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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-30 20:25:45 -0800 |
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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 - -Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray - -Illustrator: Paul Avril - -Release Date: May 13, 2020 [EBook #62120] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 4 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - - - LES AMOURS - DU CHEVALIER - DE FAUBLAS - - TOME QUATRIÈME - - [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT] - - _ÉDITION JOUAUST_ - - Paris, 1884 - - - - - LES AMOURS - DU CHEVALIER - DE FAUBLAS - - [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT] - - TOME QUATRIÈME - - PARIS, M DCCC LXXXIV - - - - - LES AMOURS - DU CHEVALIER - DE FAUBLAS - - PAR - LOUVET DE COUVRAY - - AVEC UNE - PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER - - _Dessins de Paul Avril_ - GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS - - [Marque d'imprimeur: IOVAVST] - - PARIS - LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES - Rue Saint-Honoré, 338 - - M DCCC LXXXIV - - - - -[Illustration: LE SOUFFLET] - - - - -LA - -FIN DES AMOURS - -DU CHEVALIER - -DE FAUBLAS - - -Hélas! je suis à la Bastille. - -J'y passai presque tout l'hiver, quatre mois, quatre mois entiers. On -l'a mille fois écrit, cependant je me vois forcé de l'écrire encore[1]: -tous les chagrins sont rassemblés dans ce séjour funeste, et de tous les -chagrins le plus inconsolable, l'ennui, l'ennui terrible, y veille nuit -et jour à côté de l'inquiétude et de la douleur. Je crois que la mort -l'habiteroit bientôt seule, s'il étoit possible qu'on empêchât -l'espérance d'y pénétrer. O mon roi! le jour où, dans ton équité, tu -détruiras ces prisons fatales sera pour ton peuple un jour d'allégresse. - - [1] C'étoit au mois de juillet 1788 que je mêlois ainsi mes - réclamations à celles de tous les citoyens. Comment deviner alors - qu'au mois de juillet 89 la Bastille seroit, en moins de trois - heures, emportée d'assaut par mes vaillans compatriotes? Comment - deviner les rapides progrès de la Révolution qui devoit nous - assurer, avec la liberté individuelle, la liberté publique? Grâces - te soient rendues, Dieu de ma patrie! Tu as jeté sur elle un regard - libérateur; tu lui as donné précisément ensemble tous les hommes et - tous les événemens nécessaires à sa régénération si désirable et si - difficile. - -Le soleil, qui depuis plus de deux heures peut-être éclairoit le reste -du monde, commençoit à peine à paroître pour nous, malheureux -prisonniers; à peine un de ses plus foibles rayons, obliquement dirigé, -frappoit la première moitié de l'étroite et longue _lucarne_ à regret -pratiquée dans l'épaisseur d'un énorme mur. Mes yeux, qui depuis -longtemps n'avoient plus de larmes, mes yeux appesantis alloient se -fermer pour quelques instans. Pour quelques instans je cessois d'appeler -Sophie ou la mort; tout à coup j'entends s'ouvrir ma triple porte, et le -gouverneur entre, qui me crie: «Liberté, liberté!» Comment un infortuné, -détenu seulement depuis quelques jours dans un des moins affreux cachots -de la Bastille, peut-il entendre ce mot-là sans expirer de joie? Comment -ai-je pu supporter l'excès de la mienne? Je n'en sais rien; mais ce que -je sais bien, c'est que j'allois, tout nu, me jeter hors de mon tombeau, -quand on me représenta qu'il falloit au moins prendre le temps de -m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue, et pourtant ne se -fit plus vite. - -Je mis peu de temps à gagner la première porte. Dès qu'elle s'ouvrit, M. -de Belcour[2] accourut vers moi. Avec quel transport j'embrassai mon -père! avec quel plaisir il me reçut dans ses bras! - - [2] On se souviendra peut-être que le baron de Faublas avoit pris le - nom de Belcour dans la retraite où nous nous tenions cachés près de - Luxembourg. - -Après m'avoir adressé les plus doux reproches, après m'avoir rendu les -plus tendres caresses, le baron entendit la question délicate que déjà -lui répétoit un époux plein d'inquiétude et d'impatience. «Ta Sophie, me -dit-il, je voudrois pouvoir te la rendre, mais une femme charmante qui -prend l'intérêt le plus vif à tout ce qui te touche...» - -Je crus que le baron parloit de la marquise de B...; un soupir -m'échappa. Quiconque se rappellera tout ce que la marquise a fait et -souffert pour moi me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon père avoit -été surpris de l'entendre; mais il se tut quelques instans, et me -regarda très attentivement; puis il reprit: - -«Cette dame, qui prend un vif intérêt à tout ce qui vous touche, m'a -dit...--Vous a dit!... Mon père, vous l'avez vue? vous lui avez -parlé?--Oui, mon ami.--Vous lui avez parlé, mon père?--Je lui ai parlé, -oui.--Eh bien! n'est-il pas vrai qu'elle est... Mais tout à l'heure vous -en faisiez la remarque, elle est vraiment charmante!--J'en conviens.--Et -vous croyez, mon père, qu'elle s'intéresse toujours beaucoup...--A vous; -oui, je le crois.--Mon père, elle vous a dit?...--Que Mme de Faublas -s'étoit vue forcée de quitter son couvent le lendemain du jour où l'on -vous y avoit arrêté. Personne n'a pu découvrir en quel endroit Lovzinski -l'a cachée.--O chère épouse! oh! dans quel état elle étoit, lorsque les -soldats, m'ayant environné, m'accablèrent de leur nombre. Je la vis -tomber... évanouie,... mourante. Ah! si ma Sophie n'est plus, tout est -fini pour moi.--Éloignez ces idées funestes, mon fils... Sans doute -votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous aimer: le jour qu'elle -quitta son couvent, elle paroissoit bien désolée, bien inquiète, mais on -ne craignoit rien pour sa vie.--Vous me rassurez, vous me consolez, nous -la retrouverons.--Je le désire vivement, cependant je n'oserois -l'assurer. J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore; mais -je vous avoue que je commence à désespérer du succès.--Quoi! mon père, -elle vit, je suis libre, et je ne la retrouverois pas! Ah! je la -retrouverai, soyez sûr que je la retrouverai.» - -Cependant notre voiture avançoit. Déjà sortis des cours de la Bastille, -nous touchions à la porte Saint-Antoine, lorsqu'un domestique à cheval, -ayant fait signe à notre cocher d'arrêter, me remit une lettre en me -disant: «C'est de la part de mon maître, que voici.» Il me montroit un -jeune cavalier qui caracoloit en face de notre carrosse, à l'entrée même -du boulevard. Malgré le chapeau rond dont le joli garçon tenoit ses yeux -presque couverts, je reconnus le vicomte de Florville. Je reconnus -l'élégant frac anglais dont il s'étoit paré dans des temps plus heureux -pour venir, jusque dans la chambre du chevalier de Faublas, désabuser un -amant trop injuste, et une autre fois, pour conduire Mlle Duportail à la -petite maison de Saint-Cloud. Je me précipitai à la portière en criant: -«C'est elle!» Aussitôt le vicomte m'honora du sourire le plus caressant, -me salua de la main, et prit le galop. Enchanté de le revoir et ne -pouvant contenir ma joie, je criois toujours: «C'est elle!» Le baron -crioit aussi. «Mon ami, vous allez tomber dehors... Vous allez tomber, -Monsieur, prenez donc garde!--Mon père, c'est elle!--Qui, elle?--Elle, -mon père!... cette femme charmante dont nous parlions tout à l'heure. -Regardez.» - -J'avois pris ou j'avois cru prendre la main de M. de Belcour; je tirois -à moi, et je déchirois sa manchette. «Si vous voulez que je regarde, -rangez-vous un peu, me dit-il. Où la voyez-vous donc?--Là-bas, là-bas. -Elle est déjà un peu loin; mais vous pouvez encore distinguer son joli -cheval et son charmant habit.--Comment! se met-elle en homme -quelquefois?--Souvent.--Et elle monte à cheval?--Bien, très bien, avec -infiniment de grâce et d'adresse.--Vous êtes mieux instruit que moi, -répondit le baron, qui paroissoit avoir un peu d'humeur; je ne savois -pas cela.--Mon père, vous permettez que je lise ce qu'elle -m'écrit?--Oui, et même tout haut, si cela se peut; vous m'obligerez.» - -Je lus tout haut: - - _Jusqu'à ce que votre malheureux duel soit entièrement oublié, - Monsieur, vous ne pouvez pas plus que monsieur votre père, qui a bien - fait de garder le nom qu'il avoit pris à Luxembourg, reparoître dans - la capitale sous celui de Faublas. Faites-vous appeler le chevalier de - Florville, si cela ne vous est pas trop désagréable, et si vous ne - trouvez rien de pénible à vous rappeler quelquefois le souvenir d'une - amie aux sollicitations de laquelle vous devez enfin votre - élargissement._ - -«Je savois bien qu'elle faisoit des démarches, interrompit le baron; -mais elle n'espéroit pas un si prompt succès. Je n'ai reçu que ce matin -l'heureuse nouvelle de votre liberté prochaine; encore ne me l'a-t-on -mandée que par un écrit d'une main inconnue. Continuez votre lecture, -mon ami.» - - _Ce soir nous pourrons causer ensemble un moment. Ce soir vous - recevrez une visite de Mme de Montdésir, et vous ferez ce qu'elle vous - dira... Brûlez ce billet._ - -Le baron me demanda vivement quelle étoit cette Mme de Montdésir; je -répondis que je n'en savois rien. «Il y a toujours, me répliqua-t-il -avec impatience, il y a toujours quelque chose de bizarre et d'obscur -dans tout ce qui vous arrive. Au reste, j'aurai dès ce soir -l'explication de tout cela.--Dès ce soir, mon père?--Oui, dès ce soir, -nous irons chez elle remercier cette dame...--Nous irons chez elle?... -Mais je ne peux pas m'y présenter, moi.--Pourquoi donc?--Parce que son -mari...--Son mari? pourroit-il le trouver mauvais? Mais d'ailleurs il -est mort.--Son mari? Il est mort?--Eh! oui, il est mort. Vous qui -paroissez être si bien instruit de ce qui la regarde, comment ne -savez-vous pas cela?--Demandez-moi plutôt comment je le saurois, mon -père... Il est mort! j'en suis vraiment fâché. Pauvre marquis de B...! -c'est apparemment des suites de sa blessure: j'aurai toujours cela à me -reprocher.» - -M. de Belcour ne m'entendoit plus, parce que sa voiture venoit de -s'arrêter devant un couvent de la rue Croix-des-Petits-Champs, près la -place Vendôme. «Vous allez voir votre soeur, me dit le baron.--Ah! ma -chère Adélaïde!--Je l'ai mise ici, continua mon père, pour qu'elle fût -plus près de nous; tout à l'heure vous remarquerez sans doute avec -plaisir que, des fenêtres de l'hôtel où je loge maintenant, vous pourrez -apercevoir votre soeur, lorsqu'aux heures de récréation elle se -promènera dans le jardin de son couvent. Vous concevez qu'il étoit -impossible que je continuasse à demeurer rue de l'Université, et qu'au -contraire il m'a fallu prendre un autre quartier que celui du faubourg -Saint-Germain. Suivez-moi, mon ami, nous allons emmener Adélaïde, qui ne -sera pas fâchée de dîner avec nous.» - -Elle vint d'abord au parloir. Comme elle étoit embellie depuis plus de -cinq mois que je ne l'avois vue! Que je la trouvai mieux faite encore et -mieux formée, plus grande et plus jolie! O fille tout aimable, si je -n'avois pas été ton frère, que n'aurois-je pas fait pour être ton amant! - -Je tenois sa main, que je mouillai de mes larmes; ses larmes tomboient -sur ma main, et mon père nous prodiguoit à tous deux mille douces -caresses. Cependant, c'étoit moi qu'il embrassoit le plus souvent. «N'en -sois point jalouse, dit-il à ma soeur, qui en fit la remarque avec -l'ingénuité qu'on lui connoît, permets qu'aujourd'hui je l'aime un peu -plus que je ne te chéris. Depuis plus de six mois peut-être je souffre -et je m'inquiète, et ce n'est pas toi, ma chère fille, ce n'est pas toi -qui me donnes du chagrin.» Le baron, pour adoucir cette espèce de -reproche, me pressa vingt fois sur son sein. - -Du couvent nous nous rendîmes, en moins d'une minute, à notre hôtel, où -mon père me mit d'abord en possession de l'appartement qu'il m'avoit -destiné. Je fus charmé de retrouver le fidèle Jasmin dans mon -antichambre; mais je ne pus, sans beaucoup de chagrin, voir dans ma -chambre à coucher, très petite, un seul lit très étroit. «Oh! mon père, -vous avez logé le chevalier de Faublas comme s'il devoit longtemps -encore gémir dans le veuvage; voici la chambre du célibat.» Pour toute -réponse, M. de Belcour m'ouvrit une porte voisine. Après avoir traversé -plusieurs pièces très vastes, j'entrai dans une fort belle chambre, où -se trouvoient deux alcôves et deux lits. Je fis un saut de joie: «Voici -le temple de l'hymen. L'amour y ramènera ma femme pour moi; mon père, je -n'habiterai cette chambre qu'avec Sophie et l'amour. Jusqu'à ce que ma -femme me soit rendue, j'occuperai cet autre appartement si triste; -personne n'entrera dans celui-ci, personne: aucune beauté moins digne de -ce lieu ne le profanera par sa présence. Et ce boudoir, qu'il est joli! -qu'il est galant!... galant et joli sans doute; mais, quand mon amante y -sera venue seulement une fois recevoir mes adorations, le boudoir -n'existera plus: ce sera vraiment un temple, un sanctuaire; je -n'approcherai de l'autel qu'avec un saint respect...» - -L'autel, c'étoit un lit de repos: je lui parlois et je le baisois. - -Nul autre que moi ne s'en approchera... Ah! ma soeur, n'entrez pas! -n'entre pas, ma chère Adélaïde, je t'en prie... L'accès de ce lieu de -délices ne doit être permis qu'à ma femme. Oui, ma Sophie, je le jure -par toi, jamais mortelle ne pénétrera dans ce sanctuaire où mes hommages -t'attendent; oui, je le jure encore, elle y sera seule adorée, la -divinité que mes voeux les plus ardens y vont appeler chaque jour. - -Quand il faisoit ce double serment, au moins inutile, le chevalier de -Florville étoit loin de soupçonner qu'avant la fin de la journée il -arriveroit grand scandale en ce lieu si témérairement consacré. - -Mon père me fit voir que, du boudoir, on passoit dans un cabinet de -toilette, et, du cabinet de toilette, dans un corridor, au bout duquel -on trouvoit un escalier dérobé. Ce ne fut pas sans peine qu'on m'arracha -de l'appartement de ma femme; M. de Belcour, avant d'avoir pu me -déterminer à passer dans le sien, fut obligé de sourire aux propos -tendres, et d'admirer les douces caresses dont j'honorois successivement -chacun des petits meubles du charmant boudoir. - -Ne me demandez pas comment il se fit que plusieurs heures s'écoulèrent -sans que j'eusse pu donner seulement un souvenir à Mme de B..., sans que -j'eusse trouvé le moment d'interroger encore M. de Belcour sur l'état -nouveau de cette veuve qui devoit m'être si chère. Songez qu'Adélaïde me -parloit de sa bonne amie; songez que ma soeur pleuroit avec moi -l'absence de ma bien-aimée. - -Oui, nous pleurions encore lorsque les portes de l'hôtel s'ouvrirent -avec fracas. Au bruit d'une voiture qui entroit, mon père courut à la -fenêtre; puis il revint à moi: «Mon ami, c'est elle; quoiqu'elle sût -très bien que vous étiez ici, je le lui ai fait dire: elle vient -apparemment nous demander à dîner.» J'allois me précipiter sur -l'escalier, M. de Belcour me retint. «Mon fils, vous ne l'irez pas -remercier dans le vestibule; c'est à moi de la recevoir.--Mon père!--Mon -ami, restez là; restez avec Adélaïde, je le veux.» - -Il descendit et remonta le moment d'après. En vérité, je m'attendois à -voir paroître la marquise de B...; ce fut la baronne de Fonrose qui -entra. Mon étonnement, déjà très grand, devint extrême lorsque je la vis -accompagnée d'une jolie petite brune qui, prompte comme l'éclair, vint -tomber dans mes bras. Quand elle m'eut vingt fois serré dans les siens, -vingt fois embrassé, vingt fois appelé son cher ami, elle s'aperçut -qu'il y avoit là deux personnes qu'elle ne connoissoit pas, et qui, très -surprises de son excessive joie, comme de sa vivacité plus excessive -encore, la regardoient faire en silence, et sembloient attendre -impatiemment qu'elle eût fini. «Pardon, dit-elle à mon père en le -saluant, je ne vous avois pas remarqué... Mais ce n'est pas ma faute,... -c'est que... c'est qu'il est bon de vous avertir que je suis -naturellement un peu prompte»; et sans attendre la réponse de M. de -Belcour: «Quelle est cette jeune personne?» me demanda-t-elle en me -montrant Adélaïde. Dès que j'eus répondu que c'étoit ma soeur, elle -courut l'embrasser en lui disant: «Mademoiselle, je suis bien aise que -vous lui soyez parente d'aussi près, car je vous trouve bien jolie.» - -Ma chère Adélaïde, extrêmement troublée, ne put répondre un seul mot; -mais j'entendis que mon père, à peine revenu de sa première surprise, -prioit tout bas Mme de Fonrose de lui dire le nom de cette jeune dame, -qu'il trouvoit en effet passablement prompte. La baronne répondit tout -haut: «C'est l'une de mes plus intimes amies; je crois vous avoir parlé -quelquefois de madame la comtesse de Lignolle.» Mon père adressa la -parole à la comtesse: «Il me paroît que mon fils a l'honneur d'être -connu de madame?--Beaucoup, Monsieur, dit-elle.--Oui, beaucoup, répétoit -la baronne, qui rioit: ils ont fait des charades ensemble.» - -Chacun s'étoit assis; la comtesse me faisoit signe de venir me placer à -côté d'elle; j'y allois; le baron m'arrêta. «Étourdi que vous êtes!» me -dit-il; puis, me présentant Mme de Fonrose: «Recevez, Madame la baronne, -les remerciemens de mon fils.--Il faut convenir qu'il m'en doit, -répondit-elle: je lui ai promptement ramené une jolie dame pour laquelle -il a sans doute quelque amitié.--Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela -seulement qu'il s'agit.--Vous avez raison; il m'a encore l'obligation de -lui avoir fait lier connoissance avec elle. Aussi me suis-je empressée, -ce matin, d'aller chercher la comtesse, dès que j'ai su par vous que le -chevalier venoit de sortir de sa prison.--Dès que vous l'avez su par -moi! mais vous le saviez, j'espère, avant que je vous l'eusse fait -dire?--Non.--Comment, non? vous n'avez point fait de démarches pour -obtenir la liberté du chevalier?--J'en ai fait, il est vrai.--Ce n'est -pas à vous qu'il doit son élargissement?--D'honneur, je ne le crois -pas.--Madame, vous m'étonnez, s'écria-t-il avec un peu d'humeur. -Pourquoi vous refuser à la reconnoissance du père, quand vous sollicitez -celle du fils?--Quand je sollicite celle du fils! Expliquez-vous, -Monsieur.--Eh! oui, Madame, vous me faites un mystère de votre heureux -succès, tandis que vous n'avez eu rien de plus pressé que d'en instruire -le chevalier.--Dites-moi, Monsieur, répliqua-t-elle avec impatience, -comment j'ai pu instruire le chevalier, dont je n'ai...?--Comment, -Madame? par une lettre que vous lui avez écrite ce matin.--Une lettre!» - -Maintenant il étoit clair pour moi que, pendant toute la matinée, il -s'étoit fait entre le chevalier de Faublas et son père un long -quiproquo. Il étoit clair que celui-ci avoit toujours entendu parler de -Mme de Fonrose, tandis que celui-là ne songeoit qu'à Mme de B... Frappé -de la chaleur que M. de Belcour mettoit dans son explication avec Mme de -Fonrose, je ne pouvois douter qu'il ne fût très amoureux d'elle et un -peu jaloux de moi. Je n'avois qu'un mot à dire pour justifier la -baronne, mais il ne falloit pas compromettre la marquise et me faire une -querelle avec la comtesse. Quel parti prendre? Pendant que je cherchois -un expédient capable de concilier tous les intérêts contraires, Adélaïde -paroissoit rêveuse, Mme de Lignolle inquiète, Mme de Fonrose -impatientée, et le baron continuoit. - -«Oui, Madame, une lettre qu'on lui a remise de votre part au moment que -nous passions à la porte Saint-Antoine; une lettre dans laquelle il vous -plaît de lui donner le nom de _Florville_.--Le nom de Florville!--Et -dans laquelle encore vous lui annoncez pour ce soir la visite de je ne -sais quelle dame de Montdésir.--Je suis fort aise que vous m'appreniez -ce nom-là. Cependant, Monsieur, je vous l'avoue, j'attends avec quelque -impatience que vous vouliez bien finir ce trop long badinage.--Il ne -tient qu'à vous, Madame; avouez simplement...--Quoi, Monsieur? toutes -les rêveries qui vous passent par la tête?--Avouez simplement, -continua-t-il d'un ton piqué, avouez que, patiemment postée à l'entrée -du boulevard, vous attendiez un regard du chevalier.--Si monsieur le -baron ne s'amuse pas, il a perdu la raison.--Avouez, Madame, il n'y a -pas de quoi me fâcher. Tout ce qui pourroit m'étonner un peu, c'est que -vous ayez cru nécessaire de vous enfuir à toute bride lorsque j'ai voulu -mettre la tête à la portière.--A toute bride? l'expression est -excellente.--Au galop, au galop, si vous l'aimez mieux.--Celle-ci n'est -pas moins bonne.--Eh! sans doute, s'écria-t-il avec une extrême -vivacité, à toute bride ou au galop, pourquoi pas, puisque vous étiez à -cheval et en habit de cavalier?--Moi, ce matin, sur le boulevard, à -cheval et en habit de cavalier? Moi, Monsieur? songez-vous bien à ce que -vous dites? Ah! cela est trop fort!...--Madame, on vous a vue comme je -vous vois.--Qui, Monsieur?--Mon fils.--Lui?--Lui-même.--Eh bien, je m'en -rapporte à ce qu'il va dire.--Parlez, Chevalier, est-ce moi que vous -avez vue?» Je répondis: «Non, Madame.--Comment, non? s'écria M. de -Belcour. Ne m'avez-vous pas dit...?--Mon père, nous nous sommes mal -entendus. Quand vous comptiez qu'il étoit question de Madame, je vous -parlois d'une autre personne.--Et de qui donc?--Dispensez-moi...» - -La comtesse, se levant alors avec beaucoup de vivacité, me dit: «Je veux -le savoir, moi!» J'affectai de rire en répétant: «Vous voulez le -savoir?--Oui, reprit-elle, je veux savoir quelle femme si pressée de -vous voir vous guettoit ce matin sur votre passage et vous a -écrit.--Vous voulez le savoir?--Oui, Monsieur.--Quoi! sérieusement, -continuai-je en jouant l'étonnement, vous voulez que je dise...?--Oh! -que vous m'impatientez! Oui, je le veux.--Absolument, Madame?--Eh! -oui.--Vous l'exigez?--Je l'exige.--Si je vous obéis, vous ne serez pas -fâchée?--Non.--Mais, voyez, Madame; faites bien vos réflexions.--Je -perds patience.--Ah çà! mais, du moins, je ne le dirai donc qu'à vous, -et tout bas?--Quel supplice!... Non, Monsieur, tout haut et à tout le -monde.--Vous le permettez?--Apparemment, puisque je l'ordonne.--Vous -l'ordonnez?--Eh! oui, oui, oui, cent fois oui!--Allons, c'est que -probablement vous avez quelques raisons?...--Sans doute, j'en ai.--A la -bonne heure!... je vais le dire. (_Au baron et à la baronne, en -montrant la comtesse._) C'étoit madame.--Cela n'est pas vrai, -s'écria-t-elle.--Vous croyez donc que je ne vous ai pas reconnue?--Je -vous jure que ce n'étoit pas moi.» - -Je lui soutins que c'étoit elle; je le lui soutins avec tant d'assurance -et un si grand air de vérité que mon père le crut fermement. La baronne -elle-même y fut trompée. «Il est vrai, dit-elle à la comtesse, que vous -mettez quelquefois des habits d'homme, et que je ne vous ai pas trouvée -ce matin chez vous, quand j'ai été vous y chercher. Je vous ai attendue -près d'une heure.» Mme de Lignolle, désolée, désolée plus que je ne puis -le dire, crioit en vain: «J'étois allée chez ma tante, la marquise -d'Armincour; de ma vie je n'ai monté à cheval, je ne savois pas que le -chevalier dût aussitôt obtenir sa liberté.» En vain crioit-elle, -personne ne paroissoit la croire; et moi, toujours armé d'un -imperturbable sang-froid bien propre à redoubler sa vive impatience, je -ne cessois de lui répondre tranquillement: «Ah! je vous ai bien -reconnue!» Je pense, en vérité, que la comtesse se fût alors jetée par -la fenêtre si, cruel au point de lui enlever l'unique amusement dont sa -petite fureur pût être un peu calmée, je l'eusse empêchée de me pincer -les bras et de me casser son éventail sur les doigts. «Vous vous fâchez, -Madame, je l'avois bien dit! voilà ce que je prévoyois quand je -résistois. Aussi, pourquoi me forcer de parler?--Quoi! Monsieur, -pouvois-je deviner...?--Que je vous nommerois? Ah! voilà ce que c'est! -vous ne me pressiez tant qu'afin que je nommasse une autre personne. -Comment n'ai-je pas senti cela? J'ai tort en effet, j'ai grand tort! -Quelle gaucherie de ma part!» En lui parlant ainsi, j'affectois de -baisser la voix, mais en même temps j'avois soin de prononcer assez -distinctement pour que chacun m'entendît. Ce dernier coup la mit tout à -fait hors d'elle-même; elle m'alloit battre sérieusement, si je ne -m'étois enfui. - -O ma Sophie! je courus à ton appartement, je courus jusqu'au fond de ton -boudoir chercher un asile que je croyois sûr. - -Je me trompois: Mme de Lignolle y entra presque en même temps que moi. -Trop coupable ou trop étourdi, je ne songeai qu'au plaisir de la voir -dans un lieu de délices, où je pouvois si promptement faire succéder aux -cruelles fureurs de la colère les douces fureurs de l'amour. Je la pris -dans mes bras, et du ton le plus tendre: «Puisque vous m'assurez que ce -n'étoit pas vous, lui dis-je, il faut bien que je vous croie; cependant -j'aurois gagé toute ma fortune que ce matin Mme de Lignolle m'avoit -rencontré près du boulevard. Jolie comtesse, cette erreur de mes yeux, -cette erreur dont vous êtes affligée, que prouve-t-elle? rien autre -chose, assurément, sinon qu'en tout temps préoccupé de votre souvenir, -l'amant qui vous adore vous voit partout.--Eh bien, voilà une bonne -raison, répondit la comtesse aussitôt apaisée; que ne la disiez-vous -plus tôt, je ne me serois pas mise en colère.» Elle m'embrassa. - -De mes deux sermens, l'un étoit déjà complètement oublié, puisque Mme de -Lignolle restoit dans le boudoir où je l'avois laissée trop facilement -entrer. L'autre, j'en fais en toute humilité l'aveu pénible, l'autre, -qu'on ne regardera pas comme le moins essentiel, j'allois aussi peu -religieusement et peut-être aussi vite le violer, si Mme de Fonrose ne -fût tout à coup arrivée pour empêcher que le même instant ne me vît -souillé d'un double parjure... Hélas! - -«Allons, enfans, dit-elle en ouvrant la porte, que voulez-vous donc -faire là? Vous êtes aussi trop étourdis. Le baron se fâche, il ne veut -pas que sa fille dîne avec vous. En conscience, a-t-il tort? Allons, -revenez avec moi, rentrons.--Voilà, répondit la comtesse, un joli -boudoir. Nous y reviendrons, Monsieur de Faublas, Duportail, de -Flourvac, de Florville: car vous êtes le jeune homme aux cinquante -noms.--Comtesse, vous savez donc tout cela?--Et bien autre chose encore; -nous aurons quelque dispute ensemble, je vous en avertis.» - -Je fermai l'appartement de ma femme. La comtesse saisit son temps pour -me prendre la clef, qu'elle mit dans sa poche. «Vous en avez sans doute -une autre, me dit-elle; moi, j'ai besoin de celle-ci.» - -Quand ces dames rentrèrent dans le salon, mon père n'y étoit plus. Je -courus le rejoindre sur l'escalier, qu'il descendoit avec Adélaïde. Ma -chère soeur avoit les larmes aux yeux. «Voilà une dame qui nous fait -bien du mal, mon frère. C'est sans doute à cause d'elle que nous ne -dînons point ensemble; elle est trop familière et trop vive, cette dame; -défiez-vous-en. Tenez, mon frère, je n'aime pas les femmes qui montent à -cheval. N'allez pas mettre encore un habit d'amazone pour celle-là, et -vous battre avec son mari. Trouveriez-vous donc quelque plaisir à faire -du mal à un honnête homme, et à retourner à la Bastille? Mon frère, -n'aimez pas cette dame; oh! je vous en prie, ne l'aimez pas. Songez à ma -bonne amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime bien, ma bonne amie, -et, je vous le dis, cette comtesse lui causeroit autant de chagrin que -cette autre marquise qui la faisoit tant pleurer.» - -Ainsi, ma chère Adélaïde me donnoit, sans prétention comme sans finesse, -d'excellentes leçons. Mais le moyen de goûter sa morale, à présent que -la comtesse m'attend là-haut? Le moyen d'entendre la raison, quand le -plaisir est là? Un jour viendra, mon aimable soeur, un jour viendra que -vous-même, instruite par les passions, vous ne pourrez, sans de grands -combats, donner l'exemple avec le précepte. En attendant, prêcheuse -innocente, vous perdez vos bonnes paroles; je ne suis touché que de -votre douleur, et, pendant que mon père vous reconduit, je vole -embrasser ma maîtresse. - -_M'ama 'l secondo mio_, dit Mme de Fonrose, qui me voyoit faire. _Amo 'l -primo mio_, reprit-elle pendant que Mme de Lignolle me rendoit mon -baiser. Mais, après s'être précipitamment jetée entre nous, elle ajouta: -«Doucement, chers enfans, je suis désolée de séparer les _deux_ jolies -_personnes_! cependant, il faut que vous gardiez pour un autre moment la -fin de l'heureuse charade.» - -A l'application presque aussi heureuse que la baronne en faisoit, je vis -bien que la comtesse n'avoit point de secrets pour elle. - -Placé entre deux jolies femmes, dont l'une applaudissoit aux tendresses -que me prodiguoit l'autre, je devois trouver le temps bien rapide en son -cours. Il est vrai que, lorsque mon père revint, je le croyois à peine -sorti. Monsieur le baron prit avec la comtesse un ton froidement poli; -mais, grâce à Mme de Fonrose, le dîner s'égaya. Chaque saillie de M. de -Belcour lui valoit un sourire de la baronne, et M. de Belcour paroissoit -beaucoup aimer ce sourire. Plus sensible pourtant au plaisir de me -revoir à sa table, le baron, souvent et longtemps, reposa sur moi ses -regards satisfaits. Souvent il parla d'Adélaïde, et, chaque fois qu'il -en parla, le regret de son absence lui coûta plus d'un soupir. Oui, -pendant ce dîner trop court, oui, mon père, et je m'en souviendrai toute -ma vie, je n'eus besoin que d'une attention légère pour discerner que -votre maîtresse pouvoit un instant vous distraire, mais que toujours -vous vous attendrissiez pour votre fille, mais que vous étiez heureux -par votre fils. Oui, mon père, je ne vous observai qu'un moment, et mon -coeur sentit que, malgré les séductions de cet autre amour si puissant, -si tyrannique, le seul amour paternel vous donnoit en ce moment les -plaisirs que vous vouliez cacher et la joie qu'il vous étoit si doux de -laisser paroître. - -Un ami commun vint la partager; le vicomte de Valbrun, tout à l'heure -instruit de mon élargissement, accouroit m'en féliciter. Il me parut que -Mme de Fonrose eût désiré qu'il se fût moins pressé. M. de Valbrun prit -avec elle le ton orgueilleusement modeste qui semble appartenir à -l'amant prédécesseur, et je vis au contraire M. de Belcour affecter les -airs supérieurs d'un rival préféré. «Oui, c'est une affaire arrangée, me -dit tout bas le vicomte, qui s'aperçut que j'observois curieusement -chaque acteur de cette scène pour moi nouvelle, c'est une affaire -arrangée, je ne suis plus rien chez la baronne. Hélas! poursuivit-il en -riant, j'ai moi-même fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre -détention, le baron revient à Paris, je le présente à la baronne, et -tout d'un coup l'ingrat me l'enlève. Trop heureux encore si monsieur son -fils veut bien me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine -qui seule occupe en ce moment-ci mon désoeuvrement.--Monsieur son fils -ne troublera pas vos amours, soyez-en sûr, Vicomte.--Je ne m'y fie pas -trop; jurez par Sophie.--De tout mon coeur! je le jure.» - -Ce jour n'étoit pas pour moi le jour des sermens heureux: bientôt on -saura que je devois encore violer celui-ci. - -«Messieurs, comptez-vous finir? dit Mme de Lignolle, impatientée de nous -voir parler bas. De qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystère? -de Mme de Montdésir?--Mme de Montdésir! répéta le vicomte.--C'est, -reprit la comtesse d'un ton de dépit mêlé d'ironie, c'est une belle -inconnue qui doit faire ce soir une visite à M. le chevalier; ce matin -elle l'a prévenu par un billet doux.» M. de Valbrun, d'un air étonné, -répéta encore les derniers mots de la comtesse: «Un billet doux!--Oui, -répondit-elle; priez monsieur de vous le montrer, vous verrez que c'est -très intéressant.--Ah! Chevalier, faites-moi ce plaisir-là.» - -Je ne fis aucune difficulté de confier à M. de Valbrun la lettre de la -marquise. Il la lut plusieurs fois avec une attention qui me parut mêlée -d'inquiétude, puis il me la rendit sans se permettre la moindre -réflexion. Mais, un instant après, quand nous sortîmes de table, il me -tira sans affectation dans l'embrasure d'une fenêtre. «Cette lettre, me -dit-il, je devine de qui elle vient.--Vicomte, vous avez très bien fait -de n'en rien dire.--Ah! soyez tranquille. Quant à Mme de Montdésir, -c'est Mme de B... qui...» J'interrompis M. de Valbrun. «Je le crois -comme vous: c'est la marquise, c'est elle assurément.» Le vicomte -reprit: «Pendant votre détention, qui auroit pu durer très longtemps, -Justine m'a dit cent fois que Mme de B... ne cessoit de travailler à -votre liberté. Elle a peut-être quelque chose de très intéressant à vous -apprendre.--Comme vous dites, Vicomte, et c'est là sans doute le motif -de la visite qu'elle me rendra ce soir.--Chevalier, je ne suis pas fâché -qu'elle vienne chez vous, puisque cette démarche peut vous être utile; -mais, du moins, soyez sage, songez à Mme de Lignolle, songez à Sophie, -n'allez pas...» - -La comtesse, qui ne me perdoit pas de vue un moment, vint alors nous -joindre, et mit fin à cette conversation, dans laquelle le vicomte et -moi nous avions compris, chacun de diverse manière, plusieurs mots -susceptibles de plusieurs interprétations. Oui, Lecteur, je vous en -demande pardon, c'étoit encore un quiproquo. - -Cependant la baronne parloit d'aller à l'Opéra. M. de Belcour, dès qu'il -sut que la comtesse n'y accompagnoit point Mme de Fonrose, déclara qu'il -ne sortiroit pas de chez lui. Celle-ci tenta complaisamment tous les -moyens de l'écarter, et, désolée de le trouver inébranlable, finit par -dire qu'elle resteroit aussi; d'un autre côté, la comtesse, inquiète, -m'assuroit tout bas qu'elle ne me quitteroit pas de la soirée. «Je -serai, disoit-elle d'une voix altérée, charmée de connoître cette Mme de -Montdésir si prompte à vous donner des rendez-vous.» Puis, avec beaucoup -de douceur, elle ajouta: «N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me -dire en particulier?» J'avoue que la jalousie de Mme de Lignolle et sa -tendre vivacité me jetoient dans une perplexité fort étrange. Sans doute -je me livrois avec transport à l'espoir charmant que me donnoit cette -question si polie: _N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire -en particulier?_ mais aussi, flatté d'une espérance plus douce encore, -persuadé que, sous un nom supposé, Mme de B... dans un quart d'heure -peut-être seroit dans l'appartement du chevalier de Florville, je me -demandois quel intérêt si pressant la ramenoit chez moi si vite, et -quelquefois j'osois me dire que l'amour, justement offensé des -résolutions violentes qu'elle avoit prises à ce fatal village -d'Hollrisse, mettroit sa gloire à me la rendre ici plus foible que -jamais. Or, chacun sent dans quel embarras se trouvoit le chevalier de -Faublas; brûlant du désir de remercier le plus tôt et le mieux possible -la bienfaitrice chérie à laquelle il devoit plus d'une espèce de -reconnoissance, mais pas à pas suivi d'un empressé disciple, qui -sembloit impatiemment attendre la leçon que son maître eût été bien -fâché de lui refuser. Que chacun plaigne donc un malheureux jeune homme -obligé d'abord d'écarter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire -la belle marquise, et ensuite réduit à la dure nécessité de renvoyer sa -première maîtresse pour recevoir sa première écolière; qu'en ce moment -critique on craigne surtout qu'il ne fasse quelque sottise! Eh! qui -n'eût pas, dans une occasion aussi difficile, perdu la tête comme moi? - -Je pris un parti que je croyois bon; je saisis, pour m'échapper du -salon, un instant où la comtesse causoit avec la baronne; je courus à -mon appartement; j'appelai mon domestique. «Écoute, Jasmin, va te mettre -en sentinelle à la porte de la rue; une dame viendra bientôt, qui -demandera le chevalier de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en -prieras bien poliment, mon ami, car c'est une grande dame; à la faveur -de la nuit, vous passerez sans que le suisse vous voie; vous traverserez -la cour, et vous monterez par l'escalier dérobé; cette dame voudra bien -attendre dans mon appartement; tu l'y laisseras sans lumière, parce -qu'il ne faut pas que, des fenêtres du baron, on puisse s'apercevoir -qu'il y a quelqu'un chez moi. Tu m'entends bien?--Oui, Monsieur le -chevalier.--Attends donc, ce n'est pas tout: au lieu de venir m'avertir -chez le baron, tu descendras dans la cour, et tu joueras sur ton méchant -violon cet air que tu écorches si bien: _Tandis que tout sommeille_. -Quand tu croiras que j'ai dû t'entendre, tu remonteras ici, où tu -attendras mes derniers ordres. As-tu bien compris tout cela?--Oui, -Monsieur.--Tu ne veux pas que je répète?--Non, Monsieur, et vous allez -être obéi de point en point. Oh! que je suis aise de vous revoir! oh! je -le disois bien, que, quand mon jeune maître seroit de retour, l'amour et -les plaisirs repasseroient dans mon antichambre.--Tu oubliois les petits -profits, Jasmin. Tiens, prends cela, car j'aime les gens qui ont de -l'intelligence.» - -Je n'avois quitté la comtesse qu'une minute, et déjà pourtant elle -demandoit qu'un domestique allât voir où je pouvois être. Il y avoit une -bonne heure que j'attendois près d'elle le signal convenu, quand Jasmin -le donna. Mon bon Jasmin racloit comme un ménétrier de la foire; mais -c'est ici surtout que vous admirerez l'empire de mon imagination sur mes -sens: aux premiers _crincrins_ du violon criard, je crus entendre, sous -les doigts de mon laquais, résonner la harpe du roi-prophète, ou, vous -l'aimerez mieux peut-être, la lyre d'Amphion. Jamais notre Amphion -moderne, _Viotti_, dans ses plus beaux jours, ne tirera de son -instrument des sons plus enchanteurs. - -Heureusement l'enthousiasme ne me transporta pas au point de me faire -oublier l'heureux moment qui m'étoit annoncé. Je me penchai à l'oreille -de la comtesse, et d'un air empressé: «Quand donc permettrez-vous que je -vous entretienne sans témoins?--Le plus tôt possible, répondit-elle -naïvement, il ne s'agit que de trouver un moyen de nous échapper. J'y -vais rêver; tâchez aussi d'imaginer quelque expédient... Mais, tenez,... -oui, oui, laissez-moi faire. Monsieur, dit-elle à mon père, la baronne -m'a dit que vous aimiez le trictrac?--Oui, Madame.--J'y suis -passablement forte, Monsieur.--Voulez-vous en faire une partie, -Madame?--Volontiers.» - -Qui demeura très étonné? ce fut moi. Jouer avec mon père, quand il -s'agissoit de me donner un tête-à-tête! Cela me paroissoit une -gaucherie, une gaucherie dont je me consolai par réflexion: car, si -l'amant de la comtesse en devoit souffrir, l'ami de la marquise en -pourroit profiter. Oui, je croyois que j'allois m'évader sans que Mme de -Lignolle elle-même y prît garde. Mais je me trompois, la petite personne -avoit les yeux ouverts sur moi; elle m'appela près d'elle, me força de -m'asseoir, et ne me permit, sous aucun prétexte, de quitter ma place. - -Il y avoit une demi-heure que cela duroit, je commençois à m'ennuyer -fort, et la marquise apparemment s'ennuyoit aussi, puisque Jasmin -recommença son solo. Mon cher confident craignoit peut-être que je ne -l'eusse pas d'abord entendu, car cette fois il faisoit un tapage -d'enfer. On conçoit combien ce pressant carillon devoit augmenter mon -impatience; je me sentois comme piqué de cent mille épingles, et voyez -quelle ingratitude! la lyre d'Amphion ne me sembloit plus qu'une -cornemuse. Le baron, qui dans ce moment faisoit une école, ne trouva pas -non plus cette musique fort mélodieuse; il courut à la fenêtre, qu'il -ouvrit, et demanda quel étoit le maudit racleur qui lui écorchoit ainsi -les oreilles. «C'est moi, répondit aussitôt Jasmin, sensible au -compliment; c'est moi.--Ayez la complaisance de ne pas m'étourdir -ainsi», lui dit le baron. Et moi, bon fils, par égard pour mon père qui -s'enrhumoit et s'époumonnoit à la fenêtre, je criai de toutes mes -forces: «Finissez, Jasmin; vous faites un bruit! on vous entend dans le -salon comme si vous y étiez: finissez... tout à l'heure,... tout à -l'heure, entendez-vous?--Oui, oui, Monsieur; voilà qui est dit. Je vous -entends à merveille.» - -Touché de mon attention, le baron se remit au jeu d'un air satisfait; -l'étourdie comtesse perdit bientôt ses avantages et la partie. Un mal de -tête tout à coup survenu lui fournit le prétexte de refuser sa revanche, -qu'elle pria la baronne de prendre pour elle. La comtesse, aussitôt que -Mme de Fonrose se fut mise à sa place, me joignit dans un coin du salon, -et me demanda tout bas si l'escalier étoit éclairé. «--Oui, ma jolie -petite élève.--En ce cas, partez, je vous suis.--Tout de suite?--Oui, -mon cher ami.--Quelle imprudence! Gardez-vous-en bien.--Parce -que?--Parce qu'il est impossible que nous quittions la compagnie tous -deux en même temps.--Bon!--Impossible: cela seroit remarqué, vous vous -perdriez. Je vais monter, on pourra me croire occupé chez moi, et dans -une bonne demi-heure...--Une demi-heure? Ah! c'est trop long.--Il le -faut absolument.--Quoi! je vais me morfondre ici une demi-heure?--Le -temps ne me paroîtra pas plus court qu'à vous, jolie comtesse; mais, en -vérité, faire autrement ce seroit nous conduire comme deux enfans. -Voyez, le baron s'est déjà retourné plusieurs fois; il nous observe, il -s'inquiète.--Le baron! le baron! est-ce que nos affaires le -regardent?--Il croit pouvoir se mêler des miennes parce que je suis son -fils. Que voulez-vous? presque tous les pères et mères ont cette -ridicule prétention-là.» - -Jasmin n'osoit plus jouer du violon, mais je l'entendois, comme un -chanteur françois, brailler à tue-tête: _Tandis que tout sommeille_. - -«Ma charmante amie, je pars. Je vous attends dans ma chambre à -coucher.--Non pas! dans le boudoir.--Pourquoi?--Parce qu'il est plus -joli, plus commode...--Cependant...--Dans le boudoir, Monsieur; je veux -que ce soit dans le boudoir.--Mais...--Je le veux.--Il faut -donc vous obéir. Ah çà! gardez-vous bien de venir avant une -demi-heure.--Oui.--Vous me le promettez?--Oui, oui, oui!» - -Je m'élançai comme un trait: «Jasmin, sors d'ici, ferme les portes, et -va-t'en au bas de l'escalier dérobé attendre cette dame, qui ne tardera -pas à redescendre. Tu l'as amenée sans qu'on la vît?--Oui, Monsieur.--Tu -la reconduiras avec les mêmes précautions. Où est-elle?--Ah! Monsieur, -que vous êtes heureux! la jolie femme!--Dis donc où elle est.--Monsieur, -nous sommes entrés dans le cabinet de toilette...--Après?--Vous ne me -donnez pas le temps, Monsieur! Elle a vu le boudoir, et n'a pas voulu -aller plus loin. Je l'ai laissée sans lumière, comme vous me l'avez -dit.--Bon! éteins encore celle-ci, je n'en ai plus besoin; va-t'en et -ferme les portes sur toi.» - -_Ferme les portes sur toi!_ La belle précaution! étourdi! ne m'être pas -souvenu que la comtesse s'étoit emparée de ma seconde clef. - -Plein d'une sécurité fatale, je traversai l'appartement de ma femme -aussi vite que me le permit la profonde obscurité qui m'environnoit, et -j'entrai dans l'heureux boudoir: «Chère maman, tendre amie, c'est donc -ici que vous êtes! Le chevalier de Florville a donc le bonheur de vous -posséder chez lui!» D'une voix étouffée elle répondit: «Oui.--Que je -vous dois de tendresse et de reconnoissance! que je vous aime! que je -vous remercie!» - -Tout en lui parlant, je la cherchois; deux bras officieux que je -rencontrai m'attirèrent; je fus pressé sur un sein doucement agité; une -bouche empressée vint chercher la mienne et me rendit ardemment mes -ardens baisers. Aussitôt j'osai davantage; loin de m'opposer la moindre -résistance, ma belle amie, plus que foible, ne parut attentive qu'à -précipiter le succès de mes rapides entreprises. Le lit de repos -entraîna sa chute et la mienne; quelques minutes virent plusieurs fois -sa défaite et plusieurs fois mon triomphe. - -Malheur à qui l'ignore! il y a pour l'homme favorisé d'une imagination -brûlante, il y a dans la vie des momens où le sentiment du bonheur, -devenu trop vif, absorbe tout autre sentiment; des momens où l'âme, -avide d'un objet unique, égarée par le poignant désir de sa possession, -le crée, et se l'approprie jusque dans un objet étranger. Le prestige -est alors si tout-puissant qu'aucune faculté ne peut plus, pour le -détruire, exercer son empire particulier; alors la mémoire ne sait plus -se ressouvenir, ni l'esprit réfléchir, ni le jugement comparer. Malheur -à qui l'ignore! Cependant, comme on va bientôt le voir, j'eus quelques -regrets d'être tombé dans cette extase-là. - -«Grands dieux! j'entends du bruit, ma chère maman, sauvez-vous.» Comment -se seroit-elle sauvée? Elle se trouvoit sans lumière dans un appartement -inconnu, dont les détours m'étoient à moi-même peu familiers. Je voulus -favoriser sa fuite, et, la prenant par la main, je tâchai de trouver la -porte du cabinet de toilette; je n'en eus pas le temps, l'autre porte du -boudoir s'ouvrit trop tôt. Trop favorisée du hasard et de l'amour, qui -guidoient dans les ténèbres sa marche rapide, Mme de Lignolle atteignit -le couple amant que son approche épouvantoit. «Enfin, c'est vous, mon -ami!» dit-elle en baisant une main qu'elle venoit de saisir; et ce -n'étoit pas ma main qu'elle baisoit. La marquise, tout à coup retenue, -n'osoit plus faire un mouvement; et moi, qui concevois sa crainte et son -embarras mortels, je me hâtai de me jeter entre elle et Mme de Lignolle, -et par conséquent de couvrir de mon corps celui dont la comtesse tenoit -captif un membre essentiel, qu'elle continuoit de caresser tendrement. -«C'est vous, mon ami?» répéta-t-elle. Forcé de lui répondre, je fus, -dans mon trouble extrême, assez injuste pour lui faire un crime d'avoir -avancé l'instant du rendez-vous. «Pourriez-vous trouver que je suis trop -tôt venue? me répondit-elle. J'ai vu le baron très occupé de sa partie, -je n'ai pu maîtriser mon impatience, j'ai profité du moment pour -m'esquiver.--Et vous avez eu tort, Madame. Il ne falloit pas vous -presser, il falloit attendre; je vous en avois priée, vous me l'aviez -promis. Mon père va s'apercevoir de votre évasion, mon père va venir...» - -Hélas! je ne croyois pas si bien dire: il accouroit dans le moment même. -Un cri d'effroi m'échappa: «Ma chère maman, vous êtes perdue!» Le baron, -armé d'une bougie fatale, s'arrêta dans l'embrasure de la porte, et -quelle scène il éclaira! D'abord lui-même, qui comptoit ne trouver -qu'une femme avec son fils, ne fut pas médiocrement étonné d'en voir -deux qui se tenoient amicalement par la main. Mme de Lignolle ensuite, -Mme de Lignolle, également indignée, honteuse et surprise, montroit -assez sur son visage, où se peignoient les combats de plusieurs passions -contraires, qu'elle ne pouvoit ni me pardonner l'infidélité que sans -doute je venois de lui faire, ni se pardonner à elle-même les sottes -caresses dont, il n'y a qu'un instant, elle accabloit sa rivale, sa -rivale, qui, toute droite, plantée contre la muraille, ne donnoit pas -signe de vie. Mais vous jugez que, des quatre acteurs de cette étrange -scène, je ne fus pas le moins stupéfait, lorsqu'un coup d'oeil, -furtivement jeté sur l'infortunée statue, m'eut fait reconnoître... Je -la regardai trois fois encore avant de me persuader que mes sens eussent -pu m'égarer à ce point!... Cette femme, dans les bras de laquelle -j'avois cru posséder la plus belle des femmes, ce n'étoit qu'une -brunette passablement gentille! celle en qui tout à l'heure j'idolâtrois -Mme de B..., ce n'étoit que Justine! - -Beauté, présent des cieux, fille de la nature et reine de cet univers, -souffre qu'un de tes sujets, respectueux, mais sincère, te soumette une -réflexion que tes enthousiastes adorateurs appelleront peut-être un -blasphème. Puisqu'il est vrai que, tantôt exaltée par les amours, et -tantôt par les dégoûts flétrie, l'imagination, toujours active et -toujours inconstante, peut, à chaque instant, et dans un instant cent -fois, à son gré, te créer et t'anéantir, dis-moi, qu'es-tu donc en -toi-même? où donc est ton plus grand charme? où réside ta véritable -puissance? - -Cette femme dans les bras de laquelle j'avois cru posséder la plus belle -des femmes, ce n'étoit qu'une brunette passablement gentille! celle en -qui, tout à l'heure, j'idolâtrois Mme de B..., ce n'étoit que Justine! - -Attendez cependant: c'étoit peut-être quelque chose de mieux que -Justine. Cette jolie chaussure, cette robe élégante et riche, ce superbe -chapeau surmonté d'une ondoyante aigrette, mille autres pompeux atours, -ce rouge surtout, ce rouge de qualité, qui jamais ne colora des joues -roturières, qu'est-ce que tout cela, je vous prie? Assurément rien de ce -brillant attirail n'appartient ni à la femme de chambre de Mme de B..., -ni même à la prêtresse de la petite maison du vicomte. O Madame de -Montdésir! voyez mon embarras et prenez-en pitié: est-ce sous un nom -récemment véritable que vous vous êtes présentée chez moi? Avez-vous, -aux dépens de quelque dupe, acquis le noble _de_ qui le précède et dont -je m'enorgueillis pour vous? Mais doucement, la peau du lion n'est pas -si bien revêtue qu'on ne puisse encore entrevoir un petit bout de -l'oreille délatrice. Dans votre parure de femme de cour, il y a je ne -sais quelle indécence aussi trop affectée qui trahit la fillette... -Allons, tout bien examiné, ce n'étoit que Justine. - -Elle s'en aperçut aussi, la maligne comtesse, qui d'un regard méprisant -parcouroit de la tête aux pieds son indigne rivale. «Madame est -apparemment Mme de Montdésir?» lui dit-elle. Justine, qui venoit de se -remettre, paya d'effronterie et répondit d'un petit ton moqueur: «A vous -servir, Madame.--Madame est peut-être mariée? reprit la comtesse.--Oh! -tout ce qu'il y a de plus mariée, Madame.--Que fait le mari de -madame?--Hélas! tout ce qu'il peut. Et le vôtre, Madame?--Rien, répliqua -la comtesse avec humeur. Vous êtes bien hardie de m'interroger; répondez -seulement aux questions dont on veut bien vous honorer. Je vous demande -ce que fait votre mari; quel est son état, son métier, ce qu'il est, -enfin?--Ce qu'il est?... Mais il est... ce qu'apparemment le vôtre est -aussi, Madame.» - -J'avoue qu'ici j'eus avec Mme de Lignolle un tort nouveau. Cette saillie -de Justine étoit amusante sans doute, mais je ne devois pas en rire aux -éclats devant la comtesse, comme je le fis. Il est vrai, puisque je suis -en train de tout dire, il est vrai que l'impatiente petite personne me -punit rigoureusement: elle me donna... Oui, je crois que c'est un -soufflet qu'elle me donna. - -On devine que mon père ne resta pas paisible spectateur d'une scène -aussi scandaleuse; mais il n'est pas superflu de conter comment il y mit -fin, comment il vengea mon affront. Au bruit de la sonnette -vigoureusement tirée, accourut un domestique à qui M. de Belcour ordonna -d'éclairer Mme de Montdésir jusqu'à la porte de la rue. Puis il adressa -la parole à la comtesse: «Madame, j'ai peut-être trois fois votre âge, -je suis père, et vous êtes chez moi. Je me vois donc obligé de vous dire -sans détour ce que je pense de votre conduite: elle est tellement -inconsidérée, et vous devez, Madame, me remercier de ce que, par un -reste de ménagement, je ne me sers pas d'une expression plus forte, elle -est tellement inconsidérée que je ne vois d'excuse pour vous que dans -votre extrême jeunesse. Si mon fils a des maîtresses, Madame, ce n'est -point ici qu'il peut les recevoir; et toute femme qui conservera quelque -idée des bienséances ne choisira jamais, pour donner des rendez-vous au -chevalier, la maison de son père et l'appartement de sa jeune épouse. -Enfin, Madame, une femme bien élevée, une femme de qualité surtout, se -gardera bien de traiter son amant, fût-il véritablement très coupable et -fût-elle seule avec lui, comme vous n'avez pas craint de traiter le -vôtre en ma présence même.» - -Mme de Lignolle demeura quelque temps interdite; le baron continua d'un -ton moins sévère: «Toutes les fois que madame la comtesse, seulement -l'amie de M. de Belcour et du chevalier de Florville, voudra bien faire -quelques visites à l'un et à l'autre à la fois, elle les honorera tous -deux également; mais aujourd'hui vous retenir plus longtemps, Madame, ce -seroit, je pense, abuser de l'embarras de votre situation... Mon fils, -allez au salon; dites à la baronne que madame la comtesse, qui veut s'en -aller tout à l'heure, la prie de la reconduire chez elle et l'attend -dans sa voiture... Madame, permettez-moi de vous accompagner jusqu'en -bas.» La comtesse, si furieuse qu'elle en perdoit la raison, repoussa la -main de mon père et lui dit: «Non, Monsieur, je descendrai bien toute -seule. Vous me renvoyez de chez vous, ajouta-t-elle de ce ton impérieux -que je lui avois vu prendre avec son mari, mais souvenez-vous-en! venez -chez moi quelque jour! venez-y, vous verrez!» - -Je n'entendis pas ce que M. de Belcour répondit à cette menace qui dut -l'étonner. Jaloux de réparer du moins par ma docilité les étourderies -dont je me sentois coupable, jaloux d'apaiser mon père justement irrité, -je m'acquittois déjà de sa commission auprès de la baronne, qui, -surprise du brusque départ de la comtesse, m'en demanda la cause. Je -protestai que Mme de Lignolle lui raconteroit mieux que moi, dans tous -ses détails, le malheureux événement qui me privoit si tôt du bonheur de -la voir. Mme de Fonrose prit la main du vicomte et descendit; je -l'accompagnai jusque dans le vestibule. De là j'entendis l'impatiente -comtesse, pour toute réponse, lui crier sans relâche: «Ah! le perfide! -ah! l'ingrat!» - -Mon père, resté seul avec moi, remonta dans l'appartement de Sophie, où -je le suivis. Il s'arrêta devant la porte du boudoir: «Ce matin nulle -mortelle ne devoit pénétrer jusque-là, me dit-il, et ce soir deux femmes -y sont entrées! Celle que je ne connois point, ce n'est pas grand'chose, -je crois; mais l'autre, cette Mme de Lignolle! elle m'épouvante! une -femme de cet âge! un enfant! déjà si entreprenante, si peu réservée, si -hardie! pourquoi faut-il que, pour votre malheur, elle ait un rang, de -l'esprit et de la figure? Mon ami, cette Mme de Lignolle m'épouvante! je -n'en ai pas vu de plus folle, de plus imprudente, de plus emportée! -Craignez-la; vous êtes vous-même trop étourdi, trop vif, elle peut vous -mener loin. Voyez comme pendant plusieurs heures elle a déjà su vous -faire oublier celle dont je vous ai vu toute la matinée pleurer -l'absence! Quoi! les infortunes de Sophie et son sort incertain ne -peuvent-ils vous occuper assez? Faut-il absolument que plusieurs objets -exercent à la fois l'activité de votre âme et l'inconstance de vos sens? -Ne serez-vous jamais sage? L'adversité ne vous a-t-elle encore donné que -de trop foibles leçons? Et votre femme, si charmante, si malheureusement -séduite, si respectable, j'ose le dire, jusque dans ses foiblesses; -votre intéressante femme, si digne d'un fidèle amant, n'aura-t-elle -jamais que le plus volage des époux? Ah! Faublas, Faublas!» - -Le baron vit couler mes larmes, et me quitta sans ajouter un mot de -consolation. Que le reste de la soirée s'écoula lentement! Et, quand le -moment de me coucher fut venu, qu'il me parut pénible d'occuper, tout -près de l'appartement aux deux grands lits, la chambre qui n'avoit qu'un -lit très étroit! Cependant il faut convenir que j'étois là moins mal -qu'à la Bastille. Dans ma prison j'appelois la mort, chez moi ce fut le -sommeil que j'invoquai. - -Viens, Morphée, dieu des maris, viens. Ce que tu fais continuellement -pour eux tous, daigne, je t'en prie, le faire pour moi, seulement -pendant quelques heures. Écarte de mon lit les tendres sollicitudes, les -impatiens désirs, le brûlant amour; recueille-moi dans ton sein -paisible, appelle autour de nous l'insouciance et la paresse, les -langueurs et l'indifférence, l'abattement et les dégoûts. Surtout fais -passer jusqu'au fond de mon âme l'entier oubli de ma chère moitié. Mais, -quand le jour voudra chasser la nuit, ne laisse pas le chevalier de -Faublas dans un état qui lui est si peu naturel. Ah! je t'en conjure, -ordonne aux rêves du matin de venir caresser son imagination reposée, -ordonne-leur de lui rapporter une image chérie, permets qu'à l'aurore il -se réveille dans les bras de Sophie. Dieu des mensonges, tu ne m'auras -donné qu'un rêve; mais serai-je le premier célibataire qu'un rêve aura -consolé? Et pour le jouvenceau que tu favorises, comme pour la novice -que tu éclaires, tes plus grossières impostures ne deviennent-elles pas -de très douces réalités? Oui, dieu bienfaisant, tu m'auras rendu mon -courage; plein d'un nouvel espoir, je quitterai ma couche avec toi. -J'irai, je m'informerai, je demanderai ma femme à tout l'univers; et, si -l'amour me seconde, tu me verras bientôt ramener au temple de l'hymen la -beauté la plus capable de t'en chasser. - -Hélas! pourquoi la fin de mon invocation étoit-elle aussi maladroite que -la harangue fameuse de ce Nestor très radoteur à cet Achille très -rancunier? Un dieu peut se piquer comme un héros: mon indigne prière fut -rejetée; je n'obtins ni le sommeil réparateur, ni les heureux songes, et -pendant toute la nuit il me fallut donner des larmes à l'absence. - - * * * * * - - - - -Une lettre qui me fut apportée dès le matin me rendit un peu de gaieté; -lisez ce qu'on m'écrivoit. - - _Jamais, Monsieur le chevalier, vous ne laissez à une pauvre femme le - temps de se reconnoître. Je devrois être accoutumée à vos manières; - mais j'y suis toujours prise, parce que je n'ai pas de mémoire et - parce que je perds la tête. Vous, cependant, vous auriez dû vous - souvenir de nos anciennes conditions, qui étoient que je commencerois - toujours par ma commission._ - - _Hier au soir, vous m'en avez fait oublier une fort importante. - Certaine grande dame, dont je n'étois que l'indigne servante quand - vous passiez pour son fidèle serviteur, fâchée de ce que je n'ai pas - pu vous parler hier comme elle m'en avoit chargée, me prie de vous - écrire aujourd'hui qu'elle désire avoir avec vous un court entretien. - Elle sera chez moi dans deux heures... Venez plus tôt, si vous voulez - qu'en l'attendant nous déjeunions tête à tête. J'en ai, moi, la plus - grande envie, car vous aviez de si bonnes façons qu'on n'y peut - tenir._ - - _Toute à vous,_ - - DE MONTDÉSIR. - -De Montdésir! Allons, il n'y a plus de doute, Justine s'est anoblie. La -prospérité change les moeurs; Justine dédaigne le nom de ses obscurs -ancêtres. Le _toute à vous_ me paroît leste; il me semble que la chère -enfant prend le ton de la supériorité... Pourquoi pas? Je suis noble, -mais elle est gentille. A-t-on décidé cette éternelle question, s'il est -plus permis d'être fier du hasard qui donne la naissance et les -richesses que de celui qui dispense les grâces et la beauté? Justine, -pour les doux combats de Vénus, vaut mieux que bien des duchesses; et -moi-même oserois-je me vanter d'être là son égal?... Allons, Faublas, -humilie-toi, dépouille une vanité puérile, pardonne un peu d'orgueil à -ton vainqueur... Relisons certain passage de sa lettre: _Une grande -dame, dont je n'étois que l'indigne servante_, etc. Mme de B..., très -certainement! Mme de B... veut me voir dans une maison tierce! Mme de -B... veut me parler en particulier! Dieux! si l'amour me la rendoit -aussi tendre... Jasmin!--Monsieur!--Attend-on la réponse?--Oui, -Monsieur.--Dites que j'y cours... Ah çà! mais elle n'y sera que dans -deux heures... Qu'importe? Je trouverai Justine, je causerai avec cette -petite; j'ai du chagrin, cela me dissipera... Oui, Jasmin, oui: dis que -je pars, que je pars sur les pas du commissionnaire.» - -En effet, j'étois au Palais-Royal presque aussitôt que lui. Ce qui me -frappa chez Mme de Montdésir, ce fut moins la beauté de son logement, -l'élégance de ses meubles, l'air effronté de son petit laquais et de sa -laide chambrière, que l'accueil vraiment protecteur dont Justine -m'honora. Presque couchée sur une ottomane, elle jouoit avec un angora, -quand on lui annonça ma visite. «Ah! ah! dit-elle nonchalamment, eh -bien! qu'il entre»; et, sans se déranger, sans abandonner les pattes du -joli chat: «C'est vous, Chevalier? Il est de bien bonne heure; mais -pourtant vous ne m'incommoderez pas, j'ai mal dormi, je ne suis pas du -tout fâchée d'avoir compagnie.» Elle adressa la parole à sa femme de -chambre: «Mademoiselle, ne rangerez-vous pas cette toilette? En vérité, -je ne sais à quoi vous employez votre temps, mais vous ne finissez -rien.» Mon tour revint: «Monsieur, prenez donc un fauteuil, -asseyez-vous, nous causerons.» La soubrette attira encore son attention: -«Allons, voilà qui est bien; vous m'impatientez, laissez-nous. Si -quelqu'un vient, on dira que je n'y suis pas.--Madame, mais vous avez -donné parole à votre couturière...--Bon Dieu! Mademoiselle, que vous -êtes bête! Quand je vous dis quelqu'un, est-ce que je vous parle de -cette femme? Est-ce que c'est quelqu'un, cette couturière? Vous la ferez -attendre.--Madame, et si elle n'a pas le temps?--Je vous dis que vous la -ferez attendre; elle est faite pour ça, et vous pour vous taire. Allez, -partez.» - -J'étois d'abord resté muet de surprise; mais enfin je ne pus retenir un -grand éclat de rire. «Dis-moi, belle enfant, depuis quand fais-tu la -princesse?--Il est bon, me répondit-elle, de garder avec ces gens-là, et -devant eux, son _quant à soi_. Ainsi, ne te fâche pas du ton -que...--Comment! Justine me tutoie?--Pourquoi non? puisque tu plais à -Mme de Montdésir, et puisque tu l'aimes.--Fort bien, ma petite! en -vérité, voilà ce que je me suis dit à moi-même, il n'y a pas une -demi-heure, en lisant ta familière épître. Cependant, permets une -observation: ne m'aimois-tu pas autrefois?--Autrefois? fi donc! je -t'aimois, oui, autant que peut aimer une malheureuse femme de -chambre.--Et maintenant?--Maintenant je n'ai pas moins de tendresse, et -cette tendresse est plus honnête, plus distinguée: car enfin je suis -établie, j'ai _un état_.--En effet, Madame, je vous en fais mon -compliment, tout ici respire l'opulence... Conte-moi donc comment tu as -fait cette brillante fortune.--Volontiers, mais j'ai auparavant beaucoup -de choses plus intéressantes à te dire.» - -Je laissai parler Justine, qui s'expliqua merveilleusement bien. Il me -parut que cette petite avoit encore prodigieusement acquis depuis trois -mois, et je m'étonnai moins de la méprise qui la veille avoit abusé mes -sens. Au reste, je n'oserois point assurer qu'il n'y avoit pas là -quelque nouveau prestige: un joli déshabillé agit souvent plus -puissamment qu'on ne pense; et quiconque ne l'a pas éprouvé ne peut -imaginer combien, aux attraits déjà connus d'une jeune personne qui fut -longtemps trop négligée dans sa parure, une parure plus élégante ajoute -d'attraits nouveaux. Je dirai même ce que peut-être bien des hommes ne -savent pas, mais ce qu'à coup sûr aucune femme n'ignore, c'est que -mainte fois telle coquette dédaignée ou trahie n'eut besoin, pour -soumettre le rebelle et ramener l'inconstant, que d'ajouter à sa -chevelure une fleur, une frange à sa ceinture, un falbala à sa jupe. Que -voulez-vous? J'en suis fâché moi-même, mais l'amour s'amuse de toutes -ces babioles; c'est un enfant auquel il faut des joujoux. Cependant -j'espère que vous m'entendrez, j'espère que vous comprendrez de quel -amour je vous parle, quand je vous parle de Justine. - -Ne croyez pourtant pas que j'oubliai totalement M. de Valbrun. Il est -vrai que je me rappelai son souvenir et ma parole assez tard pour que -Mme de Montdésir ne pût ni s'en étonner ni s'en plaindre; mais ce fut -uniquement la faute de ma mémoire, et point du tout celle de ma volonté, -car en vérité je vous le dirois tout de même. - -Le moment de la confiance et du repos étant arrivé, je priai Mme de -Montdésir de m'apprendre quelle espèce d'intérêt le vicomte prenoit à -son sort; elle m'en fit sans balancer la confidence entière: M. de -Valbrun, bientôt dégoûté de sa petite maison, mais chaque jour plus -attaché à sa maîtresse, avoit mis Justine dans ses meubles. Il lui -donnoit vingt-cinq louis par mois, sans les loyers, qu'il payoit, sans -les cadeaux fréquens, sans quelques menues dépenses de maison; et voilà -ce que Mme de Montdésir appeloit avoir un _état_. Dès que je sus qu'elle -étoit, dans toute la force du terme, une _fille entretenue_, je la priai -très sérieusement de me considérer comme une _passade_[3], et je tirai -de ma poche quelques louis que je la forçai d'accepter. Or, je ne puis, -à cette occasion, m'empêcher de soumettre au lecteur une observation -peut-être utile à l'histoire de nos moeurs. Lorsque autrefois Justine, -femme de chambre de la marquise et renfermée dans l'obscurité de sa -servile condition, se donnoit généreusement, dans ses momens de loisir, -à quiconque la trouvoit gentille, je ne me faisois aucun scrupule de -l'aimer pour rien; je regardois même comme un pur effet de ma libéralité -les petits présens dont parfois je récompensois son ardeur complaisante. -Maintenant que, stipendiaire du vicomte, Mme de Montdésir trafiquoit de -ses appas, je n'aurois pas cru pouvoir les fatiguer _gratis_ à mon -profit sans blesser la délicatesse. Tous ceux de nos jeunes gens de -qualité qui ont quelques principes se conduisent et raisonnent de même; -aussi, pour une jolie fille que ses attraits doivent mener à la fortune, -le plus difficile n'est pas de trouver cinquante merveilleux qu'elle -puisse intimement persuader de son mérite, mais un honnête homme qui, le -premier, s'avise d'y mettre un prix. - - [3] Passade. Demandez aux plus jolies nymphes de notre Opéra, elles - vous diront que c'est le mot technique. - -Quoi qu'il en soit, je payai Mme de Montdésir, et j'osai lui demander à -déjeuner. Il nous fut apporté par l'effronté laquais. Le drôle étoit -d'une jolie figure, et je m'aperçus d'abord que sa maîtresse n'avoit pas -pour lui le ton revêche, les airs impertinens dont elle accabloit la -pauvre chambrière. Madame de Montdésir, je vous observe, et vous n'y -faites pas assez d'attention, et vous négligez de garder avec cet -heureux serviteur le fameux _quant-à-soi_ dont vous m'avez parlé! Madame -de Montdésir, ou je me trompe fort, ou dans vos grandeurs présentes vous -conservez les premiers goûts si désintéressés de votre condition -première! Justine, ce petit monsieur-là me rappelle _La Jeunesse_... Ah! -Vicomte, cher Vicomte, prenez garde à vous, ceci vous regarde, et -désormais vous regardera seul: car, à compter de ce moment, je promets -bien qu'il n'y aura plus rien de commun entre votre maîtresse et moi... -Mais ne pensons plus à Mme de Montdésir; il me semble que j'entends Mme -de B... - -Mme de B... n'arriva pas du côté par où j'étois entré. Je la vis tout à -coup paroître au fond de la dernière chambre occupée par Mme de -Montdésir; je courus me jeter à ses genoux que j'embrassai. La marquise -se pencha sur moi, et me donna un baiser; puis, voyant que je me -relevois promptement pour le lui rendre, elle recula deux pas et ne me -présenta que sa main, encore ce fut d'un air plus poli qu'empressé, de -cet air qui, loin de solliciter une caresse, semble commander un -hommage. Mais moi, moi charmé de tenir encore une fois dans les miennes -cette main depuis si longtemps chérie, je sentis, en lui donnant -plusieurs baisers bien vifs, que, toujours digne de l'amour, elle étoit -trop jolie pour le respect et pour l'amitié. Mme de Montdésir vint faire -sa révérence à Mme de B...; celle-ci la reçut comme autrefois elle -recevoit Justine. «Petite, lui dit-elle, je suis contente du zèle et de -l'intelligence que vous avez mis dans la prompte exécution de mes -ordres; vous me connoissez, je ne serai point ingrate. Allez, fermez -cette porte en sortant, et que personne ne puisse pénétrer jusqu'ici.» - -Dès que Justine eut obéi, je tâchai d'exprimer à Mme de B... tout -l'excès de ma reconnoissance et de ma joie. «Chevalier, répondit la -marquise en retirant sa main qu'apparemment je serrois trop fort, vous -ne m'entendrez point, jouant ici la délicatesse, affecter de nier ce que -mille gens ne tarderoient pas à savoir et viendroient vous certifier: -c'est par moi que les portes de la Bastille se sont ouvertes pour vous. -Peut-être la petite de Montdésir vous a déjà dit à quel point quatre -mois d'assiduités à la cour y ont accru le crédit dont je jouissois, et -je vous assure, mon ami, que la considération de vos malheurs qu'il -falloit finir ne fut pas la moindre de celles qui m'animèrent et me -soutinrent dans la poursuite de mes projets ambitieux. Je suis -maintenant au plus haut degré de faveur que puisse atteindre la fortune -d'un courtisan; et, si votre liberté, d'abord presque tous les jours -inutilement sollicitée, mais enfin obtenue malgré mille obstacles et -mille ennemis, n'a pas, aussitôt que je l'aurois voulu, signalé toute -l'étendue de mon pouvoir, du moins je puis me glorifier de ce qu'elle en -est la preuve la moins équivoque, et je ne crains pas de vous avouer que -je vois en elle mon plus doux succès. Ne croyez pas cependant que votre -meilleure amie compte borner là ses bons offices. Je sais que, pour -vous, la liberté n'est pas le premier des biens; je sais que Faublas, -quoique sans cesse caressé de plusieurs amantes, ne peut vivre heureux -s'il languit séparé de celle qu'il a toujours préférée. Je prétends la -lui rendre, je prétends découvrir la retraite de Duportail, fût-elle au -bout de l'univers.--O ma bienfaitrice, m'écriai-je, ô ma généreuse -amie!» La marquise retira sa main que je voulois reprendre, et continua: -«Et, quand j'aurai pu réunir les deux charmans époux, j'oserai tenter -pour leur félicité commune quelque chose de plus hardi. Je tâcherai, si -Faublas récompense mes soins de sa confiance et s'il me permet d'aider -sa jeunesse de mes conseils, je tâcherai de le prémunir contre les -séductions de mon sexe et les égaremens du sien; je tâcherai de lui -faire sentir qu'un jeune homme autant que lui favorisé par l'hymen doit -trouver son bonheur dans sa félicité. Gardez-vous d'imaginer que je -m'aveugle sur les difficultés de cette entreprise. Non, je n'ignore pas -que les plus grandes me viendront de vous. Je la connois, votre -impatiente vivacité, qui rarement vous laisse le temps de résister aux -occasions périlleuses; je la connois, votre imagination bouillante, qui -trop souvent vous force à les aller chercher: voilà, Faublas, les -ennemis que je crains; voilà ce qui m'effraye plus que les tendres -emportemens de votre étourdie comtesse, plus que les adroites -instigations de la baronne, son intrigante amie.» J'interrompis Mme -de B... «Quoi! vous connoissez ces dames?... Mais comment -savez-vous...?--M. de Valbrun, me répondit-elle, a peu de secrets pour -Mme de Montdésir, qui depuis trois mois n'en a plus pour moi.» - -L'air dont Mme de B... me regardoit en appuyant avec une affectation -marquée sur ces mots équivoques: _qui depuis trois mois n'en a plus pour -moi_, ne me permit pas de douter du véritable sens qu'elle vouloit leur -donner. Je ne pus m'empêcher de rougir; la marquise vit mon trouble et -me dit: - -«Laissons Justine, tout à l'heure nous parlerons d'elle; auparavant il -est bon que je vous éclaire sur le caractère de Mme de Fonrose, et je ne -serai pas fâchée que vous sachiez si je connois Mme de Lignolle. - -«La petite comtesse, vaine de ses appas, qu'elle croit incomparables, de -son esprit, qu'on lui dit être original, de sa naissance, dont elle ne -sait pas qu'on suspecte la légitimité; fière aussi des richesses qu'elle -attend et du rang qu'elle espère, forte du hasard qui lui a donné la -plus foible des tantes et le plus imbécile des maris, la petite comtesse -imagine qu'on ne lui doit qu'hommages, adorations et respects. Étourdie, -impérieuse, obstinée, fantasque et jalouse, elle a tous les défauts d'un -enfant gâté. Toujours elle se montrera moins sensible au plaisir de -plaire qu'au bonheur de commander; on la trouvera la plus exigeante des -maîtresses, comme on la voit la plus impertinente des femmes; elle fera -bientôt de son amant son premier valet, comme elle a déjà fait de son -mari son dernier esclave. Je vous la garantis également incapable de -dissimuler ses extravagantes opinions et de réprimer ses passions -désordonnées; ainsi vous l'entendrez sans cesse essayant de justifier -par la sottise qu'elle dira la sottise qu'elle aura faite; et j'ose vous -prédire qu'avec l'inépuisable fonds d'amour-propre dont on la connoît -pourvue, elle s'efforceroit inutilement de corriger en elle les vices -réunis de la nature et de l'éducation. - -«Quant à la baronne, sa réputation est faite, personne ne l'estime, -parce que tout le monde la connoît. Le scandale de ses débuts a fait -mourir de chagrin M. de Fonrose, un très galant homme, seulement -coupable d'avoir voulu, dans un rang élevé, donner à sa trop noble femme -le goût des bourgeoises vertus. Aussi _madame_, dans ses gaietés, -appeloit-elle _monsieur le Philosophe de la rue Saint-Denis_. A l'époque -de la mort de son mari, Mme de Fonrose, entièrement libre, s'est hâtée -de justifier les brillantes espérances qu'elle avoit données. Nous -l'avons vue s'élever au-dessus de toutes les bienséances, éternelles -ennemies de son sexe; et, dans toutes les rencontres, elle a stoïquement -soutenu son grand caractère. En moins de dix ans le nombre de ses -conquêtes s'est tellement multiplié que, craignant enfin d'en oublier -quelqu'une, elle vient tout récemment de prendre le très sage parti d'en -dresser elle-même l'honorable liste. Dans cet interminable vocabulaire, -le nom de monsieur votre père se trouve peut-être le millième, et sera -probablement suivi de mille autres noms, sans compter le vôtre. Ce qui -rend plus étonnant encore l'invincible courage de cette femme capable de -supporter l'affluence perpétuelle de tant de gens, c'est qu'elle -accueille tout le monde et ne renvoie jamais personne. Jamais le nouvel -arrivant ne fait, chez cette Messaline, aucun tort au premier venu. Elle -en gardera trente à la fois, si trente le veulent bien. Celui que cet -arrangement n'accommode pas se retire sans esclandre; si l'on s'aperçoit -du vide qu'il laisse, on le remplit, mais, dans tous les cas, le -déserteur revient-il après six mois d'absence, il est toujours sûr -d'être bien reçu. Au reste, ne croyez pas que ces menus détails puissent -seuls remplir une tête aussi vaste que celle de la baronne! il faut -encore à cet intrigant génie des occupations au dehors; désolée des -momens de loisir que ses amours lui laissent, elle ne s'en console qu'en -favorisant les amours d'autrui. Allez chez elle un jour qu'elle reçoit, -vous la verrez environnée de jolis garçons qu'elle forme et de jeunes -femmes qu'elle produit. - -«Telles sont les ennemies que je me propose de combattre avec vous; -cependant je crois devoir pendant quelque temps leur laisser le plaisir -de votre défaite. Grossissez incessamment l'immense liste des heureux -que Mme de Fonrose a faits; cette femme trop occupée ne pourra retenir -plus d'un jour un jeune homme que je connois sensible, et que je crois -délicat. Quant à Mme de Lignolle, je permets qu'elle vous arrête -quelques semaines. Puisque absolument il vous faut un objet de -distraction, je préfère à toute autre une enfant capricieuse et légère, -qui ne vous inspirera qu'une fantaisie passagère comme la sienne. Soyez -donc, en vos jours de désoeuvrement, la poupée dont elle raffole; mais -songez qu'il faudra, dès que je pourrai vous ramener Sophie, rompre sans -retour avec la comtesse.» - -J'en pris l'engagement avec la marquise, je la remerciai vivement de -l'intérêt qu'elle me témoignoit, je lui promis de n'aimer que ma femme -aussitôt que ma femme me seroit rendue. Cependant je n'avois pas entendu -sans chagrin Mme de B... réclamer ma fidélité pour Sophie, et je me -hâte, afin que personne ne soit tenté d'improuver le vif déplaisir -qu'involontairement je ressentois, je me hâte d'avertir tout le monde -que la marquise étoit alors, plus que jamais, brillante des agrémens de -sa jeunesse et de l'éclat de sa beauté. Je trouvois sa peau d'une -blancheur plus éblouissante, les roses de son teint me paroissoient -avoir plus de fraîcheur, ma mémoire me retraçoit d'autres appas que mon -imagination me montroit encore perfectionnés; mais aussi je me sentois -forcé de reconnoître quelque chose de plus décent, de plus assuré dans -son maintien toujours enchanteur, et, dans toute sa personne, comme -autrefois remplie de grâces, je ne sais quel air de dignité qui -n'appartient point aux amours: j'étois désespéré! Vingt fois je voulus -lui rappeler le souvenir qui m'agitoit, le douloureux souvenir de mon -bonheur passé; vingt fois elle m'imposa silence par un geste et par un -regard, qui sembloient me dire: «Plaignez mon malheur, et respectez -votre amie.» - -Il fallut me résoudre à la respecter, il fallut me résoudre à l'écouter -quelque temps encore sans l'interrompre. Elle me détailla la foule des -moyens qui maintenant étoient en son pouvoir et dont elle comptoit user -pour chercher Mme de Faublas; et, quand elle me vit bien persuadé que -personne au monde ne pouvoit retrouver Sophie si Mme de B... ne le -pouvoit pas, elle me parla de Justine. «Cette petite, me dit-elle, m'a -promis de n'apporter aucun obstacle au projet que j'ai formé de vous -rendre sage; mais je la soupçonne peu capable de garder constamment une -résolution désespérée; ainsi je vous prie de vouloir bien ne pas mettre -son courage à de rudes épreuves. Vous ne pouvez honnêtement, -ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, lui continuer la longue affection -que vous avez eue pour elle. Une intrigue de cette nature ne vous -convient sous aucun rapport: mon ami, vous n'êtes ni assez fou pour -avoir l'intention d'enrichir Mme de Montdésir, ni assez lâche pour -songer à l'aimer gratuitement. Il paroît qu'on est généralement d'accord -sur ce point qu'il faut un peu moins mépriser le riche libertin qui va -sans cesse marchandant des filles que le freluquet obscur qui fait -métier de leur plaire; mais on ne sait pas bien encore s'il est plus -ridicule de payer fort cher leurs faveurs, dont on se soucie fort peu, -qu'il ne semble honteux de les obtenir par des bassesses quand on n'a -pas d'or pour les acheter. Ce qu'il y a de mieux prouvé, c'est que -quiconque eut une fois le malheur de trouver quelque plaisir dans la -société de ces sortes de femmes doit bientôt, s'il n'y prend garde, y -perdre, avec sa fortune ou sa santé, l'estime des honnêtes gens et sa -propre estime.» - -Pour justifier celle de la marquise, je ne lui dissimulai point que ce -matin, et tout à l'heure, Mme de Montdésir violoit avec moi sa téméraire -promesse, et même je lui contai naïvement quelle douce méprise, pour me -donner la veille un des plus fortunés instans de ma vie, avoit dans mes -bras embelli Justine de tous les attraits de Mme de B... Je vis la -marquise plusieurs fois rougir, et plusieurs fois je l'entendis soupirer -de mon erreur, sans doute inexcusable. Enhardi par son trouble, j'osai -risquer, avec une légère caresse, une insidieuse question: «Et vous, ma -chère maman, ne songez-vous donc jamais à moi? jamais un tendre -souvenir...» Mme de B..., déjà remise, m'interrompit: «Devez-vous -demander si je songe à vous? Tout ce que je vous dis ne prouve-t-il pas -que votre amie, sans cesse occupée de vos intérêts les plus chers...--Il -est donc vrai que vous êtes mon amie?... Hélas! vous n'êtes plus que mon -amie!--Faublas, vous devriez m'en féliciter.--_Ma chère maman_, je ne -puis que m'en plaindre.--Mon ami, c'est _Madame_ qu'il faut -dire.--Madame, à vous? jamais je ne m'y accoutumerai.--Il le faut -cependant, Faublas.--Ma... Madame, on m'appelle Florville.--Tant mieux, -je suis sensible à votre déférence.--Ma chère maman, que de -bonheur!...--Mon ami, c'est Madame qu'il faut dire.--Que de bonheur ce -nom me rappelle!--Laissons cela.--Qu'avec plaisir je me souviens de -l'aimable vicomte qui le portoit!--Parlons d'autre chose, mon ami.--Que -ne suis-je encore Mlle Duportail!--Chevalier, changeons de -conversation.--Que n'allons-nous encore ensemble à Saint-Cloud! - ---Bon Dieu! déjà midi! s'écria-t-elle en regardant sa montre; Florville, -je veux pourtant, avant de vous quitter, vous donner une commission.» -Elle tira de son portefeuille un papier qu'elle me remit. «J'ai moi-même -sollicité cette lettre du ministre, qui rappelle en France mon plus -mortel ennemi. Faites-moi le plaisir de l'adresser au comte de -Rosambert, à Bruxelles, où il est maintenant. Annoncez-lui qu'il peut, -sous son nom, reparoître dans la capitale, et même à la cour. Je vous -permets de lui apprendre que celle qu'il outragea pouvoit d'un mot le -priver à jamais de ses biens, de ses emplois, de sa patrie, et vient -d'obtenir son retour. Qu'il ne croie pas cependant que je renonce à ma -vengeance; mais qu'il sache que je la veux digne de moi. Un lâche -châtiment ne sera point le prix d'une lâche injure. Punir avec noblesse -un homme indigne de sa naissance, qui ne craignit pas de m'insulter -bassement, c'est punir deux fois. Adieu, mon ami.--Adieu, Madame... -Serai-je longtemps privé du bonheur de vous revoir?--Non, Florville, je -compte revenir ici quelquefois.--Dites souvent.--Souvent, si je -puis.--Et bientôt?--Le plus tôt possible,... dans quelques jours... Vous -serez averti par Justine. Adieu, mon ami.» - -Quand Mme de B... fut partie, j'appelai Mme de Montdésir. «Dis-moi donc -où communique cette porte par laquelle j'ai vu la marquise entrer et -sortir?--Chez le bijoutier voisin, que madame a généreusement payé pour -cela, me répondit-elle. C'est ici de même qu'au boudoir de la marchande -de modes.--Oh! non, Justine, ce n'est pas de même, il s'en faut -bien.--Quoi donc! notre maîtresse a-t-elle été cruelle?--Oui, mon -enfant.--Peut-être parce que vous êtes marié.--Crois-tu?--Dame! je sens -qu'à sa place cela me feroit une peine terrible, je serois d'abord comme -un petit démon; mais nous autres femmes, nous ne savons pas garder -rancune, je finirois par m'apaiser.--Tu penses donc que la -marquise...--S'apaisera! Oui, soyez tranquille; et puis, ajouta-t-elle -d'un ton caressant, je sais bien qu'il te reste des consolations.» - -Mme de Montdésir me paroissoit en effet très disposée à m'en offrir, -mais j'eus le courage d'emporter mon chagrin. - -Jasmin attendoit impatiemment mon retour. Il me dit que Mme de Fonrose -venoit d'envoyer quelqu'un pour me prier de passer chez elle. Je -commençai par écrire au comte de Rosambert une courte lettre, que je fis -porter à la poste, et puis je me rendis chez la baronne. - -Quand on lui annonça le chevalier de Florville, Mme de Fonrose fit un -cri de joie. Elle me conduisit à son cabinet de toilette, m'y plaça -devant un miroir, et sonna l'une de ses femmes, qui, moins jolie, mais -non moins adroite que Justine, en un instant me fit, avec des rubans et -des fleurs, la plus élégante coiffure dont une jeune personne ait jamais -pu s'enorgueillir. Ensuite je me vis paré d'une robe de pékin lilas, on -me passa le plus décemment possible un jupon pareil, et, pour compléter -la métamorphose, mon pied fut enfermé dans un petit soulier du _Cadran -bleu_. Mme de Fonrose alors renvoya sa femme de chambre; puis, en me -donnant plusieurs baisers, elle voulut bien me dire qu'il y avoit peu de -femmes aussi aimables que moi. J'allois imprudemment lui rendre et ses -propos flatteurs et ses tendres caresses, quand un secourable laquais -s'avisa de crier de la porte: «Monsieur de Belcour.» - -La baronne, craignant que mon père ne pénétrât jusqu'au cabinet de -toilette, courut le recevoir, et le joignit dans la pièce voisine. «Je -viens, lui dit le baron, vous faire des excuses avec des reproches, et -vous exprimer mes regrets. Hier, il a fallu nous quitter un peu -brusquement. J'en ai beaucoup souffert, et la faute en est tout à fait à -vous, Baronne. Vous m'avez amené la plus folle petite personne...--Dites -une femme charmante, Monsieur, pleine d'attraits, de vivacité, de -gentillesse, d'esprit...--Cela peut être, Madame; mais...--Point de -mais», interrompit-elle. Cependant il continua: «Je vous avoue que je ne -vois pas sans chagrin mon fils embarqué dans une intrigue nouvelle. Il -me seroit trop cruel de penser que sa femme sera toujours -absente...--Eh! bon Dieu! tranquillisez-vous, Baron; quand elle -reviendra, nous lui rendrons son mari.--Trop tard peut-être, il la -chérira moins; et sa Sophie, en vérité, mérite d'être heureuse.--Vous -voilà! je vous admire! à vous entendre, on croiroit qu'une femme ne peut -trouver son bonheur que dans les perpétuelles adorations de son mari; et -vous avez apporté du fond de votre province cette idée de l'autre siècle -que tout bon époux doit bourgeoisement assommer sa femme d'un éternel -amour. Eh mais! Monsieur, d'où venez-vous? Comment! ignorez-vous encore -que maintenant un honnête homme ne se marie qu'afin de se donner une -maison, un état, un héritier?--Et c'est pour cela, Madame, que les -honnêtes gens dont vous parlez n'ont, après quelques années de mariage, -ni état, ni maison, ni enfans qui leur appartiennent.--Vous êtes, -répliqua la baronne en riant, l'homme du monde le plus amusant, quand -vous en voulez prendre la peine. Qu'on mette les chevaux, dit-elle à un -domestique.--Vous ne dînez pas chez vous? s'écria mon père.--Non, -vraiment.--Moi qui comptois passer la soirée avec vous!--J'en suis tout -à fait désolée, lui répondit-elle d'un ton caressant, mais c'est une -chose impossible.--Madame, peut-on, sans indiscrétion, demander où vous -dînez?--Chez la petite comtesse.--Y allez-vous seule?--Non.--Avec mon -fils, peut-être?--Avec le chevalier? point du tout.--Vous riez, -Baronne.--Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas monsieur -votre fils qui m'accompagne chez la comtesse.--Eh! qui donc?--Une jeune -personne dont je ne crois pas que vous ayez entendu parler.--Vous -l'appelez?--Mlle de Brumont.--De Brumont? non, je ne la connois pas. -Vient-elle vous chercher, ou l'allez-vous prendre?--Mais... je ne sais, -j'attends.--Restez-vous tard chez Mme de Lignolle?--Je comptois rentrer -de bonne heure pour souper avec vous.--Vous aviez là, Baronne, une -excellente idée.--Et je ferois défendre ma porte, continua-t-elle, si -vous ne craigniez pas trop l'ennui du tête-à-tête.--Je crains seulement -que le tête-à-tête ne soit trop court», répondit-il en lui baisant la -main. - -Un domestique vint dire que les chevaux étoient mis. Mlle de Brumont, -pressée de revoir sa maîtresse, trouvoit que le baron causoit trop -longtemps avec la sienne. Oui, ma Sophie, c'est à toi que j'en demande -pardon, Faublas rêvoit au moyen d'éconduire promptement son père. - -Agathe, cette alerte femme de chambre qui m'avoit coiffé, voulut bien -recevoir un louis d'or et prendre pitié de ma peine. Elle me conduisit, -par un petit escalier, dans la cour, où je trouvai le carrosse de la -baronne; puis elle se chargea d'aller dire à sa maîtresse que Mlle de -Brumont venoit d'arriver, mais qu'ayant su que Mme de Fonrose avoit du -monde, et ne voulant voir personne, elle attendoit la baronne dans sa -voiture. - -Ma commission fut exactement faite; bientôt je vis descendre Mme de -Fonrose: mon père lui donnoit la main. Il jeta dans la voiture un regard -curieux, mais j'eus l'impolitesse de me cacher la figure avec mon -éventail. - -Nous partîmes. La baronne, qui rioit, me félicita du succès de ma ruse. -Elle prit ma main, la serra doucement, m'honora de plusieurs regards -bien tendres, et plus d'une fois me répéta que mon père pouvoit passer -pour un très aimable homme, mais que j'étois bien la plus charmante -femme qu'elle eût jamais vue. - -Cependant nous avancions, la conversation changea d'objet. Mme de -Fonrose daigna m'avertir que la comtesse, sans doute encore très -irritée, pourroit d'abord me recevoir assez mal; mais elle ajouta que -j'apaiserois cette femme comme on les apaisoit toutes, avec des sermens, -des louanges et des caresses. - - * * * * * - - - - -Monsieur étoit avec madame, quand on nous annonça chez la comtesse. -«Oui, ma foi! dit le comte, c'est elle!» Mme de Lignolle, emportée par -un premier mouvement, se leva d'abord et me tendit les bras; mais tout -d'un coup, agitée d'un sentiment contraire, elle se rejeta dans son -fauteuil en criant: «Je ne veux pas la voir.» J'allois partir, Mme de -Fonrose me prévint: «Cependant je vous la ramène bien repentante et bien -désolée; je vous assure qu'elle brûle de mériter sa grâce.--Sa grâce, -après tant d'ingratitude!--Il est vrai, dit M. de Lignolle, que -mademoiselle s'est permis, à notre égard, un étrange procédé. Ne rester -ici que deux ou trois jours, et nous planter là sans rien dire! -il falloit au moins qu'elle avertît madame quelques jours -d'avance.--Qu'elle m'avertît! s'écria la comtesse. Il eût été fort bon -qu'elle m'avertît! Monsieur, vous ne savez ce que vous dites; on ne doit -pas m'avertir, car on ne doit pas me quitter.--Ah! pourtant, il faut -convenir que mademoiselle étoit libre; elle avoit le droit de vous -demander son congé, comme vous aviez le droit de la renvoyer. Mais dans -ce cas-là, je le répète, on s'avertit mutuellement quelques jours -d'avance.--Monsieur, voulez-vous bien me faire grâce de vos réflexions? -Dans un autre moment, elles m'amuseroient peut-être, je vous avoue que -maintenant elles me fatiguent.» Le comte se tut; je pris la parole: -«Madame, je conviens que j'ai quelques torts envers vous; mais les -apparences me montrent plus coupable que je ne le suis en -effet.--Comment! vous ne m'avez peut-être pas fait une infidélité?--Et -une infidélité de quatre mois! interrompit le comte. Quatre mois sans -nous donner seulement de vos nouvelles!--Mademoiselle, madame a raison, -cela n'est pas bien.--Il faut aussi plaider un peu pour elle, dit Mme de -Fonrose; je sais de bonne part que cette absence de quatre mois lui a -paru fort longue, et que, si l'on avoit voulu lui laisser la liberté de -vous venir voir, elle en auroit de bon coeur profité.--Baronne, vous -voudriez en vain l'excuser, vous n'ignorez pas qu'elle m'a -trahie!--Vraiment, sans doute, reprit M. de Lignolle, c'est une espèce -de trahison.--Elle m'a sacrifiée!--Oui, continua l'époux approbateur, -elle nous a véritablement sacrifiés, si elle a été s'établir -ailleurs.--Justement, Monsieur, s'écria la comtesse, c'est ce qu'elle a -fait.--Madame, je me reconnois coupable; mais...--Vous l'entendez, -interrompit-elle, en joignant avec transport ses jolies petites mains, -qu'elle leva d'abord vers le plafond[4] et dont elle se couvrit les yeux -et le front. Vous l'entendez! elle a été s'établir ailleurs, elle-même -en convient.--Madame, daignez m'écouter jusqu'à la fin, -permettez...--Elle a été s'établir ailleurs! répéta douloureusement la -comtesse, qui se mit à pleurer; elle a été s'établir ailleurs!--Chez une -femme? demanda le comte.--Eh! sans doute, chez une femme, lui répondit -Mme de Lignolle avec beaucoup de vivacité. Vous faites des -questions!...» Il m'adressa la parole: «Quelle est cette femme chez -qui...?--Que vous importe ce qu'elle est? interrompit la comtesse. -Qu'importe en quelle qualité? répliqua-t-elle encore.--Est-elle noble, -cette femme-là? me demanda-t-il.--Oui! noble, s'écria-t-elle, comme mon -palefrenier.--Et que fait-elle?--Ce qu'elle fait! ce qu'elle fait! dit -la comtesse, dont la colère alloit toujours croissant à chaque -interrogation de son curieux mari, elle fait des sottises et de -mauvaises plaisanteries.--Et elle s'appelle?» Mme de Lignolle s'écria: -«Oh! je le sais comment elle s'appelle; mais je veux que vous le disiez, -Mademoiselle.--Madame, dispensez-moi...--Mademoiselle, point de -mauvaises excuses, je le veux.--Eh bien, elle s'appelle -Montdésir!--Montdésir, j'en étois sûre; Montdésir!... Elle a pu me -quitter pour une autre!... Elle a été s'établir chez une madame -Montdésir!» Et la comtesse se remit à pleurer. «La voilà qui -s'attendrit, me dit la baronne, elle va se calmer, elle va pardonner. -Tombez à ses pieds, Mademoiselle, et demandez grâce.» Je me jetai à ses -genoux que j'embrassai; et, pendant que Mme de Fonrose lui adressoit -tout bas quelques mots de consolation, le comte me faisoit, avec de doux -reproches, une paternelle remontrance. - - [4] Et non vers le ciel, comme ils le disent tous en pareil cas: il - faut être exact. - -«Vous êtes jeune, Mademoiselle de Brumont, vous avez pour vous toutes -les grâces de l'esprit et de la figure; cependant vous ne parviendrez -point à réparer l'injustice que la fortune vous a faite d'ailleurs, si -vous êtes inconstante dans vos goûts, si vous ne voulez vous attacher à -personne, si vous allez vous établissant partout, sans pouvoir vous -fixer nulle part. Qui nous avez-vous préféré, je vous prie? Une -roturière, une femme de rien, qui est philosophe, je le parierois. -N'étiez-vous pas cent fois mieux ici? Je ne crois point avoir manqué -d'égards pour une demoiselle que j'estimois vraiment beaucoup, et, quant -à ma femme, elle vous aimoit au point d'en être folle. D'ailleurs, sans -compter mille autres avantages, vous en aviez chez nous un très grand, -qu'on rencontre rarement ailleurs: celui de deviner tous les jours des -charades, et d'en faire vous-même tout à votre aise.» - -Le chagrin de la comtesse ne put tenir contre les dernières réflexions -de son mari. A peine M. de Lignolle finissoit de parler que madame tomba -dans les convulsions d'un rire inextinguible. Tout à coup la sombre -douleur fit place à la joie folle sur ce charmant visage où je vis les -ris et les pleurs ensemble mêlés. Il m'étoit aisé de m'apercevoir que -Mme de Fonrose auroit, comme moi, donné de l'or pour qu'il lui fût -permis de rire aussi haut que la comtesse; mais j'étois, comme elle, -retenu par la crainte de donner d'étranges soupçons à ce mari qui nous -regardoit, et qui devoit être également surpris du violent chagrin de sa -femme et de son excessive gaieté. Le comte, en effet, remarqua ma -contrainte, et voici comment il me rassura: - -«Vous avez l'air stupéfaite, Mademoiselle; mais il ne faut pas que ceci -vous étonne. _Aucune affection de l'âme ne m'échappe_, à moi: dans votre -absence, la belle humeur de madame s'étoit visiblement altérée; j'ai -découvert qu'il y avoit un moyen sûr de lui rendre sa gaieté, je lui ai -parlé charade: aussitôt voilà madame riant comme une folle. J'ai répété -plusieurs fois l'expérience, et toujours avec le même succès. Vous en -êtes vous-même témoin, depuis un quart d'heure elle ne cesse! et tenez, -voilà un redoublement.» - -En effet, la comtesse recommença de plus belle, et Mme de Fonrose ne se -gêna plus; je fus comme elle entraîné, et M. de Lignolle lui-même ne put -voir trois personnes s'égayer de si bon coeur, sans se mettre de la -partie. Nos bruyans éclats de rire durent être entendus de tout le -voisinage. - -Cependant, quoique Mlle de Brumont se pâmât de rire, le chevalier de -Faublas ne perdoit pas la tête. D'une bouche avide il pressoit les lis -d'un bras plus doux que l'ivoire, et d'une main caressante il serroit -doucement les plus jolis genoux du monde. «Pardonnez-lui, dit à la -comtesse Mme de Fonrose, qui, ne s'ennuyant pas de me regarder, ne -perdoit aucun détail de cette joyeuse pantomime.--Pardonnez-lui, répéta -le mari confident, qui, non content de m'applaudir par des regards et -par des signes, se baissa deux fois pour me glisser à l'oreille ces -paroles tout à fait encourageantes: «Bon, bon! ne vous lassez pas, tenez -ferme, elle est vaincue!--Pardonnez-moi, m'écriai-je à mon tour, d'une -voix tendre et d'un ton suppliant; pardonnez-moi, car je me repens et je -vous aime.--Et moi aussi, je vous aime, répondit-elle en m'embrassant, -et je vous pardonne, ajouta-t-elle en m'embrassant encore, mais à -condition que vous ne verrez plus cette madame de Montdésir.--Oh! -non.--Et que vous n'irez jamais vous établir ailleurs que chez -moi.--Jamais.--En ce cas, je vous pardonne, et je vous aime, et je vous -embrasse; et, si vous me tenez parole, je vous aimerai et je vous -embrasserai toute ma vie.--Eh bien, s'écria M. de Lignolle, charmé de la -joie de sa femme, puisque madame vous aime, vous embrasse et vous -pardonne, je veux aussi vous pardonner, vous aimer et vous embrasser.» -Il m'honora de plusieurs baisers. «Et moi aussi, dit Mme de Fonrose, je -vous aime, je vous pardonne et je vous embrasse, car depuis un quart -d'heure vous m'avez bien amusée. - ---Qu'on dise pourtant que les charades ne sont bonnes à rien! reprit le -comte d'un air de triomphe. Voyez comme elles nous ont tous mis de bonne -humeur, comme la paix s'est faite aussitôt que...» La comtesse -l'interrompit: «A propos de charade, Mademoiselle de Brumont, savez-vous -bien que monsieur n'a pas encore pu deviner la nôtre?--Bon! c'est -qu'elle n'est pas exacte, répondit-il.--Voilà une bonne raison! s'écria -Mme de Fonrose. Comment! Mademoiselle, votre charade n'est pas exacte?» -Je lui répliquai en montrant la comtesse: «C'est madame qui l'a -faite.--Oui, répondit celle-ci; mais c'est vous qui me l'avez fait -faire.--N'importe, reprit la baronne, si elle n'est pas exacte, il faut -la recommencer.» La comtesse repartit: «C'est notre intention, -Madame.--Sans doute, dit M. de Lignolle, il faut la recommencer.--Cela -vous fera donc plaisir? lui demanda sa femme.--Assurément, Madame, et -beaucoup; je voudrois même pouvoir vous y aider; je voudrois pouvoir -vous enseigner...--Je vous rends mille grâces, interrompit-elle; je ne -veux plus désormais d'autre précepteur que Mlle de Brumont. D'ailleurs, -Monsieur, ce seroit peut-être bien inutilement que vous essayeriez de -devenir le mien.--Sans doute! j'ai fait dans ma vie, tant en énigmes -qu'en charades, plus de cinq cents poèmes: ce seroit un vrai travail -pour moi de me remettre aux premiers élémens.--Cependant, Monsieur, lui -dis-je, je prendrai la liberté de vous observer que madame la comtesse -est jeune, curieuse et pressée d'apprendre.--Eh bien! Mademoiselle, vous -n'avez pas besoin d'un second pour lui montrer tout ce qu'il lui importe -de connoître; vous êtes, j'en suis sûr, très en état de donner -d'excellens principes à votre écolière; et, par exemple, quand une fois -vous l'aurez commencée, je m'engage volontiers à la finir.--Non pas, -s'il vous plaît: je prétends n'en céder à personne la gloire et le -plaisir.--Eh bien, comme vous voudrez; cela ne m'empêchera pas de -m'intéresser vivement aux progrès de votre écolière.--Monsieur, ce que -vous avez la bonté de me dire est très propre à m'encourager. Je -donnerai de bonnes leçons à madame la comtesse, je vous le -promets.--Donnez, Mademoiselle, donnez.--Je ferai plus d'une charade -avec elle, je vous en réponds!--Faites, Mademoiselle, faites!--Ainsi, -Monsieur, dit Mme de Lignolle, je puis donc, sans risquer de vous -déplaire, m'occuper de ce petit travail-là.--Eh! bon Dieu, Madame, toute -la journée, si cela vous amuse.--Bon! reprit-elle, je suis contente. Je -m'en faisois quelque scrupule, parce que je craignois de m'arroger un -droit que je n'eusse pas; mais, à présent que vous m'en avez donné la -permission, me voilà tout à fait à mon aise.--A la bonne heure; mais je -vous engage à recommencer celle que vous avez seulement ébauchée -ensemble: car sûrement je l'aurois devinée, si elle avoit été bien -faite... Allons, Mademoiselle, point de paresse, point de mauvaise -honte; recommencez cela, faites-le mieux.--J'y tâcherai, Monsieur.--De -votre mieux et le plus tôt possible.--Ah! tout à l'heure, si madame le -veut.--Non, interrompit la baronne, dînons, dînons, aussi bien vous -aurez le temps. Je compte vous laisser passer ici la quinzaine.» Je crus -avoir mal entendu. «Quoi! la quinzaine? lui dis-je.--Vraiment, -répondit-elle. Le terme vous paroît court! je le conçois; mais je n'ai -pu obtenir qu'il fût plus long.--Obtenir!...--J'ai tenté l'impossible, -Mademoiselle: car je savois combien vous désiriez prolonger votre séjour -chez la comtesse.--Certainement,... mais...--Mais vos parens sont -demeurés inflexibles.--Vous dites, Madame, que mes parens...?--Ils ne -vous ont accordé que quinze jours.--Vous dites que mes parens m'ont -accordé...--Oui, seulement quinze jours. Rien n'a pu les déterminer à se -priver, pour un temps plus long, du bonheur de vous posséder chez -eux.--Quinze jours, Madame la baronne! Vous êtes sûre?...--Je suis sûre, -Mademoiselle, qu'ils ne vous permettront pas de rester plus longtemps; -arrangez-vous d'après cela, dans quinze jours je vous remmène, c'est une -chose convenue.--Convenue!--Oui, Mademoiselle, décidée.--Décidée, -Madame!--Irrévocablement décidée, Mademoiselle.--Ah! ah!--En attendant, -je viendrai vous voir presque tous les jours, comme vous pensez -bien.--Oui, Madame.--Et presque tous les jours aussi je les verrai, vos -parens.--Oui, Madame.--Ainsi vous aurez perpétuellement de leurs -nouvelles.--Oui, Madame.--Et ils recevront continuellement des -vôtres.--Oui, Madame.--Tenez, ce soir je soupe avec l'un d'entre -eux.--Je le sais; c'est même un de mes grands-parens, celui-là, je -crois?--Justement, Mademoiselle, je lui parlerai de vous, de votre -absence.--Ah! je vous en serai bien obligée.--Je ne doute pas que -d'abord cette séparation de quinze jours ne l'effraye, comme les autres; -mais je lui ferai entendre raison là-dessus.--Vous me rendrez un vrai -service.--Je vous réponds qu'il ne sera pas fâché.--Madame, je m'en -rapporte à vous.» - -On conçoit que je demeurai très surpris de la manière artificieuse et -hardie dont la baronne venoit de m'établir, pour ainsi dire malgré moi, -chez la comtesse. Cependant je n'oserois pas dire que j'en fus bien -fâché, car peu de gens me croiroient; mais du moins, ô ma Sophie! -j'assurerai qu'à l'instant même je pris intérieurement la ferme -résolution de conserver mes relations avec Mme de B..., pour être, en -cas de besoin, promptement informé de ses découvertes et pour me -conduire en conséquence. - -Le comte, qui n'avoit rien perdu de mon dialogue avec Mme de Fonrose, -demanda si mes parens demeuroient maintenant à Paris; la baronne -répondit qu'ils y étoient _incognito_ pour des raisons qu'elle savoit, -mais qu'elle ne pouvoit dire. - -Nous allons nous mettre à table: je fus placé entre le mari et la femme; -de temps en temps, la comtesse passoit adroitement sous la nappe une -main qui rencontroit toujours la mienne, et mon genou touchoit le sien. -Aussi M. de Lignolle se fût-il étonné de nos fréquentes distractions, si -Mme de Fonrose, toujours attentive et toujours complaisante, n'eût vingt -fois relevé la conversation prête à tomber, et vingt fois ne nous eût -très habilement avertis de nos imprudences ou tirés de nos rêveries. Au -dessert, cependant, il fallut payer de ma personne. La baronne, soit -qu'elle voulût me distraire de l'objet dont elle me voyoit trop occupé, -soit qu'elle prît quelque plaisir à me tourmenter un peu, la baronne -s'avisa de me porter un coup plus difficile à parer que tous les autres. -«A propos, dit-elle, vous savez sans doute la grande nouvelle? Le -chevalier de Faublas est sorti de la Bastille.--Qui, le chevalier de -Faublas? demanda le comte.--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce -joli garçon qui, sous des habits de femme...--S'est introduit chez le -marquis de B...?--Oui, oui.--Et l'on a remis en liberté ce mauvais -sujet? Et ce petit garnement ne sera pas claquemuré pour le reste de sa -vie?--Comte, vous êtes bien sévère. On dit que c'est un très aimable -enfant.--Un fieffé libertin, qu'on auroit dû fouetter en place -publique!» La baronne alors m'adressa la parole: «Mlle de Brumont ne dit -mot; est-elle de l'avis de monsieur?--Non, Madame, pas tout à fait, -non... Ce chevalier de Faublas dont vous parlez, je le juge excusable; -il est bien jeune encore: à moins qu'il n'ait commis de ces -fautes...--Il a fait des horreurs, s'écria M. de Lignolle. Vous ne savez -donc pas son histoire, Mademoiselle? Je vais vous la conter. D'abord, il -a quitté les habits de son sexe, et, se donnant pour femme, il est entré -dans le lit de la marquise de B..., presque sous les yeux de son mari. -N'est-ce pas affreux?--Permettez que je vous arrête, Monsieur; ceci ne -me paroît pas vraisemblable. Est-il possible qu'un homme ressemble à une -femme si bien qu'on s'y méprenne?--Cela n'est pas ordinaire, mais cela -s'est vu.--Si vous ne me l'assuriez, je ne le croirois pas, dit la -comtesse.--Il faut le croire, répondit-il, car c'est un fait. Au reste, -ce marquis de B... n'en est pas moins un imbécile avec ses connoissances -physionomiques. C'est la science du coeur humain qu'il faut posséder.» -Je l'interrompis: «Il me paroît que, si vous aviez été à la place du -malheureux marquis, ce M. de Faublas ne vous eût pas fait sa dupe.--Oh! -soyez-en sûre. Je n'ai peut-être pas plus d'esprit qu'un autre; mais je -suis observateur, je connois le coeur de l'homme, et _nulle affection de -l'âme ne m'échappe_.--Nous savons cela, dit la baronne; mais, pour -revenir à notre mauvais sujet, je vais un peu vous étonner en vous -apprenant qu'il a l'obligation de sa liberté à la marquise.--A Mme de -B...? s'écria le comte.--A Mme de B...! s'écria la comtesse avec -beaucoup de vivacité.--A Mme de B...! m'écriai-je moi-même, en jouant -l'étonnement.--A Mme de B..., répéta froidement la baronne. Tout le -monde l'assure.» La comtesse se leva brusquement et m'adressa la parole: -«Quoi! c'est la marquise?...» - -Elle parloit si haut et si vite, elle paroissoit tellement surprise, -inquiète et fâchée, que, tremblant de l'entendre me faire ou quelque -imprudent reproche ou quelque dangereuse question, je me hâtai de -l'interrompre: «Adressez-vous à madame la baronne. Qu'allez-vous me -demander, à moi qui ne sais pas un mot de toute cette fable?» M. de -Lignolle daigna me seconder. «Une fable, comme dit fort bien -mademoiselle. En effet, comment imaginer que la marquise ait osé...--Il -n'y a rien que de vrai dans ce que j'avance, reprit la baronne. Qu'une -fille toute neuve, une vierge pure, sans malice, sans passions et sans -reproche, trouve fort scandaleux l'événement que j'annonce, et que, dans -l'innocence de son coeur, elle refuse d'y croire, cela me paroît fort -naturel. Je ne puis même, en passant, m'empêcher de blâmer la comtesse, -qui a déjà quelque usage du monde, d'avoir été tout à l'heure tentée de -questionner, sur certaine matière, une personne aussi inexpérimentée que -l'est sa demoiselle de compagnie. Mais que M. de Lignolle, homme -d'esprit, homme de tête, M. de Lignolle, qui a l'expérience du monde, de -la cour, et des femmes surtout, que M. de Lignolle, observateur profond, -excellent juge, M. de Lignolle, enfin, appelle fable un fait peu commun -sans doute, mais qui n'est pas sans exemple et paroîtra même -vraisemblable à quiconque connoît les moeurs de ce siècle de corruption, -voilà ce que je ne conçois pas.--Encore, répondit le comte, faudroit-il -que j'eusse particulièrement étudié le caractère de Mme de B... Je ne la -connois que pour avoir entendu quelquefois parler d'elle.--Et moi, -malheureusement, pour l'avoir souvent rencontrée dans mon chemin. Je -pourrois lui contester les dons naturels et les dons acquis; mais la -plupart des jeunes gens de la cour disent qu'elle est belle, et ils le -savent bien; mais les vieux courtisans assurent qu'elle est plus qu'eux -tous adroite, insinuante, artificieuse et dissimulée: il faut les -croire. Ceux-ci lui accordent beaucoup d'esprit, ceux-là lui -reconnoissent de grands talens; tous généralement conviennent qu'elle -est née pour l'intrigue. Les uns s'étonnent que l'ambition puisse régner -avec tant d'empire dans un coeur qu'ils croient fait pour des passions -plus douces; les autres, la voyant sans cesse occupée de plus grands -intérêts, ne conçoivent pas par quel miracle il lui reste un moment pour -l'amour. Ce que chacun ne peut se lasser d'admirer en elle, c'est un -continuel mélange de l'audace qui distingue les forts, et de l'astuce -qui semble n'appartenir qu'aux foibles. Quelquefois elle étonne ses -ennemis et ses rivales par les coups hardis qu'elle frappe; souvent elle -les fatigue de sa tranquille patience et de sa persévérance éternelle. -Tantôt c'est le tigre irrité qui s'élance sur le chasseur et le -terrasse, et tantôt le chat sournois qu'on voit des heures entières tapi -près de la retraite de la proie qu'il attend. Tenez, je ne veux pour -preuve de sa rare capacité que la manière dont elle s'est relevée plus -puissante après sa terrible chute. Quand son affaire avec le chevalier -de Faublas fit tant de bruit, nous la crûmes perdue, elle seule eut le -courage de ne pas désespérer de sa fortune. Vous dire comment elle -persuada à son mari coiffé, battu et mécontent, qu'il n'étoit pas un -sot, je ne le saurois: ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui -nous voyons qu'ils vivent très bien ensemble. Au reste, c'est là le -moindre des succès qu'elle s'étoit promis: dès qu'elle eut enchanté le -bon époux, elle songea à délivrer l'ami charmant. Pour cela, que -fait-elle? M. de ***, qui avoit beaucoup de partisans parce qu'il -jouissoit d'un léger mérite et d'une fortune considérable, M. de ***, -depuis longtemps, étoit vainement amoureux d'elle, et vainement visoit -au ministère. La marquise entre dans le parti nombreux qui le porte aux -premières places; après quatre mois d'efforts elle culbute le ministre, -effraye un des concurrens, trompe l'autre, et l'heureux compétiteur -qu'elle sert se voit enfin nanti du fameux portefeuille. Alors sa -bienfaitrice ne dédaigne pas de devenir son amante... Vous paraissez -étonnée, Mademoiselle de Brumont?... Hélas! oui, la belle victime s'est -immolée... Elle a généreusement consommé le grand sacrifice. Ainsi Mme -de B... retrouve son premier crédit, qu'elle augmente encore. Ainsi le -chevalier de Faublas est rendu à la société, pour y faire, si nous n'y -prenons garde, quelque nouvelle incartade.» - -Enfin, Mme de Fonrose se tut, et, puisqu'elle ne vouloit que -m'embarrasser, elle eut lieu de s'applaudir de la nouvelle fatale; -fatale! car je m'en affligeai beaucoup. En ne m'examinant qu'un peu, je -ne trouvois guère probable que l'adorateur de Sophie et l'amant de la -comtesse fût encore amoureux de Mme de B...; cependant j'entendois -s'élever du fond de mon coeur une voix secrète qui me crioit que la -marquise auroit dû me laisser en prison. Oui, dans mon déplaisir -extrême, j'osois accuser mon amie d'avoir trop fait pour moi. Ils -auroient donc raison, les consolans moralistes qui tous les jours -impriment que l'homme est naturellement ingrat? - -Mme de Lignolle, mécontente de mon chagrin, qu'il n'étoit pas malaisé -d'apercevoir, fit tout haut cette remarque: «Vous avez l'air bien -sérieux, Mademoiselle?--Vraiment oui», dit le comte. Je ne répondis rien -à la comtesse parce que la baronne, habile à deviner et prompte à -prévenir les imprudences de son amie, déjà s'étoit emparée d'elle, et -tout bas lui disoit sans doute ce qu'elle croyoit propre à la retenir et -à la calmer; mais je saisis ce moment pour m'approcher de M. de Lignolle -et lui confier un grand secret: «Monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous -m'avez autrefois témoigné le désir qu'il ne fût jamais question -d'amourette et de galanterie devant votre jeune épouse.» Il me répondit: -«Cela est vrai, mais il est question de ce libertin, je prends de -l'humeur, je me laisse entraîner, et j'oublie mes résolutions. Au reste, -je vous remercie de l'avis que vous voulez bien me donner, j'en vais -profiter, nous allons nous entretenir d'autre chose.» Il me tint -cruellement parole; je fus, toute la soirée, obligé de deviner des -charades, d'entendre de longues dissertations sur les affaires de l'âme. - -A dix heures, la baronne se retira pour aller souper avec celui qu'elle -appeloit mon grand-parent. A minuit, M. de Lignolle souhaite à la -comtesse une bonne nuit, et un bon sommeil à Mlle de Brumont. De ces -deux souhaits si contraires, un seul pouvoit être exaucé: la comtesse -eut une bonne nuit, justement parce que Mlle de Brumont dormit peu. - -Ne vous en étonnez pas, vous qui vous souvenez qu'hier au soir, et ce -matin, Justine m'a passablement occupé. Songez à ma détention trop -longue, songez que l'économique régime du célibat, rigoureusement gardé -pendant cent vingt mortels jours, a dû convenablement me préparer aux -excès dispendieux de plusieurs nuits heureuses. - -Et vous aussi, malheureux amans, qui, pour avoir rencontré la satiété -dans les bras de l'amour, ne concevez plus un bonheur trop au-dessus de -vos forces, recevez avec mes preuves un avis salutaire, et prenez -courage: faites-vous mettre à la Bastille, restez-y quatre mois -seulement, et, quand vous en sortirez, vous verrez de quoi vous serez -capables, avec quel empressement vous volerez aux genoux de vos -maîtresses! Ah! que de fois vous leur direz: «Je vous aime», si elles -vous le disent une fois! Ah! que vous les retrouverez jolies, si vous -les retrouvez fidèles! - -La mienne l'étoit, et jura de l'être toujours. De mon côté, je la -rassurai si bien que le lendemain matin son coeur ne conservoit aucun -soupçon jaloux. Nous fîmes ensemble un déjeuner charmant, car nous ne -fûmes pas gênés par la présence d'un tiers. M. de Lignolle, en partant -pour Versailles, où il alloit passer plusieurs jours, m'avoit recommandé -de tenir fidèle compagnie à sa femme et d'avoir bien soin d'elle. - -Ce fut elle qui prit soin de moi. Ses petites mains arrangèrent mes -cheveux, ses petites mains m'habillèrent. Il est vrai que je n'en fus ni -mieux coiffé ni mieux vêtu. Il est vrai que, plein de reconnoissance, je -lui rendis, maladroitement si l'on veut, mais pourtant fort bien, à ce -qu'elle disoit, tous les services que j'avois reçus d'elle. La matinée -tout entière, comme un instant, s'écoula dans ces occupations si douces. -Nombrez, s'il se peut, les distractions qui prolongèrent nos travaux et -les folies qui les interrompirent. Mme de Lignolle, naturellement si -vive, est devenue plus étourdie de moitié; Faublas, que vous connoissez, -seroit-il plus raisonnable qu'elle? Figurez-vous notre enfantine joie, -nos comiques tendresses, nos bruyans transports. Imaginez jusqu'à quel -point nos caprices peuvent être amusans, et nos espiègleries piquantes. -Devinez le babil de nos querelles et le silence de nos combats. -Représentez-vous ce que nos bouderies ont de plus intéressant, et nos -raccommodemens de plus voluptueux: fille de compagnie peu respectueuse, -je viens de faire à ma maîtresse une malice presque impertinente, et, -pour m'attirer plus sûrement le châtiment que je mérite, j'ai l'air de -vouloir m'y dérober. La comtesse, qui me voit fuir, vole sur mes pas, et -sur mes pas se précipite dans la sombre alcôve où je parois chercher à -me cacher. Un cri qu'elle pousse annonce que je suis découverte et -saisie; mais le vainqueur, tout à coup vaincu, reconnoît trop tard le -piège qu'on lui tendoit, il tombe et demande grâce; je reste inexorable, -et je donne un baiser. O vous, qui que vous soyez, que ces jeux -effarouchent, si dans vos sévérités vous voulez du moins vous montrer -équitables, ne nous jugez point selon les rigoureuses lois qui -gouvernent les hommes! Je n'ai pas dix-huit ans encore, la comtesse en -compte à peine seize; nous sommes deux enfans. - -Mme de Lignolle n'avoit pas fait défendre sa porte pour tout le monde. -Nous reçûmes, dans l'après-dîner, la visite de Mme de Fonrose, qui -m'apporta des nouvelles de mon père, et celle de la marquise -d'Armincour, à qui sa nièce avoit mandé le retour de Mlle de Brumont. La -bonne tante, enchantée de me revoir, me prodigua les complimens. -Pénétrée pour moi de la plus profonde estime, elle n'avoit point oublié -que je réunissois, à l'avantage assez commun de tout connoître, le rare -talent de tout expliquer, et que, dans une circonstance embarrassante, -je l'avois puissamment aidée à donner à son Éléonore[5] des instructions -de première nécessité. La vieille marquise m'aimoit tant et me faisoit -tant de caresses que je ne pouvois, sans manquer à la reconnoissance, -trouver sa visite trop longue. Sur quoi j'observerai que la baronne, qui -apparemment me jugeoit ingrat, s'efforça, par toutes sortes de moyens, -d'amener la bonne tante souper chez elle. Quand elle vit qu'il étoit -impossible de l'y décider, elle prit elle-même le parti de rester avec -nous. A minuit, nos deux convives se retirèrent; la même jolie femme de -chambre qui m'avoit habillée s'empressa de détruire son ouvrage, et -l'amie de la comtesse redevint son amant. - - [5] Rappelez-vous que c'étoit le nom de baptême de la comtesse; nous - en aurons besoin. - -Je dis l'amie de la comtesse, et je dis bien. On savoit chez elle que je -n'étois plus sa demoiselle de compagnie. Au reste, je crois que, dans -l'occasion, tout bon gentilhomme pourroit, sans déroger, se mettre en -condition comme j'y eusse été. Vraiment! le matin présider à la toilette -de madame, causer l'après-dîner dans son boudoir, et le soir entrer dans -son lit, je ne vois rien là qu'un jeune homme bien né doive trouver -pénible et ne puisse faire honorablement. Quant à moi, je sais bien que -je remplissois les différens devoirs de ma place avec grand plaisir et -sans craindre de compromettre ma noblesse. De toutes manières, je me -trouvois chez Mme de Lignolle aussi bien que chez moi. - -Aussi bien que chez moi!... de temps en temps, mais pas toujours. Non, -mon père, non. Quoique deux journées seulement se fussent écoulées -depuis notre séparation, je sentois le besoin de vous revoir. O ma -Sophie! je brûlois du désir d'aller chez Justine savoir si Mme de B... -n'avoit rien appris de ton sort, et l'idée de tes infortunes -empoisonnoit mon coupable bonheur. - -Ce fut pour l'amour de ma femme que j'eus avec ma maîtresse un démêlé -sérieux dès que le jour parut. «Je crois que tu pleures, s'écria la -comtesse étonnée; qu'as-tu donc?» Lui avouer que je donnois ces larmes à -l'absence de Sophie, c'eût été vraiment une cruauté; j'aimai mieux me -permettre un officieux mensonge. «Je m'afflige parce qu'il faut, mon -Éléonore, que je vous quitte pour quelques heures.--Me quitter! pourquoi -faire?--Une visite...--A qui?--Pas à mon père, car il me retiendroit, et -je veux revenir; mais à ma soeur.--A ta soeur! mon bon ami, rien ne -presse.--Je ne puis m'en dispenser aujourd'hui.--Tu ne le -peux?--Non.--Absolument?--Absolument.--Eh bien, j'irai avec toi.--Quelle -idée! Nous montrer ensemble dans les rues de Paris! On n'a qu'à me -reconnoître.--Nous baisserons les stores.--Oui! ne faut-il pas toujours -descendre de voiture et y remonter? Et puis est-il possible que je te -mène à ce couvent? à quoi cela ressembleroit-il?--Je t'attendrai à la -porte.--Eh! non, non.--Vous ne voulez pas?--Je le voudrois de tout mon -coeur; mais...--Vous me trompez.--Ma jolie petite amie, peux-tu le -croire?--Je le crois: vous méditez une infidélité.--Éléonore!...--Ce -n'est pas chez votre soeur que vous allez, mais chez cette indigne -marquise, ou peut-être chez cette petite sotte de Montdésir.--Ma chère -Éléonore!...--Mais, si vous avez des rendez-vous, vous les manquerez: -car je vous défends de sortir.--Vous me le défendez?--Oui, je vous le -défends.--Madame, prenez ce ton avec M. de Lignolle, tant qu'il voudra -bien le permettre; quant à moi, je vous déclare que je ne le souffrirai -pas, et que je veux sortir tout à l'heure.--Et moi, Monsieur, je vous -déclare que vous ne sortirez pas.--Je ne sortirai pas?--Non.--Ah! nous -allons voir.» - -Je fis un mouvement pour me précipiter hors du lit; de la main droite, -elle me retint par les cheveux, et, de la gauche, elle tira le cordon de -sa sonnette avec tant de violence qu'elle le cassa. Ses femmes effrayées -accoururent à sa porte. Elle leur cria: «Qu'on dise au suisse qu'il -tienne l'hôtel exactement fermé et qu'il ne laisse sortir aucune des -femmes de ma maison.» - -Cette manière de garder un amant me parut si neuve que je fus obligé -d'en rire: ma gaieté plut à la comtesse, qui se mit à rire aussi. -Quelques minutes se passèrent dans le délire de cette joie; nous nous -levâmes ensuite, et, quand je fus habillée, la querelle recommença. - -«Éléonore, je m'en vais. Je te donne ma parole d'honneur qu'avant deux -heures je serai de retour.--Mademoiselle de Brumont, je te donne ma -parole que mon suisse ne te laissera pas sortir.--Quoi! sérieusement, -Madame?--Très sérieusement, Monsieur.--Comtesse, je n'essayerai point de -forcer le passage, parce qu'ajouter à votre imprudence une imprudence -encore, ce seroit visiblement vous compromettre; mais souvenez-vous de -la violence que vous me faites, songez que vous n'aurez pas toujours le -pouvoir de retenir votre amant chez vous malgré lui, et qu'une fois -libre, il pourra tarder longtemps à venir reprendre un joug que vous lui -aurez rendu pesant.--Ah! l'indigne! il menace de m'abandonner!... -Faublas, quand tu ne reviendras pas, je t'irai chercher... J'irai chez -toutes tes maîtresses les unes après les autres: chez cette Mme de -Montdésir, pour la souffleter; chez la marquise, pour te redemander à -son mari; jusque chez ta femme, s'il le faut, pour lui déclarer que je -suis ta femme aussi... Oui, ta femme. Ce M. de Lignolle ne s'est marié -qu'avec mon bien. C'est toi qui m'as vraiment épousée; c'est toi seul, -mon ami, tu le sais bien... Pourquoi veux-tu sortir et m'aller faire une -infidélité? Pendant que tu étois à la Bastille, je n'avois de -rendez-vous avec personne, moi. Je ne savois que t'appeler, -m'impatienter et gémir... Est-ce Mme de B... qui t'attend? Avoue-le, je -te le pardonne, si tu n'y vas pas... Quel avantage a-t-elle donc sur -moi, cette Mme de B... que tu me préfères? Est-elle belle? Je suis -jolie. A-t-elle des talens? Tu ne connois pas tous les miens: je chante -bien, je danse mieux, et je vais tout à l'heure, si tu le veux, te jouer -sur mon piano toutes les sonates d'Hedelman et de Clementi. A-t-elle de -l'esprit? Je n'en manque pas. Vous aime-t-elle beaucoup? Je vous aime -davantage, et je suis plus jeune, plus fraîche, plus aimable. Je te le -dis, moi, je le dis... Tu ris, Faublas? Eh bien, oui, ne sors pas, et -nous allons rire, causer, jouer ensemble, courir l'un après l'autre, -nous caresser, nous battre, nous amuser comme hier. Hier le temps a -passé si vite! Reste avec moi, mon bon ami, je te promets que cette -journée-ci ne nous paroîtra pas moins courte que celle d'hier.--Tout -cela, Madame, est inutile. Vous me retenez de force, mais prenez garde -que votre prisonnier ne vous échappe: car, en quittant sa chaîne, il la -brisera.--Vous osez répéter encore... Mettez mon courage à cette -horrible épreuve, et vous verrez,... perfide! Je vais partout à votre -poursuite; je vous surprends chez une rivale, je la tue, je vous tue, je -me tue, et, jusque dans mes derniers momens du moins, je vous prouve que -je vous adore, ingrat que vous êtes!... Grands dieux! où suis-je? Je ne -me connois plus... Faublas, mon ami, ne sois pas fâché, ne sors pas... -Tu ne dis mot, tu me repousses... Ah! je t'en prie, pardonne-moi. Tiens, -regarde, je pleure, je suis à genoux.» - -Je fus attendri, je la relevai, je la consolai, nous entrâmes en -pourparler, nous capitulâmes. J'obtins qu'on iroit tout à l'heure lever -chez son suisse la défense qui me tenoit aux arrêts chez elle; mais elle -obtint que je ne sortirois pas. - -Le lendemain cependant je me sentis plus inquiet, et, résolu de voir -Justine à quelque prix que ce fût, je parlai de ma soeur à la comtesse. -L'interminable dispute alloit s'échauffer, lorsqu'au coup de marteau du -maître, les portes de l'hôtel s'ouvrirent avec fracas. M. de Lignolle -accourut à l'appartement de sa femme, et, du plus loin qu'il nous vit, -il s'écria: «Félicitez-moi, Mesdames, je rapporte de Versailles le -brevet d'une pension de deux mille écus.--Pour qui? demanda la -comtesse.--Pour moi, répondit-il de l'air du monde le plus -satisfait.--Monsieur, j'en suis fort aise, puisque vous en paroissez -content; mais qu'est-ce pour vous qu'une pension de 6,000 livres?--Je -n'ai pas pu l'obtenir plus forte.--Vous m'entendez mal, reprit-elle d'un -ton froid qui contrastoit merveilleusement avec la joie de son mari. -Loin de me plaindre que la pension soit trop modique, je m'étonne que -vous l'ayez sollicitée; vous, Monsieur, qui possédez plus de douze cent -mille livres de biens-fonds, et à qui j'ai apporté près du double en -mariage.--Madame, on n'est jamais trop riche.--Eh! Monsieur, tant -d'honnêtes gens ne le sont pas assez! Pourquoi ne pas laisser les grâces -de la cour se répandre sur ceux qui en ont un véritable besoin?--Il est -vrai, dit le comte en se frottant les mains, qu'une foule d'amateurs -s'étoient mis sur les rangs; je n'ai pas été seul favorisé. Les brevetés -sont: d'Apremont, que vous connoissez...--Une seule de ses terres lui -rapporte vingt mille écus!--Et de Verseuil...--Il est lieutenant d'une -province!--Et d'Hérival, aussi.--Son oncle, ancien ministre, l'a chargé -de richesses qu'il dissipe et d'honneurs dont il est indigne.--Et -Flainville, encore.--Il a, par l'agiotage, quadruplé l'opulente -succession de ses pères!--Et puis un monsieur de Saint-Prée... Mais non, -je me trompe, celui-là n'a rien obtenu.--Ah! le brave homme! -m'écriai-je. Quel dommage!--Vous le connoissez? me dit la -comtesse.--Oui, Madame. Un vieux officier plein de mérite et de courage! -Vous ne verriez pas sans admiration les cicatrices dont il est couvert, -et le récit des malheurs qui ont renversé sa fortune vous intéresseroit -vivement.--Il est pauvre? s'écria-t-elle.--Très pauvre. On s'est montré -du moins assez juste pour recevoir l'aîné de ses garçons à l'École -militaire, et sa fille cadette à Saint-Cyr.--Il a beaucoup -d'enfans?--Trois autres demeurent encore à sa charge, et, comme lui, -languissent dans un village du Languedoc...--Là! dites-moi, n'est-ce pas -une chose affreuse que des courtisans qui nagent dans l'opulence -enlèvent à cette famille infortunée son honorable et dernière -ressource?...» Elle se tourna vers son mari: «N'en êtes-vous pas -honteux?--Honteux de quoi? répondit le comte: si ce monsieur est -malheureux, qu'il se plaigne; s'il est oublié, qu'il se montre. Que -fait-il dans sa province? qu'il vienne à Versailles; qu'il paroisse à -l'OEil-de-Boeuf. Est-ce à moi de l'aller chercher? Il a fait de -malheureuses campagnes: eh bien! dix mille officiers n'ont-ils pas été -blessés comme lui? N'est-il pas guéri comme eux? A la cour, ce ne sont -pas des cicatrices qu'il faut montrer. Il ne s'agit que d'avoir des -amis, de la patience et de l'importunité. Si rien de tout cela ne manque -à M. de Saint-Prée, son tour viendra.» La comtesse repartit avec -vivacité: «Mais, sans vous, peut-être son tour étoit venu.» M. de -Lignolle, affectant le ton de la supériorité, répliqua: «Que vous êtes -enfant! vous n'avez pas la moindre connoissance du monde. Supposons que, -pour faire place à ce monsieur, je me fusse bonnement retiré; d'autres, -moins délicats, l'auroient écarté. D'ailleurs, si dans la vie on étoit -arrêté par la foule des petites considérations particulières, on ne -songeroit jamais à soi.» Mme de Lignolle rougit, pâlit, frappa des -pieds. «Brumont, vous l'entendez! voilà de ces raisons qui me mettent -hors de moi. Cela me feroit sauter au ciel!... Monsieur, je ne connois, -comme vous le dites bien, ni le monde, ni le coeur humain, ni, Dieu -merci! l'art des beaux raisonnemens; mais j'écoute ma conscience: elle -me crie qu'aujourd'hui vous avez surpris les ministres, trompé le roi et -volé des malheureux.--Madame, l'expression...--Oui, Monsieur, volé!» Son -mari voulut sortir, elle le retint, et d'un ton qui paroissoit plus -calme elle continua: «Si vous ne trouvez pas moyen, sous quelques jours, -de vous démettre de votre pension en faveur de M. de Saint-Prée, je vous -déclare que je me chargerai du soin de lui faire passer tous les -ans deux mille écus par une voie indirecte et par forme de -restitution.--Comme il vous plaira, Madame; vous le pouvez sans vous -gêner beaucoup: ce sera tout au plus le tiers de la somme annuelle que -vous vous êtes réservée pour votre entretien.--Ne vous en flattez pas, -Monsieur, je ne toucherai point à cette portion de mon revenu. Quoique -je ne vous en doive aucun compte, je suis bien aise de vous répéter ce -que je vous ai déjà dit cent fois: je ne me consolerois pas de dépenser -follement vingt mille francs en bagatelles de toilette, lorsqu'il y a -dans nos terres des misérables qui manquent de pain. Je ferai de mes -économies un emploi selon mon coeur. Quant à la dette que vous venez de -contracter envers M. de Saint-Prée, vous l'acquitterez avec les biens -qui nous sont communs; si vous m'en laissez le soin, j'engagerai mes -diamans; et, quand je les aurai fait mettre au mont-de-piété pour vous, -nous verrons si vous ne les retirerez pas.--Non, Madame.--Non? je pense -que vous osez dire non! Moi, je vous répète que je le veux, et que cela -sera. Monsieur le comte, vivons en paix, croyez-moi, ne me poussez point -à bout; j'ai des parens, j'ai des amis, j'ai raison, ma séparation ne -seroit pas difficile à obtenir. Vous vous passerez bien de ma personne, -je le sais; mais la perte de mon bien pourroit vous laisser des regrets -amers... Tiens, Brumont, car je ne puis m'en taire, tu vois l'homme du -monde le plus insensible et le plus avare. Il faut que tous les jours je -me dispute avec lui pour empêcher des lésineries ou des injustices. -Depuis six mois que nous sommes ensemble, je n'ai pas eu la satisfaction -de le voir une fois, une seule fois, secourir un malheureux! Son unique -bonheur est de thésauriser. Il s'est fait un dieu de son or! Aujourd'hui -qu'il vient d'augmenter ses richesses, il ne vit que de l'espérance de -les augmenter demain! Et demandez-moi pour qui. Pour des collatéraux: -car des pauvres, il ne sait pas s'il en existe; et des enfans, il n'en -aura jamais,... à moins qu'une malheureuse charade...» - -Depuis un quart d'heure la comtesse étoit fort en colère; tout à coup -elle se mit à rire comme une folle. Cependant, après un court moment de -réflexion, elle reprit: - -«A moins qu'une malheureuse charade... ne lui tienne lieu d'un enfant -chéri... Au reste, il a raison de les aimer, car elles ne lui coûtent -rien à faire... A propos d'enfans, Monsieur, il me tarde de revoir les -miens. L'automne dernier, je désirois aller faire un tour dans le -Gâtinois, vous m'avez retenue par des visites de mariage; et j'ai su que -depuis vous avez fait à ma terre un voyage que vous vouliez que -j'ignorasse: maintenant que je vous connois, cette mystérieuse visite -m'alarme pour mes paysans. Monsieur, je prétends qu'on ne change rien à -leur condition; je prétends que les vassaux de la marquise d'Armincour -n'aient pas à se plaindre d'être devenus ceux de la comtesse de -Lignolle. Bonnes gens, ma bonne tante m'éleva parmi vous; elle fit de -vos honorables travaux mes premiers plaisirs, et de vos innocens -plaisirs mes plus charmantes occupations! Elle vous apprit à me chérir, -elle m'apprit à vous respecter, elle m'apprit à être heureuse de votre -bonheur, fière de votre amour et riche de vos prospérités. Souvent elle -me disoit, je m'en souviens avec délices, elle me disoit: «Éléonore, ne -trouves-tu pas bien doux d'avoir, à ton âge, autant d'enfans qu'il y a -d'habitans dans ce village?» Oui, ce sont mes enfans. Oui, bonnes gens, -je veux vous ramener votre mère. Elle ne vous paroîtra pas trop vieille -encore, et j'espère que maintenant, comme lorsqu'elle étoit plus petite, -vous la verrez avec attendrissement encourager vos travaux, ordonner vos -fêtes, ouvrir vos bals, présider à vos banquets, récompenser vos -laborieux garçons, et couronner vos jolies rosières.» - -Tout à l'heure la comtesse rioit, maintenant je voyois ses yeux se -remplir de larmes. - -«Monsieur, reprit-elle aussitôt avec beaucoup d'impétuosité, je pars -demain.--Demain! Madame, c'est trop tôt; la saison...--Pardonnez-moi, -Monsieur: le printemps, qui s'approche, ramène les beaux jours. Il fait -un temps superbe. Demain, je pars pour ma terre du Gâtinois, j'y reste -quelques jours, je reviens ensuite chercher ma tante, dont les affaires -seront finies, et je vais avec elle passer quelques semaines en -Franche-Comté. J'ai aussi des enfans dans ce pays-là.--Mais, -Madame...--Monsieur, demain je pars, c'est une chose décidée. -J'emmènerai Mlle de Brumont. Si vous êtes prêt, vous viendrez avec nous. -Avez-vous affaire? Ne vous gênez pas. Je n'ai besoin, ni pour mes -travaux, ni pour mes plaisirs, d'un homme également incapable de -contribuer au bonheur ou de compatir aux misères de personne.» - -A l'instant même elle ordonna qu'on préparât ses malles et sa voiture de -campagne. M. de Lignolle s'en alla mécontent et soumis. - -Cependant la comtesse versoit quelques larmes; je voyois l'intérêt le -plus tendre régner sur son visage, où le feu de la colère venoit de -s'éteindre: mon coeur se pénétroit du sentiment délicieux dont le sien -paroissoit vivement ému. La sensibilité, fille de la Providence et -quelquefois du malheur, soeur de la commisération et mère de la -bienfaisance, est, je crois, une de ces vertus qui, pour l'éternelle -propagation de notre espèce, nous fut accordée à nous autres hommes, -afin que nous pussions être aimés, et à vous, nos douces compagnes, pour -que vous eussiez à tout âge et en tout temps un sûr moyen de plaire. Au -moins, j'ai toujours vu qu'il n'y a point de si vieille figure que ne -puisse rajeunir son expression touchante; et tel est même son admirable -pouvoir qu'en embellissant la moins jolie, elle ajoute encore mille -agrémens à la plus belle. Jugez donc combien, en ce moment, Mme de -Lignolle me parut plus brillante de ses attraits piquans et de son -extrême jeunesse, et soyez moins étonné d'apprendre qu'une cause en soi -digne d'éloges ait produit, par l'occurrence, des effets condamnables. - -Quelques minutes après son départ, M. de Lignolle revint à l'appartement -de madame. Heureusement j'avois mis les verrous. «Vous vous êtes -enfermées? cria-t-il.--Oui, Monsieur, répondit-elle.--Pourquoi -donc?--Parce que nous recommençons notre charade.--Est-ce une raison -pour que je n'entre pas?--Si c'est une raison! je le crois bien! Je vous -ai déjà dit, Monsieur, que je ne voulois pas être dérangée quand je -composois. Revenez dans un quart d'heure, la leçon sera peut-être -finie.» - -Elle ne dura pas si longtemps, la leçon; mais, après l'avoir prise et -donnée, l'écolière et le disciple eurent une petite explication qu'il ne -falloit pas que tout le monde entendît. - -«Éléonore, ma charmante amie, tout à l'heure je t'écoutois avec -transport prêcher à ton mari, qui ne les connoît pas, des vertus que -j'idolâtre. Tu m'es devenue plus chère, tu me parois plus jolie.--Eh -bien, me répondit-elle, c'est ce que ma tante m'a toujours dit, toujours -elle m'a répété qu'un air de bonté paroit une figure mieux que tous les -chapeaux de Mlle Bertin. Elle avoit donc raison, puisque mon amant s'en -aperçoit. Oh! que je suis contente! s'écria-t-elle en faisant un saut de -joie; que je suis contente d'être bonne, puisqu'en effet cela me rend -plus aimable à tes yeux! Tiens, Faublas, je le serai chaque jour -davantage; tiens, mon ami, j'ai mes défauts comme tout le monde. Je suis -vive, impérieuse, colère; on me croiroit méchante, et dans le fond il -n'y a pas de meilleure femme que moi. Je vaux de l'or. Tous les jours tu -me découvriras des qualités nouvelles, je te le dis. Tu verras, tu -verras!... Demain, je t'emmène à ma terre, en es-tu bien aise?--J'en -suis enchanté, ma petite amie.--Pourquoi petite? Pas tant, ce me semble: -ne trouves-tu pas que je suis grandie depuis quatre mois?--Au moins d'un -pouce.--Ah! je compte grandir encore. Je grandirai, sois-en sûr! Cela te -fera plaisir aussi, n'est-il pas vrai?--Grand plaisir, assurément. Pour -revenir à la question que tu me faisois tout à l'heure, je suis enchanté -d'aller à la campagne avec toi; mais, si tu veux que je parte demain, il -faut souffrir que j'aille aujourd'hui chez Adélaïde, et que j'y aille -seul.» - -Ici recommença notre dispute, qui cette fois se termina tout à mon -avantage. J'eus même le bonheur de faire comprendre à la comtesse qu'il -ne falloit pas qu'elle me donnât son carrosse. On fit avancer un honnête -fiacre, à qui j'indiquai d'abord le couvent d'Adélaïde; mais, à quelques -pas de l'hôtel, je priai mon phaéton de me conduire _incognito_ chez -Justine. - -La paresseuse étoit encore au lit, où M. de Valbrun causoit avec elle. -Tous deux pourtant, dès qu'on eut annoncé Mlle de Brumont, lui crièrent -d'entrer. Je fus reçu comme un ami commun. Je ne sais pas si le vicomte, -tout à fait exempt de jalousie, trouvoit, à me voir chez sa maîtresse, -autant de plaisir qu'il mit d'affectation à me l'assurer; mais je sais -bien que Mme de Montdésir faisoit des efforts malheureux pour que M. de -Valbrun ne vît pas qu'elle lui préféroit M. de Faublas. La pauvre -enfant, encore un peu neuve dans son métier, remplissoit difficilement -sa tâche. J'avoue que ce ne fut point pour l'aider à sortir d'embarras -que je lui parlai de mes affaires. Elle parut fâchée de m'apprendre -qu'elle n'avoit aucune nouvelle à me donner de la part de la marquise, -et elle se chargea volontiers de la faire avertir que je partois avec -Mme de Lignolle pour le château de ***. Le vicomte me promit, de son -côté, qu'il ne diroit point à la baronne en quel endroit il m'avoit -rencontré. - -Du Palais-Royal j'allai rue Croix-des-Petits-Champs, au couvent de ma -soeur. Paroître devant elle dans mon nouveau travestissement, c'eût été -beaucoup affliger ma chère Adélaïde et commettre une imprudence inutile. -Je me contentai de griffonner dans ma voiture, et de faire remettre à la -tourière un petit billet, par lequel j'apprenois à Mlle de Faublas que -son frère alloit passer quelques jours à la campagne. - -En effet, le lendemain de bonne heure nous partîmes, Mme de Lignolle et -moi. Le comte, retenu pour quelques affaires, nous faisoit espérer qu'il -lui seroit impossible d'aller nous rejoindre avant huit jours. Je -n'entreprendrai pas de vous peindre la folle joie que ressentit ma jeune -maîtresse, lorsqu'elle se vit en route avec moi. Je ne vous dirai pas -non plus jusqu'à quel point ce voyage m'amusoit; mais vous savez qu'on -ne s'ennuie pas de courir la poste avec une femme qu'on aime. Il étoit -près de cinq heures lorsque nous arrivâmes à son château, distant de -Paris de plus de vingt lieues. Nous n'avions pas dîné; je sentois un vif -désir de me mettre à table; mais la comtesse s'occupa d'abord d'un autre -soin qu'elle jugeoit plus essentiel. Nous commençâmes par aller visiter -l'appartement qu'on lui avoit préparé; elle fit dresser un second lit à -côté du sien. Il étoit désormais décidé que Mlle de Brumont coucheroit -partout où coucheroit Mme de Lignolle. - -Cependant, la nouvelle de notre arrivée s'étant répandue dans les -villages dont la comtesse étoit seigneur, il y eut le soir même grand -concours au château. Mme de Lignolle ne reçut point la triste et -cérémonieuse visite d'un campagnard gentillâtre, fier de son antique -inutilité, ni de quelques bourgeois enrichis, plus vains encore de leurs -privilèges nouveaux: sa nombreuse cour se composa tout entière de ces -hommes presque partout dédaignés et partout respectables, à qui la -plupart de nos gens prétendus _comme il faut_ ont persuadé que le -premier des arts étoit un vil métier. Moins crédule et plus fortuné, -chacun des honnêtes laboureurs que je voyois paroissoit avoir la -conscience de ses talens en particulier, et en général le noble orgueil -de son état. Tous montroient devant Mme de Lignolle une modeste -assurance; tous étoient redevenus des hommes, depuis qu'une femme les -avoit protégés; tous, en se félicitant du retour de la comtesse, -s'affligeoient de ne pas revoir la marquise, et demandoient au Ciel -qu'il lui plût de rendre à la nièce les bienfaits dont la tante les -avoit comblés. Pressées autour de ma charmante maîtresse, les femmes -l'accabloient de remerciemens et d'éloges, les filles la couvroient de -fleurs, les enfans se disputoient sa robe pour la baiser. Digne de -l'amour qu'elle inspiroit, Mme de Lignolle avoit retenu tous les noms, -elle adressoit au vieux Thibaut un remerciement affectueux, à la bonne -Nicole une obligeante question, un compliment flatteur à la jeune Adèle, -une douce caresse au petit Lucas. Elle s'inquiétoit avec intérêt de la -situation des affaires communes; en vérité, vous eussiez dit une tendre -mère tout à l'heure revenue au sein de son heureuse famille. - -«Éléonore, lui dis-je, ma chère Éléonore, vous méritez d'être l'objet de -l'allégresse générale, car vous paroissez la sentir vivement.--Très -vivement, mon ami, je t'assure, je suis touchée jusqu'aux larmes. -Jamais, cet hiver, la plus intéressante tragédie ne m'a si fort émue. -Dis-moi donc pourquoi tant de gens opulens, qui, dans leurs terres, ne -font de bien à personne, courent à Paris s'attendrir, au théâtre, sur -des maux factices?--Ils ne s'y attendrissent pas, mon amie; dans nos -salles, ce n'est que le _tiers état_ qui pleure. Les gens prétendus -_comme il faut_ ne savent pas même quand l'acteur est là; ils vont à la -comédie pour se lorgner dans les loges et se saluer dans les corridors. -Vous concevez qu'ils ne s'amusent pas; mais ils s'étourdissent, pendant -quelques heures, sur l'ennui qui les dévore.--Tu as raison, j'ai cru -moi-même m'en apercevoir quelquefois; aussi j'ai pris mon parti. Je -passerai la plus grande partie de l'année dans mes terres; et je veux -employer en bonnes oeuvres l'argent que me coûteroit une loge à chacun -des trois spectacles.--Ah! mon amie, que les journées alors te -paroîtront courtes! ah! si tu vas toujours au-devant des malheureux, tu -n'auras pas un moment à perdre. Du côté des plaisirs, tu y gagneras -beaucoup encore, je crois; les scènes intéressantes viendront te -chercher. Et comment ne serois-tu pas continuellement amusée et -attendrie, quand tu auras sans cesse des pleurs à essuyer et des -transports de joie à contenir?...--Eh bien! s'écria-t-elle, me voilà -décidée, je resterai dans mes terres,... pourvu que tu ne me quittes -pas, Faublas, pourvu que tu me sois fidèle...--Comment ne le serois-je -pas, ma charmante amie? Où trouverois-je, avec plus de vertus, tant...» - -Je ne pus en dire davantage. O ma Sophie! un souvenir m'empêcha -d'achever. - -«Tu m'aimeras donc toujours? reprit tout bas Mme de -Lignolle.--Toujours.--Tu ne t'occuperas jamais que de moi?--Que de -toi... Mais voyez donc, Madame la comtesse, comme ces paysannes sont -jolies.--Et comme ces jeunes gens ont bonne mine, me répondit-elle. -Vraiment je suis tentée de croire qu'il se fait ici beaucoup d'enfans, -et de beaux enfans, parce que les pères sont contens de leur sort.--Non, -n'en doutez pas, mon amie. Le commerce, si fatal à l'espèce humaine par -les dangereux travaux qu'il occasionne, par les voyages de long cours -qu'il commande, par les guerres fréquentes qu'il nécessite, le commerce -enlève tous les jours des bras à l'agriculture. Un fléau destructeur -qu'il amène avec lui, le luxe, vient encore, dans nos campagnes, décimer -les plus beaux hommes, qu'il précipite à jamais dans le vaste abîme des -capitales, où s'engloutissent les générations. Que reste-t-il pour -cultiver nos champs déserts? Quelques tristes esclaves condamnés à -l'oppression des heureux de la terre, qui, par la plus inique des -répartitions, ayant gardé pour eux l'oisiveté avec la considération, les -exemptions avec les richesses, laissent à leurs vassaux la misère et le -mépris, le travail et les impôts. Si la misère avilit l'âme, les -chagrins altèrent le corps. Les chagrins rongeurs gravent sur les -visages où ils s'attachent d'ineffaçables marques, plus hideuses que les -rides de la vieillesse et que les difformités de la laideur; des marques -de réprobation, qu'un père malheureux transmet à sa postérité, comme lui -vouée à toutes les ignominies. C'est ainsi que l'individu s'abâtardit en -même temps que l'espèce diminue. Partout où vous verrez le paysan peu -nombreux et bien laid, prononcez hardiment qu'il est bien misérable.» - -Tandis que je m'attendrissois avec la comtesse, dans cet entretien qui -m'inspiroit pour elle beaucoup d'estime et beaucoup de respect, plus de -cent couverts avoient été mis sur une immense table circulairement -dressée dans un salon de verdure aussitôt illuminé. Les violons aussi -venoient d'arriver; une impatiente jeunesse autour de nous rangée -attendoit le signal. Mme de Lignolle prit la main d'un joli garçon; je -fis de même, et le bal commença. - -L'heure du souper vint trop tôt pour les danseuses et pour leurs amans, -mais au grand contentement des mamans et des pères, qui sont toujours, -en pareil cas, plus pressés de se mettre à table que les enfans. Mme de -Lignolle voulut que je l'aidasse à faire les honneurs du festin; nous -nous retirâmes lorsque après que, tous les convives ayant porté -plusieurs santés à leur hôtesse et à sa tante chérie, les vieillards -entonnèrent des chansons à Bacchus et les jeunes gens des hymnes à -l'amour. - -Je vous dirai confidemment qu'un peu fatigué de l'exercice des nuits -précédentes, je ne goûtai, durant tout le cours de celle-ci, d'autre -plaisir que celui de dormir tranquille auprès d'Éléonore étonnée. M. de -Lignolle à ma place n'eût fait ni plus ni moins: aussi, loin de m'en -glorifier, je m'en accuse. Mais rassurez-vous pour la comtesse et pour -moi; l'amour, toujours juste, avoit décidé que, dans la matinée du -lendemain, ma jeune maîtresse obtiendroit un dédommagement. - -Il n'étoit pas midi; depuis plusieurs heures l'alerte comtesse me -faisoit courir dans son parc; un jardin anglois nous invitoit à goûter -quelque repos à l'ombre de ses bocages tortueux. Un frais zéphyr -balançoit mollement le feuillage du cèdre et du saule, de l'érable et du -mélèze, du platane et de l'acacia. Sur leurs branches mariées et -confondues mille oiseaux chantoient le printemps et ses plaisirs; un -ruisseau, tout à l'heure rapide, et maintenant ralenti dans son cours, -caressoit de son onde argentée les fleurs qui bordoient ses rives. Au -fond d'un bosquet sombre que formoient le lilas et le rosier, le -chèvrefeuille et l'aubépine ensemble entrelacés, étoit une grotte -mystérieuse, dernier asile de l'amour. - -Joyeux, je m'avance; et quel est mon étonnement quand je lis à son -entrée cette inscription: _Grotte des charades_! «Grotte des charades! -m'écriai-je.--Grotte des charades! répéta la comtesse; il ne faut pas -demander, ajouta-t-elle en riant de toutes ses forces, si monsieur le -comte est venu s'exercer ici l'automne dernier»; puis, d'un ton -majestueux, elle reprit: «_Grotte des charades_! Faublas, oseras-tu y -entrer?» Et son oeil plein de feu m'invitoit à réparer les torts de la -nuit dernière. J'eus l'audace de pénétrer avec elle dans ce lieu de -délices; un lit de mousse sembloit y avoir été préparé des mains de -Vénus, il reçut deux amans... Pendant quelques minutes nous n'entendîmes -plus ni les oiseaux, ni le zéphyr, ni l'onde... L'heureuse grotte venoit -de mériter son nom, que, peut-être, nous allions lui confirmer encore, -lorsque l'approche d'un profane nous força de suspendre nos transports. - -C'étoit encore M. de Lignolle qui nous surprenoit par sa brusque -arrivée. «Ah! ah! dit-il, c'est que vous étiez en train de travailler -ici?--Oui, Monsieur, ne me l'avez-vous pas permis, de travailler?--Sans -doute.--En ce cas, le lieu doit vous être égal.--Parfaitement égal... -Mais, Madame, vous avez l'air embarrassée: est-ce que je serois venu mal -à propos?--Mal à propos... Non,... non, pas tout à fait... Nous nous -occupions de vous.--Quoi! en composant une charade?--Nous n'en faisons -jamais que vous n'y soyez pour quelque chose.--Comment cela?--Le -comment, je ne puis vous le dire. Au reste, soyez tranquille, il ne -s'agit que d'une bagatelle... qui devroit vous concerner un peu, mais -qui, dans le fait, ne vous concerne pas du tout.--Par ma foi, Madame, -ceci est trop obscur, je n'y comprends plus rien.--C'est ce qu'il faut. -Monsieur; mais vous saurez peut-être cela quelque jour... Laissons les -charades... Monsieur, vous êtes arrivé bien vite? vous avez bien -promptement terminé vos affaires?--Madame, je ne les ai pas faites. Je -compte m'en aller après-demain. Je suis venu parce que j'étois pressé... -de vous voir d'abord,... et puis de revoir cette terre, qui, depuis -nombre d'années, est assez mal gouvernée.--Assez mal! jamais vous ne la -gouvernerez mieux. Je ne prétends pas qu'elle le soit autrement.--Il y -aura pourtant quelques petites réformes à faire.--Aucune! je vous -déclare d'avance que je ne le souffrirai pas... Monsieur, ajouta-t-elle -en sortant de la grotte, vous avez peut-être une charade à composer? -Nous vous laissons.--Madame, mais que je ne vous chasse pas. Et la -vôtre?--La nôtre est faite; nous allions peut-être en commencer une -seconde; mais vous arrivez comme un jaloux!--Madame, je vous en prie! -c'est à moi de me retirer si la place vous fait plaisir.--Non, non, -restez, répondit-elle en riant, ce sera pour un autre moment. Nous n'y -perdrons rien, soyez tranquille.» - -L'après-dîner, Mme de Lignolle me proposa de venir voir ses vassaux; -nous entrâmes dans le premier village chez un fermier de la comtesse; -elle lui dit: «Bastien, tu n'es pas venu souper avec moi, je viens te -demander à goûter. Pourquoi ne t'ai-je pas vu hier avec tes camarades? -Est-ce que tu ne m'aimes plus?» L'honnête homme baissa les yeux d'un air -embarrassé. Sa femme, moins timide, répondit: «Not' homme a dit comme ça -qu'il ne vouloit pas se faire l'honneur de donner à not' dame le plaisir -de l'aller voir, parce qu'il ne se soucioit pas un brin de lui fendre le -coeur de sa peine; et il assure qu'il est sûr qu'elle ne la sait -pas.--C'est justement parce que je ne la sais pas qu'il faut vite me la -dire. Voyons, Bastien, conte-moi-la ta peine; nous sommes de vieux amis, -mon enfant, viens t'asseoir là, et parle.» - -Le bon fermier se fit un peu presser et s'expliqua: «J'ai renouvelé mon -bail, votre intendant m'a augmenté.--Augmenté! de combien?--De cent -pistoles.--Bastien, dis la vérité: qu'est-ce que tu gagnois avec -moi?--Deux mille francs.--Tu n'as donc plus que cent pistoles de -bénéfice?--Pas davantage.--Et tu es père de cinq enfans, je -crois?--Depuis que nous n'avons vu madame, Dieu m'a fait la grâce de -m'en donner un de plus.--Belle grâce pour un pauvre diable qui ne -gagneroit que mille francs!» Elle se tourna vers moi: «Le père, la mère, -six enfans! Et pour nourrir, loger, habiller tout cela, cent -malheureuses pistoles! Je sais qu'à la rigueur ce n'est pas, dans ce -pays-ci, la chose impossible; mais ne jamais recevoir un ami, n'avoir -jamais la poule au pot, s'interdire sans cesse la plus petite dépense -qui ne soit pas exactement nécessaire; et enfin, après des années de -travail et de parcimonie, rien pour établir les garçons, rien pour doter -les filles! Non, bonnes gens, non, cela ne sera pas... Tiens, Brumont, -fais-moi le plaisir de dire à La Fleur qu'il aille tout à l'heure -avertir mon homme d'affaires que je l'attends ici.» - -Quand je rentrai, la comtesse disoit: «Sois tranquille, Bastien, prends -courage, et va me chercher de la crème, car Mlle de Brumont l'aime -beaucoup, et moi aussi.» - -Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que la comtesse se fût -donné une indigestion, si l'espièglerie n'eût chez elle combattu la -friandise. Elle ne pouvoit se résoudre à avaler de suite trois -cuillerées du doux liquide; il falloit qu'à chaque instant elle en -barbouillât la figure de sa bonne amie, qui au reste le lui rendoit -bien. Nous nous amusions de nos enfantillages, au point d'en rire comme -deux écervelées, quand l'homme d'affaires arriva. - -Aussitôt le visage de la comtesse redevint sérieux. «Je voudrois bien -savoir, Monsieur, pourquoi, sans me consulter, vous avez augmenté le -bail de cet honnête homme, en le renouvelant.--Madame, je connois les -intentions de monsieur le comte...--J'entends. Mais vous n'avez pas -songé que ce moyen de lui faire votre cour étoit celui de me déplaire -souverainement. Écoutez, je ne prétends pas discuter cette affaire avec -M. de Lignolle; vous avez fait la faute, c'est à vous de la réparer. Si -demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau bail qui remette les -choses sur leur ancien pied, vous ne coucherez pas le soir au -château.--Madame...--Point de réplique; allez.» - -Le mari, la femme et l'aînée des filles se jetèrent aux genoux de la -comtesse, et baignèrent ses mains de leurs pleurs; jugez de mon émotion -quand je vis Mme de Lignolle verser aussi de délicieuses larmes sur les -mains qui serroient les siennes! Emporté par le premier mouvement de mon -enthousiasme, je me précipitai dans ses bras, je la pressai sur mon -sein, je lui donnai plusieurs baisers; je m'écriois: «Adorable enfant, -tu vas me devenir chère!--Mes bons amis, dit-elle aux fermiers, c'en est -trop, relevez-vous, relevez-vous donc. Si la reconnoissance est une -dette, Brumont vient de l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de -la terre ne sauroient payer le plaisir que je ressens.» - -Ils se levèrent, nous partîmes; ce qui restoit encore de la crème fut -oublié. - -Dût le passage trop rapide d'une scène très intéressante à une scène -très gaie vous étonner beaucoup, et même vous fâcher un petit moment, il -faut que je vous raconte le comique incident de la nuit suivante, car je -n'y puis tenir. - -La comtesse n'ignoroit pas que M. de Lignolle venoit de prendre pour lui -l'appartement voisin du nôtre; mais l'étourdie n'avoit pas remarqué -qu'une simple cloison séparoit son lit du lit où son mari ne dormoit pas -encore. Or, devinez, aux questions qu'il fit à sa femme, devinez, -dis-je, la cause du bruit qu'il avoit entendu: «Vous êtes incommodée, -Madame?--Qui me parle?--Moi.--Que me demandez-vous?--Si vous êtes -incommodée.--Incommodée!... Point du tout.--Tout à l'heure je vous -entendois vous plaindre.--Me plaindre, moi!... Je ne me plaignois pas, -Monsieur, je vous assure; vous avez rêvé cela.--J'ai bien entendu; mais -vous-même vous rêviez peut-être... Au reste, j'ai tort de m'alarmer; si -vous aviez besoin de quelque chose, vos femmes ne sont pas loin.--Et -Mlle de Brumont est là, tout près de moi, Monsieur.--Oh! Mlle de Brumont -s'entendroit-elle à donner des soins à une femme qui...--Mieux que -toutes les femmes du monde...--Avez-vous eu occasion d'en essayer, -Madame?--Plusieurs fois, Monsieur.--Déjà!--Oui, et je vous certifie que -mes femmes et vous-même, Monsieur, vous aussi, vous m'eussiez laissée -mourir, faute de pouvoir me donner les secours qu'elle a eu le talent de -me prodiguer!--En ce cas, je puis dormir tranquille.--Oui, dormez, -dormez.--Je vous souhaite une bonne nuit, Madame.--Grand merci. Elle ne -commence pas trop mal.--Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont.--Monsieur, -j'y tâche.» - -Ceci, du moins, fut pour la vive comtesse un avertissement de gémir plus -bas, s'il lui arrivoit de gémir encore, et surtout de ne me pas donner -d'autre nom que mon nom de fille, soit qu'il lui plût de recevoir -quelques nouveaux secours, soit qu'elle crût n'avoir plus que des -remerciemens à me faire. - -Le jour étoit grand lorsque nous nous réveillâmes. Mme de Lignolle me -proposa de monter en voiture et d'aller rejoindre son mari, dès le matin -parti pour la chasse. J'acceptai. Nous partîmes. A peu près à une -demi-lieue du château, nous mîmes pied à terre, parce que la comtesse -voulut gravir une colline avec moi. Déjà nous touchions à son sommet, et -les gens de Mme de Lignolle étoient assez loin derrière nous, quand nous -fûmes surpris de voir un cavalier, qui d'abord venoit au galop, arrêter -son cheval dès qu'il nous eut atteints, et nous examiner curieusement. -«Que veut cet homme? demanda la comtesse.--J'apporte une lettre à Mlle -de Brumont.--Donne.--Je dois la remettre à Mlle de Brumont -elle-même.--C'est moi.» Il lui répondit: «Non, ce n'est pas vous. C'est -_lui_, ajouta-t-il en me montrant.--Comment! _lui_!--Oui, _lui_.» Il me -jeta le billet et repartit aussi vite qu'il étoit venu. - -Je décachetai, je lus. «Qu'est-ce donc, Faublas? s'écria-t-elle, tu -pâlis.--Rien, rien, mon amie.--Montre-moi ce billet.--Je ne puis. Non.» -Avant que j'eusse deviné son dessein, elle m'arracha le maudit papier et -le mit dans sa poche. - -Nous redescendîmes la colline, nous reprîmes le chemin du château, et, -malgré mes vives instances, je ne pus obtenir que la lettre me fût -rendue. Rentrée dans son appartement, la comtesse s'y enferma avec moi; -puis, s'étant à l'improviste jetée dans un cabinet de toilette[6], dont -la porte se ferma sur elle, rien ne l'empêcha de lire l'épître fatale. -C'étoit un cartel ainsi conçu: - - [6] Faites attention à ce cabinet de toilette, nous y reviendrons - quelque jour; nous y reviendrons plus d'une fois. - - (_Note de l'Éditeur._) - - _Tu fus longtemps Mlle Duportail, tu es maintenant Mlle de Brumont; - j'ai toujours vu dans ta physionomie que tu ferois toute ta vie métier - de tromper des maris et de séduire des femmes. Il ne tiendroit qu'à - moi d'intéresser un second dans ma querelle, en divulguant ton secret; - mais tu croirois que j'ai peur. Si tu n'es pas en effet devenu femme, - tu te rendras dans trois jours, le 10 du présent mois de mars, dans la - forêt de Compiègne, au milieu du second chemin de traverse à gauche. - J'y serai depuis cinq jusqu'à sept heures du soir, sans amis, sans - domestiques, et je n'aurai d'autre arme que mon épée._ - - _Signé_: LE MARQUIS DE B... - -Il n'y avoit pas deux minutes que Mme de Lignolle avoit disparu, quand -elle revint se précipiter dans mes bras. «Il y faut aller, mon ami, me -dit-elle, il y faut aller. Je ne suis pas femme à te rien conseiller -contre l'honneur. Nous allons dîner et partir, n'est-il pas vrai?--Oui, -mon amie.--Le 10! C'est aujourd'hui le 9, tu as près de quarante lieues -à faire; il n'y a pas un moment à perdre. Dis?--Oui, mon amie.--Eh bien, -nous arriverons cette nuit à Paris. Tu seras demain sur les cinq heures -du soir à Compiègne, et avant la fin du jour tu tueras le marquis... -Hein?--Oui, mon amie.--Mais ne t'avise pas de le manquer; tue-le, au -moins, cela est très essentiel: tue-le, il a notre secret... Tu conçois -le danger? Tu conçois?--Oui, mon amie.--Cependant c'est une chose bien -cruelle que d'ôter la vie à quelqu'un!... que d'avoir la vie d'un homme -à se reprocher!... Non, Faublas, non, ne le tue pas; blesse-le -seulement, et tu lui feras donner sa parole d'honneur qu'il ne dira -rien... Entends-tu?--Oui, mon amie.--Et tu reviendras tout de suite -m'assurer que c'est une affaire finie... Je t'attendrai à Paris... Tu -reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai?--Oui, mon amie.--Ou bien -j'irai avec toi, cela n'est pas impossible. Qu'en penses-tu?--Oui, mon -amie.--Eh! mais il dit toujours oui! il me répond sans m'entendre.» - -Je l'entendois, mais je ne la comprenois pas. Effrayé des malheurs qui -me menaçoient, je songeois avec désespoir qu'un duel alloit une seconde -fois me priver de ma patrie, m'enlever à mes amis, à la marquise, à ma -soeur, à mon père,... hélas! à ma Sophie,... et, vous le dirai-je? à -cette petite Mme de Lignolle, que je trouvois chaque jour plus aimable -et plus intéressante. - -«Faublas, continua-t-elle, dis-moi donc ce qui t'inquiète: est-ce parce -qu'il faut me quitter pendant quelques jours que tu t'affliges? Mon ami, -comme toi, j'en suis désolée; mais cette absence ne sera pas longue. Je -te reverrai après-demain matin, n'est-ce pas?... Parle donc.--Oui, mon -amie.--Ce oui, vous le prononcez encore du même ton, Monsieur! Vous ne -m'écoutez pas!... Faublas, tu n'écoutes pas ton Éléonore?--Oui, mon -amie.--Bon Dieu! dans quel accablement je le vois. Qui peut donc à ce -point...? Eh! mais... En effet!... s'il arrivoit un malheur! si c'étoit -au contraire M. de B... qui le...; mais non, cela ne se peut pas. Mon -amant est le plus adroit et le plus brave des hommes... Faublas! tu le -tueras, je te le dis, tu le tueras!... Réponds-moi donc.--Oui, mon -amie.--Encore ce oui!... qui m'impatiente!... qui me désespère!... -Monsieur! Monsieur!--Ah!... finissez, Éléonore, vous me faites -mal!--Parlez-moi donc, parlez-moi... Dis, mon ami, dis ce qui -t'inquiète!--Ce qui m'inquiète! tu le demandes!... Éléonore, un -duel!--Il a raison! grands dieux!... quitter la France... Mon ami, ne la -quitte pas, viens chez moi, tu seras mieux chez moi que dans -l'étranger... Et, si on alloit l'arrêter, l'emprisonner encore, nous -séparer à jamais!... Ah! Faublas, je t'en prie, ne souffre pas qu'on -t'arrête, ne te laisse pas conduire en prison; n'attends pas ceux qui -voudroient courir après toi. Reviens vite à Paris. Réfugie-toi chez ton -amie... Et, s'ils osent te poursuivre jusque dans ma maison... S'ils -l'osent! laisse-moi faire, ils auront affaire à moi et à toi, mon ami: -Faublas, je te défendrai, tu me défendras, nous serons deux.» - -Mme de Lignolle me donna, dans son extrême agitation, mille autres -conseils à peu près semblables, dont il étoit difficile que je -profitasse. On vint enfin l'interrompre. «Je n'y suis pas, -cria-t-elle.--Madame, lui répondit-on, c'est monsieur le curé.--Monsieur -le curé? ne le renvoyez pas; qu'il entre.» Elle courut ouvrir la porte: -«Digne homme, vous venez bien à propos, j'allois envoyer vous prier de -passer ici. Je ne vous demande pas ce que vous avez fait des fonds qu'à -son dernier voyage ma tante vous a laissés; je n'ignore pas que votre -sagesse égale votre intégrité. D'ailleurs j'ai vu, depuis deux jours -seulement que je suis ici, j'ai vu l'aisance dans toutes les habitations -et la reconnoissance sur tous les visages: mon coeur est content... Ah! -pourtant, je ne vous dissimulerai pas que j'ai deux chagrins: vous savez -que madame la marquise n'a jamais souffert qu'il se trouvât dans son -domaine un seul homme obligé d'aller en journée pour vivre. J'apprends -que le pauvre Antoine est dans ce cas. On assure que c'est un brave -garçon, qui n'a jamais mérité les malheurs qui viennent de le réduire à -la triste condition de manouvrier.--On dit vrai, Madame la comtesse.--Eh -bien! achetons-lui quelques arpens de terre. Que l'honnête homme ait, -comme tous mes vassaux, son petit champ à cultiver. Ce qui me fait -encore de la peine, c'est qu'hier, en me promenant, j'ai remarqué dans -la rue Basse que la quatrième chaumière à main droite tomboit en ruines. -Elle appartient, si j'ai bonne mémoire, à Duval, le vigneron.--Vous -n'oubliez rien.--Voyez, le bon vieillard n'a peut-être pas de quoi la -faire rétablir! C'est l'antique domicile de ses pères: il y a vécu -content, je veux qu'il y meure tranquille: nous dépenserons quelques -louis pour cela. Quant à cette route de traverse qui conduit à la ville -prochaine, et dont ma tante a fait paver le commencement, je n'ai pu -l'aller voir; mais je ne crois pas qu'elle soit fort avancée?--Non, -Madame.--Hélas! tant pis. Ces pauvres enfans, obligés de voiturer leurs -denrées au marché quelque temps qu'il fasse, perdent quelquefois des -chevaux dans ce détestable chemin, et ont eux-mêmes de la boue jusqu'à -mi-jambe. Cela ruine leurs bourses et leurs santés... Douze cents francs -suffiroient-ils pour achever cette route?--Je le crois, Madame la -comtesse.--Allons, finissons-la cette année.» - -Elle prit une plume, elle écrivit un moment, puis elle revint au -respectable ecclésiastique. «Tenez, Monsieur le curé, voilà un bon de -quatre mille francs sur mon homme d'affaires. Vous voudrez bien d'abord -prélever là-dessus les sommes dont nous venons d'arrêter l'emploi, et le -reste vous le distribuerez, suivant la circonstance, aux plus -nécessiteux. Je ne m'excuse point de vous laisser tant d'embarras, je -sais que mes enfans sont aussi les vôtres: croyez que j'aurois eu bien -du plaisir à partager les soins que vous prenez d'eux; mais une affaire -indispensable me rappelle à Paris.--Seroit-ce une affaire malheureuse? -s'écria le digne homme. Vous avez les yeux rouges, votre figure est -altérée... O mon Dieu, soyez juste! n'envoyez à cette généreuse femme -que des prospérités; le renversement de sa fortune replongeroit cent -familles dans l'indigence. O mon Dieu! pour qui garderiez-vous les -richesses, si vous les ôtiez à ceux qui en font le meilleur usage! Et -qui donc, sur la terre, pourroit prétendre au bonheur, si tant de vertus -ne l'obtenoient pas!» - -Quelques heures après le départ du bon prêtre, M. de Lignolle revint de -la chasse. Il commença la longue histoire de tous les beaux coups qu'il -avoit faits, quand madame lui annonça que nous allions tout à l'heure -dîner et partir. Le comte reçut cette nouvelle avec étonnement, mais -avec plaisir. Il nous dit que, quoiqu'il se fût proposé de ne retourner -à Paris que le lendemain, il avanceroit très volontiers son départ d'un -jour pour avoir le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui eût -mieux aimé ne voyager qu'avec moi, fit quelques tentatives pour que son -mari se montrât moins poli. Malheureusement il avoit déjà calculé que ce -retour commun épargneroit quelques frais de route, et madame, -apparemment, ne crut point que ce fût le cas de frapper un coup -d'autorité. - -Il est vrai qu'une occasion plus utile de dire: _Je le veux_, ne tarda -pas à se présenter. Nous sortions de table lorsque l'homme d'affaires -vint, devant sa maîtresse, prier le comte de signer le nouveau bail de -Bastien. Monsieur refusa d'abord; madame aussitôt se fâcha. La -contestation fut courte, mais vive, et M. de Lignolle, en poussant de -profonds soupirs, signa. - -Enfin, nous nous mîmes en route. L'air profondément rêveur de Mme de -Lignolle me disoit assez qu'elle s'occupoit des malheurs qui menaçoient -nos amours, et cependant je crois que j'étois encore plus inquiet, plus -triste qu'elle. Ce combat, réprouvé par de justes lois, commandé par le -tyrannique honneur, ce duel fatal où je courois me tourmentoit -horriblement. Je ne sais quel pressentiment doux et cruel m'avertissoit -aussi que je touchois au moment de ma vie le plus intéressant; que -quelques minutes alloient amener pour moi la situation la plus -embarrassante où puisse jamais se trouver un homme trop sensible, en -même temps combattu par les événemens et par ses passions. - -Nous avions fait deux lieues. De loin je découvrois la ville de -_Nemours_, et près de nous le clocher de _Fromonville_. Alors Mme de -Lignolle se sentit incommodée. L'indisposition dont elle se plaignoit me -fit en même temps frémir d'inquiétude et de plaisir: c'étoit un grand -mal de coeur. Quelle joie et quelle douleur pour moi! mon Éléonore étoit -mère!... Elle l'étoit, sans doute!... Mais j'allois la quitter, j'allois -me battre! et dans trois jours peut-être je me voyois forcé d'abandonner -tout à la fois! tout! maîtresse, enfant, patrie!... Et mon père?... Et -ma Sophie?... Sophie que je n'adorois plus seule, mais que j'adorois -toujours! - -Ainsi mon esprit recueilloit mille pensées diverses; ainsi mon âme -éprouvoit mille sentimens contraires; et ce n'étoit qu'un foible prélude -des terribles agitations que mon amante alloit partager avec moi. - -Son mari, le premier, lui conseilla, et moi-même je la pressai de -laisser un moment sa berline et de prendre un peu d'exercice. Elle -connoissoit le pays, et nous dit qu'en effet elle se sentoit la force et -l'envie de gagner, en se promenant, le pont de _Montcour_, où elle -ordonna à son cocher d'aller nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir -que ses femmes, qui suivoient dans une calèche, missent pied à terre -pour l'accompagner. Nous quittâmes la grande route, nous descendîmes à -travers le village de _Fromonville_, jusqu'à l'écluse de ce nom. La -comtesse venoit de refuser le bras de M. de Lignolle, et s'appuyoit sur -le mien. Nous marchions lentement sur la verte pelouse qui couvre en cet -endroit les bords du canal[7]. Toujours indisposée, ma chère Éléonore -penchoit de temps en temps sa tête, qui venoit reposer sur mon épaule, -et de temps en temps laissoit échapper, avec un soupir tendre, une douce -plainte. Son regard languissant, mais satisfait, sembloit, en -m'annonçant qu'elle connoissoit la cause de son mal et qu'elle la -chérissoit, sembloit, dis-je, solliciter mon amour plutôt que ma pitié. -Et moi, je l'avoue, moins effrayé pour le moment des dangers de son état -que ravi du bonheur d'être père, je contemplois avec plus de plaisir que -de crainte l'altération de ce joli visage, devenu plus joli par sa -pâleur intéressante. Tous deux entièrement occupés l'un de l'autre, nous -ne pouvions rien voir du charmant paysage que M. de Lignolle admiroit. - - [7] Le canal de Briare, qui commence à la ville de ce nom, et traverse - vingt-deux lieues de pays, vient finir à Saint-Mamertz. Le pont de - Montcour est jeté sur le canal même, à six milles de son embouchure. - On voit le village de Fromonville un quart de lieue plus loin. - -Tout à coup, un cri douloureux, un seul cri, parti d'une maison -bourgeoise que je n'avois pas même aperçue, frappe mon oreille et vient -jusqu'à mon coeur... Dieux!... quelle voix!... Soudain je m'élance. -J'aperçois à travers des barreaux qui me retiennent, j'aperçois à -l'autre extrémité d'un grand jardin, sous une allée couverte, une jeune -personne apparemment évanouie, que deux femmes emportent dans un -pavillon assez éloigné, dont la porte aussitôt retombe sur elles. Je -n'ai pu distinguer les traits de l'infortunée, mais j'ai vu ses longs -cheveux bruns qui tomboient jusqu'à terre! j'ai vu cette taille -enchanteresse qui ne peut appartenir qu'à elle! Ce cri de douleur -surtout, j'ai cru le reconnoître. Oui, j'ai cru pour la seconde fois -entendre ce gémissement du désespoir, ce lamentable accent qu'elle ne -put retenir, lorsqu'au couvent du faubourg Saint-Germain de barbares -satellites m'empêchèrent de mourir dans ses bras. Cramponné sur la -grille bien fermée que j'ébranle, que je voudrois renverser, je ne cesse -de crier: «Elle se trouve mal, elle se trouve mal!» et j'entends à peine -Mme de Lignolle qui me supplie de faire attention qu'elle se trouve mal -aussi. - -Une paysanne vient à passer, qui, voyant mon inquiétude, me dit: «C'est -qu'elle est malade.--Qui?--C'te demoiselle.--Son nom?--Je vous l'dirions -ben, Mamselle; mais je ne le savons pas.--Ces femmes, qui -sont-elles?--Ah! oui, devine. Jugez donc, Mamselle, qu'elles ne parlent -pas comme nous autres, ces femmes.--Comment?--Comment? Dame! je ne le -savons pas, comment. Pis que not' curé, qui savont le latin tout comme -son livre de messe, n'y comprend' itou ni pu ni moins que ma poche: ça -vous dégoise un baragouin que l'diable j'n'y entendrois goutte.--Y -a-t-il des hommes dans la maison?--Par-ci, par-là, Mamselle. Quelquefois -j'en voyons un qui a l'air du père à tous.--Il est vieux?--Pas vieux, si -vous voulez; mais, dame! c'est mûr.--Parle-t-il françois?--Celui-là? Oh! -c'est bien pis. Il ne parlont pas du tout. C'est, sous votre respect, un -ours, Mamselle. Quand j'approchons de sa _tanière_, il avont l'air de -vouloir nous avaler, et pis y a un domestique aussi, qui n'étiont pas -jeune itou, et qui jargonnont l'iroquois comme les autres.--Depuis quand -tout ce monde-là demeure-t-il ici?--Dame! y a ben queuque part comme ça -trois ou quatre...» - -Mme de Lignolle, hors d'elle-même, ne la laissa point achever. -«Taisez-vous, bavarde, passez votre chemin...; et vous, Mademoiselle, -comptez-vous rester là jusqu'au soir?... Jusqu'à ce que nous nous soyons -perdus!» Le comte, qui très heureusement ne comprend pas le véritable -sens de ces paroles équivoques: _Jusqu'à ce que nous nous soyons -perdus_, lui dit en vain, pour la rassurer, qu'il seroit impossible que -nous nous perdissions, même pendant la nuit, par un chemin frayé. Il le -lui dit en vain; elle s'inquiète, elle se lamente, elle s'écrie: «Mon -ami, ne m'entendez-vous pas?... Cruel, pourriez-vous ainsi m'abandonner? -Dans l'état où je suis, sera-ce la pitié des passans qu'il faudra que -j'implore?» - -Je regardai Mme de Lignolle, et je frémis. Ce n'étoit plus cette -intéressante figure où le vif plaisir combattoit la foible douleur; -chacun de ses traits sembloit renversé. La brûlante colère brilloit dans -ses yeux; la pâle terreur décoloroit son front; ses genoux chancelans ne -la portoient qu'à peine; elle frémissoit de tous ses membres. - -Ce qu'elle vient de me dire et l'état où je la vois rappellent enfin ma -raison égarée. Je suis à l'instant frappé de la foule des dangers qui -nous environnent dans ce lieu redoutable où je m'obstine à rester. Si -mon oreille ne m'a pas trompé, si l'émotion de mon coeur ne m'abuse pas, -c'est ma Sophie que tout à l'heure j'ai entendue gémir, c'est elle que -je viens de voir mourante. Sans doute elle n'a poussé ce cri de -désespoir qu'en reconnoissant, sous des habits perfides, son infidèle -époux. Puisque ma femme est dans cette maison, Duportail l'habite avec -elle. L'amant déguisé de Mme de Lignolle n'échappera point au premier -regard de celui qui vit si souvent les métamorphoses de l'amant de Mme -de B...; et mon inflexible beau-père, s'il m'aperçoit, dès demain va -changer de retraite et m'enlever encore mon épouse adorée,... adorée! -quoique trahie. M. de Lignolle enfin, qui déjà me demande quel intérêt -je prends à ces femmes, qui parle de s'informer quels sont ces -étrangers, d'entrer dans cette maison, M. de Lignolle peut, au premier -mot d'une explication facile autant que funeste, découvrir le double -mystère de mon sexe et de mon nom. - -La foule de ces considérations terribles vient à la fois m'épouvanter; -et, dans mon subit effroi, je fais, pour m'élancer loin de la grille, un -aussi brusque mouvement que celui par lequel je me suis, il n'y a qu'un -moment, précipité dessus. - -Je presse dans mon bras gauche le bras droit de la comtesse; de la main -droite je saisis la main gauche de son curieux mari; et, sans examiner -si l'un veut me suivre et si l'autre en a la force, je les entraîne tous -deux, d'une haleine, à plus de deux cents pas de la périlleuse maison. -Là, je m'arrête. Incertain, je me retourne, et mon triste regard se -porte aux lieux que je fuis... Hélas! une forêt de peupliers, peut-être -favorable, me cache les murs où je laisse au désespoir ce que j'ai de -plus cher au monde! Mon coeur alors se serre, je n'ai plus besoin de -cacher mes larmes, car je ne peux plus en verser. - -Cependant la comtesse, qui prétend qu'une marche rapide lui fait du -bien, me presse de l'aider à reprendre sa course. Il me faut en même -temps soutenir ma malheureuse amie, à chaque instant prête à tomber, -dissimuler mon trouble extrême, et répondre, d'une manière -satisfaisante, à M. de Lignolle, qui se traîne sur nos pas en me -questionnant. - -Nous arrivons à Montcour. La comtesse, excédée de fatigue, se jette dans -son carrosse, et n'ouvre la bouche que pour recommander à son cocher de -faire la plus grande diligence jusqu'à Fontainebleau, où nous devons -prendre des chevaux de poste. M. de Lignolle, essoufflé, haletant, pour -mieux goûter le repos, garde quelque temps le silence. Je puis enfin -librement sonder les plaies de mon coeur et me livrer à mes réflexions -déchirantes. - -Faublas, où t'emporte cette voiture rapide? Cruel, où vas-tu si vite? -Qui laisses-tu derrière toi?... Depuis quatre mois, séparée de celui -qu'elle idolâtre, elle l'appeloit tous les jours en pleurant; mais du -moins les tourmens de l'absence pouvoient être adoucis par cette -consolante idée qu'un fidèle époux en gémissoit comme elle. Maintenant, -beaucoup plus malheureuse, elle est obligée de se dire que l'ingrat la -délaisse et la fuit. Ce matin, sans doute, elle chérissoit l'auteur de -ses maux; ce soir, elle doit le haïr... O Sophie! Sophie! quand tu liras -dans mon coeur, tu ne pourras que me plaindre, me pardonner et m'adorer -encore... Il est vrai que ta rivale est auprès de moi; mais vois la -douleur que lui cause l'amour que je t'ai promis, l'amour que je te -porte. Elle est auprès de moi; mais dans quel état, grands dieux! Tout à -l'heure elle fondoit en larmes! Tout à l'heure, de peur d'éclater en -reproches, elle se faisoit cette horrible violence de ne pas m'adresser -un mot, un seul mot de plainte... Ses paupières enflammées se sont -appesanties, un cruel assoupissement l'accable, l'immobilité de la mort -l'a frappée!... Ma chère Éléonore, que je te plains!... que je -t'aime!... Qu'ai-je dit? O Sophie, rassurez-vous. Quand le moment sera -venu, vous verrez si je balance entre ma femme et ma maîtresse... -Éléonore, tu ne pourrois me faire un crime de te quitter pour elle. Plus -belle que toi, ma Sophie n'est pas moins jolie... Elle a tes vertus, -elle a mes sermens... Éléonore, ne crains pas cependant que ton cruel -ami puisse t'abandonner tout à fait. Ton amant seroit-il assez dénaturé -pour oublier qu'il t'a faite mère? Non, mon amie, non. Quelquefois je -viendrai secrètement pleurer avec toi tes malheurs. Nous ne passerons -plus des jours entiers sous le même toit; mais... Quels projets! Oh! qui -prendra pitié de ma situation?... qui fixera mes irrésolutions sans -cesse renaissantes? Oh! qui empêchera que ma fatale sensibilité ne fasse -le perpétuel malheur de deux objets presque également adorables?... Mais -où m'égaré-je encore? Malheureux! il ne s'agit pas de me partager entre -elles. Je dois les perdre toutes deux. Je ne fais que passer à Paris. -Jamais peut-être je ne reverrai Fromonville. L'honneur m'appelle à -Compiègne, à Compiègne où je cours chercher... non pas la mort,... je -verrois sans terreur le comte et le marquis contre moi réunis pour leur -semblable querelle,... non pas la mort, mais l'exil, en ce moment plus -affreux qu'elle... Exécrable pouvoir de l'opinion! c'est pour immoler un -ennemi justement irrité que je quitte en même temps deux femmes chéries; -c'est l'inflexible honneur qui me commande cet odieux sacrifice. La vue -des supplices tout prêts n'auroit pu m'y déterminer; un barbare préjugé -m'y force! - -«Mademoiselle, s'écria tout d'un coup M. de Lignolle, voyons si vous -devinerez celle-ci.» Je répondis tout bas: «Que le Ciel extermine la -race entière des charades!» et tout haut: «Vous prenez mal votre temps, -Monsieur, je suis d'une bêtise amère.--Voilà les femmes! répliqua le -comte, je les reconnois. Elles sont poltronnes comme des lièvres. A la -moindre égratignure, elles croient voir la mort. Tenez, la comtesse est -plus tourmentée de la peur de son mal que de son mal même: car ce n'est -pas une maladie qu'elle a, ce n'est au fond qu'une indisposition; effet -assez ordinaire de la campagne, du printemps, et, que sait-on? d'un -exercice un peu forcé... C'est qu'aussi, Mademoiselle, vous allez avec -un train... Ma foi! vous lui ferez mal, je vous en avertis... Peut-être -pourtant n'est-ce chez la comtesse qu'un excès de santé, une apoplexie -d'humeurs,... d'humeurs propices,... bénignes,... de bonne humeur... -Enfin cela devient clair. Vous voyez bien que l'état de ma femme n'est -pas alarmant. Cependant elle s'afflige. Pourquoi? parce que c'est son -âme qui s'affecte; et son âme s'affecte parce que les âmes des femmes -sont comme ça. Or, qui dit femme dit fille; et, comme vous aimez la -comtesse, du moins je le crois, et sans vanité je m'y connois, comme -vous l'aimez, vous vous chagrinez de son chagrin, au point d'en devenir -bête,... à ce que vous dites; mais j'imagine bien qu'il ne faut pas -prendre la chose au pied de la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne -pouvez pas deviner ma charade, parce que votre âme aussi s'affecte; et -c'est ainsi que les plus grandes opérations de l'esprit dépendent des -plus petites affections de l'âme.--Cela peut être, Monsieur; mais je -vous supplie de me laisser à mes rêveries.» - -Plus d'une fois je lui répétai la même prière avant que nous fussions à -Paris, où nous n'arrivâmes qu'à trois heures du matin. La comtesse, -ayant à peine permis à son mari d'entrer dans son appartement, se hâta -de renvoyer aussi ses femmes, et, restée seule avec moi, vint tomber -dans mes bras. «Faublas, ne mentez pas. N'est-ce pas elle que vous avez -retrouvée?--Oui, mon amie, c'est elle.--Que je suis malheureuse!... -Répondez: se pourroit-il que vous eussiez le dessein de -m'abandonner?--T'abandonner, mon Éléonore? Eh! le moyen de le pouvoir, -le moyen d'être aimé de toi sans t'adorer, sans brûler du désir de te -revoir!--N'est-il pas vrai, Faublas? C'est précisément ce que je me dis -quand je pense à toi; et j'y pense sans cesse... Ainsi, mon bon ami, tu -comptes revenir de Compiègne ici, sans t'arrêter nulle part, sans aller -ailleurs?--Sans aller ailleurs! et ma femme?--Eh bien, votre femme?--Ma -femme, qui depuis si longtemps...!--Il veut l'aller rejoindre!--Ma -femme...--Qu'elle est heureuse d'être sa femme, d'avoir des droits -légitimes parce qu'elle a dit _oui_ dans une église! car voilà toute la -différence. Comme elle, vous m'avez trompée, vous m'avez séduite; j'en -suis contente, et je vous idolâtre comme elle... Et ce mal de coeur, -croyez-vous que ce ne soit rien? C'est un enfant, un enfant que vous -m'avez fait, Monsieur... Je ne m'en plains pas! je ne dis pas que j'en -suis fâchée! au contraire... Ma grossesse va me compromettre, m'exposer, -me perdre peut-être; je le sais. Mais qu'ils m'enlèvent mon rang et mes -richesses, j'y consens de tout mon coeur, pourvu qu'ils me laissent avec -ma liberté mon amant... Oui, toute réflexion faite, je suis enchantée -d'être mère, c'est un avantage que j'ai sur ta Sophie, d'abord, et puis -tu dois me mieux aimer, car je te chéris davantage. Cependant, ingrat -que vous êtes! vous osez penser à me quitter dans l'état où je -suis!--Mais, mon amie, songez donc que j'ignore moi-même ce que je vais -devenir ce soir. Sans doute il ne sera pas question de revenir à Paris, -mais de quitter la France...--Vous essayez en vain de me donner le -change: c'est à Fromonville que vous espérez trouver un asile!... -Monsieur, je vous déclare que, si vous y allez, vous m'y traînerez à -votre suite. Je vous déclare que je pars avec vous pour Compiègne, que -je vous suis partout, que je m'attache à vos pas comme votre ombre. -Perfide! vous n'aurez, je vous le jure, d'autre moyen de vous -débarrasser de moi que de m'immoler à côté de votre ennemi.--De grâce, -calmez-vous, écoutez...--Je n'écoute rien. Vous voulez m'abandonner, je -vous conserverai malgré vous; oui, j'emploierai jusqu'à la violence. -Nous allons ensemble à Compiègne, c'est une chose résolue; et, quant à -Fromonville, si je ne puis vous empêcher d'y retourner, j'espère que -vous ne pourrez pas non plus m'empêcher de vous y suivre. Au reste, vous -n'y êtes pas encore! Un bon coup d'épée pourra bien ne pas vous -permettre d'y courir si vite, à Fromonville!... Grands dieux! qu'ai-je -dit? Non, Faublas, non. Tiens; j'aime encore mieux que tu ne sois pas -tué. Mon ami, défends-toi bien, nous verrons après qui de Sophie ou de -moi l'emportera; défends-toi de toutes tes forces, ne te laisse pas -blesser comme dans ton premier combat. Tue-le plutôt; oh! je t'en prie, -tue-le... Mon ami, je serai là, je t'aiderai de mes conseils; je -t'encouragerai par mes cris, tu combattras sous mes yeux, devant moi, -devant la mère de ton enfant: tu seras invincible... Hein?... -réponds-moi, parle-moi donc.--Que voulez-vous que je réponde, quand vous -n'écoutez qu'un aveugle emportement, quand vous formez les projets les -plus insensés?... Éléonore, ma chère Éléonore, est-il possible, dis-moi, -que tu viennes à Compiègne te donner en spectacle?...--Cela est -possible, car cela sera.--Mon amie, soyez donc raisonnable. Supposons -que tu supportes les fatigues de ce second voyage, et que, par un -bonheur inconcevable, personne ne reconnoisse Mme de Lignolle courant la -poste avec le chevalier de Faublas, puis-je, je te le demande à -toi-même, puis-je souffrir que tu sois témoin d'une scène sanglante -quand ton état si critique exige tant de ménagemens?--Tant de -ménagemens! Sans doute! c'est pour cela que je dois vous suivre à -Compiègne, et que vous ne devez point aller à Fromonville. Que -deviendrai-je, quand je vous saurai parti pour joindre votre -adversaire,... et peut-être mon ennemie? A chaque instant du jour, -tourmentée des plus affreuses inquiétudes, je verrai mon amant infidèle -ou mourant. Eh! de quelque manière qu'on me le ravisse, si je le perds, -que m'importe la vie? Faublas, je t'en supplie, prends pitié de moi, de -ton enfant, de toi-même; crains mes fureurs, ne me livre pas à mon -désespoir... Faublas, je t'en conjure, promets que demain tu ne verras -pas Sophie; promets que ce soir je verrai le marquis avec toi.» - -Elle étoit à mes genoux, qu'elle embrassoit, qu'elle inondoit de ses -larmes. Le plus insensible des hommes n'eût pu lui résister. Je promis -tout ce qu'elle voulut. - -Quoique nous dussions partir avec l'aurore, nous ne pûmes nous décider à -rester debout jusqu'à son lever. Mme de Lignolle avoit besoin de -consolations autant que de repos. Nous nous couchâmes: je fis -heureusement succéder, aux pénibles agitations d'une journée très -longue, les agitations douces d'une trop courte nuit; et la comtesse, -exténuée de tant de fatigues, finit par s'endormir profondément. C'étoit -là tout ce qu'attendoit son malheureux amant, à qui la tendre pitié -venoit d'arracher un mensonge, et que l'impérieuse nécessité forçoit à -la perfidie. - -Enfin, le jour fatal va luire. A la foible clarté de son premier rayon, -je soulève avec précaution le drap qui m'enveloppe; par des mouvemens -égaux et mesurés je me glisse jusqu'au bord du lit, qui reste muet; déjà -mes pieds touchent le parquet, ou plutôt l'effleurent à peine; la -couverture doucement retombe, et sur cette couche, où l'amour heureux -soupiroit tout à l'heure et maintenant repose encore, l'amour abandonné -va bientôt gémir. - -Je me suis habillé lentement, parce qu'il a fallu m'habiller sans bruit. -Cependant me voilà déjà prêt, je vais partir... Quel frisson mortel me -saisit!... J'entre dans la chambre à coucher de Mlle de Brumont, dans -cette chambre qui conduit au petit escalier; j'y entre, et je sens mon -coeur défaillir. Irrésolu, je m'arrête; inquiet, je me retourne, et je -m'éloigne, je reviens, et je veux fuir, et je m'approche... Grands -dieux! me suis-je trompé? n'a-t-elle pas dit quelques mots? Ne -m'a-t-elle pas nommé?... Écoutons!... Oui, cette fois je l'ai bien -entendue. C'est Faublas, c'est son ami que, d'une voix étouffée, -douloureusement, elle appelle... Aimable et chère enfant!... Pauvre -petite!... un songe l'avertit de mon évasion, un songe affreux l'agite -et n'est pas trompeur!... Attendri, désolé, je me penche sur elle; ma -bouche lui murmure un adieu; mes lèvres ont presque pressé les siennes; -j'ai laissé tomber une larme sur son sein découvert... Hélas! et me -voici sur l'escalier dérobé. - -Mon malheureux sort voulut que je rencontrasse dans la cour M. de -Lignolle, qui déjà montoit en carrosse. «Ah! ah! si matin? me -dit-il.--Oui, Monsieur,... je... sors...--Quoi! sans la comtesse?--Elle -est fatiguée, elle dort; elle sait que j'ai affaire pour vingt-quatre -heures.--Seule, à pied?--Je vais prendre un fiacre.--Non, Mademoiselle, -je vous conduirai où vous avez affaire.--Mais, Monsieur, cela va vous -déranger; vous êtes pressé.--Qu'importe? Permettez-moi...--Je ne le -souffrirai pas.» - -Pendant que je conteste avec M. de Lignolle pour échapper à ses cruelles -politesses, la comtesse peut se réveiller et faire un éclat terrible: -cette réflexion me détermine. Je me jette dans la maudite voiture, M. de -Lignolle y monte, et me prie de dire à son cocher où je veux qu'on me -mène. Ma première pensée fut pour le couvent de ma soeur; mais, tout -bien examiné, je crus qu'il valoit mieux me faire conduire chez Mme de -Fonrose. - - * * * * * - - - - -[Illustration: LE DUEL] - - - - -Nous arrivons à la porte de la baronne, je descends de voiture; et, -comme j'allois entrer dans l'hôtel, M. de Belcour en sortoit -_incognito_. - -Il me reconnoît, il s'écrie: «Enfin, vous voilà donc? Il faut donc que -ce soit le hasard...» Tremblant, je l'interromps: «Mon père, monsieur -que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur de vous le présenter: -c'est le comte de Lignolle, le mari de cette jeune dame chez qui...» Le -comte, qui nous a entendus, descend à la hâte, se jette au col de mon -père, et le félicite d'avoir une fille pleine d'esprit, à qui l'on ne -peut donner une charade qu'elle ne devine. Il ajoute: «Nous vous la -rendons pour vingt-quatre heures; mais nous espérons que demain vous -nous ferez le plaisir de nous la ramener vous-même.» M. de Belcour s'en -défend; M. de Lignolle insiste. «Il faut, dit-il, que Mlle de Brumont -revienne, car ma femme est malade...» Le baron, qui déjà s'impatiente, -répond: «J'en suis fâché, mais...--Mais, reprend l'autre, il ne faut pas -que cela vous alarme. Ce n'est rien: une indisposition, un mal de coeur; -cela vient, je crois, de ce qu'elle a fait tous ces jours-ci trop -d'exercice... avec mademoiselle votre fille, tenez, qui est forte, -alerte, vigoureusement constituée... La comtesse n'a pas encore le -tempérament si formé. Au reste, comme je vous le dis, ce n'est rien. -Pourtant, cela deviendroit sérieux si Mlle de Brumont ne revenoit pas, -parce que ma femme, qui l'aime à la folie, en prendroit du chagrin: son -âme s'affecteroit, Monsieur; et, quand l'âme d'une femme s'affecte, -votre serviteur, il n'y a plus personne.--Monsieur, je vous répète que -je ne puis rien promettre.--Je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez -donné votre parole.--Mais, de grâce!...--Ah! je vous en supplie, -Monsieur de Brumont.» - -Le baron, emporté par sa vivacité, s'écria: «Eh! Monsieur! laissez-moi -en repos.» Puis il me jeta un regard terrible, et me dit: «N'est-il pas -bien affreux que je sois sans cesse compromis?...» Je frémis, je me -précipitai dans ses bras: «O mon père! souvenez-vous de la -Porte-Maillot.» - -Ces mots lui rendirent assez de sang-froid pour qu'aussitôt il -s'empressât de faire beaucoup d'excuses et de remerciemens à M. de -Lignolle. Cependant celui-ci demeuroit toujours fort étonné de la colère -que le prétendu M. de Brumont venoit de laisser paroître. Pour dissiper -tous ses soupçons à cet égard, je me crus obligé de lui faire tout bas, -et d'un ton très mystérieux, cette insidieuse confidence: «Mme de -Fonrose vous a dit que certaines affaires de famille forçoient mon père -à vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez qu'il vienne vous voir! -et vous vous avisez de l'appeler tout haut par son nom!--Ah! que je suis -fâché de mon étourderie! dit aussitôt le comte au baron.--Et moi, de ma -vivacité, répondit celui-ci.--Vous vous moquez, reprit M. de Lignolle, -c'est moi qui ai tort... Mais aussi pourquoi refuser de rendre -mademoiselle votre fille à ma femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas -la ramener vous-même, promettez du moins de nous la renvoyer.--Je -promets, répliqua M. de Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à -vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez.--Voilà qui est dit. -Je pars content... Mais vous n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je -vous reconduise chez vous?» Ce fut moi qui pris la parole: «Bien obligé; -il faut que je parle à la baronne, j'espère que mon père voudra bien -rentrer chez elle avec moi; nous avons quelque chose de particulier à -lui dire.» - -Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous nous jetâmes dans un -fiacre, qui, nous conduisant de l'extrémité du faubourg Saint-Germain à -la place Vendôme, me laissa tout le temps de retomber dans mes rêveries. -Uniquement occupé du désespoir où devoit être ma femme hier délaissée, -où seroit bientôt ma maîtresse ce matin trahie, j'avois l'air d'écouter -attentivement les sages représentations que M. de Belcour en ce moment -perdoit. De vains sons frappoient mon oreille; je ne fus tiré de ma -léthargie que par ces derniers mots de la longue réprimande: _Le malheur -de Sophie, que vous oubliez_. «Non, je ne l'oublie pas, non... Quant à -son malheur, il est grand sans doute; mais il ne durera pas longtemps... -Demain, oui, demain... Et vous, mon père, dès aujourd'hui... Ah! pardon. -Je ne sais ce que je dis... Mon père, vous descendez ici, vous allez -voir Adélaïde?--Oui, Monsieur.--Moi, je ne me présenterai point au -parloir dans le costume où je suis. Je vais rentrer à l'hôtel, changer -d'habits, et puis,... adieu, mon père. O vous que j'aime autant qu'elle, -adieu!--Comment, mon ami! ne vas-tu pas venir me rejoindre?--Vous -rejoindre?... Ah! oui, vous rejoindre!... Mon père, embrassez-moi donc, -pardonnez-moi tous les chagrins que je vous donne.--De tout mon coeur, -mon ami; mais je t'en prie...--En vérité, je désirerois devenir sage, -mais je suis entraîné... Vous voulez bien embrasser ma soeur pour moi, -n'est-il pas vrai?--Tout à l'heure tu feras ta commission -toi-même.--Oui, mon père,... à demain.--Que me dit-il! Deviens-tu -fou?--Il est vrai que je parle sans réflexion... Adieu, je suis fâché de -vous quitter, adieu!... Dans une heure vous aurez de mes nouvelles.» - -J'arrivai à l'hôtel. Jasmin faisoit sentinelle à la porte; le faquin -sourit de me voir demoiselle, et me dit que Mme de Montdésir a déjà -envoyé deux fois ce matin pour s'informer si j'étois revenu de la -campagne, et pour recommander qu'on me priât, dès que j'arriverois, de -courir chez elle. «Bon! cela s'arrange avec mes projets. Vite, Jasmin, -un coup de peigne.--En homme, Mademoiselle?--Oui.» - -Ce ne fut pas long. - -«Jasmin, une plume, de l'encre, du papier. Promptement!... Bien! Pendant -que j'écris, dépêche-toi d'apprêter tout ce qu'il me faut pour -m'habiller de la tête aux pieds.--En homme, Mademoiselle?--Eh! -sans doute. Ensuite tu prépareras mon cheval de selle et le -tien.--J'accompagnerai monsieur?--Oui.--Tant mieux. Je m'en vais me -divertir.--Jasmin, tu me donneras mon épée.--Ah! tant pis. Tant pis, si -c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit -marquis, je crois toujours le voir... là... pan... tomber par terre... -Aussi c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisoit -trembler!... Puisque celui-là n'est pas mort, il falloit qu'il eût l'âme -chevillée dans le ventre.--Jasmin, que diable! allez donc! allez donc! -nous n'avons pas un moment à perdre... Et surtout ne t'avise pas de -jaser.--J'aimerois mieux être pendu, Monsieur, que de vous trahir.» - -Cependant j'écrivois à mon père. Je lui donnois, sur la retraite de -Sophie, tous les renseignemens nécessaires, et ma lettre finissoit -ainsi: - - _Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez à l'instant pour - Fromonville. Que Duportail ne vous échappe pas encore une fois. Quels - que soient ses motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le: - qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde avec - vous; de grâce, emmenez-la. Les deux bonnes amies seront si contentes - de se revoir! Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le retour de - Faublas! que les tendres caresses de la soeur la préparent aux - transports du frère, du frère qu'elle adore, et dont elle est - idolâtrée! On ne sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie. - Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle apprenne sans danger - la nouvelle de notre réunion prochaine. Elle est maintenant au - désespoir; sa joie la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes - plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a de plus - respectable, de plus beau, de meilleur dans le monde; je vous - recommande ma bien-aimée._ - - _Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville! Hélas! je - vais ailleurs. Ai-je besoin de vous dire qu'une affaire indispensable - m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant midi, - je serai près de mon père et près de ma femme; je le jure, par elle et - par vous._ - -Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme fut chargé de la porter -au couvent d'Adélaïde, et de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut -l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin, et je courus chez -Mme de Montdésir. - -Je trouvai, non pas Mme de B..., mais le vicomte de Florville. «Enfin, -dit-il, le voilà.» Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et je -remerciai la marquise de m'avoir envoyé chercher au moment même où je -m'inquiétois de savoir comment je me procurerois le bonheur de -l'entretenir seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai que je -rapportois de la campagne une grande nouvelle. «Quoi donc?--J'ai vu -Sophie.» Elle pâlit, elle s'écria: «Il n'est pas possible!» - -En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail s'étoit choisie, et -comment un heureux hasard me l'avoit fait découvrir. La marquise -m'écoutoit d'un air interdit; je la suppliai de vouloir bien envoyer -tout à l'heure à Fromonville des gens chargés de veiller sur Duportail, -et de le suivre partout: car je tremblois que mon beau-père n'eût encore -l'intention et ne trouvât le moyen d'échapper à M. de Belcour. «Comment! -me demanda-t-elle d'une voix altérée, n'y allez-vous pas vous-même?--Je -ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs.» Elle reprit d'un -air plus calme et d'un ton plus ferme: «Quoi! Mme de Lignolle a-t-elle -déjà tant d'empire?--Ce n'est pas Mme de Lignolle qui m'arrache à -Sophie. Un devoir indispensable...--Achevez... Ne puis-je -savoir...?--Croyez, ma chère maman, que je ne me console pas d'avoir un -secret pour vous.--Chevalier, c'est assez me dire qu'il y auroit de -l'indiscrétion de ma part à pousser les questions plus loin. Je veux -bien penser que je n'ai point à me plaindre de tant de réserve. Je vais -donner les ordres les plus pressans pour que Duportail soit gardé à vue -dès ce soir et ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite -sur-le-champ; moi,... ou la petite Montdésir en mon absence, -ajouta-t-elle avec un profond soupir.--En votre absence, maman! Vous -quittez Paris?--Tout à l'heure, mon ami.--Quel malheur pour moi! que je -suis fâché de vous perdre, dans ce moment surtout où vos conseils -eussent été si nécessaires! Où donc allez-vous?--A Versailles, -d'abord.--A Versailles, avec cet habit!... Maman, c'est, ce me semble, -le frac anglois du charmant vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que -vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble à Saint-Cloud?--Cela -se peut, dit-elle en affectant de n'en être pas sûre. Oui,... je crois -qu'oui.--Et de Versailles, vous partez pour...?--Chevalier, je me vois à -regret forcée de répéter vos propres expressions: _Croyez que je ne me -console pas d'être obligée d'avoir un secret pour vous._--Mais encore, -ce voyage doit-il être bien long?--Peut-être, mon ami, peut-être, -dit-elle d'une voix tremblante; et c'est pour cela qu'avant de -l'entreprendre j'ai vivement souhaité de vous faire mes adieux.--Vos -adieux! Maman, ma chère maman, vous m'inquiétez: vous paroissez -triste... De grâce, confiez-moi...» Elle m'interrompit: «Respectez mon -secret: je n'ai point tâché de surprendre le vôtre; je ne veux pas même -le deviner, je ne le veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il -est possible... Je ne puis m'expliquer, je ne puis dire quel événement -se prépare,... quelles craintes m'agitent,... quels voeux j'ose -former... Mais, mon ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se -plus voir!--Grands dieux! vous gémissez, vous avez les larmes aux -yeux!--Adieu, Faublas. Trop cher enfant, adieu. Je ne vous quitte -qu'avec douleur; souvenez-vous-en, si quelque grand malheur arrive. -N'oubliez pas que la marquise de B... vous perdit par une trahison, et -devint elle-même la victime d'un lâche qui se disoit votre ami. -N'oubliez pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver l'am... -l'amitié la plus tendre,... la plus tendre», répéta-t-elle en me serrant -la main. - -Elle me donna un baiser, et m'échappa. - -Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre; et, dans le premier -moment de ma surprise, je répétai quelques-unes des expressions qui -venoient d'échapper à Mme de B...: _Allez, et revenez content... Je ne -puis dire quels voeux j'ose former... Qu'il seroit cruel de ne se plus -voir!_ Il n'est plus douteux que Mme de B... sait que je vais me battre, -et connoît mon ennemi... _Quels voeux j'ose former!_ Ces voeux, elle ne -pourroit, sans crime, les expliquer clairement. Mais peut-être suis-je -excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret de son coeur, sa pensée -la plus cachée... _Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!_ Vous me -reverrez, Madame de B..., vous me reverrez, n'en doutez pas. Je sortirai -vainqueur d'un combat dont vous êtes le prix[8]. - - [8] - - _Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix._ - - Corneille, LE CID. - -Imprudent marquis, quelle audace est la vôtre d'appeler Faublas au champ -de l'honneur! Quelle témérité d'attaquer des jours si bien défendus! Les -destinées de trois femmes charmantes tiennent à mes destinées. - -Justine, qui survint, avoit peut-être aussi l'intention de me donner, à -sa manière, quelque _encouragement_; mais il étoit déjà si tard que je -n'aurois pu l'entendre quand même j'en aurois eu la fantaisie. - -A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique, qui me suivit -jusqu'au Bourget; là, je lui ordonnai de ramener mon cheval à Paris, et -je pris la poste. - -Avant cinq heures du soir je me trouvai dans la forêt de Compiègne, au -lieu désigné. Je m'y promenois depuis quelques minutes, lorsque deux -hommes tout à coup m'abordèrent et me mirent le pistolet sur la gorge. -Ils me demandèrent si j'étois gentilhomme. Je ne balançai point à -répondre oui. «En ce cas, me dirent-ils, veuillez, Monsieur, mettre ce -masque sur votre visage et demeurer témoin d'un combat que vont se -livrer tout à l'heure ici deux personnes de grande qualité. Donnez votre -parole de ne pas vous permettre un seul geste, un seul mot pendant -l'action, et, quel que soit l'événement, d'en garder un profond -secret.--Je ne me vante pas, Monsieur, d'être un homme de grande -qualité; mais il est vrai que je possède, avec quelques richesses, un -ancien nom. J'ai moi-même rendez-vous ici pour me battre. Peut-être vous -trompez-vous, peut-être serai-je l'un des deux acteurs de la -scène malheureuse dont vous exigez que je reste spectateur -tranquille.--Monsieur, nous saurons bientôt si cela doit être; en -attendant, mettez ce masque, et donnez votre parole d'honneur.» - -On conçoit que je fis et que je promis tout ce qu'ils voulurent. - -Près d'une heure s'étoit passée depuis que je me trouvois dans cette -situation, qui commençoit à me paroître inquiétante, quand je crus -entendre quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissoit à la -grande route. Un moment après, je vis entrer du même côté, dans le -chemin de traverse où j'étois, une chaise de poste environnée de -plusieurs hommes armés et masqués. Il me parut que cette troupe, que je -crus d'abord toute composée d'assassins, venoit de s'assurer du laquais -et du postillon, et forçoit le maître à mettre pied à terre. Tremblant -qu'il ne fût massacré devant moi, je voulus, dans le premier mouvement -d'un zèle téméraire, m'élancer à son secours: les deux hommes qui -veilloient sur moi se contentèrent de me retenir en me disant: «Voici le -moment critique, songez à ce que vous avez promis.» - -Cependant l'inconnu, toujours entouré, avançoit vers nous d'un pas ferme -et d'un air délibéré. Plus il approchoit, plus je croyois reconnoître -les traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis longtemps. -Lorsqu'il fut à très peu de distance, l'un de mes gardiens alla droit à -lui, le pria de s'arrêter, et lui dit: «Un homme d'honneur se plaint que -vous lui avez fait une mortelle injure, et prétend tout à l'heure en -obtenir la réparation. S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun -détail de ce combat ne sera jamais su de personne; s'il ne meurt pas de -ses blessures, il s'engage à revenir dans le même lieu, aussitôt qu'il -sera guéri, pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut être -complètement vidée que par la mort de l'un des deux champions. Prenez -les mêmes engagemens, Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de -les remplir.--Quoi! répondit le jeune homme, milord Barrington se fâche -de ce que j'ai quitté l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste -épouse? Il faut convenir que ces maris sont partout un singulier peuple! -Cet époux d'outre-mer, surtout, me paroît d'une bonne force: vouloit-il -que je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse moitié? -D'ailleurs, s'il me gardoit rancune, que ne me l'a-t-il dit dans son -pays? Que ne s'est-il ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté -longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit? Pourquoi venir, après -six semaines, avec cet épouvantable attirail, m'attaquer dans ma patrie, -au moment où j'y rentre... Ah çà! mais j'espère que ce n'est pas à coups -de poing que nous nous battrons?» - -A sa voix comme à sa figure, à la gaieté de ses discours comme à son -sourire moqueur, il ne me fut plus permis de méconnoître Rosambert. -Alors seulement je commençai à soupçonner l'étrange vérité. O Madame de -B..., ce fut pour vous que mon coeur tressaillit! mais je me gardai bien -de montrer par quelques gestes ou d'exprimer par quelques mots ma -surprise extrême et ma terreur profonde: j'étois lié par mes sermens. - -Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un cheval qu'on l'invitoit à -monter, et un pistolet qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte, -aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit à ceux qui -l'environnoient: «Oui, vous avez raison, voici le combat si cher à -messieurs d'Albion... Au pistolet près, je dois de grands remerciemens -au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille ans. En vérité, -Messieurs de la Table ronde, l'héroïque parade que le prud'homme nous -fait jouer ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus. Comme -les preux de son temps, vous arrêtez les passans sur les grands chemins -pour les forcer gracieusement à rompre des lances avec vous.» En jetant -les yeux sur moi, Rosambert continua: «Ce cavalier si joliment tourné, -qui fait bande à part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos -forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut que je délivre ou -quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi; -et le géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où donc est-il?» -L'étranger qui avoit jusqu'alors porté la parole dit à Rosambert: -«Monsieur le comte, jurez de remplir les conditions prescrites.--Foi de -gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il. - -L'un de nos gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vîmes -aussitôt un cavalier accourir à toute bride, de l'autre extrémité de -l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais, soit qu'il présumât -beaucoup de lui-même, soit qu'il ne conservât pas tout le sang-froid -nécessaire en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son ennemi, -qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus -d'intrépidité, tira presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La -balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses -cheveux, et frappa son chapeau de manière qu'elle le fit sauter. Le -comte, en le reprenant, s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma -cervelle qu'il en veut, le beau masque!» - -Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi, couvert le visage d'un -mince carton; mais je ne pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le -frac anglois sous lequel, ce matin même, la marquise avoit paru devant -moi chez Justine! - -Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus que ce ne fût lui, -venoit de retourner son cheval, et regagnoit au galop le bout de l'allée -d'où tout à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit des yeux, -reprit: «Voilà bien le frac national de milord; mais, de par saint -Georges, ce n'est pas là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il -d'un ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois point osé faire -à la nation angloise cette injure de croire que ses braves fussent dans -l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais -tâcher, m'eût-on prudemment détaché le plus habile arquebusier des trois -royaumes, je vais tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le -diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur un François une -victoire sans danger... O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au -vol, mon cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment d'un -traître et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton -coup d'oeil si prompt et ta main toujours sûre!» - -Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau signal fut donné. -Rosambert, cette fois, ne demeura pas immobile, il poussa vigoureusement -son cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à peu près au -milieu de la lice, se tirèrent à la distance de cinq ou six pas. Le -comte ne perça que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus -heureux, lui fracassa l'épaule droite et le jeta par terre. - -Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir au vaincu stupéfait le -visage de Mme de B... «Tiens, lâche, dit la marquise, regarde, -reconnois-moi, meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! Tu n'as eu -du courage et de l'adresse que pour l'insulter.» - -Rosambert parut un moment accablé de la douleur de sa blessure et de -l'ignominie de sa défaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux -égarés. Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa, d'une -voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi! belle dame,... c'est vous... -que j'ai... le bonheur de revoir!... Que les temps... sont changés! -Cependant... notre dernière... entre...vue... m'amu...sa davantage,... -et vous... aussi, friponne,... quoi que... vous en puissiez... dire. -Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi... que vous deviez mettre... hors de -combat... un bon jeune homme jadis venu... tout exprès de Paris à -Lu... à Luxembourg... pour vous procurer... un... doux... -passe-temps?--Rosambert, lui répliqua la marquise, tu voudrois en vain -dissimuler ta rage et tes douleurs. Le Ciel est juste; je puis -m'applaudir d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà commence, -n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi -que mon ennemi doit garder mon secret partout et me ramener ici ma -victime.» - -Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna de mon côté: «Ce -jeune homme, dit-il, c'est sûre...ment le chevalier de Faublas!... -Fau...blas!» J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous d'abord, -continua-t-il. Elle m'a... vaincu, mon ami,... n'en soyez point -étonné:... ce n'est pas la première fois qu'elle... m'abat. Et vous, -pendant que j'invoquois... bonnement votre nom, vous étiez là qui... -faisiez des voeux... contre moi;... mais je vous le pardonne... Elle est -si... aimable! Venez... me voir... à Paris, si je n'y arrive pas... -justement pour... m'y faire... enterrer.» - -La marquise alors me prit à l'écart et me dit: «Chevalier, pardonnez-moi -le mystère que je vous ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la -ruse dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. Mon amant, -hélas!... avoit vu l'outrage; mon ami devoit être présent à la -réparation. Faublas, je le sais bien, me gardoit encore tant -d'attachement qu'il se fût chargé volontiers d'épouser ma querelle; mais -il ne m'eût peut-être point assez estimée pour me juger digne de la -soutenir moi-même. - -«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée de fierté, je viens de -prouver qu'il y a six mois je ne prenois point un engagement au-dessus -de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité de vivre -seulement pour ma vengeance, je jurois de vous étonner en -l'accomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque -ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin s'explique de -soi-même. Vous sentez de quelle crainte je ne pouvois me défendre quand, -les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il ne seroit pas cruel de -ne se voir plus. Vous concevez de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû -sentir l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça qu'il venoit de la -retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai d'abord compris que Duportail avoit pu -vous reconnoître sur la route de Montcour, et je serois vraiment désolée -que ce voyage de Compiègne eût laissé le temps à votre beau-père de vous -enlever encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit arrivé, n'ayez -pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma -justification, qu'au moment où je vous fis remettre, sous le nom de M. -de B..., ce prétendu cartel, rien ne pouvoit me donner à deviner qu'en -revenant avec Mme de Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous qu'il -n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer à Fromonville, -puisqu'il ne vous eût jamais été possible, quelque diligence que vous -eussiez faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt j'y -ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller sur les démarches de -Duportail, s'il habitoit encore sa retraite, ou de le poursuivre, s'il -l'avoit déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient plus, allez -et...» - -Mme de B... fut interrompue par des cris perçans qui sembloient partir -de la chaise de poste de Rosambert, restée dans le chemin de traverse, -du côté, mais à quelque distance de la grande route. Nous courûmes tous -au bruit; il ne resta près du blessé que le chirurgien qui bandoit sa -plaie. En approchant, nous vîmes derrière la voiture du comte un -cabriolet dans lequel se débattoit une femme, retenue par les mêmes -hommes qui s'étoient assurés du laquais et du postillon de Rosambert. -«Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués! C'en est donc fait! Ils -n'auroient pu le vaincre, ils l'ont assassiné!... Ah! dit-elle, en -poussant un cri de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux: -«Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanité de profiter de -mon sommeil?...» - -La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit pas la petite comtesse. Je -répondis oui, et je m'élançai dans les bras de ma maîtresse. - -«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu tirer plusieurs coups. -Quels sont ces gens qui m'ont arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez -vous battre! Je suis tremblante,... saisie d'effroi. Ton ennemi, où -est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit amener personne. Pourquoi tout ce -monde? ces armes? ces masques?... Mon ami, que je suis contente de te -voir!... que j'ai peur!... Cruel!... que je vous en veux de m'avoir -lâchement abandonnée!» - -Ainsi, Mme de Lignolle annonçoit, par le désordre de ses questions, le -désordre de ses idées; il me sera plus difficile de peindre celui de sa -personne. Dans son regard, tout à l'heure attendri, maintenant terne et -bientôt étincelant, vous eussiez vu tour à tour, et presque en même -temps, les douces erreurs de l'espérance, les mortelles rêveries de la -crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi. -Vous eussiez vu sur son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit, -toutes les passions impétueuses se livrer de rapides combats. Chaque -muscle sembloit tourmenté d'un mouvement convulsif; l'expression de -chaque sentiment passoit comme un éclair. - -«Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir quand tu n'étois plus -là! j'ai pu dormir jusqu'à midi, mais de quel sommeil! grands dieux! -quels horribles songes le troubloient! tu m'échappois à chaque instant, -et je ne voyois plus auprès de moi que des objets affreux: le marquis, -la marquise, ta femme!... Ta femme! c'est moi qui suis ta femme! -n'est-il pas vrai, mon ami?... Ne l'oubliez jamais, Monsieur! Et le -marquis, l'as-tu tué?--Non, mon amie.--Allons, dit Mme de B... que cet -entretien sans doute inquiétoit, allons, Florville! à cheval, à cheval! -vous n'avez pas de temps à perdre.--Qu'appelez-vous du temps à perdre? -s'écria la comtesse en lançant un regard terrible au vicomte de -Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il est avec moi? Quel est -cet impertinent jeune homme? me demanda-t-elle.--Un parent de M. de -B...--Tiens, mon ami, tous ces gens-là me font peur... Oh! que je -souffre depuis hier! Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel -supplice! Perpétuellement m'occuper de cette rivale qui veut me -l'enlever! de cet ennemi qui menace ses jours! Tu l'as blessé?--Non, mon -amie.--Vous ne l'avez pas blessé, Monsieur?... Regardez! je le lui avois -tant recommandé! Mais, comment!... il n'est donc pas encore arrivé, le -marquis?--Florville, reprit Mme de B..., les heures s'envolent, la nuit -s'approche.--Eh! de quoi se mêle donc cet étranger? répliqua la -comtesse... Faublas, ne l'écoute pas, reste là... Que je souffre depuis -hier! que l'amour devient fatal, dès qu'il cesse d'être heureux! que ses -tourmens paroissent insupportables, quand ils ne sont pas partagés!--Que -dis-tu, mon Éléonore! mon coeur est navré de tes peines.--Oui? Eh bien, -si cela est, me voilà consolée. Je suis contente, allons-nous-en.» Je -répétai avec elle: «Allons-nous-en. - ---Chevalier, s'écria la marquise, oubliez-vous qu'un devoir pressant -vous appelle?--Hélas!--Ce n'est point à Paris que vous êtes attendu.» - -Je me dégageai des bras de la comtesse, et du brancard de son cabriolet -je sautai sur le cheval que me présentoit la marquise. «Il va se battre, -dit Mme de Lignolle. Je veux le suivre! je veux être présente à ce -combat!» Le vicomte, prompt à la rassurer, lui répondit: «Calmez-vous, -il n'y a pas de danger pour lui; ce combat est fini.--Fini! -répéta-t-elle douloureusement, fini!... C'est donc à Fromonville?... -L'ingrat m'abandonne encore! le barbare me sacrifie!» - -Elle voulut s'élancer après moi. Les gens du vicomte la retinrent. Elle -poussa des cris d'inquiétude et de fureur; elle tomba sans connoissance -au fond de son cabriolet. - -Ah! qui n'eût plaint cette enfant trop sensible? qui ne se fût ému de -ses douleurs? qui n'eût frémi de son danger? La marquise ne fit aucun -effort pour m'empêcher de descendre de cheval et de remonter dans la -voiture de la comtesse: je fus même extrêmement touché de voir Mme de -B... prodiguer ses soins à Mme de Lignolle. D'une main elle soutenoit la -tête de mon amante, de l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le -visage; elle essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit sur -son front. «Pauvre enfant! disoit-elle, regardez comme ils se sont -éteints, ces yeux qui brilloient tout à l'heure du plus vif éclat! -Quelle pâleur couvre ces joues que j'ai vues colorées d'un rose si -tendre! Pauvre enfant!--Mon Dieu! vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous -qu'il y ait du danger?--Du danger?... peut-être. La comtesse est d'un -caractère violent et paroît vous aimer déjà beaucoup.--Oh! oui, -beaucoup. D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions légères, -mais fréquentes, des maux de coeur...--Elle seroit déjà enceinte! ah! -tant mieux!» s'écria Mme de B..., dans l'effusion d'une vive joie; puis -tout à coup elle réprima ce premier mouvement, et d'un ton de -commisération elle reprit: «Tant mieux... pour vous;... non pour -elle!... Pour elle, c'est un événement fâcheux qui l'expose de bien des -manières...--Qui l'expose!... Et moi, que je suis à plaindre aussi! Dans -quel embarras je me trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule -crainte que je ne la quitte! l'autre est là-bas, qui se désespère de ce -que je l'ai quittée. Dites-moi donc comment je vais faire. Apprenez-moi -quel parti...--Tout à l'heure, interrompit-elle, je vous engageois à -partir; j'avoue que maintenant, à votre place, je me trouverois moi-même -fort empêchée. Sans doute il faut consulter votre coeur; mais vous devez -aussi prendre conseil des circonstances.--Consulter mon coeur? je n'y -trouve que des irrésolutions, des combats! Prendre conseil des -circonstances? ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre part, également -inquiétantes, pressantes, impérieuses? O mon amie, je vous en conjure, -prenez pitié de ma situation vraiment cruelle, finissez mes perplexités, -conseillez-moi.--Que pourrois-je vous dire? S'il ne s'agit que des lois -que le devoir vous impose, elles ne sont point équivoques... Il est vrai -pourtant qu'il paroît cruel d'abandonner la comtesse dans l'état où la -voilà... Elle est très vive,... vous la croyez enceinte,... et la pauvre -petite vous aime... comme il faut vous aimer: beaucoup trop!... Partir -dans ce moment-ci, c'est certainement la livrer à des agitations qui -peuvent lui coûter la vie... Il semble plus probable que Sophie, d'un -caractère beaucoup plus doux,... Sophie, accoutumée depuis longtemps à -l'absence,... à l'abandon peut-être,... supportera moins impatiemment... -Cependant, ce n'est pas une chose que je veuille garantir. Il est tout à -fait possible que votre épouse, ne vous voyant pas revenir et se croyant -pour toujours délaissée, en soit au désespoir. - ---Au désespoir! oui, répéta d'une voix foible Mme de Lignolle qui -reprenoit enfin l'usage de ses sens, au désespoir!» Elle me reconnut; -elle me dit: «C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas quittée? vous avez -bien fait; restez là, je le veux, restez là.» Elle dit à la marquise: -«Et toi, farouche étranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te trouvent -insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin de la pitié de personne, toi? -tu n'as donc jamais aimé?--Si vous saviez à qui vous faites ces -reproches, répondit le vicomte en lui prenant la main; si vous saviez -que Mme de Lignolle, quoique bien malheureuse, est moins à plaindre que -l'infortunée qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brûlé de cet amour qui -vous consume! Et moi aussi, j'ai connu ses passagers délices et ses -inconsolables regrets! Comtesse, infortunée comtesse, vous avez encore -beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant que moi!» - -Ici mes yeux rencontrèrent ceux de la marquise; ils étoient humides, les -siens, et leur regard fit palpiter mon coeur! - -«Seroit-il vrai, continua-t-elle avec plus de véhémence, seroit-il vrai -qu'une divinité maligne présidât aux humaines destinées, et prît un -horrible plaisir à faire de ses dons précieux la plus inégale -distribution? seroit-il vrai que, par le raffinement d'un calcul -barbare, elle ne se montrât si prodigue envers un très petit nombre -d'êtres privilégiés que pour tourmenter plus sûrement la foule immense -des autres individus maltraités de son avarice? Quoi! jeune homme trop -favorisé, les grâces qui attirent, l'esprit qui séduit, les talens qu'on -envie, la beauté qu'on admire, la sensibilité qui plaît aux yeux et -charme l'âme; toutes ces qualités et mille autres dont l'assemblage n'a -peut-être jamais brillé qu'en toi; quoi donc! un impitoyable dieu ne te -les auroit données que pour le désespoir de tes rivaux et le supplice de -tes amantes? Et la constance, cette vertu qui seule manque à toutes tes -vertus, la constance, il ne te l'auroit refusée, ce dieu jaloux, qu'afin -qu'il n'y eût sur la terre, pour aucune femme, l'espoir d'une grande -félicité sans un grand mélange de peines, et dans aucun homme un modèle -absolu de perfection? Quoi! ceux de ton sexe qui, ne te connoissant pas -encore, oseront te disputer le prix de la valeur ou de la tendresse, -tous ceux que la nature aura le plus favorablement distingués, -doivent-ils nécessairement paroître n'avoir encouru que sa disgrâce, -quand le moment sera venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles -qui t'auront vu seront-elles invinciblement contraintes au plus prompt -amour, hélas! et forcées au plus long repentir? O destinée!» - -La comtesse avoit écouté la marquise avec une attention mêlée -d'étonnement. «Qui que vous soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu. -Vous parlez de lui comme j'en pourrois parler moi-même. Me voilà un peu -réconciliée avec vous; mais permettez que nous nous quittions. -Allons-nous-en, Faublas, allons-nous-en... Eh bien! vous ne dites mot! -vous ne voulez pas?» - -Toujours combattu de plusieurs craintes et de plusieurs désirs, je jetai -sur la marquise un regard qui lui annonçoit mes irrésolutions et le -besoin que j'avois d'être déterminé par ses avis. Le vicomte me comprit -et s'expliqua: «Vraiment! je ne balancerois plus, j'irois à -Fromonville...--A Fromonville! interrompit la comtesse.--Demain, reprit -l'autre; et ce soir je rentrerois dans Paris avec Mme de -Lignolle.--Voilà ce qu'on appelle un bon conseil, s'écria la comtesse; -j'en approuve fort la dernière partie; et toi, Faublas?--Moi aussi, mon -Éléonore.» - -Dans le transport de sa joie, Mme de Lignolle embrassa Mme de B..., et, -je l'avoue, ce ne fut pas sans un vif plaisir que, pendant quelques -minutes, je sentis unies et pressées dans mes heureuses mains les mains -de ces deux charmantes femmes. - -«Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant au vicomte, nous allons -vous dire adieu; mais permettez auparavant une question que je vais vous -faire, parce que je suis jalouse. Je le suis, je n'en fais pas mystère. -Tout à l'heure vous pleuriez presque: vous êtes malheureux en amour, et -c'est la faute du chevalier. Rendez-moi le service de m'apprendre près -de qui le chevalier vous a supplanté... Monsieur, poursuivit Mme de -Lignolle, qui ne pouvoit deviner la véritable cause de l'embarras que la -marquise laissoit paroître, vous pardonnerez à son amie d'imaginer qu'en -effet il méritoit la préférence; mais au moins je crois, et je ne -cherche pas à vous faire un compliment, je crois que vous étiez fait -pour qu'on balançât quelque temps entre vous et lui... Monsieur, -reprit-elle encore, je vous supplie d'achever la confidence que je ne -vous demandois pas; ne craignez rien pour votre secret, vous avez le -mien.--Madame, répondit le vicomte enfin déterminé sur la réponse qu'il -devoit faire à l'embarrassante question, dans un moment de trouble on se -plaint de mille choses...--Ah! je vous en prie, dites-moi quelle -maîtresse Faublas vous a...--Madame, je suis, comme monsieur vous le -disoit tout à l'heure, parent de M. de B... J'adorois sa femme...--Sa -femme! ne m'en parlez pas, je la déteste!--Vous êtes donc une ingrate, -car elle vous aime.--Qui vous l'a dit?--Elle-même.--Elle me -connoît?--Elle a eu le plaisir de vous voir et de vous parler.--Où -cela?--Voilà ce que je ne puis vous dire.--Eh bien, oui, elle a tort de -m'aimer: car, je vous le répète, je la déteste.--Peut-on vous en -demander la raison?--La raison?... c'est une femme dangereuse...--Ses -ennemis l'assurent.--Intrigante...--Les courtisans le publient...--Pas -assez jolie pour faire tant de bruit.--Les femmes le disent.--Galante -d'ailleurs.--Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit... Comment ne lui -prêteroit-on pas quelques aventures?--Quelques! Elle en a eu -mille!--Désigne-t-on quelqu'un?--Je le crois! Moi qui ne vais pas dans -le monde, je lui en connois trois.--Voulez-vous les nommer?--Le comte de -Rosambert.--Il est bien fat; et elle l'a toujours nié.--La bonne -raison!... Faublas.--Oh! celui-là, je ne conteste pas. Le troisième?--M. -de ***.--M. de ***! répéta la marquise, que je vis dans le même moment -plusieurs fois rougir et pâlir.--Oui, M. de ***, le nouveau ministre, à -qui elle s'est donnée pour obtenir la liberté du chevalier... Ce que je -vous dis là vous fait de la peine?--M. de ***! répéta la marquise avec -moins de trouble et un étonnement plus marqué.--Cela vous fait de la -peine. Je vois que vous êtes encore bien épris.--M. de ***! voici une -accusation bien nouvelle.--C'est que l'intrigue n'est pas -ancienne.--Mais, au moins, a-t-on quelques preuves?--Comment voulez-vous -qu'on en ait? Ils n'ont pas appelé de témoins.--Cependant, Madame, vous -osez assurer cela?--Monsieur, parce que tout le monde l'assure.--Tout le -monde! Chevalier, vous le saviez donc?--Vicomte,... on me l'a dit, mais -je n'y crois pas.--Cela ne fait rien, me répliqua-t-il d'un air -mécontent, vous deviez m'en avertir.--Oui, dit la comtesse, c'est rendre -service à un galant homme que de l'éclairer sur la conduite d'une -coquette qui le trompe. Monsieur, je vous plains sincèrement d'être -tombé dans les filets de celle-là, vous paroissez mériter de rencontrer -mieux... Mais venons à ce qui me touche. Le chevalier ne vous donne plus -d'inquiétude?--Pardonnez-moi, Madame.--Voyez-vous, Monsieur? s'écria la -comtesse en me regardant. Il y va donc souvent, chez la marquise? -demanda-t-elle au vicomte.--Quelquefois.--Voyez-vous, Monsieur? vous y -allez quelquefois!... Il est donc amoureux d'elle encore?--Encore un -peu, je crois.--Voyez-vous, Monsieur? vous en êtes amoureux!--Cependant, -reprit la marquise, il ne faut pas tout à fait s'en rapporter à moi: j'y -suis intéressée, je vois peut-être mal.--Oh! vous voyez bien, Monsieur, -vous voyez trop bien!... Faublas, laissez-moi faire, je saurai vous -empêcher d'aller chez cette coquette et de l'aimer!... Nous vous -quittons, poursuivit-elle en s'adressant à Mme de B... Après la scène -dont vous venez d'être témoin, je ne vous demande pas le secret, et j'y -compte: car tout en vous, Monsieur, prévient favorablement... S'il y -avoit une troisième place dans mon cabriolet, je me ferois un vrai -plaisir de vous l'offrir... Je vous avoue que je serai charmée de -cultiver votre connoissance. Venez me voir à Paris. Le chevalier -m'obligera, s'il veut bien vous amener;... ou faites mieux, venez seul: -vous n'avez pas besoin d'être présenté par personne. Venez, et je vous -promets, si cela vous fait décidément trop de peine, je vous promets de -ne jamais vous dire de mal de la marquise, quoique ce soit une méchante -femme.» - -Nous partîmes. Je donnai quelques louis au postillon, qui nous conduisit -à la Croix-Saint-Ouen, où la comtesse l'avoit pris, et qui promit de ne -rien dire de tout ce qu'il avoit vu. Mme de Lignolle aussi crut devoir -acheter la discrétion de son laquais La Fleur, qu'elle s'étoit vue -forcée de faire le compagnon de son voyage, et, par conséquent, le -confident de nos amours. - -Ma jeune amie, cependant, m'accabloit de caresses que je lui rendois, de -reproches que je ne méritois plus, et de questions auxquelles il m'étoit -impossible de répondre. En vain je lui représentois qu'il devoit lui -suffire que son amant ne fût ni mort, ni blessé, ni forcé de la quitter -en quittant son pays: elle n'étoit pas contente du secret auquel -m'obligeoit cette parole d'honneur que je ne devois pas donner, -disoit-elle. - -La conversation tomba naturellement sur le vicomte de Florville. «Il est -fort aimable, ce jeune homme, s'écria la comtesse, qui paroissoit -observer curieusement l'impression que ses discours faisoient sur -moi.--Fort aimable.--Il a des grâces!--Beaucoup.--De la -tournure!--Vraiment.--Une très jolie figure!--Très jolie.--Une voix -douce comme toi!--Oui.--La sienne est un peu trop claire cependant, il y -manque quelque chose.--C'est un enfant.--Sans doute; que peut-il avoir? -seize ans?--Tout au plus.--N'importe, reprit-elle avec affectation, il -est charmant!--Charmant.--Il paroît plein d'esprit et de -sensibilité!--Comme tu dis, mon amie.» - -Ainsi, je ne parlois que par monosyllabes de peur de trop parler, et -j'affectois beaucoup d'indifférence afin d'éloigner toute espèce de -soupçon. - -«Voulez-vous bien me répondre autrement? s'écria Mme de Lignolle.--Qu'y -a-t-il donc?--Il y a que votre sang-froid me désespère!--Mon -sang-froid?...--Oui, j'ai l'air d'avoir remarqué ce jeune homme, j'en -dis beaucoup de bien, tout cela ne vous émeut seulement pas!--Je ne vois -pas ce qui pourroit me fâcher...--C'est de quoi je me plains. Vous ne -témoignez point la moindre inquiétude!--C'est qu'en vérité, mon amie, je -n'en puis prendre aucune, lui répliquai-je en riant.--Pourquoi cela, -Monsieur? Pourquoi n'auriez-vous pas un peu de jalousie? J'en ai bien, -moi!--Éléonore, je te répète que le vicomte ne peut m'alarmer.--Ne riez -pas, Monsieur, je n'aime pas qu'on rie quand je parle raison. Dites-moi, -s'il vous plaît, pourquoi le vicomte...--Pourquoi?... Parce que c'est... -un enfant.--Et vous? ne diroit-on pas que vous êtes vieux?--Et puis, ma -sécurité se fonde sur l'estime que tu m'inspires.--L'estime! -l'estime!... Pas tant d'estime, Monsieur, et plus d'amour. Je l'ai -souvent entendu dire dans le temps que je n'y comprenois rien; et, -maintenant que je m'y connois, je sens que cela est trop vrai: on n'est -bien amoureux que lorsqu'on est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous -voulez me plaire.--Soyez donc contente, Madame: je vous avoue que je -n'étois pas tranquille pendant que vous examiniez le vicomte avec une -attention...--Voilà, interrompit-elle en m'embrassant, voilà ce que -j'appelle parler! Voilà ce qu'il falloit dire tout de suite... -Cependant, Faublas, ne t'alarme pas! Va, je n'admirois le vicomte que -pour t'admirer davantage! Je me disois: «Il est bien, ce jeune homme, -fort bien! mais mon amant est mieux, beaucoup mieux: mon amant n'a pas -une figure moins charmante, et sa taille est plus belle! On remarque -dans son air, dans son maintien, dans toute sa personne, je ne sais quoi -de plus imposant, de plus fier, qui étonne sans effrayer...» Cela ne -m'effraye pas, moi! cela me fait plaisir... De l'esprit, de la -sensibilité! Pourroit-il en avoir autant que toi, le vicomte? Autant que -toi qui toute la journée me fais rire, et de temps en temps me fais -pleurer!... C'est alors que je suis bien contente: car tu ne te moques -pas, comme les autres hommes, qui rient de nos larmes; au contraire, mon -ami, tu me consoles, en te chagrinant avec moi: tu sais pleurer, toi, tu -sais pleurer!... Va, sois parfaitement tranquille. Je te reconnois aussi -supérieur à ce joli garçon que lui-même me paroît l'être à tous ceux que -j'ai vus... Dis-moi, ton père l'aime-t-il, le vicomte?--Beaucoup.--Eh -bien, il devroit marier ta soeur avec ce jeune homme-là. Cela feroit un -charmant couple.--Voilà une idée qui paroît toute simple, et que -pourtant je n'aurois pas eue!--Vraiment, je vois à cela quelque -obstacle: le vicomte est engoué de cette marquise. C'est bien dommage... -Tiens, sais-tu pourquoi je l'ai engagé à venir chez moi? Je vais te le -dire: car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de toi, puisqu'il -est amoureux de Mme de B...: il me dira si tu vas chez elle.--Fort bien -trouvé!--Certainement! je ne suis point la dupe de votre fausse gaieté; -ce n'est pas de bon coeur que vous riez. J'ai toujours eu le projet de -vous empêcher d'aller chez cette méchante femme, et le hasard vient de -m'en offrir un moyen que je ne me consolerois pas d'avoir négligé.» - -Cependant nous avancions... du côté de Paris, il est vrai, ma Sophie! -mais console-toi, c'étoit aussi du côté de Fromonville. Sophie! j'allois -encore chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits que je -trouvois si courtes; mais pardonne! Va, je songeois moins aux plaisirs -de la nuit prochaine qu'aux délices du jour qui devoit lui succéder, de -ce jour où, dans les bras de ma femme, je pourrois goûter enfin le -suprême bonheur depuis si longtemps désiré. Réjouis-toi, ma Sophie: il -est vrai que, dans ce moment même, je reçois un baiser de Mme de -Lignolle; il est vrai que cette douce faveur est la récompense d'un -soupir qu'Éléonore vient de surprendre; mais, ô ma Sophie! réjouis-toi; -ce soupir si tendre, il ne m'étoit pas échappé pour elle. - -Nous quittâmes la poste au Bourget, à ce même village où j'avois renvoyé -Jasmin: les chevaux de la comtesse y étoient restés dans une auberge; -nous les reprîmes; ils nous eurent bientôt ramenés dans Paris. On -conçoit que Faublas, maintenant vêtu comme il lui convenoit de l'être -toujours, ne pouvoit, sans avoir auparavant changé d'habits, aller chez -Mme de Lignolle représenter Mlle de Brumont: ce fut donc chez Mme de -Fonrose que nous prîmes le parti de descendre. - -«Cruels enfans, dit la baronne, d'où venez-vous donc?--Nous mourons de -faim, répondit la comtesse; faites-nous donner à souper.» - -Pendant que nous commencions à dépecer la poularde qu'on venoit -d'apporter, Mme de Fonrose disoit à Mme de Lignolle: «Je me suis rendue -chez vous à l'heure du dîner. On m'a beaucoup inquiétée en m'apprenant -que, désespérée de la fuite de Mlle de Brumont, vous veniez de sortir -pour l'aller chercher. Il y avoit déjà quelques heures, poursuivit-elle -en s'adressant à moi, que M. de Belcour, accompagné de Mlle de Faublas, -étoit venu me faire une courte visite. Tous deux partoient pour -Fromonville, persuadés que vous étiez allé vous battre. Ils -n'imaginoient pas qu'un intérêt moins cher que celui de l'honneur pût -vous empêcher de courir avec eux vous jeter aux pieds de votre épouse. -Tous deux tremblent pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler, -seront en proie aux plus mortelles inquiétudes, si vous ne les avez pas -rejoints avant le milieu du jour, qui va bientôt paroître.» - -Déjà la comtesse ne songeoit plus à son repas à peine commencé. Elle -interrompit la baronne pour lui déclarer qu'elle ne souffriroit pas que -je la quittasse, et elle ajouta qu'il lui paroissoit très étonnant que -Mme de Fonrose, qui se prétendoit son amie, se permît de donner, en sa -présence même, de tels conseils à son amant. La baronne ne fut point -embarrassée de se justifier. «Si vous adorez le fils, dit-elle, j'aime -le père; M. de Belcour ne me pardonneroit pas d'avoir contribué, dans -une circonstance aussi grave, à tenir son fils éloigné de lui. -D'ailleurs, ma chère enfant, qu'exigez-vous du chevalier? qu'il viole -inutilement toutes les bienséances. Je suis loin de lui conseiller une -infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner, mais d'aller trouver -Sophie, de la ramener, et de faire ensuite comme les gens du monde, -comme les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour qu'ils ont pour -leurs maîtresses et les bons procédés qu'ils doivent à leurs femmes. Se -conduire autrement, ce seroit vous perdre. Je vous demande, par exemple, -si le chevalier peut continuer à demeurer chez sa maîtresse, lorsque sa -femme n'est plus absente? s'il doit ainsi publiquement afficher le -désespoir de l'une et les bontés de l'autre? En supposant que vous -fussiez assez aveuglée par votre passion pour attendre de lui cette -extravagance, et qu'il fût assez foible pour ne vous la point refuser, -je demande si tout le monde ne sauroit pas bientôt que M. de Faublas -s'est fait demoiselle chez vous parce qu'il s'ennuyoit d'être homme chez -lui? Je ne parle pas de M. de Lignolle: espérons que le dieu protecteur -des amans fera pour ce mari-là ce qu'il fait communément pour les -autres; espérons que ce digne époux sera le dernier de Paris qui -apprendra que vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille -verra-t-elle tranquillement l'ineffaçable ridicule dont chaque jour le -couvrira? - ---Sa famille! que m'importe sa famille? répondit la comtesse, qui -n'avoit opposé jusqu'alors aux prudens avis de la baronne que des cris, -des pleurs, et mille exclamations déraisonnables.--Que vous importe? -répliqua Mme de Fonrose. Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier -malgré les gémissemens de sa veuve, qui ne manquera pas de le réclamer -en criant au scandale; malgré l'intarissable bavardage de votre -sempiternelle tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses gothiques -principes; malgré le fameux capitaine Lignolle, capable de laisser ses -flibustiers pour accourir en poste vous épouvanter de sa large moustache -et de sa longue épée; malgré le public aussi, le public jaloux, -inconséquent, indiscret, qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il -devroit taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit ensevelir; -le public qui, ne respectant personne et ne se respectant pas lui-même, -ridiculise les maris qu'il plaint, protège les femmes qu'il blâme, et -condamne sévèrement les fautes dont pourtant il amuse journellement et -nourrit sa malignité; enfin, malgré le baron qui...?--Malgré tout -l'univers, Madame.--Quelle réponse! Avez-vous perdu l'esprit, ou -croyez-vous que j'exagère? M. de Belcour, dont j'allois vous parler, -vous ne le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez un peu, à -venir reprendre son fils jusque dans votre chambre à coucher!--Et moi, -si l'on ne craint pas non plus de me porter aux dernières -extrémités...--Que ferez-vous?--Je me tuerai.--La belle ressource! Je -vous plains... Je vous plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut -mieux faire un moment le sacrifice d'un bien précieux, pour le retrouver -ensuite et le posséder sans obstacle, que de s'exposer, en le gardant -quelques jours de trop, à mourir de regret de sa perte.» - -Mme de Fonrose parloit encore et parloit vainement, quand nous -entendîmes un carrosse entrer dans sa cour. Ce ne pouvoit être que celui -de M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon amie, de saisir un -membre de la volaille et de me sauver dans le cabinet de toilette de la -baronne. - -Un moment après, j'entendis le comte souhaiter le bonsoir à ces dames. -Étonné de ce que sa femme, qui mangeoit rarement en ville, n'étoit pas -de retour à trois heures du matin, il avoit deviné qu'elle soupoit chez -la baronne, et qu'elle s'y trouvoit indisposée. Il lui demanda si elle -avoit pu rejoindre Mlle de Brumont dans la journée. «Oui, Monsieur, -répondit la comtesse, et j'espère qu'elle reviendra chez moi...--Elle y -reviendra certainement! interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre -à monsieur son père. En attendant, Comtesse, songez qu'il est tard, -acceptez une place dans ma voiture, et venez...--Bien obligée, -répliqua-t-elle sèchement, je ne compte pas rentrer avant le jour.» - -J'aurois pu facilement écouter la fin de cette conversation qui me -touchoit d'assez près... Sophie, des intérêts plus chers occupent ma -pensée. Un moment la séduction toute-puissante de l'objet présent cesse -d'agir immédiatement sur moi; et ce moment décisif peut fixer en ta -faveur la victoire trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à mes -côtés pour me faire oublier tes tourmens par ses peines et ton amour par -ses tendresses; sa voix seulement frappe mon oreille et ne va pas -jusqu'à mon coeur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens de te revoir -évanouie, mourante! J'ai contemplé tes charmes et me suis pénétré de ton -désespoir! J'ai frémi des maux que tu souffres; l'idée du bonheur qui -nous attend m'a fait tressaillir. - -Quiconque me lit avec quelque attention doit se souvenir qu'il y a peu -de temps une jolie femme de chambre m'a coiffé précisément dans ce -cabinet où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce jour-là du -désir de revoir la comtesse et d'échapper au baron, je me suis fait -conduire, par un escalier secret, dans la cour de Mme de Fonrose. -Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon père et fuir ma maîtresse, -je cherche à tâtons le même chemin, dans cette partie de la maison dont -je connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier dérobé, puis dans -la cour, et bientôt dans la rue. - - * * * * * - - - - -Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avoit deviné ce que tout -autre qu'un père n'eût pu prévoir. Comme il n'étoit pas impossible, -avoit-il dit en partant, que des raisons particulières me forçassent à -repasser par la capitale, le suisse devoit veiller toute la nuit pour -m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prête. -On aimoit trop le baron et son fils pour oublier les ordres de l'un et -les intérêts de l'autre. En arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en -voiture, et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi -je trouvois à chaque poste des chevaux tout préparés; les postillons, -grâce à mes prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été réveillés -trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et nous allions comme si nous -eussions eu des ailes. - -L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour. Voilà cette route si -péniblement parcourue la surveille, dans un sens contraire. Quel heureux -changement trente-six heures ont apporté dans ma situation! Je ne vais -point, sous un ciel étranger, regretter ma patrie; je n'emporte pas le -remords d'avoir immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste -vengeance. C'est à Fromonville que mon père, tout à l'heure rassuré, me -pressera sur son sein! C'est là que tout à l'heure ma femme consolée... -Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!... Tout à l'heure je la -couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je solliciterai le -prix de ma tendresse extrême... Il est vrai qu'Adélaïde sera là... Ne -pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde? Quoi! faudroit-il différer -jusqu'à la nuit?... Un siècle d'attente!... Mais la nuit! la nuit! -Jamais je n'en aurai passé de plus délicieuse!... Que ces rosses me -traînent lentement! Postillon, va donc!... Et demain, demain, je serai -sur cette route encore! Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai ma -femme à Paris! je l'établirai dans la maison paternelle! dans la -_chambre de l'hymen_, à côté de celle du _célibat_, qui sera déserte! à -jamais déserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! j'y -passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai me faire et me répéter le -long récit des maux qui l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi, -je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs -qui me sont arrivés... Tous? non. Je ne lui dirai pas combien la -marquise est à plaindre, quelle tendre commisération je lui garde: -Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter; et je veux non -seulement lui conserver la plus exacte fidélité, mais encore lui -épargner les tourmens de la jalousie... Je ne lui parlerai pas non plus -de la comtesse... La comtesse! elle est maintenant bien seule, bien -étonnée, bien triste! elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de -barbarie!... Vraiment, je devois au moins lui dire quelques mots, la -prévenir, la préparer... Quel train cet homme me mène! Postillon, tu vas -comme le vent! Un moment donc, un moment! Où me conduis-tu si vite? «A -Villeneuve-Saint-Georges, mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses -chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.--De Fromonville! -bon! Eh bien! quel démon t'arrête?--Dame! n'est-ce pas vous?--Regarde, -que de temps perdu! allons, des coups de fouet et va plus vite!--Va plus -doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois pas -quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.--Tu as raison, mon ami, -tu as raison; mais je t'en prie, va plus vite.» - -La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles -heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de -Fromonville, deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs -embrassemens et je partage leur joie. L'une me demande si je n'ai pas -reçu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France. -«Non, ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non, mon père, nous ne -quitterons pas notre patrie... Mais courons, je vous prie. Que je vous -dois de remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de -moi... Venez, volons, présentez-lui son époux, soyez témoins... Quoi! -mon père, vous baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma soeur, vous -pleurez!... C'en est fait!... Sophie!... l'absence! l'abandon! Elle n'a -pu résister, elle n'est plus!--Elle respire, s'écria le baron, -mais...--Elle vous aime, interrompt ma soeur, mais...--Je vous entends! -c'est donc pour la troisième fois que son tyran me la ravit!» - -Tous deux ne me répondent que par leur silence. Tous deux, attentifs à -prévenir l'effet d'un premier mouvement, empêchent que mon désespoir ne -me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de mes pistolets et de mon -épée; Adélaïde avance un bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle -voit pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez forte! Faublas -vient de tomber presque mourant sur ce même gazon que, la surveille, il -effleuroit à peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée -maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, aujourd'hui vainement -regrettée! - -«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de ton frère!... Mon père! -laissez-moi, laissez-moi mourir!... Elle m'est enlevée! elle me croit -coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle. Sophie ne sait -pas que je donnerois la moitié de ma vie pour qu'il me fût permis de lui -consacrer l'autre moitié... Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! -laissez-moi, laissez-moi mourir!» - -Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et me prodiguoit les plus -tendres caresses: les larmes que je lui voyois répandre adoucissoient -l'amertume de celles que je versois, et mon père calmoit nos douleurs en -les partageant. «Enfant trop cher et trop malheureux, disoit-il, les -plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta -jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque temps s'est -chargée du soin de te donner elle-même de cruelles leçons, l'adversité -ne veut-elle plus me laisser désormais que le devoir rigoureux de -t'offrir des consolations ou trop foibles ou tout à fait impuissantes? O -mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque pitié.--Mon père, -sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son -ravisseur la traîne?... Vous ne répondez rien! Il est donc vrai que je -l'ai tout à fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!... Maintenant un -long intervalle nous sépare; avant-hier, je l'ai vue là-bas!... là-bas, -ma soeur... Tiens, regarde, ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots -vont redoubler... D'ici tu peux la voir, cette grille que j'ébranlai -d'une main trop foible, cette grille que j'aurois dû briser... Ta bonne -amie étoit là! elle étoit là, ma bien-aimée!... Maintenant un long -intervalle nous sépare!... Sophie! Sophie! un Dieu persécuteur préside à -nos amours. On diroit qu'il te montre quelquefois ton époux, seulement -pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on diroit -qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour réveiller -dans mon coeur le désespoir de ta perte: oui, le cruel de temps en temps -ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux plaisir de nous séparer -aussitôt... Je fuis à Luxembourg, mon amante m'y suit; peu d'heures -après, elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache à son époux! A -travers mille périls je pénètre jusqu'au couvent qui la renferme: il ne -m'est permis de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me conduit près -de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est là, -qu'elle me reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois mourante, -et cependant l'honneur... L'honneur? du moins, je le croyois. Fatale -marquise! ce n'est pas la première fois que tu fais tous nos -malheurs!... L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens, j'ai -tout perdu! le ravisseur de Sophie... Est-il possible qu'un père soit à -ce point dénaturé? Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable -et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il que n'ait réparée -mon hymen? de quel crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il -que deux époux amans périssent consumés de leurs vains désirs? Pourquoi -veut-il précipiter ses deux enfans dans le même tombeau? O mon père! mon -père! - ---Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point éloigné de nous sans -m'instruire de ses motifs et de ses résolutions. Une lettre qu'il a -laissée pour moi...--Une lettre! Voyons, voyons donc.--Mon ami, -commençons par gagner le prochain village.» - -Nous entrâmes dans une auberge de Montcour. Le baron vouloit lire -lui-même la lettre de mon beau-père; mais, obligé de céder à mes -instances, il me la confia. - - _Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite, puisqu'il - s'obstine à poursuivre partout ses victimes, il faut, Monsieur le - baron, que je vous instruise enfin de tous les malheurs de ma fille; - il faut que je vous apprenne des horreurs._ - - _Vous savez dans quel piège, presque inévitable, Sophie fut attirée; - vous n'oublierez jamais en quels lieux et comment l'infortuné - Lovzinski retrouva sa Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de - blâme que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement de - cette enfant malheureuse autant que respectable n'étoit pas le plus - grand des forfaits de votre indigne fils..._ - -«Le plus grand des forfaits de votre indigne fils! quelles expressions! -quel horrible mensonge! vous-même, mon père, vous-même frémissez de -cette injure!... Monsieur le baron, je vous proteste qu'elle sera lavée -dans le sang du calomniateur... Mais, que dis-je? il est votre ami, il -est le père de Sophie... Rassure-toi, ma soeur; mon père, rassurez-vous, -excusez le premier transport de la surprise et de la colère. -Excusez...--Donnez, me dit le baron, donnez, que je finisse cette -lecture.--Oh! non, permettez,... je vous en supplie!» - - _... Le jour que je lui donnais son amante, à l'instant même où tout - se préparoit pour leur réunion, j'entends dans la principale rue de - Luxembourg un étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré - son travestissement nouveau, je reconnois celle qui la première forma - votre fils dans l'art détestable de corrompre des femmes et de tromper - des maris. Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus - ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier de son mari..._ - -«Grands dieux!... Mon père, je vous jure qu'il n'en est rien; j'ignorois -que la marquise dût me suivre à Luxembourg; j'ignorois...--J'aime à le -penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable des noirceurs que -Duportail a si promptement supposées. Mais il est père, et père -malheureux: nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de le -retrouver et de le fléchir. Continuez.» - - _... A cette apparition fatale, je pressens tous les malheurs qui - menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un moyen de l'arracher au pressant - danger d'un opprobre et d'un abandon publics; et cependant j'arrive au - temple ne sachant encore si je dois me hâter de prendre un parti qui - me semble extrême. Une audacieuse rivale qui ne respecte rien, que - rien n'étonne, paroît presque en même temps que nous à l'autel de - l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du Dieu qui - reçoit les sermens des époux qu'elle vient sommer celui-ci de violer - tous les siens!_ - - _Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne élève d'une - femme sans pudeur, le lâche suborneur d'une fille sans défense; - qu'espéroit-il, quand il arrachoit l'une à la respectable retraite que - ses vertus embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant - sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole? Ce qu'il - espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe; s'enivrer de la - gloire de traîner, enchaînées au même char, une fille séduite, une - femme adultère; associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs, - à une ignominie pareille; promener de contrée en contrée Mlle de - Pontis, partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise - de B...!_ - -«Mlle de Pontis partageant le mépris public avec la marquise de B...! -Ah! mon père, quelle imposture! ah! ma soeur, quel blasphème!...» - - _... Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que j'ai renversés. - Grâce à ma vigilance, Dorliska fut sauvée; mais les événemens ont - d'ailleurs justifié tous mes soupçons. Jamais on n'a su bien - précisément ce que la marquise étoit devenue pendant les six semaines - que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg: sans doute - ils y vivoient ensemble..._ - -«Est-ce vrai cela? me dit Adélaïde.--Ma soeur, il est vrai que Mmme de -B... venoit me voir de temps en temps; mais je ne savois pas que c'étoit -elle qui me rendoit visite.--Comment ne le saviez-vous pas, mon -frère?--Mon amie,... voilà ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop -long.--Je ne suis pas contente de cette réponse, répliqua-t-elle, je la -trouve obscure; ce qui me fâche davantage, c'est que M. Duportail ait -quelquefois raison quand il vous fait de tels reproches. Cela prouve que -vous avez réellement de grands torts avec ma bonne amie. Je vous -impatiente, mon frère? eh bien, voyons, finissez.» - - _... Chacun la vit effrontément reparoître à la cour quelques jours - après le retour de son amant dans la capitale; et, si toutes ses - intrigues ne purent empêcher que le chevalier ne fût mis en prison, - personne du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle vient - de l'en faire sortir..._ - -«En se prostituant!... Non, mon père, non, je ne puis me le persuader. -Il me seroit trop douloureux de le croire!--Insensé! me répondit-il. Que -m'importe, je vous prie, la douleur que vous en pourriez ressentir? -Lisez, lisez donc.» - - _... Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne revenant pas, il - a fallu qu'une autre prît sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas - homme à se contenter d'une seule conquête: deux victimes à la fois, - deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que je ne comprends - pas, c'est qu'après avoir tout récemment découvert ma retraite, il ait - jugé convenable d'y venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il - lui préfère._ - -«Que je lui préfère! tandis que c'est pour Sophie que j'abandonne la -comtesse! la comtesse, qui maintenant m'appelle et gémit!... la -comtesse! Ah! mon père, si vous saviez combien je lui suis cher! comme -elle est sensible! comme elle est aimable! comme...» Le baron -m'interrompit: «Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites?--J'ai -tort, mon père, j'ai tort... Mais c'est qu'aussi je me trouve dans la -position la plus embarrassante... Pardon, cent fois pardon.» - - _... Cette inconcevable démarche, dont je ne devine point les motifs, - renferme apparemment quelque autre mystère d'iniquité que l'avenir - découvrira. Quelle est cette jeune personne près de laquelle j'ai - reconnu votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple que son - innocence ne pourra sauver, ou une femme sans expérience dont il va - corrompre les vertus naissantes. Quel est cet homme d'un âge mûr qui - les accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira de ridicule et - d'opprobre, ou un père confiant dont il trahira l'amitié._ - - _Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez ne vouloir jamais - vous en souvenir. Je ne garderai point avec vous de vains ménagemens, - je vous parlerai sans détour: votre indulgence est inexcusable. Mon - ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer en larmes de sang. - Craignez que le Ciel, enfin lassé, ne punisse en même temps les - désordres du fils et l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un - jour, dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à la vôtre - un séducteur!..._ - -«Un vengeur à sa fille!... Duportail, je le verrai, ce vengeur que vous -m'annoncez! Duportail, s'il tarde trop à venir, Faublas l'ira -chercher!--Calmez-vous, s'écria le baron; tout à l'heure vous -promettiez...--Quoi! Monsieur, non content de me menacer indirectement, -il ose encore insulter ma soeur!... Un séducteur à ma chère -Adélaïde!--Voyez, mon ami, combien les passions peuvent nous rendre -inconséquens et cruels: la seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite -met son frère en fureur! il ne la pardonne point à celui dont la fille, -pleine d'amour pour la vertu, fut entraînée cependant aux plus -condamnables excès d'un amour criminel! Faublas, pour un soupçon qu'il -trouve injurieux, parle de s'armer contre son beau-père; et pourtant, à -Luxembourg, Lovzinski ne songea point à venger sur un étranger ravisseur -les égaremens de sa Dorliska!--Permettez, mon père!... que je sache -enfin ses résolutions.» - - _Que mon exemple au moins vous soit un avertissement utile; je - contribuai moi-même aux égaremens du chevalier, et, quoique j'en eusse - été le complice involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous - les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat jeune homme et de - sa fatale maîtresse, dont je vis tranquillement les criminels amours. - Bientôt, engagé dans une injuste querelle, j'eus la douleur - d'enfreindre la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit rendu - des amis et presque une patrie: mes mains, souillées du sang de - l'innocent, firent triompher la mauvaise cause[9]; moi-même enfin, - j'escortai ma fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la - déshonorer._ - - [9] Rappelez-vous qu'à la Porte-Maillot, où je blessai le marquis, - Duportail tua son adversaire. - - _Ah! combien elle est moins à plaindre que moi, l'épouse adorée dont, - il y a douze ans, je déplorois la fin tragique! Tranquille, elle - repose dans les forêts de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite - aux plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami._ - - _Grâces cependant te soient rendues, Providence éternelle, dont il - faut toujours bénir les décrets! grâces te soient rendues, Divinité - miséricordieuse jusque dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski - survécût à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée des - secours,... hélas! bien tardifs, pour empêcher du moins sa honte - complète, son avilissement prochain, pour sauver à Dorliska les - dernières humiliations que lui gardoit son séducteur impitoyable._ - - _Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma fille peut faire - encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père..._ - -Ici mes sanglots m'interrompirent un moment. «Oui, m'écriai-je ensuite, -l'orgueil de son père, et de sa famille et de son époux!» Puis, en -passant un mot qu'un père n'auroit dû jamais écrire, qu'un époux ne -devoit pas répéter, je relus cette phrase qui calmoit un peu mes -ressentimens et ma douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant -de Sophie pardonnoit à Duportail les horreurs imputées au fils du baron -de Faublas. Je relus: - - _Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la - consolation, la joie, l'orgueil de son père. Adorable enfant! Son - excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle - donne aux vertus qu'elle n'a plus..._ - -«Les regrets qu'elle donne!... quoi! Sophie, se pourroit-il...? des -regrets! Hélas! j'aurois cru que l'absence devoit seule les exciter! -voici le coup le plus sensible à mon coeur.» - -Mes larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. Adélaïde -pleuroit aussi; mais, le baron paroissant vouloir reprendre l'épître -fatale, je me fis violence pour achever sa pénible lecture; et, comme -tout à l'heure, en répétant une phrase consolatrice, j'eus soin d'en -omettre quelques mots qui, selon moi, n'auroient pas dû s'y trouver. - - _... Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les..., et - le dirai-je? dans la foule des avantages inappréciables dont la nature - fut prodigue envers son séducteur, envers cet étonnant jeune homme que - nous eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la moitié des - efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût voulu convenablement - appliquer à l'exercice de la vertu les rares qualités dont il abusa - pour le crime._ - - _Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes motifs, il ne me - reste plus qu'à vous apprendre mes résolutions irrévocables._ - - _De l'impénétrable retraite où je me réfugie, j'aurai toujours les - yeux ouverts sur mon persécuteur... Ma Dorliska m'est infiniment - chère; j'adore en elle la vivante image d'une épouse tous les jours - regrettée... Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand - bonheur... Ah! qu'avec transport j'immolerois à ses plus chers désirs - le ressentiment de mes propres injures! Mais celui qui séduisit son - amante n'obtiendra sa femme qu'après l'avoir méritée; et quiconque - abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas mon expérience. Que le - chevalier n'essaye donc pas de me donner le change. J'ai trop appris à - le connaître, j'ai trop appris à redouter son artificieuse maîtresse, - pour m'arrêter jamais aux simples apparences. En vain prendroit-il - maintenant la peine d'afficher les bonnes moeurs, je ne verrai dans sa - conduite que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra dans le monde. - Baron, je vous en donne ma parole d'honneur, Faublas, parût-il - entièrement revenu de ses égaremens, ne reverra Sophie qu'après que le - Ciel aura, dans sa justice, ordonné l'emprisonnement ou la mort de Mme - de B..._ - - _Mais je m'arrête à des suppositions qui me flattent sans m'aveugler. - Je parle d'un amendement que je n'espère pas. Sans doute un Dieu, trop - équitable pour encourager les grands désordres par l'impunité, garde à - la marquise une éclatante catastrophe. Mais l'exemple de son - châtiment, vînt-il en ce jour même épouvanter toutes celles qui lui - ressemblent, seroit donné trop tard pour votre fils. Votre fils, - d'abord corrompu, devint aussitôt corrupteur. Il se pervertira de plus - en plus dans la société de ses dignes amis, libertins par principes. - On le verra méditer froidement avec eux ces basses noirceurs qu'ils - ont appelées des _roueries_. Au défaut des époux et des pères, qui - savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les infirmités, les - chagrins, attaqueront bientôt son adolescence épuisée. Jeune, il doit - vieillir; il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par - le fer ennemi; il doit périr avant le temps._ - - _Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche à guérir ma fille de - sa fatale passion. Le même Dieu qui poursuit les méchans veille sur - les justes. Sophie, lorsque son persécuteur descendra, déchiré de - remords, dans la nuit du tombeau, Sophie, à ses propres yeux - réhabilitée, ressuscitera pour une vie nouvelle. Mes soins aussi - contribueront à fermer les plaies de son coeur. Après d'affreux orages - je verrai de beaux jours renaître pour elle; ma Dorliska reportera sur - moi toutes ses affections, moins vives et plus douces. Le moment - heureux viendra où sa raison pourra lui confirmer ce que déjà lui dit - son excellent naturel: une fille comme elle n'a rien à regretter quand - il lui reste un père tel que moi._ - - _Je suis, avec une estime que les torts de votre fils n'ont point - altérée, Monsieur le baron, votre ami,_ - - _Le comte_ LOVZINSKI. - -L'étonnement, l'inquiétude, le désespoir même, m'avoient soutenu pendant -cette longue et cruelle lecture. Après l'avoir achevée, je recueillis -toutes mes forces pour demander à M. de Belcour jusqu'où ma femme avoit -été suivie, et, dès qu'il m'eut appris qu'on avoit perdu ses traces à -_la Croisière_[10], je me trouvai mal. - - [10] La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Montargis. - -Cet évanouissement dura peu. Je me ranimai par les soins de ma soeur; je -repris courage à la voix de mon père. Mon père, me flattant d'une -espérance que peut-être il n'avoit pas, me pressoit de commencer -moi-même, avec ma soeur et lui, des recherches qui seroient, disoit-il, -plus heureuses. Tandis qu'il me parloit, un papier tombé presque sous -mes pieds, à côté de ma chaise, s'attiroit toute mon attention. C'étoit -la lettre de mon beau-père, que le baron, tout occupé de mon état, avoit -oublié de prendre. Je songeois à m'en emparer sans qu'il en vît rien: -j'y réussis avec assez de bonheur, et je me sentis plus content que si -j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle étoit affreuse, cette lettre, -mais elle étoit injuste: je m'y trouvois bien maltraité, mais à chaque -ligne on me parloit de Sophie. Cet écrit si cruel et si cher, je le -repris donc. Ah! Faublas! ah! malheureux! où devois-tu le perdre et le -retrouver! - -Cependant un incident imprévu menaçoit de nous retenir à Montcour. Comme -nous venions de monter tous trois en voiture, pour aller du moins -jusqu'à ce village de la Croisière, Adélaïde, trop délicate pour -supporter en même temps et les fatigues d'une longue route, et les -chagrins de son frère, et ses propres agitations, ma chère Adélaïde se -sentit fort indisposée. - -«Mon père, ces clochers que vous voyez d'ici, je les reconnois, ce sont -les clochers de Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes pour -arriver dans cette ville, où nous trouverons tous les secours dont ma -soeur peut avoir besoin.» - -Nous allâmes y descendre dans une auberge: il y avoit à peine un quart -d'heure que nous y donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui -paroissoit très incommodée, lorsqu'un courrier vint me demander. Il me -remit un billet écrit d'une main inconnue, et conçu en ces termes: - - _Monsieur le chevalier est averti, de la part du vicomte de Florville, - que M. Duportail, qui, sur le soir d'avant-hier, avoit quitté la poste - à _la Croisière_, l'a cependant reprise à _Montargis_, au milieu de la - nuit suivante._ - -«Venez, mon père, courons! volons...--Votre soeur, me dit-il, est-elle -en état de nous suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille -seule et malade?--Vous avez raison... Que je suis moi-même fâché de la -quitter!... Cependant, mon père, un intérêt si pressant m'appelle!... -permettez-moi de partir sur-le-champ,... que mon domestique seulement -m'accompagne... Vous avez mes pistolets et mon épée; donnez-les à -Jasmin, défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront respectés... -Croyez pourtant que cette précaution est bien inutile; rendez-moi mes -armes et soyez tranquille: je ne m'en servirai ni contre moi ni contre -le père de Sophie. Ne craignez rien de ma vivacité, si je le rencontre; -si je ne le rencontre pas, ne craignez rien de mon désespoir... L'époux -de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par une prompte justification, -par des prières; s'il le faut, par des larmes!... Je renonce à tout -autre moyen... Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre son beau-père, -soit qu'il le trouve toujours injuste, toujours inflexible; votre fils, -dût-il être à jamais le plus malheureux des amans, vivra du moins pour -sa soeur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas le promet à son père! -le chevalier le jure foi de gentilhomme!» - -M. de Belcour, combattu de plusieurs inquiétudes, ne put aussi -promptement que je l'aurois désiré se résoudre à prendre un parti. -Peut-être il étoit effrayé du danger de livrer à lui-même un jeune homme -impétueux, que de nouvelles adversités sembloient devoir éprouver -encore; mais sans doute il fut enfin déterminé par la crainte plus -grande des excès auxquels pouvoit me porter ma douloureuse impatience, -s'il s'obstinoit à me retenir près de lui. Il ne m'accorda néanmoins la -permission si vivement sollicitée qu'après m'avoir fait répéter -plusieurs fois que, si j'avois le bonheur de faire quelque découverte, -je l'en instruirois aussitôt; qu'au contraire je me hâterois de revenir -près de lui dès qu'il deviendroit probable que de plus longues -recherches seroient inutiles; et qu'enfin, dans tous les cas, je ne -laisserois point passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles. - -«Adieu, ma soeur, ma chère Adélaïde, adieu. Va! je suis désolé de te -laisser dans l'état où je te vois... Mon père, vous aurez la bonté de -m'envoyer son bulletin jour par jour, n'est-il pas vrai?» - -Lorsque ainsi je m'inquiétois de la santé d'Adélaïde, la mienne n'étoit -guère meilleure. Deux journées remplies par de pénibles exercices, près -de quatre-vingts lieues faites en moins de trente-six heures; de deux -nuits, l'une entièrement perdue dans le travail d'un voyage, l'autre -trop bien employée dans les jeux de l'amour; enfin les agitations du -coeur, plus accablantes cent fois que les fatigues du corps, tout cela -devoit avoir épuisé mes forces: aussi je n'en trouvois plus que dans mon -courage et dans mes espérances. - -Quelque diligence que nous eussions faite, nous n'arrivâmes qu'à sept -heures du soir à Montargis, où nous ne trouvâmes pas un cheval dans les -écuries de la poste. Le même malheur venoit de m'arriver à Puy-la-Laude; -mais j'avois forcé le postillon de Fontenay à pousser plus loin. Ici, -malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le paresseux mille fois -maudit refusa d'avancer, et, l'_ordonnance_ à la main, il me fit voir -que je ne pouvois en aucun cas l'obliger à passer deux relais de suite. - -Pendant que mon domestique appeloit tout l'enfer à mon secours, je -prenois des informations: le maître de poste me disoit bien qu'en effet -un homme d'un âge mûr, une très jeune fille et deux femmes étrangères -étoient venus lui demander des chevaux au milieu de l'avant-dernière -nuit; mais il ajoutoit qu'ils ne s'étoient fait conduire qu'à une -demi-lieue de là, dans un chemin de traverse, où ils avoient mis pied à -terre. J'interrogeois le postillon qui les avoit menés: cet homme, ne -pouvant m'apprendre ce qu'ils étoient devenus, offrit du moins de me -conduire précisément à l'endroit où il les avoit laissés. Il y falloit -aller à pied: je m'y déterminai, quoique excédé de fatigue... Hélas! et -je pris une inutile peine. Personne n'avoit vu ma Sophie! - -Triste et désolé, mais ne pouvant renoncer à mon dernier espoir, je -m'efforçai de me persuader que, dans la crainte d'être poursuivi, -Duportail, au moyen de quelques relais disposés exprès, avoit pu faire -un long détour pour aller reprendre la poste quelques lieues plus loin, -sur la même route. J'envoyai donc Jasmin chercher des chevaux à la poste -prochaine, et lui recommandai de les amener le plus promptement possible -à telle auberge de Montargis que lui indiqua le postillon qui seul -alloit m'y conduire. - -«Monsieur, me dit la fille de l'hôtellerie, voulez-vous souper?--J'en -aurois grand besoin, je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une -chambre, de la lumière,... et qu'on me laisse tranquille.» - -Tranquille! quand l'amour élevoit dans mon sein les plus furieuses -tempêtes! quand la fièvre me faisoit déjà transir et brûler! Tranquille! - -Où l'irai-je chercher?... Le moment approche qui va détruire ma dernière -espérance... Duportail a trente-six heures d'avance sur moi; il paroît -n'avoir rien négligé pour échapper à mes poursuites... Je ne la -retrouverai pas. - -Ils semblent qu'ils se soient tous réunis pour conjurer ma perte... Cet -impertinent maître de poste n'avoit pas un cheval dans ses écuries!... -Et cet insolent valet qui refuse de crever à mon service quatre -détestables rosses que j'offre de lui payer dix fois plus qu'elles ne -valent! Mais Jasmin, Jasmin me désespère plus qu'eux tous! le maraud ne -reviendra point,... les heures précieuses s'envolent... Je ne la -retrouverai pas. - -Les événemens aussi combattent contre moi. Il faut que Mme de B... se -fasse une fâcheuse affaire justement quand j'ai le plus grand besoin de -ses secours tout-puissans. Il faut que ma soeur tombe malade au moment -où le baron demeuroit mon unique appui. C'en est fait, l'étoile qui -veilloit sur mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à jamais -passé, le temps des succès. La fortune jadis prévenoit mes moindres -désirs; maintenant elle se plaît à contrarier mes plus importans -desseins: moi, dont chacun eût envié le sort, il n'y a pas un an, je -vais devenir incessamment l'objet de la pitié générale. - -De la pitié générale! Oui, je suis en effet le plus infortuné des -hommes... Je ne la verrai plus... Non content de me l'enlever, il -travaille, dit-il, à sa guérison; et c'est en m'imputant mille -atrocités... Pourroit-elle un moment penser que j'en fusse capable? -croiroit-elle me devoir ses ressentimens,... ou son mépris, pire que sa -haine?... Son mépris! le mépris de Sophie! Cette idée me révolte et -m'accable. - -Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une -femme me distingue et m'intéresse pour qu'aussitôt les hommes, le hasard -et le sort lui déclarent une guerre cruelle... Mme de B..., qu'ils -accusent tous, Mme de B..., que poursuit leur implacable inimitié, -qu'a-t-elle fait de si répréhensible?... Elle m'a trop aimé. Voilà le -crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et cette femme déjà trop punie, on -m'impose la loi de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester! -Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa jeunesse, flétri ses beaux -jours, peut-être avancé leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on -veut que je lui souhaite une mort prématurée! Quelle barbarie!... Leur -jalouse rage attaquera bientôt aussi la comtesse: car elle m'adore et je -la chéris... La comtesse! elle est enceinte, la comtesse! O mon -enfant!... Mon enfant? Hélas!... non, jamais. Jamais mon père ne -l'appellera son fils; ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui -refusera ses caresses, il ne portera pas le nom de Faublas!... et sa -naissance coûtera peut-être à sa mère l'honneur et la vie!... Mais -celle-ci, dieux cruels, dieux persécuteurs, celle-ci, du moins, -respectez-la! c'est mon amante légitime! c'est mon épouse idolâtrée! -c'est ma Sophie!... En vain je les implore. Contre elle ils arment déjà -son propre père, ils ordonnent le parricide!... Je vois l'absence et la -calomnie creuser une tombe!... Je vois ma femme y descendre à quinze -ans,... et je reconnois mes destins: la plus chère victime devoit être -immolée la première! - -Ainsi l'amour, qui m'avoit donné les plaisirs et promis le bonheur, -l'amour ne me laissera que des regrets amers, des chagrins -inconcevables; et, pour comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes -celles qui m'auront aimé!... Malheureux! vengeons leurs premières -douleurs, et prévenons leurs derniers tourmens. Prévenons leur trépas -par le mien,... par un suicide!... Oui, ce sera le crime du sort... -Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes: sauvons-les, en séparant -leurs destinées de la mienne!... Du moins je ne périrai pas tout entier. -Elles pourront m'oublier et vivre... M'oublier! jamais. Ni Sophie, ni la -comtesse, ni la marquise, ni personne! Il restera de moi, pour tout le -monde, le souvenir de mon dévouement... Cependant les époux, joyeux du -deuil de leurs moitiés, vont s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus -d'un jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront pas -d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort; ils se -plairont à remarquer surtout qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que -m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-là, les terreurs et -la fausse pitié de ceux-ci! Que m'importe?... Ah! qu'une fois, une fois -seulement, deux amans, dignes de l'être, deux vrais amans, devant ma -tombe un instant arrêtés, se rappellent, avec mes courtes erreurs, le -trépas glorieux qui les aura toutes expiées; qu'ils m'accordent une -plainte, qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier mouvement de -leur commisération, ils se disent: «Ce généreux jeune homme, il mourut -pour plusieurs! N'eût-il pas mérité de pouvoir n'en aimer qu'une et de -vivre pour son bonheur?» Que deux amans le disent, qu'Éléonore et Sophie -le répètent, mes mânes seront consolés. - -Mais mon père, qui le consolera?... Mon père! pourquoi me laisse-t-il à -moi-même dans ces momens affreux?... Pourquoi souffre-t-il qu'on -m'arrache Sophie?... Duportail, tu me la rendras!... tu me la rendras, -ou ton sang... Insensé! tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas -même le rejoindre! et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski -brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!... C'est à toi de -mourir! - -Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource, cruel désir d'une -vengeance impossible, que vous m'êtes insupportables! Comme vous -déchirez un coeur fait pour les passions douces!... Vainement je -voudrois me dérober à vos fureurs... Poursuivi d'affreuses pensées,... -environné de spectres horribles... Sont-ce les remords?... Sont-ce les -furies?... Quels transports m'agitent!... Je me sens des forces -extraordinaires! Je me sens une rage égale à mes forces! Cet enfer -qu'ils appellent le monde, je puis l'anéantir!... Je puis m'ensevelir -sous ses débris! Je le puis! je le veux!... Malheureux! que vas-tu -faire?... Arrête!... Éléonore, que tu vas immoler!... et Sophie! Sophie! -ton amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, te supplient de les -épargner,... ton père et ta soeur embrassent tes genoux,... ma main -tremble, mes forces m'abandonnent... Asseyons-nous... Que j'ai chaud! -que j'ai soif! ah! mon Dieu! - -La voilà, cette lettre où mon injuste beau-père lui-même annonce ma -tragique fin. Je retombe sur le sinistre passage: _Il doit, s'il -n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit -périr avant le temps!_ Barbare, tes prédictions sont des ordres, des -ordres que je vais accomplir! Mais toi-même, tyran farouche, tu ne -pourras me refuser quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter -l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes pleurs. - -Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de moi! qu'il est effrayant, -ce profond silence!... Un désespoir concentré,... l'image du trépas... -Pourquoi suis-je seul ici?... Où donc est ma soeur? Qui peut retenir mon -père? Que fait la marquise? Mon Éléonore, qu'est-elle devenue?... -Comment ne sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me l'arrache -encore,... ou pour le forcer à me la rendre?... Mais tous en même temps -me délaissent,... toutes les consolations me manquent à la fois... Je -n'ai plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent à moi -m'évitent; ceux qui ne me fuient pas m'oublient. Me voilà seul, -absolument seul dans l'univers!... Eh bien, la mort me reste! La mort -est moins affreuse que l'état où je suis. - - * * * * * - - - - -O mon père! j'oubliois ainsi mes promesses; un des pistolets que vous -m'avez rendus venoit d'être posé sur une même table, à côté de la lettre -de Duportail. Je trouvois je ne sais quel affreux plaisir à contempler, -l'un auprès de l'autre, l'arrêt et l'instrument de ma mort. Plongé dans -le dernier accablement du désespoir, je n'éprouvois plus ni combats, ni -remords, ni terreur: mon heure, peut-être, étoit venue! - -Tout à coup la porte s'ouvre; et qu'on devine qui se précipite vers moi, -qu'on devine qui je presse sur mon sein, qui me prodigue ses caresses, -qui j'accable de mes remerciemens! «Regarde, me dit-elle, tu me donnes -volontairement les plus grands chagrins, et j'accours pour consoler tous -les tiens: dès que tu le peux, tu m'échappes, et je ne me lasse pas de -venir à toi la première!» - -Un moment, peut-être, vous avez espéré que j'embrassois la plus chérie -des trois. Hélas! non: Sophie ne m'étoit pas rendue. Mais je retrouvois -cette femme presque autant que la mienne jeune, jolie, sensible et -malheureuse: je retrouvois Mme de Lignolle! - -Vous connoissez mes impatiences et mon étourderie, ma prompte ardeur et -ses vivacités. Doucement serré dans ses bras, pouvois-je encore songer à -m'endormir d'un éternel sommeil? Une autre envie que celle de la -destruction faisoit déjà bouillonner mon sang, et la fièvre du désespoir -tournoit tout entière au profit de l'amour. - -Tout le monde sait en quel mauvais état se trouve ordinairement le -meuble principal qui garnit toujours la chambre d'une auberge. Or, qui -se chargera d'excuser la comtesse et le chevalier qu'un même désir -entraîna sur le grabat le plus misérable? Je pourrois, pour leur -justification commune, observer que les lits les plus chers à Morphée ne -sont pas les plus agréables à Vénus; mais cette fois je passe -condamnation sur un fait que je tiendrois secret si le fil des événemens -ne me forçoit à le raconter. Je dirai donc qu'il y eut ici, de la part -du ministre et de la victime, une précipitation également condamnable. -J'avouerai que celle-ci fut, avec trop d'irrévérence, immolée au pied -d'un autel qui n'avoit pas même de rideaux. J'avouerai surtout qu'avant -de commencer le sacrifice, Faublas devoit du moins fermer l'entrée du -temple aux profanes. - -Nous mourions pour la divinité dont tous les feux nous embrasoient, -quand on vint nous troubler dans son culte. La porte de la chambre -s'ouvrit tout à coup, quelqu'un entra brusquement. Une voix qui me parut -avoir le double accent de la surprise et de la douleur, une voix que je -crus reconnoître, laissa d'abord échapper cette exclamation toute -simple: «Bon Dieu! que vois-je?» Hélas! moi, je ne voyois déjà plus -rien; je n'avois pas même la force de faire un mouvement pour essayer de -regarder celle qui venoit ainsi déranger deux amans. Soit que les -plaintifs accens de cette voix, toujours chère, eussent produit dans -tout mon être une trop prompte révolution, ou plutôt, soit que la -nature, enfin épuisée par tant de fatigues extraordinaires en si peu de -jours accumulées, demeurât trop foible pour supporter le dernier effort -de l'amour, je tombai sans connoissance dans les bras de la comtesse, -qui, pour le moment plongée dans un évanouissement d'une espèce plus -désirable, se trouvoit hors d'état de me secourir. - -Le bruit d'une berline et ses cahots rappelèrent mes esprits. Un clair -de lune favorable me permit de voir dans tous ses détails la situation -où j'étois: je la trouvois, en vérité, plus douce que ma maladie ne me -sembloit douloureuse. On m'avoit ôté les habits de mon sexe, on m'avoit -rendu mes habits de femme. J'étois presque couché dans la voiture, sur -le siège du fond. Du même côté, dans l'encoignure à droite, Mme de -Lignolle, étroitement resserrée, supportoit la plus grande partie de mon -corps, devenu vraiment un fardeau. Ma tête appesantie reposoit sur son -sein; ses deux mains couvroient mon front glacé; mon visage, que -réchauffoit le sien, recevoit des baisers et des pleurs; le souffle -vivifiant d'une amante ranimoit le souffle incertain de ma vie presque -éteinte. - -En face d'elle et de moi, sur le siège de devant, presque dans le coin -de la gauche, un jeune homme, dont la charmante figure offroit des -signes certains d'une grande altération, soutenoit mes jambes sur ses -genoux, et, se tenant à demi courbé, s'appuyoit légèrement sur les -miens. Il essayoit de faire passer la douce chaleur de ses mains dans -mes mains arrosées de ses larmes. La plus fatigante des attitudes -sembloit ne rien coûter à son courage. Il attendoit avec inquiétude, -mais sans impatience, que son ami, rouvrant enfin ses yeux, payât tous -ses soins d'un regard. - -«Bonsoir, mon Éléonore!... et vous, ma... (je me repris) mon ami, cher -vicomte, généreux Florville, bonsoir.» - -Toutes deux me répondirent par leurs caresses, par leurs sanglots, par -l'expression touchante de leurs alarmes et de leurs espérances. -«Vicomte, je ne m'étois donc pas trompé? c'étoit vous qui nous -surpreniez?...--C'étoit moi, interrompit-il avec un profond -soupir.--Vraiment, j'en suis encore toute honteuse, dit Mme de -Lignolle... Heureusement que monsieur savoit à peu près... Mais -n'importe. Quelle différence!... Monsieur, je vous conjure encore de -n'en rien dire à personne, à la marquise de B... surtout; je vous en -conjure: car vous me feriez mourir de chagrin.» Il répondit d'un ton -pénétré: «Madame la comtesse peut compter sur la plus inviolable -discrétion.--C'est monsieur qui d'abord vous a secouru, reprit Mme de -Lignolle; c'est aussi monsieur qui a bien voulu prendre la peine de vous -habiller: car, enfin, la décence ne me permettoit pas...--Le voilà qui -rit! interrompit le vicomte.--Ah! tant mieux! dit la comtesse avec un -cri de joie; sans doute il souffre moins... Vraiment je l'admire! sa -gaieté ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours,... mais quelquefois -il pleure aussi! Mon amant sait pleurer!» Le vicomte se contenta de -répondre: «A qui dites-vous cela?» Mme de Lignolle, après un moment de -réflexion, m'embrassa tendrement. «Monsieur, me dit-elle, vous riez de -ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle de décence; mais -pourtant j'ai raison. Une femme, d'ailleurs encore toute confuse, -pouvoit-elle vous habiller dans une auberge, et devant une foule de gens -accourus au bruit de votre accident? Le vicomte, en se chargeant de ce -soin-là, m'a rendu le plus grand service; il nous a tous deux secourus -en même temps. Grâce à lui, des étrangers n'ont pas vu mon désordre, les -importuns se sont promptement retirés; en un clin d'oeil vous avez été -de la tête aux pieds revêtu. On ne sauroit trouver un ami plus empressé, -plus compatissant, une femme de chambre plus entendue, plus alerte... -Vraiment, Monsieur le vicomte, vous possédez au suprême degré l'art de -secourir et d'habiller des femmes... Mais admire, mon ami, jusqu'où va -sa prévoyance! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, il s'étoit -muni des habits que maintenant tu portes.» - -J'écoutois avec un plaisir secret la comtesse faisant l'éloge -de la marquise. «Cher vicomte, vous êtes en effet le plus -généreux, le plus délicat des amis. Comment vous exprimer ma -reconnoissance?--Ménagez-vous, répondit-il, ne parlez pas, craignez -toute espèce d'agitation.--Mon domestique vous a-t-il rejoint dans cette -auberge?--Non.--Quoi! mon père et ma soeur, sans y avoir été préparés, -vont me voir arriver!...--Taisez-vous; je sais qu'ils sont à Nemours: -nous les ferons avertir demain dès le matin.--Demain!... Où me -conduisez-vous donc?» - -J'ignore ce qui me fut répondu: je retombai dans ma léthargie. - -Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura plus longtemps que la -première; il faisoit grand jour et j'étois bien foible quand je me -réveillai. - -Je reconnus le château du Gâtinois, l'appartement de Mme de Lignolle, -son lit, l'heureux lit où l'amant d'Éléonore avoit dernièrement passé -deux nuits avec elle. C'étoit là que maintenant Mlle de Brumont -languissoit accablée des peines du coeur et des douleurs du corps! A -genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus vers -moi, la tête penchée sur l'extrémité de mon traversin, Florville, au -désespoir, gémissoit à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non moins -digne de pitié: c'étoit mon Éléonore, les cheveux épars, la pâleur sur -le front, les yeux levés au ciel, la mort dans les yeux. C'étoit mon -Éléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord du lit, disoit en -sanglotant: «Le cruel! si du moins il ne parloit que de son épouse! mais -il désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse il appelle cette -Mme de B... dont je ne puis entendre le nom! il l'appelle presque aussi -souvent que son Éléonore! Hélas! je croyois n'avoir à combattre que -l'amour de Sophie: je n'imaginois pas qu'il eût pour la marquise un -véritable attachement!... Mais comment fait-il donc pour aimer ainsi -tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un homme, je ne puis idolâtrer -que lui! Quelle femme aurois-je à redouter si l'ingrat vouloit payer mon -amour d'un amour égal!--Eh! Madame, il est chez vous, interrompit le -vicomte, tout à coup sorti du profond accablement où je l'avois vu -plongé. Déjà vous avez sur celles que vous appelez vos rivales -l'avantage d'être mère; bientôt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir -sauvé ses jours. Il est chez vous; n'êtes-vous pas trop heureuse? - ---Oui, s'écria-t-elle avec transport, ses jours que sa femme avoit -compromis, que la marquise auroit abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai -le bonheur de les prolonger peut-être, et de les embellir. C'est à moi -qu'ils seront consacrés, car c'est à moi qu'ils appartiendront... Oui! -sauvons-les. Employons ce nouveau moyen d'être aimée, puisque tous les -autres ne suffisent pas; serrons de ce nouveau noeud les liens qui nous -unissent; que, dans le coeur de mon ami, la reconnoissance se joigne à -l'amour pour m'assurer une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les... -Mais le pourrai-je?... Si le mal fait toujours de nouveaux progrès! si -cette fièvre a des redoublemens! si, comme tout à l'heure, dans l'accès -d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet -appartement, courir à Sophie, qu'il croit voir, à Mme de B..., qu'il -croit entendre? Le moyen de le calmer quand il me met au désespoir! Le -moyen de le retenir, quand je suis si foible!... Une soirée si pénible! -une nuit passée dans les plus vives alarmes! je me sens tout à fait -épuisée!... Vous, Monsieur le vicomte, vous avez plus de force et de -présence d'esprit que moi; cependant vous paroissez aussi bien abattu, -bien accablé... Hélas! son ami, comme son amante, n'auroit-il plus que -du courage!... O mon Dieu! donne-nous des forces!... Mais je vous -implore pour une passion que vous condamnez! Que vous condamnez? ah! -vous n'êtes pas injuste! Voyez mon coeur, et jugez. Jugez! prenez pitié -d'une foible mortelle!... Si pourtant mes voeux ne sont pas entendus? si -Faublas succombe? S'il succombe, du moins je n'aurai pas sa mort à me -reprocher; ce sera sa femme;... non, son indigne maîtresse, la marquise -de B...! Le souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives agitations; -mais c'est, je le vois bien, celui de Mme de B... qui le poursuit, qui -le tourmente, qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang! c'est -celui-là qui le tue!... Si Faublas succombe, je joindrai cette méchante -femme. «Ta passion désordonnée, lui dirai-je, a détruit ce que le Ciel -avoit créé de plus parfait. Ton artificieuse rage vient de me priver du -mortel que j'idolâtrois. Tiens, reçois le digne prix de tes -scélératesses!» Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur le -tombeau de mon amant... J'irai, je ne pleurerai plus! je me -poignarderai!» - -Ainsi, dans sa douleur, Mme de Lignolle m'éclairoit sur le danger de mon -état: ce que je prenois pour une léthargie, c'étoit l'assoupissement de -la fièvre; ce que j'appelois mes rêves, c'étoit un véritable délire. - -Cependant j'étois excessivement las; et, pour me procurer quelque -soulagement en changeant de posture, j'essayai de me mettre sur mon -séant. Mes deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, se -jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et, réunissant leurs -efforts, me retinrent dans la situation qui m'incommodoit. «Pourquoi -voulez-vous quitter votre ami? disoit la marquise.--Restez là, crioit la -comtesse, restez là, m'entendez-vous?--Éléonore! chère amante! je ne -veux pas m'en aller. Sois tranquille.--Ah! dit-elle en m'embrassant, tu -me reconnois donc?... Reste là, je t'en prie!... Va, j'aurai bien soin -de toi. Va, tu ne manqueras de rien!» J'adressai la parole à Mme de -B...: «Et vous aussi, prenez courage, ma généreuse amie...--Il est -encore dans le délire, interrompit Mme de Lignolle.--Au contraire, -répondit la marquise, je le crois tout à fait revenu. C'est au vicomte -qu'il adresse la parole, et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il -parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il voit! -Plaignez-vous, plaignez-vous donc!--Mon cher Florville, quelle heure -est-il?--Midi.--Midi!... Comtesse, avez-vous fait avertir mon père? -avez-vous envoyé savoir des nouvelles de ma soeur?--On devroit déjà être -revenu», me répondit-elle. - -A l'instant même nous entendîmes du bruit dans le corridor: c'étoit La -Fleur qui revenoit de Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte de -son appartement, qu'elle referma dès que le domestique fut entré. - -Il avoit vu M. de Belcour: ma soeur se portoit beaucoup mieux; mon père -viendroit dans la soirée faire une visite à madame la comtesse. «Fort -bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas. Julien, à qui j'avois -ordonné de monter à cheval pour aller à Paris informer M. de Lignolle de -notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite?--Avant deux heures -du matin, Madame.--Bon, mon cher, laisse-nous... Écoute donc, La -Fleur,... prenez cet argent, soyez discret,... envoie-nous promptement -M. Despeisses, qui doit être resté là-bas.» - -Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tâta le pouls, regarda -mes yeux, me fit tirer la langue, et prononça hardiment qu'il n'y avoit -plus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que le malade -avoit besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta -au cou du médecin, qui fut embrassé d'abord, et puis renvoyé. - -Mme de B..., depuis quelques minutes, paroissoit livrée à de sérieuses -réflexions. Elle rompit enfin le silence pour donner à Mme de Lignolle -un conseil qui n'étoit pas absolument désintéressé. «Heureusement, -dit-elle, il n'est plus nécessaire que nous restions tous deux auprès de -lui. Madame la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout -habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet?--Mais vous-même, -Monsieur...--Quant à moi, rien ne presse, interrompit le vicomte, je -suis visiblement moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai tout le -temps cette après-dînée. Vous, Madame, il faudra que vous receviez la -visite du baron.» La comtesse déclara qu'elle ne me quitteroit point; et -je crois que les adroites sollicitations de la marquise auroient été -perdues, si je ne les avois appuyées de mes plus vives instances. Encore -Mme de Lignolle ne nous obéit-elle qu'après nous avoir fait promettre -que nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures. - -Il y eut quelques momens de silence et de calme; après quoi le vicomte -me quitta sans bruit, fit sur la pointe du pied plusieurs tours dans -l'appartement, regarda, sous je ne sais quel prétexte, à travers les -vitres du cabinet où reposoit la comtesse; puis, revenant prendre au -chevet de mon lit sa place accoutumée: «Elle dort», me dit-il à mi-voix. -Et, d'un air inquiet, il ajouta: «Chevalier, j'ai mille choses à vous -dire; mais gardez-vous de m'interrompre, ne vous fatiguez pas; écoutez -seulement.» Ici Mme de B..., s'étant un instant recueillie, prit une de -mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendrement. -«Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison d'accuser le sort! -moi, qui, depuis six mois, et pour toujours, condamnée au repentir, à -l'indifférence, aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation possible, -celle de contribuer du moins en quelque chose à vos félicités, je viens -de faire tous vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que j'ai de -plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce qu'il chérit le plus! -Suis-je assez malheureuse? Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer, -Faublas, désormais vous allez me haïr!--Ne plus vous aimer!--Parlez donc -plus bas, interrompit-elle, ou plutôt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon -ami, cela vous agite, cela vous fait mal... Faublas, vous allez me -haïr», répéta-t-elle d'une voix tremblante; et, comme elle me vit prêt -encore à l'interrompre, elle se hâta d'ajouter: «Mais non, non, vous -seriez trop injuste... Faublas, puisque vous ne désirez point me trouver -coupable, répétez-vous, pour ma justification, ce que je vous ai dit -dans la forêt de Compiègne. Ah! votre amie ne s'en défend point: pour -qu'elle se trouve un peu moins à plaindre, il lui importe que vous ne -conserviez contre elle aucune espèce de ressentiment.--O vous qui m'êtes -toujours chère, croyez-moi, je ne conserve que le souvenir d'une -générosité, d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien comparer! et, -le dirai-je? d'un am...» Je l'aurois dit; mais la marquise craignit -apparemment de l'entendre; elle me coupa brusquement la parole: «D'une -amitié qui ne finira qu'avec la vie; je comprends; mais ne parlez pas, -Faublas; craignez, je vous le répète, toute espèce d'agitation. -Laissez-moi parler seule; laissez-moi la douceur de vous apprendre -combien je me suis occupée de vous depuis notre séparation dans la -forêt. Tourmentée de la crainte de ne pouvoir plus empêcher le cruel -événement que je redoutois, je me suis hâtée d'arriver, du moins, assez -tôt pour vous offrir les soins de l'amitié...» Elle ajouta d'un ton bien -triste: «Il est vrai que je prenois inutile peine. L'amour déjà vous -consoloit: une femme plus chérie...--Plus chérie!... n'affirmez pas -cela: car, en vérité, je ne sais qu'en penser moi-même.--Quoi! -répondit-elle en affectant de prendre le change, vous n'aimez pas Mme de -Lignolle autant que Sophie?--Autant que Sophie? Non, sans doute. Ni Mme -de Lignolle, ni...» - -Je crois que j'allois dire: «Ni Mme de B...» Elle m'en empêcha. - -«Mais, Monsieur, ne criez donc pas: faudra-t-il vous le redire cent -fois?... Faublas, vous réveillerez la comtesse,... vous vous ferez -mal,... mon ami... Je ne sais plus ce que je vous disois.--Que vous vous -étiez hâtée de venir pour me consoler.--Pour vous consoler? Je n'ai -point dit cela... Pour vous secourir, Chevalier... En effet, dès que Mme -de Lignolle vous eut emmené, dès que Rosambert...--A propos, qu'est-il -devenu?--Je l'ai fait transporter à Compiègne même, dans la maison d'un -ami que j'ai là.--D'un de vos amis, à vous?--A moi. Le chirurgien -parloit de risquer le transport à Paris: je n'ai point voulu qu'on fît -supporter à monsieur le comte les fatigues d'une route, je n'ai point -souffert qu'on le mît à l'auberge: il n'y auroit peut-être pas trouvé -tous les secours nécessaires; et, dans l'état où il est, le défaut de -soins eût pu lui causer la mort. Le lâche l'a méritée; mais c'est de moi -qu'il la doit recevoir. Je ne confierai point aux communs accidens de la -vie le soin de son châtiment, qui me regarde seule. Au reste, ce que je -désire le plus...--Mais, écoutez donc, ne craignez-vous pas les suites -de cette affaire? Êtes-vous sûre de la discrétion de tant de -gens?...--Allons, mon ami, ne dites plus rien, vous vous fatiguez... Je -me suis servie des moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai -magnifiquement acheté le secret: les promesses et les menaces ont été -prodiguées avec l'or.--Ces précautions ne suffisent pas toujours.--Paix -donc!... J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un air embarrassé... -C'est pour cela qu'il m'a fallu rentrer dans la capitale, où j'ai perdu -quelques heures... Mais, dès que je me suis vue libre, j'ai volé du côté -de Fromonville,... où je croyois arriver avant vous, puisque vous -deviez... passer la nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai -rencontré un de mes émissaires, qui venoit à Paris me rendre compte de -ce que ses compagnons avoient découvert à Montcour. Il avoit, sur sa -route, attentivement examiné les voyageurs. Par les divers renseignemens -qu'il me donna, j'appris, non sans quelque surprise, que vous aviez sur -moi beaucoup d'avance, et que Mme de Lignolle aussi me précédoit de -quelques postes. A cette nouvelle, j'ai redoublé de vitesse, et, si je -n'avois pas manqué de chevaux à Puy-la-Laude, j'étois encore à Montargis -avant la comtesse.--Oh! oui, mais elle est arrivée la première; et même, -à propos de cela, je vous dois bien des remerciemens, bien des pardons -surtout... Vous nous avez trouvés... Comment avois-je négligé de fermer -cette porte? Comment...--Chevalier, faites-moi grâce des détails; et, -tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre nous question de -cette rencontre.--Cependant permettez...--Je ne permets rien. Vous ne -parlerez plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque...» - -La marquise un moment s'arrêta pour chercher l'expression convenable. Ce -fut le mot estime qu'elle prononça d'abord; celui de respect, elle ne le -hasarda qu'après, et d'une voix tremblante et d'un air presque humilié. - -«Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup de respect, beaucoup -d'am...--D'amitié, je vous entends, n'achevez pas... Faublas, me voilà -pleinement récompensée; il ne manque plus à ma tranquillité que la -certitude de votre entier rétablissement... Vous avez beaucoup trop -parlé, reposez-vous; tâchez de dormir,... ne fût-ce qu'un quart -d'heure... Je vous en prie,... je le veux.» - -Si elle ne m'en avoit pas donné l'ordre, je me serois vu bientôt forcé -de lui en demander la permission. Mais le pénible sommeil qui m'accabla -ne dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si brusquement que la -marquise en fut déconcertée: je la surpris versant des larmes sur un -papier qu'elle se hâta de dérober à ma vue. «Quel est donc, osai-je lui -demander, quel est cet écrit fatal qui fait ainsi couler vos -pleurs?--Hélas! pourquoi vous le dirois-je? répondit-elle en -soupirant.--Sans doute, répliquai-je avec un peu d'amertume, il est -passé le temps où votre ami pouvoit n'ignorer aucun de vos secrets.--Des -secrets pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois qu'un, et -celui-là, Faublas, vous le devineriez sans peine; mais alors il -faudroit, par commisération autant que par délicatesse, m'aider à le -garder.--Commisération! quel mot!--C'est celui qui convient. Mes -chagrins...--Je m'efforcerai du moins de les consoler.--Et si -maintenant, s'écria-t-elle avec désespoir, si maintenant plus que jamais -ils sont inconsolables!... Tenez, mon ami, je vous en conjure, ne -m'interrogez pas, ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entière -à ma douleur, laissez-moi pleurer... Des plaintes et des larmes! voilà -donc ma dernière ressource! et pourtant je me suis estimée capable de -soutenir patiemment les dures épreuves réservées aux femmes -malheureuses, et à la plus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de -me croire à jamais prémunie contre les injustices des hommes et les -persécutions du sort. Insensée que j'étois!... Du moins je me suis -aujourd'hui, par ma propre expérience, convaincue d'une vérité que -j'avois toujours soupçonnée et qui console ma foiblesse: ce courage -guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers est de tous les -courages le plus facile, comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour -la vengeance ou pour la gloire, un moment exposer sa vie; il ne l'est -point de soutenir avec une égale constance plusieurs malheurs -inattendus. Tant d'autres revers plus grands encore, aussi peu prévus, -aussi peu mérités, ne m'avoient pas tout à fait abattue. Pourquoi -celui-ci m'accable-t-il? Je ne sais, mais j'ai sur le coeur un énorme -poids; si je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; il faut -céder: mon ami, laissez-moi pleurer, laissez-moi gémir.» - -Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher, elle posa sa main sur ma -bouche. Je pris cette main toujours douce et jolie, je la serrai, je la -baisai, je la mis sur mon coeur, sur mon coeur vivement ému. - -On eût dit que Mme de Lignolle attendoit ce moment: elle sortit tout à -coup de son cabinet, où je la croyois endormie. Mon premier mouvement -fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours étonnante dans les -occasions pressantes, conserva plus de présence d'esprit que moi. -Persuadée qu'il étoit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni -changer de situation. «Vous m'auriez laissée dormir jusqu'à demain», dit -la comtesse. Puis, regardant le vicomte, elle ajouta: «Qu'y a-t-il -donc?--Une palpitation, répondit-il froidement.--Une palpitation!... -Mais vous pleurez! Est-ce que c'est dangereux, une palpitation?--Pas -ordinairement, mais dans son état toute agitation peut être nuisible.» -La comtesse m'adressa la parole: «Mon ami, vous sentiriez-vous plus -mal?--Au contraire, je me sens mieux.--Parce que tu me vois?--Parce que -je revois celle qui m'est chère, celle à qui j'ai donné trop de chagrin, -celle dont la tendresse inquiète veille sur mes jours...--C'est assez, -interrompit Mme de B..., qui me serra la main, elle vous comprend; elle -est payée de ses soins.--Sans doute, je le comprends, s'écria Mme de -Lignolle en m'embrassant; mais n'importe, laissez-le dire, il parle si -bien!» - -Quoique la comtesse témoignât le désir de me faire causer, je gardois le -silence. Et qu'aurois-je pu dire encore? je venois de m'expliquer de -manière que tout le monde avoit été content. - -Personne ne le fut quelques momens après, car M. de Lignolle arriva -beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendoit: Julien, dépêché vers lui, -l'avoit rencontré sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec -beaucoup d'empressement et d'intérêt; mais l'air dont il regardoit la -marquise ne laissa pas de m'alarmer. «Monsieur est un intime ami de Mlle -de Brumont, lui dit la comtesse, qui s'aperçut comme moi de son -inquiétude et de son étonnement.--Un ami?» répéta-t-il. La marquise se -hâta de prendre la parole: «Un ami d'enfance.--Monsieur est noble?--Je -suis vicomte.--Vicomte de...?--De Florville.--Ce nom-là est nouveau pour -moi.--Peut-on savoir tous les noms?--Sans me vanter, il y en a peu que -j'ignore.» Il prit un siège, et, regardant la marquise d'un air -dédaigneux, il ajouta: «Mais apparemment que votre famille n'est pas -ancienne?--Le grand-père de mon bisaïeul a monté dans les carrosses du -roi.--Ah! ah!... Monsieur, je suis votre très humble serviteur.» Il -s'étoit levé et venoit de saluer la marquise. «Vous paroissez bien -jeune? lui dit-il.--Je ne suis point majeur.--Ni prêt à l'être?--Oh! j'y -viendrai.--Par quel hasard, demanda-t-il à sa femme, avons-nous le -bonheur de posséder monsieur chez nous?--Par quel hasard? Mais c'est -que... c'est que...--Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit -l'embarras de la comtesse.--Eh bien, oui, dites-le, vous, -s'écria-t-elle.--Voici le fait, répéta Mme de B... Depuis longtemps, -mademoiselle me faisoit espérer que j'aurois le plaisir de lui donner à -dîner chez moi. Elle avoit jusqu'à présent différé de me tenir parole, -parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à faire...--Où demeurez-vous -donc?--A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'année, j'ai un -appartement au château.» M. de Lignolle s'inclina. - -Moi, j'écoutois la marquise avec un plaisir mêlé d'étonnement: cette -femme, qui tout à l'heure, déplorant je ne sais quel malheur nouveau, -paroissoit inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer ses -gémissemens et résister à son désespoir, est-ce bien elle que j'ai vue, -le moment d'après, donner avec un admirable sang-froid le change à la -comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, d'une voix ferme et -d'un front tranquille, et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle -une fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O Madame de B..., -comme vous savez, au besoin, composer votre figure, assurer votre -maintien, sécher vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre enfin -tout à fait maîtresse de vous! Oh! comme en un moment vous venez de -justifier, d'augmenter la haute opinion que j'avois de vos talens et de -votre force! - -Elle continuoit: «Hier, pourtant, mademoiselle est venue...--Ah! voilà, -s'écria le comte en s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable -qui vous forçoit à sortir pour vingt-quatre heures! c'étoit pour une -partie de plaisir que vous quittiez la comtesse, retenue au lit par une -indisposition assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois pas.» - -La marquise reprit: «Elle est venue, et pour comble de bonheur elle m'a -amené madame la comtesse...--Quoi! dit M. de Lignolle à sa femme, vous -avez dîné chez un jeune homme que vous ne connoissez pas et qui ne vous -avoit pas même invitée?--Monsieur, trêve de morale, répondit-elle, -écoutez l'histoire jusqu'à la fin.--Vous concevez, ajouta le vicomte, -combien la visite de ces dames m'a charmé. Hélas! ma joie n'a pas duré -longtemps. Dans l'après-dînée, mademoiselle s'est sentie mal à son aise, -nous avons cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a augmenté. -Nous voilà d'abord fort embarrassés, comme vous pensez bien: car il n'y -avoit pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restât chez un garçon. -Heureusement madame la comtesse, qui a beaucoup de présence -d'esprit...--Beaucoup moins que vous, Monsieur le vicomte, je vous rends -justice...--A pris le parti de faire transporter mademoiselle ici,... où -elle a bien voulu me permettre de l'accompagner.--Pourquoi donc ici -plutôt qu'à Paris? dit le comte à Mme de Lignolle.--Pourquoi?... ma foi, -demandez à monsieur le vicomte.» Celui-ci répondit aussitôt: «Parce -qu'il y auroit eu quatorze mortelles lieues à faire et que de -Fontainebleau ici il n'y en a pas sept.» - -Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence -pendant quelque temps: il paroissoit observer M. de Florville et Mlle de -Brumont. «Puisque vous êtes l'ami de mademoiselle, dit-il enfin, vous -devez savoir deviner des charades?--Oui, Monsieur, répliqua la marquise, -mais pas à présent, s'il vous plaît; je ne m'y sens pas du tout -disposée.» - -Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait de lumière: il prit la -comtesse à part; mais, curieux de savoir ce qu'il lui disoit, nous -écoutâmes attentivement. - -«Madame, ce jeune homme-là n'est pas l'ami de votre demoiselle de -compagnie.--Que voulez-vous qu'il soit?--Il est son amant, Madame.--Ah! -l'excellente idée que vous avez là!--Ne riez pas, Madame, vous savez que -je m'y connois.--Je sais que vous le dites.--Et je crois qu'il faut -veiller sur Mlle de Brumont.--Vraiment, Monsieur?--Il faut y veiller de -près.--C'est mon intention.--Ce vicomte est jeune,... a une jolie -figure,... ne paroît pas manquer d'esprit... ni d'usage;... je lui -trouve je ne sais quoi de très distingué,... et je l'ai vu quelque -part... Il a tout l'air d'un séducteur, Madame.--Monsieur, j'admire avec -quelle sagacité vous pénétrez les gens en un quart d'heure.--Voilà ce -que c'est que de connoître le coeur humain, Comtesse!... Je -crains que la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce jeune -homme-là.--Bon!--Avant-hier, qu'est-elle devenue?--Elle a passé la -journée chez son père.--En êtes-vous sûre?--Oui.--Mais hier, ce dîner à -la campagne? cela ressemble furieusement à une partie fine, au -moins.--Je ne sais pas ce que c'est qu'une partie fine, -Monsieur.--Madame, une partie fine,... c'est une partie... C'étoit une -partie fine, allez, je vous le dis.--Expliquez-moi donc...--Je vous -l'explique aussi: c'est une partie... une partie à deux.--Nous étions -trois.--Aussi je suis persuadé que vous les avez beaucoup dérangés en y -allant.--Ai-je mal fait?--Vraiment, vous auriez dû auparavant me -consulter.--Passons, Monsieur.--Madame, j'ai déjà plusieurs preuves du -penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille.--Voyons! -vite!--Ses yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré; ses yeux ont -pleuré, parce que son âme s'est affectée; son âme s'est affectée, parce -que sa maîtresse est tombée malade: donc il aime Mlle de Brumont.--Votre -logique est pressante, Monsieur.--Et il faut que son âme soit -profondément affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes charades! Ne -riez pas, Madame,... ceci est sérieux... Éclairez la conduite de votre -demoiselle de compagnie; donnez-lui son congé pour toujours, ou ne la -quittez pas une minute.--Monsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne -pas la quitter.--Quant à ce jeune homme, je vais le prier poliment de -s'en retourner chez lui.--Non pas, Monsieur...--Mais, Madame...--Point -de mais! je ne le veux pas.--Tant pis pour vous, Madame: on vous -attrape; ces jeunes gens-là vous joueront quelque méchant tour, je vous -en avertis.» - - * * * * * - -Un peu mécontent de sa femme, mais très content de lui, M. de Lignolle -sortit de l'appartement. La comtesse alors fit les plus vifs -remerciemens au vicomte. «Vous m'avez, lui dit-elle, très habilement -tirée de l'embarras extrême où j'étois; vous êtes, après Faublas, le -jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable.» Il lui -répondit: «Croyez-moi, ne perdez pas votre temps à me complimenter: vous -êtes encore menacée d'un danger prochain auquel il faut songer à vous -dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir: s'ils se rencontrent, -ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les -suites.--Vous avez raison; mais quel parti prendre?--Faire dire à M. de -Faublas de ne pas venir.--Ah! je suis bien aise de le voir et de lui -parler.--Cependant je prendrai la liberté de vous représenter...--Tenez, -Monsieur, toute représentation est inutile: si le baron ne devoit pas -venir, je l'enverrois chercher.--En ce cas, trouvez donc quelque moyen -d'écarter M. de Lignolle.» - -Elle le fit appeler et lui dit qu'elle désiroit quelques pièces de -gibier. Charmé de la demande, le comte se hâta de dîner et partit pour -la chasse. La marquise alors, tout à fait tranquille, alla prendre, sur -le lit de camp du cabinet, la place que Mme de Lignolle y occupoit une -heure auparavant. - -Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse et moi goûtions les -douceurs du tête-à-tête, quand on vint rudement frapper à la porte. -Figurez-vous notre surprise et mes craintes: c'étoit M. de Lignolle, -déjà revenu de la chasse! Il crioit: «Ouvrez, ouvrez vite; je vous amène -Mme de Fonrose... Oui, Mme de Fonrose, qui venoit nous voir... Je l'ai -rencontrée comme je sortois du parc... Quel bonheur!» La comtesse -couroit à la porte. - -«Un moment, ma chère Éléonore, un moment. Que je te dise. C'est Mme de -Fonrose... Ne lui parle pas du vicomte.--Pourquoi?--Parce que... Tiens, -mon amie, j'aurois dû t'en prévenir plus tôt; mais j'étois si malade! je -n'y ai pas songé. Le vicomte et la baronne sont ennemis jurés. Il paroît -que Florville, qui lui a fait sa cour, n'en a pas été maltraité; mais -ils se sont fort mal quittés; ils se détestent... Ouvre maintenant, car -on frappe encore. Surtout, fais bien attention à ce que tu diras. Ne va -pas parler du vicomte!--Non, non, sois tranquille[11].» - - [11] Je puis rapporter ici mot à mot l'une des plus singulières scènes - dont j'aie été le témoin et l'acteur: il est bien vrai que la - situation où j'étois ne me permit pas d'entendre absolument tout ce - qui fut dit de part et d'autre; mais les détails qui m'ont alors - échappé, je les ai sus depuis de la bouche même de celle que son - imprudence et son mauvais sort réduisirent à y jouer le principal - rôle. - - * * * * * - -LE COMTE, _en entrant_. - -Où est donc le vicomte? - -LA COMTESSE. - -Chut! - -LE COMTE. - -Plaît-il? - -LA COMTESSE. - -Taisez-vous. - -LA BARONNE _regarde Mme de Lignolle d'un air étonné_. - -Est-ce que je vous dérange, Comtesse? - -LA COMTESSE. - -Point du tout. - -LA BARONNE, _à Faublas_. - -Eh bien! cette chère enfant, comment va-t-elle? - -LE COMTE. - -Ce n'est rien, je vous dis! un peu de fièvre... - -FAUBLAS. - -J'ai osé me flatter que mon père... - -LE COMTE. - -Monsieur votre père est un homme fort étrange, Mademoiselle. - -FAUBLAS. - -Vous dites, Monsieur? - -LE COMTE. - -Comment! il m'aperçoit de loin! le voilà qui tout à coup descend de -voiture et s'enfuit à travers champs, comme s'il eût vu le diable. On -n'est pas sauvage à ce point! - -LA BARONNE. - -Nous vous avons déjà dit cent fois que M. de Brumont avoit des affaires -secrètes. - -LE COMTE. - -Quoi! dans ma terre? - -LA BARONNE. - -Non, mais dans les environs. - -LE COMTE. - -Ah! chez M. de Florville, peut-être? - -LA COMTESSE. - -Paix donc! - -FAUBLAS, _vivement à la baronne, qui regarde Mme de Lignolle d'un air -étonné_. - -Par quel hasard madame la baronne est-elle dans ce pays-ci? - -LA BARONNE. - -La nuit dernière, un exprès est venu me dire que monsieur votre père -avoit le plus pressant besoin de mes services. - -FAUBLAS. - -Ah oui!... ma chère Adélaïde est-elle mieux? - -LA BARONNE. - -Beaucoup mieux. - -LA COMTESSE, _à Faublas_. - -Ne parlez pas trop, ménagez-vous. - -LA BARONNE. - -Comme une nuit l'a changée! - -LE COMTE. - -Une nuit! dites plusieurs, Madame! car, ne vous y trompez pas, cette -maladie-là vient de loin. Ces deux dames, pendant leur premier voyage -ici, n'ont songé qu'à se divertir, et Dieu sait comme on s'en est donné: -toute la journée courir dans le parc! revenir essoufflées, hors -d'haleine, et recommencer ici! Madame, elles jouoient comme deux enfans! -elles se battoient comme deux écoliers! pas un meuble ne pouvoit rester -en place; la nuit... Oh! c'étoit bien autre chose la nuit! - -LA COMTESSE, _en riant_. - -Monsieur, comptez-vous apprendre à la baronne quelque chose de nouveau? - -LE COMTE, _sans l'écouter_. - -La nuit, elles couchoient dans la même chambre,... et croiriez-vous -qu'au lieu de dormir, elles ne faisoient que chuchoter? Elles ne -faisoient que ça... Ce que je vous dis, Madame, il faut le prendre au -pied de la lettre, elles ne faisoient que ça... Je les entendois bien, -parce que, voyez-vous, nous ne sommes séparés que par cette cloison... -Or, toute personne raisonnable conçoit que faire toute la journée -beaucoup d'exercice et se fatiguer encore la nuit, c'est le vrai moyen -de se tuer. Aussi la comtesse, en revenant à Paris, s'en est-elle sentie -fort incommodée: des migraines, des maux de coeur! - -LA BARONNE. - -Des maux de coeur, Comtesse? - -LA COMTESSE. - -Bon! ce n'est rien. - -LA BARONNE. - -Ah! prenez-y garde! - -LE COMTE, _enchanté_. - -N'est-il pas vrai qu'il faut qu'elle y prenne garde?... Mademoiselle, -plus fortement constituée, a résisté plus longtemps, et peut-être que, -si elle se fût reposée chez nous, au lieu d'aller chez ce M. de -Florville... - -LA COMTESSE. - -Taisez-vous donc. - -FAUBLAS, _vivement à la baronne, qui paroît encore très étonnée_. - -Madame la baronne? - -LA BARONNE. - -Eh bien? - -FAUBLAS. - -Un secret... (_Tout bas._) Vous avez passé par Nemours? - -LA BARONNE, _à mi-voix_. - -C'est là que j'ai trouvé monsieur votre père. J'ai laissé ma femme de -chambre auprès d'Adélaïde. - -LE COMTE _reprend_. - -Oui, je crois que, si elle n'eût pas dîné chez le vicomte... - -LA COMTESSE. - -Il ne se taira pas! - -LA BARONNE. - -J'entends. Ces dames ne vouloient pas me mettre dans le secret? il faut -donc les avertir que j'y suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dîné à -Fontainebleau; monsieur le comte me l'a dit. - -FAUBLAS, _faisant à la baronne un signe d'intelligence_. - -Madame la baronne le connoît, le vicomte? - -LA BARONNE, _d'un air fin_. - -Si je le connois! la bonne question que vous me faites là!... C'est un -joli garçon,... qui a de la tournure,... de l'esprit... - -LA COMTESSE, _bas à Faublas_. - -Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal. - -FAUBLAS, _bas_. - -C'est qu'elle dissimule; attendez donc. - -LA BARONNE. - -Le grand-père de son bisaïeul a monté dans les carrosses du roi. - -LA COMTESSE, _bas_. - -Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie. - -FAUBLAS, _bas_. - -Sans doute. - -LA BARONNE. - -Avec tout cela, je lui connois un terrible défaut. - -LA COMTESSE. - -Ah! - -LE COMTE. - -C'est... - -LA BARONNE. - -Au moins j'ai mon garant; c'est encore monsieur le comte qui me l'a dit: -«Le pauvre jeune homme n'est pas fort sur l'article des charades.» - -LA COMTESSE, _riant aux éclats_. - -C'est peut-être pour cela que vous lui en voulez? - -LA BARONNE _regarde la comtesse et le chevalier_. - -Est-ce que je lui en veux? - -FAUBLAS _lui fait un signe d'intelligence_. - -Certainement! vous êtes brouillés! allez-vous en faire un mystère? - -LA BARONNE, _d'un air fin_. - -Allons, nous sommes brouillés, j'en conviens; mais c'est qu'en vérité il -a eu de grands torts avec moi. - -FAUBLAS, _bas à la comtesse_. - -Vois-tu... (_Haut, à la baronne._) Je ne voulois pas qu'on vous parlât -de lui; mais, puisque monsieur le comte... - -LA BARONNE. - -Oui, nous ne sommes pas amis; (_au comte, après un moment de réflexion_) -et franchement, voilà ce qui m'a empêchée hier d'accompagner ces dames, -car elles me l'avoient proposé. - -FAUBLAS, _à mi-voix, à la baronne_. - -A merveille! - -LA COMTESSE, _du même ton_. - -Ceci n'est pas maladroit! je vous remercie. - -LE COMTE, _à la baronne, en se promenant dans l'appartement_. - -Ces dames!... ces dames auroient bien fait si elles avoient fait comme -vous. (_A la comtesse._) Mais où est-il donc? - -LA COMTESSE. - -Il dort. - -LE COMTE, _regardant à travers les vitres du cabinet_. - -Oui, vraiment, le voilà sur le lit de camp: il s'y est jeté tout -habillé. - -LA BARONNE. - -Ne le verrai-je pas? - -LE COMTE. - -Si vous le voulez voir, entrez... - -FAUBLAS, _avec impétuosité_. - -N'entrez pas!... il est excédé de fatigue, il repose. - -LA BARONNE, _un peu étonnée_. - -Bon Dieu! que de vivacité! Mademoiselle, vous vous ferez mal. - -FAUBLAS, _avec une tranquillité feinte_. - -Mais aussi, quelle idée d'aller déranger ce jeune homme qui a passé la -nuit! - -LA BARONNE, _observant le chevalier_. - -Est-il impossible d'approcher de lui sans faire de bruit et sans vous -faire de la peine? - -FAUBLAS, _d'une voix altérée_. - -Il n'est pas question de moi... Mais si vous le réveillez, si... - -LA BARONNE. - -Si je le réveille, il se rendormira, voilà tout le mal. - -FAUBLAS, _embarrassé_. - -Voilà tout le mal! voilà tout le mal!... c'en est un grand. - -LA BARONNE. - -Mademoiselle!... vous direz tout ce que vous voudrez, je suis très -curieuse de voir votre intime ami,... l'ami de votre enfance,... que -vous craignez si fort qu'on ne dérange. (_Elle se lève._) - -LA COMTESSE, _d'un air malin_. - -A quoi bon? vous le connoissez très bien. - -LA BARONNE. - -Ah! je veux savoir s'il n'a pas beaucoup changé depuis que je ne l'ai -vu. (_Elle approche du cabinet._) - -FAUBLAS, _bas à la comtesse_. - -Arrêtez-la donc. - -LA COMTESSE, _bas_. - -Pourquoi? Elle l'aime peut-être encore, elle veut du moins avoir le -plaisir de le regarder; où est l'inconvénient? - -FAUBLAS. - -Ne connoissez-vous pas la baronne? elle va faire une scène. - -LA COMTESSE. - -Eh bien, attends, je vais lui parler. (_Elle court à Mme de Fonrose._) -Entrez, regardez, si cela vous fait plaisir; mais ne l'éveillez point, -car il doit être las. - - * * * * * - -Qu'on juge de ma situation; il ne me reste pas une seule objection -raisonnable à faire, et ma foiblesse me retient au lit! j'y suis piqué -de cent mille épingles! Déjà la baronne est près de la porte vitrée, et -j'ai peine à dissimuler mon inquiétude extrême. Quel heureux obstacle -tout à coup me rassure! Le vicomte s'est enfermé dans le cabinet! La -marquise est donc en sûreté?... Non,... hélas!... non, cette précaution -ne la sauvera pas: Mme de Lignolle vient de donner à Mme de Fonrose un -passe-partout. - -Dès que la baronne fut entrée, j'entendis ces mots. «Oui, cette figure -est assez jolie, mais c'est justement celle que je connois... Non;... -oui;... point du tout;... si fait,... c'est cela! c'est cela même... Eh -bien! j'osois à peine le soupçonner! L'aventure me paroissoit trop -incroyable! Éveillez-vous, charmant jeune homme! venez, Monsieur le -vicomte! venez un peu voir la compagnie... Allons! allons donc!... je -vais... vous donner la main.» - -Ce fut le bras qu'elle lui donna, car Mme de B..., dormant tout debout, -se soutenoit à peine. - -Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut en sursaut tiré d'un -sommeil très profond, a bien senti ce que je vais mal décrire. On ne -passe pas tout à coup et sans quelques douleurs de cet état de mort à un -état de vie: les yeux d'abord s'ouvrent, mais ils demeurent offusqués -d'un nuage épais; l'oreille entend, mais elle ne recueille que la -moindre partie des mots qu'on lui confie et qu'elle dénature; c'est -surtout au cerveau que le trouble est extrême. Le cerveau se trouve en -même temps chargé des idées récentes que lui laisse un rêve tout à -l'heure interrompu, et des idées souvent contraires que lui transmet un -cruel interlocuteur. De ce choc imprévu résulte une confusion totale. -C'est dans ce moment de désordre qu'on regarde sans voir, qu'on écoute -sans comprendre, qu'on parle sans penser; et n'attendez pas que -j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir un corps auquel il -manque une âme. - -Telle parut Mme de B... lorsque, soutenue ou plutôt traînée par Mme de -Fonrose, elle arriva dans la chambre où nous étions. - -La marquise jette d'abord autour d'elle et sur elle un regard stupéfait. -Quel objet a frappé sa vue? est-ce un rêve qui la tourmente?... Sa -bouche murmure quelques mots sans suite, et, fatigués d'un premier -effort, ses yeux se referment. Bientôt, pour la seconde fois, ses mains -retombent et se promènent sur ses paupières appesanties qu'elles -entr'ouvrent: Mme de B... peut de nouveau considérer le fantôme femelle -dont la présence l'étonne. Enfin elle a tout à fait repris l'usage de -ses sens; un dernier examen plus rapide l'assure qu'il n'est pas -question d'un songe, et qu'elle est réellement tombée dans les mains de -sa plus mortelle ennemie. Au reste, il étoit moins malaisé de surprendre -et d'attaquer Mme de B... que de l'intimider et de l'abattre: ce fut -elle qui commença le combat; ce fut Mme de Fonrose qui reçut le premier -coup. - - * * * * * - -LA MARQUISE. - -Quoique j'eusse besoin de repos plus que de visite, je suis, Madame la -baronne, enchanté de vous voir. - -LA BARONNE. - -Enchanté me paroît fort. Je crois que monsieur le vicomte exagère. - -LA MARQUISE. - -Madame est si modeste! - -LA BARONNE. - -Monsieur est si poli! - -LA COMTESSE, _à la baronne_. - -Vous ne l'êtes pas, vous; pourquoi l'avoir éveillé? Je vous avois -priée... Madame, je vous avertis qu'il me déplairoit fort que vous lui -fissiez une scène chez moi. - -LA BARONNE, _en riant_. - -Grondez-moi, je vous le conseille! - - * * * * * - -Cependant la marquise, étonnée de ce que la comtesse venoit de dire, -sembloit, par ses regards, m'en demander l'explication. J'allois tout -bas la lui donner, la baronne me prévint. - - * * * * * - -LA BARONNE, _se jetant entre la marquise et Faublas_. - -Non pas, non pas, s'il vous plaît. Je ne doute pas que vous n'ayez bien -des choses à vous dire; mais il faut parler tout haut... Eh bien! cela -vous dérange? Allons donc, Monsieur le vicomte, vous qui êtes plus -manégé! - -LA MARQUISE. - -Madame va me le faire croire! personne mieux qu'elle ne s'y connoît, son -suffrage en vaut mille; sa longue expérience... - -LA BARONNE, _d'une voix altérée_. - -Longue! Ne diroit-on pas que j'ai cent ans? - -LA MARQUISE, _jouant l'intérêt_. - -Ah! pardon, j'ai blessé madame. - -LA BARONNE. - -Blessé! point du tout. - -LA MARQUISE, _d'un ton railleur_. - -Si fait, madame a reculé; madame a quitté l'attaque pour s'occuper de la -défense. Ah! que je suis fâché! - -LA BARONNE. - -Ne le soyez guère, car le mal n'est pas grand. (_A Faublas._) Belle -demoiselle, vous ne dites rien? - -FAUBLAS. - -J'écoute, je souffre, et j'attends. - -LA COMTESSE, _vivement_. - -Et moi aussi, j'attends très impatiemment la fin de tout ceci. - -LE COMTE. - -Jusqu'à présent, moi, je n'entends pas grand'chose à la querelle: ce que -je vois, c'est que votre âme à tous est affectée. - -LA BARONNE, _à la comtesse et à Faublas_. - -Ce combat vous fatigue? Prenez courage, il ne durera pas longtemps. (_En -montrant le vicomte._) Je suis persuadée que monsieur voudra bien le -finir tout à l'heure, en nous disant adieu. - -LE COMTE. - -Enfin j'y suis. Vous êtes de mon avis, c'est une amourette de la jeune -personne? - -LA COMTESSE. - -Madame, vous osez, chez moi, traiter de la sorte quelqu'un à qui j'ai -les plus grandes obligations! - -LA BARONNE, _en riant_. - -Les plus grandes obligations! - -LA COMTESSE, _très étourdiment_. - -Oui, les plus grandes. Sans lui tout Montargis... (_Elle s'arrête._) - -LE COMTE, _avec curiosité_. - -Eh bien? tout Montargis? - -FAUBLAS, _vivement_. - -C'est tout Fontainebleau que madame veut dire. - -LA COMTESSE, _embarrassée_. - -Oui, oui,... tout Fontainebleau,... tout Fontainebleau... - -LA MARQUISE, _à la comtesse_. - -Bon! nous y aurions trouvé des secours pour mademoiselle. Sans doute il -valoit mieux quitter cette ville; mais, en vous donnant le conseil d'en -sortir, je ne vous ai rendu qu'un très léger service. - -LA COMTESSE, _bas à la baronne_. - -Qu'il a d'esprit! - -LA BARONNE. - -Oui; mais moi, Comtesse, je veux, quoi que vous puissiez dire, -m'acquérir des droits à votre éternelle reconnoissance: je veux vous -débarrasser de monsieur. - -LA COMTESSE. - -Voilà un entêtement!... - -LA BARONNE. - -Ne vous fâchez pas. Tenez, je m'en rapporte au vicomte; lui-même -conviendra... - -LA COMTESSE. - -Madame, votre conduite est étrange, inexcusable! et monsieur vous eût-il -fait cinquante infidélités... - -LA BARONNE, _riant_. - -Des infidélités, lui? - -LA COMTESSE. - -Certainement. - -LA BARONNE. - -Des infidélités, à moi, lui? - -LA COMTESSE. - -Eh oui! lui, des infidélités, à vous. Croyez-vous que j'ignore qu'il a -été votre amant? - -LA BARONNE. - -Lui! mon amant? - -LE COMTE. - -Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-là. Je n'aime pas ces sortes de -conversations. - -LA COMTESSE. - -Monsieur, je vous admire! Il est bien question de ce que vous n'aimez -pas! - -LA BARONNE. - -Lui, mon amant! Ah! voilà une plaisante histoire! (_En riant aux -éclats._) Comtesse, apprenez-moi donc qui vous a dit... La petite -Brumont, sans doute? (_A Faublas._) Rusée demoiselle!... Quoi! vraiment, -vous observez si peu les convenances! vous avez eu le courage de me -faire un pareil cadeau! Aurez-vous la force de répéter devant moi cette -burlesque accusation? - -FAUBLAS. - -Pourquoi non, si vous m'y obligez? - -LA BARONNE. - -Bien répondu!... Et vous, Monsieur le vicomte, oserez-vous aussi me le -soutenir? En vérité, pour que l'aventure soit tout à fait comique, il -n'y manque que cela. - -LA MARQUISE. - -Madame, il y a des conquêtes qu'un jeune homme publie par vanité; il y a -des bonnes fortunes que par pudeur il n'avoue pas: c'est à vous de -décider si je puis être indiscret. - -LA BARONNE. - -Vraiment? Je conçois que vous seriez dans un étrange embarras s'il vous -falloit avouer toutes vos conquêtes; sans compliment, je les crois déjà -nombreuses; vous êtes, à Versailles, en beau chemin... - -LE COMTE. - -Eh! justement! c'est là que je l'aurai vu. - -LA BARONNE. - -N'est-ce pas par les femmes que vous avez accès et crédit chez le -ministre? - -LE COMTE, _à mi-voix à la baronne_. - -Oh! oh! mais, s'il a du crédit chez le ministre, il ne faut pas lui -parler comme vous faites; il faut le ménager. - -LA MARQUISE. - -Telle ne croit pas cela qui donne pourtant l'exemple d'y croire... Au -reste, madame vient d'éluder ma question; elle n'a pas osé décider si je -devois être indiscret. - -LA BARONNE, _avec humeur_. - -Je décide que vous le devez. - -LA MARQUISE. - -Vous y mettez de la modestie! je vous récuse, je demande qu'on recueille -les voix. - -LA BARONNE. - -J'y consens. Voyons, Monsieur le comte, parlez d'abord. - -LA MARQUISE. - -Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il s'agit d'une accusée telle -que vous, ce n'est point en petit comité que doit se faire la difficile -enquête; il faut, dans ce cas-là, interroger la cour, la ville et les -provinces. - -LA BARONNE. - -Ceci est trop impertinent! - -LA COMTESSE. - -Vous méritez cela. Pourquoi l'avez-vous réveillé? Pourquoi voulez-vous -le mettre à ma porte? - -LA BARONNE, _à la comtesse_. - -Au fond, je ne devrois pas me fâcher, car il n'y a que de quoi rire: ce -qui pourroit me divertir beaucoup, c'est de voir que vous prenez parti -pour eux contre moi... Cependant il faut que cela finisse... Je suis -attendue... (_Elle tire sa montre._) L'heure me presse... Monsieur le -vicomte ne s'en iroit pas à pied; il est délicat, je le prie de me -donner la main jusqu'à ma voiture,... où il voudra bien accepter une -place. Je m'engage à le reconduire jusqu'à Fontainebleau. Est-ce -honnête, cela? - -LA MARQUISE. - -Je suis très sensible aux offres tout à fait obligeantes de madame la -baronne; mais, puisque madame la comtesse le permet, je reste ici. - -LA COMTESSE. - -Vous avez raison. - -LA BARONNE, _à la comtesse_. - -Il a raison sans doute, et vous faites bien de l'applaudir... (_A la -marquise._) Parlez-vous sérieusement? - -LA MARQUISE. - -Très sérieusement. Je reste ici tant qu'il y aura du danger pour -mademoiselle, et tant que cela ne gênera pas madame. - -LA BARONNE. - -Et vous espérez que je vous y laisserai? - -LA MARQUISE. - -Je ne vois pas du moins comment vous me forcerez d'en sortir. - -LA BARONNE, _avec impétuosité_. - -Quelle audace! Mais songez donc que, pour cela, je n'ai qu'un mot à -dire. - -LA MARQUISE, _tranquillement_. - -Vous ne le direz pas. - -LA BARONNE. - -Qui m'en empêchera? - -LA MARQUISE. - -Un peu de réflexion. Vous avez mon secret, je le sais bien; mais -regardez autour de vous, et dites-moi quel avantage en retireroient ceux -à qui vous pourriez le confier. - -LA COMTESSE, _bas à Faublas_. - -Qu'est-ce que cela signifie? - -FAUBLAS, _bas_. - -Cela regarde ton mari, je te mettrai au fait. - -LA MARQUISE, _à la baronne, tout bas, et d'un ton amical_. - -La comtesse est une étourdie que sa petite fureur trahiroit; je vous -demande grâce pour elle. - -LA BARONNE, _bas_. - -Je trouverai moyen d'éloigner M. de Lignolle. - -LA MARQUISE, _haut_. - -Je ne le crois pas. - -LA BARONNE, _avec la plus grande vivacité, très haut_. - -Qui m'en empêchera donc? - -LA MARQUISE. - -Madame, mademoiselle et moi. - -LA BARONNE. - -Monsieur le vicomte, sortons ensemble. - -LA MARQUISE. - -Non. - -LA BARONNE. - -Je vais parler. - -LA MARQUISE. - -Je vous en défie. - -LA BARONNE, _étonnée_. - -J'avois entendu prodigieusement vanter votre incomparable mérite; mais -la renommée, qui publie les faits galans dignes de mémoire, et qui -ordinairement exagère... - -LA MARQUISE, _avec ironie_. - -Ne me flattez pas. Cette renommée-là ne vous a rien dit de moi. Vous -savez bien qu'elle n'a plus le temps de parler de personne, depuis que -vous vous mêlez de lui donner de l'occupation. - -LA BARONNE, _du même ton_. - -Cependant elle trouve encore quelques momens pour causer de vous. Elle -dit qu'après avoir tiré de la foule l'heureux objet de vos affections... - -LA MARQUISE. - -Tiré de la foule! tant mieux pour ma maîtresse et pour moi. C'est un -exemple que je donne à certaines femmes de ma connoissance. Celles-ci, -quand elles prennent un amant, ne le tirent pas de la foule, elles l'y -confondent. - -LA BARONNE, _avec emportement_. - -Ce n'est pas vous que l'on y confondra jamais; vous qui vous distinguez -par tant de talens divers; vous qui, suivant les circonstances, savez si -bien changer et de ton, et de caractère, et de conduite, et de nom, et -de sé... - -LA MARQUISE, _vivement_. - -Chut!... Prenez garde, Madame la baronne, vous n'êtes plus de -sang-froid, vous allez dire quelque... (_en regardant la comtesse et -Faublas_), vous allez nous compromettre, prenez garde. Il est rarement -dangereux de se taire, il y a souvent du péril à parler. - -LA BARONNE, _d'un ton plus calme_. - -Monsieur le comte, deux mots. - -LA MARQUISE, _à la comtesse_. - -Croyez-moi, Madame, empêchez cette confidence. - -LA COMTESSE, _à M. de Lignolle_. - -Je ne veux pas que vous lui parliez. - -LA BARONNE, _à la comtesse_. - -Mais... - -LA COMTESSE, _à la baronne_. - -Vous ne lui parlerez pas. - -LA BARONNE, _à M. de Lignolle_. - -En ce cas,... je vous demande pardon,... mais il faut que je vous prie -de vouloir bien nous laisser un moment. - -LA MARQUISE, _à la comtesse_. - -Ne souffrez pas qu'il s'en aille. - -LA COMTESSE, _à M. de Lignolle_. - -Je ne veux pas que vous vous en alliez. - -LE COMTE, _à mi-voix_. - -Allez, allez, vous n'avez pas besoin de me le dire, rien ne m'échappe. -Je vois bien, quoiqu'elle se contraigne, que la baronne a l'âme -affectée; et, quant à ce jeune homme, puisqu'il a du crédit chez le -ministre, je sens qu'il ne faut pas qu'il puisse se plaindre d'avoir été -maltraité chez nous. Or, je connois le monde: un homme, le maître de la -maison surtout, en impose toujours: (_tout haut_) je dois donc rester -pour prévenir une scène. - -LA MARQUISE. - -Oui, restez. - -LA COMTESSE. - -Restez. - -FAUBLAS. - -Restez. - -LA BARONNE. - -Puisque tout le monde le veut, restez donc... Ceci devient très -plaisant; je serois de trop mauvaise humeur, si je ne m'en amusois pas. -(_Elle rit de toutes ses forces._)... Comtesse, donnez-moi la main. -Donnez-moi la main, Comtesse: on vous attrape et l'on me joue. - -TOUS ENSEMBLE. - -Expliquez-vous. - -LE COMTE, _en se frottant les mains_. - -Oui, je le soupçonnois confusément, et je le disois à la comtesse: on -l'attrape. (_A la baronne._) Mais je ne serois pas fâché de savoir au -juste comment: expliquez-vous. - -LA BARONNE. - -Vraiment! on sait très bien que je ne peux pas m'expliquer... Je -reconnois qu'il faut temporiser... Allons! de la patience et du courage. -(_Elle prend un siège._) - -LA MARQUISE. - -Madame avoit affaire, ce me semble? - -LA BARONNE. - -La remarque n'est pas honnête, Monsieur; cependant, en faveur de votre -embarras, je vous pardonne votre impolitesse. J'étois, je l'avoue, -pressée de vous emmener avec moi; mais, puisqu'on ne peut se déterminer -à vous laisser partir, je demande du moins qu'on me permette d'avoir le -bonheur de rester avec vous. - -LA COMTESSE, _avec humeur_. - -Comme il vous plaira. - -LA MARQUISE, _à M. de Lignolle_. - -Monsieur ne se tiendra pas debout? (_Elle lui donne un siège._) - -LA BARONNE. - -Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excès d'attention. - -LE COMTE. - -Au contraire, j'y suis très sensible. (_Il donne un siège à la -marquise._) - - * * * * * - -Tous prennent place autour de mon lit, et c'est une chose à voir que la -contenance de chacun. - -La comtesse partage entre la marquise et moi ses soins affectueux; si -quelquefois elle paroît se souvenir que Mme de Fonrose est là, c'est -pour lui marquer son mécontentement par un geste boudeur, ou par un -monosyllabe désobligeant. M. de Lignolle néglige absolument la baronne; -toute l'attention du courtisan se porte sur M. de Florville, sur ce -jeune homme qui a tant de crédit chez le ministre: il s'en empare, il le -caresse, il l'importune étrangement. Le vicomte reçoit avec modestie les -remerciemens de _madame_, et presque avec dignité les avances de -_monsieur_. A l'entière sécurité qu'il affecte, on diroit qu'il oublie -ses dangers et son adversaire; mais moins il semble y songer, plus je -présume qu'il s'en occupe. De temps en temps, Florville jette sur la -baronne un coup d'oeil fier, impérieux, triomphant; cependant ne -seroit-il pas bien inconcevable que la marquise, s'exagérant ses -avantages et s'aveuglant sur sa position, regardât comme entièrement -battue l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de bataille? Pour -moi, guerrier timide, étonné du premier succès, je redoute le second -choc; si le grand courage de mon allié me rassure, l'infatigable -opiniâtreté de son ennemie m'intimide; et, baissant devant l'une et -l'autre un front humilié, j'espère, je tremble, j'admire, j'observe en -silence. - -Seule, de son côté, la baronne s'amuse aux dépens de tous. Elle ne punit -le comte, qui l'abandonne impoliment, qu'en louant avec enthousiasme -tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies qu'en me lançant à -la dérobée un regard à la fois improbateur et caressant, un regard qui -semble en même temps m'apporter des félicitations et des reproches. -Défendue par le témoignage de sa conscience, à l'injuste courroux de la -comtesse elle oppose seulement de longs éclats de rire, et quant au coup -d'oeil majestueux de sa superbe rivale, c'est par un sourire amer et -menaçant qu'elle le repousse. - -Enfin, je la vois un instant se recueillir et méditer, puis elle se -lève, va dans le corridor, appelle un de ses gens, lui donne quelques -ordres, et rentre en disant assez haut: «Que mon cocher se tienne prêt.» - -_Que son cocher se tienne prêt!_ L'ai-je bien entendu! O mon bon génie! -ô génie protecteur de la marquise, je te rends grâces: la victoire est à -nous. - -Puisque le comte le désire, et que la baronne le permet, la conversation -tombe sur un sujet cent fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville à -ne pas négliger les charades; il lui fait un magnifique éloge des -affections de l'âme, et de l'âme d'un courtisan. Un quart d'heure s'est -passé de la sorte; voilà que tout à coup nous entendons un coup de fusil -tiré à quelque distance, et dans la cour du château quelqu'un s'écrie: -«Aux armes! aux braconniers!» M. de Lignolle, à ce cri de guerre, oublie -les charades, le vicomte et la cour; il se lève, il s'élance, il nous -fuit. La comtesse, soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut -courir après; Mme de Fonrose l'en empêche, et lui dit: - -«Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout à l'heure imaginée pour éloigner -votre mari malgré vous, et malgré vous chasser votre rivale.» - - * * * * * - -LA COMTESSE. - -Ma... - -LA BARONNE. - -Eh oui! malheureuse enfant que vous êtes! vous vous laissez duper! -Regardez donc ce prétendu jeune homme. A sa taille, à ses traits, -pouvez-vous méconnoître une femme? A son adresse, à sa perfidie surtout, -à son inconcevable audace, pouvez-vous méconnoître...? - -LA COMTESSE. - -La marquise de B...! grands dieux! - -LA MARQUISE, _à Faublas_. - -Mon ami, je vous quitte à regret; mais je saurai de vos nouvelles. (_A -Mme de Fonrose, d'un ton menaçant._) Baronne, comptez sur ma -reconnoissance, et cependant respectez mon secret; gardez-vous d'essayer -de me compromettre en divulguant cette aventure. (_A Mme de Lignolle._) -Adieu, Madame la comtesse; si vous êtes assez raisonnable pour ne garder -au vicomte de Florville aucun ressentiment, il vous promet de ne point -révéler vos foiblesses à la marquise de B... - - * * * * * - -Elle sortit, suivie de la baronne. - - * * * * * - - - - -Pour se faire une idée juste des furieux transports de la comtesse, il -ne suffiroit pas d'être aussi violente, aussi emportée qu'elle, il -faudroit encore avoir brûlé d'un feu pareil à celui qui la dévoroit. -D'abord l'excès de l'étonnement suspendit l'excès de la rage; mais le -calme effrayant fut court et l'explosion terrible. Je vis Mme de -Lignolle frissonner et pâlir; tout son corps parut ensuite agité d'un -mouvement convulsif, et soudain le cou se gonfla, les lèvres -tremblèrent, l'oeil s'enflamma, le visage se colora d'un violet pourpre: -la pauvre enfant voulut crier et ne fit entendre que de sourds -gémissemens, ses pieds frappèrent le carreau, son foible poignet se -meurtrit sur les meubles; elle s'arracha les cheveux, elle osa même, -elle osa porter une main sacrilège sur sa figure charmante, d'où le sang -s'échappa bientôt par plusieurs égratignures. Quel malheur pour elle et -pour moi! Je n'ai pu prévoir ce cruel effet de son désespoir... Épuisé -que je suis, je trouve pourtant la force d'abandonner mon lit, j'essaye -de me traîner jusque auprès d'elle! l'infortunée ne m'aperçoit seulement -pas! elle s'est élancée vers la porte; et, d'une voix étouffée: «Qu'on -me la ramène, dit-elle, que je me venge!... que je la déchire!... que je -la tue!--Éléonore! ma chère Éléonore!» Elle m'entend, se retourne, et me -voit au milieu de l'appartement; hors d'elle-même, elle accourt: «Tu -veux la suivre? eh bien, va donc, va, perfide, et que je ne te revoie -jamais!... Qui peut te retenir encore? Elle t'attend, elle attend le -prix de ses scélératesses. Va jouir avec elle de ma honte, de ton -ingratitude et de son infamie. Va, cours, mais songe bien que, si je -puis vous trouver ensemble, je vous immole tous deux!» - -[Illustration: FAUBLAS MALADE ET MME DE LIGNOLLE] - -Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de toutes ses forces; je -tombai sur mes genoux et sur mes mains. Un cri lui échappa; ce n'étoit -plus un cri de fureur! Déjà la colère avoit fait place à la crainte. -«Éléonore, comment peux-tu penser qu'en cet état je songe à la -suivre?... Je voulois aller jusqu'à toi, mon amie, je voulois me -justifier, te demander pardon, essayer de te consoler... Éléonore, -écoutez-moi, calmez-vous, je vous en supplie!... surtout, pour l'amour -de moi, pour l'amour de toi-même, épargne tant de charmes, épargne cette -peau fine et blanche, et ces petites mains si douces, et cette longue -chevelure, et ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit exprès -si jolie, garde-toi d'altérer l'un de ses plus charmans ouvrages! -Respecte mille appas formés pour ses caresses et ses délicieux -plaisirs.» - -Quand on a, par malheur, fâché sa maîtresse, il faut chercher à -l'apaiser tout de suite; et quiconque se sent, en cette occurrence, -incapable d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant mieux faire, -suppléer aux vives caresses par les éloges passionnés, et prêter au -discours flatteur toute la chaleur qu'il eût mise dans l'action -consolatrice. Voilà ce que l'amour ordinairement conseille, et ce qu'il -m'inspira. Que ce fût seulement cela qui calma la comtesse, je ne -saurois l'affirmer positivement. Il me paroît aussi très plausible que -la crainte, après avoir chassé la colère, amena la compassion, et que ma -sensible amie, touchée de ma situation plus que de mes paroles, oublia -ses injures en voyant mes dangers. Quoi qu'il en soit, si je doutai de -la cause, je ne pus douter de l'effet. Mme de Lignolle me releva, me -soutint, me fit rentrer dans mon lit; puis, s'étant assise auprès, elle -se pencha sur moi et se cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de -ses larmes. - -Au bruit que fit Mme de Fonrose en rentrant, la comtesse changea -d'attitude. «Eh! bon Dieu! comme la voilà faite!» s'écria son amie; -puis, en lui promenant un mouchoir sur la figure, elle ajouta: «Madame, -je vous l'ai dit cent fois, une jolie femme peut, dans son désespoir, -pleurer, gémir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses femmes, -quereller son amant et désespérer son mari; mais elle doit toujours, se -respectant elle-même, ménager sa personne, et surtout son visage; -cependant je l'aurois gagé que dans un premier mouvement vous feriez -quelque enfantillage! Je ne pouvois rester près de vous. Cette Mme de -B...--Qu'est-elle devenue? demanda Mme de Lignolle.--Elle a noblement -refusé mon carrosse,... dont elle n'avoit pas besoin. Le commode vicomte -s'étoit tout à fait établi chez vous; il avoit dans votre office un -laquais, sans livrée, bien entendu, et deux chevaux dans votre -écurie.--Quelle femme! s'écria la comtesse avec une extrême vivacité; -que d'audace dans sa conduite! et dans ses discours que d'impudence! Je -la trouve à Compiègne, elle me dit qu'elle est un parent du marquis de -B...!... Et vous aussi, Monsieur, vous me l'avez fait accroire! vous -m'avez indignement trompée! Qu'y venoit-elle faire, à Compiègne? -Répondez... Vous ne dites mot... Vous êtes un traître! allez-vous-en, -sortez d'ici, sortez tout à l'heure! J'ai la bonté de les croire! Elle -nous poursuit sur la route, elle nous joint à Montargis, elle me -trouve... En quel état, grands dieux!... J'en verserai toute ma vie des -pleurs de honte et de rage... Ce qui me désespère surtout, c'est d'être -obligée de reconnoître que, si je fusse arrivée quelques momens plus -tard,... oui, quelques momens plus tard, c'étoit moi qui surprenois mon -indigne rivale dans les bras d'un perfide:... car il aime toutes celles -qu'il rencontre; ou la marquise, ou la comtesse, que lui importe,... -pourvu que ce soit une femme?... Eh! combien vous faut-il de -maîtresses?... Vous voulez donc que j'aie plusieurs amans?... N'essayez -pas de vous justifier. Vous êtes un homme sans délicatesse, sans -probité, sans foi! Sortez tout à l'heure, et que jamais je ne vous -revoie!» - -Mme de Lignolle reprenoit par degrés sa première fureur, et je tremblois -que son mari ne revînt. La baronne, à qui je témoignai mes craintes, les -dissipa. «Ce prétendu braconnier, me dit-elle, c'est mon coureur, à qui -j'ai fait changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne intention. Je -l'ai prévenu que monsieur le comte le poursuivroit en personne, et que -c'étoit à lui surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la promenade. -Je vous réponds qu'il lui donnera de l'exercice, et que nous avons du -temps à nous.» - -Mme de Lignolle ne nous écoutoit pas, et poursuivoit: «Elle me surprend! -elle a l'air de me plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots -complimens, je lui prodigue des remerciemens ridicules, monsieur me -laisse dire. Il fait plus, il s'entend avec elle pour se moquer de -moi... Et vous, Madame la baronne, pourquoi, dès que vous l'avez -reconnue, ne m'avez-vous pas avertie?--Vous vous moquez, répondit-elle. -Est-ce que je ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune -considération ne vous eût retenue, que vous eussiez éclaté sur l'heure, -qu'à la face même de votre mari...--Sans doute! à la face de l'univers -entier! j'aurois démasqué l'insolente, je l'aurois confondue, je -l'aurois... Tenez, Madame, au lieu de vous amuser à disputer avec elle, -vous deviez sonner les gens et la faire jeter par la fenêtre.--Ah! oui, -j'avois ce petit moyen tout simple, fort doux, qui n'eût fait ni bruit -ni scandale! Mais, dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas -songé.--L'imposteur! s'écria la comtesse en me regardant, c'est lui qui -nous a jouées toutes deux; c'est lui qui m'a dit en confidence que cette -femme étoit votre amant... S'il m'eût avoué qu'autrefois vous étiez -homme, moi je l'aurois cru,... et pourtant voilà comme il abuse de mon -aveugle confiance! Mais il ne me trahira plus. Qu'il sorte, qu'il s'en -aille! je le déteste, je ne le veux plus voir!--Comment voulez-vous -qu'il s'en aille?...--Quand je pense que cette odieuse marquise est -restée là toute la nuit,... avec moi,... près de lui! et encore une -grande partie de la journée... (_Elle fit un cri._) Ah! mon Dieu! je les -ai laissés tête à tête!... pendant une heure!... pendant un siècle! -Monsieur, dites-moi ce que vous avez fait ensemble... Parlez... Tandis -que je dormois, que s'est-il passé?--Rien, mon amie, nous avons -causé.--Oui, oui, causé! Ne croyez pas m'en imposer encore... Dites la -vérité, dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige...--Comtesse, -interrompit la baronne en riant, vous le soupçonnez d'un crime dont, -sans l'offenser, on peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures, -absolument incapable.--Incapable, lui? Jamais!... Monsieur! quand je -suis entrée, vous aviez, disoit-elle, une palpitation, et sa main... -Elle est bien hardie d'oser la mettre sur votre coeur, sa main! et vous -bien bon de le souffrir! C'est à moi qu'il est votre coeur, il n'est à -personne qu'à moi... Hélas! que dis-je? l'ingrat! le volage! il se donne -à tout le monde... Je suis sûre que pendant mon sommeil... Oui, j'en -suis sûre; mais j'en attends l'aveu de votre propre bouche; je -l'exige... J'aime mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur que de -rester dans la plus affreuse des incertitudes... Faublas, dis ce que -vous avez fait ensemble. Tiens, si tu l'avoues, je te le pardonne. -Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous donne votre congé... Oui, -c'est un parti pris, je vous renvoie, je vous chasse.--Pourquoi donc la -chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne faut pas. Je suis même -très fâché d'être sorti: car vous avez renvoyé le vicomte...--Le -vicomte! Monsieur, je vous déclare, une fois pour toutes, qu'il ne faut -jamais prononcer son nom devant moi.--Eh! mais, Madame, qu'avez-vous -donc? Votre visage...--Mon visage est à moi, Monsieur, j'en puis faire -tout ce qu'il me plaît; mêlez-vous de vos affaires.--A la bonne heure... -Je me repens d'avoir quitté cet appartement, on a profité de mon -absence...» - - * * * * * - -LA BARONNE. - -Elle n'a pas été longue. Le braconnier s'est laissé prendre beaucoup -plus tôt que je ne l'espérois. - -LE COMTE _se jette dans un fauteuil_. - -Oui, prendre! je le donne en vingt-quatre heures au plus habile. Ah! le -chien d'homme! puisque ce n'est pas un oiseau, il faut que ce soit le -diable. Figurez-vous un cerf qu'on vient de lancer! Madame, il couroit -tout comme! il revenoit de même sur ses voies! on le voyoit à la portée -du pistolet, et zeste! à cent pas de là. Vous l'auriez cru bien loin, -point du tout, il sembloit tout à coup tomber du ciel, presque sur nos -épaules: car, il faut le dire, il avoit l'air de narguer mes gens. - -LA BARONNE. - -Et vous, Monsieur? - -LE COMTE. - -Moi, c'est autre chose; j'étois toujours le premier sur ses traces. -Aussi le drôle s'apercevoit bien à qui il avoit affaire; dès que je le -serrois de trop près, il s'éloignoit à toutes jambes: vous vous seriez -amusée de la frayeur qu'il avoit de moi, j'ai été dix fois sur le point -de l'attraper; mais, malgré cela, j'ai vu que je ne l'attraperois pas; -je me suis ressouvenu du vicomte, j'ai quitté la partie. A présent que -je n'en suis plus, le pendard a beau jeu; je parie qu'il va mettre tous -mes domestiques sur les dents. - -LA COMTESSE, _à Faublas_. - -Pourquoi ne pas l'avouer? - -FAUBLAS. - -Mais je vous jure qu'il n'en est rien. - -LA COMTESSE. - -Convenez-en, ou je vous renvoie! - -LE COMTE, _à Faublas_. - -Eh bien! convenez-en, donnez à madame cette satisfaction; qu'est-ce que -cela vous coûte? - -LA BARONNE, _au comte en riant_. - -Savez-vous de quoi vous voulez que mademoiselle convienne? - -LE COMTE. - -Mais... que le vicomte est un très aimable jeune homme,... apparemment? - -LA BARONNE. - -Apparemment! que voulez-vous dire? - -LE COMTE. - -Comment! n'est-ce pas clair? je veux dire qu'apparemment mademoiselle -trouve le vicomte fort aimable. (_A la comtesse._) Et, réflexion faite, -il n'y a pas de quoi la renvoyer... - -LA COMTESSE, _à son mari_. - -Pour Dieu, laissez-moi tranquille, ou je dirai quelques sottises!... (_A -Faublas._) Convenez-en. - -LE COMTE, _à Faublas_. - -Oh! je vous en prie, convenez-en. Tenez, nous en convenons tous. -Dites-le de ma part au vicomte, et ne manquez pas d'ajouter que son -départ m'a causé bien du regret; assurez-le qu'il nous fera toujours un -sensible plaisir quand il voudra bien nous venir voir, soit à Paris, -soit... - -LA COMTESSE. - -S'il ose jamais se montrer chez moi, je le ferai mettre à ma porte par -les valets. - -LE COMTE. - -Je ne vous conçois pas. Tout à l'heure vous épousiez sa querelle avec -une chaleur... Soyez au moins d'accord avec vous-même. - -LA COMTESSE. - -Mais, vous-même, Monsieur, vous qui parlez, il n'y a pas une heure que -vous étiez d'un avis contraire! - -LE COMTE. - -Depuis une heure tout est bien changé. - -LA BARONNE. - -Oh! oui. - -LE COMTE, _à la baronne_. - -N'est-il pas vrai, Madame? Vous avez quelque expérience du monde, vous; -et je parie que vous devinez les raisons qui me font voir tout ceci d'un -autre oeil. (_A mi-voix._) D'abord, je croyois que ce M. de Florville, -quoique d'une assez bonne famille, n'avoit dans le monde, comme la -plupart des jeunes gens de son âge, qu'une très petite existence; or, je -ne voyois pas à quoi cet attachement de Mlle de Brumont pouvoit la -conduire. Quant à moi, j'ai pour maxime qu'un homme comme il faut doit -être, plus qu'un autre, en garde contre les nouvelles connoissances, -afin de n'en former jamais que de profitables. Écoutez bien ceci, -Madame: tout homme qui ne peut, en aucun cas, nous être utile, tôt ou -tard nous devient doublement à charge, parce que, n'ayant jamais rien à -donner, il finit toujours par demander quelque chose; dans la carrière -de l'ambition surtout, quiconque ne sert pas à notre marche -l'embarrasse, et par conséquent la retarde: voilà pourquoi je ne me -souciois pas de me lier avec le vicomte. Mais vous me dites qu'il est, à -Versailles, en bonne posture: cela change toutes mes dispositions! Je -n'entre point dans vos petits démêlés, je ne me mêle pas de querelles de -femme; il ne m'appartient pas même d'examiner si les moyens que ce jeune -homme emploie à son avancement sont très délicats; l'essentiel est -qu'ils soient très puissans. (_Assez haut._) Or, il me semble que, de ce -côté-là, M. de Florville n'a rien à désirer; il me semble que, favorisé -de la nature comme il l'est, et placé de manière à faire valoir ses -avantages, il doit aller vite et loin. Voilà donc une connoissance très -précieuse pour Mlle de Brumont, qui doit songer à créer sa fortune, et -pour moi, qui suis pressé d'augmenter la mienne. - -LA COMTESSE, _avec emportement_. - -Monsieur, allez, vous et tous vos calculs, à tous les... Je suis hors de -moi!... Monsieur, je vous répète que je ne veux jamais entendre parler -de cette... - -LA BARONNE _l'interrompt très vite_. - -Impertinente créature! (_Au comte._) Voilà comme maintenant elle le -traite. - -LE COMTE, _à la baronne_. - -Vraiment! c'est votre faute, et je me repens bien de m'être absenté... -(_A mi-voix._) Pour revenir à mes projets, vous savez qu'à Versailles il -faut aller sans cesse sollicitant... - -LA BARONNE. - -Oui, le pis aller, c'est de ne rien obtenir. - -LE COMTE. - -Point du tout! c'est qu'à force d'importunités on arrache toujours -quelque chose,... quand on a des amis, bien entendu... Et ce qui le -prouve, c'est cette pension que j'ai dernièrement enlevée. Mais Mme de -Lignolle a exigé que je la cédasse à ce M. de Saint-Prée. Oh! c'est un -de mes chagrins, je l'avoue: la comtesse est un enfant qui ne connoît -pas du tout le prix de l'argent. Elle imagine qu'avec cinquante mille -écus de rente on n'a plus besoin des bienfaits du roi. Vous devriez, -Madame, vous qui avez sa confiance, lui faire des représentations -là-dessus. - -LA COMTESSE, _très haut, à Faublas_. - -Tout ce que vous pourrez me dire est inutile; je ne suis plus la dupe de -tous vos mensonges. Mais je veux que vous conveniez de vos torts. -Convenez-en, ou je vous chasse. - -LE COMTE, _assez haut_. - -Tâchez de lui faire comprendre aussi que, loin de chasser Mlle de -Brumont, elle doit redoubler d'honnêtetés, d'attentions, d'égards, de -tendresse pour elle, et surtout engager M. de Florville à venir le plus -souvent possible... - -LA COMTESSE _se lève furieuse_. - -Monsieur, vous avez votre appartement, ayez la bonté de me laisser -tranquille dans le mien. - -LA BARONNE, _au comte_. - -Oui, nous sommes mal ici, on nous interrompt à chaque instant; allons -ailleurs. - -LE COMTE. - -A la bonne heure, je le veux bien, parce qu'à vous, Madame, on peut vous -parler raison;... mais attendez... - -LA COMTESSE, _à Faublas_. - -Convenez-en. - -LE COMTE, _à la comtesse et à Faublas_. - -Je veux, avant de m'en aller, vous donner à chacune un bon conseil. -Vous, Mademoiselle, convenez-en: car, si cela n'est pas, cela doit être, -et nous le croyons; et il faudra toujours que vous finissiez par là. -Vous, Madame, qu'elle en convienne ou qu'elle n'en convienne pas, ne -renvoyez pas votre demoiselle de compagnie: car je connois les -affections de votre âme; une heure après, vous en seriez désolée. Quant -au vicomte, je ne vous en parlerai plus, mais je m'en charge. - - * * * * * - -Nous restâmes seuls. Mme de Lignolle s'obstinoit toujours à m'arracher -l'aveu de ma prétendue faute; et moi, persuadé qu'un mensonge n'étoit -ici rien moins que nécessaire, je persistois à soutenir la vérité. -Désolé pourtant de voir mes protestations perdues, je fis un dernier -effort, que le succès couronna. «Mon amie, je te le répète et je te le -jure, rarement je songe à la marquise, depuis que je songe toujours à -toi; depuis que tu m'appartiens, Mme de B... ne m'appartient plus. -Aujourd'hui comme hier, j'étois son ami seulement, et ce sera demain -comme aujourd'hui. Dis-moi par quelle erreur entraîné, je pourrois, -auprès de toi, m'occuper d'elle? Seroit-il possible que je regrettasse -quelques avantages qu'elle a, quand je te vois briller de mille qualités -qui lui manquent? Ne doit-elle pas, malgré toutes ses connoissances -acquises, t'envier ton esprit naturel? Ne parois-tu pas plus jolie de -tes attraits naissans, de tes grâces naïves, de ta piquante étourderie, -qu'elle ne se montre belle de son éclatante jeunesse, de ses grandes -manières et de son orgueilleuse dignité? A-t-elle surtout, mon Éléonore, -a-t-elle une âme, autant que la tienne, compatissante et généreuse? -Crois-tu que je puisse oublier la joie de tes vassaux à ton retour, la -reconnoissance de tes fermiers, les éloges de ton curé vénérable? Je -l'ai vu, mon coeur en a joui. Tu es ici l'objet du culte général, tu es -pour la foule de ces bonnes gens une bienfaisante providence, à laquelle -il ne faut jamais rien demander et qu'on doit remercier sans cesse. Et -ton amant seroit le seul que tes vertus trouveroient insensible, le seul -dont tes bontés feroient un ingrat! Ne le crois pas! garde-toi de le -croire! Tiens, mon adorable amie, tiens, je voudrois qu'il me fût permis -d'aller avec Éléonore, loin de toute autre séduction, passer ma vie dans -la chaumière relevée, pour le vieux Duval, par la comtesse de Lignolle. -Va, cesse de te plaindre et de me soupçonner, cesse de redouter une trop -foible rivale; je l'estime, mais je te respecte; je lui conserve un -reste d'amitié, mais je te garde le plus tendre amour; il est vrai -qu'autrefois près d'elle j'ai goûté quelques doux instans, mais depuis -j'ai trouvé près de toi des jours délicieux; enfin Mme de B... -maintenant m'offriroit peut-être encore des plaisirs; mais toi, mon -Éléonore, tu me donneras le bonheur.» - -Le bonheur!... Ainsi préoccupé d'un parallèle difficile entre deux -rivales presque également séduisantes, mais à qui la nature avoit très -diversement réparti ses dons précieux, j'oubliois une femme encore plus -favorisée, qui, réunissant en elle seule toutes les vertus et tous les -charmes, étoit infiniment supérieure à tout objet de comparaison. -J'oubliois Sophie, et, dans mon égarement, j'allois jusqu'à former des -voeux contraires à notre réunion. Ah! je n'ose espérer que l'aveu d'une -faute pareille puisse jamais, aux yeux d'autrui comme à mes propres -yeux, la réparer suffisamment. - -Au reste, plus je me rendois coupable envers ma femme, plus ma maîtresse -avoit lieu d'être satisfaite. «Fort bien! dit la comtesse en se jetant à -mon cou, voilà comme il falloit parler d'abord, tu m'aurois aussitôt -persuadée! Puisque tu m'aimes et que tu ne l'aimes pas, je suis -contente; puisque tu ne m'as pas fait avec elle une infidélité, je te -pardonne tout le reste.--Et moi, je ne vous le pardonne point, vous -n'avez pas ménagé mon bien, le meilleur de mon bien! Vous vous êtes -arraché le visage.--Vas-tu pour cela ne pas m'aimer autant? tu aurois -tort: je suis moins jolie, mais plus intéressante.--Je ne veux point de -cet intérêt-là. Promettez qu'il ne vous arrivera jamais de vous porter à -de pareils excès.--Mais toi, Faublas, promets de ne me plus donner aucun -sujet de colère.--Ah! sur mon honneur!--Eh bien, dit-elle en riant, vois -comme je suis bonne: je m'engage à ne plus me fâcher.» - -Le comte en ce moment rentroit; il s'écria: «Dieu soit loué! elle en est -convenue!--Elle en est convenue! répéta la baronne avec -étonnement.--Point du tout! répondit la comtesse qui frappa ses petites -mains l'une contre l'autre et fit un saut de joie.--Comment! reprit M. -de Lignolle, et vous êtes de si belle humeur?--Justement parce qu'elle -n'en est pas convenue, répliqua l'étourdie.--Voilà, s'écria le profond -observateur, une chose qui me passe. J'en déduirai du moins la vérité de -ce principe, que l'âme d'une femme est inexplicable dans ses -caprices.--Moi, dit Mme de Fonrose, je n'en déduirai rien; mais je m'en -vais tranquille et contente.» - -Le jour d'après, quand elle revint nous voir, M. de Lignolle n'étoit -plus au château. Des lettres venues de Versailles, le matin même, -l'avoient déterminé à nous quitter sur-le-champ; et, quoique nous -n'eussions pas une aussi grande idée que lui des affaires importantes -qui le rappeloient à la cour, nous n'avions fait aucun effort pour le -retenir. Mais la baronne, au lieu de féliciter son amie, troubla sa -joie: mon père avoit chargé Mme de Fonrose de me ramener à Nemours, où -m'attendoit avec lui ma chère Adélaïde, déjà parfaitement remise de son -indisposition et de ses fatigues. Le premier mot de la comtesse fut que -désormais nous ne nous quitterions plus; et, quand la baronne l'eut -forcée de reconnoître que mon père avoit des droits sur moi, Mme de -Lignolle, appelant M. Despeisses en témoignage, soutint que ma foiblesse -encore extrême ne permettoit pas qu'on me transportât. Elle déclara -d'ailleurs que, loin de consentir à me laisser aller tant qu'il y auroit -du danger pour ma vie, elle avoit résolu de veiller elle-même sur ma -convalescence, et que nulle force humaine ne l'obligeroit à se séparer -de son amant avant qu'il fût entièrement rétabli. Mme de Fonrose, après -avoir employé les prières, les représentations et les menaces, partit -assez mécontente de n'avoir pu rien obtenir de plus. - -Le lendemain, ce fut mon père lui-même qui vint me chercher. Dès qu'on -annonça M. de Brumont, la comtesse renvoya ses domestiques et courut à -mon père. «Voyez, lui dit-elle d'un ton joyeux et caressant, approchez, -il n'est plus alité, le voilà dans un fauteuil, le voilà!... Nous venons -de faire plusieurs fois ensemble le tour de cet appartement,... il a -bien dormi, ses forces reviennent, il est mieux, beaucoup mieux! Vous -devez sa conservation à ma vigilance, et son rétablissement à mes soins; -je l'ai sauvé de son désespoir, je l'ai sauvé de sa maladie; c'est par -moi qu'il vit, c'est pour moi qu'il doit vivre,... uniquement pour -moi!... et pour vous, Monsieur, j'y consens; mais pour vous seul.» Le -baron m'adressa la parole: «A quelle démarche exposez-vous un père qui -vous aime? Étoit-ce là ce que vous m'aviez promis? Étoit-ce ici que je -devois retrouver mon fils?...» Mme de Lignolle l'interrompit vivement: -«Cruel! auriez-vous mieux aimé le trouver mort à Montargis? Quand je -suis venue l'y rejoindre, il étoit seul, dans le délire, un pistolet à -la main... Monsieur, je vous le répète, je l'ai sauvé de son -désespoir... Hélas! et ce n'étoit pourtant pas la douleur de ma perte -qui troubloit sa raison et déchiroit son coeur.» Mon père s'adressa -toujours à moi: «Puisque hier Mme de Fonrose n'a pu vous ramener, je -viens moi-même aujourd'hui...--Il ne m'écoute seulement pas! -s'écria-t-elle; il ne daigne pas m'adresser un mot de remerciement! -l'ingrat! pas même une politesse!... Monsieur, si vous refusez à mes -services la reconnoissance qui leur est due, ayez du moins pour mon sexe -les égards qu'il mérite, et songez que vous n'êtes point ici chez Mlle -de Brumont.--Pour que je me crusse votre obligé, Madame, il faudroit -que, seulement instruit de vos actions, j'ignorasse vos motifs: vous -avez tout fait pour ce jeune homme et rien pour moi. Quant à Mlle de -Brumont, je ne la connois point; je viens chercher ici le chevalier de -Faublas et l'époux de Sophie.--De Sophie! Non, Monsieur, le mien! je -suis sa femme. Oh! je suis sa femme (elle m'embrassa) et votre fille! -ajouta-t-elle en saisissant une de ses mains, qu'elle baisa; -pardonnez-moi ce que je viens de vous dire; pardonnez-moi les -étourderies que j'ai faites chez vous la dernière fois que j'y suis -venue; excusez mon inexpérience et mes vivacités, souvenez-vous -seulement que je vous... aime et que je l'idolâtre. Tenez, je brûlois du -désir de vous revoir, de vous parler;... je vais tout vous dire: depuis -quelques jours il s'est fait un grand changement,... un changement -heureux:... les noeuds qui l'attachent à moi sont maintenant -indissolubles: avant neuf mois vous aurez un petit-fils... Écoutez-moi, -écoutez-moi donc... Oui, ce sera un garçon, un joli garçon, aimable, -généreux, sensible, gai, spirituel, intrépide, plein de grâce et de -beauté comme son père... Écoutez-moi, n'essayez pas de retirer votre -main. Êtes-vous donc fâché que je porte dans mon sein le gage de son -amour, ou pourriez-vous penser...? Oh! c'est son enfant; c'est bien le -sien, soyez-en sûr; ce n'est pas celui de M. de Lignolle. M. de Lignolle -n'a jamais... Je vous proteste que personne ne m'avoit épousée avant -Faublas. Demandez-lui, si vous croyez que je mens. Personne avant lui ne -m'avoit épousée, et personne après lui ne m'épousera, je vous le -jure!--Malheureuse enfant! dit enfin le baron, que sa surprise extrême -avoit longtemps réduit au silence, quel transport vous égare? et comment -pouvez-vous me faire à moi de pareilles confidences?--C'est justement à -vous que je dois les faire, à vous qui ne voyez en moi que la maîtresse -de votre fils, à vous qui, ne connoissant de Mme de Lignolle que ses -légèretés et ses foiblesses, prenez de son caractère l'idée la plus -défavorable et la jugez à la rigueur. Il est vrai que je me suis laissé -séduire; mais comment et par qui? Regardez-le d'abord, et dites-moi si -je ne suis pas excusable. Il est vrai que sa victoire fut l'ouvrage d'un -instant; mais voilà précisément ce qui justifie ma défaite. Ma défaite, -si je l'avois calculée, eût été moins prompte; et peut-être que je -n'aurois pas du tout succombé si j'avois su ce que c'étoit que de -combattre. Mais, dans ma profonde ignorance, je n'entendois rien à tout -cela, rien, Monsieur! je n'avois d'une jeune mariée que le nom. En -doutez-vous? Demandez à Faublas, il vous le dira, il vous dira que ce -fut lui qui m'enseigna... l'amour. Et concevez-vous comment une jeune -personne toute simple, tout innocente, ignorant de l'hymen jusqu'à ses -droits, auroit pu connoître ses devoirs et les respecter? Moi, je pris -un amant, comme j'avois pris un époux, sans réflexion, sans curiosité; -mais pourtant, je l'avoue, déterminée par le désir de venger le plus tôt -possible un affront qu'on me disoit impardonnable; je pris le chevalier, -d'abord parce qu'au moment critique il se trouva là, et puis parce que -je ne sais quel instinct naturel me le fit juger très aimable. Ainsi, -Monsieur, vous le voyez, pour m'être égarée je ne suis pas criminelle. -Si dès le premier pas j'ai tombé, c'est la faute de ceux qui, me donnant -une nouvelle carrière à parcourir, m'y ont abandonnée dans les ténèbres, -au lieu de m'instruire et de m'éclairer. Si jamais je suis malheureuse -et déshonorée, ce sera la faute du sort qui m'a sacrifiée, et celle du -hasard qui m'a trop tard servie. Ah! que ne s'est-il offert à moi -quelques mois plus tôt, celui par qui mon existence devoit commencer! -Que n'est-il venu au premier jour de l'autre printemps, dans cette -Franche-Comté où, pour la première fois, je m'ennuyois avec ma tante, où -je me sentois agitée d'une inquiétude nouvelle, consumée d'une flamme -inconnue, dévorée du besoin d'aimer, d'aimer Faublas, de n'aimer que -lui! Alors, que n'est-il venu! je lui aurois aussitôt donné ma fortune -et ma main, ma personne et mon coeur; et j'eusse été sa légitime épouse! -et j'eusse été, pour le reste de ma vie, de toutes les femmes la plus -heureuse en même temps et la plus considérée. Hélas! il ne vint pas, -_lui_. Un autre se présenta; et quel autre, grands dieux! On me l'amène, -on me dit: «Monsieur veut se marier et te convient; une fille ne peut -rester fille, fais-toi femme.» Moi, sans m'informer seulement de quoi il -est question, je promets de le devenir; et voilà qu'un soir, au bout de -deux mois, je le deviens, mais alors il se trouve que j'ai deux maris: -il se trouve que celui qui en a le titre ne peut en remplir les -fonctions, et que celui qui en remplit les fonctions ne peut en avoir le -titre. Que faire en cette occasion difficile? Demander le divorce avec -M. de Lignolle, ou brusquer la rupture avec Mlle de Brumont? Le premier -de ces deux partis également extrêmes, en me couvrant d'un ridicule -ineffaçable, eût troublé mon repos; le second m'eût coûté le bonheur en -me réduisant au veuvage pour toute ma vie. Je ne fis donc pas très mal -de ne point laisser éclater mon ressentiment contre l'époux indigne, et -de témoigner ma satisfaction à l'amant séducteur. Cependant, comment ne -pas prendre chaque jour une plus haute opinion de celui-ci? Comment, au -fond du coeur, ne pas mésestimer celui-là de plus en plus? Le moyen de -chasser le dégoût et les mépris, quand c'est ce M. de Lignolle qui -continuellement les appelle? le moyen de rappeler jamais la vertu, quand -c'est Faublas qui sans cesse l'écarte? Ainsi, Monsieur le baron, vous -voyez que je suis pour toujours obligée à garder le mari que je déteste -et l'amant que j'adore. Maintenant que je vous ai présenté le tableau -fidèle de ma situation, vous ne conserverez contre moi nulle prévention -injuste et fâcheuse. Si jamais, au contraire, il arrive que le public -éclaire ma conduite et soit tenté de la condamner, vous ne -m'abandonnerez point à la précipitation de ses jugemens. Ah! je vous en -prie, défendez alors Mme de Lignolle, montrez-la telle qu'elle est, -dites bien à tout le monde que ses erreurs ne lui doivent pas être -imputées; que sa famille seule en est responsable, et qu'il faut surtout -en accuser la fatalité!--Madame, répondit mon père du ton de l'intérêt, -je suis flatté de votre confiance, quoique vous me la donniez très -étourdiment; je conçois que votre extrême pétulance peut, en certains -cas, vous servir d'excuse; et je ne vous dissimulerai même pas que vos -aveux m'ont touché par leur imprudente franchise: autrefois j'ai blâmé -vos égaremens, je plains aujourd'hui votre passion; mais sûrement vous -n'attendez pas que jamais je l'approuve, et ne vous abusez point. Quand -j'aurois pour vous cet excès d'indulgence, le public, qui ne tient aux -vicieux aucun compte de la protection des foibles, le public ne jugeroit -pas vos fautes avec moins de sévérité. Si donc vous comptez son opinion -pour quelque chose, si vous êtes jalouse de conserver l'amitié de vos -proches, l'estime de vos amis, l'estime de vous-même, le respect des -honnêtes gens, le repos d'une bonne conscience, arrêtez-vous sur le -penchant de l'abîme, où vous marchez témérairement entre deux guides -toujours aveugles et souvent perfides, l'espérance et la sécurité. -Arrêtez-vous, s'il en est temps encore! Quant à moi, Comtesse, mon -devoir est maintenant d'essayer la douceur pour vous rappeler les -vôtres, et, si vous ne m'écoutez pas, d'employer l'autorité pour obliger -mon fils à remplir les siens. Vous et lui, Madame, vous avez, au pied -des autels, juré d'aimer quelqu'un sans partage, et ce quelqu'un ce -n'est ni vous ni lui. L'un et l'autre vous avez promis au même Dieu de -ne pas vous aimer. On doit un respect éternel aux sermens: les vôtres, -pour avoir été déjà violés, ne sont point anéantis. Faublas ne vous -appartient pas plus que vous n'appartenez à Faublas; et, comme l'amour -dont vous brûlez pour lui ne peut faire que vous cessiez d'être la femme -de M. de Lignolle, de même les fréquentes infidélités dont le chevalier -s'est rendu coupable envers Sophie ne feront pas qu'il ne soit plus son -époux. Mme de Faublas a sa foi, Mlle de Pontis a son amour.--Non, -Monsieur, non! car il m'adore; il me le disoit encore tout à l'heure... -Tenez, écoutez-moi: je veux bien convenir qu'il est l'époux d'une autre; -mais aussi, de votre côté, convenez du moins que je suis sa femme,... et -la mère de son enfant... Oui, voilà ce qui m'enchante! voilà ce qui me -donne sur lui des droits incontestables! C'est un avantage que j'ai sur -Mme de Faublas... Mme de Faublas! que j'envie son sort cependant! -combien elle est mieux que moi partagée! Pouvoir s'enorgueillir de -l'avoir pour époux! porter son nom, son nom si cher! Ah! cette Sophie -trop favorisée, qu'a-t-elle donc fait de si recommandable qui ait pu lui -valoir le bonheur d'obtenir Faublas? et la pauvre Éléonore, hélas! -qu'avoit-elle fait de si répréhensible qui lui ait dû mériter le -tourment d'épouser ce M. de Lignolle?--Croyez-moi, ne reprochez pas vos -malheurs à la destinée, n'en accusez que votre foiblesse, et préparez-en -la fin par une résolution courageuse. Pour triompher d'une passion -fatale, cessez d'en voir l'objet...--Cesser de le voir? Plutôt -mourir!--Cessez de le voir, vous le devez; vous devez essayer cet unique -moyen d'échapper aux dernières infortunes qui vous menacent.--Plutôt -mourir!--Comtesse, je vais vous affliger,... mais enfin il faut vous le -dire: la circonstance m'impose aussi des devoirs pénibles. Je dois, -quand je vous aurai conseillé le douloureux sacrifice, et que vous vous -serez obstinée à ne le point faire, je dois ne rien négliger pour vous -forcer de l'accomplir.--Grands dieux!--Tout à l'heure j'emmène le -chevalier!...--Non, vous ne l'emmènerez pas! non, vous n'aurez pas cette -cruauté!--Je l'emmène, il le faut.--Il ne le faut pas! Qui vous y -oblige?--La nécessité de l'arracher à des séductions trop -puissantes.--Et vous auriez le courage de me réduire au -désespoir?--J'aurai le courage de vous rendre à vous-même.--Voulez-vous -priver une femme de son amant?--C'est vous qui voulez priver un père de -son fils.--Moi! répondit-elle avec une extrême volubilité, point du -tout! ne vous en privez pas. Restez ici; qui vous a dit de vous en -aller? Vous l'aurois-je dit? c'eût été sans réflexion. Restez avec nous, -cela me fera le plus grand plaisir et à lui aussi, car... je vous aime -beaucoup! mais il vous aime encore davantage; restez avec nous. Je vous -donnerai un appartement fort commode, fort beau: tenez! celui de mon -mari; et, quant à mademoiselle votre fille, j'ai encore une chambre pour -elle... Oui, envoyez chercher mademoiselle votre fille, il sera bien -aise de voir sa soeur! Qu'elle vienne! et Mme de Fonrose aussi! toute la -famille... Que toute la famille vienne s'établir chez moi! j'ai de quoi -loger toute la famille!... excepté Sophie... Allons! vous, ajouta-t-elle -en m'adressant la parole, vous ne dites mot! Joignez-vous donc à moi -pour l'engager à rester avec nous.--Mais que dit-elle donc? s'écria mon -père. Permettez-vous que je parle à mon tour?--Il n'y a pas besoin de -faire de longs discours, reprit-elle encore très vivement; on -répond simplement: oui.--Non... Madame...--Non? il faut -absolument que le chevalier s'en aille?--Absolument.--Cela est -indispensable?--Indispensable.--En ce cas, je m'en vais avec lui. -Partons tous trois.--Elle perd tout à fait la tête!--Comment! Monsieur, -je perds la tête? pourquoi cela, s'il vous plaît? Je voulois bien vous -retenir chez moi: pourquoi refuseriez-vous de me recevoir chez vous? -Croiriez-vous me faire trop d'honneur? croiriez-vous...--C'en est fait -de sa raison!... Faublas, préparez-vous à me suivre.--Ne vous en avisez -point», me dit-elle; puis, revenant à mon père: «Monsieur, vous -m'emmènerez ou vous ne l'emmènerez pas!--Comtesse, à quelles extrémités -voulez-vous me réduire? Eh quoi! faudra-t-il que j'emploie la -force?...--La force! il vous sied bien...! C'est moi qui l'emploierai, -la force! Ah! cette fois vous n'êtes pas chez vous! à mon tour -j'appellerai mes gens!--Madame, s'il étoit possible que mes résolutions -ne fussent pas irrévocablement prises, ce que vous venez de me faire -entendre suffiroit pour les déterminer.--Quoi donc! vous aurois-je -offensé? c'eût été bien innocemment, je vous jure. Moi, ce qui me vient -à l'esprit, je le dis aussitôt. N'imputez qu'à ma vivacité ce qui -pourroit vous avoir blessé dans mon discours: en vérité, je n'y mets ni -méchanceté ni réflexion. Songez que c'est une femme alarmée qui vous -parle, un enfant d'ailleurs,... et un enfant à vous! la femme de votre -fils! votre fille!... O vous qu'avec tant de plaisir j'appellerai mon -père, ne me retirez pas mon époux,... non, c'est Faublas que je veux -dire; je suis convenue qu'il n'étoit point mon époux... N'emmenez pas -Faublas. Monsieur le baron, je vous en supplie! Si vous saviez dans -quelles angoisses j'ai passé près de son lit vingt-quatre mortelles -heures! combien de fois j'ai tremblé pour ses jours!... et, quand mes -soins le rendent à la vie, quand je commence à renaître avec lui, vous -auriez la barbare ingratitude de nous séparer!... Hélas! moins -malheureuse s'il fût mort, il m'eût été permis du moins de le suivre,... -à la même heure,... dans le même tombeau. Monsieur le baron, ne -l'emmenez pas! bientôt peut-être vous auriez à vous en repentir, et vos -regrets seroient inutiles. Je le sens, et je le dis: je pourrois, dans -mon désespoir... Vous ne savez pas tout ce que je pourrois! Ne l'emmenez -pas, prenez pitié d'une mère; oui, dit-elle en se précipitant à ses -genoux qu'elle embrassa, oui, c'est pour mon enfant surtout que je vous -implore!--Que faites-vous! répondit-il d'une voix troublée, -relevez-vous, Madame!--Ah! mes peines vous ont touché, poursuivit-elle. -Pourquoi vous en défendre? pourquoi vouloir me le cacher? ne me -repoussez pas, ne détournez pas le visage, dites un mot seulement.» - -Mon père, en effet, très ému, ne pouvoit plus parler; mais il me fit un -signe, qui soudain arrêta les pleurs de la comtesse et changea son -attendrissement en fureur. «Je vous vois! s'écria-t-elle en se relevant; -vous paroissez me plaindre, et vous me trahissez, méchant, ingrat que -vous êtes!» Le baron, se faisant alors violence, balbutia ces mots: «Mon -fils, ne m'avez-vous pas entendu?--Non, lui répondit-elle avec -impétuosité, il ne vous entendra pas, parce qu'il n'est pas, comme vous, -perfide, impitoyable.--Chevalier, quittez cette chambre.--Garde-toi de -le faire!--Faublas, c'est un ami qui vous prie de sortir.--Faublas, -c'est une amante qui te conjure de ne pas l'abandonner!» Le baron, qui -me vit encore incertain, me dit d'un ton très ferme: «Je vous -l'ordonne.» La comtesse, qui ne me trouva pas l'air assez indocile, me -cria: «Je te le défends.» - -Hélas! à qui des deux me soumettre?... O mon Éléonore! c'est avec -désespoir que ton amant te désobéit; mais le moyen qu'un fils résiste -aux ordres de son père!... Mme de Lignolle, surprise et désolée de voir -que je me levois pour me traîner vers la porte, voulut courir à moi, le -baron l'arrêta; elle essaya de se jeter sur le cordon de sa sonnette, il -la retint; elle espéroit du moins pouvoir appeler, il lui mit une main -sur la bouche: aussitôt le fauteuil que je venois de quitter la reçut -évanouie. - -Je voulois revenir; mon père m'entraîna; mon père me donna le bras, nous -descendîmes. Je vis dans notre voiture une femme qui s'y tenoit cachée: -c'étoit Mme de Fonrose; le baron lui dit: «Il n'y a pas un moment à -perdre, courez à votre amie, qui se trouve mal; quant à nous, le temps -presse, il est impossible que nous vous attendions. Restez à dîner chez -la comtesse, et ce soir vous la prierez de vous renvoyer dans sa -berline.» - -La baronne aussitôt nous quitta, et sur-le-champ nous partîmes. Mon père -resta longtemps plongé dans une rêverie profonde; puis je l'entendis -pousser un soupir et murmurer ces mots: «Pauvre enfant! je la plains!» -Ensuite il ramena sur moi des regards attendris; et, d'un ton assez -ferme, quoique d'une voix encore altérée, il me dit: «Mon fils, je vous -défends de revoir Mme de Lignolle.» - - * * * * * - - - - -A Nemours, je trouvai ma chère Adélaïde dont la douleur renouvela toute -la mienne. O ma Sophie! je vous avois perdue; et, quoique Mme de -Lignolle me devînt chaque jour plus chère, vous étiez encore celle que -je préférois. - -Mme de Fonrose nous rejoignit le soir; elle avoit eu beaucoup de peine à -tirer la comtesse de son évanouissement, et plus de peine encore à lui -persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire une inutile scène. -La baronne, en s'adressant à mon père, ajouta: «Je la crois capable de -se porter bientôt à toutes sortes d'extrémités, si, ne prenant en -considération ni ses malheurs ni sa jeunesse, vous ne permettez pas que -ce jeune homme aille rarement, mais du moins quelquefois, donner à cette -enfant les seules consolations qui puissent lui rendre son état un peu -supportable.» Mon père, qu'alors j'observois avec attention, ne répondit -à ce discours de la baronne par aucun signe d'approbation ou de -mécontentement. Je passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre, -une nuit fort agitée; le lendemain, nous rentrâmes à Paris, où déjà -trois lettres m'attendoient. La première me venoit de Justine; mon -Éléonore avoit écrit la seconde; et, quant à la troisième, vous ferez -comme je fus obligé de faire, vous devinerez de qui elle étoit. - - _Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; je le prie - de passer chez moi dès qu'il le pourra. Il voudra bien seulement - m'annoncer le jour de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la - veille._ - - _Votre père est un méchant; souffrez-vous autant que moi des peines - qu'il nous cause? Tiens, mon ami, si tu ne veux pas que je succombe à - mon chagrin, hâte-toi de reprendre assez de force pour me venir voir. - Que je te voie seulement, je serai contente. Depuis deux jours que le - cruel nous a séparés, je meurs d'inquiétude, d'impatience, d'amour et - d'ennui._ - - * * * * * - - _Monsieur le chevalier,_ - - _Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que cela lui fera plaisir - s'il vous fait ses adieux, et qu'il a quelque chose d'important à vous - dire; mais que, par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir - voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me charge de vous le - demander. Suivant une coutume de la loi de nature, on supporte à un - malade qui se meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect, - vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli savoir-vivre envers - tout le monde, vous auriez dans le coeur une âme bien dure de refuser - si peu de chose à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous. - C'est en conséquence de ce que je vous attends pour vous présenter à - mon maître, afin que vous lui fassiez passer son envie de parler, et - que vous le remontiez un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit - toujours quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste comme - le bonnet de nuit de feu ma grand'maman Robert, qui est devant Dieu. - Par manière d'acquit, vous ferez mieux de lui donner, tout en causant, - par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques bonnes embrassades - bien serrées, puisqu'il s'est mis dans la tête que cela lui feroit du - bien. Malgré ça, je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre - garde de ne pas l'étouffer, parce qu'il est très foible de tout son - corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, puisque les chirurgiens - contestent que, d'un moment à l'autre, il peut passer dans mes bras - comme une chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit de - toute force impossible d'attendre longtemps votre commodité: or, ce - qu'il en feroit, ce ne seroit pas du tout par impolitesse, ni par trop - grande impatience; mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en haut - nous appelle, il faut, sans tant de façons, quitter la compagnie. - Voilà pourquoi, si vous le voulez, je vous enverrai dès demain sa - voiture, dont il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son - lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied ferme, avec lequel je - suis très respectueusement,_ - - _Monsieur le chevalier,_ - - _Votre très humble et très obéissant serviteur, ROBERT, son valet de - chambre._ - -J'appelai Jasmin: «Tiens, va-t'en tout à l'heure chez Mme de -Montdésir...--Ah! ah! celle-là que vous faites toujours attendre: car -elle vous fait toujours demander.--Tu la remercieras de son billet, tu -lui diras qu'elle présente mes respects à la personne qui le lui a fait -écrire, et qu'elle fasse tenir à cette personne la lettre que voici... -Remarque qu'elle est signée Robert... Ou plutôt,... je vais la mettre -sous enveloppe... Tu me comprends? c'est à Mme de Montdésir qu'il faut -remettre ceci.--Oui, Monsieur.--De là tu iras chez Mme la comtesse de -Lignolle...--Ah! cette jolie petite brune si drôle, si alerte, qui -l'autre jour dans le boudoir vous a donné ce bon soufflet... Il faut que -cette femme-là vous aime bien, Monsieur?--Oui, mais tu as trop de -mémoire... Écoute: tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas son -laquais La Fleur, tu lui diras que j'adore sa maîtresse...--Puisque vous -me chargez de le lui dire, c'est qu'il le sait déjà.--Il le sait, tu as -raison.--Bon! il est donc nécessaire que M. La Fleur et moi nous soyons -bons amis. Monsieur, si je lui proposois un verre de vin?--Propose-lui -en deux,... à ma santé... Jasmin, tu m'entends?--Oh! oui. Monsieur, vous -êtes le plus aimable et le plus généreux...--Recommande à La Fleur de -prévenir Mme de Lignolle que je me rendrai chez elle dès que j'aurai pu -concerter avec Mme de Fonrose les moyens de reprendre mes habits de -femme et de sortir d'ici sans que le baron me voie.--Très bonne, cette -commission-là, je ne l'oublierai pas.--Enfin, tu iras chez monsieur le -comte de Rosambert...--Tant mieux. C'est encore un garçon bien jovial, -celui-là! je m'ennuyois de ne le plus voir.--Jasmin, si tu voulois -m'écouter!... Tu parleras à Robert, son valet de chambre, tu lui -annonceras que, malgré ma foiblesse, j'irai voir son maître dès demain. -J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture. Robert n'a qu'à me -l'envoyer à dix heures du matin.--Oui, Monsieur.--Eh bien! tu -pars?--Sans doute.--Quoi! Jasmin! chez Mme de Lignolle, avec ma -livrée?--Vous avez raison. L'habit bourgeois, nigaud que je suis, -l'habit bourgeois!--Jasmin, tu diras partout que je n'ai pas répondu par -écrit, parce que je me sentois trop fatigué.--Oui, Monsieur.--Attends -donc. Si M. de Belcour demande où tu es, je répondrai que je t'ai envoyé -chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons pas des deux autres -commissions.--Sans doute! Des affaires de femmes, ça ne regarde que -vous. Il ne faut pas que monsieur votre père entre là dedans... Ah çà, -mais il trouvera que j'ai été longtemps dehors! Il me fera de mauvaises -raisons!--Eh bien, mon cher, écoutez patiemment, et surtout ne répondez -pas.--Vraiment, voilà ce qui me coûte. Je n'aime pas qu'on me gronde -quand je fais mon devoir.--Vous serez défendu par le témoignage de votre -conscience, imbécile! et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi?--Pour -vous, Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine, et j'endurerois -cent mauvais propos; vous allez voir.» - -Mon généreux domestique me tint parole; il revint en nage; et, loin de -se permettre seulement un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur, -il avoua noblement qu'il s'étoit amusé sur sa route. O mon bon Jasmin, -que ne donneroient pas quantité de jeunes gens de famille pour avoir un -serviteur comme vous! - -M. de Belcour, ce soir-là, ne quitta ma chambre que lorsqu'il me vit -endormi. Mes chagrins me réveillèrent à la pointe du jour. La marquise -eut un soupir; mon Éléonore, plusieurs regrets bien vifs; Sophie, mille -souvenirs doux et cruels. Mais quelle fut mon inquiétude lorsque, -voulant relire la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus! Je me -fis rapporter mes habits de femme, je fouillai dans toutes les poches: -le précieux papier n'y étoit point. Ah! je l'ai sans doute laissé chez -Mme de Lignolle!... et s'il est tombé dans ses mains! grands dieux! - -Les gens de Rosambert me vinrent chercher de très bonne heure. Ce fut -Robert qui m'ouvrit la chambre à coucher de son maître. «Vous pouvez lui -parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas encore tout à fait -mort; mais il ne le portera pas loin, le pauvre jeune homme! il avoit -tout à l'heure une fièvre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur, ne -le gênez dans aucune de ses idées, dites tout comme il dira...--A qui -parlez-vous ainsi tout bas?» demanda le comte d'une voix presque -éteinte. Le valet de chambre répondit: «C'est monsieur le chevalier de -Faublas...» Dès qu'il eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tête -avec effort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia ces mots: «Je -vous revois; j'aurai donc la consolation de pouvoir vous confier mes -derniers sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous... Sans partialité, -convenez-en, n'est-elle pas bien sauvage et bien romanesque, cette -pointilleuse amazone qui, pour une plaisanterie de société, met au -tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?» - -Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord foible, lente et gênée, -devint tout à coup ferme, brève et distincte. «Cette Mme de B..., -continua-t-il, cette Mme de B..., qui connoît si bien le monde et ses -usages, la galanterie et son code, les droits de notre sexe et les -privilèges du sien, ne pouvoit-elle point, en conscience, calculer que, -grâce au succès de mon dernier attentat, nous demeurions, elle et moi, -parfaitement quittes l'un envers l'autre? Seulement, punie comme elle -avoit offensé, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas que nous nous -devions équitablement le mutuel oubli des petites noirceurs dont la -première elle avoit égayé le grand oeuvre de notre rupture en une soirée -consommée, et par lesquelles ensuite, autorisé de son exemple, je -m'étois cru permis d'amener notre raccommodement fait et rompu dans la -même nuit, dans le même instant? Comment donc se fait-il qu'oubliant la -loi générale et ses propres principes, elle ait pris cette étrange -résolution de venir comme une folle, au péril de sa vie, si chère aux -amours, attaquer la mienne, qui ne leur étoit pas tout à fait -indifférente? Qui lui a suggéré ce dessein vraiment infernal? L'honneur? -ce n'est pas où j'ai frappé Mme de B... qu'elle se seroit jamais avisée -de placer le sien; elle possède trop à fond la science très différente -des mots et des choses. C'est donc le démon de l'amour-propre! Celui-là, -je ne l'ignorois pas, ne rencontra jamais de femme humiliée qui ne fût -prête à suivre aveuglément ses plus sots conseils. Cependant je n'aurois -pas deviné qu'il eût assez d'empire pour déterminer une belle dame à -tuer quiconque pourroit se glorifier d'avoir remporté sur elle quelque -avantage dont son petit orgueil se fût trouvé blessé... Mon ami, je -n'ai, je vous proteste, par rapport à Mme de B..., qu'un regret, celui -de lui avoir fait une trop douce injure. Néanmoins je ne prétends pas -dire que ma conduite fut, en cette occasion, tout à fait exempte de -reproche; mais je soutiens que vous seul aviez le droit de vous en -plaindre. Faublas, que voulez-vous! je fus entraîné, je ne vis que le -doux plaisir de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle m'avoit -échappé, par vingt détours plaisamment perfides. Les considérations qui -m'auroient pu retenir ne se présentèrent seulement pas à mon esprit, -entièrement préoccupé de ses bizarres projets de vengeance; et ce ne fut -qu'après avoir repris ma maîtresse que je me reconnus coupable de -quelques torts envers mon ami. Quel châtiment terrible a cependant suivi -la plus excusable des fautes! quel ennemi s'est chargé de la querelle de -Faublas! et comme il l'a vengé! Hélas! Rosambert, pour vous avoir -étourdiment donné quelques passagers chagrins, méritoit-il de mourir à -vingt-trois ans, et de mourir de la main d'une femme!» - -Ces dernières paroles furent prononcées d'une voix si foible que j'eus -besoin de toute mon attention pour les entendre. La pitié naturelle au -coeur des jeunes gens vint émouvoir mon coeur: «Rosambert, mon cher ami, -je vous plains.--Ce n'est pas assez, me répondit-il; il faut que vous me -pardonniez...--Oh! de toute mon âme!--Et que vous me rendiez votre -amitié première...--Avec bien du plaisir.--Et que vous veniez me voir -tous les jours, jusqu'à celui qui doit terminer...--Quelle idée! la -nature à votre âge a tant de ressources! espérez...--Vraiment! on espère -toujours, interrompit-il; mais cela n'empêche pas qu'il ne faille un -beau matin prendre congé de ses amis... Faublas, répétez-moi que vous me -pardonnez...--Je vous le répète.--Que vous m'aimez comme -autrefois.--Comme autrefois.--Donnez-m'en votre parole d'honneur.--Je -vous la donne.--Surtout, promettez-moi que, sans en dire rien à la -marquise, vous me viendrez voir exactement jusqu'à mon dernier -jour.--Rosambert, je vous le promets.--Foi de gentilhomme?--Foi de -gentilhomme. - ---Eh bien, s'écria-t-il gaiement, vous me ferez encore plus d'une -visite... Allons, Robert, ouvre les volets, tire les rideaux, viens me -mettre sur mon séant... Chevalier, vous ne me complimentez pas! Mon -valet de chambre n'est-il pas un homme à talent? Que dites-vous de son -style? Savez-vous bien que sa lettre m'a coûté dix minutes de méditation -profonde? Hier les médecins m'ont annoncé qu'ils répondoient de moi: -monsieur Robert tout de suite a pris la plume... Eh bien! Faublas, -pourquoi donc cet air sérieux et froid? Seriez-vous fâché d'être sûr que -cette fois encore j'en reviendrai? Lorsque aujourd'hui vous me -pardonniez, étoit-ce à condition que je me ferois enterrer demain? -Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez puni, l'héroïque femme qui m'a -terrassé? Pour que vous fussiez bien vengé, falloit-il nécessairement -qu'elle me tuât? Je ne l'ai pas tuée, moi, lorsque je tenois sa vie dans -mes mains. Je l'ai blessée, la délicate personne, doucement blessée, oh! -bien doucement! j'étois sûr qu'elle n'en mourroit pas... Mais je suis -très fâché qu'elle se soit affligée de son petit malheur au point d'en -perdre la tête. Parce que je l'avois une fois vaincue dans son art même, -falloit-il que, désespérant à jamais des armes de son sexe, elle prît -celles du mien pour m'attaquer? Il est vrai qu'elle vient de s'acquérir -l'immortelle gloire d'avoir presque démis l'épaule de M. de Rosambert: -il y a sans doute à cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du profit, -je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous le dis en confidence, et -quelque jour peut-être la marquise elle-même daignera vous l'avouer: en -changeant la nature de nos combats, Mme de B... s'est fait encore plus -de mal qu'à moi. L'amour, quand il existe entre deux jeunes gens de -différent sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir; -toujours il la renouvelle, pour ne la terminer jamais. Les deux charmans -ennemis, devenus irréconciliables, ne cessent de se poursuivre, de se -joindre et de se combattre. Or, tout le monde le sait, dans cette lutte -que l'on croiroit inégale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui -triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lassée, la guerrière un -instant chancelle, le trop heureux athlète s'épuise au sein de la -victoire; et ce n'est pas lui qui peut jamais dissimuler une défaite, ni -la pallier de quelques excuses, ni se relever plus redoutable après une -chute. Hélas! c'en est fait! je ne dois plus ainsi mesurer mes forces -avec Mme de B... L'insensée! elle a confié nos intérêts et sa vengeance -au cruel dieu de la guerre. Vénus ne nous appellera plus ensemble à ses -doux exercices! c'est Mars qui va désormais nous ordonner les -combats,... les combats sérieux et sanglans! Nous aurons donc, à la -place des Amours, les Furies pour témoins, et pour champ de bataille un -grand chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mêmes, ces armes -courtoises dont elle et moi faisions corps à corps un si loyal usage, -elles seront échangées contre des pistolets meurtriers, qui de loin -vous...--Des pistolets! Comment! vous retournerez à Compiègne?...--Si -j'y retournerai! Quelle demande!--Quoi! Rosambert, vous irez vous battre -avec une femme!--Vous plaisantez: c'est un grenadier que cette femme-là. -D'ailleurs, j'ai promis... _J'ai promis_, Faublas, _il n'importe à quel -Dieu_.--Quoi! Rosambert, vous irez exposer vos jours, pour -menacer...!--Votre avis, Faublas, est donc que je n'y suis point, en -conscience, obligé?--Certainement!--Eh bien, rassurez-vous, c'est le -mien aussi. J'estime que nos plus scrupuleux casuistes ne me croiroient -pas tenu de remplir un engagement ridicule et cruel, arraché par la -force et surpris par la ruse; j'aime mieux laisser mon héroïque -adversaire se glorifier de ma défaite que d'aller me commettre avec une -femme, pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner chez l'étranger. -Vous le savez d'ailleurs, je n'aime pas le sang, je hais les duels, et -je crois, en vérité, que, si j'étois encore obligé de me battre, la mort -me sembleroit préférable à l'ennui d'un second exil. Ah! mon ami, qu'ils -se sont traînés lentement les jours de notre séparation! Bon Dieu! -l'assommant pays que celui d'où je viens! Cette Angleterre si prônée, -qu'elle est triste! Allez-y, si vous aimez la philosophie coureuse, la -politique babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous voulez -contempler, dans l'arène du pugilat, des seigneurs avec leurs porteurs -de chaises, des farces populaires dans le double sanctuaire[12] de la -loi, et des cimetières au théâtre, et des héros à la potence. Courez à -Londres, tâchez d'y reconnoître nos manières et nos modes étrangement -travesties, ou ridiculement outrées par de maladroits singes et de -gauches poupées. Courez, Faublas, et puissiez-vous former leurs -petits-maîtres automates! Puissiez-vous animer leurs femmes statues! Si, -nouveau Pygmalion, vous y parvenez, qu'alors elles vous rassasieront -promptement de plaisirs accordés sans obstacles, goûtés sans art, -répétés sans variété! Comme elles vous accableront ensuite de leur -reconnoissance sans bornes et de leur tendresse sans fin! Oui, je parie -que, dès la seconde nuit, vous trouvez la satiété dans les bras d'une -Angloise. Eh! qu'y a-t-il de plus froid que la beauté, quand les grâces -ne lui donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il de plus insipide -que l'amour même, lorsqu'un peu d'inconstance et de coquetterie ne -l'égayent pas? Cette milady Barington, par exemple, c'est une Vénus; -mais... Tenez, je me sens aujourd'hui trop fatigué, demain je vous -conterai l'histoire de notre éternelle liaison, qui dureroit encore, si -je n'en avois hâté la fin par une plaisanterie neuve et piquante[13]. - - [12] _La Chambre des communes et des pairs._ Que si quelqu'un avoit - l'injustice de me reprocher la manière superficielle et tranchante - dont le comte de Rosambert juge et dénigre ici la seconde nation de - l'Europe, il me sera sans doute permis d'observer, sans offenser - personne, que c'est un jeune seigneur françois qui parle en 1784. - - [13] Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais permis - d'écrire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai - probablement vous apprendre les aventures de Dorothée. Maintenant, - cela m'est encore défendu. _Le temps présent est l'arche du - Seigneur._ - -«Chevalier, poursuivit-il en me tendant la main, j'avois besoin de vous -revoir,... et de revoir la France. Mon heureuse patrie, je le vois bien, -est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons pas le droit de juger nos -pairs, mais chaque matin nous commençons, à la toilette d'une jolie -dame, le procès du roman de la veille et de la pièce du lendemain. Nous -ne haranguons point nos parlemens, mais nous allons, le soir, décider au -spectacle et trancher dans les cercles; nous ne lisons point des -milliers de gazettes au mois; mais la chronique scandaleuse de chaque -journée réjouit nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue, par -la noblesse de leur port et la dignité de leur maintien que nos -Françoises ordinairement se distinguent; elles ont ce qui se fait -admirer moins et rechercher davantage: la taille, la figure, la vivacité -des Nymphes, l'abandon, le goût, la légèreté des Grâces; elles ont en -naissant l'art de plaire et de nous inspirer à tous le désir de les -aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher d'ignorer, en -général, ces grandes passions qui, dans moins de huit jours à Londres, -vous mettent une romanesque héroïne au tombeau; mais ce sont elles qui -savent comment on doit commencer une intrigue et la finir à temps. Ce -sont elles qui savent provoquer par l'étourderie, éluder par la ruse, -avancer pour combattre, reculer afin d'attirer, précipiter leur défaite -quand il s'agit de l'assurer, la différer lorsqu'il ne faut qu'en -augmenter le prix, accorder avec grâce, refuser avec volupté, tantôt -donner et tantôt laisser prendre, continuellement exciter le désir, se -garder de jamais l'éteindre, souvent retenir un amant par la -coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance, le perdre enfin -avec résignation, sinon l'éconduire avec adresse; soit caprice ou -désoeuvrement, le reprendre, et le reperdre sans humeur, ou sans -scandale le quitter encore. Ah! j'avois besoin de revoir mon pays. Oui, -chaque jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays seulement -qu'il me sera donné de retrouver des maîtresses tour à tour volages et -tendres, frivoles et raisonnables, emportées et sages, timides et -hardies, réservées et foibles; des maîtresses qui, possédant le grand -art de se reproduire à chaque instant sous une forme différente, vous -font goûter mille fois, au sein de la constance, les plaisirs piquans de -l'infidélité; des maîtresses dissimulées, trompeuses, et même un peu -perfides; usagées, spirituelles, adorables, comme Mme de B... Ce n'est -qu'aux heureuses femmes de Versailles et de Paris qu'il est permis de -rencontrer des jeunes gens élégans sans prétention, beaux sans fatuité, -complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais par légèreté -seulement, inconstans, mais par occasion, séducteurs, mais par instinct; -d'ailleurs infatigables avec une figure efféminée; avec un air modeste, -entreprenans jusqu'à la témérité; des jeunes gens qui, n'ayant jamais -trop présumé ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunité des lieux, ni -de la facilité des personnes, surprennent celle-ci par les grands -sentimens, celle-là par la gaieté, cette autre par l'audace; la défiante -et craintive Émilie, dans son salon même où chacun peut entrer à toute -heure; la coquette Arsinoé, non loin du lit conjugal où veille le -jaloux; l'innocente Zulma, jusqu'au fond de l'étroite alcôve où sa -vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes gens qui, favorisés de -la sensibilité la plus expansive, peuvent très bien idolâtrer deux ou -trois femmes à la fois; des amans enfin, des amans accomplis, comme -Faublas, et comme... J'allois, Dieu me pardonne! citer Rosambert, mais -je m'arrête; ce seroit, je le sens, profaner deux grands noms que de -leur associer mon nom trop peu digne.» - -A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de Rosambert, et je ne pus -m'empêcher de sourire. «Mon ami, ferai-je seul les frais de -la conversation? poursuivit-il; allons, asseyez-vous et -parlez à votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'est-elle -devenue?--Hélas!--Malheureux époux, je vous entends... Et de sa rivale, -qu'en faites-vous?--De sa rivale,... de sa rivale... Mais...--Bon! -s'écria-t-il en riant, il va me demander laquelle! cela doit être. Il -entre dans le monde avec tous les moyens de s'y distinguer; et sa -première aventure le met encore en évidence! Il faut bien que les femmes -se l'arrachent! heureux mortel!... Eh bien, voyons: les rivales de -Sophie, combien sont-elles?--Elles sont une, mon ami.--Une! Quoi! la -marquise vous retient toujours enchaîné?--La marquise!... Tenez, -Monsieur le comte, laissons la marquise; je n'aime point à vous entendre -parler d'elle.» - -Le ton de ma réponse annonçoit un mouvement d'humeur qui fut bientôt -calmé: car j'aimois encore Rosambert, et sa gaieté me séduisoit -toujours. Mais en vain me fit-il cent questions pour apprendre ce qui -m'étoit arrivé depuis notre séparation. J'eus le courage de lui refuser -toute espèce de confidence: la confiance n'étoit pas revenue. «Voilà -bien de la discrétion perdue, me dit-il enfin quand il me vit prêt à -sortir; songez donc que, sans avoir seulement besoin de le demander, je -saurai désormais tout ce que vous faites. Grâce à moi, grâce à la -marquise, et surtout grâce à vos mérites, ajouta-t-il en riant, car je -ne prétends en rien porter atteinte à votre gloire, grâce à vos mérites, -vous voilà maintenant un personnage trop considérable pour que le public -ne s'informe pas curieusement de ce que vous devenez. Mais, en attendant -qu'il m'ait appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir vous -le répéter: si vous aimez votre épouse, défiez-vous de Mme de B... Votre -épouse, je le gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie... -Adieu, Faublas, à demain, car je compte sur votre parole; et la -marquise, souvenez-vous-en bien, doit ignorer que votre amitié m'est -rendue. Adieu.» - -Un billet de Mme de Montdésir arriva chez moi comme je venois d'y -rentrer. La marquise me faisoit dire que le comte, dont les médecins -avoient, dès la surveille, permis le transport, ne devoit pas être aussi -mal que me l'annonçoit la prétendue lettre du prétendu valet de chambre. -Mme de B... me prioit, en conséquence, de vouloir bien ne pas faire à M. -de Rosambert la visite sollicitée. «Je... je ne la ferai pas. Dites que -je ne la ferai pas.» Telle fut l'insidieuse réponse que remporta le -tardif commissionnaire. - - * * * * * - - - - -_Imprimé par Jouaust et Sigaux_ - -POUR LA - -PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE - -M DCCC LXXXIV - - - - -_PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE_ - - -Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25 -whatman.--Tirage en GRAND PAPIER (in-8º), à 170 pap. de Hollande, 20 -chine, 20 whatman. - - HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.--DÉCAMÉRON de Boccace, - grav. de Flameng. _Épuisés._ - CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de J. Garnier, grav. - par Lalauze ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc. 50 fr. - MANON LESCAUT, grav. d'Hédouin. 2 vol. 25 fr. - GULLIVER (Voyages de), grav. de Lalauze. 4 vol. 40 fr. - VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'Hédouin. 25 fr. - RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de Boilvin. 60 fr. - PERRAULT (Contes de), grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr. - CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de J. Worms, - grav. par Rajon. 20 fr. - VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, grav. - d'Hédouin. 20 fr. - ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de Laguillermie. 5 fascicules. 45 fr. - ROBINSON CRUSOÉ, grav. de Mouilleron. 4 vol. 40 fr. - PAUL ET VIRGINIE, grav. de Laguillermie. 20 fr. - GIL BLAS, grav. de Los Rios. 4 vol. 45 fr. - CHANSONS DE NADAUD, grav. d'Ed. Morin. 3 vol. 40 fr. - PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de Lalauze. 2 vol. 60 fr. - LE DIABLE BOITEUX, grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr. - ROMAN COMIQUE, grav. de Flameng. 3 vol. 35 fr. - CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'Hédouin, 4 vol. 50 fr. - MILLE ET UNE NUITS, grav. de Lalauze. 10 vol. 90 fr. - LES DAMES GALANTES, dessins d'Ed. de Beaumont, gravés par - Boilvin. 3 vol. 40 fr. - LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins de J. Garnier, - gravés par Champollion. 4 vol. 45 fr. - BEAUMARCHAIS: _Mariage de Figaro_, _Barbier de Séville_. - Dessins d'Arcos, gravés par Monziès, 2 vol. 32 fr. - DIABLE AMOUREUX, grav. de Lalauze. 1 vol. 20 fr. - CONTES D'HOFFMANN, grav. de Lalauze. 2 vol. 36 fr. - - -NOTA.--_Les prix indiqués sont ceux du format in-16. S'adresser à la -librairie pour les autres exemplaires._ - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, -tome 4/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 4 *** - -***** This file should be named 62120-8.txt or 62120-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/1/2/62120/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 - -Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray - -Illustrator: Paul Avril - -Release Date: May 13, 2020 [EBook #62120] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 4 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="figc hidehand"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div> -<div class="break"></div> - - -<p class="t1 top4em">LES AMOURS<br /> -<span class="small">DU CHEVALIER</span><br /> -<span class="large">DE FAUBLAS</span></p> - -<div class="figc"><img src="images/nonbene.png" alt="[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]" /></div> -<p class="cg">TOME QUATRIÈME</p> - -<p class="cg">PARIS, M DCCC LXXXIV</p> - -<div class="break"></div> - - -<h1>LES AMOURS<br /> -<span class="small">DU CHEVALIER</span><br /> -<span class="large">DE FAUBLAS</span></h1> - -<p class="cg"><span class="small">PAR</span><br /> -<span class="large">LOUVET DE COUVRAY</span></p> - -<p class="cg"><span class="small">AVEC UNE</span><br /> -<span class="large">PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER</span></p> - -<p class="cg"><i class="large">Dessins de Paul Avril</i><br /> -GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS</p> - -<div class="cg"><img src="images/jouaust.png" alt="[Marque d'imprimeur: IOVAVST]" /></div> -<p class="cg"><span class="large">PARIS</span><br /> -LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES<br /> -Rue Saint-Honoré, 338</p> - -<p class="cg"><span class="small">M DCCC LXXXIV</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="[Illustration]" /> -<div class="legende small">LE SOUFFLET</div> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="small">LA</span><br /> -FIN DES AMOURS<br /> -<span class="small">DU CHEVALIER</span><br /> -<span class="large">DE FAUBLAS</span></h2> - - -<p>Hélas! je suis à la Bastille.</p> - -<p>J'y passai presque tout l'hiver, quatre -mois, quatre mois entiers. On l'a mille -fois écrit, cependant je me vois forcé -de l'écrire encore<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>: tous les chagrins sont rassemblés -dans ce séjour funeste, et de tous les chagrins -le plus inconsolable, l'ennui, l'ennui terrible, y -veille nuit et jour à côté de l'inquiétude et de la -douleur. Je crois que la mort l'habiteroit bientôt -seule, s'il étoit possible qu'on empêchât l'espérance -d'y pénétrer. O mon roi! le jour où, dans ton -équité, tu détruiras ces prisons fatales sera pour -ton peuple un jour d'allégresse.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> C'étoit au mois de juillet 1788 que je mêlois ainsi -mes réclamations à celles de tous les citoyens. Comment deviner -alors qu'au mois de juillet 89 la Bastille seroit, en -moins de trois heures, emportée d'assaut par mes vaillans -compatriotes? Comment deviner les rapides progrès de la -Révolution qui devoit nous assurer, avec la liberté individuelle, -la liberté publique? Grâces te soient rendues, Dieu -de ma patrie! Tu as jeté sur elle un regard libérateur; tu -lui as donné précisément ensemble tous les hommes et tous -les événemens nécessaires à sa régénération si désirable et si -difficile.</p> -</div> -<p>Le soleil, qui depuis plus de deux heures peut-être -éclairoit le reste du monde, commençoit à -peine à paroître pour nous, malheureux prisonniers; -à peine un de ses plus foibles rayons, obliquement -dirigé, frappoit la première moitié de -l'étroite et longue <i>lucarne</i> à regret pratiquée dans -l'épaisseur d'un énorme mur. Mes yeux, qui depuis -longtemps n'avoient plus de larmes, mes yeux -appesantis alloient se fermer pour quelques instans. -Pour quelques instans je cessois d'appeler Sophie -ou la mort; tout à coup j'entends s'ouvrir ma triple -porte, et le gouverneur entre, qui me crie: «Liberté, -liberté!» Comment un infortuné, détenu -seulement depuis quelques jours dans un des moins -affreux cachots de la Bastille, peut-il entendre ce -mot-là sans expirer de joie? Comment ai-je pu -supporter l'excès de la mienne? Je n'en sais rien; -mais ce que je sais bien, c'est que j'allois, tout nu, -me jeter hors de mon tombeau, quand on me représenta -qu'il falloit au moins prendre le temps de -m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue, -et pourtant ne se fit plus vite.</p> - -<p>Je mis peu de temps à gagner la première porte. -Dès qu'elle s'ouvrit, M. de Belcour<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> accourut vers -moi. Avec quel transport j'embrassai mon père! -avec quel plaisir il me reçut dans ses bras!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> On se souviendra peut-être que le baron de Faublas -avoit pris le nom de Belcour dans la retraite où nous nous -tenions cachés près de Luxembourg.</p> -</div> -<p>Après m'avoir adressé les plus doux reproches, -après m'avoir rendu les plus tendres caresses, le -baron entendit la question délicate que déjà lui -répétoit un époux plein d'inquiétude et d'impatience. -«Ta Sophie, me dit-il, je voudrois pouvoir -te la rendre, mais une femme charmante qui prend -l'intérêt le plus vif à tout ce qui te touche…»</p> - -<p>Je crus que le baron parloit de la marquise de -B…; un soupir m'échappa. Quiconque se rappellera -tout ce que la marquise a fait et souffert pour -moi me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon père -avoit été surpris de l'entendre; mais il se tut quelques -instans, et me regarda très attentivement; -puis il reprit:</p> - -<p>«Cette dame, qui prend un vif intérêt à tout ce -qui vous touche, m'a dit…—Vous a dit!… Mon -père, vous l'avez vue? vous lui avez parlé?—Oui, -mon ami.—Vous lui avez parlé, mon père?—Je -lui ai parlé, oui.—Eh bien! n'est-il pas vrai -qu'elle est… Mais tout à l'heure vous en faisiez la -remarque, elle est vraiment charmante!—J'en -conviens.—Et vous croyez, mon père, qu'elle -s'intéresse toujours beaucoup…—A vous; oui, je -le crois.—Mon père, elle vous a dit?…—Que -M<sup>me</sup> de Faublas s'étoit vue forcée de quitter son -couvent le lendemain du jour où l'on vous y avoit -arrêté. Personne n'a pu découvrir en quel endroit -Lovzinski l'a cachée.—O chère épouse! oh! dans -quel état elle étoit, lorsque les soldats, m'ayant -environné, m'accablèrent de leur nombre. Je la -vis tomber… évanouie,… mourante. Ah! si ma -Sophie n'est plus, tout est fini pour moi.—Éloignez -ces idées funestes, mon fils… Sans doute -votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous -aimer: le jour qu'elle quitta son couvent, elle paroissoit -bien désolée, bien inquiète, mais on ne -craignoit rien pour sa vie.—Vous me rassurez, -vous me consolez, nous la retrouverons.—Je le -désire vivement, cependant je n'oserois l'assurer. -J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore; -mais je vous avoue que je commence à désespérer -du succès.—Quoi! mon père, elle vit, -je suis libre, et je ne la retrouverois pas! Ah! je la -retrouverai, soyez sûr que je la retrouverai.»</p> - -<p>Cependant notre voiture avançoit. Déjà sortis -des cours de la Bastille, nous touchions à la porte -Saint-Antoine, lorsqu'un domestique à cheval, -ayant fait signe à notre cocher d'arrêter, me remit -une lettre en me disant: «C'est de la part de mon -maître, que voici.» Il me montroit un jeune cavalier -qui caracoloit en face de notre carrosse, à l'entrée -même du boulevard. Malgré le chapeau rond -dont le joli garçon tenoit ses yeux presque couverts, -je reconnus le vicomte de Florville. Je reconnus -l'élégant frac anglais dont il s'étoit paré dans -des temps plus heureux pour venir, jusque dans la -chambre du chevalier de Faublas, désabuser un -amant trop injuste, et une autre fois, pour conduire -M<sup>lle</sup> Duportail à la petite maison de Saint-Cloud. -Je me précipitai à la portière en criant: -«C'est elle!» Aussitôt le vicomte m'honora du -sourire le plus caressant, me salua de la main, et -prit le galop. Enchanté de le revoir et ne pouvant -contenir ma joie, je criois toujours: «C'est elle!» -Le baron crioit aussi. «Mon ami, vous allez tomber -dehors… Vous allez tomber, Monsieur, prenez -donc garde!—Mon père, c'est elle!—Qui, -elle?—Elle, mon père!… cette femme charmante -dont nous parlions tout à l'heure. Regardez.»</p> - -<p>J'avois pris ou j'avois cru prendre la main de -M. de Belcour; je tirois à moi, et je déchirois sa -manchette. «Si vous voulez que je regarde, rangez-vous -un peu, me dit-il. Où la voyez-vous donc?—Là-bas, -là-bas. Elle est déjà un peu loin; mais -vous pouvez encore distinguer son joli cheval et -son charmant habit.—Comment! se met-elle en -homme quelquefois?—Souvent.—Et elle monte -à cheval?—Bien, très bien, avec infiniment de -grâce et d'adresse.—Vous êtes mieux instruit que -moi, répondit le baron, qui paroissoit avoir un -peu d'humeur; je ne savois pas cela.—Mon père, -vous permettez que je lise ce qu'elle m'écrit?—Oui, -et même tout haut, si cela se peut; vous -m'obligerez.»</p> - -<p>Je lus tout haut:</p> - -<blockquote> -<p><i>Jusqu'à ce que votre malheureux duel soit entièrement -oublié, Monsieur, vous ne pouvez pas plus que -monsieur votre père, qui a bien fait de garder le nom -qu'il avoit pris à Luxembourg, reparoître dans la capitale -sous celui de Faublas. Faites-vous appeler le chevalier -de Florville, si cela ne vous est pas trop désagréable, -et si vous ne trouvez rien de pénible à vous -rappeler quelquefois le souvenir d'une amie aux sollicitations -de laquelle vous devez enfin votre élargissement.</i></p> -</blockquote> - -<p>«Je savois bien qu'elle faisoit des démarches, -interrompit le baron; mais elle n'espéroit pas un -si prompt succès. Je n'ai reçu que ce matin l'heureuse -nouvelle de votre liberté prochaine; encore -ne me l'a-t-on mandée que par un écrit d'une main -inconnue. Continuez votre lecture, mon ami.»</p> - -<blockquote> -<p><i>Ce soir nous pourrons causer ensemble un moment. -Ce soir vous recevrez une visite de M<sup>me</sup> de Montdésir, -et vous ferez ce qu'elle vous dira… Brûlez ce billet.</i></p> -</blockquote> - -<p>Le baron me demanda vivement quelle étoit cette -M<sup>me</sup> de Montdésir; je répondis que je n'en savois -rien. «Il y a toujours, me répliqua-t-il avec -impatience, il y a toujours quelque chose de bizarre -et d'obscur dans tout ce qui vous arrive. Au reste, -j'aurai dès ce soir l'explication de tout cela.—Dès -ce soir, mon père?—Oui, dès ce soir, nous -irons chez elle remercier cette dame…—Nous -irons chez elle?… Mais je ne peux pas m'y présenter, -moi.—Pourquoi donc?—Parce que son -mari…—Son mari? pourroit-il le trouver mauvais? -Mais d'ailleurs il est mort.—Son mari? -Il est mort?—Eh! oui, il est mort. Vous qui paroissez -être si bien instruit de ce qui la regarde, -comment ne savez-vous pas cela?—Demandez-moi -plutôt comment je le saurois, mon père… -Il est mort! j'en suis vraiment fâché. Pauvre marquis -de B…! c'est apparemment des suites de sa -blessure: j'aurai toujours cela à me reprocher.»</p> - -<p>M. de Belcour ne m'entendoit plus, parce que sa -voiture venoit de s'arrêter devant un couvent de -la rue Croix-des-Petits-Champs, près la place -Vendôme. «Vous allez voir votre sœur, me dit -le baron.—Ah! ma chère Adélaïde!—Je l'ai -mise ici, continua mon père, pour qu'elle fût plus -près de nous; tout à l'heure vous remarquerez sans -doute avec plaisir que, des fenêtres de l'hôtel où -je loge maintenant, vous pourrez apercevoir votre -sœur, lorsqu'aux heures de récréation elle se promènera -dans le jardin de son couvent. Vous concevez -qu'il étoit impossible que je continuasse à -demeurer rue de l'Université, et qu'au contraire il -m'a fallu prendre un autre quartier que celui du -faubourg Saint-Germain. Suivez-moi, mon ami, -nous allons emmener Adélaïde, qui ne sera pas -fâchée de dîner avec nous.»</p> - -<p>Elle vint d'abord au parloir. Comme elle étoit -embellie depuis plus de cinq mois que je ne l'avois -vue! Que je la trouvai mieux faite encore et mieux -formée, plus grande et plus jolie! O fille tout -aimable, si je n'avois pas été ton frère, que n'aurois-je -pas fait pour être ton amant!</p> - -<p>Je tenois sa main, que je mouillai de mes larmes; -ses larmes tomboient sur ma main, et mon père -nous prodiguoit à tous deux mille douces caresses. -Cependant, c'étoit moi qu'il embrassoit le plus -souvent. «N'en sois point jalouse, dit-il à ma -sœur, qui en fit la remarque avec l'ingénuité qu'on -lui connoît, permets qu'aujourd'hui je l'aime un -peu plus que je ne te chéris. Depuis plus de six -mois peut-être je souffre et je m'inquiète, et ce -n'est pas toi, ma chère fille, ce n'est pas toi qui me -donnes du chagrin.» Le baron, pour adoucir cette -espèce de reproche, me pressa vingt fois sur son -sein.</p> - -<p>Du couvent nous nous rendîmes, en moins d'une -minute, à notre hôtel, où mon père me mit d'abord -en possession de l'appartement qu'il m'avoit destiné. -Je fus charmé de retrouver le fidèle Jasmin -dans mon antichambre; mais je ne pus, sans beaucoup -de chagrin, voir dans ma chambre à coucher, -très petite, un seul lit très étroit. «Oh! mon père, -vous avez logé le chevalier de Faublas comme s'il -devoit longtemps encore gémir dans le veuvage; -voici la chambre du célibat.» Pour toute réponse, -M. de Belcour m'ouvrit une porte voisine. Après -avoir traversé plusieurs pièces très vastes, j'entrai -dans une fort belle chambre, où se trouvoient deux -alcôves et deux lits. Je fis un saut de joie: «Voici -le temple de l'hymen. L'amour y ramènera ma -femme pour moi; mon père, je n'habiterai cette -chambre qu'avec Sophie et l'amour. Jusqu'à ce -que ma femme me soit rendue, j'occuperai cet -autre appartement si triste; personne n'entrera -dans celui-ci, personne: aucune beauté moins -digne de ce lieu ne le profanera par sa présence. -Et ce boudoir, qu'il est joli! qu'il est galant!… -galant et joli sans doute; mais, quand mon amante -y sera venue seulement une fois recevoir mes adorations, -le boudoir n'existera plus: ce sera vraiment -un temple, un sanctuaire; je n'approcherai -de l'autel qu'avec un saint respect…»</p> - -<p>L'autel, c'étoit un lit de repos: je lui parlois et -je le baisois.</p> - -<p>Nul autre que moi ne s'en approchera… Ah! -ma sœur, n'entrez pas! n'entre pas, ma chère -Adélaïde, je t'en prie… L'accès de ce lieu de délices -ne doit être permis qu'à ma femme. Oui, ma -Sophie, je le jure par toi, jamais mortelle ne -pénétrera dans ce sanctuaire où mes hommages -t'attendent; oui, je le jure encore, elle y sera -seule adorée, la divinité que mes vœux les plus -ardens y vont appeler chaque jour.</p> - -<p>Quand il faisoit ce double serment, au moins -inutile, le chevalier de Florville étoit loin de soupçonner -qu'avant la fin de la journée il arriveroit -grand scandale en ce lieu si témérairement consacré.</p> - -<p>Mon père me fit voir que, du boudoir, on passoit -dans un cabinet de toilette, et, du cabinet de -toilette, dans un corridor, au bout duquel on -trouvoit un escalier dérobé. Ce ne fut pas sans -peine qu'on m'arracha de l'appartement de ma -femme; M. de Belcour, avant d'avoir pu me déterminer -à passer dans le sien, fut obligé de sourire -aux propos tendres, et d'admirer les douces -caresses dont j'honorois successivement chacun -des petits meubles du charmant boudoir.</p> - -<p>Ne me demandez pas comment il se fit que -plusieurs heures s'écoulèrent sans que j'eusse pu -donner seulement un souvenir à M<sup>me</sup> de B…, sans -que j'eusse trouvé le moment d'interroger encore -M. de Belcour sur l'état nouveau de cette veuve -qui devoit m'être si chère. Songez qu'Adélaïde -me parloit de sa bonne amie; songez que ma -sœur pleuroit avec moi l'absence de ma bien-aimée.</p> - -<p>Oui, nous pleurions encore lorsque les portes -de l'hôtel s'ouvrirent avec fracas. Au bruit d'une -voiture qui entroit, mon père courut à la fenêtre; -puis il revint à moi: «Mon ami, c'est elle; quoiqu'elle -sût très bien que vous étiez ici, je le lui ai -fait dire: elle vient apparemment nous demander -à dîner.» J'allois me précipiter sur l'escalier, -M. de Belcour me retint. «Mon fils, vous ne -l'irez pas remercier dans le vestibule; c'est à moi -de la recevoir.—Mon père!—Mon ami, restez -là; restez avec Adélaïde, je le veux.»</p> - -<p>Il descendit et remonta le moment d'après. En -vérité, je m'attendois à voir paroître la marquise -de B…; ce fut la baronne de Fonrose qui entra. -Mon étonnement, déjà très grand, devint extrême -lorsque je la vis accompagnée d'une jolie petite -brune qui, prompte comme l'éclair, vint tomber -dans mes bras. Quand elle m'eut vingt fois serré -dans les siens, vingt fois embrassé, vingt fois appelé -son cher ami, elle s'aperçut qu'il y avoit là -deux personnes qu'elle ne connoissoit pas, et qui, -très surprises de son excessive joie, comme de sa -vivacité plus excessive encore, la regardoient faire -en silence, et sembloient attendre impatiemment -qu'elle eût fini. «Pardon, dit-elle à mon père en -le saluant, je ne vous avois pas remarqué… Mais -ce n'est pas ma faute,… c'est que… c'est qu'il -est bon de vous avertir que je suis naturellement -un peu prompte»; et sans attendre la réponse de -M. de Belcour: «Quelle est cette jeune personne?» -me demanda-t-elle en me montrant Adélaïde. -Dès que j'eus répondu que c'étoit ma sœur, -elle courut l'embrasser en lui disant: «Mademoiselle, -je suis bien aise que vous lui soyez parente -d'aussi près, car je vous trouve bien jolie.»</p> - -<p>Ma chère Adélaïde, extrêmement troublée, ne -put répondre un seul mot; mais j'entendis que -mon père, à peine revenu de sa première surprise, -prioit tout bas M<sup>me</sup> de Fonrose de lui dire le nom -de cette jeune dame, qu'il trouvoit en effet passablement -prompte. La baronne répondit tout haut: -«C'est l'une de mes plus intimes amies; je crois -vous avoir parlé quelquefois de madame la comtesse -de Lignolle.» Mon père adressa la parole à -la comtesse: «Il me paroît que mon fils a l'honneur -d'être connu de madame?—Beaucoup, -Monsieur, dit-elle.—Oui, beaucoup, répétoit la -baronne, qui rioit: ils ont fait des charades ensemble.»</p> - -<p>Chacun s'étoit assis; la comtesse me faisoit -signe de venir me placer à côté d'elle; j'y allois; -le baron m'arrêta. «Étourdi que vous êtes!» me -dit-il; puis, me présentant M<sup>me</sup> de Fonrose: -«Recevez, Madame la baronne, les remerciemens -de mon fils.—Il faut convenir qu'il m'en doit, -répondit-elle: je lui ai promptement ramené une -jolie dame pour laquelle il a sans doute quelque -amitié.—Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela seulement -qu'il s'agit.—Vous avez raison; il m'a -encore l'obligation de lui avoir fait lier connoissance -avec elle. Aussi me suis-je empressée, ce -matin, d'aller chercher la comtesse, dès que j'ai su -par vous que le chevalier venoit de sortir de sa -prison.—Dès que vous l'avez su par moi! mais -vous le saviez, j'espère, avant que je vous l'eusse -fait dire?—Non.—Comment, non? vous -n'avez point fait de démarches pour obtenir la -liberté du chevalier?—J'en ai fait, il est vrai.—Ce -n'est pas à vous qu'il doit son élargissement?—D'honneur, -je ne le crois pas.—Madame, vous -m'étonnez, s'écria-t-il avec un peu d'humeur. -Pourquoi vous refuser à la reconnoissance du père, -quand vous sollicitez celle du fils?—Quand je -sollicite celle du fils! Expliquez-vous, Monsieur.—Eh! -oui, Madame, vous me faites un mystère -de votre heureux succès, tandis que vous n'avez eu -rien de plus pressé que d'en instruire le chevalier.—Dites-moi, -Monsieur, répliqua-t-elle avec -impatience, comment j'ai pu instruire le chevalier, -dont je n'ai…?—Comment, Madame? par une lettre -que vous lui avez écrite ce matin.—Une lettre!»</p> - -<p>Maintenant il étoit clair pour moi que, pendant -toute la matinée, il s'étoit fait entre le chevalier -de Faublas et son père un long quiproquo. Il -étoit clair que celui-ci avoit toujours entendu -parler de M<sup>me</sup> de Fonrose, tandis que celui-là ne -songeoit qu'à M<sup>me</sup> de B… Frappé de la chaleur -que M. de Belcour mettoit dans son explication -avec M<sup>me</sup> de Fonrose, je ne pouvois douter qu'il -ne fût très amoureux d'elle et un peu jaloux de -moi. Je n'avois qu'un mot à dire pour justifier la -baronne, mais il ne falloit pas compromettre la -marquise et me faire une querelle avec la comtesse. -Quel parti prendre? Pendant que je cherchois -un expédient capable de concilier tous les -intérêts contraires, Adélaïde paroissoit rêveuse, -M<sup>me</sup> de Lignolle inquiète, M<sup>me</sup> de Fonrose impatientée, -et le baron continuoit.</p> - -<p>«Oui, Madame, une lettre qu'on lui a remise -de votre part au moment que nous passions à la -porte Saint-Antoine; une lettre dans laquelle il -vous plaît de lui donner le nom de <i>Florville</i>.—Le -nom de Florville!—Et dans laquelle encore vous -lui annoncez pour ce soir la visite de je ne sais -quelle dame de Montdésir.—Je suis fort aise que -vous m'appreniez ce nom-là. Cependant, Monsieur, -je vous l'avoue, j'attends avec quelque impatience -que vous vouliez bien finir ce trop long badinage.—Il -ne tient qu'à vous, Madame; avouez -simplement…—Quoi, Monsieur? toutes les rêveries -qui vous passent par la tête?—Avouez -simplement, continua-t-il d'un ton piqué, avouez -que, patiemment postée à l'entrée du boulevard, -vous attendiez un regard du chevalier.—Si monsieur -le baron ne s'amuse pas, il a perdu la raison.—Avouez, -Madame, il n'y a pas de quoi me -fâcher. Tout ce qui pourroit m'étonner un peu, -c'est que vous ayez cru nécessaire de vous enfuir à -toute bride lorsque j'ai voulu mettre la tête à la -portière.—A toute bride? l'expression est excellente.—Au -galop, au galop, si vous l'aimez -mieux.—Celle-ci n'est pas moins bonne.—Eh! -sans doute, s'écria-t-il avec une extrême vivacité, -à toute bride ou au galop, pourquoi pas, puisque -vous étiez à cheval et en habit de cavalier?—Moi, -ce matin, sur le boulevard, à cheval et -en habit de cavalier? Moi, Monsieur? songez-vous -bien à ce que vous dites? Ah! cela est trop -fort!…—Madame, on vous a vue comme je -vous vois.—Qui, Monsieur?—Mon fils.—Lui?—Lui-même.—Eh -bien, je m'en rapporte -à ce qu'il va dire.—Parlez, Chevalier, est-ce -moi que vous avez vue?» Je répondis: «Non, -Madame.—Comment, non? s'écria M. de Belcour. -Ne m'avez-vous pas dit…?—Mon père, nous -nous sommes mal entendus. Quand vous comptiez -qu'il étoit question de Madame, je vous parlois -d'une autre personne.—Et de qui donc?—Dispensez-moi…»</p> - -<p>La comtesse, se levant alors avec beaucoup de -vivacité, me dit: «Je veux le savoir, moi!» -J'affectai de rire en répétant: «Vous voulez le -savoir?—Oui, reprit-elle, je veux savoir quelle -femme si pressée de vous voir vous guettoit ce -matin sur votre passage et vous a écrit.—Vous -voulez le savoir?—Oui, Monsieur.—Quoi! sérieusement, -continuai-je en jouant l'étonnement, vous -voulez que je dise…?—Oh! que vous m'impatientez! -Oui, je le veux.—Absolument, Madame?—Eh! -oui.—Vous l'exigez?—Je l'exige.—Si -je vous obéis, vous ne serez pas fâchée?—Non.—Mais, -voyez, Madame; faites bien vos -réflexions.—Je perds patience.—Ah çà! mais, -du moins, je ne le dirai donc qu'à vous, et tout -bas?—Quel supplice!… Non, Monsieur, tout -haut et à tout le monde.—Vous le permettez?—Apparemment, -puisque je l'ordonne.—Vous l'ordonnez?—Eh! -oui, oui, oui, cent fois oui!—Allons, -c'est que probablement vous avez quelques -raisons?…—Sans doute, j'en ai.—A la bonne -heure!… je vais le dire. (<i>Au baron et à la baronne, -en montrant la comtesse.</i>) C'étoit madame.—Cela -n'est pas vrai, s'écria-t-elle.—Vous croyez donc -que je ne vous ai pas reconnue?—Je vous jure -que ce n'étoit pas moi.»</p> - -<p>Je lui soutins que c'étoit elle; je le lui soutins -avec tant d'assurance et un si grand air de vérité -que mon père le crut fermement. La baronne elle-même -y fut trompée. «Il est vrai, dit-elle à la -comtesse, que vous mettez quelquefois des habits -d'homme, et que je ne vous ai pas trouvée ce matin -chez vous, quand j'ai été vous y chercher. Je -vous ai attendue près d'une heure.» M<sup>me</sup> de Lignolle, -désolée, désolée plus que je ne puis le dire, -crioit en vain: «J'étois allée chez ma tante, la -marquise d'Armincour; de ma vie je n'ai monté à -cheval, je ne savois pas que le chevalier dût aussitôt -obtenir sa liberté.» En vain crioit-elle, personne -ne paroissoit la croire; et moi, toujours -armé d'un imperturbable sang-froid bien propre à -redoubler sa vive impatience, je ne cessois de lui -répondre tranquillement: «Ah! je vous ai bien -reconnue!» Je pense, en vérité, que la comtesse se -fût alors jetée par la fenêtre si, cruel au point de -lui enlever l'unique amusement dont sa petite fureur -pût être un peu calmée, je l'eusse empêchée de -me pincer les bras et de me casser son éventail -sur les doigts. «Vous vous fâchez, Madame, je -l'avois bien dit! voilà ce que je prévoyois quand je -résistois. Aussi, pourquoi me forcer de parler?—Quoi! -Monsieur, pouvois-je deviner…?—Que -je vous nommerois? Ah! voilà ce que c'est! vous -ne me pressiez tant qu'afin que je nommasse une -autre personne. Comment n'ai-je pas senti cela? -J'ai tort en effet, j'ai grand tort! Quelle gaucherie -de ma part!» En lui parlant ainsi, j'affectois de -baisser la voix, mais en même temps j'avois soin -de prononcer assez distinctement pour que chacun -m'entendît. Ce dernier coup la mit tout à fait -hors d'elle-même; elle m'alloit battre sérieusement, -si je ne m'étois enfui.</p> - -<p>O ma Sophie! je courus à ton appartement, je -courus jusqu'au fond de ton boudoir chercher un -asile que je croyois sûr.</p> - -<p>Je me trompois: M<sup>me</sup> de Lignolle y entra presque -en même temps que moi. Trop coupable ou -trop étourdi, je ne songeai qu'au plaisir de la voir -dans un lieu de délices, où je pouvois si promptement -faire succéder aux cruelles fureurs de la colère -les douces fureurs de l'amour. Je la pris dans -mes bras, et du ton le plus tendre: «Puisque -vous m'assurez que ce n'étoit pas vous, lui dis-je, -il faut bien que je vous croie; cependant j'aurois -gagé toute ma fortune que ce matin M<sup>me</sup> de Lignolle -m'avoit rencontré près du boulevard. Jolie -comtesse, cette erreur de mes yeux, cette erreur -dont vous êtes affligée, que prouve-t-elle? rien -autre chose, assurément, sinon qu'en tout temps -préoccupé de votre souvenir, l'amant qui vous -adore vous voit partout.—Eh bien, voilà une -bonne raison, répondit la comtesse aussitôt apaisée; -que ne la disiez-vous plus tôt, je ne me serois -pas mise en colère.» Elle m'embrassa.</p> - -<p>De mes deux sermens, l'un étoit déjà complètement -oublié, puisque M<sup>me</sup> de Lignolle restoit dans -le boudoir où je l'avois laissée trop facilement entrer. -L'autre, j'en fais en toute humilité l'aveu pénible, -l'autre, qu'on ne regardera pas comme le -moins essentiel, j'allois aussi peu religieusement -et peut-être aussi vite le violer, si M<sup>me</sup> de Fonrose -ne fût tout à coup arrivée pour empêcher que -le même instant ne me vît souillé d'un double parjure… -Hélas!</p> - -<p>«Allons, enfans, dit-elle en ouvrant la porte, -que voulez-vous donc faire là? Vous êtes aussi -trop étourdis. Le baron se fâche, il ne veut pas -que sa fille dîne avec vous. En conscience, a-t-il -tort? Allons, revenez avec moi, rentrons.—Voilà, -répondit la comtesse, un joli boudoir. Nous y reviendrons, -Monsieur de Faublas, Duportail, de -Flourvac, de Florville: car vous êtes le jeune homme -aux cinquante noms.—Comtesse, vous savez donc -tout cela?—Et bien autre chose encore; nous -aurons quelque dispute ensemble, je vous en -avertis.»</p> - -<p>Je fermai l'appartement de ma femme. La comtesse -saisit son temps pour me prendre la clef, -qu'elle mit dans sa poche. «Vous en avez sans -doute une autre, me dit-elle; moi, j'ai besoin de -celle-ci.»</p> - -<p>Quand ces dames rentrèrent dans le salon, mon -père n'y étoit plus. Je courus le rejoindre sur l'escalier, -qu'il descendoit avec Adélaïde. Ma chère -sœur avoit les larmes aux yeux. «Voilà une dame -qui nous fait bien du mal, mon frère. C'est sans -doute à cause d'elle que nous ne dînons point ensemble; -elle est trop familière et trop vive, cette -dame; défiez-vous-en. Tenez, mon frère, je -n'aime pas les femmes qui montent à cheval. -N'allez pas mettre encore un habit d'amazone -pour celle-là, et vous battre avec son mari. -Trouveriez-vous donc quelque plaisir à faire du -mal à un honnête homme, et à retourner à la Bastille? -Mon frère, n'aimez pas cette dame; oh! je -vous en prie, ne l'aimez pas. Songez à ma bonne -amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime -bien, ma bonne amie, et, je vous le dis, cette comtesse -lui causeroit autant de chagrin que cette autre -marquise qui la faisoit tant pleurer.»</p> - -<p>Ainsi, ma chère Adélaïde me donnoit, sans prétention -comme sans finesse, d'excellentes leçons. -Mais le moyen de goûter sa morale, à présent que -la comtesse m'attend là-haut? Le moyen d'entendre -la raison, quand le plaisir est là? Un jour -viendra, mon aimable sœur, un jour viendra que -vous-même, instruite par les passions, vous ne -pourrez, sans de grands combats, donner l'exemple -avec le précepte. En attendant, prêcheuse innocente, -vous perdez vos bonnes paroles; je ne suis -touché que de votre douleur, et, pendant que mon -père vous reconduit, je vole embrasser ma maîtresse.</p> - -<p><i>M'ama 'l secondo mio</i>, dit M<sup>me</sup> de Fonrose, -qui me voyoit faire. <i>Amo 'l primo mio</i>, reprit-elle -pendant que M<sup>me</sup> de Lignolle me rendoit mon -baiser. Mais, après s'être précipitamment jetée -entre nous, elle ajouta: «Doucement, chers enfans, -je suis désolée de séparer les <i>deux</i> jolies <i>personnes</i>! -cependant, il faut que vous gardiez pour -un autre moment la fin de l'heureuse charade.»</p> - -<p>A l'application presque aussi heureuse que la -baronne en faisoit, je vis bien que la comtesse -n'avoit point de secrets pour elle.</p> - -<p>Placé entre deux jolies femmes, dont l'une applaudissoit -aux tendresses que me prodiguoit -l'autre, je devois trouver le temps bien rapide en -son cours. Il est vrai que, lorsque mon père revint, -je le croyois à peine sorti. Monsieur le baron prit -avec la comtesse un ton froidement poli; mais, -grâce à M<sup>me</sup> de Fonrose, le dîner s'égaya. Chaque -saillie de M. de Belcour lui valoit un sourire de la -baronne, et M. de Belcour paroissoit beaucoup -aimer ce sourire. Plus sensible pourtant au plaisir -de me revoir à sa table, le baron, souvent et longtemps, -reposa sur moi ses regards satisfaits. Souvent -il parla d'Adélaïde, et, chaque fois qu'il en -parla, le regret de son absence lui coûta plus d'un -soupir. Oui, pendant ce dîner trop court, oui, -mon père, et je m'en souviendrai toute ma vie, je -n'eus besoin que d'une attention légère pour discerner -que votre maîtresse pouvoit un instant vous -distraire, mais que toujours vous vous attendrissiez -pour votre fille, mais que vous étiez heureux par -votre fils. Oui, mon père, je ne vous observai -qu'un moment, et mon cœur sentit que, malgré -les séductions de cet autre amour si puissant, si -tyrannique, le seul amour paternel vous donnoit -en ce moment les plaisirs que vous vouliez cacher -et la joie qu'il vous étoit si doux de laisser paroître.</p> - -<p>Un ami commun vint la partager; le vicomte de -Valbrun, tout à l'heure instruit de mon élargissement, -accouroit m'en féliciter. Il me parut que -M<sup>me</sup> de Fonrose eût désiré qu'il se fût moins -pressé. M. de Valbrun prit avec elle le ton orgueilleusement -modeste qui semble appartenir à l'amant -prédécesseur, et je vis au contraire M. de Belcour -affecter les airs supérieurs d'un rival préféré. «Oui, -c'est une affaire arrangée, me dit tout bas le vicomte, -qui s'aperçut que j'observois curieusement -chaque acteur de cette scène pour moi nouvelle, -c'est une affaire arrangée, je ne suis plus rien chez la -baronne. Hélas! poursuivit-il en riant, j'ai moi-même -fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre -détention, le baron revient à Paris, je le présente à -la baronne, et tout d'un coup l'ingrat me l'enlève. -Trop heureux encore si monsieur son fils veut bien -me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine -qui seule occupe en ce moment-ci mon désœuvrement.—Monsieur -son fils ne troublera -pas vos amours, soyez-en sûr, Vicomte.—Je ne -m'y fie pas trop; jurez par Sophie.—De tout -mon cœur! je le jure.»</p> - -<p>Ce jour n'étoit pas pour moi le jour des sermens -heureux: bientôt on saura que je devois -encore violer celui-ci.</p> - -<p>«Messieurs, comptez-vous finir? dit M<sup>me</sup> de -Lignolle, impatientée de nous voir parler bas. De -qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystère? -de M<sup>me</sup> de Montdésir?—M<sup>me</sup> de Montdésir! -répéta le vicomte.—C'est, reprit la comtesse -d'un ton de dépit mêlé d'ironie, c'est une -belle inconnue qui doit faire ce soir une visite à -M. le chevalier; ce matin elle l'a prévenu par un -billet doux.» M. de Valbrun, d'un air étonné, -répéta encore les derniers mots de la comtesse: -«Un billet doux!—Oui, répondit-elle; priez -monsieur de vous le montrer, vous verrez que -c'est très intéressant.—Ah! Chevalier, faites-moi -ce plaisir-là.»</p> - -<p>Je ne fis aucune difficulté de confier à M. de -Valbrun la lettre de la marquise. Il la lut plusieurs -fois avec une attention qui me parut mêlée d'inquiétude, -puis il me la rendit sans se permettre la -moindre réflexion. Mais, un instant après, quand -nous sortîmes de table, il me tira sans affectation -dans l'embrasure d'une fenêtre. «Cette lettre, me -dit-il, je devine de qui elle vient.—Vicomte, vous -avez très bien fait de n'en rien dire.—Ah! soyez -tranquille. Quant à M<sup>me</sup> de Montdésir, c'est -M<sup>me</sup> de B… qui…» J'interrompis M. de Valbrun. -«Je le crois comme vous: c'est la marquise, c'est -elle assurément.» Le vicomte reprit: «Pendant -votre détention, qui auroit pu durer très longtemps, -Justine m'a dit cent fois que M<sup>me</sup> de B… -ne cessoit de travailler à votre liberté. Elle a peut-être -quelque chose de très intéressant à vous apprendre.—Comme -vous dites, Vicomte, et c'est -là sans doute le motif de la visite qu'elle me rendra -ce soir.—Chevalier, je ne suis pas fâché -qu'elle vienne chez vous, puisque cette démarche -peut vous être utile; mais, du moins, soyez sage, -songez à M<sup>me</sup> de Lignolle, songez à Sophie, -n'allez pas…»</p> - -<p>La comtesse, qui ne me perdoit pas de vue un -moment, vint alors nous joindre, et mit fin à cette -conversation, dans laquelle le vicomte et moi nous -avions compris, chacun de diverse manière, plusieurs -mots susceptibles de plusieurs interprétations. -Oui, Lecteur, je vous en demande pardon, -c'étoit encore un quiproquo.</p> - -<p>Cependant la baronne parloit d'aller à l'Opéra. -M. de Belcour, dès qu'il sut que la comtesse n'y -accompagnoit point M<sup>me</sup> de Fonrose, déclara -qu'il ne sortiroit pas de chez lui. Celle-ci tenta -complaisamment tous les moyens de l'écarter, et, -désolée de le trouver inébranlable, finit par dire -qu'elle resteroit aussi; d'un autre côté, la comtesse, -inquiète, m'assuroit tout bas qu'elle ne me quitteroit -pas de la soirée. «Je serai, disoit-elle d'une -voix altérée, charmée de connoître cette M<sup>me</sup> de -Montdésir si prompte à vous donner des rendez-vous.» -Puis, avec beaucoup de douceur, elle -ajouta: «N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose -à me dire en particulier?» J'avoue que la jalousie -de M<sup>me</sup> de Lignolle et sa tendre vivacité me jetoient -dans une perplexité fort étrange. Sans doute je me -livrois avec transport à l'espoir charmant que me -donnoit cette question si polie: <i>N'avez-vous pas -d'ailleurs quelque chose à me dire en particulier?</i> -mais aussi, flatté d'une espérance plus douce encore, -persuadé que, sous un nom supposé, M<sup>me</sup> de -B… dans un quart d'heure peut-être seroit dans -l'appartement du chevalier de Florville, je me demandois -quel intérêt si pressant la ramenoit chez -moi si vite, et quelquefois j'osois me dire que -l'amour, justement offensé des résolutions violentes -qu'elle avoit prises à ce fatal village d'Hollrisse, -mettroit sa gloire à me la rendre ici plus -foible que jamais. Or, chacun sent dans quel embarras -se trouvoit le chevalier de Faublas; brûlant -du désir de remercier le plus tôt et le mieux possible -la bienfaitrice chérie à laquelle il devoit plus -d'une espèce de reconnoissance, mais pas à pas -suivi d'un empressé disciple, qui sembloit impatiemment -attendre la leçon que son maître eût été -bien fâché de lui refuser. Que chacun plaigne -donc un malheureux jeune homme obligé d'abord -d'écarter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire -la belle marquise, et ensuite réduit à la -dure nécessité de renvoyer sa première maîtresse -pour recevoir sa première écolière; qu'en ce moment -critique on craigne surtout qu'il ne fasse -quelque sottise! Eh! qui n'eût pas, dans une occasion -aussi difficile, perdu la tête comme moi?</p> - -<p>Je pris un parti que je croyois bon; je saisis, pour -m'échapper du salon, un instant où la comtesse -causoit avec la baronne; je courus à mon appartement; -j'appelai mon domestique. «Écoute, Jasmin, -va te mettre en sentinelle à la porte de la rue; une -dame viendra bientôt, qui demandera le chevalier -de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en -prieras bien poliment, mon ami, car c'est une -grande dame; à la faveur de la nuit, vous passerez -sans que le suisse vous voie; vous traverserez la -cour, et vous monterez par l'escalier dérobé; cette -dame voudra bien attendre dans mon appartement; -tu l'y laisseras sans lumière, parce qu'il ne faut pas -que, des fenêtres du baron, on puisse s'apercevoir -qu'il y a quelqu'un chez moi. Tu m'entends bien?—Oui, -Monsieur le chevalier.—Attends donc, -ce n'est pas tout: au lieu de venir m'avertir chez -le baron, tu descendras dans la cour, et tu joueras -sur ton méchant violon cet air que tu écorches si -bien: <i>Tandis que tout sommeille</i>. Quand tu croiras -que j'ai dû t'entendre, tu remonteras ici, où tu -attendras mes derniers ordres. As-tu bien compris -tout cela?—Oui, Monsieur.—Tu ne veux pas -que je répète?—Non, Monsieur, et vous allez -être obéi de point en point. Oh! que je suis aise -de vous revoir! oh! je le disois bien, que, quand -mon jeune maître seroit de retour, l'amour et les -plaisirs repasseroient dans mon antichambre.—Tu -oubliois les petits profits, Jasmin. Tiens, prends -cela, car j'aime les gens qui ont de l'intelligence.»</p> - -<p>Je n'avois quitté la comtesse qu'une minute, et -déjà pourtant elle demandoit qu'un domestique -allât voir où je pouvois être. Il y avoit une bonne -heure que j'attendois près d'elle le signal convenu, -quand Jasmin le donna. Mon bon Jasmin racloit -comme un ménétrier de la foire; mais c'est ici surtout -que vous admirerez l'empire de mon imagination -sur mes sens: aux premiers <i>crincrins</i> du -violon criard, je crus entendre, sous les doigts de -mon laquais, résonner la harpe du roi-prophète, -ou, vous l'aimerez mieux peut-être, la lyre d'Amphion. -Jamais notre Amphion moderne, <i>Viotti</i>, -dans ses plus beaux jours, ne tirera de son instrument -des sons plus enchanteurs.</p> - -<p>Heureusement l'enthousiasme ne me transporta -pas au point de me faire oublier l'heureux moment -qui m'étoit annoncé. Je me penchai à l'oreille de -la comtesse, et d'un air empressé: «Quand donc -permettrez-vous que je vous entretienne sans témoins?—Le -plus tôt possible, répondit-elle naïvement, -il ne s'agit que de trouver un moyen de -nous échapper. J'y vais rêver; tâchez aussi d'imaginer -quelque expédient… Mais, tenez,… oui, oui, -laissez-moi faire. Monsieur, dit-elle à mon père, -la baronne m'a dit que vous aimiez le trictrac?—Oui, -Madame.—J'y suis passablement forte, -Monsieur.—Voulez-vous en faire une partie, -Madame?—Volontiers.»</p> - -<p>Qui demeura très étonné? ce fut moi. Jouer -avec mon père, quand il s'agissoit de me donner -un tête-à-tête! Cela me paroissoit une gaucherie, -une gaucherie dont je me consolai par réflexion: -car, si l'amant de la comtesse en devoit souffrir, -l'ami de la marquise en pourroit profiter. Oui, je -croyois que j'allois m'évader sans que M<sup>me</sup> de -Lignolle elle-même y prît garde. Mais je me trompois, -la petite personne avoit les yeux ouverts sur -moi; elle m'appela près d'elle, me força de m'asseoir, -et ne me permit, sous aucun prétexte, de -quitter ma place.</p> - -<p>Il y avoit une demi-heure que cela duroit, je -commençois à m'ennuyer fort, et la marquise apparemment -s'ennuyoit aussi, puisque Jasmin -recommença son solo. Mon cher confident craignoit -peut-être que je ne l'eusse pas d'abord -entendu, car cette fois il faisoit un tapage d'enfer. -On conçoit combien ce pressant carillon devoit -augmenter mon impatience; je me sentois comme -piqué de cent mille épingles, et voyez quelle -ingratitude! la lyre d'Amphion ne me sembloit -plus qu'une cornemuse. Le baron, qui dans ce -moment faisoit une école, ne trouva pas non plus -cette musique fort mélodieuse; il courut à la fenêtre, -qu'il ouvrit, et demanda quel étoit le maudit -racleur qui lui écorchoit ainsi les oreilles. «C'est -moi, répondit aussitôt Jasmin, sensible au compliment; -c'est moi.—Ayez la complaisance de ne -pas m'étourdir ainsi», lui dit le baron. Et moi, -bon fils, par égard pour mon père qui s'enrhumoit -et s'époumonnoit à la fenêtre, je criai de toutes -mes forces: «Finissez, Jasmin; vous faites un -bruit! on vous entend dans le salon comme si -vous y étiez: finissez… tout à l'heure,… tout à -l'heure, entendez-vous?—Oui, oui, Monsieur; -voilà qui est dit. Je vous entends à merveille.»</p> - -<p>Touché de mon attention, le baron se remit -au jeu d'un air satisfait; l'étourdie comtesse perdit -bientôt ses avantages et la partie. Un mal de tête -tout à coup survenu lui fournit le prétexte de -refuser sa revanche, qu'elle pria la baronne de prendre -pour elle. La comtesse, aussitôt que M<sup>me</sup> de -Fonrose se fut mise à sa place, me joignit dans un -coin du salon, et me demanda tout bas si l'escalier -étoit éclairé. «—Oui, ma jolie petite élève.—En -ce cas, partez, je vous suis.—Tout de suite?—Oui, -mon cher ami.—Quelle imprudence! Gardez-vous-en -bien.—Parce que?—Parce qu'il est -impossible que nous quittions la compagnie tous -deux en même temps.—Bon!—Impossible: -cela seroit remarqué, vous vous perdriez. Je vais -monter, on pourra me croire occupé chez moi, et -dans une bonne demi-heure…—Une demi-heure? -Ah! c'est trop long.—Il le faut absolument.—Quoi! -je vais me morfondre ici une -demi-heure?—Le temps ne me paroîtra pas plus -court qu'à vous, jolie comtesse; mais, en vérité, -faire autrement ce seroit nous conduire comme -deux enfans. Voyez, le baron s'est déjà retourné -plusieurs fois; il nous observe, il s'inquiète.—Le -baron! le baron! est-ce que nos affaires le regardent?—Il -croit pouvoir se mêler des miennes -parce que je suis son fils. Que voulez-vous? presque -tous les pères et mères ont cette ridicule prétention-là.»</p> - -<p>Jasmin n'osoit plus jouer du violon, mais je -l'entendois, comme un chanteur françois, brailler à -tue-tête: <i>Tandis que tout sommeille</i>.</p> - -<p>«Ma charmante amie, je pars. Je vous attends -dans ma chambre à coucher.—Non pas! dans le -boudoir.—Pourquoi?—Parce qu'il est plus -joli, plus commode…—Cependant…—Dans le -boudoir, Monsieur; je veux que ce soit dans le -boudoir.—Mais…—Je le veux.—Il faut donc -vous obéir. Ah çà! gardez-vous bien de venir avant -une demi-heure.—Oui.—Vous me le promettez?—Oui, -oui, oui!»</p> - -<p>Je m'élançai comme un trait: «Jasmin, sors -d'ici, ferme les portes, et va-t'en au bas de l'escalier -dérobé attendre cette dame, qui ne tardera pas -à redescendre. Tu l'as amenée sans qu'on la vît?—Oui, -Monsieur.—Tu la reconduiras avec les -mêmes précautions. Où est-elle?—Ah! Monsieur, -que vous êtes heureux! la jolie femme!—Dis -donc où elle est.—Monsieur, nous sommes -entrés dans le cabinet de toilette…—Après?—Vous -ne me donnez pas le temps, Monsieur! Elle -a vu le boudoir, et n'a pas voulu aller plus loin. Je -l'ai laissée sans lumière, comme vous me l'avez dit.—Bon! -éteins encore celle-ci, je n'en ai plus -besoin; va-t'en et ferme les portes sur toi.»</p> - -<p><i>Ferme les portes sur toi!</i> La belle précaution! -étourdi! ne m'être pas souvenu que la comtesse -s'étoit emparée de ma seconde clef.</p> - -<p>Plein d'une sécurité fatale, je traversai l'appartement -de ma femme aussi vite que me le permit -la profonde obscurité qui m'environnoit, et j'entrai -dans l'heureux boudoir: «Chère maman, tendre -amie, c'est donc ici que vous êtes! Le chevalier de -Florville a donc le bonheur de vous posséder chez -lui!» D'une voix étouffée elle répondit: «Oui.—Que -je vous dois de tendresse et de reconnoissance! -que je vous aime! que je vous remercie!»</p> - -<p>Tout en lui parlant, je la cherchois; deux bras -officieux que je rencontrai m'attirèrent; je fus -pressé sur un sein doucement agité; une bouche -empressée vint chercher la mienne et me rendit -ardemment mes ardens baisers. Aussitôt j'osai davantage; -loin de m'opposer la moindre résistance, -ma belle amie, plus que foible, ne parut attentive -qu'à précipiter le succès de mes rapides entreprises. -Le lit de repos entraîna sa chute et la -mienne; quelques minutes virent plusieurs fois sa -défaite et plusieurs fois mon triomphe.</p> - -<p>Malheur à qui l'ignore! il y a pour l'homme -favorisé d'une imagination brûlante, il y a dans la -vie des momens où le sentiment du bonheur, devenu -trop vif, absorbe tout autre sentiment; des -momens où l'âme, avide d'un objet unique, égarée -par le poignant désir de sa possession, le crée, -et se l'approprie jusque dans un objet étranger. -Le prestige est alors si tout-puissant qu'aucune -faculté ne peut plus, pour le détruire, exercer son -empire particulier; alors la mémoire ne sait plus se -ressouvenir, ni l'esprit réfléchir, ni le jugement -comparer. Malheur à qui l'ignore! Cependant, -comme on va bientôt le voir, j'eus quelques regrets -d'être tombé dans cette extase-là.</p> - -<p>«Grands dieux! j'entends du bruit, ma chère -maman, sauvez-vous.» Comment se seroit-elle -sauvée? Elle se trouvoit sans lumière dans un appartement -inconnu, dont les détours m'étoient à -moi-même peu familiers. Je voulus favoriser sa -fuite, et, la prenant par la main, je tâchai de -trouver la porte du cabinet de toilette; je n'en eus -pas le temps, l'autre porte du boudoir s'ouvrit -trop tôt. Trop favorisée du hasard et de l'amour, -qui guidoient dans les ténèbres sa marche rapide, -M<sup>me</sup> de Lignolle atteignit le couple amant que -son approche épouvantoit. «Enfin, c'est vous, -mon ami!» dit-elle en baisant une main qu'elle -venoit de saisir; et ce n'étoit pas ma main qu'elle -baisoit. La marquise, tout à coup retenue, n'osoit -plus faire un mouvement; et moi, qui concevois -sa crainte et son embarras mortels, je me hâtai de -me jeter entre elle et M<sup>me</sup> de Lignolle, et par -conséquent de couvrir de mon corps celui dont la -comtesse tenoit captif un membre essentiel, qu'elle -continuoit de caresser tendrement. «C'est vous, -mon ami?» répéta-t-elle. Forcé de lui répondre, -je fus, dans mon trouble extrême, assez injuste -pour lui faire un crime d'avoir avancé l'instant du -rendez-vous. «Pourriez-vous trouver que je suis -trop tôt venue? me répondit-elle. J'ai vu le baron -très occupé de sa partie, je n'ai pu maîtriser mon -impatience, j'ai profité du moment pour m'esquiver.—Et -vous avez eu tort, Madame. Il ne falloit pas -vous presser, il falloit attendre; je vous en avois -priée, vous me l'aviez promis. Mon père va -s'apercevoir de votre évasion, mon père va venir…»</p> - -<p>Hélas! je ne croyois pas si bien dire: il accouroit -dans le moment même. Un cri d'effroi -m'échappa: «Ma chère maman, vous êtes perdue!» -Le baron, armé d'une bougie fatale, s'arrêta -dans l'embrasure de la porte, et quelle scène -il éclaira! D'abord lui-même, qui comptoit ne -trouver qu'une femme avec son fils, ne fut pas -médiocrement étonné d'en voir deux qui se tenoient -amicalement par la main. M<sup>me</sup> de Lignolle ensuite, -M<sup>me</sup> de Lignolle, également indignée, honteuse -et surprise, montroit assez sur son visage, où -se peignoient les combats de plusieurs passions -contraires, qu'elle ne pouvoit ni me pardonner -l'infidélité que sans doute je venois de lui faire, ni -se pardonner à elle-même les sottes caresses dont, -il n'y a qu'un instant, elle accabloit sa rivale, sa -rivale, qui, toute droite, plantée contre la muraille, -ne donnoit pas signe de vie. Mais vous jugez que, -des quatre acteurs de cette étrange scène, je ne fus -pas le moins stupéfait, lorsqu'un coup d'œil, furtivement -jeté sur l'infortunée statue, m'eut fait -reconnoître… Je la regardai trois fois encore -avant de me persuader que mes sens eussent pu -m'égarer à ce point!… Cette femme, dans les -bras de laquelle j'avois cru posséder la plus belle -des femmes, ce n'étoit qu'une brunette passablement -gentille! celle en qui tout à l'heure j'idolâtrois -M<sup>me</sup> de B…, ce n'étoit que Justine!</p> - -<p>Beauté, présent des cieux, fille de la nature et -reine de cet univers, souffre qu'un de tes sujets, -respectueux, mais sincère, te soumette une réflexion -que tes enthousiastes adorateurs appelleront peut-être -un blasphème. Puisqu'il est vrai que, tantôt -exaltée par les amours, et tantôt par les dégoûts -flétrie, l'imagination, toujours active et toujours -inconstante, peut, à chaque instant, et dans un -instant cent fois, à son gré, te créer et t'anéantir, -dis-moi, qu'es-tu donc en toi-même? où donc est -ton plus grand charme? où réside ta véritable -puissance?</p> - -<p>Cette femme dans les bras de laquelle j'avois -cru posséder la plus belle des femmes, ce n'étoit -qu'une brunette passablement gentille! celle en -qui, tout à l'heure, j'idolâtrois M<sup>me</sup> de B…, ce -n'étoit que Justine!</p> - -<p>Attendez cependant: c'étoit peut-être quelque -chose de mieux que Justine. Cette jolie chaussure, -cette robe élégante et riche, ce superbe chapeau -surmonté d'une ondoyante aigrette, mille autres -pompeux atours, ce rouge surtout, ce rouge de -qualité, qui jamais ne colora des joues roturières, -qu'est-ce que tout cela, je vous prie? Assurément -rien de ce brillant attirail n'appartient ni à la femme -de chambre de M<sup>me</sup> de B…, ni même à la prêtresse -de la petite maison du vicomte. O Madame -de Montdésir! voyez mon embarras et prenez-en -pitié: est-ce sous un nom récemment véritable que -vous vous êtes présentée chez moi? Avez-vous, -aux dépens de quelque dupe, acquis le noble <i>de</i> -qui le précède et dont je m'enorgueillis pour vous? -Mais doucement, la peau du lion n'est pas si bien -revêtue qu'on ne puisse encore entrevoir un petit -bout de l'oreille délatrice. Dans votre parure de -femme de cour, il y a je ne sais quelle indécence -aussi trop affectée qui trahit la fillette… Allons, -tout bien examiné, ce n'étoit que Justine.</p> - -<p>Elle s'en aperçut aussi, la maligne comtesse, qui -d'un regard méprisant parcouroit de la tête aux -pieds son indigne rivale. «Madame est apparemment -M<sup>me</sup> de Montdésir?» lui dit-elle. Justine, qui -venoit de se remettre, paya d'effronterie et répondit -d'un petit ton moqueur: «A vous servir, Madame.—Madame -est peut-être mariée? reprit la -comtesse.—Oh! tout ce qu'il y a de plus mariée, -Madame.—Que fait le mari de madame?—Hélas! -tout ce qu'il peut. Et le vôtre, Madame?—Rien, -répliqua la comtesse avec humeur. Vous -êtes bien hardie de m'interroger; répondez seulement -aux questions dont on veut bien vous honorer. -Je vous demande ce que fait votre mari; quel -est son état, son métier, ce qu'il est, enfin?—Ce -qu'il est?… Mais il est… ce qu'apparemment le -vôtre est aussi, Madame.»</p> - -<p>J'avoue qu'ici j'eus avec M<sup>me</sup> de Lignolle un -tort nouveau. Cette saillie de Justine étoit amusante -sans doute, mais je ne devois pas en rire aux -éclats devant la comtesse, comme je le fis. Il est -vrai, puisque je suis en train de tout dire, il est -vrai que l'impatiente petite personne me punit rigoureusement: -elle me donna… Oui, je crois que -c'est un soufflet qu'elle me donna.</p> - -<p>On devine que mon père ne resta pas paisible -spectateur d'une scène aussi scandaleuse; mais il -n'est pas superflu de conter comment il y mit fin, -comment il vengea mon affront. Au bruit de la -sonnette vigoureusement tirée, accourut un domestique -à qui M. de Belcour ordonna d'éclairer -M<sup>me</sup> de Montdésir jusqu'à la porte de la rue. Puis -il adressa la parole à la comtesse: «Madame, j'ai -peut-être trois fois votre âge, je suis père, et vous -êtes chez moi. Je me vois donc obligé de vous dire -sans détour ce que je pense de votre conduite: -elle est tellement inconsidérée, et vous devez, -Madame, me remercier de ce que, par un reste de -ménagement, je ne me sers pas d'une expression -plus forte, elle est tellement inconsidérée que je -ne vois d'excuse pour vous que dans votre extrême -jeunesse. Si mon fils a des maîtresses, Madame, -ce n'est point ici qu'il peut les recevoir; et toute -femme qui conservera quelque idée des bienséances -ne choisira jamais, pour donner des rendez-vous -au chevalier, la maison de son père et l'appartement -de sa jeune épouse. Enfin, Madame, une -femme bien élevée, une femme de qualité surtout, -se gardera bien de traiter son amant, fût-il véritablement -très coupable et fût-elle seule avec lui, -comme vous n'avez pas craint de traiter le vôtre -en ma présence même.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle demeura quelque temps interdite; -le baron continua d'un ton moins sévère: -«Toutes les fois que madame la comtesse, seulement -l'amie de M. de Belcour et du chevalier de -Florville, voudra bien faire quelques visites à l'un -et à l'autre à la fois, elle les honorera tous deux -également; mais aujourd'hui vous retenir plus -longtemps, Madame, ce seroit, je pense, abuser -de l'embarras de votre situation… Mon fils, allez -au salon; dites à la baronne que madame la comtesse, -qui veut s'en aller tout à l'heure, la prie de -la reconduire chez elle et l'attend dans sa voiture… -Madame, permettez-moi de vous accompagner -jusqu'en bas.» La comtesse, si furieuse qu'elle en -perdoit la raison, repoussa la main de mon père et -lui dit: «Non, Monsieur, je descendrai bien toute -seule. Vous me renvoyez de chez vous, ajouta-t-elle -de ce ton impérieux que je lui avois vu prendre -avec son mari, mais souvenez-vous-en! venez chez -moi quelque jour! venez-y, vous verrez!»</p> - -<p>Je n'entendis pas ce que M. de Belcour répondit -à cette menace qui dut l'étonner. Jaloux de -réparer du moins par ma docilité les étourderies -dont je me sentois coupable, jaloux d'apaiser mon -père justement irrité, je m'acquittois déjà de sa -commission auprès de la baronne, qui, surprise du -brusque départ de la comtesse, m'en demanda la -cause. Je protestai que M<sup>me</sup> de Lignolle lui raconteroit -mieux que moi, dans tous ses détails, le -malheureux événement qui me privoit si tôt du -bonheur de la voir. M<sup>me</sup> de Fonrose prit la main -du vicomte et descendit; je l'accompagnai jusque -dans le vestibule. De là j'entendis l'impatiente -comtesse, pour toute réponse, lui crier sans relâche: -«Ah! le perfide! ah! l'ingrat!»</p> - -<p>Mon père, resté seul avec moi, remonta dans -l'appartement de Sophie, où je le suivis. Il s'arrêta -devant la porte du boudoir: «Ce matin nulle mortelle -ne devoit pénétrer jusque-là, me dit-il, et ce -soir deux femmes y sont entrées! Celle que je ne -connois point, ce n'est pas grand'chose, je crois; -mais l'autre, cette M<sup>me</sup> de Lignolle! elle m'épouvante! -une femme de cet âge! un enfant! déjà si -entreprenante, si peu réservée, si hardie! pourquoi -faut-il que, pour votre malheur, elle ait un rang, -de l'esprit et de la figure? Mon ami, cette -M<sup>me</sup> de Lignolle m'épouvante! je n'en ai pas vu -de plus folle, de plus imprudente, de plus emportée! -Craignez-la; vous êtes vous-même trop -étourdi, trop vif, elle peut vous mener loin. Voyez -comme pendant plusieurs heures elle a déjà su -vous faire oublier celle dont je vous ai vu toute la -matinée pleurer l'absence! Quoi! les infortunes de -Sophie et son sort incertain ne peuvent-ils vous -occuper assez? Faut-il absolument que plusieurs -objets exercent à la fois l'activité de votre âme et -l'inconstance de vos sens? Ne serez-vous jamais -sage? L'adversité ne vous a-t-elle encore donné -que de trop foibles leçons? Et votre femme, si -charmante, si malheureusement séduite, si respectable, -j'ose le dire, jusque dans ses foiblesses; votre -intéressante femme, si digne d'un fidèle amant, -n'aura-t-elle jamais que le plus volage des époux? -Ah! Faublas, Faublas!»</p> - -<p>Le baron vit couler mes larmes, et me quitta -sans ajouter un mot de consolation. Que le reste -de la soirée s'écoula lentement! Et, quand le moment -de me coucher fut venu, qu'il me parut pénible -d'occuper, tout près de l'appartement aux -deux grands lits, la chambre qui n'avoit qu'un lit -très étroit! Cependant il faut convenir que j'étois -là moins mal qu'à la Bastille. Dans ma prison -j'appelois la mort, chez moi ce fut le sommeil que -j'invoquai.</p> - -<p>Viens, Morphée, dieu des maris, viens. Ce que -tu fais continuellement pour eux tous, daigne, je -t'en prie, le faire pour moi, seulement pendant -quelques heures. Écarte de mon lit les tendres sollicitudes, -les impatiens désirs, le brûlant amour; -recueille-moi dans ton sein paisible, appelle autour -de nous l'insouciance et la paresse, les langueurs et -l'indifférence, l'abattement et les dégoûts. Surtout -fais passer jusqu'au fond de mon âme l'entier oubli -de ma chère moitié. Mais, quand le jour voudra -chasser la nuit, ne laisse pas le chevalier de -Faublas dans un état qui lui est si peu naturel. Ah! -je t'en conjure, ordonne aux rêves du matin de -venir caresser son imagination reposée, ordonne-leur -de lui rapporter une image chérie, permets -qu'à l'aurore il se réveille dans les bras de Sophie. -Dieu des mensonges, tu ne m'auras donné qu'un -rêve; mais serai-je le premier célibataire qu'un rêve -aura consolé? Et pour le jouvenceau que tu favorises, -comme pour la novice que tu éclaires, tes -plus grossières impostures ne deviennent-elles pas -de très douces réalités? Oui, dieu bienfaisant, tu -m'auras rendu mon courage; plein d'un nouvel -espoir, je quitterai ma couche avec toi. J'irai, je -m'informerai, je demanderai ma femme à tout -l'univers; et, si l'amour me seconde, tu me verras -bientôt ramener au temple de l'hymen la beauté la -plus capable de t'en chasser.</p> - -<p>Hélas! pourquoi la fin de mon invocation étoit-elle -aussi maladroite que la harangue fameuse de ce -Nestor très radoteur à cet Achille très rancunier? Un -dieu peut se piquer comme un héros: mon indigne -prière fut rejetée; je n'obtins ni le sommeil réparateur, -ni les heureux songes, et pendant toute la -nuit il me fallut donner des larmes à l'absence.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em">Une lettre qui me fut apportée dès le -matin me rendit un peu de gaieté; -lisez ce qu'on m'écrivoit.</p> - -<blockquote> -<p><i>Jamais, Monsieur le chevalier, vous ne laissez à -une pauvre femme le temps de se reconnoître. Je -devrois être accoutumée à vos manières; mais j'y -suis toujours prise, parce que je n'ai pas de mémoire -et parce que je perds la tête. Vous, cependant, vous -auriez dû vous souvenir de nos anciennes conditions, -qui étoient que je commencerois toujours par ma -commission.</i></p> - -<p><i>Hier au soir, vous m'en avez fait oublier une fort -importante. Certaine grande dame, dont je n'étois -que l'indigne servante quand vous passiez pour -son fidèle serviteur, fâchée de ce que je n'ai pas pu -vous parler hier comme elle m'en avoit chargée, me -prie de vous écrire aujourd'hui qu'elle désire avoir -avec vous un court entretien. Elle sera chez moi dans -deux heures… Venez plus tôt, si vous voulez qu'en -l'attendant nous déjeunions tête à tête. J'en ai, moi, -la plus grande envie, car vous aviez de si bonnes façons -qu'on n'y peut tenir.</i></p> - -<p class="c"><i>Toute à vous,</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">De Montdésir.</span></p> -</blockquote> - -<p>De Montdésir! Allons, il n'y a plus de doute, -Justine s'est anoblie. La prospérité change les -mœurs; Justine dédaigne le nom de ses obscurs -ancêtres. Le <i>toute à vous</i> me paroît leste; il me -semble que la chère enfant prend le ton de la supériorité… -Pourquoi pas? Je suis noble, mais elle -est gentille. A-t-on décidé cette éternelle question, -s'il est plus permis d'être fier du hasard qui donne -la naissance et les richesses que de celui qui dispense -les grâces et la beauté? Justine, pour les -doux combats de Vénus, vaut mieux que bien des -duchesses; et moi-même oserois-je me vanter d'être -là son égal?… Allons, Faublas, humilie-toi, dépouille -une vanité puérile, pardonne un peu d'orgueil -à ton vainqueur… Relisons certain passage -de sa lettre: <i>Une grande dame, dont je n'étois que -l'indigne servante</i>, etc. M<sup>me</sup> de B…, très certainement! -M<sup>me</sup> de B… veut me voir dans une maison -tierce! M<sup>me</sup> de B… veut me parler en particulier! -Dieux! si l'amour me la rendoit aussi tendre… -Jasmin!—Monsieur!—Attend-on la réponse?—Oui, -Monsieur.—Dites que j'y cours… Ah -çà! mais elle n'y sera que dans deux heures… -Qu'importe? Je trouverai Justine, je causerai avec -cette petite; j'ai du chagrin, cela me dissipera… -Oui, Jasmin, oui: dis que je pars, que je pars sur -les pas du commissionnaire.»</p> - -<p>En effet, j'étois au Palais-Royal presque aussitôt -que lui. Ce qui me frappa chez M<sup>me</sup> de Montdésir, -ce fut moins la beauté de son logement, -l'élégance de ses meubles, l'air effronté de son petit -laquais et de sa laide chambrière, que l'accueil vraiment -protecteur dont Justine m'honora. Presque -couchée sur une ottomane, elle jouoit avec un angora, -quand on lui annonça ma visite. «Ah! ah! -dit-elle nonchalamment, eh bien! qu'il entre»; et, -sans se déranger, sans abandonner les pattes du -joli chat: «C'est vous, Chevalier? Il est de bien -bonne heure; mais pourtant vous ne m'incommoderez -pas, j'ai mal dormi, je ne suis pas du tout -fâchée d'avoir compagnie.» Elle adressa la parole -à sa femme de chambre: «Mademoiselle, ne -rangerez-vous pas cette toilette? En vérité, je ne -sais à quoi vous employez votre temps, mais vous -ne finissez rien.» Mon tour revint: «Monsieur, -prenez donc un fauteuil, asseyez-vous, nous causerons.» -La soubrette attira encore son attention: -«Allons, voilà qui est bien; vous m'impatientez, -laissez-nous. Si quelqu'un vient, on dira que je -n'y suis pas.—Madame, mais vous avez donné -parole à votre couturière…—Bon Dieu! Mademoiselle, -que vous êtes bête! Quand je vous dis -quelqu'un, est-ce que je vous parle de cette femme? -Est-ce que c'est quelqu'un, cette couturière? Vous -la ferez attendre.—Madame, et si elle n'a pas le -temps?—Je vous dis que vous la ferez attendre; -elle est faite pour ça, et vous pour vous taire. -Allez, partez.»</p> - -<p>J'étois d'abord resté muet de surprise; mais enfin -je ne pus retenir un grand éclat de rire. «Dis-moi, -belle enfant, depuis quand fais-tu la princesse?—Il -est bon, me répondit-elle, de garder avec -ces gens-là, et devant eux, son <i>quant à soi</i>. Ainsi, -ne te fâche pas du ton que…—Comment! Justine -me tutoie?—Pourquoi non? puisque tu plais -à M<sup>me</sup> de Montdésir, et puisque tu l'aimes.—Fort -bien, ma petite! en vérité, voilà ce que je me -suis dit à moi-même, il n'y a pas une demi-heure, -en lisant ta familière épître. Cependant, permets -une observation: ne m'aimois-tu pas autrefois?—Autrefois? -fi donc! je t'aimois, oui, autant que -peut aimer une malheureuse femme de chambre.—Et -maintenant?—Maintenant je n'ai pas moins -de tendresse, et cette tendresse est plus honnête, -plus distinguée: car enfin je suis établie, j'ai -<i>un état</i>.—En effet, Madame, je vous en fais -mon compliment, tout ici respire l'opulence… -Conte-moi donc comment tu as fait cette brillante -fortune.—Volontiers, mais j'ai auparavant -beaucoup de choses plus intéressantes à te dire.»</p> - -<p>Je laissai parler Justine, qui s'expliqua merveilleusement -bien. Il me parut que cette petite avoit -encore prodigieusement acquis depuis trois mois, -et je m'étonnai moins de la méprise qui la veille -avoit abusé mes sens. Au reste, je n'oserois point -assurer qu'il n'y avoit pas là quelque nouveau prestige: -un joli déshabillé agit souvent plus puissamment -qu'on ne pense; et quiconque ne l'a pas -éprouvé ne peut imaginer combien, aux attraits -déjà connus d'une jeune personne qui fut longtemps -trop négligée dans sa parure, une parure plus -élégante ajoute d'attraits nouveaux. Je dirai même -ce que peut-être bien des hommes ne savent pas, -mais ce qu'à coup sûr aucune femme n'ignore, -c'est que mainte fois telle coquette dédaignée ou -trahie n'eut besoin, pour soumettre le rebelle et -ramener l'inconstant, que d'ajouter à sa chevelure -une fleur, une frange à sa ceinture, un falbala à sa -jupe. Que voulez-vous? J'en suis fâché moi-même, -mais l'amour s'amuse de toutes ces babioles; c'est -un enfant auquel il faut des joujoux. Cependant -j'espère que vous m'entendrez, j'espère que vous -comprendrez de quel amour je vous parle, quand -je vous parle de Justine.</p> - -<p>Ne croyez pourtant pas que j'oubliai totalement -M. de Valbrun. Il est vrai que je me rappelai -son souvenir et ma parole assez tard pour que -M<sup>me</sup> de Montdésir ne pût ni s'en étonner ni s'en -plaindre; mais ce fut uniquement la faute de ma -mémoire, et point du tout celle de ma volonté, -car en vérité je vous le dirois tout de même.</p> - -<p>Le moment de la confiance et du repos étant -arrivé, je priai M<sup>me</sup> de Montdésir de m'apprendre -quelle espèce d'intérêt le vicomte prenoit à -son sort; elle m'en fit sans balancer la confidence -entière: M. de Valbrun, bientôt dégoûté de sa -petite maison, mais chaque jour plus attaché à sa -maîtresse, avoit mis Justine dans ses meubles. Il lui -donnoit vingt-cinq louis par mois, sans les loyers, -qu'il payoit, sans les cadeaux fréquens, sans quelques -menues dépenses de maison; et voilà ce que -M<sup>me</sup> de Montdésir appeloit avoir un <i>état</i>. Dès que -je sus qu'elle étoit, dans toute la force du terme, -une <i>fille entretenue</i>, je la priai très sérieusement de -me considérer comme une <i>passade</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, et je tirai de -ma poche quelques louis que je la forçai d'accepter. -Or, je ne puis, à cette occasion, m'empêcher -de soumettre au lecteur une observation -peut-être utile à l'histoire de nos mœurs. Lorsque -autrefois Justine, femme de chambre de la -marquise et renfermée dans l'obscurité de sa servile -condition, se donnoit généreusement, dans ses -momens de loisir, à quiconque la trouvoit gentille, -je ne me faisois aucun scrupule de l'aimer pour -rien; je regardois même comme un pur effet de ma -libéralité les petits présens dont parfois je récompensois -son ardeur complaisante. Maintenant que, -stipendiaire du vicomte, M<sup>me</sup> de Montdésir trafiquoit -de ses appas, je n'aurois pas cru pouvoir -les fatiguer <i>gratis</i> à mon profit sans blesser la délicatesse. -Tous ceux de nos jeunes gens de qualité -qui ont quelques principes se conduisent et raisonnent -de même; aussi, pour une jolie fille que ses -attraits doivent mener à la fortune, le plus difficile -n'est pas de trouver cinquante merveilleux qu'elle -puisse intimement persuader de son mérite, mais -un honnête homme qui, le premier, s'avise d'y -mettre un prix.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Passade. Demandez aux plus jolies nymphes de notre -Opéra, elles vous diront que c'est le mot technique.</p> -</div> -<p>Quoi qu'il en soit, je payai M<sup>me</sup> de Montdésir, et -j'osai lui demander à déjeuner. Il nous fut apporté -par l'effronté laquais. Le drôle étoit d'une jolie -figure, et je m'aperçus d'abord que sa maîtresse -n'avoit pas pour lui le ton revêche, les airs impertinens -dont elle accabloit la pauvre chambrière. -Madame de Montdésir, je vous observe, et vous -n'y faites pas assez d'attention, et vous négligez -de garder avec cet heureux serviteur le fameux -<i>quant-à-soi</i> dont vous m'avez parlé! Madame de -Montdésir, ou je me trompe fort, ou dans vos -grandeurs présentes vous conservez les premiers -goûts si désintéressés de votre condition première! -Justine, ce petit monsieur-là me rappelle <i>La Jeunesse</i>… -Ah! Vicomte, cher Vicomte, prenez -garde à vous, ceci vous regarde, et désormais vous -regardera seul: car, à compter de ce moment, je -promets bien qu'il n'y aura plus rien de commun -entre votre maîtresse et moi… Mais ne pensons -plus à M<sup>me</sup> de Montdésir; il me semble que -j'entends M<sup>me</sup> de B…</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B… n'arriva pas du côté par où j'étois -entré. Je la vis tout à coup paroître au fond de la -dernière chambre occupée par M<sup>me</sup> de Montdésir; -je courus me jeter à ses genoux que j'embrassai. -La marquise se pencha sur moi, et me donna un -baiser; puis, voyant que je me relevois promptement -pour le lui rendre, elle recula deux pas et -ne me présenta que sa main, encore ce fut d'un -air plus poli qu'empressé, de cet air qui, loin de -solliciter une caresse, semble commander un hommage. -Mais moi, moi charmé de tenir encore une -fois dans les miennes cette main depuis si longtemps -chérie, je sentis, en lui donnant plusieurs -baisers bien vifs, que, toujours digne de l'amour, -elle étoit trop jolie pour le respect et pour l'amitié. -M<sup>me</sup> de Montdésir vint faire sa révérence à -M<sup>me</sup> de B…; celle-ci la reçut comme autrefois elle -recevoit Justine. «Petite, lui dit-elle, je suis contente -du zèle et de l'intelligence que vous avez -mis dans la prompte exécution de mes ordres; -vous me connoissez, je ne serai point ingrate. -Allez, fermez cette porte en sortant, et que personne -ne puisse pénétrer jusqu'ici.»</p> - -<p>Dès que Justine eut obéi, je tâchai d'exprimer -à M<sup>me</sup> de B… tout l'excès de ma reconnoissance -et de ma joie. «Chevalier, répondit la marquise -en retirant sa main qu'apparemment je serrois trop -fort, vous ne m'entendrez point, jouant ici la délicatesse, -affecter de nier ce que mille gens ne -tarderoient pas à savoir et viendroient vous certifier: -c'est par moi que les portes de la Bastille se -sont ouvertes pour vous. Peut-être la petite de -Montdésir vous a déjà dit à quel point quatre mois -d'assiduités à la cour y ont accru le crédit dont -je jouissois, et je vous assure, mon ami, que la -considération de vos malheurs qu'il falloit finir ne -fut pas la moindre de celles qui m'animèrent et -me soutinrent dans la poursuite de mes projets -ambitieux. Je suis maintenant au plus haut degré -de faveur que puisse atteindre la fortune d'un -courtisan; et, si votre liberté, d'abord presque tous -les jours inutilement sollicitée, mais enfin obtenue -malgré mille obstacles et mille ennemis, n'a pas, -aussitôt que je l'aurois voulu, signalé toute l'étendue -de mon pouvoir, du moins je puis me glorifier -de ce qu'elle en est la preuve la moins équivoque, -et je ne crains pas de vous avouer que je vois en -elle mon plus doux succès. Ne croyez pas cependant -que votre meilleure amie compte borner là -ses bons offices. Je sais que, pour vous, la liberté -n'est pas le premier des biens; je sais que Faublas, -quoique sans cesse caressé de plusieurs amantes, ne -peut vivre heureux s'il languit séparé de celle qu'il -a toujours préférée. Je prétends la lui rendre, je -prétends découvrir la retraite de Duportail, fût-elle -au bout de l'univers.—O ma bienfaitrice, -m'écriai-je, ô ma généreuse amie!» La marquise -retira sa main que je voulois reprendre, et continua: -«Et, quand j'aurai pu réunir les deux charmans -époux, j'oserai tenter pour leur félicité commune -quelque chose de plus hardi. Je tâcherai, si -Faublas récompense mes soins de sa confiance et -s'il me permet d'aider sa jeunesse de mes conseils, -je tâcherai de le prémunir contre les séductions de -mon sexe et les égaremens du sien; je tâcherai de -lui faire sentir qu'un jeune homme autant que lui -favorisé par l'hymen doit trouver son bonheur -dans sa félicité. Gardez-vous d'imaginer que je -m'aveugle sur les difficultés de cette entreprise. -Non, je n'ignore pas que les plus grandes me -viendront de vous. Je la connois, votre impatiente -vivacité, qui rarement vous laisse le temps de -résister aux occasions périlleuses; je la connois, -votre imagination bouillante, qui trop souvent -vous force à les aller chercher: voilà, Faublas, les -ennemis que je crains; voilà ce qui m'effraye plus -que les tendres emportemens de votre étourdie -comtesse, plus que les adroites instigations de la -baronne, son intrigante amie.» J'interrompis -M<sup>me</sup> de B… «Quoi! vous connoissez ces dames?… -Mais comment savez-vous…?—M. de Valbrun, -me répondit-elle, a peu de secrets pour M<sup>me</sup> de -Montdésir, qui depuis trois mois n'en a plus pour -moi.»</p> - -<p>L'air dont M<sup>me</sup> de B… me regardoit en appuyant -avec une affectation marquée sur ces mots -équivoques: <i>qui depuis trois mois n'en a plus pour -moi</i>, ne me permit pas de douter du véritable -sens qu'elle vouloit leur donner. Je ne pus m'empêcher -de rougir; la marquise vit mon trouble et -me dit:</p> - -<p>«Laissons Justine, tout à l'heure nous parlerons -d'elle; auparavant il est bon que je vous -éclaire sur le caractère de M<sup>me</sup> de Fonrose, et je -ne serai pas fâchée que vous sachiez si je connois -M<sup>me</sup> de Lignolle.</p> - -<p>«La petite comtesse, vaine de ses appas, qu'elle -croit incomparables, de son esprit, qu'on lui dit -être original, de sa naissance, dont elle ne sait -pas qu'on suspecte la légitimité; fière aussi des -richesses qu'elle attend et du rang qu'elle espère, -forte du hasard qui lui a donné la plus foible des -tantes et le plus imbécile des maris, la petite comtesse -imagine qu'on ne lui doit qu'hommages, adorations -et respects. Étourdie, impérieuse, obstinée, -fantasque et jalouse, elle a tous les défauts d'un -enfant gâté. Toujours elle se montrera moins sensible -au plaisir de plaire qu'au bonheur de commander; -on la trouvera la plus exigeante des -maîtresses, comme on la voit la plus impertinente -des femmes; elle fera bientôt de son amant son -premier valet, comme elle a déjà fait de son mari -son dernier esclave. Je vous la garantis également -incapable de dissimuler ses extravagantes opinions -et de réprimer ses passions désordonnées; ainsi -vous l'entendrez sans cesse essayant de justifier par -la sottise qu'elle dira la sottise qu'elle aura faite; -et j'ose vous prédire qu'avec l'inépuisable fonds -d'amour-propre dont on la connoît pourvue, elle -s'efforceroit inutilement de corriger en elle les -vices réunis de la nature et de l'éducation.</p> - -<p>«Quant à la baronne, sa réputation est faite, -personne ne l'estime, parce que tout le monde la -connoît. Le scandale de ses débuts a fait mourir -de chagrin M. de Fonrose, un très galant homme, -seulement coupable d'avoir voulu, dans un rang -élevé, donner à sa trop noble femme le goût des -bourgeoises vertus. Aussi <i>madame</i>, dans ses -gaietés, appeloit-elle <i>monsieur le Philosophe de la -rue Saint-Denis</i>. A l'époque de la mort de son -mari, M<sup>me</sup> de Fonrose, entièrement libre, s'est -hâtée de justifier les brillantes espérances qu'elle -avoit données. Nous l'avons vue s'élever au-dessus -de toutes les bienséances, éternelles ennemies de -son sexe; et, dans toutes les rencontres, elle a -stoïquement soutenu son grand caractère. En moins -de dix ans le nombre de ses conquêtes s'est tellement -multiplié que, craignant enfin d'en oublier -quelqu'une, elle vient tout récemment de prendre -le très sage parti d'en dresser elle-même l'honorable -liste. Dans cet interminable vocabulaire, le -nom de monsieur votre père se trouve peut-être le -millième, et sera probablement suivi de mille autres -noms, sans compter le vôtre. Ce qui rend -plus étonnant encore l'invincible courage de cette -femme capable de supporter l'affluence perpétuelle -de tant de gens, c'est qu'elle accueille tout le -monde et ne renvoie jamais personne. Jamais le -nouvel arrivant ne fait, chez cette Messaline, aucun -tort au premier venu. Elle en gardera trente -à la fois, si trente le veulent bien. Celui que cet -arrangement n'accommode pas se retire sans esclandre; -si l'on s'aperçoit du vide qu'il laisse, on le -remplit, mais, dans tous les cas, le déserteur -revient-il après six mois d'absence, il est toujours -sûr d'être bien reçu. Au reste, ne croyez -pas que ces menus détails puissent seuls remplir -une tête aussi vaste que celle de la baronne! -il faut encore à cet intrigant génie des occupations -au dehors; désolée des momens de loisir -que ses amours lui laissent, elle ne s'en console -qu'en favorisant les amours d'autrui. Allez chez -elle un jour qu'elle reçoit, vous la verrez environnée -de jolis garçons qu'elle forme et de jeunes -femmes qu'elle produit.</p> - -<p>«Telles sont les ennemies que je me propose de -combattre avec vous; cependant je crois devoir -pendant quelque temps leur laisser le plaisir de -votre défaite. Grossissez incessamment l'immense -liste des heureux que M<sup>me</sup> de Fonrose a faits; -cette femme trop occupée ne pourra retenir plus -d'un jour un jeune homme que je connois sensible, -et que je crois délicat. Quant à M<sup>me</sup> de -Lignolle, je permets qu'elle vous arrête quelques -semaines. Puisque absolument il vous faut un objet -de distraction, je préfère à toute autre une enfant -capricieuse et légère, qui ne vous inspirera qu'une -fantaisie passagère comme la sienne. Soyez donc, -en vos jours de désœuvrement, la poupée dont -elle raffole; mais songez qu'il faudra, dès que je -pourrai vous ramener Sophie, rompre sans retour -avec la comtesse.»</p> - -<p>J'en pris l'engagement avec la marquise, je la -remerciai vivement de l'intérêt qu'elle me témoignoit, -je lui promis de n'aimer que ma femme -aussitôt que ma femme me seroit rendue. Cependant -je n'avois pas entendu sans chagrin M<sup>me</sup> de -B… réclamer ma fidélité pour Sophie, et je me hâte, -afin que personne ne soit tenté d'improuver le vif -déplaisir qu'involontairement je ressentois, je me -hâte d'avertir tout le monde que la marquise étoit -alors, plus que jamais, brillante des agrémens de sa -jeunesse et de l'éclat de sa beauté. Je trouvois -sa peau d'une blancheur plus éblouissante, les roses -de son teint me paroissoient avoir plus de fraîcheur, -ma mémoire me retraçoit d'autres appas -que mon imagination me montroit encore perfectionnés; -mais aussi je me sentois forcé de reconnoître -quelque chose de plus décent, de plus assuré -dans son maintien toujours enchanteur, et, dans -toute sa personne, comme autrefois remplie de -grâces, je ne sais quel air de dignité qui n'appartient -point aux amours: j'étois désespéré! Vingt -fois je voulus lui rappeler le souvenir qui m'agitoit, -le douloureux souvenir de mon bonheur -passé; vingt fois elle m'imposa silence par un -geste et par un regard, qui sembloient me dire: -«Plaignez mon malheur, et respectez votre amie.»</p> - -<p>Il fallut me résoudre à la respecter, il fallut me -résoudre à l'écouter quelque temps encore sans l'interrompre. -Elle me détailla la foule des moyens qui -maintenant étoient en son pouvoir et dont elle comptoit -user pour chercher M<sup>me</sup> de Faublas; et, quand -elle me vit bien persuadé que personne au monde ne -pouvoit retrouver Sophie si M<sup>me</sup> de B… ne le pouvoit -pas, elle me parla de Justine. «Cette petite, -me dit-elle, m'a promis de n'apporter aucun -obstacle au projet que j'ai formé de vous rendre -sage; mais je la soupçonne peu capable de garder -constamment une résolution désespérée; ainsi je -vous prie de vouloir bien ne pas mettre son courage -à de rudes épreuves. Vous ne pouvez honnêtement, -ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, lui -continuer la longue affection que vous avez eue -pour elle. Une intrigue de cette nature ne vous -convient sous aucun rapport: mon ami, vous -n'êtes ni assez fou pour avoir l'intention d'enrichir -M<sup>me</sup> de Montdésir, ni assez lâche pour songer à -l'aimer gratuitement. Il paroît qu'on est généralement -d'accord sur ce point qu'il faut un peu -moins mépriser le riche libertin qui va sans cesse -marchandant des filles que le freluquet obscur qui -fait métier de leur plaire; mais on ne sait pas bien -encore s'il est plus ridicule de payer fort cher -leurs faveurs, dont on se soucie fort peu, qu'il ne -semble honteux de les obtenir par des bassesses -quand on n'a pas d'or pour les acheter. Ce qu'il y -a de mieux prouvé, c'est que quiconque eut une -fois le malheur de trouver quelque plaisir dans la -société de ces sortes de femmes doit bientôt, s'il -n'y prend garde, y perdre, avec sa fortune ou sa -santé, l'estime des honnêtes gens et sa propre -estime.»</p> - -<p>Pour justifier celle de la marquise, je ne lui -dissimulai point que ce matin, et tout à l'heure, -M<sup>me</sup> de Montdésir violoit avec moi sa téméraire -promesse, et même je lui contai naïvement quelle -douce méprise, pour me donner la veille un des -plus fortunés instans de ma vie, avoit dans mes -bras embelli Justine de tous les attraits de M<sup>me</sup> de -B… Je vis la marquise plusieurs fois rougir, et -plusieurs fois je l'entendis soupirer de mon erreur, -sans doute inexcusable. Enhardi par son trouble, -j'osai risquer, avec une légère caresse, une insidieuse -question: «Et vous, ma chère maman, ne -songez-vous donc jamais à moi? jamais un tendre -souvenir…» M<sup>me</sup> de B…, déjà remise, m'interrompit: -«Devez-vous demander si je songe à -vous? Tout ce que je vous dis ne prouve-t-il pas -que votre amie, sans cesse occupée de vos intérêts -les plus chers…—Il est donc vrai que vous êtes -mon amie?… Hélas! vous n'êtes plus que mon -amie!—Faublas, vous devriez m'en féliciter.—<i>Ma -chère maman</i>, je ne puis que m'en plaindre.—Mon -ami, c'est <i>Madame</i> qu'il faut dire.—Madame, -à vous? jamais je ne m'y accoutumerai.—Il -le faut cependant, Faublas.—Ma… Madame, -on m'appelle Florville.—Tant mieux, je -suis sensible à votre déférence.—Ma chère maman, -que de bonheur!…—Mon ami, c'est Madame -qu'il faut dire.—Que de bonheur ce nom -me rappelle!—Laissons cela.—Qu'avec plaisir -je me souviens de l'aimable vicomte qui le portoit!—Parlons -d'autre chose, mon ami.—Que ne -suis-je encore M<sup>lle</sup> Duportail!—Chevalier, changeons -de conversation.—Que n'allons-nous encore -ensemble à Saint-Cloud!</p> - -<p>—Bon Dieu! déjà midi! s'écria-t-elle en regardant -sa montre; Florville, je veux pourtant, avant -de vous quitter, vous donner une commission.» -Elle tira de son portefeuille un papier qu'elle me -remit. «J'ai moi-même sollicité cette lettre du -ministre, qui rappelle en France mon plus mortel -ennemi. Faites-moi le plaisir de l'adresser au comte -de Rosambert, à Bruxelles, où il est maintenant. -Annoncez-lui qu'il peut, sous son nom, reparoître -dans la capitale, et même à la cour. Je vous permets -de lui apprendre que celle qu'il outragea -pouvoit d'un mot le priver à jamais de ses biens, -de ses emplois, de sa patrie, et vient d'obtenir son -retour. Qu'il ne croie pas cependant que je renonce -à ma vengeance; mais qu'il sache que je la -veux digne de moi. Un lâche châtiment ne sera -point le prix d'une lâche injure. Punir avec noblesse -un homme indigne de sa naissance, qui ne -craignit pas de m'insulter bassement, c'est punir -deux fois. Adieu, mon ami.—Adieu, Madame… -Serai-je longtemps privé du bonheur de vous revoir?—Non, -Florville, je compte revenir ici -quelquefois.—Dites souvent.—Souvent, si je -puis.—Et bientôt?—Le plus tôt possible,… -dans quelques jours… Vous serez averti par Justine. -Adieu, mon ami.»</p> - -<p>Quand M<sup>me</sup> de B… fut partie, j'appelai -M<sup>me</sup> de Montdésir. «Dis-moi donc où communique -cette porte par laquelle j'ai vu la marquise -entrer et sortir?—Chez le bijoutier voisin, que -madame a généreusement payé pour cela, me répondit-elle. -C'est ici de même qu'au boudoir de -la marchande de modes.—Oh! non, Justine, ce -n'est pas de même, il s'en faut bien.—Quoi donc! -notre maîtresse a-t-elle été cruelle?—Oui, mon -enfant.—Peut-être parce que vous êtes marié.—Crois-tu?—Dame! -je sens qu'à sa place cela me -feroit une peine terrible, je serois d'abord comme -un petit démon; mais nous autres femmes, nous ne -savons pas garder rancune, je finirois par m'apaiser.—Tu -penses donc que la marquise…—S'apaisera! -Oui, soyez tranquille; et puis, ajouta-t-elle d'un -ton caressant, je sais bien qu'il te reste des consolations.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Montdésir me paroissoit en effet très -disposée à m'en offrir, mais j'eus le courage d'emporter -mon chagrin.</p> - -<p>Jasmin attendoit impatiemment mon retour. Il -me dit que M<sup>me</sup> de Fonrose venoit d'envoyer -quelqu'un pour me prier de passer chez elle. Je -commençai par écrire au comte de Rosambert une -courte lettre, que je fis porter à la poste, et puis je -me rendis chez la baronne.</p> - -<p>Quand on lui annonça le chevalier de Florville, -M<sup>me</sup> de Fonrose fit un cri de joie. Elle me conduisit -à son cabinet de toilette, m'y plaça devant -un miroir, et sonna l'une de ses femmes, qui, moins -jolie, mais non moins adroite que Justine, en un -instant me fit, avec des rubans et des fleurs, la plus -élégante coiffure dont une jeune personne ait jamais -pu s'enorgueillir. Ensuite je me vis paré d'une -robe de pékin lilas, on me passa le plus décemment -possible un jupon pareil, et, pour compléter -la métamorphose, mon pied fut enfermé dans un -petit soulier du <i>Cadran bleu</i>. M<sup>me</sup> de Fonrose alors -renvoya sa femme de chambre; puis, en me donnant -plusieurs baisers, elle voulut bien me dire -qu'il y avoit peu de femmes aussi aimables que -moi. J'allois imprudemment lui rendre et ses propos -flatteurs et ses tendres caresses, quand un secourable -laquais s'avisa de crier de la porte: -«Monsieur de Belcour.»</p> - -<p>La baronne, craignant que mon père ne pénétrât -jusqu'au cabinet de toilette, courut le recevoir, et -le joignit dans la pièce voisine. «Je viens, lui dit -le baron, vous faire des excuses avec des reproches, -et vous exprimer mes regrets. Hier, il a fallu nous -quitter un peu brusquement. J'en ai beaucoup -souffert, et la faute en est tout à fait à vous, -Baronne. Vous m'avez amené la plus folle petite -personne…—Dites une femme charmante, Monsieur, -pleine d'attraits, de vivacité, de gentillesse, -d'esprit…—Cela peut être, Madame; mais…—Point -de mais», interrompit-elle. Cependant il -continua: «Je vous avoue que je ne vois pas sans -chagrin mon fils embarqué dans une intrigue nouvelle. -Il me seroit trop cruel de penser que sa -femme sera toujours absente…—Eh! bon Dieu! -tranquillisez-vous, Baron; quand elle reviendra, -nous lui rendrons son mari.—Trop tard peut-être, -il la chérira moins; et sa Sophie, en vérité, mérite -d'être heureuse.—Vous voilà! je vous admire! à -vous entendre, on croiroit qu'une femme ne peut -trouver son bonheur que dans les perpétuelles adorations -de son mari; et vous avez apporté du fond -de votre province cette idée de l'autre siècle que -tout bon époux doit bourgeoisement assommer sa -femme d'un éternel amour. Eh mais! Monsieur, -d'où venez-vous? Comment! ignorez-vous encore -que maintenant un honnête homme ne se marie -qu'afin de se donner une maison, un état, un héritier?—Et -c'est pour cela, Madame, que les honnêtes -gens dont vous parlez n'ont, après quelques -années de mariage, ni état, ni maison, ni enfans -qui leur appartiennent.—Vous êtes, répliqua la -baronne en riant, l'homme du monde le plus amusant, -quand vous en voulez prendre la peine. -Qu'on mette les chevaux, dit-elle à un domestique.—Vous -ne dînez pas chez vous? s'écria -mon père.—Non, vraiment.—Moi qui comptois -passer la soirée avec vous!—J'en suis tout -à fait désolée, lui répondit-elle d'un ton caressant, -mais c'est une chose impossible.—Madame, peut-on, -sans indiscrétion, demander où vous dînez?—Chez -la petite comtesse.—Y allez-vous seule?—Non.—Avec -mon fils, peut-être?—Avec le -chevalier? point du tout.—Vous riez, Baronne.—Je -vous donne ma parole d'honneur que ce -n'est pas monsieur votre fils qui m'accompagne -chez la comtesse.—Eh! qui donc?—Une jeune -personne dont je ne crois pas que vous ayez entendu -parler.—Vous l'appelez?—M<sup>lle</sup> de Brumont.—De -Brumont? non, je ne la connois pas. Vient-elle -vous chercher, ou l'allez-vous prendre?—Mais… -je ne sais, j'attends.—Restez-vous tard chez M<sup>me</sup> de -Lignolle?—Je comptois rentrer de bonne heure -pour souper avec vous.—Vous aviez là, Baronne, -une excellente idée.—Et je ferois défendre ma -porte, continua-t-elle, si vous ne craigniez pas trop -l'ennui du tête-à-tête.—Je crains seulement que -le tête-à-tête ne soit trop court», répondit-il en -lui baisant la main.</p> - -<p>Un domestique vint dire que les chevaux étoient -mis. M<sup>lle</sup> de Brumont, pressée de revoir sa maîtresse, -trouvoit que le baron causoit trop longtemps -avec la sienne. Oui, ma Sophie, c'est à toi que j'en -demande pardon, Faublas rêvoit au moyen d'éconduire -promptement son père.</p> - -<p>Agathe, cette alerte femme de chambre qui -m'avoit coiffé, voulut bien recevoir un louis -d'or et prendre pitié de ma peine. Elle me conduisit, -par un petit escalier, dans la cour, où je -trouvai le carrosse de la baronne; puis elle se -chargea d'aller dire à sa maîtresse que M<sup>lle</sup> de -Brumont venoit d'arriver, mais qu'ayant su que -M<sup>me</sup> de Fonrose avoit du monde, et ne voulant -voir personne, elle attendoit la baronne dans sa -voiture.</p> - -<p>Ma commission fut exactement faite; bientôt -je vis descendre M<sup>me</sup> de Fonrose: mon père lui -donnoit la main. Il jeta dans la voiture un regard -curieux, mais j'eus l'impolitesse de me cacher la -figure avec mon éventail.</p> - -<p>Nous partîmes. La baronne, qui rioit, me félicita -du succès de ma ruse. Elle prit ma main, la serra -doucement, m'honora de plusieurs regards bien -tendres, et plus d'une fois me répéta que mon père -pouvoit passer pour un très aimable homme, mais -que j'étois bien la plus charmante femme qu'elle -eût jamais vue.</p> - -<p>Cependant nous avancions, la conversation -changea d'objet. M<sup>me</sup> de Fonrose daigna m'avertir -que la comtesse, sans doute encore très -irritée, pourroit d'abord me recevoir assez mal; -mais elle ajouta que j'apaiserois cette femme -comme on les apaisoit toutes, avec des sermens, -des louanges et des caresses.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em">Monsieur étoit avec madame, quand -on nous annonça chez la comtesse. -«Oui, ma foi! dit le comte, c'est -elle!» M<sup>me</sup> de Lignolle, emportée -par un premier mouvement, se leva d'abord et -me tendit les bras; mais tout d'un coup, agitée -d'un sentiment contraire, elle se rejeta dans son -fauteuil en criant: «Je ne veux pas la voir.» -J'allois partir, M<sup>me</sup> de Fonrose me prévint: «Cependant -je vous la ramène bien repentante et bien -désolée; je vous assure qu'elle brûle de mériter sa -grâce.—Sa grâce, après tant d'ingratitude!—Il -est vrai, dit M. de Lignolle, que mademoiselle -s'est permis, à notre égard, un étrange procédé. -Ne rester ici que deux ou trois jours, et nous planter -là sans rien dire! il falloit au moins qu'elle -avertît madame quelques jours d'avance.—Qu'elle -m'avertît! s'écria la comtesse. Il eût été fort bon -qu'elle m'avertît! Monsieur, vous ne savez ce que -vous dites; on ne doit pas m'avertir, car on ne doit -pas me quitter.—Ah! pourtant, il faut convenir -que mademoiselle étoit libre; elle avoit le droit de -vous demander son congé, comme vous aviez le -droit de la renvoyer. Mais dans ce cas-là, je le -répète, on s'avertit mutuellement quelques jours -d'avance.—Monsieur, voulez-vous bien me faire -grâce de vos réflexions? Dans un autre moment, -elles m'amuseroient peut-être, je vous avoue que -maintenant elles me fatiguent.» Le comte se tut; -je pris la parole: «Madame, je conviens que j'ai -quelques torts envers vous; mais les apparences me -montrent plus coupable que je ne le suis en effet.—Comment! -vous ne m'avez peut-être pas fait -une infidélité?—Et une infidélité de quatre mois! -interrompit le comte. Quatre mois sans nous donner -seulement de vos nouvelles!—Mademoiselle, -madame a raison, cela n'est pas bien.—Il faut -aussi plaider un peu pour elle, dit M<sup>me</sup> de Fonrose; -je sais de bonne part que cette absence de -quatre mois lui a paru fort longue, et que, si l'on -avoit voulu lui laisser la liberté de vous venir voir, -elle en auroit de bon cœur profité.—Baronne, vous -voudriez en vain l'excuser, vous n'ignorez pas -qu'elle m'a trahie!—Vraiment, sans doute, reprit -M. de Lignolle, c'est une espèce de trahison.—Elle -m'a sacrifiée!—Oui, continua l'époux approbateur, -elle nous a véritablement sacrifiés, si elle a -été s'établir ailleurs.—Justement, Monsieur, -s'écria la comtesse, c'est ce qu'elle a fait.—Madame, -je me reconnois coupable; mais…—Vous -l'entendez, interrompit-elle, en joignant avec transport -ses jolies petites mains, qu'elle leva d'abord -vers le plafond<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> et dont elle se couvrit les yeux et -le front. Vous l'entendez! elle a été s'établir ailleurs, -elle-même en convient.—Madame, daignez m'écouter -jusqu'à la fin, permettez…—Elle a été s'établir -ailleurs! répéta douloureusement la comtesse, -qui se mit à pleurer; elle a été s'établir ailleurs!—Chez -une femme? demanda le comte.—Eh! sans -doute, chez une femme, lui répondit M<sup>me</sup> de Lignolle -avec beaucoup de vivacité. Vous faites des -questions!…» Il m'adressa la parole: «Quelle est -cette femme chez qui…?—Que vous importe ce -qu'elle est? interrompit la comtesse. Qu'importe en -quelle qualité? répliqua-t-elle encore.—Est-elle -noble, cette femme-là? me demanda-t-il.—Oui! -noble, s'écria-t-elle, comme mon palefrenier.—Et -que fait-elle?—Ce qu'elle fait! ce qu'elle fait! dit la -comtesse, dont la colère alloit toujours croissant à -chaque interrogation de son curieux mari, elle fait -des sottises et de mauvaises plaisanteries.—Et -elle s'appelle?» M<sup>me</sup> de Lignolle s'écria: «Oh! -je le sais comment elle s'appelle; mais je veux que -vous le disiez, Mademoiselle.—Madame, dispensez-moi…—Mademoiselle, -point de mauvaises -excuses, je le veux.—Eh bien, elle s'appelle Montdésir!—Montdésir, -j'en étois sûre; Montdésir!… -Elle a pu me quitter pour une autre!… Elle a été -s'établir chez une madame Montdésir!» Et la comtesse -se remit à pleurer. «La voilà qui s'attendrit, me -dit la baronne, elle va se calmer, elle va pardonner. -Tombez à ses pieds, Mademoiselle, et demandez -grâce.» Je me jetai à ses genoux que j'embrassai; -et, pendant que M<sup>me</sup> de Fonrose lui adressoit tout -bas quelques mots de consolation, le comte me -faisoit, avec de doux reproches, une paternelle -remontrance.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Et non vers le ciel, comme ils le disent tous en pareil -cas: il faut être exact.</p> -</div> -<p>«Vous êtes jeune, Mademoiselle de Brumont, -vous avez pour vous toutes les grâces de l'esprit et -de la figure; cependant vous ne parviendrez point -à réparer l'injustice que la fortune vous a faite -d'ailleurs, si vous êtes inconstante dans vos goûts, -si vous ne voulez vous attacher à personne, si vous -allez vous établissant partout, sans pouvoir vous -fixer nulle part. Qui nous avez-vous préféré, je vous -prie? Une roturière, une femme de rien, qui est -philosophe, je le parierois. N'étiez-vous pas cent -fois mieux ici? Je ne crois point avoir manqué -d'égards pour une demoiselle que j'estimois vraiment -beaucoup, et, quant à ma femme, elle vous -aimoit au point d'en être folle. D'ailleurs, sans -compter mille autres avantages, vous en aviez chez -nous un très grand, qu'on rencontre rarement ailleurs: -celui de deviner tous les jours des charades, -et d'en faire vous-même tout à votre aise.»</p> - -<p>Le chagrin de la comtesse ne put tenir contre -les dernières réflexions de son mari. A peine -M. de Lignolle finissoit de parler que madame -tomba dans les convulsions d'un rire inextinguible. -Tout à coup la sombre douleur fit place à la joie -folle sur ce charmant visage où je vis les ris et les -pleurs ensemble mêlés. Il m'étoit aisé de m'apercevoir -que M<sup>me</sup> de Fonrose auroit, comme moi, -donné de l'or pour qu'il lui fût permis de rire aussi -haut que la comtesse; mais j'étois, comme elle, retenu -par la crainte de donner d'étranges soupçons -à ce mari qui nous regardoit, et qui devoit être également -surpris du violent chagrin de sa femme et -de son excessive gaieté. Le comte, en effet, remarqua -ma contrainte, et voici comment il me rassura:</p> - -<p>«Vous avez l'air stupéfaite, Mademoiselle; mais -il ne faut pas que ceci vous étonne. <i>Aucune affection -de l'âme ne m'échappe</i>, à moi: dans votre absence, -la belle humeur de madame s'étoit visiblement -altérée; j'ai découvert qu'il y avoit un moyen -sûr de lui rendre sa gaieté, je lui ai parlé charade: -aussitôt voilà madame riant comme une folle. J'ai -répété plusieurs fois l'expérience, et toujours avec -le même succès. Vous en êtes vous-même témoin, -depuis un quart d'heure elle ne cesse! et tenez, -voilà un redoublement.»</p> - -<p>En effet, la comtesse recommença de plus belle, -et M<sup>me</sup> de Fonrose ne se gêna plus; je fus comme -elle entraîné, et M. de Lignolle lui-même ne put -voir trois personnes s'égayer de si bon cœur, sans -se mettre de la partie. Nos bruyans éclats de rire -durent être entendus de tout le voisinage.</p> - -<p>Cependant, quoique M<sup>lle</sup> de Brumont se pâmât -de rire, le chevalier de Faublas ne perdoit pas la -tête. D'une bouche avide il pressoit les lis d'un -bras plus doux que l'ivoire, et d'une main caressante -il serroit doucement les plus jolis genoux du -monde. «Pardonnez-lui, dit à la comtesse -M<sup>me</sup> de Fonrose, qui, ne s'ennuyant pas de me -regarder, ne perdoit aucun détail de cette joyeuse -pantomime.—Pardonnez-lui, répéta le mari confident, -qui, non content de m'applaudir par des -regards et par des signes, se baissa deux fois -pour me glisser à l'oreille ces paroles tout à fait -encourageantes: «Bon, bon! ne vous lassez pas, -tenez ferme, elle est vaincue!—Pardonnez-moi, -m'écriai-je à mon tour, d'une voix tendre et d'un -ton suppliant; pardonnez-moi, car je me repens -et je vous aime.—Et moi aussi, je vous aime, -répondit-elle en m'embrassant, et je vous pardonne, -ajouta-t-elle en m'embrassant encore, mais -à condition que vous ne verrez plus cette madame -de Montdésir.—Oh! non.—Et que vous n'irez -jamais vous établir ailleurs que chez moi.—Jamais.—En -ce cas, je vous pardonne, et je vous -aime, et je vous embrasse; et, si vous me tenez -parole, je vous aimerai et je vous embrasserai toute -ma vie.—Eh bien, s'écria M. de Lignolle, -charmé de la joie de sa femme, puisque madame -vous aime, vous embrasse et vous pardonne, je -veux aussi vous pardonner, vous aimer et vous -embrasser.» Il m'honora de plusieurs baisers. -«Et moi aussi, dit M<sup>me</sup> de Fonrose, je vous -aime, je vous pardonne et je vous embrasse, car -depuis un quart d'heure vous m'avez bien amusée.</p> - -<p>—Qu'on dise pourtant que les charades ne -sont bonnes à rien! reprit le comte d'un air de -triomphe. Voyez comme elles nous ont tous mis -de bonne humeur, comme la paix s'est faite aussitôt -que…» La comtesse l'interrompit: «A propos -de charade, Mademoiselle de Brumont, savez-vous -bien que monsieur n'a pas encore pu deviner -la nôtre?—Bon! c'est qu'elle n'est pas exacte, -répondit-il.—Voilà une bonne raison! s'écria -M<sup>me</sup> de Fonrose. Comment! Mademoiselle, votre -charade n'est pas exacte?» Je lui répliquai en -montrant la comtesse: «C'est madame qui l'a -faite.—Oui, répondit celle-ci; mais c'est vous -qui me l'avez fait faire.—N'importe, reprit la -baronne, si elle n'est pas exacte, il faut la recommencer.» -La comtesse repartit: «C'est notre -intention, Madame.—Sans doute, dit M. de Lignolle, -il faut la recommencer.—Cela vous fera -donc plaisir? lui demanda sa femme.—Assurément, -Madame, et beaucoup; je voudrois même -pouvoir vous y aider; je voudrois pouvoir -vous enseigner…—Je vous rends mille -grâces, interrompit-elle; je ne veux plus désormais -d'autre précepteur que M<sup>lle</sup> de Brumont. -D'ailleurs, Monsieur, ce seroit peut-être bien inutilement -que vous essayeriez de devenir le mien.—Sans -doute! j'ai fait dans ma vie, tant en -énigmes qu'en charades, plus de cinq cents poèmes: -ce seroit un vrai travail pour moi de me remettre -aux premiers élémens.—Cependant, Monsieur, -lui dis-je, je prendrai la liberté de vous observer -que madame la comtesse est jeune, curieuse et -pressée d'apprendre.—Eh bien! Mademoiselle, -vous n'avez pas besoin d'un second pour lui montrer -tout ce qu'il lui importe de connoître; vous -êtes, j'en suis sûr, très en état de donner d'excellens -principes à votre écolière; et, par exemple, -quand une fois vous l'aurez commencée, je m'engage -volontiers à la finir.—Non pas, s'il vous -plaît: je prétends n'en céder à personne la gloire -et le plaisir.—Eh bien, comme vous voudrez; -cela ne m'empêchera pas de m'intéresser vivement -aux progrès de votre écolière.—Monsieur, ce -que vous avez la bonté de me dire est très propre -à m'encourager. Je donnerai de bonnes leçons à -madame la comtesse, je vous le promets.—Donnez, -Mademoiselle, donnez.—Je ferai plus -d'une charade avec elle, je vous en réponds!—Faites, -Mademoiselle, faites!—Ainsi, Monsieur, -dit M<sup>me</sup> de Lignolle, je puis donc, sans risquer -de vous déplaire, m'occuper de ce petit travail-là.—Eh! -bon Dieu, Madame, toute la journée, si cela -vous amuse.—Bon! reprit-elle, je suis contente. -Je m'en faisois quelque scrupule, parce que je craignois -de m'arroger un droit que je n'eusse pas; -mais, à présent que vous m'en avez donné la permission, -me voilà tout à fait à mon aise.—A la -bonne heure; mais je vous engage à recommencer -celle que vous avez seulement ébauchée ensemble: -car sûrement je l'aurois devinée, si elle avoit été -bien faite… Allons, Mademoiselle, point de paresse, -point de mauvaise honte; recommencez -cela, faites-le mieux.—J'y tâcherai, Monsieur.—De -votre mieux et le plus tôt possible.—Ah! -tout à l'heure, si madame le veut.—Non, interrompit -la baronne, dînons, dînons, aussi bien vous -aurez le temps. Je compte vous laisser passer ici -la quinzaine.» Je crus avoir mal entendu. «Quoi! -la quinzaine? lui dis-je.—Vraiment, répondit-elle. -Le terme vous paroît court! je le conçois; -mais je n'ai pu obtenir qu'il fût plus long.—Obtenir!…—J'ai -tenté l'impossible, Mademoiselle: -car je savois combien vous désiriez prolonger -votre séjour chez la comtesse.—Certainement,… -mais…—Mais vos parens sont demeurés inflexibles.—Vous -dites, Madame, que mes parens…?—Ils -ne vous ont accordé que quinze jours.—Vous -dites que mes parens m'ont accordé…—Oui, -seulement quinze jours. Rien n'a pu les déterminer -à se priver, pour un temps plus long, du -bonheur de vous posséder chez eux.—Quinze -jours, Madame la baronne! Vous êtes sûre?…—Je -suis sûre, Mademoiselle, qu'ils ne vous permettront -pas de rester plus longtemps; arrangez-vous -d'après cela, dans quinze jours je vous remmène, -c'est une chose convenue.—Convenue!—Oui, -Mademoiselle, décidée.—Décidée, Madame!—Irrévocablement -décidée, Mademoiselle.—Ah! -ah!—En attendant, je viendrai -vous voir presque tous les jours, comme vous -pensez bien.—Oui, Madame.—Et presque -tous les jours aussi je les verrai, vos parens.—Oui, -Madame.—Ainsi vous aurez perpétuellement -de leurs nouvelles.—Oui, Madame.—Et -ils recevront continuellement des vôtres.—Oui, -Madame.—Tenez, ce soir je soupe avec l'un -d'entre eux.—Je le sais; c'est même un de mes -grands-parens, celui-là, je crois?—Justement, -Mademoiselle, je lui parlerai de vous, de votre -absence.—Ah! je vous en serai bien obligée.—Je -ne doute pas que d'abord cette séparation de -quinze jours ne l'effraye, comme les autres; mais je -lui ferai entendre raison là-dessus.—Vous me -rendrez un vrai service.—Je vous réponds qu'il -ne sera pas fâché.—Madame, je m'en rapporte -à vous.»</p> - -<p>On conçoit que je demeurai très surpris de la -manière artificieuse et hardie dont la baronne venoit -de m'établir, pour ainsi dire malgré moi, chez -la comtesse. Cependant je n'oserois pas dire que -j'en fus bien fâché, car peu de gens me croiroient; -mais du moins, ô ma Sophie! j'assurerai qu'à -l'instant même je pris intérieurement la ferme résolution -de conserver mes relations avec M<sup>me</sup> de -B…, pour être, en cas de besoin, promptement -informé de ses découvertes et pour me conduire -en conséquence.</p> - -<p>Le comte, qui n'avoit rien perdu de mon dialogue -avec M<sup>me</sup> de Fonrose, demanda si mes -parens demeuroient maintenant à Paris; la baronne -répondit qu'ils y étoient <i>incognito</i> pour des -raisons qu'elle savoit, mais qu'elle ne pouvoit dire.</p> - -<p>Nous allons nous mettre à table: je fus placé -entre le mari et la femme; de temps en temps, la -comtesse passoit adroitement sous la nappe une -main qui rencontroit toujours la mienne, et mon -genou touchoit le sien. Aussi M. de Lignolle se -fût-il étonné de nos fréquentes distractions, si -M<sup>me</sup> de Fonrose, toujours attentive et toujours -complaisante, n'eût vingt fois relevé la conversation -prête à tomber, et vingt fois ne nous eût très -habilement avertis de nos imprudences ou tirés de -nos rêveries. Au dessert, cependant, il fallut payer -de ma personne. La baronne, soit qu'elle voulût -me distraire de l'objet dont elle me voyoit trop -occupé, soit qu'elle prît quelque plaisir à me tourmenter -un peu, la baronne s'avisa de me porter -un coup plus difficile à parer que tous les autres. -«A propos, dit-elle, vous savez sans doute la -grande nouvelle? Le chevalier de Faublas est sorti -de la Bastille.—Qui, le chevalier de Faublas? -demanda le comte.—Ne vous rappelez-vous pas -l'histoire de ce joli garçon qui, sous des habits de -femme…—S'est introduit chez le marquis de -B…?—Oui, oui.—Et l'on a remis en liberté ce -mauvais sujet? Et ce petit garnement ne sera pas -claquemuré pour le reste de sa vie?—Comte, -vous êtes bien sévère. On dit que c'est un très -aimable enfant.—Un fieffé libertin, qu'on auroit -dû fouetter en place publique!» La baronne alors -m'adressa la parole: «M<sup>lle</sup> de Brumont ne dit -mot; est-elle de l'avis de monsieur?—Non, Madame, -pas tout à fait, non… Ce chevalier de -Faublas dont vous parlez, je le juge excusable; il -est bien jeune encore: à moins qu'il n'ait commis -de ces fautes…—Il a fait des horreurs, s'écria -M. de Lignolle. Vous ne savez donc pas son -histoire, Mademoiselle? Je vais vous la conter. -D'abord, il a quitté les habits de son sexe, et, se -donnant pour femme, il est entré dans le lit de la -marquise de B…, presque sous les yeux de son -mari. N'est-ce pas affreux?—Permettez que je -vous arrête, Monsieur; ceci ne me paroît pas vraisemblable. -Est-il possible qu'un homme ressemble -à une femme si bien qu'on s'y méprenne?—Cela -n'est pas ordinaire, mais cela s'est vu.—Si vous -ne me l'assuriez, je ne le croirois pas, dit la comtesse.—Il -faut le croire, répondit-il, car c'est un -fait. Au reste, ce marquis de B… n'en est pas -moins un imbécile avec ses connoissances physionomiques. -C'est la science du cœur humain qu'il -faut posséder.» Je l'interrompis: «Il me paroît -que, si vous aviez été à la place du malheureux -marquis, ce M. de Faublas ne vous eût pas fait sa -dupe.—Oh! soyez-en sûre. Je n'ai peut-être pas -plus d'esprit qu'un autre; mais je suis observateur, -je connois le cœur de l'homme, et <i>nulle affection -de l'âme ne m'échappe</i>.—Nous savons cela, dit la -baronne; mais, pour revenir à notre mauvais sujet, -je vais un peu vous étonner en vous apprenant -qu'il a l'obligation de sa liberté à la marquise.—A -M<sup>me</sup> de B…? s'écria le comte.—A M<sup>me</sup> de -B…! s'écria la comtesse avec beaucoup de vivacité.—A -M<sup>me</sup> de B…! m'écriai-je moi-même, -en jouant l'étonnement.—A M<sup>me</sup> de B…, répéta -froidement la baronne. Tout le monde l'assure.» -La comtesse se leva brusquement et m'adressa -la parole: «Quoi! c'est la marquise?…»</p> - -<p>Elle parloit si haut et si vite, elle paroissoit tellement -surprise, inquiète et fâchée, que, tremblant -de l'entendre me faire ou quelque imprudent reproche -ou quelque dangereuse question, je me hâtai -de l'interrompre: «Adressez-vous à madame la -baronne. Qu'allez-vous me demander, à moi qui -ne sais pas un mot de toute cette fable?» M. de -Lignolle daigna me seconder. «Une fable, comme -dit fort bien mademoiselle. En effet, comment -imaginer que la marquise ait osé…—Il n'y a rien -que de vrai dans ce que j'avance, reprit la baronne. -Qu'une fille toute neuve, une vierge pure, sans -malice, sans passions et sans reproche, trouve fort -scandaleux l'événement que j'annonce, et que, -dans l'innocence de son cœur, elle refuse d'y -croire, cela me paroît fort naturel. Je ne puis -même, en passant, m'empêcher de blâmer la comtesse, -qui a déjà quelque usage du monde, d'avoir -été tout à l'heure tentée de questionner, sur certaine -matière, une personne aussi inexpérimentée -que l'est sa demoiselle de compagnie. Mais que -M. de Lignolle, homme d'esprit, homme de tête, -M. de Lignolle, qui a l'expérience du monde, de -la cour, et des femmes surtout, que M. de Lignolle, -observateur profond, excellent juge, M. de -Lignolle, enfin, appelle fable un fait peu commun -sans doute, mais qui n'est pas sans exemple et paroîtra -même vraisemblable à quiconque connoît les -mœurs de ce siècle de corruption, voilà ce que je -ne conçois pas.—Encore, répondit le comte, faudroit-il -que j'eusse particulièrement étudié le caractère -de M<sup>me</sup> de B… Je ne la connois que pour -avoir entendu quelquefois parler d'elle.—Et moi, -malheureusement, pour l'avoir souvent rencontrée -dans mon chemin. Je pourrois lui contester les dons -naturels et les dons acquis; mais la plupart des -jeunes gens de la cour disent qu'elle est belle, et -ils le savent bien; mais les vieux courtisans assurent -qu'elle est plus qu'eux tous adroite, insinuante, -artificieuse et dissimulée: il faut les croire. Ceux-ci -lui accordent beaucoup d'esprit, ceux-là lui reconnoissent -de grands talens; tous généralement -conviennent qu'elle est née pour l'intrigue. Les -uns s'étonnent que l'ambition puisse régner avec -tant d'empire dans un cœur qu'ils croient fait pour -des passions plus douces; les autres, la voyant sans -cesse occupée de plus grands intérêts, ne conçoivent -pas par quel miracle il lui reste un moment -pour l'amour. Ce que chacun ne peut se lasser d'admirer -en elle, c'est un continuel mélange de l'audace -qui distingue les forts, et de l'astuce qui -semble n'appartenir qu'aux foibles. Quelquefois -elle étonne ses ennemis et ses rivales par les coups -hardis qu'elle frappe; souvent elle les fatigue de -sa tranquille patience et de sa persévérance éternelle. -Tantôt c'est le tigre irrité qui s'élance sur le -chasseur et le terrasse, et tantôt le chat sournois -qu'on voit des heures entières tapi près de la retraite -de la proie qu'il attend. Tenez, je ne veux -pour preuve de sa rare capacité que la manière dont -elle s'est relevée plus puissante après sa terrible -chute. Quand son affaire avec le chevalier de Faublas -fit tant de bruit, nous la crûmes perdue, elle -seule eut le courage de ne pas désespérer de sa -fortune. Vous dire comment elle persuada à son -mari coiffé, battu et mécontent, qu'il n'étoit pas -un sot, je ne le saurois: ce qu'il y a de certain, -c'est qu'aujourd'hui nous voyons qu'ils vivent très -bien ensemble. Au reste, c'est là le moindre des -succès qu'elle s'étoit promis: dès qu'elle eut enchanté -le bon époux, elle songea à délivrer l'ami -charmant. Pour cela, que fait-elle? M. de ***, qui -avoit beaucoup de partisans parce qu'il jouissoit -d'un léger mérite et d'une fortune considérable, -M. de ***, depuis longtemps, étoit vainement -amoureux d'elle, et vainement visoit au ministère. -La marquise entre dans le parti nombreux qui le -porte aux premières places; après quatre mois -d'efforts elle culbute le ministre, effraye un des -concurrens, trompe l'autre, et l'heureux compétiteur -qu'elle sert se voit enfin nanti du fameux portefeuille. -Alors sa bienfaitrice ne dédaigne pas de -devenir son amante… Vous paraissez étonnée, -Mademoiselle de Brumont?… Hélas! oui, la belle -victime s'est immolée… Elle a généreusement consommé -le grand sacrifice. Ainsi M<sup>me</sup> de B… retrouve -son premier crédit, qu'elle augmente encore. -Ainsi le chevalier de Faublas est rendu à la société, -pour y faire, si nous n'y prenons garde, -quelque nouvelle incartade.»</p> - -<p>Enfin, M<sup>me</sup> de Fonrose se tut, et, puisqu'elle -ne vouloit que m'embarrasser, elle eut lieu de s'applaudir -de la nouvelle fatale; fatale! car je m'en -affligeai beaucoup. En ne m'examinant qu'un peu, -je ne trouvois guère probable que l'adorateur de -Sophie et l'amant de la comtesse fût encore amoureux -de M<sup>me</sup> de B…; cependant j'entendois s'élever -du fond de mon cœur une voix secrète qui -me crioit que la marquise auroit dû me laisser en -prison. Oui, dans mon déplaisir extrême, j'osois -accuser mon amie d'avoir trop fait pour moi. Ils -auroient donc raison, les consolans moralistes qui -tous les jours impriment que l'homme est naturellement -ingrat?</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle, mécontente de mon chagrin, -qu'il n'étoit pas malaisé d'apercevoir, fit tout haut -cette remarque: «Vous avez l'air bien sérieux, -Mademoiselle?—Vraiment oui», dit le comte. -Je ne répondis rien à la comtesse parce que la baronne, -habile à deviner et prompte à prévenir les -imprudences de son amie, déjà s'étoit emparée -d'elle, et tout bas lui disoit sans doute ce qu'elle -croyoit propre à la retenir et à la calmer; mais je -saisis ce moment pour m'approcher de M. de Lignolle -et lui confier un grand secret: «Monsieur, -si j'ai bonne mémoire, vous m'avez autrefois témoigné -le désir qu'il ne fût jamais question d'amourette -et de galanterie devant votre jeune -épouse.» Il me répondit: «Cela est vrai, mais il -est question de ce libertin, je prends de l'humeur, -je me laisse entraîner, et j'oublie mes résolutions. -Au reste, je vous remercie de l'avis que vous voulez -bien me donner, j'en vais profiter, nous allons -nous entretenir d'autre chose.» Il me tint cruellement -parole; je fus, toute la soirée, obligé de -deviner des charades, d'entendre de longues dissertations -sur les affaires de l'âme.</p> - -<p>A dix heures, la baronne se retira pour aller -souper avec celui qu'elle appeloit mon grand-parent. -A minuit, M. de Lignolle souhaite à la -comtesse une bonne nuit, et un bon sommeil à -M<sup>lle</sup> de Brumont. De ces deux souhaits si contraires, -un seul pouvoit être exaucé: la comtesse eut -une bonne nuit, justement parce que M<sup>lle</sup> de Brumont -dormit peu.</p> - -<p>Ne vous en étonnez pas, vous qui vous souvenez -qu'hier au soir, et ce matin, Justine m'a passablement -occupé. Songez à ma détention trop -longue, songez que l'économique régime du célibat, -rigoureusement gardé pendant cent vingt -mortels jours, a dû convenablement me préparer -aux excès dispendieux de plusieurs nuits heureuses.</p> - -<p>Et vous aussi, malheureux amans, qui, pour -avoir rencontré la satiété dans les bras de l'amour, -ne concevez plus un bonheur trop au-dessus de -vos forces, recevez avec mes preuves un avis salutaire, -et prenez courage: faites-vous mettre à la -Bastille, restez-y quatre mois seulement, et, quand -vous en sortirez, vous verrez de quoi vous serez -capables, avec quel empressement vous volerez aux -genoux de vos maîtresses! Ah! que de fois vous -leur direz: «Je vous aime», si elles vous le disent -une fois! Ah! que vous les retrouverez jolies, si -vous les retrouvez fidèles!</p> - -<p>La mienne l'étoit, et jura de l'être toujours. De -mon côté, je la rassurai si bien que le lendemain -matin son cœur ne conservoit aucun soupçon jaloux. -Nous fîmes ensemble un déjeuner charmant, -car nous ne fûmes pas gênés par la présence d'un -tiers. M. de Lignolle, en partant pour Versailles, -où il alloit passer plusieurs jours, m'avoit recommandé -de tenir fidèle compagnie à sa femme et -d'avoir bien soin d'elle.</p> - -<p>Ce fut elle qui prit soin de moi. Ses petites -mains arrangèrent mes cheveux, ses petites mains -m'habillèrent. Il est vrai que je n'en fus ni mieux -coiffé ni mieux vêtu. Il est vrai que, plein de -reconnoissance, je lui rendis, maladroitement si l'on -veut, mais pourtant fort bien, à ce qu'elle disoit, -tous les services que j'avois reçus d'elle. La matinée -tout entière, comme un instant, s'écoula dans ces -occupations si douces. Nombrez, s'il se peut, les -distractions qui prolongèrent nos travaux et les -folies qui les interrompirent. M<sup>me</sup> de Lignolle, naturellement -si vive, est devenue plus étourdie de -moitié; Faublas, que vous connoissez, seroit-il -plus raisonnable qu'elle? Figurez-vous notre enfantine -joie, nos comiques tendresses, nos bruyans -transports. Imaginez jusqu'à quel point nos caprices -peuvent être amusans, et nos espiègleries -piquantes. Devinez le babil de nos querelles et le -silence de nos combats. Représentez-vous ce que -nos bouderies ont de plus intéressant, et nos raccommodemens -de plus voluptueux: fille de compagnie -peu respectueuse, je viens de faire à ma -maîtresse une malice presque impertinente, et, pour -m'attirer plus sûrement le châtiment que je mérite, -j'ai l'air de vouloir m'y dérober. La comtesse, qui -me voit fuir, vole sur mes pas, et sur mes pas se -précipite dans la sombre alcôve où je parois chercher -à me cacher. Un cri qu'elle pousse annonce -que je suis découverte et saisie; mais le vainqueur, -tout à coup vaincu, reconnoît trop tard le piège -qu'on lui tendoit, il tombe et demande grâce; je -reste inexorable, et je donne un baiser. O vous, -qui que vous soyez, que ces jeux effarouchent, si -dans vos sévérités vous voulez du moins vous montrer -équitables, ne nous jugez point selon les rigoureuses -lois qui gouvernent les hommes! Je n'ai -pas dix-huit ans encore, la comtesse en compte à -peine seize; nous sommes deux enfans.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle n'avoit pas fait défendre sa -porte pour tout le monde. Nous reçûmes, dans -l'après-dîner, la visite de M<sup>me</sup> de Fonrose, qui -m'apporta des nouvelles de mon père, et celle de -la marquise d'Armincour, à qui sa nièce avoit -mandé le retour de M<sup>lle</sup> de Brumont. La bonne -tante, enchantée de me revoir, me prodigua les -complimens. Pénétrée pour moi de la plus profonde -estime, elle n'avoit point oublié que je réunissois, à -l'avantage assez commun de tout connoître, le rare -talent de tout expliquer, et que, dans une circonstance -embarrassante, je l'avois puissamment aidée -à donner à son Éléonore<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> des instructions de première -nécessité. La vieille marquise m'aimoit tant -et me faisoit tant de caresses que je ne pouvois, -sans manquer à la reconnoissance, trouver sa visite -trop longue. Sur quoi j'observerai que la baronne, -qui apparemment me jugeoit ingrat, s'efforça, par -toutes sortes de moyens, d'amener la bonne tante -souper chez elle. Quand elle vit qu'il étoit impossible -de l'y décider, elle prit elle-même le parti de -rester avec nous. A minuit, nos deux convives se -retirèrent; la même jolie femme de chambre qui -m'avoit habillée s'empressa de détruire son ouvrage, -et l'amie de la comtesse redevint son -amant.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Rappelez-vous que c'étoit le nom de baptême de la -comtesse; nous en aurons besoin.</p> -</div> -<p>Je dis l'amie de la comtesse, et je dis bien. On -savoit chez elle que je n'étois plus sa demoiselle de -compagnie. Au reste, je crois que, dans l'occasion, -tout bon gentilhomme pourroit, sans déroger, se -mettre en condition comme j'y eusse été. Vraiment! -le matin présider à la toilette de madame, -causer l'après-dîner dans son boudoir, et le soir -entrer dans son lit, je ne vois rien là qu'un jeune -homme bien né doive trouver pénible et ne puisse -faire honorablement. Quant à moi, je sais bien -que je remplissois les différens devoirs de ma place -avec grand plaisir et sans craindre de compromettre -ma noblesse. De toutes manières, je me trouvois -chez M<sup>me</sup> de Lignolle aussi bien que chez moi.</p> - -<p>Aussi bien que chez moi!… de temps en temps, -mais pas toujours. Non, mon père, non. Quoique -deux journées seulement se fussent écoulées depuis -notre séparation, je sentois le besoin de vous revoir. -O ma Sophie! je brûlois du désir d'aller chez -Justine savoir si M<sup>me</sup> de B… n'avoit rien appris -de ton sort, et l'idée de tes infortunes empoisonnoit -mon coupable bonheur.</p> - -<p>Ce fut pour l'amour de ma femme que j'eus -avec ma maîtresse un démêlé sérieux dès que le -jour parut. «Je crois que tu pleures, s'écria la -comtesse étonnée; qu'as-tu donc?» Lui avouer -que je donnois ces larmes à l'absence de Sophie, -c'eût été vraiment une cruauté; j'aimai mieux me -permettre un officieux mensonge. «Je m'afflige -parce qu'il faut, mon Éléonore, que je vous quitte -pour quelques heures.—Me quitter! pourquoi -faire?—Une visite…—A qui?—Pas à mon -père, car il me retiendroit, et je veux revenir; mais -à ma sœur.—A ta sœur! mon bon ami, rien ne -presse.—Je ne puis m'en dispenser aujourd'hui.—Tu -ne le peux?—Non.—Absolument?—Absolument.—Eh -bien, j'irai avec toi.—Quelle -idée! Nous montrer ensemble dans les rues de -Paris! On n'a qu'à me reconnoître.—Nous baisserons -les stores.—Oui! ne faut-il pas toujours -descendre de voiture et y remonter? Et puis est-il -possible que je te mène à ce couvent? à quoi cela -ressembleroit-il?—Je t'attendrai à la porte.—Eh! -non, non.—Vous ne voulez pas?—Je le -voudrois de tout mon cœur; mais…—Vous me -trompez.—Ma jolie petite amie, peux-tu le -croire?—Je le crois: vous méditez une infidélité.—Éléonore!…—Ce -n'est pas chez votre sœur -que vous allez, mais chez cette indigne marquise, -ou peut-être chez cette petite sotte de Montdésir.—Ma -chère Éléonore!…—Mais, si vous avez -des rendez-vous, vous les manquerez: car je vous -défends de sortir.—Vous me le défendez?—Oui, -je vous le défends.—Madame, prenez ce ton avec -M. de Lignolle, tant qu'il voudra bien le permettre; -quant à moi, je vous déclare que je ne le souffrirai -pas, et que je veux sortir tout à l'heure.—Et moi, -Monsieur, je vous déclare que vous ne sortirez -pas.—Je ne sortirai pas?—Non.—Ah! nous -allons voir.»</p> - -<p>Je fis un mouvement pour me précipiter hors -du lit; de la main droite, elle me retint par les -cheveux, et, de la gauche, elle tira le cordon de sa -sonnette avec tant de violence qu'elle le cassa. Ses -femmes effrayées accoururent à sa porte. Elle leur -cria: «Qu'on dise au suisse qu'il tienne l'hôtel -exactement fermé et qu'il ne laisse sortir aucune -des femmes de ma maison.»</p> - -<p>Cette manière de garder un amant me parut si -neuve que je fus obligé d'en rire: ma gaieté plut -à la comtesse, qui se mit à rire aussi. Quelques -minutes se passèrent dans le délire de cette joie; -nous nous levâmes ensuite, et, quand je fus habillée, -la querelle recommença.</p> - -<p>«Éléonore, je m'en vais. Je te donne ma parole -d'honneur qu'avant deux heures je serai de retour.—Mademoiselle -de Brumont, je te donne ma -parole que mon suisse ne te laissera pas sortir.—Quoi! -sérieusement, Madame?—Très sérieusement, -Monsieur.—Comtesse, je n'essayerai point -de forcer le passage, parce qu'ajouter à votre imprudence -une imprudence encore, ce seroit visiblement -vous compromettre; mais souvenez-vous -de la violence que vous me faites, songez que vous -n'aurez pas toujours le pouvoir de retenir votre -amant chez vous malgré lui, et qu'une fois libre, -il pourra tarder longtemps à venir reprendre un -joug que vous lui aurez rendu pesant.—Ah! -l'indigne! il menace de m'abandonner!… Faublas, -quand tu ne reviendras pas, je t'irai chercher… -J'irai chez toutes tes maîtresses les unes après les -autres: chez cette M<sup>me</sup> de Montdésir, pour la -souffleter; chez la marquise, pour te redemander -à son mari; jusque chez ta femme, s'il le faut, -pour lui déclarer que je suis ta femme aussi… Oui, -ta femme. Ce M. de Lignolle ne s'est marié qu'avec -mon bien. C'est toi qui m'as vraiment épousée; -c'est toi seul, mon ami, tu le sais bien… Pourquoi -veux-tu sortir et m'aller faire une infidélité? Pendant -que tu étois à la Bastille, je n'avois de rendez-vous -avec personne, moi. Je ne savois que -t'appeler, m'impatienter et gémir… Est-ce M<sup>me</sup> de -B… qui t'attend? Avoue-le, je te le pardonne, si -tu n'y vas pas… Quel avantage a-t-elle donc sur -moi, cette M<sup>me</sup> de B… que tu me préfères? Est-elle -belle? Je suis jolie. A-t-elle des talens? Tu ne -connois pas tous les miens: je chante bien, je danse -mieux, et je vais tout à l'heure, si tu le veux, te -jouer sur mon piano toutes les sonates d'Hedelman -et de Clementi. A-t-elle de l'esprit? Je n'en manque -pas. Vous aime-t-elle beaucoup? Je vous aime -davantage, et je suis plus jeune, plus fraîche, plus -aimable. Je te le dis, moi, je le dis… Tu ris, Faublas? -Eh bien, oui, ne sors pas, et nous allons rire, -causer, jouer ensemble, courir l'un après l'autre, -nous caresser, nous battre, nous amuser comme -hier. Hier le temps a passé si vite! Reste avec moi, -mon bon ami, je te promets que cette journée-ci -ne nous paroîtra pas moins courte que celle d'hier.—Tout -cela, Madame, est inutile. Vous me retenez -de force, mais prenez garde que votre prisonnier -ne vous échappe: car, en quittant sa chaîne, -il la brisera.—Vous osez répéter encore… Mettez -mon courage à cette horrible épreuve, et vous verrez,… -perfide! Je vais partout à votre poursuite; -je vous surprends chez une rivale, je la tue, je -vous tue, je me tue, et, jusque dans mes derniers -momens du moins, je vous prouve que je vous -adore, ingrat que vous êtes!… Grands dieux! où -suis-je? Je ne me connois plus… Faublas, mon -ami, ne sois pas fâché, ne sors pas… Tu ne dis -mot, tu me repousses… Ah! je t'en prie, pardonne-moi. -Tiens, regarde, je pleure, je suis à genoux.»</p> - -<p>Je fus attendri, je la relevai, je la consolai, nous -entrâmes en pourparler, nous capitulâmes. J'obtins -qu'on iroit tout à l'heure lever chez son suisse la -défense qui me tenoit aux arrêts chez elle; mais -elle obtint que je ne sortirois pas.</p> - -<p>Le lendemain cependant je me sentis plus inquiet, -et, résolu de voir Justine à quelque prix -que ce fût, je parlai de ma sœur à la comtesse. -L'interminable dispute alloit s'échauffer, lorsqu'au -coup de marteau du maître, les portes de l'hôtel -s'ouvrirent avec fracas. M. de Lignolle accourut à -l'appartement de sa femme, et, du plus loin qu'il -nous vit, il s'écria: «Félicitez-moi, Mesdames, -je rapporte de Versailles le brevet d'une pension -de deux mille écus.—Pour qui? demanda la comtesse.—Pour -moi, répondit-il de l'air du monde -le plus satisfait.—Monsieur, j'en suis fort aise, -puisque vous en paroissez content; mais qu'est-ce -pour vous qu'une pension de 6,000 livres?—Je -n'ai pas pu l'obtenir plus forte.—Vous m'entendez -mal, reprit-elle d'un ton froid qui contrastoit merveilleusement -avec la joie de son mari. Loin de me -plaindre que la pension soit trop modique, je m'étonne -que vous l'ayez sollicitée; vous, Monsieur, -qui possédez plus de douze cent mille livres de -biens-fonds, et à qui j'ai apporté près du double -en mariage.—Madame, on n'est jamais trop riche.—Eh! -Monsieur, tant d'honnêtes gens ne le sont -pas assez! Pourquoi ne pas laisser les grâces de la -cour se répandre sur ceux qui en ont un véritable -besoin?—Il est vrai, dit le comte en se frottant les -mains, qu'une foule d'amateurs s'étoient mis sur les -rangs; je n'ai pas été seul favorisé. Les brevetés -sont: d'Apremont, que vous connoissez…—Une -seule de ses terres lui rapporte vingt mille écus!—Et -de Verseuil…—Il est lieutenant d'une province!—Et -d'Hérival, aussi.—Son oncle, ancien -ministre, l'a chargé de richesses qu'il dissipe et -d'honneurs dont il est indigne.—Et Flainville, -encore.—Il a, par l'agiotage, quadruplé l'opulente -succession de ses pères!—Et puis un monsieur -de Saint-Prée… Mais non, je me trompe, celui-là n'a -rien obtenu.—Ah! le brave homme! m'écriai-je. -Quel dommage!—Vous le connoissez? me dit -la comtesse.—Oui, Madame. Un vieux officier -plein de mérite et de courage! Vous ne verriez -pas sans admiration les cicatrices dont il est couvert, -et le récit des malheurs qui ont renversé sa -fortune vous intéresseroit vivement.—Il est pauvre? -s'écria-t-elle.—Très pauvre. On s'est montré -du moins assez juste pour recevoir l'aîné de ses -garçons à l'École militaire, et sa fille cadette à -Saint-Cyr.—Il a beaucoup d'enfans?—Trois -autres demeurent encore à sa charge, et, comme -lui, languissent dans un village du Languedoc…—Là! -dites-moi, n'est-ce pas une chose affreuse -que des courtisans qui nagent dans l'opulence enlèvent -à cette famille infortunée son honorable et -dernière ressource?…» Elle se tourna vers son -mari: «N'en êtes-vous pas honteux?—Honteux -de quoi? répondit le comte: si ce monsieur est -malheureux, qu'il se plaigne; s'il est oublié, qu'il -se montre. Que fait-il dans sa province? qu'il -vienne à Versailles; qu'il paroisse à l'Œil-de-Bœuf. -Est-ce à moi de l'aller chercher? Il a fait de malheureuses -campagnes: eh bien! dix mille officiers -n'ont-ils pas été blessés comme lui? N'est-il pas -guéri comme eux? A la cour, ce ne sont pas des cicatrices -qu'il faut montrer. Il ne s'agit que d'avoir -des amis, de la patience et de l'importunité. Si rien -de tout cela ne manque à M. de Saint-Prée, son -tour viendra.» La comtesse repartit avec vivacité: -«Mais, sans vous, peut-être son tour étoit venu.» -M. de Lignolle, affectant le ton de la supériorité, -répliqua: «Que vous êtes enfant! vous n'avez pas -la moindre connoissance du monde. Supposons -que, pour faire place à ce monsieur, je me fusse -bonnement retiré; d'autres, moins délicats, l'auroient -écarté. D'ailleurs, si dans la vie on étoit -arrêté par la foule des petites considérations particulières, -on ne songeroit jamais à soi.» M<sup>me</sup> de -Lignolle rougit, pâlit, frappa des pieds. «Brumont, -vous l'entendez! voilà de ces raisons qui me mettent -hors de moi. Cela me feroit sauter au ciel!… -Monsieur, je ne connois, comme vous le dites bien, -ni le monde, ni le cœur humain, ni, Dieu merci! -l'art des beaux raisonnemens; mais j'écoute ma -conscience: elle me crie qu'aujourd'hui vous avez -surpris les ministres, trompé le roi et volé des malheureux.—Madame, -l'expression…—Oui, Monsieur, -volé!» Son mari voulut sortir, elle le retint, -et d'un ton qui paroissoit plus calme elle continua: -«Si vous ne trouvez pas moyen, sous quelques -jours, de vous démettre de votre pension en faveur -de M. de Saint-Prée, je vous déclare que je me -chargerai du soin de lui faire passer tous les ans -deux mille écus par une voie indirecte et par forme -de restitution.—Comme il vous plaira, Madame; -vous le pouvez sans vous gêner beaucoup: ce sera -tout au plus le tiers de la somme annuelle que vous -vous êtes réservée pour votre entretien.—Ne vous -en flattez pas, Monsieur, je ne toucherai point à -cette portion de mon revenu. Quoique je ne vous -en doive aucun compte, je suis bien aise de vous -répéter ce que je vous ai déjà dit cent fois: je ne -me consolerois pas de dépenser follement vingt -mille francs en bagatelles de toilette, lorsqu'il y a -dans nos terres des misérables qui manquent de -pain. Je ferai de mes économies un emploi selon -mon cœur. Quant à la dette que vous venez de -contracter envers M. de Saint-Prée, vous l'acquitterez -avec les biens qui nous sont communs; si -vous m'en laissez le soin, j'engagerai mes diamans; -et, quand je les aurai fait mettre au mont-de-piété -pour vous, nous verrons si vous ne les retirerez -pas.—Non, Madame.—Non? je pense que vous -osez dire non! Moi, je vous répète que je le veux, -et que cela sera. Monsieur le comte, vivons en -paix, croyez-moi, ne me poussez point à bout; -j'ai des parens, j'ai des amis, j'ai raison, ma séparation -ne seroit pas difficile à obtenir. Vous vous -passerez bien de ma personne, je le sais; mais la -perte de mon bien pourroit vous laisser des regrets -amers… Tiens, Brumont, car je ne puis m'en taire, -tu vois l'homme du monde le plus insensible et le -plus avare. Il faut que tous les jours je me dispute -avec lui pour empêcher des lésineries ou des injustices. -Depuis six mois que nous sommes ensemble, -je n'ai pas eu la satisfaction de le voir une fois, -une seule fois, secourir un malheureux! Son unique -bonheur est de thésauriser. Il s'est fait un dieu de -son or! Aujourd'hui qu'il vient d'augmenter ses -richesses, il ne vit que de l'espérance de les augmenter -demain! Et demandez-moi pour qui. Pour -des collatéraux: car des pauvres, il ne sait pas s'il -en existe; et des enfans, il n'en aura jamais,… à -moins qu'une malheureuse charade…»</p> - -<p>Depuis un quart d'heure la comtesse étoit fort -en colère; tout à coup elle se mit à rire comme -une folle. Cependant, après un court moment de -réflexion, elle reprit:</p> - -<p>«A moins qu'une malheureuse charade… ne -lui tienne lieu d'un enfant chéri… Au reste, il a -raison de les aimer, car elles ne lui coûtent rien -à faire… A propos d'enfans, Monsieur, il me tarde -de revoir les miens. L'automne dernier, je désirois -aller faire un tour dans le Gâtinois, vous m'avez -retenue par des visites de mariage; et j'ai su que -depuis vous avez fait à ma terre un voyage que -vous vouliez que j'ignorasse: maintenant que je -vous connois, cette mystérieuse visite m'alarme -pour mes paysans. Monsieur, je prétends qu'on -ne change rien à leur condition; je prétends que -les vassaux de la marquise d'Armincour n'aient -pas à se plaindre d'être devenus ceux de la comtesse -de Lignolle. Bonnes gens, ma bonne tante -m'éleva parmi vous; elle fit de vos honorables -travaux mes premiers plaisirs, et de vos innocens -plaisirs mes plus charmantes occupations! Elle -vous apprit à me chérir, elle m'apprit à vous -respecter, elle m'apprit à être heureuse de votre -bonheur, fière de votre amour et riche de vos -prospérités. Souvent elle me disoit, je m'en -souviens avec délices, elle me disoit: «Éléonore, -ne trouves-tu pas bien doux d'avoir, à ton âge, -autant d'enfans qu'il y a d'habitans dans ce village?» -Oui, ce sont mes enfans. Oui, bonnes -gens, je veux vous ramener votre mère. Elle ne -vous paroîtra pas trop vieille encore, et j'espère -que maintenant, comme lorsqu'elle étoit plus -petite, vous la verrez avec attendrissement encourager -vos travaux, ordonner vos fêtes, ouvrir -vos bals, présider à vos banquets, récompenser -vos laborieux garçons, et couronner vos jolies -rosières.»</p> - -<p>Tout à l'heure la comtesse rioit, maintenant je -voyois ses yeux se remplir de larmes.</p> - -<p>«Monsieur, reprit-elle aussitôt avec beaucoup -d'impétuosité, je pars demain.—Demain! Madame, -c'est trop tôt; la saison…—Pardonnez-moi, -Monsieur: le printemps, qui s'approche, -ramène les beaux jours. Il fait un temps superbe. -Demain, je pars pour ma terre du Gâtinois, j'y -reste quelques jours, je reviens ensuite chercher -ma tante, dont les affaires seront finies, et je vais -avec elle passer quelques semaines en Franche-Comté. -J'ai aussi des enfans dans ce pays-là.—Mais, -Madame…—Monsieur, demain je pars, -c'est une chose décidée. J'emmènerai M<sup>lle</sup> de -Brumont. Si vous êtes prêt, vous viendrez avec -nous. Avez-vous affaire? Ne vous gênez pas. Je -n'ai besoin, ni pour mes travaux, ni pour mes -plaisirs, d'un homme également incapable de contribuer -au bonheur ou de compatir aux misères de -personne.»</p> - -<p>A l'instant même elle ordonna qu'on préparât -ses malles et sa voiture de campagne. M. de Lignolle -s'en alla mécontent et soumis.</p> - -<p>Cependant la comtesse versoit quelques larmes; -je voyois l'intérêt le plus tendre régner sur son -visage, où le feu de la colère venoit de s'éteindre: -mon cœur se pénétroit du sentiment délicieux -dont le sien paroissoit vivement ému. La sensibilité, -fille de la Providence et quelquefois du malheur, -sœur de la commisération et mère de la -bienfaisance, est, je crois, une de ces vertus qui, -pour l'éternelle propagation de notre espèce, -nous fut accordée à nous autres hommes, afin que -nous pussions être aimés, et à vous, nos douces -compagnes, pour que vous eussiez à tout âge et -en tout temps un sûr moyen de plaire. Au moins, -j'ai toujours vu qu'il n'y a point de si vieille figure -que ne puisse rajeunir son expression touchante; -et tel est même son admirable pouvoir qu'en embellissant -la moins jolie, elle ajoute encore mille -agrémens à la plus belle. Jugez donc combien, en -ce moment, M<sup>me</sup> de Lignolle me parut plus brillante -de ses attraits piquans et de son extrême -jeunesse, et soyez moins étonné d'apprendre -qu'une cause en soi digne d'éloges ait produit, -par l'occurrence, des effets condamnables.</p> - -<p>Quelques minutes après son départ, M. de Lignolle -revint à l'appartement de madame. Heureusement -j'avois mis les verrous. «Vous vous êtes -enfermées? cria-t-il.—Oui, Monsieur, répondit-elle.—Pourquoi -donc?—Parce que nous recommençons -notre charade.—Est-ce une raison -pour que je n'entre pas?—Si c'est une raison! je -le crois bien! Je vous ai déjà dit, Monsieur, que -je ne voulois pas être dérangée quand je composois. -Revenez dans un quart d'heure, la leçon sera -peut-être finie.»</p> - -<p>Elle ne dura pas si longtemps, la leçon; mais, -après l'avoir prise et donnée, l'écolière et le disciple -eurent une petite explication qu'il ne falloit -pas que tout le monde entendît.</p> - -<p>«Éléonore, ma charmante amie, tout à l'heure -je t'écoutois avec transport prêcher à ton mari, -qui ne les connoît pas, des vertus que j'idolâtre. -Tu m'es devenue plus chère, tu me parois plus -jolie.—Eh bien, me répondit-elle, c'est ce -que ma tante m'a toujours dit, toujours elle m'a -répété qu'un air de bonté paroit une figure mieux -que tous les chapeaux de M<sup>lle</sup> Bertin. Elle avoit -donc raison, puisque mon amant s'en aperçoit. -Oh! que je suis contente! s'écria-t-elle en faisant -un saut de joie; que je suis contente d'être bonne, -puisqu'en effet cela me rend plus aimable à tes -yeux! Tiens, Faublas, je le serai chaque jour davantage; -tiens, mon ami, j'ai mes défauts comme -tout le monde. Je suis vive, impérieuse, colère; -on me croiroit méchante, et dans le fond il n'y a -pas de meilleure femme que moi. Je vaux de l'or. -Tous les jours tu me découvriras des qualités nouvelles, -je te le dis. Tu verras, tu verras!… Demain, -je t'emmène à ma terre, en es-tu bien aise?—J'en -suis enchanté, ma petite amie.—Pourquoi -petite? Pas tant, ce me semble: ne trouves-tu -pas que je suis grandie depuis quatre mois?—Au -moins d'un pouce.—Ah! je compte grandir -encore. Je grandirai, sois-en sûr! Cela te fera -plaisir aussi, n'est-il pas vrai?—Grand plaisir, -assurément. Pour revenir à la question que tu -me faisois tout à l'heure, je suis enchanté d'aller -à la campagne avec toi; mais, si tu veux que je -parte demain, il faut souffrir que j'aille aujourd'hui -chez Adélaïde, et que j'y aille seul.»</p> - -<p>Ici recommença notre dispute, qui cette fois se -termina tout à mon avantage. J'eus même le -bonheur de faire comprendre à la comtesse qu'il -ne falloit pas qu'elle me donnât son carrosse. On -fit avancer un honnête fiacre, à qui j'indiquai -d'abord le couvent d'Adélaïde; mais, à quelques -pas de l'hôtel, je priai mon phaéton de me conduire -<i>incognito</i> chez Justine.</p> - -<p>La paresseuse étoit encore au lit, où M. de Valbrun -causoit avec elle. Tous deux pourtant, dès -qu'on eut annoncé M<sup>lle</sup> de Brumont, lui crièrent -d'entrer. Je fus reçu comme un ami commun. Je -ne sais pas si le vicomte, tout à fait exempt de -jalousie, trouvoit, à me voir chez sa maîtresse, autant -de plaisir qu'il mit d'affectation à me l'assurer; -mais je sais bien que M<sup>me</sup> de Montdésir faisoit -des efforts malheureux pour que M. de Valbrun -ne vît pas qu'elle lui préféroit M. de Faublas. La -pauvre enfant, encore un peu neuve dans son métier, -remplissoit difficilement sa tâche. J'avoue que -ce ne fut point pour l'aider à sortir d'embarras -que je lui parlai de mes affaires. Elle parut fâchée -de m'apprendre qu'elle n'avoit aucune nouvelle à -me donner de la part de la marquise, et elle se -chargea volontiers de la faire avertir que je partois -avec M<sup>me</sup> de Lignolle pour le château de ***. Le -vicomte me promit, de son côté, qu'il ne diroit -point à la baronne en quel endroit il m'avoit rencontré.</p> - -<p>Du Palais-Royal j'allai rue Croix-des-Petits-Champs, -au couvent de ma sœur. Paroître devant -elle dans mon nouveau travestissement, c'eût été -beaucoup affliger ma chère Adélaïde et commettre -une imprudence inutile. Je me contentai de griffonner -dans ma voiture, et de faire remettre à la -tourière un petit billet, par lequel j'apprenois à -M<sup>lle</sup> de Faublas que son frère alloit passer quelques -jours à la campagne.</p> - -<p>En effet, le lendemain de bonne heure nous -partîmes, M<sup>me</sup> de Lignolle et moi. Le comte, retenu -pour quelques affaires, nous faisoit espérer -qu'il lui seroit impossible d'aller nous rejoindre -avant huit jours. Je n'entreprendrai pas de vous -peindre la folle joie que ressentit ma jeune maîtresse, -lorsqu'elle se vit en route avec moi. Je ne vous -dirai pas non plus jusqu'à quel point ce voyage -m'amusoit; mais vous savez qu'on ne s'ennuie pas -de courir la poste avec une femme qu'on aime. Il -étoit près de cinq heures lorsque nous arrivâmes à -son château, distant de Paris de plus de vingt -lieues. Nous n'avions pas dîné; je sentois un vif -désir de me mettre à table; mais la comtesse s'occupa -d'abord d'un autre soin qu'elle jugeoit plus -essentiel. Nous commençâmes par aller visiter l'appartement -qu'on lui avoit préparé; elle fit dresser -un second lit à côté du sien. Il étoit désormais -décidé que M<sup>lle</sup> de Brumont coucheroit partout -où coucheroit M<sup>me</sup> de Lignolle.</p> - -<p>Cependant, la nouvelle de notre arrivée s'étant -répandue dans les villages dont la comtesse étoit -seigneur, il y eut le soir même grand concours au -château. M<sup>me</sup> de Lignolle ne reçut point la triste -et cérémonieuse visite d'un campagnard gentillâtre, -fier de son antique inutilité, ni de quelques bourgeois -enrichis, plus vains encore de leurs privilèges -nouveaux: sa nombreuse cour se composa tout -entière de ces hommes presque partout dédaignés -et partout respectables, à qui la plupart de nos -gens prétendus <i>comme il faut</i> ont persuadé que le -premier des arts étoit un vil métier. Moins crédule -et plus fortuné, chacun des honnêtes laboureurs -que je voyois paroissoit avoir la conscience -de ses talens en particulier, et en général le noble -orgueil de son état. Tous montroient devant -M<sup>me</sup> de Lignolle une modeste assurance; tous -étoient redevenus des hommes, depuis qu'une -femme les avoit protégés; tous, en se félicitant du -retour de la comtesse, s'affligeoient de ne pas revoir -la marquise, et demandoient au Ciel qu'il lui -plût de rendre à la nièce les bienfaits dont la tante -les avoit comblés. Pressées autour de ma charmante -maîtresse, les femmes l'accabloient de remerciemens -et d'éloges, les filles la couvroient de -fleurs, les enfans se disputoient sa robe pour la -baiser. Digne de l'amour qu'elle inspiroit, M<sup>me</sup> de -Lignolle avoit retenu tous les noms, elle adressoit -au vieux Thibaut un remerciement affectueux, à la -bonne Nicole une obligeante question, un compliment -flatteur à la jeune Adèle, une douce caresse -au petit Lucas. Elle s'inquiétoit avec intérêt de la -situation des affaires communes; en vérité, vous -eussiez dit une tendre mère tout à l'heure revenue -au sein de son heureuse famille.</p> - -<p>«Éléonore, lui dis-je, ma chère Éléonore, vous -méritez d'être l'objet de l'allégresse générale, car -vous paroissez la sentir vivement.—Très vivement, -mon ami, je t'assure, je suis touchée jusqu'aux -larmes. Jamais, cet hiver, la plus intéressante -tragédie ne m'a si fort émue. Dis-moi donc -pourquoi tant de gens opulens, qui, dans leurs -terres, ne font de bien à personne, courent à Paris -s'attendrir, au théâtre, sur des maux factices?—Ils -ne s'y attendrissent pas, mon amie; dans nos -salles, ce n'est que le <i>tiers état</i> qui pleure. Les -gens prétendus <i>comme il faut</i> ne savent pas même -quand l'acteur est là; ils vont à la comédie pour -se lorgner dans les loges et se saluer dans les corridors. -Vous concevez qu'ils ne s'amusent pas; -mais ils s'étourdissent, pendant quelques heures, -sur l'ennui qui les dévore.—Tu as raison, j'ai cru -moi-même m'en apercevoir quelquefois; aussi j'ai -pris mon parti. Je passerai la plus grande partie -de l'année dans mes terres; et je veux employer -en bonnes œuvres l'argent que me coûteroit une -loge à chacun des trois spectacles.—Ah! mon -amie, que les journées alors te paroîtront courtes! -ah! si tu vas toujours au-devant des malheureux, -tu n'auras pas un moment à perdre. Du côté des -plaisirs, tu y gagneras beaucoup encore, je crois; -les scènes intéressantes viendront te chercher. Et -comment ne serois-tu pas continuellement amusée -et attendrie, quand tu auras sans cesse des pleurs -à essuyer et des transports de joie à contenir?…—Eh -bien! s'écria-t-elle, me voilà décidée, je -resterai dans mes terres,… pourvu que tu ne me -quittes pas, Faublas, pourvu que tu me sois -fidèle…—Comment ne le serois-je pas, ma charmante -amie? Où trouverois-je, avec plus de vertus, -tant…»</p> - -<p>Je ne pus en dire davantage. O ma Sophie! un -souvenir m'empêcha d'achever.</p> - -<p>«Tu m'aimeras donc toujours? reprit tout bas -M<sup>me</sup> de Lignolle.—Toujours.—Tu ne t'occuperas -jamais que de moi?—Que de toi… Mais -voyez donc, Madame la comtesse, comme ces -paysannes sont jolies.—Et comme ces jeunes -gens ont bonne mine, me répondit-elle. Vraiment -je suis tentée de croire qu'il se fait ici beaucoup -d'enfans, et de beaux enfans, parce que les pères -sont contens de leur sort.—Non, n'en doutez pas, -mon amie. Le commerce, si fatal à l'espèce humaine -par les dangereux travaux qu'il occasionne, -par les voyages de long cours qu'il commande, -par les guerres fréquentes qu'il nécessite, le commerce -enlève tous les jours des bras à l'agriculture. -Un fléau destructeur qu'il amène avec lui, le luxe, -vient encore, dans nos campagnes, décimer les plus -beaux hommes, qu'il précipite à jamais dans le vaste -abîme des capitales, où s'engloutissent les générations. -Que reste-t-il pour cultiver nos champs déserts? -Quelques tristes esclaves condamnés à l'oppression -des heureux de la terre, qui, par la plus -inique des répartitions, ayant gardé pour eux -l'oisiveté avec la considération, les exemptions avec -les richesses, laissent à leurs vassaux la misère et le -mépris, le travail et les impôts. Si la misère avilit -l'âme, les chagrins altèrent le corps. Les chagrins -rongeurs gravent sur les visages où ils s'attachent -d'ineffaçables marques, plus hideuses que les rides -de la vieillesse et que les difformités de la laideur; -des marques de réprobation, qu'un père malheureux -transmet à sa postérité, comme lui vouée à -toutes les ignominies. C'est ainsi que l'individu -s'abâtardit en même temps que l'espèce diminue. -Partout où vous verrez le paysan peu nombreux et -bien laid, prononcez hardiment qu'il est bien -misérable.»</p> - -<p>Tandis que je m'attendrissois avec la comtesse, -dans cet entretien qui m'inspiroit pour elle beaucoup -d'estime et beaucoup de respect, plus de cent -couverts avoient été mis sur une immense table -circulairement dressée dans un salon de verdure -aussitôt illuminé. Les violons aussi venoient d'arriver; -une impatiente jeunesse autour de nous rangée -attendoit le signal. M<sup>me</sup> de Lignolle prit la -main d'un joli garçon; je fis de même, et le bal -commença.</p> - -<p>L'heure du souper vint trop tôt pour les danseuses -et pour leurs amans, mais au grand contentement -des mamans et des pères, qui sont toujours, -en pareil cas, plus pressés de se mettre à table que -les enfans. M<sup>me</sup> de Lignolle voulut que je l'aidasse -à faire les honneurs du festin; nous nous retirâmes -lorsque après que, tous les convives ayant porté plusieurs -santés à leur hôtesse et à sa tante chérie, les -vieillards entonnèrent des chansons à Bacchus et -les jeunes gens des hymnes à l'amour.</p> - -<p>Je vous dirai confidemment qu'un peu fatigué -de l'exercice des nuits précédentes, je ne goûtai, -durant tout le cours de celle-ci, d'autre plaisir que -celui de dormir tranquille auprès d'Éléonore étonnée. -M. de Lignolle à ma place n'eût fait ni plus -ni moins: aussi, loin de m'en glorifier, je m'en -accuse. Mais rassurez-vous pour la comtesse et -pour moi; l'amour, toujours juste, avoit décidé -que, dans la matinée du lendemain, ma jeune -maîtresse obtiendroit un dédommagement.</p> - -<p>Il n'étoit pas midi; depuis plusieurs heures l'alerte -comtesse me faisoit courir dans son parc; un -jardin anglois nous invitoit à goûter quelque repos -à l'ombre de ses bocages tortueux. Un frais zéphyr -balançoit mollement le feuillage du cèdre et du -saule, de l'érable et du mélèze, du platane et de -l'acacia. Sur leurs branches mariées et confondues -mille oiseaux chantoient le printemps et ses plaisirs; -un ruisseau, tout à l'heure rapide, et maintenant -ralenti dans son cours, caressoit de son onde argentée -les fleurs qui bordoient ses rives. Au fond -d'un bosquet sombre que formoient le lilas et le -rosier, le chèvrefeuille et l'aubépine ensemble entrelacés, -étoit une grotte mystérieuse, dernier asile -de l'amour.</p> - -<p>Joyeux, je m'avance; et quel est mon étonnement -quand je lis à son entrée cette inscription: -<i>Grotte des charades</i>! «Grotte des charades! m'écriai-je.—Grotte -des charades! répéta la comtesse; -il ne faut pas demander, ajouta-t-elle en riant de -toutes ses forces, si monsieur le comte est venu -s'exercer ici l'automne dernier»; puis, d'un ton -majestueux, elle reprit: «<i>Grotte des charades</i>! Faublas, -oseras-tu y entrer?» Et son œil plein de feu -m'invitoit à réparer les torts de la nuit dernière. -J'eus l'audace de pénétrer avec elle dans ce lieu de -délices; un lit de mousse sembloit y avoir été préparé -des mains de Vénus, il reçut deux amans… -Pendant quelques minutes nous n'entendîmes plus -ni les oiseaux, ni le zéphyr, ni l'onde… L'heureuse -grotte venoit de mériter son nom, que, peut-être, -nous allions lui confirmer encore, lorsque l'approche -d'un profane nous força de suspendre nos -transports.</p> - -<p>C'étoit encore M. de Lignolle qui nous surprenoit -par sa brusque arrivée. «Ah! ah! dit-il, c'est -que vous étiez en train de travailler ici?—Oui, -Monsieur, ne me l'avez-vous pas permis, de travailler?—Sans -doute.—En ce cas, le lieu doit -vous être égal.—Parfaitement égal… Mais, Madame, -vous avez l'air embarrassée: est-ce que je -serois venu mal à propos?—Mal à propos… Non,… -non, pas tout à fait… Nous nous occupions de -vous.—Quoi! en composant une charade?—Nous -n'en faisons jamais que vous n'y soyez pour -quelque chose.—Comment cela?—Le comment, -je ne puis vous le dire. Au reste, soyez tranquille, -il ne s'agit que d'une bagatelle… qui devroit vous -concerner un peu, mais qui, dans le fait, ne vous -concerne pas du tout.—Par ma foi, Madame, -ceci est trop obscur, je n'y comprends plus rien.—C'est -ce qu'il faut. Monsieur; mais vous saurez -peut-être cela quelque jour… Laissons les charades… -Monsieur, vous êtes arrivé bien vite? vous -avez bien promptement terminé vos affaires?—Madame, -je ne les ai pas faites. Je compte m'en -aller après-demain. Je suis venu parce que j'étois -pressé… de vous voir d'abord,… et puis de revoir -cette terre, qui, depuis nombre d'années, est assez -mal gouvernée.—Assez mal! jamais vous ne la -gouvernerez mieux. Je ne prétends pas qu'elle le -soit autrement.—Il y aura pourtant quelques petites -réformes à faire.—Aucune! je vous déclare -d'avance que je ne le souffrirai pas… Monsieur, -ajouta-t-elle en sortant de la grotte, vous avez -peut-être une charade à composer? Nous vous -laissons.—Madame, mais que je ne vous chasse -pas. Et la vôtre?—La nôtre est faite; nous allions -peut-être en commencer une seconde; mais vous -arrivez comme un jaloux!—Madame, je vous en -prie! c'est à moi de me retirer si la place vous fait -plaisir.—Non, non, restez, répondit-elle en riant, -ce sera pour un autre moment. Nous n'y perdrons -rien, soyez tranquille.»</p> - -<p>L'après-dîner, M<sup>me</sup> de Lignolle me proposa de -venir voir ses vassaux; nous entrâmes dans le premier -village chez un fermier de la comtesse; elle -lui dit: «Bastien, tu n'es pas venu souper avec -moi, je viens te demander à goûter. Pourquoi ne -t'ai-je pas vu hier avec tes camarades? Est-ce que -tu ne m'aimes plus?» L'honnête homme baissa les -yeux d'un air embarrassé. Sa femme, moins timide, -répondit: «Not' homme a dit comme ça qu'il ne -vouloit pas se faire l'honneur de donner à not' dame -le plaisir de l'aller voir, parce qu'il ne se soucioit -pas un brin de lui fendre le cœur de sa peine; et -il assure qu'il est sûr qu'elle ne la sait pas.—C'est -justement parce que je ne la sais pas qu'il faut vite -me la dire. Voyons, Bastien, conte-moi-la ta peine; -nous sommes de vieux amis, mon enfant, viens -t'asseoir là, et parle.»</p> - -<p>Le bon fermier se fit un peu presser et s'expliqua: -«J'ai renouvelé mon bail, votre intendant -m'a augmenté.—Augmenté! de combien?—De -cent pistoles.—Bastien, dis la vérité: qu'est-ce -que tu gagnois avec moi?—Deux mille francs.—Tu -n'as donc plus que cent pistoles de bénéfice?—Pas -davantage.—Et tu es père de cinq enfans, -je crois?—Depuis que nous n'avons vu madame, -Dieu m'a fait la grâce de m'en donner un de plus.—Belle -grâce pour un pauvre diable qui ne gagneroit -que mille francs!» Elle se tourna vers moi: -«Le père, la mère, six enfans! Et pour nourrir, -loger, habiller tout cela, cent malheureuses pistoles! -Je sais qu'à la rigueur ce n'est pas, dans ce -pays-ci, la chose impossible; mais ne jamais recevoir -un ami, n'avoir jamais la poule au pot, s'interdire -sans cesse la plus petite dépense qui ne soit -pas exactement nécessaire; et enfin, après des -années de travail et de parcimonie, rien pour -établir les garçons, rien pour doter les filles! Non, -bonnes gens, non, cela ne sera pas… Tiens, Brumont, -fais-moi le plaisir de dire à La Fleur qu'il -aille tout à l'heure avertir mon homme d'affaires -que je l'attends ici.»</p> - -<p>Quand je rentrai, la comtesse disoit: «Sois -tranquille, Bastien, prends courage, et va me -chercher de la crème, car M<sup>lle</sup> de Brumont l'aime -beaucoup, et moi aussi.»</p> - -<p>Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que -la comtesse se fût donné une indigestion, si l'espièglerie -n'eût chez elle combattu la friandise. Elle -ne pouvoit se résoudre à avaler de suite trois cuillerées -du doux liquide; il falloit qu'à chaque instant -elle en barbouillât la figure de sa bonne amie, -qui au reste le lui rendoit bien. Nous nous amusions -de nos enfantillages, au point d'en rire -comme deux écervelées, quand l'homme d'affaires -arriva.</p> - -<p>Aussitôt le visage de la comtesse redevint sérieux. -«Je voudrois bien savoir, Monsieur, pourquoi, -sans me consulter, vous avez augmenté le bail -de cet honnête homme, en le renouvelant.—Madame, -je connois les intentions de monsieur le -comte…—J'entends. Mais vous n'avez pas songé -que ce moyen de lui faire votre cour étoit celui de -me déplaire souverainement. Écoutez, je ne prétends -pas discuter cette affaire avec M. de Lignolle; -vous avez fait la faute, c'est à vous de la réparer. -Si demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau -bail qui remette les choses sur leur ancien -pied, vous ne coucherez pas le soir au château.—Madame…—Point -de réplique; allez.»</p> - -<p>Le mari, la femme et l'aînée des filles se jetèrent -aux genoux de la comtesse, et baignèrent -ses mains de leurs pleurs; jugez de mon émotion -quand je vis M<sup>me</sup> de Lignolle verser aussi de délicieuses -larmes sur les mains qui serroient les siennes! -Emporté par le premier mouvement de mon enthousiasme, -je me précipitai dans ses bras, je la -pressai sur mon sein, je lui donnai plusieurs baisers; -je m'écriois: «Adorable enfant, tu vas me devenir -chère!—Mes bons amis, dit-elle aux fermiers, -c'en est trop, relevez-vous, relevez-vous donc. Si -la reconnoissance est une dette, Brumont vient de -l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de la -terre ne sauroient payer le plaisir que je ressens.»</p> - -<p>Ils se levèrent, nous partîmes; ce qui restoit -encore de la crème fut oublié.</p> - -<p>Dût le passage trop rapide d'une scène très -intéressante à une scène très gaie vous étonner -beaucoup, et même vous fâcher un petit moment, -il faut que je vous raconte le comique incident de -la nuit suivante, car je n'y puis tenir.</p> - -<p>La comtesse n'ignoroit pas que M. de Lignolle -venoit de prendre pour lui l'appartement voisin du -nôtre; mais l'étourdie n'avoit pas remarqué qu'une -simple cloison séparoit son lit du lit où son mari -ne dormoit pas encore. Or, devinez, aux questions -qu'il fit à sa femme, devinez, dis-je, la cause du -bruit qu'il avoit entendu: «Vous êtes incommodée, -Madame?—Qui me parle?—Moi.—Que -me demandez-vous?—Si vous êtes incommodée.—Incommodée!… -Point du tout.—Tout à l'heure je vous entendois vous plaindre.—Me -plaindre, moi!… Je ne me plaignois pas, Monsieur, -je vous assure; vous avez rêvé cela.—J'ai -bien entendu; mais vous-même vous rêviez peut-être… -Au reste, j'ai tort de m'alarmer; si vous -aviez besoin de quelque chose, vos femmes ne sont -pas loin.—Et M<sup>lle</sup> de Brumont est là, tout près -de moi, Monsieur.—Oh! M<sup>lle</sup> de Brumont s'entendroit-elle -à donner des soins à une femme qui…—Mieux -que toutes les femmes du monde…—Avez-vous -eu occasion d'en essayer, Madame?—Plusieurs -fois, Monsieur.—Déjà!—Oui, et je -vous certifie que mes femmes et vous-même, Monsieur, -vous aussi, vous m'eussiez laissée mourir, -faute de pouvoir me donner les secours qu'elle a -eu le talent de me prodiguer!—En ce cas, je puis -dormir tranquille.—Oui, dormez, dormez.—Je -vous souhaite une bonne nuit, Madame.—Grand -merci. Elle ne commence pas trop mal.—Bonne -nuit, Mademoiselle de Brumont.—Monsieur, j'y -tâche.»</p> - -<p>Ceci, du moins, fut pour la vive comtesse un -avertissement de gémir plus bas, s'il lui arrivoit de -gémir encore, et surtout de ne me pas donner -d'autre nom que mon nom de fille, soit qu'il lui -plût de recevoir quelques nouveaux secours, soit -qu'elle crût n'avoir plus que des remerciemens à -me faire.</p> - -<p>Le jour étoit grand lorsque nous nous réveillâmes. -M<sup>me</sup> de Lignolle me proposa de monter -en voiture et d'aller rejoindre son mari, dès le -matin parti pour la chasse. J'acceptai. Nous partîmes. -A peu près à une demi-lieue du château, -nous mîmes pied à terre, parce que la comtesse -voulut gravir une colline avec moi. Déjà nous -touchions à son sommet, et les gens de M<sup>me</sup> de -Lignolle étoient assez loin derrière nous, quand -nous fûmes surpris de voir un cavalier, qui d'abord -venoit au galop, arrêter son cheval dès qu'il nous -eut atteints, et nous examiner curieusement. -«Que veut cet homme? demanda la comtesse.—J'apporte -une lettre à M<sup>lle</sup> de Brumont.—Donne.—Je -dois la remettre à M<sup>lle</sup> de Brumont -elle-même.—C'est moi.» Il lui répondit: -«Non, ce n'est pas vous. C'est <i>lui</i>, ajouta-t-il -en me montrant.—Comment! <i>lui</i>!—Oui, <i>lui</i>.» -Il me jeta le billet et repartit aussi vite qu'il étoit -venu.</p> - -<p>Je décachetai, je lus. «Qu'est-ce donc, Faublas? -s'écria-t-elle, tu pâlis.—Rien, rien, mon -amie.—Montre-moi ce billet.—Je ne puis. -Non.» Avant que j'eusse deviné son dessein, -elle m'arracha le maudit papier et le mit dans sa -poche.</p> - -<p>Nous redescendîmes la colline, nous reprîmes le -chemin du château, et, malgré mes vives instances, -je ne pus obtenir que la lettre me fût rendue. -Rentrée dans son appartement, la comtesse s'y -enferma avec moi; puis, s'étant à l'improviste -jetée dans un cabinet de toilette<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, dont la porte -se ferma sur elle, rien ne l'empêcha de lire l'épître -fatale. C'étoit un cartel ainsi conçu:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Faites attention à ce cabinet de toilette, nous y -reviendrons quelque jour; nous y reviendrons plus d'une fois.</p> - -<p class="attr">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p> -</div> -<blockquote> -<p><i>Tu fus longtemps M<sup>lle</sup> Duportail, tu es maintenant -M<sup>lle</sup> de Brumont; j'ai toujours vu dans ta physionomie -que tu ferois toute ta vie métier de tromper -des maris et de séduire des femmes. Il ne tiendroit -qu'à moi d'intéresser un second dans ma querelle, en -divulguant ton secret; mais tu croirois que j'ai peur. -Si tu n'es pas en effet devenu femme, tu te rendras -dans trois jours, le 10 du présent mois de mars, -dans la forêt de Compiègne, au milieu du second -chemin de traverse à gauche. J'y serai depuis cinq -jusqu'à sept heures du soir, sans amis, sans domestiques, -et je n'aurai d'autre arme que mon épée.</i></p> - -<p class="sign"><i>Signé</i>: <span class="sc">Le Marquis de B…</span></p> -</blockquote> - -<p>Il n'y avoit pas deux minutes que M<sup>me</sup> de Lignolle -avoit disparu, quand elle revint se précipiter -dans mes bras. «Il y faut aller, mon ami, -me dit-elle, il y faut aller. Je ne suis pas femme à te -rien conseiller contre l'honneur. Nous allons dîner -et partir, n'est-il pas vrai?—Oui, mon amie.—Le -10! C'est aujourd'hui le 9, tu as près de quarante -lieues à faire; il n'y a pas un moment à -perdre. Dis?—Oui, mon amie.—Eh bien, nous -arriverons cette nuit à Paris. Tu seras demain sur -les cinq heures du soir à Compiègne, et avant la -fin du jour tu tueras le marquis… Hein?—Oui, -mon amie.—Mais ne t'avise pas de le manquer; -tue-le, au moins, cela est très essentiel: tue-le, il -a notre secret… Tu conçois le danger? Tu conçois?—Oui, -mon amie.—Cependant c'est une -chose bien cruelle que d'ôter la vie à quelqu'un!… -que d'avoir la vie d'un homme à se reprocher!… -Non, Faublas, non, ne le tue pas; blesse-le seulement, -et tu lui feras donner sa parole d'honneur -qu'il ne dira rien… Entends-tu?—Oui, mon -amie.—Et tu reviendras tout de suite m'assurer -que c'est une affaire finie… Je t'attendrai à Paris… -Tu reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai?—Oui, -mon amie.—Ou bien j'irai avec toi, cela -n'est pas impossible. Qu'en penses-tu?—Oui, -mon amie.—Eh! mais il dit toujours oui! il me -répond sans m'entendre.»</p> - -<p>Je l'entendois, mais je ne la comprenois pas. -Effrayé des malheurs qui me menaçoient, je songeois -avec désespoir qu'un duel alloit une seconde -fois me priver de ma patrie, m'enlever à mes amis, -à la marquise, à ma sœur, à mon père,… hélas! à -ma Sophie,… et, vous le dirai-je? à cette petite -M<sup>me</sup> de Lignolle, que je trouvois chaque jour -plus aimable et plus intéressante.</p> - -<p>«Faublas, continua-t-elle, dis-moi donc ce qui -t'inquiète: est-ce parce qu'il faut me quitter pendant -quelques jours que tu t'affliges? Mon ami, -comme toi, j'en suis désolée; mais cette absence -ne sera pas longue. Je te reverrai après-demain -matin, n'est-ce pas?… Parle donc.—Oui, mon -amie.—Ce oui, vous le prononcez encore du -même ton, Monsieur! Vous ne m'écoutez pas!… -Faublas, tu n'écoutes pas ton Éléonore?—Oui, -mon amie.—Bon Dieu! dans quel accablement -je le vois. Qui peut donc à ce point…? Eh! -mais… En effet!… s'il arrivoit un malheur! si -c'étoit au contraire M. de B… qui le…; mais -non, cela ne se peut pas. Mon amant est le plus -adroit et le plus brave des hommes… Faublas! tu -le tueras, je te le dis, tu le tueras!… Réponds-moi -donc.—Oui, mon amie.—Encore ce oui!… -qui m'impatiente!… qui me désespère!… Monsieur! -Monsieur!—Ah!… finissez, Éléonore, -vous me faites mal!—Parlez-moi donc, parlez-moi… -Dis, mon ami, dis ce qui t'inquiète!—Ce -qui m'inquiète! tu le demandes!… Éléonore, -un duel!—Il a raison! grands dieux!… quitter -la France… Mon ami, ne la quitte pas, viens chez -moi, tu seras mieux chez moi que dans l'étranger… -Et, si on alloit l'arrêter, l'emprisonner encore, -nous séparer à jamais!… Ah! Faublas, je t'en -prie, ne souffre pas qu'on t'arrête, ne te laisse pas -conduire en prison; n'attends pas ceux qui voudroient -courir après toi. Reviens vite à Paris. -Réfugie-toi chez ton amie… Et, s'ils osent te -poursuivre jusque dans ma maison… S'ils l'osent! -laisse-moi faire, ils auront affaire à moi et à toi, -mon ami: Faublas, je te défendrai, tu me défendras, -nous serons deux.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle me donna, dans son extrême -agitation, mille autres conseils à peu près semblables, -dont il étoit difficile que je profitasse. On -vint enfin l'interrompre. «Je n'y suis pas, cria-t-elle.—Madame, -lui répondit-on, c'est monsieur -le curé.—Monsieur le curé? ne le renvoyez pas; -qu'il entre.» Elle courut ouvrir la porte: «Digne -homme, vous venez bien à propos, j'allois envoyer -vous prier de passer ici. Je ne vous demande pas -ce que vous avez fait des fonds qu'à son dernier -voyage ma tante vous a laissés; je n'ignore pas que -votre sagesse égale votre intégrité. D'ailleurs j'ai -vu, depuis deux jours seulement que je suis ici, -j'ai vu l'aisance dans toutes les habitations et la -reconnoissance sur tous les visages: mon cœur est -content… Ah! pourtant, je ne vous dissimulerai -pas que j'ai deux chagrins: vous savez que madame -la marquise n'a jamais souffert qu'il se trouvât -dans son domaine un seul homme obligé d'aller en -journée pour vivre. J'apprends que le pauvre Antoine -est dans ce cas. On assure que c'est un -brave garçon, qui n'a jamais mérité les malheurs -qui viennent de le réduire à la triste condition de -manouvrier.—On dit vrai, Madame la comtesse.—Eh -bien! achetons-lui quelques arpens de terre. -Que l'honnête homme ait, comme tous mes vassaux, -son petit champ à cultiver. Ce qui me fait -encore de la peine, c'est qu'hier, en me promenant, -j'ai remarqué dans la rue Basse que la quatrième -chaumière à main droite tomboit en ruines. -Elle appartient, si j'ai bonne mémoire, à Duval, -le vigneron.—Vous n'oubliez rien.—Voyez, le -bon vieillard n'a peut-être pas de quoi la faire -rétablir! C'est l'antique domicile de ses pères: il -y a vécu content, je veux qu'il y meure tranquille: -nous dépenserons quelques louis pour cela. Quant -à cette route de traverse qui conduit à la ville -prochaine, et dont ma tante a fait paver le commencement, -je n'ai pu l'aller voir; mais je ne -crois pas qu'elle soit fort avancée?—Non, Madame.—Hélas! -tant pis. Ces pauvres enfans, -obligés de voiturer leurs denrées au marché quelque -temps qu'il fasse, perdent quelquefois des -chevaux dans ce détestable chemin, et ont eux-mêmes -de la boue jusqu'à mi-jambe. Cela ruine -leurs bourses et leurs santés… Douze cents francs -suffiroient-ils pour achever cette route?—Je le -crois, Madame la comtesse.—Allons, finissons-la -cette année.»</p> - -<p>Elle prit une plume, elle écrivit un moment, -puis elle revint au respectable ecclésiastique. -«Tenez, Monsieur le curé, voilà un bon de quatre -mille francs sur mon homme d'affaires. Vous voudrez -bien d'abord prélever là-dessus les sommes -dont nous venons d'arrêter l'emploi, et le reste -vous le distribuerez, suivant la circonstance, aux -plus nécessiteux. Je ne m'excuse point de vous -laisser tant d'embarras, je sais que mes enfans sont -aussi les vôtres: croyez que j'aurois eu bien du -plaisir à partager les soins que vous prenez d'eux; -mais une affaire indispensable me rappelle à Paris.—Seroit-ce -une affaire malheureuse? s'écria le -digne homme. Vous avez les yeux rouges, votre -figure est altérée… O mon Dieu, soyez juste! -n'envoyez à cette généreuse femme que des prospérités; -le renversement de sa fortune replongeroit -cent familles dans l'indigence. O mon Dieu! -pour qui garderiez-vous les richesses, si vous les -ôtiez à ceux qui en font le meilleur usage! Et qui -donc, sur la terre, pourroit prétendre au bonheur, -si tant de vertus ne l'obtenoient pas!»</p> - -<p>Quelques heures après le départ du bon prêtre, -M. de Lignolle revint de la chasse. Il commença -la longue histoire de tous les beaux coups qu'il -avoit faits, quand madame lui annonça que nous -allions tout à l'heure dîner et partir. Le comte reçut -cette nouvelle avec étonnement, mais avec -plaisir. Il nous dit que, quoiqu'il se fût proposé de -ne retourner à Paris que le lendemain, il avanceroit -très volontiers son départ d'un jour pour avoir -le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui -eût mieux aimé ne voyager qu'avec moi, fit quelques -tentatives pour que son mari se montrât moins -poli. Malheureusement il avoit déjà calculé que -ce retour commun épargneroit quelques frais de -route, et madame, apparemment, ne crut point -que ce fût le cas de frapper un coup d'autorité.</p> - -<p>Il est vrai qu'une occasion plus utile de dire: <i>Je -le veux</i>, ne tarda pas à se présenter. Nous sortions -de table lorsque l'homme d'affaires vint, devant sa -maîtresse, prier le comte de signer le nouveau bail -de Bastien. Monsieur refusa d'abord; madame aussitôt -se fâcha. La contestation fut courte, mais vive, -et M. de Lignolle, en poussant de profonds soupirs, -signa.</p> - -<p>Enfin, nous nous mîmes en route. L'air profondément -rêveur de M<sup>me</sup> de Lignolle me disoit assez -qu'elle s'occupoit des malheurs qui menaçoient nos -amours, et cependant je crois que j'étois encore -plus inquiet, plus triste qu'elle. Ce combat, réprouvé -par de justes lois, commandé par le tyrannique -honneur, ce duel fatal où je courois me -tourmentoit horriblement. Je ne sais quel pressentiment -doux et cruel m'avertissoit aussi que je touchois -au moment de ma vie le plus intéressant; que -quelques minutes alloient amener pour moi la situation -la plus embarrassante où puisse jamais se -trouver un homme trop sensible, en même temps -combattu par les événemens et par ses passions.</p> - -<p>Nous avions fait deux lieues. De loin je découvrois -la ville de <i>Nemours</i>, et près de nous le clocher -de <i>Fromonville</i>. Alors M<sup>me</sup> de Lignolle se -sentit incommodée. L'indisposition dont elle se -plaignoit me fit en même temps frémir d'inquiétude -et de plaisir: c'étoit un grand mal de cœur. Quelle -joie et quelle douleur pour moi! mon Éléonore -étoit mère!… Elle l'étoit, sans doute!… Mais -j'allois la quitter, j'allois me battre! et dans trois -jours peut-être je me voyois forcé d'abandonner -tout à la fois! tout! maîtresse, enfant, patrie!… -Et mon père?… Et ma Sophie?… Sophie que je -n'adorois plus seule, mais que j'adorois toujours!</p> - -<p>Ainsi mon esprit recueilloit mille pensées diverses; -ainsi mon âme éprouvoit mille sentimens -contraires; et ce n'étoit qu'un foible prélude des -terribles agitations que mon amante alloit partager -avec moi.</p> - -<p>Son mari, le premier, lui conseilla, et moi-même -je la pressai de laisser un moment sa berline et de -prendre un peu d'exercice. Elle connoissoit le pays, -et nous dit qu'en effet elle se sentoit la force et -l'envie de gagner, en se promenant, le pont de -<i>Montcour</i>, où elle ordonna à son cocher d'aller -nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir que ses -femmes, qui suivoient dans une calèche, missent -pied à terre pour l'accompagner. Nous quittâmes -la grande route, nous descendîmes à travers le -village de <i>Fromonville</i>, jusqu'à l'écluse de ce nom. -La comtesse venoit de refuser le bras de M. de -Lignolle, et s'appuyoit sur le mien. Nous marchions -lentement sur la verte pelouse qui couvre -en cet endroit les bords du canal<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Toujours indisposée, -ma chère Éléonore penchoit de temps -en temps sa tête, qui venoit reposer sur mon épaule, -et de temps en temps laissoit échapper, avec un -soupir tendre, une douce plainte. Son regard languissant, -mais satisfait, sembloit, en m'annonçant -qu'elle connoissoit la cause de son mal et qu'elle -la chérissoit, sembloit, dis-je, solliciter mon amour -plutôt que ma pitié. Et moi, je l'avoue, moins -effrayé pour le moment des dangers de son état -que ravi du bonheur d'être père, je contemplois -avec plus de plaisir que de crainte l'altération de -ce joli visage, devenu plus joli par sa pâleur intéressante. -Tous deux entièrement occupés l'un de -l'autre, nous ne pouvions rien voir du charmant -paysage que M. de Lignolle admiroit.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le canal de Briare, qui commence à la ville de ce -nom, et traverse vingt-deux lieues de pays, vient finir à -Saint-Mamertz. Le pont de Montcour est jeté sur le canal -même, à six milles de son embouchure. On voit le village -de Fromonville un quart de lieue plus loin.</p> -</div> -<p>Tout à coup, un cri douloureux, un seul cri, -parti d'une maison bourgeoise que je n'avois pas -même aperçue, frappe mon oreille et vient jusqu'à -mon cœur… Dieux!… quelle voix!… Soudain -je m'élance. J'aperçois à travers des barreaux -qui me retiennent, j'aperçois à l'autre extrémité -d'un grand jardin, sous une allée couverte, une -jeune personne apparemment évanouie, que deux -femmes emportent dans un pavillon assez éloigné, -dont la porte aussitôt retombe sur elles. Je n'ai -pu distinguer les traits de l'infortunée, mais j'ai -vu ses longs cheveux bruns qui tomboient jusqu'à -terre! j'ai vu cette taille enchanteresse qui ne peut -appartenir qu'à elle! Ce cri de douleur surtout, -j'ai cru le reconnoître. Oui, j'ai cru pour la seconde -fois entendre ce gémissement du désespoir, ce lamentable -accent qu'elle ne put retenir, lorsqu'au -couvent du faubourg Saint-Germain de barbares -satellites m'empêchèrent de mourir dans ses bras. -Cramponné sur la grille bien fermée que j'ébranle, -que je voudrois renverser, je ne cesse de crier: -«Elle se trouve mal, elle se trouve mal!» et j'entends -à peine M<sup>me</sup> de Lignolle qui me supplie de -faire attention qu'elle se trouve mal aussi.</p> - -<p>Une paysanne vient à passer, qui, voyant mon -inquiétude, me dit: «C'est qu'elle est malade.—Qui?—C'te -demoiselle.—Son nom?—Je vous -l'dirions ben, Mamselle; mais je ne le savons pas.—Ces -femmes, qui sont-elles?—Ah! oui, devine. -Jugez donc, Mamselle, qu'elles ne parlent pas -comme nous autres, ces femmes.—Comment?—Comment? -Dame! je ne le savons pas, comment. -Pis que not' curé, qui savont le latin tout comme -son livre de messe, n'y comprend' itou ni pu ni -moins que ma poche: ça vous dégoise un baragouin -que l'diable j'n'y entendrois goutte.—Y a-t-il des -hommes dans la maison?—Par-ci, par-là, Mamselle. -Quelquefois j'en voyons un qui a l'air du -père à tous.—Il est vieux?—Pas vieux, si vous -voulez; mais, dame! c'est mûr.—Parle-t-il françois?—Celui-là? -Oh! c'est bien pis. Il ne parlont -pas du tout. C'est, sous votre respect, un ours, -Mamselle. Quand j'approchons de sa <i>tanière</i>, il -avont l'air de vouloir nous avaler, et pis y a un -domestique aussi, qui n'étiont pas jeune itou, et -qui jargonnont l'iroquois comme les autres.—Depuis -quand tout ce monde-là demeure-t-il ici?—Dame! -y a ben queuque part comme ça trois -ou quatre…»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle, hors d'elle-même, ne la laissa -point achever. «Taisez-vous, bavarde, passez votre -chemin…; et vous, Mademoiselle, comptez-vous -rester là jusqu'au soir?… Jusqu'à ce que nous -nous soyons perdus!» Le comte, qui très heureusement -ne comprend pas le véritable sens de ces paroles -équivoques: <i>Jusqu'à ce que nous nous soyons -perdus</i>, lui dit en vain, pour la rassurer, qu'il seroit -impossible que nous nous perdissions, même pendant -la nuit, par un chemin frayé. Il le lui dit en -vain; elle s'inquiète, elle se lamente, elle s'écrie: -«Mon ami, ne m'entendez-vous pas?… Cruel, -pourriez-vous ainsi m'abandonner? Dans l'état où -je suis, sera-ce la pitié des passans qu'il faudra que -j'implore?»</p> - -<p>Je regardai M<sup>me</sup> de Lignolle, et je frémis. Ce -n'étoit plus cette intéressante figure où le vif plaisir -combattoit la foible douleur; chacun de ses -traits sembloit renversé. La brûlante colère brilloit -dans ses yeux; la pâle terreur décoloroit son front; -ses genoux chancelans ne la portoient qu'à peine; -elle frémissoit de tous ses membres.</p> - -<p>Ce qu'elle vient de me dire et l'état où je la -vois rappellent enfin ma raison égarée. Je suis à -l'instant frappé de la foule des dangers qui nous -environnent dans ce lieu redoutable où je m'obstine -à rester. Si mon oreille ne m'a pas trompé, si -l'émotion de mon cœur ne m'abuse pas, c'est ma -Sophie que tout à l'heure j'ai entendue gémir, c'est -elle que je viens de voir mourante. Sans doute elle -n'a poussé ce cri de désespoir qu'en reconnoissant, -sous des habits perfides, son infidèle époux. Puisque -ma femme est dans cette maison, Duportail l'habite -avec elle. L'amant déguisé de M<sup>me</sup> de Lignolle -n'échappera point au premier regard de celui qui -vit si souvent les métamorphoses de l'amant de -M<sup>me</sup> de B…; et mon inflexible beau-père, s'il -m'aperçoit, dès demain va changer de retraite et -m'enlever encore mon épouse adorée,… adorée! -quoique trahie. M. de Lignolle enfin, qui déjà me -demande quel intérêt je prends à ces femmes, qui -parle de s'informer quels sont ces étrangers, d'entrer -dans cette maison, M. de Lignolle peut, au -premier mot d'une explication facile autant que -funeste, découvrir le double mystère de mon sexe -et de mon nom.</p> - -<p>La foule de ces considérations terribles vient à -la fois m'épouvanter; et, dans mon subit effroi, je -fais, pour m'élancer loin de la grille, un aussi -brusque mouvement que celui par lequel je me -suis, il n'y a qu'un moment, précipité dessus.</p> - -<p>Je presse dans mon bras gauche le bras droit de -la comtesse; de la main droite je saisis la main -gauche de son curieux mari; et, sans examiner si -l'un veut me suivre et si l'autre en a la force, je -les entraîne tous deux, d'une haleine, à plus de deux -cents pas de la périlleuse maison. Là, je m'arrête. -Incertain, je me retourne, et mon triste regard se -porte aux lieux que je fuis… Hélas! une forêt de -peupliers, peut-être favorable, me cache les murs -où je laisse au désespoir ce que j'ai de plus cher -au monde! Mon cœur alors se serre, je n'ai plus -besoin de cacher mes larmes, car je ne peux plus -en verser.</p> - -<p>Cependant la comtesse, qui prétend qu'une -marche rapide lui fait du bien, me presse de l'aider -à reprendre sa course. Il me faut en même temps -soutenir ma malheureuse amie, à chaque instant -prête à tomber, dissimuler mon trouble extrême, -et répondre, d'une manière satisfaisante, à M. de -Lignolle, qui se traîne sur nos pas en me questionnant.</p> - -<p>Nous arrivons à Montcour. La comtesse, excédée -de fatigue, se jette dans son carrosse, et -n'ouvre la bouche que pour recommander à son -cocher de faire la plus grande diligence jusqu'à -Fontainebleau, où nous devons prendre des chevaux -de poste. M. de Lignolle, essoufflé, haletant, -pour mieux goûter le repos, garde quelque temps -le silence. Je puis enfin librement sonder les plaies -de mon cœur et me livrer à mes réflexions déchirantes.</p> - -<p>Faublas, où t'emporte cette voiture rapide? -Cruel, où vas-tu si vite? Qui laisses-tu derrière -toi?… Depuis quatre mois, séparée de celui qu'elle -idolâtre, elle l'appeloit tous les jours en pleurant; -mais du moins les tourmens de l'absence pouvoient -être adoucis par cette consolante idée qu'un fidèle -époux en gémissoit comme elle. Maintenant, -beaucoup plus malheureuse, elle est obligée de se -dire que l'ingrat la délaisse et la fuit. Ce matin, -sans doute, elle chérissoit l'auteur de ses maux; ce -soir, elle doit le haïr… O Sophie! Sophie! quand -tu liras dans mon cœur, tu ne pourras que me -plaindre, me pardonner et m'adorer encore… Il -est vrai que ta rivale est auprès de moi; mais vois -la douleur que lui cause l'amour que je t'ai promis, -l'amour que je te porte. Elle est auprès de moi; -mais dans quel état, grands dieux! Tout à l'heure -elle fondoit en larmes! Tout à l'heure, de peur -d'éclater en reproches, elle se faisoit cette horrible -violence de ne pas m'adresser un mot, un seul mot -de plainte… Ses paupières enflammées se sont -appesanties, un cruel assoupissement l'accable, -l'immobilité de la mort l'a frappée!… Ma chère -Éléonore, que je te plains!… que je t'aime!… -Qu'ai-je dit? O Sophie, rassurez-vous. Quand le -moment sera venu, vous verrez si je balance entre -ma femme et ma maîtresse… Éléonore, tu ne pourrois -me faire un crime de te quitter pour elle. Plus -belle que toi, ma Sophie n'est pas moins jolie… -Elle a tes vertus, elle a mes sermens… Éléonore, -ne crains pas cependant que ton cruel ami puisse -t'abandonner tout à fait. Ton amant seroit-il assez -dénaturé pour oublier qu'il t'a faite mère? Non, -mon amie, non. Quelquefois je viendrai secrètement -pleurer avec toi tes malheurs. Nous ne passerons -plus des jours entiers sous le même toit; mais… -Quels projets! Oh! qui prendra pitié de ma situation?… -qui fixera mes irrésolutions sans cesse renaissantes? -Oh! qui empêchera que ma fatale sensibilité -ne fasse le perpétuel malheur de deux objets -presque également adorables?… Mais où -m'égaré-je encore? Malheureux! il ne s'agit pas -de me partager entre elles. Je dois les perdre -toutes deux. Je ne fais que passer à Paris. Jamais -peut-être je ne reverrai Fromonville. L'honneur -m'appelle à Compiègne, à Compiègne où je cours -chercher… non pas la mort,… je verrois sans terreur -le comte et le marquis contre moi réunis pour -leur semblable querelle,… non pas la mort, mais -l'exil, en ce moment plus affreux qu'elle… Exécrable -pouvoir de l'opinion! c'est pour immoler un ennemi -justement irrité que je quitte en même temps -deux femmes chéries; c'est l'inflexible honneur qui -me commande cet odieux sacrifice. La vue des -supplices tout prêts n'auroit pu m'y déterminer; -un barbare préjugé m'y force!</p> - -<p>«Mademoiselle, s'écria tout d'un coup M. de -Lignolle, voyons si vous devinerez celle-ci.» Je -répondis tout bas: «Que le Ciel extermine la race -entière des charades!» et tout haut: «Vous prenez -mal votre temps, Monsieur, je suis d'une -bêtise amère.—Voilà les femmes! répliqua le -comte, je les reconnois. Elles sont poltronnes -comme des lièvres. A la moindre égratignure, elles -croient voir la mort. Tenez, la comtesse est plus -tourmentée de la peur de son mal que de son mal -même: car ce n'est pas une maladie qu'elle a, ce -n'est au fond qu'une indisposition; effet assez ordinaire -de la campagne, du printemps, et, que sait-on? -d'un exercice un peu forcé… C'est qu'aussi, -Mademoiselle, vous allez avec un train… Ma foi! -vous lui ferez mal, je vous en avertis… Peut-être -pourtant n'est-ce chez la comtesse qu'un excès de -santé, une apoplexie d'humeurs,… d'humeurs propices,… -bénignes,… de bonne humeur… Enfin cela -devient clair. Vous voyez bien que l'état de ma femme -n'est pas alarmant. Cependant elle s'afflige. Pourquoi? -parce que c'est son âme qui s'affecte; et son -âme s'affecte parce que les âmes des femmes sont -comme ça. Or, qui dit femme dit fille; et, comme -vous aimez la comtesse, du moins je le crois, et -sans vanité je m'y connois, comme vous l'aimez, -vous vous chagrinez de son chagrin, au point d'en -devenir bête,… à ce que vous dites; mais j'imagine -bien qu'il ne faut pas prendre la chose au pied de -la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne pouvez -pas deviner ma charade, parce que votre âme aussi -s'affecte; et c'est ainsi que les plus grandes opérations -de l'esprit dépendent des plus petites affections -de l'âme.—Cela peut être, Monsieur; mais -je vous supplie de me laisser à mes rêveries.»</p> - -<p>Plus d'une fois je lui répétai la même prière -avant que nous fussions à Paris, où nous n'arrivâmes -qu'à trois heures du matin. La comtesse, -ayant à peine permis à son mari d'entrer dans son -appartement, se hâta de renvoyer aussi ses femmes, -et, restée seule avec moi, vint tomber dans mes -bras. «Faublas, ne mentez pas. N'est-ce pas elle -que vous avez retrouvée?—Oui, mon amie, c'est -elle.—Que je suis malheureuse!… Répondez: -se pourroit-il que vous eussiez le dessein de m'abandonner?—T'abandonner, -mon Éléonore? Eh! -le moyen de le pouvoir, le moyen d'être aimé de -toi sans t'adorer, sans brûler du désir de te revoir!—N'est-il -pas vrai, Faublas? C'est précisément ce -que je me dis quand je pense à toi; et j'y pense -sans cesse… Ainsi, mon bon ami, tu comptes revenir -de Compiègne ici, sans t'arrêter nulle part, -sans aller ailleurs?—Sans aller ailleurs! et ma -femme?—Eh bien, votre femme?—Ma femme, -qui depuis si longtemps…!—Il veut l'aller rejoindre!—Ma -femme…—Qu'elle est heureuse -d'être sa femme, d'avoir des droits légitimes parce -qu'elle a dit <i>oui</i> dans une église! car voilà toute la -différence. Comme elle, vous m'avez trompée, -vous m'avez séduite; j'en suis contente, et je vous -idolâtre comme elle… Et ce mal de cœur, croyez-vous -que ce ne soit rien? C'est un enfant, un enfant -que vous m'avez fait, Monsieur… Je ne m'en -plains pas! je ne dis pas que j'en suis fâchée! au -contraire… Ma grossesse va me compromettre, -m'exposer, me perdre peut-être; je le sais. Mais -qu'ils m'enlèvent mon rang et mes richesses, j'y -consens de tout mon cœur, pourvu qu'ils me -laissent avec ma liberté mon amant… Oui, toute -réflexion faite, je suis enchantée d'être mère, c'est -un avantage que j'ai sur ta Sophie, d'abord, et -puis tu dois me mieux aimer, car je te chéris davantage. -Cependant, ingrat que vous êtes! vous -osez penser à me quitter dans l'état où je suis!—Mais, -mon amie, songez donc que j'ignore moi-même -ce que je vais devenir ce soir. Sans doute il -ne sera pas question de revenir à Paris, mais de -quitter la France…—Vous essayez en vain de me -donner le change: c'est à Fromonville que vous -espérez trouver un asile!… Monsieur, je vous déclare -que, si vous y allez, vous m'y traînerez à -votre suite. Je vous déclare que je pars avec vous -pour Compiègne, que je vous suis partout, que je -m'attache à vos pas comme votre ombre. Perfide! -vous n'aurez, je vous le jure, d'autre moyen de -vous débarrasser de moi que de m'immoler à côté -de votre ennemi.—De grâce, calmez-vous, écoutez…—Je -n'écoute rien. Vous voulez m'abandonner, -je vous conserverai malgré vous; oui, -j'emploierai jusqu'à la violence. Nous allons ensemble -à Compiègne, c'est une chose résolue; et, -quant à Fromonville, si je ne puis vous empêcher -d'y retourner, j'espère que vous ne pourrez pas -non plus m'empêcher de vous y suivre. Au reste, -vous n'y êtes pas encore! Un bon coup d'épée -pourra bien ne pas vous permettre d'y courir si -vite, à Fromonville!… Grands dieux! qu'ai-je dit? -Non, Faublas, non. Tiens; j'aime encore mieux -que tu ne sois pas tué. Mon ami, défends-toi bien, -nous verrons après qui de Sophie ou de moi l'emportera; -défends-toi de toutes tes forces, ne te -laisse pas blesser comme dans ton premier combat. -Tue-le plutôt; oh! je t'en prie, tue-le… Mon ami, -je serai là, je t'aiderai de mes conseils; je t'encouragerai -par mes cris, tu combattras sous mes -yeux, devant moi, devant la mère de ton enfant: -tu seras invincible… Hein?… réponds-moi, parle-moi -donc.—Que voulez-vous que je réponde, -quand vous n'écoutez qu'un aveugle emportement, -quand vous formez les projets les plus insensés?… -Éléonore, ma chère Éléonore, est-il possible, dis-moi, -que tu viennes à Compiègne te donner en -spectacle?…—Cela est possible, car cela sera.—Mon -amie, soyez donc raisonnable. Supposons -que tu supportes les fatigues de ce second voyage, -et que, par un bonheur inconcevable, personne -ne reconnoisse M<sup>me</sup> de Lignolle courant la poste -avec le chevalier de Faublas, puis-je, je te le -demande à toi-même, puis-je souffrir que tu sois -témoin d'une scène sanglante quand ton état si -critique exige tant de ménagemens?—Tant de -ménagemens! Sans doute! c'est pour cela que je dois -vous suivre à Compiègne, et que vous ne devez -point aller à Fromonville. Que deviendrai-je, -quand je vous saurai parti pour joindre votre adversaire,… -et peut-être mon ennemie? A chaque -instant du jour, tourmentée des plus affreuses inquiétudes, -je verrai mon amant infidèle ou mourant. -Eh! de quelque manière qu'on me le ravisse, -si je le perds, que m'importe la vie? Faublas, je -t'en supplie, prends pitié de moi, de ton enfant, de -toi-même; crains mes fureurs, ne me livre pas à -mon désespoir… Faublas, je t'en conjure, promets -que demain tu ne verras pas Sophie; promets que -ce soir je verrai le marquis avec toi.»</p> - -<p>Elle étoit à mes genoux, qu'elle embrassoit, -qu'elle inondoit de ses larmes. Le plus insensible -des hommes n'eût pu lui résister. Je promis tout ce -qu'elle voulut.</p> - -<p>Quoique nous dussions partir avec l'aurore, -nous ne pûmes nous décider à rester debout jusqu'à -son lever. M<sup>me</sup> de Lignolle avoit besoin de -consolations autant que de repos. Nous nous couchâmes: -je fis heureusement succéder, aux pénibles -agitations d'une journée très longue, les -agitations douces d'une trop courte nuit; et la -comtesse, exténuée de tant de fatigues, finit par -s'endormir profondément. C'étoit là tout ce -qu'attendoit son malheureux amant, à qui la tendre -pitié venoit d'arracher un mensonge, et que l'impérieuse -nécessité forçoit à la perfidie.</p> - -<p>Enfin, le jour fatal va luire. A la foible clarté -de son premier rayon, je soulève avec précaution -le drap qui m'enveloppe; par des mouvemens -égaux et mesurés je me glisse jusqu'au bord du -lit, qui reste muet; déjà mes pieds touchent le parquet, -ou plutôt l'effleurent à peine; la couverture -doucement retombe, et sur cette couche, où l'amour -heureux soupiroit tout à l'heure et maintenant repose -encore, l'amour abandonné va bientôt gémir.</p> - -<p>Je me suis habillé lentement, parce qu'il a fallu -m'habiller sans bruit. Cependant me voilà déjà -prêt, je vais partir… Quel frisson mortel me saisit!… -J'entre dans la chambre à coucher de -M<sup>lle</sup> de Brumont, dans cette chambre qui conduit -au petit escalier; j'y entre, et je sens mon cœur -défaillir. Irrésolu, je m'arrête; inquiet, je me -retourne, et je m'éloigne, je reviens, et je veux -fuir, et je m'approche… Grands dieux! me suis-je -trompé? n'a-t-elle pas dit quelques mots? Ne -m'a-t-elle pas nommé?… Écoutons!… Oui, cette -fois je l'ai bien entendue. C'est Faublas, c'est son -ami que, d'une voix étouffée, douloureusement, elle -appelle… Aimable et chère enfant!… Pauvre -petite!… un songe l'avertit de mon évasion, un -songe affreux l'agite et n'est pas trompeur!… -Attendri, désolé, je me penche sur elle; ma bouche -lui murmure un adieu; mes lèvres ont presque -pressé les siennes; j'ai laissé tomber une larme -sur son sein découvert… Hélas! et me voici sur -l'escalier dérobé.</p> - -<p>Mon malheureux sort voulut que je rencontrasse -dans la cour M. de Lignolle, qui déjà montoit -en carrosse. «Ah! ah! si matin? me dit-il.—Oui, -Monsieur,… je… sors…—Quoi! sans -la comtesse?—Elle est fatiguée, elle dort; elle -sait que j'ai affaire pour vingt-quatre heures.—Seule, -à pied?—Je vais prendre un fiacre.—Non, -Mademoiselle, je vous conduirai où vous -avez affaire.—Mais, Monsieur, cela va vous -déranger; vous êtes pressé.—Qu'importe? Permettez-moi…—Je -ne le souffrirai pas.»</p> - -<p>Pendant que je conteste avec M. de Lignolle -pour échapper à ses cruelles politesses, la comtesse -peut se réveiller et faire un éclat terrible: cette -réflexion me détermine. Je me jette dans la maudite -voiture, M. de Lignolle y monte, et me prie -de dire à son cocher où je veux qu'on me mène. -Ma première pensée fut pour le couvent de ma -sœur; mais, tout bien examiné, je crus qu'il valoit -mieux me faire conduire chez M<sup>me</sup> de Fonrose.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="[Illustration]" /> -<div class="legende small">LE DUEL</div> -</div> -<div class="break"></div> - -<p class="top4em">Nous arrivons à la porte de la baronne, -je descends de voiture; et, comme -j'allois entrer dans l'hôtel, M. de Belcour -en sortoit <i>incognito</i>.</p> - -<p>Il me reconnoît, il s'écrie: «Enfin, vous voilà -donc? Il faut donc que ce soit le hasard…» -Tremblant, je l'interromps: «Mon père, monsieur -que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur -de vous le présenter: c'est le comte de -Lignolle, le mari de cette jeune dame chez qui…» -Le comte, qui nous a entendus, descend à la hâte, -se jette au col de mon père, et le félicite d'avoir -une fille pleine d'esprit, à qui l'on ne peut donner -une charade qu'elle ne devine. Il ajoute: «Nous -vous la rendons pour vingt-quatre heures; mais -nous espérons que demain vous nous ferez le -plaisir de nous la ramener vous-même.» M. de -Belcour s'en défend; M. de Lignolle insiste. «Il -faut, dit-il, que M<sup>lle</sup> de Brumont revienne, car -ma femme est malade…» Le baron, qui déjà -s'impatiente, répond: «J'en suis fâché, mais…—Mais, -reprend l'autre, il ne faut pas que cela -vous alarme. Ce n'est rien: une indisposition, un -mal de cœur; cela vient, je crois, de ce qu'elle a -fait tous ces jours-ci trop d'exercice… avec mademoiselle -votre fille, tenez, qui est forte, alerte, vigoureusement -constituée… La comtesse n'a pas -encore le tempérament si formé. Au reste, comme -je vous le dis, ce n'est rien. Pourtant, cela deviendroit -sérieux si M<sup>lle</sup> de Brumont ne revenoit pas, -parce que ma femme, qui l'aime à la folie, en -prendroit du chagrin: son âme s'affecteroit, Monsieur; -et, quand l'âme d'une femme s'affecte, -votre serviteur, il n'y a plus personne.—Monsieur, -je vous répète que je ne puis rien promettre.—Je -ne vous quitte pas que vous ne m'ayez -donné votre parole.—Mais, de grâce!…—Ah! -je vous en supplie, Monsieur de Brumont.»</p> - -<p>Le baron, emporté par sa vivacité, s'écria: -«Eh! Monsieur! laissez-moi en repos.» Puis il -me jeta un regard terrible, et me dit: «N'est-il -pas bien affreux que je sois sans cesse compromis?…» -Je frémis, je me précipitai dans ses -bras: «O mon père! souvenez-vous de la Porte-Maillot.»</p> - -<p>Ces mots lui rendirent assez de sang-froid pour -qu'aussitôt il s'empressât de faire beaucoup d'excuses -et de remerciemens à M. de Lignolle. Cependant -celui-ci demeuroit toujours fort étonné de -la colère que le prétendu M. de Brumont venoit -de laisser paroître. Pour dissiper tous ses soupçons -à cet égard, je me crus obligé de lui faire tout -bas, et d'un ton très mystérieux, cette insidieuse -confidence: «M<sup>me</sup> de Fonrose vous a dit que -certaines affaires de famille forçoient mon père à -vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez -qu'il vienne vous voir! et vous vous avisez de -l'appeler tout haut par son nom!—Ah! que je -suis fâché de mon étourderie! dit aussitôt le comte -au baron.—Et moi, de ma vivacité, répondit -celui-ci.—Vous vous moquez, reprit M. de -Lignolle, c'est moi qui ai tort… Mais aussi pourquoi -refuser de rendre mademoiselle votre fille à -ma femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas -la ramener vous-même, promettez du moins de -nous la renvoyer.—Je promets, répliqua M. de -Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à -vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez.—Voilà -qui est dit. Je pars content… Mais -vous n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je -vous reconduise chez vous?» Ce fut moi qui pris -la parole: «Bien obligé; il faut que je parle à la -baronne, j'espère que mon père voudra bien rentrer -chez elle avec moi; nous avons quelque chose -de particulier à lui dire.»</p> - -<p>Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous -nous jetâmes dans un fiacre, qui, nous conduisant -de l'extrémité du faubourg Saint-Germain à la -place Vendôme, me laissa tout le temps de retomber -dans mes rêveries. Uniquement occupé du -désespoir où devoit être ma femme hier délaissée, -où seroit bientôt ma maîtresse ce matin trahie, -j'avois l'air d'écouter attentivement les sages -représentations que M. de Belcour en ce moment -perdoit. De vains sons frappoient mon oreille; je -ne fus tiré de ma léthargie que par ces derniers -mots de la longue réprimande: <i>Le malheur de -Sophie, que vous oubliez</i>. «Non, je ne l'oublie -pas, non… Quant à son malheur, il est grand -sans doute; mais il ne durera pas longtemps… -Demain, oui, demain… Et vous, mon père, dès -aujourd'hui… Ah! pardon. Je ne sais ce que je -dis… Mon père, vous descendez ici, vous allez -voir Adélaïde?—Oui, Monsieur.—Moi, je ne -me présenterai point au parloir dans le costume -où je suis. Je vais rentrer à l'hôtel, changer -d'habits, et puis,… adieu, mon père. O vous que -j'aime autant qu'elle, adieu!—Comment, mon -ami! ne vas-tu pas venir me rejoindre?—Vous -rejoindre?… Ah! oui, vous rejoindre!… Mon -père, embrassez-moi donc, pardonnez-moi tous -les chagrins que je vous donne.—De tout mon -cœur, mon ami; mais je t'en prie…—En vérité, -je désirerois devenir sage, mais je suis entraîné… -Vous voulez bien embrasser ma sœur pour moi, -n'est-il pas vrai?—Tout à l'heure tu feras ta -commission toi-même.—Oui, mon père,… à -demain.—Que me dit-il! Deviens-tu fou?—Il -est vrai que je parle sans réflexion… Adieu, je suis -fâché de vous quitter, adieu!… Dans une heure -vous aurez de mes nouvelles.»</p> - -<p>J'arrivai à l'hôtel. Jasmin faisoit sentinelle à la -porte; le faquin sourit de me voir demoiselle, et -me dit que M<sup>me</sup> de Montdésir a déjà envoyé deux -fois ce matin pour s'informer si j'étois revenu de -la campagne, et pour recommander qu'on me -priât, dès que j'arriverois, de courir chez elle. -«Bon! cela s'arrange avec mes projets. Vite, -Jasmin, un coup de peigne.—En homme, Mademoiselle?—Oui.»</p> - -<p>Ce ne fut pas long.</p> - -<p>«Jasmin, une plume, de l'encre, du papier. -Promptement!… Bien! Pendant que j'écris, dépêche-toi -d'apprêter tout ce qu'il me faut pour -m'habiller de la tête aux pieds.—En homme, -Mademoiselle?—Eh! sans doute. Ensuite tu -prépareras mon cheval de selle et le tien.—J'accompagnerai -monsieur?—Oui.—Tant -mieux. Je m'en vais me divertir.—Jasmin, tu -me donneras mon épée.—Ah! tant pis. Tant pis, -si c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. -Ce pauvre petit marquis, je crois toujours -le voir… là… pan… tomber par terre… Aussi -c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisoit -trembler!… Puisque celui-là n'est pas mort, -il falloit qu'il eût l'âme chevillée dans le ventre.—Jasmin, -que diable! allez donc! allez donc! nous -n'avons pas un moment à perdre… Et surtout ne -t'avise pas de jaser.—J'aimerois mieux être -pendu, Monsieur, que de vous trahir.»</p> - -<p>Cependant j'écrivois à mon père. Je lui donnois, -sur la retraite de Sophie, tous les renseignemens -nécessaires, et ma lettre finissoit ainsi:</p> - -<blockquote> -<p><i>Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez -à l'instant pour Fromonville. Que Duportail ne vous -échappe pas encore une fois. Quels que soient ses -motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le: -qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma -chère Adélaïde avec vous; de grâce, emmenez-la. -Les deux bonnes amies seront si contentes de se revoir! -Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le -retour de Faublas! que les tendres caresses de la -sœur la préparent aux transports du frère, du frère -qu'elle adore, et dont elle est idolâtrée! On ne -sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie. -Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle -apprenne sans danger la nouvelle de notre réunion -prochaine. Elle est maintenant au désespoir; sa joie -la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes -plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a -de plus respectable, de plus beau, de meilleur dans -le monde; je vous recommande ma bien-aimée.</i></p> - -<p><i>Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville! -Hélas! je vais ailleurs. Ai-je besoin de -vous dire qu'une affaire indispensable m'en fait la -loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant -midi, je serai près de mon père et près de ma femme; -je le jure, par elle et par vous.</i></p> -</blockquote> - -<p>Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme -fut chargé de la porter au couvent d'Adélaïde, et -de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut -l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin, -et je courus chez M<sup>me</sup> de Montdésir.</p> - -<p>Je trouvai, non pas M<sup>me</sup> de B…, mais le -vicomte de Florville. «Enfin, dit-il, le voilà.» Je -m'excusai de l'avoir fait attendre, et je remerciai -la marquise de m'avoir envoyé chercher au -moment même où je m'inquiétois de savoir comment -je me procurerois le bonheur de l'entretenir -seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai -que je rapportois de la campagne une grande nouvelle. -«Quoi donc?—J'ai vu Sophie.» Elle -pâlit, elle s'écria: «Il n'est pas possible!»</p> - -<p>En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail -s'étoit choisie, et comment un heureux -hasard me l'avoit fait découvrir. La marquise m'écoutoit -d'un air interdit; je la suppliai de vouloir -bien envoyer tout à l'heure à Fromonville des gens -chargés de veiller sur Duportail, et de le suivre -partout: car je tremblois que mon beau-père n'eût -encore l'intention et ne trouvât le moyen d'échapper -à M. de Belcour. «Comment! me demanda-t-elle -d'une voix altérée, n'y allez-vous pas vous-même?—Je -ne le puis, une affaire importante -m'appelle ailleurs.» Elle reprit d'un air plus calme -et d'un ton plus ferme: «Quoi! M<sup>me</sup> de Lignolle -a-t-elle déjà tant d'empire?—Ce n'est pas M<sup>me</sup> de -Lignolle qui m'arrache à Sophie. Un devoir indispensable…—Achevez… -Ne puis-je savoir…?—Croyez, -ma chère maman, que je ne me console -pas d'avoir un secret pour vous.—Chevalier, c'est -assez me dire qu'il y auroit de l'indiscrétion de ma -part à pousser les questions plus loin. Je veux bien -penser que je n'ai point à me plaindre de tant de -réserve. Je vais donner les ordres les plus pressans -pour que Duportail soit gardé à vue dès ce soir et -ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite sur-le-champ; -moi,… ou la petite Montdésir en mon -absence, ajouta-t-elle avec un profond soupir.—En -votre absence, maman! Vous quittez Paris?—Tout -à l'heure, mon ami.—Quel malheur pour -moi! que je suis fâché de vous perdre, dans ce -moment surtout où vos conseils eussent été si nécessaires! -Où donc allez-vous?—A Versailles, -d'abord.—A Versailles, avec cet habit!… Maman, -c'est, ce me semble, le frac anglois du charmant -vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que -vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble -à Saint-Cloud?—Cela se peut, dit-elle en affectant -de n'en être pas sûre. Oui,… je crois qu'oui.—Et -de Versailles, vous partez pour…?—Chevalier, -je me vois à regret forcée de répéter vos -propres expressions: <i>Croyez que je ne me console -pas d'être obligée d'avoir un secret pour vous.</i>—Mais -encore, ce voyage doit-il être bien long?—Peut-être, -mon ami, peut-être, dit-elle d'une voix -tremblante; et c'est pour cela qu'avant de l'entreprendre -j'ai vivement souhaité de vous faire mes -adieux.—Vos adieux! Maman, ma chère maman, -vous m'inquiétez: vous paroissez triste… De grâce, -confiez-moi…» Elle m'interrompit: «Respectez -mon secret: je n'ai point tâché de surprendre le -vôtre; je ne veux pas même le deviner, je ne le -veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il -est possible… Je ne puis m'expliquer, je ne puis -dire quel événement se prépare,… quelles craintes -m'agitent,… quels vœux j'ose former… Mais, mon -ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se -plus voir!—Grands dieux! vous gémissez, vous -avez les larmes aux yeux!—Adieu, Faublas. Trop -cher enfant, adieu. Je ne vous quitte qu'avec douleur; -souvenez-vous-en, si quelque grand malheur -arrive. N'oubliez pas que la marquise de B… vous -perdit par une trahison, et devint elle-même la -victime d'un lâche qui se disoit votre ami. N'oubliez -pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver -l'am… l'amitié la plus tendre,… la plus tendre», -répéta-t-elle en me serrant la main.</p> - -<p>Elle me donna un baiser, et m'échappa.</p> - -<p>Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre; -et, dans le premier moment de ma surprise, -je répétai quelques-unes des expressions qui venoient -d'échapper à M<sup>me</sup> de B…: <i>Allez, et revenez -content… Je ne puis dire quels vœux j'ose former… -Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!</i> Il n'est plus -douteux que M<sup>me</sup> de B… sait que je vais me -battre, et connoît mon ennemi… <i>Quels vœux j'ose -former!</i> Ces vœux, elle ne pourroit, sans crime, -les expliquer clairement. Mais peut-être suis-je -excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret -de son cœur, sa pensée la plus cachée… <i>Qu'il seroit -cruel de ne se plus voir!</i> Vous me reverrez, -Madame de B…, vous me reverrez, n'en doutez -pas. Je sortirai vainqueur d'un combat dont vous -êtes le prix<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.</i></div> -</div> - -<p class="attr">Corneille, <span class="sc">Le Cid</span>.</p> -</div> -<p>Imprudent marquis, quelle audace est la vôtre -d'appeler Faublas au champ de l'honneur! Quelle -témérité d'attaquer des jours si bien défendus! Les -destinées de trois femmes charmantes tiennent à -mes destinées.</p> - -<p>Justine, qui survint, avoit peut-être aussi l'intention -de me donner, à sa manière, quelque <i>encouragement</i>; -mais il étoit déjà si tard que je -n'aurois pu l'entendre quand même j'en aurois eu -la fantaisie.</p> - -<p>A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique, -qui me suivit jusqu'au Bourget; là, je -lui ordonnai de ramener mon cheval à Paris, et je -pris la poste.</p> - -<p>Avant cinq heures du soir je me trouvai dans -la forêt de Compiègne, au lieu désigné. Je m'y -promenois depuis quelques minutes, lorsque deux -hommes tout à coup m'abordèrent et me mirent le -pistolet sur la gorge. Ils me demandèrent si j'étois -gentilhomme. Je ne balançai point à répondre oui. -«En ce cas, me dirent-ils, veuillez, Monsieur, -mettre ce masque sur votre visage et demeurer témoin -d'un combat que vont se livrer tout à l'heure -ici deux personnes de grande qualité. Donnez votre -parole de ne pas vous permettre un seul geste, un -seul mot pendant l'action, et, quel que soit l'événement, -d'en garder un profond secret.—Je ne -me vante pas, Monsieur, d'être un homme de -grande qualité; mais il est vrai que je possède, -avec quelques richesses, un ancien nom. J'ai moi-même -rendez-vous ici pour me battre. Peut-être -vous trompez-vous, peut-être serai-je l'un des deux -acteurs de la scène malheureuse dont vous exigez -que je reste spectateur tranquille.—Monsieur, -nous saurons bientôt si cela doit être; en attendant, -mettez ce masque, et donnez votre parole -d'honneur.»</p> - -<p>On conçoit que je fis et que je promis tout ce -qu'ils voulurent.</p> - -<p>Près d'une heure s'étoit passée depuis que je -me trouvois dans cette situation, qui commençoit -à me paroître inquiétante, quand je crus entendre -quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissoit -à la grande route. Un moment après, je vis -entrer du même côté, dans le chemin de traverse -où j'étois, une chaise de poste environnée de plusieurs -hommes armés et masqués. Il me parut que -cette troupe, que je crus d'abord toute composée -d'assassins, venoit de s'assurer du laquais et du -postillon, et forçoit le maître à mettre pied à terre. -Tremblant qu'il ne fût massacré devant moi, je -voulus, dans le premier mouvement d'un zèle téméraire, -m'élancer à son secours: les deux hommes -qui veilloient sur moi se contentèrent de me retenir -en me disant: «Voici le moment critique, -songez à ce que vous avez promis.»</p> - -<p>Cependant l'inconnu, toujours entouré, avançoit -vers nous d'un pas ferme et d'un air délibéré. -Plus il approchoit, plus je croyois reconnoître les -traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis -longtemps. Lorsqu'il fut à très peu de distance, -l'un de mes gardiens alla droit à lui, le pria -de s'arrêter, et lui dit: «Un homme d'honneur se -plaint que vous lui avez fait une mortelle injure, -et prétend tout à l'heure en obtenir la réparation. -S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun détail -de ce combat ne sera jamais su de personne; -s'il ne meurt pas de ses blessures, il s'engage à revenir -dans le même lieu, aussitôt qu'il sera guéri, -pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut être -complètement vidée que par la mort de l'un des -deux champions. Prenez les mêmes engagemens, -Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de -les remplir.—Quoi! répondit le jeune homme, -milord Barrington se fâche de ce que j'ai quitté -l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste -épouse? Il faut convenir que ces maris sont partout -un singulier peuple! Cet époux d'outre-mer, surtout, -me paroît d'une bonne force: vouloit-il que -je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse -moitié? D'ailleurs, s'il me gardoit rancune, -que ne me l'a-t-il dit dans son pays? Que ne s'est-il -ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté -longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit? -Pourquoi venir, après six semaines, avec cet épouvantable -attirail, m'attaquer dans ma patrie, au -moment où j'y rentre… Ah çà! mais j'espère que -ce n'est pas à coups de poing que nous nous battrons?»</p> - -<p>A sa voix comme à sa figure, à la gaieté de ses -discours comme à son sourire moqueur, il ne me -fut plus permis de méconnoître Rosambert. Alors -seulement je commençai à soupçonner l'étrange -vérité. O Madame de B…, ce fut pour vous que -mon cœur tressaillit! mais je me gardai bien de -montrer par quelques gestes ou d'exprimer par -quelques mots ma surprise extrême et ma terreur -profonde: j'étois lié par mes sermens.</p> - -<p>Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un -cheval qu'on l'invitoit à monter, et un pistolet -qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte, -aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit -à ceux qui l'environnoient: «Oui, vous avez raison, -voici le combat si cher à messieurs d'Albion… -Au pistolet près, je dois de grands remerciemens -au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille -ans. En vérité, Messieurs de la Table ronde, l'héroïque -parade que le prud'homme nous fait jouer -ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus. -Comme les preux de son temps, vous arrêtez -les passans sur les grands chemins pour les forcer -gracieusement à rompre des lances avec vous.» En -jetant les yeux sur moi, Rosambert continua: -«Ce cavalier si joliment tourné, qui fait bande à -part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos -forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut -que je délivre ou quelque grande princesse en -homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi; et le -géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où -donc est-il?» L'étranger qui avoit jusqu'alors porté -la parole dit à Rosambert: «Monsieur le comte, -jurez de remplir les conditions prescrites.—Foi -de gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il.</p> - -<p>L'un de nos gardiens donna le signal par un -coup de feu. Nous vîmes aussitôt un cavalier -accourir à toute bride, de l'autre extrémité de -l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais, -soit qu'il présumât beaucoup de lui-même, soit -qu'il ne conservât pas tout le sang-froid nécessaire -en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son -ennemi, qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant -et plus d'adresse et plus d'intrépidité, tira -presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La balle -siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une -boucle de ses cheveux, et frappa son chapeau de -manière qu'elle le fit sauter. Le comte, en le reprenant, -s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma -cervelle qu'il en veut, le beau masque!»</p> - -<p>Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi, -couvert le visage d'un mince carton; mais je ne -pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le frac -anglois sous lequel, ce matin même, la marquise -avoit paru devant moi chez Justine!</p> - -<p>Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus -que ce ne fût lui, venoit de retourner son cheval, -et regagnoit au galop le bout de l'allée d'où tout -à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit -des yeux, reprit: «Voilà bien le frac national de -milord; mais, de par saint Georges, ce n'est pas -là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il d'un -ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois -point osé faire à la nation angloise cette injure de -croire que ses braves fussent dans l'usage de se -battre par mascarade et par procuration. Au reste, -je vais tâcher, m'eût-on prudemment détaché le -plus habile arquebusier des trois royaumes, je vais -tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le -diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur -un François une victoire sans danger… O toi qui -ne manquas jamais une hirondelle au vol, mon -cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment -d'un traître et pour l'honneur de la France, -que n'ai-je en ce moment ton coup d'œil si prompt -et ta main toujours sûre!»</p> - -<p>Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau -signal fut donné. Rosambert, cette fois, ne demeura -pas immobile, il poussa vigoureusement son -cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à -peu près au milieu de la lice, se tirèrent à la distance -de cinq ou six pas. Le comte ne perça que -le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus heureux, -lui fracassa l'épaule droite et le jeta par -terre.</p> - -<p>Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir -au vaincu stupéfait le visage de M<sup>me</sup> de B… -«Tiens, lâche, dit la marquise, regarde, reconnois-moi, -meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! -Tu n'as eu du courage et de l'adresse que -pour l'insulter.»</p> - -<p>Rosambert parut un moment accablé de la douleur -de sa blessure et de l'ignominie de sa défaite; -un moment il fixa sur la marquise des yeux égarés. -Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa, -d'une voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi! -belle dame,… c'est vous… que j'ai… le bonheur -de revoir!… Que les temps… sont changés! -Cependant… notre dernière… entre…vue… -m'amu…sa davantage,… et vous… aussi, friponne,… -quoi que… vous en puissiez… dire. Ingrate! -est-ce ici, est-ce ainsi… que vous deviez -mettre… hors de combat… un bon jeune homme -jadis venu… tout exprès de Paris à Lu… à Luxembourg… -pour vous procurer… un… doux… -passe-temps?—Rosambert, lui répliqua la marquise, -tu voudrois en vain dissimuler ta rage et tes -douleurs. Le Ciel est juste; je puis m'applaudir -d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà -commence, n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi -de nos conditions; souviens-toi que mon ennemi -doit garder mon secret partout et me ramener ici -ma victime.»</p> - -<p>Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna -de mon côté: «Ce jeune homme, dit-il, c'est -sûre…ment le chevalier de Faublas!… Fau…blas!» -J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous -d'abord, continua-t-il. Elle m'a… vaincu, mon -ami,… n'en soyez point étonné:… ce n'est pas la -première fois qu'elle… m'abat. Et vous, pendant -que j'invoquois… bonnement votre nom, vous -étiez là qui… faisiez des vœux… contre moi;… -mais je vous le pardonne… Elle est si… aimable! -Venez… me voir… à Paris, si je n'y arrive pas… -justement pour… m'y faire… enterrer.»</p> - -<p>La marquise alors me prit à l'écart et me dit: -«Chevalier, pardonnez-moi le mystère que je vous -ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la ruse -dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. -Mon amant, hélas!… avoit vu l'outrage; -mon ami devoit être présent à la réparation. Faublas, -je le sais bien, me gardoit encore tant d'attachement -qu'il se fût chargé volontiers d'épouser -ma querelle; mais il ne m'eût peut-être point assez -estimée pour me juger digne de la soutenir moi-même.</p> - -<p>«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée -de fierté, je viens de prouver qu'il y a six mois -je ne prenois point un engagement au-dessus -de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité -de vivre seulement pour ma vengeance, je jurois -de vous étonner en l'accomplissant. Maintenant, -Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque -ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce -matin s'explique de soi-même. Vous sentez de -quelle crainte je ne pouvois me défendre quand, -les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il -ne seroit pas cruel de ne se voir plus. Vous concevez -de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû sentir -l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça -qu'il venoit de la retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai -d'abord compris que Duportail avoit pu vous reconnoître -sur la route de Montcour, et je serois -vraiment désolée que ce voyage de Compiègne eût -laissé le temps à votre beau-père de vous enlever -encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit -arrivé, n'ayez pas l'injustice d'en accuser votre -amie. Dites-vous, pour ma justification, qu'au -moment où je vous fis remettre, sous le nom de -M. de B…, ce prétendu cartel, rien ne pouvoit -me donner à deviner qu'en revenant avec M<sup>me</sup> de -Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous -qu'il n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer -à Fromonville, puisqu'il ne vous eût jamais -été possible, quelque diligence que vous eussiez -faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt -j'y ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller -sur les démarches de Duportail, s'il habitoit encore -sa retraite, ou de le poursuivre, s'il l'avoit -déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient -plus, allez et…»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B… fut interrompue par des cris perçans -qui sembloient partir de la chaise de poste de -Rosambert, restée dans le chemin de traverse, du -côté, mais à quelque distance de la grande route. -Nous courûmes tous au bruit; il ne resta près du -blessé que le chirurgien qui bandoit sa plaie. En -approchant, nous vîmes derrière la voiture du -comte un cabriolet dans lequel se débattoit une -femme, retenue par les mêmes hommes qui s'étoient -assurés du laquais et du postillon de Rosambert. -«Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués! -C'en est donc fait! Ils n'auroient pu le vaincre, ils -l'ont assassiné!… Ah! dit-elle, en poussant un cri -de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux: -«Perfide! il est donc vrai que vous avez -eu l'inhumanité de profiter de mon sommeil?…»</p> - -<p>La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit -pas la petite comtesse. Je répondis oui, et je -m'élançai dans les bras de ma maîtresse.</p> - -<p>«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu -tirer plusieurs coups. Quels sont ces gens qui m'ont -arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez vous -battre! Je suis tremblante,… saisie d'effroi. Ton -ennemi, où est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit -amener personne. Pourquoi tout ce monde? ces -armes? ces masques?… Mon ami, que je suis contente -de te voir!… que j'ai peur!… Cruel!… que je -vous en veux de m'avoir lâchement abandonnée!»</p> - -<p>Ainsi, M<sup>me</sup> de Lignolle annonçoit, par le désordre -de ses questions, le désordre de ses idées; il -me sera plus difficile de peindre celui de sa personne. -Dans son regard, tout à l'heure attendri, -maintenant terne et bientôt étincelant, vous eussiez -vu tour à tour, et presque en même temps, -les douces erreurs de l'espérance, les mortelles -rêveries de la crainte, l'ivresse de l'amour heureux, -les fureurs de l'amour trahi. Vous eussiez vu sur -son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit, -toutes les passions impétueuses se livrer de rapides -combats. Chaque muscle sembloit tourmenté d'un -mouvement convulsif; l'expression de chaque sentiment -passoit comme un éclair.</p> - -<p>«Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir -quand tu n'étois plus là! j'ai pu dormir jusqu'à -midi, mais de quel sommeil! grands dieux! quels -horribles songes le troubloient! tu m'échappois à -chaque instant, et je ne voyois plus auprès de moi -que des objets affreux: le marquis, la marquise, ta -femme!… Ta femme! c'est moi qui suis ta femme! -n'est-il pas vrai, mon ami?… Ne l'oubliez jamais, -Monsieur! Et le marquis, l'as-tu tué?—Non, mon -amie.—Allons, dit M<sup>me</sup> de B… que cet entretien -sans doute inquiétoit, allons, Florville! à cheval, -à cheval! vous n'avez pas de temps à perdre.—Qu'appelez-vous -du temps à perdre? s'écria la -comtesse en lançant un regard terrible au vicomte -de Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il -est avec moi? Quel est cet impertinent jeune -homme? me demanda-t-elle.—Un parent de -M. de B…—Tiens, mon ami, tous ces gens-là -me font peur… Oh! que je souffre depuis hier! -Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel supplice! -Perpétuellement m'occuper de cette rivale -qui veut me l'enlever! de cet ennemi qui menace -ses jours! Tu l'as blessé?—Non, mon amie.—Vous -ne l'avez pas blessé, Monsieur?… Regardez! -je le lui avois tant recommandé! Mais, comment!… -il n'est donc pas encore arrivé, le marquis?—Florville, -reprit M<sup>me</sup> de B…, les heures -s'envolent, la nuit s'approche.—Eh! de quoi se -mêle donc cet étranger? répliqua la comtesse… -Faublas, ne l'écoute pas, reste là… Que je souffre -depuis hier! que l'amour devient fatal, dès -qu'il cesse d'être heureux! que ses tourmens -paroissent insupportables, quand ils ne sont pas -partagés!—Que dis-tu, mon Éléonore! mon -cœur est navré de tes peines.—Oui? Eh bien, si -cela est, me voilà consolée. Je suis contente, -allons-nous-en.» Je répétai avec elle: «Allons-nous-en.</p> - -<p>—Chevalier, s'écria la marquise, oubliez-vous -qu'un devoir pressant vous appelle?—Hélas!—Ce -n'est point à Paris que vous êtes attendu.»</p> - -<p>Je me dégageai des bras de la comtesse, et du -brancard de son cabriolet je sautai sur le cheval -que me présentoit la marquise. «Il va se battre, dit -M<sup>me</sup> de Lignolle. Je veux le suivre! je veux être -présente à ce combat!» Le vicomte, prompt à la -rassurer, lui répondit: «Calmez-vous, il n'y a pas -de danger pour lui; ce combat est fini.—Fini! -répéta-t-elle douloureusement, fini!… C'est donc -à Fromonville?… L'ingrat m'abandonne encore! -le barbare me sacrifie!»</p> - -<p>Elle voulut s'élancer après moi. Les gens du -vicomte la retinrent. Elle poussa des cris d'inquiétude -et de fureur; elle tomba sans connoissance -au fond de son cabriolet.</p> - -<p>Ah! qui n'eût plaint cette enfant trop sensible? -qui ne se fût ému de ses douleurs? qui n'eût frémi -de son danger? La marquise ne fit aucun effort -pour m'empêcher de descendre de cheval et de -remonter dans la voiture de la comtesse: je fus -même extrêmement touché de voir M<sup>me</sup> de B… -prodiguer ses soins à M<sup>me</sup> de Lignolle. D'une -main elle soutenoit la tête de mon amante, de -l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le visage; elle -essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit -sur son front. «Pauvre enfant! disoit-elle, -regardez comme ils se sont éteints, ces yeux qui -brilloient tout à l'heure du plus vif éclat! Quelle -pâleur couvre ces joues que j'ai vues colorées d'un -rose si tendre! Pauvre enfant!—Mon Dieu! -vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous qu'il y -ait du danger?—Du danger?… peut-être. La -comtesse est d'un caractère violent et paroît vous -aimer déjà beaucoup.—Oh! oui, beaucoup. -D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions -légères, mais fréquentes, des maux de cœur…—Elle -seroit déjà enceinte! ah! tant mieux!» s'écria -M<sup>me</sup> de B…, dans l'effusion d'une vive joie; puis -tout à coup elle réprima ce premier mouvement, -et d'un ton de commisération elle reprit: «Tant -mieux… pour vous;… non pour elle!… Pour elle, -c'est un événement fâcheux qui l'expose de bien -des manières…—Qui l'expose!… Et moi, que -je suis à plaindre aussi! Dans quel embarras je me -trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule crainte -que je ne la quitte! l'autre est là-bas, qui se désespère -de ce que je l'ai quittée. Dites-moi donc -comment je vais faire. Apprenez-moi quel parti…—Tout -à l'heure, interrompit-elle, je vous engageois -à partir; j'avoue que maintenant, à votre -place, je me trouverois moi-même fort empêchée. -Sans doute il faut consulter votre cœur; mais vous -devez aussi prendre conseil des circonstances.—Consulter -mon cœur? je n'y trouve que des irrésolutions, -des combats! Prendre conseil des circonstances? -ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre -part, également inquiétantes, pressantes, impérieuses? -O mon amie, je vous en conjure, prenez -pitié de ma situation vraiment cruelle, finissez mes -perplexités, conseillez-moi.—Que pourrois-je vous -dire? S'il ne s'agit que des lois que le devoir vous -impose, elles ne sont point équivoques… Il est -vrai pourtant qu'il paroît cruel d'abandonner la -comtesse dans l'état où la voilà… Elle est très -vive,… vous la croyez enceinte,… et la pauvre -petite vous aime… comme il faut vous aimer: -beaucoup trop!… Partir dans ce moment-ci, c'est -certainement la livrer à des agitations qui peuvent -lui coûter la vie… Il semble plus probable que -Sophie, d'un caractère beaucoup plus doux,… -Sophie, accoutumée depuis longtemps à l'absence,… -à l'abandon peut-être,… supportera -moins impatiemment… Cependant, ce n'est pas -une chose que je veuille garantir. Il est tout à fait -possible que votre épouse, ne vous voyant pas -revenir et se croyant pour toujours délaissée, en -soit au désespoir.</p> - -<p>—Au désespoir! oui, répéta d'une voix foible -M<sup>me</sup> de Lignolle qui reprenoit enfin l'usage de ses -sens, au désespoir!» Elle me reconnut; elle me -dit: «C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas -quittée? vous avez bien fait; restez là, je le veux, -restez là.» Elle dit à la marquise: «Et toi, farouche -étranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te -trouvent insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin -de la pitié de personne, toi? tu n'as donc jamais -aimé?—Si vous saviez à qui vous faites ces reproches, -répondit le vicomte en lui prenant la -main; si vous saviez que M<sup>me</sup> de Lignolle, quoique -bien malheureuse, est moins à plaindre que l'infortunée -qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brûlé de cet -amour qui vous consume! Et moi aussi, j'ai connu -ses passagers délices et ses inconsolables regrets! -Comtesse, infortunée comtesse, vous avez encore -beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant -que moi!»</p> - -<p>Ici mes yeux rencontrèrent ceux de la marquise; -ils étoient humides, les siens, et leur regard fit -palpiter mon cœur!</p> - -<p>«Seroit-il vrai, continua-t-elle avec plus de -véhémence, seroit-il vrai qu'une divinité maligne -présidât aux humaines destinées, et prît un horrible -plaisir à faire de ses dons précieux la plus inégale -distribution? seroit-il vrai que, par le raffinement -d'un calcul barbare, elle ne se montrât si prodigue -envers un très petit nombre d'êtres privilégiés que -pour tourmenter plus sûrement la foule immense -des autres individus maltraités de son avarice? -Quoi! jeune homme trop favorisé, les grâces qui -attirent, l'esprit qui séduit, les talens qu'on envie, -la beauté qu'on admire, la sensibilité qui plaît aux -yeux et charme l'âme; toutes ces qualités et mille -autres dont l'assemblage n'a peut-être jamais brillé -qu'en toi; quoi donc! un impitoyable dieu ne te -les auroit données que pour le désespoir de tes rivaux -et le supplice de tes amantes? Et la constance, -cette vertu qui seule manque à toutes tes vertus, -la constance, il ne te l'auroit refusée, ce dieu jaloux, -qu'afin qu'il n'y eût sur la terre, pour aucune -femme, l'espoir d'une grande félicité sans un grand -mélange de peines, et dans aucun homme un modèle -absolu de perfection? Quoi! ceux de ton sexe -qui, ne te connoissant pas encore, oseront te disputer -le prix de la valeur ou de la tendresse, tous -ceux que la nature aura le plus favorablement distingués, -doivent-ils nécessairement paroître n'avoir -encouru que sa disgrâce, quand le moment sera -venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles -qui t'auront vu seront-elles invinciblement -contraintes au plus prompt amour, hélas! et forcées -au plus long repentir? O destinée!»</p> - -<p>La comtesse avoit écouté la marquise avec une -attention mêlée d'étonnement. «Qui que vous -soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu. Vous -parlez de lui comme j'en pourrois parler moi-même. -Me voilà un peu réconciliée avec vous; mais permettez -que nous nous quittions. Allons-nous-en, -Faublas, allons-nous-en… Eh bien! vous ne dites -mot! vous ne voulez pas?»</p> - -<p>Toujours combattu de plusieurs craintes et de -plusieurs désirs, je jetai sur la marquise un regard -qui lui annonçoit mes irrésolutions et le besoin que -j'avois d'être déterminé par ses avis. Le vicomte -me comprit et s'expliqua: «Vraiment! je ne balancerois -plus, j'irois à Fromonville…—A Fromonville! -interrompit la comtesse.—Demain, reprit -l'autre; et ce soir je rentrerois dans Paris avec -M<sup>me</sup> de Lignolle.—Voilà ce qu'on appelle un bon -conseil, s'écria la comtesse; j'en approuve fort la -dernière partie; et toi, Faublas?—Moi aussi, mon -Éléonore.»</p> - -<p>Dans le transport de sa joie, M<sup>me</sup> de Lignolle -embrassa M<sup>me</sup> de B…, et, je l'avoue, ce ne fut -pas sans un vif plaisir que, pendant quelques minutes, -je sentis unies et pressées dans mes heureuses -mains les mains de ces deux charmantes -femmes.</p> - -<p>«Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant -au vicomte, nous allons vous dire adieu; mais permettez -auparavant une question que je vais vous -faire, parce que je suis jalouse. Je le suis, je n'en -fais pas mystère. Tout à l'heure vous pleuriez -presque: vous êtes malheureux en amour, et c'est -la faute du chevalier. Rendez-moi le service de -m'apprendre près de qui le chevalier vous a supplanté… -Monsieur, poursuivit M<sup>me</sup> de Lignolle, -qui ne pouvoit deviner la véritable cause de l'embarras -que la marquise laissoit paroître, vous pardonnerez -à son amie d'imaginer qu'en effet il -méritoit la préférence; mais au moins je crois, et -je ne cherche pas à vous faire un compliment, je -crois que vous étiez fait pour qu'on balançât quelque -temps entre vous et lui… Monsieur, reprit-elle -encore, je vous supplie d'achever la confidence que -je ne vous demandois pas; ne craignez rien pour -votre secret, vous avez le mien.—Madame, répondit -le vicomte enfin déterminé sur la réponse -qu'il devoit faire à l'embarrassante question, dans -un moment de trouble on se plaint de mille choses…—Ah! -je vous en prie, dites-moi quelle maîtresse -Faublas vous a…—Madame, je suis, comme monsieur -vous le disoit tout à l'heure, parent de M. de -B… J'adorois sa femme…—Sa femme! ne m'en -parlez pas, je la déteste!—Vous êtes donc une -ingrate, car elle vous aime.—Qui vous l'a dit?—Elle-même.—Elle -me connoît?—Elle a eu le -plaisir de vous voir et de vous parler.—Où cela?—Voilà -ce que je ne puis vous dire.—Eh bien, -oui, elle a tort de m'aimer: car, je vous le répète, -je la déteste.—Peut-on vous en demander la raison?—La -raison?… c'est une femme dangereuse…—Ses -ennemis l'assurent.—Intrigante…—Les -courtisans le publient…—Pas assez jolie pour faire -tant de bruit.—Les femmes le disent.—Galante -d'ailleurs.—Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit… -Comment ne lui prêteroit-on pas quelques -aventures?—Quelques! Elle en a eu mille!—Désigne-t-on -quelqu'un?—Je le crois! Moi qui ne vais -pas dans le monde, je lui en connois trois.—Voulez-vous -les nommer?—Le comte de Rosambert.—Il -est bien fat; et elle l'a toujours nié.—La -bonne raison!… Faublas.—Oh! celui-là, je ne -conteste pas. Le troisième?—M. de ***.—M. -de ***! répéta la marquise, que je vis dans -le même moment plusieurs fois rougir et pâlir.—Oui, -M. de ***, le nouveau ministre, à qui -elle s'est donnée pour obtenir la liberté du chevalier… -Ce que je vous dis là vous fait de la peine?—M. -de ***! répéta la marquise avec moins de -trouble et un étonnement plus marqué.—Cela -vous fait de la peine. Je vois que vous êtes encore -bien épris.—M. de ***! voici une accusation -bien nouvelle.—C'est que l'intrigue n'est pas -ancienne.—Mais, au moins, a-t-on quelques -preuves?—Comment voulez-vous qu'on en ait? Ils -n'ont pas appelé de témoins.—Cependant, Madame, -vous osez assurer cela?—Monsieur, parce -que tout le monde l'assure.—Tout le monde! -Chevalier, vous le saviez donc?—Vicomte,… on -me l'a dit, mais je n'y crois pas.—Cela ne fait -rien, me répliqua-t-il d'un air mécontent, vous deviez -m'en avertir.—Oui, dit la comtesse, c'est -rendre service à un galant homme que de l'éclairer -sur la conduite d'une coquette qui le trompe. -Monsieur, je vous plains sincèrement d'être tombé -dans les filets de celle-là, vous paroissez mériter de -rencontrer mieux… Mais venons à ce qui me touche. -Le chevalier ne vous donne plus d'inquiétude?—Pardonnez-moi, -Madame.—Voyez-vous, Monsieur? -s'écria la comtesse en me regardant. Il y -va donc souvent, chez la marquise? demanda-t-elle -au vicomte.—Quelquefois.—Voyez-vous, Monsieur? -vous y allez quelquefois!… Il est donc amoureux -d'elle encore?—Encore un peu, je crois.—Voyez-vous, -Monsieur? vous en êtes amoureux!—Cependant, -reprit la marquise, il ne faut pas tout -à fait s'en rapporter à moi: j'y suis intéressée, je -vois peut-être mal.—Oh! vous voyez bien, Monsieur, -vous voyez trop bien!… Faublas, laissez-moi -faire, je saurai vous empêcher d'aller chez cette coquette -et de l'aimer!… Nous vous quittons, poursuivit-elle -en s'adressant à M<sup>me</sup> de B… Après la -scène dont vous venez d'être témoin, je ne vous -demande pas le secret, et j'y compte: car tout en -vous, Monsieur, prévient favorablement… S'il y -avoit une troisième place dans mon cabriolet, je -me ferois un vrai plaisir de vous l'offrir… Je vous -avoue que je serai charmée de cultiver votre connoissance. -Venez me voir à Paris. Le chevalier -m'obligera, s'il veut bien vous amener;… ou faites -mieux, venez seul: vous n'avez pas besoin d'être -présenté par personne. Venez, et je vous promets, -si cela vous fait décidément trop de peine, je vous -promets de ne jamais vous dire de mal de la marquise, -quoique ce soit une méchante femme.»</p> - -<p>Nous partîmes. Je donnai quelques louis au postillon, -qui nous conduisit à la Croix-Saint-Ouen, -où la comtesse l'avoit pris, et qui promit de ne -rien dire de tout ce qu'il avoit vu. M<sup>me</sup> de Lignolle -aussi crut devoir acheter la discrétion de son laquais -La Fleur, qu'elle s'étoit vue forcée de faire le compagnon -de son voyage, et, par conséquent, le -confident de nos amours.</p> - -<p>Ma jeune amie, cependant, m'accabloit de caresses -que je lui rendois, de reproches que je ne -méritois plus, et de questions auxquelles il m'étoit -impossible de répondre. En vain je lui représentois -qu'il devoit lui suffire que son amant ne fût ni -mort, ni blessé, ni forcé de la quitter en quittant -son pays: elle n'étoit pas contente du secret auquel -m'obligeoit cette parole d'honneur que je ne -devois pas donner, disoit-elle.</p> - -<p>La conversation tomba naturellement sur le -vicomte de Florville. «Il est fort aimable, ce -jeune homme, s'écria la comtesse, qui paroissoit -observer curieusement l'impression que ses discours -faisoient sur moi.—Fort aimable.—Il a des grâces!—Beaucoup.—De -la tournure!—Vraiment.—Une -très jolie figure!—Très jolie.—Une -voix douce comme toi!—Oui.—La sienne -est un peu trop claire cependant, il y manque -quelque chose.—C'est un enfant.—Sans -doute; que peut-il avoir? seize ans?—Tout au -plus.—N'importe, reprit-elle avec affectation, il -est charmant!—Charmant.—Il paroît plein -d'esprit et de sensibilité!—Comme tu dis, mon -amie.»</p> - -<p>Ainsi, je ne parlois que par monosyllabes de -peur de trop parler, et j'affectois beaucoup d'indifférence -afin d'éloigner toute espèce de soupçon.</p> - -<p>«Voulez-vous bien me répondre autrement? -s'écria M<sup>me</sup> de Lignolle.—Qu'y a-t-il donc?—Il -y a que votre sang-froid me désespère!—Mon -sang-froid?…—Oui, j'ai l'air d'avoir remarqué -ce jeune homme, j'en dis beaucoup de bien, tout -cela ne vous émeut seulement pas!—Je ne vois -pas ce qui pourroit me fâcher…—C'est de quoi -je me plains. Vous ne témoignez point la moindre -inquiétude!—C'est qu'en vérité, mon amie, je -n'en puis prendre aucune, lui répliquai-je en riant.—Pourquoi -cela, Monsieur? Pourquoi n'auriez-vous -pas un peu de jalousie? J'en ai bien, moi!—Éléonore, -je te répète que le vicomte ne peut -m'alarmer.—Ne riez pas, Monsieur, je n'aime -pas qu'on rie quand je parle raison. Dites-moi, -s'il vous plaît, pourquoi le vicomte…—Pourquoi?… -Parce que c'est… un enfant.—Et vous? -ne diroit-on pas que vous êtes vieux?—Et puis, -ma sécurité se fonde sur l'estime que tu m'inspires.—L'estime! -l'estime!… Pas tant d'estime, Monsieur, -et plus d'amour. Je l'ai souvent entendu -dire dans le temps que je n'y comprenois rien; et, -maintenant que je m'y connois, je sens que cela -est trop vrai: on n'est bien amoureux que lorsqu'on -est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous -voulez me plaire.—Soyez donc contente, Madame: -je vous avoue que je n'étois pas tranquille -pendant que vous examiniez le vicomte avec une -attention…—Voilà, interrompit-elle en m'embrassant, -voilà ce que j'appelle parler! Voilà ce -qu'il falloit dire tout de suite… Cependant, Faublas, -ne t'alarme pas! Va, je n'admirois le vicomte -que pour t'admirer davantage! Je me disois: «Il -est bien, ce jeune homme, fort bien! mais mon -amant est mieux, beaucoup mieux: mon amant -n'a pas une figure moins charmante, et sa taille -est plus belle! On remarque dans son air, dans -son maintien, dans toute sa personne, je ne sais -quoi de plus imposant, de plus fier, qui étonne -sans effrayer…» Cela ne m'effraye pas, moi! cela -me fait plaisir… De l'esprit, de la sensibilité! -Pourroit-il en avoir autant que toi, le vicomte? -Autant que toi qui toute la journée me fais rire, -et de temps en temps me fais pleurer!… C'est -alors que je suis bien contente: car tu ne te -moques pas, comme les autres hommes, qui rient -de nos larmes; au contraire, mon ami, tu me consoles, -en te chagrinant avec moi: tu sais pleurer, -toi, tu sais pleurer!… Va, sois parfaitement tranquille. -Je te reconnois aussi supérieur à ce joli -garçon que lui-même me paroît l'être à tous ceux -que j'ai vus… Dis-moi, ton père l'aime-t-il, le -vicomte?—Beaucoup.—Eh bien, il devroit -marier ta sœur avec ce jeune homme-là. Cela -feroit un charmant couple.—Voilà une idée qui -paroît toute simple, et que pourtant je n'aurois -pas eue!—Vraiment, je vois à cela quelque -obstacle: le vicomte est engoué de cette marquise. -C'est bien dommage… Tiens, sais-tu pourquoi je -l'ai engagé à venir chez moi? Je vais te le dire: -car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de -toi, puisqu'il est amoureux de M<sup>me</sup> de B…: il me -dira si tu vas chez elle.—Fort bien trouvé!—Certainement! -je ne suis point la dupe de votre -fausse gaieté; ce n'est pas de bon cœur que vous -riez. J'ai toujours eu le projet de vous empêcher -d'aller chez cette méchante femme, et le hasard -vient de m'en offrir un moyen que je ne me consolerois -pas d'avoir négligé.»</p> - -<p>Cependant nous avancions… du côté de Paris, -il est vrai, ma Sophie! mais console-toi, c'étoit aussi -du côté de Fromonville. Sophie! j'allois encore -chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits -que je trouvois si courtes; mais pardonne! Va, je -songeois moins aux plaisirs de la nuit prochaine -qu'aux délices du jour qui devoit lui succéder, de -ce jour où, dans les bras de ma femme, je pourrois -goûter enfin le suprême bonheur depuis si -longtemps désiré. Réjouis-toi, ma Sophie: il est -vrai que, dans ce moment même, je reçois un -baiser de M<sup>me</sup> de Lignolle; il est vrai que cette -douce faveur est la récompense d'un soupir -qu'Éléonore vient de surprendre; mais, ô ma -Sophie! réjouis-toi; ce soupir si tendre, il ne -m'étoit pas échappé pour elle.</p> - -<p>Nous quittâmes la poste au Bourget, à ce même -village où j'avois renvoyé Jasmin: les chevaux de -la comtesse y étoient restés dans une auberge; -nous les reprîmes; ils nous eurent bientôt ramenés -dans Paris. On conçoit que Faublas, maintenant -vêtu comme il lui convenoit de l'être toujours, ne -pouvoit, sans avoir auparavant changé d'habits, -aller chez M<sup>me</sup> de Lignolle représenter M<sup>lle</sup> de -Brumont: ce fut donc chez M<sup>me</sup> de Fonrose que -nous prîmes le parti de descendre.</p> - -<p>«Cruels enfans, dit la baronne, d'où venez-vous -donc?—Nous mourons de faim, répondit -la comtesse; faites-nous donner à souper.»</p> - -<p>Pendant que nous commencions à dépecer la -poularde qu'on venoit d'apporter, M<sup>me</sup> de Fonrose -disoit à M<sup>me</sup> de Lignolle: «Je me suis -rendue chez vous à l'heure du dîner. On m'a -beaucoup inquiétée en m'apprenant que, désespérée -de la fuite de M<sup>lle</sup> de Brumont, vous veniez -de sortir pour l'aller chercher. Il y avoit déjà -quelques heures, poursuivit-elle en s'adressant à -moi, que M. de Belcour, accompagné de M<sup>lle</sup> de -Faublas, étoit venu me faire une courte visite. -Tous deux partoient pour Fromonville, persuadés -que vous étiez allé vous battre. Ils n'imaginoient -pas qu'un intérêt moins cher que celui de l'honneur -pût vous empêcher de courir avec eux vous -jeter aux pieds de votre épouse. Tous deux tremblent -pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler, -seront en proie aux plus mortelles inquiétudes, -si vous ne les avez pas rejoints avant le -milieu du jour, qui va bientôt paroître.»</p> - -<p>Déjà la comtesse ne songeoit plus à son repas à -peine commencé. Elle interrompit la baronne pour -lui déclarer qu'elle ne souffriroit pas que je la quittasse, -et elle ajouta qu'il lui paroissoit très étonnant -que M<sup>me</sup> de Fonrose, qui se prétendoit son -amie, se permît de donner, en sa présence même, -de tels conseils à son amant. La baronne ne fut -point embarrassée de se justifier. «Si vous adorez -le fils, dit-elle, j'aime le père; M. de Belcour ne -me pardonneroit pas d'avoir contribué, dans une -circonstance aussi grave, à tenir son fils éloigné -de lui. D'ailleurs, ma chère enfant, qu'exigez-vous -du chevalier? qu'il viole inutilement toutes -les bienséances. Je suis loin de lui conseiller une -infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner, -mais d'aller trouver Sophie, de la ramener, et de -faire ensuite comme les gens du monde, comme -les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour -qu'ils ont pour leurs maîtresses et les bons procédés -qu'ils doivent à leurs femmes. Se conduire autrement, -ce seroit vous perdre. Je vous demande, -par exemple, si le chevalier peut continuer à -demeurer chez sa maîtresse, lorsque sa femme -n'est plus absente? s'il doit ainsi publiquement -afficher le désespoir de l'une et les bontés de -l'autre? En supposant que vous fussiez assez aveuglée -par votre passion pour attendre de lui cette -extravagance, et qu'il fût assez foible pour ne vous -la point refuser, je demande si tout le monde ne -sauroit pas bientôt que M. de Faublas s'est fait -demoiselle chez vous parce qu'il s'ennuyoit d'être -homme chez lui? Je ne parle pas de M. de -Lignolle: espérons que le dieu protecteur des -amans fera pour ce mari-là ce qu'il fait communément -pour les autres; espérons que ce digne -époux sera le dernier de Paris qui apprendra que -vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille -verra-t-elle tranquillement l'ineffaçable ridicule -dont chaque jour le couvrira?</p> - -<p>—Sa famille! que m'importe sa famille? répondit -la comtesse, qui n'avoit opposé jusqu'alors -aux prudens avis de la baronne que des cris, des -pleurs, et mille exclamations déraisonnables.—Que -vous importe? répliqua M<sup>me</sup> de Fonrose. -Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier malgré -les gémissemens de sa veuve, qui ne manquera -pas de le réclamer en criant au scandale; malgré -l'intarissable bavardage de votre sempiternelle -tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses -gothiques principes; malgré le fameux capitaine -Lignolle, capable de laisser ses flibustiers pour -accourir en poste vous épouvanter de sa large -moustache et de sa longue épée; malgré le public -aussi, le public jaloux, inconséquent, indiscret, -qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il devroit -taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit -ensevelir; le public qui, ne respectant personne -et ne se respectant pas lui-même, ridiculise les -maris qu'il plaint, protège les femmes qu'il blâme, -et condamne sévèrement les fautes dont pourtant -il amuse journellement et nourrit sa malignité; -enfin, malgré le baron qui…?—Malgré tout l'univers, -Madame.—Quelle réponse! Avez-vous -perdu l'esprit, ou croyez-vous que j'exagère? -M. de Belcour, dont j'allois vous parler, vous ne -le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez -un peu, à venir reprendre son fils jusque dans -votre chambre à coucher!—Et moi, si l'on ne -craint pas non plus de me porter aux dernières -extrémités…—Que ferez-vous?—Je me tuerai.—La -belle ressource! Je vous plains… Je vous -plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut -mieux faire un moment le sacrifice d'un bien précieux, -pour le retrouver ensuite et le posséder sans -obstacle, que de s'exposer, en le gardant quelques -jours de trop, à mourir de regret de sa perte.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Fonrose parloit encore et parloit vainement, -quand nous entendîmes un carrosse entrer -dans sa cour. Ce ne pouvoit être que celui de -M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon -amie, de saisir un membre de la volaille et de me -sauver dans le cabinet de toilette de la baronne.</p> - -<p>Un moment après, j'entendis le comte souhaiter -le bonsoir à ces dames. Étonné de ce que sa femme, -qui mangeoit rarement en ville, n'étoit pas de retour -à trois heures du matin, il avoit deviné qu'elle -soupoit chez la baronne, et qu'elle s'y trouvoit -indisposée. Il lui demanda si elle avoit pu rejoindre -M<sup>lle</sup> de Brumont dans la journée. «Oui, Monsieur, -répondit la comtesse, et j'espère qu'elle -reviendra chez moi…—Elle y reviendra certainement! -interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre -à monsieur son père. En attendant, Comtesse, -songez qu'il est tard, acceptez une place -dans ma voiture, et venez…—Bien obligée, répliqua-t-elle -sèchement, je ne compte pas rentrer -avant le jour.»</p> - -<p>J'aurois pu facilement écouter la fin de cette -conversation qui me touchoit d'assez près… Sophie, -des intérêts plus chers occupent ma pensée. -Un moment la séduction toute-puissante de l'objet -présent cesse d'agir immédiatement sur moi; et -ce moment décisif peut fixer en ta faveur la victoire -trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à -mes côtés pour me faire oublier tes tourmens par -ses peines et ton amour par ses tendresses; sa voix -seulement frappe mon oreille et ne va pas jusqu'à -mon cœur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens -de te revoir évanouie, mourante! J'ai contemplé -tes charmes et me suis pénétré de ton désespoir! -J'ai frémi des maux que tu souffres; l'idée du bonheur -qui nous attend m'a fait tressaillir.</p> - -<p>Quiconque me lit avec quelque attention doit -se souvenir qu'il y a peu de temps une jolie femme -de chambre m'a coiffé précisément dans ce cabinet -où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce -jour-là du désir de revoir la comtesse et d'échapper -au baron, je me suis fait conduire, par un escalier -secret, dans la cour de M<sup>me</sup> de Fonrose. Maintenant, -au contraire, pour rejoindre mon père et -fuir ma maîtresse, je cherche à tâtons le même -chemin, dans cette partie de la maison dont je -connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier -dérobé, puis dans la cour, et bientôt dans la rue.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em">Plein d'une tendre sollicitude, M. de -Belcour avoit deviné ce que tout autre -qu'un père n'eût pu prévoir. Comme -il n'étoit pas impossible, avoit-il dit -en partant, que des raisons particulières me forçassent -à repasser par la capitale, le suisse devoit -veiller toute la nuit pour m'attendre, et mon domestique -me tenir une chaise de poste toute prête. -On aimoit trop le baron et son fils pour oublier -les ordres de l'un et les intérêts de l'autre. En -arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en voiture, -et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir -devant moi. Aussi je trouvois à chaque poste des -chevaux tout préparés; les postillons, grâce à mes -prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été -réveillés trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et -nous allions comme si nous eussions eu des ailes.</p> - -<p>L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour. -Voilà cette route si péniblement parcourue la surveille, -dans un sens contraire. Quel heureux changement -trente-six heures ont apporté dans ma situation! -Je ne vais point, sous un ciel étranger, regretter -ma patrie; je n'emporte pas le remords d'avoir -immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste -vengeance. C'est à Fromonville que mon père, -tout à l'heure rassuré, me pressera sur son sein! -C'est là que tout à l'heure ma femme consolée… -Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!… -Tout à l'heure je la couvrirai de mes baisers, j'embrasserai -ses genoux, je solliciterai le prix de ma -tendresse extrême… Il est vrai qu'Adélaïde sera -là… Ne pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde? -Quoi! faudroit-il différer jusqu'à la nuit?… Un -siècle d'attente!… Mais la nuit! la nuit! Jamais -je n'en aurai passé de plus délicieuse!… Que ces -rosses me traînent lentement! Postillon, va donc!… -Et demain, demain, je serai sur cette route encore! -Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai -ma femme à Paris! je l'établirai dans la maison -paternelle! dans la <i>chambre de l'hymen</i>, à côté de -celle du <i>célibat</i>, qui sera déserte! à jamais déserte! -Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! -j'y passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai -me faire et me répéter le long récit des maux qui -l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi, je -lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, -tous les malheurs qui me sont arrivés… Tous? non. -Je ne lui dirai pas combien la marquise est à -plaindre, quelle tendre commisération je lui garde: -Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter; -et je veux non seulement lui conserver la -plus exacte fidélité, mais encore lui épargner les -tourmens de la jalousie… Je ne lui parlerai pas -non plus de la comtesse… La comtesse! elle est -maintenant bien seule, bien étonnée, bien triste! -elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de -barbarie!… Vraiment, je devois au moins lui dire -quelques mots, la prévenir, la préparer… Quel -train cet homme me mène! Postillon, tu vas comme -le vent! Un moment donc, un moment! Où me -conduis-tu si vite? «A Villeneuve-Saint-Georges, -mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses -chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.—De -Fromonville! bon! Eh bien! quel -démon t'arrête?—Dame! n'est-ce pas vous?—Regarde, -que de temps perdu! allons, des coups de -fouet et va plus vite!—Va plus doucement! va -plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois -pas quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.—Tu -as raison, mon ami, tu as raison; mais je -t'en prie, va plus vite.»</p> - -<p>La voiture mille fois maudite roule encore pendant -sept mortelles heures. Enfin je vois le pont -de Montcour, et, sur la route de Fromonville, -deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs -embrassemens et je partage leur joie. L'une me -demande si je n'ai pas reçu de coups dangereux; -l'autre, s'il faut encore sortir de France. «Non, -ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non, -mon père, nous ne quitterons pas notre patrie… -Mais courons, je vous prie. Que je vous dois de -remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller -au-devant de moi… Venez, volons, présentez-lui -son époux, soyez témoins… Quoi! mon père, vous -baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma -sœur, vous pleurez!… C'en est fait!… Sophie!… -l'absence! l'abandon! Elle n'a pu résister, elle -n'est plus!—Elle respire, s'écria le baron, mais…—Elle -vous aime, interrompt ma sœur, mais…—Je -vous entends! c'est donc pour la troisième fois -que son tyran me la ravit!»</p> - -<p>Tous deux ne me répondent que par leur silence. -Tous deux, attentifs à prévenir l'effet d'un -premier mouvement, empêchent que mon désespoir -ne me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de -mes pistolets et de mon épée; Adélaïde avance un -bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle voit -pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez -forte! Faublas vient de tomber presque mourant -sur ce même gazon que, la surveille, il effleuroit à -peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée -maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, -aujourd'hui vainement regrettée!</p> - -<p>«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de -ton frère!… Mon père! laissez-moi, laissez-moi -mourir!… Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! -Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour -elle. Sophie ne sait pas que je donnerois la moitié -de ma vie pour qu'il me fût permis de lui consacrer -l'autre moitié… Elle m'est enlevée! elle me -croit coupable! laissez-moi, laissez-moi mourir!»</p> - -<p>Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et -me prodiguoit les plus tendres caresses: les larmes -que je lui voyois répandre adoucissoient l'amertume -de celles que je versois, et mon père calmoit nos -douleurs en les partageant. «Enfant trop cher et -trop malheureux, disoit-il, les plus ardentes passions -ne cesseront-elles point de tourmenter ta -jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque -temps s'est chargée du soin de te donner elle-même -de cruelles leçons, l'adversité ne veut-elle -plus me laisser désormais que le devoir rigoureux -de t'offrir des consolations ou trop foibles ou -tout à fait impuissantes? O mon fils! je te plains; -mais tu me dois aussi quelque pitié.—Mon père, -sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on -sur quelle route son ravisseur la traîne?… Vous ne -répondez rien! Il est donc vrai que je l'ai tout à -fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!… Maintenant -un long intervalle nous sépare; avant-hier, -je l'ai vue là-bas!… là-bas, ma sœur… Tiens, regarde, -ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots -vont redoubler… D'ici tu peux la voir, cette grille -que j'ébranlai d'une main trop foible, cette grille -que j'aurois dû briser… Ta bonne amie étoit là! elle -étoit là, ma bien-aimée!… Maintenant un long intervalle -nous sépare!… Sophie! Sophie! un Dieu -persécuteur préside à nos amours. On diroit qu'il te -montre quelquefois ton époux, seulement pour te -faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on -diroit qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, -seulement pour réveiller dans mon cœur le désespoir -de ta perte: oui, le cruel de temps en temps -ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux -plaisir de nous séparer aussitôt… Je fuis à Luxembourg, -mon amante m'y suit; peu d'heures après, -elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache -à son époux! A travers mille périls je pénètre jusqu'au -couvent qui la renferme: il ne m'est permis -de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me -conduit près de sa prison nouvelle; un cri douloureux -m'avertit que ma femme est là, qu'elle me -reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois -mourante, et cependant l'honneur… L'honneur? -du moins, je le croyois. Fatale marquise! ce n'est -pas la première fois que tu fais tous nos malheurs!… -L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens, -j'ai tout perdu! le ravisseur de Sophie… -Est-il possible qu'un père soit à ce point dénaturé? -Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable -et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il -que n'ait réparée mon hymen? de quel -crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il -que deux époux amans périssent consumés de -leurs vains désirs? Pourquoi veut-il précipiter ses -deux enfans dans le même tombeau? O mon père! -mon père!</p> - -<p>—Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point -éloigné de nous sans m'instruire de ses motifs et -de ses résolutions. Une lettre qu'il a laissée pour -moi…—Une lettre! Voyons, voyons donc.—Mon -ami, commençons par gagner le prochain village.»</p> - -<p>Nous entrâmes dans une auberge de Montcour. -Le baron vouloit lire lui-même la lettre de mon -beau-père; mais, obligé de céder à mes instances, -il me la confia.</p> - -<blockquote> -<p><i>Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite, -puisqu'il s'obstine à poursuivre partout ses -victimes, il faut, Monsieur le baron, que je vous instruise -enfin de tous les malheurs de ma fille; il faut -que je vous apprenne des horreurs.</i></p> - -<p><i>Vous savez dans quel piège, presque inévitable, -Sophie fut attirée; vous n'oublierez jamais en quels -lieux et comment l'infortuné Lovzinski retrouva sa -Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de blâme -que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement -de cette enfant malheureuse autant que respectable -n'étoit pas le plus grand des forfaits de -votre indigne fils…</i></p> -</blockquote> - -<p>«Le plus grand des forfaits de votre indigne -fils! quelles expressions! quel horrible mensonge! -vous-même, mon père, vous-même frémissez de -cette injure!… Monsieur le baron, je vous proteste -qu'elle sera lavée dans le sang du calomniateur… -Mais, que dis-je? il est votre ami, il est le père de -Sophie… Rassure-toi, ma sœur; mon père, rassurez-vous, -excusez le premier transport de la surprise -et de la colère. Excusez…—Donnez, me -dit le baron, donnez, que je finisse cette lecture.—Oh! -non, permettez,… je vous en supplie!»</p> - -<blockquote> -<p><i>… Le jour que je lui donnais son amante, à -l'instant même où tout se préparoit pour leur réunion, -j'entends dans la principale rue de Luxembourg un -étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré -son travestissement nouveau, je reconnois celle -qui la première forma votre fils dans l'art détestable -de corrompre des femmes et de tromper des maris. -Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus -ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier -de son mari…</i></p> -</blockquote> - -<p>«Grands dieux!… Mon père, je vous jure qu'il -n'en est rien; j'ignorois que la marquise dût me -suivre à Luxembourg; j'ignorois…—J'aime à le -penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable -des noirceurs que Duportail a si promptement -supposées. Mais il est père, et père malheureux: -nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de -le retrouver et de le fléchir. Continuez.»</p> - -<blockquote> -<p><i>… A cette apparition fatale, je pressens tous les -malheurs qui menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un -moyen de l'arracher au pressant danger d'un opprobre -et d'un abandon publics; et cependant j'arrive -au temple ne sachant encore si je dois me hâter de -prendre un parti qui me semble extrême. Une audacieuse -rivale qui ne respecte rien, que rien n'étonne, -paroît presque en même temps que nous à l'autel de -l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du -Dieu qui reçoit les sermens des époux qu'elle vient -sommer celui-ci de violer tous les siens!</i></p> - -<p><i>Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne -élève d'une femme sans pudeur, le lâche suborneur -d'une fille sans défense; qu'espéroit-il, quand il -arrachoit l'une à la respectable retraite que ses vertus -embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant -sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole? -Ce qu'il espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe; -s'enivrer de la gloire de traîner, enchaînées au -même char, une fille séduite, une femme adultère; -associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs, -à une ignominie pareille; promener de contrée en -contrée M<sup>lle</sup> de Pontis, partageant un amant banal -et le mépris public avec la marquise de B…!</i></p> -</blockquote> - -<p>«M<sup>lle</sup> de Pontis partageant le mépris public -avec la marquise de B…! Ah! mon père, quelle -imposture! ah! ma sœur, quel blasphème!…»</p> - -<blockquote> -<p><i>… Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que -j'ai renversés. Grâce à ma vigilance, Dorliska fut -sauvée; mais les événemens ont d'ailleurs justifié tous -mes soupçons. Jamais on n'a su bien précisément ce -que la marquise étoit devenue pendant les six semaines -que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg: -sans doute ils y vivoient ensemble…</i></p> -</blockquote> - -<p>«Est-ce vrai cela? me dit Adélaïde.—Ma -sœur, il est vrai que M<sup>mme</sup> de B… venoit me voir -de temps en temps; mais je ne savois pas que -c'étoit elle qui me rendoit visite.—Comment ne -le saviez-vous pas, mon frère?—Mon amie,… -voilà ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop -long.—Je ne suis pas contente de cette réponse, -répliqua-t-elle, je la trouve obscure; ce qui me -fâche davantage, c'est que M. Duportail ait quelquefois -raison quand il vous fait de tels reproches. -Cela prouve que vous avez réellement de grands -torts avec ma bonne amie. Je vous impatiente, mon -frère? eh bien, voyons, finissez.»</p> - -<blockquote> -<p><i>… Chacun la vit effrontément reparoître à la cour -quelques jours après le retour de son amant dans la -capitale; et, si toutes ses intrigues ne purent empêcher -que le chevalier ne fût mis en prison, personne -du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle -vient de l'en faire sortir…</i></p> -</blockquote> - -<p>«En se prostituant!… Non, mon père, non, je -ne puis me le persuader. Il me seroit trop douloureux -de le croire!—Insensé! me répondit-il. Que -m'importe, je vous prie, la douleur que vous en -pourriez ressentir? Lisez, lisez donc.»</p> - -<blockquote> -<p><i>… Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne -revenant pas, il a fallu qu'une autre prît sa place. -Le chevalier de Faublas n'est pas homme à se contenter -d'une seule conquête: deux victimes à la fois, -deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que -je ne comprends pas, c'est qu'après avoir tout récemment -découvert ma retraite, il ait jugé convenable d'y -venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il lui -préfère.</i></p> -</blockquote> - -<p>«Que je lui préfère! tandis que c'est pour -Sophie que j'abandonne la comtesse! la comtesse, -qui maintenant m'appelle et gémit!… la comtesse! -Ah! mon père, si vous saviez combien je lui -suis cher! comme elle est sensible! comme elle est -aimable! comme…» Le baron m'interrompit: -«Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites?—J'ai -tort, mon père, j'ai tort… Mais c'est qu'aussi -je me trouve dans la position la plus embarrassante… -Pardon, cent fois pardon.»</p> - -<blockquote> -<p><i>… Cette inconcevable démarche, dont je ne devine -point les motifs, renferme apparemment quelque autre -mystère d'iniquité que l'avenir découvrira. Quelle est -cette jeune personne près de laquelle j'ai reconnu -votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple -que son innocence ne pourra sauver, ou une femme -sans expérience dont il va corrompre les vertus naissantes. -Quel est cet homme d'un âge mûr qui les -accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira -de ridicule et d'opprobre, ou un père confiant dont -il trahira l'amitié.</i></p> - -<p><i>Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez -ne vouloir jamais vous en souvenir. Je ne garderai -point avec vous de vains ménagemens, je vous parlerai -sans détour: votre indulgence est inexcusable. -Mon ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer -en larmes de sang. Craignez que le Ciel, enfin lassé, -ne punisse en même temps les désordres du fils et -l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un jour, -dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à -la vôtre un séducteur!…</i></p> -</blockquote> - -<p>«Un vengeur à sa fille!… Duportail, je le verrai, -ce vengeur que vous m'annoncez! Duportail, s'il -tarde trop à venir, Faublas l'ira chercher!—Calmez-vous, -s'écria le baron; tout à l'heure vous -promettiez…—Quoi! Monsieur, non content -de me menacer indirectement, il ose encore insulter -ma sœur!… Un séducteur à ma chère Adélaïde!—Voyez, -mon ami, combien les passions -peuvent nous rendre inconséquens et cruels: la -seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite met son -frère en fureur! il ne la pardonne point à celui -dont la fille, pleine d'amour pour la vertu, fut -entraînée cependant aux plus condamnables excès -d'un amour criminel! Faublas, pour un soupçon -qu'il trouve injurieux, parle de s'armer contre son -beau-père; et pourtant, à Luxembourg, Lovzinski -ne songea point à venger sur un étranger ravisseur -les égaremens de sa Dorliska!—Permettez, -mon père!… que je sache enfin ses résolutions.»</p> - -<blockquote> -<p><i>Que mon exemple au moins vous soit un avertissement -utile; je contribuai moi-même aux égaremens -du chevalier, et, quoique j'en eusse été le complice -involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous -les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat -jeune homme et de sa fatale maîtresse, dont je vis -tranquillement les criminels amours. Bientôt, engagé -dans une injuste querelle, j'eus la douleur d'enfreindre -la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit -rendu des amis et presque une patrie: mes mains, -souillées du sang de l'innocent, firent triompher la -mauvaise cause<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>; moi-même enfin, j'escortai ma -fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la déshonorer.</i></p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Rappelez-vous qu'à la Porte-Maillot, où je blessai le -marquis, Duportail tua son adversaire.</p> -</div> -<blockquote> -<p><i>Ah! combien elle est moins à plaindre que moi, -l'épouse adorée dont, il y a douze ans, je déplorois la -fin tragique! Tranquille, elle repose dans les forêts -de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite aux -plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami.</i></p> - -<p><i>Grâces cependant te soient rendues, Providence -éternelle, dont il faut toujours bénir les décrets! -grâces te soient rendues, Divinité miséricordieuse jusque -dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski survécût -à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée -des secours,… hélas! bien tardifs, pour empêcher du -moins sa honte complète, son avilissement prochain, -pour sauver à Dorliska les dernières humiliations que -lui gardoit son séducteur impitoyable.</i></p> - -<p><i>Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma -fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil -de son père…</i></p> -</blockquote> - -<p>Ici mes sanglots m'interrompirent un moment. -«Oui, m'écriai-je ensuite, l'orgueil de son père, -et de sa famille et de son époux!» Puis, en passant -un mot qu'un père n'auroit dû jamais écrire, -qu'un époux ne devoit pas répéter, je relus cette -phrase qui calmoit un peu mes ressentimens et ma -douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant -de Sophie pardonnoit à Duportail les horreurs -imputées au fils du baron de Faublas. Je relus:</p> - -<blockquote> -<p><i>Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut -faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son -père. Adorable enfant! Son excuse est dans les -vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle donne -aux vertus qu'elle n'a plus…</i></p> -</blockquote> - -<p>«Les regrets qu'elle donne!… quoi! Sophie, -se pourroit-il…? des regrets! Hélas! j'aurois cru -que l'absence devoit seule les exciter! voici le coup -le plus sensible à mon cœur.»</p> - -<p>Mes larmes recommencèrent à couler avec plus -d'abondance. Adélaïde pleuroit aussi; mais, le -baron paroissant vouloir reprendre l'épître fatale, -je me fis violence pour achever sa pénible lecture; -et, comme tout à l'heure, en répétant une phrase -consolatrice, j'eus soin d'en omettre quelques -mots qui, selon moi, n'auroient pas dû s'y -trouver.</p> - -<blockquote> -<p><i>… Son excuse est dans les vertus qui lui restent, -dans les…, et le dirai-je? dans la foule des avantages -inappréciables dont la nature fut prodigue envers son -séducteur, envers cet étonnant jeune homme que nous -eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la -moitié des efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût -voulu convenablement appliquer à l'exercice de la -vertu les rares qualités dont il abusa pour le crime.</i></p> - -<p><i>Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes -motifs, il ne me reste plus qu'à vous apprendre mes -résolutions irrévocables.</i></p> - -<p><i>De l'impénétrable retraite où je me réfugie, j'aurai -toujours les yeux ouverts sur mon persécuteur… Ma -Dorliska m'est infiniment chère; j'adore en elle la -vivante image d'une épouse tous les jours regrettée… -Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand -bonheur… Ah! qu'avec transport j'immolerois à ses -plus chers désirs le ressentiment de mes propres injures! -Mais celui qui séduisit son amante n'obtiendra -sa femme qu'après l'avoir méritée; et quiconque -abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas -mon expérience. Que le chevalier n'essaye donc pas -de me donner le change. J'ai trop appris à le connaître, -j'ai trop appris à redouter son artificieuse -maîtresse, pour m'arrêter jamais aux simples apparences. -En vain prendroit-il maintenant la peine -d'afficher les bonnes mœurs, je ne verrai dans sa conduite -que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra -dans le monde. Baron, je vous en donne ma parole -d'honneur, Faublas, parût-il entièrement revenu de -ses égaremens, ne reverra Sophie qu'après que le Ciel -aura, dans sa justice, ordonné l'emprisonnement ou -la mort de M<sup>me</sup> de B…</i></p> - -<p><i>Mais je m'arrête à des suppositions qui me flattent -sans m'aveugler. Je parle d'un amendement que je -n'espère pas. Sans doute un Dieu, trop équitable -pour encourager les grands désordres par l'impunité, -garde à la marquise une éclatante catastrophe. Mais -l'exemple de son châtiment, vînt-il en ce jour même -épouvanter toutes celles qui lui ressemblent, seroit -donné trop tard pour votre fils. Votre fils, d'abord -corrompu, devint aussitôt corrupteur. Il se pervertira -de plus en plus dans la société de ses dignes amis, -libertins par principes. On le verra méditer froidement -avec eux ces basses noirceurs qu'ils ont appelées -des <em>roueries</em>. Au défaut des époux et des pères, qui -savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les -infirmités, les chagrins, attaqueront bientôt son adolescence -épuisée. Jeune, il doit vieillir; il doit, s'il -n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer -ennemi; il doit périr avant le temps.</i></p> - -<p><i>Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche à -guérir ma fille de sa fatale passion. Le même Dieu -qui poursuit les méchans veille sur les justes. Sophie, -lorsque son persécuteur descendra, déchiré de remords, -dans la nuit du tombeau, Sophie, à ses propres -yeux réhabilitée, ressuscitera pour une vie nouvelle. -Mes soins aussi contribueront à fermer les -plaies de son cœur. Après d'affreux orages je verrai -de beaux jours renaître pour elle; ma Dorliska -reportera sur moi toutes ses affections, moins vives et -plus douces. Le moment heureux viendra où sa raison -pourra lui confirmer ce que déjà lui dit son excellent -naturel: une fille comme elle n'a rien à regretter -quand il lui reste un père tel que moi.</i></p> - -<p><i>Je suis, avec une estime que les torts de votre fils -n'ont point altérée, Monsieur le baron, votre ami,</i></p> - -<p class="sign"><i>Le comte</i> <span class="sc">Lovzinski</span>.</p> -</blockquote> - -<p>L'étonnement, l'inquiétude, le désespoir même, -m'avoient soutenu pendant cette longue et cruelle -lecture. Après l'avoir achevée, je recueillis toutes -mes forces pour demander à M. de Belcour jusqu'où -ma femme avoit été suivie, et, dès qu'il -m'eut appris qu'on avoit perdu ses traces à <i>la -Croisière</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, je me trouvai mal.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Montargis.</p> -</div> -<p>Cet évanouissement dura peu. Je me ranimai -par les soins de ma sœur; je repris courage à la -voix de mon père. Mon père, me flattant d'une -espérance que peut-être il n'avoit pas, me pressoit -de commencer moi-même, avec ma sœur et lui, -des recherches qui seroient, disoit-il, plus heureuses. -Tandis qu'il me parloit, un papier tombé -presque sous mes pieds, à côté de ma chaise, s'attiroit -toute mon attention. C'étoit la lettre de mon -beau-père, que le baron, tout occupé de mon -état, avoit oublié de prendre. Je songeois à m'en -emparer sans qu'il en vît rien: j'y réussis avec -assez de bonheur, et je me sentis plus content -que si j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle étoit -affreuse, cette lettre, mais elle étoit injuste: je -m'y trouvois bien maltraité, mais à chaque ligne -on me parloit de Sophie. Cet écrit si cruel et -si cher, je le repris donc. Ah! Faublas! ah! -malheureux! où devois-tu le perdre et le retrouver!</p> - -<p>Cependant un incident imprévu menaçoit de -nous retenir à Montcour. Comme nous venions de -monter tous trois en voiture, pour aller du moins -jusqu'à ce village de la Croisière, Adélaïde, trop -délicate pour supporter en même temps et les fatigues -d'une longue route, et les chagrins de son -frère, et ses propres agitations, ma chère Adélaïde -se sentit fort indisposée.</p> - -<p>«Mon père, ces clochers que vous voyez -d'ici, je les reconnois, ce sont les clochers de -Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes -pour arriver dans cette ville, où nous trouverons -tous les secours dont ma sœur peut avoir -besoin.»</p> - -<p>Nous allâmes y descendre dans une auberge: -il y avoit à peine un quart d'heure que nous y -donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui -paroissoit très incommodée, lorsqu'un courrier vint -me demander. Il me remit un billet écrit d'une -main inconnue, et conçu en ces termes:</p> - -<blockquote> -<p><i>Monsieur le chevalier est averti, de la part du -vicomte de Florville, que M. Duportail, qui, sur le -soir d'avant-hier, avoit quitté la poste à <em>la Croisière</em>, -l'a cependant reprise à <em>Montargis</em>, au milieu -de la nuit suivante.</i></p> -</blockquote> - -<p>«Venez, mon père, courons! volons…—Votre -sœur, me dit-il, est-elle en état de nous -suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille -seule et malade?—Vous avez raison… Que je -suis moi-même fâché de la quitter!… Cependant, -mon père, un intérêt si pressant m'appelle!… -permettez-moi de partir sur-le-champ,… que mon -domestique seulement m'accompagne… Vous avez -mes pistolets et mon épée; donnez-les à Jasmin, -défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront -respectés… Croyez pourtant que cette précaution -est bien inutile; rendez-moi mes armes et soyez -tranquille: je ne m'en servirai ni contre moi ni -contre le père de Sophie. Ne craignez rien de ma -vivacité, si je le rencontre; si je ne le rencontre -pas, ne craignez rien de mon désespoir… L'époux -de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par -une prompte justification, par des prières; s'il le -faut, par des larmes!… Je renonce à tout autre -moyen… Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre -son beau-père, soit qu'il le trouve toujours injuste, -toujours inflexible; votre fils, dût-il être à jamais -le plus malheureux des amans, vivra du moins pour -sa sœur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas -le promet à son père! le chevalier le jure foi de -gentilhomme!»</p> - -<p>M. de Belcour, combattu de plusieurs inquiétudes, -ne put aussi promptement que je l'aurois -désiré se résoudre à prendre un parti. Peut-être il -étoit effrayé du danger de livrer à lui-même un -jeune homme impétueux, que de nouvelles adversités -sembloient devoir éprouver encore; mais sans -doute il fut enfin déterminé par la crainte plus -grande des excès auxquels pouvoit me porter ma -douloureuse impatience, s'il s'obstinoit à me retenir -près de lui. Il ne m'accorda néanmoins la -permission si vivement sollicitée qu'après m'avoir -fait répéter plusieurs fois que, si j'avois le bonheur -de faire quelque découverte, je l'en instruirois -aussitôt; qu'au contraire je me hâterois de revenir -près de lui dès qu'il deviendroit probable que -de plus longues recherches seroient inutiles; et -qu'enfin, dans tous les cas, je ne laisserois point -passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles.</p> - -<p>«Adieu, ma sœur, ma chère Adélaïde, adieu. -Va! je suis désolé de te laisser dans l'état où je te -vois… Mon père, vous aurez la bonté de m'envoyer -son bulletin jour par jour, n'est-il pas vrai?»</p> - -<p>Lorsque ainsi je m'inquiétois de la santé d'Adélaïde, -la mienne n'étoit guère meilleure. Deux -journées remplies par de pénibles exercices, près -de quatre-vingts lieues faites en moins de trente-six -heures; de deux nuits, l'une entièrement perdue -dans le travail d'un voyage, l'autre trop bien employée -dans les jeux de l'amour; enfin les agitations -du cœur, plus accablantes cent fois que les fatigues -du corps, tout cela devoit avoir épuisé mes forces: -aussi je n'en trouvois plus que dans mon courage -et dans mes espérances.</p> - -<p>Quelque diligence que nous eussions faite, nous -n'arrivâmes qu'à sept heures du soir à Montargis, -où nous ne trouvâmes pas un cheval dans les -écuries de la poste. Le même malheur venoit -de m'arriver à Puy-la-Laude; mais j'avois forcé le -postillon de Fontenay à pousser plus loin. Ici, -malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le -paresseux mille fois maudit refusa d'avancer, et, -l'<i>ordonnance</i> à la main, il me fit voir que je ne pouvois -en aucun cas l'obliger à passer deux relais de -suite.</p> - -<p>Pendant que mon domestique appeloit tout -l'enfer à mon secours, je prenois des informations: -le maître de poste me disoit bien qu'en effet un -homme d'un âge mûr, une très jeune fille et deux -femmes étrangères étoient venus lui demander des -chevaux au milieu de l'avant-dernière nuit; mais -il ajoutoit qu'ils ne s'étoient fait conduire qu'à -une demi-lieue de là, dans un chemin de traverse, -où ils avoient mis pied à terre. J'interrogeois -le postillon qui les avoit menés: cet homme, ne -pouvant m'apprendre ce qu'ils étoient devenus, -offrit du moins de me conduire précisément à l'endroit -où il les avoit laissés. Il y falloit aller à pied: -je m'y déterminai, quoique excédé de fatigue… -Hélas! et je pris une inutile peine. Personne -n'avoit vu ma Sophie!</p> - -<p>Triste et désolé, mais ne pouvant renoncer à -mon dernier espoir, je m'efforçai de me persuader -que, dans la crainte d'être poursuivi, Duportail, au -moyen de quelques relais disposés exprès, avoit pu -faire un long détour pour aller reprendre la poste -quelques lieues plus loin, sur la même route. J'envoyai -donc Jasmin chercher des chevaux à la poste -prochaine, et lui recommandai de les amener le -plus promptement possible à telle auberge de Montargis -que lui indiqua le postillon qui seul alloit -m'y conduire.</p> - -<p>«Monsieur, me dit la fille de l'hôtellerie, -voulez-vous souper?—J'en aurois grand besoin, -je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une -chambre, de la lumière,… et qu'on me laisse -tranquille.»</p> - -<p>Tranquille! quand l'amour élevoit dans mon -sein les plus furieuses tempêtes! quand la fièvre me -faisoit déjà transir et brûler! Tranquille!</p> - -<p>Où l'irai-je chercher?… Le moment approche -qui va détruire ma dernière espérance… Duportail a -trente-six heures d'avance sur moi; il paroît n'avoir -rien négligé pour échapper à mes poursuites… Je -ne la retrouverai pas.</p> - -<p>Ils semblent qu'ils se soient tous réunis pour conjurer -ma perte… Cet impertinent maître de poste -n'avoit pas un cheval dans ses écuries!… Et cet -insolent valet qui refuse de crever à mon service -quatre détestables rosses que j'offre de lui payer -dix fois plus qu'elles ne valent! Mais Jasmin, -Jasmin me désespère plus qu'eux tous! le maraud -ne reviendra point,… les heures précieuses s'envolent… -Je ne la retrouverai pas.</p> - -<p>Les événemens aussi combattent contre moi. Il -faut que M<sup>me</sup> de B… se fasse une fâcheuse affaire -justement quand j'ai le plus grand besoin de ses -secours tout-puissans. Il faut que ma sœur tombe -malade au moment où le baron demeuroit mon -unique appui. C'en est fait, l'étoile qui veilloit sur -mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à -jamais passé, le temps des succès. La fortune jadis -prévenoit mes moindres désirs; maintenant elle se -plaît à contrarier mes plus importans desseins: -moi, dont chacun eût envié le sort, il n'y a pas un -an, je vais devenir incessamment l'objet de la pitié -générale.</p> - -<p>De la pitié générale! Oui, je suis en effet le plus -infortuné des hommes… Je ne la verrai plus… -Non content de me l'enlever, il travaille, dit-il, à -sa guérison; et c'est en m'imputant mille atrocités… -Pourroit-elle un moment penser que j'en -fusse capable? croiroit-elle me devoir ses ressentimens,… -ou son mépris, pire que sa haine?… Son -mépris! le mépris de Sophie! Cette idée me révolte -et m'accable.</p> - -<p>Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses -amours? Il suffit qu'une femme me distingue et -m'intéresse pour qu'aussitôt les hommes, le hasard -et le sort lui déclarent une guerre cruelle… -M<sup>me</sup> de B…, qu'ils accusent tous, M<sup>me</sup> de B…, -que poursuit leur implacable inimitié, qu'a-t-elle -fait de si répréhensible?… Elle m'a trop aimé. -Voilà le crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et -cette femme déjà trop punie, on m'impose la loi -de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester! -Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa -jeunesse, flétri ses beaux jours, peut-être avancé -leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on -veut que je lui souhaite une mort prématurée! -Quelle barbarie!… Leur jalouse rage attaquera -bientôt aussi la comtesse: car elle m'adore et je la -chéris… La comtesse! elle est enceinte, la comtesse! -O mon enfant!… Mon enfant? Hélas!… -non, jamais. Jamais mon père ne l'appellera son fils; -ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui refusera -ses caresses, il ne portera pas le nom de -Faublas!… et sa naissance coûtera peut-être à sa -mère l'honneur et la vie!… Mais celle-ci, dieux -cruels, dieux persécuteurs, celle-ci, du moins, respectez-la! -c'est mon amante légitime! c'est mon -épouse idolâtrée! c'est ma Sophie!… En vain je -les implore. Contre elle ils arment déjà son propre -père, ils ordonnent le parricide!… Je vois l'absence -et la calomnie creuser une tombe!… Je vois -ma femme y descendre à quinze ans,… et je reconnois -mes destins: la plus chère victime devoit -être immolée la première!</p> - -<p>Ainsi l'amour, qui m'avoit donné les plaisirs et -promis le bonheur, l'amour ne me laissera que des -regrets amers, des chagrins inconcevables; et, pour -comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes -celles qui m'auront aimé!… Malheureux! vengeons -leurs premières douleurs, et prévenons leurs derniers -tourmens. Prévenons leur trépas par le mien,… -par un suicide!… Oui, ce sera le crime du sort… -Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes: -sauvons-les, en séparant leurs destinées de la -mienne!… Du moins je ne périrai pas tout entier. -Elles pourront m'oublier et vivre… M'oublier! -jamais. Ni Sophie, ni la comtesse, ni la marquise, -ni personne! Il restera de moi, pour tout le monde, -le souvenir de mon dévouement… Cependant les -époux, joyeux du deuil de leurs moitiés, vont -s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus d'un -jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront -pas d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs -de ma mort; ils se plairont à remarquer surtout -qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que -m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-là, -les terreurs et la fausse pitié de ceux-ci! Que -m'importe?… Ah! qu'une fois, une fois seulement, -deux amans, dignes de l'être, deux vrais amans, -devant ma tombe un instant arrêtés, se rappellent, -avec mes courtes erreurs, le trépas glorieux qui les -aura toutes expiées; qu'ils m'accordent une plainte, -qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier -mouvement de leur commisération, ils se disent: -«Ce généreux jeune homme, il mourut pour plusieurs! -N'eût-il pas mérité de pouvoir n'en aimer -qu'une et de vivre pour son bonheur?» Que deux -amans le disent, qu'Éléonore et Sophie le répètent, -mes mânes seront consolés.</p> - -<p>Mais mon père, qui le consolera?… Mon père! -pourquoi me laisse-t-il à moi-même dans ces momens -affreux?… Pourquoi souffre-t-il qu'on m'arrache -Sophie?… Duportail, tu me la rendras!… tu -me la rendras, ou ton sang… Insensé! tu parles de -le soumettre, et tu ne peux pas même le rejoindre! -et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski -brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!… -C'est à toi de mourir!</p> - -<p>Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource, -cruel désir d'une vengeance impossible, que vous -m'êtes insupportables! Comme vous déchirez un -cœur fait pour les passions douces!… Vainement -je voudrois me dérober à vos fureurs… Poursuivi -d'affreuses pensées,… environné de spectres horribles… -Sont-ce les remords?… Sont-ce les -furies?… Quels transports m'agitent!… Je me -sens des forces extraordinaires! Je me sens une -rage égale à mes forces! Cet enfer qu'ils appellent -le monde, je puis l'anéantir!… Je puis m'ensevelir -sous ses débris! Je le puis! je le veux!… Malheureux! -que vas-tu faire?… Arrête!… Éléonore, -que tu vas immoler!… et Sophie! Sophie! ton -amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, -te supplient de les épargner,… ton père et ta sœur -embrassent tes genoux,… ma main tremble, mes -forces m'abandonnent… Asseyons-nous… Que -j'ai chaud! que j'ai soif! ah! mon Dieu!</p> - -<p>La voilà, cette lettre où mon injuste beau-père -lui-même annonce ma tragique fin. Je retombe -sur le sinistre passage: <i>Il doit, s'il n'attente pas lui-même -à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit -périr avant le temps!</i> Barbare, tes prédictions sont -des ordres, des ordres que je vais accomplir! Mais -toi-même, tyran farouche, tu ne pourras me refuser -quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter -l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes -pleurs.</p> - -<p>Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de -moi! qu'il est effrayant, ce profond silence!… Un -désespoir concentré,… l'image du trépas… Pourquoi -suis-je seul ici?… Où donc est ma sœur? Qui -peut retenir mon père? Que fait la marquise? Mon -Éléonore, qu'est-elle devenue?… Comment ne -sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me l'arrache -encore,… ou pour le forcer à me la rendre?… -Mais tous en même temps me délaissent,… toutes -les consolations me manquent à la fois… Je n'ai -plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis -qui songent à moi m'évitent; ceux qui ne me fuient -pas m'oublient. Me voilà seul, absolument seul -dans l'univers!… Eh bien, la mort me reste! La -mort est moins affreuse que l'état où je suis.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em">O mon père! j'oubliois ainsi mes promesses; -un des pistolets que vous m'avez -rendus venoit d'être posé sur une -même table, à côté de la lettre de -Duportail. Je trouvois je ne sais quel affreux plaisir -à contempler, l'un auprès de l'autre, l'arrêt et -l'instrument de ma mort. Plongé dans le dernier -accablement du désespoir, je n'éprouvois plus ni -combats, ni remords, ni terreur: mon heure, peut-être, -étoit venue!</p> - -<p>Tout à coup la porte s'ouvre; et qu'on devine -qui se précipite vers moi, qu'on devine qui je -presse sur mon sein, qui me prodigue ses caresses, -qui j'accable de mes remerciemens! «Regarde, me -dit-elle, tu me donnes volontairement les plus -grands chagrins, et j'accours pour consoler tous -les tiens: dès que tu le peux, tu m'échappes, et je -ne me lasse pas de venir à toi la première!»</p> - -<p>Un moment, peut-être, vous avez espéré que -j'embrassois la plus chérie des trois. Hélas! non: -Sophie ne m'étoit pas rendue. Mais je retrouvois -cette femme presque autant que la mienne jeune, -jolie, sensible et malheureuse: je retrouvois -M<sup>me</sup> de Lignolle!</p> - -<p>Vous connoissez mes impatiences et mon étourderie, -ma prompte ardeur et ses vivacités. Doucement -serré dans ses bras, pouvois-je encore songer -à m'endormir d'un éternel sommeil? Une autre -envie que celle de la destruction faisoit déjà bouillonner -mon sang, et la fièvre du désespoir tournoit -tout entière au profit de l'amour.</p> - -<p>Tout le monde sait en quel mauvais état se -trouve ordinairement le meuble principal qui garnit -toujours la chambre d'une auberge. Or, qui se -chargera d'excuser la comtesse et le chevalier -qu'un même désir entraîna sur le grabat le plus -misérable? Je pourrois, pour leur justification -commune, observer que les lits les plus chers à -Morphée ne sont pas les plus agréables à Vénus; -mais cette fois je passe condamnation sur un fait -que je tiendrois secret si le fil des événemens ne -me forçoit à le raconter. Je dirai donc qu'il y eut -ici, de la part du ministre et de la victime, une -précipitation également condamnable. J'avouerai -que celle-ci fut, avec trop d'irrévérence, immolée -au pied d'un autel qui n'avoit pas même de rideaux. -J'avouerai surtout qu'avant de commencer le sacrifice, -Faublas devoit du moins fermer l'entrée -du temple aux profanes.</p> - -<p>Nous mourions pour la divinité dont tous les -feux nous embrasoient, quand on vint nous troubler -dans son culte. La porte de la chambre s'ouvrit -tout à coup, quelqu'un entra brusquement. -Une voix qui me parut avoir le double accent de -la surprise et de la douleur, une voix que je crus -reconnoître, laissa d'abord échapper cette exclamation -toute simple: «Bon Dieu! que vois-je?» -Hélas! moi, je ne voyois déjà plus rien; je n'avois -pas même la force de faire un mouvement pour -essayer de regarder celle qui venoit ainsi déranger -deux amans. Soit que les plaintifs accens de cette -voix, toujours chère, eussent produit dans tout -mon être une trop prompte révolution, ou plutôt, -soit que la nature, enfin épuisée par tant de -fatigues extraordinaires en si peu de jours accumulées, -demeurât trop foible pour supporter le -dernier effort de l'amour, je tombai sans connoissance -dans les bras de la comtesse, qui, pour le -moment plongée dans un évanouissement d'une -espèce plus désirable, se trouvoit hors d'état de -me secourir.</p> - -<p>Le bruit d'une berline et ses cahots rappelèrent -mes esprits. Un clair de lune favorable me permit -de voir dans tous ses détails la situation où j'étois: -je la trouvois, en vérité, plus douce que ma maladie -ne me sembloit douloureuse. On m'avoit ôté -les habits de mon sexe, on m'avoit rendu mes -habits de femme. J'étois presque couché dans la -voiture, sur le siège du fond. Du même côté, dans -l'encoignure à droite, M<sup>me</sup> de Lignolle, étroitement -resserrée, supportoit la plus grande partie de -mon corps, devenu vraiment un fardeau. Ma tête -appesantie reposoit sur son sein; ses deux mains -couvroient mon front glacé; mon visage, que -réchauffoit le sien, recevoit des baisers et des -pleurs; le souffle vivifiant d'une amante ranimoit -le souffle incertain de ma vie presque éteinte.</p> - -<p>En face d'elle et de moi, sur le siège de devant, -presque dans le coin de la gauche, un jeune -homme, dont la charmante figure offroit des signes -certains d'une grande altération, soutenoit mes -jambes sur ses genoux, et, se tenant à demi courbé, -s'appuyoit légèrement sur les miens. Il essayoit de -faire passer la douce chaleur de ses mains dans -mes mains arrosées de ses larmes. La plus fatigante -des attitudes sembloit ne rien coûter à son -courage. Il attendoit avec inquiétude, mais sans -impatience, que son ami, rouvrant enfin ses yeux, -payât tous ses soins d'un regard.</p> - -<p>«Bonsoir, mon Éléonore!… et vous, ma… (je -me repris) mon ami, cher vicomte, généreux Florville, -bonsoir.»</p> - -<p>Toutes deux me répondirent par leurs caresses, -par leurs sanglots, par l'expression touchante de -leurs alarmes et de leurs espérances. «Vicomte, -je ne m'étois donc pas trompé? c'étoit vous qui -nous surpreniez?…—C'étoit moi, interrompit-il -avec un profond soupir.—Vraiment, j'en suis -encore toute honteuse, dit M<sup>me</sup> de Lignolle… -Heureusement que monsieur savoit à peu près… -Mais n'importe. Quelle différence!… Monsieur, -je vous conjure encore de n'en rien dire à personne, -à la marquise de B… surtout; je vous en -conjure: car vous me feriez mourir de chagrin.» -Il répondit d'un ton pénétré: «Madame la comtesse -peut compter sur la plus inviolable discrétion.—C'est -monsieur qui d'abord vous a secouru, -reprit M<sup>me</sup> de Lignolle; c'est aussi monsieur qui -a bien voulu prendre la peine de vous habiller: -car, enfin, la décence ne me permettoit pas…—Le -voilà qui rit! interrompit le vicomte.—Ah! -tant mieux! dit la comtesse avec un cri de joie; -sans doute il souffre moins… Vraiment je l'admire! -sa gaieté ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours,… -mais quelquefois il pleure aussi! Mon -amant sait pleurer!» Le vicomte se contenta de -répondre: «A qui dites-vous cela?» M<sup>me</sup> de Lignolle, -après un moment de réflexion, m'embrassa -tendrement. «Monsieur, me dit-elle, vous riez de -ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle -de décence; mais pourtant j'ai raison. Une femme, -d'ailleurs encore toute confuse, pouvoit-elle vous -habiller dans une auberge, et devant une foule de -gens accourus au bruit de votre accident? Le -vicomte, en se chargeant de ce soin-là, m'a rendu -le plus grand service; il nous a tous deux secourus en -même temps. Grâce à lui, des étrangers n'ont pas -vu mon désordre, les importuns se sont promptement -retirés; en un clin d'œil vous avez été de la -tête aux pieds revêtu. On ne sauroit trouver un -ami plus empressé, plus compatissant, une femme -de chambre plus entendue, plus alerte… Vraiment, -Monsieur le vicomte, vous possédez au -suprême degré l'art de secourir et d'habiller des -femmes… Mais admire, mon ami, jusqu'où va sa -prévoyance! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, -il s'étoit muni des habits que maintenant -tu portes.»</p> - -<p>J'écoutois avec un plaisir secret la comtesse -faisant l'éloge de la marquise. «Cher vicomte, -vous êtes en effet le plus généreux, le plus délicat -des amis. Comment vous exprimer ma reconnoissance?—Ménagez-vous, -répondit-il, ne parlez -pas, craignez toute espèce d'agitation.—Mon -domestique vous a-t-il rejoint dans cette auberge?—Non.—Quoi! -mon père et ma sœur, sans y -avoir été préparés, vont me voir arriver!…—Taisez-vous; -je sais qu'ils sont à Nemours: nous -les ferons avertir demain dès le matin.—Demain!… -Où me conduisez-vous donc?»</p> - -<p>J'ignore ce qui me fut répondu: je retombai -dans ma léthargie.</p> - -<p>Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura -plus longtemps que la première; il faisoit grand -jour et j'étois bien foible quand je me réveillai.</p> - -<p>Je reconnus le château du Gâtinois, l'appartement -de M<sup>me</sup> de Lignolle, son lit, l'heureux lit -où l'amant d'Éléonore avoit dernièrement passé -deux nuits avec elle. C'étoit là que maintenant -M<sup>lle</sup> de Brumont languissoit accablée des peines -du cœur et des douleurs du corps! A genoux dans -la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus -vers moi, la tête penchée sur l'extrémité de -mon traversin, Florville, au désespoir, gémissoit -à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non -moins digne de pitié: c'étoit mon Éléonore, les -cheveux épars, la pâleur sur le front, les yeux -levés au ciel, la mort dans les yeux. C'étoit mon -Éléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord -du lit, disoit en sanglotant: «Le cruel! si du -moins il ne parloit que de son épouse! mais il -désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse -il appelle cette M<sup>me</sup> de B… dont je ne puis entendre -le nom! il l'appelle presque aussi souvent -que son Éléonore! Hélas! je croyois n'avoir à -combattre que l'amour de Sophie: je n'imaginois -pas qu'il eût pour la marquise un véritable attachement!… -Mais comment fait-il donc pour aimer -ainsi tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un -homme, je ne puis idolâtrer que lui! Quelle -femme aurois-je à redouter si l'ingrat vouloit -payer mon amour d'un amour égal!—Eh! Madame, -il est chez vous, interrompit le vicomte, -tout à coup sorti du profond accablement où je -l'avois vu plongé. Déjà vous avez sur celles que -vous appelez vos rivales l'avantage d'être mère; -bientôt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir -sauvé ses jours. Il est chez vous; n'êtes-vous pas -trop heureuse?</p> - -<p>—Oui, s'écria-t-elle avec transport, ses jours -que sa femme avoit compromis, que la marquise -auroit abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai le -bonheur de les prolonger peut-être, et de les -embellir. C'est à moi qu'ils seront consacrés, -car c'est à moi qu'ils appartiendront… Oui! sauvons-les. -Employons ce nouveau moyen d'être -aimée, puisque tous les autres ne suffisent pas; -serrons de ce nouveau nœud les liens qui nous -unissent; que, dans le cœur de mon ami, la reconnoissance -se joigne à l'amour pour m'assurer -une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les… -Mais le pourrai-je?… Si le mal fait toujours de -nouveaux progrès! si cette fièvre a des redoublemens! -si, comme tout à l'heure, dans l'accès -d'un transport furieux, il veut quitter son lit, -sortir de cet appartement, courir à Sophie, qu'il -croit voir, à M<sup>me</sup> de B…, qu'il croit entendre? -Le moyen de le calmer quand il me met au désespoir! -Le moyen de le retenir, quand je suis si -foible!… Une soirée si pénible! une nuit passée -dans les plus vives alarmes! je me sens tout -à fait épuisée!… Vous, Monsieur le vicomte, -vous avez plus de force et de présence d'esprit -que moi; cependant vous paroissez aussi bien -abattu, bien accablé… Hélas! son ami, comme -son amante, n'auroit-il plus que du courage!… -O mon Dieu! donne-nous des forces!… Mais je -vous implore pour une passion que vous condamnez! -Que vous condamnez? ah! vous n'êtes -pas injuste! Voyez mon cœur, et jugez. Jugez! -prenez pitié d'une foible mortelle!… Si pourtant -mes vœux ne sont pas entendus? si Faublas succombe? -S'il succombe, du moins je n'aurai pas -sa mort à me reprocher; ce sera sa femme;… non, -son indigne maîtresse, la marquise de B…! Le -souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives -agitations; mais c'est, je le vois bien, celui de -M<sup>me</sup> de B… qui le poursuit, qui le tourmente, -qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang! -c'est celui-là qui le tue!… Si Faublas succombe, -je joindrai cette méchante femme. «Ta passion désordonnée, -lui dirai-je, a détruit ce que le Ciel -avoit créé de plus parfait. Ton artificieuse rage -vient de me priver du mortel que j'idolâtrois. -Tiens, reçois le digne prix de tes scélératesses!» -Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur -le tombeau de mon amant… J'irai, je ne pleurerai -plus! je me poignarderai!»</p> - -<p>Ainsi, dans sa douleur, M<sup>me</sup> de Lignolle -m'éclairoit sur le danger de mon état: ce que je -prenois pour une léthargie, c'étoit l'assoupissement -de la fièvre; ce que j'appelois mes rêves, c'étoit -un véritable délire.</p> - -<p>Cependant j'étois excessivement las; et, pour -me procurer quelque soulagement en changeant de -posture, j'essayai de me mettre sur mon séant. Mes -deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, -se jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et, -réunissant leurs efforts, me retinrent dans la situation -qui m'incommodoit. «Pourquoi voulez-vous -quitter votre ami? disoit la marquise.—Restez là, -crioit la comtesse, restez là, m'entendez-vous?—Éléonore! -chère amante! je ne veux pas m'en -aller. Sois tranquille.—Ah! dit-elle en m'embrassant, -tu me reconnois donc?… Reste là, je -t'en prie!… Va, j'aurai bien soin de toi. Va, tu -ne manqueras de rien!» J'adressai la parole à -M<sup>me</sup> de B…: «Et vous aussi, prenez courage, -ma généreuse amie…—Il est encore dans le -délire, interrompit M<sup>me</sup> de Lignolle.—Au contraire, -répondit la marquise, je le crois tout à fait -revenu. C'est au vicomte qu'il adresse la parole, -et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il -parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il -voit! Plaignez-vous, plaignez-vous donc!—Mon -cher Florville, quelle heure est-il?—Midi.—Midi!… -Comtesse, avez-vous fait avertir mon père? -avez-vous envoyé savoir des nouvelles de ma sœur?—On -devroit déjà être revenu», me répondit-elle.</p> - -<p>A l'instant même nous entendîmes du bruit dans -le corridor: c'étoit La Fleur qui revenoit de -Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte -de son appartement, qu'elle referma dès que le -domestique fut entré.</p> - -<p>Il avoit vu M. de Belcour: ma sœur se portoit -beaucoup mieux; mon père viendroit dans la -soirée faire une visite à madame la comtesse. «Fort -bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas. -Julien, à qui j'avois ordonné de monter à cheval -pour aller à Paris informer M. de Lignolle de -notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite?—Avant -deux heures du matin, Madame.—Bon, -mon cher, laisse-nous… Écoute donc, La Fleur,… -prenez cet argent, soyez discret,… envoie-nous -promptement M. Despeisses, qui doit être resté -là-bas.»</p> - -<p>Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me -tâta le pouls, regarda mes yeux, me fit tirer la -langue, et prononça hardiment qu'il n'y avoit plus -la moindre apparence de danger. Seulement il -ajouta que le malade avoit besoin de repos. La -comtesse, dans le transport de sa joie, sauta au -cou du médecin, qui fut embrassé d'abord, et puis -renvoyé.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de B…, depuis quelques minutes, paroissoit -livrée à de sérieuses réflexions. Elle rompit -enfin le silence pour donner à M<sup>me</sup> de Lignolle -un conseil qui n'étoit pas absolument désintéressé. -«Heureusement, dit-elle, il n'est plus nécessaire -que nous restions tous deux auprès de lui. Madame -la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout -habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet?—Mais -vous-même, Monsieur…—Quant à moi, -rien ne presse, interrompit le vicomte, je suis visiblement -moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai -tout le temps cette après-dînée. Vous, Madame, -il faudra que vous receviez la visite du baron.» -La comtesse déclara qu'elle ne me quitteroit point; -et je crois que les adroites sollicitations de la marquise -auroient été perdues, si je ne les avois -appuyées de mes plus vives instances. Encore -M<sup>me</sup> de Lignolle ne nous obéit-elle qu'après nous -avoir fait promettre que nous ne la laisserions pas -dormir plus de deux heures.</p> - -<p>Il y eut quelques momens de silence et de calme; -après quoi le vicomte me quitta sans bruit, fit sur -la pointe du pied plusieurs tours dans l'appartement, -regarda, sous je ne sais quel prétexte, à -travers les vitres du cabinet où reposoit la comtesse; -puis, revenant prendre au chevet de mon lit -sa place accoutumée: «Elle dort», me dit-il à -mi-voix. Et, d'un air inquiet, il ajouta: «Chevalier, -j'ai mille choses à vous dire; mais gardez-vous -de m'interrompre, ne vous fatiguez pas; -écoutez seulement.» Ici M<sup>me</sup> de B…, s'étant un -instant recueillie, prit une de mes mains, qu'elle -retint dans les siennes, et me regarda tendrement. -«Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison -d'accuser le sort! moi, qui, depuis six mois, et -pour toujours, condamnée au repentir, à l'indifférence, -aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation -possible, celle de contribuer du moins en -quelque chose à vos félicités, je viens de faire tous -vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que -j'ai de plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce -qu'il chérit le plus! Suis-je assez malheureuse? -Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer, -Faublas, désormais vous allez me haïr!—Ne plus -vous aimer!—Parlez donc plus bas, interrompit-elle, -ou plutôt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon -ami, cela vous agite, cela vous fait mal… Faublas, -vous allez me haïr», répéta-t-elle d'une voix tremblante; -et, comme elle me vit prêt encore à l'interrompre, -elle se hâta d'ajouter: «Mais non, non, -vous seriez trop injuste… Faublas, puisque vous -ne désirez point me trouver coupable, répétez-vous, -pour ma justification, ce que je vous ai dit -dans la forêt de Compiègne. Ah! votre amie ne -s'en défend point: pour qu'elle se trouve un peu -moins à plaindre, il lui importe que vous ne conserviez -contre elle aucune espèce de ressentiment.—O -vous qui m'êtes toujours chère, croyez-moi, -je ne conserve que le souvenir d'une générosité, -d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien -comparer! et, le dirai-je? d'un am…» Je l'aurois -dit; mais la marquise craignit apparemment de -l'entendre; elle me coupa brusquement la parole: -«D'une amitié qui ne finira qu'avec la vie; je -comprends; mais ne parlez pas, Faublas; craignez, -je vous le répète, toute espèce d'agitation. Laissez-moi -parler seule; laissez-moi la douceur de -vous apprendre combien je me suis occupée de -vous depuis notre séparation dans la forêt. Tourmentée -de la crainte de ne pouvoir plus empêcher -le cruel événement que je redoutois, je me suis -hâtée d'arriver, du moins, assez tôt pour vous -offrir les soins de l'amitié…» Elle ajouta d'un -ton bien triste: «Il est vrai que je prenois inutile -peine. L'amour déjà vous consoloit: une femme -plus chérie…—Plus chérie!… n'affirmez pas -cela: car, en vérité, je ne sais qu'en penser moi-même.—Quoi! -répondit-elle en affectant de -prendre le change, vous n'aimez pas M<sup>me</sup> de -Lignolle autant que Sophie?—Autant que -Sophie? Non, sans doute. Ni M<sup>me</sup> de Lignolle, -ni…»</p> - -<p>Je crois que j'allois dire: «Ni M<sup>me</sup> de B…» -Elle m'en empêcha.</p> - -<p>«Mais, Monsieur, ne criez donc pas: faudra-t-il -vous le redire cent fois?… Faublas, vous réveillerez -la comtesse,… vous vous ferez mal,… mon -ami… Je ne sais plus ce que je vous disois.—Que -vous vous étiez hâtée de venir pour me consoler.—Pour -vous consoler? Je n'ai point dit -cela… Pour vous secourir, Chevalier… En effet, -dès que M<sup>me</sup> de Lignolle vous eut emmené, dès -que Rosambert…—A propos, qu'est-il devenu?—Je -l'ai fait transporter à Compiègne même, -dans la maison d'un ami que j'ai là.—D'un de -vos amis, à vous?—A moi. Le chirurgien parloit -de risquer le transport à Paris: je n'ai point voulu -qu'on fît supporter à monsieur le comte les fatigues -d'une route, je n'ai point souffert qu'on le mît à -l'auberge: il n'y auroit peut-être pas trouvé tous -les secours nécessaires; et, dans l'état où il est, le -défaut de soins eût pu lui causer la mort. Le lâche -l'a méritée; mais c'est de moi qu'il la doit recevoir. -Je ne confierai point aux communs accidens -de la vie le soin de son châtiment, qui me regarde -seule. Au reste, ce que je désire le plus…—Mais, -écoutez donc, ne craignez-vous pas les suites de -cette affaire? Êtes-vous sûre de la discrétion de -tant de gens?…—Allons, mon ami, ne dites plus -rien, vous vous fatiguez… Je me suis servie des -moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai -magnifiquement acheté le secret: les promesses et -les menaces ont été prodiguées avec l'or.—Ces -précautions ne suffisent pas toujours.—Paix -donc!… J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un -air embarrassé… C'est pour cela qu'il m'a fallu -rentrer dans la capitale, où j'ai perdu quelques -heures… Mais, dès que je me suis vue libre, j'ai -volé du côté de Fromonville,… où je croyois arriver -avant vous, puisque vous deviez… passer la -nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai rencontré -un de mes émissaires, qui venoit à Paris me -rendre compte de ce que ses compagnons avoient -découvert à Montcour. Il avoit, sur sa route, attentivement -examiné les voyageurs. Par les divers -renseignemens qu'il me donna, j'appris, non sans -quelque surprise, que vous aviez sur moi beaucoup -d'avance, et que M<sup>me</sup> de Lignolle aussi me précédoit -de quelques postes. A cette nouvelle, j'ai -redoublé de vitesse, et, si je n'avois pas manqué -de chevaux à Puy-la-Laude, j'étois encore à Montargis -avant la comtesse.—Oh! oui, mais elle est -arrivée la première; et même, à propos de cela, je -vous dois bien des remerciemens, bien des pardons -surtout… Vous nous avez trouvés… Comment -avois-je négligé de fermer cette porte? Comment…—Chevalier, -faites-moi grâce des détails; et, -tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre -nous question de cette rencontre.—Cependant -permettez…—Je ne permets rien. Vous ne parlerez -plus de cette aventure, si vous conservez -pour moi quelque…»</p> - -<p>La marquise un moment s'arrêta pour chercher -l'expression convenable. Ce fut le mot estime -qu'elle prononça d'abord; celui de respect, elle ne -le hasarda qu'après, et d'une voix tremblante et -d'un air presque humilié.</p> - -<p>«Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup -de respect, beaucoup d'am…—D'amitié, je -vous entends, n'achevez pas… Faublas, me voilà -pleinement récompensée; il ne manque plus à ma -tranquillité que la certitude de votre entier rétablissement… -Vous avez beaucoup trop parlé, reposez-vous; -tâchez de dormir,… ne fût-ce qu'un -quart d'heure… Je vous en prie,… je le veux.»</p> - -<p>Si elle ne m'en avoit pas donné l'ordre, je me -serois vu bientôt forcé de lui en demander la permission. -Mais le pénible sommeil qui m'accabla ne -dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si -brusquement que la marquise en fut déconcertée: -je la surpris versant des larmes sur un papier -qu'elle se hâta de dérober à ma vue. «Quel est -donc, osai-je lui demander, quel est cet écrit fatal -qui fait ainsi couler vos pleurs?—Hélas! pourquoi -vous le dirois-je? répondit-elle en soupirant.—Sans -doute, répliquai-je avec un peu d'amertume, -il est passé le temps où votre ami pouvoit -n'ignorer aucun de vos secrets.—Des secrets -pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois -qu'un, et celui-là, Faublas, vous le devineriez sans -peine; mais alors il faudroit, par commisération -autant que par délicatesse, m'aider à le garder.—Commisération! -quel mot!—C'est celui qui -convient. Mes chagrins…—Je m'efforcerai du -moins de les consoler.—Et si maintenant, s'écria-t-elle -avec désespoir, si maintenant plus que jamais -ils sont inconsolables!… Tenez, mon ami, je vous -en conjure, ne m'interrogez pas, ne me demandez -rien, laissez-moi seule et tout entière à ma douleur, -laissez-moi pleurer… Des plaintes et des -larmes! voilà donc ma dernière ressource! et -pourtant je me suis estimée capable de soutenir -patiemment les dures épreuves réservées aux -femmes malheureuses, et à la plus malheureuse des -femmes! J'ai eu l'orgueil de me croire à jamais -prémunie contre les injustices des hommes et les -persécutions du sort. Insensée que j'étois!… Du -moins je me suis aujourd'hui, par ma propre expérience, -convaincue d'une vérité que j'avois toujours -soupçonnée et qui console ma foiblesse: ce courage -guerrier dont vous autres hommes vous montrez -si fiers est de tous les courages le plus facile, -comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour la -vengeance ou pour la gloire, un moment exposer -sa vie; il ne l'est point de soutenir avec une égale -constance plusieurs malheurs inattendus. Tant -d'autres revers plus grands encore, aussi peu -prévus, aussi peu mérités, ne m'avoient pas tout à -fait abattue. Pourquoi celui-ci m'accable-t-il? Je -ne sais, mais j'ai sur le cœur un énorme poids; si -je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; -il faut céder: mon ami, laissez-moi pleurer, -laissez-moi gémir.»</p> - -<p>Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher, -elle posa sa main sur ma bouche. Je pris cette -main toujours douce et jolie, je la serrai, je la -baisai, je la mis sur mon cœur, sur mon cœur -vivement ému.</p> - -<p>On eût dit que M<sup>me</sup> de Lignolle attendoit ce -moment: elle sortit tout à coup de son cabinet, où -je la croyois endormie. Mon premier mouvement -fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours -étonnante dans les occasions pressantes, conserva -plus de présence d'esprit que moi. Persuadée qu'il -étoit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni -changer de situation. «Vous m'auriez laissée dormir -jusqu'à demain», dit la comtesse. Puis, regardant -le vicomte, elle ajouta: «Qu'y a-t-il -donc?—Une palpitation, répondit-il froidement.—Une -palpitation!… Mais vous pleurez! Est-ce -que c'est dangereux, une palpitation?—Pas ordinairement, -mais dans son état toute agitation peut -être nuisible.» La comtesse m'adressa la parole: -«Mon ami, vous sentiriez-vous plus mal?—Au -contraire, je me sens mieux.—Parce que tu me -vois?—Parce que je revois celle qui m'est chère, -celle à qui j'ai donné trop de chagrin, celle dont -la tendresse inquiète veille sur mes jours…—C'est -assez, interrompit M<sup>me</sup> de B…, qui me serra la -main, elle vous comprend; elle est payée de ses -soins.—Sans doute, je le comprends, s'écria -M<sup>me</sup> de Lignolle en m'embrassant; mais n'importe, -laissez-le dire, il parle si bien!»</p> - -<p>Quoique la comtesse témoignât le désir de me -faire causer, je gardois le silence. Et qu'aurois-je -pu dire encore? je venois de m'expliquer de manière -que tout le monde avoit été content.</p> - -<p>Personne ne le fut quelques momens après, car -M. de Lignolle arriva beaucoup plus tôt qu'on ne -l'attendoit: Julien, dépêché vers lui, l'avoit rencontré -sur la route. Il demanda de mes nouvelles -avec beaucoup d'empressement et d'intérêt; mais -l'air dont il regardoit la marquise ne laissa pas de -m'alarmer. «Monsieur est un intime ami de M<sup>lle</sup> de -Brumont, lui dit la comtesse, qui s'aperçut comme -moi de son inquiétude et de son étonnement.—Un -ami?» répéta-t-il. La marquise se hâta de prendre -la parole: «Un ami d'enfance.—Monsieur -est noble?—Je suis vicomte.—Vicomte de…?—De -Florville.—Ce nom-là est nouveau pour -moi.—Peut-on savoir tous les noms?—Sans me -vanter, il y en a peu que j'ignore.» Il prit un -siège, et, regardant la marquise d'un air dédaigneux, -il ajouta: «Mais apparemment que votre -famille n'est pas ancienne?—Le grand-père de -mon bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.—Ah! -ah!… Monsieur, je suis votre très humble -serviteur.» Il s'étoit levé et venoit de saluer la -marquise. «Vous paroissez bien jeune? lui dit-il.—Je -ne suis point majeur.—Ni prêt à l'être?—Oh! -j'y viendrai.—Par quel hasard, demanda-t-il -à sa femme, avons-nous le bonheur de posséder -monsieur chez nous?—Par quel hasard? Mais -c'est que… c'est que…—Voici le fait, interrompit -le vicomte qui vit l'embarras de la comtesse.—Eh -bien, oui, dites-le, vous, s'écria-t-elle.—Voici -le fait, répéta M<sup>me</sup> de B… Depuis longtemps, -mademoiselle me faisoit espérer que j'aurois -le plaisir de lui donner à dîner chez moi. Elle -avoit jusqu'à présent différé de me tenir parole, -parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à -faire…—Où demeurez-vous donc?—A Fontainebleau. -J'y passe huit mois de l'année, j'ai -un appartement au château.» M. de Lignolle -s'inclina.</p> - -<p>Moi, j'écoutois la marquise avec un plaisir mêlé -d'étonnement: cette femme, qui tout à l'heure, -déplorant je ne sais quel malheur nouveau, paroissoit -inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer -ses gémissemens et résister à son désespoir, -est-ce bien elle que j'ai vue, le moment d'après, -donner avec un admirable sang-froid le change à -la comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, -d'une voix ferme et d'un front tranquille, -et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle une -fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O -Madame de B…, comme vous savez, au besoin, composer -votre figure, assurer votre maintien, sécher -vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre -enfin tout à fait maîtresse de vous! Oh! comme -en un moment vous venez de justifier, d'augmenter -la haute opinion que j'avois de vos talens et de -votre force!</p> - -<p>Elle continuoit: «Hier, pourtant, mademoiselle -est venue…—Ah! voilà, s'écria le comte en -s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable -qui vous forçoit à sortir pour vingt-quatre heures! -c'étoit pour une partie de plaisir que vous quittiez -la comtesse, retenue au lit par une indisposition -assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois -pas.»</p> - -<p>La marquise reprit: «Elle est venue, et pour -comble de bonheur elle m'a amené madame la -comtesse…—Quoi! dit M. de Lignolle à sa -femme, vous avez dîné chez un jeune homme que -vous ne connoissez pas et qui ne vous avoit pas -même invitée?—Monsieur, trêve de morale, -répondit-elle, écoutez l'histoire jusqu'à la fin.—Vous -concevez, ajouta le vicomte, combien la -visite de ces dames m'a charmé. Hélas! ma joie -n'a pas duré longtemps. Dans l'après-dînée, mademoiselle -s'est sentie mal à son aise, nous avons -cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a -augmenté. Nous voilà d'abord fort embarrassés, -comme vous pensez bien: car il n'y avoit pas -moyen qu'une jeune demoiselle malade restât -chez un garçon. Heureusement madame la comtesse, -qui a beaucoup de présence d'esprit…—Beaucoup -moins que vous, Monsieur le vicomte, -je vous rends justice…—A pris le parti de faire -transporter mademoiselle ici,… où elle a bien -voulu me permettre de l'accompagner.—Pourquoi -donc ici plutôt qu'à Paris? dit le comte à -M<sup>me</sup> de Lignolle.—Pourquoi?… ma foi, demandez -à monsieur le vicomte.» Celui-ci répondit -aussitôt: «Parce qu'il y auroit eu quatorze mortelles -lieues à faire et que de Fontainebleau ici il -n'y en a pas sept.»</p> - -<p>Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, -garda le silence pendant quelque temps: il -paroissoit observer M. de Florville et M<sup>lle</sup> de -Brumont. «Puisque vous êtes l'ami de mademoiselle, -dit-il enfin, vous devez savoir deviner -des charades?—Oui, Monsieur, répliqua la -marquise, mais pas à présent, s'il vous plaît; je ne -m'y sens pas du tout disposée.»</p> - -<p>Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait -de lumière: il prit la comtesse à part; mais, curieux -de savoir ce qu'il lui disoit, nous écoutâmes -attentivement.</p> - -<p>«Madame, ce jeune homme-là n'est pas l'ami -de votre demoiselle de compagnie.—Que voulez-vous -qu'il soit?—Il est son amant, Madame.—Ah! -l'excellente idée que vous avez là!—Ne -riez pas, Madame, vous savez que je m'y connois.—Je -sais que vous le dites.—Et je crois qu'il -faut veiller sur M<sup>lle</sup> de Brumont.—Vraiment, Monsieur?—Il -faut y veiller de près.—C'est mon -intention.—Ce vicomte est jeune,… a une jolie -figure,… ne paroît pas manquer d'esprit… ni -d'usage;… je lui trouve je ne sais quoi de très distingué,… -et je l'ai vu quelque part… Il a tout l'air -d'un séducteur, Madame.—Monsieur, j'admire -avec quelle sagacité vous pénétrez les gens en un -quart d'heure.—Voilà ce que c'est que de connoître -le cœur humain, Comtesse!… Je crains que -la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce jeune -homme-là.—Bon!—Avant-hier, qu'est-elle -devenue?—Elle a passé la journée chez son -père.—En êtes-vous sûre?—Oui.—Mais hier, -ce dîner à la campagne? cela ressemble furieusement -à une partie fine, au moins.—Je ne sais pas -ce que c'est qu'une partie fine, Monsieur.—Madame, -une partie fine,… c'est une partie… -C'étoit une partie fine, allez, je vous le dis.—Expliquez-moi -donc…—Je vous l'explique aussi: -c'est une partie… une partie à deux.—Nous -étions trois.—Aussi je suis persuadé que vous les -avez beaucoup dérangés en y allant.—Ai-je mal -fait?—Vraiment, vous auriez dû auparavant me -consulter.—Passons, Monsieur.—Madame, j'ai -déjà plusieurs preuves du penchant que ce jeune -homme a pour cette jeune fille.—Voyons! vite!—Ses -yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré; -ses yeux ont pleuré, parce que son âme s'est affectée; -son âme s'est affectée, parce que sa maîtresse -est tombée malade: donc il aime M<sup>lle</sup> de -Brumont.—Votre logique est pressante, Monsieur.—Et -il faut que son âme soit profondément -affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes -charades! Ne riez pas, Madame,… ceci est -sérieux… Éclairez la conduite de votre demoiselle -de compagnie; donnez-lui son congé pour toujours, -ou ne la quittez pas une minute.—Monsieur, -mon choix est fait; j'aime mieux ne pas la -quitter.—Quant à ce jeune homme, je vais le -prier poliment de s'en retourner chez lui.—Non -pas, Monsieur…—Mais, Madame…—Point de -mais! je ne le veux pas.—Tant pis pour vous, -Madame: on vous attrape; ces jeunes gens-là -vous joueront quelque méchant tour, je vous en -avertis.»</p> - -<hr /> - - -<p>Un peu mécontent de sa femme, mais très -content de lui, M. de Lignolle sortit de l'appartement. -La comtesse alors fit les plus vifs remerciemens -au vicomte. «Vous m'avez, lui dit-elle, -très habilement tirée de l'embarras extrême où -j'étois; vous êtes, après Faublas, le jeune homme -du monde le plus spirituel et le plus aimable.» Il lui -répondit: «Croyez-moi, ne perdez pas votre temps -à me complimenter: vous êtes encore menacée -d'un danger prochain auquel il faut songer à vous -dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir: -s'ils se rencontrent, ils peuvent avoir une explication -dont vous devez redouter les suites.—Vous avez -raison; mais quel parti prendre?—Faire dire à -M. de Faublas de ne pas venir.—Ah! je suis -bien aise de le voir et de lui parler.—Cependant -je prendrai la liberté de vous représenter…—Tenez, -Monsieur, toute représentation est inutile: -si le baron ne devoit pas venir, je l'enverrois -chercher.—En ce cas, trouvez donc quelque -moyen d'écarter M. de Lignolle.»</p> - -<p>Elle le fit appeler et lui dit qu'elle désiroit quelques -pièces de gibier. Charmé de la demande, le -comte se hâta de dîner et partit pour la chasse. La -marquise alors, tout à fait tranquille, alla prendre, -sur le lit de camp du cabinet, la place que M<sup>me</sup> de -Lignolle y occupoit une heure auparavant.</p> - -<p>Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse -et moi goûtions les douceurs du tête-à-tête, -quand on vint rudement frapper à la porte. Figurez-vous -notre surprise et mes craintes: c'étoit -M. de Lignolle, déjà revenu de la chasse! Il -crioit: «Ouvrez, ouvrez vite; je vous amène -M<sup>me</sup> de Fonrose… Oui, M<sup>me</sup> de Fonrose, qui -venoit nous voir… Je l'ai rencontrée comme je -sortois du parc… Quel bonheur!» La comtesse -couroit à la porte.</p> - -<p>«Un moment, ma chère Éléonore, un moment. -Que je te dise. C'est M<sup>me</sup> de Fonrose… Ne lui -parle pas du vicomte.—Pourquoi?—Parce -que… Tiens, mon amie, j'aurois dû t'en prévenir -plus tôt; mais j'étois si malade! je n'y ai pas -songé. Le vicomte et la baronne sont ennemis -jurés. Il paroît que Florville, qui lui a fait sa cour, -n'en a pas été maltraité; mais ils se sont fort mal -quittés; ils se détestent… Ouvre maintenant, car -on frappe encore. Surtout, fais bien attention à ce -que tu diras. Ne va pas parler du vicomte!—Non, -non, sois tranquille<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Je puis rapporter ici mot à mot l'une des plus singulières -scènes dont j'aie été le témoin et l'acteur: il est -bien vrai que la situation où j'étois ne me permit pas d'entendre -absolument tout ce qui fut dit de part et d'autre; -mais les détails qui m'ont alors échappé, je les ai sus depuis -de la bouche même de celle que son imprudence et son -mauvais sort réduisirent à y jouer le principal rôle.</p> -</div> -<hr /> - - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>en entrant</i>.</p> - -<p>Où est donc le vicomte?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Chut!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Plaît-il?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Taisez-vous.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span> <i>regarde M<sup>me</sup> de Lignolle -d'un air étonné</i>.</p> - -<p>Est-ce que je vous dérange, Comtesse?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Point du tout.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à Faublas</i>.</p> - -<p>Eh bien! cette chère enfant, comment va-t-elle?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Ce n'est rien, je vous dis! un peu de fièvre…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>J'ai osé me flatter que mon père…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Monsieur votre père est un homme fort étrange, -Mademoiselle.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>Vous dites, Monsieur?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Comment! il m'aperçoit de loin! le voilà qui -tout à coup descend de voiture et s'enfuit à travers -champs, comme s'il eût vu le diable. On n'est -pas sauvage à ce point!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Nous vous avons déjà dit cent fois que M. de -Brumont avoit des affaires secrètes.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Quoi! dans ma terre?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Non, mais dans les environs.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Ah! chez M. de Florville, peut-être?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Paix donc!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>vivement à la baronne, qui regarde -M<sup>me</sup> de Lignolle d'un air étonné</i>.</p> - -<p>Par quel hasard madame la baronne est-elle -dans ce pays-ci?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>La nuit dernière, un exprès est venu me dire que -monsieur votre père avoit le plus pressant besoin -de mes services.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>Ah oui!… ma chère Adélaïde est-elle mieux?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Beaucoup mieux.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à Faublas</i>.</p> - -<p>Ne parlez pas trop, ménagez-vous.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Comme une nuit l'a changée!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Une nuit! dites plusieurs, Madame! car, ne vous -y trompez pas, cette maladie-là vient de loin. Ces -deux dames, pendant leur premier voyage ici, -n'ont songé qu'à se divertir, et Dieu sait comme -on s'en est donné: toute la journée courir dans -le parc! revenir essoufflées, hors d'haleine, et recommencer -ici! Madame, elles jouoient comme -deux enfans! elles se battoient comme deux écoliers! -pas un meuble ne pouvoit rester en place; -la nuit… Oh! c'étoit bien autre chose la nuit!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>en riant</i>.</p> - -<p>Monsieur, comptez-vous apprendre à la baronne -quelque chose de nouveau?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>sans l'écouter</i>.</p> - -<p>La nuit, elles couchoient dans la même chambre,… -et croiriez-vous qu'au lieu de dormir, elles -ne faisoient que chuchoter? Elles ne faisoient que -ça… Ce que je vous dis, Madame, il faut le -prendre au pied de la lettre, elles ne faisoient que -ça… Je les entendois bien, parce que, voyez-vous, -nous ne sommes séparés que par cette cloison… -Or, toute personne raisonnable conçoit que faire -toute la journée beaucoup d'exercice et se fatiguer -encore la nuit, c'est le vrai moyen de se tuer. -Aussi la comtesse, en revenant à Paris, s'en est-elle -sentie fort incommodée: des migraines, des -maux de cœur!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Des maux de cœur, Comtesse?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Bon! ce n'est rien.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Ah! prenez-y garde!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>enchanté</i>.</p> - -<p>N'est-il pas vrai qu'il faut qu'elle y prenne -garde?… Mademoiselle, plus fortement constituée, -a résisté plus longtemps, et peut-être que, -si elle se fût reposée chez nous, au lieu d'aller -chez ce M. de Florville…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Taisez-vous donc.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>vivement à la baronne, qui paroît encore -très étonnée</i>.</p> - -<p>Madame la baronne?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Eh bien?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>Un secret… (<i>Tout bas.</i>) Vous avez passé par -Nemours?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à mi-voix</i>.</p> - -<p>C'est là que j'ai trouvé monsieur votre père. -J'ai laissé ma femme de chambre auprès d'Adélaïde.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span> <i>reprend</i>.</p> - -<p>Oui, je crois que, si elle n'eût pas dîné chez le -vicomte…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Il ne se taira pas!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>J'entends. Ces dames ne vouloient pas me mettre -dans le secret? il faut donc les avertir que j'y -suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dîné à Fontainebleau; -monsieur le comte me l'a dit.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>faisant à la baronne un signe -d'intelligence</i>.</p> - -<p>Madame la baronne le connoît, le vicomte?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>d'un air fin</i>.</p> - -<p>Si je le connois! la bonne question que vous me -faites là!… C'est un joli garçon,… qui a de la -tournure,… de l'esprit…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>bas à Faublas</i>.</p> - -<p>Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>bas</i>.</p> - -<p>C'est qu'elle dissimule; attendez donc.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Le grand-père de son bisaïeul a monté dans les -carrosses du roi.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>bas</i>.</p> - -<p>Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>bas</i>.</p> - -<p>Sans doute.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>.</p> - -<p>Avec tout cela, je lui connois un terrible défaut.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>.</p> - -<p>Ah!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>.</p> - -<p>C'est…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>.</p> - -<p>Au moins j'ai mon garant; c'est encore monsieur -le comte qui me l'a dit: «Le pauvre jeune -homme n'est pas fort sur l'article des charades.»</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>riant aux éclats</i>.</p> - -<p>C'est peut-être pour cela que vous lui en -voulez?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span> <i>regarde la comtesse et le chevalier</i>.</p> - -<p>Est-ce que je lui en veux?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span> <i>lui fait un signe d'intelligence</i>.</p> - -<p>Certainement! vous êtes brouillés! allez-vous en -faire un mystère?</p> - -<p class="c"><span class="sc">la Baronne</span>, <i>d'un air fin</i>.</p> - -<p>Allons, nous sommes brouillés, j'en conviens; -mais c'est qu'en vérité il a eu de grands torts avec -moi.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>bas à la comtesse</i>.</p> - -<p>Vois-tu… (<i>Haut, à la baronne.</i>) Je ne voulois -pas qu'on vous parlât de lui; mais, puisque monsieur -le comte…</p> - -<p class="c"><span class="sc">la Baronne.</span></p> - -<p>Oui, nous ne sommes pas amis; (<i>au comte, après -un moment de réflexion</i>) et franchement, voilà ce -qui m'a empêchée hier d'accompagner ces dames, -car elles me l'avoient proposé.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>à mi-voix, à la baronne</i>.</p> - -<p>A merveille!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>du même ton</i>.</p> - -<p>Ceci n'est pas maladroit! je vous remercie.</p> - -<p class="c"><span class="sc">le Comte</span>, <i>à la baronne, en se promenant dans -l'appartement</i>.</p> - -<p>Ces dames!… ces dames auroient bien fait si -elles avoient fait comme vous. (<i>A la comtesse.</i>) Mais -où est-il donc?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Il dort.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>regardant à travers les vitres du cabinet</i>.</p> - -<p>Oui, vraiment, le voilà sur le lit de camp: il s'y -est jeté tout habillé.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Ne le verrai-je pas?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Si vous le voulez voir, entrez…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>avec impétuosité</i>.</p> - -<p>N'entrez pas!… il est excédé de fatigue, il -repose.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>un peu étonnée</i>.</p> - -<p>Bon Dieu! que de vivacité! Mademoiselle, vous -vous ferez mal.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>avec une tranquillité feinte</i>.</p> - -<p>Mais aussi, quelle idée d'aller déranger ce jeune -homme qui a passé la nuit!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>observant le chevalier</i>.</p> - -<p>Est-il impossible d'approcher de lui sans faire de -bruit et sans vous faire de la peine?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>d'une voix altérée</i>.</p> - -<p>Il n'est pas question de moi… Mais si vous le -réveillez, si…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Si je le réveille, il se rendormira, voilà tout le -mal.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>embarrassé</i>.</p> - -<p>Voilà tout le mal! voilà tout le mal!… c'en est -un grand.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Mademoiselle!… vous direz tout ce que vous -voudrez, je suis très curieuse de voir votre intime -ami,… l'ami de votre enfance,… que vous craignez -si fort qu'on ne dérange. (<i>Elle se lève.</i>)</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>d'un air malin</i>.</p> - -<p>A quoi bon? vous le connoissez très bien.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Ah! je veux savoir s'il n'a pas beaucoup changé -depuis que je ne l'ai vu. (<i>Elle approche du cabinet.</i>)</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>bas à la comtesse</i>.</p> - -<p>Arrêtez-la donc.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>bas</i>.</p> - -<p>Pourquoi? Elle l'aime peut-être encore, elle -veut du moins avoir le plaisir de le regarder; où -est l'inconvénient?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>Ne connoissez-vous pas la baronne? elle va -faire une scène.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Eh bien, attends, je vais lui parler. (<i>Elle court à -M<sup>me</sup> de Fonrose.</i>) Entrez, regardez, si cela vous -fait plaisir; mais ne l'éveillez point, car il doit -être las.</p> - -<hr /> - - -<p>Qu'on juge de ma situation; il ne me reste pas -une seule objection raisonnable à faire, et ma -foiblesse me retient au lit! j'y suis piqué de cent -mille épingles! Déjà la baronne est près de la -porte vitrée, et j'ai peine à dissimuler mon inquiétude -extrême. Quel heureux obstacle tout à coup -me rassure! Le vicomte s'est enfermé dans le cabinet! -La marquise est donc en sûreté?… Non,… -hélas!… non, cette précaution ne la sauvera pas: -M<sup>me</sup> de Lignolle vient de donner à M<sup>me</sup> de Fonrose -un passe-partout.</p> - -<p>Dès que la baronne fut entrée, j'entendis ces -mots. «Oui, cette figure est assez jolie, mais -c'est justement celle que je connois… Non;… -oui;… point du tout;… si fait,… c'est cela! c'est -cela même… Eh bien! j'osois à peine le soupçonner! -L'aventure me paroissoit trop incroyable! -Éveillez-vous, charmant jeune homme! venez, -Monsieur le vicomte! venez un peu voir la compagnie… -Allons! allons donc!… je vais… vous -donner la main.»</p> - -<p>Ce fut le bras qu'elle lui donna, car M<sup>me</sup> de -B…, dormant tout debout, se soutenoit à peine.</p> - -<p>Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut -en sursaut tiré d'un sommeil très profond, a bien -senti ce que je vais mal décrire. On ne passe pas -tout à coup et sans quelques douleurs de cet -état de mort à un état de vie: les yeux d'abord -s'ouvrent, mais ils demeurent offusqués d'un nuage -épais; l'oreille entend, mais elle ne recueille -que la moindre partie des mots qu'on lui confie et -qu'elle dénature; c'est surtout au cerveau que le -trouble est extrême. Le cerveau se trouve en même -temps chargé des idées récentes que lui laisse un -rêve tout à l'heure interrompu, et des idées souvent -contraires que lui transmet un cruel interlocuteur. -De ce choc imprévu résulte une confusion -totale. C'est dans ce moment de désordre qu'on -regarde sans voir, qu'on écoute sans comprendre, -qu'on parle sans penser; et n'attendez pas que -j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir -un corps auquel il manque une âme.</p> - -<p>Telle parut M<sup>me</sup> de B… lorsque, soutenue ou -plutôt traînée par M<sup>me</sup> de Fonrose, elle arriva dans -la chambre où nous étions.</p> - -<p>La marquise jette d'abord autour d'elle et sur -elle un regard stupéfait. Quel objet a frappé sa -vue? est-ce un rêve qui la tourmente?… Sa bouche -murmure quelques mots sans suite, et, fatigués -d'un premier effort, ses yeux se referment. Bientôt, -pour la seconde fois, ses mains retombent et -se promènent sur ses paupières appesanties qu'elles -entr'ouvrent: M<sup>me</sup> de B… peut de nouveau -considérer le fantôme femelle dont la présence -l'étonne. Enfin elle a tout à fait repris l'usage de -ses sens; un dernier examen plus rapide l'assure -qu'il n'est pas question d'un songe, et qu'elle est -réellement tombée dans les mains de sa plus mortelle -ennemie. Au reste, il étoit moins malaisé de -surprendre et d'attaquer M<sup>me</sup> de B… que de l'intimider -et de l'abattre: ce fut elle qui commença -le combat; ce fut M<sup>me</sup> de Fonrose qui reçut le -premier coup.</p> - -<hr /> - - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Quoique j'eusse besoin de repos plus que de -visite, je suis, Madame la baronne, enchanté de -vous voir.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Enchanté me paroît fort. Je crois que monsieur -le vicomte exagère.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Madame est si modeste!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Monsieur est si poli!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à la baronne</i>.</p> - -<p>Vous ne l'êtes pas, vous; pourquoi l'avoir -éveillé? Je vous avois priée… Madame, je vous -avertis qu'il me déplairoit fort que vous lui fissiez -une scène chez moi.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>en riant</i>.</p> - -<p>Grondez-moi, je vous le conseille!</p> - -<hr /> - - -<p>Cependant la marquise, étonnée de ce que la -comtesse venoit de dire, sembloit, par ses regards, -m'en demander l'explication. J'allois tout bas la -lui donner, la baronne me prévint.</p> - -<hr /> - - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>se jetant entre la marquise -et Faublas</i>.</p> - -<p>Non pas, non pas, s'il vous plaît. Je ne doute -pas que vous n'ayez bien des choses à vous dire; -mais il faut parler tout haut… Eh bien! cela vous -dérange? Allons donc, Monsieur le vicomte, vous -qui êtes plus manégé!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Madame va me le faire croire! personne mieux -qu'elle ne s'y connoît, son suffrage en vaut mille; -sa longue expérience…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>d'une voix altérée</i>.</p> - -<p>Longue! Ne diroit-on pas que j'ai cent ans?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>jouant l'intérêt</i>.</p> - -<p>Ah! pardon, j'ai blessé madame.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Blessé! point du tout.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>d'un ton railleur</i>.</p> - -<p>Si fait, madame a reculé; madame a quitté -l'attaque pour s'occuper de la défense. Ah! que je -suis fâché!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Ne le soyez guère, car le mal n'est pas grand. -(<i>A Faublas.</i>) Belle demoiselle, vous ne dites -rien?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>J'écoute, je souffre, et j'attends.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>vivement</i>.</p> - -<p>Et moi aussi, j'attends très impatiemment la fin -de tout ceci.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Jusqu'à présent, moi, je n'entends pas grand'chose -à la querelle: ce que je vois, c'est que -votre âme à tous est affectée.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à la comtesse et à Faublas</i>.</p> - -<p>Ce combat vous fatigue? Prenez courage, il ne -durera pas longtemps. (<i>En montrant le vicomte.</i>) Je -suis persuadée que monsieur voudra bien le finir -tout à l'heure, en nous disant adieu.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Enfin j'y suis. Vous êtes de mon avis, c'est une -amourette de la jeune personne?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Madame, vous osez, chez moi, traiter de -la sorte quelqu'un à qui j'ai les plus grandes -obligations!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>en riant</i>.</p> - -<p>Les plus grandes obligations!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>très étourdiment</i>.</p> - -<p>Oui, les plus grandes. Sans lui tout Montargis… -(<i>Elle s'arrête.</i>)</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>avec curiosité</i>.</p> - -<p>Eh bien? tout Montargis?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>vivement</i>.</p> - -<p>C'est tout Fontainebleau que madame veut -dire.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>embarrassée</i>.</p> - -<p>Oui, oui,… tout Fontainebleau,… tout Fontainebleau…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à la comtesse</i>.</p> - -<p>Bon! nous y aurions trouvé des secours pour -mademoiselle. Sans doute il valoit mieux quitter -cette ville; mais, en vous donnant le conseil -d'en sortir, je ne vous ai rendu qu'un très léger -service.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>bas à la baronne</i>.</p> - -<p>Qu'il a d'esprit!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Oui; mais moi, Comtesse, je veux, quoi que -vous puissiez dire, m'acquérir des droits à votre -éternelle reconnoissance: je veux vous débarrasser -de monsieur.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Voilà un entêtement!…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Ne vous fâchez pas. Tenez, je m'en rapporte -au vicomte; lui-même conviendra…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Madame, votre conduite est étrange, inexcusable! -et monsieur vous eût-il fait cinquante -infidélités…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>riant</i>.</p> - -<p>Des infidélités, lui?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Certainement.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Des infidélités, à moi, lui?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Eh oui! lui, des infidélités, à vous. Croyez-vous -que j'ignore qu'il a été votre amant?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Lui! mon amant?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-là. Je -n'aime pas ces sortes de conversations.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Monsieur, je vous admire! Il est bien question -de ce que vous n'aimez pas!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Lui, mon amant! Ah! voilà une plaisante histoire! -(<i>En riant aux éclats.</i>) Comtesse, apprenez-moi -donc qui vous a dit… La petite Brumont, -sans doute? (<i>A Faublas.</i>) Rusée demoiselle!… -Quoi! vraiment, vous observez si peu les convenances! -vous avez eu le courage de me faire un -pareil cadeau! Aurez-vous la force de répéter -devant moi cette burlesque accusation?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>Pourquoi non, si vous m'y obligez?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Bien répondu!… Et vous, Monsieur le vicomte, -oserez-vous aussi me le soutenir? En vérité, pour -que l'aventure soit tout à fait comique, il n'y -manque que cela.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Madame, il y a des conquêtes qu'un jeune -homme publie par vanité; il y a des bonnes fortunes -que par pudeur il n'avoue pas: c'est à vous -de décider si je puis être indiscret.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Vraiment? Je conçois que vous seriez dans -un étrange embarras s'il vous falloit avouer toutes -vos conquêtes; sans compliment, je les crois -déjà nombreuses; vous êtes, à Versailles, en beau -chemin…</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Eh! justement! c'est là que je l'aurai vu.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>N'est-ce pas par les femmes que vous avez accès -et crédit chez le ministre?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à mi-voix à la baronne</i>.</p> - -<p>Oh! oh! mais, s'il a du crédit chez le ministre, -il ne faut pas lui parler comme vous faites; il faut le -ménager.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Telle ne croit pas cela qui donne pourtant -l'exemple d'y croire… Au reste, madame vient -d'éluder ma question; elle n'a pas osé décider si -je devois être indiscret.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>avec humeur</i>.</p> - -<p>Je décide que vous le devez.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Vous y mettez de la modestie! je vous récuse, -je demande qu'on recueille les voix.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>J'y consens. Voyons, Monsieur le comte, parlez -d'abord.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il -s'agit d'une accusée telle que vous, ce n'est point -en petit comité que doit se faire la difficile enquête; -il faut, dans ce cas-là, interroger la cour, -la ville et les provinces.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Ceci est trop impertinent!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Vous méritez cela. Pourquoi l'avez-vous réveillé? -Pourquoi voulez-vous le mettre à ma -porte?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à la comtesse</i>.</p> - -<p>Au fond, je ne devrois pas me fâcher, car il n'y -a que de quoi rire: ce qui pourroit me divertir -beaucoup, c'est de voir que vous prenez parti -pour eux contre moi… Cependant il faut que -cela finisse… Je suis attendue… (<i>Elle tire sa montre.</i>) -L'heure me presse… Monsieur le vicomte ne -s'en iroit pas à pied; il est délicat, je le prie de -me donner la main jusqu'à ma voiture,… où il -voudra bien accepter une place. Je m'engage à le -reconduire jusqu'à Fontainebleau. Est-ce honnête, -cela?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Je suis très sensible aux offres tout à fait obligeantes -de madame la baronne; mais, puisque -madame la comtesse le permet, je reste ici.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Vous avez raison.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à la comtesse</i>.</p> - -<p>Il a raison sans doute, et vous faites bien de -l'applaudir… (<i>A la marquise.</i>) Parlez-vous sérieusement?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Très sérieusement. Je reste ici tant qu'il y aura -du danger pour mademoiselle, et tant que cela ne -gênera pas madame.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Et vous espérez que je vous y laisserai?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Je ne vois pas du moins comment vous me forcerez -d'en sortir.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>avec impétuosité</i>.</p> - -<p>Quelle audace! Mais songez donc que, pour -cela, je n'ai qu'un mot à dire.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>tranquillement</i>.</p> - -<p>Vous ne le direz pas.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Qui m'en empêchera?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Un peu de réflexion. Vous avez mon secret, je -le sais bien; mais regardez autour de vous, et -dites-moi quel avantage en retireroient ceux à qui -vous pourriez le confier.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>bas à Faublas</i>.</p> - -<p>Qu'est-ce que cela signifie?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas</span>, <i>bas</i>.</p> - -<p>Cela regarde ton mari, je te mettrai au fait.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à la baronne, tout bas, -et d'un ton amical</i>.</p> - -<p>La comtesse est une étourdie que sa petite fureur -trahiroit; je vous demande grâce pour elle.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>bas</i>.</p> - -<p>Je trouverai moyen d'éloigner M. de Lignolle.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>haut</i>.</p> - -<p>Je ne le crois pas.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>avec la plus grande vivacité, -très haut</i>.</p> - -<p>Qui m'en empêchera donc?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Madame, mademoiselle et moi.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Monsieur le vicomte, sortons ensemble.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Non.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Je vais parler.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Je vous en défie.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>étonnée</i>.</p> - -<p>J'avois entendu prodigieusement vanter votre -incomparable mérite; mais la renommée, qui publie -les faits galans dignes de mémoire, et qui ordinairement -exagère…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec ironie</i>.</p> - -<p>Ne me flattez pas. Cette renommée-là ne vous -a rien dit de moi. Vous savez bien qu'elle n'a -plus le temps de parler de personne, depuis -que vous vous mêlez de lui donner de l'occupation.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>du même ton</i>.</p> - -<p>Cependant elle trouve encore quelques momens -pour causer de vous. Elle dit qu'après -avoir tiré de la foule l'heureux objet de vos affections…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Tiré de la foule! tant mieux pour ma maîtresse -et pour moi. C'est un exemple que je donne à -certaines femmes de ma connoissance. Celles-ci, -quand elles prennent un amant, ne le tirent pas de -la foule, elles l'y confondent.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>avec emportement</i>.</p> - -<p>Ce n'est pas vous que l'on y confondra jamais; -vous qui vous distinguez par tant de talens divers; -vous qui, suivant les circonstances, savez si bien -changer et de ton, et de caractère, et de conduite, -et de nom, et de sé…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>vivement</i>.</p> - -<p>Chut!… Prenez garde, Madame la baronne, -vous n'êtes plus de sang-froid, vous allez dire -quelque… (<i>en regardant la comtesse et Faublas</i>), -vous allez nous compromettre, prenez garde. -Il est rarement dangereux de se taire, il y a souvent -du péril à parler.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>d'un ton plus calme</i>.</p> - -<p>Monsieur le comte, deux mots.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à la comtesse</i>.</p> - -<p>Croyez-moi, Madame, empêchez cette confidence.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à M. de Lignolle</i>.</p> - -<p>Je ne veux pas que vous lui parliez.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à la comtesse</i>.</p> - -<p>Mais…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à la baronne</i>.</p> - -<p>Vous ne lui parlerez pas.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>à M. de Lignolle</i>.</p> - -<p>En ce cas,… je vous demande pardon,… mais il -faut que je vous prie de vouloir bien nous laisser -un moment.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à la comtesse</i>.</p> - -<p>Ne souffrez pas qu'il s'en aille.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à M. de Lignolle</i>.</p> - -<p>Je ne veux pas que vous vous en alliez.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à mi-voix</i>.</p> - -<p>Allez, allez, vous n'avez pas besoin de me le -dire, rien ne m'échappe. Je vois bien, quoiqu'elle -se contraigne, que la baronne a l'âme affectée; -et, quant à ce jeune homme, puisqu'il a du crédit -chez le ministre, je sens qu'il ne faut pas qu'il -puisse se plaindre d'avoir été maltraité chez nous. -Or, je connois le monde: un homme, le maître -de la maison surtout, en impose toujours: (<i>tout -haut</i>) je dois donc rester pour prévenir une scène.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Oui, restez.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Restez.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>Restez.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Puisque tout le monde le veut, restez donc… -Ceci devient très plaisant; je serois de trop mauvaise -humeur, si je ne m'en amusois pas. (<i>Elle rit de -toutes ses forces.</i>)… Comtesse, donnez-moi la main. -Donnez-moi la main, Comtesse: on vous attrape -et l'on me joue.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Tous ensemble.</span></p> - -<p>Expliquez-vous.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>en se frottant les mains</i>.</p> - -<p>Oui, je le soupçonnois confusément, et je le -disois à la comtesse: on l'attrape. (<i>A la baronne.</i>) -Mais je ne serois pas fâché de savoir au juste comment: -expliquez-vous.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Vraiment! on sait très bien que je ne peux pas -m'expliquer… Je reconnois qu'il faut temporiser… -Allons! de la patience et du courage. (<i>Elle prend -un siège.</i>)</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise.</span></p> - -<p>Madame avoit affaire, ce me semble?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>La remarque n'est pas honnête, Monsieur; cependant, -en faveur de votre embarras, je vous -pardonne votre impolitesse. J'étois, je l'avoue, -pressée de vous emmener avec moi; mais, puisqu'on -ne peut se déterminer à vous laisser partir, je demande -du moins qu'on me permette d'avoir le -bonheur de rester avec vous.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>avec humeur</i>.</p> - -<p>Comme il vous plaira.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à M. de Lignolle</i>.</p> - -<p>Monsieur ne se tiendra pas debout? (<i>Elle lui -donne un siège.</i>)</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excès -d'attention.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Au contraire, j'y suis très sensible. (<i>Il donne un -siège à la marquise.</i>)</p> - -<hr /> - - -<p>Tous prennent place autour de mon lit, et c'est -une chose à voir que la contenance de chacun.</p> - -<p>La comtesse partage entre la marquise et moi -ses soins affectueux; si quelquefois elle paroît se -souvenir que M<sup>me</sup> de Fonrose est là, c'est pour -lui marquer son mécontentement par un geste -boudeur, ou par un monosyllabe désobligeant. -M. de Lignolle néglige absolument la baronne; -toute l'attention du courtisan se porte sur M. de -Florville, sur ce jeune homme qui a tant de crédit -chez le ministre: il s'en empare, il le caresse, il -l'importune étrangement. Le vicomte reçoit avec -modestie les remerciemens de <i>madame</i>, et presque -avec dignité les avances de <i>monsieur</i>. A l'entière -sécurité qu'il affecte, on diroit qu'il oublie -ses dangers et son adversaire; mais moins il semble -y songer, plus je présume qu'il s'en occupe. De -temps en temps, Florville jette sur la baronne un -coup d'œil fier, impérieux, triomphant; cependant -ne seroit-il pas bien inconcevable que la -marquise, s'exagérant ses avantages et s'aveuglant -sur sa position, regardât comme entièrement battue -l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de -bataille? Pour moi, guerrier timide, étonné du -premier succès, je redoute le second choc; si le -grand courage de mon allié me rassure, l'infatigable -opiniâtreté de son ennemie m'intimide; et, -baissant devant l'une et l'autre un front humilié, -j'espère, je tremble, j'admire, j'observe en silence.</p> - -<p>Seule, de son côté, la baronne s'amuse aux dépens -de tous. Elle ne punit le comte, qui l'abandonne -impoliment, qu'en louant avec enthousiasme -tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies -qu'en me lançant à la dérobée un regard à la fois -improbateur et caressant, un regard qui semble en -même temps m'apporter des félicitations et des -reproches. Défendue par le témoignage de sa -conscience, à l'injuste courroux de la comtesse -elle oppose seulement de longs éclats de rire, et -quant au coup d'œil majestueux de sa superbe rivale, -c'est par un sourire amer et menaçant qu'elle -le repousse.</p> - -<p>Enfin, je la vois un instant se recueillir et méditer, -puis elle se lève, va dans le corridor, appelle -un de ses gens, lui donne quelques ordres, et -rentre en disant assez haut: «Que mon cocher -se tienne prêt.»</p> - -<p><i>Que son cocher se tienne prêt!</i> L'ai-je bien entendu! -O mon bon génie! ô génie protecteur de -la marquise, je te rends grâces: la victoire est à -nous.</p> - -<p>Puisque le comte le désire, et que la baronne le -permet, la conversation tombe sur un sujet cent -fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville -à ne pas négliger les charades; il lui fait un -magnifique éloge des affections de l'âme, et de -l'âme d'un courtisan. Un quart d'heure s'est passé -de la sorte; voilà que tout à coup nous entendons -un coup de fusil tiré à quelque distance, et -dans la cour du château quelqu'un s'écrie: «Aux -armes! aux braconniers!» M. de Lignolle, à ce -cri de guerre, oublie les charades, le vicomte et la -cour; il se lève, il s'élance, il nous fuit. La comtesse, -soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut -courir après; M<sup>me</sup> de Fonrose l'en empêche, et -lui dit:</p> - -<p>«Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout à l'heure -imaginée pour éloigner votre mari malgré vous, et -malgré vous chasser votre rivale.»</p> - -<hr /> - - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Ma…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Eh oui! malheureuse enfant que vous êtes! -vous vous laissez duper! Regardez donc ce prétendu -jeune homme. A sa taille, à ses traits, -pouvez-vous méconnoître une femme? A son -adresse, à sa perfidie surtout, à son inconcevable -audace, pouvez-vous méconnoître…?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>La marquise de B…! grands dieux!</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à Faublas</i>.</p> - -<p>Mon ami, je vous quitte à regret; mais je saurai -de vos nouvelles. (<i>A M<sup>me</sup> de Fonrose, d'un ton -menaçant.</i>) Baronne, comptez sur ma reconnoissance, -et cependant respectez mon secret; gardez-vous -d'essayer de me compromettre en divulguant -cette aventure. (<i>A M<sup>me</sup> de Lignolle.</i>) Adieu, Madame -la comtesse; si vous êtes assez raisonnable -pour ne garder au vicomte de Florville aucun ressentiment, -il vous promet de ne point révéler vos -foiblesses à la marquise de B…</p> - -<hr /> - - -<p>Elle sortit, suivie de la baronne.</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em">Pour se faire une idée juste des furieux -transports de la comtesse, il ne suffiroit -pas d'être aussi violente, aussi -emportée qu'elle, il faudroit encore -avoir brûlé d'un feu pareil à celui qui la dévoroit. -D'abord l'excès de l'étonnement suspendit l'excès -de la rage; mais le calme effrayant fut court et -l'explosion terrible. Je vis M<sup>me</sup> de Lignolle frissonner -et pâlir; tout son corps parut ensuite -agité d'un mouvement convulsif, et soudain le cou -se gonfla, les lèvres tremblèrent, l'œil s'enflamma, -le visage se colora d'un violet pourpre: la pauvre -enfant voulut crier et ne fit entendre que de -sourds gémissemens, ses pieds frappèrent le -carreau, son foible poignet se meurtrit sur les -meubles; elle s'arracha les cheveux, elle osa même, -elle osa porter une main sacrilège sur sa figure -charmante, d'où le sang s'échappa bientôt par -plusieurs égratignures. Quel malheur pour elle et -pour moi! Je n'ai pu prévoir ce cruel effet de son -désespoir… Épuisé que je suis, je trouve pourtant -la force d'abandonner mon lit, j'essaye de me -traîner jusque auprès d'elle! l'infortunée ne m'aperçoit -seulement pas! elle s'est élancée vers la porte; -et, d'une voix étouffée: «Qu'on me la ramène, -dit-elle, que je me venge!… que je la déchire!… -que je la tue!—Éléonore! ma chère Éléonore!» -Elle m'entend, se retourne, et me voit au milieu -de l'appartement; hors d'elle-même, elle accourt: -«Tu veux la suivre? eh bien, va donc, va, perfide, -et que je ne te revoie jamais!… Qui peut te -retenir encore? Elle t'attend, elle attend le prix de -ses scélératesses. Va jouir avec elle de ma honte, -de ton ingratitude et de son infamie. Va, cours, -mais songe bien que, si je puis vous trouver ensemble, -je vous immole tous deux!»</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu3.jpg" alt="[Illustration]" /> -<div class="legende small">FAUBLAS MALADE ET M<sup>ME</sup> DE LIGNOLLE</div> -</div> -<p>Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de -toutes ses forces; je tombai sur mes genoux et sur -mes mains. Un cri lui échappa; ce n'étoit plus un -cri de fureur! Déjà la colère avoit fait place à la -crainte. «Éléonore, comment peux-tu penser -qu'en cet état je songe à la suivre?… Je voulois -aller jusqu'à toi, mon amie, je voulois me justifier, -te demander pardon, essayer de te consoler… -Éléonore, écoutez-moi, calmez-vous, je vous en -supplie!… surtout, pour l'amour de moi, pour -l'amour de toi-même, épargne tant de charmes, -épargne cette peau fine et blanche, et ces petites -mains si douces, et cette longue chevelure, et -ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit -exprès si jolie, garde-toi d'altérer l'un de ses plus -charmans ouvrages! Respecte mille appas formés -pour ses caresses et ses délicieux plaisirs.»</p> - -<p>Quand on a, par malheur, fâché sa maîtresse, il -faut chercher à l'apaiser tout de suite; et quiconque -se sent, en cette occurrence, incapable -d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant -mieux faire, suppléer aux vives caresses par les -éloges passionnés, et prêter au discours flatteur -toute la chaleur qu'il eût mise dans l'action consolatrice. -Voilà ce que l'amour ordinairement -conseille, et ce qu'il m'inspira. Que ce fût seulement -cela qui calma la comtesse, je ne saurois -l'affirmer positivement. Il me paroît aussi très -plausible que la crainte, après avoir chassé la -colère, amena la compassion, et que ma sensible -amie, touchée de ma situation plus que de mes -paroles, oublia ses injures en voyant mes dangers. -Quoi qu'il en soit, si je doutai de la cause, je ne -pus douter de l'effet. M<sup>me</sup> de Lignolle me releva, -me soutint, me fit rentrer dans mon lit; puis, -s'étant assise auprès, elle se pencha sur moi et se -cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de -ses larmes.</p> - -<p>Au bruit que fit M<sup>me</sup> de Fonrose en rentrant, -la comtesse changea d'attitude. «Eh! bon Dieu! -comme la voilà faite!» s'écria son amie; puis, en -lui promenant un mouchoir sur la figure, elle -ajouta: «Madame, je vous l'ai dit cent fois, une -jolie femme peut, dans son désespoir, pleurer, -gémir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses -femmes, quereller son amant et désespérer son -mari; mais elle doit toujours, se respectant elle-même, -ménager sa personne, et surtout son -visage; cependant je l'aurois gagé que dans un -premier mouvement vous feriez quelque enfantillage! -Je ne pouvois rester près de vous. Cette -M<sup>me</sup> de B…—Qu'est-elle devenue? demanda -M<sup>me</sup> de Lignolle.—Elle a noblement refusé mon -carrosse,… dont elle n'avoit pas besoin. Le commode -vicomte s'étoit tout à fait établi chez vous; -il avoit dans votre office un laquais, sans livrée, -bien entendu, et deux chevaux dans votre écurie.—Quelle -femme! s'écria la comtesse avec une extrême -vivacité; que d'audace dans sa conduite! -et dans ses discours que d'impudence! Je la trouve -à Compiègne, elle me dit qu'elle est un parent du -marquis de B…!… Et vous aussi, Monsieur, vous -me l'avez fait accroire! vous m'avez indignement -trompée! Qu'y venoit-elle faire, à Compiègne? -Répondez… Vous ne dites mot… Vous êtes un -traître! allez-vous-en, sortez d'ici, sortez tout à -l'heure! J'ai la bonté de les croire! Elle nous -poursuit sur la route, elle nous joint à Montargis, -elle me trouve… En quel état, grands -dieux!… J'en verserai toute ma vie des pleurs de -honte et de rage… Ce qui me désespère surtout, -c'est d'être obligée de reconnoître que, si je fusse -arrivée quelques momens plus tard,… oui, quelques -momens plus tard, c'étoit moi qui surprenois -mon indigne rivale dans les bras d'un perfide:… -car il aime toutes celles qu'il rencontre; ou la -marquise, ou la comtesse, que lui importe,… -pourvu que ce soit une femme?… Eh! combien -vous faut-il de maîtresses?… Vous voulez donc -que j'aie plusieurs amans?… N'essayez pas de -vous justifier. Vous êtes un homme sans délicatesse, -sans probité, sans foi! Sortez tout à -l'heure, et que jamais je ne vous revoie!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle reprenoit par degrés sa première -fureur, et je tremblois que son mari ne -revînt. La baronne, à qui je témoignai mes -craintes, les dissipa. «Ce prétendu braconnier, -me dit-elle, c'est mon coureur, à qui j'ai fait -changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne -intention. Je l'ai prévenu que monsieur le comte -le poursuivroit en personne, et que c'étoit à lui -surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la -promenade. Je vous réponds qu'il lui donnera -de l'exercice, et que nous avons du temps à -nous.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Lignolle ne nous écoutoit pas, et poursuivoit: -«Elle me surprend! elle a l'air de me -plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots -complimens, je lui prodigue des remerciemens -ridicules, monsieur me laisse dire. Il fait plus, il -s'entend avec elle pour se moquer de moi… Et -vous, Madame la baronne, pourquoi, dès que vous -l'avez reconnue, ne m'avez-vous pas avertie?—Vous -vous moquez, répondit-elle. Est-ce que je -ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune -considération ne vous eût retenue, que vous -eussiez éclaté sur l'heure, qu'à la face même de -votre mari…—Sans doute! à la face de l'univers -entier! j'aurois démasqué l'insolente, je l'aurois -confondue, je l'aurois… Tenez, Madame, au lieu -de vous amuser à disputer avec elle, vous deviez -sonner les gens et la faire jeter par la fenêtre.—Ah! -oui, j'avois ce petit moyen tout simple, fort -doux, qui n'eût fait ni bruit ni scandale! Mais, -dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas -songé.—L'imposteur! s'écria la comtesse en me -regardant, c'est lui qui nous a jouées toutes deux; -c'est lui qui m'a dit en confidence que cette -femme étoit votre amant… S'il m'eût avoué -qu'autrefois vous étiez homme, moi je l'aurois -cru,… et pourtant voilà comme il abuse de mon -aveugle confiance! Mais il ne me trahira plus. -Qu'il sorte, qu'il s'en aille! je le déteste, je ne le -veux plus voir!—Comment voulez-vous qu'il -s'en aille?…—Quand je pense que cette -odieuse marquise est restée là toute la nuit,… avec -moi,… près de lui! et encore une grande partie de -la journée… (<i>Elle fit un cri.</i>) Ah! mon Dieu! je les -ai laissés tête à tête!… pendant une heure!… -pendant un siècle! Monsieur, dites-moi ce que -vous avez fait ensemble… Parlez… Tandis que -je dormois, que s'est-il passé?—Rien, mon -amie, nous avons causé.—Oui, oui, causé! Ne -croyez pas m'en imposer encore… Dites la vérité, -dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige…—Comtesse, -interrompit la baronne en riant, vous -le soupçonnez d'un crime dont, sans l'offenser, on -peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures, -absolument incapable.—Incapable, lui? Jamais!… -Monsieur! quand je suis entrée, vous aviez, -disoit-elle, une palpitation, et sa main… Elle est -bien hardie d'oser la mettre sur votre cœur, sa -main! et vous bien bon de le souffrir! C'est à moi -qu'il est votre cœur, il n'est à personne qu'à moi… -Hélas! que dis-je? l'ingrat! le volage! il se donne -à tout le monde… Je suis sûre que pendant mon -sommeil… Oui, j'en suis sûre; mais j'en attends -l'aveu de votre propre bouche; je l'exige… J'aime -mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur -que de rester dans la plus affreuse des incertitudes… -Faublas, dis ce que vous avez fait -ensemble. Tiens, si tu l'avoues, je te le pardonne. -Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous -donne votre congé… Oui, c'est un parti pris, je -vous renvoie, je vous chasse.—Pourquoi donc -la chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne -faut pas. Je suis même très fâché d'être sorti: car -vous avez renvoyé le vicomte…—Le vicomte! -Monsieur, je vous déclare, une fois pour toutes, -qu'il ne faut jamais prononcer son nom devant -moi.—Eh! mais, Madame, qu'avez-vous donc? -Votre visage…—Mon visage est à moi, -Monsieur, j'en puis faire tout ce qu'il me plaît; -mêlez-vous de vos affaires.—A la bonne heure… -Je me repens d'avoir quitté cet appartement, on -a profité de mon absence…»</p> - -<hr /> - - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Elle n'a pas été longue. Le braconnier s'est laissé -prendre beaucoup plus tôt que je ne l'espérois.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span> <i>se jette dans un fauteuil</i>.</p> - -<p>Oui, prendre! je le donne en vingt-quatre -heures au plus habile. Ah! le chien d'homme! -puisque ce n'est pas un oiseau, il faut que ce soit -le diable. Figurez-vous un cerf qu'on vient de -lancer! Madame, il couroit tout comme! il revenoit -de même sur ses voies! on le voyoit à la -portée du pistolet, et zeste! à cent pas de là. Vous -l'auriez cru bien loin, point du tout, il sembloit -tout à coup tomber du ciel, presque sur nos -épaules: car, il faut le dire, il avoit l'air de narguer -mes gens.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Et vous, Monsieur?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Moi, c'est autre chose; j'étois toujours le -premier sur ses traces. Aussi le drôle s'apercevoit -bien à qui il avoit affaire; dès que je le serrois de -trop près, il s'éloignoit à toutes jambes: vous vous -seriez amusée de la frayeur qu'il avoit de moi, j'ai -été dix fois sur le point de l'attraper; mais, malgré -cela, j'ai vu que je ne l'attraperois pas; je me suis -ressouvenu du vicomte, j'ai quitté la partie. A -présent que je n'en suis plus, le pendard a beau -jeu; je parie qu'il va mettre tous mes domestiques -sur les dents.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à Faublas</i>.</p> - -<p>Pourquoi ne pas l'avouer?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Faublas.</span></p> - -<p>Mais je vous jure qu'il n'en est rien.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Convenez-en, ou je vous renvoie!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à Faublas</i>.</p> - -<p>Eh bien! convenez-en, donnez à madame cette -satisfaction; qu'est-ce que cela vous coûte?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>au comte en riant</i>.</p> - -<p>Savez-vous de quoi vous voulez que mademoiselle -convienne?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Mais… que le vicomte est un très aimable jeune -homme,… apparemment?</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Apparemment! que voulez-vous dire?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Comment! n'est-ce pas clair? je veux dire -qu'apparemment mademoiselle trouve le vicomte -fort aimable. (<i>A la comtesse.</i>) Et, réflexion faite, il -n'y a pas de quoi la renvoyer…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à son mari</i>.</p> - -<p>Pour Dieu, laissez-moi tranquille, ou je dirai -quelques sottises!… (<i>A Faublas.</i>) Convenez-en.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à Faublas</i>.</p> - -<p>Oh! je vous en prie, convenez-en. Tenez, nous -en convenons tous. Dites-le de ma part au -vicomte, et ne manquez pas d'ajouter que son -départ m'a causé bien du regret; assurez-le qu'il -nous fera toujours un sensible plaisir quand il -voudra bien nous venir voir, soit à Paris, soit…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>S'il ose jamais se montrer chez moi, je le ferai -mettre à ma porte par les valets.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Je ne vous conçois pas. Tout à l'heure vous -épousiez sa querelle avec une chaleur… Soyez au -moins d'accord avec vous-même.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p> - -<p>Mais, vous-même, Monsieur, vous qui parlez, -il n'y a pas une heure que vous étiez d'un avis -contraire!</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Depuis une heure tout est bien changé.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Oh! oui.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à la baronne</i>.</p> - -<p>N'est-il pas vrai, Madame? Vous avez quelque -expérience du monde, vous; et je parie que vous -devinez les raisons qui me font voir tout ceci d'un -autre œil. (<i>A mi-voix.</i>) D'abord, je croyois que -ce M. de Florville, quoique d'une assez bonne -famille, n'avoit dans le monde, comme la plupart -des jeunes gens de son âge, qu'une très petite -existence; or, je ne voyois pas à quoi cet attachement -de M<sup>lle</sup> de Brumont pouvoit la conduire. -Quant à moi, j'ai pour maxime qu'un homme -comme il faut doit être, plus qu'un autre, en -garde contre les nouvelles connoissances, afin de -n'en former jamais que de profitables. Écoutez -bien ceci, Madame: tout homme qui ne peut, -en aucun cas, nous être utile, tôt ou tard nous -devient doublement à charge, parce que, n'ayant -jamais rien à donner, il finit toujours par demander -quelque chose; dans la carrière de l'ambition -surtout, quiconque ne sert pas à notre marche -l'embarrasse, et par conséquent la retarde: voilà -pourquoi je ne me souciois pas de me lier avec le -vicomte. Mais vous me dites qu'il est, à Versailles, -en bonne posture: cela change toutes mes dispositions! -Je n'entre point dans vos petits démêlés, -je ne me mêle pas de querelles de femme; il ne -m'appartient pas même d'examiner si les moyens -que ce jeune homme emploie à son avancement -sont très délicats; l'essentiel est qu'ils soient très -puissans. (<i>Assez haut.</i>) Or, il me semble que, de -ce côté-là, M. de Florville n'a rien à désirer; il -me semble que, favorisé de la nature comme il -l'est, et placé de manière à faire valoir ses avantages, -il doit aller vite et loin. Voilà donc une -connoissance très précieuse pour M<sup>lle</sup> de Brumont, -qui doit songer à créer sa fortune, et pour moi, -qui suis pressé d'augmenter la mienne.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>avec emportement</i>.</p> - -<p>Monsieur, allez, vous et tous vos calculs, à tous -les… Je suis hors de moi!… Monsieur, je vous -répète que je ne veux jamais entendre parler de -cette…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span> <i>l'interrompt très vite</i>.</p> - -<p>Impertinente créature! (<i>Au comte.</i>) Voilà comme -maintenant elle le traite.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à la baronne</i>.</p> - -<p>Vraiment! c'est votre faute, et je me repens -bien de m'être absenté… (<i>A mi-voix.</i>) Pour -revenir à mes projets, vous savez qu'à Versailles il -faut aller sans cesse sollicitant…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p> - -<p>Oui, le pis aller, c'est de ne rien obtenir.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>Point du tout! c'est qu'à force d'importunités -on arrache toujours quelque chose,… quand on a -des amis, bien entendu… Et ce qui le prouve, -c'est cette pension que j'ai dernièrement enlevée. -Mais M<sup>me</sup> de Lignolle a exigé que je la cédasse -à ce M. de Saint-Prée. Oh! c'est un de mes -chagrins, je l'avoue: la comtesse est un enfant qui -ne connoît pas du tout le prix de l'argent. Elle -imagine qu'avec cinquante mille écus de rente on -n'a plus besoin des bienfaits du roi. Vous devriez, -Madame, vous qui avez sa confiance, lui faire des -représentations là-dessus.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>très haut, à Faublas</i>.</p> - -<p>Tout ce que vous pourrez me dire est inutile; -je ne suis plus la dupe de tous vos mensonges. -Mais je veux que vous conveniez de vos torts. -Convenez-en, ou je vous chasse.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>assez haut</i>.</p> - -<p>Tâchez de lui faire comprendre aussi que, loin -de chasser M<sup>lle</sup> de Brumont, elle doit redoubler -d'honnêtetés, d'attentions, d'égards, de tendresse -pour elle, et surtout engager M. de Florville à -venir le plus souvent possible…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span> <i>se lève furieuse</i>.</p> - -<p>Monsieur, vous avez votre appartement, ayez -la bonté de me laisser tranquille dans le mien.</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>au comte</i>.</p> - -<p>Oui, nous sommes mal ici, on nous interrompt -à chaque instant; allons ailleurs.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte.</span></p> - -<p>A la bonne heure, je le veux bien, parce qu'à -vous, Madame, on peut vous parler raison;… -mais attendez…</p> - -<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à Faublas</i>.</p> - -<p>Convenez-en.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Comte</span>, <i>à la comtesse et à Faublas</i>.</p> - -<p>Je veux, avant de m'en aller, vous donner à -chacune un bon conseil. Vous, Mademoiselle, -convenez-en: car, si cela n'est pas, cela doit être, -et nous le croyons; et il faudra toujours que vous -finissiez par là. Vous, Madame, qu'elle en convienne -ou qu'elle n'en convienne pas, ne renvoyez -pas votre demoiselle de compagnie: car je connois -les affections de votre âme; une heure après, -vous en seriez désolée. Quant au vicomte, je ne -vous en parlerai plus, mais je m'en charge.</p> - -<hr /> - - -<p>Nous restâmes seuls. M<sup>me</sup> de Lignolle s'obstinoit -toujours à m'arracher l'aveu de ma prétendue -faute; et moi, persuadé qu'un mensonge -n'étoit ici rien moins que nécessaire, je persistois -à soutenir la vérité. Désolé pourtant de voir mes -protestations perdues, je fis un dernier effort, que -le succès couronna. «Mon amie, je te le répète -et je te le jure, rarement je songe à la marquise, -depuis que je songe toujours à toi; depuis que tu -m'appartiens, M<sup>me</sup> de B… ne m'appartient plus. -Aujourd'hui comme hier, j'étois son ami seulement, -et ce sera demain comme aujourd'hui. -Dis-moi par quelle erreur entraîné, je pourrois, -auprès de toi, m'occuper d'elle? Seroit-il possible -que je regrettasse quelques avantages qu'elle a, -quand je te vois briller de mille qualités qui lui -manquent? Ne doit-elle pas, malgré toutes ses -connoissances acquises, t'envier ton esprit naturel? -Ne parois-tu pas plus jolie de tes attraits naissans, -de tes grâces naïves, de ta piquante -étourderie, qu'elle ne se montre belle de son -éclatante jeunesse, de ses grandes manières et de -son orgueilleuse dignité? A-t-elle surtout, mon -Éléonore, a-t-elle une âme, autant que la tienne, -compatissante et généreuse? Crois-tu que je -puisse oublier la joie de tes vassaux à ton retour, -la reconnoissance de tes fermiers, les éloges de -ton curé vénérable? Je l'ai vu, mon cœur en a -joui. Tu es ici l'objet du culte général, tu es pour -la foule de ces bonnes gens une bienfaisante providence, -à laquelle il ne faut jamais rien demander -et qu'on doit remercier sans cesse. Et ton amant -seroit le seul que tes vertus trouveroient insensible, -le seul dont tes bontés feroient un ingrat! -Ne le crois pas! garde-toi de le croire! Tiens, mon -adorable amie, tiens, je voudrois qu'il me fût -permis d'aller avec Éléonore, loin de toute autre -séduction, passer ma vie dans la chaumière relevée, -pour le vieux Duval, par la comtesse de -Lignolle. Va, cesse de te plaindre et de me -soupçonner, cesse de redouter une trop foible -rivale; je l'estime, mais je te respecte; je lui -conserve un reste d'amitié, mais je te garde le -plus tendre amour; il est vrai qu'autrefois près -d'elle j'ai goûté quelques doux instans, mais -depuis j'ai trouvé près de toi des jours délicieux; -enfin M<sup>me</sup> de B… maintenant m'offriroit peut-être -encore des plaisirs; mais toi, mon Éléonore, -tu me donneras le bonheur.»</p> - -<p>Le bonheur!… Ainsi préoccupé d'un parallèle -difficile entre deux rivales presque également séduisantes, -mais à qui la nature avoit très diversement -réparti ses dons précieux, j'oubliois une femme -encore plus favorisée, qui, réunissant en elle seule -toutes les vertus et tous les charmes, étoit infiniment -supérieure à tout objet de comparaison. -J'oubliois Sophie, et, dans mon égarement, j'allois -jusqu'à former des vœux contraires à notre -réunion. Ah! je n'ose espérer que l'aveu d'une -faute pareille puisse jamais, aux yeux d'autrui -comme à mes propres yeux, la réparer suffisamment.</p> - -<p>Au reste, plus je me rendois coupable envers -ma femme, plus ma maîtresse avoit lieu d'être -satisfaite. «Fort bien! dit la comtesse en se jetant -à mon cou, voilà comme il falloit parler d'abord, -tu m'aurois aussitôt persuadée! Puisque tu m'aimes -et que tu ne l'aimes pas, je suis contente; puisque -tu ne m'as pas fait avec elle une infidélité, je te pardonne -tout le reste.—Et moi, je ne vous le pardonne -point, vous n'avez pas ménagé mon bien, le -meilleur de mon bien! Vous vous êtes arraché le -visage.—Vas-tu pour cela ne pas m'aimer autant? -tu aurois tort: je suis moins jolie, mais plus intéressante.—Je -ne veux point de cet intérêt-là. -Promettez qu'il ne vous arrivera jamais de vous -porter à de pareils excès.—Mais toi, Faublas, -promets de ne me plus donner aucun sujet de -colère.—Ah! sur mon honneur!—Eh bien, -dit-elle en riant, vois comme je suis bonne: je -m'engage à ne plus me fâcher.»</p> - -<p>Le comte en ce moment rentroit; il s'écria: -«Dieu soit loué! elle en est convenue!—Elle -en est convenue! répéta la baronne avec étonnement.—Point -du tout! répondit la comtesse qui -frappa ses petites mains l'une contre l'autre et fit -un saut de joie.—Comment! reprit M. de Lignolle, -et vous êtes de si belle humeur?—Justement -parce qu'elle n'en est pas convenue, répliqua -l'étourdie.—Voilà, s'écria le profond observateur, -une chose qui me passe. J'en déduirai du -moins la vérité de ce principe, que l'âme d'une -femme est inexplicable dans ses caprices.—Moi, -dit M<sup>me</sup> de Fonrose, je n'en déduirai rien; mais -je m'en vais tranquille et contente.»</p> - -<p>Le jour d'après, quand elle revint nous voir, -M. de Lignolle n'étoit plus au château. Des lettres -venues de Versailles, le matin même, l'avoient -déterminé à nous quitter sur-le-champ; et, quoique -nous n'eussions pas une aussi grande idée que -lui des affaires importantes qui le rappeloient à la -cour, nous n'avions fait aucun effort pour le retenir. -Mais la baronne, au lieu de féliciter son amie, -troubla sa joie: mon père avoit chargé M<sup>me</sup> de -Fonrose de me ramener à Nemours, où m'attendoit -avec lui ma chère Adélaïde, déjà parfaitement -remise de son indisposition et de ses fatigues. Le -premier mot de la comtesse fut que désormais -nous ne nous quitterions plus; et, quand la -baronne l'eut forcée de reconnoître que mon père -avoit des droits sur moi, M<sup>me</sup> de Lignolle, appelant -M. Despeisses en témoignage, soutint que -ma foiblesse encore extrême ne permettoit pas -qu'on me transportât. Elle déclara d'ailleurs que, -loin de consentir à me laisser aller tant qu'il y -auroit du danger pour ma vie, elle avoit résolu de -veiller elle-même sur ma convalescence, et que -nulle force humaine ne l'obligeroit à se séparer de -son amant avant qu'il fût entièrement rétabli. -M<sup>me</sup> de Fonrose, après avoir employé les prières, -les représentations et les menaces, partit assez -mécontente de n'avoir pu rien obtenir de plus.</p> - -<p>Le lendemain, ce fut mon père lui-même qui -vint me chercher. Dès qu'on annonça M. de Brumont, -la comtesse renvoya ses domestiques et -courut à mon père. «Voyez, lui dit-elle d'un ton -joyeux et caressant, approchez, il n'est plus alité, -le voilà dans un fauteuil, le voilà!… Nous venons -de faire plusieurs fois ensemble le tour de cet -appartement,… il a bien dormi, ses forces reviennent, -il est mieux, beaucoup mieux! Vous devez -sa conservation à ma vigilance, et son rétablissement -à mes soins; je l'ai sauvé de son désespoir, -je l'ai sauvé de sa maladie; c'est par moi qu'il vit, -c'est pour moi qu'il doit vivre,… uniquement pour -moi!… et pour vous, Monsieur, j'y consens; mais -pour vous seul.» Le baron m'adressa la parole: -«A quelle démarche exposez-vous un père qui -vous aime? Étoit-ce là ce que vous m'aviez promis? -Étoit-ce ici que je devois retrouver mon -fils?…» M<sup>me</sup> de Lignolle l'interrompit vivement: -«Cruel! auriez-vous mieux aimé le trouver mort -à Montargis? Quand je suis venue l'y rejoindre, il -étoit seul, dans le délire, un pistolet à la main… -Monsieur, je vous le répète, je l'ai sauvé de son -désespoir… Hélas! et ce n'étoit pourtant pas la -douleur de ma perte qui troubloit sa raison et déchiroit -son cœur.» Mon père s'adressa toujours à -moi: «Puisque hier M<sup>me</sup> de Fonrose n'a pu vous -ramener, je viens moi-même aujourd'hui…—Il -ne m'écoute seulement pas! s'écria-t-elle; il ne -daigne pas m'adresser un mot de remerciement! -l'ingrat! pas même une politesse!… Monsieur, si -vous refusez à mes services la reconnoissance qui -leur est due, ayez du moins pour mon sexe les -égards qu'il mérite, et songez que vous n'êtes point -ici chez M<sup>lle</sup> de Brumont.—Pour que je me -crusse votre obligé, Madame, il faudroit que, seulement -instruit de vos actions, j'ignorasse vos -motifs: vous avez tout fait pour ce jeune homme -et rien pour moi. Quant à M<sup>lle</sup> de Brumont, je ne -la connois point; je viens chercher ici le chevalier -de Faublas et l'époux de Sophie.—De Sophie! -Non, Monsieur, le mien! je suis sa femme. Oh! -je suis sa femme (elle m'embrassa) et votre fille! -ajouta-t-elle en saisissant une de ses mains, qu'elle -baisa; pardonnez-moi ce que je viens de vous dire; -pardonnez-moi les étourderies que j'ai faites chez -vous la dernière fois que j'y suis venue; excusez -mon inexpérience et mes vivacités, souvenez-vous -seulement que je vous… aime et que je l'idolâtre. -Tenez, je brûlois du désir de vous revoir, de -vous parler;… je vais tout vous dire: depuis quelques -jours il s'est fait un grand changement,… -un changement heureux:… les nœuds qui l'attachent -à moi sont maintenant indissolubles: avant -neuf mois vous aurez un petit-fils… Écoutez-moi, -écoutez-moi donc… Oui, ce sera un garçon, un -joli garçon, aimable, généreux, sensible, gai, spirituel, -intrépide, plein de grâce et de beauté comme -son père… Écoutez-moi, n'essayez pas de retirer -votre main. Êtes-vous donc fâché que je porte -dans mon sein le gage de son amour, ou pourriez-vous -penser…? Oh! c'est son enfant; c'est bien le -sien, soyez-en sûr; ce n'est pas celui de M. de -Lignolle. M. de Lignolle n'a jamais… Je vous -proteste que personne ne m'avoit épousée avant -Faublas. Demandez-lui, si vous croyez que je -mens. Personne avant lui ne m'avoit épousée, -et personne après lui ne m'épousera, je vous le -jure!—Malheureuse enfant! dit enfin le baron, -que sa surprise extrême avoit longtemps réduit -au silence, quel transport vous égare? et comment -pouvez-vous me faire à moi de pareilles confidences?—C'est -justement à vous que je dois les -faire, à vous qui ne voyez en moi que la maîtresse -de votre fils, à vous qui, ne connoissant de M<sup>me</sup> de -Lignolle que ses légèretés et ses foiblesses, prenez -de son caractère l'idée la plus défavorable et la -jugez à la rigueur. Il est vrai que je me suis laissé -séduire; mais comment et par qui? Regardez-le -d'abord, et dites-moi si je ne suis pas excusable. Il -est vrai que sa victoire fut l'ouvrage d'un instant; -mais voilà précisément ce qui justifie ma défaite. -Ma défaite, si je l'avois calculée, eût été moins -prompte; et peut-être que je n'aurois pas du tout -succombé si j'avois su ce que c'étoit que de combattre. -Mais, dans ma profonde ignorance, je -n'entendois rien à tout cela, rien, Monsieur! je -n'avois d'une jeune mariée que le nom. En doutez-vous? -Demandez à Faublas, il vous le dira, il -vous dira que ce fut lui qui m'enseigna… l'amour. -Et concevez-vous comment une jeune personne -toute simple, tout innocente, ignorant de l'hymen -jusqu'à ses droits, auroit pu connoître ses -devoirs et les respecter? Moi, je pris un amant, -comme j'avois pris un époux, sans réflexion, sans -curiosité; mais pourtant, je l'avoue, déterminée -par le désir de venger le plus tôt possible un -affront qu'on me disoit impardonnable; je pris le -chevalier, d'abord parce qu'au moment critique -il se trouva là, et puis parce que je ne sais quel -instinct naturel me le fit juger très aimable. Ainsi, -Monsieur, vous le voyez, pour m'être égarée je -ne suis pas criminelle. Si dès le premier pas j'ai -tombé, c'est la faute de ceux qui, me donnant une -nouvelle carrière à parcourir, m'y ont abandonnée -dans les ténèbres, au lieu de m'instruire et de -m'éclairer. Si jamais je suis malheureuse et déshonorée, -ce sera la faute du sort qui m'a sacrifiée, -et celle du hasard qui m'a trop tard servie. Ah! -que ne s'est-il offert à moi quelques mois plus tôt, -celui par qui mon existence devoit commencer! -Que n'est-il venu au premier jour de l'autre printemps, -dans cette Franche-Comté où, pour la première -fois, je m'ennuyois avec ma tante, où je me -sentois agitée d'une inquiétude nouvelle, consumée -d'une flamme inconnue, dévorée du besoin d'aimer, -d'aimer Faublas, de n'aimer que lui! Alors, -que n'est-il venu! je lui aurois aussitôt donné ma -fortune et ma main, ma personne et mon cœur; -et j'eusse été sa légitime épouse! et j'eusse été, -pour le reste de ma vie, de toutes les femmes la -plus heureuse en même temps et la plus considérée. -Hélas! il ne vint pas, <i>lui</i>. Un autre se présenta; -et quel autre, grands dieux! On me l'amène, on -me dit: «Monsieur veut se marier et te convient; -une fille ne peut rester fille, fais-toi femme.» Moi, -sans m'informer seulement de quoi il est question, -je promets de le devenir; et voilà qu'un soir, au -bout de deux mois, je le deviens, mais alors il se -trouve que j'ai deux maris: il se trouve que celui -qui en a le titre ne peut en remplir les fonctions, -et que celui qui en remplit les fonctions ne peut en -avoir le titre. Que faire en cette occasion difficile? -Demander le divorce avec M. de Lignolle, ou -brusquer la rupture avec M<sup>lle</sup> de Brumont? Le -premier de ces deux partis également extrêmes, en -me couvrant d'un ridicule ineffaçable, eût troublé -mon repos; le second m'eût coûté le bonheur en -me réduisant au veuvage pour toute ma vie. Je -ne fis donc pas très mal de ne point laisser éclater -mon ressentiment contre l'époux indigne, et de -témoigner ma satisfaction à l'amant séducteur. -Cependant, comment ne pas prendre chaque jour -une plus haute opinion de celui-ci? Comment, au -fond du cœur, ne pas mésestimer celui-là de plus -en plus? Le moyen de chasser le dégoût et les -mépris, quand c'est ce M. de Lignolle qui continuellement -les appelle? le moyen de rappeler -jamais la vertu, quand c'est Faublas qui sans cesse -l'écarte? Ainsi, Monsieur le baron, vous voyez -que je suis pour toujours obligée à garder le mari -que je déteste et l'amant que j'adore. Maintenant -que je vous ai présenté le tableau fidèle de ma -situation, vous ne conserverez contre moi nulle -prévention injuste et fâcheuse. Si jamais, au contraire, -il arrive que le public éclaire ma conduite et -soit tenté de la condamner, vous ne m'abandonnerez -point à la précipitation de ses jugemens. -Ah! je vous en prie, défendez alors M<sup>me</sup> de Lignolle, -montrez-la telle qu'elle est, dites bien à -tout le monde que ses erreurs ne lui doivent pas -être imputées; que sa famille seule en est responsable, -et qu'il faut surtout en accuser la fatalité!—Madame, -répondit mon père du ton de l'intérêt, -je suis flatté de votre confiance, quoique vous -me la donniez très étourdiment; je conçois que -votre extrême pétulance peut, en certains cas, vous -servir d'excuse; et je ne vous dissimulerai même -pas que vos aveux m'ont touché par leur imprudente -franchise: autrefois j'ai blâmé vos égaremens, -je plains aujourd'hui votre passion; mais -sûrement vous n'attendez pas que jamais je l'approuve, -et ne vous abusez point. Quand j'aurois -pour vous cet excès d'indulgence, le public, qui ne -tient aux vicieux aucun compte de la protection -des foibles, le public ne jugeroit pas vos fautes -avec moins de sévérité. Si donc vous comptez son -opinion pour quelque chose, si vous êtes jalouse -de conserver l'amitié de vos proches, l'estime de -vos amis, l'estime de vous-même, le respect des -honnêtes gens, le repos d'une bonne conscience, -arrêtez-vous sur le penchant de l'abîme, où vous -marchez témérairement entre deux guides toujours -aveugles et souvent perfides, l'espérance et la sécurité. -Arrêtez-vous, s'il en est temps encore! Quant -à moi, Comtesse, mon devoir est maintenant d'essayer -la douceur pour vous rappeler les vôtres, et, -si vous ne m'écoutez pas, d'employer l'autorité -pour obliger mon fils à remplir les siens. Vous et -lui, Madame, vous avez, au pied des autels, juré -d'aimer quelqu'un sans partage, et ce quelqu'un -ce n'est ni vous ni lui. L'un et l'autre vous avez -promis au même Dieu de ne pas vous aimer. On -doit un respect éternel aux sermens: les vôtres, -pour avoir été déjà violés, ne sont point anéantis. -Faublas ne vous appartient pas plus que vous -n'appartenez à Faublas; et, comme l'amour dont -vous brûlez pour lui ne peut faire que vous cessiez -d'être la femme de M. de Lignolle, de même les -fréquentes infidélités dont le chevalier s'est rendu -coupable envers Sophie ne feront pas qu'il ne soit -plus son époux. M<sup>me</sup> de Faublas a sa foi, M<sup>lle</sup> de -Pontis a son amour.—Non, Monsieur, non! car -il m'adore; il me le disoit encore tout à l'heure… -Tenez, écoutez-moi: je veux bien convenir qu'il -est l'époux d'une autre; mais aussi, de votre côté, -convenez du moins que je suis sa femme,… et la -mère de son enfant… Oui, voilà ce qui m'enchante! -voilà ce qui me donne sur lui des droits incontestables! -C'est un avantage que j'ai sur M<sup>me</sup> de -Faublas… M<sup>me</sup> de Faublas! que j'envie son sort -cependant! combien elle est mieux que moi partagée! -Pouvoir s'enorgueillir de l'avoir pour -époux! porter son nom, son nom si cher! Ah! -cette Sophie trop favorisée, qu'a-t-elle donc fait -de si recommandable qui ait pu lui valoir le bonheur -d'obtenir Faublas? et la pauvre Éléonore, -hélas! qu'avoit-elle fait de si répréhensible qui lui -ait dû mériter le tourment d'épouser ce M. de -Lignolle?—Croyez-moi, ne reprochez pas vos -malheurs à la destinée, n'en accusez que votre -foiblesse, et préparez-en la fin par une résolution -courageuse. Pour triompher d'une passion fatale, -cessez d'en voir l'objet…—Cesser de le voir? -Plutôt mourir!—Cessez de le voir, vous le -devez; vous devez essayer cet unique moyen -d'échapper aux dernières infortunes qui vous menacent.—Plutôt -mourir!—Comtesse, je vais -vous affliger,… mais enfin il faut vous le dire: la -circonstance m'impose aussi des devoirs pénibles. Je -dois, quand je vous aurai conseillé le douloureux -sacrifice, et que vous vous serez obstinée à ne le -point faire, je dois ne rien négliger pour vous -forcer de l'accomplir.—Grands dieux!—Tout -à l'heure j'emmène le chevalier!…—Non, vous -ne l'emmènerez pas! non, vous n'aurez pas -cette cruauté!—Je l'emmène, il le faut.—Il ne -le faut pas! Qui vous y oblige?—La nécessité de -l'arracher à des séductions trop puissantes.—Et -vous auriez le courage de me réduire au désespoir?—J'aurai -le courage de vous rendre à vous-même.—Voulez-vous -priver une femme de son -amant?—C'est vous qui voulez priver un père -de son fils.—Moi! répondit-elle avec une extrême -volubilité, point du tout! ne vous en privez pas. -Restez ici; qui vous a dit de vous en aller? Vous -l'aurois-je dit? c'eût été sans réflexion. Restez -avec nous, cela me fera le plus grand plaisir -et à lui aussi, car… je vous aime beaucoup! mais -il vous aime encore davantage; restez avec nous. -Je vous donnerai un appartement fort commode, -fort beau: tenez! celui de mon mari; et, quant à -mademoiselle votre fille, j'ai encore une chambre -pour elle… Oui, envoyez chercher mademoiselle -votre fille, il sera bien aise de voir sa sœur! -Qu'elle vienne! et M<sup>me</sup> de Fonrose aussi! toute la -famille… Que toute la famille vienne s'établir -chez moi! j'ai de quoi loger toute la famille!… -excepté Sophie… Allons! vous, ajouta-t-elle en -m'adressant la parole, vous ne dites mot! Joignez-vous -donc à moi pour l'engager à rester avec nous.—Mais -que dit-elle donc? s'écria mon père. Permettez-vous -que je parle à mon tour?—Il n'y a -pas besoin de faire de longs discours, reprit-elle -encore très vivement; on répond simplement: oui.—Non… -Madame…—Non? il faut absolument -que le chevalier s'en aille?—Absolument.—Cela -est indispensable?—Indispensable.—En ce cas, -je m'en vais avec lui. Partons tous trois.—Elle -perd tout à fait la tête!—Comment! Monsieur, -je perds la tête? pourquoi cela, s'il vous plaît? Je -voulois bien vous retenir chez moi: pourquoi -refuseriez-vous de me recevoir chez vous? Croiriez-vous -me faire trop d'honneur? croiriez-vous…—C'en -est fait de sa raison!… Faublas, préparez-vous -à me suivre.—Ne vous en avisez point», -me dit-elle; puis, revenant à mon père: «Monsieur, -vous m'emmènerez ou vous ne l'emmènerez -pas!—Comtesse, à quelles extrémités voulez-vous -me réduire? Eh quoi! faudra-t-il que j'emploie -la force?…—La force! il vous sied bien…! C'est -moi qui l'emploierai, la force! Ah! cette fois vous -n'êtes pas chez vous! à mon tour j'appellerai mes -gens!—Madame, s'il étoit possible que mes -résolutions ne fussent pas irrévocablement prises, -ce que vous venez de me faire entendre suffiroit -pour les déterminer.—Quoi donc! vous aurois-je -offensé? c'eût été bien innocemment, je vous jure. -Moi, ce qui me vient à l'esprit, je le dis aussitôt. -N'imputez qu'à ma vivacité ce qui pourroit vous -avoir blessé dans mon discours: en vérité, je n'y -mets ni méchanceté ni réflexion. Songez que c'est -une femme alarmée qui vous parle, un enfant -d'ailleurs,… et un enfant à vous! la femme de -votre fils! votre fille!… O vous qu'avec tant de -plaisir j'appellerai mon père, ne me retirez pas -mon époux,… non, c'est Faublas que je veux dire; -je suis convenue qu'il n'étoit point mon époux… -N'emmenez pas Faublas. Monsieur le baron, je -vous en supplie! Si vous saviez dans quelles angoisses -j'ai passé près de son lit vingt-quatre mortelles -heures! combien de fois j'ai tremblé pour -ses jours!… et, quand mes soins le rendent à la -vie, quand je commence à renaître avec lui, vous -auriez la barbare ingratitude de nous séparer!… -Hélas! moins malheureuse s'il fût mort, il m'eût été -permis du moins de le suivre,… à la même heure,… -dans le même tombeau. Monsieur le baron, ne -l'emmenez pas! bientôt peut-être vous auriez à -vous en repentir, et vos regrets seroient inutiles. -Je le sens, et je le dis: je pourrois, dans mon désespoir… -Vous ne savez pas tout ce que je pourrois! -Ne l'emmenez pas, prenez pitié d'une mère; oui, -dit-elle en se précipitant à ses genoux qu'elle -embrassa, oui, c'est pour mon enfant surtout que -je vous implore!—Que faites-vous! répondit-il -d'une voix troublée, relevez-vous, Madame!—Ah! -mes peines vous ont touché, poursuivit-elle. -Pourquoi vous en défendre? pourquoi vouloir me -le cacher? ne me repoussez pas, ne détournez pas -le visage, dites un mot seulement.»</p> - -<p>Mon père, en effet, très ému, ne pouvoit plus -parler; mais il me fit un signe, qui soudain arrêta les -pleurs de la comtesse et changea son attendrissement -en fureur. «Je vous vois! s'écria-t-elle en -se relevant; vous paroissez me plaindre, et vous -me trahissez, méchant, ingrat que vous êtes!» Le -baron, se faisant alors violence, balbutia ces mots: -«Mon fils, ne m'avez-vous pas entendu?—Non, -lui répondit-elle avec impétuosité, il ne vous entendra -pas, parce qu'il n'est pas, comme vous, -perfide, impitoyable.—Chevalier, quittez cette -chambre.—Garde-toi de le faire!—Faublas, -c'est un ami qui vous prie de sortir.—Faublas, -c'est une amante qui te conjure de ne pas -l'abandonner!» Le baron, qui me vit encore incertain, -me dit d'un ton très ferme: «Je vous -l'ordonne.» La comtesse, qui ne me trouva pas -l'air assez indocile, me cria: «Je te le défends.»</p> - -<p>Hélas! à qui des deux me soumettre?… O mon -Éléonore! c'est avec désespoir que ton amant te -désobéit; mais le moyen qu'un fils résiste aux -ordres de son père!… M<sup>me</sup> de Lignolle, surprise -et désolée de voir que je me levois pour me traîner -vers la porte, voulut courir à moi, le baron l'arrêta; -elle essaya de se jeter sur le cordon de sa sonnette, -il la retint; elle espéroit du moins pouvoir appeler, -il lui mit une main sur la bouche: aussitôt le -fauteuil que je venois de quitter la reçut évanouie.</p> - -<p>Je voulois revenir; mon père m'entraîna; mon -père me donna le bras, nous descendîmes. Je vis -dans notre voiture une femme qui s'y tenoit cachée: -c'étoit M<sup>me</sup> de Fonrose; le baron lui dit: «Il -n'y a pas un moment à perdre, courez à votre -amie, qui se trouve mal; quant à nous, le temps -presse, il est impossible que nous vous attendions. -Restez à dîner chez la comtesse, et ce soir vous la -prierez de vous renvoyer dans sa berline.»</p> - -<p>La baronne aussitôt nous quitta, et sur-le-champ -nous partîmes. Mon père resta longtemps -plongé dans une rêverie profonde; puis je l'entendis -pousser un soupir et murmurer ces mots: -«Pauvre enfant! je la plains!» Ensuite il ramena -sur moi des regards attendris; et, d'un ton assez -ferme, quoique d'une voix encore altérée, il me -dit: «Mon fils, je vous défends de revoir M<sup>me</sup> de -Lignolle.»</p> - -<hr /> - - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em">A Nemours, je trouvai ma chère Adélaïde -dont la douleur renouvela toute -la mienne. O ma Sophie! je vous -avois perdue; et, quoique M<sup>me</sup> de Lignolle -me devînt chaque jour plus chère, vous -étiez encore celle que je préférois.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Fonrose nous rejoignit le soir; elle -avoit eu beaucoup de peine à tirer la comtesse de -son évanouissement, et plus de peine encore à lui -persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire -une inutile scène. La baronne, en s'adressant à -mon père, ajouta: «Je la crois capable de se -porter bientôt à toutes sortes d'extrémités, si, ne -prenant en considération ni ses malheurs ni sa -jeunesse, vous ne permettez pas que ce jeune -homme aille rarement, mais du moins quelquefois, -donner à cette enfant les seules consolations qui -puissent lui rendre son état un peu supportable.» -Mon père, qu'alors j'observois avec attention, ne -répondit à ce discours de la baronne par aucun -signe d'approbation ou de mécontentement. Je -passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre, -une nuit fort agitée; le lendemain, nous rentrâmes -à Paris, où déjà trois lettres m'attendoient. La -première me venoit de Justine; mon Éléonore -avoit écrit la seconde; et, quant à la troisième, -vous ferez comme je fus obligé de faire, vous -devinerez de qui elle étoit.</p> - -<blockquote> -<p><i>Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; -je le prie de passer chez moi dès qu'il le -pourra. Il voudra bien seulement m'annoncer le jour -de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la veille.</i></p> - -<p><i>Votre père est un méchant; souffrez-vous autant -que moi des peines qu'il nous cause? Tiens, mon -ami, si tu ne veux pas que je succombe à mon chagrin, -hâte-toi de reprendre assez de force pour me -venir voir. Que je te voie seulement, je serai contente. -Depuis deux jours que le cruel nous a séparés, -je meurs d'inquiétude, d'impatience, d'amour et -d'ennui.</i></p> -</blockquote> - -<hr /> - - -<blockquote> -<p class="ind"><i>Monsieur le chevalier,</i></p> - -<p><i>Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que -cela lui fera plaisir s'il vous fait ses adieux, et qu'il -a quelque chose d'important à vous dire; mais que, -par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir -voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me -charge de vous le demander. Suivant une coutume de -la loi de nature, on supporte à un malade qui se -meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect, -vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli -savoir-vivre envers tout le monde, vous auriez dans -le cœur une âme bien dure de refuser si peu de chose -à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous. -C'est en conséquence de ce que je vous attends pour -vous présenter à mon maître, afin que vous lui fassiez -passer son envie de parler, et que vous le remontiez -un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit toujours -quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste -comme le bonnet de nuit de feu ma grand'maman -Robert, qui est devant Dieu. Par manière d'acquit, -vous ferez mieux de lui donner, tout en causant, -par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques -bonnes embrassades bien serrées, puisqu'il s'est mis -dans la tête que cela lui feroit du bien. Malgré ça, -je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre garde -de ne pas l'étouffer, parce qu'il est très foible de tout -son corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, -puisque les chirurgiens contestent que, d'un moment -à l'autre, il peut passer dans mes bras comme une -chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit -de toute force impossible d'attendre longtemps votre -commodité: or, ce qu'il en feroit, ce ne seroit pas -du tout par impolitesse, ni par trop grande impatience; -mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en -haut nous appelle, il faut, sans tant de façons, -quitter la compagnie. Voilà pourquoi, si vous le -voulez, je vous enverrai dès demain sa voiture, dont -il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son -lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied -ferme, avec lequel je suis très respectueusement,</i></p> - -<p class="ind"><i>Monsieur le chevalier,</i></p> - -<p><i>Votre très humble et très obéissant serviteur, -<span class="sc">Robert</span>, son valet de chambre.</i></p> -</blockquote> - -<p>J'appelai Jasmin: «Tiens, va-t'en tout à -l'heure chez M<sup>me</sup> de Montdésir…—Ah! ah! -celle-là que vous faites toujours attendre: car elle -vous fait toujours demander.—Tu la remercieras -de son billet, tu lui diras qu'elle présente mes respects -à la personne qui le lui a fait écrire, et qu'elle -fasse tenir à cette personne la lettre que voici… -Remarque qu'elle est signée Robert… Ou plutôt,… -je vais la mettre sous enveloppe… Tu me comprends? -c'est à M<sup>me</sup> de Montdésir qu'il faut remettre -ceci.—Oui, Monsieur.—De là tu iras -chez M<sup>me</sup> la comtesse de Lignolle…—Ah! cette -jolie petite brune si drôle, si alerte, qui l'autre -jour dans le boudoir vous a donné ce bon soufflet… -Il faut que cette femme-là vous aime bien, Monsieur?—Oui, -mais tu as trop de mémoire… -Écoute: tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas -son laquais La Fleur, tu lui diras que -j'adore sa maîtresse…—Puisque vous me chargez -de le lui dire, c'est qu'il le sait déjà.—Il le -sait, tu as raison.—Bon! il est donc nécessaire -que M. La Fleur et moi nous soyons bons amis. -Monsieur, si je lui proposois un verre de vin?—Propose-lui -en deux,… à ma santé… Jasmin, tu -m'entends?—Oh! oui. Monsieur, vous êtes le -plus aimable et le plus généreux…—Recommande -à La Fleur de prévenir M<sup>me</sup> de Lignolle -que je me rendrai chez elle dès que j'aurai pu -concerter avec M<sup>me</sup> de Fonrose les moyens de -reprendre mes habits de femme et de sortir d'ici -sans que le baron me voie.—Très bonne, cette -commission-là, je ne l'oublierai pas.—Enfin, tu iras -chez monsieur le comte de Rosambert…—Tant -mieux. C'est encore un garçon bien jovial, celui-là! -je m'ennuyois de ne le plus voir.—Jasmin, -si tu voulois m'écouter!… Tu parleras à Robert, -son valet de chambre, tu lui annonceras que, -malgré ma foiblesse, j'irai voir son maître dès demain. -J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture. -Robert n'a qu'à me l'envoyer à dix heures du matin.—Oui, -Monsieur.—Eh bien! tu pars?—Sans -doute.—Quoi! Jasmin! chez M<sup>me</sup> de Lignolle, -avec ma livrée?—Vous avez raison. L'habit -bourgeois, nigaud que je suis, l'habit bourgeois!—Jasmin, -tu diras partout que je n'ai pas -répondu par écrit, parce que je me sentois trop -fatigué.—Oui, Monsieur.—Attends donc. Si M. de -Belcour demande où tu es, je répondrai que je t'ai -envoyé chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons -pas des deux autres commissions.—Sans -doute! Des affaires de femmes, ça ne regarde que -vous. Il ne faut pas que monsieur votre père entre -là dedans… Ah çà, mais il trouvera que j'ai été -longtemps dehors! Il me fera de mauvaises raisons!—Eh -bien, mon cher, écoutez patiemment, -et surtout ne répondez pas.—Vraiment, voilà ce -qui me coûte. Je n'aime pas qu'on me gronde -quand je fais mon devoir.—Vous serez défendu -par le témoignage de votre conscience, imbécile! -et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi?—Pour -vous, Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine, -et j'endurerois cent mauvais propos; vous -allez voir.»</p> - -<p>Mon généreux domestique me tint parole; il -revint en nage; et, loin de se permettre seulement -un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur, il -avoua noblement qu'il s'étoit amusé sur sa route. -O mon bon Jasmin, que ne donneroient pas quantité -de jeunes gens de famille pour avoir un serviteur -comme vous!</p> - -<p>M. de Belcour, ce soir-là, ne quitta ma chambre -que lorsqu'il me vit endormi. Mes chagrins me -réveillèrent à la pointe du jour. La marquise eut -un soupir; mon Éléonore, plusieurs regrets bien -vifs; Sophie, mille souvenirs doux et cruels. Mais -quelle fut mon inquiétude lorsque, voulant relire -la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus! -Je me fis rapporter mes habits de femme, je fouillai -dans toutes les poches: le précieux papier n'y -étoit point. Ah! je l'ai sans doute laissé chez -M<sup>me</sup> de Lignolle!… et s'il est tombé dans ses -mains! grands dieux!</p> - -<p>Les gens de Rosambert me vinrent chercher de -très bonne heure. Ce fut Robert qui m'ouvrit la -chambre à coucher de son maître. «Vous pouvez -lui parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas -encore tout à fait mort; mais il ne le portera pas -loin, le pauvre jeune homme! il avoit tout à l'heure -une fièvre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur, -ne le gênez dans aucune de ses idées, dites -tout comme il dira…—A qui parlez-vous ainsi -tout bas?» demanda le comte d'une voix presque -éteinte. Le valet de chambre répondit: «C'est -monsieur le chevalier de Faublas…» Dès qu'il -eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tête -avec effort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia -ces mots: «Je vous revois; j'aurai donc la -consolation de pouvoir vous confier mes derniers -sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous… -Sans partialité, convenez-en, n'est-elle pas bien -sauvage et bien romanesque, cette pointilleuse -amazone qui, pour une plaisanterie de société, met -au tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?»</p> - -<p>Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord -foible, lente et gênée, devint tout à coup ferme, -brève et distincte. «Cette M<sup>me</sup> de B…, continua-t-il, -cette M<sup>me</sup> de B…, qui connoît si bien le -monde et ses usages, la galanterie et son code, les -droits de notre sexe et les privilèges du sien, ne -pouvoit-elle point, en conscience, calculer que, -grâce au succès de mon dernier attentat, nous -demeurions, elle et moi, parfaitement quittes l'un -envers l'autre? Seulement, punie comme elle avoit -offensé, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas -que nous nous devions équitablement le mutuel -oubli des petites noirceurs dont la première elle -avoit égayé le grand œuvre de notre rupture en -une soirée consommée, et par lesquelles ensuite, -autorisé de son exemple, je m'étois cru permis -d'amener notre raccommodement fait et rompu dans -la même nuit, dans le même instant? Comment -donc se fait-il qu'oubliant la loi générale et ses -propres principes, elle ait pris cette étrange résolution -de venir comme une folle, au péril de sa -vie, si chère aux amours, attaquer la mienne, qui -ne leur étoit pas tout à fait indifférente? Qui -lui a suggéré ce dessein vraiment infernal? L'honneur? -ce n'est pas où j'ai frappé M<sup>me</sup> de B… -qu'elle se seroit jamais avisée de placer le sien; -elle possède trop à fond la science très différente -des mots et des choses. C'est donc le démon de -l'amour-propre! Celui-là, je ne l'ignorois pas, ne -rencontra jamais de femme humiliée qui ne fût -prête à suivre aveuglément ses plus sots conseils. -Cependant je n'aurois pas deviné qu'il eût assez -d'empire pour déterminer une belle dame à tuer -quiconque pourroit se glorifier d'avoir remporté -sur elle quelque avantage dont son petit orgueil -se fût trouvé blessé… Mon ami, je n'ai, je vous -proteste, par rapport à M<sup>me</sup> de B…, qu'un -regret, celui de lui avoir fait une trop douce -injure. Néanmoins je ne prétends pas dire que ma -conduite fut, en cette occasion, tout à fait exempte -de reproche; mais je soutiens que vous seul aviez -le droit de vous en plaindre. Faublas, que voulez-vous! -je fus entraîné, je ne vis que le doux plaisir -de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle -m'avoit échappé, par vingt détours plaisamment -perfides. Les considérations qui m'auroient pu -retenir ne se présentèrent seulement pas à mon -esprit, entièrement préoccupé de ses bizarres projets -de vengeance; et ce ne fut qu'après avoir -repris ma maîtresse que je me reconnus coupable -de quelques torts envers mon ami. Quel châtiment -terrible a cependant suivi la plus excusable des -fautes! quel ennemi s'est chargé de la querelle de -Faublas! et comme il l'a vengé! Hélas! Rosambert, -pour vous avoir étourdiment donné quelques -passagers chagrins, méritoit-il de mourir à vingt-trois -ans, et de mourir de la main d'une femme!»</p> - -<p>Ces dernières paroles furent prononcées d'une -voix si foible que j'eus besoin de toute mon attention -pour les entendre. La pitié naturelle au cœur -des jeunes gens vint émouvoir mon cœur: «Rosambert, -mon cher ami, je vous plains.—Ce -n'est pas assez, me répondit-il; il faut que vous -me pardonniez…—Oh! de toute mon âme!—Et -que vous me rendiez votre amitié première…—Avec -bien du plaisir.—Et que vous veniez -me voir tous les jours, jusqu'à celui qui doit terminer…—Quelle -idée! la nature à votre âge a -tant de ressources! espérez…—Vraiment! on -espère toujours, interrompit-il; mais cela n'empêche -pas qu'il ne faille un beau matin prendre -congé de ses amis… Faublas, répétez-moi que -vous me pardonnez…—Je vous le répète.—Que -vous m'aimez comme autrefois.—Comme -autrefois.—Donnez-m'en votre parole d'honneur.—Je -vous la donne.—Surtout, promettez-moi -que, sans en dire rien à la marquise, vous me -viendrez voir exactement jusqu'à mon dernier -jour.—Rosambert, je vous le promets.—Foi -de gentilhomme?—Foi de gentilhomme.</p> - -<p>—Eh bien, s'écria-t-il gaiement, vous me ferez -encore plus d'une visite… Allons, Robert, ouvre -les volets, tire les rideaux, viens me mettre sur -mon séant… Chevalier, vous ne me complimentez -pas! Mon valet de chambre n'est-il pas un homme -à talent? Que dites-vous de son style? Savez-vous -bien que sa lettre m'a coûté dix minutes de méditation -profonde? Hier les médecins m'ont annoncé -qu'ils répondoient de moi: monsieur Robert tout -de suite a pris la plume… Eh bien! Faublas, -pourquoi donc cet air sérieux et froid? Seriez-vous -fâché d'être sûr que cette fois encore j'en reviendrai? -Lorsque aujourd'hui vous me pardonniez, -étoit-ce à condition que je me ferois enterrer -demain? Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez -puni, l'héroïque femme qui m'a terrassé? Pour -que vous fussiez bien vengé, falloit-il nécessairement -qu'elle me tuât? Je ne l'ai pas tuée, moi, -lorsque je tenois sa vie dans mes mains. Je l'ai -blessée, la délicate personne, doucement blessée, -oh! bien doucement! j'étois sûr qu'elle n'en -mourroit pas… Mais je suis très fâché qu'elle se -soit affligée de son petit malheur au point d'en -perdre la tête. Parce que je l'avois une fois vaincue -dans son art même, falloit-il que, désespérant à -jamais des armes de son sexe, elle prît celles du -mien pour m'attaquer? Il est vrai qu'elle vient de -s'acquérir l'immortelle gloire d'avoir presque démis -l'épaule de M. de Rosambert: il y a sans doute à -cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du -profit, je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous -le dis en confidence, et quelque jour peut-être la -marquise elle-même daignera vous l'avouer: en -changeant la nature de nos combats, M<sup>me</sup> de B… -s'est fait encore plus de mal qu'à moi. L'amour, -quand il existe entre deux jeunes gens de différent -sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir; -toujours il la renouvelle, pour ne la -terminer jamais. Les deux charmans ennemis, -devenus irréconciliables, ne cessent de se poursuivre, -de se joindre et de se combattre. Or, tout -le monde le sait, dans cette lutte que l'on croiroit -inégale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui -triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lassée, -la guerrière un instant chancelle, le trop heureux -athlète s'épuise au sein de la victoire; et ce n'est -pas lui qui peut jamais dissimuler une défaite, ni la -pallier de quelques excuses, ni se relever plus -redoutable après une chute. Hélas! c'en est fait! -je ne dois plus ainsi mesurer mes forces avec -M<sup>me</sup> de B… L'insensée! elle a confié nos intérêts -et sa vengeance au cruel dieu de la guerre. Vénus -ne nous appellera plus ensemble à ses doux exercices! -c'est Mars qui va désormais nous ordonner -les combats,… les combats sérieux et sanglans! -Nous aurons donc, à la place des Amours, les Furies -pour témoins, et pour champ de bataille un grand -chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mêmes, -ces armes courtoises dont elle et moi faisions -corps à corps un si loyal usage, elles seront -échangées contre des pistolets meurtriers, qui de -loin vous…—Des pistolets! Comment! vous -retournerez à Compiègne?…—Si j'y retournerai! -Quelle demande!—Quoi! Rosambert, vous irez -vous battre avec une femme!—Vous plaisantez: -c'est un grenadier que cette femme-là. D'ailleurs, -j'ai promis… <i>J'ai promis</i>, Faublas, <i>il n'importe à -quel Dieu</i>.—Quoi! Rosambert, vous irez exposer -vos jours, pour menacer…!—Votre avis, Faublas, -est donc que je n'y suis point, en conscience, -obligé?—Certainement!—Eh bien, rassurez-vous, -c'est le mien aussi. J'estime que nos plus -scrupuleux casuistes ne me croiroient pas tenu de -remplir un engagement ridicule et cruel, arraché -par la force et surpris par la ruse; j'aime mieux -laisser mon héroïque adversaire se glorifier de ma -défaite que d'aller me commettre avec une femme, -pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner -chez l'étranger. Vous le savez d'ailleurs, je n'aime -pas le sang, je hais les duels, et je crois, en vérité, -que, si j'étois encore obligé de me battre, la mort -me sembleroit préférable à l'ennui d'un second -exil. Ah! mon ami, qu'ils se sont traînés lentement -les jours de notre séparation! Bon Dieu! -l'assommant pays que celui d'où je viens! Cette -Angleterre si prônée, qu'elle est triste! Allez-y, si -vous aimez la philosophie coureuse, la politique -babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous -voulez contempler, dans l'arène du pugilat, des -seigneurs avec leurs porteurs de chaises, des farces -populaires dans le double sanctuaire<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> de la loi, -et des cimetières au théâtre, et des héros à la -potence. Courez à Londres, tâchez d'y reconnoître -nos manières et nos modes étrangement -travesties, ou ridiculement outrées par de maladroits -singes et de gauches poupées. Courez, -Faublas, et puissiez-vous former leurs petits-maîtres -automates! Puissiez-vous animer leurs -femmes statues! Si, nouveau Pygmalion, vous y -parvenez, qu'alors elles vous rassasieront promptement -de plaisirs accordés sans obstacles, goûtés -sans art, répétés sans variété! Comme elles vous -accableront ensuite de leur reconnoissance sans -bornes et de leur tendresse sans fin! Oui, je parie -que, dès la seconde nuit, vous trouvez la satiété -dans les bras d'une Angloise. Eh! qu'y a-t-il de -plus froid que la beauté, quand les grâces ne lui -donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il -de plus insipide que l'amour même, lorsqu'un peu -d'inconstance et de coquetterie ne l'égayent pas? -Cette milady Barington, par exemple, c'est une -Vénus; mais… Tenez, je me sens aujourd'hui trop -fatigué, demain je vous conterai l'histoire de notre -éternelle liaison, qui dureroit encore, si je n'en -avois hâté la fin par une plaisanterie neuve et -piquante<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>La Chambre des communes et des pairs.</i> Que si quelqu'un -avoit l'injustice de me reprocher la manière superficielle et -tranchante dont le comte de Rosambert juge et dénigre ici -la seconde nation de l'Europe, il me sera sans doute permis -d'observer, sans offenser personne, que c'est un jeune seigneur -françois qui parle en 1784.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais -permis d'écrire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai -probablement vous apprendre les aventures de Dorothée. -Maintenant, cela m'est encore défendu. <i>Le temps présent est -l'arche du Seigneur.</i></p> -</div> -<p>«Chevalier, poursuivit-il en me tendant la -main, j'avois besoin de vous revoir,… et de revoir -la France. Mon heureuse patrie, je le vois -bien, est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons -pas le droit de juger nos pairs, mais chaque -matin nous commençons, à la toilette d'une jolie -dame, le procès du roman de la veille et de la -pièce du lendemain. Nous ne haranguons point -nos parlemens, mais nous allons, le soir, décider au -spectacle et trancher dans les cercles; nous ne -lisons point des milliers de gazettes au mois; mais -la chronique scandaleuse de chaque journée réjouit -nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue, -par la noblesse de leur port et la dignité de leur -maintien que nos Françoises ordinairement se distinguent; -elles ont ce qui se fait admirer moins et -rechercher davantage: la taille, la figure, la -vivacité des Nymphes, l'abandon, le goût, la -légèreté des Grâces; elles ont en naissant l'art de -plaire et de nous inspirer à tous le désir de les -aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher -d'ignorer, en général, ces grandes passions qui, -dans moins de huit jours à Londres, vous mettent -une romanesque héroïne au tombeau; mais ce -sont elles qui savent comment on doit commencer -une intrigue et la finir à temps. Ce sont elles qui -savent provoquer par l'étourderie, éluder par la -ruse, avancer pour combattre, reculer afin d'attirer, -précipiter leur défaite quand il s'agit de l'assurer, -la différer lorsqu'il ne faut qu'en augmenter le -prix, accorder avec grâce, refuser avec volupté, -tantôt donner et tantôt laisser prendre, continuellement -exciter le désir, se garder de jamais -l'éteindre, souvent retenir un amant par la -coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance, -le perdre enfin avec résignation, sinon -l'éconduire avec adresse; soit caprice ou désœuvrement, -le reprendre, et le reperdre sans -humeur, ou sans scandale le quitter encore. Ah! -j'avois besoin de revoir mon pays. Oui, chaque -jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays -seulement qu'il me sera donné de retrouver des -maîtresses tour à tour volages et tendres, frivoles -et raisonnables, emportées et sages, timides et -hardies, réservées et foibles; des maîtresses qui, -possédant le grand art de se reproduire à chaque -instant sous une forme différente, vous font goûter -mille fois, au sein de la constance, les plaisirs -piquans de l'infidélité; des maîtresses dissimulées, -trompeuses, et même un peu perfides; usagées, -spirituelles, adorables, comme M<sup>me</sup> de B… Ce -n'est qu'aux heureuses femmes de Versailles et de -Paris qu'il est permis de rencontrer des jeunes -gens élégans sans prétention, beaux sans fatuité, -complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais -par légèreté seulement, inconstans, mais par occasion, -séducteurs, mais par instinct; d'ailleurs -infatigables avec une figure efféminée; avec un -air modeste, entreprenans jusqu'à la témérité; -des jeunes gens qui, n'ayant jamais trop présumé -ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunité des -lieux, ni de la facilité des personnes, surprennent -celle-ci par les grands sentimens, celle-là par la -gaieté, cette autre par l'audace; la défiante et -craintive Émilie, dans son salon même où chacun -peut entrer à toute heure; la coquette Arsinoé, -non loin du lit conjugal où veille le jaloux; l'innocente -Zulma, jusqu'au fond de l'étroite alcôve où -sa vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes -gens qui, favorisés de la sensibilité la plus expansive, -peuvent très bien idolâtrer deux ou trois -femmes à la fois; des amans enfin, des amans -accomplis, comme Faublas, et comme… J'allois, -Dieu me pardonne! citer Rosambert, mais je -m'arrête; ce seroit, je le sens, profaner deux -grands noms que de leur associer mon nom trop -peu digne.»</p> - -<p>A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de -Rosambert, et je ne pus m'empêcher de sourire. -«Mon ami, ferai-je seul les frais de la conversation? -poursuivit-il; allons, asseyez-vous et parlez -à votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'est-elle -devenue?—Hélas!—Malheureux époux, je -vous entends… Et de sa rivale, qu'en faites-vous?—De -sa rivale,… de sa rivale… Mais…—Bon! -s'écria-t-il en riant, il va me demander laquelle! -cela doit être. Il entre dans le monde avec tous -les moyens de s'y distinguer; et sa première aventure -le met encore en évidence! Il faut bien que -les femmes se l'arrachent! heureux mortel!… Eh -bien, voyons: les rivales de Sophie, combien -sont-elles?—Elles sont une, mon ami.—Une! -Quoi! la marquise vous retient toujours enchaîné?—La -marquise!… Tenez, Monsieur le comte, -laissons la marquise; je n'aime point à vous entendre -parler d'elle.»</p> - -<p>Le ton de ma réponse annonçoit un mouvement -d'humeur qui fut bientôt calmé: car j'aimois encore -Rosambert, et sa gaieté me séduisoit toujours. -Mais en vain me fit-il cent questions pour apprendre -ce qui m'étoit arrivé depuis notre séparation. -J'eus le courage de lui refuser toute espèce de confidence: -la confiance n'étoit pas revenue. «Voilà -bien de la discrétion perdue, me dit-il enfin quand -il me vit prêt à sortir; songez donc que, sans avoir -seulement besoin de le demander, je saurai désormais -tout ce que vous faites. Grâce à moi, grâce à la -marquise, et surtout grâce à vos mérites, ajouta-t-il -en riant, car je ne prétends en rien porter atteinte -à votre gloire, grâce à vos mérites, vous voilà -maintenant un personnage trop considérable pour -que le public ne s'informe pas curieusement de ce -que vous devenez. Mais, en attendant qu'il m'ait -appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir -vous le répéter: si vous aimez votre épouse, -défiez-vous de M<sup>me</sup> de B… Votre épouse, je le -gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie… -Adieu, Faublas, à demain, car je compte sur -votre parole; et la marquise, souvenez-vous-en -bien, doit ignorer que votre amitié m'est rendue. -Adieu.»</p> - -<p>Un billet de M<sup>me</sup> de Montdésir arriva chez moi -comme je venois d'y rentrer. La marquise me faisoit -dire que le comte, dont les médecins avoient, -dès la surveille, permis le transport, ne devoit pas -être aussi mal que me l'annonçoit la prétendue -lettre du prétendu valet de chambre. M<sup>me</sup> de B… -me prioit, en conséquence, de vouloir bien ne pas -faire à M. de Rosambert la visite sollicitée. «Je… -je ne la ferai pas. Dites que je ne la ferai pas.» -Telle fut l'insidieuse réponse que remporta le -tardif commissionnaire.</p> - -<hr /> - - -<div class="break"></div> - -<p class="cg top4em"><i>Imprimé par Jouaust et Sigaux</i><br /> -<span class="small">POUR LA</span><br /> -PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE</p> - -<p class="c small">M DCCC LXXXIV</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large"><i>PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE</i></p> - - -<p>Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25 -whatman.—Tirage en GRAND PAPIER (in-8<sup>o</sup>), à 170 pap. -de Hollande, 20 chine, 20 whatman.</p> - -<table summary=""> -<tr> -<td class="ind">HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.—DÉCAMÉRON -de Boccace, grav. de <span class="sc">Flameng</span>.</td> -<td class="num"><i>Épuisés.</i></td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de <span class="sc">J. Garnier</span>, -grav. par <span class="sc">Lalauze</span> ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc.</td> -<td class="num">50 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">MANON LESCAUT, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">25 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">GULLIVER (<span class="sc">Voyages de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td> -<td class="num">25 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de <span class="sc">Boilvin</span>.</td> -<td class="num">60 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">PERRAULT (<span class="sc">Contes de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">30 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de -<span class="sc">J. Worms</span>, grav. par <span class="sc">Rajon</span>.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, -grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>. 5 fascicules.</td> -<td class="num">45 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">ROBINSON CRUSOÉ, grav. de <span class="sc">Mouilleron</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">PAUL ET VIRGINIE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">GIL BLAS, grav. de <span class="sc">Los Rios</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">45 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CHANSONS DE NADAUD, grav. d'<span class="sc">Ed. Morin</span>. 3 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">60 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">LE DIABLE BOITEUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">30 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">ROMAN COMIQUE, grav. de <span class="sc">Flameng</span>. 3 vol.</td> -<td class="num">35 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>, 4 vol.</td> -<td class="num">50 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">MILLE ET UNE NUITS, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 10 vol.</td> -<td class="num">90 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">LES DAMES GALANTES, dessins d'<span class="sc">Ed. de Beaumont</span>, -gravés par <span class="sc">Boilvin</span>. 3 vol.</td> -<td class="num">40 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins -de <span class="sc">J. Garnier</span>, gravés par <span class="sc">Champollion</span>. 4 vol.</td> -<td class="num">45 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">BEAUMARCHAIS: <i>Mariage de Figaro</i>, <i>Barbier de Séville</i>. -Dessins d'<span class="sc">Arcos</span>, gravés par <span class="sc">Monziès</span>, 2 vol.</td> -<td class="num">32 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">DIABLE AMOUREUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 1 vol.</td> -<td class="num">20 fr.</td> -</tr> -<tr> -<td class="ind">CONTES D'HOFFMANN, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td> -<td class="num">36 fr.</td> -</tr> -</table> - -<p class="gap"><span class="sc">Nota.</span>—<i>Les prix indiqués sont ceux du format in-16. -S'adresser à la librairie pour les autres exemplaires.</i></p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, -tome 4/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 4 *** - -***** This file should be named 62120-h.htm or 62120-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/1/2/62120/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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