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-The Project Gutenberg EBook of Les louanges de la Folie, by Anonymous
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Les louanges de la Folie
- Traicté fort plaisant en forme de paradoxe, traduict
- d'Italien en François par feu messire Jehan du Thier
-
-Author: Anonymous
-
-Translator: Jehan du Thier
-
-Release Date: May 3, 2020 [EBook #62007]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUANGES DE LA FOLIE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/American Libraries.)
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- Les louanges de
- LA FOLIE,
-
- Traicté fort plaisant en forme de Paradoxe, traduict d'Italien en
- François par feu messire Jehan du Thier, Chevalier, Conseiller du Roy,
- & Secretaire d'Estat & des Finances dudict Seigneur.
-
-
- A PARIS,
- Pour Hertman Barbé marchant demeurant à Paris rue S. Jean de Beauvais.
-
- M. D. LXVI.
- AVEC PRIVILEGE.
-
-
-
-
- TRAICTÉ FORT PLAISANT
- DES LOUANGES DE
- la Folie. Traduict d'Italien en François,
- par feu messire Jehan du Thier,
- Chevalier, Conseiller du Roy, & Secretaire
- d'Estat & des Finances dudict
- Seigneur.
-
-
-S'il est ainsi que plusieurs ayent acquis grande louange & estime entre
-les hommes, pour avoir escript mille facecies & choses vaines, donnant
-plaisir à ceux qui se sont delectez de les lire & oyr, & encores par
-advanture y croire chose qui jamais ne fut, qui n'est point & ne peult
-estre: Doibs-je estre blasmé & repris de reciter une pure verité, qui ne
-sera moins utile, que plaisante & aggreable à celuy qui daignera
-l'escouter? Or en advienne ce qu'il pourra. Car tout ainsi que les
-Musiciens qui n'ont soucy du jugement d'autruy, s'efforcent quelquesfois
-(chantans leur musique) de delecter eux-mesmes, & les sacrees Muses:
-Tout ainsi ay-je deliberé (ne me souciant aussi du dire ne du penser
-d'autruy) reciter à ma recreation (ou pour mieux dire) consolation, les
-louanges de la Folie, & les plaisirs que ordinairement reçoivent d'elle
-les humains.
-
- [En marge: Les effects & actions de la Folie.]
-
-Il est bien vray que les saiges ne faudront pas en cest instant de dire,
-Que celuy doit estre bien hors de propos & jugement, qui pour tiltre &
-argument d'un sien oeuure qu'il veult mettre en lumiere a entrepris de
-louer la folie. Mais je leur respondray, qu'il se treuve du temps des
-anciens que par escripts divinement couchez, les mousches, les fiebvres,
-la vieillesse & la mort ont esté louees & celebrees autentiquement: Et
-de nostre siecle se sont encores trouvez de tresnobles esprits, qui ont
-faict de mesme des jeux de la Prime & des Eschets, des Artichaulx, de la
-Verolle, & plusieurs autres choses moins dignes de louange. Et ceux qui
-considereront de combien peult la Folie en la vie humaine, laquelle
-prend & reçoit par elle quasi sa totale conduicte & direction, ne se
-devront esmerveiller que j'aye proposé telle entreprise: mais plustost
-veux-je trouver estrange, que entre tant de siecles passez aucun ne
-s'est offert & entremis à chanter & escrire les louanges de ceste
-benigne dame Folie, pour recognoissance des grans faveurs & biensfaicts
-que nous recevons d'elle. Ce que toutesfois je pense bien que l'on eust
-faict, si de la grandeur & difficulté du subject l'on n'eust esté
-aucunement retenu & estonné. Pource que ceste dame Folie en la plus part
-de toutes ses actions, se gouverne seule: Elle est seule qui dechasse &
-bannit de nos cueurs & entendemens les fascheuses, cruelles, &
-ennuyeuses sollicitudes, angoisses, douleurs & passions: Et seule fait
-contens & heureux les hommes & les femmes, qui autrement seroyent
-tousjours chagrins, miserables & calamiteux. Bref, sans elle nostre vie
-certainement se trouveroit amere & fascheuse à passer.
-
-Et d'autant que és grans actes & haults faicts la seule volonté est
-souventesfois louee & estimee, bien que les effects ne s'en ensuyvent:
-Je protesteray pour le commencement de cest oeuure à messieurs les
-repreneurs qui voudront faire & trancher des anciens severes Catons, que
-en quelque sorte que ce soit, ils n'entreront point ne au Theatre de la
-Folie, ne au catalogue des fols: si premierement ils ne donnent leurs
-noms à l'autheur pour estre inscripts. Et neantmoins estans entrez au
-theatre, ils ne diront un seul mot pour se donner peine des sens &
-jugemens d'autruy.
-
- [En marge: Les Poetes ont communication avec la Folie.]
-
- [En marge: Jeunesse mere de Folie.]
-
-Les Poetes ausquels se peult prester & adjouster facile croyance, pource
-que avec la Folie ils ont tousjours eu pratique & communication,
-recitent que Pluto Dieu des Richesses, qui ha commandement sur la paix,
-sur les guerres, sur les seigneuries, Royaumes & Empires, & toutes
-autres choses de ce monde, dont il est directeur, & comme il luy plaist
-en dispose, fut pere de ceste dame Folie, laquelle eut pour mere la
-gracieuse Deesse Jeunesse, qui la conceut & enfanta és isles Fortunees,
-où ne se treuve ennuy, fascherie, maladie ne vieillesse, mais tousjours
-les Roses, violettes & autres fleurs & herbes odoriferantes, avecques
-arbres qui produisent fruicts tresexquis, delicieux & savoureux, y
-couvrent la terre pour l'eternelle prime-vere, qui jamais ne bouge de
-là: de sorte que de pays, de pere & de mere ceste Dame ne pourroit estre
-plus noble, ne plus estimable & recommandable qu'elle est. Aussi tost
-qu'elle fut nee, elle se print à rire, & avecque demonstration de festes
-& jeux plaisans, resjouit fort le monde, qui premierement sans elle
-estoit pensif & melancholique. Et pour le tenir en continuels plaisirs &
-soulas, incontinent elle s'allia & accompagna de Venus, de Bacchus, de
-volupté, des delices & adulations, fuyant & evitant toutes peines,
-ennuis, fascheries & tristesses, pour s'addonner à toutes sortes de
-plaisirs, joyes & passetemps.
-
- [En marge: La Folie cause de la generation des hommes.]
-
-Surquoy il est bien requis que vous saichez & entendez quel bien,
-proufict, utilité & commodité elle avec sa compagnie a apporté & apporte
-à nous autres pauvres humains: & de combien nous luy sommes tenus &
-obligez. Premierement je vous demande comme se pourroyent engendrer les
-hommes, si ce n'estoit la Folie. Tous les saiges ensemble feront &
-diront ce qu'ils voudront & sçauront: mais s'ils veulent estre peres, &
-observer le divin commandement de croistre & multiplier, il est
-necessaire qu'ils mettent à part la gravité, les estudes & la prudence,
-& qu'ils embrassent la Folie: mettans en oeuvre la partie du corps,
-laquelle quasi ne se peult nommer, voir ne toucher sans rire. Cela
-veritablement est la source & la fontaine de laquelle naissent &
-sourdent les saiges Philosophes, les graves Jurisconsultes, les devots
-Religieux, les reverends Prelats, les magnanimes Seigneurs, les
-trespuissans Rois & Empereurs Augustes. Et certes si ce n'estoit la
-Folie & la volupté qui est tousjours conjoincte avecque elle, peu
-d'hommes naistroyent & seroyent produicts sur terre.
-
-Mais par vostre foy, croyez-vous que aucune femme ayant un coup esprouvé
-les grandes & extremes douleurs, agonies & perils de la mort manifeste &
-apparente, qu'ils reçoivent à leur enfantement, se voulsissent jamais
-plus consentir de retourner à faire ce qu'ils ont premierement faict
-pour concevoir: si elles n'estoyent, comme elles sont (ainsi que lon
-dit) aucunement folles & hors de raisonnable sentement? Vous voyez par
-cela clairement que du naistre & de l'estre nous sommes grandement
-obligez à la Folie. Considerez doncques en vousmesmes combien est grand
-ce benefice.
-
-Et d'avantage, que si depuis que nous sommes nez, la Folie se vouloit du
-tout abandonner & faire de nous à sa naturelle discretion, quelle seroit
-nostre vie: sans doubte miserable & pleine de calamité. Mais ceste Dame,
-comme benigne mere & doulce nourrice, se contient gracieusement avec
-nous, pour nous domestiquer & apprivoiser, sans se laisser du tout
-eschapper, à fin de ne nous estranger. Et tant plus nous sommes en
-grande necessité, plus s'efforce de nous secourir & aider.
-
- [En marge: Pourquoy les petits enfans sont tant aimez.]
-
-Et d'où vient cela aussi, que les petis enfans en leur puberté & tendre
-enfance sont tant chers tenus, tant aimez, mignardez & baisez, non
-seulement par leurs peres & meres, parens, & autres qui les cognoissent:
-mais encores un mortel ennemi, nonobstant sa malveillance & cruauté, ne
-desdaignera à les voir & regarder sans les outrager. Et quelques fois
-s'est trouvé que les bestes sauvages les ont nourris. Il fault que vous
-pensez que cela ne procede d'autre chose, sinon que pour estre tels
-petis enfançonnets, simples & hors de sentement & jugement, ils
-demeurent continuellement en la protection de la Folie: laquelle leur
-donne tant de grace, que en leurs babils & façons de faire, ils sont
-souvent plus plaisans, & donnent plus à rire que les plus grans
-farseurs, bouffons & basteleurs qui se pourroyent trouver.
-
- [En marge: L'Adolescence printemps de nostre vie.]
-
- [En marge: Les maladies & travaux accompaignent nos ans.]
-
-Apres ceste enfance vient à succeder la florie Adolescence, qui
-certainement est le printemps de nostre vie. Et n'y a personne qui ne
-sache bien comme les jouvenceaux adolescens en cestuy leur doux aage
-sont favorisez, caressez, aimez, dressez & aidez en leurs estudes &
-operations, & quel bien tout homme leur desire & procure: mesmement
-quand lon voit que leurs façons de faire ne sont trop austeres ne trop
-sages, mais qu'ils ont plaisante & affable conversation. Depuis, estans
-faicts hommes, soudainement qu'ils commencent à sentir & gouster les
-choses graves, & à les embrasser, deslors ils perdent la faveur & la
-grace; & leur beauté, vigueur & dexterité leur commence à faillir. Et de
-tant plus qu'ils se distrayent & esloignent de la Folie, pour entendre à
-la Prudence, de tant plus ils se font difformes & brutaux: En maniere
-qu'à peine les peult lon recognoistre pour ceux qui n'agueres auparavant
-pour leur singuliere beauté estoyent tant estimez & desirez. Et ainsi
-allans de mal en pis, croissent les ans en maladies, en fatigues & en
-travaulx, jusques à ce qu'ils soyent joincts à la dure & aspre
-vieillesse, laquelle est tant facheuse, que les vieillars elle fait non
-seulement aux autres, mais encores à eux mesmes desplaisans & ennuyeux.
-
- [En marge: Les vieillards reviennent au rang d'enfance.]
-
-Et vrayement il n'y auroit aucun qui peust comporter leurs fascheries,
-plainctes & querelles, si de nouveau la Folie meue de compassion de
-leurs miseres, ne les secouroit, en les faisant, comme elle a
-accoustumé, rajeunir & ragaillardir, les transformant & reduisant du
-tout en leur premier estat de insensez petits enfans: apres leur avoir
-faict oublier tous leurs arts, sciences & industries, & toute autre
-grande & importune negoce, pour eux addonner, ainsi que en leurs
-premiers ans, à la volupté & aux pratiques d'amour. Et alors il fault
-teindre les cheveux, porter la belle coeffe bien tissue, pour faire
-semblant que lon n'est point chauve, raser tous les jours la barbe,
-s'approprier, se perfumer, suborner macquereaux & macquerelles, escrire
-lettres amoureuses à leurs dames, & puis se marier avec jeunes filles
-sans douaire, desquelles par apres autres qu'eux sont possesseurs &
-jouissans. Et sur cela fault despendre & consumer son patrimoine à
-boire, à jouer, à ribler & enfolastrir du tout, tenants propos
-ordinairement de leurs amours, & disants choses vaines, pueriles &
-sottes: tout ainsi qu'ils eussent faict lors qu'ils vindrent au monde, &
-comme si jamais ils n'y avoyent esté.
-
- [En marge: Les vieillards aiment les petis enfans.]
-
-Et de ceste similitude de nature advient que les vieillars aiment tant
-ces petis enfans, & les petis enfans se resjouissent & prennent tant de
-plaisir avecque eux, que plus vont en avant en l'aage, tant plus ils
-perdent les sens & jugement: de sorte que sans y penser, ne eux en
-appercevoir, ils passent heureusement de la presente vie en l'autre,
-sans aucune douleur ne sentement de maladie, voire de la propre mort.
-Considerez donques encores une autre fois, combien nous sommes obligez à
-la Folie: Et pour certain, si les hommes fuyoyent du tout la Prudence, &
-demouroyent tousjours avecque la Folie, ils ne sentiroyent aucune
-molestie, melancholie ne travail, mais tousjours vivroyent heureux &
-consolez.
-
- [En marge: Les saiges & graves hommes subjects à fascheries &
- maladies.]
-
-Et encores qu'il ne soit ja besoing de prouver les choses claires &
-manifestes, toutesfois je vous prie regardez un peu des saiges & graves
-hommes, qui n'ont autre versation qu'à l'estude & aux lettres, à
-gouverner les estats, regir les Republiques, & traicter les negoces de
-grands seigneurs: vous les trouverez la pluspart palles, maigres,
-desfaicts & maladifs, & deviennent vieux & chenus devant qu'ils soyent à
-peine faicts jeunes. Ce qui n'est pas de merveilles, parce que les
-continuelles cures & sollicitudes, les divers pensemens, les travaulx &
-fatigues, & le veiller de la nuict, lever avant le jour, ne cognoissent
-jamais ne plaisir ne repos: mais tousjours travailler & avec le corps &
-avec l'entendement, les fait debiles, leur oste les esprits, & abbrege
-beaucoup leur vie, tourmentee en sorte, que quand vous voyez aucuns
-petits enfans ou jeunes garsons trop saiges, vous devez tenir pour
-certain & tresevident signe, que leur voyage ne sera pas long en ce
-monde, & que leurs ans ne dureront gueres. Mais au contraire, ceux qui
-sont grossiers & robustes, qui ne se soucient depuis le nez en amont, &
-fuyent les fatigues, s'esloignans le plus qu'ils peuvent de la Prudence,
-sont sains, gaillards & dispos, & vivent longuement sans aucune maladie.
-
- [En marge: Les Senois, peuple d'Italie.]
-
-A ceux-cy ne different pas beaucoup de complexion les Senois, qui est un
-peuple de l'Italie, lesquels par un commun & general edict sont de
-toutes les autres nations tenus & appelez fols publiques, comme ils
-meritent: mais encores beaucoup plus maintenant que jamais, ayans
-dechassé de leur ville aucunes familles & nobles citadins, qui avoyent
-en eux quelque peu de jugement de raison & prudence, & ont mis le
-gouvernement de leur Republique entre les mains de certains fols
-glorieux & effrenez, qui tous les jours font tant & de telles folies,
-que la Folie mesme ils en feroyent devenir folle.
-
- [En marge: Des Portugalois.]
-
-Avec eux contendent, il y a desja longtemps, les Portugalois, lesquels
-d'entre eux doit obtenir le pris de la Folie: & jusques icy n'y a esté
-donnee solution ne diffinition aucune.
-
- [En marge: Des Boulongnois.]
-
-Allez encores à la jadis saige Boulongne, qui usurpe le tiltre
-d'enseigner autruy, & vous verrez qu'ils tiennent tous les saiges
-enfermez & enchesnez és librairies, & laissent aller les fols par la
-ville, suyvis d'un chascun: à quoy ils prennent plaisir, & en donnent
-aux autres.
-
- [En marge: Des Florentins, Mantouans & Venissiens.]
-
- [En marge: Des Espaignols.]
-
-Et qui est-ce aussi qui ignore comme sont grands les fols à Florence, &
-combien ils peuvent. Que dirons-nous de ces babillards de Mantoue, & de
-ces couyons Venitiens avec leurs manches à plein fons, & leurs
-gondolles. Semblablement de ces seigneurs Espaignols, lesquels avec tant
-de leurs Juradios, & tant de leurs seigneuries se reputent les saiges du
-monde: n'ont-ils pas edifié en leurs plus nobles villes de tresgrands
-Palais, & à iceux assigné gros revenu, seulement pour nourrir &
-entretenir leurs fols?
-
- [En marge: Des François.]
-
-Et les bons François veulent-ils nier leur folie (si tant est qu'ils le
-voulsissent, comme je croy que non) les villes qu'ils ont faictes en
-Italie depuis quelques ans en çà, les manifestent & font declarer
-tresfols.
-
- [En marge: Des Genevois.]
-
-Nous tairons-nous des Genevois, lesquels oultre ce qu'à leur retour de
-leurs longs voyages trouvent leur famille creue & augmentee, vont
-tousjours, & mesmement en esté avecques leurs guarnachiolles, que nous
-disons socquenys de toille blanche, pour couvrir leurs belles robbes de
-soye, de peur de les gaster: & semble qu'ils viennent de beluter la
-farine pour faire le tourteau.
-
- [En marge: Des Neapolitains.]
-
-Il seroit trop long si je voulois raconter toutes les villes, les
-peuples, les provinces, & les nations que la Folie ha en sa peculiere
-protection: comme la laborieuse cité de Naples, que j'avois oublié à
-nommer, là où les follies sont appelees gentillesses. Et combien que le
-nombre des fols (comme lon sçait assez) soit infiny, toutesfois on
-l'estime encores plus grand pour l'affluence des personnes qui les
-suyvent. Et par cela se doit juger la Folie estre plus delectable
-d'autant qu'elle est plus frequentee.
-
-Or laissons à parler d'elle entant que touche les hommes mondains, &
-considerons un peu quelle est son auctorité au Ciel, aupres des dieux,
-que les Poetes anciens ont faict immortels & eternels.
-
- [En marge: Janus avec ses deux visages.]
-
- [En marge: Bacchus tousjours jeune & beau.]
-
-Premierement il est à un chascun manifeste, qu'à la porte du Ciel est
-tousjours Janus avec ses deux visages, l'un de jeune enfant, & l'autre
-de insensé vieillard: lesquels deux aages, comme vous avez ouy dire cy
-dessus, sont gouvernez par la Folie. Et telle forme de double visage est
-de soy tant folle & ridicule que tous ceux qui la voyent, subitement
-sont meuz & incitez à rire. En apres vous sçavez qu'il n'y a point de
-plus beaux, de plus aggreables ne de plus joyeux de ces dieux là, que
-ceux qui sont amis & alliez de la Folie. Bacchus est tousjours jeune &
-beau, pource que ordinairement en la compagnie d'elle il vit en
-continuels banquets, en danses, en jeux & en festes.
-
- [En marge: Cupido tousjours petit enfant.]
-
- [En marge: La Deesse Venus.]
-
- [En marge: La deesse Flora.]
-
- [En marge: Pourquoy est dict à Rome Camp de Flor.]
-
-Semblablement le lascif Cupido, qui est le plus beau sur tous les autres
-dieux, est tousjours petit enfant pource qu'il est tousjours fol. La
-belle Venus, source de toute beauté, qui tousjours se soubsrit, n'est
-elle pas une heure avec Mars, & une autre heure avec Adonis, prenant
-plaisir en lasciveté, en amours brutalles & perpetuelles festes? Quelle
-deesse fut jamais plus aggreable, & donna plus de soulas & plaisir au
-peuple Romain, que la deesse Flora: en l'honneur & memoire de laquelle
-la plus notable & plus frequente place de Rome est encores aujourd'huy
-appelee de son nom, Camp de Flor: C'estoit pource que en ses sacrifices
-& festes solennelles non seulement abondoyent les fleurs, & autres
-delices: mais encores aux grans theatres les dames toutes nues en la
-presence du peuple les celebroyent, avecque danses, chansons & jeux
-follastres, risees & autres demonstrations de joye desordonnee.
-
- [En marge: Mercure.]
-
- [En marge: Sillenus.]
-
- [En marge: Les Satyres.]
-
- [En marge: Pan.]
-
- [En marge: Apollo.]
-
-Il ne fault ja racompter les finesses & tours de passe-passe dont
-Mercure se delecte tant: Ne autrement parler de Sillenus, qui tousjours
-se trouve avoir beu d'autant: ne semblablement des Satyres qui dansent
-continuellement: n'aussi de Pan, qui avec ses fleustes chante chansons
-pour rire: & à fin de donner plus de plaisir à ceux qui l'escoutent, se
-peint le visage de meures, & de grains d'yebles. Et le blond Apollo
-quand est-ce qu'il chante aussi plus doulcement, sinon lors qu'il
-raconte ses vaines amours de Daphne avec sa doulce harpe?
-
- [En marge: Jupiter.]
-
- [En marge: Momus jecté hors du Ciel, & pourquoy.]
-
-Et pour ne perdre temps à parler de tous, n'y voit lon pas l'Altitonant
-Jupiter tant terrible, qu'avec ses fouldres il espouvante les hommes &
-les dieux, quand il se transmue tantost en Cygne, tantost en Taureau,
-tantost en Aigle, puis en une sorte, puis en une autre, pour donner
-ordre à ses amours, & soy delecter singulierement de la Folie: comme les
-autres dieux, lesquels le grand Momus voulut une fois reprendre: mais du
-commun conseil de tous il fut jecté hors du ciel, & le feit on
-trebuscher icy bas, à fin que là hault il ne demourast plus aucun
-moleste ne fascheux repreneur, qui aucunement destourbast le singulier
-plaisir de leurs folies. Et estant ce pauvre Momus tombé en terre, il
-demoura grandement esmerveillé, voyant que la Folie, laquelle il avoit
-voulu blasmer là hault, gouverne icy bas encores toutes choses.
-
- * * * * *
-
- [En marge: Raison & Prudence confinees au derriere de la teste.]
-
- [En marge: Le gouvernement du cueur baillé à la colere.]
-
-Celuy qui vouldra mettre peine & diligence de considerer l'universelle
-complexion des corps humains, il trouvera que la Raison & la Prudence
-ont en iceux trespetite part: mais c'est par la grace de benigne Nature,
-qui du commencement voulant subvenir & pourveoir aux hommes, cognoissant
-de combien ces deux dames Raison & Prudence estoyent contraires &
-nuisibles à la longueur & au repos de nostre vie, les alla sagement
-confiner en l'extreme & derniere partie de la teste: Ordonnant à tous
-les autres esprits appetitifs & sensitifs du corps, de tousjours eux
-opposer & formaliser contre elles. Et en ceste partie là les tiennent
-continuellement assiegees, comme quasi en une estroicte roche. En apres
-elle donna le gouvernement du cueur, qui est l'origine & source de
-nostre vie, à l'ardente colere. Et quant au reste de ce corps, il fut
-quasi du tout mis en la disposition & puissance de l'irraisonnable
-concupiscence, pour estre entre les autres appetits deux trespuissans
-contraires, qui tousjours s'opposeroyent & viendroyent combatre à la
-Raison & à la Prudence, comme à leurs manifestes ennemis: à fin que
-nostre vie humaine fust regie & gouvernee de ses affections & appetits
-avec plaisir & douceur, & non de la Raison & Prudence avec severité &
-aigreur.
-
- [En marge: La femme baillee à l'homme pour compagnie.]
-
- [En marge: L'opinion de Platon touchant les femmes.]
-
-Parquoy la divine Providence voyant l'homme estre né pour commander, &
-dominer sur les autres animaux, regir & gouverner l'universel: se
-doutant que par une dure necessité ou travail d'aucuns fascheux negoces
-il ne fust souvent contrainct avoir recours & se joindre à la Prudence:
-Elle voulut bien encores luy pourveoir d'une eternelle & inseparable
-compagnie, & luy bailla la femme, qui tousjours le divertit des griefves
-sollicitudes, tribulations & fascheries qu'il ha, ou lieu desquelles
-elle luy donne plaisir: estant un animal si goffe, & en toutes choses si
-follastre, que le divin & saige Platon, ne sçait bonnement s'il le doit
-mettre au nombre des animaux raisonnables ou brutaux.
-
- [En marge: L'opinion des Turcs touchant les femmes.]
-
-A laquelle opinion se conforme toute la secte des Turcs, qui ne permet
-que lon adjouste aucune foy ne creance, soit en causes civiles ou
-criminelles aux dicts & depositions des femmes: encores que toutes les
-femmes du pays fussent ensemble. D'avantage par les loix & constitutions
-Turquesques est defendu de croire que les ames des femmes soyent
-immortelles, ne qu'apres la mort ils aillent en Paradis, ainsi que font
-celles des hommes: mais qu'elles demeurent en ce monde pour estre, comme
-elles sont proprement, semblables à bestes sauvages: dont la divine &
-singuliere folie de ce sexe insensé est seule occasion.
-
- [En marge: Des femmes qui presument de devenir saiges, sçavantes &
- subtilles.]
-
- [En marge: Bocace.]
-
- [En marge: Dante.]
-
- [En marge: Petrarque.]
-
- [En marge: L'Asollan.]
-
- [En marge: L'Arcadie.]
-
- [En marge: Le Morgant.]
-
- [En marge: Orland furieux.]
-
- [En marge: Le Courtisan.]
-
- [En marge: Seraphin.]
-
- [En marge: Aretin.]
-
-Toutesfois entre elles il y en peult avoir quelques unes (si Dieu veult)
-qui contre leur naturel presument, en renonceant du tout à la Folie, de
-devenir saiges, sçavantes & subtilles: chose que la Folie en aucune
-maniere ne peult souffrir ne permettre: Et lors qu'ils debvroyent
-couldre, filer, & vacquer aux affaires & negoces domestiques, à quoy
-elles sont dediees, l'une fait profession de choses grandes, l'autre se
-veult du tout addonner à la Philosophie, & ordonne, parle & dispute du
-Monde, du Ciel, des Idees, de l'immortalité, & de la divine essence,
-comme si c'estoit un nouveau Aristote: & veult arguer aux excellens
-Philosophes, & aux plus grans Theologiens: Et souventesfois, quelque
-ignorante qu'elle soit, sera si hardie que de les reprendre. L'autre
-vouldra faire profession de la Poesie, se mordera la levre, & fait le
-bouquin, hume le vent & avalle sa salive, se persuadant que l'esprit du
-divin Homere, ou l'ame de la sage Sappho luy est entree au corps: Elle
-composera des vers, des petites lettres & chansonnettes d'amour, &
-disputera des Poetes Grecs, Latins & Tuscans, qui ont mieux & plus
-doulcement exprimé les affections & passions d'amour: mettra en avant un
-subtil argument sur le quatrieme des Eneides de Virgile, dira
-Épigrammes, chappitres, chansons, sonets & madrigales, faisant une
-anatomie de la langue Tuscane, pour la rechercher & retourner parolle
-par parolle. La façon de parler de Bocace ne la satisfera pas, par ce
-que en d'aucuns lieux il ha beaucoup de rude & du vieil. Elle dira que
-Dante fut beaucoup plus sçavant que bien orné en son langage: Aussi que
-ce n'est pas grand'chose que des Triomphes de Petrarque: Que la nouvelle
-Grammaire avec l'Asollan sont trop affectez: Que l'Arcadie est une
-traduction sans invention, & n'est pas Tuscane: Le Morgant est mal limé:
-Orland furieux delecte le commun peuple, mais en plusieurs lieux se
-treuve qu'il default de jugement, & se perd & abysme aux adulations: Le
-Courtisan est Lombard, & a prins l'invention d'autruy. Quant au
-Seraphin, & quelques autres qui ont par cy devant eu cours, & ont esté
-fort estimez, n'est pas grand cas, & à peine meritent ils d'estre leuz.
-Elles se mocquent de Aretin, disans qu'il n'est point argut, sinon à
-dire mal d'autruy, quand la bouche ne luy est close avec quelque
-present. Conclusion, tout ce qui a esté dict par quelques fameux &
-singuliers Autheurs que ce soyent, ne les peult aucunement satisfaire ne
-contenter, tant elles pensent avoir grand' engin, dy-je bon entendement.
-
- [En marge: Des femmes qui s'addonnent à la Musique.]
-
- [En marge: De celles qui s'addonnent aux bals & danses.]
-
- [En marge: De celles qui se delectent à se faire trouver belles.]
-
-Il y en a quelques autres qui s'addonnent à la Musique, & à sonner des
-instrumens, qui ne peuvent accorder: Et pour entretenir des maistres à
-leur monstrer, despendent & consument follement tout ce qu'elles ont:
-ayants plus de soing & curiosité de faire leurs voix plus doulces &
-gracieuses, que leur propre vie. Que dirons-nous maintenant de celles
-ausquelles le baller & le danser plaist tant, que jamais elles ne
-parlent d'autre chose: s'exercitans & glorifians és gaillards &
-aggreables mouvemens & fredons du corps: en mesurant leurs pas par
-simples, doubles & reprinses, avec reverences & contenances: en quoy
-s'en va & consume la plus grande partie du temps & de leur substance.
-Mais toutes generalement se delectent & mettent peine entre autres
-choses de se faire trouver belles & plaire à autruy, & non sans bonne &
-juste occasion: car la beauté seule est ce qui les fait aimer, reverer &
-desirer: Et de ceste singuliere faveur elles ont obligation
-principalement à la Folie, qui ne laisse jamais la Prudence avoir en eux
-aucune part, & quasi tousjours les maintient en florissant aage &
-perpetuelle beauté.
-
- [En marge: Des jouvenceaux entrans en aage viril.]
-
-Et si ce n'estoit elle, il leur adviendroit comme aux jouvenceaux,
-lesquels incontinent qu'ils sont entrez en aage viril, & és ans de la
-discretion & prudence, se transforment & desguisent du tout: la barbe
-leur croist & devient longue: leur voix s'engrossit & fait rude: & leur
-jadis beau visage s'emplit de riddes, & leur corps se couvre de poil &
-devient brutal. Voyez là les beaux dons & fruicts qu'ils reçoivent de la
-Prudence, lesquels vrayement sont dignes d'elle.
-
- [En marge: Des moyens qu'usent les femmes pour se faire tousjours
- sembler jeunes & belles.]
-
- [En marge: Inconveniens advenus à Luculle & Lucretius par les
- femmes.]
-
-Mais la benigne Folie, ayant memoire qu'elle mesmes est femme, comme à
-ses trescheres & tresamees ministres, ne laisse ainsi venir aux femmes
-le poil, ne muer la voix, qui leur demeure puerile, & tousjours leur
-conserve le visage avec le reste du corps lisse, tendre & delicat: leur
-monstrant & enseignant mille arts, mille secrets, mille remedes pour les
-faire tousjours sembler jeunes, belles & mignottes. Et d'autre costé
-elle leur laisse par honnesteté l'art magicque, les enchantemens, les
-sorceries, les devinations, & autres arts damnez & reprouvez, dont elles
-ont accoustumé d'user pour se faire caresser & adorer: tenants
-ordinairement leurs quaissettes & petits coffres, leurs licts, leurs
-vestemens & leurs bourses pleines de figures & images conjurees de neuds
-de cheveux, de parchemin avorton, avec les caracteres & noms des
-infernaulx esprits: avec lesquels elles font sortir les hommes hors de
-leur sens: & aucunesfois leur font perdre le sentement avec la vie
-ensemble: Ainsi que autresfois (pour ne parler des vivans) il s'est veu
-du tresvertueux & magnifique Luculle, & du sçavant Lucretius, lesquels
-en rendront pour jamais un eternel tesmoignage. Et encore que telles
-diaboliques inventions desplaisent grandement à la Folie: toutesfois les
-cognoissant estre femmes, c'est à sçavoir folles, effrenees, sans mode &
-sans mesure, les comporte le mieux qu'elle peult.
-
- [En marge: Des habits des Italiennes & Espagnoles.]
-
- [En marge: De la chaussure.]
-
- [En marge: Des coiffures.]
-
-Or maintenant puis qu'il vient à propos de parler de leurs habits, de
-leurs gorgiasetez, ornemens, pompes & mignotises, mesmement de celles de
-nostre Italie & des Espaignes, Il est necessaire de imiter les Poetes,
-lesquels non seulement au commencement de leurs oeuvres, mais encores au
-milieu de celles où ils traictent choses ardues & difficiles, ont
-accoustumé d'invoquer à leurs secours les sacrees Muses: car je ne sçay
-où je doy commencer. Si je leur regarde aux pieds, je leur voy certaines
-pantoufles ou patins si haults & si hors de mesure, qu'ils ressemblent
-plus à eschasses, qu'à autre chose: Et si elles n'ont quelqu'un qui les
-soustienne & conduise par la main de pas en pas, elles sont tousjours
-prestes à tomber. Si je les regarde à la teste, je les treuve tant
-desguisees avec plumes & pannaches, bonnets & coiffes garnis de fers &
-boutons d'or, de medalles, enseignes & devises nouvelles, que à grand'
-peine les peult on cognoistre.
-
-Aucunes penseront estre plus aggreables, & avoir meilleure grace avec
-bourrelets soubs leurs coeffes, lesquels elles portent plus haults que
-les cornes de leurs maris. L'autre se pensera plus gorgiase d'estre
-coeffee à la Moresque, ou d'une autre nouvelle façon: applicquant à ses
-oreilles persees, les grosses perles, & autres joyaux. L'une noue ses
-cheveux, l'autre les mipartit & fait la greve entre deux. L'une les
-veult avoir blonds: l'autre les desire avoir noirs, & avec le fer faict
-à propos, ou avec le feu, les fait crespeler: Et pour les rendre plus
-reluisans y applicque du souffre vif, & les decore un jour d'un
-chappelet d'or singulierement elabouré, & un autre jour avec bagues
-precieuses.
-
- [En marge: Des fards & peintures des femmes.]
-
-Quant à se peindre & peler les sourcils, c'est chose ordinaire.
-Semblablement de faire la peau blanche, les joues & les levres colorees.
-Et ne fut, ne ny aura jamais peintre qui peust adjouster en cest
-endroict à leur artifice. Au regard de distiller eaues, gomme dragant,
-allun de roche, argent sollymé, & autres semblables mixtures &
-compositions, pour faire la face claire & reluisante, unir & lisser la
-peau: de sorte que en leur visaige lon se peult facilement mirer:
-certainement elles en sçavent ce qui en est, & en ont l'art tout entier.
-Le petit drappelet teinct, les savons, les pommades, & les pouldres pour
-les dents & pour l'haleine, les muscadins composez de succre & de muscq,
-& autres especes de dragees, huilles, eaues & senteurs de mille sortes,
-ne sont plus gueres d'elles prisees ne estimees, pource que les
-Perfumeurs les ont trop dilvuguees: mais maintenant elles vont tant
-chargees de pouldre de chippre, d'aloes, de benjoyn, de muscq, de
-civette, d'ambre, & autres infinies odeurs, qu'il n'est pas croyable.
-
- [En marge: Response d'un grand Prince touchant les perfums des
- femmes.]
-
-Et n'y a pas long temps qu'il fut demandé à un grand Prince, comme il
-avoit esté satisfaict d'une dame, avec laquelle il avoit prins soulas &
-plaisir: il jura qu'estant avec elle, il luy sembloit proprement estre à
-vespres, où, comme vous sçavez, lon a accoustumé de remplir l'Eglise
-d'odeur d'encens. Et ainsi respondit ce gracieux Prince, ne sachant
-mieux exprimer de combien sans propos la dame s'estoit perfumee. Et
-encores que semblables senteurs se vendent au poix de l'or, toutesfois
-elles n'en font cas, & les reputent pour petites choses, au pris de
-leurs grands secrets qu'elles sçavent, & que tant elles estiment: comme
-de faire, que le poil osté & arraché ne revienne plus, que le sein
-avallé se releve, & que les choses trop larges se restresissent.
-
- [En marge: Des joyaux & affiquets.]
-
-Conclusion, ce seroit chose aussi par trop longue & ennuyeuse à reciter
-des joyaux, chaisnes, brasselets, & divers habillemens de nouvelles
-façons, que quasi tous les jours elles changent: Esquelles varietez,
-diversitez & excessives despenses, se monstre manifestement & apertement
-quelle est l'abondance de leur folie, & le peu de leur cerveau. Et qui
-est celuy qui pourroit suffisamment parler de leurs riches chemises, de
-leurs calceons brodez & pourfilez, de leurs gands tressez & perfumez, de
-leurs esventails, de leurs martres sublimes pendantes, & de leurs
-patenostres de senteurs, qu'elles tiennent tousjours és mains, non par
-devotion, mais par lasciveté & folie.
-
- [En marge: Des femmes desguisees, & faisans actes virils.]
-
- [En marge: Folie se trouve és festes & banquets.]
-
- [En marge: Platon en son banquet.]
-
-Ne s'en est-il pas veu quelques unes habillees en paiges, courir les
-chevaux Turcqs & rudes en bouche, & manier les aspres coursiers:
-s'efforceans de faire tous actes virils? Et je vous demande comme cela
-se pourroit comporter, si la doulce Folie en cest endroit ne les
-accompaignoit. Il fault aussi entendre que ce qui leur fait avoir tant
-de faveur & de grace en leurs oeillades, en leur rire sans propos, & à
-faire des tours plus qu'un singe, n'est autre chose, que d'autant plus
-qu'elles sont folles, plus elles sont plaisantes, aggreables &
-delectables. Par cela doncques je conclud, que manifestement se peult
-cognoistre que de tous les plaisirs qui se reçoivent des femmes, nous en
-sommes tenus & obligez à la Folie. Laquelle encores si elle ne se
-trouvoit és festes & banquets, certainement lon ne s'y resjouyroit
-point, comme lon fait: pource que la silence y seroit gardee, & par
-consequent la gravité & la melancolie: & ressembleroyent tels banquets
-aux repas que font les bonnes gens de village pour l'honneur des
-obseques & mortuailles de leurs amis trespassez. Vous entendez bien
-qu'és grands & magnifiques banquets lon invite des dames principalement,
-pour avec leur presence & folies telles que dessus, donner plaisir aux
-hommes assistans. Aussi Platon en son banquet vouloit tousjours avoir
-devant luy Alcibiades, pour luy donner allegresse & plaisir, avec sa
-singuliere beauté.
-
-En ces festins & banquets lon a accoustumé de faire venir les plaisans,
-les bouffons & farseurs, pour reciter comedies, danser morisques, jouer
-farces, faire musique, & mille autres choses plaisantes, pour tenir les
-invitez & conviez en feste & en joye. Et cela delecte plus beaucoup que
-les viandes delicates & bien preparees, lesquelles nourrissent seulement
-le corps, & incontinent le font saoul: mais les joyes & plaisirs
-nourrissent & delectent l'esprit, les yeux, les oreilles, & tous autres
-sentimens spirituels: & tant plus ils les goustent, tant moins en
-sont-ils rassasiez. De là vient, que lon s'invite l'un l'autre à boire:
-& apres bon vin, bon cheval, fault faire le Roy, le Seigneur, qui ne
-commande autre chose que folies. Puis fault mettre des chappeaux au lieu
-de couronnes, burler, gaudir & chanter, & faire autres infinis jeux, &
-choses pour rire, qui se font ordinairement en tels banquets: lesquels
-tant plus sont pleins de folie, tant plus sont plaisans, aggreables &
-delectables.
-
- [En marge: De ceux qui ne s'aiment és grands bancquets.]
-
-Toutesfois il s'en trouve d'aucuns qui ne se soucient pas fort de
-semblables plaisirs: & sont beaucoup plus aises de communiquer & eux
-resjouir avec leurs amis en charité & benevolence. Et vrayement je
-confesse qu'il n'y a chose en la vie humaine qui soit plus necessaire,
-ne de plus grande consolation aux hommes, que d'avoir amis que
-singulierement tu aimes, & dont tu sois singulierement aimé: avec
-lesquels selon les occurrences & necessitez tu te peulx douloir &
-consoler, comme avec toy-mesmes: & lesquels aussi prennent non moindre
-cure & solicitude de tes affaires & negoces, que de leurs propres. Mais
-en vous prouvant manifestement que ce tant grand benefice procede mesmes
-de la Folie, ne jugerez-vous pas de tant plus estre à elle tenus?
-
- [En marge: La varieté & difference des hommes en toutes choses.]
-
- [En marge: La Folie trompe nos jugemens en ce que nous aimons.]
-
- [En marge: Pourquoy Cupido est peinct aveugle.]
-
-Regardez doncques quelle est la varieté & difference des hommes, non
-seulement en leurs visages & complexions, mais encores és langues, és
-estudes, és coustumes & és façons de faire, és arts, exercices, gousts,
-appetits & volontez, affections & operations: où ne se pourroit trouver
-aucun qui du tout fust à l'autre semblable. Et vous jugerez si en telle
-diversité (dont plus grande ne se pourroit imaginer ne penser) lon
-sçauroit trouver ne amour ne benevolence qui fust ferme & stable: si la
-Folie qui trompe nos jugemens, & deçoit nos yeux, ne cachoit & couvroit
-les fautes & imperfections l'un de l'autre. Et à ceste occasion les
-peres trouvent beaux leurs enfans difformes & contrefaicts: les amis
-avaricieux, nous les appelons chiches & diligens: & les prodigues, qui
-sans riens retenir abandonnent & jettent le leur sans discretion, nous
-les tenons pour benins & liberaux: aucuns taquins, qui tousjours sont
-estudians sur la tromperie & pour decevoir leur compaignon, nous les
-disons caults & prudens: certains insensez & lourdaults, qui ne sçavent
-à grand' peine s'ils sont nez, nous les reputons pour simples & bonnes
-personnes: les melancoliques, pour ingenieux & industrieux: les furieux
-& temeraires, pour vaillans & hardis: les timides, pour discrets & bien
-advisez. En somme, par la benignité & douceur de la Folie, nous aimons
-leurs defaults & imperfections, & louons de gayeté de cueur les extremes
-vices, comme la singuliere vertu. Aussi vous voyez que le dieu Cupido,
-qui est la principale occasion, & l'auteur de toutes amitiez &
-gratieusetez, se peint aveugle: d'autant que les choses tresbelles il
-fait sembler laides & difformes: & celles qui de soy sont laides &
-difformes, il les fait trouver belles & aggreables, selon & ainsi que
-nos sens & jugemens sont guidez & conduicts de la Folie.
-
- [En marge: Du mariage, & comme il est entretenu par la Folie.]
-
-Le Mariage, qui n'est autre chose que une perpetuelle & inseparable
-compagnie entre le mary & la femme, ha grande voisinance & conformité
-avec l'amitié: Et si les maris avant que d'eux marier vouloyent, comme
-prudens, eux informer & enquerir de la vie, des complexions, & de toutes
-les façons de faire de leurs femmes: sans aucune doubte ils trouveroyent
-tant de belles choses, & si diverses, que nul, ou bien peu se
-marieroyent. Et si depuis qu'ils sont mariez, ils s'estudioyent aussi à
-diligemment observer, & subtilement veoir & prendre garde à toutes les
-faultes & erreurs d'elles, ô Dieu! en combien de travaux, en quelles
-contentions & en quels tourmens vivroyent-ils? Certes il ne seroit pas
-possible qu'ils peussent ensemble durer, ne jamais n'auroyent une seule
-heure de repos: mais se verroyent tous les jours infinis divorces, &
-choses beaucoup plus mauvaises que cela, sans les separations des licts,
-qui se font aujourd'huy, lesquels se feroyent encores plus souvent,
-voire à toutes heures, si la Folie à cela ne pourveoit & donnoit ordre:
-Car incontinent que l'homme & la femme sont couchez & joincts ensemble,
-elle se met entre eux deux, & fait que non croyant, supportant &
-dissimulant les deffaults l'un de l'autre respectivement, vivent en si
-grande amour, en si parfaicte charité, & en telle mutuelle affection,
-que en deux corps il semble n'estre qu'une seule ame: & ne sentent point
-lors les cruelles passions & griefves angoisses dont ordinairement sont
-tormentez & dessirez les esprits des pauvres malheureux jaloux, les
-induisant aucunesfois à faire horribles tragedies.
-
- [En marge: Aucune conjonction ne obeissance ne seroyent fermes sans
- la Folie.]
-
-Et certainement les peuples ne pourroyent souffrir ne tolerer les
-Princes, ne les Princes les aimer, ne les serviteurs les seigneurs, ne
-les fils les peres, ne les disciples leur maistre d'eschole, ne
-semblablement aucune compagnie ne conjonction ne pourroit demourer ferme
-ne durable, si la Folie avec sa douceur & benignité ne les venoit à
-domestiquer, apprivoiser & addoulcir: de sorte qu'aimant la moleste &
-dure severité, avec le trop sçavoir, l'un benignement comporte l'autre:
-Ainsi par le benefice de la Folie tout le monde vit en charité & union,
-& se conserve en amitié. Je pense bien qu'il vous semblera quasi
-incroyable que la Folie puisse faire les grandes choses que je vous ay
-racontees: mais donnez moy benigne audience, & vous orrez & entendrez
-qu'elle en fait beaucoup de plus grandes.
-
- * * * * *
-
- [En marge: De la Nature.]
-
- [En marge: Les hommes ne sont jamais contents de leurs conditions.]
-
- [En marge: La Folie nous persuade que nous passons les autres.]
-
-La Nature, laquelle en beaucoup de choses a esté plustost trescruelle
-marastre que benigne mere, a engendré en nos esprits desirs & affections
-insatiables, avec infinies passions, dont quasi tous les jours ils sont
-tourmentez. Entre autres lon voit que les discrets & les prudens jamais
-quasi ne se contentent d'eux-mesmes, ne des choses qui leur touchent &
-appartiennent, estimans singulierement celles d'autruy. Et si la Folie
-ne se trompoit & abusoit en nos mesmes defaults, comme en ceux de nos
-amis: qui seroit celuy lequel ne se contentant de soy mesmes, vouldroit
-presumer de pouvoir satisfaire à autruy: ou bien penser faire aucune
-chose avec grace, luy semblant de soy estre desaggreable? De là
-proviendroit que desesperans de nos propres jugemens & entendemens, nous
-ne nous adventurerions, ne mettrions jamais peine d'acquerir nom ne
-louange aucune, & tousjours vivrions sans gloire & reputation. Mais la
-Folie voulant s'esvertuer aux faicts magnanimes, se fait amouracher de
-nousmesmes, nous persuadant qu'en nos exercices & operations, nous avons
-beaucoup l'advantage, & passons tous les autres. Et qui est celuy qui
-pourroit nier qu'aimer soymesmes, & avoir en admiration ses propres
-choses, ce ne soit la plus grande folie du monde: toutesfois cela
-pourtant contente les hommes, & quasi les rend heureux.
-
- [En marge: L'autheur discourt touchant son livre.]
-
-Quant à moy escrivant ceste mienne folie, j'esprouve assez de combien
-est grand ce plaisir, me semblant quelquefois avoir trouvé invention
-aucunement subtile, ingenieuse & belle, & ne l'avoir encores trop
-lourdement escripte; mais si aucuns viennent par cy apres à veoir & lire
-telles lourderies, ils pourront facilement juger & cognoistre comme en
-cest endroict je suis excessivement trompé & abusé: estans choses
-indoctes, impertinentes, mal limees, & sans aucun goust ne saveur. Or
-elles seront telles que lon voudra, si est-ce toutesfois que pour
-l'amour & grace de la Folie, je ne me suis peu delecté à les escrire: &
-ay esperance que paradventure elles ne desplairont point à quelque autre
-bon & honneste compaignon, qui ne sera du tout ennemi de la Folie.
-Conclusion, il se peult clairement cognoistre que tous les grands &
-glorieux faicts procedent de l'instance de la Folie, & la plus grande
-part se font avec son aide & faveur.
-
- * * * * *
-
- [En marge: Des guerres & faicts-d'armes, & quelle grande folie
- c'est.]
-
- [En marge: A quelles gens appartient la vacation de la guerre.]
-
- [En marge: Quel conseil y est requis.]
-
- [En marge: Demosthene.]
-
- [En marge: M. T. Ciceron.]
-
- [En marge: Sosyne.]
-
- [En marge: Xenocrates.]
-
-Qui est celuy qui ignore que les guerres & les faicts d'armes ne soyent
-les plus grandes & haultes choses qui se puissent faire & exercer entre
-les hommes, puis que de là sourdent & procedent les grans Empires, & la
-supresme autorité des trespuissans Rois, qui font trembler tout le
-monde, avec leurs exercites & armees. Et qu'est-ce qu'une bataille,
-sinon la plus grande folie que lon sçauroit imaginer, quand lon y perd
-quasi tousjours beaucoup plus que lon n'y gaigne? Là on est à l'effroy
-des sons de tabourins & de trompettes entre les terribles &
-espouantables bruits & coups d'artillerie, ausquels n'y a nul rampart.
-Et puis en la meslee des coups de main où se respand le sang de tous
-costez, à la discretion de la Fortune & de la Folie, qui gouverne tout
-cela. Et desirerois bien sçavoir quel lieu pourroyent tenir là les
-saiges avec leur prudence, leurs ombres & continuelles estudes. Certes
-ce n'est pas ce qu'il leur fault, & ne leur est la guerre convenable,
-car ils n'ont ne force ne vigueur: mais ce mestier & telle vacation
-appartient à fols, desbridez, larrons, volleurs, braves, ruffians,
-pauvres, malheureux, audacieux, deseperez & furieux: lesquels n'ayants
-ne bien ne cervelle, n'estiment leur propre vie, & moins encores se
-soucient des manifestes & evidens perils. Toutesfois lon dit communément
-que le conseil vault beaucoup au faict de la guerre: ce qui ne se peult
-nier: Mais il s'entend aussi le conseil des Capitaines, & hommes
-experimentez à la guerre, & non des personnages doctes & sçavans, ne des
-Philosophes, qui naturellement ont peu de cueur, & sont pusillanimes.
-S'en est-il trouvé de plus sçavants ne plus eloquents que Demosthene &
-Marc Tulle Ciceron, qui ont esté & demeureront perpetuellement fontaines
-de l'eloquence Grecque & Latine: Et toutesfois lon voit par escript que
-tous deux furent merveilleusement timides: de sorte que Demosthene en un
-faict d'armes, que luy-mesmes avoit persuadé & dressé, subitement qu'il
-vit devant luy ses ennemis, leur tourna le dos, & jettant sa targe sur
-l'espaule en fuyant alla dire, Celuy qui fuit, une autre fois peult
-combattre: voulant faire croire par cela, que meilleur estoit de perdre
-l'honneur que la vie. Quant à Marc Tulle, il trembloit tousjours au
-commencement de ses oraisons. Et de nostre temps un nommé Sosyne estant
-si excellent docteur, que durant son vivant n'a esté son pareil: Luy
-venu en public consistoire de la part de sa Republique rendre obeissance
-au Pape Alexandre, demoura, comme feit Xenocrates tout court, sans
-sçavoir ce qu'il devoit dire. Et plusieurs autres hommes tressçavans ne
-sont-ils pas semblablement en leurs oraisons & concions souvent demourez
-comme muets, sans pouvoir dire une parolle? Voyez doncques ce que
-eussent peu faire tels personnages s'ils eussent eu à combattre avec les
-harquebouzes, que seulement avec la parolle, ils se sont trouvez
-espouvantez & esperdus.
-
- [En marge: Les sages ont esté le plus souvent ruine de leurs
- Republiques.]
-
- [En marge: Tiberius & Caius freres.]
-
- [En marge: Les deux Catons.]
-
-D'avantage lisez les histoires, & vous trouverez que les saiges ont esté
-quasi tousjours la ruine de leurs Republiques. Et pour revenir aux deux
-personnages que j'ay cy dessus alleguez, c'est assçavoir Tulle &
-Demosthene, n'ont-ils pas hazardé & puis ruiné, l'un la Republique des
-Atheniens, & l'autre celle des Romains, avec leur grand babil? Et les
-deux freres, qui furent dicts Gracchi, Tiberius & Caius, treseloquens
-entre les autres de leur temps, ne tournerent-ils pas avec leurs loix
-plusieurs fois dessus dessoubs la cité de Rome, jusques à tant que en
-leurs seditions & contentions ils perdirent la vie? Et les deux Catons,
-qui entre les Romains furent tenus tressages, le plus grand desquels
-reprenoit & accusoit ordinairement quelque citadin: ne troubla-il pas la
-Republique? Et le mineur, voulant avec trop grande severité defendre la
-liberté du peuple Romain, ne fut-il pas cause & occasion de la faire
-perdre? L'on peult facilement & aiseement juger par cela de combien sont
-les peuples heureux n'ayans point ces sages avec eux.
-
- [En marge: Du peuple de l'Indie Occidentale.]
-
- [En marge: Les Espaignols ont interrompu la façon de vivre du peuple
- susdict.]
-
-Et en font d'avantage preuve suffisante & manifeste, la vie, les
-coustumes & les façons de faire du peuple nouvellement descouvert en
-l'Indie Occidentale, lesquels bienheureux sans loix, sans lettres, &
-sans aucuns saiges, ne prisoyent rien l'or, ne les joyaux precieux: & ne
-cognoissoyent ne l'avarice, ne l'ambition, ne quelque autre art que ce
-fust: prenoyent leur nourriture des fruicts que la terre sans artifice
-produisoit: & avoyent comme en la Republique de Platon, toutes choses
-communes, jusques aux femmes & petits enfans: lesquels dés leur
-naissance ils nourrissoyent & eslevoyent en communité comme propres. Au
-moyen dequoy tels petits enfans (recognoissans sans aucune difference
-tous les hommes pour leurs peres) sans haine ne passion aucune vivoyent
-en perpetuelle amour & charité: tout ainsi qu'au siecle heureux qui fut
-dict doré du vieil Saturne. Laquelle joyeuse, gracieuse & pacifique
-façon de vivre, les ambitieux & avaritieux Espaignols leur ont troublee
-& interrompue, en communiquant & frequentant en ceste Region: Car avec
-leur trop de sçavoir, leurs grandes finesses, leurs tresdures &
-insupportables loix & edicts l'ont remplie de cent mille maux,
-fascheries & travaux: tout ainsi que s'ils avoyent porté pardelà le
-vaisseau de Pandora.
-
- [En marge: Sentence de Platon non approuvee.]
-
-Pour ces causes je voudrois bien demander si lon doit louer & approuver
-la sentence de Platon, qui dit que les Republiques seroyent heureuses
-estans gouvernees de Philosophes. Là dessus je respondray que non: mais
-que les peuples ne sçauroyent estre plus malheureux, n'en plus grande
-calamité, que d'eux veoir tomber és mains de tels philosophastres & trop
-saiges hommes.
-
- [En marge: Anthonin Empereur Romain.]
-
- [En marge: Commode dict Incommode.]
-
- [En marge: Les sages ont souvent des fils fols, & pour raison.]
-
-Et encores qu'il se die qu'Anthonin Empereur Romain, qui par sa doctrine
-& louable façon de faire estant surnommé philosophe, fust un tresbon
-Prince: toutesfois apres sa mort il a esté estimé & reputé
-trespernicieux à la République, ayant laissé pour successeur son fils
-nommé Commode, tant vicieux, que ce nom Commode luy fut renversé, estant
-appelé Incommode & ruine de son siecle. Cela advient quasi tousjours à
-ces trop saiges personnages, qu'ils laissent des fils fols & insensez,
-lesquels ne leur ressemblent de riens. Et la raison est, que nature ne
-veult que la mauvaise semence de ces trop saiges hommes pullulle &
-multiplie: Car oultre ce qu'ils sont (comme nous avons ja dict) la ruine
-& la peste du peuple, ils se trouvent encores en leur conversation &
-frequentation avecque les autres hommes, fort molestes, fascheux, odieux
-& intolerables en toutes les actions humaines.
-
- [En marge: Un peuple en Norvvegue chasse de son conseil tous les
- sçavans.]
-
-Et à ce propos il y a un peuple en Norvvegue, lesquels considerans
-combien sont pernicieux les sçavans & lettrez au gouvernement de leur
-Cité & Republique, font crier à haulte voix par leur huissier ou
-herault, quand ils veulent entrer en leur conseil publique, Dehors
-dehors tous lettrez. Ne voulans souffrir qu'aucun entendant les lettres
-demeure ne comparoisse là en ceste compaignie: à fin qu'avec les
-sophistiqueries des lettres leur jugement naturel & sincere (qui n'ha
-besoin d'interpretation) ne soit aucunement interrompu.
-
- [En marge: Combien les sages sont fascheux en toutes les actions
- humaines.]
-
-Si de malheur aucuns de ces sages entrent en un banquet, soudainement
-avec leur trop de gravité, leur pondereux propos & fascheux discours,
-ils le remplissent tout de tristesse, melancholie & silence. S'ils sont
-appelez aux festes, aux danses, aux jeux, à ouir chanter & sonner
-d'instrumens de Musique, ils veulent que lon pense que tout procede &
-est faict pour l'amour d'eux. Et toutesfois ils sont comme l'asne au son
-de la lyre: car ils ne sçavent que c'est que de se resjouir, de baller
-ne de danser. Si d'adventure ils interviennent en quelques bons,
-gracieux & honnestes propos d'hommes joyeux, facetieux & aggreables,
-leur presence les fait incontinent taire, & leur faillir la parolle,
-comme s'ils estoyent veuz du loup. Aussi en entrant aux theatres &
-publiques spectacles lon les reçoit pour fascheux & molestes: de sorte
-que souvent ils sont contraincts d'eux en aller & vuider la place, comme
-quelques fois est advenu au saige Caton: à fin qu'estans là ils
-n'empeschent les plaisirs, risees, demonstrations de joye & follastries
-du peuple. Et consequemment s'ils ont à achepter ou à vendre,
-contracter, negocier, ou faire les autres choses qui appartiennent à
-l'exercice & office de nostre vie: jamais ne se pourront bien accorder
-avec les autres hommes, lesquels en bon langaige sont quasi tous fols, &
-ne traictent que folies en la plus grande part de leurs actions: & si
-ont continuellement à besongner avec des fols. Par ainsi la concorde &
-convenance ne pouvans avoir lieu en ceste tant grande curiosité de vie,
-de coustumes & d'opinions, fault confesser que ces sages sont par la
-leur trop grande curiosité & sagesse, extremement hays de tous.
-
- [En marge: Aristides surnommé le juste.]
-
- [En marge: Socrates.]
-
- [En marge: Messire Cecho & Copula, finent leurs jours par les
- bourreaux.]
-
- [En marge: Messire Falcone meurt de fascherie.]
-
-Aristides surnommé le juste, fut-il pas pour sa trop grande justice &
-sagesse chassé d'Athenes, & envoyé en exil? Et Socrates, qui par
-l'oracle d'Apollo fut jugé le plus sage de son siecle, ne fut-il pas
-aussi (seulement pour son trop grand sçavoir) condamné à mort: lequel
-estant en prison, beut du jus de la Cicue pour exterminer ses jours.
-D'avantage du temps de nos derniers peres, Messire Cecho, Secretaire du
-seigneur Jean Galeace Duc de Millan: & un autre nommé Copula, du Roy
-Alphonce de Naples: Et Messire Falcone, qui estoit au Pape Innocent
-huictieme, n'estoyent-ils pas reputez les plus sages, & plus prudens
-hommes de toute l'Italie? Les deux avec leur prudence finirent leur
-miserable vie par la main des bourreaux: & le tiers voyant le Pape son
-maistre mort, qui avoit si grande creance en luy, & duquel il estoit
-tant estimé, & qu'en son lieu estoit creé au papat Alexandre VI. son
-plus grand ennemi, mourut soudainement d'ennuy & fascherie.
-
- [En marge: Jean Jacques de Trevolse.]
-
-Encores ne s'est-il point veu de ce temps de plus prudent ne vertueux
-Chevalier, que le seigneur Jean Jacques de Trevolse; si est-ce que luy
-se trouvant relegué en France, est mort avec peu de contentement.
-
- [En marge: Archisages retournez au college de Folie.]
-
-Je parlerois aussi volontiers d'aucuns autres Archisages, que nous avons
-veus avec leur prudence presumer de gouverner & reformer le monde: si
-n'estoit que depuis avoir esté par eux eschappez des mains de la
-Prudence, ils sont avec si grande ardeur venus à trois pas & un sault,
-eux jetter en nostre college de Folie, que certainement j'espere encores
-un jour (si les tresveritables signes qui apparoissent en eux ne me
-trompent) de les veoir en nostre profession faire miracles. Or estant
-doncques ces saiges inutiles à eux-mesmes, & à leur patrie, & hays quasi
-de tout le monde, laissons les avec leur prudence & sagesse malheureux &
-infortunez: & d'autre costé considerons de combien tousjours a esté la
-Folie utile aux choses publicques & privees.
-
- * * * * *
-
- [En marge: L'excellence de la liberté.]
-
- [En marge: Junius Brutus.]
-
- [En marge: Tarquin Roy superbe.]
-
- [En marge: Menenius Agrippa.]
-
- [En marge: Themistocle.]
-
- [En marge: D'un Sicilien.]
-
- [En marge: Galuaguo Visconte.]
-
- [En marge: Sertorio.]
-
- [En marge: Numa Pompilius.]
-
- [En marge: Machomet.]
-
-Est-il en ce monde rien plus cher aux hommes nobles & de bon cueur que
-la liberté: pour laquelle lon doit mille fois, s'il en est besoin,
-mettre sa propre vie en peril & danger? Les Romains ne l'acquirent-ils
-pas du commencement par les oeuvres de Junius Brutus, lequel feignant
-estre aliené de son sens, avec l'aide de la Folie, les delivra de la
-servitude & tyrannie du Roy Tarquin tant superbe, pour les faire joyr de
-ceste liberté. Et quand aussi ce peuple pour les extorsions & mauvais
-portemens des Patrices se mutina, & desespera, de sorte que ayant ja
-occupé le sacré mont Avantin, il s'estoit deliberé & resolu de
-abandonner la patrie, sans jamais plus retourner soubs l'intolerable
-gouvernement de l'orgueilleux Senat, dont se fust ensuyvi, s'ainsi eust
-esté, la totale ruine & desolation de Rome: Ne fut-il pas incontinent
-appaisé & reduict à union & concorde par Menenius Agripa, en leur
-recitant la ridicule & puerile fable du ventre & des membres, qui une
-fois parloyent? A quoy auparavant n'avoyent servy ny les raisons,
-persuasions & requestes de beaucoup de saiges, ne la prudence de tout le
-Senat ensemble. Themistocle pareillement avec une autre fable du
-herisson & du regnard, aida & proufita grandement à ses concitoyens.
-Aussi le Sicilien se feignant fol avec sa canne persee induisit &
-persuada les autres Siciliens à eux delivrer de la subjection des
-François, en ce glorieux vespre, duquel reste encores tant de memoire.
-Et Galuaguo Visconte, qui apres la ruine de Millan alloit en plusieurs
-lieux de l'Italie raconter la vie & les faicts du cruel Empereur
-Barberousse, contrefaisant le fol avec sa sarbataine, assembla-il pas en
-un mesme lieu & temps tous les forussis Millanois, lesquels joincts &
-unis ensemble, delivrerent le pays de la cruelle & barbare servitude des
-Tudesques? Et Sertorio, par l'exemple qu'il bailla des queues de cheval
-& l'aide de sa biche blanche, fortifia & augmenta plusieurs fois le
-courage de ses soldats. Numa Pompilius avec sa feincte & simulee deesse
-Egeria, ne feit-il pas aussi de belles choses? Et Machomet avec les
-incroyables folies de son Alcoran, n'a-il pas gouverné paisiblement les
-peuples furieux & insensez, lesquels aiment tant la folie, qu'ils se
-laissent manier & conduire avecques fables & mensonges, beaucoup plus
-facilement que par les saiges enseignemens, loix & constitutions des
-prudens Philosophes, dont ils ne font cas ny estime, & ne les veulent
-oyr ne cognoistre.
-
-Telle chose se voit encores manifestement en nos beaux-peres prescheurs,
-lesquels pendant qu'ils exposent & declarent les grands mysteres de la
-sacree Theologie, & les doctrines, meditations & contemplations de leurs
-illuminez Docteurs, ont bien peu d'auditeurs qui leur prestent
-l'oreille, la pluspart de l'assistance cause & babille, & les autres
-dorment: Mais soubdain que le predicateur vient (comme ils ont de bonne
-coustume) à reciter quelque fable, ou bien qu'il luy eschappe de la
-bouche aucune sornette, tous se resveillent, se rendent ententifs, &
-puis au bout du jeu se mettent à rire à gorge desployee. Et telle
-impudence provient seulement de ce que les entendemens des hommes sont
-naturellement plus enclins à eux delecter de la folie que d'autre chose.
-
- [En marge: Curtius le Romain.]
-
- [En marge: Codrus Roy d'Athenes.]
-
- [En marge: Les deux Romains appelez Decii.]
-
-Or ça, quelle occasion pensez-vous qui deust avoir meu Curtius le Romain
-à soy precipiter tout armé dans le profond abysme: Et Codrus Roy
-d'Athenes, les deux Romains appelez Deces, avec infini nombre d'autres
-personnages à aller sacrifier leurs vies, & courir volontairement à la
-mort, pour le salut de la patrie, si ce n'a esté la Folie, avec la
-douceur de vaine gloire, laquelle est tant vituperee & reprouvee des
-saiges, qu'ils l'appellent vent populaire, & estouppement d'oreilles? Et
-se mocquent de ceux qui consument & employent leurs richesses &
-patrimoines en jeux, en banquets, en jouxtes, en tournois, & autres
-semblables spectacles, pour complaire au peuple, le faire rire, &
-gaigner sa faveur & louange: cherchans par tels moyens eux faire grans,
-& acquerir honneurs, estats, prerogatives & triomphes, avecque tiltres,
-statues & effigies, que le peuple comme beste insensee souventesfois,
-sans aucun jugement, donne & fait eslever aux tyrans & hommes meschans &
-pernicieux: choses qui passent comme l'ombre d'une fumee chassee du
-vent. Qui pourroit doncques nier que tels actes ne soyent manifestes
-folies, & tresgrande vanité? Si est-ce toutesfois que par le moyen de
-semblables sont souvent faicts & creez les magistrats & Princes du
-peuple. Les grands Empires en succedent: & consequemment les
-tresglorieux & magnanimes faicts, que les sçavans hommes, pour les
-celebrer par leurs lettres, & exalter par leur eloquence jusques au
-ciel, font & rendent apres immortels: Il est tout certain que lon ne
-peult parvenir à eternelle renommee & immortelle gloire, sans faire ou
-attaindre tels grans & haults faicts, qui convertissent les hommes en
-merveilles, & qui estonnent ceux qui en oyent parler, combien que ce
-soit quasi tousjours manifeste folie.
-
- [En marge: D'Alexandre le grand, & Jules Cesar, & de leurs hardies
- entreprises.]
-
-Et à ce propos me sçauriez vous nommer de plus merveilleux fols que
-furent en leur vivant Alexandre le grand, & Jules Cesar, lesquels sont
-tenus les plus glorieux, plus magnifiques & triomphans monarques qui
-jamais ont esté? Et je vous demande quelle plus grande folie eust sceu
-monstrer Alexandre, que celle qu'il feit en Indie, battant une tresforte
-cité habitee d'un peuple courageux & cruel, quand luy monta par force
-sur la muraille, & saulta dedans la cité au milieu des citoyens ses
-ennemis? Lesquels subitement avec grande furie luy coururent sus: mais
-luy seulement accompaigné de deux de ses gens qui l'avoyent suyvi,
-combatit si bien qu'il soustint leurs efforts & alarmes, jusques à ce
-que ses soldats furent venus à son secours: & illec tant pour la fatigue
-du long combat, comme aussi pour les coups qu'il avoit receus, & le sang
-par luy perdu, le trouverent si debilité, que pour demy-mort & sans
-esperance de vie, ils le porterent en son logis.
-
-Ne fut-ce pas encores une autre grande & excessive folie, quand un si
-grand & si magnanime Roy que luy, pour faire preuve de sa personne, se
-meit volontairement à combatre un trescruel lyon, lequel il tua
-vertueusement: mais ce fut avec l'aide de la Folie qui l'avoit à un si
-evident & notable peril induict & persuadé.
-
- [En marge: Du tresgrand danger ou se meit Jules Cesar.]
-
-Et que devons-nous dire aussi de Cesar, qui en faisant la guerre en
-Alexandrie contre Ptolomee Roy d'Egypte, estant suyvi de ses ennemis,
-nagea un grand travers de mer avec le bras senestre seulement, tenant,
-en si grand danger qu'il estoit, tousjours la main dextre empeschee de
-certains papiers qu'il portoit & eslevoit dessus l'eaue, pour ne les
-mouiller ne gaster: & avec les dents tiroit ses vestements, à fin que
-les ennemis ne se peussent glorifier d'avoir gaigné aucune chose de sa
-despouille?
-
- [En marge: Autre folie que feit ledict Cesar.]
-
- [En marge: Lucius Cassius Capitaine du party de Pompee.]
-
- [En marge: Mutius Scevola.]
-
- [En marge: Horace Cocle.]
-
- [En marge: Le More de Grenade.]
-
- [En marge: La gloire cause de l'invention des arts & sciences.]
-
-Ne feit-il pas aussi une autrefois une tresexcellente folie, quand apres
-la victoire de Pharsalie, ayant envoyé tout son exercite en Asie, &
-passant avec une seule petite barquette la mer Hellespont, rencontra
-Lucius Cassius Capitaine du parti de Pompee, avec dix grosses naufs, &
-fut si temeraire, que combien que la fortune l'eust presenté & reduict
-au pouvoir de son ennemi, il ne daigna toutesfois s'escarter ne penser à
-se sauver, mais s'alla mettre au devant de luy, & avec audacieuses
-parolles le feit rendre. Qui voudroit certes reciter toutes les folies
-de ces deux tant grands Empereurs, il fauldroit prendre & poursuyvre le
-commencement de leurs vies jusques à la fin: & lon trouveroit, comme de
-celles des autres hommes, que ce n'a esté en la plus grande partie que
-un jeu de fortune & de folie. Et qui persuada Mutius Scevola, à se
-brusler la main, & Horace Cocle à soustenir le pont contre toute l'armee
-des Toscans? Et de nostre temps le More de Grenade à se soubsmettre au
-manifeste peril de certaine cruelle mort, qu'il receut depuis, pour
-vouloir tuer le Roy Catholique Ferdinand & la Roine Ysabel, qui venoyent
-occuper son naturel pays? ne fut-ce pas la folie & tresfolle affection
-d'acquerir nom immortel? D'avantage quelle occasion pensez-vous qui ait
-incité les entendements subtils des hommes excellens, de eux travailler
-avec un si grand labeur & vigilance, à inventer tant de beaulx arts, &
-chercher tant de sciences & profitables disciplines: sinon le mesme
-desir d'acquerir eternelle fame & gloire, qui est une vanité sur toutes
-les autres vanitez: Ainsi que apertement se peult recueillir par ceste
-divine sentence qui dit en ceste maniere,
-
- _O aveuglez, que sert l'extreme peine
- Qu'icy bas vous prenez, puis qu'il fault retourner
- Tous au geron de la grand' mere ancienne,
- Et vostre nom à peine on pourra retrouver?_
-
- * * * * *
-
- [En marge: La naissance, jeunesse & vieillesse des hommes est
- miserable.]
-
-Oultre les excellences que je vien cy dessus de declarer, desquelles
-manifestement nous sommes obligez à la Folie, il se reçoit encores
-d'elle plusieurs autres grandes commoditez, non moins dignes que celles
-là d'estre louees & estimees. Et qui seroit celuy à qui il ne despleust
-merveilleusement d'estre né, ou qui ne fust trescontent de mourir, si
-avec la Prudence lon venoit à considerer de combien est malheureuse &
-pleine de calamité nostre vie humaine: regardant pour le premier combien
-est miserable nostre naissance, à laquelle parvenus nous ne sçavons
-faire autre chose que plorer & gemir, qui est veritablement un certain
-augure des infinies miseres où nous sommes entrez. Et apres voyez comme
-est penible & fascheux nostre eslevement: à quels perils est submise la
-debile enfance: de combien la jeunesse est pleine de fatigues & travaux:
-comme est griefve & dure la vieillesse, & de quelles necessitez elle est
-ordinairement abbayee pour la joindre à l'inevitable mort: sans les
-innumerables infirmitez & douleurs, à quoy nous sommes subjects durant
-le cours de nostre pauvre vie, laquelle est tousjours circuye &
-environnee de tels accidens & naufrages.
-
- [En marge: Quels maux procedent des hommes pervers.]
-
- [En marge: Diogenes, Xenocrates, Caton, Brutus, Cassius, Silius
- Italicus, & Cornelius Tacitus, se sont tuez eux-mesmes.]
-
-Oultre cela, est encores à considerer quels maux procedent des hommes
-pervers, comme tromperies, deceptions, injures, parjurements, noises,
-trahisons, bannissements, prisons, tourments, blesseures, homicides, &
-autres infinies malheurtez: que qui les voudroit toutes reciter, seroit
-entreprendre à nombrer le sable de la mer. Diogenes, Xenocrates, Caton,
-Brutus, Cassius, Silius Italicus, Cornelius Tacitus, & tant d'autres
-personnages de singuliere prudence & divine vertu, Grecs, Latins &
-Barbares se sont avec leurs propres mains, ou autrement d'eux-mesmes
-administré la mort & faict trespasser de ceste dolente vie. Et encores à
-present en voit lon beaucoup, qui volontairement suyvent ceste
-malheureuse fin, & se tuent pour la mesme occasion que les autres: qui
-n'est pas toutesfois la coulpe de la Folie, comme les ignorans croyent:
-mais de la Prudence, qui induit avec tels moyens les sages faisans
-profession de la suyvre, d'eux delivrer & jetter hors des adversitez où
-elle les a mis & reduicts.
-
- [En marge: L'autheur raconte & se complaint de ses miseres,
- adversitez & calamitez.]
-
-L'exemple desquels je devrois pieça avoir imité, pour tout à un coup
-donner fin aux miseres & calamitez dont continuellement je suis affligé:
-ayant desja, & non pas sans honneur & reputation passé la fleur de mon
-aage. Mais quoy? lors que je pensois doulcement me reposer, & à mon aise
-continuer le reste de ma vie és estudes de bonnes lettres, exempt de
-toute cupidité & ambition, la cruelle Fortune troublant mon repos a en
-un moment interrompu mes vaines deliberations & faulses esperances és
-deux horribles sacqs intervenus à Rome: esquels les biens que j'avois
-honnestement acquis avec grans labeurs & infinies fatigues m'ont esté
-entierement ostez & ravis: y faisant encores perte de la plus grande
-partie de mes treschers amis.
-
-Et oultre tel dommage insupportable, m'est aussi advenu un autre
-tresinjuste naufrage en ma douce patrie, où la plus part de mon
-patrimoine m'a esté prins & usurpé par la main de ceux qui avec leur
-auctorité pour plusieurs justes causes le me devoyent defendre &
-conserver. Et encores non contente ceste mauldicte & perverse Fortune
-continuant ces coups, m'a robé deux de mes tresamez freres, avec injuste
-& violente mort: la memoire & souvenance desquels me presente au cueur
-telle & si inestimable douleur, que les tresameres larmes m'en tombent
-des yeux. Au moyen dequoy je demeure tant affligé, qu'il est impossible
-à mon esprit supporter plus grands tourmens que ceux là où de present je
-me retreuve.
-
-Mais ce n'est pas tout: car à ce mesme but je suis tombé en infirmité de
-maladie incurable: en laquelle estant habandonné des plus excellens
-medecins, & desesperé de tout allegement & remede, je vis long temps a
-sans aucun moyen de paix ou de trefve: Me voyant avec douleur & rage
-devorer non seulement la chair, mais encores les miserables os: Estant
-si difforme qu'à peine me puis-je moymesmes recognoistre pour celuy que
-j'ay esté autresfois. Et encores, ce que moins ne me tourmente que cela,
-est que je me voy du tout quasi privé du doux refuge & delectable repos
-que je pretendois aux lettres: ayant perdu une grande partie de la veue,
-de l'ouye, de la memoire, de l'entendement, de l'odorement & du goust:
-de sorte que estant vif, je suis faict quasi semblable aux morts, &
-vivant je meurs tous les jours mille fois. Si qu'il ne me reste autre
-chose que d'attendre d'heure en heure la mort dure & aspre pour
-exterminer ceste tourmentee vie. Laquelle, à fin que nulle autre misere
-ne luy faille, se passera sans aucun legitime successeur ne hoir de mon
-propre sang, ne de mes pauvres & malheureux freres, dont je me voy
-privé. Et pour conclusion, je suis si empesché de larmes, que je ne puis
-dire le reste de mes miseres, adversitez & calamitez. Mais la doulce
-Folie meue de compassion me vient sur cela benignement secourir &
-consoler: me paissant quelque fois d'une vaine esperance & persuasion de
-pouvoir guerir, une autre fois elle m'oste la douleur & sentement du
-mal, avec diverses folies qui me font passer le temps, & à peine me
-souvient-il que c'est que de mal.
-
- [En marge: La raison pourquoy l'autheur loue tant la Folie.]
-
-Parquoy estant à elle si obligé que je suis, nul ne se doit esmerveiller
-si meritement je la loue, comme l'unique refrigeration & repos de ma
-fascheuse vie, & de celle de tous les autres pauvres calamiteux &
-souffreteux: lesquels, comme ils ont moindre occasion de vivre, plus
-desirent la vie par le benefice de la Folie. Et le semblable font ces
-vieillards, lesquels encores qu'ils soyent hors de tout sentiment & à
-demy mors: se delectent toutesfois de vivre, en souspirant & regrettant
-les amourettes & plaisirs passez.
-
- [En marge: Des vieilles qui se veulent encores farder, & faire
- l'amour.]
-
-Le semblable font ces pauvres insensees vieillottes: entre lesquelles
-j'en ay autresfois veu de tant decrepitees & difformes, qu'elles
-ressembloyent quasi proprement aux malings esprits, & ne laissoyent pas
-pourtant d'estre si confites & enveloppees en l'amour & és delices,
-qu'elles ne cessoyent à toutes heures de farder, licer, colorer &
-peindre leurs visages, tenans ordinairement propos de leurs amours. Et
-encores qu'en ce faisant elles donnassent matiere aux autres de rire &
-s'en mocquer, si est-ce qu'elles se satisfaisoyent & contentoyent elles
-mesmes. Et ainsi passoyent heureusement & gaillardement leur decrepité &
-tresfascheux aage.
-
- * * * * *
-
- [En marge: Comparaison de la Prudence avec la Folie.]
-
-Or maintenant faisons jugement de ceux lesquels ont tant odieuses les
-follies, qu'ils ne les veulent ne peuvent comporter: Et leur demandons
-lequel vault le mieux, ou avec la Prudence vivre en continuels affaires,
-peines, douleurs & fascheries, & à la fin pour en sortir & alleger leur
-tourment, se desesperer, pendre & estrangler: ou bien avec la Folie
-passer les maladies, les miseres, & la vieillesse: si facilement que à
-peine en peult lon rien sentir.
-
- [En marge: Les fols jugez heureux & pourquoy.]
-
- [En marge: Les fols bien venus & receus par tout.]
-
- [En marge: La liberté que les loix donnent aux fols.]
-
- [En marge: Les fols escoutez des Rois & Princes.]
-
- [En marge: Les flateurs ordinairement sont alentour des grands
- seigneurs.]
-
-Il me semble que non sans juste occasion ceux qui du tout sont fols, ont
-esté de plusieurs jugez tresheureux: pource qu'ils ne prennent soin,
-melancholie ne fascherie des grandes molesties & infinis travaux où nous
-sommes soubmis, & ne sentent perturbation d'entendement: Ils n'ont amour
-ne haine, & ne cognoissent la honte, ne ce qu'il leur default: Aussi ne
-sont affligez de la crainte ne de l'esperance, ne pareillement
-tourmentez de l'ambition, de l'envie ne de l'avarice: Ils n'ont remord
-de conscience, ne crainte de mort: & ne se soucient de paradis, de
-l'enfer, ne des diables: & parainsi tousjours demeurent joyeux, & en
-continuelle feste, rians, chantans, jouans, causans & folastrans devant
-le peuple, & avec les petits enfans, qui pour participer à leurs folies
-les suyvent: dont ils reçoivent incroyables plaisirs. Et en quelque lieu
-qu'ils arrivent, ils sont les tresbien venus, & joyeusement receus avec
-ris & allegresses, & de la plus grand' part caressez & estrenez de dons
-& presens: Ils sont en leurs necessitez benignement subvenus & aidez.
-
-Et non seulement les hommes avec grande humanité les comportent, mais
-encores les rigoreuses loix ont à eux tresgrand respect: ne permettans
-que pour aucun delict ou malefice, quelque grand ou important qu'il
-soit, ils puissent estre condamnez, punis ne chastiez. Laquelle liberté
-leur est concedee & octroyee pour estre en la protection de la Folie: &
-à fin que plus seurement ils puissent tirer & arracher des cueurs des
-hommes les molesties, tristesses & fascheries, & les tenir tousjours en
-plaisir & joyeuseté. Parquoy ils sont aux Rois & aux Princes si
-aggreables, qu'assez volontiers ils escoutent plustost leurs folies, que
-les graves, prudens & notables propos des saiges: la plus grande partie
-desquels sont pleins d'adulations, inventions & mensonges, & ne disent
-pas souvent de la langue ce qu'ils ont sur le cueur: Mais avec flateries
-& assentations sçavent humer & soufler, & monstrer le noir pour le
-blanc, faisans sortir de leurs bouches le chaut & le froid: en maniere
-que jamais lon ne peult entendre d'eux la verité. Et pour cela les
-seigneurs les ont volontiers pour suspects, & ne croyent facilement en
-eux, comme ils font aux fols, qui sont veritables, sans simulation ne
-trahison aucune. Et laissans la gravité & haultesse, dont avec les
-autres ils ont accoustumé d'user, ils oyent non seulement la verité, qui
-quelque fois ne plaist pas beaucoup aux Princes: mais encores ils
-supportent de ces fols, les vilenies & injures qu'ils disent, & ne s'en
-font que rire & y prendre singulier plaisir. Et non moins aux femmes
-qu'aux grands seigneurs plaisent les fols, pource que de nature elles
-ont grande conformité avec eux: & aucunesfois faisant semblant de jouer
-& rire ensemble, lon se laisse faire je ne sçay quoy à bon escient.
-
- [En marge: Les fols vont en paradis apres leur mort.]
-
-Pour conclusion, estans tels fols bien venus, regardez & caressez de
-tous, ils demeurent tousjours tant qu'ils vivent en jeux, en plaisirs &
-en festes: & apres la mort (laquelle directement ils ne peuvent sentir)
-s'en vont, selon les Theologiens (qui afferment que pour estre hors de
-tout sentement ils ne peuvent pecher) tout droict en paradis, où ils
-vivent eternellement avec felicité.
-
-Y aura-il maintenant aucun tant hors de jugement, qui soit si osé &
-hardi de faire comparaison de l'heureuse fortune & adventure des fols, à
-la miserable vie & servitude des saiges: lesquels consument toute leur
-petite enfance, l'adolescence & la plus doulce partie de la vie soubs
-rigoureux maistres, qui jour & nuict avec aspres & cruelles batures les
-tourmentent, leur faisant avec grand sueur, labeur & vigilance apprendre
-la difficile Grammaire, & les autres disciplines. Et en ce faisant ne
-mangent, ne boivent, ne dorment à suffisance? Et pour eux tenir vigilans
-& sobres, rudes & cruels à eux-mesmes, & aux autres fascheux & odieux,
-meurent avant que jamais ils ayent peu avoir une seule heure de bon
-temps.
-
- [En marge: De la misere des boeufs.]
-
-Il advient aussi en semblable aux animaux, qui pour avoir quelque
-sentement de Prudence vivent en la compagnie des hommes, estans d'eux
-continuellement tourmentez. Et quelle misere sçauroit estre plus grande
-que celle des pauvres boeufs, bestes innocentes & sans malice, lesquels
-dessirez de poignans aguillons consument tout le bon de leur aage à
-labourer & supporter autres infinis travaux pour nostre vivre: Et apres
-sur la fin de leur vieillesse, pour recompense de tout ce qu'ils ont
-faict pour nous, ils sont entierement de nous devorez?
-
- [En marge: Des chevaux.]
-
-Que dirons-nous pareillement des chevaulx, animaux tant nobles, lesquels
-non moins que les hommes se repaissent de l'honneur: & non seulement par
-les longs & fascheux voyages, & quasi inaccessibles chemins, se portent
-si gaillardement & commodément: Mais encores pour la victoire & pour nos
-triomphes, combatent armez courageusement & vaillamment: & aucunesfois
-pour sauver la vie de leur maistre, meurent volontiers? Et quels sont
-leurs merites & loyers? Les dures & fascheuses brides & mords, les
-esperons aguts, & force bastonnades. Et lors que lon n'ha besoin d'eux,
-& qu'on ne les veult point travailler, ils sont pour leur repos avec
-forces chesnes emprisonnez dedans les estables. Et apres tant de travaux
-estans faicts debiles, ou pour les coups receus du passé, ou pour l'aage
-qu'ils ont: lon les met à tirer de grosses & penibles charrettes: ou
-bien lon les abandonne du tout pour estre proye aux affamez loups.
-
- [En marge: Des chiens.]
-
-Et les chiens tant obeissans & fideles, qui aiment leurs maistres, non
-moins qu'eux mesmes, ont-ils autre aise ne exercice que l'extreme
-travail qu'ils prennent ordinairement pour le plaisir des seigneurs és
-perilleuses chasses: où souventesfois ils sont blessez ou morts? Et
-depuis que lon les voit vieux, & qu'on ne se peult plus servir d'eulx,
-ils sont chassez de la maison, où ils ont esté nez & eslevez, & apres
-ils meurent miserablement de faim.
-
- [En marge: Des oiseaux.]
-
-Les pauvres oiseaux ne sont gueres plus heureux, lesquels ayans
-sentement de pouvoir exprimer les voix humaines, ou de voller & chasser
-pour le plaisir des seigneurs, finissent leurs vies emprisonnez és
-estroictes caiges, ou és fascheux gets. Voyez là les belles recompenses
-que reçoivent les animaux qui frequentent & accompaignent les hommes, &
-veulent estre trop saiges. Mais au contraire combien sont heureux ceux
-là qui esloignez de tout humain sentement fuyent la conversation des
-ingrats hommes, errans par les delectables pasturages, ou par l'air,
-selon leur instinct naturel, sans aucune fatigue vivent tousjours en
-liberté & à leur plaisir. Pour lesquelles raisons se peult clairement
-cognoistre que non seulement les hommes, mais encores les animaux qui
-veulent sçavoir plus que la nature mesmes ne leur a permis, vivent &
-meurent tresmalheureux & infortunez.
-
- * * * * *
-
- [En marge: Ajax, Orestes, Saul, Nabuchodonosor devenus furieux.]
-
- [En marge: Du temple de Diane bruslé par un fol.]
-
-Or à ceste heure il me semble que je voy ces saiges entrer en cholere, &
-eux armer de bourdes, pour avec leur prudence arguer & proposer que
-nulle chose est plus miserable que d'entrer en fureur & follie: Allegant
-là dessus les exemples de Ajax, de Orestes, de Saul, de Nabuchodonosor,
-& de plusieurs autres, lesquels pour estre devenus furieux & fols, ont
-tué leurs peres, bruslé villes & maisons, prins à force & violé leurs
-soeurs & consanguinaires, les religieuses & vierges: commis sacrileges,
-& infinis autres abominables crimes & execrables excez. Et n'oublieront
-pas aussi de parler de cestuy fol acariastre qui brusla le temple de
-Diane en Ephese, l'un des sept spectacles plus renommez au monde,
-pensant avec un tel beau faict acquerir bruict, & soy faire immortel.
-Pour conclusion ils diront que l'une des plus grandes punitions que la
-Justice divine donne aux mauvais & vitieux: est de leur oster
-l'entendement, & les faire devenir fols & furieux: voulans sur le
-dernier de leur propos inferer, que ce mien tant maldire d'eux pour
-louer la Folie, est une mesme espece de maladie qui m'est advenue: Au
-moyen de quoy lon ne me doit prester ne audience ne croyance. Et en cest
-endroict se haulseront sur les ergots, & se feront glorieux, pensans
-avoir merité triomphe & gloire, comme s'ils avoyent opugné & gaigné une
-Babylone.
-
- [En marge: Diverses especes de folie.]
-
- [En marge: Quelle est la folie dont l'autheur parle.]
-
- [En marge: Platon.]
-
- [En marge: La folie des Vaticinateurs & poetes.]
-
-Ausquels, sauf leur bonne grace, je responds, que tout ce qu'ils disent
-est tresveritable: mais aussi qu'ils sont grandement trompez & abusez,
-s'ils croyent qu'il n'y ait point de difference entre la Folie, & la
-folie dont il se trouve (selon l'opinion de frere Marian) innumerables
-especes: & entre les autres il y en a une, comme ceux cy veritablement
-jugent, laquelle est furieuse, terrible, bestiale & pleine de toute
-misere, semblable aux peines & tourments que les Furies infernalles ont
-accoustumé de donner pour chastier les ames damnees. Et de ceste là ne
-veux-je parler. Mais supplie la divine Clemence la vouloir dechasser &
-esloingner de nous, & l'envoyer pour ostage aux vitieux Turcqs &
-malheureux Payens. Celle que je traicte, & dont je parle, est à l'autre
-du tout differente & contraire: car elle est douce, amiable, joyeuse &
-plaisante, & à nous octroyee par don & grace des haults dieux, pour nous
-delivrer des griefves cures, solicitudes & molesties, & nous causer les
-voluptez & glorieux faicts que je vous ay cy dessus recitez. Ceste cy
-est tant de Platon estimee, qu'il conclud qu'en la vie humaine ne peult
-estre plus grand plaisir ne plus de delectation, que la folie des
-Vaticinateurs & Poetes: c'est à sçavoir des Vaticinateurs, quand ils
-pensent prophetizer & predire les choses futures, comme s'ils les
-avoyent presentes: Et des Poetes, quand agitez de leur fureur ils font
-vers plust tost divins qu'humains. Et certes nulle chose se pourroit
-imaginer plus delectable, qu'est de non sentir les adversitez & joyr des
-plaisirs.
-
- [En marge: Response gentille d'un Florentin touchant la Folie.]
-
-Parquoy non sans juste occasion fut grandement loué le conseil, que
-donna un gentilhomme Florentin à la dame qui le prioit de luy enseigner
-les remedes, avec lesquels il s'estoit autrefois guary de la folie, àfin
-de pouvoir donner guarison à un sien fils unique qui estoit tombé en
-semblable inconvenient. A quoy le gentilhomme courtoisement respondit,
-Madame, pour Dieu ne cerchez point de priver vostre fils d'un si grand
-plaisir où maintenant il se retrouve: Car je n'eu oncques, & n'espere
-jamais avoir un meilleur temps que j'avois quand j'estois fol, pource
-que lors je ne sentois aucune fascherie ne molestie, joyssant des
-infinis plaisirs que continuellement la Folie amene avec soy.
-
- [En marge: Argutius de fol retourné en son bon sens.]
-
-Et combien fut aussi heureux cestuy Argutius, lequel estant devenu fol,
-se tenoit le jour & la nuict tout seul és theatres, où il luy sembloit
-voir continuellement faire nouveaux jeux, & oyr reciter farces &
-comedies plaisantes: dont sans cesse il rioit & plaudissoit, tout ainsi
-que s'il eust veu presens les recitateurs qui en estoyent absens. Et
-avec ceste aggreable faulte d'entendement vivoit en singulier plaisir:
-Depuis estant par le moyen & diligence de ses amis retourné en santé, &
-ayant recouvré le sens, non sans juste occasion se plaignoit griefvement
-d'eux, qui l'avoyent privé de si doulce folie. O Dieu! combien de
-semblables à cest Argutius lon trouve aujourd'huy, & n'y a nul qui
-prenne soing de les guerir!
-
- [En marge: D'aucuns Poetes, Orateurs, & Historiens de ce temps.]
-
-Voyez une troupe de superlatifs Poetes Latins & vulgaires, qui font
-certains versets dont les chiens à peine voudroyent manger: & toutesfois
-se persuaderont qu'il n'y a pas beaucoup à dire d'eux à Virgile ne
-Petrarque. Autres composent des oraisons & histoires sans fondement ne
-grace, pleines d'adulations & menteries: & selon leur goffe jugement
-leur semble que de nostre temps ils ont renouvelé l'ancienne eloquence
-Romaine. Aussi aucuns presomptueux & pleins de temerité & audace, sans
-jugement ne prudence, presument avecque conseil (dont ils sont vuides)
-gouverner les Rois & grans seigneurs. Et le plus beau que je trouve
-encores en eux, c'est qu'abusans eux mesmes, ils se donnent en proye aux
-autres: & tout ainsi que s'ils estoyent, ou Mecenas ou Pollion se
-veulent faire croire & estimer.
-
- [En marge: Penelope & Lucresse chastes.]
-
- [En marge: Des trousses que aucunes femmes donnent à leurs maris.]
-
-Combien doucement se trompent ces pauvres maris, qui ont femmes belles &
-bonnes compaignes, où beaucoup d'autres qu'eux praticquent &
-participent! Toutesfois ils se persuadent que de chasteté elles
-surpassent la Grecque Penelope, & la Romaine Lucresse: soy tenant un
-chascun d'eux heureux de la sienne: Et en soy riant des trousses que les
-autres femmes donnent à leurs maris, ils ne s'advisent pas que à la fin
-ils se treuvent tous peincts d'une mesme peincture. Et est ceste espece
-de folie tant grande & ample, qu'elle est dilatee & diffuse quasi par
-tous les hommes: & peu s'en treuve qui ne s'en sentent. Mais en ne
-prenant point de regard à sa propre folie, chascun se rit & prend
-plaisir à celle d'autruy.
-
- [En marge: De la folie des chasseurs & veneurs.]
-
-Lon ne sçauroit voir plus belle mocquerie que celle que font d'eux
-mesmes les veneurs & chasseurs, qui ne se soucient point d'eux lever
-avant le jour par les extremes froidures, terribles vents & fascheuses
-pluyes & neiges: Ne aussi au milieu de l'esté, de travailler à courir
-puis çà puis là par les vehementes chaleurs du soleil: à quoy ils
-prennent tant de plaisir, qu'ils pensent veritablement qu'il n'est point
-autre plaisir semblable à la chasse. Et non moins se delectent au son
-des trompes, au hurlement des chiens, & aux voix enrouees par trop
-crier, qu'à la plus douce musique que lon pourroit trouver.
-L'intolerable puanteur des chiens leur semble une doulce & delicate
-odeur, & souvent se mettent en danger de la mort à courir sans aucun
-arrest par les lieux perilleux & precipitez, ou à combattre avec quelque
-furieuse & attainee beste sauvaige: puis avec un grand appareil de
-bourdes, ils ne fauldront pas de raconter & resumer plusieurs fois à
-ceux qui ne les veulent point escouter, leurs telles belles prouesses,
-ou pour mieux dire folies, tout ainsi que si c'estoit un faict-d'armes:
-& se glorifient autant de la mort d'un insensé animal, comme s'ils
-avoyent vaillamment vaincu en guerre un grand Capitaine. Ainsi en
-delaissant & abandonnant leurs estudes, leurs offices & tous leurs
-autres importans negoces, ils entendent seulement à chasser; estimans
-chose digne d'un grand & noble courage despendre en tel exercice tout
-leur revenu: apres lequel consommé ils se trouvent comme fut jadis le
-corps du miserable Acteon, devoré de ses chiens. Ainsi parlans des
-bestes, traitans de bestes, & negocians avec les bestes, ils deviennent
-eux-mesmes, encores plus bestes.
-
- [En marge: De la folie d'edifier maisons.]
-
-Diray-je point de combien est delectable la folie d'edifier & construire
-logis, cercher la commodité de l'assiette, des huis, des fenestres &
-croisees, des perrons, viz & escaliers, formant rondes stanzes carrees,
-& les carrees rondes? il est vray qu'en voyant croistre ses ouvrages
-avec un incroyable desir & plaisir, lon ne sent ne la despense, ne la
-faim, ne le froid, ne le chault. Et certes j'estimerois grandement ce
-gratieux & aisé moyen d'aller à l'hospital, si en cela je ne m'estois si
-enveloppé, que j'en porte l'esprit & les habillemens deschirez.
-
- [En marge: Zoroastre.]
-
- [En marge: De l'alchymie & cercheurs de quinte essence.]
-
- [En marge: Croesus & Crassus fort riches.]
-
-Nostre grand docteur Zoroastre affirme par ses saincts juremens, tous
-les autres plaisirs n'estre que songes, au pris de l'esperance de faire
-la vraye alchymie, & de trouver la quinte essence, pour laquelle les
-alchymistes ne pardonnent aucunement ne au travail ne à la despense,
-croyants tousjours la tenir pour certaine dedans la fournaise devant que
-le feu y soit encores allumé: & continuellement leur semble asseurément
-avoir ceste fois là en leurs fourneaux le secret de convertir tous les
-metaux en or tresfin, avec l'experience de congeler le Mercure: esperans
-en brief passer en richesses Croesus & Crassus. Et encores que mille
-fois telle leur esperance se soit reduicte & resolue en fumee:
-toutesfois estans d'icelle repeuz, ils souflent tant, qu'à la fin il ne
-leur reste autre chose que le deviser & le parler des beaux secrets de
-Nature.
-
- [En marge: De la folie des joueurs.]
-
-Mais entre toutes les folies, je n'en trouve point une plus grande que
-celle des joueurs: lesquels trompez & deceus de l'esperance qu'ils ont
-de gaigner, mettent & exposent tous les jours leurs substances au hazard
-de la fortune, & au peril de mille tromperies & piperies, dont ceux qui
-font profession & industrie de jouer ont accoustumé d'user. Et
-maintenant par une convoitise & affection de gaigner, une autre heure
-pour un desir d'eux recouvrer, vivent ordinairement en tels tourmens,
-que jamais ne cognoissent ne paix ne repos: estans durant tout le cours
-de leur vie miserables & avaritieux jusques au bout. Et seulement se
-monstrent liberaux à faire belles pauses en leurs jeux: Puis quand la
-chanse est tournee, & qu'ils vont à la renverse, ô dieu! quels souspirs,
-quelles doleances & lamentations, quels grattemens de testes, quels
-horribles maudissons & cruels blasphemes ils font! Et ne fault pas
-s'esbahir si quelques fois ils en font trembler & fremir ceux qui les
-oyent. Mais jamais ils ne cessent de suyvre ce train, jusques à ce
-qu'ayans perdu leurs deniers, & dissipé leurs patrimoines, ils demeurent
-nuds, & despouillez de toute dignité & reputation. Et à la fin estans
-faicts infames & desesperez, souventesfois ils perdent la vie & l'ame
-ensemble. Partant il me semble que ceux là sont indignes de la compagnie
-de nos fols paisibles & contens, & qu'ils meritent d'estre releguez à
-l'abandon de ces furieux tourmentez.
-
- [En marge: Des plaideurs.]
-
-A ceux cy ont grande conformité les enragez plaideurs, lesquels esperans
-tousjours sur leurs adversaires estre victorieux font les procés
-immortels, & tout le temps de leur vie tourmentent eux & autruy: estans
-continuellement reduicts à la discretion des sermens & depositions de
-tesmoings, & de instrumens faulx: & souventesfois se trouvent vollez par
-la malignité & mauvaises consciences des Juges, des Advocats, des
-Procureurs & des Notaires, qui sont les vrayes sangsues du bien
-d'autruy, & certainement la peste de la vie humaine. Car estans accordez
-& bandez à la ruine de l'une & l'autre des deux parties, comme affamez
-vautours ne cessent de les manger & devorer avec leurs tromperies &
-trahisons, en deniant la justice, & monstrant le faulx pour le vray. Et
-ces pauvres miserables plaideurs aveuglez de raige, jamais ne s'en
-apperçoivent, jusques à ce qu'ils se trouvent par les murailles & les
-portes excommuniez, mauldicts, & en la compagnie du diable. Et puis pour
-sortir hors des mains des sergens, & n'estre confinez és prisons, ils se
-recommandent aux chapitres _Odoardus_, & _Pervenit alternativè_, & à
-_Cedo bonis_, ou pour mieux dire, selon le proverbe ancien, ils donnent
-du cul au lyon. Et souventesfois estans de grace receus aux hospitaux,
-meurent en grande necessité.
-
- [En marge: Des mariniers & navigans.]
-
- [En marge: Description d'une tempeste de mer.]
-
-Que vous semble des mariniers ou navigans, gens audacieux & temeraires,
-continuellement soubmis à tant de divers perils, que non sans cause lon
-dispute s'ils doivent estre nombrez au rang des vifs ou des morts,
-pource que ils sont tousjours logez à trois doigts pres de la mort: Et
-quant à leur vie, elle est ordinairement reduicte soubs la puissance &
-discretion des eaues instables & des variables vents: Mais aveuglez de
-la convoitise & soif insatiable du gaing, ne craignent les ravissans &
-cruels corsaires: ne en cueur d'hyver eux mettre (ô temerité incroyable,
-ou avarice insatiable!) à naviguer les mers incogneues, & à cercher les
-nouveaux mondes: comme s'ils avoyent saufconduict de Neptune, & qu'ils
-tinssent les vents enclos & estouppez dedans bouteilles. En quoy faisant
-ils reçoivent tant d'incommoditez & inconveniens, que le plus souvent
-ils perissent de faim & de soif: ce que encores je ne pourrois croire,
-si je ne l'eusse esprouvé, ayant navigué entre les colomnes d'Hercules.
-Et certes je pense que une grande fortune de mer ressemble fort à un
-enfer. Le ciel obscurci & tenebreux tonne, les fouldres & les vents
-contraires se repercutent & correspondent, la mer troublee du profond de
-ses entrailles mugit & crie, la nef gemit, les antennes & les voilles
-fremissent, les cordages se rompent, les mariniers vaincus du vent &
-combatus de l'eaue, desperez de salut, jettent à la furie en mer les
-precieuses marchandises, qui sont l'occasion de leur mal. L'un
-s'esgratigne le visage, l'autre se bat la poictrine: l'un fait des
-voeuz, l'autre avec larmes se confesse: l'autre mauldit, l'autre renie:
-& de moment en moment attendans à estre submergez, voyent la nef aller
-le dessus dessoubs: Et pour la fin du naufrage ils meurent miserablement
-sans sepulture, ou bien par une disgrace se sauvent, & vont demander
-tous nuds l'aulmosne pour l'amour de Dieu.
-
- [En marge: Des Necromantiens & Magiciens.]
-
-Or il m'est advis que nous devons tels perilleux fols laisser à part, &
-retourner à nos aggreables & delectables folies: entre lesquelles il est
-impossible d'en trouver encores une plus belle que celle des
-Necromantiens & Magiciens, qui s'abusent tant eux-mesmes, que
-veritablement ils pensent avec leurs cercles, caracteres, conjurations &
-pentacules pouvoir troubler le ciel, obscurcir la lune & le soleil, &
-faire trembler la mer, la terre, & tous les autres elemens, ressusciter
-les morts, & parler les ames, transformer les corps, passer tout par
-l'invisible, voller plus viste que le vent, & faire tous les songes,
-dont sont pleins les livres des chevaliers errans. Les autres pensent
-avoir dans des anneaux & en cristalins les esprits familiers enfermez,
-comme perroquets en cage, & avec iceux trouver les tresors cachez,
-sçavoir secrets, acquerir l'amour des dames, la grace des seigneurs,
-estimans ces esprits estre du tout dediez à obeir & satisfaire à leurs
-commandemens, desirs & appetits.
-
- [En marge: Des basteleurs.]
-
-Et certes à grand peine me puis-je tenir de rire quand je voy aucuns qui
-presument estre saiges & advisez, lesquels toutesfois croyent que les
-basteleurs avec l'aide des esprits, font leurs jeux & tours de
-passe-passe, comme si de nostre temps le diable eust si peu d'autres
-affaires qu'il voulsist se mettre à jouer & basteler.
-
- [En marge: De ceux qui pensent estre muez en especes d'animaux.]
-
-Et que dites-vous de ceux qui en proferant ces parolles, Vent sur vent
-porte moy aux nopces, pensent incontinent estre convertis en especes
-d'animaux, & aller par la cheminee au sabbath avec ceux de leur secte?
-
- [En marge: De ceux qui pensent les enchantemens avoir quelque
- vertu.]
-
-Aussi des autres qui pensent avec leurs enchantemens trouver les metaux,
-les sources des eaux, les meates de la terre, guarir blessures, oster la
-fiebvre, & donner remedes jusques aux bestes. Certainement je pense que
-sans la peur des inquisiteurs de la foy, ils ne se pourroyent garder,
-qu'à la fin ils ne feissent miracles.
-
- [En marge: Des Geomantiens.]
-
- [En marge: Des Chiromantiens & Physionomiens.]
-
- [En marge: Des Bohemiens.]
-
-De ceste mesme espece sont quasi les Geomantiens qui avec leurs figures
-& poincts presument deviner les choses futures. Et non moins
-delectablement se repaissent le cerveau les Chiromantiens &
-Physionomiens, pensans cognoistre avec leur art tout le discours de la
-vie des hommes: & toutes fois ils se trouvent aucunesfois tant fols, que
-non seulement ils croyent indubitablement en cela, mais encores à la
-bonne adventure des Bohemiens.
-
- [En marge: La mer des folies spacieuse & profonde.]
-
-Or il fault que je die & confesse de bon cueur, que si j'eusse creu la
-mer des folies estre tant spacieuse & profonde comme je la treuve,
-jamais avec la fragile barque de mon debile entendement je n'y fusse
-entré. Et certainement si la Folie qui m'y a induict, ne m'eust de sa
-grace & faveur porté & conduict sans jamais quasi m'abandonner, me
-baillant continuellement secours, j'eusse desja plusieurs fois
-interrompu cest ouvrage: pource que tant plus je vay considerant les
-actions des hommes, plus je cognois clairement nostre vie n'estre autre
-chose que folie, folie, folie. Et qui est-ce qui en si grande multitude
-ne se perdroit & abysmeroit? Ou bien qui se pourroit tenir d'en rire
-sans cesse, comme Democritus, ou bien crever de rire comme les Margites?
-
- [En marge: Des faulses persuasions que ont les hommes.]
-
-Je voy certains monstres qui pensent estre des Narcissus: un qui aura sa
-femme ressemblant à un singe, l'estimera toutesfois plus belle que
-Venus. Cestuy-là par jalousie comme Argus la gardera: l'autre par
-avarice exposera la sienne aux plaisirs d'autruy: l'un prend le dot &
-non la femme: Cestuy cy se fera amoureux de la vefve, l'autre de la
-damoiselle: & souventesfois plus il aime, plus il est hay.
-
- [En marge: Des ignorans voulans apparoistre doctes.]
-
-Autres ignorans parleront avec les Latins des lettres Grecques, & avec
-les Grecs des lettres Latines: & tant moins sçauront en quelque
-profession que ce soit, plus en presumeront. Aucuns qui à peine
-sçauroyent tirer une ligne, veulent apparoistre un Euclides: estans si
-hardis que de vouloir monstrer avec leur babil & belles bourdes, les
-spheres & mouvemens celestes.
-
- [En marge: Des vanteurs.]
-
- [En marge: Des diverses complexions des hommes.]
-
-L'autre qui sera plus paoureux qu'un vieil connin, vouldra tousjours
-faire le brave, & (comme s'il estoit un Hector) ne fera que se vanter.
-Un autre s'addonnera à l'oisiveté: cestuy-là à la gourmandise: L'un ne
-bouge de la taverne: l'autre dompte les chevaulx: l'autre apprend aux
-oiseaux & aux chiens.
-
- [En marge: Des inventeurs de nouvelles.]
-
-Plusieurs hommes legiers ne pensent à autre chose que à entendre &
-inventer des nouvelles, & ne tiendront autres propos, que du Concile, du
-Pape, de l'Empereur, du Roy, & du Turc: comme s'ils estoyent de leur
-conseil privé: & feront des discours, ou si la paix demourera ferme, ou
-si la France & l'Angleterre se feront guerre: babillans follement des
-choses publiques, qui en riens ne leur touchent.
-
- [En marge: Des desirs, affections & manieres de faire differentes.]
-
-Autres desirent la guerre, autres veulent la paix: Cestuy-ci court par
-les postes pour se rompre le col, l'autre en une lictiere va dormant:
-l'un fait semblant de plorer & rit au cueur, l'autre par le visage
-monstre estre joyeux, & en l'estomach creve de douleur.
-
- [En marge: Des avaricieux & usuriers.]
-
-Vous en verrez aussi un autre qui aux despens de ses heritiers gaudist &
-triomphe. Autre pour mourir riche travaille oultre mesure, & ayant caché
-ses tresors, se plaint de pauvreté. L'un fera le belistre en sa maison,
-& dehors se monstrera riche & puissant: l'autre avec usures & interests
-accumulera infinies richesses. Autre changera & rechangera tant, qu'à la
-fin il se reduira en zero.
-
- [En marge: Des tristes & joyeux.]
-
-Cestuy-ci se plaint, cestuy-cy se lamente, cestuy rit, cestuy chante:
-cestuy sonne d'instrumens, l'autre passe le temps, & l'autre avec trop
-grande sollicitude continuellement se ronge l'esprit.
-
- [En marge: Des Grammariens & Pedans.]
-
- [En marge: Phalare.]
-
- [En marge: Denys le Tyran.]
-
-Mais où est-ce que par la Folie je me laisse transporter, perdant le
-temps à racompter telles petites & quasi communes folies, qui comme les
-estoilles du ciel sont innumerables? Certes il vault beaucoup mieux
-deviser de celles que font les hommes qui s'estiment, & entre les autres
-pensent estre les plus sages: dont j'estime pour les premiers de ceste
-folle bande les Grammariens, Pedants affamez, mendians & morts de faim,
-qui travaillent ordinairement en ce fascheux exercice de regenter &
-enseigner les escholiers: qui est une fatigue sur toutes les autres
-tresmoleste. Toutesfois par le benefice de la Folie, voyants en leurs
-escholes une grande caterve de jeunes enfans, qu'ils font trembler &
-espouvanter avec leurs visages & voix horribles; leur faisant à tous
-propos sentir leurs cruelles verges: Ils pensent & croyent estre
-quelques grands Princes, & que ceste miserable servitude soit un grand
-Royaume: Tellement qu'ils ne vouldroyent pas ceder à Phalare, ne à Denys
-le tyran.
-
-Et ceste tant leur folle persuasion ne se pourroit facillement
-comporter, si d'autre part ils ne s'estimoyent encores plus, pensans la
-leur profession, qui n'est autre chose qu'une observation de fadaises &
-baboyneries, estre le plus excellent art qui se puisse trouver, la
-nommant le fondement de toutes disciplines, & la science des sciences:
-Et puis tout le temps de leur vie ils se trouvent enveloppez, avec les
-accents & syllabes, avec les adverbes & conjonctions, se allambiquant &
-minant le cerveau avec vocables & constructions, & cent mille autres
-barbouilleries de nulle importance. Et quand ils viennent à disputer des
-patronymiques, des figures & autres semblables mocqueries, Dieu sçait
-avec quelles villaines parolles & venimeuses invectives ils s'injurient,
-& bien souvent des parolles ils viennent au poil: de sorte qu'ils font
-si beau jeu, que ceux qui les voyent, n'ont point faulte de matiere pour
-rire. Mais c'est tout le bon, qu'au sortir de là chascun d'eux presume
-avoir vaincu son adversaire: ils s'en vont pourmener par toutes les
-places, carrefours & lieux publiqs, pour raconter telles leurs belles
-victoires, qui sont pures folies: & en veulent triompher & gaudir, comme
-s'ils avoyent surmonté & debellé le grand Turc.
-
- [En marge: Autre secte de Grimaulx Latins.]
-
- [En marge: Grammaires vulgaires.]
-
-Et si ces folies des Grimaulx Latins ne suffisent, il s'en presente une
-autre secte de vulgaires, non moins sotte que ridicule, lesquels ont
-leurs boutiques toutes pleines de Grammaires vulgaires, de inventions de
-nouvelles lettres, & d'observations de la langue Tuscane: dont ils font
-autant de vente & de proufict, comme je ferois de ceste mienne Folie, si
-j'estoys si fol qu'il me vinst envie de l'envoyer pourmener par la ville
-és mains des porte-panniers, pour l'exposer en vente: car à grand peine
-trouveroit-elle à qui se vendre & faire achepter, si ce n'estoit à
-quelque bon fol aveuglé, qui n'entend riens: Tout ainsi est-ce de leurs
-beaux livres, lesquels à la fin se trouvent amassez és mains de certains
-ignorans curieux, comme les regnards chez le pelletier. Et pource qu'ils
-ne se peuvent faire entendre, & qu'ils se trouvent inutiles bien
-souvent, ils sont reduicts de livres en quarterons.
-
- [En marge: Quelles sont les Grammaires susdictes, & que c'est
- qu'elles contiennent.]
-
- [En marge: Pourquoy est dicte la langue vulgaire.]
-
- [En marge: La langue Latine corrompue par les Barbares.]
-
- [En marge: De l'ignorance d'un grand seigneur d'Italie qui vouloit
- prendre un secretaire.]
-
-Par ainsi, ma doulce Folie, demeure tout coy en mes coffres, à fin qu'il
-ne t'advienne comme à ces livres là: ausquels encores qu'ils soyent de
-belle estampe & bien imprimez, lon ne peult pardonner, ne faire qu'il ne
-leur advienne comme j'ay dit cy dessus. Et n'est pas de merveilles: car
-ils veulent imposer certaines nouvelles loix & reigles de parler hors de
-propos: & veulent qu'en leur escrire se facent les accens graves, aguts
-& circonflexes, avec les collisions des vocables: & veulent qu'en la
-prose s'observe le nombre de pieds avec les desinances & respondances,
-comme lon a accoustumé de faire en la rythme: & qu'au parler lon garde
-les cas droicts & obliques, & que lon use de vocables affectez, & de peu
-de gens entendus: lesquels ne donnent moindre peine à ceux qui les dient
-& prononcent, comme ils font de fascherie & ennuy à ceux qui les oyent
-dire & prononcer. Et les pauvres fols ne s'advisent pas que la langue
-vulgaire est dicte vulgaire, pource qu'elle est en usage au vulgue, & à
-la plusgrand' part commune: Et ceux cy veulent que lon escrive & que lon
-parle à une certaine leur nouvelle mode, dont chascun se mocque d'eux,
-d'autant que ils ne pourroyent nier que la langue vulgaire ne soit nee &
-derivee de la corruption de la Latine, commes les fleuves premierement
-proviennent des fontaines. Car la langue Latine fut autresfois commune à
-tout le peuple Romain, & depuis par les Barbares & gens serviles
-corrompue & gastee: Ainsi cerche lon encores de present de depraver &
-corrompre celle qui nous est demouree: usans de tels estranges vocables,
-avec lesquels & leurs sotties & ignorances, ils ont alteré le goust & le
-jugement des hommes curieux. Imitant un grand seigneur d'Italie, qui
-vouloit prendre un secretaire, auquel il dict, que avant que le prendre
-il vouloit voir une sienne lettre. Et le secretaire, qui estoit homme
-docte & expert, luy feit une bien belle & elegante epistre. Et apres que
-le seigneur, lequel, Dieu mercy, n'avoit pas grande intelligence en
-cela, & presumoit toutesfois beaucoup de soy, l'eut veue, il dit qu'il
-n'en vouloit point, pource qu'il n'escrivoit point correct. Et quand on
-luy vint à demander les erreurs que avoit faictes ledict secretaire en
-sadicte epistre, il respondit, qu'il avoit escript _benevolence_ pour
-_benivolence_, _sanè_ & _penè_ par deux _n n_. qui sont deux mots Latins
-marquez d'un accent chascun sur les deux, & pensant que lesdicts accens
-fussent tiltres: Et pour cela ne voulut accepter ledict secretaire.
-
- [En marge: De la difference de l'orthographe de la langue
- Italienne.]
-
-Il y en a encores beaucoup d'autres de nos Italiens, qui estiment
-grossiers & ignorans ceux qui n'escrivent _strumento_ pour
-_instrumento_: _aldace_ pour _auldace_: _menemo_ pour _minimo_:
-_segretario_ pour _secretario_: _ufficio_ pour _officio_: _giulio_ pour
-_julio_: _gerolamo_ pour _jeronymo_: _eglino_ pour _egli_, & autres
-semblables inepties. Et en ceste sorte ayans la copie des beaux,
-intelligibles & elegans vocables, comme lon voit souventesfois, ils se
-repaissent de cela. Mais pour estre, comme les heretiques, ja faicts
-incorrigibles, & en trop grand nombre, à fin qu'ils ne sement autre plus
-mauvaise & pernicieuse erreur & zizanie, laissons les joyr du privilege
-de la vraye Folie: qui est tel, Que celuy là est le plus fol qui se
-repute le plus saige: & comme plus il se trompe, tant plus il s'en
-resjouit & pense affiner les autres.
-
-
-
-
-_Faict & composé en Indie Pastinaque par monsieur Ne me blasmez, à
-l'issue des masques & folies de Caresme prenant, Avec grace & privilege
-de tous les nouveaux Heteroclites, & expresse protestation, Que
-quiconques de ceste Folie dira mal, qu'il s'asseure de là en apres estre
-un vray fol, encores que pour tel n'eust esté jamais cogneu._
-
-
-
-
-EXTRAICT DV PRIVILEGE.
-
-
-Par lettres du Roy donnees à Paris le XX jour d'Octobre, M. D. LXV,
-signees Par le Conseil, SANGUIN, & seellees en cire jaulne sur simple
-queue: Il est permis à Hertman Barbé marchant Libraire en l'Université
-de Paris, de faire imprimer & exposer en vente ce present livre
-intitulé, _Paradoxe des louanges de la Folie, traduict en François par
-feu Messire Jehan du Thier, Chevalier &c._ jusques au temps & terme de
-six ans, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer: Avec defenses à
-tous autres marchans, Libraires & Imprimeurs de l'imprimer, faire
-imprimer, ne exposer en vente: sur peine d'amende arbitraire,
-confiscation desdicts livres, & de tous despens, dommages & interests
-envers ledict Barbé.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original. On a
-cependant résolu les abréviations par signes conventionnels (par exemple
-"Cõme" transcrit "Comme"), ajouté les cédilles, et distingué u/v et i/j
-selon l'usage. On a noté les italiques entre _caractères soulignés_.
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les louanges de la Folie, by Anonymous
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUANGES DE LA FOLIE ***
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- The Project Gutenberg eBook of Les louanges de la Folie.
-</title>
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les louanges de la Folie, by Anonymous
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
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-this ebook.
-
-
-
-Title: Les louanges de la Folie
- Traicté fort plaisant en forme de paradoxe, traduict
- d'Italien en François par feu messire Jehan du Thier
-
-Author: Anonymous
-
-Translator: Jehan du Thier
-
-Release Date: May 3, 2020 [EBook #62007]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUANGES DE LA FOLIE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
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-
-
-</pre>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<div class="c nohand"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div>
-<h1><span class="huge">Les louanges de</span><br />
-LA FOLIE,</h1>
-
-<p class="drap large narrow first-sc">Traicté fort plaisant
-en forme de Paradoxe, traduict
-d'Italien en François par feu
-messire Jehan du Thier, Chevalier,
-Conseiller du Roy, &amp; Secretaire
-d'Estat &amp; des Finances
-dudict Seigneur.</p>
-
-<div class="c"><img src="images/clampe.png" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="small">A PARIS</span>,<br />
-<i>Pour Hertman Barbé marchant demeurant
-à Paris rue S. Jean de Beauvais</i>.</p>
-
-<p class="c"><span class="small">M. D. LXVI.</span><br />
-AVEC PRIVILEGE.</p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/bandeau.png" alt="" /></div>
-<h2 class="nobreak first-cap">Traicté fort plaisant des louanges de la Folie.
-Traduict d'Italien en François,
-par feu messire Jehan du Thier,
-Chevalier, Conseiller du Roy, &amp; Secretaire
-d'Estat &amp; des Finances dudict
-Seigneur.</h2>
-
-
-<p class="noindent"><span class="dcap"><img src="images/caps.png" alt="S" /></span>'il
-est ainsi que plusieurs
-ayent acquis
-grande louange &amp; estime
-entre les hommes,
-pour avoir escript
-mille facecies
-&amp; choses vaines, donnant
-plaisir à ceux qui se sont delectez
-de les lire &amp; oyr, &amp; encores par advanture
-y croire chose qui jamais ne
-fut, qui n'est point &amp; ne peult estre:
-Doibs-je estre blasmé &amp; repris de reciter
-une pure verité, qui ne sera moins
-utile, que plaisante &amp; aggreable à celuy
-qui daignera l'escouter? Or en advienne
-ce qu'il pourra. Car tout ainsi que
-les Musiciens qui n'ont soucy du jugement
-d'autruy, s'efforcent quelquesfois
-(chantans leur musique) de delecter eux-mesmes,
-&amp; les sacrees Muses: Tout ainsi
-ay-je deliberé (ne me souciant aussi du
-dire ne du penser d'autruy) reciter à ma
-recreation (ou pour mieux dire) consolation,
-les louanges de la Folie, &amp; les plaisirs
-que ordinairement reçoivent d'elle
-les humains.</p>
-
-<div class="side-out">Les effects
-&amp; actions de
-la Folie.</div>
-<p>Il est bien vray que les saiges ne faudront
-pas en cest instant de dire, Que
-celuy doit estre bien hors de propos &amp;
-jugement, qui pour tiltre &amp; argument
-d'un sien &oelig;uure qu'il veult mettre en lumiere
-a entrepris de louer la folie. Mais
-je leur respondray, qu'il se treuve du
-temps des anciens que par escripts divinement
-couchez, les mousches, les fiebvres,
-la vieillesse &amp; la mort ont esté louees
-&amp; celebrees autentiquement: Et de
-nostre siecle se sont encores trouvez de
-tresnobles esprits, qui ont faict de mesme
-des jeux de la Prime &amp; des Eschets,
-des Artichaulx, de la Verolle, &amp; plusieurs
-autres choses moins dignes de louange.
-Et ceux qui considereront de combien
-peult la Folie en la vie humaine, laquelle
-prend &amp; reçoit par elle quasi sa totale
-conduicte &amp; direction, ne se devront
-esmerveiller que j'aye proposé telle entreprise:
-mais plustost veux-je trouver
-estrange, que entre tant de siecles passez
-aucun ne s'est offert &amp; entremis à chanter
-&amp; escrire les louanges de ceste benigne
-dame Folie, pour recognoissance
-des grans faveurs &amp; biensfaicts que nous
-recevons d'elle. Ce que toutesfois je
-pense bien que l'on eust faict, si de la
-grandeur &amp; difficulté du subject l'on
-n'eust esté aucunement retenu &amp; estonné.
-Pource que ceste dame Folie en la plus
-part de toutes ses actions, se gouverne
-<span class="side"><i>Les effects
-&amp; actions de
-la Folie.</i></span>
-seule: Elle est seule qui dechasse &amp; bannit
-de nos cueurs &amp; entendemens les
-fascheuses, cruelles, &amp; ennuyeuses sollicitudes,
-angoisses, douleurs &amp; passions:
-Et seule fait contens &amp; heureux les hommes
-&amp; les femmes, qui autrement seroyent
-tousjours chagrins, miserables
-&amp; calamiteux. Bref, sans elle nostre vie
-certainement se trouveroit amere &amp; fascheuse
-à passer.</p>
-
-<p>Et d'autant que és grans actes &amp; haults
-faicts la seule volonté est souventesfois
-louee &amp; estimee, bien que les effects ne
-s'en ensuyvent: Je protesteray pour le
-commencement de cest &oelig;uure à messieurs
-les repreneurs qui voudront faire
-&amp; trancher des anciens severes Catons,
-que en quelque sorte que ce soit,
-ils n'entreront point ne au Theatre de
-la Folie, ne au catalogue des fols: si
-premierement ils ne donnent leurs noms
-à l'autheur pour estre inscripts. Et
-neantmoins estans entrez au theatre,
-ils ne diront un seul mot pour se donner
-peine des sens &amp; jugemens d'autruy.</p>
-
-<div class="side-out">Les Poetes
-ont communication
-avec
-la Folie.</div>
-<div class="side-out">Jeunesse mere
-de Folie.</div>
-<p><span class="side"><i>Les Poetes
-ont communication
-avec
-la Folie.</i></span>
-Les Poetes ausquels se peult prester
-&amp; adjouster facile croyance, pource que
-avec la Folie ils ont tousjours eu pratique
-&amp; communication, recitent que Pluto
-Dieu des Richesses, qui ha commandement
-sur la paix, sur les guerres, sur
-les seigneuries, Royaumes &amp; Empires,
-&amp; toutes autres choses de ce monde, dont
-il est directeur, &amp; comme il luy plaist en
-dispose, fut pere de ceste dame Folie, laquelle
-eut pour mere la gracieuse Deesse
-<span class="side"><i>Jeunesse mere
-de Folie.</i></span>
-Jeunesse, qui la conceut &amp; enfanta és
-isles Fortunees, où ne se treuve ennuy,
-fascherie, maladie ne vieillesse, mais
-tousjours les Roses, violettes &amp; autres
-fleurs &amp; herbes odoriferantes, avecques
-arbres qui produisent fruicts tresexquis,
-delicieux &amp; savoureux, y couvrent la
-terre pour l'eternelle prime-vere, qui jamais
-ne bouge de là: de sorte que de pays,
-de pere &amp; de mere ceste Dame ne pourroit
-estre plus noble, ne plus estimable
-&amp; recommandable qu'elle est. Aussi tost
-qu'elle fut nee, elle se print à rire, &amp; avecque
-demonstration de festes &amp; jeux
-plaisans, resjouit fort le monde, qui premierement
-sans elle estoit pensif &amp; melancholique.
-Et pour le tenir en continuels
-plaisirs &amp; soulas, incontinent elle
-s'allia &amp; accompagna de Venus, de Bacchus,
-de volupté, des delices &amp; adulations,
-fuyant &amp; evitant toutes peines, ennuis, fascheries
-&amp; tristesses, pour s'addonner à toutes
-sortes de plaisirs, joyes &amp; passetemps.</p>
-
-<div class="side-out">La Folie cause
-de la generation
-des hommes.</div>
-<p>Surquoy il est bien requis que vous
-saichez &amp; entendez quel bien, proufict,
-utilité &amp; commodité elle avec sa compagnie
-a apporté &amp; apporte à nous autres
-pauvres humains: &amp; de combien nous
-luy sommes tenus &amp; obligez. Premierement
-je vous demande comme se pourroyent
-<span class="side"><i>La Folie cause
-de la generation
-des hommes.</i></span>
-engendrer les hommes, si ce n'estoit
-la Folie. Tous les saiges ensemble
-feront &amp; diront ce qu'ils voudront &amp;
-sçauront: mais s'ils veulent estre peres,
-&amp; observer le divin commandement de
-croistre &amp; multiplier, il est necessaire
-qu'ils mettent à part la gravité, les estudes
-&amp; la prudence, &amp; qu'ils embrassent
-la Folie: mettans en &oelig;uvre la partie du
-corps, laquelle quasi ne se peult nommer,
-voir ne toucher sans rire. Cela veritablement
-est la source &amp; la fontaine de
-laquelle naissent &amp; sourdent les saiges
-Philosophes, les graves Jurisconsultes,
-les devots Religieux, les reverends Prelats,
-les magnanimes Seigneurs, les trespuissans
-Rois &amp; Empereurs Augustes.
-Et certes si ce n'estoit la Folie &amp; la volupté
-qui est tousjours conjoincte avecque
-elle, peu d'hommes naistroyent &amp;
-seroyent produicts sur terre.</p>
-
-<p>Mais par vostre foy, croyez-vous que
-aucune femme ayant un coup esprouvé
-les grandes &amp; extremes douleurs, agonies
-&amp; perils de la mort manifeste &amp;
-apparente, qu'ils reçoivent à leur enfantement,
-se voulsissent jamais plus consentir
-de retourner à faire ce qu'ils ont
-premierement faict pour concevoir: si
-elles n'estoyent, comme elles sont (ainsi
-que lon dit) aucunement folles &amp; hors
-de raisonnable sentement? Vous voyez
-par cela clairement que du naistre &amp; de
-l'estre nous sommes grandement obligez
-à la Folie. Considerez doncques
-en vousmesmes combien est grand ce
-benefice.</p>
-
-<p>Et d'avantage, que si depuis que nous
-sommes nez, la Folie se vouloit du tout
-abandonner &amp; faire de nous à sa naturelle
-discretion, quelle seroit nostre vie:
-sans doubte miserable &amp; pleine de calamité.
-Mais ceste Dame, comme benigne
-mere &amp; doulce nourrice, se contient gracieusement
-avec nous, pour nous domestiquer
-&amp; apprivoiser, sans se laisser
-du tout eschapper, à fin de ne nous estranger.
-Et tant plus nous sommes en grande
-necessité, plus s'efforce de nous secourir
-&amp; aider.</p>
-
-<div class="side-out">Pourquoy les
-petits enfans
-sont tant aimez.</div>
-<p><span class="side"><i>Pourquoy les
-petits enfans
-sont tant aimez.</i></span>
-Et d'où vient cela aussi, que les petis
-enfans en leur puberté &amp; tendre enfance
-sont tant chers tenus, tant aimez, mignardez
-&amp; baisez, non seulement par leurs
-peres &amp; meres, parens, &amp; autres qui
-les cognoissent: mais encores un mortel
-ennemi, nonobstant sa malveillance
-&amp; cruauté, ne desdaignera à les voir
-&amp; regarder sans les outrager. Et quelques
-fois s'est trouvé que les bestes sauvages
-les ont nourris. Il fault que vous
-pensez que cela ne procede d'autre chose,
-sinon que pour estre tels petis enfançonnets,
-simples &amp; hors de sentement
-&amp; jugement, ils demeurent continuellement
-en la protection de la Folie: laquelle
-leur donne tant de grace, que en
-leurs babils &amp; façons de faire, ils sont
-souvent plus plaisans, &amp; donnent plus
-à rire que les plus grans farseurs, bouffons
-&amp; basteleurs qui se pourroyent trouver.</p>
-
-<div class="side-out">L'Adolescence
-printemps de
-nostre vie.</div>
-<div class="side-out">Les maladies
-&amp; travaux
-accompaignent
-nos ans.</div>
-<p><span class="side"><i>L'Adolescence
-printemps de
-nostre vie.</i></span>
-Apres ceste enfance vient à succeder
-la florie Adolescence, qui certainement
-est le printemps de nostre vie. Et n'y a
-personne qui ne sache bien comme les
-jouvenceaux adolescens en cestuy leur
-doux aage sont favorisez, caressez, aimez,
-dressez &amp; aidez en leurs estudes &amp;
-operations, &amp; quel bien tout homme
-leur desire &amp; procure: mesmement
-quand lon voit que leurs façons de faire
-ne sont trop austeres ne trop sages,
-mais qu'ils ont plaisante &amp; affable conversation.
-Depuis, estans faicts hommes,
-soudainement qu'ils commencent à sentir
-&amp; gouster les choses graves, &amp; à les
-embrasser, deslors ils perdent la faveur
-&amp; la grace; &amp; leur beauté, vigueur &amp; dexterité
-leur commence à faillir. Et de
-tant plus qu'ils se distrayent &amp; esloignent
-de la Folie, pour entendre à la
-Prudence, de tant plus ils se font difformes
-&amp; brutaux: En maniere qu'à peine
-les peult lon recognoistre pour ceux
-qui n'agueres auparavant pour leur
-singuliere beauté estoyent tant estimez
-&amp; desirez.
-<span class="side"><i>Les maladies
-&amp; travaux
-accompaignent
-nos ans.</i></span>
-Et ainsi allans de mal en pis,
-croissent les ans en maladies, en fatigues
-&amp; en travaulx, jusques à ce qu'ils
-soyent joincts à la dure &amp; aspre vieillesse,
-laquelle est tant facheuse, que les
-vieillars elle fait non seulement aux autres,
-mais encores à eux mesmes desplaisans
-&amp; ennuyeux.</p>
-
-<div class="side-out">Les vieillards
-reviennent au
-rang d'enfance.</div>
-<p>Et vrayement il n'y auroit aucun qui
-peust comporter leurs fascheries, plainctes
-&amp; querelles, si de nouveau la Folie
-meue de compassion de leurs miseres,
-ne les secouroit, en les faisant, comme
-elle a accoustumé, rajeunir &amp; ragaillardir,
-<span class="side"><i>Les vieillards
-reviennent au
-rang d'enfance.</i></span>
-les transformant &amp; reduisant du
-tout en leur premier estat de insensez
-petits enfans: apres leur avoir faict oublier
-tous leurs arts, sciences &amp; industries,
-&amp; toute autre grande &amp; importune
-negoce, pour eux addonner, ainsi que
-en leurs premiers ans, à la volupté &amp;
-aux pratiques d'amour. Et alors il
-fault teindre les cheveux, porter la belle
-coeffe bien tissue, pour faire semblant
-que lon n'est point chauve, raser tous
-les jours la barbe, s'approprier, se perfumer,
-suborner macquereaux &amp; macquerelles,
-escrire lettres amoureuses à
-leurs dames, &amp; puis se marier avec jeunes
-filles sans douaire, desquelles par apres
-autres qu'eux sont possesseurs &amp;
-jouissans. Et sur cela fault despendre
-&amp; consumer son patrimoine à boire, à
-jouer, à ribler &amp; enfolastrir du tout, tenants
-propos ordinairement de leurs amours,
-&amp; disants choses vaines, pueriles
-&amp; sottes: tout ainsi qu'ils eussent faict
-lors qu'ils vindrent au monde, &amp; comme
-si jamais ils n'y avoyent esté.</p>
-
-<div class="side-out">Les vieillards
-aiment les petis
-enfans.</div>
-<p><span class="side"><i>Les vieillards
-aiment les petis
-enfans.</i></span>
-Et de ceste similitude de nature advient
-que les vieillars aiment tant ces petis
-enfans, &amp; les petis enfans se resjouissent
-&amp; prennent tant de plaisir avecque eux,
-que plus vont en avant en l'aage, tant
-plus ils perdent les sens &amp; jugement: de
-sorte que sans y penser, ne eux en appercevoir,
-ils passent heureusement de
-la presente vie en l'autre, sans aucune
-douleur ne sentement de maladie, voire
-de la propre mort. Considerez donques
-encores une autre fois, combien
-nous sommes obligez à la Folie: Et pour
-certain, si les hommes fuyoyent du tout
-la Prudence, &amp; demouroyent tousjours
-avecque la Folie, ils ne sentiroyent aucune
-molestie, melancholie ne travail,
-mais tousjours vivroyent heureux &amp;
-consolez.</p>
-
-<div class="side-out">Les saiges &amp;
-graves hommes
-subjects
-à fascheries
-&amp; maladies.</div>
-<p>Et encores qu'il ne soit ja besoing de
-prouver les choses claires &amp; manifestes,
-toutesfois je vous prie regardez un
-peu des saiges &amp; graves hommes, qui
-n'ont autre versation qu'à l'estude &amp; aux
-lettres, à gouverner les estats, regir les
-Republiques, &amp; traicter les negoces de
-grands seigneurs: vous les trouverez la
-<span class="side"><i>Les saiges &amp;
-graves hommes
-subjects
-à fascheries
-&amp; maladies.</i></span>
-pluspart palles, maigres, desfaicts &amp; maladifs,
-&amp; deviennent vieux &amp; chenus devant
-qu'ils soyent à peine faicts jeunes.
-Ce qui n'est pas de merveilles, parce
-que les continuelles cures &amp; sollicitudes,
-les divers pensemens, les travaulx
-&amp; fatigues, &amp; le veiller de la nuict, lever
-avant le jour, ne cognoissent jamais ne
-plaisir ne repos: mais tousjours travailler
-&amp; avec le corps &amp; avec l'entendement,
-les fait debiles, leur oste les esprits,
-&amp; abbrege beaucoup leur vie, tourmentee
-en sorte, que quand vous voyez aucuns
-petits enfans ou jeunes garsons
-trop saiges, vous devez tenir pour certain
-&amp; tresevident signe, que leur voyage
-ne sera pas long en ce monde, &amp; que
-leurs ans ne dureront gueres. Mais au
-contraire, ceux qui sont grossiers &amp; robustes,
-qui ne se soucient depuis le nez
-en amont, &amp; fuyent les fatigues, s'esloignans
-le plus qu'ils peuvent de la Prudence,
-sont sains, gaillards &amp; dispos, &amp;
-vivent longuement sans aucune maladie.</p>
-
-<div class="side-out">Les Senois,
-peuple d'Italie.</div>
-<p><span class="side"><i>Les Senois,
-peuple d'Italie.</i></span>
-A ceux-cy ne different pas beaucoup
-de complexion les Senois, qui est un
-peuple de l'Italie, lesquels par un commun
-&amp; general edict sont de toutes les
-autres nations tenus &amp; appelez fols publiques,
-comme ils meritent: mais encores
-beaucoup plus maintenant que jamais,
-ayans dechassé de leur ville aucunes
-familles &amp; nobles citadins, qui avoyent
-en eux quelque peu de jugement
-de raison &amp; prudence, &amp; ont mis le gouvernement
-de leur Republique entre
-les mains de certains fols glorieux &amp;
-effrenez, qui tous les jours font tant &amp;
-de telles folies, que la Folie mesme ils en
-feroyent devenir folle.</p>
-
-<div class="side-out">Des Portugalois.</div>
-<p><span class="side"><i>Des Portugalois.</i></span>
-Avec eux contendent, il y a desja longtemps,
-les Portugalois, lesquels d'entre
-eux doit obtenir le pris de la Folie: &amp;
-jusques icy n'y a esté donnee solution
-ne diffinition aucune.</p>
-
-<div class="side-out">Des Boulongnois.</div>
-<p><span class="side"><i>Des Boulongnois.</i></span>
-Allez encores à la jadis saige Boulongne,
-qui usurpe le tiltre d'enseigner autruy,
-&amp; vous verrez qu'ils tiennent tous
-les saiges enfermez &amp; enchesnez és librairies,
-&amp; laissent aller les fols par la ville,
-suyvis d'un chascun: à quoy ils prennent
-plaisir, &amp; en donnent aux autres.</p>
-
-<div class="side-out">Des Florentins,
-Mantouans &amp;
-Venissiens.</div>
-<div class="side-out">Des Espaignols.</div>
-<p><span class="side"><i>Des Florentins,
-Mantouans &amp;
-Venissiens.</i></span>
-Et qui est-ce aussi qui ignore comme
-sont grands les fols à Florence, &amp; combien
-ils peuvent. Que dirons-nous de
-ces babillards de Mantoue, &amp; de ces
-couyons Venitiens avec leurs manches
-à plein fons, &amp; leurs gondolles. Semblablement
-de ces seigneurs Espaignols,
-<span class="side"><i>Des Espaignols.</i></span>
-lesquels avec tant de leurs Juradios, &amp;
-tant de leurs seigneuries se reputent les
-saiges du monde: n'ont-ils pas edifié en
-leurs plus nobles villes de tresgrands Palais,
-&amp; à iceux assigné gros revenu, seulement
-pour nourrir &amp; entretenir leurs
-fols?</p>
-
-<div class="side-out">Des François.</div>
-<p><span class="side"><i>Des François.</i></span>
-Et les bons François veulent-ils nier
-leur folie (si tant est qu'ils le voulsissent,
-comme je croy que non) les villes qu'ils
-ont faictes en Italie depuis quelques
-ans en çà, les manifestent &amp; font declarer
-tresfols.</p>
-
-<div class="side-out">Des Genevois.</div>
-<p><span class="side"><i>Des Genevois.</i></span>
-Nous tairons-nous des Genevois, lesquels
-oultre ce qu'à leur retour de leurs
-longs voyages trouvent leur famille
-creue &amp; augmentee, vont tousjours, &amp;
-mesmement en esté avecques leurs guarnachiolles,
-que nous disons socquenys
-de toille blanche, pour couvrir leurs belles
-robbes de soye, de peur de les gaster:
-&amp; semble qu'ils viennent de beluter la
-farine pour faire le tourteau.</p>
-
-<div class="side-out">Des Neapolitains.</div>
-<p>Il seroit trop long si je voulois raconter
-toutes les villes, les peuples, les provinces,
-&amp; les nations que la Folie ha en
-sa peculiere protection: comme la laborieuse
-<span class="side"><i>Des Neapolitains.</i></span>
-cité de Naples, que j'avois oublié
-à nommer, là où les follies sont appelees
-gentillesses. Et combien que le
-nombre des fols (comme lon sçait assez)
-soit infiny, toutesfois on l'estime encores
-plus grand pour l'affluence des personnes
-qui les suyvent. Et par cela se
-doit juger la Folie estre plus delectable
-d'autant qu'elle est plus frequentee.</p>
-
-<p>Or laissons à parler d'elle entant que
-touche les hommes mondains, &amp; considerons
-un peu quelle est son auctorité
-au Ciel, aupres des dieux, que les Poetes
-anciens ont faict immortels &amp; eternels.</p>
-
-<div class="side-out">Janus avec
-ses deux visages.</div>
-<div class="side-out">Bacchus tousjours
-jeune
-&amp; beau.</div>
-<p>Premierement il est à un chascun manifeste,
-qu'à la porte du Ciel est tousjours
-<span class="side"><i>Janus avec
-ses deux visages.</i></span>
-Janus avec ses deux visages, l'un
-de jeune enfant, &amp; l'autre de insensé
-vieillard: lesquels deux aages, comme
-vous avez ouy dire cy dessus, sont gouvernez
-par la Folie. Et telle forme de
-double visage est de soy tant folle &amp; ridicule
-que tous ceux qui la voyent, subitement
-sont meuz &amp; incitez à rire.
-En apres vous sçavez qu'il n'y a point
-de plus beaux, de plus aggreables ne de
-plus joyeux de ces dieux là, que ceux qui
-sont amis &amp; alliez de la Folie. Bacchus
-<span class="side"><i>Bacchus tousjours
-jeune
-&amp; beau.</i></span>
-est tousjours jeune &amp; beau, pource que
-ordinairement en la compagnie d'elle
-il vit en continuels banquets, en danses,
-en jeux &amp; en festes.</p>
-
-<div class="side-out">Cupido tousjours
-petit
-enfant.</div>
-<div class="side-out">La Deesse
-Venus.</div>
-<div class="side-out">La deesse
-Flora.</div>
-<div class="side-out">Pourquoy est
-dict à Rome
-Camp de Flor.</div>
-<p><span class="side"><i>Cupido tousjours
-petit
-enfant.</i></span>
-Semblablement le lascif Cupido,
-qui est le plus beau sur tous les autres
-dieux, est tousjours petit enfant pource
-qu'il est tousjours fol.
-<span class="side"><i>La Deesse
-Venus.</i></span>
-La belle Venus,
-source de toute beauté, qui tousjours
-se soubsrit, n'est elle pas une heure
-avec Mars, &amp; une autre heure avec Adonis,
-prenant plaisir en lasciveté, en amours
-brutalles &amp; perpetuelles festes?
-Quelle deesse fut jamais plus aggreable,
-&amp; donna plus de soulas &amp; plaisir au
-peuple Romain, que
-<span class="side"><i>La deesse
-Flora.</i></span>
-la deesse Flora: en
-l'honneur &amp; memoire de laquelle la plus
-notable &amp; plus frequente place de Rome
-est encores aujourd'huy appelee de
-son nom,
-<span class="side"><i>Pourquoy est
-dict à Rome
-Camp de Flor.</i></span>
-Camp de Flor: C'estoit pource
-que en ses sacrifices &amp; festes solennelles
-non seulement abondoyent les fleurs, &amp;
-autres delices: mais encores aux grans
-theatres les dames toutes nues en la
-presence du peuple les celebroyent, avecque
-danses, chansons &amp; jeux follastres,
-risees &amp; autres demonstrations de
-joye desordonnee.</p>
-
-<div class="side-out">Mercure.</div>
-<div class="side-out">Sillenus.</div>
-<div class="side-out">Les Satyres.</div>
-<div class="side-out">Pan.</div>
-<div class="side-out">Apollo.</div>
-<p><span class="side"><i>Mercure.</i></span>
-Il ne fault ja racompter les finesses &amp;
-tours de passe-passe dont Mercure se
-delecte tant: Ne autrement parler de
-<span class="side"><i>Sillenus.</i></span>
-Sillenus, qui tousjours se trouve avoir
-beu d'autant: ne semblablement des
-<span class="side"><i>Les Satyres.</i></span>
-Satyres qui dansent continuellement:
-n'aussi de
-<span class="side"><i>Pan.</i></span>
-Pan, qui avec ses fleustes chante
-chansons pour rire: &amp; à fin de donner
-plus de plaisir à ceux qui l'escoutent,
-se peint le visage de meures, &amp; de grains
-d'yebles. Et le blond
-<span class="side"><i>Apollo.</i></span>
-Apollo quand
-est-ce qu'il chante aussi plus doulcement,
-sinon lors qu'il raconte ses vaines amours
-de Daphne avec sa doulce harpe?</p>
-
-<div class="side-out">Jupiter.</div>
-<div class="side-out">Momus jecté
-hors du Ciel,
-&amp; pourquoy.</div>
-<p>Et pour ne perdre temps à parler de
-tous, n'y voit lon pas l'Altitonant
-<span class="side"><i>Jupiter.</i></span>
-Jupiter
-tant terrible, qu'avec ses fouldres il
-espouvante les hommes &amp; les dieux,
-quand il se transmue tantost en Cygne,
-tantost en Taureau, tantost en Aigle, puis
-en une sorte, puis en une autre, pour
-donner ordre à ses amours, &amp; soy delecter
-singulierement de la Folie: comme
-les autres dieux, lesquels le grand
-<span class="side"><i>Momus jecté
-hors du Ciel,
-&amp; pourquoy.</i></span>
-Momus voulut une fois reprendre: mais
-du commun conseil de tous il fut jecté
-hors du ciel, &amp; le feit on trebuscher icy
-bas, à fin que là hault il ne demourast
-plus aucun moleste ne fascheux repreneur,
-qui aucunement destourbast le
-singulier plaisir de leurs folies. Et estant
-ce pauvre Momus tombé en terre, il demoura
-grandement esmerveillé, voyant
-que la Folie, laquelle il avoit voulu blasmer
-là hault, gouverne icy bas encores
-toutes choses.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="side-out">Raison &amp;
-Prudence confinees
-au derriere
-de la
-teste.</div>
-<div class="side-out">Le gouvernement
-du cueur
-baillé à la
-colere.</div>
-<p>Celuy qui vouldra mettre peine &amp; diligence
-de considerer l'universelle complexion
-des corps humains, il trouvera
-que la Raison &amp; la Prudence ont en
-iceux trespetite part: mais c'est par la
-grace de benigne Nature, qui du commencement
-voulant subvenir &amp; pourveoir
-aux hommes, cognoissant de combien
-ces deux dames
-<span class="side"><i>Raison &amp;
-Prudence confinees
-au derriere
-de la
-teste.</i></span>
-Raison &amp; Prudence
-estoyent contraires &amp; nuisibles à la
-longueur &amp; au repos de nostre vie, les
-alla sagement confiner en l'extreme &amp;
-derniere partie de la teste: Ordonnant
-à tous les autres esprits appetitifs &amp; sensitifs
-du corps, de tousjours eux opposer
-&amp; formaliser contre elles. Et en ceste
-partie là les tiennent continuellement
-assiegees, comme quasi en une estroicte
-roche. En apres elle donna
-<span class="side"><i>Le gouvernement
-du cueur
-baillé à la
-colere.</i></span>
-le gouvernement
-du cueur, qui est l'origine &amp;
-source de nostre vie, à l'ardente colere.
-Et quant au reste de ce corps, il fut quasi
-du tout mis en la disposition &amp; puissance
-de l'irraisonnable concupiscence, pour
-estre entre les autres appetits deux trespuissans
-contraires, qui tousjours s'opposeroyent
-&amp; viendroyent combatre à la
-Raison &amp; à la Prudence, comme à leurs
-manifestes ennemis: à fin que nostre vie
-humaine fust regie &amp; gouvernee de ses
-affections &amp; appetits avec plaisir &amp; douceur,
-&amp; non de la Raison &amp; Prudence
-avec severité &amp; aigreur.</p>
-
-<div class="side-out">La femme
-baillee à l'homme
-pour compagnie.</div>
-<div class="side-out">L'opinion de
-Platon touchant
-les
-femmes.</div>
-<p>Parquoy la divine Providence voyant
-l'homme estre né pour commander,
-&amp; dominer sur les autres animaux, regir
-&amp; gouverner l'universel: se doutant
-que par une dure necessité ou travail
-d'aucuns fascheux negoces il ne fust souvent
-contrainct avoir recours &amp; se joindre
-à la Prudence: Elle voulut bien encores
-luy pourveoir d'une eternelle &amp;
-<span class="side"><i>La femme
-baillee à l'homme
-pour compagnie.</i></span>
-inseparable compagnie, &amp; luy bailla la
-femme, qui tousjours le divertit des
-griefves sollicitudes, tribulations &amp; fascheries
-qu'il ha, ou lieu desquelles elle luy
-donne plaisir: estant un animal si goffe,
-&amp; en toutes choses si follastre, que le
-divin &amp; saige
-<span class="side"><i>L'opinion de
-Platon touchant
-les
-femmes.</i></span>
-Platon, ne sçait bonnement
-s'il le doit mettre au nombre des
-animaux raisonnables ou brutaux.</p>
-
-<div class="side-out">L'opinion des
-Turcs touchant
-les
-femmes.</div>
-<p>A laquelle opinion se conforme
-<span class="side"><i>L'opinion des
-Turcs touchant
-les
-femmes.</i></span>
-toute la secte des Turcs, qui ne permet
-que lon adjouste aucune foy ne
-creance, soit en causes civiles ou criminelles
-aux dicts &amp; depositions des femmes:
-encores que toutes les femmes du
-pays fussent ensemble. D'avantage par
-les loix &amp; constitutions Turquesques
-est defendu de croire que les ames des
-femmes soyent immortelles, ne qu'apres
-la mort ils aillent en Paradis, ainsi
-que font celles des hommes: mais qu'elles
-demeurent en ce monde pour estre,
-comme elles sont proprement, semblables
-à bestes sauvages: dont la divine
-&amp; singuliere folie de ce sexe insensé
-est seule occasion.</p>
-
-<div class="side-out">Des femmes
-qui presument
-de devenir
-saiges, sçavantes
-&amp; subtilles.</div>
-<div class="side-out">Bocace.</div>
-<div class="side-out">Dante.</div>
-<div class="side-out">Petrarque.</div>
-<div class="side-out">L'Asollan.</div>
-<div class="side-out">L'Arcadie.</div>
-<div class="side-out">Le Morgant.</div>
-<div class="side-out">Orland furieux.</div>
-<div class="side-out">Le Courtisan.</div>
-<div class="side-out">Seraphin.</div>
-<div class="side-out">Aretin.</div>
-<p><span class="side"><i>Des femmes
-qui presument
-de devenir
-saiges, sçavantes
-&amp; subtilles.</i></span>
-Toutesfois entre elles il y en peult avoir
-quelques unes (si Dieu veult) qui
-contre leur naturel presument, en renonceant
-du tout à la Folie, de devenir
-saiges, sçavantes &amp; subtilles: chose que
-la Folie en aucune maniere ne peult
-souffrir ne permettre: Et lors qu'ils
-debvroyent couldre, filer, &amp; vacquer
-aux affaires &amp; negoces domestiques, à
-quoy elles sont dediees, l'une fait profession
-de choses grandes, l'autre se veult
-du tout addonner à la Philosophie, &amp;
-ordonne, parle &amp; dispute du Monde,
-du Ciel, des Idees, de l'immortalité, &amp;
-de la divine essence, comme si c'estoit un
-nouveau Aristote: &amp; veult arguer aux
-excellens Philosophes, &amp; aux plus grans
-Theologiens: Et souventesfois, quelque
-ignorante qu'elle soit, sera si hardie
-que de les reprendre. L'autre vouldra
-faire profession de la Poesie, se mordera
-la levre, &amp; fait le bouquin, hume
-le vent &amp; avalle sa salive, se persuadant
-que l'esprit du divin Homere, ou l'ame
-de la sage Sappho luy est entree au corps:
-Elle composera des vers, des petites lettres
-&amp; chansonnettes d'amour, &amp; disputera
-des Poetes Grecs, Latins &amp; Tuscans,
-qui ont mieux &amp; plus doulcement
-exprimé les affections &amp; passions d'amour:
-mettra en avant un subtil argument
-sur le quatrieme des Eneides de
-Virgile, dira Épigrammes, chappitres,
-chansons, sonets &amp; madrigales, faisant
-une anatomie de la langue Tuscane,
-pour la rechercher &amp; retourner parolle
-par parolle. La façon de parler
-de
-<span class="side"><i>Bocace.</i></span>
-Bocace ne la satisfera pas, par ce que
-en d'aucuns lieux il ha beaucoup de rude
-&amp; du vieil. Elle dira que
-<span class="side"><i>Dante.</i></span>
-Dante fut
-beaucoup plus sçavant que bien orné en
-son langage: Aussi que ce n'est pas grand'chose
-que des Triomphes de
-<span class="side"><i>Petrarque.</i></span>
-Petrarque:
-Que la nouvelle Grammaire avec
-<span class="side"><i>L'Asollan.</i></span>
-l'Asollan sont trop affectez: Que
-<span class="side"><i>L'Arcadie.</i></span>
-l'Arcadie
-est une traduction sans invention,
-&amp; n'est pas Tuscane:
-<span class="side"><i>Le Morgant.</i></span>
-Le Morgant est
-mal limé:
-<span class="side"><i>Orland furieux.</i></span>
-Orland furieux delecte le
-commun peuple, mais en plusieurs lieux
-se treuve qu'il default de jugement, &amp;
-se perd &amp; abysme aux adulations:
-<span class="side"><i>Le Courtisan.</i></span>
-Le
-Courtisan est Lombard, &amp; a prins l'invention
-d'autruy. Quant au
-<span class="side"><i>Seraphin.</i></span>
-Seraphin,
-&amp; quelques autres qui ont par cy devant
-eu cours, &amp; ont esté fort estimez,
-n'est pas grand cas, &amp; à peine meritent
-ils d'estre leuz. Elles se mocquent de
-<span class="side"><i>Aretin.</i></span>
-Aretin, disans qu'il n'est point argut, sinon
-à dire mal d'autruy, quand la bouche
-ne luy est close avec quelque present.
-Conclusion, tout ce qui a esté dict
-par quelques fameux &amp; singuliers Autheurs
-que ce soyent, ne les peult aucunement
-satisfaire ne contenter, tant
-elles pensent avoir grand' engin, dy-je
-bon entendement.</p>
-
-<div class="side-out">Des femmes
-qui s'addonnent
-à la Musique.</div>
-<div class="side-out">De celles qui
-s'addonnent
-aux bals &amp;
-danses.</div>
-<div class="side-out">De celles qui
-se delectent à
-se faire trouver
-belles.</div>
-<p>Il y en a quelques autres qui s'addonnent
-<span class="side"><i>Des femmes
-qui s'addonnent
-à la Musique.</i></span>
-à la Musique, &amp; à sonner des
-instrumens, qui ne peuvent accorder:
-Et pour entretenir des maistres à leur
-monstrer, despendent &amp; consument follement
-tout ce qu'elles ont: ayants plus
-de soing &amp; curiosité de faire leurs voix
-plus doulces &amp; gracieuses, que leur propre
-vie. Que dirons-nous maintenant
-<span class="side"><i>De celles qui
-s'addonnent
-aux bals &amp;
-danses.</i></span>
-de celles ausquelles le baller &amp; le danser
-plaist tant, que jamais elles ne parlent
-d'autre chose: s'exercitans &amp; glorifians
-és gaillards &amp; aggreables mouvemens
-&amp; fredons du corps: en mesurant
-leurs pas par simples, doubles &amp; reprinses,
-avec reverences &amp; contenances:
-en quoy s'en va &amp; consume la plus
-grande partie du temps &amp; de leur substance.
-<span class="side"><i>De celles qui
-se delectent à
-se faire trouver
-belles.</i></span>
-Mais toutes generalement se
-delectent &amp; mettent peine entre autres
-choses de se faire trouver belles &amp; plaire
-à autruy, &amp; non sans bonne &amp; juste
-occasion: car la beauté seule est ce qui les
-fait aimer, reverer &amp; desirer: Et de ceste
-singuliere faveur elles ont obligation
-principalement à la Folie, qui ne laisse
-jamais la Prudence avoir en eux aucune
-part, &amp; quasi tousjours les maintient en
-florissant aage &amp; perpetuelle beauté.</p>
-
-<div class="side-out">Des jouvenceaux
-entrans
-en aage viril.</div>
-<p>Et si ce n'estoit elle, il leur adviendroit
-<span class="side"><i>Des jouvenceaux
-entrans
-en aage viril.</i></span>
-comme aux jouvenceaux, lesquels incontinent
-qu'ils sont entrez en aage viril,
-&amp; és ans de la discretion &amp; prudence,
-se transforment &amp; desguisent du tout:
-la barbe leur croist &amp; devient longue:
-leur voix s'engrossit &amp; fait rude: &amp; leur
-jadis beau visage s'emplit de riddes, &amp;
-leur corps se couvre de poil &amp; devient
-brutal. Voyez là les beaux dons &amp;
-fruicts qu'ils reçoivent de la Prudence,
-lesquels vrayement sont dignes d'elle.</p>
-
-<div class="side-out">Des moyens
-qu'usent les
-femmes pour
-se faire tousjours
-sembler
-jeunes &amp;
-belles.</div>
-<div class="side-out">Inconveniens
-advenus à Luculle
-&amp; Lucretius
-par les
-femmes.</div>
-<p><span class="side"><i>Des moyens
-qu'usent les
-femmes pour
-se faire tousjours
-sembler
-jeunes &amp;
-belles.</i></span>
-Mais la benigne Folie, ayant memoire
-qu'elle mesmes est femme, comme à
-ses trescheres &amp; tresamees ministres, ne
-laisse ainsi venir aux femmes le poil, ne
-muer la voix, qui leur demeure puerile,
-&amp; tousjours leur conserve le visage avec
-le reste du corps lisse, tendre &amp; delicat:
-leur monstrant &amp; enseignant mille arts,
-mille secrets, mille remedes pour les faire
-tousjours sembler jeunes, belles &amp; mignottes.
-Et d'autre costé elle leur laisse
-par honnesteté l'art magicque, les enchantemens,
-les sorceries, les devinations,
-&amp; autres arts damnez &amp; reprouvez,
-dont elles ont accoustumé d'user
-pour se faire caresser &amp; adorer: tenants
-ordinairement leurs quaissettes &amp; petits
-coffres, leurs licts, leurs vestemens &amp; leurs
-bourses pleines de figures &amp; images conjurees
-de neuds de cheveux, de parchemin
-avorton, avec les caracteres &amp; noms
-des infernaulx esprits: avec lesquels elles
-font sortir les hommes hors de leur
-sens: &amp; aucunesfois leur font perdre le
-sentement avec la vie ensemble: Ainsi que
-autresfois (pour ne parler des vivans) il
-s'est veu du tresvertueux &amp; magnifique
-<span class="side"><i>Inconveniens
-advenus à Luculle
-&amp; Lucretius
-par les
-femmes.</i></span>
-Luculle, &amp; du sçavant Lucretius, lesquels
-en rendront pour jamais un eternel
-tesmoignage. Et encore que telles
-diaboliques inventions desplaisent grandement
-à la Folie: toutesfois les cognoissant
-estre femmes, c'est à sçavoir folles,
-effrenees, sans mode &amp; sans mesure, les
-comporte le mieux qu'elle peult.</p>
-
-<div class="side-out">Des habits
-des Italiennes
-&amp; Espagnoles.</div>
-<div class="side-out">De la chaussure.</div>
-<div class="side-out">Des coiffures.</div>
-<p><span class="side"><i>Des habits
-des Italiennes
-&amp; Espagnoles.</i></span>
-Or maintenant puis qu'il vient à propos
-de parler de leurs habits, de leurs
-gorgiasetez, ornemens, pompes &amp; mignotises,
-mesmement de celles de nostre
-Italie &amp; des Espaignes, Il est necessaire
-de imiter les Poetes, lesquels non seulement
-au commencement de leurs &oelig;uvres,
-mais encores au milieu de celles
-où ils traictent choses ardues &amp; difficiles,
-ont accoustumé d'invoquer à leurs
-secours les sacrees Muses: car je ne sçay
-où je doy commencer. Si je leur regarde
-aux pieds, je leur voy certaines
-<span class="side"><i>De la chaussure.</i></span>
-pantoufles ou patins si haults &amp; si hors
-de mesure, qu'ils ressemblent plus à eschasses,
-qu'à autre chose: Et si elles n'ont
-quelqu'un qui les soustienne &amp; conduise
-par la main de pas en pas, elles sont
-tousjours prestes à tomber. Si je les regarde
-<span class="side"><i>Des coiffures.</i></span>
-à la teste, je les treuve tant desguisees
-avec plumes &amp; pannaches, bonnets
-&amp; coiffes garnis de fers &amp; boutons d'or,
-de medalles, enseignes &amp; devises nouvelles,
-que à grand' peine les peult on
-cognoistre.</p>
-
-<p>Aucunes penseront estre plus aggreables,
-&amp; avoir meilleure grace avec
-bourrelets soubs leurs coeffes, lesquels
-elles portent plus haults que les cornes de
-leurs maris. L'autre se pensera plus
-gorgiase d'estre coeffee à la Moresque,
-ou d'une autre nouvelle façon: applicquant
-à ses oreilles persees, les grosses perles,
-&amp; autres joyaux. L'une noue ses
-cheveux, l'autre les mipartit &amp; fait la
-greve entre deux. L'une les veult avoir
-blonds: l'autre les desire avoir noirs,
-&amp; avec le fer faict à propos, ou avec le
-feu, les fait crespeler: Et pour les rendre
-plus reluisans y applicque du souffre
-vif, &amp; les decore un jour d'un chappelet
-d'or singulierement elabouré, &amp;
-un autre jour avec bagues precieuses.</p>
-
-<div class="side-out">Des fards &amp;
-peintures des
-femmes.</div>
-<p>Quant à se peindre &amp; peler les sourcils,
-c'est chose ordinaire.
-<span class="side"><i>Des fards &amp;
-peintures des
-femmes.</i></span>
-Semblablement
-de faire la peau blanche, les joues &amp; les
-levres colorees. Et ne fut, ne ny aura
-jamais peintre qui peust adjouster en
-cest endroict à leur artifice. Au regard
-de distiller eaues, gomme dragant, allun
-de roche, argent sollymé, &amp; autres
-semblables mixtures &amp; compositions,
-pour faire la face claire &amp; reluisante, unir
-&amp; lisser la peau: de sorte que en leur
-visaige lon se peult facilement mirer:
-certainement elles en sçavent ce qui
-en est, &amp; en ont l'art tout entier. Le petit
-drappelet teinct, les savons, les pommades,
-&amp; les pouldres pour les dents &amp;
-pour l'haleine, les muscadins composez
-de succre &amp; de muscq, &amp; autres especes
-de dragees, huilles, eaues &amp; senteurs
-de mille sortes, ne sont plus gueres d'elles
-prisees ne estimees, pource que les
-Perfumeurs les ont trop dilvuguees:
-mais maintenant elles vont tant chargees
-de pouldre de chippre, d'aloes, de
-benjoyn, de muscq, de civette, d'ambre,
-&amp; autres infinies odeurs, qu'il n'est pas
-croyable.</p>
-
-<div class="side-out">Response
-d'un grand
-Prince touchant
-les perfums des
-femmes.</div>
-<p><span class="side"><i>Response
-d'un grand
-Prince touchant
-les perfums des
-femmes.</i></span>
-Et n'y a pas long temps qu'il fut demandé
-à un grand Prince, comme il avoit
-esté satisfaict d'une dame, avec laquelle
-il avoit prins soulas &amp; plaisir: il
-jura qu'estant avec elle, il luy sembloit
-proprement estre à vespres, où, comme
-vous sçavez, lon a accoustumé de remplir
-l'Eglise d'odeur d'encens. Et ainsi respondit
-ce gracieux Prince, ne sachant
-mieux exprimer de combien sans propos
-la dame s'estoit perfumee. Et encores
-que semblables senteurs se vendent
-au poix de l'or, toutesfois elles n'en font
-cas, &amp; les reputent pour petites choses,
-au pris de leurs grands secrets qu'elles
-sçavent, &amp; que tant elles estiment: comme
-de faire, que le poil osté &amp; arraché ne
-revienne plus, que le sein avallé se releve,
-&amp; que les choses trop larges se restresissent.</p>
-
-<div class="side-out">Des joyaux
-&amp; affiquets.</div>
-<p><span class="side"><i>Des joyaux
-&amp; affiquets.</i></span>
-Conclusion, ce seroit chose aussi par
-trop longue &amp; ennuyeuse à reciter des
-joyaux, chaisnes, brasselets, &amp; divers habillemens
-de nouvelles façons, que quasi
-tous les jours elles changent: Esquelles
-varietez, diversitez &amp; excessives despenses,
-se monstre manifestement &amp; apertement
-quelle est l'abondance de leur
-folie, &amp; le peu de leur cerveau. Et qui
-est celuy qui pourroit suffisamment parler
-de leurs riches chemises, de leurs calceons
-brodez &amp; pourfilez, de leurs gands
-tressez &amp; perfumez, de leurs esventails,
-de leurs martres sublimes pendantes, &amp;
-de leurs patenostres de senteurs, qu'elles
-tiennent tousjours és mains, non par
-devotion, mais par lasciveté &amp; folie.</p>
-
-<div class="side-out">Des femmes
-desguisees, &amp;
-faisans actes
-virils.</div>
-<div class="side-out">Folie se trouve
-és festes
-&amp; banquets.</div>
-<div class="side-out">Platon en son
-banquet.</div>
-<p><span class="side"><i>Des femmes
-desguisees, &amp;
-faisans actes
-virils.</i></span>
-Ne s'en est-il pas veu quelques unes
-habillees en paiges, courir les chevaux
-Turcqs &amp; rudes en bouche, &amp; manier
-les aspres coursiers: s'efforceans de faire
-tous actes virils? Et je vous demande
-comme cela se pourroit comporter, si la
-doulce Folie en cest endroit ne les accompaignoit.
-Il fault aussi entendre que ce
-qui leur fait avoir tant de faveur &amp; de
-grace en leurs &oelig;illades, en leur rire sans
-propos, &amp; à faire des tours plus qu'un
-singe, n'est autre chose, que d'autant plus
-qu'elles sont folles, plus elles sont plaisantes,
-aggreables &amp; delectables. Par
-cela doncques je conclud, que manifestement
-se peult cognoistre que de tous
-les plaisirs qui se reçoivent des femmes,
-nous en sommes tenus &amp; obligez à la
-Folie.
-<span class="side"><i>Folie se trouve
-és festes
-&amp; banquets.</i></span>
-Laquelle encores si elle ne se
-trouvoit és festes &amp; banquets, certainement
-lon ne s'y resjouyroit point,
-comme lon fait: pource que la silence
-y seroit gardee, &amp; par consequent
-la gravité &amp; la melancolie: &amp; ressembleroyent
-tels banquets aux repas que
-font les bonnes gens de village pour
-l'honneur des obseques &amp; mortuailles
-de leurs amis trespassez. Vous entendez
-bien qu'és grands &amp; magnifiques
-banquets lon invite des dames principalement,
-pour avec leur presence &amp; folies
-telles que dessus, donner plaisir aux
-hommes assistans.
-<span class="side"><i>Platon en son
-banquet.</i></span>
-Aussi Platon en son
-banquet vouloit tousjours avoir devant
-luy Alcibiades, pour luy donner allegresse
-&amp; plaisir, avec sa singuliere beauté.</p>
-
-<p>En ces festins &amp; banquets lon a accoustumé
-de faire venir les plaisans, les
-bouffons &amp; farseurs, pour reciter comedies,
-danser morisques, jouer farces, faire
-musique, &amp; mille autres choses plaisantes,
-pour tenir les invitez &amp; conviez
-en feste &amp; en joye. Et cela delecte plus
-beaucoup que les viandes delicates &amp;
-bien preparees, lesquelles nourrissent
-seulement le corps, &amp; incontinent le font
-saoul: mais les joyes &amp; plaisirs nourrissent
-&amp; delectent l'esprit, les yeux, les oreilles,
-&amp; tous autres sentimens spirituels:
-&amp; tant plus ils les goustent, tant moins
-en sont-ils rassasiez. De là vient, que
-lon s'invite l'un l'autre à boire: &amp; apres
-bon vin, bon cheval, fault faire le Roy,
-le Seigneur, qui ne commande autre
-chose que folies. Puis fault mettre des
-chappeaux au lieu de couronnes, burler,
-gaudir &amp; chanter, &amp; faire autres infinis
-jeux, &amp; choses pour rire, qui se font
-ordinairement en tels banquets: lesquels
-tant plus sont pleins de folie, tant plus
-sont plaisans, aggreables &amp; delectables.</p>
-
-<div class="side-out">De ceux qui
-ne s'aiment és
-grands bancquets.</div>
-<p><span class="side"><i>De ceux qui
-ne s'aiment és
-grands bancquets.</i></span>
-Toutesfois il s'en trouve d'aucuns qui
-ne se soucient pas fort de semblables
-plaisirs: &amp; sont beaucoup plus aises de
-communiquer &amp; eux resjouir avec leurs
-amis en charité &amp; benevolence. Et
-vrayement je confesse qu'il n'y a chose
-en la vie humaine qui soit plus necessaire,
-ne de plus grande consolation aux
-hommes, que d'avoir amis que singulierement
-tu aimes, &amp; dont tu sois singulierement
-aimé: avec lesquels selon
-les occurrences &amp; necessitez tu te peulx
-douloir &amp; consoler, comme avec toy-mesmes:
-&amp; lesquels aussi prennent non
-moindre cure &amp; solicitude de tes affaires
-&amp; negoces, que de leurs propres. Mais
-en vous prouvant manifestement que
-ce tant grand benefice procede mesmes
-de la Folie, ne jugerez-vous pas de tant
-plus estre à elle tenus?</p>
-
-<div class="side-out">La varieté &amp;
-difference des
-hommes en toutes
-choses.</div>
-<div class="side-out">La Folie trompe
-nos jugemens
-en ce que
-nous aimons.</div>
-<div class="side-out">Pourquoy Cupido
-est peinct
-aveugle.</div>
-<p><span class="side"><i>La varieté &amp;
-difference des
-hommes en toutes
-choses.</i></span>
-Regardez doncques quelle est la varieté
-&amp; difference des hommes, non seulement
-en leurs visages &amp; complexions,
-mais encores és langues, és estudes, és
-coustumes &amp; és façons de faire, és arts,
-exercices, gousts, appetits &amp; volontez, affections
-&amp; operations: où ne se pourroit
-trouver aucun qui du tout fust à
-l'autre semblable. Et vous jugerez si en
-telle diversité (dont plus grande ne se
-pourroit imaginer ne penser) lon sçauroit
-trouver ne amour ne benevolence
-qui fust ferme &amp; stable: si
-<span class="side"><i>La Folie trompe
-nos jugemens
-en ce que
-nous aimons.</i></span>
-la Folie qui
-trompe nos jugemens, &amp; deçoit nos yeux,
-ne cachoit &amp; couvroit les fautes &amp; imperfections
-l'un de l'autre. Et à ceste
-occasion les peres trouvent beaux leurs
-enfans difformes &amp; contrefaicts: les amis
-avaricieux, nous les appelons chiches
-&amp; diligens: &amp; les prodigues, qui
-sans riens retenir abandonnent &amp; jettent
-le leur sans discretion, nous les tenons
-pour benins &amp; liberaux: aucuns
-taquins, qui tousjours sont estudians
-sur la tromperie &amp; pour decevoir leur
-compaignon, nous les disons caults &amp;
-prudens: certains insensez &amp; lourdaults,
-qui ne sçavent à grand' peine s'ils sont
-nez, nous les reputons pour simples &amp;
-bonnes personnes: les melancoliques,
-pour ingenieux &amp; industrieux: les furieux
-&amp; temeraires, pour vaillans &amp; hardis:
-les timides, pour discrets &amp; bien advisez.
-En somme, par la benignité &amp; douceur
-de la Folie, nous aimons leurs defaults
-&amp; imperfections, &amp; louons de
-gayeté de cueur les extremes vices, comme
-la singuliere vertu. Aussi vous voyez
-que le dieu
-<span class="side"><i>Pourquoy Cupido
-est peinct
-aveugle.</i></span>
-Cupido, qui est la principale
-occasion, &amp; l'auteur de toutes amitiez
-&amp; gratieusetez, se peint aveugle:
-d'autant que les choses tresbelles il fait
-sembler laides &amp; difformes: &amp; celles qui
-de soy sont laides &amp; difformes, il les fait
-trouver belles &amp; aggreables, selon &amp;
-ainsi que nos sens &amp; jugemens sont guidez
-&amp; conduicts de la Folie.</p>
-
-<div class="side-out">Du mariage,
-&amp; comme il
-est entretenu
-par la Folie.</div>
-<p><span class="side"><i>Du mariage,
-&amp; comme il
-est entretenu
-par la Folie.</i></span>
-Le Mariage, qui n'est autre chose que
-une perpetuelle &amp; inseparable compagnie
-entre le mary &amp; la femme, ha grande
-voisinance &amp; conformité avec l'amitié:
-Et si les maris avant que d'eux marier
-vouloyent, comme prudens, eux informer
-&amp; enquerir de la vie, des complexions,
-&amp; de toutes les façons de faire
-de leurs femmes: sans aucune doubte ils
-trouveroyent tant de belles choses, &amp; si
-diverses, que nul, ou bien peu se marieroyent.
-Et si depuis qu'ils sont mariez,
-ils s'estudioyent aussi à diligemment observer,
-&amp; subtilement veoir &amp; prendre
-garde à toutes les faultes &amp; erreurs d'elles,
-ô Dieu! en combien de travaux, en
-quelles contentions &amp; en quels tourmens
-vivroyent-ils? Certes il ne seroit
-pas possible qu'ils peussent ensemble
-durer, ne jamais n'auroyent une seule
-heure de repos: mais se verroyent tous
-les jours infinis divorces, &amp; choses beaucoup
-plus mauvaises que cela, sans les
-separations des licts, qui se font aujourd'huy,
-lesquels se feroyent encores plus
-souvent, voire à toutes heures, si la Folie
-à cela ne pourveoit &amp; donnoit ordre:
-Car incontinent que l'homme &amp; la femme
-sont couchez &amp; joincts ensemble,
-elle se met entre eux deux, &amp; fait que
-non croyant, supportant &amp; dissimulant
-les deffaults l'un de l'autre respectivement,
-vivent en si grande amour, en si
-parfaicte charité, &amp; en telle mutuelle
-affection, que en deux corps il semble
-n'estre qu'une seule ame: &amp; ne sentent
-point lors les cruelles passions &amp; griefves
-angoisses dont ordinairement sont
-tormentez &amp; dessirez les esprits des pauvres
-malheureux jaloux, les induisant
-aucunesfois à faire horribles tragedies.</p>
-
-<div class="side-out">Aucune conjonction
-ne obeissance
-ne seroyent
-fermes
-sans la Folie.</div>
-<p><span class="side"><i>Aucune conjonction
-ne obeissance
-ne seroyent
-fermes
-sans la Folie.</i></span>
-Et certainement les peuples ne pourroyent
-souffrir ne tolerer les Princes,
-ne les Princes les aimer, ne les serviteurs
-les seigneurs, ne les fils les peres, ne les
-disciples leur maistre d'eschole, ne semblablement
-aucune compagnie ne conjonction
-ne pourroit demourer ferme
-ne durable, si la Folie avec sa douceur
-&amp; benignité ne les venoit à domestiquer,
-apprivoiser &amp; addoulcir: de sorte
-qu'aimant la moleste &amp; dure severité, avec
-le trop sçavoir, l'un benignement comporte
-l'autre: Ainsi par le benefice de la
-Folie tout le monde vit en charité &amp;
-union, &amp; se conserve en amitié. Je pense
-bien qu'il vous semblera quasi incroyable
-que la Folie puisse faire les
-grandes choses que je vous ay racontees:
-mais donnez moy benigne audience,
-&amp; vous orrez &amp; entendrez qu'elle en
-fait beaucoup de plus grandes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="side-out">De la Nature.</div>
-<div class="side-out">Les hommes
-ne sont jamais
-contents de leurs
-conditions.</div>
-<div class="side-out">La Folie nous
-persuade que
-nous passons
-les autres.</div>
-<p><span class="side"><i>De la Nature.</i></span>
-La Nature, laquelle en beaucoup de
-choses a esté plustost trescruelle marastre
-que benigne mere, a engendré en
-nos esprits desirs &amp; affections insatiables,
-avec infinies passions, dont quasi
-tous les jours ils sont tourmentez. Entre
-autres lon voit que les discrets &amp;
-<span class="side"><i>Les hommes
-ne sont jamais
-contents de leurs
-conditions.</i></span>
-les
-prudens jamais quasi ne se contentent
-d'eux-mesmes, ne des choses qui leur
-touchent &amp; appartiennent, estimans singulierement
-celles d'autruy. Et si la Folie
-ne se trompoit &amp; abusoit en nos mesmes
-defaults, comme en ceux de nos amis:
-qui seroit celuy lequel ne se contentant
-de soy mesmes, vouldroit presumer
-de pouvoir satisfaire à autruy:
-ou bien penser faire aucune chose avec
-grace, luy semblant de soy estre desaggreable?
-De là proviendroit que desesperans
-de nos propres jugemens &amp; entendemens,
-nous ne nous adventurerions,
-ne mettrions jamais peine d'acquerir
-nom ne louange aucune, &amp; tousjours
-vivrions sans gloire &amp; reputation.
-<span class="side"><i>La Folie nous
-persuade que
-nous passons
-les autres.</i></span>
-Mais la Folie voulant s'esvertuer aux
-faicts magnanimes, se fait amouracher
-de nousmesmes, nous persuadant qu'en
-nos exercices &amp; operations, nous avons
-beaucoup l'advantage, &amp; passons tous
-les autres. Et qui est celuy qui pourroit
-nier qu'aimer soymesmes, &amp; avoir
-en admiration ses propres choses, ce ne
-soit la plus grande folie du monde: toutesfois
-cela pourtant contente les hommes,
-&amp; quasi les rend heureux.</p>
-
-<div class="side-out">L'autheur
-discourt touchant
-son livre.</div>
-<p><span class="side"><i>L'autheur
-discourt touchant
-son livre.</i></span>
-Quant à moy escrivant ceste mienne
-folie, j'esprouve assez de combien est
-grand ce plaisir, me semblant quelquefois
-avoir trouvé invention aucunement
-subtile, ingenieuse &amp; belle, &amp; ne
-l'avoir encores trop lourdement escripte;
-mais si aucuns viennent par cy apres à
-veoir &amp; lire telles lourderies, ils pourront
-facilement juger &amp; cognoistre comme
-en cest endroict je suis excessivement
-trompé &amp; abusé: estans choses indoctes,
-impertinentes, mal limees, &amp; sans aucun
-goust ne saveur. Or elles seront telles
-que lon voudra, si est-ce toutesfois que
-pour l'amour &amp; grace de la Folie, je ne
-me suis peu delecté à les escrire: &amp; ay
-esperance que paradventure elles ne
-desplairont point à quelque autre bon
-&amp; honneste compaignon, qui ne sera
-du tout ennemi de la Folie. Conclusion,
-il se peult clairement cognoistre
-que tous les grands &amp; glorieux faicts
-procedent de l'instance de la Folie, &amp; la
-plus grande part se font avec son aide
-&amp; faveur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="side-out">Des guerres
-&amp; faicts-d'armes,
-&amp;
-quelle grande
-folie c'est.</div>
-<div class="side-out">A quelles gens
-appartient la
-vacation de la
-guerre.</div>
-<div class="side-out">Quel conseil
-y est requis.</div>
-<div class="side-out">Demosthene.</div>
-<div class="side-out">M. T. Ciceron.</div>
-<div class="side-out">Sosyne.</div>
-<div class="side-out">Xenocrates.</div>
-<p><span class="side"><i>Des guerres
-&amp; faicts-d'armes,
-&amp;
-quelle grande
-folie c'est.</i></span>
-Qui est celuy qui ignore que les guerres
-&amp; les faicts d'armes ne soyent les plus
-grandes &amp; haultes choses qui se puissent
-faire &amp; exercer entre les hommes, puis
-que de là sourdent &amp; procedent les grans
-Empires, &amp; la supresme autorité des
-trespuissans Rois, qui font trembler
-tout le monde, avec leurs exercites &amp;
-armees. Et qu'est-ce qu'une bataille, sinon
-la plus grande folie que lon sçauroit
-imaginer, quand lon y perd quasi
-tousjours beaucoup plus que lon n'y
-gaigne? Là on est à l'effroy des sons de
-tabourins &amp; de trompettes entre les
-terribles &amp; espouantables bruits &amp; coups
-d'artillerie, ausquels n'y a nul rampart.
-Et puis en la meslee des coups de main
-où se respand le sang de tous costez, à
-la discretion de la Fortune &amp; de la Folie,
-qui gouverne tout cela. Et desirerois
-bien sçavoir quel lieu pourroyent
-tenir là les saiges avec leur prudence,
-leurs ombres &amp; continuelles estudes.
-Certes ce n'est pas ce qu'il leur
-fault, &amp; ne leur est la guerre convenable,
-car ils n'ont ne force ne vigueur:
-<span class="side"><i>A quelles gens
-appartient la
-vacation de la
-guerre.</i></span>
-mais ce mestier &amp; telle vacation appartient
-à fols, desbridez, larrons, volleurs,
-braves, ruffians, pauvres, malheureux,
-audacieux, deseperez &amp; furieux: lesquels
-n'ayants ne bien ne cervelle, n'estiment
-leur propre vie, &amp; moins encores
-se soucient des manifestes &amp; evidens
-perils. Toutesfois lon dit communément
-que le conseil vault beaucoup
-au faict de la guerre: ce qui ne se
-peult nier: Mais il s'entend aussi le conseil
-<span class="side"><i>Quel conseil
-y est requis.</i></span>
-des Capitaines, &amp; hommes experimentez
-à la guerre, &amp; non des personnages
-doctes &amp; sçavans, ne des Philosophes,
-qui naturellement ont peu de
-cueur, &amp; sont pusillanimes. S'en est-il
-trouvé de plus sçavants ne plus eloquents
-que
-<span class="side"><i>Demosthene.</i></span>
-Demosthene &amp;
-<span class="side"><i>M. T. Ciceron.</i></span>
-Marc Tulle Ciceron,
-qui ont esté &amp; demeureront perpetuellement
-fontaines de l'eloquence Grecque
-&amp; Latine: Et toutesfois lon voit
-par escript que tous deux furent merveilleusement
-timides: de sorte que Demosthene
-en un faict d'armes, que luy-mesmes
-avoit persuadé &amp; dressé, subitement
-qu'il vit devant luy ses ennemis,
-leur tourna le dos, &amp; jettant sa targe sur
-l'espaule en fuyant alla dire, Celuy qui
-fuit, une autre fois peult combattre: voulant
-faire croire par cela, que meilleur
-estoit de perdre l'honneur que la vie.
-Quant à Marc Tulle, il trembloit tousjours
-au commencement de ses oraisons.
-Et de nostre temps un nommé
-<span class="side"><i>Sosyne.</i></span>
-Sosyne estant
-si excellent docteur, que durant son
-vivant n'a esté son pareil: Luy venu en
-public consistoire de la part de sa Republique
-rendre obeissance au Pape Alexandre,
-demoura, comme feit
-<span class="side"><i>Xenocrates.</i></span>
-Xenocrates
-tout court, sans sçavoir ce qu'il
-devoit dire. Et plusieurs autres hommes
-tressçavans ne sont-ils pas semblablement
-en leurs oraisons &amp; concions souvent
-demourez comme muets, sans
-pouvoir dire une parolle? Voyez doncques
-ce que eussent peu faire tels personnages
-s'ils eussent eu à combattre
-avec les harquebouzes, que seulement
-avec la parolle, ils se sont trouvez espouvantez
-&amp; esperdus.</p>
-
-<div class="side-out">Les sages ont
-esté le plus
-souvent ruine
-de leurs Republiques.</div>
-<div class="side-out">Tiberius &amp;
-Caius freres.</div>
-<div class="side-out">Les deux
-Catons.</div>
-<p>D'avantage lisez les histoires, &amp; vous
-trouverez que
-<span class="side"><i>Les sages ont
-esté le plus
-souvent ruine
-de leurs Republiques.</i></span>
-les saiges ont esté quasi
-tousjours la ruine de leurs Republiques.
-Et pour revenir aux deux personnages
-que j'ay cy dessus alleguez,
-c'est assçavoir Tulle &amp; Demosthene,
-n'ont-ils pas hazardé &amp; puis ruiné, l'un
-la Republique des Atheniens, &amp; l'autre
-celle des Romains, avec leur grand babil?
-Et les deux freres, qui furent dicts Gracchi,
-<span class="side"><i>Tiberius &amp;
-Caius freres.</i></span>
-Tiberius &amp; Caius, treseloquens entre
-les autres de leur temps, ne tournerent-ils
-pas avec leurs loix plusieurs fois
-dessus dessoubs la cité de Rome, jusques
-à tant que en leurs seditions &amp; contentions
-ils perdirent la vie? Et les deux
-<span class="side"><i>Les deux
-Catons.</i></span>
-Catons, qui entre les Romains furent
-tenus tressages, le plus grand desquels
-reprenoit &amp; accusoit ordinairement
-quelque citadin: ne troubla-il pas la
-Republique? Et le mineur, voulant avec
-trop grande severité defendre la liberté
-du peuple Romain, ne fut-il pas
-cause &amp; occasion de la faire perdre?
-L'on peult facilement &amp; aiseement juger
-par cela de combien sont les peuples
-heureux n'ayans point ces sages avec
-eux.</p>
-
-<div class="side-out">Du peuple de
-l'Indie Occidentale.</div>
-<div class="side-out">Les Espaignols
-ont interrompu
-la façon de vivre
-du peuple
-susdict.</div>
-<p>Et en font d'avantage preuve suffisante
-&amp; manifeste, la vie, les coustumes
-&amp; les façons de faire du peuple nouvellement
-descouvert en l'Indie Occidentale,
-lesquels bienheureux sans loix,
-<span class="side"><i>Du peuple de
-l'Indie Occidentale.</i></span>
-sans
-lettres, &amp; sans aucuns saiges, ne prisoyent
-rien l'or, ne les joyaux precieux: &amp; ne
-cognoissoyent ne l'avarice, ne l'ambition,
-ne quelque autre art que ce fust:
-prenoyent leur nourriture des fruicts
-que la terre sans artifice produisoit: &amp;
-avoyent comme en la Republique de
-Platon, toutes choses communes, jusques
-aux femmes &amp; petits enfans: lesquels
-dés leur naissance ils nourrissoyent &amp;
-eslevoyent en communité comme propres.
-Au moyen dequoy tels petits enfans
-(recognoissans sans aucune difference
-tous les hommes pour leurs peres)
-sans haine ne passion aucune vivoyent
-en perpetuelle amour &amp; charité: tout
-ainsi qu'au siecle heureux qui fut dict
-doré du vieil Saturne. Laquelle
-joyeuse, gracieuse &amp; pacifique façon de
-vivre,
-<span class="side"><i>Les Espaignols
-ont interrompu
-la façon de vivre
-du peuple
-susdict.</i></span>
-les ambitieux &amp; avaritieux Espaignols
-leur ont troublee &amp; interrompue,
-en communiquant &amp; frequentant en
-ceste Region: Car avec leur trop de sçavoir,
-leurs grandes finesses, leurs tresdures
-&amp; insupportables loix &amp; edicts l'ont
-remplie de cent mille maux, fascheries
-&amp; travaux: tout ainsi que s'ils avoyent
-porté pardelà le vaisseau de Pandora.</p>
-
-<div class="side-out">Sentence de
-Platon non
-approuvee.</div>
-<p>Pour ces causes je voudrois bien demander
-si lon doit louer &amp; approuver
-<span class="side"><i>Sentence de
-Platon non
-approuvee.</i></span>
-la sentence de Platon, qui dit que les
-Republiques seroyent heureuses estans
-gouvernees de Philosophes. Là dessus
-je respondray que non: mais que les
-peuples ne sçauroyent estre plus malheureux,
-n'en plus grande calamité, que
-d'eux veoir tomber és mains de tels philosophastres
-&amp; trop saiges hommes.</p>
-
-<div class="side-out">Anthonin
-Empereur
-Romain.</div>
-<div class="side-out">Commode dict
-Incommode.</div>
-<div class="side-out">Les sages ont
-souvent des
-fils fols, &amp;
-pour raison.</div>
-<p>Et encores qu'il se die qu'Anthonin
-<span class="side"><i>Anthonin
-Empereur
-Romain.</i></span>
-Empereur Romain, qui par sa doctrine
-&amp; louable façon de faire estant surnommé
-philosophe, fust un tresbon Prince:
-toutesfois apres sa mort il a esté estimé
-&amp; reputé trespernicieux à la République,
-ayant laissé pour successeur son fils
-nommé Commode, tant vicieux, que ce
-<span class="side"><i>Commode dict
-Incommode.</i></span>
-nom Commode luy fut renversé, estant
-appelé Incommode &amp; ruine de son siecle.
-Cela advient quasi tousjours à ces
-trop saiges personnages, qu'ils laissent des
-<span class="side"><i>Les sages ont
-souvent des
-fils fols, &amp;
-pour raison.</i></span>
-fils fols &amp; insensez, lesquels ne leur ressemblent
-de riens. Et la raison est, que
-nature ne veult que la mauvaise semence
-de ces trop saiges hommes pullulle &amp;
-multiplie: Car oultre ce qu'ils sont
-(comme nous avons ja dict) la ruine &amp;
-la peste du peuple, ils se trouvent encores
-en leur conversation &amp; frequentation
-avecque les autres hommes, fort
-molestes, fascheux, odieux &amp; intolerables
-en toutes les actions humaines.</p>
-
-<div class="side-out">Un peuple en
-Norvvegue
-chasse de son
-conseil tous les
-sçavans.</div>
-<p><span class="side"><i>Un peuple en
-Norvvegue
-chasse de son
-conseil tous les
-sçavans.</i></span>
-Et à ce propos il y a un peuple en
-Norvvegue, lesquels considerans combien
-sont pernicieux les sçavans &amp; lettrez
-au gouvernement de leur Cité &amp;
-Republique, font crier à haulte voix
-par leur huissier ou herault, quand ils
-veulent entrer en leur conseil publique,
-Dehors dehors tous lettrez. Ne
-voulans souffrir qu'aucun entendant
-les lettres demeure ne comparoisse là
-en ceste compaignie: à fin qu'avec les sophistiqueries
-des lettres leur jugement
-naturel &amp; sincere (qui n'ha besoin d'interpretation)
-ne soit aucunement interrompu.</p>
-
-<div class="side-out">Combien les
-sages sont fascheux
-en toutes
-les actions
-humaines.</div>
-<p><span class="side"><i>Combien les
-sages sont fascheux
-en toutes
-les actions
-humaines.</i></span>
-Si de malheur aucuns de ces sages entrent
-en un banquet, soudainement avec
-leur trop de gravité, leur pondereux
-propos &amp; fascheux discours, ils le
-remplissent tout de tristesse, melancholie
-&amp; silence. S'ils sont appelez aux festes,
-aux danses, aux jeux, à ouir chanter
-&amp; sonner d'instrumens de Musique,
-ils veulent que lon pense que tout procede
-&amp; est faict pour l'amour d'eux. Et
-toutesfois ils sont comme l'asne au son
-de la lyre: car ils ne sçavent que c'est
-que de se resjouir, de baller ne de danser.
-Si d'adventure ils interviennent en quelques
-bons, gracieux &amp; honnestes propos
-d'hommes joyeux, facetieux &amp; aggreables,
-leur presence les fait incontinent
-taire, &amp; leur faillir la parolle, comme
-s'ils estoyent veuz du loup. Aussi
-en entrant aux theatres &amp; publiques
-spectacles lon les reçoit pour fascheux
-&amp; molestes: de sorte que souvent ils
-sont contraincts d'eux en aller &amp; vuider
-la place, comme quelques fois est
-advenu au saige Caton: à fin qu'estans
-là ils n'empeschent les plaisirs, risees, demonstrations
-de joye &amp; follastries du
-peuple. Et consequemment s'ils ont à
-achepter ou à vendre, contracter, negocier,
-ou faire les autres choses qui appartiennent
-à l'exercice &amp; office de nostre
-vie: jamais ne se pourront bien accorder
-avec les autres hommes, lesquels
-en bon langaige sont quasi tous fols,
-&amp; ne traictent que folies en la plus grande
-part de leurs actions: &amp; si ont continuellement
-à besongner avec des fols.
-Par ainsi la concorde &amp; convenance
-ne pouvans avoir lieu en ceste tant grande
-curiosité de vie, de coustumes &amp; d'opinions,
-fault confesser que ces sages
-sont par la leur trop grande curiosité &amp;
-sagesse, extremement hays de tous.</p>
-
-<div class="side-out">Aristides surnommé
-le
-juste.</div>
-<div class="side-out">Socrates.</div>
-<div class="side-out">Messire Cecho
-&amp; Copula,
-finent leurs
-jours par les
-bourreaux.</div>
-<div class="side-out">Messire Falcone
-meurt de
-fascherie.</div>
-<p><span class="side"><i>Aristides surnommé
-le
-juste.</i></span>
-Aristides surnommé le juste, fut-il pas
-pour sa trop grande justice &amp; sagesse
-chassé d'Athenes, &amp; envoyé en exil? Et
-<span class="side"><i>Socrates.</i></span>
-Socrates, qui par l'oracle d'Apollo fut
-jugé le plus sage de son siecle, ne fut-il
-pas aussi (seulement pour son trop grand
-sçavoir) condamné à mort: lequel estant
-en prison, beut du jus de la Cicue pour
-exterminer ses jours. D'avantage du
-temps de nos derniers peres, Messire
-<span class="side"><i>Messire Cecho
-&amp; Copula,
-finent leurs
-jours par les
-bourreaux.</i></span>
-Cecho, Secretaire du seigneur Jean Galeace
-Duc de Millan: &amp; un autre nommé
-Copula, du Roy Alphonce de Naples:
-<span class="side"><i>Messire Falcone
-meurt de
-fascherie.</i></span>
-Et Messire Falcone, qui estoit au
-Pape Innocent huictieme, n'estoyent-ils
-pas reputez les plus sages, &amp; plus prudens
-hommes de toute l'Italie? Les deux
-avec leur prudence finirent leur miserable
-vie par la main des bourreaux: &amp;
-le tiers voyant le Pape son maistre mort,
-qui avoit si grande creance en luy, &amp;
-duquel il estoit tant estimé, &amp; qu'en son
-lieu estoit creé au papat Alexandre <small>VI</small>.
-son plus grand ennemi, mourut soudainement
-d'ennuy &amp; fascherie.</p>
-
-<div class="side-out">Jean Jacques
-de Trevolse.</div>
-<p>Encores ne s'est-il point veu de ce
-temps de plus prudent ne vertueux Chevalier,
-que le seigneur
-<span class="side"><i>Jean Jacques
-de Trevolse.</i></span>
-Jean Jacques de
-Trevolse; si est-ce que luy se trouvant
-relegué en France, est mort avec peu
-de contentement.</p>
-
-<div class="side-out">Archisages
-retournez au
-college de
-Folie.</div>
-<p><span class="side"><i>Archisages
-retournez au
-college de
-Folie.</i></span>
-Je parlerois aussi volontiers d'aucuns
-autres Archisages, que nous avons veus
-avec leur prudence presumer de gouverner
-&amp; reformer le monde: si n'estoit
-que depuis avoir esté par eux eschappez
-des mains de la Prudence, ils sont
-avec si grande ardeur venus à trois pas
-&amp; un sault, eux jetter en nostre college
-de Folie, que certainement j'espere encores
-un jour (si les tresveritables signes
-qui apparoissent en eux ne me trompent)
-de les veoir en nostre profession
-faire miracles. Or estant doncques
-ces saiges inutiles à eux-mesmes, &amp; à
-leur patrie, &amp; hays quasi de tout le monde,
-laissons les avec leur prudence &amp; sagesse
-malheureux &amp; infortunez: &amp; d'autre
-costé considerons de combien tousjours
-a esté la Folie utile aux choses publicques
-&amp; privees.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="side-out">L'excellence
-de la liberté.</div>
-<div class="side-out">Junius Brutus.</div>
-<div class="side-out">Tarquin Roy
-superbe.</div>
-<div class="side-out">Menenius
-Agrippa.</div>
-<div class="side-out">Themistocle.</div>
-<div class="side-out">D'un Sicilien.</div>
-<div class="side-out">Galuaguo
-Visconte.</div>
-<div class="side-out">Sertorio.</div>
-<div class="side-out">Numa Pompilius.</div>
-<div class="side-out">Machomet.</div>
-<p><span class="side"><i>L'excellence
-de la liberté.</i></span>
-Est-il en ce monde rien plus cher aux
-hommes nobles &amp; de bon cueur que la
-liberté: pour laquelle lon doit mille fois,
-s'il en est besoin, mettre sa propre vie
-en peril &amp; danger? Les Romains ne l'acquirent-ils
-pas du commencement par
-les &oelig;uvres de
-<span class="side"><i>Junius Brutus.</i></span>
-Junius Brutus, lequel feignant
-estre aliené de son sens, avec l'aide
-de la Folie, les delivra de la servitude
-&amp; tyrannie du
-<span class="side"><i>Tarquin Roy
-superbe.</i></span>
-Roy Tarquin tant superbe,
-pour les faire joyr de ceste liberté.
-Et quand aussi ce peuple pour les
-extorsions &amp; mauvais portemens des
-Patrices se mutina, &amp; desespera, de sorte
-que ayant ja occupé le sacré mont
-Avantin, il s'estoit deliberé &amp; resolu de
-abandonner la patrie, sans jamais plus
-retourner soubs l'intolerable gouvernement
-de l'orgueilleux Senat, dont se
-fust ensuyvi, s'ainsi eust esté, la totale
-ruine &amp; desolation de Rome: Ne fut-il
-pas incontinent appaisé &amp; reduict à union
-&amp; concorde par
-<span class="side"><i>Menenius
-Agrippa.</i></span>
-Menenius Agripa, en
-leur recitant la ridicule &amp; puerile fable
-du ventre &amp; des membres, qui une fois parloyent?
-A quoy auparavant n'avoyent
-servy ny les raisons, persuasions &amp; requestes
-de beaucoup de saiges, ne la
-prudence de tout le Senat ensemble.
-<span class="side"><i>Themistocle.</i></span>
-Themistocle pareillement avec une autre
-fable du herisson &amp; du regnard, aida
-&amp; proufita grandement à ses concitoyens.
-<span class="side"><i>D'un Sicilien.</i></span>
-Aussi le Sicilien se feignant
-fol avec sa canne persee induisit &amp; persuada
-les autres Siciliens à eux delivrer
-de la subjection des François, en ce glorieux
-vespre, duquel reste encores tant
-de memoire. Et
-<span class="side"><i>Galuaguo
-Visconte.</i></span>
-Galuaguo Visconte,
-qui apres la ruine de Millan alloit en
-plusieurs lieux de l'Italie raconter la vie
-&amp; les faicts du cruel Empereur Barberousse,
-contrefaisant le fol avec sa sarbataine,
-assembla-il pas en un mesme
-lieu &amp; temps tous les forussis Millanois,
-lesquels joincts &amp; unis ensemble, delivrerent
-le pays de la cruelle &amp; barbare servitude
-des Tudesques? Et
-<span class="side"><i>Sertorio.</i></span>
-Sertorio, par
-l'exemple qu'il bailla des queues de cheval
-&amp; l'aide de sa biche blanche, fortifia
-&amp; augmenta plusieurs fois le courage de
-ses soldats.
-<span class="side"><i>Numa Pompilius.</i></span>
-Numa Pompilius avec sa
-feincte &amp; simulee deesse Egeria, ne feit-il
-pas aussi de belles choses? Et
-<span class="side"><i>Machomet.</i></span>
-Machomet
-avec les incroyables folies de son
-Alcoran, n'a-il pas gouverné paisiblement
-les peuples furieux &amp; insensez,
-lesquels aiment tant la folie, qu'ils se laissent
-manier &amp; conduire avecques fables
-&amp; mensonges, beaucoup plus facilement
-que par les saiges enseignemens,
-loix &amp; constitutions des prudens Philosophes,
-dont ils ne font cas ny estime,
-&amp; ne les veulent oyr ne cognoistre.</p>
-
-<p>Telle chose se voit encores manifestement
-en nos beaux-peres prescheurs,
-lesquels pendant qu'ils exposent &amp; declarent
-les grands mysteres de la sacree
-Theologie, &amp; les doctrines, meditations
-&amp; contemplations de leurs illuminez
-Docteurs, ont bien peu d'auditeurs qui
-leur prestent l'oreille, la pluspart de l'assistance
-cause &amp; babille, &amp; les autres
-dorment: Mais soubdain que le predicateur
-vient (comme ils ont de bonne
-coustume) à reciter quelque fable, ou
-bien qu'il luy eschappe de la bouche
-aucune sornette, tous se resveillent, se
-rendent ententifs, &amp; puis au bout du jeu
-se mettent à rire à gorge desployee. Et
-telle impudence provient seulement de
-ce que les entendemens des hommes
-sont naturellement plus enclins à eux
-delecter de la folie que d'autre chose.</p>
-
-<div class="side-out">Curtius le
-Romain.</div>
-<div class="side-out">Codrus Roy
-d'Athenes.</div>
-<div class="side-out">Les deux Romains
-appelez
-Decii.</div>
-<p>Or ça, quelle occasion pensez-vous
-qui deust avoir meu
-<span class="side"><i>Curtius le
-Romain.</i></span>
-Curtius le Romain
-à soy precipiter tout armé dans
-le profond abysme: Et
-<span class="side"><i>Codrus Roy
-d'Athenes.</i></span>
-Codrus Roy
-d'Athenes,
-<span class="side"><i>Les deux Romains
-appelez
-Decii.</i></span>
-les deux Romains appelez
-Deces, avec infini nombre d'autres personnages
-à aller sacrifier leurs vies, &amp;
-courir volontairement à la mort, pour
-le salut de la patrie, si ce n'a esté la Folie,
-avec la douceur de vaine gloire, laquelle
-est tant vituperee &amp; reprouvee
-des saiges, qu'ils l'appellent vent populaire,
-&amp; estouppement d'oreilles? Et se
-mocquent de ceux qui consument &amp;
-employent leurs richesses &amp; patrimoines
-en jeux, en banquets, en jouxtes, en
-tournois, &amp; autres semblables spectacles,
-pour complaire au peuple, le faire
-rire, &amp; gaigner sa faveur &amp; louange:
-cherchans par tels moyens eux faire
-grans, &amp; acquerir honneurs, estats, prerogatives
-&amp; triomphes, avecque tiltres,
-statues &amp; effigies, que le peuple comme
-beste insensee souventesfois, sans aucun
-jugement, donne &amp; fait eslever aux tyrans
-&amp; hommes meschans &amp; pernicieux:
-choses qui passent comme l'ombre
-d'une fumee chassee du vent. Qui
-pourroit doncques nier que tels actes
-ne soyent manifestes folies, &amp; tresgrande
-vanité? Si est-ce toutesfois que
-par le moyen de semblables sont souvent
-faicts &amp; creez les magistrats &amp;
-Princes du peuple. Les grands Empires
-en succedent: &amp; consequemment les
-tresglorieux &amp; magnanimes faicts, que
-les sçavans hommes, pour les celebrer
-par leurs lettres, &amp; exalter par leur eloquence
-jusques au ciel, font &amp; rendent
-apres immortels: Il est tout certain que
-lon ne peult parvenir à eternelle renommee
-&amp; immortelle gloire, sans faire ou
-attaindre tels grans &amp; haults faicts, qui
-convertissent les hommes en merveilles,
-&amp; qui estonnent ceux qui en oyent
-parler, combien que ce soit quasi tousjours
-manifeste folie.</p>
-
-<div class="side-out">D'Alexandre
-le grand, &amp;
-Jules Cesar,
-&amp; de leurs
-hardies entreprises.</div>
-<p><span class="side"><i>D'Alexandre
-le grand, &amp;
-Jules Cesar,
-&amp; de leurs
-hardies entreprises.</i></span>
-Et à ce propos me sçauriez vous nommer
-de plus merveilleux fols que furent
-en leur vivant Alexandre le grand,
-&amp; Jules Cesar, lesquels sont tenus les
-plus glorieux, plus magnifiques &amp; triomphans
-monarques qui jamais ont esté?
-Et je vous demande quelle plus grande
-folie eust sceu monstrer Alexandre, que
-celle qu'il feit en Indie, battant une tresforte
-cité habitee d'un peuple courageux
-&amp; cruel, quand luy monta par force
-sur la muraille, &amp; saulta dedans la
-cité au milieu des citoyens ses ennemis?
-Lesquels subitement avec grande furie
-luy coururent sus: mais luy seulement
-accompaigné de deux de ses gens
-qui l'avoyent suyvi, combatit si bien
-qu'il soustint leurs efforts &amp; alarmes,
-jusques à ce que ses soldats furent venus
-à son secours: &amp; illec tant pour la fatigue
-du long combat, comme aussi pour
-les coups qu'il avoit receus, &amp; le sang
-par luy perdu, le trouverent si debilité,
-que pour demy-mort &amp; sans esperance
-de vie, ils le porterent en son logis.</p>
-
-<p>Ne fut-ce pas encores une autre grande
-&amp; excessive folie, quand un si grand
-&amp; si magnanime Roy que luy, pour
-faire preuve de sa personne, se meit volontairement
-à combatre un trescruel
-lyon, lequel il tua vertueusement: mais
-ce fut avec l'aide de la Folie qui l'avoit
-à un si evident &amp; notable peril induict
-&amp; persuadé.</p>
-
-<div class="side-out">Du tresgrand
-danger ou se
-meit Jules Cesar.</div>
-<p><span class="side"><i>Du tresgrand
-danger ou se
-meit Jules Cesar.</i></span>
-Et que devons-nous dire aussi de Cesar,
-qui en faisant la guerre en Alexandrie
-contre Ptolomee Roy d'Egypte, estant
-suyvi de ses ennemis, nagea un
-grand travers de mer avec le bras senestre
-seulement, tenant, en si grand danger
-qu'il estoit, tousjours la main dextre
-empeschee de certains papiers qu'il
-portoit &amp; eslevoit dessus l'eaue, pour ne
-les mouiller ne gaster: &amp; avec les dents
-tiroit ses vestements, à fin que les ennemis
-ne se peussent glorifier d'avoir gaigné
-aucune chose de sa despouille?</p>
-
-<div class="side-out">Autre folie
-que feit ledict
-Cesar.</div>
-<div class="side-out">Lucius Cassius
-Capitaine
-du party
-de Pompee.</div>
-<div class="side-out">Mutius Scevola.</div>
-<div class="side-out">Horace Cocle.</div>
-<div class="side-out">Le More de
-Grenade.</div>
-<div class="side-out">La gloire cause
-de l'invention
-des arts
-&amp; sciences.</div>
-<p><span class="side"><i>Autre folie
-que feit ledict
-Cesar.</i></span>
-Ne feit-il pas aussi une autrefois une
-tresexcellente folie, quand apres la
-victoire de Pharsalie, ayant envoyé
-tout son exercite en Asie, &amp; passant
-avec une seule petite barquette la mer
-Hellespont, rencontra
-<span class="side"><i>Lucius Cassius
-Capitaine
-du party
-de Pompee.</i></span>
-Lucius Cassius
-Capitaine du parti de Pompee, avec
-dix grosses naufs, &amp; fut si temeraire,
-que combien que la fortune l'eust presenté
-&amp; reduict au pouvoir de son ennemi,
-il ne daigna toutesfois s'escarter
-ne penser à se sauver, mais s'alla mettre
-au devant de luy, &amp; avec audacieuses
-parolles le feit rendre. Qui voudroit
-certes reciter toutes les folies de
-ces deux tant grands Empereurs, il fauldroit
-prendre &amp; poursuyvre le commencement
-de leurs vies jusques à la
-fin: &amp; lon trouveroit, comme de celles
-des autres hommes, que ce n'a esté en la
-plus grande partie que un jeu de fortune
-&amp; de folie. Et qui persuada
-<span class="side"><i>Mutius Scevola.</i></span>
-Mutius
-Scevola, à se brusler la main, &amp;
-<span class="side"><i>Horace Cocle.</i></span>
-Horace
-Cocle à soustenir le pont contre toute
-l'armee des Toscans? Et de nostre
-temps
-<span class="side"><i>Le More de
-Grenade.</i></span>
-le More de Grenade à se soubsmettre
-au manifeste peril de certaine
-cruelle mort, qu'il receut depuis, pour
-vouloir tuer le Roy Catholique Ferdinand
-&amp; la Roine Ysabel, qui venoyent
-occuper son naturel pays? ne fut-ce pas
-la folie &amp; tresfolle affection d'acquerir
-nom immortel? D'avantage quelle occasion
-pensez-vous qui ait incité les entendements
-subtils des hommes excellens,
-de eux travailler avec un si grand
-labeur &amp; vigilance, à inventer tant de
-beaulx arts, &amp; chercher tant de sciences
-&amp; profitables disciplines:
-<span class="side"><i>La gloire cause
-de l'invention
-des arts
-&amp; sciences.</i></span>
-sinon le mesme
-desir d'acquerir eternelle fame &amp;
-gloire, qui est une vanité sur toutes les
-autres vanitez: Ainsi que apertement se
-peult recueillir par ceste divine sentence
-qui dit en ceste maniere,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1"><i>O aveuglez, que sert l'extreme peine</i></div>
-<div class="verse"><i>Qu'icy bas vous prenez, puis qu'il fault retourner</i></div>
-<div class="verse i1"><i>Tous au geron de la grand' mere ancienne,</i></div>
-<div class="verse"><i>Et vostre nom à peine on pourra retrouver?</i></div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="side-out">La naissance,
-jeunesse &amp;
-vieillesse des
-hommes est
-miserable.</div>
-<p>Oultre les excellences que je vien cy
-dessus de declarer, desquelles manifestement
-nous sommes obligez à la Folie,
-il se reçoit encores d'elle plusieurs
-autres grandes commoditez, non moins
-dignes que celles là d'estre louees &amp; estimees.
-Et qui seroit celuy à qui il ne
-despleust merveilleusement d'estre né,
-ou qui ne fust trescontent de mourir, si
-avec la Prudence lon venoit à considerer
-de combien est malheureuse &amp; pleine
-de calamité nostre vie humaine: regardant
-pour le premier combien est miserable
-<span class="side"><i>La naissance,
-jeunesse &amp;
-vieillesse des
-hommes est
-miserable.</i></span>
-nostre naissance, à laquelle parvenus
-nous ne sçavons faire autre chose
-que plorer &amp; gemir, qui est veritablement
-un certain augure des infinies
-miseres où nous sommes entrez. Et apres
-voyez comme est penible &amp; fascheux
-nostre eslevement: à quels perils
-est submise la debile enfance: de combien
-la jeunesse est pleine de fatigues &amp;
-travaux: comme est griefve &amp; dure la
-vieillesse, &amp; de quelles necessitez elle est
-ordinairement abbayee pour la joindre
-à l'inevitable mort: sans les innumerables
-infirmitez &amp; douleurs, à quoy nous
-sommes subjects durant le cours de nostre
-pauvre vie, laquelle est tousjours
-circuye &amp; environnee de tels accidens
-&amp; naufrages.</p>
-
-<div class="side-out">Quels maux
-procedent des
-hommes pervers.</div>
-<div class="side-out">Diogenes,
-Xenocrates,
-Caton, Brutus,
-Cassius,
-Silius Italicus,
-&amp; Cornelius
-Tacitus,
-se sont
-tuez eux-mesmes.</div>
-<p><span class="side"><i>Quels maux
-procedent des
-hommes pervers.</i></span>
-Oultre cela, est encores à considerer
-quels maux procedent des hommes
-pervers, comme tromperies, deceptions,
-injures, parjurements, noises, trahisons,
-bannissements, prisons, tourments, blesseures,
-homicides, &amp; autres infinies
-malheurtez: que qui les voudroit toutes
-reciter, seroit entreprendre à nombrer
-le sable de la mer.
-<span class="side"><i>Diogenes,
-Xenocrates,
-Caton, Brutus,
-Cassius,
-Silius Italicus,
-&amp; Cornelius
-Tacitus,
-se sont
-tuez eux-mesmes.</i></span>
-Diogenes, Xenocrates,
-Caton, Brutus, Cassius, Silius Italicus,
-Cornelius Tacitus, &amp; tant d'autres
-personnages de singuliere prudence &amp;
-divine vertu, Grecs, Latins &amp; Barbares
-se sont avec leurs propres mains, ou autrement
-d'eux-mesmes administré la
-mort &amp; faict trespasser de ceste dolente
-vie. Et encores à present en voit lon
-beaucoup, qui volontairement suyvent
-ceste malheureuse fin, &amp; se tuent pour
-la mesme occasion que les autres: qui
-n'est pas toutesfois la coulpe de la Folie,
-comme les ignorans croyent: mais
-de la Prudence, qui induit avec tels
-moyens les sages faisans profession de la
-suyvre, d'eux delivrer &amp; jetter hors des
-adversitez où elle les a mis &amp; reduicts.</p>
-
-<div class="side-out">L'autheur
-raconte &amp; se
-complaint de
-ses miseres,
-adversitez &amp;
-calamitez.</div>
-<p><span class="side"><i>L'autheur
-raconte &amp; se
-complaint de
-ses miseres,
-adversitez &amp;
-calamitez.</i></span>
-L'exemple desquels je devrois pieça
-avoir imité, pour tout à un coup donner
-fin aux miseres &amp; calamitez dont continuellement
-je suis affligé: ayant desja,
-&amp; non pas sans honneur &amp; reputation
-passé la fleur de mon aage. Mais quoy?
-lors que je pensois doulcement me reposer,
-&amp; à mon aise continuer le reste
-de ma vie és estudes de bonnes lettres,
-exempt de toute cupidité &amp; ambition,
-la cruelle Fortune troublant mon repos
-a en un moment interrompu mes
-vaines deliberations &amp; faulses esperances
-és deux horribles sacqs intervenus
-à Rome: esquels les biens que j'avois honnestement
-acquis avec grans labeurs
-&amp; infinies fatigues m'ont esté entierement
-ostez &amp; ravis: y faisant encores
-perte de la plus grande partie de mes
-treschers amis.</p>
-
-<p>Et oultre tel dommage insupportable,
-m'est aussi advenu un autre tresinjuste
-naufrage en ma douce patrie, où
-la plus part de mon patrimoine m'a esté
-prins &amp; usurpé par la main de ceux
-qui avec leur auctorité pour plusieurs
-justes causes le me devoyent defendre
-&amp; conserver. Et encores non contente
-ceste mauldicte &amp; perverse Fortune
-continuant ces coups, m'a robé deux
-de mes tresamez freres, avec injuste &amp;
-violente mort: la memoire &amp; souvenance
-desquels me presente au cueur telle
-&amp; si inestimable douleur, que les tresameres
-larmes m'en tombent des yeux.
-Au moyen dequoy je demeure tant affligé,
-qu'il est impossible à mon esprit
-supporter plus grands tourmens que
-ceux là où de present je me retreuve.</p>
-
-<p>Mais ce n'est pas tout: car à ce mesme
-but je suis tombé en infirmité de
-maladie incurable: en laquelle estant
-habandonné des plus excellens medecins,
-&amp; desesperé de tout allegement &amp;
-remede, je vis long temps a sans aucun
-moyen de paix ou de trefve: Me voyant
-avec douleur &amp; rage devorer non seulement
-la chair, mais encores les miserables
-os: Estant si difforme qu'à peine
-me puis-je moymesmes recognoistre
-pour celuy que j'ay esté autresfois. Et
-encores, ce que moins ne me tourmente
-que cela, est que je me voy du tout quasi
-privé du doux refuge &amp; delectable
-repos que je pretendois aux lettres: ayant
-perdu une grande partie de la veue,
-de l'ouye, de la memoire, de l'entendement,
-de l'odorement &amp; du goust: de
-sorte que estant vif, je suis faict quasi
-semblable aux morts, &amp; vivant je meurs
-tous les jours mille fois. Si qu'il ne me
-reste autre chose que d'attendre d'heure
-en heure la mort dure &amp; aspre pour
-exterminer ceste tourmentee vie. Laquelle,
-à fin que nulle autre misere ne
-luy faille, se passera sans aucun legitime
-successeur ne hoir de mon propre
-sang, ne de mes pauvres &amp; malheureux
-freres, dont je me voy privé. Et pour
-conclusion, je suis si empesché de larmes,
-que je ne puis dire le reste de mes
-miseres, adversitez &amp; calamitez. Mais
-la doulce Folie meue de compassion me
-vient sur cela benignement secourir &amp;
-consoler: me paissant quelque fois d'une
-vaine esperance &amp; persuasion de pouvoir
-guerir, une autre fois elle m'oste
-la douleur &amp; sentement du mal, avec
-diverses folies qui me font passer le
-temps, &amp; à peine me souvient-il que c'est
-que de mal.</p>
-
-<div class="side-out">La raison
-pourquoy l'autheur
-loue tant
-la Folie.</div>
-<p><span class="side"><i>La raison
-pourquoy l'autheur
-loue tant
-la Folie.</i></span>
-Parquoy estant à elle si obligé que je suis,
-nul ne se doit esmerveiller si meritement
-je la loue, comme l'unique refrigeration
-&amp; repos de ma fascheuse vie, &amp; de celle
-de tous les autres pauvres calamiteux
-&amp; souffreteux: lesquels, comme ils ont
-moindre occasion de vivre, plus desirent
-la vie par le benefice de la Folie. Et le
-semblable font ces vieillards, lesquels
-encores qu'ils soyent hors de tout sentiment
-&amp; à demy mors: se delectent
-toutesfois de vivre, en souspirant &amp; regrettant
-les amourettes &amp; plaisirs passez.</p>
-
-<div class="side-out">Des vieilles
-qui se veulent
-encores farder,
-&amp; faire
-l'amour.</div>
-<p>Le semblable font ces pauvres insensees
-<span class="side"><i>Des vieilles
-qui se veulent
-encores farder,
-&amp; faire
-l'amour.</i></span>
-vieillottes: entre lesquelles j'en ay
-autresfois veu de tant decrepitees &amp; difformes,
-qu'elles ressembloyent quasi
-proprement aux malings esprits, &amp; ne
-laissoyent pas pourtant d'estre si confites
-&amp; enveloppees en l'amour &amp; és delices,
-qu'elles ne cessoyent à toutes heures
-de farder, licer, colorer &amp; peindre
-leurs visages, tenans ordinairement propos
-de leurs amours. Et encores qu'en
-ce faisant elles donnassent matiere aux
-autres de rire &amp; s'en mocquer, si est-ce
-qu'elles se satisfaisoyent &amp; contentoyent
-elles mesmes. Et ainsi passoyent heureusement
-&amp; gaillardement leur decrepité
-&amp; tresfascheux aage.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="side-out">Comparaison
-de la Prudence
-avec la Folie.</div>
-<p><span class="side"><i>Comparaison
-de la Prudence
-avec la Folie.</i></span>
-Or maintenant faisons jugement de
-ceux lesquels ont tant odieuses les follies,
-qu'ils ne les veulent ne peuvent comporter:
-Et leur demandons lequel vault
-le mieux, ou avec la Prudence vivre en
-continuels affaires, peines, douleurs &amp;
-fascheries, &amp; à la fin pour en sortir &amp;
-alleger leur tourment, se desesperer, pendre
-&amp; estrangler: ou bien avec la Folie
-passer les maladies, les miseres, &amp; la
-vieillesse: si facilement que à peine en
-peult lon rien sentir.</p>
-
-<div class="side-out">Les fols jugez
-heureux
-&amp; pourquoy.</div>
-<div class="side-out">Les fols bien
-venus &amp; receus
-par tout.</div>
-<div class="side-out">La liberté
-que les loix
-donnent aux
-fols.</div>
-<div class="side-out">Les fols escoutez
-des
-Rois &amp; Princes.</div>
-<div class="side-out">Les flateurs
-ordinairement
-sont alentour
-des grands
-seigneurs.</div>
-<p>Il me semble que non sans juste occasion
-ceux qui du tout sont fols, ont
-<span class="side"><i>Les fols jugez
-heureux
-&amp; pourquoy.</i></span>
-esté de plusieurs jugez tresheureux:
-pource qu'ils ne prennent soin, melancholie
-ne fascherie des grandes molesties
-&amp; infinis travaux où nous sommes
-soubmis, &amp; ne sentent perturbation
-d'entendement: Ils n'ont amour ne haine,
-&amp; ne cognoissent la honte, ne ce qu'il
-leur default: Aussi ne sont affligez de la
-crainte ne de l'esperance, ne pareillement
-tourmentez de l'ambition, de
-l'envie ne de l'avarice: Ils n'ont remord
-de conscience, ne crainte de mort: &amp; ne
-se soucient de paradis, de l'enfer, ne des
-diables: &amp; parainsi tousjours demeurent
-joyeux, &amp; en continuelle feste, rians,
-chantans, jouans, causans &amp; folastrans
-devant le peuple, &amp; avec les petits enfans,
-qui pour participer à leurs folies
-les suyvent: dont ils reçoivent incroyables
-plaisirs. Et en quelque lieu qu'ils arrivent,
-<span class="side"><i>Les fols bien
-venus &amp; receus
-par tout.</i></span>
-ils sont les tresbien venus, &amp; joyeusement
-receus avec ris &amp; allegresses, &amp; de
-la plus grand' part caressez &amp; estrenez
-de dons &amp; presens: Ils sont en leurs necessitez
-benignement subvenus &amp; aidez.</p>
-
-<p>Et non seulement les hommes avec grande
-humanité les comportent, mais encores
-<span class="side"><i>La liberté
-que les loix
-donnent aux
-fols.</i></span>
-les rigoreuses loix ont à eux tresgrand
-respect: ne permettans que pour
-aucun delict ou malefice, quelque grand
-ou important qu'il soit, ils puissent estre
-condamnez, punis ne chastiez. Laquelle
-liberté leur est concedee &amp; octroyee
-pour estre en la protection de la
-Folie: &amp; à fin que plus seurement ils puissent
-tirer &amp; arracher des cueurs des hommes
-les molesties, tristesses &amp; fascheries,
-&amp; les tenir tousjours en plaisir &amp; joyeuseté.
-<span class="side"><i>Les fols escoutez
-des
-Rois &amp; Princes.</i></span>
-Parquoy ils sont aux Rois &amp;
-aux Princes si aggreables, qu'assez volontiers
-ils escoutent plustost leurs folies,
-que les graves, prudens &amp; notables
-propos des saiges: la plus grande partie
-desquels sont pleins d'adulations, inventions
-&amp; mensonges, &amp; ne disent pas souvent
-de la langue ce qu'ils ont sur le
-cueur: Mais avec flateries &amp; assentations
-sçavent humer &amp; soufler, &amp; monstrer le
-noir pour le blanc,
-<span class="side"><i>Les flateurs
-ordinairement
-sont alentour
-des grands
-seigneurs.</i></span>
-faisans sortir de leurs
-bouches le chaut &amp; le froid: en maniere
-que jamais lon ne peult entendre d'eux
-la verité. Et pour cela les seigneurs les ont
-volontiers pour suspects, &amp; ne croyent
-facilement en eux, comme ils font aux fols,
-qui sont veritables, sans simulation ne
-trahison aucune. Et laissans la gravité
-&amp; haultesse, dont avec les autres ils ont
-accoustumé d'user, ils oyent non seulement
-la verité, qui quelque fois ne plaist
-pas beaucoup aux Princes: mais encores
-ils supportent de ces fols, les vilenies
-&amp; injures qu'ils disent, &amp; ne s'en font
-que rire &amp; y prendre singulier plaisir.
-Et non moins aux femmes qu'aux grands
-seigneurs plaisent les fols, pource que
-de nature elles ont grande conformité
-avec eux: &amp; aucunesfois faisant semblant
-de jouer &amp; rire ensemble, lon se
-laisse faire je ne sçay quoy à bon escient.</p>
-
-<div class="side-out">Les fols vont
-en paradis apres
-leur mort.</div>
-<p>Pour conclusion, estans tels fols bien
-venus, regardez &amp; caressez de tous, ils
-demeurent tousjours tant qu'ils vivent
-en jeux, en plaisirs &amp; en festes:
-<span class="side"><i>Les fols vont
-en paradis apres
-leur mort.</i></span>
-&amp; apres
-la mort (laquelle directement ils ne peuvent
-sentir) s'en vont, selon les Theologiens
-(qui afferment que pour estre hors
-de tout sentement ils ne peuvent pecher)
-tout droict en paradis, où ils vivent eternellement
-avec felicité.</p>
-
-<p>Y aura-il maintenant aucun tant
-hors de jugement, qui soit si osé &amp;
-hardi de faire comparaison de l'heureuse
-fortune &amp; adventure des fols, à la miserable
-vie &amp; servitude des saiges: lesquels
-consument toute leur petite enfance,
-l'adolescence &amp; la plus doulce
-partie de la vie soubs rigoureux maistres,
-qui jour &amp; nuict avec aspres &amp;
-cruelles batures les tourmentent, leur
-faisant avec grand sueur, labeur &amp; vigilance
-apprendre la difficile Grammaire,
-&amp; les autres disciplines. Et en ce faisant
-ne mangent, ne boivent, ne dorment à
-suffisance? Et pour eux tenir vigilans
-&amp; sobres, rudes &amp; cruels à eux-mesmes,
-&amp; aux autres fascheux &amp; odieux, meurent
-avant que jamais ils ayent peu avoir
-une seule heure de bon temps.</p>
-
-<div class="side-out">De la misere
-des b&oelig;ufs.</div>
-<p>Il advient aussi en semblable aux animaux,
-qui pour avoir quelque sentement
-de Prudence vivent en la compagnie
-des hommes, estans d'eux continuellement
-tourmentez. Et quelle misere
-sçauroit estre plus grande que celle
-<span class="side"><i>De la misere
-des b&oelig;ufs.</i></span>
-des pauvres b&oelig;ufs, bestes innocentes
-&amp; sans malice, lesquels dessirez de poignans
-aguillons consument tout le bon de
-leur aage à labourer &amp; supporter autres
-infinis travaux pour nostre vivre: Et
-apres sur la fin de leur vieillesse, pour recompense
-de tout ce qu'ils ont faict pour
-nous, ils sont entierement de nous devorez?</p>
-
-<div class="side-out">Des chevaux.</div>
-<p>Que dirons-nous pareillement des
-<span class="side"><i>Des chevaux.</i></span>
-chevaulx,
-animaux tant nobles, lesquels
-non moins que les hommes se repaissent
-de l'honneur: &amp; non seulement
-par les longs &amp; fascheux voyages, &amp; quasi
-inaccessibles chemins, se portent si
-gaillardement &amp; commodément: Mais
-encores pour la victoire &amp; pour nos
-triomphes, combatent armez courageusement
-&amp; vaillamment: &amp; aucunesfois
-pour sauver la vie de leur maistre,
-meurent volontiers? Et quels sont leurs
-merites &amp; loyers? Les dures &amp; fascheuses
-brides &amp; mords, les esperons aguts,
-&amp; force bastonnades. Et lors que lon
-n'ha besoin d'eux, &amp; qu'on ne les veult
-point travailler, ils sont pour leur repos
-avec forces chesnes emprisonnez
-dedans les estables. Et apres tant de travaux
-estans faicts debiles, ou pour les
-coups receus du passé, ou pour l'aage
-qu'ils ont: lon les met à tirer de grosses
-&amp; penibles charrettes: ou bien lon
-les abandonne du tout pour estre proye
-aux affamez loups.</p>
-
-<div class="side-out">Des chiens.</div>
-<p><span class="side"><i>Des chiens.</i></span>
-Et les chiens tant obeissans &amp; fideles,
-qui aiment leurs maistres, non moins
-qu'eux mesmes, ont-ils autre aise ne exercice
-que l'extreme travail qu'ils prennent
-ordinairement pour le plaisir des
-seigneurs és perilleuses chasses: où souventesfois
-ils sont blessez ou morts? Et
-depuis que lon les voit vieux, &amp; qu'on
-ne se peult plus servir d'eulx, ils sont
-chassez de la maison, où ils ont esté nez
-&amp; eslevez, &amp; apres ils meurent miserablement
-de faim.</p>
-
-<div class="side-out">Des oiseaux.</div>
-<p><span class="side"><i>Des oiseaux.</i></span>
-Les pauvres oiseaux ne sont gueres
-plus heureux, lesquels ayans sentement
-de pouvoir exprimer les voix humaines,
-ou de voller &amp; chasser pour le plaisir
-des seigneurs, finissent leurs vies emprisonnez
-és estroictes caiges, ou és fascheux
-gets. Voyez là les belles recompenses
-que reçoivent les animaux qui
-frequentent &amp; accompaignent les hommes,
-&amp; veulent estre trop saiges. Mais
-au contraire combien sont heureux
-ceux là qui esloignez de tout humain
-sentement fuyent la conversation des
-ingrats hommes, errans par les delectables
-pasturages, ou par l'air, selon leur
-instinct naturel, sans aucune fatigue
-vivent tousjours en liberté &amp; à leur plaisir.
-Pour lesquelles raisons se peult clairement
-cognoistre que non seulement
-les hommes, mais encores les animaux
-qui veulent sçavoir plus que la nature
-mesmes ne leur a permis, vivent &amp; meurent
-tresmalheureux &amp; infortunez.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="side-out">Ajax, Orestes,
-Saul, Nabuchodonosor
-devenus
-furieux.</div>
-<div class="side-out">Du temple de
-Diane bruslé
-par un fol.</div>
-<p>Or à ceste heure il me semble que je
-voy ces saiges entrer en cholere, &amp; eux
-armer de bourdes, pour avec leur prudence
-arguer &amp; proposer que nulle chose
-est plus miserable que d'entrer en fureur
-&amp; follie: Allegant là dessus les exemples
-de
-<span class="side"><i>Ajax, Orestes,
-Saul, Nabuchodonosor
-devenus
-furieux.</i></span>
-Ajax, de Orestes, de Saul, de Nabuchodonosor,
-&amp; de plusieurs autres,
-lesquels pour estre devenus furieux &amp;
-fols, ont tué leurs peres, bruslé villes &amp;
-maisons, prins à force &amp; violé leurs
-s&oelig;urs &amp; consanguinaires, les religieuses
-&amp; vierges: commis sacrileges, &amp; infinis
-autres abominables crimes &amp; execrables
-excez. Et n'oublieront pas aussi
-de parler de cestuy fol acariastre qui
-<span class="side"><i>Du temple de
-Diane bruslé
-par un fol.</i></span>
-brusla le temple de Diane en Ephese,
-l'un des sept spectacles plus renommez
-au monde, pensant avec un tel beau
-faict acquerir bruict, &amp; soy faire immortel.
-Pour conclusion ils diront que
-l'une des plus grandes punitions que la
-Justice divine donne aux mauvais &amp; vitieux:
-est de leur oster l'entendement,
-&amp; les faire devenir fols &amp; furieux: voulans
-sur le dernier de leur propos inferer,
-que ce mien tant maldire d'eux pour
-louer la Folie, est une mesme espece de
-maladie qui m'est advenue: Au moyen
-de quoy lon ne me doit prester ne audience
-ne croyance. Et en cest endroict
-se haulseront sur les ergots, &amp; se feront
-glorieux, pensans avoir merité triomphe
-&amp; gloire, comme s'ils avoyent opugné
-&amp; gaigné une Babylone.</p>
-
-<div class="side-out">Diverses especes
-de folie.</div>
-<div class="side-out">Quelle est la
-folie dont l'autheur
-parle.</div>
-<div class="side-out">Platon.</div>
-<div class="side-out">La folie des
-Vaticinateurs
-&amp; poetes.</div>
-<p>Ausquels, sauf leur bonne grace, je
-responds, que tout ce qu'ils disent est
-tresveritable: mais aussi qu'ils sont grandement
-trompez &amp; abusez, s'ils croyent
-qu'il n'y ait point de difference entre la
-Folie, &amp; la folie dont il se trouve (selon
-l'opinion de frere Marian)
-<span class="side"><i>Diverses especes
-de folie.</i></span>
-innumerables
-especes: &amp; entre les autres il y en a
-une, comme ceux cy veritablement jugent,
-laquelle est furieuse, terrible, bestiale
-&amp; pleine de toute misere, semblable
-aux peines &amp; tourments que les Furies
-infernalles ont accoustumé de donner
-pour chastier les ames damnees. Et
-de ceste là ne veux-je parler. Mais supplie
-la divine Clemence la vouloir dechasser
-&amp; esloingner de nous, &amp; l'envoyer
-pour ostage aux vitieux Turcqs
-&amp; malheureux Payens.
-<span class="side"><i>Quelle est la
-folie dont l'autheur
-parle.</i></span>
-Celle que je traicte,
-&amp; dont je parle, est à l'autre du tout
-differente &amp; contraire: car elle est douce,
-amiable, joyeuse &amp; plaisante, &amp; à
-nous octroyee par don &amp; grace des
-haults dieux, pour nous delivrer des
-griefves cures, solicitudes &amp; molesties,
-&amp; nous causer les voluptez &amp; glorieux
-faicts que je vous ay cy dessus recitez.
-<span class="side"><i>Platon.</i></span>
-Ceste cy est tant de Platon estimee, qu'il
-conclud qu'en la vie humaine ne peult
-estre plus grand plaisir ne plus de delectation,
-que
-<span class="side"><i>La folie des
-Vaticinateurs
-&amp; poetes.</i></span>
-la folie des Vaticinateurs
-&amp; Poetes: c'est à sçavoir des Vaticinateurs,
-quand ils pensent prophetizer &amp;
-predire les choses futures, comme s'ils
-les avoyent presentes: Et des Poetes,
-quand agitez de leur fureur ils font vers
-plust tost divins qu'humains. Et certes
-nulle chose se pourroit imaginer plus
-delectable, qu'est de non sentir les adversitez
-&amp; joyr des plaisirs.</p>
-
-<div class="side-out">Response gentille
-d'un Florentin
-touchant
-la Folie.</div>
-<p>Parquoy non sans juste occasion fut
-grandement loué le conseil, que donna
-un gentilhomme Florentin à la dame
-qui le prioit de luy enseigner les remedes,
-avec lesquels il s'estoit autrefois
-guary de la folie, àfin de pouvoir donner
-guarison à un sien fils unique qui estoit
-tombé en semblable inconvenient. A quoy
-<span class="side"><i>Response gentille
-d'un Florentin
-touchant
-la Folie.</i></span>
-le gentilhomme courtoisement respondit,
-Madame, pour Dieu ne cerchez point
-de priver vostre fils d'un si grand plaisir
-où maintenant il se retrouve: Car je
-n'eu oncques, &amp; n'espere jamais avoir
-un meilleur temps que j'avois quand
-j'estois fol, pource que lors je ne sentois
-aucune fascherie ne molestie, joyssant
-des infinis plaisirs que continuellement
-la Folie amene avec soy.</p>
-
-<div class="side-out">Argutius
-de fol retourné
-en son bon
-sens.</div>
-<p>Et combien fut aussi heureux cestuy
-<span class="side"><i>Argutius
-de fol retourné
-en son bon
-sens.</i></span>
-Argutius, lequel estant devenu fol, se
-tenoit le jour &amp; la nuict tout seul és
-theatres, où il luy sembloit voir continuellement
-faire nouveaux jeux, &amp; oyr
-reciter farces &amp; comedies plaisantes:
-dont sans cesse il rioit &amp; plaudissoit, tout
-ainsi que s'il eust veu presens les recitateurs
-qui en estoyent absens. Et avec
-ceste aggreable faulte d'entendement
-vivoit en singulier plaisir: Depuis estant
-par le moyen &amp; diligence de ses amis
-retourné en santé, &amp; ayant recouvré le
-sens, non sans juste occasion se plaignoit
-griefvement d'eux, qui l'avoyent
-privé de si doulce folie. O Dieu! combien
-de semblables à cest Argutius lon
-trouve aujourd'huy, &amp; n'y a nul qui
-prenne soing de les guerir!</p>
-
-<div class="side-out">D'aucuns Poetes,
-Orateurs,
-&amp; Historiens
-de ce temps.</div>
-<p><span class="side"><i>D'aucuns Poetes,
-Orateurs,
-&amp; Historiens
-de ce temps.</i></span>
-Voyez une troupe de superlatifs Poetes
-Latins &amp; vulgaires, qui font certains
-versets dont les chiens à peine voudroyent
-manger: &amp; toutesfois se persuaderont
-qu'il n'y a pas beaucoup à dire d'eux à
-Virgile ne Petrarque. Autres composent
-des oraisons &amp; histoires sans fondement
-ne grace, pleines d'adulations
-&amp; menteries: &amp; selon leur goffe jugement
-leur semble que de nostre temps ils ont
-renouvelé l'ancienne eloquence Romaine.
-Aussi aucuns presomptueux
-&amp; pleins de temerité &amp; audace, sans jugement
-ne prudence, presument avecque
-conseil (dont ils sont vuides) gouverner
-les Rois &amp; grans seigneurs. Et le
-plus beau que je trouve encores en eux,
-c'est qu'abusans eux mesmes, ils se donnent
-en proye aux autres: &amp; tout ainsi
-que s'ils estoyent, ou Mecenas ou Pollion
-se veulent faire croire &amp; estimer.</p>
-
-<div class="side-out">Penelope &amp;
-Lucresse chastes.</div>
-<div class="side-out">Des trousses
-que aucunes
-femmes donnent
-à leurs
-maris.</div>
-<p>Combien doucement se trompent
-ces pauvres maris, qui ont femmes belles
-&amp; bonnes compaignes, où beaucoup
-d'autres qu'eux praticquent &amp; participent!
-Toutesfois ils se persuadent que
-de chasteté elles surpassent la Grecque
-<span class="side"><i>Penelope &amp;
-Lucresse chastes.</i></span>
-Penelope, &amp; la Romaine Lucresse: soy
-tenant un chascun d'eux heureux de la
-sienne: Et en soy riant
-<span class="side"><i>Des trousses
-que aucunes
-femmes donnent
-à leurs
-maris.</i></span>
-des trousses que
-les autres femmes donnent à leurs maris,
-ils ne s'advisent pas que à la fin ils se
-treuvent tous peincts d'une mesme peincture.
-Et est ceste espece de folie tant
-grande &amp; ample, qu'elle est dilatee &amp; diffuse
-quasi par tous les hommes: &amp; peu
-s'en treuve qui ne s'en sentent. Mais en
-ne prenant point de regard à sa propre
-folie, chascun se rit &amp; prend plaisir à
-celle d'autruy.</p>
-
-<div class="side-out">De la folie des
-chasseurs &amp;
-veneurs.</div>
-<p>Lon ne sçauroit voir plus belle mocquerie
-que
-<span class="side"><i>De la folie des
-chasseurs &amp;
-veneurs.</i></span>
-celle que font d'eux mesmes
-les veneurs &amp; chasseurs, qui ne se soucient
-point d'eux lever avant le jour
-par les extremes froidures, terribles
-vents &amp; fascheuses pluyes &amp; neiges: Ne
-aussi au milieu de l'esté, de travailler à
-courir puis çà puis là par les vehementes
-chaleurs du soleil: à quoy ils prennent
-tant de plaisir, qu'ils pensent veritablement
-qu'il n'est point autre plaisir
-semblable à la chasse. Et non moins
-se delectent au son des trompes, au
-hurlement des chiens, &amp; aux voix enrouees
-par trop crier, qu'à la plus douce
-musique que lon pourroit trouver.
-L'intolerable puanteur des chiens leur
-semble une doulce &amp; delicate odeur, &amp;
-souvent se mettent en danger de la mort
-à courir sans aucun arrest par les lieux
-perilleux &amp; precipitez, ou à combattre
-avec quelque furieuse &amp; attainee beste
-sauvaige: puis avec un grand appareil
-de bourdes, ils ne fauldront pas de raconter
-&amp; resumer plusieurs fois à ceux
-qui ne les veulent point escouter, leurs
-telles belles prouesses, ou pour mieux
-dire folies, tout ainsi que si c'estoit un
-faict-d'armes: &amp; se glorifient autant de
-la mort d'un insensé animal, comme
-s'ils avoyent vaillamment vaincu en
-guerre un grand Capitaine. Ainsi en delaissant
-&amp; abandonnant leurs estudes,
-leurs offices &amp; tous leurs autres importans
-negoces, ils entendent seulement
-à chasser; estimans chose digne d'un
-grand &amp; noble courage despendre en
-tel exercice tout leur revenu: apres lequel
-consommé ils se trouvent comme
-fut jadis le corps du miserable Acteon,
-devoré de ses chiens. Ainsi parlans des
-bestes, traitans de bestes, &amp; negocians
-avec les bestes, ils deviennent eux-mesmes,
-encores plus bestes.</p>
-
-<div class="side-out">De la folie
-d'edifier
-maisons.</div>
-<p><span class="side"><i>De la folie
-d'edifier
-maisons.</i></span>
-Diray-je point de combien est delectable
-la folie d'edifier &amp; construire logis,
-cercher la commodité de l'assiette, des
-huis, des fenestres &amp; croisees, des perrons,
-viz &amp; escaliers, formant rondes stanzes
-carrees, &amp; les carrees rondes? il est vray
-qu'en voyant croistre ses ouvrages avec
-un incroyable desir &amp; plaisir, lon
-ne sent ne la despense, ne la faim, ne le
-froid, ne le chault. Et certes j'estimerois
-grandement ce gratieux &amp; aisé moyen
-d'aller à l'hospital, si en cela je ne m'estois
-si enveloppé, que j'en porte l'esprit
-&amp; les habillemens deschirez.</p>
-
-<div class="side-out">Zoroastre.</div>
-<div class="side-out">De l'alchymie
-&amp; cercheurs
-de quinte
-essence.</div>
-<div class="side-out">Cr&oelig;sus &amp;
-Crassus fort
-riches.</div>
-<p><span class="side"><i>Zoroastre.</i></span>
-Nostre grand docteur Zoroastre affirme
-par ses saincts juremens, tous les
-autres plaisirs n'estre que songes, au pris
-<span class="side"><i>De l'alchymie
-&amp; cercheurs
-de quinte
-essence.</i></span>
-de l'esperance de faire la vraye alchymie,
-&amp; de trouver la quinte essence, pour laquelle
-les alchymistes ne pardonnent
-aucunement ne au travail ne à la despense,
-croyants tousjours la tenir pour
-certaine dedans la fournaise devant que
-le feu y soit encores allumé: &amp; continuellement
-leur semble asseurément
-avoir ceste fois là en leurs fourneaux
-le secret de convertir tous les metaux
-en or tresfin, avec l'experience de congeler
-le Mercure: esperans en brief passer
-en richesses
-<span class="side"><i>Cr&oelig;sus &amp;
-Crassus fort
-riches.</i></span>
-Cr&oelig;sus &amp; Crassus. Et
-encores que mille fois telle leur esperance
-se soit reduicte &amp; resolue en fumee:
-toutesfois estans d'icelle repeuz, ils souflent
-tant, qu'à la fin il ne leur reste autre
-chose que le deviser &amp; le parler des
-beaux secrets de Nature.</p>
-
-<div class="side-out">De la folie
-des joueurs.</div>
-<p><span class="side"><i>De la folie
-des joueurs.</i></span>
-Mais entre toutes les folies, je n'en
-trouve point une plus grande que celle
-des joueurs: lesquels trompez &amp; deceus
-de l'esperance qu'ils ont de gaigner,
-mettent &amp; exposent tous les jours leurs
-substances au hazard de la fortune, &amp;
-au peril de mille tromperies &amp; piperies,
-dont ceux qui font profession &amp; industrie
-de jouer ont accoustumé d'user.
-Et maintenant par une convoitise &amp;
-affection de gaigner, une autre heure
-pour un desir d'eux recouvrer, vivent
-ordinairement en tels tourmens, que
-jamais ne cognoissent ne paix ne repos:
-estans durant tout le cours de leur vie
-miserables &amp; avaritieux jusques au
-bout. Et seulement se monstrent liberaux
-à faire belles pauses en leurs jeux:
-Puis quand la chanse est tournee, &amp;
-qu'ils vont à la renverse, ô dieu! quels
-souspirs, quelles doleances &amp; lamentations,
-quels grattemens de testes, quels
-horribles maudissons &amp; cruels blasphemes
-ils font! Et ne fault pas s'esbahir si
-quelques fois ils en font trembler &amp;
-fremir ceux qui les oyent. Mais jamais
-ils ne cessent de suyvre ce train, jusques
-à ce qu'ayans perdu leurs deniers, &amp;
-dissipé leurs patrimoines, ils demeurent
-nuds, &amp; despouillez de toute dignité &amp;
-reputation. Et à la fin estans faicts infames
-&amp; desesperez, souventesfois ils
-perdent la vie &amp; l'ame ensemble. Partant
-il me semble que ceux là sont indignes
-de la compagnie de nos fols paisibles
-&amp; contens, &amp; qu'ils meritent d'estre
-releguez à l'abandon de ces furieux
-tourmentez.</p>
-
-<div class="side-out">Des plaideurs.</div>
-<p><span class="side"><i>Des plaideurs.</i></span>
-A ceux cy ont grande conformité les
-enragez plaideurs, lesquels esperans
-tousjours sur leurs adversaires estre victorieux
-font les procés immortels, &amp;
-tout le temps de leur vie tourmentent
-eux &amp; autruy: estans continuellement
-reduicts à la discretion des sermens &amp;
-depositions de tesmoings, &amp; de instrumens
-faulx: &amp; souventesfois se trouvent
-vollez par la malignité &amp; mauvaises
-consciences des Juges, des Advocats,
-des Procureurs &amp; des Notaires, qui sont
-les vrayes sangsues du bien d'autruy, &amp;
-certainement la peste de la vie humaine.
-Car estans accordez &amp; bandez à la
-ruine de l'une &amp; l'autre des deux parties,
-comme affamez vautours ne cessent
-de les manger &amp; devorer avec leurs tromperies
-&amp; trahisons, en deniant la justice,
-&amp; monstrant le faulx pour le vray. Et
-ces pauvres miserables plaideurs aveuglez
-de raige, jamais ne s'en apperçoivent,
-jusques à ce qu'ils se trouvent par
-les murailles &amp; les portes excommuniez,
-mauldicts, &amp; en la compagnie du diable.
-Et puis pour sortir hors des mains
-des sergens, &amp; n'estre confinez és prisons,
-ils se recommandent aux chapitres
-<i>Odoardus</i>, &amp; <i>Pervenit alternativè</i>, &amp; à <i>Cedo bonis</i>,
-ou pour mieux dire, selon le proverbe
-ancien, ils donnent du cul au lyon. Et
-souventesfois estans de grace receus aux
-hospitaux, meurent en grande necessité.</p>
-
-<div class="side-out">Des mariniers
-&amp; navigans.</div>
-<div class="side-out">Description
-d'une tempeste
-de mer.</div>
-<p><span class="side"><i>Des mariniers
-&amp; navigans.</i></span>
-Que vous semble des mariniers ou
-navigans, gens audacieux &amp; temeraires,
-continuellement soubmis à tant
-de divers perils, que non sans cause lon
-dispute s'ils doivent estre nombrez au
-rang des vifs ou des morts, pource que
-ils sont tousjours logez à trois doigts
-pres de la mort: Et quant à leur vie, elle
-est ordinairement reduicte soubs la
-puissance &amp; discretion des eaues instables
-&amp; des variables vents: Mais aveuglez
-de la convoitise &amp; soif insatiable
-du gaing, ne craignent les ravissans &amp;
-cruels corsaires: ne en cueur d'hyver
-eux mettre (ô temerité incroyable, ou avarice
-insatiable!) à naviguer les mers
-incogneues, &amp; à cercher les nouveaux
-mondes: comme s'ils avoyent saufconduict
-de Neptune, &amp; qu'ils tinssent les
-vents enclos &amp; estouppez dedans bouteilles.
-En quoy faisant ils reçoivent tant
-d'incommoditez &amp; inconveniens, que le
-plus souvent ils perissent de faim &amp; de
-soif: ce que encores je ne pourrois croire,
-si je ne l'eusse esprouvé, ayant navigué
-entre les colomnes d'Hercules.
-Et certes je pense que une grande fortune
-de mer ressemble fort à un enfer.
-<span class="side"><i>Description
-d'une tempeste
-de mer.</i></span>
-Le ciel obscurci &amp; tenebreux tonne, les
-fouldres &amp; les vents contraires se repercutent
-&amp; correspondent, la mer troublee
-du profond de ses entrailles mugit
-&amp; crie, la nef gemit, les antennes &amp; les
-voilles fremissent, les cordages se rompent,
-les mariniers vaincus du vent &amp;
-combatus de l'eaue, desperez de salut,
-jettent à la furie en mer les precieuses
-marchandises, qui sont l'occasion de
-leur mal. L'un s'esgratigne le visage,
-l'autre se bat la poictrine: l'un fait des
-v&oelig;uz, l'autre avec larmes se confesse:
-l'autre mauldit, l'autre renie: &amp; de moment
-en moment attendans à estre submergez,
-voyent la nef aller le dessus dessoubs:
-Et pour la fin du naufrage ils
-meurent miserablement sans sepulture,
-ou bien par une disgrace se sauvent,
-&amp; vont demander tous nuds l'aulmosne
-pour l'amour de Dieu.</p>
-
-<div class="side-out">Des Necromantiens
-&amp;
-Magiciens.</div>
-<p>Or il m'est advis que nous devons tels
-perilleux fols laisser à part, &amp; retourner
-à nos aggreables &amp; delectables folies:
-entre lesquelles il est impossible d'en
-trouver encores une plus belle que celle
-<span class="side"><i>Des Necromantiens
-&amp;
-Magiciens.</i></span>
-des Necromantiens &amp; Magiciens,
-qui s'abusent tant eux-mesmes, que veritablement
-ils pensent avec leurs cercles,
-caracteres, conjurations &amp; pentacules
-pouvoir troubler le ciel, obscurcir
-la lune &amp; le soleil, &amp; faire trembler
-la mer, la terre, &amp; tous les autres elemens,
-ressusciter les morts, &amp; parler les
-ames, transformer les corps, passer tout
-par l'invisible, voller plus viste que le
-vent, &amp; faire tous les songes, dont sont
-pleins les livres des chevaliers errans.
-Les autres pensent avoir dans des anneaux
-&amp; en cristalins les esprits familiers
-enfermez, comme perroquets en
-cage, &amp; avec iceux trouver les tresors
-cachez, sçavoir secrets, acquerir l'amour
-des dames, la grace des seigneurs,
-estimans ces esprits estre du tout dediez
-à obeir &amp; satisfaire à leurs commandemens,
-desirs &amp; appetits.</p>
-
-<div class="side-out">Des basteleurs.</div>
-<p>Et certes à grand peine me puis-je tenir
-de rire quand je voy aucuns qui presument
-estre saiges &amp; advisez, lesquels
-toutesfois croyent que
-<span class="side"><i>Des basteleurs.</i></span>
-les basteleurs
-avec l'aide des esprits, font leurs jeux
-&amp; tours de passe-passe, comme si de nostre
-temps le diable eust si peu d'autres
-affaires qu'il voulsist se mettre à jouer
-&amp; basteler.</p>
-
-<div class="side-out">De ceux qui
-pensent estre
-muez en especes
-d'animaux.</div>
-<p><span class="side"><i>De ceux qui
-pensent estre
-muez en especes
-d'animaux.</i></span>
-Et que dites-vous de ceux qui en
-proferant ces parolles, Vent sur vent
-porte moy aux nopces, pensent incontinent
-estre convertis en especes d'animaux,
-&amp; aller par la cheminee au sabbath
-avec ceux de leur secte?</p>
-
-<div class="side-out">De ceux qui
-pensent les
-enchantemens
-avoir quelque
-vertu.</div>
-<p><span class="side"><i>De ceux qui
-pensent les
-enchantemens
-avoir quelque
-vertu.</i></span>
-Aussi des autres qui pensent avec leurs
-enchantemens trouver les metaux, les
-sources des eaux, les meates de la terre,
-guarir blessures, oster la fiebvre, &amp; donner
-remedes jusques aux bestes. Certainement
-je pense que sans la peur des
-inquisiteurs de la foy, ils ne se pourroyent
-garder, qu'à la fin ils ne feissent
-miracles.</p>
-
-<div class="side-out">Des Geomantiens.</div>
-<div class="side-out">Des Chiromantiens
-&amp;
-Physionomiens.</div>
-<div class="side-out">Des Bohemiens.</div>
-<p>De ceste mesme espece sont quasi les
-<span class="side"><i>Des Geomantiens.</i></span>
-Geomantiens qui avec leurs figures &amp;
-poincts presument deviner les choses futures.
-Et non moins delectablement se
-repaissent le cerveau
-<span class="side"><i>Des Chiromantiens
-&amp;
-Physionomiens.</i></span>
-les Chiromantiens
-&amp; Physionomiens, pensans cognoistre
-avec leur art tout le discours de la vie
-des hommes: &amp; toutes fois ils se trouvent
-aucunesfois tant fols, que non seulement
-ils croyent indubitablement en cela,
-<span class="side"><i>Des Bohemiens.</i></span>
-mais encores à la bonne adventure des
-Bohemiens.</p>
-
-<div class="side-out">La mer des
-folies spacieuse
-&amp; profonde.</div>
-<p>Or il fault que je die &amp; confesse de bon
-cueur, que si j'eusse creu
-<span class="side"><i>La mer des
-folies spacieuse
-&amp; profonde.</i></span>
-la mer des folies
-estre tant spacieuse &amp; profonde comme
-je la treuve, jamais avec la fragile
-barque de mon debile entendement je
-n'y fusse entré. Et certainement si la
-Folie qui m'y a induict, ne m'eust de sa
-grace &amp; faveur porté &amp; conduict sans
-jamais quasi m'abandonner, me baillant
-continuellement secours, j'eusse desja
-plusieurs fois interrompu cest ouvrage:
-pource que tant plus je vay considerant
-les actions des hommes, plus je
-cognois clairement nostre vie n'estre
-autre chose que folie, folie, folie. Et
-qui est-ce qui en si grande multitude
-ne se perdroit &amp; abysmeroit? Ou bien
-qui se pourroit tenir d'en rire sans cesse,
-comme Democritus, ou bien crever
-de rire comme les Margites?</p>
-
-<div class="side-out">Des faulses
-persuasions que
-ont les hommes.</div>
-<p><span class="side"><i>Des faulses
-persuasions que
-ont les hommes.</i></span>
-Je voy certains monstres qui pensent
-estre des Narcissus: un qui aura sa femme
-ressemblant à un singe, l'estimera toutesfois
-plus belle que Venus. Cestuy-là
-par jalousie comme Argus la gardera:
-l'autre par avarice exposera la sienne
-aux plaisirs d'autruy: l'un prend le dot
-&amp; non la femme: Cestuy cy se fera
-amoureux de la vefve, l'autre de la damoiselle:
-&amp; souventesfois plus il aime,
-plus il est hay.</p>
-
-<div class="side-out">Des ignorans
-voulans apparoistre
-doctes.</div>
-<p><span class="side"><i>Des ignorans
-voulans apparoistre
-doctes.</i></span>
-Autres ignorans parleront avec les
-Latins des lettres Grecques, &amp; avec les
-Grecs des lettres Latines: &amp; tant moins
-sçauront en quelque profession que ce
-soit, plus en presumeront. Aucuns qui
-à peine sçauroyent tirer une ligne, veulent
-apparoistre un Euclides: estans si
-hardis que de vouloir monstrer avec
-leur babil &amp; belles bourdes, les spheres
-&amp; mouvemens celestes.</p>
-
-<div class="side-out">Des vanteurs.</div>
-<div class="side-out">Des diverses
-complexions
-des hommes.</div>
-<p><span class="side"><i>Des vanteurs.</i></span>
-L'autre qui sera plus paoureux qu'un
-vieil connin, vouldra tousjours faire le
-brave, &amp; (comme s'il estoit un Hector)
-ne fera que se vanter.
-<span class="side"><i>Des diverses
-complexions
-des hommes.</i></span>
-Un autre s'addonnera
-à l'oisiveté: cestuy-là à la gourmandise:
-L'un ne bouge de la taverne:
-l'autre dompte les chevaulx: l'autre apprend
-aux oiseaux &amp; aux chiens.</p>
-
-<div class="side-out">Des inventeurs
-de nouvelles.</div>
-<p><span class="side"><i>Des inventeurs
-de nouvelles.</i></span>
-Plusieurs hommes legiers ne pensent
-à autre chose que à entendre &amp; inventer
-des nouvelles, &amp; ne tiendront autres
-propos, que du Concile, du Pape, de
-l'Empereur, du Roy, &amp; du Turc: comme
-s'ils estoyent de leur conseil privé: &amp;
-feront des discours, ou si la paix demourera
-ferme, ou si la France &amp; l'Angleterre
-se feront guerre: babillans follement
-des choses publiques, qui en riens
-ne leur touchent.</p>
-
-<div class="side-out">Des desirs,
-affections &amp;
-manieres de
-faire differentes.</div>
-<p>Autres desirent la guerre, autres veulent
-la paix: Cestuy-ci court par les postes
-pour se rompre le col, l'autre en une
-lictiere va dormant:
-<span class="side"><i>Des desirs,
-affections &amp;
-manieres de
-faire differentes.</i></span>
-l'un fait semblant
-de plorer &amp; rit au cueur, l'autre par le
-visage monstre estre joyeux, &amp; en l'estomach
-creve de douleur.</p>
-
-<div class="side-out">Des avaricieux
-&amp; usuriers.</div>
-<p>Vous en verrez aussi un autre qui aux
-despens de ses heritiers gaudist &amp; triomphe.
-Autre pour mourir riche travaille
-oultre mesure, &amp; ayant caché ses tresors,
-se plaint de pauvreté.
-<span class="side"><i>Des avaricieux
-&amp; usuriers.</i></span>
-L'un fera le
-belistre en sa maison, &amp; dehors se monstrera
-riche &amp; puissant: l'autre avec usures
-&amp; interests accumulera infinies richesses.
-Autre changera &amp; rechangera
-tant, qu'à la fin il se reduira en zero.</p>
-
-<div class="side-out">Des tristes
-&amp; joyeux.</div>
-<p><span class="side"><i>Des tristes
-&amp; joyeux.</i></span>
-Cestuy-ci se plaint, cestuy-cy se lamente,
-cestuy rit, cestuy chante: cestuy
-sonne d'instrumens, l'autre passe le temps,
-&amp; l'autre avec trop grande sollicitude
-continuellement se ronge l'esprit.</p>
-
-<div class="side-out">Des Grammariens
-&amp; Pedans.</div>
-<div class="side-out">Phalare.</div>
-<div class="side-out">Denys le Tyran.</div>
-<p>Mais où est-ce que par la Folie je me
-laisse transporter, perdant le temps à racompter
-telles petites &amp; quasi communes
-folies, qui comme les estoilles du ciel
-sont innumerables? Certes il vault beaucoup
-mieux deviser de celles que font
-les hommes qui s'estiment, &amp; entre les
-autres pensent estre les plus sages: dont
-j'estime pour les premiers de ceste folle
-bande
-<span class="side"><i>Des Grammariens
-&amp; Pedans.</i></span>
-les Grammariens, Pedants affamez,
-mendians &amp; morts de faim, qui
-travaillent ordinairement en ce fascheux
-exercice de regenter &amp; enseigner les escholiers:
-qui est une fatigue sur toutes
-les autres tresmoleste. Toutesfois par le
-benefice de la Folie, voyants en leurs
-escholes une grande caterve de jeunes
-enfans, qu'ils font trembler &amp; espouvanter
-avec leurs visages &amp; voix horribles;
-leur faisant à tous propos sentir
-leurs cruelles verges: Ils pensent &amp;
-croyent estre quelques grands Princes,
-&amp; que ceste miserable servitude soit un
-grand Royaume: Tellement qu'ils ne
-vouldroyent pas ceder à
-<span class="side"><i>Phalare.
-Denys le Tyran.</i></span>
-Phalare, ne à
-Denys le tyran.</p>
-
-<p>Et ceste tant leur folle persuasion ne
-se pourroit facillement comporter, si
-d'autre part ils ne s'estimoyent encores
-plus, pensans la leur profession, qui n'est
-autre chose qu'une observation de fadaises
-&amp; baboyneries, estre le plus excellent
-art qui se puisse trouver, la nommant
-le fondement de toutes disciplines,
-&amp; la science des sciences: Et puis tout
-le temps de leur vie ils se trouvent enveloppez,
-avec les accents &amp; syllabes,
-avec les adverbes &amp; conjonctions, se allambiquant
-&amp; minant le cerveau avec
-vocables &amp; constructions, &amp; cent mille
-autres barbouilleries de nulle importance.
-Et quand ils viennent à disputer des
-patronymiques, des figures &amp; autres
-semblables mocqueries, Dieu sçait avec
-quelles villaines parolles &amp; venimeuses
-invectives ils s'injurient, &amp; bien souvent
-des parolles ils viennent au poil:
-de sorte qu'ils font si beau jeu, que ceux
-qui les voyent, n'ont point faulte de matiere
-pour rire. Mais c'est tout le bon,
-qu'au sortir de là chascun d'eux presume
-avoir vaincu son adversaire: ils
-s'en vont pourmener par toutes les places,
-carrefours &amp; lieux publiqs, pour raconter
-telles leurs belles victoires, qui
-sont pures folies: &amp; en veulent triompher
-&amp; gaudir, comme s'ils avoyent surmonté
-&amp; debellé le grand Turc.</p>
-
-<div class="side-out">Autre secte
-de Grimaulx
-Latins.</div>
-<div class="side-out">Grammaires
-vulgaires.</div>
-<p><span class="side"><i>Autre secte
-de Grimaulx
-Latins.</i></span>
-Et si ces folies des Grimaulx Latins ne
-suffisent, il s'en presente une autre secte
-de vulgaires, non moins sotte que ridicule,
-lesquels ont leurs boutiques toutes
-pleines de
-<span class="side"><i>Grammaires
-vulgaires.</i></span>
-Grammaires vulgaires, de
-inventions de nouvelles lettres, &amp; d'observations
-de la langue Tuscane: dont ils
-font autant de vente &amp; de proufict, comme
-je ferois de ceste mienne Folie, si j'estoys
-si fol qu'il me vinst envie de l'envoyer
-pourmener par la ville és mains
-des porte-panniers, pour l'exposer en
-vente: car à grand peine trouveroit-elle
-à qui se vendre &amp; faire achepter, si ce
-n'estoit à quelque bon fol aveuglé, qui
-n'entend riens: Tout ainsi est-ce de leurs
-beaux livres, lesquels à la fin se trouvent
-amassez és mains de certains ignorans
-curieux, comme les regnards chez le
-pelletier. Et pource qu'ils ne se peuvent
-faire entendre, &amp; qu'ils se trouvent inutiles
-bien souvent, ils sont reduicts de
-livres en quarterons.</p>
-
-<div class="side-out">Quelles sont
-les Grammaires
-susdictes,
-&amp; que c'est
-qu'elles contiennent.</div>
-<div class="side-out">Pourquoy est
-dicte la langue
-vulgaire.</div>
-<div class="side-out">La langue Latine
-corrompue
-par les Barbares.</div>
-<div class="side-out">De l'ignorance
-d'un grand
-seigneur d'Italie
-qui vouloit
-prendre un
-secretaire.</div>
-<p>Par ainsi, ma doulce Folie, demeure
-tout coy en mes coffres, à fin qu'il ne
-t'advienne comme à ces livres là: ausquels
-encores qu'ils soyent de belle estampe
-&amp; bien imprimez, lon ne peult pardonner,
-ne faire qu'il ne leur advienne comme
-j'ay dit cy dessus. Et n'est pas de merveilles:
-<span class="side"><i>Quelles sont
-les Grammaires
-susdictes,
-&amp; que c'est
-qu'elles contiennent.</i></span>
-car ils veulent imposer certaines
-nouvelles loix &amp; reigles de parler
-hors de propos: &amp; veulent qu'en leur
-escrire se facent les accens graves, aguts
-&amp; circonflexes, avec les collisions
-des vocables: &amp; veulent qu'en la prose
-s'observe le nombre de pieds avec les
-desinances &amp; respondances, comme lon
-a accoustumé de faire en la rythme: &amp;
-qu'au parler lon garde les cas droicts
-&amp; obliques, &amp; que lon use de vocables
-affectez, &amp; de peu de gens entendus: lesquels
-ne donnent moindre peine à ceux
-qui les dient &amp; prononcent, comme ils
-font de fascherie &amp; ennuy à ceux qui
-les oyent dire &amp; prononcer. Et les pauvres
-fols ne s'advisent pas que
-<span class="side"><i>Pourquoy est
-dicte la langue
-vulgaire.</i></span>
-la langue
-vulgaire est dicte vulgaire, pource
-qu'elle est en usage au vulgue, &amp; à la
-plusgrand' part commune: Et ceux cy veulent
-que lon escrive &amp; que lon parle à
-une certaine leur nouvelle mode, dont
-chascun se mocque d'eux, d'autant que
-ils ne pourroyent nier que la langue
-vulgaire ne soit nee &amp; derivee de la corruption
-de la Latine, commes les fleuves
-premierement proviennent des fontaines.
-Car la langue Latine fut autresfois commune
-à tout le peuple Romain, &amp; depuis
-<span class="side"><i>La langue Latine
-corrompue
-par les Barbares.</i></span>
-par les Barbares &amp; gens serviles
-corrompue &amp; gastee: Ainsi cerche lon
-encores de present de depraver &amp; corrompre
-celle qui nous est demouree:
-usans de tels estranges vocables, avec lesquels
-&amp; leurs sotties &amp; ignorances, ils
-ont alteré le goust &amp; le jugement des
-hommes curieux. Imitant
-<span class="side"><i>De l'ignorance
-d'un grand
-seigneur d'Italie
-qui vouloit
-prendre un
-secretaire.</i></span>
-un grand
-seigneur d'Italie, qui vouloit prendre
-un secretaire, auquel il dict, que avant
-que le prendre il vouloit voir une sienne
-lettre. Et le secretaire, qui estoit homme
-docte &amp; expert, luy feit une bien
-belle &amp; elegante epistre. Et apres que le
-seigneur, lequel, Dieu mercy, n'avoit
-pas grande intelligence en cela, &amp; presumoit
-toutesfois beaucoup de soy,
-l'eut veue, il dit qu'il n'en vouloit point,
-pource qu'il n'escrivoit point correct.
-Et quand on luy vint à demander les
-erreurs que avoit faictes ledict secretaire
-en sadicte epistre, il respondit, qu'il
-avoit escript <i>benevolence</i> pour <i>benivolence</i>,
-<i>sanè</i> &amp; <i>penè</i> par deux <i>n n</i>. qui sont deux
-mots Latins marquez d'un accent chascun
-sur les deux, &amp; pensant que lesdicts
-accens fussent tiltres: Et pour cela ne
-voulut accepter ledict secretaire.</p>
-
-<div class="side-out">De la difference
-de l'orthographe
-de
-la langue Italienne.</div>
-<p>Il y en a encores beaucoup d'autres
-de nos Italiens, qui estiment grossiers
-&amp; ignorans ceux qui n'escrivent
-<span class="side"><i>De la difference
-de l'orthographe
-de
-la langue Italienne.</i></span>
-<i>strumento</i>
-pour <i>instrumento</i>: <i>aldace</i> pour <i>auldace</i>:
-<i>menemo</i> pour <i>minimo</i>: <i>segretario</i> pour <i>secretario</i>:
-<i>ufficio</i> pour <i>officio</i>: <i>giulio</i> pour <i>julio</i>: <i>gerolamo</i>
-pour <i>jeronymo</i>: <i>eglino</i> pour <i>egli</i>, &amp; autres semblables
-inepties. Et en ceste sorte ayans
-la copie des beaux, intelligibles &amp; elegans
-vocables, comme lon voit souventesfois,
-ils se repaissent de cela. Mais
-pour estre, comme les heretiques, ja faicts
-incorrigibles, &amp; en trop grand nombre,
-à fin qu'ils ne sement autre plus mauvaise
-&amp; pernicieuse erreur &amp; zizanie,
-laissons les joyr du privilege de la vraye
-Folie: qui est tel, Que celuy là est le plus
-fol qui se repute le plus saige: &amp; comme
-plus il se trompe, tant plus il s'en resjouit
-&amp; pense affiner les autres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="large"><i>Faict &amp; composé en Indie Pastinaque
-par monsieur Ne me blasmez, à
-l'issue des masques &amp; folies de Caresme
-prenant, Avec grace &amp; privilege de tous
-les nouveaux Heteroclites, &amp; expresse
-protestation, Que quiconques de ceste Folie
-dira mal, qu'il s'asseure de là en apres estre
-un vray fol, encores que pour tel
-n'eust esté jamais cogneu.</i></p>
-
-
-
-
-<p class="c gap">EXTRAICT DV PRIVILEGE.</p>
-
-
-<p class="small">Par lettres du Roy donnees à Paris le <small>XX</small>
-jour d'Octobre, <small>M. D. LXV</small>, signees Par le Conseil,
-<small>SANGUIN</small>, &amp; seellees en cire jaulne sur
-simple queue: Il est permis à Hertman Barbé marchant
-Libraire en l'Université de Paris, de faire
-imprimer &amp; exposer en vente ce present livre
-intitulé, <i>Paradoxe des louanges de la Folie, traduict en
-François par feu Messire Jehan du Thier, Chevalier &amp;c.</i>
-jusques au temps &amp; terme de six ans, à compter
-du jour qu'il sera achevé d'imprimer: Avec defenses
-à tous autres marchans, Libraires &amp; Imprimeurs
-de l'imprimer, faire imprimer, ne exposer
-en vente: sur peine d'amende arbitraire, confiscation
-desdicts livres, &amp; de tous despens, dommages
-&amp; interests envers ledict Barbé.</p>
-
-
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2>
-
-<p>L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original. On a
-cependant résolu les abréviations par signes conventionnels (par exemple
-"Cõme" transcrit "Comme"), ajouté les cédilles, et distingué u/v et i/j
-selon l'usage.</p>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les louanges de la Folie, by Anonymous
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUANGES DE LA FOLIE ***
-
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-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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