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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 - -Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray - -Illustrator: Paul Avril - -Release Date: May 13, 2020 [EBook #62120] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 4 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - - - LES AMOURS - DU CHEVALIER - DE FAUBLAS - - TOME QUATRIÈME - - [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT] - - _ÉDITION JOUAUST_ - - Paris, 1884 - - - - - LES AMOURS - DU CHEVALIER - DE FAUBLAS - - [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT] - - TOME QUATRIÈME - - PARIS, M DCCC LXXXIV - - - - - LES AMOURS - DU CHEVALIER - DE FAUBLAS - - PAR - LOUVET DE COUVRAY - - AVEC UNE - PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER - - _Dessins de Paul Avril_ - GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS - - [Marque d'imprimeur: IOVAVST] - - PARIS - LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES - Rue Saint-Honoré, 338 - - M DCCC LXXXIV - - - - -[Illustration: LE SOUFFLET] - - - - -LA - -FIN DES AMOURS - -DU CHEVALIER - -DE FAUBLAS - - -Hélas! je suis à la Bastille. - -J'y passai presque tout l'hiver, quatre mois, quatre mois entiers. On -l'a mille fois écrit, cependant je me vois forcé de l'écrire encore[1]: -tous les chagrins sont rassemblés dans ce séjour funeste, et de tous les -chagrins le plus inconsolable, l'ennui, l'ennui terrible, y veille nuit -et jour à côté de l'inquiétude et de la douleur. Je crois que la mort -l'habiteroit bientôt seule, s'il étoit possible qu'on empêchât -l'espérance d'y pénétrer. O mon roi! le jour où, dans ton équité, tu -détruiras ces prisons fatales sera pour ton peuple un jour d'allégresse. - - [1] C'étoit au mois de juillet 1788 que je mêlois ainsi mes - réclamations à celles de tous les citoyens. Comment deviner alors - qu'au mois de juillet 89 la Bastille seroit, en moins de trois - heures, emportée d'assaut par mes vaillans compatriotes? Comment - deviner les rapides progrès de la Révolution qui devoit nous - assurer, avec la liberté individuelle, la liberté publique? Grâces - te soient rendues, Dieu de ma patrie! Tu as jeté sur elle un regard - libérateur; tu lui as donné précisément ensemble tous les hommes et - tous les événemens nécessaires à sa régénération si désirable et si - difficile. - -Le soleil, qui depuis plus de deux heures peut-être éclairoit le reste -du monde, commençoit à peine à paroître pour nous, malheureux -prisonniers; à peine un de ses plus foibles rayons, obliquement dirigé, -frappoit la première moitié de l'étroite et longue _lucarne_ à regret -pratiquée dans l'épaisseur d'un énorme mur. Mes yeux, qui depuis -longtemps n'avoient plus de larmes, mes yeux appesantis alloient se -fermer pour quelques instans. Pour quelques instans je cessois d'appeler -Sophie ou la mort; tout à coup j'entends s'ouvrir ma triple porte, et le -gouverneur entre, qui me crie: «Liberté, liberté!» Comment un infortuné, -détenu seulement depuis quelques jours dans un des moins affreux cachots -de la Bastille, peut-il entendre ce mot-là sans expirer de joie? Comment -ai-je pu supporter l'excès de la mienne? Je n'en sais rien; mais ce que -je sais bien, c'est que j'allois, tout nu, me jeter hors de mon tombeau, -quand on me représenta qu'il falloit au moins prendre le temps de -m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue, et pourtant ne se -fit plus vite. - -Je mis peu de temps à gagner la première porte. Dès qu'elle s'ouvrit, M. -de Belcour[2] accourut vers moi. Avec quel transport j'embrassai mon -père! avec quel plaisir il me reçut dans ses bras! - - [2] On se souviendra peut-être que le baron de Faublas avoit pris le - nom de Belcour dans la retraite où nous nous tenions cachés près de - Luxembourg. - -Après m'avoir adressé les plus doux reproches, après m'avoir rendu les -plus tendres caresses, le baron entendit la question délicate que déjà -lui répétoit un époux plein d'inquiétude et d'impatience. «Ta Sophie, me -dit-il, je voudrois pouvoir te la rendre, mais une femme charmante qui -prend l'intérêt le plus vif à tout ce qui te touche...» - -Je crus que le baron parloit de la marquise de B...; un soupir -m'échappa. Quiconque se rappellera tout ce que la marquise a fait et -souffert pour moi me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon père avoit -été surpris de l'entendre; mais il se tut quelques instans, et me -regarda très attentivement; puis il reprit: - -«Cette dame, qui prend un vif intérêt à tout ce qui vous touche, m'a -dit...--Vous a dit!... Mon père, vous l'avez vue? vous lui avez -parlé?--Oui, mon ami.--Vous lui avez parlé, mon père?--Je lui ai parlé, -oui.--Eh bien! n'est-il pas vrai qu'elle est... Mais tout à l'heure vous -en faisiez la remarque, elle est vraiment charmante!--J'en conviens.--Et -vous croyez, mon père, qu'elle s'intéresse toujours beaucoup...--A vous; -oui, je le crois.--Mon père, elle vous a dit?...--Que Mme de Faublas -s'étoit vue forcée de quitter son couvent le lendemain du jour où l'on -vous y avoit arrêté. Personne n'a pu découvrir en quel endroit Lovzinski -l'a cachée.--O chère épouse! oh! dans quel état elle étoit, lorsque les -soldats, m'ayant environné, m'accablèrent de leur nombre. Je la vis -tomber... évanouie,... mourante. Ah! si ma Sophie n'est plus, tout est -fini pour moi.--Éloignez ces idées funestes, mon fils... Sans doute -votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous aimer: le jour qu'elle -quitta son couvent, elle paroissoit bien désolée, bien inquiète, mais on -ne craignoit rien pour sa vie.--Vous me rassurez, vous me consolez, nous -la retrouverons.--Je le désire vivement, cependant je n'oserois -l'assurer. J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore; mais -je vous avoue que je commence à désespérer du succès.--Quoi! mon père, -elle vit, je suis libre, et je ne la retrouverois pas! Ah! je la -retrouverai, soyez sûr que je la retrouverai.» - -Cependant notre voiture avançoit. Déjà sortis des cours de la Bastille, -nous touchions à la porte Saint-Antoine, lorsqu'un domestique à cheval, -ayant fait signe à notre cocher d'arrêter, me remit une lettre en me -disant: «C'est de la part de mon maître, que voici.» Il me montroit un -jeune cavalier qui caracoloit en face de notre carrosse, à l'entrée même -du boulevard. Malgré le chapeau rond dont le joli garçon tenoit ses yeux -presque couverts, je reconnus le vicomte de Florville. Je reconnus -l'élégant frac anglais dont il s'étoit paré dans des temps plus heureux -pour venir, jusque dans la chambre du chevalier de Faublas, désabuser un -amant trop injuste, et une autre fois, pour conduire Mlle Duportail à la -petite maison de Saint-Cloud. Je me précipitai à la portière en criant: -«C'est elle!» Aussitôt le vicomte m'honora du sourire le plus caressant, -me salua de la main, et prit le galop. Enchanté de le revoir et ne -pouvant contenir ma joie, je criois toujours: «C'est elle!» Le baron -crioit aussi. «Mon ami, vous allez tomber dehors... Vous allez tomber, -Monsieur, prenez donc garde!--Mon père, c'est elle!--Qui, elle?--Elle, -mon père!... cette femme charmante dont nous parlions tout à l'heure. -Regardez.» - -J'avois pris ou j'avois cru prendre la main de M. de Belcour; je tirois -à moi, et je déchirois sa manchette. «Si vous voulez que je regarde, -rangez-vous un peu, me dit-il. Où la voyez-vous donc?--Là-bas, là-bas. -Elle est déjà un peu loin; mais vous pouvez encore distinguer son joli -cheval et son charmant habit.--Comment! se met-elle en homme -quelquefois?--Souvent.--Et elle monte à cheval?--Bien, très bien, avec -infiniment de grâce et d'adresse.--Vous êtes mieux instruit que moi, -répondit le baron, qui paroissoit avoir un peu d'humeur; je ne savois -pas cela.--Mon père, vous permettez que je lise ce qu'elle -m'écrit?--Oui, et même tout haut, si cela se peut; vous m'obligerez.» - -Je lus tout haut: - - _Jusqu'à ce que votre malheureux duel soit entièrement oublié, - Monsieur, vous ne pouvez pas plus que monsieur votre père, qui a bien - fait de garder le nom qu'il avoit pris à Luxembourg, reparoître dans - la capitale sous celui de Faublas. Faites-vous appeler le chevalier de - Florville, si cela ne vous est pas trop désagréable, et si vous ne - trouvez rien de pénible à vous rappeler quelquefois le souvenir d'une - amie aux sollicitations de laquelle vous devez enfin votre - élargissement._ - -«Je savois bien qu'elle faisoit des démarches, interrompit le baron; -mais elle n'espéroit pas un si prompt succès. Je n'ai reçu que ce matin -l'heureuse nouvelle de votre liberté prochaine; encore ne me l'a-t-on -mandée que par un écrit d'une main inconnue. Continuez votre lecture, -mon ami.» - - _Ce soir nous pourrons causer ensemble un moment. Ce soir vous - recevrez une visite de Mme de Montdésir, et vous ferez ce qu'elle vous - dira... Brûlez ce billet._ - -Le baron me demanda vivement quelle étoit cette Mme de Montdésir; je -répondis que je n'en savois rien. «Il y a toujours, me répliqua-t-il -avec impatience, il y a toujours quelque chose de bizarre et d'obscur -dans tout ce qui vous arrive. Au reste, j'aurai dès ce soir -l'explication de tout cela.--Dès ce soir, mon père?--Oui, dès ce soir, -nous irons chez elle remercier cette dame...--Nous irons chez elle?... -Mais je ne peux pas m'y présenter, moi.--Pourquoi donc?--Parce que son -mari...--Son mari? pourroit-il le trouver mauvais? Mais d'ailleurs il -est mort.--Son mari? Il est mort?--Eh! oui, il est mort. Vous qui -paroissez être si bien instruit de ce qui la regarde, comment ne -savez-vous pas cela?--Demandez-moi plutôt comment je le saurois, mon -père... Il est mort! j'en suis vraiment fâché. Pauvre marquis de B...! -c'est apparemment des suites de sa blessure: j'aurai toujours cela à me -reprocher.» - -M. de Belcour ne m'entendoit plus, parce que sa voiture venoit de -s'arrêter devant un couvent de la rue Croix-des-Petits-Champs, près la -place Vendôme. «Vous allez voir votre soeur, me dit le baron.--Ah! ma -chère Adélaïde!--Je l'ai mise ici, continua mon père, pour qu'elle fût -plus près de nous; tout à l'heure vous remarquerez sans doute avec -plaisir que, des fenêtres de l'hôtel où je loge maintenant, vous pourrez -apercevoir votre soeur, lorsqu'aux heures de récréation elle se -promènera dans le jardin de son couvent. Vous concevez qu'il étoit -impossible que je continuasse à demeurer rue de l'Université, et qu'au -contraire il m'a fallu prendre un autre quartier que celui du faubourg -Saint-Germain. Suivez-moi, mon ami, nous allons emmener Adélaïde, qui ne -sera pas fâchée de dîner avec nous.» - -Elle vint d'abord au parloir. Comme elle étoit embellie depuis plus de -cinq mois que je ne l'avois vue! Que je la trouvai mieux faite encore et -mieux formée, plus grande et plus jolie! O fille tout aimable, si je -n'avois pas été ton frère, que n'aurois-je pas fait pour être ton amant! - -Je tenois sa main, que je mouillai de mes larmes; ses larmes tomboient -sur ma main, et mon père nous prodiguoit à tous deux mille douces -caresses. Cependant, c'étoit moi qu'il embrassoit le plus souvent. «N'en -sois point jalouse, dit-il à ma soeur, qui en fit la remarque avec -l'ingénuité qu'on lui connoît, permets qu'aujourd'hui je l'aime un peu -plus que je ne te chéris. Depuis plus de six mois peut-être je souffre -et je m'inquiète, et ce n'est pas toi, ma chère fille, ce n'est pas toi -qui me donnes du chagrin.» Le baron, pour adoucir cette espèce de -reproche, me pressa vingt fois sur son sein. - -Du couvent nous nous rendîmes, en moins d'une minute, à notre hôtel, où -mon père me mit d'abord en possession de l'appartement qu'il m'avoit -destiné. Je fus charmé de retrouver le fidèle Jasmin dans mon -antichambre; mais je ne pus, sans beaucoup de chagrin, voir dans ma -chambre à coucher, très petite, un seul lit très étroit. «Oh! mon père, -vous avez logé le chevalier de Faublas comme s'il devoit longtemps -encore gémir dans le veuvage; voici la chambre du célibat.» Pour toute -réponse, M. de Belcour m'ouvrit une porte voisine. Après avoir traversé -plusieurs pièces très vastes, j'entrai dans une fort belle chambre, où -se trouvoient deux alcôves et deux lits. Je fis un saut de joie: «Voici -le temple de l'hymen. L'amour y ramènera ma femme pour moi; mon père, je -n'habiterai cette chambre qu'avec Sophie et l'amour. Jusqu'à ce que ma -femme me soit rendue, j'occuperai cet autre appartement si triste; -personne n'entrera dans celui-ci, personne: aucune beauté moins digne de -ce lieu ne le profanera par sa présence. Et ce boudoir, qu'il est joli! -qu'il est galant!... galant et joli sans doute; mais, quand mon amante y -sera venue seulement une fois recevoir mes adorations, le boudoir -n'existera plus: ce sera vraiment un temple, un sanctuaire; je -n'approcherai de l'autel qu'avec un saint respect...» - -L'autel, c'étoit un lit de repos: je lui parlois et je le baisois. - -Nul autre que moi ne s'en approchera... Ah! ma soeur, n'entrez pas! -n'entre pas, ma chère Adélaïde, je t'en prie... L'accès de ce lieu de -délices ne doit être permis qu'à ma femme. Oui, ma Sophie, je le jure -par toi, jamais mortelle ne pénétrera dans ce sanctuaire où mes hommages -t'attendent; oui, je le jure encore, elle y sera seule adorée, la -divinité que mes voeux les plus ardens y vont appeler chaque jour. - -Quand il faisoit ce double serment, au moins inutile, le chevalier de -Florville étoit loin de soupçonner qu'avant la fin de la journée il -arriveroit grand scandale en ce lieu si témérairement consacré. - -Mon père me fit voir que, du boudoir, on passoit dans un cabinet de -toilette, et, du cabinet de toilette, dans un corridor, au bout duquel -on trouvoit un escalier dérobé. Ce ne fut pas sans peine qu'on m'arracha -de l'appartement de ma femme; M. de Belcour, avant d'avoir pu me -déterminer à passer dans le sien, fut obligé de sourire aux propos -tendres, et d'admirer les douces caresses dont j'honorois successivement -chacun des petits meubles du charmant boudoir. - -Ne me demandez pas comment il se fit que plusieurs heures s'écoulèrent -sans que j'eusse pu donner seulement un souvenir à Mme de B..., sans que -j'eusse trouvé le moment d'interroger encore M. de Belcour sur l'état -nouveau de cette veuve qui devoit m'être si chère. Songez qu'Adélaïde me -parloit de sa bonne amie; songez que ma soeur pleuroit avec moi -l'absence de ma bien-aimée. - -Oui, nous pleurions encore lorsque les portes de l'hôtel s'ouvrirent -avec fracas. Au bruit d'une voiture qui entroit, mon père courut à la -fenêtre; puis il revint à moi: «Mon ami, c'est elle; quoiqu'elle sût -très bien que vous étiez ici, je le lui ai fait dire: elle vient -apparemment nous demander à dîner.» J'allois me précipiter sur -l'escalier, M. de Belcour me retint. «Mon fils, vous ne l'irez pas -remercier dans le vestibule; c'est à moi de la recevoir.--Mon père!--Mon -ami, restez là; restez avec Adélaïde, je le veux.» - -Il descendit et remonta le moment d'après. En vérité, je m'attendois à -voir paroître la marquise de B...; ce fut la baronne de Fonrose qui -entra. Mon étonnement, déjà très grand, devint extrême lorsque je la vis -accompagnée d'une jolie petite brune qui, prompte comme l'éclair, vint -tomber dans mes bras. Quand elle m'eut vingt fois serré dans les siens, -vingt fois embrassé, vingt fois appelé son cher ami, elle s'aperçut -qu'il y avoit là deux personnes qu'elle ne connoissoit pas, et qui, très -surprises de son excessive joie, comme de sa vivacité plus excessive -encore, la regardoient faire en silence, et sembloient attendre -impatiemment qu'elle eût fini. «Pardon, dit-elle à mon père en le -saluant, je ne vous avois pas remarqué... Mais ce n'est pas ma faute,... -c'est que... c'est qu'il est bon de vous avertir que je suis -naturellement un peu prompte»; et sans attendre la réponse de M. de -Belcour: «Quelle est cette jeune personne?» me demanda-t-elle en me -montrant Adélaïde. Dès que j'eus répondu que c'étoit ma soeur, elle -courut l'embrasser en lui disant: «Mademoiselle, je suis bien aise que -vous lui soyez parente d'aussi près, car je vous trouve bien jolie.» - -Ma chère Adélaïde, extrêmement troublée, ne put répondre un seul mot; -mais j'entendis que mon père, à peine revenu de sa première surprise, -prioit tout bas Mme de Fonrose de lui dire le nom de cette jeune dame, -qu'il trouvoit en effet passablement prompte. La baronne répondit tout -haut: «C'est l'une de mes plus intimes amies; je crois vous avoir parlé -quelquefois de madame la comtesse de Lignolle.» Mon père adressa la -parole à la comtesse: «Il me paroît que mon fils a l'honneur d'être -connu de madame?--Beaucoup, Monsieur, dit-elle.--Oui, beaucoup, répétoit -la baronne, qui rioit: ils ont fait des charades ensemble.» - -Chacun s'étoit assis; la comtesse me faisoit signe de venir me placer à -côté d'elle; j'y allois; le baron m'arrêta. «Étourdi que vous êtes!» me -dit-il; puis, me présentant Mme de Fonrose: «Recevez, Madame la baronne, -les remerciemens de mon fils.--Il faut convenir qu'il m'en doit, -répondit-elle: je lui ai promptement ramené une jolie dame pour laquelle -il a sans doute quelque amitié.--Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela -seulement qu'il s'agit.--Vous avez raison; il m'a encore l'obligation de -lui avoir fait lier connoissance avec elle. Aussi me suis-je empressée, -ce matin, d'aller chercher la comtesse, dès que j'ai su par vous que le -chevalier venoit de sortir de sa prison.--Dès que vous l'avez su par -moi! mais vous le saviez, j'espère, avant que je vous l'eusse fait -dire?--Non.--Comment, non? vous n'avez point fait de démarches pour -obtenir la liberté du chevalier?--J'en ai fait, il est vrai.--Ce n'est -pas à vous qu'il doit son élargissement?--D'honneur, je ne le crois -pas.--Madame, vous m'étonnez, s'écria-t-il avec un peu d'humeur. -Pourquoi vous refuser à la reconnoissance du père, quand vous sollicitez -celle du fils?--Quand je sollicite celle du fils! Expliquez-vous, -Monsieur.--Eh! oui, Madame, vous me faites un mystère de votre heureux -succès, tandis que vous n'avez eu rien de plus pressé que d'en instruire -le chevalier.--Dites-moi, Monsieur, répliqua-t-elle avec impatience, -comment j'ai pu instruire le chevalier, dont je n'ai...?--Comment, -Madame? par une lettre que vous lui avez écrite ce matin.--Une lettre!» - -Maintenant il étoit clair pour moi que, pendant toute la matinée, il -s'étoit fait entre le chevalier de Faublas et son père un long -quiproquo. Il étoit clair que celui-ci avoit toujours entendu parler de -Mme de Fonrose, tandis que celui-là ne songeoit qu'à Mme de B... Frappé -de la chaleur que M. de Belcour mettoit dans son explication avec Mme de -Fonrose, je ne pouvois douter qu'il ne fût très amoureux d'elle et un -peu jaloux de moi. Je n'avois qu'un mot à dire pour justifier la -baronne, mais il ne falloit pas compromettre la marquise et me faire une -querelle avec la comtesse. Quel parti prendre? Pendant que je cherchois -un expédient capable de concilier tous les intérêts contraires, Adélaïde -paroissoit rêveuse, Mme de Lignolle inquiète, Mme de Fonrose -impatientée, et le baron continuoit. - -«Oui, Madame, une lettre qu'on lui a remise de votre part au moment que -nous passions à la porte Saint-Antoine; une lettre dans laquelle il vous -plaît de lui donner le nom de _Florville_.--Le nom de Florville!--Et -dans laquelle encore vous lui annoncez pour ce soir la visite de je ne -sais quelle dame de Montdésir.--Je suis fort aise que vous m'appreniez -ce nom-là. Cependant, Monsieur, je vous l'avoue, j'attends avec quelque -impatience que vous vouliez bien finir ce trop long badinage.--Il ne -tient qu'à vous, Madame; avouez simplement...--Quoi, Monsieur? toutes -les rêveries qui vous passent par la tête?--Avouez simplement, -continua-t-il d'un ton piqué, avouez que, patiemment postée à l'entrée -du boulevard, vous attendiez un regard du chevalier.--Si monsieur le -baron ne s'amuse pas, il a perdu la raison.--Avouez, Madame, il n'y a -pas de quoi me fâcher. Tout ce qui pourroit m'étonner un peu, c'est que -vous ayez cru nécessaire de vous enfuir à toute bride lorsque j'ai voulu -mettre la tête à la portière.--A toute bride? l'expression est -excellente.--Au galop, au galop, si vous l'aimez mieux.--Celle-ci n'est -pas moins bonne.--Eh! sans doute, s'écria-t-il avec une extrême -vivacité, à toute bride ou au galop, pourquoi pas, puisque vous étiez à -cheval et en habit de cavalier?--Moi, ce matin, sur le boulevard, à -cheval et en habit de cavalier? Moi, Monsieur? songez-vous bien à ce que -vous dites? Ah! cela est trop fort!...--Madame, on vous a vue comme je -vous vois.--Qui, Monsieur?--Mon fils.--Lui?--Lui-même.--Eh bien, je m'en -rapporte à ce qu'il va dire.--Parlez, Chevalier, est-ce moi que vous -avez vue?» Je répondis: «Non, Madame.--Comment, non? s'écria M. de -Belcour. Ne m'avez-vous pas dit...?--Mon père, nous nous sommes mal -entendus. Quand vous comptiez qu'il étoit question de Madame, je vous -parlois d'une autre personne.--Et de qui donc?--Dispensez-moi...» - -La comtesse, se levant alors avec beaucoup de vivacité, me dit: «Je veux -le savoir, moi!» J'affectai de rire en répétant: «Vous voulez le -savoir?--Oui, reprit-elle, je veux savoir quelle femme si pressée de -vous voir vous guettoit ce matin sur votre passage et vous a -écrit.--Vous voulez le savoir?--Oui, Monsieur.--Quoi! sérieusement, -continuai-je en jouant l'étonnement, vous voulez que je dise...?--Oh! -que vous m'impatientez! Oui, je le veux.--Absolument, Madame?--Eh! -oui.--Vous l'exigez?--Je l'exige.--Si je vous obéis, vous ne serez pas -fâchée?--Non.--Mais, voyez, Madame; faites bien vos réflexions.--Je -perds patience.--Ah çà! mais, du moins, je ne le dirai donc qu'à vous, -et tout bas?--Quel supplice!... Non, Monsieur, tout haut et à tout le -monde.--Vous le permettez?--Apparemment, puisque je l'ordonne.--Vous -l'ordonnez?--Eh! oui, oui, oui, cent fois oui!--Allons, c'est que -probablement vous avez quelques raisons?...--Sans doute, j'en ai.--A la -bonne heure!... je vais le dire. (_Au baron et à la baronne, en -montrant la comtesse._) C'étoit madame.--Cela n'est pas vrai, -s'écria-t-elle.--Vous croyez donc que je ne vous ai pas reconnue?--Je -vous jure que ce n'étoit pas moi.» - -Je lui soutins que c'étoit elle; je le lui soutins avec tant d'assurance -et un si grand air de vérité que mon père le crut fermement. La baronne -elle-même y fut trompée. «Il est vrai, dit-elle à la comtesse, que vous -mettez quelquefois des habits d'homme, et que je ne vous ai pas trouvée -ce matin chez vous, quand j'ai été vous y chercher. Je vous ai attendue -près d'une heure.» Mme de Lignolle, désolée, désolée plus que je ne puis -le dire, crioit en vain: «J'étois allée chez ma tante, la marquise -d'Armincour; de ma vie je n'ai monté à cheval, je ne savois pas que le -chevalier dût aussitôt obtenir sa liberté.» En vain crioit-elle, -personne ne paroissoit la croire; et moi, toujours armé d'un -imperturbable sang-froid bien propre à redoubler sa vive impatience, je -ne cessois de lui répondre tranquillement: «Ah! je vous ai bien -reconnue!» Je pense, en vérité, que la comtesse se fût alors jetée par -la fenêtre si, cruel au point de lui enlever l'unique amusement dont sa -petite fureur pût être un peu calmée, je l'eusse empêchée de me pincer -les bras et de me casser son éventail sur les doigts. «Vous vous fâchez, -Madame, je l'avois bien dit! voilà ce que je prévoyois quand je -résistois. Aussi, pourquoi me forcer de parler?--Quoi! Monsieur, -pouvois-je deviner...?--Que je vous nommerois? Ah! voilà ce que c'est! -vous ne me pressiez tant qu'afin que je nommasse une autre personne. -Comment n'ai-je pas senti cela? J'ai tort en effet, j'ai grand tort! -Quelle gaucherie de ma part!» En lui parlant ainsi, j'affectois de -baisser la voix, mais en même temps j'avois soin de prononcer assez -distinctement pour que chacun m'entendît. Ce dernier coup la mit tout à -fait hors d'elle-même; elle m'alloit battre sérieusement, si je ne -m'étois enfui. - -O ma Sophie! je courus à ton appartement, je courus jusqu'au fond de ton -boudoir chercher un asile que je croyois sûr. - -Je me trompois: Mme de Lignolle y entra presque en même temps que moi. -Trop coupable ou trop étourdi, je ne songeai qu'au plaisir de la voir -dans un lieu de délices, où je pouvois si promptement faire succéder aux -cruelles fureurs de la colère les douces fureurs de l'amour. Je la pris -dans mes bras, et du ton le plus tendre: «Puisque vous m'assurez que ce -n'étoit pas vous, lui dis-je, il faut bien que je vous croie; cependant -j'aurois gagé toute ma fortune que ce matin Mme de Lignolle m'avoit -rencontré près du boulevard. Jolie comtesse, cette erreur de mes yeux, -cette erreur dont vous êtes affligée, que prouve-t-elle? rien autre -chose, assurément, sinon qu'en tout temps préoccupé de votre souvenir, -l'amant qui vous adore vous voit partout.--Eh bien, voilà une bonne -raison, répondit la comtesse aussitôt apaisée; que ne la disiez-vous -plus tôt, je ne me serois pas mise en colère.» Elle m'embrassa. - -De mes deux sermens, l'un étoit déjà complètement oublié, puisque Mme de -Lignolle restoit dans le boudoir où je l'avois laissée trop facilement -entrer. L'autre, j'en fais en toute humilité l'aveu pénible, l'autre, -qu'on ne regardera pas comme le moins essentiel, j'allois aussi peu -religieusement et peut-être aussi vite le violer, si Mme de Fonrose ne -fût tout à coup arrivée pour empêcher que le même instant ne me vît -souillé d'un double parjure... Hélas! - -«Allons, enfans, dit-elle en ouvrant la porte, que voulez-vous donc -faire là? Vous êtes aussi trop étourdis. Le baron se fâche, il ne veut -pas que sa fille dîne avec vous. En conscience, a-t-il tort? Allons, -revenez avec moi, rentrons.--Voilà, répondit la comtesse, un joli -boudoir. Nous y reviendrons, Monsieur de Faublas, Duportail, de -Flourvac, de Florville: car vous êtes le jeune homme aux cinquante -noms.--Comtesse, vous savez donc tout cela?--Et bien autre chose encore; -nous aurons quelque dispute ensemble, je vous en avertis.» - -Je fermai l'appartement de ma femme. La comtesse saisit son temps pour -me prendre la clef, qu'elle mit dans sa poche. «Vous en avez sans doute -une autre, me dit-elle; moi, j'ai besoin de celle-ci.» - -Quand ces dames rentrèrent dans le salon, mon père n'y étoit plus. Je -courus le rejoindre sur l'escalier, qu'il descendoit avec Adélaïde. Ma -chère soeur avoit les larmes aux yeux. «Voilà une dame qui nous fait -bien du mal, mon frère. C'est sans doute à cause d'elle que nous ne -dînons point ensemble; elle est trop familière et trop vive, cette dame; -défiez-vous-en. Tenez, mon frère, je n'aime pas les femmes qui montent à -cheval. N'allez pas mettre encore un habit d'amazone pour celle-là, et -vous battre avec son mari. Trouveriez-vous donc quelque plaisir à faire -du mal à un honnête homme, et à retourner à la Bastille? Mon frère, -n'aimez pas cette dame; oh! je vous en prie, ne l'aimez pas. Songez à ma -bonne amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime bien, ma bonne amie, -et, je vous le dis, cette comtesse lui causeroit autant de chagrin que -cette autre marquise qui la faisoit tant pleurer.» - -Ainsi, ma chère Adélaïde me donnoit, sans prétention comme sans finesse, -d'excellentes leçons. Mais le moyen de goûter sa morale, à présent que -la comtesse m'attend là-haut? Le moyen d'entendre la raison, quand le -plaisir est là? Un jour viendra, mon aimable soeur, un jour viendra que -vous-même, instruite par les passions, vous ne pourrez, sans de grands -combats, donner l'exemple avec le précepte. En attendant, prêcheuse -innocente, vous perdez vos bonnes paroles; je ne suis touché que de -votre douleur, et, pendant que mon père vous reconduit, je vole -embrasser ma maîtresse. - -_M'ama 'l secondo mio_, dit Mme de Fonrose, qui me voyoit faire. _Amo 'l -primo mio_, reprit-elle pendant que Mme de Lignolle me rendoit mon -baiser. Mais, après s'être précipitamment jetée entre nous, elle ajouta: -«Doucement, chers enfans, je suis désolée de séparer les _deux_ jolies -_personnes_! cependant, il faut que vous gardiez pour un autre moment la -fin de l'heureuse charade.» - -A l'application presque aussi heureuse que la baronne en faisoit, je vis -bien que la comtesse n'avoit point de secrets pour elle. - -Placé entre deux jolies femmes, dont l'une applaudissoit aux tendresses -que me prodiguoit l'autre, je devois trouver le temps bien rapide en son -cours. Il est vrai que, lorsque mon père revint, je le croyois à peine -sorti. Monsieur le baron prit avec la comtesse un ton froidement poli; -mais, grâce à Mme de Fonrose, le dîner s'égaya. Chaque saillie de M. de -Belcour lui valoit un sourire de la baronne, et M. de Belcour paroissoit -beaucoup aimer ce sourire. Plus sensible pourtant au plaisir de me -revoir à sa table, le baron, souvent et longtemps, reposa sur moi ses -regards satisfaits. Souvent il parla d'Adélaïde, et, chaque fois qu'il -en parla, le regret de son absence lui coûta plus d'un soupir. Oui, -pendant ce dîner trop court, oui, mon père, et je m'en souviendrai toute -ma vie, je n'eus besoin que d'une attention légère pour discerner que -votre maîtresse pouvoit un instant vous distraire, mais que toujours -vous vous attendrissiez pour votre fille, mais que vous étiez heureux -par votre fils. Oui, mon père, je ne vous observai qu'un moment, et mon -coeur sentit que, malgré les séductions de cet autre amour si puissant, -si tyrannique, le seul amour paternel vous donnoit en ce moment les -plaisirs que vous vouliez cacher et la joie qu'il vous étoit si doux de -laisser paroître. - -Un ami commun vint la partager; le vicomte de Valbrun, tout à l'heure -instruit de mon élargissement, accouroit m'en féliciter. Il me parut que -Mme de Fonrose eût désiré qu'il se fût moins pressé. M. de Valbrun prit -avec elle le ton orgueilleusement modeste qui semble appartenir à -l'amant prédécesseur, et je vis au contraire M. de Belcour affecter les -airs supérieurs d'un rival préféré. «Oui, c'est une affaire arrangée, me -dit tout bas le vicomte, qui s'aperçut que j'observois curieusement -chaque acteur de cette scène pour moi nouvelle, c'est une affaire -arrangée, je ne suis plus rien chez la baronne. Hélas! poursuivit-il en -riant, j'ai moi-même fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre -détention, le baron revient à Paris, je le présente à la baronne, et -tout d'un coup l'ingrat me l'enlève. Trop heureux encore si monsieur son -fils veut bien me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine -qui seule occupe en ce moment-ci mon désoeuvrement.--Monsieur son fils -ne troublera pas vos amours, soyez-en sûr, Vicomte.--Je ne m'y fie pas -trop; jurez par Sophie.--De tout mon coeur! je le jure.» - -Ce jour n'étoit pas pour moi le jour des sermens heureux: bientôt on -saura que je devois encore violer celui-ci. - -«Messieurs, comptez-vous finir? dit Mme de Lignolle, impatientée de nous -voir parler bas. De qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystère? -de Mme de Montdésir?--Mme de Montdésir! répéta le vicomte.--C'est, -reprit la comtesse d'un ton de dépit mêlé d'ironie, c'est une belle -inconnue qui doit faire ce soir une visite à M. le chevalier; ce matin -elle l'a prévenu par un billet doux.» M. de Valbrun, d'un air étonné, -répéta encore les derniers mots de la comtesse: «Un billet doux!--Oui, -répondit-elle; priez monsieur de vous le montrer, vous verrez que c'est -très intéressant.--Ah! Chevalier, faites-moi ce plaisir-là.» - -Je ne fis aucune difficulté de confier à M. de Valbrun la lettre de la -marquise. Il la lut plusieurs fois avec une attention qui me parut mêlée -d'inquiétude, puis il me la rendit sans se permettre la moindre -réflexion. Mais, un instant après, quand nous sortîmes de table, il me -tira sans affectation dans l'embrasure d'une fenêtre. «Cette lettre, me -dit-il, je devine de qui elle vient.--Vicomte, vous avez très bien fait -de n'en rien dire.--Ah! soyez tranquille. Quant à Mme de Montdésir, -c'est Mme de B... qui...» J'interrompis M. de Valbrun. «Je le crois -comme vous: c'est la marquise, c'est elle assurément.» Le vicomte -reprit: «Pendant votre détention, qui auroit pu durer très longtemps, -Justine m'a dit cent fois que Mme de B... ne cessoit de travailler à -votre liberté. Elle a peut-être quelque chose de très intéressant à vous -apprendre.--Comme vous dites, Vicomte, et c'est là sans doute le motif -de la visite qu'elle me rendra ce soir.--Chevalier, je ne suis pas fâché -qu'elle vienne chez vous, puisque cette démarche peut vous être utile; -mais, du moins, soyez sage, songez à Mme de Lignolle, songez à Sophie, -n'allez pas...» - -La comtesse, qui ne me perdoit pas de vue un moment, vint alors nous -joindre, et mit fin à cette conversation, dans laquelle le vicomte et -moi nous avions compris, chacun de diverse manière, plusieurs mots -susceptibles de plusieurs interprétations. Oui, Lecteur, je vous en -demande pardon, c'étoit encore un quiproquo. - -Cependant la baronne parloit d'aller à l'Opéra. M. de Belcour, dès qu'il -sut que la comtesse n'y accompagnoit point Mme de Fonrose, déclara qu'il -ne sortiroit pas de chez lui. Celle-ci tenta complaisamment tous les -moyens de l'écarter, et, désolée de le trouver inébranlable, finit par -dire qu'elle resteroit aussi; d'un autre côté, la comtesse, inquiète, -m'assuroit tout bas qu'elle ne me quitteroit pas de la soirée. «Je -serai, disoit-elle d'une voix altérée, charmée de connoître cette Mme de -Montdésir si prompte à vous donner des rendez-vous.» Puis, avec beaucoup -de douceur, elle ajouta: «N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me -dire en particulier?» J'avoue que la jalousie de Mme de Lignolle et sa -tendre vivacité me jetoient dans une perplexité fort étrange. Sans doute -je me livrois avec transport à l'espoir charmant que me donnoit cette -question si polie: _N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire -en particulier?_ mais aussi, flatté d'une espérance plus douce encore, -persuadé que, sous un nom supposé, Mme de B... dans un quart d'heure -peut-être seroit dans l'appartement du chevalier de Florville, je me -demandois quel intérêt si pressant la ramenoit chez moi si vite, et -quelquefois j'osois me dire que l'amour, justement offensé des -résolutions violentes qu'elle avoit prises à ce fatal village -d'Hollrisse, mettroit sa gloire à me la rendre ici plus foible que -jamais. Or, chacun sent dans quel embarras se trouvoit le chevalier de -Faublas; brûlant du désir de remercier le plus tôt et le mieux possible -la bienfaitrice chérie à laquelle il devoit plus d'une espèce de -reconnoissance, mais pas à pas suivi d'un empressé disciple, qui -sembloit impatiemment attendre la leçon que son maître eût été bien -fâché de lui refuser. Que chacun plaigne donc un malheureux jeune homme -obligé d'abord d'écarter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire -la belle marquise, et ensuite réduit à la dure nécessité de renvoyer sa -première maîtresse pour recevoir sa première écolière; qu'en ce moment -critique on craigne surtout qu'il ne fasse quelque sottise! Eh! qui -n'eût pas, dans une occasion aussi difficile, perdu la tête comme moi? - -Je pris un parti que je croyois bon; je saisis, pour m'échapper du -salon, un instant où la comtesse causoit avec la baronne; je courus à -mon appartement; j'appelai mon domestique. «Écoute, Jasmin, va te mettre -en sentinelle à la porte de la rue; une dame viendra bientôt, qui -demandera le chevalier de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en -prieras bien poliment, mon ami, car c'est une grande dame; à la faveur -de la nuit, vous passerez sans que le suisse vous voie; vous traverserez -la cour, et vous monterez par l'escalier dérobé; cette dame voudra bien -attendre dans mon appartement; tu l'y laisseras sans lumière, parce -qu'il ne faut pas que, des fenêtres du baron, on puisse s'apercevoir -qu'il y a quelqu'un chez moi. Tu m'entends bien?--Oui, Monsieur le -chevalier.--Attends donc, ce n'est pas tout: au lieu de venir m'avertir -chez le baron, tu descendras dans la cour, et tu joueras sur ton méchant -violon cet air que tu écorches si bien: _Tandis que tout sommeille_. -Quand tu croiras que j'ai dû t'entendre, tu remonteras ici, où tu -attendras mes derniers ordres. As-tu bien compris tout cela?--Oui, -Monsieur.--Tu ne veux pas que je répète?--Non, Monsieur, et vous allez -être obéi de point en point. Oh! que je suis aise de vous revoir! oh! je -le disois bien, que, quand mon jeune maître seroit de retour, l'amour et -les plaisirs repasseroient dans mon antichambre.--Tu oubliois les petits -profits, Jasmin. Tiens, prends cela, car j'aime les gens qui ont de -l'intelligence.» - -Je n'avois quitté la comtesse qu'une minute, et déjà pourtant elle -demandoit qu'un domestique allât voir où je pouvois être. Il y avoit une -bonne heure que j'attendois près d'elle le signal convenu, quand Jasmin -le donna. Mon bon Jasmin racloit comme un ménétrier de la foire; mais -c'est ici surtout que vous admirerez l'empire de mon imagination sur mes -sens: aux premiers _crincrins_ du violon criard, je crus entendre, sous -les doigts de mon laquais, résonner la harpe du roi-prophète, ou, vous -l'aimerez mieux peut-être, la lyre d'Amphion. Jamais notre Amphion -moderne, _Viotti_, dans ses plus beaux jours, ne tirera de son -instrument des sons plus enchanteurs. - -Heureusement l'enthousiasme ne me transporta pas au point de me faire -oublier l'heureux moment qui m'étoit annoncé. Je me penchai à l'oreille -de la comtesse, et d'un air empressé: «Quand donc permettrez-vous que je -vous entretienne sans témoins?--Le plus tôt possible, répondit-elle -naïvement, il ne s'agit que de trouver un moyen de nous échapper. J'y -vais rêver; tâchez aussi d'imaginer quelque expédient... Mais, tenez,... -oui, oui, laissez-moi faire. Monsieur, dit-elle à mon père, la baronne -m'a dit que vous aimiez le trictrac?--Oui, Madame.--J'y suis -passablement forte, Monsieur.--Voulez-vous en faire une partie, -Madame?--Volontiers.» - -Qui demeura très étonné? ce fut moi. Jouer avec mon père, quand il -s'agissoit de me donner un tête-à-tête! Cela me paroissoit une -gaucherie, une gaucherie dont je me consolai par réflexion: car, si -l'amant de la comtesse en devoit souffrir, l'ami de la marquise en -pourroit profiter. Oui, je croyois que j'allois m'évader sans que Mme de -Lignolle elle-même y prît garde. Mais je me trompois, la petite personne -avoit les yeux ouverts sur moi; elle m'appela près d'elle, me força de -m'asseoir, et ne me permit, sous aucun prétexte, de quitter ma place. - -Il y avoit une demi-heure que cela duroit, je commençois à m'ennuyer -fort, et la marquise apparemment s'ennuyoit aussi, puisque Jasmin -recommença son solo. Mon cher confident craignoit peut-être que je ne -l'eusse pas d'abord entendu, car cette fois il faisoit un tapage -d'enfer. On conçoit combien ce pressant carillon devoit augmenter mon -impatience; je me sentois comme piqué de cent mille épingles, et voyez -quelle ingratitude! la lyre d'Amphion ne me sembloit plus qu'une -cornemuse. Le baron, qui dans ce moment faisoit une école, ne trouva pas -non plus cette musique fort mélodieuse; il courut à la fenêtre, qu'il -ouvrit, et demanda quel étoit le maudit racleur qui lui écorchoit ainsi -les oreilles. «C'est moi, répondit aussitôt Jasmin, sensible au -compliment; c'est moi.--Ayez la complaisance de ne pas m'étourdir -ainsi», lui dit le baron. Et moi, bon fils, par égard pour mon père qui -s'enrhumoit et s'époumonnoit à la fenêtre, je criai de toutes mes -forces: «Finissez, Jasmin; vous faites un bruit! on vous entend dans le -salon comme si vous y étiez: finissez... tout à l'heure,... tout à -l'heure, entendez-vous?--Oui, oui, Monsieur; voilà qui est dit. Je vous -entends à merveille.» - -Touché de mon attention, le baron se remit au jeu d'un air satisfait; -l'étourdie comtesse perdit bientôt ses avantages et la partie. Un mal de -tête tout à coup survenu lui fournit le prétexte de refuser sa revanche, -qu'elle pria la baronne de prendre pour elle. La comtesse, aussitôt que -Mme de Fonrose se fut mise à sa place, me joignit dans un coin du salon, -et me demanda tout bas si l'escalier étoit éclairé. «--Oui, ma jolie -petite élève.--En ce cas, partez, je vous suis.--Tout de suite?--Oui, -mon cher ami.--Quelle imprudence! Gardez-vous-en bien.--Parce -que?--Parce qu'il est impossible que nous quittions la compagnie tous -deux en même temps.--Bon!--Impossible: cela seroit remarqué, vous vous -perdriez. Je vais monter, on pourra me croire occupé chez moi, et dans -une bonne demi-heure...--Une demi-heure? Ah! c'est trop long.--Il le -faut absolument.--Quoi! je vais me morfondre ici une demi-heure?--Le -temps ne me paroîtra pas plus court qu'à vous, jolie comtesse; mais, en -vérité, faire autrement ce seroit nous conduire comme deux enfans. -Voyez, le baron s'est déjà retourné plusieurs fois; il nous observe, il -s'inquiète.--Le baron! le baron! est-ce que nos affaires le -regardent?--Il croit pouvoir se mêler des miennes parce que je suis son -fils. Que voulez-vous? presque tous les pères et mères ont cette -ridicule prétention-là.» - -Jasmin n'osoit plus jouer du violon, mais je l'entendois, comme un -chanteur françois, brailler à tue-tête: _Tandis que tout sommeille_. - -«Ma charmante amie, je pars. Je vous attends dans ma chambre à -coucher.--Non pas! dans le boudoir.--Pourquoi?--Parce qu'il est plus -joli, plus commode...--Cependant...--Dans le boudoir, Monsieur; je veux -que ce soit dans le boudoir.--Mais...--Je le veux.--Il faut -donc vous obéir. Ah çà! gardez-vous bien de venir avant une -demi-heure.--Oui.--Vous me le promettez?--Oui, oui, oui!» - -Je m'élançai comme un trait: «Jasmin, sors d'ici, ferme les portes, et -va-t'en au bas de l'escalier dérobé attendre cette dame, qui ne tardera -pas à redescendre. Tu l'as amenée sans qu'on la vît?--Oui, Monsieur.--Tu -la reconduiras avec les mêmes précautions. Où est-elle?--Ah! Monsieur, -que vous êtes heureux! la jolie femme!--Dis donc où elle est.--Monsieur, -nous sommes entrés dans le cabinet de toilette...--Après?--Vous ne me -donnez pas le temps, Monsieur! Elle a vu le boudoir, et n'a pas voulu -aller plus loin. Je l'ai laissée sans lumière, comme vous me l'avez -dit.--Bon! éteins encore celle-ci, je n'en ai plus besoin; va-t'en et -ferme les portes sur toi.» - -_Ferme les portes sur toi!_ La belle précaution! étourdi! ne m'être pas -souvenu que la comtesse s'étoit emparée de ma seconde clef. - -Plein d'une sécurité fatale, je traversai l'appartement de ma femme -aussi vite que me le permit la profonde obscurité qui m'environnoit, et -j'entrai dans l'heureux boudoir: «Chère maman, tendre amie, c'est donc -ici que vous êtes! Le chevalier de Florville a donc le bonheur de vous -posséder chez lui!» D'une voix étouffée elle répondit: «Oui.--Que je -vous dois de tendresse et de reconnoissance! que je vous aime! que je -vous remercie!» - -Tout en lui parlant, je la cherchois; deux bras officieux que je -rencontrai m'attirèrent; je fus pressé sur un sein doucement agité; une -bouche empressée vint chercher la mienne et me rendit ardemment mes -ardens baisers. Aussitôt j'osai davantage; loin de m'opposer la moindre -résistance, ma belle amie, plus que foible, ne parut attentive qu'à -précipiter le succès de mes rapides entreprises. Le lit de repos -entraîna sa chute et la mienne; quelques minutes virent plusieurs fois -sa défaite et plusieurs fois mon triomphe. - -Malheur à qui l'ignore! il y a pour l'homme favorisé d'une imagination -brûlante, il y a dans la vie des momens où le sentiment du bonheur, -devenu trop vif, absorbe tout autre sentiment; des momens où l'âme, -avide d'un objet unique, égarée par le poignant désir de sa possession, -le crée, et se l'approprie jusque dans un objet étranger. Le prestige -est alors si tout-puissant qu'aucune faculté ne peut plus, pour le -détruire, exercer son empire particulier; alors la mémoire ne sait plus -se ressouvenir, ni l'esprit réfléchir, ni le jugement comparer. Malheur -à qui l'ignore! Cependant, comme on va bientôt le voir, j'eus quelques -regrets d'être tombé dans cette extase-là. - -«Grands dieux! j'entends du bruit, ma chère maman, sauvez-vous.» Comment -se seroit-elle sauvée? Elle se trouvoit sans lumière dans un appartement -inconnu, dont les détours m'étoient à moi-même peu familiers. Je voulus -favoriser sa fuite, et, la prenant par la main, je tâchai de trouver la -porte du cabinet de toilette; je n'en eus pas le temps, l'autre porte du -boudoir s'ouvrit trop tôt. Trop favorisée du hasard et de l'amour, qui -guidoient dans les ténèbres sa marche rapide, Mme de Lignolle atteignit -le couple amant que son approche épouvantoit. «Enfin, c'est vous, mon -ami!» dit-elle en baisant une main qu'elle venoit de saisir; et ce -n'étoit pas ma main qu'elle baisoit. La marquise, tout à coup retenue, -n'osoit plus faire un mouvement; et moi, qui concevois sa crainte et son -embarras mortels, je me hâtai de me jeter entre elle et Mme de Lignolle, -et par conséquent de couvrir de mon corps celui dont la comtesse tenoit -captif un membre essentiel, qu'elle continuoit de caresser tendrement. -«C'est vous, mon ami?» répéta-t-elle. Forcé de lui répondre, je fus, -dans mon trouble extrême, assez injuste pour lui faire un crime d'avoir -avancé l'instant du rendez-vous. «Pourriez-vous trouver que je suis trop -tôt venue? me répondit-elle. J'ai vu le baron très occupé de sa partie, -je n'ai pu maîtriser mon impatience, j'ai profité du moment pour -m'esquiver.--Et vous avez eu tort, Madame. Il ne falloit pas vous -presser, il falloit attendre; je vous en avois priée, vous me l'aviez -promis. Mon père va s'apercevoir de votre évasion, mon père va venir...» - -Hélas! je ne croyois pas si bien dire: il accouroit dans le moment même. -Un cri d'effroi m'échappa: «Ma chère maman, vous êtes perdue!» Le baron, -armé d'une bougie fatale, s'arrêta dans l'embrasure de la porte, et -quelle scène il éclaira! D'abord lui-même, qui comptoit ne trouver -qu'une femme avec son fils, ne fut pas médiocrement étonné d'en voir -deux qui se tenoient amicalement par la main. Mme de Lignolle ensuite, -Mme de Lignolle, également indignée, honteuse et surprise, montroit -assez sur son visage, où se peignoient les combats de plusieurs passions -contraires, qu'elle ne pouvoit ni me pardonner l'infidélité que sans -doute je venois de lui faire, ni se pardonner à elle-même les sottes -caresses dont, il n'y a qu'un instant, elle accabloit sa rivale, sa -rivale, qui, toute droite, plantée contre la muraille, ne donnoit pas -signe de vie. Mais vous jugez que, des quatre acteurs de cette étrange -scène, je ne fus pas le moins stupéfait, lorsqu'un coup d'oeil, -furtivement jeté sur l'infortunée statue, m'eut fait reconnoître... Je -la regardai trois fois encore avant de me persuader que mes sens eussent -pu m'égarer à ce point!... Cette femme, dans les bras de laquelle -j'avois cru posséder la plus belle des femmes, ce n'étoit qu'une -brunette passablement gentille! celle en qui tout à l'heure j'idolâtrois -Mme de B..., ce n'étoit que Justine! - -Beauté, présent des cieux, fille de la nature et reine de cet univers, -souffre qu'un de tes sujets, respectueux, mais sincère, te soumette une -réflexion que tes enthousiastes adorateurs appelleront peut-être un -blasphème. Puisqu'il est vrai que, tantôt exaltée par les amours, et -tantôt par les dégoûts flétrie, l'imagination, toujours active et -toujours inconstante, peut, à chaque instant, et dans un instant cent -fois, à son gré, te créer et t'anéantir, dis-moi, qu'es-tu donc en -toi-même? où donc est ton plus grand charme? où réside ta véritable -puissance? - -Cette femme dans les bras de laquelle j'avois cru posséder la plus belle -des femmes, ce n'étoit qu'une brunette passablement gentille! celle en -qui, tout à l'heure, j'idolâtrois Mme de B..., ce n'étoit que Justine! - -Attendez cependant: c'étoit peut-être quelque chose de mieux que -Justine. Cette jolie chaussure, cette robe élégante et riche, ce superbe -chapeau surmonté d'une ondoyante aigrette, mille autres pompeux atours, -ce rouge surtout, ce rouge de qualité, qui jamais ne colora des joues -roturières, qu'est-ce que tout cela, je vous prie? Assurément rien de ce -brillant attirail n'appartient ni à la femme de chambre de Mme de B..., -ni même à la prêtresse de la petite maison du vicomte. O Madame de -Montdésir! voyez mon embarras et prenez-en pitié: est-ce sous un nom -récemment véritable que vous vous êtes présentée chez moi? Avez-vous, -aux dépens de quelque dupe, acquis le noble _de_ qui le précède et dont -je m'enorgueillis pour vous? Mais doucement, la peau du lion n'est pas -si bien revêtue qu'on ne puisse encore entrevoir un petit bout de -l'oreille délatrice. Dans votre parure de femme de cour, il y a je ne -sais quelle indécence aussi trop affectée qui trahit la fillette... -Allons, tout bien examiné, ce n'étoit que Justine. - -Elle s'en aperçut aussi, la maligne comtesse, qui d'un regard méprisant -parcouroit de la tête aux pieds son indigne rivale. «Madame est -apparemment Mme de Montdésir?» lui dit-elle. Justine, qui venoit de se -remettre, paya d'effronterie et répondit d'un petit ton moqueur: «A vous -servir, Madame.--Madame est peut-être mariée? reprit la comtesse.--Oh! -tout ce qu'il y a de plus mariée, Madame.--Que fait le mari de -madame?--Hélas! tout ce qu'il peut. Et le vôtre, Madame?--Rien, répliqua -la comtesse avec humeur. Vous êtes bien hardie de m'interroger; répondez -seulement aux questions dont on veut bien vous honorer. Je vous demande -ce que fait votre mari; quel est son état, son métier, ce qu'il est, -enfin?--Ce qu'il est?... Mais il est... ce qu'apparemment le vôtre est -aussi, Madame.» - -J'avoue qu'ici j'eus avec Mme de Lignolle un tort nouveau. Cette saillie -de Justine étoit amusante sans doute, mais je ne devois pas en rire aux -éclats devant la comtesse, comme je le fis. Il est vrai, puisque je suis -en train de tout dire, il est vrai que l'impatiente petite personne me -punit rigoureusement: elle me donna... Oui, je crois que c'est un -soufflet qu'elle me donna. - -On devine que mon père ne resta pas paisible spectateur d'une scène -aussi scandaleuse; mais il n'est pas superflu de conter comment il y mit -fin, comment il vengea mon affront. Au bruit de la sonnette -vigoureusement tirée, accourut un domestique à qui M. de Belcour ordonna -d'éclairer Mme de Montdésir jusqu'à la porte de la rue. Puis il adressa -la parole à la comtesse: «Madame, j'ai peut-être trois fois votre âge, -je suis père, et vous êtes chez moi. Je me vois donc obligé de vous dire -sans détour ce que je pense de votre conduite: elle est tellement -inconsidérée, et vous devez, Madame, me remercier de ce que, par un -reste de ménagement, je ne me sers pas d'une expression plus forte, elle -est tellement inconsidérée que je ne vois d'excuse pour vous que dans -votre extrême jeunesse. Si mon fils a des maîtresses, Madame, ce n'est -point ici qu'il peut les recevoir; et toute femme qui conservera quelque -idée des bienséances ne choisira jamais, pour donner des rendez-vous au -chevalier, la maison de son père et l'appartement de sa jeune épouse. -Enfin, Madame, une femme bien élevée, une femme de qualité surtout, se -gardera bien de traiter son amant, fût-il véritablement très coupable et -fût-elle seule avec lui, comme vous n'avez pas craint de traiter le -vôtre en ma présence même.» - -Mme de Lignolle demeura quelque temps interdite; le baron continua d'un -ton moins sévère: «Toutes les fois que madame la comtesse, seulement -l'amie de M. de Belcour et du chevalier de Florville, voudra bien faire -quelques visites à l'un et à l'autre à la fois, elle les honorera tous -deux également; mais aujourd'hui vous retenir plus longtemps, Madame, ce -seroit, je pense, abuser de l'embarras de votre situation... Mon fils, -allez au salon; dites à la baronne que madame la comtesse, qui veut s'en -aller tout à l'heure, la prie de la reconduire chez elle et l'attend -dans sa voiture... Madame, permettez-moi de vous accompagner jusqu'en -bas.» La comtesse, si furieuse qu'elle en perdoit la raison, repoussa la -main de mon père et lui dit: «Non, Monsieur, je descendrai bien toute -seule. Vous me renvoyez de chez vous, ajouta-t-elle de ce ton impérieux -que je lui avois vu prendre avec son mari, mais souvenez-vous-en! venez -chez moi quelque jour! venez-y, vous verrez!» - -Je n'entendis pas ce que M. de Belcour répondit à cette menace qui dut -l'étonner. Jaloux de réparer du moins par ma docilité les étourderies -dont je me sentois coupable, jaloux d'apaiser mon père justement irrité, -je m'acquittois déjà de sa commission auprès de la baronne, qui, -surprise du brusque départ de la comtesse, m'en demanda la cause. Je -protestai que Mme de Lignolle lui raconteroit mieux que moi, dans tous -ses détails, le malheureux événement qui me privoit si tôt du bonheur de -la voir. Mme de Fonrose prit la main du vicomte et descendit; je -l'accompagnai jusque dans le vestibule. De là j'entendis l'impatiente -comtesse, pour toute réponse, lui crier sans relâche: «Ah! le perfide! -ah! l'ingrat!» - -Mon père, resté seul avec moi, remonta dans l'appartement de Sophie, où -je le suivis. Il s'arrêta devant la porte du boudoir: «Ce matin nulle -mortelle ne devoit pénétrer jusque-là, me dit-il, et ce soir deux femmes -y sont entrées! Celle que je ne connois point, ce n'est pas grand'chose, -je crois; mais l'autre, cette Mme de Lignolle! elle m'épouvante! une -femme de cet âge! un enfant! déjà si entreprenante, si peu réservée, si -hardie! pourquoi faut-il que, pour votre malheur, elle ait un rang, de -l'esprit et de la figure? Mon ami, cette Mme de Lignolle m'épouvante! je -n'en ai pas vu de plus folle, de plus imprudente, de plus emportée! -Craignez-la; vous êtes vous-même trop étourdi, trop vif, elle peut vous -mener loin. Voyez comme pendant plusieurs heures elle a déjà su vous -faire oublier celle dont je vous ai vu toute la matinée pleurer -l'absence! Quoi! les infortunes de Sophie et son sort incertain ne -peuvent-ils vous occuper assez? Faut-il absolument que plusieurs objets -exercent à la fois l'activité de votre âme et l'inconstance de vos sens? -Ne serez-vous jamais sage? L'adversité ne vous a-t-elle encore donné que -de trop foibles leçons? Et votre femme, si charmante, si malheureusement -séduite, si respectable, j'ose le dire, jusque dans ses foiblesses; -votre intéressante femme, si digne d'un fidèle amant, n'aura-t-elle -jamais que le plus volage des époux? Ah! Faublas, Faublas!» - -Le baron vit couler mes larmes, et me quitta sans ajouter un mot de -consolation. Que le reste de la soirée s'écoula lentement! Et, quand le -moment de me coucher fut venu, qu'il me parut pénible d'occuper, tout -près de l'appartement aux deux grands lits, la chambre qui n'avoit qu'un -lit très étroit! Cependant il faut convenir que j'étois là moins mal -qu'à la Bastille. Dans ma prison j'appelois la mort, chez moi ce fut le -sommeil que j'invoquai. - -Viens, Morphée, dieu des maris, viens. Ce que tu fais continuellement -pour eux tous, daigne, je t'en prie, le faire pour moi, seulement -pendant quelques heures. Écarte de mon lit les tendres sollicitudes, les -impatiens désirs, le brûlant amour; recueille-moi dans ton sein -paisible, appelle autour de nous l'insouciance et la paresse, les -langueurs et l'indifférence, l'abattement et les dégoûts. Surtout fais -passer jusqu'au fond de mon âme l'entier oubli de ma chère moitié. Mais, -quand le jour voudra chasser la nuit, ne laisse pas le chevalier de -Faublas dans un état qui lui est si peu naturel. Ah! je t'en conjure, -ordonne aux rêves du matin de venir caresser son imagination reposée, -ordonne-leur de lui rapporter une image chérie, permets qu'à l'aurore il -se réveille dans les bras de Sophie. Dieu des mensonges, tu ne m'auras -donné qu'un rêve; mais serai-je le premier célibataire qu'un rêve aura -consolé? Et pour le jouvenceau que tu favorises, comme pour la novice -que tu éclaires, tes plus grossières impostures ne deviennent-elles pas -de très douces réalités? Oui, dieu bienfaisant, tu m'auras rendu mon -courage; plein d'un nouvel espoir, je quitterai ma couche avec toi. -J'irai, je m'informerai, je demanderai ma femme à tout l'univers; et, si -l'amour me seconde, tu me verras bientôt ramener au temple de l'hymen la -beauté la plus capable de t'en chasser. - -Hélas! pourquoi la fin de mon invocation étoit-elle aussi maladroite que -la harangue fameuse de ce Nestor très radoteur à cet Achille très -rancunier? Un dieu peut se piquer comme un héros: mon indigne prière fut -rejetée; je n'obtins ni le sommeil réparateur, ni les heureux songes, et -pendant toute la nuit il me fallut donner des larmes à l'absence. - - * * * * * - - - - -Une lettre qui me fut apportée dès le matin me rendit un peu de gaieté; -lisez ce qu'on m'écrivoit. - - _Jamais, Monsieur le chevalier, vous ne laissez à une pauvre femme le - temps de se reconnoître. Je devrois être accoutumée à vos manières; - mais j'y suis toujours prise, parce que je n'ai pas de mémoire et - parce que je perds la tête. Vous, cependant, vous auriez dû vous - souvenir de nos anciennes conditions, qui étoient que je commencerois - toujours par ma commission._ - - _Hier au soir, vous m'en avez fait oublier une fort importante. - Certaine grande dame, dont je n'étois que l'indigne servante quand - vous passiez pour son fidèle serviteur, fâchée de ce que je n'ai pas - pu vous parler hier comme elle m'en avoit chargée, me prie de vous - écrire aujourd'hui qu'elle désire avoir avec vous un court entretien. - Elle sera chez moi dans deux heures... Venez plus tôt, si vous voulez - qu'en l'attendant nous déjeunions tête à tête. J'en ai, moi, la plus - grande envie, car vous aviez de si bonnes façons qu'on n'y peut - tenir._ - - _Toute à vous,_ - - DE MONTDÉSIR. - -De Montdésir! Allons, il n'y a plus de doute, Justine s'est anoblie. La -prospérité change les moeurs; Justine dédaigne le nom de ses obscurs -ancêtres. Le _toute à vous_ me paroît leste; il me semble que la chère -enfant prend le ton de la supériorité... Pourquoi pas? Je suis noble, -mais elle est gentille. A-t-on décidé cette éternelle question, s'il est -plus permis d'être fier du hasard qui donne la naissance et les -richesses que de celui qui dispense les grâces et la beauté? Justine, -pour les doux combats de Vénus, vaut mieux que bien des duchesses; et -moi-même oserois-je me vanter d'être là son égal?... Allons, Faublas, -humilie-toi, dépouille une vanité puérile, pardonne un peu d'orgueil à -ton vainqueur... Relisons certain passage de sa lettre: _Une grande -dame, dont je n'étois que l'indigne servante_, etc. Mme de B..., très -certainement! Mme de B... veut me voir dans une maison tierce! Mme de -B... veut me parler en particulier! Dieux! si l'amour me la rendoit -aussi tendre... Jasmin!--Monsieur!--Attend-on la réponse?--Oui, -Monsieur.--Dites que j'y cours... Ah çà! mais elle n'y sera que dans -deux heures... Qu'importe? Je trouverai Justine, je causerai avec cette -petite; j'ai du chagrin, cela me dissipera... Oui, Jasmin, oui: dis que -je pars, que je pars sur les pas du commissionnaire.» - -En effet, j'étois au Palais-Royal presque aussitôt que lui. Ce qui me -frappa chez Mme de Montdésir, ce fut moins la beauté de son logement, -l'élégance de ses meubles, l'air effronté de son petit laquais et de sa -laide chambrière, que l'accueil vraiment protecteur dont Justine -m'honora. Presque couchée sur une ottomane, elle jouoit avec un angora, -quand on lui annonça ma visite. «Ah! ah! dit-elle nonchalamment, eh -bien! qu'il entre»; et, sans se déranger, sans abandonner les pattes du -joli chat: «C'est vous, Chevalier? Il est de bien bonne heure; mais -pourtant vous ne m'incommoderez pas, j'ai mal dormi, je ne suis pas du -tout fâchée d'avoir compagnie.» Elle adressa la parole à sa femme de -chambre: «Mademoiselle, ne rangerez-vous pas cette toilette? En vérité, -je ne sais à quoi vous employez votre temps, mais vous ne finissez -rien.» Mon tour revint: «Monsieur, prenez donc un fauteuil, -asseyez-vous, nous causerons.» La soubrette attira encore son attention: -«Allons, voilà qui est bien; vous m'impatientez, laissez-nous. Si -quelqu'un vient, on dira que je n'y suis pas.--Madame, mais vous avez -donné parole à votre couturière...--Bon Dieu! Mademoiselle, que vous -êtes bête! Quand je vous dis quelqu'un, est-ce que je vous parle de -cette femme? Est-ce que c'est quelqu'un, cette couturière? Vous la ferez -attendre.--Madame, et si elle n'a pas le temps?--Je vous dis que vous la -ferez attendre; elle est faite pour ça, et vous pour vous taire. Allez, -partez.» - -J'étois d'abord resté muet de surprise; mais enfin je ne pus retenir un -grand éclat de rire. «Dis-moi, belle enfant, depuis quand fais-tu la -princesse?--Il est bon, me répondit-elle, de garder avec ces gens-là, et -devant eux, son _quant à soi_. Ainsi, ne te fâche pas du ton -que...--Comment! Justine me tutoie?--Pourquoi non? puisque tu plais à -Mme de Montdésir, et puisque tu l'aimes.--Fort bien, ma petite! en -vérité, voilà ce que je me suis dit à moi-même, il n'y a pas une -demi-heure, en lisant ta familière épître. Cependant, permets une -observation: ne m'aimois-tu pas autrefois?--Autrefois? fi donc! je -t'aimois, oui, autant que peut aimer une malheureuse femme de -chambre.--Et maintenant?--Maintenant je n'ai pas moins de tendresse, et -cette tendresse est plus honnête, plus distinguée: car enfin je suis -établie, j'ai _un état_.--En effet, Madame, je vous en fais mon -compliment, tout ici respire l'opulence... Conte-moi donc comment tu as -fait cette brillante fortune.--Volontiers, mais j'ai auparavant beaucoup -de choses plus intéressantes à te dire.» - -Je laissai parler Justine, qui s'expliqua merveilleusement bien. Il me -parut que cette petite avoit encore prodigieusement acquis depuis trois -mois, et je m'étonnai moins de la méprise qui la veille avoit abusé mes -sens. Au reste, je n'oserois point assurer qu'il n'y avoit pas là -quelque nouveau prestige: un joli déshabillé agit souvent plus -puissamment qu'on ne pense; et quiconque ne l'a pas éprouvé ne peut -imaginer combien, aux attraits déjà connus d'une jeune personne qui fut -longtemps trop négligée dans sa parure, une parure plus élégante ajoute -d'attraits nouveaux. Je dirai même ce que peut-être bien des hommes ne -savent pas, mais ce qu'à coup sûr aucune femme n'ignore, c'est que -mainte fois telle coquette dédaignée ou trahie n'eut besoin, pour -soumettre le rebelle et ramener l'inconstant, que d'ajouter à sa -chevelure une fleur, une frange à sa ceinture, un falbala à sa jupe. Que -voulez-vous? J'en suis fâché moi-même, mais l'amour s'amuse de toutes -ces babioles; c'est un enfant auquel il faut des joujoux. Cependant -j'espère que vous m'entendrez, j'espère que vous comprendrez de quel -amour je vous parle, quand je vous parle de Justine. - -Ne croyez pourtant pas que j'oubliai totalement M. de Valbrun. Il est -vrai que je me rappelai son souvenir et ma parole assez tard pour que -Mme de Montdésir ne pût ni s'en étonner ni s'en plaindre; mais ce fut -uniquement la faute de ma mémoire, et point du tout celle de ma volonté, -car en vérité je vous le dirois tout de même. - -Le moment de la confiance et du repos étant arrivé, je priai Mme de -Montdésir de m'apprendre quelle espèce d'intérêt le vicomte prenoit à -son sort; elle m'en fit sans balancer la confidence entière: M. de -Valbrun, bientôt dégoûté de sa petite maison, mais chaque jour plus -attaché à sa maîtresse, avoit mis Justine dans ses meubles. Il lui -donnoit vingt-cinq louis par mois, sans les loyers, qu'il payoit, sans -les cadeaux fréquens, sans quelques menues dépenses de maison; et voilà -ce que Mme de Montdésir appeloit avoir un _état_. Dès que je sus qu'elle -étoit, dans toute la force du terme, une _fille entretenue_, je la priai -très sérieusement de me considérer comme une _passade_[3], et je tirai -de ma poche quelques louis que je la forçai d'accepter. Or, je ne puis, -à cette occasion, m'empêcher de soumettre au lecteur une observation -peut-être utile à l'histoire de nos moeurs. Lorsque autrefois Justine, -femme de chambre de la marquise et renfermée dans l'obscurité de sa -servile condition, se donnoit généreusement, dans ses momens de loisir, -à quiconque la trouvoit gentille, je ne me faisois aucun scrupule de -l'aimer pour rien; je regardois même comme un pur effet de ma libéralité -les petits présens dont parfois je récompensois son ardeur complaisante. -Maintenant que, stipendiaire du vicomte, Mme de Montdésir trafiquoit de -ses appas, je n'aurois pas cru pouvoir les fatiguer _gratis_ à mon -profit sans blesser la délicatesse. Tous ceux de nos jeunes gens de -qualité qui ont quelques principes se conduisent et raisonnent de même; -aussi, pour une jolie fille que ses attraits doivent mener à la fortune, -le plus difficile n'est pas de trouver cinquante merveilleux qu'elle -puisse intimement persuader de son mérite, mais un honnête homme qui, le -premier, s'avise d'y mettre un prix. - - [3] Passade. Demandez aux plus jolies nymphes de notre Opéra, elles - vous diront que c'est le mot technique. - -Quoi qu'il en soit, je payai Mme de Montdésir, et j'osai lui demander à -déjeuner. Il nous fut apporté par l'effronté laquais. Le drôle étoit -d'une jolie figure, et je m'aperçus d'abord que sa maîtresse n'avoit pas -pour lui le ton revêche, les airs impertinens dont elle accabloit la -pauvre chambrière. Madame de Montdésir, je vous observe, et vous n'y -faites pas assez d'attention, et vous négligez de garder avec cet -heureux serviteur le fameux _quant-à-soi_ dont vous m'avez parlé! Madame -de Montdésir, ou je me trompe fort, ou dans vos grandeurs présentes vous -conservez les premiers goûts si désintéressés de votre condition -première! Justine, ce petit monsieur-là me rappelle _La Jeunesse_... Ah! -Vicomte, cher Vicomte, prenez garde à vous, ceci vous regarde, et -désormais vous regardera seul: car, à compter de ce moment, je promets -bien qu'il n'y aura plus rien de commun entre votre maîtresse et moi... -Mais ne pensons plus à Mme de Montdésir; il me semble que j'entends Mme -de B... - -Mme de B... n'arriva pas du côté par où j'étois entré. Je la vis tout à -coup paroître au fond de la dernière chambre occupée par Mme de -Montdésir; je courus me jeter à ses genoux que j'embrassai. La marquise -se pencha sur moi, et me donna un baiser; puis, voyant que je me -relevois promptement pour le lui rendre, elle recula deux pas et ne me -présenta que sa main, encore ce fut d'un air plus poli qu'empressé, de -cet air qui, loin de solliciter une caresse, semble commander un -hommage. Mais moi, moi charmé de tenir encore une fois dans les miennes -cette main depuis si longtemps chérie, je sentis, en lui donnant -plusieurs baisers bien vifs, que, toujours digne de l'amour, elle étoit -trop jolie pour le respect et pour l'amitié. Mme de Montdésir vint faire -sa révérence à Mme de B...; celle-ci la reçut comme autrefois elle -recevoit Justine. «Petite, lui dit-elle, je suis contente du zèle et de -l'intelligence que vous avez mis dans la prompte exécution de mes -ordres; vous me connoissez, je ne serai point ingrate. Allez, fermez -cette porte en sortant, et que personne ne puisse pénétrer jusqu'ici.» - -Dès que Justine eut obéi, je tâchai d'exprimer à Mme de B... tout -l'excès de ma reconnoissance et de ma joie. «Chevalier, répondit la -marquise en retirant sa main qu'apparemment je serrois trop fort, vous -ne m'entendrez point, jouant ici la délicatesse, affecter de nier ce que -mille gens ne tarderoient pas à savoir et viendroient vous certifier: -c'est par moi que les portes de la Bastille se sont ouvertes pour vous. -Peut-être la petite de Montdésir vous a déjà dit à quel point quatre -mois d'assiduités à la cour y ont accru le crédit dont je jouissois, et -je vous assure, mon ami, que la considération de vos malheurs qu'il -falloit finir ne fut pas la moindre de celles qui m'animèrent et me -soutinrent dans la poursuite de mes projets ambitieux. Je suis -maintenant au plus haut degré de faveur que puisse atteindre la fortune -d'un courtisan; et, si votre liberté, d'abord presque tous les jours -inutilement sollicitée, mais enfin obtenue malgré mille obstacles et -mille ennemis, n'a pas, aussitôt que je l'aurois voulu, signalé toute -l'étendue de mon pouvoir, du moins je puis me glorifier de ce qu'elle en -est la preuve la moins équivoque, et je ne crains pas de vous avouer que -je vois en elle mon plus doux succès. Ne croyez pas cependant que votre -meilleure amie compte borner là ses bons offices. Je sais que, pour -vous, la liberté n'est pas le premier des biens; je sais que Faublas, -quoique sans cesse caressé de plusieurs amantes, ne peut vivre heureux -s'il languit séparé de celle qu'il a toujours préférée. Je prétends la -lui rendre, je prétends découvrir la retraite de Duportail, fût-elle au -bout de l'univers.--O ma bienfaitrice, m'écriai-je, ô ma généreuse -amie!» La marquise retira sa main que je voulois reprendre, et continua: -«Et, quand j'aurai pu réunir les deux charmans époux, j'oserai tenter -pour leur félicité commune quelque chose de plus hardi. Je tâcherai, si -Faublas récompense mes soins de sa confiance et s'il me permet d'aider -sa jeunesse de mes conseils, je tâcherai de le prémunir contre les -séductions de mon sexe et les égaremens du sien; je tâcherai de lui -faire sentir qu'un jeune homme autant que lui favorisé par l'hymen doit -trouver son bonheur dans sa félicité. Gardez-vous d'imaginer que je -m'aveugle sur les difficultés de cette entreprise. Non, je n'ignore pas -que les plus grandes me viendront de vous. Je la connois, votre -impatiente vivacité, qui rarement vous laisse le temps de résister aux -occasions périlleuses; je la connois, votre imagination bouillante, qui -trop souvent vous force à les aller chercher: voilà, Faublas, les -ennemis que je crains; voilà ce qui m'effraye plus que les tendres -emportemens de votre étourdie comtesse, plus que les adroites -instigations de la baronne, son intrigante amie.» J'interrompis Mme -de B... «Quoi! vous connoissez ces dames?... Mais comment -savez-vous...?--M. de Valbrun, me répondit-elle, a peu de secrets pour -Mme de Montdésir, qui depuis trois mois n'en a plus pour moi.» - -L'air dont Mme de B... me regardoit en appuyant avec une affectation -marquée sur ces mots équivoques: _qui depuis trois mois n'en a plus pour -moi_, ne me permit pas de douter du véritable sens qu'elle vouloit leur -donner. Je ne pus m'empêcher de rougir; la marquise vit mon trouble et -me dit: - -«Laissons Justine, tout à l'heure nous parlerons d'elle; auparavant il -est bon que je vous éclaire sur le caractère de Mme de Fonrose, et je ne -serai pas fâchée que vous sachiez si je connois Mme de Lignolle. - -«La petite comtesse, vaine de ses appas, qu'elle croit incomparables, de -son esprit, qu'on lui dit être original, de sa naissance, dont elle ne -sait pas qu'on suspecte la légitimité; fière aussi des richesses qu'elle -attend et du rang qu'elle espère, forte du hasard qui lui a donné la -plus foible des tantes et le plus imbécile des maris, la petite comtesse -imagine qu'on ne lui doit qu'hommages, adorations et respects. Étourdie, -impérieuse, obstinée, fantasque et jalouse, elle a tous les défauts d'un -enfant gâté. Toujours elle se montrera moins sensible au plaisir de -plaire qu'au bonheur de commander; on la trouvera la plus exigeante des -maîtresses, comme on la voit la plus impertinente des femmes; elle fera -bientôt de son amant son premier valet, comme elle a déjà fait de son -mari son dernier esclave. Je vous la garantis également incapable de -dissimuler ses extravagantes opinions et de réprimer ses passions -désordonnées; ainsi vous l'entendrez sans cesse essayant de justifier -par la sottise qu'elle dira la sottise qu'elle aura faite; et j'ose vous -prédire qu'avec l'inépuisable fonds d'amour-propre dont on la connoît -pourvue, elle s'efforceroit inutilement de corriger en elle les vices -réunis de la nature et de l'éducation. - -«Quant à la baronne, sa réputation est faite, personne ne l'estime, -parce que tout le monde la connoît. Le scandale de ses débuts a fait -mourir de chagrin M. de Fonrose, un très galant homme, seulement -coupable d'avoir voulu, dans un rang élevé, donner à sa trop noble femme -le goût des bourgeoises vertus. Aussi _madame_, dans ses gaietés, -appeloit-elle _monsieur le Philosophe de la rue Saint-Denis_. A l'époque -de la mort de son mari, Mme de Fonrose, entièrement libre, s'est hâtée -de justifier les brillantes espérances qu'elle avoit données. Nous -l'avons vue s'élever au-dessus de toutes les bienséances, éternelles -ennemies de son sexe; et, dans toutes les rencontres, elle a stoïquement -soutenu son grand caractère. En moins de dix ans le nombre de ses -conquêtes s'est tellement multiplié que, craignant enfin d'en oublier -quelqu'une, elle vient tout récemment de prendre le très sage parti d'en -dresser elle-même l'honorable liste. Dans cet interminable vocabulaire, -le nom de monsieur votre père se trouve peut-être le millième, et sera -probablement suivi de mille autres noms, sans compter le vôtre. Ce qui -rend plus étonnant encore l'invincible courage de cette femme capable de -supporter l'affluence perpétuelle de tant de gens, c'est qu'elle -accueille tout le monde et ne renvoie jamais personne. Jamais le nouvel -arrivant ne fait, chez cette Messaline, aucun tort au premier venu. Elle -en gardera trente à la fois, si trente le veulent bien. Celui que cet -arrangement n'accommode pas se retire sans esclandre; si l'on s'aperçoit -du vide qu'il laisse, on le remplit, mais, dans tous les cas, le -déserteur revient-il après six mois d'absence, il est toujours sûr -d'être bien reçu. Au reste, ne croyez pas que ces menus détails puissent -seuls remplir une tête aussi vaste que celle de la baronne! il faut -encore à cet intrigant génie des occupations au dehors; désolée des -momens de loisir que ses amours lui laissent, elle ne s'en console qu'en -favorisant les amours d'autrui. Allez chez elle un jour qu'elle reçoit, -vous la verrez environnée de jolis garçons qu'elle forme et de jeunes -femmes qu'elle produit. - -«Telles sont les ennemies que je me propose de combattre avec vous; -cependant je crois devoir pendant quelque temps leur laisser le plaisir -de votre défaite. Grossissez incessamment l'immense liste des heureux -que Mme de Fonrose a faits; cette femme trop occupée ne pourra retenir -plus d'un jour un jeune homme que je connois sensible, et que je crois -délicat. Quant à Mme de Lignolle, je permets qu'elle vous arrête -quelques semaines. Puisque absolument il vous faut un objet de -distraction, je préfère à toute autre une enfant capricieuse et légère, -qui ne vous inspirera qu'une fantaisie passagère comme la sienne. Soyez -donc, en vos jours de désoeuvrement, la poupée dont elle raffole; mais -songez qu'il faudra, dès que je pourrai vous ramener Sophie, rompre sans -retour avec la comtesse.» - -J'en pris l'engagement avec la marquise, je la remerciai vivement de -l'intérêt qu'elle me témoignoit, je lui promis de n'aimer que ma femme -aussitôt que ma femme me seroit rendue. Cependant je n'avois pas entendu -sans chagrin Mme de B... réclamer ma fidélité pour Sophie, et je me -hâte, afin que personne ne soit tenté d'improuver le vif déplaisir -qu'involontairement je ressentois, je me hâte d'avertir tout le monde -que la marquise étoit alors, plus que jamais, brillante des agrémens de -sa jeunesse et de l'éclat de sa beauté. Je trouvois sa peau d'une -blancheur plus éblouissante, les roses de son teint me paroissoient -avoir plus de fraîcheur, ma mémoire me retraçoit d'autres appas que mon -imagination me montroit encore perfectionnés; mais aussi je me sentois -forcé de reconnoître quelque chose de plus décent, de plus assuré dans -son maintien toujours enchanteur, et, dans toute sa personne, comme -autrefois remplie de grâces, je ne sais quel air de dignité qui -n'appartient point aux amours: j'étois désespéré! Vingt fois je voulus -lui rappeler le souvenir qui m'agitoit, le douloureux souvenir de mon -bonheur passé; vingt fois elle m'imposa silence par un geste et par un -regard, qui sembloient me dire: «Plaignez mon malheur, et respectez -votre amie.» - -Il fallut me résoudre à la respecter, il fallut me résoudre à l'écouter -quelque temps encore sans l'interrompre. Elle me détailla la foule des -moyens qui maintenant étoient en son pouvoir et dont elle comptoit user -pour chercher Mme de Faublas; et, quand elle me vit bien persuadé que -personne au monde ne pouvoit retrouver Sophie si Mme de B... ne le -pouvoit pas, elle me parla de Justine. «Cette petite, me dit-elle, m'a -promis de n'apporter aucun obstacle au projet que j'ai formé de vous -rendre sage; mais je la soupçonne peu capable de garder constamment une -résolution désespérée; ainsi je vous prie de vouloir bien ne pas mettre -son courage à de rudes épreuves. Vous ne pouvez honnêtement, -ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, lui continuer la longue affection -que vous avez eue pour elle. Une intrigue de cette nature ne vous -convient sous aucun rapport: mon ami, vous n'êtes ni assez fou pour -avoir l'intention d'enrichir Mme de Montdésir, ni assez lâche pour -songer à l'aimer gratuitement. Il paroît qu'on est généralement d'accord -sur ce point qu'il faut un peu moins mépriser le riche libertin qui va -sans cesse marchandant des filles que le freluquet obscur qui fait -métier de leur plaire; mais on ne sait pas bien encore s'il est plus -ridicule de payer fort cher leurs faveurs, dont on se soucie fort peu, -qu'il ne semble honteux de les obtenir par des bassesses quand on n'a -pas d'or pour les acheter. Ce qu'il y a de mieux prouvé, c'est que -quiconque eut une fois le malheur de trouver quelque plaisir dans la -société de ces sortes de femmes doit bientôt, s'il n'y prend garde, y -perdre, avec sa fortune ou sa santé, l'estime des honnêtes gens et sa -propre estime.» - -Pour justifier celle de la marquise, je ne lui dissimulai point que ce -matin, et tout à l'heure, Mme de Montdésir violoit avec moi sa téméraire -promesse, et même je lui contai naïvement quelle douce méprise, pour me -donner la veille un des plus fortunés instans de ma vie, avoit dans mes -bras embelli Justine de tous les attraits de Mme de B... Je vis la -marquise plusieurs fois rougir, et plusieurs fois je l'entendis soupirer -de mon erreur, sans doute inexcusable. Enhardi par son trouble, j'osai -risquer, avec une légère caresse, une insidieuse question: «Et vous, ma -chère maman, ne songez-vous donc jamais à moi? jamais un tendre -souvenir...» Mme de B..., déjà remise, m'interrompit: «Devez-vous -demander si je songe à vous? Tout ce que je vous dis ne prouve-t-il pas -que votre amie, sans cesse occupée de vos intérêts les plus chers...--Il -est donc vrai que vous êtes mon amie?... Hélas! vous n'êtes plus que mon -amie!--Faublas, vous devriez m'en féliciter.--_Ma chère maman_, je ne -puis que m'en plaindre.--Mon ami, c'est _Madame_ qu'il faut -dire.--Madame, à vous? jamais je ne m'y accoutumerai.--Il le faut -cependant, Faublas.--Ma... Madame, on m'appelle Florville.--Tant mieux, -je suis sensible à votre déférence.--Ma chère maman, que de -bonheur!...--Mon ami, c'est Madame qu'il faut dire.--Que de bonheur ce -nom me rappelle!--Laissons cela.--Qu'avec plaisir je me souviens de -l'aimable vicomte qui le portoit!--Parlons d'autre chose, mon ami.--Que -ne suis-je encore Mlle Duportail!--Chevalier, changeons de -conversation.--Que n'allons-nous encore ensemble à Saint-Cloud! - ---Bon Dieu! déjà midi! s'écria-t-elle en regardant sa montre; Florville, -je veux pourtant, avant de vous quitter, vous donner une commission.» -Elle tira de son portefeuille un papier qu'elle me remit. «J'ai moi-même -sollicité cette lettre du ministre, qui rappelle en France mon plus -mortel ennemi. Faites-moi le plaisir de l'adresser au comte de -Rosambert, à Bruxelles, où il est maintenant. Annoncez-lui qu'il peut, -sous son nom, reparoître dans la capitale, et même à la cour. Je vous -permets de lui apprendre que celle qu'il outragea pouvoit d'un mot le -priver à jamais de ses biens, de ses emplois, de sa patrie, et vient -d'obtenir son retour. Qu'il ne croie pas cependant que je renonce à ma -vengeance; mais qu'il sache que je la veux digne de moi. Un lâche -châtiment ne sera point le prix d'une lâche injure. Punir avec noblesse -un homme indigne de sa naissance, qui ne craignit pas de m'insulter -bassement, c'est punir deux fois. Adieu, mon ami.--Adieu, Madame... -Serai-je longtemps privé du bonheur de vous revoir?--Non, Florville, je -compte revenir ici quelquefois.--Dites souvent.--Souvent, si je -puis.--Et bientôt?--Le plus tôt possible,... dans quelques jours... Vous -serez averti par Justine. Adieu, mon ami.» - -Quand Mme de B... fut partie, j'appelai Mme de Montdésir. «Dis-moi donc -où communique cette porte par laquelle j'ai vu la marquise entrer et -sortir?--Chez le bijoutier voisin, que madame a généreusement payé pour -cela, me répondit-elle. C'est ici de même qu'au boudoir de la marchande -de modes.--Oh! non, Justine, ce n'est pas de même, il s'en faut -bien.--Quoi donc! notre maîtresse a-t-elle été cruelle?--Oui, mon -enfant.--Peut-être parce que vous êtes marié.--Crois-tu?--Dame! je sens -qu'à sa place cela me feroit une peine terrible, je serois d'abord comme -un petit démon; mais nous autres femmes, nous ne savons pas garder -rancune, je finirois par m'apaiser.--Tu penses donc que la -marquise...--S'apaisera! Oui, soyez tranquille; et puis, ajouta-t-elle -d'un ton caressant, je sais bien qu'il te reste des consolations.» - -Mme de Montdésir me paroissoit en effet très disposée à m'en offrir, -mais j'eus le courage d'emporter mon chagrin. - -Jasmin attendoit impatiemment mon retour. Il me dit que Mme de Fonrose -venoit d'envoyer quelqu'un pour me prier de passer chez elle. Je -commençai par écrire au comte de Rosambert une courte lettre, que je fis -porter à la poste, et puis je me rendis chez la baronne. - -Quand on lui annonça le chevalier de Florville, Mme de Fonrose fit un -cri de joie. Elle me conduisit à son cabinet de toilette, m'y plaça -devant un miroir, et sonna l'une de ses femmes, qui, moins jolie, mais -non moins adroite que Justine, en un instant me fit, avec des rubans et -des fleurs, la plus élégante coiffure dont une jeune personne ait jamais -pu s'enorgueillir. Ensuite je me vis paré d'une robe de pékin lilas, on -me passa le plus décemment possible un jupon pareil, et, pour compléter -la métamorphose, mon pied fut enfermé dans un petit soulier du _Cadran -bleu_. Mme de Fonrose alors renvoya sa femme de chambre; puis, en me -donnant plusieurs baisers, elle voulut bien me dire qu'il y avoit peu de -femmes aussi aimables que moi. J'allois imprudemment lui rendre et ses -propos flatteurs et ses tendres caresses, quand un secourable laquais -s'avisa de crier de la porte: «Monsieur de Belcour.» - -La baronne, craignant que mon père ne pénétrât jusqu'au cabinet de -toilette, courut le recevoir, et le joignit dans la pièce voisine. «Je -viens, lui dit le baron, vous faire des excuses avec des reproches, et -vous exprimer mes regrets. Hier, il a fallu nous quitter un peu -brusquement. J'en ai beaucoup souffert, et la faute en est tout à fait à -vous, Baronne. Vous m'avez amené la plus folle petite personne...--Dites -une femme charmante, Monsieur, pleine d'attraits, de vivacité, de -gentillesse, d'esprit...--Cela peut être, Madame; mais...--Point de -mais», interrompit-elle. Cependant il continua: «Je vous avoue que je ne -vois pas sans chagrin mon fils embarqué dans une intrigue nouvelle. Il -me seroit trop cruel de penser que sa femme sera toujours -absente...--Eh! bon Dieu! tranquillisez-vous, Baron; quand elle -reviendra, nous lui rendrons son mari.--Trop tard peut-être, il la -chérira moins; et sa Sophie, en vérité, mérite d'être heureuse.--Vous -voilà! je vous admire! à vous entendre, on croiroit qu'une femme ne peut -trouver son bonheur que dans les perpétuelles adorations de son mari; et -vous avez apporté du fond de votre province cette idée de l'autre siècle -que tout bon époux doit bourgeoisement assommer sa femme d'un éternel -amour. Eh mais! Monsieur, d'où venez-vous? Comment! ignorez-vous encore -que maintenant un honnête homme ne se marie qu'afin de se donner une -maison, un état, un héritier?--Et c'est pour cela, Madame, que les -honnêtes gens dont vous parlez n'ont, après quelques années de mariage, -ni état, ni maison, ni enfans qui leur appartiennent.--Vous êtes, -répliqua la baronne en riant, l'homme du monde le plus amusant, quand -vous en voulez prendre la peine. Qu'on mette les chevaux, dit-elle à un -domestique.--Vous ne dînez pas chez vous? s'écria mon père.--Non, -vraiment.--Moi qui comptois passer la soirée avec vous!--J'en suis tout -à fait désolée, lui répondit-elle d'un ton caressant, mais c'est une -chose impossible.--Madame, peut-on, sans indiscrétion, demander où vous -dînez?--Chez la petite comtesse.--Y allez-vous seule?--Non.--Avec mon -fils, peut-être?--Avec le chevalier? point du tout.--Vous riez, -Baronne.--Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas monsieur -votre fils qui m'accompagne chez la comtesse.--Eh! qui donc?--Une jeune -personne dont je ne crois pas que vous ayez entendu parler.--Vous -l'appelez?--Mlle de Brumont.--De Brumont? non, je ne la connois pas. -Vient-elle vous chercher, ou l'allez-vous prendre?--Mais... je ne sais, -j'attends.--Restez-vous tard chez Mme de Lignolle?--Je comptois rentrer -de bonne heure pour souper avec vous.--Vous aviez là, Baronne, une -excellente idée.--Et je ferois défendre ma porte, continua-t-elle, si -vous ne craigniez pas trop l'ennui du tête-à-tête.--Je crains seulement -que le tête-à-tête ne soit trop court», répondit-il en lui baisant la -main. - -Un domestique vint dire que les chevaux étoient mis. Mlle de Brumont, -pressée de revoir sa maîtresse, trouvoit que le baron causoit trop -longtemps avec la sienne. Oui, ma Sophie, c'est à toi que j'en demande -pardon, Faublas rêvoit au moyen d'éconduire promptement son père. - -Agathe, cette alerte femme de chambre qui m'avoit coiffé, voulut bien -recevoir un louis d'or et prendre pitié de ma peine. Elle me conduisit, -par un petit escalier, dans la cour, où je trouvai le carrosse de la -baronne; puis elle se chargea d'aller dire à sa maîtresse que Mlle de -Brumont venoit d'arriver, mais qu'ayant su que Mme de Fonrose avoit du -monde, et ne voulant voir personne, elle attendoit la baronne dans sa -voiture. - -Ma commission fut exactement faite; bientôt je vis descendre Mme de -Fonrose: mon père lui donnoit la main. Il jeta dans la voiture un regard -curieux, mais j'eus l'impolitesse de me cacher la figure avec mon -éventail. - -Nous partîmes. La baronne, qui rioit, me félicita du succès de ma ruse. -Elle prit ma main, la serra doucement, m'honora de plusieurs regards -bien tendres, et plus d'une fois me répéta que mon père pouvoit passer -pour un très aimable homme, mais que j'étois bien la plus charmante -femme qu'elle eût jamais vue. - -Cependant nous avancions, la conversation changea d'objet. Mme de -Fonrose daigna m'avertir que la comtesse, sans doute encore très -irritée, pourroit d'abord me recevoir assez mal; mais elle ajouta que -j'apaiserois cette femme comme on les apaisoit toutes, avec des sermens, -des louanges et des caresses. - - * * * * * - - - - -Monsieur étoit avec madame, quand on nous annonça chez la comtesse. -«Oui, ma foi! dit le comte, c'est elle!» Mme de Lignolle, emportée par -un premier mouvement, se leva d'abord et me tendit les bras; mais tout -d'un coup, agitée d'un sentiment contraire, elle se rejeta dans son -fauteuil en criant: «Je ne veux pas la voir.» J'allois partir, Mme de -Fonrose me prévint: «Cependant je vous la ramène bien repentante et bien -désolée; je vous assure qu'elle brûle de mériter sa grâce.--Sa grâce, -après tant d'ingratitude!--Il est vrai, dit M. de Lignolle, que -mademoiselle s'est permis, à notre égard, un étrange procédé. Ne rester -ici que deux ou trois jours, et nous planter là sans rien dire! -il falloit au moins qu'elle avertît madame quelques jours -d'avance.--Qu'elle m'avertît! s'écria la comtesse. Il eût été fort bon -qu'elle m'avertît! Monsieur, vous ne savez ce que vous dites; on ne doit -pas m'avertir, car on ne doit pas me quitter.--Ah! pourtant, il faut -convenir que mademoiselle étoit libre; elle avoit le droit de vous -demander son congé, comme vous aviez le droit de la renvoyer. Mais dans -ce cas-là, je le répète, on s'avertit mutuellement quelques jours -d'avance.--Monsieur, voulez-vous bien me faire grâce de vos réflexions? -Dans un autre moment, elles m'amuseroient peut-être, je vous avoue que -maintenant elles me fatiguent.» Le comte se tut; je pris la parole: -«Madame, je conviens que j'ai quelques torts envers vous; mais les -apparences me montrent plus coupable que je ne le suis en -effet.--Comment! vous ne m'avez peut-être pas fait une infidélité?--Et -une infidélité de quatre mois! interrompit le comte. Quatre mois sans -nous donner seulement de vos nouvelles!--Mademoiselle, madame a raison, -cela n'est pas bien.--Il faut aussi plaider un peu pour elle, dit Mme de -Fonrose; je sais de bonne part que cette absence de quatre mois lui a -paru fort longue, et que, si l'on avoit voulu lui laisser la liberté de -vous venir voir, elle en auroit de bon coeur profité.--Baronne, vous -voudriez en vain l'excuser, vous n'ignorez pas qu'elle m'a -trahie!--Vraiment, sans doute, reprit M. de Lignolle, c'est une espèce -de trahison.--Elle m'a sacrifiée!--Oui, continua l'époux approbateur, -elle nous a véritablement sacrifiés, si elle a été s'établir -ailleurs.--Justement, Monsieur, s'écria la comtesse, c'est ce qu'elle a -fait.--Madame, je me reconnois coupable; mais...--Vous l'entendez, -interrompit-elle, en joignant avec transport ses jolies petites mains, -qu'elle leva d'abord vers le plafond[4] et dont elle se couvrit les yeux -et le front. Vous l'entendez! elle a été s'établir ailleurs, elle-même -en convient.--Madame, daignez m'écouter jusqu'à la fin, -permettez...--Elle a été s'établir ailleurs! répéta douloureusement la -comtesse, qui se mit à pleurer; elle a été s'établir ailleurs!--Chez une -femme? demanda le comte.--Eh! sans doute, chez une femme, lui répondit -Mme de Lignolle avec beaucoup de vivacité. Vous faites des -questions!...» Il m'adressa la parole: «Quelle est cette femme chez -qui...?--Que vous importe ce qu'elle est? interrompit la comtesse. -Qu'importe en quelle qualité? répliqua-t-elle encore.--Est-elle noble, -cette femme-là? me demanda-t-il.--Oui! noble, s'écria-t-elle, comme mon -palefrenier.--Et que fait-elle?--Ce qu'elle fait! ce qu'elle fait! dit -la comtesse, dont la colère alloit toujours croissant à chaque -interrogation de son curieux mari, elle fait des sottises et de -mauvaises plaisanteries.--Et elle s'appelle?» Mme de Lignolle s'écria: -«Oh! je le sais comment elle s'appelle; mais je veux que vous le disiez, -Mademoiselle.--Madame, dispensez-moi...--Mademoiselle, point de -mauvaises excuses, je le veux.--Eh bien, elle s'appelle -Montdésir!--Montdésir, j'en étois sûre; Montdésir!... Elle a pu me -quitter pour une autre!... Elle a été s'établir chez une madame -Montdésir!» Et la comtesse se remit à pleurer. «La voilà qui -s'attendrit, me dit la baronne, elle va se calmer, elle va pardonner. -Tombez à ses pieds, Mademoiselle, et demandez grâce.» Je me jetai à ses -genoux que j'embrassai; et, pendant que Mme de Fonrose lui adressoit -tout bas quelques mots de consolation, le comte me faisoit, avec de doux -reproches, une paternelle remontrance. - - [4] Et non vers le ciel, comme ils le disent tous en pareil cas: il - faut être exact. - -«Vous êtes jeune, Mademoiselle de Brumont, vous avez pour vous toutes -les grâces de l'esprit et de la figure; cependant vous ne parviendrez -point à réparer l'injustice que la fortune vous a faite d'ailleurs, si -vous êtes inconstante dans vos goûts, si vous ne voulez vous attacher à -personne, si vous allez vous établissant partout, sans pouvoir vous -fixer nulle part. Qui nous avez-vous préféré, je vous prie? Une -roturière, une femme de rien, qui est philosophe, je le parierois. -N'étiez-vous pas cent fois mieux ici? Je ne crois point avoir manqué -d'égards pour une demoiselle que j'estimois vraiment beaucoup, et, quant -à ma femme, elle vous aimoit au point d'en être folle. D'ailleurs, sans -compter mille autres avantages, vous en aviez chez nous un très grand, -qu'on rencontre rarement ailleurs: celui de deviner tous les jours des -charades, et d'en faire vous-même tout à votre aise.» - -Le chagrin de la comtesse ne put tenir contre les dernières réflexions -de son mari. A peine M. de Lignolle finissoit de parler que madame tomba -dans les convulsions d'un rire inextinguible. Tout à coup la sombre -douleur fit place à la joie folle sur ce charmant visage où je vis les -ris et les pleurs ensemble mêlés. Il m'étoit aisé de m'apercevoir que -Mme de Fonrose auroit, comme moi, donné de l'or pour qu'il lui fût -permis de rire aussi haut que la comtesse; mais j'étois, comme elle, -retenu par la crainte de donner d'étranges soupçons à ce mari qui nous -regardoit, et qui devoit être également surpris du violent chagrin de sa -femme et de son excessive gaieté. Le comte, en effet, remarqua ma -contrainte, et voici comment il me rassura: - -«Vous avez l'air stupéfaite, Mademoiselle; mais il ne faut pas que ceci -vous étonne. _Aucune affection de l'âme ne m'échappe_, à moi: dans votre -absence, la belle humeur de madame s'étoit visiblement altérée; j'ai -découvert qu'il y avoit un moyen sûr de lui rendre sa gaieté, je lui ai -parlé charade: aussitôt voilà madame riant comme une folle. J'ai répété -plusieurs fois l'expérience, et toujours avec le même succès. Vous en -êtes vous-même témoin, depuis un quart d'heure elle ne cesse! et tenez, -voilà un redoublement.» - -En effet, la comtesse recommença de plus belle, et Mme de Fonrose ne se -gêna plus; je fus comme elle entraîné, et M. de Lignolle lui-même ne put -voir trois personnes s'égayer de si bon coeur, sans se mettre de la -partie. Nos bruyans éclats de rire durent être entendus de tout le -voisinage. - -Cependant, quoique Mlle de Brumont se pâmât de rire, le chevalier de -Faublas ne perdoit pas la tête. D'une bouche avide il pressoit les lis -d'un bras plus doux que l'ivoire, et d'une main caressante il serroit -doucement les plus jolis genoux du monde. «Pardonnez-lui, dit à la -comtesse Mme de Fonrose, qui, ne s'ennuyant pas de me regarder, ne -perdoit aucun détail de cette joyeuse pantomime.--Pardonnez-lui, répéta -le mari confident, qui, non content de m'applaudir par des regards et -par des signes, se baissa deux fois pour me glisser à l'oreille ces -paroles tout à fait encourageantes: «Bon, bon! ne vous lassez pas, tenez -ferme, elle est vaincue!--Pardonnez-moi, m'écriai-je à mon tour, d'une -voix tendre et d'un ton suppliant; pardonnez-moi, car je me repens et je -vous aime.--Et moi aussi, je vous aime, répondit-elle en m'embrassant, -et je vous pardonne, ajouta-t-elle en m'embrassant encore, mais à -condition que vous ne verrez plus cette madame de Montdésir.--Oh! -non.--Et que vous n'irez jamais vous établir ailleurs que chez -moi.--Jamais.--En ce cas, je vous pardonne, et je vous aime, et je vous -embrasse; et, si vous me tenez parole, je vous aimerai et je vous -embrasserai toute ma vie.--Eh bien, s'écria M. de Lignolle, charmé de la -joie de sa femme, puisque madame vous aime, vous embrasse et vous -pardonne, je veux aussi vous pardonner, vous aimer et vous embrasser.» -Il m'honora de plusieurs baisers. «Et moi aussi, dit Mme de Fonrose, je -vous aime, je vous pardonne et je vous embrasse, car depuis un quart -d'heure vous m'avez bien amusée. - ---Qu'on dise pourtant que les charades ne sont bonnes à rien! reprit le -comte d'un air de triomphe. Voyez comme elles nous ont tous mis de bonne -humeur, comme la paix s'est faite aussitôt que...» La comtesse -l'interrompit: «A propos de charade, Mademoiselle de Brumont, savez-vous -bien que monsieur n'a pas encore pu deviner la nôtre?--Bon! c'est -qu'elle n'est pas exacte, répondit-il.--Voilà une bonne raison! s'écria -Mme de Fonrose. Comment! Mademoiselle, votre charade n'est pas exacte?» -Je lui répliquai en montrant la comtesse: «C'est madame qui l'a -faite.--Oui, répondit celle-ci; mais c'est vous qui me l'avez fait -faire.--N'importe, reprit la baronne, si elle n'est pas exacte, il faut -la recommencer.» La comtesse repartit: «C'est notre intention, -Madame.--Sans doute, dit M. de Lignolle, il faut la recommencer.--Cela -vous fera donc plaisir? lui demanda sa femme.--Assurément, Madame, et -beaucoup; je voudrois même pouvoir vous y aider; je voudrois pouvoir -vous enseigner...--Je vous rends mille grâces, interrompit-elle; je ne -veux plus désormais d'autre précepteur que Mlle de Brumont. D'ailleurs, -Monsieur, ce seroit peut-être bien inutilement que vous essayeriez de -devenir le mien.--Sans doute! j'ai fait dans ma vie, tant en énigmes -qu'en charades, plus de cinq cents poèmes: ce seroit un vrai travail -pour moi de me remettre aux premiers élémens.--Cependant, Monsieur, lui -dis-je, je prendrai la liberté de vous observer que madame la comtesse -est jeune, curieuse et pressée d'apprendre.--Eh bien! Mademoiselle, vous -n'avez pas besoin d'un second pour lui montrer tout ce qu'il lui importe -de connoître; vous êtes, j'en suis sûr, très en état de donner -d'excellens principes à votre écolière; et, par exemple, quand une fois -vous l'aurez commencée, je m'engage volontiers à la finir.--Non pas, -s'il vous plaît: je prétends n'en céder à personne la gloire et le -plaisir.--Eh bien, comme vous voudrez; cela ne m'empêchera pas de -m'intéresser vivement aux progrès de votre écolière.--Monsieur, ce que -vous avez la bonté de me dire est très propre à m'encourager. Je -donnerai de bonnes leçons à madame la comtesse, je vous le -promets.--Donnez, Mademoiselle, donnez.--Je ferai plus d'une charade -avec elle, je vous en réponds!--Faites, Mademoiselle, faites!--Ainsi, -Monsieur, dit Mme de Lignolle, je puis donc, sans risquer de vous -déplaire, m'occuper de ce petit travail-là.--Eh! bon Dieu, Madame, toute -la journée, si cela vous amuse.--Bon! reprit-elle, je suis contente. Je -m'en faisois quelque scrupule, parce que je craignois de m'arroger un -droit que je n'eusse pas; mais, à présent que vous m'en avez donné la -permission, me voilà tout à fait à mon aise.--A la bonne heure; mais je -vous engage à recommencer celle que vous avez seulement ébauchée -ensemble: car sûrement je l'aurois devinée, si elle avoit été bien -faite... Allons, Mademoiselle, point de paresse, point de mauvaise -honte; recommencez cela, faites-le mieux.--J'y tâcherai, Monsieur.--De -votre mieux et le plus tôt possible.--Ah! tout à l'heure, si madame le -veut.--Non, interrompit la baronne, dînons, dînons, aussi bien vous -aurez le temps. Je compte vous laisser passer ici la quinzaine.» Je crus -avoir mal entendu. «Quoi! la quinzaine? lui dis-je.--Vraiment, -répondit-elle. Le terme vous paroît court! je le conçois; mais je n'ai -pu obtenir qu'il fût plus long.--Obtenir!...--J'ai tenté l'impossible, -Mademoiselle: car je savois combien vous désiriez prolonger votre séjour -chez la comtesse.--Certainement,... mais...--Mais vos parens sont -demeurés inflexibles.--Vous dites, Madame, que mes parens...?--Ils ne -vous ont accordé que quinze jours.--Vous dites que mes parens m'ont -accordé...--Oui, seulement quinze jours. Rien n'a pu les déterminer à se -priver, pour un temps plus long, du bonheur de vous posséder chez -eux.--Quinze jours, Madame la baronne! Vous êtes sûre?...--Je suis sûre, -Mademoiselle, qu'ils ne vous permettront pas de rester plus longtemps; -arrangez-vous d'après cela, dans quinze jours je vous remmène, c'est une -chose convenue.--Convenue!--Oui, Mademoiselle, décidée.--Décidée, -Madame!--Irrévocablement décidée, Mademoiselle.--Ah! ah!--En attendant, -je viendrai vous voir presque tous les jours, comme vous pensez -bien.--Oui, Madame.--Et presque tous les jours aussi je les verrai, vos -parens.--Oui, Madame.--Ainsi vous aurez perpétuellement de leurs -nouvelles.--Oui, Madame.--Et ils recevront continuellement des -vôtres.--Oui, Madame.--Tenez, ce soir je soupe avec l'un d'entre -eux.--Je le sais; c'est même un de mes grands-parens, celui-là, je -crois?--Justement, Mademoiselle, je lui parlerai de vous, de votre -absence.--Ah! je vous en serai bien obligée.--Je ne doute pas que -d'abord cette séparation de quinze jours ne l'effraye, comme les autres; -mais je lui ferai entendre raison là-dessus.--Vous me rendrez un vrai -service.--Je vous réponds qu'il ne sera pas fâché.--Madame, je m'en -rapporte à vous.» - -On conçoit que je demeurai très surpris de la manière artificieuse et -hardie dont la baronne venoit de m'établir, pour ainsi dire malgré moi, -chez la comtesse. Cependant je n'oserois pas dire que j'en fus bien -fâché, car peu de gens me croiroient; mais du moins, ô ma Sophie! -j'assurerai qu'à l'instant même je pris intérieurement la ferme -résolution de conserver mes relations avec Mme de B..., pour être, en -cas de besoin, promptement informé de ses découvertes et pour me -conduire en conséquence. - -Le comte, qui n'avoit rien perdu de mon dialogue avec Mme de Fonrose, -demanda si mes parens demeuroient maintenant à Paris; la baronne -répondit qu'ils y étoient _incognito_ pour des raisons qu'elle savoit, -mais qu'elle ne pouvoit dire. - -Nous allons nous mettre à table: je fus placé entre le mari et la femme; -de temps en temps, la comtesse passoit adroitement sous la nappe une -main qui rencontroit toujours la mienne, et mon genou touchoit le sien. -Aussi M. de Lignolle se fût-il étonné de nos fréquentes distractions, si -Mme de Fonrose, toujours attentive et toujours complaisante, n'eût vingt -fois relevé la conversation prête à tomber, et vingt fois ne nous eût -très habilement avertis de nos imprudences ou tirés de nos rêveries. Au -dessert, cependant, il fallut payer de ma personne. La baronne, soit -qu'elle voulût me distraire de l'objet dont elle me voyoit trop occupé, -soit qu'elle prît quelque plaisir à me tourmenter un peu, la baronne -s'avisa de me porter un coup plus difficile à parer que tous les autres. -«A propos, dit-elle, vous savez sans doute la grande nouvelle? Le -chevalier de Faublas est sorti de la Bastille.--Qui, le chevalier de -Faublas? demanda le comte.--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce -joli garçon qui, sous des habits de femme...--S'est introduit chez le -marquis de B...?--Oui, oui.--Et l'on a remis en liberté ce mauvais -sujet? Et ce petit garnement ne sera pas claquemuré pour le reste de sa -vie?--Comte, vous êtes bien sévère. On dit que c'est un très aimable -enfant.--Un fieffé libertin, qu'on auroit dû fouetter en place -publique!» La baronne alors m'adressa la parole: «Mlle de Brumont ne dit -mot; est-elle de l'avis de monsieur?--Non, Madame, pas tout à fait, -non... Ce chevalier de Faublas dont vous parlez, je le juge excusable; -il est bien jeune encore: à moins qu'il n'ait commis de ces -fautes...--Il a fait des horreurs, s'écria M. de Lignolle. Vous ne savez -donc pas son histoire, Mademoiselle? Je vais vous la conter. D'abord, il -a quitté les habits de son sexe, et, se donnant pour femme, il est entré -dans le lit de la marquise de B..., presque sous les yeux de son mari. -N'est-ce pas affreux?--Permettez que je vous arrête, Monsieur; ceci ne -me paroît pas vraisemblable. Est-il possible qu'un homme ressemble à une -femme si bien qu'on s'y méprenne?--Cela n'est pas ordinaire, mais cela -s'est vu.--Si vous ne me l'assuriez, je ne le croirois pas, dit la -comtesse.--Il faut le croire, répondit-il, car c'est un fait. Au reste, -ce marquis de B... n'en est pas moins un imbécile avec ses connoissances -physionomiques. C'est la science du coeur humain qu'il faut posséder.» -Je l'interrompis: «Il me paroît que, si vous aviez été à la place du -malheureux marquis, ce M. de Faublas ne vous eût pas fait sa dupe.--Oh! -soyez-en sûre. Je n'ai peut-être pas plus d'esprit qu'un autre; mais je -suis observateur, je connois le coeur de l'homme, et _nulle affection de -l'âme ne m'échappe_.--Nous savons cela, dit la baronne; mais, pour -revenir à notre mauvais sujet, je vais un peu vous étonner en vous -apprenant qu'il a l'obligation de sa liberté à la marquise.--A Mme de -B...? s'écria le comte.--A Mme de B...! s'écria la comtesse avec -beaucoup de vivacité.--A Mme de B...! m'écriai-je moi-même, en jouant -l'étonnement.--A Mme de B..., répéta froidement la baronne. Tout le -monde l'assure.» La comtesse se leva brusquement et m'adressa la parole: -«Quoi! c'est la marquise?...» - -Elle parloit si haut et si vite, elle paroissoit tellement surprise, -inquiète et fâchée, que, tremblant de l'entendre me faire ou quelque -imprudent reproche ou quelque dangereuse question, je me hâtai de -l'interrompre: «Adressez-vous à madame la baronne. Qu'allez-vous me -demander, à moi qui ne sais pas un mot de toute cette fable?» M. de -Lignolle daigna me seconder. «Une fable, comme dit fort bien -mademoiselle. En effet, comment imaginer que la marquise ait osé...--Il -n'y a rien que de vrai dans ce que j'avance, reprit la baronne. Qu'une -fille toute neuve, une vierge pure, sans malice, sans passions et sans -reproche, trouve fort scandaleux l'événement que j'annonce, et que, dans -l'innocence de son coeur, elle refuse d'y croire, cela me paroît fort -naturel. Je ne puis même, en passant, m'empêcher de blâmer la comtesse, -qui a déjà quelque usage du monde, d'avoir été tout à l'heure tentée de -questionner, sur certaine matière, une personne aussi inexpérimentée que -l'est sa demoiselle de compagnie. Mais que M. de Lignolle, homme -d'esprit, homme de tête, M. de Lignolle, qui a l'expérience du monde, de -la cour, et des femmes surtout, que M. de Lignolle, observateur profond, -excellent juge, M. de Lignolle, enfin, appelle fable un fait peu commun -sans doute, mais qui n'est pas sans exemple et paroîtra même -vraisemblable à quiconque connoît les moeurs de ce siècle de corruption, -voilà ce que je ne conçois pas.--Encore, répondit le comte, faudroit-il -que j'eusse particulièrement étudié le caractère de Mme de B... Je ne la -connois que pour avoir entendu quelquefois parler d'elle.--Et moi, -malheureusement, pour l'avoir souvent rencontrée dans mon chemin. Je -pourrois lui contester les dons naturels et les dons acquis; mais la -plupart des jeunes gens de la cour disent qu'elle est belle, et ils le -savent bien; mais les vieux courtisans assurent qu'elle est plus qu'eux -tous adroite, insinuante, artificieuse et dissimulée: il faut les -croire. Ceux-ci lui accordent beaucoup d'esprit, ceux-là lui -reconnoissent de grands talens; tous généralement conviennent qu'elle -est née pour l'intrigue. Les uns s'étonnent que l'ambition puisse régner -avec tant d'empire dans un coeur qu'ils croient fait pour des passions -plus douces; les autres, la voyant sans cesse occupée de plus grands -intérêts, ne conçoivent pas par quel miracle il lui reste un moment pour -l'amour. Ce que chacun ne peut se lasser d'admirer en elle, c'est un -continuel mélange de l'audace qui distingue les forts, et de l'astuce -qui semble n'appartenir qu'aux foibles. Quelquefois elle étonne ses -ennemis et ses rivales par les coups hardis qu'elle frappe; souvent elle -les fatigue de sa tranquille patience et de sa persévérance éternelle. -Tantôt c'est le tigre irrité qui s'élance sur le chasseur et le -terrasse, et tantôt le chat sournois qu'on voit des heures entières tapi -près de la retraite de la proie qu'il attend. Tenez, je ne veux pour -preuve de sa rare capacité que la manière dont elle s'est relevée plus -puissante après sa terrible chute. Quand son affaire avec le chevalier -de Faublas fit tant de bruit, nous la crûmes perdue, elle seule eut le -courage de ne pas désespérer de sa fortune. Vous dire comment elle -persuada à son mari coiffé, battu et mécontent, qu'il n'étoit pas un -sot, je ne le saurois: ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui -nous voyons qu'ils vivent très bien ensemble. Au reste, c'est là le -moindre des succès qu'elle s'étoit promis: dès qu'elle eut enchanté le -bon époux, elle songea à délivrer l'ami charmant. Pour cela, que -fait-elle? M. de ***, qui avoit beaucoup de partisans parce qu'il -jouissoit d'un léger mérite et d'une fortune considérable, M. de ***, -depuis longtemps, étoit vainement amoureux d'elle, et vainement visoit -au ministère. La marquise entre dans le parti nombreux qui le porte aux -premières places; après quatre mois d'efforts elle culbute le ministre, -effraye un des concurrens, trompe l'autre, et l'heureux compétiteur -qu'elle sert se voit enfin nanti du fameux portefeuille. Alors sa -bienfaitrice ne dédaigne pas de devenir son amante... Vous paraissez -étonnée, Mademoiselle de Brumont?... Hélas! oui, la belle victime s'est -immolée... Elle a généreusement consommé le grand sacrifice. Ainsi Mme -de B... retrouve son premier crédit, qu'elle augmente encore. Ainsi le -chevalier de Faublas est rendu à la société, pour y faire, si nous n'y -prenons garde, quelque nouvelle incartade.» - -Enfin, Mme de Fonrose se tut, et, puisqu'elle ne vouloit que -m'embarrasser, elle eut lieu de s'applaudir de la nouvelle fatale; -fatale! car je m'en affligeai beaucoup. En ne m'examinant qu'un peu, je -ne trouvois guère probable que l'adorateur de Sophie et l'amant de la -comtesse fût encore amoureux de Mme de B...; cependant j'entendois -s'élever du fond de mon coeur une voix secrète qui me crioit que la -marquise auroit dû me laisser en prison. Oui, dans mon déplaisir -extrême, j'osois accuser mon amie d'avoir trop fait pour moi. Ils -auroient donc raison, les consolans moralistes qui tous les jours -impriment que l'homme est naturellement ingrat? - -Mme de Lignolle, mécontente de mon chagrin, qu'il n'étoit pas malaisé -d'apercevoir, fit tout haut cette remarque: «Vous avez l'air bien -sérieux, Mademoiselle?--Vraiment oui», dit le comte. Je ne répondis rien -à la comtesse parce que la baronne, habile à deviner et prompte à -prévenir les imprudences de son amie, déjà s'étoit emparée d'elle, et -tout bas lui disoit sans doute ce qu'elle croyoit propre à la retenir et -à la calmer; mais je saisis ce moment pour m'approcher de M. de Lignolle -et lui confier un grand secret: «Monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous -m'avez autrefois témoigné le désir qu'il ne fût jamais question -d'amourette et de galanterie devant votre jeune épouse.» Il me répondit: -«Cela est vrai, mais il est question de ce libertin, je prends de -l'humeur, je me laisse entraîner, et j'oublie mes résolutions. Au reste, -je vous remercie de l'avis que vous voulez bien me donner, j'en vais -profiter, nous allons nous entretenir d'autre chose.» Il me tint -cruellement parole; je fus, toute la soirée, obligé de deviner des -charades, d'entendre de longues dissertations sur les affaires de l'âme. - -A dix heures, la baronne se retira pour aller souper avec celui qu'elle -appeloit mon grand-parent. A minuit, M. de Lignolle souhaite à la -comtesse une bonne nuit, et un bon sommeil à Mlle de Brumont. De ces -deux souhaits si contraires, un seul pouvoit être exaucé: la comtesse -eut une bonne nuit, justement parce que Mlle de Brumont dormit peu. - -Ne vous en étonnez pas, vous qui vous souvenez qu'hier au soir, et ce -matin, Justine m'a passablement occupé. Songez à ma détention trop -longue, songez que l'économique régime du célibat, rigoureusement gardé -pendant cent vingt mortels jours, a dû convenablement me préparer aux -excès dispendieux de plusieurs nuits heureuses. - -Et vous aussi, malheureux amans, qui, pour avoir rencontré la satiété -dans les bras de l'amour, ne concevez plus un bonheur trop au-dessus de -vos forces, recevez avec mes preuves un avis salutaire, et prenez -courage: faites-vous mettre à la Bastille, restez-y quatre mois -seulement, et, quand vous en sortirez, vous verrez de quoi vous serez -capables, avec quel empressement vous volerez aux genoux de vos -maîtresses! Ah! que de fois vous leur direz: «Je vous aime», si elles -vous le disent une fois! Ah! que vous les retrouverez jolies, si vous -les retrouvez fidèles! - -La mienne l'étoit, et jura de l'être toujours. De mon côté, je la -rassurai si bien que le lendemain matin son coeur ne conservoit aucun -soupçon jaloux. Nous fîmes ensemble un déjeuner charmant, car nous ne -fûmes pas gênés par la présence d'un tiers. M. de Lignolle, en partant -pour Versailles, où il alloit passer plusieurs jours, m'avoit recommandé -de tenir fidèle compagnie à sa femme et d'avoir bien soin d'elle. - -Ce fut elle qui prit soin de moi. Ses petites mains arrangèrent mes -cheveux, ses petites mains m'habillèrent. Il est vrai que je n'en fus ni -mieux coiffé ni mieux vêtu. Il est vrai que, plein de reconnoissance, je -lui rendis, maladroitement si l'on veut, mais pourtant fort bien, à ce -qu'elle disoit, tous les services que j'avois reçus d'elle. La matinée -tout entière, comme un instant, s'écoula dans ces occupations si douces. -Nombrez, s'il se peut, les distractions qui prolongèrent nos travaux et -les folies qui les interrompirent. Mme de Lignolle, naturellement si -vive, est devenue plus étourdie de moitié; Faublas, que vous connoissez, -seroit-il plus raisonnable qu'elle? Figurez-vous notre enfantine joie, -nos comiques tendresses, nos bruyans transports. Imaginez jusqu'à quel -point nos caprices peuvent être amusans, et nos espiègleries piquantes. -Devinez le babil de nos querelles et le silence de nos combats. -Représentez-vous ce que nos bouderies ont de plus intéressant, et nos -raccommodemens de plus voluptueux: fille de compagnie peu respectueuse, -je viens de faire à ma maîtresse une malice presque impertinente, et, -pour m'attirer plus sûrement le châtiment que je mérite, j'ai l'air de -vouloir m'y dérober. La comtesse, qui me voit fuir, vole sur mes pas, et -sur mes pas se précipite dans la sombre alcôve où je parois chercher à -me cacher. Un cri qu'elle pousse annonce que je suis découverte et -saisie; mais le vainqueur, tout à coup vaincu, reconnoît trop tard le -piège qu'on lui tendoit, il tombe et demande grâce; je reste inexorable, -et je donne un baiser. O vous, qui que vous soyez, que ces jeux -effarouchent, si dans vos sévérités vous voulez du moins vous montrer -équitables, ne nous jugez point selon les rigoureuses lois qui -gouvernent les hommes! Je n'ai pas dix-huit ans encore, la comtesse en -compte à peine seize; nous sommes deux enfans. - -Mme de Lignolle n'avoit pas fait défendre sa porte pour tout le monde. -Nous reçûmes, dans l'après-dîner, la visite de Mme de Fonrose, qui -m'apporta des nouvelles de mon père, et celle de la marquise -d'Armincour, à qui sa nièce avoit mandé le retour de Mlle de Brumont. La -bonne tante, enchantée de me revoir, me prodigua les complimens. -Pénétrée pour moi de la plus profonde estime, elle n'avoit point oublié -que je réunissois, à l'avantage assez commun de tout connoître, le rare -talent de tout expliquer, et que, dans une circonstance embarrassante, -je l'avois puissamment aidée à donner à son Éléonore[5] des instructions -de première nécessité. La vieille marquise m'aimoit tant et me faisoit -tant de caresses que je ne pouvois, sans manquer à la reconnoissance, -trouver sa visite trop longue. Sur quoi j'observerai que la baronne, qui -apparemment me jugeoit ingrat, s'efforça, par toutes sortes de moyens, -d'amener la bonne tante souper chez elle. Quand elle vit qu'il étoit -impossible de l'y décider, elle prit elle-même le parti de rester avec -nous. A minuit, nos deux convives se retirèrent; la même jolie femme de -chambre qui m'avoit habillée s'empressa de détruire son ouvrage, et -l'amie de la comtesse redevint son amant. - - [5] Rappelez-vous que c'étoit le nom de baptême de la comtesse; nous - en aurons besoin. - -Je dis l'amie de la comtesse, et je dis bien. On savoit chez elle que je -n'étois plus sa demoiselle de compagnie. Au reste, je crois que, dans -l'occasion, tout bon gentilhomme pourroit, sans déroger, se mettre en -condition comme j'y eusse été. Vraiment! le matin présider à la toilette -de madame, causer l'après-dîner dans son boudoir, et le soir entrer dans -son lit, je ne vois rien là qu'un jeune homme bien né doive trouver -pénible et ne puisse faire honorablement. Quant à moi, je sais bien que -je remplissois les différens devoirs de ma place avec grand plaisir et -sans craindre de compromettre ma noblesse. De toutes manières, je me -trouvois chez Mme de Lignolle aussi bien que chez moi. - -Aussi bien que chez moi!... de temps en temps, mais pas toujours. Non, -mon père, non. Quoique deux journées seulement se fussent écoulées -depuis notre séparation, je sentois le besoin de vous revoir. O ma -Sophie! je brûlois du désir d'aller chez Justine savoir si Mme de B... -n'avoit rien appris de ton sort, et l'idée de tes infortunes -empoisonnoit mon coupable bonheur. - -Ce fut pour l'amour de ma femme que j'eus avec ma maîtresse un démêlé -sérieux dès que le jour parut. «Je crois que tu pleures, s'écria la -comtesse étonnée; qu'as-tu donc?» Lui avouer que je donnois ces larmes à -l'absence de Sophie, c'eût été vraiment une cruauté; j'aimai mieux me -permettre un officieux mensonge. «Je m'afflige parce qu'il faut, mon -Éléonore, que je vous quitte pour quelques heures.--Me quitter! pourquoi -faire?--Une visite...--A qui?--Pas à mon père, car il me retiendroit, et -je veux revenir; mais à ma soeur.--A ta soeur! mon bon ami, rien ne -presse.--Je ne puis m'en dispenser aujourd'hui.--Tu ne le -peux?--Non.--Absolument?--Absolument.--Eh bien, j'irai avec toi.--Quelle -idée! Nous montrer ensemble dans les rues de Paris! On n'a qu'à me -reconnoître.--Nous baisserons les stores.--Oui! ne faut-il pas toujours -descendre de voiture et y remonter? Et puis est-il possible que je te -mène à ce couvent? à quoi cela ressembleroit-il?--Je t'attendrai à la -porte.--Eh! non, non.--Vous ne voulez pas?--Je le voudrois de tout mon -coeur; mais...--Vous me trompez.--Ma jolie petite amie, peux-tu le -croire?--Je le crois: vous méditez une infidélité.--Éléonore!...--Ce -n'est pas chez votre soeur que vous allez, mais chez cette indigne -marquise, ou peut-être chez cette petite sotte de Montdésir.--Ma chère -Éléonore!...--Mais, si vous avez des rendez-vous, vous les manquerez: -car je vous défends de sortir.--Vous me le défendez?--Oui, je vous le -défends.--Madame, prenez ce ton avec M. de Lignolle, tant qu'il voudra -bien le permettre; quant à moi, je vous déclare que je ne le souffrirai -pas, et que je veux sortir tout à l'heure.--Et moi, Monsieur, je vous -déclare que vous ne sortirez pas.--Je ne sortirai pas?--Non.--Ah! nous -allons voir.» - -Je fis un mouvement pour me précipiter hors du lit; de la main droite, -elle me retint par les cheveux, et, de la gauche, elle tira le cordon de -sa sonnette avec tant de violence qu'elle le cassa. Ses femmes effrayées -accoururent à sa porte. Elle leur cria: «Qu'on dise au suisse qu'il -tienne l'hôtel exactement fermé et qu'il ne laisse sortir aucune des -femmes de ma maison.» - -Cette manière de garder un amant me parut si neuve que je fus obligé -d'en rire: ma gaieté plut à la comtesse, qui se mit à rire aussi. -Quelques minutes se passèrent dans le délire de cette joie; nous nous -levâmes ensuite, et, quand je fus habillée, la querelle recommença. - -«Éléonore, je m'en vais. Je te donne ma parole d'honneur qu'avant deux -heures je serai de retour.--Mademoiselle de Brumont, je te donne ma -parole que mon suisse ne te laissera pas sortir.--Quoi! sérieusement, -Madame?--Très sérieusement, Monsieur.--Comtesse, je n'essayerai point de -forcer le passage, parce qu'ajouter à votre imprudence une imprudence -encore, ce seroit visiblement vous compromettre; mais souvenez-vous de -la violence que vous me faites, songez que vous n'aurez pas toujours le -pouvoir de retenir votre amant chez vous malgré lui, et qu'une fois -libre, il pourra tarder longtemps à venir reprendre un joug que vous lui -aurez rendu pesant.--Ah! l'indigne! il menace de m'abandonner!... -Faublas, quand tu ne reviendras pas, je t'irai chercher... J'irai chez -toutes tes maîtresses les unes après les autres: chez cette Mme de -Montdésir, pour la souffleter; chez la marquise, pour te redemander à -son mari; jusque chez ta femme, s'il le faut, pour lui déclarer que je -suis ta femme aussi... Oui, ta femme. Ce M. de Lignolle ne s'est marié -qu'avec mon bien. C'est toi qui m'as vraiment épousée; c'est toi seul, -mon ami, tu le sais bien... Pourquoi veux-tu sortir et m'aller faire une -infidélité? Pendant que tu étois à la Bastille, je n'avois de -rendez-vous avec personne, moi. Je ne savois que t'appeler, -m'impatienter et gémir... Est-ce Mme de B... qui t'attend? Avoue-le, je -te le pardonne, si tu n'y vas pas... Quel avantage a-t-elle donc sur -moi, cette Mme de B... que tu me préfères? Est-elle belle? Je suis -jolie. A-t-elle des talens? Tu ne connois pas tous les miens: je chante -bien, je danse mieux, et je vais tout à l'heure, si tu le veux, te jouer -sur mon piano toutes les sonates d'Hedelman et de Clementi. A-t-elle de -l'esprit? Je n'en manque pas. Vous aime-t-elle beaucoup? Je vous aime -davantage, et je suis plus jeune, plus fraîche, plus aimable. Je te le -dis, moi, je le dis... Tu ris, Faublas? Eh bien, oui, ne sors pas, et -nous allons rire, causer, jouer ensemble, courir l'un après l'autre, -nous caresser, nous battre, nous amuser comme hier. Hier le temps a -passé si vite! Reste avec moi, mon bon ami, je te promets que cette -journée-ci ne nous paroîtra pas moins courte que celle d'hier.--Tout -cela, Madame, est inutile. Vous me retenez de force, mais prenez garde -que votre prisonnier ne vous échappe: car, en quittant sa chaîne, il la -brisera.--Vous osez répéter encore... Mettez mon courage à cette -horrible épreuve, et vous verrez,... perfide! Je vais partout à votre -poursuite; je vous surprends chez une rivale, je la tue, je vous tue, je -me tue, et, jusque dans mes derniers momens du moins, je vous prouve que -je vous adore, ingrat que vous êtes!... Grands dieux! où suis-je? Je ne -me connois plus... Faublas, mon ami, ne sois pas fâché, ne sors pas... -Tu ne dis mot, tu me repousses... Ah! je t'en prie, pardonne-moi. Tiens, -regarde, je pleure, je suis à genoux.» - -Je fus attendri, je la relevai, je la consolai, nous entrâmes en -pourparler, nous capitulâmes. J'obtins qu'on iroit tout à l'heure lever -chez son suisse la défense qui me tenoit aux arrêts chez elle; mais elle -obtint que je ne sortirois pas. - -Le lendemain cependant je me sentis plus inquiet, et, résolu de voir -Justine à quelque prix que ce fût, je parlai de ma soeur à la comtesse. -L'interminable dispute alloit s'échauffer, lorsqu'au coup de marteau du -maître, les portes de l'hôtel s'ouvrirent avec fracas. M. de Lignolle -accourut à l'appartement de sa femme, et, du plus loin qu'il nous vit, -il s'écria: «Félicitez-moi, Mesdames, je rapporte de Versailles le -brevet d'une pension de deux mille écus.--Pour qui? demanda la -comtesse.--Pour moi, répondit-il de l'air du monde le plus -satisfait.--Monsieur, j'en suis fort aise, puisque vous en paroissez -content; mais qu'est-ce pour vous qu'une pension de 6,000 livres?--Je -n'ai pas pu l'obtenir plus forte.--Vous m'entendez mal, reprit-elle d'un -ton froid qui contrastoit merveilleusement avec la joie de son mari. -Loin de me plaindre que la pension soit trop modique, je m'étonne que -vous l'ayez sollicitée; vous, Monsieur, qui possédez plus de douze cent -mille livres de biens-fonds, et à qui j'ai apporté près du double en -mariage.--Madame, on n'est jamais trop riche.--Eh! Monsieur, tant -d'honnêtes gens ne le sont pas assez! Pourquoi ne pas laisser les grâces -de la cour se répandre sur ceux qui en ont un véritable besoin?--Il est -vrai, dit le comte en se frottant les mains, qu'une foule d'amateurs -s'étoient mis sur les rangs; je n'ai pas été seul favorisé. Les brevetés -sont: d'Apremont, que vous connoissez...--Une seule de ses terres lui -rapporte vingt mille écus!--Et de Verseuil...--Il est lieutenant d'une -province!--Et d'Hérival, aussi.--Son oncle, ancien ministre, l'a chargé -de richesses qu'il dissipe et d'honneurs dont il est indigne.--Et -Flainville, encore.--Il a, par l'agiotage, quadruplé l'opulente -succession de ses pères!--Et puis un monsieur de Saint-Prée... Mais non, -je me trompe, celui-là n'a rien obtenu.--Ah! le brave homme! -m'écriai-je. Quel dommage!--Vous le connoissez? me dit la -comtesse.--Oui, Madame. Un vieux officier plein de mérite et de courage! -Vous ne verriez pas sans admiration les cicatrices dont il est couvert, -et le récit des malheurs qui ont renversé sa fortune vous intéresseroit -vivement.--Il est pauvre? s'écria-t-elle.--Très pauvre. On s'est montré -du moins assez juste pour recevoir l'aîné de ses garçons à l'École -militaire, et sa fille cadette à Saint-Cyr.--Il a beaucoup -d'enfans?--Trois autres demeurent encore à sa charge, et, comme lui, -languissent dans un village du Languedoc...--Là! dites-moi, n'est-ce pas -une chose affreuse que des courtisans qui nagent dans l'opulence -enlèvent à cette famille infortunée son honorable et dernière -ressource?...» Elle se tourna vers son mari: «N'en êtes-vous pas -honteux?--Honteux de quoi? répondit le comte: si ce monsieur est -malheureux, qu'il se plaigne; s'il est oublié, qu'il se montre. Que -fait-il dans sa province? qu'il vienne à Versailles; qu'il paroisse à -l'OEil-de-Boeuf. Est-ce à moi de l'aller chercher? Il a fait de -malheureuses campagnes: eh bien! dix mille officiers n'ont-ils pas été -blessés comme lui? N'est-il pas guéri comme eux? A la cour, ce ne sont -pas des cicatrices qu'il faut montrer. Il ne s'agit que d'avoir des -amis, de la patience et de l'importunité. Si rien de tout cela ne manque -à M. de Saint-Prée, son tour viendra.» La comtesse repartit avec -vivacité: «Mais, sans vous, peut-être son tour étoit venu.» M. de -Lignolle, affectant le ton de la supériorité, répliqua: «Que vous êtes -enfant! vous n'avez pas la moindre connoissance du monde. Supposons que, -pour faire place à ce monsieur, je me fusse bonnement retiré; d'autres, -moins délicats, l'auroient écarté. D'ailleurs, si dans la vie on étoit -arrêté par la foule des petites considérations particulières, on ne -songeroit jamais à soi.» Mme de Lignolle rougit, pâlit, frappa des -pieds. «Brumont, vous l'entendez! voilà de ces raisons qui me mettent -hors de moi. Cela me feroit sauter au ciel!... Monsieur, je ne connois, -comme vous le dites bien, ni le monde, ni le coeur humain, ni, Dieu -merci! l'art des beaux raisonnemens; mais j'écoute ma conscience: elle -me crie qu'aujourd'hui vous avez surpris les ministres, trompé le roi et -volé des malheureux.--Madame, l'expression...--Oui, Monsieur, volé!» Son -mari voulut sortir, elle le retint, et d'un ton qui paroissoit plus -calme elle continua: «Si vous ne trouvez pas moyen, sous quelques jours, -de vous démettre de votre pension en faveur de M. de Saint-Prée, je vous -déclare que je me chargerai du soin de lui faire passer tous les -ans deux mille écus par une voie indirecte et par forme de -restitution.--Comme il vous plaira, Madame; vous le pouvez sans vous -gêner beaucoup: ce sera tout au plus le tiers de la somme annuelle que -vous vous êtes réservée pour votre entretien.--Ne vous en flattez pas, -Monsieur, je ne toucherai point à cette portion de mon revenu. Quoique -je ne vous en doive aucun compte, je suis bien aise de vous répéter ce -que je vous ai déjà dit cent fois: je ne me consolerois pas de dépenser -follement vingt mille francs en bagatelles de toilette, lorsqu'il y a -dans nos terres des misérables qui manquent de pain. Je ferai de mes -économies un emploi selon mon coeur. Quant à la dette que vous venez de -contracter envers M. de Saint-Prée, vous l'acquitterez avec les biens -qui nous sont communs; si vous m'en laissez le soin, j'engagerai mes -diamans; et, quand je les aurai fait mettre au mont-de-piété pour vous, -nous verrons si vous ne les retirerez pas.--Non, Madame.--Non? je pense -que vous osez dire non! Moi, je vous répète que je le veux, et que cela -sera. Monsieur le comte, vivons en paix, croyez-moi, ne me poussez point -à bout; j'ai des parens, j'ai des amis, j'ai raison, ma séparation ne -seroit pas difficile à obtenir. Vous vous passerez bien de ma personne, -je le sais; mais la perte de mon bien pourroit vous laisser des regrets -amers... Tiens, Brumont, car je ne puis m'en taire, tu vois l'homme du -monde le plus insensible et le plus avare. Il faut que tous les jours je -me dispute avec lui pour empêcher des lésineries ou des injustices. -Depuis six mois que nous sommes ensemble, je n'ai pas eu la satisfaction -de le voir une fois, une seule fois, secourir un malheureux! Son unique -bonheur est de thésauriser. Il s'est fait un dieu de son or! Aujourd'hui -qu'il vient d'augmenter ses richesses, il ne vit que de l'espérance de -les augmenter demain! Et demandez-moi pour qui. Pour des collatéraux: -car des pauvres, il ne sait pas s'il en existe; et des enfans, il n'en -aura jamais,... à moins qu'une malheureuse charade...» - -Depuis un quart d'heure la comtesse étoit fort en colère; tout à coup -elle se mit à rire comme une folle. Cependant, après un court moment de -réflexion, elle reprit: - -«A moins qu'une malheureuse charade... ne lui tienne lieu d'un enfant -chéri... Au reste, il a raison de les aimer, car elles ne lui coûtent -rien à faire... A propos d'enfans, Monsieur, il me tarde de revoir les -miens. L'automne dernier, je désirois aller faire un tour dans le -Gâtinois, vous m'avez retenue par des visites de mariage; et j'ai su que -depuis vous avez fait à ma terre un voyage que vous vouliez que -j'ignorasse: maintenant que je vous connois, cette mystérieuse visite -m'alarme pour mes paysans. Monsieur, je prétends qu'on ne change rien à -leur condition; je prétends que les vassaux de la marquise d'Armincour -n'aient pas à se plaindre d'être devenus ceux de la comtesse de -Lignolle. Bonnes gens, ma bonne tante m'éleva parmi vous; elle fit de -vos honorables travaux mes premiers plaisirs, et de vos innocens -plaisirs mes plus charmantes occupations! Elle vous apprit à me chérir, -elle m'apprit à vous respecter, elle m'apprit à être heureuse de votre -bonheur, fière de votre amour et riche de vos prospérités. Souvent elle -me disoit, je m'en souviens avec délices, elle me disoit: «Éléonore, ne -trouves-tu pas bien doux d'avoir, à ton âge, autant d'enfans qu'il y a -d'habitans dans ce village?» Oui, ce sont mes enfans. Oui, bonnes gens, -je veux vous ramener votre mère. Elle ne vous paroîtra pas trop vieille -encore, et j'espère que maintenant, comme lorsqu'elle étoit plus petite, -vous la verrez avec attendrissement encourager vos travaux, ordonner vos -fêtes, ouvrir vos bals, présider à vos banquets, récompenser vos -laborieux garçons, et couronner vos jolies rosières.» - -Tout à l'heure la comtesse rioit, maintenant je voyois ses yeux se -remplir de larmes. - -«Monsieur, reprit-elle aussitôt avec beaucoup d'impétuosité, je pars -demain.--Demain! Madame, c'est trop tôt; la saison...--Pardonnez-moi, -Monsieur: le printemps, qui s'approche, ramène les beaux jours. Il fait -un temps superbe. Demain, je pars pour ma terre du Gâtinois, j'y reste -quelques jours, je reviens ensuite chercher ma tante, dont les affaires -seront finies, et je vais avec elle passer quelques semaines en -Franche-Comté. J'ai aussi des enfans dans ce pays-là.--Mais, -Madame...--Monsieur, demain je pars, c'est une chose décidée. -J'emmènerai Mlle de Brumont. Si vous êtes prêt, vous viendrez avec nous. -Avez-vous affaire? Ne vous gênez pas. Je n'ai besoin, ni pour mes -travaux, ni pour mes plaisirs, d'un homme également incapable de -contribuer au bonheur ou de compatir aux misères de personne.» - -A l'instant même elle ordonna qu'on préparât ses malles et sa voiture de -campagne. M. de Lignolle s'en alla mécontent et soumis. - -Cependant la comtesse versoit quelques larmes; je voyois l'intérêt le -plus tendre régner sur son visage, où le feu de la colère venoit de -s'éteindre: mon coeur se pénétroit du sentiment délicieux dont le sien -paroissoit vivement ému. La sensibilité, fille de la Providence et -quelquefois du malheur, soeur de la commisération et mère de la -bienfaisance, est, je crois, une de ces vertus qui, pour l'éternelle -propagation de notre espèce, nous fut accordée à nous autres hommes, -afin que nous pussions être aimés, et à vous, nos douces compagnes, pour -que vous eussiez à tout âge et en tout temps un sûr moyen de plaire. Au -moins, j'ai toujours vu qu'il n'y a point de si vieille figure que ne -puisse rajeunir son expression touchante; et tel est même son admirable -pouvoir qu'en embellissant la moins jolie, elle ajoute encore mille -agrémens à la plus belle. Jugez donc combien, en ce moment, Mme de -Lignolle me parut plus brillante de ses attraits piquans et de son -extrême jeunesse, et soyez moins étonné d'apprendre qu'une cause en soi -digne d'éloges ait produit, par l'occurrence, des effets condamnables. - -Quelques minutes après son départ, M. de Lignolle revint à l'appartement -de madame. Heureusement j'avois mis les verrous. «Vous vous êtes -enfermées? cria-t-il.--Oui, Monsieur, répondit-elle.--Pourquoi -donc?--Parce que nous recommençons notre charade.--Est-ce une raison -pour que je n'entre pas?--Si c'est une raison! je le crois bien! Je vous -ai déjà dit, Monsieur, que je ne voulois pas être dérangée quand je -composois. Revenez dans un quart d'heure, la leçon sera peut-être -finie.» - -Elle ne dura pas si longtemps, la leçon; mais, après l'avoir prise et -donnée, l'écolière et le disciple eurent une petite explication qu'il ne -falloit pas que tout le monde entendît. - -«Éléonore, ma charmante amie, tout à l'heure je t'écoutois avec -transport prêcher à ton mari, qui ne les connoît pas, des vertus que -j'idolâtre. Tu m'es devenue plus chère, tu me parois plus jolie.--Eh -bien, me répondit-elle, c'est ce que ma tante m'a toujours dit, toujours -elle m'a répété qu'un air de bonté paroit une figure mieux que tous les -chapeaux de Mlle Bertin. Elle avoit donc raison, puisque mon amant s'en -aperçoit. Oh! que je suis contente! s'écria-t-elle en faisant un saut de -joie; que je suis contente d'être bonne, puisqu'en effet cela me rend -plus aimable à tes yeux! Tiens, Faublas, je le serai chaque jour -davantage; tiens, mon ami, j'ai mes défauts comme tout le monde. Je suis -vive, impérieuse, colère; on me croiroit méchante, et dans le fond il -n'y a pas de meilleure femme que moi. Je vaux de l'or. Tous les jours tu -me découvriras des qualités nouvelles, je te le dis. Tu verras, tu -verras!... Demain, je t'emmène à ma terre, en es-tu bien aise?--J'en -suis enchanté, ma petite amie.--Pourquoi petite? Pas tant, ce me semble: -ne trouves-tu pas que je suis grandie depuis quatre mois?--Au moins d'un -pouce.--Ah! je compte grandir encore. Je grandirai, sois-en sûr! Cela te -fera plaisir aussi, n'est-il pas vrai?--Grand plaisir, assurément. Pour -revenir à la question que tu me faisois tout à l'heure, je suis enchanté -d'aller à la campagne avec toi; mais, si tu veux que je parte demain, il -faut souffrir que j'aille aujourd'hui chez Adélaïde, et que j'y aille -seul.» - -Ici recommença notre dispute, qui cette fois se termina tout à mon -avantage. J'eus même le bonheur de faire comprendre à la comtesse qu'il -ne falloit pas qu'elle me donnât son carrosse. On fit avancer un honnête -fiacre, à qui j'indiquai d'abord le couvent d'Adélaïde; mais, à quelques -pas de l'hôtel, je priai mon phaéton de me conduire _incognito_ chez -Justine. - -La paresseuse étoit encore au lit, où M. de Valbrun causoit avec elle. -Tous deux pourtant, dès qu'on eut annoncé Mlle de Brumont, lui crièrent -d'entrer. Je fus reçu comme un ami commun. Je ne sais pas si le vicomte, -tout à fait exempt de jalousie, trouvoit, à me voir chez sa maîtresse, -autant de plaisir qu'il mit d'affectation à me l'assurer; mais je sais -bien que Mme de Montdésir faisoit des efforts malheureux pour que M. de -Valbrun ne vît pas qu'elle lui préféroit M. de Faublas. La pauvre -enfant, encore un peu neuve dans son métier, remplissoit difficilement -sa tâche. J'avoue que ce ne fut point pour l'aider à sortir d'embarras -que je lui parlai de mes affaires. Elle parut fâchée de m'apprendre -qu'elle n'avoit aucune nouvelle à me donner de la part de la marquise, -et elle se chargea volontiers de la faire avertir que je partois avec -Mme de Lignolle pour le château de ***. Le vicomte me promit, de son -côté, qu'il ne diroit point à la baronne en quel endroit il m'avoit -rencontré. - -Du Palais-Royal j'allai rue Croix-des-Petits-Champs, au couvent de ma -soeur. Paroître devant elle dans mon nouveau travestissement, c'eût été -beaucoup affliger ma chère Adélaïde et commettre une imprudence inutile. -Je me contentai de griffonner dans ma voiture, et de faire remettre à la -tourière un petit billet, par lequel j'apprenois à Mlle de Faublas que -son frère alloit passer quelques jours à la campagne. - -En effet, le lendemain de bonne heure nous partîmes, Mme de Lignolle et -moi. Le comte, retenu pour quelques affaires, nous faisoit espérer qu'il -lui seroit impossible d'aller nous rejoindre avant huit jours. Je -n'entreprendrai pas de vous peindre la folle joie que ressentit ma jeune -maîtresse, lorsqu'elle se vit en route avec moi. Je ne vous dirai pas -non plus jusqu'à quel point ce voyage m'amusoit; mais vous savez qu'on -ne s'ennuie pas de courir la poste avec une femme qu'on aime. Il étoit -près de cinq heures lorsque nous arrivâmes à son château, distant de -Paris de plus de vingt lieues. Nous n'avions pas dîné; je sentois un vif -désir de me mettre à table; mais la comtesse s'occupa d'abord d'un autre -soin qu'elle jugeoit plus essentiel. Nous commençâmes par aller visiter -l'appartement qu'on lui avoit préparé; elle fit dresser un second lit à -côté du sien. Il étoit désormais décidé que Mlle de Brumont coucheroit -partout où coucheroit Mme de Lignolle. - -Cependant, la nouvelle de notre arrivée s'étant répandue dans les -villages dont la comtesse étoit seigneur, il y eut le soir même grand -concours au château. Mme de Lignolle ne reçut point la triste et -cérémonieuse visite d'un campagnard gentillâtre, fier de son antique -inutilité, ni de quelques bourgeois enrichis, plus vains encore de leurs -privilèges nouveaux: sa nombreuse cour se composa tout entière de ces -hommes presque partout dédaignés et partout respectables, à qui la -plupart de nos gens prétendus _comme il faut_ ont persuadé que le -premier des arts étoit un vil métier. Moins crédule et plus fortuné, -chacun des honnêtes laboureurs que je voyois paroissoit avoir la -conscience de ses talens en particulier, et en général le noble orgueil -de son état. Tous montroient devant Mme de Lignolle une modeste -assurance; tous étoient redevenus des hommes, depuis qu'une femme les -avoit protégés; tous, en se félicitant du retour de la comtesse, -s'affligeoient de ne pas revoir la marquise, et demandoient au Ciel -qu'il lui plût de rendre à la nièce les bienfaits dont la tante les -avoit comblés. Pressées autour de ma charmante maîtresse, les femmes -l'accabloient de remerciemens et d'éloges, les filles la couvroient de -fleurs, les enfans se disputoient sa robe pour la baiser. Digne de -l'amour qu'elle inspiroit, Mme de Lignolle avoit retenu tous les noms, -elle adressoit au vieux Thibaut un remerciement affectueux, à la bonne -Nicole une obligeante question, un compliment flatteur à la jeune Adèle, -une douce caresse au petit Lucas. Elle s'inquiétoit avec intérêt de la -situation des affaires communes; en vérité, vous eussiez dit une tendre -mère tout à l'heure revenue au sein de son heureuse famille. - -«Éléonore, lui dis-je, ma chère Éléonore, vous méritez d'être l'objet de -l'allégresse générale, car vous paroissez la sentir vivement.--Très -vivement, mon ami, je t'assure, je suis touchée jusqu'aux larmes. -Jamais, cet hiver, la plus intéressante tragédie ne m'a si fort émue. -Dis-moi donc pourquoi tant de gens opulens, qui, dans leurs terres, ne -font de bien à personne, courent à Paris s'attendrir, au théâtre, sur -des maux factices?--Ils ne s'y attendrissent pas, mon amie; dans nos -salles, ce n'est que le _tiers état_ qui pleure. Les gens prétendus -_comme il faut_ ne savent pas même quand l'acteur est là; ils vont à la -comédie pour se lorgner dans les loges et se saluer dans les corridors. -Vous concevez qu'ils ne s'amusent pas; mais ils s'étourdissent, pendant -quelques heures, sur l'ennui qui les dévore.--Tu as raison, j'ai cru -moi-même m'en apercevoir quelquefois; aussi j'ai pris mon parti. Je -passerai la plus grande partie de l'année dans mes terres; et je veux -employer en bonnes oeuvres l'argent que me coûteroit une loge à chacun -des trois spectacles.--Ah! mon amie, que les journées alors te -paroîtront courtes! ah! si tu vas toujours au-devant des malheureux, tu -n'auras pas un moment à perdre. Du côté des plaisirs, tu y gagneras -beaucoup encore, je crois; les scènes intéressantes viendront te -chercher. Et comment ne serois-tu pas continuellement amusée et -attendrie, quand tu auras sans cesse des pleurs à essuyer et des -transports de joie à contenir?...--Eh bien! s'écria-t-elle, me voilà -décidée, je resterai dans mes terres,... pourvu que tu ne me quittes -pas, Faublas, pourvu que tu me sois fidèle...--Comment ne le serois-je -pas, ma charmante amie? Où trouverois-je, avec plus de vertus, tant...» - -Je ne pus en dire davantage. O ma Sophie! un souvenir m'empêcha -d'achever. - -«Tu m'aimeras donc toujours? reprit tout bas Mme de -Lignolle.--Toujours.--Tu ne t'occuperas jamais que de moi?--Que de -toi... Mais voyez donc, Madame la comtesse, comme ces paysannes sont -jolies.--Et comme ces jeunes gens ont bonne mine, me répondit-elle. -Vraiment je suis tentée de croire qu'il se fait ici beaucoup d'enfans, -et de beaux enfans, parce que les pères sont contens de leur sort.--Non, -n'en doutez pas, mon amie. Le commerce, si fatal à l'espèce humaine par -les dangereux travaux qu'il occasionne, par les voyages de long cours -qu'il commande, par les guerres fréquentes qu'il nécessite, le commerce -enlève tous les jours des bras à l'agriculture. Un fléau destructeur -qu'il amène avec lui, le luxe, vient encore, dans nos campagnes, décimer -les plus beaux hommes, qu'il précipite à jamais dans le vaste abîme des -capitales, où s'engloutissent les générations. Que reste-t-il pour -cultiver nos champs déserts? Quelques tristes esclaves condamnés à -l'oppression des heureux de la terre, qui, par la plus inique des -répartitions, ayant gardé pour eux l'oisiveté avec la considération, les -exemptions avec les richesses, laissent à leurs vassaux la misère et le -mépris, le travail et les impôts. Si la misère avilit l'âme, les -chagrins altèrent le corps. Les chagrins rongeurs gravent sur les -visages où ils s'attachent d'ineffaçables marques, plus hideuses que les -rides de la vieillesse et que les difformités de la laideur; des marques -de réprobation, qu'un père malheureux transmet à sa postérité, comme lui -vouée à toutes les ignominies. C'est ainsi que l'individu s'abâtardit en -même temps que l'espèce diminue. Partout où vous verrez le paysan peu -nombreux et bien laid, prononcez hardiment qu'il est bien misérable.» - -Tandis que je m'attendrissois avec la comtesse, dans cet entretien qui -m'inspiroit pour elle beaucoup d'estime et beaucoup de respect, plus de -cent couverts avoient été mis sur une immense table circulairement -dressée dans un salon de verdure aussitôt illuminé. Les violons aussi -venoient d'arriver; une impatiente jeunesse autour de nous rangée -attendoit le signal. Mme de Lignolle prit la main d'un joli garçon; je -fis de même, et le bal commença. - -L'heure du souper vint trop tôt pour les danseuses et pour leurs amans, -mais au grand contentement des mamans et des pères, qui sont toujours, -en pareil cas, plus pressés de se mettre à table que les enfans. Mme de -Lignolle voulut que je l'aidasse à faire les honneurs du festin; nous -nous retirâmes lorsque après que, tous les convives ayant porté -plusieurs santés à leur hôtesse et à sa tante chérie, les vieillards -entonnèrent des chansons à Bacchus et les jeunes gens des hymnes à -l'amour. - -Je vous dirai confidemment qu'un peu fatigué de l'exercice des nuits -précédentes, je ne goûtai, durant tout le cours de celle-ci, d'autre -plaisir que celui de dormir tranquille auprès d'Éléonore étonnée. M. de -Lignolle à ma place n'eût fait ni plus ni moins: aussi, loin de m'en -glorifier, je m'en accuse. Mais rassurez-vous pour la comtesse et pour -moi; l'amour, toujours juste, avoit décidé que, dans la matinée du -lendemain, ma jeune maîtresse obtiendroit un dédommagement. - -Il n'étoit pas midi; depuis plusieurs heures l'alerte comtesse me -faisoit courir dans son parc; un jardin anglois nous invitoit à goûter -quelque repos à l'ombre de ses bocages tortueux. Un frais zéphyr -balançoit mollement le feuillage du cèdre et du saule, de l'érable et du -mélèze, du platane et de l'acacia. Sur leurs branches mariées et -confondues mille oiseaux chantoient le printemps et ses plaisirs; un -ruisseau, tout à l'heure rapide, et maintenant ralenti dans son cours, -caressoit de son onde argentée les fleurs qui bordoient ses rives. Au -fond d'un bosquet sombre que formoient le lilas et le rosier, le -chèvrefeuille et l'aubépine ensemble entrelacés, étoit une grotte -mystérieuse, dernier asile de l'amour. - -Joyeux, je m'avance; et quel est mon étonnement quand je lis à son -entrée cette inscription: _Grotte des charades_! «Grotte des charades! -m'écriai-je.--Grotte des charades! répéta la comtesse; il ne faut pas -demander, ajouta-t-elle en riant de toutes ses forces, si monsieur le -comte est venu s'exercer ici l'automne dernier»; puis, d'un ton -majestueux, elle reprit: «_Grotte des charades_! Faublas, oseras-tu y -entrer?» Et son oeil plein de feu m'invitoit à réparer les torts de la -nuit dernière. J'eus l'audace de pénétrer avec elle dans ce lieu de -délices; un lit de mousse sembloit y avoir été préparé des mains de -Vénus, il reçut deux amans... Pendant quelques minutes nous n'entendîmes -plus ni les oiseaux, ni le zéphyr, ni l'onde... L'heureuse grotte venoit -de mériter son nom, que, peut-être, nous allions lui confirmer encore, -lorsque l'approche d'un profane nous força de suspendre nos transports. - -C'étoit encore M. de Lignolle qui nous surprenoit par sa brusque -arrivée. «Ah! ah! dit-il, c'est que vous étiez en train de travailler -ici?--Oui, Monsieur, ne me l'avez-vous pas permis, de travailler?--Sans -doute.--En ce cas, le lieu doit vous être égal.--Parfaitement égal... -Mais, Madame, vous avez l'air embarrassée: est-ce que je serois venu mal -à propos?--Mal à propos... Non,... non, pas tout à fait... Nous nous -occupions de vous.--Quoi! en composant une charade?--Nous n'en faisons -jamais que vous n'y soyez pour quelque chose.--Comment cela?--Le -comment, je ne puis vous le dire. Au reste, soyez tranquille, il ne -s'agit que d'une bagatelle... qui devroit vous concerner un peu, mais -qui, dans le fait, ne vous concerne pas du tout.--Par ma foi, Madame, -ceci est trop obscur, je n'y comprends plus rien.--C'est ce qu'il faut. -Monsieur; mais vous saurez peut-être cela quelque jour... Laissons les -charades... Monsieur, vous êtes arrivé bien vite? vous avez bien -promptement terminé vos affaires?--Madame, je ne les ai pas faites. Je -compte m'en aller après-demain. Je suis venu parce que j'étois pressé... -de vous voir d'abord,... et puis de revoir cette terre, qui, depuis -nombre d'années, est assez mal gouvernée.--Assez mal! jamais vous ne la -gouvernerez mieux. Je ne prétends pas qu'elle le soit autrement.--Il y -aura pourtant quelques petites réformes à faire.--Aucune! je vous -déclare d'avance que je ne le souffrirai pas... Monsieur, ajouta-t-elle -en sortant de la grotte, vous avez peut-être une charade à composer? -Nous vous laissons.--Madame, mais que je ne vous chasse pas. Et la -vôtre?--La nôtre est faite; nous allions peut-être en commencer une -seconde; mais vous arrivez comme un jaloux!--Madame, je vous en prie! -c'est à moi de me retirer si la place vous fait plaisir.--Non, non, -restez, répondit-elle en riant, ce sera pour un autre moment. Nous n'y -perdrons rien, soyez tranquille.» - -L'après-dîner, Mme de Lignolle me proposa de venir voir ses vassaux; -nous entrâmes dans le premier village chez un fermier de la comtesse; -elle lui dit: «Bastien, tu n'es pas venu souper avec moi, je viens te -demander à goûter. Pourquoi ne t'ai-je pas vu hier avec tes camarades? -Est-ce que tu ne m'aimes plus?» L'honnête homme baissa les yeux d'un air -embarrassé. Sa femme, moins timide, répondit: «Not' homme a dit comme ça -qu'il ne vouloit pas se faire l'honneur de donner à not' dame le plaisir -de l'aller voir, parce qu'il ne se soucioit pas un brin de lui fendre le -coeur de sa peine; et il assure qu'il est sûr qu'elle ne la sait -pas.--C'est justement parce que je ne la sais pas qu'il faut vite me la -dire. Voyons, Bastien, conte-moi-la ta peine; nous sommes de vieux amis, -mon enfant, viens t'asseoir là, et parle.» - -Le bon fermier se fit un peu presser et s'expliqua: «J'ai renouvelé mon -bail, votre intendant m'a augmenté.--Augmenté! de combien?--De cent -pistoles.--Bastien, dis la vérité: qu'est-ce que tu gagnois avec -moi?--Deux mille francs.--Tu n'as donc plus que cent pistoles de -bénéfice?--Pas davantage.--Et tu es père de cinq enfans, je -crois?--Depuis que nous n'avons vu madame, Dieu m'a fait la grâce de -m'en donner un de plus.--Belle grâce pour un pauvre diable qui ne -gagneroit que mille francs!» Elle se tourna vers moi: «Le père, la mère, -six enfans! Et pour nourrir, loger, habiller tout cela, cent -malheureuses pistoles! Je sais qu'à la rigueur ce n'est pas, dans ce -pays-ci, la chose impossible; mais ne jamais recevoir un ami, n'avoir -jamais la poule au pot, s'interdire sans cesse la plus petite dépense -qui ne soit pas exactement nécessaire; et enfin, après des années de -travail et de parcimonie, rien pour établir les garçons, rien pour doter -les filles! Non, bonnes gens, non, cela ne sera pas... Tiens, Brumont, -fais-moi le plaisir de dire à La Fleur qu'il aille tout à l'heure -avertir mon homme d'affaires que je l'attends ici.» - -Quand je rentrai, la comtesse disoit: «Sois tranquille, Bastien, prends -courage, et va me chercher de la crème, car Mlle de Brumont l'aime -beaucoup, et moi aussi.» - -Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que la comtesse se fût -donné une indigestion, si l'espièglerie n'eût chez elle combattu la -friandise. Elle ne pouvoit se résoudre à avaler de suite trois -cuillerées du doux liquide; il falloit qu'à chaque instant elle en -barbouillât la figure de sa bonne amie, qui au reste le lui rendoit -bien. Nous nous amusions de nos enfantillages, au point d'en rire comme -deux écervelées, quand l'homme d'affaires arriva. - -Aussitôt le visage de la comtesse redevint sérieux. «Je voudrois bien -savoir, Monsieur, pourquoi, sans me consulter, vous avez augmenté le -bail de cet honnête homme, en le renouvelant.--Madame, je connois les -intentions de monsieur le comte...--J'entends. Mais vous n'avez pas -songé que ce moyen de lui faire votre cour étoit celui de me déplaire -souverainement. Écoutez, je ne prétends pas discuter cette affaire avec -M. de Lignolle; vous avez fait la faute, c'est à vous de la réparer. Si -demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau bail qui remette les -choses sur leur ancien pied, vous ne coucherez pas le soir au -château.--Madame...--Point de réplique; allez.» - -Le mari, la femme et l'aînée des filles se jetèrent aux genoux de la -comtesse, et baignèrent ses mains de leurs pleurs; jugez de mon émotion -quand je vis Mme de Lignolle verser aussi de délicieuses larmes sur les -mains qui serroient les siennes! Emporté par le premier mouvement de mon -enthousiasme, je me précipitai dans ses bras, je la pressai sur mon -sein, je lui donnai plusieurs baisers; je m'écriois: «Adorable enfant, -tu vas me devenir chère!--Mes bons amis, dit-elle aux fermiers, c'en est -trop, relevez-vous, relevez-vous donc. Si la reconnoissance est une -dette, Brumont vient de l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de -la terre ne sauroient payer le plaisir que je ressens.» - -Ils se levèrent, nous partîmes; ce qui restoit encore de la crème fut -oublié. - -Dût le passage trop rapide d'une scène très intéressante à une scène -très gaie vous étonner beaucoup, et même vous fâcher un petit moment, il -faut que je vous raconte le comique incident de la nuit suivante, car je -n'y puis tenir. - -La comtesse n'ignoroit pas que M. de Lignolle venoit de prendre pour lui -l'appartement voisin du nôtre; mais l'étourdie n'avoit pas remarqué -qu'une simple cloison séparoit son lit du lit où son mari ne dormoit pas -encore. Or, devinez, aux questions qu'il fit à sa femme, devinez, -dis-je, la cause du bruit qu'il avoit entendu: «Vous êtes incommodée, -Madame?--Qui me parle?--Moi.--Que me demandez-vous?--Si vous êtes -incommodée.--Incommodée!... Point du tout.--Tout à l'heure je vous -entendois vous plaindre.--Me plaindre, moi!... Je ne me plaignois pas, -Monsieur, je vous assure; vous avez rêvé cela.--J'ai bien entendu; mais -vous-même vous rêviez peut-être... Au reste, j'ai tort de m'alarmer; si -vous aviez besoin de quelque chose, vos femmes ne sont pas loin.--Et -Mlle de Brumont est là, tout près de moi, Monsieur.--Oh! Mlle de Brumont -s'entendroit-elle à donner des soins à une femme qui...--Mieux que -toutes les femmes du monde...--Avez-vous eu occasion d'en essayer, -Madame?--Plusieurs fois, Monsieur.--Déjà!--Oui, et je vous certifie que -mes femmes et vous-même, Monsieur, vous aussi, vous m'eussiez laissée -mourir, faute de pouvoir me donner les secours qu'elle a eu le talent de -me prodiguer!--En ce cas, je puis dormir tranquille.--Oui, dormez, -dormez.--Je vous souhaite une bonne nuit, Madame.--Grand merci. Elle ne -commence pas trop mal.--Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont.--Monsieur, -j'y tâche.» - -Ceci, du moins, fut pour la vive comtesse un avertissement de gémir plus -bas, s'il lui arrivoit de gémir encore, et surtout de ne me pas donner -d'autre nom que mon nom de fille, soit qu'il lui plût de recevoir -quelques nouveaux secours, soit qu'elle crût n'avoir plus que des -remerciemens à me faire. - -Le jour étoit grand lorsque nous nous réveillâmes. Mme de Lignolle me -proposa de monter en voiture et d'aller rejoindre son mari, dès le matin -parti pour la chasse. J'acceptai. Nous partîmes. A peu près à une -demi-lieue du château, nous mîmes pied à terre, parce que la comtesse -voulut gravir une colline avec moi. Déjà nous touchions à son sommet, et -les gens de Mme de Lignolle étoient assez loin derrière nous, quand nous -fûmes surpris de voir un cavalier, qui d'abord venoit au galop, arrêter -son cheval dès qu'il nous eut atteints, et nous examiner curieusement. -«Que veut cet homme? demanda la comtesse.--J'apporte une lettre à Mlle -de Brumont.--Donne.--Je dois la remettre à Mlle de Brumont -elle-même.--C'est moi.» Il lui répondit: «Non, ce n'est pas vous. C'est -_lui_, ajouta-t-il en me montrant.--Comment! _lui_!--Oui, _lui_.» Il me -jeta le billet et repartit aussi vite qu'il étoit venu. - -Je décachetai, je lus. «Qu'est-ce donc, Faublas? s'écria-t-elle, tu -pâlis.--Rien, rien, mon amie.--Montre-moi ce billet.--Je ne puis. Non.» -Avant que j'eusse deviné son dessein, elle m'arracha le maudit papier et -le mit dans sa poche. - -Nous redescendîmes la colline, nous reprîmes le chemin du château, et, -malgré mes vives instances, je ne pus obtenir que la lettre me fût -rendue. Rentrée dans son appartement, la comtesse s'y enferma avec moi; -puis, s'étant à l'improviste jetée dans un cabinet de toilette[6], dont -la porte se ferma sur elle, rien ne l'empêcha de lire l'épître fatale. -C'étoit un cartel ainsi conçu: - - [6] Faites attention à ce cabinet de toilette, nous y reviendrons - quelque jour; nous y reviendrons plus d'une fois. - - (_Note de l'Éditeur._) - - _Tu fus longtemps Mlle Duportail, tu es maintenant Mlle de Brumont; - j'ai toujours vu dans ta physionomie que tu ferois toute ta vie métier - de tromper des maris et de séduire des femmes. Il ne tiendroit qu'à - moi d'intéresser un second dans ma querelle, en divulguant ton secret; - mais tu croirois que j'ai peur. Si tu n'es pas en effet devenu femme, - tu te rendras dans trois jours, le 10 du présent mois de mars, dans la - forêt de Compiègne, au milieu du second chemin de traverse à gauche. - J'y serai depuis cinq jusqu'à sept heures du soir, sans amis, sans - domestiques, et je n'aurai d'autre arme que mon épée._ - - _Signé_: LE MARQUIS DE B... - -Il n'y avoit pas deux minutes que Mme de Lignolle avoit disparu, quand -elle revint se précipiter dans mes bras. «Il y faut aller, mon ami, me -dit-elle, il y faut aller. Je ne suis pas femme à te rien conseiller -contre l'honneur. Nous allons dîner et partir, n'est-il pas vrai?--Oui, -mon amie.--Le 10! C'est aujourd'hui le 9, tu as près de quarante lieues -à faire; il n'y a pas un moment à perdre. Dis?--Oui, mon amie.--Eh bien, -nous arriverons cette nuit à Paris. Tu seras demain sur les cinq heures -du soir à Compiègne, et avant la fin du jour tu tueras le marquis... -Hein?--Oui, mon amie.--Mais ne t'avise pas de le manquer; tue-le, au -moins, cela est très essentiel: tue-le, il a notre secret... Tu conçois -le danger? Tu conçois?--Oui, mon amie.--Cependant c'est une chose bien -cruelle que d'ôter la vie à quelqu'un!... que d'avoir la vie d'un homme -à se reprocher!... Non, Faublas, non, ne le tue pas; blesse-le -seulement, et tu lui feras donner sa parole d'honneur qu'il ne dira -rien... Entends-tu?--Oui, mon amie.--Et tu reviendras tout de suite -m'assurer que c'est une affaire finie... Je t'attendrai à Paris... Tu -reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai?--Oui, mon amie.--Ou bien -j'irai avec toi, cela n'est pas impossible. Qu'en penses-tu?--Oui, mon -amie.--Eh! mais il dit toujours oui! il me répond sans m'entendre.» - -Je l'entendois, mais je ne la comprenois pas. Effrayé des malheurs qui -me menaçoient, je songeois avec désespoir qu'un duel alloit une seconde -fois me priver de ma patrie, m'enlever à mes amis, à la marquise, à ma -soeur, à mon père,... hélas! à ma Sophie,... et, vous le dirai-je? à -cette petite Mme de Lignolle, que je trouvois chaque jour plus aimable -et plus intéressante. - -«Faublas, continua-t-elle, dis-moi donc ce qui t'inquiète: est-ce parce -qu'il faut me quitter pendant quelques jours que tu t'affliges? Mon ami, -comme toi, j'en suis désolée; mais cette absence ne sera pas longue. Je -te reverrai après-demain matin, n'est-ce pas?... Parle donc.--Oui, mon -amie.--Ce oui, vous le prononcez encore du même ton, Monsieur! Vous ne -m'écoutez pas!... Faublas, tu n'écoutes pas ton Éléonore?--Oui, mon -amie.--Bon Dieu! dans quel accablement je le vois. Qui peut donc à ce -point...? Eh! mais... En effet!... s'il arrivoit un malheur! si c'étoit -au contraire M. de B... qui le...; mais non, cela ne se peut pas. Mon -amant est le plus adroit et le plus brave des hommes... Faublas! tu le -tueras, je te le dis, tu le tueras!... Réponds-moi donc.--Oui, mon -amie.--Encore ce oui!... qui m'impatiente!... qui me désespère!... -Monsieur! Monsieur!--Ah!... finissez, Éléonore, vous me faites -mal!--Parlez-moi donc, parlez-moi... Dis, mon ami, dis ce qui -t'inquiète!--Ce qui m'inquiète! tu le demandes!... Éléonore, un -duel!--Il a raison! grands dieux!... quitter la France... Mon ami, ne la -quitte pas, viens chez moi, tu seras mieux chez moi que dans -l'étranger... Et, si on alloit l'arrêter, l'emprisonner encore, nous -séparer à jamais!... Ah! Faublas, je t'en prie, ne souffre pas qu'on -t'arrête, ne te laisse pas conduire en prison; n'attends pas ceux qui -voudroient courir après toi. Reviens vite à Paris. Réfugie-toi chez ton -amie... Et, s'ils osent te poursuivre jusque dans ma maison... S'ils -l'osent! laisse-moi faire, ils auront affaire à moi et à toi, mon ami: -Faublas, je te défendrai, tu me défendras, nous serons deux.» - -Mme de Lignolle me donna, dans son extrême agitation, mille autres -conseils à peu près semblables, dont il étoit difficile que je -profitasse. On vint enfin l'interrompre. «Je n'y suis pas, -cria-t-elle.--Madame, lui répondit-on, c'est monsieur le curé.--Monsieur -le curé? ne le renvoyez pas; qu'il entre.» Elle courut ouvrir la porte: -«Digne homme, vous venez bien à propos, j'allois envoyer vous prier de -passer ici. Je ne vous demande pas ce que vous avez fait des fonds qu'à -son dernier voyage ma tante vous a laissés; je n'ignore pas que votre -sagesse égale votre intégrité. D'ailleurs j'ai vu, depuis deux jours -seulement que je suis ici, j'ai vu l'aisance dans toutes les habitations -et la reconnoissance sur tous les visages: mon coeur est content... Ah! -pourtant, je ne vous dissimulerai pas que j'ai deux chagrins: vous savez -que madame la marquise n'a jamais souffert qu'il se trouvât dans son -domaine un seul homme obligé d'aller en journée pour vivre. J'apprends -que le pauvre Antoine est dans ce cas. On assure que c'est un brave -garçon, qui n'a jamais mérité les malheurs qui viennent de le réduire à -la triste condition de manouvrier.--On dit vrai, Madame la comtesse.--Eh -bien! achetons-lui quelques arpens de terre. Que l'honnête homme ait, -comme tous mes vassaux, son petit champ à cultiver. Ce qui me fait -encore de la peine, c'est qu'hier, en me promenant, j'ai remarqué dans -la rue Basse que la quatrième chaumière à main droite tomboit en ruines. -Elle appartient, si j'ai bonne mémoire, à Duval, le vigneron.--Vous -n'oubliez rien.--Voyez, le bon vieillard n'a peut-être pas de quoi la -faire rétablir! C'est l'antique domicile de ses pères: il y a vécu -content, je veux qu'il y meure tranquille: nous dépenserons quelques -louis pour cela. Quant à cette route de traverse qui conduit à la ville -prochaine, et dont ma tante a fait paver le commencement, je n'ai pu -l'aller voir; mais je ne crois pas qu'elle soit fort avancée?--Non, -Madame.--Hélas! tant pis. Ces pauvres enfans, obligés de voiturer leurs -denrées au marché quelque temps qu'il fasse, perdent quelquefois des -chevaux dans ce détestable chemin, et ont eux-mêmes de la boue jusqu'à -mi-jambe. Cela ruine leurs bourses et leurs santés... Douze cents francs -suffiroient-ils pour achever cette route?--Je le crois, Madame la -comtesse.--Allons, finissons-la cette année.» - -Elle prit une plume, elle écrivit un moment, puis elle revint au -respectable ecclésiastique. «Tenez, Monsieur le curé, voilà un bon de -quatre mille francs sur mon homme d'affaires. Vous voudrez bien d'abord -prélever là-dessus les sommes dont nous venons d'arrêter l'emploi, et le -reste vous le distribuerez, suivant la circonstance, aux plus -nécessiteux. Je ne m'excuse point de vous laisser tant d'embarras, je -sais que mes enfans sont aussi les vôtres: croyez que j'aurois eu bien -du plaisir à partager les soins que vous prenez d'eux; mais une affaire -indispensable me rappelle à Paris.--Seroit-ce une affaire malheureuse? -s'écria le digne homme. Vous avez les yeux rouges, votre figure est -altérée... O mon Dieu, soyez juste! n'envoyez à cette généreuse femme -que des prospérités; le renversement de sa fortune replongeroit cent -familles dans l'indigence. O mon Dieu! pour qui garderiez-vous les -richesses, si vous les ôtiez à ceux qui en font le meilleur usage! Et -qui donc, sur la terre, pourroit prétendre au bonheur, si tant de vertus -ne l'obtenoient pas!» - -Quelques heures après le départ du bon prêtre, M. de Lignolle revint de -la chasse. Il commença la longue histoire de tous les beaux coups qu'il -avoit faits, quand madame lui annonça que nous allions tout à l'heure -dîner et partir. Le comte reçut cette nouvelle avec étonnement, mais -avec plaisir. Il nous dit que, quoiqu'il se fût proposé de ne retourner -à Paris que le lendemain, il avanceroit très volontiers son départ d'un -jour pour avoir le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui eût -mieux aimé ne voyager qu'avec moi, fit quelques tentatives pour que son -mari se montrât moins poli. Malheureusement il avoit déjà calculé que ce -retour commun épargneroit quelques frais de route, et madame, -apparemment, ne crut point que ce fût le cas de frapper un coup -d'autorité. - -Il est vrai qu'une occasion plus utile de dire: _Je le veux_, ne tarda -pas à se présenter. Nous sortions de table lorsque l'homme d'affaires -vint, devant sa maîtresse, prier le comte de signer le nouveau bail de -Bastien. Monsieur refusa d'abord; madame aussitôt se fâcha. La -contestation fut courte, mais vive, et M. de Lignolle, en poussant de -profonds soupirs, signa. - -Enfin, nous nous mîmes en route. L'air profondément rêveur de Mme de -Lignolle me disoit assez qu'elle s'occupoit des malheurs qui menaçoient -nos amours, et cependant je crois que j'étois encore plus inquiet, plus -triste qu'elle. Ce combat, réprouvé par de justes lois, commandé par le -tyrannique honneur, ce duel fatal où je courois me tourmentoit -horriblement. Je ne sais quel pressentiment doux et cruel m'avertissoit -aussi que je touchois au moment de ma vie le plus intéressant; que -quelques minutes alloient amener pour moi la situation la plus -embarrassante où puisse jamais se trouver un homme trop sensible, en -même temps combattu par les événemens et par ses passions. - -Nous avions fait deux lieues. De loin je découvrois la ville de -_Nemours_, et près de nous le clocher de _Fromonville_. Alors Mme de -Lignolle se sentit incommodée. L'indisposition dont elle se plaignoit me -fit en même temps frémir d'inquiétude et de plaisir: c'étoit un grand -mal de coeur. Quelle joie et quelle douleur pour moi! mon Éléonore étoit -mère!... Elle l'étoit, sans doute!... Mais j'allois la quitter, j'allois -me battre! et dans trois jours peut-être je me voyois forcé d'abandonner -tout à la fois! tout! maîtresse, enfant, patrie!... Et mon père?... Et -ma Sophie?... Sophie que je n'adorois plus seule, mais que j'adorois -toujours! - -Ainsi mon esprit recueilloit mille pensées diverses; ainsi mon âme -éprouvoit mille sentimens contraires; et ce n'étoit qu'un foible prélude -des terribles agitations que mon amante alloit partager avec moi. - -Son mari, le premier, lui conseilla, et moi-même je la pressai de -laisser un moment sa berline et de prendre un peu d'exercice. Elle -connoissoit le pays, et nous dit qu'en effet elle se sentoit la force et -l'envie de gagner, en se promenant, le pont de _Montcour_, où elle -ordonna à son cocher d'aller nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir -que ses femmes, qui suivoient dans une calèche, missent pied à terre -pour l'accompagner. Nous quittâmes la grande route, nous descendîmes à -travers le village de _Fromonville_, jusqu'à l'écluse de ce nom. La -comtesse venoit de refuser le bras de M. de Lignolle, et s'appuyoit sur -le mien. Nous marchions lentement sur la verte pelouse qui couvre en cet -endroit les bords du canal[7]. Toujours indisposée, ma chère Éléonore -penchoit de temps en temps sa tête, qui venoit reposer sur mon épaule, -et de temps en temps laissoit échapper, avec un soupir tendre, une douce -plainte. Son regard languissant, mais satisfait, sembloit, en -m'annonçant qu'elle connoissoit la cause de son mal et qu'elle la -chérissoit, sembloit, dis-je, solliciter mon amour plutôt que ma pitié. -Et moi, je l'avoue, moins effrayé pour le moment des dangers de son état -que ravi du bonheur d'être père, je contemplois avec plus de plaisir que -de crainte l'altération de ce joli visage, devenu plus joli par sa -pâleur intéressante. Tous deux entièrement occupés l'un de l'autre, nous -ne pouvions rien voir du charmant paysage que M. de Lignolle admiroit. - - [7] Le canal de Briare, qui commence à la ville de ce nom, et traverse - vingt-deux lieues de pays, vient finir à Saint-Mamertz. Le pont de - Montcour est jeté sur le canal même, à six milles de son embouchure. - On voit le village de Fromonville un quart de lieue plus loin. - -Tout à coup, un cri douloureux, un seul cri, parti d'une maison -bourgeoise que je n'avois pas même aperçue, frappe mon oreille et vient -jusqu'à mon coeur... Dieux!... quelle voix!... Soudain je m'élance. -J'aperçois à travers des barreaux qui me retiennent, j'aperçois à -l'autre extrémité d'un grand jardin, sous une allée couverte, une jeune -personne apparemment évanouie, que deux femmes emportent dans un -pavillon assez éloigné, dont la porte aussitôt retombe sur elles. Je -n'ai pu distinguer les traits de l'infortunée, mais j'ai vu ses longs -cheveux bruns qui tomboient jusqu'à terre! j'ai vu cette taille -enchanteresse qui ne peut appartenir qu'à elle! Ce cri de douleur -surtout, j'ai cru le reconnoître. Oui, j'ai cru pour la seconde fois -entendre ce gémissement du désespoir, ce lamentable accent qu'elle ne -put retenir, lorsqu'au couvent du faubourg Saint-Germain de barbares -satellites m'empêchèrent de mourir dans ses bras. Cramponné sur la -grille bien fermée que j'ébranle, que je voudrois renverser, je ne cesse -de crier: «Elle se trouve mal, elle se trouve mal!» et j'entends à peine -Mme de Lignolle qui me supplie de faire attention qu'elle se trouve mal -aussi. - -Une paysanne vient à passer, qui, voyant mon inquiétude, me dit: «C'est -qu'elle est malade.--Qui?--C'te demoiselle.--Son nom?--Je vous l'dirions -ben, Mamselle; mais je ne le savons pas.--Ces femmes, qui -sont-elles?--Ah! oui, devine. Jugez donc, Mamselle, qu'elles ne parlent -pas comme nous autres, ces femmes.--Comment?--Comment? Dame! je ne le -savons pas, comment. Pis que not' curé, qui savont le latin tout comme -son livre de messe, n'y comprend' itou ni pu ni moins que ma poche: ça -vous dégoise un baragouin que l'diable j'n'y entendrois goutte.--Y -a-t-il des hommes dans la maison?--Par-ci, par-là, Mamselle. Quelquefois -j'en voyons un qui a l'air du père à tous.--Il est vieux?--Pas vieux, si -vous voulez; mais, dame! c'est mûr.--Parle-t-il françois?--Celui-là? Oh! -c'est bien pis. Il ne parlont pas du tout. C'est, sous votre respect, un -ours, Mamselle. Quand j'approchons de sa _tanière_, il avont l'air de -vouloir nous avaler, et pis y a un domestique aussi, qui n'étiont pas -jeune itou, et qui jargonnont l'iroquois comme les autres.--Depuis quand -tout ce monde-là demeure-t-il ici?--Dame! y a ben queuque part comme ça -trois ou quatre...» - -Mme de Lignolle, hors d'elle-même, ne la laissa point achever. -«Taisez-vous, bavarde, passez votre chemin...; et vous, Mademoiselle, -comptez-vous rester là jusqu'au soir?... Jusqu'à ce que nous nous soyons -perdus!» Le comte, qui très heureusement ne comprend pas le véritable -sens de ces paroles équivoques: _Jusqu'à ce que nous nous soyons -perdus_, lui dit en vain, pour la rassurer, qu'il seroit impossible que -nous nous perdissions, même pendant la nuit, par un chemin frayé. Il le -lui dit en vain; elle s'inquiète, elle se lamente, elle s'écrie: «Mon -ami, ne m'entendez-vous pas?... Cruel, pourriez-vous ainsi m'abandonner? -Dans l'état où je suis, sera-ce la pitié des passans qu'il faudra que -j'implore?» - -Je regardai Mme de Lignolle, et je frémis. Ce n'étoit plus cette -intéressante figure où le vif plaisir combattoit la foible douleur; -chacun de ses traits sembloit renversé. La brûlante colère brilloit dans -ses yeux; la pâle terreur décoloroit son front; ses genoux chancelans ne -la portoient qu'à peine; elle frémissoit de tous ses membres. - -Ce qu'elle vient de me dire et l'état où je la vois rappellent enfin ma -raison égarée. Je suis à l'instant frappé de la foule des dangers qui -nous environnent dans ce lieu redoutable où je m'obstine à rester. Si -mon oreille ne m'a pas trompé, si l'émotion de mon coeur ne m'abuse pas, -c'est ma Sophie que tout à l'heure j'ai entendue gémir, c'est elle que -je viens de voir mourante. Sans doute elle n'a poussé ce cri de -désespoir qu'en reconnoissant, sous des habits perfides, son infidèle -époux. Puisque ma femme est dans cette maison, Duportail l'habite avec -elle. L'amant déguisé de Mme de Lignolle n'échappera point au premier -regard de celui qui vit si souvent les métamorphoses de l'amant de Mme -de B...; et mon inflexible beau-père, s'il m'aperçoit, dès demain va -changer de retraite et m'enlever encore mon épouse adorée,... adorée! -quoique trahie. M. de Lignolle enfin, qui déjà me demande quel intérêt -je prends à ces femmes, qui parle de s'informer quels sont ces -étrangers, d'entrer dans cette maison, M. de Lignolle peut, au premier -mot d'une explication facile autant que funeste, découvrir le double -mystère de mon sexe et de mon nom. - -La foule de ces considérations terribles vient à la fois m'épouvanter; -et, dans mon subit effroi, je fais, pour m'élancer loin de la grille, un -aussi brusque mouvement que celui par lequel je me suis, il n'y a qu'un -moment, précipité dessus. - -Je presse dans mon bras gauche le bras droit de la comtesse; de la main -droite je saisis la main gauche de son curieux mari; et, sans examiner -si l'un veut me suivre et si l'autre en a la force, je les entraîne tous -deux, d'une haleine, à plus de deux cents pas de la périlleuse maison. -Là, je m'arrête. Incertain, je me retourne, et mon triste regard se -porte aux lieux que je fuis... Hélas! une forêt de peupliers, peut-être -favorable, me cache les murs où je laisse au désespoir ce que j'ai de -plus cher au monde! Mon coeur alors se serre, je n'ai plus besoin de -cacher mes larmes, car je ne peux plus en verser. - -Cependant la comtesse, qui prétend qu'une marche rapide lui fait du -bien, me presse de l'aider à reprendre sa course. Il me faut en même -temps soutenir ma malheureuse amie, à chaque instant prête à tomber, -dissimuler mon trouble extrême, et répondre, d'une manière -satisfaisante, à M. de Lignolle, qui se traîne sur nos pas en me -questionnant. - -Nous arrivons à Montcour. La comtesse, excédée de fatigue, se jette dans -son carrosse, et n'ouvre la bouche que pour recommander à son cocher de -faire la plus grande diligence jusqu'à Fontainebleau, où nous devons -prendre des chevaux de poste. M. de Lignolle, essoufflé, haletant, pour -mieux goûter le repos, garde quelque temps le silence. Je puis enfin -librement sonder les plaies de mon coeur et me livrer à mes réflexions -déchirantes. - -Faublas, où t'emporte cette voiture rapide? Cruel, où vas-tu si vite? -Qui laisses-tu derrière toi?... Depuis quatre mois, séparée de celui -qu'elle idolâtre, elle l'appeloit tous les jours en pleurant; mais du -moins les tourmens de l'absence pouvoient être adoucis par cette -consolante idée qu'un fidèle époux en gémissoit comme elle. Maintenant, -beaucoup plus malheureuse, elle est obligée de se dire que l'ingrat la -délaisse et la fuit. Ce matin, sans doute, elle chérissoit l'auteur de -ses maux; ce soir, elle doit le haïr... O Sophie! Sophie! quand tu liras -dans mon coeur, tu ne pourras que me plaindre, me pardonner et m'adorer -encore... Il est vrai que ta rivale est auprès de moi; mais vois la -douleur que lui cause l'amour que je t'ai promis, l'amour que je te -porte. Elle est auprès de moi; mais dans quel état, grands dieux! Tout à -l'heure elle fondoit en larmes! Tout à l'heure, de peur d'éclater en -reproches, elle se faisoit cette horrible violence de ne pas m'adresser -un mot, un seul mot de plainte... Ses paupières enflammées se sont -appesanties, un cruel assoupissement l'accable, l'immobilité de la mort -l'a frappée!... Ma chère Éléonore, que je te plains!... que je -t'aime!... Qu'ai-je dit? O Sophie, rassurez-vous. Quand le moment sera -venu, vous verrez si je balance entre ma femme et ma maîtresse... -Éléonore, tu ne pourrois me faire un crime de te quitter pour elle. Plus -belle que toi, ma Sophie n'est pas moins jolie... Elle a tes vertus, -elle a mes sermens... Éléonore, ne crains pas cependant que ton cruel -ami puisse t'abandonner tout à fait. Ton amant seroit-il assez dénaturé -pour oublier qu'il t'a faite mère? Non, mon amie, non. Quelquefois je -viendrai secrètement pleurer avec toi tes malheurs. Nous ne passerons -plus des jours entiers sous le même toit; mais... Quels projets! Oh! qui -prendra pitié de ma situation?... qui fixera mes irrésolutions sans -cesse renaissantes? Oh! qui empêchera que ma fatale sensibilité ne fasse -le perpétuel malheur de deux objets presque également adorables?... Mais -où m'égaré-je encore? Malheureux! il ne s'agit pas de me partager entre -elles. Je dois les perdre toutes deux. Je ne fais que passer à Paris. -Jamais peut-être je ne reverrai Fromonville. L'honneur m'appelle à -Compiègne, à Compiègne où je cours chercher... non pas la mort,... je -verrois sans terreur le comte et le marquis contre moi réunis pour leur -semblable querelle,... non pas la mort, mais l'exil, en ce moment plus -affreux qu'elle... Exécrable pouvoir de l'opinion! c'est pour immoler un -ennemi justement irrité que je quitte en même temps deux femmes chéries; -c'est l'inflexible honneur qui me commande cet odieux sacrifice. La vue -des supplices tout prêts n'auroit pu m'y déterminer; un barbare préjugé -m'y force! - -«Mademoiselle, s'écria tout d'un coup M. de Lignolle, voyons si vous -devinerez celle-ci.» Je répondis tout bas: «Que le Ciel extermine la -race entière des charades!» et tout haut: «Vous prenez mal votre temps, -Monsieur, je suis d'une bêtise amère.--Voilà les femmes! répliqua le -comte, je les reconnois. Elles sont poltronnes comme des lièvres. A la -moindre égratignure, elles croient voir la mort. Tenez, la comtesse est -plus tourmentée de la peur de son mal que de son mal même: car ce n'est -pas une maladie qu'elle a, ce n'est au fond qu'une indisposition; effet -assez ordinaire de la campagne, du printemps, et, que sait-on? d'un -exercice un peu forcé... C'est qu'aussi, Mademoiselle, vous allez avec -un train... Ma foi! vous lui ferez mal, je vous en avertis... Peut-être -pourtant n'est-ce chez la comtesse qu'un excès de santé, une apoplexie -d'humeurs,... d'humeurs propices,... bénignes,... de bonne humeur... -Enfin cela devient clair. Vous voyez bien que l'état de ma femme n'est -pas alarmant. Cependant elle s'afflige. Pourquoi? parce que c'est son -âme qui s'affecte; et son âme s'affecte parce que les âmes des femmes -sont comme ça. Or, qui dit femme dit fille; et, comme vous aimez la -comtesse, du moins je le crois, et sans vanité je m'y connois, comme -vous l'aimez, vous vous chagrinez de son chagrin, au point d'en devenir -bête,... à ce que vous dites; mais j'imagine bien qu'il ne faut pas -prendre la chose au pied de la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne -pouvez pas deviner ma charade, parce que votre âme aussi s'affecte; et -c'est ainsi que les plus grandes opérations de l'esprit dépendent des -plus petites affections de l'âme.--Cela peut être, Monsieur; mais je -vous supplie de me laisser à mes rêveries.» - -Plus d'une fois je lui répétai la même prière avant que nous fussions à -Paris, où nous n'arrivâmes qu'à trois heures du matin. La comtesse, -ayant à peine permis à son mari d'entrer dans son appartement, se hâta -de renvoyer aussi ses femmes, et, restée seule avec moi, vint tomber -dans mes bras. «Faublas, ne mentez pas. N'est-ce pas elle que vous avez -retrouvée?--Oui, mon amie, c'est elle.--Que je suis malheureuse!... -Répondez: se pourroit-il que vous eussiez le dessein de -m'abandonner?--T'abandonner, mon Éléonore? Eh! le moyen de le pouvoir, -le moyen d'être aimé de toi sans t'adorer, sans brûler du désir de te -revoir!--N'est-il pas vrai, Faublas? C'est précisément ce que je me dis -quand je pense à toi; et j'y pense sans cesse... Ainsi, mon bon ami, tu -comptes revenir de Compiègne ici, sans t'arrêter nulle part, sans aller -ailleurs?--Sans aller ailleurs! et ma femme?--Eh bien, votre femme?--Ma -femme, qui depuis si longtemps...!--Il veut l'aller rejoindre!--Ma -femme...--Qu'elle est heureuse d'être sa femme, d'avoir des droits -légitimes parce qu'elle a dit _oui_ dans une église! car voilà toute la -différence. Comme elle, vous m'avez trompée, vous m'avez séduite; j'en -suis contente, et je vous idolâtre comme elle... Et ce mal de coeur, -croyez-vous que ce ne soit rien? C'est un enfant, un enfant que vous -m'avez fait, Monsieur... Je ne m'en plains pas! je ne dis pas que j'en -suis fâchée! au contraire... Ma grossesse va me compromettre, m'exposer, -me perdre peut-être; je le sais. Mais qu'ils m'enlèvent mon rang et mes -richesses, j'y consens de tout mon coeur, pourvu qu'ils me laissent avec -ma liberté mon amant... Oui, toute réflexion faite, je suis enchantée -d'être mère, c'est un avantage que j'ai sur ta Sophie, d'abord, et puis -tu dois me mieux aimer, car je te chéris davantage. Cependant, ingrat -que vous êtes! vous osez penser à me quitter dans l'état où je -suis!--Mais, mon amie, songez donc que j'ignore moi-même ce que je vais -devenir ce soir. Sans doute il ne sera pas question de revenir à Paris, -mais de quitter la France...--Vous essayez en vain de me donner le -change: c'est à Fromonville que vous espérez trouver un asile!... -Monsieur, je vous déclare que, si vous y allez, vous m'y traînerez à -votre suite. Je vous déclare que je pars avec vous pour Compiègne, que -je vous suis partout, que je m'attache à vos pas comme votre ombre. -Perfide! vous n'aurez, je vous le jure, d'autre moyen de vous -débarrasser de moi que de m'immoler à côté de votre ennemi.--De grâce, -calmez-vous, écoutez...--Je n'écoute rien. Vous voulez m'abandonner, je -vous conserverai malgré vous; oui, j'emploierai jusqu'à la violence. -Nous allons ensemble à Compiègne, c'est une chose résolue; et, quant à -Fromonville, si je ne puis vous empêcher d'y retourner, j'espère que -vous ne pourrez pas non plus m'empêcher de vous y suivre. Au reste, vous -n'y êtes pas encore! Un bon coup d'épée pourra bien ne pas vous -permettre d'y courir si vite, à Fromonville!... Grands dieux! qu'ai-je -dit? Non, Faublas, non. Tiens; j'aime encore mieux que tu ne sois pas -tué. Mon ami, défends-toi bien, nous verrons après qui de Sophie ou de -moi l'emportera; défends-toi de toutes tes forces, ne te laisse pas -blesser comme dans ton premier combat. Tue-le plutôt; oh! je t'en prie, -tue-le... Mon ami, je serai là, je t'aiderai de mes conseils; je -t'encouragerai par mes cris, tu combattras sous mes yeux, devant moi, -devant la mère de ton enfant: tu seras invincible... Hein?... -réponds-moi, parle-moi donc.--Que voulez-vous que je réponde, quand vous -n'écoutez qu'un aveugle emportement, quand vous formez les projets les -plus insensés?... Éléonore, ma chère Éléonore, est-il possible, dis-moi, -que tu viennes à Compiègne te donner en spectacle?...--Cela est -possible, car cela sera.--Mon amie, soyez donc raisonnable. Supposons -que tu supportes les fatigues de ce second voyage, et que, par un -bonheur inconcevable, personne ne reconnoisse Mme de Lignolle courant la -poste avec le chevalier de Faublas, puis-je, je te le demande à -toi-même, puis-je souffrir que tu sois témoin d'une scène sanglante -quand ton état si critique exige tant de ménagemens?--Tant de -ménagemens! Sans doute! c'est pour cela que je dois vous suivre à -Compiègne, et que vous ne devez point aller à Fromonville. Que -deviendrai-je, quand je vous saurai parti pour joindre votre -adversaire,... et peut-être mon ennemie? A chaque instant du jour, -tourmentée des plus affreuses inquiétudes, je verrai mon amant infidèle -ou mourant. Eh! de quelque manière qu'on me le ravisse, si je le perds, -que m'importe la vie? Faublas, je t'en supplie, prends pitié de moi, de -ton enfant, de toi-même; crains mes fureurs, ne me livre pas à mon -désespoir... Faublas, je t'en conjure, promets que demain tu ne verras -pas Sophie; promets que ce soir je verrai le marquis avec toi.» - -Elle étoit à mes genoux, qu'elle embrassoit, qu'elle inondoit de ses -larmes. Le plus insensible des hommes n'eût pu lui résister. Je promis -tout ce qu'elle voulut. - -Quoique nous dussions partir avec l'aurore, nous ne pûmes nous décider à -rester debout jusqu'à son lever. Mme de Lignolle avoit besoin de -consolations autant que de repos. Nous nous couchâmes: je fis -heureusement succéder, aux pénibles agitations d'une journée très -longue, les agitations douces d'une trop courte nuit; et la comtesse, -exténuée de tant de fatigues, finit par s'endormir profondément. C'étoit -là tout ce qu'attendoit son malheureux amant, à qui la tendre pitié -venoit d'arracher un mensonge, et que l'impérieuse nécessité forçoit à -la perfidie. - -Enfin, le jour fatal va luire. A la foible clarté de son premier rayon, -je soulève avec précaution le drap qui m'enveloppe; par des mouvemens -égaux et mesurés je me glisse jusqu'au bord du lit, qui reste muet; déjà -mes pieds touchent le parquet, ou plutôt l'effleurent à peine; la -couverture doucement retombe, et sur cette couche, où l'amour heureux -soupiroit tout à l'heure et maintenant repose encore, l'amour abandonné -va bientôt gémir. - -Je me suis habillé lentement, parce qu'il a fallu m'habiller sans bruit. -Cependant me voilà déjà prêt, je vais partir... Quel frisson mortel me -saisit!... J'entre dans la chambre à coucher de Mlle de Brumont, dans -cette chambre qui conduit au petit escalier; j'y entre, et je sens mon -coeur défaillir. Irrésolu, je m'arrête; inquiet, je me retourne, et je -m'éloigne, je reviens, et je veux fuir, et je m'approche... Grands -dieux! me suis-je trompé? n'a-t-elle pas dit quelques mots? Ne -m'a-t-elle pas nommé?... Écoutons!... Oui, cette fois je l'ai bien -entendue. C'est Faublas, c'est son ami que, d'une voix étouffée, -douloureusement, elle appelle... Aimable et chère enfant!... Pauvre -petite!... un songe l'avertit de mon évasion, un songe affreux l'agite -et n'est pas trompeur!... Attendri, désolé, je me penche sur elle; ma -bouche lui murmure un adieu; mes lèvres ont presque pressé les siennes; -j'ai laissé tomber une larme sur son sein découvert... Hélas! et me -voici sur l'escalier dérobé. - -Mon malheureux sort voulut que je rencontrasse dans la cour M. de -Lignolle, qui déjà montoit en carrosse. «Ah! ah! si matin? me -dit-il.--Oui, Monsieur,... je... sors...--Quoi! sans la comtesse?--Elle -est fatiguée, elle dort; elle sait que j'ai affaire pour vingt-quatre -heures.--Seule, à pied?--Je vais prendre un fiacre.--Non, Mademoiselle, -je vous conduirai où vous avez affaire.--Mais, Monsieur, cela va vous -déranger; vous êtes pressé.--Qu'importe? Permettez-moi...--Je ne le -souffrirai pas.» - -Pendant que je conteste avec M. de Lignolle pour échapper à ses cruelles -politesses, la comtesse peut se réveiller et faire un éclat terrible: -cette réflexion me détermine. Je me jette dans la maudite voiture, M. de -Lignolle y monte, et me prie de dire à son cocher où je veux qu'on me -mène. Ma première pensée fut pour le couvent de ma soeur; mais, tout -bien examiné, je crus qu'il valoit mieux me faire conduire chez Mme de -Fonrose. - - * * * * * - - - - -[Illustration: LE DUEL] - - - - -Nous arrivons à la porte de la baronne, je descends de voiture; et, -comme j'allois entrer dans l'hôtel, M. de Belcour en sortoit -_incognito_. - -Il me reconnoît, il s'écrie: «Enfin, vous voilà donc? Il faut donc que -ce soit le hasard...» Tremblant, je l'interromps: «Mon père, monsieur -que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur de vous le présenter: -c'est le comte de Lignolle, le mari de cette jeune dame chez qui...» Le -comte, qui nous a entendus, descend à la hâte, se jette au col de mon -père, et le félicite d'avoir une fille pleine d'esprit, à qui l'on ne -peut donner une charade qu'elle ne devine. Il ajoute: «Nous vous la -rendons pour vingt-quatre heures; mais nous espérons que demain vous -nous ferez le plaisir de nous la ramener vous-même.» M. de Belcour s'en -défend; M. de Lignolle insiste. «Il faut, dit-il, que Mlle de Brumont -revienne, car ma femme est malade...» Le baron, qui déjà s'impatiente, -répond: «J'en suis fâché, mais...--Mais, reprend l'autre, il ne faut pas -que cela vous alarme. Ce n'est rien: une indisposition, un mal de coeur; -cela vient, je crois, de ce qu'elle a fait tous ces jours-ci trop -d'exercice... avec mademoiselle votre fille, tenez, qui est forte, -alerte, vigoureusement constituée... La comtesse n'a pas encore le -tempérament si formé. Au reste, comme je vous le dis, ce n'est rien. -Pourtant, cela deviendroit sérieux si Mlle de Brumont ne revenoit pas, -parce que ma femme, qui l'aime à la folie, en prendroit du chagrin: son -âme s'affecteroit, Monsieur; et, quand l'âme d'une femme s'affecte, -votre serviteur, il n'y a plus personne.--Monsieur, je vous répète que -je ne puis rien promettre.--Je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez -donné votre parole.--Mais, de grâce!...--Ah! je vous en supplie, -Monsieur de Brumont.» - -Le baron, emporté par sa vivacité, s'écria: «Eh! Monsieur! laissez-moi -en repos.» Puis il me jeta un regard terrible, et me dit: «N'est-il pas -bien affreux que je sois sans cesse compromis?...» Je frémis, je me -précipitai dans ses bras: «O mon père! souvenez-vous de la -Porte-Maillot.» - -Ces mots lui rendirent assez de sang-froid pour qu'aussitôt il -s'empressât de faire beaucoup d'excuses et de remerciemens à M. de -Lignolle. Cependant celui-ci demeuroit toujours fort étonné de la colère -que le prétendu M. de Brumont venoit de laisser paroître. Pour dissiper -tous ses soupçons à cet égard, je me crus obligé de lui faire tout bas, -et d'un ton très mystérieux, cette insidieuse confidence: «Mme de -Fonrose vous a dit que certaines affaires de famille forçoient mon père -à vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez qu'il vienne vous voir! -et vous vous avisez de l'appeler tout haut par son nom!--Ah! que je suis -fâché de mon étourderie! dit aussitôt le comte au baron.--Et moi, de ma -vivacité, répondit celui-ci.--Vous vous moquez, reprit M. de Lignolle, -c'est moi qui ai tort... Mais aussi pourquoi refuser de rendre -mademoiselle votre fille à ma femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas -la ramener vous-même, promettez du moins de nous la renvoyer.--Je -promets, répliqua M. de Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à -vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez.--Voilà qui est dit. -Je pars content... Mais vous n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je -vous reconduise chez vous?» Ce fut moi qui pris la parole: «Bien obligé; -il faut que je parle à la baronne, j'espère que mon père voudra bien -rentrer chez elle avec moi; nous avons quelque chose de particulier à -lui dire.» - -Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous nous jetâmes dans un -fiacre, qui, nous conduisant de l'extrémité du faubourg Saint-Germain à -la place Vendôme, me laissa tout le temps de retomber dans mes rêveries. -Uniquement occupé du désespoir où devoit être ma femme hier délaissée, -où seroit bientôt ma maîtresse ce matin trahie, j'avois l'air d'écouter -attentivement les sages représentations que M. de Belcour en ce moment -perdoit. De vains sons frappoient mon oreille; je ne fus tiré de ma -léthargie que par ces derniers mots de la longue réprimande: _Le malheur -de Sophie, que vous oubliez_. «Non, je ne l'oublie pas, non... Quant à -son malheur, il est grand sans doute; mais il ne durera pas longtemps... -Demain, oui, demain... Et vous, mon père, dès aujourd'hui... Ah! pardon. -Je ne sais ce que je dis... Mon père, vous descendez ici, vous allez -voir Adélaïde?--Oui, Monsieur.--Moi, je ne me présenterai point au -parloir dans le costume où je suis. Je vais rentrer à l'hôtel, changer -d'habits, et puis,... adieu, mon père. O vous que j'aime autant qu'elle, -adieu!--Comment, mon ami! ne vas-tu pas venir me rejoindre?--Vous -rejoindre?... Ah! oui, vous rejoindre!... Mon père, embrassez-moi donc, -pardonnez-moi tous les chagrins que je vous donne.--De tout mon coeur, -mon ami; mais je t'en prie...--En vérité, je désirerois devenir sage, -mais je suis entraîné... Vous voulez bien embrasser ma soeur pour moi, -n'est-il pas vrai?--Tout à l'heure tu feras ta commission -toi-même.--Oui, mon père,... à demain.--Que me dit-il! Deviens-tu -fou?--Il est vrai que je parle sans réflexion... Adieu, je suis fâché de -vous quitter, adieu!... Dans une heure vous aurez de mes nouvelles.» - -J'arrivai à l'hôtel. Jasmin faisoit sentinelle à la porte; le faquin -sourit de me voir demoiselle, et me dit que Mme de Montdésir a déjà -envoyé deux fois ce matin pour s'informer si j'étois revenu de la -campagne, et pour recommander qu'on me priât, dès que j'arriverois, de -courir chez elle. «Bon! cela s'arrange avec mes projets. Vite, Jasmin, -un coup de peigne.--En homme, Mademoiselle?--Oui.» - -Ce ne fut pas long. - -«Jasmin, une plume, de l'encre, du papier. Promptement!... Bien! Pendant -que j'écris, dépêche-toi d'apprêter tout ce qu'il me faut pour -m'habiller de la tête aux pieds.--En homme, Mademoiselle?--Eh! -sans doute. Ensuite tu prépareras mon cheval de selle et le -tien.--J'accompagnerai monsieur?--Oui.--Tant mieux. Je m'en vais me -divertir.--Jasmin, tu me donneras mon épée.--Ah! tant pis. Tant pis, si -c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit -marquis, je crois toujours le voir... là... pan... tomber par terre... -Aussi c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisoit -trembler!... Puisque celui-là n'est pas mort, il falloit qu'il eût l'âme -chevillée dans le ventre.--Jasmin, que diable! allez donc! allez donc! -nous n'avons pas un moment à perdre... Et surtout ne t'avise pas de -jaser.--J'aimerois mieux être pendu, Monsieur, que de vous trahir.» - -Cependant j'écrivois à mon père. Je lui donnois, sur la retraite de -Sophie, tous les renseignemens nécessaires, et ma lettre finissoit -ainsi: - - _Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez à l'instant pour - Fromonville. Que Duportail ne vous échappe pas encore une fois. Quels - que soient ses motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le: - qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde avec - vous; de grâce, emmenez-la. Les deux bonnes amies seront si contentes - de se revoir! Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le retour de - Faublas! que les tendres caresses de la soeur la préparent aux - transports du frère, du frère qu'elle adore, et dont elle est - idolâtrée! On ne sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie. - Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle apprenne sans danger - la nouvelle de notre réunion prochaine. Elle est maintenant au - désespoir; sa joie la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes - plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a de plus - respectable, de plus beau, de meilleur dans le monde; je vous - recommande ma bien-aimée._ - - _Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville! Hélas! je - vais ailleurs. Ai-je besoin de vous dire qu'une affaire indispensable - m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant midi, - je serai près de mon père et près de ma femme; je le jure, par elle et - par vous._ - -Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme fut chargé de la porter -au couvent d'Adélaïde, et de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut -l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin, et je courus chez -Mme de Montdésir. - -Je trouvai, non pas Mme de B..., mais le vicomte de Florville. «Enfin, -dit-il, le voilà.» Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et je -remerciai la marquise de m'avoir envoyé chercher au moment même où je -m'inquiétois de savoir comment je me procurerois le bonheur de -l'entretenir seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai que je -rapportois de la campagne une grande nouvelle. «Quoi donc?--J'ai vu -Sophie.» Elle pâlit, elle s'écria: «Il n'est pas possible!» - -En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail s'étoit choisie, et -comment un heureux hasard me l'avoit fait découvrir. La marquise -m'écoutoit d'un air interdit; je la suppliai de vouloir bien envoyer -tout à l'heure à Fromonville des gens chargés de veiller sur Duportail, -et de le suivre partout: car je tremblois que mon beau-père n'eût encore -l'intention et ne trouvât le moyen d'échapper à M. de Belcour. «Comment! -me demanda-t-elle d'une voix altérée, n'y allez-vous pas vous-même?--Je -ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs.» Elle reprit d'un -air plus calme et d'un ton plus ferme: «Quoi! Mme de Lignolle a-t-elle -déjà tant d'empire?--Ce n'est pas Mme de Lignolle qui m'arrache à -Sophie. Un devoir indispensable...--Achevez... Ne puis-je -savoir...?--Croyez, ma chère maman, que je ne me console pas d'avoir un -secret pour vous.--Chevalier, c'est assez me dire qu'il y auroit de -l'indiscrétion de ma part à pousser les questions plus loin. Je veux -bien penser que je n'ai point à me plaindre de tant de réserve. Je vais -donner les ordres les plus pressans pour que Duportail soit gardé à vue -dès ce soir et ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite -sur-le-champ; moi,... ou la petite Montdésir en mon absence, -ajouta-t-elle avec un profond soupir.--En votre absence, maman! Vous -quittez Paris?--Tout à l'heure, mon ami.--Quel malheur pour moi! que je -suis fâché de vous perdre, dans ce moment surtout où vos conseils -eussent été si nécessaires! Où donc allez-vous?--A Versailles, -d'abord.--A Versailles, avec cet habit!... Maman, c'est, ce me semble, -le frac anglois du charmant vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que -vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble à Saint-Cloud?--Cela -se peut, dit-elle en affectant de n'en être pas sûre. Oui,... je crois -qu'oui.--Et de Versailles, vous partez pour...?--Chevalier, je me vois à -regret forcée de répéter vos propres expressions: _Croyez que je ne me -console pas d'être obligée d'avoir un secret pour vous._--Mais encore, -ce voyage doit-il être bien long?--Peut-être, mon ami, peut-être, -dit-elle d'une voix tremblante; et c'est pour cela qu'avant de -l'entreprendre j'ai vivement souhaité de vous faire mes adieux.--Vos -adieux! Maman, ma chère maman, vous m'inquiétez: vous paroissez -triste... De grâce, confiez-moi...» Elle m'interrompit: «Respectez mon -secret: je n'ai point tâché de surprendre le vôtre; je ne veux pas même -le deviner, je ne le veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il -est possible... Je ne puis m'expliquer, je ne puis dire quel événement -se prépare,... quelles craintes m'agitent,... quels voeux j'ose -former... Mais, mon ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se -plus voir!--Grands dieux! vous gémissez, vous avez les larmes aux -yeux!--Adieu, Faublas. Trop cher enfant, adieu. Je ne vous quitte -qu'avec douleur; souvenez-vous-en, si quelque grand malheur arrive. -N'oubliez pas que la marquise de B... vous perdit par une trahison, et -devint elle-même la victime d'un lâche qui se disoit votre ami. -N'oubliez pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver l'am... -l'amitié la plus tendre,... la plus tendre», répéta-t-elle en me serrant -la main. - -Elle me donna un baiser, et m'échappa. - -Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre; et, dans le premier -moment de ma surprise, je répétai quelques-unes des expressions qui -venoient d'échapper à Mme de B...: _Allez, et revenez content... Je ne -puis dire quels voeux j'ose former... Qu'il seroit cruel de ne se plus -voir!_ Il n'est plus douteux que Mme de B... sait que je vais me battre, -et connoît mon ennemi... _Quels voeux j'ose former!_ Ces voeux, elle ne -pourroit, sans crime, les expliquer clairement. Mais peut-être suis-je -excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret de son coeur, sa pensée -la plus cachée... _Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!_ Vous me -reverrez, Madame de B..., vous me reverrez, n'en doutez pas. Je sortirai -vainqueur d'un combat dont vous êtes le prix[8]. - - [8] - - _Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix._ - - Corneille, LE CID. - -Imprudent marquis, quelle audace est la vôtre d'appeler Faublas au champ -de l'honneur! Quelle témérité d'attaquer des jours si bien défendus! Les -destinées de trois femmes charmantes tiennent à mes destinées. - -Justine, qui survint, avoit peut-être aussi l'intention de me donner, à -sa manière, quelque _encouragement_; mais il étoit déjà si tard que je -n'aurois pu l'entendre quand même j'en aurois eu la fantaisie. - -A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique, qui me suivit -jusqu'au Bourget; là, je lui ordonnai de ramener mon cheval à Paris, et -je pris la poste. - -Avant cinq heures du soir je me trouvai dans la forêt de Compiègne, au -lieu désigné. Je m'y promenois depuis quelques minutes, lorsque deux -hommes tout à coup m'abordèrent et me mirent le pistolet sur la gorge. -Ils me demandèrent si j'étois gentilhomme. Je ne balançai point à -répondre oui. «En ce cas, me dirent-ils, veuillez, Monsieur, mettre ce -masque sur votre visage et demeurer témoin d'un combat que vont se -livrer tout à l'heure ici deux personnes de grande qualité. Donnez votre -parole de ne pas vous permettre un seul geste, un seul mot pendant -l'action, et, quel que soit l'événement, d'en garder un profond -secret.--Je ne me vante pas, Monsieur, d'être un homme de grande -qualité; mais il est vrai que je possède, avec quelques richesses, un -ancien nom. J'ai moi-même rendez-vous ici pour me battre. Peut-être vous -trompez-vous, peut-être serai-je l'un des deux acteurs de la -scène malheureuse dont vous exigez que je reste spectateur -tranquille.--Monsieur, nous saurons bientôt si cela doit être; en -attendant, mettez ce masque, et donnez votre parole d'honneur.» - -On conçoit que je fis et que je promis tout ce qu'ils voulurent. - -Près d'une heure s'étoit passée depuis que je me trouvois dans cette -situation, qui commençoit à me paroître inquiétante, quand je crus -entendre quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissoit à la -grande route. Un moment après, je vis entrer du même côté, dans le -chemin de traverse où j'étois, une chaise de poste environnée de -plusieurs hommes armés et masqués. Il me parut que cette troupe, que je -crus d'abord toute composée d'assassins, venoit de s'assurer du laquais -et du postillon, et forçoit le maître à mettre pied à terre. Tremblant -qu'il ne fût massacré devant moi, je voulus, dans le premier mouvement -d'un zèle téméraire, m'élancer à son secours: les deux hommes qui -veilloient sur moi se contentèrent de me retenir en me disant: «Voici le -moment critique, songez à ce que vous avez promis.» - -Cependant l'inconnu, toujours entouré, avançoit vers nous d'un pas ferme -et d'un air délibéré. Plus il approchoit, plus je croyois reconnoître -les traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis longtemps. -Lorsqu'il fut à très peu de distance, l'un de mes gardiens alla droit à -lui, le pria de s'arrêter, et lui dit: «Un homme d'honneur se plaint que -vous lui avez fait une mortelle injure, et prétend tout à l'heure en -obtenir la réparation. S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun -détail de ce combat ne sera jamais su de personne; s'il ne meurt pas de -ses blessures, il s'engage à revenir dans le même lieu, aussitôt qu'il -sera guéri, pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut être -complètement vidée que par la mort de l'un des deux champions. Prenez -les mêmes engagemens, Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de -les remplir.--Quoi! répondit le jeune homme, milord Barrington se fâche -de ce que j'ai quitté l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste -épouse? Il faut convenir que ces maris sont partout un singulier peuple! -Cet époux d'outre-mer, surtout, me paroît d'une bonne force: vouloit-il -que je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse moitié? -D'ailleurs, s'il me gardoit rancune, que ne me l'a-t-il dit dans son -pays? Que ne s'est-il ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté -longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit? Pourquoi venir, après -six semaines, avec cet épouvantable attirail, m'attaquer dans ma patrie, -au moment où j'y rentre... Ah çà! mais j'espère que ce n'est pas à coups -de poing que nous nous battrons?» - -A sa voix comme à sa figure, à la gaieté de ses discours comme à son -sourire moqueur, il ne me fut plus permis de méconnoître Rosambert. -Alors seulement je commençai à soupçonner l'étrange vérité. O Madame de -B..., ce fut pour vous que mon coeur tressaillit! mais je me gardai bien -de montrer par quelques gestes ou d'exprimer par quelques mots ma -surprise extrême et ma terreur profonde: j'étois lié par mes sermens. - -Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un cheval qu'on l'invitoit à -monter, et un pistolet qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte, -aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit à ceux qui -l'environnoient: «Oui, vous avez raison, voici le combat si cher à -messieurs d'Albion... Au pistolet près, je dois de grands remerciemens -au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille ans. En vérité, -Messieurs de la Table ronde, l'héroïque parade que le prud'homme nous -fait jouer ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus. Comme -les preux de son temps, vous arrêtez les passans sur les grands chemins -pour les forcer gracieusement à rompre des lances avec vous.» En jetant -les yeux sur moi, Rosambert continua: «Ce cavalier si joliment tourné, -qui fait bande à part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos -forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut que je délivre ou -quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi; -et le géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où donc est-il?» -L'étranger qui avoit jusqu'alors porté la parole dit à Rosambert: -«Monsieur le comte, jurez de remplir les conditions prescrites.--Foi de -gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il. - -L'un de nos gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vîmes -aussitôt un cavalier accourir à toute bride, de l'autre extrémité de -l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais, soit qu'il présumât -beaucoup de lui-même, soit qu'il ne conservât pas tout le sang-froid -nécessaire en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son ennemi, -qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus -d'intrépidité, tira presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La -balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses -cheveux, et frappa son chapeau de manière qu'elle le fit sauter. Le -comte, en le reprenant, s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma -cervelle qu'il en veut, le beau masque!» - -Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi, couvert le visage d'un -mince carton; mais je ne pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le -frac anglois sous lequel, ce matin même, la marquise avoit paru devant -moi chez Justine! - -Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus que ce ne fût lui, -venoit de retourner son cheval, et regagnoit au galop le bout de l'allée -d'où tout à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit des yeux, -reprit: «Voilà bien le frac national de milord; mais, de par saint -Georges, ce n'est pas là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il -d'un ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois point osé faire -à la nation angloise cette injure de croire que ses braves fussent dans -l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais -tâcher, m'eût-on prudemment détaché le plus habile arquebusier des trois -royaumes, je vais tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le -diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur un François une -victoire sans danger... O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au -vol, mon cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment d'un -traître et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton -coup d'oeil si prompt et ta main toujours sûre!» - -Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau signal fut donné. -Rosambert, cette fois, ne demeura pas immobile, il poussa vigoureusement -son cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à peu près au -milieu de la lice, se tirèrent à la distance de cinq ou six pas. Le -comte ne perça que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus -heureux, lui fracassa l'épaule droite et le jeta par terre. - -Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir au vaincu stupéfait le -visage de Mme de B... «Tiens, lâche, dit la marquise, regarde, -reconnois-moi, meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! Tu n'as eu -du courage et de l'adresse que pour l'insulter.» - -Rosambert parut un moment accablé de la douleur de sa blessure et de -l'ignominie de sa défaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux -égarés. Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa, d'une -voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi! belle dame,... c'est vous... -que j'ai... le bonheur de revoir!... Que les temps... sont changés! -Cependant... notre dernière... entre...vue... m'amu...sa davantage,... -et vous... aussi, friponne,... quoi que... vous en puissiez... dire. -Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi... que vous deviez mettre... hors de -combat... un bon jeune homme jadis venu... tout exprès de Paris à -Lu... à Luxembourg... pour vous procurer... un... doux... -passe-temps?--Rosambert, lui répliqua la marquise, tu voudrois en vain -dissimuler ta rage et tes douleurs. Le Ciel est juste; je puis -m'applaudir d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà commence, -n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi -que mon ennemi doit garder mon secret partout et me ramener ici ma -victime.» - -Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna de mon côté: «Ce -jeune homme, dit-il, c'est sûre...ment le chevalier de Faublas!... -Fau...blas!» J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous d'abord, -continua-t-il. Elle m'a... vaincu, mon ami,... n'en soyez point -étonné:... ce n'est pas la première fois qu'elle... m'abat. Et vous, -pendant que j'invoquois... bonnement votre nom, vous étiez là qui... -faisiez des voeux... contre moi;... mais je vous le pardonne... Elle est -si... aimable! Venez... me voir... à Paris, si je n'y arrive pas... -justement pour... m'y faire... enterrer.» - -La marquise alors me prit à l'écart et me dit: «Chevalier, pardonnez-moi -le mystère que je vous ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la -ruse dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. Mon amant, -hélas!... avoit vu l'outrage; mon ami devoit être présent à la -réparation. Faublas, je le sais bien, me gardoit encore tant -d'attachement qu'il se fût chargé volontiers d'épouser ma querelle; mais -il ne m'eût peut-être point assez estimée pour me juger digne de la -soutenir moi-même. - -«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée de fierté, je viens de -prouver qu'il y a six mois je ne prenois point un engagement au-dessus -de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité de vivre -seulement pour ma vengeance, je jurois de vous étonner en -l'accomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque -ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin s'explique de -soi-même. Vous sentez de quelle crainte je ne pouvois me défendre quand, -les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il ne seroit pas cruel de -ne se voir plus. Vous concevez de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû -sentir l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça qu'il venoit de la -retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai d'abord compris que Duportail avoit pu -vous reconnoître sur la route de Montcour, et je serois vraiment désolée -que ce voyage de Compiègne eût laissé le temps à votre beau-père de vous -enlever encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit arrivé, n'ayez -pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma -justification, qu'au moment où je vous fis remettre, sous le nom de M. -de B..., ce prétendu cartel, rien ne pouvoit me donner à deviner qu'en -revenant avec Mme de Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous qu'il -n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer à Fromonville, -puisqu'il ne vous eût jamais été possible, quelque diligence que vous -eussiez faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt j'y -ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller sur les démarches de -Duportail, s'il habitoit encore sa retraite, ou de le poursuivre, s'il -l'avoit déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient plus, allez -et...» - -Mme de B... fut interrompue par des cris perçans qui sembloient partir -de la chaise de poste de Rosambert, restée dans le chemin de traverse, -du côté, mais à quelque distance de la grande route. Nous courûmes tous -au bruit; il ne resta près du blessé que le chirurgien qui bandoit sa -plaie. En approchant, nous vîmes derrière la voiture du comte un -cabriolet dans lequel se débattoit une femme, retenue par les mêmes -hommes qui s'étoient assurés du laquais et du postillon de Rosambert. -«Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués! C'en est donc fait! Ils -n'auroient pu le vaincre, ils l'ont assassiné!... Ah! dit-elle, en -poussant un cri de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux: -«Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanité de profiter de -mon sommeil?...» - -La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit pas la petite comtesse. Je -répondis oui, et je m'élançai dans les bras de ma maîtresse. - -«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu tirer plusieurs coups. -Quels sont ces gens qui m'ont arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez -vous battre! Je suis tremblante,... saisie d'effroi. Ton ennemi, où -est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit amener personne. Pourquoi tout ce -monde? ces armes? ces masques?... Mon ami, que je suis contente de te -voir!... que j'ai peur!... Cruel!... que je vous en veux de m'avoir -lâchement abandonnée!» - -Ainsi, Mme de Lignolle annonçoit, par le désordre de ses questions, le -désordre de ses idées; il me sera plus difficile de peindre celui de sa -personne. Dans son regard, tout à l'heure attendri, maintenant terne et -bientôt étincelant, vous eussiez vu tour à tour, et presque en même -temps, les douces erreurs de l'espérance, les mortelles rêveries de la -crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi. -Vous eussiez vu sur son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit, -toutes les passions impétueuses se livrer de rapides combats. Chaque -muscle sembloit tourmenté d'un mouvement convulsif; l'expression de -chaque sentiment passoit comme un éclair. - -«Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir quand tu n'étois plus -là! j'ai pu dormir jusqu'à midi, mais de quel sommeil! grands dieux! -quels horribles songes le troubloient! tu m'échappois à chaque instant, -et je ne voyois plus auprès de moi que des objets affreux: le marquis, -la marquise, ta femme!... Ta femme! c'est moi qui suis ta femme! -n'est-il pas vrai, mon ami?... Ne l'oubliez jamais, Monsieur! Et le -marquis, l'as-tu tué?--Non, mon amie.--Allons, dit Mme de B... que cet -entretien sans doute inquiétoit, allons, Florville! à cheval, à cheval! -vous n'avez pas de temps à perdre.--Qu'appelez-vous du temps à perdre? -s'écria la comtesse en lançant un regard terrible au vicomte de -Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il est avec moi? Quel est -cet impertinent jeune homme? me demanda-t-elle.--Un parent de M. de -B...--Tiens, mon ami, tous ces gens-là me font peur... Oh! que je -souffre depuis hier! Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel -supplice! Perpétuellement m'occuper de cette rivale qui veut me -l'enlever! de cet ennemi qui menace ses jours! Tu l'as blessé?--Non, mon -amie.--Vous ne l'avez pas blessé, Monsieur?... Regardez! je le lui avois -tant recommandé! Mais, comment!... il n'est donc pas encore arrivé, le -marquis?--Florville, reprit Mme de B..., les heures s'envolent, la nuit -s'approche.--Eh! de quoi se mêle donc cet étranger? répliqua la -comtesse... Faublas, ne l'écoute pas, reste là... Que je souffre depuis -hier! que l'amour devient fatal, dès qu'il cesse d'être heureux! que ses -tourmens paroissent insupportables, quand ils ne sont pas partagés!--Que -dis-tu, mon Éléonore! mon coeur est navré de tes peines.--Oui? Eh bien, -si cela est, me voilà consolée. Je suis contente, allons-nous-en.» Je -répétai avec elle: «Allons-nous-en. - ---Chevalier, s'écria la marquise, oubliez-vous qu'un devoir pressant -vous appelle?--Hélas!--Ce n'est point à Paris que vous êtes attendu.» - -Je me dégageai des bras de la comtesse, et du brancard de son cabriolet -je sautai sur le cheval que me présentoit la marquise. «Il va se battre, -dit Mme de Lignolle. Je veux le suivre! je veux être présente à ce -combat!» Le vicomte, prompt à la rassurer, lui répondit: «Calmez-vous, -il n'y a pas de danger pour lui; ce combat est fini.--Fini! -répéta-t-elle douloureusement, fini!... C'est donc à Fromonville?... -L'ingrat m'abandonne encore! le barbare me sacrifie!» - -Elle voulut s'élancer après moi. Les gens du vicomte la retinrent. Elle -poussa des cris d'inquiétude et de fureur; elle tomba sans connoissance -au fond de son cabriolet. - -Ah! qui n'eût plaint cette enfant trop sensible? qui ne se fût ému de -ses douleurs? qui n'eût frémi de son danger? La marquise ne fit aucun -effort pour m'empêcher de descendre de cheval et de remonter dans la -voiture de la comtesse: je fus même extrêmement touché de voir Mme de -B... prodiguer ses soins à Mme de Lignolle. D'une main elle soutenoit la -tête de mon amante, de l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le -visage; elle essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit sur -son front. «Pauvre enfant! disoit-elle, regardez comme ils se sont -éteints, ces yeux qui brilloient tout à l'heure du plus vif éclat! -Quelle pâleur couvre ces joues que j'ai vues colorées d'un rose si -tendre! Pauvre enfant!--Mon Dieu! vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous -qu'il y ait du danger?--Du danger?... peut-être. La comtesse est d'un -caractère violent et paroît vous aimer déjà beaucoup.--Oh! oui, -beaucoup. D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions légères, -mais fréquentes, des maux de coeur...--Elle seroit déjà enceinte! ah! -tant mieux!» s'écria Mme de B..., dans l'effusion d'une vive joie; puis -tout à coup elle réprima ce premier mouvement, et d'un ton de -commisération elle reprit: «Tant mieux... pour vous;... non pour -elle!... Pour elle, c'est un événement fâcheux qui l'expose de bien des -manières...--Qui l'expose!... Et moi, que je suis à plaindre aussi! Dans -quel embarras je me trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule -crainte que je ne la quitte! l'autre est là-bas, qui se désespère de ce -que je l'ai quittée. Dites-moi donc comment je vais faire. Apprenez-moi -quel parti...--Tout à l'heure, interrompit-elle, je vous engageois à -partir; j'avoue que maintenant, à votre place, je me trouverois moi-même -fort empêchée. Sans doute il faut consulter votre coeur; mais vous devez -aussi prendre conseil des circonstances.--Consulter mon coeur? je n'y -trouve que des irrésolutions, des combats! Prendre conseil des -circonstances? ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre part, également -inquiétantes, pressantes, impérieuses? O mon amie, je vous en conjure, -prenez pitié de ma situation vraiment cruelle, finissez mes perplexités, -conseillez-moi.--Que pourrois-je vous dire? S'il ne s'agit que des lois -que le devoir vous impose, elles ne sont point équivoques... Il est vrai -pourtant qu'il paroît cruel d'abandonner la comtesse dans l'état où la -voilà... Elle est très vive,... vous la croyez enceinte,... et la pauvre -petite vous aime... comme il faut vous aimer: beaucoup trop!... Partir -dans ce moment-ci, c'est certainement la livrer à des agitations qui -peuvent lui coûter la vie... Il semble plus probable que Sophie, d'un -caractère beaucoup plus doux,... Sophie, accoutumée depuis longtemps à -l'absence,... à l'abandon peut-être,... supportera moins impatiemment... -Cependant, ce n'est pas une chose que je veuille garantir. Il est tout à -fait possible que votre épouse, ne vous voyant pas revenir et se croyant -pour toujours délaissée, en soit au désespoir. - ---Au désespoir! oui, répéta d'une voix foible Mme de Lignolle qui -reprenoit enfin l'usage de ses sens, au désespoir!» Elle me reconnut; -elle me dit: «C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas quittée? vous avez -bien fait; restez là, je le veux, restez là.» Elle dit à la marquise: -«Et toi, farouche étranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te trouvent -insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin de la pitié de personne, toi? -tu n'as donc jamais aimé?--Si vous saviez à qui vous faites ces -reproches, répondit le vicomte en lui prenant la main; si vous saviez -que Mme de Lignolle, quoique bien malheureuse, est moins à plaindre que -l'infortunée qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brûlé de cet amour qui -vous consume! Et moi aussi, j'ai connu ses passagers délices et ses -inconsolables regrets! Comtesse, infortunée comtesse, vous avez encore -beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant que moi!» - -Ici mes yeux rencontrèrent ceux de la marquise; ils étoient humides, les -siens, et leur regard fit palpiter mon coeur! - -«Seroit-il vrai, continua-t-elle avec plus de véhémence, seroit-il vrai -qu'une divinité maligne présidât aux humaines destinées, et prît un -horrible plaisir à faire de ses dons précieux la plus inégale -distribution? seroit-il vrai que, par le raffinement d'un calcul -barbare, elle ne se montrât si prodigue envers un très petit nombre -d'êtres privilégiés que pour tourmenter plus sûrement la foule immense -des autres individus maltraités de son avarice? Quoi! jeune homme trop -favorisé, les grâces qui attirent, l'esprit qui séduit, les talens qu'on -envie, la beauté qu'on admire, la sensibilité qui plaît aux yeux et -charme l'âme; toutes ces qualités et mille autres dont l'assemblage n'a -peut-être jamais brillé qu'en toi; quoi donc! un impitoyable dieu ne te -les auroit données que pour le désespoir de tes rivaux et le supplice de -tes amantes? Et la constance, cette vertu qui seule manque à toutes tes -vertus, la constance, il ne te l'auroit refusée, ce dieu jaloux, qu'afin -qu'il n'y eût sur la terre, pour aucune femme, l'espoir d'une grande -félicité sans un grand mélange de peines, et dans aucun homme un modèle -absolu de perfection? Quoi! ceux de ton sexe qui, ne te connoissant pas -encore, oseront te disputer le prix de la valeur ou de la tendresse, -tous ceux que la nature aura le plus favorablement distingués, -doivent-ils nécessairement paroître n'avoir encouru que sa disgrâce, -quand le moment sera venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles -qui t'auront vu seront-elles invinciblement contraintes au plus prompt -amour, hélas! et forcées au plus long repentir? O destinée!» - -La comtesse avoit écouté la marquise avec une attention mêlée -d'étonnement. «Qui que vous soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu. -Vous parlez de lui comme j'en pourrois parler moi-même. Me voilà un peu -réconciliée avec vous; mais permettez que nous nous quittions. -Allons-nous-en, Faublas, allons-nous-en... Eh bien! vous ne dites mot! -vous ne voulez pas?» - -Toujours combattu de plusieurs craintes et de plusieurs désirs, je jetai -sur la marquise un regard qui lui annonçoit mes irrésolutions et le -besoin que j'avois d'être déterminé par ses avis. Le vicomte me comprit -et s'expliqua: «Vraiment! je ne balancerois plus, j'irois à -Fromonville...--A Fromonville! interrompit la comtesse.--Demain, reprit -l'autre; et ce soir je rentrerois dans Paris avec Mme de -Lignolle.--Voilà ce qu'on appelle un bon conseil, s'écria la comtesse; -j'en approuve fort la dernière partie; et toi, Faublas?--Moi aussi, mon -Éléonore.» - -Dans le transport de sa joie, Mme de Lignolle embrassa Mme de B..., et, -je l'avoue, ce ne fut pas sans un vif plaisir que, pendant quelques -minutes, je sentis unies et pressées dans mes heureuses mains les mains -de ces deux charmantes femmes. - -«Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant au vicomte, nous allons -vous dire adieu; mais permettez auparavant une question que je vais vous -faire, parce que je suis jalouse. Je le suis, je n'en fais pas mystère. -Tout à l'heure vous pleuriez presque: vous êtes malheureux en amour, et -c'est la faute du chevalier. Rendez-moi le service de m'apprendre près -de qui le chevalier vous a supplanté... Monsieur, poursuivit Mme de -Lignolle, qui ne pouvoit deviner la véritable cause de l'embarras que la -marquise laissoit paroître, vous pardonnerez à son amie d'imaginer qu'en -effet il méritoit la préférence; mais au moins je crois, et je ne -cherche pas à vous faire un compliment, je crois que vous étiez fait -pour qu'on balançât quelque temps entre vous et lui... Monsieur, -reprit-elle encore, je vous supplie d'achever la confidence que je ne -vous demandois pas; ne craignez rien pour votre secret, vous avez le -mien.--Madame, répondit le vicomte enfin déterminé sur la réponse qu'il -devoit faire à l'embarrassante question, dans un moment de trouble on se -plaint de mille choses...--Ah! je vous en prie, dites-moi quelle -maîtresse Faublas vous a...--Madame, je suis, comme monsieur vous le -disoit tout à l'heure, parent de M. de B... J'adorois sa femme...--Sa -femme! ne m'en parlez pas, je la déteste!--Vous êtes donc une ingrate, -car elle vous aime.--Qui vous l'a dit?--Elle-même.--Elle me -connoît?--Elle a eu le plaisir de vous voir et de vous parler.--Où -cela?--Voilà ce que je ne puis vous dire.--Eh bien, oui, elle a tort de -m'aimer: car, je vous le répète, je la déteste.--Peut-on vous en -demander la raison?--La raison?... c'est une femme dangereuse...--Ses -ennemis l'assurent.--Intrigante...--Les courtisans le publient...--Pas -assez jolie pour faire tant de bruit.--Les femmes le disent.--Galante -d'ailleurs.--Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit... Comment ne lui -prêteroit-on pas quelques aventures?--Quelques! Elle en a eu -mille!--Désigne-t-on quelqu'un?--Je le crois! Moi qui ne vais pas dans -le monde, je lui en connois trois.--Voulez-vous les nommer?--Le comte de -Rosambert.--Il est bien fat; et elle l'a toujours nié.--La bonne -raison!... Faublas.--Oh! celui-là, je ne conteste pas. Le troisième?--M. -de ***.--M. de ***! répéta la marquise, que je vis dans le même moment -plusieurs fois rougir et pâlir.--Oui, M. de ***, le nouveau ministre, à -qui elle s'est donnée pour obtenir la liberté du chevalier... Ce que je -vous dis là vous fait de la peine?--M. de ***! répéta la marquise avec -moins de trouble et un étonnement plus marqué.--Cela vous fait de la -peine. Je vois que vous êtes encore bien épris.--M. de ***! voici une -accusation bien nouvelle.--C'est que l'intrigue n'est pas -ancienne.--Mais, au moins, a-t-on quelques preuves?--Comment voulez-vous -qu'on en ait? Ils n'ont pas appelé de témoins.--Cependant, Madame, vous -osez assurer cela?--Monsieur, parce que tout le monde l'assure.--Tout le -monde! Chevalier, vous le saviez donc?--Vicomte,... on me l'a dit, mais -je n'y crois pas.--Cela ne fait rien, me répliqua-t-il d'un air -mécontent, vous deviez m'en avertir.--Oui, dit la comtesse, c'est rendre -service à un galant homme que de l'éclairer sur la conduite d'une -coquette qui le trompe. Monsieur, je vous plains sincèrement d'être -tombé dans les filets de celle-là, vous paroissez mériter de rencontrer -mieux... Mais venons à ce qui me touche. Le chevalier ne vous donne plus -d'inquiétude?--Pardonnez-moi, Madame.--Voyez-vous, Monsieur? s'écria la -comtesse en me regardant. Il y va donc souvent, chez la marquise? -demanda-t-elle au vicomte.--Quelquefois.--Voyez-vous, Monsieur? vous y -allez quelquefois!... Il est donc amoureux d'elle encore?--Encore un -peu, je crois.--Voyez-vous, Monsieur? vous en êtes amoureux!--Cependant, -reprit la marquise, il ne faut pas tout à fait s'en rapporter à moi: j'y -suis intéressée, je vois peut-être mal.--Oh! vous voyez bien, Monsieur, -vous voyez trop bien!... Faublas, laissez-moi faire, je saurai vous -empêcher d'aller chez cette coquette et de l'aimer!... Nous vous -quittons, poursuivit-elle en s'adressant à Mme de B... Après la scène -dont vous venez d'être témoin, je ne vous demande pas le secret, et j'y -compte: car tout en vous, Monsieur, prévient favorablement... S'il y -avoit une troisième place dans mon cabriolet, je me ferois un vrai -plaisir de vous l'offrir... Je vous avoue que je serai charmée de -cultiver votre connoissance. Venez me voir à Paris. Le chevalier -m'obligera, s'il veut bien vous amener;... ou faites mieux, venez seul: -vous n'avez pas besoin d'être présenté par personne. Venez, et je vous -promets, si cela vous fait décidément trop de peine, je vous promets de -ne jamais vous dire de mal de la marquise, quoique ce soit une méchante -femme.» - -Nous partîmes. Je donnai quelques louis au postillon, qui nous conduisit -à la Croix-Saint-Ouen, où la comtesse l'avoit pris, et qui promit de ne -rien dire de tout ce qu'il avoit vu. Mme de Lignolle aussi crut devoir -acheter la discrétion de son laquais La Fleur, qu'elle s'étoit vue -forcée de faire le compagnon de son voyage, et, par conséquent, le -confident de nos amours. - -Ma jeune amie, cependant, m'accabloit de caresses que je lui rendois, de -reproches que je ne méritois plus, et de questions auxquelles il m'étoit -impossible de répondre. En vain je lui représentois qu'il devoit lui -suffire que son amant ne fût ni mort, ni blessé, ni forcé de la quitter -en quittant son pays: elle n'étoit pas contente du secret auquel -m'obligeoit cette parole d'honneur que je ne devois pas donner, -disoit-elle. - -La conversation tomba naturellement sur le vicomte de Florville. «Il est -fort aimable, ce jeune homme, s'écria la comtesse, qui paroissoit -observer curieusement l'impression que ses discours faisoient sur -moi.--Fort aimable.--Il a des grâces!--Beaucoup.--De la -tournure!--Vraiment.--Une très jolie figure!--Très jolie.--Une voix -douce comme toi!--Oui.--La sienne est un peu trop claire cependant, il y -manque quelque chose.--C'est un enfant.--Sans doute; que peut-il avoir? -seize ans?--Tout au plus.--N'importe, reprit-elle avec affectation, il -est charmant!--Charmant.--Il paroît plein d'esprit et de -sensibilité!--Comme tu dis, mon amie.» - -Ainsi, je ne parlois que par monosyllabes de peur de trop parler, et -j'affectois beaucoup d'indifférence afin d'éloigner toute espèce de -soupçon. - -«Voulez-vous bien me répondre autrement? s'écria Mme de Lignolle.--Qu'y -a-t-il donc?--Il y a que votre sang-froid me désespère!--Mon -sang-froid?...--Oui, j'ai l'air d'avoir remarqué ce jeune homme, j'en -dis beaucoup de bien, tout cela ne vous émeut seulement pas!--Je ne vois -pas ce qui pourroit me fâcher...--C'est de quoi je me plains. Vous ne -témoignez point la moindre inquiétude!--C'est qu'en vérité, mon amie, je -n'en puis prendre aucune, lui répliquai-je en riant.--Pourquoi cela, -Monsieur? Pourquoi n'auriez-vous pas un peu de jalousie? J'en ai bien, -moi!--Éléonore, je te répète que le vicomte ne peut m'alarmer.--Ne riez -pas, Monsieur, je n'aime pas qu'on rie quand je parle raison. Dites-moi, -s'il vous plaît, pourquoi le vicomte...--Pourquoi?... Parce que c'est... -un enfant.--Et vous? ne diroit-on pas que vous êtes vieux?--Et puis, ma -sécurité se fonde sur l'estime que tu m'inspires.--L'estime! -l'estime!... Pas tant d'estime, Monsieur, et plus d'amour. Je l'ai -souvent entendu dire dans le temps que je n'y comprenois rien; et, -maintenant que je m'y connois, je sens que cela est trop vrai: on n'est -bien amoureux que lorsqu'on est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous -voulez me plaire.--Soyez donc contente, Madame: je vous avoue que je -n'étois pas tranquille pendant que vous examiniez le vicomte avec une -attention...--Voilà, interrompit-elle en m'embrassant, voilà ce que -j'appelle parler! Voilà ce qu'il falloit dire tout de suite... -Cependant, Faublas, ne t'alarme pas! Va, je n'admirois le vicomte que -pour t'admirer davantage! Je me disois: «Il est bien, ce jeune homme, -fort bien! mais mon amant est mieux, beaucoup mieux: mon amant n'a pas -une figure moins charmante, et sa taille est plus belle! On remarque -dans son air, dans son maintien, dans toute sa personne, je ne sais quoi -de plus imposant, de plus fier, qui étonne sans effrayer...» Cela ne -m'effraye pas, moi! cela me fait plaisir... De l'esprit, de la -sensibilité! Pourroit-il en avoir autant que toi, le vicomte? Autant que -toi qui toute la journée me fais rire, et de temps en temps me fais -pleurer!... C'est alors que je suis bien contente: car tu ne te moques -pas, comme les autres hommes, qui rient de nos larmes; au contraire, mon -ami, tu me consoles, en te chagrinant avec moi: tu sais pleurer, toi, tu -sais pleurer!... Va, sois parfaitement tranquille. Je te reconnois aussi -supérieur à ce joli garçon que lui-même me paroît l'être à tous ceux que -j'ai vus... Dis-moi, ton père l'aime-t-il, le vicomte?--Beaucoup.--Eh -bien, il devroit marier ta soeur avec ce jeune homme-là. Cela feroit un -charmant couple.--Voilà une idée qui paroît toute simple, et que -pourtant je n'aurois pas eue!--Vraiment, je vois à cela quelque -obstacle: le vicomte est engoué de cette marquise. C'est bien dommage... -Tiens, sais-tu pourquoi je l'ai engagé à venir chez moi? Je vais te le -dire: car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de toi, puisqu'il -est amoureux de Mme de B...: il me dira si tu vas chez elle.--Fort bien -trouvé!--Certainement! je ne suis point la dupe de votre fausse gaieté; -ce n'est pas de bon coeur que vous riez. J'ai toujours eu le projet de -vous empêcher d'aller chez cette méchante femme, et le hasard vient de -m'en offrir un moyen que je ne me consolerois pas d'avoir négligé.» - -Cependant nous avancions... du côté de Paris, il est vrai, ma Sophie! -mais console-toi, c'étoit aussi du côté de Fromonville. Sophie! j'allois -encore chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits que je -trouvois si courtes; mais pardonne! Va, je songeois moins aux plaisirs -de la nuit prochaine qu'aux délices du jour qui devoit lui succéder, de -ce jour où, dans les bras de ma femme, je pourrois goûter enfin le -suprême bonheur depuis si longtemps désiré. Réjouis-toi, ma Sophie: il -est vrai que, dans ce moment même, je reçois un baiser de Mme de -Lignolle; il est vrai que cette douce faveur est la récompense d'un -soupir qu'Éléonore vient de surprendre; mais, ô ma Sophie! réjouis-toi; -ce soupir si tendre, il ne m'étoit pas échappé pour elle. - -Nous quittâmes la poste au Bourget, à ce même village où j'avois renvoyé -Jasmin: les chevaux de la comtesse y étoient restés dans une auberge; -nous les reprîmes; ils nous eurent bientôt ramenés dans Paris. On -conçoit que Faublas, maintenant vêtu comme il lui convenoit de l'être -toujours, ne pouvoit, sans avoir auparavant changé d'habits, aller chez -Mme de Lignolle représenter Mlle de Brumont: ce fut donc chez Mme de -Fonrose que nous prîmes le parti de descendre. - -«Cruels enfans, dit la baronne, d'où venez-vous donc?--Nous mourons de -faim, répondit la comtesse; faites-nous donner à souper.» - -Pendant que nous commencions à dépecer la poularde qu'on venoit -d'apporter, Mme de Fonrose disoit à Mme de Lignolle: «Je me suis rendue -chez vous à l'heure du dîner. On m'a beaucoup inquiétée en m'apprenant -que, désespérée de la fuite de Mlle de Brumont, vous veniez de sortir -pour l'aller chercher. Il y avoit déjà quelques heures, poursuivit-elle -en s'adressant à moi, que M. de Belcour, accompagné de Mlle de Faublas, -étoit venu me faire une courte visite. Tous deux partoient pour -Fromonville, persuadés que vous étiez allé vous battre. Ils -n'imaginoient pas qu'un intérêt moins cher que celui de l'honneur pût -vous empêcher de courir avec eux vous jeter aux pieds de votre épouse. -Tous deux tremblent pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler, -seront en proie aux plus mortelles inquiétudes, si vous ne les avez pas -rejoints avant le milieu du jour, qui va bientôt paroître.» - -Déjà la comtesse ne songeoit plus à son repas à peine commencé. Elle -interrompit la baronne pour lui déclarer qu'elle ne souffriroit pas que -je la quittasse, et elle ajouta qu'il lui paroissoit très étonnant que -Mme de Fonrose, qui se prétendoit son amie, se permît de donner, en sa -présence même, de tels conseils à son amant. La baronne ne fut point -embarrassée de se justifier. «Si vous adorez le fils, dit-elle, j'aime -le père; M. de Belcour ne me pardonneroit pas d'avoir contribué, dans -une circonstance aussi grave, à tenir son fils éloigné de lui. -D'ailleurs, ma chère enfant, qu'exigez-vous du chevalier? qu'il viole -inutilement toutes les bienséances. Je suis loin de lui conseiller une -infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner, mais d'aller trouver -Sophie, de la ramener, et de faire ensuite comme les gens du monde, -comme les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour qu'ils ont pour -leurs maîtresses et les bons procédés qu'ils doivent à leurs femmes. Se -conduire autrement, ce seroit vous perdre. Je vous demande, par exemple, -si le chevalier peut continuer à demeurer chez sa maîtresse, lorsque sa -femme n'est plus absente? s'il doit ainsi publiquement afficher le -désespoir de l'une et les bontés de l'autre? En supposant que vous -fussiez assez aveuglée par votre passion pour attendre de lui cette -extravagance, et qu'il fût assez foible pour ne vous la point refuser, -je demande si tout le monde ne sauroit pas bientôt que M. de Faublas -s'est fait demoiselle chez vous parce qu'il s'ennuyoit d'être homme chez -lui? Je ne parle pas de M. de Lignolle: espérons que le dieu protecteur -des amans fera pour ce mari-là ce qu'il fait communément pour les -autres; espérons que ce digne époux sera le dernier de Paris qui -apprendra que vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille -verra-t-elle tranquillement l'ineffaçable ridicule dont chaque jour le -couvrira? - ---Sa famille! que m'importe sa famille? répondit la comtesse, qui -n'avoit opposé jusqu'alors aux prudens avis de la baronne que des cris, -des pleurs, et mille exclamations déraisonnables.--Que vous importe? -répliqua Mme de Fonrose. Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier -malgré les gémissemens de sa veuve, qui ne manquera pas de le réclamer -en criant au scandale; malgré l'intarissable bavardage de votre -sempiternelle tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses gothiques -principes; malgré le fameux capitaine Lignolle, capable de laisser ses -flibustiers pour accourir en poste vous épouvanter de sa large moustache -et de sa longue épée; malgré le public aussi, le public jaloux, -inconséquent, indiscret, qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il -devroit taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit ensevelir; -le public qui, ne respectant personne et ne se respectant pas lui-même, -ridiculise les maris qu'il plaint, protège les femmes qu'il blâme, et -condamne sévèrement les fautes dont pourtant il amuse journellement et -nourrit sa malignité; enfin, malgré le baron qui...?--Malgré tout -l'univers, Madame.--Quelle réponse! Avez-vous perdu l'esprit, ou -croyez-vous que j'exagère? M. de Belcour, dont j'allois vous parler, -vous ne le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez un peu, à -venir reprendre son fils jusque dans votre chambre à coucher!--Et moi, -si l'on ne craint pas non plus de me porter aux dernières -extrémités...--Que ferez-vous?--Je me tuerai.--La belle ressource! Je -vous plains... Je vous plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut -mieux faire un moment le sacrifice d'un bien précieux, pour le retrouver -ensuite et le posséder sans obstacle, que de s'exposer, en le gardant -quelques jours de trop, à mourir de regret de sa perte.» - -Mme de Fonrose parloit encore et parloit vainement, quand nous -entendîmes un carrosse entrer dans sa cour. Ce ne pouvoit être que celui -de M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon amie, de saisir un -membre de la volaille et de me sauver dans le cabinet de toilette de la -baronne. - -Un moment après, j'entendis le comte souhaiter le bonsoir à ces dames. -Étonné de ce que sa femme, qui mangeoit rarement en ville, n'étoit pas -de retour à trois heures du matin, il avoit deviné qu'elle soupoit chez -la baronne, et qu'elle s'y trouvoit indisposée. Il lui demanda si elle -avoit pu rejoindre Mlle de Brumont dans la journée. «Oui, Monsieur, -répondit la comtesse, et j'espère qu'elle reviendra chez moi...--Elle y -reviendra certainement! interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre -à monsieur son père. En attendant, Comtesse, songez qu'il est tard, -acceptez une place dans ma voiture, et venez...--Bien obligée, -répliqua-t-elle sèchement, je ne compte pas rentrer avant le jour.» - -J'aurois pu facilement écouter la fin de cette conversation qui me -touchoit d'assez près... Sophie, des intérêts plus chers occupent ma -pensée. Un moment la séduction toute-puissante de l'objet présent cesse -d'agir immédiatement sur moi; et ce moment décisif peut fixer en ta -faveur la victoire trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à mes -côtés pour me faire oublier tes tourmens par ses peines et ton amour par -ses tendresses; sa voix seulement frappe mon oreille et ne va pas -jusqu'à mon coeur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens de te revoir -évanouie, mourante! J'ai contemplé tes charmes et me suis pénétré de ton -désespoir! J'ai frémi des maux que tu souffres; l'idée du bonheur qui -nous attend m'a fait tressaillir. - -Quiconque me lit avec quelque attention doit se souvenir qu'il y a peu -de temps une jolie femme de chambre m'a coiffé précisément dans ce -cabinet où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce jour-là du -désir de revoir la comtesse et d'échapper au baron, je me suis fait -conduire, par un escalier secret, dans la cour de Mme de Fonrose. -Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon père et fuir ma maîtresse, -je cherche à tâtons le même chemin, dans cette partie de la maison dont -je connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier dérobé, puis dans -la cour, et bientôt dans la rue. - - * * * * * - - - - -Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avoit deviné ce que tout -autre qu'un père n'eût pu prévoir. Comme il n'étoit pas impossible, -avoit-il dit en partant, que des raisons particulières me forçassent à -repasser par la capitale, le suisse devoit veiller toute la nuit pour -m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prête. -On aimoit trop le baron et son fils pour oublier les ordres de l'un et -les intérêts de l'autre. En arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en -voiture, et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi -je trouvois à chaque poste des chevaux tout préparés; les postillons, -grâce à mes prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été réveillés -trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et nous allions comme si nous -eussions eu des ailes. - -L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour. Voilà cette route si -péniblement parcourue la surveille, dans un sens contraire. Quel heureux -changement trente-six heures ont apporté dans ma situation! Je ne vais -point, sous un ciel étranger, regretter ma patrie; je n'emporte pas le -remords d'avoir immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste -vengeance. C'est à Fromonville que mon père, tout à l'heure rassuré, me -pressera sur son sein! C'est là que tout à l'heure ma femme consolée... -Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!... Tout à l'heure je la -couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je solliciterai le -prix de ma tendresse extrême... Il est vrai qu'Adélaïde sera là... Ne -pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde? Quoi! faudroit-il différer -jusqu'à la nuit?... Un siècle d'attente!... Mais la nuit! la nuit! -Jamais je n'en aurai passé de plus délicieuse!... Que ces rosses me -traînent lentement! Postillon, va donc!... Et demain, demain, je serai -sur cette route encore! Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai ma -femme à Paris! je l'établirai dans la maison paternelle! dans la -_chambre de l'hymen_, à côté de celle du _célibat_, qui sera déserte! à -jamais déserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! j'y -passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai me faire et me répéter le -long récit des maux qui l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi, -je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs -qui me sont arrivés... Tous? non. Je ne lui dirai pas combien la -marquise est à plaindre, quelle tendre commisération je lui garde: -Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter; et je veux non -seulement lui conserver la plus exacte fidélité, mais encore lui -épargner les tourmens de la jalousie... Je ne lui parlerai pas non plus -de la comtesse... La comtesse! elle est maintenant bien seule, bien -étonnée, bien triste! elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de -barbarie!... Vraiment, je devois au moins lui dire quelques mots, la -prévenir, la préparer... Quel train cet homme me mène! Postillon, tu vas -comme le vent! Un moment donc, un moment! Où me conduis-tu si vite? «A -Villeneuve-Saint-Georges, mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses -chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.--De Fromonville! -bon! Eh bien! quel démon t'arrête?--Dame! n'est-ce pas vous?--Regarde, -que de temps perdu! allons, des coups de fouet et va plus vite!--Va plus -doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois pas -quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.--Tu as raison, mon ami, -tu as raison; mais je t'en prie, va plus vite.» - -La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles -heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de -Fromonville, deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs -embrassemens et je partage leur joie. L'une me demande si je n'ai pas -reçu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France. -«Non, ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non, mon père, nous ne -quitterons pas notre patrie... Mais courons, je vous prie. Que je vous -dois de remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de -moi... Venez, volons, présentez-lui son époux, soyez témoins... Quoi! -mon père, vous baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma soeur, vous -pleurez!... C'en est fait!... Sophie!... l'absence! l'abandon! Elle n'a -pu résister, elle n'est plus!--Elle respire, s'écria le baron, -mais...--Elle vous aime, interrompt ma soeur, mais...--Je vous entends! -c'est donc pour la troisième fois que son tyran me la ravit!» - -Tous deux ne me répondent que par leur silence. Tous deux, attentifs à -prévenir l'effet d'un premier mouvement, empêchent que mon désespoir ne -me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de mes pistolets et de mon -épée; Adélaïde avance un bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle -voit pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez forte! Faublas -vient de tomber presque mourant sur ce même gazon que, la surveille, il -effleuroit à peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée -maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, aujourd'hui vainement -regrettée! - -«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de ton frère!... Mon père! -laissez-moi, laissez-moi mourir!... Elle m'est enlevée! elle me croit -coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle. Sophie ne sait -pas que je donnerois la moitié de ma vie pour qu'il me fût permis de lui -consacrer l'autre moitié... Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! -laissez-moi, laissez-moi mourir!» - -Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et me prodiguoit les plus -tendres caresses: les larmes que je lui voyois répandre adoucissoient -l'amertume de celles que je versois, et mon père calmoit nos douleurs en -les partageant. «Enfant trop cher et trop malheureux, disoit-il, les -plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta -jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque temps s'est -chargée du soin de te donner elle-même de cruelles leçons, l'adversité -ne veut-elle plus me laisser désormais que le devoir rigoureux de -t'offrir des consolations ou trop foibles ou tout à fait impuissantes? O -mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque pitié.--Mon père, -sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son -ravisseur la traîne?... Vous ne répondez rien! Il est donc vrai que je -l'ai tout à fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!... Maintenant un -long intervalle nous sépare; avant-hier, je l'ai vue là-bas!... là-bas, -ma soeur... Tiens, regarde, ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots -vont redoubler... D'ici tu peux la voir, cette grille que j'ébranlai -d'une main trop foible, cette grille que j'aurois dû briser... Ta bonne -amie étoit là! elle étoit là, ma bien-aimée!... Maintenant un long -intervalle nous sépare!... Sophie! Sophie! un Dieu persécuteur préside à -nos amours. On diroit qu'il te montre quelquefois ton époux, seulement -pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on diroit -qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour réveiller -dans mon coeur le désespoir de ta perte: oui, le cruel de temps en temps -ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux plaisir de nous séparer -aussitôt... Je fuis à Luxembourg, mon amante m'y suit; peu d'heures -après, elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache à son époux! A -travers mille périls je pénètre jusqu'au couvent qui la renferme: il ne -m'est permis de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me conduit près -de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est là, -qu'elle me reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois mourante, -et cependant l'honneur... L'honneur? du moins, je le croyois. Fatale -marquise! ce n'est pas la première fois que tu fais tous nos -malheurs!... L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens, j'ai -tout perdu! le ravisseur de Sophie... Est-il possible qu'un père soit à -ce point dénaturé? Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable -et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il que n'ait réparée -mon hymen? de quel crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il -que deux époux amans périssent consumés de leurs vains désirs? Pourquoi -veut-il précipiter ses deux enfans dans le même tombeau? O mon père! mon -père! - ---Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point éloigné de nous sans -m'instruire de ses motifs et de ses résolutions. Une lettre qu'il a -laissée pour moi...--Une lettre! Voyons, voyons donc.--Mon ami, -commençons par gagner le prochain village.» - -Nous entrâmes dans une auberge de Montcour. Le baron vouloit lire -lui-même la lettre de mon beau-père; mais, obligé de céder à mes -instances, il me la confia. - - _Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite, puisqu'il - s'obstine à poursuivre partout ses victimes, il faut, Monsieur le - baron, que je vous instruise enfin de tous les malheurs de ma fille; - il faut que je vous apprenne des horreurs._ - - _Vous savez dans quel piège, presque inévitable, Sophie fut attirée; - vous n'oublierez jamais en quels lieux et comment l'infortuné - Lovzinski retrouva sa Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de - blâme que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement de - cette enfant malheureuse autant que respectable n'étoit pas le plus - grand des forfaits de votre indigne fils..._ - -«Le plus grand des forfaits de votre indigne fils! quelles expressions! -quel horrible mensonge! vous-même, mon père, vous-même frémissez de -cette injure!... Monsieur le baron, je vous proteste qu'elle sera lavée -dans le sang du calomniateur... Mais, que dis-je? il est votre ami, il -est le père de Sophie... Rassure-toi, ma soeur; mon père, rassurez-vous, -excusez le premier transport de la surprise et de la colère. -Excusez...--Donnez, me dit le baron, donnez, que je finisse cette -lecture.--Oh! non, permettez,... je vous en supplie!» - - _... Le jour que je lui donnais son amante, à l'instant même où tout - se préparoit pour leur réunion, j'entends dans la principale rue de - Luxembourg un étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré - son travestissement nouveau, je reconnois celle qui la première forma - votre fils dans l'art détestable de corrompre des femmes et de tromper - des maris. Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus - ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier de son mari..._ - -«Grands dieux!... Mon père, je vous jure qu'il n'en est rien; j'ignorois -que la marquise dût me suivre à Luxembourg; j'ignorois...--J'aime à le -penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable des noirceurs que -Duportail a si promptement supposées. Mais il est père, et père -malheureux: nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de le -retrouver et de le fléchir. Continuez.» - - _... A cette apparition fatale, je pressens tous les malheurs qui - menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un moyen de l'arracher au pressant - danger d'un opprobre et d'un abandon publics; et cependant j'arrive au - temple ne sachant encore si je dois me hâter de prendre un parti qui - me semble extrême. Une audacieuse rivale qui ne respecte rien, que - rien n'étonne, paroît presque en même temps que nous à l'autel de - l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du Dieu qui - reçoit les sermens des époux qu'elle vient sommer celui-ci de violer - tous les siens!_ - - _Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne élève d'une - femme sans pudeur, le lâche suborneur d'une fille sans défense; - qu'espéroit-il, quand il arrachoit l'une à la respectable retraite que - ses vertus embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant - sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole? Ce qu'il - espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe; s'enivrer de la - gloire de traîner, enchaînées au même char, une fille séduite, une - femme adultère; associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs, - à une ignominie pareille; promener de contrée en contrée Mlle de - Pontis, partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise - de B...!_ - -«Mlle de Pontis partageant le mépris public avec la marquise de B...! -Ah! mon père, quelle imposture! ah! ma soeur, quel blasphème!...» - - _... Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que j'ai renversés. - Grâce à ma vigilance, Dorliska fut sauvée; mais les événemens ont - d'ailleurs justifié tous mes soupçons. Jamais on n'a su bien - précisément ce que la marquise étoit devenue pendant les six semaines - que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg: sans doute - ils y vivoient ensemble..._ - -«Est-ce vrai cela? me dit Adélaïde.--Ma soeur, il est vrai que Mmme de -B... venoit me voir de temps en temps; mais je ne savois pas que c'étoit -elle qui me rendoit visite.--Comment ne le saviez-vous pas, mon -frère?--Mon amie,... voilà ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop -long.--Je ne suis pas contente de cette réponse, répliqua-t-elle, je la -trouve obscure; ce qui me fâche davantage, c'est que M. Duportail ait -quelquefois raison quand il vous fait de tels reproches. Cela prouve que -vous avez réellement de grands torts avec ma bonne amie. Je vous -impatiente, mon frère? eh bien, voyons, finissez.» - - _... Chacun la vit effrontément reparoître à la cour quelques jours - après le retour de son amant dans la capitale; et, si toutes ses - intrigues ne purent empêcher que le chevalier ne fût mis en prison, - personne du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle vient - de l'en faire sortir..._ - -«En se prostituant!... Non, mon père, non, je ne puis me le persuader. -Il me seroit trop douloureux de le croire!--Insensé! me répondit-il. Que -m'importe, je vous prie, la douleur que vous en pourriez ressentir? -Lisez, lisez donc.» - - _... Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne revenant pas, il - a fallu qu'une autre prît sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas - homme à se contenter d'une seule conquête: deux victimes à la fois, - deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que je ne comprends - pas, c'est qu'après avoir tout récemment découvert ma retraite, il ait - jugé convenable d'y venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il - lui préfère._ - -«Que je lui préfère! tandis que c'est pour Sophie que j'abandonne la -comtesse! la comtesse, qui maintenant m'appelle et gémit!... la -comtesse! Ah! mon père, si vous saviez combien je lui suis cher! comme -elle est sensible! comme elle est aimable! comme...» Le baron -m'interrompit: «Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites?--J'ai -tort, mon père, j'ai tort... Mais c'est qu'aussi je me trouve dans la -position la plus embarrassante... Pardon, cent fois pardon.» - - _... Cette inconcevable démarche, dont je ne devine point les motifs, - renferme apparemment quelque autre mystère d'iniquité que l'avenir - découvrira. Quelle est cette jeune personne près de laquelle j'ai - reconnu votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple que son - innocence ne pourra sauver, ou une femme sans expérience dont il va - corrompre les vertus naissantes. Quel est cet homme d'un âge mûr qui - les accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira de ridicule et - d'opprobre, ou un père confiant dont il trahira l'amitié._ - - _Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez ne vouloir jamais - vous en souvenir. Je ne garderai point avec vous de vains ménagemens, - je vous parlerai sans détour: votre indulgence est inexcusable. Mon - ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer en larmes de sang. - Craignez que le Ciel, enfin lassé, ne punisse en même temps les - désordres du fils et l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un - jour, dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à la vôtre - un séducteur!..._ - -«Un vengeur à sa fille!... Duportail, je le verrai, ce vengeur que vous -m'annoncez! Duportail, s'il tarde trop à venir, Faublas l'ira -chercher!--Calmez-vous, s'écria le baron; tout à l'heure vous -promettiez...--Quoi! Monsieur, non content de me menacer indirectement, -il ose encore insulter ma soeur!... Un séducteur à ma chère -Adélaïde!--Voyez, mon ami, combien les passions peuvent nous rendre -inconséquens et cruels: la seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite -met son frère en fureur! il ne la pardonne point à celui dont la fille, -pleine d'amour pour la vertu, fut entraînée cependant aux plus -condamnables excès d'un amour criminel! Faublas, pour un soupçon qu'il -trouve injurieux, parle de s'armer contre son beau-père; et pourtant, à -Luxembourg, Lovzinski ne songea point à venger sur un étranger ravisseur -les égaremens de sa Dorliska!--Permettez, mon père!... que je sache -enfin ses résolutions.» - - _Que mon exemple au moins vous soit un avertissement utile; je - contribuai moi-même aux égaremens du chevalier, et, quoique j'en eusse - été le complice involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous - les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat jeune homme et de - sa fatale maîtresse, dont je vis tranquillement les criminels amours. - Bientôt, engagé dans une injuste querelle, j'eus la douleur - d'enfreindre la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit rendu - des amis et presque une patrie: mes mains, souillées du sang de - l'innocent, firent triompher la mauvaise cause[9]; moi-même enfin, - j'escortai ma fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la - déshonorer._ - - [9] Rappelez-vous qu'à la Porte-Maillot, où je blessai le marquis, - Duportail tua son adversaire. - - _Ah! combien elle est moins à plaindre que moi, l'épouse adorée dont, - il y a douze ans, je déplorois la fin tragique! Tranquille, elle - repose dans les forêts de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite - aux plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami._ - - _Grâces cependant te soient rendues, Providence éternelle, dont il - faut toujours bénir les décrets! grâces te soient rendues, Divinité - miséricordieuse jusque dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski - survécût à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée des - secours,... hélas! bien tardifs, pour empêcher du moins sa honte - complète, son avilissement prochain, pour sauver à Dorliska les - dernières humiliations que lui gardoit son séducteur impitoyable._ - - _Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma fille peut faire - encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père..._ - -Ici mes sanglots m'interrompirent un moment. «Oui, m'écriai-je ensuite, -l'orgueil de son père, et de sa famille et de son époux!» Puis, en -passant un mot qu'un père n'auroit dû jamais écrire, qu'un époux ne -devoit pas répéter, je relus cette phrase qui calmoit un peu mes -ressentimens et ma douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant -de Sophie pardonnoit à Duportail les horreurs imputées au fils du baron -de Faublas. Je relus: - - _Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la - consolation, la joie, l'orgueil de son père. Adorable enfant! Son - excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle - donne aux vertus qu'elle n'a plus..._ - -«Les regrets qu'elle donne!... quoi! Sophie, se pourroit-il...? des -regrets! Hélas! j'aurois cru que l'absence devoit seule les exciter! -voici le coup le plus sensible à mon coeur.» - -Mes larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. Adélaïde -pleuroit aussi; mais, le baron paroissant vouloir reprendre l'épître -fatale, je me fis violence pour achever sa pénible lecture; et, comme -tout à l'heure, en répétant une phrase consolatrice, j'eus soin d'en -omettre quelques mots qui, selon moi, n'auroient pas dû s'y trouver. - - _... Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les..., et - le dirai-je? dans la foule des avantages inappréciables dont la nature - fut prodigue envers son séducteur, envers cet étonnant jeune homme que - nous eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la moitié des - efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût voulu convenablement - appliquer à l'exercice de la vertu les rares qualités dont il abusa - pour le crime._ - - _Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes motifs, il ne me - reste plus qu'à vous apprendre mes résolutions irrévocables._ - - _De l'impénétrable retraite où je me réfugie, j'aurai toujours les - yeux ouverts sur mon persécuteur... Ma Dorliska m'est infiniment - chère; j'adore en elle la vivante image d'une épouse tous les jours - regrettée... Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand - bonheur... Ah! qu'avec transport j'immolerois à ses plus chers désirs - le ressentiment de mes propres injures! Mais celui qui séduisit son - amante n'obtiendra sa femme qu'après l'avoir méritée; et quiconque - abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas mon expérience. Que le - chevalier n'essaye donc pas de me donner le change. J'ai trop appris à - le connaître, j'ai trop appris à redouter son artificieuse maîtresse, - pour m'arrêter jamais aux simples apparences. En vain prendroit-il - maintenant la peine d'afficher les bonnes moeurs, je ne verrai dans sa - conduite que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra dans le monde. - Baron, je vous en donne ma parole d'honneur, Faublas, parût-il - entièrement revenu de ses égaremens, ne reverra Sophie qu'après que le - Ciel aura, dans sa justice, ordonné l'emprisonnement ou la mort de Mme - de B..._ - - _Mais je m'arrête à des suppositions qui me flattent sans m'aveugler. - Je parle d'un amendement que je n'espère pas. Sans doute un Dieu, trop - équitable pour encourager les grands désordres par l'impunité, garde à - la marquise une éclatante catastrophe. Mais l'exemple de son - châtiment, vînt-il en ce jour même épouvanter toutes celles qui lui - ressemblent, seroit donné trop tard pour votre fils. Votre fils, - d'abord corrompu, devint aussitôt corrupteur. Il se pervertira de plus - en plus dans la société de ses dignes amis, libertins par principes. - On le verra méditer froidement avec eux ces basses noirceurs qu'ils - ont appelées des _roueries_. Au défaut des époux et des pères, qui - savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les infirmités, les - chagrins, attaqueront bientôt son adolescence épuisée. Jeune, il doit - vieillir; il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par - le fer ennemi; il doit périr avant le temps._ - - _Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche à guérir ma fille de - sa fatale passion. Le même Dieu qui poursuit les méchans veille sur - les justes. Sophie, lorsque son persécuteur descendra, déchiré de - remords, dans la nuit du tombeau, Sophie, à ses propres yeux - réhabilitée, ressuscitera pour une vie nouvelle. Mes soins aussi - contribueront à fermer les plaies de son coeur. Après d'affreux orages - je verrai de beaux jours renaître pour elle; ma Dorliska reportera sur - moi toutes ses affections, moins vives et plus douces. Le moment - heureux viendra où sa raison pourra lui confirmer ce que déjà lui dit - son excellent naturel: une fille comme elle n'a rien à regretter quand - il lui reste un père tel que moi._ - - _Je suis, avec une estime que les torts de votre fils n'ont point - altérée, Monsieur le baron, votre ami,_ - - _Le comte_ LOVZINSKI. - -L'étonnement, l'inquiétude, le désespoir même, m'avoient soutenu pendant -cette longue et cruelle lecture. Après l'avoir achevée, je recueillis -toutes mes forces pour demander à M. de Belcour jusqu'où ma femme avoit -été suivie, et, dès qu'il m'eut appris qu'on avoit perdu ses traces à -_la Croisière_[10], je me trouvai mal. - - [10] La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Montargis. - -Cet évanouissement dura peu. Je me ranimai par les soins de ma soeur; je -repris courage à la voix de mon père. Mon père, me flattant d'une -espérance que peut-être il n'avoit pas, me pressoit de commencer -moi-même, avec ma soeur et lui, des recherches qui seroient, disoit-il, -plus heureuses. Tandis qu'il me parloit, un papier tombé presque sous -mes pieds, à côté de ma chaise, s'attiroit toute mon attention. C'étoit -la lettre de mon beau-père, que le baron, tout occupé de mon état, avoit -oublié de prendre. Je songeois à m'en emparer sans qu'il en vît rien: -j'y réussis avec assez de bonheur, et je me sentis plus content que si -j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle étoit affreuse, cette lettre, -mais elle étoit injuste: je m'y trouvois bien maltraité, mais à chaque -ligne on me parloit de Sophie. Cet écrit si cruel et si cher, je le -repris donc. Ah! Faublas! ah! malheureux! où devois-tu le perdre et le -retrouver! - -Cependant un incident imprévu menaçoit de nous retenir à Montcour. Comme -nous venions de monter tous trois en voiture, pour aller du moins -jusqu'à ce village de la Croisière, Adélaïde, trop délicate pour -supporter en même temps et les fatigues d'une longue route, et les -chagrins de son frère, et ses propres agitations, ma chère Adélaïde se -sentit fort indisposée. - -«Mon père, ces clochers que vous voyez d'ici, je les reconnois, ce sont -les clochers de Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes pour -arriver dans cette ville, où nous trouverons tous les secours dont ma -soeur peut avoir besoin.» - -Nous allâmes y descendre dans une auberge: il y avoit à peine un quart -d'heure que nous y donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui -paroissoit très incommodée, lorsqu'un courrier vint me demander. Il me -remit un billet écrit d'une main inconnue, et conçu en ces termes: - - _Monsieur le chevalier est averti, de la part du vicomte de Florville, - que M. Duportail, qui, sur le soir d'avant-hier, avoit quitté la poste - à _la Croisière_, l'a cependant reprise à _Montargis_, au milieu de la - nuit suivante._ - -«Venez, mon père, courons! volons...--Votre soeur, me dit-il, est-elle -en état de nous suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille -seule et malade?--Vous avez raison... Que je suis moi-même fâché de la -quitter!... Cependant, mon père, un intérêt si pressant m'appelle!... -permettez-moi de partir sur-le-champ,... que mon domestique seulement -m'accompagne... Vous avez mes pistolets et mon épée; donnez-les à -Jasmin, défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront respectés... -Croyez pourtant que cette précaution est bien inutile; rendez-moi mes -armes et soyez tranquille: je ne m'en servirai ni contre moi ni contre -le père de Sophie. Ne craignez rien de ma vivacité, si je le rencontre; -si je ne le rencontre pas, ne craignez rien de mon désespoir... L'époux -de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par une prompte justification, -par des prières; s'il le faut, par des larmes!... Je renonce à tout -autre moyen... Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre son beau-père, -soit qu'il le trouve toujours injuste, toujours inflexible; votre fils, -dût-il être à jamais le plus malheureux des amans, vivra du moins pour -sa soeur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas le promet à son père! -le chevalier le jure foi de gentilhomme!» - -M. de Belcour, combattu de plusieurs inquiétudes, ne put aussi -promptement que je l'aurois désiré se résoudre à prendre un parti. -Peut-être il étoit effrayé du danger de livrer à lui-même un jeune homme -impétueux, que de nouvelles adversités sembloient devoir éprouver -encore; mais sans doute il fut enfin déterminé par la crainte plus -grande des excès auxquels pouvoit me porter ma douloureuse impatience, -s'il s'obstinoit à me retenir près de lui. Il ne m'accorda néanmoins la -permission si vivement sollicitée qu'après m'avoir fait répéter -plusieurs fois que, si j'avois le bonheur de faire quelque découverte, -je l'en instruirois aussitôt; qu'au contraire je me hâterois de revenir -près de lui dès qu'il deviendroit probable que de plus longues -recherches seroient inutiles; et qu'enfin, dans tous les cas, je ne -laisserois point passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles. - -«Adieu, ma soeur, ma chère Adélaïde, adieu. Va! je suis désolé de te -laisser dans l'état où je te vois... Mon père, vous aurez la bonté de -m'envoyer son bulletin jour par jour, n'est-il pas vrai?» - -Lorsque ainsi je m'inquiétois de la santé d'Adélaïde, la mienne n'étoit -guère meilleure. Deux journées remplies par de pénibles exercices, près -de quatre-vingts lieues faites en moins de trente-six heures; de deux -nuits, l'une entièrement perdue dans le travail d'un voyage, l'autre -trop bien employée dans les jeux de l'amour; enfin les agitations du -coeur, plus accablantes cent fois que les fatigues du corps, tout cela -devoit avoir épuisé mes forces: aussi je n'en trouvois plus que dans mon -courage et dans mes espérances. - -Quelque diligence que nous eussions faite, nous n'arrivâmes qu'à sept -heures du soir à Montargis, où nous ne trouvâmes pas un cheval dans les -écuries de la poste. Le même malheur venoit de m'arriver à Puy-la-Laude; -mais j'avois forcé le postillon de Fontenay à pousser plus loin. Ici, -malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le paresseux mille fois -maudit refusa d'avancer, et, l'_ordonnance_ à la main, il me fit voir -que je ne pouvois en aucun cas l'obliger à passer deux relais de suite. - -Pendant que mon domestique appeloit tout l'enfer à mon secours, je -prenois des informations: le maître de poste me disoit bien qu'en effet -un homme d'un âge mûr, une très jeune fille et deux femmes étrangères -étoient venus lui demander des chevaux au milieu de l'avant-dernière -nuit; mais il ajoutoit qu'ils ne s'étoient fait conduire qu'à une -demi-lieue de là, dans un chemin de traverse, où ils avoient mis pied à -terre. J'interrogeois le postillon qui les avoit menés: cet homme, ne -pouvant m'apprendre ce qu'ils étoient devenus, offrit du moins de me -conduire précisément à l'endroit où il les avoit laissés. Il y falloit -aller à pied: je m'y déterminai, quoique excédé de fatigue... Hélas! et -je pris une inutile peine. Personne n'avoit vu ma Sophie! - -Triste et désolé, mais ne pouvant renoncer à mon dernier espoir, je -m'efforçai de me persuader que, dans la crainte d'être poursuivi, -Duportail, au moyen de quelques relais disposés exprès, avoit pu faire -un long détour pour aller reprendre la poste quelques lieues plus loin, -sur la même route. J'envoyai donc Jasmin chercher des chevaux à la poste -prochaine, et lui recommandai de les amener le plus promptement possible -à telle auberge de Montargis que lui indiqua le postillon qui seul -alloit m'y conduire. - -«Monsieur, me dit la fille de l'hôtellerie, voulez-vous souper?--J'en -aurois grand besoin, je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une -chambre, de la lumière,... et qu'on me laisse tranquille.» - -Tranquille! quand l'amour élevoit dans mon sein les plus furieuses -tempêtes! quand la fièvre me faisoit déjà transir et brûler! Tranquille! - -Où l'irai-je chercher?... Le moment approche qui va détruire ma dernière -espérance... Duportail a trente-six heures d'avance sur moi; il paroît -n'avoir rien négligé pour échapper à mes poursuites... Je ne la -retrouverai pas. - -Ils semblent qu'ils se soient tous réunis pour conjurer ma perte... Cet -impertinent maître de poste n'avoit pas un cheval dans ses écuries!... -Et cet insolent valet qui refuse de crever à mon service quatre -détestables rosses que j'offre de lui payer dix fois plus qu'elles ne -valent! Mais Jasmin, Jasmin me désespère plus qu'eux tous! le maraud ne -reviendra point,... les heures précieuses s'envolent... Je ne la -retrouverai pas. - -Les événemens aussi combattent contre moi. Il faut que Mme de B... se -fasse une fâcheuse affaire justement quand j'ai le plus grand besoin de -ses secours tout-puissans. Il faut que ma soeur tombe malade au moment -où le baron demeuroit mon unique appui. C'en est fait, l'étoile qui -veilloit sur mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à jamais -passé, le temps des succès. La fortune jadis prévenoit mes moindres -désirs; maintenant elle se plaît à contrarier mes plus importans -desseins: moi, dont chacun eût envié le sort, il n'y a pas un an, je -vais devenir incessamment l'objet de la pitié générale. - -De la pitié générale! Oui, je suis en effet le plus infortuné des -hommes... Je ne la verrai plus... Non content de me l'enlever, il -travaille, dit-il, à sa guérison; et c'est en m'imputant mille -atrocités... Pourroit-elle un moment penser que j'en fusse capable? -croiroit-elle me devoir ses ressentimens,... ou son mépris, pire que sa -haine?... Son mépris! le mépris de Sophie! Cette idée me révolte et -m'accable. - -Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une -femme me distingue et m'intéresse pour qu'aussitôt les hommes, le hasard -et le sort lui déclarent une guerre cruelle... Mme de B..., qu'ils -accusent tous, Mme de B..., que poursuit leur implacable inimitié, -qu'a-t-elle fait de si répréhensible?... Elle m'a trop aimé. Voilà le -crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et cette femme déjà trop punie, on -m'impose la loi de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester! -Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa jeunesse, flétri ses beaux -jours, peut-être avancé leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on -veut que je lui souhaite une mort prématurée! Quelle barbarie!... Leur -jalouse rage attaquera bientôt aussi la comtesse: car elle m'adore et je -la chéris... La comtesse! elle est enceinte, la comtesse! O mon -enfant!... Mon enfant? Hélas!... non, jamais. Jamais mon père ne -l'appellera son fils; ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui -refusera ses caresses, il ne portera pas le nom de Faublas!... et sa -naissance coûtera peut-être à sa mère l'honneur et la vie!... Mais -celle-ci, dieux cruels, dieux persécuteurs, celle-ci, du moins, -respectez-la! c'est mon amante légitime! c'est mon épouse idolâtrée! -c'est ma Sophie!... En vain je les implore. Contre elle ils arment déjà -son propre père, ils ordonnent le parricide!... Je vois l'absence et la -calomnie creuser une tombe!... Je vois ma femme y descendre à quinze -ans,... et je reconnois mes destins: la plus chère victime devoit être -immolée la première! - -Ainsi l'amour, qui m'avoit donné les plaisirs et promis le bonheur, -l'amour ne me laissera que des regrets amers, des chagrins -inconcevables; et, pour comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes -celles qui m'auront aimé!... Malheureux! vengeons leurs premières -douleurs, et prévenons leurs derniers tourmens. Prévenons leur trépas -par le mien,... par un suicide!... Oui, ce sera le crime du sort... -Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes: sauvons-les, en séparant -leurs destinées de la mienne!... Du moins je ne périrai pas tout entier. -Elles pourront m'oublier et vivre... M'oublier! jamais. Ni Sophie, ni la -comtesse, ni la marquise, ni personne! Il restera de moi, pour tout le -monde, le souvenir de mon dévouement... Cependant les époux, joyeux du -deuil de leurs moitiés, vont s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus -d'un jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront pas -d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort; ils se -plairont à remarquer surtout qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que -m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-là, les terreurs et -la fausse pitié de ceux-ci! Que m'importe?... Ah! qu'une fois, une fois -seulement, deux amans, dignes de l'être, deux vrais amans, devant ma -tombe un instant arrêtés, se rappellent, avec mes courtes erreurs, le -trépas glorieux qui les aura toutes expiées; qu'ils m'accordent une -plainte, qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier mouvement de -leur commisération, ils se disent: «Ce généreux jeune homme, il mourut -pour plusieurs! N'eût-il pas mérité de pouvoir n'en aimer qu'une et de -vivre pour son bonheur?» Que deux amans le disent, qu'Éléonore et Sophie -le répètent, mes mânes seront consolés. - -Mais mon père, qui le consolera?... Mon père! pourquoi me laisse-t-il à -moi-même dans ces momens affreux?... Pourquoi souffre-t-il qu'on -m'arrache Sophie?... Duportail, tu me la rendras!... tu me la rendras, -ou ton sang... Insensé! tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas -même le rejoindre! et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski -brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!... C'est à toi de -mourir! - -Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource, cruel désir d'une -vengeance impossible, que vous m'êtes insupportables! Comme vous -déchirez un coeur fait pour les passions douces!... Vainement je -voudrois me dérober à vos fureurs... Poursuivi d'affreuses pensées,... -environné de spectres horribles... Sont-ce les remords?... Sont-ce les -furies?... Quels transports m'agitent!... Je me sens des forces -extraordinaires! Je me sens une rage égale à mes forces! Cet enfer -qu'ils appellent le monde, je puis l'anéantir!... Je puis m'ensevelir -sous ses débris! Je le puis! je le veux!... Malheureux! que vas-tu -faire?... Arrête!... Éléonore, que tu vas immoler!... et Sophie! Sophie! -ton amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, te supplient de les -épargner,... ton père et ta soeur embrassent tes genoux,... ma main -tremble, mes forces m'abandonnent... Asseyons-nous... Que j'ai chaud! -que j'ai soif! ah! mon Dieu! - -La voilà, cette lettre où mon injuste beau-père lui-même annonce ma -tragique fin. Je retombe sur le sinistre passage: _Il doit, s'il -n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit -périr avant le temps!_ Barbare, tes prédictions sont des ordres, des -ordres que je vais accomplir! Mais toi-même, tyran farouche, tu ne -pourras me refuser quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter -l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes pleurs. - -Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de moi! qu'il est effrayant, -ce profond silence!... Un désespoir concentré,... l'image du trépas... -Pourquoi suis-je seul ici?... Où donc est ma soeur? Qui peut retenir mon -père? Que fait la marquise? Mon Éléonore, qu'est-elle devenue?... -Comment ne sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me l'arrache -encore,... ou pour le forcer à me la rendre?... Mais tous en même temps -me délaissent,... toutes les consolations me manquent à la fois... Je -n'ai plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent à moi -m'évitent; ceux qui ne me fuient pas m'oublient. Me voilà seul, -absolument seul dans l'univers!... Eh bien, la mort me reste! La mort -est moins affreuse que l'état où je suis. - - * * * * * - - - - -O mon père! j'oubliois ainsi mes promesses; un des pistolets que vous -m'avez rendus venoit d'être posé sur une même table, à côté de la lettre -de Duportail. Je trouvois je ne sais quel affreux plaisir à contempler, -l'un auprès de l'autre, l'arrêt et l'instrument de ma mort. Plongé dans -le dernier accablement du désespoir, je n'éprouvois plus ni combats, ni -remords, ni terreur: mon heure, peut-être, étoit venue! - -Tout à coup la porte s'ouvre; et qu'on devine qui se précipite vers moi, -qu'on devine qui je presse sur mon sein, qui me prodigue ses caresses, -qui j'accable de mes remerciemens! «Regarde, me dit-elle, tu me donnes -volontairement les plus grands chagrins, et j'accours pour consoler tous -les tiens: dès que tu le peux, tu m'échappes, et je ne me lasse pas de -venir à toi la première!» - -Un moment, peut-être, vous avez espéré que j'embrassois la plus chérie -des trois. Hélas! non: Sophie ne m'étoit pas rendue. Mais je retrouvois -cette femme presque autant que la mienne jeune, jolie, sensible et -malheureuse: je retrouvois Mme de Lignolle! - -Vous connoissez mes impatiences et mon étourderie, ma prompte ardeur et -ses vivacités. Doucement serré dans ses bras, pouvois-je encore songer à -m'endormir d'un éternel sommeil? Une autre envie que celle de la -destruction faisoit déjà bouillonner mon sang, et la fièvre du désespoir -tournoit tout entière au profit de l'amour. - -Tout le monde sait en quel mauvais état se trouve ordinairement le -meuble principal qui garnit toujours la chambre d'une auberge. Or, qui -se chargera d'excuser la comtesse et le chevalier qu'un même désir -entraîna sur le grabat le plus misérable? Je pourrois, pour leur -justification commune, observer que les lits les plus chers à Morphée ne -sont pas les plus agréables à Vénus; mais cette fois je passe -condamnation sur un fait que je tiendrois secret si le fil des événemens -ne me forçoit à le raconter. Je dirai donc qu'il y eut ici, de la part -du ministre et de la victime, une précipitation également condamnable. -J'avouerai que celle-ci fut, avec trop d'irrévérence, immolée au pied -d'un autel qui n'avoit pas même de rideaux. J'avouerai surtout qu'avant -de commencer le sacrifice, Faublas devoit du moins fermer l'entrée du -temple aux profanes. - -Nous mourions pour la divinité dont tous les feux nous embrasoient, -quand on vint nous troubler dans son culte. La porte de la chambre -s'ouvrit tout à coup, quelqu'un entra brusquement. Une voix qui me parut -avoir le double accent de la surprise et de la douleur, une voix que je -crus reconnoître, laissa d'abord échapper cette exclamation toute -simple: «Bon Dieu! que vois-je?» Hélas! moi, je ne voyois déjà plus -rien; je n'avois pas même la force de faire un mouvement pour essayer de -regarder celle qui venoit ainsi déranger deux amans. Soit que les -plaintifs accens de cette voix, toujours chère, eussent produit dans -tout mon être une trop prompte révolution, ou plutôt, soit que la -nature, enfin épuisée par tant de fatigues extraordinaires en si peu de -jours accumulées, demeurât trop foible pour supporter le dernier effort -de l'amour, je tombai sans connoissance dans les bras de la comtesse, -qui, pour le moment plongée dans un évanouissement d'une espèce plus -désirable, se trouvoit hors d'état de me secourir. - -Le bruit d'une berline et ses cahots rappelèrent mes esprits. Un clair -de lune favorable me permit de voir dans tous ses détails la situation -où j'étois: je la trouvois, en vérité, plus douce que ma maladie ne me -sembloit douloureuse. On m'avoit ôté les habits de mon sexe, on m'avoit -rendu mes habits de femme. J'étois presque couché dans la voiture, sur -le siège du fond. Du même côté, dans l'encoignure à droite, Mme de -Lignolle, étroitement resserrée, supportoit la plus grande partie de mon -corps, devenu vraiment un fardeau. Ma tête appesantie reposoit sur son -sein; ses deux mains couvroient mon front glacé; mon visage, que -réchauffoit le sien, recevoit des baisers et des pleurs; le souffle -vivifiant d'une amante ranimoit le souffle incertain de ma vie presque -éteinte. - -En face d'elle et de moi, sur le siège de devant, presque dans le coin -de la gauche, un jeune homme, dont la charmante figure offroit des -signes certains d'une grande altération, soutenoit mes jambes sur ses -genoux, et, se tenant à demi courbé, s'appuyoit légèrement sur les -miens. Il essayoit de faire passer la douce chaleur de ses mains dans -mes mains arrosées de ses larmes. La plus fatigante des attitudes -sembloit ne rien coûter à son courage. Il attendoit avec inquiétude, -mais sans impatience, que son ami, rouvrant enfin ses yeux, payât tous -ses soins d'un regard. - -«Bonsoir, mon Éléonore!... et vous, ma... (je me repris) mon ami, cher -vicomte, généreux Florville, bonsoir.» - -Toutes deux me répondirent par leurs caresses, par leurs sanglots, par -l'expression touchante de leurs alarmes et de leurs espérances. -«Vicomte, je ne m'étois donc pas trompé? c'étoit vous qui nous -surpreniez?...--C'étoit moi, interrompit-il avec un profond -soupir.--Vraiment, j'en suis encore toute honteuse, dit Mme de -Lignolle... Heureusement que monsieur savoit à peu près... Mais -n'importe. Quelle différence!... Monsieur, je vous conjure encore de -n'en rien dire à personne, à la marquise de B... surtout; je vous en -conjure: car vous me feriez mourir de chagrin.» Il répondit d'un ton -pénétré: «Madame la comtesse peut compter sur la plus inviolable -discrétion.--C'est monsieur qui d'abord vous a secouru, reprit Mme de -Lignolle; c'est aussi monsieur qui a bien voulu prendre la peine de vous -habiller: car, enfin, la décence ne me permettoit pas...--Le voilà qui -rit! interrompit le vicomte.--Ah! tant mieux! dit la comtesse avec un -cri de joie; sans doute il souffre moins... Vraiment je l'admire! sa -gaieté ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours,... mais quelquefois -il pleure aussi! Mon amant sait pleurer!» Le vicomte se contenta de -répondre: «A qui dites-vous cela?» Mme de Lignolle, après un moment de -réflexion, m'embrassa tendrement. «Monsieur, me dit-elle, vous riez de -ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle de décence; mais -pourtant j'ai raison. Une femme, d'ailleurs encore toute confuse, -pouvoit-elle vous habiller dans une auberge, et devant une foule de gens -accourus au bruit de votre accident? Le vicomte, en se chargeant de ce -soin-là, m'a rendu le plus grand service; il nous a tous deux secourus -en même temps. Grâce à lui, des étrangers n'ont pas vu mon désordre, les -importuns se sont promptement retirés; en un clin d'oeil vous avez été -de la tête aux pieds revêtu. On ne sauroit trouver un ami plus empressé, -plus compatissant, une femme de chambre plus entendue, plus alerte... -Vraiment, Monsieur le vicomte, vous possédez au suprême degré l'art de -secourir et d'habiller des femmes... Mais admire, mon ami, jusqu'où va -sa prévoyance! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, il s'étoit -muni des habits que maintenant tu portes.» - -J'écoutois avec un plaisir secret la comtesse faisant l'éloge -de la marquise. «Cher vicomte, vous êtes en effet le plus -généreux, le plus délicat des amis. Comment vous exprimer ma -reconnoissance?--Ménagez-vous, répondit-il, ne parlez pas, craignez -toute espèce d'agitation.--Mon domestique vous a-t-il rejoint dans cette -auberge?--Non.--Quoi! mon père et ma soeur, sans y avoir été préparés, -vont me voir arriver!...--Taisez-vous; je sais qu'ils sont à Nemours: -nous les ferons avertir demain dès le matin.--Demain!... Où me -conduisez-vous donc?» - -J'ignore ce qui me fut répondu: je retombai dans ma léthargie. - -Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura plus longtemps que la -première; il faisoit grand jour et j'étois bien foible quand je me -réveillai. - -Je reconnus le château du Gâtinois, l'appartement de Mme de Lignolle, -son lit, l'heureux lit où l'amant d'Éléonore avoit dernièrement passé -deux nuits avec elle. C'étoit là que maintenant Mlle de Brumont -languissoit accablée des peines du coeur et des douleurs du corps! A -genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus vers -moi, la tête penchée sur l'extrémité de mon traversin, Florville, au -désespoir, gémissoit à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non moins -digne de pitié: c'étoit mon Éléonore, les cheveux épars, la pâleur sur -le front, les yeux levés au ciel, la mort dans les yeux. C'étoit mon -Éléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord du lit, disoit en -sanglotant: «Le cruel! si du moins il ne parloit que de son épouse! mais -il désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse il appelle cette -Mme de B... dont je ne puis entendre le nom! il l'appelle presque aussi -souvent que son Éléonore! Hélas! je croyois n'avoir à combattre que -l'amour de Sophie: je n'imaginois pas qu'il eût pour la marquise un -véritable attachement!... Mais comment fait-il donc pour aimer ainsi -tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un homme, je ne puis idolâtrer -que lui! Quelle femme aurois-je à redouter si l'ingrat vouloit payer mon -amour d'un amour égal!--Eh! Madame, il est chez vous, interrompit le -vicomte, tout à coup sorti du profond accablement où je l'avois vu -plongé. Déjà vous avez sur celles que vous appelez vos rivales -l'avantage d'être mère; bientôt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir -sauvé ses jours. Il est chez vous; n'êtes-vous pas trop heureuse? - ---Oui, s'écria-t-elle avec transport, ses jours que sa femme avoit -compromis, que la marquise auroit abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai -le bonheur de les prolonger peut-être, et de les embellir. C'est à moi -qu'ils seront consacrés, car c'est à moi qu'ils appartiendront... Oui! -sauvons-les. Employons ce nouveau moyen d'être aimée, puisque tous les -autres ne suffisent pas; serrons de ce nouveau noeud les liens qui nous -unissent; que, dans le coeur de mon ami, la reconnoissance se joigne à -l'amour pour m'assurer une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les... -Mais le pourrai-je?... Si le mal fait toujours de nouveaux progrès! si -cette fièvre a des redoublemens! si, comme tout à l'heure, dans l'accès -d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet -appartement, courir à Sophie, qu'il croit voir, à Mme de B..., qu'il -croit entendre? Le moyen de le calmer quand il me met au désespoir! Le -moyen de le retenir, quand je suis si foible!... Une soirée si pénible! -une nuit passée dans les plus vives alarmes! je me sens tout à fait -épuisée!... Vous, Monsieur le vicomte, vous avez plus de force et de -présence d'esprit que moi; cependant vous paroissez aussi bien abattu, -bien accablé... Hélas! son ami, comme son amante, n'auroit-il plus que -du courage!... O mon Dieu! donne-nous des forces!... Mais je vous -implore pour une passion que vous condamnez! Que vous condamnez? ah! -vous n'êtes pas injuste! Voyez mon coeur, et jugez. Jugez! prenez pitié -d'une foible mortelle!... Si pourtant mes voeux ne sont pas entendus? si -Faublas succombe? S'il succombe, du moins je n'aurai pas sa mort à me -reprocher; ce sera sa femme;... non, son indigne maîtresse, la marquise -de B...! Le souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives agitations; -mais c'est, je le vois bien, celui de Mme de B... qui le poursuit, qui -le tourmente, qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang! c'est -celui-là qui le tue!... Si Faublas succombe, je joindrai cette méchante -femme. «Ta passion désordonnée, lui dirai-je, a détruit ce que le Ciel -avoit créé de plus parfait. Ton artificieuse rage vient de me priver du -mortel que j'idolâtrois. Tiens, reçois le digne prix de tes -scélératesses!» Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur le -tombeau de mon amant... J'irai, je ne pleurerai plus! je me -poignarderai!» - -Ainsi, dans sa douleur, Mme de Lignolle m'éclairoit sur le danger de mon -état: ce que je prenois pour une léthargie, c'étoit l'assoupissement de -la fièvre; ce que j'appelois mes rêves, c'étoit un véritable délire. - -Cependant j'étois excessivement las; et, pour me procurer quelque -soulagement en changeant de posture, j'essayai de me mettre sur mon -séant. Mes deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, se -jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et, réunissant leurs -efforts, me retinrent dans la situation qui m'incommodoit. «Pourquoi -voulez-vous quitter votre ami? disoit la marquise.--Restez là, crioit la -comtesse, restez là, m'entendez-vous?--Éléonore! chère amante! je ne -veux pas m'en aller. Sois tranquille.--Ah! dit-elle en m'embrassant, tu -me reconnois donc?... Reste là, je t'en prie!... Va, j'aurai bien soin -de toi. Va, tu ne manqueras de rien!» J'adressai la parole à Mme de -B...: «Et vous aussi, prenez courage, ma généreuse amie...--Il est -encore dans le délire, interrompit Mme de Lignolle.--Au contraire, -répondit la marquise, je le crois tout à fait revenu. C'est au vicomte -qu'il adresse la parole, et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il -parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il voit! -Plaignez-vous, plaignez-vous donc!--Mon cher Florville, quelle heure -est-il?--Midi.--Midi!... Comtesse, avez-vous fait avertir mon père? -avez-vous envoyé savoir des nouvelles de ma soeur?--On devroit déjà être -revenu», me répondit-elle. - -A l'instant même nous entendîmes du bruit dans le corridor: c'étoit La -Fleur qui revenoit de Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte de -son appartement, qu'elle referma dès que le domestique fut entré. - -Il avoit vu M. de Belcour: ma soeur se portoit beaucoup mieux; mon père -viendroit dans la soirée faire une visite à madame la comtesse. «Fort -bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas. Julien, à qui j'avois -ordonné de monter à cheval pour aller à Paris informer M. de Lignolle de -notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite?--Avant deux heures -du matin, Madame.--Bon, mon cher, laisse-nous... Écoute donc, La -Fleur,... prenez cet argent, soyez discret,... envoie-nous promptement -M. Despeisses, qui doit être resté là-bas.» - -Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tâta le pouls, regarda -mes yeux, me fit tirer la langue, et prononça hardiment qu'il n'y avoit -plus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que le malade -avoit besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta -au cou du médecin, qui fut embrassé d'abord, et puis renvoyé. - -Mme de B..., depuis quelques minutes, paroissoit livrée à de sérieuses -réflexions. Elle rompit enfin le silence pour donner à Mme de Lignolle -un conseil qui n'étoit pas absolument désintéressé. «Heureusement, -dit-elle, il n'est plus nécessaire que nous restions tous deux auprès de -lui. Madame la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout -habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet?--Mais vous-même, -Monsieur...--Quant à moi, rien ne presse, interrompit le vicomte, je -suis visiblement moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai tout le -temps cette après-dînée. Vous, Madame, il faudra que vous receviez la -visite du baron.» La comtesse déclara qu'elle ne me quitteroit point; et -je crois que les adroites sollicitations de la marquise auroient été -perdues, si je ne les avois appuyées de mes plus vives instances. Encore -Mme de Lignolle ne nous obéit-elle qu'après nous avoir fait promettre -que nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures. - -Il y eut quelques momens de silence et de calme; après quoi le vicomte -me quitta sans bruit, fit sur la pointe du pied plusieurs tours dans -l'appartement, regarda, sous je ne sais quel prétexte, à travers les -vitres du cabinet où reposoit la comtesse; puis, revenant prendre au -chevet de mon lit sa place accoutumée: «Elle dort», me dit-il à mi-voix. -Et, d'un air inquiet, il ajouta: «Chevalier, j'ai mille choses à vous -dire; mais gardez-vous de m'interrompre, ne vous fatiguez pas; écoutez -seulement.» Ici Mme de B..., s'étant un instant recueillie, prit une de -mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendrement. -«Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison d'accuser le sort! -moi, qui, depuis six mois, et pour toujours, condamnée au repentir, à -l'indifférence, aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation possible, -celle de contribuer du moins en quelque chose à vos félicités, je viens -de faire tous vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que j'ai de -plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce qu'il chérit le plus! -Suis-je assez malheureuse? Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer, -Faublas, désormais vous allez me haïr!--Ne plus vous aimer!--Parlez donc -plus bas, interrompit-elle, ou plutôt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon -ami, cela vous agite, cela vous fait mal... Faublas, vous allez me -haïr», répéta-t-elle d'une voix tremblante; et, comme elle me vit prêt -encore à l'interrompre, elle se hâta d'ajouter: «Mais non, non, vous -seriez trop injuste... Faublas, puisque vous ne désirez point me trouver -coupable, répétez-vous, pour ma justification, ce que je vous ai dit -dans la forêt de Compiègne. Ah! votre amie ne s'en défend point: pour -qu'elle se trouve un peu moins à plaindre, il lui importe que vous ne -conserviez contre elle aucune espèce de ressentiment.--O vous qui m'êtes -toujours chère, croyez-moi, je ne conserve que le souvenir d'une -générosité, d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien comparer! et, -le dirai-je? d'un am...» Je l'aurois dit; mais la marquise craignit -apparemment de l'entendre; elle me coupa brusquement la parole: «D'une -amitié qui ne finira qu'avec la vie; je comprends; mais ne parlez pas, -Faublas; craignez, je vous le répète, toute espèce d'agitation. -Laissez-moi parler seule; laissez-moi la douceur de vous apprendre -combien je me suis occupée de vous depuis notre séparation dans la -forêt. Tourmentée de la crainte de ne pouvoir plus empêcher le cruel -événement que je redoutois, je me suis hâtée d'arriver, du moins, assez -tôt pour vous offrir les soins de l'amitié...» Elle ajouta d'un ton bien -triste: «Il est vrai que je prenois inutile peine. L'amour déjà vous -consoloit: une femme plus chérie...--Plus chérie!... n'affirmez pas -cela: car, en vérité, je ne sais qu'en penser moi-même.--Quoi! -répondit-elle en affectant de prendre le change, vous n'aimez pas Mme de -Lignolle autant que Sophie?--Autant que Sophie? Non, sans doute. Ni Mme -de Lignolle, ni...» - -Je crois que j'allois dire: «Ni Mme de B...» Elle m'en empêcha. - -«Mais, Monsieur, ne criez donc pas: faudra-t-il vous le redire cent -fois?... Faublas, vous réveillerez la comtesse,... vous vous ferez -mal,... mon ami... Je ne sais plus ce que je vous disois.--Que vous vous -étiez hâtée de venir pour me consoler.--Pour vous consoler? Je n'ai -point dit cela... Pour vous secourir, Chevalier... En effet, dès que Mme -de Lignolle vous eut emmené, dès que Rosambert...--A propos, qu'est-il -devenu?--Je l'ai fait transporter à Compiègne même, dans la maison d'un -ami que j'ai là.--D'un de vos amis, à vous?--A moi. Le chirurgien -parloit de risquer le transport à Paris: je n'ai point voulu qu'on fît -supporter à monsieur le comte les fatigues d'une route, je n'ai point -souffert qu'on le mît à l'auberge: il n'y auroit peut-être pas trouvé -tous les secours nécessaires; et, dans l'état où il est, le défaut de -soins eût pu lui causer la mort. Le lâche l'a méritée; mais c'est de moi -qu'il la doit recevoir. Je ne confierai point aux communs accidens de la -vie le soin de son châtiment, qui me regarde seule. Au reste, ce que je -désire le plus...--Mais, écoutez donc, ne craignez-vous pas les suites -de cette affaire? Êtes-vous sûre de la discrétion de tant de -gens?...--Allons, mon ami, ne dites plus rien, vous vous fatiguez... Je -me suis servie des moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai -magnifiquement acheté le secret: les promesses et les menaces ont été -prodiguées avec l'or.--Ces précautions ne suffisent pas toujours.--Paix -donc!... J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un air embarrassé... -C'est pour cela qu'il m'a fallu rentrer dans la capitale, où j'ai perdu -quelques heures... Mais, dès que je me suis vue libre, j'ai volé du côté -de Fromonville,... où je croyois arriver avant vous, puisque vous -deviez... passer la nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai -rencontré un de mes émissaires, qui venoit à Paris me rendre compte de -ce que ses compagnons avoient découvert à Montcour. Il avoit, sur sa -route, attentivement examiné les voyageurs. Par les divers renseignemens -qu'il me donna, j'appris, non sans quelque surprise, que vous aviez sur -moi beaucoup d'avance, et que Mme de Lignolle aussi me précédoit de -quelques postes. A cette nouvelle, j'ai redoublé de vitesse, et, si je -n'avois pas manqué de chevaux à Puy-la-Laude, j'étois encore à Montargis -avant la comtesse.--Oh! oui, mais elle est arrivée la première; et même, -à propos de cela, je vous dois bien des remerciemens, bien des pardons -surtout... Vous nous avez trouvés... Comment avois-je négligé de fermer -cette porte? Comment...--Chevalier, faites-moi grâce des détails; et, -tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre nous question de -cette rencontre.--Cependant permettez...--Je ne permets rien. Vous ne -parlerez plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque...» - -La marquise un moment s'arrêta pour chercher l'expression convenable. Ce -fut le mot estime qu'elle prononça d'abord; celui de respect, elle ne le -hasarda qu'après, et d'une voix tremblante et d'un air presque humilié. - -«Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup de respect, beaucoup -d'am...--D'amitié, je vous entends, n'achevez pas... Faublas, me voilà -pleinement récompensée; il ne manque plus à ma tranquillité que la -certitude de votre entier rétablissement... Vous avez beaucoup trop -parlé, reposez-vous; tâchez de dormir,... ne fût-ce qu'un quart -d'heure... Je vous en prie,... je le veux.» - -Si elle ne m'en avoit pas donné l'ordre, je me serois vu bientôt forcé -de lui en demander la permission. Mais le pénible sommeil qui m'accabla -ne dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si brusquement que la -marquise en fut déconcertée: je la surpris versant des larmes sur un -papier qu'elle se hâta de dérober à ma vue. «Quel est donc, osai-je lui -demander, quel est cet écrit fatal qui fait ainsi couler vos -pleurs?--Hélas! pourquoi vous le dirois-je? répondit-elle en -soupirant.--Sans doute, répliquai-je avec un peu d'amertume, il est -passé le temps où votre ami pouvoit n'ignorer aucun de vos secrets.--Des -secrets pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois qu'un, et -celui-là, Faublas, vous le devineriez sans peine; mais alors il -faudroit, par commisération autant que par délicatesse, m'aider à le -garder.--Commisération! quel mot!--C'est celui qui convient. Mes -chagrins...--Je m'efforcerai du moins de les consoler.--Et si -maintenant, s'écria-t-elle avec désespoir, si maintenant plus que jamais -ils sont inconsolables!... Tenez, mon ami, je vous en conjure, ne -m'interrogez pas, ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entière -à ma douleur, laissez-moi pleurer... Des plaintes et des larmes! voilà -donc ma dernière ressource! et pourtant je me suis estimée capable de -soutenir patiemment les dures épreuves réservées aux femmes -malheureuses, et à la plus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de -me croire à jamais prémunie contre les injustices des hommes et les -persécutions du sort. Insensée que j'étois!... Du moins je me suis -aujourd'hui, par ma propre expérience, convaincue d'une vérité que -j'avois toujours soupçonnée et qui console ma foiblesse: ce courage -guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers est de tous les -courages le plus facile, comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour -la vengeance ou pour la gloire, un moment exposer sa vie; il ne l'est -point de soutenir avec une égale constance plusieurs malheurs -inattendus. Tant d'autres revers plus grands encore, aussi peu prévus, -aussi peu mérités, ne m'avoient pas tout à fait abattue. Pourquoi -celui-ci m'accable-t-il? Je ne sais, mais j'ai sur le coeur un énorme -poids; si je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; il faut -céder: mon ami, laissez-moi pleurer, laissez-moi gémir.» - -Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher, elle posa sa main sur ma -bouche. Je pris cette main toujours douce et jolie, je la serrai, je la -baisai, je la mis sur mon coeur, sur mon coeur vivement ému. - -On eût dit que Mme de Lignolle attendoit ce moment: elle sortit tout à -coup de son cabinet, où je la croyois endormie. Mon premier mouvement -fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours étonnante dans les -occasions pressantes, conserva plus de présence d'esprit que moi. -Persuadée qu'il étoit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni -changer de situation. «Vous m'auriez laissée dormir jusqu'à demain», dit -la comtesse. Puis, regardant le vicomte, elle ajouta: «Qu'y a-t-il -donc?--Une palpitation, répondit-il froidement.--Une palpitation!... -Mais vous pleurez! Est-ce que c'est dangereux, une palpitation?--Pas -ordinairement, mais dans son état toute agitation peut être nuisible.» -La comtesse m'adressa la parole: «Mon ami, vous sentiriez-vous plus -mal?--Au contraire, je me sens mieux.--Parce que tu me vois?--Parce que -je revois celle qui m'est chère, celle à qui j'ai donné trop de chagrin, -celle dont la tendresse inquiète veille sur mes jours...--C'est assez, -interrompit Mme de B..., qui me serra la main, elle vous comprend; elle -est payée de ses soins.--Sans doute, je le comprends, s'écria Mme de -Lignolle en m'embrassant; mais n'importe, laissez-le dire, il parle si -bien!» - -Quoique la comtesse témoignât le désir de me faire causer, je gardois le -silence. Et qu'aurois-je pu dire encore? je venois de m'expliquer de -manière que tout le monde avoit été content. - -Personne ne le fut quelques momens après, car M. de Lignolle arriva -beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendoit: Julien, dépêché vers lui, -l'avoit rencontré sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec -beaucoup d'empressement et d'intérêt; mais l'air dont il regardoit la -marquise ne laissa pas de m'alarmer. «Monsieur est un intime ami de Mlle -de Brumont, lui dit la comtesse, qui s'aperçut comme moi de son -inquiétude et de son étonnement.--Un ami?» répéta-t-il. La marquise se -hâta de prendre la parole: «Un ami d'enfance.--Monsieur est noble?--Je -suis vicomte.--Vicomte de...?--De Florville.--Ce nom-là est nouveau pour -moi.--Peut-on savoir tous les noms?--Sans me vanter, il y en a peu que -j'ignore.» Il prit un siège, et, regardant la marquise d'un air -dédaigneux, il ajouta: «Mais apparemment que votre famille n'est pas -ancienne?--Le grand-père de mon bisaïeul a monté dans les carrosses du -roi.--Ah! ah!... Monsieur, je suis votre très humble serviteur.» Il -s'étoit levé et venoit de saluer la marquise. «Vous paroissez bien -jeune? lui dit-il.--Je ne suis point majeur.--Ni prêt à l'être?--Oh! j'y -viendrai.--Par quel hasard, demanda-t-il à sa femme, avons-nous le -bonheur de posséder monsieur chez nous?--Par quel hasard? Mais c'est -que... c'est que...--Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit -l'embarras de la comtesse.--Eh bien, oui, dites-le, vous, -s'écria-t-elle.--Voici le fait, répéta Mme de B... Depuis longtemps, -mademoiselle me faisoit espérer que j'aurois le plaisir de lui donner à -dîner chez moi. Elle avoit jusqu'à présent différé de me tenir parole, -parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à faire...--Où demeurez-vous -donc?--A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'année, j'ai un -appartement au château.» M. de Lignolle s'inclina. - -Moi, j'écoutois la marquise avec un plaisir mêlé d'étonnement: cette -femme, qui tout à l'heure, déplorant je ne sais quel malheur nouveau, -paroissoit inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer ses -gémissemens et résister à son désespoir, est-ce bien elle que j'ai vue, -le moment d'après, donner avec un admirable sang-froid le change à la -comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, d'une voix ferme et -d'un front tranquille, et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle -une fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O Madame de B..., -comme vous savez, au besoin, composer votre figure, assurer votre -maintien, sécher vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre enfin -tout à fait maîtresse de vous! Oh! comme en un moment vous venez de -justifier, d'augmenter la haute opinion que j'avois de vos talens et de -votre force! - -Elle continuoit: «Hier, pourtant, mademoiselle est venue...--Ah! voilà, -s'écria le comte en s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable -qui vous forçoit à sortir pour vingt-quatre heures! c'étoit pour une -partie de plaisir que vous quittiez la comtesse, retenue au lit par une -indisposition assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois pas.» - -La marquise reprit: «Elle est venue, et pour comble de bonheur elle m'a -amené madame la comtesse...--Quoi! dit M. de Lignolle à sa femme, vous -avez dîné chez un jeune homme que vous ne connoissez pas et qui ne vous -avoit pas même invitée?--Monsieur, trêve de morale, répondit-elle, -écoutez l'histoire jusqu'à la fin.--Vous concevez, ajouta le vicomte, -combien la visite de ces dames m'a charmé. Hélas! ma joie n'a pas duré -longtemps. Dans l'après-dînée, mademoiselle s'est sentie mal à son aise, -nous avons cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a augmenté. -Nous voilà d'abord fort embarrassés, comme vous pensez bien: car il n'y -avoit pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restât chez un garçon. -Heureusement madame la comtesse, qui a beaucoup de présence -d'esprit...--Beaucoup moins que vous, Monsieur le vicomte, je vous rends -justice...--A pris le parti de faire transporter mademoiselle ici,... où -elle a bien voulu me permettre de l'accompagner.--Pourquoi donc ici -plutôt qu'à Paris? dit le comte à Mme de Lignolle.--Pourquoi?... ma foi, -demandez à monsieur le vicomte.» Celui-ci répondit aussitôt: «Parce -qu'il y auroit eu quatorze mortelles lieues à faire et que de -Fontainebleau ici il n'y en a pas sept.» - -Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence -pendant quelque temps: il paroissoit observer M. de Florville et Mlle de -Brumont. «Puisque vous êtes l'ami de mademoiselle, dit-il enfin, vous -devez savoir deviner des charades?--Oui, Monsieur, répliqua la marquise, -mais pas à présent, s'il vous plaît; je ne m'y sens pas du tout -disposée.» - -Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait de lumière: il prit la -comtesse à part; mais, curieux de savoir ce qu'il lui disoit, nous -écoutâmes attentivement. - -«Madame, ce jeune homme-là n'est pas l'ami de votre demoiselle de -compagnie.--Que voulez-vous qu'il soit?--Il est son amant, Madame.--Ah! -l'excellente idée que vous avez là!--Ne riez pas, Madame, vous savez que -je m'y connois.--Je sais que vous le dites.--Et je crois qu'il faut -veiller sur Mlle de Brumont.--Vraiment, Monsieur?--Il faut y veiller de -près.--C'est mon intention.--Ce vicomte est jeune,... a une jolie -figure,... ne paroît pas manquer d'esprit... ni d'usage;... je lui -trouve je ne sais quoi de très distingué,... et je l'ai vu quelque -part... Il a tout l'air d'un séducteur, Madame.--Monsieur, j'admire avec -quelle sagacité vous pénétrez les gens en un quart d'heure.--Voilà ce -que c'est que de connoître le coeur humain, Comtesse!... Je -crains que la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce jeune -homme-là.--Bon!--Avant-hier, qu'est-elle devenue?--Elle a passé la -journée chez son père.--En êtes-vous sûre?--Oui.--Mais hier, ce dîner à -la campagne? cela ressemble furieusement à une partie fine, au -moins.--Je ne sais pas ce que c'est qu'une partie fine, -Monsieur.--Madame, une partie fine,... c'est une partie... C'étoit une -partie fine, allez, je vous le dis.--Expliquez-moi donc...--Je vous -l'explique aussi: c'est une partie... une partie à deux.--Nous étions -trois.--Aussi je suis persuadé que vous les avez beaucoup dérangés en y -allant.--Ai-je mal fait?--Vraiment, vous auriez dû auparavant me -consulter.--Passons, Monsieur.--Madame, j'ai déjà plusieurs preuves du -penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille.--Voyons! -vite!--Ses yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré; ses yeux ont -pleuré, parce que son âme s'est affectée; son âme s'est affectée, parce -que sa maîtresse est tombée malade: donc il aime Mlle de Brumont.--Votre -logique est pressante, Monsieur.--Et il faut que son âme soit -profondément affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes charades! Ne -riez pas, Madame,... ceci est sérieux... Éclairez la conduite de votre -demoiselle de compagnie; donnez-lui son congé pour toujours, ou ne la -quittez pas une minute.--Monsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne -pas la quitter.--Quant à ce jeune homme, je vais le prier poliment de -s'en retourner chez lui.--Non pas, Monsieur...--Mais, Madame...--Point -de mais! je ne le veux pas.--Tant pis pour vous, Madame: on vous -attrape; ces jeunes gens-là vous joueront quelque méchant tour, je vous -en avertis.» - - * * * * * - -Un peu mécontent de sa femme, mais très content de lui, M. de Lignolle -sortit de l'appartement. La comtesse alors fit les plus vifs -remerciemens au vicomte. «Vous m'avez, lui dit-elle, très habilement -tirée de l'embarras extrême où j'étois; vous êtes, après Faublas, le -jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable.» Il lui -répondit: «Croyez-moi, ne perdez pas votre temps à me complimenter: vous -êtes encore menacée d'un danger prochain auquel il faut songer à vous -dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir: s'ils se rencontrent, -ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les -suites.--Vous avez raison; mais quel parti prendre?--Faire dire à M. de -Faublas de ne pas venir.--Ah! je suis bien aise de le voir et de lui -parler.--Cependant je prendrai la liberté de vous représenter...--Tenez, -Monsieur, toute représentation est inutile: si le baron ne devoit pas -venir, je l'enverrois chercher.--En ce cas, trouvez donc quelque moyen -d'écarter M. de Lignolle.» - -Elle le fit appeler et lui dit qu'elle désiroit quelques pièces de -gibier. Charmé de la demande, le comte se hâta de dîner et partit pour -la chasse. La marquise alors, tout à fait tranquille, alla prendre, sur -le lit de camp du cabinet, la place que Mme de Lignolle y occupoit une -heure auparavant. - -Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse et moi goûtions les -douceurs du tête-à-tête, quand on vint rudement frapper à la porte. -Figurez-vous notre surprise et mes craintes: c'étoit M. de Lignolle, -déjà revenu de la chasse! Il crioit: «Ouvrez, ouvrez vite; je vous amène -Mme de Fonrose... Oui, Mme de Fonrose, qui venoit nous voir... Je l'ai -rencontrée comme je sortois du parc... Quel bonheur!» La comtesse -couroit à la porte. - -«Un moment, ma chère Éléonore, un moment. Que je te dise. C'est Mme de -Fonrose... Ne lui parle pas du vicomte.--Pourquoi?--Parce que... Tiens, -mon amie, j'aurois dû t'en prévenir plus tôt; mais j'étois si malade! je -n'y ai pas songé. Le vicomte et la baronne sont ennemis jurés. Il paroît -que Florville, qui lui a fait sa cour, n'en a pas été maltraité; mais -ils se sont fort mal quittés; ils se détestent... Ouvre maintenant, car -on frappe encore. Surtout, fais bien attention à ce que tu diras. Ne va -pas parler du vicomte!--Non, non, sois tranquille[11].» - - [11] Je puis rapporter ici mot à mot l'une des plus singulières scènes - dont j'aie été le témoin et l'acteur: il est bien vrai que la - situation où j'étois ne me permit pas d'entendre absolument tout ce - qui fut dit de part et d'autre; mais les détails qui m'ont alors - échappé, je les ai sus depuis de la bouche même de celle que son - imprudence et son mauvais sort réduisirent à y jouer le principal - rôle. - - * * * * * - -LE COMTE, _en entrant_. - -Où est donc le vicomte? - -LA COMTESSE. - -Chut! - -LE COMTE. - -Plaît-il? - -LA COMTESSE. - -Taisez-vous. - -LA BARONNE _regarde Mme de Lignolle d'un air étonné_. - -Est-ce que je vous dérange, Comtesse? - -LA COMTESSE. - -Point du tout. - -LA BARONNE, _à Faublas_. - -Eh bien! cette chère enfant, comment va-t-elle? - -LE COMTE. - -Ce n'est rien, je vous dis! un peu de fièvre... - -FAUBLAS. - -J'ai osé me flatter que mon père... - -LE COMTE. - -Monsieur votre père est un homme fort étrange, Mademoiselle. - -FAUBLAS. - -Vous dites, Monsieur? - -LE COMTE. - -Comment! il m'aperçoit de loin! le voilà qui tout à coup descend de -voiture et s'enfuit à travers champs, comme s'il eût vu le diable. On -n'est pas sauvage à ce point! - -LA BARONNE. - -Nous vous avons déjà dit cent fois que M. de Brumont avoit des affaires -secrètes. - -LE COMTE. - -Quoi! dans ma terre? - -LA BARONNE. - -Non, mais dans les environs. - -LE COMTE. - -Ah! chez M. de Florville, peut-être? - -LA COMTESSE. - -Paix donc! - -FAUBLAS, _vivement à la baronne, qui regarde Mme de Lignolle d'un air -étonné_. - -Par quel hasard madame la baronne est-elle dans ce pays-ci? - -LA BARONNE. - -La nuit dernière, un exprès est venu me dire que monsieur votre père -avoit le plus pressant besoin de mes services. - -FAUBLAS. - -Ah oui!... ma chère Adélaïde est-elle mieux? - -LA BARONNE. - -Beaucoup mieux. - -LA COMTESSE, _à Faublas_. - -Ne parlez pas trop, ménagez-vous. - -LA BARONNE. - -Comme une nuit l'a changée! - -LE COMTE. - -Une nuit! dites plusieurs, Madame! car, ne vous y trompez pas, cette -maladie-là vient de loin. Ces deux dames, pendant leur premier voyage -ici, n'ont songé qu'à se divertir, et Dieu sait comme on s'en est donné: -toute la journée courir dans le parc! revenir essoufflées, hors -d'haleine, et recommencer ici! Madame, elles jouoient comme deux enfans! -elles se battoient comme deux écoliers! pas un meuble ne pouvoit rester -en place; la nuit... Oh! c'étoit bien autre chose la nuit! - -LA COMTESSE, _en riant_. - -Monsieur, comptez-vous apprendre à la baronne quelque chose de nouveau? - -LE COMTE, _sans l'écouter_. - -La nuit, elles couchoient dans la même chambre,... et croiriez-vous -qu'au lieu de dormir, elles ne faisoient que chuchoter? Elles ne -faisoient que ça... Ce que je vous dis, Madame, il faut le prendre au -pied de la lettre, elles ne faisoient que ça... Je les entendois bien, -parce que, voyez-vous, nous ne sommes séparés que par cette cloison... -Or, toute personne raisonnable conçoit que faire toute la journée -beaucoup d'exercice et se fatiguer encore la nuit, c'est le vrai moyen -de se tuer. Aussi la comtesse, en revenant à Paris, s'en est-elle sentie -fort incommodée: des migraines, des maux de coeur! - -LA BARONNE. - -Des maux de coeur, Comtesse? - -LA COMTESSE. - -Bon! ce n'est rien. - -LA BARONNE. - -Ah! prenez-y garde! - -LE COMTE, _enchanté_. - -N'est-il pas vrai qu'il faut qu'elle y prenne garde?... Mademoiselle, -plus fortement constituée, a résisté plus longtemps, et peut-être que, -si elle se fût reposée chez nous, au lieu d'aller chez ce M. de -Florville... - -LA COMTESSE. - -Taisez-vous donc. - -FAUBLAS, _vivement à la baronne, qui paroît encore très étonnée_. - -Madame la baronne? - -LA BARONNE. - -Eh bien? - -FAUBLAS. - -Un secret... (_Tout bas._) Vous avez passé par Nemours? - -LA BARONNE, _à mi-voix_. - -C'est là que j'ai trouvé monsieur votre père. J'ai laissé ma femme de -chambre auprès d'Adélaïde. - -LE COMTE _reprend_. - -Oui, je crois que, si elle n'eût pas dîné chez le vicomte... - -LA COMTESSE. - -Il ne se taira pas! - -LA BARONNE. - -J'entends. Ces dames ne vouloient pas me mettre dans le secret? il faut -donc les avertir que j'y suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dîné à -Fontainebleau; monsieur le comte me l'a dit. - -FAUBLAS, _faisant à la baronne un signe d'intelligence_. - -Madame la baronne le connoît, le vicomte? - -LA BARONNE, _d'un air fin_. - -Si je le connois! la bonne question que vous me faites là!... C'est un -joli garçon,... qui a de la tournure,... de l'esprit... - -LA COMTESSE, _bas à Faublas_. - -Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal. - -FAUBLAS, _bas_. - -C'est qu'elle dissimule; attendez donc. - -LA BARONNE. - -Le grand-père de son bisaïeul a monté dans les carrosses du roi. - -LA COMTESSE, _bas_. - -Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie. - -FAUBLAS, _bas_. - -Sans doute. - -LA BARONNE. - -Avec tout cela, je lui connois un terrible défaut. - -LA COMTESSE. - -Ah! - -LE COMTE. - -C'est... - -LA BARONNE. - -Au moins j'ai mon garant; c'est encore monsieur le comte qui me l'a dit: -«Le pauvre jeune homme n'est pas fort sur l'article des charades.» - -LA COMTESSE, _riant aux éclats_. - -C'est peut-être pour cela que vous lui en voulez? - -LA BARONNE _regarde la comtesse et le chevalier_. - -Est-ce que je lui en veux? - -FAUBLAS _lui fait un signe d'intelligence_. - -Certainement! vous êtes brouillés! allez-vous en faire un mystère? - -LA BARONNE, _d'un air fin_. - -Allons, nous sommes brouillés, j'en conviens; mais c'est qu'en vérité il -a eu de grands torts avec moi. - -FAUBLAS, _bas à la comtesse_. - -Vois-tu... (_Haut, à la baronne._) Je ne voulois pas qu'on vous parlât -de lui; mais, puisque monsieur le comte... - -LA BARONNE. - -Oui, nous ne sommes pas amis; (_au comte, après un moment de réflexion_) -et franchement, voilà ce qui m'a empêchée hier d'accompagner ces dames, -car elles me l'avoient proposé. - -FAUBLAS, _à mi-voix, à la baronne_. - -A merveille! - -LA COMTESSE, _du même ton_. - -Ceci n'est pas maladroit! je vous remercie. - -LE COMTE, _à la baronne, en se promenant dans l'appartement_. - -Ces dames!... ces dames auroient bien fait si elles avoient fait comme -vous. (_A la comtesse._) Mais où est-il donc? - -LA COMTESSE. - -Il dort. - -LE COMTE, _regardant à travers les vitres du cabinet_. - -Oui, vraiment, le voilà sur le lit de camp: il s'y est jeté tout -habillé. - -LA BARONNE. - -Ne le verrai-je pas? - -LE COMTE. - -Si vous le voulez voir, entrez... - -FAUBLAS, _avec impétuosité_. - -N'entrez pas!... il est excédé de fatigue, il repose. - -LA BARONNE, _un peu étonnée_. - -Bon Dieu! que de vivacité! Mademoiselle, vous vous ferez mal. - -FAUBLAS, _avec une tranquillité feinte_. - -Mais aussi, quelle idée d'aller déranger ce jeune homme qui a passé la -nuit! - -LA BARONNE, _observant le chevalier_. - -Est-il impossible d'approcher de lui sans faire de bruit et sans vous -faire de la peine? - -FAUBLAS, _d'une voix altérée_. - -Il n'est pas question de moi... Mais si vous le réveillez, si... - -LA BARONNE. - -Si je le réveille, il se rendormira, voilà tout le mal. - -FAUBLAS, _embarrassé_. - -Voilà tout le mal! voilà tout le mal!... c'en est un grand. - -LA BARONNE. - -Mademoiselle!... vous direz tout ce que vous voudrez, je suis très -curieuse de voir votre intime ami,... l'ami de votre enfance,... que -vous craignez si fort qu'on ne dérange. (_Elle se lève._) - -LA COMTESSE, _d'un air malin_. - -A quoi bon? vous le connoissez très bien. - -LA BARONNE. - -Ah! je veux savoir s'il n'a pas beaucoup changé depuis que je ne l'ai -vu. (_Elle approche du cabinet._) - -FAUBLAS, _bas à la comtesse_. - -Arrêtez-la donc. - -LA COMTESSE, _bas_. - -Pourquoi? Elle l'aime peut-être encore, elle veut du moins avoir le -plaisir de le regarder; où est l'inconvénient? - -FAUBLAS. - -Ne connoissez-vous pas la baronne? elle va faire une scène. - -LA COMTESSE. - -Eh bien, attends, je vais lui parler. (_Elle court à Mme de Fonrose._) -Entrez, regardez, si cela vous fait plaisir; mais ne l'éveillez point, -car il doit être las. - - * * * * * - -Qu'on juge de ma situation; il ne me reste pas une seule objection -raisonnable à faire, et ma foiblesse me retient au lit! j'y suis piqué -de cent mille épingles! Déjà la baronne est près de la porte vitrée, et -j'ai peine à dissimuler mon inquiétude extrême. Quel heureux obstacle -tout à coup me rassure! Le vicomte s'est enfermé dans le cabinet! La -marquise est donc en sûreté?... Non,... hélas!... non, cette précaution -ne la sauvera pas: Mme de Lignolle vient de donner à Mme de Fonrose un -passe-partout. - -Dès que la baronne fut entrée, j'entendis ces mots. «Oui, cette figure -est assez jolie, mais c'est justement celle que je connois... Non;... -oui;... point du tout;... si fait,... c'est cela! c'est cela même... Eh -bien! j'osois à peine le soupçonner! L'aventure me paroissoit trop -incroyable! Éveillez-vous, charmant jeune homme! venez, Monsieur le -vicomte! venez un peu voir la compagnie... Allons! allons donc!... je -vais... vous donner la main.» - -Ce fut le bras qu'elle lui donna, car Mme de B..., dormant tout debout, -se soutenoit à peine. - -Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut en sursaut tiré d'un -sommeil très profond, a bien senti ce que je vais mal décrire. On ne -passe pas tout à coup et sans quelques douleurs de cet état de mort à un -état de vie: les yeux d'abord s'ouvrent, mais ils demeurent offusqués -d'un nuage épais; l'oreille entend, mais elle ne recueille que la -moindre partie des mots qu'on lui confie et qu'elle dénature; c'est -surtout au cerveau que le trouble est extrême. Le cerveau se trouve en -même temps chargé des idées récentes que lui laisse un rêve tout à -l'heure interrompu, et des idées souvent contraires que lui transmet un -cruel interlocuteur. De ce choc imprévu résulte une confusion totale. -C'est dans ce moment de désordre qu'on regarde sans voir, qu'on écoute -sans comprendre, qu'on parle sans penser; et n'attendez pas que -j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir un corps auquel il -manque une âme. - -Telle parut Mme de B... lorsque, soutenue ou plutôt traînée par Mme de -Fonrose, elle arriva dans la chambre où nous étions. - -La marquise jette d'abord autour d'elle et sur elle un regard stupéfait. -Quel objet a frappé sa vue? est-ce un rêve qui la tourmente?... Sa -bouche murmure quelques mots sans suite, et, fatigués d'un premier -effort, ses yeux se referment. Bientôt, pour la seconde fois, ses mains -retombent et se promènent sur ses paupières appesanties qu'elles -entr'ouvrent: Mme de B... peut de nouveau considérer le fantôme femelle -dont la présence l'étonne. Enfin elle a tout à fait repris l'usage de -ses sens; un dernier examen plus rapide l'assure qu'il n'est pas -question d'un songe, et qu'elle est réellement tombée dans les mains de -sa plus mortelle ennemie. Au reste, il étoit moins malaisé de surprendre -et d'attaquer Mme de B... que de l'intimider et de l'abattre: ce fut -elle qui commença le combat; ce fut Mme de Fonrose qui reçut le premier -coup. - - * * * * * - -LA MARQUISE. - -Quoique j'eusse besoin de repos plus que de visite, je suis, Madame la -baronne, enchanté de vous voir. - -LA BARONNE. - -Enchanté me paroît fort. Je crois que monsieur le vicomte exagère. - -LA MARQUISE. - -Madame est si modeste! - -LA BARONNE. - -Monsieur est si poli! - -LA COMTESSE, _à la baronne_. - -Vous ne l'êtes pas, vous; pourquoi l'avoir éveillé? Je vous avois -priée... Madame, je vous avertis qu'il me déplairoit fort que vous lui -fissiez une scène chez moi. - -LA BARONNE, _en riant_. - -Grondez-moi, je vous le conseille! - - * * * * * - -Cependant la marquise, étonnée de ce que la comtesse venoit de dire, -sembloit, par ses regards, m'en demander l'explication. J'allois tout -bas la lui donner, la baronne me prévint. - - * * * * * - -LA BARONNE, _se jetant entre la marquise et Faublas_. - -Non pas, non pas, s'il vous plaît. Je ne doute pas que vous n'ayez bien -des choses à vous dire; mais il faut parler tout haut... Eh bien! cela -vous dérange? Allons donc, Monsieur le vicomte, vous qui êtes plus -manégé! - -LA MARQUISE. - -Madame va me le faire croire! personne mieux qu'elle ne s'y connoît, son -suffrage en vaut mille; sa longue expérience... - -LA BARONNE, _d'une voix altérée_. - -Longue! Ne diroit-on pas que j'ai cent ans? - -LA MARQUISE, _jouant l'intérêt_. - -Ah! pardon, j'ai blessé madame. - -LA BARONNE. - -Blessé! point du tout. - -LA MARQUISE, _d'un ton railleur_. - -Si fait, madame a reculé; madame a quitté l'attaque pour s'occuper de la -défense. Ah! que je suis fâché! - -LA BARONNE. - -Ne le soyez guère, car le mal n'est pas grand. (_A Faublas._) Belle -demoiselle, vous ne dites rien? - -FAUBLAS. - -J'écoute, je souffre, et j'attends. - -LA COMTESSE, _vivement_. - -Et moi aussi, j'attends très impatiemment la fin de tout ceci. - -LE COMTE. - -Jusqu'à présent, moi, je n'entends pas grand'chose à la querelle: ce que -je vois, c'est que votre âme à tous est affectée. - -LA BARONNE, _à la comtesse et à Faublas_. - -Ce combat vous fatigue? Prenez courage, il ne durera pas longtemps. (_En -montrant le vicomte._) Je suis persuadée que monsieur voudra bien le -finir tout à l'heure, en nous disant adieu. - -LE COMTE. - -Enfin j'y suis. Vous êtes de mon avis, c'est une amourette de la jeune -personne? - -LA COMTESSE. - -Madame, vous osez, chez moi, traiter de la sorte quelqu'un à qui j'ai -les plus grandes obligations! - -LA BARONNE, _en riant_. - -Les plus grandes obligations! - -LA COMTESSE, _très étourdiment_. - -Oui, les plus grandes. Sans lui tout Montargis... (_Elle s'arrête._) - -LE COMTE, _avec curiosité_. - -Eh bien? tout Montargis? - -FAUBLAS, _vivement_. - -C'est tout Fontainebleau que madame veut dire. - -LA COMTESSE, _embarrassée_. - -Oui, oui,... tout Fontainebleau,... tout Fontainebleau... - -LA MARQUISE, _à la comtesse_. - -Bon! nous y aurions trouvé des secours pour mademoiselle. Sans doute il -valoit mieux quitter cette ville; mais, en vous donnant le conseil d'en -sortir, je ne vous ai rendu qu'un très léger service. - -LA COMTESSE, _bas à la baronne_. - -Qu'il a d'esprit! - -LA BARONNE. - -Oui; mais moi, Comtesse, je veux, quoi que vous puissiez dire, -m'acquérir des droits à votre éternelle reconnoissance: je veux vous -débarrasser de monsieur. - -LA COMTESSE. - -Voilà un entêtement!... - -LA BARONNE. - -Ne vous fâchez pas. Tenez, je m'en rapporte au vicomte; lui-même -conviendra... - -LA COMTESSE. - -Madame, votre conduite est étrange, inexcusable! et monsieur vous eût-il -fait cinquante infidélités... - -LA BARONNE, _riant_. - -Des infidélités, lui? - -LA COMTESSE. - -Certainement. - -LA BARONNE. - -Des infidélités, à moi, lui? - -LA COMTESSE. - -Eh oui! lui, des infidélités, à vous. Croyez-vous que j'ignore qu'il a -été votre amant? - -LA BARONNE. - -Lui! mon amant? - -LE COMTE. - -Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-là. Je n'aime pas ces sortes de -conversations. - -LA COMTESSE. - -Monsieur, je vous admire! Il est bien question de ce que vous n'aimez -pas! - -LA BARONNE. - -Lui, mon amant! Ah! voilà une plaisante histoire! (_En riant aux -éclats._) Comtesse, apprenez-moi donc qui vous a dit... La petite -Brumont, sans doute? (_A Faublas._) Rusée demoiselle!... Quoi! vraiment, -vous observez si peu les convenances! vous avez eu le courage de me -faire un pareil cadeau! Aurez-vous la force de répéter devant moi cette -burlesque accusation? - -FAUBLAS. - -Pourquoi non, si vous m'y obligez? - -LA BARONNE. - -Bien répondu!... Et vous, Monsieur le vicomte, oserez-vous aussi me le -soutenir? En vérité, pour que l'aventure soit tout à fait comique, il -n'y manque que cela. - -LA MARQUISE. - -Madame, il y a des conquêtes qu'un jeune homme publie par vanité; il y a -des bonnes fortunes que par pudeur il n'avoue pas: c'est à vous de -décider si je puis être indiscret. - -LA BARONNE. - -Vraiment? Je conçois que vous seriez dans un étrange embarras s'il vous -falloit avouer toutes vos conquêtes; sans compliment, je les crois déjà -nombreuses; vous êtes, à Versailles, en beau chemin... - -LE COMTE. - -Eh! justement! c'est là que je l'aurai vu. - -LA BARONNE. - -N'est-ce pas par les femmes que vous avez accès et crédit chez le -ministre? - -LE COMTE, _à mi-voix à la baronne_. - -Oh! oh! mais, s'il a du crédit chez le ministre, il ne faut pas lui -parler comme vous faites; il faut le ménager. - -LA MARQUISE. - -Telle ne croit pas cela qui donne pourtant l'exemple d'y croire... Au -reste, madame vient d'éluder ma question; elle n'a pas osé décider si je -devois être indiscret. - -LA BARONNE, _avec humeur_. - -Je décide que vous le devez. - -LA MARQUISE. - -Vous y mettez de la modestie! je vous récuse, je demande qu'on recueille -les voix. - -LA BARONNE. - -J'y consens. Voyons, Monsieur le comte, parlez d'abord. - -LA MARQUISE. - -Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il s'agit d'une accusée telle -que vous, ce n'est point en petit comité que doit se faire la difficile -enquête; il faut, dans ce cas-là, interroger la cour, la ville et les -provinces. - -LA BARONNE. - -Ceci est trop impertinent! - -LA COMTESSE. - -Vous méritez cela. Pourquoi l'avez-vous réveillé? Pourquoi voulez-vous -le mettre à ma porte? - -LA BARONNE, _à la comtesse_. - -Au fond, je ne devrois pas me fâcher, car il n'y a que de quoi rire: ce -qui pourroit me divertir beaucoup, c'est de voir que vous prenez parti -pour eux contre moi... Cependant il faut que cela finisse... Je suis -attendue... (_Elle tire sa montre._) L'heure me presse... Monsieur le -vicomte ne s'en iroit pas à pied; il est délicat, je le prie de me -donner la main jusqu'à ma voiture,... où il voudra bien accepter une -place. Je m'engage à le reconduire jusqu'à Fontainebleau. Est-ce -honnête, cela? - -LA MARQUISE. - -Je suis très sensible aux offres tout à fait obligeantes de madame la -baronne; mais, puisque madame la comtesse le permet, je reste ici. - -LA COMTESSE. - -Vous avez raison. - -LA BARONNE, _à la comtesse_. - -Il a raison sans doute, et vous faites bien de l'applaudir... (_A la -marquise._) Parlez-vous sérieusement? - -LA MARQUISE. - -Très sérieusement. Je reste ici tant qu'il y aura du danger pour -mademoiselle, et tant que cela ne gênera pas madame. - -LA BARONNE. - -Et vous espérez que je vous y laisserai? - -LA MARQUISE. - -Je ne vois pas du moins comment vous me forcerez d'en sortir. - -LA BARONNE, _avec impétuosité_. - -Quelle audace! Mais songez donc que, pour cela, je n'ai qu'un mot à -dire. - -LA MARQUISE, _tranquillement_. - -Vous ne le direz pas. - -LA BARONNE. - -Qui m'en empêchera? - -LA MARQUISE. - -Un peu de réflexion. Vous avez mon secret, je le sais bien; mais -regardez autour de vous, et dites-moi quel avantage en retireroient ceux -à qui vous pourriez le confier. - -LA COMTESSE, _bas à Faublas_. - -Qu'est-ce que cela signifie? - -FAUBLAS, _bas_. - -Cela regarde ton mari, je te mettrai au fait. - -LA MARQUISE, _à la baronne, tout bas, et d'un ton amical_. - -La comtesse est une étourdie que sa petite fureur trahiroit; je vous -demande grâce pour elle. - -LA BARONNE, _bas_. - -Je trouverai moyen d'éloigner M. de Lignolle. - -LA MARQUISE, _haut_. - -Je ne le crois pas. - -LA BARONNE, _avec la plus grande vivacité, très haut_. - -Qui m'en empêchera donc? - -LA MARQUISE. - -Madame, mademoiselle et moi. - -LA BARONNE. - -Monsieur le vicomte, sortons ensemble. - -LA MARQUISE. - -Non. - -LA BARONNE. - -Je vais parler. - -LA MARQUISE. - -Je vous en défie. - -LA BARONNE, _étonnée_. - -J'avois entendu prodigieusement vanter votre incomparable mérite; mais -la renommée, qui publie les faits galans dignes de mémoire, et qui -ordinairement exagère... - -LA MARQUISE, _avec ironie_. - -Ne me flattez pas. Cette renommée-là ne vous a rien dit de moi. Vous -savez bien qu'elle n'a plus le temps de parler de personne, depuis que -vous vous mêlez de lui donner de l'occupation. - -LA BARONNE, _du même ton_. - -Cependant elle trouve encore quelques momens pour causer de vous. Elle -dit qu'après avoir tiré de la foule l'heureux objet de vos affections... - -LA MARQUISE. - -Tiré de la foule! tant mieux pour ma maîtresse et pour moi. C'est un -exemple que je donne à certaines femmes de ma connoissance. Celles-ci, -quand elles prennent un amant, ne le tirent pas de la foule, elles l'y -confondent. - -LA BARONNE, _avec emportement_. - -Ce n'est pas vous que l'on y confondra jamais; vous qui vous distinguez -par tant de talens divers; vous qui, suivant les circonstances, savez si -bien changer et de ton, et de caractère, et de conduite, et de nom, et -de sé... - -LA MARQUISE, _vivement_. - -Chut!... Prenez garde, Madame la baronne, vous n'êtes plus de -sang-froid, vous allez dire quelque... (_en regardant la comtesse et -Faublas_), vous allez nous compromettre, prenez garde. Il est rarement -dangereux de se taire, il y a souvent du péril à parler. - -LA BARONNE, _d'un ton plus calme_. - -Monsieur le comte, deux mots. - -LA MARQUISE, _à la comtesse_. - -Croyez-moi, Madame, empêchez cette confidence. - -LA COMTESSE, _à M. de Lignolle_. - -Je ne veux pas que vous lui parliez. - -LA BARONNE, _à la comtesse_. - -Mais... - -LA COMTESSE, _à la baronne_. - -Vous ne lui parlerez pas. - -LA BARONNE, _à M. de Lignolle_. - -En ce cas,... je vous demande pardon,... mais il faut que je vous prie -de vouloir bien nous laisser un moment. - -LA MARQUISE, _à la comtesse_. - -Ne souffrez pas qu'il s'en aille. - -LA COMTESSE, _à M. de Lignolle_. - -Je ne veux pas que vous vous en alliez. - -LE COMTE, _à mi-voix_. - -Allez, allez, vous n'avez pas besoin de me le dire, rien ne m'échappe. -Je vois bien, quoiqu'elle se contraigne, que la baronne a l'âme -affectée; et, quant à ce jeune homme, puisqu'il a du crédit chez le -ministre, je sens qu'il ne faut pas qu'il puisse se plaindre d'avoir été -maltraité chez nous. Or, je connois le monde: un homme, le maître de la -maison surtout, en impose toujours: (_tout haut_) je dois donc rester -pour prévenir une scène. - -LA MARQUISE. - -Oui, restez. - -LA COMTESSE. - -Restez. - -FAUBLAS. - -Restez. - -LA BARONNE. - -Puisque tout le monde le veut, restez donc... Ceci devient très -plaisant; je serois de trop mauvaise humeur, si je ne m'en amusois pas. -(_Elle rit de toutes ses forces._)... Comtesse, donnez-moi la main. -Donnez-moi la main, Comtesse: on vous attrape et l'on me joue. - -TOUS ENSEMBLE. - -Expliquez-vous. - -LE COMTE, _en se frottant les mains_. - -Oui, je le soupçonnois confusément, et je le disois à la comtesse: on -l'attrape. (_A la baronne._) Mais je ne serois pas fâché de savoir au -juste comment: expliquez-vous. - -LA BARONNE. - -Vraiment! on sait très bien que je ne peux pas m'expliquer... Je -reconnois qu'il faut temporiser... Allons! de la patience et du courage. -(_Elle prend un siège._) - -LA MARQUISE. - -Madame avoit affaire, ce me semble? - -LA BARONNE. - -La remarque n'est pas honnête, Monsieur; cependant, en faveur de votre -embarras, je vous pardonne votre impolitesse. J'étois, je l'avoue, -pressée de vous emmener avec moi; mais, puisqu'on ne peut se déterminer -à vous laisser partir, je demande du moins qu'on me permette d'avoir le -bonheur de rester avec vous. - -LA COMTESSE, _avec humeur_. - -Comme il vous plaira. - -LA MARQUISE, _à M. de Lignolle_. - -Monsieur ne se tiendra pas debout? (_Elle lui donne un siège._) - -LA BARONNE. - -Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excès d'attention. - -LE COMTE. - -Au contraire, j'y suis très sensible. (_Il donne un siège à la -marquise._) - - * * * * * - -Tous prennent place autour de mon lit, et c'est une chose à voir que la -contenance de chacun. - -La comtesse partage entre la marquise et moi ses soins affectueux; si -quelquefois elle paroît se souvenir que Mme de Fonrose est là, c'est -pour lui marquer son mécontentement par un geste boudeur, ou par un -monosyllabe désobligeant. M. de Lignolle néglige absolument la baronne; -toute l'attention du courtisan se porte sur M. de Florville, sur ce -jeune homme qui a tant de crédit chez le ministre: il s'en empare, il le -caresse, il l'importune étrangement. Le vicomte reçoit avec modestie les -remerciemens de _madame_, et presque avec dignité les avances de -_monsieur_. A l'entière sécurité qu'il affecte, on diroit qu'il oublie -ses dangers et son adversaire; mais moins il semble y songer, plus je -présume qu'il s'en occupe. De temps en temps, Florville jette sur la -baronne un coup d'oeil fier, impérieux, triomphant; cependant ne -seroit-il pas bien inconcevable que la marquise, s'exagérant ses -avantages et s'aveuglant sur sa position, regardât comme entièrement -battue l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de bataille? Pour -moi, guerrier timide, étonné du premier succès, je redoute le second -choc; si le grand courage de mon allié me rassure, l'infatigable -opiniâtreté de son ennemie m'intimide; et, baissant devant l'une et -l'autre un front humilié, j'espère, je tremble, j'admire, j'observe en -silence. - -Seule, de son côté, la baronne s'amuse aux dépens de tous. Elle ne punit -le comte, qui l'abandonne impoliment, qu'en louant avec enthousiasme -tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies qu'en me lançant à -la dérobée un regard à la fois improbateur et caressant, un regard qui -semble en même temps m'apporter des félicitations et des reproches. -Défendue par le témoignage de sa conscience, à l'injuste courroux de la -comtesse elle oppose seulement de longs éclats de rire, et quant au coup -d'oeil majestueux de sa superbe rivale, c'est par un sourire amer et -menaçant qu'elle le repousse. - -Enfin, je la vois un instant se recueillir et méditer, puis elle se -lève, va dans le corridor, appelle un de ses gens, lui donne quelques -ordres, et rentre en disant assez haut: «Que mon cocher se tienne prêt.» - -_Que son cocher se tienne prêt!_ L'ai-je bien entendu! O mon bon génie! -ô génie protecteur de la marquise, je te rends grâces: la victoire est à -nous. - -Puisque le comte le désire, et que la baronne le permet, la conversation -tombe sur un sujet cent fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville à -ne pas négliger les charades; il lui fait un magnifique éloge des -affections de l'âme, et de l'âme d'un courtisan. Un quart d'heure s'est -passé de la sorte; voilà que tout à coup nous entendons un coup de fusil -tiré à quelque distance, et dans la cour du château quelqu'un s'écrie: -«Aux armes! aux braconniers!» M. de Lignolle, à ce cri de guerre, oublie -les charades, le vicomte et la cour; il se lève, il s'élance, il nous -fuit. La comtesse, soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut -courir après; Mme de Fonrose l'en empêche, et lui dit: - -«Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout à l'heure imaginée pour éloigner -votre mari malgré vous, et malgré vous chasser votre rivale.» - - * * * * * - -LA COMTESSE. - -Ma... - -LA BARONNE. - -Eh oui! malheureuse enfant que vous êtes! vous vous laissez duper! -Regardez donc ce prétendu jeune homme. A sa taille, à ses traits, -pouvez-vous méconnoître une femme? A son adresse, à sa perfidie surtout, -à son inconcevable audace, pouvez-vous méconnoître...? - -LA COMTESSE. - -La marquise de B...! grands dieux! - -LA MARQUISE, _à Faublas_. - -Mon ami, je vous quitte à regret; mais je saurai de vos nouvelles. (_A -Mme de Fonrose, d'un ton menaçant._) Baronne, comptez sur ma -reconnoissance, et cependant respectez mon secret; gardez-vous d'essayer -de me compromettre en divulguant cette aventure. (_A Mme de Lignolle._) -Adieu, Madame la comtesse; si vous êtes assez raisonnable pour ne garder -au vicomte de Florville aucun ressentiment, il vous promet de ne point -révéler vos foiblesses à la marquise de B... - - * * * * * - -Elle sortit, suivie de la baronne. - - * * * * * - - - - -Pour se faire une idée juste des furieux transports de la comtesse, il -ne suffiroit pas d'être aussi violente, aussi emportée qu'elle, il -faudroit encore avoir brûlé d'un feu pareil à celui qui la dévoroit. -D'abord l'excès de l'étonnement suspendit l'excès de la rage; mais le -calme effrayant fut court et l'explosion terrible. Je vis Mme de -Lignolle frissonner et pâlir; tout son corps parut ensuite agité d'un -mouvement convulsif, et soudain le cou se gonfla, les lèvres -tremblèrent, l'oeil s'enflamma, le visage se colora d'un violet pourpre: -la pauvre enfant voulut crier et ne fit entendre que de sourds -gémissemens, ses pieds frappèrent le carreau, son foible poignet se -meurtrit sur les meubles; elle s'arracha les cheveux, elle osa même, -elle osa porter une main sacrilège sur sa figure charmante, d'où le sang -s'échappa bientôt par plusieurs égratignures. Quel malheur pour elle et -pour moi! Je n'ai pu prévoir ce cruel effet de son désespoir... Épuisé -que je suis, je trouve pourtant la force d'abandonner mon lit, j'essaye -de me traîner jusque auprès d'elle! l'infortunée ne m'aperçoit seulement -pas! elle s'est élancée vers la porte; et, d'une voix étouffée: «Qu'on -me la ramène, dit-elle, que je me venge!... que je la déchire!... que je -la tue!--Éléonore! ma chère Éléonore!» Elle m'entend, se retourne, et me -voit au milieu de l'appartement; hors d'elle-même, elle accourt: «Tu -veux la suivre? eh bien, va donc, va, perfide, et que je ne te revoie -jamais!... Qui peut te retenir encore? Elle t'attend, elle attend le -prix de ses scélératesses. Va jouir avec elle de ma honte, de ton -ingratitude et de son infamie. Va, cours, mais songe bien que, si je -puis vous trouver ensemble, je vous immole tous deux!» - -[Illustration: FAUBLAS MALADE ET MME DE LIGNOLLE] - -Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de toutes ses forces; je -tombai sur mes genoux et sur mes mains. Un cri lui échappa; ce n'étoit -plus un cri de fureur! Déjà la colère avoit fait place à la crainte. -«Éléonore, comment peux-tu penser qu'en cet état je songe à la -suivre?... Je voulois aller jusqu'à toi, mon amie, je voulois me -justifier, te demander pardon, essayer de te consoler... Éléonore, -écoutez-moi, calmez-vous, je vous en supplie!... surtout, pour l'amour -de moi, pour l'amour de toi-même, épargne tant de charmes, épargne cette -peau fine et blanche, et ces petites mains si douces, et cette longue -chevelure, et ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit exprès -si jolie, garde-toi d'altérer l'un de ses plus charmans ouvrages! -Respecte mille appas formés pour ses caresses et ses délicieux -plaisirs.» - -Quand on a, par malheur, fâché sa maîtresse, il faut chercher à -l'apaiser tout de suite; et quiconque se sent, en cette occurrence, -incapable d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant mieux faire, -suppléer aux vives caresses par les éloges passionnés, et prêter au -discours flatteur toute la chaleur qu'il eût mise dans l'action -consolatrice. Voilà ce que l'amour ordinairement conseille, et ce qu'il -m'inspira. Que ce fût seulement cela qui calma la comtesse, je ne -saurois l'affirmer positivement. Il me paroît aussi très plausible que -la crainte, après avoir chassé la colère, amena la compassion, et que ma -sensible amie, touchée de ma situation plus que de mes paroles, oublia -ses injures en voyant mes dangers. Quoi qu'il en soit, si je doutai de -la cause, je ne pus douter de l'effet. Mme de Lignolle me releva, me -soutint, me fit rentrer dans mon lit; puis, s'étant assise auprès, elle -se pencha sur moi et se cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de -ses larmes. - -Au bruit que fit Mme de Fonrose en rentrant, la comtesse changea -d'attitude. «Eh! bon Dieu! comme la voilà faite!» s'écria son amie; -puis, en lui promenant un mouchoir sur la figure, elle ajouta: «Madame, -je vous l'ai dit cent fois, une jolie femme peut, dans son désespoir, -pleurer, gémir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses femmes, -quereller son amant et désespérer son mari; mais elle doit toujours, se -respectant elle-même, ménager sa personne, et surtout son visage; -cependant je l'aurois gagé que dans un premier mouvement vous feriez -quelque enfantillage! Je ne pouvois rester près de vous. Cette Mme de -B...--Qu'est-elle devenue? demanda Mme de Lignolle.--Elle a noblement -refusé mon carrosse,... dont elle n'avoit pas besoin. Le commode vicomte -s'étoit tout à fait établi chez vous; il avoit dans votre office un -laquais, sans livrée, bien entendu, et deux chevaux dans votre -écurie.--Quelle femme! s'écria la comtesse avec une extrême vivacité; -que d'audace dans sa conduite! et dans ses discours que d'impudence! Je -la trouve à Compiègne, elle me dit qu'elle est un parent du marquis de -B...!... Et vous aussi, Monsieur, vous me l'avez fait accroire! vous -m'avez indignement trompée! Qu'y venoit-elle faire, à Compiègne? -Répondez... Vous ne dites mot... Vous êtes un traître! allez-vous-en, -sortez d'ici, sortez tout à l'heure! J'ai la bonté de les croire! Elle -nous poursuit sur la route, elle nous joint à Montargis, elle me -trouve... En quel état, grands dieux!... J'en verserai toute ma vie des -pleurs de honte et de rage... Ce qui me désespère surtout, c'est d'être -obligée de reconnoître que, si je fusse arrivée quelques momens plus -tard,... oui, quelques momens plus tard, c'étoit moi qui surprenois mon -indigne rivale dans les bras d'un perfide:... car il aime toutes celles -qu'il rencontre; ou la marquise, ou la comtesse, que lui importe,... -pourvu que ce soit une femme?... Eh! combien vous faut-il de -maîtresses?... Vous voulez donc que j'aie plusieurs amans?... N'essayez -pas de vous justifier. Vous êtes un homme sans délicatesse, sans -probité, sans foi! Sortez tout à l'heure, et que jamais je ne vous -revoie!» - -Mme de Lignolle reprenoit par degrés sa première fureur, et je tremblois -que son mari ne revînt. La baronne, à qui je témoignai mes craintes, les -dissipa. «Ce prétendu braconnier, me dit-elle, c'est mon coureur, à qui -j'ai fait changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne intention. Je -l'ai prévenu que monsieur le comte le poursuivroit en personne, et que -c'étoit à lui surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la promenade. -Je vous réponds qu'il lui donnera de l'exercice, et que nous avons du -temps à nous.» - -Mme de Lignolle ne nous écoutoit pas, et poursuivoit: «Elle me surprend! -elle a l'air de me plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots -complimens, je lui prodigue des remerciemens ridicules, monsieur me -laisse dire. Il fait plus, il s'entend avec elle pour se moquer de -moi... Et vous, Madame la baronne, pourquoi, dès que vous l'avez -reconnue, ne m'avez-vous pas avertie?--Vous vous moquez, répondit-elle. -Est-ce que je ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune -considération ne vous eût retenue, que vous eussiez éclaté sur l'heure, -qu'à la face même de votre mari...--Sans doute! à la face de l'univers -entier! j'aurois démasqué l'insolente, je l'aurois confondue, je -l'aurois... Tenez, Madame, au lieu de vous amuser à disputer avec elle, -vous deviez sonner les gens et la faire jeter par la fenêtre.--Ah! oui, -j'avois ce petit moyen tout simple, fort doux, qui n'eût fait ni bruit -ni scandale! Mais, dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas -songé.--L'imposteur! s'écria la comtesse en me regardant, c'est lui qui -nous a jouées toutes deux; c'est lui qui m'a dit en confidence que cette -femme étoit votre amant... S'il m'eût avoué qu'autrefois vous étiez -homme, moi je l'aurois cru,... et pourtant voilà comme il abuse de mon -aveugle confiance! Mais il ne me trahira plus. Qu'il sorte, qu'il s'en -aille! je le déteste, je ne le veux plus voir!--Comment voulez-vous -qu'il s'en aille?...--Quand je pense que cette odieuse marquise est -restée là toute la nuit,... avec moi,... près de lui! et encore une -grande partie de la journée... (_Elle fit un cri._) Ah! mon Dieu! je les -ai laissés tête à tête!... pendant une heure!... pendant un siècle! -Monsieur, dites-moi ce que vous avez fait ensemble... Parlez... Tandis -que je dormois, que s'est-il passé?--Rien, mon amie, nous avons -causé.--Oui, oui, causé! Ne croyez pas m'en imposer encore... Dites la -vérité, dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige...--Comtesse, -interrompit la baronne en riant, vous le soupçonnez d'un crime dont, -sans l'offenser, on peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures, -absolument incapable.--Incapable, lui? Jamais!... Monsieur! quand je -suis entrée, vous aviez, disoit-elle, une palpitation, et sa main... -Elle est bien hardie d'oser la mettre sur votre coeur, sa main! et vous -bien bon de le souffrir! C'est à moi qu'il est votre coeur, il n'est à -personne qu'à moi... Hélas! que dis-je? l'ingrat! le volage! il se donne -à tout le monde... Je suis sûre que pendant mon sommeil... Oui, j'en -suis sûre; mais j'en attends l'aveu de votre propre bouche; je -l'exige... J'aime mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur que de -rester dans la plus affreuse des incertitudes... Faublas, dis ce que -vous avez fait ensemble. Tiens, si tu l'avoues, je te le pardonne. -Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous donne votre congé... Oui, -c'est un parti pris, je vous renvoie, je vous chasse.--Pourquoi donc la -chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne faut pas. Je suis même -très fâché d'être sorti: car vous avez renvoyé le vicomte...--Le -vicomte! Monsieur, je vous déclare, une fois pour toutes, qu'il ne faut -jamais prononcer son nom devant moi.--Eh! mais, Madame, qu'avez-vous -donc? Votre visage...--Mon visage est à moi, Monsieur, j'en puis faire -tout ce qu'il me plaît; mêlez-vous de vos affaires.--A la bonne heure... -Je me repens d'avoir quitté cet appartement, on a profité de mon -absence...» - - * * * * * - -LA BARONNE. - -Elle n'a pas été longue. Le braconnier s'est laissé prendre beaucoup -plus tôt que je ne l'espérois. - -LE COMTE _se jette dans un fauteuil_. - -Oui, prendre! je le donne en vingt-quatre heures au plus habile. Ah! le -chien d'homme! puisque ce n'est pas un oiseau, il faut que ce soit le -diable. Figurez-vous un cerf qu'on vient de lancer! Madame, il couroit -tout comme! il revenoit de même sur ses voies! on le voyoit à la portée -du pistolet, et zeste! à cent pas de là. Vous l'auriez cru bien loin, -point du tout, il sembloit tout à coup tomber du ciel, presque sur nos -épaules: car, il faut le dire, il avoit l'air de narguer mes gens. - -LA BARONNE. - -Et vous, Monsieur? - -LE COMTE. - -Moi, c'est autre chose; j'étois toujours le premier sur ses traces. -Aussi le drôle s'apercevoit bien à qui il avoit affaire; dès que je le -serrois de trop près, il s'éloignoit à toutes jambes: vous vous seriez -amusée de la frayeur qu'il avoit de moi, j'ai été dix fois sur le point -de l'attraper; mais, malgré cela, j'ai vu que je ne l'attraperois pas; -je me suis ressouvenu du vicomte, j'ai quitté la partie. A présent que -je n'en suis plus, le pendard a beau jeu; je parie qu'il va mettre tous -mes domestiques sur les dents. - -LA COMTESSE, _à Faublas_. - -Pourquoi ne pas l'avouer? - -FAUBLAS. - -Mais je vous jure qu'il n'en est rien. - -LA COMTESSE. - -Convenez-en, ou je vous renvoie! - -LE COMTE, _à Faublas_. - -Eh bien! convenez-en, donnez à madame cette satisfaction; qu'est-ce que -cela vous coûte? - -LA BARONNE, _au comte en riant_. - -Savez-vous de quoi vous voulez que mademoiselle convienne? - -LE COMTE. - -Mais... que le vicomte est un très aimable jeune homme,... apparemment? - -LA BARONNE. - -Apparemment! que voulez-vous dire? - -LE COMTE. - -Comment! n'est-ce pas clair? je veux dire qu'apparemment mademoiselle -trouve le vicomte fort aimable. (_A la comtesse._) Et, réflexion faite, -il n'y a pas de quoi la renvoyer... - -LA COMTESSE, _à son mari_. - -Pour Dieu, laissez-moi tranquille, ou je dirai quelques sottises!... (_A -Faublas._) Convenez-en. - -LE COMTE, _à Faublas_. - -Oh! je vous en prie, convenez-en. Tenez, nous en convenons tous. -Dites-le de ma part au vicomte, et ne manquez pas d'ajouter que son -départ m'a causé bien du regret; assurez-le qu'il nous fera toujours un -sensible plaisir quand il voudra bien nous venir voir, soit à Paris, -soit... - -LA COMTESSE. - -S'il ose jamais se montrer chez moi, je le ferai mettre à ma porte par -les valets. - -LE COMTE. - -Je ne vous conçois pas. Tout à l'heure vous épousiez sa querelle avec -une chaleur... Soyez au moins d'accord avec vous-même. - -LA COMTESSE. - -Mais, vous-même, Monsieur, vous qui parlez, il n'y a pas une heure que -vous étiez d'un avis contraire! - -LE COMTE. - -Depuis une heure tout est bien changé. - -LA BARONNE. - -Oh! oui. - -LE COMTE, _à la baronne_. - -N'est-il pas vrai, Madame? Vous avez quelque expérience du monde, vous; -et je parie que vous devinez les raisons qui me font voir tout ceci d'un -autre oeil. (_A mi-voix._) D'abord, je croyois que ce M. de Florville, -quoique d'une assez bonne famille, n'avoit dans le monde, comme la -plupart des jeunes gens de son âge, qu'une très petite existence; or, je -ne voyois pas à quoi cet attachement de Mlle de Brumont pouvoit la -conduire. Quant à moi, j'ai pour maxime qu'un homme comme il faut doit -être, plus qu'un autre, en garde contre les nouvelles connoissances, -afin de n'en former jamais que de profitables. Écoutez bien ceci, -Madame: tout homme qui ne peut, en aucun cas, nous être utile, tôt ou -tard nous devient doublement à charge, parce que, n'ayant jamais rien à -donner, il finit toujours par demander quelque chose; dans la carrière -de l'ambition surtout, quiconque ne sert pas à notre marche -l'embarrasse, et par conséquent la retarde: voilà pourquoi je ne me -souciois pas de me lier avec le vicomte. Mais vous me dites qu'il est, à -Versailles, en bonne posture: cela change toutes mes dispositions! Je -n'entre point dans vos petits démêlés, je ne me mêle pas de querelles de -femme; il ne m'appartient pas même d'examiner si les moyens que ce jeune -homme emploie à son avancement sont très délicats; l'essentiel est -qu'ils soient très puissans. (_Assez haut._) Or, il me semble que, de ce -côté-là, M. de Florville n'a rien à désirer; il me semble que, favorisé -de la nature comme il l'est, et placé de manière à faire valoir ses -avantages, il doit aller vite et loin. Voilà donc une connoissance très -précieuse pour Mlle de Brumont, qui doit songer à créer sa fortune, et -pour moi, qui suis pressé d'augmenter la mienne. - -LA COMTESSE, _avec emportement_. - -Monsieur, allez, vous et tous vos calculs, à tous les... Je suis hors de -moi!... Monsieur, je vous répète que je ne veux jamais entendre parler -de cette... - -LA BARONNE _l'interrompt très vite_. - -Impertinente créature! (_Au comte._) Voilà comme maintenant elle le -traite. - -LE COMTE, _à la baronne_. - -Vraiment! c'est votre faute, et je me repens bien de m'être absenté... -(_A mi-voix._) Pour revenir à mes projets, vous savez qu'à Versailles il -faut aller sans cesse sollicitant... - -LA BARONNE. - -Oui, le pis aller, c'est de ne rien obtenir. - -LE COMTE. - -Point du tout! c'est qu'à force d'importunités on arrache toujours -quelque chose,... quand on a des amis, bien entendu... Et ce qui le -prouve, c'est cette pension que j'ai dernièrement enlevée. Mais Mme de -Lignolle a exigé que je la cédasse à ce M. de Saint-Prée. Oh! c'est un -de mes chagrins, je l'avoue: la comtesse est un enfant qui ne connoît -pas du tout le prix de l'argent. Elle imagine qu'avec cinquante mille -écus de rente on n'a plus besoin des bienfaits du roi. Vous devriez, -Madame, vous qui avez sa confiance, lui faire des représentations -là-dessus. - -LA COMTESSE, _très haut, à Faublas_. - -Tout ce que vous pourrez me dire est inutile; je ne suis plus la dupe de -tous vos mensonges. Mais je veux que vous conveniez de vos torts. -Convenez-en, ou je vous chasse. - -LE COMTE, _assez haut_. - -Tâchez de lui faire comprendre aussi que, loin de chasser Mlle de -Brumont, elle doit redoubler d'honnêtetés, d'attentions, d'égards, de -tendresse pour elle, et surtout engager M. de Florville à venir le plus -souvent possible... - -LA COMTESSE _se lève furieuse_. - -Monsieur, vous avez votre appartement, ayez la bonté de me laisser -tranquille dans le mien. - -LA BARONNE, _au comte_. - -Oui, nous sommes mal ici, on nous interrompt à chaque instant; allons -ailleurs. - -LE COMTE. - -A la bonne heure, je le veux bien, parce qu'à vous, Madame, on peut vous -parler raison;... mais attendez... - -LA COMTESSE, _à Faublas_. - -Convenez-en. - -LE COMTE, _à la comtesse et à Faublas_. - -Je veux, avant de m'en aller, vous donner à chacune un bon conseil. -Vous, Mademoiselle, convenez-en: car, si cela n'est pas, cela doit être, -et nous le croyons; et il faudra toujours que vous finissiez par là. -Vous, Madame, qu'elle en convienne ou qu'elle n'en convienne pas, ne -renvoyez pas votre demoiselle de compagnie: car je connois les -affections de votre âme; une heure après, vous en seriez désolée. Quant -au vicomte, je ne vous en parlerai plus, mais je m'en charge. - - * * * * * - -Nous restâmes seuls. Mme de Lignolle s'obstinoit toujours à m'arracher -l'aveu de ma prétendue faute; et moi, persuadé qu'un mensonge n'étoit -ici rien moins que nécessaire, je persistois à soutenir la vérité. -Désolé pourtant de voir mes protestations perdues, je fis un dernier -effort, que le succès couronna. «Mon amie, je te le répète et je te le -jure, rarement je songe à la marquise, depuis que je songe toujours à -toi; depuis que tu m'appartiens, Mme de B... ne m'appartient plus. -Aujourd'hui comme hier, j'étois son ami seulement, et ce sera demain -comme aujourd'hui. Dis-moi par quelle erreur entraîné, je pourrois, -auprès de toi, m'occuper d'elle? Seroit-il possible que je regrettasse -quelques avantages qu'elle a, quand je te vois briller de mille qualités -qui lui manquent? Ne doit-elle pas, malgré toutes ses connoissances -acquises, t'envier ton esprit naturel? Ne parois-tu pas plus jolie de -tes attraits naissans, de tes grâces naïves, de ta piquante étourderie, -qu'elle ne se montre belle de son éclatante jeunesse, de ses grandes -manières et de son orgueilleuse dignité? A-t-elle surtout, mon Éléonore, -a-t-elle une âme, autant que la tienne, compatissante et généreuse? -Crois-tu que je puisse oublier la joie de tes vassaux à ton retour, la -reconnoissance de tes fermiers, les éloges de ton curé vénérable? Je -l'ai vu, mon coeur en a joui. Tu es ici l'objet du culte général, tu es -pour la foule de ces bonnes gens une bienfaisante providence, à laquelle -il ne faut jamais rien demander et qu'on doit remercier sans cesse. Et -ton amant seroit le seul que tes vertus trouveroient insensible, le seul -dont tes bontés feroient un ingrat! Ne le crois pas! garde-toi de le -croire! Tiens, mon adorable amie, tiens, je voudrois qu'il me fût permis -d'aller avec Éléonore, loin de toute autre séduction, passer ma vie dans -la chaumière relevée, pour le vieux Duval, par la comtesse de Lignolle. -Va, cesse de te plaindre et de me soupçonner, cesse de redouter une trop -foible rivale; je l'estime, mais je te respecte; je lui conserve un -reste d'amitié, mais je te garde le plus tendre amour; il est vrai -qu'autrefois près d'elle j'ai goûté quelques doux instans, mais depuis -j'ai trouvé près de toi des jours délicieux; enfin Mme de B... -maintenant m'offriroit peut-être encore des plaisirs; mais toi, mon -Éléonore, tu me donneras le bonheur.» - -Le bonheur!... Ainsi préoccupé d'un parallèle difficile entre deux -rivales presque également séduisantes, mais à qui la nature avoit très -diversement réparti ses dons précieux, j'oubliois une femme encore plus -favorisée, qui, réunissant en elle seule toutes les vertus et tous les -charmes, étoit infiniment supérieure à tout objet de comparaison. -J'oubliois Sophie, et, dans mon égarement, j'allois jusqu'à former des -voeux contraires à notre réunion. Ah! je n'ose espérer que l'aveu d'une -faute pareille puisse jamais, aux yeux d'autrui comme à mes propres -yeux, la réparer suffisamment. - -Au reste, plus je me rendois coupable envers ma femme, plus ma maîtresse -avoit lieu d'être satisfaite. «Fort bien! dit la comtesse en se jetant à -mon cou, voilà comme il falloit parler d'abord, tu m'aurois aussitôt -persuadée! Puisque tu m'aimes et que tu ne l'aimes pas, je suis -contente; puisque tu ne m'as pas fait avec elle une infidélité, je te -pardonne tout le reste.--Et moi, je ne vous le pardonne point, vous -n'avez pas ménagé mon bien, le meilleur de mon bien! Vous vous êtes -arraché le visage.--Vas-tu pour cela ne pas m'aimer autant? tu aurois -tort: je suis moins jolie, mais plus intéressante.--Je ne veux point de -cet intérêt-là. Promettez qu'il ne vous arrivera jamais de vous porter à -de pareils excès.--Mais toi, Faublas, promets de ne me plus donner aucun -sujet de colère.--Ah! sur mon honneur!--Eh bien, dit-elle en riant, vois -comme je suis bonne: je m'engage à ne plus me fâcher.» - -Le comte en ce moment rentroit; il s'écria: «Dieu soit loué! elle en est -convenue!--Elle en est convenue! répéta la baronne avec -étonnement.--Point du tout! répondit la comtesse qui frappa ses petites -mains l'une contre l'autre et fit un saut de joie.--Comment! reprit M. -de Lignolle, et vous êtes de si belle humeur?--Justement parce qu'elle -n'en est pas convenue, répliqua l'étourdie.--Voilà, s'écria le profond -observateur, une chose qui me passe. J'en déduirai du moins la vérité de -ce principe, que l'âme d'une femme est inexplicable dans ses -caprices.--Moi, dit Mme de Fonrose, je n'en déduirai rien; mais je m'en -vais tranquille et contente.» - -Le jour d'après, quand elle revint nous voir, M. de Lignolle n'étoit -plus au château. Des lettres venues de Versailles, le matin même, -l'avoient déterminé à nous quitter sur-le-champ; et, quoique nous -n'eussions pas une aussi grande idée que lui des affaires importantes -qui le rappeloient à la cour, nous n'avions fait aucun effort pour le -retenir. Mais la baronne, au lieu de féliciter son amie, troubla sa -joie: mon père avoit chargé Mme de Fonrose de me ramener à Nemours, où -m'attendoit avec lui ma chère Adélaïde, déjà parfaitement remise de son -indisposition et de ses fatigues. Le premier mot de la comtesse fut que -désormais nous ne nous quitterions plus; et, quand la baronne l'eut -forcée de reconnoître que mon père avoit des droits sur moi, Mme de -Lignolle, appelant M. Despeisses en témoignage, soutint que ma foiblesse -encore extrême ne permettoit pas qu'on me transportât. Elle déclara -d'ailleurs que, loin de consentir à me laisser aller tant qu'il y auroit -du danger pour ma vie, elle avoit résolu de veiller elle-même sur ma -convalescence, et que nulle force humaine ne l'obligeroit à se séparer -de son amant avant qu'il fût entièrement rétabli. Mme de Fonrose, après -avoir employé les prières, les représentations et les menaces, partit -assez mécontente de n'avoir pu rien obtenir de plus. - -Le lendemain, ce fut mon père lui-même qui vint me chercher. Dès qu'on -annonça M. de Brumont, la comtesse renvoya ses domestiques et courut à -mon père. «Voyez, lui dit-elle d'un ton joyeux et caressant, approchez, -il n'est plus alité, le voilà dans un fauteuil, le voilà!... Nous venons -de faire plusieurs fois ensemble le tour de cet appartement,... il a -bien dormi, ses forces reviennent, il est mieux, beaucoup mieux! Vous -devez sa conservation à ma vigilance, et son rétablissement à mes soins; -je l'ai sauvé de son désespoir, je l'ai sauvé de sa maladie; c'est par -moi qu'il vit, c'est pour moi qu'il doit vivre,... uniquement pour -moi!... et pour vous, Monsieur, j'y consens; mais pour vous seul.» Le -baron m'adressa la parole: «A quelle démarche exposez-vous un père qui -vous aime? Étoit-ce là ce que vous m'aviez promis? Étoit-ce ici que je -devois retrouver mon fils?...» Mme de Lignolle l'interrompit vivement: -«Cruel! auriez-vous mieux aimé le trouver mort à Montargis? Quand je -suis venue l'y rejoindre, il étoit seul, dans le délire, un pistolet à -la main... Monsieur, je vous le répète, je l'ai sauvé de son -désespoir... Hélas! et ce n'étoit pourtant pas la douleur de ma perte -qui troubloit sa raison et déchiroit son coeur.» Mon père s'adressa -toujours à moi: «Puisque hier Mme de Fonrose n'a pu vous ramener, je -viens moi-même aujourd'hui...--Il ne m'écoute seulement pas! -s'écria-t-elle; il ne daigne pas m'adresser un mot de remerciement! -l'ingrat! pas même une politesse!... Monsieur, si vous refusez à mes -services la reconnoissance qui leur est due, ayez du moins pour mon sexe -les égards qu'il mérite, et songez que vous n'êtes point ici chez Mlle -de Brumont.--Pour que je me crusse votre obligé, Madame, il faudroit -que, seulement instruit de vos actions, j'ignorasse vos motifs: vous -avez tout fait pour ce jeune homme et rien pour moi. Quant à Mlle de -Brumont, je ne la connois point; je viens chercher ici le chevalier de -Faublas et l'époux de Sophie.--De Sophie! Non, Monsieur, le mien! je -suis sa femme. Oh! je suis sa femme (elle m'embrassa) et votre fille! -ajouta-t-elle en saisissant une de ses mains, qu'elle baisa; -pardonnez-moi ce que je viens de vous dire; pardonnez-moi les -étourderies que j'ai faites chez vous la dernière fois que j'y suis -venue; excusez mon inexpérience et mes vivacités, souvenez-vous -seulement que je vous... aime et que je l'idolâtre. Tenez, je brûlois du -désir de vous revoir, de vous parler;... je vais tout vous dire: depuis -quelques jours il s'est fait un grand changement,... un changement -heureux:... les noeuds qui l'attachent à moi sont maintenant -indissolubles: avant neuf mois vous aurez un petit-fils... Écoutez-moi, -écoutez-moi donc... Oui, ce sera un garçon, un joli garçon, aimable, -généreux, sensible, gai, spirituel, intrépide, plein de grâce et de -beauté comme son père... Écoutez-moi, n'essayez pas de retirer votre -main. Êtes-vous donc fâché que je porte dans mon sein le gage de son -amour, ou pourriez-vous penser...? Oh! c'est son enfant; c'est bien le -sien, soyez-en sûr; ce n'est pas celui de M. de Lignolle. M. de Lignolle -n'a jamais... Je vous proteste que personne ne m'avoit épousée avant -Faublas. Demandez-lui, si vous croyez que je mens. Personne avant lui ne -m'avoit épousée, et personne après lui ne m'épousera, je vous le -jure!--Malheureuse enfant! dit enfin le baron, que sa surprise extrême -avoit longtemps réduit au silence, quel transport vous égare? et comment -pouvez-vous me faire à moi de pareilles confidences?--C'est justement à -vous que je dois les faire, à vous qui ne voyez en moi que la maîtresse -de votre fils, à vous qui, ne connoissant de Mme de Lignolle que ses -légèretés et ses foiblesses, prenez de son caractère l'idée la plus -défavorable et la jugez à la rigueur. Il est vrai que je me suis laissé -séduire; mais comment et par qui? Regardez-le d'abord, et dites-moi si -je ne suis pas excusable. Il est vrai que sa victoire fut l'ouvrage d'un -instant; mais voilà précisément ce qui justifie ma défaite. Ma défaite, -si je l'avois calculée, eût été moins prompte; et peut-être que je -n'aurois pas du tout succombé si j'avois su ce que c'étoit que de -combattre. Mais, dans ma profonde ignorance, je n'entendois rien à tout -cela, rien, Monsieur! je n'avois d'une jeune mariée que le nom. En -doutez-vous? Demandez à Faublas, il vous le dira, il vous dira que ce -fut lui qui m'enseigna... l'amour. Et concevez-vous comment une jeune -personne toute simple, tout innocente, ignorant de l'hymen jusqu'à ses -droits, auroit pu connoître ses devoirs et les respecter? Moi, je pris -un amant, comme j'avois pris un époux, sans réflexion, sans curiosité; -mais pourtant, je l'avoue, déterminée par le désir de venger le plus tôt -possible un affront qu'on me disoit impardonnable; je pris le chevalier, -d'abord parce qu'au moment critique il se trouva là, et puis parce que -je ne sais quel instinct naturel me le fit juger très aimable. Ainsi, -Monsieur, vous le voyez, pour m'être égarée je ne suis pas criminelle. -Si dès le premier pas j'ai tombé, c'est la faute de ceux qui, me donnant -une nouvelle carrière à parcourir, m'y ont abandonnée dans les ténèbres, -au lieu de m'instruire et de m'éclairer. Si jamais je suis malheureuse -et déshonorée, ce sera la faute du sort qui m'a sacrifiée, et celle du -hasard qui m'a trop tard servie. Ah! que ne s'est-il offert à moi -quelques mois plus tôt, celui par qui mon existence devoit commencer! -Que n'est-il venu au premier jour de l'autre printemps, dans cette -Franche-Comté où, pour la première fois, je m'ennuyois avec ma tante, où -je me sentois agitée d'une inquiétude nouvelle, consumée d'une flamme -inconnue, dévorée du besoin d'aimer, d'aimer Faublas, de n'aimer que -lui! Alors, que n'est-il venu! je lui aurois aussitôt donné ma fortune -et ma main, ma personne et mon coeur; et j'eusse été sa légitime épouse! -et j'eusse été, pour le reste de ma vie, de toutes les femmes la plus -heureuse en même temps et la plus considérée. Hélas! il ne vint pas, -_lui_. Un autre se présenta; et quel autre, grands dieux! On me l'amène, -on me dit: «Monsieur veut se marier et te convient; une fille ne peut -rester fille, fais-toi femme.» Moi, sans m'informer seulement de quoi il -est question, je promets de le devenir; et voilà qu'un soir, au bout de -deux mois, je le deviens, mais alors il se trouve que j'ai deux maris: -il se trouve que celui qui en a le titre ne peut en remplir les -fonctions, et que celui qui en remplit les fonctions ne peut en avoir le -titre. Que faire en cette occasion difficile? Demander le divorce avec -M. de Lignolle, ou brusquer la rupture avec Mlle de Brumont? Le premier -de ces deux partis également extrêmes, en me couvrant d'un ridicule -ineffaçable, eût troublé mon repos; le second m'eût coûté le bonheur en -me réduisant au veuvage pour toute ma vie. Je ne fis donc pas très mal -de ne point laisser éclater mon ressentiment contre l'époux indigne, et -de témoigner ma satisfaction à l'amant séducteur. Cependant, comment ne -pas prendre chaque jour une plus haute opinion de celui-ci? Comment, au -fond du coeur, ne pas mésestimer celui-là de plus en plus? Le moyen de -chasser le dégoût et les mépris, quand c'est ce M. de Lignolle qui -continuellement les appelle? le moyen de rappeler jamais la vertu, quand -c'est Faublas qui sans cesse l'écarte? Ainsi, Monsieur le baron, vous -voyez que je suis pour toujours obligée à garder le mari que je déteste -et l'amant que j'adore. Maintenant que je vous ai présenté le tableau -fidèle de ma situation, vous ne conserverez contre moi nulle prévention -injuste et fâcheuse. Si jamais, au contraire, il arrive que le public -éclaire ma conduite et soit tenté de la condamner, vous ne -m'abandonnerez point à la précipitation de ses jugemens. Ah! je vous en -prie, défendez alors Mme de Lignolle, montrez-la telle qu'elle est, -dites bien à tout le monde que ses erreurs ne lui doivent pas être -imputées; que sa famille seule en est responsable, et qu'il faut surtout -en accuser la fatalité!--Madame, répondit mon père du ton de l'intérêt, -je suis flatté de votre confiance, quoique vous me la donniez très -étourdiment; je conçois que votre extrême pétulance peut, en certains -cas, vous servir d'excuse; et je ne vous dissimulerai même pas que vos -aveux m'ont touché par leur imprudente franchise: autrefois j'ai blâmé -vos égaremens, je plains aujourd'hui votre passion; mais sûrement vous -n'attendez pas que jamais je l'approuve, et ne vous abusez point. Quand -j'aurois pour vous cet excès d'indulgence, le public, qui ne tient aux -vicieux aucun compte de la protection des foibles, le public ne jugeroit -pas vos fautes avec moins de sévérité. Si donc vous comptez son opinion -pour quelque chose, si vous êtes jalouse de conserver l'amitié de vos -proches, l'estime de vos amis, l'estime de vous-même, le respect des -honnêtes gens, le repos d'une bonne conscience, arrêtez-vous sur le -penchant de l'abîme, où vous marchez témérairement entre deux guides -toujours aveugles et souvent perfides, l'espérance et la sécurité. -Arrêtez-vous, s'il en est temps encore! Quant à moi, Comtesse, mon -devoir est maintenant d'essayer la douceur pour vous rappeler les -vôtres, et, si vous ne m'écoutez pas, d'employer l'autorité pour obliger -mon fils à remplir les siens. Vous et lui, Madame, vous avez, au pied -des autels, juré d'aimer quelqu'un sans partage, et ce quelqu'un ce -n'est ni vous ni lui. L'un et l'autre vous avez promis au même Dieu de -ne pas vous aimer. On doit un respect éternel aux sermens: les vôtres, -pour avoir été déjà violés, ne sont point anéantis. Faublas ne vous -appartient pas plus que vous n'appartenez à Faublas; et, comme l'amour -dont vous brûlez pour lui ne peut faire que vous cessiez d'être la femme -de M. de Lignolle, de même les fréquentes infidélités dont le chevalier -s'est rendu coupable envers Sophie ne feront pas qu'il ne soit plus son -époux. Mme de Faublas a sa foi, Mlle de Pontis a son amour.--Non, -Monsieur, non! car il m'adore; il me le disoit encore tout à l'heure... -Tenez, écoutez-moi: je veux bien convenir qu'il est l'époux d'une autre; -mais aussi, de votre côté, convenez du moins que je suis sa femme,... et -la mère de son enfant... Oui, voilà ce qui m'enchante! voilà ce qui me -donne sur lui des droits incontestables! C'est un avantage que j'ai sur -Mme de Faublas... Mme de Faublas! que j'envie son sort cependant! -combien elle est mieux que moi partagée! Pouvoir s'enorgueillir de -l'avoir pour époux! porter son nom, son nom si cher! Ah! cette Sophie -trop favorisée, qu'a-t-elle donc fait de si recommandable qui ait pu lui -valoir le bonheur d'obtenir Faublas? et la pauvre Éléonore, hélas! -qu'avoit-elle fait de si répréhensible qui lui ait dû mériter le -tourment d'épouser ce M. de Lignolle?--Croyez-moi, ne reprochez pas vos -malheurs à la destinée, n'en accusez que votre foiblesse, et préparez-en -la fin par une résolution courageuse. Pour triompher d'une passion -fatale, cessez d'en voir l'objet...--Cesser de le voir? Plutôt -mourir!--Cessez de le voir, vous le devez; vous devez essayer cet unique -moyen d'échapper aux dernières infortunes qui vous menacent.--Plutôt -mourir!--Comtesse, je vais vous affliger,... mais enfin il faut vous le -dire: la circonstance m'impose aussi des devoirs pénibles. Je dois, -quand je vous aurai conseillé le douloureux sacrifice, et que vous vous -serez obstinée à ne le point faire, je dois ne rien négliger pour vous -forcer de l'accomplir.--Grands dieux!--Tout à l'heure j'emmène le -chevalier!...--Non, vous ne l'emmènerez pas! non, vous n'aurez pas cette -cruauté!--Je l'emmène, il le faut.--Il ne le faut pas! Qui vous y -oblige?--La nécessité de l'arracher à des séductions trop -puissantes.--Et vous auriez le courage de me réduire au -désespoir?--J'aurai le courage de vous rendre à vous-même.--Voulez-vous -priver une femme de son amant?--C'est vous qui voulez priver un père de -son fils.--Moi! répondit-elle avec une extrême volubilité, point du -tout! ne vous en privez pas. Restez ici; qui vous a dit de vous en -aller? Vous l'aurois-je dit? c'eût été sans réflexion. Restez avec nous, -cela me fera le plus grand plaisir et à lui aussi, car... je vous aime -beaucoup! mais il vous aime encore davantage; restez avec nous. Je vous -donnerai un appartement fort commode, fort beau: tenez! celui de mon -mari; et, quant à mademoiselle votre fille, j'ai encore une chambre pour -elle... Oui, envoyez chercher mademoiselle votre fille, il sera bien -aise de voir sa soeur! Qu'elle vienne! et Mme de Fonrose aussi! toute la -famille... Que toute la famille vienne s'établir chez moi! j'ai de quoi -loger toute la famille!... excepté Sophie... Allons! vous, ajouta-t-elle -en m'adressant la parole, vous ne dites mot! Joignez-vous donc à moi -pour l'engager à rester avec nous.--Mais que dit-elle donc? s'écria mon -père. Permettez-vous que je parle à mon tour?--Il n'y a pas besoin de -faire de longs discours, reprit-elle encore très vivement; on -répond simplement: oui.--Non... Madame...--Non? il faut -absolument que le chevalier s'en aille?--Absolument.--Cela est -indispensable?--Indispensable.--En ce cas, je m'en vais avec lui. -Partons tous trois.--Elle perd tout à fait la tête!--Comment! Monsieur, -je perds la tête? pourquoi cela, s'il vous plaît? Je voulois bien vous -retenir chez moi: pourquoi refuseriez-vous de me recevoir chez vous? -Croiriez-vous me faire trop d'honneur? croiriez-vous...--C'en est fait -de sa raison!... Faublas, préparez-vous à me suivre.--Ne vous en avisez -point», me dit-elle; puis, revenant à mon père: «Monsieur, vous -m'emmènerez ou vous ne l'emmènerez pas!--Comtesse, à quelles extrémités -voulez-vous me réduire? Eh quoi! faudra-t-il que j'emploie la -force?...--La force! il vous sied bien...! C'est moi qui l'emploierai, -la force! Ah! cette fois vous n'êtes pas chez vous! à mon tour -j'appellerai mes gens!--Madame, s'il étoit possible que mes résolutions -ne fussent pas irrévocablement prises, ce que vous venez de me faire -entendre suffiroit pour les déterminer.--Quoi donc! vous aurois-je -offensé? c'eût été bien innocemment, je vous jure. Moi, ce qui me vient -à l'esprit, je le dis aussitôt. N'imputez qu'à ma vivacité ce qui -pourroit vous avoir blessé dans mon discours: en vérité, je n'y mets ni -méchanceté ni réflexion. Songez que c'est une femme alarmée qui vous -parle, un enfant d'ailleurs,... et un enfant à vous! la femme de votre -fils! votre fille!... O vous qu'avec tant de plaisir j'appellerai mon -père, ne me retirez pas mon époux,... non, c'est Faublas que je veux -dire; je suis convenue qu'il n'étoit point mon époux... N'emmenez pas -Faublas. Monsieur le baron, je vous en supplie! Si vous saviez dans -quelles angoisses j'ai passé près de son lit vingt-quatre mortelles -heures! combien de fois j'ai tremblé pour ses jours!... et, quand mes -soins le rendent à la vie, quand je commence à renaître avec lui, vous -auriez la barbare ingratitude de nous séparer!... Hélas! moins -malheureuse s'il fût mort, il m'eût été permis du moins de le suivre,... -à la même heure,... dans le même tombeau. Monsieur le baron, ne -l'emmenez pas! bientôt peut-être vous auriez à vous en repentir, et vos -regrets seroient inutiles. Je le sens, et je le dis: je pourrois, dans -mon désespoir... Vous ne savez pas tout ce que je pourrois! Ne l'emmenez -pas, prenez pitié d'une mère; oui, dit-elle en se précipitant à ses -genoux qu'elle embrassa, oui, c'est pour mon enfant surtout que je vous -implore!--Que faites-vous! répondit-il d'une voix troublée, -relevez-vous, Madame!--Ah! mes peines vous ont touché, poursuivit-elle. -Pourquoi vous en défendre? pourquoi vouloir me le cacher? ne me -repoussez pas, ne détournez pas le visage, dites un mot seulement.» - -Mon père, en effet, très ému, ne pouvoit plus parler; mais il me fit un -signe, qui soudain arrêta les pleurs de la comtesse et changea son -attendrissement en fureur. «Je vous vois! s'écria-t-elle en se relevant; -vous paroissez me plaindre, et vous me trahissez, méchant, ingrat que -vous êtes!» Le baron, se faisant alors violence, balbutia ces mots: «Mon -fils, ne m'avez-vous pas entendu?--Non, lui répondit-elle avec -impétuosité, il ne vous entendra pas, parce qu'il n'est pas, comme vous, -perfide, impitoyable.--Chevalier, quittez cette chambre.--Garde-toi de -le faire!--Faublas, c'est un ami qui vous prie de sortir.--Faublas, -c'est une amante qui te conjure de ne pas l'abandonner!» Le baron, qui -me vit encore incertain, me dit d'un ton très ferme: «Je vous -l'ordonne.» La comtesse, qui ne me trouva pas l'air assez indocile, me -cria: «Je te le défends.» - -Hélas! à qui des deux me soumettre?... O mon Éléonore! c'est avec -désespoir que ton amant te désobéit; mais le moyen qu'un fils résiste -aux ordres de son père!... Mme de Lignolle, surprise et désolée de voir -que je me levois pour me traîner vers la porte, voulut courir à moi, le -baron l'arrêta; elle essaya de se jeter sur le cordon de sa sonnette, il -la retint; elle espéroit du moins pouvoir appeler, il lui mit une main -sur la bouche: aussitôt le fauteuil que je venois de quitter la reçut -évanouie. - -Je voulois revenir; mon père m'entraîna; mon père me donna le bras, nous -descendîmes. Je vis dans notre voiture une femme qui s'y tenoit cachée: -c'étoit Mme de Fonrose; le baron lui dit: «Il n'y a pas un moment à -perdre, courez à votre amie, qui se trouve mal; quant à nous, le temps -presse, il est impossible que nous vous attendions. Restez à dîner chez -la comtesse, et ce soir vous la prierez de vous renvoyer dans sa -berline.» - -La baronne aussitôt nous quitta, et sur-le-champ nous partîmes. Mon père -resta longtemps plongé dans une rêverie profonde; puis je l'entendis -pousser un soupir et murmurer ces mots: «Pauvre enfant! je la plains!» -Ensuite il ramena sur moi des regards attendris; et, d'un ton assez -ferme, quoique d'une voix encore altérée, il me dit: «Mon fils, je vous -défends de revoir Mme de Lignolle.» - - * * * * * - - - - -A Nemours, je trouvai ma chère Adélaïde dont la douleur renouvela toute -la mienne. O ma Sophie! je vous avois perdue; et, quoique Mme de -Lignolle me devînt chaque jour plus chère, vous étiez encore celle que -je préférois. - -Mme de Fonrose nous rejoignit le soir; elle avoit eu beaucoup de peine à -tirer la comtesse de son évanouissement, et plus de peine encore à lui -persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire une inutile scène. -La baronne, en s'adressant à mon père, ajouta: «Je la crois capable de -se porter bientôt à toutes sortes d'extrémités, si, ne prenant en -considération ni ses malheurs ni sa jeunesse, vous ne permettez pas que -ce jeune homme aille rarement, mais du moins quelquefois, donner à cette -enfant les seules consolations qui puissent lui rendre son état un peu -supportable.» Mon père, qu'alors j'observois avec attention, ne répondit -à ce discours de la baronne par aucun signe d'approbation ou de -mécontentement. Je passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre, -une nuit fort agitée; le lendemain, nous rentrâmes à Paris, où déjà -trois lettres m'attendoient. La première me venoit de Justine; mon -Éléonore avoit écrit la seconde; et, quant à la troisième, vous ferez -comme je fus obligé de faire, vous devinerez de qui elle étoit. - - _Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; je le prie - de passer chez moi dès qu'il le pourra. Il voudra bien seulement - m'annoncer le jour de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la - veille._ - - _Votre père est un méchant; souffrez-vous autant que moi des peines - qu'il nous cause? Tiens, mon ami, si tu ne veux pas que je succombe à - mon chagrin, hâte-toi de reprendre assez de force pour me venir voir. - Que je te voie seulement, je serai contente. Depuis deux jours que le - cruel nous a séparés, je meurs d'inquiétude, d'impatience, d'amour et - d'ennui._ - - * * * * * - - _Monsieur le chevalier,_ - - _Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que cela lui fera plaisir - s'il vous fait ses adieux, et qu'il a quelque chose d'important à vous - dire; mais que, par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir - voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me charge de vous le - demander. Suivant une coutume de la loi de nature, on supporte à un - malade qui se meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect, - vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli savoir-vivre envers - tout le monde, vous auriez dans le coeur une âme bien dure de refuser - si peu de chose à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous. - C'est en conséquence de ce que je vous attends pour vous présenter à - mon maître, afin que vous lui fassiez passer son envie de parler, et - que vous le remontiez un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit - toujours quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste comme - le bonnet de nuit de feu ma grand'maman Robert, qui est devant Dieu. - Par manière d'acquit, vous ferez mieux de lui donner, tout en causant, - par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques bonnes embrassades - bien serrées, puisqu'il s'est mis dans la tête que cela lui feroit du - bien. Malgré ça, je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre - garde de ne pas l'étouffer, parce qu'il est très foible de tout son - corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, puisque les chirurgiens - contestent que, d'un moment à l'autre, il peut passer dans mes bras - comme une chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit de - toute force impossible d'attendre longtemps votre commodité: or, ce - qu'il en feroit, ce ne seroit pas du tout par impolitesse, ni par trop - grande impatience; mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en haut - nous appelle, il faut, sans tant de façons, quitter la compagnie. - Voilà pourquoi, si vous le voulez, je vous enverrai dès demain sa - voiture, dont il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son - lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied ferme, avec lequel je - suis très respectueusement,_ - - _Monsieur le chevalier,_ - - _Votre très humble et très obéissant serviteur, ROBERT, son valet de - chambre._ - -J'appelai Jasmin: «Tiens, va-t'en tout à l'heure chez Mme de -Montdésir...--Ah! ah! celle-là que vous faites toujours attendre: car -elle vous fait toujours demander.--Tu la remercieras de son billet, tu -lui diras qu'elle présente mes respects à la personne qui le lui a fait -écrire, et qu'elle fasse tenir à cette personne la lettre que voici... -Remarque qu'elle est signée Robert... Ou plutôt,... je vais la mettre -sous enveloppe... Tu me comprends? c'est à Mme de Montdésir qu'il faut -remettre ceci.--Oui, Monsieur.--De là tu iras chez Mme la comtesse de -Lignolle...--Ah! cette jolie petite brune si drôle, si alerte, qui -l'autre jour dans le boudoir vous a donné ce bon soufflet... Il faut que -cette femme-là vous aime bien, Monsieur?--Oui, mais tu as trop de -mémoire... Écoute: tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas son -laquais La Fleur, tu lui diras que j'adore sa maîtresse...--Puisque vous -me chargez de le lui dire, c'est qu'il le sait déjà.--Il le sait, tu as -raison.--Bon! il est donc nécessaire que M. La Fleur et moi nous soyons -bons amis. Monsieur, si je lui proposois un verre de vin?--Propose-lui -en deux,... à ma santé... Jasmin, tu m'entends?--Oh! oui. Monsieur, vous -êtes le plus aimable et le plus généreux...--Recommande à La Fleur de -prévenir Mme de Lignolle que je me rendrai chez elle dès que j'aurai pu -concerter avec Mme de Fonrose les moyens de reprendre mes habits de -femme et de sortir d'ici sans que le baron me voie.--Très bonne, cette -commission-là, je ne l'oublierai pas.--Enfin, tu iras chez monsieur le -comte de Rosambert...--Tant mieux. C'est encore un garçon bien jovial, -celui-là! je m'ennuyois de ne le plus voir.--Jasmin, si tu voulois -m'écouter!... Tu parleras à Robert, son valet de chambre, tu lui -annonceras que, malgré ma foiblesse, j'irai voir son maître dès demain. -J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture. Robert n'a qu'à me -l'envoyer à dix heures du matin.--Oui, Monsieur.--Eh bien! tu -pars?--Sans doute.--Quoi! Jasmin! chez Mme de Lignolle, avec ma -livrée?--Vous avez raison. L'habit bourgeois, nigaud que je suis, -l'habit bourgeois!--Jasmin, tu diras partout que je n'ai pas répondu par -écrit, parce que je me sentois trop fatigué.--Oui, Monsieur.--Attends -donc. Si M. de Belcour demande où tu es, je répondrai que je t'ai envoyé -chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons pas des deux autres -commissions.--Sans doute! Des affaires de femmes, ça ne regarde que -vous. Il ne faut pas que monsieur votre père entre là dedans... Ah çà, -mais il trouvera que j'ai été longtemps dehors! Il me fera de mauvaises -raisons!--Eh bien, mon cher, écoutez patiemment, et surtout ne répondez -pas.--Vraiment, voilà ce qui me coûte. Je n'aime pas qu'on me gronde -quand je fais mon devoir.--Vous serez défendu par le témoignage de votre -conscience, imbécile! et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi?--Pour -vous, Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine, et j'endurerois -cent mauvais propos; vous allez voir.» - -Mon généreux domestique me tint parole; il revint en nage; et, loin de -se permettre seulement un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur, -il avoua noblement qu'il s'étoit amusé sur sa route. O mon bon Jasmin, -que ne donneroient pas quantité de jeunes gens de famille pour avoir un -serviteur comme vous! - -M. de Belcour, ce soir-là, ne quitta ma chambre que lorsqu'il me vit -endormi. Mes chagrins me réveillèrent à la pointe du jour. La marquise -eut un soupir; mon Éléonore, plusieurs regrets bien vifs; Sophie, mille -souvenirs doux et cruels. Mais quelle fut mon inquiétude lorsque, -voulant relire la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus! Je me -fis rapporter mes habits de femme, je fouillai dans toutes les poches: -le précieux papier n'y étoit point. Ah! je l'ai sans doute laissé chez -Mme de Lignolle!... et s'il est tombé dans ses mains! grands dieux! - -Les gens de Rosambert me vinrent chercher de très bonne heure. Ce fut -Robert qui m'ouvrit la chambre à coucher de son maître. «Vous pouvez lui -parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas encore tout à fait -mort; mais il ne le portera pas loin, le pauvre jeune homme! il avoit -tout à l'heure une fièvre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur, ne -le gênez dans aucune de ses idées, dites tout comme il dira...--A qui -parlez-vous ainsi tout bas?» demanda le comte d'une voix presque -éteinte. Le valet de chambre répondit: «C'est monsieur le chevalier de -Faublas...» Dès qu'il eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tête -avec effort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia ces mots: «Je -vous revois; j'aurai donc la consolation de pouvoir vous confier mes -derniers sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous... Sans partialité, -convenez-en, n'est-elle pas bien sauvage et bien romanesque, cette -pointilleuse amazone qui, pour une plaisanterie de société, met au -tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?» - -Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord foible, lente et gênée, -devint tout à coup ferme, brève et distincte. «Cette Mme de B..., -continua-t-il, cette Mme de B..., qui connoît si bien le monde et ses -usages, la galanterie et son code, les droits de notre sexe et les -privilèges du sien, ne pouvoit-elle point, en conscience, calculer que, -grâce au succès de mon dernier attentat, nous demeurions, elle et moi, -parfaitement quittes l'un envers l'autre? Seulement, punie comme elle -avoit offensé, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas que nous nous -devions équitablement le mutuel oubli des petites noirceurs dont la -première elle avoit égayé le grand oeuvre de notre rupture en une soirée -consommée, et par lesquelles ensuite, autorisé de son exemple, je -m'étois cru permis d'amener notre raccommodement fait et rompu dans la -même nuit, dans le même instant? Comment donc se fait-il qu'oubliant la -loi générale et ses propres principes, elle ait pris cette étrange -résolution de venir comme une folle, au péril de sa vie, si chère aux -amours, attaquer la mienne, qui ne leur étoit pas tout à fait -indifférente? Qui lui a suggéré ce dessein vraiment infernal? L'honneur? -ce n'est pas où j'ai frappé Mme de B... qu'elle se seroit jamais avisée -de placer le sien; elle possède trop à fond la science très différente -des mots et des choses. C'est donc le démon de l'amour-propre! Celui-là, -je ne l'ignorois pas, ne rencontra jamais de femme humiliée qui ne fût -prête à suivre aveuglément ses plus sots conseils. Cependant je n'aurois -pas deviné qu'il eût assez d'empire pour déterminer une belle dame à -tuer quiconque pourroit se glorifier d'avoir remporté sur elle quelque -avantage dont son petit orgueil se fût trouvé blessé... Mon ami, je -n'ai, je vous proteste, par rapport à Mme de B..., qu'un regret, celui -de lui avoir fait une trop douce injure. Néanmoins je ne prétends pas -dire que ma conduite fut, en cette occasion, tout à fait exempte de -reproche; mais je soutiens que vous seul aviez le droit de vous en -plaindre. Faublas, que voulez-vous! je fus entraîné, je ne vis que le -doux plaisir de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle m'avoit -échappé, par vingt détours plaisamment perfides. Les considérations qui -m'auroient pu retenir ne se présentèrent seulement pas à mon esprit, -entièrement préoccupé de ses bizarres projets de vengeance; et ce ne fut -qu'après avoir repris ma maîtresse que je me reconnus coupable de -quelques torts envers mon ami. Quel châtiment terrible a cependant suivi -la plus excusable des fautes! quel ennemi s'est chargé de la querelle de -Faublas! et comme il l'a vengé! Hélas! Rosambert, pour vous avoir -étourdiment donné quelques passagers chagrins, méritoit-il de mourir à -vingt-trois ans, et de mourir de la main d'une femme!» - -Ces dernières paroles furent prononcées d'une voix si foible que j'eus -besoin de toute mon attention pour les entendre. La pitié naturelle au -coeur des jeunes gens vint émouvoir mon coeur: «Rosambert, mon cher ami, -je vous plains.--Ce n'est pas assez, me répondit-il; il faut que vous me -pardonniez...--Oh! de toute mon âme!--Et que vous me rendiez votre -amitié première...--Avec bien du plaisir.--Et que vous veniez me voir -tous les jours, jusqu'à celui qui doit terminer...--Quelle idée! la -nature à votre âge a tant de ressources! espérez...--Vraiment! on espère -toujours, interrompit-il; mais cela n'empêche pas qu'il ne faille un -beau matin prendre congé de ses amis... Faublas, répétez-moi que vous me -pardonnez...--Je vous le répète.--Que vous m'aimez comme -autrefois.--Comme autrefois.--Donnez-m'en votre parole d'honneur.--Je -vous la donne.--Surtout, promettez-moi que, sans en dire rien à la -marquise, vous me viendrez voir exactement jusqu'à mon dernier -jour.--Rosambert, je vous le promets.--Foi de gentilhomme?--Foi de -gentilhomme. - ---Eh bien, s'écria-t-il gaiement, vous me ferez encore plus d'une -visite... Allons, Robert, ouvre les volets, tire les rideaux, viens me -mettre sur mon séant... Chevalier, vous ne me complimentez pas! Mon -valet de chambre n'est-il pas un homme à talent? Que dites-vous de son -style? Savez-vous bien que sa lettre m'a coûté dix minutes de méditation -profonde? Hier les médecins m'ont annoncé qu'ils répondoient de moi: -monsieur Robert tout de suite a pris la plume... Eh bien! Faublas, -pourquoi donc cet air sérieux et froid? Seriez-vous fâché d'être sûr que -cette fois encore j'en reviendrai? Lorsque aujourd'hui vous me -pardonniez, étoit-ce à condition que je me ferois enterrer demain? -Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez puni, l'héroïque femme qui m'a -terrassé? Pour que vous fussiez bien vengé, falloit-il nécessairement -qu'elle me tuât? Je ne l'ai pas tuée, moi, lorsque je tenois sa vie dans -mes mains. Je l'ai blessée, la délicate personne, doucement blessée, oh! -bien doucement! j'étois sûr qu'elle n'en mourroit pas... Mais je suis -très fâché qu'elle se soit affligée de son petit malheur au point d'en -perdre la tête. Parce que je l'avois une fois vaincue dans son art même, -falloit-il que, désespérant à jamais des armes de son sexe, elle prît -celles du mien pour m'attaquer? Il est vrai qu'elle vient de s'acquérir -l'immortelle gloire d'avoir presque démis l'épaule de M. de Rosambert: -il y a sans doute à cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du profit, -je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous le dis en confidence, et -quelque jour peut-être la marquise elle-même daignera vous l'avouer: en -changeant la nature de nos combats, Mme de B... s'est fait encore plus -de mal qu'à moi. L'amour, quand il existe entre deux jeunes gens de -différent sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir; -toujours il la renouvelle, pour ne la terminer jamais. Les deux charmans -ennemis, devenus irréconciliables, ne cessent de se poursuivre, de se -joindre et de se combattre. Or, tout le monde le sait, dans cette lutte -que l'on croiroit inégale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui -triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lassée, la guerrière un -instant chancelle, le trop heureux athlète s'épuise au sein de la -victoire; et ce n'est pas lui qui peut jamais dissimuler une défaite, ni -la pallier de quelques excuses, ni se relever plus redoutable après une -chute. Hélas! c'en est fait! je ne dois plus ainsi mesurer mes forces -avec Mme de B... L'insensée! elle a confié nos intérêts et sa vengeance -au cruel dieu de la guerre. Vénus ne nous appellera plus ensemble à ses -doux exercices! c'est Mars qui va désormais nous ordonner les -combats,... les combats sérieux et sanglans! Nous aurons donc, à la -place des Amours, les Furies pour témoins, et pour champ de bataille un -grand chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mêmes, ces armes -courtoises dont elle et moi faisions corps à corps un si loyal usage, -elles seront échangées contre des pistolets meurtriers, qui de loin -vous...--Des pistolets! Comment! vous retournerez à Compiègne?...--Si -j'y retournerai! Quelle demande!--Quoi! Rosambert, vous irez vous battre -avec une femme!--Vous plaisantez: c'est un grenadier que cette femme-là. -D'ailleurs, j'ai promis... _J'ai promis_, Faublas, _il n'importe à quel -Dieu_.--Quoi! Rosambert, vous irez exposer vos jours, pour -menacer...!--Votre avis, Faublas, est donc que je n'y suis point, en -conscience, obligé?--Certainement!--Eh bien, rassurez-vous, c'est le -mien aussi. J'estime que nos plus scrupuleux casuistes ne me croiroient -pas tenu de remplir un engagement ridicule et cruel, arraché par la -force et surpris par la ruse; j'aime mieux laisser mon héroïque -adversaire se glorifier de ma défaite que d'aller me commettre avec une -femme, pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner chez l'étranger. -Vous le savez d'ailleurs, je n'aime pas le sang, je hais les duels, et -je crois, en vérité, que, si j'étois encore obligé de me battre, la mort -me sembleroit préférable à l'ennui d'un second exil. Ah! mon ami, qu'ils -se sont traînés lentement les jours de notre séparation! Bon Dieu! -l'assommant pays que celui d'où je viens! Cette Angleterre si prônée, -qu'elle est triste! Allez-y, si vous aimez la philosophie coureuse, la -politique babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous voulez -contempler, dans l'arène du pugilat, des seigneurs avec leurs porteurs -de chaises, des farces populaires dans le double sanctuaire[12] de la -loi, et des cimetières au théâtre, et des héros à la potence. Courez à -Londres, tâchez d'y reconnoître nos manières et nos modes étrangement -travesties, ou ridiculement outrées par de maladroits singes et de -gauches poupées. Courez, Faublas, et puissiez-vous former leurs -petits-maîtres automates! Puissiez-vous animer leurs femmes statues! Si, -nouveau Pygmalion, vous y parvenez, qu'alors elles vous rassasieront -promptement de plaisirs accordés sans obstacles, goûtés sans art, -répétés sans variété! Comme elles vous accableront ensuite de leur -reconnoissance sans bornes et de leur tendresse sans fin! Oui, je parie -que, dès la seconde nuit, vous trouvez la satiété dans les bras d'une -Angloise. Eh! qu'y a-t-il de plus froid que la beauté, quand les grâces -ne lui donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il de plus insipide -que l'amour même, lorsqu'un peu d'inconstance et de coquetterie ne -l'égayent pas? Cette milady Barington, par exemple, c'est une Vénus; -mais... Tenez, je me sens aujourd'hui trop fatigué, demain je vous -conterai l'histoire de notre éternelle liaison, qui dureroit encore, si -je n'en avois hâté la fin par une plaisanterie neuve et piquante[13]. - - [12] _La Chambre des communes et des pairs._ Que si quelqu'un avoit - l'injustice de me reprocher la manière superficielle et tranchante - dont le comte de Rosambert juge et dénigre ici la seconde nation de - l'Europe, il me sera sans doute permis d'observer, sans offenser - personne, que c'est un jeune seigneur françois qui parle en 1784. - - [13] Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais permis - d'écrire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai - probablement vous apprendre les aventures de Dorothée. Maintenant, - cela m'est encore défendu. _Le temps présent est l'arche du - Seigneur._ - -«Chevalier, poursuivit-il en me tendant la main, j'avois besoin de vous -revoir,... et de revoir la France. Mon heureuse patrie, je le vois bien, -est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons pas le droit de juger nos -pairs, mais chaque matin nous commençons, à la toilette d'une jolie -dame, le procès du roman de la veille et de la pièce du lendemain. Nous -ne haranguons point nos parlemens, mais nous allons, le soir, décider au -spectacle et trancher dans les cercles; nous ne lisons point des -milliers de gazettes au mois; mais la chronique scandaleuse de chaque -journée réjouit nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue, par -la noblesse de leur port et la dignité de leur maintien que nos -Françoises ordinairement se distinguent; elles ont ce qui se fait -admirer moins et rechercher davantage: la taille, la figure, la vivacité -des Nymphes, l'abandon, le goût, la légèreté des Grâces; elles ont en -naissant l'art de plaire et de nous inspirer à tous le désir de les -aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher d'ignorer, en -général, ces grandes passions qui, dans moins de huit jours à Londres, -vous mettent une romanesque héroïne au tombeau; mais ce sont elles qui -savent comment on doit commencer une intrigue et la finir à temps. Ce -sont elles qui savent provoquer par l'étourderie, éluder par la ruse, -avancer pour combattre, reculer afin d'attirer, précipiter leur défaite -quand il s'agit de l'assurer, la différer lorsqu'il ne faut qu'en -augmenter le prix, accorder avec grâce, refuser avec volupté, tantôt -donner et tantôt laisser prendre, continuellement exciter le désir, se -garder de jamais l'éteindre, souvent retenir un amant par la -coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance, le perdre enfin -avec résignation, sinon l'éconduire avec adresse; soit caprice ou -désoeuvrement, le reprendre, et le reperdre sans humeur, ou sans -scandale le quitter encore. Ah! j'avois besoin de revoir mon pays. Oui, -chaque jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays seulement -qu'il me sera donné de retrouver des maîtresses tour à tour volages et -tendres, frivoles et raisonnables, emportées et sages, timides et -hardies, réservées et foibles; des maîtresses qui, possédant le grand -art de se reproduire à chaque instant sous une forme différente, vous -font goûter mille fois, au sein de la constance, les plaisirs piquans de -l'infidélité; des maîtresses dissimulées, trompeuses, et même un peu -perfides; usagées, spirituelles, adorables, comme Mme de B... Ce n'est -qu'aux heureuses femmes de Versailles et de Paris qu'il est permis de -rencontrer des jeunes gens élégans sans prétention, beaux sans fatuité, -complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais par légèreté -seulement, inconstans, mais par occasion, séducteurs, mais par instinct; -d'ailleurs infatigables avec une figure efféminée; avec un air modeste, -entreprenans jusqu'à la témérité; des jeunes gens qui, n'ayant jamais -trop présumé ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunité des lieux, ni -de la facilité des personnes, surprennent celle-ci par les grands -sentimens, celle-là par la gaieté, cette autre par l'audace; la défiante -et craintive Émilie, dans son salon même où chacun peut entrer à toute -heure; la coquette Arsinoé, non loin du lit conjugal où veille le -jaloux; l'innocente Zulma, jusqu'au fond de l'étroite alcôve où sa -vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes gens qui, favorisés de -la sensibilité la plus expansive, peuvent très bien idolâtrer deux ou -trois femmes à la fois; des amans enfin, des amans accomplis, comme -Faublas, et comme... J'allois, Dieu me pardonne! citer Rosambert, mais -je m'arrête; ce seroit, je le sens, profaner deux grands noms que de -leur associer mon nom trop peu digne.» - -A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de Rosambert, et je ne pus -m'empêcher de sourire. «Mon ami, ferai-je seul les frais de -la conversation? poursuivit-il; allons, asseyez-vous et -parlez à votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'est-elle -devenue?--Hélas!--Malheureux époux, je vous entends... Et de sa rivale, -qu'en faites-vous?--De sa rivale,... de sa rivale... Mais...--Bon! -s'écria-t-il en riant, il va me demander laquelle! cela doit être. Il -entre dans le monde avec tous les moyens de s'y distinguer; et sa -première aventure le met encore en évidence! Il faut bien que les femmes -se l'arrachent! heureux mortel!... Eh bien, voyons: les rivales de -Sophie, combien sont-elles?--Elles sont une, mon ami.--Une! Quoi! la -marquise vous retient toujours enchaîné?--La marquise!... Tenez, -Monsieur le comte, laissons la marquise; je n'aime point à vous entendre -parler d'elle.» - -Le ton de ma réponse annonçoit un mouvement d'humeur qui fut bientôt -calmé: car j'aimois encore Rosambert, et sa gaieté me séduisoit -toujours. Mais en vain me fit-il cent questions pour apprendre ce qui -m'étoit arrivé depuis notre séparation. J'eus le courage de lui refuser -toute espèce de confidence: la confiance n'étoit pas revenue. «Voilà -bien de la discrétion perdue, me dit-il enfin quand il me vit prêt à -sortir; songez donc que, sans avoir seulement besoin de le demander, je -saurai désormais tout ce que vous faites. Grâce à moi, grâce à la -marquise, et surtout grâce à vos mérites, ajouta-t-il en riant, car je -ne prétends en rien porter atteinte à votre gloire, grâce à vos mérites, -vous voilà maintenant un personnage trop considérable pour que le public -ne s'informe pas curieusement de ce que vous devenez. Mais, en attendant -qu'il m'ait appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir vous -le répéter: si vous aimez votre épouse, défiez-vous de Mme de B... Votre -épouse, je le gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie... -Adieu, Faublas, à demain, car je compte sur votre parole; et la -marquise, souvenez-vous-en bien, doit ignorer que votre amitié m'est -rendue. Adieu.» - -Un billet de Mme de Montdésir arriva chez moi comme je venois d'y -rentrer. La marquise me faisoit dire que le comte, dont les médecins -avoient, dès la surveille, permis le transport, ne devoit pas être aussi -mal que me l'annonçoit la prétendue lettre du prétendu valet de chambre. -Mme de B... me prioit, en conséquence, de vouloir bien ne pas faire à M. -de Rosambert la visite sollicitée. «Je... je ne la ferai pas. Dites que -je ne la ferai pas.» Telle fut l'insidieuse réponse que remporta le -tardif commissionnaire. - - * * * * * - - - - -_Imprimé par Jouaust et Sigaux_ - -POUR LA - -PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE - -M DCCC LXXXIV - - - - -_PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE_ - - -Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25 -whatman.--Tirage en GRAND PAPIER (in-8º), à 170 pap. de Hollande, 20 -chine, 20 whatman. - - HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.--DÉCAMÉRON de Boccace, - grav. de Flameng. _Épuisés._ - CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de J. Garnier, grav. - par Lalauze ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc. 50 fr. - MANON LESCAUT, grav. d'Hédouin. 2 vol. 25 fr. - GULLIVER (Voyages de), grav. de Lalauze. 4 vol. 40 fr. - VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'Hédouin. 25 fr. - RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de Boilvin. 60 fr. - PERRAULT (Contes de), grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr. - CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de J. Worms, - grav. par Rajon. 20 fr. - VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, grav. - d'Hédouin. 20 fr. - ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de Laguillermie. 5 fascicules. 45 fr. - ROBINSON CRUSOÉ, grav. de Mouilleron. 4 vol. 40 fr. - PAUL ET VIRGINIE, grav. de Laguillermie. 20 fr. - GIL BLAS, grav. de Los Rios. 4 vol. 45 fr. - CHANSONS DE NADAUD, grav. d'Ed. Morin. 3 vol. 40 fr. - PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de Lalauze. 2 vol. 60 fr. - LE DIABLE BOITEUX, grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr. - ROMAN COMIQUE, grav. de Flameng. 3 vol. 35 fr. - CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'Hédouin, 4 vol. 50 fr. - MILLE ET UNE NUITS, grav. de Lalauze. 10 vol. 90 fr. - LES DAMES GALANTES, dessins d'Ed. de Beaumont, gravés par - Boilvin. 3 vol. 40 fr. - LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins de J. Garnier, - gravés par Champollion. 4 vol. 45 fr. - BEAUMARCHAIS: _Mariage de Figaro_, _Barbier de Séville_. - Dessins d'Arcos, gravés par Monziès, 2 vol. 32 fr. - DIABLE AMOUREUX, grav. de Lalauze. 1 vol. 20 fr. - CONTES D'HOFFMANN, grav. de Lalauze. 2 vol. 36 fr. - - -NOTA.--_Les prix indiqués sont ceux du format in-16. S'adresser à la -librairie pour les autres exemplaires._ - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, -tome 4/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 4 *** - -***** This file should be named 62120-8.txt or 62120-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/1/2/62120/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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