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-The Project Gutenberg EBook of Les louanges de la Folie, by Anonymous
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-this ebook.
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-Title: Les louanges de la Folie
- Traicté fort plaisant en forme de paradoxe, traduict
- d'Italien en François par feu messire Jehan du Thier
-
-Author: Anonymous
-
-Translator: Jehan du Thier
-
-Release Date: May 3, 2020 [EBook #62007]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUANGES DE LA FOLIE ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/American Libraries.)
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- Les louanges de
- LA FOLIE,
-
- Traicté fort plaisant en forme de Paradoxe, traduict d'Italien en
- François par feu messire Jehan du Thier, Chevalier, Conseiller du Roy,
- & Secretaire d'Estat & des Finances dudict Seigneur.
-
-
- A PARIS,
- Pour Hertman Barbé marchant demeurant à Paris rue S. Jean de Beauvais.
-
- M. D. LXVI.
- AVEC PRIVILEGE.
-
-
-
-
- TRAICTÉ FORT PLAISANT
- DES LOUANGES DE
- la Folie. Traduict d'Italien en François,
- par feu messire Jehan du Thier,
- Chevalier, Conseiller du Roy, & Secretaire
- d'Estat & des Finances dudict
- Seigneur.
-
-
-S'il est ainsi que plusieurs ayent acquis grande louange & estime entre
-les hommes, pour avoir escript mille facecies & choses vaines, donnant
-plaisir à ceux qui se sont delectez de les lire & oyr, & encores par
-advanture y croire chose qui jamais ne fut, qui n'est point & ne peult
-estre: Doibs-je estre blasmé & repris de reciter une pure verité, qui ne
-sera moins utile, que plaisante & aggreable à celuy qui daignera
-l'escouter? Or en advienne ce qu'il pourra. Car tout ainsi que les
-Musiciens qui n'ont soucy du jugement d'autruy, s'efforcent quelquesfois
-(chantans leur musique) de delecter eux-mesmes, & les sacrees Muses:
-Tout ainsi ay-je deliberé (ne me souciant aussi du dire ne du penser
-d'autruy) reciter à ma recreation (ou pour mieux dire) consolation, les
-louanges de la Folie, & les plaisirs que ordinairement reçoivent d'elle
-les humains.
-
- [En marge: Les effects & actions de la Folie.]
-
-Il est bien vray que les saiges ne faudront pas en cest instant de dire,
-Que celuy doit estre bien hors de propos & jugement, qui pour tiltre &
-argument d'un sien oeuure qu'il veult mettre en lumiere a entrepris de
-louer la folie. Mais je leur respondray, qu'il se treuve du temps des
-anciens que par escripts divinement couchez, les mousches, les fiebvres,
-la vieillesse & la mort ont esté louees & celebrees autentiquement: Et
-de nostre siecle se sont encores trouvez de tresnobles esprits, qui ont
-faict de mesme des jeux de la Prime & des Eschets, des Artichaulx, de la
-Verolle, & plusieurs autres choses moins dignes de louange. Et ceux qui
-considereront de combien peult la Folie en la vie humaine, laquelle
-prend & reçoit par elle quasi sa totale conduicte & direction, ne se
-devront esmerveiller que j'aye proposé telle entreprise: mais plustost
-veux-je trouver estrange, que entre tant de siecles passez aucun ne
-s'est offert & entremis à chanter & escrire les louanges de ceste
-benigne dame Folie, pour recognoissance des grans faveurs & biensfaicts
-que nous recevons d'elle. Ce que toutesfois je pense bien que l'on eust
-faict, si de la grandeur & difficulté du subject l'on n'eust esté
-aucunement retenu & estonné. Pource que ceste dame Folie en la plus part
-de toutes ses actions, se gouverne seule: Elle est seule qui dechasse &
-bannit de nos cueurs & entendemens les fascheuses, cruelles, &
-ennuyeuses sollicitudes, angoisses, douleurs & passions: Et seule fait
-contens & heureux les hommes & les femmes, qui autrement seroyent
-tousjours chagrins, miserables & calamiteux. Bref, sans elle nostre vie
-certainement se trouveroit amere & fascheuse à passer.
-
-Et d'autant que és grans actes & haults faicts la seule volonté est
-souventesfois louee & estimee, bien que les effects ne s'en ensuyvent:
-Je protesteray pour le commencement de cest oeuure à messieurs les
-repreneurs qui voudront faire & trancher des anciens severes Catons, que
-en quelque sorte que ce soit, ils n'entreront point ne au Theatre de la
-Folie, ne au catalogue des fols: si premierement ils ne donnent leurs
-noms à l'autheur pour estre inscripts. Et neantmoins estans entrez au
-theatre, ils ne diront un seul mot pour se donner peine des sens &
-jugemens d'autruy.
-
- [En marge: Les Poetes ont communication avec la Folie.]
-
- [En marge: Jeunesse mere de Folie.]
-
-Les Poetes ausquels se peult prester & adjouster facile croyance, pource
-que avec la Folie ils ont tousjours eu pratique & communication,
-recitent que Pluto Dieu des Richesses, qui ha commandement sur la paix,
-sur les guerres, sur les seigneuries, Royaumes & Empires, & toutes
-autres choses de ce monde, dont il est directeur, & comme il luy plaist
-en dispose, fut pere de ceste dame Folie, laquelle eut pour mere la
-gracieuse Deesse Jeunesse, qui la conceut & enfanta és isles Fortunees,
-où ne se treuve ennuy, fascherie, maladie ne vieillesse, mais tousjours
-les Roses, violettes & autres fleurs & herbes odoriferantes, avecques
-arbres qui produisent fruicts tresexquis, delicieux & savoureux, y
-couvrent la terre pour l'eternelle prime-vere, qui jamais ne bouge de
-là: de sorte que de pays, de pere & de mere ceste Dame ne pourroit estre
-plus noble, ne plus estimable & recommandable qu'elle est. Aussi tost
-qu'elle fut nee, elle se print à rire, & avecque demonstration de festes
-& jeux plaisans, resjouit fort le monde, qui premierement sans elle
-estoit pensif & melancholique. Et pour le tenir en continuels plaisirs &
-soulas, incontinent elle s'allia & accompagna de Venus, de Bacchus, de
-volupté, des delices & adulations, fuyant & evitant toutes peines,
-ennuis, fascheries & tristesses, pour s'addonner à toutes sortes de
-plaisirs, joyes & passetemps.
-
- [En marge: La Folie cause de la generation des hommes.]
-
-Surquoy il est bien requis que vous saichez & entendez quel bien,
-proufict, utilité & commodité elle avec sa compagnie a apporté & apporte
-à nous autres pauvres humains: & de combien nous luy sommes tenus &
-obligez. Premierement je vous demande comme se pourroyent engendrer les
-hommes, si ce n'estoit la Folie. Tous les saiges ensemble feront &
-diront ce qu'ils voudront & sçauront: mais s'ils veulent estre peres, &
-observer le divin commandement de croistre & multiplier, il est
-necessaire qu'ils mettent à part la gravité, les estudes & la prudence,
-& qu'ils embrassent la Folie: mettans en oeuvre la partie du corps,
-laquelle quasi ne se peult nommer, voir ne toucher sans rire. Cela
-veritablement est la source & la fontaine de laquelle naissent &
-sourdent les saiges Philosophes, les graves Jurisconsultes, les devots
-Religieux, les reverends Prelats, les magnanimes Seigneurs, les
-trespuissans Rois & Empereurs Augustes. Et certes si ce n'estoit la
-Folie & la volupté qui est tousjours conjoincte avecque elle, peu
-d'hommes naistroyent & seroyent produicts sur terre.
-
-Mais par vostre foy, croyez-vous que aucune femme ayant un coup esprouvé
-les grandes & extremes douleurs, agonies & perils de la mort manifeste &
-apparente, qu'ils reçoivent à leur enfantement, se voulsissent jamais
-plus consentir de retourner à faire ce qu'ils ont premierement faict
-pour concevoir: si elles n'estoyent, comme elles sont (ainsi que lon
-dit) aucunement folles & hors de raisonnable sentement? Vous voyez par
-cela clairement que du naistre & de l'estre nous sommes grandement
-obligez à la Folie. Considerez doncques en vousmesmes combien est grand
-ce benefice.
-
-Et d'avantage, que si depuis que nous sommes nez, la Folie se vouloit du
-tout abandonner & faire de nous à sa naturelle discretion, quelle seroit
-nostre vie: sans doubte miserable & pleine de calamité. Mais ceste Dame,
-comme benigne mere & doulce nourrice, se contient gracieusement avec
-nous, pour nous domestiquer & apprivoiser, sans se laisser du tout
-eschapper, à fin de ne nous estranger. Et tant plus nous sommes en
-grande necessité, plus s'efforce de nous secourir & aider.
-
- [En marge: Pourquoy les petits enfans sont tant aimez.]
-
-Et d'où vient cela aussi, que les petis enfans en leur puberté & tendre
-enfance sont tant chers tenus, tant aimez, mignardez & baisez, non
-seulement par leurs peres & meres, parens, & autres qui les cognoissent:
-mais encores un mortel ennemi, nonobstant sa malveillance & cruauté, ne
-desdaignera à les voir & regarder sans les outrager. Et quelques fois
-s'est trouvé que les bestes sauvages les ont nourris. Il fault que vous
-pensez que cela ne procede d'autre chose, sinon que pour estre tels
-petis enfançonnets, simples & hors de sentement & jugement, ils
-demeurent continuellement en la protection de la Folie: laquelle leur
-donne tant de grace, que en leurs babils & façons de faire, ils sont
-souvent plus plaisans, & donnent plus à rire que les plus grans
-farseurs, bouffons & basteleurs qui se pourroyent trouver.
-
- [En marge: L'Adolescence printemps de nostre vie.]
-
- [En marge: Les maladies & travaux accompaignent nos ans.]
-
-Apres ceste enfance vient à succeder la florie Adolescence, qui
-certainement est le printemps de nostre vie. Et n'y a personne qui ne
-sache bien comme les jouvenceaux adolescens en cestuy leur doux aage
-sont favorisez, caressez, aimez, dressez & aidez en leurs estudes &
-operations, & quel bien tout homme leur desire & procure: mesmement
-quand lon voit que leurs façons de faire ne sont trop austeres ne trop
-sages, mais qu'ils ont plaisante & affable conversation. Depuis, estans
-faicts hommes, soudainement qu'ils commencent à sentir & gouster les
-choses graves, & à les embrasser, deslors ils perdent la faveur & la
-grace; & leur beauté, vigueur & dexterité leur commence à faillir. Et de
-tant plus qu'ils se distrayent & esloignent de la Folie, pour entendre à
-la Prudence, de tant plus ils se font difformes & brutaux: En maniere
-qu'à peine les peult lon recognoistre pour ceux qui n'agueres auparavant
-pour leur singuliere beauté estoyent tant estimez & desirez. Et ainsi
-allans de mal en pis, croissent les ans en maladies, en fatigues & en
-travaulx, jusques à ce qu'ils soyent joincts à la dure & aspre
-vieillesse, laquelle est tant facheuse, que les vieillars elle fait non
-seulement aux autres, mais encores à eux mesmes desplaisans & ennuyeux.
-
- [En marge: Les vieillards reviennent au rang d'enfance.]
-
-Et vrayement il n'y auroit aucun qui peust comporter leurs fascheries,
-plainctes & querelles, si de nouveau la Folie meue de compassion de
-leurs miseres, ne les secouroit, en les faisant, comme elle a
-accoustumé, rajeunir & ragaillardir, les transformant & reduisant du
-tout en leur premier estat de insensez petits enfans: apres leur avoir
-faict oublier tous leurs arts, sciences & industries, & toute autre
-grande & importune negoce, pour eux addonner, ainsi que en leurs
-premiers ans, à la volupté & aux pratiques d'amour. Et alors il fault
-teindre les cheveux, porter la belle coeffe bien tissue, pour faire
-semblant que lon n'est point chauve, raser tous les jours la barbe,
-s'approprier, se perfumer, suborner macquereaux & macquerelles, escrire
-lettres amoureuses à leurs dames, & puis se marier avec jeunes filles
-sans douaire, desquelles par apres autres qu'eux sont possesseurs &
-jouissans. Et sur cela fault despendre & consumer son patrimoine à
-boire, à jouer, à ribler & enfolastrir du tout, tenants propos
-ordinairement de leurs amours, & disants choses vaines, pueriles &
-sottes: tout ainsi qu'ils eussent faict lors qu'ils vindrent au monde, &
-comme si jamais ils n'y avoyent esté.
-
- [En marge: Les vieillards aiment les petis enfans.]
-
-Et de ceste similitude de nature advient que les vieillars aiment tant
-ces petis enfans, & les petis enfans se resjouissent & prennent tant de
-plaisir avecque eux, que plus vont en avant en l'aage, tant plus ils
-perdent les sens & jugement: de sorte que sans y penser, ne eux en
-appercevoir, ils passent heureusement de la presente vie en l'autre,
-sans aucune douleur ne sentement de maladie, voire de la propre mort.
-Considerez donques encores une autre fois, combien nous sommes obligez à
-la Folie: Et pour certain, si les hommes fuyoyent du tout la Prudence, &
-demouroyent tousjours avecque la Folie, ils ne sentiroyent aucune
-molestie, melancholie ne travail, mais tousjours vivroyent heureux &
-consolez.
-
- [En marge: Les saiges & graves hommes subjects à fascheries &
- maladies.]
-
-Et encores qu'il ne soit ja besoing de prouver les choses claires &
-manifestes, toutesfois je vous prie regardez un peu des saiges & graves
-hommes, qui n'ont autre versation qu'à l'estude & aux lettres, à
-gouverner les estats, regir les Republiques, & traicter les negoces de
-grands seigneurs: vous les trouverez la pluspart palles, maigres,
-desfaicts & maladifs, & deviennent vieux & chenus devant qu'ils soyent à
-peine faicts jeunes. Ce qui n'est pas de merveilles, parce que les
-continuelles cures & sollicitudes, les divers pensemens, les travaulx &
-fatigues, & le veiller de la nuict, lever avant le jour, ne cognoissent
-jamais ne plaisir ne repos: mais tousjours travailler & avec le corps &
-avec l'entendement, les fait debiles, leur oste les esprits, & abbrege
-beaucoup leur vie, tourmentee en sorte, que quand vous voyez aucuns
-petits enfans ou jeunes garsons trop saiges, vous devez tenir pour
-certain & tresevident signe, que leur voyage ne sera pas long en ce
-monde, & que leurs ans ne dureront gueres. Mais au contraire, ceux qui
-sont grossiers & robustes, qui ne se soucient depuis le nez en amont, &
-fuyent les fatigues, s'esloignans le plus qu'ils peuvent de la Prudence,
-sont sains, gaillards & dispos, & vivent longuement sans aucune maladie.
-
- [En marge: Les Senois, peuple d'Italie.]
-
-A ceux-cy ne different pas beaucoup de complexion les Senois, qui est un
-peuple de l'Italie, lesquels par un commun & general edict sont de
-toutes les autres nations tenus & appelez fols publiques, comme ils
-meritent: mais encores beaucoup plus maintenant que jamais, ayans
-dechassé de leur ville aucunes familles & nobles citadins, qui avoyent
-en eux quelque peu de jugement de raison & prudence, & ont mis le
-gouvernement de leur Republique entre les mains de certains fols
-glorieux & effrenez, qui tous les jours font tant & de telles folies,
-que la Folie mesme ils en feroyent devenir folle.
-
- [En marge: Des Portugalois.]
-
-Avec eux contendent, il y a desja longtemps, les Portugalois, lesquels
-d'entre eux doit obtenir le pris de la Folie: & jusques icy n'y a esté
-donnee solution ne diffinition aucune.
-
- [En marge: Des Boulongnois.]
-
-Allez encores à la jadis saige Boulongne, qui usurpe le tiltre
-d'enseigner autruy, & vous verrez qu'ils tiennent tous les saiges
-enfermez & enchesnez és librairies, & laissent aller les fols par la
-ville, suyvis d'un chascun: à quoy ils prennent plaisir, & en donnent
-aux autres.
-
- [En marge: Des Florentins, Mantouans & Venissiens.]
-
- [En marge: Des Espaignols.]
-
-Et qui est-ce aussi qui ignore comme sont grands les fols à Florence, &
-combien ils peuvent. Que dirons-nous de ces babillards de Mantoue, & de
-ces couyons Venitiens avec leurs manches à plein fons, & leurs
-gondolles. Semblablement de ces seigneurs Espaignols, lesquels avec tant
-de leurs Juradios, & tant de leurs seigneuries se reputent les saiges du
-monde: n'ont-ils pas edifié en leurs plus nobles villes de tresgrands
-Palais, & à iceux assigné gros revenu, seulement pour nourrir &
-entretenir leurs fols?
-
- [En marge: Des François.]
-
-Et les bons François veulent-ils nier leur folie (si tant est qu'ils le
-voulsissent, comme je croy que non) les villes qu'ils ont faictes en
-Italie depuis quelques ans en çà, les manifestent & font declarer
-tresfols.
-
- [En marge: Des Genevois.]
-
-Nous tairons-nous des Genevois, lesquels oultre ce qu'à leur retour de
-leurs longs voyages trouvent leur famille creue & augmentee, vont
-tousjours, & mesmement en esté avecques leurs guarnachiolles, que nous
-disons socquenys de toille blanche, pour couvrir leurs belles robbes de
-soye, de peur de les gaster: & semble qu'ils viennent de beluter la
-farine pour faire le tourteau.
-
- [En marge: Des Neapolitains.]
-
-Il seroit trop long si je voulois raconter toutes les villes, les
-peuples, les provinces, & les nations que la Folie ha en sa peculiere
-protection: comme la laborieuse cité de Naples, que j'avois oublié à
-nommer, là où les follies sont appelees gentillesses. Et combien que le
-nombre des fols (comme lon sçait assez) soit infiny, toutesfois on
-l'estime encores plus grand pour l'affluence des personnes qui les
-suyvent. Et par cela se doit juger la Folie estre plus delectable
-d'autant qu'elle est plus frequentee.
-
-Or laissons à parler d'elle entant que touche les hommes mondains, &
-considerons un peu quelle est son auctorité au Ciel, aupres des dieux,
-que les Poetes anciens ont faict immortels & eternels.
-
- [En marge: Janus avec ses deux visages.]
-
- [En marge: Bacchus tousjours jeune & beau.]
-
-Premierement il est à un chascun manifeste, qu'à la porte du Ciel est
-tousjours Janus avec ses deux visages, l'un de jeune enfant, & l'autre
-de insensé vieillard: lesquels deux aages, comme vous avez ouy dire cy
-dessus, sont gouvernez par la Folie. Et telle forme de double visage est
-de soy tant folle & ridicule que tous ceux qui la voyent, subitement
-sont meuz & incitez à rire. En apres vous sçavez qu'il n'y a point de
-plus beaux, de plus aggreables ne de plus joyeux de ces dieux là, que
-ceux qui sont amis & alliez de la Folie. Bacchus est tousjours jeune &
-beau, pource que ordinairement en la compagnie d'elle il vit en
-continuels banquets, en danses, en jeux & en festes.
-
- [En marge: Cupido tousjours petit enfant.]
-
- [En marge: La Deesse Venus.]
-
- [En marge: La deesse Flora.]
-
- [En marge: Pourquoy est dict à Rome Camp de Flor.]
-
-Semblablement le lascif Cupido, qui est le plus beau sur tous les autres
-dieux, est tousjours petit enfant pource qu'il est tousjours fol. La
-belle Venus, source de toute beauté, qui tousjours se soubsrit, n'est
-elle pas une heure avec Mars, & une autre heure avec Adonis, prenant
-plaisir en lasciveté, en amours brutalles & perpetuelles festes? Quelle
-deesse fut jamais plus aggreable, & donna plus de soulas & plaisir au
-peuple Romain, que la deesse Flora: en l'honneur & memoire de laquelle
-la plus notable & plus frequente place de Rome est encores aujourd'huy
-appelee de son nom, Camp de Flor: C'estoit pource que en ses sacrifices
-& festes solennelles non seulement abondoyent les fleurs, & autres
-delices: mais encores aux grans theatres les dames toutes nues en la
-presence du peuple les celebroyent, avecque danses, chansons & jeux
-follastres, risees & autres demonstrations de joye desordonnee.
-
- [En marge: Mercure.]
-
- [En marge: Sillenus.]
-
- [En marge: Les Satyres.]
-
- [En marge: Pan.]
-
- [En marge: Apollo.]
-
-Il ne fault ja racompter les finesses & tours de passe-passe dont
-Mercure se delecte tant: Ne autrement parler de Sillenus, qui tousjours
-se trouve avoir beu d'autant: ne semblablement des Satyres qui dansent
-continuellement: n'aussi de Pan, qui avec ses fleustes chante chansons
-pour rire: & à fin de donner plus de plaisir à ceux qui l'escoutent, se
-peint le visage de meures, & de grains d'yebles. Et le blond Apollo
-quand est-ce qu'il chante aussi plus doulcement, sinon lors qu'il
-raconte ses vaines amours de Daphne avec sa doulce harpe?
-
- [En marge: Jupiter.]
-
- [En marge: Momus jecté hors du Ciel, & pourquoy.]
-
-Et pour ne perdre temps à parler de tous, n'y voit lon pas l'Altitonant
-Jupiter tant terrible, qu'avec ses fouldres il espouvante les hommes &
-les dieux, quand il se transmue tantost en Cygne, tantost en Taureau,
-tantost en Aigle, puis en une sorte, puis en une autre, pour donner
-ordre à ses amours, & soy delecter singulierement de la Folie: comme les
-autres dieux, lesquels le grand Momus voulut une fois reprendre: mais du
-commun conseil de tous il fut jecté hors du ciel, & le feit on
-trebuscher icy bas, à fin que là hault il ne demourast plus aucun
-moleste ne fascheux repreneur, qui aucunement destourbast le singulier
-plaisir de leurs folies. Et estant ce pauvre Momus tombé en terre, il
-demoura grandement esmerveillé, voyant que la Folie, laquelle il avoit
-voulu blasmer là hault, gouverne icy bas encores toutes choses.
-
- * * * * *
-
- [En marge: Raison & Prudence confinees au derriere de la teste.]
-
- [En marge: Le gouvernement du cueur baillé à la colere.]
-
-Celuy qui vouldra mettre peine & diligence de considerer l'universelle
-complexion des corps humains, il trouvera que la Raison & la Prudence
-ont en iceux trespetite part: mais c'est par la grace de benigne Nature,
-qui du commencement voulant subvenir & pourveoir aux hommes, cognoissant
-de combien ces deux dames Raison & Prudence estoyent contraires &
-nuisibles à la longueur & au repos de nostre vie, les alla sagement
-confiner en l'extreme & derniere partie de la teste: Ordonnant à tous
-les autres esprits appetitifs & sensitifs du corps, de tousjours eux
-opposer & formaliser contre elles. Et en ceste partie là les tiennent
-continuellement assiegees, comme quasi en une estroicte roche. En apres
-elle donna le gouvernement du cueur, qui est l'origine & source de
-nostre vie, à l'ardente colere. Et quant au reste de ce corps, il fut
-quasi du tout mis en la disposition & puissance de l'irraisonnable
-concupiscence, pour estre entre les autres appetits deux trespuissans
-contraires, qui tousjours s'opposeroyent & viendroyent combatre à la
-Raison & à la Prudence, comme à leurs manifestes ennemis: à fin que
-nostre vie humaine fust regie & gouvernee de ses affections & appetits
-avec plaisir & douceur, & non de la Raison & Prudence avec severité &
-aigreur.
-
- [En marge: La femme baillee à l'homme pour compagnie.]
-
- [En marge: L'opinion de Platon touchant les femmes.]
-
-Parquoy la divine Providence voyant l'homme estre né pour commander, &
-dominer sur les autres animaux, regir & gouverner l'universel: se
-doutant que par une dure necessité ou travail d'aucuns fascheux negoces
-il ne fust souvent contrainct avoir recours & se joindre à la Prudence:
-Elle voulut bien encores luy pourveoir d'une eternelle & inseparable
-compagnie, & luy bailla la femme, qui tousjours le divertit des griefves
-sollicitudes, tribulations & fascheries qu'il ha, ou lieu desquelles
-elle luy donne plaisir: estant un animal si goffe, & en toutes choses si
-follastre, que le divin & saige Platon, ne sçait bonnement s'il le doit
-mettre au nombre des animaux raisonnables ou brutaux.
-
- [En marge: L'opinion des Turcs touchant les femmes.]
-
-A laquelle opinion se conforme toute la secte des Turcs, qui ne permet
-que lon adjouste aucune foy ne creance, soit en causes civiles ou
-criminelles aux dicts & depositions des femmes: encores que toutes les
-femmes du pays fussent ensemble. D'avantage par les loix & constitutions
-Turquesques est defendu de croire que les ames des femmes soyent
-immortelles, ne qu'apres la mort ils aillent en Paradis, ainsi que font
-celles des hommes: mais qu'elles demeurent en ce monde pour estre, comme
-elles sont proprement, semblables à bestes sauvages: dont la divine &
-singuliere folie de ce sexe insensé est seule occasion.
-
- [En marge: Des femmes qui presument de devenir saiges, sçavantes &
- subtilles.]
-
- [En marge: Bocace.]
-
- [En marge: Dante.]
-
- [En marge: Petrarque.]
-
- [En marge: L'Asollan.]
-
- [En marge: L'Arcadie.]
-
- [En marge: Le Morgant.]
-
- [En marge: Orland furieux.]
-
- [En marge: Le Courtisan.]
-
- [En marge: Seraphin.]
-
- [En marge: Aretin.]
-
-Toutesfois entre elles il y en peult avoir quelques unes (si Dieu veult)
-qui contre leur naturel presument, en renonceant du tout à la Folie, de
-devenir saiges, sçavantes & subtilles: chose que la Folie en aucune
-maniere ne peult souffrir ne permettre: Et lors qu'ils debvroyent
-couldre, filer, & vacquer aux affaires & negoces domestiques, à quoy
-elles sont dediees, l'une fait profession de choses grandes, l'autre se
-veult du tout addonner à la Philosophie, & ordonne, parle & dispute du
-Monde, du Ciel, des Idees, de l'immortalité, & de la divine essence,
-comme si c'estoit un nouveau Aristote: & veult arguer aux excellens
-Philosophes, & aux plus grans Theologiens: Et souventesfois, quelque
-ignorante qu'elle soit, sera si hardie que de les reprendre. L'autre
-vouldra faire profession de la Poesie, se mordera la levre, & fait le
-bouquin, hume le vent & avalle sa salive, se persuadant que l'esprit du
-divin Homere, ou l'ame de la sage Sappho luy est entree au corps: Elle
-composera des vers, des petites lettres & chansonnettes d'amour, &
-disputera des Poetes Grecs, Latins & Tuscans, qui ont mieux & plus
-doulcement exprimé les affections & passions d'amour: mettra en avant un
-subtil argument sur le quatrieme des Eneides de Virgile, dira
-Épigrammes, chappitres, chansons, sonets & madrigales, faisant une
-anatomie de la langue Tuscane, pour la rechercher & retourner parolle
-par parolle. La façon de parler de Bocace ne la satisfera pas, par ce
-que en d'aucuns lieux il ha beaucoup de rude & du vieil. Elle dira que
-Dante fut beaucoup plus sçavant que bien orné en son langage: Aussi que
-ce n'est pas grand'chose que des Triomphes de Petrarque: Que la nouvelle
-Grammaire avec l'Asollan sont trop affectez: Que l'Arcadie est une
-traduction sans invention, & n'est pas Tuscane: Le Morgant est mal limé:
-Orland furieux delecte le commun peuple, mais en plusieurs lieux se
-treuve qu'il default de jugement, & se perd & abysme aux adulations: Le
-Courtisan est Lombard, & a prins l'invention d'autruy. Quant au
-Seraphin, & quelques autres qui ont par cy devant eu cours, & ont esté
-fort estimez, n'est pas grand cas, & à peine meritent ils d'estre leuz.
-Elles se mocquent de Aretin, disans qu'il n'est point argut, sinon à
-dire mal d'autruy, quand la bouche ne luy est close avec quelque
-present. Conclusion, tout ce qui a esté dict par quelques fameux &
-singuliers Autheurs que ce soyent, ne les peult aucunement satisfaire ne
-contenter, tant elles pensent avoir grand' engin, dy-je bon entendement.
-
- [En marge: Des femmes qui s'addonnent à la Musique.]
-
- [En marge: De celles qui s'addonnent aux bals & danses.]
-
- [En marge: De celles qui se delectent à se faire trouver belles.]
-
-Il y en a quelques autres qui s'addonnent à la Musique, & à sonner des
-instrumens, qui ne peuvent accorder: Et pour entretenir des maistres à
-leur monstrer, despendent & consument follement tout ce qu'elles ont:
-ayants plus de soing & curiosité de faire leurs voix plus doulces &
-gracieuses, que leur propre vie. Que dirons-nous maintenant de celles
-ausquelles le baller & le danser plaist tant, que jamais elles ne
-parlent d'autre chose: s'exercitans & glorifians és gaillards &
-aggreables mouvemens & fredons du corps: en mesurant leurs pas par
-simples, doubles & reprinses, avec reverences & contenances: en quoy
-s'en va & consume la plus grande partie du temps & de leur substance.
-Mais toutes generalement se delectent & mettent peine entre autres
-choses de se faire trouver belles & plaire à autruy, & non sans bonne &
-juste occasion: car la beauté seule est ce qui les fait aimer, reverer &
-desirer: Et de ceste singuliere faveur elles ont obligation
-principalement à la Folie, qui ne laisse jamais la Prudence avoir en eux
-aucune part, & quasi tousjours les maintient en florissant aage &
-perpetuelle beauté.
-
- [En marge: Des jouvenceaux entrans en aage viril.]
-
-Et si ce n'estoit elle, il leur adviendroit comme aux jouvenceaux,
-lesquels incontinent qu'ils sont entrez en aage viril, & és ans de la
-discretion & prudence, se transforment & desguisent du tout: la barbe
-leur croist & devient longue: leur voix s'engrossit & fait rude: & leur
-jadis beau visage s'emplit de riddes, & leur corps se couvre de poil &
-devient brutal. Voyez là les beaux dons & fruicts qu'ils reçoivent de la
-Prudence, lesquels vrayement sont dignes d'elle.
-
- [En marge: Des moyens qu'usent les femmes pour se faire tousjours
- sembler jeunes & belles.]
-
- [En marge: Inconveniens advenus à Luculle & Lucretius par les
- femmes.]
-
-Mais la benigne Folie, ayant memoire qu'elle mesmes est femme, comme à
-ses trescheres & tresamees ministres, ne laisse ainsi venir aux femmes
-le poil, ne muer la voix, qui leur demeure puerile, & tousjours leur
-conserve le visage avec le reste du corps lisse, tendre & delicat: leur
-monstrant & enseignant mille arts, mille secrets, mille remedes pour les
-faire tousjours sembler jeunes, belles & mignottes. Et d'autre costé
-elle leur laisse par honnesteté l'art magicque, les enchantemens, les
-sorceries, les devinations, & autres arts damnez & reprouvez, dont elles
-ont accoustumé d'user pour se faire caresser & adorer: tenants
-ordinairement leurs quaissettes & petits coffres, leurs licts, leurs
-vestemens & leurs bourses pleines de figures & images conjurees de neuds
-de cheveux, de parchemin avorton, avec les caracteres & noms des
-infernaulx esprits: avec lesquels elles font sortir les hommes hors de
-leur sens: & aucunesfois leur font perdre le sentement avec la vie
-ensemble: Ainsi que autresfois (pour ne parler des vivans) il s'est veu
-du tresvertueux & magnifique Luculle, & du sçavant Lucretius, lesquels
-en rendront pour jamais un eternel tesmoignage. Et encore que telles
-diaboliques inventions desplaisent grandement à la Folie: toutesfois les
-cognoissant estre femmes, c'est à sçavoir folles, effrenees, sans mode &
-sans mesure, les comporte le mieux qu'elle peult.
-
- [En marge: Des habits des Italiennes & Espagnoles.]
-
- [En marge: De la chaussure.]
-
- [En marge: Des coiffures.]
-
-Or maintenant puis qu'il vient à propos de parler de leurs habits, de
-leurs gorgiasetez, ornemens, pompes & mignotises, mesmement de celles de
-nostre Italie & des Espaignes, Il est necessaire de imiter les Poetes,
-lesquels non seulement au commencement de leurs oeuvres, mais encores au
-milieu de celles où ils traictent choses ardues & difficiles, ont
-accoustumé d'invoquer à leurs secours les sacrees Muses: car je ne sçay
-où je doy commencer. Si je leur regarde aux pieds, je leur voy certaines
-pantoufles ou patins si haults & si hors de mesure, qu'ils ressemblent
-plus à eschasses, qu'à autre chose: Et si elles n'ont quelqu'un qui les
-soustienne & conduise par la main de pas en pas, elles sont tousjours
-prestes à tomber. Si je les regarde à la teste, je les treuve tant
-desguisees avec plumes & pannaches, bonnets & coiffes garnis de fers &
-boutons d'or, de medalles, enseignes & devises nouvelles, que à grand'
-peine les peult on cognoistre.
-
-Aucunes penseront estre plus aggreables, & avoir meilleure grace avec
-bourrelets soubs leurs coeffes, lesquels elles portent plus haults que
-les cornes de leurs maris. L'autre se pensera plus gorgiase d'estre
-coeffee à la Moresque, ou d'une autre nouvelle façon: applicquant à ses
-oreilles persees, les grosses perles, & autres joyaux. L'une noue ses
-cheveux, l'autre les mipartit & fait la greve entre deux. L'une les
-veult avoir blonds: l'autre les desire avoir noirs, & avec le fer faict
-à propos, ou avec le feu, les fait crespeler: Et pour les rendre plus
-reluisans y applicque du souffre vif, & les decore un jour d'un
-chappelet d'or singulierement elabouré, & un autre jour avec bagues
-precieuses.
-
- [En marge: Des fards & peintures des femmes.]
-
-Quant à se peindre & peler les sourcils, c'est chose ordinaire.
-Semblablement de faire la peau blanche, les joues & les levres colorees.
-Et ne fut, ne ny aura jamais peintre qui peust adjouster en cest
-endroict à leur artifice. Au regard de distiller eaues, gomme dragant,
-allun de roche, argent sollymé, & autres semblables mixtures &
-compositions, pour faire la face claire & reluisante, unir & lisser la
-peau: de sorte que en leur visaige lon se peult facilement mirer:
-certainement elles en sçavent ce qui en est, & en ont l'art tout entier.
-Le petit drappelet teinct, les savons, les pommades, & les pouldres pour
-les dents & pour l'haleine, les muscadins composez de succre & de muscq,
-& autres especes de dragees, huilles, eaues & senteurs de mille sortes,
-ne sont plus gueres d'elles prisees ne estimees, pource que les
-Perfumeurs les ont trop dilvuguees: mais maintenant elles vont tant
-chargees de pouldre de chippre, d'aloes, de benjoyn, de muscq, de
-civette, d'ambre, & autres infinies odeurs, qu'il n'est pas croyable.
-
- [En marge: Response d'un grand Prince touchant les perfums des
- femmes.]
-
-Et n'y a pas long temps qu'il fut demandé à un grand Prince, comme il
-avoit esté satisfaict d'une dame, avec laquelle il avoit prins soulas &
-plaisir: il jura qu'estant avec elle, il luy sembloit proprement estre à
-vespres, où, comme vous sçavez, lon a accoustumé de remplir l'Eglise
-d'odeur d'encens. Et ainsi respondit ce gracieux Prince, ne sachant
-mieux exprimer de combien sans propos la dame s'estoit perfumee. Et
-encores que semblables senteurs se vendent au poix de l'or, toutesfois
-elles n'en font cas, & les reputent pour petites choses, au pris de
-leurs grands secrets qu'elles sçavent, & que tant elles estiment: comme
-de faire, que le poil osté & arraché ne revienne plus, que le sein
-avallé se releve, & que les choses trop larges se restresissent.
-
- [En marge: Des joyaux & affiquets.]
-
-Conclusion, ce seroit chose aussi par trop longue & ennuyeuse à reciter
-des joyaux, chaisnes, brasselets, & divers habillemens de nouvelles
-façons, que quasi tous les jours elles changent: Esquelles varietez,
-diversitez & excessives despenses, se monstre manifestement & apertement
-quelle est l'abondance de leur folie, & le peu de leur cerveau. Et qui
-est celuy qui pourroit suffisamment parler de leurs riches chemises, de
-leurs calceons brodez & pourfilez, de leurs gands tressez & perfumez, de
-leurs esventails, de leurs martres sublimes pendantes, & de leurs
-patenostres de senteurs, qu'elles tiennent tousjours és mains, non par
-devotion, mais par lasciveté & folie.
-
- [En marge: Des femmes desguisees, & faisans actes virils.]
-
- [En marge: Folie se trouve és festes & banquets.]
-
- [En marge: Platon en son banquet.]
-
-Ne s'en est-il pas veu quelques unes habillees en paiges, courir les
-chevaux Turcqs & rudes en bouche, & manier les aspres coursiers:
-s'efforceans de faire tous actes virils? Et je vous demande comme cela
-se pourroit comporter, si la doulce Folie en cest endroit ne les
-accompaignoit. Il fault aussi entendre que ce qui leur fait avoir tant
-de faveur & de grace en leurs oeillades, en leur rire sans propos, & à
-faire des tours plus qu'un singe, n'est autre chose, que d'autant plus
-qu'elles sont folles, plus elles sont plaisantes, aggreables &
-delectables. Par cela doncques je conclud, que manifestement se peult
-cognoistre que de tous les plaisirs qui se reçoivent des femmes, nous en
-sommes tenus & obligez à la Folie. Laquelle encores si elle ne se
-trouvoit és festes & banquets, certainement lon ne s'y resjouyroit
-point, comme lon fait: pource que la silence y seroit gardee, & par
-consequent la gravité & la melancolie: & ressembleroyent tels banquets
-aux repas que font les bonnes gens de village pour l'honneur des
-obseques & mortuailles de leurs amis trespassez. Vous entendez bien
-qu'és grands & magnifiques banquets lon invite des dames principalement,
-pour avec leur presence & folies telles que dessus, donner plaisir aux
-hommes assistans. Aussi Platon en son banquet vouloit tousjours avoir
-devant luy Alcibiades, pour luy donner allegresse & plaisir, avec sa
-singuliere beauté.
-
-En ces festins & banquets lon a accoustumé de faire venir les plaisans,
-les bouffons & farseurs, pour reciter comedies, danser morisques, jouer
-farces, faire musique, & mille autres choses plaisantes, pour tenir les
-invitez & conviez en feste & en joye. Et cela delecte plus beaucoup que
-les viandes delicates & bien preparees, lesquelles nourrissent seulement
-le corps, & incontinent le font saoul: mais les joyes & plaisirs
-nourrissent & delectent l'esprit, les yeux, les oreilles, & tous autres
-sentimens spirituels: & tant plus ils les goustent, tant moins en
-sont-ils rassasiez. De là vient, que lon s'invite l'un l'autre à boire:
-& apres bon vin, bon cheval, fault faire le Roy, le Seigneur, qui ne
-commande autre chose que folies. Puis fault mettre des chappeaux au lieu
-de couronnes, burler, gaudir & chanter, & faire autres infinis jeux, &
-choses pour rire, qui se font ordinairement en tels banquets: lesquels
-tant plus sont pleins de folie, tant plus sont plaisans, aggreables &
-delectables.
-
- [En marge: De ceux qui ne s'aiment és grands bancquets.]
-
-Toutesfois il s'en trouve d'aucuns qui ne se soucient pas fort de
-semblables plaisirs: & sont beaucoup plus aises de communiquer & eux
-resjouir avec leurs amis en charité & benevolence. Et vrayement je
-confesse qu'il n'y a chose en la vie humaine qui soit plus necessaire,
-ne de plus grande consolation aux hommes, que d'avoir amis que
-singulierement tu aimes, & dont tu sois singulierement aimé: avec
-lesquels selon les occurrences & necessitez tu te peulx douloir &
-consoler, comme avec toy-mesmes: & lesquels aussi prennent non moindre
-cure & solicitude de tes affaires & negoces, que de leurs propres. Mais
-en vous prouvant manifestement que ce tant grand benefice procede mesmes
-de la Folie, ne jugerez-vous pas de tant plus estre à elle tenus?
-
- [En marge: La varieté & difference des hommes en toutes choses.]
-
- [En marge: La Folie trompe nos jugemens en ce que nous aimons.]
-
- [En marge: Pourquoy Cupido est peinct aveugle.]
-
-Regardez doncques quelle est la varieté & difference des hommes, non
-seulement en leurs visages & complexions, mais encores és langues, és
-estudes, és coustumes & és façons de faire, és arts, exercices, gousts,
-appetits & volontez, affections & operations: où ne se pourroit trouver
-aucun qui du tout fust à l'autre semblable. Et vous jugerez si en telle
-diversité (dont plus grande ne se pourroit imaginer ne penser) lon
-sçauroit trouver ne amour ne benevolence qui fust ferme & stable: si la
-Folie qui trompe nos jugemens, & deçoit nos yeux, ne cachoit & couvroit
-les fautes & imperfections l'un de l'autre. Et à ceste occasion les
-peres trouvent beaux leurs enfans difformes & contrefaicts: les amis
-avaricieux, nous les appelons chiches & diligens: & les prodigues, qui
-sans riens retenir abandonnent & jettent le leur sans discretion, nous
-les tenons pour benins & liberaux: aucuns taquins, qui tousjours sont
-estudians sur la tromperie & pour decevoir leur compaignon, nous les
-disons caults & prudens: certains insensez & lourdaults, qui ne sçavent
-à grand' peine s'ils sont nez, nous les reputons pour simples & bonnes
-personnes: les melancoliques, pour ingenieux & industrieux: les furieux
-& temeraires, pour vaillans & hardis: les timides, pour discrets & bien
-advisez. En somme, par la benignité & douceur de la Folie, nous aimons
-leurs defaults & imperfections, & louons de gayeté de cueur les extremes
-vices, comme la singuliere vertu. Aussi vous voyez que le dieu Cupido,
-qui est la principale occasion, & l'auteur de toutes amitiez &
-gratieusetez, se peint aveugle: d'autant que les choses tresbelles il
-fait sembler laides & difformes: & celles qui de soy sont laides &
-difformes, il les fait trouver belles & aggreables, selon & ainsi que
-nos sens & jugemens sont guidez & conduicts de la Folie.
-
- [En marge: Du mariage, & comme il est entretenu par la Folie.]
-
-Le Mariage, qui n'est autre chose que une perpetuelle & inseparable
-compagnie entre le mary & la femme, ha grande voisinance & conformité
-avec l'amitié: Et si les maris avant que d'eux marier vouloyent, comme
-prudens, eux informer & enquerir de la vie, des complexions, & de toutes
-les façons de faire de leurs femmes: sans aucune doubte ils trouveroyent
-tant de belles choses, & si diverses, que nul, ou bien peu se
-marieroyent. Et si depuis qu'ils sont mariez, ils s'estudioyent aussi à
-diligemment observer, & subtilement veoir & prendre garde à toutes les
-faultes & erreurs d'elles, ô Dieu! en combien de travaux, en quelles
-contentions & en quels tourmens vivroyent-ils? Certes il ne seroit pas
-possible qu'ils peussent ensemble durer, ne jamais n'auroyent une seule
-heure de repos: mais se verroyent tous les jours infinis divorces, &
-choses beaucoup plus mauvaises que cela, sans les separations des licts,
-qui se font aujourd'huy, lesquels se feroyent encores plus souvent,
-voire à toutes heures, si la Folie à cela ne pourveoit & donnoit ordre:
-Car incontinent que l'homme & la femme sont couchez & joincts ensemble,
-elle se met entre eux deux, & fait que non croyant, supportant &
-dissimulant les deffaults l'un de l'autre respectivement, vivent en si
-grande amour, en si parfaicte charité, & en telle mutuelle affection,
-que en deux corps il semble n'estre qu'une seule ame: & ne sentent point
-lors les cruelles passions & griefves angoisses dont ordinairement sont
-tormentez & dessirez les esprits des pauvres malheureux jaloux, les
-induisant aucunesfois à faire horribles tragedies.
-
- [En marge: Aucune conjonction ne obeissance ne seroyent fermes sans
- la Folie.]
-
-Et certainement les peuples ne pourroyent souffrir ne tolerer les
-Princes, ne les Princes les aimer, ne les serviteurs les seigneurs, ne
-les fils les peres, ne les disciples leur maistre d'eschole, ne
-semblablement aucune compagnie ne conjonction ne pourroit demourer ferme
-ne durable, si la Folie avec sa douceur & benignité ne les venoit à
-domestiquer, apprivoiser & addoulcir: de sorte qu'aimant la moleste &
-dure severité, avec le trop sçavoir, l'un benignement comporte l'autre:
-Ainsi par le benefice de la Folie tout le monde vit en charité & union,
-& se conserve en amitié. Je pense bien qu'il vous semblera quasi
-incroyable que la Folie puisse faire les grandes choses que je vous ay
-racontees: mais donnez moy benigne audience, & vous orrez & entendrez
-qu'elle en fait beaucoup de plus grandes.
-
- * * * * *
-
- [En marge: De la Nature.]
-
- [En marge: Les hommes ne sont jamais contents de leurs conditions.]
-
- [En marge: La Folie nous persuade que nous passons les autres.]
-
-La Nature, laquelle en beaucoup de choses a esté plustost trescruelle
-marastre que benigne mere, a engendré en nos esprits desirs & affections
-insatiables, avec infinies passions, dont quasi tous les jours ils sont
-tourmentez. Entre autres lon voit que les discrets & les prudens jamais
-quasi ne se contentent d'eux-mesmes, ne des choses qui leur touchent &
-appartiennent, estimans singulierement celles d'autruy. Et si la Folie
-ne se trompoit & abusoit en nos mesmes defaults, comme en ceux de nos
-amis: qui seroit celuy lequel ne se contentant de soy mesmes, vouldroit
-presumer de pouvoir satisfaire à autruy: ou bien penser faire aucune
-chose avec grace, luy semblant de soy estre desaggreable? De là
-proviendroit que desesperans de nos propres jugemens & entendemens, nous
-ne nous adventurerions, ne mettrions jamais peine d'acquerir nom ne
-louange aucune, & tousjours vivrions sans gloire & reputation. Mais la
-Folie voulant s'esvertuer aux faicts magnanimes, se fait amouracher de
-nousmesmes, nous persuadant qu'en nos exercices & operations, nous avons
-beaucoup l'advantage, & passons tous les autres. Et qui est celuy qui
-pourroit nier qu'aimer soymesmes, & avoir en admiration ses propres
-choses, ce ne soit la plus grande folie du monde: toutesfois cela
-pourtant contente les hommes, & quasi les rend heureux.
-
- [En marge: L'autheur discourt touchant son livre.]
-
-Quant à moy escrivant ceste mienne folie, j'esprouve assez de combien
-est grand ce plaisir, me semblant quelquefois avoir trouvé invention
-aucunement subtile, ingenieuse & belle, & ne l'avoir encores trop
-lourdement escripte; mais si aucuns viennent par cy apres à veoir & lire
-telles lourderies, ils pourront facilement juger & cognoistre comme en
-cest endroict je suis excessivement trompé & abusé: estans choses
-indoctes, impertinentes, mal limees, & sans aucun goust ne saveur. Or
-elles seront telles que lon voudra, si est-ce toutesfois que pour
-l'amour & grace de la Folie, je ne me suis peu delecté à les escrire: &
-ay esperance que paradventure elles ne desplairont point à quelque autre
-bon & honneste compaignon, qui ne sera du tout ennemi de la Folie.
-Conclusion, il se peult clairement cognoistre que tous les grands &
-glorieux faicts procedent de l'instance de la Folie, & la plus grande
-part se font avec son aide & faveur.
-
- * * * * *
-
- [En marge: Des guerres & faicts-d'armes, & quelle grande folie
- c'est.]
-
- [En marge: A quelles gens appartient la vacation de la guerre.]
-
- [En marge: Quel conseil y est requis.]
-
- [En marge: Demosthene.]
-
- [En marge: M. T. Ciceron.]
-
- [En marge: Sosyne.]
-
- [En marge: Xenocrates.]
-
-Qui est celuy qui ignore que les guerres & les faicts d'armes ne soyent
-les plus grandes & haultes choses qui se puissent faire & exercer entre
-les hommes, puis que de là sourdent & procedent les grans Empires, & la
-supresme autorité des trespuissans Rois, qui font trembler tout le
-monde, avec leurs exercites & armees. Et qu'est-ce qu'une bataille,
-sinon la plus grande folie que lon sçauroit imaginer, quand lon y perd
-quasi tousjours beaucoup plus que lon n'y gaigne? Là on est à l'effroy
-des sons de tabourins & de trompettes entre les terribles &
-espouantables bruits & coups d'artillerie, ausquels n'y a nul rampart.
-Et puis en la meslee des coups de main où se respand le sang de tous
-costez, à la discretion de la Fortune & de la Folie, qui gouverne tout
-cela. Et desirerois bien sçavoir quel lieu pourroyent tenir là les
-saiges avec leur prudence, leurs ombres & continuelles estudes. Certes
-ce n'est pas ce qu'il leur fault, & ne leur est la guerre convenable,
-car ils n'ont ne force ne vigueur: mais ce mestier & telle vacation
-appartient à fols, desbridez, larrons, volleurs, braves, ruffians,
-pauvres, malheureux, audacieux, deseperez & furieux: lesquels n'ayants
-ne bien ne cervelle, n'estiment leur propre vie, & moins encores se
-soucient des manifestes & evidens perils. Toutesfois lon dit communément
-que le conseil vault beaucoup au faict de la guerre: ce qui ne se peult
-nier: Mais il s'entend aussi le conseil des Capitaines, & hommes
-experimentez à la guerre, & non des personnages doctes & sçavans, ne des
-Philosophes, qui naturellement ont peu de cueur, & sont pusillanimes.
-S'en est-il trouvé de plus sçavants ne plus eloquents que Demosthene &
-Marc Tulle Ciceron, qui ont esté & demeureront perpetuellement fontaines
-de l'eloquence Grecque & Latine: Et toutesfois lon voit par escript que
-tous deux furent merveilleusement timides: de sorte que Demosthene en un
-faict d'armes, que luy-mesmes avoit persuadé & dressé, subitement qu'il
-vit devant luy ses ennemis, leur tourna le dos, & jettant sa targe sur
-l'espaule en fuyant alla dire, Celuy qui fuit, une autre fois peult
-combattre: voulant faire croire par cela, que meilleur estoit de perdre
-l'honneur que la vie. Quant à Marc Tulle, il trembloit tousjours au
-commencement de ses oraisons. Et de nostre temps un nommé Sosyne estant
-si excellent docteur, que durant son vivant n'a esté son pareil: Luy
-venu en public consistoire de la part de sa Republique rendre obeissance
-au Pape Alexandre, demoura, comme feit Xenocrates tout court, sans
-sçavoir ce qu'il devoit dire. Et plusieurs autres hommes tressçavans ne
-sont-ils pas semblablement en leurs oraisons & concions souvent demourez
-comme muets, sans pouvoir dire une parolle? Voyez doncques ce que
-eussent peu faire tels personnages s'ils eussent eu à combattre avec les
-harquebouzes, que seulement avec la parolle, ils se sont trouvez
-espouvantez & esperdus.
-
- [En marge: Les sages ont esté le plus souvent ruine de leurs
- Republiques.]
-
- [En marge: Tiberius & Caius freres.]
-
- [En marge: Les deux Catons.]
-
-D'avantage lisez les histoires, & vous trouverez que les saiges ont esté
-quasi tousjours la ruine de leurs Republiques. Et pour revenir aux deux
-personnages que j'ay cy dessus alleguez, c'est assçavoir Tulle &
-Demosthene, n'ont-ils pas hazardé & puis ruiné, l'un la Republique des
-Atheniens, & l'autre celle des Romains, avec leur grand babil? Et les
-deux freres, qui furent dicts Gracchi, Tiberius & Caius, treseloquens
-entre les autres de leur temps, ne tournerent-ils pas avec leurs loix
-plusieurs fois dessus dessoubs la cité de Rome, jusques à tant que en
-leurs seditions & contentions ils perdirent la vie? Et les deux Catons,
-qui entre les Romains furent tenus tressages, le plus grand desquels
-reprenoit & accusoit ordinairement quelque citadin: ne troubla-il pas la
-Republique? Et le mineur, voulant avec trop grande severité defendre la
-liberté du peuple Romain, ne fut-il pas cause & occasion de la faire
-perdre? L'on peult facilement & aiseement juger par cela de combien sont
-les peuples heureux n'ayans point ces sages avec eux.
-
- [En marge: Du peuple de l'Indie Occidentale.]
-
- [En marge: Les Espaignols ont interrompu la façon de vivre du peuple
- susdict.]
-
-Et en font d'avantage preuve suffisante & manifeste, la vie, les
-coustumes & les façons de faire du peuple nouvellement descouvert en
-l'Indie Occidentale, lesquels bienheureux sans loix, sans lettres, &
-sans aucuns saiges, ne prisoyent rien l'or, ne les joyaux precieux: & ne
-cognoissoyent ne l'avarice, ne l'ambition, ne quelque autre art que ce
-fust: prenoyent leur nourriture des fruicts que la terre sans artifice
-produisoit: & avoyent comme en la Republique de Platon, toutes choses
-communes, jusques aux femmes & petits enfans: lesquels dés leur
-naissance ils nourrissoyent & eslevoyent en communité comme propres. Au
-moyen dequoy tels petits enfans (recognoissans sans aucune difference
-tous les hommes pour leurs peres) sans haine ne passion aucune vivoyent
-en perpetuelle amour & charité: tout ainsi qu'au siecle heureux qui fut
-dict doré du vieil Saturne. Laquelle joyeuse, gracieuse & pacifique
-façon de vivre, les ambitieux & avaritieux Espaignols leur ont troublee
-& interrompue, en communiquant & frequentant en ceste Region: Car avec
-leur trop de sçavoir, leurs grandes finesses, leurs tresdures &
-insupportables loix & edicts l'ont remplie de cent mille maux,
-fascheries & travaux: tout ainsi que s'ils avoyent porté pardelà le
-vaisseau de Pandora.
-
- [En marge: Sentence de Platon non approuvee.]
-
-Pour ces causes je voudrois bien demander si lon doit louer & approuver
-la sentence de Platon, qui dit que les Republiques seroyent heureuses
-estans gouvernees de Philosophes. Là dessus je respondray que non: mais
-que les peuples ne sçauroyent estre plus malheureux, n'en plus grande
-calamité, que d'eux veoir tomber és mains de tels philosophastres & trop
-saiges hommes.
-
- [En marge: Anthonin Empereur Romain.]
-
- [En marge: Commode dict Incommode.]
-
- [En marge: Les sages ont souvent des fils fols, & pour raison.]
-
-Et encores qu'il se die qu'Anthonin Empereur Romain, qui par sa doctrine
-& louable façon de faire estant surnommé philosophe, fust un tresbon
-Prince: toutesfois apres sa mort il a esté estimé & reputé
-trespernicieux à la République, ayant laissé pour successeur son fils
-nommé Commode, tant vicieux, que ce nom Commode luy fut renversé, estant
-appelé Incommode & ruine de son siecle. Cela advient quasi tousjours à
-ces trop saiges personnages, qu'ils laissent des fils fols & insensez,
-lesquels ne leur ressemblent de riens. Et la raison est, que nature ne
-veult que la mauvaise semence de ces trop saiges hommes pullulle &
-multiplie: Car oultre ce qu'ils sont (comme nous avons ja dict) la ruine
-& la peste du peuple, ils se trouvent encores en leur conversation &
-frequentation avecque les autres hommes, fort molestes, fascheux, odieux
-& intolerables en toutes les actions humaines.
-
- [En marge: Un peuple en Norvvegue chasse de son conseil tous les
- sçavans.]
-
-Et à ce propos il y a un peuple en Norvvegue, lesquels considerans
-combien sont pernicieux les sçavans & lettrez au gouvernement de leur
-Cité & Republique, font crier à haulte voix par leur huissier ou
-herault, quand ils veulent entrer en leur conseil publique, Dehors
-dehors tous lettrez. Ne voulans souffrir qu'aucun entendant les lettres
-demeure ne comparoisse là en ceste compaignie: à fin qu'avec les
-sophistiqueries des lettres leur jugement naturel & sincere (qui n'ha
-besoin d'interpretation) ne soit aucunement interrompu.
-
- [En marge: Combien les sages sont fascheux en toutes les actions
- humaines.]
-
-Si de malheur aucuns de ces sages entrent en un banquet, soudainement
-avec leur trop de gravité, leur pondereux propos & fascheux discours,
-ils le remplissent tout de tristesse, melancholie & silence. S'ils sont
-appelez aux festes, aux danses, aux jeux, à ouir chanter & sonner
-d'instrumens de Musique, ils veulent que lon pense que tout procede &
-est faict pour l'amour d'eux. Et toutesfois ils sont comme l'asne au son
-de la lyre: car ils ne sçavent que c'est que de se resjouir, de baller
-ne de danser. Si d'adventure ils interviennent en quelques bons,
-gracieux & honnestes propos d'hommes joyeux, facetieux & aggreables,
-leur presence les fait incontinent taire, & leur faillir la parolle,
-comme s'ils estoyent veuz du loup. Aussi en entrant aux theatres &
-publiques spectacles lon les reçoit pour fascheux & molestes: de sorte
-que souvent ils sont contraincts d'eux en aller & vuider la place, comme
-quelques fois est advenu au saige Caton: à fin qu'estans là ils
-n'empeschent les plaisirs, risees, demonstrations de joye & follastries
-du peuple. Et consequemment s'ils ont à achepter ou à vendre,
-contracter, negocier, ou faire les autres choses qui appartiennent à
-l'exercice & office de nostre vie: jamais ne se pourront bien accorder
-avec les autres hommes, lesquels en bon langaige sont quasi tous fols, &
-ne traictent que folies en la plus grande part de leurs actions: & si
-ont continuellement à besongner avec des fols. Par ainsi la concorde &
-convenance ne pouvans avoir lieu en ceste tant grande curiosité de vie,
-de coustumes & d'opinions, fault confesser que ces sages sont par la
-leur trop grande curiosité & sagesse, extremement hays de tous.
-
- [En marge: Aristides surnommé le juste.]
-
- [En marge: Socrates.]
-
- [En marge: Messire Cecho & Copula, finent leurs jours par les
- bourreaux.]
-
- [En marge: Messire Falcone meurt de fascherie.]
-
-Aristides surnommé le juste, fut-il pas pour sa trop grande justice &
-sagesse chassé d'Athenes, & envoyé en exil? Et Socrates, qui par
-l'oracle d'Apollo fut jugé le plus sage de son siecle, ne fut-il pas
-aussi (seulement pour son trop grand sçavoir) condamné à mort: lequel
-estant en prison, beut du jus de la Cicue pour exterminer ses jours.
-D'avantage du temps de nos derniers peres, Messire Cecho, Secretaire du
-seigneur Jean Galeace Duc de Millan: & un autre nommé Copula, du Roy
-Alphonce de Naples: Et Messire Falcone, qui estoit au Pape Innocent
-huictieme, n'estoyent-ils pas reputez les plus sages, & plus prudens
-hommes de toute l'Italie? Les deux avec leur prudence finirent leur
-miserable vie par la main des bourreaux: & le tiers voyant le Pape son
-maistre mort, qui avoit si grande creance en luy, & duquel il estoit
-tant estimé, & qu'en son lieu estoit creé au papat Alexandre VI. son
-plus grand ennemi, mourut soudainement d'ennuy & fascherie.
-
- [En marge: Jean Jacques de Trevolse.]
-
-Encores ne s'est-il point veu de ce temps de plus prudent ne vertueux
-Chevalier, que le seigneur Jean Jacques de Trevolse; si est-ce que luy
-se trouvant relegué en France, est mort avec peu de contentement.
-
- [En marge: Archisages retournez au college de Folie.]
-
-Je parlerois aussi volontiers d'aucuns autres Archisages, que nous avons
-veus avec leur prudence presumer de gouverner & reformer le monde: si
-n'estoit que depuis avoir esté par eux eschappez des mains de la
-Prudence, ils sont avec si grande ardeur venus à trois pas & un sault,
-eux jetter en nostre college de Folie, que certainement j'espere encores
-un jour (si les tresveritables signes qui apparoissent en eux ne me
-trompent) de les veoir en nostre profession faire miracles. Or estant
-doncques ces saiges inutiles à eux-mesmes, & à leur patrie, & hays quasi
-de tout le monde, laissons les avec leur prudence & sagesse malheureux &
-infortunez: & d'autre costé considerons de combien tousjours a esté la
-Folie utile aux choses publicques & privees.
-
- * * * * *
-
- [En marge: L'excellence de la liberté.]
-
- [En marge: Junius Brutus.]
-
- [En marge: Tarquin Roy superbe.]
-
- [En marge: Menenius Agrippa.]
-
- [En marge: Themistocle.]
-
- [En marge: D'un Sicilien.]
-
- [En marge: Galuaguo Visconte.]
-
- [En marge: Sertorio.]
-
- [En marge: Numa Pompilius.]
-
- [En marge: Machomet.]
-
-Est-il en ce monde rien plus cher aux hommes nobles & de bon cueur que
-la liberté: pour laquelle lon doit mille fois, s'il en est besoin,
-mettre sa propre vie en peril & danger? Les Romains ne l'acquirent-ils
-pas du commencement par les oeuvres de Junius Brutus, lequel feignant
-estre aliené de son sens, avec l'aide de la Folie, les delivra de la
-servitude & tyrannie du Roy Tarquin tant superbe, pour les faire joyr de
-ceste liberté. Et quand aussi ce peuple pour les extorsions & mauvais
-portemens des Patrices se mutina, & desespera, de sorte que ayant ja
-occupé le sacré mont Avantin, il s'estoit deliberé & resolu de
-abandonner la patrie, sans jamais plus retourner soubs l'intolerable
-gouvernement de l'orgueilleux Senat, dont se fust ensuyvi, s'ainsi eust
-esté, la totale ruine & desolation de Rome: Ne fut-il pas incontinent
-appaisé & reduict à union & concorde par Menenius Agripa, en leur
-recitant la ridicule & puerile fable du ventre & des membres, qui une
-fois parloyent? A quoy auparavant n'avoyent servy ny les raisons,
-persuasions & requestes de beaucoup de saiges, ne la prudence de tout le
-Senat ensemble. Themistocle pareillement avec une autre fable du
-herisson & du regnard, aida & proufita grandement à ses concitoyens.
-Aussi le Sicilien se feignant fol avec sa canne persee induisit &
-persuada les autres Siciliens à eux delivrer de la subjection des
-François, en ce glorieux vespre, duquel reste encores tant de memoire.
-Et Galuaguo Visconte, qui apres la ruine de Millan alloit en plusieurs
-lieux de l'Italie raconter la vie & les faicts du cruel Empereur
-Barberousse, contrefaisant le fol avec sa sarbataine, assembla-il pas en
-un mesme lieu & temps tous les forussis Millanois, lesquels joincts &
-unis ensemble, delivrerent le pays de la cruelle & barbare servitude des
-Tudesques? Et Sertorio, par l'exemple qu'il bailla des queues de cheval
-& l'aide de sa biche blanche, fortifia & augmenta plusieurs fois le
-courage de ses soldats. Numa Pompilius avec sa feincte & simulee deesse
-Egeria, ne feit-il pas aussi de belles choses? Et Machomet avec les
-incroyables folies de son Alcoran, n'a-il pas gouverné paisiblement les
-peuples furieux & insensez, lesquels aiment tant la folie, qu'ils se
-laissent manier & conduire avecques fables & mensonges, beaucoup plus
-facilement que par les saiges enseignemens, loix & constitutions des
-prudens Philosophes, dont ils ne font cas ny estime, & ne les veulent
-oyr ne cognoistre.
-
-Telle chose se voit encores manifestement en nos beaux-peres prescheurs,
-lesquels pendant qu'ils exposent & declarent les grands mysteres de la
-sacree Theologie, & les doctrines, meditations & contemplations de leurs
-illuminez Docteurs, ont bien peu d'auditeurs qui leur prestent
-l'oreille, la pluspart de l'assistance cause & babille, & les autres
-dorment: Mais soubdain que le predicateur vient (comme ils ont de bonne
-coustume) à reciter quelque fable, ou bien qu'il luy eschappe de la
-bouche aucune sornette, tous se resveillent, se rendent ententifs, &
-puis au bout du jeu se mettent à rire à gorge desployee. Et telle
-impudence provient seulement de ce que les entendemens des hommes sont
-naturellement plus enclins à eux delecter de la folie que d'autre chose.
-
- [En marge: Curtius le Romain.]
-
- [En marge: Codrus Roy d'Athenes.]
-
- [En marge: Les deux Romains appelez Decii.]
-
-Or ça, quelle occasion pensez-vous qui deust avoir meu Curtius le Romain
-à soy precipiter tout armé dans le profond abysme: Et Codrus Roy
-d'Athenes, les deux Romains appelez Deces, avec infini nombre d'autres
-personnages à aller sacrifier leurs vies, & courir volontairement à la
-mort, pour le salut de la patrie, si ce n'a esté la Folie, avec la
-douceur de vaine gloire, laquelle est tant vituperee & reprouvee des
-saiges, qu'ils l'appellent vent populaire, & estouppement d'oreilles? Et
-se mocquent de ceux qui consument & employent leurs richesses &
-patrimoines en jeux, en banquets, en jouxtes, en tournois, & autres
-semblables spectacles, pour complaire au peuple, le faire rire, &
-gaigner sa faveur & louange: cherchans par tels moyens eux faire grans,
-& acquerir honneurs, estats, prerogatives & triomphes, avecque tiltres,
-statues & effigies, que le peuple comme beste insensee souventesfois,
-sans aucun jugement, donne & fait eslever aux tyrans & hommes meschans &
-pernicieux: choses qui passent comme l'ombre d'une fumee chassee du
-vent. Qui pourroit doncques nier que tels actes ne soyent manifestes
-folies, & tresgrande vanité? Si est-ce toutesfois que par le moyen de
-semblables sont souvent faicts & creez les magistrats & Princes du
-peuple. Les grands Empires en succedent: & consequemment les
-tresglorieux & magnanimes faicts, que les sçavans hommes, pour les
-celebrer par leurs lettres, & exalter par leur eloquence jusques au
-ciel, font & rendent apres immortels: Il est tout certain que lon ne
-peult parvenir à eternelle renommee & immortelle gloire, sans faire ou
-attaindre tels grans & haults faicts, qui convertissent les hommes en
-merveilles, & qui estonnent ceux qui en oyent parler, combien que ce
-soit quasi tousjours manifeste folie.
-
- [En marge: D'Alexandre le grand, & Jules Cesar, & de leurs hardies
- entreprises.]
-
-Et à ce propos me sçauriez vous nommer de plus merveilleux fols que
-furent en leur vivant Alexandre le grand, & Jules Cesar, lesquels sont
-tenus les plus glorieux, plus magnifiques & triomphans monarques qui
-jamais ont esté? Et je vous demande quelle plus grande folie eust sceu
-monstrer Alexandre, que celle qu'il feit en Indie, battant une tresforte
-cité habitee d'un peuple courageux & cruel, quand luy monta par force
-sur la muraille, & saulta dedans la cité au milieu des citoyens ses
-ennemis? Lesquels subitement avec grande furie luy coururent sus: mais
-luy seulement accompaigné de deux de ses gens qui l'avoyent suyvi,
-combatit si bien qu'il soustint leurs efforts & alarmes, jusques à ce
-que ses soldats furent venus à son secours: & illec tant pour la fatigue
-du long combat, comme aussi pour les coups qu'il avoit receus, & le sang
-par luy perdu, le trouverent si debilité, que pour demy-mort & sans
-esperance de vie, ils le porterent en son logis.
-
-Ne fut-ce pas encores une autre grande & excessive folie, quand un si
-grand & si magnanime Roy que luy, pour faire preuve de sa personne, se
-meit volontairement à combatre un trescruel lyon, lequel il tua
-vertueusement: mais ce fut avec l'aide de la Folie qui l'avoit à un si
-evident & notable peril induict & persuadé.
-
- [En marge: Du tresgrand danger ou se meit Jules Cesar.]
-
-Et que devons-nous dire aussi de Cesar, qui en faisant la guerre en
-Alexandrie contre Ptolomee Roy d'Egypte, estant suyvi de ses ennemis,
-nagea un grand travers de mer avec le bras senestre seulement, tenant,
-en si grand danger qu'il estoit, tousjours la main dextre empeschee de
-certains papiers qu'il portoit & eslevoit dessus l'eaue, pour ne les
-mouiller ne gaster: & avec les dents tiroit ses vestements, à fin que
-les ennemis ne se peussent glorifier d'avoir gaigné aucune chose de sa
-despouille?
-
- [En marge: Autre folie que feit ledict Cesar.]
-
- [En marge: Lucius Cassius Capitaine du party de Pompee.]
-
- [En marge: Mutius Scevola.]
-
- [En marge: Horace Cocle.]
-
- [En marge: Le More de Grenade.]
-
- [En marge: La gloire cause de l'invention des arts & sciences.]
-
-Ne feit-il pas aussi une autrefois une tresexcellente folie, quand apres
-la victoire de Pharsalie, ayant envoyé tout son exercite en Asie, &
-passant avec une seule petite barquette la mer Hellespont, rencontra
-Lucius Cassius Capitaine du parti de Pompee, avec dix grosses naufs, &
-fut si temeraire, que combien que la fortune l'eust presenté & reduict
-au pouvoir de son ennemi, il ne daigna toutesfois s'escarter ne penser à
-se sauver, mais s'alla mettre au devant de luy, & avec audacieuses
-parolles le feit rendre. Qui voudroit certes reciter toutes les folies
-de ces deux tant grands Empereurs, il fauldroit prendre & poursuyvre le
-commencement de leurs vies jusques à la fin: & lon trouveroit, comme de
-celles des autres hommes, que ce n'a esté en la plus grande partie que
-un jeu de fortune & de folie. Et qui persuada Mutius Scevola, à se
-brusler la main, & Horace Cocle à soustenir le pont contre toute l'armee
-des Toscans? Et de nostre temps le More de Grenade à se soubsmettre au
-manifeste peril de certaine cruelle mort, qu'il receut depuis, pour
-vouloir tuer le Roy Catholique Ferdinand & la Roine Ysabel, qui venoyent
-occuper son naturel pays? ne fut-ce pas la folie & tresfolle affection
-d'acquerir nom immortel? D'avantage quelle occasion pensez-vous qui ait
-incité les entendements subtils des hommes excellens, de eux travailler
-avec un si grand labeur & vigilance, à inventer tant de beaulx arts, &
-chercher tant de sciences & profitables disciplines: sinon le mesme
-desir d'acquerir eternelle fame & gloire, qui est une vanité sur toutes
-les autres vanitez: Ainsi que apertement se peult recueillir par ceste
-divine sentence qui dit en ceste maniere,
-
- _O aveuglez, que sert l'extreme peine
- Qu'icy bas vous prenez, puis qu'il fault retourner
- Tous au geron de la grand' mere ancienne,
- Et vostre nom à peine on pourra retrouver?_
-
- * * * * *
-
- [En marge: La naissance, jeunesse & vieillesse des hommes est
- miserable.]
-
-Oultre les excellences que je vien cy dessus de declarer, desquelles
-manifestement nous sommes obligez à la Folie, il se reçoit encores
-d'elle plusieurs autres grandes commoditez, non moins dignes que celles
-là d'estre louees & estimees. Et qui seroit celuy à qui il ne despleust
-merveilleusement d'estre né, ou qui ne fust trescontent de mourir, si
-avec la Prudence lon venoit à considerer de combien est malheureuse &
-pleine de calamité nostre vie humaine: regardant pour le premier combien
-est miserable nostre naissance, à laquelle parvenus nous ne sçavons
-faire autre chose que plorer & gemir, qui est veritablement un certain
-augure des infinies miseres où nous sommes entrez. Et apres voyez comme
-est penible & fascheux nostre eslevement: à quels perils est submise la
-debile enfance: de combien la jeunesse est pleine de fatigues & travaux:
-comme est griefve & dure la vieillesse, & de quelles necessitez elle est
-ordinairement abbayee pour la joindre à l'inevitable mort: sans les
-innumerables infirmitez & douleurs, à quoy nous sommes subjects durant
-le cours de nostre pauvre vie, laquelle est tousjours circuye &
-environnee de tels accidens & naufrages.
-
- [En marge: Quels maux procedent des hommes pervers.]
-
- [En marge: Diogenes, Xenocrates, Caton, Brutus, Cassius, Silius
- Italicus, & Cornelius Tacitus, se sont tuez eux-mesmes.]
-
-Oultre cela, est encores à considerer quels maux procedent des hommes
-pervers, comme tromperies, deceptions, injures, parjurements, noises,
-trahisons, bannissements, prisons, tourments, blesseures, homicides, &
-autres infinies malheurtez: que qui les voudroit toutes reciter, seroit
-entreprendre à nombrer le sable de la mer. Diogenes, Xenocrates, Caton,
-Brutus, Cassius, Silius Italicus, Cornelius Tacitus, & tant d'autres
-personnages de singuliere prudence & divine vertu, Grecs, Latins &
-Barbares se sont avec leurs propres mains, ou autrement d'eux-mesmes
-administré la mort & faict trespasser de ceste dolente vie. Et encores à
-present en voit lon beaucoup, qui volontairement suyvent ceste
-malheureuse fin, & se tuent pour la mesme occasion que les autres: qui
-n'est pas toutesfois la coulpe de la Folie, comme les ignorans croyent:
-mais de la Prudence, qui induit avec tels moyens les sages faisans
-profession de la suyvre, d'eux delivrer & jetter hors des adversitez où
-elle les a mis & reduicts.
-
- [En marge: L'autheur raconte & se complaint de ses miseres,
- adversitez & calamitez.]
-
-L'exemple desquels je devrois pieça avoir imité, pour tout à un coup
-donner fin aux miseres & calamitez dont continuellement je suis affligé:
-ayant desja, & non pas sans honneur & reputation passé la fleur de mon
-aage. Mais quoy? lors que je pensois doulcement me reposer, & à mon aise
-continuer le reste de ma vie és estudes de bonnes lettres, exempt de
-toute cupidité & ambition, la cruelle Fortune troublant mon repos a en
-un moment interrompu mes vaines deliberations & faulses esperances és
-deux horribles sacqs intervenus à Rome: esquels les biens que j'avois
-honnestement acquis avec grans labeurs & infinies fatigues m'ont esté
-entierement ostez & ravis: y faisant encores perte de la plus grande
-partie de mes treschers amis.
-
-Et oultre tel dommage insupportable, m'est aussi advenu un autre
-tresinjuste naufrage en ma douce patrie, où la plus part de mon
-patrimoine m'a esté prins & usurpé par la main de ceux qui avec leur
-auctorité pour plusieurs justes causes le me devoyent defendre &
-conserver. Et encores non contente ceste mauldicte & perverse Fortune
-continuant ces coups, m'a robé deux de mes tresamez freres, avec injuste
-& violente mort: la memoire & souvenance desquels me presente au cueur
-telle & si inestimable douleur, que les tresameres larmes m'en tombent
-des yeux. Au moyen dequoy je demeure tant affligé, qu'il est impossible
-à mon esprit supporter plus grands tourmens que ceux là où de present je
-me retreuve.
-
-Mais ce n'est pas tout: car à ce mesme but je suis tombé en infirmité de
-maladie incurable: en laquelle estant habandonné des plus excellens
-medecins, & desesperé de tout allegement & remede, je vis long temps a
-sans aucun moyen de paix ou de trefve: Me voyant avec douleur & rage
-devorer non seulement la chair, mais encores les miserables os: Estant
-si difforme qu'à peine me puis-je moymesmes recognoistre pour celuy que
-j'ay esté autresfois. Et encores, ce que moins ne me tourmente que cela,
-est que je me voy du tout quasi privé du doux refuge & delectable repos
-que je pretendois aux lettres: ayant perdu une grande partie de la veue,
-de l'ouye, de la memoire, de l'entendement, de l'odorement & du goust:
-de sorte que estant vif, je suis faict quasi semblable aux morts, &
-vivant je meurs tous les jours mille fois. Si qu'il ne me reste autre
-chose que d'attendre d'heure en heure la mort dure & aspre pour
-exterminer ceste tourmentee vie. Laquelle, à fin que nulle autre misere
-ne luy faille, se passera sans aucun legitime successeur ne hoir de mon
-propre sang, ne de mes pauvres & malheureux freres, dont je me voy
-privé. Et pour conclusion, je suis si empesché de larmes, que je ne puis
-dire le reste de mes miseres, adversitez & calamitez. Mais la doulce
-Folie meue de compassion me vient sur cela benignement secourir &
-consoler: me paissant quelque fois d'une vaine esperance & persuasion de
-pouvoir guerir, une autre fois elle m'oste la douleur & sentement du
-mal, avec diverses folies qui me font passer le temps, & à peine me
-souvient-il que c'est que de mal.
-
- [En marge: La raison pourquoy l'autheur loue tant la Folie.]
-
-Parquoy estant à elle si obligé que je suis, nul ne se doit esmerveiller
-si meritement je la loue, comme l'unique refrigeration & repos de ma
-fascheuse vie, & de celle de tous les autres pauvres calamiteux &
-souffreteux: lesquels, comme ils ont moindre occasion de vivre, plus
-desirent la vie par le benefice de la Folie. Et le semblable font ces
-vieillards, lesquels encores qu'ils soyent hors de tout sentiment & à
-demy mors: se delectent toutesfois de vivre, en souspirant & regrettant
-les amourettes & plaisirs passez.
-
- [En marge: Des vieilles qui se veulent encores farder, & faire
- l'amour.]
-
-Le semblable font ces pauvres insensees vieillottes: entre lesquelles
-j'en ay autresfois veu de tant decrepitees & difformes, qu'elles
-ressembloyent quasi proprement aux malings esprits, & ne laissoyent pas
-pourtant d'estre si confites & enveloppees en l'amour & és delices,
-qu'elles ne cessoyent à toutes heures de farder, licer, colorer &
-peindre leurs visages, tenans ordinairement propos de leurs amours. Et
-encores qu'en ce faisant elles donnassent matiere aux autres de rire &
-s'en mocquer, si est-ce qu'elles se satisfaisoyent & contentoyent elles
-mesmes. Et ainsi passoyent heureusement & gaillardement leur decrepité &
-tresfascheux aage.
-
- * * * * *
-
- [En marge: Comparaison de la Prudence avec la Folie.]
-
-Or maintenant faisons jugement de ceux lesquels ont tant odieuses les
-follies, qu'ils ne les veulent ne peuvent comporter: Et leur demandons
-lequel vault le mieux, ou avec la Prudence vivre en continuels affaires,
-peines, douleurs & fascheries, & à la fin pour en sortir & alleger leur
-tourment, se desesperer, pendre & estrangler: ou bien avec la Folie
-passer les maladies, les miseres, & la vieillesse: si facilement que à
-peine en peult lon rien sentir.
-
- [En marge: Les fols jugez heureux & pourquoy.]
-
- [En marge: Les fols bien venus & receus par tout.]
-
- [En marge: La liberté que les loix donnent aux fols.]
-
- [En marge: Les fols escoutez des Rois & Princes.]
-
- [En marge: Les flateurs ordinairement sont alentour des grands
- seigneurs.]
-
-Il me semble que non sans juste occasion ceux qui du tout sont fols, ont
-esté de plusieurs jugez tresheureux: pource qu'ils ne prennent soin,
-melancholie ne fascherie des grandes molesties & infinis travaux où nous
-sommes soubmis, & ne sentent perturbation d'entendement: Ils n'ont amour
-ne haine, & ne cognoissent la honte, ne ce qu'il leur default: Aussi ne
-sont affligez de la crainte ne de l'esperance, ne pareillement
-tourmentez de l'ambition, de l'envie ne de l'avarice: Ils n'ont remord
-de conscience, ne crainte de mort: & ne se soucient de paradis, de
-l'enfer, ne des diables: & parainsi tousjours demeurent joyeux, & en
-continuelle feste, rians, chantans, jouans, causans & folastrans devant
-le peuple, & avec les petits enfans, qui pour participer à leurs folies
-les suyvent: dont ils reçoivent incroyables plaisirs. Et en quelque lieu
-qu'ils arrivent, ils sont les tresbien venus, & joyeusement receus avec
-ris & allegresses, & de la plus grand' part caressez & estrenez de dons
-& presens: Ils sont en leurs necessitez benignement subvenus & aidez.
-
-Et non seulement les hommes avec grande humanité les comportent, mais
-encores les rigoreuses loix ont à eux tresgrand respect: ne permettans
-que pour aucun delict ou malefice, quelque grand ou important qu'il
-soit, ils puissent estre condamnez, punis ne chastiez. Laquelle liberté
-leur est concedee & octroyee pour estre en la protection de la Folie: &
-à fin que plus seurement ils puissent tirer & arracher des cueurs des
-hommes les molesties, tristesses & fascheries, & les tenir tousjours en
-plaisir & joyeuseté. Parquoy ils sont aux Rois & aux Princes si
-aggreables, qu'assez volontiers ils escoutent plustost leurs folies, que
-les graves, prudens & notables propos des saiges: la plus grande partie
-desquels sont pleins d'adulations, inventions & mensonges, & ne disent
-pas souvent de la langue ce qu'ils ont sur le cueur: Mais avec flateries
-& assentations sçavent humer & soufler, & monstrer le noir pour le
-blanc, faisans sortir de leurs bouches le chaut & le froid: en maniere
-que jamais lon ne peult entendre d'eux la verité. Et pour cela les
-seigneurs les ont volontiers pour suspects, & ne croyent facilement en
-eux, comme ils font aux fols, qui sont veritables, sans simulation ne
-trahison aucune. Et laissans la gravité & haultesse, dont avec les
-autres ils ont accoustumé d'user, ils oyent non seulement la verité, qui
-quelque fois ne plaist pas beaucoup aux Princes: mais encores ils
-supportent de ces fols, les vilenies & injures qu'ils disent, & ne s'en
-font que rire & y prendre singulier plaisir. Et non moins aux femmes
-qu'aux grands seigneurs plaisent les fols, pource que de nature elles
-ont grande conformité avec eux: & aucunesfois faisant semblant de jouer
-& rire ensemble, lon se laisse faire je ne sçay quoy à bon escient.
-
- [En marge: Les fols vont en paradis apres leur mort.]
-
-Pour conclusion, estans tels fols bien venus, regardez & caressez de
-tous, ils demeurent tousjours tant qu'ils vivent en jeux, en plaisirs &
-en festes: & apres la mort (laquelle directement ils ne peuvent sentir)
-s'en vont, selon les Theologiens (qui afferment que pour estre hors de
-tout sentement ils ne peuvent pecher) tout droict en paradis, où ils
-vivent eternellement avec felicité.
-
-Y aura-il maintenant aucun tant hors de jugement, qui soit si osé &
-hardi de faire comparaison de l'heureuse fortune & adventure des fols, à
-la miserable vie & servitude des saiges: lesquels consument toute leur
-petite enfance, l'adolescence & la plus doulce partie de la vie soubs
-rigoureux maistres, qui jour & nuict avec aspres & cruelles batures les
-tourmentent, leur faisant avec grand sueur, labeur & vigilance apprendre
-la difficile Grammaire, & les autres disciplines. Et en ce faisant ne
-mangent, ne boivent, ne dorment à suffisance? Et pour eux tenir vigilans
-& sobres, rudes & cruels à eux-mesmes, & aux autres fascheux & odieux,
-meurent avant que jamais ils ayent peu avoir une seule heure de bon
-temps.
-
- [En marge: De la misere des boeufs.]
-
-Il advient aussi en semblable aux animaux, qui pour avoir quelque
-sentement de Prudence vivent en la compagnie des hommes, estans d'eux
-continuellement tourmentez. Et quelle misere sçauroit estre plus grande
-que celle des pauvres boeufs, bestes innocentes & sans malice, lesquels
-dessirez de poignans aguillons consument tout le bon de leur aage à
-labourer & supporter autres infinis travaux pour nostre vivre: Et apres
-sur la fin de leur vieillesse, pour recompense de tout ce qu'ils ont
-faict pour nous, ils sont entierement de nous devorez?
-
- [En marge: Des chevaux.]
-
-Que dirons-nous pareillement des chevaulx, animaux tant nobles, lesquels
-non moins que les hommes se repaissent de l'honneur: & non seulement par
-les longs & fascheux voyages, & quasi inaccessibles chemins, se portent
-si gaillardement & commodément: Mais encores pour la victoire & pour nos
-triomphes, combatent armez courageusement & vaillamment: & aucunesfois
-pour sauver la vie de leur maistre, meurent volontiers? Et quels sont
-leurs merites & loyers? Les dures & fascheuses brides & mords, les
-esperons aguts, & force bastonnades. Et lors que lon n'ha besoin d'eux,
-& qu'on ne les veult point travailler, ils sont pour leur repos avec
-forces chesnes emprisonnez dedans les estables. Et apres tant de travaux
-estans faicts debiles, ou pour les coups receus du passé, ou pour l'aage
-qu'ils ont: lon les met à tirer de grosses & penibles charrettes: ou
-bien lon les abandonne du tout pour estre proye aux affamez loups.
-
- [En marge: Des chiens.]
-
-Et les chiens tant obeissans & fideles, qui aiment leurs maistres, non
-moins qu'eux mesmes, ont-ils autre aise ne exercice que l'extreme
-travail qu'ils prennent ordinairement pour le plaisir des seigneurs és
-perilleuses chasses: où souventesfois ils sont blessez ou morts? Et
-depuis que lon les voit vieux, & qu'on ne se peult plus servir d'eulx,
-ils sont chassez de la maison, où ils ont esté nez & eslevez, & apres
-ils meurent miserablement de faim.
-
- [En marge: Des oiseaux.]
-
-Les pauvres oiseaux ne sont gueres plus heureux, lesquels ayans
-sentement de pouvoir exprimer les voix humaines, ou de voller & chasser
-pour le plaisir des seigneurs, finissent leurs vies emprisonnez és
-estroictes caiges, ou és fascheux gets. Voyez là les belles recompenses
-que reçoivent les animaux qui frequentent & accompaignent les hommes, &
-veulent estre trop saiges. Mais au contraire combien sont heureux ceux
-là qui esloignez de tout humain sentement fuyent la conversation des
-ingrats hommes, errans par les delectables pasturages, ou par l'air,
-selon leur instinct naturel, sans aucune fatigue vivent tousjours en
-liberté & à leur plaisir. Pour lesquelles raisons se peult clairement
-cognoistre que non seulement les hommes, mais encores les animaux qui
-veulent sçavoir plus que la nature mesmes ne leur a permis, vivent &
-meurent tresmalheureux & infortunez.
-
- * * * * *
-
- [En marge: Ajax, Orestes, Saul, Nabuchodonosor devenus furieux.]
-
- [En marge: Du temple de Diane bruslé par un fol.]
-
-Or à ceste heure il me semble que je voy ces saiges entrer en cholere, &
-eux armer de bourdes, pour avec leur prudence arguer & proposer que
-nulle chose est plus miserable que d'entrer en fureur & follie: Allegant
-là dessus les exemples de Ajax, de Orestes, de Saul, de Nabuchodonosor,
-& de plusieurs autres, lesquels pour estre devenus furieux & fols, ont
-tué leurs peres, bruslé villes & maisons, prins à force & violé leurs
-soeurs & consanguinaires, les religieuses & vierges: commis sacrileges,
-& infinis autres abominables crimes & execrables excez. Et n'oublieront
-pas aussi de parler de cestuy fol acariastre qui brusla le temple de
-Diane en Ephese, l'un des sept spectacles plus renommez au monde,
-pensant avec un tel beau faict acquerir bruict, & soy faire immortel.
-Pour conclusion ils diront que l'une des plus grandes punitions que la
-Justice divine donne aux mauvais & vitieux: est de leur oster
-l'entendement, & les faire devenir fols & furieux: voulans sur le
-dernier de leur propos inferer, que ce mien tant maldire d'eux pour
-louer la Folie, est une mesme espece de maladie qui m'est advenue: Au
-moyen de quoy lon ne me doit prester ne audience ne croyance. Et en cest
-endroict se haulseront sur les ergots, & se feront glorieux, pensans
-avoir merité triomphe & gloire, comme s'ils avoyent opugné & gaigné une
-Babylone.
-
- [En marge: Diverses especes de folie.]
-
- [En marge: Quelle est la folie dont l'autheur parle.]
-
- [En marge: Platon.]
-
- [En marge: La folie des Vaticinateurs & poetes.]
-
-Ausquels, sauf leur bonne grace, je responds, que tout ce qu'ils disent
-est tresveritable: mais aussi qu'ils sont grandement trompez & abusez,
-s'ils croyent qu'il n'y ait point de difference entre la Folie, & la
-folie dont il se trouve (selon l'opinion de frere Marian) innumerables
-especes: & entre les autres il y en a une, comme ceux cy veritablement
-jugent, laquelle est furieuse, terrible, bestiale & pleine de toute
-misere, semblable aux peines & tourments que les Furies infernalles ont
-accoustumé de donner pour chastier les ames damnees. Et de ceste là ne
-veux-je parler. Mais supplie la divine Clemence la vouloir dechasser &
-esloingner de nous, & l'envoyer pour ostage aux vitieux Turcqs &
-malheureux Payens. Celle que je traicte, & dont je parle, est à l'autre
-du tout differente & contraire: car elle est douce, amiable, joyeuse &
-plaisante, & à nous octroyee par don & grace des haults dieux, pour nous
-delivrer des griefves cures, solicitudes & molesties, & nous causer les
-voluptez & glorieux faicts que je vous ay cy dessus recitez. Ceste cy
-est tant de Platon estimee, qu'il conclud qu'en la vie humaine ne peult
-estre plus grand plaisir ne plus de delectation, que la folie des
-Vaticinateurs & Poetes: c'est à sçavoir des Vaticinateurs, quand ils
-pensent prophetizer & predire les choses futures, comme s'ils les
-avoyent presentes: Et des Poetes, quand agitez de leur fureur ils font
-vers plust tost divins qu'humains. Et certes nulle chose se pourroit
-imaginer plus delectable, qu'est de non sentir les adversitez & joyr des
-plaisirs.
-
- [En marge: Response gentille d'un Florentin touchant la Folie.]
-
-Parquoy non sans juste occasion fut grandement loué le conseil, que
-donna un gentilhomme Florentin à la dame qui le prioit de luy enseigner
-les remedes, avec lesquels il s'estoit autrefois guary de la folie, àfin
-de pouvoir donner guarison à un sien fils unique qui estoit tombé en
-semblable inconvenient. A quoy le gentilhomme courtoisement respondit,
-Madame, pour Dieu ne cerchez point de priver vostre fils d'un si grand
-plaisir où maintenant il se retrouve: Car je n'eu oncques, & n'espere
-jamais avoir un meilleur temps que j'avois quand j'estois fol, pource
-que lors je ne sentois aucune fascherie ne molestie, joyssant des
-infinis plaisirs que continuellement la Folie amene avec soy.
-
- [En marge: Argutius de fol retourné en son bon sens.]
-
-Et combien fut aussi heureux cestuy Argutius, lequel estant devenu fol,
-se tenoit le jour & la nuict tout seul és theatres, où il luy sembloit
-voir continuellement faire nouveaux jeux, & oyr reciter farces &
-comedies plaisantes: dont sans cesse il rioit & plaudissoit, tout ainsi
-que s'il eust veu presens les recitateurs qui en estoyent absens. Et
-avec ceste aggreable faulte d'entendement vivoit en singulier plaisir:
-Depuis estant par le moyen & diligence de ses amis retourné en santé, &
-ayant recouvré le sens, non sans juste occasion se plaignoit griefvement
-d'eux, qui l'avoyent privé de si doulce folie. O Dieu! combien de
-semblables à cest Argutius lon trouve aujourd'huy, & n'y a nul qui
-prenne soing de les guerir!
-
- [En marge: D'aucuns Poetes, Orateurs, & Historiens de ce temps.]
-
-Voyez une troupe de superlatifs Poetes Latins & vulgaires, qui font
-certains versets dont les chiens à peine voudroyent manger: & toutesfois
-se persuaderont qu'il n'y a pas beaucoup à dire d'eux à Virgile ne
-Petrarque. Autres composent des oraisons & histoires sans fondement ne
-grace, pleines d'adulations & menteries: & selon leur goffe jugement
-leur semble que de nostre temps ils ont renouvelé l'ancienne eloquence
-Romaine. Aussi aucuns presomptueux & pleins de temerité & audace, sans
-jugement ne prudence, presument avecque conseil (dont ils sont vuides)
-gouverner les Rois & grans seigneurs. Et le plus beau que je trouve
-encores en eux, c'est qu'abusans eux mesmes, ils se donnent en proye aux
-autres: & tout ainsi que s'ils estoyent, ou Mecenas ou Pollion se
-veulent faire croire & estimer.
-
- [En marge: Penelope & Lucresse chastes.]
-
- [En marge: Des trousses que aucunes femmes donnent à leurs maris.]
-
-Combien doucement se trompent ces pauvres maris, qui ont femmes belles &
-bonnes compaignes, où beaucoup d'autres qu'eux praticquent &
-participent! Toutesfois ils se persuadent que de chasteté elles
-surpassent la Grecque Penelope, & la Romaine Lucresse: soy tenant un
-chascun d'eux heureux de la sienne: Et en soy riant des trousses que les
-autres femmes donnent à leurs maris, ils ne s'advisent pas que à la fin
-ils se treuvent tous peincts d'une mesme peincture. Et est ceste espece
-de folie tant grande & ample, qu'elle est dilatee & diffuse quasi par
-tous les hommes: & peu s'en treuve qui ne s'en sentent. Mais en ne
-prenant point de regard à sa propre folie, chascun se rit & prend
-plaisir à celle d'autruy.
-
- [En marge: De la folie des chasseurs & veneurs.]
-
-Lon ne sçauroit voir plus belle mocquerie que celle que font d'eux
-mesmes les veneurs & chasseurs, qui ne se soucient point d'eux lever
-avant le jour par les extremes froidures, terribles vents & fascheuses
-pluyes & neiges: Ne aussi au milieu de l'esté, de travailler à courir
-puis çà puis là par les vehementes chaleurs du soleil: à quoy ils
-prennent tant de plaisir, qu'ils pensent veritablement qu'il n'est point
-autre plaisir semblable à la chasse. Et non moins se delectent au son
-des trompes, au hurlement des chiens, & aux voix enrouees par trop
-crier, qu'à la plus douce musique que lon pourroit trouver.
-L'intolerable puanteur des chiens leur semble une doulce & delicate
-odeur, & souvent se mettent en danger de la mort à courir sans aucun
-arrest par les lieux perilleux & precipitez, ou à combattre avec quelque
-furieuse & attainee beste sauvaige: puis avec un grand appareil de
-bourdes, ils ne fauldront pas de raconter & resumer plusieurs fois à
-ceux qui ne les veulent point escouter, leurs telles belles prouesses,
-ou pour mieux dire folies, tout ainsi que si c'estoit un faict-d'armes:
-& se glorifient autant de la mort d'un insensé animal, comme s'ils
-avoyent vaillamment vaincu en guerre un grand Capitaine. Ainsi en
-delaissant & abandonnant leurs estudes, leurs offices & tous leurs
-autres importans negoces, ils entendent seulement à chasser; estimans
-chose digne d'un grand & noble courage despendre en tel exercice tout
-leur revenu: apres lequel consommé ils se trouvent comme fut jadis le
-corps du miserable Acteon, devoré de ses chiens. Ainsi parlans des
-bestes, traitans de bestes, & negocians avec les bestes, ils deviennent
-eux-mesmes, encores plus bestes.
-
- [En marge: De la folie d'edifier maisons.]
-
-Diray-je point de combien est delectable la folie d'edifier & construire
-logis, cercher la commodité de l'assiette, des huis, des fenestres &
-croisees, des perrons, viz & escaliers, formant rondes stanzes carrees,
-& les carrees rondes? il est vray qu'en voyant croistre ses ouvrages
-avec un incroyable desir & plaisir, lon ne sent ne la despense, ne la
-faim, ne le froid, ne le chault. Et certes j'estimerois grandement ce
-gratieux & aisé moyen d'aller à l'hospital, si en cela je ne m'estois si
-enveloppé, que j'en porte l'esprit & les habillemens deschirez.
-
- [En marge: Zoroastre.]
-
- [En marge: De l'alchymie & cercheurs de quinte essence.]
-
- [En marge: Croesus & Crassus fort riches.]
-
-Nostre grand docteur Zoroastre affirme par ses saincts juremens, tous
-les autres plaisirs n'estre que songes, au pris de l'esperance de faire
-la vraye alchymie, & de trouver la quinte essence, pour laquelle les
-alchymistes ne pardonnent aucunement ne au travail ne à la despense,
-croyants tousjours la tenir pour certaine dedans la fournaise devant que
-le feu y soit encores allumé: & continuellement leur semble asseurément
-avoir ceste fois là en leurs fourneaux le secret de convertir tous les
-metaux en or tresfin, avec l'experience de congeler le Mercure: esperans
-en brief passer en richesses Croesus & Crassus. Et encores que mille
-fois telle leur esperance se soit reduicte & resolue en fumee:
-toutesfois estans d'icelle repeuz, ils souflent tant, qu'à la fin il ne
-leur reste autre chose que le deviser & le parler des beaux secrets de
-Nature.
-
- [En marge: De la folie des joueurs.]
-
-Mais entre toutes les folies, je n'en trouve point une plus grande que
-celle des joueurs: lesquels trompez & deceus de l'esperance qu'ils ont
-de gaigner, mettent & exposent tous les jours leurs substances au hazard
-de la fortune, & au peril de mille tromperies & piperies, dont ceux qui
-font profession & industrie de jouer ont accoustumé d'user. Et
-maintenant par une convoitise & affection de gaigner, une autre heure
-pour un desir d'eux recouvrer, vivent ordinairement en tels tourmens,
-que jamais ne cognoissent ne paix ne repos: estans durant tout le cours
-de leur vie miserables & avaritieux jusques au bout. Et seulement se
-monstrent liberaux à faire belles pauses en leurs jeux: Puis quand la
-chanse est tournee, & qu'ils vont à la renverse, ô dieu! quels souspirs,
-quelles doleances & lamentations, quels grattemens de testes, quels
-horribles maudissons & cruels blasphemes ils font! Et ne fault pas
-s'esbahir si quelques fois ils en font trembler & fremir ceux qui les
-oyent. Mais jamais ils ne cessent de suyvre ce train, jusques à ce
-qu'ayans perdu leurs deniers, & dissipé leurs patrimoines, ils demeurent
-nuds, & despouillez de toute dignité & reputation. Et à la fin estans
-faicts infames & desesperez, souventesfois ils perdent la vie & l'ame
-ensemble. Partant il me semble que ceux là sont indignes de la compagnie
-de nos fols paisibles & contens, & qu'ils meritent d'estre releguez à
-l'abandon de ces furieux tourmentez.
-
- [En marge: Des plaideurs.]
-
-A ceux cy ont grande conformité les enragez plaideurs, lesquels esperans
-tousjours sur leurs adversaires estre victorieux font les procés
-immortels, & tout le temps de leur vie tourmentent eux & autruy: estans
-continuellement reduicts à la discretion des sermens & depositions de
-tesmoings, & de instrumens faulx: & souventesfois se trouvent vollez par
-la malignité & mauvaises consciences des Juges, des Advocats, des
-Procureurs & des Notaires, qui sont les vrayes sangsues du bien
-d'autruy, & certainement la peste de la vie humaine. Car estans accordez
-& bandez à la ruine de l'une & l'autre des deux parties, comme affamez
-vautours ne cessent de les manger & devorer avec leurs tromperies &
-trahisons, en deniant la justice, & monstrant le faulx pour le vray. Et
-ces pauvres miserables plaideurs aveuglez de raige, jamais ne s'en
-apperçoivent, jusques à ce qu'ils se trouvent par les murailles & les
-portes excommuniez, mauldicts, & en la compagnie du diable. Et puis pour
-sortir hors des mains des sergens, & n'estre confinez és prisons, ils se
-recommandent aux chapitres _Odoardus_, & _Pervenit alternativè_, & à
-_Cedo bonis_, ou pour mieux dire, selon le proverbe ancien, ils donnent
-du cul au lyon. Et souventesfois estans de grace receus aux hospitaux,
-meurent en grande necessité.
-
- [En marge: Des mariniers & navigans.]
-
- [En marge: Description d'une tempeste de mer.]
-
-Que vous semble des mariniers ou navigans, gens audacieux & temeraires,
-continuellement soubmis à tant de divers perils, que non sans cause lon
-dispute s'ils doivent estre nombrez au rang des vifs ou des morts,
-pource que ils sont tousjours logez à trois doigts pres de la mort: Et
-quant à leur vie, elle est ordinairement reduicte soubs la puissance &
-discretion des eaues instables & des variables vents: Mais aveuglez de
-la convoitise & soif insatiable du gaing, ne craignent les ravissans &
-cruels corsaires: ne en cueur d'hyver eux mettre (ô temerité incroyable,
-ou avarice insatiable!) à naviguer les mers incogneues, & à cercher les
-nouveaux mondes: comme s'ils avoyent saufconduict de Neptune, & qu'ils
-tinssent les vents enclos & estouppez dedans bouteilles. En quoy faisant
-ils reçoivent tant d'incommoditez & inconveniens, que le plus souvent
-ils perissent de faim & de soif: ce que encores je ne pourrois croire,
-si je ne l'eusse esprouvé, ayant navigué entre les colomnes d'Hercules.
-Et certes je pense que une grande fortune de mer ressemble fort à un
-enfer. Le ciel obscurci & tenebreux tonne, les fouldres & les vents
-contraires se repercutent & correspondent, la mer troublee du profond de
-ses entrailles mugit & crie, la nef gemit, les antennes & les voilles
-fremissent, les cordages se rompent, les mariniers vaincus du vent &
-combatus de l'eaue, desperez de salut, jettent à la furie en mer les
-precieuses marchandises, qui sont l'occasion de leur mal. L'un
-s'esgratigne le visage, l'autre se bat la poictrine: l'un fait des
-voeuz, l'autre avec larmes se confesse: l'autre mauldit, l'autre renie:
-& de moment en moment attendans à estre submergez, voyent la nef aller
-le dessus dessoubs: Et pour la fin du naufrage ils meurent miserablement
-sans sepulture, ou bien par une disgrace se sauvent, & vont demander
-tous nuds l'aulmosne pour l'amour de Dieu.
-
- [En marge: Des Necromantiens & Magiciens.]
-
-Or il m'est advis que nous devons tels perilleux fols laisser à part, &
-retourner à nos aggreables & delectables folies: entre lesquelles il est
-impossible d'en trouver encores une plus belle que celle des
-Necromantiens & Magiciens, qui s'abusent tant eux-mesmes, que
-veritablement ils pensent avec leurs cercles, caracteres, conjurations &
-pentacules pouvoir troubler le ciel, obscurcir la lune & le soleil, &
-faire trembler la mer, la terre, & tous les autres elemens, ressusciter
-les morts, & parler les ames, transformer les corps, passer tout par
-l'invisible, voller plus viste que le vent, & faire tous les songes,
-dont sont pleins les livres des chevaliers errans. Les autres pensent
-avoir dans des anneaux & en cristalins les esprits familiers enfermez,
-comme perroquets en cage, & avec iceux trouver les tresors cachez,
-sçavoir secrets, acquerir l'amour des dames, la grace des seigneurs,
-estimans ces esprits estre du tout dediez à obeir & satisfaire à leurs
-commandemens, desirs & appetits.
-
- [En marge: Des basteleurs.]
-
-Et certes à grand peine me puis-je tenir de rire quand je voy aucuns qui
-presument estre saiges & advisez, lesquels toutesfois croyent que les
-basteleurs avec l'aide des esprits, font leurs jeux & tours de
-passe-passe, comme si de nostre temps le diable eust si peu d'autres
-affaires qu'il voulsist se mettre à jouer & basteler.
-
- [En marge: De ceux qui pensent estre muez en especes d'animaux.]
-
-Et que dites-vous de ceux qui en proferant ces parolles, Vent sur vent
-porte moy aux nopces, pensent incontinent estre convertis en especes
-d'animaux, & aller par la cheminee au sabbath avec ceux de leur secte?
-
- [En marge: De ceux qui pensent les enchantemens avoir quelque
- vertu.]
-
-Aussi des autres qui pensent avec leurs enchantemens trouver les metaux,
-les sources des eaux, les meates de la terre, guarir blessures, oster la
-fiebvre, & donner remedes jusques aux bestes. Certainement je pense que
-sans la peur des inquisiteurs de la foy, ils ne se pourroyent garder,
-qu'à la fin ils ne feissent miracles.
-
- [En marge: Des Geomantiens.]
-
- [En marge: Des Chiromantiens & Physionomiens.]
-
- [En marge: Des Bohemiens.]
-
-De ceste mesme espece sont quasi les Geomantiens qui avec leurs figures
-& poincts presument deviner les choses futures. Et non moins
-delectablement se repaissent le cerveau les Chiromantiens &
-Physionomiens, pensans cognoistre avec leur art tout le discours de la
-vie des hommes: & toutes fois ils se trouvent aucunesfois tant fols, que
-non seulement ils croyent indubitablement en cela, mais encores à la
-bonne adventure des Bohemiens.
-
- [En marge: La mer des folies spacieuse & profonde.]
-
-Or il fault que je die & confesse de bon cueur, que si j'eusse creu la
-mer des folies estre tant spacieuse & profonde comme je la treuve,
-jamais avec la fragile barque de mon debile entendement je n'y fusse
-entré. Et certainement si la Folie qui m'y a induict, ne m'eust de sa
-grace & faveur porté & conduict sans jamais quasi m'abandonner, me
-baillant continuellement secours, j'eusse desja plusieurs fois
-interrompu cest ouvrage: pource que tant plus je vay considerant les
-actions des hommes, plus je cognois clairement nostre vie n'estre autre
-chose que folie, folie, folie. Et qui est-ce qui en si grande multitude
-ne se perdroit & abysmeroit? Ou bien qui se pourroit tenir d'en rire
-sans cesse, comme Democritus, ou bien crever de rire comme les Margites?
-
- [En marge: Des faulses persuasions que ont les hommes.]
-
-Je voy certains monstres qui pensent estre des Narcissus: un qui aura sa
-femme ressemblant à un singe, l'estimera toutesfois plus belle que
-Venus. Cestuy-là par jalousie comme Argus la gardera: l'autre par
-avarice exposera la sienne aux plaisirs d'autruy: l'un prend le dot &
-non la femme: Cestuy cy se fera amoureux de la vefve, l'autre de la
-damoiselle: & souventesfois plus il aime, plus il est hay.
-
- [En marge: Des ignorans voulans apparoistre doctes.]
-
-Autres ignorans parleront avec les Latins des lettres Grecques, & avec
-les Grecs des lettres Latines: & tant moins sçauront en quelque
-profession que ce soit, plus en presumeront. Aucuns qui à peine
-sçauroyent tirer une ligne, veulent apparoistre un Euclides: estans si
-hardis que de vouloir monstrer avec leur babil & belles bourdes, les
-spheres & mouvemens celestes.
-
- [En marge: Des vanteurs.]
-
- [En marge: Des diverses complexions des hommes.]
-
-L'autre qui sera plus paoureux qu'un vieil connin, vouldra tousjours
-faire le brave, & (comme s'il estoit un Hector) ne fera que se vanter.
-Un autre s'addonnera à l'oisiveté: cestuy-là à la gourmandise: L'un ne
-bouge de la taverne: l'autre dompte les chevaulx: l'autre apprend aux
-oiseaux & aux chiens.
-
- [En marge: Des inventeurs de nouvelles.]
-
-Plusieurs hommes legiers ne pensent à autre chose que à entendre &
-inventer des nouvelles, & ne tiendront autres propos, que du Concile, du
-Pape, de l'Empereur, du Roy, & du Turc: comme s'ils estoyent de leur
-conseil privé: & feront des discours, ou si la paix demourera ferme, ou
-si la France & l'Angleterre se feront guerre: babillans follement des
-choses publiques, qui en riens ne leur touchent.
-
- [En marge: Des desirs, affections & manieres de faire differentes.]
-
-Autres desirent la guerre, autres veulent la paix: Cestuy-ci court par
-les postes pour se rompre le col, l'autre en une lictiere va dormant:
-l'un fait semblant de plorer & rit au cueur, l'autre par le visage
-monstre estre joyeux, & en l'estomach creve de douleur.
-
- [En marge: Des avaricieux & usuriers.]
-
-Vous en verrez aussi un autre qui aux despens de ses heritiers gaudist &
-triomphe. Autre pour mourir riche travaille oultre mesure, & ayant caché
-ses tresors, se plaint de pauvreté. L'un fera le belistre en sa maison,
-& dehors se monstrera riche & puissant: l'autre avec usures & interests
-accumulera infinies richesses. Autre changera & rechangera tant, qu'à la
-fin il se reduira en zero.
-
- [En marge: Des tristes & joyeux.]
-
-Cestuy-ci se plaint, cestuy-cy se lamente, cestuy rit, cestuy chante:
-cestuy sonne d'instrumens, l'autre passe le temps, & l'autre avec trop
-grande sollicitude continuellement se ronge l'esprit.
-
- [En marge: Des Grammariens & Pedans.]
-
- [En marge: Phalare.]
-
- [En marge: Denys le Tyran.]
-
-Mais où est-ce que par la Folie je me laisse transporter, perdant le
-temps à racompter telles petites & quasi communes folies, qui comme les
-estoilles du ciel sont innumerables? Certes il vault beaucoup mieux
-deviser de celles que font les hommes qui s'estiment, & entre les autres
-pensent estre les plus sages: dont j'estime pour les premiers de ceste
-folle bande les Grammariens, Pedants affamez, mendians & morts de faim,
-qui travaillent ordinairement en ce fascheux exercice de regenter &
-enseigner les escholiers: qui est une fatigue sur toutes les autres
-tresmoleste. Toutesfois par le benefice de la Folie, voyants en leurs
-escholes une grande caterve de jeunes enfans, qu'ils font trembler &
-espouvanter avec leurs visages & voix horribles; leur faisant à tous
-propos sentir leurs cruelles verges: Ils pensent & croyent estre
-quelques grands Princes, & que ceste miserable servitude soit un grand
-Royaume: Tellement qu'ils ne vouldroyent pas ceder à Phalare, ne à Denys
-le tyran.
-
-Et ceste tant leur folle persuasion ne se pourroit facillement
-comporter, si d'autre part ils ne s'estimoyent encores plus, pensans la
-leur profession, qui n'est autre chose qu'une observation de fadaises &
-baboyneries, estre le plus excellent art qui se puisse trouver, la
-nommant le fondement de toutes disciplines, & la science des sciences:
-Et puis tout le temps de leur vie ils se trouvent enveloppez, avec les
-accents & syllabes, avec les adverbes & conjonctions, se allambiquant &
-minant le cerveau avec vocables & constructions, & cent mille autres
-barbouilleries de nulle importance. Et quand ils viennent à disputer des
-patronymiques, des figures & autres semblables mocqueries, Dieu sçait
-avec quelles villaines parolles & venimeuses invectives ils s'injurient,
-& bien souvent des parolles ils viennent au poil: de sorte qu'ils font
-si beau jeu, que ceux qui les voyent, n'ont point faulte de matiere pour
-rire. Mais c'est tout le bon, qu'au sortir de là chascun d'eux presume
-avoir vaincu son adversaire: ils s'en vont pourmener par toutes les
-places, carrefours & lieux publiqs, pour raconter telles leurs belles
-victoires, qui sont pures folies: & en veulent triompher & gaudir, comme
-s'ils avoyent surmonté & debellé le grand Turc.
-
- [En marge: Autre secte de Grimaulx Latins.]
-
- [En marge: Grammaires vulgaires.]
-
-Et si ces folies des Grimaulx Latins ne suffisent, il s'en presente une
-autre secte de vulgaires, non moins sotte que ridicule, lesquels ont
-leurs boutiques toutes pleines de Grammaires vulgaires, de inventions de
-nouvelles lettres, & d'observations de la langue Tuscane: dont ils font
-autant de vente & de proufict, comme je ferois de ceste mienne Folie, si
-j'estoys si fol qu'il me vinst envie de l'envoyer pourmener par la ville
-és mains des porte-panniers, pour l'exposer en vente: car à grand peine
-trouveroit-elle à qui se vendre & faire achepter, si ce n'estoit à
-quelque bon fol aveuglé, qui n'entend riens: Tout ainsi est-ce de leurs
-beaux livres, lesquels à la fin se trouvent amassez és mains de certains
-ignorans curieux, comme les regnards chez le pelletier. Et pource qu'ils
-ne se peuvent faire entendre, & qu'ils se trouvent inutiles bien
-souvent, ils sont reduicts de livres en quarterons.
-
- [En marge: Quelles sont les Grammaires susdictes, & que c'est
- qu'elles contiennent.]
-
- [En marge: Pourquoy est dicte la langue vulgaire.]
-
- [En marge: La langue Latine corrompue par les Barbares.]
-
- [En marge: De l'ignorance d'un grand seigneur d'Italie qui vouloit
- prendre un secretaire.]
-
-Par ainsi, ma doulce Folie, demeure tout coy en mes coffres, à fin qu'il
-ne t'advienne comme à ces livres là: ausquels encores qu'ils soyent de
-belle estampe & bien imprimez, lon ne peult pardonner, ne faire qu'il ne
-leur advienne comme j'ay dit cy dessus. Et n'est pas de merveilles: car
-ils veulent imposer certaines nouvelles loix & reigles de parler hors de
-propos: & veulent qu'en leur escrire se facent les accens graves, aguts
-& circonflexes, avec les collisions des vocables: & veulent qu'en la
-prose s'observe le nombre de pieds avec les desinances & respondances,
-comme lon a accoustumé de faire en la rythme: & qu'au parler lon garde
-les cas droicts & obliques, & que lon use de vocables affectez, & de peu
-de gens entendus: lesquels ne donnent moindre peine à ceux qui les dient
-& prononcent, comme ils font de fascherie & ennuy à ceux qui les oyent
-dire & prononcer. Et les pauvres fols ne s'advisent pas que la langue
-vulgaire est dicte vulgaire, pource qu'elle est en usage au vulgue, & à
-la plusgrand' part commune: Et ceux cy veulent que lon escrive & que lon
-parle à une certaine leur nouvelle mode, dont chascun se mocque d'eux,
-d'autant que ils ne pourroyent nier que la langue vulgaire ne soit nee &
-derivee de la corruption de la Latine, commes les fleuves premierement
-proviennent des fontaines. Car la langue Latine fut autresfois commune à
-tout le peuple Romain, & depuis par les Barbares & gens serviles
-corrompue & gastee: Ainsi cerche lon encores de present de depraver &
-corrompre celle qui nous est demouree: usans de tels estranges vocables,
-avec lesquels & leurs sotties & ignorances, ils ont alteré le goust & le
-jugement des hommes curieux. Imitant un grand seigneur d'Italie, qui
-vouloit prendre un secretaire, auquel il dict, que avant que le prendre
-il vouloit voir une sienne lettre. Et le secretaire, qui estoit homme
-docte & expert, luy feit une bien belle & elegante epistre. Et apres que
-le seigneur, lequel, Dieu mercy, n'avoit pas grande intelligence en
-cela, & presumoit toutesfois beaucoup de soy, l'eut veue, il dit qu'il
-n'en vouloit point, pource qu'il n'escrivoit point correct. Et quand on
-luy vint à demander les erreurs que avoit faictes ledict secretaire en
-sadicte epistre, il respondit, qu'il avoit escript _benevolence_ pour
-_benivolence_, _sanè_ & _penè_ par deux _n n_. qui sont deux mots Latins
-marquez d'un accent chascun sur les deux, & pensant que lesdicts accens
-fussent tiltres: Et pour cela ne voulut accepter ledict secretaire.
-
- [En marge: De la difference de l'orthographe de la langue
- Italienne.]
-
-Il y en a encores beaucoup d'autres de nos Italiens, qui estiment
-grossiers & ignorans ceux qui n'escrivent _strumento_ pour
-_instrumento_: _aldace_ pour _auldace_: _menemo_ pour _minimo_:
-_segretario_ pour _secretario_: _ufficio_ pour _officio_: _giulio_ pour
-_julio_: _gerolamo_ pour _jeronymo_: _eglino_ pour _egli_, & autres
-semblables inepties. Et en ceste sorte ayans la copie des beaux,
-intelligibles & elegans vocables, comme lon voit souventesfois, ils se
-repaissent de cela. Mais pour estre, comme les heretiques, ja faicts
-incorrigibles, & en trop grand nombre, à fin qu'ils ne sement autre plus
-mauvaise & pernicieuse erreur & zizanie, laissons les joyr du privilege
-de la vraye Folie: qui est tel, Que celuy là est le plus fol qui se
-repute le plus saige: & comme plus il se trompe, tant plus il s'en
-resjouit & pense affiner les autres.
-
-
-
-
-_Faict & composé en Indie Pastinaque par monsieur Ne me blasmez, à
-l'issue des masques & folies de Caresme prenant, Avec grace & privilege
-de tous les nouveaux Heteroclites, & expresse protestation, Que
-quiconques de ceste Folie dira mal, qu'il s'asseure de là en apres estre
-un vray fol, encores que pour tel n'eust esté jamais cogneu._
-
-
-
-
-EXTRAICT DV PRIVILEGE.
-
-
-Par lettres du Roy donnees à Paris le XX jour d'Octobre, M. D. LXV,
-signees Par le Conseil, SANGUIN, & seellees en cire jaulne sur simple
-queue: Il est permis à Hertman Barbé marchant Libraire en l'Université
-de Paris, de faire imprimer & exposer en vente ce present livre
-intitulé, _Paradoxe des louanges de la Folie, traduict en François par
-feu Messire Jehan du Thier, Chevalier &c._ jusques au temps & terme de
-six ans, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer: Avec defenses à
-tous autres marchans, Libraires & Imprimeurs de l'imprimer, faire
-imprimer, ne exposer en vente: sur peine d'amende arbitraire,
-confiscation desdicts livres, & de tous despens, dommages & interests
-envers ledict Barbé.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original. On a
-cependant résolu les abréviations par signes conventionnels (par exemple
-"Cõme" transcrit "Comme"), ajouté les cédilles, et distingué u/v et i/j
-selon l'usage. On a noté les italiques entre _caractères soulignés_.
-
-
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUANGES DE LA FOLIE ***
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