire passer la douce chaleur de ses mains dans
-mes mains arrosées de ses larmes. La plus fatigante
-des attitudes sembloit ne rien coûter à son
-courage. Il attendoit avec inquiétude, mais sans
-impatience, que son ami, rouvrant enfin ses yeux,
-payât tous ses soins d'un regard.</p>
-
-<p>«Bonsoir, mon Éléonore!&hellip; et vous, ma&hellip; (je
-me repris) mon ami, cher vicomte, généreux Florville,
-bonsoir.»</p>
-
-<p>Toutes deux me répondirent par leurs caresses,
-par leurs sanglots, par l'expression touchante de
-leurs alarmes et de leurs espérances. «Vicomte,
-je ne m'étois donc pas trompé? c'étoit vous qui
-nous surpreniez?&hellip;&mdash;C'étoit moi, interrompit-il
-avec un profond soupir.&mdash;Vraiment, j'en suis
-encore toute honteuse, dit M<sup>me</sup> de Lignolle&hellip;
-Heureusement que monsieur savoit à peu près&hellip;
-Mais n'importe. Quelle différence!&hellip; Monsieur,
-je vous conjure encore de n'en rien dire à personne,
-à la marquise de B&hellip; surtout; je vous en
-conjure: car vous me feriez mourir de chagrin.»
-Il répondit d'un ton pénétré: «Madame la comtesse
-peut compter sur la plus inviolable discrétion.&mdash;C'est
-monsieur qui d'abord vous a secouru,
-reprit M<sup>me</sup> de Lignolle; c'est aussi monsieur qui
-a bien voulu prendre la peine de vous habiller:
-car, enfin, la décence ne me permettoit pas&hellip;&mdash;Le
-voilà qui rit! interrompit le vicomte.&mdash;Ah!
-tant mieux! dit la comtesse avec un cri de joie;
-sans doute il souffre moins&hellip; Vraiment je l'admire!
-sa gaieté ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours,&hellip;
-mais quelquefois il pleure aussi! Mon
-amant sait pleurer!» Le vicomte se contenta de
-répondre: «A qui dites-vous cela?» M<sup>me</sup> de Lignolle,
-après un moment de réflexion, m'embrassa
-tendrement. «Monsieur, me dit-elle, vous riez de
-ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle
-de décence; mais pourtant j'ai raison. Une femme,
-d'ailleurs encore toute confuse, pouvoit-elle vous
-habiller dans une auberge, et devant une foule de
-gens accourus au bruit de votre accident? Le
-vicomte, en se chargeant de ce soin-là, m'a rendu
-le plus grand service; il nous a tous deux secourus en
-même temps. Grâce à lui, des étrangers n'ont pas
-vu mon désordre, les importuns se sont promptement
-retirés; en un clin d'&oelig;il vous avez été de la
-tête aux pieds revêtu. On ne sauroit trouver un
-ami plus empressé, plus compatissant, une femme
-de chambre plus entendue, plus alerte&hellip; Vraiment,
-Monsieur le vicomte, vous possédez au
-suprême degré l'art de secourir et d'habiller des
-femmes&hellip; Mais admire, mon ami, jusqu'où va sa
-prévoyance! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble,
-il s'étoit muni des habits que maintenant
-tu portes.»</p>
-
-<p>J'écoutois avec un plaisir secret la comtesse
-faisant l'éloge de la marquise. «Cher vicomte,
-vous êtes en effet le plus généreux, le plus délicat
-des amis. Comment vous exprimer ma reconnoissance?&mdash;Ménagez-vous,
-répondit-il, ne parlez
-pas, craignez toute espèce d'agitation.&mdash;Mon
-domestique vous a-t-il rejoint dans cette auberge?&mdash;Non.&mdash;Quoi!
-mon père et ma s&oelig;ur, sans y
-avoir été préparés, vont me voir arriver!&hellip;&mdash;Taisez-vous;
-je sais qu'ils sont à Nemours: nous
-les ferons avertir demain dès le matin.&mdash;Demain!&hellip;
-Où me conduisez-vous donc?»</p>
-
-<p>J'ignore ce qui me fut répondu: je retombai
-dans ma léthargie.</p>
-
-<p>Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura
-plus longtemps que la première; il faisoit grand
-jour et j'étois bien foible quand je me réveillai.</p>
-
-<p>Je reconnus le château du Gâtinois, l'appartement
-de M<sup>me</sup> de Lignolle, son lit, l'heureux lit
-où l'amant d'Éléonore avoit dernièrement passé
-deux nuits avec elle. C'étoit là que maintenant
-M<sup>lle</sup> de Brumont languissoit accablée des peines
-du c&oelig;ur et des douleurs du corps! A genoux dans
-la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus
-vers moi, la tête penchée sur l'extrémité de
-mon traversin, Florville, au désespoir, gémissoit
-à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non
-moins digne de pitié: c'étoit mon Éléonore, les
-cheveux épars, la pâleur sur le front, les yeux
-levés au ciel, la mort dans les yeux. C'étoit mon
-Éléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord
-du lit, disoit en sanglotant: «Le cruel! si du
-moins il ne parloit que de son épouse! mais il
-désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse
-il appelle cette M<sup>me</sup> de B&hellip; dont je ne puis entendre
-le nom! il l'appelle presque aussi souvent
-que son Éléonore! Hélas! je croyois n'avoir à
-combattre que l'amour de Sophie: je n'imaginois
-pas qu'il eût pour la marquise un véritable attachement!&hellip;
-Mais comment fait-il donc pour aimer
-ainsi tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un
-homme, je ne puis idolâtrer que lui! Quelle
-femme aurois-je à redouter si l'ingrat vouloit
-payer mon amour d'un amour égal!&mdash;Eh! Madame,
-il est chez vous, interrompit le vicomte,
-tout à coup sorti du profond accablement où je
-l'avois vu plongé. Déjà vous avez sur celles que
-vous appelez vos rivales l'avantage d'être mère;
-bientôt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir
-sauvé ses jours. Il est chez vous; n'êtes-vous pas
-trop heureuse?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, s'écria-t-elle avec transport, ses jours
-que sa femme avoit compromis, que la marquise
-auroit abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai le
-bonheur de les prolonger peut-être, et de les
-embellir. C'est à moi qu'ils seront consacrés,
-car c'est à moi qu'ils appartiendront&hellip; Oui! sauvons-les.
-Employons ce nouveau moyen d'être
-aimée, puisque tous les autres ne suffisent pas;
-serrons de ce nouveau n&oelig;ud les liens qui nous
-unissent; que, dans le c&oelig;ur de mon ami, la reconnoissance
-se joigne à l'amour pour m'assurer
-une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les&hellip;
-Mais le pourrai-je?&hellip; Si le mal fait toujours de
-nouveaux progrès! si cette fièvre a des redoublemens!
-si, comme tout à l'heure, dans l'accès
-d'un transport furieux, il veut quitter son lit,
-sortir de cet appartement, courir à Sophie, qu'il
-croit voir, à M<sup>me</sup> de B&hellip;, qu'il croit entendre?
-Le moyen de le calmer quand il me met au désespoir!
-Le moyen de le retenir, quand je suis si
-foible!&hellip; Une soirée si pénible! une nuit passée
-dans les plus vives alarmes! je me sens tout
-à fait épuisée!&hellip; Vous, Monsieur le vicomte,
-vous avez plus de force et de présence d'esprit
-que moi; cependant vous paroissez aussi bien
-abattu, bien accablé&hellip; Hélas! son ami, comme
-son amante, n'auroit-il plus que du courage!&hellip;
-O mon Dieu! donne-nous des forces!&hellip; Mais je
-vous implore pour une passion que vous condamnez!
-Que vous condamnez? ah! vous n'êtes
-pas injuste! Voyez mon c&oelig;ur, et jugez. Jugez!
-prenez pitié d'une foible mortelle!&hellip; Si pourtant
-mes v&oelig;ux ne sont pas entendus? si Faublas succombe?
-S'il succombe, du moins je n'aurai pas
-sa mort à me reprocher; ce sera sa femme;&hellip; non,
-son indigne maîtresse, la marquise de B&hellip;! Le
-souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives
-agitations; mais c'est, je le vois bien, celui de
-M<sup>me</sup> de B&hellip; qui le poursuit, qui le tourmente,
-qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang!
-c'est celui-là qui le tue!&hellip; Si Faublas succombe,
-je joindrai cette méchante femme. «Ta passion désordonnée,
-lui dirai-je, a détruit ce que le Ciel
-avoit créé de plus parfait. Ton artificieuse rage
-vient de me priver du mortel que j'idolâtrois.
-Tiens, reçois le digne prix de tes scélératesses!»
-Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur
-le tombeau de mon amant&hellip; J'irai, je ne pleurerai
-plus! je me poignarderai!»</p>
-
-<p>Ainsi, dans sa douleur, M<sup>me</sup> de Lignolle
-m'éclairoit sur le danger de mon état: ce que je
-prenois pour une léthargie, c'étoit l'assoupissement
-de la fièvre; ce que j'appelois mes rêves, c'étoit
-un véritable délire.</p>
-
-<p>Cependant j'étois excessivement las; et, pour
-me procurer quelque soulagement en changeant de
-posture, j'essayai de me mettre sur mon séant. Mes
-deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire,
-se jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et,
-réunissant leurs efforts, me retinrent dans la situation
-qui m'incommodoit. «Pourquoi voulez-vous
-quitter votre ami? disoit la marquise.&mdash;Restez là,
-crioit la comtesse, restez là, m'entendez-vous?&mdash;Éléonore!
-chère amante! je ne veux pas m'en
-aller. Sois tranquille.&mdash;Ah! dit-elle en m'embrassant,
-tu me reconnois donc?&hellip; Reste là, je
-t'en prie!&hellip; Va, j'aurai bien soin de toi. Va, tu
-ne manqueras de rien!» J'adressai la parole à
-M<sup>me</sup> de B&hellip;: «Et vous aussi, prenez courage,
-ma généreuse amie&hellip;&mdash;Il est encore dans le
-délire, interrompit M<sup>me</sup> de Lignolle.&mdash;Au contraire,
-répondit la marquise, je le crois tout à fait
-revenu. C'est au vicomte qu'il adresse la parole,
-et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il
-parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il
-voit! Plaignez-vous, plaignez-vous donc!&mdash;Mon
-cher Florville, quelle heure est-il?&mdash;Midi.&mdash;Midi!&hellip;
-Comtesse, avez-vous fait avertir mon père?
-avez-vous envoyé savoir des nouvelles de ma s&oelig;ur?&mdash;On
-devroit déjà être revenu», me répondit-elle.</p>
-
-<p>A l'instant même nous entendîmes du bruit dans
-le corridor: c'étoit La Fleur qui revenoit de
-Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte
-de son appartement, qu'elle referma dès que le
-domestique fut entré.</p>
-
-<p>Il avoit vu M. de Belcour: ma s&oelig;ur se portoit
-beaucoup mieux; mon père viendroit dans la
-soirée faire une visite à madame la comtesse. «Fort
-bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas.
-Julien, à qui j'avois ordonné de monter à cheval
-pour aller à Paris informer M. de Lignolle de
-notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite?&mdash;Avant
-deux heures du matin, Madame.&mdash;Bon,
-mon cher, laisse-nous&hellip; Écoute donc, La Fleur,&hellip;
-prenez cet argent, soyez discret,&hellip; envoie-nous
-promptement M. Despeisses, qui doit être resté
-là-bas.»</p>
-
-<p>Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me
-tâta le pouls, regarda mes yeux, me fit tirer la
-langue, et prononça hardiment qu'il n'y avoit plus
-la moindre apparence de danger. Seulement il
-ajouta que le malade avoit besoin de repos. La
-comtesse, dans le transport de sa joie, sauta au
-cou du médecin, qui fut embrassé d'abord, et puis
-renvoyé.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip;, depuis quelques minutes, paroissoit
-livrée à de sérieuses réflexions. Elle rompit
-enfin le silence pour donner à M<sup>me</sup> de Lignolle
-un conseil qui n'étoit pas absolument désintéressé.
-«Heureusement, dit-elle, il n'est plus nécessaire
-que nous restions tous deux auprès de lui. Madame
-la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout
-habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet?&mdash;Mais
-vous-même, Monsieur&hellip;&mdash;Quant à moi,
-rien ne presse, interrompit le vicomte, je suis visiblement
-moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai
-tout le temps cette après-dînée. Vous, Madame,
-il faudra que vous receviez la visite du baron.»
-La comtesse déclara qu'elle ne me quitteroit point;
-et je crois que les adroites sollicitations de la marquise
-auroient été perdues, si je ne les avois
-appuyées de mes plus vives instances. Encore
-M<sup>me</sup> de Lignolle ne nous obéit-elle qu'après nous
-avoir fait promettre que nous ne la laisserions pas
-dormir plus de deux heures.</p>
-
-<p>Il y eut quelques momens de silence et de calme;
-après quoi le vicomte me quitta sans bruit, fit sur
-la pointe du pied plusieurs tours dans l'appartement,
-regarda, sous je ne sais quel prétexte, à
-travers les vitres du cabinet où reposoit la comtesse;
-puis, revenant prendre au chevet de mon lit
-sa place accoutumée: «Elle dort», me dit-il à
-mi-voix. Et, d'un air inquiet, il ajouta: «Chevalier,
-j'ai mille choses à vous dire; mais gardez-vous
-de m'interrompre, ne vous fatiguez pas;
-écoutez seulement.» Ici M<sup>me</sup> de B&hellip;, s'étant un
-instant recueillie, prit une de mes mains, qu'elle
-retint dans les siennes, et me regarda tendrement.
-«Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison
-d'accuser le sort! moi, qui, depuis six mois, et
-pour toujours, condamnée au repentir, à l'indifférence,
-aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation
-possible, celle de contribuer du moins en
-quelque chose à vos félicités, je viens de faire tous
-vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que
-j'ai de plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce
-qu'il chérit le plus! Suis-je assez malheureuse?
-Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer,
-Faublas, désormais vous allez me haïr!&mdash;Ne plus
-vous aimer!&mdash;Parlez donc plus bas, interrompit-elle,
-ou plutôt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon
-ami, cela vous agite, cela vous fait mal&hellip; Faublas,
-vous allez me haïr», répéta-t-elle d'une voix tremblante;
-et, comme elle me vit prêt encore à l'interrompre,
-elle se hâta d'ajouter: «Mais non, non,
-vous seriez trop injuste&hellip; Faublas, puisque vous
-ne désirez point me trouver coupable, répétez-vous,
-pour ma justification, ce que je vous ai dit
-dans la forêt de Compiègne. Ah! votre amie ne
-s'en défend point: pour qu'elle se trouve un peu
-moins à plaindre, il lui importe que vous ne conserviez
-contre elle aucune espèce de ressentiment.&mdash;O
-vous qui m'êtes toujours chère, croyez-moi,
-je ne conserve que le souvenir d'une générosité,
-d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien
-comparer! et, le dirai-je? d'un am&hellip;» Je l'aurois
-dit; mais la marquise craignit apparemment de
-l'entendre; elle me coupa brusquement la parole:
-«D'une amitié qui ne finira qu'avec la vie; je
-comprends; mais ne parlez pas, Faublas; craignez,
-je vous le répète, toute espèce d'agitation. Laissez-moi
-parler seule; laissez-moi la douceur de
-vous apprendre combien je me suis occupée de
-vous depuis notre séparation dans la forêt. Tourmentée
-de la crainte de ne pouvoir plus empêcher
-le cruel événement que je redoutois, je me suis
-hâtée d'arriver, du moins, assez tôt pour vous
-offrir les soins de l'amitié&hellip;» Elle ajouta d'un
-ton bien triste: «Il est vrai que je prenois inutile
-peine. L'amour déjà vous consoloit: une femme
-plus chérie&hellip;&mdash;Plus chérie!&hellip; n'affirmez pas
-cela: car, en vérité, je ne sais qu'en penser moi-même.&mdash;Quoi!
-répondit-elle en affectant de
-prendre le change, vous n'aimez pas M<sup>me</sup> de
-Lignolle autant que Sophie?&mdash;Autant que
-Sophie? Non, sans doute. Ni M<sup>me</sup> de Lignolle,
-ni&hellip;»</p>
-
-<p>Je crois que j'allois dire: «Ni M<sup>me</sup> de B&hellip;»
-Elle m'en empêcha.</p>
-
-<p>«Mais, Monsieur, ne criez donc pas: faudra-t-il
-vous le redire cent fois?&hellip; Faublas, vous réveillerez
-la comtesse,&hellip; vous vous ferez mal,&hellip; mon
-ami&hellip; Je ne sais plus ce que je vous disois.&mdash;Que
-vous vous étiez hâtée de venir pour me consoler.&mdash;Pour
-vous consoler? Je n'ai point dit
-cela&hellip; Pour vous secourir, Chevalier&hellip; En effet,
-dès que M<sup>me</sup> de Lignolle vous eut emmené, dès
-que Rosambert&hellip;&mdash;A propos, qu'est-il devenu?&mdash;Je
-l'ai fait transporter à Compiègne même,
-dans la maison d'un ami que j'ai là.&mdash;D'un de
-vos amis, à vous?&mdash;A moi. Le chirurgien parloit
-de risquer le transport à Paris: je n'ai point voulu
-qu'on fît supporter à monsieur le comte les fatigues
-d'une route, je n'ai point souffert qu'on le mît à
-l'auberge: il n'y auroit peut-être pas trouvé tous
-les secours nécessaires; et, dans l'état où il est, le
-défaut de soins eût pu lui causer la mort. Le lâche
-l'a méritée; mais c'est de moi qu'il la doit recevoir.
-Je ne confierai point aux communs accidens
-de la vie le soin de son châtiment, qui me regarde
-seule. Au reste, ce que je désire le plus&hellip;&mdash;Mais,
-écoutez donc, ne craignez-vous pas les suites de
-cette affaire? Êtes-vous sûre de la discrétion de
-tant de gens?&hellip;&mdash;Allons, mon ami, ne dites plus
-rien, vous vous fatiguez&hellip; Je me suis servie des
-moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai
-magnifiquement acheté le secret: les promesses et
-les menaces ont été prodiguées avec l'or.&mdash;Ces
-précautions ne suffisent pas toujours.&mdash;Paix
-donc!&hellip; J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un
-air embarrassé&hellip; C'est pour cela qu'il m'a fallu
-rentrer dans la capitale, où j'ai perdu quelques
-heures&hellip; Mais, dès que je me suis vue libre, j'ai
-volé du côté de Fromonville,&hellip; où je croyois arriver
-avant vous, puisque vous deviez&hellip; passer la
-nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai rencontré
-un de mes émissaires, qui venoit à Paris me
-rendre compte de ce que ses compagnons avoient
-découvert à Montcour. Il avoit, sur sa route, attentivement
-examiné les voyageurs. Par les divers
-renseignemens qu'il me donna, j'appris, non sans
-quelque surprise, que vous aviez sur moi beaucoup
-d'avance, et que M<sup>me</sup> de Lignolle aussi me précédoit
-de quelques postes. A cette nouvelle, j'ai
-redoublé de vitesse, et, si je n'avois pas manqué
-de chevaux à Puy-la-Laude, j'étois encore à Montargis
-avant la comtesse.&mdash;Oh! oui, mais elle est
-arrivée la première; et même, à propos de cela, je
-vous dois bien des remerciemens, bien des pardons
-surtout&hellip; Vous nous avez trouvés&hellip; Comment
-avois-je négligé de fermer cette porte? Comment&hellip;&mdash;Chevalier,
-faites-moi grâce des détails; et,
-tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre
-nous question de cette rencontre.&mdash;Cependant
-permettez&hellip;&mdash;Je ne permets rien. Vous ne parlerez
-plus de cette aventure, si vous conservez
-pour moi quelque&hellip;»</p>
-
-<p>La marquise un moment s'arrêta pour chercher
-l'expression convenable. Ce fut le mot estime
-qu'elle prononça d'abord; celui de respect, elle ne
-le hasarda qu'après, et d'une voix tremblante et
-d'un air presque humilié.</p>
-
-<p>«Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup
-de respect, beaucoup d'am&hellip;&mdash;D'amitié, je
-vous entends, n'achevez pas&hellip; Faublas, me voilà
-pleinement récompensée; il ne manque plus à ma
-tranquillité que la certitude de votre entier rétablissement&hellip;
-Vous avez beaucoup trop parlé, reposez-vous;
-tâchez de dormir,&hellip; ne fût-ce qu'un
-quart d'heure&hellip; Je vous en prie,&hellip; je le veux.»</p>
-
-<p>Si elle ne m'en avoit pas donné l'ordre, je me
-serois vu bientôt forcé de lui en demander la permission.
-Mais le pénible sommeil qui m'accabla ne
-dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si
-brusquement que la marquise en fut déconcertée:
-je la surpris versant des larmes sur un papier
-qu'elle se hâta de dérober à ma vue. «Quel est
-donc, osai-je lui demander, quel est cet écrit fatal
-qui fait ainsi couler vos pleurs?&mdash;Hélas! pourquoi
-vous le dirois-je? répondit-elle en soupirant.&mdash;Sans
-doute, répliquai-je avec un peu d'amertume,
-il est passé le temps où votre ami pouvoit
-n'ignorer aucun de vos secrets.&mdash;Des secrets
-pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois
-qu'un, et celui-là, Faublas, vous le devineriez sans
-peine; mais alors il faudroit, par commisération
-autant que par délicatesse, m'aider à le garder.&mdash;Commisération!
-quel mot!&mdash;C'est celui qui
-convient. Mes chagrins&hellip;&mdash;Je m'efforcerai du
-moins de les consoler.&mdash;Et si maintenant, s'écria-t-elle
-avec désespoir, si maintenant plus que jamais
-ils sont inconsolables!&hellip; Tenez, mon ami, je vous
-en conjure, ne m'interrogez pas, ne me demandez
-rien, laissez-moi seule et tout entière à ma douleur,
-laissez-moi pleurer&hellip; Des plaintes et des
-larmes! voilà donc ma dernière ressource! et
-pourtant je me suis estimée capable de soutenir
-patiemment les dures épreuves réservées aux
-femmes malheureuses, et à la plus malheureuse des
-femmes! J'ai eu l'orgueil de me croire à jamais
-prémunie contre les injustices des hommes et les
-persécutions du sort. Insensée que j'étois!&hellip; Du
-moins je me suis aujourd'hui, par ma propre expérience,
-convaincue d'une vérité que j'avois toujours
-soupçonnée et qui console ma foiblesse: ce courage
-guerrier dont vous autres hommes vous montrez
-si fiers est de tous les courages le plus facile,
-comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour la
-vengeance ou pour la gloire, un moment exposer
-sa vie; il ne l'est point de soutenir avec une égale
-constance plusieurs malheurs inattendus. Tant
-d'autres revers plus grands encore, aussi peu
-prévus, aussi peu mérités, ne m'avoient pas tout à
-fait abattue. Pourquoi celui-ci m'accable-t-il? Je
-ne sais, mais j'ai sur le c&oelig;ur un énorme poids; si
-je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe;
-il faut céder: mon ami, laissez-moi pleurer,
-laissez-moi gémir.»</p>
-
-<p>Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher,
-elle posa sa main sur ma bouche. Je pris cette
-main toujours douce et jolie, je la serrai, je la
-baisai, je la mis sur mon c&oelig;ur, sur mon c&oelig;ur
-vivement ému.</p>
-
-<p>On eût dit que M<sup>me</sup> de Lignolle attendoit ce
-moment: elle sortit tout à coup de son cabinet, où
-je la croyois endormie. Mon premier mouvement
-fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours
-étonnante dans les occasions pressantes, conserva
-plus de présence d'esprit que moi. Persuadée qu'il
-étoit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni
-changer de situation. «Vous m'auriez laissée dormir
-jusqu'à demain», dit la comtesse. Puis, regardant
-le vicomte, elle ajouta: «Qu'y a-t-il
-donc?&mdash;Une palpitation, répondit-il froidement.&mdash;Une
-palpitation!&hellip; Mais vous pleurez! Est-ce
-que c'est dangereux, une palpitation?&mdash;Pas ordinairement,
-mais dans son état toute agitation peut
-être nuisible.» La comtesse m'adressa la parole:
-«Mon ami, vous sentiriez-vous plus mal?&mdash;Au
-contraire, je me sens mieux.&mdash;Parce que tu me
-vois?&mdash;Parce que je revois celle qui m'est chère,
-celle à qui j'ai donné trop de chagrin, celle dont
-la tendresse inquiète veille sur mes jours&hellip;&mdash;C'est
-assez, interrompit M<sup>me</sup> de B&hellip;, qui me serra la
-main, elle vous comprend; elle est payée de ses
-soins.&mdash;Sans doute, je le comprends, s'écria
-M<sup>me</sup> de Lignolle en m'embrassant; mais n'importe,
-laissez-le dire, il parle si bien!»</p>
-
-<p>Quoique la comtesse témoignât le désir de me
-faire causer, je gardois le silence. Et qu'aurois-je
-pu dire encore? je venois de m'expliquer de manière
-que tout le monde avoit été content.</p>
-
-<p>Personne ne le fut quelques momens après, car
-M. de Lignolle arriva beaucoup plus tôt qu'on ne
-l'attendoit: Julien, dépêché vers lui, l'avoit rencontré
-sur la route. Il demanda de mes nouvelles
-avec beaucoup d'empressement et d'intérêt; mais
-l'air dont il regardoit la marquise ne laissa pas de
-m'alarmer. «Monsieur est un intime ami de M<sup>lle</sup> de
-Brumont, lui dit la comtesse, qui s'aperçut comme
-moi de son inquiétude et de son étonnement.&mdash;Un
-ami?» répéta-t-il. La marquise se hâta de prendre
-la parole: «Un ami d'enfance.&mdash;Monsieur
-est noble?&mdash;Je suis vicomte.&mdash;Vicomte de&hellip;?&mdash;De
-Florville.&mdash;Ce nom-là est nouveau pour
-moi.&mdash;Peut-on savoir tous les noms?&mdash;Sans me
-vanter, il y en a peu que j'ignore.» Il prit un
-siège, et, regardant la marquise d'un air dédaigneux,
-il ajouta: «Mais apparemment que votre
-famille n'est pas ancienne?&mdash;Le grand-père de
-mon bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.&mdash;Ah!
-ah!&hellip; Monsieur, je suis votre très humble
-serviteur.» Il s'étoit levé et venoit de saluer la
-marquise. «Vous paroissez bien jeune? lui dit-il.&mdash;Je
-ne suis point majeur.&mdash;Ni prêt à l'être?&mdash;Oh!
-j'y viendrai.&mdash;Par quel hasard, demanda-t-il
-à sa femme, avons-nous le bonheur de posséder
-monsieur chez nous?&mdash;Par quel hasard? Mais
-c'est que&hellip; c'est que&hellip;&mdash;Voici le fait, interrompit
-le vicomte qui vit l'embarras de la comtesse.&mdash;Eh
-bien, oui, dites-le, vous, s'écria-t-elle.&mdash;Voici
-le fait, répéta M<sup>me</sup> de B&hellip; Depuis longtemps,
-mademoiselle me faisoit espérer que j'aurois
-le plaisir de lui donner à dîner chez moi. Elle
-avoit jusqu'à présent différé de me tenir parole,
-parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à
-faire&hellip;&mdash;Où demeurez-vous donc?&mdash;A Fontainebleau.
-J'y passe huit mois de l'année, j'ai
-un appartement au château.» M. de Lignolle
-s'inclina.</p>
-
-<p>Moi, j'écoutois la marquise avec un plaisir mêlé
-d'étonnement: cette femme, qui tout à l'heure,
-déplorant je ne sais quel malheur nouveau, paroissoit
-inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer
-ses gémissemens et résister à son désespoir,
-est-ce bien elle que j'ai vue, le moment d'après,
-donner avec un admirable sang-froid le change à
-la comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant,
-d'une voix ferme et d'un front tranquille,
-et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle une
-fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O
-Madame de B&hellip;, comme vous savez, au besoin, composer
-votre figure, assurer votre maintien, sécher
-vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre
-enfin tout à fait maîtresse de vous! Oh! comme
-en un moment vous venez de justifier, d'augmenter
-la haute opinion que j'avois de vos talens et de
-votre force!</p>
-
-<p>Elle continuoit: «Hier, pourtant, mademoiselle
-est venue&hellip;&mdash;Ah! voilà, s'écria le comte en
-s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable
-qui vous forçoit à sortir pour vingt-quatre heures!
-c'étoit pour une partie de plaisir que vous quittiez
-la comtesse, retenue au lit par une indisposition
-assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois
-pas.»</p>
-
-<p>La marquise reprit: «Elle est venue, et pour
-comble de bonheur elle m'a amené madame la
-comtesse&hellip;&mdash;Quoi! dit M. de Lignolle à sa
-femme, vous avez dîné chez un jeune homme que
-vous ne connoissez pas et qui ne vous avoit pas
-même invitée?&mdash;Monsieur, trêve de morale,
-répondit-elle, écoutez l'histoire jusqu'à la fin.&mdash;Vous
-concevez, ajouta le vicomte, combien la
-visite de ces dames m'a charmé. Hélas! ma joie
-n'a pas duré longtemps. Dans l'après-dînée, mademoiselle
-s'est sentie mal à son aise, nous avons
-cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a
-augmenté. Nous voilà d'abord fort embarrassés,
-comme vous pensez bien: car il n'y avoit pas
-moyen qu'une jeune demoiselle malade restât
-chez un garçon. Heureusement madame la comtesse,
-qui a beaucoup de présence d'esprit&hellip;&mdash;Beaucoup
-moins que vous, Monsieur le vicomte,
-je vous rends justice&hellip;&mdash;A pris le parti de faire
-transporter mademoiselle ici,&hellip; où elle a bien
-voulu me permettre de l'accompagner.&mdash;Pourquoi
-donc ici plutôt qu'à Paris? dit le comte à
-M<sup>me</sup> de Lignolle.&mdash;Pourquoi?&hellip; ma foi, demandez
-à monsieur le vicomte.» Celui-ci répondit
-aussitôt: «Parce qu'il y auroit eu quatorze mortelles
-lieues à faire et que de Fontainebleau ici il
-n'y en a pas sept.»</p>
-
-<p>Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise,
-garda le silence pendant quelque temps: il
-paroissoit observer M. de Florville et M<sup>lle</sup> de
-Brumont. «Puisque vous êtes l'ami de mademoiselle,
-dit-il enfin, vous devez savoir deviner
-des charades?&mdash;Oui, Monsieur, répliqua la
-marquise, mais pas à présent, s'il vous plaît; je ne
-m'y sens pas du tout disposée.»</p>
-
-<p>Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait
-de lumière: il prit la comtesse à part; mais, curieux
-de savoir ce qu'il lui disoit, nous écoutâmes
-attentivement.</p>
-
-<p>«Madame, ce jeune homme-là n'est pas l'ami
-de votre demoiselle de compagnie.&mdash;Que voulez-vous
-qu'il soit?&mdash;Il est son amant, Madame.&mdash;Ah!
-l'excellente idée que vous avez là!&mdash;Ne
-riez pas, Madame, vous savez que je m'y connois.&mdash;Je
-sais que vous le dites.&mdash;Et je crois qu'il
-faut veiller sur M<sup>lle</sup> de Brumont.&mdash;Vraiment, Monsieur?&mdash;Il
-faut y veiller de près.&mdash;C'est mon
-intention.&mdash;Ce vicomte est jeune,&hellip; a une jolie
-figure,&hellip; ne paroît pas manquer d'esprit&hellip; ni
-d'usage;&hellip; je lui trouve je ne sais quoi de très distingué,&hellip;
-et je l'ai vu quelque part&hellip; Il a tout l'air
-d'un séducteur, Madame.&mdash;Monsieur, j'admire
-avec quelle sagacité vous pénétrez les gens en un
-quart d'heure.&mdash;Voilà ce que c'est que de connoître
-le c&oelig;ur humain, Comtesse!&hellip; Je crains que
-la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce jeune
-homme-là.&mdash;Bon!&mdash;Avant-hier, qu'est-elle
-devenue?&mdash;Elle a passé la journée chez son
-père.&mdash;En êtes-vous sûre?&mdash;Oui.&mdash;Mais hier,
-ce dîner à la campagne? cela ressemble furieusement
-à une partie fine, au moins.&mdash;Je ne sais pas
-ce que c'est qu'une partie fine, Monsieur.&mdash;Madame,
-une partie fine,&hellip; c'est une partie&hellip;
-C'étoit une partie fine, allez, je vous le dis.&mdash;Expliquez-moi
-donc&hellip;&mdash;Je vous l'explique aussi:
-c'est une partie&hellip; une partie à deux.&mdash;Nous
-étions trois.&mdash;Aussi je suis persuadé que vous les
-avez beaucoup dérangés en y allant.&mdash;Ai-je mal
-fait?&mdash;Vraiment, vous auriez dû auparavant me
-consulter.&mdash;Passons, Monsieur.&mdash;Madame, j'ai
-déjà plusieurs preuves du penchant que ce jeune
-homme a pour cette jeune fille.&mdash;Voyons! vite!&mdash;Ses
-yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré;
-ses yeux ont pleuré, parce que son âme s'est affectée;
-son âme s'est affectée, parce que sa maîtresse
-est tombée malade: donc il aime M<sup>lle</sup> de
-Brumont.&mdash;Votre logique est pressante, Monsieur.&mdash;Et
-il faut que son âme soit profondément
-affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes
-charades! Ne riez pas, Madame,&hellip; ceci est
-sérieux&hellip; Éclairez la conduite de votre demoiselle
-de compagnie; donnez-lui son congé pour toujours,
-ou ne la quittez pas une minute.&mdash;Monsieur,
-mon choix est fait; j'aime mieux ne pas la
-quitter.&mdash;Quant à ce jeune homme, je vais le
-prier poliment de s'en retourner chez lui.&mdash;Non
-pas, Monsieur&hellip;&mdash;Mais, Madame&hellip;&mdash;Point de
-mais! je ne le veux pas.&mdash;Tant pis pour vous,
-Madame: on vous attrape; ces jeunes gens-là
-vous joueront quelque méchant tour, je vous en
-avertis.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un peu mécontent de sa femme, mais très
-content de lui, M. de Lignolle sortit de l'appartement.
-La comtesse alors fit les plus vifs remerciemens
-au vicomte. «Vous m'avez, lui dit-elle,
-très habilement tirée de l'embarras extrême où
-j'étois; vous êtes, après Faublas, le jeune homme
-du monde le plus spirituel et le plus aimable.» Il lui
-répondit: «Croyez-moi, ne perdez pas votre temps
-à me complimenter: vous êtes encore menacée
-d'un danger prochain auquel il faut songer à vous
-dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir:
-s'ils se rencontrent, ils peuvent avoir une explication
-dont vous devez redouter les suites.&mdash;Vous avez
-raison; mais quel parti prendre?&mdash;Faire dire à
-M. de Faublas de ne pas venir.&mdash;Ah! je suis
-bien aise de le voir et de lui parler.&mdash;Cependant
-je prendrai la liberté de vous représenter&hellip;&mdash;Tenez,
-Monsieur, toute représentation est inutile:
-si le baron ne devoit pas venir, je l'enverrois
-chercher.&mdash;En ce cas, trouvez donc quelque
-moyen d'écarter M. de Lignolle.»</p>
-
-<p>Elle le fit appeler et lui dit qu'elle désiroit quelques
-pièces de gibier. Charmé de la demande, le
-comte se hâta de dîner et partit pour la chasse. La
-marquise alors, tout à fait tranquille, alla prendre,
-sur le lit de camp du cabinet, la place que M<sup>me</sup> de
-Lignolle y occupoit une heure auparavant.</p>
-
-<p>Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse
-et moi goûtions les douceurs du tête-à-tête,
-quand on vint rudement frapper à la porte. Figurez-vous
-notre surprise et mes craintes: c'étoit
-M. de Lignolle, déjà revenu de la chasse! Il
-crioit: «Ouvrez, ouvrez vite; je vous amène
-M<sup>me</sup> de Fonrose&hellip; Oui, M<sup>me</sup> de Fonrose, qui
-venoit nous voir&hellip; Je l'ai rencontrée comme je
-sortois du parc&hellip; Quel bonheur!» La comtesse
-couroit à la porte.</p>
-
-<p>«Un moment, ma chère Éléonore, un moment.
-Que je te dise. C'est M<sup>me</sup> de Fonrose&hellip; Ne lui
-parle pas du vicomte.&mdash;Pourquoi?&mdash;Parce
-que&hellip; Tiens, mon amie, j'aurois dû t'en prévenir
-plus tôt; mais j'étois si malade! je n'y ai pas
-songé. Le vicomte et la baronne sont ennemis
-jurés. Il paroît que Florville, qui lui a fait sa cour,
-n'en a pas été maltraité; mais ils se sont fort mal
-quittés; ils se détestent&hellip; Ouvre maintenant, car
-on frappe encore. Surtout, fais bien attention à ce
-que tu diras. Ne va pas parler du vicomte!&mdash;Non,
-non, sois tranquille<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Je puis rapporter ici mot à mot l'une des plus singulières
-scènes dont j'aie été le témoin et l'acteur: il est
-bien vrai que la situation où j'étois ne me permit pas d'entendre
-absolument tout ce qui fut dit de part et d'autre;
-mais les détails qui m'ont alors échappé, je les ai sus depuis
-de la bouche même de celle que son imprudence et son
-mauvais sort réduisirent à y jouer le principal rôle.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>en entrant</i>.</p>
-
-<p>Où est donc le vicomte?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Chut!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Plaît-il?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Taisez-vous.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span> <i>regarde M<sup>me</sup> de Lignolle
-d'un air étonné</i>.</p>
-
-<p>Est-ce que je vous dérange, Comtesse?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Point du tout.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Eh bien! cette chère enfant, comment va-t-elle?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Ce n'est rien, je vous dis! un peu de fièvre&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>J'ai osé me flatter que mon père&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Monsieur votre père est un homme fort étrange,
-Mademoiselle.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>Vous dites, Monsieur?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Comment! il m'aperçoit de loin! le voilà qui
-tout à coup descend de voiture et s'enfuit à travers
-champs, comme s'il eût vu le diable. On n'est
-pas sauvage à ce point!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Nous vous avons déjà dit cent fois que M. de
-Brumont avoit des affaires secrètes.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Quoi! dans ma terre?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Non, mais dans les environs.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Ah! chez M. de Florville, peut-être?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Paix donc!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>vivement à la baronne, qui regarde
-M<sup>me</sup> de Lignolle d'un air étonné</i>.</p>
-
-<p>Par quel hasard madame la baronne est-elle
-dans ce pays-ci?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>La nuit dernière, un exprès est venu me dire que
-monsieur votre père avoit le plus pressant besoin
-de mes services.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>Ah oui!&hellip; ma chère Adélaïde est-elle mieux?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Beaucoup mieux.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Ne parlez pas trop, ménagez-vous.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Comme une nuit l'a changée!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Une nuit! dites plusieurs, Madame! car, ne vous
-y trompez pas, cette maladie-là vient de loin. Ces
-deux dames, pendant leur premier voyage ici,
-n'ont songé qu'à se divertir, et Dieu sait comme
-on s'en est donné: toute la journée courir dans
-le parc! revenir essoufflées, hors d'haleine, et recommencer
-ici! Madame, elles jouoient comme
-deux enfans! elles se battoient comme deux écoliers!
-pas un meuble ne pouvoit rester en place;
-la nuit&hellip; Oh! c'étoit bien autre chose la nuit!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>en riant</i>.</p>
-
-<p>Monsieur, comptez-vous apprendre à la baronne
-quelque chose de nouveau?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>sans l'écouter</i>.</p>
-
-<p>La nuit, elles couchoient dans la même chambre,&hellip;
-et croiriez-vous qu'au lieu de dormir, elles
-ne faisoient que chuchoter? Elles ne faisoient que
-ça&hellip; Ce que je vous dis, Madame, il faut le
-prendre au pied de la lettre, elles ne faisoient que
-ça&hellip; Je les entendois bien, parce que, voyez-vous,
-nous ne sommes séparés que par cette cloison&hellip;
-Or, toute personne raisonnable conçoit que faire
-toute la journée beaucoup d'exercice et se fatiguer
-encore la nuit, c'est le vrai moyen de se tuer.
-Aussi la comtesse, en revenant à Paris, s'en est-elle
-sentie fort incommodée: des migraines, des
-maux de c&oelig;ur!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Des maux de c&oelig;ur, Comtesse?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Bon! ce n'est rien.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Ah! prenez-y garde!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>enchanté</i>.</p>
-
-<p>N'est-il pas vrai qu'il faut qu'elle y prenne
-garde?&hellip; Mademoiselle, plus fortement constituée,
-a résisté plus longtemps, et peut-être que,
-si elle se fût reposée chez nous, au lieu d'aller
-chez ce M. de Florville&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Taisez-vous donc.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>vivement à la baronne, qui paroît encore
-très étonnée</i>.</p>
-
-<p>Madame la baronne?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Eh bien?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>Un secret&hellip; (<i>Tout bas.</i>) Vous avez passé par
-Nemours?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à mi-voix</i>.</p>
-
-<p>C'est là que j'ai trouvé monsieur votre père.
-J'ai laissé ma femme de chambre auprès d'Adélaïde.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span> <i>reprend</i>.</p>
-
-<p>Oui, je crois que, si elle n'eût pas dîné chez le
-vicomte&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Il ne se taira pas!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>J'entends. Ces dames ne vouloient pas me mettre
-dans le secret? il faut donc les avertir que j'y
-suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dîné à Fontainebleau;
-monsieur le comte me l'a dit.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>faisant à la baronne un signe
-d'intelligence</i>.</p>
-
-<p>Madame la baronne le connoît, le vicomte?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>d'un air fin</i>.</p>
-
-<p>Si je le connois! la bonne question que vous me
-faites là!&hellip; C'est un joli garçon,&hellip; qui a de la
-tournure,&hellip; de l'esprit&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>bas à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>bas</i>.</p>
-
-<p>C'est qu'elle dissimule; attendez donc.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Le grand-père de son bisaïeul a monté dans les
-carrosses du roi.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>bas</i>.</p>
-
-<p>Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>bas</i>.</p>
-
-<p>Sans doute.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>.</p>
-
-<p>Avec tout cela, je lui connois un terrible défaut.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>.</p>
-
-<p>Ah!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>.</p>
-
-<p>C'est&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>.</p>
-
-<p>Au moins j'ai mon garant; c'est encore monsieur
-le comte qui me l'a dit: «Le pauvre jeune
-homme n'est pas fort sur l'article des charades.»</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>riant aux éclats</i>.</p>
-
-<p>C'est peut-être pour cela que vous lui en
-voulez?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span> <i>regarde la comtesse et le chevalier</i>.</p>
-
-<p>Est-ce que je lui en veux?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span> <i>lui fait un signe d'intelligence</i>.</p>
-
-<p>Certainement! vous êtes brouillés! allez-vous en
-faire un mystère?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">la Baronne</span>, <i>d'un air fin</i>.</p>
-
-<p>Allons, nous sommes brouillés, j'en conviens;
-mais c'est qu'en vérité il a eu de grands torts avec
-moi.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>bas à la comtesse</i>.</p>
-
-<p>Vois-tu&hellip; (<i>Haut, à la baronne.</i>) Je ne voulois
-pas qu'on vous parlât de lui; mais, puisque monsieur
-le comte&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">la Baronne.</span></p>
-
-<p>Oui, nous ne sommes pas amis; (<i>au comte, après
-un moment de réflexion</i>) et franchement, voilà ce
-qui m'a empêchée hier d'accompagner ces dames,
-car elles me l'avoient proposé.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>à mi-voix, à la baronne</i>.</p>
-
-<p>A merveille!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>du même ton</i>.</p>
-
-<p>Ceci n'est pas maladroit! je vous remercie.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">le Comte</span>, <i>à la baronne, en se promenant dans
-l'appartement</i>.</p>
-
-<p>Ces dames!&hellip; ces dames auroient bien fait si
-elles avoient fait comme vous. (<i>A la comtesse.</i>) Mais
-où est-il donc?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Il dort.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>regardant à travers les vitres du cabinet</i>.</p>
-
-<p>Oui, vraiment, le voilà sur le lit de camp: il s'y
-est jeté tout habillé.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Ne le verrai-je pas?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Si vous le voulez voir, entrez&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>avec impétuosité</i>.</p>
-
-<p>N'entrez pas!&hellip; il est excédé de fatigue, il
-repose.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>un peu étonnée</i>.</p>
-
-<p>Bon Dieu! que de vivacité! Mademoiselle, vous
-vous ferez mal.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>avec une tranquillité feinte</i>.</p>
-
-<p>Mais aussi, quelle idée d'aller déranger ce jeune
-homme qui a passé la nuit!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>observant le chevalier</i>.</p>
-
-<p>Est-il impossible d'approcher de lui sans faire de
-bruit et sans vous faire de la peine?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>d'une voix altérée</i>.</p>
-
-<p>Il n'est pas question de moi&hellip; Mais si vous le
-réveillez, si&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Si je le réveille, il se rendormira, voilà tout le
-mal.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>embarrassé</i>.</p>
-
-<p>Voilà tout le mal! voilà tout le mal!&hellip; c'en est
-un grand.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Mademoiselle!&hellip; vous direz tout ce que vous
-voudrez, je suis très curieuse de voir votre intime
-ami,&hellip; l'ami de votre enfance,&hellip; que vous craignez
-si fort qu'on ne dérange. (<i>Elle se lève.</i>)</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>d'un air malin</i>.</p>
-
-<p>A quoi bon? vous le connoissez très bien.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Ah! je veux savoir s'il n'a pas beaucoup changé
-depuis que je ne l'ai vu. (<i>Elle approche du cabinet.</i>)</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>bas à la comtesse</i>.</p>
-
-<p>Arrêtez-la donc.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>bas</i>.</p>
-
-<p>Pourquoi? Elle l'aime peut-être encore, elle
-veut du moins avoir le plaisir de le regarder; où
-est l'inconvénient?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>Ne connoissez-vous pas la baronne? elle va
-faire une scène.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Eh bien, attends, je vais lui parler. (<i>Elle court à
-M<sup>me</sup> de Fonrose.</i>) Entrez, regardez, si cela vous
-fait plaisir; mais ne l'éveillez point, car il doit
-être las.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Qu'on juge de ma situation; il ne me reste pas
-une seule objection raisonnable à faire, et ma
-foiblesse me retient au lit! j'y suis piqué de cent
-mille épingles! Déjà la baronne est près de la
-porte vitrée, et j'ai peine à dissimuler mon inquiétude
-extrême. Quel heureux obstacle tout à coup
-me rassure! Le vicomte s'est enfermé dans le cabinet!
-La marquise est donc en sûreté?&hellip; Non,&hellip;
-hélas!&hellip; non, cette précaution ne la sauvera pas:
-M<sup>me</sup> de Lignolle vient de donner à M<sup>me</sup> de Fonrose
-un passe-partout.</p>
-
-<p>Dès que la baronne fut entrée, j'entendis ces
-mots. «Oui, cette figure est assez jolie, mais
-c'est justement celle que je connois&hellip; Non;&hellip;
-oui;&hellip; point du tout;&hellip; si fait,&hellip; c'est cela! c'est
-cela même&hellip; Eh bien! j'osois à peine le soupçonner!
-L'aventure me paroissoit trop incroyable!
-Éveillez-vous, charmant jeune homme! venez,
-Monsieur le vicomte! venez un peu voir la compagnie&hellip;
-Allons! allons donc!&hellip; je vais&hellip; vous
-donner la main.»</p>
-
-<p>Ce fut le bras qu'elle lui donna, car M<sup>me</sup> de
-B&hellip;, dormant tout debout, se soutenoit à peine.</p>
-
-<p>Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut
-en sursaut tiré d'un sommeil très profond, a bien
-senti ce que je vais mal décrire. On ne passe pas
-tout à coup et sans quelques douleurs de cet
-état de mort à un état de vie: les yeux d'abord
-s'ouvrent, mais ils demeurent offusqués d'un nuage
-épais; l'oreille entend, mais elle ne recueille
-que la moindre partie des mots qu'on lui confie et
-qu'elle dénature; c'est surtout au cerveau que le
-trouble est extrême. Le cerveau se trouve en même
-temps chargé des idées récentes que lui laisse un
-rêve tout à l'heure interrompu, et des idées souvent
-contraires que lui transmet un cruel interlocuteur.
-De ce choc imprévu résulte une confusion
-totale. C'est dans ce moment de désordre qu'on
-regarde sans voir, qu'on écoute sans comprendre,
-qu'on parle sans penser; et n'attendez pas que
-j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir
-un corps auquel il manque une âme.</p>
-
-<p>Telle parut M<sup>me</sup> de B&hellip; lorsque, soutenue ou
-plutôt traînée par M<sup>me</sup> de Fonrose, elle arriva dans
-la chambre où nous étions.</p>
-
-<p>La marquise jette d'abord autour d'elle et sur
-elle un regard stupéfait. Quel objet a frappé sa
-vue? est-ce un rêve qui la tourmente?&hellip; Sa bouche
-murmure quelques mots sans suite, et, fatigués
-d'un premier effort, ses yeux se referment. Bientôt,
-pour la seconde fois, ses mains retombent et
-se promènent sur ses paupières appesanties qu'elles
-entr'ouvrent: M<sup>me</sup> de B&hellip; peut de nouveau
-considérer le fantôme femelle dont la présence
-l'étonne. Enfin elle a tout à fait repris l'usage de
-ses sens; un dernier examen plus rapide l'assure
-qu'il n'est pas question d'un songe, et qu'elle est
-réellement tombée dans les mains de sa plus mortelle
-ennemie. Au reste, il étoit moins malaisé de
-surprendre et d'attaquer M<sup>me</sup> de B&hellip; que de l'intimider
-et de l'abattre: ce fut elle qui commença
-le combat; ce fut M<sup>me</sup> de Fonrose qui reçut le
-premier coup.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Quoique j'eusse besoin de repos plus que de
-visite, je suis, Madame la baronne, enchanté de
-vous voir.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Enchanté me paroît fort. Je crois que monsieur
-le vicomte exagère.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Madame est si modeste!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Monsieur est si poli!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à la baronne</i>.</p>
-
-<p>Vous ne l'êtes pas, vous; pourquoi l'avoir
-éveillé? Je vous avois priée&hellip; Madame, je vous
-avertis qu'il me déplairoit fort que vous lui fissiez
-une scène chez moi.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>en riant</i>.</p>
-
-<p>Grondez-moi, je vous le conseille!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant la marquise, étonnée de ce que la
-comtesse venoit de dire, sembloit, par ses regards,
-m'en demander l'explication. J'allois tout bas la
-lui donner, la baronne me prévint.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>se jetant entre la marquise
-et Faublas</i>.</p>
-
-<p>Non pas, non pas, s'il vous plaît. Je ne doute
-pas que vous n'ayez bien des choses à vous dire;
-mais il faut parler tout haut&hellip; Eh bien! cela vous
-dérange? Allons donc, Monsieur le vicomte, vous
-qui êtes plus manégé!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Madame va me le faire croire! personne mieux
-qu'elle ne s'y connoît, son suffrage en vaut mille;
-sa longue expérience&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>d'une voix altérée</i>.</p>
-
-<p>Longue! Ne diroit-on pas que j'ai cent ans?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>jouant l'intérêt</i>.</p>
-
-<p>Ah! pardon, j'ai blessé madame.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Blessé! point du tout.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>d'un ton railleur</i>.</p>
-
-<p>Si fait, madame a reculé; madame a quitté
-l'attaque pour s'occuper de la défense. Ah! que je
-suis fâché!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Ne le soyez guère, car le mal n'est pas grand.
-(<i>A Faublas.</i>) Belle demoiselle, vous ne dites
-rien?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>J'écoute, je souffre, et j'attends.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>vivement</i>.</p>
-
-<p>Et moi aussi, j'attends très impatiemment la fin
-de tout ceci.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Jusqu'à présent, moi, je n'entends pas grand'chose
-à la querelle: ce que je vois, c'est que
-votre âme à tous est affectée.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à la comtesse et à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Ce combat vous fatigue? Prenez courage, il ne
-durera pas longtemps. (<i>En montrant le vicomte.</i>) Je
-suis persuadée que monsieur voudra bien le finir
-tout à l'heure, en nous disant adieu.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Enfin j'y suis. Vous êtes de mon avis, c'est une
-amourette de la jeune personne?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Madame, vous osez, chez moi, traiter de
-la sorte quelqu'un à qui j'ai les plus grandes
-obligations!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>en riant</i>.</p>
-
-<p>Les plus grandes obligations!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>très étourdiment</i>.</p>
-
-<p>Oui, les plus grandes. Sans lui tout Montargis&hellip;
-(<i>Elle s'arrête.</i>)</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>avec curiosité</i>.</p>
-
-<p>Eh bien? tout Montargis?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>vivement</i>.</p>
-
-<p>C'est tout Fontainebleau que madame veut
-dire.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>embarrassée</i>.</p>
-
-<p>Oui, oui,&hellip; tout Fontainebleau,&hellip; tout Fontainebleau&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à la comtesse</i>.</p>
-
-<p>Bon! nous y aurions trouvé des secours pour
-mademoiselle. Sans doute il valoit mieux quitter
-cette ville; mais, en vous donnant le conseil
-d'en sortir, je ne vous ai rendu qu'un très léger
-service.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>bas à la baronne</i>.</p>
-
-<p>Qu'il a d'esprit!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Oui; mais moi, Comtesse, je veux, quoi que
-vous puissiez dire, m'acquérir des droits à votre
-éternelle reconnoissance: je veux vous débarrasser
-de monsieur.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Voilà un entêtement!&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Ne vous fâchez pas. Tenez, je m'en rapporte
-au vicomte; lui-même conviendra&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Madame, votre conduite est étrange, inexcusable!
-et monsieur vous eût-il fait cinquante
-infidélités&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>riant</i>.</p>
-
-<p>Des infidélités, lui?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Certainement.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Des infidélités, à moi, lui?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Eh oui! lui, des infidélités, à vous. Croyez-vous
-que j'ignore qu'il a été votre amant?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Lui! mon amant?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-là. Je
-n'aime pas ces sortes de conversations.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je vous admire! Il est bien question
-de ce que vous n'aimez pas!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Lui, mon amant! Ah! voilà une plaisante histoire!
-(<i>En riant aux éclats.</i>) Comtesse, apprenez-moi
-donc qui vous a dit&hellip; La petite Brumont,
-sans doute? (<i>A Faublas.</i>) Rusée demoiselle!&hellip;
-Quoi! vraiment, vous observez si peu les convenances!
-vous avez eu le courage de me faire un
-pareil cadeau! Aurez-vous la force de répéter
-devant moi cette burlesque accusation?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>Pourquoi non, si vous m'y obligez?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Bien répondu!&hellip; Et vous, Monsieur le vicomte,
-oserez-vous aussi me le soutenir? En vérité, pour
-que l'aventure soit tout à fait comique, il n'y
-manque que cela.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Madame, il y a des conquêtes qu'un jeune
-homme publie par vanité; il y a des bonnes fortunes
-que par pudeur il n'avoue pas: c'est à vous
-de décider si je puis être indiscret.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Vraiment? Je conçois que vous seriez dans
-un étrange embarras s'il vous falloit avouer toutes
-vos conquêtes; sans compliment, je les crois
-déjà nombreuses; vous êtes, à Versailles, en beau
-chemin&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Eh! justement! c'est là que je l'aurai vu.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>N'est-ce pas par les femmes que vous avez accès
-et crédit chez le ministre?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à mi-voix à la baronne</i>.</p>
-
-<p>Oh! oh! mais, s'il a du crédit chez le ministre,
-il ne faut pas lui parler comme vous faites; il faut le
-ménager.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Telle ne croit pas cela qui donne pourtant
-l'exemple d'y croire&hellip; Au reste, madame vient
-d'éluder ma question; elle n'a pas osé décider si
-je devois être indiscret.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>avec humeur</i>.</p>
-
-<p>Je décide que vous le devez.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Vous y mettez de la modestie! je vous récuse,
-je demande qu'on recueille les voix.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>J'y consens. Voyons, Monsieur le comte, parlez
-d'abord.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il
-s'agit d'une accusée telle que vous, ce n'est point
-en petit comité que doit se faire la difficile enquête;
-il faut, dans ce cas-là, interroger la cour,
-la ville et les provinces.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Ceci est trop impertinent!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Vous méritez cela. Pourquoi l'avez-vous réveillé?
-Pourquoi voulez-vous le mettre à ma
-porte?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à la comtesse</i>.</p>
-
-<p>Au fond, je ne devrois pas me fâcher, car il n'y
-a que de quoi rire: ce qui pourroit me divertir
-beaucoup, c'est de voir que vous prenez parti
-pour eux contre moi&hellip; Cependant il faut que
-cela finisse&hellip; Je suis attendue&hellip; (<i>Elle tire sa montre.</i>)
-L'heure me presse&hellip; Monsieur le vicomte ne
-s'en iroit pas à pied; il est délicat, je le prie de
-me donner la main jusqu'à ma voiture,&hellip; où il
-voudra bien accepter une place. Je m'engage à le
-reconduire jusqu'à Fontainebleau. Est-ce honnête,
-cela?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Je suis très sensible aux offres tout à fait obligeantes
-de madame la baronne; mais, puisque
-madame la comtesse le permet, je reste ici.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Vous avez raison.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à la comtesse</i>.</p>
-
-<p>Il a raison sans doute, et vous faites bien de
-l'applaudir&hellip; (<i>A la marquise.</i>) Parlez-vous sérieusement?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Très sérieusement. Je reste ici tant qu'il y aura
-du danger pour mademoiselle, et tant que cela ne
-gênera pas madame.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Et vous espérez que je vous y laisserai?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Je ne vois pas du moins comment vous me forcerez
-d'en sortir.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>avec impétuosité</i>.</p>
-
-<p>Quelle audace! Mais songez donc que, pour
-cela, je n'ai qu'un mot à dire.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>tranquillement</i>.</p>
-
-<p>Vous ne le direz pas.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Qui m'en empêchera?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Un peu de réflexion. Vous avez mon secret, je
-le sais bien; mais regardez autour de vous, et
-dites-moi quel avantage en retireroient ceux à qui
-vous pourriez le confier.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>bas à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Qu'est-ce que cela signifie?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>bas</i>.</p>
-
-<p>Cela regarde ton mari, je te mettrai au fait.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à la baronne, tout bas,
-et d'un ton amical</i>.</p>
-
-<p>La comtesse est une étourdie que sa petite fureur
-trahiroit; je vous demande grâce pour elle.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>bas</i>.</p>
-
-<p>Je trouverai moyen d'éloigner M. de Lignolle.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>haut</i>.</p>
-
-<p>Je ne le crois pas.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>avec la plus grande vivacité,
-très haut</i>.</p>
-
-<p>Qui m'en empêchera donc?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Madame, mademoiselle et moi.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Monsieur le vicomte, sortons ensemble.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Non.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Je vais parler.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Je vous en défie.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>étonnée</i>.</p>
-
-<p>J'avois entendu prodigieusement vanter votre
-incomparable mérite; mais la renommée, qui publie
-les faits galans dignes de mémoire, et qui ordinairement
-exagère&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec ironie</i>.</p>
-
-<p>Ne me flattez pas. Cette renommée-là ne vous
-a rien dit de moi. Vous savez bien qu'elle n'a
-plus le temps de parler de personne, depuis
-que vous vous mêlez de lui donner de l'occupation.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>du même ton</i>.</p>
-
-<p>Cependant elle trouve encore quelques momens
-pour causer de vous. Elle dit qu'après
-avoir tiré de la foule l'heureux objet de vos affections&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Tiré de la foule! tant mieux pour ma maîtresse
-et pour moi. C'est un exemple que je donne à
-certaines femmes de ma connoissance. Celles-ci,
-quand elles prennent un amant, ne le tirent pas de
-la foule, elles l'y confondent.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>avec emportement</i>.</p>
-
-<p>Ce n'est pas vous que l'on y confondra jamais;
-vous qui vous distinguez par tant de talens divers;
-vous qui, suivant les circonstances, savez si bien
-changer et de ton, et de caractère, et de conduite,
-et de nom, et de sé&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>vivement</i>.</p>
-
-<p>Chut!&hellip; Prenez garde, Madame la baronne,
-vous n'êtes plus de sang-froid, vous allez dire
-quelque&hellip; (<i>en regardant la comtesse et Faublas</i>),
-vous allez nous compromettre, prenez garde.
-Il est rarement dangereux de se taire, il y a souvent
-du péril à parler.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>d'un ton plus calme</i>.</p>
-
-<p>Monsieur le comte, deux mots.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à la comtesse</i>.</p>
-
-<p>Croyez-moi, Madame, empêchez cette confidence.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à M. de Lignolle</i>.</p>
-
-<p>Je ne veux pas que vous lui parliez.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à la comtesse</i>.</p>
-
-<p>Mais&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à la baronne</i>.</p>
-
-<p>Vous ne lui parlerez pas.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à M. de Lignolle</i>.</p>
-
-<p>En ce cas,&hellip; je vous demande pardon,&hellip; mais il
-faut que je vous prie de vouloir bien nous laisser
-un moment.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à la comtesse</i>.</p>
-
-<p>Ne souffrez pas qu'il s'en aille.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à M. de Lignolle</i>.</p>
-
-<p>Je ne veux pas que vous vous en alliez.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à mi-voix</i>.</p>
-
-<p>Allez, allez, vous n'avez pas besoin de me le
-dire, rien ne m'échappe. Je vois bien, quoiqu'elle
-se contraigne, que la baronne a l'âme affectée;
-et, quant à ce jeune homme, puisqu'il a du crédit
-chez le ministre, je sens qu'il ne faut pas qu'il
-puisse se plaindre d'avoir été maltraité chez nous.
-Or, je connois le monde: un homme, le maître
-de la maison surtout, en impose toujours: (<i>tout
-haut</i>) je dois donc rester pour prévenir une scène.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Oui, restez.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Restez.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>Restez.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Puisque tout le monde le veut, restez donc&hellip;
-Ceci devient très plaisant; je serois de trop mauvaise
-humeur, si je ne m'en amusois pas. (<i>Elle rit de
-toutes ses forces.</i>)&hellip; Comtesse, donnez-moi la main.
-Donnez-moi la main, Comtesse: on vous attrape
-et l'on me joue.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Tous ensemble.</span></p>
-
-<p>Expliquez-vous.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>en se frottant les mains</i>.</p>
-
-<p>Oui, je le soupçonnois confusément, et je le
-disois à la comtesse: on l'attrape. (<i>A la baronne.</i>)
-Mais je ne serois pas fâché de savoir au juste comment:
-expliquez-vous.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Vraiment! on sait très bien que je ne peux pas
-m'expliquer&hellip; Je reconnois qu'il faut temporiser&hellip;
-Allons! de la patience et du courage. (<i>Elle prend
-un siège.</i>)</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p>
-
-<p>Madame avoit affaire, ce me semble?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>La remarque n'est pas honnête, Monsieur; cependant,
-en faveur de votre embarras, je vous
-pardonne votre impolitesse. J'étois, je l'avoue,
-pressée de vous emmener avec moi; mais, puisqu'on
-ne peut se déterminer à vous laisser partir, je demande
-du moins qu'on me permette d'avoir le
-bonheur de rester avec vous.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>avec humeur</i>.</p>
-
-<p>Comme il vous plaira.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à M. de Lignolle</i>.</p>
-
-<p>Monsieur ne se tiendra pas debout? (<i>Elle lui
-donne un siège.</i>)</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excès
-d'attention.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Au contraire, j'y suis très sensible. (<i>Il donne un
-siège à la marquise.</i>)</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tous prennent place autour de mon lit, et c'est
-une chose à voir que la contenance de chacun.</p>
-
-<p>La comtesse partage entre la marquise et moi
-ses soins affectueux; si quelquefois elle paroît se
-souvenir que M<sup>me</sup> de Fonrose est là, c'est pour
-lui marquer son mécontentement par un geste
-boudeur, ou par un monosyllabe désobligeant.
-M. de Lignolle néglige absolument la baronne;
-toute l'attention du courtisan se porte sur M. de
-Florville, sur ce jeune homme qui a tant de crédit
-chez le ministre: il s'en empare, il le caresse, il
-l'importune étrangement. Le vicomte reçoit avec
-modestie les remerciemens de <i>madame</i>, et presque
-avec dignité les avances de <i>monsieur</i>. A l'entière
-sécurité qu'il affecte, on diroit qu'il oublie
-ses dangers et son adversaire; mais moins il semble
-y songer, plus je présume qu'il s'en occupe. De
-temps en temps, Florville jette sur la baronne un
-coup d'&oelig;il fier, impérieux, triomphant; cependant
-ne seroit-il pas bien inconcevable que la
-marquise, s'exagérant ses avantages et s'aveuglant
-sur sa position, regardât comme entièrement battue
-l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de
-bataille? Pour moi, guerrier timide, étonné du
-premier succès, je redoute le second choc; si le
-grand courage de mon allié me rassure, l'infatigable
-opiniâtreté de son ennemie m'intimide; et,
-baissant devant l'une et l'autre un front humilié,
-j'espère, je tremble, j'admire, j'observe en silence.</p>
-
-<p>Seule, de son côté, la baronne s'amuse aux dépens
-de tous. Elle ne punit le comte, qui l'abandonne
-impoliment, qu'en louant avec enthousiasme
-tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies
-qu'en me lançant à la dérobée un regard à la fois
-improbateur et caressant, un regard qui semble en
-même temps m'apporter des félicitations et des
-reproches. Défendue par le témoignage de sa
-conscience, à l'injuste courroux de la comtesse
-elle oppose seulement de longs éclats de rire, et
-quant au coup d'&oelig;il majestueux de sa superbe rivale,
-c'est par un sourire amer et menaçant qu'elle
-le repousse.</p>
-
-<p>Enfin, je la vois un instant se recueillir et méditer,
-puis elle se lève, va dans le corridor, appelle
-un de ses gens, lui donne quelques ordres, et
-rentre en disant assez haut: «Que mon cocher
-se tienne prêt.»</p>
-
-<p><i>Que son cocher se tienne prêt!</i> L'ai-je bien entendu!
-O mon bon génie! ô génie protecteur de
-la marquise, je te rends grâces: la victoire est à
-nous.</p>
-
-<p>Puisque le comte le désire, et que la baronne le
-permet, la conversation tombe sur un sujet cent
-fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville
-à ne pas négliger les charades; il lui fait un
-magnifique éloge des affections de l'âme, et de
-l'âme d'un courtisan. Un quart d'heure s'est passé
-de la sorte; voilà que tout à coup nous entendons
-un coup de fusil tiré à quelque distance, et
-dans la cour du château quelqu'un s'écrie: «Aux
-armes! aux braconniers!» M. de Lignolle, à ce
-cri de guerre, oublie les charades, le vicomte et la
-cour; il se lève, il s'élance, il nous fuit. La comtesse,
-soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut
-courir après; M<sup>me</sup> de Fonrose l'en empêche, et
-lui dit:</p>
-
-<p>«Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout à l'heure
-imaginée pour éloigner votre mari malgré vous, et
-malgré vous chasser votre rivale.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Ma&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Eh oui! malheureuse enfant que vous êtes!
-vous vous laissez duper! Regardez donc ce prétendu
-jeune homme. A sa taille, à ses traits,
-pouvez-vous méconnoître une femme? A son
-adresse, à sa perfidie surtout, à son inconcevable
-audace, pouvez-vous méconnoître&hellip;?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>La marquise de B&hellip;! grands dieux!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Mon ami, je vous quitte à regret; mais je saurai
-de vos nouvelles. (<i>A M<sup>me</sup> de Fonrose, d'un ton
-menaçant.</i>) Baronne, comptez sur ma reconnoissance,
-et cependant respectez mon secret; gardez-vous
-d'essayer de me compromettre en divulguant
-cette aventure. (<i>A M<sup>me</sup> de Lignolle.</i>) Adieu, Madame
-la comtesse; si vous êtes assez raisonnable
-pour ne garder au vicomte de Florville aucun ressentiment,
-il vous promet de ne point révéler vos
-foiblesses à la marquise de B&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle sortit, suivie de la baronne.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">Pour se faire une idée juste des furieux
-transports de la comtesse, il ne suffiroit
-pas d'être aussi violente, aussi
-emportée qu'elle, il faudroit encore
-avoir brûlé d'un feu pareil à celui qui la dévoroit.
-D'abord l'excès de l'étonnement suspendit l'excès
-de la rage; mais le calme effrayant fut court et
-l'explosion terrible. Je vis M<sup>me</sup> de Lignolle frissonner
-et pâlir; tout son corps parut ensuite
-agité d'un mouvement convulsif, et soudain le cou
-se gonfla, les lèvres tremblèrent, l'&oelig;il s'enflamma,
-le visage se colora d'un violet pourpre: la pauvre
-enfant voulut crier et ne fit entendre que de
-sourds gémissemens, ses pieds frappèrent le
-carreau, son foible poignet se meurtrit sur les
-meubles; elle s'arracha les cheveux, elle osa même,
-elle osa porter une main sacrilège sur sa figure
-charmante, d'où le sang s'échappa bientôt par
-plusieurs égratignures. Quel malheur pour elle et
-pour moi! Je n'ai pu prévoir ce cruel effet de son
-désespoir&hellip; Épuisé que je suis, je trouve pourtant
-la force d'abandonner mon lit, j'essaye de me
-traîner jusque auprès d'elle! l'infortunée ne m'aperçoit
-seulement pas! elle s'est élancée vers la porte;
-et, d'une voix étouffée: «Qu'on me la ramène,
-dit-elle, que je me venge!&hellip; que je la déchire!&hellip;
-que je la tue!&mdash;Éléonore! ma chère Éléonore!»
-Elle m'entend, se retourne, et me voit au milieu
-de l'appartement; hors d'elle-même, elle accourt:
-«Tu veux la suivre? eh bien, va donc, va, perfide,
-et que je ne te revoie jamais!&hellip; Qui peut te
-retenir encore? Elle t'attend, elle attend le prix de
-ses scélératesses. Va jouir avec elle de ma honte,
-de ton ingratitude et de son infamie. Va, cours,
-mais songe bien que, si je puis vous trouver ensemble,
-je vous immole tous deux!»</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu3.jpg" alt="[Illustration]" />
-<div class="legende small">FAUBLAS MALADE ET M<sup>ME</sup> DE LIGNOLLE</div>
-</div>
-<p>Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de
-toutes ses forces; je tombai sur mes genoux et sur
-mes mains. Un cri lui échappa; ce n'étoit plus un
-cri de fureur! Déjà la colère avoit fait place à la
-crainte. «Éléonore, comment peux-tu penser
-qu'en cet état je songe à la suivre?&hellip; Je voulois
-aller jusqu'à toi, mon amie, je voulois me justifier,
-te demander pardon, essayer de te consoler&hellip;
-Éléonore, écoutez-moi, calmez-vous, je vous en
-supplie!&hellip; surtout, pour l'amour de moi, pour
-l'amour de toi-même, épargne tant de charmes,
-épargne cette peau fine et blanche, et ces petites
-mains si douces, et cette longue chevelure, et
-ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit
-exprès si jolie, garde-toi d'altérer l'un de ses plus
-charmans ouvrages! Respecte mille appas formés
-pour ses caresses et ses délicieux plaisirs.»</p>
-
-<p>Quand on a, par malheur, fâché sa maîtresse, il
-faut chercher à l'apaiser tout de suite; et quiconque
-se sent, en cette occurrence, incapable
-d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant
-mieux faire, suppléer aux vives caresses par les
-éloges passionnés, et prêter au discours flatteur
-toute la chaleur qu'il eût mise dans l'action consolatrice.
-Voilà ce que l'amour ordinairement
-conseille, et ce qu'il m'inspira. Que ce fût seulement
-cela qui calma la comtesse, je ne saurois
-l'affirmer positivement. Il me paroît aussi très
-plausible que la crainte, après avoir chassé la
-colère, amena la compassion, et que ma sensible
-amie, touchée de ma situation plus que de mes
-paroles, oublia ses injures en voyant mes dangers.
-Quoi qu'il en soit, si je doutai de la cause, je ne
-pus douter de l'effet. M<sup>me</sup> de Lignolle me releva,
-me soutint, me fit rentrer dans mon lit; puis,
-s'étant assise auprès, elle se pencha sur moi et se
-cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de
-ses larmes.</p>
-
-<p>Au bruit que fit M<sup>me</sup> de Fonrose en rentrant,
-la comtesse changea d'attitude. «Eh! bon Dieu!
-comme la voilà faite!» s'écria son amie; puis, en
-lui promenant un mouchoir sur la figure, elle
-ajouta: «Madame, je vous l'ai dit cent fois, une
-jolie femme peut, dans son désespoir, pleurer,
-gémir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses
-femmes, quereller son amant et désespérer son
-mari; mais elle doit toujours, se respectant elle-même,
-ménager sa personne, et surtout son
-visage; cependant je l'aurois gagé que dans un
-premier mouvement vous feriez quelque enfantillage!
-Je ne pouvois rester près de vous. Cette
-M<sup>me</sup> de B&hellip;&mdash;Qu'est-elle devenue? demanda
-M<sup>me</sup> de Lignolle.&mdash;Elle a noblement refusé mon
-carrosse,&hellip; dont elle n'avoit pas besoin. Le commode
-vicomte s'étoit tout à fait établi chez vous;
-il avoit dans votre office un laquais, sans livrée,
-bien entendu, et deux chevaux dans votre écurie.&mdash;Quelle
-femme! s'écria la comtesse avec une extrême
-vivacité; que d'audace dans sa conduite!
-et dans ses discours que d'impudence! Je la trouve
-à Compiègne, elle me dit qu'elle est un parent du
-marquis de B&hellip;!&hellip; Et vous aussi, Monsieur, vous
-me l'avez fait accroire! vous m'avez indignement
-trompée! Qu'y venoit-elle faire, à Compiègne?
-Répondez&hellip; Vous ne dites mot&hellip; Vous êtes un
-traître! allez-vous-en, sortez d'ici, sortez tout à
-l'heure! J'ai la bonté de les croire! Elle nous
-poursuit sur la route, elle nous joint à Montargis,
-elle me trouve&hellip; En quel état, grands
-dieux!&hellip; J'en verserai toute ma vie des pleurs de
-honte et de rage&hellip; Ce qui me désespère surtout,
-c'est d'être obligée de reconnoître que, si je fusse
-arrivée quelques momens plus tard,&hellip; oui, quelques
-momens plus tard, c'étoit moi qui surprenois
-mon indigne rivale dans les bras d'un perfide:&hellip;
-car il aime toutes celles qu'il rencontre; ou la
-marquise, ou la comtesse, que lui importe,&hellip;
-pourvu que ce soit une femme?&hellip; Eh! combien
-vous faut-il de maîtresses?&hellip; Vous voulez donc
-que j'aie plusieurs amans?&hellip; N'essayez pas de
-vous justifier. Vous êtes un homme sans délicatesse,
-sans probité, sans foi! Sortez tout à
-l'heure, et que jamais je ne vous revoie!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle reprenoit par degrés sa première
-fureur, et je tremblois que son mari ne
-revînt. La baronne, à qui je témoignai mes
-craintes, les dissipa. «Ce prétendu braconnier,
-me dit-elle, c'est mon coureur, à qui j'ai fait
-changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne
-intention. Je l'ai prévenu que monsieur le comte
-le poursuivroit en personne, et que c'étoit à lui
-surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la
-promenade. Je vous réponds qu'il lui donnera
-de l'exercice, et que nous avons du temps à
-nous.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle ne nous écoutoit pas, et poursuivoit:
-«Elle me surprend! elle a l'air de me
-plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots
-complimens, je lui prodigue des remerciemens
-ridicules, monsieur me laisse dire. Il fait plus, il
-s'entend avec elle pour se moquer de moi&hellip; Et
-vous, Madame la baronne, pourquoi, dès que vous
-l'avez reconnue, ne m'avez-vous pas avertie?&mdash;Vous
-vous moquez, répondit-elle. Est-ce que je
-ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune
-considération ne vous eût retenue, que vous
-eussiez éclaté sur l'heure, qu'à la face même de
-votre mari&hellip;&mdash;Sans doute! à la face de l'univers
-entier! j'aurois démasqué l'insolente, je l'aurois
-confondue, je l'aurois&hellip; Tenez, Madame, au lieu
-de vous amuser à disputer avec elle, vous deviez
-sonner les gens et la faire jeter par la fenêtre.&mdash;Ah!
-oui, j'avois ce petit moyen tout simple, fort
-doux, qui n'eût fait ni bruit ni scandale! Mais,
-dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas
-songé.&mdash;L'imposteur! s'écria la comtesse en me
-regardant, c'est lui qui nous a jouées toutes deux;
-c'est lui qui m'a dit en confidence que cette
-femme étoit votre amant&hellip; S'il m'eût avoué
-qu'autrefois vous étiez homme, moi je l'aurois
-cru,&hellip; et pourtant voilà comme il abuse de mon
-aveugle confiance! Mais il ne me trahira plus.
-Qu'il sorte, qu'il s'en aille! je le déteste, je ne le
-veux plus voir!&mdash;Comment voulez-vous qu'il
-s'en aille?&hellip;&mdash;Quand je pense que cette
-odieuse marquise est restée là toute la nuit,&hellip; avec
-moi,&hellip; près de lui! et encore une grande partie de
-la journée&hellip; (<i>Elle fit un cri.</i>) Ah! mon Dieu! je les
-ai laissés tête à tête!&hellip; pendant une heure!&hellip;
-pendant un siècle! Monsieur, dites-moi ce que
-vous avez fait ensemble&hellip; Parlez&hellip; Tandis que
-je dormois, que s'est-il passé?&mdash;Rien, mon
-amie, nous avons causé.&mdash;Oui, oui, causé! Ne
-croyez pas m'en imposer encore&hellip; Dites la vérité,
-dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige&hellip;&mdash;Comtesse,
-interrompit la baronne en riant, vous
-le soupçonnez d'un crime dont, sans l'offenser, on
-peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures,
-absolument incapable.&mdash;Incapable, lui? Jamais!&hellip;
-Monsieur! quand je suis entrée, vous aviez,
-disoit-elle, une palpitation, et sa main&hellip; Elle est
-bien hardie d'oser la mettre sur votre c&oelig;ur, sa
-main! et vous bien bon de le souffrir! C'est à moi
-qu'il est votre c&oelig;ur, il n'est à personne qu'à moi&hellip;
-Hélas! que dis-je? l'ingrat! le volage! il se donne
-à tout le monde&hellip; Je suis sûre que pendant mon
-sommeil&hellip; Oui, j'en suis sûre; mais j'en attends
-l'aveu de votre propre bouche; je l'exige&hellip; J'aime
-mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur
-que de rester dans la plus affreuse des incertitudes&hellip;
-Faublas, dis ce que vous avez fait
-ensemble. Tiens, si tu l'avoues, je te le pardonne.
-Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous
-donne votre congé&hellip; Oui, c'est un parti pris, je
-vous renvoie, je vous chasse.&mdash;Pourquoi donc
-la chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne
-faut pas. Je suis même très fâché d'être sorti: car
-vous avez renvoyé le vicomte&hellip;&mdash;Le vicomte!
-Monsieur, je vous déclare, une fois pour toutes,
-qu'il ne faut jamais prononcer son nom devant
-moi.&mdash;Eh! mais, Madame, qu'avez-vous donc?
-Votre visage&hellip;&mdash;Mon visage est à moi,
-Monsieur, j'en puis faire tout ce qu'il me plaît;
-mêlez-vous de vos affaires.&mdash;A la bonne heure&hellip;
-Je me repens d'avoir quitté cet appartement, on
-a profité de mon absence&hellip;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Elle n'a pas été longue. Le braconnier s'est laissé
-prendre beaucoup plus tôt que je ne l'espérois.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span> <i>se jette dans un fauteuil</i>.</p>
-
-<p>Oui, prendre! je le donne en vingt-quatre
-heures au plus habile. Ah! le chien d'homme!
-puisque ce n'est pas un oiseau, il faut que ce soit
-le diable. Figurez-vous un cerf qu'on vient de
-lancer! Madame, il couroit tout comme! il revenoit
-de même sur ses voies! on le voyoit à la
-portée du pistolet, et zeste! à cent pas de là. Vous
-l'auriez cru bien loin, point du tout, il sembloit
-tout à coup tomber du ciel, presque sur nos
-épaules: car, il faut le dire, il avoit l'air de narguer
-mes gens.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Et vous, Monsieur?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Moi, c'est autre chose; j'étois toujours le
-premier sur ses traces. Aussi le drôle s'apercevoit
-bien à qui il avoit affaire; dès que je le serrois de
-trop près, il s'éloignoit à toutes jambes: vous vous
-seriez amusée de la frayeur qu'il avoit de moi, j'ai
-été dix fois sur le point de l'attraper; mais, malgré
-cela, j'ai vu que je ne l'attraperois pas; je me suis
-ressouvenu du vicomte, j'ai quitté la partie. A
-présent que je n'en suis plus, le pendard a beau
-jeu; je parie qu'il va mettre tous mes domestiques
-sur les dents.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Pourquoi ne pas l'avouer?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-<p>Mais je vous jure qu'il n'en est rien.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Convenez-en, ou je vous renvoie!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Eh bien! convenez-en, donnez à madame cette
-satisfaction; qu'est-ce que cela vous coûte?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>au comte en riant</i>.</p>
-
-<p>Savez-vous de quoi vous voulez que mademoiselle
-convienne?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Mais&hellip; que le vicomte est un très aimable jeune
-homme,&hellip; apparemment?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Apparemment! que voulez-vous dire?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Comment! n'est-ce pas clair? je veux dire
-qu'apparemment mademoiselle trouve le vicomte
-fort aimable. (<i>A la comtesse.</i>) Et, réflexion faite, il
-n'y a pas de quoi la renvoyer&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à son mari</i>.</p>
-
-<p>Pour Dieu, laissez-moi tranquille, ou je dirai
-quelques sottises!&hellip; (<i>A Faublas.</i>) Convenez-en.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Oh! je vous en prie, convenez-en. Tenez, nous
-en convenons tous. Dites-le de ma part au
-vicomte, et ne manquez pas d'ajouter que son
-départ m'a causé bien du regret; assurez-le qu'il
-nous fera toujours un sensible plaisir quand il
-voudra bien nous venir voir, soit à Paris, soit&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>S'il ose jamais se montrer chez moi, je le ferai
-mettre à ma porte par les valets.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Je ne vous conçois pas. Tout à l'heure vous
-épousiez sa querelle avec une chaleur&hellip; Soyez au
-moins d'accord avec vous-même.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Mais, vous-même, Monsieur, vous qui parlez,
-il n'y a pas une heure que vous étiez d'un avis
-contraire!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Depuis une heure tout est bien changé.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Oh! oui.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à la baronne</i>.</p>
-
-<p>N'est-il pas vrai, Madame? Vous avez quelque
-expérience du monde, vous; et je parie que vous
-devinez les raisons qui me font voir tout ceci d'un
-autre &oelig;il. (<i>A mi-voix.</i>) D'abord, je croyois que
-ce M. de Florville, quoique d'une assez bonne
-famille, n'avoit dans le monde, comme la plupart
-des jeunes gens de son âge, qu'une très petite
-existence; or, je ne voyois pas à quoi cet attachement
-de M<sup>lle</sup> de Brumont pouvoit la conduire.
-Quant à moi, j'ai pour maxime qu'un homme
-comme il faut doit être, plus qu'un autre, en
-garde contre les nouvelles connoissances, afin de
-n'en former jamais que de profitables. Écoutez
-bien ceci, Madame: tout homme qui ne peut,
-en aucun cas, nous être utile, tôt ou tard nous
-devient doublement à charge, parce que, n'ayant
-jamais rien à donner, il finit toujours par demander
-quelque chose; dans la carrière de l'ambition
-surtout, quiconque ne sert pas à notre marche
-l'embarrasse, et par conséquent la retarde: voilà
-pourquoi je ne me souciois pas de me lier avec le
-vicomte. Mais vous me dites qu'il est, à Versailles,
-en bonne posture: cela change toutes mes dispositions!
-Je n'entre point dans vos petits démêlés,
-je ne me mêle pas de querelles de femme; il ne
-m'appartient pas même d'examiner si les moyens
-que ce jeune homme emploie à son avancement
-sont très délicats; l'essentiel est qu'ils soient très
-puissans. (<i>Assez haut.</i>) Or, il me semble que, de
-ce côté-là, M. de Florville n'a rien à désirer; il
-me semble que, favorisé de la nature comme il
-l'est, et placé de manière à faire valoir ses avantages,
-il doit aller vite et loin. Voilà donc une
-connoissance très précieuse pour M<sup>lle</sup> de Brumont,
-qui doit songer à créer sa fortune, et pour moi,
-qui suis pressé d'augmenter la mienne.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>avec emportement</i>.</p>
-
-<p>Monsieur, allez, vous et tous vos calculs, à tous
-les&hellip; Je suis hors de moi!&hellip; Monsieur, je vous
-répète que je ne veux jamais entendre parler de
-cette&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span> <i>l'interrompt très vite</i>.</p>
-
-<p>Impertinente créature! (<i>Au comte.</i>) Voilà comme
-maintenant elle le traite.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à la baronne</i>.</p>
-
-<p>Vraiment! c'est votre faute, et je me repens
-bien de m'être absenté&hellip; (<i>A mi-voix.</i>) Pour
-revenir à mes projets, vous savez qu'à Versailles il
-faut aller sans cesse sollicitant&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Oui, le pis aller, c'est de ne rien obtenir.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>Point du tout! c'est qu'à force d'importunités
-on arrache toujours quelque chose,&hellip; quand on a
-des amis, bien entendu&hellip; Et ce qui le prouve,
-c'est cette pension que j'ai dernièrement enlevée.
-Mais M<sup>me</sup> de Lignolle a exigé que je la cédasse
-à ce M. de Saint-Prée. Oh! c'est un de mes
-chagrins, je l'avoue: la comtesse est un enfant qui
-ne connoît pas du tout le prix de l'argent. Elle
-imagine qu'avec cinquante mille écus de rente on
-n'a plus besoin des bienfaits du roi. Vous devriez,
-Madame, vous qui avez sa confiance, lui faire des
-représentations là-dessus.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>très haut, à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Tout ce que vous pourrez me dire est inutile;
-je ne suis plus la dupe de tous vos mensonges.
-Mais je veux que vous conveniez de vos torts.
-Convenez-en, ou je vous chasse.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>assez haut</i>.</p>
-
-<p>Tâchez de lui faire comprendre aussi que, loin
-de chasser M<sup>lle</sup> de Brumont, elle doit redoubler
-d'honnêtetés, d'attentions, d'égards, de tendresse
-pour elle, et surtout engager M. de Florville à
-venir le plus souvent possible&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span> <i>se lève furieuse</i>.</p>
-
-<p>Monsieur, vous avez votre appartement, ayez
-la bonté de me laisser tranquille dans le mien.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>au comte</i>.</p>
-
-<p>Oui, nous sommes mal ici, on nous interrompt
-à chaque instant; allons ailleurs.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p>
-
-<p>A la bonne heure, je le veux bien, parce qu'à
-vous, Madame, on peut vous parler raison;&hellip;
-mais attendez&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Convenez-en.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à la comtesse et à Faublas</i>.</p>
-
-<p>Je veux, avant de m'en aller, vous donner à
-chacune un bon conseil. Vous, Mademoiselle,
-convenez-en: car, si cela n'est pas, cela doit être,
-et nous le croyons; et il faudra toujours que vous
-finissiez par là. Vous, Madame, qu'elle en convienne
-ou qu'elle n'en convienne pas, ne renvoyez
-pas votre demoiselle de compagnie: car je connois
-les affections de votre âme; une heure après,
-vous en seriez désolée. Quant au vicomte, je ne
-vous en parlerai plus, mais je m'en charge.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous restâmes seuls. M<sup>me</sup> de Lignolle s'obstinoit
-toujours à m'arracher l'aveu de ma prétendue
-faute; et moi, persuadé qu'un mensonge
-n'étoit ici rien moins que nécessaire, je persistois
-à soutenir la vérité. Désolé pourtant de voir mes
-protestations perdues, je fis un dernier effort, que
-le succès couronna. «Mon amie, je te le répète
-et je te le jure, rarement je songe à la marquise,
-depuis que je songe toujours à toi; depuis que tu
-m'appartiens, M<sup>me</sup> de B&hellip; ne m'appartient plus.
-Aujourd'hui comme hier, j'étois son ami seulement,
-et ce sera demain comme aujourd'hui.
-Dis-moi par quelle erreur entraîné, je pourrois,
-auprès de toi, m'occuper d'elle? Seroit-il possible
-que je regrettasse quelques avantages qu'elle a,
-quand je te vois briller de mille qualités qui lui
-manquent? Ne doit-elle pas, malgré toutes ses
-connoissances acquises, t'envier ton esprit naturel?
-Ne parois-tu pas plus jolie de tes attraits naissans,
-de tes grâces naïves, de ta piquante
-étourderie, qu'elle ne se montre belle de son
-éclatante jeunesse, de ses grandes manières et de
-son orgueilleuse dignité? A-t-elle surtout, mon
-Éléonore, a-t-elle une âme, autant que la tienne,
-compatissante et généreuse? Crois-tu que je
-puisse oublier la joie de tes vassaux à ton retour,
-la reconnoissance de tes fermiers, les éloges de
-ton curé vénérable? Je l'ai vu, mon c&oelig;ur en a
-joui. Tu es ici l'objet du culte général, tu es pour
-la foule de ces bonnes gens une bienfaisante providence,
-à laquelle il ne faut jamais rien demander
-et qu'on doit remercier sans cesse. Et ton amant
-seroit le seul que tes vertus trouveroient insensible,
-le seul dont tes bontés feroient un ingrat!
-Ne le crois pas! garde-toi de le croire! Tiens, mon
-adorable amie, tiens, je voudrois qu'il me fût
-permis d'aller avec Éléonore, loin de toute autre
-séduction, passer ma vie dans la chaumière relevée,
-pour le vieux Duval, par la comtesse de
-Lignolle. Va, cesse de te plaindre et de me
-soupçonner, cesse de redouter une trop foible
-rivale; je l'estime, mais je te respecte; je lui
-conserve un reste d'amitié, mais je te garde le
-plus tendre amour; il est vrai qu'autrefois près
-d'elle j'ai goûté quelques doux instans, mais
-depuis j'ai trouvé près de toi des jours délicieux;
-enfin M<sup>me</sup> de B&hellip; maintenant m'offriroit peut-être
-encore des plaisirs; mais toi, mon Éléonore,
-tu me donneras le bonheur.»</p>
-
-<p>Le bonheur!&hellip; Ainsi préoccupé d'un parallèle
-difficile entre deux rivales presque également séduisantes,
-mais à qui la nature avoit très diversement
-réparti ses dons précieux, j'oubliois une femme
-encore plus favorisée, qui, réunissant en elle seule
-toutes les vertus et tous les charmes, étoit infiniment
-supérieure à tout objet de comparaison.
-J'oubliois Sophie, et, dans mon égarement, j'allois
-jusqu'à former des v&oelig;ux contraires à notre
-réunion. Ah! je n'ose espérer que l'aveu d'une
-faute pareille puisse jamais, aux yeux d'autrui
-comme à mes propres yeux, la réparer suffisamment.</p>
-
-<p>Au reste, plus je me rendois coupable envers
-ma femme, plus ma maîtresse avoit lieu d'être
-satisfaite. «Fort bien! dit la comtesse en se jetant
-à mon cou, voilà comme il falloit parler d'abord,
-tu m'aurois aussitôt persuadée! Puisque tu m'aimes
-et que tu ne l'aimes pas, je suis contente; puisque
-tu ne m'as pas fait avec elle une infidélité, je te pardonne
-tout le reste.&mdash;Et moi, je ne vous le pardonne
-point, vous n'avez pas ménagé mon bien, le
-meilleur de mon bien! Vous vous êtes arraché le
-visage.&mdash;Vas-tu pour cela ne pas m'aimer autant?
-tu aurois tort: je suis moins jolie, mais plus intéressante.&mdash;Je
-ne veux point de cet intérêt-là.
-Promettez qu'il ne vous arrivera jamais de vous
-porter à de pareils excès.&mdash;Mais toi, Faublas,
-promets de ne me plus donner aucun sujet de
-colère.&mdash;Ah! sur mon honneur!&mdash;Eh bien,
-dit-elle en riant, vois comme je suis bonne: je
-m'engage à ne plus me fâcher.»</p>
-
-<p>Le comte en ce moment rentroit; il s'écria:
-«Dieu soit loué! elle en est convenue!&mdash;Elle
-en est convenue! répéta la baronne avec étonnement.&mdash;Point
-du tout! répondit la comtesse qui
-frappa ses petites mains l'une contre l'autre et fit
-un saut de joie.&mdash;Comment! reprit M. de Lignolle,
-et vous êtes de si belle humeur?&mdash;Justement
-parce qu'elle n'en est pas convenue, répliqua
-l'étourdie.&mdash;Voilà, s'écria le profond observateur,
-une chose qui me passe. J'en déduirai du
-moins la vérité de ce principe, que l'âme d'une
-femme est inexplicable dans ses caprices.&mdash;Moi,
-dit M<sup>me</sup> de Fonrose, je n'en déduirai rien; mais
-je m'en vais tranquille et contente.»</p>
-
-<p>Le jour d'après, quand elle revint nous voir,
-M. de Lignolle n'étoit plus au château. Des lettres
-venues de Versailles, le matin même, l'avoient
-déterminé à nous quitter sur-le-champ; et, quoique
-nous n'eussions pas une aussi grande idée que
-lui des affaires importantes qui le rappeloient à la
-cour, nous n'avions fait aucun effort pour le retenir.
-Mais la baronne, au lieu de féliciter son amie,
-troubla sa joie: mon père avoit chargé M<sup>me</sup> de
-Fonrose de me ramener à Nemours, où m'attendoit
-avec lui ma chère Adélaïde, déjà parfaitement
-remise de son indisposition et de ses fatigues. Le
-premier mot de la comtesse fut que désormais
-nous ne nous quitterions plus; et, quand la
-baronne l'eut forcée de reconnoître que mon père
-avoit des droits sur moi, M<sup>me</sup> de Lignolle, appelant
-M. Despeisses en témoignage, soutint que
-ma foiblesse encore extrême ne permettoit pas
-qu'on me transportât. Elle déclara d'ailleurs que,
-loin de consentir à me laisser aller tant qu'il y
-auroit du danger pour ma vie, elle avoit résolu de
-veiller elle-même sur ma convalescence, et que
-nulle force humaine ne l'obligeroit à se séparer de
-son amant avant qu'il fût entièrement rétabli.
-M<sup>me</sup> de Fonrose, après avoir employé les prières,
-les représentations et les menaces, partit assez
-mécontente de n'avoir pu rien obtenir de plus.</p>
-
-<p>Le lendemain, ce fut mon père lui-même qui
-vint me chercher. Dès qu'on annonça M. de Brumont,
-la comtesse renvoya ses domestiques et
-courut à mon père. «Voyez, lui dit-elle d'un ton
-joyeux et caressant, approchez, il n'est plus alité,
-le voilà dans un fauteuil, le voilà!&hellip; Nous venons
-de faire plusieurs fois ensemble le tour de cet
-appartement,&hellip; il a bien dormi, ses forces reviennent,
-il est mieux, beaucoup mieux! Vous devez
-sa conservation à ma vigilance, et son rétablissement
-à mes soins; je l'ai sauvé de son désespoir,
-je l'ai sauvé de sa maladie; c'est par moi qu'il vit,
-c'est pour moi qu'il doit vivre,&hellip; uniquement pour
-moi!&hellip; et pour vous, Monsieur, j'y consens; mais
-pour vous seul.» Le baron m'adressa la parole:
-«A quelle démarche exposez-vous un père qui
-vous aime? Étoit-ce là ce que vous m'aviez promis?
-Étoit-ce ici que je devois retrouver mon
-fils?&hellip;» M<sup>me</sup> de Lignolle l'interrompit vivement:
-«Cruel! auriez-vous mieux aimé le trouver mort
-à Montargis? Quand je suis venue l'y rejoindre, il
-étoit seul, dans le délire, un pistolet à la main&hellip;
-Monsieur, je vous le répète, je l'ai sauvé de son
-désespoir&hellip; Hélas! et ce n'étoit pourtant pas la
-douleur de ma perte qui troubloit sa raison et déchiroit
-son c&oelig;ur.» Mon père s'adressa toujours à
-moi: «Puisque hier M<sup>me</sup> de Fonrose n'a pu vous
-ramener, je viens moi-même aujourd'hui&hellip;&mdash;Il
-ne m'écoute seulement pas! s'écria-t-elle; il ne
-daigne pas m'adresser un mot de remerciement!
-l'ingrat! pas même une politesse!&hellip; Monsieur, si
-vous refusez à mes services la reconnoissance qui
-leur est due, ayez du moins pour mon sexe les
-égards qu'il mérite, et songez que vous n'êtes point
-ici chez M<sup>lle</sup> de Brumont.&mdash;Pour que je me
-crusse votre obligé, Madame, il faudroit que, seulement
-instruit de vos actions, j'ignorasse vos
-motifs: vous avez tout fait pour ce jeune homme
-et rien pour moi. Quant à M<sup>lle</sup> de Brumont, je ne
-la connois point; je viens chercher ici le chevalier
-de Faublas et l'époux de Sophie.&mdash;De Sophie!
-Non, Monsieur, le mien! je suis sa femme. Oh!
-je suis sa femme (elle m'embrassa) et votre fille!
-ajouta-t-elle en saisissant une de ses mains, qu'elle
-baisa; pardonnez-moi ce que je viens de vous dire;
-pardonnez-moi les étourderies que j'ai faites chez
-vous la dernière fois que j'y suis venue; excusez
-mon inexpérience et mes vivacités, souvenez-vous
-seulement que je vous&hellip; aime et que je l'idolâtre.
-Tenez, je brûlois du désir de vous revoir, de
-vous parler;&hellip; je vais tout vous dire: depuis quelques
-jours il s'est fait un grand changement,&hellip;
-un changement heureux:&hellip; les n&oelig;uds qui l'attachent
-à moi sont maintenant indissolubles: avant
-neuf mois vous aurez un petit-fils&hellip; Écoutez-moi,
-écoutez-moi donc&hellip; Oui, ce sera un garçon, un
-joli garçon, aimable, généreux, sensible, gai, spirituel,
-intrépide, plein de grâce et de beauté comme
-son père&hellip; Écoutez-moi, n'essayez pas de retirer
-votre main. Êtes-vous donc fâché que je porte
-dans mon sein le gage de son amour, ou pourriez-vous
-penser&hellip;? Oh! c'est son enfant; c'est bien le
-sien, soyez-en sûr; ce n'est pas celui de M. de
-Lignolle. M. de Lignolle n'a jamais&hellip; Je vous
-proteste que personne ne m'avoit épousée avant
-Faublas. Demandez-lui, si vous croyez que je
-mens. Personne avant lui ne m'avoit épousée,
-et personne après lui ne m'épousera, je vous le
-jure!&mdash;Malheureuse enfant! dit enfin le baron,
-que sa surprise extrême avoit longtemps réduit
-au silence, quel transport vous égare? et comment
-pouvez-vous me faire à moi de pareilles confidences?&mdash;C'est
-justement à vous que je dois les
-faire, à vous qui ne voyez en moi que la maîtresse
-de votre fils, à vous qui, ne connoissant de M<sup>me</sup> de
-Lignolle que ses légèretés et ses foiblesses, prenez
-de son caractère l'idée la plus défavorable et la
-jugez à la rigueur. Il est vrai que je me suis laissé
-séduire; mais comment et par qui? Regardez-le
-d'abord, et dites-moi si je ne suis pas excusable. Il
-est vrai que sa victoire fut l'ouvrage d'un instant;
-mais voilà précisément ce qui justifie ma défaite.
-Ma défaite, si je l'avois calculée, eût été moins
-prompte; et peut-être que je n'aurois pas du tout
-succombé si j'avois su ce que c'étoit que de combattre.
-Mais, dans ma profonde ignorance, je
-n'entendois rien à tout cela, rien, Monsieur! je
-n'avois d'une jeune mariée que le nom. En doutez-vous?
-Demandez à Faublas, il vous le dira, il
-vous dira que ce fut lui qui m'enseigna&hellip; l'amour.
-Et concevez-vous comment une jeune personne
-toute simple, tout innocente, ignorant de l'hymen
-jusqu'à ses droits, auroit pu connoître ses
-devoirs et les respecter? Moi, je pris un amant,
-comme j'avois pris un époux, sans réflexion, sans
-curiosité; mais pourtant, je l'avoue, déterminée
-par le désir de venger le plus tôt possible un
-affront qu'on me disoit impardonnable; je pris le
-chevalier, d'abord parce qu'au moment critique
-il se trouva là, et puis parce que je ne sais quel
-instinct naturel me le fit juger très aimable. Ainsi,
-Monsieur, vous le voyez, pour m'être égarée je
-ne suis pas criminelle. Si dès le premier pas j'ai
-tombé, c'est la faute de ceux qui, me donnant une
-nouvelle carrière à parcourir, m'y ont abandonnée
-dans les ténèbres, au lieu de m'instruire et de
-m'éclairer. Si jamais je suis malheureuse et déshonorée,
-ce sera la faute du sort qui m'a sacrifiée,
-et celle du hasard qui m'a trop tard servie. Ah!
-que ne s'est-il offert à moi quelques mois plus tôt,
-celui par qui mon existence devoit commencer!
-Que n'est-il venu au premier jour de l'autre printemps,
-dans cette Franche-Comté où, pour la première
-fois, je m'ennuyois avec ma tante, où je me
-sentois agitée d'une inquiétude nouvelle, consumée
-d'une flamme inconnue, dévorée du besoin d'aimer,
-d'aimer Faublas, de n'aimer que lui! Alors,
-que n'est-il venu! je lui aurois aussitôt donné ma
-fortune et ma main, ma personne et mon c&oelig;ur;
-et j'eusse été sa légitime épouse! et j'eusse été,
-pour le reste de ma vie, de toutes les femmes la
-plus heureuse en même temps et la plus considérée.
-Hélas! il ne vint pas, <i>lui</i>. Un autre se présenta;
-et quel autre, grands dieux! On me l'amène, on
-me dit: «Monsieur veut se marier et te convient;
-une fille ne peut rester fille, fais-toi femme.» Moi,
-sans m'informer seulement de quoi il est question,
-je promets de le devenir; et voilà qu'un soir, au
-bout de deux mois, je le deviens, mais alors il se
-trouve que j'ai deux maris: il se trouve que celui
-qui en a le titre ne peut en remplir les fonctions,
-et que celui qui en remplit les fonctions ne peut en
-avoir le titre. Que faire en cette occasion difficile?
-Demander le divorce avec M. de Lignolle, ou
-brusquer la rupture avec M<sup>lle</sup> de Brumont? Le
-premier de ces deux partis également extrêmes, en
-me couvrant d'un ridicule ineffaçable, eût troublé
-mon repos; le second m'eût coûté le bonheur en
-me réduisant au veuvage pour toute ma vie. Je
-ne fis donc pas très mal de ne point laisser éclater
-mon ressentiment contre l'époux indigne, et de
-témoigner ma satisfaction à l'amant séducteur.
-Cependant, comment ne pas prendre chaque jour
-une plus haute opinion de celui-ci? Comment, au
-fond du c&oelig;ur, ne pas mésestimer celui-là de plus
-en plus? Le moyen de chasser le dégoût et les
-mépris, quand c'est ce M. de Lignolle qui continuellement
-les appelle? le moyen de rappeler
-jamais la vertu, quand c'est Faublas qui sans cesse
-l'écarte? Ainsi, Monsieur le baron, vous voyez
-que je suis pour toujours obligée à garder le mari
-que je déteste et l'amant que j'adore. Maintenant
-que je vous ai présenté le tableau fidèle de ma
-situation, vous ne conserverez contre moi nulle
-prévention injuste et fâcheuse. Si jamais, au contraire,
-il arrive que le public éclaire ma conduite et
-soit tenté de la condamner, vous ne m'abandonnerez
-point à la précipitation de ses jugemens.
-Ah! je vous en prie, défendez alors M<sup>me</sup> de Lignolle,
-montrez-la telle qu'elle est, dites bien à
-tout le monde que ses erreurs ne lui doivent pas
-être imputées; que sa famille seule en est responsable,
-et qu'il faut surtout en accuser la fatalité!&mdash;Madame,
-répondit mon père du ton de l'intérêt,
-je suis flatté de votre confiance, quoique vous
-me la donniez très étourdiment; je conçois que
-votre extrême pétulance peut, en certains cas, vous
-servir d'excuse; et je ne vous dissimulerai même
-pas que vos aveux m'ont touché par leur imprudente
-franchise: autrefois j'ai blâmé vos égaremens,
-je plains aujourd'hui votre passion; mais
-sûrement vous n'attendez pas que jamais je l'approuve,
-et ne vous abusez point. Quand j'aurois
-pour vous cet excès d'indulgence, le public, qui ne
-tient aux vicieux aucun compte de la protection
-des foibles, le public ne jugeroit pas vos fautes
-avec moins de sévérité. Si donc vous comptez son
-opinion pour quelque chose, si vous êtes jalouse
-de conserver l'amitié de vos proches, l'estime de
-vos amis, l'estime de vous-même, le respect des
-honnêtes gens, le repos d'une bonne conscience,
-arrêtez-vous sur le penchant de l'abîme, où vous
-marchez témérairement entre deux guides toujours
-aveugles et souvent perfides, l'espérance et la sécurité.
-Arrêtez-vous, s'il en est temps encore! Quant
-à moi, Comtesse, mon devoir est maintenant d'essayer
-la douceur pour vous rappeler les vôtres, et,
-si vous ne m'écoutez pas, d'employer l'autorité
-pour obliger mon fils à remplir les siens. Vous et
-lui, Madame, vous avez, au pied des autels, juré
-d'aimer quelqu'un sans partage, et ce quelqu'un
-ce n'est ni vous ni lui. L'un et l'autre vous avez
-promis au même Dieu de ne pas vous aimer. On
-doit un respect éternel aux sermens: les vôtres,
-pour avoir été déjà violés, ne sont point anéantis.
-Faublas ne vous appartient pas plus que vous
-n'appartenez à Faublas; et, comme l'amour dont
-vous brûlez pour lui ne peut faire que vous cessiez
-d'être la femme de M. de Lignolle, de même les
-fréquentes infidélités dont le chevalier s'est rendu
-coupable envers Sophie ne feront pas qu'il ne soit
-plus son époux. M<sup>me</sup> de Faublas a sa foi, M<sup>lle</sup> de
-Pontis a son amour.&mdash;Non, Monsieur, non! car
-il m'adore; il me le disoit encore tout à l'heure&hellip;
-Tenez, écoutez-moi: je veux bien convenir qu'il
-est l'époux d'une autre; mais aussi, de votre côté,
-convenez du moins que je suis sa femme,&hellip; et la
-mère de son enfant&hellip; Oui, voilà ce qui m'enchante!
-voilà ce qui me donne sur lui des droits incontestables!
-C'est un avantage que j'ai sur M<sup>me</sup> de
-Faublas&hellip; M<sup>me</sup> de Faublas! que j'envie son sort
-cependant! combien elle est mieux que moi partagée!
-Pouvoir s'enorgueillir de l'avoir pour
-époux! porter son nom, son nom si cher! Ah!
-cette Sophie trop favorisée, qu'a-t-elle donc fait
-de si recommandable qui ait pu lui valoir le bonheur
-d'obtenir Faublas? et la pauvre Éléonore,
-hélas! qu'avoit-elle fait de si répréhensible qui lui
-ait dû mériter le tourment d'épouser ce M. de
-Lignolle?&mdash;Croyez-moi, ne reprochez pas vos
-malheurs à la destinée, n'en accusez que votre
-foiblesse, et préparez-en la fin par une résolution
-courageuse. Pour triompher d'une passion fatale,
-cessez d'en voir l'objet&hellip;&mdash;Cesser de le voir?
-Plutôt mourir!&mdash;Cessez de le voir, vous le
-devez; vous devez essayer cet unique moyen
-d'échapper aux dernières infortunes qui vous menacent.&mdash;Plutôt
-mourir!&mdash;Comtesse, je vais
-vous affliger,&hellip; mais enfin il faut vous le dire: la
-circonstance m'impose aussi des devoirs pénibles. Je
-dois, quand je vous aurai conseillé le douloureux
-sacrifice, et que vous vous serez obstinée à ne le
-point faire, je dois ne rien négliger pour vous
-forcer de l'accomplir.&mdash;Grands dieux!&mdash;Tout
-à l'heure j'emmène le chevalier!&hellip;&mdash;Non, vous
-ne l'emmènerez pas! non, vous n'aurez pas
-cette cruauté!&mdash;Je l'emmène, il le faut.&mdash;Il ne
-le faut pas! Qui vous y oblige?&mdash;La nécessité de
-l'arracher à des séductions trop puissantes.&mdash;Et
-vous auriez le courage de me réduire au désespoir?&mdash;J'aurai
-le courage de vous rendre à vous-même.&mdash;Voulez-vous
-priver une femme de son
-amant?&mdash;C'est vous qui voulez priver un père
-de son fils.&mdash;Moi! répondit-elle avec une extrême
-volubilité, point du tout! ne vous en privez pas.
-Restez ici; qui vous a dit de vous en aller? Vous
-l'aurois-je dit? c'eût été sans réflexion. Restez
-avec nous, cela me fera le plus grand plaisir
-et à lui aussi, car&hellip; je vous aime beaucoup! mais
-il vous aime encore davantage; restez avec nous.
-Je vous donnerai un appartement fort commode,
-fort beau: tenez! celui de mon mari; et, quant à
-mademoiselle votre fille, j'ai encore une chambre
-pour elle&hellip; Oui, envoyez chercher mademoiselle
-votre fille, il sera bien aise de voir sa s&oelig;ur!
-Qu'elle vienne! et M<sup>me</sup> de Fonrose aussi! toute la
-famille&hellip; Que toute la famille vienne s'établir
-chez moi! j'ai de quoi loger toute la famille!&hellip;
-excepté Sophie&hellip; Allons! vous, ajouta-t-elle en
-m'adressant la parole, vous ne dites mot! Joignez-vous
-donc à moi pour l'engager à rester avec nous.&mdash;Mais
-que dit-elle donc? s'écria mon père. Permettez-vous
-que je parle à mon tour?&mdash;Il n'y a
-pas besoin de faire de longs discours, reprit-elle
-encore très vivement; on répond simplement: oui.&mdash;Non&hellip;
-Madame&hellip;&mdash;Non? il faut absolument
-que le chevalier s'en aille?&mdash;Absolument.&mdash;Cela
-est indispensable?&mdash;Indispensable.&mdash;En ce cas,
-je m'en vais avec lui. Partons tous trois.&mdash;Elle
-perd tout à fait la tête!&mdash;Comment! Monsieur,
-je perds la tête? pourquoi cela, s'il vous plaît? Je
-voulois bien vous retenir chez moi: pourquoi
-refuseriez-vous de me recevoir chez vous? Croiriez-vous
-me faire trop d'honneur? croiriez-vous&hellip;&mdash;C'en
-est fait de sa raison!&hellip; Faublas, préparez-vous
-à me suivre.&mdash;Ne vous en avisez point»,
-me dit-elle; puis, revenant à mon père: «Monsieur,
-vous m'emmènerez ou vous ne l'emmènerez
-pas!&mdash;Comtesse, à quelles extrémités voulez-vous
-me réduire? Eh quoi! faudra-t-il que j'emploie
-la force?&hellip;&mdash;La force! il vous sied bien&hellip;! C'est
-moi qui l'emploierai, la force! Ah! cette fois vous
-n'êtes pas chez vous! à mon tour j'appellerai mes
-gens!&mdash;Madame, s'il étoit possible que mes
-résolutions ne fussent pas irrévocablement prises,
-ce que vous venez de me faire entendre suffiroit
-pour les déterminer.&mdash;Quoi donc! vous aurois-je
-offensé? c'eût été bien innocemment, je vous jure.
-Moi, ce qui me vient à l'esprit, je le dis aussitôt.
-N'imputez qu'à ma vivacité ce qui pourroit vous
-avoir blessé dans mon discours: en vérité, je n'y
-mets ni méchanceté ni réflexion. Songez que c'est
-une femme alarmée qui vous parle, un enfant
-d'ailleurs,&hellip; et un enfant à vous! la femme de
-votre fils! votre fille!&hellip; O vous qu'avec tant de
-plaisir j'appellerai mon père, ne me retirez pas
-mon époux,&hellip; non, c'est Faublas que je veux dire;
-je suis convenue qu'il n'étoit point mon époux&hellip;
-N'emmenez pas Faublas. Monsieur le baron, je
-vous en supplie! Si vous saviez dans quelles angoisses
-j'ai passé près de son lit vingt-quatre mortelles
-heures! combien de fois j'ai tremblé pour
-ses jours!&hellip; et, quand mes soins le rendent à la
-vie, quand je commence à renaître avec lui, vous
-auriez la barbare ingratitude de nous séparer!&hellip;
-Hélas! moins malheureuse s'il fût mort, il m'eût été
-permis du moins de le suivre,&hellip; à la même heure,&hellip;
-dans le même tombeau. Monsieur le baron, ne
-l'emmenez pas! bientôt peut-être vous auriez à
-vous en repentir, et vos regrets seroient inutiles.
-Je le sens, et je le dis: je pourrois, dans mon désespoir&hellip;
-Vous ne savez pas tout ce que je pourrois!
-Ne l'emmenez pas, prenez pitié d'une mère; oui,
-dit-elle en se précipitant à ses genoux qu'elle
-embrassa, oui, c'est pour mon enfant surtout que
-je vous implore!&mdash;Que faites-vous! répondit-il
-d'une voix troublée, relevez-vous, Madame!&mdash;Ah!
-mes peines vous ont touché, poursuivit-elle.
-Pourquoi vous en défendre? pourquoi vouloir me
-le cacher? ne me repoussez pas, ne détournez pas
-le visage, dites un mot seulement.»</p>
-
-<p>Mon père, en effet, très ému, ne pouvoit plus
-parler; mais il me fit un signe, qui soudain arrêta les
-pleurs de la comtesse et changea son attendrissement
-en fureur. «Je vous vois! s'écria-t-elle en
-se relevant; vous paroissez me plaindre, et vous
-me trahissez, méchant, ingrat que vous êtes!» Le
-baron, se faisant alors violence, balbutia ces mots:
-«Mon fils, ne m'avez-vous pas entendu?&mdash;Non,
-lui répondit-elle avec impétuosité, il ne vous entendra
-pas, parce qu'il n'est pas, comme vous,
-perfide, impitoyable.&mdash;Chevalier, quittez cette
-chambre.&mdash;Garde-toi de le faire!&mdash;Faublas,
-c'est un ami qui vous prie de sortir.&mdash;Faublas,
-c'est une amante qui te conjure de ne pas
-l'abandonner!» Le baron, qui me vit encore incertain,
-me dit d'un ton très ferme: «Je vous
-l'ordonne.» La comtesse, qui ne me trouva pas
-l'air assez indocile, me cria: «Je te le défends.»</p>
-
-<p>Hélas! à qui des deux me soumettre?&hellip; O mon
-Éléonore! c'est avec désespoir que ton amant te
-désobéit; mais le moyen qu'un fils résiste aux
-ordres de son père!&hellip; M<sup>me</sup> de Lignolle, surprise
-et désolée de voir que je me levois pour me traîner
-vers la porte, voulut courir à moi, le baron l'arrêta;
-elle essaya de se jeter sur le cordon de sa sonnette,
-il la retint; elle espéroit du moins pouvoir appeler,
-il lui mit une main sur la bouche: aussitôt le
-fauteuil que je venois de quitter la reçut évanouie.</p>
-
-<p>Je voulois revenir; mon père m'entraîna; mon
-père me donna le bras, nous descendîmes. Je vis
-dans notre voiture une femme qui s'y tenoit cachée:
-c'étoit M<sup>me</sup> de Fonrose; le baron lui dit: «Il
-n'y a pas un moment à perdre, courez à votre
-amie, qui se trouve mal; quant à nous, le temps
-presse, il est impossible que nous vous attendions.
-Restez à dîner chez la comtesse, et ce soir vous la
-prierez de vous renvoyer dans sa berline.»</p>
-
-<p>La baronne aussitôt nous quitta, et sur-le-champ
-nous partîmes. Mon père resta longtemps
-plongé dans une rêverie profonde; puis je l'entendis
-pousser un soupir et murmurer ces mots:
-«Pauvre enfant! je la plains!» Ensuite il ramena
-sur moi des regards attendris; et, d'un ton assez
-ferme, quoique d'une voix encore altérée, il me
-dit: «Mon fils, je vous défends de revoir M<sup>me</sup> de
-Lignolle.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">A Nemours, je trouvai ma chère Adélaïde
-dont la douleur renouvela toute
-la mienne. O ma Sophie! je vous
-avois perdue; et, quoique M<sup>me</sup> de Lignolle
-me devînt chaque jour plus chère, vous
-étiez encore celle que je préférois.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Fonrose nous rejoignit le soir; elle
-avoit eu beaucoup de peine à tirer la comtesse de
-son évanouissement, et plus de peine encore à lui
-persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire
-une inutile scène. La baronne, en s'adressant à
-mon père, ajouta: «Je la crois capable de se
-porter bientôt à toutes sortes d'extrémités, si, ne
-prenant en considération ni ses malheurs ni sa
-jeunesse, vous ne permettez pas que ce jeune
-homme aille rarement, mais du moins quelquefois,
-donner à cette enfant les seules consolations qui
-puissent lui rendre son état un peu supportable.»
-Mon père, qu'alors j'observois avec attention, ne
-répondit à ce discours de la baronne par aucun
-signe d'approbation ou de mécontentement. Je
-passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre,
-une nuit fort agitée; le lendemain, nous rentrâmes
-à Paris, où déjà trois lettres m'attendoient. La
-première me venoit de Justine; mon Éléonore
-avoit écrit la seconde; et, quant à la troisième,
-vous ferez comme je fus obligé de faire, vous
-devinerez de qui elle étoit.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent;
-je le prie de passer chez moi dès qu'il le
-pourra. Il voudra bien seulement m'annoncer le jour
-de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la veille.</i></p>
-
-<p><i>Votre père est un méchant; souffrez-vous autant
-que moi des peines qu'il nous cause? Tiens, mon
-ami, si tu ne veux pas que je succombe à mon chagrin,
-hâte-toi de reprendre assez de force pour me
-venir voir. Que je te voie seulement, je serai contente.
-Depuis deux jours que le cruel nous a séparés,
-je meurs d'inquiétude, d'impatience, d'amour et
-d'ennui.</i></p>
-</blockquote>
-
-<hr />
-
-
-<blockquote>
-<p class="ind"><i>Monsieur le chevalier,</i></p>
-
-<p><i>Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que
-cela lui fera plaisir s'il vous fait ses adieux, et qu'il
-a quelque chose d'important à vous dire; mais que,
-par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir
-voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me
-charge de vous le demander. Suivant une coutume de
-la loi de nature, on supporte à un malade qui se
-meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect,
-vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli
-savoir-vivre envers tout le monde, vous auriez dans
-le c&oelig;ur une âme bien dure de refuser si peu de chose
-à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous.
-C'est en conséquence de ce que je vous attends pour
-vous présenter à mon maître, afin que vous lui fassiez
-passer son envie de parler, et que vous le remontiez
-un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit toujours
-quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste
-comme le bonnet de nuit de feu ma grand'maman
-Robert, qui est devant Dieu. Par manière d'acquit,
-vous ferez mieux de lui donner, tout en causant,
-par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques
-bonnes embrassades bien serrées, puisqu'il s'est mis
-dans la tête que cela lui feroit du bien. Malgré ça,
-je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre garde
-de ne pas l'étouffer, parce qu'il est très foible de tout
-son corps. Enfin, pour terminer, le temps presse,
-puisque les chirurgiens contestent que, d'un moment
-à l'autre, il peut passer dans mes bras comme une
-chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit
-de toute force impossible d'attendre longtemps votre
-commodité: or, ce qu'il en feroit, ce ne seroit pas
-du tout par impolitesse, ni par trop grande impatience;
-mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en
-haut nous appelle, il faut, sans tant de façons,
-quitter la compagnie. Voilà pourquoi, si vous le
-voulez, je vous enverrai dès demain sa voiture, dont
-il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son
-lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied
-ferme, avec lequel je suis très respectueusement,</i></p>
-
-<p class="ind"><i>Monsieur le chevalier,</i></p>
-
-<p><i>Votre très humble et très obéissant serviteur,
-<span class="sc">Robert</span>, son valet de chambre.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>J'appelai Jasmin: «Tiens, va-t'en tout à
-l'heure chez M<sup>me</sup> de Montdésir&hellip;&mdash;Ah! ah!
-celle-là que vous faites toujours attendre: car elle
-vous fait toujours demander.&mdash;Tu la remercieras
-de son billet, tu lui diras qu'elle présente mes respects
-à la personne qui le lui a fait écrire, et qu'elle
-fasse tenir à cette personne la lettre que voici&hellip;
-Remarque qu'elle est signée Robert&hellip; Ou plutôt,&hellip;
-je vais la mettre sous enveloppe&hellip; Tu me comprends?
-c'est à M<sup>me</sup> de Montdésir qu'il faut remettre
-ceci.&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;De là tu iras
-chez M<sup>me</sup> la comtesse de Lignolle&hellip;&mdash;Ah! cette
-jolie petite brune si drôle, si alerte, qui l'autre
-jour dans le boudoir vous a donné ce bon soufflet&hellip;
-Il faut que cette femme-là vous aime bien, Monsieur?&mdash;Oui,
-mais tu as trop de mémoire&hellip;
-Écoute: tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas
-son laquais La Fleur, tu lui diras que
-j'adore sa maîtresse&hellip;&mdash;Puisque vous me chargez
-de le lui dire, c'est qu'il le sait déjà.&mdash;Il le
-sait, tu as raison.&mdash;Bon! il est donc nécessaire
-que M. La Fleur et moi nous soyons bons amis.
-Monsieur, si je lui proposois un verre de vin?&mdash;Propose-lui
-en deux,&hellip; à ma santé&hellip; Jasmin, tu
-m'entends?&mdash;Oh! oui. Monsieur, vous êtes le
-plus aimable et le plus généreux&hellip;&mdash;Recommande
-à La Fleur de prévenir M<sup>me</sup> de Lignolle
-que je me rendrai chez elle dès que j'aurai pu
-concerter avec M<sup>me</sup> de Fonrose les moyens de
-reprendre mes habits de femme et de sortir d'ici
-sans que le baron me voie.&mdash;Très bonne, cette
-commission-là, je ne l'oublierai pas.&mdash;Enfin, tu iras
-chez monsieur le comte de Rosambert&hellip;&mdash;Tant
-mieux. C'est encore un garçon bien jovial, celui-là!
-je m'ennuyois de ne le plus voir.&mdash;Jasmin,
-si tu voulois m'écouter!&hellip; Tu parleras à Robert,
-son valet de chambre, tu lui annonceras que,
-malgré ma foiblesse, j'irai voir son maître dès demain.
-J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture.
-Robert n'a qu'à me l'envoyer à dix heures du matin.&mdash;Oui,
-Monsieur.&mdash;Eh bien! tu pars?&mdash;Sans
-doute.&mdash;Quoi! Jasmin! chez M<sup>me</sup> de Lignolle,
-avec ma livrée?&mdash;Vous avez raison. L'habit
-bourgeois, nigaud que je suis, l'habit bourgeois!&mdash;Jasmin,
-tu diras partout que je n'ai pas
-répondu par écrit, parce que je me sentois trop
-fatigué.&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;Attends donc. Si M. de
-Belcour demande où tu es, je répondrai que je t'ai
-envoyé chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons
-pas des deux autres commissions.&mdash;Sans
-doute! Des affaires de femmes, ça ne regarde que
-vous. Il ne faut pas que monsieur votre père entre
-là dedans&hellip; Ah çà, mais il trouvera que j'ai été
-longtemps dehors! Il me fera de mauvaises raisons!&mdash;Eh
-bien, mon cher, écoutez patiemment,
-et surtout ne répondez pas.&mdash;Vraiment, voilà ce
-qui me coûte. Je n'aime pas qu'on me gronde
-quand je fais mon devoir.&mdash;Vous serez défendu
-par le témoignage de votre conscience, imbécile!
-et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi?&mdash;Pour
-vous, Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine,
-et j'endurerois cent mauvais propos; vous
-allez voir.»</p>
-
-<p>Mon généreux domestique me tint parole; il
-revint en nage; et, loin de se permettre seulement
-un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur, il
-avoua noblement qu'il s'étoit amusé sur sa route.
-O mon bon Jasmin, que ne donneroient pas quantité
-de jeunes gens de famille pour avoir un serviteur
-comme vous!</p>
-
-<p>M. de Belcour, ce soir-là, ne quitta ma chambre
-que lorsqu'il me vit endormi. Mes chagrins me
-réveillèrent à la pointe du jour. La marquise eut
-un soupir; mon Éléonore, plusieurs regrets bien
-vifs; Sophie, mille souvenirs doux et cruels. Mais
-quelle fut mon inquiétude lorsque, voulant relire
-la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus!
-Je me fis rapporter mes habits de femme, je fouillai
-dans toutes les poches: le précieux papier n'y
-étoit point. Ah! je l'ai sans doute laissé chez
-M<sup>me</sup> de Lignolle!&hellip; et s'il est tombé dans ses
-mains! grands dieux!</p>
-
-<p>Les gens de Rosambert me vinrent chercher de
-très bonne heure. Ce fut Robert qui m'ouvrit la
-chambre à coucher de son maître. «Vous pouvez
-lui parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas
-encore tout à fait mort; mais il ne le portera pas
-loin, le pauvre jeune homme! il avoit tout à l'heure
-une fièvre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur,
-ne le gênez dans aucune de ses idées, dites
-tout comme il dira&hellip;&mdash;A qui parlez-vous ainsi
-tout bas?» demanda le comte d'une voix presque
-éteinte. Le valet de chambre répondit: «C'est
-monsieur le chevalier de Faublas&hellip;» Dès qu'il
-eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tête
-avec effort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia
-ces mots: «Je vous revois; j'aurai donc la
-consolation de pouvoir vous confier mes derniers
-sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous&hellip;
-Sans partialité, convenez-en, n'est-elle pas bien
-sauvage et bien romanesque, cette pointilleuse
-amazone qui, pour une plaisanterie de société, met
-au tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?»</p>
-
-<p>Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord
-foible, lente et gênée, devint tout à coup ferme,
-brève et distincte. «Cette M<sup>me</sup> de B&hellip;, continua-t-il,
-cette M<sup>me</sup> de B&hellip;, qui connoît si bien le
-monde et ses usages, la galanterie et son code, les
-droits de notre sexe et les privilèges du sien, ne
-pouvoit-elle point, en conscience, calculer que,
-grâce au succès de mon dernier attentat, nous
-demeurions, elle et moi, parfaitement quittes l'un
-envers l'autre? Seulement, punie comme elle avoit
-offensé, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas
-que nous nous devions équitablement le mutuel
-oubli des petites noirceurs dont la première elle
-avoit égayé le grand &oelig;uvre de notre rupture en
-une soirée consommée, et par lesquelles ensuite,
-autorisé de son exemple, je m'étois cru permis
-d'amener notre raccommodement fait et rompu dans
-la même nuit, dans le même instant? Comment
-donc se fait-il qu'oubliant la loi générale et ses
-propres principes, elle ait pris cette étrange résolution
-de venir comme une folle, au péril de sa
-vie, si chère aux amours, attaquer la mienne, qui
-ne leur étoit pas tout à fait indifférente? Qui
-lui a suggéré ce dessein vraiment infernal? L'honneur?
-ce n'est pas où j'ai frappé M<sup>me</sup> de B&hellip;
-qu'elle se seroit jamais avisée de placer le sien;
-elle possède trop à fond la science très différente
-des mots et des choses. C'est donc le démon de
-l'amour-propre! Celui-là, je ne l'ignorois pas, ne
-rencontra jamais de femme humiliée qui ne fût
-prête à suivre aveuglément ses plus sots conseils.
-Cependant je n'aurois pas deviné qu'il eût assez
-d'empire pour déterminer une belle dame à tuer
-quiconque pourroit se glorifier d'avoir remporté
-sur elle quelque avantage dont son petit orgueil
-se fût trouvé blessé&hellip; Mon ami, je n'ai, je vous
-proteste, par rapport à M<sup>me</sup> de B&hellip;, qu'un
-regret, celui de lui avoir fait une trop douce
-injure. Néanmoins je ne prétends pas dire que ma
-conduite fut, en cette occasion, tout à fait exempte
-de reproche; mais je soutiens que vous seul aviez
-le droit de vous en plaindre. Faublas, que voulez-vous!
-je fus entraîné, je ne vis que le doux plaisir
-de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle
-m'avoit échappé, par vingt détours plaisamment
-perfides. Les considérations qui m'auroient pu
-retenir ne se présentèrent seulement pas à mon
-esprit, entièrement préoccupé de ses bizarres projets
-de vengeance; et ce ne fut qu'après avoir
-repris ma maîtresse que je me reconnus coupable
-de quelques torts envers mon ami. Quel châtiment
-terrible a cependant suivi la plus excusable des
-fautes! quel ennemi s'est chargé de la querelle de
-Faublas! et comme il l'a vengé! Hélas! Rosambert,
-pour vous avoir étourdiment donné quelques
-passagers chagrins, méritoit-il de mourir à vingt-trois
-ans, et de mourir de la main d'une femme!»</p>
-
-<p>Ces dernières paroles furent prononcées d'une
-voix si foible que j'eus besoin de toute mon attention
-pour les entendre. La pitié naturelle au c&oelig;ur
-des jeunes gens vint émouvoir mon c&oelig;ur: «Rosambert,
-mon cher ami, je vous plains.&mdash;Ce
-n'est pas assez, me répondit-il; il faut que vous
-me pardonniez&hellip;&mdash;Oh! de toute mon âme!&mdash;Et
-que vous me rendiez votre amitié première&hellip;&mdash;Avec
-bien du plaisir.&mdash;Et que vous veniez
-me voir tous les jours, jusqu'à celui qui doit terminer&hellip;&mdash;Quelle
-idée! la nature à votre âge a
-tant de ressources! espérez&hellip;&mdash;Vraiment! on
-espère toujours, interrompit-il; mais cela n'empêche
-pas qu'il ne faille un beau matin prendre
-congé de ses amis&hellip; Faublas, répétez-moi que
-vous me pardonnez&hellip;&mdash;Je vous le répète.&mdash;Que
-vous m'aimez comme autrefois.&mdash;Comme
-autrefois.&mdash;Donnez-m'en votre parole d'honneur.&mdash;Je
-vous la donne.&mdash;Surtout, promettez-moi
-que, sans en dire rien à la marquise, vous me
-viendrez voir exactement jusqu'à mon dernier
-jour.&mdash;Rosambert, je vous le promets.&mdash;Foi
-de gentilhomme?&mdash;Foi de gentilhomme.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, s'écria-t-il gaiement, vous me ferez
-encore plus d'une visite&hellip; Allons, Robert, ouvre
-les volets, tire les rideaux, viens me mettre sur
-mon séant&hellip; Chevalier, vous ne me complimentez
-pas! Mon valet de chambre n'est-il pas un homme
-à talent? Que dites-vous de son style? Savez-vous
-bien que sa lettre m'a coûté dix minutes de méditation
-profonde? Hier les médecins m'ont annoncé
-qu'ils répondoient de moi: monsieur Robert tout
-de suite a pris la plume&hellip; Eh bien! Faublas,
-pourquoi donc cet air sérieux et froid? Seriez-vous
-fâché d'être sûr que cette fois encore j'en reviendrai?
-Lorsque aujourd'hui vous me pardonniez,
-étoit-ce à condition que je me ferois enterrer
-demain? Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez
-puni, l'héroïque femme qui m'a terrassé? Pour
-que vous fussiez bien vengé, falloit-il nécessairement
-qu'elle me tuât? Je ne l'ai pas tuée, moi,
-lorsque je tenois sa vie dans mes mains. Je l'ai
-blessée, la délicate personne, doucement blessée,
-oh! bien doucement! j'étois sûr qu'elle n'en
-mourroit pas&hellip; Mais je suis très fâché qu'elle se
-soit affligée de son petit malheur au point d'en
-perdre la tête. Parce que je l'avois une fois vaincue
-dans son art même, falloit-il que, désespérant à
-jamais des armes de son sexe, elle prît celles du
-mien pour m'attaquer? Il est vrai qu'elle vient de
-s'acquérir l'immortelle gloire d'avoir presque démis
-l'épaule de M. de Rosambert: il y a sans doute à
-cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du
-profit, je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous
-le dis en confidence, et quelque jour peut-être la
-marquise elle-même daignera vous l'avouer: en
-changeant la nature de nos combats, M<sup>me</sup> de B&hellip;
-s'est fait encore plus de mal qu'à moi. L'amour,
-quand il existe entre deux jeunes gens de différent
-sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir;
-toujours il la renouvelle, pour ne la
-terminer jamais. Les deux charmans ennemis,
-devenus irréconciliables, ne cessent de se poursuivre,
-de se joindre et de se combattre. Or, tout
-le monde le sait, dans cette lutte que l'on croiroit
-inégale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui
-triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lassée,
-la guerrière un instant chancelle, le trop heureux
-athlète s'épuise au sein de la victoire; et ce n'est
-pas lui qui peut jamais dissimuler une défaite, ni la
-pallier de quelques excuses, ni se relever plus
-redoutable après une chute. Hélas! c'en est fait!
-je ne dois plus ainsi mesurer mes forces avec
-M<sup>me</sup> de B&hellip; L'insensée! elle a confié nos intérêts
-et sa vengeance au cruel dieu de la guerre. Vénus
-ne nous appellera plus ensemble à ses doux exercices!
-c'est Mars qui va désormais nous ordonner
-les combats,&hellip; les combats sérieux et sanglans!
-Nous aurons donc, à la place des Amours, les Furies
-pour témoins, et pour champ de bataille un grand
-chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mêmes,
-ces armes courtoises dont elle et moi faisions
-corps à corps un si loyal usage, elles seront
-échangées contre des pistolets meurtriers, qui de
-loin vous&hellip;&mdash;Des pistolets! Comment! vous
-retournerez à Compiègne?&hellip;&mdash;Si j'y retournerai!
-Quelle demande!&mdash;Quoi! Rosambert, vous irez
-vous battre avec une femme!&mdash;Vous plaisantez:
-c'est un grenadier que cette femme-là. D'ailleurs,
-j'ai promis&hellip; <i>J'ai promis</i>, Faublas, <i>il n'importe à
-quel Dieu</i>.&mdash;Quoi! Rosambert, vous irez exposer
-vos jours, pour menacer&hellip;!&mdash;Votre avis, Faublas,
-est donc que je n'y suis point, en conscience,
-obligé?&mdash;Certainement!&mdash;Eh bien, rassurez-vous,
-c'est le mien aussi. J'estime que nos plus
-scrupuleux casuistes ne me croiroient pas tenu de
-remplir un engagement ridicule et cruel, arraché
-par la force et surpris par la ruse; j'aime mieux
-laisser mon héroïque adversaire se glorifier de ma
-défaite que d'aller me commettre avec une femme,
-pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner
-chez l'étranger. Vous le savez d'ailleurs, je n'aime
-pas le sang, je hais les duels, et je crois, en vérité,
-que, si j'étois encore obligé de me battre, la mort
-me sembleroit préférable à l'ennui d'un second
-exil. Ah! mon ami, qu'ils se sont traînés lentement
-les jours de notre séparation! Bon Dieu!
-l'assommant pays que celui d'où je viens! Cette
-Angleterre si prônée, qu'elle est triste! Allez-y, si
-vous aimez la philosophie coureuse, la politique
-babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous
-voulez contempler, dans l'arène du pugilat, des
-seigneurs avec leurs porteurs de chaises, des farces
-populaires dans le double sanctuaire<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> de la loi,
-et des cimetières au théâtre, et des héros à la
-potence. Courez à Londres, tâchez d'y reconnoître
-nos manières et nos modes étrangement
-travesties, ou ridiculement outrées par de maladroits
-singes et de gauches poupées. Courez,
-Faublas, et puissiez-vous former leurs petits-maîtres
-automates! Puissiez-vous animer leurs
-femmes statues! Si, nouveau Pygmalion, vous y
-parvenez, qu'alors elles vous rassasieront promptement
-de plaisirs accordés sans obstacles, goûtés
-sans art, répétés sans variété! Comme elles vous
-accableront ensuite de leur reconnoissance sans
-bornes et de leur tendresse sans fin! Oui, je parie
-que, dès la seconde nuit, vous trouvez la satiété
-dans les bras d'une Angloise. Eh! qu'y a-t-il de
-plus froid que la beauté, quand les grâces ne lui
-donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il
-de plus insipide que l'amour même, lorsqu'un peu
-d'inconstance et de coquetterie ne l'égayent pas?
-Cette milady Barington, par exemple, c'est une
-Vénus; mais&hellip; Tenez, je me sens aujourd'hui trop
-fatigué, demain je vous conterai l'histoire de notre
-éternelle liaison, qui dureroit encore, si je n'en
-avois hâté la fin par une plaisanterie neuve et
-piquante<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>La Chambre des communes et des pairs.</i> Que si quelqu'un
-avoit l'injustice de me reprocher la manière superficielle et
-tranchante dont le comte de Rosambert juge et dénigre ici
-la seconde nation de l'Europe, il me sera sans doute permis
-d'observer, sans offenser personne, que c'est un jeune seigneur
-françois qui parle en 1784.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais
-permis d'écrire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai
-probablement vous apprendre les aventures de Dorothée.
-Maintenant, cela m'est encore défendu. <i>Le temps présent est
-l'arche du Seigneur.</i></p>
-</div>
-<p>«Chevalier, poursuivit-il en me tendant la
-main, j'avois besoin de vous revoir,&hellip; et de revoir
-la France. Mon heureuse patrie, je le vois
-bien, est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons
-pas le droit de juger nos pairs, mais chaque
-matin nous commençons, à la toilette d'une jolie
-dame, le procès du roman de la veille et de la
-pièce du lendemain. Nous ne haranguons point
-nos parlemens, mais nous allons, le soir, décider au
-spectacle et trancher dans les cercles; nous ne
-lisons point des milliers de gazettes au mois; mais
-la chronique scandaleuse de chaque journée réjouit
-nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue,
-par la noblesse de leur port et la dignité de leur
-maintien que nos Françoises ordinairement se distinguent;
-elles ont ce qui se fait admirer moins et
-rechercher davantage: la taille, la figure, la
-vivacité des Nymphes, l'abandon, le goût, la
-légèreté des Grâces; elles ont en naissant l'art de
-plaire et de nous inspirer à tous le désir de les
-aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher
-d'ignorer, en général, ces grandes passions qui,
-dans moins de huit jours à Londres, vous mettent
-une romanesque héroïne au tombeau; mais ce
-sont elles qui savent comment on doit commencer
-une intrigue et la finir à temps. Ce sont elles qui
-savent provoquer par l'étourderie, éluder par la
-ruse, avancer pour combattre, reculer afin d'attirer,
-précipiter leur défaite quand il s'agit de l'assurer,
-la différer lorsqu'il ne faut qu'en augmenter le
-prix, accorder avec grâce, refuser avec volupté,
-tantôt donner et tantôt laisser prendre, continuellement
-exciter le désir, se garder de jamais
-l'éteindre, souvent retenir un amant par la
-coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance,
-le perdre enfin avec résignation, sinon
-l'éconduire avec adresse; soit caprice ou dés&oelig;uvrement,
-le reprendre, et le reperdre sans
-humeur, ou sans scandale le quitter encore. Ah!
-j'avois besoin de revoir mon pays. Oui, chaque
-jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays
-seulement qu'il me sera donné de retrouver des
-maîtresses tour à tour volages et tendres, frivoles
-et raisonnables, emportées et sages, timides et
-hardies, réservées et foibles; des maîtresses qui,
-possédant le grand art de se reproduire à chaque
-instant sous une forme différente, vous font goûter
-mille fois, au sein de la constance, les plaisirs
-piquans de l'infidélité; des maîtresses dissimulées,
-trompeuses, et même un peu perfides; usagées,
-spirituelles, adorables, comme M<sup>me</sup> de B&hellip; Ce
-n'est qu'aux heureuses femmes de Versailles et de
-Paris qu'il est permis de rencontrer des jeunes
-gens élégans sans prétention, beaux sans fatuité,
-complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais
-par légèreté seulement, inconstans, mais par occasion,
-séducteurs, mais par instinct; d'ailleurs
-infatigables avec une figure efféminée; avec un
-air modeste, entreprenans jusqu'à la témérité;
-des jeunes gens qui, n'ayant jamais trop présumé
-ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunité des
-lieux, ni de la facilité des personnes, surprennent
-celle-ci par les grands sentimens, celle-là par la
-gaieté, cette autre par l'audace; la défiante et
-craintive Émilie, dans son salon même où chacun
-peut entrer à toute heure; la coquette Arsinoé,
-non loin du lit conjugal où veille le jaloux; l'innocente
-Zulma, jusqu'au fond de l'étroite alcôve où
-sa vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes
-gens qui, favorisés de la sensibilité la plus expansive,
-peuvent très bien idolâtrer deux ou trois
-femmes à la fois; des amans enfin, des amans
-accomplis, comme Faublas, et comme&hellip; J'allois,
-Dieu me pardonne! citer Rosambert, mais je
-m'arrête; ce seroit, je le sens, profaner deux
-grands noms que de leur associer mon nom trop
-peu digne.»</p>
-
-<p>A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de
-Rosambert, et je ne pus m'empêcher de sourire.
-«Mon ami, ferai-je seul les frais de la conversation?
-poursuivit-il; allons, asseyez-vous et parlez
-à votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'est-elle
-devenue?&mdash;Hélas!&mdash;Malheureux époux, je
-vous entends&hellip; Et de sa rivale, qu'en faites-vous?&mdash;De
-sa rivale,&hellip; de sa rivale&hellip; Mais&hellip;&mdash;Bon!
-s'écria-t-il en riant, il va me demander laquelle!
-cela doit être. Il entre dans le monde avec tous
-les moyens de s'y distinguer; et sa première aventure
-le met encore en évidence! Il faut bien que
-les femmes se l'arrachent! heureux mortel!&hellip; Eh
-bien, voyons: les rivales de Sophie, combien
-sont-elles?&mdash;Elles sont une, mon ami.&mdash;Une!
-Quoi! la marquise vous retient toujours enchaîné?&mdash;La
-marquise!&hellip; Tenez, Monsieur le comte,
-laissons la marquise; je n'aime point à vous entendre
-parler d'elle.»</p>
-
-<p>Le ton de ma réponse annonçoit un mouvement
-d'humeur qui fut bientôt calmé: car j'aimois encore
-Rosambert, et sa gaieté me séduisoit toujours.
-Mais en vain me fit-il cent questions pour apprendre
-ce qui m'étoit arrivé depuis notre séparation.
-J'eus le courage de lui refuser toute espèce de confidence:
-la confiance n'étoit pas revenue. «Voilà
-bien de la discrétion perdue, me dit-il enfin quand
-il me vit prêt à sortir; songez donc que, sans avoir
-seulement besoin de le demander, je saurai désormais
-tout ce que vous faites. Grâce à moi, grâce à la
-marquise, et surtout grâce à vos mérites, ajouta-t-il
-en riant, car je ne prétends en rien porter atteinte
-à votre gloire, grâce à vos mérites, vous voilà
-maintenant un personnage trop considérable pour
-que le public ne s'informe pas curieusement de ce
-que vous devenez. Mais, en attendant qu'il m'ait
-appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir
-vous le répéter: si vous aimez votre épouse,
-défiez-vous de M<sup>me</sup> de B&hellip; Votre épouse, je le
-gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie&hellip;
-Adieu, Faublas, à demain, car je compte sur
-votre parole; et la marquise, souvenez-vous-en
-bien, doit ignorer que votre amitié m'est rendue.
-Adieu.»</p>
-
-<p>Un billet de M<sup>me</sup> de Montdésir arriva chez moi
-comme je venois d'y rentrer. La marquise me faisoit
-dire que le comte, dont les médecins avoient,
-dès la surveille, permis le transport, ne devoit pas
-être aussi mal que me l'annonçoit la prétendue
-lettre du prétendu valet de chambre. M<sup>me</sup> de B&hellip;
-me prioit, en conséquence, de vouloir bien ne pas
-faire à M. de Rosambert la visite sollicitée. «Je&hellip;
-je ne la ferai pas. Dites que je ne la ferai pas.»
-Telle fut l'insidieuse réponse que remporta le
-tardif commissionnaire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="cg top4em"><i>Imprimé par Jouaust et Sigaux</i><br />
-<span class="small">POUR LA</span><br />
-PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE</p>
-
-<p class="c small">M DCCC LXXXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em large"><i>PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE</i></p>
-
-
-<p>Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25
-whatman.&mdash;Tirage en GRAND PAPIER (in-8<sup>o</sup>), à 170 pap.
-de Hollande, 20 chine, 20 whatman.</p>
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="ind">HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.&mdash;DÉCAMÉRON
-de Boccace, grav. de <span class="sc">Flameng</span>.</td>
-<td class="num"><i>Épuisés.</i></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de <span class="sc">J. Garnier</span>,
-grav. par <span class="sc">Lalauze</span> ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc.</td>
-<td class="num">50 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">MANON LESCAUT, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">25 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">GULLIVER (<span class="sc">Voyages de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td>
-<td class="num">25 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de <span class="sc">Boilvin</span>.</td>
-<td class="num">60 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">PERRAULT (<span class="sc">Contes de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">30 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de
-<span class="sc">J. Worms</span>, grav. par <span class="sc">Rajon</span>.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre,
-grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>. 5 fascicules.</td>
-<td class="num">45 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">ROBINSON CRUSOÉ, grav. de <span class="sc">Mouilleron</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">PAUL ET VIRGINIE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">GIL BLAS, grav. de <span class="sc">Los Rios</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">45 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CHANSONS DE NADAUD, grav. d'<span class="sc">Ed. Morin</span>. 3 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">60 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">LE DIABLE BOITEUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">30 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">ROMAN COMIQUE, grav. de <span class="sc">Flameng</span>. 3 vol.</td>
-<td class="num">35 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>, 4 vol.</td>
-<td class="num">50 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">MILLE ET UNE NUITS, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 10 vol.</td>
-<td class="num">90 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">LES DAMES GALANTES, dessins d'<span class="sc">Ed. de Beaumont</span>,
-gravés par <span class="sc">Boilvin</span>. 3 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins
-de <span class="sc">J. Garnier</span>, gravés par <span class="sc">Champollion</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">45 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">BEAUMARCHAIS: <i>Mariage de Figaro</i>, <i>Barbier de Séville</i>.
-Dessins d'<span class="sc">Arcos</span>, gravés par <span class="sc">Monziès</span>, 2 vol.</td>
-<td class="num">32 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">DIABLE AMOUREUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 1 vol.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CONTES D'HOFFMANN, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">36 fr.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="gap"><span class="sc">Nota.</span>&mdash;<i>Les prix indiqués sont ceux du format in-16.
-S'adresser à la librairie pour les autres exemplaires.</i></p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas,
-tome 4/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 4 ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
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-
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-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
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-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
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-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
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-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
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-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
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-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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deleted file mode 100644
index 6e684b2..0000000
--- a/old/62120-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/62120-h/images/illu1.jpg b/old/62120-h/images/illu1.jpg
deleted file mode 100644
index 0025ba7..0000000
--- a/old/62120-h/images/illu1.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/62120-h/images/illu2.jpg b/old/62120-h/images/illu2.jpg
deleted file mode 100644
index 4739a93..0000000
--- a/old/62120-h/images/illu2.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/62120-h/images/illu3.jpg b/old/62120-h/images/illu3.jpg
deleted file mode 100644
index 675f236..0000000
--- a/old/62120-h/images/illu3.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/62120-h/images/jouaust.png b/old/62120-h/images/jouaust.png
deleted file mode 100644
index fd80844..0000000
--- a/old/62120-h/images/jouaust.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/62120-h/images/nonbene.png b/old/62120-h/images/nonbene.png
deleted file mode 100644
index 39d213c..0000000
--- a/old/62120-h/images/nonbene.png
+++ /dev/null
Binary files differ