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-Project Gutenberg's Jean-Christophe Volume 2 (of 4), by Romain Rolland
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Jean-Christophe Volume 2 (of 4)
- La Révolte, La Foire sur la Place
-
-Author: Romain Rolland
-
-Release Date: April 20, 2020 [EBook #61876]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE VOLUME 2 (OF 4) ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-
-
-
-ROMAIN ROLLAND
-
-JEAN-CHRISTOPHE
-
-NOUVELLE ÉDITION
-
-II
-
-LA RÉVOLTE
-LA FOIRE SUR LA PLACE
-
-PARIS
-
-SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
-
-LIBRAIRIE OLLENDORFF
-
-50, CHAUSSÉE D'ANTIN
-
-Tous droits réservés.
-
-
-
-
-LA RÉVOLTE
-
-
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-
-PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION
-
-
-_Au seuil d'une période nouvelle de_ Jean-Christophe, _dont le
-caractère de critique un peu vive risquera de blesser tour à tour les
-lecteurs de tous les partis, je prie mes amis et ceux de Jean-Christophe
-de ne jamais prendre nos jugements comme définitifs. Chacune de nos
-pensées n'est qu'un moment de notre vie. À quoi nous servirait de
-vivre, si ce n'était pour corriger nos erreurs, vaincre nos préjugés,
-élargir notre pensée et notre cœur? Patience! Faites-nous crédit, si
-nous nous trompons. Nous savons que nous nous trompons. Quand nous
-reconnaîtrons nos erreurs, nous les condamnerons plus durement que
-vous. Chaque jour, nous nous efforçons d'atteindre un peu plus de
-vérité. Lorsque nous serons au terme, vous jugerez ce que valait notre
-effort. Comme dit un vieux proverbe_: «LA FIN LOUE LA VIE, ET LE SOIR
-LE JOUR».
-
-
-R. R.
-
-Novembre 1906.
-
-
-
-
-_PREMIÈRE PARTIE_
-
-
-SABLES MOUVANTS
-
-
-Libre!... Libre des autres et de soi!... Le réseau de passions, qui le
-liaient depuis un an, venait brusquement de se rompre. Comment? Il n'en
-savait rien. Les mailles avaient cédé à la poussée de son être.
-C'était une de ces crises de croissance, où les natures robustes
-déchirent violemment l'enveloppe morte d'hier, l'âme ancienne où
-elles étouffent.
-
-Christophe respirait à pleins poumons, sans bien comprendre ce qui
-était arrivé. Un tourbillon de bise glacée s'engouffrait sous la
-grande porte de la ville, quand il rentra, venant d'accompagner
-Gottfried. Les gens baissaient la tête contre l'ouragan. Les filles
-allant à l'ouvrage luttaient avec dépit contre le vent qui se jetait
-dans leurs jupes; elles s'arrêtaient pour souffler, le nez et les joues
-rouges, l'air rageur; elles avaient envie de pleurer. Christophe riait
-de joie. Il ne pensait pas à la tourmente. Il pensait à l'autre
-tourmente, dont il venait de sortir. Il regardait le ciel d'hiver, la
-ville enveloppée de neige, les gens qui passaient en luttant; il
-regardait autour de lui, en lui: rien ne le liait plus à rien. Il
-était seul... Seul! Quel bonheur d'être seul, d'être à soi! Quel
-bonheur d'avoir échappé à ses chaînes, à la torture de ses
-souvenirs, à l'hallucination des figures aimées et détestées! Quel
-bonheur de vivre enfin, sans être la proie de la vie, d'être devenu
-son maître!...
-
-Il rentra dans sa maison, blanc de neige. Il se secoua gaiement, comme
-un chien. En passant près de sa mère, qui balayait le corridor, il
-l'enleva de terre, avec des cris inarticulés et affectueux, comme on en
-dit aux petits enfants. La vieille Louisa se débattait dans les bras de
-son fils, mouillé de neige qui fondait; et elle l'appela: «gros
-bête!» en riant d'un bon rire enfantin.
-
-Il monta dans sa chambre, quatre à quatre. Il pouvait à peine se voir
-dans sa petite glace, tant le jour était sombre. Mais son cœur
-jubilait. Sa chambre étroite et basse, où il avait peine à remuer,
-lui semblait un royaume. Il ferma la porte à clef, et rit de
-contentement. Enfin, il allait se retrouver! Depuis combien de temps
-s'était-il perdu! Il avait hâte de se plonger dans sa pensée. Elle
-lui apparaissait comme un grand lac qui se fondait au loin dans la brume
-dorée. Après une nuit de fièvre, il se tenait au bord, les jambes
-baignées par la fraîcheur de l'eau, le corps caressé par la brise
-d'un matin d'été. Il se jeta à la nage; il ne savait où il allait,
-et peu lui importait: c'était la joie de nager au hasard. Il se
-taisait, riant, écoutant les mille bruits de son âme: elle fourmillait
-d'êtres. Il n'y distinguait rien, la tête lui tournait; il
-n'éprouvait qu'un bonheur éblouissant. Il jouit de sentir ces forces
-inconnues; et, remettant paresseusement à plus tard de faire l'essai de
-son pouvoir, il s'engourdit dans l'orgueilleuse ivresse de cette oraison
-intérieure qui, comprimée depuis des mois, éclatait comme un
-printemps soudain.
-
-Sa mère l'appelait à déjeuner. Il descendit, la tête étourdie,
-ainsi qu'après une journée au grand air; une telle joie rayonnait en
-lui que Louisa lui demanda ce qu'il avait. Il ne répondit pas; il la
-prit par la taille et la força à faire un tour de danse autour de la
-table, où la soupière fumait. Louisa, essoufflée, cria qu'il était
-fou; puis elle frappa des mains:
-
---Mon Dieu! fit-elle, inquiète. Je parie qu'il est de nouveau amoureux!
-
-Christophe éclata de rire. Il lança sa serviette en l'air:
-
---Amoureux!... s'écria-t-il. Ah! bon Dieu!... Non, non! c'est assez! Tu
-peux être tranquille. C'est fini, fini, pour toute la vie fini!... Ouf!
-
-Il but un grand verre d'eau.
-
-Louisa le regardait rassurée, hochait la tête, souriait:
-
---Beau serment d'ivrogne! dit-elle. Il y en a pour jusqu'au soir.
-
---C'est toujours cela de gagné, répondit-il, de bonne humeur.
-
---Bien sûr! fit-elle. Alors, qu'est-ce que tu as qui te rend si content?
-
---Je suis content. Voilà!
-
-Les coudes sur la table, assis en face d'elle, il voulut lui conter tout
-ce qu'il ferait plus tard. Elle l'écoutait avec un affectueux
-scepticisme, et lui faisait remarquer doucement que la soupe
-refroidissait. Il savait qu'elle n'entendait pas ce qu'il disait; mais
-il n'en avait cure: c'était pour lui-même qu'il parlait.
-
-Ils se regardaient en souriant: lui, parlant; elle, n'écoutant guère.
-Bien qu'elle fût fière de son fils, elle n'attachait pas grande
-importance à ses projets artistiques; elle pensait: «Il est heureux:
-c'est l'essentiel.»--Tout en se grisant de ses discours, il regardait
-la chère figure de sa mère, avec son fichu noir sévèrement serré
-autour de la tête, ses cheveux blancs, ses yeux jeunes qui le couvaient
-d'amour, son beau calme indulgent. Il lisait toutes ses pensées en
-elle. Il lui dit, en plaisantant:
-
---Cela t'est bien égal, hein? tout ce que je te raconte?
-
-Elle protesta faiblement:
-
---Mais non, mais non!
-
-Il l'embrassa:
-
---Mais si, mais si! Va, ne t'en défends pas. Tu as raison. Aime-moi
-seulement. Je n'ai pas besoin qu'on me comprenne,--ni toi, ni personne.
-Je n'ai plus besoin de personne, ni de rien, maintenant: j'ai tout en
-moi...
-
---Allons, fit Louisa, le voilà avec une autre folie, à présent!...
-Enfin, puisqu'il lui en faut une, j'aime encore mieux celle-là.
-
-
-
-
-Bonheur délicieux de se laisser flotter sur le lac de sa pensée!...
-Couché au fond d'une barque, le corps baigné de soleil, le visage
-baisé par le petit air frais qui court à la surface de l'eau, il
-s'endort, suspendu sur le ciel. Sous son corps étendu, sous la barque
-balancée, il sent l'onde profonde; sa main nonchalamment y plonge. Il
-se soulève; et, le menton appuyé sur le rebord du bateau, comme quand
-il était enfant, il regarde passer l'eau. Il voit des miroitements
-d'êtres étranges, qui filent comme des éclairs... D'autres, d'autres
-encore... Jamais ils ne sont les mêmes. Il rit au spectacle fantastique
-qui se déroule en lui; il rit à sa pensée; il n'a pas le besoin de la
-fixer. Choisir, pourquoi choisir dans ces milliers de rêves? Il a bien
-le temps!... Plus tard!... Quand il voudra, il n'aura qu'à jeter ses
-filets, pour retirer les monstres qu'il voit luire dans l'eau. Il les
-laisse passer... Plus tard!...
-
-La barque flotte au gré du vent tiède et du courant insensible. Il
-fait doux, soleil, et silence.
-
-
-
-
-Languissamment enfin, il laisse tomber les filets. Penché sur l'eau qui
-grésille, il les suit du regard, jusqu'à ce qu'ils aient disparu.
-Après quelques minutes de torpeur, il les ramène sans hâte; à mesure
-qu'il les tire, ils deviennent plus lourds; au moment de les sortir, il
-s'arrête pour prendre haleine. Il sait qu'il tient sa proie, il ne sait
-quelle est sa proie; il prolonge le plaisir de l'attente.
-
-Enfin, il se décide: les poissons aux cuirasses irisées apparaissent
-hors de l'eau; ils se tordent comme un nid de serpents. Il les regarde
-curieusement, il les remue du doigt, il veut prendre les plus beaux, un
-instant, dans sa main; mais à peine les a-t-il sortis de l'eau que
-leurs nuances pâlissent, ils se fondent entre ses doigts. Il les
-rejette dans l'eau, et recommence à pêcher. Il est plus avide devoir,
-l'un après l'autre, tous les rêves qui s'agitent en lui, que d'en
-garder aucun: ils lui semblent plus beaux, quand ils flottent librement
-dans le lac transparent...
-
-Il en pêchait de toutes sortes, tous plus extravagants les uns que les
-autres. Depuis des mois que les idées s'amassaient, sans qu'il en
-tirât parti, il crevait de richesses à dépenser. Mais tout était
-pêle-mêle: sa pensée était un capharnaüm, un bric-à-brac de juif,
-où étaient empilés dans la même chambre des objets rares, des
-étoffes précieuses, des ferrailles, des guenilles. Il ne savait pas
-distinguer ce qui avait le plus de prix: tout l'amusait également.
-C'étaient des frôlements d'accords, des couleurs qui sonnaient comme
-des cloches, des harmonies qui bourdonnaient comme des abeilles, des
-mélodies souriantes comme des lèvres amoureuses. C'étaient des
-visions de paysages, des figures, des passions, des âmes, des
-caractères, des idées littéraires, des idées métaphysiques.
-C'étaient de grands projets, énormes et impossibles, des tétralogies,
-des décalogies, ayant la prétention de tout peindre en musique et
-embrassant des mondes. Et c'étaient, le plus souvent, des sensations
-obscures et fulgurantes, évoquées subitement par un rien, un son de
-voix, une personne qui passait dans la rue, le clapotement de la pluie,
-un rythme intérieur.--Beaucoup de ces projets n'avaient d'autre
-existence que le titre; la plupart se réduisaient à un ou deux traits,
-pas plus: c'était assez. Comme les très jeunes gens, il croyait avoir
-créé ce qu'il rêvait de créer.
-
-
-
-
-Mais il était trop vivant pour se satisfaire longtemps de ces fumées.
-Il se lassa d'une possession illusoire, il voulut saisir ses
-rêves.--Par lequel commencer? Ils lui paraissaient tous aussi
-importants l'un que l'autre. Il les tournait et les retournait; il les
-rejetait, il les reprenait... Non, il ne les reprenait plus: ce
-n'étaient plus les mêmes, ils ne se laissaient pas attraper deux fois;
-constamment, ils changeaient; ils changeaient dans ses mains, sous ses
-yeux, tandis qu'il les regardait. Il fallait se hâter; et il ne le
-pouvait point: il était confondu par sa lenteur au travail. Il eût
-voulu tout faire en un jour, et il avait une difficulté terrible à
-exécuter le moindre ouvrage. Le pire était qu'il s'en dégoûtait,
-quand il était encore au commencement. Ses rêves passaient, et il
-passait lui-même; tandis qu'il faisait une chose, il regrettait de n'en
-pas faire une autre. Il semblait qu'il lui suffit d'avoir fait choix
-d'un de ses beaux sujets, pour que le beau sujet ne l'intéressât plus.
-Ainsi, toutes ses richesses lui étaient inutiles. Ses pensées
-n'étaient vivantes qu'à la condition qu'il n'y touchât point: tout ce
-qu'il réussissait à atteindre était déjà mort. Le supplice de
-Tantale: à portée de sa main, des fruits qui devenaient pierre,
-aussitôt qu'il les prenait; près de ses lèvres, une eau fraîche, qui
-fuyait quand il se baissait vers elle.
-
-Pour apaiser sa soif, il voulut se désaltérer aux sources qu'il avait
-conquises, à ses œuvres anciennes... La dégoûtante boisson! À la
-première gorgée, il la recracha en jurant. Quoi! cette eau tiède,
-cette musique insipide, c'était là sa musique?--Il relut la suite de
-ses compositions. Cette lecture l'atterra: il n'y comprenait plus rien,
-il ne comprenait même plus comment il avait pu les écrire. Il
-rougissait. Une fois, il lui arriva, après une page plus niaise que les
-autres, de se retourner pour voir s'il n'y avait personne dans la
-chambre, et d'aller se cacher la figure dans son oreiller, comme un
-enfant qui a honte. D'autres fois, le ridicule de ses œuvres lui
-semblait si bouffon qu'il oubliait qu'elles étaient de lui...
-
---Ah! l'idiot! criait-il, en se tordant de rire.
-
-Mais rien ne l'affectait plus que les compositions où il avait
-prétendu exprimer des sentiments passionnés: chagrins ou joies
-d'amour. Il bondissait sur sa chaise, comme si une mouche l'avait
-piqué; il martelait sa table à coups de poing, et se frappait la
-tête, en hurlant de colère; il s'apostrophait grossièrement, il se
-traitait de cochon, de triple gueux, de foutue bête et de paillasse. Il
-en avait pour quelque temps à égrener son chapelet. À la fin, il
-allait se planter devant sa glace, tout rouge d'avoir crié; il
-s'empoignait le menton, et il disait:
-
---Regarde, regarde, crétin, ta gueule d'âne! Je t'apprendrai à
-mentir, chenapan! À l'eau, monsieur, à l'eau!
-
-Il s'enfonçait la figure dans sa cuvette, et il la maintenait sous
-l'eau, jusqu'à ce qu'il étouffât. Quand il sortait de là, écarlate,
-les yeux hors de la tête, et soufflant comme un phoque, il allait
-précipitamment à sa table, sans prendre la peine d'éponger l'eau qui
-ruisselait autour de lui; il saisissait les compositions maudites, et il
-les déchirait avec rage, en grognant:
-
---Tiens, canaille!... Tiens, tiens, tiens!...
-
-Alors, il était soulagé.
-
-Ce qui l'exaspérait surtout dans ces œuvres, c'était leur mensonge.
-Rien de senti. Une phraséologie apprise par cœur, une rhétorique
-d'écolier: il parlait de l'amour, comme un aveugle des couleurs; il en
-parlait par ouï-dire, en répétant les niaiseries courantes. Et non
-seulement l'amour, mais toutes les passions lui avaient servi de thèmes
-à des déclamations.--Pourtant, il s'était toujours efforcé d'être
-sincère. Mais il ne suffit pas de vouloir être sincère: il faut
-pouvoir l'être; et comment le serait-on, quand on ne connaît encore
-rien de la vie? Ce qui venait de lui dévoiler la fausseté de ces
-œuvres, ce qui avait creusé brusquement un fossé entre lui et son
-passé, c'était l'épreuve des six derniers mois. Il était sorti des
-fantômes; il possédait maintenant une mesure réelle, à laquelle il
-pouvait rapporter ses pensées, pour en juger le degré de vérité ou
-de mensonge.
-
-Le dégoût que lui inspirèrent ses compositions anciennes, produites
-sans passion, fit qu'avec son exagération coutumière il décida de ne
-plus rien écrire qu'il ne fût contraint d'écrire par une nécessité
-passionnée; et, laissant là sa poursuite aux idées, il jura de
-renoncer pour toujours à la musique, si la création ne s'imposait, à
-coups de tonnerre.
-
-
-
-
-Il parlait ainsi, parce qu'il savait bien que l'orage venait.
-
-Le tonnerre tombe où il veut, et quand il veut. Mais les sommets
-l'attirent. Certains lieux--certaines âmes--sont des nids d'orages: ils
-les créent ou les aspirent de tous les points del horizon; et, de même
-que certains mois de l'année, certains âges de la vie sont si saturés
-d'électricité que les coups de foudre s'y produisent--sinon à
-volonté--du moins à l'heure attendue.
-
-L'être tout entier se tend. Pendant des jours, des jours, l'orage se
-prépare. Une ouate brûlante tapisse le ciel blanc. Pas un souffle.
-L'air immobile fermente, semble bouillir. La terre se tait, écrasée de
-torpeur. Le cerveau bourdonne de fièvre: toute la nature attend
-l'explosion de la force qui s'amasse, le choc du marteau qui se lève
-pesamment, pour retomber d'un coup sur l'enclume des nuées. De grandes
-ombres sombres et chaudes passent: un vent de feu se lève; les nerfs
-frémissent comme des feuilles... Puis, le silence retombe. Le ciel
-continue de couver la foudre.
-
-Il y a à cette attente une angoisse voluptueuse. Malgré le malaise qui
-vous oppresse, on sent passer dans ses veines le feu qui brûle
-l'univers. L'âme soûle bouillonne dans la fournaise, comme le raisin
-dans la cuve. Des milliers de germes de vie et de mort la travaillent.
-Qu'en sortira-t-il?... Comme la femme enceinte, elle se tait, le regard
-perdu en elle; anxieuse, elle écoute le tressaillement de ses
-entrailles, et elle pense: «Que naîtra-t-il de moi?»...
-
-Quelquefois, l'attente est vaine. L'orage se dissipe, sans avoir
-éclaté; et l'on se réveille, la tête lourde, déçu, énervé,
-écœuré. Mais c'est partie remise: il éclatera; si ce n'est
-aujourd'hui, ce sera demain; plus il aura tardé, plus il sera
-violent...
-
-Le voici!... Les nuages ont surgi de toutes les retraites de l'être.
-Masses épaisses d'un-bleu noir, que déchirent les saccades
-frénétiques des éclairs, ils s'avancent d'un vol vertigineux et
-lourd, cernant l'horizon de l'âme, et brusquement rabattant leurs deux
-ailes sur le ciel étouffé, éteignant la lumière. Heure de folie!...
-Les Eléments exaspérés, déchaînés de la cage où les tiennent
-enfermés les Lois qui assurent l'équilibre de l'esprit et l'existence
-des choses, règnent, informes et colossaux, dans la nuit de la
-conscience. On sent qu'on agonise. On n'aspire plus à vivre. On
-n'aspire plus qu'à la fin, à la mort qui délivre...
-
-Et soudain, c'est l'éclair!
-
-Christophe hurlait de joie.
-
-
-
-
-Joie, fureur de joie, soleil qui illumine tout ce qui est et sera, joie
-divine de créer! Il n'y a de joie que de créer. Il n'y a d'êtres que
-ceux qui créent. Tous les autres sont des ombres, qui flottent sur la
-terre, étrangers à la vie. Toutes les joies de la vie sont des joies
-de créer: amour, génie, action,--flambées de force sorties de
-l'unique brasier. Ceux même qui ne peuvent trouver place autour du
-grand foyer:--ambitieux, égoïstes et débauchés stériles,--tâchent
-de se réchauffer à ses reflets décolorés.
-
-Créer, dans l'ordre de la chair, ou dans l'ordre de l'esprit, c'est
-sortir de la prison du corps, c'est se ruer dans l'ouragan de la vie,
-c'est être Celui qui Est. Créer, c'est tuer la mort.
-
-Malheur à l'être stérile, qui reste seul et perdu sur la terre,
-contemplant son corps desséché et la nuit qui est en lui, dont nulle
-flamme de vie ne sortira jamais! Malheur à l'âme qui ne se sent point
-féconde, lourde de vie et d'amour, comme un arbre en fleurs, au
-printemps! Le monde peut la combler d'honneurs et de bonheurs; il
-couronne un cadavre.
-
-
-
-
-Quand Christophe était frappé par le jet de lumière, une décharge
-électrique lui parcourait le corps; il tremblait de saisissement.
-C'était comme si, en pleine mer, en pleine nuit, la terre apparaissait.
-Ou comme si, passant au milieu d'une foule, il recevait le choc de deux
-profonds yeux. Souvent, cela survenait après des heures de prostration
-où son esprit s'agitait dans le vide. Plus souvent encore, à des
-moments où il pensait à autre chose, causant ou se promenant. S'il
-était dans la rue, un respect humain l'empêchait de manifester trop
-bruyamment sa joie. Mais, à la maison, rien ne le retenait plus. Il
-trépignait; il sonnait une fanfare de triomphe. Sa mère la connaissait
-bien, et elle avait fini par savoir ce que cela signifiait. Elle disait
-à Christophe qu'il était comme une poule qui vient de pondre.
-
-Il était transpercé par l'idée musicale. Tantôt, elle avait la forme
-d'une phrase isolée et complète; plus fréquemment, d'une grande
-nébuleuse enveloppant toute une œuvre: la structure du morceau, ses
-lignes générales se laissaient deviner au travers d'un voile, que
-lacéraient par places des phrases éblouissantes, se détachant de
-l'ombre avec une netteté sculpturale. Ce n'était qu'un éclair;
-parfois, il en venait d'autres, coup sur coup: chacun illuminait
-d'autres coins de la nuit. Mais d'ordinaire, la force capricieuse,
-après s'être manifestée une fois, à l'improviste, disparaissait pour
-plusieurs jours dans ses retraites mystérieuses, en laissant derrière
-elle un sillon lumineux.
-
-Cette jouissance de l'inspiration était si vive que Christophe prit le
-dégoût du reste. L'artiste d'expérience sait bien que l'inspiration
-est rare, et que c'est à l'intelligence d'achever l'œuvre de
-l'intuition; il met ses idées sous le pressoir; il leur fait rendre
-jusqu'à la dernière goutte du suc divin qui les gonfle;--(et même,
-trop souvent, il les trempe d'eau claire.)--Christophe était trop jeune
-et trop sûr de lui pour ne pas mépriser ces moyens. Il faisait le
-rêve impossible de ne rien produire qui ne fût entièrement spontané.
-S'il ne s'était aveuglé à plaisir, il n'aurait pas eu de peine à
-reconnaître l'absurdité de son dessein. Sans doute, il était alors
-dans une période d'abondance intérieure où il n'y avait nul
-interstice, par où le néant pût se glisser. Tout lui était un
-prétexte à cette fécondité intarissable: tout ce que voyaient ses
-yeux, tout ce qu'il entendait, tout ce que heurtait son être dans sa
-vie quotidienne, chaque regard, chaque mot, faisait lever dans l'âme
-des moissons de rêves. Dans le ciel sans bornes de sa pensée,
-coulaient des millions d'étoiles.--Et pourtant, même alors, il y avait
-des moments où tout s'éteignait d'un coup. Et bien que la nuit ne
-durât point, bien qu'il n'eût guère le temps de souffrir des silences
-prolongés de l'esprit, il n'était pas sans effroi de cette puissance
-inconnue, qui venait le visiter, le quittait, revenait, disparaissait...
-pour combien de temps, cette fois? Reviendrait-elle jamais?--Son orgueil
-repoussait cette pensée, et disait: «Cette force, c'est moi. Du jour
-où elle ne sera plus, je ne serai plus: je me tuerai.»--Il ne laissait
-pas de trembler; mais c'était une jouissance de plus.
-
-Toutefois, s'il n'y avait aucun danger, pour l'instant, que la source
-tarit, Christophe pouvait se rendre compte déjà que jamais elle ne
-suffisait à alimenter une œuvre tout entière. Les idées s'offraient
-presque toujours à l'état brut: il fallait les dégager péniblement
-de la gangue. Et toujours elles se présentaient sans suite, par
-saccades; pour les relier entre elles, il fallait y mêler un élément
-d'intelligence réfléchie et de volonté froide, qui forgeaient avec
-elles un être nouveau. Christophe était trop artiste pour ne point le
-faire; mais il n'en voulait pas convenir; il mettait de la mauvaise foi
-à se persuader qu'il se bornait à transcrire son modèle intérieur,
-quand il était forcé de le transformer plus ou moins pour le rendre
-intelligible.--Bien plus: il arrivait qu'il en faussât entièrement le
-sens. Avec quelque violence que le frappât l'idée musicale, il lui
-eût été impossible souvent de dire ce qu'elle signifiait. Elle
-faisait irruption des souterrains de l'Être, bien au delà des
-frontières où commence la conscience; et, dans cette Force toute pure,
-échappant aux mesures communes, la conscience ne parvenait à
-reconnaître aucune des préoccupations qui l'agitaient, aucun des
-sentiments humains qu'elle définit et qu'elle classe: joies, douleurs,
-ils étaient tous mêlés en une passion unique, et inintelligible,
-parce qu'elle était au-dessus de l'intelligence. Cependant, qu'elle la
-comprit ou non, l'intelligence avait besoin de donner un nom à cette
-force, de la rattacher à une des constructions logiques que l'homme
-maçonne infatigablement dans la ruche de son cerveau.
-
-Ainsi, Christophe se convainquait--il voulait se convaincre--que
-l'obscure puissance qui l'agitait avait un sens précis, et que ce sens
-s'accordait avec sa volonté. Le libre instinct, jailli de
-l'inconscience profonde, était, bon gré, mal gré, contraint à
-s'accoupler, sous le joug de la raison, avec des idées claires qui
-n'avaient aucun rapport avec lui. Telle œuvre n'était ainsi qu'une
-juxtaposition mensongère d'un de ces grands sujets que l'esprit de
-Christophe s'était tracés, et de ces forces sauvages qui avaient un
-tout autre sens, que lui-même ignorait.
-
-
-
-
-Il allait à tâtons, tête baissée, emporté par les forces
-contradictoires qui s'entrechoquaient en lui, et jetant au hasard dans
-des œuvres incohérentes une vie fumeuse et puissante, qu'il ne savait
-pas exprimer, mais qui le pénétrait d'une joie orgueilleuse.
-
-La conscience de sa vigueur nouvelle fit qu'il osa regarder en face pour
-la première fois tout ce qui l'entourait, tout ce qu'on lui avait
-appris à honorer, tout ce qu'il respectait sans l'avoir discuté;--et
-il le jugea aussitôt avec une liberté insolente. Le voile se déchira:
-il vit le mensonge allemand.
-
-Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se nourrit d'un peu de
-vérité et de beaucoup de mensonge. L'esprit humain est débile; il
-s'accommode mal de la vérité pure; il faut que sa religion, sa morale,
-sa politique, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enveloppée
-de mensonges. Ces mensonges s'accommodent à l'esprit de chaque race;
-ils varient de l'une à l'autre: ce sont eux qui rendent si difficile
-aux peuples de se comprendre, et qui leur rendent si facile de se
-mépriser mutuellement. La vérité est la même chez tous; mais chaque
-peuple a son mensonge, qu'il nomme son idéalisme; tout être l'y
-respire, de sa naissance à sa mort: c'est devenu pour lui une condition
-de vie; il n'y a que quelques génies qui peuvent s'en dégager, à la
-suite de crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre
-univers de leur pensée.
-
-Une occasion insignifiante révéla brusquement à Christophe le
-mensonge de l'art allemand. S'il ne l'avait point vu jusque-là, ce
-n'était pas faute de l'avoir toujours eu sous les yeux; mais il en
-était trop près, il manquait de recul. Maintenant, la montagne lui
-apparaissait, parce qu'il s'en était éloigné.
-
-
-
-
-Il était à un concert de la _Städtische Tonhalle._ Le concert avait
-lieu dans une vaste halle, occupée par dix ou douze rangées de tables
-de café, — environ deux ou trois cents. Au fond, la scène, où se
-tenait l'orchestre. Autour de Christophe, des officiers sanglés dans
-leurs longues redingotes sombres,--larges faces rasées, rouges,
-sérieuses et bourgeoises; des dames qui causaient et riaient avec
-fracas, étalant un naturel exagéré; de braves petites filles, qui
-souriaient en montrant toutes leurs dents; et de gros hommes enfoncés
-dans leurs barbes et leurs lunettes, qui ressemblaient à de bonnes
-araignées aux yeux ronds. Ils se soulevaient à chaque verre pour
-porter une santé; ils mettaient à cet acte un respect religieux; leur
-visage et leur ton changeaient à ce moment: ils semblaient dire la
-messe, ils s'offraient des libations, ils buvaient le calice, avec un
-mélange de solennité et de bouffonnerie. La musique se perdait au
-milieu des conversations et des bruits de vaisselle. Cependant, tout le
-monde s'efforçait à parler et à manger bas. Le _Herr Konzertmeister_,
-grand vieux homme voûté, avec une barbe blanche qui lui pendait comme
-une queue au menton, et un long nez recourbé, muni de lunettes, avait
-l'air d'un philologue.--Tous ces types étaient depuis longtemps
-familiers à Christophe. Mais il avail une tendance, ce jour-là, aies
-voir en caricatures. Il y a comme cela des jours où, sans raison
-apparente, le grotesque des êtres, qui, dans la vie ordinaire, passe
-inaperçu, nous saute aux yeux.
-
-Le programme d'orchestre comprenait l'ouverture d'_Egmont_, une valse de
-Waldteufel, le _Pèlerinage de Tannhäuser à Rome_, l'ouverture des
-_Joyeuses Commères_ de Nicolaï, la marche religieuse d'_Athalie_, et
-une fantaisie sur _l'Étoile du Nord._ L'orchestre joua avec correction
-l'ouverture de Beethoven, et la valse avec furie. Pendant le
-_Pèlerinage de Tannhäuser_, on entendait déboucher des bouteilles. Un
-gros homme, assis à la table voisine de Christophe, marquait la mesure
-des _Joyeuses Commères_, en mimant Falstaff. Une dame âgée et
-corpulente, en robe bleu de ciel, avec une ceinture blanche, un
-pince-nez en or sur son nez écrasé, des bras rouges, et une vaste
-taille, chanta d'une voix puissante des _Lieder_ de Schumann et de
-Brahms. Elle levait les sourcils, faisait les yeux en coulisse, battait
-des paupières, hochait la tête à droite, à gauche, souriait d'un
-large sourire figé dans sa face de lune, dépensait une mimique
-exagérée et qui eût risqué par moments d'évoquer le café-concert,
-sans la majestueuse honnêteté qui resplendissait en elle; cette mère
-de famille jouait la petite folle, la jeunesse, la passion; et la
-poésie de Schumann prenait vaguement ainsi une odeur fade de _nursery._
-Le public était dans l'extase.--Mais l'attention devint solennelle,
-quand parut la Société chorale «des hommes allemands du Sud»
-(_Suddeutschen Männer Liedertafel_), qui tour à tour susurrèrent et
-mugirent des morceaux d'orphéons, pleins de sensibilité. Ils étaient
-quarante qui chantaient comme quatre; on eût dit qu'ils se fussent
-appliqués à effacer de leur exécution toute trace de style proprement
-choral: c'était une recherche de petits effets mélodiques, de petites
-nuances timides et pleurardes, de _pianissimo_ expirants, avec de
-brusques sursauts tonitruants, comme des coups de grosse caisse; un
-manque de plénitude et d'équilibre, un style doucereux; on pensait à
-Bottom:
-
-
-«_Laissez-moi faire le lion. Je rugirai aussi doucement qu'une colombe
-à la becquée. Je rugirai à faire croire que c'est un rossignol._»
-
-
-Christophe écoutait, depuis le commencement, avec une stupeur
-croissante. Rien de tout cela n'était nouveau pour lui. Il connaissait
-ces concerts, cet orchestre, ce public. Mais tout lui paraissait faux,
-brusquement. Tout: jusqu'à ce qu'il aimait le mieux, cette ouverture
-d'_Egmont_, dont le désordre pompeux et la correcte agitation le
-blessait, en cet instant, comme un manque de franchise. Sans doute, ce
-n'était pas Beethoven ni Schumann qu'il entendait, c'étaient leurs
-ridicules interprètes, c'était leur public ruminant, dont l'épaisse
-sottise se répandait autour des œuvres, comme une lourde
-buée.--N'importe, il y avait dans les œuvres, même dans les plus
-belles, quelque chose d'inquiétant que Christophe n'y avait encore
-jamais senti... Quoi donc? Il n'osait l'analyser, estimant sacrilège de
-discuter ses maîtres bien-aimés. Mais il avait beau ne pas vouloir
-voir: il avait vu. Et, malgré lui, il continuait de voir; comme la
-_Vergognosa_ de Pise, il regardait entre ses doigts.
-
-Il voyait l'art allemand tout nu. Tous,--les grands et les
-sots,--étalaient leurs âmes avec une complaisance attendrie.
-L'émotion débordait, la noblesse morale ruisselait, le cœur se
-fondait en effusions éperdues; les écluses étaient lâchées à la
-redoutable sensibilité germanique; elle diluait l'énergie des plus
-forts, elle noyait les faibles sous ses nappes grisâtres: c'était une
-inondation; la pensée allemande dormait au fond. Et quelle pensée,
-parfois, que celle d'un Mendelssohn, d'un Brahms, d'un Schumann, et, à
-leur suite, de cette légion de petits auteurs de _Lieder_ emphatiques
-et pleurnicheurs! Tout en sable. Point de roc. Une glaise humide et
-informe... Tout cela était si niais et si enfantin que Christophe ne
-pouvait croire que le public n'en fût pas frappé. Il regardait autour
-de lui; mais il ne vit que des figures béates, convaincues à l'avance
-de la beauté de ce qu'ils entendaient et du plaisir qu'ils devaient y
-prendre. Comment se fussent-ils permis de juger par eux-mêmes? Ils
-étaient pleins de respect pour ces noms consacrés. Que ne
-respectaient-ils point? Ils étaient respectueux devant leur programme,
-devant leur verre à boire, devant eux-mêmes. On sentait que,
-mentalement, ils donnaient de «l'Excellence» à tout ce qui, de près
-ou de loin, se rapportait à eux.
-
-Christophe considérait alternativement le public et les œuvres: les
-œuvres reflétaient le public, le public reflétait les œuvres, comme
-une boule de jardin. Christophe sentait le rire le gagner, et il faisait
-des grimaces. Il se contenait pourtant. Mais quand «les hommes du
-Sud» vinrent chanter avec solennité l'_Aveu_ rougissant d'une jeune
-fille amoureuse, Christophe n'y tint plus. Il éclata de rire. Des
-«chut!» indignés s'élevèrent. Ses voisins le regardèrent avec
-effarement; ces bonnes figures scandalisées le mirent en joie: il rit
-de plus belle, il rit, il pleurait de rire. Pour le coup, on se fâcha.
-On cria: «À la porte!» Il se leva, et partit, en haussant les
-épaules, le dos secoué par un accès de fou rire. Cette sortie fit
-scandale. Ce fut le début des hostilités entre Christophe et sa ville.
-
-
-
-
-À la suite de cette épreuve, Christophe, rentré chez lui, s'avisa de
-relire les œuvres des musiciens «consacrés». Il fut consterné, en
-s'apercevant que certains des maîtres qu'il aimait le mieux avaient
-_menti._ Il s'efforça d'en douter, de croire qu'il se trompait.--Mais
-non, il n'y avait pas moyen... Il était saisi de la somme de
-médiocrité et de mensonge qui constitue le trésor artistique d'un
-grand peuple. Combien peu de pages résistaient à l'examen!
-
-Dès lors, ce ne fut plus qu'avec un battement de cœur qu'il aborda la
-lecture d'autres œuvres, qui lui étaient chères... Hélas! Il était
-comme ensorcelé: partout, la même déconvenue! À l'égard de certains
-maîtres, ce fut un déchirement de cœur; c'était comme s'il perdait
-un ami bien-aimé, comme s'il s'apercevait soudain que cet ami, en qui
-il avait mis sa confiance, le trompait depuis des années. Il en
-pleurait. La nuit, il ne dormait plus; il continuait de se tourmenter.
-Il s'accusait lui-même: est-ce qu'il ne savait plus juger? Est-ce qu'il
-était devenu tout à fait idiot?... Non, non, plus que jamais, il
-voyait la beauté rayonnante du jour, il sentait l'abondance généreuse
-de la vie: son cœur ne le trompait point...
-
-Longtemps encore, il n'osa pas toucher à ceux qui étaient pour lui les
-meilleurs, les plus purs, le Saint des Saints. Il tremblait de porter
-atteinte à la foi qu'il avait en eux. Mais comment résister à
-l'impitoyable instinct d'une âme véridique, qui veut aller jusqu'au
-bout et voir les choses comme elles sont, quoi qu'on doive en
-souffrir?--Il ouvrit donc les œuvres sacrées, il fit donner la
-dernière réserve, la garde impériale... Dès les premiers regards, il
-vit qu'elles n'étaient pas plus immaculées que les autres. Il n'eut
-pas le courage de continuer. À certains moments, il s'arrêtait, il
-fermait le livre; comme le fils de Noé, il jetait le manteau sur la
-nudité de son père...
-
-Après, il restait abattu, au milieu de ces ruines. Il eût mieux aimé
-perdre un bras que ses saintes illusions. Son cœur était en deuil.
-Mais une telle sève était en lui que sa confiance dans l'art n'en fut
-pas ébranlée. Avec la présomption naïve du jeune homme, il
-recommençait la vie, comme si personne ne l'avait vécue avant lui.
-Dans la griserie de sa force neuve, il sentait--non sans raison,
-peut-être--qu'à peu d'exceptions près, il n'y a aucun rapport entre
-les passions vivantes et l'expression que l'art en a donnée. Mais il se
-trompait en pensant que lui-même était plus heureux ou plus vrai,
-quand il les exprimait. Comme il était plein de ses passions, il lui
-était aisé de les retrouver au travers de ce qu'il écrivait; mais
-personne autre que lui ne les eût reconnues, sous le vocabulaire
-imparfait dont il les désignait. Beaucoup des artistes qu'il
-condamnait, étaient dans le même cas. Ils avaient eu et traduit des
-sentiments profonds; mais le secret de leur langue était mort avec eux.
-
-Christophe n'était pas psychologue, il ne s'embarrassait pas de toutes
-ces raisons: ce qui était mort pour lui l'avait toujours été. Il
-révisait ses jugements sur le passé avec l'injustice féroce et
-assurée de la jeunesse. Il mettait à nu les plus nobles âmes, sans
-pitié pour leurs ridicules. C'était la mélancolie cossue, la
-fantaisie distinguée, le néant bien pensant de Mendelssohn. C'était
-la verroterie et le clinquant de Weber, sa sécheresse de cœur, son
-émotion cérébrale. C'était Liszt, père noble, écuyer de cirque,
-néo classique et forain, mélange à doses égales de noblesse réelle
-et de noblesse fausse, d'idéalisme serein et de virtuosité
-dégoûtante. C'était Schubert, englouti sous sa sensibilité, comme
-sous des kilomètres d'eau transparente et fade. Les vieux des âges
-héroïques, les demi-dieux, les Prophètes, les Pères de l'Église,
-n'étaient pas épargnés. Même le grand Sébastien, l'homme trois fois
-séculaire, qui portait en lui le passé et l'avenir,--Bach,--n'était
-pas pur de tout mensonge, de toute niaiserie de la mode, de tout
-bavardage d'école. Cet homme qui avait vu Dieu semblait parfois à
-Christophe d'une religion insipide et sucrée, style jésuite, rococo.
-On trouvait dans ses Cantates des airs de langueur amoureuse et
-dévote--(des dialogues de l'Ame qui coquette avec Jésus).--Christophe
-en était écœuré: il croyait voir des chérubins joufflus, faisant
-des ronds de jambe. Puis, il avait le sentiment que le génial _Cantor_
-écrivait dans sa chambre close: cela sentait le renfermé; il n'y avait
-pas dans sa musique cet air fort du dehors qui souffle chez d'autres,
-moins grands musiciens peut-être, mais plus grands hommes,--plus
-hommes--tels Beethoven, ou Hændel. Ce qui le blessait aussi chez les
-classiques, c'était leur manque de liberté: presque tout dans leurs
-œuvres était «construit». Tantôt une émotion était amplifiée par
-tous les lieux communs de la rhétorique musicale, tantôt c'était un
-simple rythme, un dessin ornemental, répété, retourné, combiné en
-tous sens, d'une façon mécanique. Ces constructions symétriques et
-rabâcheuses--sonates et symphonies--exaspéraient Christophe, peu
-sensible, en ce moment, à la beauté de l'ordre, des plans vastes et
-bien conçus. Elles lui semblaient l'œuvre de maçons plutôt que de
-musiciens.
-
-Il ne faudrait pas croire qu'il en fût moins sévère pour les
-romantiques. Chose curieuse, il n'y avait pas de musiciens qui
-l'irritassent davantage que ceux qui avaient prétendu être le plus
-libres, le plus spontanés, le moins constructeurs,--ceux qui, comme
-Schumann, avaient versé, goutte à goutte, dans leurs innombrables
-petites œuvres, leur vie tout entière. Il s'acharnait contre eux avec
-d'autant plus de colère qu'il reconnaissait en eux son âme adolescente
-et toutes les niaiseries qu'il s'était juré d'en arracher. Certes, le
-candide Schumann ne pouvait être taxé de fausseté: il ne disait
-presque jamais rien qu'il n'eût vraiment senti. Mais, justement, son
-exemple amenait Christophe à comprendre que la pire fausseté de l'art
-allemand n'était pas quand ses artistes voulaient exprimer des
-sentiments qu'ils ne sentaient point, mais bien plutôt quand ils
-voulaient exprimer des sentiments qu'ils sentaient--_et qui étaient
-faux._ La musique est un miroir implacable de l'âme. Plus un musicien
-allemand est naïf et de bonne foi, plus il montre les faiblesses de
-l'âme allemande, son fond incertain, sa sensibilité molle, son manque
-de franchise, son idéalisme un peu sournois, son incapacité à se voir
-soi-même, à oser se voir en face. Ce faux idéalisme était la plaie,
-même des plus grands,--de Wagner. En relisant ses œuvres, Christophe
-grinçait des dents. _Lohengrin_ lui paraissait d'un mensonge à hurler.
-Il haïssait cette chevalerie de pacotille, cette bondieuserie
-hypocrite, ce héros sans peur et sans cœur, incarnation d'une vertu
-égoïste et froide qui s'admire et qui s'aime avec prédilection. Il le
-connaissait trop, il l'avait vu dans la réalité, ce type de pharisien
-allemand, bellâtre, impeccable et dur, en adoration devant sa propre
-image, à la divinité de laquelle il n'a point de peine à sacrifier
-les autres. _Le Hollandais Volant_ l'accablait de sa sentimentalité
-massive et de son morne ennui. Les barbares décadents de la
-_Tétralogie_ étaient, en amour, d'une fadeur écœurante. Siegmund,
-enlevant sa sœur, ténorisait une romance de salon. Siegfried et
-Brünnhilde, en bons mariés allemands, dans la _Gœtterdæmmerung_,
-étalaient aux yeux l'un de l'autre, et surtout du public, leur passion
-conjugale, pompeuse et bavarde. Tous les genres de mensonge s'étaient
-donné rendez-vous dans ces œuvres: faux idéalisme, faux
-christianisme, faux gothisme, faux légendaire, faux divin, faux humain.
-Jamais convention plus énorme ne s'était affichée que dans ce
-théâtre qui prétendait renverser toutes les conventions. Ni les yeux,
-ni l'esprit, ni le cœur n'en pouvaient être dupes, un instant; pour
-qu'ils le fussent, il fallait qu'ils voulussent l'être.--Ils le
-voulaient. L'Allemagne se délectait de cet art vieillot et enfantin,
-art de brutes déchaînées et de petites filles mystiques et gnangnan.
-
-Et Christophe avait beau faire: dès qu'il entendait cette musique, il
-était repris, comme les autres, plus que les autres, par le torrent et
-par la volonté diabolique de l'homme qui l'avait déchaîné. Il riait
-et il tremblait, et il avait les joues allumées; il sentait passer en
-lui des chevauchées d'armées; et il pensait que tout était permis à
-ceux qui portaient ces ouragans. Quels cris de joie il poussait lorsque,
-dans les œuvres sacrées qu'il ne feuilletait plus qu'en tremblant, il
-retrouvait son émotion d'autrefois, toujours aussi ardente, sans que
-rien vînt ternir la pureté de ce qu'il aimait! C'étaient de
-glorieuses épaves qu'il sauvait du naufrage. Quel bonheur! Il lui
-semblait qu'il sauvait une partie de lui-même. Et n'était-ce point
-lui? Ces grands Allemands, contre lesquels il s'acharnait,
-n'étaient-ils pas son sang, sa chair, son être le plus précieux? Il
-n'était si sévère pour eux que parce qu'il l'était pour lui. Qui les
-aimait mieux que lui? Qui sentait plus que lui la bonté de Schubert,
-l'innocence de Haydn, la tendresse de Mozart, le grand cœur héroïque
-de Beethoven? Qui s'était réfugié plus religieusement dans le
-bruissement des forêts de Weber, et dans les grandes ombres des
-cathédrales de Jean-Sébastien, dressant sur le ciel gris du Nord,
-au-dessus de la plaine allemande, leur montagne de pierre et leurs tours
-gigantesques aux flèches ajourées?--Mais il souffrait de leurs
-mensonges, et il ne pouvait les oublier. Il les attribuait à la race,
-et leur grandeur à eux-mêmes. Il avait tort. Grandeur et faiblesses
-appartiennent également à la race dont la pensée puissante et trouble
-roule comme le plus large fleuve de musique et de poésie, où l'Europe
-vienne boire... Et chez quel autre peuple eût-il trouvé la pureté
-naïve, qui lui permettait en ce moment de le condamner si durement?
-
-Il ne s'en doutait point. Avec l'ingratitude d'un enfant gâté, il
-retournait contre sa mère les armes qu'il en avait reçues. Plus tard,
-plus tard, il devait sentir tout ce qu'il lui devait, et combien elle
-lui était chère...
-
-Mais il était dans une période de réaction aveugle contre les idoles
-de son enfance. Il s'en voulait et il leur en voulait d'avoir cru en
-elles avec un abandon passionné.--Et il était bien qu'il en fût
-ainsi. Il y a un âge de la vie, où il faut oser être injuste, où il
-faut oser faire table rase de toutes les admirations et de tous les
-respects appris, et tout nier--mensonges et vérités--tout ce que l'on
-n'a pas reconnu vrai par soi-même. Par toute son éducation, par tout
-ce qu'il voit et entend autour de lui, l'enfant absorbe une telle somme
-de mensonges et de sottises mélangées aux vérités essentielles de la
-vie que le premier devoir de l'adolescent qui veut être un homme sain
-est de tout dégorger.
-
-
-
-
-Christophe passait par cette crise de robuste dégoût. Son instinct le
-poussait à éliminer de son être les éléments indigestes qui
-l'encombraient.
-
-Avant tout, cette écœurante sensibilité, qui dégouttait de l'âme
-allemande comme d'un souterrain humide et sentant le moisi. De la
-lumière! De la lumière! Un air rude et sec, qui balayât les miasmes
-du marais, les fades relents de ces _Lieder_, de ces _Liedchen_, de ces
-_Liedlein_, aussi nombreux que les gouttes de pluie, où se déverse
-intarissablement le _Gemüt_ germanique: ces innombrables _Sehnsucht_
-(Désir), _Heimweh_ (Nostalgie), _Aufschwung_ (Essor), _Frage_
-(Demande), _Warum?_ (Pourquoi?), _an den Mond_ (À la lune), _an die
-Sterne_ (Aux étoiles), _an die Nachtigall_ (Au rossignol), _an den
-Frühling_ (Au printemps), _an den Sonnenschein_ (À la clarté du
-soleil); ces _Frühlingslied_ (Chant du printemps), _Frühlingslust_
-(Plaisir du printemps), _Frühlingsgruss_ (Salut du printemps),
-_Frühlingsfahrt_ (Voyage de printemps), _Frühlingsnacht_ (Nuit de
-printemps), _Frühlingsbotschaft_ (Message de printemps); ces _Stimme
-der Liebe_ (Voix de l'amour), _Sprache der Liebe_ (Parole de l'amour),
-_Trauer der Liebe_ (Tristesse de l'amour), _Geist der Liebe_ (Esprit de
-l'amour), _Fülle der Liebe_ (Plénitude de l'amour); ces _Blumenlied_
-(Chant des fleurs), _Blumenbrief_ (Lettre des fleurs), _Blumengruss_
-(Salut des fleurs); ces _Herzeleid_ (Peine de cœur), _mein Herz ist
-schwer_ (Mon cœur est lourd), _mein Herz ist betrübt_ (Mon cœur est
-trouble), _mein Aug ist trüb_ (Mon œil est trouble); ces dialogues
-candides et nigauds avec la _Röselein_ (petite rose), avec le ruisseau,
-avec la tourterelle, avec l'hirondelle; ces questions saugrenues:--«_Si
-l'églantier devrait être sans épines_»,--«_Si c'est avec un
-vieil époux que l'hirondelle a fait son nid, ou si elle vient de se
-fiancer depuis un peu de temps_»:--tout ce déluge de tendresse fade,
-d'émotion fade, de mélancolie fade, de poésie fade... Que de belles
-choses profanées, de hauts sentiments, usés à tout propos, et sans
-propos! Car le pire était l'inutilité de tout cela: c'était une
-habitude de déshabiller son cœur en public, une propension affectueuse
-et niaise à se confier bruyamment. Rien à dire, et toujours parler! Ce
-bavardage ne finirait-il jamais?--Holà! Silence aux grenouilles du
-marais!
-
-Nulle part Christophe ne sentait plus crûment le mensonge que dans
-l'expression de l'amour: car il était ici plus à même de le comparer
-avec la vérité. Cette convention des chants d'amour, larmoyants et
-corrects, ne répondait à rien ni des désirs de l'homme, ni du cœur
-féminin. Cependant, les gens qui avaient écrit cela avaient dû aimer,
-au moins une fois dans leur vie! Était-il possible qu'ils eussent aimé
-ainsi? Non, non, ils avaient menti, menti comme toujours, ils s'étaient
-menti à eux-mêmes; ils avaient voulu s'idéaliser... Idéaliser!
-c'est-à-dire: avoir peur de regarder la vie en face, être incapable de
-voir les choses, comme elles sont.--Partout, la même timidité, le
-manque de franchise virile. Partout, le même enthousiasme à froid, la
-solennité pompeuse et théâtrale, dans le patriotisme, dans la
-boisson, dans la religion. Les _Trinklieder_ (chants à boire) étaient
-des prosopopées au vin ou à la coupe: «_Du herrlich Glas..._»
-(«Toi, noble verre...»). La foi, qui devrait jaillir de l'âme comme
-un flot imprévu, était un article de fabrique, une denrée. Les chants
-patriotiques semblaient faits pour des troupeaux de moutons, bêlant en
-mesure...--Hurlez donc!... Quoi! Est-ce que vous continuerez à
-mentir--à «_idéaliser_»--jusque dans la soûlerie, jusque dans la
-tuerie, jusque dans la folie!...
-
-Christophe en était arrivé à prendre en haine l'idéalisme. Il
-préférait à ce mensonge la brutalité franche.--Au fond, il était
-plus idéaliste que les autres, et il ne devait pas avoir de pires
-ennemis que ces réalistes brutaux, qu'il croyait préférer.
-
-Sa passion l'aveuglait. Il se sentait glacé parle brouillard, le
-mensonge anémique, «les Idées-fantômes sans soleil». De toutes les
-forces de son être, il aspirait au soleil. Dans son mépris juvénile
-pour l'hypocrisie qui l'entourait, ou pour ce qu'il nommait tel, il ne
-voyait pas la haute sagesse pratique de la race, qui s'était bâti peu
-à peu son grandiose idéalisme, pour dompter ses instincts sauvages, ou
-pour en tirer parti. Ce ne sont pas des raisons arbitraires, des règles
-morales et religieuses, ce ne sont pas des législateurs et des hommes
-d'État, des prêtres et des philosophes, qui transforment les âmes des
-races et leur imposent une nouvelle nature: c'est l'œuvre des siècles
-de malheurs et d'épreuves: ils forgent pour la vie les peuples qui
-veulent vivre.
-
-
-
-
-Cependant, Christophe composait; et ses compositions n'étaient pas
-exemptes des défauts qu'il reprochait aux autres. Car la création
-était chez lui un besoin irrésistible, qui ne se soumettait pas aux
-règles que son intelligence édictait. On ne crée pas par raison. On
-crée par nécessité.--Puis, il ne suffit pas d'avoir reconnu le
-mensonge et l'emphase inhérents à la plupart des sentiments, pour n'y
-plus retomber: il y faut de longs et pénibles efforts; rien de plus
-difficile que d'être tout à fait vrai dans la société moderne, avec
-l'héritage écrasant d'habitudes paresseuses transmis par les
-générations. Cela est surtout malaisé aux gens, ou aux peuples, qui
-ont la manie indiscrète de laisser parler leur cœur sans repos, quand
-il n'aurait rien de mieux à faire, le plus souvent, que de se taire.
-
-Le cœur de Christophe était bien allemand, en cela: il n'avait pas
-encore appris la vertu de se taire; d'ailleurs, elle n'était pas de son
-âge. Il tenait de son père le besoin de parler, et de parler
-bruyamment. Il en avait conscience, et il luttait contre; mais cette
-lutte paralysait une partie de ses forces.--Il en soutenait une autre
-contre l'hérédité non moins fâcheuse qu'il tenait de son
-grand-père: une difficulté extrême à s'exprimer exactement.--Il
-était fils de virtuose. Il sentait le dangereux attrait de la
-virtuosité:--plaisir physique, plaisir d'adresse, d'agilité,
-d'activité musculaire, plaisir de vaincre, d'éblouir, de subjuguer par
-sa personne le public aux mille têtes; plaisir bien excusable, presque
-innocent chez un jeune homme, mais néanmoins mortel pour l'art et pour
-l'âme:--Christophe le connaissait: il l'avait dans le sang; il le
-méprisait, mais tout de même il y cédait.
-
-Ainsi, tiraillé entre les instincts de sa race et ceux de son génie,
-alourdi par le fardeau d'un passé parasite qui s'incrustait à lui et
-dont il ne parvenait pas à se défaire, il avançait en trébuchant, et
-il était beaucoup plus près qu'il ne pensait de ce qu'il proscrivait.
-Toutes ses œuvres d'alors étaient un mélange de vérité et de
-boursouflure, de vigueur lucide et de bêtise bredouillante. Ce n'était
-que par instants que sa personnalité arrivait à percer l'enveloppe de
-ces personnalités mortes qui ligotaient ses mouvements.
-
-Il était seul. Il n'avait aucun guide qui l'aidât à sortir du
-bourbier. Quand il se croyait dehors, il s'y enfonçait de plus belle.
-Il allait à l'aveuglette, gaspillant son temps et ses forces en essais
-malheureux. Nulle expérience ne lui était épargnée; et, dans le
-désordre de cette agitation créatrice, il ne se rendait pas compte de
-ce qui valait le mieux parmi ce qu'il créait. Il s'empêtrait dans des
-projets absurdes, des poèmes symphoniques, qui avaient des prétentions
-philosophiques et des dimensions monstrueuses. Son esprit était trop
-sincère pour pouvoir s'y lier longtemps; et il les abandonnait avec
-dégoût, avant d'en avoir esquissé une seule partie. Ou bien, il
-prétendait traduire dans des ouvertures les œuvres de poésie les plus
-inaccessibles. Alors il pataugeait dans un domaine qui n'était pas le
-sien. Quand il se traçait lui-même ses scénarios,--(car il ne doutait
-de rien),--c'étaient de pures âneries; et quand il s'attaquait aux
-grandes œuvres de Gœthe, de Kleist, de Hebbel, ou de Shakespeare, il
-les comprenait tout de travers. Non par manque d'intelligence, mais
-d'esprit critique; il ne savait pas comprendre les autres, il était
-trop préoccupé de lui-même: il se retrouvait partout, avec son âme
-naïve et boursouflée.
-
-À côté de ces monstres qui n'étaient point faits pour vivre, il
-écrivait une quantité de petites œuvres, qui étaient l'expression
-immédiate d'émotions passagères,--les plus éternelles de toutes:
-des pensées musicales, des _Lieder._ Ici, comme ailleurs, il
-était en réaction passionnée contre les habitudes courantes. Il
-reprenait les poésies célèbres, déjà traitées en musique, et il
-avait l'impertinence de vouloir faire autrement et plus vrai
-que Schumann et Schubert. Tantôt il tâchait de rendre aux figures
-poétiques de Gœthe: à Mignon, au Harpiste de _Wilhelm Meister_,
-leur caractère individuel, précis et trouble. Tantôt il s'attaquait
-à des _Lieder_ amoureux, que la faiblesse des artistes et la
-fadeur du public, tacitement d'accord, s'étaient habituées à revêtir de
-sentimentalité doucereuse; et il les déshabillait: il leur soufflait
-une âpreté fauve et sensuelle. En un mot, il prétendait faire vivre
-des passions et des êtres pour eux-mêmes, et non pour servir de jouets
-à des familles allemandes en quête d'attendrissements faciles, le
-dimanche, attablées à quelque _Biergarten._
-
-Mais d'ordinaire, il trouvait les poètes, trop littéraires; et il
-cherchait de préférence les textes les plus simples: de vieux
-_Lieder_, de vieilles chansons spirituelles, qu'il avait lues dans un
-manuel d'édification: il se gardait bien de leur conserver leur
-caractère de choral: il les traitait de façon audacieusement laïque
-et vivante. Ou bien c'étaient des proverbes, parfois même des mots
-entendus en passant, des bribes de dialogues populaires, des réflexions
-d'enfants:--des paroles gauches et prosaïques, où transparaissait le
-sentiment tout pur. Là il était à l'aise, et il atteignait à une
-profondeur, dont il ne se doutait pas.
-
-Bonnes ou mauvaises, le plus souvent mauvaises, l'ensemble de ces
-œuvres débordaient de vie. Tout n'en était pas neuf: tant s'en
-fallait. Christophe était maintes fois banal, par sincérité même; il
-lui arrivait de répéter des formes déjà employées, parce qu'elles
-rendaient exactement sa pensée, parce qu'il sentait ainsi, et non pas
-autrement. Pour rien au monde, il n'eût cherché à être original: il
-lui semblait qu'il fallait être bien médiocre pour s'embarrasser d'un
-pareil souci. Il cherchait à dire ce qu'il sentait, sans se préoccuper
-si cela avait été, ou non, dit avant lui. Il avait l'orgueil de croire
-que c'était encore la meilleure façon d'être original, et que
-Jean-Christophe n'avait été et ne serait jamais qu'une fois. Avec la
-magnifique impudence de la jeunesse, rien ne lui semblait fait encore;
-et tout lui semblait à faire--ou à refaire. Le sentiment de cette
-plénitude intérieure, d'une vie illimitée, le jetait dans un état de
-bonheur exubérant et indiscret. Jubilation de tous les instants. Elle
-n'avait pas besoin de la joie, elle pouvait s'accommoder de la
-tristesse: sa source était dans sa force, mère de tout bonheur et de
-toute vertu. Vivre, vivre trop!... Qui ne sent point en lui cette
-ivresse delà force, cette jubilation de vivre,--fût-ce au fond du
-malheur,--n'est pas un artiste. C'est la pierre de touche. La vraie
-grandeur se reconnaît au pouvoir de jubiler, dans la joie et la peine.
-Un Mendelssohn ou un Brahms, dieux des brouillards d'octobre et de la
-petite pluie, n'ont jamais connu ce pouvoir divin.
-
-Christophe le possédait; et il faisait montre de sa joie, avec une
-naïveté imprudente. Il n'y voyait point malice, il ne demandait qu'à
-la partager avec les autres. Il ne s'apercevait pas que cette joie est
-blessante pour la plupart des gens, qui ne la possèdent pas. Au reste,
-il ne s'inquiétait point de plaire ou de déplaire; il était sûr de
-lui, et rien ne lui paraissait plus simple que de communiquer aux autres
-sa conviction. Il comparait ses richesses à la pauvreté générale des
-fabricants de notes; et il pensait qu'il lui serait bien facile de faire
-reconnaître sa supériorité. Trop facile. Il n'avait qu'à se montrer.
-
-Il se montra.
-
-
-
-
-On l'attendait.
-
-Christophe n'avait pas fait mystère de ses sentiments. Depuis qu'il
-avait pris conscience du pharisaïsme allemand qui ne veut pas voir les
-choses comme elles sont, il s'était fait une loi de manifester une
-sincérité absolue, incessante, intransigeante, sans égards à aucune
-considération d'œuvre ou de personne. Et comme il ne pouvait rien
-faire sans le pousser à l'extrême, il disait des énormités, et
-scandalisait les gens. Il était d'une prodigieuse naïveté. Il
-confiait à tout venant ce qu'il pensait de l'art allemand, avec la
-satisfaction d'un homme qui ne veut pas garder pour lui des découvertes
-inappréciables. Il n'imaginait pas qu'on pût lui en savoir mauvais
-gré. Quand il venait de reconnaître l'ânerie d'une œuvre consacrée,
-tout plein de son sujet, il se hâtait d'en faire part à ceux qu'il
-rencontrait: musiciens, ou amateurs. Il énonçait les jugements les
-plus saugrenus, avec une figure rayonnante. D'abord, on ne le prit pas
-au sérieux; on rit de ses boutades. Mais on ne tarda pas à trouver
-qu'il y revenait trop souvent, avec une insistance de mauvais goût. Il
-devint évident que Christophe croyait à ses paradoxes; ils parurent
-moins plaisants. Il était compromettant; il manifestait en plein
-concert sa bruyante ironie, ou il exprimait son dédain pour les
-maîtres glorieux.
-
-Tout se colportait dans la petite ville: aucun mot de Christophe
-n'était perdu. On lui en voulait déjà de sa conduite de l'an passé.
-On n'avait pas oublié la façon scandaleuse dont il s'était affiché
-avec Ada. Lui-même ne s'en souvenait plus; les jours effaçaient les
-jours, il était loin maintenant de ce qu'il avait été. Mais d'autres
-s'en souvenaient pour lui: ceux dont la fonction sociale, dans toutes
-les petites villes, est de prendre scrupuleusement note de toutes les
-fautes, de toutes les tares, de tous les événements tristes, laids,
-désobligeants, qui concernent leurs voisins, afin que rien n'en soit
-perdu. Les nouvelles extravagances de Christophe vinrent trouver place a
-côté des anciennes, dans le registre à son nom. Les unes éclairaient
-les autres. Aux ressentiments de la morale offensée s'ajoutèrent ceux
-du bon goût scandalisé. Les plus indulgents disaient de lui:
-
---Il cherche à se singulariser.
-
-La plupart affirmaient:
-
---_Total verrückt!_ (Absolument fou.)
-
-Une opinion plus dangereuse encore commençait à se répandre;--son
-illustre origine en assurait le succès:--on se contait qu'au château,
-où Christophe continuait de remplir ses fonctions officielles, il avait
-eu le mauvais goût, parlant au grand-duc en personne, de s'exprimer
-avec une indécence révoltante sur le compte de maîtres vénérés; il
-avait, disait-on, appelé l'_Elias_ de Mendelssohn «des patenôtres de
-clergyman hypocrite», et traité certains _Lieder_ de Schumann de
-«musique de _Backfisch_»:--et cela, quand les augustes princes
-venaient d'affirmer leurs préférences pour ces œuvres! Le grand-duc
-avait mis fin à ces impertinences, en disant sèchement:
-
---On douterait parfois, Monsieur, à vous entendre, que vous soyez
-Allemand.
-
-Ce mot vengeur, tombé de si haut, ne manqua point de rouler très bas;
-et tous ceux qui croyaient avoir des sujets de ressentiment contre
-Christophe, soit à cause de ses succès, soit pour quelque autre raison
-plus personnelle, ne manquèrent point de rappeler qu'en effet il
-n'était pas un pur Allemand. Sa famille paternelle était--on s'en
-souvient--originaire des Flandres. Rien de surprenant à ce que cet
-immigré dénigrât les gloires nationales! Cette constatation
-expliquait tout; et l'amour-propre germanique y trouvait des raisons de
-s'estimer davantage, en même temps que de mépriser son adversaire.
-
-À cette vengeance, toute platonique, Christophe vint fournir des
-aliments plus substantiels. Il est bien imprudent de critiquer les
-autres, quand on est sur le point de s'exposer à la critique. Un
-artiste plus habile eût montré plus de respect pour ses devanciers.
-Mais Christophe ne voyait aucune raison pour cacher son mépris de la
-médiocrité et son bonheur de sa propre force. Ce bonheur se
-manifestait d'une façon immodérée. Christophe était pris, dans ces
-derniers temps, d'un besoin d'expansion. C'était trop de joie pour lui
-seul; il eût éclaté, s'il n'avait partagé son allégresse. À
-défaut d'ami, il prit pour confident son collègue à l'orchestre, le
-deuxième _Kapellmeister_, Siegmund Ochs, un jeune Wurtembergeois, bon
-enfant et sournois, qui lui témoignait une déférence débordante. Il
-ne se défiait pas de lui; comment aurait-il pu penser qu'il y avait
-quelque inconvénient à confier sa joie à un indifférent, à un
-ennemi même? Ne devaient-ils pas plutôt lui en être reconnaissants?
-Il apportait du bonheur pour tous, amis et ennemis.--Il ne se doutait
-pas qu'il n'y a rien de plus difficile à faire accepter aux hommes
-qu'un bonheur nouveau; ils préféreraient presque un malheur ancien: il
-leur faut un aliment remâché depuis des siècles. Mais ce qui leur est
-surtout intolérable, c'est la pensée de devoir ce bonheur à un autre.
-Ils ne pardonnent cette offense que quand ils n'ont plus aucun moyen d'y
-échapper; et ils s'arrangent, pour le faire payer.
-
-Il y avait donc mille raisons pour que les confidences de Christophe ne
-fussent pas accueillies de très bon cœur par qui que ce fût. Mais il
-y en avait mille et une pour qu'elles ne le fussent pas par Siegmund
-Ochs. Le premier _Kapellmeister_, Tobias Pfeiffer, ne devait plus tarder
-à se retirer; et Christophe, malgré sa jeunesse, avait toutes chances
-de lui succéder. Ochs était trop bon Allemand pour ne pas reconnaître
-que Christophe méritait cette place, puisque la cour était pour lui.
-Mais il avait trop bonne opinion de lui-même pour ne pas croire qu'il
-l'eût méritée davantage, si la cour l'eût mieux connu. Aussi
-accueillait-il d'un singulier sourire les effusions de Christophe, quand
-celui-ci arrivait au théâtre, le matin, avec une figure qui
-s'efforçait d'être grave, mais qui rayonnait malgré lui.
-
---Eh bien, lui disait-il, narquois, encore quelque nouveau chef-d'œuvre?
-
-Christophe lui prenait le bras:
-
---Ah! mon ami! celui-ci surpasse tout... Si tu l'entendais!... Le diable
-m'emporte! c'est trop beau! Dieu assiste les pauvres gens qui
-l'entendront! On ne peut plus avoir qu'un désir, après: mourir.
-
-Ces paroles ne tombaient point dans l'oreille d'un sourd. Au lieu d'en
-sourire, ou même de plaisanter amicalement cet enthousiasme enfantin,
-avec Christophe qui eût été le premier à en rire, si on lui en avait
-fait sentir le ridicule, Ochs s'extasiait ironiquement; il excitait
-Christophe à lâcher d'autres énormités; et il se hâtait, après
-l'avoir quitté, de les colporter partout, en les rendant plus
-grotesques encore. On en faisait des gorges chaudes dans le petit cercle
-des musiciens; et chacun attendait impatiemment l'occasion de juger les
-malheureuses œuvres.--Elles étaient jugées d'avance.
-
-Enfin elles apparurent.
-
-Christophe avait fait choix, dans le fatras de ses œuvres, d'une
-ouverture pour la _Judith_ de Hebbel, dont la sauvage énergie l'avait
-attiré, par réaction contre l'atonie allemande (il commençait déjà
-à s'en dégoûter, trouvant guindé Hebbel dans son parti-pris d'avoir
-du génie, toujours et à tout prix). Il y avait joint une symphonie,
-qui portait le titre emphatique du Bœcklin de Bâle: «_Le Songe de la
-vie_», et l'épigraphe: «_Vita somnium breve_». Une suite de ses
-_Lieder_ complétaient le programme, avec quelques œuvres classiques,
-et une _Festmarsch_ de Ochs, que Christophe, par camaraderie, avait
-ajoutée à son concert, quoiqu'il en sentît la médiocrité.
-
-Peu de chose avait transpiré des répétitions. Bien que l'orchestre ne
-comprît absolument rien aux œuvres qu'il exécutait, et que chacun,
-à part soi, fût interloqué par les bizarreries de cette nouvelle
-musique, ils n'avaient pas eu le temps de se former une opinion;
-surtout, ils n'étaient pas capables de le faire, avant que le public
-eût prononcé. L'assurance de Christophe en imposait aux artistes,
-dociles et disciplinés, comme tout bon orchestre allemand. Les seules
-difficultés lui vinrent de la chanteuse. C'était la dame en bleu du
-concert de la _Tonhalle._ Elle était une célébrité en Allemagne:
-cette mère de famille interprétait Brünnhilde et Kundry, à Dresde et
-à Bayreuth, avec une ampleur de poumons indiscutable. Mais si elle
-avait appris, à l'école wagnérienne, l'art dont cette école est
-fière à bon droit, de bien articuler, en projetant les consonnes à
-travers l'espace, et assénant les voyelles, comme des coups de massue,
-sur le public béant, elle n'y avait pas appris--et pour cause--l'art
-d'être naturelle. Elle faisait un sort à chaque mot: tout était
-accentué; les syllabes cheminaient avec des semelles de plomb, et il y
-avait une tragédie dans chaque phrase. Christophe la pria de modérer
-un peu sa puissance dramatique. Elle s'y appliqua d'abord, d'assez bonne
-grâce; mais sa lourdeur naturelle et le besoin de donner de la voix
-l'emportaient. Christophe devint nerveux. Il fit remarquer à la
-respectable dame qu'il avait voulu faire parler des humains, et non le
-serpent Fafner, avec son porte-voix. Elle prit--comme l'on pense--fort
-mal cette insolence. Elle dit qu'elle savait, Dieu merci! ce que
-c'était que chanter, qu'elle avait eu l'honneur d'interpréter les
-_Lieder_ de Maître Brahms, en la présence de ce grand homme, et qu'il
-ne se lassait point de les lui entendre dire.
-
---Tant pis! Tant pis! cria Christophe.
-
-Elle lui demanda, avec un sourire hautain, de vouloir bien lui expliquer
-le sens de cette exclamation énigmatique. Il répondit que Brahms
-n'ayant jamais su, de sa vie, ce qu'était le naturel, ses éloges
-étaient les pires des blâmes, et que bien que lui--Christophe--fût
-peu poli parfois, ainsi qu'elle l'avait fait justement remarquer, jamais
-il ne se fût permis de lui dire quelque chose d'aussi désobligeant.
-
-La discussion continua sur ce ton; et la dame s'obstina à chanter à sa
-façon, avec un pathétique écrasant,--jusqu'au jour où Christophe
-déclara froidement qu'il le voyait bien: telle était sa nature, on n'y
-pouvait rien changer; mais puisque les _Lieder_ ne pouvaient être
-chantés comme ils devaient l'être, ils ne seraient pas chantés du
-tout: il les retirait du programme.--On était à la veille du concert,
-on comptait sur ces _Lieder_: elle-même en avait parlé; elle était
-assez musicienne pour en avoir apprécié certaines qualités;
-Christophe lui faisait un affront; et comme elle n'était pas sûre que
-le concert du lendemain ne consacrerait point la renommée du jeune
-homme, elle ne voulut pas se brouiller avec un astre naissant. Elle plia
-donc soudain; et, pendant la dernière répétition, elle se soumit
-docilement à tout ce que Christophe exigea d'elle. Mais elle était
-décidée,--le lendemain, au concert,--à n'en faire qu'à sa tête.
-
-
-
-
-Le jour était venu. Christophe n'avait aucune inquiétude. Il était
-trop plein de sa musique pour pouvoir la juger. Il se rendait compte que
-ses œuvres, par endroits, prêtaient au ridicule. Mais qu'importe? On
-ne peut rien écrire de grand sans risquer le ridicule. Pour aller au
-fond des choses, il faut braver le respect humain, la politesse, la
-pudeur, les mensonges sociaux, sous qui le cœur gît étouffé. Si l'on
-veut n'effaroucher personne, il faut se résigner, toute sa vie, à ne
-donner aux médiocres qu'une vérité médiocre, qu'ils sont capables
-d'assimiler; il faut demeurer en deçà de la vie. On n'est grand que
-quand on a mis ces scrupules sous ses pieds. Christophe marchait dessus.
-On pouvait bien le siffler: il était sûr de ne pas laisser
-indifférent. Il s'amusait de la tête que feraient des gens qu'il
-connaissait, en entendant telle page un peu risquée. Il s'attendait à
-des critiques aigres: il en souriait d'avance. En tout cas, il faudrait
-être sourd, pour nier qu'il y eût là une force--aimable ou non,
-qu'importe?... Aimable! Aimable!... La force! cela suffit. Qu'elle
-emporte tout, comme le Rhin!...
-
-Il eut une première déconvenue. Le grand-duc ne vint pas. La loge
-princière ne fut occupée que par des comparses: quelques dames
-d'honneur. Christophe en ressentit une irritation. Il pensa: «Cet
-imbécile me boude. Il ne sait que penser de mes œuvres: il a peur de
-se compromettre.» Il haussa les épaules, feignant de ne passe soucier
-d'une pareille niaiserie. D'autres y prirent garde: c'était une
-première leçon donnée, et une menace pour l'avenir.
-
-Le public ne s'était pas montré beaucoup plus empressé que le
-maître: un tiers de la salle était vide. Christophe ne pouvait
-s'empêcher de songer avec amertume aux salles combles de ses concerts
-d'enfant. S'il avait eu plus d'expérience, il eût trouvé naturel
-qu'il y eût moins de monde pour venir l'entendre, quand il faisait de
-bonne musique, que quand il en faisait de mauvaise: car ce n'est pas la
-musique, c'est le musicien qui intéresse la majeure partie du public;
-et il est de toute évidence qu'un musicien qui ressemble à tout le
-monde offre bien moins d'intérêt qu'un musicien en jupe d'enfant, qui
-touche la sentimentalité et amuse la badauderie.
-
-Christophe, après avoir attendu vainement que la salle se remplît, se
-décida à commencer. Il tâchait de se prouver que c'était mieux,
-ainsi: «Peu d'amis, mais bons.»--Son optimisme ne tint pas longtemps.
-
-Les morceaux se déroulaient au milieu du silence.--Il y a un silence du
-public, que l'on sent gros d'amour et prêt à déborder. Mais dans
-celui ci, il n'y avait rien. Rien. Sommeil complet. On sentait que
-chaque phrase s'enfonçait dans des gouffres d'indifférence.
-Christophe, le dos tourné au public, occupé de son orchestre, n'en
-percevait pas moins tout ce qui se passait dans la salle, avec ces
-antennes intérieures, dont tout vrai musicien est doué, et qui lui
-font savoir si ce qu'il joue trouve de l'écho au fond des cœurs qui
-l'entourent. Il continuait de battre la mesure et de s'exciter
-lui-même, glacé par le brouillard d'ennui qui montait du parterre et
-des loges derrière lui.
-
-Enfin, l'ouverture finit; et la salle applaudit. Elle applaudit
-poliment, froidement, et se tut. Christophe eût mieux aimé qu'elle le
-huât... Un sifflet! Quelque chose qui fût un signe de vie, de
-réaction au moins contre son œuvre!...--Rien.--Il regarda le public.
-Le public se regardait. Ils cherchaient une opinion dans les yeux les
-uns des autres. Ils ne la trouvèrent pas, et retombèrent dans leur
-indifférence.
-
-La musique reprit. C'était au tour de la symphonie.--Christophe eut
-peine à aller jusqu'au bout. Plusieurs fois, il fut sur le point de
-jeter son bâton et de se sauver. Cette apathie le gagnait; il finissait
-par ne plus comprendre ce qu'il dirigeait; il avait l'impression nette
-de la chute dans l'insondable ennui. Il n'y eut même point les
-chuchotements ironiques qu'il attendait, à certains passages: le public
-était plongé dans la lecture du programme. Christophe entendit les
-pages se tourner toutes à la fois, avec un froissement sec; et ce fut
-de nouveau le silence jusqu'au dernier accord, où les mêmes
-applaudissements polis attestèrent que l'on avait compris que l'œuvre
-était finie.--Cependant, trois ou quatre applaudissements isolés
-reprirent, quand les autres avaient cessé: mais ils n'éveillèrent
-aucun écho, et se turent honteux: le vide en parut plus vide, et ce
-petit incident servit à éclairer faiblement le public sur l'ennui
-qu'il avait éprouvé.
-
-Christophe s'était assis au milieu de son orchestre, il n'osait
-regarder ni à droite, ni à gauche. Il avait envie de pleurer; et il
-frémissait de colère. Il eût voulu se lever et leur crier à tous:
-«Vous m'ennuyez! Ah! comme vous m'ennuyez!... Foutez-moi le camp,
-tous!...»
-
-Le public se réveillait un peu: il attendait la chanteuse,--il était
-accoutumé à l'applaudir. Dans cet océan d'œuvres nouvelles, où il
-errait sans boussole, elle lui était une certitude, une terre connue et
-solide, où il ne risquait pas de se perdre. Christophe discerna leur
-pensée; et il eut un mauvais rire. La chanteuse n'eut pas moins
-conscience de l'attente du public: Christophe le vit à ses airs de
-reine, quand il vint l'avertir que c'était son tour. Ils se
-dévisagèrent avec hostilité. Au lieu de lui offrir le bras,
-Christophe enfonça ses mains dans ses poches, et la laissa entrer
-seule. Elle passa, furieuse. Il la suivait, d'un air ennuyé.
-Aussitôt qu'elle parut, la salle lui fit une ovation: c'était un
-soulagement; les visages s'éclairaient, le public s'animait, toutes les
-lorgnettes étaient en joue. Sure de son pouvoir, elle attaqua les
-_Lieder_, à sa manière, bien entendu, et sans tenir aucun compte des
-observations que Christophe lui avait faites la veille. Christophe, qui
-l'accompagnait, blêmit. Il prévoyait cette rébellion. Au premier
-changement qu'elle fît, il tapa sur le piano, et dit avec colère:
-
---Non!
-
-Elle continua. Il lui soufflait dans le dos, d'une voix sourde et
-furieuse:
-
---Non! Non! Ce n'est pas cela!... Pas cela!...
-
-Énervée par ces grognements furibonds, que le public ne pouvait
-entendre, mais dont l'orchestre ne perdait rien, elle s'obstinait,
-ralentissant à outrance, faisant des pauses, des points d'orgue. Lui,
-n'en tenait pas compte et allait de l'avant: ils finirent par avoir une
-mesure d'écart. Le public ne s'en apercevait pas: depuis longtemps, il
-avait admis que la musique de Christophe n'était pas faite pour
-paraître agréable ni juste; mais Christophe, qui n'était pas de cet
-avis, faisait des grimaces de possédé; il finit par éclater. Il
-s'arrêta net, au milieu d'une phrase:
-
---Assez! cria-t-il à pleins poumons.
-
-Emportée par son élan, elle continua, une demi-mesure, et s'arrêta,
-à son tour.
-
---Assez! répéta-t-il sèchement.
-
-Il y eut un moment de stupeur dans la salle. Après quelques secondes,
-il dit, d'un ton glacial:
-
---Recommençons!
-
-Elle le regardait, stupéfaite; ses mains tremblaient; elle songea à
-lui jeter son cahier à la tête; elle ne comprit jamais, plus tard,
-comment elle ne l'avait point fait. Mais elle était écrasée par
-l'autorité de Christophe:--elle recommença. Elle chanta tout le cycle
-de _Lieder_, sans changer une nuance, ni un mouvement: car elle sentait
-qu'il ne lui ferait grâce de rien; et elle frémissait, à l'idée d'un
-nouvel affront.
-
-Quand elle eut fini, le public la rappela avec frénésie. Ce n'étaient
-pas les _Lieder_ qu'il applaudissait;--(elle en eût chanté d'autres
-qu'il eût applaudi de même)--c'était la chanteuse célèbre et
-vieillie sous le harnois: il savait qu'il pouvait admirer, en toute
-sécurité. Il tenait d'ailleurs à réparer l'effet de l'algarade. Il
-avait vaguement compris que la chanteuse s'était trompée; mais il
-trouvait indécent que Christophe l'eût fait remarquer. On bissa les
-morceaux. Mais Christophe résolument ferma le piano.
-
-Elle ne s'aperçut pas de cette nouvelle insolence; elle était trop
-troublée pour penser à recommencer. Elle sortit précipitamment,
-s'enferma dans sa loge; et là, pendant un quart d'heure, elle se
-soulagea le cœur du flot de rancune et de rage qui s'y était
-accumulé: crise de nerfs, déluge de larmes, invectives indignées,
-imprécations contre Christophe... On entendait ses cris de fureur à
-travers la porte fermée. Ceux de ses amis qui réussirent à entrer
-racontèrent, en sortant, que Christophe s'était conduit comme un
-goujat. L'opinion se répand vite dans une salle de spectacle. Aussi,
-lorsque Christophe remonta au pupitre pour le dernier morceau, le public
-était houleux. Mais ce morceau n'était pas de lui: c'était la
-_Festmarsch_ de Ochs. Le public, qui se trouvait à son aise dans cette
-plate musique, eut un moyen tout simple de manifester sa désapprobation
-pour Christophe, sans aller jusqu'à l'audace de le siffler: il acclama
-Ochs avec ostentation, redemandant deux ou trois fois l'auteur, qui ne
-manqua point de paraître. Et ce fut la fin du concert.
-
-On se doute bien que le grand-duc et le monde de la cour,--cette petite
-ville de province, cancanière et ennuyée,--ne perdirent aucun détail
-de ce qui s'était passé. Les journaux amis de la cantatrice ne firent
-pas d'allusion à l'incident; mais ils furent d'accord pour exalter
-l'art de la chanteuse, en se contentant de mentionner, à titre de
-renseignement, les _Lieder_ qu'elle avait chantés. Sur les autres
-œuvres de Christophe, quelques lignes à peine, les mêmes à peu de
-chose près dans tous les journaux: «... Science du contrepoint.
-Écriture compliquée. Manque d'inspiration. Pas de mélodie. Écrit
-avec sa tête et non avec son cœur. Absence de sincérité. Veut être
-original...»--Suivait un paragraphe sur la véritable originalité,
-celle des maîtres qui sont enterrés, de Mozart, de Beethoven, de
-Lœwe, de Schubert, de Brahms, «ceux qui sont originaux sans avoir
-pensé à l'être».--Puis on passait par une transition naturelle à la
-nouvelle reprise par le théâtre grand-ducal du _Nachtlager von
-Granada_ de Konradin Kreutzer; on rendait compte longuement de «cette
-délicieuse musique, fraîche et pimpante comme au premier jour».
-
-En résumé, les œuvres de Christophe rencontrèrent, chez les
-critiques le mieux disposés, une incompréhension totale;--chez ceux
-qui ne l'aimaient point, une hostilité sournoise;--enfin, dans le grand
-public, qu'aucun critique ami ou ennemi ne guidait, le silence. Laissé
-à ses propres pensées, le grand public ne pense rien.
-
-
-
-
-Christophe fut atterré.
-
-Son échec n'avait cependant rien de surprenant. Il y avait trois
-raisons pour une, pour que ses œuvres déplussent. Elles étaient
-insuffisamment mûries. Elles étaient trop neuves pour être comprises,
-du premier coup. Et l'on était trop heureux de donner une leçon à
-l'impertinent jeune homme.--Mais Christophe n'avait pas l'esprit assez
-rassis pour admettre la légitimité de sa défaite. Il lui manquait la
-sérénité que donne au vrai artiste l'expérience d'une longue
-incompréhension des hommes et de leur bêtise incurable. Sa naïve
-confiance dans le public et dans le succès, qu'il croyait bonnement
-atteindre parce qu'il le méritait, s'écroula. Il eût trouvé naturel
-d'avoir des ennemis. Mais ce qui le stupéfiait, c'était de n'avoir
-plus un ami. Ceux sur qui il comptait, ceux qui jusqu'à présent
-avaient paru s'intéresser à sa musique, n'avaient pas, depuis le
-concert, un mot d'encouragement pour lui. Il essaya de les sonder: ils
-se retranchaient derrière des paroles vagues. Il insista, il voulut
-savoir leur véritable pensée: les plus sincères lui opposèrent ses
-œuvres précédentes, ses sottises des débuts.--Plus d'une fois par la
-suite, il devait entendre condamner ses œuvres nouvelles au nom de ses
-œuvres anciennes,--et cela, par les mêmes gens qui, quelques années
-avant, condamnaient ses œuvres anciennes, quand elles étaient
-nouvelles: c'est la règle ordinaire. Christophe n'y était pas fait; il
-poussa les hauts cris. Qu'on ne l'aimât point, très bien! il
-l'admettait; cela lui plaisait même, il ne tenait pas à être l'ami de
-tout le monde. Mais qu'on prétendît l'aimer et qu'on ne lui permît
-pas de grandir, qu'on voulût l'obliger à rester, toute sa vie, un
-enfant, cela passait les bornes! Ce qui était bon à douze ans ne
-l'était plus à vingt; et il espérait bien n'en pas rester là,
-changer encore, changer toujours... Les imbéciles qui voudraient
-arrêter la vie!... L'intéressant, dans ses compositions d'enfance,
-n'était pas ces niaiseries d'enfant, mais la force qui couvait pour
-l'avenir. Et cet avenir, ils voulaient le tuer!... Non, ils n'avaient
-rien compris jamais à ce qu'il était, jamais ils ne l'avaient aimé;
-ils n'aimaient que ce qu'il avait de vulgaire, ce qui lui était commun
-avec les médiocres, non ce qui était _lui_, vraiment: leur amitié
-n'était qu'un malentendu...
-
-Il l'exagérait peut-être. Le cas est fréquent de braves gens,
-incapables d'aimer une œuvre neuve, qui l'aiment sincèrement quand
-elle a vingt ans de date. La vie nouvelle a un fumet trop fort pour leur
-tête débile: il faut que l'odeur s'évapore au souffle du temps.
-L'œuvre d'art ne commence à leur être intelligible que quand elle est
-recouverte de la crasse des ans.
-
-Mais Christophe ne pouvait admettre qu'on ne le comprît pas quand il
-était _présent_, et qu'on le comprît quand il était _passé._ Il
-préférait croire qu'on ne le comprenait pas du tout, en aucun cas,
-jamais. Et il enrageait. Il eut le ridicule de vouloir se faire
-comprendre, de s'expliquer, de discuter; c'était peine perdue: il eût
-fallu réformer le goût du temps. Mais il ne doutait de rien. Il était
-résolu à faire, de gré ou de force, une lessive complète du goût
-allemand. Toute possibilité lui en manquait: ce n'était pas en
-quelques conversations, où il avait peine à trouver ses mots et
-s'exprimait avec une absurde violence sur le compte des grands
-musiciens, et même de ses interlocuteurs, qu'il pouvait convaincre
-personne; il ne réussissait qu'à se faire quelques ennemis de plus. Il
-lui eût fallu pouvoir préparer sa pensée à loisir, et forcer ensuite
-le public à l'entendre...
-
-Et juste, à point nommé, son étoile--sa mauvaise étoile--vint lui
-en offrir les moyens.
-
-
-
-
-Il était attablé au restaurant du théâtre, dans un cercle de
-musiciens de l'orchestre, qu'il scandalisait par ses jugements
-artistiques. Ils n'étaient pas tous du même avis; mais tous étaient
-froissés par cette liberté de langage. Le vieux Krause, l'alto, brave
-homme et bon musicien, qui aimait sincèrement Christophe, eût voulu
-détourner l'entretien; il toussait, et guettait l'occasion pour lâcher
-un calembour. Mais Christophe n'entendait pas; il continuait de plus
-belle; et Krause se désolait:
-
---Qu'a-t-il besoin de dire tout cela? Que le bon Dieu le bénisse! On
-peut penser ces choses; mais on ne les dit pas, que diable!
-
-Le plus curieux, c'est que «ces choses», lui aussi, les pensait; du
-moins, il en avait le soupçon, et les paroles de Christophe
-réveillaient en lui bien des doutes; mais il n'avait pas le courage
-d'en convenir,--moitié par peur de se compromettre, moitié par
-modestie, par défiance de soi.
-
-Weigl, le corniste, ne voulait rien savoir; il voulait admirer, qui que
-ce fût, quoi que ce fût, bon ou mauvais, étoile ou bec de gaz: tout
-était sur le même plan; il n'y avait pas de plus et de moins dans son
-admiration: il admirait, admirait, admirait. C'était pour lui un besoin
-vital; il souffrait, quand on voulait le limiter.
-
-Le violoncelliste Kuh souffrait bien davantage. Il aimait de tout son
-cœur la mauvaise musique. Tout ce que Christophe poursuivait de ses
-sarcasmes et de ses invectives lui était infiniment cher: d'instinct,
-c'était aux œuvres les plus conventionnelles qu'allait son choix; son
-âme était un réservoir d'émotion larmoyante et pompeuse. Certes, il
-ne mentait pas dans son culte attendri pour tous les faux grands hommes.
-C'est quand il se persuadait qu'il admirait les vrais, qu'il se
-mentait,--en parfaite innocence. Il y a des «Brahmines» qui croient
-retrouver en leur dieu le souffle des génies passés: ils aiment
-Beethoven en Brahms. Kuh faisait mieux: c'était Brahms qu'il aimait en
-Beethoven.
-
-Mais le plus indigné des paradoxes de Christophe était le basson
-Spitz. Son instinct musical n'était pas tant blessé, que sa servilité
-naturelle. Un des empereurs romains voulait mourir debout. Spitz voulait
-mourir à plat ventre, comme il avait vécu: c'était sa position
-naturelle; il goûtait des délices à se rouler aux pieds de tout ce
-qui était officiel, consacré, «arrivé»; et il était hors de lui
-qu'on voulut l'empêcher de lécher la poussière.
-
-Ainsi, Kuh gémissait, Weigl faisait des gestes désespérés, Krause
-disait des coq-à-l'âne, et Spitz criait d'une voix aigre. Mais
-Christophe, imperturbable, criait plus fort que les autres; et il disait
-des choses énormes sur l'Allemagne et les Allemands.
-
-À une table voisine, un jeune homme l'écoutait, en se tordant de rire.
-Il avait les cheveux noirs et bouclés, de beaux yeux intelligents, un
-nez assez volumineux, qui, arrivé près du bout, ne pouvait se décider
-à aller ni à droite ni à gauche, et plutôt que d'aller tout droit,
-allait des deux côtés à la fois, les lèvres grosses, et une
-physionomie spirituelle et mobile, qui suivait ce que disait Christophe,
-attachée à ses lèvres, reflétant chaque mot avec une attention
-sympathique et gouailleuse, se plissant de petites rides au front, aux
-tempes, aux coins des yeux, le long des narines et des joues, grimaçant
-de rire, le corps tout entier secoué, par moments, d'un accès
-convulsif. Il ne se mêla point à la conversation, mais il n'en perdit
-rien. Il manifestait une joie particulière, quand il voyait Christophe,
-embourbé dans une démonstration et harcelé par Spitz, patauger,
-bredouiller, bégayer de fureur, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le mot
-qu'il cherchait,--un roc, pour écraser l'adversaire. Et son plaisir
-était sans bornes, quand Christophe, emporté par la passion bien au
-delà de sa pensée, énonçait des paradoxes monstrueux, qui faisaient
-barrir l'auditoire.
-
-Enfin, ils se séparèrent, lassés de sentir et d'affirmer chacun sa
-supériorité. Au moment où Christophe, resté le dernier dans la
-salle, allait passer le seuil, in fut abordé par le jeune homme qui
-avait pris tant de plaisir à l'écouter. Il ne l'avait pas encore
-remarqué. L'autre, poliment découvert, souriait, demandait la
-permission de se présenter:
-
---Franz Mannheim.
-
-Il s'excusa d'avoir été assez indiscret pour suivre la conversation,
-et il le félicita de la _maestria_ avec laquelle il avait pulvérisé
-ses adversaires. Il riait encore, en y pensant. Christophe le regarda,
-heureux, un peu méfiant:
-
---C'est sérieux? demanda-t-il, vous ne vous moquez pas de moi?
-
-L'autre jura ses grands dieux. La figure de Christophe s'illuminait:
-
---Alors, vous trouvez que j'ai raison, n'est-ce pas? Vous êtes de
-mon avis?
-
---Écoutez, fit Mannheim, pour dire la vérité, je ne suis pas
-musicien, je ne connais rien à la musique. La seule musique qui me
-plaise,--(ce n'est pas trop flatteur, ce que je vais vous dire),--c'est
-la vôtre... Enfin, c'est pour vous montrer que je n'ai pourtant pas
-trop mauvais goût...
-
---Hé! hé!--fit Christophe, sceptique, flatté tout de même,--ce n'est
-pas là une preuve.
-
---Vous êtes difficile... Bon!... Je pense comme vous: ce n'est pas là
-une preuve. Aussi, je ne me risque pas à juger ce que vous dites des
-musiciens allemands. Mais, c'est si vrai, en tout cas, des Allemands en
-général, des vieux Allemands, de tous ces idiots romantiques, avec
-leur pensée rance, leur émotion lacrymatoire, ces rabâchages séniles
-qu'on veut que nous admirions, «_cet éternel Hier, qui a toujours
-été, et qui sera toujours, et qui fera loi demain parce qu'il a fait
-loi aujourd'hui...!_»
-
-Il récita quelques vers du passage fameux de Schiller:
-
-
-«_. . . . . . . . . . . . . . Das ewig Gestrige
-Das immer war und immer wiederkehrt..._»
-
-
---Et lui, tout le premier!--s'interrompit-il au milieu de sa récitation.
-
---Qui? demanda Christophe.
-
---Le pompier qui a écrit cela!
-
-Christophe ne comprenait pas. Mais Mannheim continuait:
-
---Moi d'abord, je voudrais que, tous les cinquante ans, on procédât a
-un nettoyage général de l'art et de la pensée, qu'on ne laissât rien
-subsister de tout ce qui était avant.
-
---C'est un peu radical, dit Christophe, souriant.
-
---Mais non, je vous assure. Cinquante ans, c'est déjà trop; il
-faudrait dire: trente... Et encore!... Mesure d'hygiène. On ne garde
-pas dans sa maison la collection de ses grands-pères. On les envoie,
-quand ils sont morts, poliment pourrir ailleurs, et on met des pierres
-dessus, pour être bien sûrs qu'ils ne reviendront pas. Les âmes
-délicates mettent aussi des fleurs. Je veux bien, cela m'est égal.
-Tout ce que je demande, c'est qu'ils me laissent tranquille. Je les
-laisse bien tranquilles, moi! Chacun de son côté: côté des vivants;
-côté des morts.
-
---Il y a des morts qui sont plus vivants que les vivants.
-
---Mais non, mais non! cela serait plus vrai, si vous disiez qu'il
-y a des vivants qui sont plus morts que les morts.
-
---Peut-être bien. En tout cas, il y a du vieux qui est encore jeune.
-
---Eh bien, s'il est encore jeune, nous le retrouverons de nous-mêmes...
-Mais je n'en crois rien. Ce qui a été bon une fois, ne l'est jamais
-une seconde fois. Il n'y a de bon que le changement. Ce qu'il faut avant
-tout, c'est se débarrasser des vieux. Il y a trop de vieux en
-Allemagne. Mort aux vieux!
-
-Christophe écoutait ces boutades avec une grande attention, et se
-donnait beaucoup de mal pour les discuter; il sympathisait en partie
-avec elles, il y reconnaissait certaines de ses pensées; et, en même
-temps, il éprouvait une gêne de les entendre outrer d'une façon
-caricaturesque. Mais, comme il prêtait aux autres son propre sérieux,
-il se disait que peut-être son interlocuteur qui semblait plus instruit
-que lui et parlait plus facilement, tirait les conséquences logiques de
-ses principes. L'orgueilleux Christophe, à qui tant de gens ne
-pardonnaient pas sa foi en lui-même, était souvent d'une modestie
-naïve, qui le rendait dupe de ceux qui avaient reçu une meilleure
-éducation,--quand toutefois ils consentaient à ne pas s'en targuer
-pour éviter une discussion gênante. Mannheim, qui s'amusait de ses
-propres paradoxes, et qui, de riposte en riposte, en arrivait à des
-cocasseries extravagantes dont il riait sous cape, n'était pas habitué
-à se voir pris au sérieux; il fut mis en joie par la peine que prenait
-Christophe pour discuter ses bourdes, ou même pour les comprendre; et
-tout en s'en moquant, il était reconnaissant de l'importance que
-Christophe lui attribuait: il le trouvait ridicule et charmant.
-
-Ils se quittèrent fort bons amis; et Christophe ne fut pas peu surpris
-de voir, trois heures plus tard, à la répétition du théâtre, surgir
-de la petite porte qui donnait accès à l'orchestre la tête de
-Mannheim, radieuse et grimaçante, qui lui faisait des signes
-mystérieux. Quand la répétition fut finie, Christophe alla à lui.
-Mannheim le prit familièrement par le bras:
-
---Vous avez un moment?... Écoutez. Il m'est venu une idée. Peut-être
-que vous la trouverez absurde... Est-ce que vous ne voudriez pas, une
-fois, écrire ce que vous pensez de la musique et des musicos? Au lieu
-d'user votre salive à haranguer quatre crétins de votre bande, qui ne
-sont bons qu'à souffler et racler sur des morceaux de bois, ne
-feriez-vous pas mieux de vous adresser au grand public?
-
---Si je ne ferais pas mieux? Si je voudrais?... Parbleu! Et où
-voulez-vous que j'écrive? Vous êtes bon, vous!...
-
---Voilà: j'ai à vous proposer...Nous avons, quelques amis et
-moi:--Adalbert von Waldhaus, Raphael Goldenring, Adolf Mai, et Lucien
-Ehrenfeld,--nous avons fondé une Revue, la seule Revue intelligente de
-la ville: le _Dionysos._ ... (Vous connaissez certainement?)... Nous
-vous admirons tous, et nous serions heureux que vous fussiez des
-nôtres. Voulez-vous vous charger de la critique musicale?
-
-Christophe était confus d'un tel honneur: il mourait d'envie
-d'accepter; il craignait seulement de n'en être pas digne: il ne savait
-pas écrire.
-
---Laissez donc, dit Mannheim, je suis sûr que vous savez très bien. Et
-puis, du moment que vous serez critique, vous aurez tous les droits. Il
-n'y a pas à se gêner avec le public. Il est bête comme pas un. Ce
-n'est rien d'être un artiste: un artiste, c'est celui qu'on peut
-siffler. Mais un critique, c'est celui qui a le droit de dire:
-«Sifflez-moi cet homme-là!» Toute la salle se décharge sur lui de
-l'ennui de penser. Pensez tout ce que vous voudrez. Ayez l'air au moins
-de penser quelque chose. Pourvu que vous donniez à ces oies leur
-pâtée, peu importe laquelle! Elles avaleront tout.
-
-Christophe finit par consentir, en remerciant avec effusion. Il mit
-seulement comme condition qu'il aurait le droit de tout dire:
-
---Naturellement, naturellement, fit Mannheim. Liberté absolue! Chacun
-de nous est libre.
-
-
-
-
-Il vint le relancer au théâtre, une troisième fois, le soir, après
-le spectacle, pour le présenter à Adalbert von Waldhaus et à ses
-amis. Ils l'accueillirent avec cordialité.
-
-À l'exception de Waldhaus, qui appartenait à une des vieilles familles
-nobles du pays, tous étaient Juifs, et tous étaient fort riches:
-Mannheim, fils d'un banquier; Goldenring, d'un propriétaire de
-vignobles renommés; Mai, d'un directeur d'établissement
-métallurgique; et Ehrenfeld, d'un grand bijoutier. Leurs pères
-étaient de la vieille génération israélite, laborieuse et tenace,
-attachés à l'esprit de leur race, élevant leur fortune avec une âpre
-énergie, et jouissant de celle-ci bien plus que de celle-là. Les fils
-semblaient faits pour détruire ce que les pères avaient édifié: ils
-persiflaient les préjugés familiaux et cette manie de fourmis
-économes et fouisseuses; ils jouaient aux artistes, ils affectaient de
-mépriser la fortune et de la jeter par les fenêtres. Mais, en
-réalité, il ne s'en perdait guère hors de leurs mains; et ils avaient
-beau faire des folies: ils n'arrivaient jamais à égarer tout à fait
-leur lucidité d'esprit et leur sens pratique. Au reste, les pères y
-veillaient, et leur serraient la bride. Le plus prodigue, Mannheim, eût
-fait sincèrement largesse de tout ce qu'il possédait: mais il ne
-possédait rien; et quoiqu'il pestât bruyamment contre la ladrerie de
-son père, en lui-même il en riait et trouvait que le père avait
-raison. Au bout du compte, il n'y avait guère que Waldhaus, maître de
-sa fortune, qui y allât bon jeu, bon argent, et qui soutînt de ses
-fonds la Revue. Il était poète. Il écrivait des «Polymètres», dans
-le genre de Arno Holz et de Walt Whitman, des vers alternativement très
-longs et très courts, où les points, les doubles et triples points,
-les tirets, les silences, les majuscules, les italiques, et les mots
-soulignés, jouaient un très grand rôle, non moins que les
-allitérations et que les répétitions--d'un mot, d'une ligne, d'une
-phrase entière. Il y intercalait des mots, des bruits, dans toutes les
-langues. Il prétendait faire en vers--(on n'avait jamais su
-pourquoi)--du Cézanne. À vrai dire, il avait une âme assez poétique,
-qui sentait avec distinction des choses fades. Il était sentimental et
-sec, naïf et dandy; ses vers laborieux affectaient une négligence
-cavalière. Il eût été un bon poète pour gens du monde. Mais ils
-sont trop de cette espèce, dans les revues et dans les salons; et il
-voulait être seul. Il s'était mis en tête de jouer le grand seigneur
-qui est au-dessus des préjugés de sa caste. Il en avait plus que
-personne. Il ne se les avouait pas. Il avait pris plaisir à ne
-s'entourer que de Juifs, à la Revue qu'il dirigeait, pour faire crier
-les siens, antisémites, et pour se prouver à lui-même sa liberté
-d'esprit. Il affectait avec ses collègues un ton d'égalité courtoise.
-Mais au fond, il avait pour eux un mépris tranquille et sans bornes. Il
-n'ignorait pas qu'ils étaient bien aises de se servir de son nom et de
-son argent; et il les laissait faire, pour avoir la douceur de les
-mépriser.
-
-Et ils le méprisaient de les laisser faire; car ils savaient très bien
-qu'il y trouvait son profit. Donnant, donnant. Waldhaus leur apportait
-son nom et sa fortune; et eux lui apportaient leur talent, leur esprit
-d'affaires, et une clientèle. Ils étaient beaucoup plus intelligents
-que lui. Non pas qu'ils eussent plus de personnalité. Ils en avaient
-peut-être moins encore. Mais, dans cette petite ville, ils étaient,
-comme partout et toujours,--par le fait de la différence de leur race,
-qui depuis des siècles les isole et aiguise leur faculté d'observation
-railleuse,--ils étaient les esprits les plus avancés, les plus
-sensibles au ridicule des institutions vermoulues et des pensées
-décrépites. Seulement, comme leur caractère était moins libre que
-leur intelligence, cela ne les empêchait point, en raillant, de
-chercher beaucoup plus à profiter de ces institutions et de ces
-pensées, qu'à les réformer. En dépit de leurs professions de foi
-indépendantes, ils étaient, aussi bien que le gentilhomme Adalbert, de
-petits snobs de province, des fils de famille riches et désœuvrés,
-qui faisaient de la littérature par sport et par flirt. Ils étaient
-bien aises de se donner des allures de pourfendeurs; mais ils étaient
-bons diables, et ne pourfendaient que quelques gens inoffensifs, ou
-qu'ils pensaient hors d'état de leur nuire jamais. Ils n'avaient garde
-de se brouiller avec une société, où ils savaient qu'ils rentreraient
-un jour, pour y vivre de la vie de tout le monde, en épousant les
-préjugés qu'ils avaient combattus. Et quand ils se risquaient à faire
-un coup d'État, ou dé réclame, à partir bruyamment en guerre contre
-une idole du jour,--qui commençait à branler,--ils avaient soin de ne
-pas brûler leurs vaisseaux: en cas de danger, ils se rembarquaient.
-Quelle que fût d'ailleurs l'issue de la campagne,--quand elle était
-finie, il y en avait pour longtemps avant qu'on recommençât; les
-Philistins pouvaient dormir tranquilles. Tout ce que cherchaient les
-nouveaux _Davidsbündler_, c'était à faire croire qu'ils auraient pu
-être terribles, s'ils avaient voulu:--mais ils ne voulaient pas. Ils
-préféraient tutoyer les artistes et souper avec les actrices.
-
-Christophe se trouva mal à l'aise dans ce milieu. Ils parlaient surtout
-de femmes et de chevaux; et ils en parlaient sans grâce. Ils étaient
-compassés. Adalbert s'exprimait d'une voix blanche et lente, avec une
-politesse raffinée, ennuyée, ennuyeuse. Adolf Mai, le secrétaire de
-la rédaction, lourd, trapu, la tête enfoncée dans les épaules, l'air
-brutal, voulait toujours avoir raison; il tranchait surtout, n'écoutait
-jamais ce qu'on lui répondait, semblait mépriser l'opinion de
-l'interlocuteur et, encore plus, l'interlocuteur. Goldenring, le
-critique d'art, qui avait des tics nerveux et des yeux perpétuellement
-clignotants derrière de larges lunettes,--pour imiter sans doute les
-peintres qu'il fréquentait, portait les cheveux longs, fumait
-silencieusement, mâchonnait des lambeaux de phrases qu'il n'achevait
-jamais, et faisait des gestes vagues dans l'air avec son pouce.
-Ehrenfeld, petit, chauve, souriant, avec une barbe blonde, une figure
-fine et fatiguée, au nez busqué, écrivait dans la Revue les modes et
-la chronique mondaine. Il disait des choses très crues, d'une voix
-caressante; il avait de l'esprit, méchant, souvent ignoble.--Tous ces
-jeunes millionnaires étaient anarchistes, comme il convient: c'est le
-suprême luxe, quand on possède tout, de nier la société; car on se
-dégage ainsi de ce qu'on lui doit. Tel, un voleur qui, après avoir
-détroussé un passant, lui dirait: «Que fais-tu encore ici? Va-t'en!
-Je n'ai plus besoin de toi.»
-
-Christophe, dans ce groupe, n'éprouvait de sympathie que pour Mannheim.
-C'était assurément le plus vivant des cinq; il s'amusait de tout ce
-qu'il disait et de tout ce qu'on disait; bégayant, bredouillant,
-ânonnant, ricanant, disant des coq-à-l'âne, il n'était pas capable
-de suivre un raisonnement, ni de savoir au juste ce qu'il pensait
-lui-même; mais il était bon garçon, sans fiel contre qui que ce fût,
-et sans l'ombre d'ambition. À la vérité, il n'était pas très franc:
-il jouait toujours un rôle; mais c'était innocemment, et cela ne
-faisait de tort à personne. Il s'emballait pour toutes les utopies
-baroques--généreuses, le plus souvent. Il était trop fin et trop
-moqueur pour y croire tout à fait; il savait garder son sang-froid,
-même dans ses emballements, et il ne se compromettait jamais dans
-l'application de ses théories. Mais il lui fallait une marotte:
-c'était un jeu pour lui, et il en changeait fréquemment. Pour
-l'instant, il avait la marotte de la bonté. Il ne lui suffisait pas
-d'être bon, naturellement; il voulait paraître bon; il professait la
-bonté, il la mimait. Par esprit de contradiction contre l'activité
-sèche et dure des siens et contre le rigorisme, le militarisme, le
-philistinisme allemand, il était Tolstoyen, Nirvânien, évangéliste,
-bouddhiste,--il ne savait trop lui-même,--apôtre d'une morale molle et
-désossée, indulgente, bénisseuse, facile à vivre, qui pardonnait
-avec effusion à tous les péchés, surtout aux péchés voluptueux, qui
-ne cachait point sa prédilection pour eux, qui pardonnait beaucoup
-moins aux vertus,--une morale qui n'était qu'un traité du plaisir, une
-association libertine de complaisances mutuelles, qui s'amusait à
-ceindre l'auréole de la sainteté. Il y avait là une petite hypocrisie
-qui ne sentait pas très bon pour les odorats délicats, et qui aurait
-pu même être franchement écœurante, si elle s'était prise au
-sérieux. Mais elle n'y prétendait pas; elle s'amusait d'elle-même. Ce
-christianisme polisson n'attendait qu'une occasion pour céder le pas à
-quelque autre marotte,--n'importe laquelle: celle de la force brutale,
-de l'impérialisme, des «lions qui rient».--Mannheim se donnait la
-comédie; il se la donnait de tout son cœur; il endossait tour à tour
-tous les sentiments qu'il n'avait pas, avant de redevenir un bon vieux
-Juif comme les autres, avec tout l'esprit de sa race. Il était très
-sympathique et extrêmement agaçant.
-
-
-
-
-Christophe fut, quelque temps, une de ses marottes. Mannheim ne jurait
-que par lui. Il cornait son nom partout. Il rebattait les oreilles des
-siens avec ses dithyrambes. À l'en croire, Christophe était un génie,
-un homme extraordinaire, qui faisait de la musique cocasse, qui surtout
-en parlait d'une façon étonnante, qui était plein d'esprit,--et beau,
-avec cela: une jolie bouche, des dents magnifiques. Il ajoutait que
-Christophe l'admirait.--Il finit par l'amener dîner, un soir, chez lui.
-Christophe se trouva en tête à tête avec le père de son nouvel ami,
-le banquier Lothar Mannheim, et avec la sœur de Franz, Judith.
-
-C'était la première fois qu'il pénétrait dans un intérieur
-israélite. Bien qu'assez nombreuse dans la petite ville, et y tenant
-une place importante par sa richesse, sa cohésion, et son intelligence,
-la société juive vivait un peu à part de l'autre. Il existait
-toujours dans le peuple, à son égard, des préjugés tenaces et une
-secrète hostilité, bonasse, mais injurieuse. Ces sentiments étaient
-ceux de la famille de Christophe. Son grand-père n'aimait pas les
-Juifs; mais l'ironie du sort avait fait que ses deux meilleurs élèves
-pour la musique--(l'un, devenu compositeur, l'autre, virtuose
-illustre)--étaient israélites; et le brave homme était malheureux:
-car il y avait des moments où il eût voulu embrasser ces deux bons
-musiciens; et puis, il se souvenait avec tristesse qu'ils avaient mis
-Dieu en croix; et il ne savait comment concilier l'inconciliable. En fin
-de compte, il les embrassait. Il inclinait à croire que Dieu leur
-pardonnerait, parce qu'ils avaient beaucoup aimé la musique.--Le père
-de Christophe, Melchior, qui faisait l'esprit fort, avait moins de
-scrupules à prendre l'argent des Juifs; et il trouvait même cela très
-bien: mais il faisait d'eux des gorges chaudes, et il les
-méprisait.--Quant à sa mère, elle n'était pas sûre de ne pas
-commettre un péché, lorsqu'elle allait servir chez eux, comme
-cuisinière. Ceux à qui elle avait affaire étaient d'ailleurs assez
-rogues avec elle: pourtant, elle ne leur en voulait pas, elle n'en
-voulait à personne, elle était pleine de pitié pour ces malheureux,
-que Dieu avait damnés; elle s'attendrissait, en voyant passer la fille
-de la maison, ou en entendant les rires joyeux des enfants:
-
---Une si belle personne!... De si jolis petits!... Quel malheur!...
-pensait-elle.
-
-Elle n'osa rien dire à Christophe, quand il lui annonça qu'il
-dînerait, le soir, chez les Mannheim; mais elle eut le cœur un peu
-serré. Elle pensait qu'il ne fallait pas croire tout ce qu'on disait de
-méchant contre les Juifs--(on dit du mal de tout le monde)--et qu'il y
-a de braves gens partout, mais qu'il était mieux pourtant et plus
-convenable que chacun restât chez soi, les Juifs de leur côté, et les
-chrétiens d'un autre.
-
-Christophe n'avait aucun de ces préjugés. Avec son esprit de réaction
-perpétuelle contre son milieu, il était plutôt attiré par cette race
-différente. Mais il ne la connaissait guère. Il n'avait eu quelques
-rapports qu'avec les éléments les plus vulgaires de la population
-juive: les petits marchands, la populace qui grouillait dans les rues
-entre le Rhin et la cathédrale, continuant à former, avec l'instinct
-de troupeau qui est chez tous les hommes, une sorte de petit ghetto. Il
-lui arrivait de flâner dans ce quartier, épiant au passage d'un œil
-curieux et assez sympathique des types de femmes aux joues creusées,
-aux lèvres et aux pommettes saillantes, au sourire à la Vinci, un peu
-avili, et dont le parler grossier et le rire saccadé venaient
-malheureusement détruire l'harmonie de la figure au repos. Même dans
-la lie de la populace, dans ces êtres aux grosses têtes, aux yeux
-vitreux, aux faces souvent bestiales, trapus et bas sur pattes, ces
-descendants dégénérés de la plus noble des races, on voyait, jusque
-dans cette fange fétide, d'étranges phosphorescences qui s'allumaient,
-comme des feux follets dansant sur les marais: des regards merveilleux,
-des intelligences lumineuses, une électricité subtile qui se
-dégageait de la vase, et qui fascinait et inquiétait Christophe. Il
-pensait qu'il y avait là dedans de belles âmes qui se débattaient, de
-grands cœurs qui cherchaient à sortir du bourbier; et il eût voulu
-les rencontrer, leur venir en aide; il les aimait sans les connaître,
-en les redoutant un peu. Mais jamais il n'avait eu d'intimité avec
-aucun d'entre eux. Jamais surtout il n'avait eu l'occasion d'approcher
-l'élite de la société juive.
-
-Le dîner chez les Mannheim avait donc pour lui l'attrait de la
-nouveauté, et, même du fruit défendu. L'Ève qui lui présentait ce
-fruit le rendait plus savoureux. Depuis l'instant qu'il était entré,
-Christophe n'avait plus d'yeux que pour Judith Mannheim. Elle
-appartenait à une espèce différente de toutes les femmes qu'il
-connaissait jusque-là. Grande et svelte, un peu maigre, bien que
-solidement charpentée, la figure encadrée de cheveux noirs, peu
-abondants, mais épais, et plantés bas, qui couvraient les tempes et le
-front osseux et doré, un peu myope, les paupières grosses, l'œil
-légèrement bombé, le nez assez fort aux narines dilatées, les joues
-d'une maigreur intelligente, le menton lourd, le teint assez coloré,
-elle avait un beau profil, énergique et net; de face, l'expression
-était plus trouble, incertaine, composite; les yeux et les joues
-étaient inégaux. On sentait en elle une forte race, et, dans le moule
-de cette race, jetés confusément, des éléments multiples,
-disparates, de très beaux et de très vulgaires. Sa beauté résidait
-surtout dans sa bouche silencieuse, et dans ses yeux qui semblaient plus
-profonds à cause de leur myopie, et plus sombres, par l'effet de leur
-cernure bleuâtre.
-
-Il eût fallu être plus habitué que Christophe à ces yeux, qui sont
-ceux d'une race plus que d'un individu, pour lire sous leur voile humide
-et ardent l'âme réelle de la femme qui était devant lui. C'était
-l'âme du peuple d'Israël qu'il découvrait dans ces yeux brûlants et
-mornes, qui la portaient en eux, sans le savoir eux-mêmes. Il y était
-perdu. Beaucoup plus tard seulement, après s'être souvent égaré dans
-de telles prunelles, il apprit à retrouver sa route sur cette mer
-orientale.
-
-Elle, le regardait; et rien ne venait gêner la lucidité de son regard;
-rien ne semblait lui échapper, de cette âme chrétienne. Il le
-sentait. Il sentait sous la séduction de ce regard féminin une
-volonté virile, claire et froide, qui fouillait en lui avec une sorte
-de brutalité indiscrète. Cette brutalité n'avait rien de malveillant.
-Elle prenait possession de lui. Non pas à la façon d'une coquette qui
-veut séduire sans s'inquiéter de savoir qui. Coquette, elle l'était
-plus que personne; mais elle savait sa force, et elle s'en remettait à
-son instinct de l'exercer,--surtout quand elle avait affaire à une
-proie aussi facile que Christophe.--Ce qui l'intéressait davantage,
-c'était de connaître son adversaire: (tout homme, tout inconnu était
-pour elle un adversaire,--avec qui l'on pouvait plus tard, s'il y avait
-lieu, signer un pacte d'alliance). La vie étant un jeu, où le plus
-intelligent gagnait, il s'agissait de lire dans les cartes de son
-adversaire et de ne pas montrer les siennes. À y réussir, elle
-goûtait la volupté d'une victoire. Peu lui importait qu'elle pût ou
-non en tirer parti. C'était pour le plaisir. Elle avait la passion de
-l'intelligence. Non de l'intelligence abstraite, encore qu'elle eût le
-cerveau assez solide pour réussir, si elle eût voulu, en n'importe
-quelles sciences, et que, mieux que son frère, elle eût été le vrai
-successeur du banquier Lothar Mannheim. Mais elle préférait
-l'intelligence vivante, celle qui s'applique aux hommes. Elle jouissait
-de pénétrer une âme, d'en peser la valeur--(elle y mettait autant
-d'attention scrupuleuse que la Juive de Matsys à peser ses
-écus);--elle savait, avec une divination merveilleuse, trouver en moins
-de rien le défaut de la cuirasse, les tares et les faiblesses qui sont
-la clef de l'âme, s'emparer des secrets: c'était sa façon de s'en
-rendre maîtresse. Mais elle ne s'attardait point à sa victoire; et de
-sa prise elle ne faisait rien. Une fois sa curiosité et son orgueil
-satisfaits, elle ne s'y intéressait plus, et passait à un autre objet.
-Toute cette force restait stérile. Dans cette âme si vivante, il y
-avait la mort. Judith portait en elle le génie de la curiosité et de
-l'ennui.
-
-
-
-
-Ainsi, elle regardait Christophe, qui la regardait. Elle parlait à
-peine. Il lui suffisait d'un sourire imperceptible, au coin de la
-bouche: Christophe était hypnotisé. Ce sourire s'effaçait, la figure
-devenait froide, les yeux indifférents; elle s'occupait du service et
-parlait au domestique, d'un ton glacial; il semblait qu'elle n'écoutât
-plus. Puis, les yeux s'éclairaient de nouveau; et trois ou quatre mots
-précis montraient qu'elle avait tout entendu et compris.
-
-Elle révisait froidement le jugement de son frère sur Christophe: elle
-connaissait les hâbleries de Franz; son ironie eut beau jeu, quand elle
-vit paraître Christophe, dont son frère lui avait vanté la beauté et
-la distinction--(il semblait que Franz eût un don pour voir le
-contraire de l'évidence; ou peut-être prenait-il à le croire un
-amusement paradoxal).--Mais, en étudiant mieux Christophe, elle
-reconnut que pourtant tout n'était pas faux dans ce que Franz avait
-dit; et, à mesure qu'elle avançait à la découverte, elle trouvait en
-Christophe une force encore incertaine et mal équilibrée, mais robuste
-et hardie: elle y prenait plaisir, sachant, mieux que personne, la
-rareté de la force. Elle sut faire parler Christophe, dévoiler sa
-pensée, montrer lui-même ses limites et ses manques; elle lui fit
-jouer du piano: elle n'aimait pas la musique, mais elle la comprenait;
-et elle reconnut l'originalité musicale de Christophe, bien que sa
-musique ne lui inspirât aucune sorte d'émotion. Sans rien changer à
-sa froideur courtoise, quelques remarques brèves, justes, nullement
-louangeuses, montrèrent l'intérêt qu'elle prenait à Christophe.
-
-Christophe s'en aperçut; et il en fut fier; car il sentait le prix d'un
-tel jugement et la rareté de son approbation. Il ne cachait pas le
-désir qu'il avait de la conquérir; et il y mettait une naïveté, qui
-faisait sourire ses trois hôtes: il ne parlait plus qu'à Judith, et
-pour Judith; des deux autres, il ne s'occupait pas plus que s'ils
-n'avaient pas existé.
-
-Franz le regardait parler; il suivait ses paroles, des lèvres et des
-yeux, avec un mélange d'admiration et de blague; et il pouffait, en
-échangeant des coups d'œil moqueurs avec son père et avec sa sœur,
-qui, impassible, feignait de ne pas les remarquer.
-
-Lothar Mannheim,--un grand vieillard, solide, un peu voûté, le teint
-rouge, les cheveux gris taillés en brosse, la moustache et les sourcils
-très noirs, une figure lourde, mais énergique et goguenarde, qui
-donnait l'impression d'une vitalité puissante,--avait, lui aussi,
-étudié Christophe, avec une bonhomie narquoise; et, lui aussi, avait
-reconnu sur-le-champ qu'il y avait «quelque chose» en ce garçon. Mais
-il ne s'intéressait pas à la musique, ni aux musiciens: ce n'était
-pas sa partie, il n'y connaissait rien, et il ne le cachait point; il
-s'en vantait même:--(quand un homme de sa sorte avoue une ignorance,
-c'est pour en tirer vanité.)--Comme Christophe, de son côté,
-manifestait clairement, avec une impolitesse dénuée de malice, qu'il
-pouvait sans regret se passer de la société de Monsieur le banquier,
-et que la conversation de Mademoiselle Judith Mannheim suffisait à
-occuper sa soirée, le vieux Lothar, amusé, s'était installé au coin
-de son feu; et il lisait son journal, écoutant vaguement, d'une oreille
-ironique, les billevesées de Christophe et sa musique bizarre, qui le
-faisait rire parfois d'un rire silencieux, à la pensée qu'il pouvait y
-avoir des gens qui comprenaient cela et qui y trouvaient plaisir. Il ne
-se donnait même plus la peine de suivre la conversation; il s'en
-remettait à l'intelligence de sa fille de lui dire ce que valait au
-juste le nouveau venu. Elle s'acquittait de sa tâche, en conscience.
-
-Quand Christophe fut parti, Lothar demanda à Judith:
-
---Eh bien, tu l'as confessé: qu'est-ce que tu en dis, de l'artiste?
-
-Elle rit, réfléchit un moment, fit son total, et dit:
-
---Il est un peu braque; mais il n'est pas bête.
-
---Bon, fit Lothar: c'est aussi ce qu'il m'a semblé. Alors, il peut
-réussir?
-
---Oui, je crois. Il est fort.
-
---Très bien,--dit Lothar, avec la logique magnifique des forts, qui ne
-s'intéressent qu'aux forts,--il faudra donc l'aider.
-
-
-
-
-Christophe emportait, de son côté, l'admiration pour Judith Mannheim.
-Il n'était pourtant pas épris, comme le croyait Judith. Tous
-deux,--elle avec sa finesse, lui avec son instinct qui lui tenait lieu
-d'esprit,--se méprenaient également l'un sur l'autre. Christophe
-était fasciné par l'énigme de cette figure et par l'intensité de sa
-vie cérébrale; mais il ne l'aimait pas. Ses yeux et son intelligence
-étaient pris: son cœur ne l'était point.--Pourquoi?--Il eût été
-assez difficile de le dire. Parce qu'il entrevoyait en elle quelque
-chose de douteux et d'inquiétant? En d'autres circonstances, c'eût
-été là pour lui une raison de plus d'aimer: l'amour n'est jamais plus
-fort que quand il sent qu'il va à ce qui le fera souffrir.--Si
-Christophe n'aimait pas Judith, ce n'était la faute ni de l'un, ni de
-l'autre. La vraie raison, assez humiliante pour tous deux, c'est qu'il
-était trop près encore de son dernier amour. L'expérience ne l'avait
-pas rendu plus sage. Mais il avait tant aimé Ada, il avait dans cette
-passion tant dévoré de foi, de force, et d'illusions qu'il ne lui en
-restait plus assez, en ce moment, pour une nouvelle passion. Avant
-qu'une autre flamme s'allumât, il fallait qu'il se refît dans son
-cœur un autre bûcher: d'ici là, ce ne pouvaient être que des feux
-passagers, des restes de l'incendie, échappés par hasard, qui jetaient
-une lueur éclatante et brève, et s'éteignaient, faute d'aliment. Six
-mois plus tard, il eût peut-être aimé Judith aveuglément.
-Aujourd'hui, il ne voyait en elle rien de plus qu'un ami,--certes un peu
-troublant;--mais il s'efforçait de chasser ce trouble: ce trouble lui
-rappelait Ada; c'était là un souvenir sans attrait. Ce qui l'attirait
-en Judith, c'était ce qu'elle avait de différent des autres femmes, et
-non ce qu'elle avait de commun avec elles. Elle était la première
-femme intelligente qu'il eût vue. Intelligente, elle l'était des pieds
-à la tête. Sa beauté même--ses gestes, ses mouvements, ses traits,
-les plis de ses lèvres, ses yeux, ses mains, sa maigreur
-élégante,--était le reflet de son intelligence; son corps était
-modelé par son intelligence; sans son intelligence, elle eût paru
-laide. Cette intelligence ravissait Christophe. Il la croyait plus large
-et plus libre qu'elle n'était; il ne pouvait encore savoir ce qu'elle
-avait de décevant. Il éprouvait l'ardent désir de se confier à
-Judith, de partager sa pensée avec elle. Il n'avait jamais trouvé
-personne qui s'y intéressât: quelle joie c'eût été de rencontrer
-une amie! Le manque d'une sœur avait été un des regrets de son
-enfance: il lui semblait qu'une sœur l'aurait compris, mieux que ne
-pouvait un frère. Après avoir vu Judith, il sentait renaître cet
-espoir illusoire d'une amitié fraternelle. Il ne pensait pas à
-l'amour. N'étant pas amoureux, l'amour lui semblait médiocre, au prix
-de l'amitié.
-
-Judith ne tarda pas à sentir la nuance, et elle en fut blessée. Elle
-n'aimait pas Christophe, et elle excitait assez d'autres passions parmi
-les jeunes gens de la ville, riches et d'un meilleur rang, pour qu'elle
-ne pût éprouver une grande satisfaction à savoir Christophe amoureux.
-Mais de savoir qu'il ne l'était pas, elle avait du dépit. C'était un
-peu mortifiant de voir qu'elle ne pouvait exercer sur lui qu'une
-influence de raison: (une influence de déraison a un bien autre prix
-pour une âme féminine!) Elle ne l'exerçait même pas: Christophe n'en
-faisait qu'à sa tête. Judith avait l'esprit impérieux. Elle était
-habituée à pétrir à sa guise les pensées assez molles des jeunes
-gens qu'elle connaissait. Comme elle les jugeait médiocres, elle
-trouvait peu de plaisir à les dominer. Avec Christophe, il y avait plus
-d'intérêt, parce qu'il y avait plus de difficulté. Ses projets la
-laissaient indifférente; mais il lui eût plu de diriger cette pensée
-neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur,--à sa
-façon bien entendu, et non à celle de Christophe, qu'elle ne se
-souciait pas de comprendre. Elle avait tout de suite vu que ce ne serait
-pas sans lutte; elle avait noté dans Christophe toutes sortes de partis
-pris, d'idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines:
-c'étaient de mauvaises herbes; elle se faisait fort de les arracher.
-Elle n'en arracha pas une. Elle n'obtint même pas la plus petite
-satisfaction d'amour-propre. Christophe était intraitable. N'étant pas
-épris, il n'avait aucune raison de lui rien céder de sa pensée.
-
-Elle se piqua au jeu, et, pendant quelque temps, elle tenta de le
-conquérir. Il s'en fallut de peu que Christophe, malgré la lucidité
-d'esprit qu'il possédait alors, se laissât prendre de nouveau. Les
-hommes sont facilement dupes de ce qui flatte leur orgueil et leurs
-désirs; et un artiste est deux fois plus dupe qu'un autre homme, parce
-qu'il a plus d'imagination. Il ne tint qu'à Judith d'entraîner
-Christophe dans un flirt dangereux, qui l'eût une fois de plus démoli,
-et plus complètement peut-être. Mais, comme d'habitude, elle se lassa
-vite; elle trouva que cette conquête n'en valait pas la peine:
-Christophe l'ennuyait déjà; elle ne le comprenait plus.
-
-Elle ne le comprenait plus, passé certaines limites. Jusque-là, elle
-comprenait tout. Pour aller plus loin, son admirable intelligence ne
-suffisait plus: il eût fallu du cœur, ou, à défaut, ce qui en donne,
-pour un temps, l'illusion: l'amour. Elle comprenait bien les critiques
-de Christophe contre les gens et les choses: elle s'en amusait, et elle
-les trouvait assez vraies; elle n'était pas sans les avoir pensées.
-Mais ce qu'elle ne comprenait pas, c'était que ces pensées pussent
-avoir une influence sur sa vie pratique, quand leur application était
-dangereuse ou gênante. L'attitude de révolte, que Christophe prenait
-contre tous, ne conduisait à rien: il ne pouvait s'imaginer qu'il
-allait réformer le monde... Alors?... C'était battre de sa tête
-contre un mur. Un homme intelligent juge les hommes, les raille
-secrètement, les méprise un peu; mais il fait comme eux, un peu mieux
-seulement: c'est le seul moyen de s'en rendre maître. La pensée est un
-monde, l'action en est un autre. Quelle nécessité de se rendre victime
-de ce qu'on pense? Penser vrai: certes! Mais à quoi bon dire vrai?
-Puisque les hommes sont assez bêtes pour ne pouvoir supporter la
-vérité, faut-il les y forcer? Accepter leur faiblesse, paraître s'y
-plier, et se sentir libre dans son cœur méprisant, n'y a-t-il pas à
-cela une jouissance secrète? Jouissance d'esclave intelligent? Soit.
-Mais esclave pour esclave, puisqu'il faut toujours en venir là, il vaut
-mieux l'être par sa propre volonté, et éviter des luttes ridicules et
-inutiles. Le pire des esclavages, c'est d'être esclave de sa pensée et
-de lui sacrifier tout. Il ne faut pas être dupe de soi.--Elle voyait
-nettement que si Christophe s'obstinait, comme il y semblait résolu,
-dans sa voie d'intransigeance agressive contre les préjugés de l'art
-et de l'esprit allemands, il tournerait contre lui tout le monde, et ses
-protecteurs mêmes: il allait fatalement à la défaite. Elle ne
-comprenait pas pourquoi il semblait s'acharner contre lui-même, se
-ruiner à plaisir.
-
-Pour le comprendre, il eût fallu qu'elle pût comprendre aussi que le
-succès n'était pas son but, que son but était sa foi. Il croyait dans
-l'art, il croyait dans _son_ art, il croyait en soi, comme en des
-réalités supérieures non seulement à toute raison d'intérêt, mais
-à sa vie. Quand, un peu impatienté par ses observations, il le lui
-dit, avec une emphase naïve, elle commença par hausser les épaules:
-elle ne le prit pas au sérieux. Elle voyait là de grands mots, comme
-ceux qu'elle était habituée à entendre dire à son frère, qui,
-périodiquement, annonçait des résolutions absurdes et sublimes, qu'il
-se gardait bien de mettre à exécution. Puis, quand elle vit que
-Christophe était vraiment dupe de ces mots, elle jugea qu'il était
-fou, et elle ne s'intéressa plus à lui.
-
-Dès lors, elle ne se donna plus de peine pour paraître à son
-avantage; elle se montra ce qu'elle était: beaucoup plus Allemande, et
-Allemande banale qu'elle ne semblait d'abord, et que peut être elle ne
-pensait.--On reproche, à tort, aux Israélites de n'être d'aucune
-nation et de former d'un bout à l'autre de l'Europe un seul peuple
-homogène, imperméable aux influences des peuples différents chez qui
-ils sont campés. En réalité, il n'est pas de race qui prenne plus
-facilement l'empreinte des pays où elle passe; et s'il y a bien des
-caractères communs entre un Israélite français et un Israélite
-allemand, il y a bien plus encore de caractères différents, qui
-tiennent à leur nouvelle patrie; ils en épousent, avec une rapidité
-incroyable, les habitudes d'esprit; plus encore, à vrai dire, les
-habitudes que l'esprit. Mais l'habitude qui est, chez tous les hommes,
-une seconde nature, étant chez la plupart la seule et unique nature, il
-en résulte que la majorité des citoyens autochtones d'un pays seraient
-fort mal venus à reprocher aux Israélites le manque d'un esprit
-national, profond et raisonné, qu'ils n'ont eux-mêmes à aucun degré.
-
-Les femmes, toujours plus sensibles aux influences extérieures, plus
-promptes à s'adapter aux conditions de la vie et à varier avec
-elles,--les femmes d'Israël prennent par toute l'Europe, souvent avec
-exagération, les modes physiques et morales du pays où elles
-vivent,--sans perdre toutefois la silhouette et la saveur trouble,
-lourde, obsédante, de leur race. Christophe en était frappé. Il
-rencontrait chez les Mannheim des tantes, des cousines, des amies de
-Judith. Si peu Allemandes que fussent certaines de ces figures aux yeux
-ardents et rapprochés du nez, au nez rapproché de la bouche, aux
-traits forts, au sang rouge sous la peau épaisse et brune, si peu
-faites qu'elles semblassent pour être Allemandes,--toutes étaient plus
-Allemandes que de raison: c'était la même façon de parler, de
-s'habiller, parfois jusqu'à l'outrance. Judith leur était supérieure
-à toutes; et la comparaison faisait ressortir ce qu'il y avait
-d'exceptionnel dans son intelligence, ce qui dans sa personne était son
-œuvre. Elle n'en avait pas moins la plupart des travers des autres.
-Beaucoup plus libre qu'elles--presque absolument libre--sur le terrain
-moral, elle ne l'était pas plus sur le terrain social; ou du moins, son
-intérêt pratique venait se substituer ici à sa raison libre. Elle
-croyait au monde, aux classes, aux préjugés, parce que, tout compte
-fait, elle y trouvait son avantage. Elle avait beau railler l'esprit
-allemand: elle était attachée à la mode allemande. Elle sentait
-intelligemment la médiocrité de tel artiste reconnu; mais elle ne
-laissait pas de le respecter, parce qu'il était reconnu; et si,
-personnellement, elle était en relations avec lui, elle l'admirait: car
-sa vanité en était flattée. Elle aimait peu les œuvres de Brahms, et
-elle le soupçonnait en secret d'être un artiste de second ordre; mais
-sa gloire lui en imposait; et, comme elle avait reçu cinq ou six
-lettres de lui, il en résultait pour elle avec évidence qu'il était
-le plus grand musicien du temps. Elle n'avait aucun doute sur la valeur
-réelle de Christophe et sur la stupidité du premier lieutenant Detlev
-von Fleischer; mais elle était plus flattée par la cour que celui-ci
-daignait faire à ses millions, que par l'amitié de Christophe: car un
-sot officier n'en est pas moins un homme d'une autre caste; et il est
-plus difficile à une Juive allemande qu'à une autre femme d'entrer
-dans cette caste. Quoiqu'elle ne fût pas dupe de ces niaiseries
-féodales et qu'elle sût fort bien que si elle épousait le premier
-lieutenant Detlev von Fleischer, c'était elle qui lui ferait un grand
-honneur, elle s'évertuait à le conquérir; elle s'humiliait à faire
-les yeux doux à ce crétin et à flatter son amour-propre. La Juive
-orgueilleuse, et qui avait mille raisons de l'être, la fille
-intelligente et dédaigneuse du banquier Mannheim, aspirait à
-descendre, à faire comme la première venue de ces petites bourgeoises
-allemandes, qu'elle méprisait.
-
-
-
-
-L'expérience fut courte. Christophe perdit ses illusions sur Judith
-presque aussi vite qu'il les avait prises. Il faut rendre cette justice
-à Judith qu'elle ne fit rien pour qu'il les gardât. Du jour où une
-femme de cette trempe vous a jugé, où elle s'est détachée de vous,
-vous n'existez plus pour elle: elle ne vous voit plus, et elle ne se
-gêne pas davantage pour dévêtir devant vous son âme, avec une
-tranquille impudeur, que pour se mettre toute nue devant son chien ou
-son chat. Christophe vit l'égoïsme de Judith, sa froideur, sa
-médiocrité de caractère. Il n'avait pas eu le temps d'être pris à
-fond. Ce fut assez déjà pour le faire souffrir, pour lui donner une
-sorte de fièvre. Sans aimer Judith, il aimait ce qu'elle aurait pu
-être--ce qu'elle aurait dû être. Ses beaux yeux exerçaient sur lui
-une fascination douloureuse: il ne pouvait les oublier; quoiqu'il sût
-maintenant l'âme morne, qui dormait au fond, il continuait de les voir,
-comme il voulait les voir, comme il les avait vus d'abord. C'était là
-une de ces hallucinations d'amour sans amour, qui tiennent tant de place
-dans les cœurs d'artistes, quand ils ne sont pas entièrement absorbés
-par leur œuvre. Une figure qui passe suffit à la leur donner; ils
-voient en elle toute la beauté qui est en elle et qu'elle ignore, dont
-elle ne se soucie pas. Et ils l'aiment d'autant plus qu'ils savent
-qu'elle ne s'en soucie pas. Ils l'aiment comme une belle chose qui va
-mourir, sans que personne ait su son prix.
-
-Peut-être s'abusait-il, et Judith Mannheim n'aurait-elle pu être rien
-de plus que ce qu'elle était. Mais Christophe, un instant, avait eu foi
-en elle; et le charme durait: il ne pouvait la juger d'une façon
-impartiale. Tout ce qu'elle avait de beau lui semblait n'être qu'à
-elle, être elle tout entière. Tout ce qu'elle avait de vulgaire, il le
-rejetait sur sa double race: la juive et l'allemande; et peut-être, en
-voulait-il plus à celle-ci qu'à celle-là, car il avait eu à en
-souffrir davantage. Comme il ne connaissait encore aucune autre nation,
-l'esprit allemand était pour lui le bouc émissaire: il le chargeait de
-tous les péchés du monde. La déception que lui causait Judith lui fut
-une raison de plus de le combattre: il ne lui pardonnait pas d'avoir
-brisé l'élan d'une pareille âme.
-
-Telle fut sa première rencontre avec Israël. Il avait espéré trouver
-dans cette race forte et à part un allié dans sa lutte. Il perdit
-cet espoir. Avec la mobilité d'intuition passionnée, qui le faisait
-sauter d'un extrême à l'autre, il se persuada aussitôt que cette race
-était beaucoup plus faible qu'on ne disait, et beaucoup plus
-accessible--beaucoup trop--aux influences du dehors. Elle était faible
-de sa propre faiblesse et de toutes celles du monde, ramassées sur son
-chemin. Ce n'était pas encore là qu'il pouvait trouver le point
-d'appui pour poser le levier de son art. Il risquait bien plutôt de
-s'engloutir avec elle dans le sable du désert.
-
-Ayant vu le danger et ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour le
-braver, il cessa brusquement d'aller chez les Mannheim. Il fut invité
-plusieurs fois, et s'excusa, sans donner de raisons. Comme il avait
-montré jusque-là un empressement excessif, ce changement soudain fut
-remarqué: on le mit sur le compte de son «originalité»; mais aucun
-des trois Mannheim ne douta que les beaux yeux de Judith n'y fussent
-pour quelque chose; ce fut un sujet de plaisanterie, à table, de la
-part de Lothar et de Franz. Judith haussa les épaules, en disant que
-c'était une belle conquête; et elle pria sèchement son frère «de ne
-pas lui monter de bateau». Mais elle ne négligea rien pour que
-Christophe revînt. Elle lui écrivit, sous prétexte d'un renseignement
-musical que nul autre ne pouvait lui fournir; et, à la fin de la
-lettre, elle faisait une allusion amicale à la rareté de ses visites
-et au plaisir qu'on aurait à le voir. Christophe répondit, donna le
-renseignement, prétexta ses occupations, et ne parut pas. Ils se
-rencontraient parfois au théâtre. Christophe détournait obstinément
-les yeux de la loge des Mannheim; et il feignait de ne pas voir Judith,
-qui tenait prêt pour lui son plus charmant sourire. Elle n'insista
-point. Ne tenant pas à lui, elle trouva inconvenant que ce petit
-artiste lui laissât faire tous les frais, en pure perte. S'il voulait
-revenir, il reviendrait. Sinon,--eh bien! on s'en passerait...
-
-On s'en passa; et, en effet, son absence ne fit pas un grand vide aux
-soirées des Mannheim. Mais Judith, en dépit d'elle, garda rancune à
-Christophe. Elle trouvait naturel de ne pas se soucier de lui, quand il
-était là; et elle lui permettait d'en témoigner du déplaisir; mais
-que ce déplaisir allât jusqu'à rompre toutes relations lui semblait
-d'un orgueil stupide et d'un cœur plus égoïste qu'épris.--Judith ne
-tolérait point chez les autres ses défauts.
-
-Elle n'en suivit qu'avec plus d'attention ce que Christophe faisait et
-ce qu'il écrivait. Sans en avoir l'air, elle mettait volontiers son
-frère sur ce sujet; elle lui faisait raconter ses conversations de la
-journée avec Christophe; et elle ponctuait le récit d'observations
-ironiques, qui ne laissaient passer aucun trait ridicule et ruinaient
-peu à peu l'enthousiasme de Franz, sans qu'il s'en aperçût.
-
-
-
-
-D'abord, tout fut pour le mieux, à la Revue. Christophe n'avait pas
-encore pénétré la médiocrité de ses confrères; et eux, puisqu'il
-était des leurs, lui reconnaissaient du génie. Mannheim, qui l'avait
-découvert, répétait de tous côtés, sans avoir rien lu de lui, que
-Christophe était un critique admirable, qui s'était jusque-là trompé
-sur sa vocation, et que lui, Mannheim, la lui avait révélée. Ils
-annoncèrent ses articles à l'avance, en termes mystérieux, qui
-piquaient la curiosité; et sa première chronique fut, dans l'atonie de
-la petite ville, comme une pierre qui tombe dans une mare aux canards.
-Elle était intitulée: _Trop de musique!_
-
-«Trop de musique, trop de boisson, trop de mangeaille!--écrivait
-Christophe.--On mange, on boit, on ouït, sans faim, sans soif, sans
-besoin, par habitude de goinfrerie. C'est un régime d'oie de
-Strasbourg. Ce peuple est malade de boulimie. Peu lui importe ce qu'on
-lui donne: _Tristan_ ou le _Trompeter von Säckingen_, Beethoven ou
-Mascagni, une fugue ou un pas redoublé, Adam, Bach, Puccini, Mozart, ou
-Marschner: il ne sait pas ce qu'il mange; l'important, c'est qu'il
-mange. Il n'y trouve même plus de plaisir. Voyez-le au concert. On
-parle de la gaieté allemande! Ces gens-là ne savent pas ce que c'est
-que la gaieté: ils sont toujours gais! Leur gaieté, comme leur
-tristesse, se répand en pluie: c'est de la joie en poussière; elle est
-atone et sans force. Us resteraient pendant des heures à absorber, en
-souriant béatement, des sons, des sons, des sons. Ils ne pensent à
-rien, ils ne sentent rien: ce sont des éponges. La vraie joie, la vraie
-douleur,--la force,--ne se distribue pas pendant des heures, comme la
-bière d'un tonneau. Elle vous prend à la gorge et vous terrasse; et on
-n'a plus envie, après, de rien autre: on a son compte...!
-
-«Trop de musique! Vous vous tuez et vous la tuez. Pour ce qui est de
-vous, cela vous regarde. Mais pour la musique, halte-là! Je ne permets
-pas que vous avilissiez la beauté du monde, en mettant dans le même
-panier les saintes harmonies et les ignominies, en donnant, comme vous
-faites couramment, le prélude de _Parsifal_ entre une fantaisie sur _la
-Fille du Régiment_ et un quartett de saxophones, ou un adagio de
-Beethoven flanqué d'un air de cake walk et d'une ordure de Leoncavallo.
-Vous vous vantez d'être le grand peuple musical. Vous prétendez aimer
-la musique. Quelle musique aimez-vous? Est-ce la bonne ou la mauvaise?
-Vous les applaudissez de même. À la fin, faites un choix! Que
-voulez-vous au juste? Vous ne le savez pas. Vous ne voulez pas le
-savoir: vous avez trop peur de prendre parti, de vous compromettre... Au
-diable votre prudence!--Vous êtes au-dessus des partis,
-dites-vous?--Au-dessus: cela veut dire au-dessous...»
-
-Et il leur citait les vers du vieux Gottfried Keller, le rude bourgeois
-de Zurich,--un des écrivains qui lui étaient chers par sa loyauté
-batailleuse et son âpre saveur du terroir:
-
-
-_Wer über den Partein sich wähnt mit stolzen Mienen,
-Der steht zumeist vielmehr beträchtlich unter ihnen._
-
-
-(« Qui fièrement se flatte d'être au-dessus des partis,
-celui-là bien plutôt reste considérablement au-dessous.»)
-
---«Ayez le courage d'être vrais, continuait-il. Ayez le courage
-d'être laids! Si vous aimez la mauvaise musique, dites-le carrément.
-Montrez-vous tels que vous êtes. Débarbouillez-vous l'âme du fard
-dégoûtant de toutes vos équivoques. Lavez-la à grande eau. Depuis
-combien de temps n'avez-vous pas vu votre mufle dans un miroir? Je m'en
-vais vous le montrer. Compositeurs, virtuoses, chefs d'orchestre,
-chanteurs, et toi, cher public, vous saurez une bonne fois qui vous
-êtes... Soyez tout ce que vous voudrez; mais par tous les diables!
-soyez vrais! Soyez vrais, dussent en souffrir les artistes et l'art! Si
-l'art et la vérité ne peuvent vivre ensemble, que l'art crève! La
-vérité, c'est la vie. La mort, c'est le mensonge.»
-
-Cette déclamation juvénile, outrée, et d'assez mauvais goût, fit
-naturellement crier. Pourtant, comme tout le monde était visé, mais
-comme aucun ne l'était d'une façon précise, personne n'eut garde de
-se reconnaître. Chacun est, se croit, ou se dit le meilleur ami de la
-vérité: il n'y avait donc pas de risques qu'on attaquât les
-conclusions de l'article. On fut seulement choqué du ton général; on
-s'accordait à le trouver peu convenable, surtout de la part d'un
-artiste quasi officiel. Quelques musiciens commencèrent à s'agiter et
-protestèrent avec aigreur: ils prévoyaient que Christophe n'en
-resterait pas là. D'autres se crurent plus habiles, en félicitant
-Christophe de son acte de courage: ils n'étaient pas les moins inquiets
-sur les prochains articles.
-
-L'une et l'autre tactique eurent même résultat. Christophe était
-lancé: rien ne pouvait l'arrêter; et, comme il l'avait promis, tout y
-passa: les auteurs et les interprètes.
-
-Les premiers sabrés furent les _Kapellmeister._ Christophe ne s'en
-tenait point à des considérations générales sur l'art de diriger
-l'orchestre. Il nommait par leurs noms ses confrères de la ville ou des
-villes voisines; ou s'il ne les nommait point, les allusions étaient si
-claires que nul ne s'y trompait. Chacun reconnaissait l'apathique chef
-d'orchestre de la cour, Aloïs von Werner, vieillard prudent, chargé
-d'honneurs, qui craignait tout, qui ménageait tout, qui avait peur de
-faire une observation à ses musiciens et suivait docilement les
-mouvements qu'ils prenaient, qui ne hasardait rien sur ses programmes
-qui ne fût consacré par vingt ans de succès, ou, pour le moins,
-couvert par l'estampille officielle de quelque dignité académique.
-Christophe applaudissait ironiquement à ses hardiesses; il le
-félicitait d'avoir découvert Gade, Dvorak, ou Tschaikowsky; il
-s'extasiait sur l'immuable correction, l'égalité métronomique, le jeu
-éternellement _fein-nuanciert_ (finement nuancé) de son orchestre; il
-proposait de lui orchestrer pour son prochain concert l'_École de la
-Vélocité_ de Czerny; et il le conjurait de ne pas tant se fatiguer, de
-ne pas tant se passionner, de ménager sa précieuse santé.--Ou
-c'étaient des cris d'indignation à propos de la façon dont il avait
-conduit _l'Héroïque_ de Beethoven:
-
---«Un canon! Un canon! Mitraillez-moi ces gens-là! ... Mais vous
-n'avez donc aucune idée de ce que c'est qu'un combat, la lutte contre
-la bêtise et la férocité humaines,--et la force qui les foule aux
-pieds, avec un rire de joie?... Comment le sauriez-vous? C'est vous
-qu'elle combat! Tout l'héroïsme qui est en vous, vous le dépensez à
-écouter, ou à jouer sans bâiller _l'Héroïque_ de Beethoven,--(car
-cela vous ennuie... Avouez donc que cela vous ennuie, que vous en crevez
-d'ennui!)--ou à braver un courant d'air, tête nue et dos courbé, sur
-le passage de quelque Sérénissime.»
-
-Il n'avait pas assez de sarcasmes pour ces pontifes de Conservatoires,
-interprétant les grands hommes du passé en «classiques».
-
---«Classique! ce mot dit tout. La libre passion, arrangée, expurgée
-à l'usage des écoles! La vie, cette plaine immense que balayent les
-vents,--renfermée entre les quatre murs d'une cour de gymnase! Le
-rythme sauvage et fier d'un cœur frémissant, réduit au tic-tac de
-pendule d'une mesure à quatre temps, qui va tranquillement son petit
-bonhomme de chemin, clochant du pied et béquillant sur le temps
-fort!... Pour jouir de l'Océan, vous auriez besoin de le mettre dans un
-bocal, avec des poissons rouges. Vous ne comprenez la vie que quand vous
-l'avez tuée.»
-
-S'il n'était pas tendre pour les «empailleurs», ainsi qu'il les
-nommait, il l'était moins encore pour les «écuyers de cirque», pour
-les _Kapellmeister_ illustres qui venaient en tournée faire admirer
-leurs ronds de bras et leurs mains fardées, ceux qui exerçaient leur
-virtuosité sur le dos des grands maîtres, s'évertuaient à rendre
-méconnaissables les œuvres les plus connues, et faisaient des
-cabrioles à travers le cerceau de la _Symphonie en ut mineur._ Il les
-traitait de vieilles coquettes, de tziganes, et de danseurs de cordes.
-
-Les virtuoses lui fournissaient une riche matière. Il se récusait
-quand il avait à juger leurs séances de prestidigitation. Il disait
-que ces exercices de mécanique étaient du ressort du Conservatoire des
-Arts et Métiers, et que, seuls, des graphiques enregistrant la durée,
-le nombre des notes, et l'énergie dépensée, pouvaient évaluer le
-mérite de pareils travaux. Parfois il mettait au défi un pianiste
-célèbre, qui venait de surmonter, dans un concert de deux heures, les
-difficultés les plus formidables, le sourire sur les lèvres, et la
-mèche sur les yeux,--d'exécuter un _andante_ enfantin de
-Mozart.--Certes, il ne méconnaissait point le plaisir de la difficulté
-vaincue. Lui aussi l'avait goûté: c'était une des joies de la vie.
-Mais n'en voir que le côté le plus matériel, et finir par y réduire
-tout l'héroïsme de l'art, lui paraissait grotesque et dégradant. Il
-ne pardonnait pas aux «lions», ou aux «panthères du piano».--Il
-n'était pas non plus très indulgent pour les braves pédants,
-célèbres en Allemagne, qui, justement soucieux de ne point altérer le
-texte des maîtres, répriment avec soin tout élan de la pensée, et,
-comme Hans de Bülow, quand ils disent une sonate passionnée, semblent
-donner une leçon de diction.
-
-Les chanteurs eurent leur tour. Christophe en avait gros sur le cœur à
-leur dire de leur lourdeur barbare et de leur emphase de province. Ce
-n'était pas seulement le souvenir de ses démêlés avec la dame en
-bleu. C'était la rancune de tant de représentations qui lui avaient
-été un supplice. Il ne savait ce qui avait le plus à y souffrir, des
-oreilles, ou des yeux. Encore Christophe manquait-il de termes de
-comparaison pour bien juger de la laideur de la mise en scène, des
-costumes disgracieux, des couleurs qui hurlaient. Il était surtout
-choqué par la vulgarité des types, des gestes et des attitudes, par le
-jeu sans naturel, par l'inaptitude des acteurs à revêtir des âmes
-étrangères, par l'indifférence stupéfiante avec laquelle ils
-passaient d'un rôle à un autre, pourvu qu'il fût écrit à peu près
-dans le même registre de voix. D'opulentes matrones, réjouies et
-rebondies, s'exhibaient tour à tour en Ysolde et en Carmen. Amfortas
-jouait Figaro!... Mais ce qui, naturellement, était le plus sensible à
-Christophe, c'était la laideur du chant, surtout dans les œuvres
-classiques dont la beauté mélodique est un élément essentiel. On ne
-savait plus chanter en Allemagne la parfaite musique de la fin du
-dix-huitième siècle: on ne s'en donnait pas la peine. Le style
-net et pur de Gluck et de Mozart, qui semble, comme celui de
-Gœthe, tout baigné de lumière italienne,--ce style qui commence
-à s'altérer déjà, à devenir vibrant et papillotant avec Weber,--ce
-style ridiculisé par les lourdes caricatures de l'auteur du
-_Crociato_,--avait été anéanti paille triomphe de Wagner. Le vol
-sauvage des Walkyries aux cris stridents avait passé sur le ciel de la
-Grèce. Les nuées d'Odin étouffaient la lumière. Nul ne songeait plus
-maintenant à chanter la musique: on chantait les poèmes. On faisait
-bon marché des négligences de détail, des laideurs, des fausses notes
-même, sous prétexte que seul, l'ensemble de l'œuvre, la pensée
-importait...
-
---«La pensée! Parlons-en. Comme si vous la compreniez!... Mais que
-vous la compreniez ou non, respectez, s'il vous plaît, la forme qu'elle
-s'est choisie. Avant tout, que la musique soit et reste de la musique!»
-
-D'ailleurs, ce grand souci que les artistes allemands prétendaient
-avoir de l'expression et de la pensée profonde était, selon
-Christophe, une bonne plaisanterie. De l'expression? De la pensée? Oui,
-ils en mettaient partout,--partout, également. Ils eussent trouvé de
-la pensée dans un chausson de laine, aussi bien--pas plus, pas
-moins,--que dans une statue de Michel-Ange. Ils jouaient avec la même
-énergie n'importe qui, n'importe quoi. Au fond, chez la plupart,
-l'essentiel de la musique était--assurait-il--le volume du son, le
-bruit musical. Le plaisir de chanter, si puissant en Allemagne, était
-une satisfaction de gymnastique vocale. Il s'agissait de se gonfler
-d'air largement et de le rejeter avec vigueur, fort, longtemps, et en
-mesure.--Et il décernait à telle grande chanteuse, en guise de
-compliment, un brevet de bonne santé.
-
-Il ne se contentait pas d'étriller les artistes. Il enjambait la rampe,
-et rossait le public, qui assistait bouche bée à ces exécutions. Le
-public, ahuri, ne savait pas s'il devait rire ou se fâcher. Il avait
-tous les droits de crier à l'injustice: il avait pris bien garde de ne
-se mêler à aucune bataille d'art; il se tenait prudemment en dehors de
-toute question brûlante; et de peur de se tromper, il applaudissait
-tout. Et voici que Christophe lui faisait un crime d'applaudir!...
-D'applaudir les méchantes œuvres?--C'eût été déjà fort! Mais
-Christophe allait plus loin: ce qu'il lui reprochait le plus
-d'applaudir, c'étaient les grandes œuvres.
-
---«Farceurs, leur disait-il, vous voudriez faire croire que vous avez
-tant d'enthousiasme que cela?... Allons donc! Vous prouvez justement le
-contraire. Applaudissez, si vous voulez, les œuvres ou les pages, qui
-appellent l'applaudissement. Applaudissez les conclusions bruyantes, qui
-ont été faites, comme disait Mozart, «pour les longues oreilles».
-Là, donnez-vous-en à cœur joie: les braiments sont prévus; ils font
-partie du concert.--Mais après la _Missa Solemnis_ de Beethoven!...
-Malheureux!... C'est le Jugement Dernier, vous venez de voir se
-dérouler le _Gloria_ affolant, comme une tempête sur l'océan, vous
-avez vu passer la trombe d'une volonté athlétique et forcenée, qui
-s'arrête, se retient aux nuées, cramponnée des deux poings sur
-l'abîme, et se lance de nouveau dans l'espace, à toute volée. La
-rafale hurle. Au plus fort de l'ouragan, une brusque modulation, un
-miroitement de ton, troue les ténèbres du ciel et tombe sur la mer
-livide, comme une plaque de lumière. C'est la fin: le vol furieux de
-l'ange exterminateur s'arrête net, les ailes clouées par trois coups
-d'éclairs. Tout tremble encore, autour. L'œil ivre a le vertige. Le
-cœur palpite, le souffle s'arrête, les membres sont paralysés... Et
-la dernière note n'a pas fini de vibrer que vous êtes déjà gais et
-réjouis, vous criez, vous riez, vous critiquez, vous applaudissez!...
-Mais vous n'avez donc rien vu, rien entendu, rien senti, rien compris,
-rien, rien, absolument rien! Les souffrances d'un artiste sont pour vous
-un spectacle. Vous jugez finement peintes les larmes d'agonie d'un
-Beethoven. Vous crieriez: «_Bis!_» à la Crucifixion. Un demi-dieu se
-débat, toute une vie, dans la douleur, pour divertir, pendant une
-heure, votre badauderie!...»
-
-Ainsi, il commentait, sans le savoir, la grande parole de Gœthe; mais
-il n'avait pas encore atteint à sa hautaine sérénité:
-
-«_Le peuple se fait un jeu du sublime. S'il le voyait tel qu'il est,
-il n'aurait pas la force d'en soutenir l'aspect._»
-
-S'il en fût resté là! ... Mais, emporté par son élan, il dépassa
-le public et s'en alla tomber, comme un boulet de canon, dans le
-sanctuaire, le tabernacle, le refuge inviolable de la médiocrité:--la
-Critique. Il bombarda ses confrères. L'un d'eux s'était permis
-d'attaquer le mieux doué des compositeurs vivants, le représentant le
-plus avancé de la nouvelle école, Hassler, auteur de symphonies à
-programme, à vrai dire assez extravagantes, mais pleines de génie.
-Christophe, qui lui avait été présenté, quand il était enfant,
-gardait pour lui une tendresse secrète, en reconnaissance de l'émotion
-qu'il avait eue jadis. Voir un critique stupide, dont il savait
-l'ignorance, faire la leçon à un homme de cette taille, le rappeler à
-l'ordre et aux principes, le mit hors de lui:
-
---«L'ordre! L'ordre!--s'écria-t-il--vous ne connaissez pas d'autre
-ordre que celui de la police. Le génie ne se laisse pas mener dans les
-chemins battus. Il crée l'ordre, et érige sa volonté en loi.»
-
-Après cette orgueilleuse déclaration, il saisit le malencontreux
-critique, et, relevant les âneries qu'il avait écrites depuis un
-certain temps, il lui administra une correction magistrale.
-
-La critique tout entière sentit l'affront. Jusque-là, elle s'était
-tenue à l'écart du combat. Ils ne se souciaient point de risquer des
-rebuffades: ils connaissaient Christophe, ils savaient sa compétence,
-et ils savaient aussi qu'il n'était point patient. Tout au plus,
-certains d'entre eux avaient-ils exprimé discrètement le regret qu'un
-compositeur aussi bien doué se fourvoyât dans un métier, qui n'était
-pas le sien. Quelle que fût leur opinion (quand ils en avaient une),
-ils respectaient en lui leur propre privilège de pouvoir tout critiquer
-sans être eux-mêmes critiqués. Mais quand ils virent Christophe
-rompre brutalement la convention tacite qui les liait, aussitôt ils
-reconnurent en lui un ennemi de l'ordre public. D'un commun accord, il
-leur sembla révoltant qu'un jeune homme se permît de manquer de
-respect aux gloires nationales; et ils commencèrent contre lui une
-campagne acharnée. Ce ne furent pas de longs articles, des discussions
-suivies;--(ils ne s'aventuraient pas volontiers sur ce terrain avec un
-adversaire mieux armé: encore qu'un journaliste ait la faculté
-spéciale de pouvoir discuter, sans tenir compte des arguments de son
-adversaire, et même sans les avoir lus);--mais une longue expérience
-leur avait démontré que, le lecteur d'un journal étant toujours de
-l'avis de son journal, c'était affaiblir son crédit auprès de lui que
-faire même semblant de discuter: il fallait affirmer, ou mieux encore,
-nier. (La négation a une force double de l'affirmation. Conséquence
-directe de la loi de la pesanteur: il est plus facile de faire tomber
-une pierre que de la lancer en l'air.) Ils s'en tinrent donc, de
-préférence, à un système de petites notes perfides, ironiques,
-injurieuses, se répétant, chaque jour, en bonne place, avec une
-obstination inlassable. Elles livraient au ridicule l'insolent
-Christophe, sans le nommer toujours, mais en le désignant d'une façon
-transparente. Elles déformaient ses paroles, de manière à les rendre
-absurdes; elles racontaient de lui des anecdotes, dont le point de
-départ était vrai, parfois, mais dont le reste était un tissu de
-mensonges, habilement calculés pour le brouiller avec toute la ville,
-et, plus encore, avec la cour. Elles s'attaquaient à sa personne
-physique, à ses traits, à sa mise, dont elles traçaient une
-caricature, qui finissait par paraître ressemblante, à force d'être
-répétée.
-
-
-
-
-Tout cela eût été indifférent aux amis de Christophe, si leur Revue
-n'avait aussi reçu des horions dans la bataille. À la vérité,
-c'était en guise d'avertissement; on ne cherchait pas à l'engager à
-fond dans la querelle, on visait bien plutôt à la séparer de
-Christophe: on s'étonnait qu'elle compromît son bon renom, et on
-laissait entendre que, si elle n'y avisait point, on serait contraint,
-quelque regret qu'on en eût, de s'en prendre également au reste de la
-rédaction. Un commencement d'attaques, assez anodines, contre Adolf Mai
-et Mannheim, mit l'émoi dans le guêpier. Mannheim ne fit qu'en rire:
-il pensait que cela ferait enrager son père, ses oncles, ses cousins,
-et son innombrable famille, qui s'arrogeaient le droit de surveiller ses
-faits et gestes et de s'en scandaliser. Mais Adolf Mai le prit fort au
-sérieux, et il reprocha a Christophe de compromettre la Revue.
-Christophe l'envoya promener. Les autres, n'ayant pas été atteints,
-trouvaient plutôt plaisant que Mai, qui pontifiait avec eux, écopât
-à leur place. Waldhaus en ressentit une jouissance secrète: il dit
-qu'il n'y avait pas de combat sans quelques têtes cassées.
-Naturellement, il entendait bien que ce ne serait point la sienne; il se
-croyait à l'abri des coups, par sa situation de famille et par ses
-relations; et il ne voyait pas de mal à ce que les Juifs, ses alliés,
-fussent un peu houspillés. Ehrenfeld et Goldenring, indemnes
-jusque-là, ne se fussent pas troublés de quelques attaques: ils
-étaient capables de répondre. Ce qui leur était plus sensible,
-c'était l'obstination avec laquelle Christophe s'acharnait à les
-mettre mal avec tous leurs amis, et surtout avec leurs amies. Aux
-premiers articles, ils avaient beaucoup ri et trouvé la farce bonne:
-ils admiraient la vigueur de Christophe à casser les carreaux; ils
-croyaient qu'il suffirait d'un mot pour tempérer son ardeur combative,
-pour détourner au moins ses coups de ceux et de celles qu'ils lui
-désigneraient.--Point. Christophe n'écoutait rien: il n'avait égard
-à aucune recommandation, et il continuait, comme un enragé. Si on le
-laissait faire, il n'y aurait plus moyen de vivre dans le pays. Déjà,
-leurs petites amies, éplorées et furieuses, étaient venues leur faire
-des scènes, à la Revue. Ils usèrent toute leur diplomatie à
-persuader Christophe d'atténuer au moins certaines appréciations:
-Christophe ne changea rien. Ils se fâchèrent: Christophe se fâcha,
-mais il ne changea rien. Waldhaus, diverti par l'émoi de ses amis, qui
-ne le touchait point, prit le parti de Christophe, pour les faire
-enrager. Peut-être était-il plus capable qu'eux d'apprécier la
-généreuse extravagance de Christophe, se jetant tête baissée contre
-tous, sans se réserver aucun chemin de retraite, aucun refuge pour
-l'avenir. Quant à Mannheim, il s'amusait royalement du charivari: ce
-lui semblait une bonne farce d'avoir introduit ce fou parmi ces gens
-rangés, et il se tordait de rire, aussi bien des coups que Christophe
-assénait, que de ceux qu'il recevait. Bien qu'il commençât à croire,
-sous l'influence de sa sœur, que Christophe était décidément un peu
-timbré, il ne l'en aimait que mieux:--(il avait besoin de trouver
-ridicules ceux qui lui étaient sympathiques.)--Il continua donc, avec
-Waldhaus, à soutenir Christophe contre les autres.
-
-Comme il ne manquait pas de sens pratique, malgré tous ses efforts pour
-se donner l'illusion du contraire, il eut très justement l'idée qu'il
-serait avantageux à son ami d'allier sa cause avec celle du parti
-musical le plus avancé du pays.
-
-Il y avait dans la ville, comme dans la plupart des villes allemandes,
-un _Wagner-Verein_, qui représentait les idées neuves contre le clan
-conservateur.--Et certes, on ne courait plus grand risque à défendre
-Wagner, quand sa gloire était partout reconnue et ses œuvres inscrites
-au répertoire de tous les Opéras d'Allemagne. Cependant, sa victoire
-était plutôt imposée par la force que consentie librement; et, au
-fond du cœur, la majorité restait obstinément conservatrice, surtout
-dans les petites villes, comme celle-ci, demeurée un peu à l'écart
-des grands courants modernes et fière d'un antique renom. Plus que
-partout ailleurs, régnait là cette méfiance, innée au peuple
-allemand, contre toute nouveauté, cette paresse à sentir quelque chose
-de vrai et de fort qui n'eût pas été ruminé déjà par plusieurs
-générations. On s'en apercevait, à la mauvaise grâce avec laquelle
-étaient accueillies,--sinon les œuvres de Wagner, qu'on n'osait plus
-discuter,--toutes les œuvres nouvelles inspirées de l'esprit
-wagnérien. Aussi, les _Wagner-Vereine_ auraient-ils eu une tâche utile
-à remplir, s'ils avaient pris à cœur de défendre les forces jeunes
-et originales de l'art. Ils le firent parfois, et Bruckner, ou Hugo
-Wolf, trouvèrent en certains d'entre eux leurs meilleurs alliés. Mais
-trop souvent l'égoïsme du maître pesait sur ses disciples; et, de
-même que Bayreuth ne servait qu'à la glorification monstrueuse d'un
-seul, les _filiales_ de Bayreuth étaient de petites églises, où l'on
-disait éternellement la messe en l'honneur du seul Dieu. Tout au plus,
-admettait-on dans les chapelles latérales les disciples fidèles, qui
-appliquaient à la lettre les doctrines sacrées, et adoraient, la face
-dans la poussière, la Divinité unique, aux multiples visages: musique,
-poésie, drame et métaphysique.
-
-C'était précisément le cas du _Wagner-Verein_ de la
-ville.--Cependant, il y mettait des formes; il cherchait volontiers à
-enrôler les jeunes gens de talent, qui semblaient pouvoir lui être
-utiles; et, depuis longtemps, il guettait Christophe. Il lui avait fait
-faire discrètement des avances, auxquelles Christophe n'avait pas pris
-garde, parce qu'il n'éprouvait aucunement le besoin de s'associer avec
-qui que ce fût; il ne comprenait pas quelle nécessité poussait ses
-compatriotes à se grouper toujours en troupeaux, comme s'ils ne
-pouvaient rien faire seuls: ni chanter, ni se promener, ni boire. Il
-avait l'aversion de tout _Vereinswesen._ Mais, à tout prendre, il
-était mieux disposé pour un _Wagner-Verein_ que pour les autres
-_Vereine_: c'était au moins un prétexte à de beaux concerts; et bien
-qu'il ne partageât pas toutes les idées des Wagnériens sur l'art, il
-en était plus près que des autres groupements musicaux. Il pouvait,
-semblait-il, trouver un terrain d'entente avec un parti, qui se montrait
-aussi injuste que lui pour Brahms et les «Brahmines». Il se laissa
-donc présenter. Mannheim fut l'intermédiaire: il connaissait tout le
-monde. Sans être musicien, il faisait partie du _Wagner-Verein._--Le
-comité de direction avait suivi la campagne que Christophe menait dans
-la Revue. Certaines exécutions qu'il avait faites dans le camp opposé
-lui paraissaient témoigner d'une poigne vigoureuse, qu'il serait bon
-d'avoir à son service. Christophe avait bien aussi décoché quelques
-pointes irrespectueuses contre l'idole sainte; mais on avait préféré
-fermer les yeux là-dessus;--et, peut-être, ces premières attaques,
-assez inoffensives, n'avaient-elles pas été étrangères, sans que
-l'on en convînt, à la hâte que l'on avait d'accaparer Christophe,
-avant qu'il eût le temps de se prononcer davantage. On vint très
-aimablement lui demander la permission d'exécuter quelques-unes de ses
-mélodies à un des prochains concerts de l'Association. Christophe,
-flatté, accepta: il vint au _Wagner-Verein_; et, poussé par Mannheim,
-il s'y laissa inscrire.
-
-À la tête du _Wagner-Verein_ étaient alors deux hommes, dont l'un jouissait
-d'une notoriété comme écrivain, et l'autre comme chef d'orchestre. Tous
-deux avaient en Wagner une foi mahométane. Le premier, Josias Kling, avait
-fait un Dictionnaire de Wagner,--_Wagner-Lexikon_,--permettant de savoir,
-à la minute, la pensée du maître _de omni re scibili_: ç'avait été la
-grande œuvre de sa vie. Il eût été capable d'en réciter des chapitres
-entiers à table, comme les bourgeois de province française récitaient des
-chants de la Pucelle. Il publiait aussi dans les _Bayreuther Blätter_
-des articles sur Wagner et l'esprit Aryen. Il va de soi que Wagner était
-pour lui le type du pur Aryen, dont la race allemande était restée le
-refuge inviolable contre les influences corruptrices du Sémitisme
-latin, et spécialement français. Il proclamait la défaite définitive
-de l'impur esprit gaulois. Il n'en continuait pas moins, chaque jour,
-âprement le combat, comme si l'éternel ennemi était toujours
-menaçant. Il ne reconnaissait qu'un seul grand homme en France: le
-comte de Gobineau. Kling était un petit vieillard, tout petit, très
-poli, et rougissant comme une demoiselle.--L'autre pilier du
-_Wagner-Verein_, Erich Lauber, avait été directeur d'une fabrique de
-produits chimiques, jusqu'à quarante ans; puis il avait tout planté
-là, pour se faire chef d'orchestre. Il y était parvenu à force de
-volonté, et parce qu'il était très riche. Il était un fanatique de
-Bayreuth: on contait qu'il s'y était rendu à pied, de Munich, en
-sandales de pèlerin. Chose curieuse que cet homme qui avait beaucoup
-lu, beaucoup voyagé, fait différents métiers, et montré partout une
-personnalité énergique, fût devenu en musique un mouton de Panurge;
-toute son originalité s'était dépensée là à être un peu plus
-stupide que les autres. Trop peu sur de lui-même en musique pour se
-fier à son sentiment personnel, il suivait servilement les
-interprétations que donnaient de Wagner les _Kapellmeister_ et les
-artistes patentés par Bayreuth. Il eût voulu faire reproduire
-jusqu'aux moindres détails de la mise en scène et des costumes
-multicolores, qui ravissaient le goût puéril et barbare de la petite
-cour de Wahnfried. Il était de l'espèce de ce fanatique de
-Michel-Ange, qui reproduisait dans ses copies jusqu'aux moisissures,
-qui, s'étant introduites dans l'œuvre sacrée, étaient devenues, de
-ce fait, elles-mêmes sacrées.
-
-Christophe ne devait pas goûter beaucoup ces deux personnages. Mais ils
-étaient hommes du monde, affables, assez instruits; et la conversation
-de Lauber ne laissait pas d'être intéressante, quand on le mettait sur
-un autre sujet que la musique. C'était d'ailleurs un braque: et les
-braques ne déplaisaient pas trop à Christophe: ils le changeaient de
-l'assommante banalité des gens raisonnables. Il ne savait pas encore
-que rien n'est plus assommant qu'un homme qui déraisonne, et que
-l'originalité est encore plus rare chez ceux qu'on nomme, bien à tort,
-des «originaux», que dans le reste du troupeau. Car ces «originaux»
-sont de simples maniaques, dont la pensée est réduite à des
-mouvements d'horlogerie.
-
-Josias Kling et Lauber, désireux de gagner Christophe, se montrèrent
-d'abord pleins d'égards pour lui. Kling lui consacra un article
-élogieux, et Lauber s'appliqua à suivre toutes ses indications pour
-ses œuvres qu'il dirigea à un concert de la Société. Christophe en
-fut touché. Malheureusement, l'effet de ces prévenances lui fut gâté
-par l'inintelligence de ceux qui les lui faisaient. Il n'avait pas la
-faculté de s'illusionner sur les gens, parce qu'ils l'admiraient. Il
-était exigeant. Il avait la prétention qu'on ne l'admirât point pour
-le contraire de ce qu'il était; et il n'était pas loin de regarder
-comme des ennemis ceux qui étaient ses amis, par erreur. Aussi, il ne
-sut aucun gré à Kling de voir en lui un disciple de Wagner, et de
-chercher des rapprochements entre des phrases de ses _Lieder_ et des
-passages de la _Tétralogie_, qui n'avaient rien de commun que certaines
-notes de la gamme. Et il n'eut aucun plaisir à entendre une de ses
-œuvres encastrée--côte à côte avec un pastiche sans valeur d'un
-scholar wagnérien--entre deux blocs énormes de l'éternel Richard.
-
-Il ne tarda pas à étouffer dans cette petite chapelle. C'était un
-autre Conservatoire, aussi étroit que les vieux Conservatoires, et plus
-intolérant, parce qu'il était nouveau venu dans l'art. Christophe
-commença à perdre ses illusions sur la valeur absolue d'une forme
-d'art ou de pensée. Jusque-là, il avait cru que les grandes idées
-portent partout avec elles leur lumière. Il s'apercevait à présent
-que les idées avaient beau changer, les hommes restaient les mêmes;
-et, en définitive, rien ne comptait que les hommes: les idées étaient
-ce qu'ils étaient. S'ils étaient nés médiocres et serviles, le
-génie même se faisait médiocre, en passant par leurs âmes, et le cri
-d'affranchissement du héros brisant ses fers devenait le contrat de
-servitude des générations à venir.--Christophe ne put se tenir
-d'exprimer ses sentiments. Il dauba sur le fétichisme en art. Il
-déclarait qu'il ne fallait plus d'idoles, plus de classiques, d'aucune
-sorte, et que seul avait le droit de s'appeler l'héritier de l'esprit
-de Wagner celui qui était capable de fouler aux pieds Wagner pour
-marcher droit devant lui, en regardant toujours en avant et jamais en
-arrière,--celui qui avait le courage de laisser mourir ce qui doit
-mourir, et de se maintenir en communion ardente avec la vie. La sottise
-de Kling rendait Christophe agressif. Il releva les fautes ou les
-ridicules qu'il trouvait chez Wagner. Les Wagnériens ne manquèrent pas
-de lui attribuer une jalousie grotesque à l'égard de leur dieu.
-Christophe, de son côté, ne doutait point que ces mêmes gens qui
-exaltaient Wagner depuis qu'il était mort, n'eussent été des premiers
-à l'étrangler quand il était vivant:--en quoi il leur faisait tort.
-Un Kling et un Lauber avaient eu, eux aussi, leur heure d'illumination;
-ils avaient été de l'avant, il y avait quelque vingt ans; puis, comme
-la plupart, ils avaient campé là. L'homme a si peu de force qu'à la
-première montée il s'arrête époumonné; bien peu ont assez de
-souffle pour continuer leur route.
-
-L'attitude de Christophe lui aliéna promptement ses nouveaux amis. Leur
-sympathie était un marché: pour qu'ils fussent avec lui, il fallait
-qu'il fût avec eux; et il était trop évident que Christophe ne
-céderait rien de lui-même: il ne se laissait pas enrôler. On lui
-battit froid. Les éloges qu'il se refusait à décerner aux dieux et
-petits dieux, estampillés par le clan, lui furent refusés. On montra
-moins d'empressement à accueillir ses œuvres; et certains
-commencèrent à protester de voir son nom trop souvent sur les
-programmes. On se moquait de lui derrière son dos, et la critique
-allait son train; Kling et Lauber, en laissant dire, semblaient s'y
-associer. On se fût bien gardé pourtant de rompre avec Christophe:
-d'abord parce que les cerveaux rhénans se plaisent aux solutions
-mixtes, aux solutions qui n'en sont point et qui ont le privilège de
-prolonger indéfiniment une situation ambiguë; ensuite parce qu'on
-espérait bien, malgré tout, finir par faire de lui ce qu'on voulait,
-sinon par persuasion, du moins par lassitude.
-
-Christophe ne leur en laissa pas le temps. Quand il croyait sentir qu'un
-homme avait de l'antipathie pour lui, mais n'en voulait pas convenir et
-cherchait à se faire illusion, afin de rester en bons termes avec lui,
-il n'avait pas de cesse qu'il n'eût réussi à lui prouver qu'il était
-son ennemi. Après une soirée au _Wagner-Verein_, où il s'était
-heurté à un mur d'hostilité hypocrite, il envoya à Lauber sa
-démission sans phrases. Lauber n'y comprit rien; et Mannheim accourut
-chez Christophe, pour tâcher de tout arranger. Dès les premiers mots,
-Christophe éclata:
-
---Non, non, non, et non! Ne me parle plus de ces êtres. Je ne veux plus
-les voir... Je ne peux plus, je ne peux plus... J'ai un dégoût
-effroyable des hommes; il m'est presque impossible d'en regarder un en
-face.
-
-Mannheim riait de tout son cœur. Il pensait moins à calmer l'exaltation
-de Christophe qu'à s'en donner le spectacle:
-
---Je sais bien qu'ils ne sont pas beaux, dit-il; mais ce n'est pas
-d'aujourd'hui: que s'est-il donc passé de nouveau?
-
---Rien du tout. C'est moi qui en ai assez... Oui, ris, moque-toi de moi:
-c'est entendu, je suis fou. Les gens prudents agissent d'après les lois
-de la saine raison. Je ne suis pas ainsi; je suis un homme qui agit
-d'après ses impulsions. Quand une certaine quantité d'électricité
-s'est accumulée en moi, il faut qu'elle se décharge, coûte que
-coûte; et tant pis pour les autres, s'il leur en cuit! Et tant pis pour
-moi! Je ne suis pas fait pour vivre en société. Désormais, je ne veux
-plus appartenir qu'à moi.
-
---Tu n'as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde? dit
-Mannheim. Tu ne peux pas faire jouer ta musique, à toi tout seul. Tu as
-besoin de chanteurs, de chanteuses, d'un orchestre, d'un chef
-d'orchestre, d'un public, d'une claque...
-
-Christophe criait:
-
---Non! non! non!...
-
-Mais le dernier mot le fit bondir:
-
---Une claque! Tu n'as pas honte?
-
---Ne parlons pas de claque payée--(quoique ce soit, à vrai dire, le
-seul moyen qu'on ait encore trouvé pour révéler au public le mérite
-d'une œuvre).--Mais il faut toujours une claque, une petite coterie
-dûment stylée; chaque auteur a la sienne: c'est à cela que les amis
-sont bons.
-
---Je ne veux pas d'amis!
-
---Alors, tu seras sifflé.
-
---Je veux être sifflé!
-
-Mannheim était aux anges.
-
---Tu n'auras même pas ce plaisir longtemps. On ne te jouera pas.
-
---Et bien, soit! Crois-tu donc que je tienne à devenir un homme
-célèbre?... Oui, j'étais en train de tendre à toute force vers ce
-but... Non-sens! Folie! Imbécillité!... Comme si la satisfaction de
-l'orgueil le plus vulgaire était une compensation aux sacrifices de
-toute sorte--ennuis, souffrances, infamies, avanies, avilissement,
-ignobles concessions--qui sont le prix de la gloire! Que dix mille
-diables m'emportent, si de semblables soucis me travaillent encore le
-cerveau! Plus rien de tout cela! Je ne veux rien avoir à faire avec le
-public et la publicité. La publicité est une infâme canaille. Je veux
-être un homme privé, et vivre pour moi et pour ceux que j'aime...
-
---C'est cela, dit Mannheim, ironique. Il faut prendre un métier.
-Pourquoi ne ferais-tu pas aussi des souliers?
-
---Ah! si j'étais un savetier comme l'incomparable Sachs! s'écria
-Christophe. Comme ma vie s'arrangerait joyeusement! Savetier, les jours
-de la semaine,--musicien, le dimanche, et seulement dans l'intimité,
-pour ma joie et pour celle d'une paire d'amis! Ce serait une
-existence!...--Suis-je un fou, pour sacrifier mon temps et ma peine au
-magnifique plaisir d'être en proie aux jugements des imbéciles? Est-ce
-qu'il n'est pas beaucoup mieux et plus beau d'être aimé et compris de
-quelques braves gens, qu'entendu, critiquaillé, ou flagorné par des
-milliers d'idiots?... Le diable de l'orgueil et du désir de la gloire
-ne me prendra plus aux cheveux: tu peux t'en fier à moi!
-
---Assurément, dit Mannheim.
-
-Il pensait:
-
---Dans une heure, il dira le contraire.
-
-Il conclut tranquillement:
-
---Alors, n'est-ce pas, j'arrange les choses avec le _Wagner-Verein?_
-
-Christophe leva les bras:
-
---C'est bien la peine que je m'époumonne, depuis une heure, à te crier
-le contraire!... Je te dis que je n'y remettrai plus jamais les pieds!
-J'ai en horreur tous ces _Wagner-Vereine_, tous ces _Vereine_, tous ces
-parcs à moutons, qui ont besoin de se serrer les uns contre les autres,
-afin de bêler ensemble. Va leur dire de ma part à ces moutons: je suis
-un loup, j'ai des dents, je ne suis pas fait pour paître!
-
---C'est bon, c'est bon, on leur dira, fit Mannheim, s'en allant,
-enchanté de sa matinée. Il pensait:
-
---Il est fou, fou à lier...
-
-Sa sœur, à qui il s'empressa de raconter l'entretien, haussa les
-épaules, et dit:
-
---Fou? Il voudrait bien le faire croire!... Il est stupide, et d'un
-orgueil ridicule...
-
-
-
-
-Cependant, Christophe continuait sa campagne enragée dans la revue de
-Waldhaus. Ce n'était pas qu'il y trouvât plaisir: la critique
-l'assommait, et il était sur le point d'envoyer tout au diable. Mais il
-s'entêtait, parce qu'on s'évertuait à lui fermer la bouche: il ne
-voulait pas avoir l'air de céder.
-
-Waldhaus commençait à s'inquiéter. Aussi longtemps qu'il était
-resté indemne au milieu des coups, il avait assisté à la mêlée avec
-le flegme d'un dieu de l'Olympe. Mais, depuis quelques semaines, les
-autres journaux semblaient perdre conscience du caractère inviolable de
-sa personne; ils s'étaient mis à l'attaquer dans son amour-propre
-d'auteur, avec une rare méchanceté, où Waldhaus eût pu reconnaître,
-s'il avait été plus fin, la griffe d'un ami. C'était en effet à
-l'instigation sournoise de Ehrenfeld et de Goldenring que ces attaques
-avaient lieu: ils ne voyaient plus que ce moyen pour le décider à
-mettre fin aux polémiques de Christophe. Ils voyaient juste. Waldhaus,
-sur-le-champ, déclara que Christophe commençait à l'agacer; et il
-cessa de le soutenir. Toute la Revue s'ingénia dès lors à le faire
-taire. Mais allez donc museler un chien en train de dévorer sa proie!
-Tout ce qu'on lui disait ne faisait que l'exciter davantage. Il les
-appelait capons, et il déclarait qu'il dirait tout--tout ce qu'il avait
-le devoir de dire. S'ils voulaient le mettre à la porte, libre à eux!
-Toute la ville saurait qu'ils étaient aussi couards que les autres;
-mais lui, ne s'en irait pas, de lui-même.
-
-Ils se regardaient, consternés, reprochant aigrement à Mannheim le
-cadeau qu'il leur avait fait, en leur amenant ce fou. Mannheim, toujours
-riant, se fit fort de mater Christophe; et il paria que, dès son
-prochain article, Christophe mettrait de l'eau dans son vin. Ils
-restèrent incrédules; mais l'événement prouva que Mannheim ne
-s'était pas trop vanté. L'article suivant de Christophe, sans être un
-modèle de courtoisie, ne contenait plus aucune remarque désobligeante
-pour qui que ce fût. Le moyen de Mannheim était bien simple; tous
-s'étonnèrent ensuite de n'y avoir pas songé plus tôt: Christophe ne
-relisait jamais ce qu'il écrivait dans la Revue; et c'est à peine s'il
-lisait les épreuves de ses articles, très vite et fort mal. Adolf Mai
-lui avait fait plus d'une fois des observations aigres-douces à ce
-sujet: il disait qu'une faute d'impression déshonore une Revue; et
-Christophe, qui ne regardait pas la critique comme un art, répondait
-que celui dont il disait du mal le comprendrait toujours assez. Mannheim
-profita de l'occasion: il dit que Christophe avait raison, que la
-correction d'épreuves était un métier de prote; et il offrit de l'en
-décharger. Christophe fut près de se confondre en remerciements; mais
-tous lui assurèrent, d'un commun accord, que cet arrangement leur
-rendait service, en évitant à la Revue une perte de temps. Christophe
-abandonna donc ses épreuves à Mannheim, en le priant de les bien
-corriger. Mannheim n'y manqua point: ce fut un jeu pour lui. D'abord, il
-ne se risqua prudemment qu'à atténuer quelques termes, à laisser
-tomber çà et là quelques épithètes malgracieuses. Enhardi par le
-succès, il poussa plus loin ses expériences: il commença à remanier
-les phrases et le sens; il déployait à cet exercice une réelle
-virtuosité. Tout l'art consistait, en conservant le gros de la phrase
-et son allure caractéristique, à lui faire dire exactement le
-contraire de ce que Christophe avait voulu. Mannheim se donnait plus de
-mal pour défigurer les articles de Christophe qu'il n'en aurait eu à
-en écrire lui-même; jamais il n'avait tant travaillé, de sa vie. Mais
-il jouissait du résultat: certains musiciens, que Christophe
-poursuivait de ses sarcasmes, étaient stupéfaits de le voir s'adoucir
-peu à peu et finir par célébrer leurs louanges. La Revue était dans
-la joie. Mannheim lui donnait lecture de ses élucubrations. C'étaient
-des éclats de rire. Ehrenfeld et Goldenring disaient parfois à
-Mannheim:
-
---Attention! tu vas trop loin!
-
---Il n'y a pas de danger, répondait Mannheim.
-
-Et il continuait de plus belle.
-
-Christophe ne s'apercevait de rien. Il venait à la Revue, déposait sa
-copie et ne s'en inquiétait plus. Quelquefois, il lui arrivait de
-prendre Mannheim à part:
-
---Cette fois, je leur ai dit leur fait, à ces canailles. Lis un peu...
-
-Mannheim lisait.
-
---Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?
-
---Terrible! mon cher, il n'en reste plus rien!
-
---Qu'est-ce que tu crois qu'ils diront?
-
---Ah! ce sera un beau vacarme!
-
-Mais il n'y avait pas de vacarme du tout. Au contraire, les visages
-s'éclairaient autour de Christophe; des gens qu'il exécrait le
-saluaient dans la rue. Une fois, il arriva à la Revue, inquiet et
-renfrogné; et, jetant sur la table une carte de visite, il demanda:
-
---Qu'est-ce que cela veut dire?
-
-C'était la carte d'un musicien qu'il venait d'éreinter: «_Avec
-tous ses remerciements._»
-
-Mannheim répondit, en riant:
-
---Il fait de l'ironie.
-
-Christophe fut soulagé:
-
---Ouf! dit-il, j'avais peur que mon article ne lui eût fait plaisir.
-
---Il est furieux, dit Ehrenfeld; mais il ne veut pas en avoir l'air:
-il fait l'homme supérieur, il raille.
-
---Il raille?... Cochon! fit Christophe, de nouveau indigné. Je vais lui
-faire un autre article. Rira bien qui rira le dernier!
-
---Non, non, dit Waldhaus, inquiet. Je ne crois point qu'il se moque.
-C'est de l'humilité, il est bon chrétien: on le frappe sur une joue,
-il tend l'autre.
-
---Encore mieux! dit Christophe. Ah! le lâche! Il la veut, il aura
-sa fessée!
-
-Waldhaus voulait s'interposer. Mais les autres riaient.
-
---Laisse donc... disait Mannheim.
-
---Après tout... faisait Waldhaus, subitement rassuré. Un peu plus,
-un peu moins!...
-
-Christophe s'en allait. Les compères se livraient à des gambades et
-des rires de démence. Quand ils étaient un peu apaisés, Waldhaus
-disait à Mannheim:
-
---Tout de même, il s'en est fallu de peu... Fais attention, je te
-prie. Tu vas nous faire pincer.
-
---Bah! disait Mannheim. Nous avons encore de beaux jours... Et puis,
-je lui fais des amis.
-
-
-
-
-_DEUXIÈME PARTIE_
-
-
-L'ENLISEMENT
-
-
-Christophe en était là de ses expériences pour réformer l'art
-allemand, quand vint à passer dans la ville une troupe de comédiens
-français. Il serait plus juste de dire: un troupeau; car, suivant
-l'habitude, c'était un ramassis de pauvres diables, pêchés on ne
-savait où, et de jeunes acteurs inconnus, trop heureux de se laisser
-exploiter, pourvu qu'on les fît jouer. Tous ensemble étaient attelés
-au chariot d'une comédienne illustre et antique. Elle faisait une
-tournée en Allemagne, et, de passage dans la petite capitale, y venait
-donner trois représentations.
-
-À la Revue de Waldhaus, on en faisait grand bruit. Mannheim et ses amis
-étaient au courant de la vie littéraire et mondaine de Paris, ou ils
-prétendaient l'être; ils s'en répétaient les potins, cueillis dans
-les journaux des boulevards, et plus ou moins bien compris: ils
-représentaient l'esprit français en Allemagne. C'était enlever à
-Christophe le désir de le connaître davantage. Mannheim l'assommait
-avec ses éloges de Paris. Il y était allé plusieurs fois; il avait
-là une partie de sa famille:--il avait de la famille dans tous les pays
-d'Europe; et, partout, elle avait pris la nationalité et les dignités
-du pays; cette tribu d'Abraham comptait un baronnet anglais, un
-sénateur de Belgique, un ministre français, un député au Reichstag,
-et un comte du pape; et tous, bien qu'unis et respectueux de la souche
-commune dont ils étaient sortis, étaient sincèrement Anglais, Belges,
-Français, Allemands, ou papalins: car leur orgueil ne doutait point que
-le pays qu'ils avaient adopté ne fût le premier de tous. Mannheim
-était le seul, par paradoxe, qui s'amusât à préférer tous les pays
-dont il n'était point. Il parlait donc souvent de Paris, avec
-enthousiasme; mais, pour faire l'éloge des Parisiens, il les
-représentait comme des espèces de toqués, paillards et braillards,
-qui passaient leur temps à faire la noce et des révolutions, sans
-jamais se prendre au sérieux; aussi, Christophe était-il peu attiré
-par «la byzantine et décadente république d'outre-Vosges». De bonne
-foi, il imaginait un peu Paris, comme le représentait une gravure
-naïve, en tête d'un livre récemment publié dans une collection d'art
-allemande: au premier plan, le Diable de Notre-Dame, accroupi au-dessus
-des toits de la ville, avec cette légende:
-
-
-«_Insatiable vampire l'éternelle Luxure
-Sur la grande Cité convoite sa pâture._»
-
-
-En bon Allemand, il avait le mépris des Velches débauchés et de leur
-littérature, dont il ne connaissait guère que quelques bouffonneries
-égrillardes, _l'Aiglon, Madame Sans-Gêne_, et des chansons de
-café-concert. Le snobisme de la petite ville, où les gens le plus
-notoirement incapables de s'intéresser à l'art s'empressèrent
-bruyamment de s'inscrire au bureau de location, le jeta dans une
-affectation d'indifférence dédaigneuse pour la grande cabotine. Il
-protesta qu'il ne ferait pas un pas pour aller l'entendre. Il lui était
-d'autant plus facile de tenir sa promesse que les places étaient h un
-prix excessif, qu'il n'avait pas les moyens de payer.
-
-Le répertoire que la troupe française transportait en Allemagne,
-comprenait deux ou trois pièces classiques; mais il était composé, en
-majeure partie, de ces niaiseries, qui sont par excellence l'article
-parisien pour l'exportation: car rien n'est plus international que la
-médiocrité. Christophe connaissait _la Tosca_, qui devait être le
-premier spectacle de la comédienne en tournées; il l'avait entendue en
-traduction, parée des grâces légères que peut donner une troupe de
-petit théâtre rhénan à une œuvre française; et il se disait bien
-aise, avec un rire goguenard, en voyant ses amis partir pour le
-théâtre, de n'être pas forcé d'aller la réentendre. Il n'en suivit
-pas moins, le lendemain, d'une oreille attentive, les récits
-enthousiastes qu'ils firent de la soirée: il enrageait de s'être
-enlevé jusqu'au droit de contredire, en ayant refusé de voir ce dont
-tout le monde parlait.
-
-Le second spectacle annoncé devait être une traduction française
-d'_Hamlet._ Christophe n'avait jamais négligé une occasion de voir une
-pièce de Shakespeare. Shakespeare était pour lui, au même titre que
-Beethoven, une source inépuisable de vie. _Hamlet_ lui avait été
-particulièrement cher dans la période de troubles et de doutes
-tumultueux qu'il venait de traverser. Malgré la crainte de se revoir
-dans ce miroir magique, il était fasciné; et il tournait autour des
-affiches du théâtre, sans s'avouer qu'il brûlait d'envie d'aller
-prendre une place. Mais il était si entêté qu'après ce qu'il avait
-dit à ses amis, il n'en voulait pas démordre; et il fût resté chez
-lui, ce soir-là, comme le précédent, si, au moment où il rentrait,
-le hasard ne l'avait mis en présence de Mannheim.
-
-Mannheim l'attrapa par le bras, et lui raconta d'un air furieux, mais
-sans cesser de gouailler, qu'une vieille bête de parente, une sœur de
-son père, venait de tomber inopinément chez eux avec toute sa smala,
-et qu'ils étaient forcés de rester à la maison, pour les recevoir. Il
-avait essayé de s'esquiver; mais son père n'entendait pas raillerie
-sur les questions d'étiquette familiale et d'égards que l'on doit aux
-ancêtres; et comme il devait ménager son père, en ce moment, à cause
-d'une carotte qu'il se proposait de lui tirer, il avait fallu céder, et
-renoncer à la représentation.
-
---Vous aviez vos billets? demanda Christophe.
-
---Parbleu! une loge excellente; et, pour comble, il faut que je l'aille
-porter--(et j'y vais, de ce pas)--à ce crétin de Grünebaum,
-l'associé de papa, pour qu'il s'y pavane avec la femme Grünebaum et
-leur dinde de fille. C'est gai!... Je cherche au moins quelque chose à
-leur dire de très désagréable. Mais cela leur est bien égal, pourvu
-que je leur apporte des billets,--quoiqu'ils aimeraient encore mieux que
-ces billets fussent de banque.
-
-Il s'arrêta brusquement, la bouche ouverte, regardant Christophe:
-
---Oh!... Mais voilà... Voilà ce qu'il me faut!...
-
-Il gloussa:
-
---Christophe, tu vas au théâtre?
-
---Non.
-
---Si fait. Tu vas au théâtre. C'est un service que je te demande.
-Tu ne peux pas refuser.
-
-Christophe ne comprenait pas.
-
---Mais je n'ai pas de place.
-
---En voilà! fit Mannheim, triomphant, en lui fourrant de force
-le billet dans la main.
-
---Tu es fou, dit Christophe. Et la commission de ton père?
-
-Mannheim se tordait:
-
---Il sera dans une colère! fit-il.
-
-Il s'essuya les yeux, et conclut:
-
---Je le taperai demain matin, au saut du lit, avant qu'il sache
-encore rien.
-
---Je ne peux pas accepter, dit Christophe, sachant que cela lui
-serait désagréable.
-
---Tu n'as rien à savoir, tu ne sais rien, cela ne te regarde pas.
-
-Christophe avait déplié le billet:
-
---Et que veux-tu que je fasse d'une loge de quatre places?
-
---Tout ce que tu voudras. Tu dormiras au fond, tu danseras, si tu veux.
-Amènes-y des femmes. Tu en as bien quelques-unes? On peut t'en prêter.
-
-Christophe tendit le billet à Mannheim:
-
---Non, décidément. Reprends-le.
-
---Jamais de la vie, fit Mannheim, reculant de quelques pas. Je ne peux
-pas te forcer à y aller, si cela t'ennuie; mais je ne le reprendrai
-pas. Tu es libre de le jeter au feu, ou même, homme vertueux, de le
-porter aux Grünebaum. Cela ne me regarde plus. Bonsoir!
-
-Il se sauva, plantant là Christophe, au milieu de la rue, son billet
-à la main.
-
-Christophe était embarrassé. Il se disait bien qu'il serait
-convenable de porter les places aux Grünebaum; mais cette idée ne
-l'enthousiasmait point. Il rentra, indécis; et, quand il s'avisa de
-regarder l'heure, il vit qu'il n'avait plus que le temps de s'habiller
-pour aller au théâtre. Il eût été tout de même trop sot de laisser
-perdre le billet. Il proposa à sa mère de l'emmener. Mais Louisa
-déclara qu'elle aimait bien mieux aller se coucher. Il partit. Au fond,
-il avait un plaisir d'enfant. Une seule chose l'ennuyait: d'avoir ce
-plaisir, seul. Il n'éprouvait aucun remords, à l'égard du père
-Mannheim, ou des Grünebaum, dont il prenait la loge; mais il en avait
-vis-à-vis de ceux qui auraient pu la partager avec lui. Il pensait
-combien cela aurait fait de joie à des jeunes gens, comme lui; et il
-lui était pénible de ne pas la leur faire. Il cherchait dans sa tête,
-il ne voyait pas à qui offrir son billet. D'ailleurs, il était tard,
-il fallait se hâter.
-
-Comme il entrait au théâtre, il passa près du guichet fermé, où un
-écriteau marquait qu'il ne restait plus une seule place au bureau.
-Parmi les gens qui s'en retournaient, dépités, il remarqua une jeune
-fille, qui ne pouvait se décider à sortir et regardait ceux qui
-entraient, d'un air d'envie. Elle était mise très simplement, en noir,
-pas très grande, la figure amincie, l'air délicat; et il ne remarqua
-pas si elle était laide ou jolie. Il avait passé devant elle; il
-s'arrêta un moment, se retourna, et sans prendre le temps de
-réfléchir:
-
---Vous n'avez pas trouvé de place, mademoiselle? demanda-t-il,
-à brûle-pourpoint.
-
-Elle rougit, et dit, avec un accent étranger:
-
---Non, monsieur.
-
---J'ai une loge, dont je ne sais que faire. Voulez-vous en profiter
-avec moi?
-
-Elle rougit plus fort, et remercia, en s'excusant de ne pouvoir
-accepter. Christophe, gêné par son refus, s'excusa de son côté et
-essaya d'insister; mais il ne réussit pas à la persuader, bien qu'il
-fût évident qu'elle en mourait d'envie. Il était perplexe. Il se
-décida brusquement.
-
---Écoutez, il y a un moyen de tout arranger, dit-il: prenez le billet.
-Moi, je n'y tiens pas, j'ai déjà vu cela.--(Il se vantait.)--Cela vous
-fera plus plaisir qu'à moi. Prenez, c'est de bon cœur.
-
-La jeune fille fut si touchée de l'offre et de la façon cordiale que
-les larmes lui en montèrent presque aux yeux. Elle balbutia, avec
-reconnaissance, que jamais elle ne voudrait l'en priver.
-
---Eh bien, alors, venez, dit-il en souriant.
-
-Il avait l'air si bon et si franc qu'elle se sentit honteuse de lui
-avoir refusé; et elle dit, un peu confuse:
-
---Je viens .. Merci.
-
-
-
-
-Ils entrèrent. La loge des Mannheim était une loge de face, largement
-ouverte: impossible de s'y dissimuler. Leur entrée ne passa pas
-inaperçue. Christophe fit placer la jeune fille au premier rang, et
-resta un peu en arrière, pour ne pas la gêner. Elle se tenait droite,
-raide, n'osant tourner la tête, horriblement intimidée; elle eût
-donné beaucoup pour ne pas avoir accepté. Afin de lui laisser le temps
-de se remettre, et ne sachant de quoi causer, Christophe affectait de
-regarder d'un autre côté. Où qu'il regardât, il lui était facile de
-constater que sa présence, avec cette compagne inconnue, au milieu de
-la brillante clientèle des loges, excitait la curiosité et les
-commentaires de la petite ville. Il lança à droite et à gauche des
-regards furieux; il rageait qu'on s'obstinât à s'occuper de lui, quand
-il ne s'occupait pas des autres. Il ne pensait pas que cette curiosité
-indiscrète s'adressât à sa compagne encore plus qu'à lui, et d'une
-façon plus blessante. Pour montrer sa parfaite indifférence à tout ce
-qu'ils pourraient dire ou penser, il se pencha vers sa voisine et se mit
-à causer. Elle eut l'air si effarouchée de ce qu'il lui parlât, et si
-malheureuse d'avoir à lui répondre, elle eut tant de peine à
-s'arracher un: oui, ou un: non, sans oser le regarder, qu'il eut pitié
-de sa sauvagerie et se renfonça dans son coin. Heureusement, le
-spectacle commençait.
-
-Christophe n'avait pas lu l'affiche, et il ne s'était guère soucié de
-savoir quel rôle jouait la grande actrice: il était de ces naïfs qui
-viennent au théâtre pour voir la pièce, et non pas les acteurs. Il ne
-s'était pas demandé si l'illustre comédienne serait Ophélie, ou la
-Reine; s'il se l'était demandé, il eût opiné pour la Reine, vu
-l'âge des deux matrones. Mais ce qui n'aurait jamais pu lui venir à
-l'idée, c'est qu'elle jouât Hamlet. Quand il le vit, quand il entendit
-ce timbre de poupée mécanique, il fut un bon moment avant d'y
-croire...
-
---Mais qui? Mais qui est-ce? se disait-il à mi-voix. Ce n'est
-pourtant pas...
-
-Et quand il lui fallut constater que «c'était pourtant» Hamlet, il
-poussa un juron, qu'heureusement sa voisine ne comprit pas, parce
-qu'elle était étrangère, mais que l'on comprit parfaitement dans la
-loge à côté: car il lui en vint sur-le-champ l'ordre indigné de se
-taire. Il se retira au fond de la loge, pour pester à son aise. Il ne
-décolérait pas. S'il eût été juste, il eût rendu hommage à
-l'élégance du travesti et au tour de force de l'art, qui permettait à
-cette femme sexagénaire de se montrer dans le costume d'un adolescent,
-et même d'y paraître belle,--du moins à des yeux complaisants. Mais
-il haïssait les tours de force, et tout ce qui fausse la nature. Il
-aimait qu'une femme fût une femme, et un homme un homme. (La chose
-n'est pas commune, aujourd'hui.) Le travesti enfantin et un peu ridicule
-de la Léonore de Beethoven ne lui était déjà pas agréable. Mais
-celui d'Hamlet dépassait la limite permise à l'absurdité. Faire du
-robuste Danois, gras et blême, colérique, rusé, raisonneur,
-halluciné, une femme,--même pas une femme: car une femme qui joue
-l'homme ne sera jamais qu'un monstre,--faire d'Hamlet un eunuque, ou un
-louche androgyne..., il fallait toute la veulerie du temps et la
-niaiserie de la critique, pour que cette dégoûtante sottise pût être
-tolérée, un seul jour, sans sifflets!... La voix de l'actrice achevait
-de mettre Christophe hors de lui. Elle avait cette diction chantante et
-martelée, cette mélopée monotone, qui, depuis la Champmeslé, semble
-avoir toujours été chère au peuple le moins poétique du monde.
-Christophe en était si exaspéré qu'il avait envie de marcher à
-quatre pattes. Il avait tourné le dos à la scène, et il faisait des
-grimaces de colère, le nez contre le mur de la loge, comme un enfant
-mis au piquet. Fort heureusement, sa compagne n'osait pas regarder de
-son côté; car si elle l'avait vu, elle l'eût pris pour un fou.
-
-Soudain, les grimaces de Christophe s'arrêtèrent. Il resta immobile et
-se tut. Une belle voix musicale, une jeune voix féminine, grave et
-douce, venait de se faire entendre. Christophe dressa l'oreille. À
-mesure qu'elle parlait, il se retournait, intrigué, sur sa chaise, pour
-voir l'oiseau qui avait ce ramage. Il vit Ophélie. Certes, elle n'avait
-rien de l'Ophélie de Shakespeare. C'était une belle fille, grande,
-robuste, élancée, comme une jeune statue grecque: Électre ou
-Cassandra. Elle débordait de vie. Malgré tous ses efforts pour
-s'enfermer dans son rôle, une force de jeunesse et de joie rayonnait de
-sa chair, de ses gestes, de ses yeux bruns qui riaient. Tel est le
-pouvoir d'un beau corps que Christophe, impitoyable l'instant d'avant
-pour l'interprétation d'Hamlet, ne songea pas un moment à regretter
-que l'Ophélie ne ressemblât guère à l'image qu'il s'en faisait; et
-il sacrifia sans remords celle-ci à celle-là. Avec l'inconsciente
-mauvaise foi des passionnés, il trouva même une vérité profonde à
-cette ardeur juvénile qui brûlait au fond de ce cœur de vierge chaste
-et trouble. Ce qui achevait le charme, c'était la magie de la voix,
-pure, chaude et veloutée: chaque mot sonnait comme un bel accord;
-autour des syllabes dansait, comme une odeur de thym ou de menthe
-sauvage, l'accent riant du Midi, aux rythmes rebondissants. Étrange
-vision d'une Ophélie du pays d'Arles! Elle apportait avec elle un peu
-de son soleil d'or et de son mistral fou.
-
-Oubliant sa voisine, Christophe s'était assis à côté d'elle, sur le
-devant de la loge; et il ne quittait pas des yeux la belle actrice, dont
-il ignorait le nom. Mais le public, qui ne venait point pour entendre
-une inconnue, ne lui prêtait aucune attention; et il ne se décidait à
-applaudir que quand l'Hamlet femelle parlait. Ce qui faisait que
-Christophe grondait, et les appelait: «Ânes!»--d'une voix basse qui
-s'entendait à dix pas.
-
-Ce ne fut que lorsque le rideau fut tombé pour l'entr'acte, qu'il se
-rappela l'existence de sa compagne de loge; et, la voyant toujours
-intimidée, il songea en souriant qu'il avait dû l'effarer par ses
-extravagances.--Il ne se trompait pas: cette âme de jeune fille, que le
-hasard avait rapprochée de lui pour quelques heures, était d'une
-réserve presque maladive: il avait fallu qu'elle fût dans un état
-d'exaltation anormal pour oser accepter l'invitation de Christophe. Et
-à peine avait-elle accepté, qu'elle eût souhaité, pour tout au
-monde, de pouvoir se dégager, trouver un prétexte, s'enfuir. C'avait
-été bien pis, quand elle s'était vue l'objet de la curiosité
-générale; et son malaise n'avait fait que croître à mesure qu'elle
-entendait derrière son dos--(elle n'osait se retourner)--les sourdes
-imprécations et les grognements de son compagnon. Elle s'attendait à
-tout de sa part; et, quand il vint s'asseoir à côté d'elle, elle fut
-glacée d'effroi: quelle excentricité n'allait-il pas encore faire?
-Elle eût voulu être à cent pieds sous terre. Elle se reculait
-instinctivement; elle avait peur de l'effleurer.
-
-Mais toutes ses craintes tombèrent, lorsque, l'entr'acte venu,
-elle l'entendit lui dire avec bonhomie:
-
---Je suis un voisin bien désagréable, n'est-ce pas? Je vous demande
-pardon.
-
-Alors elle le regarda, et elle lui vit son bon sourire, qui l'avait
-tout à l'heure décidée à venir.
-
-Il continua:
-
---Je ne sais pas cacher ce que je pense... Mais aussi, c'était
-trop fort!... Cette femme, cette vieille femme!...
-
-Il fit de nouveau une grimace de dégoût.
-
-Elle sourit, et dit tout bas:
-
---Malgré tout, c'est beau.
-
-Il remarqua son accent, et demanda:
-
---Vous êtes étrangère?
-
---Oui, fit-elle.
-
-Il regarda sa modeste petite robe:
-
---Institutrice? dit-il.
-
-Elle rougit, et dit:
-
---Oui.
-
---Quel pays?
-
-Elle dit:
-
---Je suis Française.
-
-Il fit un geste d'étonnement:
-
---Française? Je ne l'aurais jamais cru.
-
---Pourquoi? demanda-t-elle timidement.
-
---Vous êtes si... sérieuse! dit-il.
-
-(Elle pensa que ce n'était pas tout à fait un compliment dans sa
-bouche.)
-
---Il y en a aussi comme cela en France, dit-elle, toute confuse.
-
-Il regardait son honnête petite figure, au front bombé, au petit nez
-droit, au menton fin, ses joues maigres qu'encadraient ses cheveux
-châtains. Il ne la voyait pas: il pensait à la belle actrice. Il
-répéta:
-
---C'est curieux que vous soyez Française!... Vraiment, vous êtes du
-même pays qu'Ophélie? On ne le croirait jamais.
-
-Il ajouta, après un instant de silence:
-
---Comme elle est belle!
-
-Sans s'apercevoir qu'il avait l'air d'établir entre elle et sa voisine
-une comparaison désobligeante pour celle-ci. Elle la sentit très bien;
-mais elle n'en voulut pas à Christophe: car elle pensait comme lui. Il
-essaya d'avoir d'elle quelques détails sur l'actrice; mais elle ne
-savait rien: on voyait qu'elle était très peu au courant des choses de
-théâtre.
-
---Cela doit vous faire plaisir d'entendre parler français? demanda-t-il.
-
-Il croyait plaisanter: il avait touché juste.
-
---Ah! fit-elle avec un accent de sincérité qui le frappa, cela
-me fait tant de bien! J'étouffe ici.
-
-Il la regarda mieux, cette fois: elle crispait légèrement les mains et
-semblait oppressée. Mais aussitôt, elle songea à ce qu'il pouvait y
-avoir de blessant pour lui dans cette parole:
-
---Oh! pardon, dit-elle, je ne sais pas ce que je dis.
-
-Il rit franchement:
-
---Ne vous excusez donc pas! Vous avez joliment raison. Il n'y a
-pas besoin d'être Français pour étouffer ici. Ouf!
-
-Il leva les épaules, en aspirant l'air.
-
-Mais elle avait honte de s'être ainsi livrée, et elle se tut
-désormais. D'ailleurs, elle venait de s'apercevoir que, des loges
-voisines, on épiait leur conversation; et il le remarqua aussi avec
-colère. Ils s'interrompirent donc; et, en attendant la fin de
-l'entr'acte, il sortit dans le couloir du théâtre. Les paroles de la
-jeune fille résonnaient à son oreille; mais il était distrait:
-l'image d'Ophélie occupait sa pensée. Elle acheva de s'emparer de lui,
-dans les actes suivants; et lorsque la belle actrice arriva à la scène
-de la folie, aux mélancoliques chansons d'amour et de mort, sa voix sut
-y trouver des accents si touchants qu'il en fut bouleversé; il sentit
-qu'il allait se mettre à pleurer comme un veau. Furieux contre
-lui-même de ce qui lui semblait une marque de faiblesse--(car il
-n'admettait point qu'un vrai artiste pleurât),--et ne voulant pas se
-donner en spectacle, il sortit brusquement de la loge. Les couloirs, le
-foyer, étaient vides. Dans son agitation, il descendit les escaliers du
-théâtre et sortit, sans s'en apercevoir. Il avait besoin de respirer
-l'air frais de la nuit, de marcher à grands pas dans les rues sombres
-et à demi désertes. Il se retrouva au bord d'un canal, accoudé sur le
-parapet de la berge, et contemplant l'eau silencieuse, où dansaient
-dans l'ombre les reflets des réverbères. Son âme était pareille:
-obscure et trépidante; il n'y pouvait rien voir qu'une grande joie qui
-dansait à la surface. Les horloges tintèrent. Il lui eût été
-impossible de retourner au théâtre et d'entendre la fin de la pièce.
-Voir le triomphe de Fortinbras? Non, cela ne le tentait pas... Beau
-triomphe! Qui pense à envier le vainqueur? Qui voudrait être lui,
-après qu'on est gorgé de toutes les sauvageries de la vie féroce et
-ridicule? L'œuvre est un réquisitoire formidable contre la vie. Mais
-une telle puissance de vie bout en elle que la tristesse devient joie;
-et l'amertume enivre...
-
-Christophe revint chez lui, sans plus se soucier de la jeune fille
-inconnue, qu'il avait laissée dans sa loge, et dont il ne savait même
-pas le nom.
-
-
-
-
-Le lendemain matin, il alla voir l'actrice, dans l'hôtellerie de
-troisième ordre où l'impresario l'avait reléguée avec ses camarades,
-tandis que la grande comédienne était descendue au premier hôtel de
-la ville. On le fit entrer dans un petit salon mal tenu, où les restes
-du déjeuner traînaient sur un piano ouvert, avec des épingles à
-cheveux et des feuilles de musique déchirées et malpropres. Dans la
-chambre à côté, Ophélie chantait à tue-tête, comme un enfant, pour
-Le plaisir de faire du bruit. Elle s'interrompit un instant, quand on
-lui annonça la visite et demanda d'une voix joyeuse qui ne prenait nul
-souci de n'être pas entendue de l'autre côté du mur:
-
---Qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur? Comment est-ce qu'il se nomme?...
-Christophe... Christophe quoi?... Christophe Krafft?... Quel nom!
-
-(Elle le répéta deux ou trois fois, en faisant terriblement rouler
-les _r._)
-
---On dirait un juron...
-
-(Elle en dit un.)
-
---Est-ce qu'il est jeune ou vieux?... Gentil?...--C'est bon, j'y vais.
-
-Elle se remit à chanter:
-
-
-«_Rien n'est plus doux que mon amour..._»
-
-
-en furetant à travers la chambre, et pestant contre une épingle
-d'écaille qui se faisait chercher au milieu du fouillis. Elle
-s'impatienta, elle se mit à gronder, elle fit le lion. Bien qu'il ne la
-vît pas, Christophe suivait par la pensée tous ses gestes derrière le
-mur, et il riait tout seul. Enfin, il entendit les pas se rapprocher, la
-porte s'ouvrit impétueusement; et Ophélie parut.
-
-Elle était à demi vêtue, dans un peignoir qu'elle serrait autour de
-sa taille, les bras nus dans les larges manches, les cheveux mal
-peignés, des boucles tombant sur les yeux et les joues. Ses beaux yeux
-bruns riaient, sa bouche riait, ses joues riaient, une aimable fossette
-riait au milieu de son menton. De sa belle voix grave et chantante, elle
-s'excusa à peine de se montrer ainsi. Elle savait qu'il n'y avait pas
-de quoi s'excuser, et qu'il ne pouvait lui en être que très
-reconnaissant. Elle croyait qu'il était un journaliste, qui venait
-l'interviewer. Au lieu d'être déçue, quand il dit qu'il venait
-uniquement pour son compte et parce qu'il l'admirait, elle en fut ravie.
-Elle était bonne fille, affectueuse, enchantée de plaire, et ne
-cherchait pas à le cacher: la visite de Christophe et son enthousiasme
-la rendaient heureuse:--(elle n'était pas encore gâtée par les
-compliments).--Elle était si naturelle dans tous ses mouvements et dans
-toutes ses façons, même dans ses petites vanités et dans le plaisir
-naïf qu'elle avait à plaire, qu'il n'éprouva pas le moindre instant
-de gêne. Ils furent tout de suite de vieux amis. Il baragouinait un peu
-de français, elle baragouinait quelques mots d'allemand; au bout d'une
-heure, ils se racontaient tous leurs secrets. Elle ne pensait aucunement
-à le renvoyer. Cette Méridionale robuste et gaie, intelligente et
-expansive, qui eût crevé d'ennui, au milieu de ses stupides compagnons
-et d'un pays dont elle ne savait pas la langue, sans la joie naturelle
-qui était en elle, était contente de trouver à qui parler. Quant à
-Christophe, c'était un bien inexprimable pour lui de rencontrer, dans
-sa ville de petits bourgeois étriqués et peu sincères, cette libre
-fille du Midi, pleine de sève populaire. Il ne savait pas encore le
-factice de ces natures, qui, à la différence de ses Allemands, n'ont
-rien de plus dans le cœur que ce qu'elles montrent,--et souvent, ne
-l'ont pas. Au moins, elle était jeune, elle vivait, elle disait
-franchement, crûment, ce qu'elle pensait; elle jugeait tout, librement,
-d'un regard frais et neuf; on respirait en elle un peu de son mistral
-balayeur de brouillards. Elle était bien douée: sans culture et sans
-réflexion, elle sentait sur-le-champ, et de tout son cœur, jusqu'à en
-être sincèrement émue, les choses qui étaient belles et bonnes; et
-puis, l'instant d'après, elle riait aux éclats. Certes, elle était
-coquette, elle jouait des prunelles; il ne lui déplaisait point de
-montrer sa gorge nue, sous le peignoir entr'ouvert: elle eût aimé
-tourner la tête à Christophe; mais c'était pur instinct. Nul calcul,
-elle aimait encore mieux rire, causer gaiement, être bon camarade, bon
-garçon, sans gêne et sans façons. Elle lui raconta les dessous de la
-vie de théâtre, ses petites misères, les susceptibilités niaises de
-ses camarades, les tracasseries de Jézabel,--(elle appelait ainsi la
-grande comédienne)--qui était attentive à ne pas la laisser briller.
-Il lui confia ses doléances sur les Allemands: elle battit des mains et
-fit chorus avec lui. Elle était bonne, d'ailleurs, et ne voulait dire
-du mal de personne; mais cela ne l'empêchait pas d'en dire; et,
-tout en s'accusant de malignité, quand elle plaisantait quelqu'un,
-elle avait ce don d'observation réaliste et bouffonne, propre
-aux gens du Midi: elle n'y pouvait résister, et faisait des portraits à
-l'emporte-pièce. Elle riait joyeusement de ses lèvres pâles, qui
-découvraient ses dents de jeune chien; et ses yeux cernés brillaient
-dans sa figure un peu blême, que le fard avait décolorée.
-
-Ils s'aperçurent tout à coup qu'il y avait plus d'une heure qu'ils
-causaient. Christophe proposa à Corinne--(c'était son nom de
-théâtre)--de venir la reprendre dans l'après-midi, pour la piloter à
-travers la ville. Elle fut enchantée de l'idée; et ils se donnèrent
-rendez-vous, aussitôt après le dîner.
-
-À l'heure dite, il fut là. Corinne était assise dans le petit salon
-de l'hôtel et tenait un cahier, qu'elle lisait tout haut. Elle
-l'accueillit avec ses yeux riants, sans s'interrompre de lire, jusqu'à
-ce qu'elle eût fini sa phrase. Puis, elle lui fit signe de s'asseoir
-sur le canapé, auprès d'elle:
-
---Mettez-vous là, et ne causez pas, dit-elle, je repasse mon rôle.
-J'en ai pour un quart d'heure.
-
-Elle suivait sur le manuscrit, du bout de l'ongle, en lisant très vite
-et au hasard, comme une petite fille pressée. Il s'offrit à lui faire
-réciter sa leçon. Elle lui donna le cahier, et se leva pour répéter.
-Elle ânonnait, ou recommençait quatre fois une fin de phrase, avant de
-se lancer dans la phrase suivante. Elle secouait la tête en récitant
-son rôle; ses épingles à cheveux tombaient, tout le long de la
-chambre. Quand un mot obstiné refusait d'entrer dans sa mémoire, elle
-avait des impatiences d'enfant mal élevée: il lui échappait un juron
-drôlatique, ou même d'assez gros mots,--un très gros et très court,
-dont elle s'apostrophait elle-même.--Christophe était surpris de son
-mélange de talent et d'enfantillage. Elle trouvait des intonations
-justes et émouvantes; mais, au beau milieu de la tirade où elle
-semblait mettre tout son cœur, il lui arrivait de dire des mots qui
-n'avaient aucun sens. Elle récitait sa leçon, comme un petit
-perroquet, sans s'inquiéter de ce que cela signifiait: et c'étaient
-alors des coq-à-l'âne burlesques. Elle ne s'en affectait point; quand
-elle s'en apercevait, elle riait à se tordre. À la fin, elle dit:
-«Zut!», elle lui arracha le cahier des mains, le lança à la volée
-dans un coin de la chambre, et dit:
-
---Vacances! L'heure est sonnée!... Allons nous promener!
-
-Un peu inquiet au sujet de son rôle, il demanda, par scrupule:
-
---Vous croyez que vous saurez?
-
-Elle répondit avec assurance:
-
---Bien sûr. Et le souffleur, pour quoi est-ce qu'il serait fait alors?
-
-Elle passa dans sa chambre, pour mettre son chapeau. Christophe, en
-l'attendant, s'assit devant le piano et tapota quelques suites
-d'accords. De l'autre pièce, elle cria:
-
---Oh! qu'est-ce que c'est que cela? Jouez encore! Que c'est joli!
-
-Elle accourut, en se piquant son chapeau sur la tête. Il continua.
-Quand il eut fini, elle voulut qu'il continuât encore. Elle
-s'extasiait, avec ces petites exclamations mièvres et menues, dont les
-Françaises sont coutumières et qu'elles prodiguent aussi bien à
-propos de Tristan que d'une tasse de chocolat. Christophe riait: cela le
-changeait des exclamations énormes et emphatiques de ses Allemands.
-Deux exagérations contraires: l'une tendait à faire d'un bibelot une
-montagne, l'autre faisait d'une montagne un bibelot; celle-ci n'était
-pas moins ridicule que celle-là; mais elle lui semblait, pour
-l'instant, plus aimable, parce qu'il aimait la bouche d'où elle
-sortait.--Corinne voulut savoir de qui était ce qu'il jouait; et quand
-elle sut que c'était de lui, elle poussa des cris. Il lui avait bien
-dit, dans leur conversation du matin, qu'il était compositeur; mais
-elle n'y avait fait aucune attention. Elle s'assit auprès de lui et
-exigea qu'il jouât tout ce qu'il avait composé. La promenade fut
-oubliée. Ce n'était pas simple politesse de sa part: elle adorait la
-musique, et elle avait un instinct admirable, qui suppléait à
-l'insuffisance de son instruction. D'abord, il ne la prit pas au
-sérieux, et lui joua ses mélodies les plus faciles. Mais quand, par
-hasard, ayant été amené à jouer une page à laquelle il tenait
-davantage, il vit, sans qu'il lui en eût rien dit, que c'était celle
-aussi qu'elle préférait, il eut une joyeuse surprise. Avec le naïf
-étonnement des Allemands, quand ils rencontrent un Français qui est
-bon musicien, il lui dit:
-
---C'est curieux. Comme vous avez le goût bon! Je n'aurais jamais cru...
-
-Corinne lui rit au nez.
-
-Il s'amusa dès lors à faire choix d'œuvres de plus en plus difficiles
-à comprendre, pour voir jusqu'où elle le suivrait. Mais elle ne
-semblait pas déroutée par les hardiesses expressives; et, après une
-mélodie particulièrement neuve, dont Christophe avait presque fini par
-douter, parce qu'il n'avait jamais réussi à la faire goûter en
-Allemagne, quel fut son étonnement, quand Corinne le supplia de
-recommencer, et, se levant, se mit à chanter les notes, de mémoire,
-sans presque se tromper! Il se retourna vers elle et lui saisit les
-mains, avec effusion:
-
---Mais vous êtes musicienne! cria-t-il.
-
-Elle se mit à rire, et expliqua qu'elle avait débuté comme chanteuse
-dans un Opéra de province, mais qu'un impresario en tournées avait
-reconnu ses dispositions pour le théâtre poétique et l'avait poussée
-de ce côté. Il s'exclamait:
-
---Quel dommage!
-
---Pourquoi? fit-elle. La poésie est aussi une musique. Elle se fit
-expliquer le sens de ses _Lieder_; il lui disait les mots allemands, et
-elle les répétait avec une facilité simiesque, copiant jusqu'aux
-plissements de sa bouche et de ses yeux. Quand il s'agissait ensuite de
-chanter de mémoire, elle faisait des erreurs bouffonnes; et, quand elle
-ne savait plus, elle inventait des mots, aux sonorités gutturales et
-barbares, qui les faisaient rire tous deux. Elle ne se lassait pas de le
-faire jouer, ni lui de jouer pour elle et d'entendre sa jolie voix, qui
-ne connaissait pas les roueries du métier et chantait un peu de la
-gorge, à la façon d'une petite fille, mais qui avait un je ne sais
-quoi de fragile et de touchant. Elle disait franchement ce qu'elle
-pensait. Bien qu'elle ne sût pas expliquer pourquoi elle aimait ou
-n'aimait pas, il y avait toujours dans ses jugements une raison cachée.
-Chose curieuse, c'était dans les pages les plus classiques et les plus
-appréciées en Allemagne qu'elle se trouvait le moins à l'aise: elle
-faisait quelques compliments, par politesse; mais on voyait que cela ne
-lui disait rien. Comme elle n'avait pas de culture musicale, elle
-n'avait pas ce plaisir, que procure inconsciemment aux amateurs et même
-aux artistes le _déjà entendu_, et qui leur fait reproduire à leur
-insu, ou aimer dans une œuvre nouvelle, des formes ou des formules
-qu'ils ont aimées déjà dans des œuvres anciennes. Elle n'avait pas
-non plus le goût allemand pour la sentimentalité mélodieuse; (ou, du
-moins, sa sentimentalité était autre: il n'en connaissait pas encore
-les défauts); elle ne s'extasiait point sur les passages d'une fadeur
-un peu molle, qu'on préférait en Allemagne; elle n'apprécia point le
-plus médiocre de ses _Lieder_,--une mélodie qu'il eût voulu pouvoir
-détruire, parce que ses amis ne lui parlaient que de cela, trop heureux
-de pouvoir le complimenter pour quelque chose. L'instinct dramatique de
-Corinne lui faisait préférer les mélodies qui retraçaient avec
-franchise une passion précise: c'était aussi à celles-là qu'il
-attachait le plus de prix. Toutefois, elle manifestait son peu de
-sympathie pour certaines rudesses d'harmonies qui semblaient naturelles
-à Christophe: elle éprouvait un heurt; elle s'arrêtait devant, et
-demandait «si vraiment c'était comme ça». Quand il disait que oui,
-alors elle se décidait à sauter le pas difficile; mais ensuite, elle
-faisait une petite grimace de la bouche, qui n'échappait point à
-Christophe. Souvent, elle aimait mieux passer la mesure. Alors, il la
-refaisait au piano.
-
---Vous n'aimez pas cela? demandait-il.
-
-Elle fronçait le nez.
-
---C'est faux, disait-elle.
-
---Non pas, faisait-il en riant, c'est vrai. Réfléchissez à ce qu'il
-dit. Est-ce que ce n'est pas juste, ici?
-
-(Il montrait son cœur.)
-
-Mais elle secouait la tête:
-
---Peut-être bien; mais c'est faux, là.
-
-(Elle se tirait l'oreille.)
-
-Elle se montrait aussi choquée par les grands sauts de voix de la
-déclamation allemande:
-
---Pourquoi est-ce qu'il parle si fort? demandait-elle. Il est tout seul.
-Est ce qu'il ne craint pas que ses voisins ne l'entendent? Il a l'air...
-(Pardon! vous ne vous fâcherez pas?)... il a l'air de héler un bateau.
-
-Il ne se lâchait pas; il riait de bon cœur, et reconnaissait qu'il y
-avait là du vrai. Ces observations l'amusaient; personne ne les lui
-avait encore faites. Ils convinrent que la déclamation chantée
-déforme le plus souvent la parole naturelle, à la façon d'un verre
-grossissant. Corinne demanda à Christophe d'écrire pour elle la
-musique d'une pièce, où elle parlerait sur l'accompagnement de
-l'orchestre, avec quelques phrases chantées de temps en temps. Il
-s'enflamma pour cette idée, malgré les difficultés de réalisation
-scénique, que la voix musicale de Corinne lui semblait propre à
-surmonter; et ils firent des projets pour l'avenir.
-
-Il n'était pas loin de cinq heures, quand ils pensèrent à sortir. À
-cette saison, la nuit tombait tôt. Il ne pouvait plus être question de
-se promener. Le soir, Corinne avait répétition au théâtre; personne
-n'y pouvait assister. Elle lui fit promettre de revenir la prendre dans
-l'après-midi du lendemain, pour faire la promenade projetée.
-
-
-
-
-Le lendemain, la même scène faillit se renouveler. Il trouva Corinne
-devant son miroir, juchée sur un haut tabouret, les jambes pendantes:
-elle essayait une perruque. Il y avait là son habilleuse et un coiffeur
-à qui elle faisait des recommandations au sujet d'une boucle qu'elle
-voulait plus relevée. Tout en se regardant dans la glace, elle y
-regardait Christophe, qui souriait derrière son dos: elle lui tira la
-langue. Le coiffeur partit avec la perruque, et elle se retourna
-gaiement vers Christophe:
-
---Bonjour, ami! dit-elle.
-
-Elle lui tendait la joue, pour qu'il l'embrassât. Il ne s'attendait pas
-à être si intime; mais il n'eut garde de n'en pas profiter. Elle
-n'attachait pas tant d'importance à cette faveur: c'était pour elle un
-bonjour comme un autre.
-
---Oh! je suis contente! dit-elle, ça ira, ça ira, ce soir.--(Elle
-parlait de sa perruque.)--J'étais si désolée! Si vous étiez venu, ce
-matin, vous m'auriez trouvée malheureuse comme les pierres.
-
-Il demanda pourquoi.
-
-C'était parce que le coiffeur parisien s'était trompé dans ses
-emballages, et qu'il lui avait mis une perruque qui ne convenait pas au
-rôle.
-
---Toute plate, disait-elle, et tombant tout droit, bêtement. Quand j'ai
-vu cela, j'ai pleuré, pleuré comme une Madeleine. N'est-ce pas, madame
-Désirée?
-
---Quand je suis entrée, dit celle-ci, Madame m'a fait peur. Madame
-était toute blanche. Madame était comme morte.
-
-Christophe rit. Corinne le vit dans la glace:
-
---Cela vous fait rire, sans cœur? dit-elle, indignée.
-
-Elle rit aussi.
-
-Il lui demanda comment avait été la répétition de la veille.--Tout
-avait très bien marché. Elle eût voulu seulement qu'on fît plus de
-coupures dans les rôles des autres, et qu'on n'en fît pas dans le
-sien... Ils causèrent si bien qu'une partie de l'après-midi y passa.
-Elle s'habilla, longuement; elle s'amusait à demander l'avis de
-Christophe sur ses toilettes. Christophe loua son élégance, et lui dit
-naïvement, dans son jargon franco-allemand, qu'il n'avait jamais vu
-personne d'aussi «luxurieux».--Elle le regarda d'abord, interloquée,
-puis poussa de grands éclats de rire.
-
---Qu'est-ce que j'ai dit? demanda-t-il. Ce n'est pas comme cela
-qu'il faut dire?
-
---Si! Si! cria-t-elle, en se tordant de rire. C'est justement cela.
-
-Ils sortirent enfin. Sa toilette tapageuse et sa parole exubérante
-attiraient l'attention. Elle regardait tout avec ses yeux de Française
-railleuse, et ne se préoccupait pas de cacher ses impressions. Elle
-pouffait devant les étalages de modes, ou devant les magasins de cartes
-postales illustrées, où l'on voyait pêle-mêle des scènes
-sentimentales, des scènes bouffes et grivoises, les cocottes de la
-ville, la famille impériale, l'empereur en habit rouge, l'empereur en
-habit vert, l'empereur en loup de mer, tenant le gouvernail du navire
-_Germania_ et défiant le ciel. Elle s'esclaffait devant un service de
-table orné de la tête revêche de Wagner, ou devant une devanture de
-coiffeur où trônait une tête d'homme en cire. Elle manifestait une
-hilarité peu décente devant le monument patriotique, qui représentait
-le vieil empereur, en pardessus de voyage et casque à pointe, en
-compagnie de la Prusse, des États allemands, et du génie de la Guerre
-tout nu. Elle happait au passage tout ce qui, dans la physionomie des
-gens, leur démarche, ou leur façon de parler, prêtait à la
-raillerie. Ses victimes ne pouvaient s'y tromper, au coup d'œil
-malicieux qui cueillait leurs ridicules. Son instinct simiesque lui
-faisait même parfois, sans qu'elle y réfléchît, imiter des lèvres
-et du nez leurs grimaces épanouies ou renfrognées; elle gonflait les
-joues pour répéter des fragments de phrases ou de mots, qu'elle avait
-saisis au vol, et dont la sonorité lui paraissait burlesque. Il en
-riait de tout son cœur, nullement gêné par ses impertinences; car il
-ne se gênait pas davantage. Heureusement, sa réputation n'avait plus
-grand'chose à perdre; car une telle promenade était faite pour la
-couler à jamais.
-
-Ils visitèrent la cathédrale. Corinne voulut grimper jusqu'au faîte
-de la flèche, malgré ses talons hauts et sa robe trop longue, qui
-balayait les marches et finit par se prendre à un angle de l'escalier;
-elle ne s'en émut pas, tira bravement sur l'étoffe qui craqua, et
-continua de grimper, en se retroussant gaillardement. Peu s'en fallut
-qu'elle ne sonnât les cloches. Du haut des tours, elle déclama du
-Victor Hugo, auquel il ne comprit rien, et chanta une chanson populaire
-française. Après quoi, elle fit le muezzin.--Le crépuscule tombait.
-Ils redescendirent dans l'église, d'où l'ombre épaisse montait le
-long des murs gigantesques, au front desquels luisaient les prunelles
-magiques des vitraux. Christophe vit, agenouillée dans une des
-chapelles latérales, la jeune fille qui avait été sa compagne
-délogé, à la représentation d'_Hamlet._ Elle était si absorbée
-dans sa prière qu'elle ne le vit point; elle avait une expression
-douloureuse et tendue, qui le frappa. Il eût voulu lui dire quelques
-mots, la saluer au moins; mais Corinne l'entraîna dans son tourbillon.
-
-Ils se quittèrent peu après. Elle devait se préparer pour la
-représentation, qui commençait de bonne heure, suivant l'usage
-d'Allemagne. Il venait à peine de rentrer, qu'on sonnait à sa porte,
-pour lui remettre ce billet de Corinne:
-
-
-«Veine! Jézabel malade! Relâche! Vive la classe!...
-Ami! Venez! Ferons la dînette ensemble!
-
-«Amie!
-
-«Corinette.
-
-«_P.-S._--Portez beaucoup de musique!...»
-
-
-Il eut quelque peine à comprendre. Quand il eut compris, il fut aussi
-content que Corinne, et se rendit aussitôt à l'hôtel. Il craignait,
-de trouver toute la troupe réunie au dîner; mais il ne vit personne.
-Corinne même avait disparu. À la fin, il entendit sa voix bruyante et
-riante, tout au fond de la maison; il se mit à sa recherche, et parvint
-à la découvrir dans la cuisine. Elle s'était mis en tête d'exécuter
-un plat de sa façon, un de ces plats méridionaux, dont l'arome
-indiscret remplit tout un quartier et réveillerait les pierres. Elle
-était au mieux avec la grosse patronne de l'hôtel, et elles
-baragouinaient ensemble un jargon effroyable, mêlé d'allemand, de
-français et de nègre, qui n'avait de nom en aucune langue. Elles
-riaient aux éclats, en se faisant goûter mutuellement leurs œuvres.
-L'apparition de Christophe augmenta le tapage. On voulut le mettre à la
-porte; mais il se défendit, et il réussit à goûter aussi du fameux
-plat. Il fit un peu la grimace: sur quoi elle le traita de barbare
-Teuton, et dit que ce n'était pas la peine de se donner du mal pour
-lui.
-
-Ils remontèrent ensemble au petit salon, où la table était prête: il
-n'y avait que son couvert et celui de Corinne. Il ne put s'empêcher de
-demander où étaient les camarades. Corinne eut un geste indifférent:
-
---Je ne sais pas.
-
---Vous ne soupez pas ensemble?
-
---Jamais! C'est déjà bien assez de se voir au théâtre!... Ah bien!
-s'il fallait encore se retrouver à table!...
-
-Cela était si différent des habitudes allemandes qu'il en fut étonné
-et charmé:
-
---Je croyais, dit-il, que vous étiez un peuple sociable!
-
---Eh bien, fit-elle, est-ce que je ne suis pas sociable?
-
---Sociable, cela veut dire: vivre en Société. Il faut nous voir, nous
-autres! Hommes, femmes, enfants, chacun fait partie de Sociétés, du
-jour de sa naissance jusqu'au jour de sa mort. Tout se fait en
-Société: on mange, on chante, on pense avec la Société. Quand la
-Société éternue, on éternue avec elle; on ne boit pas une chope,
-sans boire avec la Société.
-
---Ce doit être gai, dit-elle. Pourquoi pas dans le même verre?
-
---N'est-ce pas fraternel?
-
---Zut pour la fraternité! Je veux bien être «frère» de ceux qui me
-plaisent; je ne le suis pas des autres... Pouah! Ce n'est pas une
-société, cela, c'est une fourmilière!
-
---Jugez donc comme je dois être à mon aise ici, moi qui pense
-comme vous!
-
---Venez chez nous alors!
-
-Il ne demandait pas mieux. Il l'interrogea sur Paris et sur les
-Français. Elle lui donna des renseignements, qui n'étaient pas d'une
-exactitude parfaite. À sa hâblerie de Méridionale se joignait le
-désir instinctif d'éblouir son interlocuteur. À l'en croire, à
-Paris, tout le monde était libre; et comme tout le monde, à Paris,
-était intelligent, chacun usait de la liberté, personne n'en abusait;
-chacun faisait ce qui lui plaisait, pensait, croyait, aimait ou n'aimait
-point ce qu'il voulait: personne n'avait rien à y redire. Ce n'était
-point là qu'on pouvait voir les gens se mêler des croyances des
-autres, espionner les consciences, régenter les pensées. Ce n'était
-point là que les hommes politiques s'immisçaient aux affaires des
-lettres et des arts, et distribuaient les croix, les places, et l'argent
-à leurs amis et à leurs clients. Ce n'était point là que des
-cénacles disposaient de la réputation et du succès, que les
-journalistes s'achetaient, que les hommes de lettres se cassaient des
-encensoirs sur la tête, quand ils ne pouvaient pas se casser la tête
-avec. Ce n'était point là que la critique étouffait les talents
-inconnus, et s'épuisait en adulations devant les talents reconnus. Ce
-n'était point là que le succès, le succès à tout prix justifiait
-tous les moyens et commandait l'adoration publique. Des mœurs douces,
-affectueuses, obligeantes. Nulle aigreur dans les rapports. Jamais de
-médisance. Chacun venait en aide aux autres. Tout nouveau venu de
-valeur était sûr de voir les mains tendues vers lui, la route aplanie
-sous ses pas. Le pur amour du beau remplissait ces âmes de Français
-chevaleresques et désintéressés; et leur seul ridicule était leur
-idéalisme, qui, malgré leur esprit bien connu, faisait d'eux la dupe
-des autres peuples.
-
-Christophe écoutait, bouche bée; et il y avait bien de quoi
-s'émerveiller. Corinne s'émerveillait elle-même, en s'écoutant
-parler. Elle en avait oublié ce qu'elle avait dit à Christophe, le
-jour d'avant, sur les difficultés de sa vie passée; et il n'y songeait
-pas plus qu'elle.
-
-Cependant, Corinne n'était pas uniquement préoccupée de faire aimer
-sa patrie aux Allemands: elle ne tenait pas moins à se faire aimer
-elle-même. Toute une soirée sans flirt lui eût paru austère et un
-peu ridicule. Elle n'épargnait pas les agaceries à Christophe; mais
-c'était peine perdue: il ne s'en apercevait pas. Christophe ne savait
-pas ce que c'était que flirter. Il aimait, ou n'aimait point. Lorsqu'il
-n'aimait point, il était à mille lieues de songer à l'amour. Il avait
-une vive amitié pour Corinne, il subissait l'attrait de cette nature
-méridionale si nouvelle pour lui, de sa bonne grâce, de sa belle
-humeur, de son intelligence vive et libre: c'étaient là sans doute
-plus de raisons qu'il n'en fallait pour aimer; mais «l'esprit souffle
-où il veut»; il ne soufflait point là; et, quant à jouer l'amour, en
-l'absence de l'amour, c'était là une idée qui ne lui serait jamais
-venue.
-
-Corinne s'amusait de sa froideur. Assise auprès de lui, devant le
-piano, tandis qu'il jouait les morceaux qu'il avait apportés, elle
-avait passé son bras nu autour du cou de Christophe, et pour suivre la
-musique, elle se penchait vers le clavier, appuyant presque sa joue
-contre celle de son ami. Il sentait le frôlement de ses cils et voyait,
-tout contre lui, le coin de sa prunelle moqueuse, son aimable
-museau, et le petit duvet de sa lèvre retroussée, qui, souriante,
-attendait.--Elle attendit. Christophe ne comprit pas l'invite; Corinne
-le gênait pour jouer: c'était tout ce qu'il pensait. Machinalement, il
-se dégagea et écarta sa chaise. Comme, un moment après, il se
-retournait vers Corinne pour lui parler, il vit qu'elle mourait d'envie
-de rire; la fossette de sa joue riait; elle serrait les lèvres et
-semblait se tenir à quatre pour ne pas éclater.
-
---Qu'est-ce que vous avez? dit-il, étonné.
-
-Elle le regarda, et partit d'un bruyant éclat de rire.
-
-Il n'y comprenait rien:
-
---Pourquoi riez-vous? demandait-il, est-ce que j'ai dit quelque
-chose de drôle?
-
-Plus il insistait, plus elle riait. Quand elle était près de finir, il
-suffisait qu'elle jetât un regard sur son air ahuri, pour qu'elle
-repartît de plus belle. Elle se leva, courut vers le canapé à l'autre
-bout de la chambre, et s'enfonça la figure dans les coussins, pour rire
-à son aise: son corps riait tout entier. Il fut gagné par son rire, il
-vint vers elle, et lui donna de petites tapes dans le dos. Quand elle
-eut ri tout son soûl, elle releva la tête, essuya ses yeux qui
-pleuraient, et lui tendit les deux mains.
-
---Quel bon garçon vous faites! dit-elle.
-
---Pas plus mauvais qu'un autre.
-
-Elle continuait d'être secouée de petits accès de rire, en lui
-tenant toujours les mains.
-
---Pas sérieuse, la _Françoise?_ fit-elle.
-
-(Elle prononçait: «_Françouèse_».)
-
---Vous vous moquez de moi, dit-il, avec bonne humeur.
-
-Elle le regarda d'un air attendri, lui secoua vigoureusement les
-mains, et dit:
-
---Amis?
-
---Amis! fit-il, en répondant à sa poignée de main.
-
---Il pensera à Corinnette, quand elle ne sera plus là? Il n'en voudra
-pas à la _Françoise_ de n'être pas sérieuse?
-
---Et elle, elle n'en voudra pas au barbare Teuton d'être si bête?
-
---C'est pour ça qu'on l'aime... Il viendra la voir à Paris?
-
---C'est promis... Et elle, elle m'écrira?
-
---C'est juré... Dites aussi: Je le jure.
-
---Je le jure.
-
---Non, ce n'est pas comme cela. Il faut tendre la main.
-
-Elle imita le serment des Horaces. Elle lui fit promettre qu'il
-écrirait pour elle une pièce, un mélodrame, qu'on traduirait en
-français, et qu'elle jouerait à Paris. Elle partait, le lendemain,
-avec sa troupe. Il s'engagea à aller la retrouver, le surlendemain, à
-Francfort, où avait lieu une représentation. Ils restèrent encore
-quelque temps à bavarder. Elle fit cadeau à Christophe d'une
-photographie qui la représentait nue presque jusqu'à mi-corps. Ils se
-quittèrent gaiement, en s'embrassant comme frère et sœur. Et
-vraiment, depuis que Corinne avait vu que Christophe l'aimait bien, mais
-que décidément il n'était pas amoureux, elle s'était mise à l'aimer
-bien aussi, sans amour, en bonne camarade.
-
-Leur sommeil n'en fut pas troublé, ni à l'un ni à l'autre. Il ne put
-lui dire au revoir, le lendemain; car il était pris par une
-répétition. Mais, le jour suivant, il s'arrangea, comme il l'avait
-promis, pour aller à Francfort. C'était à deux ou trois heures en
-chemin de fer. Corinne ne croyait guère à la promesse de Christophe;
-mais il l'avait prise très au sérieux; et, à l'heure de la
-représentation, il était là. Quand il vint, pendant l'entr'acte,
-frapper à la loge où elle s'habillait, elle poussa des exclamations de
-joyeuse surprise et se jeta à son cou. Elle lui était sincèrement
-reconnaissante d'être venu. Malheureusement pour Christophe, elle
-était beaucoup plus entourée dans cette ville de Juifs riches et
-intelligents, qui savaient apprécier sa beauté présente et son
-succès futur. À tout instant, on heurtait à la porte de la loge; et
-la porte s'entrebâillait pour laisser passage à de lourdes figures aux
-yeux vifs, qui disaient des fadeurs avec un âpre accent. Corinne
-naturellement coquetait avec eux; et elle gardait ensuite le même ton
-affecté et provocant pour causer avec Christophe, qui en était
-irrité. Il n'éprouvait d'ailleurs aucun plaisir de l'impudeur
-tranquille avec laquelle elle procédait devant lui à sa toilette; et
-le fard et le gras, dont elle enduisait ses bras, sa gorge et son
-visage, lui inspiraient un profond dégoût. Il fut sur le point de
-partir sans la revoir, aussitôt après la représentation; mais, quand
-il lui dit adieu, en s'excusant de ne pouvoir assister au souper qui
-devait lui être offert au sortir du spectacle, elle manifesta une peine
-si gentiment affectueuse que ses résolutions ne tinrent pas. Elle se
-fit apporter un horaire des chemins de fer, pour lui prouver qu'il
-pouvait--qu'il devait rester encore une bonne heure avec elle. Il ne
-demandait qu'à être convaincu, et il vint au souper; il sut même ne
-pas trop montrer son ennui des niaiseries qu'on y débita, et son
-irritation des agaceries que Corinne prodiguait au premier singe venu.
-Impossible de lui en vouloir. C'était une brave fille, sans principe
-moral, paresseuse, sensuelle, amoureuse du plaisir, d'une coquetterie
-enfantine, mais en même temps si loyale, si bonne, et dont tous les
-défauts étaient si spontanés et si sains qu'on ne pouvait qu'en
-sourire, et presque les aimer. Assis en face d'elle, tandis qu'elle
-parlait, Christophe regardait son visage animé, ses beaux yeux
-rayonnants, sa mâchoire un peu empâtée, au sourire italien,--ce
-sourire où il y a de la bonté, de la finesse, une lourdeur gourmande:
-il la voyait plus clairement qu'il n'avait fait jusque-là. Certains
-traits lui rappelaient Ada: des gestes, des regards, des roueries
-sensuelles, un peu grossières:--l'éternel féminin. Mais ce qu'il
-aimait en elle, c'était la nature du Midi, la généreuse mère, qui ne
-lésine point avec ses dons, qui ne s'amuse point à fabriquer des
-beautés de salon et des intelligences de livres, mais des êtres
-harmonieux, dont le corps et l'esprit sont faits pour s'épanouir au
-soleil.--Quand il partit, elle quitta la table pour lui faire ses
-adieux, à part des autres. Ils s'embrassèrent encore et renouvelèrent
-leurs promesses de s'écrire et de se revoir.
-
-Il reprit le dernier train, pour rentrer chez lui. À une station
-intermédiaire, le train qui venait en sens inverse attendait. Juste
-dans le wagon arrêté en face du sien,--dans un compartiment de
-troisième, Christophe vit la jeune Française, qui était avec lui à
-la représentation d'_Hamlet._ Elle vit aussi Christophe, et elle le
-reconnut. Ils furent saisis. Ils se saluèrent silencieusement, et
-restèrent immobiles, n'osant plus se regarder. Cependant il avait vu
-d'un coup d'œil qu'elle avait une petite toque de voyage, et une
-vieille valise auprès d'elle. L'idée ne lui vint pas qu'elle quittât
-le pays; il pensa qu'elle partait pour quelques jours. Il ne savait s'il
-devait lui parler: il hésita, il prépara dans sa tête ce qu'il
-voulait lui dire, et il allait baisser la glace du wagon, pour lui
-adresser quelques mots, quand on donna le signal du départ: il renonça
-à parler. Quelques secondes passèrent avant que train ne bougeât. Ils
-se regardèrent en face. Seuls dans leur compartiment, le visage appuyé
-contre la vitre du wagon, à travers la nuit qui les entourait, ils
-plongeaient leurs regards dans les yeux l'un de l'autre. Une double
-fenêtre les séparait. S'ils avaient étendu le bras au dehors, leurs
-mains auraient pu se toucher. Si près. Si loin. Les wagons
-s'ébranlèrent lourdement. Elle le regardait toujours, n'ayant plus de
-timidité, maintenant qu'ils se quittaient. Ils étaient si absorbés
-dans la contemplation l'un de l'autre qu'ils ne pensèrent même plus à
-se saluer une dernière fois. Elle s'éloignait lentement: il la vit
-disparaître; et le train qui la portait s'enfonça dans la nuit. Comme
-deux mondes errants, ils étaient passés, un instant, l'un près de
-l'autre, et ils s'éloignaient dans l'espace infini, pour l'éternité
-peut-être.
-
-Quand elle eut disparu, il sentit le vide que ce regard inconnu venait
-de creuser en lui; et il ne comprit pas pourquoi: mais le vide était
-là. Les paupières à demi-closes, somnolent, adossé à un angle du
-wagon, il sentait sur ses yeux le contact de ces yeux; et ses autres
-pensées se taisaient pour le mieux sentir. L'image de Corinne
-papillotait au dehors de son cœur, comme un insecte qui bat des ailes
-de l'autre côté des carreaux; mais il ne la laissait pas entrer.
-
-Il la retrouva, au sortir du wagon, quand l'air frais de la nuit et la
-marche dans les rues de la ville endormie eurent secoué sa torpeur. Il
-souriait au souvenir de la gentille actrice, avec un mélange de plaisir
-et d'irritation, selon qu'il se rappelait ses manières affectueuses ou
-ses coquetteries vulgaires.
-
---Diables de Français, grommelait-il, riant tout bas, tandis qu'il se
-déshabillait sans bruit, pour ne pas réveiller sa mère, qui dormait
-à côté.
-
-Un mot qu'il avait entendu, l'autre soir, dans la loge, lui revint
-à l'esprit:
-
---Il y en a d'autres, aussi.
-
-Dès sa première rencontre avec la France, elle lui posait l'énigme de
-sa double nature. Mais, comme tous les Allemands, il ne s'inquiétait
-point de la résoudre; et il répétait tranquillement, en songeant à
-la jeune fille du wagon:
-
---Elle n'a pas l'air Française.
-
-Comme s'il appartenait à un Allemand de dire ce qui est Français
-et ce qui ne l'est point.
-
-
-
-
-Française ou non, elle le préoccupait; car, dans le milieu de la nuit,
-il se réveilla, avec un serrement de cœur: il venait de se rappeler la
-valise placée sur la banquette, auprès de la jeune fille; et
-brusquement, l'idée que la voyageuse était partie tout à fait lui
-traversa l'esprit. À vrai dire, cette idée aurait dû lui venir, dès
-le premier instant; mais il n'y avait pas songé. Il en ressentait une
-sourde tristesse. Il haussa les épaules, dans son lit:
-
---Qu'est-ce que cela peut bien me faire? se dit-il. Cela ne me
-regarde pas.
-
-Il se rendormit.
-
-Mais, le lendemain, la première personne qu'il rencontra en sortant fut
-Mannheim, qui l'appela «Blücher», et lui demanda s'il avait décidé
-de conquérir toute la France. Par cette gazette vivante, il apprit que
-l'histoire de la loge avait eu un succès qui dépassait tout ce que
-Mannheim en attendait:
-
---Tu es un grand homme, criait Mannheim. Je ne suis rien auprès de toi.
-
---Qu'est-ce que j'ai fait? dit Christophe.
-
---Tu es admirable! reprit Mannheim. Je suis jaloux de toi. Souffler la
-loge au nez des Grünebaum, et y inviter à leur place leur institutrice
-française, non, cela, c'est le bouquet, je n'aurais pas trouvé cela!
-
---C'était l'institutrice des Grünebaum? dit Christophe, stupéfait.
-
---Oui, fais semblant de ne pas savoir, fais l'innocent, je te le
-conseille!... Papa ne décolère plus. Les Grünebaum sont dans une
-rage!... Cela n'a pas été long: ils ont flanqué la petite à la
-porte.
-
---Comment! cria Christophe, ils l'ont renvoyée!... Renvoyée à cause
-de moi?
-
---Tu ne le savais pas? dit Mannheim. Elle ne te l'a pas dit?
-
-Christophe se désolait.
-
---Il ne faut pas te faire de bile, mon bon, dit Mannheim, cela n'a pas
-d'importance. Et puis, il fallait bien s'y attendre, le jour où les
-Grünebaum viendraient à apprendre...
-
---Quoi? criait Christophe, apprendre quoi?
-
---Qu'elle était ta maîtresse, parbleu!
-
---Je ne la connais même pas, je ne sais pas qui elle est.
-
-Mannheim eut un sourire, qui voulait dire:
-
---Tu me crois trop bête.
-
-Christophe se fâcha, somma Mannheim de lui faire l'honneur de croire
-à ce qu'il affirmait. Mannheim dit:
-
---Alors c'est encore plus drôle.
-
-Christophe s'agitait, parlait d'aller trouver les Grünebaum, de leur
-dire leur fait, de justifier la jeune fille. Mannheim l'en dissuada:
-
---Mon cher, dit-il, tout ce que tu leur diras ne fera que les convaincre
-davantage du contraire. Et puis, il est trop tard. La fille est loin,
-maintenant.
-
-Christophe, la mort dans l'âme, tâcha de retrouver la piste de la
-jeune Française. Il voulait lui écrire, lui demander pardon. Mais nul
-ne savait rien d'elle. Les Grünebaum, à qui il s'adressa,
-l'envoyèrent promener; ils ignoraient où elle était allée, et ils ne
-s'en inquiétaient pas. L'idée du mal qu'il avait fait torturait
-Christophe: c'était un remords continuel. Il s'y joignait une
-mystérieuse attirance qui, des yeux disparus, rayonnait silencieusement
-sur lui. Attirance et remords parurent s'effacer, recouverts par le flot
-des jours et des pensées nouvelles; mais ils persistèrent obscurément
-au fond. Christophe n'oubliait point celle qu'il appelait sa victime. Il
-s'était juré de la rejoindre. Il savait combien il avait peu de
-chances de la revoir; et il était sûr qu'il la reverrait.
-
-Quant à Corinne, jamais elle ne répondit aux lettres qu'il lui
-écrivit. Mais, trois mois plus tard, quand il n'attendait plus rien, il
-reçut d'elle un télégramme de quarante mots, où elle bêtifiait à
-cœur-joie, lui donnait de petits noms familiers, et demandait «si on
-s'aimait toujour». Puis, après un nouveau silence de près d'une
-année, vint un bout de lettre griffonnée de son énorme écriture
-enfantine et zigzaguante, qui cherchait à paraître grande
-dame,--quelques mots affectueux et drolatiques.--Et puis, elle en resta
-là. Elle ne l'oubliait pas; mais elle n'avait pas le temps de penser à
-lui.
-
-
-
-
-Encore sous le charme de Corinne, et tout plein des idées qu'ils
-avaient échangées, Christophe rêva d'écrire de la musique pour une
-pièce où Corinne jouerait et chanterait quelques airs,--une sorte de
-mélodrame poétique. Ce genre d'art, jadis en faveur en Allemagne,
-passionnément goûté par Mozart, pratiqué par Beethoven, par Weber,
-par Mendelssohn, par Schumann, par tous les grands classiques, était
-tombé en discrédit depuis le triomphe du wagnérisme, qui prétendait
-avoir réalisé la formule définitive du théâtre et de la musique.
-Les braves pédants wagnériens, non contents de proscrire tout
-mélodrame nouveau, s'appliquaient à faire la toilette des mélodrames
-anciens; ils effaçaient avec soin dans les opéras toute trace des
-dialogues parlés, et écrivaient pour Mozart, pour Beethoven, ou pour
-Weber, des récitatifs de leur façon; ils étaient convaincus de
-compléter la pensée des maîtres, en déposant pieusement sur les
-chefs-d'œuvre leurs petites ordures.
-
-Christophe, à qui les critiques de Corinne avaient rendu plus sensible
-la lourdeur et, souvent, la laideur de la déclamation wagnérienne, se
-demandait si ce n'était pas un non-sens, une œuvre contre nature,
-d'accoupler au théâtre et de ligoter ensemble dans le récitatif la
-parole et le chant: c'était comme si l'on voulait attacher au même
-char un cheval et un oiseau. La parole et le chant avaient chacun leurs
-rythmes. On pouvait comprendre qu'un artiste sacrifiât l'un des deux
-arts au triomphe de celui qu'il préférait. Mais chercher un compromis
-entre eux, c'était les sacrifier tous deux: c'était vouloir que la
-parole ne fût plus la parole, et que le chant ne fût plus le chant,
-que celui-ci laissât encaisser son large cours entre deux berges de
-canal monotones, que celui-là chargeât ses beaux membres nus
-d'étoffes riches et lourdes, qui paralysaient ses gestes et ses pas.
-Pourquoi ne pas leur laisser à tous deux leurs libres mouvements?
-Telle, une belle fille, qui va d'un pas alerte le long d'un ruisseau, et
-qui rêve en marchant: le murmure de l'eau berce sa rêverie; sans
-qu'elle en ait conscience, elle rythme ses pas sur le chant du ruisseau.
-Ainsi, libres toutes deux, musique et poésie s'en iraient côte à
-côte, en mélangeant leurs rêves.--Assurément, à cette union toute
-musique n'était point bonne, ni toute poésie. Les adversaires du
-mélodrame avaient beau jeu contre la grossièreté des essais qui en
-avaient été faits, et de leurs interprètes. Longtemps, Christophe
-avait partagé leurs répugnances: la sottise des acteurs qui se
-chargeaient de ces récitations parlées sur un accompagnement
-instrumental, sans se soucier de l'accompagnement, sans chercher à y
-fondre leur voix, mais tâchant au contraire qu'on n'entendît rien
-qu'eux, avait de quoi révolter toute oreille musicale. Mais, depuis
-qu'il avait goûté l'harmonieuse voix de Corinne,--cette voix liquide
-et pure, qui se mouvait dans la musique, comme un rayon dans l'eau, qui
-épousait tous les contours d'une phrase mélodique, qui était comme un
-chant plus fluide et plus libre,--il avait entrevu la beauté d'un art
-nouveau.
-
-Peut-être avait-il raison; mais il était encore bien inexpérimenté
-pour se hasarder sans danger dans un genre, qui, si l'on veut qu'il soit
-vraiment artistique, est le plus difficile de tous. Surtout, cet art
-réclame une condition essentielle: la parfaite harmonie des efforts
-combinés du poète, du musicien et des interprètes.--Christophe ne
-s'en inquiétait point: il se lançait à l'étourdie dans un art
-inconnu, dont lui seul pressentait les lois.
-
-Sa première idée fut de revêtir de musique une féerie de
-Shakespeare, ou un acte du _Second Faust._ Mais les théâtres se
-montraient peu disposés à tenter l'expérience; elle devait être
-coûteuse et paraissait absurde. On admettait bien la compétence de
-Christophe en musique; mais qu'il se permît d'avoir des idées sur le
-théâtre faisait sourire les gens: on ne le prenait pas au sérieux. Le
-monde de la musique et celui de la poésie semblaient deux États
-étrangers l'un à l'autre, et secrètement hostiles. Pour pénétrer
-dans l'État poétique, il fallut que Christophe acceptât la
-collaboration d'un poète; et ce poète, il ne lui fut pas permis de le
-choisir. Il ne se le fût pas permis lui-même: il se défiait de son
-goût littéraire; on lui avait persuadé qu'il n'entendait rien à la
-poésie; et, de fait, il n'entendait rien aux poésies qu'on admirait
-autour de lui. Avec son honnêteté et son opiniâtreté ordinaires, il
-s'était donné bien du mal, pour tâcher de sentir la beauté de tel ou
-tel poème; il était toujours sorti de là bredouille, et un peu
-honteux: non, décidément, il n'était pas poète. À la vérité, il
-aimait passionnément certains poètes d'autrefois; et cela le consolait
-un peu. Mais sans doute ne les aimait-il pas comme il fallait les aimer.
-N'avait-il pas, une fois, exprimé l'idée saugrenue qu'il n'est de
-grands poètes que ceux qui restent grands, même traduits en prose,
-même traduits en une prose étrangère, et que les mots n'ont de prix
-que par l'âme qu'ils expriment? Ses amis s'étaient moqués de lui.
-Mannheim le traita d'épicier. Il n'avait pas essayé de se défendre.
-Comme il voyait journellement, par l'exemple des littérateurs qui
-parlent de musique, le ridicule des artistes qui prétendent juger d'un
-autre art que le leur, il se résignait, (un peu incrédule au fond), à
-son incompétence poétique; et il acceptait, les yeux fermés, les
-jugements de ceux qu'il croyait mieux informés. Aussi se laissa-t-il
-imposer par ses amis de la Revue un grand homme de cénacle décadent,
-Stephan von Hellmuth, qui lui apporta une _Iphigénie_ de sa façon.
-C'était alors le temps où les poètes allemands--(comme leurs
-confrères de France)--étaient en train de refaire les tragédies
-grecques. L'œuvre de Stephan von Hellmuth était une de ces étonnantes
-pièces gréco-allemandes, où se mêlent Ibsen, Homère, et Oscar
-Wilde,--sans oublier, bien entendu, quelques manuels d'archéologie.
-Agamemnon était neurasthénique, et Achille impuissant: ils se
-désolaient longuement de leur état; et naturellement, leurs plaintes
-n'y changeaient rien. Toute l'énergie du drame était concentrée dans
-le rôle d'Iphigénie,--une Iphigénie névrosée, hystérique, et
-pédante, qui faisait la leçon aux héros, déclamait furieusement,
-exposait au public son pessimisme Nietzschéen, et, ivre de mourir,
-s'égorgeait elle-même, avec des éclats de rire.
-
-Rien de plus contraire à l'esprit de Christophe que cette littérature
-prétentieuse d'Ostrogoth dégénéré, qui se costume à la grecque.
-Autour de lui, on criait au chef-d'œuvre. Il fut lâche, il se laissa
-persuader. À vrai dire, il crevait de musique, et bien plus qu'au texte
-il songeait à sa musique. Le texte lui était un lit où épancher le
-flot de ses passions. Il était aussi loin que possible de l'état
-d'abnégation et d'impersonnalité intelligente, qui convient au
-traducteur musical d'une œuvre poétique. Il ne pensait qu'à lui, et
-pas du tout à l'œuvre. Il se gardait d'en convenir. D'ailleurs, il se
-faisait illusion: il voyait dans le poème tout autre chose que ce qui
-s'y trouvait. Comme lorsqu'il était enfant, il était arrivé à se
-bâtir dans sa tête une pièce entièrement différente de celle qu'il
-avait sous les yeux.
-
-Au cours des répétitions, il aperçut l'œuvre réelle. Un jour qu'il
-écoutait une scène, elle lui parut si bête qu'il crut que les acteurs
-la défiguraient; et il eut la prétention non seulement de la leur
-expliquer, en présence du poète, mais de l'expliquer à celui-ci, qui
-prenait la défense de ses interprètes. L'auteur se rebiffa, et dit,
-d'un ton piqué, qu'il pensait savoir ce qu'il avait voulu écrire.
-Christophe n'en démordait point, et soutenait que Hellmuth n'y
-comprenait rien. L'hilarité générale l'avertit qu'il se rendait
-ridicule. Il se tut, convenant qu'après tout ce n'était pas lui qui
-avait écrit les vers. Alors il vit l'écrasante nullité de la pièce,
-et il en fut accablé; il se demandait comment il avait pu s'y tromper.
-Il s'appelait imbécile, et s'arrachait les cheveux. Il avait beau
-tâcher de se rassurer, en se répétant: «Tu n'y comprends rien: ce
-n'est pas ton affaire. Occupe-toi de ta musique!»--il se sentait si
-honteux--de la niaiserie, du pathos prétentieux, de la fausseté
-criante des mots, des gestes, des attitudes, que par moments, tandis
-qu'il conduisait l'orchestre, il n'avait plus la force de lever son
-bâton: il avait envie d'aller se cacher dans le trou du souffleur. Il
-était trop franc et trop mauvais politique pour déguiser ce qu'il
-pensait. Chacun s'en apercevait: ses amis, les acteurs, et l'auteur.
-Hellmuth lui disait, avec un sourire pincé:
-
---Est-ce que ceci n'a pas encore l'heur de vous plaire?
-
-Christophe répondait bravement:
-
---Pour dire la vérité, non. Je ne comprends pas.
-
---Vous ne l'aviez donc pas lu, pour faire votre musique?
-
---Si, disait naïvement Christophe, mais je me trompais, je comprenais
-autre chose.
-
---C'est dommage alors que vous n'ayez pas écrit vous-même ce que
-vous compreniez.
-
---Ah! si je l'avais pu! disait Christophe.
-
-Le poète, vexé, critiquait, pour se venger, la musique. Il se
-plaignait qu'elle fût encombrante, et qu'elle empêchât d'entendre les
-vers.
-
-Si le poète ne comprenait pas le musicien, ni le musicien le poète,
-les acteurs ne comprenaient ni l'un ni l'autre, et ne s'en inquiétaient
-point. Ils cherchaient seulement dans leurs rôles des phrases, de place
-en place, où accrocher leurs effets habituels. Il n'était pas question
-d'adapter leur déclamation à la tonalité du morceau et au rythme
-musical: ils allaient d'un côté, et la musique de l'autre; on eût dit
-qu'ils chantaient constamment hors du ton. Christophe en grinçait des
-dents et s'épuisait à leur crier la note: ils le laissaient crier, et
-continuaient imperturbablement, ne comprenant même pas ce qu'il voulait
-d'eux.
-
-Christophe eût tout lâché, si les répétitions n'avaient été
-avancées, et s'il n'eût été lié par la crainte d'un procès.
-Mannheim, à qui il fit part de son découragement, se moqua de lui:
-
---Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il. Tout va très bien. Vous ne vous
-comprenez pas l'un l'autre? Eh! qu'est-ce que cela fait? Qui a jamais
-compris une œuvre, en dehors de l'auteur? Il a encore bien de la
-chance, quand il se comprend lui-même!
-
-Christophe se tourmentait de la niaiserie du poème, qui, disait-il,
-ferait tomber sa musique. Mannheim ne faisait pas de difficulté pour
-reconnaître que le poème n'avait pas le sens commun, et que Hellmuth
-était «un daim»; mais il n'avait aucune inquiétude à son égard:
-Hellmuth donnait de bons dîners, et il avait une jolie femme: qu'est-ce
-qu'il faut de plus a la critique?--Christophe haussait les épaules,
-disant qu'il n'avait pas le temps d'écouter des balivernes.
-
---Mais ce ne sont pas des balivernes! disait Mannheim, en riant. Voilà
-bien les gens graves! Ils n'ont aucune idée de ce qui compte dans la
-vie.
-
-Et il conseillait à Christophe de ne pas tant se préoccuper des
-affaires de Hellmuth, et de songer aux siennes. Il rengageait à faire
-un peu de réclame. Christophe refusait avec indignation. À un
-reporter, qui cherchait à l'interviewer sur sa vie, il répondait,
-furieux:
-
---Cela ne vous regarde pas!
-
-Et quand on lui demandait sa photographie pour une Revue, il sautait de
-colère, en criant qu'il n'était pas, Dieu merci! le Kaiser pour
-étaler sa tête aux passants.--Impossible de le mettre en relations
-avec les salons influents. Il ne répondait pas aux invitations; et
-quand, par hasard, il avait été forcé d'accepter, il oubliait de s'y
-rendre, ou venait de si mauvaise grâce qu'il semblait avoir pris à
-tâche d'être désagréable à tout le monde.
-
-Mais le comble fut qu'il se brouilla avec sa Revue, deux jours
-avant la représentation.
-
-
-
-
-Ce qui devait arriver arriva. Mannheim avait continué sa révision des
-articles de Christophe; il ne se gênait plus pour biffer des lignes
-entières de critique et les remplacer par des compliments.
-
-Un jour, dans un salon, Christophe se trouva en présence d'un
-virtuose,--un pianiste bellâtre, qu'il avait éreinté, et qui vint le
-remercier, en souriant de toutes ses dents blanches. Il répondit
-brutalement qu'il n'y avait pas de quoi. L'autre insistait, se
-confondant en protestations de reconnaissance. Christophe y coupa court,
-en lui disant que s'il était satisfait de l'article, c'était son
-affaire, mais que l'article n'avait certainement pas été écrit pour
-le satisfaire. Et il lui tourna le dos. Le virtuose le prit pour un
-bourru bienfaisant, et s'en alla en riant. Mais Christophe, qui se
-souvint d'avoir reçu, peu avant, une carte de remerciements d'une autre
-de ses victimes, fut brusquement traversé d'un soupçon. Il sortit, il
-alla acheter à un kiosque de journaux le dernier numéro de la Revue,
-il chercha son article, il lut... Sur le moment, il se demanda s'il
-devenait fou. Puis, il comprit; et, dans une rage folle, il courut aux
-bureaux du _Dionysos._
-
-Waldhaus et Mannheim s'y trouvaient, en conversation avec une actrice de
-leurs amies. Ils n'eurent pas besoin de demander à Christophe pourquoi
-il venait. Jetant le numéro de la Revue sur la table, Christophe, sans
-prendre le temps de respirer, les apostropha avec une violence inouïe,
-criant, les traitant de drôles, de gredins, de faussaires, et tapant le
-plancher à tour de bras avec une chaise. Mannheim essayait de rire.
-Christophe voulut lui flanquer son pied au derrière. Mannheim se
-réfugia derrière la table, en se tordant. Mais Waldhaus le prit de
-très haut. Digne et gourmé, il s'évertuait à faire entendre, au
-milieu du vacarme, qu'il ne permettrait pas qu'on lui parlât sur ce
-ton, que Christophe aurait de ses nouvelles; et il lui tendait sa carte.
-Christophe la lui jeta au nez:
-
---Faiseur d'embarras!... Je n'ai pas besoin de votre carte pour savoir
-qui vous êtes... Vous êtes un polisson et un faussaire!... Et vous
-croyez que je vais me battre avec vous?... Une correction, c'est tout ce
-que vous méritez!...
-
-De la rue, on entendait sa voix. Les gens s'arrêtaient pour écouter.
-Mannheim ferma les fenêtres. La visiteuse, effrayée, cherchait à
-s'enfuir; mais Christophe bloquait la porte. Waldhaus blême et
-suffoqué, Mannheim bredouillant, ricanant, essayaient de répondre.
-Christophe ne les laissa point parler. Il déchargea sur eux tout ce
-qu'il put imaginer de plus blessant, et ne s'en alla que quand il fut à
-bout de souffle et d'injures. Waldhaus et Mannheim ne retrouvèrent la
-voix que quand il fut parti. Mannheim reprit vite son aplomb: les
-injures glissaient sur lui, comme l'eau sur les plumes d'un canard. Mais
-Waldhaus restait ulcéré: sa dignité avait été outragée; et, ce qui
-rendait l'affront plus mortifiant, c'est qu'il avait eu des témoins: il
-ne pardonnerait jamais. Ses collègues firent chorus. De toute la Revue,
-Mannheim continua, seul, à n'en pas vouloir à Christophe: il s'était
-amusé de lui, tout son soûl; il ne trouvait pas que ce fût payer trop
-cher, au prix de quelques gros mots, la pinte de bon sang qu'il s'était
-faite à ses dépens. C'avait été une bonne farce: s'il en eût été
-l'objet, il en eût ri tout le premier. Aussi, était-il prêt à serrer
-la main de Christophe, comme si rien ne s'était passé. Mais Christophe
-était plus rancunier; il repoussa toute avance. Mannheim ne s'en
-affecta point: Christophe était un jouet, dont il avait tiré tout
-l'amusement possible; il commençait à s'enflammer pour un autre
-pantin. Du jour au lendemain, tout fut fini entre eux. Cela n'empêcha
-point Mannheim de continuer à dire, quand on parlait devant lui de
-Christophe, qu'ils étaient amis intimes. Et peut-être qu'il le
-croyait.
-
-Deux jours après la brouille, eut lieu la première d'_Iphigénie._
-Four complet. La Revue de Waldhaus loua le poème, et ne dit rien de la
-musique. Les autres journaux s'en donnèrent à cœur-joie. On rit et on
-siffla. La pièce fut retirée, après la troisième représentation;
-mais les railleries ne cessèrent point si vite. On était trop heureux
-de trouver cette occasion de dauber sur Christophe; et l'_Iphigénie_
-resta, pendant plusieurs semaines, un sujet d'inépuisables
-plaisanteries. On savait que Christophe n'avait plus d'arme pour se
-défendre; et l'on en profitait. La seule chose qui retînt encore un
-peu, c'était sa situation à la cour. Bien que ses rapports fussent
-devenus assez froids avec le grand-duc, qui lui avait fait, à maintes
-reprises, des observations dont il n'avait tenu aucun compte, il
-continuait de se rendre de temps en temps au château et de
-bénéficier, dans l'esprit du public, d'une sorte de protection
-officielle, plus illusoire que réelle.--Il se chargea lui-même de
-détruire ce dernier appui.
-
-
-
-
-Il souffrait des critiques. Elles ne s'adressaient pas seulement à sa
-musique, mais à son idée d'une forme d'art nouvelle, qu'on ne se
-donnait pas la peine de comprendre: (il était plus facile de la
-travestir, pour la ridiculiser). Christophe n'avait pas encore la
-sagesse de se dire que la meilleure réponse qu'on puisse faire à des
-critiques de mauvaise foi, est de ne leur en faire aucune, et de
-continuer à créer. Il avait pris, depuis quelques mois, la mauvaise
-habitude de ne laisser passer aucune attaque injuste, sans y répondre.
-Il écrivit un article, où il n'épargnait point ses adversaires. Les
-deux journaux bien pensants, auxquels il le porta, le lui rendirent, en
-s'excusant avec une politesse ironique de ne pouvoir le publier.
-Christophe s'entêta. Il se souvint du journal socialiste de la ville,
-qui lui avait fait des avances. Il connaissait un des rédacteurs; ils
-discutaient parfois ensemble. Christophe avait plaisir à trouver
-quelqu'un qui parlât librement du pouvoir, de l'armée, des préjugés
-oppressifs et archaïques. Mais la conversation ne pouvait aller bien
-loin; car, avec le socialiste, elle revenait toujours à Karl Marx, qui
-était absolument indifférent à Christophe. D'ailleurs, Christophe
-retrouvait dans ces discours d'homme libre,--en outre d'un matérialisme
-qui ne lui plaisait pas beaucoup,--une rigueur pédante et un despotisme
-de pensée, un culte secret de la force, un militarisme à rebours, qui
-ne sonnaient pas très différemment de ce qu'il entendait, chaque jour,
-en Allemagne.
-
-Néanmoins, ce fut à lui et à son journal qu'il songea, quand il se
-vit fermer la porte des autres rédactions. Il se dit bien que sa
-démarche ferait scandale: le journal était violent, haineux,
-constamment condamné; mais comme Christophe ne le lisait pas, il ne
-pensait qu'à la hardiesse des idées, qui ne l'effrayait point, et non
-à la bassesse du ton, qui lui eût répugné. Au reste, il était si
-enragé de voir l'entente sournoise des autres journaux afin de
-l'étouffer, que peut-être eût-il passé outre, même s'il avait été
-mieux averti. Il voulait montrer aux gens qu'on ne se débarrassait pas
-si facilement de lui.--Il porta donc l'article à la rédaction
-socialiste, où il fut reçu à bras ouverts. Le lendemain, l'article
-parut; et le journal annonçait, en termes emphatiques, qu'il s'était
-assuré le concours du jeune et talentueux maître, le camarade Krafft,
-dont étaient bien connues les ardentes sympathies pour les
-revendications de la classe ouvrière.
-
-Christophe ne lut ni la note, ni l'article; car, ce matin-là, qui
-était un dimanche, il était parti avant l'aube, pour une promenade à
-travers champs. Il était admirablement disposé. En voyant lever le
-soleil, il cria, rit, iodla, sauta et dansa. Plus de Revue, plus de
-critiques à faire! C'était le printemps, et le retour de la musique du
-ciel et de la terre, la plus belle de toutes. Fini des sombres salles de
-concerts, étouffantes et puantes, des voisins désagréables, des
-virtuoses insipides! On entendait s'élever la merveilleuse chanson des
-forêts murmurantes; et sur les champs passaient les effluves enivrants
-de la Vie qui brisait l'écorce de la terre.
-
-Il revenait de promenade, la tête bourdonnante de lumière, quand sa
-mère lui remit une lettre apportée du palais en son absence. La
-lettre, écrite sous une forme impersonnelle, avisait monsieur Krafft
-qu'il eût à se rendre, ce matin, au château.--Le matin était passé:
-il était près d'une heure. Christophe ne s'en émut guère.
-
---Il est trop tard maintenant, dit-il. Ce sera pour demain.
-
-Mais sa mère s'inquiéta:
-
---Non, non, on ne peut pas remettre ainsi un rendez-vous de Son Altesse;
-il faut y aller, tout de suite. Peut-être s'agit-il d'une affaire
-importante.
-
-Christophe haussa les épaules:
-
---Importante? Comme si ces individus pouvaient avoir quelque chose
-d'important à vous dire!... Il va m'exposer ses idées sur la musique.
-Ce sera gai!... Pourvu qu'il ne lui ait pas pris fantaisie de rivaliser
-avec Siegfried Meyer[1], et qu'il n'ait pas, lui aussi, à montrer un
-_Hymne à Ægir!_ Je ne l'épargnerai pas. Je lui dirai: «Faites donc
-de la politique. Là, vous êtes le maître: vous aurez toujours raison.
-Mais dans l'art, prenez garde! Dans l'art, on vous voit sans casque,
-sans panache, sans uniforme, sans argent, sans titres, sans aïeux, sans
-gendarmes;... et dame! pensez un peu: qu'est-ce qui restera de vous?
-
-La bonne Louisa, qui prenait tout au sérieux, leva les bras au ciel:
-
---Tu ne diras pas cela!... Tu es fou! Tu es fou!...
-
-Il s'amusait à l'inquiéter, en abusant de sa crédulité, jusqu'à ce
-que la dose de l'extravagance fût si forte que Louisa finît par
-comprendre qu'il se moquait d'elle. Elle lui tournait le dos:
-
---Tu es trop bête, mon pauvre garçon!
-
-Il l'embrassa en riant. Il était de magnifique humeur: il avait
-trouvé, dans sa promenade, un beau thème musical; et il le sentait
-s'ébattre en lui, comme un poisson dans l'eau. Il ne voulut point
-partir pour le château, avant d'avoir mangé: il avait un appétit
-d'ogre. Louisa veilla ensuite à sa toilette; car il recommençait à la
-tourmenter: il prétendait qu'il était bien comme il était, avec ses
-vêtements usés et ses souliers poudreux. Cela ne l'empêcha point d'en
-changer et de cirer ses chaussures, en sifflant comme un merle et en
-imitant tous les instruments de l'orchestre. Quand il eut fini, sa mère
-passa l'inspection et refit gravement son nœud de cravate. Il était
-très patient, par extraordinaire, parce qu'il était content de
-lui,--ce qui n'était pas non plus très ordinaire. Il partit, en disant
-qu'il allait enlever la princesse Adélaïde,--la fille du grand-duc,
-une assez jolie femme, mariée à un petit prince allemand, qui était
-venue passer quelques semaines auprès de ses parents. Elle avait
-témoigné jadis quelque sympathie à Christophe, quand il était
-enfant; et il avait un faible pour elle. Louisa prétendait qu'il en
-était amoureux; et, pour s'amuser, il feignait de l'être.
-
-Il ne se pressait pas d'arriver, flânant devant les boutiques,
-s'arrêtant dans la rue, pour caresser un chien, qui flânait comme lui,
-étendu sur le flanc et bâillant au soleil. Il sauta les grilles
-inoffensives, qui ceignaient la place du château,--un grand carré
-désert, entouré de maisons, avec deux jets d'eau assoupis, deux
-parterres symétriques et sans ombre, séparés, comme par une raie sur
-le front, par une allée sablée, ratissée, bordée d'orangers en
-caisse; au milieu, la statue en bronze d'un grand-duc inconnu, costume
-Louis-Philippe, sur un socle décoré aux quatre angles par des
-allégories de Vertus. Sur un banc, un promeneur unique dormait sur son
-journal. A la grille du château, un poste de soldats inutiles dormait.
-Derrière les fossés pour rire de la terrasse du château, deux canons
-endormis bâillaient sur la ville endormie. Christophe leur rit au nez
-à tous.
-
-Il entra au château sans se préoccuper de prendre une attitude
-officielle: tout au plus s'il cessa de chantonner; ses pensées
-continuaient de danser. Il jeta son chapeau sur la table du vestibule,
-en interpellant familièrement le vieil huissier, qu'il connaissait
-depuis l'enfance:--(le bonhomme était déjà là, lors de la première
-visite que Christophe avait faite au château avec son grand-père, le
-soir où il vit Hassler);--mais le vieux qui toujours répondait avec
-bonhomie aux boutades peu respectueuses de Christophe, prit, cette fois,
-un air rogue. Christophe n'y fit pas attention. Un peu plus loin, dans
-l'antichambre, il rencontra un employé de la chancellerie, fort bavard
-et prodigue avec lui, d'ordinaire, en démonstrations d'amitié; il fut
-surpris de la hâte que ce personnage mita passer, en esquivant un
-entretien. Il ne s'arrêta pas à ces impressions, et, continuant son
-chemin, il demanda à être introduit.
-
-Il entra. Le dîner venait de finir. Son Altesse se tenait dans un des
-salons. Adossé à la cheminée, il fumait en causant avec ses hôtes,
-parmi lesquels Christophe distingua _sa_ princesse, qui fumait aussi;
-négligemment renversée dans un fauteuil, elle parlait très haut à
-quelques officiers, qui faisaient cercle autour d'elle. La réunion
-était animée. Tous étaient fort gais; et Christophe, en entrant,
-entendit le rire épais du grand-duc. Mais ce rire s'arrêta net, quand
-le prince vit Christophe. Il poussa un grognement, et, fonçant droit
-sur lui:
-
---Ah! vous voilà, vous! cria-t-il. Vous daignez venir enfin? Est-ce que
-vous croyez que vous allez vous moquer de moi plus longtemps? Vous êtes
-un drôle, Monsieur!
-
-Christophe fut si stupéfait par ce boulet reçu en pleine poitrine
-qu'il fut un moment avant de pouvoir articuler un mot. Il ne pensait
-qu'à son retard, qui ne pouvait légitimer une telle violence. Il
-balbutia:
-
---Altesse, qu'ai-je fait?
-
-L'Altesse n'écoutait pas, et poursuivait avec emportement:
-
---Taisez-vous! Je ne me laisserai pas insulter par un drôle.
-
-Christophe, blêmissant, luttait contre sa gorge contractée, qui
-refusait de parler. Il fit un effort, et cria:
-
---Altesse, vous n'avez pas le droit... vous n'avez pas le droit
-vous-même de m'insulter, sans me dire ce que j'ai fait.
-
-Le grand-duc se tourna vers son secrétaire, qui sortit un journal de sa
-poche et qui le lui tendit. Il était dans un état d'exaspération, que
-son humeur colérique ne suffisait pas à expliquer: les fumées de vins
-trop généreux y avaient aussi leur part. Il vint se planter devant
-Christophe, et, comme un toréador avec sa cape, il lui agita
-furieusement devant la figure le journal déplié et froissé, en
-criant:
-
---Vos ordures, Monsieur!... Vous mériteriez qu'on vous y mît le nez!
-
-Christophe reconnut le journal socialiste:
-
---Je ne vois pas ce qu'il y a de mal, dit-il.
-
---Quoi! quoi! glapit le grand-duc. Vous êtes d'une impudence!... Ce
-journal de gredins, qui m'insultent journellement, qui vomissent contre
-moi des injures immondes!...
-
---Monseigneur, dit Christophe, je ne l'avais pas lu.
-
---Vous mentez! cria le grand-duc.
-
---Je ne veux pas que vous disiez que je mens, fit Christophe. Je ne
-l'avais pas lu, je ne m'occupe que de musique. Et d'ailleurs, j'ai le
-droit d'écrire où je veux.
-
---Vous n'avez aucun droit, sauf celui de vous taire. J'ai été trop bon
-pour vous. Je vous ai comblé de mes bienfaits, vous et les vôtres,
-malgré toutes les raisons que votre inconduite et celle de votre père
-m'auraient données de me séparer de vous. Je vous défends de
-continuer à écrire dans un journal qui m'est ennemi. Et de plus, d'une
-façon générale, je vous défends d'écrire quoi que ce soit, à
-l'avenir, sans mon autorisation. J'ai assez de vos polémiques
-musicales. Je n'admets pas que quelqu'un qui jouit de ma protection
-passe son temps à attaquer tout ce qui est cher aux gens de goût et de
-cœur, aux véritables Allemands. Vous ferez mieux d'écrire de
-meilleure musique, ou, si cela ne vous est pas possible, de travailler
-vos gammes et vos exercices. Je ne yeux pas d'un Bebel musical, qui
-s'amuse à diffamer toutes les gloires nationales, à jeter le désarroi
-dans les esprits. Nous savons ce qui est bon, Dieu merci! Nous n'avons
-pas attendu que vous nous le disiez, pour le savoir. Donc, à votre
-piano, Monsieur, et fichez-nous la paix!
-
-Le gros homme, face à face avec Christophe, le dévisageait avec des
-yeux insultants. Christophe, livide, essayait de parler; ses lèvres
-remuaient; il bégaya:
-
---Je ne suis pas votre esclave, je dirai ce que je veux, j'écrirai
-ce que je veux...
-
-Il suffoquait, il était près de pleurer de honte et de rage; ses
-jambes tremblaient. En faisant un brusque mouvement du coude, il
-renversa un objet sur le meuble près de lui. Il se rendait compte qu'il
-était ridicule; et, en effet, il entendit rire: en regardant au fond du
-salon, il vit, au travers d'un brouillard, la princesse qui suivait la
-scène, en échangeant avec ses voisins des réflexions d'une
-commisération ironique. Dès lors, il perdit l'exacte conscience de ce
-qui se passait. Le grand-duc criait. Christophe criait plus fort que
-lui, sans savoir ce qu'il disait. Le secrétaire du prince et un autre
-fonctionnaire vinrent vers lui, et tâchèrent de le faire taire: il les
-repoussa; il agitait en parlant un cendrier qu'il avait saisi
-machinalement sur le meuble auquel il était adossé. Il entendait que
-le secrétaire lui disait:
-
---Allons, lâchez cela, lâchez cela!...
-
-Et il s'entendait lui-même crier des*mots sans suite, et frapper
-avec le cendrier le rebord de la table.
-
---Sortez! hurla le grand-duc, au comble de la fureur. Sortez! Sortez!
-Je vous chasse!
-
-Les officiers s'étaient approchés du prince, et essayaient de le
-calmer. Le grand-duc, apoplectique, les yeux hors de la tête, criait
-qu'on jetât ce chenapan à la porte. Christophe vit rouge: il fut tout
-près d'appliquer son poing sur le mufle du grand-duc; mais il était
-écrasé par un chaos de sentiments contradictoires: la honte, la
-fureur, un reste de timidité, de loyalisme germanique, de respect
-traditionnel, d'habitudes humiliées devant le prince. Il voulait
-parler, il ne pouvait parler; il voulait agir, il ne pouvait agir; il ne
-voyait plus, il n'entendait plus: il se laissa pousser, et sortit.
-
-Il passa au milieu des domestiques, impassibles, qui, venus près de la
-porte, n'avaient rien perdu du bruit de la dispute. Les trente pas qu'il
-eut à faire pour sortir de l'antichambre lui semblèrent durer toute
-une vie. La galerie s'allongeait, à mesure qu'il avançait. Il ne
-sortirait jamais!... La lumière du dehors, qu'il voyait luire là-bas,
-par la porte vitrée, était le salut... Il descendit l'escalier en
-trébuchant; il oubliait qu'il était nu-tête: le vieil huissier le
-rappela pour prendre son chapeau. Il lui fallut ramasser toutes ses
-forces pour sortir du château, traverser la cour, regagner sa maison.
-Il claquait des dents. Quand il ouvrit la porte de chez lui, sa mère
-fut épouvantée par sa mine et par son tremblement. Il l'écarta, il
-refusa de répondre à ses questions. Il monta dans sa chambre,
-s'enferma, et se coucha. Il avait un tel frisson qu'il n'arrivait pas à
-se déshabiller: la respiration coupée; les membres brisés... Ah! ne
-plus voir, ne plus sentir, n'avoir plus à soutenir ce misérable corps,
-à lutter contre l'ignoble vie, tomber, tomber sans souffle, sans
-pensée, n'être plus, nulle part!...--Ses habits arrachés avec une
-peine mortelle et épars autour de lui, par terre, il se jeta dans son
-lit et s'y enfonça jusqu'aux yeux. Tout bruit cessa dans la chambre: on
-n'entendit plus que le petit lit de fer, qui tremblait sur le carreau.
-
-Louisa écoutait à-la porte; elle frappa en vain, appela doucement:
-rien ne répondit; elle attendit, épiant anxieusement le silence; puis
-elle s'éloigna. Une ou deux fois dans le jour, elle revint écouter; et
-le soir, encore, avant de se coucher. Le jour passa, la nuit passa: la
-maison était muette. Christophe tremblait de fièvre; par moments, il
-pleurait; et, dans la nuit, il se soulevait pour montrer le poing au
-mur. Vers deux heures du matin, dans un accès de folie, il sortit du
-lit, en nage et à moitié nu: il voulait aller tuer le grand-duc. Il
-était dévoré de haine et de honte; son corps et son cœur se
-tordaient dans la flamme.--De cette tempête, rien ne s'entendait au
-dehors: pas un mot, pas un son. Les dents serrées, il renfermait tout
-en lui.
-
-
-
-
-Le lendemain matin, il redescendit, comme d'habitude. Il était ravagé.
-Il ne dit rien, et sa mère n'osa rien lui demander: elle savait déjà,
-par les rapports du voisinage. Tout le jour, il resta sur une chaise, au
-coin du feu, muet, fiévreux, le dos courbé, comme un vieux; et, quand
-il était seul, il pleurait en silence.
-
-Vers le soir, le rédacteur du journal socialiste vint le voir.
-Naturellement, il était au courant et voulait des détails. Christophe,
-touché de sa visite, l'interpréta naïvement comme une démarche de
-sympathie et d'excuses de la part de ceux qui l'avaient compromis; il
-mit son amour-propre à ne rien regretter, et il se laissa aller à dire
-tout ce qu'il avait sur le cœur: ce lui était un soulagement de parler
-librement à un homme qui eût comme lui la haine de l'oppression.
-L'autre l'excitait à parler: il voyait dans l'événement une bonne
-affaire pour son journal, l'occasion d'un article scandaleux, dont il
-attendait que Christophe lui fournît les éléments, à moins que
-Christophe ne l'écrivît lui-même; car il comptait qu'après cet
-éclat, le musicien de la cour mettrait au service de «la cause» son
-talent de polémiste, qui était appréciable, et ses petits documents
-secrets sur la cour, qui l'étaient encore plus. Comme il ne se piquait
-pas d'une délicatesse exagérée, il présenta la chose sans artifice.
-Christophe en eut un haut-le-corps; il déclara qu'il n'écrirait rien,
-alléguant que toute attaque de sa part contre le grand-duc serait
-interprétée comme un acte de vengeance personnelle, et qu'il était
-tenu à plus de réserve, maintenant qu'il était libre, que lorsque, ne
-l'étant pas, il courait des risques en disant sa pensée. Le
-journaliste ne comprit rien à ces scrupules; il jugea Christophe un peu
-borné et clérical au fond; il pensa surtout que Christophe avait peur.
-Il dit:
-
---Eh bien, laissez-nous faire: c'est moi qui écrirai. Vous n'aurez
-à vous occuper de rien.
-
-Christophe le supplia de se taire; mais il n'avait aucun moyen de l'y
-contraindre. D'ailleurs, le journaliste lui représenta que l'affaire ne
-le concernait pas seul: l'insulte atteignait le journal, qui avait le
-droit de se venger. À cela, rien à répondre; tout ce que put faire
-Christophe, ce fut de lui demander sa parole qu'il n'abuserait point de
-certaines confidences faites à l'ami, et non au journaliste. L'autre la
-lui donna sans difficulté. Christophe n'en fut pas rassuré: il se
-rendait compte trop tard de l'imprudence qu'il avait commise.--Quand il
-fut seul, il repassa dans sa tête tout ce qu'il avait dit, et il
-frémit. Sans réfléchir une minute, il écrivit au journaliste, le
-conjurant de ne point répéter ce qu'il lui avait confié:--(le
-malheureux le répétait lui-même, en partie, dans sa lettre.)
-
-Le lendemain, la première chose qu'il lut, en ouvrant le journal avec
-une hâte fiévreuse, ce fut, en première page, tout au long son
-histoire. Tout ce qu'il avait dit, la veille, s'y retrouvait
-démesurément grossi, ayant subi cette déformation spéciale à
-laquelle sont soumis tous les objets qui passent par un cerveau de
-journaliste. L'article attaquait avec de basses invectives le grand-duc
-et la cour. Certains détails qu'il donnait étaient trop personnels à
-Christophe, trop évidemment connus de lui seul, pour qu'on ne lui
-attribuât point l'article entier.
-
-Ce nouveau coup écrasa Christophe. À mesure qu'il lisait, une sueur
-froide lui montait au visage. Quand il eut fini, il resta affolé. Il
-voulut courir au journal; mais sa mère l'en empêcha, redoutant, non
-sans raison, sa violence. Il la redoutait lui-même; il sentait que s'il
-y allait, il ferait quelque sottise; et il resta,--pour en faire une
-autre. Il adressa au journaliste une lettre indignée, où il lui
-reprochait sa conduite en termes blessants, désavouait l'article, et
-rompait avec le parti. Le désaveu ne parut pas. Christophe récrivit au
-journal, le sommant de publier sa lettre. On lui envoya copie de sa
-première lettre, écrite le soir de l'entretien, et qui en était la
-confirmation: on lui demandait s'il fallait la publier aussi. Il se
-sentit dans leurs mains. Là-dessus, il eut le malheur de rencontrer
-dans la rue l'interviewer indiscret; il ne put s'empêcher de lui dire
-le mépris qu'il avait pour lui. Le lendemain, le journal publia un
-entrefilet insultant, où l'on parlait de ces domestiques de cour, qui,
-même quand on les a flanqués à la porte, restent toujours des
-domestiques. Quelques allusions à l'événement récent ne permettaient
-point de douter qu'il ne s'agît de Christophe.
-
-
-
-
-Quand il fut bien évident pour tous que Christophe n'avait plus aucun
-appui, il se trouva soudain d'une richesse en ennemis qu'il n'eût
-jamais soupçonnée. Tous ceux qu'il avait blessés, directement ou
-indirectement, soit par des critiques personnelles, soit en combattant
-leurs idées et leur goût, prirent aussitôt l'offensive et se
-vengèrent avec usure. Le gros public, dont Christophe avait essayé de
-secouer l'apathie, contemplait, satisfait, la correction administrée à
-l'insolent jeune homme, qui avait prétendu réformer l'opinion et
-troubler le sommeil des gens de bien. Christophe était à l'eau. Chacun
-fit de son mieux pour lui tenir la tête dessous.
-
-Ils ne fondirent pas tous ensemble sur lui. L'un commença d'abord, pour
-tâter le terrain. Christophe ne répondant pas, il redoubla ses coups.
-Alors d'autres suivirent; et puis, toute la bande. Les uns étaient de
-la fête par simple divertissement, comme de jeunes chiens qui s'amusent
-à déposer leurs incongruités en belle place: c'était l'escadron
-volant des journalistes incompétents, qui, ne sachant rien, tâchent de
-le faire oublier, à force d'adulations aux vainqueurs et d'injures aux
-vaincus. Les autres apportaient le poids de leurs principes, ils
-tapaient comme des sourds; où ils avaient passé, il ne restait rien de
-rien: c'était la grande critique,--la critique qui tue.
-
-Par bonheur pour Christophe, il ne lisait pas les journaux. Quelques
-amis dévoués avaient l'attention de lui envoyer les plus injurieux.
-Mais il les laissait s'empiler sur sa table, sans penser à les ouvrir.
-Ce ne fut qu'à la fin que ses yeux furent attirés par une grande
-marque rouge qui encadrait un article: il lut que ses _Lieder_
-ressemblaient aux grognements d'un animal sauvage, que ses symphonies
-sortaient d'une maison de fous, que son art était hystérique, que ses
-spasmes d'harmonies voulaient donner le change sur sa sécheresse de
-cœur et sa nullité de pensée. Le critique, fort connu, terminait
-ainsi:
-
-«M. Krafft a naguère donné, comme reporter, quelques preuves
-étonnantes de son style et de son goût, qui excitèrent dans les
-cercles musicaux une gaieté irrésistible. Il lui fut alors conseillé
-amicalement de se livrer plutôt a la composition. Les derniers produits
-de sa muse ont montré que ce conseil, bien intentionné, était
-mauvais. M. Krafft devrait décidément faire du reportage.»
-
-Après cette lecture, qui empêcha Christophe de travailler pendant
-toute une matinée, il se mit à la recherche des autres journaux
-hostiles, pour achever de se démoraliser. Mais Louisa, qui avait la
-manie de faire disparaître tout ce qui traînait, sous prétexte de
-«faire de l'ordre», les avait déjà brûlés. Il en fut irrité
-d'abord, puis soulagé; et, tendant à sa mère le journal qui restait,
-il lui dit qu'elle aurait bien dû en faire autant de celui-là.
-
-D'autres affronts lui furent plus sensibles. Un quatuor, dont il avait
-envoyé le manuscrit à une société réputée de Francfort, fut
-refusé à l'unanimité, et sans explications. Une ouverture, qu'un
-orchestre de Cologne semblait disposé à jouer, lui fut retournée,
-après des mois d'attente, comme injouable. La pire épreuve lui fut
-infligée par une société orchestrale de la ville. Le _Kapellmeister_
-H. Euphrat, qui la dirigeait, était assez bon musicien: mais, comme
-beaucoup de chefs d'orchestre, il n'avait aucune curiosité d'esprit; il
-souffrait--(ou plutôt il se portait à merveille)--de cette paresse
-spéciale à sa corporation, qui consiste à ressasser indéfiniment les
-œuvres déjà connues et à fuir comme le feu toute œuvre vraiment
-nouvelle. Il n'était jamais las d'organiser des Festivals Beethoven,
-Mozart, ou Schumann: il n'avait, dans ces œuvres, qu'à se laisser
-porter par le ronron des rythmes familiers. En revanche, la musique de
-son temps lui était insupportable. Il n'osait pas l'avouer et se disait
-accueillant pour les jeunes talents: de vrai, quand on lui apportait une
-œuvre bâtie sur un patron ancien,--un décalque d'œuvres qui avaient
-été nouvelles, il y avait cinquante ans,--il la recevait fort bien; il
-mettait même de l'ostentation à l'imposer au public. Cela ne
-dérangeait ni l'ordre de ses effets, ni l'ordre d'après lequel le
-public avait coutume d'être ému. En revanche, il éprouvait un
-mélange de mépris et de haine pour tout ce qui menaçait de déranger
-ce bel ordre et de lui causer une fatigue nouvelle. Le mépris dominait,
-si le novateur n'avait aucune chance de sortir de son ombre. S'il
-menaçait de réussir, c'était alors la haine,--bien entendu, jusqu'au
-moment où il avait réussi tout à fait.
-
-Christophe n'en était pas encore là: tant s'en fallait. Aussi, fut-il
-surpris, quand on lui fit savoir, par des ouvertures indirectes, que
-_Herr_ H. Euphrat eût été bien aise de jouer quelque chose de lui. Il
-avait d'autant moins de raisons de s'y attendre que le _Kapellmeister_
-était un ami intime de Brahms et de quelques autres qu'il avait
-malmenés dans ses chroniques. Comme il était bon garçon, il prêta à
-ses adversaires des sentiments généreux, qu'il eût été capable
-d'avoir. Il supposa que, le voyant accablé, ils voulaient lui prouver
-qu'ils étaient au-dessus des rancunes mesquines: il en fut touché, il
-écrivit un mot plein d'effusion à H. Euphrat, en lui envoyant un
-poème symphonique. L'autre lui fit répondre, par son secrétaire, une
-lettre froide, mais polie, lui accusant réception de son envoi et
-ajoutant que, suivant la règle de la société, la symphonie serait
-prochainement distribuée à l'orchestre et soumise à l'épreuve d'une
-répétition d'ensemble, avant d'être reçue pour l'audition publique.
-La règle était la règle: Christophe n'avait qu'à s'incliner. Aussi
-bien, c'était là une pure formalité, qui servait à écarter les
-élucubrations des amateurs encombrants.
-
-Deux ou trois semaines après, Christophe reçut avis que son œuvre
-allait être répétée. En principe, tout se passait à huis clos, et
-l'auteur même ne pouvait assister à la répétition. Mais une
-tolérance universellement admise faisait qu'il était toujours là;
-seulement, il ne se montrait pas. Chacun le savait, et chacun feignait
-de ne le point savoir. Au jour dit, un ami vint chercher Christophe et
-l'introduisit dans la salle, où il prit place au fond d'une loge. Il
-fut surpris de voir qu'a cette répétition fermée, la salle--du moins,
-les places du bas--était presque entièrement remplie: une foule de
-dilettantes, d'oisifs et de critiques s'agitait en caquetant.
-L'orchestre était censé ignorer leur présence.
-
-On commença par la _Rhapsodie_ de Brahms pour voix d'alto, chœur
-d'hommes, et orchestre, sur un fragment du _Harzreise im Winter_ de
-Gœthe. Christophe, qui détestait la sentimentalité majestueuse de
-cette œuvre, se dit que c'était peut-être, de la part des
-«Brahmines», une façon courtoise de se venger, en le forçant à
-entendre une composition qu'il avait critiquée irrévérencieusement.
-Cette idée le fit rire, et sa bonne humeur augmenta, quand, après la
-Rhapsodie, vinrent deux autres productions de musiciens connus, qu'il
-avait pris à partie: l'intention ne lui sembla pas douteuse. Sans
-pouvoir dissimuler quelques grimaces, il pensa que c'était, après
-tout, de bonne guerre; et, à défaut de la musique, il apprécia la
-farce. Il s'amusa même à mêler ses applaudissements ironiques à ceux
-du public, qui fit pour Brahms et ses congénères une manifestation
-enthousiaste.
-
-Enfin, ce fut le tour de la symphonie de Christophe. Quelques regards
-jetés de l'orchestre et de la salle dans la direction de sa loge lui
-firent voir qu'on était averti de sa présence. Il sedissimula, il
-attendait, avec ce serrement de cœur que tout musicien éprouve, au
-moment où la baguette du chef se lève et où le fleuve de musique se
-ramasse en silence, prêt à briser sa digue. Jamais il n'avait encore
-entendu son œuvre à l'orchestre. Comment les êtres qu'il avait
-rêvés allaient-ils vivre? Quelle serait leur voix? Il les sentait
-gronder en lui; et, penché sur le gouffre de sons, il attendait en
-frémissant ce qui allait sortir.
-
-Ce qui sortit, ce fut une chose sans nom, une bouillie informe. Au lieu
-des robustes colonnes qui devaient soutenir le fronton de l'édifice,
-les accords s'écroulaient les uns à côté des autres, comme une
-bâtisse en ruines; on n'y distinguait rien qu'une poussière de
-plâtras. Christophe hésita avant d'être bien sûr que c'était lui
-qu'on jouait. Il recherchait la ligne, le rythme de sa pensée: il ne la
-reconnaissait plus; elle allait, bredouillante et titubante, comme un
-ivrogne qui s'accroche aux murs; et il était écrasé de honte, comme
-si on le voyait lui-même en cet état. Il avait beau savoir que ce
-n'était pas là ce qu'il avait écrit: quand un interprète imbécile
-dénature vos paroles, on a un moment de doute, on se demande avec
-consternation si l'on est responsable de cette stupidité. Le public,
-lui, ne se le demande jamais: il croit à l'interprète, aux chanteurs,
-à l'orchestre qu'il est accoutumé d'entendre, comme il croit à son
-journal: ils ne peuvent pas se tromper; s'ils disent des absurdités,
-c'est que l'auteur est absurde. Il en doutait d'autant moins, en cette
-occasion, qu'il avait plaisir à le croire.--Christophe essayait de se
-persuader que le _Kapellmeister_ se rendait compte du gâchis, qu'il
-allait arrêter l'orchestre, et faire tout reprendre. Les instruments ne
-jouaient même plus ensemble. Le cor avait manqué son entrée et pris
-une mesure trop tard; il continua quelques minutes, puis s'arrêta
-tranquillement pour vider son instrument. Certains traits des hautbois
-avaient totalement disparu. Il était impossible à l'oreille la plus
-exercée de retrouver le fil de la pensée musicale, ni même d'imaginer
-qu'il y en eût une. Des fantaisies d'instrumentation, des saillies
-humoristiques, devinrent grotesques, par le fait de la grossièreté de
-l'exécution. C'était bête à pleurer, c'était l'œuvre d'un idiot,
-d'un farceur, qui ne savait pas la musique. Christophe s'arrachait les
-cheveux. Il voulut interrompre; mais l'ami qui était avec lui l'en
-empêcha, l'assurant que _Herr Kapellmeister_ saurait bien de lui-même
-discerner les fautes de l'exécution et tout remettre au point,--qu'au
-reste Christophe ne devait pas se montrer et qu'une observation de lui
-ferait le plus mauvais effet. Il obligea Christophe à se retirer au
-fond de la loge. Christophe se laissa faire; mais il se cognait la tête
-avec ses poings; et chaque monstruosité nouvelle lui arrachait un râle
-d'indignation et de douleur:
-
---Les misérables! Les misérables!... gémissait-il; et il se mordait
-les mains pour ne pas crier.
-
-Maintenant, montait vers lui, avec les fausses notes, la rumeur du
-public, qui commençait à s'agiter. Ce ne fut d'abord qu'un
-frémissement; mais bientôt, Christophe n'eut plus de doute: ils
-riaient. Les musiciens de l'orchestre avaient donné le signal; certains
-ne cachaient point leur hilarité. Le public, assuré dès lors que
-l'œuvre était risible, se tordit de rire. La joie fut générale; elle
-redoublait au retour d'un motif très rythmé, que les contrebasses
-accentuaient d'une façon burlesque. Seul, le _Kapellmeister_,
-imperturbable, continuait à marquer la mesure, au milieu du charivari.
-
-Enfin, l'on arriva au bout:--(les meilleures choses ont une fin.)--La
-parole était au public. Il éclata. Ce fut une explosion d'allégresse,
-qui dura plusieurs minutes. Les uns sifflaient, les autres
-applaudissaient ironiquement; les plus spirituels criaient: _bis!_ Une
-voix de basse, venue du fond d'une avant-scène, se mit à imiter le
-motif grotesque. D'autres farceurs furent pris d'émulation et
-l'imitèrent, à leur tour. Quelqu'un cria: «L'auteur!»--Il y avait
-longtemps que ces gens d'esprit ne s'étaient autant amusés.
-
-Après que le tumulte fut un peu calmé, le _Kapellmeister_, impassible,
-le visage tourné de trois quarts vers le public, mais affectant de ne
-pas le voir,--(le public était toujours censé ne pas exister)--fit à
-l'orchestre un signe, pour marquer qu'il voulait parler. On cria:
-«Chut!»; et chacun fit silence. Il attendit encore un moment;
-puis,--(sa voix était nette, froide et tranchante):
-
---Messieurs, dit-il, je n'aurais certainement pas laissé jouer _cette
-chose_ jusqu'au bout, si je n'avais voulu me donner une fois en
-spectacle le monsieur qui a osé écrire des turpitudes sur maître
-Brahms.
-
-Il dit; et, sautant de son estrade, il sortit au milieu des ovations de
-la salle en délire. On voulut le rappeler; les acclamations se
-prolongèrent pendant une ou deux minutes encore. Mais il ne revint pas.
-L'orchestre s'en allait. Le public se décida à s'en aller aussi. Le
-concert était fini.
-
-C'était une bonne journée.
-
-
-
-
-Christophe était déjà sorti. À peine avait-il vu le misérable chef
-d'orchestre quitter son pupitre, qu'il s'était élancé hors de la
-loge; il dégringolait les marches du premier étage, pour le rejoindre
-et le souffleter. L'ami qui l'avait amené courut après lui et essaya
-de le retenir; mais Christophe le bouscula et faillit le jeter en bas de
-l'escalier:--(il avait des raisons de croire que le personnage était
-complice dans le traquenard).--Heureusement pour H. Euphrat et pour
-lui-même, la porte qui menait à la scène était fermée; et ses coups
-de poing furieux ne purent la faire ouvrir. Cependant, le public
-commençait à sortir de la salle. Christophe ne pouvait rester là. Il
-se sauva.
-
-Il était dans un état indescriptible. Il marchait au hasard, agitant
-les bras, roulant les yeux, parlant tout haut, comme un fou; il
-renfonçait ses cris d'indignation et de rage. La rue était à peu
-près déserte. La salle de concert avait été construite; l'année
-précédente, dans un quartier nouveau, un peu hors de la ville; et
-Christophe, d'instinct, fuyait vers la campagne, à travers les terrains
-vagues, où s'élevaient des baraques isolées et: quelques
-échafaudages de maisons, entourés de palissades. Il avait des pensées
-meurtrières, il eût voulu tuer l'homme qui lui avait fait cet
-affront... Hélas! Et quand il l'eût tué, y aurait-il eu rien de
-changé à l'animosité de tous ces gens, dont les rires injurieux
-retentissaient encore à son oreille? Ils étaient trop, il ne pouvait
-rien contre eux; ils étaient tous d'accord--eux qui étaient divisés
-sur tant de choses--pour l'outrager et l'écraser. C'était plus que de
-l'incompréhension: il y avait de la haine. Que leur avait-il donc fait
-à tous? Il avait en lui de belles choses, des choses qui fout du bien
-et qui dilatent le cœur; il avait voulu les dire, en faire jouir les
-autres; il croyait qu'ils allaient en être heureux comme lui. Si même
-ils ne les goûtaient pas, ils devaient au moins lui être
-reconnaissants de l'intention; ils pouvaient, à la rigueur, lui
-remontrer amicalement en quoi il s'était trompé; mais de là à cette
-joie méchante qu'ils mettaient à insulter ses pensées odieusement
-travesties, à les fouler aux pieds, à le tuer sous le ridicule,
-comment était-ce possible? Dans son exaltation, il s'exagérait encore
-leur haine; il lui prêtait un sérieux, que ces êtres médiocres
-étaient bien incapables d'avoir. Il sanglotait: «Qu'est-ce que je leur
-ai fait?» Il étouffait, il se sentait perdu, ainsi que lorsqu'il
-était enfant et qu'il fit, connaissance pour la première fois avec la
-méchanceté humaine.
-
-Et comme il regardait près de lui, à ses pieds, il s'aperçut qu'il
-était arrivé au bord du ruisseau du moulin, à l'endroit où, quelques
-années avant, son père s'était noyé. Et l'idée lui vint
-sur-le-champ de se noyer. Sans attendre une minute, il se disposa à
-sauter.
-
-Mais comme il se penchait sur la berge, fasciné par le calme et clair
-regard de l'eau, un tout petit oiseau, sur un arbre voisin, se mit à
-chanter--chanter éperdument. Il se tut pour l'écouter. L'eau
-murmurait. On entendait les frémissements des blés en fleur, ondoyant
-sous la molle caresse de l'air; les peupliers frissonnaient. Derrière
-la haie du chemin, dans un jardin, des paniers d'abeilles invisibles
-emplissaient l'air de leur musique parfumée. De l'autre côté du
-ruisseau, une vache aux beaux yeux bordés d'agate, rêvait. Une
-fillette blonde, assise sur le rebord d'un mur, une hotte légère à
-claires-voies sur les épaules, comme un petit ange avec ses ailes,
-rêvait aussi, en balançant ses jambes nues et chantonnant un air qui
-n'avait aucun sens. Au loin, dans la prairie, un chien blanc bondissait,
-décrivant de grands ronds...
-
-Christophe, appuyé à un arbre, écoutait, regardait la terre
-printanière; il était repris par la paix et la joie de ces êtres: il
-oubliait, il oubliait... Brusquement, il serra dans ses bras le bel
-arbre, contre lequel il appuyait sa joue. Il se jeta par terre; il
-s'enfonça la tête dans l'herbe; il riait nerveusement, il riait de
-bonheur. Toute la beauté, la grâce, le charme de la*vie l'enveloppait,
-le pénétrait. Il pensait:
-
---Pourquoi es-tu si belle, et eux--les hommes--si laids?
-
-N'importe! Il l'aimait, il l'aimait, il sentait qu'il l'aimerait
-toujours, que rien ne pourrait l'en déprendre. Il embrassa la terre
-avec ivresse. Il embrassait la vie:
-
---Je t'ai! Tu es à moi. Ils ne peuvent pas t'enlever à moi. Qu'ils
-fassent ce qu'ils veulent! Qu'ils me fassent souffrir!... Souffrir,
-c'est encore vivre!
-
-
-
-
-Christophe se remit courageusement au travail. Il ne voulait plus rien
-avoir à faire avec les «hommes de lettres» les bien nommés, les
-phraseurs, les bavards stériles, les journalistes, les critiques, les
-exploiteurs et les trafiquants de l'art. Quant aux musiciens, il ne
-perdrait pas son temps davantage à combattre leurs préjugés et leurs
-jalousies. Ils ne voulaient pas de lui?--Soit! il ne voulait pas d'eux.
-Il avait son œuvre à faire: il la ferait. La cour lui rendait sa
-liberté: il l'en remerciait. Il remerciait les gens de leur hostilité:
-il allait pouvoir travailler en paix.
-
-Louisa l'approuvait de tout son cœur. Elle n'avait point d'ambition;
-elle n'était pas une Krafft; elle ne ressemblait ni au père, ni au
-grand-père. Elle ne tenait aucunement pour son fils aux honneurs et à
-la réputation. Certes, elle se fût réjouie qu'il fût riche et
-célèbre; mais si ces avantages devaient s'acheter au prix de trop de
-désagréments, elle aimait beaucoup mieux qu'il n'en fût pas question.
-Elle avait été plus affectée du chagrin de Christophe, à la suite de
-sa rupture avec le château, que de l'événement même; et, au fond,
-elle était ravie qu'il se fût brouillé avec les gens des revues et
-des journaux. Elle avait pour le papier noirci une méfiance de paysan:
-tout cela n'était bon qu'à vous faire perdre votre temps et à vous
-attirer des ennuis. Elle avait entendu quelquefois causer avec
-Christophe les petits jeunes gens de la Revue, avec qui il collaborait:
-elle avait été épouvantée de leur méchanceté; ils déchiraient
-tout à belles dents, ils disaient des horreurs de tout; et plus ils en
-disaient, plus ils étaient contents. Elle ne les aimait pas. Ils
-étaient sans doute très intelligents et très savants; mais ils
-n'étaient pas bons: elle se réjouissait que son Christophe ne les vît
-plus. Elle abondait dans son sens: qu'avait-il besoin d'eux?
-
---Ils peuvent dire, écrire et penser de moi ce qu'ils voudront, disait
-Christophe: ils ne peuvent pas m'empêcher d'être moi-même. Leur art,
-leur pensée, que m'importe? Je les nie!
-
-
-
-
-Il est très beau de nier le monde. Mais le monde ne se laisse pas si
-facilement nier par une forfanterie de jeune homme. Christophe était
-sincère; mais il se faisait illusion, il ne se connaissait pas bien. Il
-notait pas un moine, il n'avait pas un tempérament à renoncer au
-monde; surtout, il n'en avait pas l'âge. Les premiers temps, il ne
-souffrit pas trop: il était enfoncé dans la composition; et, tant que
-ce travail dura, il ne sentit le manque de rien. Mais quand il fut dans
-la période de dépression qui suit l'achèvement de l'œuvre et qui
-dure jusqu'à ce qu'une nouvelle œuvre s'empare de l'esprit, il regarda
-autour de lui, et il fut glacé de son abandon. Il se demanda pourquoi
-il écrivait. Tandis que l'on écrit, la question ne se pose pas: il
-faut écrire, cela ne se discute point. Ensuite, on se trouve en
-présence de l'œuvre enfantée; l'instinct puissant qui l'a fait
-jaillir des entrailles s'est tu: on ne comprend plus pourquoi elle est
-née; à peine s'y reconnaît-on soi-même, elle est presque une
-étrangère, on aspire à l'oublier. Et cela n'est pas possible, tant
-qu'elle n'est ni publiée, ni jouée, tant qu'elle ne vit pas de sa vie
-propre dans le monde. Jusque-là, elle est le nouveau-né attaché à la
-mère, une chose vivante rivée à la chair vivante: il faut l'amputer
-pour vivre. Plus Christophe composait, plus grandissait en lui
-l'oppression de ces êtres sortis de lui, qui ne pouvaient ni vivre, ni
-mourir. Qui l'en délivrerait? Une poussée obscure remuait ces enfants
-de sa pensée; ils aspiraient désespérément à se détacher de lui,
-à se répandre dans d'autres âmes comme les semences vivaces, que
-lèvent charrie dans l'univers. Resterait-il muré dans sa stérilité?
-Il en deviendrait enragé.
-
-Puisque tout débouché:--théâtres, concerts,--lui était fermé, et
-que pour rien au monde il ne se fût abaissé à une démarche nouvelle
-auprès des directeurs qui l'avaient une fois éconduit, il ne lui
-restait d'autre moyen que de publier ce qu'il avait écrit; mais il ne
-pouvait se flatter qu'il trouverait plus facilement un éditeur pour le
-lancer qu'un orchestre pour le jouer. Les deux ou trois essais qu'il
-fit, aussi maladroitement que possible, lui suffirent; plutôt que de
-s'exposer à un nouveau refus, ou de discuter avec un de ces négociants
-et de supporter leurs airs protecteurs, il préféra faire tous les
-frais de l'édition. C'était une folie: il avait une petite réserve,
-qui lui venait de son traitement à la cour et de quelques concerts;
-mais la source de cet argent était tarie, et il se passerait longtemps
-avant qu'il en trouvât une autre; il eût fallu être assez sage pour
-ménager ce petit avoir, qui devait l'aider à passer la période
-difficile où il s'engageait. Non seulement il ne le fit pas; mais,
-cette réserve étant insuffisante à couvrir les dépenses de
-l'édition, il ne craignit pas de s'endetter. Louisa n'osait rien dire;
-elle le trouvait déraisonnable, et ne comprenait pas bien qu'on
-dépensât de l'argent pour voir son nom sur un livre; mais puisque
-c'était un moyen de lui faire prendre patience et de le garder auprès
-d'elle, elle était trop heureuse qu'il s'en contentât.
-
-Au lieu d'offrir au public des compositions d'un genre connu, de tout
-repos, Christophe fit choix, parmi ses manuscrits, d'une série
-d'œuvres, très personnelles, et auxquelles il tenait beaucoup.
-C'étaient des pièces pour piano, où s'entremêlaient des _Lieder_,
-quelques-uns très courts et d'allure populaire, d'autres très
-développés et presque dramatiques. Le tout formait une suite
-d'impressions joyeuses ou tristes, qui s'enchaînaient d'une façon
-naturelle et que traduisait tour à tour le piano seul, et le chant,
-seul ou accompagné. «Car, disait Christophe, quand je rêve, je ne me
-formule pas toujours ce que je sens: je souffre, je suis heureux, sans
-paroles pour le dire; mais il vient un moment où il faut que je le
-dise, je chante sans y penser: parfois, ce ne sont que des mots vagues,
-quelques phrases décousues, parfois des poèmes entiers; puis, je me
-remets à rêver. Ainsi, le jour s'écoule: et c'est en effet un jour
-que j'ai voulu représenter. Pourquoi des recueils composés uniquement
-de chants, ou de préludes? Il n'est rien de plus factice et de moins
-harmonieux. Tâchons de rendre le libre jeu de l'âme!»--Il avait donc
-nommé la Suite: _Une Journée._ Les diverses parties de l'œuvre
-portaient des sous-titres, indiquant brièvement la succession des
-rêves intérieurs. Christophe y avait écrit des dédicaces
-mystérieuses, des initiales, des dates, que lui seul pouvait comprendre
-et qui lui rappelaient le souvenir d'heures poétiques, ou de figures
-aimées: la rieuse Corinne, la languissante Sabine, et la petite
-Française inconnue.
-
-En outre de cette œuvre, il choisit une trentaine de ses _Lieder_,--de
-ceux qui lui plaisaient le plus, et, par conséquent, qui plaisaient le
-moins au public. Il s'était bien gardé de prendre ses mélodies les
-plus «mélodieuses»; il prit les plus caractéristiques.--(On sait que
-les braves gens ont toujours une grande peur de ce qui est
-«caractéristique». Ce qui est sans caractère leur ressemble beaucoup
-mieux.)
-
-Ces _Lieder_ étaient écrits sur des vers de vieux poètes silésiens
-du dix-septième siècle, que Christophe avait lus dans une collection
-populaire, et dont il aimait la loyauté. Deux surtout lui étaient
-chers, comme des frères, deux êtres pleins de génie, tous deux morts
-à trente ans: le charmant Paul Fleming, le libre voyageur au Caucase et
-à Ispahan, qui garda une âme pure, aimante et sereine, parmi les
-sauvageries de la guerre, les tristesses de la vie, et la corruption de
-son temps,--et Jean-Christian Günther, le génie déréglé, qui se
-brûla dans l'orgie et le désespoir, jetant sa vie à tous les vents.
-De Günther, il avait traduit les cris de provocation et d'ironie
-vengeresse contre le Dieu ennemi qui l'écrase, ces malédictions
-furieuses du Titan terrassé, qui retourne la foudre contre le ciel. De
-Fleming, il avait pris des chants d'amour à Anemone et à Basilene,
-suaves et doux comme des fleurs,--la ronde des étoiles, le _Tanzlied_
-(chant de danse) des cœurs limpides et joyeux,--et le sonnet héroïque
-et tranquille: _À soi-même_ (_An Sich_), que Christophe se récitait,
-comme prière du matin.
-
-L'optimisme souriant du pieux Paul Gerhardt charmait aussi Christophe.
-C'était pour lui un repos, au sortir de ses tristesses. Il aimait cette
-vision innocente de la nature en Dieu, les prairies fraîches, où les
-cigognes se promènent gravement au milieu des tulipes et des narcisses
-blancs, au bord des ruisselets qui chantent sur le sable, l'air
-transparent où passent les hirondelles aux grandes ailes et le vol des
-colombes, la gaieté d'un rayon de soleil qui déchire la pluie, et le
-ciel lumineux qui rit entre les nuées, et la sérénité majestueuse du
-soir, le repos des forêts, des troupeaux, des villes et des champs. Il
-avait eu l'impertinence de remettre en musique plusieurs de ces
-cantiques spirituels, qui étaient encore chantés dans les communautés
-protestantes. Et il s'était bien gardé de leur conserver leur
-caractère de choral. Loin de là: il l'avait en horreur; il leur avait
-donné une expression libre et vivante. Le vieux Gerhardt eût frémi de
-l'orgueil diabolique que respiraient maintenant certaines strophes de
-son _Lied du Voyageur_ chrétien, ou de l'allégresse païenne qui
-faisait déborder comme un torrent le flot paisible de son _Chant
-d'été._
-
-La publication fut faite, et naturellement en dépit du bon sens.
-L'éditeur, que Christophe payait pour faire l'impression de ses
-_Lieder_ et les garder en dépôt, n'avait d'autre titre à son choix
-que d'être son voisin. Il n'était pas outillé pour un travail de
-cette importance; l'ouvrage traîna, des mois; il y eut des bévues, des
-corrections coûteuses. Christophe, qui n'y connaissait rien, se
-laissait tout compter un tiers plus cher qu'il ne fallait; les dépenses
-s'élevèrent bien au-dessus de ce qui avait été prévu. Puis, quand
-ce fut fini, Christophe se trouva avoir sur les bras une édition
-énorme, dont il ne savait que faire. L'éditeur était sans clientèle;
-il ne fit pas une démarche pour répandre l'œuvre. Son apathie
-s'accordait d'ailleurs avec l'attitude de Christophe. Comme il lui avait
-demandé, pour l'acquit de sa conscience, de lui écrire quelques lignes
-de réclame, Christophe répliqua «qu'il ne voulait pas de réclame: si
-sa musique était bonne, elle parlerait pour elle-même». L'autre
-respecta religieusement sa volonté: il enferma l'édition au fond de
-son magasin. Elle était bien gardée; car, en six mois, il ne s'en
-vendit pas un exemplaire.
-
-
-
-
-En attendant que le public se décidât à venir, Christophe dut trouver
-un moyen pour réparer la brèche qu'il avait faite à son petit
-pécule; et il n'avait pas à être difficile: car il fallait vivre et
-payer ses dettes. Non seulement celles-ci étaient plus fortes qu'il ne
-l'avait prévu; mais il s'aperçut que la réserve sur laquelle il
-comptait était moins forte qu'il n'avait calculé. Avait-il perdu de
-l'argent sans s'en douter, ou--ce qui était infiniment plus
-probable,--avait-il mal fait ses comptes? (Jamais il n'avait su faire
-une addition exacte.) Peu importait pourquoi l'argent manquait: il
-manquait, la chose était sûre. Louisa dut se saigner pour venir en
-aide à son fils. Il en eut un remords cuisant, et il chercha à
-s'acquitter, au plus tôt, à tout prix. Il se mit en quête de leçons
-à donner, si pénible qu'il lui fût de se proposer et d'essuyer
-parfois des refus. Sa faveur était bien tombée: il eut grand mal à
-retrouver quelques élèves. Aussi, quand on lui parla d'une place dans
-une école, il fut trop heureux d'accepter.
-
-C'était une institution à demi religieuse. Le directeur, homme fin,
-avait su voir, sans être musicien, tout le parti qu'on pouvait tirer de
-Christophe, à très bon compte, dans la situation actuelle. Il était
-affable, et payait peu. Christophe ayant risqué une timide observation,
-le directeur laissa entendre, avec un sourire bienveillant, que
-Christophe, n'ayant plus de titre officiel, ne pouvait prétendre à
-plus.
-
-Triste besogne! Il s'agissait moins d'apprendre la musique aux élèves
-que de donner l'illusion aux parents et à eux-mêmes qu'ils la
-savaient. La grande affaire était de les mettre en état de chanter
-pour les cérémonies où le public était admis. Peu importait le
-moyen. Christophe en était écœuré; il n'avait même pas la
-consolation de se dire, en accomplissant sa tâche, qu'il faisait œuvre
-utile: sa conscience se la reprochait, comme une hypocrisie. Il essaya
-de donner aux enfants une instruction plus solide, de leur faire
-connaître et aimer la sérieuse musique; mais les élèves ne s'en
-souciaient point. Christophe ne réussissait pas à se faire écouter;
-il manquait d'autorité; et, en vérité, il n'était pas fait pour
-enseigner à des enfants. Il ne s'intéressait pas à leurs
-ânonnements; il voulait leur expliquer tout de suite la théorie
-musicale. Quand il avait une leçon de piano à donner, il mettait
-l'élève à une symphonie de Beethoven, qu'il jouait avec lui à quatre
-mains. Naturellement, cela ne pouvait marcher; il éclatait de colère,
-chassait l'élève du piano, et jouait seul, longuement, à sa
-place.--Il n'en usait pas autrement avec ses élèves particuliers, en
-dehors de l'école. Il n'avait pas une once de patience: il disait, par
-exemple, à une gentille jeune fille, qui se piquait de distinction
-aristocratique, qu'elle jouait comme une cuisinière; ou même, il
-écrivait à la mère qu'il y renonçait, qu'il finirait par en mourir,
-s'il devait continuer plus longtemps à s'occuper d'un être aussi
-dénué de talent.--Tout cela n'arrangeait pas ses affaires. Ses rares
-élèves le quittaient; il ne parvenait pas à en garder un, plus de
-deux mois. Sa mère le raisonnait. Elle lui fit promettre qu'il ne se
-brouillerait pas au moins avec l'institution où il était entré; car,
-s'il venait à perdre cette place, il ne savait plus comment il ferait
-pour vivre. Aussi se contraignait-il, malgré son dégoût: il était
-d'une ponctualité exemplaire. Mais le moyen de cacher ce qu'il pensait,
-quand un âne d'élève estropiait pour la dixième fois un passage, ou
-quand il lui fallait seriner à sa classe, pour le prochain concert, un
-chœur insipide! (Car on ne lui laissait même pas le choix de son
-programme: on se défiait de son goût). On peut croire qu'il y mettait
-peu de zèle. Il s'obstinait pourtant, silencieux, renfrogné, ne
-trahissant sa fureur intime que par quelque coup de poing sur la table,
-qui faisait ressauter les élèves. Mais parfois, la pilule était trop
-amère: il ne pouvait l'avaler. Au milieu du morceau, il interrompait
-ses chanteurs:
-
---Ah! laissez cela! laissez cela! Je vais vous jouer plutôt du Wagner.
-
-Ils ne demandaient pas mieux. Ils jouaient aux cartes derrière son dos.
-Il s'en trouvait toujours un pour rapporter la chose au directeur; et
-Christophe s'entendait rappeler qu'il n'était pas là pour faire aimer
-la musique à ses élèves, mais pour la leur faire chanter. Il recevait
-les semonces en frémissant; mais il les acceptait: il ne voulait pas
-rompre.--Qui lui eût dit, il y avait quelques années, quand sa
-carrière s'annonçait brillante et assurée, (alors qu'il n'avait rien
-fait), qu'il en serait réduit à ces humiliations, dès l'instant qu'il
-commencerait à valoir quelque chose?
-
-Parmi les souffrances d'amour-propre que lui causa sa charge à
-l'institution, une des moins pénibles pour lui ne fut pas la corvée
-des visites obligatoires à ses collègues. Il en fit deux, au hasard;
-et cela l'ennuya tellement qu'il n'eut pas le courage de continuer. Les
-deux privilégiés ne lui en surent aucun gré; mais les autres se
-jugèrent personnellement offensés. Tous regardaient Christophe comme
-leur inférieur, en situation et en intelligence; et ils prenaient avec
-lui des manières protectrices. Ils avaient l'air si sûrs d'eux-mêmes
-et de l'opinion qu'ils avaient de lui, qu'il lui arrivait de la
-partager; il se sentait stupide auprès d'eux: qu'eut-il pu trouver à
-leur dire? Ils étaient pleins de leur métier et ne voyaient rien au
-delà. Ils n'étaient pas des hommes. Si, du moins, ils avaient été
-des livres! Mais ils étaient des notes à des livres, des commentaires
-philologiques.
-
-Christophe fuyait les occasions de se trouver avec eux. Mais elles lui
-étaient quelquefois imposées. Le directeur recevait, un jour par mois,
-dans l'après-midi; et il tenait à ce que tout son monde fût là.
-Christophe, qui avait esquivé la première invitation, sans même
-s'excuser, faisant le mort, dans l'espoir fallacieux que son absence ne
-serait pas remarquée, fut l'objet, dès le lendemain, d'une observation
-aigre-douce. La fois suivante, chapitré par sa mère, il se décida à
-venir; il y mit autant d'entrain que s'il allait à un enterrement.
-
-Il se trouva dans une réunion de professeurs de l'institution et
-d'autres écoles delà ville, avec leurs femmes et leurs filles.
-Entassés dans un salon trop petit, ils étaient hiérarchiquement
-groupés, et ne firent nulle attention à lui. Le groupe le plus voisin
-parlait de pédagogie et de cuisine. Toutes ces femmes de professeurs
-avaient des recettes culinaires, qu'elles professaient avec un
-pédantisme exubérant et revêche. Les hommes n'étaient pas moins
-intéressés par ces questions, et à peine moins compétents. Ils
-étaient aussi fiers des talents domestiques de leurs femmes que
-celles-ci du savoir de leurs époux. Debout, près d'une fenêtre,
-adossé au mur, ne sachant quelle contenance faire, tantôt tâchant de
-sourire bêtement, tantôt sombre, l'œil fixe, les traits contractés,
-Christophe crevait d'ennui. À quelques pas, assise dans l'embrasure de
-la fenêtre, une jeune femme, à qui personne ne parlait, s'ennuyait
-comme lui. Tous deux regardaient la salle, et ne se regardaient pas.
-Après un certain temps, ils se remarquèrent, au moment où, n'en
-pouvant plus, ils se détournaient pour bâiller. Juste à cette minute,
-leurs yeux se rencontrèrent. Ils échangèrent un regard de complicité
-amicale. Il fit un pas vers elle. Elle lui dit, à mi-voix:
-
---On s'amuse?
-
-Il tourna le dos à la salle, et, regardant la fenêtre, il tira la
-langue. Elle éclata de rire et, subitement réveillée, elle lui fit
-signe de s'asseoir auprès d'elle. Ils firent connaissance. Elle était
-femme du professeur Reinhart, chargé du cours d'histoire naturelle à
-l'école, et nouvellement arrivé dans la ville, où ils ne
-connaissaient encore personne. Elle était loin d'être belle, le nez
-gros, de vilaines dents, peu de fraîcheur, mais des yeux vifs, assez
-spirituels, et un sourire bon enfant. Elle bavardait comme une pie: il
-lui donna la réplique avec entrain; elle avait une franchise amusante,
-des boutades drolatiques; ils échangeaient en riant leurs impressions,
-tout haut, sans se préoccuper de ceux qui les entouraient. Leurs
-voisins, qui n'avaient pas daigné s'apercevoir de leur existence, quand
-il eût été charitable de les aider à sortir de leur isolément, leur
-jetaient maintenant des regards mécontents: il était de mauvais goût
-de s'amuser autant!... Mais ce qu'on pouvait penser d'eux était
-indifférent aux deux bavards: ils prenaient leur revanche.
-
-À la fin, madame Reinhart présenta son mari à Christophe, Il était
-extrêmement laid: une figure blême, glabre, grêlée, un peu macabre,
-mais un air de grande bonté. Il parlait du fond de la gorge, et
-articulait les mots d'une manière sentencieuse, ânonnante, en faisant
-des pauses entre les syllabes.
-
-Ils étaient mariés depuis quelques mois, et ces deux laiderons
-étaient épris l'un de l'autre: ils avaient une façon affectueuse de
-se regarder, de se parler, de se prendre la main, au milieu de tout ce
-monde,--qui était comique et touchante. Ce que l'un voulait, l'autre le
-voulait aussi. Tout de suite, ils invitèrent Christophe à venir souper
-chez eux, au sortir de la réception. Christophe commença par se
-défendre, en plaisantant; il disait que, pour ce soir, ce qu'on avait
-de mieux à faire, c'était d'aller se coucher: on était moulu d'ennui,
-comme après une marche de dix lieues. Mais madame Reinhart répliqua
-que, précisément, il ne fallait pas en rester là: il serait dangereux
-de passer la nuit sur ces pensées lugubres. Christophe se laissa faire
-violence. Dans son isolement, il se sentait heureux d'avoir rencontré
-ces braves gens, pas très distingués, mais simples et _gemütlich._
-
-
-
-
-Le petit intérieur des Reinhart était _gemütlich_, comme eux.
-C'était un _Gemüt_ un peu bavard, un _Gemüt_ avec inscriptions. Les
-meubles, les ustensiles, la vaisselle parlaient, répétaient sans se
-lasser leur joie de recevoir «lecher hôte», s'informaient de sa
-santé, lui donnaient des conseils affables et vertueux. Sur le
-sofa,--qui au reste était fort dur,--s'étalait un petit coussin, qui
-murmurait amicalement:
-
---Seulement un petit quart d'heure! (_Nur ein Viertelstündchen!_)
-
-La tasse de café, qu'on offrit à Christophe, insistait pour qu'il
-en reprît:
-
---Encore une petite goutte! (_Noch ein Schlückchen!_).
-
-Les assiettes assaisonnaient de morale la cuisine, d'ailleurs excellente.
-L'une disait:
-
---Pense à tout: autrement il ne t'arrivera rien de bon.
-
-L'autre:
-
---L'affection et la reconnaissance plaisent. L'ingratitude déplaît
-à tous.
-
-Bien que Christophe ne fumât point, le cendrier sur la cheminée ne
-put se tenir de se présenter à lui:
-
---Petite place de repos pour les cigares brûlants. (_Ruheplätzchen
-für brennende Cigarren._)
-
-Il voulut se laver les mains. Le savon sur la table de toilette dit:
-
---Pour notre cher hôte. (_Für unseren lieben Gast._)
-
-Et l'essuie-mains sentencieux, comme quelqu'un de très poli, qui n'a
-rien à dire, mais qui se croit obligé à dire tout de même quelque
-chose, lui fit cette réflexion, pleine de bon sens, mais non pas
-d'à-propos, «qu'il faut se lever de bonne heure, pour jouir de la
-matinée»:
-
---_Morgenstund hat Gold im Mund._
-
-Christophe finit par ne plus oser se tourner sur sa chaise, de peur de
-s'entendre interpeller par d'autres voix venues de tous les coins de la
-chambre. Il avait envie de leur dire:
-
---Taisez-vous donc, petits monstres! On ne s'entend pas ici.
-
-Et il fut pris d'un fou rire, qu'il tâcha d'expliquer à ses hôtes par
-le souvenir de la réunion de tout â l'heure, à l'école. Pour rien au
-monde, il n'eût voulu les blesser. Au reste, il n'était pas très
-sensible au ridicule. Très vite, il s'habitua à la cordialité loquace
-des choses et des êtres. Que ne leur eût-il passé! C'étaient de si
-bonnes gens! Ils n'étaient pas ennuyeux; s'ils manquaient de goût, ils
-ne manquaient pas d'intelligence.
-
-Ils se trouvaient un peu perdus dans le pays, où ils venaient
-d'arriver. La susceptibilité insupportable de la petite ville de
-province n'admettait point qu'on y entrât, comme dans un moulin, sans
-avoir sollicité, dans les règles, l'honneur d'en faire partie. Les
-Reinhart n'avaient pas tenu assez de compte du protocole provincial, qui
-régit les devoirs des nouveaux arrivants dans une ville, à l'égard de
-ceux qui y sont installés avant eux. À la rigueur, Reinhart s'y fût
-soumis machinalement. Mais sa femme, que ces corvées assommaient, et
-qui n'aimait pas à se gêner, les remettait de jour en jour. Elle avait
-choisi dans la liste des visites celles qui l'ennuyaient le moins, pour
-les faire d'abord; les autres étaient indéfiniment remises. Les
-notabilités, qui se trouvaient comprises dans cette dernière
-catégorie, étaient suffoquées d'un tel manque d'égards. Angelika
-Reinhart--(son mari la nommait Lili)--avait des manières un peu libres;
-elle ne parvenait pas à prendre le ton officiel. Elle interpellait ses
-supérieurs hiérarchiques, qui en rougissaient d'indignation; elle ne
-craignait pas, au besoin, de leur donner un démenti. Elle avait la
-langue bien pendue et éprouvait le besoin de dire tout ce qui lui
-passait par la tête: c'étaient parfois des sottises énormes, dont on
-se moquait derrière son dos; c'étaient aussi de grosses malices,
-décochées en pleine poitrine, et qui lui faisaient des ennemis
-mortels. Elle se mordait la langue, au moment où elle les disait, et
-elle eût voulu les retenir: mais il était trop tard. Son mari, le plus
-doux et le plus respectueux des hommes, lui faisait à ce sujet de
-timides observations. Elle l'embrassait, en lui disant qu'elle était
-une sotte, et qu'il avait raison. Mais, l'instant d'après, elle
-recommençait; et c'était surtout quand et où il fallait le moins dire
-certaines choses, qu'aussitôt elle les disait: elle eût crevé, si
-elle ne les eût dites.--Elle était bien faite pour s'entendre avec
-Christophe.
-
-Parmi les nombreuses choses saugrenues, qu'il ne fallait pas dire, et
-que par conséquent elle disait, revenait à tout propos une comparaison
-déplacée de ce qui se faisait en Allemagne et de ce qui se faisait en
-France. Allemande elle-même,--(nulle ne l'était plus qu'elle)--mais
-élevée en Alsace, et en rapports d'amitié avec des Alsaciens
-français, elle avait subi cette attraction de la civilisation latine,
-à laquelle ne résistaient pas, dans les pays annexés, tant
-d'Allemands, et de ceux qui semblaient les moins faits pour la sentir.
-Peut-être, pour dire vrai, cette attraction était-elle devenue plus
-forte, par esprit de contradiction, depuis qu'Angelika avait épousé un
-Allemand du Nord et se trouvait dans un milieu purement germanique.
-
-Dès la première soirée avec Christophe, elle entama son sujet de
-discussion habituel. Elle vanta l'aimable liberté des conversations
-françaises. Christophe lui fit écho. La France, pour lui, était
-Corinne: de beaux yeux lumineux, une jeune bouche rieuse, des manières
-franches et libres, une voix bien timbrée: il avait grande envie d'en
-connaître davantage.
-
-Lili Reinhart tapa des mains de se trouver si bien d'accord avec
-Christophe.
-
---C'est dommage, dit-elle, que ma petite amie française ne soit
-plus ici; mais elle n'a pu y tenir: elle est partie.
-
-L'image de Corinne s'éteignit aussitôt. Comme une fusée qui meurt
-fait paraître soudain dans le ciel sombre les douces et profondes
-lueurs des étoiles, une autre image, d'autres yeux apparurent.
-
---Qui? demanda Christophe, sursautant. La petite institutrice?
-
---Comment! fit madame Reinhart, vous la connaissiez aussi?
-
-Ils firent sa description: les deux portraits étaient identiques.
-
---Vous la connaissiez? répétait Christophe. Oh! dites-moi tout ce
-que vous savez d'elle!...
-
-Madame Reinhart commença par protester qu'elles étaient amies intimes
-et qu'elles se confiaient tout. Mais quand il fallut entrer dans le
-détail, ce tout se réduisit à fort peu de chose. Elles s'étaient
-rencontrées en visite. Madame Reinhart avait fait des avances à la
-jeune fille; et, avec son habituelle cordialité, elle l'avait invitée
-à venir la voir. La jeune fille était venue deux ou trois fois, et
-elles avaient causé. Ce n'avait pas été sans peine que la curieuse
-Lili avait réussi à savoir quelque chose de la vie de la petite
-Française: la jeune fille était fort réservée; il fallait lui
-arracher son histoire, lambeau par lambeau. Madame Reinhart avait tout
-juste appris qu'elle se nommait Antoinette Jeannin; elle était sans
-fortune, et avait, pour toute famille, un jeune frère resté à Paris,
-qu'elle se dévouait à soutenir. Elle parlait de lui sans cesse:
-c'était le seul sujet sur lequel elle se montrât un peu expansive; et
-Lili Reinhart avait gagné sa confiance, en témoignant une sympathie
-apitoyée pour le jeune garçon, seul à Paris, sans parents, sans amis,
-pensionnaire dans un lycée. C'était pour subvenir aux frais de son
-éducation qu'Antoinette avait accepté une place à l'étranger. Mais
-les deux pauvres enfants ne pouvaient vivre l'un sans l'autre; ils
-s'écrivaient, chaque jour; et le moindre retard à l'arrivée de la
-lettre attendue les jetait dans une inquiétude maladive. Antoinette ne
-cessait de se tourmenter pour son frère: l'enfant n'avait pas le
-courage de lui cacher la tristesse de sa solitude; chacune de ses
-plaintes résonnait dans le cœur d'Antoinette avec une intensité
-déchirante; elle se torturait à la pensée qu'il souffrait, et elle
-s'imaginait souvent qu'il était malade, mais qu'il ne voulait pas le
-dire. La bonne madame Reinhart avait dû bien des fois la rabrouer
-amicalement, pour ces craintes sans motif; et elle réussissait, pour un
-moment, à lui rendre confiance.--Sur la famille d'Antoinette, sur sa
-condition, sur le fond de son âme, elle n'avait rien pu savoir. À la
-première question, la jeune fille se repliait sur elle-même, avec une
-timidité effarouchée. Elle était instruite; elle paraissait avoir une
-expérience précoce; elle semblait à la fois naïve et désabusée,
-pieuse et sans illusions. Elle n'avait pas été heureuse ici, dans une
-famille sans tact et sans bonté.--Comment elle était partie, madame
-Reinhart ne savait pas au juste. On prétendait qu'elle s'était mal
-conduite. Angelika n'en croyait rien; elle eût mis sa main au feu que
-c'étaient de dégoûtantes calomnies, bien dignes de cette ville sotte
-et malfaisante. Mais il y avait eu des histoires: peu importaient
-lesquelles, n'est-ce pas?
-
---Oui, dit Christophe, qui baissait la tête.
-
---Enfin, elle est partie.
-
---Et que vous a-t-elle dit, en partant?
-
---Ah! dit Lili Reinhart, je n'ai pas eu de chance. Justement, j'étais
-allée à Cologne pour deux jours! Au retour... _Zu spät!_ (Trop
-tard!)... s'interrompit-elle, pour semoncer sa bonne, qui lui apportait
-le citron trop tard pour le prendre dans son thé.
-
-Et elle ajouta sentencieusement, avec la solennité naturelle que les
-vraies âmes allemandes mettent à officier les actes familiers de
-l'existence quotidienne:
-
---Comme si souvent dans la vie!...
-
-(On ne savait s'il s'agissait du citron, ou de l'histoire interrompue.)
-
-Elle reprit:
-
---Au retour, j'ai trouvé un mot d'elle, me remerciant de tout ce que
-j'avais fait, et me disant qu'elle retournait à Paris. Elle n'a pas
-laissé d'adresse.
-
---Et elle n'a plus écrit?
-
---Plus rien.
-
-Christophe vit de nouveau disparaître dans la nuit la mélancolique
-figure, dont les yeux lui étaient réapparus, un moment, tels qu'ils le
-regardaient, pour la dernière fois, à travers la glace du wagon.
-
-
-
-
-L'énigme de la France se posait de nouveau avec plus d'insistance.
-Christophe ne se lassait pas d'interroger madame Reinhart sur ce pays
-qu'elle prétendait connaître. Et madame Reinhart, qui n'y était
-jamais allée, ne manquait point de le renseigner. Reinhart, excellent
-patriote, plein de préjugés contre la France, qu'il ne connaissait pas
-mieux que sa femme, risquait parfois des réserves, quand l'enthousiasme
-de Lili devenait trop excessif; mais elle redoublait ses assertions avec
-plus d'énergie, et Christophe, sans savoir, de confiance, faisait
-chorus.
-
-Ce qui lui fut plus précieux encore que les souvenirs de Lili Reinhart,
-ce furent ses livres. Elle s'était fait une petite bibliothèque de
-volumes français: des manuels d'école, quelques romans, quelques
-pièces achetées au hasard. À Christophe, avide de s'instruire et ne
-connaissant rien de la France, ils parurent un trésor, quand Reinhart
-les mit obligeamment à sa disposition.
-
-Il prit, pour commencer, des recueils de morceaux choisis, d'anciens
-livres scolaires, qui avaient servi à Lili Reinhart ou à son mari,
-quand ils allaient en classe. Reinhart assurait qu'il lui fallait
-débuter par là, s'il voulait apprendre à se débrouiller au milieu de
-cette littérature, qui lui était totalement inconnue. Christophe,
-plein de respect pour ceux qui en savaient plus que lui, obéit
-religieusement; et, le soir même, il se mit à lire. Il tâcha d'abord
-de se rendre compte sommairement des richesses qu'il possédait.
-
-Il fit connaissance avec des écrivains français, qui se nommaient:
-Théodore-Henri Barrau, François Pétis de la Croix, Frédéric Baudry,
-Emile Delérot, Charles-Auguste-Désiré Filon, Samuel Descombaz, et
-Prosper Baur. Il lut des poésies de l'abbé Joseph Reyre, de Pierre
-Lachambaudie, du duc de Nivernois, de André van Hasselt, d'Andrieux, de
-madame Colet, de Constance-Marie princesse de Salm-Dyck, de Henriette
-Hollard, de Gabriel-Jean-Baptiste-Ernest-Wilfrid Legouvé, d'Hippolyte
-Violeau, de Jean Reboul, de Jean Racine, de Jean de Béranger, de
-Frédéric Béchard, de Gustave Nadaud, d'Édouard Plouvier, d'Eugène
-Manuel, de Hugo, de Millevoye, de Chênedollé, de James Lacour
-Delâtre, de Félix Chavannes, de Francis-Edouard-Joachim dit François
-Coppée, et de Louis Belmontet. Christophe, perdu, noyé, submergé dans
-ce déluge poétique, passa à la prose. Il y trouva Gustave de
-Molinari, Fléchier, Ferdinand-Edouard Buisson, Mérimée, Malte-Brun,
-Voltaire, Lamé-Fleury, Dumas père, J.-J. Rousseau, Mézières,
-Mirabeau, de Mazade, Claretie, Cortambert, Frédéric II, et monsieur de
-Voguë. L'historien français le plus souvent cité était Maximilien
-Samson-Frédéric Schœll. Christophe trouva dans cette anthologie
-française la Proclamation du nouvel Empire d'Allemagne; et il lut un
-portrait des Allemands par Frédéric-Constant de Rougemont, où il
-apprit que «_l'Allemand naissait pour vivre dans le monde de l'âme. Il
-n'a point la gaieté bruyante et légère du Français. Il a beaucoup
-d'âme; ses affections sont tendres, profondes. Il est infatigable dans
-ses travaux et persévérant dans ses entreprises. Il n'est pas de
-peuple qui soit plus moral, et chez qui la durée de la vie soit aussi
-longue. L'Allemagne compte un nombre extraordinaire d'écrivains. Elle a
-le génie des beaux-arts. Tandis que les habitants des autres pays
-mettent leur gloire à être Français, Anglais, Espagnols, l'Allemand
-au contraire embrasse dans son amour impartial l'humanité entière.
-Enfin, par sa position au centre même de l'Europe, la nation allemande
-semble être à la fois le cœur et la raison supérieure de
-l'humanité._»
-
-Christophe, fatigué, étonné, ferma le livre et pensa:
-
---Les Français sont de bons garçons; mais ils ne sont pas forts.
-
-Il prit un autre volume. Celui-ci était d'un niveau supérieur; il
-s'adressait aux grandes Écoles. Musset y tenait trois pages, et Victor
-Duruy trente. Lamartine sept pages, et Thiers près de quarante. On
-donnait _le Cid_ tout entier,--presque tout entier:--(on avait supprimé
-les monologues de don Diègue et de Rodrigue, parce qu'ils faisaient
-longueur...)--Lanfrey exaltait la Prusse contre Napoléon Ier: aussi, la
-place ne lui avait pas été mesurée; il en tenait plus, à lui seul,
-que tous les grands classiques du dix-huitième siècle. De copieux
-récits des défaites françaises de 1870 avaient été puisés dans _la
-Débâcle_ de Zola. On ne voyait là ni Montaigne, ni La Rochefoucauld,
-ni La Bruyère, ni Diderot, ni Stendhal, ni Balzac, ni Flaubert. En
-revanche, Pascal, absent de l'autre livre, apparaissait dans celui-ci,
-à titre de curiosité; et Christophe apprit en passant que ce
-convulsionnaire «_faisait partie des pères de Port-Royal, institution
-de jeunes filles, près de Paris..._[2]»
-
-Christophe fut sur le point d'envoyer tout promener: la tête lui
-tournait; il n'y voyait plus rien. Il se disait: «Jamais je n'en
-sortirai.» Il était incapable de se formuler un jugement. Il
-feuilletait au hasard, depuis des heures, sans savoir où il allait. Il
-ne lisait pas facilement le français; et, quand il s'était donné bien
-du mal pour comprendre un passage, c'étaient presque toujours des
-choses insignifiantes et ronflantes.
-
-Cependant, du milieu de ce chaos, des traits de lumière jaillissaient,
-des coups d'épée, des mots cinglants et sabrants, des rires
-héroïques. Peu à peu, une impression se dégageait de cette première
-lecture, peut-être par le fait du plan tendancieux des recueils. Les
-éditeurs allemands avaient surtout choisi dans ces morceaux tout ce qui
-pouvait établir, au témoignage des Français eux-mêmes, les défauts
-des Français et la supériorité allemande. Mais ils ne se doutaient
-pas que ce qu'ils mettaient ainsi en lumière, aux yeux d'un esprit
-indépendant, comme Christophe, c'était l'étonnante liberté de ces
-Français, qui critiquaient tout chez eux et louaient leurs adversaires.
-Michelet célébrait Frédéric II, Lanfrey les Anglais de Trafalgar,
-Charras la Prusse de 1813. Nul ennemi de Napoléon n'avait osé en
-parler d'une façon aussi dure. Les choses les plus respectées
-n'étaient pas à l'abri de leur esprit frondeur. Jusque sous le grand
-Roi, les poètes à perruques avaient leur franc-parler. Molière
-n'épargnait rien. La Fontaine raillait tout. Boileau flétrissait la
-noblesse. Voltaire insultait la guerre, fessait la religion, bafouait la
-patrie. Moralistes, satiriques, pamphlétaires, auteurs comiques,
-rivalisaient d'audace joyeuse ou sombre. C'était un manque de respect
-universel. Les honnêtes éditeurs allemands en étaient quelquefois
-effarés; ils éprouvaient le besoin de rassurer leur conscience, en
-cherchant à excuser Pascal, qui mettait dans le même sac les
-cuisiniers, les crocheteurs, les soldats et les goujats; ils
-protestaient, en note, que Pascal n'eût point parlé ainsi, s'il avait
-connu les nobles armées modernes. Ils ne manquaient pas non plus de
-rappeler avec quel bonheur Lessing avait corrigé les Fables de la
-Fontaine, changeant d'après le conseil du Genevois Rousseau, le fromage
-de maître Corbeau en un morceau de viande empoisonnée, dont meurt le
-vil renard:
-
-«_Puissiez-vous ne jamais obtenir que du poison, maudits flatteurs!_»
-
-Ils clignotaient des yeux devant la vérité nue; mais Christophe se
-réjouissait: il aimait la lumière. De-ci, de-là, il avait bien un
-petit heurt, lui aussi; il n'était pas habitué à cette indépendance
-effrénée, qui, aux yeux de l'Allemand le plus libre, malgré tout
-habitué à la discipline, fait l'effet de l'anarchie. Il était
-dérouté d'ailleurs par l'ironie française: il prenait certaines
-choses trop au sérieux; d'autres, qui étaient d'implacables
-négations, lui semblaient au contraire des paradoxes plaisants.
-N'importe! Étonné ou choqué, il était attiré, peu à peu. Il avait
-renoncé à classer ses impressions; il passait d'un sentiment à
-l'autre: il vivait. La gaieté des récits français:--Chamfort, Ségur,
-Dumas père, Mérimée, pêle-mêle entassés,--lui dilatait l'esprit;
-et, de temps en temps, par bouffées, montait de quelque page l'odeur
-enivrante et farouche des Révolutions.
-
-Il était près du matin, quand Louisa, qui dormait dans la chambre
-voisine, vit, en se réveillant, la lumière filtrer entre les fentes de
-la porte de Christophe. Elle frappa au mur et lui demanda s'il était
-malade. Une chaise grinça sur le plancher; la porte s'ouvrit; et
-Christophe apparut, en chemise, une bougie et un livre à la main, avec
-des gestes solennels et burlesques. Louisa, saisie, se dressa sur son
-lit, pensant qu'il était fou. Il se mita rire, et, agitant sa bougie,
-il déclamait une scène de Molière. Au milieu d'une phrase, il pouffa;
-il s'assit au pied du lit de sa mère, pour reprendre haleine; la
-lumière tremblait dans sa main. Louisa, rassurée, bougonnait
-affectueusement:
-
---Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il a? Veux-tu aller te coucher!... Mon
-pauvre garçon, tu deviens donc tout à fait idiot?
-
-Mais il repartait de plus belle:
-
---Tu dois écouter cela!
-
-Et, s'installant à son chevet, il se mit à lui lire la pièce, en
-reprenant depuis le commencement. Il croyait voir Corinne; il entendait
-son accent hâbleur, Louisa protestait:
-
---Va-t'en! Va-t'en! Tu vas prendre froid. Tu m'ennuies. Laisse-moi
-dormir!
-
-Il continuait, inexorable. Il gonflait la voix, il remuait les bras, il
-s'étranglait de rire; et il demandait à sa mère si ce n'était pas
-admirable. Louisa lui avait tourné le dos, et, pelotonnée dans ses
-couvertures, elle se bouchait les oreilles et disait:
-
---Laisse-moi tranquille!...
-
-Mais elle riait tout bas de l'entendre rire. À la fin, elle cessa de
-protester. Et comme Christophe, ayant terminé l'acte, la prenait
-vainement à témoin de l'intérêt de sa lecture, il se pencha sur
-elle, et vit qu'elle dormait. Alors, il sourit, lui baisa doucement les
-cheveux, et, sans bruit, rentra chez lui.
-
-
-
-
-Il retourna puiser dans la bibliothèque des Reinhart. Tous les livres y
-passèrent, pêle-mêle, les uns après les autres. Christophe dévora
-tout. Il avait un tel désir d'aimer le pays de Corinne et de
-l'inconnue, tant d'enthousiasme à dépenser qu'il en trouva l'emploi.
-Même dans des œuvres de second ordre, une page, un mot lui faisait
-l'effet d'une bouffée d'air libre. Il se l'exagérait, surtout quand il
-en parlait à madame Reinhart, qui ne manquait pas de surenchérir. Bien
-qu'elle fût ignorante comme une carpe, elle s'amusait à opposer la
-culture française à la culture allemande, et elle humiliait celle-ci
-au profit de celle-là, pour faire enrager son mari et pour se venger
-des ennuis qu'elle avait à subir de la petite ville.
-
-Reinhart s'indignait. En dehors de sa science, il en était resté aux
-notions enseignées à l'école. Pour lui, les Français étaient des
-gens adroits, intelligents dans les choses pratiques, aimables, sachant
-causer, mais légers, susceptibles, vantards, incapables d'aucun
-sérieux, d'aucun sentiment fort, d'aucune sincérité,--un peuple sans
-musique, sans philosophie, sans poésie, (à part _l'Art Poétique_,
-Béranger, et François Coppée),--le peuple du pathos, des grands
-gestes, de la parole exagérée, et de la pornographie. Il n'avait pas
-assez de mots pour flétrir l'immoralité latine; et, faute de mieux, il
-revenait toujours à celui de _frivolité_, qui, dans sa bouche, comme
-dans celle de ses compatriotes, prenait un sens particulièrement
-désobligeant. Il terminait par le couplet habituel en l'honneur du
-noble peuple allemand,--le peuple moral («_Par là_, dit Herder, _il se
-distingue de tous les autres peuples_»,)--le peuple fidèle (_treues
-Volk... Treu_) cela veut tout dire: sincère, fidèle, loyal, et
-droit--le Peuple par excellence, comme dit Fichte,--la Force allemande,
-symbole de toute justice et de toute vérité,--la Pensée
-allemande,--le _Gemüt_ allemand,--la langue allemande, seule langue
-originale, seule conservée pure, comme la race elle-même,--les femmes
-allemandes, le vin allemand, et le chant allemand... «_L'Allemagne,
-l'Allemagne au-dessus de tout, dans le monde!_»
-
-Christophe protestait. Madame Reinhart s'esclaffait. Ils criaient très
-fort tous les trois. Ils s'entendaient très bien ensemble: ils savaient
-tous les trois qu'ils étaient de bons Allemands.
-
-Christophe venait souvent causer, dîner, se promener avec ses nouveaux
-amis. Lili Reinhart le choyait, lui faisait des soupers succulents: elle
-était enchantée de trouver ce prétexte pour satisfaire sa propre
-gourmandise. Elle avait toutes sortes d'attentions sentimentales et
-culinaires. Pour l'anniversaire de Christophe, elle lui fit une tarte
-sur laquelle étaient plantées vingt bougies, et, au milieu, une petite
-figure en sucre, vêtue à la grecque, qui avait la prétention, de
-représenter Iphigénie, et qui tenait un bouquet. Christophe,
-profondément Allemand, en dépit qu'il en eut, était touché par ces
-manifestations pas très raffinées d'une affection véritable.
-
-Les excellents Reinhart savaient trouver des moyens plus délicats de
-prouver leur active amitié. À l'instigation de sa femme, Reinhart, qui
-lisait à peine les notes de musique, acheta une vingtaine d'exemplaires
-des _Lieder_ de Christophe,--(les premiers qui fussent sortis de la
-boutique de l'éditeur);--il les répandit en Allemagne, de différents
-côtés, parmi ses connaissances universitaires; il en fit envoyer un
-certain nombre à des libraires de Leipzig et de Berlin, avec qui il
-était en relations pour ses ouvrages scolaires. Cette initiative
-touchante et maladroite, dont Christophe ne sut rien, ne donna
-d'ailleurs aucun fruit, pour le moment. Les _Lieder_ envoyés de côté
-et d'autre semblèrent avoir fait long feu: personne n'en parla; et les
-Reinhart, chagrins de cette indifférence, s'applaudissaient d'avoir
-tenu Christophe en dehors de leurs démarches; car il en aurait eu plus
-de peine que de réconfort.--Mais, en réalité, rien ne se perd, comme
-on a tant de fois l'occasion de le constater dans la vie; nul effort ne
-reste vain. On n'en sait rien, pendant des années; puis, un jour, on
-s'aperçoit que la pensée a fait son chemin. Les Lieder de Christophe
-allèrent à petits pas au cœur de quelques braves gens, perdus dans
-leur province, trop timides, ou trop las, pour le lui dire.
-
-Un seul lui écrivit. Deux ou trois mois après les envois de Reinhart,
-Christophe reçut une lettre: émue, cérémonieuse, enthousiaste, de
-formes surannées, elle venait d'une petite ville de Thuringe, et était
-signée «_Universitätsmusikdirektor Professor Dr_ Peter Schulz ».
-
-Ce fut une grande joie pour Christophe, une plus grande encore pour les
-Reinhart, quand il ouvrit chez eux la lettre qu'il avait oubliée deux
-jours dans sa poche. Ils la lurent ensemble. Reinhart échangeait avec
-sa femme des signes d'intelligence, que ne remarquait pas Christophe.
-Celui-ci semblait radieux, quand brusquement Reinhart le vit s'assombrir
-et s'interrompre, au milieu de sa lecture.
-
---Eh bien, pourquoi t'arrêtes-tu? demanda-t-il.
-
-(Ils se tutoyaient déjà.)
-
-Christophe jeta la lettre sur la table, avec colère.
-
---Non, c'est trop fort! dit-il.
-
---Quoi donc?
-
---Lis!
-
-Il tourna le dos à la table, et s'en alla bouder dans un coin.
-
-Reinhart lut, avec sa femme, et ne trouva que les expressions de
-l'admiration la plus éperdue.
-
---Je ne vois pas, dit-il, étonné.
-
---Tu ne vois pas? Tu ne vois pas?...--cria Christophe, en reprenant la
-lettre, et en la lui mettant sous les yeux.--Mais tu ne sais donc pas
-lire? Tu ne vois pas qu'il est aussi un «_Brahmine_»?
-
-Alors seulement, Reinhart remarqua que le _Universitätsmusikdirector_,
-dans une ligne de sa lettre, comparait les _Lieder_ de Christophe à
-ceux de Brahms... Christophe se lamentait:
-
---Un ami! Je trouve enfin un ami!... Et à peine je l'ai gagné que
-je l'ai déjà perdu!...
-
-Il était suffoqué par la comparaison. Si on l'eût laissé faire,
-sur-le-champ, il eût répondu par une lettre de sottises. Ou,
-peut-être, à la réflexion, il se fût cru très sage et très
-généreux, en ne répondant rien du tout. Heureusement, les Reinhart,
-tout en s'amusant de sa mauvaise humeur, l'empêchèrent de commettre
-une absurdité de plus. Ils lui firent écrire un mot de remerciements.
-Mais ce mot, écrit en rechignant, était froid et contraint.
-L'enthousiasme de Peter Schulz n'en fut pas ébranlé: il envoya encore
-deux ou trois lettres, débordantes d'affection. Christophe n'était pas
-un bon épistolier; et, quoiqu'un peu réconcilié avec l'ami inconnu
-par le ton de sincérité qu'il sentait à travers ses lignes, il laissa
-tomber la correspondance. Schulz finit par se taire. Christophe n'y
-pensa plus.
-
-
-
-
-Il voyait maintenant les Reinhart, chaque jour, et souvent plusieurs
-fois par jour. Ils passaient presque toutes leurs soirées ensemble.
-Après une journée, seul, concentré en lui-même, il avait un besoin
-physique de parler, de dire ce qu'il avait en tête, même si on ne le
-comprenait pas, de rire avec ou sans raison, de se dépenser, de se
-détendre.
-
-Il leur faisait de la musique. N'ayant pas d'autre moyen de témoigner
-sa reconnaissance, il se mettait au piano et jouait pendant des heures.
-Madame Reinhart n'était pas du tout musicienne, et elle avait grand
-peine à ne pas bâiller; mais, par sympathie pour Christophe, elle
-feignait de s'intéresser à ce qu'il jouait. Reinhart, sans être
-beaucoup plus musicien, était touché, d'une façon matérielle, par
-certaines pages; et alors, il était remué violemment, jusqu'à en
-avoir les larmes aux yeux: ce qui lui semblait idiot. Le reste du temps,
-rien: c'était du bruit pour lui. Règle générale, d'ailleurs: il
-n'était jamais ému que par ce qu'il y avait de moins bon dans
-l'œuvre,--des passages tout à fait insignifiants.--Ils se persuadaient
-tous deux qu'ils comprenaient Christophe; et Christophe voulait se le
-persuader aussi. Il lui prenait bien de temps en temps une envie
-malicieuse de se moquer d'eux: il leur tendait des pièges, il leur
-jouait des choses qui n'avaient aucun sens, d'ineptes pots-pourris; et
-il leur laissait croire qu'il en était l'auteur. Puis, quand ils
-avaient bien admiré, il leur avouait la farce. Alors, ils se
-méfiaient; et, depuis, quand Christophe prenait des airs mystérieux
-pour leur jouer un morceau, ils s'imaginaient qu'il voulait encore les
-attraper; et ils le critiquaient. Christophe les laissait dire, faisait
-chorus, convenait que cette musique ne valait pas le diable, puis,
-brusquement, s'esclaffait:
-
---Cré coquins! Comme vous avez raison!... C'est de moi!
-
-Il était heureux, comme un roi, de les avoir trompés. Madame Reinhart,
-un peu vexée, venait lui donner une petite tape; mais il riait de si
-bon cœur qu'ils riaient avec lui. Ils ne prétendaient pas à
-l'infaillibilité. Et comme ils ne savaient plus sur quel pied danser,
-Lili Reinhart avait pris le parti de tout critiquer, et son mari de tout
-louer: ainsi, ils étaient bien sûrs que l'un des deux serait toujours
-de l'avis de Christophe.
-
-C'était moins le musicien qui les attirait en Christophe que le bon
-garçon, un peu toqué, affectueux et vivant. Le mal qu'ils avaient
-entendu dire de lui les avait disposés en sa faveur: comme lui, ils
-étaient oppressés par l'atmosphère de la petite ville; comme lui, ils
-étaient francs, ils jugeaient par eux-mêmes, et ils le regardaient
-comme un grand enfant, pas très habile dans la vie et victime de sa
-franchise.
-
-Christophe ne se faisait pas beaucoup d'illusions sur ses nouveaux amis;
-et il était un peu mélancolique de se dire qu'ils ne comprenaient pas
-le plus profond de son être, que jamais ils ne le comprendraient. Mais
-il était sevré d'amitié, et il en avait tant besoin qu'il leur
-gardait une gratitude infinie de vouloir bien l'aimer un peu.
-L'expérience de cette dernière année l'avait instruit: il ne se
-reconnaissait plus le droit d'être difficile. Deux ans plus tôt, il
-n'eût pas été si patient: il se rappelait, avec un remords amusé, sa
-sévérité à l'égard des braves et ennuyeux Euler. Hélas! comme il
-était devenu sage!... Il en soupirait un peu. Une voix secrète lui
-soufflait:
-
---Oui, mais pour combien de temps?
-
-Cela le faisait sourire, et il était consolé.
-
-Que n'eût-il pas donné pour avoir un ami, un seul qui le comprît et
-partageât son âme!--Mais bien qu'il fût tout jeune encore, il avait
-assez d'expérience du monde pour savoir que son vœu était de ceux que
-la vie réalise le plus difficilement, et qu'il ne pouvait prétendre à
-être plus heureux que la plupart des vrais artistes qui l'avaient
-précédé. Il avait appris à connaître l'histoire de quelques-uns
-d'entre eux. Certains livres, empruntés à la bibliothèque de
-Reinhart, lui avaient fait connaître les terribles épreuves par où
-avaient passé les musiciens allemands du dix-septième siècle, et la
-tranquille constance, dont telle de ces grandes âmes,--la plus grande
-de toutes: l'héroïque Schütz,--avait fait preuve, poursuivant
-inébranlablement sa route, au milieu des villes incendiées, des
-provinces englouties par la peste, de la patrie envahie, foulée aux
-pieds par les bandes de toute l'Europe et--le pire--brisée, lassée,
-dégradée par le malheur, n'essayant plus de lutter, indifférente à
-tout, n'aspirant qu'au repos. Il pensait: «Qui aurait le droit de se
-plaindre devant un pareil exemple? Ils n'avaient point de public, ils
-n'avaient point d'avenir; ils écrivaient pour eux seuls et pour Dieu;
-ce qu'ils écrivaient aujourd'hui, le jour qui allait venir peut-être
-l'anéantirait. Cependant, ils continuaient d'écrire, et ils n'étaient
-point tristes: rien ne leur faisait perdre leur bonhomie intrépide; ils
-se satisfaisaient de leur chant, et ils ne demandaient à la vie que de
-vivre, de gagner tout juste leur pain, de se décharger de leur pensée
-dans leur art, et de trouver deux ou trois braves gens, simples, vrais,
-pas artistes, qui sans doute ne les comprenaient pas, mais qui les
-aimaient bonnement.--Comment eût-il osé être plus exigeant? Il y a un
-minimum de bonheur, que l'on peut demander. Mais nul n'a droit à
-davantage: c'est à soi-même de se donner le surplus; les autres ne
-vous le doivent pas.»
-
-Ces pensées le rassérénaient; et il en aimait mieux ses braves amis
-Reinhart. Il ne pensait pas qu'on viendrait lui disputer cette dernière
-affection.
-
-
-
-
-Il comptait sans la méchanceté des petites villes. Leurs rancunes sont
-tenaces,--d'autant plus qu'elles n'ont aucun but. Une bonne haine, qui
-sait ce qu'elle veut, s'apaise quand elle l'a obtenu. Mais des êtres
-malfaisants par ennui ne désarment jamais; car ils s'ennuient toujours.
-Christophe était une proie offerte à leur désœuvrement. Il était
-battu, sans doute; mais il avait l'audace de n'en point paraître
-accablé. Il n'inquiétait plus personne; mais il ne s'inquiétait de
-personne. Il ne demandait rien: on ne pouvait rien contre lui. Il était
-heureux avec ses nouveaux amis, et indifférent à tout ce qu'on disait
-ou pensait de lui. Cela ne pouvait se supporter.--Madame Reinhart
-irritait encore plus. L'amitié qu'elle affichait pour Christophe, à
-l'encontre de toute la ville, semblait, comme son attitude, un défi à
-l'opinion. La bonne Lili Reinhart ne défiait rien, ni personne: elle ne
-pensait pas à provoquer les autres; elle faisait ce qui lui semblait
-bon, sans demander l'avis des autres. C'était la pire provocation.
-
-On était à l'affût de leurs gestes. Ils ne se méfiaient point. L'un
-extravagant et l'autre écervelée, ils manquaient de prudence, quand
-ils sortaient ensemble, ou même, à la maison, quand, le soir, ils
-causaient et riaient, accoudés au balcon. Ils se laissaient aller
-innocemment à une familiarité de manières, qui devait fournir un
-aliment à la calomnie.
-
-Un matin, Christophe reçut une lettre anonyme. On l'accusait, en termes
-bassement injurieux, d'être l'amant de madame Reinhart. Les bras lui en
-tombèrent. Jamais il n'avait eu la moindre pensée, même de flirt,
-avec elle: il était trop honnête; il avait pour l'adultère une
-horreur puritaine: la seule idée de ce partage malpropre lui causait
-une répulsion. Prendre la femme d'un ami lui eût semblé un crime; et
-Lili Reinhart eût été la dernière personne du monde avec qui il eût
-été tenté de le commettre: la pauvre femme n'était point belle, il
-n'aurait même pas eu l'excuse d'une passion.
-
-Il retourna chez ses amis, honteux et gêné. Il trouva la même gêne.
-Chacun d'eux avait reçu une lettre analogue; mais ils n'osaient pas se
-le dire; et, tous trois, s'observant l'un l'autre et s'observant
-soi-même, ils n'osaient plus ni bouger, ni parler, et ne faisaient que
-des sottises. Si l'insouciance naturelle de Lili Reinhart reprenait le
-dessus, un moment, si elle se remettait à rire et dire des
-extravagances, brusquement un regard de son mari, ou de Christophe,
-l'interloquait; le souvenir de la lettre lui traversait l'esprit; elle
-se troublait; Christophe et Reinhart se troublaient aussi. Et chacun
-pensait:
-
---Les autres ne savent-ils pas?
-
-Cependant, ils ne s'en disaient rien et tâchaient de vivre comme avant.
-
-Mais les lettres anonymes continuèrent, de plus en plus insultantes,
-ordurières; elles les jetaient dans un état d'énervement et de honte
-intolérable. Ils se cachaient, quand ils les recevaient, et ils
-n'avaient pas la force de les brûler sans les lire: ils les ouvraient
-d'une main tremblante; le cœur leur manquait en dépliant la page; et,
-quand ils y lisaient ce qu'ils craignaient d'y lire, avec quelque
-variation nouvelle sur le même thème,--inventions ingénieuses et
-ignobles d'un esprit appliqué à nuire,--ils en pleuraient tout bas.
-Ils s'épuisaient à chercher quel pouvait être le misérable, qui
-s'attachait à les poursuivre.
-
-Un jour, madame Reinhart, à bout de forces, avoua à son mari la
-persécution dont elle était victime; et il lui avoua, les larmes aux
-yeux, qu'il la subissait aussi. En parleraient-ils à Christophe? Ils
-n'osaient. Il fallait l'avertir pourtant, afin qu'il fût prudent.--Dès
-les premiers mots que madame Reinhart lui dit, en rougissant, elle vit
-avec consternation que Christophe recevait aussi des lettres. Cet
-acharnement dans la méchanceté les affola. Madame Reinhart ne douta
-plus que la ville entière ne fût dans le secret. Au lieu de se
-soutenir mutuellement, ils achevèrent de se démoraliser. Ils ne
-savaient que faire. Christophe parlait d'aller casser la tête à
-quelqu'un.--Mais à qui? Et puis, ce serait alors que les calomnies
-auraient beau jeu!... Mettre la police au courant des lettres? Ce serait
-rendre publiques leurs insinuations... Faire semblant de les ignorer? Ce
-n'était plus possible. Leurs rapports d'amitié étaient maintenant
-troublés. Reinhart avait beau avoir une foi absolue en l'honnêteté de
-sa femme et de Christophe: il les soupçonnait malgré lui. Il sentait
-la dégradante absurdité des ses soupçons; il s'imposait de laisser
-seuls ensemble Christophe et sa femme. Mais il souffrait; et sa femme le
-voyait bien.
-
-Pour elle, ce fut encore pis. Jamais elle n'avait pensé à flirter avec
-Christophe, pas plus que Christophe avec elle. Les calomnies lui
-insinuèrent la ridicule idée que Christophe, après tout, avait
-peut-être pour elle un sentiment amoureux; et, bien qu'il fût à cent
-lieues de lui en rien montrer, elle crut bon de s'en défendre, non par
-des allusions précises, mais par des précautions maladroites, que
-Christophe ne comprit pas d'abord, et qui, lorsqu'il comprit, le mirent
-hors de lui. C'était bête a pleurer! Lui, amoureux de cette brave
-petite bourgeoise, bonne, laide et commune!... Et qu'elle le crût!...
-Et qu'il ne pût pas se défendre, lui dire, dire au mari:
-
---Allons donc! Soyez tranquilles! Il n'y a pas de danger!...
-
-Mais non, il ne pouvait pas offenser ces excellentes gens. Et il se
-rendait compte, d'ailleurs, que si elle se défendait d'être aimée par
-lui, c'était qu'elle commençait secrètement à l'aimer: les lettres
-anonymes avaient eu ce beau résultat de lui en avoir soufflé l'idée
-sotte et romanesque.
-
-La situation était devenue si pénible et si niaise qu'il n'était plus
-possible de continuer. Lili Reinhart, qui, en dépit de ses forfanteries
-de langage, n'avait aucune force de caractère, perdit la tête devant
-l'hostilité sourde de la ville. Ils se donnèrent des prétextes
-honteux pour ne plus se voir:
-
-«Madame Reinhart était souffrante... Reinhart avait à travailler...
-Ils s'absentaient pour quelques jours...»
-
-Mensonges maladroits, que le hasard prenait un malin plaisir à démasquer.
-
-Plus franc, Christophe dit:
-
---Séparons-nous, mes pauvres amis. Nous ne sommes pas de force.
-
-Les Reinhart pleurèrent.--Mais ce fut un soulagement pour eux, après
-qu'ils eurent rompu.
-
-La ville pouvait triompher. Cette fois, Christophe était bien seul.
-Elle lui avait volé jusqu'au dernier souffle d'air:--l'affection, si
-humble soit-elle, sans laquelle aucun cœur ne peut vivre.
-
-
-
-
-[Footnote 1: Sobriquet, sous lequel des pamphlétaires allemands
-désignaient entre eux le Kaiser.]
-
-[Footnote 2: Les anthologies de la littérature française, que
-Jean-Christophe emprunte à la bibliothèque de ses amis Reinhart, sont:
-
-I.--_Choix de lectures françaises à l'usage des écoles secondaires_, par
-HUBERT H. WINGERATH, docteur en philosophie, directeur de l'École réale
-Saint-Jean à Strasbourg.--Deuxième partie: classes moyennes.--7e édition,
-1902. Dumont-Schauberg.
-
-II.--L. HERBIG et G. F. BURGUY: _La France littéraire_, remaniée par
-F. TENDERING, directeur du Real-Gymnasium des Johanneums, Hambourg.--1904.
-Brunswick.]
-
-
-
-
-_TROISIÈME PARTIE_
-
-
-LA DÉLIVRANCE
-
-
-Il n'avait plus personne. Tous ses amis avaient disparu. Le cher
-Gottfried, qui lui était venu en aide à des heures difficiles et dont
-il aurait eu tant besoin en ce moment, était parti depuis des mois, et
-cette fois, pour toujours. Un soir de l'été dernier, une lettre,
-écrite d'une grosse écriture, et qui portait l'adresse d'un village
-lointain, avait appris à Louisa que son frère était mort, dans une de
-ces tournées vagabondes que le petit colporteur s'obstinait à
-continuer, malgré sa mauvaise santé. On l'avait enterré là-bas, dans
-le cimetière du pays. La dernière amitié virile et sereine, qui eût
-été capable de soutenir Christophe, s'était engloutie dans le
-gouffre. Il restait seul, avec sa mère vieillie et indifférente à sa
-pensée,--qui ne pouvait que l'aimer, qui ne le comprenait pas. Autour
-de lui, l'immense plaine allemande, l'océan morne. À chaque effort
-pour en sortir, il s'enfonçait davantage. La ville ennemie le regardait
-se noyer...
-
-Comme il se débattait, dans un éclair lui apparut, au milieu de sa
-nuit, l'image de Hassler, le grand musicien qu'il avait tant aimé,
-quand il était enfant, et dont la gloire maintenant rayonnait sur tout
-le pays allemand. Il se souvint des promesses que Hassler lui avait
-faites autrefois. Et il se raccrocha aussitôt à cette épave avec une
-vigueur désespérée. Hassler pouvait le sauver! Hassler devait le
-sauver! Que lui demandait-il? Ni secours, ni argent, ni aide
-matérielle. Rien, sinon qu'il le comprît. Hassler avait été
-persécuté comme lui. Hassler était un homme libre. Il comprendrait un
-homme libre, que la médiocrité allemande poursuivait de ses rancunes
-et tachait d'écraser. Ils combattaient le même combat.
-
-Aussitôt qu'il eut cette idée, il l'exécuta. Il prévint sa mère
-qu'il serait absent, huit jours; et il prit, le soir même, le train
-pour la grande ville du nord de l'Allemagne, où Hassler était
-_Kapellmeister._ Il ne pouvait plus attendre. C'était le dernier effort
-pour respirer.
-
-
-
-
-Hassler était célèbre. Ses ennemis n'avaient pas désarmé; mais ses
-amis criaient qu'il était le plus grand musicien présent, passé, et
-futur. Il était entouré de partisans et de dénigrants également
-absurdes. Comme il n'était pas d'une forte trempe, il avait été aigri
-par ceux-ci, et amolli par ceux-là. Il mettait toute son énergie à
-faire ce qui était désagréable à ses critiques et pouvait les faire
-crier; il était comme un gamin qui joue des niches. Ces niches étaient
-souvent du goût le plus détestable: non seulement, il employait son
-talent prodigieux à des excentricités musicales, qui faisaient
-hérisser les cheveux sur la tête des pontifes; mais il manifestait une
-prédilection taquine pour des textes baroques, pour des sujets
-bizarres, pour des situations équivoques et scabreuses, en un mot, pour
-tout ce qui pouvait blesser le bon sens et la décence ordinaires. Il
-était content, quand le bourgeois hurlait; et le bourgeois ne s'en
-faisait pas faute. L'empereur même, qui se mêlait d'art, avec
-l'insolente présomption des parvenus et des princes, regardait comme un
-scandale public la renommée de Hassler et ne laissait échapper aucune
-occasion de manifester à ses œuvres effrontées une indifférence
-méprisante. Hassler, enragé et enchanté de cette auguste opposition,
-qui, pour les partis avancés de l'art allemand, était presque devenue
-une consécration, continuait de plus belle à casser les vitres. À
-chaque nouvelle sottise, les amis s'extasiaient et criaient au génie.
-
-La coterie de Hassler se composait surtout de littérateurs, de peintres,
-et de critiques décadents, qui avaient assurément le mérite de représenter
-le parti de la révolte contre la réaction--éternellement menaçante
-dans l'Allemagne du Nord--de l'esprit piétiste et de la morale d'État;
-mais leur indépendance s'était exaspérée, dans la lutte, jusqu'au
-ridicule, dont ils n'avaient pas conscience; car si beaucoup d'entre
-eux ne manquaient point d'un talent assez âpre, ils avaient peu
-d'intelligence, et encore moins de goût. Ils ne pouvaient plus sortir
-de l'atmosphère factice, qu'ils s'étaient fabriquée; et, comme tous les
-cénacles, ils avaient fini par perdre entièrement le sens de la vie
-réelle. Ils faisaient loi pour eux-mêmes et pour les centaines de
-nigauds qui lisaient leurs revues et acceptaient bouche bée tout ce
-qu'il leur plaisait d'édicter. Leur adulation avait été funeste à Hassler,
-en le rendant trop complaisant pour lui. Il acceptait sans examen toutes
-les idées musicales qui lui passaient par la tête; et il était intimement
-persuadé que, quoi qu'il pût écrire d'inférieur à lui-même,
-c'était supérieur encore au reste des musiciens. De ce que cette
-pensée fût malheureusement trop vraie dans la plupart des cas, il ne
-s'ensuivait pas qu'elle fût très saine et propre à faire naître les
-grandes œuvres. Hassler avait au fond un parfait mépris pour tous,
-amis et ennemis; et ce mépris amer et goguenard s'étendait à
-lui-même et à toute la vie. Il s'enfonçait d'autant plus dans son
-scepticisme ironique qu'il avait cru autrefois a une quantité de choses
-généreuses et naïves. N'ayant pas eu la force de les défendre contre
-la lente destruction des jours, ni l'hypocrisie de se persuader qu'il
-croyait à ce qu'il ne croyait plus, il s'acharnait à en persifler le
-souvenir. Il avait une nature d'Allemand du Sud, indolente et molle, peu
-faite pour résister à l'excès de la fortune ou de l'infortune, du
-chaud ou du froid, et qui a besoin, pour conserver son équilibre, d'une
-température modérée. Il s'était laissé aller, d'une façon
-insensible, à jouir paresseusement de la vie: il aimait la bonne
-chère, les lourdes boissons, les flâneries oisives, et les molles
-pensées. Son art s'en ressentait, quoiqu'il fût trop bien doué pour
-que des étincelles de génie n'éclatassent pas encore au milieu de sa
-musique lâchée, qui s'abandonnait au goût de la mode. Nul ne sentait
-mieux que lui sa déchéance. À vrai dire, il était le seul qui la
-sentît,--à de rares moments, que, naturellement, il évitait. Alors,
-il était misanthrope, absorbé par ses humeurs noires, ses
-préoccupations égoïstes, ses soucis de santé,--indifférent à tout
-ce qui avait excité autrefois son enthousiasme ou sa haine.
-
-
-
-
-Tel était l'homme auprès de qui Jean-Christophe venait chercher un
-réconfort. Avec quel espoir il arriva, par un matin froid et pluvieux,
-dans la ville où vivait celui qui, à ses yeux, symbolisait en art
-l'esprit d'indépendance! Il attendait de lui la parole d'amitié et de
-vaillance, dont il avait besoin pour continuer l'ingrate et nécessaire
-bataille que tout véritable artiste doit livrer au monde, jusqu'à son
-dernier souffle, sans désarmer un seul jour: car, comme l'a dit
-Schiller, «_la seule relation avec le public, dont on ne se repente
-jamais,--c'est la guerre._»
-
-Christophe était si impatient qu'il prit à peine le temps de déposer
-son sac dans le premier hôtel venu, près de la gare, avant de courir
-au théâtre, pour s'informer de l'adresse de Hassler. Hassler habitait
-assez loin du centre, dans un faubourg de la ville. Christophe prit un
-tram électrique, en mordant à belles dents un petit pain. Sou cœur
-battait, en approchant du but.
-
-Le quartier où Hassler avait élu domicile était bâti dans cette
-étrange architecture nouvelle, où la jeune Allemagne déverse une
-barbarie érudite, qui s'épuise en laborieux efforts pour avoir du
-génie. Au milieu de la ville banale, aux rues droites et sans
-caractère, s'élevaient brusquement des hypogées d'Égypte, des
-chalets norvégiens, des cloîtres, des bastions, des pavillons
-d'Exposition universelle, des maisons ventrues, culs-de-jatte,
-enfoncées dans la terre, avec une face inerte, un œil unique, énorme,
-des grilles de cachot, des portes écrasées de sous-marins, des
-cerceaux de fer, des cryptogrammes d'or dans les barreaux des fenêtres
-grillées, des monstres vomissants au-dessus de la porte d'entrée, des
-carreaux de faïence bleue, plaqués par-ci, par-là, partout où on ne
-les attendait pas, des mosaïques bariolées, représentant Adam et
-Ève, des toits couverts en tuiles de couleurs disparates; des
-maisons-châteaux forts, au dernier étage crénelé, avec des animaux
-difformes sur le faîte, pas de fenêtre d'un côté, puis tout d'un
-coup, une suite de trous béants, carrés, rectangulaires, des sortes de
-blessures; de grands pans de murs vides, d'où surgissait
-soudain,--étayé sur des cariatides nibelungesques,--un balcon massif
-à une seule fenêtre: perçant sa rampe de pierre, émergeaient deux
-têtes pointues de vieillards barbus et chevelus, des hommes-poissons de
-Bœcklin. Sur le fronton d'une de ces prisons, une maison pharaonesque,
-à un étage bas, avec deux colosses nus à l'entrée, l'architecte
-avait écrit:
-
-
-«_Que l'artiste montre son univers,
-Qui jamais ne fut et jamais ne sera!_»
-
-_Seine Welt zeige der Künstler
-Die niemals war noch jemals sein wird!_
-
-
-Christophe, uniquement absorbé par l'idée de Hassler, regardait avec
-des yeux ahuris et n'essayait point de comprendre. Il arriva h la maison
-qu'il cherchait, une des plus simples,--en style carolingien. À
-l'intérieur, un luxe cossu et banal; dans l'escalier, une atmosphère
-lourde de calorifère surchauffé; un ascenseur étroit, dont Christophe
-ne profita point, pour avoir le temps de se préparer à sa visite, en
-montant les quatre étages, à petits pas, les jambes fléchissantes, le
-cœur tremblant d'émotion. Durant ce court trajet, son ancienne
-entrevue avec Hassler, son enthousiasme d'enfant, l'image de
-grand-père, lui revinrent à l'esprit, comme si c'était hier.
-
-Il était près de onze heures, quand il sonna a la porte. Il fut reçu
-par une soubrette délurée, aux façons de _serva padrona_, qui le
-dévisagea avec impertinence, et commença par déclarer que «Monsieur
-ne pouvait pas recevoir, parce que Monsieur était fatigué». Puis, le
-naïf désappointement qui se peignit sur la figure de Christophe
-l'amusa sans doute; car, après avoir terminé l'examen indiscret
-qu'elle faisait de toute sa personne, elle s'adoucit brusquement, fit
-entrer Christophe dans le cabinet de Hassler, et dit qu'elle allait
-faire en sorte que Monsieur le reçût. Là-dessus, elle lui décocha
-une petite œillade, et ferma la porte.
-
-Il y avait aux murs quelques peintures impressionnistes et des gravures
-galantes du dix-huitième siècle français: car Hassler prétendait se
-connaître à tous les arts; et il associait dans son goût Manet et
-Watteau, selon les indications qu'il avait reçues du cénacle. Le même
-mélange de styles se montrait dans l'ameublement, où un fort beau
-bureau Louis XV était encadré de fauteuils «art nouveau», et d'un
-divan oriental, avec une montagne de coussins multicolores. Les portes
-étaient ornées de glaces; et une bibeloterie japonaise couvrait les
-étagères et le dessus de la cheminée, où trônait le buste de
-Hassler. Dans une coupe, sur un guéridon, s'étalaient une profusion de
-photographies de chanteuses, d'admiratrices et d'amis, avec des mots
-d'esprit et des exclamations enthousiastes. Un désordre incroyable
-régnait sur le bureau; le piano était ouvert; de la poussière sur les
-étagères; des cigares à demi brûlés traînaient dans tous les
-coins...
-
-Christophe entendit, dans la chambre voisine, une voix maussade qui
-grognait; le verbe tranchant de la petite bonne lui répliquait. Il
-était clair que Hassler manifestait peu d'enthousiasme à se montrer.
-Il était clair aussi que la demoiselle avait mis sous son bonnet que
-Hassler se montrerait; et elle ne se gênait pas pour lui répondre avec
-une extrême familiarité: sa voix aiguë perçait les murs. Christophe
-était mal à l'aise d'entendre certaines remarques qu'elle faisait à
-son maître. Mais celui-ci ne s'en affectait point. Au contraire! on
-eût dit que ces impertinences l'amusaient; et tout en continuant de
-grogner, il gouaillait la fille et prenait plaisir à l'exciter. Enfin
-Christophe entendit une porte s'ouvrir, et, toujours grognant et
-goguenardant, Hassler qui venait en traînant les pieds.
-
-Il entra. Christophe eut un serrement de cœur. Il le reconnaissait.
-Plût à Dieu qu'il ne l'eût pas reconnu! C'était bien Hassler, et ce
-n'était plus lui. Il avait toujours son grand front sans une ride, son
-visage sans un pli, comme celui d'un enfant; mais il était chauve,
-empâté, le teint jaune, l'air endormi, la lèvre inférieure un peu
-pendante, la bouche ennuyée et boudeuse. Il voûtait les épaules,
-enfonçait ses deux mains dans les poches de son veston débraillé, et
-traînait des savates aux pieds; sa chemise formait un bourrelet
-au-dessus de sa culotte, qu'il n'avait même pas achevé de boutonner.
-Il regarda Christophe de ses yeux somnolents, qui ne s'éclairèrent
-pas, quand le jeune homme eut balbutié son nom. Il fit un salut
-automatique, sans parler, indiqua de la tête un siège à Christophe,
-et s'affaissa, avec un soupir, sur le divan, dont il empila les coussins
-autour de lui. Christophe répétait:
-
---J'ai déjà eu l'honneur... Vous aviez eu la bonté.... Je suis
-Christophe Krafft...
-
-Hassler, enfoncé dans le divan, ses longues jambes croisées, ses mains
-maigres jointes sur son genou droit, relevé à la hauteur du menton,
-répliqua:
-
---Connais pas.
-
-Christophe, la gorge contractée, entreprit de lui rappeler leur
-ancienne rencontre. En n'importe quelle circonstance, il lui eût été
-difficile de parler de ces souvenirs intimes; ici, ce lui était une
-torture: il s'embrouillait dans ses phrases, ne trouvait pas ses mots,
-disait des choses absurdes, qui le faisaient rougir. Hassler le laissait
-patauger, sans cesser de le fixer de ses yeux vagues et indifférents.
-Quand Christophe fut arrivé au bout de son récit, Hassler continua un
-instant de balancer son genou, en silence, comme s'il attendait que
-Christophe continuât. Puis, il dit:
-
---Oui... Cela ne nous rajeunit pas... et s'étira.
-
-Après avoir bâillé, il ajouta:
-
---... Demande pardon... Pas dormi... Soupé au théâtre, cette nuit...
-et bâilla de nouveau.
-
-Christophe espérait que Hassler ferait une allusion à ce qu'il venait
-de lui raconter; mais Hassler, que toute cette histoire n'avait
-aucunement intéressé, n'en parla plus; et il n'adressa nulle question
-à Christophe sur sa vie. Quand il eut fini de bâiller, il lui demanda:
-
---Il y a longtemps que vous êtes à Berlin?
-
---Je suis arrivé ce matin, dit Christophe.
-
---Ah! fit Hassler, sans s'étonner autrement. Quel hôtel?
-
-Sans paraître écouter la réponse, il se souleva paresseusement,
-atteignit un bouton électrique, et sonna.
-
---Permettez, fit-il.
-
-La petite bonne parut, avec son air impertinent.
-
---Kitty, dit il, est-ce que tu as la prétention de me faire passer
-de déjeuner, aujourd'hui?
-
---Vous ne pensez pourtant pas, dit-elle, que je vais vous apporter votre
-manger ici, pendant que vous avez quelqu'un?
-
---Pourquoi donc pas? fit-il en désignant Christophe, d'un clignement
-d'œil railleur. Il me nourrit l'esprit; je vais nourrir le corps.
-
---Est-ce que vous n'avez pas honte de faire assister à votre repas,
-comme une bête dans une ménagerie?
-
-Hassler, au lieu de se fâcher, se mit à rire, et corrigea:
-
---Comme une bête en ménage...
-
---Apporte toujours, continua-t-il, je mangerai la honte avec.
-
-Elle se retira, en haussant les épaules.
-
-Christophe, voyant que Hassler ne cherchait toujours pas à s'informer
-de ce qu'il faisait, tâcha de renouer l'entretien. Il parla de la
-difficulté de la vie en province, de la médiocrité des gens, de leur
-étroitesse d'esprit, de l'isolement où on était. Il s'efforçait de
-l'intéresser à sa détresse morale. Mais Hassler, affalé dans le
-divan, la tête renversée en arrière sur un coussin et les yeux à
-demi fermés, le laissait parler, semblant ne pas écouter: ou bien il
-soulevait un moment ses paupières et lançait quelques mots d'une
-ironie froide, une saillie bouffonne sur les gens de province, qui
-coupait net les tentatives de Christophe pour parler plus
-intimement.--Kitty était revenue avec le plateau du déjeuner: café,
-beurre, jambon, etc. Elle le déposa, boudeuse, sur le bureau, au milieu
-des papiers en désordre. Christophe attendit qu'elle fût ressortie,
-pour reprendre son douloureux récit, qu'il avait tant de peine à
-suivre.
-
-Hassler avait attiré a lui le plateau; il se versa le café, y trempa
-les lèvres; puis, familier et bonhomme, un peu méprisant, il
-interrompit Christophe au milieu d'une phrase, pour lui offrir:
-
---Une tasse?
-
-Christophe refusa. Il s'évertuait à renouer le fil de sa phrase; mais,
-de plus en plus démonté, il ne savait plus ce qu'il disait. Il était
-distrait par le spectacle de Hassler, qui, son assiette sous le menton,
-se bourrait, comme un enfant, de tartines beurrées et de tranches de
-jambon, qu'il tenait avec ses doigts. Il réussit pourtant à raconter
-qu'il composait, qu'il avait fait jouer une ouverture pour la _Judith_
-de Hebbel. Hassler écoutait distraitement:
-
---_Was?_ (Quoi?) demanda-t-il.
-
-Christophe répéta le titre.
-
---_Ach! so, so!_ (Ah! bon, bon!) fit Hassler, en trempant sa tartine
-et ses doigts dans sa tasse.
-
-Ce fut tout.
-
-Christophe, découragé, était sur le point de se lever et de partir;
-mais il pensa à ce long voyage fait en vain; et, ramassant son courage,
-il proposa à Hassler, en balbutiant, de lui jouer quelques-unes de ses
-œuvres. Aux premiers mots, Hassler l'arrêta:
-
---Non, non, je n'y connais rien, dit-il avec son ironie goguenarde et un
-peu insultante. Et puis, je n'ai pas le temps.
-
-Christophe en eut les larmes aux yeux. Mais il s'était juré de ne pas
-sortir de là, sans avoir l'avis de Hassler sur ses compositions. Il dit
-avec un mélange de confusion et de colère:
-
---Je vous demande pardon; mais vous m'avez promis autrefois de
-m'entendre; je suis venu uniquement pour cela, du fond de l'Allemagne:
-vous m'entendrez.
-
-Hassler, qui n'était pas habitué à ces façons, regarda le jeune
-homme gauche, furieux, rougissant, près de pleurer: cela l'amusa;
-haussant les épaules avec lassitude, il lui montra le piano du doigt,
-et dit, d'un air de résignation comique:
-
---Alors!... Allons-y!...
-
-Là-dessus, il s'enfonça dans son divan, comme un homme qui va faire
-une somme, bourra les coussins à coups de poing, les disposa sous ses
-bras étendus, ferma les yeux à demi, les rouvrit un instant pour
-évaluer les dimensions du rouleau de musique que Christophe avait sorti
-d'une de ses poches, poussa un petit soupir, et se disposa à écouter
-avec ennui.
-
-Christophe, intimidé et mortifié, commença à jouer. Hassler ne tarda
-pas à rouvrir l'œil et l'oreille, avec l'intérêt professionnel de
-l'artiste qui est repris, malgré lui, par une belle chose. D'abord, il
-ne dit rien, et resta immobile; mais ses yeux devinrent moins vagues, et
-ses lèvres boudeuses remuaient. Puis, il se réveilla tout à fait,
-grognant son étonnement et son assentiment. C'étaient des
-interjections inarticulées; mais le ton ne laissait aucun doute sur ce
-qu'il pensait; et Christophe en éprouvait un bien-être inexprimable.
-Hassler ne songeait plus à calculer le nombre de pages qui étaient
-jouées et celles qui restaient à jouer. Quand Christophe avait fini un
-morceau, il disait:
-
---Après!... Après!...
-
-Il commençait à faire usage du langage humain.
-
---Bon, cela! Bon!... (s'exclamait-il). Fameux!... Effroyablement fameux!
-(_Schrecklich famos!_)... Mais que diable! (grommelait-il, stupéfait),
-qu'est-ce que c'est que ça?
-
-Il s'était redressé sur son siège, penchait la tête en avant, se
-faisait un cornet avec sa main, se parlait à lui-même, riait de
-contentement, et, à certaines curiosités d'harmonies, tirait
-légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres. Une
-modulation inattendue eut un tel effet sur lui qu'il se leva
-brusquement, avec une exclamation, et vint s'asseoir au piano, à côté
-de Christophe. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir que Christophe fût
-là. Il ne s'occupait que de la musique; et, quand le morceau fut fini,
-il saisit le cahier, se mit à relire la page, puis lut les pages
-suivantes, continuant de monologuer son admiration et sa surprise, comme
-s'il eût été seul dans la chambre:
-
---Que le diable!... (faisait-il). Où cet animal a-t-il trouvé cela?...
-
-Repoussant Christophe de l'épaule, il joua lui-même certains passages.
-Il avait au piano de charmants doigts, très doux, caressants et
-légers. Christophe regarda ses mains fines, longues, bien soignées,
-d'un aristocratisme un peu maladif, qui ne répondait pas au reste de la
-personne. Hassler s'arrêtait à certains accords, les répétait, en
-clignant de l'œil et faisant claquer sa langue; il bourdonnait avec ses
-lèvres, imitant la sonorité des instruments, et il continuait
-d'entremêler à cette musique ses apostrophes, où il y avait à la
-fois du plaisir et du dépit: il ne pouvait se défendre d'une secrète
-irritation, d'une jalousie inavouée; et, en même temps, il jouissait
-avidement.
-
-Bien qu'il persistât à se parler à lui seul, comme si Christophe
-n'existait pas, Christophe, rouge de plaisir, ne pouvait s'empêcher de
-prendre pour son compte les exclamations de Hassler; et il expliquait ce
-qu'il avait voulu faire. Hassler sembla d'abord ne faire aucune
-attention à ce que le jeune homme disait, et poursuivit ses réflexions
-à voix haute; puis, certains mots de Christophe le frappèrent, et il
-se tut, les yeux toujours fixés sur le cahier de musique, qu'il
-feuilletait, en écoutant, sans avoir l'air d'écouter. Christophe, de
-son côté, s'animait peu à peu; et il finit par se confier tout à
-fait: il parlait avec une excitation naïve de ses projets et de sa vie.
-
-Hassler, silencieux, était repris par son ironie. Il s'était laissé
-retirer le cahier des doigts; le coude appuyé sur la tablette du piano
-et le front dans la main, il regardait Christophe qui lui commentait son
-œuvre avec une ardeur et un trouble juvéniles. Et il souriait
-amèrement, en pensant à ses propres débuts, à ses espoirs, aux
-espoirs de Christophe, et aux déboires qui l'attendaient.
-
-Christophe parlait, les yeux baissés, dans la crainte de ne plus savoir
-ce qu'il avait à dire. Le silence de Hassler l'encourageait. Il sentait
-que Hassler l'observait, qu'il ne perdait pas une de ses paroles; il lui
-semblait avoir brisé la glace qui les séparait, et son cœur
-rayonnait. Quand il eut fini, il leva la tête avec timidité,--avec
-confiance aussi,--et regarda Hassler. Toute sa joie naissante gela d'un
-coup, comme les pousses trop précoces, quand il vit les yeux mornes et
-railleurs sans bonté qui le fixaient. Il se tut.
-
-Après une pause glaciale, Hassler parla, d'une voix sèche. Il avait de
-nouveau changé: il affectait une sorte de dureté pour le jeune homme;
-il persiflait cruellement ses projets, ses espoirs de succès, comme
-s'il eût voulu se persifler lui-même, puisqu'il se retrouvait en lui.
-Il s'acharnait froidement à détruire sa foi dans la vie, sa foi dans
-l'art, sa foi en soi. Il se donna lui-même en exemple, avec amertume,
-parlant de ses œuvres d'aujourd'hui, d'une façon insultante.
-
---Des cochonneries! dit-il. C'est ce qu'il faut pour ces cochons. Est-ce
-que vous croyez qu'il y a dix personnes au monde, qui aiment la musique?
-Est-ce qu'il y en a une seule?
-
---Il y a moi! dit Christophe, avec emportement.
-
-Hassler le regarda, haussa les épaules, et dit d'une voix lassée:
-
---Vous serez comme les autres. Vous ferez comme les autres. Vous
-penserez à arriver, à vous amuser, comme les autres... Et vous aurez
-raison...
-
-Christophe essaya de protester; mais Hassler lui coupa la parole, et,
-reprenant son cahier, se mit à critiquer aigrement les œuvres qu'il
-louait tout à l'heure. Non seulement il relevait avec une dureté
-blessante les négligences réelles, les incorrections d'écriture, les
-fautes de goût ou d'expression, qui avaient échappé au jeune homme;
-mais il lui faisait des critiques absurdes, des critiques comme en eût
-pu faire le plus étroit et le plus arriéré des musiciens, dont
-lui-même, Hassler, avait eu, toute sa vie, à souffrir. Il demandait à
-quoi tout cela rimait. Il ne critiquait même plus, il niait: on eût
-dit qu'il s'efforçait d'effacer haineusement l'impression que ces
-œuvres lui avaient faite, en dépit de lui-même.
-
-Christophe, consterné, n'essayait pas de répondre. Comment répondre
-à des absurdités, qu'on rougit d'entendre dans la bouche de quelqu'un
-qu'on estime et qu'on aime? Au reste, Hassler n'écoutait rien. Il
-restait là, buté, le cahier fermé entre les mains, les yeux sans
-expression, la bouche amère. À la fin, il dit, comme si de nouveau il
-avait oublié la présence de Christophe:
-
---Ah! la pire misère, c'est qu'il n'y a pas un homme, pas un qui
-soit capable de vous comprendre!
-
-Christophe se sentit transpercé d'émotion; il se retourna brusquement,
-posa sa main sur la main de Hassler, et, le cœur plein d'amour, il répéta:
-
---Il y a moi!
-
-Mais la main de Hassler ne bougea point; et si quelque chose dans son
-cœur tressaillit, une seconde, à ce cri juvénile, aucune lueur ne
-brilla dans ses yeux éteints, qui regardèrent Christophe. L'ironie et
-l'égoïsme prirent le dessus. Il esquissa un mouvement du buste,
-cérémonieux et comique, pour saluer:
-
---Très honoré! dit-il.
-
-Il pensait:
-
---Je m'en fiche bien! Crois-tu que ce soit pour toi que j'ai perdu
-ma vie?
-
-Il se leva, jeta le cahier sur le piano, et, de ses longues jambes qui
-flageolaient, s'en alla reprendre sa place sur le divan. Christophe, qui
-avait saisi sa pensée et qui en avait senti l'insultante blessure,
-essayait fièrement de répondre que l'on n'a pas besoin d'être compris
-de tous: certaines âmes à elles seules valent un peuple tout entier;
-elles pensent pour lui; et, ce qu'elles ont pensé, il faudra qu'il le
-pense.--Mais Hassler n'écoutait plus. Il était retombé dans son
-apathie, causée par l'affaiblissement de la vie qui s'endormait en lui.
-Christophe, trop sain pour comprendre ce revirement subit, sentait
-vaguement que la partie était perdue; mais il ne pouvait s'y résigner,
-après avoir été si près de la croire gagnée. Il faisait des efforts
-désespérés pour ranimer l'attention de Hassler; il avait repris son
-cahier de musique, et cherchait à expliquer la raison des
-irrégularités, que Hassler avait notées. Hassler, enfoncé dans le
-sofa, gardait un silence morne; il n'approuvait, ni ne contredisait: il
-attendait que ce fût fini.
-
-Christophe vit qu'il n'avait plus rien à faire ici. Au milieu d'une
-phrase, il s'arrêta. Il roula son cahier, et se leva. Hassler se leva
-aussi. Christophe, honteux et intimidé, s'excusait en balbutiant.
-Hassler, s'inclinant légèrement, avec une certaine distinction
-hautaine et ennuyée, lui tendit la main, froidement, poliment, et
-l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée, sans un mot pour le retenir,
-ou pour l'inviter à revenir.
-
-
-
-
-Christophe se retrouva dans la rue, anéanti. Il allait au hasard.
-Après avoir suivi machinalement deux ou trois rues, il se trouva à la
-station du tram, qui l'avait amené. Il le reprit, sans penser à ce
-qu'il faisait. Il s'affaissa sur la banquette, les bras, les jambes
-cassés. Impossible de réfléchir, de rassembler ses idées: il ne
-pensait à rien. Il avait peur de regarder en lui. C'était le vide. Ce
-vide était autour de lui, dans cette ville; il ne pouvait plus y
-respirer: le brouillard, les maisons massives l'étouffaient. Il n'avait
-plus qu'une idée: fuir, fuir au plus vite,--comme si, en se sauvant de
-la ville, il devait y laisser l'amère désillusion qu'il y avait
-trouvée.
-
-Il retourna à son hôtel. Il n'était pas midi et demi. Il y avait deux
-heures qu'il y était entré,--avec quelle lumière au cœur!--Maintenant,
-tout était nuit.
-
-Il ne déjeuna point. Il ne monta pas dans sa chambre. À la
-stupéfaction de l'hôte, il demanda sa note, paya comme s'il avait
-passé la nuit, et dit qu'il voulait partir. En vain, lui expliquait-on
-qu'il n'avait pas à se presser, que le train qu'il voulait reprendre ne
-partait pas avant plusieurs heures, qu'il ferait mieux d'attendre à
-l'hôtel. Il voulut aller tout de suite à la gare: il voulait prendre
-le premier train, n'importe lequel, ne plus rester une heure dans ce
-pays. Après ce long voyage et ses dépenses pour venir,--bien qu'il se
-fût fait une fête non seulement de voir Hassler, mais de visiter des
-musées, d'entendre des concerts, de faire des connaissances,--il
-n'avait plus qu'une idée en tête: partir...
-
-Il revint à la gare. Ainsi qu'on le lui avait dit, son train ne partait
-pas avant trois heures. Encore ce train, qui n'était pas express,--(car
-Christophe était forcé de prendre la dernière classe)--s'arrêtait-il
-en route; Christophe aurait eu avantage à monter dans le train suivant,
-qui partait deux heures plus tard et qui rejoignait le premier. Mais
-c'était deux heures de plus à passer ici, et Christophe ne pouvait le
-supporter. Il ne voulut même plus sortir de la gare, en
-attendant.--Lugubre attente, dans ces salles vastes et vides,
-tumultueuses et funèbres, où entrent et sortent, toujours affairées,
-toujours courant, des ombres étrangères, toutes étrangères, toutes
-indifférentes, pas une qu'on connaisse, pas un visage ami. Le jour
-blafard s'éteignait. Les lampes électriques, enveloppées de
-brouillard, mouchetaient la nuit, semblaient la rendre plus sombre.
-Christophe, plus oppressé d'heure en heure, attendait avec angoisse le
-moment de partir. Il allait, dix fois par heure, revoir les affiches des
-trains pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé. Comme il les
-relisait d'un bout à l'autre, une fois de plus, pour passer le temps,
-un nom de pays le frappa: il se dit qu'il le connaissait; après un
-moment, il se rappela que c'était le pays du vieux Schulz, qui lui
-avait écrit de si bonnes lettres. L'idée lui vint aussitôt, dans son
-désarroi, d'aller voir cet ami inconnu. La ville n'était pas sur son
-chemin direct de retour, mais à une ou deux heures, par un chemin de
-fer local; c'était un voyage de toute une nuit, avec deux ou trois
-changements de train, d'interminables attentes: Christophe ne calcula
-rien. Sur-le-champ, il décida d'y aller: ce lui était un besoin
-instinctif de se raccrocher à une sympathie. Sans se donner le temps de
-réfléchir, il rédigea une dépêche et télégraphia à Schulz son
-arrivée pour le lendemain matin. Il n'avait pas envoyé ce mot, qu'il
-le regrettait déjà. Il se plaisantait amèrement sur ses illusions
-éternelles. Pourquoi aller au-devant d'un nouveau chagrin?--Mais
-c'était fait maintenant. Trop tard pour changer.
-
-Ces pensées occupèrent sa dernière heure d'attente.--Son train était
-enfin formé. Il y monta le premier; et son enfantillage était tel
-qu'il ne commença à respirer que lorsque le train s'ébranla et que,
-par la portière du wagon, il vit derrière lui s'effacer dans le ciel
-gris, sous les tristes averses, la silhouette de la ville, sur laquelle
-la nuit tombait. Il lui semblait qu'il serait mort, s'il avait passé la
-nuit là.
-
-À cette même heure,--vers six heures du soir,--une lettre de Hassler
-arrivait pour Christophe, à son hôtel. La visite de Christophe avait
-remué bien des choses en lui. Pendant toute l'après-midi, il y avait
-songé avec amertume, et non sans sympathie pour le pauvre garçon qui
-était venu à lui avec une telle ardeur d'affection, et qu'il avait
-reçu d'une façon glaciale. Il se reprochait son accueil. À vrai dire,
-ce n'avait été de sa part qu'un de ces accès de bouderie quinteuse,
-dont il était coutumier. Il pensa le réparer, en envoyant à
-Christophe, avec un billet pour l'Opéra, un mot qui lui donnait
-rendez-vous, à l'issue de la représentation.--Christophe n'en sut
-jamais rien. En ne le voyant pas venir, Hassler pensa:
-
---Il est fâché. Tant pis pour lui!
-
-Il haussa les épaules, et n'en chercha pas plus long. Le lendemain, il
-ne pensait plus à lui.
-
-Le lendemain, Christophe était loin de lui,--si loin que toute
-l'éternité n'eût pas suffi à les rapprocher l'un de l'autre. Et tous
-deux étaient seuls pour jamais.
-
-
-
-
-Peter Schulz avait soixante-quinze ans. Il était de santé délicate,
-et l'âge ne l'avait pas épargné. Assez grand, mais voûté, la tête
-penchée sur la poitrine, il avait les bronches faibles, et respirait
-avec peine. Asthme, catarrhe, bronchite, s'acharnaient après lui: et la
-trace des luttes qu'il lui fallait subir,--bien des nuits, assis dans
-son lit, le corps courbé en avant, et trempé de sueur, pour tâcher de
-faire entrer un souffle d'air dans sa poitrine qui étouffait,--était
-gravée dans les plis douloureux de sa longue figure, maigre et rasée.
-Le nez était long et un peu gonflé au sommet. Des rides profondes,
-partant du dessous des yeux, coupaient transversalement les joues
-creusées par les vides de la mâchoire. L'âge et les infirmités
-n'avaient pas été les seuls sculpteurs de ce pauvre masque délabré;
-les chagrins de la vie y avaient eu part aussi.--Et malgré tout, il
-n'était pas triste. La grande bouche tranquille avait une bonté
-sereine. Mais c'étaient surtout les yeux qui donnaient à ce vieux
-visage une douceur touchante: ils étaient d'un gris-clair limpide et
-transparent; ils regardaient bien en face, avec calme et candeur; ils ne
-cachaient rien de l'âme: on eût pu lire au fond.
-
-Sa vie avait été pauvre en événements. Il était seul depuis des
-années. Sa femme était morte. Elle n'était pas très bonne, pas très
-intelligente, pas du tout belle. Mais il en conservait un souvenir
-attendri. Il y avait vingt-cinq ans qu'il l'avait perdue: et, pas un
-soir depuis, il ne s'était endormi, sans un petit entretien mental,
-triste et tendre, avec elle; il l'associait à chacune de ses
-journées.--Il n'avait pas eu d'enfant: c'était le grand regret de sa
-vie. Il avait reporté son besoin d'affection sur ses élèves, auxquels
-il était attaché, comme un père à ses fils. Il avait trouvé peu de
-retour. Un vieux cœur peut se sentir très près d'un jeune cœur, et
-presque du même âge: il sait combien sont brèves les années qui l'en
-séparent. Mais le jeune homme ne s'en doute point: le vieillard est
-pour lui un homme d'une autre époque: au reste, il est absorbé par
-trop de soucis immédiats, et il détourne instinctivement les yeux du
-but mélancolique de ses efforts. Le vieux Schulz avait rencontré
-parfois quelque reconnaissance chez des élèves, touchés par
-l'intérêt vif et frais qu'il prenait à tout ce qui leur arrivait
-d'heureux ou de malheureux: ils venaient le voir de temps en temps; ils
-lui écrivaient, pour le remercier, quand ils quittaient l'université;
-certains lui écrivaient encore, une ou deux fois, les années
-suivantes. Puis, le vieux Schulz n'entendait plus parler d'eux, sinon
-par les journaux, qui lui faisaient connaître l'avancement de tel ou
-tel: et il se réjouissait de leurs succès, comme si c'étaient les
-siens. Il ne leur en voulait pas de leur silence: il y' trouvait mille
-excuses; il ne doutait point de leur affection, et prêtait aux plus
-égoïstes les sentiments qu'il avait pour eux.
-
-Mais ses livres étaient pour lui le meilleur des refuges: ils
-n'étaient point oublieux, ni trompeurs. Les âmes, qu'il chérissait en
-eux, étaient maintenant sorties du flot du temps: elles étaient
-immuables, fixées pour l'éternité dans l'amour qu'elles inspiraient
-et qu'elles semblaient ressentir, qu'elles rayonnaient à leur tour sur
-ceux qui les aimaient. Professeur d'esthétique et d'histoire de la
-musique, il était comme un vieux bois, vibrant de chants d'oiseaux.
-Certains de ces chants résonnaient très loin, ils venaient du fond des
-siècles: ils n'étaient pas les moins doux et les moins mystérieux. Il
-en était d'autres qui lui étaient familiers et intimes: c'étaient de
-chers compagnons; chacune de leurs phrases lui rappelait des joies et
-des douleurs de sa vie passée, consciente ou inconsciente:--(car sous
-chacun des jours que la lumière du soleil éclaire, d'autres jours se
-déroulent, qu'éclaire une lumière inconnue.)--Il y en avait enfin
-qu'on n'avait jamais entendus encore, et qui disaient des choses qu'on
-attendait depuis longtemps, dont on avait besoin: le cœur s'ouvrait
-pour les recevoir, comme la terre sous la pluie. Ainsi, le vieux Schulz
-écoutait, dans le silence de sa vie solitaire, la forêt pleine
-d'oiseaux; et, comme le moine de la légende, endormi dans l'extase du
-chant de l'oiseau magique, les années passaient pour lui, et le soir de
-la vie était venu; mais il avait toujours son âme de vingt ans.
-
-Il n'était pas seulement riche de musique. Il aimait les poètes,--les
-anciens et les nouveaux. Il avait une prédilection pour ceux de son
-pays, surtout pour Gœthe; mais il aimait aussi ceux des autres pays. Il
-était instruit et lisait plusieurs langues. Il était, d'esprit, un
-contemporain de Herder et des grands _Weltbürger_--des «citoyens du
-monde», de la fin du dix-huitième siècle. Il avait vécu les années
-d'âpres luttes qui précédèrent et suivirent 70, enveloppé de leur
-vaste pensée. Et, quoiqu'il adorât l'Allemagne, il n'en était pas
-«glorieux». Il pensait, avec Herder, qu'«_entre tous les glorieux, le
-glorieux de sa nationalité est un sot accompli_», et avec Schiller,
-que «_c'est un bien pauvre idéal de n'écrire que pour une seule
-nation_». Son esprit était parfois timide; mais son cœur était d'une
-largeur admirable, et prêt à accueillir avec amour tout ce qui était
-beau dans le monde. Peut-être était-il trop indulgent pour la
-médiocrité; mais son instinct n'avait point de doute sur ce qui était
-le meilleur; et s'il n'avait pas la force de condamner les faux artistes
-que l'opinion publique admirait, il avait toujours celle de défendre
-les artistes originaux et forts que l'opinion publique méconnaissait.
-Sa bonté l'abusait souvent: il tremblait de commettre une injustice;
-et, quand il n'aimait pas ce que d'autres aimaient, il ne doutait point
-que ce ne fût lui qui se trompât; et il finissait par l'aimer. Il lui
-était si doux d'aimer! L'amour et l'admiration étaient encore plus
-nécessaires à sa vie morale que l'air à sa misérable poitrine.
-Aussi, quelle reconnaissance il avait pour ceux qui lui en offraient une
-occasion nouvelle!--Christophe ne pouvait se douter de ce que ses
-_Lieder_ avaient été pour lui. Il était bien loin de les avoir sentis
-lui-même aussi vivement, quand il les avait créés. C'est que pour lui
-ces chants n'étaient que quelques étincelles jaillies de la forge
-intérieure: il en jaillirait bien d'autres! Mais pour le vieux Schulz,
-c'était tout un monde qui se révélait, d'un seul coup,--tout un monde
-à aimer. Sa vie en avait été illuminée.
-
-
-
-
-Depuis un an, il avait dû résigner ses fonctions à l'Université: sa
-santé de plus en plus précaire ne lui permettait plus de professer. Il
-était malade, et au lit, quand le libraire Wolf lui fit porter, comme
-il en avait l'habitude, un paquet des dernières nouveautés musicales
-qu'il avait reçues, et où se trouvaient, cette fois, les _Lieder_ de
-Christophe. Il était seul. Nul parent auprès de lui; le peu de famille
-qu'il avait était mort depuis longtemps. Il était livré aux soins
-d'une vieille bonne, qui abusait de sa faiblesse, pour lui imposer tout
-ce qu'elle voulait. Deux ou trois amis, guère moins âgés que lui,
-venaient le voir de temps en temps; mais ils n'étaient pas non plus
-d'une très bonne santé; et, quand le temps était mauvais, ils se
-tenaient clos aussi et espaçaient leurs visites. Justement, c'était
-l'hiver alors, les rues étaient couvertes d'une neige qui fondait:
-Schulz n'avait vu personne, de tout le jour. Il faisait sombre dans la
-chambre: un brouillard jaune était tendu contre les vitres, comme un
-écran, et murait les regards: la chaleur du poêle était lourde et
-fatigante. De l'église voisine, un vieux carillon du dix-septième
-siècle chantait, tous les quarts d'heure, d'une voix boiteuse et
-horriblement fausse, des bribes de chorals monotones, dont la jovialité
-paraissait un peu grimaçante, quand on n'était pas très gai,
-soi-même. Le vieux Schulz toussait, le dos appuyé contre une pile
-d'oreillers. Il essayait de relire Montaigne, qu'il aimait; mais cette
-lecture ne lui faisait pas aujourd'hui autant de plaisir qu'à
-l'ordinaire; il avait laissé tomber le livre, il respirait avec peine,
-et rêvait. Le paquet de musique était là, sur son lit: il n'avait pas
-le courage de l'ouvrir; il se sentait le cœur triste. Enfin, il
-soupira, et, après avoir défait très soigneusement la ficelle, il
-remit ses lunettes, et commença de lire les morceaux de musique. Sa
-pensée était ailleurs: elle revenait à des souvenirs qu'il voulait
-écarter.
-
-Ses yeux tombèrent sur un vieux cantique, dont Christophe avait repris
-les paroles à un naïf et pieux poète du dix-septième siècle, en
-renouvelant leur expression: le _Christliches Wanderlied_ (chant du
-voyageur chrétien) de Paul Gerhardt.
-
-
-_Hoff, o du arme Seele,
-Hoff und sei unverzagt!_
-. . . . . . . . . .
-_Erwarte nur der Zeit,
-So wirst du schon erblicken
-Die Sonn der schönsten Freud._
-
-«Espère, pauvre âme,
-espère, et sois intrépide!
-. . . . . . . . . .
-Attends seulement, attends:
-voici que tu vas voir
-le soleil de la belle Joie!»
-
-
-Le vieux Schulz connaissait bien ces candides paroles; mais jamais elles
-ne lui avaient parlé ainsi... Ce n'était plus la tranquille piété,
-qui calme et endort l'âme par sa monotonie. C'était une âme comme la
-sienne, c'était son âme même, mais plus jeune et plus forte, qui
-souffrait, qui voulait espérer, qui voulait voir la Joie, qui la
-voyait. Ses mains tremblaient, de grosses larmes coulaient le long de
-ses joues. Il continua:
-
-
-_Auf, auflgieb deinem Schmerze
-Und Sorgen gute Nacht!
-Lass fahren, was das Herze
-Betrübt und traurig macht!_
-
-«Debout, debout! dis à ta douleur
-et à tes soucis bonne nuit!
-Laisse partir ce qui trouble
-le cœur et qui l'attriste!»
-
-
-Christophe communiquait à ces pensées une jeune ardeur intrépide,
-dont le rire héroïque rayonnait dans ces derniers vers confiants et
-naïfs:
-
-
-_Bist du doch nicht Regente,
-Der alles führen soll,
-Gott sitzt im Regimente,
-Und führet alles wohl._
-
-«Ce n'est pas toi qui règnes
-et qui dois tout conduire.
-C'est Dieu. Dieu est le roi,
-Il mène tout comme il doit!»
-
-
-Et quand venait cette strophe de superbe défi, qu'il avait, avec son
-insolence de jeune barbare, arrachée tranquillement de sa place
-primitive dans l'ensemble du poème, pour en faire la conclusion de son
-_Lied_:
-
-
-_Und ob gleich alle Teufel
-Hier wollten widerstehn,
-So wird doch ohne Zweifel
-Gott nicht zurücke gehen:_
-
-_Was er ihm vor genommen,
-Und was er haben will,
-Das muss doch endlich kommen
-Zu seinem Zweck und Ziel._
-
-«Et quand bien tous les diables
-voudraient s'y opposer,
-sois calme, ne doute pas!
-Dieu ne reculera point.
-
-Ce qu'il a décidé,
-ce qu'il veut accomplir,
-cela sera, cela se fera,
-Il viendra à ses fins!»
-
-
-... alors, c'était un transport d'allégresse, l'ivresse de la bataille,
-un triomphe d'_Imperator_ romain.
-
-Le vieillard tremblait de tout son corps. Il suivait, haletant,
-l'impétueuse musique, comme un enfant qu'un compagnon entraîne dans sa
-course, en le tenant par la main. Son cœur battait. Ses larmes
-ruisselaient. Il bégayait:
-
---Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!...
-
-Il se mit à sangloter, et il riait. Il était heureux. Il suffoquait.
-Il fut pris d'une terrible quinte de toux. Salomé, la vieille servante,
-accourut, et elle crut que le vieux allait y passer. Il continuait de
-pleurer, de tousser, et de répéter:
-
---Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... et, dans les courts moments de répit,
-entre deux accès de toux, il riait d'un petit rire aigu et doux.
-
-Salomé pensa qu'il devenait fou. Quand elle finit par comprendre
-la cause de cette agitation, elle le gronda rudement:
-
---S'il est possible de se mettre dans un état pareil pour une
-sottise!... Donnez-moi cela! Je l'emporte. Vous ne le verrez plus.
-
-Mais le vieux tenait bon, toujours toussant; et il criait à Salomé de
-le laisser tranquille. Comme elle insistait, il se mit en fureur, il
-jurait, et il s'étranglait dans ses jurements. Jamais elle ne l'avait
-vu se fâcher et oser lui tenir tête. Elle en fut ébahie, et elle
-lâcha prise; mais elle ne lui ménagea pas les paroles sévères: elle
-le traita de vieux fou, elle dit qu'elle avait cru jusqu'à présent
-avoir affaire à un homme bien élevé, mais qu'elle voyait maintenant
-qu'elle s'était trompée, qu'il disait des blasphèmes à faire rougir
-un charretier, que les yeux lui sortaient de la tête, et que s'ils
-étaient des pistolets, ils l'auraient tuée... Elle en avait pour
-longtemps à continuer cette chanson, s'il ne s'était soulevé,
-furieux, sur ses oreillers, et ne lui avait crié:
-
---Sortez! d'un ton si péremptoire qu'elle partit en faisant battre la
-porte. Elle déclara qu'il pourrait bien l'appeler maintenant, qu'elle
-ne se dérangerait pas, qu'elle le laisserait claquer tout seul.
-
-Alors, le silence retomba de nouveau dans la chambre où la nuit
-s'étendait. De nouveau, le carillon égrena dans la paix du soir ses
-sonneries placides et grotesques. Un peu honteux de sa colère, le vieux
-Schulz, immobile, étendu sur le dos, attendait, haletant, que le
-tumulte de son cœur s'apaisât: il serrait sur sa poitrine les
-précieux _Lieder_, et il riait comme un enfant.
-
-
-
-
-Il passa les journées solitaires qui suivirent dans une sorte d'extase.
-Il ne pensait plus à son mal, à l'hiver, à la triste lumière, à sa
-solitude. Tout était lumineux et aimant autour de lui. Près de la
-mort, il se sentait revivre dans la jeune âme d'un ami inconnu.
-
-Il tâchait de se figurer Christophe. Il ne le voyait pas du tout comme
-il était. Il l'imaginait tel que lui-même eût voulu être: blond,
-mince, les yeux bleus, parlant d'une voix un peu faible et voilée,
-doux, timide et tendre. Mais quel qu'il fût, il était toujours prêt
-à l'idéaliser. Il idéalisait tout ce qui l'entourait: ses élèves,
-ses voisins, ses amis, sa vieille bonne. Sa douceur affectueuse et son
-manque de critique,--en partie volontaire, pour écarter toute pensée
-troublante,--tissaient autour de lui des images sereines et pures, comme
-la sienne. C'était un mensonge de bonté, dont il avait besoin pour
-vivre. Il n'en était pas tout à fait dupe; et souvent, dans son lit,
-la nuit, il soupirait en songeant à mille petites choses, arrivées
-dans le jour, qui contredisaient son idéalisme. Il savait bien que la
-vieille Salomé se moquait de lui, derrière son dos, avec les commères
-du quartier, et qu'elle le volait régulièrement dans ses comptes de
-chaque semaine. Il savait bien que ses élèves étaient obséquieux,
-tant qu'ils avaient besoin de lui, puis, qu'après qu'ils avaient reçu
-de lui tous les services qu'ils en pouvaient attendre, ils le laissaient
-de côté. Il savait que ses anciens collègues de l'Université
-l'avaient tout à fait oublié, depuis qu'il avait pris sa retraite, et
-que son successeur le pillait dans ses articles, sans le nommer, ou en
-le nommant d'une façon perfide, pour citer de lui une phrase sans
-valeur et pour relever ses erreurs:--(le procédé est courant dans le
-monde de la critique).--Il savait que son vieil ami Kunz lui avait
-encore fait un gros mensonge, cette après-midi, et qu'il ne reverrait
-jamais les livres que son autre ami, Pottpetschmidt, lui avait
-empruntés pour quelques jours,--ce qui était douloureux pour quelqu'un
-qui, comme lui, était attaché à ses livres ainsi qu'à des personnes
-vivantes. Beaucoup d'autres choses tristes, anciennes ou récentes, lui
-revenaient a l'esprit; il ne voulait pas y penser; mais elles étaient
-la quand même: il les sentait. Leur souvenir le traversait parfois,
-d'une douleur lancinante.
-
---Ah! mon Dieu! mon Dieu! gémissait-il, dans le silence de la
-nuit.--Puis, il écartait les fâcheuses pensées: il les niait; il
-voulait être confiant, optimiste, croire aux hommes: et il y croyait.
-Combien de fois ses illusions avaient été brutalement détruites!--Mais
-il en renaissait d'autres, toujours, toujours... Il ne pouvait s'en
-passer.
-
-Christophe inconnu devint un foyer lumineux dans sa vie. La première
-lettre froide et maussade, qu'il reçut de lui, devait lui faire de la
-peine;--(peut-être, lui en fit-elle);--mais il n'en voulut pas
-convenir, et il en eut une joie d'enfant. Il était si modeste, il
-demandait si peu aux hommes que le peu qu'il en recevait suffisait à
-nourrir son besoin de les aimer et de leur être reconnaissant. Voir
-Christophe était un bonheur qu'il n'eût jamais osé espérer: car il
-était maintenant trop vieux pour faire le voyage des bords du Rhin; et,
-quant à solliciter sa visite, la pensée ne lui en venait même pas.
-
-La dépêche de Christophe lui arriva, le soir, au moment où il se
-mettait à table. Il ne comprit pas d'abord: la signature lui semblait
-inconnue, il pensa qu'on s'était trompé, que la dépêche n'était pas
-pour lui; il la relut trois fois; dans son trouble, ses lunettes ne
-voulaient pas tenir, la lampe éclairait mal, les lettres dansaient
-devant ses yeux. Quand il eut compris, il fut si bouleversé qu'il
-oublia de dîner. Salomé eut beau crier après lui: impossible d'avaler
-un morceau. Il jeta sa serviette sur la table, sans la plier, comme il
-ne manquait jamais de faire; il se leva en trébuchant, alla chercher
-son chapeau et sa canne, et sortit. La première pensée du bon Schulz,
-en recevant un tel bonheur, avait été de le partager avec d'autres, et
-d'avertir ses amis de l'arrivée de Christophe.
-
-Il avait deux amis, comme lui mélomanes, à qui il avait réussi à
-communiquer son enthousiasme pour Christophe: le juge Samuel Kunz, et le
-dentiste Oscar Pottpetschmidt, qui était un chanteur excellent. Les
-trois vieux camarades avaient souvent parlé de Christophe, ensemble; et
-ils avaient joué toute la musique de lui qu'ils avaient pu trouver.
-Pottpetschmidt chantait, Schulz accompagnait, et Kunz écoutait. Et ils
-s'extasiaient ensuite pendant des heures. Combien de fois avaient-ils
-dit, quand ils faisaient de la musique:
-
---Ah! si Krafft était là!
-
-Schulz riait tout seul, dans la rue, de la joie qu'il avait et de celle
-qu'il allait faire. La nuit venait; et Kunz habitait dans un petit
-village, à une demi-heure de la ville. Mais le ciel était clair:
-c'était un soir d'avril très doux; les rossignols chantaient. Le vieux
-Schulz avait le cœur inondé de bonheur; il respirait sans oppression,
-et il avait des jambes de vingt ans. Il marchait allègrement, sans
-prendre garde aux pierres, contre lesquelles il butait dans l'ombre. Il
-se rangeait gaillardement sur le côté de la route, à l'arrivée des
-voitures, et il échangeait un joyeux salut avec le conducteur, qui le
-considérait avec étonnement, quand la lanterne éclairait en passant
-le vieillard grimpé sur le talus du chemin.
-
-La nuit était complète, lorsqu'il arriva à la maison de Kunz, à
-l'entrée du village, dans un petit jardin. Il tambourina à sa porte,
-et l'appela à tue-tête. Une fenêtre s'ouvrit, et Kunz, effaré,
-parut. Il essayait de voir dans l'obscurité, et demanda:
-
---Qui est là? Qu'est-ce qu'on me veut?
-
-Schulz, essoufflé et joyeux, criait:
-
---Krafft... Krafft vient demain...
-
-Kunz n'y comprenait rien; mais il reconnut la voix:
-
---Schulz!... Comment! À cette heure? Qu'y a-t-il?
-
-Schulz répéta:
-
---Il vient demain, demain matin!...
-
---Quoi? demandait toujours Kunz, ahuri.
-
---Krafft! cria Schulz.
-
-Kunz resta un moment à méditer le sens de cette parole; puis une
-exclamation retentissante témoigna qu'il avait compris.
-
---Je descends! cria-t-il.
-
-La fenêtre se referma. Il parut sur le perron de l'escalier, une lampe
-à la main, et descendit dans le jardin. C'était un petit vieux
-bedonnant, avec une grosse tête grise, une barbe rouge, des taches de
-rousseur sur le visage et sur les mains. Il venait à petits pas, en
-fumant sa pipe de porcelaine. Cet homme débonnaire et un peu endormi ne
-s'était jamais fait grands soucis dans sa vie. La nouvelle que lui
-apportait Schulz n'en était pas moins capable de le faire sortir de son
-calme; et il agitait ses bras courts et sa lampe, en demandant:
-
---Quoi? c'est vrai? Il vient?
-
---Demain matin! répéta Schulz, triomphant, en agitant la dépêche.
-
-Les deux vieux amis allèrent s'asseoir sur un banc, sous la tonnelle.
-Schulz prit la lampe. Kunz déplia soigneusement la dépêche, lut
-lentement, à mi-voix: Schulz relisait tout haut, par-dessus son
-épaule. Kunz regarda encore les indications qui encadraient le
-télégramme, l'heure de l'envoi, l'heure de l'arrivée, le nombre des
-mots. Puis, il rendit le précieux papier à Schulz, qui riait d'aise,
-le regarda en hochant la tête, en répétant:
-
---Ah! bien!... ah! bien!
-
-Après avoir réfléchi un instant, aspiré et expiré une grosse
-bouffée de tabac, il posa sa main sur le genou de Schulz, et dit:
-
---Il faut avertir Pottpetschmidt.
-
---J'y allais, dit Schulz.
-
---Je viens avec toi, dit Kunz.
-
-Il rentra pour déposer la lampe, et revint aussitôt. Les deux vieux
-s'en allèrent, bras dessus bras dessous. Pottpetschmidt habitait à
-l'autre bout du village. Schulz et Kunz échangeaient des mots
-distraits, en ruminant la nouvelle. Tout à coup, Kunz s'arrêta, et
-tapa le sol, de sa canne:
-
---Ah! tonnerre! fit-il... IL n'est pas ici!...
-
-Il se rappelait maintenant que Pottpetschmidt avait dû partir dans
-l'après-midi pour une opération, dans une ville voisine, où il devait
-passer la nuit et séjourner un jour ou deux. Schulz était consterné.
-Kunz ne l'était pas moins. Ils étaient fiers de Pottpetschmidt; ils
-eussent voulu s'en faire honneur. Ils restaient au milieu de la route,
-ne sachant que décider.
-
---Comment faire? Comment faire? demandait Kunz.
-
---Il faut absolument que Krafft entende Pottpetschmidt, disait Schulz.
-
-Il réfléchit, et dit:
-
---Il faut lui envoyer une dépêche.
-
-Ils allèrent au télégraphe, et composèrent ensemble une dépêche
-longue et émue, à laquelle il était difficile de rien comprendre.
-Puis, ils revinrent. Schulz calculait:
-
---Il pourra être encore ici demain matin, en prenant le premier train.
-
-Mais Kunz fit remarquer qu'il était trop tard, et que la dépêche ne
-lui serait remise sans doute que le lendemain. Schulz hocha la tête; et
-ils se répétaient:
-
---Quel malheur!
-
-Ils se séparèrent à la porte de Kunz; car, quelle que fût l'amitié
-de celui-ci pour Schulz, elle n'allait pas jusqu'à lui faire commettre
-l'imprudence d'accompagner Schulz hors du village, ne fût-ce qu'un bout
-de chemin, qu'il lui eût fallu refaire seul, dans la nuit. Il fut
-convenu que Kunz viendrait dîner, le lendemain, chez Schulz. Schulz
-regardait le ciel, avec anxiété:
-
---Pourvu qu'il fasse beau, demain!
-
-Et il eut un poids de moins sur le cœur, quand Kunz, qui passait pour
-se connaître admirablement en météorologie, dit, après avoir
-gravement examiné le ciel--(car il n'avait pas moins que Schulz le
-souci que Christophe vît leur petit pays en beauté):
-
---Il fera beau, demain.
-
-
-
-
-Schulz reprit le chemin de la ville, où il parvint, non sans avoir
-trébuché plus d'une fois dans les ornières, ou contre les tas de
-pierres élevés le long de la route. Il ne rentra point chez lui, avant
-d'être passé chez le pâtissier, pour lui commander une certaine
-tarte, qui était la gloire de la ville. Puis, il revint à sa maison;
-mais, au moment d'y rentrer, il rebroussa chemin, pour s'informer à la
-gare de l'heure exacte de l'arrivée des trains. Enfin, il rentra,
-appela Salomé, et discuta longuement avec elle le dîner du lendemain.
-Alors seulement, il se coucha, harassé; mais il était aussi surexcité
-qu'un enfant, dans la veillée de Noël, et il se retourna toute la nuit
-dans ses draps, sans trouver un instant de sommeil. Vers une heure du
-matin, il eut l'idée de se lever, pour dire à Salomé de faire
-plutôt, pour le dîner, une carpe à l'étuvée; car elle réussissait
-merveilleusement ce plat. Il ne le lui dit pas: et il fit bien, sans
-doute. Il ne s'en leva pas moins pour arranger diverses choses dans la
-chambre qu'il destinait à Christophe; il prenait mille précautions,
-pour que Salomé ne l'entendît pas: car il craignait d'être grondé.
-Il tremblait de manquer l'heure du train, bien que Christophe ne dût
-pas arriver avant huit heures. Il fut debout de grand matin. Son premier
-regard fut pour le ciel: Kunz ne s'était pas trompé, il faisait un
-temps magnifique. Sur la pointe des pieds, Schulz descendit à sa cave,
-où il n'allait plus depuis longtemps, de peur du froid et des escaliers
-raides; il y fit un choix de ses meilleures bouteilles, se heurta
-rudement la tête contre la voûte, en remontant, et crut qu'il allait
-étouffer, quand il parvint au haut de l'escalier avec son panier
-chargé. Ensuite, il alla au jardin, armé de son sécateur: il coupa
-impitoyablement ses plus belles roses et les premières branches de ses
-lilas en fleurs. Puis, il remonta dans sa chambre, fit fiévreusement sa
-barbe, se coupa une ou deux fois, s'habilla avec soin, et partit pour la
-gare. Il était sept heures. Salomé ne réussit pas à lui faire
-prendre une goutte de lait; car il prétendit que Christophe n'aurait
-pas déjeuné non plus, quand il arriverait, et qu'ils mangeraient
-ensemble, au retour de la gare.
-
-Il se trouva au chemin de fer, trois quarts d'heure en avance. Il se
-morfondit à attendre Christophe, et finalement le manqua. Au lieu
-d'avoir la patience de rester à la porte de sortie, il alla sur le
-quai, et perdit la tête au milieu du tourbillon des arrivées et des
-départs. Malgré les indications précises de la dépêche, il s'était
-imaginé, Dieu sait pourquoi! que Christophe arriverait par un autre
-train que celui qui l'amena; et d'ailleurs, il ne lui serait pas venu à
-l'idée que Christophe pût descendre d'un wagon de quatrième classe.
-Il resta plus d'une demi-heure encore à l'attendre à la gare, quand
-Christophe, arrivé depuis longtemps, était allé tout droit frapper à
-sa maison. Pour comble de malheur, Salomé venait d'en sortir, pour se
-rendre au marché: Christophe trouva porte close. La voisine, que
-Salomé avait chargée de dire, au cas où quelqu'un sonnerait, qu'elle
-serait bientôt de retour, fit la commission, sans rien ajouter de plus.
-Christophe, qui n'était pas venu pour voir Salomé et qui ne savait
-même pas qui elle était, trouva la plaisanterie mauvaise; il demanda
-si le _Herr Universitätsmusikdirektor_ Schulz n'était donc pas au
-pays. On lui répondit que si; mais on ne put lui dire où. Furieux, il
-s'en alla.
-
-Quand le vieux Schulz rentra, la figure longue d'une aune, et quand il
-apprit de Salomé, qui venait aussi de rentrer, ce qui s'était passé,
-il fut dans la désolation: il faillit pleurer. Il se mit en rage contre
-la sottise de la domestique, qui était sortie en son absence et qui
-n'avait même pas été capable de donner des instructions pour qu'on
-fit attendre Christophe. Salomé lui répondit, sur le même ton,
-qu'elle ne pouvait non plus s'imaginer qu'il serait assez sot pour
-manquer celui qu'il attendait. Mais le vieux ne s'attarda pas à
-discuter avec elle; sans perdre un instant, il dégringola de nouveau
-son escalier, et repartit à la recherche de Christophe, sur la piste
-très vague que les voisins lui indiquèrent.
-
-Christophe avait été froissé de ne trouver personne, ni même un mot
-d'excuses. Ne sachant que faire avant le prochain train, il était allé
-se promener dans les champs qui lui paraissaient jolis. C'était une
-petite ville tranquille, reposante, abritée entre des collines molles;
-des jardins autour des maisons, des cerisiers en fleurs, des pelouses
-vertes, de beaux ombrages, des ruines pseudo-antiques, des bustes blancs
-de princesses d'autrefois sur des colonnes de marbre au milieu de la
-verdure, des visages doux et gentils. Tout autour de la ville, des
-prairies, des collines. Dans les buissons fleuris, les merles sifflaient
-a cœur-joie, formant de petits concerts de flûtes rieuses et sonores.
-La mauvaise humeur de Christophe ne tarda pas à tomber: il oublia Peter
-Schulz.
-
-Le vieillard parcourait en vain les rues, interrogeant les passants; il
-monta jusqu'au vieux château, sur la colline, au-dessus de la ville, et
-il revenait, navré, quand, de ses yeux perçants qui voyaient de très
-loin, il aperçut à quelque distance un homme couché dans un pré, à
-l'ombre d'un buisson. Il ne connaissait pas Christophe: il ne pouvait
-savoir si c'était lui. L'homme lui tournait le dos, la tête à moitié
-enfouie dans l'herbe. Schulz rôdait sur la route, tournait autour du
-pré, le cœur battant:
-
---C'est lui... Non, ce n'est pas lui...
-
-Il n'osait pas l'appeler. Une idée lui vint: il se mit à chanter
-la première phrase du _Lied_ de Christophe:
-
-_Auf! Auf!_... (Debout! Debout!...)
-
-Christophe ressauta, comme un poisson hors de l'eau, et il cria la suite
-à tue-tête. Il se retourna, joyeux. Il avait la figure rouge et des
-herbes dans les cheveux. Ils s'interpellèrent tous deux par leurs noms,
-et coururent l'un à l'autre. Schulz enjamba le fossé de la route,
-Christophe sauta par dessus la barrière. Ils se serrèrent la main avec
-effusion, et revinrent ensemble à la maison, riant et parlant très
-fort. Le vieux contait sa mésaventure. Christophe, qui, un moment
-avant, était bien décidé à continuer sa route sans faire une
-nouvelle tentative pour voir Schulz, sentit immédiatement la candide
-bonté de cette âme, et se prit à l'aimer. Avant d'être arrivés, ils
-s'étaient déjà confié une multitude de choses.
-
-En entrant, ils trouvèrent Kunz, qui, ayant appris que Schulz était
-parti à la recherche de Christophe, attendait tranquillement. On servit
-le café au lait. Mais Christophe dit qu'il avait déjeuné dans une
-auberge de la ville. Le vieux fut désolé: ce lui était un vrai
-chagrin que le premier repas que Christophe avait pris dans le pays
-n'eût pas été chez lui; ces petites choses avaient une importance
-énorme pour son cœur affectueux. Christophe, qui le comprit, s'en
-amusa en secret, et il l'en aima davantage. Afin de le consoler, il lui
-certifia qu'il avait assez bon appétit pour déjeuner deux fois: et il
-le lui prouva.
-
-Tous ses ennuis lui étaient sortis de la tête: il se sentait au milieu
-de vrais amis, il ressuscitait. Il racontait son voyage, ses déboires,
-d'une façon humoristique: il avait l'air d'un écolier en vacances.
-Schulz, rayonnant, le couvait des yeux, et il riait de tout son cœur.
-
-L'entretien ne tarda pas à rouler sur ce qui les unissait tous trois
-d'un lien secret: la musique de Christophe. Schulz mourait d'envie
-d'entendre Christophe jouer quelques-unes de ses œuvres; mais il
-n'osait le lui demander. Tout en causant, Christophe arpentait la
-chambre. Schulz guettait ses pas, quand il passait près du piano
-ouvert; et il faisait des vœux pour qu'il s'y arrêtât. Kunz avait la
-même pensée. Ils eurent un battement de cœur, lorsqu'ils le virent
-s'asseoir machinalement sur le tabouret du piano, sans cesser de parler,
-puis, sans regarder l'instrument, promener ses mains au hasard sur les
-touches. Comme Schulz s'y attendait, à peine Christophe eut-il fait
-deux ou trois arpèges, que le son s'empara de lui: il continua
-d'enchaîner des accords, en causant; puis, ce furent des phrases
-entières; et alors, il se tut, et commença à jouer. Les vieux
-échangèrent un coup d'œil d'intelligence, malicieux et heureux.
-
---Connaissez-vous cela? demanda Christophe, en jouant un de
-ses _Lieder._
-
---Si je le connais! dit Schulz, ravi.
-
-Christophe, sans s'interrompre, dit, en tournant à demi la tête:
-
---Hé! Il n'est pas très bon, votre piano!
-
-Le vieux fut très contrit. Il s'excusa:
-
---Il est vieux, dit-il humblement, il est comme moi.
-
-Christophe se retourna tout à fait, regarda le vieillard qui semblait
-demander pardon de sa vieillesse, et lui prit les deux mains, en riant.
-Il contemplait ses yeux candides:
-
---Oh! vous, dit-il, vous êtes plus jeune que moi.
-
-Schulz riait d'un bon rire, et parlait de son vieux corps, de ses
-infirmités.
-
---Ta ta ta! dit Christophe, il ne s'agit pas de cela; je sais ce que
-je dis. Est-ce que ce n'est pas vrai, Kunz?
-
-(Il avait déjà supprimé le: «Monsieur».)
-
-Kunz approuvait, de toutes ses forces.
-
-Schulz essayait d'associer à sa cause celle de son vieux piano.
-
---Il a encore de très jolies notes, dit-il timidement.
-
-Et il les toucha:--quatre ou cinq notes assez fraîches, une
-demi-octave, dans le registre moyen de l'instrument. Christophe comprit
-que c'était un vieil ami pour lui, et il dit gentiment,--pensant aux
-yeux de Schulz:
-
---Oui, il a encore de jolis yeux.
-
-La figure de Schulz s'éclaira. Il s'embarqua dans un éloge embrouillé
-de son vieux piano, mais se tut aussitôt: car Christophe s'était remis
-à jouer. Les _Lieder_ succédaient aux _Lieder_; Christophe chantait à
-mi-voix. Schulz, les yeux humides, suivait chacun de ses mouvements.
-Kunz, les mains croisées sur son ventre, fermait les yeux pour mieux
-jouir. De temps en temps, Christophe se retournait, radieux, vers les
-deux vieilles gens, qui étaient dans le ravissement; et il disait, avec
-un enthousiasme naïf, dont ils ne pensaient pas à rire:
-
---Hein! Est-ce beau!... Et cela! Qu'est-ce que vous en dites?... Et
-celui-là!... Celui-là est le plus beau de tous...--Maintenant je vais
-vous jouer quelque chose, qui va vous ravir au septième ciel...
-
-Comme il terminait un morceau rêveur, le coucou de la pendule se mit à
-sonner. Christophe bondit, et cria de colère. Kunz, réveillé en
-sursaut, roulait de gros yeux effarés. Schulz ne comprenait pas
-d'abord. Puis, quand il vit Christophe montrer le poing à l'oiseau qui
-saluait, et crier qu'au nom du ciel on emportât de là cet idiot, ce
-spectre ventriloque, il trouva pour la première fois de sa vie, que ce
-bruit était en effet intolérable; et, prenant une chaise, il voulut
-grimper dessus, pour décrocher le trouble-fête. Mais il faillit
-tomber, et Kunz l'empêcha de remonter; il appela Salomé. Elle arriva
-sans se presser, suivant son habitude, et fut stupéfaite de se voir
-mettre sur les bras l'horloge, que Christophe impatient avait
-décrochée lui-même.
-
---Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? demandait-elle.
-
---Ce que tu voudras. Emporte! Qu'on ne le revoie plus ici! disait
-Schulz, non moins impatient que Christophe.
-
-Il se demandait comment il avait pu supporter si longtemps cette horreur.
-
-Salomé pensa que décidément ils étaient tous toqués.
-
-La musique reprit. Les heures passaient. Salomé vint annoncer que le
-dîner était servi. Schulz lui fit faire silence. Elle revint dix
-minutes après, puis, de nouveau encore, dix minutes après: cette fois,
-elle était hors d'elle, et, bouillant de colère, en tâchant d'avoir
-l'air impassible, elle se planta au milieu de la chambre, et, malgré
-les gestes désespérés de Schulz, elle demanda, d'une voix de
-trompette:
-
---«Si ces messieurs aimaient mieux manger leur dîner froid ou brûlé;
-que, pour elle, cela lui était égal; elle attendait leurs ordres.»
-
-Schulz, confus de l'algarade, voulut faire une scène à sa servante;
-mais Christophe éclata de rire, Kunz l'imita, et Schulz finit par faire
-comme eux. Salomé, satisfaite de l'effet produit, tourna les talons, de
-l'air d'une reine qui veut bien pardonner à ses sujets repentants.
-
---Voilà une gaillarde! disait Christophe, se levant du piano. Elle a
-raison. Rien d'insupportable comme un public qui arrive au milieu du
-concert.
-
-Ils se mirent à table. C'était un repas énorme et succulent. Schulz
-avait stimulé l'amour-propre de Salomé, qui ne demandait qu'un
-prétexte pour étaler son art. Elle ne manquait pas d'occasions de le
-produire. Les vieux amis étaient prodigieusement gourmands. Kunz était
-un autre homme à table; il s'épanouissait comme un soleil: il eût pu
-servir d'enseigne pour un restaurateur. Schulz n'était pas moins
-sensible à la bonne chère; mais sa mauvaise santé l'obligeait à plus
-de retenue. Il est vrai qu'il n'en tenait pas compte, le plus souvent;
-et il le payait. Dans ce cas, il ne se plaignait pas: s'il était
-malade, au moins il savait pourquoi. Il avait, comme Kunz, des recettes
-culinaires, héritées, de père en fils, depuis des générations.
-Salomé avait donc l'habitude d'opérer pour des connaisseurs. Mais,
-cette fois, elle s'était ingéniée pour rassembler en un seul
-programme tous ses chefs-d'œuvre à la fois: c'était comme une
-exposition de cette inoubliable cuisine rhénane, honnête, point
-frelatée, avec tous, ses parfums de toutes herbes, et ses épaisses
-sauces, ses potages substantiels, ses pot-au-feu modèles, ses carpes
-monumentales, ses choucroutes, ses oies, ses gâteaux de ménage, ses
-pains à l'anis et au cumin. Christophe s'extasiait, la bouche pleine,
-et mangeait comme un ogre; il avait la capacité formidable de son père
-et de son grand-père, qui eussent englouti une oie entière.
-D'ailleurs, il pouvait aussi bien vivre, pendant une semaine, de pain et
-de fromage, que manger à crever, si l'occasion s'en offrait. Schulz,
-cordial et cérémonieux, le considérait avec des yeux attendris, et
-l'arrosait de vins du Rhin. Kunz, rutilant, reconnaissait en lui un
-frère. La large face de Salomé riait de contentement.--Au premier
-instant, elle avait été déçue, quand Christophe était entré.
-Schulz lui en avait tellement parlé, à l'avance, qu'elle se l'était
-figuré sous les traits d'une Excellence, chargée de titres et
-d'honneurs. En le voyant, elle s'était exclamée:
-
---Ça n'est que ça?
-
-Mais, à table, Christophe conquit ses bonnes grâces; elle n'avait vu
-personne qui rendît aussi brillamment justice à ses talents. Au lieu
-de retourner dans sa cuisine, elle restait sur le seuil de la porte à
-regarder Christophe, qui disait des folies, sans perdre un coup de dent;
-et, les poings sur les hanches, elle riait aux éclats. Tous étaient
-dans la joie. Il n'y avait qu'un point noir dans leur bonheur:
-Pottpetschmidt n'était pas là. Ils y revenaient souvent:
-
---Ah! s'il était ici! C'était lui qui mangeait! C'était lui qui buvait!
-C'était lui qui chantait!
-
-Ils ne tarissaient pas d'éloges.
-
---«Si Christophe pouvait l'entendre!... Mais peut-être pourrait-il.
-Pottpetschmidt serait revenu, ce soir, cette nuit au plus tard...»
-
---Oh! cette nuit, je serai loin, dit Christophe.
-
-La figure radieuse de Schulz s'assombrit.
-
---Comment, loin! fit-il, d'une voix tremblante. Mais vous ne partez pas?
-
---Mais si! dit gaiement Christophe, je reprends le train,
-ce soir.
-
-Schulz fut désolé. Il avait compté que Christophe passerait plusieurs
-nuits, dans sa maison. Il balbutiait:
-
---Non, non, ce n'est pas possible!...
-
-Kunz répétait:
-
---Et Pottpetschmidt!...
-
-Christophe les regarda tous deux: la déception, qui se peignait sur
-leurs bonnes faces amies, le toucha; il dit:
-
---Comme vous êtes gentils!... Je partirai demain matin. Voulez-vous?
-
-Schulz lui saisit la main.
-
---Ah! fit-il, quel bonheur! Merci! Merci!
-
-Il était comme un enfant, à qui demain semble si loin, si loin qu'il
-n'y a pas à y penser. Christophe ne partait pas aujourd'hui, tout le
-jour leur appartenait, ils passeraient toute la soirée ensemble, il
-dormirait sous son toit: voilà tout ce que voyait Schulz; il ne voulait
-pas regarder plus loin.
-
-La gaieté reprit. Schulz se leva tout à coup, prit un air solennel, et
-porta un toast ému et emphatique à son hôte, qui lui avait fait
-l'immense joie et l'honneur de visiter sa petite ville et son humble
-maison; il but à son heureux retour, à ses succès, à sa gloire, à
-tout le bonheur de la terre, qu'il lui souhaitait de toute son âme.
-Ensuite, il porta un autre toast à «la noble musique»,--un autre à
-son vieil ami Kunz,--un autre au printemps;--et il n'oublia pas non plus
-Pottpetschmidt. Kunz but à son tour à Schulz et à quelques autres; et
-Christophe, pour mettre fin aux toasts, but à dame Salomé, qui en
-devint cramoisie. Après quoi, sans laisser aux orateurs le temps de
-riposter, il entama une chanson connue, que les deux vieux reprirent
-avec lui, puis après celle-là une autre, et encore une autre à trois
-voix, où il était question d'amitié, de musique et de vin: le tout
-accompagné de rires retentissants et du tintement des verres qui
-trinquaient constamment.
-
-Il était trois heures et demie, quand ils se levèrent de table. Ils
-étaient un peu lourds. Kunz s'affala dans un fauteuil; il eût
-volontiers fait une somme. Schulz avait les jambes cassées de ses
-émotions du matin, non moins que de ses toasts. Tous deux espéraient
-que Christophe se remettrait au piano et jouerait pendant des heures.
-Mais le terrible garçon, tout gaillard et dispos, après avoir frappé
-trois ou quatre accords sur le piano, le ferma brusquement, regarda par
-la fenêtre, et demanda si on ne pourrait pas faire un tour jusqu'au
-souper. La campagne l'attirait. Kunz montra peu d'enthousiasme; mais
-Schulz trouva sur-le-champ que l'idée était excellente, et qu'il
-fallait faire voir à leur hôte la promenade des _Schönbuchwälder._
-Kunz fit un peu la grimace; mais il ne protesta point, et se leva avec
-les autres: il était aussi désireux que Schulz de montrera Christophe
-les beautés du pays.
-
-Ils sortirent. Christophe avait pris le bras de Schulz, et le faisait
-marcher plus vite que le vieux n'eût voulu. Kunz suivait, en
-s'épongeant. Ils péroraient gaiement. Les gens, sur le seuil de leurs
-portes, les regardaient passer, et trouvaient que _Herr Professor_
-Schulz avait l'air d'un jeune homme. Au sortir de la ville, ils prirent
-à travers prés. Kunz se plaignait de la chaleur. Christophe, sans
-pitié, trouvait que l'air était exquis. Par bonheur pour les deux
-vieilles gens, on s'arrêtait à tout instant pour discuter, et la
-conversation faisait oublier la longueur du chemin. On entra dans les
-bois. Schulz récita des vers de Gœthe et de Mœrike. Christophe aimait
-beaucoup les vers; mais il n'en pouvait retenir aucun: il s'abandonnait,
-en les écoutant, à une rêverie vague, où des musiques se
-substituaient aux mots et les faisaient oublier. Il admirait la mémoire
-de Schulz. Quelle différence entre la vivacité d'esprit de ce
-vieillard malade, presque impotent, enfermé dans sa chambre une partie
-de l'année, enfermé dans sa ville de province sa vie presque tout
-entière,--et Hassler, qui, jeune, célèbre, au cœur du mouvement
-artistique, et parcourant l'Europe pour ses tournées de concerts, ne
-s'intéressait à rien et ne voulait rien connaître! Non seulement
-Schulz était au courant de toutes les manifestations de l'art présent,
-que connaissait Christophe; mais il savait une quantité de choses sur
-des musiciens passés ou étrangers, dont Christophe n'avait jamais
-entendu parler. Sa mémoire était une citerne profonde, où toutes les
-belles eaux du ciel avaient été recueillies. Christophe ne se lassait
-pas d'y puiser; et Schulz était heureux de l'intérêt de Christophe.
-Il avait rencontré parfois des auditeurs complaisants, ou des élèves
-dociles; mais il avait toujours manqué d'un cœur jeune et ardent, avec
-qui il pût partager les enthousiasmes, dont il était gonflé jusqu'à
-en étouffer.
-
-Ils étaient les meilleurs amis du monde, quand le vieux eut la
-maladresse de dire son admiration pour Brahms. Christophe se mit dans
-une colère froide: il lâcha le bras de Schulz, et dit d'un ton cassant
-que qui aimait Brahms ne pouvait être son ami. Cela jeta une douche sur
-leur joie. Schulz, trop timide pour discuter, trop honnête pour mentir,
-balbutiait, tâchait de s'expliquer. Mais Christophe l'arrêta par un:
-
---Assez! tranchant qui n'admettait pas de réplique. Il y eut un silence
-glacial. Ils continuèrent de marcher. Les deux vieillards n'osaient
-passe regarder. Kunz, après avoir toussoté, essaya de renouer la
-conversation et de parler des bois et du beau temps; mais Christophe,
-boudeur, laissait tomber l'entretien et ne répondait que par
-monosyllabes. Kunz, ne trouvant pas d'écho de ce côté, tâcha, pour
-rompre le silence, de causer avec Schulz; mais Schulz avait la gorge
-serrée, il ne pouvait parler. Christophe le regardait du coin de
-l'œil, et il avait envie de rire: il lui avait déjà pardonné. Il ne
-lui en avait jamais voulu sérieusement; il trouvait même qu'il était
-un animal de contrister ce pauvre vieux; mais il abusait de son pouvoir
-et il ne voulait pas avoir l'air de revenir sur ce qu'il avait dit. Ils
-restèrent ainsi jusqu'à la sortie du bois: on n'entendait plus que les
-pas traînants des deux vieux déconfits; Christophe sifflotait et
-semblait ne pas les voir. Soudain, il n'y tint plus. Il éclata de rire,
-se retourna vers Schulz, et lui empoigna les bras dans ses solides
-mains:
-
---Mon bon cher vieux Schulz! fit-il, en le regardant affectueusement,
-est-ce beau! est-ce beau!...
-
-Il parlait de la campagne et de la belle journée; mais ses yeux qui
-riaient semblaient dire:
-
---Tu es bon. Je suis une brute. Pardonne-moi! Je t'aime bien.
-
-Le cœur du vieux se fondit. C'était comme si le soleil était revenu
-après une éclipse. Il fut, un moment encore, avant de pouvoir
-articuler un mot. Christophe lui avait repris le bras et causait plus
-amicalement que jamais: dans son entrain, il avait doublé le pas, sans
-faire attention qu'il exténuait ses deux compagnons. Schulz ne se
-plaignait pas; il ne s'apercevait même pas de la fatigue, tant il
-était content. Il savait qu'il paierait toutes ses imprudences de la
-journée; mais il se disait:
-
---Tant pis pour demain! Quand il sera parti, j'aurai bien le temps
-de me reposer.
-
-Mais Kunz, moins exalté, suivait à quinze pas, en faisant une mine
-piteuse. Christophe s'en aperçut enfin. Il s'excusa, tout confus, et il
-offrit de s'étendre dans une prairie, à l'ombre des peupliers. Schulz,
-naturellement, acquiesçait, sans se demander si sa bronchite y
-trouverait son compte. Heureusement, Kunz y songea pour lui; ou, du
-moins, il donna ce prétexte pour ne pas s'exposer, en nage comme il
-était, à la fraîcheur des prés. Il proposa d'aller reprendre à une
-station voisine le train qui ramenait en ville. Ainsi fut fait. Malgré
-leur fatigue, ils durent hâter le pas, pour n'être pas en retard, et
-ils arrivèrent en gare, juste au moment où le train y entrait.
-
-À leur vue, un gros homme s'élança à la portière d'un wagon, et
-mugit les noms de Schulz et de Kunz, en les accompagnant de la liste de
-tous leurs titres et qualités, et en agitant les bras comme un fou.
-Schulz et Kunz répondirent en criant et remuant aussi les bras; ils se
-précipitèrent vers le compartiment du gros homme, qui accourait à
-leur rencontre, en bousculant ses compagnons de route. Christophe,
-ahuri, suivait en courant, et il demandait:
-
---Quoi donc?
-
-Et les autres, exultants, criaient:
-
---C'est Pottpetschmidt!
-
-Ce nom ne lui disait pas grand'chose. Il avait oublié les toasts du
-dîner. Pottpetschmidt sur la plate-forme du wagon, Schulz et Kunz sur
-le marchepied, faisaient un vacarme assourdissant; ils s'émerveillaient
-de leur chance. Ils se hissèrent dans le train qui partait. Schulz fit
-les présentations. Pottpetschmidt, après avoir salué, les traits
-brusquement pétrifiés, et raide comme un piquet, se jeta, aussitôt
-après les formalités accomplies, sur la main de Christophe, qu'il
-secoua cinq ou six fois, comme s'il voulait la démancher, et se remit
-à vociférer. Christophe distingua dans ses cris qu'il remerciait Dieu
-et son étoile de cette extraordinaire rencontre. Cela ne l'empêcha
-point, un moment après, en se frappant les cuisses, d'accuser sa
-mauvaise chance de l'avoir fait partir de la ville,--lui qui n'en
-sortait jamais,--juste pour l'arrivée de Monsieur le _Kapellmeister._
-La dépêche de Schulz ne lui avait été remise que le matin, une heure
-après le départ du train; il dormait quand elle était arrivée, et on
-avait jugé bon de ne pas le réveiller. Il en avait tempêté, toute la
-matinée, contre les gens de l'hôtel. Il en tempêtait encore. Il avait
-envoyé promener ses clients, ses rendez-vous d'affaires, et pris le
-premier train, dans sa hâte de revenir; mais ce train du diable avait
-manqué la correspondance de la grande ligne: Pottpetschmidt avait du
-attendre trois heures, dans une gare; il y avait épuisé toutes les
-exclamations de son vocabulaire, et vingt fois raconté sa mésaventure
-aux voyageurs qui attendaient comme lui et au portier de la gare. Enfin,
-on était reparti. Il tremblait d'arriver trop tard... Mais, Dieu soit
-loué! Dieu soit loué!...
-
-Il avait repris les mains de Christophe, et les pétrissait dans ses
-vastes pattes aux doigts poilus. Il était fabuleusement gros, et grand
-en proportion: la tête carrée, les cheveux roux, taillés ras, la
-figure rasée, grêlée, gros yeux, gros nez, grosses lèvres, double
-menton, le cou court, le dos d'une largeur monstrueuse, le ventre comme
-un tonneau, les bras écartés du corps, les pieds et les mains
-énormes, un gigantesque amas de chair, déformé par l'abus de la
-mangeaille et de la bière, un de ces pots-à-tabac, à face humaine,
-comme on en voit rouler parfois dans les rues des villes de Bavière,
-qui gardent le secret de cette race d'hommes, obtenue par un système de
-gavage analogue à celui des volailles mises dans une épinette. De joie
-et de chaleur, il luisait comme une motte de beurre: et, les deux mains
-posées sur ses deux genoux écartés, ou sur ceux de ses voisins, il ne
-se lassait point de parler, faisant rouler les consonnes dans l'air,
-avec une vigueur de catapulte. Par instants, il était pris d'un rire
-qui le secouait tout entier: il rejetait la tête en arrière, ouvrant
-la bouche, ronflant, râlant et s'étranglant. Son rire se communiquait
-à Schulz et à Kunz, qui, quand l'accès était passé, regardaient
-Christophe, en s'essuyant les yeux. Ils avaient l'air de lui demander:
-
---Hein!... Et qu'est-ce que vous en dites?
-
-Christophe n'en disait rien; il pensait avec effroi:
-
---C'est ce monstre qui chante ma musique?
-
-Ils rentrèrent chez Schulz. Christophe espérait éviter le chant de
-Pottpetschmidt, et ne lui faisait aucune avance, malgré les allusions
-de Pottpetschmidt, qui grillait de se faire entendre. Mais Schulz et
-Kunz avaient à cœur de se faire honneur de leur ami: il fallut en
-passer par là. Christophe se mit au piano, d'assez mauvaise grâce; il
-pensait:
-
---Mon bonhomme, mon bonhomme, tu ne sais pas ce qui t'attend: gare
-à toi! Je ne te passerai rien.
-
-Il se disait qu'il allait faire de la peine à Schulz, et il en était
-fâché; mais il n'en était pas moins résolu à lui faire de la peine,
-plutôt que de tolérer que ce sir John Falstaff égorgeât sa musique.
-Le remords de chagriner son vieil ami lui fut épargné: le gros homme
-chanta d'une voix admirable. Dès les premières mesures, Christophe fit
-un mouvement de surprise. Schulz, qui ne le quittait pas des yeux,
-trembla: il pensa que Christophe n'était pas content et il ne se
-rassura qu'en voyant sa figure s'éclairer, à mesure qu'il jouait.
-Lui-même s'illuminait du reflet de sa joie; et, le morceau fini, quand
-Christophe se retourna, en criant que jamais il n'avait entendu chanter
-ainsi un de ses _Lieder_, ce fut pour Schulz un ravissement plus doux et
-plus profond que celui de Christophe satisfait et de Pottpetschmidt
-triomphant: car chacun des deux n'avait que son propre plaisir, et
-Schulz avait celui de ses deux amis. Le concert continua. Christophe
-s'exclamait: il ne pouvait comprendre comment cet être lourd et commun
-parvenait à rendre la pensée de ses _Lieder._ Sans doute, ce n'en
-étaient pas toutes les nuances exactes; mais c'en était l'élan, la
-passion, qu'il n'avait jamais réussi à souffler complètement à des
-chanteurs de profession. Il regardait Pottpetschmidt, et il se
-demandait:
-
---Est-ce qu'il sent cela, vraiment?
-
-Mais il ne voyait dans ses yeux d'autre flamme que celle de la vanité
-satisfaite. Une force inconsciente remuait cette lourde masse. Celte
-force aveugle et passive était comme une armée, qui se bat, sans
-savoir contre qui, ni pourquoi. L'esprit des _Lieder_ s'emparait d'elle,
-et elle obéissait en jubilant: car elle avait besoin d'agir; et,
-livrée à elle-même, elle n'eût jamais su comment.
-
-Christophe se disait qu'au jour de la Création, le grand sculpteur ne
-s'était pas donné beaucoup de peine pour mettre en ordre les membres
-épars de ses créatures ébauchées, et qu'il les avait ajustés, tant
-bien que mal, sans s'inquiéter s'ils étaient faits pour aller
-ensemble: ainsi, chacun se trouvait fabriqué avec des morceaux de toute
-provenance; et le même homme était épars en cinq ou six hommes
-différents: le cerveau était chez l'un, chez un autre le cœur, chez
-un troisième le corps qui convenait à cette âme; l'instrument était
-d'un côté, et l'instrumentiste de l'autre. Certains êtres restaient
-comme d'admirables violons, éternellement enfermés dans leur boîte,
-faute de quelqu'un qui sût en jouer. Et ceux qui étaient faits pour en
-jouer étaient, toute leur vie, obligés de se contenter de misérables
-crincrins. Il avait d'autant plus de raisons de penser ainsi qu'il
-était furieux contre lui-même de n'avoir jamais été capable de
-chanter proprement une page de musique. Il avait la voix fausse, et ne
-pouvait s'écouter sans horreur.
-
-Cependant, Pottpetschmidt, grisé par son succès, commençait à
-«mettre de l'expression» dans les _Lieder_ de Christophe:
-c'est-à-dire qu'il substituait la sienne à celle de Christophe.
-Celui-ci, naturellement, ne trouvait pas que sa musique gagnât au
-change; et il s'assombrissait. Schulz s'en aperçut. Son manque de
-critique et l'admiration qu'il avait pour ses amis ne lui eussent pas
-permis de se rendre compte, par lui-même, du mauvais goût de
-Pottpetschmidt. Mais son affection pour Christophe lui faisait percevoir
-les nuances les plus furtives de la pensée du jeune homme: il n'était
-plus en lui, il était en Christophe; et il souffrit aussi de l'emphase
-de Pottpeschmidt. Il s'ingénia à l'arrêter sur cette pente
-dangereuse. Il n'était pas facile de faire taire Pottpetschmidt. Schulz
-eut toutes les peines du monde, quand le chanteur eut épuisé le
-répertoire de Christophe, à l'empêcher de se faire entendre dans les
-élucubrations de compositeurs médiocres, au seul nom desquels
-Christophe se hérissait en boule, comme un porc-épic.
-
-Heureusement, l'annonce du souper vint museler Pottpetschmidt. Un autre
-terrain s'offrait à lui, pour déployer sa valeur: il y était sans
-rival; et Christophe, que ses exploits de la matinée avaient un peu
-lassé, n'essaya point de lutter.
-
-La soirée s'avançait. Assis autour de la table, les trois vieux amis
-contemplaient Christophe; ils buvaient ses paroles. Il semblait bien
-étrange à Christophe de se trouver dans cette petite ville perdue, au
-milieu de ces vieilles gens, qu'il n'avait jamais vus avant ce jour, et
-d'être plus intime avec eux que s'ils avaient été de sa famille. Il
-pensait quel bienfait ce serait pour un artiste, s'il pouvait se douter
-des amis inconnus que sa pensée rencontre dans le monde,--combien son
-cœur en serait réchauffé et ses forces grandies... Mais il n'en est
-rien, le plus souvent: chacun reste seul et meurt seul, craignant
-d'autant plus de dire ce qu'il sent, qu'il sent davantage et qu'il
-aurait plus besoin de le dire. Les complimenteurs vulgaires n'ont point
-de peine à parler. Ceux qui aiment le mieux doivent se faire violence
-pour desserrer les dents et pour dire qu'ils aiment. Aussi, faut-il
-être reconnaissant à ceux qui osent parler: ils sont, sans s'en
-douter, les collaborateurs de celui qui crée.--Christophe était
-pénétré de gratitude pour le vieux Schulz. Il ne le confondait pas
-avec ses deux compagnons; il sentait qu'il était l'âme de ce petit
-groupe d'amis: les autres n'étaient que les reflets de ce Foyer vivant
-d'amour et de bonté. L'amitié que Kunz et Pottpetschmidt avaient pour
-lui était bien différente. Kunz était égoïste: la musique lui
-procurait une satisfaction de bien-être, comme à un gros chat qu'on
-caresse. Pottpetschmidt y trouvait un plaisir de vanité et d'exercice
-physique. Ni l'un ni l'autre ne s'inquiétait de le comprendre. Mais
-Schulz s'oubliait tout entier: il aimait.
-
-Il était tard. Les deux amis invités repartirent, dans la nuit.
-Christophe resta seul avec Schulz. Il lui dit:
-
---Maintenant, je vais jouer, pour vous seul.
-
-Il se mit au piano et joua,--comme il savait le faire, quand il avait
-près de lui quelqu'un qui lui était cher. Il joua de ses œuvres
-nouvelles. Le vieillard était en extase. Assis auprès de Christophe,
-il ne le quittait pas des yeux et retenait son souffle. Dans la bonté
-de son cœur, incapable de garder le moindre bonheur pour lui seul, il
-répétait, malgré lui:
-
---Ah! quel malheur que Kunz ne soit plus là! (ce qui impatientait un
-peu Christophe).
-
-Une heure passa: Christophe jouait toujours; ils n'avaient pas échangé
-une parole. Quand Christophe eut fini, ils ne dirent mot. Tout était
-silencieux: la maison, la rue dormaient. Christophe se retourna, et vit
-le vieil homme, qui pleurait: il se leva et alla l'embrasser. Ils
-causèrent tout bas, dans le calme de la nuit. Le tic-tac de l'horloge,
-amorti, battait dans une chambre voisine. Schulz parlait à mi-voix, les
-mains jointes, le corps penché en avant; il racontait à Christophe,
-qui l'interrogeait, sa vie, ses tristesses; à tout instant, il avait
-des scrupules de se plaindre, il éprouvait le besoin de dire:
-
---J'ai tort... je n'ai pas le droit de me plaindre... tout le monde
-a été très bon pour moi...
-
-Et il ne se plaignait pas, en effet: c'était seulement une mélancolie
-involontaire qui se dégageait du sobre récit de sa vie solitaire. Il y
-mêlait, aux moments les plus douloureux, des professions de foi d'un
-idéalisme très vague et très sentimental, qui agaçaient Christophe,
-mais qu'il eût été cruel de contredire. Au fond, c'était, chez
-Schulz, bien moins une croyance ferme qu'un désir passionné de
-croire,--un espoir incertain, auquel il se cramponnait, comme à une
-bouée. Il en cherchait confirmation dans les yeux de Christophe.
-Christophe entendait l'appel des yeux de son ami, qui s'attachaient à
-lui avec une confiance touchante, qui imploraient de lui--qui lui
-dictaient sa réponse. Alors il dit les paroles de foi tranquille et de
-force que le vieux attendait, et qui lui firent du bien. Le vieux et le
-jeune avaient oublié les années qui les séparaient: ils étaient l'un
-près de l'autre, comme deux frères du même âge, qui s'aiment et qui
-s'entr'aident; le plus faible cherchait un appui auprès du plus fort:
-le vieillard se réfugiait dans l'âme du jeune homme.
-
-Ils se quittèrent, après minuit. Christophe devait se lever de bonne
-heure pour reprendre le même train qui l'avait amené. Aussi ne
-flâna-t-il point en se déshabillant. Le vieux avait préparé la
-chambre de son hôte, comme s'il devait y passer plusieurs mois. Il
-avait mis sur la table des roses dans un vase, et une branche de
-laurier. Il avait installé un buvard tout neuf sur le bureau. Il avait
-fait porter, dans la matinée, un piano droit. Il avait choisi et placé
-sur la planchette, ou chevet du lit, quelques-uns de ses livres les plus
-précieux et les plus aimés. Pas un détail auquel il n'eût pensé
-avec amour. Ce fut peine perdue: Christophe n'en vit rien. Il se jeta
-sur son lit, et dormit aussitôt, à poings fermés.
-
-Schulz ne dormit pas. Il ruminait à la fois toute la joie qu'il avait
-eue, et tout le chagrin qu'il avait déjà du départ de l'ami. Il
-repassait dans sa tête les paroles qu'ils s'étaient dites. Il songeait
-que le cher Christophe dormait près de lui, de l'autre côté du mur,
-contre lequel son lit était appuyé. Il était écrasé de fatigue,
-courbaturé, oppressé; il sentait qu'il s'était refroidi pendant la
-promenade et qu'il allait avoir une rechute; mais il n'avait qu'une
-pensée:
-
---Pourvu que cela dure jusqu'après son départ!
-
-Et il tremblait d'avoir un accès de toux, qui réveillât Christophe.
-Il était plein de reconnaissance envers Dieu, et se mit à composer des
-vers sur le cantique du vieux Siméon: _Nunc dimittis_... Il se leva, en
-sueur, pour écrire ces vers, et il resta assis à sa table, jusqu'à ce
-qu'il les eût recopiés soigneusement, avec une dédicace débordante
-d'affection, et sa signature au bas, la date et l'heure. Puis, il se
-recoucha, ayant le frisson, et ne put se réchauffer, de tout le reste
-de la nuit.
-
-L'aube vint. Schulz songeait, avec regret, à l'aube de la veille. Mais
-il se blâma de gâter par ces pensées les dernières minutes de
-bonheur qui lui restaient; il savait bien que, le lendemain, il
-regretterait l'heure qui s'enfuyait maintenant; il s'appliqua à n'en
-rien perdre. Il tendait l'oreille au moindre bruit de la chambre à
-côté. Mais Christophe ne bougeait point. Où il s'était couché, il
-se trouvait encore; il n'avait pas fait un mouvement. Six heures et
-demie étaient sonnées, et il dormait toujours. Rien n'eût été plus
-facile que de lui laisser manquer le train; et, sans doute, eût-il pris
-la chose en riant. Mais le vieux était trop scrupuleux pour disposer
-d'un ami, sans son consentement. Il avait beau se répéter:
-
---Ce ne sera point ma faute. Je n'y serai pour rien. Il suffit de ne
-rien dire. Et s'il ne se réveille pas à temps, j'aurai encore tout un
-jour à passer avec lui.
-
-Il se répliqua:
-
---Non, je n'en ai pas le droit.
-
-Et il se crut obligé d'aller le réveiller. Il frappa à sa porte.
-Christophe n'entendit pas tout de suite: il fallut insister. Cela
-faisait gros cœur au vieux, qui pensait:
-
---Ah! comme il dormait bien! Il serait resté là jusqu'à midi!...
-
-Enfin, la voix joyeuse de Christophe répondit, de l'autre côté de la
-cloison. Quand il sut l'heure, il s'exclama; et on l'entendit s'agiter
-dans sa chambre, faire bruyamment sa toilette, chanter des bribes
-d'airs, tout en interpellant amicalement Schulz à travers la muraille,
-et disant des drôleries, qui faisaient rire le vieux, malgré son
-chagrin. La porte s'ouvrit: il parut, frais, reposé, la figure
-heureuse; il ne pensait pas du tout à la peine qu'il faisait. En
-réalité, rien ne le pressait de partir; il ne lui en eût rien coûté
-de rester quelques jours de plus; et cela eût fait tant de plaisir à
-Schulz! Mais Christophe ne pouvait s'en douter exactement. D'ailleurs,
-quelque affection qu'il eût pour le vieux, il était bien aise de s'en
-aller: il était fatigué par cette journée de conversation
-perpétuelle, par ces âmes qui s'accrochaient à lui, avec une
-affection désespérée. Et puis, il était jeune, il pensait qu'ils
-auraient le temps de se revoir: il ne partait pas pour le bout du
-monde!--Le vieillard savait que lui, serait bientôt plus loin qu'au
-bout du monde; et il regardait Christophe, pour toute l'éternité.
-
-Il l'accompagna à la gare, malgré son extrême fatigue. Une petite
-pluie fine, froide, tombait sans bruit. À la station, Christophe
-s'aperçut, en ouvrant son porte-monnaie, qu'il n'avait plus assez
-d'argent pour prendre son billet de retour jusqu'à chez lui. Il savait
-que Schulz lui prêterait, avec joie; mais il ne voulut pas le lui
-demander... Pourquoi? Pourquoi refuser à celui qui vous aime
-l'occasion--le bonheur de vous rendre service?... Il ne le voulut pas,
-par discrétion, par amour-propre peut-être. Il prit un billet jusqu'à
-une station intermédiaire, se disant qu'il ferait le reste du chemin à
-pied.
-
-L'heure du départ sonna. Sur le marchepied du wagon, ils
-s'embrassèrent. Schulz glissa dans la main de Christophe sa poésie
-écrite pendant la nuit. Il resta sur le quai, au pied du compartiment.
-Ils n'avaient plus rien à se dire, comme il arrive quand les adieux se
-prolongent; mais les yeux de Schulz continuaient de parler: ils ne se
-détachèrent pas du visage de Christophe, jusqu'à ce que le train
-partît.
-
-Le wagon disparut à un tournant de la voie. Schulz se retrouva seul. Il
-revint par l'avenue boueuse; il se traînait: il sentait brusquement la
-fatigue, le froid, la tristesse du jour pluvieux. Il eut grand'peine à
-regagner sa maison et à monter l'escalier. À peine rentré dans sa
-chambre, il fut pris d'une crise d'étouffement et de toux. Salomé vint
-à son secours. Au milieu de ses gémissements involontaires, il
-répétait:
-
---Quel bonheur!... Quel bonheur que c'ait attendu!...
-
-Il se sentait très mal. Il se coucha. Salomé alla chercher le
-médecin. Dans son lit, tout son corps s'abandonnait, comme une loque.
-Il n'aurait pu faire un mouvement; seule, sa poitrine haletait, comme un
-soufflet de forge. Sa tête était lourde et fiévreuse. Il passa la
-journée entière à revivre, minute par minute, toute la journée de la
-veille: il se torturait ainsi, et il se reprochait ensuite de se
-plaindre, après un tel bonheur. Les mains jointes, le cœur gonflé
-d'amour, il remerciait Dieu.
-
-
-
-
-Rasséréné par cette journée, rendu plus confiant en soi par
-l'affection qu'il laissait derrière lui, Christophe revenait au pays.
-Arrivé au terme de son billet, il descendit gaiement, et se mit en
-route, à pied. Il avait une soixantaine de kilomètres à faire. Il
-n'était pas pressé, et flânait comme un écolier. C'était Avril. La
-campagne n'était pas très avancée. Les feuilles se dépliaient, comme
-de petites mains ridées, au bout des branches noires; quelques pommiers
-étaient en fleurs, et les frêles églantines souriaient, le long des
-haies. Par-dessus la forêt déplumée, où commençait à pousser un
-fin duvet vert-tendre, se dressait, au faîte d'une petite colline, tel
-un trophée au bout d'une lance, un vieux château roman. Dans le ciel
-bleu très doux, voguaient des nuages très noirs. Les ombres couraient
-sur la campagne printanière; des giboulées passaient; puis, le clair
-soleil renaissait, et les oiseaux chantaient.
-
-Christophe s'aperçut que, depuis quelques instants, il songeait à
-l'oncle Gottfried. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait plus pensé
-au pauvre homme; et il se demandait pourquoi son souvenir lui revenait
-en ce moment, avec obstination; il en était hanté, tandis qu'il
-cheminait sur une avenue, bordée de peupliers, le long d'un canal
-miroitant; cette image le poursuivait de telle sorte qu'au détour d'un
-grand mur, il lui sembla qu'il allait le voir venir à sa rencontre.
-
-Le ciel s'était assombri. Une violente averse de pluie et de grêle se
-mit à tomber, et le tonnerre gronda au loin. Christophe était près
-d'un village, dont il voyait les façades roses et les toits rouges, au
-milieu des bouquets d'arbres. Il hâta le pas, et se mit à l'abri sous
-le toit avançant de la première maison. Les grêlons cinglaient dru;
-ils tintaient sur les tuiles, et rebondissaient dans la rue, comme des
-grains de plomb. Les ornières coulaient à pleins bords. À travers les
-vergers en fleurs, un arc-en-ciel tendait son écharpe éclatante et
-barbare sur les nuées bleu-sombre.
-
-Sur le seuil de la porte, debout, une jeune fille tricotait. Elle dit
-amicalement à Christophe d'entrer. Il accepta l'invitation. La salle
-où il pénétra servait à la fois de cuisine, de salle à manger, et
-de chambre à coucher. Au fond, une marmite était suspendue sur un
-grand feu. Une paysanne, qui épluchait des légumes, souhaita le
-bonjour à Christophe, et lui dit de s'approcher du feu, pour se
-sécher. La jeune fille alla chercher une bouteille et lui servit à
-boire. Assise de l'autre côté de la table, elle continuait de
-tricoter, tout en s'occupant de deux enfants, qui jouaient à s'enfoncer
-dans le cou de ces épis d'herbes, qu'on nomme à la campagne des
-«voleurs» ou des «ramonas». Elle lia conversation avec Christophe.
-Il ne s'aperçut qu'après un moment qu'elle était aveugle. Elle
-n'était point belle. C'était une forte fille, les joues rouges, les
-dents blanches, les bras solides; mais les traits manquaient de
-régularité: elle avait l'air souriant et un peu inexpressif de
-beaucoup d'aveugles, et aussi, leur manie de parler des choses et des
-gens, comme si elle les voyait. Au premier moment, Christophe,
-interloqué, se demanda si elle se moquait, quand elle lui dit qu'il
-avait bonne mine, et que la campagne était très jolie aujourd'hui.
-Mais après avoir regardé tour à tour l'aveugle et la femme qui
-épluchait, il vit que cela n'étonnait personne. Les deux femmes
-interrogèrent amicalement Christophe, s'informant d'où il venait, par
-où il avait passé. L'aveugle se mêlait à l'entretien, avec une
-animation un peu exagérée; elle approuvait, ou commentait les
-observations de Christophe sur le chemin et sur les champs.
-Naturellement, ses remarques tombaient souvent à faux. Elle semblait
-vouloir se persuader qu'elle voyait aussi bien que lui.
-
-D'autres gens de la famille étaient rentrés: un robuste paysan, d'une
-trentaine d'années, et sa jeune femme. Christophe causait avec les uns
-et avec les autres; et, regardant le ciel qui s'éclaircissait, il
-attendait le moment de repartir. L'aveugle chantonnait un air, tout en
-faisant marcher les aiguilles de son tricot. Cet air rappelait à
-Christophe des choses anciennes.
-
---Comment! vous connaissez cela? dit-il.
-
-(Gottfried le lui avait autrefois appris.)
-
-Il fredonna la suite. La jeune fille se mit à rire. Elle chantait la
-première moitié des phrases, et il s'amusait à les terminer. Il
-venait de se lever, pour aller inspecter l'état du temps et il faisait
-le tour de la chambre, en furetant machinalement du regard dans tous les
-coins, quand il aperçut, dans un angle, près du dressoir, un objet,
-qui le fit tressauter. C'était un long bâton recourbé, dont le
-manche, grossièrement sculpté, représentait un petit homme courbé
-qui saluait. Christophe le connaissait bien: il avait joué tout enfant
-avec. Il sauta sur la canne, et demanda d'une voix étranglée:
-
---D'où avez-vous... D'où avez-vous cela?
-
-L'homme regarda, et dit:
-
---C'est un ami qui l'a laissé; un ancien ami, qui est mort.
-
-Christophe cria:
-
---Gottfried?
-
-Tous se retournèrent, en demandant:
-
---Comment savez-vous...?
-
-Et quand Christophe eut dit que Gottfried était son oncle, ce fut un
-émoi général. L'aveugle s'était levée; son peloton de laine avait
-roulé à travers la chambre; elle marchait sur son ouvrage, et avait
-pris les mains de Christophe, en répétant:
-
---Vous êtes son neveu?
-
-Tout le monde parlait à la fois. Christophe demandait, de son côté:
-
---Mais vous, comment... comment le connaissez-vous?
-
-L'homme répondit:
-
---C'est ici qu'il est mort.
-
-On se rassit; et quand l'agitation fut un peu calmée, la mère raconta,
-en reprenant son travail, que Gottfried venait à la maison, depuis des
-années; toujours il s'y arrêtait, à l'aller et au retour, dans
-chacune de ses tournées. La dernière fois qu'il était venu--(c'était
-en juillet dernier),--il semblait très las; et, son ballot déchargé,
-il avait été un moment avant de pouvoir articuler une parole; mais on
-n'y avait pas pris garde, parce qu'on était habitué à le voir ainsi,
-quand il arrivait: on savait qu'il avait le souffle court. Il ne se
-plaignait pas. Jamais il ne se plaignait: il trouvait toujours un sujet
-de contentement dans les choses désagréables. Quand il faisait un
-travail exténuant, il se réjouissait en pensant comme il serait bien
-dans son lit, le soir; et quand il était souffrant, il disait comme
-cela serait bon, quand il ne souffrirait plus...
-
---Et c'est un tort, Monsieur, d'être toujours content, ajoutait la
-bonne femme; car quand on ne se plaint pas, les autres ne vous plaignent
-pas. Moi, je me plains toujours...
-
-Donc, on n'avait pas fait attention à lui. On l'avait même plaisanté
-sur sa bonne mine, et Modesta--(c'était le nom de la jeune fille
-aveugle),--qui était venue le décharger de son paquet, lui avait
-demandé s'il ne serait donc jamais las de courir ainsi, comme un jeune
-homme. Il souriait, pour toute réponse; car il ne pouvait parler. Il
-s'assit sur le banc devant la porte. Chacun partit à son ouvrage: les
-hommes, aux champs; la mère, à sa cuisine. Modesta vint près du banc:
-debout, adossée à la porte, son tricot à la main, elle causait avec
-Gottfried. Il ne lui répondait pas: elle ne lui demandait pas de
-réponse, elle lui racontait tout ce qui s'était passé depuis sa
-dernière visite. Il respirait avec peine; et elle l'entendit faire des
-efforts pour parler. Au lieu de s'en inquiéter, elle lui dit:
-
---Ne parle pas. Repose-toi. Tu parleras tout à l'heure... S'il
-est possible de se fatiguer, comme cela!...
-
-Alors, il ne parla plus. Elle reprit son récit, croyant qu'il
-écoutait. Il soupira, et se tut. Quand la mère sortit, un peu plus
-tard, elle trouva Modesta, qui continuait de parler, et, sur le banc,
-Gottfried, immobile, la tête renversée en arrière et tournée vers le
-ciel: depuis quelques minutes, Modesta causait avec un mort. Elle
-comprit alors que le pauvre homme avait essayé de dire quelques mots,
-avant de mourir, mais qu'il n'avait pas pu; alors, il s'était
-résigné, avec son sourire triste, et il avait fermé les yeux, dans la
-paix du soir d'été...
-
-La pluie avait cessé. La bru alla à l'étable; le fils prit sa pioche
-et déblaya, devant la porte, la rigole que la boue avait obstruée.
-Modesta avait disparu dès le commencement du récit. Christophe restait
-seul dans la chambre avec la mère, et se taisait, ému. La vieille, un
-peu bavarde, ne pouvait supporter un silence prolongé; et elle se mit
-à lui raconter toute l'histoire de sa connaissance avec Gottfried. Cela
-datait de très loin. Quand elle était toute jeune, Gottfried l'aimait.
-Il n'osait pas le lui dire; mais on en plaisantait; elle se moquait de
-lui, tous se moquaient de lui:--(c'était l'habitude, partout où il
-passait.)--Gottfried n'en revenait pas moins, fidèlement, chaque
-année. Il trouvait naturel qu'on se moquât de lui, naturel qu'elle ne
-l'aimât point, naturel qu'elle se fût mariée et qu'elle fût heureuse
-avec un autre. Elle avait été trop heureuse, elle s'était trop
-vantée de son bonheur: le malheur arriva. Son mari mourut subitement.
-Puis, sa fille,--une belle fille saine, vigoureuse, que tout le monde
-admirait, et qui allait se marier avec le fils du plus riche paysan de
-la contrée, perdit la vue, par accident. Un jour qu'elle était montée
-dans le grand poirier derrière la maison, pour cueillir les fruits,
-l'échelle glissa: en tombant, une branche cassée la heurta rudement,
-près de l'œil. On crut qu'elle en serait quitte pour une cicatrice;
-mais depuis, elle ne cessa de souffrir d'élancements dans le front: un
-œil s'obscurcit, puis l'autre; et tous les soins furent inutiles.
-Naturellement, le mariage avait été rompu; le futur s'était
-éclipsé, sans autre explication; et, de tous les garçons, qui,
-un mois avant, se seraient assommés mutuellement pour un tour
-de valse avec elle, pas un n'avait eu le courage--(c'est bien
-compréhensible)--de se mettre une infirme sur les bras. Alors, Modesta,
-jusque-là insouciante et rieuse, tomba dans un tel désespoir qu'elle
-voulait mourir. Elle refusait de manger, elle pleurait, du matin au
-soir; et, la nuit, on l'entendait encore se lamenter dans son lit. On ne
-savait plus que faire, on ne pouvait que se désoler avec elle; et elle
-n'en pleurait que de plus belle. On finit par être excédé de ses
-plaintes; alors, on la rabrouait, et elle parlait d'aller se jeter dans
-le canal. Le pasteur venait quelquefois: il l'entretenait du bon Dieu,
-des choses éternelles, et des mérites qu'elle s'acquérait pour
-l'autre monde, en supportant ses peines; mais cela ne la consolait pas
-du tout. Un jour, Gottfried revint. Modesta n'avait jamais été bien
-bonne pour lui. Non qu'elle fût mauvaise; mais dédaigneuse; et puis,
-elle ne réfléchissait pas, elle aimait à rire: il n'y avait pas de
-malices qu'elle ne lui eût faites. Quand il apprit son malheur, il fut
-bouleversé. Pourtant, il ne lui en montra rien. Il alla s'asseoir
-auprès d'elle, ne fit aucune allusion à l'accident, et se mit à
-causer tranquillement, comme il faisait, avant. Il n'eut pas un mot pour
-la plaindre; il avait l'air de ne pas même s'apercevoir qu'elle était
-aveugle. Seulement, il ne lui parlait jamais de ce qu'elle ne pouvait
-voir; il lui parlait de tout ce qu'elle pouvait entendre, ou remarquer,
-dans son état; et il faisait cela, simplement, comme une chose
-naturelle: on eût dit qu'il était, lui aussi, aveugle. D'abord, elle
-n'écoutait pas, et continuait de pleurer. Mais le lendemain, elle
-écouta mieux, et même elle lui parla un peu...
-
---Et, continuait la mère, je ne sais pas ce qu'il a bien pu lui dire.
-Car nous avions les foins à faire, et je n'avais pas le temps de
-m'occuper d'elle. Mais, le soir, quand nous sommes revenus des champs,
-nous l'avons trouvée qui causait tranquillement. Et depuis, elle a
-toujours été mieux. Elle semblait oublier son mal. De temps en temps,
-cela la reprenait encore: elle pleurait, ou bien elle essayait de parler
-à Gottfried de choses tristes; mais celui-ci ne semblait pas entendre;
-il continuait de causer posément de choses qui la calmaient et qui
-l'intéressaient. Il la décida enfin à se promener hors de la maison,
-d'où elle n'avait plus voulu sortir depuis l'accident. Il lui fit faire
-quelques pas d'abord autour du jardin, puis des courses plus longues
-dans les champs. Et elle est arrivée maintenant à se reconnaître
-partout et à tout distinguer, comme si elle voyait. Elle remarque même
-des choses, auxquelles nous ne faisons pas attention; et elle
-s'intéresse à tout, elle qui ne s'intéressait pas, avant, à
-grand'chose en dehors d'elle. Cette fois-là, Gottfried s'attarda chez
-nous plus longtemps que d'habitude. Nous n'osions pas lui demander de
-remettre son départ; mais il resta, de lui-même, jusqu'à ce qu'il
-l'eût vue plus tranquille. Et un jour,--elle était là, dans la
-cour,--je l'ai entendue rire. Je ne peux pas vous dire l'effet que cela
-m'a fait. Gottfried avait l'air bien content aussi. Il était assis
-près de moi. Nous nous sommes regardés, et je n'ai pas de honte à
-vous dire, Monsieur, que je l'ai embrassé, et de bien bon cœur. Alors,
-il m'a dit:
-
---Maintenant, je crois que je puis m'en aller. On n'a plus besoin de moi.
-
-J'ai essayé de le retenir. Mais il m'a dit:
-
---Non. Maintenant, il faut que je m'en aille. Je ne peux plus rester.
-
-Tout le monde savait qu'il était comme le Juif errant: il ne pouvait
-demeurer en place; on n'a pas insisté. Alors, il est parti; mais il
-faisait en sorte de repasser plus souvent par ici; et c'était, à
-chaque fois, une joie pour Modesta: après chacun de ses passages, elle
-était toujours mieux. Elle s'est remise au ménage; son frère s'est
-marié; elle s'occupe des enfants; et maintenant, elle ne se plaint plus
-jamais, elle a toujours l'air contente. Je me demande quelquefois si
-elle serait aussi heureuse, en ayant ses deux yeux. Oui, ma foi,
-Monsieur, il y a bien des jours où on se dit qu'il vaudrait mieux être
-comme elle, et ne pas voir certaines vilaines gens et certaines
-méchantes choses. Le monde devient bien laid; il empire, de jour en
-jour... Pourtant, j'aurais grand peur que le bon Dieu me prît au mot;
-et, pour moi, à vrai dire, j'aime encore mieux continuer à voir le
-monde, tout vilain qu'il est...
-
-
-Modesta reparut, et l'entretien changea. Christophe voulait repartir,
-maintenant que le temps était rétabli; mais ils n'y consentirent pas.
-Il fallut qu'il acceptât de rester souper et de passer la nuit avec
-eux. Modesta s'assit auprès de Christophe, et ne le quitta pas de la
-soirée. Il eût voulu causer intimement avec la jeune fille, dont le
-sort le remplissait de pitié. Mais elle ne lui en offrit aucune
-occasion. Elle cherchait seulement à l'interroger sur Gottfried. Quand
-Christophe lui en apprenait des choses qu'elle ignorait, elle était
-contente et un peu jalouse. Elle-même ne racontait rien de Gottfried
-qu'à regret: on sentait qu'elle ne disait pas tout; ou, quand elle
-avait parlé, elle le regrettait ensuite: ses souvenirs étaient sa
-propriété, elle n'aimait pas à les partager avec un autre; elle
-mettait à cette affection une âpreté de paysanne attachée à sa
-terre: il lui eût été désagréable de penser qu'un autre aimât
-Gottfried, aussi bien qu'elle. Elle n'en voulait rien croire; et
-Christophe, qui lisait en elle, lui laissa cette satisfaction. En
-l'écoutant parler, il s'apercevait que, bien qu'elle eût vu jadis
-Gottfried avec des yeux sans indulgence, elle s'était fait de lui,
-depuis qu'elle était aveugle, une image différente de la réalité; et
-elle avait reporté sur ce fantôme le besoin d'amour qui était en
-elle. Rien n'était venu contrarier ce travail d'illusion. Avec
-l'intrépide sûreté des aveugles, qui inventent tranquillement ce
-qu'ils ne savent pas, elle dit à Christophe:
-
---Vous lui ressemblez.
-
-Il comprit que, depuis des années, elle avait pris l'habitude de vivre
-dans sa maison aux volets clos, où n'entrait plus la vérité. Et
-maintenant qu'elle avait appris à voir dans l'ombre qui l'entourait, et
-même à oublier l'ombre, peut-être qu'elle aurait eu peur d'un rayon
-de lumière filtrant dans ses ténèbres. Elle évoquait devant
-Christophe une foule de petits riens un peu niais, dans une conversation
-décousue et souriante, où Christophe ne trouvait pas son compte. Il
-était agacé de ce bavardage, il ne pouvait comprendre qu'un être qui
-avait tant souffert, n'eût pas puisé plus de sérieux dans sa
-souffrance et se complût à ces futilités; il faisait de temps en
-temps un essai pour parler de choses plus graves; mais elles ne
-trouvaient aucun écho: Modesta ne pouvait pas--ou ne voulait pas--l'y
-suivre.
-
-On alla se coucher. Christophe fut longtemps avant de pouvoir dormir. Il
-pensait à Gottfried, dont il s'efforçait de dégager l'image des
-souvenirs puérils de Modesta. Il n'y parvenait pas sans peine, et il
-s'en irritait. Il avait le cœur serré, en songeant que l'oncle était
-mort ici, que dans ce lit, sans doute, son corps avait reposé. Il
-tâchait de revivre l'angoisse de ses derniers instants, lorsque, ne
-pouvant parler et se faire comprendre de l'aveugle, il avait fermé les
-yeux, pour mourir. Qu'il eût voulu lever ces paupières et lire les
-pensées qui se cachaient dessous, le mystère de cette âme, qui s'en
-était allée, sans se faire connaître, sans se connaître peut-être!
-Elle ne le cherchait point; et toute sa sagesse était de ne pas vouloir
-la sagesse, de ne jamais prétendre imposer sa volonté aux choses, mais
-de s'abandonner à leur cours, de l'accepter et de l'aimer. Ainsi, il
-s'assimilait leur essence mystérieuse; et s'il avait fait tant de bien
-à l'aveugle, à Christophe, à tant d'autres sans doute qu'on
-ignorerait toujours, c'est qu'au lieu d'apporter les paroles habituelles
-de révolte humaine contre la nature, il apportait la paix de la nature,
-la réconciliation. Il était bienfaisant, à la façon des champs et
-des bois... Christophe évoquait le souvenir des soirs passés avec
-Gottfried dans la campagne, de ses promenades d'enfant, des récits et
-des chants dans la nuit. Il se rappelait la dernière course qu'il avait
-faite avec l'oncle, sur la colline, au-dessus de la ville, par un matin
-désespéré d'hiver; et les larmes lui remontaient aux yeux. Il ne
-voulait pas dormir; il ne voulait rien perdre de cette veillée sacrée,
-dans ce petit pays, plein de l'âme de Gottfried, où ses pas l'avaient
-conduit. Mais tandis qu'il écoutait le bruit de la fontaine, qui
-coulait par saccades, et le cri aigu des chauves-souris, la robuste
-fatigue de la jeunesse l'emporta sur sa volonté; et le sommeil le prit.
-
-Quand il se réveilla, le soleil brillait; tout le monde à la ferme
-était déjà au travail. Il ne trouva dans la salle du bas que la
-vieille et les petits. Le jeune ménage était aux champs, et Modesta
-était allée traire; on la chercha en vain. Christophe ne consentit pas
-à attendre son retour: il tenait peu à la, revoir, et il se dit
-pressé. Il se remit en route, après avoir chargé la bonne femme de
-ses saluts pour les autres.
-
-Il sortait du village, quand, au détour du chemin, sur un talus, au
-pied d'une haie d'aubépine, il vit l'aveugle assise. Elle se leva au
-bruit de ses pas, vint à lui, en souriant, lui prit la main, et dit:
-
---Venez!
-
-Ils montèrent à travers prés, jusqu'à un petit champ fleuri, tout
-parsemé de croix, qui dominait le village. Elle l'emmena près d'une
-tombe, et elle lui dit:
-
---C'est là.
-
-Ils s'agenouillèrent. Christophe se souvenait d'une autre tombe, sur
-laquelle il s'était agenouillé avec Gottfried; et il pensait:
-
---Bientôt ce sera mon tour.
-
-Mais cette pensée n'avait, en ce moment, rien de triste. La paix
-montait de la terre. Christophe, penché sur la fosse, criait tout bas
-à Gottfried:
-
---Entre en moi!...
-
-Modesta, les doigts joints, priait, remuant les lèvres en silence. Puis
-elle fit le tour de la tombe, à genoux, tâtant avec ses mains les
-herbes et les fleurs; elle semblait les caresser; ses doigts
-intelligents voyaient: ils arrachaient doucement les tiges de lierre
-mortes et les violettes fanées. Pour se relever, elle appuya sa main
-sur la dalle: Christophe vit ses doigts passer furtivement sur le nom de
-Gottfried, effleurant chaque lettre. Elle dit:
-
---La terre est douce, ce matin.
-
-Elle lui tendit la main; il donna la sienne. Elle lui fit toucher le sol
-humide et tiède. Il ne lâcha point sa main; leurs doigts entrelacés
-s'enfonçaient dans la terre. Il embrassa Modesta. Elle lui baisa les
-lèvres.
-
-Ils se relevèrent. Elle lui tendit quelques violettes fraîches qu'elle
-avait cueillies, et garda les fanées dans son sein. Après avoir
-épousseté leurs genoux, ils sortirent du cimetière sans échanger un
-mot. Dans les champs gazouillaient les alouettes. Des papillons blancs
-dansaient autour de leur tête. Ils s'assirent dans un pré. Les fumées
-du village montaient toutes droites dans le ciel lavé par la pluie. Le
-canal immobile miroitait entre les peupliers. Une buée de lumière
-bleue duvetait les prairies et les bois.
-
-Après un silence, Modesta parla à mi-voix de la beauté du jour, comme
-si elle le voyait. Les lèvres entr'ouvertes, elle buvait l'air; elle
-épiait le bruit des êtres. Christophe savait aussi le prix de cette
-musique. Il dit les mots qu'elle pensait, qu'elle n'aurait pu dire. Il
-nomma certains des cris et des frémissements imperceptibles, qu'on
-entendait sous l'herbe ou dans les profondeurs de l'air. Elle dit:
-
---Ah! vous voyez cela aussi?
-
-Il répondit que Gottfried lui avait appris à les distinguer.
-
---Vous aussi? fit-elle, avec un peu de dépit.
-
-Il avait envie de lui dire:
-
---Ne soyez pas jalouse!
-
-Mais il vit la divine lumière qui souriait autour d'eux, il regarda
-ses yeux morts, et il fut pénétré de pitié.
-
---Ainsi, demanda-t-il, c'est Gottfried qui vous a appris?
-
-Elle dit que oui, qu'elle en jouissait maintenant plus
-qu'avant...--(Elle ne dit pas: «avant quoi»; elle évitait de
-prononcer le mot d'«aveugle».)
-
-Ils se turent, un moment. Christophe la regardait avec commisération.
-Elle se sentait regardée. Il eût voulu lui dire qu'il la plaignait, il
-eût voulu qu'elle se confiât à lui. Il demanda affectueusement:
-
---Vous avez souffert?
-
-Elle resta muette et raidie. Elle arrachait des brins d'herbe et les
-mâchait en silence. Après quelques instants,--(le chant de l'alouette
-s'enfonçait dans le ciel),--Christophe raconta que, lui aussi, avait
-souffert, et que Gottfried l'avait aidé. Il dit ses chagrins, ses
-épreuves, comme s'il pensait tout haut. Le visage de l'aveugle
-s'éclairait à ce récit, qu'elle suivait attentivement. Christophe,
-qui l'observait, la vit près de parler: elle fit un mouvement pour se
-rapprocher et lui tendre la main. Il s'avança aussi;--mais déjà, elle
-était rentrée dans son impassibilité; et, quand il eut fini, elle ne
-répondit à son récit que quelques mots banals. Derrière son front
-bombé, sans un pli, on sentait une obstination de paysan, dure comme un
-caillou. Elle dit qu'il lui fallait revenir à la maison, pour s'occuper
-des enfants de son frère: elle en parlait avec une tranquillité
-riante.
-
-Il lui demanda:
-
---Vous êtes heureuse?
-
-Elle sembla l'être davantage de le lui entendre dire. Elle dit que oui,
-elle insista sur les raisons qu'elle avait de l'être; elle essayait de
-le lui persuader; elle parlait des enfants, de la maison...
-
---Oui, dit-elle, je suis très heureuse!
-
-Elle se leva pour partir; il se leva aussi. Ils se dirent adieu, d'un
-ton indifférent et gai. La main de Modesta tremblait un peu dans la
-main de Christophe. Elle dit:
-
---Vous aurez beau temps aujourd'hui, pour la marche.
-
-Et elle lui fit des recommandations pour un tournant de chemin, où
-il ne fallait pas se tromper.
-
-Ils se quittèrent. Il descendit la colline. Quand il fut au bas, il se
-retourna. Elle était sur le sommet, debout, à la même place: elle
-agitait son mouchoir, et lui faisait des signaux, comme si elle le
-voyait.
-
-Il y avait dans cette obstination à nier son mal quelque chose
-d'héroïque et de ridicule, qui touchait Christophe, et qui lui était
-pénible. Il sentait combien Modesta était digne de pitié et même
-d'admiration; et il n'aurait pu vivre deux jours avec elle.--Tout en
-continuant sa route, entre les haies fleuries, il songeait aussi au cher
-vieux Schulz, à ces yeux de vieillard, clairs et tendres, devant
-lesquels avaient passé tant de chagrins, et qui ne voulaient pas les
-voir, qui ne voyaient pas la réalité blessante.
-
---Comment me voit-il moi-même? se demandait-il. Je suis si différent
-de l'idée qu'il a de moi! Je suis pour lui, comme il veut que je sois.
-Tout est à son image, pur et noble comme lui. Il ne pourrait supporter
-la vie, s'il l'apercevait telle qu'elle est.
-
-Et il songeait à cette fille, enveloppée de ténèbres, qui niait ses
-ténèbres et voulait se persuader que ce qui était n'était pas, et
-que ce qui n'était pas était.
-
-Alors, il vit la grandeur de l'idéalisme allemand, qu'il avait tant de
-fois haï, parce qu'il est chez les âmes médiocres une source
-d'hypocrite niaiserie. Il vit la beauté de cette foi qui se crée un
-monde au milieu du monde, et différent du monde, comme un îlot dans
-l'océan.--Mais il ne pouvait supporter cette foi pour lui-même, il
-refusait de se réfugier dans cette Ile des Morts... La vie! La
-vérité! Il ne voulait pas être un héros qui ment. Peut-être ce
-mensonge optimiste était-il nécessaire aux êtres faibles, pour vivre;
-et Christophe eût regardé comme un crime d'arracher à ces malheureux
-l'illusion qui les soutenait. Mais pour lui-même, il n'eût pu recourir
-à de tels subterfuges: il aimait mieux mourir que vivre d'illusions...
-L'art n'était-il donc pas une illusion aussi?--Non, il ne devait pas
-l'être. La vérité! La vérité! Les yeux grands ouverts, aspirer par
-tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme
-elles sont, voir l'infortune en face,--et rire!
-
-
-
-
-Plusieurs mois passèrent. Christophe avait perdu l'espoir de sortir de
-sa ville. Le seul qui eût pu le sauver, Hassler, lui avait refusé son
-aide. Et l'amitié du vieux Schulz ne lui avait été donnée que pour
-lui être aussitôt retirée.
-
-Il lui avait écrit, une fois, à son retour; et il en avait reçu deux
-lettres affectueuses; mais par un sentiment de lassitude, et surtout à
-cause de la difficulté qu'il avait à s'exprimer par lettre, il tarda
-à le remercier de ses chères paroles; il remettait de jour en jour sa
-réponse. Et comme il allait enfin se décider à écrire, il reçut un
-mot de Kunz, lui annonçant la mort de son vieux compagnon. Schulz avait
-eu, disait-il, une rechute de bronchite, qui dégénéra en pneumonie;
-il avait défendu qu'on inquiétât Christophe, dont il parlait sans
-cesse. En dépit de sa faiblesse extrême et de tant d'années de
-maladie, une longue et pénible fin ne lui avait pas été épargnée.
-Il avait chargé Kunz d'apprendre la nouvelle à Christophe, en lui
-disant que jusqu'à la dernière heure il avait pensé à lui, qu'il le
-remerciait de tout le bonheur qu'il lui devait, et que sa bénédiction
-le suivrait, tant que Christophe vivrait.--Ce que Kunz ne disait pas,
-c'était que la journée passée avec Christophe avait été
-probablement l'origine de la rechute et la cause de la mort.
-
-Christophe pleura en silence, et il sentit alors tout le prix de l'ami
-qu'il avait perdu, et combien il l'aimait; il souffrit, comme toujours,
-de ne le lui avoir pas mieux dit. Maintenant, il était trop tard. Et
-que lui restait-il? Le bon Schulz n'avait fait que paraître, juste
-assez pour que le vide semblât plus vide, après qu'il n'était
-plus.--Quant à Kunz et à Pottpetschmidt, ils n'avaient d'autre prix
-que l'amitié qu'ils avaient eue pour Schulz, et que Schulz avait eue
-pour eux. Christophe leur écrivit une fois; et leurs relations en
-restèrent là.--Il essaya aussi d'écrire à Modesta; mais elle lui fit
-répondre une lettre banale, où elle ne parlait que de choses
-indifférentes. Il renonça à poursuivre l'entretien. Il n'écrivit
-plus à personne, et personne ne lui écrivit.
-
-Silence. Silence. De jour en jour, le lourd manteau du silence
-s'abattait sur Christophe. C'était comme une pluie de cendres qui
-tombait sur lui. Le soir semblait venir déjà; et Christophe
-commençait à peine à vivre: il ne voulait pas se résigner déjà!
-L'heure de dormir n'était pas venue. Il fallait vivre...
-
-Et il ne pouvait plus vivre en Allemagne. La souffrance de son génie
-comprimé par l'étroitesse de la petite ville l'exaspérait jusqu'à
-l'injustice. Ses nerfs étaient à nu: tout le blessait, au sang. Il
-était comme une de ces misérables bêtes sauvages, qui agonisaient
-d'ennui dans les trous et les cages où on les avait enfermées,
-au _Stadtgarten_ (jardin de la ville). Christophe allait les
-voir, par sympathie; il contemplait leurs admirables yeux, où
-brûlaient--s'éteignaient de jour en jour--des flammes farouches et
-désespérées. Ah! comme eût mieux valu le coup de fusil brutal, qui
-délivre! Tout, plutôt que l'indifférence féroce de ces hommes qui
-les empêchaient de vivre et de mourir!
-
-Le plus oppressant, pour Christophe, n'était pas l'hostilité des gens:
-c'était leur nature inconsistante, sans forme et sans fond. Que
-n'avait-il affaire à l'opposition têtue d'une de ces races au crâne
-étroit et dur, qui se refusent à comprendre toute pensée nouvelle!
-Contre la force, on a la force, le pic et la mine qui taillent et font
-sauter la roche. Mais que peut on contre une masse amorphe; qui cède
-comme une gelée, s'enfonce sous la moindre pression, et ne garde aucune
-empreinte? Toutes les pensées, toutes les énergies, tout disparaissait
-dans la fondrière: à peine si, quand une pierre tombait, quelques
-rides tressaillaient à la surface du gouffre; la mâchoire s'ouvrait,
-se refermait: et de ce qui avait été, il ne restait plus aucune trace.
-
-Ils n'étaient pas des ennemis. Plût à Dieu qu'ils fussent des
-ennemis! Ils étaient des gens qui n'avaient la force ni d'aimer, ni de
-haïr, ni de croire, ni de ne pas croire,--en religion, en art, en
-politique, dans la vie journalière:--toute leur vigueur se dépensait
-à tâcher de concilier l'inconciliable. Surtout depuis les victoires
-allemandes, ils s'évertuaient à faire un compromis, un mic-mac
-écœurant de la force nouvelle et des principes anciens. Le vieil
-idéalisme n'avait pas été renoncé: c'eût été là un effort de
-franchise, dont on n'était pas capable; on s'était contenté de le
-fausser, pour le faire servir à l'intérêt allemand. À l'exemple de
-Hegel, serein et double, qui avait attendu jusqu'après Leipzig et
-Waterloo pour assimiler la cause de sa philosophie avec l'État
-prussien,--l'intérêt ayant changé, les principes avaient changé.
-Quand on était battu, on disait que l'Allemagne avait l'humanité pour
-idéal. Maintenant qu'on battait les autres, on disait que l'Allemagne
-était l'idéal de l'humanité. Quand les autres patries étaient les
-plus puissantes, on disait, avec Lessing, que «_l'amour de la patrie
-était une faiblesse héroïque, dont on se passait fort bien_», et
-l'on s'appelait: un «_citoyen du monde_». À présent qu'on
-l'emportait, on n'avait pas assez de mépris pour les utopies «_à la
-française_»: paix universelle, fraternité, progrès pacifique, droits
-de l'homme, égalité naturelle; on disait que le peuple le plus fort
-avait contre les autres un droit absolu, et que les autres, étant plus
-faibles, étaient sans droit contre lui. Il était Dieu vivant et
-l'Idée incarnée, dont le progrès s'accomplit par la guerre, la
-violence, l'oppression. La Force était devenue sainte, maintenant qu'on
-l'avait avec soi. La Force était devenue tout idéalisme et toute
-intelligence.
-
-À vrai dire, l'Allemagne avait tant souffert, pendant des siècles,
-d'avoir l'idéalisme et de n'avoir pas la force, qu'elle était
-excusable, après tant d'épreuves, de faire le triste aveu qu'avant
-tout, il fallait la Force. Mais quelle amertume cachée dans cette
-confession du peuple de Herder et de Gœthe! Cette victoire allemande
-était une abdication, une dégradation de l'idéal allemand... Hélas!
-Il n'y avait que trop de facilités à cette abdication dans la
-déplorable tendance des meilleurs Allemands à se soumettre.
-
---«_Ce qui caractérise l'Allemand, disait Moser, il y a déjà plus
-d'un siècle, c'est l'obéissance._»
-
-Et madame de Staël:
-
---«_Ils sont vigoureusement soumis. Ils se servent de raisonnements
-philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au
-monde: le respect pour la force, et l'attendrissement de la peur, qui
-change ce respect, en admiration._»
-
-Christophe retrouvait ce sentiment, du plus grand au plus petit en
-Allemagne,--depuis le Guillaume Tell de Schiller, ce petit bourgeois
-compassé, aux muscles de portefaix, qui, comme dit le libre Juif
-Bœrne, «_pour concilier l'honneur et la peur, passe devant le poteau
-du «cher Monsieur» Gessler, les yeux baissés, afin de pouvoir
-alléguer qu'il n'a pas vu le chapeau, pas désobéi_»,--jusqu'au vieux
-et respectable professeur Weisse, âgé de soixante-dix ans, un des
-savants les plus honorés de la ville, qui, lorsqu'il voyait venir un
-_Herr Lieutenant_, se hâtait de lui céder le haut du trottoir et de
-descendre sur la chaussée. Le sang de Christophe bouillait, quand il
-était témoin d'un de ces menus actes de servilité journalière. Il en
-souffrait, comme si c'était lui-même qui s'était abaissé. Les
-manières hautaines des officiers, qu'il croisait dans la rue, leur
-raideur insolente, lui causaient une sourde colère: il affectait de ne
-point se déranger pour leur faire place: il leur rendait, en passant,
-l'arrogance de leurs regards. Peu s'en fallut, plus d'une fois, qu'il ne
-s'attirât une affaire; on eût dit qu'il la cherchait. Cependant, il
-était le premier à comprendre l'inutilité dangereuse de pareilles
-bravades; mais il avait des moments d'aberration: la contrainte
-perpétuelle qu'il s'imposait et ses robustes forces accumulées, qui ne
-se dépensaient point, le rendaient enragé. Alors, il était prêt à
-commettre toutes les sottises; il avait le sentiment que, s'il restait
-encore un an ici, il était perdu. Il avait la haine du militarisme
-brutal, qu'il sentait peser sur lui, de ces sabres sonnant sur le pavé,
-de ces faisceaux d'armes et de ces canons postés devant les casernes,
-la gueule braquée contre la ville, prêts à tirer. Des romans à
-scandale, qui faisaient grand bruit alors, dénonçaient la corruption
-des garnisons; les officiers y étaient représentés comme des êtres
-malfaisants, qui, en dehors de leur métier d'automates, ne savaient
-qu'être oisifs, boire, jouer, s'endetter, se faire entretenir, médire
-les uns des autres, et, du haut en bas de la hiérarchie, abuser de leur
-autorité contre leurs inférieurs. L'idée qu'il serait un jour forcé
-de leur obéir serrait Christophe à la gorge. Il ne le pourrait pas,
-non, il ne pourrait jamais le supporter, se déshonorer à ses yeux, en
-subissant leurs humiliations et leurs injustices... Il ne savait pas
-quelle grandeur morale il y avait chez certains d'entre eux, et tout ce
-qu'ils souffraient eux-mêmes: leurs illusions perdues, tant de force,
-de jeunesse, d'honneur, de foi, de désir passionné du sacrifice, mal
-employés, gâchés,--le non-sens d'une carrière, qui, si elle est
-simplement une carrière, si elle n'a point le sacrifice pour but, n'est
-plus qu'une agitation morne, une inepte parade, un rituel qu'on récite,
-sans croire à ce qu'on dit...
-
-La patrie ne suffisait plus à Christophe. Il sentait en lui cette force
-inconnue, qui s'éveille, soudaine et irrésistible, chez les oiseaux,
-à des époques précises, comme le flux et le reflux de la
-mer:--l'instinct des grandes migrations. En lisant les volumes de Herder
-et de Fichte, que le vieux Schulz lui avait légués, il y retrouvait
-des âmes comme la sienne,--non «_des fils de la terre_», servilement
-attachés à la glèbe, mais «_des esprits, fils du soleil_», qui se
-tournent invinciblement vers la lumière.
-
-Où irait-il? Il ne savait. Mais ses yeux regardaient vers le Midi
-latin. Et d'abord, vers la France. La France, éternel recours de
-l'Allemagne en désarroi. Que de fois la pensée allemande s'était
-servie d'elle, sans cesser d'en médire! Même depuis 70, quelle
-attraction se dégageait de la Ville, qu'on avait tenue fumante et
-broyée sous les canons allemands! Les formes de la pensée et de l'art
-les plus révolutionnaires et les plus rétrogrades y avaient trouvé
-tour à tour, et parfois en même temps, des exemples ou des
-inspirations. Christophe, comme tant d'autres grands musiciens allemands
-dans la détresse, se tournait vers Paris... Que connaissait-il des
-Français?--Deux visages féminins, et quelques lectures au hasard. Cela
-lui suffisait pour imaginer un pays de lumière, de gaieté, de
-bravoure, voire d'un peu de jactance gauloise, qui ne messied pas à la
-jeunesse audacieuse du cœur. Il y croyait, parce qu'il avait besoin d'y
-croire, parce que, de toute son âme, il voulait que ce fût ainsi.
-
-
-
-
-Il résolut de partir.--Mais il ne pouvait partir, à cause de sa mère.
-
-Louisa vieillissait. Elle adorait son fils, qui était toute sa joie; et
-elle était tout ce qu'il aimait le plus sur terre. Cependant, ils se
-faisaient souffrir mutuellement. Elle ne comprenait guère Christophe,
-et ne s'inquiétait pas de le comprendre: elle ne s'inquiétait que de
-l'aimer. Elle avait un esprit borné, timide, obscur, et un cœur
-admirable, un immense besoin d'aimer et d'être aimée, qui avait
-quelque chose de touchant et d'oppressant. Elle respectait son fils,
-parce qu'il lui paraissait très savant; mais elle faisait tout ce qu'il
-fallait pour étouffer son génie. Elle pensait qu'il resterait, toute
-sa vie, auprès d'elle, dans leur petite ville. Depuis des années, ils
-vivaient ensemble; et elle ne pouvait plus imaginer qu'il n'en serait
-pas toujours de même. Elle était heureuse, ainsi: comment ne l'eût-il
-pas été? Ses rêves n'allaient pas plus loin qu'à lui voir épouser
-la fille d'un bourgeois aisé de la ville, à l'entendre jouer à
-l'orgue de son église, le dimanche, et à ne jamais le quitter. Elle
-voyait son garçon, comme s'il avait toujours douze ans; elle eût voulu
-qu'il n'eût jamais davantage. Elle torturait innocemment le malheureux
-homme, qui suffoquait dans cet étroit horizon.
-
-Et pourtant, il y avait beaucoup de vrai,--une grandeur morale--dans
-cette philosophie inconsciente de la mère, qui ne pouvait comprendre
-l'ambition et mettait tout le bonheur de la vie dans les affections de
-famille et l'humble devoir accompli. C'était une âme qui voulait
-aimer, qui ne voulait qu'aimer. Renoncer plutôt à la vie, à la
-raison, à la logique, au monde, a tout, plutôt qu'à l'amour! Et cet
-amour était infini, suppliant, exigeant; il donnait tout, et il voulait
-tout; il renonçait à vivre pour aimer, et il voulait ce renoncement
-des autres, des aimés. Puissance de l'amour d'une âme simple! Elle lui
-fait trouver, du premier coup, ce que les raisonnements tâtonnants d'un
-génie incertain, comme Tolstoy, ou l'art trop raffiné d'une
-civilisation qui se meurt, concluent après une vie--des siècles--de
-luttes forcenées et d'efforts épuisants!... Mais le monde impérieux,
-qui grondait dans Christophe, avait de bien autres lois et réclamait
-une autre sagesse.
-
-Depuis longtemps, il voulait annoncer sa résolution à sa mère. Mais
-il tremblait à l'idée du chagrin qu'il lui ferait: au moment de
-parler, il était lâche, il remettait à plus tard. Deux ou trois fois,
-il fit de timides allusions à son départ; Louisa ne les prit pas au
-sérieux:--peut-être feignit-elle de ne pas les prendre au sérieux,
-pour lui persuader qu'il parlait ainsi par jeu. Alors, il n'osait
-poursuivre; mais il restait sombre, préoccupé; et l'on se doutait
-qu'il avait sur le cœur un secret qui lui pesait. Et la pauvre femme,
-qui avait l'intuition de ce que pouvait être ce secret, s'efforçait
-peureusement d'en retarder l'aveu. À des instants de silence, le soir,
-quand ils étaient l'un près de l'autre, assis, à la lumière de la
-lampe, brusquement elle sentait qu'il allait parler; alors, prise de
-terreur, elle se mettait à parler, très vite, et au hasard, n'importe
-de quoi: à peine si elle savait ce qu'elle disait; mais à tout prix,
-il fallait l'empêcher de parler. D'ordinaire, son instinct lui faisait
-trouver le meilleur argument qui l'obligeât au silence: elle se
-plaignait doucement de sa santé, de ses mains et de ses pieds gonflés,
-de ses jambes qui s'ankylosaient: elle exagérait son mal, elle se
-disait une vieille impotente, qui n'est plus bonne à rien. Il n'était
-pas dupe de ses ruses naïves; il la regardait tristement, avec un muet
-reproche; et, après un moment, il se levait, prétextant qu'il était
-fatigué, qu'il allait se coucher.
-
-Mais tous ces expédients ne pouvaient sauver Louisa longtemps. Un soir
-qu'elle y avait de nouveau recours, Christophe ramassa son courage, et,
-posant sa main sur celle de la vieille femme, il lui dit:
-
---Non, mère, j'ai quelque chose à te dire.
-
-Louisa fut saisie; mais elle tâcha de prendre un air riant, pour
-répondre,--la gorge contractée:
-
---Et quoi donc, mon petit?
-
-Christophe annonça, en balbutiant, son intention de partir. Elle tenta
-bien de prendre la chose en plaisanterie et de détourner la
-conversation, comme à l'ordinaire; mais il ne se déridait pas, et
-continuait, cette fois, d'un air si volontaire et si sérieux qu'il n'y
-avait plus moyen de douter. Alors, elle se tut, tout son sang s'arrêta,
-et elle restait muette et glacée, à le regarder avec des yeux
-épouvantés. Une telle douleur montait dans ces yeux que la parole lui
-manqua, à lui aussi; et ils demeurèrent tous deux sans voix. Quand
-elle put enfin retrouver le souffle, elle dit,--(ses lèvres
-tremblaient):
-
---Ce n'est pas possible... Ce n'est pas possible...
-
-Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il détourna la
-tête avec découragement, et se cacha la figure dans ses mains. Ils
-pleurèrent. Après quelque temps, il s'en alla dans sa chambre et s'y
-enferma jusqu'au lendemain. Ils ne firent plus allusion à ce qui
-s'était passé; et comme il n'en parlait plus, elle voulut se
-convaincre qu'il avait renoncé. Mais elle vivait dans des transes.
-
-Vint un moment où il ne put plus se taire. Il fallait parler, dût-il
-lui déchirer le cœur: il souffrait trop. L'égoïsme de sa peine
-l'emportait sur la pensée de celle qu'il ferait. Il parla. Il alla
-jusqu'au bout, évitant de regarder sa mère, de peur de se laisser
-troubler. Il fixa même le jour de son départ, pour n'avoir plus à
-soutenir une seconde discussion:--(il ne savait pas s'il retrouverait,
-une seconde fois, le triste courage qu'il avait aujourd'hui).--Louisa
-criait:
-
---Non, non, tais-toi!...
-
-Il se raidissait, et continuait avec une résolution implacable. Quand
-il eut fini,--(elle sanglotait),--il lui prit les mains et tâcha de lui
-faire comprendre comment il était absolument nécessaire à son art, à
-sa vie, qu'il partît pour quelque temps. Elle se refusait à écouler,
-elle pleurait, et répétait:
-
---Non, non!... Je ne veux pas...
-
-Après avoir vainement tenté de raisonner avec elle, il la laissa,
-pensant que la nuit changerait le cours de ses idées. Mais lorsqu'ils
-se retrouvèrent, le lendemain, à table, il recommença sans pitié à
-reparler de son projet. Elle laissa retomber la bouchée de pain qu'elle
-portait à ses lèvres, et dit, d'un ton de reproche douloureux:
-
---Tu veux donc me torturer?
-
-Il fut ému, mais il dit:
-
---Chère maman, il le faut.
-
---Mais non, mais non! répétait-elle, il ne le faut pas... C'est pour
-me faire de la peine... C'est une folie...
-
-Ils voulurent se convaincre l'un l'autre; mais ils ne s'écoutaient pas.
-Il comprit qu'il était inutile de discuter: cela ne servait qu'à se
-faire souffrir davantage; et il commença, ostensiblement, ses
-préparatifs de départ.
-
-Quand elle vit qu'aucune de ses prières ne l'arrêtait, Louisa tomba
-dans une tristesse morne. Elle passait ses journées, enfermée dans sa
-chambre, sans lumière, quand le soir venait; elle ne parlait plus, elle
-ne mangeait plus; la nuit, il l'entendait pleurer. Il en était
-crucifié. Il eût crié de douleur dans son lit, où il se retournait,
-toute la nuit, sans dormir, en proie à ses remords. Il l'aimait tant!
-Pourquoi fallait-il qu'il la fît souffrir?... Hélas! Elle ne serait
-pas la seule; il le voyait clairement... Pourquoi le destin avait-il mis
-en lui le désir et la force d'une mission, qui devait faire souffrir
-ceux qu'il aimait?
-
---Ah! pensait-il, si j'étais libre, si je n'étais pas contraint par
-cette force cruelle d'être ce que je dois être, ou sinon, de mourir
-dans la honte et le dégoût de moi-même, comme je vous rendrais
-heureux, vous que j'aime! Laissez-moi vivre d'abord, agir, lutter,
-souffrir; et puis, je vous reviendrai, plus aimant. Que je voudrais ne
-faire qu'aimer, aimer, aimer!...
-
-Jamais il n'eût résisté au reproche perpétuel de cette âme
-désolée, si ce reproche avait eu la force de rester muet. Mais Louisa,
-faible et un peu bavarde, ne put garder pour elle la peine qui
-l'étouffait. Elle la dit à ses voisines. Elle la dit à ses deux
-autres fils. Ils ne pouvaient perdre une si belle occasion de mettre
-Christophe dans son tort. Surtout Rodolphe, qui n'avait pas cessé de
-jalouser son frère aîné, quoiqu'il n'en eût guère de raisons pour
-le moment,--Rodolphe, que le moindre éloge de Christophe blessait au
-vif, et qui redoutait en secret, sans oser s'avouer cette basse pensée,
-ses succès à venir,--(car il était assez intelligent pour sentir la
-force de son frère, et pour craindre que d'autres ne la sentissent,
-comme lui),--Rodolphe fut trop heureux d'écraser Christophe sous le
-poids de sa supériorité. Il ne s'était jamais préoccupé de sa
-mère, dont il savait la gêne; bien qu'il fût largement en situation
-de lui venir en aide, il en laissait tout le soin à Christophe. Mais,
-quand il apprit le projet de Christophe, il se découvrit sur-le-champ
-des trésors d'affection. Il s'indigna contre cette prétention
-d'abandonner sa mère, et il la qualifia de monstrueux égoïsme. Il eut
-le front d'aller le répéter à Christophe. Il lui fit la leçon, de
-très haut, comme à un enfant qui mérite le fouet; il lui rappela,
-d'un air rogue, ses devoirs envers sa mère, et tous les sacrifices
-qu'elle avait faits pour lui. Christophe faillit en crever de rage. Il
-flanqua Rodolphe à la porte, à coups de pied au cul, en le traitant de
-polisson et de chien d'hypocrite. Rodolphe se vengea, en montant la
-tête à sa mère. Louisa, excitée par lui, commença à se persuader
-que Christophe agissait en mauvais fils. Elle entendait répéter qu'il
-n'avait pas le droit de partir, et elle ne demandait qu'à le croire. Au
-lieu de s'en tenir à ses pleurs, qui étaient son arme la plus forte,
-elle fit à Christophe des reproches injustes, qui le révoltèrent. Ils
-se dirent l'un à l'autre des choses pénibles; et le résultat fut que
-Christophe, qui jusque-là hésitait encore, ne pensa plus qu'à presser
-ses préparatifs de départ. Il sut que les charitables voisins
-s'apitoyaient sur sa mère, et que l'opinion du quartier la
-représentait comme une victime, et lui comme un bourreau. Il serra les
-dents, et ne démordit plus de sa résolution.
-
-Les jours passaient. Christophe et Louisa se parlaient à peine. Au lieu
-de jouir, jusqu'à la moindre goutte, des derniers jours passés
-ensemble, ces deux êtres qui s'aimaient perdaient le temps qui leur
-restait,--comme c'est trop souvent le cas,--en une de ces stériles
-bouderies, où s'engloutissent tant d'affections. Ils ne se voyaient
-qu'à table, où ils étaient assis l'un en face de l'autre, ne se
-regardant pas, ne se parlant pas, se forçant à manger quelques
-bouchées, moins pour manger que pour se donner une contenance. À
-grand'peine, Christophe parvenait à extraire quelques mots de sa gorge:
-mais Louisa ne répondait pas; et quand, à son tour, elle voulait
-parler, c'était lui qui se taisait. Cet état de choses était
-intolérable pour tous deux; et plus il se prolongeait, plus il devenait
-difficile d'en sortir. Allaient-ils donc se séparer ainsi? Louisa se
-rendait compte maintenant qu'elle avait été injuste et maladroite;
-mais elle souffrait trop pour savoir comment regagner le cœur de son
-fils, qu'elle pensait avoir perdu, et empêcher ce départ, dont elle se
-refusait à envisager l'idée. Christophe regardait à la dérobée le
-visage blême et gonflé de sa mère, et il était bourrelé de remords;
-mais décidé à partir, et, sachant qu'il y allait de sa vie, il
-souhaitait lâchement d'être déjà parti, pour s'enfuir de ses
-remords.
-
-Son départ était fixé au surlendemain. Un de leurs tristes
-tête-à-tête venait de finir. Au sortir du souper, où ils ne
-s'étaient pas dit un mot, Christophe s'était retiré dans sa chambre;
-et, assis devant sa table, la tête dans ses mains, incapable d'aucun
-travail, il se rongeait l'esprit. La nuit s'avançait; il était près
-d'une heure du matin. Tout à coup, il entendit du bruit, une chaise
-renversée, dans la chambre voisine. La porte s'ouvrit, et sa mère, en
-chemise, pieds nus, se jeta à son cou, en sanglotant. Elle brûlait de
-fièvre, elle embrassait son fils, et elle gémissait, au milieu de ses
-hoquets de désespoir:
-
---Ne pars pas! ne pars pas! Je t'en supplie! Je t'en supplie! Mon petit,
-ne pars pas!... J'en mourrai... Je ne peux pas, je ne peux pas le
-supporter!...
-
-Bouleversé et effrayé, il l'embrassait, répétant:
-
---Chère maman, calme-toi, calme-toi, je t'en prie!
-
-Mais elle continuait:
-
---Je ne peux pas le supporter... Je n'ai plus que toi. Si tu pars,
-qu'est-ce que je deviendrai? Je mourrai si tu pars. Je ne veux pas
-mourir loin de toi. Je ne veux pas mourir seule. Attends que je sois
-morte!...
-
-Ses paroles lui déchiraient le cœur. Il ne savait que dire pour la
-consoler. Quelles raisons pouvaient tenir contre ce déchaînement
-d'amour et de douleur! Il la prit sur ses genoux, et tâcha de la
-calmer, avec des baisers et des mots affectueux. La vieille femme se
-taisait peu à peu, et pleurait doucement. Quand elle fut un peu
-apaisée, il lui dit:
-
---Recouche-toi: tu vas prendre froid.
-
-Elle répéta:
-
---Ne pars pas!
-
-Il dit, tout bas:
-
---Je ne partirai pas.
-
-Elle tressaillit, et lui saisit la main:
-
---C'est vrai? dit-elle. C'est vrai?
-
-Il détourna la tête, avec découragement:
-
---Demain, dit-il, demain, je te dirai... Laisse-moi, je t'en supplie!...
-
-Elle se leva docilement, et regagna sa chambre.
-
-Le lendemain matin, elle avait honte de cette crise de désespoir qui
-s'était emparée d'elle, comme une folie, au milieu de la nuit; et elle
-tremblait de ce que son fils allait lui dire. Elle l'attendait, assise,
-dans un coin de sa chambre; elle avait pris un tricot pour s'occuper;
-mais ses mains se refusaient à le tenir: elle le laissa tomber.
-Christophe entra. Ils se dirent bonjour à mi-voix, sans se regarder en
-face. Il était sombre, il alla se poster devant la fenêtre, le dos
-tourné à sa mère, et il resta sans parler. Un combat se livrait en
-lui; il en savait trop le résultat d'avance, et il cherchait à le
-retarder. Louisa n'osait lui adresser la parole et provoquer la réponse
-qu'elle attendait et redoutait. Elle se força à reprendre le tricot;
-mais elle ne voyait pas ce qu'elle faisait, et ses mailles allaient de
-travers. Dehors, il pleuvait. Après un long silence, Christophe vint
-près d'elle. Elle ne fit pas un mouvement; mais son cœur battait.
-Christophe la regardait, immobile; puis, brusquement, il se jeta à
-genoux, cacha sa figure dans la robe de sa mère; et, sans dire un mot,
-il pleura. Alors, elle comprit qu'il restait; et son cœur s'allégea
-d'une angoisse mortelle;--mais aussitôt, le remords y entra: car elle
-sentit tout ce que son fils lui sacrifiait; et elle commença de
-souffrir tout ce que Christophe avait souffert, quand c'était elle
-qu'il sacrifiait. Elle se pencha sur lui et couvrit de baisers son front
-et ses cheveux. Ils mêlèrent en silence leurs larmes et leur peine.
-Enfin, il releva la tête; et Louisa, lui prenant la figure dans ses
-mains, le regardait, les yeux dans les yeux. Elle eût voulu lui dire:
-
---Pars!
-
-Et elle ne le pouvait pas.
-
-Il eût voulu lui dire:
-
---Je suis heureux de rester.
-
-Et il ne le pouvait pas.
-
-La situation était inextricable; ni l'un ni l'autre n'y pouvait rien
-changer. Elle soupira, dans son douloureux amour:
-
---Ah! si l'on pouvait être nés tous ensemble, pour mourir tous ensemble!
-
-Ce vœu naïf le pénétra de tendresse; il essuya ses larmes, et,
-s'efforçant de sourire, il dit:
-
---On mourra tous ensemble.
-
-Elle insistait:
-
---Bien sûr? Tu ne pars pas?
-
-Il se releva:
-
---C'est dit. N'en parlons plus. Il n'y a plus à y revenir.
-
-Christophe tint parole: il ne parla plus de départ; mais il ne
-dépendait pas de lui qu'il n'y pensât plus. Il resta; mais il fit
-chèrement payer son sacrifice à sa mère, par sa tristesse et sa
-mauvaise humeur. Et Louisa, maladroite,--d'autant plus maladroite
-qu'elle savait qu'elle l'était et faisait immanquablement ce qu'il ne
-fallait pas faire,--Louisa, qui ne connaissait que trop la cause de son
-chagrin, insistait pour qu'il la dît. Elle le harcelait de sa chère
-affection, inquiète, vexante, raisonneuse, qui lui rappelait, à tout
-instant, qu'ils étaient différents l'un de l'autre,--ce qu'il tâchait
-d'oublier. Combien de fois avait-il voulu s'ouvrir à elle avec
-confiance! Mais, au moment de parler, la muraille de Chine se relevait
-entre eux; et il renfonçait ses secrets. Elle le devinait; mais elle
-n'osait pas provoquer ses confidences, ou elle ne savait pas le faire.
-Quand elle essayait, elle ne réussissait qu'à refouler encore plus
-profondément ces secrets qui lui pesaient tant et qu'il brûlait de
-dire.
-
-Mille petites choses, d'innocentes manies, la séparaient aussi de
-Christophe, qu'elles irritaient. La bonne vieille radotait un peu. Elle
-avait un besoin de répéter les commérages du voisinage, ou cette
-tendresse de nourrice, qui s'obstine à rappeler les niaiseries des
-premières années, tout ce qui vous rattache au berceau. On a eu tant
-de peine à en sortir, à devenir un homme! Et il faut que la nourrice
-de Juliette vienne vous étaler les langes salis, les médiocres
-pensées, toute cette époque néfaste, où une âme naissante se débat
-contre l'oppression de la vile matière et du milieu étouffant!
-
-Au milieu de tout cela, elle avait des élans de tendresse
-touchante,--comme avec un petit enfant,--qui lui prenaient le cœur; et
-il s'y abandonnait,--comme un petit enfant.
-
-Le pire était de vivre, du matin au soir, comme ils faisaient,
-ensemble, toujours ensemble, isolés du reste des gens. Lorsqu'on
-souffre, étant deux, et qu'on ne peut remédier à la souffrance l'un
-de l'autre, il est fatal qu'on l'exaspère: chacun finit par rendre
-l'autre responsable de ce qu'il souffre; et chacun finit par le croire.
-Mieux vaudrait être seul: on est seul à souffrir.
-
-C'était pour tous deux une torture de chaque jour. Ils n'en seraient
-jamais sortis, si le hasard n'était venu, comme il arrive souvent,
-trancher, d'une façon malheureuse en apparence,--intelligente au
-fond,--l'indécision cruelle, où ils se débattaient.
-
-
-
-
-Un dimanche d'octobre. Quatre heures de l'après-midi. Le temps était
-radieux. Christophe était resté, tout le jour, dans sa chambre,
-replié sur lui-même, «suçant sa mélancolie».
-
-Il n'y tint plus, il eut un besoin furieux de sortir, de marcher, de
-dépenser sa force, de s'exténuer de fatigue, afin de ne plus penser.
-
-Il était en froid avec sa mère, depuis la veille. Il fut sur le point
-de s'en aller, sans lui dire au revoir. Mais, déjà sur le palier, il
-pensa au chagrin qu'elle en aurait, pour toute la soirée, où elle
-resterait seule. Il rentra, se donnant le prétexte qu'il avait oublié
-quelque chose. La porte de la chambre de sa mère était entrebâillée.
-Il passa la tête par l'ouverture. Il vit sa mère, quelques secondes...
-Quelle place ces secondes devaient tenir dans le reste de sa vie!...
-
-Louisa venait de rentrer des vêpres. Elle était assise à sa place
-favorite, dans l'angle de la fenêtre. Le mur de la maison d'en face,
-d'un blanc sale et crevassé, masquait la vue; mais, de l'encoignure où
-elle était, on pouvait voir à droite, par delà les deux cours des
-maisons voisines, un petit coin de pelouse grand comme un mouchoir de
-poche. Sur le rebord de la fenêtre, un pot de volubilis grimpait le
-long de ficelles et tendait sur l'échelle aérienne son fin réseau,
-qu'un rayon de soleil caressait. Louisa, assise sur une chaise
-basse, le dos rond, sa grosse Bible ouverte sur ses genoux, ne
-lisait pas. Ses deux mains posées à plat sur le livre,--ses mains
-aux veines gonflées, aux ongles de travailleuse, carrés et un peu
-recourbés,--elle couvait des yeux avec amour la petite plante et le
-lambeau de ciel qu'on voyait au travers. Un reflet du soleil sur les
-feuilles vert-dorées éclairait son visage fatigué, marbré d'un peu
-de couperose, ses cheveux blancs très fins et peu épais, et sa bouche
-entr'ouverte, qui souriait. Elle jouissait de cette heure de repos.
-C'était son meilleur moment de la semaine. Elle en profitait pour se
-plonger dans cet état très doux à ceux qui peinent, où l'on ne pense
-à rien: dans la torpeur de l'être, rien ne parle plus que le cœur, à
-demi endormi.
-
---Maman, dit-il, j'ai envie de sortir. Je vais faire un tour du côté
-de Buir; je rentrerai un peu tard.
-
-Louisa, qui somnolait, tressaillit légèrement. Puis, elle tourna la
-tête vers lui, et le regarda de ses bons yeux paisibles.
-
---Va, mon petit, lui dit-elle: tu as raison, profite du beau temps.
-
-Elle lui sourit. Il lui sourit. Ils restèrent un instant à se regarder;
-puis, ils se firent un petit bonsoir affectueux, de la tête et des yeux.
-
-Il referma doucement la porte. Elle revint lentement à sa rêverie, où
-le sourire de son fils jetait un reflet lumineux, comme le rayon du
-soleil sur les feuilles pâles du volubilis.
-
-Ainsi, il la laissa--pour toute sa vie.
-
-
-
-
-Soir d'octobre. Un soleil tiède et pâle. La campagne languissante
-s'assoupit. De petites cloches de villages tintent sans se presser dans
-le silence des champs. Au milieu des labours, des colonnes de fumées
-montent lentement. Une fine brume flotte au loin. Les brouillards
-blancs, tapis dans la terre humide, attendent pour se lever l'approche
-de la nuit... Un chien de chasse, le nez rivé au sol, décrivait des
-circuits dans un champ de betteraves. Des troupes de corneilles
-tournaient dans le ciel gris.
-
-Christophe, tout en rêvant et sans s'être fixé de but, allait,
-d'instinct, vers un but. Depuis quelques semaines, ses promenades autour
-de la ville gravitaient vers un village, où il était sûr de
-rencontrer une belle fille qui l'attirait. Ce n'était qu'un attrait,
-mais fort vif et un peu trouble. Christophe ne pouvait guère se passer
-d'aimer quelqu'un; son cœur restait rarement vide: toujours il était
-meublé de quelque image qui en était l'idole. Peu lui importait, le
-plus souvent, que cette idole sût qu'il l'aimait: mais il avait besoin
-d'aimer; il fallait qu'il ne fît jamais nuit dans son cœur.
-
-L'objet de la flamme nouvelle était la fille d'un paysan, qu'il avait
-rencontrée, comme Éliézer rencontra Rébecca, auprès d'une fontaine;
-mais elle ne lui avait pas offert à boire: elle lui avait jeté de
-l'eau à la figure. Agenouillée au bord d'un ruisseau, dans un creux de
-la berge, entre deux saules dont les racines formaient autour d'elle
-comme un nid, elle lavait du linge avec vigueur; et sa langue n'était
-pas moins active que ses bras: elle causait et riait très fort avec
-d'autres filles du village, qui lavaient, de l'autre côté du ruisseau.
-Christophe s'était couché sur l'herbe, à quelques pas; et, le menton
-appuyé sur ses mains, il les regardait. Cela ne les intimidait guère:
-elles continuaient leur bavardage, en un style qui ne manquait pas de
-verdeur. À peine écoutait-il: il entendait seulement le son de leurs
-voix riantes, mêlé au bruit des battoirs, au lointain meuglement des
-vaches dans les prés; et il rêvassait, ne quittant pas des yeux la
-belle lavandière.--Les filles ne tardèrent pas à distinguer l'objet
-de ses attentions; elles y firent entre elles des allusions malignes; sa
-préférée ne lançait pas à son adresse les remarques les moins
-mordantes. Comme il ne bougeait toujours point, elle se leva, prit un
-paquet de linge lavé et tordu, et se mit à l'étendre sur les
-buissons, en se rapprochant de lui, afin d'avoir un prétexte pour le
-dévisager. En passant à côté, elle s'arrangea de façon à
-l'éclabousser avec ses draps mouillés, et elle le regarda
-effrontément, en riant. Elle était maigre et robuste, le menton fort,
-un peu en galoche, le nez court, les sourcils bien arqués, les yeux
-bleu foncé, hardis, brillants et durs, la bouche belle, aux lèvres
-grosses, avançant un peu, comme celles d'un masque grec, une masse de
-cheveux blonds tordus sur la nuque, et le teint halé. Elle portait la
-tête très droite, ricanait à chaque mot qu'elle disait, et marchait
-comme un homme, en balançant ses mains ensoleillées. Elle continuait
-d'étendre son linge, en regardant Christophe, d'un regard
-provocant,--attendant qu'il parlât. Christophe la fixait aussi; mais il
-ne désirait aucunement lui parler. À la fin, elle lui éclata de rire
-au nez, et s'en retourna vers ses compagnes. Il resta à sa place,
-étendu, jusqu'à ce que le soir tombât, et qu'il la vît partir, sa
-hotte sur le dos, et ses bras nus croisés, courbant l'échine, toujours
-causant et riant.
-
-Il la retrouva, deux ou trois jours après, au marché de la ville, au
-milieu des montagnes de carottes, de tomates, de concombres et de choux.
-Il flânait, regardant la foule des marchandes, qui se tenaient debout,
-alignées devant leurs paniers, comme des esclaves à vendre. L'homme de
-la police passait devant chacune, avec son escarcelle et son rouleau de
-tickets, recevant une piécette, délivrant un papier. La marchande de
-café allait de rang en rang, avec une corbeille pleine de petites
-cafetières. Une vieille religieuse, joviale et rebondie, faisait le
-tour du marché, deux grands paniers au bras, et, sans humilité,
-quémandait des légumes, en parlant du bon Dieu. On criait; les
-antiques balances, aux plateaux peints en vert, cliquetaient et
-tintaient, avec un bruit de chaînes; les gros chiens, attelés aux
-petites voitures, aboyaient joyeusement, tout fiers de leur importance.
-Au milieu de la cohue, Christophe aperçut Rébecca.--De son vrai nom,
-elle s'appelait Lorchen.--Sur son blond chignon, elle avait mis une
-feuille de chou, blanche et verte, qui lui faisait un casque dentelé.
-Assise sur un panier, devant des tas d'oignons dorés, de petites raves
-roses, de haricots verts, et de pommes rubicondes, elle croquait ses
-pommes, l'une après l'autre, sans s'occuper de les vendre. Elle ne
-cessait pas de manger. De temps en temps, elle s'essuyait le menton et
-le cou avec son tablier, relevait ses cheveux avec son bras, se frottait
-la joue contre son épaule, ou le nez au dos de sa main. Ou, les mains
-sur ses genoux, elle faisait passer indéfiniment de l'une à l'autre
-une poignée de petits pois. Et elle regardait à droite, à gauche,
-d'un air désœuvré. Mais elle ne perdait rien de ce qui se faisait
-autour d'elle, et, sans en avoir l'air, elle cueillait tous les regards
-qui lui étaient destinés. Elle vit parfaitement Christophe. En causant
-avec les acheteurs, elle fronçait le sourcil pour observer, par-dessus
-leurs têtes, son admirateur. Elle semblait digne et grave, comme un
-pape; mais sous cape, elle se moquait de Christophe. Il le méritait
-bien: il restait là planté, h quelques pas, la dévorant des yeux; et
-puis, il s'en alla, sans lui avoir parlé.
-
-Il revint plus d'une fois rôder autour du village où elle habitait.
-Elle allait et venait dans la cour de sa ferme: il s'arrêtait sur la
-route pour la regarder. Il ne s'avouait pas que c'était pour elle qu'il
-venait; et, en vérité, c'était presque sans y penser. Quand il était
-absorbé par la composition d'une œuvre, il se trouvait dans un état
-de somnambule: tandis que son âme consciente suivait ses pensées
-musicales, le reste de son être demeurait livré à l'autre âme
-inconsciente, qui guette la moindre distraction de l'esprit pour prendre
-la clef des champs. Il était souvent étourdi par le bourdonnement de
-sa musique, quand il se trouvait en face d'elle; et il continuait de
-rêvasser, en la regardant. Il n'eût pu dire qu'il l'aimât, il n'y
-songeait même pas; il avait plaisir à la voir: rien de plus. Il ne se
-rendait pas compte du désir qui le ramenait vers elle.
-
-Cette insistance faisait jaser. On s'en gaussait à la ferme, où l'on
-avait fini par savoir qui était Christophe. On le laissait tranquille,
-d'ailleurs; car il était inoffensif. Pour tout dire, il avait l'air
-d'un sot: et il ne s'en inquiétait pas.
-
-
-
-
-C'était la fête au village. Des gamins écrasaient des pois fulminants
-entre deux cailloux, en criant: «Vive l'Empereur!» (_Kaiser lebe!
-Hoch!_) On entendait meugler un veau, enfermé dans son étable, et les
-chants des buveurs au cabaret. Des cerfs-volants aux queues de comètes
-frétillaient dans l'air, au-dessus des champs. Les poules grattaient
-avec frénésie le fumier d'or: le vent s'engouffrait dans leurs plumes,
-comme dans les jupes d'une vieille dame. Un cochon rose dormait
-voluptueusement sur le flanc, au soleil.
-
-Christophe se dirigea vers le toit rouge de l'auberge des _Trois Rois_,
-au-dessus duquel flottait un petit drapeau. Des chapelets d'oignons
-étaient pendus à la façade, et les fenêtres étaient garnies de
-fleurs de capucines rouges et jaunes. Il entra dans la salle, pleine de
-fumée de tabac, où s'étalaient aux murs des chromos jaunies, et, à
-la place d'honneur, le portrait colorié de l'Empereur-Roi, entouré
-d'une guirlande de feuilles de chêne. On dansait. Christophe était
-bien sûr que sa belle amie serait là. Et en effet, ce fut la première
-figure qu'il aperçut. Il s'établit dans un angle de la pièce, d'où
-il pouvait suivre en paix les évolutions des danseurs. Mais, quelque
-soin qu'il eut pris pour ne pas être remarqué, Lorchen sut bien le
-découvrir dans son coin. Tout en tournant d'interminables valses, elle
-lui lançait par-dessus l'épaule de son danseur de rapides œillades;
-et, pour mieux l'exciter, elle coquetait avec les garçons du village,
-en riant de sa grande bouche bien fendue. Elle parlait fort et disait
-des niaiseries, ne différant point en cela de ces jeunes filles du
-monde, qui, lorsqu'on les regarde, se croient obligées de rire, de
-s'agiter, d'être sottes pour la galerie, au lieu de le rester pour
-elles seules.--En quoi elles ne sont pas si sottes: car elles savent que
-la galerie les regarde et ne les écoute pas.--Christophe, les coudes
-sur la table et le menton sur les poings, suivait le manège de la fille
-avec des yeux ardents et furieux: il avait l'esprit assez libre pour
-n'être pas dupe de ses roueries; mais il ne l'avait pas assez pour ne
-pas s'y laisser prendre; et tour à tour, il grognait de colère, ou
-bien il riait sous cape, et haussait les épaules, de donner dans le
-panneau.
-
-Un autre l'observait: c'était le père de Lorchen. Petit et trapu, une
-grosse tête au nez court, le crâne chauve rissolé par le soleil, avec
-une couronne de cheveux qui avaient été blonds et frisottaient par
-boucles épaisses comme un Saint-Jean de Dürer, bien rasé, la figure
-impassible, sa longue pipe au coin de la bouche, il causait très
-lentement avec d'autres paysans, tout en suivant du coin de l'œil la
-mimique de Christophe; et il avait un rire silencieux. À un moment, il
-toussota; un éclair de malice brillant dans ses petits yeux gris, il
-vint s'asseoir de côté à la table de Christophe. Christophe,
-mécontent, tourna vers lui un visage renfrogné: il rencontra le regard
-narquois du vieux qui, sans extraire sa pipe de sa bouche, lui adressa
-familièrement la parole. Christophe le connaissait: il le tenait pour
-une vieille canaille; mais le faible qu'il avait pour la fille le
-rendait indulgent pour le père, et même lui inspirait un bizarre
-plaisir à se trouver avec lui: le vieux malin s'en doutait. Après
-avoir parlé de la pluie et du beau temps, et fait une allusion
-goguenarde aux belles filles, et à ce qu'il ne dansait pas, il conclut
-que Christophe avait bien raison de ne pas se donner de mal, et qu'on
-était mieux à table, les coudes devant son pot; et il se fit inviter
-sans façon à en vider un. En buvant, le vieux causait, sans se
-presser. Il parlait de ses petites affaires, de la difficulté qu'on
-avait à vivre, des mauvais temps, de la cherté de tout. Christophe ne
-répondait que par quelques grognements: cela ne l'intéressait pas; il
-regardait Lorchen. Il y avait des moments de silence: le paysan
-attendait un mot; nulle réponse ne venait: il reprenait tranquillement.
-Christophe se demandait ce qui lui valait l'honneur de la société du
-vieux et de ses confidences. Il finit par comprendre. Le vieux, après
-avoir épuisé ses doléances, passa à un autre chapitre: il vanta
-l'excellence de ses produits, de ses légumes, de sa volaille, de ses
-œufs, de son lait; et brusquement, il demanda si Christophe ne pourrait
-pas lui procurer la clientèle du château. Christophe sursauta:
-
---Comment diable savait-il?... Il le connaissait donc?
-
---Oui bien, disait le vieux. Tout se sait...
-
-Il n'ajoutait pas:
-
---... quand on se donne la peine de faire sa petite police soi-même.
-
-Christophe se fit un malin plaisir de lui apprendre que, bien que «tout
-se sût», on ne savait pas sans doute qu'il venait de se brouiller avec
-la petite cour, et que, si jamais il avait pu se flatter de quelque
-crédit auprès de l'office et des cuisines du château,--(ce dont il
-doutait fort)--ce crédit, à l'heure présente, était mort et
-enterré. Le vieux eut un froncement imperceptible de la bouche. Il ne
-se découragea pourtant pas; et, après un moment, il demanda si
-Christophe ne pourrait pas du moins le recommander à telle et telle
-famille. Et il lui nomma toutes celles avec qui Christophe se trouvait
-en relations: car il s'était renseigné très exactement, au marché.
-Christophe eût été furieux de cet espionnage, s'il n'avait eu plutôt
-envie de rire, en pensant que le vieux serait volé, malgré toute sa
-malice: (car il ne se doutait pas que la recommandation qu'il demandait
-était plus capable de lui faire perdre sa clientèle, que de lui en
-procurer de nouvelle). Il le laissa donc dévider en pure perte son
-écheveau de petites ruses grossières; et il ne répondait ni oui, ni
-non. Mais le paysan insistait; et, s'attaquant enfin à Christophe
-lui-même et à Louisa, qu'il avait gardés pour la fin, il voulut à
-toute force leur colloquer son lait, son beurre, et sa crème. Il
-ajoutait que, puisque Christophe était musicien, rien ne faisait plus
-de bien pour la voix qu'un œuf frais avalé cru, matin et soir: et il
-se faisait fort de lui en fournir de tout chauds sortis du cul de la
-poule. Cette idée que le vieux le prenait pour un chanteur fit éclater
-de rire Christophe. Le paysan en profita pour faire venir une autre
-bouteille. Après quoi, ayant tiré de Christophe tout ce qu'il pouvait
-pour l'instant, il s'en alla, sans autre cérémonie.
-
-La nuit était venue. Les danses étaient de plus en plus animées.
-Lorchen ne prêtait aucune attention à Christophe: elle avait trop à
-faire de tourner la tête a un jeune drôle du village, fils d'un riche
-fermier, que toutes les filles se disputaient. Christophe s'intéressait
-à la lutte: ces demoiselles se souriaient, et elles se fussent
-griffées avec délices. Christophe, bon enfant, s'oubliait, et faisait
-des vœux pour le triomphe de Lorchen. Mais quand ce triomphe fut
-obtenu, il se sentit un peu triste. Il se le reprocha. Il n'aimait pas
-Lorchen: il était bien naturel qu'elle aimât qui elle voulait.
-
---Sans doute. Mais il n'était pas gai de se sentir si seul. Tous ces
-gens ne s'intéressaient à lui que pour l'exploiter, et se moquer de
-lui ensuite. Il soupira, sourit en regardant Lorchen, que la joie de
-faire enrager ses rivales rendait dix fois plus jolie, et il se disposa
-à partir. Il était près de neuf heures: il avait deux bonnes lieues
-à faire pour rentrer en ville.
-
-Il se levait de table, quand la porte s'ouvrit; et une dizaine de
-soldats firent irruption. Leur entrée jeta un froid dans la salle. Les
-gens se mirent à chuchoter. Quelques couples qui dansaient
-s'arrêtèrent, pour jeter des regards inquiets sur les nouveaux
-arrivants. Les paysans debout près de la porte affectèrent de leur
-tourner le dos et de causer entre eux; mais, sans en avoir l'air, ils
-eurent bien soin de se ranger prudemment, pour les laisser passer.
-
---Depuis quelque temps, tout le pays était en lutte sourde avec la
-garnison des forts qui entouraient la ville. Les soldats s'ennuyaient à
-périr, et se vengeaient sur les paysans. Ils se moquaient d'eux
-grossièrement, ils les malmenaient, ils traitaient les filles comme en
-pays conquis. La semaine d'avant, quelques-uns d'entre eux, pris de vin,
-avaient troublé une fête dans un village voisin, et assommé à
-moitié un fermier. Christophe, au courant des choses, partageait
-l'état d'esprit des paysans; et, se rasseyant à sa place, il attendit
-ce qui allait se passer.
-
-Les soldats, sans s'inquiéter de la malveillance qui accueillait leur
-entrée, allèrent bruyamment s'asseoir aux tables pleines, d'où ils
-bousculèrent les gens, pour se faire place: ce fut l'affaire d'un
-moment. La plupart s'écartèrent en grommelant. Un vieux, assis au bout
-d'un banc, ne se rangea pas assez vite: ils soulevèrent le banc, et le
-vieux culbuta, au milieu des éclats de rire. Christophe se leva,
-indigné; mais, comme il était sur le point d'intervenir, il vit le
-vieux, qui se ramassait péniblement, et, au lieu de se plaindre, se
-confondait en excuses. Deux des soldats vinrent à la table de
-Christophe: il les regardait venir, serrant les poings. Mais il n'eut
-pas à se défendre. C'étaient deux grands diables athlétiques et
-bonasses, qui suivaient, comme des moutons, un ou deux risque-tout et
-tâchaient de les imiter. Ils furent intimidés par l'air hautain de
-Christophe; et, quand il leur dit, d'un ton sec:
-
---La place est prise...
-
-ils s'excusèrent précipitamment, et se reculèrent au bout du banc,
-afin de ne pas le gêner. Sa voix avait eu les inflexions du maître: la
-servilité naturelle reprenait le dessus. Ils voyaient bien que
-Christophe n'était pas un paysan.
-
-Christophe, un peu apaisé par cette attitude soumise, put observer les
-choses avec plus de sang-froid. Il n'eut pas de peine à voir que toute
-la bande était menée par un sous-officier,--un petit boule-dogue, aux
-yeux durs,--face de larbin hypocrite et méchant: un des héros de la
-bagarre de l'autre dimanche. Assis à une table voisine de Christophe,
-et déjà ivre, il dévisageait les gens et lançait des sarcasmes
-injurieux, qu'ils affectaient de ne pas entendre. Il s'attaquait surtout
-aux couples qui dansaient, décrivant leurs avantages ou leurs défauts
-physiques, avec une ignominie d'expressions qui soulevait les rires de
-ses compagnons. Les filles rougissaient, et les larmes leur venaient aux
-yeux; les garçons serraient les dents et rageaient en silence. Le
-regard du bourreau faisait lentement le tour de la salle, en
-n'épargnant personne: Christophe le vit venir vers lui. Il saisit sa
-chope, et, le poing sur la table, il attendit, décidé à lui jeter le
-verre à la tête, à la première insulte. Il se disait:
-
---Je suis fou. Je ferais mieux de m'en aller. Je vais me faire ouvrir le
-ventre; et après, si j'en réchappe, on me mettra en prison: le jeu
-n'en vaut pas la chandelle. Partons, avant qu'il ne m'ait provoqué.
-
-Mais son orgueil s'y refusait: il ne voulait pas avoir l'air de fuir
-devant ces oiseaux-là.--Le regard sournois et brutal se posa sur lui.
-Christophe, raidi, le fixa avec colère. Le sous-officier le considéra,
-un instant: la figure de Christophe le mit en verve; il poussa du coude
-son voisin, lui désigna le jeune homme, en ricanant; et déjà il
-ouvrait la bouche pour l'injurier. Christophe, ramassé sur lui-même,
-allait lancer son verre à toute volée.--Cette fois encore, le hasard
-le sauva. Au moment où l'ivrogne allait parler, un couple maladroit de
-danseurs vint buter contre lui et fit tomber son verre. Il se retourna
-furieux, et déversa sur eux un tombereau d'injures. Son attention
-était détournée: il ne pensait plus à Christophe. Celui-ci attendit
-encore quelques minutes; puis, voyant que son ennemi ne cherchait plus
-à reprendre l'entretien, il se leva, prit lentement son chapeau, et
-s'achemina sans se presser vers la porte. Il ne quittait pas des yeux le
-banc où l'autre était assis, pour bien lui faire sentir qu'il ne
-cédait pas devant lui. Mais le sous-officier l'avait décidément
-oublié: personne ne s'occupait de lui.
-
-Il tournait la poignée de la porte: quelques secondes encore, et il
-était dehors. Mais il était dit qu'il n'en sortirait pas indemne. Un
-brouhaha s'élevait dans le fond de la salle. Les soldats, après avoir
-bu, avaient décidé de danser. Et comme toutes les filles avaient leurs
-cavaliers, ils chassèrent les danseurs, qui se laissèrent faire. Mais
-Lorchen ne l'entendait pas ainsi. Ce n'était pas pour rien qu'elle
-avait ces yeux hardis et ce menton volontaire, qui plaisaient à
-Christophe. Elle valsait comme une folle, quand le sous-officier, qui
-avait jeté son dévolu sur elle, vint lui arracher son danseur. Elle
-tapa du pied, cria, et, repoussant le soldat, elle déclara que jamais
-elle ne danserait avec un malotru comme lui. L'autre la poursuivit. Il
-bourrait de coups de poing les gens derrière lesquels elle cherchait à
-s'abriter. Enfin, elle se réfugia derrière une table; et là,
-protégée de lui pendant un moment, elle reprit du souffle pour
-l'injurier; elle voyait que sa résistance ne servirait à rien et elle
-trépignait de fureur, cherchait les mots les plus blessants, et
-comparait sa tête à celle de divers animaux de la basse-cour. Lui,
-penché vers elle, de l'autre côté de la table, avait un mauvais
-sourire, et ses yeux luisaient de colère. Brusquement, il prit son
-élan, et sauta par-dessus la table. Il l'empoigna. Elle se débattit,
-comme une vachère, à coups de poing et de pied. Il n'était pas trop
-bien d'aplomb sur ses jambes, et faillit perdre l'équilibre. Furieux,
-il la poussa contre le mur, et la gifla. Il ne recommença pas:
-quelqu'un lui avait sauté sur le dos, le giflait à tour de bras, et le
-lançait d'un coup de pied, au milieu des buveurs. C'était Christophe,
-qui s'était rué sur lui, bousculant tables et gens. Le sous-officier
-se retourna, fou de rage, tirant son sabre. Avant qu'il eût pu s'en
-servir, Christophe l'assomma d'un coup d'escabeau. Le tout avait été
-si prompt qu'aucun des spectateurs n'eut l'idée d'intervenir. Mais
-quand on vit le soldat s'abattre sur le carreau, comme un bœuf, un
-tumulte épouvantable s'éleva. Les autres soldats coururent sur
-Christophe, le sabre hors du fourreau. Les paysans se jetèrent sur eux.
-La mêlée fut générale. Les chopes volaient à travers la salle, les
-tables étaient renversées. Les paysans se réveillaient: il y avait de
-vieilles rancunes à assouvir. Les gens roulaient par terre, et se
-mordaient avec fureur. Le danseur évincé de Lorchen, un solide valet
-de ferme, avait empoigné la tête d'un soldat qui l'avait insulté tout
-à l'heure, et la martelait contre un mur. Lorchen, armée d'une trique,
-tapait comme une sourde. Les autres filles se sauvaient en hurlant, sauf
-deux ou trois gaillardes, qui s'en donnaient à cœur-joie. L'une
-d'elles, une grosse petite blonde, voyant un soldat gigantesque,--le
-même qui s'était assis à la table de Christophe,--défoncer à coups
-de genoux la poitrine de son adversaire renversé, courut au foyer,
-revint, et tirant en arrière la tête de la brute, elle lui appliqua
-dans les yeux une poignée de cendres brûlantes. L'homme poussa des
-mugissements. La fille jubilait, insultant l'ennemi désarmé, que les
-paysans maintenant assommaient à leur aise. Enfin, les soldats, trop
-faibles, se replièrent au dehors, laissant deux d'entre eux sur le
-carreau. La lutte continua dans la rue du village. Ils faisaient
-irruption dans les maisons, en poussant des cris de mort, et voulaient
-tout saccager. Les paysans les avaient suivis avec leurs fourches; ils
-lançaient sur l'ennemi leurs chiens hargneux. Un troisième soldat
-tomba, le ventre troué d'un coup de trident. Les autres durent
-s'enfuir, pourchassés jusqu'au delà du village; et, de loin, ils
-criaient, en se sauvant à travers champs, qu'ils allaient chercher les
-camarades et qu'ils reviendraient tout à l'heure.
-
-Les paysans, restés maîtres du terrain, retournèrent à l'auberge:
-ils exultaient; c'était la revanche, depuis longtemps attendue, des
-avanies qu'ils avaient subies. Ils ne pensaient pas encore aux
-conséquences de l'échauffourée. Ils parlaient tous à la fois, et
-chacun vantait ses prouesses. Ils fraternisèrent avec Christophe, tout
-joyeux de se sentir rapproché d'eux. Lorchen vint lui prendre la main,
-et resta un instant à la tenir dans sa menotte rude, en lui ricanant au
-nez. Elle ne le trouvait plus ridicule, à cette heure.
-
-On s'occupa des blessés. Parmi les gens du village, il n'y avait que
-des dents cassées, quelques côtes enfoncées, des bosses et des bleus,
-sans grave conséquence. Mais il n'en était pas de même des soldats.
-Trois étaient sérieusement atteints: le colosse aux yeux brûlés, qui
-avait eu l'épaule à moitié emportée d'un coup de hache; l'homme
-éventré, qui râlait, et le sous-officier, assommé par Christophe. On
-les avait étendus par terre, près du foyer. Le sous-officier, le moins
-blessé des trois, venait de rouvrir les yeux. Il regarda longuement,
-d'un regard chargé de haine, le cercle des paysans penchés autour de
-lui. À peine eut-il repris conscience de ce qui s'était passé qu'il
-commença à les insulter. Il jurait qu'il se vengerait, qu'il leur
-ferait leur affaire à tous; il étranglait de rage; on sentait que s'il
-pouvait, il les exterminerait. Ils essayèrent de rire; mais leur rire
-était forcé. Un jeune paysan cria au blessé:
-
---Ferme ta gueule, ou je te tue!
-
-Le sous-officier essaya de se redresser, et, fixant celui qui venait
-de parler, avec ses yeux injectés de sang:
-
---Salauds! dit-il, tuez-moi! On vous coupera la tête.
-
-Il continuait à vociférer. L'homme éventré poussait des cris aigus,
-comme un cochon qu'on saigne. Le troisième était immobile et rigide
-comme un mort. Une terreur écrasante tomba sur les paysans. Lorchen et
-quelques femmes emportèrent les blessés dans une autre chambre. Les
-vociférations du sous-officier et les cris du mourant s'assourdirent.
-Les paysans se taisaient: ils demeuraient à la même place, faisant le
-cercle, comme si les trois corps étaient toujours étendus à leurs
-pieds; ils n'osaient pas bouger et se regardaient, épeurés. À la fin,
-le père de Lorchen dit:
-
---Vous avez fait de bel ouvrage!
-
-Il y eut un murmure angoissé: ils avalaient leur salive. Puis, ils se
-mirent à parler tous à la fois. D'abord, ils chuchotaient, comme s'ils
-avaient peur qu'on ne les écoutât à la porte; mais bientôt, le ton
-s'éleva et devint plus âpre: ils s'accusaient l'un l'autre; ils se
-reprochaient mutuellement les coups qu'ils avaient donnés. La dispute
-s'envenimait: ils semblaient sur le point d'en venir aux mains. Le père
-de Lorchen les mit tous d'accord. Les bras croisés, se tournant vers
-Christophe, il le désigna du menton:
-
---Et celui-là, dit-il, qu'est-ce qu'il est venu faire ici?
-
-Toute la colère de la foule se retourna contre Christophe:
-
---C'est vrai! C'est vrai! criait-on, c'est lui qui a commencé! Sans
-lui, rien ne serait arrivé!
-
-Christophe, abasourdi, essaya de répondre:
-
---Ce que j'en ai fait, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, vous
-le savez bien.
-
-Mais ils lui répliquaient, furieux:
-
---Est-ce que nous ne sommes pas capables de nous défendre seuls? Est-ce
-que nous avions besoin qu'un monsieur de la ville vînt nous dire ce
-qu'il fallait faire? Qui vous a demandé votre avis? Et d'abord, qui
-vous a prié de venir? Vous ne pouviez pas rester chez vous?
-
-Christophe haussa les épaules, et se dirigea vers la porte. Mais le
-père de Lorchen lui barra le chemin, en glapissant.
-
---C'est ça! c'est ça! criait-il, il voudrait filer maintenant, après
-qu'il nous a tous mis dans le pétrin. Il ne partira pas!
-
-Les paysans hurlèrent:
-
---Il ne partira pas! C'est lui qui est cause de tout. C'est lui qui
-doit payer pour tout!
-
-Ils l'entouraient, en lui montrant le poing. Christophe voyait se
-resserrer le cercle de figures menaçantes: la peur les rendait
-enragés. Il ne dit pas un mot, fit une grimace de dégoût, et, jetant
-son chapeau sur une table, il alla s'asseoir au fond de la salle, et
-leur tourna le dos.
-
-Mais Lorchen, indignée, se jeta au milieu des paysans. Sa jolie figure
-était rouge et froncée de colère. Elle repoussa rudement ceux qui
-entouraient Christophe:
-
---Tas de lâches! Bêtes brutes! cria-t-elle. Vous n'êtes pas honteux?
-Vous voudriez faire croire que c'est lui qui a tout fait! Comme si on ne
-vous avait pas vus! Comme s'il y en avait un seul qui n'avait pas cogné
-de son mieux!... S'il y en avait un seul qui était resté les bras
-croisés, pendant que les autres se battaient, je lui cracherais à la
-figure, et je l'appellerais: Lâche! Lâche!...
-
-Les paysans, surpris par cette sortie inattendue, restèrent, un instant,
-silencieux; puis, ils se remirent à crier:
-
---C'est lui qui a commencé! Sans lui, il n'y aurait rien eu.
-
-Le père de Lorchen faisait en vain des signes à sa fille. Elle reprit:
-
---Bien sûr que c'est lui qui a commencé! Il n'y a pas de quoi vous
-vanter. Sans lui, vous vous laissiez insulter, vous nous laissiez
-insulter, poltrons! froussards!
-
-Elle apostropha son ami:
-
---Et toi, tu ne disais rien, tu faisais la bouche en cœur, tu tendais
-le derrière aux coups de botte; pour un peu, tu aurais remercié! Tu
-n'as pas honte?... Vous n'avez pas honte, tous? Vous n'êtes pas des
-hommes! Courage de brebis, toujours le nez en terre! Il a fallu que
-celui-là vous donnât l'exemple!--Et maintenant, vous voudriez lui
-faire tout retomber sur le dos?... Eh bien, cela ne sera pas, c'est moi
-qui vous le dis! Il s'est battu pour nous. Ou bien vous le sauverez, ou
-bien vous trinquerez avec lui: je vous en donne ma parole!
-
-Le père de Lorchen la tirait par le bras; il était hors de lui et criait:
-
---Tais-toi! tais-toi!... Te tairas-tu, bougre de chienne!
-
-Mais elle le repoussa, et continua, de plus belle. Les paysans
-vociféraient. Elle criait plus fort qu'eux, d'une voix aiguë, qui
-crevait le tympan:
-
---D'abord, toi, qu'est-ce que tu as à dire? Tu crois que je ne t'ai pas
-vu tout à l'heure piler à coups de talons celui-là qui est quasi
-comme mort dans la chambre à côté? Et toi, montre un peu tes
-mains!... Il y a encore du sang dessus. Tu crois que je ne t'ai pas vu
-avec ton couteau? Je dirai tout ce que j'ai vu, tout, si vous faites la
-moindre chose contre lui. Je vous ferai tous condamner.
-
-Les paysans, exaspérés, approchaient leur figure furieuse de la figure
-de Lorchen, et lui braillaient au nez. Un d'eux fit mine de la calotter;
-mais le bon ami de Lorchen le saisit au collet, et ils se secouèrent
-tous deux, prêts à se rouer de coups. Un vieux dit à Lorchen:
-
---Si nous sommes condamnés, tu le seras aussi.
-
---Je le serai aussi, fit-elle. Je suis moins lâche que vous.
-
-Et elle reprit sa musique.
-
-Ils ne savaient plus que faire. Ils s'adressaient au père:
-
---Est-ce que tu ne la feras pas taire?
-
-Le vieux avait compris qu'il n'était pas prudent de pousser à bout
-Lorchen. Il leur fit signe de se calmer. Le silence tomba. Lorchen seule
-continua de parler; puis, ne trouvant plus de riposte, comme un feu sans
-aliment, elle s'arrêta. Après un moment, son père toussota, et dit:
-
---Eh bien, donc, qu'est-ce que tu veux? Tu ne veux pourtant pas
-nous perdre?
-
-Elle dit:
-
---Je veux qu'on le sauve.
-
-Ils se mirent à réfléchir. Christophe n'avait pas bougé de place:
-raidi dans son orgueil, il semblait ne pas entendre qu'il s'agissait de
-lui; mais il était ému de l'intervention de Lorchen. Lorchen ne
-paraissait pas davantage savoir qu'il était là: adossée à la table
-où il était assis, elle fixait d'un air de défi les paysans, qui
-fumaient, en regardant à terre. Enfin, son père, après avoir
-mâchonné sa pipe, dit:
-
---Qu'on dise ou qu'on ne dise pas quelque chose,--s'il reste, son
-affaire est claire. Le maréchal des logis l'a reconnu: il ne lui fera
-pas grâce. Il n'y a qu'un parti pour lui, c'est qu'il file tout de
-suite, de l'autre côté de la frontière.
-
-Il avait réfléchi qu'après tout, il serait plus avantageux pour eux
-que Christophe se sauvât: il se dénonçait ainsi lui-même; et, quand
-il ne serait plus là pour se défendre, on n'aurait pas de peine à se
-décharger sur lui de tout le gros de l'affaire. Les autres
-approuvèrent. Ils se comprenaient parfaitement.--Maintenant qu'ils
-étaient décidés, ils avaient hâte que Christophe fut déjà parti.
-Sans manifester aucune gêne de ce qu'ils avaient dit, un moment avant,
-ils se rapprochèrent de lui, feignant de s'intéresser vivement à son
-salut.
-
---Pas une minute à perdre, monsieur, dit le père de Lorchen. Ils vont
-revenir. Une demi-heure pour aller au fort. Une demi-heure pour
-retourner... Il n'y a que le temps de filer.
-
-Christophe s'était levé. Lui aussi avait réfléchi. Il savait que
-s'il restait, il était perdu. Mais partir, partir sans revoir sa
-mère?... Non, ce n'était pas possible. Il dit qu'il retournerait
-d'abord en ville, qu'il aurait encore le temps d'en repartir dans la
-nuit, et de passer la frontière. Mais ils poussèrent les hauts cris.
-Tout à l'heure, ils lui avaient barré la porte, pour l'empêcher de
-fuir: maintenant, ils s'opposaient à ce qu'il ne prit pas la fuite.
-Rentrer en ville, c'était se faire pincer, à coup sûr: avant qu'il
-fut seulement arrivé, on serait prévenu là-bas; on l'arrêterait chez
-lui.--Il s'obstinait. Lorchen l'avait compris:
-
---C'est votre maman que vous voulez voir?... J'irai à votre place.
-
---Quand?
-
---Cette nuit.
-
---C'est vrai? Vous feriez cela?
-
---J'y vais.
-
-Elle prit son fichu, et s'en enveloppa.
-
---Écrivez quelque chose, je lui porterai... Venez par ici, je vais
-vous donner de l'encre.
-
-Elle l'entraîna dans la pièce du fond. Sur le seuil, elle se retourna;
-et, apostrophant son galant:
-
---Et toi, prépare-toi, dit-elle, c'est toi qui le conduiras. Tu ne le
-quitteras pas, que tu ne l'aies vu de l'autre côté de la frontière.
-
---C'est bon, c'est bon, fit l'autre.
-
-Il avait aussi hâte que quiconque de savoir Christophe en France, et
-même plus loin, s'il était possible.
-
-Lorchen entra avec Christophe dans l'autre pièce. Christophe hésitait
-encore. Il était déchiré de douleur, à la pensée qu'il n'embrasserait
-plus sa mère. Quand la reverrait-il? Elle était si vieille, si fatiguée,
-si seule! Ce nouveau coup l'achèverait. Que deviendrait-elle sans lui?...
-Mais que deviendrait-elle, s'il restait, s'il se faisait condamner,
-enfermer pendant des années? Ne serait-ce pas plus sûrement encore pour
-elle l'abandon, la misère? Libre du moins, si loin qu'il fût, il pouvait
-lui venir en aide, elle pouvait le rejoindre.--Il n'eut pas le temps de
-voir clair dans ses pensées. Lorchen lui avait pris les mains; debout,
-près de lui, elle le regardait; leur figure se touchait presque; elle
-lui jeta les bras autour du cou, et lui baisa la bouche:
-
---Vite! vite! dit-elle tout bas, en lui montrant la table.
-
-Il ne chercha plus à réfléchir. Il s'assit. Elle arracha à un livre
-de comptes une feuille de papier quadrillé, avec des barres rouges.
-
-Il écrivit:
-
-«Ma chère maman. Pardon! Je vais te causer une grande peine. Je ne
-pouvais agir autrement. Je n'ai rien fait d'injuste. Mais maintenant, je
-dois fuir, et quitter le pays. Celle qui te portera ce mot te racontera
-tout. Je voulais te dire adieu. On ne veut pas. On prétend que je
-serais arrêté avant. Je suis si malheureux que je n'ai plus de
-volonté. Je vais passer la frontière, mais je resterai tout près,
-jusqu'à ce que tu m'aies écrit; celle qui te remet ma lettre me
-rapportera ta réponse. Dis-moi ce que je dois faire. Quoi que tu me
-dises, je le ferai. Veux-tu que je revienne? Dis-moi de revenir! Je ne
-puis supporter l'idée de te laisser seule. Comment feras-tu pour vivre?
-Pardonne-moi! Pardonne-moi! Je t'aime et je t'embrasse...»
-
---Dépêchons-nous, monsieur; sans quoi, il serait trop tard, dit
-le bon ami de Lorchen, en entr'ouvrant la porte.
-
-Christophe signa hâtivement, et donna la lettre à Lorchen:
-
---Vous la remettrez vous-même?
-
---J'y vais, dit-elle.
-
-Elle était déjà prête à partir.
-
---Demain, continua-t-elle, je vous porterai la réponse: vous m'attendrez
-à Leiden,--(la première station, au sortir d'Allemagne)--sur le quai
-de la gare.
-
-(La curieuse avait lu la lettre de Christophe, par-dessus son épaule,
-tandis qu'il écrivait.)
-
---Vous me direz bien tout, et comment elle aura supporté ce coup, et
-tout ce qu'elle aura dit? Vous ne me cacherezrien? disait Christophe,
-suppliant.
-
---Je vous dirai tout.
-
-Ils n'étaient plus aussi libres de se parler: sur le seuil de la porte,
-l'homme les regardait.
-
---Et puis, monsieur Christophe, dit Lorchen, j'irai la voir quelquefois,
-je vous enverrai de ses nouvelles: n'ayez point d'inquiétude.
-
-Elle lui donna une poignée de main vigoureuse, comme un homme.
-
---Allons! fit le paysan.
-
---Allons! dit Christophe.
-
-Ils sortirent tous trois. Sur la route, ils se séparèrent. Lorchen
-alla d'un côté, et Christophe avec son guide, de l'autre. Ils ne
-causaient point. Le croissant de la lune, enveloppée de vapeurs,
-disparaissait derrière les bois. Une lumière très pâle flottait sur
-les champs. Dans les creux, les brouillards s'étaient levés, épais et
-blancs comme du lait. Les arbres grelottants baignaient dans l'air
-humide... Quelques minutes à peine après la sortie du village, le
-paysan se rejeta brusquement en arrière, et fit signe à Christophe de
-s'arrêter. Ils écoutèrent. Sur la route, devant eux, s'approchait le
-pas cadencé d'une troupe. Le paysan enjamba la haie et entra dans les
-champs. Christophe fit comme lui. Ils s'éloignèrent à travers les
-labours. Ils entendirent passer sur le chemin les soldats. Dans la nuit,
-le paysan leur montra le poing. Christophe avait le cœur serré, comme
-l'animal traqué. Ils se remirent en route, évitant les villages et les
-fermes isolées, où les aboiements des chiens les dénonçaient à tout
-le pays. Au revers d'une colline boisée, ils aperçurent dans le
-lointain les feux rouges de la ligne du chemin de fer. S'orientant
-d'après ces phares, ils décidèrent de se diriger vers la première
-station. Ce ne fut pas aisé. À mesure qu'ils descendaient dans la
-vallée, ils s'enfonçaient dans les brouillards. Ils eurent à sauter
-deux ou trois petits ruisseaux. Ils se trouvèrent ensuite dans
-d'immenses champs de betteraves et de terre labourée; ils crurent
-qu'ils n'en sortiraient jamais. La plaine était bosselée: c'était une
-suite de renflements et de creux, où l'on risquait de tomber. Enfin,
-après avoir erré au hasard, noyés dans la brume, ils aperçurent tout
-à coup, à quelques pas, les fanaux de la voie ferrée sur le faîte
-d'un remblais. Ils grimpèrent le talus. Au risque d'être surpris, ils
-suivirent le long des rails, jusqu'à une centaine de mètres de la
-station: là, ils reprirent la route. Ils arrivèrent à la gare, vingt
-minutes avant le passage du train. Malgré les recommandations de
-Lorchen, le paysan laissa Christophe: il avait hâte d'être revenu,
-pour voir ce qu'on avait fait des autres et de son bien.
-
-Christophe prit une place pour Leiden, et il attendit seul dans la salle
-des troisièmes déserte. Un employé, qui somnolait sur une banquette,
-vint regarder le billet de Christophe et lui ouvrir la porte, à
-l'arrivée du train. Personne dans le wagon. Dans le train, tout
-dormait. Tout dormait dans les champs. Seul, Christophe ne dormait
-point, malgré sa fatigue. À mesure que les lourdes roues de fer le
-rapprochaient de la frontière, il sentait le désir trépidant d'être
-hors d'atteinte. Dans une heure, il serait libre. Mais d'ici là, il
-suffisait d'un mot pour qu'il fût arrêté... Arrêté! Tout son être
-se révoltait. Être étouffé par la force odieuse!... Il n'en
-respirait plus. Sa mère, son pays qu'il quittait, avaient disparu de sa
-pensée. Dans l'égoïsme de sa liberté menacée, il ne pensait qu'à
-cette liberté qu'il voulait sauver. À quelque prix que ce fût! Oui,
-même au prix d'un crime... Il se reprochait amèrement d'avoir pris ce
-train, au lieu d'avoir continué sa route à pied jusqu'à la
-frontière. Il avait voulu gagner quelques heures. Belle avance! Il
-allait se jeter dans la gueule du loup. Sûrement, on l'attendait à la
-gare frontière; des ordres devaient être donnés... Il songea, un
-moment, à descendre du train en marche, avant la station; il ouvrit
-même la portière du wagon; mais il était trop tard: on arrivait. Le
-train s'arrêta. Cinq minutes. Une éternité. Christophe, rejeté dans
-le fond de son compartiment, abrité derrière le rideau, regardait
-anxieusement le quai, où se tenait immobile un gendarme. Le chef de
-gare sortit de son bureau, une dépêche à la main, et se dirigea
-précipitamment du côté du gendarme. Christophe ne douta point qu'il
-ne s'agît de lui. Il chercha une arme. Nulle autre qu'un fort couteau
-à deux lames. Il l'ouvrit dans sa poche. Un employé, avec une lanterne
-attachée sur la poitrine, avait croisé le chef et courut le long du
-train. Christophe le vit venir. Le poing crispé dans sa poche, sur le
-manche du couteau, il pensa:
-
---Je suis perdu!
-
-Il était dans un tel état de surexcitation qu'il eût été capable de
-plonger son couteau dans la poitrine de l'homme, si celui-ci avait eu la
-malencontreuse idée de venir à lui et d'ouvrir son compartiment. Mais
-l'employé s'arrêta au wagon voisin, pour vérifier le billet d'un
-voyageur qui venait de monter. Le train se remit en marche. Christophe
-comprimait les battements de son cœur. Il ne bougeait pas. Il osait à
-peine se dire qu'il était sauvé. Il ne voulait pas se le dire, tant
-que la frontière ne serait point passée... Le jour commençait à
-poindre. Les silhouettes des arbres sortaient de la nuit. L'ombre
-fantastique d'une voiture passa sur la route, avec un bruit de grelots
-et un œil clignotant... La figure collée contre la vitre, Christophe
-tâchait de voir le poteau aux armes impériales, qui marquait les
-bornes de sa servitude. Il le cherchait encore dans la lumière
-naissante, quand le train siffla pour annoncer l'arrivée à la
-première station belge.
-
-Il se leva, il ouvrit toute grande la portière, il but l'air glacé.
-Libre! Toute sa vie devant lui! Joie de vivre!...--Et aussitôt tomba
-sur lui, d'un coup, la tristesse de ce qu'il laissait, la tristesse de
-ce qu'il allait trouver; et la lassitude de cette nuit d'émotions le
-terrassa. Il s'affaissa sur la banquette. Une minute à peine le
-séparait de l'arrivée en gare. Quand, une minute plus tard, un
-employé ouvrit la portière du wagon, il trouva Christophe endormi.
-Secoué par le bras, Christophe s'éveilla, confus, croyant avoir dormi
-une heure; il descendit lourdement, se traîna à la douane; et,
-définitivement accepté sur le territoire étranger, n'ayant plus à se
-défendre, il se coucha tout de son long sur un banc de la salle
-d'attente, et se laissa tomber dans le sommeil, comme une masse.
-
-
-
-
-Il se réveilla vers midi. Lorchen ne pouvait guère venir avant deux ou
-trois heures. En attendant l'arrivée des trains, il faisait les cent
-pas sur le quai de la petite gare. Il continua tout droit au milieu des
-prairies. C'était un jour gris et sans joie, qui sentait les approches
-de l'hiver. La lumière était endormie. Le sifflet plaintif d'un train
-en manœuvre rompait seul le triste silence. Christophe s'arrêta à
-quelques pas de la frontière, dans la campagne déserte. Devant lui une
-toute petite mare, une flaque d'eau très claire, où se reflétait le
-ciel mélancolique. Elle était close d'une palissade, et bordée de
-deux arbres. À droite, un peuplier, à la cime dépouillée, qui
-tremblait. Derrière, un grand noyer, aux branches noires et nues, comme
-un polype monstrueux. Des grappes de corbeaux s'y balançaient
-lourdement. Les dernières feuilles exsangues se détachaient
-d'elles-mêmes, et tombaient une à une sur l'étang immobile...
-
-Il lui semblait qu'il avait déjà vu cela: ces deux arbres, cet
-étang...--Et brusquement, il eut une de ces minutes de vertige, qui
-s'ouvrent de loin en loin dans la plaine de la vie. Une trouée dans le
-Temps. On ne sait plus où on est, qui on est, dans quel siècle l'on
-vit, depuis combien de siècles on est ainsi. Christophe avait le
-sentiment que cela avait déjà été, que ce qui était maintenant
-n'était pas maintenant, mais dans un autre temps. Il n'était plus
-lui-même. Il se voyait du dehors, de très loin, comme un autre qui
-déjà s'était tenu debout, ici, à cette place. Il entendait une ruche
-de souvenirs inconnus; ses artères bruissaient:
-
-«Ainsi... Ainsi... Ainsi...»
-
-Le grondement des siècles...
-
-Bien d'autres Krafft avant lui avaient subi les épreuves qu'il
-subissait aujourd'hui, et goûté la détresse de cette dernière heure
-sur la terre natale. Race toujours errante, et de partout bannie par son
-indépendance et son inquiétude. Race toujours en proie à un démon
-intérieur, qui ne lui permettait de se fixer nulle part. Race attachée
-pourtant au sol d'où on l'arrachait, et ne pouvant s'en déprendre...
-
-Christophe repassait à son tour par les mêmes étapes; et ses pas
-retrouvaient sur le chemin les traces de ceux qui l'avaient précédé.
-Il regardait, les yeux pleins de larmes, se perdre dans la brume la
-terre de la patrie, à laquelle il fallait dire adieu... N'avait-il pas
-désiré ardemment la quitter?--Oui; mais à présent qu'il la quittait
-vraiment, il se sentait étreint d'angoisse. Il n'y a qu'un cœur de
-bête qui puisse se séparer sans émotion de la terre maternelle.
-Heureux ou malheureux, on a vécu ensemble; elle a été la compagne et
-la mère: on a dormi en elle, on a dormi sur elle, on en est imprégné;
-elle garde dans son sein le trésor de nos rêves, de notre vie passée,
-et la poussière sacrée de ceux que nous avons aimés. Christophe
-revoyait la suite de ses jours et les chères images qu'il laissait sur
-cette terre, ou dessous. Ses souffrances ne lui étaient pas moins
-chères que ses joies. Minna, Sabine, Ada, le grand-père, l'oncle
-Gottfried, le vieux Schulz,--tout reparut à ses yeux, en l'espace de
-quelques minutes. Il ne pouvait s'arracher à ses morts: (car il
-comptait aussi Ada parmi les morts). L'idée de sa mère, qu'il
-laissait, seule vivante de tous ceux qu'il aimait, au milieu de ces
-fantômes, lui était intolérable. Il fut sur le point de repasser la
-frontière, tant il se trouvait lâche d'avoir cherché la fuite. Il
-était décidé, si la réponse que Lorchen devait lui apporter de sa
-mère trahissait une douleur trop grande, à revenir coûte que coûte.
-Mais s'il ne recevait rien? Si Lorchen n'avait pu arriver jusqu'à
-Louisa, ou rapporter la réponse? Eh bien, il reviendrait.
-
-Il retourna à la gare. Après une morne attente, le train parut enfin.
-Christophe guettait à une portière la figure hardie de Lorchen: car il
-était certain qu'elle tiendrait sa promesse; mais elle ne se montra
-pas. Il courut, inquiet, d'un compartiment à l'autre. Comme il se
-heurtait dans sa course au flot des voyageurs, il remarqua une figure,
-qui ne lui parut pas inconnue. C'était une petite fille de treize à
-quatorze ans, joufflue, courtaude, et rouge comme une pomme, avec un
-gros petit nez retroussé, une grande bouche, et une natte épaisse
-enroulée autour de la tête. En la regardant mieux, il vit qu'elle
-tenait à la main une vieille valise qui ressemblait à la sienne. Elle
-l'observait aussi, de côté, comme un moineau; et quand elle vit qu'il
-la regardait, elle fit quelques pas vers lui; mais elle resta plantée
-en face de Christophe, et le dévisagea de ses petits yeux de souris,
-sans dire un mot. Christophe la reconnut: c'était une petite vachère
-de la ferme de Lorchen. Montrant la valise, il dit:
-
---C'est à moi, n'est-ce pas?
-
-La petite ne bougea pas, et répondit d'un air nigaud:
-
---Savoir. D'où que vous venez, d'abord?
-
---De Buir.
-
---Et qui qui vous l'envoie?
-
---Lorchen. Allons, donne!
-
-La gamine tendit la valise:
-
---La v'là!
-
-Et elle ajouta:
-
---Oh! je vous ai bien reconnu tout de suite!
-
---Alors, qu'est-ce que tu attendais?
-
---J'attendais que vous me disiez que c'était vous.
-
---Et Lorchen? demandait Christophe. Pourquoi n'est-elle pas venue?
-
-La petite ne répondait pas. Christophe comprit qu'elle ne voulait rien
-dire, au milieu de cette foule. Ils durent passer d'abord à la visite
-des bagages. Quand ce fut fini, Christophe entraîna la fillette à
-l'extrémité du quai:
-
---La police est venue, raconta la gamine, à présent très loquace. Ils
-sont arrivés presque tout de suite après votre départ. Ils sont
-entrés dans les maisons, ils ont interrogé tout le monde, ils ont
-arrêté le grand Sami, et Christian, et le père Kaspar. Et aussi,
-Mélanie et Gertrude, bien qu'elles criaient qu'elles n'avaient rien
-fait; et elles pleuraient; et Gertrude a griffé les gendarmes. On avait
-beau leur dire que c'était vous qui aviez tout fait.
-
---Comment, moi! s'exclama Christophe.
-
---Bien oui, fit la petite tranquillement, ça ne faisait rien, n'est-ce
-pas, puisque vous étiez parti? Alors, ils vous ont cherché partout, et
-on a envoyé après vous, de tous les côtés.
-
---Et Lorchen?
-
---Lorchen n'était pas là. Elle est revenue plus tard, après avoir été
-en ville.
-
---Est-ce qu'elle a vu ma mère?
-
---Oui. Voilà la lettre. Et elle voulait venir; mais on l'a arrêtée aussi.
-
---Alors, comment as-tu pu?
-
---Voilà: elle est rentrée au village, sans que la police l'ait vue; et
-elle allait repartir. Mais Irmina, la sœur de Gertrude, l'a dénoncée.
-On est venu pour la prendre. Alors, quand elle a vu venir les gendarmes,
-elle est montée dans sa chambre, et elle leur a crié qu'elle
-descendait tout de suite, qu'elle s'habillait. Moi, j'étais dans la
-vigne, derrière la maison; elle m'a appelée tout bas par la fenêtre:
-«Lydia! Lydia!» Je suis venue; elle m'a passé votre valise et la
-lettre que votre mère lui avait données; et elle m'a expliqué où je
-vous trouverais; elle m'a dit de courir et de ne pas me laisser prendre.
-J'ai couru, et me voilà.
-
---Elle n'a rien dit de plus?
-
---Si. Elle m'a dit de vous remettre aussi ce fichu, pour vous montrer
-que je venais de sa part.
-
-Christophe reconnut le fichu blanc, à pois rouges et fleurs brodées,
-que Lorchen, en le quittant, la veille, avait noué autour de sa tête.
-L'invraisemblance naïve du prétexte, dont elle s'était servie pour
-lui envoyer ce souvenir amoureux, ne le fit pas sourire.
-
---Maintenant, fit la petite, voilà l'autre train qui remonte. Il faut
-que je rentre chez nous. Bonsoir.
-
---Attends donc, dit Christophe. Et l'argent pour venir, comment
-as-tu fait?
-
---Lorchen me l'a donné.
-
---Prends tout de même, dit Christophe, lui mettant quelques pièces
-dans la main.
-
-Il retint par le bras la petite qui voulait se sauver.
-
---Et puis,... fit-il.
-
-Il se pencha, et l'embrassa sur les deux joues. La fillette faisait
-mine de protester.
-
---Ne te défends donc pas, dit Christophe. Ce n'est pas pour toi.
-
---Oh! je sais bien, fit la gamine, railleuse, c'est pour Lorchen.
-
-Ce n'était pas seulement Lorchen, que Christophe embrassait sur les
-joues rebondies de la petite vachère: c'était toute son Allemagne.
-
-La petite s'échappa, et courut vers le train qui partait. Elle resta à
-la portière et lui fit des signaux avec son mouchoir, jusqu'à ce
-qu'elle ne le vît plus. Il suivit des yeux la rustique messagère, qui
-venait de lui apporter, pour la dernière fois, le souffle de son pays
-et de ceux qu'il aimait.
-
-Quand elle eut disparu, il se trouva tout à fait seul, cette fois,
-étranger sur une terre étrangère. Il tenait à la main la lettre de
-sa mère et le fichu amoureux. Il serra celui-ci sur sa poitrine, et il
-voulut ouvrir la lettre; mais sa main tremblait. Qu'allait-il lire?
-Quelle souffrance allait-il trouver? ... Non, il ne supporterait pas le
-reproche douloureux, qu'il croyait déjà entendre: il reviendrait sur
-ses pas.
-
-Il déplia enfin la lettre et lut:
-
-
-«Mon pauvre enfant, ne te tourmente pas de moi. Je serai sage. Le bon
-Dieu m'a punie. Je ne devais pas être égoïste et te garder ici. Va à
-Paris. Peut-être que ce sera mieux pour toi. Ne t'occupe pas de moi. Je
-sais me tirer d'affaire. L'essentiel, c'est que tu sois heureux. Je
-t'embrasse.
-
-Maman.
-
-«Écris-moi, quand tu pourras.»
-
-
-Christophe s'assit sur sa valise, et pleura.
-
-
-
-
-Le portier de la gare appelait les voyageurs pour Paris. Le train pesant
-arrivait avec fracas. Christophe essuya ses larmes, se leva, et se dit:
-
---Il le faut.
-
-Il regarda le ciel, du côté où devait se trouver Paris. Le ciel,
-sombre partout, était plus sombre là. C'était comme un gouffre
-d'ombre. Christophe eut le cœur serré; mais il se répéta:
-
---Il le faut.
-
-Il monta dans le train, et, penché à la fenêtre, il continuait de
-regarder l'horizon menaçant:
-
---Ô Paris! pensait-il, Paris! Viens à mon secours! Sauve-moi! Sauve
-mes pensées!
-
-L'obscur brouillard s'épaississait. Derrière Christophe, au-dessus du
-pays qu'il quittait, un petit coin de ciel, bleu pâle, large comme deux
-yeux,--comme les yeux de Sabine,--sourit tristement au milieu des voiles
-lourds des nuées, et s'éteignit. Le train partit. La pluie tomba.--La
-nuit tomba.
-
-
-
-
-LA FOIRE SUR LA PLACE
-
-
-
-
-PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION
-
-DIALOGUE DE L'AUTEUR
-AVEC SON OMBRE
-
-
-MOI
-
-_Décidément, c'est une gageure, Christophe? Tu as entrepris de me
-brouiller avec le monde entier?_
-
-CHRISTOPHE
-
-_Ne fais donc pas l'étonné. Dès le premier instant, tu savais où je
-te menais._
-
-MOI
-
-_Tu critiques trop de choses. Tu irrites tes ennemis, et tu troubles tes
-amis. Quand quelque chose va mal dans une maison convenable, ne sais-tu
-pas qu'il est de bon goût de ne pas en parler?_
-
-CHRISTOPHE
-
-_Qu'y faire? Je n'ai point de goût._
-
-MOI
-
-_Je le sais: tu es un Huron. Maladroit! Ils te feront passer pour
-l'ennemi de tout le monde. Déjà, en Allemagne, tu t'es acquis la
-réputation d'être un anti-Allemand. Tu te feras, en France, celle
-d'être un anti-Français, ou--ce qui est plus grave--d'être un
-antisémite. Prends garde. Ne parle point des Juifs_...
-
-Ils t'ont fait trop de bien pour en dire du mal....
-
-CHRISTOPHE
-
-_Pourquoi n'en dirais-je pas tout le bien et tout le mal que j'en pense?_
-
-MOI
-
-_Tu en dis surtout le mal._
-
-CHRISTOPHE
-
-_Le bien viendra ensuite. Faut-il les ménager plus que les chrétiens?
-Si je leur fais bonne mesure, c'est qu'ils en valent la peine. Je leur
-dois une place d'honneur, puisqu'ils l'ont prise à la tête de notre
-Occident, où la lumière s'éteint. Certains d'entre eux menacent de
-mort notre civilisation. Mais je n'ignore pas que d'autres, parmi eux,
-sont une de nos richesses d'action et de pensée. Je sais ce qu'il y a
-encore de grandeur dans leur race. Je sais toutes les puissances de
-dévouement, tout le désintéressement orgueilleux, tout l'amour et le
-désir du mieux, l'énergie inlassable, le travail opiniâtre et obscur
-de milliers d'entre eux. Je sais qu'il y a en eux un Dieu. Et c'est pour
-cela que j'en veux à ceux qui l'ont renié, à ceux qui, pour un
-succès dégradant et pour un vil bonheur, trahissent les destinées de
-leur peuple. Les combattre, c'est prendre le parti de leur peuple contre
-eux, de même qu'en attaquant les Français corrompus, c'est la France
-que je défends._
-
-MOI
-
-_Mon garçon, tu te mêles de ce qui ne te regarde pas. Souviens-toi de
-la femme de Sganarelle, qui veut être rossée._ «Entre l'arbre et le
-doigt...» _Les affaires d'Israël ne sont pas les nôtres. Et quant à
-celles de la France, la France est comme Martine, elle consent à être
-battue; mais elle n'admet point qu'on lui dise qu'elle l'est._
-
-CHRISTOPHE
-
-_Il faut pourtant lui dire la vérité, et d'autant plus qu'on l'aime.
-Qui la dira, si ce n'est moi?--Ce ne sera pas toi. Vous êtes tous liés
-entre vous par des relations de société, des égards y des scrupules.
-Moi, je n'ai pas de liens, je ne suis pas de votre monde. Je n'ai jamais
-fait partie d'aucune de vos coteries, d'aucune de vos querelles. Je ne
-suis pas forcé de faire chorus avec vous, ou d'être complice de votre
-silence._
-
-MOI
-
-_Tu es un étranger._
-
-CHRISTOPHE
-
-_Oui, l'on dira, n'est-ce pas? qu'un musicien allemand n'a pas le droit
-de vous juger et ne saurait vous comprendre?--Bon, je me trompe
-peut-être. Mais du moins, je vous dirai ce que pensent de vous certains
-grands étrangers, que tu connais comme moi,--des plus grands parmi nos
-amis morts, et parmi les vivants.--S'ils se trompent, leurs pensées
-valent pourtant la peine d'être connues; et elles peuvent vous servir.
-Cela vaudra toujours mieux pour vous que de vous persuader, comme vous
-le faites, que tout le monde vous admire, et de vous admirer
-vous-mêmes,--ou de vous dénigrer,--alternativement. À quoi sert de
-crier, par accès périodiques, comme c'est la mode chez vous, que vous
-êtes le plus grand peuple du monde,--et puis, que la décadence des
-races latines est irrémédiable,--que toutes les grandes idées
-viennent de France,--et puis, que vous n'êtes plus bons qu'à amuser
-l'Europe? Il s'agit de ne pas vous fermer les yeux sur le mal qui vous
-ronge, et de ne pas être accablés, mais exaltés au contraire par le
-sentiment de la bataille à livrer pour la vie et l'honneur de votre
-race. Qui a senti l'âme chevillée au corps de cette race qui ne veut
-pas mourir, peut et doit hardiment mettre à nu ses vices et ses
-ridicules, afin de les combattre,--afin de combattre surtout ceux qui
-les exploitent et qui en vivent._
-
-MOI
-
-_Ne touche pas à la France, même pour la défendre. Tu troubles les
-braves gens._
-
-CHRISTOPHE
-
-_Les braves gens,--sans doute!--les braves gens, à qui cela fait de la
-peine qu'on ne trouve pas tout très bien, qu'on leur montre tant de
-choses tristes et laides! Eux-mêmes sont exploités; mais ils n'en
-veulent pas convenir. Ils ont tant de chagrin de constater le mal chez
-les autres qu'ils aiment encore mieux être victimes. Ils veulent qu'on
-leur répète, au moins une fois par jour, que tout est pour le mieux
-dans la meilleure des nations et que_
-
-
-«...tu resteras, ô France, la première...»
-
-
-_Après quoi, les braves gens rassurés se remettent à dormir,--et les
-autres à faire leurs affaires... Bonnes et excellentes gens! Je leur ai
-fait de la peine. Je leur en ferai bien davantage. Je leur demande
-pardon... Mais s'ils ne veulent pas qu'on les aide contre ceux qui les
-oppriment, qu'ils pensent que d'autres sont opprimés comme eux et n'ont
-pas leur résignation, ni leur puissance d'illusion,--d'autres, que
-cette résignation et cette puissance d'illusion livrent aux
-oppresseurs. Comme ils souffrent, ceux-là! Souviens-toi! Combien nous
-avons souffert! Et tant d'autres avec nous, quand nous voyions
-s'amasser, chaque jour, une atmosphère plus lourde, un art corrompu,
-une politique immorale et cynique, une pensée veule s'abandonnant au
-souffle du néant, avec un rire satisfait... Nous étions là,
-angoissés, nous serrant l'un contre l'autre... Ah! nous avons passé de
-dures années ensemble. Ils ne s'en doutent pas, nos maîtres, des
-affres où notre jeunesse s'est débattue sous leur ombre!... Nous avons
-résisté. Nous nous sommes sauvés... Et nous ne sauverions pas les
-autres! Nous les laisserions se traîner à leur tour dans les mêmes
-douleurs, sans leur tendre la main! Non, leur sort et le nôtre sont
-liés. Nous sommes des milliers d'hommes en France, qui pensons ce que
-je dis tout haut. J'ai conscience de parler pour eux. Bientôt, je
-parlerai d'eux. J'ai hâte de montrer la vraie France, la France
-opprimée, la France profonde;--juifs, chrétiens, âmes libres, de
-toute foi, de tout sang.--Mais pour arriver à elle, il faut d'abord
-faire une trouée à travers ceux qui gardent la porte de la maison.
-Puisse la belle captive secouer son apathie et renverser enfin les murs
-de sa prison! Elle ne connaît pas sa force et la médiocrité de ses
-adversaires._
-
-MOI
-
-_Tu as raison, mon âme. Mais, quoi que tu fasses, prends garde de haïr._
-
-CHRISTOPHE
-
-_Je n'ai aucune haine. Même quand je pense aux plus méchants des
-hommes, je sais bien qu'ils sont des hommes, qui souffrent comme nous,
-et qui mourront, un jour. Mais je dois les combattre._
-
-MOI
-
-_Lutter, c'est faire le mal, même pour faire le bien. La peine qu'on
-risque de faire à un seul être vivant vaut-elle le bien qu'on se
-promet défaire à ces belles idoles: «l'art»--ou «l'humanité»?_
-
-CHRISTOPHE
-
-_Si tu penses ainsi, renonce à l'art, et renonce à moi-même._
-
-MOI
-
-_Non, ne me laisse pas! Que deviendrais-je, sans toi?--Mais quand
-viendra la paix?_
-
-CHRISTOPHE
-
-_Quand tu l'auras gagnée. Bientôt... Bientôt... Regarde déjà passer
-au-dessus de nos têtes l'hirondelle du printemps._
-
-MOI
-
-[Illustration 01]
-
-CHRISTOPHE
-
-_Ne rêve point, donne-moi la main, viens._
-
-MOI
-
-_Il faut bien que je te suive, mon ombre._
-
-CHRISTOPHE
-
-_Lequel de nous deux est l'ombre de l'autre?_
-
-MOI
-
-_Comme tu as grandi! Je ne te reconnais plus._
-
-CHRISTOPHE
-
-_C'est le soleil qui descend._
-
-MOI
-
-_Je l'aimais mieux enfant._
-
-CHRISTOPHE
-
-_Allons! nous n'avons plus que quelques heures de jour._
-
-
-_R. R._
-
-Mars 1908.
-
-
-
-
-_PREMIÈRE PARTIE_
-
-
-
-
-Le désordre dans l'ordre. Des employés de chemin de fer débraillés
-et familiers. Des voyageurs qui protestaient contre le règlement, tout
-en s'y soumettant.--Christophe était en France.
-
-Après avoir satisfait aux curiosités de la douane, il reprit le train
-pour Paris. La nuit couvrait les champs, trempés de pluie. Les
-lumières brutales des gares faisaient ressortir plus durement la
-tristesse de l'interminable plaine ensevelie dans l'ombre. Les trains
-que l'on croisait, de plus en plus nombreux, déchiraient l'air de leurs
-sifflets, qui secouaient la torpeur des voyageurs assoupis. On
-approchait de Paris.
-
-Une heure avant l'arrivée, Christophe était prêt à descendre: il
-avait enfoncé son chapeau sur sa tête; il s'était boutonné jusqu'au
-cou, par crainte des voleurs, dont on lui avait dit que Paris était
-plein; il s'était levé et rassis vingt fois; il avait vingt fois
-déplacé sa valise, du filet à la banquette, et de la banquette au
-filet, pour l'agacement de ses voisins, qu'avec sa maladresse il
-heurtait, à chaque fois.
-
-Au moment d'entrer en gare, le train s'arrêta en pleine nuit.
-Christophe s'écrasait la figure contre les vitres, et tâchait
-vainement de voir. Il se retournait vers ses compagnons de voyage,
-quêtant un regard qui lui permît d'engager la conversation, de
-demander où l'on était. Mais ils sommeillaient, ou ils faisaient
-semblant, l'air renfrognés et ennuyés; aucun ne faisait un mouvement
-pour s'expliquer l'arrêt. Christophe était surpris de cette inertie:
-ces êtres rogues et engourdis ressemblaient si peu aux Français qu'il
-imaginait! Il finit par s'asseoir, découragé, sur sa valise, culbutant
-à chaque cahot du train, et il s'assoupissait à son tour, quand il fut
-réveillé par le bruit des portières qu'on ouvrait... Paris!... Ses
-voisins descendaient.
-
-Bousculant et bousculé, il se dirigea vers la sortie, repoussant les
-facteurs qui s'offraient à porter son bagage. Soupçonneux comme un
-paysan, il pensait que chacun voulait le voler. Il avait chargé sur son
-épaule sa précieuse valise, et il allait son chemin, sans se soucier
-des apostrophes des gens, au milieu desquels il se frayait un passage.
-Enfin il se trouva sur le pavé gluant de Paris.
-
-Il était trop préoccupé de sa charge, du gîte qu'il allait choisir,
-et de l'embarras de voitures où il se trouvait pris, pour penser à
-rien regarder. La première chose était de se mettre en quête d'une
-chambre. Ce n'étaient pas les hôtels qui manquaient: ils bloquaient la
-gare, de tous côtés; leurs noms flamboyaient en lettres de gaz.
-Christophe chercha le moins brillant: aucun ne lui semblait assez humble
-pour sa bourse. Enfin, dans une rue latérale, il vit une sale auberge,
-avec une gargote au rez-de-chaussée. Elle s'intitulait _Hôtel de la
-Civilisation._ Un gros homme, en bras de chemise, fumait la pipe, à une
-table; il accourut, en voyant entrer Christophe. Il ne comprit rien à
-son jargon; mais il jugea du premier coup d'œil l'Allemand gauche et
-enfantin, qui refusait de laisser prendre son paquet et s'évertuait à
-lui faire un discours, en une langue invraisemblable. Il le conduisit
-par un escalier mal odorant à une pièce sans air, qui donnait sur une
-cour intérieure. Il ne manqua pas de vanter la tranquillité d'un lieu,
-où ne parvenait aucun des bruits du dehors; et il lui en demanda un bon
-prix. Christophe, comprenant mal, ignorant les conditions de la vie à
-Paris, l'épaule cassée par sa charge, accepta tout: il avait hâte
-d'être seul. Mais à peine fut-il seul que la saleté des choses le
-saisit; et pour ne pas s'abandonner à la tristesse qui montait en lui,
-il se hâta de ressortir, après s'être trempé la tête dans l'eau
-poussiéreuse, qui était grasse au toucher. Il s'efforçait de ne pas
-voir et de ne pas sentir, pour échapper au dégoût.
-
-Il descendit dans la rue. Le brouillard d'octobre était épais et
-piquant; il avait cette odeur fade de Paris, où se mêlent les
-exhalaisons des usines de la banlieue et la lourde haleine de la ville.
-On ne voyait point à dix pas. La lueur des becs de gaz tremblait comme
-une bougie qui va s'éteindre. Dans les demi-ténèbres, une cohue de
-gens roulait en flots contraires. Les voitures se croisaient, se
-heurtaient, obstruant le passage, refoulant la circulation comme une
-digue. Les chevaux glissaient sur la boue glacée. Les injures des
-cochers, les trompes et les cloches des tramways faisaient un vacarme
-assourdissant. Ce bruit, ce grouillement, cette odeur saisirent
-Christophe. Il s'arrêta un instant, fut aussitôt poussé par ceux qui
-marchaient derrière lui, emporté par le courant. Il descendit le
-boulevard de Strasbourg, ne voyant rien, se jetant gauchement contre les
-passants. Il n'avait pas mangé depuis le matin. Les cafés qu'il
-rencontrait à chaque pas l'intimidaient et le dégoûtaient, à cause
-de la foule qui y était entassée. Il s'adressa à un sergent de ville.
-Mais il était si lent à trouver ses mots que l'autre ne se donna même
-pas la peine de l'écouter jusqu'au bout, et lui tourna le dos, au
-milieu de la phrase, en haussant les épaules. Il continua machinalement
-à marcher. Des gens étaient arrêtés devant une boutique. Il
-s'arrêta machinalement comme eux. C'était un magasin de photographies
-et de cartes postales: elles représentaient des filles en chemise, ou
-sans chemise; des journaux illustrés étalaient des plaisanteries
-obscènes. Des enfants, de jeunes femmes regardaient tranquillement. Une
-fille maigre aux cheveux rouges, voyant Christophe absorbé dans sa
-contemplation, lui fit des offres. Il la regarda sans comprendre. Elle
-lui prit le bras, avec un sourire stupide. Il secoua son étreinte, et
-s'éloigna, rougissant de colère. Les cafés-concerts se succédaient;
-à la porte, des affiches de cabotins grotesques paradaient. La foule
-était toujours plus dense; Christophe était frappé du nombre de
-figures vicieuses, de louches rôdeurs, de gueux avilis, de filles
-plâtrées aux odeurs écœurantes. Il se sentait glacé. La fatigue, la
-faiblesse, et l'horrible dégoût qui l'étreignait de plus en plus lui
-donnaient le vertige. Il serra les dents et marcha plus vite. Le
-brouillard augmentait, à mesure qu'on approchait de la Seine. La cohue
-des voitures devint inextricable. Un cheval glissa et tomba sur le
-flanc; le cocher le roua de coups pour le faire relever; la malheureuse
-bête, étranglée par ses sangles, s'agitait et retombait
-lamentablement, immobile, comme morte. Ce spectacle banal fut pour
-Christophe la goutte d'eau qui fait déborder l'âme. Les convulsions de
-cet être misérable sous les regards indifférents lui firent sentir
-avec une telle angoisse son propre néant parmi ces milliers
-d'êtres,--la répulsion que depuis une heure il s'efforçait
-d'étouffer pour ce bétail humain, pour cette atmosphère souillée,
-pour ce monde moral ennemi, fit irruption avec une telle violence qu'il
-suffoqua. Il eut une crise de sanglots. Les passants regardaient,
-étonnés, ce grand garçon au visage convulsé de douleur. Il marchait,
-les larmes ruisselant le long de ses joues, sans chercher à les
-essuyer. On s'arrêtait pour le suivre des yeux, un instant; et, s'il
-eût été capable de lire dans l'âme de cette foule qui lui semblait
-hostile, peut-être aurait-il pu voir chez quelques-uns,--mêlée sans
-doute à un peu d'ironie parisienne--une compassion fraternelle. Mais il
-ne voyait plus rien: ses pleurs l'aveuglaient.
-
-Il se trouva sur une place, près d'une grande fontaine. Il y baigna ses
-mains, il y plongea sa figure. Un petit marchand de journaux le
-regardait faire curieusement, avec des réflexions gouailleuses, mais
-sans méchanceté; et il lui ramassa son chapeau, que Christophe avait
-laissé tomber. Le froid glacial de l'eau ranima Christophe. Il se
-ressaisit. Il revint sur ses pas, évitant de regarder; il ne pensait
-même plus à manger: il lui eût été impossible de parler à qui que
-ce fût; un rien eût suffi pour rouvrir la source des larmes. Il était
-épuisé. Il se trompa de chemin, erra au hasard, se retrouva devant sa
-maison, au moment où il se croyait définitivement perdu:--il avait
-oublié jusqu'au nom de la rue où il habitait.
-
-Il rentra dans son infâme logis. À jeun, les yeux brûlants, le cœur
-et le corps courbaturés, il s'affaissa sur une chaise, dans un coin de
-sa chambre; il y resta deux heures, incapable de bouger. Enfin il
-s'arracha à cette apathie, et il se coucha. Il tomba dans une torpeur
-fiévreuse, d'où il s'éveillait à chaque minute, avec l'illusion
-d'avoir dormi des heures. La chambre était étouffante; il brûlait des
-pieds à la tête; il avait une soif horrible; il était en proie à des
-cauchemars stupides, qui continuaient de s'accrocher à lui, même quand
-il avait les yeux ouverts; des angoisses aiguës le pénétraient comme
-des coups de couteau. Au milieu de la nuit, il s'éveilla, pris d'un
-désespoir si atroce qu'il en aurait hurlé; il s'enfonça les draps
-dans la bouche, pour qu'on ne l'entendît pas: il se sentait devenir
-fou. Il s'assit sur son lit, et il alluma. Il était trempé de sueur.
-Il se leva, il ouvrit sa valise, pour y chercher un mouchoir. Il mit la
-main sur une vieille Bible, que sa mère avait cachée au milieu de son
-linge. Christophe n'avait jamais beaucoup lu ce livre; mais ce lui fut
-un bien inexprimable de le trouver, en cet instant. Cette Bible avait
-appartenu au grand-père, et au père du grand-père. Les chefs de la
-famille y avaient inscrit, sur une feuille blanche à la fin, leurs noms
-et les dates importantes de leur vie: naissances, mariages, morts. Le
-grand-père avait marqué au crayon, de sa grosse écriture, les dates
-des jours où il avait lu et relu chaque chapitre; le livre était
-rempli de bouts de papier jauni, où le vieux avait noté ses naïves
-réflexions. Cette Bible était placée sur une planche, au-dessus de
-son lit; il la prenait pendant ses longues insomnies, conversant avec
-elle, plutôt qu'il ne la lisait. Elle lui avait tenu compagnie jusqu'à
-l'heure de la mort, comme elle avait tenu déjà compagnie à son père.
-Un siècle des deuils et des joies de la famille se dégageait de ce
-livre. Christophe se sentit moins seul, avec lui.
-
-Il l'ouvrit aux plus sombres passages:
-
-
-_La vie de l'homme sur la terre est une guerre continuelle, et ses
-jours sont comme les jours d'un mercenaire..._
-
-_Si je me couche, je dis: Quand me lèverai-je? Et, étant levé,
-j'attends le soir avec impatience, et je suis rempli de douleur
-jusqu'à la nuit_...
-
-_Quand je dis: Mon lit me consolera, le repos assoupira ma plainte, alors
-tu m'épouvantes par des songes, et tu me troubles par des visions_...
-
-_Jusqu'à quand ne m'épargneras-tu point? Ne me donneras-tu point
-quelque relâche, pour que je puisse respirer? Ai-je péché? Que t'ai-je
-fait, ô gardien des hommes?_...
-
-_Tout revient au même: Dieu afflige le juste aussi bien que le méchant_...
-
-_Qu'Il me tue! Je ne laisserai pas d'espérer en Lui_...
-
-
-Les cœurs vulgaires ne peuvent comprendre le bienfait, pour un
-malheureux, de cette tristesse sans bornes. Toute grandeur est bonne, et
-le comble de la douleur atteint à la délivrance. Ce qui abat, ce qui
-accable, ce qui détruit irrémédiablement l'âme, c'est la
-médiocrité de la douleur et de la joie, la souffrance égoïste et
-mesquine, sans force pour se détacher du plaisir perdu, et prête
-secrètement à tous les avilissements pour un plaisir nouveau.
-Christophe était ranimé par l'âpre souffle qui montait du vieux
-livre: le vent du Sinaï, des vastes solitudes et de la mer puissante,
-balayait les miasmes. La fièvre de Christophe tomba. Il se recoucha,
-plus calme, et il dormit d'un trait jusqu'au lendemain. Quand il rouvrit
-les yeux, le jour était venu. Il vit plus nettement encore l'ignominie
-de sa chambre; il sentit sa misère et son isolement; mais il les
-regarda en face. Le découragement était parti; il ne lui restait plus
-qu'une virile mélancolie. Il redit la parole de Job:
-
-
-_Quand Dieu me tuerait, je ne laisserais pas d'espérer en Lui_...
-
-
-Il se leva, et commença le combat, avec tranquillité.
-
-
-
-
-Il décida, le matin même, de faire les premières démarches. Il
-connaissait deux seules personnes à Paris, deux jeunes gens de son
-pays: son ancien ami, Otto Diener, qui était associé à un oncle,
-marchand de draps, dans le quartier du Mail; et un petit juif de
-Mayence, Sylvain Kohn, qui devait être employé dans une grande maison
-de librairie, dont il n'avait pas l'adresse.
-
-
-Il avait été très intime avec Diener, vers quatorze ou quinze ans[3].
-Il avait eu pour lui une de ces amitiés d'enfance, qui devancent
-l'amour, et qui sont déjà de l'amour. Diener aussi l'avait aimé. Ce
-gros garçon timide et compassé avait été séduit par la fougueuse
-indépendance de Christophe; il s'était évertué à l'imiter, d'une
-façon ridicule: ce qui irritait Christophe et le flattait. Alors ils
-faisaient des projets qui bouleversaient le monde. Puis Diener avait
-voyagé, pour son éducation commerciale, et ils ne s'étaient plus
-revus; mais Christophe avait de ses nouvelles par les gens du pays, avec
-qui Diener était resté en relations régulières.
-
-Quant à Sylvain Kohn, ses rapports avec Christophe avaient eu un autre
-caractère. Ils s'étaient connus, tout gamins, à l'école, où le
-petit singe avait joué des tours à Christophe, qui l'étrillait en
-échange, quand il voyait le piège où il était tombé. Kohn ne se
-défendait pas; il se laissait rouler, et frotter la figure dans la
-poussière, en pleurnichant; mais il recommençait aussitôt après,
-avec une malice inlassable,--jusqu'au jour où il prit peur, Christophe
-l'ayant menacé sérieusement de le tuer.
-
-Christophe sortit de bonne heure. Il s'arrêta en route, pour déjeuner
-à un café. Il s'obligeait, malgré son amour-propre, à ne perdre
-aucune occasion de parler en français. Puisqu'il devait vivre à Paris,
-peut-être des années, il lui fallait s'adapter le plus vite possible
-aux conditions de la vie, et vaincre ses répugnances. Il s'imposa donc
-de ne pas prendre garde, bien qu'il en souffrît cruellement, à l'air
-goguenard du garçon, qui écoutait son charabia; et sans se
-décourager, il bâtissait pesamment des phrases informes, qu'il
-répétait avec ténacité, jusqu'à ce qu'il fût compris.
-
-Il se mit à la recherche de Diener. Suivant son habitude, quand il
-avait une idée en tête, il ne voyait rien autour de lui. Paris lui
-faisait, dans cette première promenade, l'impression d'une ville
-vieille et mal tenue. Christophe était habitué à ses villes du nouvel
-Empire allemand, à la fois très vieilles et très jeunes, où
-l'on sent monter l'orgueil d'une force nouvelle: et il était
-désagréablement surpris par les rues éventrées, les chaussées
-boueuses, la bousculade des gens, le désordre des voitures,--des
-véhicules de toute sorte, de toute forme: de vénérables omnibus à
-chevaux, des tramways à vapeur, à électricité, et de tous les
-systèmes,--des baraques sur les trottoirs, des manèges de chevaux de
-bois (ou plutôt de monstres, de gargouilles), sur les places
-encombrées de statues en redingote: je ne sais quelle pouillasserie de
-ville du moyen âge, initiée aux bienfaits du suffrage universel, mais
-qui ne peut se défaire de son vieux fond truand. Le brouillard de la
-veille s'était changé en une petite pluie pénétrante. Dans beaucoup
-de boutiques, le gaz était allumé, bien qu'il fût plus de dix heures.
-
-Christophe arriva, non sans avoir erré dans le dédale de rues qui
-avoisinent la place des Victoires, au magasin qu'il cherchait, rue de la
-Banque. En entrant, il crut voir, au fond de la boutique longue et
-obscure, Diener occupé à ranger des ballots, au milieu d'employés.
-Mais il était un peu myope et se défiait de ses yeux, bien que leur
-intuition le trompât rarement. Il y eut un remue-ménage parmi les gens
-du fond, quand Christophe eut dit son nom au commis qui le recevait; et,
-après un conciliabule, un jeune homme se détacha du groupe, et dit en
-allemand:
-
---Monsieur Diener est sorti.
-
---Sorti? Pour longtemps?
-
---Je crois. Il vient de sortir.
-
-Christophe réfléchit un instant; puis il dit:
-
---Très bien. J'attendrai.
-
-L'employé, surpris, se hâta d'ajouter:
-
---C'est qu'il ne rentrera peut-être pas avant deux ou trois heures.
-
---Oh! cela ne fait rien, répondit Christophe avec placidité. Je n'ai
-rien à faire à Paris. Je puis attendre, tout le jour, s'il le faut.
-
-Le jeune homme le regarda avec stupéfaction, croyant qu'il plaisantait.
-Mais Christophe ne songeait déjà plus à lui. Il s'était assis
-tranquillement dans un coin, le dos tourné à la rue; et il semblait
-prêt à y camper.
-
-Le commis retourna au fond du magasin, et chuchota avec ses collègues;
-ils cherchaient, avec une consternation comique, un moyen de se
-débarrasser de l'importun.
-
-Après quelques minutes d'incertitude, la porte du bureau s'ouvrit.
-Monsieur Diener parut. Il avait une large figure rouge, balafrée sur la
-joue et le menton d'une cicatrice violette, la moustache blonde, les
-cheveux aplatis, avec une raie sur le côté, un lorgnon d'or, des
-boutons d'or à son plastron de chemise, et des bagues à ses gros
-doigts. Il tenait son chapeau et son parapluie. Il vint à Christophe,
-d'un air dégagé. Christophe, qui rêvassait sur sa chaise, eut un
-sursaut d'étonnement. Il saisit les mains de Diener, et s'exclama, avec
-une cordialité bruyante, qui fit rire sous cape les employés et rougir
-Diener. Le majestueux personnage avait ses raisons pour ne pas vouloir
-reprendre avec Christophe ses relations d'autrefois; et il s'était
-promis de le tenir à distance, dès le premier abord, par ses manières
-imposantes. Mais à peine retrouvait-il le regard de Christophe, qu'il
-se sentait de nouveau un petit garçon en sa présence; il en était
-furieux et honteux. Il bredouilla précipitamment:
-
---Dans mon cabinet... Nous serons mieux pour causer.
-
-Christophe reconnut sa prudence habituelle.
-
-Mais, dans le cabinet, dont la porte fut soigneusement refermée, Diener
-ne s'empressait pas de lui offrir une chaise. Il restait debout,
-expliquant, avec une lourde maladresse:
-
---Bien content... J'allais sortir... On croyait que j'étais sorti...
-Mais il faut que je sorte... Je n'ai qu'une minute... Un rendez-vous
-urgent...
-
-Christophe comprit que l'employé lui avait menti tout à l'heure, et
-que le mensonge était convenu avec Diener, pour le mettre à la porte.
-Le sang lui monta à la tête; mais il se contint, et dit sèchement:
-
---Rien ne presse.
-
-Diener en eut un haut-le-corps. Il était révolté d'un tel sans-gêne.
-
---Comment! rien ne presse! dit-il. Une affaire...
-
-Christophe le regarda en face:
-
---Non.
-
-Le gros garçon baissa les yeux. Il haïssait Christophe, de se sentir
-si lâche devant lui. Il balbutia avec dépit. Christophe l'interrompit:
-
---Voici, dit-il. Tu sais...
-
-(Ce tutoiement blessait Diener, qui s'était vainement efforcé, dès
-les premiers mots, d'établir entre Christophe et lui la barrière du:
-vous.)
-
---... Tu sais pourquoi je suis ici?
-
---Oui, je sais, dit Diener.
-
-(Il avait été informé par ses correspondants de l'algarade de Christophe,
-et des poursuites dirigées contre lui.)
-
---Alors, reprit Christophe, tu sais que je ne suis pas ici pour mon
-plaisir. J'ai dû fuir. Je n'ai rien. Il faut que je vive.
-
-Diener attendait la demande. Il la reçut, avec un mélange de
-satisfaction--(car elle lui permettait de reprendre sa supériorité sur
-Christophe)--et de gêne--(car il n'osait pas lui faire sentir cette
-supériorité, comme il l'eût voulu.)
-
---Ah! fit-il avec importance, c'est bien fâcheux, bien fâcheux. La vie
-est difficile ici. Tout est cher. Nous avons des frais énormes. Et tous
-ces employés...
-
-Christophe l'interrompit avec mépris:
-
---Je ne te demande pas d'argent.
-
-Diener fut décontenancé. Christophe continua:
-
---Tes affaires vont bien? Tu as une belle clientèle?
-
---Oui, oui, pas mal, Dieu merci... dit prudemment Diener. (Il se
-méfiait.)
-
-Christophe lui lança un regard furieux, et reprit:
-
---Tu connais beaucoup de monde dans la colonie allemande?
-
---Oui.
-
---Eh bien, parle de moi. Ils doivent être musiciens. Ils ont des
-enfants. Je donnerai des leçons.
-
-Diener prit un air embarrassé.
-
---Qu'est-ce encore? fit Christophe. Est-ce que tu doutes par hasard que
-j'en sache assez pour un pareil métier?
-
-Il demandait un service, comme si c'était lui qui le rendait. Diener,
-qui n'eût jamais rien fait pour Christophe que pour avoir le plaisir de
-le sentir son obligé, était bien résolu à ne pas remuer un doigt
-pour lui.
-
---Tu en sais mille fois plus qu'il n'en faut... Seulement...
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, c'est difficile, très difficile, vois-tu, à cause de ta
-situation.
-
---Ma situation?
-
---Oui... Enfin, cette affaire, ce procès... Si cela venait à se savoir...
-C'est difficile pour moi. Cela peut me faire beaucoup de tort.
-
-Il s'arrêta, voyant le visage de Christophe se décomposer de colère;
-et il se hâta d'ajouter:
-
---Ce n'est pas pour moi... Je n'ai pas peur... Ah! si j'étais seul!...
-C'est mon oncle... Tu sais, la maison est à lui, je ne peux rien sans
-lui...
-
-De plus en plus effrayé par la figure de Christophe et par l'explosion
-qui se préparait, il dit précipitamment--(il n'était pas mauvais an
-fond; l'avarice et la vanité luttaient en lui: il eût voulu obliger
-Christophe, mais à bon compte):
-
---Veux-tu cinquante francs?
-
-Christophe devint cramoisi. Il marcha vers Diener, d'une telle façon
-que celui-ci recula en toute hâte jusqu'à la porte, qu'il ouvrit,
-prêt à appeler. Mais Christophe se contenta d'approcher de lui sa
-tête congestionnée:
-
---Cochon! dit-il, d'une voix retentissante.
-
-Il le repoussa du chemin, et sortit, au milieu des employés. Sur le
-seuil, il cracha de dégoût.
-
-
-
-
-Il marchait à grands pas dans la rue. Il était ivre de colère. La
-pluie le dégrisa. Où allait-il? Il ne savait. Il ne connaissait
-personne. Il s'arrêta, pour réfléchir, devant une librairie, et il
-regardait, sans voir, les livres à l'étalage. Sur une couverture, un
-nom d'éditeur le frappa. Il se demanda pourquoi. Il se rappela, après
-un instant, que c'était le nom de la maison où était employé Sylvain
-Kohn. Il prit note de l'adresse... Que lui importait? Il n'irait
-certainement pas... Pourquoi n'irait-il pas?... Si ce gueux de Diener,
-qui avait été son ami, le recevait ainsi, qu'avait-il à attendre d'un
-drôle qu'il avait traité sans ménagement et qui devait le haïr?
-D'inutiles humiliations? Son sang se révoltait.--Mais un fond de
-pessimisme natif, qui lui venait peut-être de son éducation
-chrétienne, le poussait à éprouver jusqu'au bout la vilenie des gens.
-
---Je n'ai pas le droit de faire des façons. Il faut avoir tout tenté,
-avant de crever.
-
-Une voix ajoutait en lui:
-
---Et je ne crèverai pas.
-
-Il s'assura de nouveau de l'adresse, et il alla chez Kohn. Il était
-décidé à lui casser la figure, à la première impertinence.
-
-La maison d'édition se trouvait dans le quartier de la Madeleine.
-Christophe monta à un salon du premier étage, et demanda Sylvain Kohn.
-Un employé à livrée lui répondit «qu'il ne connaissait pas».
-Christophe, étonné, crut qu'il prononçait mal, et il répéta sa
-question; mais l'employé, après avoir écouté attentivement, affirma
-qu'il n'y avait personne de ce nom dans la maison. Tout décontenancé,
-Christophe s'excusait, et il allait sortir, quand au fond d'un corridor
-une porte s'ouvrit; et il vit Kohn lui-même, qui reconduisait une dame.
-Sous le coup de l'affront qu'il venait de subir de Diener, il était
-disposé à croire en ce moment que tout le monde se moquait de lui. Sa
-première pensée fut donc que Kohn l'avait vu venir, et qu'il avait
-donné l'ordre au garçon de dire qu'il n'était pas là. Une telle
-impudence le suffoqua. Il partait, indigné, lorsqu'il s'entendit
-appeler. Kohn, de ses yeux perçants, l'avait reconnu de loin; et il
-courait à lui, le sourire aux lèvres, les mains tendues, avec toutes
-les marques d'une joie exagérée.
-
-Sylvain Kohn était petit, trapu, la face entièrement rasée, à
-l'américaine, le teint trop rouge, les cheveux trop noirs, une figure
-large et massive, aux traits gras, les yeux petits, plissés, fureteurs,
-la bouche un peu de travers, un sourire lourd et malin. Il était mis
-avec une élégance, qui cherchait à dissimuler les défectuosités de
-sa taille, ses épaules hautes et la largeur de ses hanches. C'était
-là l'unique chose qui chagrinât son amour-propre; il eût accepté de
-bon cœur quelques coups de pied au derrière pour avoir deux ou trois
-pouces de plus et la taille mieux prise. Pour le reste, il était fort
-satisfait de lui; il se croyait irrésistible. Le plus fort est qu'il
-l'était. Ce petit juif allemand, ce lourdaud, s'était fait le
-chroniqueur et l'arbitre des élégances parisiennes. Il écrivait de
-fades courriers mondains, d'un raffinement compliqué. Il était le
-champion du beau style français, de l'élégance française, de la
-galanterie française, de l'esprit français,--Régence, talon rouge,
-Lauzun. On se moquait de lui; mais cela ne l'empêchait point de
-réussir. Ceux qui disent que le ridicule tue à Paris ne connaissent
-point Paris: bien loin d'en mourir, il y a des gens qui en vivent; à
-Paris, le ridicule mène à tout, même à la gloire, même aux bonnes
-fortunes. Sylvain Kohn n'en était plus à compter les déclarations que
-lui valaient, chaque jour, ses marivaudages francfortois.
-
-Il parlait, avec un accent lourd et une voix de tête.
-
---Ah! voilà une surprise! criait-il gaiement, en secouant la main de
-Christophe dans ses mains boudinées, aux doigts courts, qui semblaient
-tassés dans une peau trop étroite. Il ne pouvait se décider à
-lâcher Christophe. On eût dit qu'il retrouvait son meilleur ami.
-Christophe, interloqué, se demandait si Kohn se moquait de lui. Mais
-Kohn ne se moquait pas. Ou bien, s'il se moquait, ce n'était pas plus
-qu'à l'ordinaire. Kohn n'avait pas de rancune: il était trop
-intelligent pour cela. Il y avait beau temps qu'il avait oublié les
-mauvais traitements de Christophe; et, s'il s'en était souvenu, il ne
-s'en fût guère soucié. Il était ravi de cette occasion de se faire
-voir à un ancien camarade, dans l'importance de ses fonctions nouvelles
-et l'élégance de ses manières parisiennes. Il ne mentait pas, en
-disant sa surprise: la dernière chose du monde à laquelle il se fût
-attendu était bien une visite de Christophe; et s'il était trop avisé
-pour ne pas savoir d'avance qu'elle avait un but intéressé, il était
-des mieux disposés à l'accueillir, par ce seul fait qu'elle était un
-hommage rendu à son pouvoir.
-
---Et vous venez du pays? Comment va la maman? demandait-il, avec une
-familiarité qui, en un autre jour, eût choqué Christophe, mais qui
-lui faisait du bien, maintenant, dans cette ville étrangère.
-
---Mais comment se fait-il, demanda Christophe, encore un peu soupçonneux,
-qu'on m'ait répondu tout à l'heure que Monsieur Kohn n'était pas là?
-
---Monsieur Kohn n'est pas là, dit Sylvain Kohn, en riant. Je ne me
-nomme plus Kohn. Je m'appelle Hamilton.
-
-Il s'interrompit.
-
---Pardon, fit-il.
-
-Il alla serrer la main à une dame qui passait, et grimaça des
-sourires. Puis il revint. Il expliqua que c'était une femme de lettres,
-célèbre par des romans d'une volupté brûlante. La moderne Sapho
-avait une décoration violette à son corsage, des formes plantureuses,
-et des cheveux blond ardent sur une figure réjouie et plâtrée; elle
-disait des choses prétentieuses, d'une voix mâle, qui avait un accent
-franc-comtois.
-
-Kohn se remit à questionner Christophe. Il s'informait de tous les gens
-du pays, demandait ce qu'était devenu celui-ci, celui-là, mettant une
-coquetterie à montrer qu'il se souvenait de tous. Christophe avait
-oublié son antipathie; il répondait, avec une cordialité
-reconnaissante, donnant une foule de détails, qui étaient absolument
-indifférents à Kohn, et qu'il interrompit de nouveau.
-
---Pardon, fit-il encore.
-
-Et il alla saluer une autre visiteuse.
-
---Ah! ça, demanda Christophe, il n'y a donc que les femmes qui
-écrivent en France?
-
-Kohn se mit à rire, et dit avec fatuité:
-
---La France est femme, mon cher. Si vous voulez arriver, faites-en
-votre profit.
-
-Christophe n'écouta point l'explication, et continua les siennes. Kohn,
-pour y mettre fin, demanda:
-
---Mais comment diable êtes-vous ici?
-
-Voilà! pensa Christophe. Il ne savait rien. C'est pourquoi il était si
-aimable. Tout va changer, quand il saura.
-
-Il mit un point d'honneur à conter tout ce qui pouvait le compromettre:
-la rixe avec les soldats, les poursuites contre lui, sa fuite du pays.
-
-Kohn se tordit de rire:
-
---Bravo! criait-il, bravo! Ah! la bonne histoire!
-
-Il lui serra la main chaleureusement. Il était enchanté de tout pied
-de nez à l'autorité; et celui-ci l'amusait d'autant plus qu'il
-connaissait les héros de l'histoire: le côté comique lui en
-apparaissait.
-
---Écoutez, continua-t-il. Il est midi passé. Faites-moi le plaisir...
-Déjeunez avec moi.
-
-Christophe accepta avec reconnaissance. Il pensait:
-
---C'est un brave homme, décidément. Je me suis trompé.
-
-Ils sortirent ensemble. Chemin faisant, Christophe hasarda sa requête:
-
---Vous voyez maintenant quelle est ma situation. Je suis venu ici
-chercher du travail, des leçons de musique, en attendant que je me sois
-fait connaître. Pourriez-vous me recommander?
-
---Comment donc! fit Kohn. À qui vous voudrez. Je connais tout le
-monde ici. Tout à votre service.
-
-Il était heureux de faire montre de son crédit.
-
-Christophe se confondait en remerciements. Il se sentait le cœur
-déchargé d'un grand poids.
-
-À table, il dévora, de l'appétit d'un homme qui ne s'était pas repu
-depuis deux jours. Il s'était noué sa serviette autour du cou, et
-mangeait avec son couteau. Kohn-Hamilton était horriblement choqué par
-sa voracité et ses manières paysannes. Il ne fut pas moins blessé du
-peu d'attention que son convive prêtait à ses vantardises. Il voulait
-l'éblouir par le récit de ses belles relations et de ses bonnes
-fortunes; mais c'était peine perdue: Christophe n'écoutait pas, il
-interrompait sans façons. Sa langue se déliait; il devenait familier.
-Il avait le cœur gonflé de gratitude, et il assommait Kohn, en lui
-confiant naïvement ses projets d'avenir. Surtout, il l'exaspérait par
-son insistance à lui prendre la main par-dessus la table et à la
-presser avec effusion. Et il mit le comble à son irritation, en voulant
-à la fin trinquer, à la mode allemande, et boire, avec des paroles
-sentimentales, à ceux qui étaient là-bas et au _Vater Rhein._ Kohn
-vit, avec épouvante, le moment où il allait chanter. Les voisins de
-table les regardaient ironiquement. Kohn prétexta des occupations
-urgentes, et se leva. Christophe s'accrochait à lui; il voulait savoir
-quand il pourrait avoir une recommandation, se présenter chez
-quelqu'un, commencer ses leçons.
-
---Je vais m'en occuper. Aujourd'hui. Ce soir même, promettait Kohn.
-J'en parlerai tout à l'heure. Vous pouvez être tranquille.
-
-Christophe insistait.
-
---Quand saurai-je?
-
---Demain... Demain... ou après-demain.
-
---Très bien. Je reviendrai demain.
-
---Non, non, se hâta de dire Kohn. Je vous le ferai savoir. Ne vous
-dérangez pas.
-
---Oh! cela ne me dérange pas. Au contraire! N'est-ce pas? Je n'ai
-rien d'autre à faire à Paris, en attendant.
-
---Diable! pensa Kohn... Non, reprit-il tout haut, j'aime mieux vous
-écrire. Vous ne me trouveriez pas, ces jours-ci. Donnez-moi votre
-adresse.
-
-Christophe la lui dicta.
-
---Parfait. Je vous écrirai demain.
-
---Demain?
-
---Demain. Vous pouvez y compter.
-
-Il se dégagea des poignées de main de Christophe, et il se sauva.
-
---Ouf! pensait-il. Voilà un raseur!
-
-Il avertit, en rentrant, le garçon de bureau qu'il ne serait pas là,
-quand «l'Allemand» viendrait le voir.--Dix minutes après, il l'avait
-oublié.
-
-Christophe revint à son taudis. Il était attendri.
-
---Le bon garçon! pensait-il. Comme j'ai été injuste envers lui! Et
-il ne m'en veut pas!
-
-Ce remords lui pesait; il fut sur le point d'écrire à Kohn combien il
-était peiné de l'avoir mal jugé autrefois, et qu'il lui demandait
-pardon du tort qu'il lui avait fait. Il avait les larmes aux yeux, en y
-pensant. Mais il lui était moins aisé d'écrire une lettre qu'une
-partition; et après avoir pesté dix fois contre l'encre et la plume de
-l'hôtel, qui en effet étaient ignobles, après avoir barbouillé,
-raturé, déchiré quatre ou cinq feuilles de papier, il s'impatienta et
-envoya tout promener.
-
-Le reste de la journée fut long à passer; mais Christophe était si
-fatigué par sa mauvaise nuit et par les courses du matin qu'il finit
-par s'assoupir sur sa chaise. Il ne sortit de sa torpeur, vers le soir,
-que pour se coucher; et il dormit douze heures de suite, sans
-s'arrêter.
-
-
-
-
-Le lendemain, dès huit heures, il commença d'attendre la réponse
-promise. Il ne doutait pas de l'exactitude de Kohn. Il ne bougea point
-de chez lui, se disant que Kohn passerait peut-être à l'hôtel, avant
-de se rendre au bureau. Pour ne pas s'éloigner, vers midi, il se fit
-monter son déjeuner de la gargote d'en bas. Puis, il attendit de
-nouveau, sûr que Kohn viendrait, au sortir du restaurant. Il marchait
-dans sa chambre, s'asseyait, se remettait à marcher, ouvrant sa porte,
-quand il entendait monter des pas dans l'escalier. Il n'avait aucun
-désir de se promener dans Paris, pour tromper son attente. Il se mit
-sur son lit. Sa pensée revenait constamment vers la vieille maman, qui
-pensait aussi à lui, en ce moment,--qui seule pensait à lui. Il se
-sentait pour elle une tendresse infinie et un remords de l'avoir
-quittée. Mais il ne lui écrivit pas. Il attendit de pouvoir lui
-apprendre quelle situation il avait trouvée. Malgré leur profond
-amour, il ne leur serait pas venu à l'idée, ni à l'un ni à l'autre,
-de s'écrire pour se dire simplement qu'ils s'aimaient: une lettre
-était faite pour dire des choses précises.
-
---Couché sur le lit, les mains jointes sous sa tête, il rêvassait.
-Bien que sa chambre fût éloignée de la rue, le grondement de Paris
-remplissait le silence; la maison trépidait.
-
---La nuit vint de nouveau, sans avoir apporté de lettre.
-
-Une journée recommença, semblable à la précédente.
-
-Le troisième jour, Christophe, que cette réclusion volontaire
-commençait à rendre enragé, se décida à sortir. Mais Paris lui
-causait, depuis le premier soir, une répulsion instinctive. Il n'avait
-envie de rien voir: nulle curiosité; il était trop préoccupé de sa
-vie pour prendre plaisir à regarder celle des autres; et les souvenirs
-du passé, les monuments d'une ville, le laissaient indifférent. À
-peine dehors, il s'ennuya tellement que, quoiqu'il eût décidé de ne
-pas retourner chez Kohn avant huit jours, il y alla, tout d'une traite.
-
-Le garçon, qui avait le mot d'ordre, dit que M. Hamilton était parti
-de Paris pour affaires. Ce fut un coup pour Christophe. Il demanda en
-bégayant quand M. Hamilton devait revenir. L'employé répondit, au
-hasard:
-
---Dans une dizaine de jours.
-
-Christophe s'en retourna, consterné, et se terra chez lui, pendant les
-jours suivants. Il lui était impossible de se remettre au travail. Il
-s'aperçut avec terreur que ses petites économies,--le peu d'argent que
-sa mère lui avait envoyé, soigneusement serré dans un mouchoir, au
-fond de sa valise,--diminuaient rapidement. Il se soumit à un régime
-sévère. Il descendait seulement, vers le soir pour dîner, dans le
-cabaret d'en bas, où il avait été rapidement connu des clients, sous
-le nom du «Prussien», ou de «Choucroute».--Il écrivit, au prix de
-pénibles efforts, deux ou trois lettres à des musiciens français,
-dont le nom lui était vaguement connu. Un d'eux était mort depuis dix
-ans. Il leur demandait de vouloir bien lui donner audience.
-L'orthographe était extravagante, et le style agrémenté de ces
-longues inversions et de ces formules cérémonieuses, qui sont
-habituelles en allemand. Il adressait l'épître: «Au Palais de
-l'Académie de France.»--Le seul qui la lut en fit des gorges chaudes
-avec ses amis.
-
-Après une semaine, Christophe retourna à la librairie. Le hasard le
-servit, cette fois. Sur le seuil, il croisa Sylvain Kohn, qui sortait.
-Kohn fit la grimace, en se voyant pincé; mais Christophe était si
-heureux qu'il ne s'en aperçut pas. Il lui avait ressaisi les mains,
-suivant son habitude agaçante, et il demandait, joyeux:
-
---Vous étiez en voyage? Vous avez fait bon voyage?
-
-Kohn acquiesçait, mais ne se déridait pas. Christophe continua:
-
---Je suis venu, vous savez... On vous a dit, n'est-ce pas?... Eh bien,
-quoi de nouveau? Vous avez parlé de moi? Qu'est-ce qu'on a répondu?
-
-Kohn se renfrognait de plus en plus. Christophe était surpris de ses
-manières guindées: ce n'était plus le même homme.
-
---J'ai parlé de vous, dit Kohn; mais je ne sais rien encore; je n'ai
-pas eu le temps. J'ai été très pris, depuis que je vous ai vu. Des
-affaires par-dessus la tête. Je ne sais comment j'en viendrai à bout.
-C'est écrasant. Je finirai par tomber malade.
-
---Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? demanda Christophe, d'un
-ton de sollicitude inquiète.
-
-Kohn lui jeta un coup d'œil narquois, et répondit:
-
---Pas bien du tout. Je ne sais ce que j'ai, depuis quelques jours.
-Je me sens très souffrant.
-
---Ah! mon Dieu! fit Christophe, en lui prenant le bras. Soignez-vous
-bien! Il faut vous reposer. Comme je suis fâché de vous avoir donné
-encore cette peine de plus! Il fallait me le dire. Qu'est-ce que vous
-sentez, au juste?
-
-Il prenait tellement au sérieux les mauvaises raisons de l'autre que
-Kohn, gagné par une douce hilarité qu'il cachait de son mieux, fut
-désarmé par cette candeur comique. L'ironie est un plaisir si cher aux
-Juifs--(et nombre de chrétiens à Paris sont Juifs sur ce
-point)--qu'ils ont des indulgences spéciales pour les fâcheux et pour
-les ennemis même, qui leur offrent une occasion de l'exercer à leurs
-dépens. D'ailleurs, Kohn ne laissait pas d'être touché par
-l'intérêt que Christophe prenait à sa personne. Il se sentit disposé
-à lui rendre service.
-
---Il me vient une idée, dit-il. En attendant les leçons, feriez-vous
-des travaux d'édition musicale?
-
-Christophe accepta avec empressement.
-
---J'ai votre affaire, dit Kohn. Je connais intimement un des chefs d'une
-grande maison d'éditions musicales, Daniel Hecht. Je vais vous
-présenter; vous verrez ce qu'il y aura à faire. Moi, vous savez, je
-n'y connais rien. Mais lui est un vrai musicien. Vous n'aurez pas de
-peine à vous entendre.
-
-Ils prirent rendez-vous pour le jour suivant. Kohn n'était pas fâché
-de se débarrasser de Christophe, tout en l'obligeant.
-
-
-
-
-Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son bureau. Il avait, sur
-son conseil, emporté quelques compositions pour les montrer à Hecht.
-Ils trouvèrent celui-ci à son magasin de musique, près de l'Opéra.
-Hecht ne se dérangea pas, à leur entrée; il tendit froidement deux
-doigts à la poignée de main de Kohn, ne répondit pas au salut
-cérémonieux de Christophe, et, sur la demande de Kohn, il passa avec
-eux dans une pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s'asseoir. Il
-resta adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur.
-
-Daniel Hecht était un homme d'une quarantaine d'années, grand, froid,
-correctement mis, un type phénicien très marqué, l'air intelligent et
-désagréable, figure renfrognée, poil noir, barbe de roi assyrien,
-longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face, et il avait
-une façon de parler glaciale et brutale, qui frappait comme une
-insulte, même quand il disait bonjour. Cette insolence était plus
-apparente que réelle. Sans doute, elle répondait à une disposition
-méprisante de son caractère; mais elle tenait encore plus à ce qu'il
-y avait en lui d'automatique et de guindé. Les Juifs de cette espèce
-ne sont point rares; et l'opinion n'est pas tendre pour eux: elle taxe
-d'arrogance cette raideur cassante, qui est souvent le fait d'une
-gaucherie incurable de corps et d'âme.
-
-Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de prétentieux
-badinage, avec des éloges exagérés. Christophe, décontenancé par
-l'accueil, se balançait, son chapeau et ses manuscrits à la main.
-Lorsque Kohn eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s'être
-douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement la tête vers
-lui, et, sans le regarder, dit:
-
---Krafft... Christophe Krafft... Je n'ai jamais entendu ce nom.
-
-Christophe reçut cette parole, comme un coup de poing en pleine
-poitrine. Le rouge lui monta au visage. Il répondit avec colère:
-
---Vous l'entendrez plus tard.
-
-Hecht ne sourcilla point, et continua imperturbablement, comme si
-Christophe n'existait pas:
-
---Krafft... Non. Je ne connais pas.
-
-Il était de ces gens, pour qui c'est déjà une mauvaise note que de
-n'être pas connu d'eux.
-
-Il continua, en allemand:
-
---Et vous êtes du _Rhein-Land?_... C'est étonnant combien il y a de
-gens là-bas qui se mêlent de musique! Je crois qu'il n'y en a pas un
-qui ne prétende être musicien.
-
-Il voulait dire une plaisanterie, et non une insolence; mais Christophe
-le prit autrement. Il eût répliqué, si Kohn ne l'avait devancé.
-
---Ah! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me rendrez cette justice
-que moi, je n'y entends rien.
-
---Cela fait votre éloge, répondit Hecht.
-
---S'il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit sèchement
-Christophe, je suis fâché, je ne fais pas l'affaire.
-
-Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec la même
-indifférence:
-
---Vous avez déjà écrit de la musique? Qu'est-ce que vous avez écrit?
-Des _lieder_, naturellement?
-
---Des _lieder_, deux symphonies, des poèmes symphoniques, des quatuors,
-des suites pour piano, de la musique de scène, dit Christophe,
-bouillonnant.
-
---On écrit beaucoup en Allemagne, fit Hecht, avec une politesse
-dédaigneuse.
-
-Il était d'autant plus méfiant, à l'égard du nouveau venu, que celui-ci
-avait écrit tant d'œuvres, et que lui, Daniel Hecht, ne les connaissait
-pas.
-
---Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper, puisque vous
-m'êtes recommandé par mon ami Hamilton. Nous faisons en ce moment une
-collection, une _Bibliothèque de la jeunesse_, où nous publions des
-morceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous «simplifier» le
-_Carnaval_ de Schumann, et l'arranger à quatre, six et huit mains?
-
-Christophe tressauta:
-
---Et voilà ce que vous m'offrez, à moi, à moi!...
-
-Ce «moi» naïf fit la joie de Kohn; mais Hecht prit un air offensé:
-
---Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit-il. Ce n'est point là
-un travail si facile! S'il vous paraît trop aisé, tant mieux! Nous
-verrons ensuite. Vous me dites que vous êtes bon musicien. Je dois vous
-croire. Mais enfin, je ne vous connais pas.
-
-Il pensait, à part lui:
-
---Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la barbe à Johannes
-Brahms lui-même.
-
-Christophe, sans répondre,--(car il s'était promis de réprimer ses
-emportements)--enfonça son chapeau sur sa tête, et se dirigea vers la
-porte. Kohn l'arrêta, en riant:
-
---Attendez, attendez donc! dit-il.
-
-Et, se tournant vers Hecht:
-
---Il a justement apporté quelques-uns de ses morceaux, pour que vous
-puissiez vous faire une idée.
-
---Ah! dit Hecht, ennuyé. Eh bien, voyons cela.
-
-Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits. Hecht y jeta les
-yeux, négligemment.
-
---Qu'est-ce que c'est? _Une Suite pour piano_... (Lisant:) _Une
-journée_... Ah! toujours de la musique à programme!...
-
-Malgré son indifférence apparente, il lisait avec grande attention. Il
-était excellent musicien, possédait son métier, d'ailleurs ne voyait
-rien au delà; dès les premières mesures, il sentit parfaitement à
-qui il avait affaire. Il se tut, feuilletant l'œuvre, d'un air
-dédaigneux; il était très frappé du talent qu'elle révélait; mais
-sa morgue naturelle et son amour-propre froissé par les façons de
-Christophe lui défendaient d'en rien montrer. Il alla jusqu'au bout, en
-silence, ne perdant pas une note:
-
---Oui, dit-il enfin, d'un ton protecteur, c'est assez bien écrit.
-
-Une critique violente eût moins blessé Christophe.
-
---Je n'ai pas besoin qu'on me le dise, fit-il, exaspéré.
-
---J'imagine pourtant, dit Hecht, que si vous me montrez ce morceau,
-c'est pour que je vous dise ce que j'en pense.
-
---En aucune façon.
-
---Alors, fit Hecht, piqué, je ne vois pas ce que vous venez me demander.
-
---Je vous demande du travail, pas autre chose.
-
---Je n'ai rien autre à vous offrir, pour le moment, que ce que je vous
-ai dit. Encore n'en suis-je pas sûr. J'ai dit que cela se pourrait.
-
---Et vous n'avez pas d'autre moyen d'occuper un musicien comme moi?
-
---Un musicien comme vous? dit Hecht, d'un ton d'ironie blessante.
-D'aussi bons musiciens que vous, pour le moins, n'ont pas cru cette
-occupation au-dessous de leur dignité. Certains, que je pourrais
-nommer, et qui sont maintenant bien connus à Paris, m'en ont été
-reconnaissants.
-
---C'est qu'ils sont des jean-foutre, éclata Christophe.--(Il
-connaissait déjà des finesses de la langue française.)--Vous vous
-trompez, si vous croyez que vous avez affaire à quelqu'un de leur
-espèce. Croyez-vous m'en imposer avec vos façons de ne pas me regarder
-en face et de me parler du bout des dents? Vous n'avez même pas daigné
-répondre à mon salut, quand je suis entré... Mais qu'est-ce que vous
-êtes donc, pour en user ainsi avec moi? Êtes-vous seulement musicien?
-Avez-vous jamais rien écrit?... Et vous prétendez m'apprendre comment
-on écrit, à moi, dont c'est la vie d'écrire!... Et vous ne trouvez
-rien de mieux à m'offrir, après avoir lu ma musique, que de châtrer
-de grands musiciens et de faire des saloperies sur leurs œuvres, pour
-faire danser les petites filles!... Adressez-vous à vos Parisiens,
-s'ils sont assez lâches pour se laisser faire la leçon par vous! Pour
-moi, j'aime mieux crever!
-
-Impossible d'arrêter le torrent.
-
-Hecht dit, glacial:
-
---Vous êtes libre.
-
-Christophe sortit, en faisant claquer les portes. Hecht haussa les
-épaules, et dit à Sylvain Kohn, qui riait:
-
---Il y viendra, comme les autres.
-
-Au fond, il l'estimait. Il était assez intelligent pour sentir la
-valeur non seulement des œuvres, mais des hommes. Sous l'emportement
-injurieux de Christophe il avait discerné une force, dont il savait la
-rareté,--dans le monde artistique plus qu'ailleurs. Mais son
-amour-propre s'était buté: à aucun prix, il n'eût consenti à
-reconnaître ses torts. Il avait le besoin loyal de rendre justice à
-Christophe, et il était incapable de le faire, à moins que Christophe
-ne s'humiliât devant lui. Il attendit que Christophe lui revînt: son
-triste scepticisme et son expérience de la vie lui avaient fait
-connaître l'avilissement inévitable des volontés par la misère.
-
-
-
-
-Christophe rentra chez lui. La colère avait fait place à l'abattement.
-Il se sentait perdu. Le faible appui sur lequel il comptait s'était
-écroulé. Il ne doutait pas qu'il ne se fût fait un ennemi mortel, non
-seulement de Hecht, mais de Kohn qui l'avait présenté. C'était la
-solitude absolue dans une ville ennemie. En dehors de Diener et de Kohn,
-il ne connaissait personne. Son amie Corinne, la belle actrice, avec qui
-il s'était lié en Allemagne, n'était pas à Paris,--elle faisait
-encore une tournée à l'étranger, en Amérique, et cette fois pour son
-compte: car elle était devenue célèbre; les journaux publiaient de
-bruyants échos de son voyage. Quant à la petite institutrice
-française, qu'il avait, sans le vouloir, fait renvoyer de sa place, et
-dont la pensée avait été longtemps pour lui un remords, combien de
-fois s'était-il promis de la retrouver, quand il serait à Paris! Mais
-maintenant qu'il était à Paris, il s'apercevait qu'il n'avait oublié
-qu'une chose: son nom. Impossible de se le rappeler. Il ne se souvenait
-que du prénom: Antoinette. Au reste, quand la mémoire lui serait
-revenue, le moyen de retrouver une pauvre petite institutrice, dans
-cette fourmilière humaine!
-
-Il fallait s'assurer au plus tôt de quoi vivre. Il restait à
-Christophe cinq francs. Il prit sur lui, malgré sa répugnance, de
-demander à son hôte, le gros cabaretier, s'il ne connaîtrait pas dans
-le quartier des gens à qui il pourrait donner des leçons de piano.
-L'homme tenait déjà en médiocre estime un locataire qui ne mangeait
-qu'une fois par jour, et qui parlait allemand; il perdit tout respect,
-quand il sut que ce n'était qu'un musicien. Il était un Français de
-la vieille race, pour qui la musique est un métier de feignant. Il se
-gaussa:
-
---Du piano!... Vous tapez de ça? Compliments!... C'est-y curieux tout
-de même de faire ce métier-là par goût! Moi, toute musique me fait
-l'effet, comme s'il pleuvait... Après ça, vous pourriez peut-être
-m'apprendre. Qu'est-ce que vous en diriez, vous autres? cria-t-il, en se
-tournant vers des ouvriers qui buvaient.
-
-Ils rirent bruyamment.
-
---C'est un joli métier, fit l'un. Pas salissant. Et puis, ça plaît
-aux dames.
-
-Christophe comprenait mal le français, et plus mal la moquerie: il
-cherchait ses mots; il ne savait pas s'il devait se fâcher. La femme du
-patron eut pitié de lui:
-
---Allons, allons, Philippe, tu n'es pas sérieux, dit-elle à son
-mari.--Tout de même, continua-t-elle, en s'adressant à Christophe, il
-y aurait peut-être bien quelqu'un qui ferait votre affaire.
-
---Qui donc? demanda le mari.
-
---La petite Grasset. Tu sais, on lui a acheté un piano.
-
---Ah! ces poseurs! C'est vrai.
-
-On apprit à Christophe qu'il s'agissait de la fille du boucher: ses
-parents voulaient en faire une demoiselle; ils consentiraient à ce
-qu'elle prît des leçons, quand ce ne serait que pour faire jaser. La
-femme de l'hôtelier promit de s'en occuper.
-
-Le lendemain, elle dit à Christophe que la bouchère voulait le voir.
-Il alla chez elle. Il la trouva à son comptoir, au milieu des cadavres
-de bêtes. Cette belle femme, au teint fleuri, au sourire doucereux,
-prit un air digne, quand elle sut pourquoi il venait. Tout de suite,
-elle aborda la question de prix, se hâtant d'ajouter qu'elle ne voulait
-pas y mettre beaucoup, parce que le piano est une chose agréable, mais
-pas nécessaire: elle lui offrit un franc l'heure. Après quoi, elle
-demanda à Christophe, d'un air méfiant, si au moins il savait bien la
-musique. Elle parut se rassurer et devint plus aimable, quand il dit que
-non seulement il la savait, mais qu'il en écrivait: son amour-propre en
-fut flatté; elle se promit de répandre dans le quartier la nouvelle
-que sa fille prenait des leçons avec un compositeur.
-
-Quand Christophe se vit; le lendemain, assis près du piano,--un
-horrible instrument, acheté d'occasion, et qui sonnait comme une
-guitare,--avec la petite bouchère, dont les doigts courts et gros
-trébuchaient sur les touches,--qui était incapable de distinguer un
-son d'un autre,--qui se tortillait d'ennui,--qui lui bâillait au nez,
-dès les premières minutes,--quand il eut à subir la surveillance de
-la mère et sa conversation, ses idées sur la musique et sur
-l'éducation musicale,--il se sentit si misérable, si misérablement
-humilié qu'il n'avait même plus la force de s'indigner. Il rentrait
-dans un état d'accablement; certains soirs, il ne pouvait dîner. S'il
-en était tombé là au bout de quelques semaines, où ne descendrait-il
-pas, par la suite? À quoi lui avait-il servi de se révolter contre
-l'offre de Hecht? Ce qu'il avait accepté était plus dégradant encore.
-
-Un soir, dans sa chambre, les larmes le prirent; il se jeta
-désespérément à genoux devant son lit, il pria... Qui priait-il? Qui
-pouvait-il prier? Il ne croyait pas en Dieu, il croyait qu'il n'y avait
-point de Dieu... Mais il fallait prier, il fallait se prier. Il n'y a
-que les médiocres qui ne prient jamais. Ils ne savent pas la
-nécessité où sont les âmes fortes de faire retraite dans leur
-sanctuaire. Au sortir des humiliations de la journée, Christophe
-sentit, dans le silence bourdonnant de son cœur, la présence de son
-Être éternel. Les flots de la misérable vie s'agitaient au-dessous de
-Lui: qu'y avait-il de commun entre elle et Lui? Toutes les douleurs du
-monde, acharnées à détruire, venaient se briser contre son roc.
-Christophe entendait battre ses artères, comme une mer intérieure; et
-une voix répétait:
-
---Éternel... Je suis... Je suis...
-
-Il la connaissait bien: si loin qu'il se souvînt, il avait toujours
-entendu cette voix. Il lui arrivait de l'oublier; pendant des mois, il
-cessait d'avoir conscience de son rythme puissant et monotone; mais il
-savait qu'elle était là, qu'elle ne cessait jamais, pareille à
-l'Océan qui gronde dans la nuit. Il retrouva dans cette musique le
-calme et l'énergie qu'il y puisait, chaque fois qu'il s'y retrempait.
-Il se releva, apaisé. Non, la dure vie qu'il menait n'avait rien du
-moins dont il dût avoir honte; il pouvait manger son pain sans rougir;
-ceux qui le lui faisaient acheter à ce prix, c'était à eux de rougir.
-Patience! Le temps viendrait...
-
-Mais le lendemain, la patience recommençait à lui manquer; et malgré
-ses efforts, il finit par éclater de rage, un jour pendant la leçon,
-contre la stupide pécore, impertinente par surcroît, qui se moquait de
-son accent, et mettait une malice de singe à faire le contraire de ce
-qu'il disait. Aux cris de colère de Christophe répondirent les
-hurlements de la donzelle, effrayée et indignée qu'un homme qu'elle
-payait osât lui manquer de respect. Elle cria qu'il l'avait
-battue:--(Christophe lui avait secoué le bras assez rudement.)--La
-mère se précipita comme une furie, couvrit sa fille de baisers et
-Christophe d'invectives. Le boucher parut à son tour, et déclara qu'il
-n'admettait pas qu'un gueux de Prussien se permît de toucher à sa
-fille. Christophe, blême de colère, honteux, incertain s'il
-n'étranglerait pas l'homme, la femme, et la fille, se sauva sous
-l'averse. Ses hôtes, qui le virent rentrer, bouleversé, n'eurent pas
-de peine à se faire raconter l'histoire; et leur malveillance pour les
-voisins en fut réjouie. Mais le soir, tout le quartier répétait que
-l'Allemand était une brute, qui battait les enfants.
-
-
-
-
-Christophe fit de nouvelles démarches chez des marchands de musique:
-elles ne servirent à rien. Il trouvait les Français peu accueillants;
-et leur agitation désordonnée l'ahurissait. Il avait l'impression
-d'une société anarchique, dirigée par une bureaucratie rogue et
-despotique.
-
-Un soir qu'il errait sur les boulevards, découragé de l'inutilité de
-ses efforts, il vit Sylvain Kohn, qui venait en sens inverse. Convaincu
-qu'ils étaient brouillés, il détourna les yeux, et tâcha de passer
-inaperçu. Mais Kohn l'appela:
-
---Et qu'étiez-vous devenu depuis ce fameux jour? demanda-t-il en riant.
-Je voulais aller chez vous; mais je n'ai plus votre adresse... Tudieu,
-mon cher, je ne vous connaissais pas. Vous avez été épique.
-
-Christophe le regarda, surpris et un peu honteux:
-
---Vous ne m'en voulez pas?
-
---Vous en vouloir? Quelle idée!
-
-Bien loin de lui en vouloir, il avait été réjoui de la façon dont
-Christophe avait étrillé Hecht: il avait passé un bon moment. Il lui
-était fort indifférent que Hecht ou que Christophe eût raison; il
-n'envisageait les gens que d'après le degré d'amusement qu'ils
-pouvaient avoir pour lui; et il avait entrevu en Christophe une source
-de haut comique, dont il se promettait bien de profiter.
-
---Il fallait venir me voir, continuait-il. Je vous attendais. Qu'est-ce
-que vous faites, ce soir? Vous allez venir diner. Je ne vous lâche
-plus. Nous serons entre nous: quelques artistes, qui nous réunissons,
-une fois par quinzaine. Il faut que vous connaissiez ce monde-là.
-Venez. Je vous présenterai.
-
-Christophe s'excusait en vain sur sa tenue. Sylvain Kohn l'emmena.
-
-Ils entrèrent dans un restaurant des boulevards, et montèrent au
-premier. Christophe se trouva au milieu d'une trentaine de jeunes gens,
-de vingt a trente-cinq ans, qui discutaient avec animation. Kohn le
-présenta, comme venant de s'échapper des prisons d'Allemagne. Ils ne
-firent aucune attention à lui, et n'interrompirent même pas leur
-discussion passionnée, où Kohn, à peine arrivé, se jeta à la nage.
-
-Christophe, intimidé par cette société d'élite, se taisait, et il
-était tout oreilles. Il ne réussissait pas à comprendre--ayant peine
-à suivre la volubilité de parole française--quels grands intérêts
-artistiques étaient débattus. Il avait beau écouter, il ne
-distinguait que des mots comme «_trust_», «accaparement», «baisse
-des prix», «chiffres des recettes», mêlés à ceux de «dignité de
-l'art» et de «droits de l'écrivain». Il finit par s'apercevoir qu'il
-s'agissait d'affaires commerciales. Un certain nombre d'auteurs,
-appartenant, semblait-il, à une société financière, s'indignaient
-contre les tentatives qui étaient faites pour constituer une société
-rivale, disputant à la leur son monopole d'exploitation. La défection
-de quelques-uns de leurs associés, qui avaient trouvé avantageux de
-passer, armes et bagages, dans la maison rivale, les jetait dans des
-transports de fureur. Ils ne parlaient de guère moins que de couper des
-têtes. «... Déchéance... Trahison... Flétrissure... Vendus...»
-
-D'autres ne s'en prenaient pas aux vivants: ils en avaient aux morts,
-dont la copie gratuite obstruait le marché. L'œuvre de Musset venait
-de tomber dans le domaine public, et, à ce qu'il paraissait, on
-l'achetait beaucoup trop. Aussi réclamaient-ils de l'État une
-protection énergique, frappant de lourdes taxes les chefs-d'œuvre du
-passé, afin de s'opposer à leur diffusion à prix réduits, qu'ils
-taxaient aigrement de concurrence déloyale pour la marchandise des
-artistes d'à présent.
-
-Ils s'interrompirent les uns et les autres pour écouter les chiffres
-des recettes qu'avaient faites telle et telle pièce dans la soirée
-d'hier. Tous s'extasièrent sur la chance d'un vétéran de l'art
-dramatique, célèbre dans les deux mondes,--qu'ils méprisaient, mais
-qu'ils enviaient encore plus.--Des rentes des auteurs ils passèrent à
-celles des critiques. Ils s'entretinrent de celles que touchait--(pure
-calomnie, sans doute?)--un de leurs confrères connu, pour chaque
-première représentation d'un théâtre des boulevards, afin d'en dire
-du bien. C'était un honnête homme: une fois le marché conclu, il le
-tenait loyalement; mais son grand art était--(à ce qu'ils
-prétendaient)--de faire de la pièce des éloges qui la fissent tomber
-le plus promptement possible, afin qu'il y eût des premières souvent.
-Le conte--(le compte)--fit rire, mais n'étonna point.
-
-Au travers de tout cela, ils disaient de grands mots; ils parlaient de
-«poésie», d'«art pour l'art». Dans ce bruit de gros sous, cela
-sonnait: «l'art pour l'argent»; et ces mœurs de maquignons,
-nouvellement introduites dans la littérature française, scandalisaient
-Christophe. Comme il ne comprenait rien aux questions d'argent, il avait
-renoncé à suivre la discussion, quand ils finirent par parler de
-littérature,--ou, plutôt, de littérateurs.--Christophe dressa
-l'oreille, en entendant le nom de Victor Hugo.
-
-Il s'agissait de savoir s'il avait été cocu. Ils discutèrent
-longuement sur les amours de Sainte-Beuve et de madame Hugo. Après
-quoi, ils parlèrent des amants de George Sand et de leurs mérites
-respectifs. C'était la grande occupation de la critique littéraire
-d'alors: après avoir tout exploré dans la maison des grands hommes,
-visité les placards, retourné les tiroirs, et vidé les armoires, elle
-fouillait l'alcôve. La pose de monsieur de Lauzun, à plat ventre sous
-le lit du roi et de la Montespan, était de celles qu'elle
-affectionnait, dans son culte pour l'histoire et pour la vérité:--(ils
-avaient tous, en ce temps, le culte de la vérité).--Les convives de
-Christophe montrèrent qu'ils en étaient possédés: rien ne les
-lassait dans cette recherche du vrai. Ils l'étendaient à l'art
-d'aujourd'hui, comme à l'art du passé; et ils analysèrent la vie
-privée de certains des plus notoires contemporains, avec la même
-passion d'exactitude. C'était une chose curieuse qu'ils connussent les
-moindres détails de scènes, qui d'habitude se passent de tout témoin.
-C'était à croire que les intéressés avaient été les premiers à
-fournir le public de renseignements exacts, par dévouement pour la
-vérité.
-
-Christophe, de plus en plus gêné, essayait de causer d'autre
-chose avec ses voisins. Mais aucun ne s'occupait de lui. Ils
-avaient bien commencé par lui poser quelques vagues questions sur
-l'Allemagne,--questions qui lui avaient révélé, à son grand
-étonnement, l'ignorance absolue, où étaient ces gens distingués et
-qui semblaient instruits, des choses les plus élémentaires de leur
-métier--littérature et art--en dehors de Paris; tout au plus s'ils
-avaient entendu parler de quelques grands noms: Hauptmann, Sudermann,
-Liebermann, Strauss (David, Johann, ou Richard?) parmi lesquels ils
-s'aventuraient prudemment, de peur de faire quelque fâcheuse confusion.
-Au reste, s'ils avaient questionné Christophe, c'était par politesse,
-non par curiosité: ils n'en avaient aucune; à peine s'ils prirent
-garde à ce qu'il répondit; ils se hâtèrent de revenir aux questions
-parisiennes qui délectaient le reste de la table.
-
-Christophe timidement tenta de parler de musique. Aucun de ces
-littérateurs n'était musicien. Au fond, ils regardaient la musique
-comme un art inférieur. Mais soi! succès croissant, depuis quelques
-années, leur causait un secret dépit; et, puisqu'elle était à la
-mode, ils feignaient de s'y intéresser. Ils faisaient grand bruit
-surtout d'un récent opéra, dont ils n'étaient pas loin de faire dater
-la musique, ou tout au moins l'ère nouvelle de la musique. Leur
-ignorance et leur snobisme s'accommodaient de cette idée, qui les
-dispensait de connaître le reste. L'auteur de cet opéra, un Parisien,
-dont Christophe entendait le nom pour la première fois, avait, disaient
-certains, fait table rase de tout ce qui était avant lui, renouvelé de
-toutes pièces, re-créé la musique. Christophe sursauta. Il ne
-demandait pas mieux que de croire au génie. Mais un génie de cette
-trempe, qui d'un coup anéantissait le passé!... Nom de nom! C'était
-un gaillard; comment diable avait-il pu faire?--Il demanda des
-explications. Les autres, qui eussent été bien embarrassés pour lui
-en donner, et que Christophe assommait, l'adressèrent au musicien de la
-bande, le grand critique musical, Théophile Goujart, qui lui parla
-aussitôt de septièmes et de neuvièmes. Christophe le suivit sur ce
-terrain. Goujart savait la musique à peu près comme Sganarelle savait
-le latin...
-
---... _Vous n'entendez point le latin?_
-
---_Non._
-
---(Avec enthousiasme) _Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter...
-bonus, bona, bonum_...
-
-Se trouvant en présence d'un homme, qui «entendait le latin», il se
-replia prudemment dans le maquis de l'esthétique. De ce refuge
-inexpugnable, il se mit à fusiller Beethoven, Wagner, et l'art
-classique, qui n'étaient pas en cause: (mais, en France, on ne peut
-louer un artiste, sans lui offrir en holocauste tous ceux qui ne sont
-pas comme lui). Il proclamait l'avènement d'un art nouveau, foulant aux
-pieds les conventions du passé. Il parlait d'une langue musicale, qui
-venait d'être découverte par le Christophe Colomb de la musique
-parisienne, et qui supprimait totalement la langue des classiques, en
-faisait une langue morte.
-
-Christophe, tout en réservant son opinion sur le génie novateur, dont
-il attendait d'avoir vu les œuvres, se sentait en défiance contre ce
-Baal musical, à qui l'on sacrifiait la musique tout entière. Il était
-scandalisé d'entendre parler ainsi des maîtres; et il ne se rappelait
-pas que naguère, en Allemagne, il en avait dit bien d'autres. Lui qui
-se croyait là-bas un révolutionnaire en art, lui qui scandalisait par
-sa hardiesse de jugement et sa verte franchise,--dès les premiers mots
-en France, il se sentait devenu conservateur. Il voulut discuter, et il
-eut le mauvais goût de le faire, non pas en homme bien élevé, qui
-avance des arguments et ne les démontre pas, mais en homme du métier,
-qui va chercher des faits précis, et qui vous en assomme. Il ne
-craignit pas d'entrer dans des explications techniques; et sa voix, en
-discutant, montait à des intonations, bien faites pour blesser les
-oreilles d'une société d'élite, où ses arguments et la chaleur qu'il
-mettait à les soutenir paraissaient également ridicules. Le critique
-se hâta de mettre fin par un mot, dit d'esprit, à une discussion
-fastidieuse, où Christophe venait de s'apercevoir avec stupéfaction
-que son interlocuteur ne savait rien de ce dont il parlait. L'opinion
-était faite désormais sur l'Allemand pédantesque et suranné; et,
-sans qu'on la connût, sa musique fut jugée détestable. Mais
-l'attention de cette trentaine de jeunes gens, aux yeux railleurs,
-prompts à saisir les ridicules, avait été ramenée vers ce personnage
-bizarre, qui agitait avec des mouvements gauches et violents des bras
-maigres aux mains énormes, et qui dardait des regards furibonds, en
-criant d'une voix suraiguë. Sylvain Kohn entreprit d'en donner la
-comédie à ses amis.
-
-La conversation s'était définitivement écartée de la littérature
-pour s'attacher aux femmes. À vrai dire, c'étaient les deux faces d'un
-même sujet: car dans leur littérature il n'était guère question que
-de femmes, et dans leurs femmes que de littérature, tant elles étaient
-frottées de choses ou de gens de lettres.
-
-On parlait d'une honnête dame, connue dans le monde parisien, qui
-venait de faire épouser son amant à sa fille, pour mieux se le
-réserver. Christophe s'agitait sur sa chaise et faisait une grimace de
-dégoût. Kohn s'en aperçut; et, poussant du coude son voisin, il fit
-remarquer que le sujet semblait passionner l'Allemand, qui sans doute
-brûlait d'envie de connaître la dame. Christophe rougit, balbutia,
-puis finit par dire avec colère que de telles femmes il fallait les
-fouetter. Un éclat de rire homérique accueillit sa proposition; et
-Sylvain Kohn, d'un ton flûté, protesta qu'on ne devait pas toucher une
-femme, même avec une fleur... etc... etc... (Il était à Paris le
-chevalier de l'Amour.)--Christophe répondit qu'une femme de cette
-espèce n'était ni plus ni moins qu'une chienne, et qu'avec les chiens
-vicieux il n'y avait qu'un remède: le fouet. On se récria bruyamment.
-Christophe dit que leur galanterie était de l'hypocrisie, que
-c'étaient toujours ceux qui respectaient le moins les femmes, qui
-parlaient le plus de les respecter; et il s'indigna contre leurs récits
-scandaleux. On lui opposa qu'il n'y avait là aucun scandale, rien que
-de naturel; et tous furent d'accord pour reconnaître en l'héroïne de
-l'histoire non seulement une femme charmante, mais _la_ Femme, par
-excellence. L'Allemand s'exclama. Sylvain Kohn lui demanda sournoisement
-comment était donc la Femme, telle qu'il l'imaginait. Christophe sentit
-qu'on lui tendait un panneau; mais il y donna en plein, emporté par sa
-violence et par sa conviction. Il se mit à expliquer à ces Parisiens
-gouailleurs ses idées sur l'amour. Il ne trouvait pas ses mots, il les
-cherchait pesamment, finissant par pêcher dans sa mémoire des
-expressions invraisemblables, disant des énormités qui faisaient la
-joie de l'auditoire, et ne se troublant pas, avec un sérieux admirable,
-une insouciance touchante du ridicule: car il ne pouvait pas ne pas voir
-qu'ils se moquaient de lui effrontément. À la fin, il s'empêtra dans
-une phrase, n'en put sortir, donna un coup de poing sur la table, et se
-tut.
-
-On essaya de le relancer dans la discussion; mais il fronça les
-sourcils, et il ne broncha plus, les coudes sur la table, honteux et
-irrité. Il ne desserra plus les dents jusqu'à la fin du diner, si ce
-n'est pour manger et pour boire. Il buvait énormément, au contraire de
-ces Français, qui touchaient à peine à leurs vins. Son voisin l'y
-encourageait malignement, et remplissait son verre, qu'il vidait sans y
-penser. Mais, quoiqu'il ne fût pas habitué à ces excès de table,
-surtout après les semaines de privations qu'il venait de passer, il
-tint bon et ne donna pas le spectacle ridicule que les autres
-espéraient. Il restait absorbé; on ne faisait plus attention à lui:
-on pensait qu'il était assoupi par le vin. En outre de la fatigue qu'il
-avait à suivre une conversation française, il était las de n'entendre
-parler que de littérature,--acteurs, auteurs, éditeurs, bavardages de
-coulisses ou d'alcôves littéraires: à cela se réduisait le monde! Au
-milieu de ces figures nouvelles et de ce bruit de paroles, il ne
-parvenait à fixer en lui ni une physionomie, ni une pensée. Ses yeux
-de myope, vagues et absorbés, faisaient le tour de la table lentement,
-se posant sur les gens, et ne semblant pas les voir. Il les voyait
-pourtant mieux que quiconque; mais il n'en avait pas conscience. Son
-regard n'était point comme celui de ces Parisiens et de ces Juifs, qui
-happe à coups de bec des lambeaux d'objets, menus, menus, menus, et les
-dépèce en un instant. Il s'imprégnait longuement, en silence, des
-êtres, comme une éponge; et il les emportait. Il lui semblait n'avoir
-rien vu, et ne se souvenir de rien. Longtemps après,--des heures,
-souvent des jours,--lorsqu'il était seul et regardait en lui, il
-s'apercevait qu'il avait tout raflé.
-
-Pour l'instant, il n'avait l'air que d'un lourdaud d'Allemand, qui
-s'empiffrait de mangeaille, attentif seulement à ne pas perdre une
-goulée. Et il ne distinguait rien, sinon qu'en écoutant les convives
-s'interpeller par leurs noms, il se demandait, avec une insistance
-d'ivrogne, pourquoi tant de ces Français avaient des noms étrangers:
-flamands, allemands, juifs, levantins, anglo ou hispano-américains...
-
-Il ne s'aperçut pas que l'on se levait de table. Il restait seul assis;
-et il rêvait des collines rhénanes, des grands bois, des champs
-labourés, des prairies au bord de l'eau, de la vieille maman. Quelques
-convives causaient encore, debout, à l'autre bout de la salle. La
-plupart étaient déjà partis. Enfin il se décida, se leva, à son
-tour, et, ne regardant personne, il alla chercher son manteau et son
-chapeau accrochés à l'entrée. Après les avoir mis, il partait sans
-dire bonsoir, quand, par l'entrebâillement d'une porte, il aperçut
-dans un cabinet voisin un objet qui le fascina: un piano. Il y avait
-plusieurs semaines qu'il n'avait touché à un instrument de musique. Il
-entra, caressa amoureusement les touches, s'assit, et, son chapeau sur
-la tête, son manteau sur le dos, il commença de jouer. Il avait
-parfaitement oublié où il était. Il ne remarqua point que deux
-personnes se glissaient dans la pièce pour l'entendre. L'une était
-Sylvain Kohn, passionné de musique,--Dieu sait pourquoi! car il n'y
-comprenait rien, et il aimait autant la mauvaise que la bonne. L'autre
-était le critique musical, Théophile Goujart. Celui-là--(c'était
-plus simple)--ne comprenait ni n'aimait la musique; mais cela ne le
-gênait point pour en parler. Au contraire: il n'y a pas d'esprits plus
-libres que ceux qui ne savent point ce dont ils parlent: car il leur est
-indifférent d'en dire une chose plutôt qu'une autre.
-
-Théophile Goujart était un gros homme, râblé et musclé; la barbe
-noire, de lourds accroche-cœur sur le front, un front qui se fronçait
-de grosses rides inexpressives, une figure mal équarrie, comme
-grossièrement sculptée dans du bois, les bras courts, les jambes
-courtes, une grasse poitrine: une sorte de marchand de bois, ou de
-portefaix auvergnat. Il avait des manières vulgaires et le verbe
-arrogant. Il était entré dans la musique par la politique, qui, dans
-ce temps-là, en France, était le seul moyen d'arriver. Il s'était
-attaché à la fortune d'un ministre de sa province, dont il s'était
-découvert vaguement parent ou allié,--quelque fils «du bâtard de son
-apothicaire».--Les ministres ne sont pas éternels. Quand le sien avait
-paru près de sombrer, Théophile Goujart avait abandonné le bateau,
-après en avoir emporté tout ce qu'il pouvait prendre, notamment des
-décorations: car il aimait la gloire. Las de la politique, où depuis
-quelque temps il commençait à recevoir, pour le compte de son patron,
-et même pour le sien, quelques coups assez rudes, il avait cherché, à
-l'abri des orages, une situation de tout repos, où il pourrait ennuyer
-les autres, sans être ennuyé lui-même. La critique était tout
-indiquée. Justement, une place de critique musical était vacante dans
-un des grands journaux parisiens. Le titulaire, un jeune compositeur de
-talent, avait été congédié, parce qu'il s'obstinait à dire ce qu'il
-pensait des œuvres et des auteurs. Goujart ne s'était jamais occupé
-de musique, et il ne savait rien: on le choisit sans hésiter. On en
-avait assez des gens compétents; au moins, avec Goujart, on n'avait
-rien à craindre; il n'attachait pas une importance ridicule à ses
-opinions; toujours aux ordres de la direction, et prêt à en faire
-passer les éreintements et les réclames. Qu'il ne fût pas musicien,
-c'était une considération secondaire. La musique, chacun en sait assez
-en France. Goujart avait vite acquis la science indispensable. Le moyen
-était simple: il s'agissait, aux concerts, de prendre pour voisin
-quelque bon musicien, si possible un compositeur, et de lui faire dire
-ce qu'il pensait des œuvres qu'on jouait. Au bout de quelques mois de
-cet apprentissage, on connaissait le métier: l'oison pouvait voler. À
-la vérité, ce n'était pas comme un aigle; et Dieu sait les sottises
-que Goujart déposait dans sa feuille, avec autorité! Il écoutait et
-lisait à tort et à travers, embrouillait tout dans sa lourde cervelle,
-et faisait arrogamment la leçon aux autres; il écrivait dans un style
-prétentieux, bariolé de calembours, et lardé de pédantismes
-agressifs; il avait une mentalité de pion de collège. Parfois, de loin
-en loin, il s'était attiré de cruelles ripostes: dans ces cas-là, il
-faisait le mort, et se gardait bien de répondre. Il était à la fois
-un gros finaud et un grossier personnage, insolent ou plat, selon les
-circonstances. Il faisait des courbettes aux chers maîtres, pourvus
-d'une situation ou d'une gloire officielle: (c'était le seul moyen
-qu'il eût d'évaluer sûrement le mérite musical.) Il traitait
-dédaigneusement les autres, et exploitait les faméliques.--Ce n'était
-pas une bête.
-
-Malgré l'autorité acquise et sa réputation, dans son for intérieur
-il savait qu'il ne savait rien en musique; et il avait conscience que
-Christophe s'y connaissait très bien. Il se serait gardé de le dire;
-mais cela lui en imposait.--Et maintenant, il écoutait Christophe, qui
-jouait; et il s'évertuait à comprendre, l'air absorbé, profond, ne
-pensant à rien; il ne voyait goutte dans ce brouillard de notes, et il
-hochait la tête en connaisseur, mesurant ses signes d'approbation sur
-les clignements d'yeux de Sylvain Kohn, qui avait grand'peine à rester
-tranquille.
-
-Enfin, Christophe, dont la conscience émergeait peu à peu des fumées
-du vin et de la musique, se rendit compte vaguement de la pantomime qui
-avait lieu derrière son dos; et, se tournant, il vit les deux amateurs.
-Ils se jetèrent aussitôt sur lui, et lui secouèrent les mains avec
-énergie,--Sylvain Kohn glapissant qu'il avait joué comme un dieu,
-Goujart affirmant d'un air doctoral qu'il avait la main gauche de
-Rubinstein et la main droite de Paderewski--(à moins que ce ne fût le
-contraire).--Ils s'accordaient tous deux pour déclarer qu'un tel talent
-ne devrait pas rester sous le boisseau, et ils s'engagèrent à le
-mettre en valeur. Pour commencer, tous deux comptaient bien en tirer
-pour eux-mêmes tout l'honneur et le profit possibles.
-
-
-
-
-Dès le lendemain, Sylvain Kohn invita Christophe à venir chez lui,
-mettant aimablement à sa disposition l'excellent piano qu'il avait, et
-dont il ne faisait rien. Christophe, qui mourait de musique rentrée,
-accepta, sans se faire prier; et il usa de l'invitation.
-
-Les premiers soirs, tout alla bien. Christophe était tout au bonheur de
-jouer; et Sylvain Kohn mettait une certaine discrétion à l'en laisser
-jouir en paix. Lui-même en jouissait sincèrement. Par un de ces
-phénomènes bizarres, que chacun peut observer, cet homme qui n'était
-pas musicien, qui n'était pas artiste, qui avait le cœur le plus sec,
-le plus dénué de toute poésie, de toute bonté profonde, était pris
-sensuellement par ces musiques, qu'il ne comprenait pas, mais d'où se
-dégageait pour lui une force de volupté. Malheureusement, il ne
-pouvait pas se taire. Il fallait qu'il parlât, tout haut, pendant que
-Christophe jouait. Il soulignait la musique d'exclamations emphatiques,
-comme un snob au concert, ou bien il faisait des réflexions saugrenues.
-Alors, Christophe tapait le piano, et déclarait qu'il ne pouvait pas
-continuer ainsi. Kohn s'évertuait à se taire; mais c'était plus fort
-que lui: il se remettait aussitôt à ricaner, gémir, siffloter,
-tapoter, fredonner, imiter les instruments. Et quand le morceau était
-fini, il eût crevé, s'il n'avait fait part à Christophe de ses
-ineptes réflexions.
-
-Il était un curieux mélange de sentimentalité germanique, de blague
-parisienne, et de fatuité qui lui appartenait en propre. Tantôt
-c'étaient des jugements apprêtés et précieux, tantôt des
-comparaisons extravagantes, tantôt des indécences, des obscénités,
-des insanités, des coquecigrues. Pour louer Beethoven, il y voyait des
-polissonneries, une sensualité lubrique. Il trouvait un élégant
-badinage dans de sombres pensées. Le _quatuor en ut dièze mineur_ lui
-semblait aimablement crâne. Le sublime adagio de la _Neuvième
-Symphonie_ lui rappelait Chérubin. Après les trois coups qui ouvrent
-la Symphonie en ut mineur, il criait: «N'entrez pas! Il y a
-quelqu'un!» Il admirait la bataille de _Heldenleben_, parce qu'il
-prétendait y reconnaître le ronflement d'une automobile. Et partout,
-des images pour expliquer les morceaux, et des images puériles,
-incongrues. On se demandait comment il pouvait aimer la musique.
-Cependant, il l'aimait; à certaines de ces pages, qu'il comprenait de
-la façon la plus cocasse, les larmes lui venaient aux yeux. Mais,
-après avoir été ému par une scène de Wagner, il tapotait sur le
-piano un galop d'Offenbach, ou chantonnait une scie de café-concert,
-après l'_Ode à la joie._ Alors Christophe bondissait, et il hurlait de
-colère.--Mais le pire n'était pas quand Sylvain Kohn était absurde;
-c'était quand il voulait dire des choses profondes et délicates, quand
-il voulait poser aux yeux de Christophe, quand c'était Hamilton, et non
-Sylvain Kohn, qui parlait. Dans ces moments-là, Christophe dardait sur
-lui un regard chargé de haine, et il l'écrasait sous des paroles
-froidement injurieuses, qui blessaient l'amour-propre de Hamilton: les
-séances de piano se terminaient fréquemment par des brouilles. Mais,
-le lendemain, Kohn avait oublié; et Christophe, qui avait remords de sa
-violence, s'obligeait à revenir.
-
-Tout cela n'eût encore été rien, si Kohn avait pu se retenir
-d'inviter des amis à entendre Christophe. Mais il avait besoin de faire
-montre de son musicien.--La première fois que Christophe trouva chez
-Kohn trois ou quatre petits Juifs et la maîtresse de Kohn, une grande
-fille enfarinée, bête comme un panier, qui répétait des calembours
-ineptes et parlait de ce qu'elle avait mangé, mais qui se croyait
-musicienne, parce qu'elle étalait ses cuisses, chaque soir, dans une
-Revue des Variétés,--Christophe fit grise mine. La deuxième fois, il
-déclara tout net à Sylvain Kohn qu'il ne jouerait plus chez lui.
-Sylvain Kohn jura ses grands dieux qu'il n'inviterait plus personne.
-Mais il continua en cachette, installant ses invités dans une pièce
-voisine. Naturellement, Christophe finit par s'en apercevoir; il s'en
-alla, furieux, et, cette fois, ne revint plus.
-
-Toutefois, il devait ménager Kohn, qui le présentait dans des familles
-cosmopolites et lui trouvait des leçons.
-
-
-
-
-De son côté, Théophile Goujart vint, quelques jours après, chercher
-Christophe dans son taudis. Il ne se montra pas offusqué de le trouver
-si mal logé. Au contraire: il fut charmant. Il lui dit:
-
---J'ai pensé que cela vous ferait plaisir d'entendre un peu de musique;
-et comme j'ai mes entrées partout, je suis venu vous prendre.
-
-Christophe fut ravi. Il trouva l'attention délicate, et remercia avec
-effusion. Goujart était tout différent de ce qu'il l'avait vu, le
-premier soir. Seul à seul avec lui, il était sans morgue, bon enfant,
-timide, cherchant à s'instruire. Ce n'était que lorsqu'il se trouvait
-avec d'autres qu'il reprenait instantanément son air supérieur et son
-ton cassant. D'ailleurs, son désir de s'instruire avait toujours un
-caractère pratique. Il n'était pas curieux de ce qui n'était pas
-d'actualité. Pour le moment, il voulait savoir ce que Christophe
-pensait d'une partition qu'il avait reçue, et dont il eut été bien
-embarrassé pour rendre compte: car il lisait à peine ses notes.
-
-Ils allèrent ensemble à un concert symphonique. L'entrée en était
-commune avec un music-hall. Par un boyau sinueux, on accédait à une
-salle sans dégagements: l'atmosphère était étouffante; les sièges,
-trop étroits, entassés; une partie du public se tenait debout,
-bloquant toutes les issues:--l'inconfortable français. Un homme, qui
-semblait rongé d'un incurable ennui, dirigeait au galop une symphonie
-de Beethoven, comme s'il avait hâte que ce fût fini. Les flonflons
-d'une danse du ventre venaient, du café-concert voisin, se mêlera la
-marche funèbre de _l'Héroïque._ Le public arrivait toujours,
-s'installait, se lorgnait. Quand il eut fini d'arriver, il commença de
-partir. Christophe tendait les forces de son cerveau pour suivre
-le fil de l'œuvre, à travers cette foire; et, au prix d'efforts
-énergiques, il parvenait à y avoir du plaisir,--(car l'orchestre
-était habile, et Christophe était sevré depuis longtemps de musique
-symphonique),--quand Goujart le prit par le bras, et lui dit, au milieu
-du concert.
-
---Maintenant, nous partons. Nous allons à un autre concert.
-
-Christophe fronça le sourcil; mais il ne répliqua point, et il suivit
-son guide. Ils traversèrent la moitié de Paris. Ils arrivèrent dans
-une autre salle, qui sentait l'écurie, et où, à d'autres heures, on
-jouait des féeries et des pièces populaires:--(la musique, à Paris,
-est comme ces ouvriers pauvres qui se mettent à deux pour louer un
-logement: lorsque l'un sort du lit, l'autre entre dans les draps
-chauds.)--Point d'air, naturellement: depuis le roi Louis XIV, les
-Français le jugent malsain; et l'hygiène des théâtres, comme
-autrefois celle de Versailles, est qu'on n'y respire point. Un noble
-vieillard, avec des gestes de dompteur, déchaînait un acte de Wagner:
-la malheureuse bête--l'acte--ressemblait à ces lions de ménagerie,
-ahuris d'affronter les feux de la rampe, et qu'il faut cravacher pour
-les faire ressouvenir qu'ils sont pourtant des lions. De grosses
-pharisiennes et de petites bécasses assistaient à cette exhibition, le
-sourire sur les lèvres. Après que le lion eut fait le beau, que le
-dompteur eut salué, et qu'ils eurent été récompensés tous deux par
-le tapage du public, Goujart eut la prétention d'emmener encore
-Christophe à un troisième concert. Mais, cette fois, Christophe fixa
-ses mains aux bras de son fauteuil, et il déclara qu'il ne bougerait
-plus: il en avait assez de courir d'un concert à l'autre, attrapant au
-passage, ici des miettes de symphonie, là des bribes de concerto. En
-vain, Goujart essayait de lui expliquer que la critique musicale à
-Paris était un métier, où il était plus essentiel de voir que
-d'écouler. Christophe protesta que la musique n'était pas faite pour
-être entendue en fiacre, et qu'elle voulait du recueillement. Ce
-mélange de concerts lui tournait le cœur: un seul lui suffisait, à la
-fois.
-
-Il était bien surpris de cette incontinence musicale. Il croyait, comme
-la plupart des Allemands, que la musique tenait en France peu de place;
-et il s'attendait à ce qu'on la lui servît par petites rations, mais
-très soignées. On lui offrit, pour commencer, quinze concerts en sept
-jours. Il y en avait pour tous les soirs de la semaine, et souvent deux
-ou trois par soir, à la même heure, dans des quartiers différents.
-Pour le dimanche, il y en avait quatre, à la même heure, toujours.
-Christophe admirait cet appétit de musique. Il n'était pas moins
-frappé de l'abondance des programmes. Il pensait jusque-là que ses
-compatriotes avaient la spécialité de ces goinfreries de sons, qui lui
-avaient plus d'une fois répugné en Allemagne. Il constata que les
-Parisiens leur eussent rendu des points à table. On leur faisait bonne
-mesure: deux symphonies, un concerto, une ou deux ouvertures, un acte de
-drame lyrique. Et de toute provenance: allemand, russe, scandinave,
-français,--bière, champagne, orgeat et vin,--ils avalaient tout, sans
-broncher. Christophe s'émerveillait que les oiselles de Paris eussent
-un aussi vaste estomac. Cela ne les gênait guère! Le tonneau des
-Danaïdes... Il ne restait rien au fond.
-
-Christophe ne tarda pas à remarquer que cette quantité de musique se
-réduisait en somme à fort peu de chose. Il trouvait à tous les
-concerts les mêmes figures et les mêmes morceaux. Ces programmes
-copieux ne sortaient jamais du même cercle. Presque rien avant
-Beethoven. Presque rien après Wagner. Et dans l'intervalle, que de
-lacunes! Il semblait que la musique se réduisît à cinq ou six noms
-célèbres en Allemagne, à trois ou quatre en France, et, depuis
-l'alliance franco-russe, à une demi-douzaine de morceaux
-moscovites.--Rien des anciens Français. Rien des grands Italiens. Rien
-des colosses Allemands du XVIIe et du XVIIIe siècles. Rien de la
-musique allemande contemporaine, à l'exception du seul Richard Strauss,
-qui, plus avisé que les autres, venait lui-même chaque année imposer
-ses œuvres nouvelles au public parisien. Rien de la musique belge. Rien
-de la musique tchèque. Mais le plus étonnant: presque rien de la
-musique française contemporaine.--Cependant, tout le monde en parlait,
-en termes mystérieux, comme d'une chose qui révolutionnait le monde.
-Christophe était à l'affût des occasions d'en entendre; il avait une
-large curiosité, sans parti pris: il brûlait du désir de connaître
-du nouveau, d'admirer des œuvres de génie. Mais malgré tous ses
-efforts, il ne parvenait pas à en entendre: car il ne comptait pas
-trois ou quatre petits morceaux, assez finement écrits, mais froids et
-sagement compliqués, auxquels il n'avait pas prêté grande attention.
-
-
-
-
-En attendant de se faire une opinion par lui-même, Christophe chercha
-à se renseigner auprès de la critique musicale.
-
-Ce n'était pas aisé. Elle ressemblait à la cour du roi Pétaud. Non
-seulement les différentes feuilles musicales se contredisaient l'une
-l'autre à cœur-joie; mais chacune d'elles se contredisait elle-même,
-d'un article à l'autre. Il y aurait eu de quoi en perdre la tête, si
-l'on avait tout lu. Heureusement, chaque rédacteur ne lisait que ses
-propres articles, et le public n'en lisait aucun. Mais Christophe, qui
-voulait se faire une idée exacte des musiciens français, s'acharnait
-à ne rien passer; et il admirait le calme guilleret de ce peuple, qui
-se mouvait dans la contradiction, comme un poisson dans l'eau.
-
-Au milieu de ces divergences d'opinions, une chose le frappa: l'air
-doctoral des critiques. Qui donc avait prétendu que les Français
-étaient d'aimables fantaisistes, qui ne croyaient à rien? Ceux que
-voyait Christophe étaient enharnachés de plus de science
-musicale,--même quand ils ne savaient rien,--que toute la critique
-d'outre-Rhin.
-
-En ce temps-là, les critiques musicaux français s'étaient décidés
-à apprendre la musique. Il y en avait même quelques-uns qui la
-savaient: c'étaient des originaux; ils s'étaient donné la peine de
-réfléchir sur leur art et de penser par eux-mêmes. Ceux-là,
-naturellement, n'étaient pas très connus: ils restaient cantonnés
-dans leurs petites revues; à une ou deux exceptions près, les journaux
-n'étaient pas pour eux. Braves gens, intelligents, intéressants, que
-leur isolement inclinait parfois au paradoxe, et l'habitude de causer
-tout seuls, à l'intolérance de jugement et au bavardage.--Les autres
-avaient appris hâtivement les rudiments de l'harmonie; et ils restaient
-ébahis devant leur science récente. Ainsi que monsieur Jourdain,
-lorsqu'il vient d'apprendre les règles de la grammaire, ils étaient
-dans l'émerveillement:
-
---_D, a, Da, F, a, Fa, R, a, Ra... Ah! que cela est beau!... Ah! la
-belle chose que de savoir quelque chose!_...
-
-Ils ne parlaient plus que de sujet et de contre-sujet, d'harmoniques et
-de sons résultants, d'enchaînements de neuvièmes et de successions de
-tierces majeures. Quand ils avaient nommé les suites d'harmonies qui se
-déroulaient dans une page, ils s'épongeaient le front avec fierté:
-ils croyaient avoir expliqué le morceau; ils croyaient presque l'avoir
-écrit. À vrai dire, ils n'avaient fait que le répéter, en termes
-d'école, comme un collégien qui fait l'analyse grammaticale d'une page
-de Cicéron. Mais il était si difficile aux meilleurs de concevoir la
-musique comme une langue naturelle de l'âme que, lorsqu'ils n'en
-faisaient pas une succursale de la peinture, ils la logeaient dans les
-faubourgs de la science, et ils la réduisaient à des problèmes de
-construction harmonique. Des gens aussi savants devaient naturellement
-en remontrer aux musiciens passés. Ils trouvaient des fautes dans
-Beethoven, donnaient de la férule à Wagner. Pour Berlioz et pour
-Gluck, ils en faisaient des gorges chaudes. Rien n'existait pour eux, à
-cette heure de la mode, que Jean-Sébastien Bach, et Claude Debussy.
-Encore le premier, dont on avait beaucoup abusé dans ces dernières
-années, commençait-il à paraître pédant, perruque, et, pour tout
-dire, un peu coco. Les gens très distingués prônaient mystérieusement
-Rameau, et Couperin dit le Grand.
-
-Entre ces savants hommes, des luttes épiques s'élevaient. Ils étaient
-tous musiciens; mais comme ils ne l'étaient pas tous de la même
-manière, ils prétendaient, chacun, que sa manière seule était la
-bonne, et ils criaient: raca! sur celles de leurs confrères. Ils se
-traitaient mutuellement de faux littérateurs et de faux savants; ils se
-lançaient à la tête les mots d'idéalisme et de matérialisme, de
-symbolisme et de vérisme, de subjectivisme et d'objectivisme.
-Christophe se disait que ce n'était pas la peine d'être venu
-d'Allemagne, pour trouver à Paris des querelles d'Allemands. Au lieu de
-savoir gré à la bonne musique de leur offrir à tous tant de façons
-diverses d'en jouir, ils ne toléraient pas d'autre façon que la leur;
-et un nouveau _Lutrin_, une guerre acharnée, divisait en ce moment les
-musiciens en deux armées: celle du contrepoint, et celle de l'harmonie.
-Comme les _Gros-boutiens_ et les _Petits-boutiens_, les uns soutenaient
-âprement que la musique devait se lire horizontalement, et les autres
-qu'elle devait se lire verticalement. Ceux-ci ne voulaient entendre
-parler que d'accords savoureux, d'enchaînements fondants, d'harmonies
-succulentes: ils parlaient de musique, comme d'une boutique de
-pâtisserie. Ceux-là n'admettaient point qu'on s'occupât de l'oreille,
-cette guenille: la musique était pour eux un discours, une Assemblée
-parlementaire, où les orateurs parlaient tous à la fois, sans
-s'occuper de leurs voisins, jusqu'à ce qu'ils eussent fini; tant pis si
-on ne les entendait pas! On pourrait lire leurs discours, le lendemain,
-au _Journal officiel_: la musique était faite pour être lue, et non
-pour être entendue. Quand Christophe ouït parler, pour la première
-fois, de cette querelle entre les _Horizontalistes_ et les
-_Verticalistes_, il pensa qu'ils étaient tous fous. Sommé de prendre
-parti entre l'armée de la _Succession_ et l'armée de la
-_Superposition_, il leur répondit par sa devise habituelle, qui
-n'était pas tout à fait celle de Sosie:
-
---Messieurs, ennemi de tout le monde!
-
-Et comme ils insistaient, demandant:
-
---De l'harmonie et du contrepoint, qu'est-ce qui importe le plus
-en musique?
-
-Il répondit:
-
---La musique. Montrez-moi donc la vôtre!
-
-Sur leur musique, ils étaient tous d'accord. Ces batailleurs
-intrépides, qui se gourmaient à qui mieux mieux, quand ils ne
-gourmaient point quelque vieux mort illustre, dont la célébrité avait
-trop duré, se trouvaient réconciliés en une passion commune: l'ardeur
-de leur patriotisme musical. La France était pour eux le grand peuple
-musical. Ils proclamaient sur tous les tons la déchéance de
-l'Allemagne.--Christophe n'en était pas blessé. Il l'avait tellement
-décrétée lui-même qu'il ne pouvait de bonne foi contredire à ce
-jugement. Mais la suprématie de la musique française l'étonnait un
-peu: à vrai dire, il en voyait peu de traces dans le passé. Les
-musiciens français affirmaient cependant que leur art avait été
-admirable, en des temps très anciens. Pour mieux glorifier la musique
-française, ils commençaient par ridiculiser toutes les gloires
-françaises du siècle dernier, à part celle d'un seul maître très
-bon, très pur, qui était Belge. Cette exécution faite, on en était
-plus à l'aise pour admirer des maîtres archaïques, qui tous étaient
-oubliés, et dont certains étaient restés jusqu'à ce jour totalement
-inconnus. Au rebours des écoles laïques de France, qui font dater le
-monde de la Révolution française, les musiciens regardaient celle-ci
-comme une chaîne de montagnes, qu'il fallait gravir pour contempler,
-derrière, l'âge d'or de la musique, l'Eldorado de l'art. Après une
-longue éclipse, l'âge d'or allait renaître: la dure muraille
-s'effondrait; un magicien des sons faisait refleurir un printemps
-merveilleux; le vieux arbre de musique revêtait un jeune plumage
-tendre; dans le parterre d'harmonies, mille fleurs ouvraient leurs yeux
-riants à l'aurore nouvelle; on entendait bruire les sources argentines,
-le chant frais des ruisseaux: ... C'était une idylle.
-
-Christophe était ravi. Mais quand il regardait les affiches des
-théâtres parisiens, il y voyait toujours les noms de Meyerbeer, de
-Gounod, de Massenet, voire de Mascagni et de Leoncavallo, qu'il ne
-connaissait que trop; et il demandait à ses amis si cette musique
-impudente, ces pâmoisons de filles, ces fleurs artificielles, cette
-boutique de parfumeur, étaient les jardins d'Armide, qu'ils lui avaient
-promis. Ils se récriaient, d'un air offensé: c'étaient, à les en
-croire, les derniers vestiges d'un âge moribond; personne n'y
-songeait plus.--À la vérité, _Cavalleria Rusticana_ trônait à
-l'Opéra-Comique, et _Pagliacci_ à l'Opéra; Massenet et Gounod
-faisaient le maximum; et la trinité musicale: _Mignon, Les Huguenots_
-et _Faust_, avaient gaillardement passé le cap de la millième
-représentation.--Mais c'étaient là des accidents sans importance; il
-n'y avait qu'à ne pas les voir. Quand un fait impertinent dérange une
-théorie, rien n'est plus simple que de le nier. Les critiques français
-niaient ces œuvres effrontées, ils niaient le public qui les
-applaudissait; et il n'aurait pas fallu les pousser beaucoup pour leur
-faire nier le théâtre musical tout entier. Le théâtre musical était
-pour eux un genre littéraire, donc impur. (Comme ils étaient tous
-littérateurs, ils se défendaient tous de l'être.) Toute musique
-expressive, descriptive, suggestive, en un mot toute musique qui voulait
-dire quelque chose, était taxée d'impure.--Dans chaque Français, il y
-a un Robespierre. Il faut toujours qu'il décapite quelqu'un ou quelque
-chose, afin de le rendre pur.--Les grands critiques français
-n'admettaient que la musique pure, et laissaient l'autre à la canaille.
-
-Christophe se sentait mortifié, en songeant combien son goût était
-canaille. Ce qui le consolait un peu, c'était de voir que tous ces
-musiciens qui méprisaient le théâtre écrivaient pour le théâtre:
-il n'en était pas un qui ne composât des opéras.--Mais c'était là
-sans doute encore un accident sans importance. Il fallait les juger,
-comme ils le voulaient être, d'après leur musique pure. Christophe
-chercha leur musique pure.
-
-
-
-
-Théophile Goujart le conduisit aux concerts d'une Société qui se
-consacrait à l'art national. Là, les gloires nouvelles étaient
-élaborées et couvées longuement. C'était un grand cénacle, une
-petite église, à plusieurs chapelles. Chaque chapelle avait son saint,
-chaque saint avait ses clients, qui médisaient volontiers du saint de
-la chapelle voisine. Entre tous ces saints, Christophe ne fit d'abord
-pas grande différence. Comme c'était naturel, avec ses habitudes d'un
-art tout autre, il ne comprenait rien à cette musique nouvelle, et
-comprenait d'autant moins qu'il croyait la comprendre.
-
-Tout lui semblait baigné dans un demi-jour perpétuel. On eût dit une
-grisaille, où les lignes s'estompaient, s'enfonçaient, émergeaient
-par moments, s'effaçaient de nouveau. Parmi ces lignes, il y avait des
-dessins raides, rêches et secs, tracés comme à l'équerre, qui se
-repliaient avec des angles pointus, comme le coude d'une femme maigre.
-Il y en avait d'onduleux, qui se tortillaient comme des fumées de
-cigares. Mais tous étaient dans le gris. N'y avait-il donc plus de
-soleil en France? Christophe, qui, depuis son arrivée à Paris, n'avait
-eu que la pluie et le brouillard, était porté à le croire; mais c'est
-le rôle de l'artiste de créer le soleil, lorsqu'il n'y en a pas.
-Ceux-ci allumaient bien leur petite lanterne; seulement, elle était
-comme celle des vers luisants: elle ne réchauffait rien et éclairait
-à peine. Les titres des œuvres changeaient: il était parfois question
-de printemps, de midi, d'amour, de joie de vivre, de course à travers
-les champs; la musique, elle, ne changeait point; elle était
-uniformément douce, pâle, engourdie, anémique, étiolée.--C'était
-alors la mode en France, parmi les délicats, de parler bas en musique.
-Et l'on avait raison: car dès qu'on parlait haut, c'était pour crier:
-pas de milieu. On n'avait le choix qu'entre un assoupissement distingué
-et des déclamations de mélo.
-
-Christophe, secouant la torpeur qui commençait à le gagner, regarda
-son programme; et il fut surpris de voir que ces petits brouillards qui
-passaient dans le ciel gris avaient la prétention de représenter des
-sujets précis. Car, en dépit des théories, cette musique pure était
-presque toujours de la musique à programme, ou tout au moins à sujets.
-Ils avaient beau médire de la littérature: il leur fallait une
-béquille littéraire sur laquelle s'appuyer. Étranges béquilles!
-Christophe remarqua la puérilité bizarre des sujets qu'ils
-s'astreignaient à peindre. C'étaient des vergers, des potagers, des
-poulaillers, des ménageries musicales, de vrais Jardins des Plantes.
-Certains transposaient pour orchestre ou pour piano les tableaux du
-Louvre, ou les fresques de l'Opéra; ils mettaient en musique Cuyp,
-Baudry, et Paul Potter; des notes explicatives aidaient à reconnaître,
-ici la pomme de Pâris, là l'auberge hollandaise, ou la croupe d'un
-cheval blanc. Cela semblait à Christophe des jeux de vieux enfants, qui
-ne s'intéressaient qu'à des images et qui, ne sachant pas dessiner,
-barbouillaient leurs cahiers de tout ce qui leur passait par la tête,
-inscrivant naïvement au-dessous, en grosses lettres, que c'était le
-portrait d'une maison ou d'un arbre.
-
-À côté de ces imagiers aveugles, qui voyaient avec leurs oreilles, il
-y avait aussi des philosophes: ils traitaient en musique des problèmes
-métaphysiques; leurs symphonies étaient la lutte de principes
-abstraits, l'exposé d'un symbole ou d'une religion. Les mêmes, dans
-leurs opéras, abordaient l'étude des questions juridiques et sociales
-de leur temps: la Déclaration des Droits de la Femme et du Citoyen. On
-ne désespérait pas de mettre sur le chantier la question du divorce,
-la recherche de la paternité, et la séparation de l'Église et de
-l'État. Ils se divisaient en deux camps: les symbolistes laïques et
-les symbolistes cléricaux. Ils faisaient chanter des chiffonniers
-philosophes, des grisettes sociologues, des boulangers prophétiques,
-des pêcheurs apostoliques. Gœthe parlait déjà des artistes de son
-époque, «qui reproduisaient les idées de Kant dans des tableaux
-allégoriques». Ceux du temps de Christophe mettaient la sociologie en
-doubles croches. Zola, Nietzsche, Maeterlinck, Barrés, Jaurès,
-Mendès, l'Évangile et le Moulin Rouge, alimentaient la citerne, où
-les auteurs d'opéras et de symphonies venaient puiser leurs pensées.
-Nombre d'entre eux, grisés par l'exemple de Wagner, s'étaient
-écriés: «Et moi aussi, je suis poète!»--et ils alignaient avec
-confiance sous leurs lignes de musique des bouts-rimés, ou non rimés,
-en style d'école primaire ou de feuilleton décadent.
-
-Tous ces penseurs et ces poètes étaient des partisans de la musique
-pure. Mais ils aimaient mieux en parler qu'en écrire.--Il leur arrivait
-pourtant quelquefois d'en écrire. C'était alors de la musique qui ne
-voulait rien dire. Le malheur était qu'elle y réussissait souvent:
-elle ne disait rien du tout--du moins à Christophe.--Il est vrai qu'il
-n'en avait pas la clef.
-
-Pour comprendre une musique étrangère, on doit se donner la peine d'en
-apprendre la langue, et ne pas croire qu'on la sait d'avance. Christophe
-le croyait, comme tout bon Allemand. Il était excusable. Beaucoup de
-Français eux-mêmes ne la comprenaient pas mieux que lui. Comme ces
-Allemands du temps du roi Louis XIV, qui s'évertuaient à parler
-français et qui avaient fini par oublier leur langue, les musiciens
-français du XIXe siècle avaient si longtemps désappris la leur que
-leur musique était devenue un idiome étranger. Ce n'était que depuis
-peu qu'un mouvement avait commencé pour parler français en France. Ils
-n'y réussissaient pas tous: l'habitude était bien forte; et à part
-quelques-uns, leur français était belge, ou gardait un fumet
-germanique. Il était donc naturel qu'un Allemand s'y trompât et
-déclarât, avec son assurance ordinaire, que c'était là du mauvais
-allemand, qui ne signifiait rien, puisque lui, n'y comprenait rien.
-
-Christophe ne s'en faisait pas faute. Les symphonies françaises lui
-semblaient une dialectique abstraite, où les thèmes musicaux
-s'opposaient ou se superposaient, à la façon d'opérations
-arithmétiques: pour exprimer leurs combinaisons, on aurait pu aussi
-bien les remplacer par des chiffres, ou par des lettres de l'alphabet.
-L'un bâtissait une œuvre sur l'épanouissement progressif d'une
-formule sonore, qui, n'apparaissant complète que dans la dernière page
-de la dernière partie, restait â l'état de larve pendant les neuf
-dixièmes de l'œuvre. L'autre échafaudait des variations sur un
-thème, qui ne se montrait qu'à la fin, descendant peu à peu du
-compliqué au simple. C'étaient des joujoux très savants. Il fallait
-être à la fois très vieux et très enfant pour pouvoir s'en amuser.
-Cela avait coûté aux inventeurs des efforts inouïs. Ils mettaient des
-années à écrire une fantaisie. Ils se faisaient des cheveux blancs à
-chercher de nouvelles combinaisons d'accords,--pour exprimer...? Peu
-importe! Des expressions nouvelles. Comme l'organe crée le besoin,
-dit-on, l'expression finit toujours par créer la pensée: l'essentiel
-est qu'elle soit nouvelle. Du nouveau, à tout prix! Ils avaient la
-frayeur maladive du «déjà dit». Les meilleurs en étaient
-paralysés. On sentait qu'ils étaient toujours occupés à se
-surveiller peureusement, à effacer ce qu'ils avaient écrit, à se
-demander: «Ah! mon Dieu! où est-ce que j'ai déjà lu cela?»... Il y
-a des musiciens,--surtout en Allemagne,--qui passent leur temps à
-coller bout à bout les phrases des autres. Ceux de France
-contrôlaient, pour chacune de leurs phrases, si elle ne se trouvait pas
-dans leurs listes de mélodies déjà employées par d'autres, et à
-gratter, gratter, changer la forme de son nez, jusqu'à ce qu'il ne
-ressemblât plus à aucun nez connu, ni même à aucun nez.
-
-Avec tout cela, ils ne trompaient pas Christophe: ils avaient beau
-s'affubler d'un langage compliqué et mimer des emportements surhumains,
-des convulsions d'orchestre, ou cultiver des harmonies inorganiques, des
-monotonies obsédantes, des déclamations à la Sarah-Bernhardt, qui
-partaient à côté du ton, et continuaient, pendant des heures, à
-marcher, comme des mulets, à demi assoupis, sur le bord de la pente
-glissante,--Christophe retrouvait, sous le masque, de petites âmes
-froides et fades, outrageusement parfumées, à la façon de Gounod et
-de Massenet, mais avec moins de naturel. Et il se redisait le mot
-injuste de Gluck, à propos des Français:
-
---Laissez-les faire: ils retourneront toujours à leurs ponts-neufs.
-
-Seulement, ils s'appliquaient à les rendre très savants. Ils prenaient
-des chansons populaires pour thèmes de symphonies doctorales, comme des
-thèses de Sorbonne. C'était le grand jeu du jour. Tous les chants
-populaires et de tous les pays y passaient à tour de rôle.--Ils
-faisaient avec cela des _Neuvième Symphonie_ et des _Quatuor_ de
-Franck, mais beaucoup plus difficiles. L'un d'eux pensait-il une petite
-phrase bien claire? Vite, il se hâtait d'en introduire une seconde au
-milieu, qui ne signifiait rien, mais qui râpait cruellement contre la
-première.--Et l'on sentait que ces pauvres gens étaient si calmes, si
-pondérés!...
-
-Pour conduire ces œuvres, un jeune chef d'orchestre, correct et hagard,
-se démenait, foudroyait, faisait des gestes à la Michel-Ange, comme
-s'il s'agissait de soulever des armées de Beethoven ou de Wagner. Le
-public, composé de mondains qui mouraient d'ennui, mais qui pour rien
-au monde n'eussent renoncé à l'honneur de payer chèrement un ennui
-glorieux, et de petits apprentis, heureux de se prouver leur science
-d'école, en démêlant au passage les ficelles du métier, dépensait
-un enthousiasme frénétique, comme les gestes du chef d'orchestre et
-les clameurs de la musique...
-
---Tu parles!... disait Christophe.
-
-(Car il était devenu un Parisien accompli.)
-
-
-Mais il est plus facile de pénétrer l'argot de Paris que sa musique.
-Christophe jugeait, avec la passion qu'il mettait à tout, et avec
-l'incapacité native des Allemands à comprendre l'art français. Du
-moins, il était de bonne foi et ne demandait qu'à reconnaître ses
-erreurs, si on lui prouvait qu'il s'était trompé. Aussi, ne se
-regardait-il point comme lié par son jugement, et il laissait la porte
-grande ouverte aux impressions nouvelles, qui pourraient le changer.
-
-Dès à présent, il ne laissait pas de reconnaître dans cette musique
-beaucoup de talent, un matériel intéressant, de curieuses trouvailles
-de rythmes et d'harmonies, un assortiment d'étoffes fines, moelleuses
-et brillantes, un papillotage de couleurs, une dépense continuelle
-d'invention et d'esprit. Christophe s'en amusait, et il en faisait son
-profit. Tous ces petits maîtres avaient infiniment plus de liberté
-d'esprit que les musiciens d'Allemagne; ils quittaient bravement la
-grande route, et se lançaient à travers bois. Ils cherchaient à se
-perdre. Mais c'étaient de si sages petits enfants qu'ils n'y
-parvenaient point. Les uns, au bout de vingt pas, retombaient sur le
-grand chemin. Les autres se lassaient tout de suite, s'arrêtaient
-n'importe où. Il y en avait qui étaient presque arrivés à des
-sentiers nouveaux; mais, au lieu de poursuivre, ils s'asseyaient à la
-lisière, et musaient sous un arbre. Ce qui leur manquait le plus,
-c'était la volonté, la force; ils avaient tous les dons,--moins un: la
-vie puissante. Surtout, il semblait que cette quantité d'efforts
-fussent utilisés d'une façon confuse et se perdissent en route. Il
-était rare que ces artistes sussent prendre nettement conscience de
-leur nature et coordonner leurs forces avec constance en vue d'un but
-donné. Effet ordinaire de l'anarchie française: elle dépense des
-ressources énormes de talent et de bonne volonté à s'annihiler par
-ses incertitudes et ses contradictions. Il était presque sans exemple
-qu'un de leurs grands musiciens, un Berlioz, un Saint-Saëns,--pour ne
-pas nommer les plus récents,--ne se fût pas embourbé en soi-même,
-acharné à se détruire, renié, faute d'énergie, faute de foi, faute
-surtout de boussole intérieure.
-
-Christophe, avec le dédain insolent des Allemands d'alors, pensait:
-
---Les Français ne savent que se gaspiller en inventions dont ils ne
-font rien. Il leur faut toujours un maître d'une autre race, un Gluck
-ou un Napoléon, qui vienne tirer parti de leurs Révolutions.
-
-Et il souriait a l'idée d'un Dix-huit Brumaire.
-
-
-
-
-Cependant, au milieu de l'anarchie, un groupe s'efforçait de restaurer
-l'ordre et la discipline dans l'esprit des artistes. Pour commencer, il
-avait pris un nom latin, évoquant le souvenir d'une institution
-cléricale, qui avait fleuri, il y avait quelque quatorze cents ans, au
-temps de la grande Invasion des Goths et des Vandales. Christophe était
-un peu surpris que l'on remontât si loin. Certes, il est bon de dominer
-son temps. Mais on pouvait craindre qu'une tour de quatorze siècles de
-haut ne fut un observatoire incommode, d'où il fût plus aisé de
-suivre les mouvements des étoiles que ceux des hommes d'aujourd'hui.
-Christophe se rassura vite, en voyant que les fils de saint Grégoire ne
-restaient que rarement sur leur tour; ils y montaient seulement, afin de
-sonneries cloches. Tout le reste du temps, ils le passaient a l'église
-d'en bas. Christophe, qui assista à quelques-uns des offices, fut un
-peu de temps avant de s'apercevoir qu'ils étaient du culte catholique;
-il était convaincu d'abord qu'ils appartenaient au rite de quelque
-petite secte protestante. Un public prosterné; des disciples peux,
-intolérants, volontiers agressifs; à leur tête, un homme très pur,
-très froid, volontaire et un peu enfantin, maintenant l'intégrité de
-la doctrine religieuse, morale et artistique, expliquant en termes
-abstraits l'Évangile de la musique au petit peuple des Élus, et
-damnant avec tranquillité l'Orgueil et l'Hérésie. Il leur attribuait
-toutes les fautes de l'art et les vices de l'humanité: la Renaissance,
-la Réforme, et le judaïsme actuel, qu'il mettait dans le même sac.
-Les juifs de la musique étaient brûlés en effigie, après avoir été
-affublés de costumes infamants. Le colossal Hændel recevait les
-étrivières. Seul, Jean-Sébastien Bach obtenait d'être sauvé, par la
-grâce du Seigneur, qui reconnaissait en lui «un protestant par
-erreur».
-
-Le temple de la rue Saint-Jacques exerçait un apostolat: on y sauvait
-les âmes et la musique. On enseignait méthodiquement les règles du
-génie. De laborieux élèves appliquaient ces recettes, avec beaucoup
-de peine et une certitude absolue. On eût dit qu'ils voulaient racheter
-par leurs pieuses fatigues la légèreté coupable de leurs
-grands-pères: les Auber, les Adam, et cet archidamné, cet âne
-diabolique, Berlioz, le diable en personne, _diabolus in musica._ Avec
-une louable ardeur et une piété sincère, on répandait le culte des
-maîtres reconnus. En une dizaine d'années, l'œuvre accomplie était
-considérable; la musique française en était transformée. Ce
-n'étaient pas seulement les critiques français, c'étaient les
-musiciens eux-mêmes qui avaient appris la musique. On voyait maintenant
-des compositeurs, et jusqu'à des virtuoses, qui connaissaient l'œuvre
-de Bach!--Surtout, on avait fait un grand effort pour combattre l'esprit
-casanier des Français. Ces gens-là se calfeutrent chez eux; ils ont
-peine à sortir. Aussi, leur musique manque d'air: musique de chambre
-close, de chaise longue, musique qui ne marche pas. Tout le contraire
-d'un Beethoven, composant à travers les champs, dégringolant les
-pentes, marchant à grandes enjambées, sous le soleil et la pluie, et
-effrayant les troupeaux par ses gestes et par ses cris! Il n'y avait pas
-de danger que les musiciens de Paris dérangeassent leurs voisins par le
-fracas de leur inspiration, comme l'ours de Bonn. Ils mettaient, quand
-ils composaient, une sourdine à leur pensée; et des tentures
-empêchaient les bruits du dehors d'arriver jusqu'à eux.
-
-La _Schola_ avait tâché de renouveler l'air; elle avait ouvert les
-fenêtres sur le passé. Sur le passé seulement. C'était les ouvrir
-sur la cour, et non pas sur la rue. Cela ne servait pas à grand'chose.
-À peine la fenêtre ouverte, ils repoussaient le battant, comme de
-vieilles dames qui ont peur de s'enrhumer. Il entrait par là quelques
-bouffées du moyen âge, de Bach, de Palestrina, de chansons populaires.
-Mais qu'était-ce que cela? La chambre n'en continuait pas moins de
-sentir le renfermé. Au fond, ils s'y trouvaient bien; ils se méfiaient
-des grands courants modernes. Et s'ils connaissaient plus de choses que
-les autres, ils niaient aussi plus de choses. La musique prenait dans ce
-milieu un caractère doctrinal; ce n'était pas un délassement: les
-concerts devenaient des leçons d'histoire, ou des exemples
-d'édification. On académisait les pensées avancées. Le grand Bach,
-torrentueux, était reçu, assagi, dans le giron de l'Église. Sa
-musique subissait dans le cerveau scholastique une transformation
-analogue à celle de la Bible furibonde et sensuelle dans des cerveaux
-d'Anglais. La doctrine qu'on prônait était un éclectisme
-aristocratique, qui s'efforçait d'unir les caractères distinctifs de
-trois ou quatre grandes époques musicales, du VIe au XXe siècle. S'il
-avait été possible de la réaliser, on eût obtenu en musique
-l'équivalent de ces constructions hybrides, élevées par un vice-roi
-des Indes, au retour de ses voyages, avec des matériaux précieux,
-ramassés à tous les coins du globe. Mais le bon sens français les
-sauvait des excès de cette barbarie érudite; ils se gardaient bien
-d'appliquer leurs théories; ils agissaient avec elles, comme Molière
-avec ses médecins: ils prenaient l'ordonnance, et ils ne la suivaient
-pas. Les plus forts allaient leur chemin. Le reste du troupeau s'en
-tenait dans la pratique à des exercices savants de contrepoint fort
-durs: on les nommait sonates, quatuors et symphonies...--«Sonate, que
-me veux-tu?»--Elle ne voulait rien du tout, qu'être une sonate. La
-pensée en était abstraite et anonyme, appliquée et sans joie.
-C'était un art de parfait notaire. Christophe, qui avait d'abord su
-gré aux Français de ne pas aimer Brahms, se disait à présent qu'il y
-avait beaucoup de petits Brahms en France. Tous ces bons ouvriers,
-laborieux, consciencieux, étaient pleins de vertus. Christophe sortit
-de leur compagnie, extrêmement édifié, mais pénétré d'ennui.
-C'était très bien, très bien...
-
-Qu'il faisait beau, dehors!
-
-
-
-
-Il y avait pourtant à Paris, parmi les musiciens, quelques
-indépendants, dégagés de toute école. C'étaient les seuls qui
-intéressassent Christophe. Seuls, ils peuvent donner la mesure de la
-vitalité d'un art. Écoles et cénacles n'en expriment qu'une mode
-superficielle ou des théories fabriquées. Mais les indépendants, qui
-se retirent en eux-mêmes, ont plus de chances d'y trouver la pensée
-véritable de leur temps et de leur race. Il est vrai que, par là, ils
-sont pour un étranger plus difficiles encore à comprendre que les
-autres.
-
-Ce fut ce qui advint, quand Christophe entendit pour la première fois
-cette œuvre fameuse, dont les Français disaient mille extravagances,
-et que certains proclamaient la plus grande révolution musicale
-accomplie depuis dix siècles.--(Les siècles ne leur coûtent guère!
-ils sortent peu du leur)...
-
-Théophile Goujart et Sylvain Kohn menèrent Christophe à
-l'Opéra-Comique, pour entendre _Pelléas et Mélisande_. Ils étaient
-tout glorieux de lui montrer cette œuvre: on eût dit qu'ils l'avaient
-faite. Ils laissaient entendre à Christophe qu'il allait trouver là
-son chemin de Damas. Le spectacle était commencé qu'ils continuaient
-encore leurs commentaires. Christophe les fit taire, et écouta de
-toutes ses oreilles. Après le premier acte, il se pencha vers Sylvain
-Kohn, qui lui demandait, les yeux brillants:
-
---Eh bien, mon vieux lapin, qu'est-ce que vous en dites? Et il dit:
-
---Est-ce que c'est, tout le temps, comme cela?
-
---Oui.
-
---Mais il n'y a rien.
-
-Kohn se récria, et le traita de philistin.
-
---Rien du tout, continuait Christophe. Pas de musique. Pas de
-développement. Cela ne se suit pas. Cela ne se tient pas. Des harmonies
-très fines. De petits effets d'orchestre très bons, de très bon
-goût. Mais ce n'est rien, rien du tout...
-
-Il se remit à écouter. Peu à peu, la lanterne s'éclairait; il
-commençait a apercevoir quelque chose dans le demi-jour. Oui, il
-comprenait bien qu'il y avait là un parti pris de sobriété contre
-l'idéal wagnérien, qui engloutissait le drame sous les flots de la
-musique; mais il se demandait, avec quelque ironie, si cet idéal de
-sacrifice ne venait pas de ce que l'on sacrifiait ce que l'on ne
-possédait pas. Il sentait dans l'œuvre la peur de la peine, la
-recherche de l'effet produit avec le minimum de fatigue, le renoncement
-par indolence au rude effort que réclament les puissantes constructions
-wagnériennes. Il n'était pas sans être frappé par la déclamation
-unie, simple, modeste, atténuée, bien qu'elle lui parût monotone et
-qu'en sa qualité d'Allemand il ne la trouvât pas vraie:--(il trouvait
-que plus elle cherchait à être vraie, plus elle faisait sentir combien
-la langue française convenait mal à la musique: trop logique, trop
-dessinée, de contours trop définis, un monde parlait en soi, mais
-hermétiquement clos.)--Néanmoins, l'essai était curieux, et
-Christophe en approuvait l'esprit de réaction révolutionnaire contre
-les violences emphatiques de l'art wagnérien. Le musicien français
-semblait s'être appliqué, avec une discrétion ironique, à ce que
-tous les sentiments passionnés se murmurassent à mi-voix. L'amour, la
-mort sans cris. Ce n'était que par un tressaillement imperceptible de
-la ligne mélodique, un frisson de l'orchestre comme un pli au coin des
-lèvres, que l'on avait conscience du drame qui se jouait dans les
-âmes. On eût dit que l'artiste tremblait de se livrer. Il avait le
-génie du goût,--sauf à certains instants, où le Massenet qui
-sommeille dans tous les cœurs français se réveillait pour faire du
-lyrisme. Alors on retrouvait les cheveux trop blonds, les lèvres trop
-rouges,--la bourgeoise de la Troisième République qui joue la grande
-amoureuse. Mais ces instants étaient exceptionnels: c'était une
-détente à la contrainte que l'auteur s'imposait; dans le reste de
-l'œuvre régnait une simplicité raffinée, une simplicité qui
-n'était pas simple, qui était le produit de la volonté, la fleur
-subtile d'une vieille société. Le jeune Barbare qu'était Christophe
-ne la goûtait qu'à demi. Surtout, l'ensemble du drame, le poème
-l'agaçait. Il croyait voir une Parisienne sur le retour, qui jouait
-l'enfant et se faisait raconter des contes de fées. Ce n'était plus le
-gnangnan wagnérien, sentimental et lourdaud, comme une grosse fille du
-Rhin. Mais le gnangnan franco-belge ne valait pas mieux, avec ses
-minauderies et ses bêtasseries de salon:--«les cheveux», «le petit
-père», les «colombes»,--et tout ce mystérieux à l'usage des femmes
-du monde. Les âmes parisiennes se miraient dans cette pièce, qui leur
-renvoyait, comme un tableau flatteur, l'image de leur fatalisme alangui,
-de leur nirvana de boudoir, de leur moelleuse mélancolie. De volonté,
-aucune trace. Nul ne savait ce qu'il voulait. Nul ne savait ce qu'il
-faisait.
-
---«Ce n'est pas ma faute! Ce n'est pas ma faute!...» gémissaient ces
-grands enfants. Tout le long des cinq actes, qui se déroulaient dans un
-crépuscule perpétuel--forêts, cavernes, souterrains, chambre
-mortuaire,--de petits oiseaux des îles se débattaient, à peine.
-Pauvres petits oiseaux! jolis, tièdes et fins... Quelle peur ils
-avaient de la lumière trop vive, de la brutalité des gestes, des mots,
-des passions, de la vie!... La vie n'est pas raffinée. La vie ne se
-prend pas avec des gants...
-
-Christophe entendait venir le roulement des canons, qui allaient broyer
-cette civilisation épuisée, cette petite Grèce expirante.
-
-
-
-
-Était-ce ce sentiment de pitié orgueilleuse qui lui inspirait malgré
-tout une sympathie pour cette œuvre? Toujours est-il qu'elle
-l'intéressait, plus qu'il n'en voulait convenir. Quoiqu'il persistât
-à répondre à Sylvain Kohn, au sortir du théâtre, que «c'était
-très fin, très fin, mais que cela manquait de _Schwung_ (d'élan), et
-qu'il n'y avait pas là assez de musique pour lui», il se gardait bien
-de confondre _Pelléas_ avec les autres œuvres musicales françaises.
-Il était attiré par cette lampe qui brûlait au milieu du brouillard.
-Il apercevait encore d'autres lueurs, vives, fantasques, qui
-tremblotaient autour. Ces feux-follets l'intriguaient: il eût voulu
-s'en approcher pour savoir com ment ils brillaient; mais ils n'étaient
-pas faciles à saisir. Ces libres musiciens, que Christophe ne
-comprenait pas, et qu'il était d'autant plus curieux d'observer,
-étaient peu abordables. Ils semblaient manquer du grand besoin de
-sympathie, qui possédait Christophe. À part un ou deux, ils lisaient
-peu, connaissaient peu, désiraient peu connaître. Presque tous
-vivaient à l'écart, isolés, de fait et de volonté, enfermés dans un
-cercle étroit,--par orgueil, par sauvagerie, par dégoût, par apathie.
-Si peu nombreux qu'ils fussent, ils étaient divisés en petits groupes
-rivaux, qui ne pouvaient vivre ensemble. Ils étaient d'une
-susceptibilité extrême, et ne supportaient ni leurs ennemis, ni leurs
-rivaux, ni même leurs amis, quand ceux-ci osaient admirer un autre
-musicien, ou quand ils se permettaient de les admirer d'une façon ou
-trop froide, ou trop exaltée, ou trop banale, ou trop excentrique. Il
-devenait excessivement difficile de les satisfaire. Chacun d'eux avait
-fini par accréditer un critique, muni de sa patente, qui veillait
-jalousement au pied de la statue. Il n'y fallait point toucher.--Pour
-n'être compris que d'eux-mêmes, ils n'en étaient pas mieux compris.
-Adulés, déformés par l'opinion que leurs partisans avaient d'eux et
-qu'ils s'en faisaient eux-mêmes, ils perdaient pied dans la conscience
-qu'ils avaient de leur art et de leur génie. D'aimables fantaisistes se
-croyaient réformateurs. Des artistes Alexandrins se posaient en rivaux
-de Wagner. Presque tous étaient victimes de la surenchère. Il fallait
-qu'ils sautassent, chaque jour, plus haut qu'ils n'avaient sauté, la
-veille, et que leurs rivaux n'avaient sauté. Ces exercices de haute
-voltige ne leur réussissaient pas toujours; et cela n'avait d'attrait
-que pour quelques professionnels. Ils ne se souciaient pas du public; le
-public ne se souciait pas d'eux. Leur art était un art sans peuple, une
-musique qui ne s'alimentait que dans la musique, dans le métier. Or
-Christophe avait l'impression, vraie ou fausse, qu'aucune musique, plus
-que celle de France, n'aurait eu besoin de chercher un appui en dehors
-d'elle. Cette plante souple et grimpante ne pouvait se passer d'étai:
-elle ne pouvait se passer de littérature. Elle ne trouvait pas en elle
-assez de raisons de vivre. Elle avait le souffle court, peu de sang, pas
-de volonté. Elle était comme une femme alanguie, qui attend un mâle
-qui la prenne. Mais cette impératrice de Byzance, au corps fluet,
-exsangue, et chargé de pierreries, était entourée d'eunuques: snobs,
-esthètes, et critiques. La nation n'était pas musicienne; et tout cet
-engouement, bruyamment proclamé depuis vingt ans, pour Wagner,
-Beethoven, ou Bach, ou Debussy, ne dépassait guère une caste. Cette
-multiplication de concerts, cette marée envahissante de musique à tout
-prix, ne répondaient pas à un développement réel du goût public.
-C'était un surmenage de la mode, qui ne touchait que l'élite et qui la
-détraquait. La musique n'était vraiment aimée que d'une poignée de
-gens; et ce n'étaient pas toujours ceux qui s'en occupaient le plus:
-compositeurs et critiques. Il y a si peu de musiciens en France, qui
-aiment vraiment la musique!
-
-Ainsi pensait Christophe; et il ne se disait pas que c'est partout
-ainsi, que même en Allemagne il n'y a pas beaucoup plus de vrais
-musiciens, et que ce qui compte en art, ce ne sont pas les milliers qui
-n'y comprennent rien, mais la poignée de gens qui l'aiment et qui le
-servent avec une fière humilité. Les avait-il vus, en France?
-Créateurs et critiques,--les meilleurs travaillaient en silence, loin
-du bruit, comme Franck avait fait, comme faisaient les mieux doués des
-compositeurs d'à présent, tant d'artistes qui vivraient toute leur vie
-dans l'ombre, pour fournir plus tard à quelque journaliste la gloire de
-les découvrir et de se dire leur ami,--et cette petite armée de
-savants laborieux, qui, sans ambition, insoucieux d'eux-mêmes,
-relevaient pierre à pierre la grandeur de la France passée, ou qui,
-s'étant voués à l'éducation musicale du pays, préparaient la
-grandeur de la France à venir. Combien il y avait là d'esprits, dont
-la richesse, la liberté, la curiosité universelle eût attiré
-Christophe, s'il avait pu les connaître! Mais à peine avait-il
-entrevu, en passant, deux ou trois d'entre eux; il ne les connaissait
-qu'à travers des caricatures de leur pensée. Il ne voyait que leurs
-défauts, copiés, exagérés par les singes de l'art et les commis
-voyageurs de la presse.
-
-Cette plèbe musicale l'écœurait surtout par son formalisme. Jamais il
-n'était question entre eux d'autre chose que de la forme. Du sentiment,
-du caractère, de la vie, pas un mot! Pas un ne se doutait que tout vrai
-musicien vit dans un univers sonore, et que ses journées se déroulent
-en lui, comme un flot de musique. La musique est l'air qu'il respire, le
-ciel qui l'enveloppe. Même son âme est musique; musique, tout ce
-qu'elle aime, hait, souffre, craint, espère. Une âme musicale, quand
-elle aime un beau corps, le voit comme une musique. Les chers yeux qui
-la charment ne sont ni bleus, ni gris, ni bruns: ils sont musique; elle
-éprouve, à les voir, l'impression d'un accord délicieux. Cette
-musique intérieure est mille fois plus riche que celle qui l'exprime,
-et le clavier est inférieur à celui qui en joue. Le génie se mesure
-à la puissance de la vie, que tâche d'évoquer Part, cet instrument
-imparfait.--Mais combien de gens s'en doutent en France? Pour ce peuple
-de chimistes, la musique semble n'être que l'art de combiner des sons.
-Ils prennent l'alphabet pour le livre. Christophe haussait les épaules,
-quand il les entendait dire que, pour comprendre l'art, il faut faire
-abstraction de l'homme. Ils apportaient à ce paradoxe une grande
-satisfaction: car ils croyaient ainsi se prouver leur musicalité.
-Jusqu'à Goujart, ce niais qui n'avait jamais pu comprendre comment on
-pouvait faire pour se rappeler par cœur une page de musique!--(il avait
-tâché de se faire expliquer ce mystère par Christophe).--Ne
-prétendait-il pas maintenant lui enseigner que la grandeur d'âme de
-Beethoven et la sensualité de Wagner n'avaient pas plus de part à leur
-musique que le modèle d'un peintre n'en a à ses portraits!
-
---Cela prouve, finit par lui répondre Christophe impatienté, que pour
-vous un beau corps n'a pas de prix artistique! Pas plus qu'une grande
-passion! Pauvre homme!... Vous ne vous doutez pas de tout ce que la
-beauté d'une figure parfaite ajoute à la beauté de la peinture qui la
-retrace, comme la beauté d'une grande âme à la beauté de la musique
-qui la reflète?... Pauvre homme!... Le métier seul vous intéresse?
-Pourvu que ça soit de l'ouvrage bien fait, cela vous est égal ce que
-l'ouvrage veut dire?... Pauvre homme!... Vous êtes comme ces gens qui
-n'écoutent pas ce que dit l'orateur, mais le son de sa voix, qui
-regardent sans comprendre ses gesticulations, et qui trouvent qu'il
-parle diablement bien?... Pauvre homme! Pauvre homme!... Bougre de
-crétin!
-
-Mais ce n'était pas seulement telle ou telle théorie qui irritait
-Christophe, c'étaient toutes les théories. Il était excédé de ces
-disputes byzantines, de ces conversations de musiciens éternellement
-sur la musique, uniquement sur la musique. Il y avait de quoi en
-dégoûter à jamais le meilleur musicien. Christophe pensait, comme
-Moussorgski, que les musiciens ne feraient pas mal de laisser de temps
-en temps leur contrepoint et leurs harmonies, pour la lecture des beaux
-livres et l'expérience de la vie. La musique ne suffit pas à un
-musicien: ce n'est pas ainsi qu'il arrivera à dominer le siècle et à
-s'élever au-dessus du néant... La vie! Toute la vie! Tout voir et tout
-connaître. Aimer, chercher, étreindre la vérité,--la belle
-Penthésilée, reine des Amazones, qui mord celui qui la baise!
-
-Assez de parlottes musicales, assez de boutiques à fabriquer des
-accords! Tous ces ragots de cuisine harmonique étaient bien incapables
-de lui apprendre à trouver une harmonie nouvelle qui ne fût pas un
-monstre, mais un être vivant!
-
-Il tourna le dos à ces docteurs Wagner, couvant leurs alambics pour
-faire éclore quelque Homunculus en bouteille; et, s'évadant de la
-musique française, il tâcha de connaître le milieu littéraire et la
-société parisienne.
-
-
-
-
-Ce fut par les journaux quotidiens que Christophe fit d'abord
-connaissance,--comme des millions de gens en France,--avec la
-littérature française de son temps. Comme il était désireux de se
-mettre le plus vite possible au diapason de la pensée parisienne, en
-même temps que de se perfectionner dans la langue, il s'imposa de lire
-avec beaucoup de conscience les feuilles qu'on lui disait le plus
-parisiennes. Le premier jour, il lut parmi des faits-divers horrifiants,
-dont la narration et les instantanés remplissaient plusieurs colonnes,
-une nouvelle sur un père qui couchait avec sa fille, âgée de quinze
-ans: la chose était présentée comme toute naturelle, et même assez
-touchante. Le second jour, il lut dans le même journal une nouvelle sur
-un père et son fils, âgé de douze ans, qui couchaient avec la même
-fille. Le troisième jour, il lut une nouvelle sur un frère, qui
-couchait avec sa sœur. Le quatrième, sur deux sœurs qui couchaient
-ensemble. Le cinquième... Le cinquième, il jeta le journal, avec un
-haut-le-cœur, et dit à Sylvain Kohn:
-
---Ah! ça, qu'est-ce que vous avez? Vous êtes malades?
-
-Sylvain Kohn se mit à rire, et dit:
-
---C'est de l'art.
-
-Christophe haussa les épaules:
-
---Vous vous moquez de moi.
-
-Kohn rit de plus belle:
-
---En aucune façon. Voyez plutôt.
-
-Il montra à Christophe une enquête récente sur l'Art et la Morale,
-d'où il résultait que «l'Amour sanctifiait tout», que «la
-Sensualité était le ferment de l'Art», que «l'Art ne pouvait être
-immoral», que «la morale était une convention inculquée par une
-éducation jésuitique», et que seule comptait «l'énormité du
-Désir».--Une suite de certificats littéraires attestaient dans les
-journaux la pureté d'un roman qui peignait les mœurs des souteneurs.
-Certains des répondants étaient des plus grands noms de la
-littérature, ou d'austères critiques. Un poète des familles,
-bourgeois et catholique, donnait sa bénédiction d'artiste à une
-peinture très soignée des mauvaises mœurs grecques. Des réclames
-lyriques exaltaient des romans, où laborieusement s'étalait la
-Débauche à travers les âges: Rome, Alexandrie, Byzance, la
-Renaissance italienne et française, le Grand Siècle... c'était un
-cours complet. Un autre cycle d'études embrassait les divers pays du
-globe: des écrivains consciencieux s'étaient consacrés, avec une
-patience de bénédictins, à l'étude des mauvais lieux des cinq
-parties du monde. On trouvait, parmi ces géographes et ces historiens
-du rut, des poètes distingués et de parfaits écrivains. On ne les
-distinguait des autres qu'à leur érudition. Ils disaient en termes
-impeccables des polissonneries archaïques.
-
-L'affligeant était de voir de braves gens et de vrais artistes, des
-hommes qui jouissaient dans les lettres françaises d'une juste
-notoriété, s'évertuer à ce métier pour lequel ils n'étaient point
-doués. Certains s'épuisaient à écrire, comme les autres, des ordures
-que les journaux du matin débitaient par tranches. Ils pondaient cela
-régulièrement, à dates fixes, une ou deux fois par semaine; et cela
-durait depuis des années. Ils pondaient, pondaient, pondaient, n'ayant
-plus rien à dire, se torturant le cerveau pour en faire sortir quelque
-chose de nouveau, saugrenu, incongru: car le public, gorgé, se lassait
-de tous les plats et trouvait bientôt fades les imaginations de
-plaisirs les plus dévergondées: il fallait faire l'éternelle
-surenchère,--surenchère sur les autres, surenchère sur soi-même;--et
-ils pondaient leur sang, ils pondaient leurs entrailles: c'était un
-spectacle lamentable et grotesque.
-
-Christophe ne connaissait pas tous les dessous de ce triste métier; et
-s'il les eût connus, il n'en eût pas été plus indulgent: car rien au
-monde n'excusait à ses yeux un artiste de vendre l'art pour trente
-deniers...
-
---(Même pas d'assurer le bien-être de ceux qu'il aime?
-
---Même pas.
-
---Ce n'est pas humain.
-
---Il ne s'agit pas d'être humain, il s'agit d'être un homme...
-Humain!... Dieu bénisse votre humanitarisme au foie blanc!... On n'aime
-pas vingt choses à la fois, on ne sert pas plusieurs dieux!...)
-
-Dans sa vie de travail, Christophe n'était guère sorti de l'horizon de
-sa petite ville allemande; il ne pouvait se douter que cette
-dépravation artistique, qui s'étalait à Paris, était commune à
-presque toutes les grandes villes; et les préjugés héréditaires de
-«la chaste Allemagne» contre «l'immoralité latine» se réveillaient
-en lui. Sylvain Kohn aurait eu beau jeu à lui opposer ce qui se passait
-sur les bords de la Sprée, et l'effroyable pourriture d'une élite de
-l'Allemagne impériale, dont la brutalité rendait l'ignominie plus
-repoussante encore. Mais Sylvain Kohn ne pensait pas à en tirer
-avantage; il n'en était pas plus choqué que des mœurs parisiennes. Il
-pensait ironiquement: «Chaque peuple a ses usages»; et il trouvait
-naturels ceux du monde où il vivait: Christophe pouvait donc croire
-qu'ils étaient la nature même de la race. Aussi ne se faisait-il pas
-faute, comme ses compatriotes, de voir dans l'ulcère qui dévore les
-aristocraties intellectuelles de tous les pays le vice propre de l'art
-français, la tare des races latines.
-
-Ce premier contact avec la littérature parisienne lui fut pénible, et
-il lui fallut du temps pour l'oublier, par la suite. Les œuvres ne
-manquaient pourtant pas qui n'étaient point uniquement occupées de ce
-que l'un de ces écrivains appelait noblement «le goût des
-divertissements fondamentaux». Mais des plus belles et des meilleures,
-rien ne lui arrivait. Elles n'étaient pas de celles qui cherchent les
-suffrages des Sylvain Kohn; elles ne s'inquiétaient pas d'eux, et ils
-ne s'inquiétaient pas d'elles: ils s'ignoraient mutuellement. Jamais
-Sylvain Kohn n'en eût parlé à Christophe. De bonne foi, il était
-convaincu que ses amis et lui incarnaient l'art français, et qu'en
-dehors de ceux que leur opinion avait sacrés grands hommes, il n'y
-avait point de talent, il n'y avait point d'art, il n'y avait point de
-France. Des poètes qui étaient l'honneur des lettres, la couronne de
-la France, Christophe ne connut rien. Des romanciers, seuls lui
-parvinrent, émergeant au-dessus de la marée des médiocres, quelques
-livres de Barrès et d'Anatole France. Mais il était trop peu
-familiarisé avec la langue pour pouvoir bien goûter l'ironie érudite
-de l'un, le sensualisme cérébral de l'autre. Il resta quelque temps à
-regarder curieusement les orangers en caisse, qui poussaient dans la
-serre d'Anatole France, et les narcisses grêles, qui émaillaient le
-cimetière d'âme de Barrès. Il s'arrêta quelques instants devant le
-génie, un peu sublime, un peu niais, de Maeterlinck: un mysticisme
-monotone, mondain, s'en exhalait. Il se secoua, tomba dans le torrent
-épais, le romantisme boueux de Zola, qu'il connaissait déjà, et n'en
-sortit que pour se noyer tout à fait dans une inondation de
-littérature.
-
-De ces plaines submergées s'exhalait un _odor di femina._ La
-littérature d'alors pullulait de femmes et d'hommes femelles.--Il est
-bien que les femmes écrivent, si elles ont la sincérité de peindre ce
-qu'aucun homme n'a su voir tout à fait: le fond de l'âme féminine.
-Mais bien peu l'osaient faire; la plupart n'écrivaient que pour attirer
-l'homme: elles étaient aussi menteuses dans leurs livres que dans leurs
-salons; elles s'embellissaient fadement, et flirtaient avec le lecteur.
-Depuis qu'elles n'avaient plus de confesseur à qui raconter leurs
-petites malpropretés, elles les racontaient au public. C'était une
-pluie de romans, presque toujours scabreux, toujours maniérés, écrits
-dans une langue qui avait l'air de zézayer, une langue qui sentait la
-boutique à parfums, et l'obsédante odeur fade, chaude et sucrée. Elle
-était partout dans cette littérature. Christophe pensait, comme
-Gœthe: «Que les femmes fassent autant qu'elles veulent des poésies et
-des écrits! Mais que les hommes n'écrivent pas comme des femmes!
-Voilà ce qui ne me plaît point.» Il ne pouvait voir sans dégoût
-cette coquetterie louche, ces minauderies, cette sensiblerie qui se
-dépensait de préférence au profit des êtres les moins dignes
-d'intérêt, ce style pétri de mignardise et de brutalité, ces
-charretiers psychologues.
-
-Mais Christophe se rendait compte qu'il ne pouvait juger. Il était
-assourdi par le bruit de la foire aux paroles. Impossible d'entendre les
-jolis airs de flûte, qui se perdaient au milieu. Parmi ces œuvres de
-volupté, il en était au fond desquelles souriait sur le ciel limpide
-la ligne harmonieuse des collines de l'Attique,--tant de talent et de
-grâce, une douceur de vivre, une finesse de style, une pensée pareille
-aux langoureux adolescents de Pérugin et du jeune Raphaël, qui, les
-yeux à demi-clos, sourient à leur rêve amoureux. Christophe n'en
-voyait rien. Rien ne pouvait lui révéler les courants de l'esprit. Un
-Français aurait eu lui-même grand'peine à s'y reconnaître. Et la
-seule constatation qu'il lui était permis de faire, c'était de ce
-débordement d'écriture, qui avait l'air d'une calamité publique. Il
-semblait que tout le monde écrivît: hommes, femmes et enfants,
-officiers, comédiens, gens du monde et forbans. Une vraie épidémie.
-
-Christophe renonça, pour l'instant, à se faire une opinion. Il sentait
-qu'un guide, comme Sylvain Kohn, ne pourrait que l'égarer tout à fait.
-L'expérience qu'il avait eue en Allemagne d'un cénacle littéraire le
-mettait justement en défiance; il était sceptique à l'égard des
-livres et des revues: savait-on s'ils ne représentaient pas simplement
-l'opinion d'une centaine de désœuvrés, ou même si l'auteur n'était
-pas tout le public à lui tout seul? Le théâtre donnait une idée plus
-exacte de la société. Il tenait à Paris, dans la vie quotidienne, une
-place exorbitante. C'était un restaurant pantagruélique, qui ne
-suffisait pas à assouvir l'appétit de ces deux millions d'hommes. Une
-trentaine de grands théâtres, sans parler des scènes de quartier, des
-cafés-concerts, des spectacles divers,--une centaine de salles, chaque
-soir, presque toutes pleines. Un peuple d'acteurs et d'employés. Les
-quatre théâtres subventionnés occupant à eux seuls près de trois
-mille personnes, et dépensant dix millions. Paris entier rempli de la
-gloire des cabots. À chaque pas, d'innombrables photos, dessins,
-caricatures, répétaient leurs grimaces, les gramophones leur
-nasillement, les journaux leurs jugements sur l'art et sur la politique.
-Ils avaient leur presse spéciale. Ils publiaient leurs Mémoires
-héroïques et familiers. Parmi les autres Parisiens, ces grands enfants
-flâneurs qui passaient leur temps à se singer, ces singes complets
-tenaient le sceptre; et les auteurs dramatiques étaient leurs
-chambellans. Christophe pria Sylvain Kohn de l'introduire dans le
-royaume des reflets et des ombres.
-
-
-
-
-Mais Sylvain Kohn n'était pas un guide plus sûr dans ce pays que dans
-celui des livres, et la première impression que Christophe eut, grâce
-à lui, des théâtres parisiens, ne fut pas moins repoussante que celle
-de ses premières lectures. Il semblait que partout régnât le même
-esprit de prostitution cérébrale.
-
-Il y avait deux écoles parmi les marchands de plaisir. L'une était a
-la bonne vieille mode, la façon nationale, le gros plaisir bien sale,
-à la bonne franquette, la joie de la laideur, des digestions copieuses,
-des difformités physiques, les gens en caleçon, les plaisanteries de
-corps de garde, la bisque, le poivre rouge, les viandes faisandées, les
-cabinets particuliers,--«cette mâle franchise», comme disent ces
-gens-là, qui prétend concilier la gaillardise et la morale, parce
-qu'après quatre actes de chienneries, elle ramène le triomphe du Code
-en jetant, au hasard de quelque imbroglio, la femme légitime dans le
-lit du mari qu'elle voulait cocufier:--(pourvu que la loi soit sauve, la
-vertu l'est aussi),--cette honnêteté grivoise, qui défend le mariage,
-en lui donnant les allures de la débauche:--le genre gaulois.
-
-L'autre école était _modern-style._ Elle était beaucoup plus
-raffinée, plus écœurante aussi. Les Juifs parisianisés (et les
-chrétiens judaïsés), qui foisonnaient au théâtre, y avaient
-introduit le mic-mac de sentiments, qui est le trait distinctif d'un
-cosmopolitisme dégénéré. Ces fils qui rougissaient de leur père
-s'appliquaient à renier la conscience de leur race; ils n'y
-réussissaient que trop. Après avoir dépouillé leur âme séculaire,
-il ne leur restait plus de personnalité que pour mêler les valeurs
-intellectuelles et morales des autres peuples; ils en faisaient une
-macédoine, une _olla podrida_: c'était leur façon d'en jouir. Ceux
-qui étaient les maîtres du théâtre à Paris excellaient à battre
-ensemble l'ordure et le sentiment, à donner à la vertu un parfum de
-vice, au vice un parfum de vertu, à intervertir toutes les relations
-d'âge, de sexe, de famille, d'affections. Leur art avait ainsi une
-odeur _sui generis_, qui sentait bon et mauvais à la fois,
-c'est-à-dire très mauvais: ils nommaient cela «amoralisme».
-
-Un de leurs héros de prédilection était alors le vieillard amoureux.
-Leur théâtre en offrait une riche galerie de portraits. Ils trouvaient
-dans la peinture de ce type l'occasion d'étaler mille délicatesses.
-Tantôt le héros sexagénaire avait sa fille pour confidente; il lui
-parlait de sa maîtresse; elle lui parlait de ses amants; ils se
-conseillaient fraternellement; le bon père aidait sa fille dans ses
-adultères; la bonne fille s'entremettait auprès de la maîtresse
-infidèle, la suppliait de revenir, la ramenait au bercail. Tantôt le
-digne vieillard se faisait le confident de sa maîtresse; il causait
-avec elle des amants qu'elle avait, sollicitait le récit de ses
-libertinages, et même il finissait par y trouver plaisir. On voyait des
-amants, gentlemen accomplis, qui étaient les intendants gagés de leurs
-anciennes maîtresses, veillaient sur leur commerce et leurs
-accouplements. Les femmes du monde volaient. Les hommes étaient
-maquereaux, les filles lesbiennes. Tout cela, dans le meilleur monde: le
-monde riche,--le seul qui comptât. Car il permettait d'offrir aux
-clients, sous le couvert des séductions du luxe, une marchandise
-avariée. Ainsi maquillée, elle s'enlevait sur la place; les jeunes
-femmes et les vieux messieurs en faisaient leurs délices. Il se
-dégageait de là un fumet de cadavre et de pastilles du sérail.
-
-Leur style n'était pas moins mêlé que leurs sentiments. Ils
-s'étaient fait un argot composite, d'expressions de toutes classes et
-de tous pays, pédantesque, chatnoiresque, classique, lyrique,
-précieux, poisseux, poissard, mixture de coq-à-l'âne, d'afféteries,
-de grossièretés et de mots d'esprit, qui semblaient avoir un accent
-étranger. Ironiques, et doués d'un humour bouffon, ils n'avaient pas
-beaucoup d'esprit naturel; mais, adroits comme ils étaient, ils en
-fabriquaient assez habilement, à l'instar de Paris. Si la pierre
-n'était pas toujours de la plus belle eau, et si presque toujours la
-monture était d'un goût baroque et surchargé, du moins cela brillait,
-aux lumières: c'était tout ce qu'il fallait. Intelligents d'ailleurs,
-bons observateurs, mais observateurs myopes, les yeux déformés depuis
-des siècles par la vie de comptoir, examinant les sentiments à la
-loupe, grossissant les choses menues et ne voyant pas les grandes, avec
-une prédilection marquée pour les oripeaux, ils étaient incapables de
-peindre autre chose que ce qui semblait à leur snobisme de parvenus
-l'idéal de l'élégance: une poignée de viveurs fatigués et
-d'aventuriers, qui se disputaient la jouissance de quelque argent volé
-et de femelles sans vertu.
-
-Parfois la vraie nature de ces écrivains juifs se réveillait, montait
-des lointains de leur être, à propos d'on ne savait quels échos
-mystérieux provoqués par le choc d'un mot. Alors, c'était un amalgame
-étrange de siècles et de races, un souffle du Désert qui, par delà
-les mers, apportait dans ces alcôves parisiennes des relents de bazar
-turc, l'éblouissement des sables, des hallucinations, une sensualité
-ivre, une puissance d'invectives, une névrose enragée, à deux doigts
-des convulsions, une frénésie de détruire,--Samson, qui brusquement
-assis depuis des siècles dans l'ombre se lève comme un lion, et secoue
-avec rage les colonnes du Temple, qui s'écroulent sur lui et sur la
-race ennemie.
-
-Christophe se boucha le nez, et dit à Sylvain Kohn:
-
---Il y a de la force là-dedans; mais elle pue. Assez! Allons voir
-autre chose.
-
---Quoi? demanda Sylvain Kohn.
-
---La France.
-
---La voilà! dit Kohn.
-
---Ce n'est pas possible, fit Christophe. La France n'est pas ainsi.
-
---La France, comme l'Allemagne.
-
---Je n'en crois rien. Un peuple qui serait ainsi n'en aurait pas pour
-vingt ans: il sent déjà le pourri. Il y a autre chose.
-
---Il n'y a rien de mieux.
-
---Il y a autre chose, s'entêta Christophe.
-
---Oh! nous avons aussi de belles âmes, dit Sylvain Kohn, et des
-théâtres à leur mesure. Est-ce là ce qu'il vous faut? On peut vous
-en offrir.
-
-Il conduisit Christophe au Théâtre-Français.
-
-
-
-
-On jouait, ce soir-là, une comédie moderne, en prose, qui traitait
-d'une question juridique.
-
-Dès les premiers mots, Christophe ne sut plus dans quel monde cela se
-passait. Les voix des acteurs étaient démesurément amples, lentes,
-graves, compassées; elles articulaient toutes les syllabes, comme si
-elles voulaient donner des leçons de diction; elles paraissaient
-scander perpétuellement des alexandrins, avec des hoquets tragiques.
-Les gestes étaient solennels et presque hiératiques. L'héroïne,
-drapée de son peignoir comme d'un péplum grec, le bras levé, la tête
-baissée, jouait l'Antigone toujours, et souriait d'un sourire
-d'éternel sacrifice, en modulant les notes les plus profondes de son
-beau contralto. Le père noble marchait d'un pas de maître d'armes,
-avec une dignité funèbre, un romantisme en habit noir. Le jeune
-premier se contractait froidement la gorge pour en tirer des pleurs. La
-pièce était écrite en style de tragédie-feuilleton: c'étaient des
-mots abstraits, des épithètes bureaucratiques, des périphrases
-académiques. Pas un mouvement, pas un cri imprévu. Du commencement à
-la fin, un mécanisme d'horloge, un problème posé, un schéma
-dramatique, un squelette de pièce, et dessus, point de chair, des
-phrases de livre. Au fond de ces discussions qui voulaient paraître
-hardies, des idées timorées, une âme de petit bourgeois gourmé.
-
-L'héroïne avait divorcé d'avec un mari indigne, dont elle avait un
-enfant, et elle s'était remariée avec un honnête homme qu'elle
-aimait. Il s'agissait de prouver que, même en ce cas, le divorce était
-condamné par la nature, comme par le préjugé. Pour cela, rien de plus
-facile: l'auteur s'arrangeait de façon à ce que le premier mari reprit
-la femme, une fois, par surprise. Et après, au lieu de la nature toute
-simple, qui eût voulu des remords, une honte peut-être, mais le désir
-d'aimer d'autant plus le second, l'honnête homme, on présentait un cas
-de conscience héroïque, hors nature. Il en coûte si peu d'être
-vertueux, hors nature! Les écrivains français n'ont pas l'air
-familiers avec la vertu: ils forcent la note, quand ils en parlent; il
-n'y a plus moyen d'y croire. On dirait qu'on a toujours affaire à des
-héros de Corneille, à des rois de tragédie.--Et ne sont-ils pas des
-rois, ces héros millionnaires, ces héroïnes qui, toutes, ont, pour le
-moins, un hôtel à Paris et deux ou trois châteaux? La richesse, pour
-cette sorte d'écrivains, est une beauté, presque une vertu.
-
-Le public paraissait à Christophe encore plus étonnant que la pièce.
-Aucune invraisemblance ne le troublait. Il riait aux bons endroits,
-quand l'acteur disait la phrase qui _devait_ faire rire, en l'annonçant
-à l'avance, afin qu'on eût le temps de se préparer à rire. Il se
-mouchait, toussait, ému jusques aux larmes, quand les mannequins
-tragiques hoquetaient, rugissaient, ou s'évanouissaient, selon des
-rites consacrés.
-
---Et on dit que les Français sont légers! s'exclama Christophe, au
-sortir de la représentation.
-
---Il y a temps pour tout, dit Sylvain Kohn, gouaillant. Vous vouliez
-de la vertu? Vous voyez qu'il y en a encore en France.
-
---Mais ce n'est pas de la vertu, se récria Christophe, c'est de
-l'éloquence!
-
---Chez nous, dit Sylvain Kohn, la vertu au théâtre est toujours
-éloquente.
-
---Vertu de prétoire, dit Christophe, la palme est au plus bavard. Je
-hais les avocats. N'avez-vous pas des poètes, en France?
-
-Sylvain Kohn le mena à des théâtres poétiques.
-
-
-
-
-Il y avait des poètes en France. Il y avait même de grands poètes.
-Mais le théâtre n'était pas pour eux. Il était pour les rimeurs. Le
-théâtre est à la poésie ce qu'est l'opéra à la musique. Comme
-disait Berlioz: _Sicut amori lupanar._
-
-Christophe vit des princesses courtisanes par sainteté, qui mettaient
-leur honneur à se prostituer, et que l'on comparait au Christ,
-gravissant le calvaire;--des amis qui trompaient leur ami, par
-dévouement pour lui;--de vertueux ménages a trois;--des cocus
-héroïques: (le type était devenu, comme la chaste prostituée, un
-article européen; l'exemple du roi Marke leur avait tourné la tête:
-tel le cerf de saint Hubert, ils ne se présentaient plus qu'avec une
-auréole).--Christophe vit aussi des filles galantes, qui étaient
-partagées, comme Chimène, entre la passion et le devoir: la passion
-était de suivre un nouvel amant; le devoir était de rester avec
-l'ancien, un vieux qui leur donnait de l'argent, et que d'ailleurs elles
-trompaient. À la fin, noblement, elles choisissaient le
-devoir.--Christophe trouvait que ce devoir différait peu du sordide
-intérêt; mais le public était content. Le mot de Devoir lui
-suffisait; il ne tenait pas à la chose: le pavillon couvrait la
-marchandise.
-
-Le comble de l'art était quand pouvaient s'accorder, de la façon la
-plus paradoxale, l'immoralité sexuelle avec l'héroïsme cornélien.
-Ainsi, tout était satisfait chez ce public parisien: son libertinage
-d'esprit, et sa vertu oratoire.--Il faut lui rendre justice: il était
-encore plus bavard que paillard. L'éloquence faisait ses délices. Il
-se fût fait fouetter pour un beau discours. Vice ou vertu, héroïsme
-abracadabrant ou bassesse crapuleuse, il n'était pas de pilule qu'on ne
-lui fît avaler, dorée de rimes sonores et de mots ronflants. Tout
-était matière à couplets. Tout était phrases. Tout était jeu. Quand
-Hugo faisait entendre son tonnerre, vite, (comme disait son apôtre,
-Mendès), il y mettait une sourdine, pour ne pas effrayer même
-un petit enfant... (L'apôtre était persuadé qu'il faisait un
-compliment.)--Jamais on ne sentait dans leur art une force de la nature.
-Ils mondanisaient tout: l'amour, la souffrance, la mort. Comme en
-musique,--bien plus encore qu'en musique, qui était un art plus jeune
-en France et relativement plus naïf,--ils avaient la terreur du
-«déjà dit». Les mieux doués s'appliquaient froidement à en prendre
-le contrepied. La recette était simple: on faisait choix d'une
-légende, ou d'un conte d'enfant, et on leur faisait dire juste le
-contraire de ce qu'ils voulaient dire. On obtenait ainsi Barbe-Bleue
-battu par ses femmes, ou Polyphème qui se crève l'œil, par bonté,
-afin de se sacrifier au bonheur d'Acis et de Galatée. En tout cela,
-rien de sérieux, que la forme. Encore semblait-il à Christophe (mais
-il était mauvais juge) que ces maîtres de la forme étaient de
-petits-maîtres et des maîtres pasticheurs, plutôt que de grands
-écrivains, créateurs de leur style, et peignant largement.
-
-Nulle part, le mensonge poétique ne s'étalait avec plus d'insolence
-que dans le drame héroïque. Ils se faisaient du héros une conception
-burlesque:
-
-
-«_L'important, c'est d'avoir une âme magnifique.
-Un œil d'aigle, un front large et haut comme un portique,
-Un air puissant et grave, émouvant, radieux,
-Un cœur plein de frissons, du rêve plein les yeux._»
-
-
-De tels vers étaient pris au sérieux. Sous l'affublement des grands
-mots, des panaches, des parades de théâtre avec des épées de
-fer-blanc et des casques en carton, on retrouvait toujours l'incurable
-futilité d'un Sardou, l'intrépide vaudevilliste, qui jouait Guignol
-avec l'histoire. À quoi pouvait répondre, dans la réalité, l'absurde
-héroïsme d'un Cyrano? Ces gens-là remuaient le ciel et la terre, ils
-faisaient sortir de leurs tombeaux l'Empereur et ses légions, les
-bandes de la Ligue, les _condottieri_ de la Renaissance, tous les
-cyclones humains qui dévastèrent l'univers:--et c'était pour montrer
-quelque fantoche, impassible dans les massacres, entouré d'armées de
-reîtres et de sérails de captives, qui se consumait d'un amour de
-petit bêta romanesque pour une femme qu'il avait vue, dix ou quinze ans
-avant,--ou le roi Henri IV, qui allait se faire assassiner, parce que sa
-maîtresse ne l'aimait pas!
-
-C'est ainsi que ces bonnes gens jouaient les rois et les héros en
-chambre. Dignes rejetons des illustres benêts du temps du _Grand
-Cyrus_, ces Gascons de l'idéal,--Scudéry, La Calprenède,--chantres du
-faux héroïsme, de l'héroïsme impossible, qui est l'ennemi du vrai...
-Christophe remarquait avec étonnement que les Français, qui se disent
-si fins, n'avaient pas le sens du ridicule.
-
-Mais ce qui passait tout, c'était quand la religion était à la mode!
-Alors, pendant le carême, des comédiens lisaient au théâtre de la
-Gaîté les sermons de Bossuet, avec accompagnement d'orgue. Des auteurs
-israélites écrivaient pour des actrices israélites des tragédies sur
-sainte Thérèse. On jouait _Chemin de Croix_ à la Bodinière,
-_l'Enfant Jésus_ à l'Ambigu, _la Passion_ à la Porte-Saint-Martin,
-_Jésus_ à l'Odéon, des Suites d'orchestre sur le _Christ_, au Jardin
-d'Acclimatation. Quelque brillant causeur, un poète de l'amour
-voluptueux, faisait au Châtelet une conférence sur _la Rédemption._
-Naturellement, de tout l'Évangile, ce que ces snobs avaient le mieux
-retenu, c'était Pilate et la Madeleine:--«_Qu'est-ce que la
-Vérité?_», et la vierge folle.--Et leurs Christs boulevardiers
-étaient d'affreux bavards, au courant des dernières ficelles de la
-casuistique mondaine.
-
-Christophe dit:
-
---Cela, c'est le pire de tout. C'est le mensonge incarné. J'étouffe.
-Sortons d'ici!
-
-
-
-
-Un grand art classique se maintenait pourtant au milieu de ces
-industries modernes, comme les ruines des temples antiques parmi les
-constructions prétentieuses de la Rome d'aujourd'hui. Mais, à
-l'exception de Molière, Christophe n'était pas encore en état de
-l'apprécier. Il lui manquait le sens intime de la langue, donc, du
-génie de la race. Rien ne lui était plus incompréhensible que la
-tragédie du XVIIe siècle,--la province de l'art français la moins
-accessible aux étrangers, justement parce qu'elle est située au cœur
-même de la France. Il la trouvait assommante, froide, sèche,
-écœurante de pédantisme et de minauderies. Une action indigente ou
-forcée, des personnages abstraits comme des arguments de rhétorique,
-ou insipides comme une conversation de femmes du monde. Une caricature
-des sujets et des héros antiques. Un étalage de raison, de raisons,
-d'arguties, de psychologie, d'archéologie démodée. Des discours, des
-discours, des discours: l'éternel bavardage français. Que cela fût
-beau ou non, Christophe se refusait ironiquement à en décider: il ne
-s'intéressait à rien là-dedans; quelles que fussent les thèses
-soutenues tour à tour par les orateurs de _Cinna_, il lui était
-parfaitement indifférent que l'une ou l'autre de ces machines à
-harangues l'emportât, à la fin.
-
-Il constatait d'ailleurs que le public français n'était pas de son
-avis et qu'il applaudissait fort. Cela ne contribuait pas à dissiper le
-malentendu: il voyait ce théâtre au travers du public; et il
-reconnaissait dans les Français modernes certains traits, déformés,
-des classiques. Tel un regard trop lucide qui retrouverait dans le
-visage flétri d'une vieille coquette les traits purs de sa fille: le
-spectacle est peu propre à faire naître l'illusion amoureuse!... Comme
-les gens d'une même famille, qui sont habitués à se voir, les
-Français ne s'apercevaient pas de la ressemblance. Mais Christophe en
-était frappé, et il l'exagérait: il ne voyait plus qu'elle. L'art
-d'aujourd'hui lui semblait offrir les caricatures des grands ancêtres;
-et les grands ancêtres, à leur tour, lui apparaissaient en
-caricatures. Il ne distinguait plus Corneille de sa lignée de rhéteurs
-poétiques, enragés à placer partout des cas de conscience sublimes et
-absurdes. Et Racine se confondait avec sa postérité de petits
-psychologues parisiens, penchés prétentieusement sur leurs cœurs.
-
-Tous ces vieux écoliers ne sortaient pas de leurs classiques. Les
-critiques continuaient indéfiniment à discuter sur _Tartuffe_ et sur
-_Phèdre._ Ils ne s'en lassaient point. Ils se délectaient, vieillards,
-des mêmes plaisanteries qui avaient fait leurs délices, quand ils
-étaient enfants. Il en serait ainsi jusqu'à la fin de la race. Aucun
-pays, au monde, ne conservait aussi enraciné le culte de ses
-arrière-grands-pères. Le reste de l'univers ne l'intéressait point.
-Combien n'avaient rien lu et ne voulaient rien lire, en dehors de ce qui
-avait été écrit en France, sous le Grand Roi! Leurs théâtres ne
-jouaient ni Gœthe, ni Schiller, ni Kleist, ni Grillparzer, ni Hebbel,
-ni Strindberg, ni Lope, ni Calderon, ni aucun des grands hommes d'aucune
-des autres nations, à part la Grèce antique, dont ils se disaient les
-héritiers,--(comme tous les peuples d'Europe). De loin en loin, ils
-éprouvaient le besoin d'enrôler Shakespeare. C'était la pierre de
-touche. Il y avait parmi eux deux écoles d'interprètes: les uns
-jouaient _le Roi Lear_, avec un réalisme bourgeois, comme une comédie
-d'Émile Augier; les autres faisaient d'_Hamlet_ un opéra, avec des
-airs de bravoure et des vocalises à la Victor Hugo. Il ne leur venait
-point à l'idée que la réalité pût être poétique, ni la poésie
-une langue spontanée, pour des cœurs débordants de vie. Shakespeare
-paraissait faux. On en revenait vite à Rostand.
-
-Cependant, depuis vingt ans, un effort était fait pour renouveler le
-théâtre; le cercle étroit de la littérature parisienne s'était
-élargi; elle touchait à tout, avec un semblant d'audace. Même, deux
-ou trois fois, la mêlée du dehors, la vie publique avait crevé, d'une
-poussée, le rideau des conventions. Mais ils se dépêchaient de
-recoudre les déchirures. C'étaient des pères douillets, qui avaient
-peur de voir les choses comme elles sont. Un esprit de société, une
-tradition classique, une routine de l'esprit et de la forme, un manque
-de sérieux profond, les empêchaient d'aller jusqu'au bout de leurs
-audaces. Les problèmes les plus poignants devenaient des jeux
-ingénieux; et tout se ramenait finalement à des questions de
-femmes,--de petites femmes. Ô la triste figure que faisaient sur leurs
-tréteaux les fantômes des grands hommes: l'Anarchie héroïque
-d'Ibsen, l'Évangile de Tolstoy, le Surhomme de Nietzsche!...
-
-Les écrivains de Paris se donnaient bien du mal pour avoir l'air de
-penser des choses nouvelles. Au fond, ils étaient tous conservateurs.
-Il n'était pas en Europe de littérature où régnât plus généralement
-le passé, «l'éternel hier»: dans les grandes Revues, dans les
-grands journaux, dans les théâtres subventionnés, dans les Académies.
-Paris était en littérature ce que Londres était en politique:
-le frein modérateur de l'esprit européen. L'Académie française
-était une Chambre des Lords. Des institutions de l'Ancien Régime
-persistaient à imposer leur norme d'autrefois à la société nouvelle.
-Les éléments révolutionnaires étaient rejetés ou assimilés promptement.
-Ils ne demandaient qu'à l'être. Même quand le gouvernement affectait
-en politique des allures socialistes, en art il se mettait à la
-remorque des Écoles Académiques. Contre les Académies, on ne luttait
-qu'à coups de cénacles; et on luttait fort mal. Car aussitôt qu'un du
-cénacle le pouvait, il enjambait dans une Académie et devenait plus
-académique que les autres. Au reste, que l'écrivain fût à l'avant-garde,
-ou dans les fourgons de l'armée, il était prisonnier de son groupe et
-des idées de son groupe. Les uns s'enfermaient dans leur _Credo_
-académique, les autres dans leur _Credo_ révolutionnaire; et, au bout
-du compte, c'étaient toujours les mêmes œillères.
-
-
-
-
-Pour réveiller Christophe, Sylvain Kohn lui proposa encore de le mener
-à des théâtres d'un genre spécial,--le dernier mot du raffinement.
-On y voyait des meurtres, des viols, des folies, des tortures, yeux
-arrachés, ventres étripés, tout ce qui pouvait secouer les nerfs et
-satisfaire la barbarie cachée d'une élite trop civilisée. Cela
-exerçait un attrait sur un public de jolies femmes et de mondains,--les
-mêmes qui allaient bravement s'enfermer pendant des après-midi dans
-les salles étouffantes du Palais de Justice, pour suivre des procès
-scandaleux, en bavardant, riant, et croquant des bonbons. Mais
-Christophe refusa avec indignation. Plus il avançait dans cet art, plus
-il sentait se préciser l'odeur, qui, dès les premiers pas, l'avait
-saisi, sournoise, puis tenace, suffocante: l'odeur de mort.
-
-La mort: elle était partout, sous ce luxe, sous ce bruit. Christophe
-s'expliquait la répulsion qu'il avait tout d'abord éprouvée pour
-certaines de ces œuvres. Ce n'était pas leur immoralité qui le
-choquait. Moralité, immoralité, amoralité,--ces mots ne veulent rien
-dire. Christophe ne s'était jamais fait de théories morales; il aimait
-dans le passé de très grands poètes et de très grands musiciens, qui
-n'étaient pas de petits saints; quand il avait la chance de rencontrer
-un grand artiste, il ne lui demandait pas son billet de confession; il
-lui demandait plutôt:
-
---Es-tu sain?
-
-Être sain, tout est là. «Si le poète est malade, qu'il commence par se
-guérir, dit Gœthe. Quand il sera guéri, il écrira.»
-
-Les écrivains parisiens étaient malades; ou, quand l'un était sain,
-il en avait honte; il s'en cachait, il tâchait de se donner une bonne
-maladie. Leur mal ne se révélait pas à tel trait de leur art:--à
-l'amour du plaisir, à la licence extrême de la pensée, à l'esprit de
-critique destructeur. Tous ces traits pouvaient être--étaient, suivant
-les cas,--sains ou malsains; il n'y avait en eux aucun germe de mort. Si
-la mort était là, elle ne venait pas de ces forces, elle venait de
-leur emploi par ces gens, elle était dans ces gens.--Et lui aussi,
-Christophe, aimait le plaisir. Lui aussi aimait la liberté. Il avait
-soulevé contre lui l'opinion de sa petite ville allemande, par sa
-franchise à soutenir des idées, qu'il retrouvait maintenant, prônées
-par ces Parisiens, et qui, prônées par eux, maintenant le
-dégoûtaient. Les mêmes idées, pourtant. Mais elles ne sonnaient plus
-de même. Quand Christophe, impatient, secouait le joug des maîtres du
-passé, quand il partait en guerre contre l'esthétique et la morale
-pharisiennes, ce n'était pas un jeu pour lui, comme pour ces beaux
-esprits; il était sérieux, terriblement sérieux; et sa révolte avait
-pour but la vie, la vie féconde, grosse des siècles à venir. Chez ces
-gens, tout allait à la jouissance stérile. Stérile. Stérile.
-C'était le mot de l'énigme. Une débauche inféconde de la pensée et
-des sens. Un art brillant, plein d'esprit, d'habileté,--une belle
-forme, certes, une tradition de la beauté, qui se maintenait
-indestructible, en dépit des alluvions étrangères,--un théâtre qui
-était du théâtre, un style qui était un style, des auteurs qui
-savaient leur métier, des écrivains qui savaient écrire, le squelette
-assez beau d'un art, d'une pensée, qui avaient été puissants. Mais un
-squelette. Des mots qui tintent, des phrases qui sonnent, des
-froissements métalliques d'idées qui se heurtent dans le vide, des
-jeux d'esprit, des cerveaux sensuels, et des sens raisonneurs. Tout cela
-ne servait à rien, qu'à jouir égoïstement. Cela allait à la mort.
-Phénomène analogue à celui de l'effrayante dépopulation de la
-France, que l'Europe observait--escomptait--en silence. Tant d'esprit et
-d'intelligence, des sens si affinés, se dépensaient en une sorte
-d'onanisme honteux! Ils ne s'en doutaient point. Ils riaient. C'était
-même la seule chose qui rassurât Christophe: ces gens-là savaient
-encore bien rire; tout n'était pas perdu. Il les aimait beaucoup moins,
-quand ils voulaient se prendre au sérieux; et rien ne le blessait
-autant que de voir des écrivains, qui ne cherchaient dans l'art qu'un
-instrument de plaisir, se donner comme les prêtres d'une religion
-désintéressée:
-
---Nous sommes des artistes, répétait avec complaisance Sylvain Kohn.
-Nous faisons de l'art pour l'art. L'art est toujours pur; il n'a rien
-que de chaste. Nous explorons la vie, en touristes que tout amuse. Nous
-sommes les curieux de rares voluptés, les éternels Don Juan amoureux
-de la beauté.
-
---Vous êtes des hypocrites, finit par riposter Christophe.
-Pardonnez-moi de vous le dire. Je croyais jusqu'ici qu'il n'y avait que
-mon pays qui l'était. En Allemagne, nous avons l'hypocrisie de parler
-toujours d'idéalisme, en poursuivant toujours notre intérêt; et nous
-nous persuadons que nous sommes idéalistes, en ne pensant qu'à notre
-égoïsme. Mais vous êtes bien pires: vous couvrez du nom d'Art et de
-Beauté (avec une majuscule) votre luxure nationale,--quand vous
-n'abritez point votre Pilatisme moral sous le nom de Vérité, de
-Science, de Devoir intellectuel, qui se lave les mains des conséquences
-possibles de ses recherches hautaines. L'art pour l'art!... Une foi
-magnifique! Mais la foi seulement des forts. L'art! Étreindre la vie,
-comme l'aigle sa proie, et l'emporter dans l'air, s'élever avec elle
-dans l'espace serein!... Pour cela, il faut des serres, de vastes ailes,
-et un cœur puissant. Mais vous n'êtes que des moineaux, qui, quand ils
-ont trouvé quelque morceau de charogne, le dépècent sur place et se
-le disputent en piaillant... L'art pour l'art!... Malheureux! L'art
-n'est pas une vile pâture, livrée aux vils passants. Une jouissance,
-certes, et de toutes la plus enivrante. Mais elle n'est le prix que
-d'une lutte acharnée, et son laurier couronne la victoire de la force.
-L'art est la vie domptée. L'empereur de la vie. Quand on veut être
-César, il faut en avoir l'âme. Vous n'êtes que des rois de théâtre:
-c'est un rôle que vous jouez, vous n'y croyez même pas. Et, comme ces
-acteurs, qui se font gloire de leurs difformités, vous faites de la
-littérature avec les vôtres. Vous cultivez amoureusement les maladies
-de votre peuple, sa peur de l'effort, son amour du plaisir, des
-idéologies sensuelles, de l'humanitarisme chimérique, de tout ce qui
-engourdit voluptueusement la volonté et peut lui enlever toutes ses
-raisons d'agir. Vous le menez droit aux fumeries d'opium. Et vous le
-savez bien; mais vous ne le dites point: la mort est au bout.--Eh bien,
-moi, je dis: Où est la mort, l'art n'est point. L'art, c'est ce qui
-fait vivre. Mais les plus honnêtes d'entre vos écrivains sont si
-lâches que, même quand le bandeau leur est tombé des yeux, ils
-affectent de ne pas voir; ils ont le front de dire:
-
---C'est dangereux, je l'avoue; il y a du poison là-dedans; mais c'est
-plein de talent!
-
-Comme si, en correctionnelle, le juge disait d'un apache:
-
---Il est un gredin, c'est vrai; mais il a tant de talent!...
-
-
-
-
-Christophe se demandait à quoi servait la critique française. Ce
-n'étaient pourtant pas les critiques qui manquaient; ils pullulaient
-sur l'art. On n'arrivait plus à voir les œuvres: elles disparaissaient
-sous eux.
-
-Christophe n'était pas tendre pour la critique, en général. Il avait
-déjà peine à admettre l'utilité de cette multitude d'artistes, qui
-formaient comme un quatrième, ou un cinquième État, dans la société
-moderne: il y voyait le signe d'une époque fatiguée, qui s'en remet à
-d'autres du soin de regarder la vie,--qui sent, par procuration. À plus
-forte raison, trouvait-il un peu honteux qu'elle ne fût même plus
-capable de voir avec ses yeux ces reflets de la vie, qu'il lui fallût
-encore d'autres intermédiaires, des reflets de reflets, en un mot, des
-critiques. Au moins, eût-il fallu que ces reflets fussent fidèles.
-Mais ils ne reflétaient rien que l'incertitude de la foule, qui faisait
-cercle autour. Telles, ces glaces de musée, où se réfléchissent,
-avec le plafond peint, les visages des curieux qui tâchent de l'y voir.
-
-Il avait été un temps où ces critiques avaient joui en France d'une
-immense autorité. Le public s'inclinait devant leurs arrêts; et il
-n'était pas loin de les regarder comme supérieurs aux artistes, comme
-des artistes intelligents:--(les deux mots ne semblaient pas faits pour
-aller ensemble).--Puis, ils s'étaient multipliés à l'excès; ils
-étaient trop d'augures: cela gâte le métier. Quand il y a tant de
-gens, qui affirment, chacun, qu'il est le seul détenteur de l'unique
-vérité, on ne peut plus les croire; et ils finissent par ne plus se
-croire eux-mêmes. Le découragement était venu: du jour au lendemain,
-suivant l'habitude française, ils avaient passé d'un extrême à
-l'autre. Après avoir professé qu'ils savaient tout, ils professaient
-maintenant qu'ils ne savaient rien. Ils y mettaient leur point d'honneur
-et leur fatuité même. Renan avait enseigné à ces générations
-amollies qu'il est élégant de ne rien affirmer sans le nier aussitôt,
-ou du moins sans le mettre en doute. Il était de ceux dont parle saint
-Paul, «_en qui il y a toujours oui, oui, et puis non, non_». Toute
-l'élite française s'était enthousiasmée pour ce _Credo_ amphibie. La
-paresse de l'esprit et la faiblesse du caractère y avaient trouvé leur
-compte. On ne disait plus d'une œuvre qu'elle était bonne ou mauvaise,
-vraie ou fausse, intelligente ou sotte. On disait:
-
---Il se peut faire... Il n'y a pas d'impossibilité... Je n'en sais
-rien... Je m'en lave les mains.
-
-Si l'on jouait une ordure, ils ne disaient pas:
-
---Voilà une ordure.
-
-Ils disaient:
-
---Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de
-parler. Notre philosophie ordonne de parler de tout avec incertitude;
-et, par cette raison, vous ne devez pas dire: «Voilà une ordure»,
-mais: «Il me semble... Il m'apparaît que voilà une ordure... Mais il
-n'est pas assuré que cela soit. Il se pourrait que ce fût un
-chef-d'œuvre. Et qui sait si ce n'en est pas un?»
-
-Il n'y avait plus de danger qu'on les accusât de tyranniser les arts.
-Jadis, Schiller leur avait fait la leçon, et il avait rappelé aux
-tyranneaux de la presse ce qu'il appelait crûment:
-
-
-_Le Devoir des Domestiques._
-
-«_Avant tout, que la maison soit nette, où la Reine va paraître.
-Alerte donc! Balayez les chambres. Voilà pourquoi, Messieurs, vous
-êtes là._
-
-«_Mais dès qu'Elle paraît, vite à la porte, valets! Que la servante
-ne se carre point dans le fauteuil de la dame!_»
-
-
-Il fallait rendre justice à ceux d'aujourd'hui. Ils ne s'asseyaient
-plus dans le fauteuil de la dame. On voulait qu'ils fussent domestiques:
-ils l'étaient.--Mais de mauvais domestiques: ils ne balayaient rien; la
-chambre était un taudis. Plutôt que d'y remettre l'ordre et la
-propreté, ils se croisaient les bras, et laissaient la tâche au
-maître, à la divinité du jour:--le Suffrage Universel.
-
-À la vérité, il se dessinait depuis quelque temps un mouvement de
-réaction contre la veulerie anarchique du jour. Quelques esprits plus
-fermes avaient entrepris une campagne--bien faible encore--de salubrité
-publique; mais Christophe n'en voyait rien, dans le milieu où il se
-trouvait. D'ailleurs, on ne les écoutait pas, ou l'on se moquait d'eux.
-Quand il arrivait, de loin en loin, qu'un vigoureux artiste eût un
-mouvement de révolte contre la niaiserie malsaine de l'art à la mode,
-les auteurs répliquaient avec superbe qu'ils avaient raison, puisque le
-public était content. Cela suffisait à fermer la bouche aux
-objections. Le public avait parlé: suprême loi de l'art! Il ne venait
-à l'idée de personne que l'on pût récuser le témoignage d'un public
-dépravé, en faveur de ceux qui le dépravaient, ni que l'artiste fût
-fait pour commander au public, et non le public à l'artiste. La
-religion du Nombre--du nombre des spectateurs et du chiffre des
-recettes--dominait la pensée artistique de cette démocratie
-mercantilisée. À la suite des auteurs, les critiques docilement
-décrétaient que l'office essentiel de l'œuvre d'art est de plaire. Le
-succès est la loi; et quand le succès dure, il n'y a qu'a s'incliner.
-Ils s'appliquaient donc à pressentir les fluctuations de la Bourse du
-plaisir, à lire dans les yeux du public ce qu'il pensait des œuvres.
-Le plaisant, c'était que le public s'évertuait de son côté à lire
-dans les yeux de la critique ce qu'il fallait penser des œuvres. Ainsi,
-tous deux se regardaient; et ils ne voyaient dans les yeux l'un de
-l'autre que leur propre indécision.
-
-Jamais pourtant une critique intrépide n'eût été aussi nécessaire.
-Dans une République anarchique, la mode, toute-puissante, a rarement
-des retours en arrière, comme dans un pays conservateur; elle va de
-l'avant, toujours; et c'est une surenchère perpétuelle de fausse
-liberté d'esprit, à laquelle presque personne n'ose résister. La
-foule est incapable de se prononcer; elle est choquée, au fond; mais
-aucun n'ose dire ce que chacun sent en secret. Si les critiques étaient
-forts, s'ils osaient être forts, quel serait leur pouvoir! Un robuste
-critique, (pensait Christophe, ce jeune despote), pourrait, en quelques
-années, se faire le Napoléon du goût public, et balayer à Bicêtre
-les malades de l'art. Mais vous n'avez plus de Napoléon... D'abord,
-tous vos critiques vivent dans cette atmosphère viciée: ils ne s'en
-aperçoivent plus. Puis, ils n'osent parler. Ils se connaissent tous,
-ils forment une compagnie, et doivent se ménager: il n'est point
-d'indépendant. Pour l'être, il faudrait renoncer à la vie de
-société, et aux amitiés mêmes. Qui en aurait le courage, dans une
-époque affaiblie où les meilleurs doutent que la justesse d'une
-franche critique vaille les désagréments qu'elle peut causer à son
-auteur? Qui se condamnerait, par devoir, à faire de sa vie un enfer:
-oser tenir tête à l'opinion, lutter contre l'imbécillité publique,
-mettre à nu la médiocrité des triomphateurs du jour, défendre
-l'artiste inconnu, seul, et livré aux bêtes, imposer les esprits-rois
-aux esprits faits pour obéir?--Il arrivait à Christophe d'entendre des
-critiques se dire, à une première, le soir, dans les couloirs du
-théâtre:
-
---Hein! Est-ce assez mauvais! Quel four!
-
-Et, le lendemain, dans leurs chroniques, ils parlaient de chef d'œuvre,
-de Shakespeare nouveau, et de l'aile du génie, dont le vent avait
-passé sur les têtes.
-
---Ce n'est pas le talent qui manque à votre art, disait Christophe à
-Sylvain Kohn; c'est le caractère. Vous auriez plus besoin d'un grand
-critique, d'un Lessing, d'un...
-
---D'un Boileau? dit Sylvain Kohn, goguenardant.
-
---D'un Boileau, peut-être bien, que de dix artistes de génie.
-
---Si nous avions un Boileau, dit Sylvain Kohn, on ne l'écouterait pas.
-
---Si on ne l'écoutait pas, c'est qu'il ne serait pas un Boileau,
-répliqua Christophe. Je vous réponds que, du jour où je voudrais vous
-dire vos vérités toutes crues, si maladroit que je sois, vous les
-entendriez; et il faudrait bien que vous les avaliez.
-
-Mon pauvre vieux! ricana Sylvain Kohn.
-
-Il avait l'air si sûr et si satisfait de la veulerie générale que
-Christophe, le regardant, eut soudain l'impression que cet homme était
-cent fois plus un étranger en France que lui-même.
-
---Ce n'est pas possible, dit-il de nouveau, comme le soir où il était
-sorti écœuré d'un théâtre des boulevards. Il y a autre chose.
-
---Qu'est'ce que vous voulez de plus? demanda Kohn.
-
-Christophe répétait avec opiniâtreté:
-
---La France.
-
---La France, c'est nous, fit Sylvain Kohn, en s'esclaffant.
-
-Christophe le regarda fixement, un instant, puis secoua la tête, et
-reprit son refrain:
-
---Il y a autre chose.
-
---Eh bien, mon vieux, cherchez, dit Sylvain Kohn, en riant de plus belle.
-
-
-Christophe pouvait chercher. Ils l'avaient bien cachée.
-
-
-
-
-[Footnote 3: Voir _Le Matin._]
-
-
-
-
-_DEUXIÈME PARTIE_
-
-
-
-
-Une impression plus forte s'imposait à Christophe, à mesure qu'il
-voyait plus clair dans la cuve aux idées, où fermentait l'art
-parisien: la suprématie de la femme sur cette société cosmopolite.
-Elle y tenait une place absurde, démesurée. Il ne lui suffisait plus
-d'être la compagne de l'homme. Il ne lui suffisait même pas de devenir
-son égale. Il fallait que son plaisir fût la première loi pour
-l'homme. Et l'homme s'y prêtait. Quand un peuple vieillit, il abdique
-sa volonté, sa foi, toutes ses raisons de vivre, dans les mains de la
-dispensatrice de plaisir. Les hommes font les œuvres; mais les femmes
-font les hommes,--(quand elles ne se mêlent pas de faire aussi les
-œuvres, comme c'était le cas dans la France d'alors);--et ce qu'elles
-font, il serait plus juste de dire qu'elles le défont. L'éternel
-féminin a toujours exercé sans doute une force exaltante sur les
-meilleurs; mais pour le commun des hommes et pour les époques
-fatiguées, il y a, comme l'a dit quelqu'un, un autre féminin tout
-aussi éternel, qui les attire en bas. Cet autre était le maître de la
-pensée, le roi de la République.
-
-
-
-
-Christophe observait curieusement les Parisiennes, dans les salons où
-la présentation de Sylvain Kohn et son talent de virtuose l'avaient
-fait accueillir. Comme la plupart des étrangers, il généralisait à
-toutes les Françaises ses remarques sans indulgence d'après deux ou
-trois types qu'il avait rencontrés: de jeunes femmes, pas très
-grandes, sans beaucoup de fraîcheur, la taille souple, les cheveux
-teints, un grand chapeau sur leur aimable tête, un peu grosse pour le
-corps; les traits nets, la chair un peu soufflée; un nez assez bien
-fait, souvent vulgaire, sans caractère, toujours; des yeux en éveil,
-mais sans vie profonde, qui tâchaient de se rendre le plus brillants et
-le plus grands possible; la bouche bien dessinée, bien maîtresse
-d'elle-même; le menton gras; tout le bas de la figure dénotant le
-caractère matériel de ces élégantes personnes, qui, si occupées
-qu'elles fussent d'intrigues amoureuses, ne perdaient jamais de vue le
-souci du monde et de leur ménage. Jolies, mais point de race. Chez
-presque toutes ces mondaines, on sentait la bourgeoise pervertie, ou qui
-eût voulu l'être, avec les traditions de sa classe: prudence,
-économie, froideur, sens pratique, égoïsme. Une vie pauvre. Un désir
-du plaisir, procédant beaucoup plus d'une curiosité cérébrale que
-d'un besoin des sens. Une volonté de qualité médiocre, mais
-décidée. Elles étaient supérieurement habillées, et avaient de
-menus gestes automatiques. Tapotant leurs cheveux et leurs peignes, du
-revers ou du creux de leurs mains, par petits coups délicats, elles
-s'asseyaient toujours de façon à pouvoir se mirer--et surveiller les
-autres--dans une glace, voisine ou lointaine, sans compter, au dîner ou
-au thé, les cuillers, les couteaux, les cafetières d'argent, polis et
-reluisants, où elles attrapaient au passage le reflet de leur visage,
-qui les intéressait plus que le reste du monde. Elles observaient à
-table une hygiène sévère: buvant de l'eau, et se privant de tous les
-mets, qui eussent pu porter atteinte à leur idéal de blancheur
-enfarinée.
-
-La proportion des Juives était assez forte dans les milieux que
-fréquentait Christophe; et il était attiré par elles, bien que,
-depuis sa rencontre avec Judith Mannheim, il n'eût guère d'illusions
-sur leur compte. Sylvain Kohn l'avait introduit dans quelques salons
-israélites, où il avait été reçu avec l'intelligence habituelle de
-cette race, qui aime l'intelligence. Christophe se rencontrait à dîner
-avec des financiers, des ingénieurs, des brasseurs de journaux, des
-courtiers internationaux, des espèces de négriers,--les hommes
-d'affaires de la République. Ils étaient lucides et énergiques,
-indifférents aux autres, souriants, expansifs, et fermés. Christophe
-avait le sentiment qu'il y avait des crimes sous ces fronts durs, dans
-le passé et dans l'avenir de ces hommes assemblés autour de la table
-somptueuse, chargée de chairs et de fleurs. Presque tous étaient
-laids. Mais le troupeau des femmes, dans l'ensemble, était assez
-brillant. Il ne fallait pas les regarder de trop près: la plupart
-manquaient de finesse dans la ligne ou la couleur. Mais de l'éclat, une
-apparence de vie matérielle assez forte, de belles épaules qui
-s'épanouissaient orgueilleusement sous les regards, et un génie pour
-faire de leur beauté, et même de leur laideur, un piège à prendre
-l'homme. Un artiste eût retrouvé en certaines d'entre elles l'ancien
-type romain, les femmes du temps de Néron, ou de celui de Hadrien. On
-voyait aussi des figures à la Palma, expression charnelle, lourd
-menton, fortement attaché dans le cou, non sans beauté bestiale.
-D'autres avaient les cheveux abondants et frisés, des yeux brûlants,
-hardis: on les devinait fines, incisives, prêtes à tout, plus viriles
-que les autres femmes, et cependant plus femmes. Au milieu du troupeau,
-se détachait çà et là un profil plus spiritualisé. Ses traits purs,
-par delà Rome, remontaient jusqu'au pays de Laban: on y croyait goûter
-une poésie de silence, l'harmonie du Désert. Mais quand Christophe
-s'approchait et écoutait les propos qu'échangeait Rébecca avec
-Faustine la Romaine, ou Sainte Barbe la Vénitienne, il trouvait une
-juive parisienne, comme les autres, plus Parisienne qu'une Parisienne,
-plus factice et plus frelatée, qui disait des méchancetés
-tranquilles, en déshabillant l'âme et le corps des gens avec ses yeux
-de Madone.
-
-Christophe errait, de groupe en groupe, sans pouvoir se mêler à aucun.
-Les hommes parlaient de chasse avec férocité, d'amour avec brutalité,
-d'argent seulement avec une sûre justesse, froide et goguenarde. On
-prenait des notes d'affaires au fumoir. Christophe entendait dire d'un
-bellâtre, qui se promenait entre les fauteuils des dames, une rosette
-à la boutonnière, grasseyant de lourdes gracieusetés:
-
---Comment! Il est donc en liberté?
-
-Dans un coin du salon, deux dames s'entretenaient des amours d'une jeune
-actrice et d'une femme du monde. Parfois, il y avait concert. On
-demandait à Christophe de jouer. Des poétesses, essoufflées,
-ruisselantes de sueur, proféraient sur un ton apocalyptique des vers de
-Sully-Prudbomme et de Auguste Dorchain. Un illustre cabotin venait
-solennellement déclamer une _Ballade mystique_, avec accompagnement
-d'orgue céleste. Musique et vers étaient si bêtes que Christophe en
-était malade. Mais les Romaines étaient charmées, et riaient de bon
-cœur, en montrant leurs dents magnifiques. On jouait aussi de l'Ibsen.
-Épilogue de la lutte d'un grand homme contre les Soutiens de la
-Société, aboutissant à les divertir!
-
-Ensuite, ils se croyaient tenus, naturellement, à deviser sur l'art.
-C'était une chose écœurante. Les femmes surtout se mettaient à
-parler d'Ibsen, de Wagner, de Tolstoy, par flirt, par politesse, par
-ennui, par sottise. Une fois que la conversation était sur ce terrain,
-plus moyen de l'arrêter. Le mal était contagieux. Il fallait écouter
-les pensées des banquiers, des courtiers et des négriers sur l'art.
-Christophe avait beau éviter de répondre, détourner l'entretien: on
-s'acharnait à lui parler musique, haute poésie. Comme disait Berlioz,
-«ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on
-dirait qu'ils parlent vin, femmes, ou autres cochonneries». Un médecin
-aliéniste reconnaissait dans l'héroïne d'Ibsen une de ses clientes,
-mais beaucoup plus bête. Un ingénieur assurait, convaincu, que, dans
-_Maison de Poupée_, le personnage sympathique était le mari.
-L'illustre cabotin,--un comique fameux,--ânonnait en vibrant de
-profondes pensées sur Nietzsche et sur Carlyle; il contait à
-Christophe qu'il ne pouvait pas voir un tableau de Velasquez,--(c'était
-le dieu du jour)--«sans que de grosses larmes lui coulassent sur les
-joues». Toutefois, il confiait--à Christophe, toujours,--que, si haut
-qu'il mît l'art, il plaçait encore plus haut l'art dans la vie,
-l'action, et que s'il avait eu le choix du rôle à jouer, il eût
-choisi Bismarck. Parfois, il se trouvait là un de ces hommes dits
-d'esprit. La conversation n'en était pas sensiblement relevée.
-Christophe faisait le compte de ce qu'ils passaient pour dire, et de ce
-qu'ils disaient en effet. Le plus souvent, ils ne disaient rien; ils
-s'en tenaient à des sourires énigmatiques; ils vivaient sur leur
-réputation, et ne la risquaient point. À part quelques discoureurs, en
-général, du Midi. Ceux-là parlaient de tout. Nul sentiment des
-valeurs; tout était sur le même plan. Tel était un Shakespeare. Tel
-était un Molière. Ou tel, un Jésus-Christ. Ils comparaient Ibsen à
-Dumas fils, Tolstoy à George Sand; et naturellement, c'était pour
-montrer que la France avait tout inventé. D'ordinaire, ils ne savaient
-aucune langue étrangère. Mais cela ne les gênait pas. Il importait si
-peu à leur public, qu'ils disent la vérité! Ce qui importait,
-c'était qu'ils disent des choses amusantes, et autant que possible
-flatteuses pour l'amour-propre national. Les étrangers avaient bon
-dos,--à part l'idole du jour: car il en fallait une pour la mode: que
-ce fût Grieg, ou Wagner, ou Nietzsche, ou Gorki, ou d'Annunzio. Cela ne
-durait pas longtemps, et l'idole était sûre de passer, un matin, à la
-boîte aux ordures.
-
-Pour le moment, l'idole était Beethoven. Beethoven--qui l'eût
-dit?--était un homme à la mode. Du moins, parmi les gens du monde et
-les littérateurs: car les musiciens s'étaient sur-le-champ détachés
-de lui, suivant le système de bascule, qui est une des lois du goût
-artistique en France. Pour savoir ce qu'il pense, un Français a besoin
-de savoir ce que pense son voisin, afin de penser de même, ou de penser
-le contraire. Voyant Beethoven devenir populaire, les plus distingués
-d'entre les musiciens avaient commencé de ne le plus trouver assez
-distingué pour eux; ils prétendaient devancer l'opinion, et ne jamais
-la suivre; plutôt que d'être d'accord avec elle, ils lui tournaient le
-dos. Ils s'étaient donc mis à traiter Beethoven de vieux sourd, qui
-criait d'une voix âpre; et certains affirmaient qu'il était peut-être
-un moraliste estimable, mais un musicien surfait.--Ces mauvaises
-plaisanteries n'étaient pas du goût de Christophe. L'enthousiasme des
-gens du monde ne le satisfaisait pas davantage. Si Beethoven était venu
-à Paris, en ce moment, il eût été le lion du jour: c'était fâcheux
-pour lui qu'il fût mort depuis un siècle. Sa musique comptait pour
-moins dans cette vogue que les circonstances plus ou moins romanesques
-de sa vie, popularisée par des biographies sentimentales. Son masque
-violent, au mufle de lion, était devenu une figure de romance. Les
-dames s'apitoyaient sur lui; elles laissaient entendre que, si elles
-l'avaient connu, il n'eût pas été si malheureux; et leur grand cœur
-était d'autant plus disposé à s'offrir qu'il n'y avait aucun risque
-que Beethoven les prît au mot: le vieux bonhomme n'avait plus besoin de
-rien.--C'est pourquoi les virtuoses, les chefs d'orchestre, les
-_impresarii_ se découvraient des trésors de piété pour lui; et, en
-leur qualité de représentants de Beethoven, ils recueillaient les
-hommages qui lui étaient destinés. De somptueux festivals, à des prix
-fort élevés, donnaient aux gens du monde l'occasion de montrer leur
-générosité,--et parfois aussi de découvrir les symphonies de
-Beethoven. Des comités de comédiens, de mondains, de demi-mondains, et
-de politiciens chargés par la République de présider aux destinées
-de l'art, faisaient savoir au monde qu'ils allaient élever un monument
-à Beethoven: on voyait sur la liste, avec quelques braves gens qui
-servaient de passeport aux autres, toute cette racaille, qui eût foulé
-aux pieds Beethoven vivant.
-
-Christophe regardait, écoutait. Il serrait les dents, pour ne pas dire
-une énormité. Toute la soirée, il restait tendu et crispé. Il ne
-pouvait ni parler, ni se taire. Parler, non par plaisir ou par
-nécessité, mais par politesse, parce qu'il faut parler, lui semblait
-humiliant. Dire le fond de sa pensée, cela ne lui était pas permis.
-Dire des banalités, cela ne lui était pas possible. Et il n'avait
-même pas le talent d'être poli, quand il ne disait rien. S'il
-regardait son voisin, c'était d'une façon trop fixe et trop intense:
-malgré lui, il l'étudiait, et l'autre en était blessé. S'il parlait,
-il croyait trop à ce qu'il disait: cela choquait tout le monde, et
-même lui. Il se rendait compte qu'il n'était pas à sa place; et,
-comme il était assez intelligent pour avoir le sens de l'harmonie du
-milieu, où sa présence détonnait, il était aussi choqué de ses
-façons d'être que ses hôtes eux-mêmes. Il s'en voulait, et il leur
-en voulait.
-
-Quand il se retrouvait seul enfin dans la rue, au milieu de la nuit, il
-était si écrasé d'ennui qu'il n'avait pas la force de rentrer à pied
-chez lui; il avait envie de se coucher par terre, en pleine rue, comme
-il avait été, vingt fois, sur le point de le faire, lorsque, petit
-virtuose, il revenait de jouer au château du grand-duc. Parfois,
-n'ayant plus que cinq à six francs pour la fin de sa semaine, il en
-dépensait deux à une voiture. Il s'y jetait précipitamment, afin de
-fuir plus vite; et tandis qu'elle l'emportait, il gémissait
-d'énervement. Chez lui, il gémissait encore, dans son lit, en
-dormant... Et puis, brusquement, il éclatait de rire, en se rappelant
-une parole burlesque. Il se surprenait à la redire, en mimant les
-gestes. Le lendemain, et plusieurs jours après, il lui arrivait encore,
-se promenant seul, de gronder tout à coup comme une bête... Pourquoi
-allait-il voir ces gens? Pourquoi retournait-il les voir? Pourquoi
-s'obliger à faire des gestes et des grimaces, comme les autres, à
-feindre de s'intéresser à ce qui ne l'intéressait pas?--Est-ce qu'il
-était bien vrai que cela ne l'intéressât pas?--Il y a un an, il n'eut
-jamais pu supporter cette société. Maintenant, elle l'amusait tout en
-l'irritant. Était-ce un peu de l'indifférence parisienne qui
-s'insinuait en lui? Il se demandait avec inquiétude s'il était donc
-devenu moins fort. Mais c'était au contraire qu'il l'était davantage.
-Il était plus libre d'esprit dans un milieu étranger. Ses yeux
-s'ouvraient malgré lui a la grande Comédie du monde.
-
-D'ailleurs, que cela lui plût ou non, il fallait bien continuer cette
-vie, s'il voulait que son art fût connu de la société parisienne, qui
-ne s'intéresse aux œuvres que dans la mesure où elle connaît les
-artistes. Et il fallait bien qu'il cherchât à être connu, s'il
-voulait trouver des leçons à donner parmi ces Philistins, dont il
-avait besoin pour vivre.
-
-Et puis, l'on a un cœur; et, malgré soi, le cœur s'attache; il trouve
-à s'attacher, dans quelque milieu que ce soit; s'il ne s'attachait, il
-ne pourrait vivre.
-
-
-
-
-Parmi les jeunes filles que Christophe avait pour élèves, était la
-fille d'un riche fabricant d'automobiles, Colette Stevens. Son père
-était Belge, naturalisé Français, fils d'un Anglo-Américain établi
-à Anvers et d'une Hollandaise. Sa mère était Italienne. C'était une
-famille bien parisienne. Pour Christophe,--pour beaucoup
-d'autres,--Colette Stevens était le type de la jeune fille française.
-
-Elle avait dix-huit ans, des yeux noirs veloutés, qu'elle faisait doux
-aux jeunes gens, des prunelles d'Espagnole, qui remplissaient tout
-l'orbite de leur humide éclat, un petit nez un peu long et fantasque,
-qu'elle fronçait et remuait légèrement en parlant, avec des moues
-mutines, les cheveux désordonnés, un minois chiffonné, la peau
-médiocre, frottée de poudre, les traits gros, un peu gonflés, l'air
-d'un petit chat bouffi.
-
-De proportions toutes menues, très bien habillée, séduisante,
-agacinante, elle avait des manières mignardes, précieuses, niaisottes;
-elle jouait la fillette, se balançant deux heures dans son fauteuil à
-bascule, poussant des petits cris, des:
-
---Non? C'est pas possible?... à table, battant des mains, quand il y
-avait un plat qu'elle aimait; au salon, grillant des cigarettes,
-affectant, devant les hommes, une affection exubérante pour ses amies,
-se jetant à leur cou, leur caressant la main, leur chuchotant à
-l'oreille, disant des ingénuités, disant aussi des méchancetés,
-admirablement, d'une voix douce et frêle, qui savait même, à
-l'occasion, dire des choses très lestes, sans avoir l'air d'y toucher,
-qui savait encore mieux en faire dire,--l'air candide d'une petite fille
-bien sage, les yeux brillants, aux paupières lourdes, voluptueux et
-sournois, qui regardaient de côté, malignement, guettant tous les
-potins, happant toutes les polissonneries de la conversation, et
-tâchant de pêcher çà et là quelque cœur à la ligne.
-
-Ces singeries, ces parades de petit chien, cette ingénuité frelatée,
-ne plaisaient à Christophe en aucune façon. Il avait autre chose à
-faire qu'à se prêter aux manèges d'une petite fille rouée, ou même
-qu'à les considérer, d'un œil amusé. Il avait à gagner son pain, à
-sauver de la mort sa vie et ses pensées. Le seul intérêt pour lui de
-ces perruches de salon était de lui en fournir les moyens. En échange
-de leur argent, il leur donnait ses leçons, en conscience, le front
-plissé, l'esprit tendu vers la tâche, afin de ne se laisser distraire
-ni par l'ennui qu'elle lui causait, ni par les agaceries de ses
-élèves, quand elles étaient aussi coquettes que Colette Stevens. Il
-ne faisait guère plus d'attention à elle qu'à la petite cousine de
-Colette, une enfant de douze ans, silencieuse et timide, que les Stevens
-avaient prise chez eux, et à qui il enseignait aussi le piano.
-
-Mais Colette était trop fine pour ne pas sentir qu'avec lui toutes ses
-grâces étaient perdues, et trop souple pour ne pas s'adapter
-instantanément aux façons de Christophe. Elle n'avait même pas besoin
-de s'appliquer pour cela. C'était un instinct de sa nature. Elle était
-femme. Elle était une onde sans forme. Toutes les âmes qu'elle
-rencontrait lui étaient comme des vases, dont, par curiosité, par
-besoin, sur-le-champ, elle épousait les formes. Pour être, il fallait
-toujours qu'elle fût un autre. Toute sa personnalité, c'était qu'elle
-ne le restait pas. Elle changeait de vases, souvent.
-
-Christophe l'attirait, pour beaucoup de raisons, dont la première
-était qu'il n'était pas attiré par elle. Il l'attirait encore, parce
-qu'il était différent de tous les jeunes gens qu'elle connaissait:
-elle n'avait jamais essayé encore d'une potiche de cette forme et de
-ces aspérités. Il l'attirait enfin, parce qu'experte, de race, à
-évaluer du premier coup d'œil le prix exact des potiches et des gens,
-elle se rendait parfaitement compte qu'à défaut d'élégance,
-Christophe avait une solidité, qu'aucun de ses bibelots parisiens ne
-pouvait lui offrir.
-
-Elle faisait de la musique, comme la plupart des jeunes filles oisives.
-Elle en faisait beaucoup et peu. C'est-à-dire qu'elle en était
-toujours occupée, et qu'elle n'en connaissait presque rien. Elle
-tripotait son piano, toute la journée, par désœuvrement, par pose,
-par volupté. Tantôt elle en faisait, comme du vélocipède. Tantôt
-elle pouvait jouer bien, très bien, avec goût, avec âme,--(on eût
-presque dit qu'elle en avait une: il suffisait qu'elle se mît à la
-place de quelqu'un qui en avait une).--Elle était capable d'aimer
-Massenet, Grieg, Thomé, avant de connaître Christophe. Mais elle
-était aussi capable de ne plus les aimer, depuis qu'elle connaissait
-Christophe. Et maintenant, elle jouait Bach et Beethoven très
-proprement,--(ce qui, à la vérité, n'est pas beaucoup dire);--mais le
-plus fort, c'est qu'elle les aimait. Au fond, ce n'était ni Beethoven,
-ni Thomé, ni Bach, ni Grieg, qu'elle aimait: c'étaient les notes, les
-sons, ses doigts qui couraient sur les touches, les vibrations des
-cordes qui lui grattaient les nerfs comme autant d'autres cordes, leurs
-chatouilleries voluptueuses.
-
-Dans le salon de l'hôtel aristocratique, décoré de tapisseries un peu
-pâles, avec, sur un chevalet, au milieu de la pièce, le portrait de la
-robuste madame Stevens par un peintre à la mode, qui l'avait
-représentée languissante, comme une fleur sans eau, les yeux mourants,
-le corps tordu en spirale, pour exprimer la rareté de son âme
-millionnaire,--dans le grand salon aux baies vitrées, donnant sur de
-vieux arbres, que la neige poudrait, Christophe trouvait Colette
-toujours assise devant son piano, ressassant indéfiniment les mêmes
-phrases, se caressant les oreilles de dissonances moelleuses.
-
---Ah! faisait Christophe, en entrant. Voilà la chatte, qui fait
-encore ronron!
-
---Malhonnête! disait-elle, en riant...
-
-(Et elle lui tendait sa main un peu moite.)
-
---... Écoutez cela. Est-ce que ce n'est pas joli?
-
---Très joli, disait-il, d'un ton indifférent.
-
---Vous n'écoutez pas!... Voulez-vous bien écouter!
-
---J'entends... C'est toujours la même chose.
-
---Ah! vous n'êtes pas musicien, faisait-elle, avec dépit.
-
---Comme si c'était de musique qu'il s'agissait!
-
---Comment! ce n'est pas de musique?... Et de quoi, s'il vous plaît?
-
---Vous le savez très bien; et je ne vous le dirai pas, parce que ce
-ne serait pas convenable.
-
---Raison de plus pour le dire.
-
---Vous le voulez?... Tant pis pour vous!... Eh bien, savez-vous ce
-que vous faites avec votre piano?... Vous flirtez.
-
---Par exemple!
-
---Parfaitement. Vous lui dites: «Cher piano, cher piano, dis-moi des
-gentils mots, encore, caresse-moi, donne-moi un petit baiser!»
-
---Mais voulez-vous vous taire! dit Colette, moitié riante, moitié
-fâchée. Vous n'avez pas la moindre idée du respect.
-
---Pas la moindre.
-
---Vous êtes un impertinent... Et puis d'abord, quand cela serait,
-est-ce que ce n'est pas la vraie façon d'aimer la musique?
-
---Oh! je vous en prie, ne mêlons pas la musique à cela!
-
---Mais c'est la musique même! Un bel accord, c'est un baiser.
-
---Je ne vous l'ai pas fait dire.
-
---Est-ce que ce n'est pas vrai?... Pourquoi haussez-vous les épaules?
-Pourquoi faites-vous la grimace?
-
---Parce que cela me dégoûte.
-
---De mieux en mieux!
-
---Cela me dégoûte d'entendre parler de la musique, comme d'un
-libertinage... Oh! ce n'est pas votre faute. C'est la faute de votre
-monde. Toute cette fade société qui vous entoure regarde l'art comme
-une sorte de débauche permise... Allons, assez là-dessus! Jouez-moi
-votre sonate.
-
---Mais non, causons encore un peu.
-
---Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous donner des
-leçons de piano... En avant, marche!
-
---Vous êtes poli! disait Colette, vexée,--ravie, au fond, d'être ainsi
-rudoyée.
-
-Elle jouait son morceau, s'appliquant de son mieux; et, comme elle
-était habile, elle y réussissait très passablement, parfois même
-assez bien. Christophe, qui n'était pas dupe, riait en lui-même de
-l'adresse «de cette sacrée mâtine, qui jouait, comme si elle sentait
-ce qu'elle jouait, quoiqu'elle n'en sentît rien». Il ne laissait pas
-d'en éprouver pour elle une sympathie amusée. Colette, de son côté,
-saisissait tous les prétextes pour reprendre la conversation, qui
-l'intéressait beaucoup plus que la leçon de piano. Christophe avait
-beau s'en défendre, prétextant qu'il ne pouvait dire ce qu'il pensait,
-sans risquer de la blesser: elle arrivait toujours à le lui faire dire;
-et plus c'était blessant, moins elle était blessée: c'était un
-amusement. Mais comme la fine mouche sentait que Christophe n'aimait
-rien tant que la sincérité, elle lui tenait tête hardiment, et
-discutait mordicus. Ils se quittaient très bons amis.
-
-
-
-
-Pourtant, jamais Christophe n'eût eu la moindre illusion sur cette
-amitié de salon, jamais la moindre intimité ne se fût établie entre
-eux, sans les confidences que Colette lui fit, un jour, autant par
-surprise que par instinct de séduction.
-
-La veille, il y avait eu réception chez ses parents. Elle avait ri,
-bavardé, flirté comme une enragée; mais, le matin suivant, quand
-Christophe vint lui donner sa leçon, elle était lasse, les traits
-tirés, le teint gris, la tête grosse comme le poing. Elle dit à peine
-quelques mots; elle avait l'air éteinte. Elle se mit au piano, joua
-mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata encore,
-s'interrompit brusquement, et dit:
-
---Je ne peux pas... Je vous demande pardon... Voulez-vous, attendons
-un peu...
-
-Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit que non:
-
-«Elle n'était pas bien disposée... Elle avait des moments comme cela...
-C'était ridicule, il ne fallait pas lui en vouloir.»
-
-Il lui proposa de revenir, un autre jour; mais elle insista pour qu'il
-restât:
-
---Un instant seulement... Tout à l'heure, ce sera mieux... Comme je
-suis bête, n'est-ce pas?
-
-Il sentait qu'elle n'était pas dans son état normal; mais il ne voulut
-pas la questionner; et, pour parler d'autre chose, il dit:
-
---Voilà ce que c'est d'avoir été si brillante, hier soir! Vous vous
-êtes trop dépensée.
-
-Elle eut un petit sourire ironique:
-
---On ne peut pas vous en dire autant, répondit-elle.
-
-Il rit franchement.
-
---Je crois que vous n'avez pas dit un mot, reprit-elle.
-
---Pas un.
-
---Il y avait pourtant des gens intéressants.
-
---Oui, de fameux bavards, des gens d'esprit. Je suis perdu au milieu de
-vos Français désossés, qui comprennent tout, qui expliquent tout, qui
-excusent tout,--qui ne sentent rien. Des gens qui parlent, pendant des
-heures, d'amour et d'art! N'est-ce pas écœurant?
-
---Cela devrait pourtant vous intéresser: l'art, sinon l'amour.
-
---On ne parle pas de ces choses: on les fait.
-
---Mais quand on ne peut pas les faire? dit Colette, avec une petite moue.
-
-Christophe répondit, en riant:
-
---Alors, laissez cela à d'autres. Tout le monde n'est pas fait pour l'art.
-
---Ni pour l'amour?
-
---Ni pour l'amour.
-
---Miséricorde! Et qu'est-ce qui nous reste?
-
---Votre ménage.
-
---Merci! dit Colette, piquée.
-
-Elle remit ses mains sur le piano, essaya de nouveau, manqua de
-nouveau ses traits, tapa sur les touches, et gémit:
-
---Je ne peux pas!... Je ne suis bonne à rien, décidément. Je crois
-que vous avez raison. Les femmes ne sont bonnes à rien.
-
---C'est déjà quelque chose de le dire, fit Christophe, avec bonhomie.
-
-Elle le regarda, de l'air penaud d'une petite fille qu'on gronde, et dit:
-
---Ne soyez pas si dur!
-
---Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua gaiement Christophe.
-Une bonne femme, c'est le paradis surterre. Seulement, le paradis sur
-terre...
-
---Oui, personne ne l'a jamais vu.
-
---Je ne suis pas si pessimiste. Je dis: Moi, je ne l'ai jamais vu; mais
-il se peut bien qu'il existe. Je suis même décidé à le trouver, s'il
-existe. Seulement, ce n'est pas facile. Une bonne femme et un homme de
-génie, c'est aussi rare l'un que l'autre.
-
---Et en dehors d'eux, le reste des hommes et des femmes ne compte pas?
-
---Au contraire! Il n'y a que le reste qui compte... pour le monde.
-
---Mais pour vous?
-
---Pour moi, cela n'existe pas.
-
---Comme vous êtes dur! répéta Colette.
-
---Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient. Quand ce ne serait
-que dans l'intérêt des autres!... S'il n'y avait pas un peu de
-caillou, par-ci par-là, dans le monde, il s'en irait en bouillie.
-
---Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d'être fort, dit Colette
-tristement. Mais ne soyez pas trop sévère pour ceux,--surtout pour
-celles qui ne le sont pas... Vous ne savez pas combien notre faiblesse
-nous pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des
-singeries, vous croyez que nous n'avons rien de plus en tête, et vous
-nous méprisez. Ah! si vous lisiez tout ce qui se passe dans
-la tête des petites femmes de quinze à dix-huit ans, qui vont
-dans le monde, et qui ont le genre de succès que comporte leur vie
-débordante,--lorsqu'elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des
-paradoxes, des choses amères dont on rit parce qu'elles rient,
-lorsqu'elles ont livré un peu d'elles-mêmes à des imbéciles, et
-cherché au fond des yeux de chacun cette lumière qu'on n'y trouve
-jamais,--si vous les voyiez, quand elles rentrent chez elles, dans la
-nuit, et s'enferment dans leur chambre silencieuse, et se jettent à
-genoux dans des agonies de solitude!...
-
---Est-ce possible? dit Christophe, stupéfait. Quoi! vous souffrez,
-vous souffrez ainsi?
-
-Colette ne répondit pas; mais des larmes lui vinrent aux yeux. Elle
-essaya de sourire, et tendit la main à Christophe: il la saisit, ému.
-
---Pauvre petite! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi ne faites-vous
-rien pour sortir de cette vie?
-
---Que voulez-vous que nous fassions? Il n'y a rien à faire. Vous,
-hommes, vous pouvez vous libérer, faire ce que vous voulez. Mais nous,
-nous sommes enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et des
-plaisirs mondains: nous ne pouvons en sortir.
-
---Qui vous empêche de vous affranchir comme nous, de prendre une tâche
-qui vous plaise et vous assure, comme à nous, l'indépendance?
-
---Comme à vous? Pauvre monsieur Krafft! Elle ne vous l'assure
-pas trop!... Enfin! Elle vous plaît, du moins. Mais nous, pour
-quelle tâche sommes-nous faites? Il n'y en a pas une qui nous
-intéresse.--Oui, je sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant,
-nous feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne nous
-regardent pas; nous voudrions tant nous intéresser à quelque chose! Je
-fais comme les autres. Je m'occupe de patronages, de comités de
-bienfaisance. Je suis des cours de la Sorbonne, des conférences de
-Bergson et de Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées
-classiques, et je prends des notes, des notes... je ne sais pas ce que
-j'écris!... et je tâche de me persuader que cela me passionne, ou du
-moins que c'est utile. Ah! comme je sais bien le contraire, comme tout
-cela m'est égal, et comme je m'ennuie!... Ne recommencez pas à me
-mépriser, parce que je vous dis franchement ce que tout le monde pense.
-Je ne suis pas plus bécasse qu'une autre. Mais qu'est-ce que la
-philosophie, et l'histoire, et la science peuvent bien me faire? Quant
-à l'art,--vous voyez--je tapote, je barbouille, je fais des petites
-saletés d'aquarelles;--mais est-ce que cela remplit une vie? Il n'y a
-qu'un but à la nôtre: c'est le mariage. Mais croyez-vous que c'est gai
-de se marier avec l'un ou l'autre de ces individus, que je connais aussi
-bien que vous? Je les vois comme ils sont. Je n'ai pas la chance d'être
-comme vos Gretchen allemandes, qui savent toujours se faire illusion...
-Est-ce que ce n'est pas terrible? Regarder autour de soi, voir celles
-qui se sont mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser
-qu'il faudra faire comme elles, se déformer de corps et d'esprit,
-devenir banales comme elles!... Il faut du stoïcisme, je vous assure,
-pour accepter une telle vie et ses devoirs. Toutes les femmes n'en sont
-pas capables... Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s'en
-va; et pourtant, il y avait de jolies choses, de bonnes choses en
-nous,--qui ne serviront à rien, qui meurent tous les jours, qu'il
-faudra se résigner à donner à des sots, à des êtres qu'on méprise,
-et qui vous mépriseront!... Et personne ne vous comprend! On dirait que
-nous sommes une énigme pour les gens. Passe encore pour les hommes, qui
-nous trouvent insipides et baroques! Mais les femmes devraient nous
-comprendre! Elles ont été comme nous; elles n'auraient qu'à se
-souvenir... Point. Aucun secours de leur part. Même nos mères nous
-ignorent, et ne cherchent pas vraiment à nous connaître. Elles ne
-cherchent qu'à nous marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi
-comme tu voudras! La société nous laisse dans un abandon absolu.
-
---Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut que chacun, à son
-tour, refasse l'expérience de la vie. Si vous êtes brave, tout ira
-bien. Cherchez en dehors de votre monde. Il doit pourtant y avoir encore
-quelques honnêtes hommes en France.
-
---Il y en a. J'en connais. Mais ils sont si ennuyeux!... Et puis, je
-vous dirai: le monde où je vis me déplaît; mais je ne crois pas que
-je pourrais vivre en dehors, maintenant. J'en ai pris l'habitude. J'ai
-besoin d'un certain bien-être, de certains raffinements de luxe et de
-société, que l'argent ne suffit pas sans doute à donner, mais pour
-lesquels il est indispensable. Ce n'est pas brillant, je le sais. Mais
-je me connais, je suis faible... Je vous en prie, ne vous éloignez pas
-de moi, parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi avec
-bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec vous! Je sens que vous
-êtes fort, que vous êtes sain: j'ai toute confiance en vous. Soyez un
-peu mon ami, voulez-vous?
-
---Je veux bien, dit Christophe. Mais qu'est-ce que je pourrai faire?
-
---M'écouter, me conseiller, me donner du courage. Je suis dans un tel
-désarroi, souvent! Alors, je ne sais plus que faire. Je me dis: «À
-quoi bon lutter? À quoi bon me tourmenter? Ceci ou cela, qu'importe?
-N'importe qui! N'importe quoi!» C'est un état affreux. Je ne voudrais
-pas y tomber. Aidez-moi! Aidez-moi!...
-
-Elle avait l'air accablée, vieillie de dix ans; elle regardait
-Christophe avec de bons yeux soumis et suppliants. Il promit tout ce
-qu'elle voulut. Alors elle se ranima, sourit, redevint gaie.
-
-Et, le soir, elle riait et flirtait, comme à l'ordinaire.
-
-
-
-
-À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des entretiens intimes.
-Ils étaient seuls ensemble: elle lui confiait ce qu'elle voulait; il se
-donnait beaucoup de mal pour la comprendre et pour la conseiller; elle
-écoutait les conseils, au besoin les remontrances, gravement,
-attentivement, comme une fillette bien sage: cela la distrayait,
-l'intéressait, la soutenait même; elle le remerciait d'une œillade
-émue et coquette.--Mais à sa vie, rien n'était changé: il n'y avait
-qu'une distraction de plus.
-
-Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se levait
-excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des insomnies; elle ne
-s'endormait guère qu'à l'aube. De tout le jour, elle ne faisait rien.
-Elle ressassait indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d'idée, un
-souvenir de conversation, une phrase musicale, l'image d'une figure qui
-lui avait plu. Elle n'était tout à fait éveillée qu'à partir de
-quatre ou cinq heures du soir. Jusque-là, elle avait les paupières
-lourdes, le visage gonflé, l'air boudeur, endormi. Elle se ranimait,
-quand venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle, et comme elle
-curieuses des potins de Paris. Elles discutaient ensemble à perte de
-vue sur l'amour. La psychologie amoureuse: c'était l'éternel sujet,
-avec la toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait aussi
-son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient besoin de passer
-deux ou trois heures par jour au milieu des jupes, et qui eussent pu en
-porter: car ils avaient des âmes et des conversations de filles.
-Christophe avait son heure: l'heure du confesseur. Colette,
-instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était comme la
-jeune Française, dont parle Bodley, qui, au confessionnal,
-«développait un thème tranquillement préparé, modèle d'ordonnance
-lumineuse et de clarté, où tout ce qui devait être dit était rangé
-en bon ordre, et classé en catégories distinctes».--Après quoi, elle
-s'amusait déplus belle. À mesure que la journée s'avançait, elle
-redevenait plus jeune. Le soir, on allait au théâtre; et c'était
-l'éternel plaisir de reconnaître dans la salle les mêmes éternelles
-figures;--le plaisir, non de la pièce qu'on jouait, mais des acteurs
-qu'on connaissait, et dont on relevait, une fois de plus, les travers
-bien connus. On échangeait avec ceux qui venaient vous voir dans votre
-loge des méchancetés sur ceux qui étaient dans les autres loges, ou
-bien sur les actrices. On trouvait que l'ingénue avait un filet de voix
-«comme une mayonnaise tournée», ou que la grande comédienne était
-habillée «comme un abat-jour».--Ou bien, on allait en soirée; et
-là, le plaisir était de se montrer, si l'on était jolie:--(cela
-dépendait des jours: rien de plus capricieux qu'une joliesse de
-Paris);--on renouvelait sa provision de critiques sur les gens, leurs
-toilettes et leurs défauts physiques. De conversation, il n'y en avait
-point.--On rentrait tard. On avait peine à se coucher: (c'était
-l'heure où l'on était le plus éveillée). On trôlait autour de sa
-table. On feuilletait un livre. On riait toute seule, au souvenir d'une
-parole ou d'un geste. On s'ennuyait. On était très malheureuse. On ne
-pouvait s'endormir. Et la nuit, brusquement, on avait des crises de
-désespoir.
-
-Christophe, qui ne voyait Colette que quelques heures, de temps en
-temps, et ne pouvait assister qu'à quelques-unes de ses
-transformations, avait déjà bien de la peine à s'y reconnaître. Il
-se demandait à quel moment elle était sincère,--ou si elle était
-sincère toujours,--ou si elle n'était sincère jamais. Colette
-elle-même n'aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart des
-jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint, dans la nuit.
-Elle ne savait pas ce qu'elle était, parce qu'elle ne savait pas ce
-qu'elle voulait, et parce qu'elle ne pouvait pas le savoir, avant de
-l'avoir essayé. Alors elle l'essayait, à sa façon, avec le plus de
-liberté et le moins de risques possible, entachant de se calquer sur
-ceux qui l'entouraient, de prendre leur mesure morale. Elle ne se
-pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout ménager, afin de profiter
-de tout.
-
-Mais avec un ami comme Christophe, ce n'était pas commode. Il admettait
-qu'on lui préférât des êtres qu'il n'estimait pas, ou même qu'il
-méprisait; mais il n'admettait pas qu'on l'égalât à eux. Chacun son
-goût; mais au moins, fallait-il en avoir un.
-
-Il était d'autant moins disposé à la patience que Colette semblait
-prendre plaisir à collectionner autour d'elle tous les petits jeunes
-gens, qui pouvaient le plus exaspérer Christophe: d'écœurants petits
-snobs, riches pour la plupart, en tout cas oisifs, ou lotis de quelque
-sinécure dans quelque ministère,--ce qui est tout comme. Tous
-écrivaient--prétendaient écrire. C'était une névrose, sous la
-Troisième République. C'était surtout une forme de paresse
-vaniteuse,--le travail intellectuel étant de tous le plus difficile à
-contrôler, et celui qui prête le plus au _bluff._ Ils ne disaient de
-leurs grands labeurs que quelques mots discrets, mais respectueux. Ils
-semblaient pénétrés de l'importance de leur tâche, accablés sous le
-fardeau. Dans les premiers temps, Christophe éprouvait une gêne à
-ignorer absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité, il
-tâcha de s'informer; il désirait surtout savoir ce qu'avait écrit
-l'un d'eux, dont leurs discours faisaient un maître du théâtre. Il
-fut surpris d'apprendre que ce grand dramaturge avait produit un seul
-acte, lequel était extrait d'un roman, qui lui-même était fait d'une
-suite de nouvelles, ou plutôt de notations qu'il avait publiées dans
-une de leurs Revues, au cours des dix dernières années. Les autres
-n'avaient pas un bagage plus lourd: quelques actes, quelques nouvelles,
-quelques vers. Certains étaient célèbres pour un article. D'autres
-pour un livre, «qu'ils devaient faire». Ils professaient du dédain
-pour les œuvres de longue haleine. Ils semblaient attacher une
-importance extrême à l'agencement des mots dans la phrase. Cependant,
-le mot de «pensée» revenait fréquemment dans leurs propos; mais il
-ne paraissait pas avoir le même sens que dans le langage courant: ils
-l'appliquaient à des détails de style. Toutefois, il y avait aussi
-parmi eux de grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu'ils
-écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en _italiques_, pour
-qu'on ne s'y trompât point.
-
-Tous avaient le culte du moi: le seul culte qu'ils eussent. Ils
-cherchaient à le faire partager aux autres. Le malheur était que les
-autres étaient déjà pourvus. Ils avaient la préoccupation constante
-d'un public dans leur façon de parler, marcher, fumer, lire un journal,
-porter la tête et les yeux, se saluer entre eux. Le cabotinage est
-naturel aux jeunes gens, et d'autant plus qu'ils sont plus
-insignifiants, c'est-à-dire moins occupés. C'est surtout pour la femme
-qu'ils se mettent en frais: car ils la convoitent, et désirent--encore
-plus--être convoités par elle. Mais même pour le premier venu, ils
-font la roue: pour un passant qu'ils croisent, et dont ils ne peuvent
-attendre qu'un regard ébahi. Christophe rencontrait souvent de ces
-petits paonneaux: rapins, virtuoses, jeunes cabots, qui se font la tête
-d'un portrait connu: Van Dyck, Rembrandt, Velasquez, Beethoven, ou d'un
-rôle à jouer: le bon peintre, le bon musicien, le bon ouvrier, le
-profond penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube, l'homme de la
-nature... Ils jetaient un regard de côté, en passant, pour voir si on
-les remarquait. Christophe les voyait venir, et, quand ils étaient
-près de lui, malicieusement, il tournait, avec indifférence, les yeux
-d'un autre côté. Mais leur déconvenue ne durait guère: deux pas plus
-loin, ils piaffaient pour le prochain passant.--Ceux du salon de Colette
-étaient plus raffinés: c'était surtout leur esprit qu'ils grimaient:
-ils copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes n'étaient pas des
-originaux. Ou bien, ils mimaient une idée: la Force, la Joie, la
-Pitié, la Solidarité, le Socialisme, l'Anarchisme, la Foi, la
-Liberté: c'étaient des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire
-des plus chères pensées une affaire de littérature, et de ramener les
-plus héroïques élans de l'âme humaine au rôle de cravates à la
-mode.
-
-Où ils étaient tout à fait dans leur élément, c'était dans
-l'amour: il leur appartenait. La casuistique du plaisir n'avait point de
-secrets pour eux; dans leur virtuosité, ils inventaient des cas
-nouveaux, afin d'avoir l'honneur de les résoudre. Ç'a toujours été
-l'occupation de ceux qui n'en ont point d'autre: faute d'aimer, ils
-«font l'amour»; et surtout, ils l'expliquent. Les commentaires
-étaient plus abondants que le texte, qui, chez eux, était fort mince.
-La sociologie donnait du ragoût aux pensées les plus scabreuses: tout
-se couvrait alors du pavillon de la sociologie; quelque plaisir qu'on
-eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque chose, si l'on ne
-s'était persuadé qu'en les satisfaisant, on travaillait pour les temps
-nouveaux. Un genre de socialisme éminemment parisien: le socialisme
-érotique.
-
-Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette petite cour d'amour,
-était l'égalité des femmes et des hommes dans le mariage et de leurs
-droits à l'amour. Il y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes,
-protestants, un peu ridicules,--Scandinaves ou Suisses,--qui
-avaient réclamé l'égalité dans la vertu: les hommes arrivant au
-mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes parisiens demandaient
-une égalité d'une autre sorte, l'égalité dans la malpropreté: les femmes
-arrivant au mariage, souillées comme les hommes,--le droit aux amants.
-Paris avait fait une telle consommation de l'adultère, en imagination et
-en pratique, qu'il commençait à sembler insipide: on cherchait à lui
-substituer, dans le monde des lettres, une invention plus originale:
-la prostitution des jeunes filles,--j'entends la prostitution régulière,
-universelle, vertueuse, décente, familiale, et, par-dessus le marché,
-sociale.--Un livre, plein de talent, qui venait de paraître, faisait loi
-sur la question: il étudiait en quatre cents pages d'un pédantisme badin,
-«selon toutes les règles de la méthode Baconienne», le «meilleur
-aménagement du plaisir». Cours complet d'amour libre, où l'on parlait
-sans cesse d'élégance, de bienséance, de bon goût, de noblesse, de
-beauté, de vérité, de pudeur, de morale,--un Berquin pour les jeunes
-filles du monde qui voulaient mal tourner.--C'était, pour le moment,
-l'Évangile, dont la petite cour de Colette faisait ses délices, et
-qu'elle paraphrasait. Il va de soi qu'à la façon des disciples, ils
-laissaient de côté ce qu'il pouvait y avoir, sous ces paradoxes, de
-juste, de bien observé et même d'assez humain, pour n'en retenir que
-le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne manquaient
-jamais de cueillir les plus vénéneuses,--des aphorismes de ce genre:
-«que le goût de la volupté ne peut qu'aiguiser le goût du
-travail»;--«qu'il est monstrueux qu'une vierge devienne mère avant
-d'avoir joui»;--«que la possession d'un homme vierge était pour une
-femme la préparation naturelle à la maternité réfléchie»;--que
-c'était le rôle des mères «d'organiser la liberté des filles avec
-cet esprit de délicatesse et de décence qu'elles appliquent à
-protéger la liberté de leurs fils»;--et que le temps viendrait «où
-les jeunes filles rentreraient de chez leur amant avec autant de naturel
-qu'elles reviennent à présent du cours ou de prendre le thé chez une
-amie».
-
-Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes étaient fort
-raisonnables.
-
-Christophe avait l'horreur de ces propos. Il s'exagérait leur
-importance et le mal qu'ils pouvaient faire. Les Français ont trop
-d'esprit pour appliquer leur littérature. Ces Diderots au petit pied,
-cette menue monnaie du grand Denis, sont, dans la vie ordinaire, comme
-le génial Panurge de l'Encyclopédie, des bourgeois aussi honnêtes,
-voire aussi timorés que les autres. C'est justement parce qu'ils sont
-si timides dans l'action qu'ils s'amusent à pousser l'action (en
-pensée), jusqu'aux limites du possible. C'est un jeu où l'on ne risque
-rien.
-
-Mais Christophe n'était pas un dilettante français.
-
-
-
-
-Entre tous les jeunes gens qui entouraient Colette, il y en avait un
-qu'elle semblait préférer. Naturellement, de tous il était celui qui
-était le plus insupportable à Christophe.
-
-Un de ces fils de bourgeois enrichis, qui font de la littérature
-aristocratique, et jouent les patriciens de la Troisième République.
-Il se nommait Lucien Lévy-Cœur. Il avait les yeux écartés, au regard
-vif, le nez busqué, les lèvres fortes, la barbe blonde taillée en
-pointe, à la Van Dyck, un commencement de calvitie précoce, qui ne lui
-allait point mal, la parole câline, des manières élégantes, des
-mains fines et molles, qui fondaient dans la main. Il affectait toujours
-une très grande politesse, une courtoisie raffinée, même avec ceux
-qu'il n'aimait point, et qu'il cherchait à jeter par-dessus bord.
-
-Christophe l'avait rencontré déjà, au premier dîner d'hommes de
-lettres, où Sylvain Kohn l'avait introduit; et bien qu'ils ne se
-fussent point parlé, il lui avait suffi d'entendre le son de sa voix
-pour éprouver à son égard une aversion, qu'il ne s'expliquait pas, et
-dont il ne devait comprendre que plus tard les profondes raisons. Il y a
-des coups de foudre de l'amour. Il y en a aussi de la haine,--ou,--(pour
-ne point choquer les âmes douces, qui ont peur de ce mot, comme de
-toutes les passions),--c'est l'instinct de l'être sain, qui sent
-l'ennemi et se défend.
-
-En face de Christophe, il représentait l'esprit d'ironie et de
-décomposition, qui s'attaquait doucement, poliment, sourdement, à tout
-ce qu'il y avait de grand dans l'ancienne société qui mourait: à la
-famille, au mariage, à la religion, à la patrie; en art, à tout ce
-qu'il y avait de viril, de pur, de sain, de populaire; à toute foi dans
-les idées, dans les sentiments, dans les grands hommes, dans l'homme.
-Au fond de toute cette pensée, il n'y avait qu'un plaisir mécanique
-d'analyse, d'analyse à outrance, un besoin animal de ronger la
-pensée, un instinct de ver. Et à côté de cet idéal de rongeur
-intellectuel, une sensualité de fille, mais de fille bas-bleu:
-car chez lui, tout était ou devenait littéraire. Tout lui était matière à
-littérature: ses bonnes fortunes, ses vices et ceux de ses amis. Il
-avait écrit des romans et des pièces où il narrait avec beaucoup de
-talent la vie privée de ses parents, leurs aventures intimes, celles de
-ses amis, les siennes, ses liaisons, une entre autres qu'il avait eue
-avec la femme de son meilleur ami: les portraits étaient faits avec un
-grand art; chacun en louait l'exactitude: le public, la femme, et l'ami.
-Il ne pouvait obtenir les confidences ou les faveurs d'une femme, sans
-le dire dans un livre.--Il eût semblé naturel que ses indiscrétions
-le missent en froid avec ses «associées». Mais il n'en était rien:
-elles en étaient à peine un peu gênées; elles protestaient, pour la
-forme: au fond, elles étaient ravies qu'on les montrât aux passants,
-toutes nues; pourvu qu'on leur laissât un masque sur la figure, leur
-pudeur était en repos. De son côté, il n'apportait à ces commérages
-aucun esprit de vengeance, ni peut-être même de scandale. Il n'était
-pas plus mauvais fils, ni plus mauvais amant que la moyenne des gens.
-Dans les mêmes chapitres où il dévoilait effrontément son père, sa
-mère et sa maîtresse, il avait des pages où il parlait d'eux avec une
-tendresse et un charme poétiques. En réalité, il était extrêmement
-familial; mais de ces gens qui n'ont pas besoin de respecter ce qu'ils
-aiment: bien au contraire; ils aiment mieux ce qu'ils peuvent un peu
-mépriser; l'objet de leur affection leur en paraît plus près d'eux,
-plus humain. Ils sont les gens du monde les moins capables de comprendre
-l'héroïsme et surtout la pureté. Ils ne sont pas loin de les
-considérer comme un mensonge ou une faiblesse d'esprit. Il va de soi
-d'ailleurs qu'ils ont la conviction de comprendre mieux que quiconque
-les héros de l'art, et qu'ils les jugent avec une familiarité
-protectrice.
-
-Il s'entendait admirablement avec les ingénues perverties de la
-société bourgeoise, riche et fainéante. Il était une compagne pour
-elles, une sorte de servante dépravée, plus libre et plus avertie, qui
-les instruisait, et qu'elles enviaient. Elles ne se gênaient pas avec
-lui; et, la lampe de Psyché à la main, elles étudiaient curieusement
-l'androgyne nu, qui les laissait faire.
-
-Christophe ne pouvait comprendre comment une jeune fille, comme Colette,
-qui semblait avoir une nature délicate et le désir touchant
-d'échapper à l'usure dégradante de la vie, pouvait se complaire dans
-cette société... Christophe n'était point psychologue. Lucien
-Lévy-Cœur l'était cent fois plus que lui. Christophe était le
-confident de Colette; mais Colette était la confidente de Lucien
-Lévy-Cœur. Grande supériorité pour celui-ci. Il est doux à une
-femme de croire qu'elle a affaire à un homme plus faible qu'elle. Elle
-trouve à satisfaire, en même temps qu'à ce qu'il y a de moins bon en
-elle, à ce qu'il y a de meilleur: son instinct maternel. Lucien
-Lévy-Cœur le savait bien: un des moyens les plus sûrs pour toucher le
-cœur des femmes est d'éveiller cette corde mystérieuse. Puis, Colette
-se sentait faible, passablement lâche, avec des instincts dont elle
-n'était pas très fière, mais qu'elle se fût bien gardée de
-repousser. Il lui plaisait de se laisser persuader, par les confessions
-audacieusement calculées de son ami, que les autres étaient de même,
-et qu'il fallait prendre la nature humaine comme elle était. Elle se
-donnait alors la satisfaction de ne pas combattre des penchants qui lui
-étaient agréables, et le luxe de se dire qu'elle avait raison ainsi,
-que la sagesse était de ne pas se révolter et d'être indulgent pour
-ce qu'on ne pouvait--«hélas!»--empêcher. C'était là une sagesse
-dont la pratique n'avait rien de pénible.
-
-Pour qui sait regarder la vie avec sérénité, il y a une forte saveur
-dans le contraste perpétuel qui existe, au sein de la société, entre
-l'extrême raffinement de la civilisation apparente et l'animalité
-profonde. Tout salon, qui n'est point rempli de fossiles et d'âmes
-pétrifiées, présente, comme deux couches de terrains, deux couches de
-conversations superposées: l'une,--que tout le monde entend,--entre les
-intelligences; l'autre,--dont peu de gens ont conscience, et qui est
-pourtant la plus forte,--entre les instincts, entre les bêtes. Ces deux
-conversations sont souvent contradictoires. Tandis que les esprits
-échangent des monnaies de convention, les corps disent: Désir,
-Aversion, ou, plus souvent: Curiosité, Ennui, Dégoût. La bête,
-encore que domptée par des siècles de civilisation, et aussi abrutie
-que les misérables lions dans la cage, rêve toujours à sa pâture.
-
-Mais Christophe n'était pas encore arrivé à ce désintéressement de
-l'esprit, que seul apporte l'âge et la mort des passions. Il avait pris
-très au sérieux son rôle de conseiller de Colette. Elle lui avait
-demandé son aide; et il la voyait s'exposer de gaieté de cœur au
-danger. Aussi ne cachait-il plus son hostilité a Lucien Lévy-Cœur.
-Celui-ci s'était tenu d'abord, vis-à-vis de Christophe, dans
-l'attitude d'une politesse irréprochable et ironique. Lui aussi
-flairait l'ennemi; mais il ne le jugeait pas redoutable: il le
-ridiculisait, sans en avoir l'air. Il n'eût demandé qu'à être
-admiré de Christophe pour rester en bons termes avec lui: mais c'était
-ce qu'il ne pourrait obtenir jamais; et il le sentait bien, car
-Christophe n'avait pas l'art de feindre. Alors, Lucien Lévy-Cœur
-était passé insensiblement d'une opposition tout abstraite de pensées
-à une petite guerre personnelle, soigneusement voilée, dont Colette
-devait être le prix.
-
-Entre ses deux amis elle tenait la balance égale. Elle goûtait la
-supériorité morale et le talent de Christophe; mais elle goûtait
-aussi l'immoralité amusante et l'esprit de Lucien Lévy-Cœur; et, au
-fond, elle y trouvait plus de plaisir. Christophe ne lui ménageait pas
-les remontrances: elle les écoutait avec une humilité touchante, qui
-le désarmait. Elle était assez bonne, mais sans franchise, par
-faiblesse, par bonté même. Elle jouait à demi la comédie; elle
-feignait de penser comme Christophe. Elle savait bien le prix d'un ami
-comme lui; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice à une amitié;
-elle ne voulait faire aucun sacrifice à rien, ni à personne; elle
-voulait ce qui lui était le plus commode et le plus agréable. Elle
-cachait donc à Christophe qu'elle recevait toujours Lucien Lévy-Cœur;
-elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes femmes du monde,
-expertes dès l'enfance en cet exercice nécessaire à qui doit
-posséder l'art de garder tous ses amis et de les contenter tous. Elle
-se donnait comme excuse que c'était pour ne pas faire de peine à
-Christophe; mais en réalité, c'était parce qu'elle savait qu'il avait
-raison; et elle n'en voulait pas moins faire ce qui lui plaisait à
-elle, sans pourtant se brouiller avec lui. Christophe avait parfois le
-soupçon de ces ruses; il grondait alors, il faisait la grosse voix.
-Elle, continuait de jouer la petite fille contrite, affectueuse, un peu
-triste; elle lui faisait les yeux doux,--_feminæ ultima ratio._--Cela
-l'attristait vraiment de sentir qu'elle pouvait perdre l'amitié de
-Christophe; elle se faisait séduisante et sérieuse; et elle
-réussissait à désarmer pour quelque temps Christophe. Mais tôt ou
-tard, il fallait bien en finir par un éclat. Dans l'irritation de
-Christophe, il entrait, à son insu, un petit peu de jalousie. Et dans
-les ruses enjôleuses de Colette, il entrait aussi un peu, un petit peu
-d'amour. La rupture n'en devait être que plus vive.
-
-Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant délit de
-mensonge, il lui mit marché en main: choisir entre Lucien Lévy-Cœur
-et lui. Elle essaya d'éluder la question; et, finalement, elle
-revendiqua son droit d'avoir tous les amis qu'il lui plaisait. Elle
-avait parfaitement raison; et Christophe se rendit compte qu'il était
-ridicule; mais il savait aussi que ce n'était pas par égoïsme qu'il
-se montrait exigeant: il s'était pris pour Colette d'une sincère
-affection; il voulait la sauver, fut-ce en violentant sa volonté. Il
-insista donc, maladroitement. Elle refusa de répondre. Il lui dit:
-
---Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus amis?
-
-Elle dit:
-
---Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de peine, si vous
-ne l'étiez plus.
-
---Mais vous ne feriez pas à notre amitié le moindre sacrifice?
-
---Sacrifice! Quel mot absurde! dit-elle. Pourquoi faudrait-il toujours
-sacrifier une chose à une autre? Ce sont des bêtes d'idées
-chrétiennes. Au fond, vous êtes un vieux clérical sans le savoir.
-
---Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c'est tout un ou tout autre.
-Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de milieu, même pour
-l'épaisseur d'un cheveu.
-
---Oui, je sais, dit-elle. C'est pour cela que je vous aime. Je vous
-aime bien, je vous assure; mais...
-
---Mais vous aimez bien aussi l'autre?
-
-Elle rit, et dit, en lui faisant ses yeux les plus câlins et sa voix
-la plus douce:
-
---Restez!
-
-Il était sur le point de céder encore. Mais Lucien Lévy-Cœur entra;
-et les mêmes yeux câlins et la même voix douce servirent à le
-recevoir. Christophe regarda, en silence, Colette faire ses petites
-comédies; puis il s'en alla, décidé à rompre. Il avait le cœur
-chagrin. C'était si bête de s'attacher toujours, de se laisser prendre
-au piège!
-
-En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses livres, il ouvrit
-par désœuvrement sa Bible, et lut:
-
-
-... _Le Seigneur a dit: Parce que les filles de Sion vont en raidissant
-le cou, en remuant les yeux, en marchant à petits pas affectés, en
-faisant résonner les anneaux de leurs pieds_,
-
-_Le Seigneur rendra chauve le sommet de la tête des filles de Sion,
-le Seigneur en découvrira la nudité_...
-
-
-Il éclata de rire, en songeant aux manèges de Colette; et il se
-coucha, de bonne humeur. Puis il pensa qu'il fallait qu'il fût bien
-atteint, lui aussi, par la corruption de Paris, pour que la Bible fût
-devenue pour lui d'une lecture comique. Mais il n'en continua pas moins,
-dans son lit, à se répéter la sentence du grand Justicier farceur; et
-il cherchait à en imaginer l'effet sur la tête de sa jeune amie. Il
-s'endormit, en riant comme un enfant. Il ne songeait déjà plus à son
-nouveau chagrin. Un de plus, un de moins... Il en prenait l'habitude.
-
-
-
-
-Il ne cessa point de donner des leçons de piano à Colette; mais il
-évita désormais les occasions qu'elle lui offrait de continuer leurs
-entretiens amicaux. Elle eut beau s'attrister, se piquer, jouer de ses
-petites roueries: il s'obstina; ils se boudèrent; d'elle-même, elle
-finit par trouver des prétextes pour espacer les leçons; et il en
-trouva pour esquiver les invitations aux soirées des Stevens.
-
-Il en avait assez de la société parisienne; il ne pouvait plus
-souffrir ce vide, cette oisiveté, cette impuissance morale, cette
-neurasthénie, cette hypercritique, sans raison et sans but, qui se
-dévore elle-même. Il se demandait comment un peuple pouvait vivre dans
-cette atmosphère stagnante d'art pour l'art et de plaisir pour le
-plaisir. Cependant, ce peuple vivait, il avait été grand, il faisait
-encore assez bonne figure dans le monde; pour qui le voyait de loin, il
-faisait illusion. Où pouvait-il puiser ses raisons de vivre? Il ne
-croyait à rien, à rien qu'au plaisir...
-
-Comme Christophe en était là de ses réflexions, il se heurta dans la
-rue à une foule hurlante de jeunes gens et de femmes, qui traînaient
-une voiture, où un vieux prêtre était assis, bénissant à droite et
-à gauche. Un peu plus loin, il vit des soldats français, qui
-enfonçaient à coups de hache les portes d'une église, et que des
-messieurs décorés accueillaient à coups de chaises. Il s'aperçut que
-les Français croyaient pourtant à quelque chose,--encore qu'il ne
-comprît pas à quoi. On lui expliqua que c'était l'État qui se
-séparait de l'Église, après un siècle de vie commune, et que, comme
-elle ne voulait pas partir de bon gré, fort de son droit et de sa
-force, il la mettait à la porte. Christophe ne trouva point le
-procédé galant; mais il était si excédé du dilettantisme anarchique
-des artistes parisiens qu'il eut plaisir à rencontrer des gens qui
-étaient prêts à se faire casser la tête pour une cause, si inepte
-qu'elle fût.
-
-Il ne tarda pas à reconnaître qu'il y avait beaucoup de ces gens en
-France. Les journaux politiques se livraient des combats, comme les
-héros d'Homère; ils publiaient journellement des appels à la guerre
-civile. Il est vrai que cela se passait en paroles, et que l'on en
-venait rarement aux coups. Cependant, il ne manquait pas de naïfs pour
-mettre en action la morale que les autres écrivaient. On assistait
-alors à de curieux spectacles: des départements qui prétendaient se
-séparer de la France, des régiments qui désertaient, des préfectures
-brûlées, des percepteurs à cheval, à la tête de compagnies de
-gendarmes, des paysans armés de faux, faisant bouillir des chaudières
-pour défendre les églises, que des libres penseurs défonçaient, au
-nom de la liberté, des Rédempteurs populaires, qui montaient dans les
-arbres pour parler aux provinces du Vin, soulevées contre les provinces
-de l'Alcool. Par-ci, par-là, ces millions d'hommes qui se montraient le
-poing, tout rouges d'avoir crié, finissaient tout de bon par se cogner.
-La République flattait le peuple; et puis, elle le faisait sabrer. Le
-peuple, de son côté, cassait la tête à quelques enfants du
-peuple,--officiers et soldats.--Ainsi, chacun prouvait aux autres
-l'excellence de sa cause et de ses poings. Quand on regardait cela de
-loin, au travers des journaux, on se croyait revenu de plusieurs
-siècles en arrière. Christophe découvrait que la France,--cette
-France sceptique,--était un peuple fanatique. Mais il lui était
-impossible de savoir en quel sens. Pour ou contre la religion? Pour ou
-contre la raison? Pour ou contre la patrie?--Ils l'étaient dans tous
-les sens. Ils avaient l'air de l'être, pour le plaisir de l'être.
-
-
-
-
-Il fut amené à en causer, un soir, avec un député socialiste, qu'il
-rencontrait parfois dans le salon des Stevens. Bien qu'il lui eût
-déjà parlé, il ne se doutait point de la qualité de son
-interlocuteur: jusque-là, ils ne s'étaient entretenus que de musique.
-Il fut très étonné d'apprendre que cet homme du monde était un chef
-de parti violent.
-
-Achille Roussin était un bel homme, à la barbe blonde, au parler
-grasseyant, le teint fleuri, les manières cordiales, une certaine
-élégance avec un fond de vulgarité, des gestes de rustre, qui lui
-échappaient de temps en temps:--une façon de se faire les ongles en
-société, une habitude toute populaire de ne pouvoir parler à
-quelqu'un sans happer son habit, l'empoigner, lui palper les bras;--il
-était gros mangeur, gros buveur, viveur, rieur, les appétits d'un
-homme du peuple, qui se rue à la conquête du pouvoir; souple, habile
-à changer de façons, suivant le milieu et l'interlocuteur, exubérant
-d'une façon raisonnée, sachant écouter, s'assimilant sur-le-champ
-tout ce qu'il entendait; sympathique d'ailleurs, intelligent,
-s'intéressant à tout, par goût naturel, par goût acquis, et par
-vanité; honnête, dans la mesure où son intérêt ne lui commandait
-pas le contraire, et où il eût été dangereux de ne pas l'être.
-
-Il avait une assez jolie femme, grande, bien faite, solidement
-charpentée, la taille élégante, un peu étriquée dans de luxueuses
-toilettes, qui accusaient avec exagération les robustes rondeurs de son
-anatomie; le visage encadré de cheveux noirs frisottants, les yeux
-grands, noirs et épais; le menton un peu en galoche; la figure grosse,
-d'aspect assez mignon toutefois, mais gâté par les petites grimaces
-des yeux myopes, clignotants, et de la bouche en cul-de-poule. Elle
-avait une démarche factice, saccadée, comme certains oiseaux, et une
-façon de parler minaudière, mais beaucoup de bonne grâce et
-d'amabilité. Elle était de riche famille bourgeoise et commerçante,
-d'esprit libre et d'espèce vertueuse, attachée aux devoirs
-innombrables du monde, comme à une religion, sans parler de ceux
-qu'elle s'imposait, de ses devoirs artistiques et sociaux: avoir un
-salon, répandre l'art dans les Universités Populaires, s'occuper
-d'œuvres philanthropiques ou de psychologie de l'enfance,--sans chaleur
-de cœur, sans intérêt profond,--par bonté naturelle, snobisme, et
-pédantisme innocent de jeune femme instruite, qui semble réciter
-perpétuellement une leçon, et qui met son amour-propre à ce qu'elle
-soit bien sue. Elle avait besoin de s'occuper, mais elle n'avait pas
-besoin de s'intéresser à ce dont elle s'occupait. Telle, l'activité
-fébrile de ces femmes, qui ont toujours un tricot entre les doigts, et
-qui remuent sans trêve les aiguilles, comme si le salut du monde était
-attaché à ce travail, dont elles n'ont même pas l'emploi. Et puis, il
-y avait chez elle,--comme chez les «tricoteuses»,--la petite vanité
-de l'honnête femme, qui fait, par son exemple, la leçon aux autres
-femmes.
-
-Le député avait pour elle un mépris affectueux. Il l'avait fort bien
-choisie, pour son plaisir et pour sa tranquillité. Elle était belle,
-il en jouissait, il ne lui demandait rien de plus; et elle ne lui
-demandait rien de plus. Il l'aimait, et la trompait. Elle s'en
-accommodait, pourvu qu'elle eût sa part. Peut-être même y
-trouvait-elle un certain plaisir. Elle était calme et sensuelle. Une
-mentalité de femme de harem.
-
-Ils avaient deux jolis enfants de quatre à cinq ans, dont elle
-s'occupait, en bonne mère de famille, avec la même application aimable
-et froide qu'elle apportait à suivre la politique de son mari et les
-dernières manifestations de la mode et de l'art. Et cela faisait, dans
-ce milieu, le plus singulier mélange de théories avancées, d'art
-ultra-décadent, d'agitation mondaine, et de sentiment bourgeois.
-
-Ils invitèrent Christophe à venir les voir. Madame Roussin était
-bonne musicienne, jouait du piano d'une façon charmante; elle avait un
-toucher délicat et ferme; avec sa petite tête, qui regardait fixement
-les touches, et ses mains perchées dessus, qui sautillaient, elle avait
-l'air d'une poule qui donne des coups de bec. Bien douée, et plus
-instruite en musique que la plupart des Françaises, elle était
-d'ailleurs indifférente comme une carpe au sens profond de la musique:
-c'était pour elle une suite de notes, de rythmes et de nuances, qu'elle
-écoutait ou récitait avec exactitude; elle n'y cherchait point d'âme,
-n'en ayant pas besoin pour elle-même. Cette aimable femme,
-intelligente, simple, toujours disposée à rendre service, dispensa à
-Christophe la bonne grâce accueillante qu'elle avait pour tous.
-Christophe lui en savait peu de gré; il n'avait pas beaucoup de
-sympathie pour elle: il la trouvait inexistante. Peut-être ne lui
-pardonnait-il pas non plus, sans s'en rendre compte, la complaisance
-qu'elle mettait à accepter le partage avec les maîtresses de son mari,
-dont elle n'ignorait pas les aventures. La passivité était, de tous
-les vices, celui qu'il excusait le moins.
-
-Il se lia plus intimement avec Achille Roussin. Roussin aimait la
-musique, comme les autres arts, d'une façon grossière, mais sincère.
-Quand il aimait une symphonie, il avait l'air de coucher avec. Il avait
-une culture superficielle, et il en tirait très bon parti; sa femme ne
-lui avait pas été inutile en cela. Il s'intéressa à Christophe,
-parce qu'il voyait en lui un plébéien vigoureux, comme il était
-lui-même. Il était d'ailleurs curieux d'observer de près un original
-de ce genre--(il était d'une curiosité inlassable pour observer les
-hommes)--et de connaître ses impressions sur Paris. La franchise et la
-rudesse des remarques de Christophe l'amusa. Il était assez sceptique
-pour en admettre l'exactitude. Que Christophe fût Allemand n'était pas
-pour le gêner: au contraire! Il se vantait d'être au-dessus des
-préjugés de patrie. Et, en somme, il était sincèrement «humain»--(sa
-principale qualité);--il sympathisait avec tout ce qui était homme.
-Mais cela ne l'empêchait point d'avoir la conviction bien assurée
-de la supériorité du Français--vieille race, vieille civilisation--sur
-l'Allemand, et de se gausser de l'Allemand.
-
-
-
-
-Christophe voyait chez Achille Roussin d'autres hommes politiques,
-ministres de la veille ou du lendemain. Avec chacun d'eux,
-individuellement, il aurait eu assez de plaisir à causer, si ces
-illustres personnages l'en avaient jugé digne. Au contraire de
-l'opinion généralement répandue, il trouvait leur société plus
-intéressante que celle des littérateurs qu'il connaissait. Ils avaient
-une intelligence plus vivante, plus ouverte aux passions et aux grands
-intérêts de l'humanité. Causeurs brillants, méridionaux pour la
-plupart, ils étaient étonnamment dilettantes; pris à part, ils
-l'étaient presque autant que les hommes de lettres. Bien entendu, ils
-étaient assez ignorants de l'art, surtout de l'art étranger; mais ils
-prétendaient tous plus ou moins s'y connaître; et souvent, ils
-l'aimaient vraiment. Il y avait des Conseils de ministres, qui
-ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L'un faisait des
-pièces de théâtre. L'autre raclait du violon et était wagnérien
-enragé. L'autre gâchait de la peinture. Et tous collectionnaient les
-tableaux impressionnistes, lisaient les livres décadents, mettaient une
-coquetterie à goûter un art ultra-aristocratique, qui était l'ennemi
-mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces ministres
-socialistes, ou radicaux-socialistes, ces apôtres des classes
-affamées, faire les connaisseurs en jouissances raffinées. Sans doute,
-c'était leur droit; mais cela ne lui semblait pas très loyal.
-
-Mais le plus curieux, c'était quand ces hommes, qui, pris en
-particulier, étaient sceptiques, sensualistes, nihilistes, anarchistes,
-touchaient à l'action: aussitôt, ils devenaient fanatiques. Les plus
-dilettantes, à peine arrivés au pouvoir, se muaient en petits despotes
-orientaux; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de ne rien
-laisser libre: ils avaient l'esprit sceptique et le tempérament
-tyrannique. La tentation était trop forte de pouvoir user du formidable
-mécanisme de centralisation administrative, qu'avait jadis construit le
-plus grand des despotes, et de n'en pas abuser. Il s'en suivait une
-sorte d'impérialisme républicain, sur lequel était venu se greffer,
-dans les dernières années, un catholicisme athée.
-
-Pendant un certain temps, les politiciens n'avaient prétendu qu'à la
-domination des corps,--je veux dire des fortunes;--ils laissaient les
-âmes à peu près tranquilles, les âmes n'étant pas monnayables. De
-leur côté, les âmes ne s'occupaient pas de politique; elle passait
-au-dessus ou au-dessous d'elles; la politique, en France, était
-considérée comme une branche, lucrative, mais suspecte, du commerce et
-de l'industrie; les intellectuels méprisaient les politiciens, les
-politiciens méprisaient les intellectuels.--Or, depuis peu un
-rapprochement s'était fait, puis bientôt une alliance, entre les
-politiciens et la pire classe des intellectuels. Un nouveau pouvoir
-était entré en scène, qui s'était arrogé le gouvernement absolu des
-pensées: c'étaient les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec
-l'autre pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de
-despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à détruire
-l'Église qu'à la remplacer; et, de fait, ils formaient une église de
-la Libre Pensée, qui avait ses catéchismes et ses cérémonies, ses
-baptêmes, ses premières communions, ses mariages, ses conciles
-régionaux, nationaux, voire même œcuméniques à Rome. Inénarrable
-bouffonnerie que ces milliers de pauvres bêtes, qui avaient besoin de
-se réunir en troupeaux, pour «penser librement»! il est vrai que leur
-liberté de pensée consistait à interdire celle des autres, au nom de
-la Raison: car ils croyaient à la Raison, comme les catholiques à la
-Sainte Vierge, sans se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas
-plus que la Vierge, n'est rien par elle-même, et que la source est
-ailleurs. Et, de même que l'Église catholique avait ses armées de
-moines et ses congrégations, qui sourdement cheminaient dans les veines
-de la nation, propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité
-rivale, l'église anti-catholique avait ses francs-maçons, dont la
-maison mère, le Grand-Orient, tenait registre fidèle de tous les
-rapports secrets que lui adressaient, chaque jour, de tous les points de
-France, ses pieux délateurs. L'État républicain encourageait sous
-main les espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces jésuites
-de la Raison, qui terrorisaient l'armée, l'Université, tous les corps
-de l'État; et il ne s'apercevait point qu'en semblant le servir, ils
-visaient peu à peu à se substituer à lui, et qu'il s'acheminait tout
-doucement à une théocratie athée, qui n'aurait rien à envier à
-celle des Jésuites du Paraguay.
-
-Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces calotins. Ils étaient
-plus fétichistes les uns que les autres. Pour le moment, ils exultaient
-d'avoir fait enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir
-détruit la religion, parce qu'ils détruisaient quelques morceaux de
-bois. D'autres accaparaient Jeanne d'Arc et sa bannière de la Vierge,
-qu'ils venaient d'arracher aux catholiques. Un des pères de l'église
-nouvelle, un général qui faisait la guerre aux Français de l'autre
-église, venait de prononcer un discours anti-clérical en l'honneur de
-Vercingétorix: il célébrait dans le Brenn gaulois, h qui la Libre
-Pensée avait élevé une statue, un enfant du peuple et le premier
-champion de la France contre Rome (l'église de). Un ministre de la
-marine, pour purifier la flotte et faire enrager les catholiques,
-donnait à un cuirassé le nom d'_Ernest Renan._ D'autres libres esprits
-s'attachaient à purifier l'art. Ils expurgeaient les classiques du
-XVIIe siècle, et ne permettaient pas que le nom de Dieu souillât les
-Fables de La Fontaine. Ils ne l'admettaient pas plus dans la musique
-ancienne; et Christophe entendit un vieux radical,--(«_Être radical
-dans sa vieillesse, dit Gœthe, c'est le comble de toute folie_»)--qui
-s'indignait qu'on osât donner dans un concert populaire les _lieder_
-religieux de Beethoven. Il exigeait qu'on changeât les paroles.
-
-D'autres, plus radicaux encore, voulaient qu'on supprimât purement et
-simplement toute musique religieuse, et les écoles où on l'apprenait.
-Vainement, un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie passait
-pour un Athénien, expliquait qu'il fallait pourtant apprendre la
-musique aux musiciens: car, disait-il: «quand vous envoyez un soldat à
-la caserne, vous lui apprenez progressivement à se servir de son fusil
-et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur: la tête fourmille
-d'idées; mais leur classement n'est pas encore opéré.» Effrayé de
-son courage, protestant à chaque phrase: «Je suis un vieux libre
-penseur... Je suis un vieux républicain...», il proclamait
-audacieusement que «peu lui importait de savoir si les compositions de
-Pergolèse étaient des opéras ou des messes; il s'agissait de savoir
-si c'étaient des œuvres de l'art humain».--Mais l'implacable logique
-de son interlocuteur répliquait au «vieux libre penseur», au «vieux
-républicain», qu'«il y avait deux musiques: celle qu'on chantait dans
-les églises, et celle qu'on chantait ailleurs». La première était
-ennemie de la Raison et de l'État; et la Raison d'État devait la
-supprimer.
-
-Ces imbéciles eussent été plus ridicules que dangereux, s'ils
-n'avaient eu derrière eux des hommes d'une réelle valeur, sur qui ils
-s'appuyaient, et qui étaient comme eux,--davantage peut-être,--fanatiques
-de la Raison. Tolstoy parle quelque part de ces «influences
-épidémiques», qui règnent en religion, en philosophie, en politique,
-en art et en science, de ces «influences insensées, dont les
-hommes ne voient la folie que lorsqu'ils en sont débarrassés,
-mais qui, tant qu'ils y sont soumis, leur paraissent si vraies
-qu'ils ne croient même pas nécessaire de les discuter». Ainsi, la
-passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les aberrations
-des modes littéraires.--La religion de la Raison était une de ces
-folies. Elle était commune aux plus sots et aux plus cultivés, aux
-«sous-vétérinaires» de la Chambre et à certains des esprits les
-plus intelligents de l'Université. Elle était plus dangereuse encore
-chez ceux-ci que chez ceux-là; car, chez ceux-là, elle s'accommodait
-d'un optimisme béat et stupide, qui en détendait l'énergie; au lieu
-que chez les autres, les ressorts en étaient bandés et le tranchant
-aiguisé par un pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion
-sur l'antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et qui n'en
-était que plus acharné à soutenir le combat de la Liberté abstraite,
-de la Justice abstraite, de la Vérité abstraite, contre la Nature
-mauvaise. Il y avait là un fond d'idéalisme calviniste, janséniste,
-jacobin, une vieille croyance en l'irrémédiable perversité de
-l'homme, que seul peut et doit briser l'orgueil implacable des Élus
-chez qui souffle la Raison,--l'Esprit de Dieu. C'était un type bien
-français, le Français intelligent, qui n'est pas «humain». Un
-caillou dur comme fer: rien n'y peut pénétrer; et il casse tout ce
-qu'il touche.
-
-Christophe fut atterré par les conversations qu'il eut chez Achille
-Roussin avec quelques-uns de ces fous raisonneurs. Ses idées sur la
-France en étaient bouleversées. Il croyait, d'après l'opinion
-courante, que les Français étaient un peuple pondéré, sociable,
-tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques d'idées
-abstraites, malades de logique, toujours prêts à sacrifier les autres
-à un de leurs syllogismes. Ils parlaient constamment de liberté, et
-personne n'était moins fait pour la comprendre et pour la supporter.
-Nulle part, des caractères plus froidement, plus atrocement
-despotiques, par passion intellectuelle, ou parce qu'ils voulaient
-toujours avoir raison.
-
-Ce n'était pas le fait d'un parti. Tous les partis étaient de même.
-Ils ne voulaient rien voir en deçà, au delà de leur formulaire
-politique ou religieux, de leur patrie, de leur province, de leur
-groupe, de leur étroit cerveau. Il y avait des antisémites, qui
-dépensaient toutes les forces de leur être en une haine enragée
-contre tous les privilégiés de la fortune: car ils haïssaient tons
-les Juifs, et ils appelaient Juifs tous ceux qu'ils haïssaient. Il y
-avait des nationalistes, qui haïssaient--(quand ils étaient très
-bons, ils se contentaient de mépriser)--toutes les autres nations, et,
-dans leur nation même, appelaient étrangers, ou renégats, ou
-traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme eux. Il y avait des
-antiprotestants, qui se persuadaient que tous les protestants étaient
-Anglais ou Allemands, et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il
-y avait les gens de l'Occident, qui ne voulaient rien admettre à l'Est
-de la ligne du Rhin; et les gens du Nord, qui ne voulaient rien admettre
-au Sud de la ligne de la Loire; et les gens du Midi, qui appelaient
-Barbares ceux qui étaient au Nord de la ligne de la Loire; et ceux qui
-se faisaient gloire d'être de race Germanique; et ceux qui se faisaient
-gloire d'être de race Gauloise; et, les plus fous de tous, les
-«Romains», qui s'enorgueillissaient de la défaite de leurs pères; et
-les Bretons, et les Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois; et
-ceux de Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin: chacun
-n'admettant que soi, se faisant de son soi un titre de noblesse, et ne
-tolérant pas qu'on pût être autrement. Rien à faire contre cette
-engeance: ils n'écoutent aucun raisonnement; ils sont faits pour
-brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.
-
-Christophe pensait qu'il était heureux qu'un tel peuple fût en
-République: car tous ces petits despotes s'annihilaient mutuellement.
-Mais si l'un d'eux avait été roi, il ne fût plus resté assez d'air
-pour aucun autre.
-
-
-
-
-Il ne savait pas que les peuples raisonneurs ont une vertu, qui les
-sauve:--l'inconséquence.
-
-Les politiciens français ne s'en faisaient pas faute. Leur despotisme
-se tempérait d'anarchisme; ils oscillaient sans cesse de l'un à
-l'autre pôle. S'ils s'appuyaient à gauche sur les fanatiques de la
-pensée, à droite ils s'appuyaient sur les anarchistes de la pensée.
-On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes dilettantes, de
-petits arrivistes, qui s'étaient bien gardés de prendre part au
-combat, avant qu'il fût gagné, mais qui suivaient à la trace l'armée
-de la Libre Pensée, et, après chacune de ses victoires, s'abattaient
-sur les dépouilles des vaincus. Ce n'était pas pour la raison que
-travaillaient les champions de la raison... _Sic vos non vobis_...
-C'était pour ces profiteurs cosmopolites, qui piétinaient joyeusement
-les traditions du pays, et qui n'entendaient pas détruire une foi pour
-en installer une autre à la place, mais pour s'installer eux-mêmes.
-
-Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut pas trop étonné
-d'apprendre que Lucien Lévy-Cœur était socialiste. Il pensa
-simplement qu'il fallait que le socialisme fût bien sûr du succès
-pour que Lucien Lévy-Cœur vint à lui. Mais il ne savait pas que
-Lucien Lévy-Cœur avait trouvé moyen d'être tout aussi bien vu dans
-le camp opposé, où il avait réussi à devenir l'ami des personnalités
-de la politique et de l'art les plus antilibérales, voire même
-antisémites. Il demanda à Achille Roussin:
-
---Comment pouvez-vous garder de tels hommes avec vous?
-
-Roussin répondit:
-
---Il a tant de talent! Et puis, il travaille pour nous, il détruit le
-vieux monde.
-
---Je vois bien qu'il détruit, dit Christophe. Il détruit si bien que
-je ne sais pas avec quoi vous reconstruirez. Êtes-vous sûr qu'il vous
-restera assez de charpente pour votre maison nouvelle? Les vers se sont
-déjà mis dans votre chantier de construction...
-
-Lucien Lévy-Cœur n'était pas le seul à ronger le socialisme. Les
-feuilles socialistes étaient pleines de ces petits hommes de lettres,
-art pour l'art, anarchistes de luxe, qui s'étaient emparés de toutes
-les avenues qui pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route
-aux autres, et remplissaient de leur dilettantisme décadent et
-_struggle for life_ les journaux, qui se disaient les organes du peuple.
-Ils ne se contentaient pas des places: il leur fallait la gloire. Dans
-aucun temps, on n'avait vu tant de statues hâtivement élevées, tant
-de discours devant des génies de plâtre. Périodiquement, des banquets
-étaient offerts aux grands hommes de la confrérie par les habituels
-pique-assiette de la gloire, non pas à l'occasion de leurs travaux,
-mais de leurs décorations: car c'était là ce qui les touchait le
-plus. Esthètes, surhommes, métèques, ministres socialistes, se
-trouvaient tous d'accord pour fêter une promotion dans la Légion
-d'Honneur, instituée par cet officier corse.
-
-Roussin s'égayait des étonnements de Christophe. Il ne trouvait point
-que l'Allemand jugeât si mal ses partenaires. Lui-même, quand ils
-étaient seul à seul, les traitait sans ménagements. Il connaissait
-mieux que personne leur sottise ou leurs roueries; mais cela ne
-l'empêchait pas de les soutenir, afin d'être soutenu par eux. Et si,
-dans l'intimité, il ne se gênait pas pour parler du peuple en termes
-méprisants, à la tribune il était un autre homme. Il prenait une voix
-de tête, des tons aigus, nasillards, martelés, solennels, des
-trémolos, des bêlements, de grands gestes vastes et tremblotants,
-comme des battements d'ailes: il jouait Mounet-Sully.
-
-Christophe s'évertuait à démêler dans quelle mesure Roussin croyait
-à son socialisme. L'évidence était qu'il n'y croyait pas, au fond: il
-était trop sceptique. Il y croyait pourtant, avec une part de sa
-pensée; et quoiqu'il sût fort bien que ce n'en était qu'une part--(et
-pas la plus importante),--il avait organisé d'après cela sa vie et sa
-conduite, parce que cela lui était plus commode, ainsi. Son intérêt
-pratique n'était pas seul en cause, mais aussi son intérêt vital, sa
-raison d'être et d'agir. Sa foi socialiste lui était pour lui-même
-une sorte de religion d'État.--La majorité des hommes ne vit pas
-autrement. Leur vie repose sur des croyances religieuses, ou morales, ou
-sociales, ou purement pratiques,--(croyance à leur métier, à leur
-travail, à l'utilité de leur rôle dans la vie),--auxquelles ils ne
-croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir: car ils ont
-besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, de ce culte officiel, dont
-chacun est le prêtre.
-
-
-
-
-Roussin n'était pas un des pires. Combien d'autres dans le parti
-«faisaient» du socialisme ou du radicalisme,--on ne pouvait même pas
-dire, par ambition, tant cette ambition était à courte vue, n'allait
-pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection! Ces gens
-avaient l'air de croire en une société nouvelle. Peut-être y
-avaient-ils cru jadis; mais, en fait, ils ne pensaient plus qu'à vivre
-sur les dépouilles de la société qui mourait. Un opportunisme myope
-était au service d'un nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de
-l'avenir étaient sacrifiés à l'égoïsme de l'heure présente. On
-démembrait l'armée, on eût démembré la patrie pour plaire aux
-électeurs. Ce n'était point l'intelligence qui manquait: on se rendait
-compte de ce qu'il eût fallu faire, mais on ne le faisait point, parce
-qu'il en eût coûté trop d'efforts. On voulait arranger sa vie et
-celle de la nation avec le minimum de peine. Du haut en bas de
-l'échelle, c'était la même morale du plus de plaisir possible avec le
-moins d'efforts possible. Cette morale immorale était le seul fil
-conducteur au milieu du gâchis politique, où les chefs donnaient
-l'exemple de l'anarchie, où l'on voyait une politique incohérente
-poursuivant dix lièvres à la fois, et les lâchant tous l'un après
-l'autre, une diplomatie belliqueuse côte à côte avec un ministère de
-la guerre pacifiste, des ministres de la guerre qui détruisaient
-l'armée afin de l'épurer, des ministres de la marine qui soulevaient
-les ouvriers des arsenaux, des instructeurs de la guerre qui prêchaient
-l'horreur de la guerre, des officiers dilettantes, des juges
-dilettantes, des révolutionnaires dilettantes, des patriotes
-dilettantes. Une démoralisation politique universelle. Chacun attendait
-de l'État qu'il le pourvût de fonctions, de pensions, de décorations;
-et l'État, en effet, ne manquait pas d'en arroser sa clientèle: la
-curée des honneurs et des charges était offerte aux fils, aux neveux,
-aux petits-neveux, aux valets du pouvoir; les députés se votaient des
-augmentations de traitement: un gaspillage effréné des finances, des
-places, des titres, de toutes les ressources de l'État.--Et, comme un
-sinistre écho de l'exemple d'en haut, le sabotage d'en bas: les
-instituteurs enseignant la révolte contre la patrie, les employés des
-postes brûlant les lettres et les dépêches, les ouvriers des usines
-jetant du sable et de l'émeri dans les engrenages des machines, les
-ouvriers des arsenaux détruisant des arsenaux, des navires incendiés,
-le gâchage monstrueux du travail par les travailleurs,--la destruction
-non pas des riches, mais de la richesse du monde.
-
-Pour couronner l'œuvre, une élite intellectuelle s'amusait à fonder
-en raison et en droit ce suicide d'un peuple, au nom des droits sacrés
-au bonheur. Un humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien et
-du mal, s'apitoyait devant la personne «irresponsable et sacrée» des
-criminels, capitulait devant le crime et lui livrait la société.
-
-Christophe pensait:
-
---La France est soûle de liberté. Après avoir déliré, elle tombera
-ivre-morte. Et quand elle se réveillera, elle sera au violon.
-
-
-Ce qui blessait le plus Christophe dans cette démagogie, c'était de
-voir les pires violences politiques froidement accomplies par des
-hommes, dont il connaissait le fond incertain. La disproportion était
-trop scandaleuse entre ces êtres ondoyants et l'action âpre qu'ils
-déchaînaient, ou qu'ils autorisaient. Il semblait qu'il y eût en eux
-deux éléments contradictoires: un caractère inconsistant, qui ne
-croyait à rien, et une raison raisonnante, qui saccageait la vie, sans
-vouloir rien écouter. Christophe se demandait comment la bourgeoisie
-paisible, les catholiques, les officiers qu'on harcelait de toutes les
-façons, ne les jetaient pas par la fenêtre. Comme il ne savait rien
-cacher, Roussin n'eut pas de peine à deviner sa pensée. Il se mit à
-rire, et dit:
-
---Sans doute, c'est ce que vous ou moi, nous ferions, n'est-ce pas? Mais
-il n'y a point de risques avec eux. Ce sont de pauvres bougres, qui ne
-sont pas capables de prendre le moindre parti énergique; ils ne sont
-bons qu'à récriminer. Une aristocratie gâteuse, abrutie par les
-clubs, prostituée aux Américains et aux Juifs, qui, pour prouver son
-modernisme, s'amuse du rôle insultant qu'on lui prête dans les romans
-et les pièces à la mode, et fait fête aux insulteurs. Une bourgeoisie
-grincheuse, qui ne lit rien, qui ne comprend rien, qui ne veut rien
-comprendre, qui ne sait que dénigrer, dénigrer à vide, aigrement,
-sans résultat pratique,--qui n'a qu'une passion: dormir, sur son sac
-aux gros sous, avec la haine de ceux qui la dérangent, ou même de ceux
-qui travaillent: car cela la dérange que les autres se remuent, tandis
-qu'elle pionce!... Si vous connaissiez ces gens là, vous finiriez par
-nous trouver sympathiques...
-
-Mais Christophe n'éprouvait qu'un grand dégoût pour les uns et pour
-les autres: car il ne pensait point que la bassesse des persécutés
-fût une excuse pour celle des persécuteurs. Il avait souvent
-rencontré chez les Stevens des types de cette bourgeoisie riche et
-maussade, que lui dépeignait Roussin,
-
-
-... _l'anime triste di coloro,
-Che visser senza infamia e senza lodo_...
-
-
-Il ne voyait que trop les raisons que Roussin et ses amis avaient
-d'être sûrs non seulement de leur force sur ces gens, mais de leur
-droit d'en abuser. Les outils de domination ne leur manquaient point.
-Des milliers de fonctionnaires sans volonté, obéissant aveuglément.
-Des mœurs courtisanesques, une République sans républicains; une
-presse socialiste, en extase devant les rois en visite; des âmes de
-domestiques, aplaties devant les titres, les galons, les décorations:
-pour les tenir, il n'y avait qu'à leur jeter en pâture un os à
-ronger, ou la Légion d'Honneur. Si un roi eût promis d'anoblir tous
-les citoyens de France, tous les citoyens de France eussent été
-royalistes.
-
-Les politiciens avaient beau jeu. Des trois États de 89, le premier
-était anéanti; le second était banni ou suspect; le troisième, repu
-de sa victoire, dormait. Et quant au quatrième État, qui maintenant se
-levait, menaçant et jaloux, il n'était pas difficile encore d'en avoir
-raison. La République décadente le traitait, comme Rome décadente
-traitait les hordes barbares, qu'elle n'avait plus la force d'expulser
-de ses frontières: elle les enrôlait; ils devenaient bientôt ses
-meilleurs chiens de garde. Les ministres bourgeois, qui se disaient
-socialistes, attiraient sournoisement, annexaient les plus intelligents
-de l'élite ouvrière; ils décapitaient de leurs chefs le parti des
-prolétaires, s'infusaient leur sang nouveau, et, en retour, les
-gorgeaient d'idéologie bourgeoise.
-
-
-
-
-Un spécimen curieux de ces tentatives d'annexion du peuple par la
-bourgeoisie était, en ce temps-là, les Universités Populaires.
-C'étaient de petits bazars de connaissances confuses de _omni re
-scibili._ On prétendait y enseigner, comme disait un programme,
-«toutes les branches du savoir, physique, biologique, sociologique:
-astronomie, cosmologie, anthropologie, ethnologie, physiologie,
-psychologie, psychiatrie, géographie, linguistique, esthétique,
-logique, etc.» De quoi faire craquer le cerveau de Pic de la Mirandole.
-
-Certes, il y avait eu à l'origine, il y avait encore dans certaines
-d'entre elles un idéalisme sincère, un besoin de dispenser à tous la
-vérité, la beauté, la vie morale, qui avait de la grandeur. Ces
-ouvriers, qui, après une journée de dur travail, venaient s'entasser
-dans les salles de conférences étouffantes, et dont la soif de savoir
-était plus forte que la fatigue, offraient un spectacle touchant. Mais,
-comme on avait abusé des pauvres gens! Pour quelques vrais apôtres,
-intelligents et humains, pour quelques bons cœurs, mieux intentionnés
-qu'adroits, combien de sots, de bavards, d'intrigants, écrivains sans
-lecteurs, orateurs sans public, professeurs, pasteurs, parleurs,
-pianistes et critiques, qui inondaient le peuple de leurs produits!
-Chacun cherchait à placer sa marchandise. Les plus achalandés étaient
-naturellement les vendeurs d'orviétan, les discoureurs philosophiques,
-qui remuaient à la pelle des idées générales, avec le paradis social
-au bout.
-
-Les Universités Populaires servaient aussi de débouché pour un
-esthétisme ultra-aristocratique: gravures, poésies, musique
-décadentes. On voulait l'avènement du peuple pour rajeunir la pensée
-et pour régénérer la race. Et l'on commençait par lui inoculer tous
-les raffinements de la bourgeoisie! Il les prenait avec avidité, non
-parce qu'ils lui plaisaient, mais parce qu'ils étaient bourgeois.
-Christophe, qui avait été amené à une de ces Universités Populaires
-par Mme Roussin, lui entendit jouer du Debussy au peuple, entre _la
-Bonne Chanson_ de Gabriel Fauré et l'un des derniers quatuors de
-Beethoven. Lui qui n'était arrivé à l'intelligence des dernières
-œuvres de Beethoven qu'après bien des années, par un lent
-acheminement de son goût et de sa pensée, demanda, plein de pitié, à
-l'un de ses voisins:
-
---Mais est-ce que vous comprenez cela?
-
-L'autre se dressa sur ses ergots, comme un coq en colère, et dit:
-
---Bien sûr! Pourquoi est-ce que je ne comprendrais pas aussi bien
-que vous?
-
-Et, pour prouver qu'il avait compris, il bissa une fugue, en regardant
-Christophe, d'un air provocant.
-
-Christophe se sauva, consterné; il se disait que ces animaux-là avaient
-réussi à empoisonner jusqu'aux sources vives de la nation: il n'y avait
-plus de peuple.
-
---Peuple vous-même! comme disait un ouvrier à l'un de ces braves gens
-qui tentaient de fonder des Théâtres du Peuple. Je suis autant
-bourgeois que vous!
-
-
-
-
-Un beau soir, que le ciel moelleux, comme un tapis d'Orient, aux teintes
-chaudes, un peu passées, s'étendait au-dessus de la ville assombrie,
-Christophe suivait les quais, de Notre-Dame aux Invalides. Dans la nuit
-qui tombait, les tours de la cathédrale montaient comme les bras de
-Moïse, dressés pendant la bataille. La lance d'or ciselée de la
-Sainte-Chapelle, l'épine sainte fleurissante, jaillissait du fourré
-des maisons. De l'autre côté de l'eau, le Louvre déroulait sa façade
-royale, dans les yeux ennuyés de laquelle les reflets du soleil
-couchant mettaient une dernière lueur de vie. Au fond de la plaine des
-Invalides, derrière ses fossés et ses murailles hautaines, dans son
-désert majestueux, la coupole d'or sombre planait, comme une symphonie
-de victoires lointaines. Et l'Arc de Triomphe ouvrait sur la colline,
-telle une marche héroïque, l'enjambée surhumaine des légions
-impériales.
-
-Et Christophe eut soudain l'impression d'un géant mort, dont les
-membres immenses couvraient la plaine. Le cœur serré d'effroi, il
-s'arrêta, contemplant les fossiles gigantesques d'une espèce
-fabuleuse, disparue de la terre, et dont toute la terre avait entendu
-sonner les pas,--la race, casquée du dôme des Invalides, et ceinturée
-du Louvre, qui étreignait le ciel avec les mille bras de ses
-cathédrales, et qui arc-boutait sur le monde les deux pieds triomphants
-de l'Arche Napoléonienne, sous le talon de laquelle grouillait
-aujourd'hui Lilliput.
-
-
-
-
-Sans qu'il l'eût cherché, Christophe avait acquis une petite
-notoriété dans les milieux parisiens, où Sylvain Kohn et Goujart
-l'avaient introduit. L'originalité de sa figure, qu'on apercevait
-toujours, avec l'un ou l'autre de ses deux amis, aux premières des
-théâtres et aux concerts, sa laideur puissante, les ridicules même de
-sa personne, de sa tenue, de ses manières brusques et gauches, les
-boutades paradoxales qui parfois lui échappaient, son intelligence mal
-dégrossie, mais large et robuste, et les récits romanesques que
-Sylvain Kohn avait colportés sur ses escapades en Allemagne, sur ses
-démêlés avec la police et sur sa fuite en France, l'avaient désigné
-à la curiosité oisive et affairée de ce grand salon d'hôtel
-cosmopolite, qu'est devenu le Tout-Paris. Tant qu'il se tint sur la
-réserve, observant, écoutant, tâchant de comprendre, avant de se
-prononcer, tant qu'on ignora ses œuvres et le fond de sa pensée, il
-fut assez bien vu. Les Français lui savaient gré de n'avoir pu rester
-en Allemagne. Surtout, les musiciens français étaient touchés, comme
-d'un hommage qui leur était rendu, de l'injustice des jugements de
-Christophe sur la musique allemande:--(il s'agissait, à la vérité, de
-jugements déjà anciens, à la plupart desquels il n'eût plus souscrit
-aujourd'hui: quelques articles publiés naguère dans une Revue
-allemande, et dont les paradoxes avaient été répandus et amplifiés
-par Sylvain Kohn).--Christophe intéressait, et il ne gênait point; il
-ne prenait la place de personne. Il n'eût tenu qu'à lui d'être un
-grand homme de cénacle. Il n'avait qu'à ne rien écrire, ou le moins
-possible, surtout à ne rien faire entendre de lui, et à alimenter
-d'idées Goujart et ses pareils, tous ceux qui ont pris pour devise un
-mot fameux,--en l'arrangeant un peu:
-
-
-«_Mon verre n'est pas grand; mais je bois_... dans celui des autres.»
-
-
-Une forte personnalité exerce son rayonnement surtout sur les jeunes
-gens, plus occupés de sentir que d'agir. Il n'en manquait pas autour de
-Christophe. C'étaient en général de ces êtres oisifs, sans volonté,
-sans but, sans raison d'être, qui ont peur de la table de travail, peur
-de se trouver seuls avec eux-mêmes, qui s'éternisent dans un fauteuil,
-qui errent d'un café à une salle de théâtre, cherchant tous les
-prétextes pour ne pas rentrer chez eux, pour ne pas se voir face à
-face. Ils venaient, s'installaient, traînaient pendant des heures, dans
-ces conversations insipides, d'où l'on sort avec une dilatation
-d'estomac, écœurés, saturés, et pourtant affamés, avec le besoin et
-le dégoût à la fois de continuer. Ils entouraient Christophe, comme
-le barbet de Gœthe, les «larves à l'affût», qui guettent une âme
-à happer, pour se raccrocher à la vie.
-
-Un sot vaniteux eût trouvé plaisir à cette cour de parasites. Mais
-Christophe n'aimait pas jouer à l'idole. Il était horripilé
-d'ailleurs par la prétentieuse bêtise de ses admirateurs, qui
-trouvaient dans ce qu'il faisait des intentions saugrenues, Renaniennes,
-Nietzschéennes, Rose-Croix, hermaphrodites. Il les mit à la porte. Il
-n'était pas fait pour un rôle passif. Tout chez lui avait l'action
-pour but. Il observait, pour comprendre; et il voulait comprendre, pour
-agir. Libre de préjugés, il s'informait de tout, étudiait dans la
-musique toutes les formes de pensée et les ressources d'expression des
-autres pays et des autres temps. Chacune de celles qui lui paraissaient
-vraies, il en faisait sa proie. À la différence de ces artistes
-français qu'il étudiait, ingénieux inventeurs de formes nouvelles,
-qui s'épuisent à inventer sans cesse et laissent leurs inventions en
-chemin, il cherchait beaucoup moins à innover dans la langue musicale
-qu'à la parler avec plus d'énergie; il n'avait point le souci d'être
-rare, mais celui d'être fort. Cette énergie passionnée s'opposait au
-génie français de finesse et de mesure. Elle avait le dédain du style
-pour le style. Les meilleurs artistes français lui faisaient l'effet
-d'ouvriers de luxe. Un des plus parfaits poètes parisiens s'était
-amusé lui-même à dresser «la liste ouvrière de la poésie
-française contemporaine, chacun avec sa denrée, son produit ou ses
-soldes»; et il énumérait «les lustres de cristal, les étoffes
-d'Orient, les médailles d'or et de bronze, les guipures pour
-douairières, les sculptures polychromes, les faïences à fleurs», qui
-sortaient de la fabrique de tel ou tel de ses confrères. Lui-même se
-représentait, «dans un coin du vaste atelier des lettres, reprisant de
-vieilles tapisseries, ou dérouillant des pertuisanes hors
-d'usage».--Cette conception de l'artiste, comme d'un bon ouvrier,
-attentif uniquement à la perfection du métier, n'était pas sans
-beauté. Mais elle ne satisfaisait pas Christophe; tout en reconnaissant
-sa dignité professionnelle, il avait du mépris pour la pauvreté de
-vie qu'elle recouvrait. Il ne concevait pas qu'on écrivît pour
-écrire. Il ne disait pas des mots, il disait--il voulait dire--des
-choses
-
-
-_Ei dice cose, e voi dite parole_...
-
-
-Après une période de repos où il n'avait été occupé qu'à absorber
-un monde nouveau, l'esprit de Christophe fut pris brusquement du besoin
-de créer. L'antagonisme qui s'accusait entre Paris et lui, centuplait
-sa force, en stimulant sa personnalité. C'était un débordement de
-passions, qui demandaient impérieusement à s'exprimer. Elles étaient
-de toute sorte; par toutes, il était sollicité avec la même ardeur.
-Il lui fallait forger des œuvres, où se décharger de l'amour qui lui
-gonflait le cœur, et aussi de la haine; et de la volonté, et aussi du
-renoncement, et de tous les démons qui s'entrechoquaient en lui, et qui
-avaient un droit égal à vivre. À peine s'était-il soulagé d'une
-passion dans une œuvre,--(quelquefois, il n'avait même pas la patience
-d'aller jusqu'à la fin de l'œuvre)--qu'il se jetait dans une passion
-contraire. Mais la contradiction n'était qu'apparente: s'il changeait
-toujours, toujours il restait le même. Toutes ses œuvres étaient des
-chemins différents qui menaient au même but; son âme était une
-montagne: il en prenait toutes les routes; les unes s'attardaient à
-l'ombre, en leurs détours moelleux; les autres montaient arides,
-âprement au soleil; toutes conduisaient au Dieu, qui siégeait sur la
-cime. Amour, haine, volonté, renoncement, toutes les forces humaines,
-portées au paroxysme, touchent à l'éternité, déjà y participent.
-Chacun la porte en soi: le religieux et l'athée, celui qui voit partout
-la vie, et celui qui la nie partout, et celui qui doute de tout et de la
-vie et de la négation,--et Christophe, dont l'âme embrassait tous ces
-contraires à la fois. Tous les contraires se fondent en l'éternelle
-Force. L'important pour Christophe était de réveiller cette Force en
-lui et dans les autres, de jeter des brassées de bois sur le brasier,
-de faire flamber l'Éternité. Une grande flamme s'était levée dans
-son cœur, au milieu de la nuit voluptueuse de Paris. Il se croyait
-libre de toute foi, et il n'était tout entier qu'une torche de foi.
-
-Rien ne pouvait davantage prêter le flanc à l'ironie française. La
-foi est un des sentiments que pardonne le moins une société raffinée:
-car elle l'a perdu. Dans l'hostilité sourde ou railleuse de la plupart
-des hommes pour les rêves des jeunes gens, il entre pour beaucoup
-l'amère pensée qu'eux-mêmes furent ainsi, qu'ils eurent ces ambitions
-et ne les réalisèrent point. Ceux qui ont renié leur âme, ceux qui
-avaient en eux une œuvre, et ne l'ont pas accomplie, pensent:
-
---Puisque je n'ai pu faire ce que j'avais rêvé, pourquoi le feraient-ils,
-eux? Je ne veux point qu'ils le fassent.
-
-Combien d'Heddas Gabier parmi les hommes! Quelle sourde malveillance qui
-cherche à annihiler les forces neuves et libres, quelle science pour
-les tuer par le silence, par l'ironie, par l'usure, par le
-découragement,--et par quelque séduction perfide, au bon moment!...
-
-Le type est de tous les pays. Christophe le connaissait, pour l'avoir
-rencontré en Allemagne. Contre cette espèce de gens il était
-cuirassé. Son système de défense était simple: il attaquait, le
-premier; dès leurs premières avances, il leur déclarait la guerre; il
-contraignait ces dangereux amis à se faire ses ennemis. Mais si cette
-franche politique était la plus efficace à sauvegarder sa
-personnalité, elle l'était beaucoup moins à lui faciliter sa
-carrière d'artiste. Christophe recommença ses errements d'Allemagne.
-C'était plus fort que lui. Une seule chose avait changé: son humeur,
-qui était fort gaie.
-
-Il exprimait gaillardement à qui voulait l'entendre ses critiques peu
-mesurées sur les artistes français: il s'attira ainsi beaucoup
-d'inimitiés. Il ne prenait même pas la précaution de se ménager,
-comme font les gens avisés, l'appui d'une petite coterie. Il n'eût pas
-eu de peine à trouver des artistes tout prêts à l'admirer, pourvu
-qu'il les admirât. Il y en avait même qui l'admiraient d'avance, à
-charge de revanche. Ils considéraient celui qu'ils louaient, comme un
-débiteur, auquel ils pouvaient, le moment venu, réclamer le
-remboursement de leur créance. C'était de l'argent bien
-placé.--C'était de l'argent mal placé, avec Christophe. Il ne
-remboursait rien. Bien pis, il avait l'effronterie de trouver médiocres
-les œuvres de ceux qui trouvaient bonnes les siennes. Ils en gardaient,
-sans le dire, une rancune profonde, et se promettaient, à la prochaine
-occasion, de lui rendre la même monnaie.
-
-Entre toutes les maladresses commises, Christophe eut celle de partir en
-guerre contre Lucien Lévy-Cœur. Il le trouvait partout sur sa route,
-et il ne pouvait cacher une antipathie exagérée pour cet être doux,
-poli, qui ne faisait aucun mal apparent, qui semblait même avoir plus
-de bonté que lui, et qui en tout cas avait bien plus de mesure. Il le
-provoquait à des discussions; et, si insignifiant qu'en fût l'objet,
-elles prenaient toujours, par le fait de Christophe, une âpreté
-subite, qui étonnait l'auditoire. Il semblait que Christophe cherchât
-tous les prétextes pour fondre, tête baissée, sur Lucien Lévy-Cœur;
-mais jamais il ne pouvait l'atteindre. Son ennemi avait la suprême
-habileté, même quand son tort était le plus certain, de se donner le
-beau rôle; il se défendait avec une courtoisie, qui faisait ressortir
-le manque d'usages de Christophe. Celui-ci, qui d'ailleurs parlait mal
-le français, avec des mots d'argot, voire d'assez gros mots, qu'il
-avait sus tout de suite, et qu'il employait mal à propos, comme
-beaucoup d'étrangers, était incapable de déjouer la tactique de
-Lévy-Cœur; et il se débattait furieusement contre cette douceur
-ironique. Tout le monde lui donnait tort: car on ne voyait pas ce que
-Christophe sentait obscurément: l'hypocrisie de cette douceur, qui, se
-heurtant à une force qu'elle ne parvenait pas à entamer, travaillait
-à l'étouffer, sans éclat, en silence. Il n'était pas pressé,
-étant, comme Christophe, de ceux qui comptaient sur le temps: mais
-c'était pour détruire; Christophe, pour édifier. Lévy-Cœur n'eut
-pas de peine à détacher de Christophe Sylvain Kohn et Goujart, comme
-il l'avait peu à peu évincé du salon des Stevens. Il fit le vide
-autour de lui.
-
-Christophe s'en chargeait, de lui-même. Il ne contentait personne,
-n'étant d'aucun parti, ou mieux, étant contre tous. Il n'aimait pas
-les Juifs; mais il aimait encore moins les antisémites. Cette lâcheté
-des masses soulevées contre une minorité puissante, non parce qu'elle
-est mauvaise, mais parce qu'elle est puissante, cet appel aux bas
-instincts de jalousie et de haine, lui répugnait. Les Juifs le
-regardaient comme un antisémite, les antisémites comme un Juif. Quant
-aux artistes, ils sentaient en lui l'ennemi. Instinctivement, Christophe
-se faisait, en art, plus Allemand qu'il n'était. Par opposition avec la
-voluptueuse ataraxie de certaine musique parisienne, il célébrait la
-volonté violente, un pessimisme viril et sain. Quand la joie
-paraissait, c'était avec un manque de goût, une fougue plébéienne,
-bien faits pour révolter jusqu'aux aristocratiques patrons de l'art
-populaire. Sa forme était savante et rude. Même, il n'était pas loin
-d'affecter, par réaction, une négligence apparente dans le style et
-une insouciance de l'originalité extérieure, qui devaient être très
-sensibles aux musiciens français. Aussi, ceux d'entre eux, à qui il
-communiqua ses œuvres, l'englobèrent-ils, sans y regarder de plus
-près, dans le mépris qu'ils avaient pour le wagnérisme attardé de
-l'école allemande. Christophe ne s'en souciait guère; il riait
-intérieurement, se répétant ces vers d'un charmant musicien de la
-Renaissance française,--adaptés à son usage:
-
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-_Va, va, ne t'esbahy de ceux la qui diront:
-Ce Christophe n'a pas d'un tel le contrepoint,
-Il n'a pas de cestuy la pareille harmonie.
-J'ai quelque chose aussi que les autres n'ont point._
-
-
-Mais quand il voulut essayer de faire jouer ses œuvres dans les
-concerts, il trouva porte close. On avait déjà bien assez à faire de
-jouer--ou de ne pas jouer--les œuvres des jeunes musiciens français.
-On n'avait pas de place pour un Allemand inconnu.
-
-Christophe ne s'entêta point à faire des démarches. Il s'enferma chez
-lui, et se remit à écrire. Peu lui importait que les gens de Paris
-l'entendissent ou non. Il écrivait pour son plaisir, et non pour
-réussir. Le vrai artiste ne s'occupe pas de l'avenir de son œuvre. Il
-est comme ces peintres de la Renaissance, qui peignaient joyeusement des
-façades de maisons, sachant que dans dix ans il n'en resterait rien.
-Christophe travaillait donc en paix, attendant des temps meilleurs,
-quand lui vint un secours inattendu.
-
-
-
-
-Christophe était alors attiré par la forme dramatique. Il n'osait pas
-s'abandonner librement au flot de son lyrisme intérieur. Il avait
-besoin de le canaliser en des sujets précis. Et, sans doute, est-il bon
-pour un jeune génie qui n'est pas encore maître de soi, qui ne sait
-même pas encore ce qu'il est exactement, de se fixer des limites
-volontaires où enfermer son âme qui se dérobe à lui. Ce sont les
-écluses nécessaires qui permettent de diriger le cours de la
-pensée.--Malheureusement, il manquait à Christophe un poète; il
-était obligé de se tailler lui-même ses sujets dans la légende ou
-dans l'histoire.
-
-Parmi les visions qui flottaient en lui depuis quelques mois, étaient
-des images de la Bible.--La Bible, que sa mère lui avait donnée comme
-compagne d'exil, avait été pour lui une source de rêves. Bien qu'il
-ne la lût point dans un esprit religieux, l'énergie morale, ou, pour
-mieux dire, vitale, de cette Iliade hébraïque lui était une fontaine,
-où, le soir, il lavait son âme nue, salie par les fumées et les boues
-de Paris. Il ne s'inquiétait pas du sens sacré du livre; mais ce n'en
-était pas moins pour lui un livre sacré, par le souffle de nature
-sauvage et d'individualités primitives, qu'il y respirait. Il buvait
-ces hymnes de la terre dévorée de foi, des montagnes palpitantes, des
-cieux exultants, et des lions humains.
-
-Une des figures du livre, pour qui il avait une tendresse, était David
-adolescent. Il ne lui prêtait pas l'ironique sourire de gamin de
-Florence, ni la tension tragique, que Verrocchio et Michel-Ange avaient
-donnés à leurs œuvres sublimes: il ne les connaissait pas. Il voyait
-son David comme un pâtre poétique, au cœur vierge, où dormait
-l'héroïsme, un Siegfried du Midi, de race plus affinée, plus
-harmonieux de corps et de pensée.--Car il avait beau se révolter
-contre l'esprit latin: cet esprit s'infiltrait en lui. Ce n'est pas
-seulement l'art qui influe sur l'art, ce n'est pas seulement la pensée,
-c'est tout ce qui nous entoure:--les êtres et les choses, les gestes et
-les mouvements, les lignes et la lumière. L'atmosphère de Paris est
-bien forte: elle modèle les âmes les plus rebelles. Moins que toute
-autre, une âme germanique est capable de résister: elle se drape en
-vain dans son orgueil national, elle est, de toutes les âmes d'Europe,
-la plus prompte à se dénationaliser. Celle de Christophe avait déjà
-commencé, à son insu, de prendre à l'art latin une sobriété, une
-clarté du cœur, et même, dans une certaine mesure, une beauté
-plastique, qu'elle n'aurait pas eues sans cela. Son _David_ l'attestait.
-
-Il avait voulu retracer la rencontre avec Saül; et il l'avait conçue
-comme un tableau symphonique, à deux personnages.
-
-Sur un plateau désert, dans une lande de bruyères en fleurs, le petit
-pâtre était couché, et rêvait au soleil. La sereine lumière, le
-bourdonnement des êtres, le doux frémissement des herbes, les grelots
-argentins des troupeaux qui paissaient, la force de la terre, berçaient
-la rêverie de l'enfant inconscient de ses divines destinées.
-Indolemment, il mêlait sa voix et les sons d'une flûte au silence
-harmonieux; ce chant était d'une joie si calme, si limpide que l'on ne
-songeait même plus, en l'entendant, à la joie ou à la douleur, mais
-qu'il semblait que c'était ainsi, que ce ne pouvait être autrement...
-Soudain, de grandes ombres s'étendaient sur la lande; l'air se taisait;
-la vie semblait se retirer dans les veines de la terre. Le chant de
-flûte, seul, tranquille, continuait. Saül, halluciné, passait. Le roi
-dément, rongé par le néant, s'agitait comme une flamme qui se
-dévore, et que tord l'ouragan. Il suppliait, injuriait, défiait le
-vide qui l'entourait, et qu'il portait en lui. Et lorsque, à bout de
-souffle, il tombait sur la lande, reparaissait dans le silence le
-sourire du chant du pâtre, qui ne s'était pas interrompu. Alors Saül,
-écrasant les battements de son cœur tumultueux, venait, en silence,
-près de l'enfant couché; en silence, il le contemplait; il s'asseyait
-près de lui et posait sa main fiévreuse sur la tête du berger. David,
-sans se troubler, se retournait et regardait le roi. Il appuyait sa
-tête sur les genoux de Saül, et reprenait sa musique. L'ombre du soir
-tombait; David s'endormait, en chantant; et Saül pleurait. Et, dans la
-nuit étoilée, s'élevait de nouveau l'hymne de la nature ressuscitée,
-et le chant de grâces de l'âme convalescente.
-
-Christophe, en écrivant cette scène, ne s'était occupé que de sa
-propre joie; il n'avait pas songé aux moyens d'exécution; et surtout,
-il ne lui serait pas venu à l'idée qu'elle put être représentée. Il
-la destinait aux concerts, pour le jour où les concerts daigneraient
-l'accueillir.
-
-Un soir qu'il en parlait à Achille Roussin, et que, sur sa demande, il
-avait essayé de lui en donner une idée, au piano, il fut bien étonné
-de voir Roussin prendre feu et flamme pour l'œuvre, déclarant qu'il
-fallait qu'elle fût jouée sur une scène parisienne, et qu'il en
-faisait son affaire. Il fut bien plus étonné encore, quand il vit,
-quelques jours après, que Roussin prenait la chose au sérieux; et son
-étonnement toucha à la stupeur, lorsqu'il apprit que Sylvain Kohn,
-Goujart, et Lucien Lévy-Cœur lui-même, s'y intéressaient. Il lui
-fallait admettre que les rancunes personnelles de ces gens cédaient à
-l'amour de l'art: cela le surprenait bien. Le moins empressé à faire
-jouer son œuvre, c'était lui. Elle n'était pas faite pour le
-théâtre: c'était un non-sens de l'y donner. Mais Roussin fut si
-insistant, Sylvain Kohn si persuasif, et Goujart si affirmatif, que
-Christophe se laissa tenter. Il fut lâche. Il avait tellement envie
-d'entendre sa musique!
-
-Tout fut facile à Roussin. Directeurs et artistes s'empressaient à lui
-plaire. Justement, un journal organisait une matinée de gala au profit
-d'une œuvre de bienfaisance. Il fut convenu qu'on y jouerait le David.
-On réunit un bon orchestre. Quant aux chanteurs, Roussin prétendait
-avoir trouvé pour le rôle de David l'interprète idéal.
-
-Les répétitions commencèrent. L'orchestre se tira assez bien de la
-première lecture, quoiqu'il fût peu discipliné, à la façon
-française. Le Saül avait une voix un peu fatiguée, mais honorable; et
-il savait son métier. Pour le David, c'était une belle personne,
-grande, grasse, bien faite, mais une voix sentimentale et vulgaire, qui
-s'étalait lourdement avec des trémolos de mélodrame et des grâces de
-café-concert. Christophe fit la grimace. Dès les premières mesures
-qu'elle chanta, il fut évident pour lui qu'elle ne pourrait conserver
-le rôle. À la première pause de l'orchestre, il alla trouver
-l'impresario, qui s'était chargé de l'organisation matérielle du
-concert, et qui, avec Sylvain Kohn, assistait à la répétition. Ce
-personnage, le voyant venir, lui dit, le visage rayonnant:
-
---Eh bien, vous êtes content?
-
---Oui, dit Christophe, je crois que cela s'arrangera. Il n'y a qu'une
-chose qui ne va pas: c'est la chanteuse. Il faudra changer cela.
-Dites-le-lui gentiment; vous avez l'habitude... Il vous sera bien facile
-de m'en trouver une autre.
-
-L'impresario eut l'air stupéfait; il regarda Christophe, comme s'il ne
-savait pas si Christophe parlait sérieusement; et il dit:
-
---Mais ce n'est pas possible!
-
---Pourquoi ne serait-ce pas possible? demanda Christophe.
-
-L'impresario échangea un coup d'œil avec Sylvain Kohn, narquois, et il
-reprit:
-
---Mais elle a tant de talent!
-
---Elle n'en a aucun, dit Christophe.
-
---Comment!... Une si belle voix!
-
---Elle n'en a aucune.
-
---Et puis, une si belle personne!
-
---Je m'en fous.
-
---Cela ne nuit pourtant pas, fit Sylvain Kohn, en riant.
-
---J'ai besoin d'un David, et d'un David qui sache chanter; je n'ai
-pas besoin de la belle Hélène, dit Christophe.
-
-L'impresario se frottait le nez avec embarras:
-
---C'est bien ennuyeux, bien ennuyeux,... dit-il. C'est pourtant une
-excellente artiste... Je vous assure! Elle n'a peut-être pas tous ses
-moyens aujourd'hui. Vous devriez encore essayer.
-
---Je veux bien, dit Christophe; mais c'est du temps perdu.
-
-Il reprit la répétition. Ce fut encore pis. Il eut peine à aller
-jusqu'au bout: il devenait nerveux; ses observations à la chanteuse,
-d'abord froides mais polies, se faisaient sèches et coupantes, en
-dépit de la peine évidente qu'elle se donnait afin de le satisfaire,
-et des œillades qu'elle lui décochait pour conquérir ses bonnes
-grâces. L'impresario, prudemment, interrompit la répétition, au
-moment où les affaires menaçaient de se gâter. Pour effacer le
-mauvais effet des observations de Christophe, il s'empressait auprès de
-la chanteuse et lui prodiguait de pesantes galanteries, lorsque
-Christophe, qui assistait à ce manège, avec une impatience non
-dissimulée, lui fit signe impérieusement de venir, et dit:
-
---Il n'y a pas à discuter. Je ne veux pas de cette personne. C'est
-désagréable, je le sais; mais ce n'est pas moi qui l'ai choisie.
-Arrangez-vous comme vous voudrez.
-
-L'impresario s'inclina, d'un air ennuyé, et dit, avec indifférence:
-
---Je n'y puis rien. Adressez-vous à M. Roussin.
-
---En quoi cela regarde-t-il M. Roussin? demanda Christophe. Je ne veux
-pas l'ennuyer de ces affaires.
-
---Cela ne l'ennuiera pas, dit Sylvain Kohn, ironique.
-
-Et il lui montra Roussin, qui, justement, entrait.
-
-Christophe alla au-devant de lui. Roussin, d'excellente humeur,
-s'exclamait:
-
---Eh quoi! déjà fini? J'espérais entendre encore une partie. Eh bien,
-mon cher maître, qu'est-ce que vous en dites? Êtes-vous satisfait?
-
---Tout va très bien, dit Christophe. Je ne puis assez vous remercier...
-
---Du tout! Du tout!
-
---Il n'y a qu'une seule chose qui ne peut pas marcher.
-
---Dites, dites. Nous arrangerons cela. Je tiens à ce que vous soyez
-content.
-
---Eh bien, c'est la chanteuse. Entre nous, elle est exécrable.
-
-Le visage épanoui de Roussin se glaça subitement. Il dit, d'un air
-sévère:
-
---Vous m'étonnez, mon cher.
-
---Elle ne vaut rien, rien du tout, continua Christophe. Elle n'a ni
-voix, ni goût, ni métier, pas l'ombre de talent. Vous avez de la
-chance de ne pas l'avoir entendue tout à l'heure!...
-
-Roussin, de plus en plus pincé, coupa la parole à Christophe, et dit,
-d'un ton cassant:
-
---Je connais Mlle de Sainte-Ygraine. C'est une artiste de grand talent.
-J'ai la plus vive admiration pour elle. Tous les gens de goût, à
-Paris, pensent comme moi.
-
-Et il tourna le dos à Christophe. Christophe le vit offrir son bras à
-l'actrice et sortir avec elle. Comme il restait stupéfait, Sylvain
-Kohn, qui avait suivi la scène avec délices, lui prit le bras, et lui
-dit, en riant, tandis qu'ils descendaient l'escalier du théâtre:
-
---Mais vous ne savez donc pas qu'elle est sa maîtresse?
-
-Christophe comprit. Ainsi, c'était pour elle, ce n'était pas pour lui
-que l'on montait la pièce! Il s'expliqua l'enthousiasme de Roussin, ses
-dépenses, l'empressement de ses acolytes. Il écoutait Sylvain Kohn qui
-lui contait l'histoire de la Sainte-Ygraine: une divette de music-hall,
-qui, après s'être exhibée avec succès dans des petits théâtres de
-genre, avait été prise de l'ambition, commune à beaucoup de ses
-pareilles, de se faire entendre sur une scène plus digne de son talent.
-Elle comptait sur Roussin pour la faire engager à l'Opéra, ou à
-l'Opéra Comique; et Roussin, qui ne demandait pas mieux, avait trouvé
-dans la représentation du _David_ une occasion de révéler sans
-risques au public parisien les dons lyriques de la nouvelle
-tragédienne, dans un rôle qui n'exigeait presque aucune action
-dramatique, et qui mettait en pleine valeur l'élégance de ses formes.
-
-Christophe écouta l'histoire jusqu'au bout; puis il se dégagea du bras
-de Sylvain Kohn, et il éclata de rire. Il rit, il rit longuement. Quand
-il eut fini de rire, il dit:
-
---Vous me dégoûtez. Vous me dégoûtez tous. L'art ne compte pas pour
-vous. Ce sont toujours des questions de femmes. On monte un opéra pour
-une danseuse, pour une chanteuse, pour la maîtresse de Monsieur un tel,
-ou de Madame une telle. Vous ne pensez qu'à vos cochonneries.
-Voyez-vous, je ne vous en veux pas: vous êtes ainsi, restez ainsi, si
-cela vous plaît, et barbotez dans votre auge. Mais séparons-nous: nous
-ne sommes pas faits pour vivre ensemble. Bonsoir.
-
-Il le quitta; et, rentré chez lui, il écrivit à Roussin qu'il retirait
-sa pièce, sans lui cacher les raisons qui la lui faisaient reprendre.
-
-Ce fut la rupture avec Roussin et avec tout son clan. Les conséquences
-s'en firent immédiatement sentir. Les journaux avaient mené un certain
-bruit autour de la représentation projetée, et l'histoire de la
-brouille du compositeur avec son interprète ne manqua pas de faire
-jaser. Un directeur de concerts eut la curiosité de donner l'œuvre
-dans une de ses matinées du dimanche. Cette bonne fortune fut un
-désastre pour Christophe. L'œuvre fut jouée--et sifflée. Tous les
-amis de la chanteuse s'étaient donné le mot pour administrer une
-leçon à l'insolent musicien; et le reste du public, que le poème
-symphonique avait ennuyé, s'associa complaisamment au verdict des gens
-compétents. Pour comble de malchance, Christophe avait eu l'imprudence,
-afin de faire valoir son talent de virtuose, d'accepter de se faire
-entendre, au même concert, dans une Fantaisie pour piano et orchestre.
-Les dispositions malveillantes du public, retenues dans une certaine
-mesure, pendant l'exécution du _David_, par le désir de ménager les
-interprètes, se donnèrent libre champ, quand il se trouva en présence
-de l'auteur en personne,--dont le jeu n'était pas d'ailleurs trop
-correct. Christophe, énervé par le bruit de la salle, s'interrompit
-brusquement au milieu du morceau; et, regardant, d'un air goguenard, le
-public qui s'était tu soudain, il joua: «_Malbrough s'en va-t-en
-guerre!_»--et dit insolemment:
-
---Voilà ce qu'il vous faut.
-
-Là-dessus, il se leva et partit.
-
-Ce fut un beau tumulte. On criait qu'il avait insulté le public, et
-qu'il devait venir faire des excuses à la salle. Les journaux, le
-lendemain, exécutèrent avec ensemble l'Allemand grotesque, dont le bon
-goût parisien avait fait justice.
-
-Et puis, ce fut le vide, de nouveau, complet, absolu. Christophe se
-retrouvait seul, une fois de plus, plus seul que jamais, dans la grande
-ville étrangère et hostile. Il ne s'en affectait plus. Il commençait
-à croire que c'était sa destinée, et qu'il resterait, toute sa vie,
-ainsi.
-
-Il ne savait pas qu'une grande âme n'est jamais seule, que si dénuée
-qu'elle soit d'amis par la fortune, elle finit toujours par les créer,
-qu'elle rayonne autour d'elle l'amour dont elle est pleine, et qu'à
-cette heure même, où il se croyait isolé pour toujours, il était
-plus riche d'amour que les plus heureux du monde.
-
-
-
-
-Il y avait chez les Stevens une petite fille de treize à quatorze ans,
-à qui Christophe avait donné des leçons, en même temps qu'à
-Colette. Elle était cousine germaine de Colette, et se nommait Grazia
-Buontempi. C'était une fillette au teint doré, rosissant délicatement
-aux pommettes, les joues pleines, d'une santé campagnarde, un petit nez
-un peu relevé, la bouche grande, bien fendue, à demi entrouverte, le
-menton rond, très blanc, les yeux tranquilles, doucement souriants, le
-front rond, encadré d'une profusion de cheveux longs et soyeux, qui
-descendaient, sans boucles, le long des joues, avec de légères et
-calmes ondulations. Une petite Vierge d'Andrea del Sarto, figure large,
-beau regard silencieux.
-
-Elle était Italienne. Ses parents habitaient, presque toute l'année,
-à la campagne, dans une grande propriété du Nord de l'Italie:
-plaines, prairies, petits canaux. De la terrasse sur le toit, on avait
-à ses pieds des flots de vignes d'or, d'où émergeaient de place en
-place les fuseaux noirs des cyprès. Au delà, c'étaient les champs,
-les champs. Le silence. On entendait meugler les bœufs qui retournaient
-le sol, et les cris aigus des paysans à la charrue:
-
-
---_Ihi!... Fat innanz'!_...
-
-
-Les cigales chantaient dans les arbres, et les grenouilles le long de
-l'eau. Et, la nuit, c'était l'infini du silence, sous la lune aux flots
-d'argent. Au loin, de temps en temps, les gardiens des récoltes, qui
-sommeillaient dans des huttes de branchages, tiraient des coups de
-fusil, pour avertir les voleurs qu'ils étaient réveillés. Pour ceux
-qui les entendaient, à demi-assoupis, ce bruit n'avait plus d'autre
-sens que le tintement d'une horloge pacifique, marquant au loin les
-heures de la nuit. Et le silence se refermait, comme un manteau moelleux
-aux vastes plis, sur l'âme.
-
-Autour de la petite Grazia, la vie semblait endormie. On ne s'occupait
-pas beaucoup d'elle. Elle poussait tranquillement dans le beau calme qui
-la baignait. Nulle fièvre, nulle hâte. Elle était paresseuse, elle
-aimait à flâner et dormir longuement. Elle restait étendue, des
-heures, dans le jardin. Elle se laissait flotter sur le silence, comme
-une mouche sur un ruisseau d'été. Et parfois, brusquement, sans
-raison, elle se mettait à courir. Elle courait, comme un petit animal,
-la tête et le buste légèrement inclinés vers la droite, souplement,
-sans raideur. Un vrai cabri, qui grimpait, glissait, parmi les pierres,
-pour la joie de bondir. Elle causait avec les chiens, avec les
-grenouilles, avec les herbes, avec les arbres, avec les paysans, avec
-les bêtes de la basse cour. Elle adorait tous les petits êtres qui
-l'entouraient, et aussi les grands: mais avec ceux-ci elle se livrait
-moins. Elle voyait très peu de monde. La propriété était loin de la
-ville, isolée. Bien rarement passait sur la route poudreuse le pas
-traînant d'un grave paysan, ou d'une belle campagnarde, aux yeux
-lumineux dans la figure hâlée, marchant d'un rythme balancé, la tête
-haute, la poitrine en avant. Grazia vivait, des journées, seule, dans
-le parc silencieux; elle ne voyait personne; elle ne s'ennuyait jamais;
-elle n'avait peur de rien.
-
-Une fois, un vagabond entra, pour voler une poule dans la ferme
-déserte. Il s'arrêta, interdit, devant la petite fille couchée dans
-l'herbe, qui mangeait une longue tartine, en chantonnant une chanson.
-Elle le regarda tranquillement, et lui demanda ce qu'il voulait. Il dit:
-
---Donnez-moi quelque chose, ou je deviens méchant.
-
-Elle lui tendit sa tartine, et dit, avec ses yeux souriants:
-
---Il ne faut pas devenir méchant.
-
-Alors il s'en alla.
-
-Sa mère mourut. Son père, très bon, très faible, était un vieil
-Italien de bonne race, robuste, jovial, affectueux, mais un peu
-enfantin, et tout à fait incapable de diriger l'éducation de la
-petite. La sœur du vieux Buontempi, Mme Stevens, venue pour
-l'enterrement, fut frappée de l'isolement de l'enfant; pour la
-distraire de son deuil, elle décida de l'emmener pour quelque temps à
-Paris. Grazia pleura, et le vieux papa aussi; mais quand Mme Stevens
-avait décidé quelque chose, il n'y avait plus qu'à se résigner: nul
-ne pouvait lui résister. Elle était la forte tête de la famille; et,
-dans sa maison de Paris, elle dirigeait tout: son mari, sa fille, et ses
-amants;--car elle menait de front ses devoirs et ses plaisirs: c'était
-une femme pratique et passionnée,--au reste, très mondaine et très
-agitée.
-
-Transplantée à Paris, la calme Grazia se prit d'adoration pour sa
-belle cousine Colette, qui s'en amusa. On conduisit dans le monde, on
-mena au théâtre la douce petite sauvageonne. On continuait de la
-traiter en enfant, et elle-même se regardait comme une enfant, quand
-déjà elle ne l'était plus. Elle avait des sentiments qu'elle cachait,
-et dont elle avait peur: d'immenses élans de tendresse pour un objet,
-ou pour un être. Elle était amoureuse en secret de Colette: elle lui
-volait un ruban, un mouchoir; souvent, en sa présence, elle ne pouvait
-dire un seul mot; et quand elle l'attendait, quand elle savait qu'elle
-allait la voir, elle tremblait d'impatience et de bonheur. Au théâtre,
-lorsqu'elle voyait sa jolie cousine, décolletée, entrer dans la loge
-où elle était et attirer tous les regards, elle avait un bon sourire,
-humble, affectueux, débordant d'amour; et son cœur se fondait, lorsque
-Colette lui adressait la parole. En robe blanche, ses beaux cheveux
-noirs défaits et bouffants sur ses épaules brunes, mordillant le bout
-de ses longs gants, dans l'ouverture desquels elle fourrait le doigt par
-désœuvrement,--à tout instant, pendant le spectacle, elle se
-retournait vers Colette, pour quêter un regard amical, pour partager le
-plaisir qu'elle ressentait, pour dire de ses yeux bruns et limpides:
-
---Je vous aime bien.
-
-En promenade, dans les bois, aux environs de Paris, elle marchait dans
-l'ombre de Colette, s'asseyait à ses pieds, courait devant ses pas,
-arrachait les branches qui auraient pu la gêner, posait des pierres au
-milieu de la boue. Et, un soir que Colette, frileuse, au jardin, lui
-demanda son fichu, elle poussa un rugissement de plaisir,--(elle en fut
-honteuse après),--du bonheur que la bien-aimée s'enveloppât d'un peu
-d'elle, et le lui rendit ensuite, imprégné du parfum de son corps.
-
-Il y avait aussi des livres, certaines pages des poètes, lues en
-cachette,--(car on continuait de lui donner des livres d'enfant),--qui
-lui causaient des troubles délicieux. Et, plus encore, certaines
-musiques, bien qu'on lui dît qu'elle n'y pouvait rien comprendre; et
-elle se persuadait qu'elle n'y comprenait rien;--mais elle était toute
-pâle et moite d'émotion. Personne ne savait ce qui se passait en elle,
-à ces moments.
-
-En dehors de cela, elle était une fillette docile, étourdie,
-paresseuse, assez gourmande, rougissant pour un rien, tantôt se taisant
-pendant des heures, tantôt parlant avec volubilité, riant et pleurant
-facilement, ayant de brusques sanglots et un rire d'enfant. Elle aimait
-rire et s'amusait de petits riens. Jamais elle ne cherchait a jouer la
-dame. Elle restait enfant. Surtout, elle était bonne, elle ne pouvait
-souffrir de faire de la peine, et elle avait de la peine du moindre mot
-un peu fâché contre elle. Très modeste, s'effaçant toujours, toute
-prête à aimer et à admirer tout ce qu'elle croyait voir de beau et de
-bon, elle prêtait aux autres des qualités qu'ils n'avaient pas.
-
-On s'occupa de son éducation, qui était très en retard. Ce fut ainsi
-qu'elle prit des leçons de piano avec Christophe.
-
-Elle le vit, pour la première fois, à une soirée de sa tante, où il
-y avait une société nombreuse. Christophe, incapable de s'adapter h
-aucun public, joua un interminable _adagio_, qui faisait bâiller tout
-le monde: quand cela semblait fini, cela recommençait; on se demandait
-si cela finirait jamais. Mme Stevens bouillait d'impatience. Colette
-s'amusait follement: elle dégustait le ridicule de la chose, et elle ne
-savait pas mauvais gré à Christophe d'y être, à ce point,
-insensible; elle sentait qu'il était une force, et cela lui était
-sympathique; mais c'était comique aussi; et elle se fût bien gardée
-de prendre sa défense. Seule, la petite Grazia était pénétrée
-jusqu'aux larmes par celte musique. Elle se dissimulait dans un coin du
-salon. À la fin, elle se sauva, pour qu'on ne remarquât point son
-trouble, et aussi parce qu'elle souffrait de voir qu'on se moquait de
-Christophe.
-
-Quelques jours après, à dîner, Mme Stevens parla, devant elle, de lui
-faire donner des leçons de piano par Christophe. Grazia fut si
-troublée qu'elle laissa retomber sa cuiller dans son assiette à soupe,
-et qu'elle s'éclaboussa, ainsi que sa cousine. Colette dit qu'elle
-aurait bien besoin d'abord de leçons pour se tenir convenablement à
-table. Mme Stevens ajouta qu'en ce cas, ce n'était pas à Christophe
-qu'il faudrait s'adresser. Grazia fut heureuse d'être grondée avec
-Christophe.
-
-Christophe commença ses leçons. Elle était toute guindée et glacée,
-elle avait les bras collés au corps, elle ne pouvait remuer; et quand
-Christophe posait la main sur sa menotte, pour rectifier la position des
-doigts et les étendre sur les touches, elle se sentait défaillir. Elle
-tremblait de jouer mal devant lui; mais elle avait beau étudier
-jusqu'à se rendre malade et jusqu'à faire pousser des cris
-d'impatience à sa cousine, toujours elle jouait mal, quand Christophe
-était là; le souffle lui manquait, ses doigts étaient raides comme du
-bois, ou mous comme du coton; elle accrochait les notes et accentuait à
-contre-sens; Christophe la grondait et s'en allait fâché: alors, elle
-avait envie de mourir.
-
-Il ne faisait aucune attention à elle; il n'était occupé que de
-Colette. Grazia enviait l'intimité de sa cousine avec Christophe; mais
-quoiqu'elle en souffrît, son bon petit cœur s'en réjouissait pour
-Colette et pour Christophe. Elle trouvait Colette si supérieure à elle
-qu'il lui semblait naturel qu'elle absorbât tous les hommages.--Ce ne
-fut que lorsqu'il fallut choisir entre sa cousine et Christophe qu'elle
-sentit son cœur prendre parti contre elle. Son intuition de petite
-femme lui fit voir que Christophe souffrait des coquetteries de Colette
-et de la cour assidue de Lévy-Cœur. D'instinct, elle n'aimait pas
-Lévy-Cœur; et elle le détesta, dès le moment qu'elle sut que
-Christophe le détestait. Elle ne pouvait comprendre comment Colette
-s'amusait à le mettre en rivalité avec Christophe. Elle commença de
-la juger sévèrement en secret; elle surprit certains de ses petits
-mensonges, et elle changea soudain de manières avec elle. Colette s'en
-aperçut, sans en deviner la cause; elle affectait de l'attribuer à des
-caprices de petite fille. Mais le certain, c'est qu'elle avait perdu son
-pouvoir sur Grazia: un fait insignifiant le lui montra. Un soir que, se
-promenant toutes deux au jardin, Colette voulait, avec une tendresse
-coquette, abriter Grazia sous les plis de son manteau contre une petite
-ondée qui s'était mise à tomber, Grazia, pour qui c'eût été,
-quelques semaines avant, un bonheur ineffable de se blottir contre le
-sein de sa chère cousine, s'écarta froidement. Et quand Colette disait
-qu'elle trouvait laid un morceau de musique que jouait Grazia, cela
-n'empêchait pas Grazia de le jouer, et de l'aimer.
-
-Elle n'était plus attentive qu'à Christophe. Elle avait la divination
-de la tendresse, et percevait ce qu'il souffrait. Elle se l'exagérait
-beaucoup, dans son attention inquiète et enfantine. Elle croyait que
-Christophe était amoureux de Colette, quand il n'avait pour elle qu'une
-amitié exigeante. Elle pensait qu'il était malheureux, et elle était
-malheureuse pour lui. La pauvrette n'était guère récompensée de sa
-sollicitude: elle payait pour Colette quand Colette avait fait enrager
-Christophe; il était de mauvaise humeur, et se vengeait sur sa petite
-élève, en relevant impatiemment les fautes de son jeu. Un matin que
-Colette l'avait exaspéré encore plus qu'à l'ordinaire, il s'assit au
-piano avec tant de brusquerie que Grazia acheva de perdre le peu de
-moyens qu'elle avait: elle pataugea; il lui reprocha ses fausses notes
-avec colère; alors, elle se noya tout à fait; il se fâcha, il lui
-secoua les mains, il cria qu'elle ne ferait jamais rien de propre,
-qu'elle s'occupât de cuisine, de couture, de tout ce qu'elle voudrait,
-mais au nom du ciel! qu'elle ne fit plus de musique! Ce n'était pas la
-peine de martyriser les gens à entendre ses fausses notes. Sur quoi, il
-la planta là, au milieu de sa leçon. Et la pauvre Grazia pleura toutes
-les larmes de son corps, moins encore du chagrin que lui faisaient ces
-humiliantes paroles, que du chagrin de ne pouvoir faire plaisir à
-Christophe, malgré tout son désir, et même d'ajouter encore par sa
-sottise à la peine de celui qu'elle aimait.
-
-Elle souffrit bien plus, quand Christophe cessa de venir chez les
-Stevens. Elle voulut retourner au pays. Cette enfant, si saine jusque
-dans ses rêveries, et qui gardait en elle un fond de sérénité
-rustique, se sentait mal à l'aise dans cette ville, au milieu des
-Parisiennes neurasthéniques et agitées. Sans oser le dire, elle avait
-fini par juger assez exactement les gens qui l'entouraient. Mais elle
-était timide, faible, comme son père, par bonté, par modestie, par
-défiance de soi. Elle se laissait dominer par sa tante autoritaire et
-par sa cousine habituée à tout tyranniser. Elle n'osait pas écrire à
-son vieux papa, à qui elle envoyait régulièrement de longues lettres
-affectueuses:
-
---Je t'en prie, reprends-moi!
-
-Et le vieux papa n'osait pas la reprendre, malgré tout son désir; car
-Mme Stevens avait répondu à ses timides avances que Grazia était bien
-où elle était, beaucoup mieux qu'elle ne serait avec lui, et que, pour
-son éducation, il fallait qu'elle restât.
-
-Mais un moment arriva où l'exil devint trop douloureux à la petite
-âme du Midi, et où il fallut qu'elle reprît son vol vers la
-lumière.--Ce fut après le concert de Christophe. Elle y était venue
-avec les Stevens; et ce fut un déchirement pour elle d'assister au
-spectacle hideux d'une foule s'amusant à outrager un artiste... Un
-artiste? Celui qui, aux yeux de Grazia, était l'image même de l'art,
-la personnification de tout ce qu'il y avait de divin dans la vie. Elle
-avait envie de pleurer, de se sauver. Il lui fallut entendre jusqu'au
-bout le tapage, les sifflets, les huées, et, au retour chez sa tante,
-les réflexions désobligeantes, le joli rire de Colette, qui
-échangeait avec Lucien Lévy-Cœur des propos apitoyés. Réfugiée
-dans sa chambre, dans son lit, elle sanglota, une partie de la nuit:
-elle parlait a Christophe, elle le consolait, elle eût voulu donner sa
-vie pour lui, elle se désespérait de ne pouvoir rien pour le rendre
-heureux. Il lui fut désormais impossible de rester à Paris. Elle
-supplia son père de la faire revenir. Elle disait:
-
---Je ne peux plus vivre ici, je ne peux plus, je mourrai si tu me
-laisses plus longtemps.
-
-Son père vint aussitôt; et si pénible qu'il leur fût à tous deux de
-tenir tête à la terrible tante, ils en puisèrent l'énergie dans un
-effort de volonté désespérée.
-
-Grazia revint dans le grand parc endormi. Elle retrouva avec joie la
-chère nature et les êtres qu'elle aimait. Elle avait emporté et garda
-quelque temps encore dans son cœur endolori, qui se rassérénait, un
-peu de la mélancolie du Nord, comme un voile de brouillards, que le
-soleil peu à peu faisait fondre. Elle pensait par moments à Christophe
-malheureux. Couchée sur la pelouse, écoutant les grenouilles et les
-cigales familières, ou assise au piano, avec qui elle s'entretenait
-plus souvent qu'autrefois, elle rêvait de l'ami qu'elle s'était
-choisi; elle causait avec lui, tout bas, pendant des heures, et il ne
-lui eût pas semblé impossible qu'il ouvrît la porte, un jour, et
-qu'il entrât. Elle lui écrivit, et, après avoir hésité longtemps,
-elle lui envoya une lettre, non signée, qu'elle alla, un matin, en
-cachette, le cœur battant, jeter dans la boîte du village, à trois
-kilomètres de là, de l'autre côté des grands champs labourés,--une
-bonne lettre, touchante, qui lui disait qu'il n'était pas seul, qu'il
-ne devait pas se décourager, qu'on pensait à lui, qu'on l'aimait,
-qu'on priait Dieu pour lui,--une pauvre lettre, qui s'égara sottement
-en route, et qu'il ne reçut jamais.
-
-Puis, les jours uniformes et sereins se déroulèrent dans la vie de la
-lointaine amie. Et la paix italienne, le génie du calme, du bonheur
-tranquille, de la contemplation muette, rentrèrent dans ce cœur chaste
-et silencieux, au fond duquel continuait de brûler, comme une flamme
-immobile, le souvenir de Christophe.
-
-
-
-
-Mais Christophe ignorait la naïve affection, qui de loin veillait sur
-lui, et qui devait plus tard tenir tant de place dans sa vie. Et il
-ignorait aussi qu'à ce même concert, où il avait été insulté,
-assistait celui qui allait être l'ami, le cher compagnon, qui devait
-marcher auprès de lui, côte à côte, et la main dans la main.
-
-Il était seul. Il se croyait seul. D'ailleurs, il n'en était
-aucunement accablé. Il ne ressentait plus cette amère tristesse qui
-l'angoissait naguère, en Allemagne. Il était plus fort, plus mûr: il
-savait que ce devait être ainsi. Ses illusions sur Paris étaient
-tombées: tous les hommes étaient partout les mêmes; il fallait en
-prendre son parti, et ne pas s'obstiner dans une lutte enfantine contre
-le monde; il fallait être soi-même, avec tranquillité. Comme disait
-Beethoven, «si nous livrons à la vie les forces de notre vie, que nous
-restera-t-il pour le plus noble, pour le meilleur?» Il avait pris
-vigoureusement conscience de sa nature et de sa race, qu'il avait jugée
-si sévèrement jadis. À mesure qu'il était plus oppressé par
-l'atmosphère parisienne, il éprouvait le besoin de se réfugier
-auprès de sa patrie, dans les bras des poètes et des musiciens, où le
-meilleur d'elle-même s'est recueilli. Dès qu'il ouvrait leurs livres,
-sa chambre se remplissait du bruissement du Rhin ensoleillé et de
-l'affectueux sourire des vieux amis délaissés.
-
-Comme il avait été ingrat envers eux! Comment n'avait-il pas senti
-plus tôt le trésor de leur candide bonté? Il se rappelait avec honte
-tout ce qu'il avait dit d'injuste et d'outrageant pour eux, quand il
-était en Allemagne. Alors, il ne voyait que leurs défauts, leurs
-manières gauches et cérémonieuses, leur idéalisme larmoyant, leurs
-petits mensonges de pensée, leurs petites lâchetés. Ah! c'était si
-peu de chose auprès de leurs grandes vertus! Comment avait-il pu être
-aussi cruel pour des faiblesses, qui les rendaient en ce moment presque
-plus touchants à ses yeux: car ils en étaient plus humains! Par
-réaction, il était attiré davantage par ceux d'entre eux pour qui il
-avait été le plus injuste. Que n'avait-il point dit contre Schubert et
-contre Bach! Et voici qu'il se sentait tout près d'eux, à présent.
-Voici que ces grandes âmes, dont il avait relevé avec impatience les
-ridicules, se penchaient vers lui, exilé loin des siens, et lui
-disaient avec un bon sourire:
-
---Frère, nous sommes là. Courage! Nous avons eu, nous aussi, plus que
-notre lot de misères... Bah! on en vient à bout...
-
-Il entendait gronder l'Océan de l'âme de Jean-Sébastien Bach: les
-ouragans, les vents qui soufflent, les nuages de la vie qui
-s'enfuient,--les peuples ivres de joie, de douleur, de fureur, et le
-Christ, plein de mansuétude, le Prince de la Paix, qui plane au-dessus
-d'eux,--les villes éveillées par les cris des veilleurs, se ruant,
-avec des clameurs d'allégresse, au-devant du Fiancé divin, dont les
-pas ébranlent le monde,--le prodigieux réservoir de pensées, de
-passions, de formes musicales, de vie héroïque, d'hallucinations
-shakespeariennes, de prophéties à la Savonarole, de visions
-pastorales, épiques, apocalyptiques, enfermées dans le corps étriqué
-du petit _cantor_ thuringien, au doublé menton, aux petits yeux
-brillants sous les paupières plissées et les sourcils relevés...--il
-le voyait si bien! sombre, jovial, un peu ridicule, le cerveau bourré
-d'allégories et de symboles, gothique et rococo, colère, têtu,
-serein, ayant la passion de la vie et la nostalgie de la mort...--il le
-voyait dans son école, pédant génial, au milieu de ses élèves,
-sales, grossiers, mendiants, galeux, aux voix éraillées, ces vauriens
-avec qui il se chamaillait, avec qui il se battait parfois comme un
-portefaix, et dont l'un le roua de coups...--il le voyait dans sa
-famille, au milieu de ses vingt et un enfants, dont treize moururent
-avant lui, dont un fut idiot; les autres, bons musiciens, lui faisaient
-de petits concerts... Des maladies, des enterrements, d'aigres disputes,
-la gêne, son génie méconnu;--et, par là-dessus, sa musique, sa foi,
-la délivrance et la lumière, la Joie entrevue, pressentie, voulue,
-saisie,--Dieu, le souffle de Dieu brûlant ses os, hérissant son poil,
-foudroyant par sa bouche... Ô Force! Force! Tonnerre bienheureux de
-Force!...
-
-Christophe buvait à longs traits cette force. Il sentait le bienfait de
-cette puissance de musique, qui ruisselle des âmes allemandes.
-Médiocre souvent, grossière même, qu'importe? L'essentiel, c'est
-qu'elle soit, qu'elle coule à pleins bords. En France, la musique est
-recueillie, goutte à goutte, par des filtres Pasteur dans des carafes
-soigneusement bouchées. Et ces buveurs d'eau fade font les dégoûtés
-devant les fleuves de la musique allemande! Ils épluchent les fautes
-des génies allemands!
-
---Pauvres petits!--pensait Christophe, sans se souvenir que lui-même
-naguère avait été aussi ridicule,--ils trouvent des défauts dans
-Wagner et dans Beethoven! Il leur faudrait des génies qui n'eussent pas
-de défauts!... Comme si, quand souffle la tempête, elle allait
-s'occuper de ne rien déranger au bel ordre des choses!...
-
-Il marchait dans Paris, tout joyeux de sa force. Tant mieux s'il était
-incompris! Il en serait plus libre. Pour créer, comme c'est le rôle du
-génie, un monde de toutes pièces, organiquement constitué suivant ses
-lois intérieures, il faut y vivre tout entier. Un artiste n'est jamais
-trop seul. Ce qui est redoutable, c'est de voir sa pensée se refléter
-dans un miroir qui la déforme et l'amoindrit. Il ne faut rien dire aux
-autres de ce qu'on fait, avant de l'avoir fait: sans cela, on n'aurait
-plus le courage d'aller jusqu'au bout; car ce ne serait plus son idée,
-mais la misérable idée des autres, qu'on verrait en soi.
-
-Maintenant que rien ne venait plus le distraire de ses rêves, ils
-jaillissaient comme des fontaines de tous les coins de son âme et de
-toutes les pierres de sa route. Il vivait dans un état de visionnaire.
-Tout ce qu'il voyait et entendait évoquait en lui des êtres et des
-choses différents de ce qu'il voyait et entendait. Il n'avait qu'à se
-laisser vivre pour retrouver, autour de lui, la vie de ses héros. Leurs
-sensations venaient le chercher, d'elles-mêmes. Les yeux de ceux qui
-passaient, le son d'une voix que le vent apportait, la lumière sur une
-pelouse de gazon, les oiseaux qui chantaient dans les arbres du
-Luxembourg, une cloche de couvent qui sonnait au loin, le ciel pâle, le
-petit coin du ciel, vu du fond de sa chambre, les bruits et les nuances
-des diverses heures du jour, il ne les percevait pas en lui, mais dans
-les êtres qu'il rêvait.--Christophe était heureux.
-
-Cependant, sa situation était plus difficile que jamais. Il avait perdu
-les quelques leçons de piano, qui étaient son unique ressource. On
-était en septembre, la société parisienne était en vacances; et il
-était malaisé de trouver d'autres élèves. Le seul qu'il eût était
-un ingénieur, intelligent et braque, qui s'était mis en tête, à
-quarante ans, de devenir un grand violoniste. Christophe ne jouait pas
-très bien du violon; mais il en savait toujours plus que son élève;
-et, pendant quelque temps, il lui donna trois heures de leçons par
-semaine, à deux francs l'heure. Mais, au bout d'un mois et demi,
-l'ingénieur se lassa, découvrant tout à coup que sa vocation
-principale était pour la peinture.--Le jour qu'il fit part de cette
-découverte à Christophe, Christophe rit beaucoup: mais, quand il eut
-bien ri, il fit le compte de ses finances, et constata qu'il avait juste
-en poche les douze francs, que son élève venait de lui payer, pour ses
-dernières leçons. Cela ne l'émut point; il se dit seulement qu'il
-allait falloir décidément se mettre en quête d'autres moyens
-d'existence: recommencer les courses auprès des éditeurs. Ce n'était
-pas réjouissant... Pff!... Inutile de s'en tourmenter à l'avance!
-Aujourd'hui, il faisait beau. Il s'en alla à Meudon.
-
-Il avait une fringale de marche. La marche faisait lever des moissons de
-musique. Il en était plein, comme une ruche de miel; et il riait au
-bourdonnement doré de ses abeilles. C'était, à l'ordinaire, une
-musique qui modulait beaucoup. Et des rythmes bondissants, insistants,
-hallucinants... Allez donc créer des rythmes, quand vous êtes engourdi
-dans votre chambre! Bon pour amalgamer alors des harmonies subtiles et
-immobiles, comme ces Parisiens!
-
-Quand il fut las de marcher, il se coucha dans les bois. Les arbres
-étaient à demi défeuillés, le ciel bleu de pervenche. Christophe
-s'engourdit dans une rêverie, qui prit bientôt la teinte de la douce
-lumière qui tombe des nuages d'octobre. Son sang battait. Il écoutait
-passer les flots pressés de ses pensées. Il en venait de tous les
-points de l'horizon: mondes jeunes et vieux, qui se livraient bataille,
-lambeaux d'âmes passées, hôtes anciens, parasites, qui vivaient en
-lui, comme le peuple d'une ville. L'ancienne parole de Gottfried devant
-la tombe de Melchior lui revenait à l'esprit: il était un tombeau
-vivant, plein de morts qui s'agitaient,--toute sa race inconnue. Il
-écoutait cette multitude de vies, il se plaisait à faire bruire
-l'orgue de cette forêt séculaire, pleine de monstres, comme la forêt
-de Dante. Il ne les craignait plus maintenant, comme au temps de son
-adolescence. Car le maître était là: sa volonté. Il avait une forte
-joie à faire claquer son fouet, pour que les bêtes hurlassent, et
-qu'il sentît mieux la richesse de sa ménagerie intérieure. Il
-n'était pas seul. Il n'y avait pas de risques qu'il le fût jamais. Il
-était toute une armée, des siècles de Krafft joyeux et sains. Contre
-Paris hostile, contre un peuple, tout un peuple: la lutte était égale.
-
-
-
-
-Il avait abandonné sa modeste chambre,--trop chère,--pour prendre dans
-le quartier de Montrouge une mansarde, qui, à défaut d'autres
-avantages, était très aérée. Un courant d'air perpétuel. Mais il
-lui fallait respirer. De sa fenêtre, il avait une vue étendue sur les
-cheminées de Paris. Le déménagement n'avait pas été long: une
-charrette à bras suffit; Christophe la poussa lui-même. De tout son
-mobilier, l'objet le plus précieux pour lui était, avec sa vieille
-malle, un de ces moulages, si vulgarisés depuis, du masque de
-Beethoven. Il l'avait empaqueté avec autant de soin que s'il s'était
-agi d'une œuvre d'art du plus haut prix. Il ne s'en séparait pas.
-C'était son île, au milieu de Paris. Ce lui était aussi un baromètre
-moral. Le masque lui marquait, plus clairement que sa propre conscience,
-la température de son âme, ses plus secrètes pensées: tantôt le
-ciel chargé de nuées, tantôt le coup de vent des passions, tantôt le
-calme puissant.
-
-Il dut rogner beaucoup sur sa nourriture. Il mangeait une fois par jour,
-à une heure de l'après-midi. Il avait acheté un gros saucisson, qu'il
-avait pendu à sa fenêtre; avec une bonne tranche, un solide quignon de
-pain, et une tasse de café qu'il fabriquait, il faisait un repas des
-dieux. Mais il en eût bien fait deux. Il était fâché d'avoir si bon
-appétit. Il s'apostrophait sévèrement; il se traitait de goinfre, qui
-ne pense qu'à son ventre. De ventre, il n'en avait guère; il était
-plus efflanqué qu'un chien maigre. Au reste, solide, une charpente de
-fer, et la tête toujours libre.
-
-Il ne s'inquiétait pas trop du lendemain. Tant qu'il avait devant lui
-l'argent de la journée, il ne se mettait pas en peine. Le jour où il
-n'eut plus rien, il se décida enfin à commencer ses tournées chez les
-éditeurs. Il ne trouva de travail nulle part. Il revenait chez lui,
-bredouille, quand, passant près du magasin de musique où il avait
-été présenté naguère par Sylvain Kohn à Daniel Hecht, il entra,
-sans se rappeler qu'il y était déjà venu dans des circonstances peu
-agréables. La première personne qu'il vit fut Hecht. Il fut sur le
-point de rebrousser chemin; mais il était trop tard: Hecht l'avait vu.
-Christophe ne voulut pas avoir l'air de reculer; il s'avança vers
-Hecht, ne sachant pas ce qu'il allait lui dire, et prêt à lui tenir
-tête avec autant d'arrogance qu'il le faudrait: car il était convaincu
-que Hecht ne lui ménagerait pas les insolences. Il n'en fut rien.
-Hecht, froidement, lui tendit la main: avec une formule de politesse
-banale, il s'informa de sa santé, et, sans même attendre que
-Christophe lui en fît la demande, il lui désigna la porte de son
-cabinet, et s'effaça pour le laisser passer. Il était heureux,
-secrètement, de cette visite, que son orgueil avait prévue, mais qu'il
-n'attendait plus. Sans en avoir l'air, il avait suivi très
-attentivement Christophe; il n'avait manqué aucune occasion de
-connaître sa musique; il était au fameux concert du _David_; et
-l'accueil hostile du public l'avait d'autant moins étonné, dans son
-mépris du public, qu'il avait parfaitement senti toute la beauté de
-l'œuvre. Il n'y avait peut-être pas deux personnes à Paris qui
-fussent plus capables que Hecht d'apprécier l'originalité artistique
-de Christophe. Mais il se fût bien gardé de lui en rien dire, non
-seulement parce qu'il était piqué de l'attitude de Christophe à son
-égard, mais parce qu'il lui était impossible d'être aimable: c'était
-une disgrâce spéciale de sa nature. Il était sincèrement disposé à
-aider Christophe; mais il n'eût point fait un pas pour cela: il
-attendait que Christophe vînt le lui demander. Et maintenant que
-Christophe était venu,--au lieu de saisir généreusement l'occasion
-d'effacer le souvenir de leur malentendu, en épargnant à son visiteur
-une démarche humiliante, il se donna la satisfaction de le laisser
-exposer tout au long sa requête; et il tint à lui imposer, au moins
-pour une fois, les travaux que Christophe avait refusés jadis. Il lui
-donna, pour le lendemain, cinquante pages de musique à transposer pour
-mandoline et guitare. Après quoi, satisfait de l'avoir fait plier, il
-lui trouva des occupations moins rebutantes, mais toujours avec une
-telle absence de bonne grâce qu'il était impossible de lui en savoir
-gré; il fallait que Christophe fût talonné par la gêne pour recourir
-de nouveau à lui. En tout cas, il aimait encore mieux gagner son argent
-par ces travaux, si irritants qu'ils fussent, que le recevoir en don de
-Hecht, comme Hecht le lui offrit, une fois:--et certes, c'était de bon
-cœur; mais Christophe avait senti l'intention que Hecht avait eue de
-l'humilier d'abord; contraint d'accepter ses conditions, il se refusa du
-moins à accepter ses bienfaits; il voulait bien travailler pour
-lui:--donnant, donnant, il était quitte;--mais il ne voulait rien lui
-devoir. Il n'était pas comme Wagner, ce mendiant impudent pour son art,
-il ne mettait pas son art au-dessus de son âme; le pain qu'il n'eût
-pas gagné lui-même l'eût étouffé.--Un jour qu'il venait de
-rapporter la tâche qu'il avait passé la nuit à faire, il trouva Hecht
-à table. Hecht, remarquant sa pâleur et les regards qu'il jeta
-involontairement sur les plats, eut la certitude qu'il n'avait pas
-mangé, et l'invita à déjeuner. L'intention était bonne; mais Hecht
-laissa si lourdement sentir qu'il avait vu le dénuement de Christophe,
-que son invitation ressemblait à une aumône: Christophe fût mort de
-faim, plutôt que d'accepter. Il ne put refuser de s'asseoir à
-table--(Hecht avait à lui parler);--mais il ne toucha à rien: il
-prétendit qu'il venait de déjeuner. Son estomac se crispait de besoin.
-
-Christophe eût voulu se passer de Hecht; mais les autres éditeurs
-étaient encore pires.--Il y avait aussi les riches dilettantes, qui
-accouchaient d'un lambeau de phrase musicale, et qui n'étaient même
-pas capables de l'écrire. Ils faisaient venir Christophe, et lui
-chantaient leur élucubration:
-
---Hein! est-ce beau!
-
-Ils la lui donnaient à «développer»,--(à écrire en entier);--et
-cela paraissait sous leur nom chez un grand éditeur. Après, ils
-étaient persuadés que le morceau était d'eux. Christophe en connut
-un, gentilhomme de bonne marque, un grand corps agité, qui lui donna
-du: «cher ami», l'empoigna par le bras, lui prodiguant les
-démonstrations d'enthousiasme tempétueux, ricanant à son oreille,
-bafouillant des coq-à-l'âne et des incongruités mêlées de cris
-d'extase: Beethoven, Verlaine, Offenhach, Yvette Guilbert... Il le
-faisait travailler, et négligeait de le payer. Il soldait en
-invitations à déjeuner et en poignées de mains. À la fin des fins,
-il envoya à Christophe vingt francs, que Christophe se donna le luxe
-stupide de lui renvoyer. Ce jour-là, il n'avait pas vingt sous en
-poche; et il lui avait fallu acheter un timbre de vingt-cinq centimes
-pour écrire à sa mère. C'était le jour de fête de la vieille
-Louisa; et, pour rien au monde, Christophe n'eût voulu y manquer: la
-bonne femme comptait trop sur la lettre de son garçon, elle n'aurait pu
-s'en passer. Elle lui écrivait un peu plus souvent, depuis quelques
-semaines, malgré la peine que cela lui coûtait d'écrire. Elle
-souffrait de sa solitude. Mais elle n'aurait pu se décider à venir
-rejoindre Christophe à Paris: elle était trop timorée, attachée à
-sa petite ville, à son église, à sa maison, elle avait peur des
-voyages. Et d'ailleurs, quand elle eût voulu venir, Christophe n'avait
-pas d'argent pour elle; il n'en avait pas tous les jours, pour
-lui-même.
-
-Un envoi qui lui fit bien plaisir, une fois, ce fut de Lorchen, la jeune
-paysanne pour laquelle il avait eu une rixe avec des soldats prussiens:
-elle lui écrivait qu'elle se mariait; elle donnait des nouvelles de la
-maman, et elle lui expédiait un panier de pommes et une part de
-galette, pour manger en son honneur. Cela tomba joliment à propos. Ce
-soir-là chez Christophe, c'était jeûne, quatre-temps, et carême: du
-saucisson pendu au clou, près de la fenêtre, il ne restait plus que la
-ficelle. Christophe se compara aux saints anachorètes, qu'un corbeau
-vient nourrir sur leur rocher. Mais le corbeau avait beaucoup à faire
-sans doute de nourrir tous les anachorètes, car il ne revint plus.
-
-Malgré tous ces ennuis, Christophe gardait son entrain. Il faisait dans
-sa cuvette la lessive de son linge, et il cirait ses chaussures, en
-sifflant comme un merle. Il se consolait avec les mots de Berlioz:
-«Élevons-nous au-dessus des misères de la vie, et chantons d'une voix
-légère le gai refrain si connu: _Dies iræ_...»--Il le chantait
-parfois, au scandale des voisins, stupéfiés de l'entendre
-s'interrompre au milieu par des éclats de rire.
-
-Il menait une vie rigoureusement chaste. Comme dit cet autre, «la
-carrière d'amant est une carrière d'oisif et de riche». La misère de
-Christophe, sa chasse au pain quotidien, sa sobriété excessive, et sa
-fièvre de création ne lui laissaient ni le temps, ni le goût de
-songer au plaisir. Il n'y était pas seulement indifférent; par
-réaction contre Paris, il s'était jeté dans une sorte d'ascétisme
-moral. Il avait un besoin passionné de pureté, l'horreur de toute
-souillure. Ce n'était pas qu'il fût à l'abri des passions. À
-d'autres moments, il y avait été livré. Mais ces passions restaient
-chastes, même quand il y cédait: car il n'y cherchait pas le plaisir,
-mais le don absolu de soi et la plénitude de l'être. Et quand il
-voyait qu'il s'était trompé, il les rejetait avec fureur. La luxure
-n'était pas pour lui un péché comme les autres. C'était bien le
-grand Péché, celui qui souille les sources de la vie. Tous ceux chez
-qui le vieux fond chrétien n'a pas été totalement enseveli sous les
-alluvions étrangères, tous ceux qui se sentent encore aujourd'hui les
-fils des races vigoureuses, qui, au prix d'une discipline héroïque,
-édifièrent la civilisation de l'Occident, n'ont pas de peine à le
-comprendre. Christophe méprisait la société cosmopolite, dont le
-plaisir était l'unique but, le _credo._--Certes, on fait bien de
-chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes, de combattre les
-déprimantes croyances pessimistes, amassées sur l'humanité par vingt
-siècles de christianisme gothique. Mais c'est à condition que ce soit
-une généreuse foi, qui veuille le bien des autres. Au lieu de cela, de
-quoi s'agit-il? De l'égoïsme le plus piteux. Une poignée de
-jouisseurs cherchent à «faire rendre» à leurs sens le maximum de
-plaisirs avec le minimum de risques, en s'accommodant fort bien que les
-autres en pâtissent.--Oui, sans doute, on connaît leur socialisme de
-salon!... Mais est-ce qu'ils ne sont pas les premiers à savoir que
-leurs doctrines voluptueuses ne valent que pour le peuple des «gras»,
-pour une «élite» à l'engrais, et que pour les pauvres, c'est un
-poison?...
-
-«La carrière du plaisir est une carrière de riches.»
-
-
-
-
-Christophe n'était point riche, ni fait pour le devenir. Quand il
-venait de gagner quelque argent, il se hâtait de le dépenser aussitôt
-en musique; il se privait de nourriture pour aller au concert. Il
-prenait des dernières places, tout en haut du théâtre du Châtelet;
-et il se remplissait de musique: elle lui tenait lieu de souper et de
-maitresse. Il avait une telle faim de bonheur et tant d'aptitude à en
-jouir que les imperfections de l'orchestre ne parvenaient pas à le
-troubler; il restait, deux ou trois heures, engourdi dans un état de
-béatitude, sans que les fautes de goût et les fausses notes
-provoquassent en lui autre chose qu'un sourire indulgent: il avait
-laissé sa critique à la porte; il venait pour aimer et non pas pour
-juger. Autour de lui, le public s'abandonnait, comme lui, immobile, les
-yeux à demi-clos, au grand torrent de rêves. Christophe avait la
-vision d'un peuple tapi dans l'ombre, ramassé sur lui-même, comme un
-énorme chat, couvant des hallucinations de volupté et de carnage. Dans
-les demi-ténèbres épaisses et dorées, se modelaient mystérieusement
-certaines figures, dont le charme inconnu et l'extase muette attiraient
-les regards et le cœur de Christophe; il s'attachait à elles; il
-écoutait en elles; il finissait par s'assimiler corps et âme avec
-elles. Il arrivait qu'une d'elles s'en aperçût, et qu'il se tissât
-entre eux deux, pendant la durée du concert, une de ces sympathies
-obscures, qui vont jusqu'au plus profond de l'être, sans qu'il en reste
-rien, une fois le concert fini et le courant rompu qui unissait les
-âmes. C'est un état que connaissent bien ceux qui aiment la musique,
-surtout quand ils sont jeunes et se donnent le plus: l'essence de la
-musique est tellement l'amour qu'on ne la goûte complètement que si on
-la goûte en un autre; et au concert on cherche instinctivement des
-yeux, au milieu de la foule, un ami avec qui partager une joie trop
-grande pour soi seul.
-
-Parmi ces amis d'une heure, dont Christophe faisait choix, afin de
-savourer mieux la douceur de la musique, une figure l'attirait, qu'il
-revoyait, à chaque concert. C'était une petite grisette, qui devait
-adorer la musique, sans rien y comprendre. Elle avait un profil de
-petite bête, un petit nez droit, dépassant à peine la ligne de la
-bouche légèrement avancée et du menton délicat, des sourcils fins et
-levés, des yeux clairs: un de ces minois insouciants, sous le voile
-desquels on sent de la joie, du rire, enveloppés d'une paix
-indifférente. Ces fillettes vicieuses, ces gamines ouvrières,
-reflètent peut-être le plus de la sérénité disparue, celle des
-statues antiques et des figures de Raphaël. Ce n'est là qu'un instant
-dans leur vie, le premier éveil du plaisir; la flétrissure est proche.
-Mais elles ont vécu du moins une jolie heure.
-
-Christophe se délectait à la regarder: une gentille figure lui faisait
-du bien au cœur; il savait en jouir sans la désirer; il y puisait de
-la joie, de la force, de l'apaisement,--oui, presque de la vertu.
-Elle,--cela va sans dire,--avait vite remarqué qu'il la regardait; et
-il s'était établi entre eux, sans y penser, un courant magnétique. Et
-comme ils se retrouvaient, à peu près aux mêmes places, à presque
-tous les concerts, ils n'avaient pas tardé à connaître leurs goûts.
-À certains passages, ils échangeaient un regard d'intelligence;
-lorsqu'elle aimait particulièrement une phrase, elle tirait
-légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres; ou, pour
-montrer qu'elle ne trouvait pas cela bon, elle avançait
-dédaigneusement son gentil museau. Il se mêlait à ces petites mines
-un peu de ce cabotinage innocent, dont presque aucun être ne peut se
-dégager quand il se sait observé. Elle voulait se donner parfois,
-pendant les morceaux sérieux, une expression grave; et, tournée de
-profil, l'air absorbé, et la joue souriante, du coin de l'œil elle
-regardait s'il la regardait. Ils étaient devenus très bons amis, sans
-s'être jamais dit un mot, et sans avoir même essayé--(Christophe tout
-au moins)--de se rencontrer à la sortie.
-
-Le hasard fit enfin qu'à un concert du soir, ils se trouvèrent placés
-l'un à côté de l'autre. Après un instant d'hésitation souriante,
-ils se mirent à causer amicalement. Elle avait une voix charmante, et
-disait beaucoup de bêtises sur la musique: car elle n'y connaissait
-rien, et voulait avoir l'air de s'y connaître; mais elle l'aimait
-passionnément. Elle aimait la pire et la meilleure, Massenet et Wagner;
-il n'y avait que la médiocre qui l'ennuyât. La musique était une
-volupté pour elle; elle la buvait par tous les pores de son corps,
-comme Danaé la pluie d'or. Le prélude de _Tristan_ lui donnait la
-petite mort; et elle jouissait de se sentir emportée, comme une proie
-dans la bataille, par la _Symphonie Héroïque._ Elle apprit à
-Christophe que Beethoven était sourd-muet, et que, malgré cela, si
-elle l'avait connu, elle l'aurait bien aimé, quoiqu'il fût joliment
-laid. Christophe protesta que Beethoven n'était pas si laid; alors, ils
-discutèrent sur la beauté et sur la laideur; et elle convint que tout
-dépendait des goûts; ce qui était beau pour l'un ne l'était pas pour
-l'autre: «on n'était pas le louis d'or, on ne pouvait pas plaire à
-tout le monde».--Il aimait mieux qu'elle ne parlât point: il
-l'entendait bien mieux. Pendant la _Mort d'Ysolde_, elle lui tendit sa
-main; sa main était toute moite; il la garda dans la sienne jusqu'à la
-fin du morceau; ils sentaient, à travers leurs doigts entrelacés,
-couler le flot de la symphonie.
-
-Ils sortirent ensemble; il était près de minuit. Ils remontèrent, en
-causant, vers le quartier Latin; elle lui avait pris le bras, et il la
-reconduisit chez elle; mais arrivés à la porte, comme elle se
-disposait à lui montrer le chemin, il la quitta, sans prendre garde à
-ses yeux engageants. Sur le moment, elle fut stupéfaite, puis furieuse;
-puis, elle se tordit de rire, en pensant à sa sottise; puis, rentrée
-dans sa chambre et se déshabillant, elle fut de nouveau agacée, et
-finalement pleura en silence. Quand elle le revit au concert, elle
-voulut se montrer piquée, indifférente, un peu cassante. Mais il
-était si bon enfant que sa résolution ne tint pas. Ils se remirent à
-causer; seulement, elle gardait avec lui maintenant une réserve. Il lui
-parlait cordialement, mais avec une grande politesse, et de choses
-sérieuses, de belles choses, de la musique qu'ils entendaient et de ce
-que cela signifiait pour lui. Elle l'écoutait attentivement, et
-tâchait de penser comme lui. Le sens de ses paroles lui échappait
-souvent; mais elle y croyait quand même. Elle avait pour Christophe un
-respect reconnaissant, qu'elle lui montrait à peine. D'un accord
-tacite, ils ne se parlaient qu'au concert. Il la rencontra une fois au
-milieu d'étudiants. Ils se saluèrent gravement. À personne elle ne
-parlait de lui. Il y avait dans le fond de son âme une petite province
-sacrée, quelque chose de beau, de pur, de consolant.
-
-Ainsi, Christophe commençait à exercer par sa seule présence, parle
-seul fait qu'il existait, une influence apaisante. Partout où il
-passait, il laissait inconsciemment une trace de sa lumière
-intérieure. Il était le dernier à s'en douter. Il y avait près de
-lui, dans sa maison, des gens qu'il n'avait jamais vus, et qui, sans
-s'en douter eux-mêmes, subissaient peu à peu son rayonnement
-bienfaisant.
-
-
-
-
-Depuis plusieurs semaines, Christophe n'avait plus d'argent pour aller
-au concert, même en faisant carême; et, dans sa chambre sous les
-toits, maintenant que l'hiver venait, il se sentait transi; il ne
-pouvait rester immobile à sa table. Alors il descendait, et marchait
-dans Paris, afin de se réchauffer. Il avait la faculté d'oublier par
-instants la ville grouillante qui l'entourait, et de se sauver dans
-l'infini du temps. Il lui suffisait de voir au-dessus de la rue
-tumultueuse la lune morte et glacée, suspendue dans le gouffre du ciel,
-ou le disque du soleil, roulant dans le brouillard blanc, pour que le
-bruit de la rue s'effaçât, pour que Paris s'enfonçât dans le vide
-sans bornes, pour que toute cette vie ne lui apparût plus que comme le
-fantôme d'une vie qui avait été, il y avait longtemps, longtemps,...
-il y avait des siècles... Le moindre petit signe, imperceptible au
-commun des hommes, de la grande vie sauvage de la nature, que recouvre
-tant bien que mal la livrée de la civilisation, suffisait à la faire
-surgir tout entière à ses yeux. L'herbe qui poussait entre les pavés,
-le renouveau d'un arbre étranglé dans son carcan de fonte, sans air et
-sans terre, sur un boulevard aride; un chien, un oiseau qui passaient,
-derniers vestiges de la faune qui remplissait l'univers primitif, et que
-l'homme a détruite; une nuée de moucherons; l'épidémie invisible qui
-dévorait un quartier:--c'était assez pour que, dans l'asphyxie de
-cette serre-chaude humaine, le souffle de l'Esprit de la Terre vînt le
-frapper au visage et fouetter son énergie.
-
-Dans ces longues promenades, à jeun souvent, et n'ayant pas causé, de
-plusieurs jours, avec qui que ce fût, il rêvait intarissablement. Les
-privations et le silence surexcitaient cette disposition morbide. La
-nuit, il avait des sommeils pénibles, des rêves fatigants: sans cesse,
-il revoyait la vieille maison, la chambre où il avait vécu, enfant; il
-était poursuivi par des obsessions musicales. Le jour, il conversait
-avec ses êtres intérieurs et avec ceux qu'il aimait, les absents et
-les morts.
-
-Une après-midi de décembre humide, que le givre couvrait les pelouses
-raidies, que les toits des maisons et les dômes gris se diluaient dans
-le brouillard, et que les arbres, aux branches nues, grêles et
-tourmentées, dans la vapeur qui les noyait, semblaient des
-végétations marines au fond e l'Océan,--Christophe, qui, depuis la
-veille, se sentait frissonnant et ne parvenait point à se réchauffer,
-entra au Louvre, qu'il connaissait à peine.
-
-Il n'était pas, jusque-là, très touché par la peinture. Il était
-trop absorbé par l'univers intérieur pour bien saisir le monde des
-couleurs et des formes. Elles n'agissaient sur lui que par leurs
-résonances musicales, qui ne lui en apportaient qu'un écho déformé.
-Sans doute, son instinct percevait obscurément les lois identiques, qui
-président à l'harmonie des formes visuelles comme des formes sonores,
-et les nappes profondes de l'âme, d'où sourdent les deux fleuves de
-couleurs et de sons, qui baignent les deux versants opposés de la vie.
-Mais il ne connaissait que l'un des deux versants, et il était perdu
-dans le royaume de l'œil. Ainsi, lui échappait le secret du charme le
-plus exquis, le plus naturel peut-être, de la France au clair regard,
-reine dans le monde de la lumière.
-
-Eût-il été plus curieux de peinture, Christophe était trop Allemand
-pour s'adapter aisément à une vision des choses aussi différente. Il
-n'était pas de ces Allemands dernier-cri, qui renient la façon de
-sentir germanique, et qui se persuadent qu'ils raffolent de
-l'impressionnisme ou du dix-huitième siècle français,--quand,
-d'aventure, ils n'ont pas la ferme assurance qu'ils les comprennent
-mieux que les Français. Christophe était un barbare, peut-être; mais
-il l'était franchement. Les petits culs roses de Boucher, les mentons
-gras de Watteau, les bergers ennuyés et les bergères dodues, sanglées
-dans leur corset, les âmes de crème fouettée, les vertueuses
-œillades de Greuze, les chemises troussées de Fragonard, tout ce
-poétique déculottage ne lui inspirait pas beaucoup plus d'intérêt
-qu'un journal élégant et polisson. Il n'en entendait point la riche et
-brillante harmonie; les rêves voluptueux, parfois mélancoliques, de
-cette vieille civilisation, la plus raffinée de l'Europe, lui étaient
-étrangers. Quant au dix-septième siècle français, il ne goûtait pas
-plus sa dévotion cérémonieuse et ses portraits d'apparat; la réserve
-un peu froide des plus graves entre ces maîtres, un certain gris de
-l'âme répandu sur l'œuvre hautain de Nicolas Poussin et sur les
-figures pâles de Philippe de Champaigne, éloignaient Christophe de
-l'ancien art français. Et du nouveau, il ne connaissait rien. S'il
-l'eût connu, il l'eût méconnu. Le seul peintre moderne, dont il eût,
-en Allemagne, subi la fascination, Boecklinle Bâlois, ne l'avait point
-préparé à voir l'art latin. Christophe gardait en lui le choc de ce
-brutal génie, qui sentait la terre et les fauves relents du bestiaire
-héroïque qu'il en avait fait sortir. Ses yeux, brûlés par la
-lumière crue, habitués au bariolage frénétique de ce sauvage ivre,
-avaient de la peine à se faire aux demi-teintes, aux harmonies
-morcelées et moelleuses de l'art français.
-
-Mais ce n'est pas impunément qu'on vit dans un monde étranger. On en
-subit l'empreinte. On a beau se murer en soi: on s'aperçoit un jour
-qu'il y a quelque chose de changé.
-
-Il y avait quelque chose de changé dans Christophe, ce soir-là où il
-errait par les salles du Louvre. Il était las, il avait froid, il avait
-faim, il était seul. Autour de lui, l'ombre descendait dans les
-galeries désertes, les formes endormies s'animaient. Christophe
-passait, silencieux et glacé, au milieu des sphinx d'Égypte, des
-monstres assyriens, des taureaux de Persépolis, des serpents gluants de
-Palissy. Il se sentait dans une atmosphère de contes de fées; et dans
-son cœur montait un émoi mystérieux; Le rêve de l'humanité
-l'enveloppait,--les fleurs étranges de l'âme...
-
-Dans le poudroiement doré des galeries de peinture, les jardins de
-couleurs éclatantes et mûres, les prairies de tableaux, où l'air
-manque, Christophe, fiévreux, au seuil de la maladie, eut un coup de
-foudre.--Il allait, presque sans voir, étourdi par le besoin, par la
-tiédeur des salles, et par cette orgie d'images: la tête lui tournait.
-Arrivé au bout de la galerie du bord de l'eau, devant _le Bon
-Samaritain_ de Rembrandt, il s'appuya des deux mains, pour ne pas
-tomber, sur la rampe de fer qui entoure les tableaux, il ferma les yeux,
-un instant. Quand il les rouvrit sur l'œuvre qui était en face de lui,
-tout près de son visage, il fut fasciné...
-
-Le jour s'éteignait. Le jour était lointain déjà, déjà mort. Le
-soleil invisible s'effondrait dans la nuit. C'était l'heure magique où
-les hallucinations sont sur le point de sortir de l'âme endolorie par
-les travaux du jour, immobile, engourdie. Tout se tait, on n'entend que
-le bruit des artères. On n'a plus la force de remuer, à peine de
-respirer, on est triste et livré... Un immense besoin de s'abandonner
-dans les bras d'un ami... On implore le miracle, on sent qu'il va
-venir... Il vient! Dans le crépuscule un flot d'or flamboie, rejaillit
-sur le mur, sur l'épaule de l'homme qui porte le mourant, baigne ces
-humbles objets et ces êtres médiocres, et tout prend une douceur, une
-gloire divine. C'est Dieu même, qui étreint dans ses bras terribles et
-tendres ces misérables, faibles, laids, pauvres, sales, ce valet
-pouilleux, aux bas sur les talons, ces visages difformes, qui se
-pressent lourdement à la fenêtre, ces êtres apathiques, qui se
-taisent, épeurés,--toute cette humanité pitoyable de Rembrandt, ce
-troupeau des âmes obscures et ligotées, qui ne savent rien, qui ne
-peuvent rien, qu'attendre, trembler, pleurer, prier.--Mais le Maître
-est là. On ne Le voit pas Lui-même; on voit son auréole et l'ombre de
-lumière qu'il projette sur les hommes...
-
-Christophe sortit du Louvre, d'un pas mal assuré. La tête lui faisait
-mal. Il ne voyait plus rien. Dans la rue, sous la pluie, il remarquait
-à peine les flaques entre les pavés et l'eau ruisselant de ses
-souliers. Le ciel jaunâtre, sur la Seine, s'allumait, à la tombée du
-jour, d'une flamme intérieure,--une lumière de lampe. Christophe
-emportait dans ses yeux la fascination d'un regard. Il lui semblait que
-rien n'existait: non, les voitures n'ébranlaient pas les pavés, avec
-un bruit impitoyable; les passants ne le heurtaient point avec leurs
-parapluies mouillés; il ne marchait point dans la rue; peut-être qu'il
-était assis chez lui et qu'il rêvait; peut-être qu'il n'existait
-plus... Et brusquement,--(il était si faible)!--un étourdissement le
-prit, il se sentit tomber comme une masse, la tête en avant... Ce ne
-fut qu'un éclair: il serra les poings, et s'arc-boutant sur ses jambes,
-il reprit son aplomb.
-
-À ce moment précis, dans la seconde où sa conscience émergeait du
-gouffre, son regard se heurta, de l'autre côté de la rue, à un regard
-qu'il connaissait bien, et qui semblait l'appeler. Il s'arrêta,
-interdit, cherchant où il l'avait déjà vu. Ce ne fut qu'au bout d'un
-moment qu'il reconnut ces yeux tristes et doux: la petite institutrice
-française, qu'il avait sans le vouloir fait chasser de sa place, en
-Allemagne, et qu'il avait tant cherchée depuis, pour lui demander
-pardon. Elle s'était arrêtée aussi, au milieu de la cohue des
-passants, et elle le regardait. Soudain, il la vit essayer de remonter
-le courant de la foule, et descendre sur la chaussée, pour venir à
-lui. Il se jeta à sa rencontre; mais un encombrement inextricable de
-voitures les sépara; il l'aperçut encore un instant, se débattant de
-l'autre côté de cette muraille vivante; il voulut traverser quand
-même, fut bousculé par un cheval, glissa, tomba sur l'asphalte gluant,
-faillit être écrasé. Quand il se releva, couvert de boue, et réussit
-à passer de l'autre côté, elle avait disparu.
-
-Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais son vertige redoublait: il dut
-y renoncer. La maladie venait: il le sentait, mais il ne voulait pas en
-convenir. Il s'obstina à ne pas rentrer tout de suite, à prendre le
-plus long chemin. Torture inutile: il lui fallut se reconnaître vaincu;
-il avait les jambes cassées, il se traînait, il eut peine à revenir
-chez lui. Dans l'escalier, il étouffa, il dut s'asseoir sur les
-marches. Rentré dans sa chambre glacée, il s'entêta à ne pas se
-coucher; il restait sur sa chaise, trempé de pluie, la tête lourde et
-la poitrine haletante, s'engourdissant dans des musiques courbaturées,
-comme lui. Il entendait passer des phrases de la _Symphonie inachevée_
-de Schubert. Pauvre petit Schubert! Quand il écrivait cela, il était
-seul, fiévreux et somnolent, lui aussi, dans l'état de demi-torpeur
-qui précède le grand sommeil; il rêvait au coin du feu; des musiques
-engourdies flottaient autour de lui, comme des eaux un peu stagnantes;
-il s'y attardait, tel un enfant à demi endormi qui se complaît à
-l'histoire qu'il se raconte, en répète un passage vingt fois; le
-sommeil vient... la mort vient...--Et Christophe entendit passer aussi
-cette autre musique aux mains brûlantes, aux yeux fermés, souriant
-d'un sourire las, le cœur gonflé de soupirs, rêvant de la mort qui
-délivre:--le premier chœur de la Cantate de J. S. Bach: «_Cher Dieu,
-quand mourrai-je?_»... Il faisait bon s'enfoncer dans les moelleuses
-phrases qui se déroulent avec de lentes ondulations, le bourdonnement
-des cloches lointaines et voilées... Mourir, se fondre dans la paix de
-la terre!... «_Und dann selber Erde werden_»... «Et puis soi-même
-devenir terre...»
-
-Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire meurtrier de la
-sirène qui guette les âmes affaiblies. Il se leva et essaya de marcher
-dans sa chambre; mais il ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre.
-Il dut se mettre au lit. Il sentait que, cette fois, c'était sérieux;
-mais il ne désarmait pas; il n'était pas de ceux qui, quand ils sont
-malades, s'abandonnent à la maladie; il luttait, il ne voulait pas
-être malade, et surtout, il était parfaitement décidé à ne pas
-mourir. Il avait sa pauvre maman qui l'attendait là-bas. Et il avait
-son œuvre à faire: il ne se laisserait pas tuer. Il serrait ses dents
-qui claquaient, il tendait sa volonté qui lui échappait; ainsi, un bon
-nageur qui continue de lutter sous les vagues qui le recouvrent. À tout
-instant, il plongeait: c'étaient des divagations, des images sans
-suite, des souvenirs du pays ou des salons parisiens; aussi, des
-obsessions de rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient
-indéfiniment, comme des chevaux de cirque; le choc soudain de la
-lumière d'or du _Bon Samaritain_; les figures d'épouvante dans
-l'ombre; et puis, des abîmes, des nuits. Puis, il surnageait de
-nouveau, il déchirait les nuées grimaçantes, il crispait les poings
-et la mâchoire. Il s'accrochait à tous ceux qu'il aimait dans le
-présent et le passé, à la figure amie qu'il avait entrevue tout à
-l'heure, à la chère maman, et aussi à son être indestructible, qu'il
-sentait comme un roc: «_la mort n'y mord_»...--Mais le roc était de
-nouveau recouvert par la mer; un choc des vagues faisait lâcher prise
-à l'âme; elle était balayée par l'écume. Et Christophe se
-débattait dans le délire, disant des paroles insensées, dirigeant et
-jouant un orchestre imaginaire: trombones, trompettes, cymbales,
-timbales, bassons, et contrebasses,... il raclait, soufflait, tapait,
-avec frénésie. Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des
-semaines qu'il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer, il était comme
-une chaudière sous pression, près d'éclater. Certaines phrases
-obstinées s'enfonçaient dans son cerveau comme des vrilles, lui
-perforaient le tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces
-crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue, trempé, moulu,
-haletant, étouffant. Il avait installé près de son lit son pot à
-eau, dont il buvait des gorgées. Les bruits des chambres voisines, les
-portes des mansardes qu'on refermait, le faisaient ressauter. Il avait
-le dégoût halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa
-volonté luttait toujours, elle soufflait des fanfares belliqueuses, le
-combat contre les diables... «_Und wenn die Welt voll Teufel wär, und
-wollten uns verschlingen, so fürchten wir uns nicht so sehr..._» («Et
-quand bien même le monde serait plein de diables, et qu'ils voudraient
-nous avaler, cela ne nous ferait pas peur...»)
-
-Et sur l'océan de ténèbres brûlantes où son être roulait,
-s'ouvrait soudain une accalmie, des éclaircies de lumière, un murmure
-apaisé des violons et des violes, de calmes sonneries de gloire des
-trompettes et des cors, tandis que, presque immobile, tel un grand mur,
-s'élevait de l'âme malade un chant inébranlable, comme un choral de
-J. S. Bach.
-
-
-
-
-Tandis qu'il se débattait contre les fantômes de la fièvre et contre
-l'étouffement qui gagnait sa poitrine, il eut vaguement conscience
-qu'on ouvrait la porte de sa chambre, et qu'une femme entrait, une
-bougie à la main. Il crut que c'était encore une hallucination. Il
-voulut parler. Mais il ne put, et retomba. Quand, de loin en loin, une
-vague de conscience le ramenait du fond à la surface, il sentait qu'on
-avait soulevé son oreiller, qu'on lui avait mis une couverture sur les
-pieds, qu'il avait sur le dos quelque chose qui le brûlait; ou il
-voyait, assise au pied du lit, cette femme, dont la figure ne lui était
-pas tout à fait inconnue. Puis il vint une autre figure, un médecin,
-qui l'ausculta. Christophe n'entendait pas ce qu'on disait; mais il
-devina qu'on parlait de le porter à l'hôpital. Il essaya de protester,
-de crier qu'il ne voulait pas, qu'il voulait mourir ici, seul; mais il
-ne sortait de sa bouche que des sons incompréhensibles. La femme le
-comprit pourtant: car elle prit sa défense, et elle le calma. Il
-s'épuisait à savoir qui elle était. Aussitôt qu'il put formuler une
-phrase suivie, au prix d'efforts inouïs, il le lui demanda.. Elle lui
-répondit qu'elle était sa voisine de mansarde, qu'elle l'avait entendu
-gémir de l'autre côté du mur, et qu'elle s'était permis d'entrer,
-pensant qu'il avait besoin d'aide. Elle le pria respectueusement de ne
-pas se fatiguer à parler. Il lui obéit. Au reste, il était brisé par
-l'effort qu'il avait fait; il se tint donc immobile, et se tut; mais son
-cerveau continuait de travailler, rassemblant péniblement ses souvenirs
-épars. Où donc l'avait-il vue?... Il finit par se rappeler: oui, il
-l'avait rencontrée dans le couloir des mansardes; elle était
-domestique, elle se nommait Sidonie.
-
-Les yeux à demi clos, il la regardait, sans qu'elle le vît. Elle
-était petite, la figure sérieuse, le front bombé, les cheveux
-relevés, le haut des joues et les tempes découverts, pâles et de
-forte ossature, le nez court, les yeux bleu-clair, au regard doux et
-obstiné, les lèvres grosses et serrées, le teint anémié, l'air
-humble, concentré, un peu raidi. Elle s'occupait de Christophe, avec un
-dévouement actif et silencieux, sans familiarité, sans se départir
-jamais de la réserve d'une domestique qui n'oublie pas la différence
-de classes.
-
-Peu à peu cependant, lorsqu'il alla mieux et qu'il put causer avec
-elle, la bonhomie affectueuse de Christophe amena Sidoine à lui parler
-un peu plus librement; mais elle se surveillait toujours; il y avait
-certaines choses (on le voyait), qu'elle ne disait pas. Elle avait un
-mélange d'humilité et de fierté. Christophe apprit qu'elle était
-bretonne. Elle avait laissé au pays son père, dont elle parlait avec
-beaucoup de discrétion; mais Christophe n'eut pas de peine à deviner
-qu'il ne faisait rien que boire, se donner du bon temps, et exploiter sa
-fille; elle se laissait exploiter, sans rien dire, par orgueil; et elle
-ne manquait jamais de lui envoyer une partie de l'argent de son mois;
-mais elle n'était pas dupe. Elle avait aussi une sœur plus jeune, qui
-se préparait à un examen d'institutrice, et dont elle était très
-fière. Elle payait presque tous les frais de son éducation. Elle
-s'acharnait au travail, d'une façon entêtée.
-
---«Est-ce qu'elle avait une bonne place?» lui demandait Christophe.
-
---«Oui; mais elle pensait à la quitter.»
-
---«Pourquoi? Est-ce qu'elle avait à se plaindre de ses maîtres?»
-
---«Oh! non. Ils étaient très bons pour elle.»
-
---«Est-ce qu'elle ne gagnait pas assez?»
-
---«Si...»
-
-Il ne comprenait pas bien; il essayait de comprendre, il l'encourageait
-à parler. Mais elle n'avait rien à lui raconter que sa vie monotone,
-la peine qu'on avait à gagner sa vie, elle n'y insistait point: le
-travail ne l'effrayait pas, il lui était un besoin, presque un plaisir.
-Elle ne parlait pas de ce qui lui était le plus pesant: l'ennui. Il le
-devinait. Peu à peu, il lisait en elle, avec l'intuition d'une grande
-sympathie, que la maladie avait aiguisée, et que rendait plus
-pénétrante le souvenir des épreuves supportées dans une vie analogue
-par la chère maman. Il voyait, comme s'il l'avait vécue, cette
-existence morne, malsaine, contre nature,--l'existence ordinaire, que la
-société bourgeoise impose aux domestiques:--des maîtres pas
-méchants, mais indifférents, qui la laissaient parfois plusieurs
-jours, sans lui dire un mot, sauf pour le service. Des heures, des
-heures, dans l'étouffante cuisine, dont la lucarne, encombrée par un
-garde-manger, donnait sur un mur blanc sale. Toutes ses joies, quand on
-lui disait négligemment que la sauce était bonne, ou le rôti bien
-cuit. Une vie murée, sans air, sans avenir, sans une lueur de désir et
-d'espoir, sans intérêt à rien.--Le plus mauvais moment pour elle
-était quand ses maîtres s'en allaient à la campagne. Ils ne
-l'emmenaient pas avec eux, par économie; ils lui payaient son mois,
-mais ne lui payaient pas son voyage pour retourner au pays; ils la
-laissaient libre d'y aller à ses frais. Elle ne voulait pas, elle ne
-pouvait pas le faire. Alors, elle restait seule dans la maison à peu
-près abandonnée. Elle n'avait pas envie de sortir, elle ne causait
-même pas avec les autres domestiques, qu'elle méprisait un peu à
-cause de leur grossièreté et de leur immoralité. Elle n'allait pas
-s'amuser: elle était sérieuse de nature, économe, et elle avait la
-crainte des mauvaises rencontres. Elle restait assise, dans sa cuisine,
-ou dans sa chambre, d'où par-dessus les cheminées elle apercevait le
-sommet d'un arbre, dans un jardin d'hôpital. Elle ne lisait pas, elle
-essayait de travailler, elle s'engourdissait, elle s'ennuyait, elle
-pleurait d'ennui; elle avait un pouvoir singulier de pleurer,
-indéfiniment: c'était son plaisir. Mais quand elle s'ennuyait trop,
-elle ne pouvait même plus pleurer, elle était comme gelée, le cœur
-mort. Puis, elle se secouait; ou la vie revenait d'elle-même. Elle
-pensait à sa sœur, elle écoutait un orgue de barbarie dans le
-lointain, elle rêvassait, elle comptait longuement combien il lui
-faudrait de jours pour avoir fini tel travail, pour avoir gagné telle
-somme; elle se trompait dans ses comptes; elle recommençait à compter;
-elle dormait. Les jours passaient...
-
-Avec ces accès de dépression alternaient des réveils de gaieté
-enfantine et gouailleuse. Elle se gaussait des autres et d'elle-même.
-Elle n'était pas sans voir et sans juger ses maîtres, les soucis que
-se créait leur désœuvrement, les vapeurs de Madame et ses
-mélancolies, les soi-disant occupations de cette soi-disant élite,
-l'intérêt qu'ils prenaient à un tableau, a un morceau de musique, à
-un livre de vers. Avec son bon sens un peu gros, également éloigné du
-snobisme des domestiques très parisiens et de la bêtise épaisse des
-domestiques provinciaux, qui n'admirent que ce qu'ils ne comprennent
-pas, elle avait un mépris respectueux pour ces pianotages, ces
-bavardages, toutes ces choses intellectuelles, parfaitement inutiles, et
-ennuyeuses par surcroît, qui prennent une si grande place dans ces
-existences mensongères. Elle ne pouvait s'empêcher de comparer
-silencieusement la vie réelle, avec laquelle elle était aux prises,
-aux plaisirs et aux peines imaginaires de cette vie de luxe, où tout
-semble fabriqué par l'ennui. Au reste, elle n'en était pas révoltée.
-C'était ainsi: c'était ainsi. Elle admettait tout, les méchantes gens
-et les sots. Elle disait:
-
---Faut de tout, pour faire un monde.
-
-Christophe s'imaginait qu'elle était soutenue par sa foi religieuse;
-mais un jour, elle dit, à propos des autres, plus riches et plus heureux:
-
---Au bout du compte, on sera tous pareils, plus tard.
-
---Quand donc? demanda-t-il. Après la révolution sociale?
-
---La révolution? dit-elle. Oh! bien, il passera de l'eau sous le pont,
-avant. Je ne crois pas à ces bêtises. Tout sera toujours de même.
-
---Alors, quand est-ce qu'on sera pareils?
-
---Après la mort, bien sûr! Il ne reste rien de personne.
-
-Il fut bien étonné de ce matérialisme tranquille. Il n'osa pas lui dire:
-
---Est-ce que ce n'est pas affreux, en ce cas, si l'on n'a qu'une vie,
-qu'elle soit comme la vôtre, tandis qu'il y a d'autres gens qui sont
-heureux?
-
-Mais elle sembla avoir deviné ce qu'il pensait; elle continua, avec un
-flegme résigné et un peu ironique:
-
---Il faut bien se faire une raison. Tout le monde ne peut pas tirer
-le gros lot. On est mal tombé: tant pis!
-
-Elle ne songeait même pas à chercher hors de France (comme on le lui
-avait offert en Amérique) une place qui lui rapportât davantage.
-L'idée de quitter le pays ne pouvait entrer dans sa tête. Elle disait:
-
---C'est partout que les pierres sont dures.
-
-Il y avait en elle un fond de fatalisme sceptique et railleur. Elle
-était bien de cette race, qui a peu ou point de foi, peu de raisons
-intellectuelles de vivre, et pourtant une tenace vitalité,--de ce
-peuple des campagnes françaises, laborieux et apathique, frondeur et
-soumis, qui n'aime pas beaucoup la vie, mais qui y tient, et qui n'a pas
-besoin d'encouragements factices pour garder son courage.
-
-Christophe, qui ne le connaissait pas encore, s'étonnait de trouver
-chez cette simple fille un désintéressement de toute foi; il admirait
-son attachement à la vie, sans plaisir et sans but, et, plus que tout,
-son robuste sens moral, qui ne s'appuyait sur rien. Il n'avait vu
-jusque-là les gens du peuple français qu'à travers les romans
-naturalistes et les théories des petits hommes de lettres
-contemporains, qui, au rebours de ceux du siècle des bergeries et de la
-Révolution, aimaient à se représenter l'homme de la nature comme un
-animal vicieux, afin de légitimer leurs propres vices... Il découvrait
-avec surprise l'intransigeante honnêteté de Sidonie. Ce n'était pas
-une affaire de morale; c'était une affaire d'instinct et de fierté.
-Elle avait son orgueil aristocratique. Car c'est une sottise de croire
-que qui dit: peuple, dit: populaire. Le peuple a ses aristocrates, de
-même que la bourgeoisie a ses âmes de la plèbe. Des aristocrates,
-c'est-à-dire des êtres qui ont des instincts, un sang peut-être, plus
-purs que les, autres, et qui le savent, qui ont la conscience de ce
-qu'ils sont, et la fierté de ne pas déchoir. Ils sont minorité; mais,
-même tenus à l'écart, on sait bien qu'ils sont les premiers; et leur
-seule présence est un frein pour les autres. Les autres sont contraints
-de se modeler sur eux, ou de faire semblant. Chaque province, chaque
-village, chaque groupement d'hommes est, dans une certaine mesure, ce
-que sont ses aristocrates; et, suivant ce qu'ils sont, l'opinion est,
-ici, extrêmement sévère; et là, elle est relâchée. Le débordement
-anarchique des majorités, à l'heure actuelle, ne changera rien à
-cette autorité immanente des minorités muettes. Plus dangereux pour
-elles est leur déracinement du sol natal, et leur éparpillement au
-loin, dans les grandes villes. Mais même ainsi, perdues dans des
-milieux étrangers, isolées les unes des autres, les individualités de
-bonne race persistent, sans se mêler à ce qui les entoure.--De tout ce
-que Christophe avait vu à Paris, Sidonie ne connaissait quasi rien, et
-ne cherchait à rien connaître. La littérature sentimentale et
-malpropre des journaux ne l'atteignait pas plus que les nouvelles
-politiques. Elle ne savait même pas qu'il y eût des Universités
-Populaires; et, si elle l'avait su, il est probable qu'elle ne s'en
-serait pas plus souciée que d'aller au sermon. Elle faisait son
-métier, et pensait ses pensées; elle ne s'inquiétait pas de penser
-celles des autres. Christophe lui en fit ses compliments.
-
---Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant? dit-elle. Je suis comme tout le
-monde. Vous n'avez donc pas vu de Français?
-
---Voilà un an que j'habite au milieu d'eux, dit Christophe; et je n'en
-ai pas rencontré un seul qui parût penser à autre chose qu'à s'amuser,
-ou à singer ceux qui s'amusent.
-
---Bien oui, dit Sidonie. Vous n'avez vu que des riches. Les riches,
-c'est partout les mêmes. Vous n'avez encore rien vu.
-
---Si fait, dit Christophe. Je commence.
-
-Il entrevoyait, pour la première fois, ce peuple de France, qui donne
-l'impression d'une durée éternelle, qui fait corps avec sa terre, qui
-a vu passer, comme elle, tant de races conquérantes, tant de maîtres
-d'un jour, et qui ne passe pas.
-
-
-
-
-Il allait mieux maintenant et commençait à se lever.
-
-La première chose dont il s'inquiéta fut de rembourser à Sidonie les
-dépenses qu'elle avait faites pour lui, pendant qu'il était malade.
-Dans l'impossibilité où il se trouvait de courir dans Paris pour
-chercher de l'ouvrage, il dut se résoudre à écrire à Hecht: il
-demandait qu'on voulût bien lui faire une avance d'argent sur son
-prochain travail. Avec son mélange étonnant d'indifférence et de
-bienfaisance, Hecht lui fit attendre, plus de quinze jours, la
-réponse,--quinze jours, durant lesquels Christophe se tortura, se
-refusant presque à toucher à la nourriture que lui apportait Sidonie,
-n'acceptant qu'un peu de lait et de pain qu'elle le forçait à prendre,
-et qu'il se reprochait ensuite, parce qu'il ne l'avait pas gagné:
-après quoi il reçut de Hecht, sans un mot, la somme demandée; et pas
-une fois, pendant les mois que dura la maladie de Christophe, Hecht ne
-chercha à savoir comment il allait. Il avait le génie de ne pas se
-faire aimer, même en faisant du bien. C'était, du reste, qu'en faisant
-du bien, il n'aimait pas.
-
-Sidonie venait, chaque jour, un moment dans l'après-midi, et le soir.
-Elle préparait le dîner de Christophe. Elle ne faisait aucun bruit;
-elle s'occupait discrètement de ses affaires; et, ayant vu le
-délabrement de son linge, sans le dire, elle l'emportait chez elle,
-pour le raccommoder. Insensiblement, s'était glissé dans leurs
-relations quelque chose de plus affectueux. Christophe parlait
-longuement de sa vieille maman. Sidonie était émue; elle se mettait à
-la place de Louisa, seule, là-bas; et elle avait pour Christophe un
-sentiment maternel. Lui-même, en causant avec elle, s'efforçait de
-tromper son besoin d'affection familiale, dont on souffre bien plus,
-quand on est faible et malade. Il se sentait plus près de Louisa avec
-Sidonie qu'avec toute autre. Il lui confiait parfois quelques-uns de ses
-chagrins d'artiste. Elle le plaignait doucement, avec un peu d'ironie
-pour ces tristesses intellectuelles. Cela aussi lui rappelait sa mère,
-et lui faisait du bien.
-
-Il cherchait à provoquer ses confidences; mais elle se livrait beaucoup
-moins que lui. Il lui demandait, en plaisantant, si elle ne se marierait
-pas. Elle répondait, sur son ton habituel de résignation railleuse,
-que «ce n'était pas permis, quand on est domestique: cela complique
-trop les choses. Et puis, il faut bien tomber dans son choix, et ce
-n'est pas commode. Les hommes sont de fameuses canailles. Ils viennent
-vous faire la cour, quand vous avez de l'argent; ils mangent votre
-argent, et puis après, ils vous plantent là. Elle en avait vu trop
-d'exemples autour d'elle: elle n'était pas tentée de faire de
-même.»--Elle ne disait pas qu'elle avait eu un mariage manqué: son
-«futur» l'avait laissée, quand il avait vu qu'elle donnait tout ce
-qu'elle gagnait aux siens.--Christophe la voyait jouer maternellement
-dans la cour avec les enfants d'une famille qui habitait la maison.
-Quand elle les rencontrait seuls dans l'escalier, il lui arrivait de les
-embrasser avec passion. Christophe l'imaginait à la place d'une des
-dames qu'il connaissait: elle n'était point sotte, elle n'était pas
-plus laide qu'une autre; il se disait qu'à leur place, elle eût été
-mieux qu'elles. Tant de puissances de vie enterrées, sans que personne
-s'en souciât! Et, en revanche, tous ces morts vivants, qui encombrent
-la terre, et qui prennent, au soleil, la place et le bonheur des
-autres!...
-
-Christophe ne se méfiait pas. Il était très affectueux, trop
-affectueux pour elle; il se faisait câliner, comme un grand enfant.
-
-Sidonie, certains jours, avait l'air abattue; mais il l'attribuait à sa
-tâche. Une fois, au milieu d'un entretien, elle se leva brusquement, et
-quitta Christophe, prétextant un ouvrage. Enfin, après un jour où
-Christophe lui avait témoigné plus de confiance encore qu'à
-l'ordinaire, elle interrompit ses visites pour quelque temps; et, quand
-elle revint, elle ne lui parla plus qu'avec contrainte. Il se demandait
-en quoi il avait pu l'offenser. Il le lui demanda. Elle répondit avec
-vivacité qu'il ne l'avait offensée en rien; mais elle continua de
-s'éloigner de lui. Quelques jours après, elle lui annonça qu'elle
-partait: elle avait laissé sa place, et quittait la maison. En termes
-froids et guindés, elle le remercia des bontés qu'il lui avait
-témoignées, lui exprima les souhaits qu'elle formait pour sa santé et
-pour celle de sa mère, et elle lui fit ses adieux. Il fut si étonné
-de ce brusque départ qu'il ne sut que dire; il essaya de connaître les
-motifs qui l'y déterminaient: elle répliqua, d'une manière évasive.
-Il lui demanda où elle allait se placer: elle évita de répondre; et,
-pour couper court à ses questions, elle partit. Sur le seuil de la
-porte, il lui tendit la main; elle la serra un peu vivement; mais sa
-figure ne se démentit pas; et, jusqu'au bout, elle garda son air raide
-et glacé. Elle s'en alla.
-
-Il ne comprit jamais pourquoi.
-
-
-
-
-L'hiver s'éternisait. Un hiver humide, brumeux et boueux. Des semaines
-sans soleil. Bien que Christophe allât mieux, il n'était pas guéri.
-Il avait toujours un point douloureux au poumon droit, une lésion qui
-se cicatrisait lentement, et des accès de toux nerveuse, qui
-l'empêchaient de dormir, la nuit. Le médecin lui avait défendu de
-sortir. Il aurait pu tout autant lui ordonner de s'en aller sur la Côte
-d'Azur, ou dans les Canaries. Il fallait bien qu'il sortit! S'il
-n'était pas allé chercher son dîner, ce n'était pas son dîner qui
-serait venu le chercher.--On lui ordonnait aussi des drogues qu'il
-n'avait pas les moyens de payer. Aussi avait-il renoncé à demander
-conseil aux médecins: c'était de l'argent perdu; et puis, il se
-sentait toujours mal à l'aise avec eux; eux et lui ne pouvaient se
-comprendre: deux mondes opposés. Ils avaient une compassion ironique et
-un peu méprisante pour ce pauvre diable d'artiste, qui prétendait
-être un monde à lui tout seul, et qui était balayé comme une paille
-par le fleuve de la vie. Il était humilié d'être regardé, palpé,
-tripoté par ces hommes. Il avait honte de son corps malade. Il pensait:
-
---Comme je serai content, lorsqu'_il_ mourra!
-
-Malgré la solitude, la maladie, la misère, tant de raisons de
-souffrir, Christophe supportait son sort patiemment. Jamais il n'avait
-été si patient. Il s'en étonnait lui-même. La maladie est
-bienfaisante, souvent. En brisant le corps, elle affranchit l'âme; elle
-la purifie: dans les nuits et les jours d'inaction forcée, se lèvent
-des pensées, qui ont peur de la lumière trop crue, et que brûle le
-soleil de la santé. Qui n'a jamais été malade ne s'est connu jamais
-tout entier.
-
-La maladie avait mis en Christophe un apaisement singulier. Elle l'avait
-dépouillé de ce qu'il y avait de plus grossier dans son être. Il
-sentait, avec des organes plus subtils, le monde des forces
-mystérieuses qui sont en chacun de nous, et que le tumulte de la vie
-nous empêche d'entendre. Depuis la visite au Louvre, dans ces heures de
-fièvre, dont les moindres souvenirs s'étaient gravés en lui, il
-vivait dans une atmosphère analogue à celle du tableau de Rembrandt,
-chaude, douce et profonde. Il sentait, lui aussi, dans son cœur, les
-magiques reflets d'un soleil invisible. Et bien qu'il ne crût point, il
-savait qu'il n'était point seul: un Dieu le tenait par la main, le
-menait où il fallait qu'il vînt. Il se confiait à lui comme un petit
-enfant.
-
-Pour la première fois depuis des années, il était contraint de se
-reposer. La lassitude même de la convalescence lui était un repos,
-après l'extraordinaire tension intellectuelle, qui avait précédé la
-maladie, et qui le courbaturait encore. Christophe qui, depuis plusieurs
-mois, se raidissait dans un état de qui-vive perpétuel, sentait se
-détendre peu à peu la fixité de son regard. Il n'en était pas moins
-fort; il en était plus humain. La vie puissante, mais un peu
-monstrueuse, du génie, était passée à l'arrière-plan; il se
-retrouvait un homme comme les autres, dépouillé de ses fanatismes
-d'esprit, et de tout ce que l'action a de dur et d'impitoyable. Il ne
-haïssait plus rien; il ne pensait plus aux choses irritantes, ou
-seulement avec un haussement d'épaules; il songeait moins à ses
-peines, et plus à celles des autres. Depuis que Sidonie lui avait
-rappelé les souffrances silencieuses des humbles âmes, qui luttaient
-sans se plaindre, sur tous les points de la terre, il s'oubliait en
-elles. Lui qui n'était pas sentimental à l'ordinaire, il avait
-maintenant des accès de cette tendresse mystique, qui est la fleur de
-la faiblesse. Le soir, accoudé à sa fenêtre, au-dessus de la cour,
-écoutant les bruits mystérieux de la nuit, ... une voix qui chantait
-dans une maison voisine, et que l'éloignement faisait paraître
-émouvante, une petite fille qui pianotait naïvement du Mozart, ... il
-pensait:
-
---Vous tous que j'aime, et que je ne connais pas! Vous que la vie n'a
-point flétris, qui rêvez a de grandes choses que vous savez
-impossibles, et qui vous débattez contre le monde ennemi,--je veux que
-vous ayez le bonheur--il est si bon d'être heureux!... Ô mes amis, je
-sais que vous êtes là, et je vous tends les bras... Il y a un mur
-entre nous. Pierre à pierre, je l'use; mais je m'use; en même temps.
-Nous rejoindrons-nous jamais? Arriverai-je à vous, avant que se soit
-dressé l'autre mur: la mort?...--N'importe! Que je sois seul, toute ma
-vie, pourvu que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien, et
-que vous m'aimiez un peu, plus tard, après ma mort!...
-
-Ainsi, Christophe convalescent buvait le lait des deux bonnes
-nourrices: «_Liebe and Not_» (Amour et Misère).
-
-
-
-
-Dans cette détente de sa volonté, il sentait le besoin de se
-rapprocher des autres. Et, bien qu'il fût très faible encore, et que
-ce ne fût guère prudent, il sortait, de bon matin, à l'heure où le
-flot du peuple dévalait des rues populeuses vers le travail lointain,
-ou le soir, quand il revenait. Il voulait se plonger dans le bain
-rafraîchissant de la sympathie humaine. Non qu'il parlât à personne.
-Il ne le cherchait même pas. Il lui suffisait de regarder passer les
-gens, de les deviner, et de les aimer. Il observait, avec une
-affectueuse pitié, ces travailleurs qui se hâtaient, ayant tous, par
-avance, la lassitude de la journée,--ces figures de jeunes hommes, de
-jeunes filles, au teint étiolé, aux expressions aiguës, aux sourires
-étranges,--ces visages transparents et mobiles, sous lesquels on voyait
-passer des flots de désirs, de soucis, d'ironies changeantes,--ce
-peuple si intelligent, trop intelligent, un peu morbide, des grandes
-villes. Ils marchaient vite, tous, les hommes lisant les journaux, les
-femmes grignotant un croissant. Christophe eût bien donné un mois de
-sa vie pour que la blondine ébouriffée, aux traits bouffis de sommeil,
-qui venait de passer près de lui, d'un petit pas de chèvre, nerveux et
-sec, pût dormir encore une heure ou deux de plus. Oh! qu'elle n'eût
-pas dit non, si on le lui avait offert! Il eût voulu enlever de leurs
-appartements, hermétiquement clos à cette heure, toutes les riches
-oisives, qui jouissaient ennuyeusement de leur bien-être, et mettre à
-leur place, dans leurs lits, dans leur vie reposante, ces petits corps
-ardents et las, ces âmes non blasées, pas abondantes, mais vives et
-gourmandes de vivre. Il se sentait plein d'indulgence pour elles, à
-présent; et il souriait de ces minois éveillés et vannés, où il y a
-de la rouerie et de l'ingénuité, un désir effronté et naïf du
-plaisir, et, au fond, une brave petite âme, honnête et travailleuse.
-Et il ne se fâchait pas, quand quelques-unes lui riaient au nez, ou se
-poussaient du coude, en se montrant ce grand garçon, aux yeux ardents.
-
-Il s'attardait aussi sur les quais, à rêver. C'était sa promenade de
-prédilection. Elle calmait un peu sa nostalgie du grand fleuve, qui
-avait bercé son enfance. Ah! ce n'était plus sans doute le _Vater
-Rhein!_ Rien de sa force toute-puissante. Rien des larges horizons, des
-vastes plaines, où l'esprit plane et se perd. Une rivière aux yeux
-gris, à la robe vert-pâle, aux traits fins et précis, une rivière de
-grâce, aux souples mouvements, s'étirant avec une spirituelle
-nonchalance dans la parure somptueuse et sobre de sa ville, les
-bracelets de ses ponts, les colliers de ses monuments, et souriant à sa
-joliesse, comme une belle flâneuse... La délicieuse lumière de Paris!
-C'était la première chose que Christophe avait aimée dans cette
-ville; elle le pénétrait, doucement, doucement; peu à peu, elle
-transformait son cœur, sans qu'il s'en aperçût. Elle était pour lui
-la plus belle des musiques, la seule musique parisienne. Il passait des
-heures, le soir, le long des quais, ou dans les jardins de l'ancienne
-France, à savourer les harmonies du jour sur les grands arbres baignés
-de brume violette, sur les statues et les vases gris, sur la pierre
-patinée des monuments royaux, qui avait bu la lumière des
-siècles,--cette atmosphère subtile, faite de soleil fin et de vapeur
-laiteuse, où flotte, dans une poussière d'argent, l'esprit riant de la
-race.
-
-Un soir, il était accoudé près du pont Saint-Michel, et, tout en
-regardant l'eau, il feuilletait distraitement les livres d'un
-bouquiniste, étalés sur le parapet. Il ouvrit au hasard un volume
-dépareillé de Michelet. Il avait déjà lu quelques pages de cet
-historien, qui ne lui avait pas trop plu par sa hâblerie française,
-son pouvoir de se griser de mots, et son débit trépidant. Mais, ce
-soir là, dès les premières lignes, il fut saisi: c'était la fin du
-procès de Jeanne d'Arc. Il connaissait par Schiller la Pucelle
-d'Orléans; mais jusqu'ici, elle n'était pour lui qu'une héroïne
-romanesque, à laquelle un grand poète avait prêté une vie
-imaginaire. Brusquement, la réalité lui apparut, et elle l'étreignit.
-Il lisait, il lisait, le cœur broyé par l'horreur tragique du sublime
-récit; et lorsqu'il arriva au moment où Jeanne apprend qu'elle va
-mourir le soir et où elle défaille d'effroi, ses mains se mirent à
-trembler, les larmes le prirent, et il dut s'interrompre. La maladie
-l'avait affaibli: il était devenu d'une sensibilité ridicule, qui
-l'exaspérait.--Quand il voulut achever sa lecture, il était tard, et
-le bouquiniste fermait ses caisses. Il résolut d'acheter le livre; il
-chercha dans ses poches: il lui restait six sous. Il n'était pas rare
-qu'il fût aussi dénué: il ne s'en inquiétait pas; il venait
-d'acheter son dîner, et il comptait, le lendemain, toucher un peu
-d'argent chez Hecht, pour une copie de musique. Mais attendre jusqu'au
-lendemain, c'était dur! Pourquoi venait-il justement de dépenser à
-son dîner le peu qui lui restait? Ah! s'il avait pu offrir en paiement
-au bouquiniste le pain et le saucisson, qu'il avait dans sa poche!
-
-Le lendemain matin, très tôt, il alla chez Hecht, pour chercher
-l'argent; mais en passant près du pont, qui porte le nom de l'archange
-des batailles,--«le frère du paradis» de Jeanne,--il n'eut pas le
-courage de ne pas s'arrêter. Il retrouva le précieux volume dans les
-caisses du bouquiniste; il le lut en entier; il passa près de deux
-heures à le lire; il manqua le rendez-vous chez Hecht; et, pour le
-rencontrer ensuite, il dut perdre presque toute sa journée. Enfin, il
-réussit à avoir sa nouvelle commande et a se faire payer. Aussitôt,
-il courut acheter le livre. Il avait peur qu'un autre acheteur ne l'eût
-pris. Sans doute, le mal n'eût pas été grand: il était facile de se
-procurer d'autres exemplaires; mais Christophe ne savait pas si le livre
-était rare ou non; et d'ailleurs, c'était ce volume-là qu'il voulait,
-et non un autre. Ceux qui aiment les livres sont volontiers
-fétichistes. Les feuillets, même salis et tachés, d'où la source des
-rêves a jailli, sont pour eux sacrés.
-
-Christophe relut chez lui, dans le silence de la nuit, l'Évangile de la
-Passion de Jeanne; et aucun respect humain ne l'obligea plus à contenir
-son émotion. Une tendresse, une pitié, une douleur infinie le
-remplissaient pour la pauvre petite bergeronnette, dans ses gros habits
-rouges de paysanne, grande, timide, la voix douce, rêvant au chant des
-cloches,--(elle les aimait comme lui)--avec son beau sourire, plein de
-finesse et de bonté, ses larmes toujours prêtes à couler,--larmes
-d'amour, larmes de pitié, larmes de faiblesse: car elle était à la
-fois si virile et si femme, la pure et vaillante fille, qui domptait les
-volontés sauvages d'une armée de bandits, et tranquillement, avec son
-bon sens intrépide, sa subtilité de femme, et son doux entêtement,
-déjouait pendant des mois, seule et trahie par tous, les menaces et les
-ruses hypocrites d'une meute de gens d'église et de loi,--loups et
-renards, aux yeux sanglants,--faisant cercle autour d'elle.
-
-Ce qui pénétrait le plus Christophe, c'était sa bonté, sa tendresse
-de cœur,--pleurant après les victoires, pleurant sur les ennemis
-morts, sur ceux qui l'avaient insultée, les consolant quand ils
-étaient blessés, les aidant à mourir, sans amertume contre ceux qui
-la livrèrent, et, sur le bûcher même, quand les flammes s'élevaient,
-ne pensant pas à elle, s'inquiétant du moine qui l'exhortait, et le
-forçant à partir. Elle était «douce dans la plus âpre lutte, bonne
-parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même. La guerre, ce
-triomphe du diable, elle y porta l'esprit de Dieu».
-
-Et Christophe, faisant un retour sur lui-même, pensait:
-
---Je n'y ai pas assez porté l'esprit de Dieu.
-
-Il relisait les belles paroles de l'évangéliste de Jeanne:
-
-«Être bon, rester bon, entre les injustices des hommes et les
-sévérités du sort... Garder la douceur et la bienveillance parmi tant
-d'aigres disputes, traverser l'expérience sans lui permettre de toucher
-à ce trésor intérieur...»
-
-Et il se répétait:
-
---J'ai péché. Je n'ai pas été bon. J'ai manqué de bienveillance.
-J'ai été trop sévère.--Pardon. Ne croyez pas que je sois votre
-ennemi, vous que je combats! Je voudrais vous faire du bien, à vous
-aussi... Mais il faut pourtant vous empêcher de faire le mal...
-
-Et comme il n'était pas un saint, il lui suffisait de penser à eux
-pour que sa haine se réveillât. Ce qu'il leur pardonnait le moins,
-c'était qu'à les voir, à voir la France à travers eux, il était
-impossible d'imaginer qu'une telle fleur de pureté et de poésie
-héroïque eût pu jamais pousser de ce sol. Et pourtant, cela était.
-Qui pouvait dire qu'elle n'en sortirait pas encore une seconde fois? La
-France d'aujourd'hui ne pouvait être pire que celle de Charles VII, la
-nation prostituée d'où sortit la Pucelle. Le temple était vide à
-présent, souillé, à demi ruiné. N'importe! Dieu y avait parlé.
-
-Christophe cherchait un Français à aimer, pour l'amour de la France.
-
-
-
-
-C'était vers la fin de mars. Depuis des mois, Christophe n'avait causé
-avec personne, ni reçu aucune lettre, sauf de loin en loin quelques
-mots de la vieille maman, qui ne savait point qu'il était malade, qui
-ne lui disait point qu'elle était malade. Toutes ses relations avec le
-monde se réduisaient à ses courses au magasin de musique, pour prendre
-ou rapporter du travail. Il y allait à des heures où il savait que
-Hecht n'y était pas,--afin d'éviter de causer avec lui. Précaution
-superflue: car la seule fois qu'il avait rencontré Hecht, celui-ci lui
-avait à peine adressé quelques mots indifférents au sujet de sa
-santé.
-
-Il était donc bloqué dans une prison de silence, quand, un matin, lui
-arriva une invitation de Mme Roussin à une soirée musicale: un quatuor
-fameux devait s'y faire entendre La lettre était fort aimable, et
-Roussin y avait ajouté quelques lignes cordiales. Il n'était pas très
-fier de sa brouille avec Christophe. Il l'était d'autant moins que,
-depuis, il s'était brouillé avec sa chanteuse et la jugeait sans
-ménagements. C'était un bon garçon; il n'en voulait jamais à ceux à
-qui il avait fait tort. Il lui eût paru ridicule que ses victimes
-eussent plus de susceptibilité que lui. Aussi, quand il avait plaisir
-à les revoir, n'hésitait-il pas à leur tendre la main.
-
-Le premier mouvement de Christophe fut de hausser les épaules et de
-jurer qu'il n'irait pas. Mais à mesure que le jour du concert
-approchait, il était moins décidé. Il étouffait de ne plus entendre
-une parole humaine, ni surtout une note de musique. Il se répétait
-pourtant que jamais il ne remettrait les pieds chez ces gens-là. Mais,
-le soir venu, il y alla, tout honteux de sa lâcheté.
-
-Il en fut mal récompensé. À peine se retrouva-t-il dans ce milieu de
-politiciens et de snobs qu'il fut ressaisi d'une aversion pour eux plus
-violente encore que naguère: car, dans ses mois de solitude, il
-s'était déshabitué de cette ménagerie. Impossible d'entendre de la
-musique ici: c'était une profanation. Christophe décida de partir,
-aussitôt après le premier morceau.
-
-Il parcourait des yeux tout ce cercle de figures et de corps
-antipathiques. Il rencontra, à l'autre extrémité du salon, des yeux
-qui le regardaient et se détournèrent aussitôt. Il y avait en eux je
-ne sais quelle candeur qui le frappa, parmi ces regards blasés.
-C'étaient des yeux timides, mais clairs, précis, des yeux à la
-française, qui, une fois qu'ils se fixaient sur vous, vous regardaient
-avec une vérité absolue, qui ne cachaient rien de soi, et à qui rien
-de vous n'était peut-être caché. Il connaissait ces yeux. Pourtant,
-il ne connaissait pas la figure qu'ils éclairaient. C'était celle d'un
-jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, de petite taille, un peu
-penché, l'air débile, le visage imberbe et souffreteux, avec des
-cheveux châtains, des traits irréguliers et fins, une certaine
-asymétrie, donnant à l'expression quelque chose, non de trouble, mais
-d'un peu troublé, qui n'était pas sans charme, et semblait contredire
-la tranquillité des yeux. Il était debout dans l'embrasure d'une
-porte; et personne ne faisait attention à lui. De nouveau, Christophe
-le regarda; et, à chaque fois, il rencontrait ces yeux, qui se
-détournaient timidement, avec une aimable maladresse; et à chaque
-fois, il les «reconnaissait»: il avait l'impression de les avoir vus
-déjà dans un autre visage.
-
-Incapable de cacher ce qu'il sentait, suivant son habitude, Christophe
-se dirigea vers le jeune homme; mais, tout en approchant, il se
-demandait ce qu'il pourrait lui dire; et il s'attardait, indécis,
-regardant à droite et à gauche, comme s'il allait au hasard. L'autre
-n'en était pas dupe, et comprenait que Christophe venait à lui; il
-était si intimidé, à la pensée de lui parler, qu'il songeait à
-passer dans la pièce voisine; mais il était doué sur place par sa
-gaucherie même. Ils se trouvèrent l'un en face de l'autre. Il se passa
-quelques moments avant qu'ils réussissent à trouver une entrée en
-matière. À mesure que la situation se prolongeait, chacun d'eux se
-croyait ridicule aux yeux de l'autre. Enfin, Christophe regarda en face
-le jeune homme, et, sans autre préambule, lui dit en souriant, sur un
-ton bourru:
-
---Vous n'êtes pas Parisien?
-
-À cette question inattendue, le jeune homme sourit, malgré sa gêne,
-et répondit que non. Sa voix faible et d'une sonorité voilée était
-comme un instrument fragile.
-
---Je m'en doutais, fit Christophe.
-
-Et, comme il le vit un peu confus de cette singulière remarque, il
-ajouta:
-
---Ce n'est pas un reproche.
-
-Mais la gêne de l'autre ne fit qu'en augmenter.
-
-Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme faisait des efforts pour
-parler; ses lèvres tremblaient; on sentait qu'il avait une phrase toute
-prête à dire, mais qu'il ne pouvait se décider à la prononcer.
-Christophe étudiait avec curiosité ce visage mobile, où l'on voyait
-passer de petits frémissements sous la peau transparente; il ne
-semblait pas de la même essence que ceux qui l'entouraient dans ce
-salon, des faces massives, de lourde matière, qui n'étaient qu'un
-prolongement du cou, un morceau du corps. Ici, l'âme affleurait à la
-surface; il y avait une vie morale dans chaque parcelle de chair.
-
-Il ne réussissait pas à parler. Christophe, bonhomme, continua:
-
---Que faites-vous ici, au milieu de ces êtres?
-
-Il parlait tout haut, avec cette étrange liberté, qui le faisait
-haïr. Le jeune homme, gêné, ne put s'empêcher de regarder autour
-d'eux si on ne les entendait pas; et ce mouvement déplut à Christophe.
-Puis, au lieu de répondre, il demanda, avec un sourire gauche et
-gentil:
-
---Et vous?
-
-Christophe se mit à rire, de son rire un peu lourd.
-
---Oui. Et moi? fit-il, de bonne humeur.
-
-Le jeune homme se décida brusquement:
-
---Comme j'aime votre musique! dit-il, d'une voix étranglée.
-
-Puis, il s'arrêta, faisant de nouveaux et inutiles efforts pour vaincre
-sa timidité. Il rougissait; il le sentait; et sa rougeur en augmentait,
-gagnait les tempes et les oreilles. Christophe le regardait en souriant,
-et il avait envie de l'embrasser. Le jeune homme leva des yeux
-découragés vers lui.
-
---Non, décidément, dit-il; je ne puis pas, je ne puis pas parler de
-cela... pas ici...
-
-Christophe lui prit la main, avec un rire muet de sa large bouche
-fermée. Il sentit les doigts maigres de l'inconnu trembler légèrement
-contre sa paume, et l'étreindre avec une tendresse involontaire; et le
-jeune homme sentit la robuste main de Christophe qui lui écrasait
-affectueusement la main. Le bruit du salon disparut autour d'eux. Ils
-étaient seuls ensemble, et ils comprirent qu'ils étaient amis.
-
-Ce ne fut qu'une seconde, après laquelle Mme Roussin, touchant
-légèrement le bras de Christophe avec son éventail, lui dit:
-
---Je vois que vous avez fait connaissance, et qu'il est inutile de
-vous présenter. Ce grand garçon est venu pour vous, ce soir.
-
-Alors, ils s'écartèrent l'un de l'autre, avec un peu de gêne.
-
-Christophe demanda à Mme Roussin:
-
---Qui est-ce?
-
---Comment! fit-elle, vous ne le connaissez pas? C'est un petit poète,
-qui écrit gentiment. Un de vos admirateurs. Il est bon musicien, et
-joue bien du piano. Il ne fait pas bon vous discuter devant lui: il est
-amoureux de vous. L'autre jour, il a failli avoir une altercation, à
-votre sujet, avec Lucien Lévy-Cœur.
-
---Ah! le brave garçon! dit Christophe.
-
---Oui, je sais, vous êtes injuste pour ce pauvre Lucien. Cependant, il
-vous aime aussi.
-
---Ah! ne me dites pas cela! Je me haïrais.
-
---Je vous assure.
-
---Jamais! Jamais! Je le lui défends.
-
---Juste ce qu'a fait votre amoureux. Vous êtes aussi fous l'un que
-l'autre. Lucien était en train de nous expliquer une de vos œuvres. Ce
-petit timide que vous venez de voir s'est levé, tremblant de colère,
-et lui a défendu de parler de vous. Voyez-vous cette prétention!...
-Heureusement que j'étais là. J'ai pris le parti de rire; Lucien a fait
-comme moi; et l'autre s'est tu, tout confits; et il a fini par faire des
-excuses.
-
---Pauvre petit! dit Christophe.
-
-Il était ému.
-
---Où est-il passé? continuait-il, sans écouter Mme Roussin, qui lui
-parlait d'autre chose.
-
-Il se mit à sa recherche. Mais l'ami inconnu avait disparu. Christophe
-revint vers Mme Roussin:
-
---Dites-moi comment il se nomme.
-
---Qui? demanda-t-elle.
-
---Celui dont vous m'avez parlé.
-
---Votre petit poète? dit-elle. Il se nomme Olivier Jeannin.
-
-L'écho de ce nom tinta aux oreilles de Christophe comme une musique
-connue. Une silhouette de jeune fille flotta, une seconde, au fond de
-ses yeux. Mais la nouvelle image, l'image de l'ami l'effaça aussitôt.
-
-
-
-
-Christophe rentrait chez lui. Il marchait dans les rues de Paris, au
-milieu de la foule. Il ne voyait, il n'entendait rien, il avait les sens
-fermés à tout ce qui l'entourait. Il était comme un lac, séparé du
-reste du monde par un cirque de montagnes. Nul souffle, nul bruit, nul
-trouble. La paix. Il se répétait:
-
---J'ai un ami.
-
-
-
-
-FIN DU DEUXIÈME VOLUME
-
-
-
-
-TABLE
-
-LA RÉVOLTE
-
-LA FOIRE SUR LA PLACE
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Jean-Christophe Volume 2 (of 4), by Romain Rolland
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE VOLUME 2 (OF 4) ***
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- The Project Gutenberg eBook of Jean-Christophe Volume 2 (of 4), by Romain Rolland.
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's Jean-Christophe Volume 2 (of 4), by Romain Rolland
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-this ebook.
-
-
-
-Title: Jean-Christophe Volume 2 (of 4)
- La Révolte, La Foire sur la Place
-
-Author: Romain Rolland
-
-Release Date: April 20, 2020 [EBook #61876]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE VOLUME 2 (OF 4) ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
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-</div>
-
-
-<h3>ROMAIN ROLLAND</h3>
-
-<h2><i>JEAN-CHRISTOPHE</i></h2>
-
-<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4>
-
-<h4>II</h4>
-
-<h4>LA RÉVOLTE<br />
-LA FOIRE SUR LA PLACE</h4>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE OLLENDORFF</h5>
-
-<h5>50, CHAUSSÉE D'ANTIN</h5>
-
-<h5>Tous droits réservés.</h5>
-
-
-
-
-
-
-<h4>PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION</h4>
-
-
-<p><i>Au seuil d'une période nouvelle de</i> Jean-Christophe, <i>dont le
-caractère de critique un peu vive risquera de blesser tour à tour les
-lecteurs de tous les partis, je prie mes amis et ceux de Jean-Christophe
-de ne jamais prendre nos jugements comme définitifs. Chacune de nos
-pensées n'est qu'un moment de notre vie. À quoi nous servirait de
-vivre, si ce n'était pour corriger nos erreurs, vaincre nos préjugés,
-élargir notre pensée et notre cœur? Patience! Faites-nous crédit, si
-nous nous trompons. Nous savons que nous nous trompons. Quand nous
-reconnaîtrons nos erreurs, nous les condamnerons plus durement que
-vous. Chaque jour, nous nous efforçons d'atteindre un peu plus de
-vérité. Lorsque nous serons au terme, vous jugerez ce que valait notre
-effort. Comme dit un vieux proverbe</i>: «LA FIN LOUE LA VIE, ET LE SOIR
-LE JOUR».</p>
-
-
-<p style="margin-left: 70%;">R. R.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">Novembre 1906.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LA_REVOLTE">LA RÉVOLTE</a></h4>
-
-
-
-
-<h4><a id="PREMIERE_PARTIE"><i>PREMIÈRE PARTIE</i></a></h4>
-
-
-<h4><a id="SABLES_MOUVANTS">SABLES MOUVANTS</a></h4>
-
-
-<p>Libre!... Libre des autres et de soi!... Le réseau de passions, qui le
-liaient depuis un an, venait brusquement de se rompre. Comment? Il n'en
-savait rien. Les mailles avaient cédé à la poussée de son être.
-C'était une de ces crises de croissance, où les natures robustes
-déchirent violemment l'enveloppe morte d'hier, l'âme ancienne où
-elles étouffent.</p>
-
-<p>Christophe respirait à pleins poumons, sans bien comprendre ce qui
-était arrivé. Un tourbillon de bise glacée s'engouffrait sous la
-grande porte de la ville, quand il rentra, venant d'accompagner
-Gottfried. Les gens baissaient la tête contre l'ouragan. Les filles
-allant à l'ouvrage luttaient avec dépit contre le vent qui se jetait
-dans leurs jupes; elles s'arrêtaient pour souffler, le nez et les joues
-rouges, l'air rageur; elles avaient envie de pleurer. Christophe riait
-de joie. Il ne pensait pas à la tourmente. Il pensait à l'autre
-tourmente, dont il venait de sortir. Il regardait le ciel d'hiver, la
-ville enveloppée de neige, les gens qui passaient en luttant; il
-regardait autour de lui, en lui: rien ne le liait plus à rien. Il
-était seul... Seul! Quel bonheur d'être seul, d'être à soi! Quel
-bonheur d'avoir échappé à ses chaînes, à la torture de ses
-souvenirs, à l'hallucination des figures aimées et détestées! Quel
-bonheur de vivre enfin, sans être la proie de la vie, d'être devenu
-son maître!...</p>
-
-<p>Il rentra dans sa maison, blanc de neige. Il se secoua gaiement, comme
-un chien. En passant près de sa mère, qui balayait le corridor, il
-l'enleva de terre, avec des cris inarticulés et affectueux, comme on en
-dit aux petits enfants. La vieille Louisa se débattait dans les bras de
-son fils, mouillé de neige qui fondait; et elle l'appela: «gros
-bête!» en riant d'un bon rire enfantin.</p>
-
-<p>Il monta dans sa chambre, quatre à quatre. Il pouvait à peine se voir
-dans sa petite glace, tant le jour était sombre. Mais son cœur
-jubilait. Sa chambre étroite et basse, où il avait peine à remuer,
-lui semblait un royaume. Il ferma la porte à clef, et rit de
-contentement. Enfin, il allait se retrouver! Depuis combien de temps
-s'était-il perdu! Il avait hâte de se plonger dans sa pensée. Elle
-lui apparaissait comme un grand lac qui se fondait au loin dans la brume
-dorée. Après une nuit de fièvre, il se tenait au bord, les jambes
-baignées par la fraîcheur de l'eau, le corps caressé par la brise
-d'un matin d'été. Il se jeta à la nage; il ne savait où il allait,
-et peu lui importait: c'était la joie de nager au hasard. Il se
-taisait, riant, écoutant les mille bruits de son âme: elle fourmillait
-d'êtres. Il n'y distinguait rien, la tête lui tournait; il
-n'éprouvait qu'un bonheur éblouissant. Il jouit de sentir ces forces
-inconnues; et, remettant paresseusement à plus tard de faire l'essai de
-son pouvoir, il s'engourdit dans l'orgueilleuse ivresse de cette oraison
-intérieure qui, comprimée depuis des mois, éclatait comme un
-printemps soudain.</p>
-
-<p>Sa mère l'appelait à déjeuner. Il descendit, la tête étourdie,
-ainsi qu'après une journée au grand air; une telle joie rayonnait en
-lui que Louisa lui demanda ce qu'il avait. Il ne répondit pas; il la
-prit par la taille et la força à faire un tour de danse autour de la
-table, où la soupière fumait. Louisa, essoufflée, cria qu'il était
-fou; puis elle frappa des mains:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! fit-elle, inquiète. Je parie qu'il est de nouveau
-amoureux!</p>
-
-<p>Christophe éclata de rire. Il lança sa serviette en l'air:</p>
-
-<p>&mdash;Amoureux!... s'écria-t-il. Ah! bon Dieu!... Non, non! c'est
-assez! Tu peux être tranquille. C'est fini, fini, pour toute la vie
-fini!... Ouf!</p>
-
-<p>Il but un grand verre d'eau.</p>
-
-<p>Louisa le regardait rassurée, hochait la tête, souriait:</p>
-
-<p>&mdash;Beau serment d'ivrogne! dit-elle. Il y en a pour jusqu'au soir.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toujours cela de gagné, répondit-il, de bonne humeur.</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr! fit-elle. Alors, qu'est-ce que tu as qui te rend si
-content?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis content. Voilà!</p>
-
-<p>Les coudes sur la table, assis en face d'elle, il voulut lui conter
-tout ce qu'il ferait plus tard. Elle l'écoutait avec un affectueux
-scepticisme, et lui faisait remarquer doucement que la soupe
-refroidissait. Il savait qu'elle n'entendait pas ce qu'il disait; mais
-il n'en avait cure: c'était pour lui-même qu'il parlait.</p>
-
-<p>Ils se regardaient en souriant: lui, parlant; elle, n'écoutant guère.
-Bien qu'elle fût fière de son fils, elle n'attachait pas grande
-importance à ses projets artistiques; elle pensait: «Il est heureux:
-c'est l'essentiel.»&mdash;Tout en se grisant de ses discours, il regardait
-la chère figure de sa mère, avec son fichu noir sévèrement serré
-autour de la tête, ses cheveux blancs, ses yeux jeunes qui le couvaient
-d'amour, son beau calme indulgent. Il lisait toutes ses pensées en
-elle. Il lui dit, en plaisantant:</p>
-
-<p>&mdash;Cela t'est bien égal, hein? tout ce que je te raconte?</p>
-
-<p>Elle protesta faiblement:</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mais non!</p>
-
-<p>Il l'embrassa:</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, mais si! Va, ne t'en défends pas. Tu as raison.
-Aime-moi seulement. Je n'ai pas besoin qu'on me comprenne,&mdash;ni toi,
-ni personne. Je n'ai plus besoin de personne, ni de rien, maintenant:
-j'ai tout en moi...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, fit Louisa, le voilà avec une autre folie, à
-présent!... Enfin, puisqu'il lui en faut une, j'aime encore mieux
-celle-là.</p>
-
-
-
-
-<p>Bonheur délicieux de se laisser flotter sur le lac de sa pensée!...
-Couché au fond d'une barque, le corps baigné de soleil, le visage
-baisé par le petit air frais qui court à la surface de l'eau, il
-s'endort, suspendu sur le ciel. Sous son corps étendu, sous la barque
-balancée, il sent l'onde profonde; sa main nonchalamment y plonge. Il
-se soulève; et, le menton appuyé sur le rebord du bateau, comme quand
-il était enfant, il regarde passer l'eau. Il voit des miroitements
-d'êtres étranges, qui filent comme des éclairs... D'autres, d'autres
-encore... Jamais ils ne sont les mêmes. Il rit au spectacle fantastique
-qui se déroule en lui; il rit à sa pensée; il n'a pas le besoin de la
-fixer. Choisir, pourquoi choisir dans ces milliers de rêves? Il a bien
-le temps!... Plus tard!... Quand il voudra, il n'aura qu'à jeter ses
-filets, pour retirer les monstres qu'il voit luire dans l'eau. Il les
-laisse passer... Plus tard!...</p>
-
-<p>La barque flotte au gré du vent tiède et du courant insensible. Il
-fait doux, soleil, et silence.</p>
-
-
-
-
-<p>Languissamment enfin, il laisse tomber les filets. Penché sur l'eau qui
-grésille, il les suit du regard, jusqu'à ce qu'ils aient disparu.
-Après quelques minutes de torpeur, il les ramène sans hâte; à mesure
-qu'il les tire, ils deviennent plus lourds; au moment de les sortir, il
-s'arrête pour prendre haleine. Il sait qu'il tient sa proie, il ne sait
-quelle est sa proie; il prolonge le plaisir de l'attente.</p>
-
-<p>Enfin, il se décide: les poissons aux cuirasses irisées apparaissent
-hors de l'eau; ils se tordent comme un nid de serpents. Il les regarde
-curieusement, il les remue du doigt, il veut prendre les plus beaux, un
-instant, dans sa main; mais à peine les a-t-il sortis de l'eau que
-leurs nuances pâlissent, ils se fondent entre ses doigts. Il les
-rejette dans l'eau, et recommence à pêcher. Il est plus avide devoir,
-l'un après l'autre, tous les rêves qui s'agitent en lui, que d'en
-garder aucun: ils lui semblent plus beaux, quand ils flottent librement
-dans le lac transparent...</p>
-
-<p>Il en pêchait de toutes sortes, tous plus extravagants les uns que les
-autres. Depuis des mois que les idées s'amassaient, sans qu'il en
-tirât parti, il crevait de richesses à dépenser. Mais tout était
-pêle-mêle: sa pensée était un capharnaüm, un bric-à-brac de juif,
-où étaient empilés dans la même chambre des objets rares, des
-étoffes précieuses, des ferrailles, des guenilles. Il ne savait pas
-distinguer ce qui avait le plus de prix: tout l'amusait également.
-C'étaient des frôlements d'accords, des couleurs qui sonnaient comme
-des cloches, des harmonies qui bourdonnaient comme des abeilles, des
-mélodies souriantes comme des lèvres amoureuses. C'étaient des
-visions de paysages, des figures, des passions, des âmes, des
-caractères, des idées littéraires, des idées métaphysiques.
-C'étaient de grands projets, énormes et impossibles, des tétralogies,
-des décalogies, ayant la prétention de tout peindre en musique et
-embrassant des mondes. Et c'étaient, le plus souvent, des sensations
-obscures et fulgurantes, évoquées subitement par un rien, un son de
-voix, une personne qui passait dans la rue, le clapotement de la pluie,
-un rythme intérieur.&mdash;Beaucoup de ces projets n'avaient d'autre
-existence que le titre; la plupart se réduisaient à un ou deux traits,
-pas plus: c'était assez. Comme les très jeunes gens, il croyait avoir
-créé ce qu'il rêvait de créer.</p>
-
-
-
-
-<p>Mais il était trop vivant pour se satisfaire longtemps de ces fumées.
-Il se lassa d'une possession illusoire, il voulut saisir ses
-rêves.&mdash;Par lequel commencer? Ils lui paraissaient tous aussi
-importants l'un que l'autre. Il les tournait et les retournait; il les
-rejetait, il les reprenait... Non, il ne les reprenait plus: ce
-n'étaient plus les mêmes, ils ne se laissaient pas attraper deux fois;
-constamment, ils changeaient; ils changeaient dans ses mains, sous ses
-yeux, tandis qu'il les regardait. Il fallait se hâter; et il ne le
-pouvait point: il était confondu par sa lenteur au travail. Il eût
-voulu tout faire en un jour, et il avait une difficulté terrible à
-exécuter le moindre ouvrage. Le pire était qu'il s'en dégoûtait,
-quand il était encore au commencement. Ses rêves passaient, et il
-passait lui-même; tandis qu'il faisait une chose, il regrettait de n'en
-pas faire une autre. Il semblait qu'il lui suffit d'avoir fait choix
-d'un de ses beaux sujets, pour que le beau sujet ne l'intéressât plus.
-Ainsi, toutes ses richesses lui étaient inutiles. Ses pensées
-n'étaient vivantes qu'à la condition qu'il n'y touchât point: tout ce
-qu'il réussissait à atteindre était déjà mort. Le supplice de
-Tantale: à portée de sa main, des fruits qui devenaient pierre,
-aussitôt qu'il les prenait; près de ses lèvres, une eau fraîche, qui
-fuyait quand il se baissait vers elle.</p>
-
-<p>Pour apaiser sa soif, il voulut se désaltérer aux sources qu'il avait
-conquises, à ses œuvres anciennes... La dégoûtante boisson! À la
-première gorgée, il la recracha en jurant. Quoi! cette eau tiède,
-cette musique insipide, c'était là sa musique?&mdash;Il relut la suite de
-ses compositions. Cette lecture l'atterra: il n'y comprenait plus rien,
-il ne comprenait même plus comment il avait pu les écrire. Il
-rougissait. Une fois, il lui arriva, après une page plus niaise que les
-autres, de se retourner pour voir s'il n'y avait personne dans la
-chambre, et d'aller se cacher la figure dans son oreiller, comme un
-enfant qui a honte. D'autres fois, le ridicule de ses œuvres lui
-semblait si bouffon qu'il oubliait qu'elles étaient de lui...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l'idiot! criait-il, en se tordant de rire.</p>
-
-<p>Mais rien ne l'affectait plus que les compositions où il avait
-prétendu exprimer des sentiments passionnés: chagrins ou joies
-d'amour. Il bondissait sur sa chaise, comme si une mouche l'avait
-piqué; il martelait sa table à coups de poing, et se frappait la
-tête, en hurlant de colère; il s'apostrophait grossièrement, il se
-traitait de cochon, de triple gueux, de foutue bête et de paillasse. Il
-en avait pour quelque temps à égrener son chapelet. À la fin, il
-allait se planter devant sa glace, tout rouge d'avoir crié; il
-s'empoignait le menton, et il disait:</p>
-
-<p>&mdash;Regarde, regarde, crétin, ta gueule d'âne! Je t'apprendrai à
-mentir, chenapan! À l'eau, monsieur, à l'eau!</p>
-
-<p>Il s'enfonçait la figure dans sa cuvette, et il la maintenait sous
-l'eau, jusqu'à ce qu'il étouffât. Quand il sortait de là, écarlate,
-les yeux hors de la tête, et soufflant comme un phoque, il allait
-précipitamment à sa table, sans prendre la peine d'éponger l'eau qui
-ruisselait autour de lui; il saisissait les compositions maudites, et il
-les déchirait avec rage, en grognant:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, canaille!... Tiens, tiens, tiens!...</p>
-
-<p>Alors, il était soulagé.</p>
-
-<p>Ce qui l'exaspérait surtout dans ces œuvres, c'était leur mensonge.
-Rien de senti. Une phraséologie apprise par cœur, une rhétorique
-d'écolier: il parlait de l'amour, comme un aveugle des couleurs; il en
-parlait par ouï-dire, en répétant les niaiseries courantes. Et non
-seulement l'amour, mais toutes les passions lui avaient servi de thèmes
-à des déclamations.&mdash;Pourtant, il s'était toujours efforcé d'être
-sincère. Mais il ne suffit pas de vouloir être sincère: il faut
-pouvoir l'être; et comment le serait-on, quand on ne connaît encore
-rien de la vie? Ce qui venait de lui dévoiler la fausseté de ces
-œuvres, ce qui avait creusé brusquement un fossé entre lui et son
-passé, c'était l'épreuve des six derniers mois. Il était sorti des
-fantômes; il possédait maintenant une mesure réelle, à laquelle il
-pouvait rapporter ses pensées, pour en juger le degré de vérité ou
-de mensonge.</p>
-
-<p>Le dégoût que lui inspirèrent ses compositions anciennes, produites
-sans passion, fit qu'avec son exagération coutumière il décida de ne
-plus rien écrire qu'il ne fût contraint d'écrire par une nécessité
-passionnée; et, laissant là sa poursuite aux idées, il jura de
-renoncer pour toujours à la musique, si la création ne s'imposait, à
-coups de tonnerre.</p>
-
-
-
-
-<p>Il parlait ainsi, parce qu'il savait bien que l'orage venait.</p>
-
-<p>Le tonnerre tombe où il veut, et quand il veut. Mais les sommets
-l'attirent. Certains lieux&mdash;certaines âmes&mdash;sont des nids
-d'orages: ils les créent ou les aspirent de tous les points del horizon;
-et, de même que certains mois de l'année, certains âges de la vie sont si
-saturés d'électricité que les coups de foudre s'y produisent&mdash;sinon à
-volonté&mdash;du moins à l'heure attendue.</p>
-
-<p>L'être tout entier se tend. Pendant des jours, des jours, l'orage se
-prépare. Une ouate brûlante tapisse le ciel blanc. Pas un souffle.
-L'air immobile fermente, semble bouillir. La terre se tait, écrasée de
-torpeur. Le cerveau bourdonne de fièvre: toute la nature attend
-l'explosion de la force qui s'amasse, le choc du marteau qui se lève
-pesamment, pour retomber d'un coup sur l'enclume des nuées. De grandes
-ombres sombres et chaudes passent: un vent de feu se lève; les nerfs
-frémissent comme des feuilles... Puis, le silence retombe. Le ciel
-continue de couver la foudre.</p>
-
-<p>Il y a à cette attente une angoisse voluptueuse. Malgré le malaise qui
-vous oppresse, on sent passer dans ses veines le feu qui brûle
-l'univers. L'âme soûle bouillonne dans la fournaise, comme le raisin
-dans la cuve. Des milliers de germes de vie et de mort la travaillent.
-Qu'en sortira-t-il?... Comme la femme enceinte, elle se tait, le regard
-perdu en elle; anxieuse, elle écoute le tressaillement de ses
-entrailles, et elle pense: «Que naîtra-t-il de moi?»...</p>
-
-<p>Quelquefois, l'attente est vaine. L'orage se dissipe, sans avoir
-éclaté; et l'on se réveille, la tête lourde, déçu, énervé,
-écœuré. Mais c'est partie remise: il éclatera; si ce n'est
-aujourd'hui, ce sera demain; plus il aura tardé, plus il sera
-violent...</p>
-
-<p>Le voici!... Les nuages ont surgi de toutes les retraites de l'être.
-Masses épaisses d'un-bleu noir, que déchirent les saccades
-frénétiques des éclairs, ils s'avancent d'un vol vertigineux et
-lourd, cernant l'horizon de l'âme, et brusquement rabattant leurs deux
-ailes sur le ciel étouffé, éteignant la lumière. Heure de folie!...
-Les Eléments exaspérés, déchaînés de la cage où les tiennent
-enfermés les Lois qui assurent l'équilibre de l'esprit et l'existence
-des choses, règnent, informes et colossaux, dans la nuit de la
-conscience. On sent qu'on agonise. On n'aspire plus à vivre. On
-n'aspire plus qu'à la fin, à la mort qui délivre...</p>
-
-<p>Et soudain, c'est l'éclair!</p>
-
-<p>Christophe hurlait de joie.</p>
-
-
-
-
-<p>Joie, fureur de joie, soleil qui illumine tout ce qui est et sera, joie
-divine de créer! Il n'y a de joie que de créer. Il n'y a d'êtres que
-ceux qui créent. Tous les autres sont des ombres, qui flottent sur la
-terre, étrangers à la vie. Toutes les joies de la vie sont des joies
-de créer: amour, génie, action,&mdash;flambées de force sorties de
-l'unique brasier. Ceux même qui ne peuvent trouver place autour du
-grand foyer:&mdash;ambitieux, égoïstes et débauchés stériles,&mdash;tâchent
-de se réchauffer à ses reflets décolorés.</p>
-
-<p>Créer, dans l'ordre de la chair, ou dans l'ordre de l'esprit, c'est
-sortir de la prison du corps, c'est se ruer dans l'ouragan de la vie,
-c'est être Celui qui Est. Créer, c'est tuer la mort.</p>
-
-<p>Malheur à l'être stérile, qui reste seul et perdu sur la terre,
-contemplant son corps desséché et la nuit qui est en lui, dont nulle
-flamme de vie ne sortira jamais! Malheur à l'âme qui ne se sent point
-féconde, lourde de vie et d'amour, comme un arbre en fleurs, au
-printemps! Le monde peut la combler d'honneurs et de bonheurs; il
-couronne un cadavre.</p>
-
-
-
-
-<p>Quand Christophe était frappé par le jet de lumière, une décharge
-électrique lui parcourait le corps; il tremblait de saisissement.
-C'était comme si, en pleine mer, en pleine nuit, la terre apparaissait.
-Ou comme si, passant au milieu d'une foule, il recevait le choc de deux
-profonds yeux. Souvent, cela survenait après des heures de prostration
-où son esprit s'agitait dans le vide. Plus souvent encore, à des
-moments où il pensait à autre chose, causant ou se promenant. S'il
-était dans la rue, un respect humain l'empêchait de manifester trop
-bruyamment sa joie. Mais, à la maison, rien ne le retenait plus. Il
-trépignait; il sonnait une fanfare de triomphe. Sa mère la connaissait
-bien, et elle avait fini par savoir ce que cela signifiait. Elle disait
-à Christophe qu'il était comme une poule qui vient de pondre.</p>
-
-<p>Il était transpercé par l'idée musicale. Tantôt, elle avait la forme
-d'une phrase isolée et complète; plus fréquemment, d'une grande
-nébuleuse enveloppant toute une œuvre: la structure du morceau, ses
-lignes générales se laissaient deviner au travers d'un voile, que
-lacéraient par places des phrases éblouissantes, se détachant de
-l'ombre avec une netteté sculpturale. Ce n'était qu'un éclair;
-parfois, il en venait d'autres, coup sur coup: chacun illuminait
-d'autres coins de la nuit. Mais d'ordinaire, la force capricieuse,
-après s'être manifestée une fois, à l'improviste, disparaissait pour
-plusieurs jours dans ses retraites mystérieuses, en laissant derrière
-elle un sillon lumineux.</p>
-
-<p>Cette jouissance de l'inspiration était si vive que Christophe prit le
-dégoût du reste. L'artiste d'expérience sait bien que l'inspiration
-est rare, et que c'est à l'intelligence d'achever l'œuvre de
-l'intuition; il met ses idées sous le pressoir; il leur fait rendre
-jusqu'à la dernière goutte du suc divin qui les gonfle;&mdash;(et même,
-trop souvent, il les trempe d'eau claire.)&mdash;Christophe était trop jeune
-et trop sûr de lui pour ne pas mépriser ces moyens. Il faisait le
-rêve impossible de ne rien produire qui ne fût entièrement spontané.
-S'il ne s'était aveuglé à plaisir, il n'aurait pas eu de peine à
-reconnaître l'absurdité de son dessein. Sans doute, il était alors
-dans une période d'abondance intérieure où il n'y avait nul
-interstice, par où le néant pût se glisser. Tout lui était un
-prétexte à cette fécondité intarissable: tout ce que voyaient ses
-yeux, tout ce qu'il entendait, tout ce que heurtait son être dans sa
-vie quotidienne, chaque regard, chaque mot, faisait lever dans l'âme
-des moissons de rêves. Dans le ciel sans bornes de sa pensée,
-coulaient des millions d'étoiles.&mdash;Et pourtant, même alors, il y avait
-des moments où tout s'éteignait d'un coup. Et bien que la nuit ne
-durât point, bien qu'il n'eût guère le temps de souffrir des silences
-prolongés de l'esprit, il n'était pas sans effroi de cette puissance
-inconnue, qui venait le visiter, le quittait, revenait, disparaissait...
-pour combien de temps, cette fois? Reviendrait-elle jamais?&mdash;Son orgueil
-repoussait cette pensée, et disait: «Cette force, c'est moi. Du jour
-où elle ne sera plus, je ne serai plus: je me tuerai.»&mdash;Il ne laissait
-pas de trembler; mais c'était une jouissance de plus.</p>
-
-<p>Toutefois, s'il n'y avait aucun danger, pour l'instant, que la source
-tarit, Christophe pouvait se rendre compte déjà que jamais elle ne
-suffisait à alimenter une œuvre tout entière. Les idées s'offraient
-presque toujours à l'état brut: il fallait les dégager péniblement
-de la gangue. Et toujours elles se présentaient sans suite, par
-saccades; pour les relier entre elles, il fallait y mêler un élément
-d'intelligence réfléchie et de volonté froide, qui forgeaient avec
-elles un être nouveau. Christophe était trop artiste pour ne point le
-faire; mais il n'en voulait pas convenir; il mettait de la mauvaise foi
-à se persuader qu'il se bornait à transcrire son modèle intérieur,
-quand il était forcé de le transformer plus ou moins pour le rendre
-intelligible.&mdash;Bien plus: il arrivait qu'il en faussât entièrement le
-sens. Avec quelque violence que le frappât l'idée musicale, il lui
-eût été impossible souvent de dire ce qu'elle signifiait. Elle
-faisait irruption des souterrains de l'Être, bien au delà des
-frontières où commence la conscience; et, dans cette Force toute pure,
-échappant aux mesures communes, la conscience ne parvenait à
-reconnaître aucune des préoccupations qui l'agitaient, aucun des
-sentiments humains qu'elle définit et qu'elle classe: joies, douleurs,
-ils étaient tous mêlés en une passion unique, et inintelligible,
-parce qu'elle était au-dessus de l'intelligence. Cependant, qu'elle la
-comprit ou non, l'intelligence avait besoin de donner un nom à cette
-force, de la rattacher à une des constructions logiques que l'homme
-maçonne infatigablement dans la ruche de son cerveau.</p>
-
-<p>Ainsi, Christophe se convainquait&mdash;il voulait se convaincre&mdash;que
-l'obscure puissance qui l'agitait avait un sens précis, et que ce sens
-s'accordait avec sa volonté. Le libre instinct, jailli de
-l'inconscience profonde, était, bon gré, mal gré, contraint à
-s'accoupler, sous le joug de la raison, avec des idées claires qui
-n'avaient aucun rapport avec lui. Telle œuvre n'était ainsi qu'une
-juxtaposition mensongère d'un de ces grands sujets que l'esprit de
-Christophe s'était tracés, et de ces forces sauvages qui avaient un
-tout autre sens, que lui-même ignorait.</p>
-
-
-
-
-<p>Il allait à tâtons, tête baissée, emporté par les forces
-contradictoires qui s'entrechoquaient en lui, et jetant au hasard dans
-des œuvres incohérentes une vie fumeuse et puissante, qu'il ne savait
-pas exprimer, mais qui le pénétrait d'une joie orgueilleuse.</p>
-
-<p>La conscience de sa vigueur nouvelle fit qu'il osa regarder en face pour
-la première fois tout ce qui l'entourait, tout ce qu'on lui avait
-appris à honorer, tout ce qu'il respectait sans l'avoir discuté;&mdash;et
-il le jugea aussitôt avec une liberté insolente. Le voile se déchira:
-il vit le mensonge allemand.</p>
-
-<p>Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se nourrit d'un peu de
-vérité et de beaucoup de mensonge. L'esprit humain est débile; il
-s'accommode mal de la vérité pure; il faut que sa religion, sa morale,
-sa politique, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enveloppée
-de mensonges. Ces mensonges s'accommodent à l'esprit de chaque race;
-ils varient de l'une à l'autre: ce sont eux qui rendent si difficile
-aux peuples de se comprendre, et qui leur rendent si facile de se
-mépriser mutuellement. La vérité est la même chez tous; mais chaque
-peuple a son mensonge, qu'il nomme son idéalisme; tout être l'y
-respire, de sa naissance à sa mort: c'est devenu pour lui une condition
-de vie; il n'y a que quelques génies qui peuvent s'en dégager, à la
-suite de crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre
-univers de leur pensée.</p>
-
-<p>Une occasion insignifiante révéla brusquement à Christophe le
-mensonge de l'art allemand. S'il ne l'avait point vu jusque-là, ce
-n'était pas faute de l'avoir toujours eu sous les yeux; mais il en
-était trop près, il manquait de recul. Maintenant, la montagne lui
-apparaissait, parce qu'il s'en était éloigné.</p>
-
-
-
-
-<p>Il était à un concert de la <i>Städtische Tonhalle.</i> Le concert avait
-lieu dans une vaste halle, occupée par dix ou douze rangées de tables
-de café, — environ deux ou trois cents. Au fond, la scène, où se
-tenait l'orchestre. Autour de Christophe, des officiers sanglés dans
-leurs longues redingotes sombres,&mdash;larges faces rasées, rouges,
-sérieuses et bourgeoises; des dames qui causaient et riaient avec
-fracas, étalant un naturel exagéré; de braves petites filles, qui
-souriaient en montrant toutes leurs dents; et de gros hommes enfoncés
-dans leurs barbes et leurs lunettes, qui ressemblaient à de bonnes
-araignées aux yeux ronds. Ils se soulevaient à chaque verre pour
-porter une santé; ils mettaient à cet acte un respect religieux; leur
-visage et leur ton changeaient à ce moment: ils semblaient dire la
-messe, ils s'offraient des libations, ils buvaient le calice, avec un
-mélange de solennité et de bouffonnerie. La musique se perdait au
-milieu des conversations et des bruits de vaisselle. Cependant, tout le
-monde s'efforçait à parler et à manger bas. Le <i>Herr Konzertmeister</i>,
-grand vieux homme voûté, avec une barbe blanche qui lui pendait comme
-une queue au menton, et un long nez recourbé, muni de lunettes, avait
-l'air d'un philologue.&mdash;Tous ces types étaient depuis longtemps
-familiers à Christophe. Mais il avail une tendance, ce jour-là, aies
-voir en caricatures. Il y a comme cela des jours où, sans raison
-apparente, le grotesque des êtres, qui, dans la vie ordinaire, passe
-inaperçu, nous saute aux yeux.</p>
-
-<p>Le programme d'orchestre comprenait l'ouverture d'<i>Egmont</i>, une valse de
-Waldteufel, le <i>Pèlerinage de Tannhäuser à Rome</i>, l'ouverture des
-<i>Joyeuses Commères</i> de Nicolaï, la marche religieuse d'<i>Athalie</i>, et
-une fantaisie sur <i>l'Étoile du Nord.</i> L'orchestre joua avec correction
-l'ouverture de Beethoven, et la valse avec furie. Pendant le
-<i>Pèlerinage de Tannhäuser</i>, on entendait déboucher des bouteilles. Un
-gros homme, assis à la table voisine de Christophe, marquait la mesure
-des <i>Joyeuses Commères</i>, en mimant Falstaff. Une dame âgée et
-corpulente, en robe bleu de ciel, avec une ceinture blanche, un
-pince-nez en or sur son nez écrasé, des bras rouges, et une vaste
-taille, chanta d'une voix puissante des <i>Lieder</i> de Schumann et de
-Brahms. Elle levait les sourcils, faisait les yeux en coulisse, battait
-des paupières, hochait la tête à droite, à gauche, souriait d'un
-large sourire figé dans sa face de lune, dépensait une mimique
-exagérée et qui eût risqué par moments d'évoquer le café-concert,
-sans la majestueuse honnêteté qui resplendissait en elle; cette mère
-de famille jouait la petite folle, la jeunesse, la passion; et la
-poésie de Schumann prenait vaguement ainsi une odeur fade de <i>nursery.</i>
-Le public était dans l'extase.&mdash;Mais l'attention devint solennelle,
-quand parut la Société chorale «des hommes allemands du Sud»
-(<i>Suddeutschen Männer Liedertafel</i>), qui tour à tour susurrèrent et
-mugirent des morceaux d'orphéons, pleins de sensibilité. Ils étaient
-quarante qui chantaient comme quatre; on eût dit qu'ils se fussent
-appliqués à effacer de leur exécution toute trace de style proprement
-choral: c'était une recherche de petits effets mélodiques, de petites
-nuances timides et pleurardes, de <i>pianissimo</i> expirants, avec de
-brusques sursauts tonitruants, comme des coups de grosse caisse; un
-manque de plénitude et d'équilibre, un style doucereux; on pensait à
-Bottom:</p>
-
-
-<p>«<i>Laissez-moi faire le lion. Je rugirai aussi doucement qu'une colombe
-à la becquée. Je rugirai à faire croire que c'est un rossignol.</i>»</p>
-
-
-<p>Christophe écoutait, depuis le commencement, avec une stupeur
-croissante. Rien de tout cela n'était nouveau pour lui. Il connaissait
-ces concerts, cet orchestre, ce public. Mais tout lui paraissait faux,
-brusquement. Tout: jusqu'à ce qu'il aimait le mieux, cette ouverture
-d'<i>Egmont</i>, dont le désordre pompeux et la correcte agitation le
-blessait, en cet instant, comme un manque de franchise. Sans doute, ce
-n'était pas Beethoven ni Schumann qu'il entendait, c'étaient leurs
-ridicules interprètes, c'était leur public ruminant, dont l'épaisse
-sottise se répandait autour des œuvres, comme une lourde
-buée.&mdash;N'importe, il y avait dans les œuvres, même dans les plus
-belles, quelque chose d'inquiétant que Christophe n'y avait encore
-jamais senti... Quoi donc? Il n'osait l'analyser, estimant sacrilège de
-discuter ses maîtres bien-aimés. Mais il avait beau ne pas vouloir
-voir: il avait vu. Et, malgré lui, il continuait de voir; comme la
-<i>Vergognosa</i> de Pise, il regardait entre ses doigts.</p>
-
-<p>Il voyait l'art allemand tout nu. Tous,&mdash;les grands et les
-sots,&mdash;étalaient leurs âmes avec une complaisance attendrie.
-L'émotion débordait, la noblesse morale ruisselait, le cœur se
-fondait en effusions éperdues; les écluses étaient lâchées à la
-redoutable sensibilité germanique; elle diluait l'énergie des plus
-forts, elle noyait les faibles sous ses nappes grisâtres: c'était une
-inondation; la pensée allemande dormait au fond. Et quelle pensée,
-parfois, que celle d'un Mendelssohn, d'un Brahms, d'un Schumann, et, à
-leur suite, de cette légion de petits auteurs de <i>Lieder</i> emphatiques
-et pleurnicheurs! Tout en sable. Point de roc. Une glaise humide et
-informe... Tout cela était si niais et si enfantin que Christophe ne
-pouvait croire que le public n'en fût pas frappé. Il regardait autour
-de lui; mais il ne vit que des figures béates, convaincues à l'avance
-de la beauté de ce qu'ils entendaient et du plaisir qu'ils devaient y
-prendre. Comment se fussent-ils permis de juger par eux-mêmes? Ils
-étaient pleins de respect pour ces noms consacrés. Que ne
-respectaient-ils point? Ils étaient respectueux devant leur programme,
-devant leur verre à boire, devant eux-mêmes. On sentait que,
-mentalement, ils donnaient de «l'Excellence» à tout ce qui, de près
-ou de loin, se rapportait à eux.</p>
-
-<p>Christophe considérait alternativement le public et les œuvres: les
-œuvres reflétaient le public, le public reflétait les œuvres, comme
-une boule de jardin. Christophe sentait le rire le gagner, et il faisait
-des grimaces. Il se contenait pourtant. Mais quand «les hommes du
-Sud» vinrent chanter avec solennité l'<i>Aveu</i> rougissant d'une jeune
-fille amoureuse, Christophe n'y tint plus. Il éclata de rire. Des
-«chut!» indignés s'élevèrent. Ses voisins le regardèrent avec
-effarement; ces bonnes figures scandalisées le mirent en joie: il rit
-de plus belle, il rit, il pleurait de rire. Pour le coup, on se fâcha.
-On cria: «À la porte!» Il se leva, et partit, en haussant les
-épaules, le dos secoué par un accès de fou rire. Cette sortie fit
-scandale. Ce fut le début des hostilités entre Christophe et sa ville.</p>
-
-
-
-
-<p>À la suite de cette épreuve, Christophe, rentré chez lui, s'avisa de
-relire les œuvres des musiciens «consacrés». Il fut consterné, en
-s'apercevant que certains des maîtres qu'il aimait le mieux avaient
-<i>menti.</i> Il s'efforça d'en douter, de croire qu'il se trompait.&mdash;Mais
-non, il n'y avait pas moyen... Il était saisi de la somme de
-médiocrité et de mensonge qui constitue le trésor artistique d'un
-grand peuple. Combien peu de pages résistaient à l'examen!</p>
-
-<p>Dès lors, ce ne fut plus qu'avec un battement de cœur qu'il aborda la
-lecture d'autres œuvres, qui lui étaient chères... Hélas! Il était
-comme ensorcelé: partout, la même déconvenue! À l'égard de certains
-maîtres, ce fut un déchirement de cœur; c'était comme s'il perdait
-un ami bien-aimé, comme s'il s'apercevait soudain que cet ami, en qui
-il avait mis sa confiance, le trompait depuis des années. Il en
-pleurait. La nuit, il ne dormait plus; il continuait de se tourmenter.
-Il s'accusait lui-même: est-ce qu'il ne savait plus juger? Est-ce qu'il
-était devenu tout à fait idiot?... Non, non, plus que jamais, il
-voyait la beauté rayonnante du jour, il sentait l'abondance généreuse
-de la vie: son cœur ne le trompait point...</p>
-
-<p>Longtemps encore, il n'osa pas toucher à ceux qui étaient pour lui les
-meilleurs, les plus purs, le Saint des Saints. Il tremblait de porter
-atteinte à la foi qu'il avait en eux. Mais comment résister à
-l'impitoyable instinct d'une âme véridique, qui veut aller jusqu'au
-bout et voir les choses comme elles sont, quoi qu'on doive en
-souffrir?&mdash;Il ouvrit donc les œuvres sacrées, il fit donner la
-dernière réserve, la garde impériale... Dès les premiers regards, il
-vit qu'elles n'étaient pas plus immaculées que les autres. Il n'eut
-pas le courage de continuer. À certains moments, il s'arrêtait, il
-fermait le livre; comme le fils de Noé, il jetait le manteau sur la
-nudité de son père...</p>
-
-<p>Après, il restait abattu, au milieu de ces ruines. Il eût mieux aimé
-perdre un bras que ses saintes illusions. Son cœur était en deuil.
-Mais une telle sève était en lui que sa confiance dans l'art n'en fut
-pas ébranlée. Avec la présomption naïve du jeune homme, il
-recommençait la vie, comme si personne ne l'avait vécue avant lui.
-Dans la griserie de sa force neuve, il sentait&mdash;non sans raison,
-peut-être&mdash;qu'à peu d'exceptions près, il n'y a aucun rapport entre
-les passions vivantes et l'expression que l'art en a donnée. Mais il se
-trompait en pensant que lui-même était plus heureux ou plus vrai,
-quand il les exprimait. Comme il était plein de ses passions, il lui
-était aisé de les retrouver au travers de ce qu'il écrivait; mais
-personne autre que lui ne les eût reconnues, sous le vocabulaire
-imparfait dont il les désignait. Beaucoup des artistes qu'il
-condamnait, étaient dans le même cas. Ils avaient eu et traduit des
-sentiments profonds; mais le secret de leur langue était mort avec eux.</p>
-
-<p>Christophe n'était pas psychologue, il ne s'embarrassait pas de toutes
-ces raisons: ce qui était mort pour lui l'avait toujours été. Il
-révisait ses jugements sur le passé avec l'injustice féroce et
-assurée de la jeunesse. Il mettait à nu les plus nobles âmes, sans
-pitié pour leurs ridicules. C'était la mélancolie cossue, la
-fantaisie distinguée, le néant bien pensant de Mendelssohn. C'était
-la verroterie et le clinquant de Weber, sa sécheresse de cœur, son
-émotion cérébrale. C'était Liszt, père noble, écuyer de cirque,
-néo classique et forain, mélange à doses égales de noblesse réelle
-et de noblesse fausse, d'idéalisme serein et de virtuosité
-dégoûtante. C'était Schubert, englouti sous sa sensibilité, comme
-sous des kilomètres d'eau transparente et fade. Les vieux des âges
-héroïques, les demi-dieux, les Prophètes, les Pères de l'Église,
-n'étaient pas épargnés. Même le grand Sébastien, l'homme trois fois
-séculaire, qui portait en lui le passé et l'avenir,&mdash;Bach,&mdash;n'était
-pas pur de tout mensonge, de toute niaiserie de la mode, de tout
-bavardage d'école. Cet homme qui avait vu Dieu semblait parfois à
-Christophe d'une religion insipide et sucrée, style jésuite, rococo.
-On trouvait dans ses Cantates des airs de langueur amoureuse et
-dévote&mdash;(des dialogues de l'Ame qui coquette avec Jésus).&mdash;Christophe
-en était écœuré: il croyait voir des chérubins joufflus, faisant
-des ronds de jambe. Puis, il avait le sentiment que le génial <i>Cantor</i>
-écrivait dans sa chambre close: cela sentait le renfermé; il n'y avait
-pas dans sa musique cet air fort du dehors qui souffle chez d'autres,
-moins grands musiciens peut-être, mais plus grands hommes,&mdash;plus
-hommes&mdash;tels Beethoven, ou Hændel. Ce qui le blessait aussi chez les
-classiques, c'était leur manque de liberté: presque tout dans leurs
-œuvres était «construit». Tantôt une émotion était amplifiée par
-tous les lieux communs de la rhétorique musicale, tantôt c'était un
-simple rythme, un dessin ornemental, répété, retourné, combiné en
-tous sens, d'une façon mécanique. Ces constructions symétriques et
-rabâcheuses&mdash;sonates et symphonies&mdash;exaspéraient Christophe, peu
-sensible, en ce moment, à la beauté de l'ordre, des plans vastes et
-bien conçus. Elles lui semblaient l'œuvre de maçons plutôt que de
-musiciens.</p>
-
-<p>Il ne faudrait pas croire qu'il en fût moins sévère pour les
-romantiques. Chose curieuse, il n'y avait pas de musiciens qui
-l'irritassent davantage que ceux qui avaient prétendu être le plus
-libres, le plus spontanés, le moins constructeurs,&mdash;ceux qui, comme
-Schumann, avaient versé, goutte à goutte, dans leurs innombrables
-petites œuvres, leur vie tout entière. Il s'acharnait contre eux avec
-d'autant plus de colère qu'il reconnaissait en eux son âme adolescente
-et toutes les niaiseries qu'il s'était juré d'en arracher. Certes, le
-candide Schumann ne pouvait être taxé de fausseté: il ne disait
-presque jamais rien qu'il n'eût vraiment senti. Mais, justement, son
-exemple amenait Christophe à comprendre que la pire fausseté de l'art
-allemand n'était pas quand ses artistes voulaient exprimer des
-sentiments qu'ils ne sentaient point, mais bien plutôt quand ils
-voulaient exprimer des sentiments qu'ils sentaient&mdash;<i>et qui étaient
-faux.</i> La musique est un miroir implacable de l'âme. Plus un musicien
-allemand est naïf et de bonne foi, plus il montre les faiblesses de
-l'âme allemande, son fond incertain, sa sensibilité molle, son manque
-de franchise, son idéalisme un peu sournois, son incapacité à se voir
-soi-même, à oser se voir en face. Ce faux idéalisme était la plaie,
-même des plus grands,&mdash;de Wagner. En relisant ses œuvres, Christophe
-grinçait des dents. <i>Lohengrin</i> lui paraissait d'un mensonge à hurler.
-Il haïssait cette chevalerie de pacotille, cette bondieuserie
-hypocrite, ce héros sans peur et sans cœur, incarnation d'une vertu
-égoïste et froide qui s'admire et qui s'aime avec prédilection. Il le
-connaissait trop, il l'avait vu dans la réalité, ce type de pharisien
-allemand, bellâtre, impeccable et dur, en adoration devant sa propre
-image, à la divinité de laquelle il n'a point de peine à sacrifier
-les autres. <i>Le Hollandais Volant</i> l'accablait de sa sentimentalité
-massive et de son morne ennui. Les barbares décadents de la
-<i>Tétralogie</i> étaient, en amour, d'une fadeur écœurante. Siegmund,
-enlevant sa sœur, ténorisait une romance de salon. Siegfried et
-Brünnhilde, en bons mariés allemands, dans la <i>Gœtterdæmmerung</i>,
-étalaient aux yeux l'un de l'autre, et surtout du public, leur passion
-conjugale, pompeuse et bavarde. Tous les genres de mensonge s'étaient
-donné rendez-vous dans ces œuvres: faux idéalisme, faux
-christianisme, faux gothisme, faux légendaire, faux divin, faux humain.
-Jamais convention plus énorme ne s'était affichée que dans ce
-théâtre qui prétendait renverser toutes les conventions. Ni les yeux,
-ni l'esprit, ni le cœur n'en pouvaient être dupes, un instant; pour
-qu'ils le fussent, il fallait qu'ils voulussent l'être.&mdash;Ils le
-voulaient. L'Allemagne se délectait de cet art vieillot et enfantin,
-art de brutes déchaînées et de petites filles mystiques et gnangnan.</p>
-
-<p>Et Christophe avait beau faire: dès qu'il entendait cette musique, il
-était repris, comme les autres, plus que les autres, par le torrent et
-par la volonté diabolique de l'homme qui l'avait déchaîné. Il riait
-et il tremblait, et il avait les joues allumées; il sentait passer en
-lui des chevauchées d'armées; et il pensait que tout était permis à
-ceux qui portaient ces ouragans. Quels cris de joie il poussait lorsque,
-dans les œuvres sacrées qu'il ne feuilletait plus qu'en tremblant, il
-retrouvait son émotion d'autrefois, toujours aussi ardente, sans que
-rien vînt ternir la pureté de ce qu'il aimait! C'étaient de
-glorieuses épaves qu'il sauvait du naufrage. Quel bonheur! Il lui
-semblait qu'il sauvait une partie de lui-même. Et n'était-ce point
-lui? Ces grands Allemands, contre lesquels il s'acharnait,
-n'étaient-ils pas son sang, sa chair, son être le plus précieux? Il
-n'était si sévère pour eux que parce qu'il l'était pour lui. Qui les
-aimait mieux que lui? Qui sentait plus que lui la bonté de Schubert,
-l'innocence de Haydn, la tendresse de Mozart, le grand cœur héroïque
-de Beethoven? Qui s'était réfugié plus religieusement dans le
-bruissement des forêts de Weber, et dans les grandes ombres des
-cathédrales de Jean-Sébastien, dressant sur le ciel gris du Nord,
-au-dessus de la plaine allemande, leur montagne de pierre et leurs tours
-gigantesques aux flèches ajourées?&mdash;Mais il souffrait de leurs
-mensonges, et il ne pouvait les oublier. Il les attribuait à la race,
-et leur grandeur à eux-mêmes. Il avait tort. Grandeur et faiblesses
-appartiennent également à la race dont la pensée puissante et trouble
-roule comme le plus large fleuve de musique et de poésie, où l'Europe
-vienne boire... Et chez quel autre peuple eût-il trouvé la pureté
-naïve, qui lui permettait en ce moment de le condamner si durement?</p>
-
-<p>Il ne s'en doutait point. Avec l'ingratitude d'un enfant gâté, il
-retournait contre sa mère les armes qu'il en avait reçues. Plus tard,
-plus tard, il devait sentir tout ce qu'il lui devait, et combien elle
-lui était chère...</p>
-
-<p>Mais il était dans une période de réaction aveugle contre les idoles
-de son enfance. Il s'en voulait et il leur en voulait d'avoir cru en
-elles avec un abandon passionné.&mdash;Et il était bien qu'il en fût
-ainsi. Il y a un âge de la vie, où il faut oser être injuste, où il
-faut oser faire table rase de toutes les admirations et de tous les
-respects appris, et tout nier&mdash;mensonges et vérités&mdash;tout ce que l'on
-n'a pas reconnu vrai par soi-même. Par toute son éducation, par tout
-ce qu'il voit et entend autour de lui, l'enfant absorbe une telle somme
-de mensonges et de sottises mélangées aux vérités essentielles de la
-vie que le premier devoir de l'adolescent qui veut être un homme sain
-est de tout dégorger.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe passait par cette crise de robuste dégoût. Son instinct le
-poussait à éliminer de son être les éléments indigestes qui
-l'encombraient.</p>
-
-<p>Avant tout, cette écœurante sensibilité, qui dégouttait de l'âme
-allemande comme d'un souterrain humide et sentant le moisi. De la
-lumière! De la lumière! Un air rude et sec, qui balayât les miasmes
-du marais, les fades relents de ces <i>Lieder</i>, de ces <i>Liedchen</i>, de ces
-<i>Liedlein</i>, aussi nombreux que les gouttes de pluie, où se déverse
-intarissablement le <i>Gemüt</i> germanique: ces innombrables <i>Sehnsucht</i>
-(Désir), <i>Heimweh</i> (Nostalgie), <i>Aufschwung</i> (Essor), <i>Frage</i>
-(Demande), <i>Warum?</i> (Pourquoi?), <i>an den Mond</i> (À la lune), <i>an die
-Sterne</i> (Aux étoiles), <i>an die Nachtigall</i> (Au rossignol), <i>an den
-Frühling</i> (Au printemps), <i>an den Sonnenschein</i> (À la clarté du
-soleil); ces <i>Frühlingslied</i> (Chant du printemps), <i>Frühlingslust</i>
-(Plaisir du printemps), <i>Frühlingsgruss</i> (Salut du printemps),
-<i>Frühlingsfahrt</i> (Voyage de printemps), <i>Frühlingsnacht</i> (Nuit de
-printemps), <i>Frühlingsbotschaft</i> (Message de printemps); ces <i>Stimme
-der Liebe</i> (Voix de l'amour), <i>Sprache der Liebe</i> (Parole de l'amour),
-<i>Trauer der Liebe</i> (Tristesse de l'amour), <i>Geist der Liebe</i> (Esprit de
-l'amour), <i>Fülle der Liebe</i> (Plénitude de l'amour); ces <i>Blumenlied</i>
-(Chant des fleurs), <i>Blumenbrief</i> (Lettre des fleurs), <i>Blumengruss</i>
-(Salut des fleurs); ces <i>Herzeleid</i> (Peine de cœur), <i>mein Herz ist
-schwer</i> (Mon cœur est lourd), <i>mein Herz ist betrübt</i> (Mon cœur est
-trouble), <i>mein Aug ist trüb</i> (Mon œil est trouble); ces dialogues
-candides et nigauds avec la <i>Röselein</i> (petite rose), avec le ruisseau,
-avec la tourterelle, avec l'hirondelle; ces questions saugrenues:&mdash;«<i>Si
-l'églantier devrait être sans épines</i>»,&mdash;«<i>Si c'est avec un
-vieil époux que l'hirondelle a fait son nid, ou si elle vient de se
-fiancer depuis un peu de temps</i>»:&mdash;tout ce déluge de tendresse fade,
-d'émotion fade, de mélancolie fade, de poésie fade... Que de belles
-choses profanées, de hauts sentiments, usés à tout propos, et sans
-propos! Car le pire était l'inutilité de tout cela: c'était une
-habitude de déshabiller son cœur en public, une propension affectueuse
-et niaise à se confier bruyamment. Rien à dire, et toujours parler! Ce
-bavardage ne finirait-il jamais?&mdash;Holà! Silence aux grenouilles du
-marais!</p>
-
-<p>Nulle part Christophe ne sentait plus crûment le mensonge que dans
-l'expression de l'amour: car il était ici plus à même de le comparer
-avec la vérité. Cette convention des chants d'amour, larmoyants et
-corrects, ne répondait à rien ni des désirs de l'homme, ni du cœur
-féminin. Cependant, les gens qui avaient écrit cela avaient dû aimer,
-au moins une fois dans leur vie! Était-il possible qu'ils eussent aimé
-ainsi? Non, non, ils avaient menti, menti comme toujours, ils s'étaient
-menti à eux-mêmes; ils avaient voulu s'idéaliser... Idéaliser!
-c'est-à-dire: avoir peur de regarder la vie en face, être incapable de
-voir les choses, comme elles sont.&mdash;Partout, la même timidité, le
-manque de franchise virile. Partout, le même enthousiasme à froid, la
-solennité pompeuse et théâtrale, dans le patriotisme, dans la
-boisson, dans la religion. Les <i>Trinklieder</i> (chants à boire) étaient
-des prosopopées au vin ou à la coupe: «<i>Du herrlich Glas...</i>»
-(«Toi, noble verre...»). La foi, qui devrait jaillir de l'âme comme
-un flot imprévu, était un article de fabrique, une denrée. Les chants
-patriotiques semblaient faits pour des troupeaux de moutons, bêlant en
-mesure...&mdash;Hurlez donc!... Quoi! Est-ce que vous continuerez à
-mentir&mdash;à «<i>idéaliser</i>»&mdash;jusque dans la soûlerie, jusque dans la
-tuerie, jusque dans la folie!...</p>
-
-<p>Christophe en était arrivé à prendre en haine l'idéalisme. Il
-préférait à ce mensonge la brutalité franche.&mdash;Au fond, il était
-plus idéaliste que les autres, et il ne devait pas avoir de pires
-ennemis que ces réalistes brutaux, qu'il croyait préférer.</p>
-
-<p>Sa passion l'aveuglait. Il se sentait glacé parle brouillard, le
-mensonge anémique, «les Idées-fantômes sans soleil». De toutes les
-forces de son être, il aspirait au soleil. Dans son mépris juvénile
-pour l'hypocrisie qui l'entourait, ou pour ce qu'il nommait tel, il ne
-voyait pas la haute sagesse pratique de la race, qui s'était bâti peu
-à peu son grandiose idéalisme, pour dompter ses instincts sauvages, ou
-pour en tirer parti. Ce ne sont pas des raisons arbitraires, des règles
-morales et religieuses, ce ne sont pas des législateurs et des hommes
-d'État, des prêtres et des philosophes, qui transforment les âmes des
-races et leur imposent une nouvelle nature: c'est l'œuvre des siècles
-de malheurs et d'épreuves: ils forgent pour la vie les peuples qui
-veulent vivre.</p>
-
-
-
-
-<p>Cependant, Christophe composait; et ses compositions n'étaient pas
-exemptes des défauts qu'il reprochait aux autres. Car la création
-était chez lui un besoin irrésistible, qui ne se soumettait pas aux
-règles que son intelligence édictait. On ne crée pas par raison. On
-crée par nécessité.&mdash;Puis, il ne suffit pas d'avoir reconnu le
-mensonge et l'emphase inhérents à la plupart des sentiments, pour n'y
-plus retomber: il y faut de longs et pénibles efforts; rien de plus
-difficile que d'être tout à fait vrai dans la société moderne, avec
-l'héritage écrasant d'habitudes paresseuses transmis par les
-générations. Cela est surtout malaisé aux gens, ou aux peuples, qui
-ont la manie indiscrète de laisser parler leur cœur sans repos, quand
-il n'aurait rien de mieux à faire, le plus souvent, que de se taire.</p>
-
-<p>Le cœur de Christophe était bien allemand, en cela: il n'avait pas
-encore appris la vertu de se taire; d'ailleurs, elle n'était pas de son
-âge. Il tenait de son père le besoin de parler, et de parler
-bruyamment. Il en avait conscience, et il luttait contre; mais cette
-lutte paralysait une partie de ses forces.&mdash;Il en soutenait une autre
-contre l'hérédité non moins fâcheuse qu'il tenait de son
-grand-père: une difficulté extrême à s'exprimer exactement.&mdash;Il
-était fils de virtuose. Il sentait le dangereux attrait de la
-virtuosité:&mdash;plaisir physique, plaisir d'adresse, d'agilité,
-d'activité musculaire, plaisir de vaincre, d'éblouir, de subjuguer par
-sa personne le public aux mille têtes; plaisir bien excusable, presque
-innocent chez un jeune homme, mais néanmoins mortel pour l'art et pour
-l'âme:&mdash;Christophe le connaissait: il l'avait dans le sang; il le
-méprisait, mais tout de même il y cédait.</p>
-
-<p>Ainsi, tiraillé entre les instincts de sa race et ceux de son génie,
-alourdi par le fardeau d'un passé parasite qui s'incrustait à lui et
-dont il ne parvenait pas à se défaire, il avançait en trébuchant, et
-il était beaucoup plus près qu'il ne pensait de ce qu'il proscrivait.
-Toutes ses œuvres d'alors étaient un mélange de vérité et de
-boursouflure, de vigueur lucide et de bêtise bredouillante. Ce n'était
-que par instants que sa personnalité arrivait à percer l'enveloppe de
-ces personnalités mortes qui ligotaient ses mouvements.</p>
-
-<p>Il était seul. Il n'avait aucun guide qui l'aidât à sortir du
-bourbier. Quand il se croyait dehors, il s'y enfonçait de plus belle.
-Il allait à l'aveuglette, gaspillant son temps et ses forces en essais
-malheureux. Nulle expérience ne lui était épargnée; et, dans le
-désordre de cette agitation créatrice, il ne se rendait pas compte de
-ce qui valait le mieux parmi ce qu'il créait. Il s'empêtrait dans des
-projets absurdes, des poèmes symphoniques, qui avaient des prétentions
-philosophiques et des dimensions monstrueuses. Son esprit était trop
-sincère pour pouvoir s'y lier longtemps; et il les abandonnait avec
-dégoût, avant d'en avoir esquissé une seule partie. Ou bien, il
-prétendait traduire dans des ouvertures les œuvres de poésie les plus
-inaccessibles. Alors il pataugeait dans un domaine qui n'était pas le
-sien. Quand il se traçait lui-même ses scénarios,&mdash;(car il ne doutait
-de rien),&mdash;c'étaient de pures âneries; et quand il s'attaquait aux
-grandes œuvres de Gœthe, de Kleist, de Hebbel, ou de Shakespeare, il
-les comprenait tout de travers. Non par manque d'intelligence, mais
-d'esprit critique; il ne savait pas comprendre les autres, il était
-trop préoccupé de lui-même: il se retrouvait partout, avec son âme
-naïve et boursouflée.</p>
-
-<p>À côté de ces monstres qui n'étaient point faits pour vivre, il
-écrivait une quantité de petites œuvres, qui étaient l'expression
-immédiate d'émotions passagères,&mdash;les plus éternelles de toutes:
-des pensées musicales, des <i>Lieder.</i> Ici, comme ailleurs, il
-était en réaction passionnée contre les habitudes courantes. Il
-reprenait les poésies célèbres, déjà traitées en musique, et il
-avait l'impertinence de vouloir faire autrement et plus vrai
-que Schumann et Schubert. Tantôt il tâchait de rendre aux figures
-poétiques de Gœthe: à Mignon, au Harpiste de <i>Wilhelm Meister</i>,
-leur caractère individuel, précis et trouble. Tantôt il s'attaquait
-à des <i>Lieder</i> amoureux, que la faiblesse des artistes et la
-fadeur du public, tacitement d'accord, s'étaient habituées à revêtir de
-sentimentalité doucereuse; et il les déshabillait: il leur soufflait
-une âpreté fauve et sensuelle. En un mot, il prétendait faire vivre
-des passions et des êtres pour eux-mêmes, et non pour servir de jouets
-à des familles allemandes en quête d'attendrissements faciles, le
-dimanche, attablées à quelque <i>Biergarten.</i></p>
-
-<p>Mais d'ordinaire, il trouvait les poètes, trop littéraires; et il
-cherchait de préférence les textes les plus simples: de vieux
-<i>Lieder</i>, de vieilles chansons spirituelles, qu'il avait lues dans un
-manuel d'édification: il se gardait bien de leur conserver leur
-caractère de choral: il les traitait de façon audacieusement laïque
-et vivante. Ou bien c'étaient des proverbes, parfois même des mots
-entendus en passant, des bribes de dialogues populaires, des réflexions
-d'enfants:&mdash;des paroles gauches et prosaïques, où transparaissait le
-sentiment tout pur. Là il était à l'aise, et il atteignait à une
-profondeur, dont il ne se doutait pas.</p>
-
-<p>Bonnes ou mauvaises, le plus souvent mauvaises, l'ensemble de ces
-œuvres débordaient de vie. Tout n'en était pas neuf: tant s'en
-fallait. Christophe était maintes fois banal, par sincérité même; il
-lui arrivait de répéter des formes déjà employées, parce qu'elles
-rendaient exactement sa pensée, parce qu'il sentait ainsi, et non pas
-autrement. Pour rien au monde, il n'eût cherché à être original: il
-lui semblait qu'il fallait être bien médiocre pour s'embarrasser d'un
-pareil souci. Il cherchait à dire ce qu'il sentait, sans se préoccuper
-si cela avait été, ou non, dit avant lui. Il avait l'orgueil de croire
-que c'était encore la meilleure façon d'être original, et que
-Jean-Christophe n'avait été et ne serait jamais qu'une fois. Avec la
-magnifique impudence de la jeunesse, rien ne lui semblait fait encore;
-et tout lui semblait à faire&mdash;ou à refaire. Le sentiment de cette
-plénitude intérieure, d'une vie illimitée, le jetait dans un état de
-bonheur exubérant et indiscret. Jubilation de tous les instants. Elle
-n'avait pas besoin de la joie, elle pouvait s'accommoder de la
-tristesse: sa source était dans sa force, mère de tout bonheur et de
-toute vertu. Vivre, vivre trop!... Qui ne sent point en lui cette
-ivresse delà force, cette jubilation de vivre,&mdash;fût-ce au fond du
-malheur,&mdash;n'est pas un artiste. C'est la pierre de touche. La vraie
-grandeur se reconnaît au pouvoir de jubiler, dans la joie et la peine.
-Un Mendelssohn ou un Brahms, dieux des brouillards d'octobre et de la
-petite pluie, n'ont jamais connu ce pouvoir divin.</p>
-
-<p>Christophe le possédait; et il faisait montre de sa joie, avec une
-naïveté imprudente. Il n'y voyait point malice, il ne demandait qu'à
-la partager avec les autres. Il ne s'apercevait pas que cette joie est
-blessante pour la plupart des gens, qui ne la possèdent pas. Au reste,
-il ne s'inquiétait point de plaire ou de déplaire; il était sûr de
-lui, et rien ne lui paraissait plus simple que de communiquer aux autres
-sa conviction. Il comparait ses richesses à la pauvreté générale des
-fabricants de notes; et il pensait qu'il lui serait bien facile de faire
-reconnaître sa supériorité. Trop facile. Il n'avait qu'à se montrer.</p>
-
-<p>Il se montra.</p>
-
-
-
-
-<p>On l'attendait.</p>
-
-<p>Christophe n'avait pas fait mystère de ses sentiments. Depuis qu'il
-avait pris conscience du pharisaïsme allemand qui ne veut pas voir les
-choses comme elles sont, il s'était fait une loi de manifester une
-sincérité absolue, incessante, intransigeante, sans égards à aucune
-considération d'œuvre ou de personne. Et comme il ne pouvait rien
-faire sans le pousser à l'extrême, il disait des énormités, et
-scandalisait les gens. Il était d'une prodigieuse naïveté. Il
-confiait à tout venant ce qu'il pensait de l'art allemand, avec la
-satisfaction d'un homme qui ne veut pas garder pour lui des découvertes
-inappréciables. Il n'imaginait pas qu'on pût lui en savoir mauvais
-gré. Quand il venait de reconnaître l'ânerie d'une œuvre consacrée,
-tout plein de son sujet, il se hâtait d'en faire part à ceux qu'il
-rencontrait: musiciens, ou amateurs. Il énonçait les jugements les
-plus saugrenus, avec une figure rayonnante. D'abord, on ne le prit pas
-au sérieux; on rit de ses boutades. Mais on ne tarda pas à trouver
-qu'il y revenait trop souvent, avec une insistance de mauvais goût. Il
-devint évident que Christophe croyait à ses paradoxes; ils parurent
-moins plaisants. Il était compromettant; il manifestait en plein
-concert sa bruyante ironie, ou il exprimait son dédain pour les
-maîtres glorieux.</p>
-
-<p>Tout se colportait dans la petite ville: aucun mot de Christophe
-n'était perdu. On lui en voulait déjà de sa conduite de l'an passé.
-On n'avait pas oublié la façon scandaleuse dont il s'était affiché
-avec Ada. Lui-même ne s'en souvenait plus; les jours effaçaient les
-jours, il était loin maintenant de ce qu'il avait été. Mais d'autres
-s'en souvenaient pour lui: ceux dont la fonction sociale, dans toutes
-les petites villes, est de prendre scrupuleusement note de toutes les
-fautes, de toutes les tares, de tous les événements tristes, laids,
-désobligeants, qui concernent leurs voisins, afin que rien n'en soit
-perdu. Les nouvelles extravagances de Christophe vinrent trouver place a
-côté des anciennes, dans le registre à son nom. Les unes éclairaient
-les autres. Aux ressentiments de la morale offensée s'ajoutèrent ceux
-du bon goût scandalisé. Les plus indulgents disaient de lui:</p>
-
-<p>&mdash;Il cherche à se singulariser.</p>
-
-<p>La plupart affirmaient:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Total verrückt!</i> (Absolument fou.)</p>
-
-<p>Une opinion plus dangereuse encore commençait à se répandre;&mdash;son
-illustre origine en assurait le succès:&mdash;on se contait qu'au château,
-où Christophe continuait de remplir ses fonctions officielles, il avait
-eu le mauvais goût, parlant au grand-duc en personne, de s'exprimer
-avec une indécence révoltante sur le compte de maîtres vénérés; il
-avait, disait-on, appelé l'<i>Elias</i> de Mendelssohn «des patenôtres de
-clergyman hypocrite», et traité certains <i>Lieder</i> de Schumann de
-«musique de <i>Backfisch</i>»:&mdash;et cela, quand les augustes princes
-venaient d'affirmer leurs préférences pour ces œuvres! Le grand-duc
-avait mis fin à ces impertinences, en disant sèchement:</p>
-
-<p>&mdash;On douterait parfois, Monsieur, à vous entendre, que vous soyez
-Allemand.</p>
-
-<p>Ce mot vengeur, tombé de si haut, ne manqua point de rouler très bas;
-et tous ceux qui croyaient avoir des sujets de ressentiment contre
-Christophe, soit à cause de ses succès, soit pour quelque autre raison
-plus personnelle, ne manquèrent point de rappeler qu'en effet il
-n'était pas un pur Allemand. Sa famille paternelle était&mdash;on s'en
-souvient&mdash;originaire des Flandres. Rien de surprenant à ce que cet
-immigré dénigrât les gloires nationales! Cette constatation
-expliquait tout; et l'amour-propre germanique y trouvait des raisons de
-s'estimer davantage, en même temps que de mépriser son adversaire.</p>
-
-<p>À cette vengeance, toute platonique, Christophe vint fournir des
-aliments plus substantiels. Il est bien imprudent de critiquer les
-autres, quand on est sur le point de s'exposer à la critique. Un
-artiste plus habile eût montré plus de respect pour ses devanciers.
-Mais Christophe ne voyait aucune raison pour cacher son mépris de la
-médiocrité et son bonheur de sa propre force. Ce bonheur se
-manifestait d'une façon immodérée. Christophe était pris, dans ces
-derniers temps, d'un besoin d'expansion. C'était trop de joie pour lui
-seul; il eût éclaté, s'il n'avait partagé son allégresse. À
-défaut d'ami, il prit pour confident son collègue à l'orchestre, le
-deuxième <i>Kapellmeister</i>, Siegmund Ochs, un jeune Wurtembergeois, bon
-enfant et sournois, qui lui témoignait une déférence débordante. Il
-ne se défiait pas de lui; comment aurait-il pu penser qu'il y avait
-quelque inconvénient à confier sa joie à un indifférent, à un
-ennemi même? Ne devaient-ils pas plutôt lui en être reconnaissants?
-Il apportait du bonheur pour tous, amis et ennemis.&mdash;Il ne se doutait
-pas qu'il n'y a rien de plus difficile à faire accepter aux hommes
-qu'un bonheur nouveau; ils préféreraient presque un malheur ancien: il
-leur faut un aliment remâché depuis des siècles. Mais ce qui leur est
-surtout intolérable, c'est la pensée de devoir ce bonheur à un autre.
-Ils ne pardonnent cette offense que quand ils n'ont plus aucun moyen d'y
-échapper; et ils s'arrangent, pour le faire payer.</p>
-
-<p>Il y avait donc mille raisons pour que les confidences de Christophe ne
-fussent pas accueillies de très bon cœur par qui que ce fût. Mais il
-y en avait mille et une pour qu'elles ne le fussent pas par Siegmund
-Ochs. Le premier <i>Kapellmeister</i>, Tobias Pfeiffer, ne devait plus tarder
-à se retirer; et Christophe, malgré sa jeunesse, avait toutes chances
-de lui succéder. Ochs était trop bon Allemand pour ne pas reconnaître
-que Christophe méritait cette place, puisque la cour était pour lui.
-Mais il avait trop bonne opinion de lui-même pour ne pas croire qu'il
-l'eût méritée davantage, si la cour l'eût mieux connu. Aussi
-accueillait-il d'un singulier sourire les effusions de Christophe, quand
-celui-ci arrivait au théâtre, le matin, avec une figure qui
-s'efforçait d'être grave, mais qui rayonnait malgré lui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, lui disait-il, narquois, encore quelque nouveau
-chef-d'œuvre?</p>
-
-<p>Christophe lui prenait le bras:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon ami! celui-ci surpasse tout... Si tu l'entendais!... Le diable
-m'emporte! c'est trop beau! Dieu assiste les pauvres gens qui
-l'entendront! On ne peut plus avoir qu'un désir, après: mourir.</p>
-
-<p>Ces paroles ne tombaient point dans l'oreille d'un sourd. Au lieu d'en
-sourire, ou même de plaisanter amicalement cet enthousiasme enfantin,
-avec Christophe qui eût été le premier à en rire, si on lui en avait
-fait sentir le ridicule, Ochs s'extasiait ironiquement; il excitait
-Christophe à lâcher d'autres énormités; et il se hâtait, après
-l'avoir quitté, de les colporter partout, en les rendant plus
-grotesques encore. On en faisait des gorges chaudes dans le petit cercle
-des musiciens; et chacun attendait impatiemment l'occasion de juger les
-malheureuses œuvres.&mdash;Elles étaient jugées d'avance.</p>
-
-<p>Enfin elles apparurent.</p>
-
-<p>Christophe avait fait choix, dans le fatras de ses œuvres, d'une
-ouverture pour la <i>Judith</i> de Hebbel, dont la sauvage énergie l'avait
-attiré, par réaction contre l'atonie allemande (il commençait déjà
-à s'en dégoûter, trouvant guindé Hebbel dans son parti-pris d'avoir
-du génie, toujours et à tout prix). Il y avait joint une symphonie,
-qui portait le titre emphatique du Bœcklin de Bâle: «<i>Le Songe de la
-vie</i>», et l'épigraphe: «<i>Vita somnium breve</i>». Une suite de ses
-<i>Lieder</i> complétaient le programme, avec quelques œuvres classiques,
-et une <i>Festmarsch</i> de Ochs, que Christophe, par camaraderie, avait
-ajoutée à son concert, quoiqu'il en sentît la médiocrité.</p>
-
-<p>Peu de chose avait transpiré des répétitions. Bien que l'orchestre ne
-comprît absolument rien aux œuvres qu'il exécutait, et que chacun,
-à part soi, fût interloqué par les bizarreries de cette nouvelle
-musique, ils n'avaient pas eu le temps de se former une opinion;
-surtout, ils n'étaient pas capables de le faire, avant que le public
-eût prononcé. L'assurance de Christophe en imposait aux artistes,
-dociles et disciplinés, comme tout bon orchestre allemand. Les seules
-difficultés lui vinrent de la chanteuse. C'était la dame en bleu du
-concert de la <i>Tonhalle.</i> Elle était une célébrité en Allemagne:
-cette mère de famille interprétait Brünnhilde et Kundry, à Dresde et
-à Bayreuth, avec une ampleur de poumons indiscutable. Mais si elle
-avait appris, à l'école wagnérienne, l'art dont cette école est
-fière à bon droit, de bien articuler, en projetant les consonnes à
-travers l'espace, et assénant les voyelles, comme des coups de massue,
-sur le public béant, elle n'y avait pas appris&mdash;et pour cause&mdash;l'art
-d'être naturelle. Elle faisait un sort à chaque mot: tout était
-accentué; les syllabes cheminaient avec des semelles de plomb, et il y
-avait une tragédie dans chaque phrase. Christophe la pria de modérer
-un peu sa puissance dramatique. Elle s'y appliqua d'abord, d'assez bonne
-grâce; mais sa lourdeur naturelle et le besoin de donner de la voix
-l'emportaient. Christophe devint nerveux. Il fit remarquer à la
-respectable dame qu'il avait voulu faire parler des humains, et non le
-serpent Fafner, avec son porte-voix. Elle prit&mdash;comme l'on pense&mdash;fort
-mal cette insolence. Elle dit qu'elle savait, Dieu merci! ce que
-c'était que chanter, qu'elle avait eu l'honneur d'interpréter les
-<i>Lieder</i> de Maître Brahms, en la présence de ce grand homme, et qu'il
-ne se lassait point de les lui entendre dire.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis! Tant pis! cria Christophe.</p>
-
-<p>Elle lui demanda, avec un sourire hautain, de vouloir bien lui expliquer
-le sens de cette exclamation énigmatique. Il répondit que Brahms
-n'ayant jamais su, de sa vie, ce qu'était le naturel, ses éloges
-étaient les pires des blâmes, et que bien que lui&mdash;Christophe&mdash;fût
-peu poli parfois, ainsi qu'elle l'avait fait justement remarquer, jamais
-il ne se fût permis de lui dire quelque chose d'aussi désobligeant.</p>
-
-<p>La discussion continua sur ce ton; et la dame s'obstina à chanter à sa
-façon, avec un pathétique écrasant,&mdash;jusqu'au jour où Christophe
-déclara froidement qu'il le voyait bien: telle était sa nature, on n'y
-pouvait rien changer; mais puisque les <i>Lieder</i> ne pouvaient être
-chantés comme ils devaient l'être, ils ne seraient pas chantés du
-tout: il les retirait du programme.&mdash;On était à la veille du concert,
-on comptait sur ces <i>Lieder</i>: elle-même en avait parlé; elle était
-assez musicienne pour en avoir apprécié certaines qualités;
-Christophe lui faisait un affront; et comme elle n'était pas sûre que
-le concert du lendemain ne consacrerait point la renommée du jeune
-homme, elle ne voulut pas se brouiller avec un astre naissant. Elle plia
-donc soudain; et, pendant la dernière répétition, elle se soumit
-docilement à tout ce que Christophe exigea d'elle. Mais elle était
-décidée,&mdash;le lendemain, au concert,&mdash;à n'en faire qu'à sa tête.</p>
-
-
-
-
-<p>Le jour était venu. Christophe n'avait aucune inquiétude. Il était
-trop plein de sa musique pour pouvoir la juger. Il se rendait compte que
-ses œuvres, par endroits, prêtaient au ridicule. Mais qu'importe? On
-ne peut rien écrire de grand sans risquer le ridicule. Pour aller au
-fond des choses, il faut braver le respect humain, la politesse, la
-pudeur, les mensonges sociaux, sous qui le cœur gît étouffé. Si l'on
-veut n'effaroucher personne, il faut se résigner, toute sa vie, à ne
-donner aux médiocres qu'une vérité médiocre, qu'ils sont capables
-d'assimiler; il faut demeurer en deçà de la vie. On n'est grand que
-quand on a mis ces scrupules sous ses pieds. Christophe marchait dessus.
-On pouvait bien le siffler: il était sûr de ne pas laisser
-indifférent. Il s'amusait de la tête que feraient des gens qu'il
-connaissait, en entendant telle page un peu risquée. Il s'attendait à
-des critiques aigres: il en souriait d'avance. En tout cas, il faudrait
-être sourd, pour nier qu'il y eût là une force&mdash;aimable ou non,
-qu'importe?... Aimable! Aimable!... La force! cela suffit. Qu'elle
-emporte tout, comme le Rhin!...</p>
-
-<p>Il eut une première déconvenue. Le grand-duc ne vint pas. La loge
-princière ne fut occupée que par des comparses: quelques dames
-d'honneur. Christophe en ressentit une irritation. Il pensa: «Cet
-imbécile me boude. Il ne sait que penser de mes œuvres: il a peur de
-se compromettre.» Il haussa les épaules, feignant de ne passe soucier
-d'une pareille niaiserie. D'autres y prirent garde: c'était une
-première leçon donnée, et une menace pour l'avenir.</p>
-
-<p>Le public ne s'était pas montré beaucoup plus empressé que le
-maître: un tiers de la salle était vide. Christophe ne pouvait
-s'empêcher de songer avec amertume aux salles combles de ses concerts
-d'enfant. S'il avait eu plus d'expérience, il eût trouvé naturel
-qu'il y eût moins de monde pour venir l'entendre, quand il faisait de
-bonne musique, que quand il en faisait de mauvaise: car ce n'est pas la
-musique, c'est le musicien qui intéresse la majeure partie du public;
-et il est de toute évidence qu'un musicien qui ressemble à tout le
-monde offre bien moins d'intérêt qu'un musicien en jupe d'enfant, qui
-touche la sentimentalité et amuse la badauderie.</p>
-
-<p>Christophe, après avoir attendu vainement que la salle se remplît, se
-décida à commencer. Il tâchait de se prouver que c'était mieux,
-ainsi: «Peu d'amis, mais bons.»&mdash;Son optimisme ne tint pas
-longtemps.</p>
-
-<p>Les morceaux se déroulaient au milieu du silence.&mdash;Il y a un silence du
-public, que l'on sent gros d'amour et prêt à déborder. Mais dans
-celui ci, il n'y avait rien. Rien. Sommeil complet. On sentait que
-chaque phrase s'enfonçait dans des gouffres d'indifférence.
-Christophe, le dos tourné au public, occupé de son orchestre, n'en
-percevait pas moins tout ce qui se passait dans la salle, avec ces
-antennes intérieures, dont tout vrai musicien est doué, et qui lui
-font savoir si ce qu'il joue trouve de l'écho au fond des cœurs qui
-l'entourent. Il continuait de battre la mesure et de s'exciter
-lui-même, glacé par le brouillard d'ennui qui montait du parterre et
-des loges derrière lui.</p>
-
-<p>Enfin, l'ouverture finit; et la salle applaudit. Elle applaudit
-poliment, froidement, et se tut. Christophe eût mieux aimé qu'elle le
-huât... Un sifflet! Quelque chose qui fût un signe de vie, de
-réaction au moins contre son œuvre!...&mdash;Rien.&mdash;Il regarda le public.
-Le public se regardait. Ils cherchaient une opinion dans les yeux les
-uns des autres. Ils ne la trouvèrent pas, et retombèrent dans leur
-indifférence.</p>
-
-<p>La musique reprit. C'était au tour de la symphonie.&mdash;Christophe eut
-peine à aller jusqu'au bout. Plusieurs fois, il fut sur le point de
-jeter son bâton et de se sauver. Cette apathie le gagnait; il finissait
-par ne plus comprendre ce qu'il dirigeait; il avait l'impression nette
-de la chute dans l'insondable ennui. Il n'y eut même point les
-chuchotements ironiques qu'il attendait, à certains passages: le public
-était plongé dans la lecture du programme. Christophe entendit les
-pages se tourner toutes à la fois, avec un froissement sec; et ce fut
-de nouveau le silence jusqu'au dernier accord, où les mêmes
-applaudissements polis attestèrent que l'on avait compris que l'œuvre
-était finie.&mdash;Cependant, trois ou quatre applaudissements isolés
-reprirent, quand les autres avaient cessé: mais ils n'éveillèrent
-aucun écho, et se turent honteux: le vide en parut plus vide, et ce
-petit incident servit à éclairer faiblement le public sur l'ennui
-qu'il avait éprouvé.</p>
-
-<p>Christophe s'était assis au milieu de son orchestre, il n'osait
-regarder ni à droite, ni à gauche. Il avait envie de pleurer; et il
-frémissait de colère. Il eût voulu se lever et leur crier à tous:
-«Vous m'ennuyez! Ah! comme vous m'ennuyez!... Foutez-moi le camp,
-tous!...»</p>
-
-<p>Le public se réveillait un peu: il attendait la chanteuse,&mdash;il était
-accoutumé à l'applaudir. Dans cet océan d'œuvres nouvelles, où il
-errait sans boussole, elle lui était une certitude, une terre connue et
-solide, où il ne risquait pas de se perdre. Christophe discerna leur
-pensée; et il eut un mauvais rire. La chanteuse n'eut pas moins
-conscience de l'attente du public: Christophe le vit à ses airs de
-reine, quand il vint l'avertir que c'était son tour. Ils se
-dévisagèrent avec hostilité. Au lieu de lui offrir le bras,
-Christophe enfonça ses mains dans ses poches, et la laissa entrer
-seule. Elle passa, furieuse. Il la suivait, d'un air ennuyé.
-Aussitôt qu'elle parut, la salle lui fit une ovation: c'était un
-soulagement; les visages s'éclairaient, le public s'animait, toutes les
-lorgnettes étaient en joue. Sure de son pouvoir, elle attaqua les
-<i>Lieder</i>, à sa manière, bien entendu, et sans tenir aucun compte des
-observations que Christophe lui avait faites la veille. Christophe, qui
-l'accompagnait, blêmit. Il prévoyait cette rébellion. Au premier
-changement qu'elle fît, il tapa sur le piano, et dit avec colère:</p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>Elle continua. Il lui soufflait dans le dos, d'une voix sourde et
-furieuse:</p>
-
-<p>&mdash;Non! Non! Ce n'est pas cela!... Pas cela!...</p>
-
-<p>Énervée par ces grognements furibonds, que le public ne pouvait
-entendre, mais dont l'orchestre ne perdait rien, elle s'obstinait,
-ralentissant à outrance, faisant des pauses, des points d'orgue. Lui,
-n'en tenait pas compte et allait de l'avant: ils finirent par avoir une
-mesure d'écart. Le public ne s'en apercevait pas: depuis longtemps, il
-avait admis que la musique de Christophe n'était pas faite pour
-paraître agréable ni juste; mais Christophe, qui n'était pas de cet
-avis, faisait des grimaces de possédé; il finit par éclater. Il
-s'arrêta net, au milieu d'une phrase:</p>
-
-<p>&mdash;Assez! cria-t-il à pleins poumons.</p>
-
-<p>Emportée par son élan, elle continua, une demi-mesure, et s'arrêta,
-à son tour.</p>
-
-<p>&mdash;Assez! répéta-t-il sèchement.</p>
-
-<p>Il y eut un moment de stupeur dans la salle. Après quelques secondes,
-il dit, d'un ton glacial:</p>
-
-<p>&mdash;Recommençons!</p>
-
-<p>Elle le regardait, stupéfaite; ses mains tremblaient; elle songea à
-lui jeter son cahier à la tête; elle ne comprit jamais, plus tard,
-comment elle ne l'avait point fait. Mais elle était écrasée par
-l'autorité de Christophe:&mdash;elle recommença. Elle chanta tout le cycle
-de <i>Lieder</i>, sans changer une nuance, ni un mouvement: car elle sentait
-qu'il ne lui ferait grâce de rien; et elle frémissait, à l'idée d'un
-nouvel affront.</p>
-
-<p>Quand elle eut fini, le public la rappela avec frénésie. Ce n'étaient
-pas les <i>Lieder</i> qu'il applaudissait;&mdash;(elle en eût chanté d'autres
-qu'il eût applaudi de même)&mdash;c'était la chanteuse célèbre et
-vieillie sous le harnois: il savait qu'il pouvait admirer, en toute
-sécurité. Il tenait d'ailleurs à réparer l'effet de l'algarade. Il
-avait vaguement compris que la chanteuse s'était trompée; mais il
-trouvait indécent que Christophe l'eût fait remarquer. On bissa les
-morceaux. Mais Christophe résolument ferma le piano.</p>
-
-<p>Elle ne s'aperçut pas de cette nouvelle insolence; elle était trop
-troublée pour penser à recommencer. Elle sortit précipitamment,
-s'enferma dans sa loge; et là, pendant un quart d'heure, elle se
-soulagea le cœur du flot de rancune et de rage qui s'y était
-accumulé: crise de nerfs, déluge de larmes, invectives indignées,
-imprécations contre Christophe... On entendait ses cris de fureur à
-travers la porte fermée. Ceux de ses amis qui réussirent à entrer
-racontèrent, en sortant, que Christophe s'était conduit comme un
-goujat. L'opinion se répand vite dans une salle de spectacle. Aussi,
-lorsque Christophe remonta au pupitre pour le dernier morceau, le public
-était houleux. Mais ce morceau n'était pas de lui: c'était la
-<i>Festmarsch</i> de Ochs. Le public, qui se trouvait à son aise dans cette
-plate musique, eut un moyen tout simple de manifester sa désapprobation
-pour Christophe, sans aller jusqu'à l'audace de le siffler: il acclama
-Ochs avec ostentation, redemandant deux ou trois fois l'auteur, qui ne
-manqua point de paraître. Et ce fut la fin du concert.</p>
-
-<p>On se doute bien que le grand-duc et le monde de la cour,&mdash;cette petite
-ville de province, cancanière et ennuyée,&mdash;ne perdirent aucun détail
-de ce qui s'était passé. Les journaux amis de la cantatrice ne firent
-pas d'allusion à l'incident; mais ils furent d'accord pour exalter
-l'art de la chanteuse, en se contentant de mentionner, à titre de
-renseignement, les <i>Lieder</i> qu'elle avait chantés. Sur les autres
-œuvres de Christophe, quelques lignes à peine, les mêmes à peu de
-chose près dans tous les journaux: «... Science du contrepoint.
-Écriture compliquée. Manque d'inspiration. Pas de mélodie. Écrit
-avec sa tête et non avec son cœur. Absence de sincérité. Veut être
-original...»&mdash;Suivait un paragraphe sur la véritable originalité,
-celle des maîtres qui sont enterrés, de Mozart, de Beethoven, de
-Lœwe, de Schubert, de Brahms, «ceux qui sont originaux sans avoir
-pensé à l'être».&mdash;Puis on passait par une transition naturelle à la
-nouvelle reprise par le théâtre grand-ducal du <i>Nachtlager von
-Granada</i> de Konradin Kreutzer; on rendait compte longuement de «cette
-délicieuse musique, fraîche et pimpante comme au premier jour».</p>
-
-<p>En résumé, les œuvres de Christophe rencontrèrent, chez les
-critiques le mieux disposés, une incompréhension totale;&mdash;chez ceux
-qui ne l'aimaient point, une hostilité sournoise;&mdash;enfin, dans le grand
-public, qu'aucun critique ami ou ennemi ne guidait, le silence. Laissé
-à ses propres pensées, le grand public ne pense rien.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe fut atterré.</p>
-
-<p>Son échec n'avait cependant rien de surprenant. Il y avait trois
-raisons pour une, pour que ses œuvres déplussent. Elles étaient
-insuffisamment mûries. Elles étaient trop neuves pour être comprises,
-du premier coup. Et l'on était trop heureux de donner une leçon à
-l'impertinent jeune homme.&mdash;Mais Christophe n'avait pas l'esprit assez
-rassis pour admettre la légitimité de sa défaite. Il lui manquait la
-sérénité que donne au vrai artiste l'expérience d'une longue
-incompréhension des hommes et de leur bêtise incurable. Sa naïve
-confiance dans le public et dans le succès, qu'il croyait bonnement
-atteindre parce qu'il le méritait, s'écroula. Il eût trouvé naturel
-d'avoir des ennemis. Mais ce qui le stupéfiait, c'était de n'avoir
-plus un ami. Ceux sur qui il comptait, ceux qui jusqu'à présent
-avaient paru s'intéresser à sa musique, n'avaient pas, depuis le
-concert, un mot d'encouragement pour lui. Il essaya de les sonder: ils
-se retranchaient derrière des paroles vagues. Il insista, il voulut
-savoir leur véritable pensée: les plus sincères lui opposèrent ses
-œuvres précédentes, ses sottises des débuts.&mdash;Plus d'une fois par la
-suite, il devait entendre condamner ses œuvres nouvelles au nom de ses
-œuvres anciennes,&mdash;et cela, par les mêmes gens qui, quelques années
-avant, condamnaient ses œuvres anciennes, quand elles étaient
-nouvelles: c'est la règle ordinaire. Christophe n'y était pas fait; il
-poussa les hauts cris. Qu'on ne l'aimât point, très bien! il
-l'admettait; cela lui plaisait même, il ne tenait pas à être l'ami de
-tout le monde. Mais qu'on prétendît l'aimer et qu'on ne lui permît
-pas de grandir, qu'on voulût l'obliger à rester, toute sa vie, un
-enfant, cela passait les bornes! Ce qui était bon à douze ans ne
-l'était plus à vingt; et il espérait bien n'en pas rester là,
-changer encore, changer toujours... Les imbéciles qui voudraient
-arrêter la vie!... L'intéressant, dans ses compositions d'enfance,
-n'était pas ces niaiseries d'enfant, mais la force qui couvait pour
-l'avenir. Et cet avenir, ils voulaient le tuer!... Non, ils n'avaient
-rien compris jamais à ce qu'il était, jamais ils ne l'avaient aimé;
-ils n'aimaient que ce qu'il avait de vulgaire, ce qui lui était commun
-avec les médiocres, non ce qui était <i>lui</i>, vraiment: leur amitié
-n'était qu'un malentendu...</p>
-
-<p>Il l'exagérait peut-être. Le cas est fréquent de braves gens,
-incapables d'aimer une œuvre neuve, qui l'aiment sincèrement quand
-elle a vingt ans de date. La vie nouvelle a un fumet trop fort pour leur
-tête débile: il faut que l'odeur s'évapore au souffle du temps.
-L'œuvre d'art ne commence à leur être intelligible que quand elle est
-recouverte de la crasse des ans.</p>
-
-<p>Mais Christophe ne pouvait admettre qu'on ne le comprît pas quand il
-était <i>présent</i>, et qu'on le comprît quand il était <i>passé.</i> Il
-préférait croire qu'on ne le comprenait pas du tout, en aucun cas,
-jamais. Et il enrageait. Il eut le ridicule de vouloir se faire
-comprendre, de s'expliquer, de discuter; c'était peine perdue: il eût
-fallu réformer le goût du temps. Mais il ne doutait de rien. Il était
-résolu à faire, de gré ou de force, une lessive complète du goût
-allemand. Toute possibilité lui en manquait: ce n'était pas en
-quelques conversations, où il avait peine à trouver ses mots et
-s'exprimait avec une absurde violence sur le compte des grands
-musiciens, et même de ses interlocuteurs, qu'il pouvait convaincre
-personne; il ne réussissait qu'à se faire quelques ennemis de plus. Il
-lui eût fallu pouvoir préparer sa pensée à loisir, et forcer ensuite
-le public à l'entendre...</p>
-
-<p>Et juste, à point nommé, son étoile&mdash;sa mauvaise étoile&mdash;vint lui
-en offrir les moyens.</p>
-
-
-
-
-<p>Il était attablé au restaurant du théâtre, dans un cercle de
-musiciens de l'orchestre, qu'il scandalisait par ses jugements
-artistiques. Ils n'étaient pas tous du même avis; mais tous étaient
-froissés par cette liberté de langage. Le vieux Krause, l'alto, brave
-homme et bon musicien, qui aimait sincèrement Christophe, eût voulu
-détourner l'entretien; il toussait, et guettait l'occasion pour lâcher
-un calembour. Mais Christophe n'entendait pas; il continuait de plus
-belle; et Krause se désolait:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'a-t-il besoin de dire tout cela? Que le bon Dieu le bénisse! On
-peut penser ces choses; mais on ne les dit pas, que diable!</p>
-
-<p>Le plus curieux, c'est que «ces choses», lui aussi, les pensait; du
-moins, il en avait le soupçon, et les paroles de Christophe
-réveillaient en lui bien des doutes; mais il n'avait pas le courage
-d'en convenir,&mdash;moitié par peur de se compromettre, moitié par
-modestie, par défiance de soi.</p>
-
-<p>Weigl, le corniste, ne voulait rien savoir; il voulait admirer, qui que
-ce fût, quoi que ce fût, bon ou mauvais, étoile ou bec de gaz: tout
-était sur le même plan; il n'y avait pas de plus et de moins dans son
-admiration: il admirait, admirait, admirait. C'était pour lui un besoin
-vital; il souffrait, quand on voulait le limiter.</p>
-
-<p>Le violoncelliste Kuh souffrait bien davantage. Il aimait de tout son
-cœur la mauvaise musique. Tout ce que Christophe poursuivait de ses
-sarcasmes et de ses invectives lui était infiniment cher: d'instinct,
-c'était aux œuvres les plus conventionnelles qu'allait son choix; son
-âme était un réservoir d'émotion larmoyante et pompeuse. Certes, il
-ne mentait pas dans son culte attendri pour tous les faux grands hommes.
-C'est quand il se persuadait qu'il admirait les vrais, qu'il se
-mentait,&mdash;en parfaite innocence. Il y a des «Brahmines» qui croient
-retrouver en leur dieu le souffle des génies passés: ils aiment
-Beethoven en Brahms. Kuh faisait mieux: c'était Brahms qu'il aimait en
-Beethoven.</p>
-
-<p>Mais le plus indigné des paradoxes de Christophe était le basson
-Spitz. Son instinct musical n'était pas tant blessé, que sa servilité
-naturelle. Un des empereurs romains voulait mourir debout. Spitz voulait
-mourir à plat ventre, comme il avait vécu: c'était sa position
-naturelle; il goûtait des délices à se rouler aux pieds de tout ce
-qui était officiel, consacré, «arrivé»; et il était hors de lui
-qu'on voulut l'empêcher de lécher la poussière.</p>
-
-<p>Ainsi, Kuh gémissait, Weigl faisait des gestes désespérés, Krause
-disait des coq-à-l'âne, et Spitz criait d'une voix aigre. Mais
-Christophe, imperturbable, criait plus fort que les autres; et il disait
-des choses énormes sur l'Allemagne et les Allemands.</p>
-
-<p>À une table voisine, un jeune homme l'écoutait, en se tordant de rire.
-Il avait les cheveux noirs et bouclés, de beaux yeux intelligents, un
-nez assez volumineux, qui, arrivé près du bout, ne pouvait se décider
-à aller ni à droite ni à gauche, et plutôt que d'aller tout droit,
-allait des deux côtés à la fois, les lèvres grosses, et une
-physionomie spirituelle et mobile, qui suivait ce que disait Christophe,
-attachée à ses lèvres, reflétant chaque mot avec une attention
-sympathique et gouailleuse, se plissant de petites rides au front, aux
-tempes, aux coins des yeux, le long des narines et des joues, grimaçant
-de rire, le corps tout entier secoué, par moments, d'un accès
-convulsif. Il ne se mêla point à la conversation, mais il n'en perdit
-rien. Il manifestait une joie particulière, quand il voyait Christophe,
-embourbé dans une démonstration et harcelé par Spitz, patauger,
-bredouiller, bégayer de fureur, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le mot
-qu'il cherchait,&mdash;un roc, pour écraser l'adversaire. Et son plaisir
-était sans bornes, quand Christophe, emporté par la passion bien au
-delà de sa pensée, énonçait des paradoxes monstrueux, qui faisaient
-barrir l'auditoire.</p>
-
-<p>Enfin, ils se séparèrent, lassés de sentir et d'affirmer chacun sa
-supériorité. Au moment où Christophe, resté le dernier dans la
-salle, allait passer le seuil, in fut abordé par le jeune homme qui
-avait pris tant de plaisir à l'écouter. Il ne l'avait pas encore
-remarqué. L'autre, poliment découvert, souriait, demandait la
-permission de se présenter:</p>
-
-<p>&mdash;Franz Mannheim.</p>
-
-<p>Il s'excusa d'avoir été assez indiscret pour suivre la conversation,
-et il le félicita de la <i>maestria</i> avec laquelle il avait pulvérisé
-ses adversaires. Il riait encore, en y pensant. Christophe le regarda,
-heureux, un peu méfiant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est sérieux? demanda-t-il, vous ne vous moquez pas de moi?</p>
-
-<p>L'autre jura ses grands dieux. La figure de Christophe s'illuminait:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous trouvez que j'ai raison, n'est-ce pas? Vous êtes de
-mon avis?</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, fit Mannheim, pour dire la vérité, je ne suis pas
-musicien, je ne connais rien à la musique. La seule musique qui me
-plaise,&mdash;(ce n'est pas trop flatteur, ce que je vais vous dire),&mdash;c'est
-la vôtre... Enfin, c'est pour vous montrer que je n'ai pourtant pas
-trop mauvais goût...</p>
-
-<p>&mdash;Hé! hé!&mdash;fit Christophe, sceptique, flatté tout de même,&mdash;ce n'est
-pas là une preuve.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes difficile... Bon!... Je pense comme vous: ce n'est pas là
-une preuve. Aussi, je ne me risque pas à juger ce que vous dites des
-musiciens allemands. Mais, c'est si vrai, en tout cas, des Allemands en
-général, des vieux Allemands, de tous ces idiots romantiques, avec
-leur pensée rance, leur émotion lacrymatoire, ces rabâchages séniles
-qu'on veut que nous admirions, «<i>cet éternel Hier, qui a toujours
-été, et qui sera toujours, et qui fera loi demain parce qu'il a fait
-loi aujourd'hui...!</i>»</p>
-
-<p>Il récita quelques vers du passage fameux de Schiller:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«<i>. . . . . . . . . . . . . . Das ewig Gestrige</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Das immer war und immer wiederkehrt...</i>»</span></p>
-
-
-<p>&mdash;Et lui, tout le premier!&mdash;s'interrompit-il au milieu de
-sa récitation.</p>
-
-<p>&mdash;Qui? demanda Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Le pompier qui a écrit cela!</p>
-
-<p>Christophe ne comprenait pas. Mais Mannheim continuait:</p>
-
-<p>&mdash;Moi d'abord, je voudrais que, tous les cinquante ans, on
-procédât a un nettoyage général de l'art et de la pensée, qu'on ne laissât
-rien subsister de tout ce qui était avant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un peu radical, dit Christophe, souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, je vous assure. Cinquante ans, c'est déjà trop; il
-faudrait dire: trente... Et encore!... Mesure d'hygiène. On ne garde
-pas dans sa maison la collection de ses grands-pères. On les envoie,
-quand ils sont morts, poliment pourrir ailleurs, et on met des pierres
-dessus, pour être bien sûrs qu'ils ne reviendront pas. Les âmes
-délicates mettent aussi des fleurs. Je veux bien, cela m'est égal.
-Tout ce que je demande, c'est qu'ils me laissent tranquille. Je les
-laisse bien tranquilles, moi! Chacun de son côté: côté des vivants;
-côté des morts.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des morts qui sont plus vivants que les vivants.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mais non! cela serait plus vrai, si vous disiez qu'il
-y a des vivants qui sont plus morts que les morts.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être bien. En tout cas, il y a du vieux qui est encore
-jeune.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, s'il est encore jeune, nous le retrouverons de nous-mêmes...
-Mais je n'en crois rien. Ce qui a été bon une fois, ne l'est jamais
-une seconde fois. Il n'y a de bon que le changement. Ce qu'il faut avant
-tout, c'est se débarrasser des vieux. Il y a trop de vieux en
-Allemagne. Mort aux vieux!</p>
-
-<p>Christophe écoutait ces boutades avec une grande attention, et se
-donnait beaucoup de mal pour les discuter; il sympathisait en partie
-avec elles, il y reconnaissait certaines de ses pensées; et, en même
-temps, il éprouvait une gêne de les entendre outrer d'une façon
-caricaturesque. Mais, comme il prêtait aux autres son propre sérieux,
-il se disait que peut-être son interlocuteur qui semblait plus instruit
-que lui et parlait plus facilement, tirait les conséquences logiques de
-ses principes. L'orgueilleux Christophe, à qui tant de gens ne
-pardonnaient pas sa foi en lui-même, était souvent d'une modestie
-naïve, qui le rendait dupe de ceux qui avaient reçu une meilleure
-éducation,&mdash;quand toutefois ils consentaient à ne pas s'en targuer
-pour éviter une discussion gênante. Mannheim, qui s'amusait de ses
-propres paradoxes, et qui, de riposte en riposte, en arrivait à des
-cocasseries extravagantes dont il riait sous cape, n'était pas habitué
-à se voir pris au sérieux; il fut mis en joie par la peine que prenait
-Christophe pour discuter ses bourdes, ou même pour les comprendre; et
-tout en s'en moquant, il était reconnaissant de l'importance que
-Christophe lui attribuait: il le trouvait ridicule et charmant.</p>
-
-<p>Ils se quittèrent fort bons amis; et Christophe ne fut pas peu surpris
-de voir, trois heures plus tard, à la répétition du théâtre, surgir
-de la petite porte qui donnait accès à l'orchestre la tête de
-Mannheim, radieuse et grimaçante, qui lui faisait des signes
-mystérieux. Quand la répétition fut finie, Christophe alla à lui.
-Mannheim le prit familièrement par le bras:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez un moment?... Écoutez. Il m'est venu une idée. Peut-être
-que vous la trouverez absurde... Est-ce que vous ne voudriez pas, une
-fois, écrire ce que vous pensez de la musique et des musicos? Au lieu
-d'user votre salive à haranguer quatre crétins de votre bande, qui ne
-sont bons qu'à souffler et racler sur des morceaux de bois, ne
-feriez-vous pas mieux de vous adresser au grand public?</p>
-
-<p>&mdash;Si je ne ferais pas mieux? Si je voudrais?... Parbleu! Et où
-voulez-vous que j'écrive? Vous êtes bon, vous!...</p>
-
-<p>&mdash;Voilà: j'ai à vous proposer...Nous avons, quelques amis et
-moi:&mdash;Adalbert von Waldhaus, Raphael Goldenring, Adolf Mai, et Lucien
-Ehrenfeld,&mdash;nous avons fondé une Revue, la seule Revue intelligente de
-la ville: le <i>Dionysos.</i> ... (Vous connaissez certainement?)... Nous
-vous admirons tous, et nous serions heureux que vous fussiez des
-nôtres. Voulez-vous vous charger de la critique musicale?</p>
-
-<p>Christophe était confus d'un tel honneur: il mourait d'envie
-d'accepter; il craignait seulement de n'en être pas digne: il ne savait
-pas écrire.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc, dit Mannheim, je suis sûr que vous savez très bien. Et
-puis, du moment que vous serez critique, vous aurez tous les droits. Il
-n'y a pas à se gêner avec le public. Il est bête comme pas un. Ce
-n'est rien d'être un artiste: un artiste, c'est celui qu'on peut
-siffler. Mais un critique, c'est celui qui a le droit de dire:
-«Sifflez-moi cet homme-là!» Toute la salle se décharge sur lui de
-l'ennui de penser. Pensez tout ce que vous voudrez. Ayez l'air au moins
-de penser quelque chose. Pourvu que vous donniez à ces oies leur
-pâtée, peu importe laquelle! Elles avaleront tout.</p>
-
-<p>Christophe finit par consentir, en remerciant avec effusion. Il mit
-seulement comme condition qu'il aurait le droit de tout dire:</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement, naturellement, fit Mannheim. Liberté absolue!
-Chacun de nous est libre.</p>
-
-
-
-
-<p>Il vint le relancer au théâtre, une troisième fois, le soir, après
-le spectacle, pour le présenter à Adalbert von Waldhaus et à ses
-amis. Ils l'accueillirent avec cordialité.</p>
-
-<p>À l'exception de Waldhaus, qui appartenait à une des vieilles familles
-nobles du pays, tous étaient Juifs, et tous étaient fort riches:
-Mannheim, fils d'un banquier; Goldenring, d'un propriétaire de
-vignobles renommés; Mai, d'un directeur d'établissement
-métallurgique; et Ehrenfeld, d'un grand bijoutier. Leurs pères
-étaient de la vieille génération israélite, laborieuse et tenace,
-attachés à l'esprit de leur race, élevant leur fortune avec une âpre
-énergie, et jouissant de celle-ci bien plus que de celle-là. Les fils
-semblaient faits pour détruire ce que les pères avaient édifié: ils
-persiflaient les préjugés familiaux et cette manie de fourmis
-économes et fouisseuses; ils jouaient aux artistes, ils affectaient de
-mépriser la fortune et de la jeter par les fenêtres. Mais, en
-réalité, il ne s'en perdait guère hors de leurs mains; et ils avaient
-beau faire des folies: ils n'arrivaient jamais à égarer tout à fait
-leur lucidité d'esprit et leur sens pratique. Au reste, les pères y
-veillaient, et leur serraient la bride. Le plus prodigue, Mannheim, eût
-fait sincèrement largesse de tout ce qu'il possédait: mais il ne
-possédait rien; et quoiqu'il pestât bruyamment contre la ladrerie de
-son père, en lui-même il en riait et trouvait que le père avait
-raison. Au bout du compte, il n'y avait guère que Waldhaus, maître de
-sa fortune, qui y allât bon jeu, bon argent, et qui soutînt de ses
-fonds la Revue. Il était poète. Il écrivait des «Polymètres», dans
-le genre de Arno Holz et de Walt Whitman, des vers alternativement très
-longs et très courts, où les points, les doubles et triples points,
-les tirets, les silences, les majuscules, les italiques, et les mots
-soulignés, jouaient un très grand rôle, non moins que les
-allitérations et que les répétitions&mdash;d'un mot, d'une ligne, d'une
-phrase entière. Il y intercalait des mots, des bruits, dans toutes les
-langues. Il prétendait faire en vers&mdash;(on n'avait jamais su
-pourquoi)&mdash;du Cézanne. À vrai dire, il avait une âme assez poétique,
-qui sentait avec distinction des choses fades. Il était sentimental et
-sec, naïf et dandy; ses vers laborieux affectaient une négligence
-cavalière. Il eût été un bon poète pour gens du monde. Mais ils
-sont trop de cette espèce, dans les revues et dans les salons; et il
-voulait être seul. Il s'était mis en tête de jouer le grand seigneur
-qui est au-dessus des préjugés de sa caste. Il en avait plus que
-personne. Il ne se les avouait pas. Il avait pris plaisir à ne
-s'entourer que de Juifs, à la Revue qu'il dirigeait, pour faire crier
-les siens, antisémites, et pour se prouver à lui-même sa liberté
-d'esprit. Il affectait avec ses collègues un ton d'égalité courtoise.
-Mais au fond, il avait pour eux un mépris tranquille et sans bornes. Il
-n'ignorait pas qu'ils étaient bien aises de se servir de son nom et de
-son argent; et il les laissait faire, pour avoir la douceur de les
-mépriser.</p>
-
-<p>Et ils le méprisaient de les laisser faire; car ils savaient très bien
-qu'il y trouvait son profit. Donnant, donnant. Waldhaus leur apportait
-son nom et sa fortune; et eux lui apportaient leur talent, leur esprit
-d'affaires, et une clientèle. Ils étaient beaucoup plus intelligents
-que lui. Non pas qu'ils eussent plus de personnalité. Ils en avaient
-peut-être moins encore. Mais, dans cette petite ville, ils étaient,
-comme partout et toujours,&mdash;par le fait de la différence de leur race,
-qui depuis des siècles les isole et aiguise leur faculté d'observation
-railleuse,&mdash;ils étaient les esprits les plus avancés, les plus
-sensibles au ridicule des institutions vermoulues et des pensées
-décrépites. Seulement, comme leur caractère était moins libre que
-leur intelligence, cela ne les empêchait point, en raillant, de
-chercher beaucoup plus à profiter de ces institutions et de ces
-pensées, qu'à les réformer. En dépit de leurs professions de foi
-indépendantes, ils étaient, aussi bien que le gentilhomme Adalbert, de
-petits snobs de province, des fils de famille riches et désœuvrés,
-qui faisaient de la littérature par sport et par flirt. Ils étaient
-bien aises de se donner des allures de pourfendeurs; mais ils étaient
-bons diables, et ne pourfendaient que quelques gens inoffensifs, ou
-qu'ils pensaient hors d'état de leur nuire jamais. Ils n'avaient garde
-de se brouiller avec une société, où ils savaient qu'ils rentreraient
-un jour, pour y vivre de la vie de tout le monde, en épousant les
-préjugés qu'ils avaient combattus. Et quand ils se risquaient à faire
-un coup d'État, ou dé réclame, à partir bruyamment en guerre contre
-une idole du jour,&mdash;qui commençait à branler,&mdash;ils avaient soin de ne
-pas brûler leurs vaisseaux: en cas de danger, ils se rembarquaient.
-Quelle que fût d'ailleurs l'issue de la campagne,&mdash;quand elle était
-finie, il y en avait pour longtemps avant qu'on recommençât; les
-Philistins pouvaient dormir tranquilles. Tout ce que cherchaient les
-nouveaux <i>Davidsbündler</i>, c'était à faire croire qu'ils auraient pu
-être terribles, s'ils avaient voulu:&mdash;mais ils ne voulaient pas. Ils
-préféraient tutoyer les artistes et souper avec les actrices.</p>
-
-<p>Christophe se trouva mal à l'aise dans ce milieu. Ils parlaient surtout
-de femmes et de chevaux; et ils en parlaient sans grâce. Ils étaient
-compassés. Adalbert s'exprimait d'une voix blanche et lente, avec une
-politesse raffinée, ennuyée, ennuyeuse. Adolf Mai, le secrétaire de
-la rédaction, lourd, trapu, la tête enfoncée dans les épaules, l'air
-brutal, voulait toujours avoir raison; il tranchait surtout, n'écoutait
-jamais ce qu'on lui répondait, semblait mépriser l'opinion de
-l'interlocuteur et, encore plus, l'interlocuteur. Goldenring, le
-critique d'art, qui avait des tics nerveux et des yeux perpétuellement
-clignotants derrière de larges lunettes,&mdash;pour imiter sans doute les
-peintres qu'il fréquentait, portait les cheveux longs, fumait
-silencieusement, mâchonnait des lambeaux de phrases qu'il n'achevait
-jamais, et faisait des gestes vagues dans l'air avec son pouce.
-Ehrenfeld, petit, chauve, souriant, avec une barbe blonde, une figure
-fine et fatiguée, au nez busqué, écrivait dans la Revue les modes et
-la chronique mondaine. Il disait des choses très crues, d'une voix
-caressante; il avait de l'esprit, méchant, souvent ignoble.&mdash;Tous ces
-jeunes millionnaires étaient anarchistes, comme il convient: c'est le
-suprême luxe, quand on possède tout, de nier la société; car on se
-dégage ainsi de ce qu'on lui doit. Tel, un voleur qui, après avoir
-détroussé un passant, lui dirait: «Que fais-tu encore ici? Va-t'en!
-Je n'ai plus besoin de toi.»</p>
-
-<p>Christophe, dans ce groupe, n'éprouvait de sympathie que pour Mannheim.
-C'était assurément le plus vivant des cinq; il s'amusait de tout ce
-qu'il disait et de tout ce qu'on disait; bégayant, bredouillant,
-ânonnant, ricanant, disant des coq-à-l'âne, il n'était pas capable
-de suivre un raisonnement, ni de savoir au juste ce qu'il pensait
-lui-même; mais il était bon garçon, sans fiel contre qui que ce fût,
-et sans l'ombre d'ambition. À la vérité, il n'était pas très franc:
-il jouait toujours un rôle; mais c'était innocemment, et cela ne
-faisait de tort à personne. Il s'emballait pour toutes les utopies
-baroques&mdash;généreuses, le plus souvent. Il était trop fin et trop
-moqueur pour y croire tout à fait; il savait garder son sang-froid,
-même dans ses emballements, et il ne se compromettait jamais dans
-l'application de ses théories. Mais il lui fallait une marotte:
-c'était un jeu pour lui, et il en changeait fréquemment. Pour
-l'instant, il avait la marotte de la bonté. Il ne lui suffisait pas
-d'être bon, naturellement; il voulait paraître bon; il professait la
-bonté, il la mimait. Par esprit de contradiction contre l'activité
-sèche et dure des siens et contre le rigorisme, le militarisme, le
-philistinisme allemand, il était Tolstoyen, Nirvânien, évangéliste,
-bouddhiste,&mdash;il ne savait trop lui-même,&mdash;apôtre d'une morale molle et
-désossée, indulgente, bénisseuse, facile à vivre, qui pardonnait
-avec effusion à tous les péchés, surtout aux péchés voluptueux, qui
-ne cachait point sa prédilection pour eux, qui pardonnait beaucoup
-moins aux vertus,&mdash;une morale qui n'était qu'un traité du plaisir, une
-association libertine de complaisances mutuelles, qui s'amusait à
-ceindre l'auréole de la sainteté. Il y avait là une petite hypocrisie
-qui ne sentait pas très bon pour les odorats délicats, et qui aurait
-pu même être franchement écœurante, si elle s'était prise au
-sérieux. Mais elle n'y prétendait pas; elle s'amusait d'elle-même. Ce
-christianisme polisson n'attendait qu'une occasion pour céder le pas à
-quelque autre marotte,&mdash;n'importe laquelle: celle de la force brutale,
-de l'impérialisme, des «lions qui rient».&mdash;Mannheim se donnait la
-comédie; il se la donnait de tout son cœur; il endossait tour à tour
-tous les sentiments qu'il n'avait pas, avant de redevenir un bon vieux
-Juif comme les autres, avec tout l'esprit de sa race. Il était très
-sympathique et extrêmement agaçant.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe fut, quelque temps, une de ses marottes. Mannheim ne jurait
-que par lui. Il cornait son nom partout. Il rebattait les oreilles des
-siens avec ses dithyrambes. À l'en croire, Christophe était un génie,
-un homme extraordinaire, qui faisait de la musique cocasse, qui surtout
-en parlait d'une façon étonnante, qui était plein d'esprit,&mdash;et beau,
-avec cela: une jolie bouche, des dents magnifiques. Il ajoutait que
-Christophe l'admirait.&mdash;Il finit par l'amener dîner, un soir, chez lui.
-Christophe se trouva en tête à tête avec le père de son nouvel ami,
-le banquier Lothar Mannheim, et avec la sœur de Franz, Judith.</p>
-
-<p>C'était la première fois qu'il pénétrait dans un intérieur
-israélite. Bien qu'assez nombreuse dans la petite ville, et y tenant
-une place importante par sa richesse, sa cohésion, et son intelligence,
-la société juive vivait un peu à part de l'autre. Il existait
-toujours dans le peuple, à son égard, des préjugés tenaces et une
-secrète hostilité, bonasse, mais injurieuse. Ces sentiments étaient
-ceux de la famille de Christophe. Son grand-père n'aimait pas les
-Juifs; mais l'ironie du sort avait fait que ses deux meilleurs élèves
-pour la musique&mdash;(l'un, devenu compositeur, l'autre, virtuose
-illustre)&mdash;étaient israélites; et le brave homme était malheureux:
-car il y avait des moments où il eût voulu embrasser ces deux bons
-musiciens; et puis, il se souvenait avec tristesse qu'ils avaient mis
-Dieu en croix; et il ne savait comment concilier l'inconciliable. En fin
-de compte, il les embrassait. Il inclinait à croire que Dieu leur
-pardonnerait, parce qu'ils avaient beaucoup aimé la musique.&mdash;Le père
-de Christophe, Melchior, qui faisait l'esprit fort, avait moins de
-scrupules à prendre l'argent des Juifs; et il trouvait même cela très
-bien: mais il faisait d'eux des gorges chaudes, et il les
-méprisait.&mdash;Quant à sa mère, elle n'était pas sûre de ne pas
-commettre un péché, lorsqu'elle allait servir chez eux, comme
-cuisinière. Ceux à qui elle avait affaire étaient d'ailleurs assez
-rogues avec elle: pourtant, elle ne leur en voulait pas, elle n'en
-voulait à personne, elle était pleine de pitié pour ces malheureux,
-que Dieu avait damnés; elle s'attendrissait, en voyant passer la fille
-de la maison, ou en entendant les rires joyeux des enfants:</p>
-
-<p>&mdash;Une si belle personne!... De si jolis petits!... Quel
-malheur!... pensait-elle.</p>
-
-<p>Elle n'osa rien dire à Christophe, quand il lui annonça qu'il
-dînerait, le soir, chez les Mannheim; mais elle eut le cœur un peu
-serré. Elle pensait qu'il ne fallait pas croire tout ce qu'on disait de
-méchant contre les Juifs&mdash;(on dit du mal de tout le monde)&mdash;et
-qu'il y a de braves gens partout, mais qu'il était mieux pourtant et plus
-convenable que chacun restât chez soi, les Juifs de leur côté, et les
-chrétiens d'un autre.</p>
-
-<p>Christophe n'avait aucun de ces préjugés. Avec son esprit de réaction
-perpétuelle contre son milieu, il était plutôt attiré par cette race
-différente. Mais il ne la connaissait guère. Il n'avait eu quelques
-rapports qu'avec les éléments les plus vulgaires de la population
-juive: les petits marchands, la populace qui grouillait dans les rues
-entre le Rhin et la cathédrale, continuant à former, avec l'instinct
-de troupeau qui est chez tous les hommes, une sorte de petit ghetto. Il
-lui arrivait de flâner dans ce quartier, épiant au passage d'un œil
-curieux et assez sympathique des types de femmes aux joues creusées,
-aux lèvres et aux pommettes saillantes, au sourire à la Vinci, un peu
-avili, et dont le parler grossier et le rire saccadé venaient
-malheureusement détruire l'harmonie de la figure au repos. Même dans
-la lie de la populace, dans ces êtres aux grosses têtes, aux yeux
-vitreux, aux faces souvent bestiales, trapus et bas sur pattes, ces
-descendants dégénérés de la plus noble des races, on voyait, jusque
-dans cette fange fétide, d'étranges phosphorescences qui s'allumaient,
-comme des feux follets dansant sur les marais: des regards merveilleux,
-des intelligences lumineuses, une électricité subtile qui se
-dégageait de la vase, et qui fascinait et inquiétait Christophe. Il
-pensait qu'il y avait là dedans de belles âmes qui se débattaient, de
-grands cœurs qui cherchaient à sortir du bourbier; et il eût voulu
-les rencontrer, leur venir en aide; il les aimait sans les connaître,
-en les redoutant un peu. Mais jamais il n'avait eu d'intimité avec
-aucun d'entre eux. Jamais surtout il n'avait eu l'occasion d'approcher
-l'élite de la société juive.</p>
-
-<p>Le dîner chez les Mannheim avait donc pour lui l'attrait de la
-nouveauté, et, même du fruit défendu. L'Ève qui lui présentait ce
-fruit le rendait plus savoureux. Depuis l'instant qu'il était entré,
-Christophe n'avait plus d'yeux que pour Judith Mannheim. Elle
-appartenait à une espèce différente de toutes les femmes qu'il
-connaissait jusque-là. Grande et svelte, un peu maigre, bien que
-solidement charpentée, la figure encadrée de cheveux noirs, peu
-abondants, mais épais, et plantés bas, qui couvraient les tempes et le
-front osseux et doré, un peu myope, les paupières grosses, l'œil
-légèrement bombé, le nez assez fort aux narines dilatées, les joues
-d'une maigreur intelligente, le menton lourd, le teint assez coloré,
-elle avait un beau profil, énergique et net; de face, l'expression
-était plus trouble, incertaine, composite; les yeux et les joues
-étaient inégaux. On sentait en elle une forte race, et, dans le moule
-de cette race, jetés confusément, des éléments multiples,
-disparates, de très beaux et de très vulgaires. Sa beauté résidait
-surtout dans sa bouche silencieuse, et dans ses yeux qui semblaient plus
-profonds à cause de leur myopie, et plus sombres, par l'effet de leur
-cernure bleuâtre.</p>
-
-<p>Il eût fallu être plus habitué que Christophe à ces yeux, qui sont
-ceux d'une race plus que d'un individu, pour lire sous leur voile humide
-et ardent l'âme réelle de la femme qui était devant lui. C'était
-l'âme du peuple d'Israël qu'il découvrait dans ces yeux brûlants et
-mornes, qui la portaient en eux, sans le savoir eux-mêmes. Il y était
-perdu. Beaucoup plus tard seulement, après s'être souvent égaré dans
-de telles prunelles, il apprit à retrouver sa route sur cette mer
-orientale.</p>
-
-<p>Elle, le regardait; et rien ne venait gêner la lucidité de son regard;
-rien ne semblait lui échapper, de cette âme chrétienne. Il le
-sentait. Il sentait sous la séduction de ce regard féminin une
-volonté virile, claire et froide, qui fouillait en lui avec une sorte
-de brutalité indiscrète. Cette brutalité n'avait rien de malveillant.
-Elle prenait possession de lui. Non pas à la façon d'une coquette qui
-veut séduire sans s'inquiéter de savoir qui. Coquette, elle l'était
-plus que personne; mais elle savait sa force, et elle s'en remettait à
-son instinct de l'exercer,&mdash;surtout quand elle avait affaire à une
-proie aussi facile que Christophe.&mdash;Ce qui l'intéressait davantage,
-c'était de connaître son adversaire: (tout homme, tout inconnu était
-pour elle un adversaire,&mdash;avec qui l'on pouvait plus tard, s'il y avait
-lieu, signer un pacte d'alliance). La vie étant un jeu, où le plus
-intelligent gagnait, il s'agissait de lire dans les cartes de son
-adversaire et de ne pas montrer les siennes. À y réussir, elle
-goûtait la volupté d'une victoire. Peu lui importait qu'elle pût ou
-non en tirer parti. C'était pour le plaisir. Elle avait la passion de
-l'intelligence. Non de l'intelligence abstraite, encore qu'elle eût le
-cerveau assez solide pour réussir, si elle eût voulu, en n'importe
-quelles sciences, et que, mieux que son frère, elle eût été le vrai
-successeur du banquier Lothar Mannheim. Mais elle préférait
-l'intelligence vivante, celle qui s'applique aux hommes. Elle jouissait
-de pénétrer une âme, d'en peser la valeur&mdash;(elle y mettait autant
-d'attention scrupuleuse que la Juive de Matsys à peser ses
-écus);&mdash;elle savait, avec une divination merveilleuse, trouver en moins
-de rien le défaut de la cuirasse, les tares et les faiblesses qui sont
-la clef de l'âme, s'emparer des secrets: c'était sa façon de s'en
-rendre maîtresse. Mais elle ne s'attardait point à sa victoire; et de
-sa prise elle ne faisait rien. Une fois sa curiosité et son orgueil
-satisfaits, elle ne s'y intéressait plus, et passait à un autre objet.
-Toute cette force restait stérile. Dans cette âme si vivante, il y
-avait la mort. Judith portait en elle le génie de la curiosité et de
-l'ennui.</p>
-
-
-
-
-<p>Ainsi, elle regardait Christophe, qui la regardait. Elle parlait à
-peine. Il lui suffisait d'un sourire imperceptible, au coin de la
-bouche: Christophe était hypnotisé. Ce sourire s'effaçait, la figure
-devenait froide, les yeux indifférents; elle s'occupait du service et
-parlait au domestique, d'un ton glacial; il semblait qu'elle n'écoutât
-plus. Puis, les yeux s'éclairaient de nouveau; et trois ou quatre mots
-précis montraient qu'elle avait tout entendu et compris.</p>
-
-<p>Elle révisait froidement le jugement de son frère sur Christophe: elle
-connaissait les hâbleries de Franz; son ironie eut beau jeu, quand elle
-vit paraître Christophe, dont son frère lui avait vanté la beauté et
-la distinction&mdash;(il semblait que Franz eût un don pour voir le
-contraire de l'évidence; ou peut-être prenait-il à le croire un
-amusement paradoxal).&mdash;Mais, en étudiant mieux Christophe, elle
-reconnut que pourtant tout n'était pas faux dans ce que Franz avait
-dit; et, à mesure qu'elle avançait à la découverte, elle trouvait en
-Christophe une force encore incertaine et mal équilibrée, mais robuste
-et hardie: elle y prenait plaisir, sachant, mieux que personne, la
-rareté de la force. Elle sut faire parler Christophe, dévoiler sa
-pensée, montrer lui-même ses limites et ses manques; elle lui fit
-jouer du piano: elle n'aimait pas la musique, mais elle la comprenait;
-et elle reconnut l'originalité musicale de Christophe, bien que sa
-musique ne lui inspirât aucune sorte d'émotion. Sans rien changer à
-sa froideur courtoise, quelques remarques brèves, justes, nullement
-louangeuses, montrèrent l'intérêt qu'elle prenait à Christophe.</p>
-
-<p>Christophe s'en aperçut; et il en fut fier; car il sentait le prix d'un
-tel jugement et la rareté de son approbation. Il ne cachait pas le
-désir qu'il avait de la conquérir; et il y mettait une naïveté, qui
-faisait sourire ses trois hôtes: il ne parlait plus qu'à Judith, et
-pour Judith; des deux autres, il ne s'occupait pas plus que s'ils
-n'avaient pas existé.</p>
-
-<p>Franz le regardait parler; il suivait ses paroles, des lèvres et des
-yeux, avec un mélange d'admiration et de blague; et il pouffait, en
-échangeant des coups d'œil moqueurs avec son père et avec sa sœur,
-qui, impassible, feignait de ne pas les remarquer.</p>
-
-<p>Lothar Mannheim,&mdash;un grand vieillard, solide, un peu voûté, le teint
-rouge, les cheveux gris taillés en brosse, la moustache et les sourcils
-très noirs, une figure lourde, mais énergique et goguenarde, qui
-donnait l'impression d'une vitalité puissante,&mdash;avait, lui aussi,
-étudié Christophe, avec une bonhomie narquoise; et, lui aussi, avait
-reconnu sur-le-champ qu'il y avait «quelque chose» en ce garçon. Mais
-il ne s'intéressait pas à la musique, ni aux musiciens: ce n'était
-pas sa partie, il n'y connaissait rien, et il ne le cachait point; il
-s'en vantait même:&mdash;(quand un homme de sa sorte avoue une ignorance,
-c'est pour en tirer vanité.)&mdash;Comme Christophe, de son côté,
-manifestait clairement, avec une impolitesse dénuée de malice, qu'il
-pouvait sans regret se passer de la société de Monsieur le banquier,
-et que la conversation de Mademoiselle Judith Mannheim suffisait à
-occuper sa soirée, le vieux Lothar, amusé, s'était installé au coin
-de son feu; et il lisait son journal, écoutant vaguement, d'une oreille
-ironique, les billevesées de Christophe et sa musique bizarre, qui le
-faisait rire parfois d'un rire silencieux, à la pensée qu'il pouvait y
-avoir des gens qui comprenaient cela et qui y trouvaient plaisir. Il ne
-se donnait même plus la peine de suivre la conversation; il s'en
-remettait à l'intelligence de sa fille de lui dire ce que valait au
-juste le nouveau venu. Elle s'acquittait de sa tâche, en conscience.</p>
-
-<p>Quand Christophe fut parti, Lothar demanda à Judith:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, tu l'as confessé: qu'est-ce que tu en dis, de
-l'artiste?</p>
-
-<p>Elle rit, réfléchit un moment, fit son total, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il est un peu braque; mais il n'est pas bête.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, fit Lothar: c'est aussi ce qu'il m'a semblé. Alors,
-il peut réussir?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je crois. Il est fort.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien,&mdash;dit Lothar, avec la logique magnifique des
-forts, qui ne s'intéressent qu'aux forts,&mdash;il faudra donc l'aider.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe emportait, de son côté, l'admiration pour Judith Mannheim.
-Il n'était pourtant pas épris, comme le croyait Judith. Tous
-deux,&mdash;elle avec sa finesse, lui avec son instinct qui lui tenait lieu
-d'esprit,&mdash;se méprenaient également l'un sur l'autre. Christophe
-était fasciné par l'énigme de cette figure et par l'intensité de sa
-vie cérébrale; mais il ne l'aimait pas. Ses yeux et son intelligence
-étaient pris: son cœur ne l'était point.&mdash;Pourquoi?&mdash;Il eût été
-assez difficile de le dire. Parce qu'il entrevoyait en elle quelque
-chose de douteux et d'inquiétant? En d'autres circonstances, c'eût
-été là pour lui une raison de plus d'aimer: l'amour n'est jamais plus
-fort que quand il sent qu'il va à ce qui le fera souffrir.&mdash;Si
-Christophe n'aimait pas Judith, ce n'était la faute ni de l'un, ni de
-l'autre. La vraie raison, assez humiliante pour tous deux, c'est qu'il
-était trop près encore de son dernier amour. L'expérience ne l'avait
-pas rendu plus sage. Mais il avait tant aimé Ada, il avait dans cette
-passion tant dévoré de foi, de force, et d'illusions qu'il ne lui en
-restait plus assez, en ce moment, pour une nouvelle passion. Avant
-qu'une autre flamme s'allumât, il fallait qu'il se refît dans son
-cœur un autre bûcher: d'ici là, ce ne pouvaient être que des feux
-passagers, des restes de l'incendie, échappés par hasard, qui jetaient
-une lueur éclatante et brève, et s'éteignaient, faute d'aliment. Six
-mois plus tard, il eût peut-être aimé Judith aveuglément.
-Aujourd'hui, il ne voyait en elle rien de plus qu'un ami,&mdash;certes un peu
-troublant;&mdash;mais il s'efforçait de chasser ce trouble: ce trouble lui
-rappelait Ada; c'était là un souvenir sans attrait. Ce qui l'attirait
-en Judith, c'était ce qu'elle avait de différent des autres femmes, et
-non ce qu'elle avait de commun avec elles. Elle était la première
-femme intelligente qu'il eût vue. Intelligente, elle l'était des pieds
-à la tête. Sa beauté même&mdash;ses gestes, ses mouvements, ses traits,
-les plis de ses lèvres, ses yeux, ses mains, sa maigreur
-élégante,&mdash;était le reflet de son intelligence; son corps était
-modelé par son intelligence; sans son intelligence, elle eût paru
-laide. Cette intelligence ravissait Christophe. Il la croyait plus large
-et plus libre qu'elle n'était; il ne pouvait encore savoir ce qu'elle
-avait de décevant. Il éprouvait l'ardent désir de se confier à
-Judith, de partager sa pensée avec elle. Il n'avait jamais trouvé
-personne qui s'y intéressât: quelle joie c'eût été de rencontrer
-une amie! Le manque d'une sœur avait été un des regrets de son
-enfance: il lui semblait qu'une sœur l'aurait compris, mieux que ne
-pouvait un frère. Après avoir vu Judith, il sentait renaître cet
-espoir illusoire d'une amitié fraternelle. Il ne pensait pas à
-l'amour. N'étant pas amoureux, l'amour lui semblait médiocre, au prix
-de l'amitié.</p>
-
-<p>Judith ne tarda pas à sentir la nuance, et elle en fut blessée. Elle
-n'aimait pas Christophe, et elle excitait assez d'autres passions parmi
-les jeunes gens de la ville, riches et d'un meilleur rang, pour qu'elle
-ne pût éprouver une grande satisfaction à savoir Christophe amoureux.
-Mais de savoir qu'il ne l'était pas, elle avait du dépit. C'était un
-peu mortifiant de voir qu'elle ne pouvait exercer sur lui qu'une
-influence de raison: (une influence de déraison a un bien autre prix
-pour une âme féminine!) Elle ne l'exerçait même pas: Christophe n'en
-faisait qu'à sa tête. Judith avait l'esprit impérieux. Elle était
-habituée à pétrir à sa guise les pensées assez molles des jeunes
-gens qu'elle connaissait. Comme elle les jugeait médiocres, elle
-trouvait peu de plaisir à les dominer. Avec Christophe, il y avait plus
-d'intérêt, parce qu'il y avait plus de difficulté. Ses projets la
-laissaient indifférente; mais il lui eût plu de diriger cette pensée
-neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur,&mdash;à sa
-façon bien entendu, et non à celle de Christophe, qu'elle ne se
-souciait pas de comprendre. Elle avait tout de suite vu que ce ne serait
-pas sans lutte; elle avait noté dans Christophe toutes sortes de partis
-pris, d'idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines:
-c'étaient de mauvaises herbes; elle se faisait fort de les arracher.
-Elle n'en arracha pas une. Elle n'obtint même pas la plus petite
-satisfaction d'amour-propre. Christophe était intraitable. N'étant pas
-épris, il n'avait aucune raison de lui rien céder de sa pensée.</p>
-
-<p>Elle se piqua au jeu, et, pendant quelque temps, elle tenta de le
-conquérir. Il s'en fallut de peu que Christophe, malgré la lucidité
-d'esprit qu'il possédait alors, se laissât prendre de nouveau. Les
-hommes sont facilement dupes de ce qui flatte leur orgueil et leurs
-désirs; et un artiste est deux fois plus dupe qu'un autre homme, parce
-qu'il a plus d'imagination. Il ne tint qu'à Judith d'entraîner
-Christophe dans un flirt dangereux, qui l'eût une fois de plus démoli,
-et plus complètement peut-être. Mais, comme d'habitude, elle se lassa
-vite; elle trouva que cette conquête n'en valait pas la peine:
-Christophe l'ennuyait déjà; elle ne le comprenait plus.</p>
-
-<p>Elle ne le comprenait plus, passé certaines limites. Jusque-là, elle
-comprenait tout. Pour aller plus loin, son admirable intelligence ne
-suffisait plus: il eût fallu du cœur, ou, à défaut, ce qui en donne,
-pour un temps, l'illusion: l'amour. Elle comprenait bien les critiques
-de Christophe contre les gens et les choses: elle s'en amusait, et elle
-les trouvait assez vraies; elle n'était pas sans les avoir pensées.
-Mais ce qu'elle ne comprenait pas, c'était que ces pensées pussent
-avoir une influence sur sa vie pratique, quand leur application était
-dangereuse ou gênante. L'attitude de révolte, que Christophe prenait
-contre tous, ne conduisait à rien: il ne pouvait s'imaginer qu'il
-allait réformer le monde... Alors?... C'était battre de sa tête
-contre un mur. Un homme intelligent juge les hommes, les raille
-secrètement, les méprise un peu; mais il fait comme eux, un peu mieux
-seulement: c'est le seul moyen de s'en rendre maître. La pensée est un
-monde, l'action en est un autre. Quelle nécessité de se rendre victime
-de ce qu'on pense? Penser vrai: certes! Mais à quoi bon dire vrai?
-Puisque les hommes sont assez bêtes pour ne pouvoir supporter la
-vérité, faut-il les y forcer? Accepter leur faiblesse, paraître s'y
-plier, et se sentir libre dans son cœur méprisant, n'y a-t-il pas à
-cela une jouissance secrète? Jouissance d'esclave intelligent? Soit.
-Mais esclave pour esclave, puisqu'il faut toujours en venir là, il vaut
-mieux l'être par sa propre volonté, et éviter des luttes ridicules et
-inutiles. Le pire des esclavages, c'est d'être esclave de sa pensée et
-de lui sacrifier tout. Il ne faut pas être dupe de soi.&mdash;Elle voyait
-nettement que si Christophe s'obstinait, comme il y semblait résolu,
-dans sa voie d'intransigeance agressive contre les préjugés de l'art
-et de l'esprit allemands, il tournerait contre lui tout le monde, et ses
-protecteurs mêmes: il allait fatalement à la défaite. Elle ne
-comprenait pas pourquoi il semblait s'acharner contre lui-même, se
-ruiner à plaisir.</p>
-
-<p>Pour le comprendre, il eût fallu qu'elle pût comprendre aussi que le
-succès n'était pas son but, que son but était sa foi. Il croyait dans
-l'art, il croyait dans <i>son</i> art, il croyait en soi, comme en des
-réalités supérieures non seulement à toute raison d'intérêt, mais
-à sa vie. Quand, un peu impatienté par ses observations, il le lui
-dit, avec une emphase naïve, elle commença par hausser les épaules:
-elle ne le prit pas au sérieux. Elle voyait là de grands mots, comme
-ceux qu'elle était habituée à entendre dire à son frère, qui,
-périodiquement, annonçait des résolutions absurdes et sublimes, qu'il
-se gardait bien de mettre à exécution. Puis, quand elle vit que
-Christophe était vraiment dupe de ces mots, elle jugea qu'il était
-fou, et elle ne s'intéressa plus à lui.</p>
-
-<p>Dès lors, elle ne se donna plus de peine pour paraître à son
-avantage; elle se montra ce qu'elle était: beaucoup plus Allemande, et
-Allemande banale qu'elle ne semblait d'abord, et que peut être elle ne
-pensait.&mdash;On reproche, à tort, aux Israélites de n'être d'aucune
-nation et de former d'un bout à l'autre de l'Europe un seul peuple
-homogène, imperméable aux influences des peuples différents chez qui
-ils sont campés. En réalité, il n'est pas de race qui prenne plus
-facilement l'empreinte des pays où elle passe; et s'il y a bien des
-caractères communs entre un Israélite français et un Israélite
-allemand, il y a bien plus encore de caractères différents, qui
-tiennent à leur nouvelle patrie; ils en épousent, avec une rapidité
-incroyable, les habitudes d'esprit; plus encore, à vrai dire, les
-habitudes que l'esprit. Mais l'habitude qui est, chez tous les hommes,
-une seconde nature, étant chez la plupart la seule et unique nature, il
-en résulte que la majorité des citoyens autochtones d'un pays seraient
-fort mal venus à reprocher aux Israélites le manque d'un esprit
-national, profond et raisonné, qu'ils n'ont eux-mêmes à aucun degré.</p>
-
-<p>Les femmes, toujours plus sensibles aux influences extérieures, plus
-promptes à s'adapter aux conditions de la vie et à varier avec
-elles,&mdash;les femmes d'Israël prennent par toute l'Europe, souvent avec
-exagération, les modes physiques et morales du pays où elles
-vivent,&mdash;sans perdre toutefois la silhouette et la saveur trouble,
-lourde, obsédante, de leur race. Christophe en était frappé. Il
-rencontrait chez les Mannheim des tantes, des cousines, des amies de
-Judith. Si peu Allemandes que fussent certaines de ces figures aux yeux
-ardents et rapprochés du nez, au nez rapproché de la bouche, aux
-traits forts, au sang rouge sous la peau épaisse et brune, si peu
-faites qu'elles semblassent pour être Allemandes,&mdash;toutes étaient plus
-Allemandes que de raison: c'était la même façon de parler, de
-s'habiller, parfois jusqu'à l'outrance. Judith leur était supérieure
-à toutes; et la comparaison faisait ressortir ce qu'il y avait
-d'exceptionnel dans son intelligence, ce qui dans sa personne était son
-œuvre. Elle n'en avait pas moins la plupart des travers des autres.
-Beaucoup plus libre qu'elles&mdash;presque absolument libre&mdash;sur le terrain
-moral, elle ne l'était pas plus sur le terrain social; ou du moins, son
-intérêt pratique venait se substituer ici à sa raison libre. Elle
-croyait au monde, aux classes, aux préjugés, parce que, tout compte
-fait, elle y trouvait son avantage. Elle avait beau railler l'esprit
-allemand: elle était attachée à la mode allemande. Elle sentait
-intelligemment la médiocrité de tel artiste reconnu; mais elle ne
-laissait pas de le respecter, parce qu'il était reconnu; et si,
-personnellement, elle était en relations avec lui, elle l'admirait: car
-sa vanité en était flattée. Elle aimait peu les œuvres de Brahms, et
-elle le soupçonnait en secret d'être un artiste de second ordre; mais
-sa gloire lui en imposait; et, comme elle avait reçu cinq ou six
-lettres de lui, il en résultait pour elle avec évidence qu'il était
-le plus grand musicien du temps. Elle n'avait aucun doute sur la valeur
-réelle de Christophe et sur la stupidité du premier lieutenant Detlev
-von Fleischer; mais elle était plus flattée par la cour que celui-ci
-daignait faire à ses millions, que par l'amitié de Christophe: car un
-sot officier n'en est pas moins un homme d'une autre caste; et il est
-plus difficile à une Juive allemande qu'à une autre femme d'entrer
-dans cette caste. Quoiqu'elle ne fût pas dupe de ces niaiseries
-féodales et qu'elle sût fort bien que si elle épousait le premier
-lieutenant Detlev von Fleischer, c'était elle qui lui ferait un grand
-honneur, elle s'évertuait à le conquérir; elle s'humiliait à faire
-les yeux doux à ce crétin et à flatter son amour-propre. La Juive
-orgueilleuse, et qui avait mille raisons de l'être, la fille
-intelligente et dédaigneuse du banquier Mannheim, aspirait à
-descendre, à faire comme la première venue de ces petites bourgeoises
-allemandes, qu'elle méprisait.</p>
-
-
-
-
-<p>L'expérience fut courte. Christophe perdit ses illusions sur Judith
-presque aussi vite qu'il les avait prises. Il faut rendre cette justice
-à Judith qu'elle ne fit rien pour qu'il les gardât. Du jour où une
-femme de cette trempe vous a jugé, où elle s'est détachée de vous,
-vous n'existez plus pour elle: elle ne vous voit plus, et elle ne se
-gêne pas davantage pour dévêtir devant vous son âme, avec une
-tranquille impudeur, que pour se mettre toute nue devant son chien ou
-son chat. Christophe vit l'égoïsme de Judith, sa froideur, sa
-médiocrité de caractère. Il n'avait pas eu le temps d'être pris à
-fond. Ce fut assez déjà pour le faire souffrir, pour lui donner une
-sorte de fièvre. Sans aimer Judith, il aimait ce qu'elle aurait pu
-être&mdash;ce qu'elle aurait dû être. Ses beaux yeux exerçaient sur lui
-une fascination douloureuse: il ne pouvait les oublier; quoiqu'il sût
-maintenant l'âme morne, qui dormait au fond, il continuait de les voir,
-comme il voulait les voir, comme il les avait vus d'abord. C'était là
-une de ces hallucinations d'amour sans amour, qui tiennent tant de place
-dans les cœurs d'artistes, quand ils ne sont pas entièrement absorbés
-par leur œuvre. Une figure qui passe suffit à la leur donner; ils
-voient en elle toute la beauté qui est en elle et qu'elle ignore, dont
-elle ne se soucie pas. Et ils l'aiment d'autant plus qu'ils savent
-qu'elle ne s'en soucie pas. Ils l'aiment comme une belle chose qui va
-mourir, sans que personne ait su son prix.</p>
-
-<p>Peut-être s'abusait-il, et Judith Mannheim n'aurait-elle pu être rien
-de plus que ce qu'elle était. Mais Christophe, un instant, avait eu foi
-en elle; et le charme durait: il ne pouvait la juger d'une façon
-impartiale. Tout ce qu'elle avait de beau lui semblait n'être qu'à
-elle, être elle tout entière. Tout ce qu'elle avait de vulgaire, il le
-rejetait sur sa double race: la juive et l'allemande; et peut-être, en
-voulait-il plus à celle-ci qu'à celle-là, car il avait eu à en
-souffrir davantage. Comme il ne connaissait encore aucune autre nation,
-l'esprit allemand était pour lui le bouc émissaire: il le chargeait de
-tous les péchés du monde. La déception que lui causait Judith lui fut
-une raison de plus de le combattre: il ne lui pardonnait pas d'avoir
-brisé l'élan d'une pareille âme.</p>
-
-<p>Telle fut sa première rencontre avec Israël. Il avait espéré trouver
-dans cette race forte et à part un allié dans sa lutte. Il perdit
-cet espoir. Avec la mobilité d'intuition passionnée, qui le faisait
-sauter d'un extrême à l'autre, il se persuada aussitôt que cette race
-était beaucoup plus faible qu'on ne disait, et beaucoup plus
-accessible&mdash;beaucoup trop&mdash;aux influences du dehors. Elle était
-faible de sa propre faiblesse et de toutes celles du monde, ramassées sur
-son chemin. Ce n'était pas encore là qu'il pouvait trouver le point
-d'appui pour poser le levier de son art. Il risquait bien plutôt de
-s'engloutir avec elle dans le sable du désert.</p>
-
-<p>Ayant vu le danger et ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour le
-braver, il cessa brusquement d'aller chez les Mannheim. Il fut invité
-plusieurs fois, et s'excusa, sans donner de raisons. Comme il avait
-montré jusque-là un empressement excessif, ce changement soudain fut
-remarqué: on le mit sur le compte de son «originalité»; mais aucun
-des trois Mannheim ne douta que les beaux yeux de Judith n'y fussent
-pour quelque chose; ce fut un sujet de plaisanterie, à table, de la
-part de Lothar et de Franz. Judith haussa les épaules, en disant que
-c'était une belle conquête; et elle pria sèchement son frère «de ne
-pas lui monter de bateau». Mais elle ne négligea rien pour que
-Christophe revînt. Elle lui écrivit, sous prétexte d'un renseignement
-musical que nul autre ne pouvait lui fournir; et, à la fin de la
-lettre, elle faisait une allusion amicale à la rareté de ses visites
-et au plaisir qu'on aurait à le voir. Christophe répondit, donna le
-renseignement, prétexta ses occupations, et ne parut pas. Ils se
-rencontraient parfois au théâtre. Christophe détournait obstinément
-les yeux de la loge des Mannheim; et il feignait de ne pas voir Judith,
-qui tenait prêt pour lui son plus charmant sourire. Elle n'insista
-point. Ne tenant pas à lui, elle trouva inconvenant que ce petit
-artiste lui laissât faire tous les frais, en pure perte. S'il voulait
-revenir, il reviendrait. Sinon,&mdash;eh bien! on s'en passerait...</p>
-
-<p>On s'en passa; et, en effet, son absence ne fit pas un grand vide aux
-soirées des Mannheim. Mais Judith, en dépit d'elle, garda rancune à
-Christophe. Elle trouvait naturel de ne pas se soucier de lui, quand il
-était là; et elle lui permettait d'en témoigner du déplaisir; mais
-que ce déplaisir allât jusqu'à rompre toutes relations lui semblait
-d'un orgueil stupide et d'un cœur plus égoïste qu'épris.&mdash;Judith ne
-tolérait point chez les autres ses défauts.</p>
-
-<p>Elle n'en suivit qu'avec plus d'attention ce que Christophe faisait et
-ce qu'il écrivait. Sans en avoir l'air, elle mettait volontiers son
-frère sur ce sujet; elle lui faisait raconter ses conversations de la
-journée avec Christophe; et elle ponctuait le récit d'observations
-ironiques, qui ne laissaient passer aucun trait ridicule et ruinaient
-peu à peu l'enthousiasme de Franz, sans qu'il s'en aperçût.</p>
-
-
-
-
-<p>D'abord, tout fut pour le mieux, à la Revue. Christophe n'avait pas
-encore pénétré la médiocrité de ses confrères; et eux, puisqu'il
-était des leurs, lui reconnaissaient du génie. Mannheim, qui l'avait
-découvert, répétait de tous côtés, sans avoir rien lu de lui, que
-Christophe était un critique admirable, qui s'était jusque-là trompé
-sur sa vocation, et que lui, Mannheim, la lui avait révélée. Ils
-annoncèrent ses articles à l'avance, en termes mystérieux, qui
-piquaient la curiosité; et sa première chronique fut, dans l'atonie de
-la petite ville, comme une pierre qui tombe dans une mare aux canards.
-Elle était intitulée: <i>Trop de musique!</i></p>
-
-<p>«Trop de musique, trop de boisson, trop de mangeaille!&mdash;écrivait
-Christophe.&mdash;On mange, on boit, on ouït, sans faim, sans soif, sans
-besoin, par habitude de goinfrerie. C'est un régime d'oie de
-Strasbourg. Ce peuple est malade de boulimie. Peu lui importe ce qu'on
-lui donne: <i>Tristan</i> ou le <i>Trompeter von Säckingen</i>, Beethoven ou
-Mascagni, une fugue ou un pas redoublé, Adam, Bach, Puccini, Mozart, ou
-Marschner: il ne sait pas ce qu'il mange; l'important, c'est qu'il
-mange. Il n'y trouve même plus de plaisir. Voyez-le au concert. On
-parle de la gaieté allemande! Ces gens-là ne savent pas ce que c'est
-que la gaieté: ils sont toujours gais! Leur gaieté, comme leur
-tristesse, se répand en pluie: c'est de la joie en poussière; elle est
-atone et sans force. Us resteraient pendant des heures à absorber, en
-souriant béatement, des sons, des sons, des sons. Ils ne pensent à
-rien, ils ne sentent rien: ce sont des éponges. La vraie joie, la vraie
-douleur,&mdash;la force,&mdash;ne se distribue pas pendant des heures, comme la
-bière d'un tonneau. Elle vous prend à la gorge et vous terrasse; et on
-n'a plus envie, après, de rien autre: on a son compte...!</p>
-
-<p>«Trop de musique! Vous vous tuez et vous la tuez. Pour ce qui est de
-vous, cela vous regarde. Mais pour la musique, halte-là! Je ne permets
-pas que vous avilissiez la beauté du monde, en mettant dans le même
-panier les saintes harmonies et les ignominies, en donnant, comme vous
-faites couramment, le prélude de <i>Parsifal</i> entre une fantaisie sur <i>la
-Fille du Régiment</i> et un quartett de saxophones, ou un adagio de
-Beethoven flanqué d'un air de cake walk et d'une ordure de Leoncavallo.
-Vous vous vantez d'être le grand peuple musical. Vous prétendez aimer
-la musique. Quelle musique aimez-vous? Est-ce la bonne ou la mauvaise?
-Vous les applaudissez de même. À la fin, faites un choix! Que
-voulez-vous au juste? Vous ne le savez pas. Vous ne voulez pas le
-savoir: vous avez trop peur de prendre parti, de vous compromettre... Au
-diable votre prudence!&mdash;Vous êtes au-dessus des partis,
-dites-vous?&mdash;Au-dessus: cela veut dire au-dessous...»</p>
-
-<p>Et il leur citait les vers du vieux Gottfried Keller, le rude bourgeois
-de Zurich,&mdash;un des écrivains qui lui étaient chers par sa loyauté
-batailleuse et son âpre saveur du terroir:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Wer über den Partein sich wähnt mit stolzen Mienen,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Der steht zumeist vielmehr beträchtlich unter ihnen.</i></span></p>
-
-
-<p>(« Qui fièrement se flatte d'être au-dessus des partis,<br />
-celui-là bien plutôt reste considérablement au-dessous.»)</p>
-
-<p>&mdash;«Ayez le courage d'être vrais, continuait-il. Ayez le courage
-d'être laids! Si vous aimez la mauvaise musique, dites-le carrément.
-Montrez-vous tels que vous êtes. Débarbouillez-vous l'âme du fard
-dégoûtant de toutes vos équivoques. Lavez-la à grande eau. Depuis
-combien de temps n'avez-vous pas vu votre mufle dans un miroir? Je m'en
-vais vous le montrer. Compositeurs, virtuoses, chefs d'orchestre,
-chanteurs, et toi, cher public, vous saurez une bonne fois qui vous
-êtes... Soyez tout ce que vous voudrez; mais par tous les diables!
-soyez vrais! Soyez vrais, dussent en souffrir les artistes et l'art! Si
-l'art et la vérité ne peuvent vivre ensemble, que l'art crève! La
-vérité, c'est la vie. La mort, c'est le mensonge.»</p>
-
-<p>Cette déclamation juvénile, outrée, et d'assez mauvais goût, fit
-naturellement crier. Pourtant, comme tout le monde était visé, mais
-comme aucun ne l'était d'une façon précise, personne n'eut garde de
-se reconnaître. Chacun est, se croit, ou se dit le meilleur ami de la
-vérité: il n'y avait donc pas de risques qu'on attaquât les
-conclusions de l'article. On fut seulement choqué du ton général; on
-s'accordait à le trouver peu convenable, surtout de la part d'un
-artiste quasi officiel. Quelques musiciens commencèrent à s'agiter et
-protestèrent avec aigreur: ils prévoyaient que Christophe n'en
-resterait pas là. D'autres se crurent plus habiles, en félicitant
-Christophe de son acte de courage: ils n'étaient pas les moins inquiets
-sur les prochains articles.</p>
-
-<p>L'une et l'autre tactique eurent même résultat. Christophe était
-lancé: rien ne pouvait l'arrêter; et, comme il l'avait promis, tout y
-passa: les auteurs et les interprètes.</p>
-
-<p>Les premiers sabrés furent les <i>Kapellmeister.</i> Christophe ne s'en
-tenait point à des considérations générales sur l'art de diriger
-l'orchestre. Il nommait par leurs noms ses confrères de la ville ou des
-villes voisines; ou s'il ne les nommait point, les allusions étaient si
-claires que nul ne s'y trompait. Chacun reconnaissait l'apathique chef
-d'orchestre de la cour, Aloïs von Werner, vieillard prudent, chargé
-d'honneurs, qui craignait tout, qui ménageait tout, qui avait peur de
-faire une observation à ses musiciens et suivait docilement les
-mouvements qu'ils prenaient, qui ne hasardait rien sur ses programmes
-qui ne fût consacré par vingt ans de succès, ou, pour le moins,
-couvert par l'estampille officielle de quelque dignité académique.
-Christophe applaudissait ironiquement à ses hardiesses; il le
-félicitait d'avoir découvert Gade, Dvorak, ou Tschaikowsky; il
-s'extasiait sur l'immuable correction, l'égalité métronomique, le jeu
-éternellement <i>fein-nuanciert</i> (finement nuancé) de son orchestre; il
-proposait de lui orchestrer pour son prochain concert l'<i>École de la
-Vélocité</i> de Czerny; et il le conjurait de ne pas tant se fatiguer, de
-ne pas tant se passionner, de ménager sa précieuse santé.&mdash;Ou
-c'étaient des cris d'indignation à propos de la façon dont il avait
-conduit <i>l'Héroïque</i> de Beethoven:</p>
-
-<p>&mdash;«Un canon! Un canon! Mitraillez-moi ces gens-là! ... Mais vous
-n'avez donc aucune idée de ce que c'est qu'un combat, la lutte contre
-la bêtise et la férocité humaines,&mdash;et la force qui les foule aux
-pieds, avec un rire de joie?... Comment le sauriez-vous? C'est vous
-qu'elle combat! Tout l'héroïsme qui est en vous, vous le dépensez à
-écouter, ou à jouer sans bâiller <i>l'Héroïque</i> de Beethoven,&mdash;(car
-cela vous ennuie... Avouez donc que cela vous ennuie, que vous en crevez
-d'ennui!)&mdash;ou à braver un courant d'air, tête nue et dos courbé, sur
-le passage de quelque Sérénissime.»</p>
-
-<p>Il n'avait pas assez de sarcasmes pour ces pontifes de Conservatoires,
-interprétant les grands hommes du passé en «classiques».</p>
-
-<p>&mdash;«Classique! ce mot dit tout. La libre passion, arrangée, expurgée
-à l'usage des écoles! La vie, cette plaine immense que balayent les
-vents,&mdash;renfermée entre les quatre murs d'une cour de gymnase! Le
-rythme sauvage et fier d'un cœur frémissant, réduit au tic-tac de
-pendule d'une mesure à quatre temps, qui va tranquillement son petit
-bonhomme de chemin, clochant du pied et béquillant sur le temps
-fort!... Pour jouir de l'Océan, vous auriez besoin de le mettre dans un
-bocal, avec des poissons rouges. Vous ne comprenez la vie que quand vous
-l'avez tuée.»</p>
-
-<p>S'il n'était pas tendre pour les «empailleurs», ainsi qu'il les
-nommait, il l'était moins encore pour les «écuyers de cirque», pour
-les <i>Kapellmeister</i> illustres qui venaient en tournée faire admirer
-leurs ronds de bras et leurs mains fardées, ceux qui exerçaient leur
-virtuosité sur le dos des grands maîtres, s'évertuaient à rendre
-méconnaissables les œuvres les plus connues, et faisaient des
-cabrioles à travers le cerceau de la <i>Symphonie en ut mineur.</i> Il les
-traitait de vieilles coquettes, de tziganes, et de danseurs de cordes.</p>
-
-<p>Les virtuoses lui fournissaient une riche matière. Il se récusait
-quand il avait à juger leurs séances de prestidigitation. Il disait
-que ces exercices de mécanique étaient du ressort du Conservatoire des
-Arts et Métiers, et que, seuls, des graphiques enregistrant la durée,
-le nombre des notes, et l'énergie dépensée, pouvaient évaluer le
-mérite de pareils travaux. Parfois il mettait au défi un pianiste
-célèbre, qui venait de surmonter, dans un concert de deux heures, les
-difficultés les plus formidables, le sourire sur les lèvres, et la
-mèche sur les yeux,&mdash;d'exécuter un <i>andante</i> enfantin de
-Mozart.&mdash;Certes, il ne méconnaissait point le plaisir de la difficulté
-vaincue. Lui aussi l'avait goûté: c'était une des joies de la vie.
-Mais n'en voir que le côté le plus matériel, et finir par y réduire
-tout l'héroïsme de l'art, lui paraissait grotesque et dégradant. Il
-ne pardonnait pas aux «lions», ou aux «panthères du piano».&mdash;Il
-n'était pas non plus très indulgent pour les braves pédants,
-célèbres en Allemagne, qui, justement soucieux de ne point altérer le
-texte des maîtres, répriment avec soin tout élan de la pensée, et,
-comme Hans de Bülow, quand ils disent une sonate passionnée, semblent
-donner une leçon de diction.</p>
-
-<p>Les chanteurs eurent leur tour. Christophe en avait gros sur le cœur à
-leur dire de leur lourdeur barbare et de leur emphase de province. Ce
-n'était pas seulement le souvenir de ses démêlés avec la dame en
-bleu. C'était la rancune de tant de représentations qui lui avaient
-été un supplice. Il ne savait ce qui avait le plus à y souffrir, des
-oreilles, ou des yeux. Encore Christophe manquait-il de termes de
-comparaison pour bien juger de la laideur de la mise en scène, des
-costumes disgracieux, des couleurs qui hurlaient. Il était surtout
-choqué par la vulgarité des types, des gestes et des attitudes, par le
-jeu sans naturel, par l'inaptitude des acteurs à revêtir des âmes
-étrangères, par l'indifférence stupéfiante avec laquelle ils
-passaient d'un rôle à un autre, pourvu qu'il fût écrit à peu près
-dans le même registre de voix. D'opulentes matrones, réjouies et
-rebondies, s'exhibaient tour à tour en Ysolde et en Carmen. Amfortas
-jouait Figaro!... Mais ce qui, naturellement, était le plus sensible à
-Christophe, c'était la laideur du chant, surtout dans les œuvres
-classiques dont la beauté mélodique est un élément essentiel. On ne
-savait plus chanter en Allemagne la parfaite musique de la fin du
-dix-huitième siècle: on ne s'en donnait pas la peine. Le style
-net et pur de Gluck et de Mozart, qui semble, comme celui de
-Gœthe, tout baigné de lumière italienne,&mdash;ce style qui commence
-à s'altérer déjà, à devenir vibrant et papillotant avec Weber,&mdash;ce
-style ridiculisé par les lourdes caricatures de l'auteur du
-<i>Crociato</i>,&mdash;avait été anéanti paille triomphe de Wagner. Le vol
-sauvage des Walkyries aux cris stridents avait passé sur le ciel de la
-Grèce. Les nuées d'Odin étouffaient la lumière. Nul ne songeait plus
-maintenant à chanter la musique: on chantait les poèmes. On faisait
-bon marché des négligences de détail, des laideurs, des fausses notes
-même, sous prétexte que seul, l'ensemble de l'œuvre, la pensée
-importait...</p>
-
-<p>&mdash;«La pensée! Parlons-en. Comme si vous la compreniez!... Mais que
-vous la compreniez ou non, respectez, s'il vous plaît, la forme qu'elle
-s'est choisie. Avant tout, que la musique soit et reste de la musique!»</p>
-
-<p>D'ailleurs, ce grand souci que les artistes allemands prétendaient
-avoir de l'expression et de la pensée profonde était, selon
-Christophe, une bonne plaisanterie. De l'expression? De la pensée? Oui,
-ils en mettaient partout,&mdash;partout, également. Ils eussent trouvé de
-la pensée dans un chausson de laine, aussi bien&mdash;pas plus, pas
-moins,&mdash;que dans une statue de Michel-Ange. Ils jouaient avec la même
-énergie n'importe qui, n'importe quoi. Au fond, chez la plupart,
-l'essentiel de la musique était&mdash;assurait-il&mdash;le volume du son, le
-bruit musical. Le plaisir de chanter, si puissant en Allemagne, était
-une satisfaction de gymnastique vocale. Il s'agissait de se gonfler
-d'air largement et de le rejeter avec vigueur, fort, longtemps, et en
-mesure.&mdash;Et il décernait à telle grande chanteuse, en guise de
-compliment, un brevet de bonne santé.</p>
-
-<p>Il ne se contentait pas d'étriller les artistes. Il enjambait la rampe,
-et rossait le public, qui assistait bouche bée à ces exécutions. Le
-public, ahuri, ne savait pas s'il devait rire ou se fâcher. Il avait
-tous les droits de crier à l'injustice: il avait pris bien garde de ne
-se mêler à aucune bataille d'art; il se tenait prudemment en dehors de
-toute question brûlante; et de peur de se tromper, il applaudissait
-tout. Et voici que Christophe lui faisait un crime d'applaudir!...
-D'applaudir les méchantes œuvres?&mdash;C'eût été déjà fort! Mais
-Christophe allait plus loin: ce qu'il lui reprochait le plus
-d'applaudir, c'étaient les grandes œuvres.</p>
-
-<p>&mdash;«Farceurs, leur disait-il, vous voudriez faire croire que vous avez
-tant d'enthousiasme que cela?... Allons donc! Vous prouvez justement le
-contraire. Applaudissez, si vous voulez, les œuvres ou les pages, qui
-appellent l'applaudissement. Applaudissez les conclusions bruyantes, qui
-ont été faites, comme disait Mozart, «pour les longues oreilles».
-Là, donnez-vous-en à cœur joie: les braiments sont prévus; ils font
-partie du concert.&mdash;Mais après la <i>Missa Solemnis</i> de Beethoven!...
-Malheureux!... C'est le Jugement Dernier, vous venez de voir se
-dérouler le <i>Gloria</i> affolant, comme une tempête sur l'océan, vous
-avez vu passer la trombe d'une volonté athlétique et forcenée, qui
-s'arrête, se retient aux nuées, cramponnée des deux poings sur
-l'abîme, et se lance de nouveau dans l'espace, à toute volée. La
-rafale hurle. Au plus fort de l'ouragan, une brusque modulation, un
-miroitement de ton, troue les ténèbres du ciel et tombe sur la mer
-livide, comme une plaque de lumière. C'est la fin: le vol furieux de
-l'ange exterminateur s'arrête net, les ailes clouées par trois coups
-d'éclairs. Tout tremble encore, autour. L'œil ivre a le vertige. Le
-cœur palpite, le souffle s'arrête, les membres sont paralysés... Et
-la dernière note n'a pas fini de vibrer que vous êtes déjà gais et
-réjouis, vous criez, vous riez, vous critiquez, vous applaudissez!...
-Mais vous n'avez donc rien vu, rien entendu, rien senti, rien compris,
-rien, rien, absolument rien! Les souffrances d'un artiste sont pour vous
-un spectacle. Vous jugez finement peintes les larmes d'agonie d'un
-Beethoven. Vous crieriez: «<i>Bis!</i>» à la Crucifixion. Un demi-dieu se
-débat, toute une vie, dans la douleur, pour divertir, pendant une
-heure, votre badauderie!...»</p>
-
-<p>Ainsi, il commentait, sans le savoir, la grande parole de Gœthe; mais
-il n'avait pas encore atteint à sa hautaine sérénité:</p>
-
-<p>«<i>Le peuple se fait un jeu du sublime. S'il le voyait tel qu'il est,
-il n'aurait pas la force d'en soutenir l'aspect.</i>»</p>
-
-<p>S'il en fût resté là! ... Mais, emporté par son élan, il dépassa
-le public et s'en alla tomber, comme un boulet de canon, dans le
-sanctuaire, le tabernacle, le refuge inviolable de la médiocrité:&mdash;la
-Critique. Il bombarda ses confrères. L'un d'eux s'était permis
-d'attaquer le mieux doué des compositeurs vivants, le représentant le
-plus avancé de la nouvelle école, Hassler, auteur de symphonies à
-programme, à vrai dire assez extravagantes, mais pleines de génie.
-Christophe, qui lui avait été présenté, quand il était enfant,
-gardait pour lui une tendresse secrète, en reconnaissance de l'émotion
-qu'il avait eue jadis. Voir un critique stupide, dont il savait
-l'ignorance, faire la leçon à un homme de cette taille, le rappeler à
-l'ordre et aux principes, le mit hors de lui:</p>
-
-<p>&mdash;«L'ordre! L'ordre!&mdash;s'écria-t-il&mdash;vous ne connaissez pas d'autre
-ordre que celui de la police. Le génie ne se laisse pas mener dans les
-chemins battus. Il crée l'ordre, et érige sa volonté en loi.»</p>
-
-<p>Après cette orgueilleuse déclaration, il saisit le malencontreux
-critique, et, relevant les âneries qu'il avait écrites depuis un
-certain temps, il lui administra une correction magistrale.</p>
-
-<p>La critique tout entière sentit l'affront. Jusque-là, elle s'était
-tenue à l'écart du combat. Ils ne se souciaient point de risquer des
-rebuffades: ils connaissaient Christophe, ils savaient sa compétence,
-et ils savaient aussi qu'il n'était point patient. Tout au plus,
-certains d'entre eux avaient-ils exprimé discrètement le regret qu'un
-compositeur aussi bien doué se fourvoyât dans un métier, qui n'était
-pas le sien. Quelle que fût leur opinion (quand ils en avaient une),
-ils respectaient en lui leur propre privilège de pouvoir tout critiquer
-sans être eux-mêmes critiqués. Mais quand ils virent Christophe
-rompre brutalement la convention tacite qui les liait, aussitôt ils
-reconnurent en lui un ennemi de l'ordre public. D'un commun accord, il
-leur sembla révoltant qu'un jeune homme se permît de manquer de
-respect aux gloires nationales; et ils commencèrent contre lui une
-campagne acharnée. Ce ne furent pas de longs articles, des discussions
-suivies;&mdash;(ils ne s'aventuraient pas volontiers sur ce terrain avec un
-adversaire mieux armé: encore qu'un journaliste ait la faculté
-spéciale de pouvoir discuter, sans tenir compte des arguments de son
-adversaire, et même sans les avoir lus);&mdash;mais une longue expérience
-leur avait démontré que, le lecteur d'un journal étant toujours de
-l'avis de son journal, c'était affaiblir son crédit auprès de lui que
-faire même semblant de discuter: il fallait affirmer, ou mieux encore,
-nier. (La négation a une force double de l'affirmation. Conséquence
-directe de la loi de la pesanteur: il est plus facile de faire tomber
-une pierre que de la lancer en l'air.) Ils s'en tinrent donc, de
-préférence, à un système de petites notes perfides, ironiques,
-injurieuses, se répétant, chaque jour, en bonne place, avec une
-obstination inlassable. Elles livraient au ridicule l'insolent
-Christophe, sans le nommer toujours, mais en le désignant d'une façon
-transparente. Elles déformaient ses paroles, de manière à les rendre
-absurdes; elles racontaient de lui des anecdotes, dont le point de
-départ était vrai, parfois, mais dont le reste était un tissu de
-mensonges, habilement calculés pour le brouiller avec toute la ville,
-et, plus encore, avec la cour. Elles s'attaquaient à sa personne
-physique, à ses traits, à sa mise, dont elles traçaient une
-caricature, qui finissait par paraître ressemblante, à force d'être
-répétée.</p>
-
-
-
-
-<p>Tout cela eût été indifférent aux amis de Christophe, si leur Revue
-n'avait aussi reçu des horions dans la bataille. À la vérité,
-c'était en guise d'avertissement; on ne cherchait pas à l'engager à
-fond dans la querelle, on visait bien plutôt à la séparer de
-Christophe: on s'étonnait qu'elle compromît son bon renom, et on
-laissait entendre que, si elle n'y avisait point, on serait contraint,
-quelque regret qu'on en eût, de s'en prendre également au reste de la
-rédaction. Un commencement d'attaques, assez anodines, contre Adolf Mai
-et Mannheim, mit l'émoi dans le guêpier. Mannheim ne fit qu'en rire:
-il pensait que cela ferait enrager son père, ses oncles, ses cousins,
-et son innombrable famille, qui s'arrogeaient le droit de surveiller ses
-faits et gestes et de s'en scandaliser. Mais Adolf Mai le prit fort au
-sérieux, et il reprocha a Christophe de compromettre la Revue.
-Christophe l'envoya promener. Les autres, n'ayant pas été atteints,
-trouvaient plutôt plaisant que Mai, qui pontifiait avec eux, écopât
-à leur place. Waldhaus en ressentit une jouissance secrète: il dit
-qu'il n'y avait pas de combat sans quelques têtes cassées.
-Naturellement, il entendait bien que ce ne serait point la sienne; il se
-croyait à l'abri des coups, par sa situation de famille et par ses
-relations; et il ne voyait pas de mal à ce que les Juifs, ses alliés,
-fussent un peu houspillés. Ehrenfeld et Goldenring, indemnes
-jusque-là, ne se fussent pas troublés de quelques attaques: ils
-étaient capables de répondre. Ce qui leur était plus sensible,
-c'était l'obstination avec laquelle Christophe s'acharnait à les
-mettre mal avec tous leurs amis, et surtout avec leurs amies. Aux
-premiers articles, ils avaient beaucoup ri et trouvé la farce bonne:
-ils admiraient la vigueur de Christophe à casser les carreaux; ils
-croyaient qu'il suffirait d'un mot pour tempérer son ardeur combative,
-pour détourner au moins ses coups de ceux et de celles qu'ils lui
-désigneraient.&mdash;Point. Christophe n'écoutait rien: il n'avait égard
-à aucune recommandation, et il continuait, comme un enragé. Si on le
-laissait faire, il n'y aurait plus moyen de vivre dans le pays. Déjà,
-leurs petites amies, éplorées et furieuses, étaient venues leur faire
-des scènes, à la Revue. Ils usèrent toute leur diplomatie à
-persuader Christophe d'atténuer au moins certaines appréciations:
-Christophe ne changea rien. Ils se fâchèrent: Christophe se fâcha,
-mais il ne changea rien. Waldhaus, diverti par l'émoi de ses amis, qui
-ne le touchait point, prit le parti de Christophe, pour les faire
-enrager. Peut-être était-il plus capable qu'eux d'apprécier la
-généreuse extravagance de Christophe, se jetant tête baissée contre
-tous, sans se réserver aucun chemin de retraite, aucun refuge pour
-l'avenir. Quant à Mannheim, il s'amusait royalement du charivari: ce
-lui semblait une bonne farce d'avoir introduit ce fou parmi ces gens
-rangés, et il se tordait de rire, aussi bien des coups que Christophe
-assénait, que de ceux qu'il recevait. Bien qu'il commençât à croire,
-sous l'influence de sa sœur, que Christophe était décidément un peu
-timbré, il ne l'en aimait que mieux:&mdash;(il avait besoin de trouver
-ridicules ceux qui lui étaient sympathiques.)&mdash;Il continua donc, avec
-Waldhaus, à soutenir Christophe contre les autres.</p>
-
-<p>Comme il ne manquait pas de sens pratique, malgré tous ses efforts pour
-se donner l'illusion du contraire, il eut très justement l'idée qu'il
-serait avantageux à son ami d'allier sa cause avec celle du parti
-musical le plus avancé du pays.</p>
-
-<p>Il y avait dans la ville, comme dans la plupart des villes allemandes,
-un <i>Wagner-Verein</i>, qui représentait les idées neuves contre le clan
-conservateur.&mdash;Et certes, on ne courait plus grand risque à défendre
-Wagner, quand sa gloire était partout reconnue et ses œuvres inscrites
-au répertoire de tous les Opéras d'Allemagne. Cependant, sa victoire
-était plutôt imposée par la force que consentie librement; et, au
-fond du cœur, la majorité restait obstinément conservatrice, surtout
-dans les petites villes, comme celle-ci, demeurée un peu à l'écart
-des grands courants modernes et fière d'un antique renom. Plus que
-partout ailleurs, régnait là cette méfiance, innée au peuple
-allemand, contre toute nouveauté, cette paresse à sentir quelque chose
-de vrai et de fort qui n'eût pas été ruminé déjà par plusieurs
-générations. On s'en apercevait, à la mauvaise grâce avec laquelle
-étaient accueillies,&mdash;sinon les œuvres de Wagner, qu'on n'osait plus
-discuter,&mdash;toutes les œuvres nouvelles inspirées de l'esprit
-wagnérien. Aussi, les <i>Wagner-Vereine</i> auraient-ils eu une tâche utile
-à remplir, s'ils avaient pris à cœur de défendre les forces jeunes
-et originales de l'art. Ils le firent parfois, et Bruckner, ou Hugo
-Wolf, trouvèrent en certains d'entre eux leurs meilleurs alliés. Mais
-trop souvent l'égoïsme du maître pesait sur ses disciples; et, de
-même que Bayreuth ne servait qu'à la glorification monstrueuse d'un
-seul, les <i>filiales</i> de Bayreuth étaient de petites églises, où l'on
-disait éternellement la messe en l'honneur du seul Dieu. Tout au plus,
-admettait-on dans les chapelles latérales les disciples fidèles, qui
-appliquaient à la lettre les doctrines sacrées, et adoraient, la face
-dans la poussière, la Divinité unique, aux multiples visages: musique,
-poésie, drame et métaphysique.</p>
-
-<p>C'était précisément le cas du <i>Wagner-Verein</i> de la
-ville.&mdash;Cependant, il y mettait des formes; il cherchait volontiers à
-enrôler les jeunes gens de talent, qui semblaient pouvoir lui être
-utiles; et, depuis longtemps, il guettait Christophe. Il lui avait fait
-faire discrètement des avances, auxquelles Christophe n'avait pas pris
-garde, parce qu'il n'éprouvait aucunement le besoin de s'associer avec
-qui que ce fût; il ne comprenait pas quelle nécessité poussait ses
-compatriotes à se grouper toujours en troupeaux, comme s'ils ne
-pouvaient rien faire seuls: ni chanter, ni se promener, ni boire. Il
-avait l'aversion de tout <i>Vereinswesen.</i> Mais, à tout prendre, il
-était mieux disposé pour un <i>Wagner-Verein</i> que pour les autres
-<i>Vereine</i>: c'était au moins un prétexte à de beaux concerts; et bien
-qu'il ne partageât pas toutes les idées des Wagnériens sur l'art, il
-en était plus près que des autres groupements musicaux. Il pouvait,
-semblait-il, trouver un terrain d'entente avec un parti, qui se montrait
-aussi injuste que lui pour Brahms et les «Brahmines». Il se laissa
-donc présenter. Mannheim fut l'intermédiaire: il connaissait tout le
-monde. Sans être musicien, il faisait partie du <i>Wagner-Verein.</i>&mdash;Le
-comité de direction avait suivi la campagne que Christophe menait dans
-la Revue. Certaines exécutions qu'il avait faites dans le camp opposé
-lui paraissaient témoigner d'une poigne vigoureuse, qu'il serait bon
-d'avoir à son service. Christophe avait bien aussi décoché quelques
-pointes irrespectueuses contre l'idole sainte; mais on avait préféré
-fermer les yeux là-dessus;&mdash;et, peut-être, ces premières attaques,
-assez inoffensives, n'avaient-elles pas été étrangères, sans que
-l'on en convînt, à la hâte que l'on avait d'accaparer Christophe,
-avant qu'il eût le temps de se prononcer davantage. On vint très
-aimablement lui demander la permission d'exécuter quelques-unes de ses
-mélodies à un des prochains concerts de l'Association. Christophe,
-flatté, accepta: il vint au <i>Wagner-Verein</i>; et, poussé par Mannheim,
-il s'y laissa inscrire.</p>
-
-<p>À la tête du <i>Wagner-Verein</i> étaient alors deux hommes, dont l'un jouissait
-d'une notoriété comme écrivain, et l'autre comme chef d'orchestre. Tous
-deux avaient en Wagner une foi mahométane. Le premier, Josias Kling, avait
-fait un Dictionnaire de Wagner,&mdash;<i>Wagner-Lexikon</i>,&mdash;permettant de savoir,
-à la minute, la pensée du maître <i>de omni re scibili</i>: ç'avait été la
-grande œuvre de sa vie. Il eût été capable d'en réciter des chapitres
-entiers à table, comme les bourgeois de province française récitaient des
-chants de la Pucelle. Il publiait aussi dans les <i>Bayreuther Blätter</i>
-des articles sur Wagner et l'esprit Aryen. Il va de soi que Wagner était
-pour lui le type du pur Aryen, dont la race allemande était restée le
-refuge inviolable contre les influences corruptrices du Sémitisme
-latin, et spécialement français. Il proclamait la défaite définitive
-de l'impur esprit gaulois. Il n'en continuait pas moins, chaque jour,
-âprement le combat, comme si l'éternel ennemi était toujours
-menaçant. Il ne reconnaissait qu'un seul grand homme en France: le
-comte de Gobineau. Kling était un petit vieillard, tout petit, très
-poli, et rougissant comme une demoiselle.&mdash;L'autre pilier du
-<i>Wagner-Verein</i>, Erich Lauber, avait été directeur d'une fabrique de
-produits chimiques, jusqu'à quarante ans; puis il avait tout planté
-là, pour se faire chef d'orchestre. Il y était parvenu à force de
-volonté, et parce qu'il était très riche. Il était un fanatique de
-Bayreuth: on contait qu'il s'y était rendu à pied, de Munich, en
-sandales de pèlerin. Chose curieuse que cet homme qui avait beaucoup
-lu, beaucoup voyagé, fait différents métiers, et montré partout une
-personnalité énergique, fût devenu en musique un mouton de Panurge;
-toute son originalité s'était dépensée là à être un peu plus
-stupide que les autres. Trop peu sur de lui-même en musique pour se
-fier à son sentiment personnel, il suivait servilement les
-interprétations que donnaient de Wagner les <i>Kapellmeister</i> et les
-artistes patentés par Bayreuth. Il eût voulu faire reproduire
-jusqu'aux moindres détails de la mise en scène et des costumes
-multicolores, qui ravissaient le goût puéril et barbare de la petite
-cour de Wahnfried. Il était de l'espèce de ce fanatique de
-Michel-Ange, qui reproduisait dans ses copies jusqu'aux moisissures,
-qui, s'étant introduites dans l'œuvre sacrée, étaient devenues, de
-ce fait, elles-mêmes sacrées.</p>
-
-<p>Christophe ne devait pas goûter beaucoup ces deux personnages. Mais ils
-étaient hommes du monde, affables, assez instruits; et la conversation
-de Lauber ne laissait pas d'être intéressante, quand on le mettait sur
-un autre sujet que la musique. C'était d'ailleurs un braque: et les
-braques ne déplaisaient pas trop à Christophe: ils le changeaient de
-l'assommante banalité des gens raisonnables. Il ne savait pas encore
-que rien n'est plus assommant qu'un homme qui déraisonne, et que
-l'originalité est encore plus rare chez ceux qu'on nomme, bien à tort,
-des «originaux», que dans le reste du troupeau. Car ces «originaux»
-sont de simples maniaques, dont la pensée est réduite à des
-mouvements d'horlogerie.</p>
-
-<p>Josias Kling et Lauber, désireux de gagner Christophe, se montrèrent
-d'abord pleins d'égards pour lui. Kling lui consacra un article
-élogieux, et Lauber s'appliqua à suivre toutes ses indications pour
-ses œuvres qu'il dirigea à un concert de la Société. Christophe en
-fut touché. Malheureusement, l'effet de ces prévenances lui fut gâté
-par l'inintelligence de ceux qui les lui faisaient. Il n'avait pas la
-faculté de s'illusionner sur les gens, parce qu'ils l'admiraient. Il
-était exigeant. Il avait la prétention qu'on ne l'admirât point pour
-le contraire de ce qu'il était; et il n'était pas loin de regarder
-comme des ennemis ceux qui étaient ses amis, par erreur. Aussi, il ne
-sut aucun gré à Kling de voir en lui un disciple de Wagner, et de
-chercher des rapprochements entre des phrases de ses <i>Lieder</i> et des
-passages de la <i>Tétralogie</i>, qui n'avaient rien de commun que certaines
-notes de la gamme. Et il n'eut aucun plaisir à entendre une de ses
-œuvres encastrée&mdash;côte à côte avec un pastiche sans valeur d'un
-scholar wagnérien&mdash;entre deux blocs énormes de l'éternel Richard.</p>
-
-<p>Il ne tarda pas à étouffer dans cette petite chapelle. C'était un
-autre Conservatoire, aussi étroit que les vieux Conservatoires, et plus
-intolérant, parce qu'il était nouveau venu dans l'art. Christophe
-commença à perdre ses illusions sur la valeur absolue d'une forme
-d'art ou de pensée. Jusque-là, il avait cru que les grandes idées
-portent partout avec elles leur lumière. Il s'apercevait à présent
-que les idées avaient beau changer, les hommes restaient les mêmes;
-et, en définitive, rien ne comptait que les hommes: les idées étaient
-ce qu'ils étaient. S'ils étaient nés médiocres et serviles, le
-génie même se faisait médiocre, en passant par leurs âmes, et le cri
-d'affranchissement du héros brisant ses fers devenait le contrat de
-servitude des générations à venir.&mdash;Christophe ne put se tenir
-d'exprimer ses sentiments. Il dauba sur le fétichisme en art. Il
-déclarait qu'il ne fallait plus d'idoles, plus de classiques, d'aucune
-sorte, et que seul avait le droit de s'appeler l'héritier de l'esprit
-de Wagner celui qui était capable de fouler aux pieds Wagner pour
-marcher droit devant lui, en regardant toujours en avant et jamais en
-arrière,&mdash;celui qui avait le courage de laisser mourir ce qui doit
-mourir, et de se maintenir en communion ardente avec la vie. La sottise
-de Kling rendait Christophe agressif. Il releva les fautes ou les
-ridicules qu'il trouvait chez Wagner. Les Wagnériens ne manquèrent pas
-de lui attribuer une jalousie grotesque à l'égard de leur dieu.
-Christophe, de son côté, ne doutait point que ces mêmes gens qui
-exaltaient Wagner depuis qu'il était mort, n'eussent été des premiers
-à l'étrangler quand il était vivant:&mdash;en quoi il leur faisait tort.
-Un Kling et un Lauber avaient eu, eux aussi, leur heure d'illumination;
-ils avaient été de l'avant, il y avait quelque vingt ans; puis, comme
-la plupart, ils avaient campé là. L'homme a si peu de force qu'à la
-première montée il s'arrête époumonné; bien peu ont assez de
-souffle pour continuer leur route.</p>
-
-<p>L'attitude de Christophe lui aliéna promptement ses nouveaux amis. Leur
-sympathie était un marché: pour qu'ils fussent avec lui, il fallait
-qu'il fût avec eux; et il était trop évident que Christophe ne
-céderait rien de lui-même: il ne se laissait pas enrôler. On lui
-battit froid. Les éloges qu'il se refusait à décerner aux dieux et
-petits dieux, estampillés par le clan, lui furent refusés. On montra
-moins d'empressement à accueillir ses œuvres; et certains
-commencèrent à protester de voir son nom trop souvent sur les
-programmes. On se moquait de lui derrière son dos, et la critique
-allait son train; Kling et Lauber, en laissant dire, semblaient s'y
-associer. On se fût bien gardé pourtant de rompre avec Christophe:
-d'abord parce que les cerveaux rhénans se plaisent aux solutions
-mixtes, aux solutions qui n'en sont point et qui ont le privilège de
-prolonger indéfiniment une situation ambiguë; ensuite parce qu'on
-espérait bien, malgré tout, finir par faire de lui ce qu'on voulait,
-sinon par persuasion, du moins par lassitude.</p>
-
-<p>Christophe ne leur en laissa pas le temps. Quand il croyait sentir qu'un
-homme avait de l'antipathie pour lui, mais n'en voulait pas convenir et
-cherchait à se faire illusion, afin de rester en bons termes avec lui,
-il n'avait pas de cesse qu'il n'eût réussi à lui prouver qu'il était
-son ennemi. Après une soirée au <i>Wagner-Verein</i>, où il s'était
-heurté à un mur d'hostilité hypocrite, il envoya à Lauber sa
-démission sans phrases. Lauber n'y comprit rien; et Mannheim accourut
-chez Christophe, pour tâcher de tout arranger. Dès les premiers mots,
-Christophe éclata:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non, et non! Ne me parle plus de ces êtres. Je ne veux plus
-les voir... Je ne peux plus, je ne peux plus... J'ai un dégoût
-effroyable des hommes; il m'est presque impossible d'en regarder un en
-face.</p>
-
-<p>Mannheim riait de tout son cœur. Il pensait moins à calmer l'exaltation
-de Christophe qu'à s'en donner le spectacle:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien qu'ils ne sont pas beaux, dit-il; mais ce n'est pas
-d'aujourd'hui: que s'est-il donc passé de nouveau?</p>
-
-<p>&mdash;Rien du tout. C'est moi qui en ai assez... Oui, ris, moque-toi de moi:
-c'est entendu, je suis fou. Les gens prudents agissent d'après les lois
-de la saine raison. Je ne suis pas ainsi; je suis un homme qui agit
-d'après ses impulsions. Quand une certaine quantité d'électricité
-s'est accumulée en moi, il faut qu'elle se décharge, coûte que
-coûte; et tant pis pour les autres, s'il leur en cuit! Et tant pis pour
-moi! Je ne suis pas fait pour vivre en société. Désormais, je ne veux
-plus appartenir qu'à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde? dit
-Mannheim. Tu ne peux pas faire jouer ta musique, à toi tout seul. Tu as
-besoin de chanteurs, de chanteuses, d'un orchestre, d'un chef
-d'orchestre, d'un public, d'une claque...</p>
-
-<p>Christophe criait:</p>
-
-<p>&mdash;Non! non! non!...</p>
-
-<p>Mais le dernier mot le fit bondir:</p>
-
-<p>&mdash;Une claque! Tu n'as pas honte?</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlons pas de claque payée&mdash;(quoique ce soit, à vrai
-dire, le seul moyen qu'on ait encore trouvé pour révéler au public le
-mérite d'une œuvre).&mdash;Mais il faut toujours une claque, une petite
-coterie dûment stylée; chaque auteur a la sienne: c'est à cela que les
-amis sont bons.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas d'amis!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tu seras sifflé.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux être sifflé!</p>
-
-<p>Mannheim était aux anges.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'auras même pas ce plaisir longtemps. On ne te jouera
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et bien, soit! Crois-tu donc que je tienne à devenir un homme
-célèbre?... Oui, j'étais en train de tendre à toute force vers ce
-but... Non-sens! Folie! Imbécillité!... Comme si la satisfaction de
-l'orgueil le plus vulgaire était une compensation aux sacrifices de
-toute sorte&mdash;ennuis, souffrances, infamies, avanies, avilissement,
-ignobles concessions&mdash;qui sont le prix de la gloire! Que dix mille
-diables m'emportent, si de semblables soucis me travaillent encore le
-cerveau! Plus rien de tout cela! Je ne veux rien avoir à faire avec le
-public et la publicité. La publicité est une infâme canaille. Je veux
-être un homme privé, et vivre pour moi et pour ceux que j'aime...</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, dit Mannheim, ironique. Il faut prendre un métier.
-Pourquoi ne ferais-tu pas aussi des souliers?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si j'étais un savetier comme l'incomparable Sachs! s'écria
-Christophe. Comme ma vie s'arrangerait joyeusement! Savetier, les jours
-de la semaine,&mdash;musicien, le dimanche, et seulement dans l'intimité,
-pour ma joie et pour celle d'une paire d'amis! Ce serait une
-existence!...&mdash;Suis-je un fou, pour sacrifier mon temps et ma peine au
-magnifique plaisir d'être en proie aux jugements des imbéciles? Est-ce
-qu'il n'est pas beaucoup mieux et plus beau d'être aimé et compris de
-quelques braves gens, qu'entendu, critiquaillé, ou flagorné par des
-milliers d'idiots?... Le diable de l'orgueil et du désir de la gloire
-ne me prendra plus aux cheveux: tu peux t'en fier à moi!</p>
-
-<p>&mdash;Assurément, dit Mannheim.</p>
-
-<p>Il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Dans une heure, il dira le contraire.</p>
-
-<p>Il conclut tranquillement:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, n'est-ce pas, j'arrange les choses avec le <i>Wagner-Verein?</i></p>
-
-<p>Christophe leva les bras:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien la peine que je m'époumonne, depuis une heure, à te crier
-le contraire!... Je te dis que je n'y remettrai plus jamais les pieds!
-J'ai en horreur tous ces <i>Wagner-Vereine</i>, tous ces <i>Vereine</i>, tous ces
-parcs à moutons, qui ont besoin de se serrer les uns contre les autres,
-afin de bêler ensemble. Va leur dire de ma part à ces moutons: je suis
-un loup, j'ai des dents, je ne suis pas fait pour paître!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, on leur dira, fit Mannheim, s'en allant,
-enchanté de sa matinée. Il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Il est fou, fou à lier...</p>
-
-<p>Sa sœur, à qui il s'empressa de raconter l'entretien, haussa les
-épaules, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Fou? Il voudrait bien le faire croire!... Il est stupide, et d'un
-orgueil ridicule...</p>
-
-
-
-
-<p>Cependant, Christophe continuait sa campagne enragée dans la revue de
-Waldhaus. Ce n'était pas qu'il y trouvât plaisir: la critique
-l'assommait, et il était sur le point d'envoyer tout au diable. Mais il
-s'entêtait, parce qu'on s'évertuait à lui fermer la bouche: il ne
-voulait pas avoir l'air de céder.</p>
-
-<p>Waldhaus commençait à s'inquiéter. Aussi longtemps qu'il était
-resté indemne au milieu des coups, il avait assisté à la mêlée avec
-le flegme d'un dieu de l'Olympe. Mais, depuis quelques semaines, les
-autres journaux semblaient perdre conscience du caractère inviolable de
-sa personne; ils s'étaient mis à l'attaquer dans son amour-propre
-d'auteur, avec une rare méchanceté, où Waldhaus eût pu reconnaître,
-s'il avait été plus fin, la griffe d'un ami. C'était en effet à
-l'instigation sournoise de Ehrenfeld et de Goldenring que ces attaques
-avaient lieu: ils ne voyaient plus que ce moyen pour le décider à
-mettre fin aux polémiques de Christophe. Ils voyaient juste. Waldhaus,
-sur-le-champ, déclara que Christophe commençait à l'agacer; et il
-cessa de le soutenir. Toute la Revue s'ingénia dès lors à le faire
-taire. Mais allez donc museler un chien en train de dévorer sa proie!
-Tout ce qu'on lui disait ne faisait que l'exciter davantage. Il les
-appelait capons, et il déclarait qu'il dirait tout&mdash;tout ce qu'il avait
-le devoir de dire. S'ils voulaient le mettre à la porte, libre à eux!
-Toute la ville saurait qu'ils étaient aussi couards que les autres;
-mais lui, ne s'en irait pas, de lui-même.</p>
-
-<p>Ils se regardaient, consternés, reprochant aigrement à Mannheim le
-cadeau qu'il leur avait fait, en leur amenant ce fou. Mannheim, toujours
-riant, se fit fort de mater Christophe; et il paria que, dès son
-prochain article, Christophe mettrait de l'eau dans son vin. Ils
-restèrent incrédules; mais l'événement prouva que Mannheim ne
-s'était pas trop vanté. L'article suivant de Christophe, sans être un
-modèle de courtoisie, ne contenait plus aucune remarque désobligeante
-pour qui que ce fût. Le moyen de Mannheim était bien simple; tous
-s'étonnèrent ensuite de n'y avoir pas songé plus tôt: Christophe ne
-relisait jamais ce qu'il écrivait dans la Revue; et c'est à peine s'il
-lisait les épreuves de ses articles, très vite et fort mal. Adolf Mai
-lui avait fait plus d'une fois des observations aigres-douces à ce
-sujet: il disait qu'une faute d'impression déshonore une Revue; et
-Christophe, qui ne regardait pas la critique comme un art, répondait
-que celui dont il disait du mal le comprendrait toujours assez. Mannheim
-profita de l'occasion: il dit que Christophe avait raison, que la
-correction d'épreuves était un métier de prote; et il offrit de l'en
-décharger. Christophe fut près de se confondre en remerciements; mais
-tous lui assurèrent, d'un commun accord, que cet arrangement leur
-rendait service, en évitant à la Revue une perte de temps. Christophe
-abandonna donc ses épreuves à Mannheim, en le priant de les bien
-corriger. Mannheim n'y manqua point: ce fut un jeu pour lui. D'abord, il
-ne se risqua prudemment qu'à atténuer quelques termes, à laisser
-tomber çà et là quelques épithètes malgracieuses. Enhardi par le
-succès, il poussa plus loin ses expériences: il commença à remanier
-les phrases et le sens; il déployait à cet exercice une réelle
-virtuosité. Tout l'art consistait, en conservant le gros de la phrase
-et son allure caractéristique, à lui faire dire exactement le
-contraire de ce que Christophe avait voulu. Mannheim se donnait plus de
-mal pour défigurer les articles de Christophe qu'il n'en aurait eu à
-en écrire lui-même; jamais il n'avait tant travaillé, de sa vie. Mais
-il jouissait du résultat: certains musiciens, que Christophe
-poursuivait de ses sarcasmes, étaient stupéfaits de le voir s'adoucir
-peu à peu et finir par célébrer leurs louanges. La Revue était dans
-la joie. Mannheim lui donnait lecture de ses élucubrations. C'étaient
-des éclats de rire. Ehrenfeld et Goldenring disaient parfois à
-Mannheim:</p>
-
-<p>&mdash;Attention! tu vas trop loin!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de danger, répondait Mannheim.</p>
-
-<p>Et il continuait de plus belle.</p>
-
-<p>Christophe ne s'apercevait de rien. Il venait à la Revue, déposait sa
-copie et ne s'en inquiétait plus. Quelquefois, il lui arrivait de
-prendre Mannheim à part:</p>
-
-<p>&mdash;Cette fois, je leur ai dit leur fait, à ces canailles. Lis un
-peu...</p>
-
-<p>Mannheim lisait.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?</p>
-
-<p>&mdash;Terrible! mon cher, il n'en reste plus rien!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu crois qu'ils diront?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce sera un beau vacarme!</p>
-
-<p>Mais il n'y avait pas de vacarme du tout. Au contraire, les visages
-s'éclairaient autour de Christophe; des gens qu'il exécrait le
-saluaient dans la rue. Une fois, il arriva à la Revue, inquiet et
-renfrogné; et, jetant sur la table une carte de visite, il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire?</p>
-
-<p>C'était la carte d'un musicien qu'il venait d'éreinter: «<i>Avec
-tous ses remerciements.</i>»</p>
-
-<p>Mannheim répondit, en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Il fait de l'ironie.</p>
-
-<p>Christophe fut soulagé:</p>
-
-<p>&mdash;Ouf! dit-il, j'avais peur que mon article ne lui eût fait
-plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Il est furieux, dit Ehrenfeld; mais il ne veut pas en avoir
-l'air: il fait l'homme supérieur, il raille.</p>
-
-<p>&mdash;Il raille?... Cochon! fit Christophe, de nouveau indigné. Je
-vais lui faire un autre article. Rira bien qui rira le dernier!</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, dit Waldhaus, inquiet. Je ne crois point qu'il se
-moque. C'est de l'humilité, il est bon chrétien: on le frappe sur une
-joue, il tend l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Encore mieux! dit Christophe. Ah! le lâche! Il la veut, il aura
-sa fessée!</p>
-
-<p>Waldhaus voulait s'interposer. Mais les autres riaient.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse donc... disait Mannheim.</p>
-
-<p>&mdash;Après tout... faisait Waldhaus, subitement rassuré. Un peu plus,
-un peu moins!...</p>
-
-<p>Christophe s'en allait. Les compères se livraient à des gambades et
-des rires de démence. Quand ils étaient un peu apaisés, Waldhaus
-disait à Mannheim:</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même, il s'en est fallu de peu... Fais attention, je te
-prie. Tu vas nous faire pincer.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! disait Mannheim. Nous avons encore de beaux jours... Et
-puis, je lui fais des amis.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE"><i>DEUXIÈME PARTIE</i></a></h4>
-
-
-<h4><a id="LENLISEMENT">L'ENLISEMENT</a></h4>
-
-
-<p>Christophe en était là de ses expériences pour réformer l'art
-allemand, quand vint à passer dans la ville une troupe de comédiens
-français. Il serait plus juste de dire: un troupeau; car, suivant
-l'habitude, c'était un ramassis de pauvres diables, pêchés on ne
-savait où, et de jeunes acteurs inconnus, trop heureux de se laisser
-exploiter, pourvu qu'on les fît jouer. Tous ensemble étaient attelés
-au chariot d'une comédienne illustre et antique. Elle faisait une
-tournée en Allemagne, et, de passage dans la petite capitale, y venait
-donner trois représentations.</p>
-
-<p>À la Revue de Waldhaus, on en faisait grand bruit. Mannheim et ses amis
-étaient au courant de la vie littéraire et mondaine de Paris, ou ils
-prétendaient l'être; ils s'en répétaient les potins, cueillis dans
-les journaux des boulevards, et plus ou moins bien compris: ils
-représentaient l'esprit français en Allemagne. C'était enlever à
-Christophe le désir de le connaître davantage. Mannheim l'assommait
-avec ses éloges de Paris. Il y était allé plusieurs fois; il avait
-là une partie de sa famille:&mdash;il avait de la famille dans tous les pays
-d'Europe; et, partout, elle avait pris la nationalité et les dignités
-du pays; cette tribu d'Abraham comptait un baronnet anglais, un
-sénateur de Belgique, un ministre français, un député au Reichstag,
-et un comte du pape; et tous, bien qu'unis et respectueux de la souche
-commune dont ils étaient sortis, étaient sincèrement Anglais, Belges,
-Français, Allemands, ou papalins: car leur orgueil ne doutait point que
-le pays qu'ils avaient adopté ne fût le premier de tous. Mannheim
-était le seul, par paradoxe, qui s'amusât à préférer tous les pays
-dont il n'était point. Il parlait donc souvent de Paris, avec
-enthousiasme; mais, pour faire l'éloge des Parisiens, il les
-représentait comme des espèces de toqués, paillards et braillards,
-qui passaient leur temps à faire la noce et des révolutions, sans
-jamais se prendre au sérieux; aussi, Christophe était-il peu attiré
-par «la byzantine et décadente république d'outre-Vosges». De bonne
-foi, il imaginait un peu Paris, comme le représentait une gravure
-naïve, en tête d'un livre récemment publié dans une collection d'art
-allemande: au premier plan, le Diable de Notre-Dame, accroupi au-dessus
-des toits de la ville, avec cette légende:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«<i>Insatiable vampire l'éternelle Luxure</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Sur la grande Cité convoite sa pâture.</i>»</span></p>
-
-
-<p>En bon Allemand, il avait le mépris des Velches débauchés et de leur
-littérature, dont il ne connaissait guère que quelques bouffonneries
-égrillardes, <i>l'Aiglon, Madame Sans-Gêne</i>, et des chansons de
-café-concert. Le snobisme de la petite ville, où les gens le plus
-notoirement incapables de s'intéresser à l'art s'empressèrent
-bruyamment de s'inscrire au bureau de location, le jeta dans une
-affectation d'indifférence dédaigneuse pour la grande cabotine. Il
-protesta qu'il ne ferait pas un pas pour aller l'entendre. Il lui était
-d'autant plus facile de tenir sa promesse que les places étaient h un
-prix excessif, qu'il n'avait pas les moyens de payer.</p>
-
-<p>Le répertoire que la troupe française transportait en Allemagne,
-comprenait deux ou trois pièces classiques; mais il était composé, en
-majeure partie, de ces niaiseries, qui sont par excellence l'article
-parisien pour l'exportation: car rien n'est plus international que la
-médiocrité. Christophe connaissait <i>la Tosca</i>, qui devait être le
-premier spectacle de la comédienne en tournées; il l'avait entendue en
-traduction, parée des grâces légères que peut donner une troupe de
-petit théâtre rhénan à une œuvre française; et il se disait bien
-aise, avec un rire goguenard, en voyant ses amis partir pour le
-théâtre, de n'être pas forcé d'aller la réentendre. Il n'en suivit
-pas moins, le lendemain, d'une oreille attentive, les récits
-enthousiastes qu'ils firent de la soirée: il enrageait de s'être
-enlevé jusqu'au droit de contredire, en ayant refusé de voir ce dont
-tout le monde parlait.</p>
-
-<p>Le second spectacle annoncé devait être une traduction française
-d'<i>Hamlet.</i> Christophe n'avait jamais négligé une occasion de voir une
-pièce de Shakespeare. Shakespeare était pour lui, au même titre que
-Beethoven, une source inépuisable de vie. <i>Hamlet</i> lui avait été
-particulièrement cher dans la période de troubles et de doutes
-tumultueux qu'il venait de traverser. Malgré la crainte de se revoir
-dans ce miroir magique, il était fasciné; et il tournait autour des
-affiches du théâtre, sans s'avouer qu'il brûlait d'envie d'aller
-prendre une place. Mais il était si entêté qu'après ce qu'il avait
-dit à ses amis, il n'en voulait pas démordre; et il fût resté chez
-lui, ce soir-là, comme le précédent, si, au moment où il rentrait,
-le hasard ne l'avait mis en présence de Mannheim.</p>
-
-<p>Mannheim l'attrapa par le bras, et lui raconta d'un air furieux, mais
-sans cesser de gouailler, qu'une vieille bête de parente, une sœur de
-son père, venait de tomber inopinément chez eux avec toute sa smala,
-et qu'ils étaient forcés de rester à la maison, pour les recevoir. Il
-avait essayé de s'esquiver; mais son père n'entendait pas raillerie
-sur les questions d'étiquette familiale et d'égards que l'on doit aux
-ancêtres; et comme il devait ménager son père, en ce moment, à cause
-d'une carotte qu'il se proposait de lui tirer, il avait fallu céder, et
-renoncer à la représentation.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aviez vos billets? demanda Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! une loge excellente; et, pour comble, il faut que je l'aille
-porter&mdash;(et j'y vais, de ce pas)&mdash;à ce crétin de Grünebaum,
-l'associé de papa, pour qu'il s'y pavane avec la femme Grünebaum et
-leur dinde de fille. C'est gai!... Je cherche au moins quelque chose à
-leur dire de très désagréable. Mais cela leur est bien égal, pourvu
-que je leur apporte des billets,&mdash;quoiqu'ils aimeraient encore mieux que
-ces billets fussent de banque.</p>
-
-<p>Il s'arrêta brusquement, la bouche ouverte, regardant Christophe:</p>
-
-<p>&mdash;Oh!... Mais voilà... Voilà ce qu'il me faut!...</p>
-
-<p>Il gloussa:</p>
-
-<p>&mdash;Christophe, tu vas au théâtre?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Si fait. Tu vas au théâtre. C'est un service que je te demande.
-Tu ne peux pas refuser.</p>
-
-<p>Christophe ne comprenait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'ai pas de place.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà! fit Mannheim, triomphant, en lui fourrant de force
-le billet dans la main.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es fou, dit Christophe. Et la commission de ton père?</p>
-
-<p>Mannheim se tordait:</p>
-
-<p>&mdash;Il sera dans une colère! fit-il.</p>
-
-<p>Il s'essuya les yeux, et conclut:</p>
-
-<p>&mdash;Je le taperai demain matin, au saut du lit, avant qu'il sache
-encore rien.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux pas accepter, dit Christophe, sachant que cela lui
-serait désagréable.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as rien à savoir, tu ne sais rien, cela ne te regarde pas.</p>
-
-<p>Christophe avait déplié le billet:</p>
-
-<p>&mdash;Et que veux-tu que je fasse d'une loge de quatre places?</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que tu voudras. Tu dormiras au fond, tu danseras, si tu
-veux. Amènes-y des femmes. Tu en as bien quelques-unes? On peut t'en
-prêter.</p>
-
-<p>Christophe tendit le billet à Mannheim:</p>
-
-<p>&mdash;Non, décidément. Reprends-le.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais de la vie, fit Mannheim, reculant de quelques pas. Je ne
-peux pas te forcer à y aller, si cela t'ennuie; mais je ne le reprendrai
-pas. Tu es libre de le jeter au feu, ou même, homme vertueux, de le
-porter aux Grünebaum. Cela ne me regarde plus. Bonsoir!</p>
-
-<p>Il se sauva, plantant là Christophe, au milieu de la rue, son billet
-à la main.</p>
-
-<p>Christophe était embarrassé. Il se disait bien qu'il serait
-convenable de porter les places aux Grünebaum; mais cette idée ne
-l'enthousiasmait point. Il rentra, indécis; et, quand il s'avisa de
-regarder l'heure, il vit qu'il n'avait plus que le temps de s'habiller
-pour aller au théâtre. Il eût été tout de même trop sot de laisser
-perdre le billet. Il proposa à sa mère de l'emmener. Mais Louisa
-déclara qu'elle aimait bien mieux aller se coucher. Il partit. Au fond,
-il avait un plaisir d'enfant. Une seule chose l'ennuyait: d'avoir ce
-plaisir, seul. Il n'éprouvait aucun remords, à l'égard du père
-Mannheim, ou des Grünebaum, dont il prenait la loge; mais il en avait
-vis-à-vis de ceux qui auraient pu la partager avec lui. Il pensait
-combien cela aurait fait de joie à des jeunes gens, comme lui; et il
-lui était pénible de ne pas la leur faire. Il cherchait dans sa tête,
-il ne voyait pas à qui offrir son billet. D'ailleurs, il était tard,
-il fallait se hâter.</p>
-
-<p>Comme il entrait au théâtre, il passa près du guichet fermé, où un
-écriteau marquait qu'il ne restait plus une seule place au bureau.
-Parmi les gens qui s'en retournaient, dépités, il remarqua une jeune
-fille, qui ne pouvait se décider à sortir et regardait ceux qui
-entraient, d'un air d'envie. Elle était mise très simplement, en noir,
-pas très grande, la figure amincie, l'air délicat; et il ne remarqua
-pas si elle était laide ou jolie. Il avait passé devant elle; il
-s'arrêta un moment, se retourna, et sans prendre le temps de
-réfléchir:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas trouvé de place, mademoiselle? demanda-t-il,
-à brûle-pourpoint.</p>
-
-<p>Elle rougit, et dit, avec un accent étranger:</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai une loge, dont je ne sais que faire. Voulez-vous en
-profiter avec moi?</p>
-
-<p>Elle rougit plus fort, et remercia, en s'excusant de ne pouvoir
-accepter. Christophe, gêné par son refus, s'excusa de son côté et
-essaya d'insister; mais il ne réussit pas à la persuader, bien qu'il
-fût évident qu'elle en mourait d'envie. Il était perplexe. Il se
-décida brusquement.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, il y a un moyen de tout arranger, dit-il: prenez le billet.
-Moi, je n'y tiens pas, j'ai déjà vu cela.&mdash;(Il se vantait.)&mdash;Cela vous
-fera plus plaisir qu'à moi. Prenez, c'est de bon cœur.</p>
-
-<p>La jeune fille fut si touchée de l'offre et de la façon cordiale que
-les larmes lui en montèrent presque aux yeux. Elle balbutia, avec
-reconnaissance, que jamais elle ne voudrait l'en priver.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, alors, venez, dit-il en souriant.</p>
-
-<p>Il avait l'air si bon et si franc qu'elle se sentit honteuse de lui
-avoir refusé; et elle dit, un peu confuse:</p>
-
-<p>&mdash;Je viens .. Merci.</p>
-
-
-
-
-<p>Ils entrèrent. La loge des Mannheim était une loge de face, largement
-ouverte: impossible de s'y dissimuler. Leur entrée ne passa pas
-inaperçue. Christophe fit placer la jeune fille au premier rang, et
-resta un peu en arrière, pour ne pas la gêner. Elle se tenait droite,
-raide, n'osant tourner la tête, horriblement intimidée; elle eût
-donné beaucoup pour ne pas avoir accepté. Afin de lui laisser le temps
-de se remettre, et ne sachant de quoi causer, Christophe affectait de
-regarder d'un autre côté. Où qu'il regardât, il lui était facile de
-constater que sa présence, avec cette compagne inconnue, au milieu de
-la brillante clientèle des loges, excitait la curiosité et les
-commentaires de la petite ville. Il lança à droite et à gauche des
-regards furieux; il rageait qu'on s'obstinât à s'occuper de lui, quand
-il ne s'occupait pas des autres. Il ne pensait pas que cette curiosité
-indiscrète s'adressât à sa compagne encore plus qu'à lui, et d'une
-façon plus blessante. Pour montrer sa parfaite indifférence à tout ce
-qu'ils pourraient dire ou penser, il se pencha vers sa voisine et se mit
-à causer. Elle eut l'air si effarouchée de ce qu'il lui parlât, et si
-malheureuse d'avoir à lui répondre, elle eut tant de peine à
-s'arracher un: oui, ou un: non, sans oser le regarder, qu'il eut pitié
-de sa sauvagerie et se renfonça dans son coin. Heureusement, le
-spectacle commençait.</p>
-
-<p>Christophe n'avait pas lu l'affiche, et il ne s'était guère soucié de
-savoir quel rôle jouait la grande actrice: il était de ces naïfs qui
-viennent au théâtre pour voir la pièce, et non pas les acteurs. Il ne
-s'était pas demandé si l'illustre comédienne serait Ophélie, ou la
-Reine; s'il se l'était demandé, il eût opiné pour la Reine, vu
-l'âge des deux matrones. Mais ce qui n'aurait jamais pu lui venir à
-l'idée, c'est qu'elle jouât Hamlet. Quand il le vit, quand il entendit
-ce timbre de poupée mécanique, il fut un bon moment avant d'y
-croire...</p>
-
-<p>&mdash;Mais qui? Mais qui est-ce? se disait-il à mi-voix. Ce n'est
-pourtant pas...</p>
-
-<p>Et quand il lui fallut constater que «c'était pourtant» Hamlet, il
-poussa un juron, qu'heureusement sa voisine ne comprit pas, parce
-qu'elle était étrangère, mais que l'on comprit parfaitement dans la
-loge à côté: car il lui en vint sur-le-champ l'ordre indigné de se
-taire. Il se retira au fond de la loge, pour pester à son aise. Il ne
-décolérait pas. S'il eût été juste, il eût rendu hommage à
-l'élégance du travesti et au tour de force de l'art, qui permettait à
-cette femme sexagénaire de se montrer dans le costume d'un adolescent,
-et même d'y paraître belle,&mdash;du moins à des yeux complaisants. Mais
-il haïssait les tours de force, et tout ce qui fausse la nature. Il
-aimait qu'une femme fût une femme, et un homme un homme. (La chose
-n'est pas commune, aujourd'hui.) Le travesti enfantin et un peu ridicule
-de la Léonore de Beethoven ne lui était déjà pas agréable. Mais
-celui d'Hamlet dépassait la limite permise à l'absurdité. Faire du
-robuste Danois, gras et blême, colérique, rusé, raisonneur,
-halluciné, une femme,&mdash;même pas une femme: car une femme qui joue
-l'homme ne sera jamais qu'un monstre,&mdash;faire d'Hamlet un eunuque, ou un
-louche androgyne..., il fallait toute la veulerie du temps et la
-niaiserie de la critique, pour que cette dégoûtante sottise pût être
-tolérée, un seul jour, sans sifflets!... La voix de l'actrice achevait
-de mettre Christophe hors de lui. Elle avait cette diction chantante et
-martelée, cette mélopée monotone, qui, depuis la Champmeslé, semble
-avoir toujours été chère au peuple le moins poétique du monde.
-Christophe en était si exaspéré qu'il avait envie de marcher à
-quatre pattes. Il avait tourné le dos à la scène, et il faisait des
-grimaces de colère, le nez contre le mur de la loge, comme un enfant
-mis au piquet. Fort heureusement, sa compagne n'osait pas regarder de
-son côté; car si elle l'avait vu, elle l'eût pris pour un fou.</p>
-
-<p>Soudain, les grimaces de Christophe s'arrêtèrent. Il resta immobile et
-se tut. Une belle voix musicale, une jeune voix féminine, grave et
-douce, venait de se faire entendre. Christophe dressa l'oreille. À
-mesure qu'elle parlait, il se retournait, intrigué, sur sa chaise, pour
-voir l'oiseau qui avait ce ramage. Il vit Ophélie. Certes, elle n'avait
-rien de l'Ophélie de Shakespeare. C'était une belle fille, grande,
-robuste, élancée, comme une jeune statue grecque: Électre ou
-Cassandra. Elle débordait de vie. Malgré tous ses efforts pour
-s'enfermer dans son rôle, une force de jeunesse et de joie rayonnait de
-sa chair, de ses gestes, de ses yeux bruns qui riaient. Tel est le
-pouvoir d'un beau corps que Christophe, impitoyable l'instant d'avant
-pour l'interprétation d'Hamlet, ne songea pas un moment à regretter
-que l'Ophélie ne ressemblât guère à l'image qu'il s'en faisait; et
-il sacrifia sans remords celle-ci à celle-là. Avec l'inconsciente
-mauvaise foi des passionnés, il trouva même une vérité profonde à
-cette ardeur juvénile qui brûlait au fond de ce cœur de vierge chaste
-et trouble. Ce qui achevait le charme, c'était la magie de la voix,
-pure, chaude et veloutée: chaque mot sonnait comme un bel accord;
-autour des syllabes dansait, comme une odeur de thym ou de menthe
-sauvage, l'accent riant du Midi, aux rythmes rebondissants. Étrange
-vision d'une Ophélie du pays d'Arles! Elle apportait avec elle un peu
-de son soleil d'or et de son mistral fou.</p>
-
-<p>Oubliant sa voisine, Christophe s'était assis à côté d'elle, sur le
-devant de la loge; et il ne quittait pas des yeux la belle actrice, dont
-il ignorait le nom. Mais le public, qui ne venait point pour entendre
-une inconnue, ne lui prêtait aucune attention; et il ne se décidait à
-applaudir que quand l'Hamlet femelle parlait. Ce qui faisait que
-Christophe grondait, et les appelait: «Ânes!»&mdash;d'une voix basse qui
-s'entendait à dix pas.</p>
-
-<p>Ce ne fut que lorsque le rideau fut tombé pour l'entr'acte, qu'il se
-rappela l'existence de sa compagne de loge; et, la voyant toujours
-intimidée, il songea en souriant qu'il avait dû l'effarer par ses
-extravagances.&mdash;Il ne se trompait pas: cette âme de jeune fille, que le
-hasard avait rapprochée de lui pour quelques heures, était d'une
-réserve presque maladive: il avait fallu qu'elle fût dans un état
-d'exaltation anormal pour oser accepter l'invitation de Christophe. Et
-à peine avait-elle accepté, qu'elle eût souhaité, pour tout au
-monde, de pouvoir se dégager, trouver un prétexte, s'enfuir. C'avait
-été bien pis, quand elle s'était vue l'objet de la curiosité
-générale; et son malaise n'avait fait que croître à mesure qu'elle
-entendait derrière son dos&mdash;(elle n'osait se retourner)&mdash;les sourdes
-imprécations et les grognements de son compagnon. Elle s'attendait à
-tout de sa part; et, quand il vint s'asseoir à côté d'elle, elle fut
-glacée d'effroi: quelle excentricité n'allait-il pas encore faire?
-Elle eût voulu être à cent pieds sous terre. Elle se reculait
-instinctivement; elle avait peur de l'effleurer.</p>
-
-<p>Mais toutes ses craintes tombèrent, lorsque, l'entr'acte venu,
-elle l'entendit lui dire avec bonhomie:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis un voisin bien désagréable, n'est-ce pas? Je vous
-demande pardon.</p>
-
-<p>Alors elle le regarda, et elle lui vit son bon sourire, qui l'avait
-tout à l'heure décidée à venir.</p>
-
-<p>Il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas cacher ce que je pense... Mais aussi, c'était
-trop fort!... Cette femme, cette vieille femme!...</p>
-
-<p>Il fit de nouveau une grimace de dégoût.</p>
-
-<p>Elle sourit, et dit tout bas:</p>
-
-<p>&mdash;Malgré tout, c'est beau.</p>
-
-<p>Il remarqua son accent, et demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes étrangère?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, fit-elle.</p>
-
-<p>Il regarda sa modeste petite robe:</p>
-
-<p>&mdash;Institutrice? dit-il.</p>
-
-<p>Elle rougit, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Quel pays?</p>
-
-<p>Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis Française.</p>
-
-<p>Il fit un geste d'étonnement:</p>
-
-<p>&mdash;Française? Je ne l'aurais jamais cru.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? demanda-t-elle timidement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes si... sérieuse! dit-il.</p>
-
-<p>(Elle pensa que ce n'était pas tout à fait un compliment dans sa
-bouche.)</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a aussi comme cela en France, dit-elle, toute confuse.</p>
-
-<p>Il regardait son honnête petite figure, au front bombé, au petit nez
-droit, au menton fin, ses joues maigres qu'encadraient ses cheveux
-châtains. Il ne la voyait pas: il pensait à la belle actrice. Il
-répéta:</p>
-
-<p>&mdash;C'est curieux que vous soyez Française!... Vraiment, vous êtes
-du même pays qu'Ophélie? On ne le croirait jamais.</p>
-
-<p>Il ajouta, après un instant de silence:</p>
-
-<p>&mdash;Comme elle est belle!</p>
-
-<p>Sans s'apercevoir qu'il avait l'air d'établir entre elle et sa voisine
-une comparaison désobligeante pour celle-ci. Elle la sentit très bien;
-mais elle n'en voulut pas à Christophe: car elle pensait comme lui. Il
-essaya d'avoir d'elle quelques détails sur l'actrice; mais elle ne
-savait rien: on voyait qu'elle était très peu au courant des choses de
-théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Cela doit vous faire plaisir d'entendre parler français?
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>Il croyait plaisanter: il avait touché juste.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit-elle avec un accent de sincérité qui le frappa, cela
-me fait tant de bien! J'étouffe ici.</p>
-
-<p>Il la regarda mieux, cette fois: elle crispait légèrement les mains et
-semblait oppressée. Mais aussitôt, elle songea à ce qu'il pouvait y
-avoir de blessant pour lui dans cette parole:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon, dit-elle, je ne sais pas ce que je dis.</p>
-
-<p>Il rit franchement:</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous excusez donc pas! Vous avez joliment raison. Il n'y a
-pas besoin d'être Français pour étouffer ici. Ouf!</p>
-
-<p>Il leva les épaules, en aspirant l'air.</p>
-
-<p>Mais elle avait honte de s'être ainsi livrée, et elle se tut
-désormais. D'ailleurs, elle venait de s'apercevoir que, des loges
-voisines, on épiait leur conversation; et il le remarqua aussi avec
-colère. Ils s'interrompirent donc; et, en attendant la fin de
-l'entr'acte, il sortit dans le couloir du théâtre. Les paroles de la
-jeune fille résonnaient à son oreille; mais il était distrait:
-l'image d'Ophélie occupait sa pensée. Elle acheva de s'emparer de lui,
-dans les actes suivants; et lorsque la belle actrice arriva à la scène
-de la folie, aux mélancoliques chansons d'amour et de mort, sa voix sut
-y trouver des accents si touchants qu'il en fut bouleversé; il sentit
-qu'il allait se mettre à pleurer comme un veau. Furieux contre
-lui-même de ce qui lui semblait une marque de faiblesse&mdash;(car il
-n'admettait point qu'un vrai artiste pleurât),&mdash;et ne voulant pas se
-donner en spectacle, il sortit brusquement de la loge. Les couloirs, le
-foyer, étaient vides. Dans son agitation, il descendit les escaliers du
-théâtre et sortit, sans s'en apercevoir. Il avait besoin de respirer
-l'air frais de la nuit, de marcher à grands pas dans les rues sombres
-et à demi désertes. Il se retrouva au bord d'un canal, accoudé sur le
-parapet de la berge, et contemplant l'eau silencieuse, où dansaient
-dans l'ombre les reflets des réverbères. Son âme était pareille:
-obscure et trépidante; il n'y pouvait rien voir qu'une grande joie qui
-dansait à la surface. Les horloges tintèrent. Il lui eût été
-impossible de retourner au théâtre et d'entendre la fin de la pièce.
-Voir le triomphe de Fortinbras? Non, cela ne le tentait pas... Beau
-triomphe! Qui pense à envier le vainqueur? Qui voudrait être lui,
-après qu'on est gorgé de toutes les sauvageries de la vie féroce et
-ridicule? L'œuvre est un réquisitoire formidable contre la vie. Mais
-une telle puissance de vie bout en elle que la tristesse devient joie;
-et l'amertume enivre...</p>
-
-<p>Christophe revint chez lui, sans plus se soucier de la jeune fille
-inconnue, qu'il avait laissée dans sa loge, et dont il ne savait même
-pas le nom.</p>
-
-
-
-
-<p>Le lendemain matin, il alla voir l'actrice, dans l'hôtellerie de
-troisième ordre où l'impresario l'avait reléguée avec ses camarades,
-tandis que la grande comédienne était descendue au premier hôtel de
-la ville. On le fit entrer dans un petit salon mal tenu, où les restes
-du déjeuner traînaient sur un piano ouvert, avec des épingles à
-cheveux et des feuilles de musique déchirées et malpropres. Dans la
-chambre à côté, Ophélie chantait à tue-tête, comme un enfant, pour
-Le plaisir de faire du bruit. Elle s'interrompit un instant, quand on
-lui annonça la visite et demanda d'une voix joyeuse qui ne prenait nul
-souci de n'être pas entendue de l'autre côté du mur:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur? Comment est-ce qu'il se
-nomme?... Christophe... Christophe quoi?... Christophe Krafft?... Quel
-nom!</p>
-
-<p>(Elle le répéta deux ou trois fois, en faisant terriblement rouler
-les <i>r.</i>)</p>
-
-<p>&mdash;On dirait un juron...</p>
-
-<p>(Elle en dit un.)</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'il est jeune ou vieux?... Gentil?...&mdash;C'est bon,
-j'y vais.</p>
-
-<p>Elle se remit à chanter:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«<i>Rien n'est plus doux que mon amour...</i>»</span></p>
-
-
-<p>en furetant à travers la chambre, et pestant contre une épingle
-d'écaille qui se faisait chercher au milieu du fouillis. Elle
-s'impatienta, elle se mit à gronder, elle fit le lion. Bien qu'il ne la
-vît pas, Christophe suivait par la pensée tous ses gestes derrière le
-mur, et il riait tout seul. Enfin, il entendit les pas se rapprocher, la
-porte s'ouvrit impétueusement; et Ophélie parut.</p>
-
-<p>Elle était à demi vêtue, dans un peignoir qu'elle serrait autour de
-sa taille, les bras nus dans les larges manches, les cheveux mal
-peignés, des boucles tombant sur les yeux et les joues. Ses beaux yeux
-bruns riaient, sa bouche riait, ses joues riaient, une aimable fossette
-riait au milieu de son menton. De sa belle voix grave et chantante, elle
-s'excusa à peine de se montrer ainsi. Elle savait qu'il n'y avait pas
-de quoi s'excuser, et qu'il ne pouvait lui en être que très
-reconnaissant. Elle croyait qu'il était un journaliste, qui venait
-l'interviewer. Au lieu d'être déçue, quand il dit qu'il venait
-uniquement pour son compte et parce qu'il l'admirait, elle en fut ravie.
-Elle était bonne fille, affectueuse, enchantée de plaire, et ne
-cherchait pas à le cacher: la visite de Christophe et son enthousiasme
-la rendaient heureuse:&mdash;(elle n'était pas encore gâtée par les
-compliments).&mdash;Elle était si naturelle dans tous ses mouvements et dans
-toutes ses façons, même dans ses petites vanités et dans le plaisir
-naïf qu'elle avait à plaire, qu'il n'éprouva pas le moindre instant
-de gêne. Ils furent tout de suite de vieux amis. Il baragouinait un peu
-de français, elle baragouinait quelques mots d'allemand; au bout d'une
-heure, ils se racontaient tous leurs secrets. Elle ne pensait aucunement
-à le renvoyer. Cette Méridionale robuste et gaie, intelligente et
-expansive, qui eût crevé d'ennui, au milieu de ses stupides compagnons
-et d'un pays dont elle ne savait pas la langue, sans la joie naturelle
-qui était en elle, était contente de trouver à qui parler. Quant à
-Christophe, c'était un bien inexprimable pour lui de rencontrer, dans
-sa ville de petits bourgeois étriqués et peu sincères, cette libre
-fille du Midi, pleine de sève populaire. Il ne savait pas encore le
-factice de ces natures, qui, à la différence de ses Allemands, n'ont
-rien de plus dans le cœur que ce qu'elles montrent,&mdash;et souvent, ne
-l'ont pas. Au moins, elle était jeune, elle vivait, elle disait
-franchement, crûment, ce qu'elle pensait; elle jugeait tout, librement,
-d'un regard frais et neuf; on respirait en elle un peu de son mistral
-balayeur de brouillards. Elle était bien douée: sans culture et sans
-réflexion, elle sentait sur-le-champ, et de tout son cœur, jusqu'à en
-être sincèrement émue, les choses qui étaient belles et bonnes; et
-puis, l'instant d'après, elle riait aux éclats. Certes, elle était
-coquette, elle jouait des prunelles; il ne lui déplaisait point de
-montrer sa gorge nue, sous le peignoir entr'ouvert: elle eût aimé
-tourner la tête à Christophe; mais c'était pur instinct. Nul calcul,
-elle aimait encore mieux rire, causer gaiement, être bon camarade, bon
-garçon, sans gêne et sans façons. Elle lui raconta les dessous de la
-vie de théâtre, ses petites misères, les susceptibilités niaises de
-ses camarades, les tracasseries de Jézabel,&mdash;(elle appelait ainsi la
-grande comédienne)&mdash;qui était attentive à ne pas la laisser briller.
-Il lui confia ses doléances sur les Allemands: elle battit des mains et
-fit chorus avec lui. Elle était bonne, d'ailleurs, et ne voulait dire
-du mal de personne; mais cela ne l'empêchait pas d'en dire; et,
-tout en s'accusant de malignité, quand elle plaisantait quelqu'un,
-elle avait ce don d'observation réaliste et bouffonne, propre
-aux gens du Midi: elle n'y pouvait résister, et faisait des portraits à
-l'emporte-pièce. Elle riait joyeusement de ses lèvres pâles, qui
-découvraient ses dents de jeune chien; et ses yeux cernés brillaient
-dans sa figure un peu blême, que le fard avait décolorée.</p>
-
-<p>Ils s'aperçurent tout à coup qu'il y avait plus d'une heure qu'ils
-causaient. Christophe proposa à Corinne&mdash;(c'était son nom de
-théâtre)&mdash;de venir la reprendre dans l'après-midi, pour la piloter à
-travers la ville. Elle fut enchantée de l'idée; et ils se donnèrent
-rendez-vous, aussitôt après le dîner.</p>
-
-<p>À l'heure dite, il fut là. Corinne était assise dans le petit salon
-de l'hôtel et tenait un cahier, qu'elle lisait tout haut. Elle
-l'accueillit avec ses yeux riants, sans s'interrompre de lire, jusqu'à
-ce qu'elle eût fini sa phrase. Puis, elle lui fit signe de s'asseoir
-sur le canapé, auprès d'elle:</p>
-
-<p>&mdash;Mettez-vous là, et ne causez pas, dit-elle, je repasse mon rôle.
-J'en ai pour un quart d'heure.</p>
-
-<p>Elle suivait sur le manuscrit, du bout de l'ongle, en lisant très vite
-et au hasard, comme une petite fille pressée. Il s'offrit à lui faire
-réciter sa leçon. Elle lui donna le cahier, et se leva pour répéter.
-Elle ânonnait, ou recommençait quatre fois une fin de phrase, avant de
-se lancer dans la phrase suivante. Elle secouait la tête en récitant
-son rôle; ses épingles à cheveux tombaient, tout le long de la
-chambre. Quand un mot obstiné refusait d'entrer dans sa mémoire, elle
-avait des impatiences d'enfant mal élevée: il lui échappait un juron
-drôlatique, ou même d'assez gros mots,&mdash;un très gros et très court,
-dont elle s'apostrophait elle-même.&mdash;Christophe était surpris de son
-mélange de talent et d'enfantillage. Elle trouvait des intonations
-justes et émouvantes; mais, au beau milieu de la tirade où elle
-semblait mettre tout son cœur, il lui arrivait de dire des mots qui
-n'avaient aucun sens. Elle récitait sa leçon, comme un petit
-perroquet, sans s'inquiéter de ce que cela signifiait: et c'étaient
-alors des coq-à-l'âne burlesques. Elle ne s'en affectait point; quand
-elle s'en apercevait, elle riait à se tordre. À la fin, elle dit:
-«Zut!», elle lui arracha le cahier des mains, le lança à la volée
-dans un coin de la chambre, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vacances! L'heure est sonnée!... Allons nous promener!</p>
-
-<p>Un peu inquiet au sujet de son rôle, il demanda, par scrupule:</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez que vous saurez?</p>
-
-<p>Elle répondit avec assurance:</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr. Et le souffleur, pour quoi est-ce qu'il serait fait
-alors?</p>
-
-<p>Elle passa dans sa chambre, pour mettre son chapeau. Christophe, en
-l'attendant, s'assit devant le piano et tapota quelques suites
-d'accords. De l'autre pièce, elle cria:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! qu'est-ce que c'est que cela? Jouez encore! Que c'est
-joli!</p>
-
-<p>Elle accourut, en se piquant son chapeau sur la tête. Il continua.
-Quand il eut fini, elle voulut qu'il continuât encore. Elle
-s'extasiait, avec ces petites exclamations mièvres et menues, dont les
-Françaises sont coutumières et qu'elles prodiguent aussi bien à
-propos de Tristan que d'une tasse de chocolat. Christophe riait: cela le
-changeait des exclamations énormes et emphatiques de ses Allemands.
-Deux exagérations contraires: l'une tendait à faire d'un bibelot une
-montagne, l'autre faisait d'une montagne un bibelot; celle-ci n'était
-pas moins ridicule que celle-là; mais elle lui semblait, pour
-l'instant, plus aimable, parce qu'il aimait la bouche d'où elle
-sortait.&mdash;Corinne voulut savoir de qui était ce qu'il jouait; et quand
-elle sut que c'était de lui, elle poussa des cris. Il lui avait bien
-dit, dans leur conversation du matin, qu'il était compositeur; mais
-elle n'y avait fait aucune attention. Elle s'assit auprès de lui et
-exigea qu'il jouât tout ce qu'il avait composé. La promenade fut
-oubliée. Ce n'était pas simple politesse de sa part: elle adorait la
-musique, et elle avait un instinct admirable, qui suppléait à
-l'insuffisance de son instruction. D'abord, il ne la prit pas au
-sérieux, et lui joua ses mélodies les plus faciles. Mais quand, par
-hasard, ayant été amené à jouer une page à laquelle il tenait
-davantage, il vit, sans qu'il lui en eût rien dit, que c'était celle
-aussi qu'elle préférait, il eut une joyeuse surprise. Avec le naïf
-étonnement des Allemands, quand ils rencontrent un Français qui est
-bon musicien, il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est curieux. Comme vous avez le goût bon! Je n'aurais jamais
-cru...</p>
-
-<p>Corinne lui rit au nez.</p>
-
-<p>Il s'amusa dès lors à faire choix d'œuvres de plus en plus difficiles
-à comprendre, pour voir jusqu'où elle le suivrait. Mais elle ne
-semblait pas déroutée par les hardiesses expressives; et, après une
-mélodie particulièrement neuve, dont Christophe avait presque fini par
-douter, parce qu'il n'avait jamais réussi à la faire goûter en
-Allemagne, quel fut son étonnement, quand Corinne le supplia de
-recommencer, et, se levant, se mit à chanter les notes, de mémoire,
-sans presque se tromper! Il se retourna vers elle et lui saisit les
-mains, avec effusion:</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous êtes musicienne! cria-t-il.</p>
-
-<p>Elle se mit à rire, et expliqua qu'elle avait débuté comme chanteuse
-dans un Opéra de province, mais qu'un impresario en tournées avait
-reconnu ses dispositions pour le théâtre poétique et l'avait poussée
-de ce côté. Il s'exclamait:</p>
-
-<p>&mdash;Quel dommage!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? fit-elle. La poésie est aussi une musique. Elle se fit
-expliquer le sens de ses <i>Lieder</i>; il lui disait les mots allemands, et
-elle les répétait avec une facilité simiesque, copiant jusqu'aux
-plissements de sa bouche et de ses yeux. Quand il s'agissait ensuite de
-chanter de mémoire, elle faisait des erreurs bouffonnes; et, quand elle
-ne savait plus, elle inventait des mots, aux sonorités gutturales et
-barbares, qui les faisaient rire tous deux. Elle ne se lassait pas de le
-faire jouer, ni lui de jouer pour elle et d'entendre sa jolie voix, qui
-ne connaissait pas les roueries du métier et chantait un peu de la
-gorge, à la façon d'une petite fille, mais qui avait un je ne sais
-quoi de fragile et de touchant. Elle disait franchement ce qu'elle
-pensait. Bien qu'elle ne sût pas expliquer pourquoi elle aimait ou
-n'aimait pas, il y avait toujours dans ses jugements une raison cachée.
-Chose curieuse, c'était dans les pages les plus classiques et les plus
-appréciées en Allemagne qu'elle se trouvait le moins à l'aise: elle
-faisait quelques compliments, par politesse; mais on voyait que cela ne
-lui disait rien. Comme elle n'avait pas de culture musicale, elle
-n'avait pas ce plaisir, que procure inconsciemment aux amateurs et même
-aux artistes le <i>déjà entendu</i>, et qui leur fait reproduire à leur
-insu, ou aimer dans une œuvre nouvelle, des formes ou des formules
-qu'ils ont aimées déjà dans des œuvres anciennes. Elle n'avait pas
-non plus le goût allemand pour la sentimentalité mélodieuse; (ou, du
-moins, sa sentimentalité était autre: il n'en connaissait pas encore
-les défauts); elle ne s'extasiait point sur les passages d'une fadeur
-un peu molle, qu'on préférait en Allemagne; elle n'apprécia point le
-plus médiocre de ses <i>Lieder</i>,&mdash;une mélodie qu'il eût voulu pouvoir
-détruire, parce que ses amis ne lui parlaient que de cela, trop heureux
-de pouvoir le complimenter pour quelque chose. L'instinct dramatique de
-Corinne lui faisait préférer les mélodies qui retraçaient avec
-franchise une passion précise: c'était aussi à celles-là qu'il
-attachait le plus de prix. Toutefois, elle manifestait son peu de
-sympathie pour certaines rudesses d'harmonies qui semblaient naturelles
-à Christophe: elle éprouvait un heurt; elle s'arrêtait devant, et
-demandait «si vraiment c'était comme ça». Quand il disait que oui,
-alors elle se décidait à sauter le pas difficile; mais ensuite, elle
-faisait une petite grimace de la bouche, qui n'échappait point à
-Christophe. Souvent, elle aimait mieux passer la mesure. Alors, il la
-refaisait au piano.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'aimez pas cela? demandait-il.</p>
-
-<p>Elle fronçait le nez.</p>
-
-<p>&mdash;C'est faux, disait-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, faisait-il en riant, c'est vrai. Réfléchissez à ce
-qu'il dit. Est-ce que ce n'est pas juste, ici?</p>
-
-<p>(Il montrait son cœur.)</p>
-
-<p>Mais elle secouait la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être bien; mais c'est faux, là.</p>
-
-<p>(Elle se tirait l'oreille.)</p>
-
-<p>Elle se montrait aussi choquée par les grands sauts de voix de la
-déclamation allemande:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi est-ce qu'il parle si fort? demandait-elle. Il est tout seul.
-Est ce qu'il ne craint pas que ses voisins ne l'entendent? Il a l'air...
-(Pardon! vous ne vous fâcherez pas?)... il a l'air de héler un bateau.</p>
-
-<p>Il ne se lâchait pas; il riait de bon cœur, et reconnaissait qu'il y
-avait là du vrai. Ces observations l'amusaient; personne ne les lui
-avait encore faites. Ils convinrent que la déclamation chantée
-déforme le plus souvent la parole naturelle, à la façon d'un verre
-grossissant. Corinne demanda à Christophe d'écrire pour elle la
-musique d'une pièce, où elle parlerait sur l'accompagnement de
-l'orchestre, avec quelques phrases chantées de temps en temps. Il
-s'enflamma pour cette idée, malgré les difficultés de réalisation
-scénique, que la voix musicale de Corinne lui semblait propre à
-surmonter; et ils firent des projets pour l'avenir.</p>
-
-<p>Il n'était pas loin de cinq heures, quand ils pensèrent à sortir. À
-cette saison, la nuit tombait tôt. Il ne pouvait plus être question de
-se promener. Le soir, Corinne avait répétition au théâtre; personne
-n'y pouvait assister. Elle lui fit promettre de revenir la prendre dans
-l'après-midi du lendemain, pour faire la promenade projetée.</p>
-
-
-
-
-<p>Le lendemain, la même scène faillit se renouveler. Il trouva Corinne
-devant son miroir, juchée sur un haut tabouret, les jambes pendantes:
-elle essayait une perruque. Il y avait là son habilleuse et un coiffeur
-à qui elle faisait des recommandations au sujet d'une boucle qu'elle
-voulait plus relevée. Tout en se regardant dans la glace, elle y
-regardait Christophe, qui souriait derrière son dos: elle lui tira la
-langue. Le coiffeur partit avec la perruque, et elle se retourna
-gaiement vers Christophe:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, ami! dit-elle.</p>
-
-<p>Elle lui tendait la joue, pour qu'il l'embrassât. Il ne s'attendait pas
-à être si intime; mais il n'eut garde de n'en pas profiter. Elle
-n'attachait pas tant d'importance à cette faveur: c'était pour elle un
-bonjour comme un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je suis contente! dit-elle, ça ira, ça ira, ce soir.&mdash;(Elle
-parlait de sa perruque.)&mdash;J'étais si désolée! Si vous étiez venu, ce
-matin, vous m'auriez trouvée malheureuse comme les pierres.</p>
-
-<p>Il demanda pourquoi.</p>
-
-<p>C'était parce que le coiffeur parisien s'était trompé dans ses
-emballages, et qu'il lui avait mis une perruque qui ne convenait pas au
-rôle.</p>
-
-<p>&mdash;Toute plate, disait-elle, et tombant tout droit, bêtement. Quand j'ai
-vu cela, j'ai pleuré, pleuré comme une Madeleine. N'est-ce pas, madame
-Désirée?</p>
-
-<p>&mdash;Quand je suis entrée, dit celle-ci, Madame m'a fait peur. Madame
-était toute blanche. Madame était comme morte.</p>
-
-<p>Christophe rit. Corinne le vit dans la glace:</p>
-
-<p>&mdash;Cela vous fait rire, sans cœur? dit-elle, indignée.</p>
-
-<p>Elle rit aussi.</p>
-
-<p>Il lui demanda comment avait été la répétition de la veille.&mdash;Tout
-avait très bien marché. Elle eût voulu seulement qu'on fît plus de
-coupures dans les rôles des autres, et qu'on n'en fît pas dans le
-sien... Ils causèrent si bien qu'une partie de l'après-midi y passa.
-Elle s'habilla, longuement; elle s'amusait à demander l'avis de
-Christophe sur ses toilettes. Christophe loua son élégance, et lui dit
-naïvement, dans son jargon franco-allemand, qu'il n'avait jamais vu
-personne d'aussi «luxurieux».&mdash;Elle le regarda d'abord, interloquée,
-puis poussa de grands éclats de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que j'ai dit? demanda-t-il. Ce n'est pas comme cela
-qu'il faut dire?</p>
-
-<p>&mdash;Si! Si! cria-t-elle, en se tordant de rire. C'est justement
-cela.</p>
-
-<p>Ils sortirent enfin. Sa toilette tapageuse et sa parole exubérante
-attiraient l'attention. Elle regardait tout avec ses yeux de Française
-railleuse, et ne se préoccupait pas de cacher ses impressions. Elle
-pouffait devant les étalages de modes, ou devant les magasins de cartes
-postales illustrées, où l'on voyait pêle-mêle des scènes
-sentimentales, des scènes bouffes et grivoises, les cocottes de la
-ville, la famille impériale, l'empereur en habit rouge, l'empereur en
-habit vert, l'empereur en loup de mer, tenant le gouvernail du navire
-<i>Germania</i> et défiant le ciel. Elle s'esclaffait devant un service de
-table orné de la tête revêche de Wagner, ou devant une devanture de
-coiffeur où trônait une tête d'homme en cire. Elle manifestait une
-hilarité peu décente devant le monument patriotique, qui représentait
-le vieil empereur, en pardessus de voyage et casque à pointe, en
-compagnie de la Prusse, des États allemands, et du génie de la Guerre
-tout nu. Elle happait au passage tout ce qui, dans la physionomie des
-gens, leur démarche, ou leur façon de parler, prêtait à la
-raillerie. Ses victimes ne pouvaient s'y tromper, au coup d'œil
-malicieux qui cueillait leurs ridicules. Son instinct simiesque lui
-faisait même parfois, sans qu'elle y réfléchît, imiter des lèvres
-et du nez leurs grimaces épanouies ou renfrognées; elle gonflait les
-joues pour répéter des fragments de phrases ou de mots, qu'elle avait
-saisis au vol, et dont la sonorité lui paraissait burlesque. Il en
-riait de tout son cœur, nullement gêné par ses impertinences; car il
-ne se gênait pas davantage. Heureusement, sa réputation n'avait plus
-grand'chose à perdre; car une telle promenade était faite pour la
-couler à jamais.</p>
-
-<p>Ils visitèrent la cathédrale. Corinne voulut grimper jusqu'au faîte
-de la flèche, malgré ses talons hauts et sa robe trop longue, qui
-balayait les marches et finit par se prendre à un angle de l'escalier;
-elle ne s'en émut pas, tira bravement sur l'étoffe qui craqua, et
-continua de grimper, en se retroussant gaillardement. Peu s'en fallut
-qu'elle ne sonnât les cloches. Du haut des tours, elle déclama du
-Victor Hugo, auquel il ne comprit rien, et chanta une chanson populaire
-française. Après quoi, elle fit le muezzin.&mdash;Le crépuscule tombait.
-Ils redescendirent dans l'église, d'où l'ombre épaisse montait le
-long des murs gigantesques, au front desquels luisaient les prunelles
-magiques des vitraux. Christophe vit, agenouillée dans une des
-chapelles latérales, la jeune fille qui avait été sa compagne
-délogé, à la représentation d'<i>Hamlet.</i> Elle était si absorbée
-dans sa prière qu'elle ne le vit point; elle avait une expression
-douloureuse et tendue, qui le frappa. Il eût voulu lui dire quelques
-mots, la saluer au moins; mais Corinne l'entraîna dans son tourbillon.</p>
-
-<p>Ils se quittèrent peu après. Elle devait se préparer pour la
-représentation, qui commençait de bonne heure, suivant l'usage
-d'Allemagne. Il venait à peine de rentrer, qu'on sonnait à sa porte,
-pour lui remettre ce billet de Corinne:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p>«Veine! Jézabel malade! Relâche! Vive la classe!...
-Ami! Venez! Ferons la dînette ensemble!</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">«Amie!</p>
-
-<p style="margin-left: 65%;">«Corinette.</p>
-
-<p>«<i>P.-S.</i>&mdash;Portez beaucoup de musique!...»</p></blockquote>
-
-
-<p>Il eut quelque peine à comprendre. Quand il eut compris, il fut aussi
-content que Corinne, et se rendit aussitôt à l'hôtel. Il craignait,
-de trouver toute la troupe réunie au dîner; mais il ne vit personne.
-Corinne même avait disparu. À la fin, il entendit sa voix bruyante et
-riante, tout au fond de la maison; il se mit à sa recherche, et parvint
-à la découvrir dans la cuisine. Elle s'était mis en tête d'exécuter
-un plat de sa façon, un de ces plats méridionaux, dont l'arome
-indiscret remplit tout un quartier et réveillerait les pierres. Elle
-était au mieux avec la grosse patronne de l'hôtel, et elles
-baragouinaient ensemble un jargon effroyable, mêlé d'allemand, de
-français et de nègre, qui n'avait de nom en aucune langue. Elles
-riaient aux éclats, en se faisant goûter mutuellement leurs œuvres.
-L'apparition de Christophe augmenta le tapage. On voulut le mettre à la
-porte; mais il se défendit, et il réussit à goûter aussi du fameux
-plat. Il fit un peu la grimace: sur quoi elle le traita de barbare
-Teuton, et dit que ce n'était pas la peine de se donner du mal pour
-lui.</p>
-
-<p>Ils remontèrent ensemble au petit salon, où la table était prête: il
-n'y avait que son couvert et celui de Corinne. Il ne put s'empêcher de
-demander où étaient les camarades. Corinne eut un geste indifférent:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne soupez pas ensemble?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! C'est déjà bien assez de se voir au théâtre!... Ah bien!
-s'il fallait encore se retrouver à table!...</p>
-
-<p>Cela était si différent des habitudes allemandes qu'il en fut étonné
-et charmé:</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais, dit-il, que vous étiez un peuple sociable!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, fit-elle, est-ce que je ne suis pas sociable?</p>
-
-<p>&mdash;Sociable, cela veut dire: vivre en Société. Il faut nous voir, nous
-autres! Hommes, femmes, enfants, chacun fait partie de Sociétés, du
-jour de sa naissance jusqu'au jour de sa mort. Tout se fait en
-Société: on mange, on chante, on pense avec la Société. Quand la
-Société éternue, on éternue avec elle; on ne boit pas une chope,
-sans boire avec la Société.</p>
-
-<p>&mdash;Ce doit être gai, dit-elle. Pourquoi pas dans le même verre?</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas fraternel?</p>
-
-<p>&mdash;Zut pour la fraternité! Je veux bien être «frère» de ceux qui me
-plaisent; je ne le suis pas des autres... Pouah! Ce n'est pas une
-société, cela, c'est une fourmilière!</p>
-
-<p>&mdash;Jugez donc comme je dois être à mon aise ici, moi qui pense
-comme vous!</p>
-
-<p>&mdash;Venez chez nous alors!</p>
-
-<p>Il ne demandait pas mieux. Il l'interrogea sur Paris et sur les
-Français. Elle lui donna des renseignements, qui n'étaient pas d'une
-exactitude parfaite. À sa hâblerie de Méridionale se joignait le
-désir instinctif d'éblouir son interlocuteur. À l'en croire, à
-Paris, tout le monde était libre; et comme tout le monde, à Paris,
-était intelligent, chacun usait de la liberté, personne n'en abusait;
-chacun faisait ce qui lui plaisait, pensait, croyait, aimait ou n'aimait
-point ce qu'il voulait: personne n'avait rien à y redire. Ce n'était
-point là qu'on pouvait voir les gens se mêler des croyances des
-autres, espionner les consciences, régenter les pensées. Ce n'était
-point là que les hommes politiques s'immisçaient aux affaires des
-lettres et des arts, et distribuaient les croix, les places, et l'argent
-à leurs amis et à leurs clients. Ce n'était point là que des
-cénacles disposaient de la réputation et du succès, que les
-journalistes s'achetaient, que les hommes de lettres se cassaient des
-encensoirs sur la tête, quand ils ne pouvaient pas se casser la tête
-avec. Ce n'était point là que la critique étouffait les talents
-inconnus, et s'épuisait en adulations devant les talents reconnus. Ce
-n'était point là que le succès, le succès à tout prix justifiait
-tous les moyens et commandait l'adoration publique. Des mœurs douces,
-affectueuses, obligeantes. Nulle aigreur dans les rapports. Jamais de
-médisance. Chacun venait en aide aux autres. Tout nouveau venu de
-valeur était sûr de voir les mains tendues vers lui, la route aplanie
-sous ses pas. Le pur amour du beau remplissait ces âmes de Français
-chevaleresques et désintéressés; et leur seul ridicule était leur
-idéalisme, qui, malgré leur esprit bien connu, faisait d'eux la dupe
-des autres peuples.</p>
-
-<p>Christophe écoutait, bouche bée; et il y avait bien de quoi
-s'émerveiller. Corinne s'émerveillait elle-même, en s'écoutant
-parler. Elle en avait oublié ce qu'elle avait dit à Christophe, le
-jour d'avant, sur les difficultés de sa vie passée; et il n'y songeait
-pas plus qu'elle.</p>
-
-<p>Cependant, Corinne n'était pas uniquement préoccupée de faire aimer
-sa patrie aux Allemands: elle ne tenait pas moins à se faire aimer
-elle-même. Toute une soirée sans flirt lui eût paru austère et un
-peu ridicule. Elle n'épargnait pas les agaceries à Christophe; mais
-c'était peine perdue: il ne s'en apercevait pas. Christophe ne savait
-pas ce que c'était que flirter. Il aimait, ou n'aimait point. Lorsqu'il
-n'aimait point, il était à mille lieues de songer à l'amour. Il avait
-une vive amitié pour Corinne, il subissait l'attrait de cette nature
-méridionale si nouvelle pour lui, de sa bonne grâce, de sa belle
-humeur, de son intelligence vive et libre: c'étaient là sans doute
-plus de raisons qu'il n'en fallait pour aimer; mais «l'esprit souffle
-où il veut»; il ne soufflait point là; et, quant à jouer l'amour, en
-l'absence de l'amour, c'était là une idée qui ne lui serait jamais
-venue.</p>
-
-<p>Corinne s'amusait de sa froideur. Assise auprès de lui, devant le
-piano, tandis qu'il jouait les morceaux qu'il avait apportés, elle
-avait passé son bras nu autour du cou de Christophe, et pour suivre la
-musique, elle se penchait vers le clavier, appuyant presque sa joue
-contre celle de son ami. Il sentait le frôlement de ses cils et voyait,
-tout contre lui, le coin de sa prunelle moqueuse, son aimable
-museau, et le petit duvet de sa lèvre retroussée, qui, souriante,
-attendait.&mdash;Elle attendit. Christophe ne comprit pas l'invite; Corinne
-le gênait pour jouer: c'était tout ce qu'il pensait. Machinalement, il
-se dégagea et écarta sa chaise. Comme, un moment après, il se
-retournait vers Corinne pour lui parler, il vit qu'elle mourait d'envie
-de rire; la fossette de sa joue riait; elle serrait les lèvres et
-semblait se tenir à quatre pour ne pas éclater.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez? dit-il, étonné.</p>
-
-<p>Elle le regarda, et partit d'un bruyant éclat de rire.</p>
-
-<p>Il n'y comprenait rien:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi riez-vous? demandait-il, est-ce que j'ai dit quelque
-chose de drôle?</p>
-
-<p>Plus il insistait, plus elle riait. Quand elle était près de finir, il
-suffisait qu'elle jetât un regard sur son air ahuri, pour qu'elle
-repartît de plus belle. Elle se leva, courut vers le canapé à l'autre
-bout de la chambre, et s'enfonça la figure dans les coussins, pour rire
-à son aise: son corps riait tout entier. Il fut gagné par son rire, il
-vint vers elle, et lui donna de petites tapes dans le dos. Quand elle
-eut ri tout son soûl, elle releva la tête, essuya ses yeux qui
-pleuraient, et lui tendit les deux mains.</p>
-
-<p>&mdash;Quel bon garçon vous faites! dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Pas plus mauvais qu'un autre.</p>
-
-<p>Elle continuait d'être secouée de petits accès de rire, en lui
-tenant toujours les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Pas sérieuse, la <i>Françoise?</i> fit-elle.</p>
-
-<p>(Elle prononçait: «<i>Françouèse</i>».)</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous moquez de moi, dit-il, avec bonne humeur.</p>
-
-<p>Elle le regarda d'un air attendri, lui secoua vigoureusement les
-mains, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Amis?</p>
-
-<p>&mdash;Amis! fit-il, en répondant à sa poignée de main.</p>
-
-<p>&mdash;Il pensera à Corinnette, quand elle ne sera plus là? Il n'en
-voudra pas à la <i>Françoise</i> de n'être pas sérieuse?</p>
-
-<p>&mdash;Et elle, elle n'en voudra pas au barbare Teuton d'être si
-bête?</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour ça qu'on l'aime... Il viendra la voir à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;C'est promis... Et elle, elle m'écrira?</p>
-
-<p>&mdash;C'est juré... Dites aussi: Je le jure.</p>
-
-<p>&mdash;Je le jure.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas comme cela. Il faut tendre la main.</p>
-
-<p>Elle imita le serment des Horaces. Elle lui fit promettre qu'il
-écrirait pour elle une pièce, un mélodrame, qu'on traduirait en
-français, et qu'elle jouerait à Paris. Elle partait, le lendemain,
-avec sa troupe. Il s'engagea à aller la retrouver, le surlendemain, à
-Francfort, où avait lieu une représentation. Ils restèrent encore
-quelque temps à bavarder. Elle fit cadeau à Christophe d'une
-photographie qui la représentait nue presque jusqu'à mi-corps. Ils se
-quittèrent gaiement, en s'embrassant comme frère et sœur. Et
-vraiment, depuis que Corinne avait vu que Christophe l'aimait bien, mais
-que décidément il n'était pas amoureux, elle s'était mise à l'aimer
-bien aussi, sans amour, en bonne camarade.</p>
-
-<p>Leur sommeil n'en fut pas troublé, ni à l'un ni à l'autre. Il ne put
-lui dire au revoir, le lendemain; car il était pris par une
-répétition. Mais, le jour suivant, il s'arrangea, comme il l'avait
-promis, pour aller à Francfort. C'était à deux ou trois heures en
-chemin de fer. Corinne ne croyait guère à la promesse de Christophe;
-mais il l'avait prise très au sérieux; et, à l'heure de la
-représentation, il était là. Quand il vint, pendant l'entr'acte,
-frapper à la loge où elle s'habillait, elle poussa des exclamations de
-joyeuse surprise et se jeta à son cou. Elle lui était sincèrement
-reconnaissante d'être venu. Malheureusement pour Christophe, elle
-était beaucoup plus entourée dans cette ville de Juifs riches et
-intelligents, qui savaient apprécier sa beauté présente et son
-succès futur. À tout instant, on heurtait à la porte de la loge; et
-la porte s'entrebâillait pour laisser passage à de lourdes figures aux
-yeux vifs, qui disaient des fadeurs avec un âpre accent. Corinne
-naturellement coquetait avec eux; et elle gardait ensuite le même ton
-affecté et provocant pour causer avec Christophe, qui en était
-irrité. Il n'éprouvait d'ailleurs aucun plaisir de l'impudeur
-tranquille avec laquelle elle procédait devant lui à sa toilette; et
-le fard et le gras, dont elle enduisait ses bras, sa gorge et son
-visage, lui inspiraient un profond dégoût. Il fut sur le point de
-partir sans la revoir, aussitôt après la représentation; mais, quand
-il lui dit adieu, en s'excusant de ne pouvoir assister au souper qui
-devait lui être offert au sortir du spectacle, elle manifesta une peine
-si gentiment affectueuse que ses résolutions ne tinrent pas. Elle se
-fit apporter un horaire des chemins de fer, pour lui prouver qu'il
-pouvait&mdash;qu'il devait rester encore une bonne heure avec elle. Il ne
-demandait qu'à être convaincu, et il vint au souper; il sut même ne
-pas trop montrer son ennui des niaiseries qu'on y débita, et son
-irritation des agaceries que Corinne prodiguait au premier singe venu.
-Impossible de lui en vouloir. C'était une brave fille, sans principe
-moral, paresseuse, sensuelle, amoureuse du plaisir, d'une coquetterie
-enfantine, mais en même temps si loyale, si bonne, et dont tous les
-défauts étaient si spontanés et si sains qu'on ne pouvait qu'en
-sourire, et presque les aimer. Assis en face d'elle, tandis qu'elle
-parlait, Christophe regardait son visage animé, ses beaux yeux
-rayonnants, sa mâchoire un peu empâtée, au sourire italien,&mdash;ce
-sourire où il y a de la bonté, de la finesse, une lourdeur gourmande:
-il la voyait plus clairement qu'il n'avait fait jusque-là. Certains
-traits lui rappelaient Ada: des gestes, des regards, des roueries
-sensuelles, un peu grossières:&mdash;l'éternel féminin. Mais ce qu'il
-aimait en elle, c'était la nature du Midi, la généreuse mère, qui ne
-lésine point avec ses dons, qui ne s'amuse point à fabriquer des
-beautés de salon et des intelligences de livres, mais des êtres
-harmonieux, dont le corps et l'esprit sont faits pour s'épanouir au
-soleil.&mdash;Quand il partit, elle quitta la table pour lui faire ses
-adieux, à part des autres. Ils s'embrassèrent encore et renouvelèrent
-leurs promesses de s'écrire et de se revoir.</p>
-
-<p>Il reprit le dernier train, pour rentrer chez lui. À une station
-intermédiaire, le train qui venait en sens inverse attendait. Juste
-dans le wagon arrêté en face du sien,&mdash;dans un compartiment de
-troisième, Christophe vit la jeune Française, qui était avec lui à
-la représentation d'<i>Hamlet.</i> Elle vit aussi Christophe, et elle le
-reconnut. Ils furent saisis. Ils se saluèrent silencieusement, et
-restèrent immobiles, n'osant plus se regarder. Cependant il avait vu
-d'un coup d'œil qu'elle avait une petite toque de voyage, et une
-vieille valise auprès d'elle. L'idée ne lui vint pas qu'elle quittât
-le pays; il pensa qu'elle partait pour quelques jours. Il ne savait s'il
-devait lui parler: il hésita, il prépara dans sa tête ce qu'il
-voulait lui dire, et il allait baisser la glace du wagon, pour lui
-adresser quelques mots, quand on donna le signal du départ: il renonça
-à parler. Quelques secondes passèrent avant que train ne bougeât. Ils
-se regardèrent en face. Seuls dans leur compartiment, le visage appuyé
-contre la vitre du wagon, à travers la nuit qui les entourait, ils
-plongeaient leurs regards dans les yeux l'un de l'autre. Une double
-fenêtre les séparait. S'ils avaient étendu le bras au dehors, leurs
-mains auraient pu se toucher. Si près. Si loin. Les wagons
-s'ébranlèrent lourdement. Elle le regardait toujours, n'ayant plus de
-timidité, maintenant qu'ils se quittaient. Ils étaient si absorbés
-dans la contemplation l'un de l'autre qu'ils ne pensèrent même plus à
-se saluer une dernière fois. Elle s'éloignait lentement: il la vit
-disparaître; et le train qui la portait s'enfonça dans la nuit. Comme
-deux mondes errants, ils étaient passés, un instant, l'un près de
-l'autre, et ils s'éloignaient dans l'espace infini, pour l'éternité
-peut-être.</p>
-
-<p>Quand elle eut disparu, il sentit le vide que ce regard inconnu venait
-de creuser en lui; et il ne comprit pas pourquoi: mais le vide était
-là. Les paupières à demi-closes, somnolent, adossé à un angle du
-wagon, il sentait sur ses yeux le contact de ces yeux; et ses autres
-pensées se taisaient pour le mieux sentir. L'image de Corinne
-papillotait au dehors de son cœur, comme un insecte qui bat des ailes
-de l'autre côté des carreaux; mais il ne la laissait pas entrer.</p>
-
-<p>Il la retrouva, au sortir du wagon, quand l'air frais de la nuit et la
-marche dans les rues de la ville endormie eurent secoué sa torpeur. Il
-souriait au souvenir de la gentille actrice, avec un mélange de plaisir
-et d'irritation, selon qu'il se rappelait ses manières affectueuses ou
-ses coquetteries vulgaires.</p>
-
-<p>&mdash;Diables de Français, grommelait-il, riant tout bas, tandis qu'il se
-déshabillait sans bruit, pour ne pas réveiller sa mère, qui dormait
-à côté.</p>
-
-<p>Un mot qu'il avait entendu, l'autre soir, dans la loge, lui revint
-à l'esprit:</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a d'autres, aussi.</p>
-
-<p>Dès sa première rencontre avec la France, elle lui posait l'énigme de
-sa double nature. Mais, comme tous les Allemands, il ne s'inquiétait
-point de la résoudre; et il répétait tranquillement, en songeant à
-la jeune fille du wagon:</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'a pas l'air Française.</p>
-
-<p>Comme s'il appartenait à un Allemand de dire ce qui est Français
-et ce qui ne l'est point.</p>
-
-
-
-
-<p>Française ou non, elle le préoccupait; car, dans le milieu de la nuit,
-il se réveilla, avec un serrement de cœur: il venait de se rappeler la
-valise placée sur la banquette, auprès de la jeune fille; et
-brusquement, l'idée que la voyageuse était partie tout à fait lui
-traversa l'esprit. À vrai dire, cette idée aurait dû lui venir, dès
-le premier instant; mais il n'y avait pas songé. Il en ressentait une
-sourde tristesse. Il haussa les épaules, dans son lit:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que cela peut bien me faire? se dit-il. Cela ne me
-regarde pas.</p>
-
-<p>Il se rendormit.</p>
-
-<p>Mais, le lendemain, la première personne qu'il rencontra en sortant fut
-Mannheim, qui l'appela «Blücher», et lui demanda s'il avait décidé
-de conquérir toute la France. Par cette gazette vivante, il apprit que
-l'histoire de la loge avait eu un succès qui dépassait tout ce que
-Mannheim en attendait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu es un grand homme, criait Mannheim. Je ne suis rien auprès
-de toi.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que j'ai fait? dit Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es admirable! reprit Mannheim. Je suis jaloux de toi. Souffler la
-loge au nez des Grünebaum, et y inviter à leur place leur institutrice
-française, non, cela, c'est le bouquet, je n'aurais pas trouvé cela!</p>
-
-<p>&mdash;C'était l'institutrice des Grünebaum? dit Christophe,
-stupéfait.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, fais semblant de ne pas savoir, fais l'innocent, je te le
-conseille!... Papa ne décolère plus. Les Grünebaum sont dans une
-rage!... Cela n'a pas été long: ils ont flanqué la petite à la
-porte.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! cria Christophe, ils l'ont renvoyée!... Renvoyée à cause
-de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne le savais pas? dit Mannheim. Elle ne te l'a pas dit?</p>
-
-<p>Christophe se désolait.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas te faire de bile, mon bon, dit Mannheim, cela n'a pas
-d'importance. Et puis, il fallait bien s'y attendre, le jour où les
-Grünebaum viendraient à apprendre...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? criait Christophe, apprendre quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Qu'elle était ta maîtresse, parbleu!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne la connais même pas, je ne sais pas qui elle est.</p>
-
-<p>Mannheim eut un sourire, qui voulait dire:</p>
-
-<p>&mdash;Tu me crois trop bête.</p>
-
-<p>Christophe se fâcha, somma Mannheim de lui faire l'honneur de croire
-à ce qu'il affirmait. Mannheim dit:</p>
-
-<p>&mdash;Alors c'est encore plus drôle.</p>
-
-<p>Christophe s'agitait, parlait d'aller trouver les Grünebaum, de leur
-dire leur fait, de justifier la jeune fille. Mannheim l'en dissuada:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, dit-il, tout ce que tu leur diras ne fera que les
-convaincre davantage du contraire. Et puis, il est trop tard. La fille
-est loin, maintenant.</p>
-
-<p>Christophe, la mort dans l'âme, tâcha de retrouver la piste de la
-jeune Française. Il voulait lui écrire, lui demander pardon. Mais nul
-ne savait rien d'elle. Les Grünebaum, à qui il s'adressa,
-l'envoyèrent promener; ils ignoraient où elle était allée, et ils ne
-s'en inquiétaient pas. L'idée du mal qu'il avait fait torturait
-Christophe: c'était un remords continuel. Il s'y joignait une
-mystérieuse attirance qui, des yeux disparus, rayonnait silencieusement
-sur lui. Attirance et remords parurent s'effacer, recouverts par le flot
-des jours et des pensées nouvelles; mais ils persistèrent obscurément
-au fond. Christophe n'oubliait point celle qu'il appelait sa victime. Il
-s'était juré de la rejoindre. Il savait combien il avait peu de
-chances de la revoir; et il était sûr qu'il la reverrait.</p>
-
-<p>Quant à Corinne, jamais elle ne répondit aux lettres qu'il lui
-écrivit. Mais, trois mois plus tard, quand il n'attendait plus rien, il
-reçut d'elle un télégramme de quarante mots, où elle bêtifiait à
-cœur-joie, lui donnait de petits noms familiers, et demandait «si on
-s'aimait toujour». Puis, après un nouveau silence de près d'une
-année, vint un bout de lettre griffonnée de son énorme écriture
-enfantine et zigzaguante, qui cherchait à paraître grande
-dame,&mdash;quelques mots affectueux et drolatiques.&mdash;Et puis, elle
-en resta là. Elle ne l'oubliait pas; mais elle n'avait pas le temps de
-penser à lui.</p>
-
-
-
-
-<p>Encore sous le charme de Corinne, et tout plein des idées qu'ils
-avaient échangées, Christophe rêva d'écrire de la musique pour une
-pièce où Corinne jouerait et chanterait quelques airs,&mdash;une sorte de
-mélodrame poétique. Ce genre d'art, jadis en faveur en Allemagne,
-passionnément goûté par Mozart, pratiqué par Beethoven, par Weber,
-par Mendelssohn, par Schumann, par tous les grands classiques, était
-tombé en discrédit depuis le triomphe du wagnérisme, qui prétendait
-avoir réalisé la formule définitive du théâtre et de la musique.
-Les braves pédants wagnériens, non contents de proscrire tout
-mélodrame nouveau, s'appliquaient à faire la toilette des mélodrames
-anciens; ils effaçaient avec soin dans les opéras toute trace des
-dialogues parlés, et écrivaient pour Mozart, pour Beethoven, ou pour
-Weber, des récitatifs de leur façon; ils étaient convaincus de
-compléter la pensée des maîtres, en déposant pieusement sur les
-chefs-d'œuvre leurs petites ordures.</p>
-
-<p>Christophe, à qui les critiques de Corinne avaient rendu plus sensible
-la lourdeur et, souvent, la laideur de la déclamation wagnérienne, se
-demandait si ce n'était pas un non-sens, une œuvre contre nature,
-d'accoupler au théâtre et de ligoter ensemble dans le récitatif la
-parole et le chant: c'était comme si l'on voulait attacher au même
-char un cheval et un oiseau. La parole et le chant avaient chacun leurs
-rythmes. On pouvait comprendre qu'un artiste sacrifiât l'un des deux
-arts au triomphe de celui qu'il préférait. Mais chercher un compromis
-entre eux, c'était les sacrifier tous deux: c'était vouloir que la
-parole ne fût plus la parole, et que le chant ne fût plus le chant,
-que celui-ci laissât encaisser son large cours entre deux berges de
-canal monotones, que celui-là chargeât ses beaux membres nus
-d'étoffes riches et lourdes, qui paralysaient ses gestes et ses pas.
-Pourquoi ne pas leur laisser à tous deux leurs libres mouvements?
-Telle, une belle fille, qui va d'un pas alerte le long d'un ruisseau, et
-qui rêve en marchant: le murmure de l'eau berce sa rêverie; sans
-qu'elle en ait conscience, elle rythme ses pas sur le chant du ruisseau.
-Ainsi, libres toutes deux, musique et poésie s'en iraient côte à
-côte, en mélangeant leurs rêves.&mdash;Assurément, à cette union toute
-musique n'était point bonne, ni toute poésie. Les adversaires du
-mélodrame avaient beau jeu contre la grossièreté des essais qui en
-avaient été faits, et de leurs interprètes. Longtemps, Christophe
-avait partagé leurs répugnances: la sottise des acteurs qui se
-chargeaient de ces récitations parlées sur un accompagnement
-instrumental, sans se soucier de l'accompagnement, sans chercher à y
-fondre leur voix, mais tâchant au contraire qu'on n'entendît rien
-qu'eux, avait de quoi révolter toute oreille musicale. Mais, depuis
-qu'il avait goûté l'harmonieuse voix de Corinne,&mdash;cette voix liquide
-et pure, qui se mouvait dans la musique, comme un rayon dans l'eau, qui
-épousait tous les contours d'une phrase mélodique, qui était comme un
-chant plus fluide et plus libre,&mdash;il avait entrevu la beauté d'un art
-nouveau.</p>
-
-<p>Peut-être avait-il raison; mais il était encore bien inexpérimenté
-pour se hasarder sans danger dans un genre, qui, si l'on veut qu'il soit
-vraiment artistique, est le plus difficile de tous. Surtout, cet art
-réclame une condition essentielle: la parfaite harmonie des efforts
-combinés du poète, du musicien et des interprètes.&mdash;Christophe ne
-s'en inquiétait point: il se lançait à l'étourdie dans un art
-inconnu, dont lui seul pressentait les lois.</p>
-
-<p>Sa première idée fut de revêtir de musique une féerie de
-Shakespeare, ou un acte du <i>Second Faust.</i> Mais les théâtres se
-montraient peu disposés à tenter l'expérience; elle devait être
-coûteuse et paraissait absurde. On admettait bien la compétence de
-Christophe en musique; mais qu'il se permît d'avoir des idées sur le
-théâtre faisait sourire les gens: on ne le prenait pas au sérieux. Le
-monde de la musique et celui de la poésie semblaient deux États
-étrangers l'un à l'autre, et secrètement hostiles. Pour pénétrer
-dans l'État poétique, il fallut que Christophe acceptât la
-collaboration d'un poète; et ce poète, il ne lui fut pas permis de le
-choisir. Il ne se le fût pas permis lui-même: il se défiait de son
-goût littéraire; on lui avait persuadé qu'il n'entendait rien à la
-poésie; et, de fait, il n'entendait rien aux poésies qu'on admirait
-autour de lui. Avec son honnêteté et son opiniâtreté ordinaires, il
-s'était donné bien du mal, pour tâcher de sentir la beauté de tel ou
-tel poème; il était toujours sorti de là bredouille, et un peu
-honteux: non, décidément, il n'était pas poète. À la vérité, il
-aimait passionnément certains poètes d'autrefois; et cela le consolait
-un peu. Mais sans doute ne les aimait-il pas comme il fallait les aimer.
-N'avait-il pas, une fois, exprimé l'idée saugrenue qu'il n'est de
-grands poètes que ceux qui restent grands, même traduits en prose,
-même traduits en une prose étrangère, et que les mots n'ont de prix
-que par l'âme qu'ils expriment? Ses amis s'étaient moqués de lui.
-Mannheim le traita d'épicier. Il n'avait pas essayé de se défendre.
-Comme il voyait journellement, par l'exemple des littérateurs qui
-parlent de musique, le ridicule des artistes qui prétendent juger d'un
-autre art que le leur, il se résignait, (un peu incrédule au fond), à
-son incompétence poétique; et il acceptait, les yeux fermés, les
-jugements de ceux qu'il croyait mieux informés. Aussi se laissa-t-il
-imposer par ses amis de la Revue un grand homme de cénacle décadent,
-Stephan von Hellmuth, qui lui apporta une <i>Iphigénie</i> de sa façon.
-C'était alors le temps où les poètes allemands&mdash;(comme leurs
-confrères de France)&mdash;étaient en train de refaire les tragédies
-grecques. L'œuvre de Stephan von Hellmuth était une de ces étonnantes
-pièces gréco-allemandes, où se mêlent Ibsen, Homère, et Oscar
-Wilde,&mdash;sans oublier, bien entendu, quelques manuels d'archéologie.
-Agamemnon était neurasthénique, et Achille impuissant: ils se
-désolaient longuement de leur état; et naturellement, leurs plaintes
-n'y changeaient rien. Toute l'énergie du drame était concentrée dans
-le rôle d'Iphigénie,&mdash;une Iphigénie névrosée, hystérique, et
-pédante, qui faisait la leçon aux héros, déclamait furieusement,
-exposait au public son pessimisme Nietzschéen, et, ivre de mourir,
-s'égorgeait elle-même, avec des éclats de rire.</p>
-
-<p>Rien de plus contraire à l'esprit de Christophe que cette littérature
-prétentieuse d'Ostrogoth dégénéré, qui se costume à la grecque.
-Autour de lui, on criait au chef-d'œuvre. Il fut lâche, il se laissa
-persuader. À vrai dire, il crevait de musique, et bien plus qu'au texte
-il songeait à sa musique. Le texte lui était un lit où épancher le
-flot de ses passions. Il était aussi loin que possible de l'état
-d'abnégation et d'impersonnalité intelligente, qui convient au
-traducteur musical d'une œuvre poétique. Il ne pensait qu'à lui, et
-pas du tout à l'œuvre. Il se gardait d'en convenir. D'ailleurs, il se
-faisait illusion: il voyait dans le poème tout autre chose que ce qui
-s'y trouvait. Comme lorsqu'il était enfant, il était arrivé à se
-bâtir dans sa tête une pièce entièrement différente de celle qu'il
-avait sous les yeux.</p>
-
-<p>Au cours des répétitions, il aperçut l'œuvre réelle. Un jour qu'il
-écoutait une scène, elle lui parut si bête qu'il crut que les acteurs
-la défiguraient; et il eut la prétention non seulement de la leur
-expliquer, en présence du poète, mais de l'expliquer à celui-ci, qui
-prenait la défense de ses interprètes. L'auteur se rebiffa, et dit,
-d'un ton piqué, qu'il pensait savoir ce qu'il avait voulu écrire.
-Christophe n'en démordait point, et soutenait que Hellmuth n'y
-comprenait rien. L'hilarité générale l'avertit qu'il se rendait
-ridicule. Il se tut, convenant qu'après tout ce n'était pas lui qui
-avait écrit les vers. Alors il vit l'écrasante nullité de la pièce,
-et il en fut accablé; il se demandait comment il avait pu s'y tromper.
-Il s'appelait imbécile, et s'arrachait les cheveux. Il avait beau
-tâcher de se rassurer, en se répétant: «Tu n'y comprends rien: ce
-n'est pas ton affaire. Occupe-toi de ta musique!»&mdash;il se sentait si
-honteux&mdash;de la niaiserie, du pathos prétentieux, de la fausseté
-criante des mots, des gestes, des attitudes, que par moments, tandis
-qu'il conduisait l'orchestre, il n'avait plus la force de lever son
-bâton: il avait envie d'aller se cacher dans le trou du souffleur. Il
-était trop franc et trop mauvais politique pour déguiser ce qu'il
-pensait. Chacun s'en apercevait: ses amis, les acteurs, et l'auteur.
-Hellmuth lui disait, avec un sourire pincé:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que ceci n'a pas encore l'heur de vous plaire?</p>
-
-<p>Christophe répondait bravement:</p>
-
-<p>&mdash;Pour dire la vérité, non. Je ne comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne l'aviez donc pas lu, pour faire votre musique?</p>
-
-<p>&mdash;Si, disait naïvement Christophe, mais je me trompais, je
-comprenais autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;C'est dommage alors que vous n'ayez pas écrit vous-même ce que
-vous compreniez.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si je l'avais pu! disait Christophe.</p>
-
-<p>Le poète, vexé, critiquait, pour se venger, la musique. Il se
-plaignait qu'elle fût encombrante, et qu'elle empêchât d'entendre les
-vers.</p>
-
-<p>Si le poète ne comprenait pas le musicien, ni le musicien le poète,
-les acteurs ne comprenaient ni l'un ni l'autre, et ne s'en inquiétaient
-point. Ils cherchaient seulement dans leurs rôles des phrases, de place
-en place, où accrocher leurs effets habituels. Il n'était pas question
-d'adapter leur déclamation à la tonalité du morceau et au rythme
-musical: ils allaient d'un côté, et la musique de l'autre; on eût dit
-qu'ils chantaient constamment hors du ton. Christophe en grinçait des
-dents et s'épuisait à leur crier la note: ils le laissaient crier, et
-continuaient imperturbablement, ne comprenant même pas ce qu'il voulait
-d'eux.</p>
-
-<p>Christophe eût tout lâché, si les répétitions n'avaient été
-avancées, et s'il n'eût été lié par la crainte d'un procès.
-Mannheim, à qui il fit part de son découragement, se moqua de lui:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il. Tout va très bien. Vous ne vous
-comprenez pas l'un l'autre? Eh! qu'est-ce que cela fait? Qui a jamais
-compris une œuvre, en dehors de l'auteur? Il a encore bien de la
-chance, quand il se comprend lui-même!</p>
-
-<p>Christophe se tourmentait de la niaiserie du poème, qui, disait-il,
-ferait tomber sa musique. Mannheim ne faisait pas de difficulté pour
-reconnaître que le poème n'avait pas le sens commun, et que Hellmuth
-était «un daim»; mais il n'avait aucune inquiétude à son égard:
-Hellmuth donnait de bons dîners, et il avait une jolie femme: qu'est-ce
-qu'il faut de plus a la critique?&mdash;Christophe haussait les épaules,
-disant qu'il n'avait pas le temps d'écouter des balivernes.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce ne sont pas des balivernes! disait Mannheim, en riant.
-Voilà bien les gens graves! Ils n'ont aucune idée de ce qui compte dans
-la vie.</p>
-
-<p>Et il conseillait à Christophe de ne pas tant se préoccuper des
-affaires de Hellmuth, et de songer aux siennes. Il rengageait à faire
-un peu de réclame. Christophe refusait avec indignation. À un
-reporter, qui cherchait à l'interviewer sur sa vie, il répondait,
-furieux:</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne vous regarde pas!</p>
-
-<p>Et quand on lui demandait sa photographie pour une Revue, il sautait de
-colère, en criant qu'il n'était pas, Dieu merci! le Kaiser pour
-étaler sa tête aux passants.&mdash;Impossible de le mettre en relations
-avec les salons influents. Il ne répondait pas aux invitations; et
-quand, par hasard, il avait été forcé d'accepter, il oubliait de s'y
-rendre, ou venait de si mauvaise grâce qu'il semblait avoir pris à
-tâche d'être désagréable à tout le monde.</p>
-
-<p>Mais le comble fut qu'il se brouilla avec sa Revue, deux jours
-avant la représentation.</p>
-
-
-
-
-<p>Ce qui devait arriver arriva. Mannheim avait continué sa révision des
-articles de Christophe; il ne se gênait plus pour biffer des lignes
-entières de critique et les remplacer par des compliments.</p>
-
-<p>Un jour, dans un salon, Christophe se trouva en présence d'un
-virtuose,&mdash;un pianiste bellâtre, qu'il avait éreinté, et qui vint le
-remercier, en souriant de toutes ses dents blanches. Il répondit
-brutalement qu'il n'y avait pas de quoi. L'autre insistait, se
-confondant en protestations de reconnaissance. Christophe y coupa court,
-en lui disant que s'il était satisfait de l'article, c'était son
-affaire, mais que l'article n'avait certainement pas été écrit pour
-le satisfaire. Et il lui tourna le dos. Le virtuose le prit pour un
-bourru bienfaisant, et s'en alla en riant. Mais Christophe, qui se
-souvint d'avoir reçu, peu avant, une carte de remerciements d'une autre
-de ses victimes, fut brusquement traversé d'un soupçon. Il sortit, il
-alla acheter à un kiosque de journaux le dernier numéro de la Revue,
-il chercha son article, il lut... Sur le moment, il se demanda s'il
-devenait fou. Puis, il comprit; et, dans une rage folle, il courut aux
-bureaux du <i>Dionysos.</i></p>
-
-<p>Waldhaus et Mannheim s'y trouvaient, en conversation avec une actrice de
-leurs amies. Ils n'eurent pas besoin de demander à Christophe pourquoi
-il venait. Jetant le numéro de la Revue sur la table, Christophe, sans
-prendre le temps de respirer, les apostropha avec une violence inouïe,
-criant, les traitant de drôles, de gredins, de faussaires, et tapant le
-plancher à tour de bras avec une chaise. Mannheim essayait de rire.
-Christophe voulut lui flanquer son pied au derrière. Mannheim se
-réfugia derrière la table, en se tordant. Mais Waldhaus le prit de
-très haut. Digne et gourmé, il s'évertuait à faire entendre, au
-milieu du vacarme, qu'il ne permettrait pas qu'on lui parlât sur ce
-ton, que Christophe aurait de ses nouvelles; et il lui tendait sa carte.
-Christophe la lui jeta au nez:</p>
-
-<p>&mdash;Faiseur d'embarras!... Je n'ai pas besoin de votre carte pour savoir
-qui vous êtes... Vous êtes un polisson et un faussaire!... Et vous
-croyez que je vais me battre avec vous?... Une correction, c'est tout ce
-que vous méritez!...</p>
-
-<p>De la rue, on entendait sa voix. Les gens s'arrêtaient pour écouter.
-Mannheim ferma les fenêtres. La visiteuse, effrayée, cherchait à
-s'enfuir; mais Christophe bloquait la porte. Waldhaus blême et
-suffoqué, Mannheim bredouillant, ricanant, essayaient de répondre.
-Christophe ne les laissa point parler. Il déchargea sur eux tout ce
-qu'il put imaginer de plus blessant, et ne s'en alla que quand il fut à
-bout de souffle et d'injures. Waldhaus et Mannheim ne retrouvèrent la
-voix que quand il fut parti. Mannheim reprit vite son aplomb: les
-injures glissaient sur lui, comme l'eau sur les plumes d'un canard. Mais
-Waldhaus restait ulcéré: sa dignité avait été outragée; et, ce qui
-rendait l'affront plus mortifiant, c'est qu'il avait eu des témoins: il
-ne pardonnerait jamais. Ses collègues firent chorus. De toute la Revue,
-Mannheim continua, seul, à n'en pas vouloir à Christophe: il s'était
-amusé de lui, tout son soûl; il ne trouvait pas que ce fût payer trop
-cher, au prix de quelques gros mots, la pinte de bon sang qu'il s'était
-faite à ses dépens. C'avait été une bonne farce: s'il en eût été
-l'objet, il en eût ri tout le premier. Aussi, était-il prêt à serrer
-la main de Christophe, comme si rien ne s'était passé. Mais Christophe
-était plus rancunier; il repoussa toute avance. Mannheim ne s'en
-affecta point: Christophe était un jouet, dont il avait tiré tout
-l'amusement possible; il commençait à s'enflammer pour un autre
-pantin. Du jour au lendemain, tout fut fini entre eux. Cela n'empêcha
-point Mannheim de continuer à dire, quand on parlait devant lui de
-Christophe, qu'ils étaient amis intimes. Et peut-être qu'il le
-croyait.</p>
-
-<p>Deux jours après la brouille, eut lieu la première d'<i>Iphigénie.</i>
-Four complet. La Revue de Waldhaus loua le poème, et ne dit rien de la
-musique. Les autres journaux s'en donnèrent à cœur-joie. On rit et on
-siffla. La pièce fut retirée, après la troisième représentation;
-mais les railleries ne cessèrent point si vite. On était trop heureux
-de trouver cette occasion de dauber sur Christophe; et l'<i>Iphigénie</i>
-resta, pendant plusieurs semaines, un sujet d'inépuisables
-plaisanteries. On savait que Christophe n'avait plus d'arme pour se
-défendre; et l'on en profitait. La seule chose qui retînt encore un
-peu, c'était sa situation à la cour. Bien que ses rapports fussent
-devenus assez froids avec le grand-duc, qui lui avait fait, à maintes
-reprises, des observations dont il n'avait tenu aucun compte, il
-continuait de se rendre de temps en temps au château et de
-bénéficier, dans l'esprit du public, d'une sorte de protection
-officielle, plus illusoire que réelle.&mdash;Il se chargea lui-même de
-détruire ce dernier appui.</p>
-
-
-
-
-<p>Il souffrait des critiques. Elles ne s'adressaient pas seulement à sa
-musique, mais à son idée d'une forme d'art nouvelle, qu'on ne se
-donnait pas la peine de comprendre: (il était plus facile de la
-travestir, pour la ridiculiser). Christophe n'avait pas encore la
-sagesse de se dire que la meilleure réponse qu'on puisse faire à des
-critiques de mauvaise foi, est de ne leur en faire aucune, et de
-continuer à créer. Il avait pris, depuis quelques mois, la mauvaise
-habitude de ne laisser passer aucune attaque injuste, sans y répondre.
-Il écrivit un article, où il n'épargnait point ses adversaires. Les
-deux journaux bien pensants, auxquels il le porta, le lui rendirent, en
-s'excusant avec une politesse ironique de ne pouvoir le publier.
-Christophe s'entêta. Il se souvint du journal socialiste de la ville,
-qui lui avait fait des avances. Il connaissait un des rédacteurs; ils
-discutaient parfois ensemble. Christophe avait plaisir à trouver
-quelqu'un qui parlât librement du pouvoir, de l'armée, des préjugés
-oppressifs et archaïques. Mais la conversation ne pouvait aller bien
-loin; car, avec le socialiste, elle revenait toujours à Karl Marx, qui
-était absolument indifférent à Christophe. D'ailleurs, Christophe
-retrouvait dans ces discours d'homme libre,&mdash;en outre d'un matérialisme
-qui ne lui plaisait pas beaucoup,&mdash;une rigueur pédante et un despotisme
-de pensée, un culte secret de la force, un militarisme à rebours, qui
-ne sonnaient pas très différemment de ce qu'il entendait, chaque jour,
-en Allemagne.</p>
-
-<p>Néanmoins, ce fut à lui et à son journal qu'il songea, quand il se
-vit fermer la porte des autres rédactions. Il se dit bien que sa
-démarche ferait scandale: le journal était violent, haineux,
-constamment condamné; mais comme Christophe ne le lisait pas, il ne
-pensait qu'à la hardiesse des idées, qui ne l'effrayait point, et non
-à la bassesse du ton, qui lui eût répugné. Au reste, il était si
-enragé de voir l'entente sournoise des autres journaux afin de
-l'étouffer, que peut-être eût-il passé outre, même s'il avait été
-mieux averti. Il voulait montrer aux gens qu'on ne se débarrassait pas
-si facilement de lui.&mdash;Il porta donc l'article à la rédaction
-socialiste, où il fut reçu à bras ouverts. Le lendemain, l'article
-parut; et le journal annonçait, en termes emphatiques, qu'il s'était
-assuré le concours du jeune et talentueux maître, le camarade Krafft,
-dont étaient bien connues les ardentes sympathies pour les
-revendications de la classe ouvrière.</p>
-
-<p>Christophe ne lut ni la note, ni l'article; car, ce matin-là, qui
-était un dimanche, il était parti avant l'aube, pour une promenade à
-travers champs. Il était admirablement disposé. En voyant lever le
-soleil, il cria, rit, iodla, sauta et dansa. Plus de Revue, plus de
-critiques à faire! C'était le printemps, et le retour de la musique du
-ciel et de la terre, la plus belle de toutes. Fini des sombres salles de
-concerts, étouffantes et puantes, des voisins désagréables, des
-virtuoses insipides! On entendait s'élever la merveilleuse chanson des
-forêts murmurantes; et sur les champs passaient les effluves enivrants
-de la Vie qui brisait l'écorce de la terre.</p>
-
-<p>Il revenait de promenade, la tête bourdonnante de lumière, quand sa
-mère lui remit une lettre apportée du palais en son absence. La
-lettre, écrite sous une forme impersonnelle, avisait monsieur Krafft
-qu'il eût à se rendre, ce matin, au château.&mdash;Le matin était passé:
-il était près d'une heure. Christophe ne s'en émut guère.</p>
-
-<p>&mdash;Il est trop tard maintenant, dit-il. Ce sera pour demain.</p>
-
-<p>Mais sa mère s'inquiéta:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, on ne peut pas remettre ainsi un rendez-vous de
-Son Altesse; il faut y aller, tout de suite. Peut-être s'agit-il d'une
-affaire importante.</p>
-
-<p>Christophe haussa les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Importante? Comme si ces individus pouvaient avoir quelque chose
-d'important à vous dire!... Il va m'exposer ses idées sur la musique.
-Ce sera gai!... Pourvu qu'il ne lui ait pas pris fantaisie de rivaliser
-avec Siegfried Meyer<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, et qu'il n'ait pas, lui aussi, à montrer un
-<i>Hymne à Ægir!</i> Je ne l'épargnerai pas. Je lui dirai: «Faites donc
-de la politique. Là, vous êtes le maître: vous aurez toujours raison.
-Mais dans l'art, prenez garde! Dans l'art, on vous voit sans casque,
-sans panache, sans uniforme, sans argent, sans titres, sans aïeux, sans
-gendarmes;... et dame! pensez un peu: qu'est-ce qui restera de vous?</p>
-
-<p>La bonne Louisa, qui prenait tout au sérieux, leva les bras au
-ciel:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne diras pas cela!... Tu es fou! Tu es fou!...</p>
-
-<p>Il s'amusait à l'inquiéter, en abusant de sa crédulité, jusqu'à ce
-que la dose de l'extravagance fût si forte que Louisa finît par
-comprendre qu'il se moquait d'elle. Elle lui tournait le dos:</p>
-
-<p>&mdash;Tu es trop bête, mon pauvre garçon!</p>
-
-<p>Il l'embrassa en riant. Il était de magnifique humeur: il avait
-trouvé, dans sa promenade, un beau thème musical; et il le sentait
-s'ébattre en lui, comme un poisson dans l'eau. Il ne voulut point
-partir pour le château, avant d'avoir mangé: il avait un appétit
-d'ogre. Louisa veilla ensuite à sa toilette; car il recommençait à la
-tourmenter: il prétendait qu'il était bien comme il était, avec ses
-vêtements usés et ses souliers poudreux. Cela ne l'empêcha point d'en
-changer et de cirer ses chaussures, en sifflant comme un merle et en
-imitant tous les instruments de l'orchestre. Quand il eut fini, sa mère
-passa l'inspection et refit gravement son nœud de cravate. Il était
-très patient, par extraordinaire, parce qu'il était content de
-lui,&mdash;ce qui n'était pas non plus très ordinaire. Il partit, en disant
-qu'il allait enlever la princesse Adélaïde,&mdash;la fille du grand-duc,
-une assez jolie femme, mariée à un petit prince allemand, qui était
-venue passer quelques semaines auprès de ses parents. Elle avait
-témoigné jadis quelque sympathie à Christophe, quand il était
-enfant; et il avait un faible pour elle. Louisa prétendait qu'il en
-était amoureux; et, pour s'amuser, il feignait de l'être.</p>
-
-<p>Il ne se pressait pas d'arriver, flânant devant les boutiques,
-s'arrêtant dans la rue, pour caresser un chien, qui flânait comme lui,
-étendu sur le flanc et bâillant au soleil. Il sauta les grilles
-inoffensives, qui ceignaient la place du château,&mdash;un grand carré
-désert, entouré de maisons, avec deux jets d'eau assoupis, deux
-parterres symétriques et sans ombre, séparés, comme par une raie sur
-le front, par une allée sablée, ratissée, bordée d'orangers en
-caisse; au milieu, la statue en bronze d'un grand-duc inconnu, costume
-Louis-Philippe, sur un socle décoré aux quatre angles par des
-allégories de Vertus. Sur un banc, un promeneur unique dormait sur son
-journal. A la grille du château, un poste de soldats inutiles dormait.
-Derrière les fossés pour rire de la terrasse du château, deux canons
-endormis bâillaient sur la ville endormie. Christophe leur rit au nez
-à tous.</p>
-
-<p>Il entra au château sans se préoccuper de prendre une attitude
-officielle: tout au plus s'il cessa de chantonner; ses pensées
-continuaient de danser. Il jeta son chapeau sur la table du vestibule,
-en interpellant familièrement le vieil huissier, qu'il connaissait
-depuis l'enfance:&mdash;(le bonhomme était déjà là, lors de la première
-visite que Christophe avait faite au château avec son grand-père, le
-soir où il vit Hassler);&mdash;mais le vieux qui toujours répondait avec
-bonhomie aux boutades peu respectueuses de Christophe, prit, cette fois,
-un air rogue. Christophe n'y fit pas attention. Un peu plus loin, dans
-l'antichambre, il rencontra un employé de la chancellerie, fort bavard
-et prodigue avec lui, d'ordinaire, en démonstrations d'amitié; il fut
-surpris de la hâte que ce personnage mita passer, en esquivant un
-entretien. Il ne s'arrêta pas à ces impressions, et, continuant son
-chemin, il demanda à être introduit.</p>
-
-<p>Il entra. Le dîner venait de finir. Son Altesse se tenait dans un des
-salons. Adossé à la cheminée, il fumait en causant avec ses hôtes,
-parmi lesquels Christophe distingua <i>sa</i> princesse, qui fumait aussi;
-négligemment renversée dans un fauteuil, elle parlait très haut à
-quelques officiers, qui faisaient cercle autour d'elle. La réunion
-était animée. Tous étaient fort gais; et Christophe, en entrant,
-entendit le rire épais du grand-duc. Mais ce rire s'arrêta net, quand
-le prince vit Christophe. Il poussa un grognement, et, fonçant droit
-sur lui:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous voilà, vous! cria-t-il. Vous daignez venir enfin?
-Est-ce que vous croyez que vous allez vous moquer de moi plus longtemps?
-Vous êtes un drôle, Monsieur!</p>
-
-<p>Christophe fut si stupéfait par ce boulet reçu en pleine poitrine
-qu'il fut un moment avant de pouvoir articuler un mot. Il ne pensait
-qu'à son retard, qui ne pouvait légitimer une telle violence. Il
-balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Altesse, qu'ai-je fait?</p>
-
-<p>L'Altesse n'écoutait pas, et poursuivait avec emportement:</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous! Je ne me laisserai pas insulter par un drôle.</p>
-
-<p>Christophe, blêmissant, luttait contre sa gorge contractée, qui
-refusait de parler. Il fit un effort, et cria:</p>
-
-<p>&mdash;Altesse, vous n'avez pas le droit... vous n'avez pas le droit
-vous-même de m'insulter, sans me dire ce que j'ai fait.</p>
-
-<p>Le grand-duc se tourna vers son secrétaire, qui sortit un journal de sa
-poche et qui le lui tendit. Il était dans un état d'exaspération, que
-son humeur colérique ne suffisait pas à expliquer: les fumées de vins
-trop généreux y avaient aussi leur part. Il vint se planter devant
-Christophe, et, comme un toréador avec sa cape, il lui agita
-furieusement devant la figure le journal déplié et froissé, en
-criant:</p>
-
-<p>&mdash;Vos ordures, Monsieur!... Vous mériteriez qu'on vous y mît le
-nez!</p>
-
-<p>Christophe reconnut le journal socialiste:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois pas ce qu'il y a de mal, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! quoi! glapit le grand-duc. Vous êtes d'une impudence!...
-Ce journal de gredins, qui m'insultent journellement, qui vomissent contre
-moi des injures immondes!...</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, dit Christophe, je ne l'avais pas lu.</p>
-
-<p>&mdash;Vous mentez! cria le grand-duc.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas que vous disiez que je mens, fit Christophe. Je
-ne l'avais pas lu, je ne m'occupe que de musique. Et d'ailleurs, j'ai le
-droit d'écrire où je veux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez aucun droit, sauf celui de vous taire. J'ai été trop bon
-pour vous. Je vous ai comblé de mes bienfaits, vous et les vôtres,
-malgré toutes les raisons que votre inconduite et celle de votre père
-m'auraient données de me séparer de vous. Je vous défends de
-continuer à écrire dans un journal qui m'est ennemi. Et de plus, d'une
-façon générale, je vous défends d'écrire quoi que ce soit, à
-l'avenir, sans mon autorisation. J'ai assez de vos polémiques
-musicales. Je n'admets pas que quelqu'un qui jouit de ma protection
-passe son temps à attaquer tout ce qui est cher aux gens de goût et de
-cœur, aux véritables Allemands. Vous ferez mieux d'écrire de
-meilleure musique, ou, si cela ne vous est pas possible, de travailler
-vos gammes et vos exercices. Je ne yeux pas d'un Bebel musical, qui
-s'amuse à diffamer toutes les gloires nationales, à jeter le désarroi
-dans les esprits. Nous savons ce qui est bon, Dieu merci! Nous n'avons
-pas attendu que vous nous le disiez, pour le savoir. Donc, à votre
-piano, Monsieur, et fichez-nous la paix!</p>
-
-<p>Le gros homme, face à face avec Christophe, le dévisageait avec des
-yeux insultants. Christophe, livide, essayait de parler; ses lèvres
-remuaient; il bégaya:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas votre esclave, je dirai ce que je veux, j'écrirai
-ce que je veux...</p>
-
-<p>Il suffoquait, il était près de pleurer de honte et de rage; ses
-jambes tremblaient. En faisant un brusque mouvement du coude, il
-renversa un objet sur le meuble près de lui. Il se rendait compte qu'il
-était ridicule; et, en effet, il entendit rire: en regardant au fond du
-salon, il vit, au travers d'un brouillard, la princesse qui suivait la
-scène, en échangeant avec ses voisins des réflexions d'une
-commisération ironique. Dès lors, il perdit l'exacte conscience de ce
-qui se passait. Le grand-duc criait. Christophe criait plus fort que
-lui, sans savoir ce qu'il disait. Le secrétaire du prince et un autre
-fonctionnaire vinrent vers lui, et tâchèrent de le faire taire: il les
-repoussa; il agitait en parlant un cendrier qu'il avait saisi
-machinalement sur le meuble auquel il était adossé. Il entendait que
-le secrétaire lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, lâchez cela, lâchez cela!...</p>
-
-<p>Et il s'entendait lui-même crier des*mots sans suite, et frapper
-avec le cendrier le rebord de la table.</p>
-
-<p>&mdash;Sortez! hurla le grand-duc, au comble de la fureur. Sortez!
-Sortez! Je vous chasse!</p>
-
-<p>Les officiers s'étaient approchés du prince, et essayaient de le
-calmer. Le grand-duc, apoplectique, les yeux hors de la tête, criait
-qu'on jetât ce chenapan à la porte. Christophe vit rouge: il fut tout
-près d'appliquer son poing sur le mufle du grand-duc; mais il était
-écrasé par un chaos de sentiments contradictoires: la honte, la
-fureur, un reste de timidité, de loyalisme germanique, de respect
-traditionnel, d'habitudes humiliées devant le prince. Il voulait
-parler, il ne pouvait parler; il voulait agir, il ne pouvait agir; il ne
-voyait plus, il n'entendait plus: il se laissa pousser, et sortit.</p>
-
-<p>Il passa au milieu des domestiques, impassibles, qui, venus près de la
-porte, n'avaient rien perdu du bruit de la dispute. Les trente pas qu'il
-eut à faire pour sortir de l'antichambre lui semblèrent durer toute
-une vie. La galerie s'allongeait, à mesure qu'il avançait. Il ne
-sortirait jamais!... La lumière du dehors, qu'il voyait luire là-bas,
-par la porte vitrée, était le salut... Il descendit l'escalier en
-trébuchant; il oubliait qu'il était nu-tête: le vieil huissier le
-rappela pour prendre son chapeau. Il lui fallut ramasser toutes ses
-forces pour sortir du château, traverser la cour, regagner sa maison.
-Il claquait des dents. Quand il ouvrit la porte de chez lui, sa mère
-fut épouvantée par sa mine et par son tremblement. Il l'écarta, il
-refusa de répondre à ses questions. Il monta dans sa chambre,
-s'enferma, et se coucha. Il avait un tel frisson qu'il n'arrivait pas à
-se déshabiller: la respiration coupée; les membres brisés... Ah! ne
-plus voir, ne plus sentir, n'avoir plus à soutenir ce misérable corps,
-à lutter contre l'ignoble vie, tomber, tomber sans souffle, sans
-pensée, n'être plus, nulle part!...&mdash;Ses habits arrachés avec une
-peine mortelle et épars autour de lui, par terre, il se jeta dans son
-lit et s'y enfonça jusqu'aux yeux. Tout bruit cessa dans la chambre: on
-n'entendit plus que le petit lit de fer, qui tremblait sur le carreau.</p>
-
-<p>Louisa écoutait à-la porte; elle frappa en vain, appela doucement:
-rien ne répondit; elle attendit, épiant anxieusement le silence; puis
-elle s'éloigna. Une ou deux fois dans le jour, elle revint écouter; et
-le soir, encore, avant de se coucher. Le jour passa, la nuit passa: la
-maison était muette. Christophe tremblait de fièvre; par moments, il
-pleurait; et, dans la nuit, il se soulevait pour montrer le poing au
-mur. Vers deux heures du matin, dans un accès de folie, il sortit du
-lit, en nage et à moitié nu: il voulait aller tuer le grand-duc. Il
-était dévoré de haine et de honte; son corps et son cœur se
-tordaient dans la flamme.&mdash;De cette tempête, rien ne s'entendait au
-dehors: pas un mot, pas un son. Les dents serrées, il renfermait tout
-en lui.</p>
-
-
-
-
-<p>Le lendemain matin, il redescendit, comme d'habitude. Il était ravagé.
-Il ne dit rien, et sa mère n'osa rien lui demander: elle savait déjà,
-par les rapports du voisinage. Tout le jour, il resta sur une chaise, au
-coin du feu, muet, fiévreux, le dos courbé, comme un vieux; et, quand
-il était seul, il pleurait en silence.</p>
-
-<p>Vers le soir, le rédacteur du journal socialiste vint le voir.
-Naturellement, il était au courant et voulait des détails. Christophe,
-touché de sa visite, l'interpréta naïvement comme une démarche de
-sympathie et d'excuses de la part de ceux qui l'avaient compromis; il
-mit son amour-propre à ne rien regretter, et il se laissa aller à dire
-tout ce qu'il avait sur le cœur: ce lui était un soulagement de parler
-librement à un homme qui eût comme lui la haine de l'oppression.
-L'autre l'excitait à parler: il voyait dans l'événement une bonne
-affaire pour son journal, l'occasion d'un article scandaleux, dont il
-attendait que Christophe lui fournît les éléments, à moins que
-Christophe ne l'écrivît lui-même; car il comptait qu'après cet
-éclat, le musicien de la cour mettrait au service de «la cause» son
-talent de polémiste, qui était appréciable, et ses petits documents
-secrets sur la cour, qui l'étaient encore plus. Comme il ne se piquait
-pas d'une délicatesse exagérée, il présenta la chose sans artifice.
-Christophe en eut un haut-le-corps; il déclara qu'il n'écrirait rien,
-alléguant que toute attaque de sa part contre le grand-duc serait
-interprétée comme un acte de vengeance personnelle, et qu'il était
-tenu à plus de réserve, maintenant qu'il était libre, que lorsque, ne
-l'étant pas, il courait des risques en disant sa pensée. Le
-journaliste ne comprit rien à ces scrupules; il jugea Christophe un peu
-borné et clérical au fond; il pensa surtout que Christophe avait peur.
-Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, laissez-nous faire: c'est moi qui écrirai. Vous n'aurez
-à vous occuper de rien.</p>
-
-<p>Christophe le supplia de se taire; mais il n'avait aucun moyen de l'y
-contraindre. D'ailleurs, le journaliste lui représenta que l'affaire ne
-le concernait pas seul: l'insulte atteignait le journal, qui avait le
-droit de se venger. À cela, rien à répondre; tout ce que put faire
-Christophe, ce fut de lui demander sa parole qu'il n'abuserait point de
-certaines confidences faites à l'ami, et non au journaliste. L'autre la
-lui donna sans difficulté. Christophe n'en fut pas rassuré: il se
-rendait compte trop tard de l'imprudence qu'il avait commise.&mdash;Quand il
-fut seul, il repassa dans sa tête tout ce qu'il avait dit, et il
-frémit. Sans réfléchir une minute, il écrivit au journaliste, le
-conjurant de ne point répéter ce qu'il lui avait confié:&mdash;(le
-malheureux le répétait lui-même, en partie, dans sa lettre.)</p>
-
-<p>Le lendemain, la première chose qu'il lut, en ouvrant le journal avec
-une hâte fiévreuse, ce fut, en première page, tout au long son
-histoire. Tout ce qu'il avait dit, la veille, s'y retrouvait
-démesurément grossi, ayant subi cette déformation spéciale à
-laquelle sont soumis tous les objets qui passent par un cerveau de
-journaliste. L'article attaquait avec de basses invectives le grand-duc
-et la cour. Certains détails qu'il donnait étaient trop personnels à
-Christophe, trop évidemment connus de lui seul, pour qu'on ne lui
-attribuât point l'article entier.</p>
-
-<p>Ce nouveau coup écrasa Christophe. À mesure qu'il lisait, une sueur
-froide lui montait au visage. Quand il eut fini, il resta affolé. Il
-voulut courir au journal; mais sa mère l'en empêcha, redoutant, non
-sans raison, sa violence. Il la redoutait lui-même; il sentait que s'il
-y allait, il ferait quelque sottise; et il resta,&mdash;pour en faire une
-autre. Il adressa au journaliste une lettre indignée, où il lui
-reprochait sa conduite en termes blessants, désavouait l'article, et
-rompait avec le parti. Le désaveu ne parut pas. Christophe récrivit au
-journal, le sommant de publier sa lettre. On lui envoya copie de sa
-première lettre, écrite le soir de l'entretien, et qui en était la
-confirmation: on lui demandait s'il fallait la publier aussi. Il se
-sentit dans leurs mains. Là-dessus, il eut le malheur de rencontrer
-dans la rue l'interviewer indiscret; il ne put s'empêcher de lui dire
-le mépris qu'il avait pour lui. Le lendemain, le journal publia un
-entrefilet insultant, où l'on parlait de ces domestiques de cour, qui,
-même quand on les a flanqués à la porte, restent toujours des
-domestiques. Quelques allusions à l'événement récent ne permettaient
-point de douter qu'il ne s'agît de Christophe.</p>
-
-
-
-
-<p>Quand il fut bien évident pour tous que Christophe n'avait plus aucun
-appui, il se trouva soudain d'une richesse en ennemis qu'il n'eût
-jamais soupçonnée. Tous ceux qu'il avait blessés, directement ou
-indirectement, soit par des critiques personnelles, soit en combattant
-leurs idées et leur goût, prirent aussitôt l'offensive et se
-vengèrent avec usure. Le gros public, dont Christophe avait essayé de
-secouer l'apathie, contemplait, satisfait, la correction administrée à
-l'insolent jeune homme, qui avait prétendu réformer l'opinion et
-troubler le sommeil des gens de bien. Christophe était à l'eau. Chacun
-fit de son mieux pour lui tenir la tête dessous.</p>
-
-<p>Ils ne fondirent pas tous ensemble sur lui. L'un commença d'abord, pour
-tâter le terrain. Christophe ne répondant pas, il redoubla ses coups.
-Alors d'autres suivirent; et puis, toute la bande. Les uns étaient de
-la fête par simple divertissement, comme de jeunes chiens qui s'amusent
-à déposer leurs incongruités en belle place: c'était l'escadron
-volant des journalistes incompétents, qui, ne sachant rien, tâchent de
-le faire oublier, à force d'adulations aux vainqueurs et d'injures aux
-vaincus. Les autres apportaient le poids de leurs principes, ils
-tapaient comme des sourds; où ils avaient passé, il ne restait rien de
-rien: c'était la grande critique,&mdash;la critique qui tue.</p>
-
-<p>Par bonheur pour Christophe, il ne lisait pas les journaux. Quelques
-amis dévoués avaient l'attention de lui envoyer les plus injurieux.
-Mais il les laissait s'empiler sur sa table, sans penser à les ouvrir.
-Ce ne fut qu'à la fin que ses yeux furent attirés par une grande
-marque rouge qui encadrait un article: il lut que ses <i>Lieder</i>
-ressemblaient aux grognements d'un animal sauvage, que ses symphonies
-sortaient d'une maison de fous, que son art était hystérique, que ses
-spasmes d'harmonies voulaient donner le change sur sa sécheresse de
-cœur et sa nullité de pensée. Le critique, fort connu, terminait
-ainsi:</p>
-
-<p>«M. Krafft a naguère donné, comme reporter, quelques preuves
-étonnantes de son style et de son goût, qui excitèrent dans les
-cercles musicaux une gaieté irrésistible. Il lui fut alors conseillé
-amicalement de se livrer plutôt a la composition. Les derniers produits
-de sa muse ont montré que ce conseil, bien intentionné, était
-mauvais. M. Krafft devrait décidément faire du reportage.»</p>
-
-<p>Après cette lecture, qui empêcha Christophe de travailler pendant
-toute une matinée, il se mit à la recherche des autres journaux
-hostiles, pour achever de se démoraliser. Mais Louisa, qui avait la
-manie de faire disparaître tout ce qui traînait, sous prétexte de
-«faire de l'ordre», les avait déjà brûlés. Il en fut irrité
-d'abord, puis soulagé; et, tendant à sa mère le journal qui restait,
-il lui dit qu'elle aurait bien dû en faire autant de celui-là.</p>
-
-<p>D'autres affronts lui furent plus sensibles. Un quatuor, dont il avait
-envoyé le manuscrit à une société réputée de Francfort, fut
-refusé à l'unanimité, et sans explications. Une ouverture, qu'un
-orchestre de Cologne semblait disposé à jouer, lui fut retournée,
-après des mois d'attente, comme injouable. La pire épreuve lui fut
-infligée par une société orchestrale de la ville. Le <i>Kapellmeister</i>
-H. Euphrat, qui la dirigeait, était assez bon musicien: mais, comme
-beaucoup de chefs d'orchestre, il n'avait aucune curiosité d'esprit; il
-souffrait&mdash;(ou plutôt il se portait à merveille)&mdash;de cette paresse
-spéciale à sa corporation, qui consiste à ressasser indéfiniment les
-œuvres déjà connues et à fuir comme le feu toute œuvre vraiment
-nouvelle. Il n'était jamais las d'organiser des Festivals Beethoven,
-Mozart, ou Schumann: il n'avait, dans ces œuvres, qu'à se laisser
-porter par le ronron des rythmes familiers. En revanche, la musique de
-son temps lui était insupportable. Il n'osait pas l'avouer et se disait
-accueillant pour les jeunes talents: de vrai, quand on lui apportait une
-œuvre bâtie sur un patron ancien,&mdash;un décalque d'œuvres qui avaient
-été nouvelles, il y avait cinquante ans,&mdash;il la recevait fort bien; il
-mettait même de l'ostentation à l'imposer au public. Cela ne
-dérangeait ni l'ordre de ses effets, ni l'ordre d'après lequel le
-public avait coutume d'être ému. En revanche, il éprouvait un
-mélange de mépris et de haine pour tout ce qui menaçait de déranger
-ce bel ordre et de lui causer une fatigue nouvelle. Le mépris dominait,
-si le novateur n'avait aucune chance de sortir de son ombre. S'il
-menaçait de réussir, c'était alors la haine,&mdash;bien entendu, jusqu'au
-moment où il avait réussi tout à fait.</p>
-
-<p>Christophe n'en était pas encore là: tant s'en fallait. Aussi, fut-il
-surpris, quand on lui fit savoir, par des ouvertures indirectes, que
-<i>Herr</i> H. Euphrat eût été bien aise de jouer quelque chose de lui. Il
-avait d'autant moins de raisons de s'y attendre que le <i>Kapellmeister</i>
-était un ami intime de Brahms et de quelques autres qu'il avait
-malmenés dans ses chroniques. Comme il était bon garçon, il prêta à
-ses adversaires des sentiments généreux, qu'il eût été capable
-d'avoir. Il supposa que, le voyant accablé, ils voulaient lui prouver
-qu'ils étaient au-dessus des rancunes mesquines: il en fut touché, il
-écrivit un mot plein d'effusion à H. Euphrat, en lui envoyant un
-poème symphonique. L'autre lui fit répondre, par son secrétaire, une
-lettre froide, mais polie, lui accusant réception de son envoi et
-ajoutant que, suivant la règle de la société, la symphonie serait
-prochainement distribuée à l'orchestre et soumise à l'épreuve d'une
-répétition d'ensemble, avant d'être reçue pour l'audition publique.
-La règle était la règle: Christophe n'avait qu'à s'incliner. Aussi
-bien, c'était là une pure formalité, qui servait à écarter les
-élucubrations des amateurs encombrants.</p>
-
-<p>Deux ou trois semaines après, Christophe reçut avis que son œuvre
-allait être répétée. En principe, tout se passait à huis clos, et
-l'auteur même ne pouvait assister à la répétition. Mais une
-tolérance universellement admise faisait qu'il était toujours là;
-seulement, il ne se montrait pas. Chacun le savait, et chacun feignait
-de ne le point savoir. Au jour dit, un ami vint chercher Christophe et
-l'introduisit dans la salle, où il prit place au fond d'une loge. Il
-fut surpris de voir qu'a cette répétition fermée, la salle&mdash;du moins,
-les places du bas&mdash;était presque entièrement remplie: une foule de
-dilettantes, d'oisifs et de critiques s'agitait en caquetant.
-L'orchestre était censé ignorer leur présence.</p>
-
-<p>On commença par la <i>Rhapsodie</i> de Brahms pour voix d'alto, chœur
-d'hommes, et orchestre, sur un fragment du <i>Harzreise im Winter</i> de
-Gœthe. Christophe, qui détestait la sentimentalité majestueuse de
-cette œuvre, se dit que c'était peut-être, de la part des
-«Brahmines», une façon courtoise de se venger, en le forçant à
-entendre une composition qu'il avait critiquée irrévérencieusement.
-Cette idée le fit rire, et sa bonne humeur augmenta, quand, après la
-Rhapsodie, vinrent deux autres productions de musiciens connus, qu'il
-avait pris à partie: l'intention ne lui sembla pas douteuse. Sans
-pouvoir dissimuler quelques grimaces, il pensa que c'était, après
-tout, de bonne guerre; et, à défaut de la musique, il apprécia la
-farce. Il s'amusa même à mêler ses applaudissements ironiques à ceux
-du public, qui fit pour Brahms et ses congénères une manifestation
-enthousiaste.</p>
-
-<p>Enfin, ce fut le tour de la symphonie de Christophe. Quelques regards
-jetés de l'orchestre et de la salle dans la direction de sa loge lui
-firent voir qu'on était averti de sa présence. Il sedissimula, il
-attendait, avec ce serrement de cœur que tout musicien éprouve, au
-moment où la baguette du chef se lève et où le fleuve de musique se
-ramasse en silence, prêt à briser sa digue. Jamais il n'avait encore
-entendu son œuvre à l'orchestre. Comment les êtres qu'il avait
-rêvés allaient-ils vivre? Quelle serait leur voix? Il les sentait
-gronder en lui; et, penché sur le gouffre de sons, il attendait en
-frémissant ce qui allait sortir.</p>
-
-<p>Ce qui sortit, ce fut une chose sans nom, une bouillie informe. Au lieu
-des robustes colonnes qui devaient soutenir le fronton de l'édifice,
-les accords s'écroulaient les uns à côté des autres, comme une
-bâtisse en ruines; on n'y distinguait rien qu'une poussière de
-plâtras. Christophe hésita avant d'être bien sûr que c'était lui
-qu'on jouait. Il recherchait la ligne, le rythme de sa pensée: il ne la
-reconnaissait plus; elle allait, bredouillante et titubante, comme un
-ivrogne qui s'accroche aux murs; et il était écrasé de honte, comme
-si on le voyait lui-même en cet état. Il avait beau savoir que ce
-n'était pas là ce qu'il avait écrit: quand un interprète imbécile
-dénature vos paroles, on a un moment de doute, on se demande avec
-consternation si l'on est responsable de cette stupidité. Le public,
-lui, ne se le demande jamais: il croit à l'interprète, aux chanteurs,
-à l'orchestre qu'il est accoutumé d'entendre, comme il croit à son
-journal: ils ne peuvent pas se tromper; s'ils disent des absurdités,
-c'est que l'auteur est absurde. Il en doutait d'autant moins, en cette
-occasion, qu'il avait plaisir à le croire.&mdash;Christophe essayait de se
-persuader que le <i>Kapellmeister</i> se rendait compte du gâchis, qu'il
-allait arrêter l'orchestre, et faire tout reprendre. Les instruments ne
-jouaient même plus ensemble. Le cor avait manqué son entrée et pris
-une mesure trop tard; il continua quelques minutes, puis s'arrêta
-tranquillement pour vider son instrument. Certains traits des hautbois
-avaient totalement disparu. Il était impossible à l'oreille la plus
-exercée de retrouver le fil de la pensée musicale, ni même d'imaginer
-qu'il y en eût une. Des fantaisies d'instrumentation, des saillies
-humoristiques, devinrent grotesques, par le fait de la grossièreté de
-l'exécution. C'était bête à pleurer, c'était l'œuvre d'un idiot,
-d'un farceur, qui ne savait pas la musique. Christophe s'arrachait les
-cheveux. Il voulut interrompre; mais l'ami qui était avec lui l'en
-empêcha, l'assurant que <i>Herr Kapellmeister</i> saurait bien de lui-même
-discerner les fautes de l'exécution et tout remettre au point,&mdash;qu'au
-reste Christophe ne devait pas se montrer et qu'une observation de lui
-ferait le plus mauvais effet. Il obligea Christophe à se retirer au
-fond de la loge. Christophe se laissa faire; mais il se cognait la tête
-avec ses poings; et chaque monstruosité nouvelle lui arrachait un râle
-d'indignation et de douleur:</p>
-
-<p>&mdash;Les misérables! Les misérables!... gémissait-il; et il se
-mordait les mains pour ne pas crier.</p>
-
-<p>Maintenant, montait vers lui, avec les fausses notes, la rumeur du
-public, qui commençait à s'agiter. Ce ne fut d'abord qu'un
-frémissement; mais bientôt, Christophe n'eut plus de doute: ils
-riaient. Les musiciens de l'orchestre avaient donné le signal; certains
-ne cachaient point leur hilarité. Le public, assuré dès lors que
-l'œuvre était risible, se tordit de rire. La joie fut générale; elle
-redoublait au retour d'un motif très rythmé, que les contrebasses
-accentuaient d'une façon burlesque. Seul, le <i>Kapellmeister</i>,
-imperturbable, continuait à marquer la mesure, au milieu du charivari.</p>
-
-<p>Enfin, l'on arriva au bout:&mdash;(les meilleures choses ont une fin.)&mdash;La
-parole était au public. Il éclata. Ce fut une explosion d'allégresse,
-qui dura plusieurs minutes. Les uns sifflaient, les autres
-applaudissaient ironiquement; les plus spirituels criaient: <i>bis!</i> Une
-voix de basse, venue du fond d'une avant-scène, se mit à imiter le
-motif grotesque. D'autres farceurs furent pris d'émulation et
-l'imitèrent, à leur tour. Quelqu'un cria: «L'auteur!»&mdash;Il y avait
-longtemps que ces gens d'esprit ne s'étaient autant amusés.</p>
-
-<p>Après que le tumulte fut un peu calmé, le <i>Kapellmeister</i>, impassible,
-le visage tourné de trois quarts vers le public, mais affectant de ne
-pas le voir,&mdash;(le public était toujours censé ne pas exister)&mdash;fit à
-l'orchestre un signe, pour marquer qu'il voulait parler. On cria:
-«Chut!»; et chacun fit silence. Il attendit encore un moment;
-puis,&mdash;(sa voix était nette, froide et tranchante):</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit-il, je n'aurais certainement pas laissé jouer
-<i>cette chose</i> jusqu'au bout, si je n'avais voulu me donner une fois
-en spectacle le monsieur qui a osé écrire des turpitudes sur maître
-Brahms.</p>
-
-<p>Il dit; et, sautant de son estrade, il sortit au milieu des ovations de
-la salle en délire. On voulut le rappeler; les acclamations se
-prolongèrent pendant une ou deux minutes encore. Mais il ne revint pas.
-L'orchestre s'en allait. Le public se décida à s'en aller aussi. Le
-concert était fini.</p>
-
-<p>C'était une bonne journée.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe était déjà sorti. À peine avait-il vu le misérable chef
-d'orchestre quitter son pupitre, qu'il s'était élancé hors de la
-loge; il dégringolait les marches du premier étage, pour le rejoindre
-et le souffleter. L'ami qui l'avait amené courut après lui et essaya
-de le retenir; mais Christophe le bouscula et faillit le jeter en bas de
-l'escalier:&mdash;(il avait des raisons de croire que le personnage était
-complice dans le traquenard).&mdash;Heureusement pour H. Euphrat et pour
-lui-même, la porte qui menait à la scène était fermée; et ses coups
-de poing furieux ne purent la faire ouvrir. Cependant, le public
-commençait à sortir de la salle. Christophe ne pouvait rester là. Il
-se sauva.</p>
-
-<p>Il était dans un état indescriptible. Il marchait au hasard, agitant
-les bras, roulant les yeux, parlant tout haut, comme un fou; il
-renfonçait ses cris d'indignation et de rage. La rue était à peu
-près déserte. La salle de concert avait été construite; l'année
-précédente, dans un quartier nouveau, un peu hors de la ville; et
-Christophe, d'instinct, fuyait vers la campagne, à travers les terrains
-vagues, où s'élevaient des baraques isolées et: quelques
-échafaudages de maisons, entourés de palissades. Il avait des pensées
-meurtrières, il eût voulu tuer l'homme qui lui avait fait cet
-affront... Hélas! Et quand il l'eût tué, y aurait-il eu rien de
-changé à l'animosité de tous ces gens, dont les rires injurieux
-retentissaient encore à son oreille? Ils étaient trop, il ne pouvait
-rien contre eux; ils étaient tous d'accord&mdash;eux qui étaient divisés
-sur tant de choses&mdash;pour l'outrager et l'écraser. C'était plus que de
-l'incompréhension: il y avait de la haine. Que leur avait-il donc fait
-à tous? Il avait en lui de belles choses, des choses qui fout du bien
-et qui dilatent le cœur; il avait voulu les dire, en faire jouir les
-autres; il croyait qu'ils allaient en être heureux comme lui. Si même
-ils ne les goûtaient pas, ils devaient au moins lui être
-reconnaissants de l'intention; ils pouvaient, à la rigueur, lui
-remontrer amicalement en quoi il s'était trompé; mais de là à cette
-joie méchante qu'ils mettaient à insulter ses pensées odieusement
-travesties, à les fouler aux pieds, à le tuer sous le ridicule,
-comment était-ce possible? Dans son exaltation, il s'exagérait encore
-leur haine; il lui prêtait un sérieux, que ces êtres médiocres
-étaient bien incapables d'avoir. Il sanglotait: «Qu'est-ce que je leur
-ai fait?» Il étouffait, il se sentait perdu, ainsi que lorsqu'il
-était enfant et qu'il fit, connaissance pour la première fois avec la
-méchanceté humaine.</p>
-
-<p>Et comme il regardait près de lui, à ses pieds, il s'aperçut qu'il
-était arrivé au bord du ruisseau du moulin, à l'endroit où, quelques
-années avant, son père s'était noyé. Et l'idée lui vint
-sur-le-champ de se noyer. Sans attendre une minute, il se disposa à
-sauter.</p>
-
-<p>Mais comme il se penchait sur la berge, fasciné par le calme et clair
-regard de l'eau, un tout petit oiseau, sur un arbre voisin, se mit à
-chanter&mdash;chanter éperdument. Il se tut pour l'écouter. L'eau
-murmurait. On entendait les frémissements des blés en fleur, ondoyant
-sous la molle caresse de l'air; les peupliers frissonnaient. Derrière
-la haie du chemin, dans un jardin, des paniers d'abeilles invisibles
-emplissaient l'air de leur musique parfumée. De l'autre côté du
-ruisseau, une vache aux beaux yeux bordés d'agate, rêvait. Une
-fillette blonde, assise sur le rebord d'un mur, une hotte légère à
-claires-voies sur les épaules, comme un petit ange avec ses ailes,
-rêvait aussi, en balançant ses jambes nues et chantonnant un air qui
-n'avait aucun sens. Au loin, dans la prairie, un chien blanc bondissait,
-décrivant de grands ronds...</p>
-
-<p>Christophe, appuyé à un arbre, écoutait, regardait la terre
-printanière; il était repris par la paix et la joie de ces êtres: il
-oubliait, il oubliait... Brusquement, il serra dans ses bras le bel
-arbre, contre lequel il appuyait sa joue. Il se jeta par terre; il
-s'enfonça la tête dans l'herbe; il riait nerveusement, il riait de
-bonheur. Toute la beauté, la grâce, le charme de la*vie l'enveloppait,
-le pénétrait. Il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi es-tu si belle, et eux&mdash;les hommes&mdash;si
-laids?</p>
-
-<p>N'importe! Il l'aimait, il l'aimait, il sentait qu'il l'aimerait
-toujours, que rien ne pourrait l'en déprendre. Il embrassa la terre
-avec ivresse. Il embrassait la vie:</p>
-
-<p>&mdash;Je t'ai! Tu es à moi. Ils ne peuvent pas t'enlever à moi. Qu'ils
-fassent ce qu'ils veulent! Qu'ils me fassent souffrir!... Souffrir,
-c'est encore vivre!</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe se remit courageusement au travail. Il ne voulait plus rien
-avoir à faire avec les «hommes de lettres» les bien nommés, les
-phraseurs, les bavards stériles, les journalistes, les critiques, les
-exploiteurs et les trafiquants de l'art. Quant aux musiciens, il ne
-perdrait pas son temps davantage à combattre leurs préjugés et leurs
-jalousies. Ils ne voulaient pas de lui?&mdash;Soit! il ne voulait pas d'eux.
-Il avait son œuvre à faire: il la ferait. La cour lui rendait sa
-liberté: il l'en remerciait. Il remerciait les gens de leur hostilité:
-il allait pouvoir travailler en paix.</p>
-
-<p>Louisa l'approuvait de tout son cœur. Elle n'avait point d'ambition;
-elle n'était pas une Krafft; elle ne ressemblait ni au père, ni au
-grand-père. Elle ne tenait aucunement pour son fils aux honneurs et à
-la réputation. Certes, elle se fût réjouie qu'il fût riche et
-célèbre; mais si ces avantages devaient s'acheter au prix de trop de
-désagréments, elle aimait beaucoup mieux qu'il n'en fût pas question.
-Elle avait été plus affectée du chagrin de Christophe, à la suite de
-sa rupture avec le château, que de l'événement même; et, au fond,
-elle était ravie qu'il se fût brouillé avec les gens des revues et
-des journaux. Elle avait pour le papier noirci une méfiance de paysan:
-tout cela n'était bon qu'à vous faire perdre votre temps et à vous
-attirer des ennuis. Elle avait entendu quelquefois causer avec
-Christophe les petits jeunes gens de la Revue, avec qui il collaborait:
-elle avait été épouvantée de leur méchanceté; ils déchiraient
-tout à belles dents, ils disaient des horreurs de tout; et plus ils en
-disaient, plus ils étaient contents. Elle ne les aimait pas. Ils
-étaient sans doute très intelligents et très savants; mais ils
-n'étaient pas bons: elle se réjouissait que son Christophe ne les vît
-plus. Elle abondait dans son sens: qu'avait-il besoin d'eux?</p>
-
-<p>&mdash;Ils peuvent dire, écrire et penser de moi ce qu'ils voudront,
-disait Christophe: ils ne peuvent pas m'empêcher d'être moi-même. Leur
-art, leur pensée, que m'importe? Je les nie!</p>
-
-
-
-
-<p>Il est très beau de nier le monde. Mais le monde ne se laisse pas si
-facilement nier par une forfanterie de jeune homme. Christophe était
-sincère; mais il se faisait illusion, il ne se connaissait pas bien. Il
-notait pas un moine, il n'avait pas un tempérament à renoncer au
-monde; surtout, il n'en avait pas l'âge. Les premiers temps, il ne
-souffrit pas trop: il était enfoncé dans la composition; et, tant que
-ce travail dura, il ne sentit le manque de rien. Mais quand il fut dans
-la période de dépression qui suit l'achèvement de l'œuvre et qui
-dure jusqu'à ce qu'une nouvelle œuvre s'empare de l'esprit, il regarda
-autour de lui, et il fut glacé de son abandon. Il se demanda pourquoi
-il écrivait. Tandis que l'on écrit, la question ne se pose pas: il
-faut écrire, cela ne se discute point. Ensuite, on se trouve en
-présence de l'œuvre enfantée; l'instinct puissant qui l'a fait
-jaillir des entrailles s'est tu: on ne comprend plus pourquoi elle est
-née; à peine s'y reconnaît-on soi-même, elle est presque une
-étrangère, on aspire à l'oublier. Et cela n'est pas possible, tant
-qu'elle n'est ni publiée, ni jouée, tant qu'elle ne vit pas de sa vie
-propre dans le monde. Jusque-là, elle est le nouveau-né attaché à la
-mère, une chose vivante rivée à la chair vivante: il faut l'amputer
-pour vivre. Plus Christophe composait, plus grandissait en lui
-l'oppression de ces êtres sortis de lui, qui ne pouvaient ni vivre, ni
-mourir. Qui l'en délivrerait? Une poussée obscure remuait ces enfants
-de sa pensée; ils aspiraient désespérément à se détacher de lui,
-à se répandre dans d'autres âmes comme les semences vivaces, que
-lèvent charrie dans l'univers. Resterait-il muré dans sa stérilité?
-Il en deviendrait enragé.</p>
-
-<p>Puisque tout débouché:&mdash;théâtres, concerts,&mdash;lui était fermé, et
-que pour rien au monde il ne se fût abaissé à une démarche nouvelle
-auprès des directeurs qui l'avaient une fois éconduit, il ne lui
-restait d'autre moyen que de publier ce qu'il avait écrit; mais il ne
-pouvait se flatter qu'il trouverait plus facilement un éditeur pour le
-lancer qu'un orchestre pour le jouer. Les deux ou trois essais qu'il
-fit, aussi maladroitement que possible, lui suffirent; plutôt que de
-s'exposer à un nouveau refus, ou de discuter avec un de ces négociants
-et de supporter leurs airs protecteurs, il préféra faire tous les
-frais de l'édition. C'était une folie: il avait une petite réserve,
-qui lui venait de son traitement à la cour et de quelques concerts;
-mais la source de cet argent était tarie, et il se passerait longtemps
-avant qu'il en trouvât une autre; il eût fallu être assez sage pour
-ménager ce petit avoir, qui devait l'aider à passer la période
-difficile où il s'engageait. Non seulement il ne le fit pas; mais,
-cette réserve étant insuffisante à couvrir les dépenses de
-l'édition, il ne craignit pas de s'endetter. Louisa n'osait rien dire;
-elle le trouvait déraisonnable, et ne comprenait pas bien qu'on
-dépensât de l'argent pour voir son nom sur un livre; mais puisque
-c'était un moyen de lui faire prendre patience et de le garder auprès
-d'elle, elle était trop heureuse qu'il s'en contentât.</p>
-
-<p>Au lieu d'offrir au public des compositions d'un genre connu, de tout
-repos, Christophe fit choix, parmi ses manuscrits, d'une série
-d'œuvres, très personnelles, et auxquelles il tenait beaucoup.
-C'étaient des pièces pour piano, où s'entremêlaient des <i>Lieder</i>,
-quelques-uns très courts et d'allure populaire, d'autres très
-développés et presque dramatiques. Le tout formait une suite
-d'impressions joyeuses ou tristes, qui s'enchaînaient d'une façon
-naturelle et que traduisait tour à tour le piano seul, et le chant,
-seul ou accompagné. «Car, disait Christophe, quand je rêve, je ne me
-formule pas toujours ce que je sens: je souffre, je suis heureux, sans
-paroles pour le dire; mais il vient un moment où il faut que je le
-dise, je chante sans y penser: parfois, ce ne sont que des mots vagues,
-quelques phrases décousues, parfois des poèmes entiers; puis, je me
-remets à rêver. Ainsi, le jour s'écoule: et c'est en effet un jour
-que j'ai voulu représenter. Pourquoi des recueils composés uniquement
-de chants, ou de préludes? Il n'est rien de plus factice et de moins
-harmonieux. Tâchons de rendre le libre jeu de l'âme!»&mdash;Il avait donc
-nommé la Suite: <i>Une Journée.</i> Les diverses parties de l'œuvre
-portaient des sous-titres, indiquant brièvement la succession des
-rêves intérieurs. Christophe y avait écrit des dédicaces
-mystérieuses, des initiales, des dates, que lui seul pouvait comprendre
-et qui lui rappelaient le souvenir d'heures poétiques, ou de figures
-aimées: la rieuse Corinne, la languissante Sabine, et la petite
-Française inconnue.</p>
-
-<p>En outre de cette œuvre, il choisit une trentaine de ses <i>Lieder</i>,&mdash;de
-ceux qui lui plaisaient le plus, et, par conséquent, qui plaisaient le
-moins au public. Il s'était bien gardé de prendre ses mélodies les
-plus «mélodieuses»; il prit les plus caractéristiques.&mdash;(On sait que
-les braves gens ont toujours une grande peur de ce qui est
-«caractéristique». Ce qui est sans caractère leur ressemble beaucoup
-mieux.)</p>
-
-<p>Ces <i>Lieder</i> étaient écrits sur des vers de vieux poètes silésiens
-du dix-septième siècle, que Christophe avait lus dans une collection
-populaire, et dont il aimait la loyauté. Deux surtout lui étaient
-chers, comme des frères, deux êtres pleins de génie, tous deux morts
-à trente ans: le charmant Paul Fleming, le libre voyageur au Caucase et
-à Ispahan, qui garda une âme pure, aimante et sereine, parmi les
-sauvageries de la guerre, les tristesses de la vie, et la corruption de
-son temps,&mdash;et Jean-Christian Günther, le génie déréglé, qui se
-brûla dans l'orgie et le désespoir, jetant sa vie à tous les vents.
-De Günther, il avait traduit les cris de provocation et d'ironie
-vengeresse contre le Dieu ennemi qui l'écrase, ces malédictions
-furieuses du Titan terrassé, qui retourne la foudre contre le ciel. De
-Fleming, il avait pris des chants d'amour à Anemone et à Basilene,
-suaves et doux comme des fleurs,&mdash;la ronde des étoiles, le <i>Tanzlied</i>
-(chant de danse) des cœurs limpides et joyeux,&mdash;et le sonnet héroïque
-et tranquille: <i>À soi-même</i> (<i>An Sich</i>), que Christophe se récitait,
-comme prière du matin.</p>
-
-<p>L'optimisme souriant du pieux Paul Gerhardt charmait aussi Christophe.
-C'était pour lui un repos, au sortir de ses tristesses. Il aimait cette
-vision innocente de la nature en Dieu, les prairies fraîches, où les
-cigognes se promènent gravement au milieu des tulipes et des narcisses
-blancs, au bord des ruisselets qui chantent sur le sable, l'air
-transparent où passent les hirondelles aux grandes ailes et le vol des
-colombes, la gaieté d'un rayon de soleil qui déchire la pluie, et le
-ciel lumineux qui rit entre les nuées, et la sérénité majestueuse du
-soir, le repos des forêts, des troupeaux, des villes et des champs. Il
-avait eu l'impertinence de remettre en musique plusieurs de ces
-cantiques spirituels, qui étaient encore chantés dans les communautés
-protestantes. Et il s'était bien gardé de leur conserver leur
-caractère de choral. Loin de là: il l'avait en horreur; il leur avait
-donné une expression libre et vivante. Le vieux Gerhardt eût frémi de
-l'orgueil diabolique que respiraient maintenant certaines strophes de
-son <i>Lied du Voyageur</i> chrétien, ou de l'allégresse païenne qui
-faisait déborder comme un torrent le flot paisible de son <i>Chant
-d'été.</i></p>
-
-<p>La publication fut faite, et naturellement en dépit du bon sens.
-L'éditeur, que Christophe payait pour faire l'impression de ses
-<i>Lieder</i> et les garder en dépôt, n'avait d'autre titre à son choix
-que d'être son voisin. Il n'était pas outillé pour un travail de
-cette importance; l'ouvrage traîna, des mois; il y eut des bévues, des
-corrections coûteuses. Christophe, qui n'y connaissait rien, se
-laissait tout compter un tiers plus cher qu'il ne fallait; les dépenses
-s'élevèrent bien au-dessus de ce qui avait été prévu. Puis, quand
-ce fut fini, Christophe se trouva avoir sur les bras une édition
-énorme, dont il ne savait que faire. L'éditeur était sans clientèle;
-il ne fit pas une démarche pour répandre l'œuvre. Son apathie
-s'accordait d'ailleurs avec l'attitude de Christophe. Comme il lui avait
-demandé, pour l'acquit de sa conscience, de lui écrire quelques lignes
-de réclame, Christophe répliqua «qu'il ne voulait pas de réclame: si
-sa musique était bonne, elle parlerait pour elle-même». L'autre
-respecta religieusement sa volonté: il enferma l'édition au fond de
-son magasin. Elle était bien gardée; car, en six mois, il ne s'en
-vendit pas un exemplaire.</p>
-
-
-
-
-<p>En attendant que le public se décidât à venir, Christophe dut trouver
-un moyen pour réparer la brèche qu'il avait faite à son petit
-pécule; et il n'avait pas à être difficile: car il fallait vivre et
-payer ses dettes. Non seulement celles-ci étaient plus fortes qu'il ne
-l'avait prévu; mais il s'aperçut que la réserve sur laquelle il
-comptait était moins forte qu'il n'avait calculé. Avait-il perdu de
-l'argent sans s'en douter, ou&mdash;ce qui était infiniment plus
-probable,&mdash;avait-il mal fait ses comptes? (Jamais il n'avait su faire
-une addition exacte.) Peu importait pourquoi l'argent manquait: il
-manquait, la chose était sûre. Louisa dut se saigner pour venir en
-aide à son fils. Il en eut un remords cuisant, et il chercha à
-s'acquitter, au plus tôt, à tout prix. Il se mit en quête de leçons
-à donner, si pénible qu'il lui fût de se proposer et d'essuyer
-parfois des refus. Sa faveur était bien tombée: il eut grand mal à
-retrouver quelques élèves. Aussi, quand on lui parla d'une place dans
-une école, il fut trop heureux d'accepter.</p>
-
-<p>C'était une institution à demi religieuse. Le directeur, homme fin,
-avait su voir, sans être musicien, tout le parti qu'on pouvait tirer de
-Christophe, à très bon compte, dans la situation actuelle. Il était
-affable, et payait peu. Christophe ayant risqué une timide observation,
-le directeur laissa entendre, avec un sourire bienveillant, que
-Christophe, n'ayant plus de titre officiel, ne pouvait prétendre à
-plus.</p>
-
-<p>Triste besogne! Il s'agissait moins d'apprendre la musique aux élèves
-que de donner l'illusion aux parents et à eux-mêmes qu'ils la
-savaient. La grande affaire était de les mettre en état de chanter
-pour les cérémonies où le public était admis. Peu importait le
-moyen. Christophe en était écœuré; il n'avait même pas la
-consolation de se dire, en accomplissant sa tâche, qu'il faisait œuvre
-utile: sa conscience se la reprochait, comme une hypocrisie. Il essaya
-de donner aux enfants une instruction plus solide, de leur faire
-connaître et aimer la sérieuse musique; mais les élèves ne s'en
-souciaient point. Christophe ne réussissait pas à se faire écouter;
-il manquait d'autorité; et, en vérité, il n'était pas fait pour
-enseigner à des enfants. Il ne s'intéressait pas à leurs
-ânonnements; il voulait leur expliquer tout de suite la théorie
-musicale. Quand il avait une leçon de piano à donner, il mettait
-l'élève à une symphonie de Beethoven, qu'il jouait avec lui à quatre
-mains. Naturellement, cela ne pouvait marcher; il éclatait de colère,
-chassait l'élève du piano, et jouait seul, longuement, à sa
-place.&mdash;Il n'en usait pas autrement avec ses élèves particuliers, en
-dehors de l'école. Il n'avait pas une once de patience: il disait, par
-exemple, à une gentille jeune fille, qui se piquait de distinction
-aristocratique, qu'elle jouait comme une cuisinière; ou même, il
-écrivait à la mère qu'il y renonçait, qu'il finirait par en mourir,
-s'il devait continuer plus longtemps à s'occuper d'un être aussi
-dénué de talent.&mdash;Tout cela n'arrangeait pas ses affaires. Ses rares
-élèves le quittaient; il ne parvenait pas à en garder un, plus de
-deux mois. Sa mère le raisonnait. Elle lui fit promettre qu'il ne se
-brouillerait pas au moins avec l'institution où il était entré; car,
-s'il venait à perdre cette place, il ne savait plus comment il ferait
-pour vivre. Aussi se contraignait-il, malgré son dégoût: il était
-d'une ponctualité exemplaire. Mais le moyen de cacher ce qu'il pensait,
-quand un âne d'élève estropiait pour la dixième fois un passage, ou
-quand il lui fallait seriner à sa classe, pour le prochain concert, un
-chœur insipide! (Car on ne lui laissait même pas le choix de son
-programme: on se défiait de son goût). On peut croire qu'il y mettait
-peu de zèle. Il s'obstinait pourtant, silencieux, renfrogné, ne
-trahissant sa fureur intime que par quelque coup de poing sur la table,
-qui faisait ressauter les élèves. Mais parfois, la pilule était trop
-amère: il ne pouvait l'avaler. Au milieu du morceau, il interrompait
-ses chanteurs:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! laissez cela! laissez cela! Je vais vous jouer plutôt du
-Wagner.</p>
-
-<p>Ils ne demandaient pas mieux. Ils jouaient aux cartes derrière son dos.
-Il s'en trouvait toujours un pour rapporter la chose au directeur; et
-Christophe s'entendait rappeler qu'il n'était pas là pour faire aimer
-la musique à ses élèves, mais pour la leur faire chanter. Il recevait
-les semonces en frémissant; mais il les acceptait: il ne voulait pas
-rompre.&mdash;Qui lui eût dit, il y avait quelques années, quand sa
-carrière s'annonçait brillante et assurée, (alors qu'il n'avait rien
-fait), qu'il en serait réduit à ces humiliations, dès l'instant qu'il
-commencerait à valoir quelque chose?</p>
-
-<p>Parmi les souffrances d'amour-propre que lui causa sa charge à
-l'institution, une des moins pénibles pour lui ne fut pas la corvée
-des visites obligatoires à ses collègues. Il en fit deux, au hasard;
-et cela l'ennuya tellement qu'il n'eut pas le courage de continuer. Les
-deux privilégiés ne lui en surent aucun gré; mais les autres se
-jugèrent personnellement offensés. Tous regardaient Christophe comme
-leur inférieur, en situation et en intelligence; et ils prenaient avec
-lui des manières protectrices. Ils avaient l'air si sûrs d'eux-mêmes
-et de l'opinion qu'ils avaient de lui, qu'il lui arrivait de la
-partager; il se sentait stupide auprès d'eux: qu'eut-il pu trouver à
-leur dire? Ils étaient pleins de leur métier et ne voyaient rien au
-delà. Ils n'étaient pas des hommes. Si, du moins, ils avaient été
-des livres! Mais ils étaient des notes à des livres, des commentaires
-philologiques.</p>
-
-<p>Christophe fuyait les occasions de se trouver avec eux. Mais elles lui
-étaient quelquefois imposées. Le directeur recevait, un jour par mois,
-dans l'après-midi; et il tenait à ce que tout son monde fût là.
-Christophe, qui avait esquivé la première invitation, sans même
-s'excuser, faisant le mort, dans l'espoir fallacieux que son absence ne
-serait pas remarquée, fut l'objet, dès le lendemain, d'une observation
-aigre-douce. La fois suivante, chapitré par sa mère, il se décida à
-venir; il y mit autant d'entrain que s'il allait à un enterrement.</p>
-
-<p>Il se trouva dans une réunion de professeurs de l'institution et
-d'autres écoles delà ville, avec leurs femmes et leurs filles.
-Entassés dans un salon trop petit, ils étaient hiérarchiquement
-groupés, et ne firent nulle attention à lui. Le groupe le plus voisin
-parlait de pédagogie et de cuisine. Toutes ces femmes de professeurs
-avaient des recettes culinaires, qu'elles professaient avec un
-pédantisme exubérant et revêche. Les hommes n'étaient pas moins
-intéressés par ces questions, et à peine moins compétents. Ils
-étaient aussi fiers des talents domestiques de leurs femmes que
-celles-ci du savoir de leurs époux. Debout, près d'une fenêtre,
-adossé au mur, ne sachant quelle contenance faire, tantôt tâchant de
-sourire bêtement, tantôt sombre, l'œil fixe, les traits contractés,
-Christophe crevait d'ennui. À quelques pas, assise dans l'embrasure de
-la fenêtre, une jeune femme, à qui personne ne parlait, s'ennuyait
-comme lui. Tous deux regardaient la salle, et ne se regardaient pas.
-Après un certain temps, ils se remarquèrent, au moment où, n'en
-pouvant plus, ils se détournaient pour bâiller. Juste à cette minute,
-leurs yeux se rencontrèrent. Ils échangèrent un regard de complicité
-amicale. Il fit un pas vers elle. Elle lui dit, à mi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;On s'amuse?</p>
-
-<p>Il tourna le dos à la salle, et, regardant la fenêtre, il tira la
-langue. Elle éclata de rire et, subitement réveillée, elle lui fit
-signe de s'asseoir auprès d'elle. Ils firent connaissance. Elle était
-femme du professeur Reinhart, chargé du cours d'histoire naturelle à
-l'école, et nouvellement arrivé dans la ville, où ils ne
-connaissaient encore personne. Elle était loin d'être belle, le nez
-gros, de vilaines dents, peu de fraîcheur, mais des yeux vifs, assez
-spirituels, et un sourire bon enfant. Elle bavardait comme une pie: il
-lui donna la réplique avec entrain; elle avait une franchise amusante,
-des boutades drolatiques; ils échangeaient en riant leurs impressions,
-tout haut, sans se préoccuper de ceux qui les entouraient. Leurs
-voisins, qui n'avaient pas daigné s'apercevoir de leur existence, quand
-il eût été charitable de les aider à sortir de leur isolément, leur
-jetaient maintenant des regards mécontents: il était de mauvais goût
-de s'amuser autant!... Mais ce qu'on pouvait penser d'eux était
-indifférent aux deux bavards: ils prenaient leur revanche.</p>
-
-<p>À la fin, madame Reinhart présenta son mari à Christophe, Il était
-extrêmement laid: une figure blême, glabre, grêlée, un peu macabre,
-mais un air de grande bonté. Il parlait du fond de la gorge, et
-articulait les mots d'une manière sentencieuse, ânonnante, en faisant
-des pauses entre les syllabes.</p>
-
-<p>Ils étaient mariés depuis quelques mois, et ces deux laiderons
-étaient épris l'un de l'autre: ils avaient une façon affectueuse de
-se regarder, de se parler, de se prendre la main, au milieu de tout ce
-monde,&mdash;qui était comique et touchante. Ce que l'un voulait, l'autre le
-voulait aussi. Tout de suite, ils invitèrent Christophe à venir souper
-chez eux, au sortir de la réception. Christophe commença par se
-défendre, en plaisantant; il disait que, pour ce soir, ce qu'on avait
-de mieux à faire, c'était d'aller se coucher: on était moulu d'ennui,
-comme après une marche de dix lieues. Mais madame Reinhart répliqua
-que, précisément, il ne fallait pas en rester là: il serait dangereux
-de passer la nuit sur ces pensées lugubres. Christophe se laissa faire
-violence. Dans son isolement, il se sentait heureux d'avoir rencontré
-ces braves gens, pas très distingués, mais simples et <i>gemütlich.</i></p>
-
-
-
-
-<p>Le petit intérieur des Reinhart était <i>gemütlich</i>, comme eux.
-C'était un <i>Gemüt</i> un peu bavard, un <i>Gemüt</i> avec inscriptions. Les
-meubles, les ustensiles, la vaisselle parlaient, répétaient sans se
-lasser leur joie de recevoir «lecher hôte», s'informaient de sa
-santé, lui donnaient des conseils affables et vertueux. Sur le
-sofa,&mdash;qui au reste était fort dur,&mdash;s'étalait un petit coussin, qui
-murmurait amicalement:</p>
-
-<p>&mdash;Seulement un petit quart d'heure! (<i>Nur ein Viertelstündchen!</i>)</p>
-
-<p>La tasse de café, qu'on offrit à Christophe, insistait pour qu'il
-en reprît:</p>
-
-<p>&mdash;Encore une petite goutte! (<i>Noch ein Schlückchen!</i>).</p>
-
-<p>Les assiettes assaisonnaient de morale la cuisine, d'ailleurs excellente.
-L'une disait:</p>
-
-<p>&mdash;Pense à tout: autrement il ne t'arrivera rien de bon.</p>
-
-<p>L'autre:</p>
-
-<p>&mdash;L'affection et la reconnaissance plaisent. L'ingratitude déplaît
-à tous.</p>
-
-<p>Bien que Christophe ne fumât point, le cendrier sur la cheminée ne
-put se tenir de se présenter à lui:</p>
-
-<p>&mdash;Petite place de repos pour les cigares brûlants. (<i>Ruheplätzchen
-für brennende Cigarren.</i>)</p>
-
-<p>Il voulut se laver les mains. Le savon sur la table de toilette dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pour notre cher hôte. (<i>Für unseren lieben Gast.</i>)</p>
-
-<p>Et l'essuie-mains sentencieux, comme quelqu'un de très poli, qui n'a
-rien à dire, mais qui se croit obligé à dire tout de même quelque
-chose, lui fit cette réflexion, pleine de bon sens, mais non pas
-d'à-propos, «qu'il faut se lever de bonne heure, pour jouir de la
-matinée»:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Morgenstund hat Gold im Mund.</i></p>
-
-<p>Christophe finit par ne plus oser se tourner sur sa chaise, de peur de
-s'entendre interpeller par d'autres voix venues de tous les coins de la
-chambre. Il avait envie de leur dire:</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc, petits monstres! On ne s'entend pas ici.</p>
-
-<p>Et il fut pris d'un fou rire, qu'il tâcha d'expliquer à ses hôtes par
-le souvenir de la réunion de tout â l'heure, à l'école. Pour rien au
-monde, il n'eût voulu les blesser. Au reste, il n'était pas très
-sensible au ridicule. Très vite, il s'habitua à la cordialité loquace
-des choses et des êtres. Que ne leur eût-il passé! C'étaient de si
-bonnes gens! Ils n'étaient pas ennuyeux; s'ils manquaient de goût, ils
-ne manquaient pas d'intelligence.</p>
-
-<p>Ils se trouvaient un peu perdus dans le pays, où ils venaient
-d'arriver. La susceptibilité insupportable de la petite ville de
-province n'admettait point qu'on y entrât, comme dans un moulin, sans
-avoir sollicité, dans les règles, l'honneur d'en faire partie. Les
-Reinhart n'avaient pas tenu assez de compte du protocole provincial, qui
-régit les devoirs des nouveaux arrivants dans une ville, à l'égard de
-ceux qui y sont installés avant eux. À la rigueur, Reinhart s'y fût
-soumis machinalement. Mais sa femme, que ces corvées assommaient, et
-qui n'aimait pas à se gêner, les remettait de jour en jour. Elle avait
-choisi dans la liste des visites celles qui l'ennuyaient le moins, pour
-les faire d'abord; les autres étaient indéfiniment remises. Les
-notabilités, qui se trouvaient comprises dans cette dernière
-catégorie, étaient suffoquées d'un tel manque d'égards. Angelika
-Reinhart&mdash;(son mari la nommait Lili)&mdash;avait des manières un peu libres;
-elle ne parvenait pas à prendre le ton officiel. Elle interpellait ses
-supérieurs hiérarchiques, qui en rougissaient d'indignation; elle ne
-craignait pas, au besoin, de leur donner un démenti. Elle avait la
-langue bien pendue et éprouvait le besoin de dire tout ce qui lui
-passait par la tête: c'étaient parfois des sottises énormes, dont on
-se moquait derrière son dos; c'étaient aussi de grosses malices,
-décochées en pleine poitrine, et qui lui faisaient des ennemis
-mortels. Elle se mordait la langue, au moment où elle les disait, et
-elle eût voulu les retenir: mais il était trop tard. Son mari, le plus
-doux et le plus respectueux des hommes, lui faisait à ce sujet de
-timides observations. Elle l'embrassait, en lui disant qu'elle était
-une sotte, et qu'il avait raison. Mais, l'instant d'après, elle
-recommençait; et c'était surtout quand et où il fallait le moins dire
-certaines choses, qu'aussitôt elle les disait: elle eût crevé, si
-elle ne les eût dites.&mdash;Elle était bien faite pour s'entendre avec
-Christophe.</p>
-
-<p>Parmi les nombreuses choses saugrenues, qu'il ne fallait pas dire, et
-que par conséquent elle disait, revenait à tout propos une comparaison
-déplacée de ce qui se faisait en Allemagne et de ce qui se faisait en
-France. Allemande elle-même,&mdash;(nulle ne l'était plus qu'elle)&mdash;mais
-élevée en Alsace, et en rapports d'amitié avec des Alsaciens
-français, elle avait subi cette attraction de la civilisation latine,
-à laquelle ne résistaient pas, dans les pays annexés, tant
-d'Allemands, et de ceux qui semblaient les moins faits pour la sentir.
-Peut-être, pour dire vrai, cette attraction était-elle devenue plus
-forte, par esprit de contradiction, depuis qu'Angelika avait épousé un
-Allemand du Nord et se trouvait dans un milieu purement germanique.</p>
-
-<p>Dès la première soirée avec Christophe, elle entama son sujet de
-discussion habituel. Elle vanta l'aimable liberté des conversations
-françaises. Christophe lui fit écho. La France, pour lui, était
-Corinne: de beaux yeux lumineux, une jeune bouche rieuse, des manières
-franches et libres, une voix bien timbrée: il avait grande envie d'en
-connaître davantage.</p>
-
-<p>Lili Reinhart tapa des mains de se trouver si bien d'accord avec
-Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;C'est dommage, dit-elle, que ma petite amie française ne soit
-plus ici; mais elle n'a pu y tenir: elle est partie.</p>
-
-<p>L'image de Corinne s'éteignit aussitôt. Comme une fusée qui meurt
-fait paraître soudain dans le ciel sombre les douces et profondes
-lueurs des étoiles, une autre image, d'autres yeux apparurent.</p>
-
-<p>&mdash;Qui? demanda Christophe, sursautant. La petite institutrice?</p>
-
-<p>&mdash;Comment! fit madame Reinhart, vous la connaissiez aussi?</p>
-
-<p>Ils firent sa description: les deux portraits étaient identiques.</p>
-
-<p>&mdash;Vous la connaissiez? répétait Christophe. Oh! dites-moi tout ce
-que vous savez d'elle!...</p>
-
-<p>Madame Reinhart commença par protester qu'elles étaient amies intimes
-et qu'elles se confiaient tout. Mais quand il fallut entrer dans le
-détail, ce tout se réduisit à fort peu de chose. Elles s'étaient
-rencontrées en visite. Madame Reinhart avait fait des avances à la
-jeune fille; et, avec son habituelle cordialité, elle l'avait invitée
-à venir la voir. La jeune fille était venue deux ou trois fois, et
-elles avaient causé. Ce n'avait pas été sans peine que la curieuse
-Lili avait réussi à savoir quelque chose de la vie de la petite
-Française: la jeune fille était fort réservée; il fallait lui
-arracher son histoire, lambeau par lambeau. Madame Reinhart avait tout
-juste appris qu'elle se nommait Antoinette Jeannin; elle était sans
-fortune, et avait, pour toute famille, un jeune frère resté à Paris,
-qu'elle se dévouait à soutenir. Elle parlait de lui sans cesse:
-c'était le seul sujet sur lequel elle se montrât un peu expansive; et
-Lili Reinhart avait gagné sa confiance, en témoignant une sympathie
-apitoyée pour le jeune garçon, seul à Paris, sans parents, sans amis,
-pensionnaire dans un lycée. C'était pour subvenir aux frais de son
-éducation qu'Antoinette avait accepté une place à l'étranger. Mais
-les deux pauvres enfants ne pouvaient vivre l'un sans l'autre; ils
-s'écrivaient, chaque jour; et le moindre retard à l'arrivée de la
-lettre attendue les jetait dans une inquiétude maladive. Antoinette ne
-cessait de se tourmenter pour son frère: l'enfant n'avait pas le
-courage de lui cacher la tristesse de sa solitude; chacune de ses
-plaintes résonnait dans le cœur d'Antoinette avec une intensité
-déchirante; elle se torturait à la pensée qu'il souffrait, et elle
-s'imaginait souvent qu'il était malade, mais qu'il ne voulait pas le
-dire. La bonne madame Reinhart avait dû bien des fois la rabrouer
-amicalement, pour ces craintes sans motif; et elle réussissait, pour un
-moment, à lui rendre confiance.&mdash;Sur la famille d'Antoinette, sur sa
-condition, sur le fond de son âme, elle n'avait rien pu savoir. À la
-première question, la jeune fille se repliait sur elle-même, avec une
-timidité effarouchée. Elle était instruite; elle paraissait avoir une
-expérience précoce; elle semblait à la fois naïve et désabusée,
-pieuse et sans illusions. Elle n'avait pas été heureuse ici, dans une
-famille sans tact et sans bonté.&mdash;Comment elle était partie, madame
-Reinhart ne savait pas au juste. On prétendait qu'elle s'était mal
-conduite. Angelika n'en croyait rien; elle eût mis sa main au feu que
-c'étaient de dégoûtantes calomnies, bien dignes de cette ville sotte
-et malfaisante. Mais il y avait eu des histoires: peu importaient
-lesquelles, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Christophe, qui baissait la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, elle est partie.</p>
-
-<p>&mdash;Et que vous a-t-elle dit, en partant?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Lili Reinhart, je n'ai pas eu de chance. Justement, j'étais
-allée à Cologne pour deux jours! Au retour... <i>Zu spät!</i> (Trop
-tard!)... s'interrompit-elle, pour semoncer sa bonne, qui lui apportait
-le citron trop tard pour le prendre dans son thé.</p>
-
-<p>Et elle ajouta sentencieusement, avec la solennité naturelle que les
-vraies âmes allemandes mettent à officier les actes familiers de
-l'existence quotidienne:</p>
-
-<p>&mdash;Comme si souvent dans la vie!...</p>
-
-<p>(On ne savait s'il s'agissait du citron, ou de l'histoire
-interrompue.)</p>
-
-<p>Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Au retour, j'ai trouvé un mot d'elle, me remerciant de tout ce
-que j'avais fait, et me disant qu'elle retournait à Paris. Elle n'a pas
-laissé d'adresse.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle n'a plus écrit?</p>
-
-<p>&mdash;Plus rien.</p>
-
-<p>Christophe vit de nouveau disparaître dans la nuit la mélancolique
-figure, dont les yeux lui étaient réapparus, un moment, tels qu'ils le
-regardaient, pour la dernière fois, à travers la glace du wagon.</p>
-
-
-
-
-<p>L'énigme de la France se posait de nouveau avec plus d'insistance.
-Christophe ne se lassait pas d'interroger madame Reinhart sur ce pays
-qu'elle prétendait connaître. Et madame Reinhart, qui n'y était
-jamais allée, ne manquait point de le renseigner. Reinhart, excellent
-patriote, plein de préjugés contre la France, qu'il ne connaissait pas
-mieux que sa femme, risquait parfois des réserves, quand l'enthousiasme
-de Lili devenait trop excessif; mais elle redoublait ses assertions avec
-plus d'énergie, et Christophe, sans savoir, de confiance, faisait
-chorus.</p>
-
-<p>Ce qui lui fut plus précieux encore que les souvenirs de Lili Reinhart,
-ce furent ses livres. Elle s'était fait une petite bibliothèque de
-volumes français: des manuels d'école, quelques romans, quelques
-pièces achetées au hasard. À Christophe, avide de s'instruire et ne
-connaissant rien de la France, ils parurent un trésor, quand Reinhart
-les mit obligeamment à sa disposition.</p>
-
-<p>Il prit, pour commencer, des recueils de morceaux choisis, d'anciens
-livres scolaires, qui avaient servi à Lili Reinhart ou à son mari,
-quand ils allaient en classe. Reinhart assurait qu'il lui fallait
-débuter par là, s'il voulait apprendre à se débrouiller au milieu de
-cette littérature, qui lui était totalement inconnue. Christophe,
-plein de respect pour ceux qui en savaient plus que lui, obéit
-religieusement; et, le soir même, il se mit à lire. Il tâcha d'abord
-de se rendre compte sommairement des richesses qu'il possédait.</p>
-
-<p>Il fit connaissance avec des écrivains français, qui se nommaient:
-Théodore-Henri Barrau, François Pétis de la Croix, Frédéric Baudry,
-Emile Delérot, Charles-Auguste-Désiré Filon, Samuel Descombaz, et
-Prosper Baur. Il lut des poésies de l'abbé Joseph Reyre, de Pierre
-Lachambaudie, du duc de Nivernois, de André van Hasselt, d'Andrieux, de
-madame Colet, de Constance-Marie princesse de Salm-Dyck, de Henriette
-Hollard, de Gabriel-Jean-Baptiste-Ernest-Wilfrid Legouvé, d'Hippolyte
-Violeau, de Jean Reboul, de Jean Racine, de Jean de Béranger, de
-Frédéric Béchard, de Gustave Nadaud, d'Édouard Plouvier, d'Eugène
-Manuel, de Hugo, de Millevoye, de Chênedollé, de James Lacour
-Delâtre, de Félix Chavannes, de Francis-Edouard-Joachim dit François
-Coppée, et de Louis Belmontet. Christophe, perdu, noyé, submergé dans
-ce déluge poétique, passa à la prose. Il y trouva Gustave de
-Molinari, Fléchier, Ferdinand-Edouard Buisson, Mérimée, Malte-Brun,
-Voltaire, Lamé-Fleury, Dumas père, J.-J. Rousseau, Mézières,
-Mirabeau, de Mazade, Claretie, Cortambert, Frédéric II, et monsieur de
-Voguë. L'historien français le plus souvent cité était Maximilien
-Samson-Frédéric Schœll. Christophe trouva dans cette anthologie
-française la Proclamation du nouvel Empire d'Allemagne; et il lut un
-portrait des Allemands par Frédéric-Constant de Rougemont, où il
-apprit que «<i>l'Allemand naissait pour vivre dans le monde de l'âme. Il
-n'a point la gaieté bruyante et légère du Français. Il a beaucoup
-d'âme; ses affections sont tendres, profondes. Il est infatigable dans
-ses travaux et persévérant dans ses entreprises. Il n'est pas de
-peuple qui soit plus moral, et chez qui la durée de la vie soit aussi
-longue. L'Allemagne compte un nombre extraordinaire d'écrivains. Elle a
-le génie des beaux-arts. Tandis que les habitants des autres pays
-mettent leur gloire à être Français, Anglais, Espagnols, l'Allemand
-au contraire embrasse dans son amour impartial l'humanité entière.
-Enfin, par sa position au centre même de l'Europe, la nation allemande
-semble être à la fois le cœur et la raison supérieure de
-l'humanité.</i>»</p>
-
-<p>Christophe, fatigué, étonné, ferma le livre et pensa:</p>
-
-<p>&mdash;Les Français sont de bons garçons; mais ils ne sont pas
-forts.</p>
-
-<p>Il prit un autre volume. Celui-ci était d'un niveau supérieur; il
-s'adressait aux grandes Écoles. Musset y tenait trois pages, et Victor
-Duruy trente. Lamartine sept pages, et Thiers près de quarante. On
-donnait <i>le Cid</i> tout entier,&mdash;presque tout entier:&mdash;(on avait supprimé
-les monologues de don Diègue et de Rodrigue, parce qu'ils faisaient
-longueur...)&mdash;Lanfrey exaltait la Prusse contre Napoléon Ier: aussi, la
-place ne lui avait pas été mesurée; il en tenait plus, à lui seul,
-que tous les grands classiques du dix-huitième siècle. De copieux
-récits des défaites françaises de 1870 avaient été puisés dans <i>la
-Débâcle</i> de Zola. On ne voyait là ni Montaigne, ni La Rochefoucauld,
-ni La Bruyère, ni Diderot, ni Stendhal, ni Balzac, ni Flaubert. En
-revanche, Pascal, absent de l'autre livre, apparaissait dans celui-ci,
-à titre de curiosité; et Christophe apprit en passant que ce
-convulsionnaire «<i>faisait partie des pères de Port-Royal, institution
-de jeunes filles, près de Paris...</i><a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>»</p>
-
-<p>Christophe fut sur le point d'envoyer tout promener: la tête lui
-tournait; il n'y voyait plus rien. Il se disait: «Jamais je n'en
-sortirai.» Il était incapable de se formuler un jugement. Il
-feuilletait au hasard, depuis des heures, sans savoir où il allait. Il
-ne lisait pas facilement le français; et, quand il s'était donné bien
-du mal pour comprendre un passage, c'étaient presque toujours des
-choses insignifiantes et ronflantes.</p>
-
-<p>Cependant, du milieu de ce chaos, des traits de lumière jaillissaient,
-des coups d'épée, des mots cinglants et sabrants, des rires
-héroïques. Peu à peu, une impression se dégageait de cette première
-lecture, peut-être par le fait du plan tendancieux des recueils. Les
-éditeurs allemands avaient surtout choisi dans ces morceaux tout ce qui
-pouvait établir, au témoignage des Français eux-mêmes, les défauts
-des Français et la supériorité allemande. Mais ils ne se doutaient
-pas que ce qu'ils mettaient ainsi en lumière, aux yeux d'un esprit
-indépendant, comme Christophe, c'était l'étonnante liberté de ces
-Français, qui critiquaient tout chez eux et louaient leurs adversaires.
-Michelet célébrait Frédéric II, Lanfrey les Anglais de Trafalgar,
-Charras la Prusse de 1813. Nul ennemi de Napoléon n'avait osé en
-parler d'une façon aussi dure. Les choses les plus respectées
-n'étaient pas à l'abri de leur esprit frondeur. Jusque sous le grand
-Roi, les poètes à perruques avaient leur franc-parler. Molière
-n'épargnait rien. La Fontaine raillait tout. Boileau flétrissait la
-noblesse. Voltaire insultait la guerre, fessait la religion, bafouait la
-patrie. Moralistes, satiriques, pamphlétaires, auteurs comiques,
-rivalisaient d'audace joyeuse ou sombre. C'était un manque de respect
-universel. Les honnêtes éditeurs allemands en étaient quelquefois
-effarés; ils éprouvaient le besoin de rassurer leur conscience, en
-cherchant à excuser Pascal, qui mettait dans le même sac les
-cuisiniers, les crocheteurs, les soldats et les goujats; ils
-protestaient, en note, que Pascal n'eût point parlé ainsi, s'il avait
-connu les nobles armées modernes. Ils ne manquaient pas non plus de
-rappeler avec quel bonheur Lessing avait corrigé les Fables de la
-Fontaine, changeant d'après le conseil du Genevois Rousseau, le fromage
-de maître Corbeau en un morceau de viande empoisonnée, dont meurt le
-vil renard:</p>
-
-<p>«<i>Puissiez-vous ne jamais obtenir que du poison, maudits
-flatteurs!</i>»</p>
-
-<p>Ils clignotaient des yeux devant la vérité nue; mais Christophe se
-réjouissait: il aimait la lumière. De-ci, de-là, il avait bien un
-petit heurt, lui aussi; il n'était pas habitué à cette indépendance
-effrénée, qui, aux yeux de l'Allemand le plus libre, malgré tout
-habitué à la discipline, fait l'effet de l'anarchie. Il était
-dérouté d'ailleurs par l'ironie française: il prenait certaines
-choses trop au sérieux; d'autres, qui étaient d'implacables
-négations, lui semblaient au contraire des paradoxes plaisants.
-N'importe! Étonné ou choqué, il était attiré, peu à peu. Il avait
-renoncé à classer ses impressions; il passait d'un sentiment à
-l'autre: il vivait. La gaieté des récits français:&mdash;Chamfort, Ségur,
-Dumas père, Mérimée, pêle-mêle entassés,&mdash;lui dilatait l'esprit;
-et, de temps en temps, par bouffées, montait de quelque page l'odeur
-enivrante et farouche des Révolutions.</p>
-
-<p>Il était près du matin, quand Louisa, qui dormait dans la chambre
-voisine, vit, en se réveillant, la lumière filtrer entre les fentes de
-la porte de Christophe. Elle frappa au mur et lui demanda s'il était
-malade. Une chaise grinça sur le plancher; la porte s'ouvrit; et
-Christophe apparut, en chemise, une bougie et un livre à la main, avec
-des gestes solennels et burlesques. Louisa, saisie, se dressa sur son
-lit, pensant qu'il était fou. Il se mita rire, et, agitant sa bougie,
-il déclamait une scène de Molière. Au milieu d'une phrase, il pouffa;
-il s'assit au pied du lit de sa mère, pour reprendre haleine; la
-lumière tremblait dans sa main. Louisa, rassurée, bougonnait
-affectueusement:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il a? Veux-tu aller te
-coucher!... Mon pauvre garçon, tu deviens donc tout à fait idiot?</p>
-
-<p>Mais il repartait de plus belle:</p>
-
-<p>&mdash;Tu dois écouter cela!</p>
-
-<p>Et, s'installant à son chevet, il se mit à lui lire la pièce, en
-reprenant depuis le commencement. Il croyait voir Corinne; il entendait
-son accent hâbleur, Louisa protestait:</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en! Va-t'en! Tu vas prendre froid. Tu m'ennuies.
-Laisse-moi dormir!</p>
-
-<p>Il continuait, inexorable. Il gonflait la voix, il remuait les bras, il
-s'étranglait de rire; et il demandait à sa mère si ce n'était pas
-admirable. Louisa lui avait tourné le dos, et, pelotonnée dans ses
-couvertures, elle se bouchait les oreilles et disait:</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi tranquille!...</p>
-
-<p>Mais elle riait tout bas de l'entendre rire. À la fin, elle cessa de
-protester. Et comme Christophe, ayant terminé l'acte, la prenait
-vainement à témoin de l'intérêt de sa lecture, il se pencha sur
-elle, et vit qu'elle dormait. Alors, il sourit, lui baisa doucement les
-cheveux, et, sans bruit, rentra chez lui.</p>
-
-
-
-
-<p>Il retourna puiser dans la bibliothèque des Reinhart. Tous les livres y
-passèrent, pêle-mêle, les uns après les autres. Christophe dévora
-tout. Il avait un tel désir d'aimer le pays de Corinne et de
-l'inconnue, tant d'enthousiasme à dépenser qu'il en trouva l'emploi.
-Même dans des œuvres de second ordre, une page, un mot lui faisait
-l'effet d'une bouffée d'air libre. Il se l'exagérait, surtout quand il
-en parlait à madame Reinhart, qui ne manquait pas de surenchérir. Bien
-qu'elle fût ignorante comme une carpe, elle s'amusait à opposer la
-culture française à la culture allemande, et elle humiliait celle-ci
-au profit de celle-là, pour faire enrager son mari et pour se venger
-des ennuis qu'elle avait à subir de la petite ville.</p>
-
-<p>Reinhart s'indignait. En dehors de sa science, il en était resté aux
-notions enseignées à l'école. Pour lui, les Français étaient des
-gens adroits, intelligents dans les choses pratiques, aimables, sachant
-causer, mais légers, susceptibles, vantards, incapables d'aucun
-sérieux, d'aucun sentiment fort, d'aucune sincérité,&mdash;un peuple sans
-musique, sans philosophie, sans poésie, (à part <i>l'Art Poétique</i>,
-Béranger, et François Coppée),&mdash;le peuple du pathos, des grands
-gestes, de la parole exagérée, et de la pornographie. Il n'avait pas
-assez de mots pour flétrir l'immoralité latine; et, faute de mieux, il
-revenait toujours à celui de <i>frivolité</i>, qui, dans sa bouche, comme
-dans celle de ses compatriotes, prenait un sens particulièrement
-désobligeant. Il terminait par le couplet habituel en l'honneur du
-noble peuple allemand,&mdash;le peuple moral («<i>Par là</i>, dit Herder, <i>il se
-distingue de tous les autres peuples</i>»,)&mdash;le peuple fidèle (<i>treues
-Volk... Treu</i>) cela veut tout dire: sincère, fidèle, loyal, et
-droit&mdash;le Peuple par excellence, comme dit Fichte,&mdash;la Force allemande,
-symbole de toute justice et de toute vérité,&mdash;la Pensée
-allemande,&mdash;le <i>Gemüt</i> allemand,&mdash;la langue allemande, seule langue
-originale, seule conservée pure, comme la race elle-même,&mdash;les femmes
-allemandes, le vin allemand, et le chant allemand... «<i>L'Allemagne,
-l'Allemagne au-dessus de tout, dans le monde!</i>»</p>
-
-<p>Christophe protestait. Madame Reinhart s'esclaffait. Ils criaient très
-fort tous les trois. Ils s'entendaient très bien ensemble: ils savaient
-tous les trois qu'ils étaient de bons Allemands.</p>
-
-<p>Christophe venait souvent causer, dîner, se promener avec ses nouveaux
-amis. Lili Reinhart le choyait, lui faisait des soupers succulents: elle
-était enchantée de trouver ce prétexte pour satisfaire sa propre
-gourmandise. Elle avait toutes sortes d'attentions sentimentales et
-culinaires. Pour l'anniversaire de Christophe, elle lui fit une tarte
-sur laquelle étaient plantées vingt bougies, et, au milieu, une petite
-figure en sucre, vêtue à la grecque, qui avait la prétention, de
-représenter Iphigénie, et qui tenait un bouquet. Christophe,
-profondément Allemand, en dépit qu'il en eut, était touché par ces
-manifestations pas très raffinées d'une affection véritable.</p>
-
-<p>Les excellents Reinhart savaient trouver des moyens plus délicats de
-prouver leur active amitié. À l'instigation de sa femme, Reinhart, qui
-lisait à peine les notes de musique, acheta une vingtaine d'exemplaires
-des <i>Lieder</i> de Christophe,&mdash;(les premiers qui fussent sortis de la
-boutique de l'éditeur);&mdash;il les répandit en Allemagne, de différents
-côtés, parmi ses connaissances universitaires; il en fit envoyer un
-certain nombre à des libraires de Leipzig et de Berlin, avec qui il
-était en relations pour ses ouvrages scolaires. Cette initiative
-touchante et maladroite, dont Christophe ne sut rien, ne donna
-d'ailleurs aucun fruit, pour le moment. Les <i>Lieder</i> envoyés de côté
-et d'autre semblèrent avoir fait long feu: personne n'en parla; et les
-Reinhart, chagrins de cette indifférence, s'applaudissaient d'avoir
-tenu Christophe en dehors de leurs démarches; car il en aurait eu plus
-de peine que de réconfort.&mdash;Mais, en réalité, rien ne se perd, comme
-on a tant de fois l'occasion de le constater dans la vie; nul effort ne
-reste vain. On n'en sait rien, pendant des années; puis, un jour, on
-s'aperçoit que la pensée a fait son chemin. Les Lieder de Christophe
-allèrent à petits pas au cœur de quelques braves gens, perdus dans
-leur province, trop timides, ou trop las, pour le lui dire.</p>
-
-<p>Un seul lui écrivit. Deux ou trois mois après les envois de Reinhart,
-Christophe reçut une lettre: émue, cérémonieuse, enthousiaste, de
-formes surannées, elle venait d'une petite ville de Thuringe, et était
-signée «<i>Universitätsmusikdirektor Professor D<sup>r</sup></i> Peter
-Schulz ».</p>
-
-<p>Ce fut une grande joie pour Christophe, une plus grande encore pour les
-Reinhart, quand il ouvrit chez eux la lettre qu'il avait oubliée deux
-jours dans sa poche. Ils la lurent ensemble. Reinhart échangeait avec
-sa femme des signes d'intelligence, que ne remarquait pas Christophe.
-Celui-ci semblait radieux, quand brusquement Reinhart le vit s'assombrir
-et s'interrompre, au milieu de sa lecture.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, pourquoi t'arrêtes-tu? demanda-t-il.</p>
-
-<p>(Ils se tutoyaient déjà.)</p>
-
-<p>Christophe jeta la lettre sur la table, avec colère.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est trop fort! dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Lis!</p>
-
-<p>Il tourna le dos à la table, et s'en alla bouder dans un coin.</p>
-
-<p>Reinhart lut, avec sa femme, et ne trouva que les expressions de
-l'admiration la plus éperdue.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois pas, dit-il, étonné.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne vois pas? Tu ne vois pas?...&mdash;cria Christophe, en
-reprenant la lettre, et en la lui mettant sous les yeux.&mdash;Mais tu ne
-sais donc pas lire? Tu ne vois pas qu'il est aussi un «<i>Brahmine</i>»?</p>
-
-<p>Alors seulement, Reinhart remarqua que le <i>Universitätsmusikdirector</i>,
-dans une ligne de sa lettre, comparait les <i>Lieder</i> de Christophe à
-ceux de Brahms... Christophe se lamentait:</p>
-
-<p>&mdash;Un ami! Je trouve enfin un ami!... Et à peine je l'ai gagné que
-je l'ai déjà perdu!...</p>
-
-<p>Il était suffoqué par la comparaison. Si on l'eût laissé faire,
-sur-le-champ, il eût répondu par une lettre de sottises. Ou,
-peut-être, à la réflexion, il se fût cru très sage et très
-généreux, en ne répondant rien du tout. Heureusement, les Reinhart,
-tout en s'amusant de sa mauvaise humeur, l'empêchèrent de commettre
-une absurdité de plus. Ils lui firent écrire un mot de remerciements.
-Mais ce mot, écrit en rechignant, était froid et contraint.
-L'enthousiasme de Peter Schulz n'en fut pas ébranlé: il envoya encore
-deux ou trois lettres, débordantes d'affection. Christophe n'était pas
-un bon épistolier; et, quoiqu'un peu réconcilié avec l'ami inconnu
-par le ton de sincérité qu'il sentait à travers ses lignes, il laissa
-tomber la correspondance. Schulz finit par se taire. Christophe n'y
-pensa plus.</p>
-
-
-
-
-<p>Il voyait maintenant les Reinhart, chaque jour, et souvent plusieurs
-fois par jour. Ils passaient presque toutes leurs soirées ensemble.
-Après une journée, seul, concentré en lui-même, il avait un besoin
-physique de parler, de dire ce qu'il avait en tête, même si on ne le
-comprenait pas, de rire avec ou sans raison, de se dépenser, de se
-détendre.</p>
-
-<p>Il leur faisait de la musique. N'ayant pas d'autre moyen de témoigner
-sa reconnaissance, il se mettait au piano et jouait pendant des heures.
-Madame Reinhart n'était pas du tout musicienne, et elle avait grand
-peine à ne pas bâiller; mais, par sympathie pour Christophe, elle
-feignait de s'intéresser à ce qu'il jouait. Reinhart, sans être
-beaucoup plus musicien, était touché, d'une façon matérielle, par
-certaines pages; et alors, il était remué violemment, jusqu'à en
-avoir les larmes aux yeux: ce qui lui semblait idiot. Le reste du temps,
-rien: c'était du bruit pour lui. Règle générale, d'ailleurs: il
-n'était jamais ému que par ce qu'il y avait de moins bon dans
-l'œuvre,&mdash;des passages tout à fait insignifiants.&mdash;Ils se persuadaient
-tous deux qu'ils comprenaient Christophe; et Christophe voulait se le
-persuader aussi. Il lui prenait bien de temps en temps une envie
-malicieuse de se moquer d'eux: il leur tendait des pièges, il leur
-jouait des choses qui n'avaient aucun sens, d'ineptes pots-pourris; et
-il leur laissait croire qu'il en était l'auteur. Puis, quand ils
-avaient bien admiré, il leur avouait la farce. Alors, ils se
-méfiaient; et, depuis, quand Christophe prenait des airs mystérieux
-pour leur jouer un morceau, ils s'imaginaient qu'il voulait encore les
-attraper; et ils le critiquaient. Christophe les laissait dire, faisait
-chorus, convenait que cette musique ne valait pas le diable, puis,
-brusquement, s'esclaffait:</p>
-
-<p>&mdash;Cré coquins! Comme vous avez raison!... C'est de moi!</p>
-
-<p>Il était heureux, comme un roi, de les avoir trompés. Madame Reinhart,
-un peu vexée, venait lui donner une petite tape; mais il riait de si
-bon cœur qu'ils riaient avec lui. Ils ne prétendaient pas à
-l'infaillibilité. Et comme ils ne savaient plus sur quel pied danser,
-Lili Reinhart avait pris le parti de tout critiquer, et son mari de tout
-louer: ainsi, ils étaient bien sûrs que l'un des deux serait toujours
-de l'avis de Christophe.</p>
-
-<p>C'était moins le musicien qui les attirait en Christophe que le bon
-garçon, un peu toqué, affectueux et vivant. Le mal qu'ils avaient
-entendu dire de lui les avait disposés en sa faveur: comme lui, ils
-étaient oppressés par l'atmosphère de la petite ville; comme lui, ils
-étaient francs, ils jugeaient par eux-mêmes, et ils le regardaient
-comme un grand enfant, pas très habile dans la vie et victime de sa
-franchise.</p>
-
-<p>Christophe ne se faisait pas beaucoup d'illusions sur ses nouveaux amis;
-et il était un peu mélancolique de se dire qu'ils ne comprenaient pas
-le plus profond de son être, que jamais ils ne le comprendraient. Mais
-il était sevré d'amitié, et il en avait tant besoin qu'il leur
-gardait une gratitude infinie de vouloir bien l'aimer un peu.
-L'expérience de cette dernière année l'avait instruit: il ne se
-reconnaissait plus le droit d'être difficile. Deux ans plus tôt, il
-n'eût pas été si patient: il se rappelait, avec un remords amusé, sa
-sévérité à l'égard des braves et ennuyeux Euler. Hélas! comme il
-était devenu sage!... Il en soupirait un peu. Une voix secrète lui
-soufflait:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais pour combien de temps?</p>
-
-<p>Cela le faisait sourire, et il était consolé.</p>
-
-<p>Que n'eût-il pas donné pour avoir un ami, un seul qui le comprît et
-partageât son âme!&mdash;Mais bien qu'il fût tout jeune encore, il avait
-assez d'expérience du monde pour savoir que son vœu était de ceux que
-la vie réalise le plus difficilement, et qu'il ne pouvait prétendre à
-être plus heureux que la plupart des vrais artistes qui l'avaient
-précédé. Il avait appris à connaître l'histoire de quelques-uns
-d'entre eux. Certains livres, empruntés à la bibliothèque de
-Reinhart, lui avaient fait connaître les terribles épreuves par où
-avaient passé les musiciens allemands du dix-septième siècle, et la
-tranquille constance, dont telle de ces grandes âmes,&mdash;la plus grande
-de toutes: l'héroïque Schütz,&mdash;avait fait preuve, poursuivant
-inébranlablement sa route, au milieu des villes incendiées, des
-provinces englouties par la peste, de la patrie envahie, foulée aux
-pieds par les bandes de toute l'Europe et&mdash;le pire&mdash;brisée, lassée,
-dégradée par le malheur, n'essayant plus de lutter, indifférente à
-tout, n'aspirant qu'au repos. Il pensait: «Qui aurait le droit de se
-plaindre devant un pareil exemple? Ils n'avaient point de public, ils
-n'avaient point d'avenir; ils écrivaient pour eux seuls et pour Dieu;
-ce qu'ils écrivaient aujourd'hui, le jour qui allait venir peut-être
-l'anéantirait. Cependant, ils continuaient d'écrire, et ils n'étaient
-point tristes: rien ne leur faisait perdre leur bonhomie intrépide; ils
-se satisfaisaient de leur chant, et ils ne demandaient à la vie que de
-vivre, de gagner tout juste leur pain, de se décharger de leur pensée
-dans leur art, et de trouver deux ou trois braves gens, simples, vrais,
-pas artistes, qui sans doute ne les comprenaient pas, mais qui les
-aimaient bonnement.&mdash;Comment eût-il osé être plus exigeant? Il y a un
-minimum de bonheur, que l'on peut demander. Mais nul n'a droit à
-davantage: c'est à soi-même de se donner le surplus; les autres ne
-vous le doivent pas.»</p>
-
-<p>Ces pensées le rassérénaient; et il en aimait mieux ses braves amis
-Reinhart. Il ne pensait pas qu'on viendrait lui disputer cette dernière
-affection.</p>
-
-
-
-
-<p>Il comptait sans la méchanceté des petites villes. Leurs rancunes sont
-tenaces,&mdash;d'autant plus qu'elles n'ont aucun but. Une bonne haine, qui
-sait ce qu'elle veut, s'apaise quand elle l'a obtenu. Mais des êtres
-malfaisants par ennui ne désarment jamais; car ils s'ennuient toujours.
-Christophe était une proie offerte à leur désœuvrement. Il était
-battu, sans doute; mais il avait l'audace de n'en point paraître
-accablé. Il n'inquiétait plus personne; mais il ne s'inquiétait de
-personne. Il ne demandait rien: on ne pouvait rien contre lui. Il était
-heureux avec ses nouveaux amis, et indifférent à tout ce qu'on disait
-ou pensait de lui. Cela ne pouvait se supporter.&mdash;Madame Reinhart
-irritait encore plus. L'amitié qu'elle affichait pour Christophe, à
-l'encontre de toute la ville, semblait, comme son attitude, un défi à
-l'opinion. La bonne Lili Reinhart ne défiait rien, ni personne: elle ne
-pensait pas à provoquer les autres; elle faisait ce qui lui semblait
-bon, sans demander l'avis des autres. C'était la pire provocation.</p>
-
-<p>On était à l'affût de leurs gestes. Ils ne se méfiaient point. L'un
-extravagant et l'autre écervelée, ils manquaient de prudence, quand
-ils sortaient ensemble, ou même, à la maison, quand, le soir, ils
-causaient et riaient, accoudés au balcon. Ils se laissaient aller
-innocemment à une familiarité de manières, qui devait fournir un
-aliment à la calomnie.</p>
-
-<p>Un matin, Christophe reçut une lettre anonyme. On l'accusait, en termes
-bassement injurieux, d'être l'amant de madame Reinhart. Les bras lui en
-tombèrent. Jamais il n'avait eu la moindre pensée, même de flirt,
-avec elle: il était trop honnête; il avait pour l'adultère une
-horreur puritaine: la seule idée de ce partage malpropre lui causait
-une répulsion. Prendre la femme d'un ami lui eût semblé un crime; et
-Lili Reinhart eût été la dernière personne du monde avec qui il eût
-été tenté de le commettre: la pauvre femme n'était point belle, il
-n'aurait même pas eu l'excuse d'une passion.</p>
-
-<p>Il retourna chez ses amis, honteux et gêné. Il trouva la même gêne.
-Chacun d'eux avait reçu une lettre analogue; mais ils n'osaient pas se
-le dire; et, tous trois, s'observant l'un l'autre et s'observant
-soi-même, ils n'osaient plus ni bouger, ni parler, et ne faisaient que
-des sottises. Si l'insouciance naturelle de Lili Reinhart reprenait le
-dessus, un moment, si elle se remettait à rire et dire des
-extravagances, brusquement un regard de son mari, ou de Christophe,
-l'interloquait; le souvenir de la lettre lui traversait l'esprit; elle
-se troublait; Christophe et Reinhart se troublaient aussi. Et chacun
-pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Les autres ne savent-ils pas?</p>
-
-<p>Cependant, ils ne s'en disaient rien et tâchaient de vivre comme
-avant.</p>
-
-<p>Mais les lettres anonymes continuèrent, de plus en plus insultantes,
-ordurières; elles les jetaient dans un état d'énervement et de honte
-intolérable. Ils se cachaient, quand ils les recevaient, et ils
-n'avaient pas la force de les brûler sans les lire: ils les ouvraient
-d'une main tremblante; le cœur leur manquait en dépliant la page; et,
-quand ils y lisaient ce qu'ils craignaient d'y lire, avec quelque
-variation nouvelle sur le même thème,&mdash;inventions ingénieuses et
-ignobles d'un esprit appliqué à nuire,&mdash;ils en pleuraient tout bas.
-Ils s'épuisaient à chercher quel pouvait être le misérable, qui
-s'attachait à les poursuivre.</p>
-
-<p>Un jour, madame Reinhart, à bout de forces, avoua à son mari la
-persécution dont elle était victime; et il lui avoua, les larmes aux
-yeux, qu'il la subissait aussi. En parleraient-ils à Christophe? Ils
-n'osaient. Il fallait l'avertir pourtant, afin qu'il fût prudent.&mdash;Dès
-les premiers mots que madame Reinhart lui dit, en rougissant, elle vit
-avec consternation que Christophe recevait aussi des lettres. Cet
-acharnement dans la méchanceté les affola. Madame Reinhart ne douta
-plus que la ville entière ne fût dans le secret. Au lieu de se
-soutenir mutuellement, ils achevèrent de se démoraliser. Ils ne
-savaient que faire. Christophe parlait d'aller casser la tête à
-quelqu'un.&mdash;Mais à qui? Et puis, ce serait alors que les calomnies
-auraient beau jeu!... Mettre la police au courant des lettres? Ce serait
-rendre publiques leurs insinuations... Faire semblant de les ignorer? Ce
-n'était plus possible. Leurs rapports d'amitié étaient maintenant
-troublés. Reinhart avait beau avoir une foi absolue en l'honnêteté de
-sa femme et de Christophe: il les soupçonnait malgré lui. Il sentait
-la dégradante absurdité des ses soupçons; il s'imposait de laisser
-seuls ensemble Christophe et sa femme. Mais il souffrait; et sa femme le
-voyait bien.</p>
-
-<p>Pour elle, ce fut encore pis. Jamais elle n'avait pensé à flirter avec
-Christophe, pas plus que Christophe avec elle. Les calomnies lui
-insinuèrent la ridicule idée que Christophe, après tout, avait
-peut-être pour elle un sentiment amoureux; et, bien qu'il fût à cent
-lieues de lui en rien montrer, elle crut bon de s'en défendre, non par
-des allusions précises, mais par des précautions maladroites, que
-Christophe ne comprit pas d'abord, et qui, lorsqu'il comprit, le mirent
-hors de lui. C'était bête a pleurer! Lui, amoureux de cette brave
-petite bourgeoise, bonne, laide et commune!... Et qu'elle le crût!...
-Et qu'il ne pût pas se défendre, lui dire, dire au mari:</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Soyez tranquilles! Il n'y a pas de danger!...</p>
-
-<p>Mais non, il ne pouvait pas offenser ces excellentes gens. Et il se
-rendait compte, d'ailleurs, que si elle se défendait d'être aimée par
-lui, c'était qu'elle commençait secrètement à l'aimer: les lettres
-anonymes avaient eu ce beau résultat de lui en avoir soufflé l'idée
-sotte et romanesque.</p>
-
-<p>La situation était devenue si pénible et si niaise qu'il n'était plus
-possible de continuer. Lili Reinhart, qui, en dépit de ses forfanteries
-de langage, n'avait aucune force de caractère, perdit la tête devant
-l'hostilité sourde de la ville. Ils se donnèrent des prétextes
-honteux pour ne plus se voir:</p>
-
-<p>«Madame Reinhart était souffrante... Reinhart avait à travailler...
-Ils s'absentaient pour quelques jours...»</p>
-
-<p>Mensonges maladroits, que le hasard prenait un malin plaisir à
-démasquer.</p>
-
-<p>Plus franc, Christophe dit:</p>
-
-<p>&mdash;Séparons-nous, mes pauvres amis. Nous ne sommes pas de
-force.</p>
-
-<p>Les Reinhart pleurèrent.&mdash;Mais ce fut un soulagement pour eux,
-après qu'ils eurent rompu.</p>
-
-<p>La ville pouvait triompher. Cette fois, Christophe était bien seul.
-Elle lui avait volé jusqu'au dernier souffle d'air:&mdash;l'affection, si
-humble soit-elle, sans laquelle aucun cœur ne peut vivre.</p>
-
-
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Sobriquet, sous lequel des pamphlétaires allemands
-désignaient entre eux le Kaiser.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Les anthologies de la littérature française, que
-Jean-Christophe emprunte à la bibliothèque de ses amis Reinhart, sont:</p>
-
-<p>I.&mdash;<i>Choix de lectures françaises à l'usage des écoles secondaires</i>, par
-HUBERT H. WINGERATH, docteur en philosophie, directeur de l'École réale
-Saint-Jean à Strasbourg.&mdash;Deuxième partie: classes moyennes.&mdash;7e édition,
-1902. Dumont-Schauberg.</p>
-
-<p>II.&mdash;L. HERBIG et G. F. BURGUY: <i>La France littéraire</i>, remaniée par
-F. TENDERING, directeur du Real-Gymnasium des Johanneums, Hambourg.&mdash;1904.
-Brunswick.</p></div>
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="TROISIEME_PARTIE"><i>TROISIÈME PARTIE</i></a></h4>
-
-
-<h4><a id="LA_DELIVRANCE">LA DÉLIVRANCE</a></h4>
-
-
-<p>Il n'avait plus personne. Tous ses amis avaient disparu. Le cher
-Gottfried, qui lui était venu en aide à des heures difficiles et dont
-il aurait eu tant besoin en ce moment, était parti depuis des mois, et
-cette fois, pour toujours. Un soir de l'été dernier, une lettre,
-écrite d'une grosse écriture, et qui portait l'adresse d'un village
-lointain, avait appris à Louisa que son frère était mort, dans une de
-ces tournées vagabondes que le petit colporteur s'obstinait à
-continuer, malgré sa mauvaise santé. On l'avait enterré là-bas, dans
-le cimetière du pays. La dernière amitié virile et sereine, qui eût
-été capable de soutenir Christophe, s'était engloutie dans le
-gouffre. Il restait seul, avec sa mère vieillie et indifférente à sa
-pensée,&mdash;qui ne pouvait que l'aimer, qui ne le comprenait pas. Autour
-de lui, l'immense plaine allemande, l'océan morne. À chaque effort
-pour en sortir, il s'enfonçait davantage. La ville ennemie le regardait
-se noyer...</p>
-
-<p>Comme il se débattait, dans un éclair lui apparut, au milieu de sa
-nuit, l'image de Hassler, le grand musicien qu'il avait tant aimé,
-quand il était enfant, et dont la gloire maintenant rayonnait sur tout
-le pays allemand. Il se souvint des promesses que Hassler lui avait
-faites autrefois. Et il se raccrocha aussitôt à cette épave avec une
-vigueur désespérée. Hassler pouvait le sauver! Hassler devait le
-sauver! Que lui demandait-il? Ni secours, ni argent, ni aide
-matérielle. Rien, sinon qu'il le comprît. Hassler avait été
-persécuté comme lui. Hassler était un homme libre. Il comprendrait un
-homme libre, que la médiocrité allemande poursuivait de ses rancunes
-et tachait d'écraser. Ils combattaient le même combat.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'il eut cette idée, il l'exécuta. Il prévint sa mère
-qu'il serait absent, huit jours; et il prit, le soir même, le train
-pour la grande ville du nord de l'Allemagne, où Hassler était
-<i>Kapellmeister.</i> Il ne pouvait plus attendre. C'était le dernier
-effort pour respirer.</p>
-
-
-
-
-<p>Hassler était célèbre. Ses ennemis n'avaient pas désarmé; mais ses
-amis criaient qu'il était le plus grand musicien présent, passé, et
-futur. Il était entouré de partisans et de dénigrants également
-absurdes. Comme il n'était pas d'une forte trempe, il avait été aigri
-par ceux-ci, et amolli par ceux-là. Il mettait toute son énergie à
-faire ce qui était désagréable à ses critiques et pouvait les faire
-crier; il était comme un gamin qui joue des niches. Ces niches étaient
-souvent du goût le plus détestable: non seulement, il employait son
-talent prodigieux à des excentricités musicales, qui faisaient
-hérisser les cheveux sur la tête des pontifes; mais il manifestait une
-prédilection taquine pour des textes baroques, pour des sujets
-bizarres, pour des situations équivoques et scabreuses, en un mot, pour
-tout ce qui pouvait blesser le bon sens et la décence ordinaires. Il
-était content, quand le bourgeois hurlait; et le bourgeois ne s'en
-faisait pas faute. L'empereur même, qui se mêlait d'art, avec
-l'insolente présomption des parvenus et des princes, regardait comme un
-scandale public la renommée de Hassler et ne laissait échapper aucune
-occasion de manifester à ses œuvres effrontées une indifférence
-méprisante. Hassler, enragé et enchanté de cette auguste opposition,
-qui, pour les partis avancés de l'art allemand, était presque devenue
-une consécration, continuait de plus belle à casser les vitres. À
-chaque nouvelle sottise, les amis s'extasiaient et criaient au génie.</p>
-
-<p>La coterie de Hassler se composait surtout de littérateurs, de peintres,
-et de critiques décadents, qui avaient assurément le mérite de représenter
-le parti de la révolte contre la réaction&mdash;éternellement menaçante
-dans l'Allemagne du Nord&mdash;de l'esprit piétiste et de la morale d'État;
-mais leur indépendance s'était exaspérée, dans la lutte, jusqu'au
-ridicule, dont ils n'avaient pas conscience; car si beaucoup d'entre
-eux ne manquaient point d'un talent assez âpre, ils avaient peu
-d'intelligence, et encore moins de goût. Ils ne pouvaient plus sortir
-de l'atmosphère factice, qu'ils s'étaient fabriquée; et, comme tous les
-cénacles, ils avaient fini par perdre entièrement le sens de la vie
-réelle. Ils faisaient loi pour eux-mêmes et pour les centaines de
-nigauds qui lisaient leurs revues et acceptaient bouche bée tout ce
-qu'il leur plaisait d'édicter. Leur adulation avait été funeste à Hassler,
-en le rendant trop complaisant pour lui. Il acceptait sans examen toutes
-les idées musicales qui lui passaient par la tête; et il était intimement
-persuadé que, quoi qu'il pût écrire d'inférieur à lui-même,
-c'était supérieur encore au reste des musiciens. De ce que cette
-pensée fût malheureusement trop vraie dans la plupart des cas, il ne
-s'ensuivait pas qu'elle fût très saine et propre à faire naître les
-grandes œuvres. Hassler avait au fond un parfait mépris pour tous,
-amis et ennemis; et ce mépris amer et goguenard s'étendait à
-lui-même et à toute la vie. Il s'enfonçait d'autant plus dans son
-scepticisme ironique qu'il avait cru autrefois a une quantité de choses
-généreuses et naïves. N'ayant pas eu la force de les défendre contre
-la lente destruction des jours, ni l'hypocrisie de se persuader qu'il
-croyait à ce qu'il ne croyait plus, il s'acharnait à en persifler le
-souvenir. Il avait une nature d'Allemand du Sud, indolente et molle, peu
-faite pour résister à l'excès de la fortune ou de l'infortune, du
-chaud ou du froid, et qui a besoin, pour conserver son équilibre, d'une
-température modérée. Il s'était laissé aller, d'une façon
-insensible, à jouir paresseusement de la vie: il aimait la bonne
-chère, les lourdes boissons, les flâneries oisives, et les molles
-pensées. Son art s'en ressentait, quoiqu'il fût trop bien doué pour
-que des étincelles de génie n'éclatassent pas encore au milieu de sa
-musique lâchée, qui s'abandonnait au goût de la mode. Nul ne sentait
-mieux que lui sa déchéance. À vrai dire, il était le seul qui la
-sentît,&mdash;à de rares moments, que, naturellement, il évitait. Alors,
-il était misanthrope, absorbé par ses humeurs noires, ses
-préoccupations égoïstes, ses soucis de santé,&mdash;indifférent à tout
-ce qui avait excité autrefois son enthousiasme ou sa haine.</p>
-
-
-
-
-<p>Tel était l'homme auprès de qui Jean-Christophe venait chercher un
-réconfort. Avec quel espoir il arriva, par un matin froid et pluvieux,
-dans la ville où vivait celui qui, à ses yeux, symbolisait en art
-l'esprit d'indépendance! Il attendait de lui la parole d'amitié et de
-vaillance, dont il avait besoin pour continuer l'ingrate et nécessaire
-bataille que tout véritable artiste doit livrer au monde, jusqu'à son
-dernier souffle, sans désarmer un seul jour: car, comme l'a dit
-Schiller, «<i>la seule relation avec le public, dont on ne se repente
-jamais,&mdash;c'est la guerre.</i>»</p>
-
-<p>Christophe était si impatient qu'il prit à peine le temps de déposer
-son sac dans le premier hôtel venu, près de la gare, avant de courir
-au théâtre, pour s'informer de l'adresse de Hassler. Hassler habitait
-assez loin du centre, dans un faubourg de la ville. Christophe prit un
-tram électrique, en mordant à belles dents un petit pain. Sou cœur
-battait, en approchant du but.</p>
-
-<p>Le quartier où Hassler avait élu domicile était bâti dans cette
-étrange architecture nouvelle, où la jeune Allemagne déverse une
-barbarie érudite, qui s'épuise en laborieux efforts pour avoir du
-génie. Au milieu de la ville banale, aux rues droites et sans
-caractère, s'élevaient brusquement des hypogées d'Égypte, des
-chalets norvégiens, des cloîtres, des bastions, des pavillons
-d'Exposition universelle, des maisons ventrues, culs-de-jatte,
-enfoncées dans la terre, avec une face inerte, un œil unique, énorme,
-des grilles de cachot, des portes écrasées de sous-marins, des
-cerceaux de fer, des cryptogrammes d'or dans les barreaux des fenêtres
-grillées, des monstres vomissants au-dessus de la porte d'entrée, des
-carreaux de faïence bleue, plaqués par-ci, par-là, partout où on ne
-les attendait pas, des mosaïques bariolées, représentant Adam et
-Ève, des toits couverts en tuiles de couleurs disparates; des
-maisons-châteaux forts, au dernier étage crénelé, avec des animaux
-difformes sur le faîte, pas de fenêtre d'un côté, puis tout d'un
-coup, une suite de trous béants, carrés, rectangulaires, des sortes de
-blessures; de grands pans de murs vides, d'où surgissait
-soudain,&mdash;étayé sur des cariatides nibelungesques,&mdash;un balcon massif
-à une seule fenêtre: perçant sa rampe de pierre, émergeaient deux
-têtes pointues de vieillards barbus et chevelus, des hommes-poissons de
-Bœcklin. Sur le fronton d'une de ces prisons, une maison pharaonesque,
-à un étage bas, avec deux colosses nus à l'entrée, l'architecte
-avait écrit:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«<i>Que l'artiste montre son univers,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui jamais ne fut et jamais ne sera!</i>»</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Seine Welt zeige der Künstler</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Die niemals war noch jemals sein wird!</i></span></p>
-
-
-<p>Christophe, uniquement absorbé par l'idée de Hassler, regardait avec
-des yeux ahuris et n'essayait point de comprendre. Il arriva h la maison
-qu'il cherchait, une des plus simples,&mdash;en style carolingien. À
-l'intérieur, un luxe cossu et banal; dans l'escalier, une atmosphère
-lourde de calorifère surchauffé; un ascenseur étroit, dont Christophe
-ne profita point, pour avoir le temps de se préparer à sa visite, en
-montant les quatre étages, à petits pas, les jambes fléchissantes, le
-cœur tremblant d'émotion. Durant ce court trajet, son ancienne
-entrevue avec Hassler, son enthousiasme d'enfant, l'image de
-grand-père, lui revinrent à l'esprit, comme si c'était hier.</p>
-
-<p>Il était près de onze heures, quand il sonna a la porte. Il fut reçu
-par une soubrette délurée, aux façons de <i>serva padrona</i>, qui le
-dévisagea avec impertinence, et commença par déclarer que «Monsieur
-ne pouvait pas recevoir, parce que Monsieur était fatigué». Puis, le
-naïf désappointement qui se peignit sur la figure de Christophe
-l'amusa sans doute; car, après avoir terminé l'examen indiscret
-qu'elle faisait de toute sa personne, elle s'adoucit brusquement, fit
-entrer Christophe dans le cabinet de Hassler, et dit qu'elle allait
-faire en sorte que Monsieur le reçût. Là-dessus, elle lui décocha
-une petite œillade, et ferma la porte.</p>
-
-<p>Il y avait aux murs quelques peintures impressionnistes et des gravures
-galantes du dix-huitième siècle français: car Hassler prétendait se
-connaître à tous les arts; et il associait dans son goût Manet et
-Watteau, selon les indications qu'il avait reçues du cénacle. Le même
-mélange de styles se montrait dans l'ameublement, où un fort beau
-bureau Louis XV était encadré de fauteuils «art nouveau», et d'un
-divan oriental, avec une montagne de coussins multicolores. Les portes
-étaient ornées de glaces; et une bibeloterie japonaise couvrait les
-étagères et le dessus de la cheminée, où trônait le buste de
-Hassler. Dans une coupe, sur un guéridon, s'étalaient une profusion de
-photographies de chanteuses, d'admiratrices et d'amis, avec des mots
-d'esprit et des exclamations enthousiastes. Un désordre incroyable
-régnait sur le bureau; le piano était ouvert; de la poussière sur les
-étagères; des cigares à demi brûlés traînaient dans tous les
-coins...</p>
-
-<p>Christophe entendit, dans la chambre voisine, une voix maussade qui
-grognait; le verbe tranchant de la petite bonne lui répliquait. Il
-était clair que Hassler manifestait peu d'enthousiasme à se montrer.
-Il était clair aussi que la demoiselle avait mis sous son bonnet que
-Hassler se montrerait; et elle ne se gênait pas pour lui répondre avec
-une extrême familiarité: sa voix aiguë perçait les murs. Christophe
-était mal à l'aise d'entendre certaines remarques qu'elle faisait à
-son maître. Mais celui-ci ne s'en affectait point. Au contraire! on
-eût dit que ces impertinences l'amusaient; et tout en continuant de
-grogner, il gouaillait la fille et prenait plaisir à l'exciter. Enfin
-Christophe entendit une porte s'ouvrir, et, toujours grognant et
-goguenardant, Hassler qui venait en traînant les pieds.</p>
-
-<p>Il entra. Christophe eut un serrement de cœur. Il le reconnaissait.
-Plût à Dieu qu'il ne l'eût pas reconnu! C'était bien Hassler, et ce
-n'était plus lui. Il avait toujours son grand front sans une ride, son
-visage sans un pli, comme celui d'un enfant; mais il était chauve,
-empâté, le teint jaune, l'air endormi, la lèvre inférieure un peu
-pendante, la bouche ennuyée et boudeuse. Il voûtait les épaules,
-enfonçait ses deux mains dans les poches de son veston débraillé, et
-traînait des savates aux pieds; sa chemise formait un bourrelet
-au-dessus de sa culotte, qu'il n'avait même pas achevé de boutonner.
-Il regarda Christophe de ses yeux somnolents, qui ne s'éclairèrent
-pas, quand le jeune homme eut balbutié son nom. Il fit un salut
-automatique, sans parler, indiqua de la tête un siège à Christophe,
-et s'affaissa, avec un soupir, sur le divan, dont il empila les coussins
-autour de lui. Christophe répétait:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai déjà eu l'honneur... Vous aviez eu la bonté.... Je suis
-Christophe Krafft...</p>
-
-<p>Hassler, enfoncé dans le divan, ses longues jambes croisées, ses mains
-maigres jointes sur son genou droit, relevé à la hauteur du menton,
-répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Connais pas.</p>
-
-<p>Christophe, la gorge contractée, entreprit de lui rappeler leur
-ancienne rencontre. En n'importe quelle circonstance, il lui eût été
-difficile de parler de ces souvenirs intimes; ici, ce lui était une
-torture: il s'embrouillait dans ses phrases, ne trouvait pas ses mots,
-disait des choses absurdes, qui le faisaient rougir. Hassler le laissait
-patauger, sans cesser de le fixer de ses yeux vagues et indifférents.
-Quand Christophe fut arrivé au bout de son récit, Hassler continua un
-instant de balancer son genou, en silence, comme s'il attendait que
-Christophe continuât. Puis, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Cela ne nous rajeunit pas... et s'étira.</p>
-
-<p>Après avoir bâillé, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;... Demande pardon... Pas dormi... Soupé au théâtre, cette
-nuit... et bâilla de nouveau.</p>
-
-<p>Christophe espérait que Hassler ferait une allusion à ce qu'il venait
-de lui raconter; mais Hassler, que toute cette histoire n'avait
-aucunement intéressé, n'en parla plus; et il n'adressa nulle question
-à Christophe sur sa vie. Quand il eut fini de bâiller, il lui demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a longtemps que vous êtes à Berlin?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis arrivé ce matin, dit Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit Hassler, sans s'étonner autrement. Quel hôtel?</p>
-
-<p>Sans paraître écouter la réponse, il se souleva paresseusement,
-atteignit un bouton électrique, et sonna.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, fit-il.</p>
-
-<p>La petite bonne parut, avec son air impertinent.</p>
-
-<p>&mdash;Kitty, dit il, est-ce que tu as la prétention de me faire passer
-de déjeuner, aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pensez pourtant pas, dit-elle, que je vais vous apporter
-votre manger ici, pendant que vous avez quelqu'un?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc pas? fit-il en désignant Christophe, d'un
-clignement d'œil railleur. Il me nourrit l'esprit; je vais nourrir le corps.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous n'avez pas honte de faire assister à votre
-repas, comme une bête dans une ménagerie?</p>
-
-<p>Hassler, au lieu de se fâcher, se mit à rire, et corrigea:</p>
-
-<p>&mdash;Comme une bête en ménage...</p>
-
-<p>&mdash;Apporte toujours, continua-t-il, je mangerai la honte avec.</p>
-
-<p>Elle se retira, en haussant les épaules.</p>
-
-<p>Christophe, voyant que Hassler ne cherchait toujours pas à s'informer
-de ce qu'il faisait, tâcha de renouer l'entretien. Il parla de la
-difficulté de la vie en province, de la médiocrité des gens, de leur
-étroitesse d'esprit, de l'isolement où on était. Il s'efforçait de
-l'intéresser à sa détresse morale. Mais Hassler, affalé dans le
-divan, la tête renversée en arrière sur un coussin et les yeux à
-demi fermés, le laissait parler, semblant ne pas écouter: ou bien il
-soulevait un moment ses paupières et lançait quelques mots d'une
-ironie froide, une saillie bouffonne sur les gens de province, qui
-coupait net les tentatives de Christophe pour parler plus
-intimement.&mdash;Kitty était revenue avec le plateau du déjeuner: café,
-beurre, jambon, etc. Elle le déposa, boudeuse, sur le bureau, au milieu
-des papiers en désordre. Christophe attendit qu'elle fût ressortie,
-pour reprendre son douloureux récit, qu'il avait tant de peine à
-suivre.</p>
-
-<p>Hassler avait attiré a lui le plateau; il se versa le café, y trempa
-les lèvres; puis, familier et bonhomme, un peu méprisant, il
-interrompit Christophe au milieu d'une phrase, pour lui offrir:</p>
-
-<p>&mdash;Une tasse?</p>
-
-<p>Christophe refusa. Il s'évertuait à renouer le fil de sa phrase; mais,
-de plus en plus démonté, il ne savait plus ce qu'il disait. Il était
-distrait par le spectacle de Hassler, qui, son assiette sous le menton,
-se bourrait, comme un enfant, de tartines beurrées et de tranches de
-jambon, qu'il tenait avec ses doigts. Il réussit pourtant à raconter
-qu'il composait, qu'il avait fait jouer une ouverture pour la <i>Judith</i>
-de Hebbel. Hassler écoutait distraitement:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Was?</i> (Quoi?) demanda-t-il.</p>
-
-<p>Christophe répéta le titre.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ach! so, so!</i> (Ah! bon, bon!) fit Hassler, en trempant sa
-tartine et ses doigts dans sa tasse.</p>
-
-<p>Ce fut tout.</p>
-
-<p>Christophe, découragé, était sur le point de se lever et de partir;
-mais il pensa à ce long voyage fait en vain; et, ramassant son courage,
-il proposa à Hassler, en balbutiant, de lui jouer quelques-unes de ses
-œuvres. Aux premiers mots, Hassler l'arrêta:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je n'y connais rien, dit-il avec son ironie goguenarde
-et un peu insultante. Et puis, je n'ai pas le temps.</p>
-
-<p>Christophe en eut les larmes aux yeux. Mais il s'était juré de ne pas
-sortir de là, sans avoir l'avis de Hassler sur ses compositions. Il dit
-avec un mélange de confusion et de colère:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande pardon; mais vous m'avez promis autrefois de
-m'entendre; je suis venu uniquement pour cela, du fond de l'Allemagne:
-vous m'entendrez.</p>
-
-<p>Hassler, qui n'était pas habitué à ces façons, regarda le jeune
-homme gauche, furieux, rougissant, près de pleurer: cela l'amusa;
-haussant les épaules avec lassitude, il lui montra le piano du doigt,
-et dit, d'un air de résignation comique:</p>
-
-<p>&mdash;Alors!... Allons-y!...</p>
-
-<p>Là-dessus, il s'enfonça dans son divan, comme un homme qui va faire
-une somme, bourra les coussins à coups de poing, les disposa sous ses
-bras étendus, ferma les yeux à demi, les rouvrit un instant pour
-évaluer les dimensions du rouleau de musique que Christophe avait sorti
-d'une de ses poches, poussa un petit soupir, et se disposa à écouter
-avec ennui.</p>
-
-<p>Christophe, intimidé et mortifié, commença à jouer. Hassler ne tarda
-pas à rouvrir l'œil et l'oreille, avec l'intérêt professionnel de
-l'artiste qui est repris, malgré lui, par une belle chose. D'abord, il
-ne dit rien, et resta immobile; mais ses yeux devinrent moins vagues, et
-ses lèvres boudeuses remuaient. Puis, il se réveilla tout à fait,
-grognant son étonnement et son assentiment. C'étaient des
-interjections inarticulées; mais le ton ne laissait aucun doute sur ce
-qu'il pensait; et Christophe en éprouvait un bien-être inexprimable.
-Hassler ne songeait plus à calculer le nombre de pages qui étaient
-jouées et celles qui restaient à jouer. Quand Christophe avait fini un
-morceau, il disait:</p>
-
-<p>&mdash;Après!... Après!...</p>
-
-<p>Il commençait à faire usage du langage humain.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, cela! Bon!... (s'exclamait-il). Fameux!... Effroyablement fameux!
-(<i>Schrecklich famos!</i>)... Mais que diable! (grommelait-il, stupéfait),
-qu'est-ce que c'est que ça?</p>
-
-<p>Il s'était redressé sur son siège, penchait la tête en avant, se
-faisait un cornet avec sa main, se parlait à lui-même, riait de
-contentement, et, à certaines curiosités d'harmonies, tirait
-légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres. Une
-modulation inattendue eut un tel effet sur lui qu'il se leva
-brusquement, avec une exclamation, et vint s'asseoir au piano, à côté
-de Christophe. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir que Christophe fût
-là. Il ne s'occupait que de la musique; et, quand le morceau fut fini,
-il saisit le cahier, se mit à relire la page, puis lut les pages
-suivantes, continuant de monologuer son admiration et sa surprise, comme
-s'il eût été seul dans la chambre:</p>
-
-<p>&mdash;Que le diable!... (faisait-il). Où cet animal a-t-il trouvé
-cela?...</p>
-
-<p>Repoussant Christophe de l'épaule, il joua lui-même certains passages.
-Il avait au piano de charmants doigts, très doux, caressants et
-légers. Christophe regarda ses mains fines, longues, bien soignées,
-d'un aristocratisme un peu maladif, qui ne répondait pas au reste de la
-personne. Hassler s'arrêtait à certains accords, les répétait, en
-clignant de l'œil et faisant claquer sa langue; il bourdonnait avec ses
-lèvres, imitant la sonorité des instruments, et il continuait
-d'entremêler à cette musique ses apostrophes, où il y avait à la
-fois du plaisir et du dépit: il ne pouvait se défendre d'une secrète
-irritation, d'une jalousie inavouée; et, en même temps, il jouissait
-avidement.</p>
-
-<p>Bien qu'il persistât à se parler à lui seul, comme si Christophe
-n'existait pas, Christophe, rouge de plaisir, ne pouvait s'empêcher de
-prendre pour son compte les exclamations de Hassler; et il expliquait ce
-qu'il avait voulu faire. Hassler sembla d'abord ne faire aucune
-attention à ce que le jeune homme disait, et poursuivit ses réflexions
-à voix haute; puis, certains mots de Christophe le frappèrent, et il
-se tut, les yeux toujours fixés sur le cahier de musique, qu'il
-feuilletait, en écoutant, sans avoir l'air d'écouter. Christophe, de
-son côté, s'animait peu à peu; et il finit par se confier tout à
-fait: il parlait avec une excitation naïve de ses projets et de sa vie.</p>
-
-<p>Hassler, silencieux, était repris par son ironie. Il s'était laissé
-retirer le cahier des doigts; le coude appuyé sur la tablette du piano
-et le front dans la main, il regardait Christophe qui lui commentait son
-œuvre avec une ardeur et un trouble juvéniles. Et il souriait
-amèrement, en pensant à ses propres débuts, à ses espoirs, aux
-espoirs de Christophe, et aux déboires qui l'attendaient.</p>
-
-<p>Christophe parlait, les yeux baissés, dans la crainte de ne plus savoir
-ce qu'il avait à dire. Le silence de Hassler l'encourageait. Il sentait
-que Hassler l'observait, qu'il ne perdait pas une de ses paroles; il lui
-semblait avoir brisé la glace qui les séparait, et son cœur
-rayonnait. Quand il eut fini, il leva la tête avec timidité,&mdash;avec
-confiance aussi,&mdash;et regarda Hassler. Toute sa joie naissante gela d'un
-coup, comme les pousses trop précoces, quand il vit les yeux mornes et
-railleurs sans bonté qui le fixaient. Il se tut.</p>
-
-<p>Après une pause glaciale, Hassler parla, d'une voix sèche. Il avait de
-nouveau changé: il affectait une sorte de dureté pour le jeune homme;
-il persiflait cruellement ses projets, ses espoirs de succès, comme
-s'il eût voulu se persifler lui-même, puisqu'il se retrouvait en lui.
-Il s'acharnait froidement à détruire sa foi dans la vie, sa foi dans
-l'art, sa foi en soi. Il se donna lui-même en exemple, avec amertume,
-parlant de ses œuvres d'aujourd'hui, d'une façon insultante.</p>
-
-<p>&mdash;Des cochonneries! dit-il. C'est ce qu'il faut pour ces cochons.
-Est-ce que vous croyez qu'il y a dix personnes au monde, qui aiment la
-musique? Est-ce qu'il y en a une seule?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a moi! dit Christophe, avec emportement.</p>
-
-<p>Hassler le regarda, haussa les épaules, et dit d'une voix lassée:</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez comme les autres. Vous ferez comme les autres. Vous
-penserez à arriver, à vous amuser, comme les autres... Et vous aurez
-raison...</p>
-
-<p>Christophe essaya de protester; mais Hassler lui coupa la parole, et,
-reprenant son cahier, se mit à critiquer aigrement les œuvres qu'il
-louait tout à l'heure. Non seulement il relevait avec une dureté
-blessante les négligences réelles, les incorrections d'écriture, les
-fautes de goût ou d'expression, qui avaient échappé au jeune homme;
-mais il lui faisait des critiques absurdes, des critiques comme en eût
-pu faire le plus étroit et le plus arriéré des musiciens, dont
-lui-même, Hassler, avait eu, toute sa vie, à souffrir. Il demandait à
-quoi tout cela rimait. Il ne critiquait même plus, il niait: on eût
-dit qu'il s'efforçait d'effacer haineusement l'impression que ces
-œuvres lui avaient faite, en dépit de lui-même.</p>
-
-<p>Christophe, consterné, n'essayait pas de répondre. Comment répondre
-à des absurdités, qu'on rougit d'entendre dans la bouche de quelqu'un
-qu'on estime et qu'on aime? Au reste, Hassler n'écoutait rien. Il
-restait là, buté, le cahier fermé entre les mains, les yeux sans
-expression, la bouche amère. À la fin, il dit, comme si de nouveau il
-avait oublié la présence de Christophe:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la pire misère, c'est qu'il n'y a pas un homme, pas un qui
-soit capable de vous comprendre!</p>
-
-<p>Christophe se sentit transpercé d'émotion; il se retourna brusquement,
-posa sa main sur la main de Hassler, et, le cœur plein d'amour, il répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a moi!</p>
-
-<p>Mais la main de Hassler ne bougea point; et si quelque chose dans son
-cœur tressaillit, une seconde, à ce cri juvénile, aucune lueur ne
-brilla dans ses yeux éteints, qui regardèrent Christophe. L'ironie et
-l'égoïsme prirent le dessus. Il esquissa un mouvement du buste,
-cérémonieux et comique, pour saluer:</p>
-
-<p>&mdash;Très honoré! dit-il.</p>
-
-<p>Il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en fiche bien! Crois-tu que ce soit pour toi que j'ai perdu
-ma vie?</p>
-
-<p>Il se leva, jeta le cahier sur le piano, et, de ses longues jambes qui
-flageolaient, s'en alla reprendre sa place sur le divan. Christophe, qui
-avait saisi sa pensée et qui en avait senti l'insultante blessure,
-essayait fièrement de répondre que l'on n'a pas besoin d'être compris
-de tous: certaines âmes à elles seules valent un peuple tout entier;
-elles pensent pour lui; et, ce qu'elles ont pensé, il faudra qu'il le
-pense.&mdash;Mais Hassler n'écoutait plus. Il était retombé dans son
-apathie, causée par l'affaiblissement de la vie qui s'endormait en lui.
-Christophe, trop sain pour comprendre ce revirement subit, sentait
-vaguement que la partie était perdue; mais il ne pouvait s'y résigner,
-après avoir été si près de la croire gagnée. Il faisait des efforts
-désespérés pour ranimer l'attention de Hassler; il avait repris son
-cahier de musique, et cherchait à expliquer la raison des
-irrégularités, que Hassler avait notées. Hassler, enfoncé dans le
-sofa, gardait un silence morne; il n'approuvait, ni ne contredisait: il
-attendait que ce fût fini.</p>
-
-<p>Christophe vit qu'il n'avait plus rien à faire ici. Au milieu d'une
-phrase, il s'arrêta. Il roula son cahier, et se leva. Hassler se leva
-aussi. Christophe, honteux et intimidé, s'excusait en balbutiant.
-Hassler, s'inclinant légèrement, avec une certaine distinction
-hautaine et ennuyée, lui tendit la main, froidement, poliment, et
-l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée, sans un mot pour le retenir,
-ou pour l'inviter à revenir.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe se retrouva dans la rue, anéanti. Il allait au hasard.
-Après avoir suivi machinalement deux ou trois rues, il se trouva à la
-station du tram, qui l'avait amené. Il le reprit, sans penser à ce
-qu'il faisait. Il s'affaissa sur la banquette, les bras, les jambes
-cassés. Impossible de réfléchir, de rassembler ses idées: il ne
-pensait à rien. Il avait peur de regarder en lui. C'était le vide. Ce
-vide était autour de lui, dans cette ville; il ne pouvait plus y
-respirer: le brouillard, les maisons massives l'étouffaient. Il n'avait
-plus qu'une idée: fuir, fuir au plus vite,&mdash;comme si, en se sauvant de
-la ville, il devait y laisser l'amère désillusion qu'il y avait
-trouvée.</p>
-
-<p>Il retourna à son hôtel. Il n'était pas midi et demi. Il y avait
-deux heures qu'il y était entré,&mdash;avec quelle lumière au
-cœur!&mdash;Maintenant, tout était nuit.</p>
-
-<p>Il ne déjeuna point. Il ne monta pas dans sa chambre. À la
-stupéfaction de l'hôte, il demanda sa note, paya comme s'il avait
-passé la nuit, et dit qu'il voulait partir. En vain, lui expliquait-on
-qu'il n'avait pas à se presser, que le train qu'il voulait reprendre ne
-partait pas avant plusieurs heures, qu'il ferait mieux d'attendre à
-l'hôtel. Il voulut aller tout de suite à la gare: il voulait prendre
-le premier train, n'importe lequel, ne plus rester une heure dans ce
-pays. Après ce long voyage et ses dépenses pour venir,&mdash;bien qu'il se
-fût fait une fête non seulement de voir Hassler, mais de visiter des
-musées, d'entendre des concerts, de faire des connaissances,&mdash;il
-n'avait plus qu'une idée en tête: partir...</p>
-
-<p>Il revint à la gare. Ainsi qu'on le lui avait dit, son train ne partait
-pas avant trois heures. Encore ce train, qui n'était pas express,&mdash;(car
-Christophe était forcé de prendre la dernière classe)&mdash;s'arrêtait-il
-en route; Christophe aurait eu avantage à monter dans le train suivant,
-qui partait deux heures plus tard et qui rejoignait le premier. Mais
-c'était deux heures de plus à passer ici, et Christophe ne pouvait le
-supporter. Il ne voulut même plus sortir de la gare, en
-attendant.&mdash;Lugubre attente, dans ces salles vastes et vides,
-tumultueuses et funèbres, où entrent et sortent, toujours affairées,
-toujours courant, des ombres étrangères, toutes étrangères, toutes
-indifférentes, pas une qu'on connaisse, pas un visage ami. Le jour
-blafard s'éteignait. Les lampes électriques, enveloppées de
-brouillard, mouchetaient la nuit, semblaient la rendre plus sombre.
-Christophe, plus oppressé d'heure en heure, attendait avec angoisse le
-moment de partir. Il allait, dix fois par heure, revoir les affiches des
-trains pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé. Comme il les
-relisait d'un bout à l'autre, une fois de plus, pour passer le temps,
-un nom de pays le frappa: il se dit qu'il le connaissait; après un
-moment, il se rappela que c'était le pays du vieux Schulz, qui lui
-avait écrit de si bonnes lettres. L'idée lui vint aussitôt, dans son
-désarroi, d'aller voir cet ami inconnu. La ville n'était pas sur son
-chemin direct de retour, mais à une ou deux heures, par un chemin de
-fer local; c'était un voyage de toute une nuit, avec deux ou trois
-changements de train, d'interminables attentes: Christophe ne calcula
-rien. Sur-le-champ, il décida d'y aller: ce lui était un besoin
-instinctif de se raccrocher à une sympathie. Sans se donner le temps de
-réfléchir, il rédigea une dépêche et télégraphia à Schulz son
-arrivée pour le lendemain matin. Il n'avait pas envoyé ce mot, qu'il
-le regrettait déjà. Il se plaisantait amèrement sur ses illusions
-éternelles. Pourquoi aller au-devant d'un nouveau chagrin?&mdash;Mais
-c'était fait maintenant. Trop tard pour changer.</p>
-
-<p>Ces pensées occupèrent sa dernière heure d'attente.&mdash;Son train était
-enfin formé. Il y monta le premier; et son enfantillage était tel
-qu'il ne commença à respirer que lorsque le train s'ébranla et que,
-par la portière du wagon, il vit derrière lui s'effacer dans le ciel
-gris, sous les tristes averses, la silhouette de la ville, sur laquelle
-la nuit tombait. Il lui semblait qu'il serait mort, s'il avait passé la
-nuit là.</p>
-
-<p>À cette même heure,&mdash;vers six heures du soir,&mdash;une lettre de Hassler
-arrivait pour Christophe, à son hôtel. La visite de Christophe avait
-remué bien des choses en lui. Pendant toute l'après-midi, il y avait
-songé avec amertume, et non sans sympathie pour le pauvre garçon qui
-était venu à lui avec une telle ardeur d'affection, et qu'il avait
-reçu d'une façon glaciale. Il se reprochait son accueil. À vrai dire,
-ce n'avait été de sa part qu'un de ces accès de bouderie quinteuse,
-dont il était coutumier. Il pensa le réparer, en envoyant à
-Christophe, avec un billet pour l'Opéra, un mot qui lui donnait
-rendez-vous, à l'issue de la représentation.&mdash;Christophe n'en sut
-jamais rien. En ne le voyant pas venir, Hassler pensa:</p>
-
-<p>&mdash;Il est fâché. Tant pis pour lui!</p>
-
-<p>Il haussa les épaules, et n'en chercha pas plus long. Le lendemain, il
-ne pensait plus à lui.</p>
-
-<p>Le lendemain, Christophe était loin de lui,&mdash;si loin que toute
-l'éternité n'eût pas suffi à les rapprocher l'un de l'autre. Et tous
-deux étaient seuls pour jamais.</p>
-
-
-
-
-<p>Peter Schulz avait soixante-quinze ans. Il était de santé délicate,
-et l'âge ne l'avait pas épargné. Assez grand, mais voûté, la tête
-penchée sur la poitrine, il avait les bronches faibles, et respirait
-avec peine. Asthme, catarrhe, bronchite, s'acharnaient après lui: et la
-trace des luttes qu'il lui fallait subir,&mdash;bien des nuits, assis dans
-son lit, le corps courbé en avant, et trempé de sueur, pour tâcher de
-faire entrer un souffle d'air dans sa poitrine qui étouffait,&mdash;était
-gravée dans les plis douloureux de sa longue figure, maigre et rasée.
-Le nez était long et un peu gonflé au sommet. Des rides profondes,
-partant du dessous des yeux, coupaient transversalement les joues
-creusées par les vides de la mâchoire. L'âge et les infirmités
-n'avaient pas été les seuls sculpteurs de ce pauvre masque délabré;
-les chagrins de la vie y avaient eu part aussi.&mdash;Et malgré tout, il
-n'était pas triste. La grande bouche tranquille avait une bonté
-sereine. Mais c'étaient surtout les yeux qui donnaient à ce vieux
-visage une douceur touchante: ils étaient d'un gris-clair limpide et
-transparent; ils regardaient bien en face, avec calme et candeur; ils ne
-cachaient rien de l'âme: on eût pu lire au fond.</p>
-
-<p>Sa vie avait été pauvre en événements. Il était seul depuis des
-années. Sa femme était morte. Elle n'était pas très bonne, pas très
-intelligente, pas du tout belle. Mais il en conservait un souvenir
-attendri. Il y avait vingt-cinq ans qu'il l'avait perdue: et, pas un
-soir depuis, il ne s'était endormi, sans un petit entretien mental,
-triste et tendre, avec elle; il l'associait à chacune de ses
-journées.&mdash;Il n'avait pas eu d'enfant: c'était le grand regret de sa
-vie. Il avait reporté son besoin d'affection sur ses élèves, auxquels
-il était attaché, comme un père à ses fils. Il avait trouvé peu de
-retour. Un vieux cœur peut se sentir très près d'un jeune cœur, et
-presque du même âge: il sait combien sont brèves les années qui l'en
-séparent. Mais le jeune homme ne s'en doute point: le vieillard est
-pour lui un homme d'une autre époque: au reste, il est absorbé par
-trop de soucis immédiats, et il détourne instinctivement les yeux du
-but mélancolique de ses efforts. Le vieux Schulz avait rencontré
-parfois quelque reconnaissance chez des élèves, touchés par
-l'intérêt vif et frais qu'il prenait à tout ce qui leur arrivait
-d'heureux ou de malheureux: ils venaient le voir de temps en temps; ils
-lui écrivaient, pour le remercier, quand ils quittaient l'université;
-certains lui écrivaient encore, une ou deux fois, les années
-suivantes. Puis, le vieux Schulz n'entendait plus parler d'eux, sinon
-par les journaux, qui lui faisaient connaître l'avancement de tel ou
-tel: et il se réjouissait de leurs succès, comme si c'étaient les
-siens. Il ne leur en voulait pas de leur silence: il y' trouvait mille
-excuses; il ne doutait point de leur affection, et prêtait aux plus
-égoïstes les sentiments qu'il avait pour eux.</p>
-
-<p>Mais ses livres étaient pour lui le meilleur des refuges: ils
-n'étaient point oublieux, ni trompeurs. Les âmes, qu'il chérissait en
-eux, étaient maintenant sorties du flot du temps: elles étaient
-immuables, fixées pour l'éternité dans l'amour qu'elles inspiraient
-et qu'elles semblaient ressentir, qu'elles rayonnaient à leur tour sur
-ceux qui les aimaient. Professeur d'esthétique et d'histoire de la
-musique, il était comme un vieux bois, vibrant de chants d'oiseaux.
-Certains de ces chants résonnaient très loin, ils venaient du fond des
-siècles: ils n'étaient pas les moins doux et les moins mystérieux. Il
-en était d'autres qui lui étaient familiers et intimes: c'étaient de
-chers compagnons; chacune de leurs phrases lui rappelait des joies et
-des douleurs de sa vie passée, consciente ou inconsciente:&mdash;(car sous
-chacun des jours que la lumière du soleil éclaire, d'autres jours se
-déroulent, qu'éclaire une lumière inconnue.)&mdash;Il y en avait enfin
-qu'on n'avait jamais entendus encore, et qui disaient des choses qu'on
-attendait depuis longtemps, dont on avait besoin: le cœur s'ouvrait
-pour les recevoir, comme la terre sous la pluie. Ainsi, le vieux Schulz
-écoutait, dans le silence de sa vie solitaire, la forêt pleine
-d'oiseaux; et, comme le moine de la légende, endormi dans l'extase du
-chant de l'oiseau magique, les années passaient pour lui, et le soir de
-la vie était venu; mais il avait toujours son âme de vingt ans.</p>
-
-<p>Il n'était pas seulement riche de musique. Il aimait les poètes,&mdash;les
-anciens et les nouveaux. Il avait une prédilection pour ceux de son
-pays, surtout pour Gœthe; mais il aimait aussi ceux des autres pays. Il
-était instruit et lisait plusieurs langues. Il était, d'esprit, un
-contemporain de Herder et des grands <i>Weltbürger</i>&mdash;des «citoyens
-du monde», de la fin du dix-huitième siècle. Il avait vécu les années
-d'âpres luttes qui précédèrent et suivirent 70, enveloppé de leur
-vaste pensée. Et, quoiqu'il adorât l'Allemagne, il n'en était pas
-«glorieux». Il pensait, avec Herder, qu'«<i>entre tous les glorieux, le
-glorieux de sa nationalité est un sot accompli</i>», et avec Schiller,
-que «<i>c'est un bien pauvre idéal de n'écrire que pour une seule
-nation</i>». Son esprit était parfois timide; mais son cœur était d'une
-largeur admirable, et prêt à accueillir avec amour tout ce qui était
-beau dans le monde. Peut-être était-il trop indulgent pour la
-médiocrité; mais son instinct n'avait point de doute sur ce qui était
-le meilleur; et s'il n'avait pas la force de condamner les faux artistes
-que l'opinion publique admirait, il avait toujours celle de défendre
-les artistes originaux et forts que l'opinion publique méconnaissait.
-Sa bonté l'abusait souvent: il tremblait de commettre une injustice;
-et, quand il n'aimait pas ce que d'autres aimaient, il ne doutait point
-que ce ne fût lui qui se trompât; et il finissait par l'aimer. Il lui
-était si doux d'aimer! L'amour et l'admiration étaient encore plus
-nécessaires à sa vie morale que l'air à sa misérable poitrine.
-Aussi, quelle reconnaissance il avait pour ceux qui lui en offraient une
-occasion nouvelle!&mdash;Christophe ne pouvait se douter de ce que ses
-<i>Lieder</i> avaient été pour lui. Il était bien loin de les avoir sentis
-lui-même aussi vivement, quand il les avait créés. C'est que pour lui
-ces chants n'étaient que quelques étincelles jaillies de la forge
-intérieure: il en jaillirait bien d'autres! Mais pour le vieux Schulz,
-c'était tout un monde qui se révélait, d'un seul coup,&mdash;tout un monde
-à aimer. Sa vie en avait été illuminée.</p>
-
-
-
-
-<p>Depuis un an, il avait dû résigner ses fonctions à l'Université: sa
-santé de plus en plus précaire ne lui permettait plus de professer. Il
-était malade, et au lit, quand le libraire Wolf lui fit porter, comme
-il en avait l'habitude, un paquet des dernières nouveautés musicales
-qu'il avait reçues, et où se trouvaient, cette fois, les <i>Lieder</i> de
-Christophe. Il était seul. Nul parent auprès de lui; le peu de famille
-qu'il avait était mort depuis longtemps. Il était livré aux soins
-d'une vieille bonne, qui abusait de sa faiblesse, pour lui imposer tout
-ce qu'elle voulait. Deux ou trois amis, guère moins âgés que lui,
-venaient le voir de temps en temps; mais ils n'étaient pas non plus
-d'une très bonne santé; et, quand le temps était mauvais, ils se
-tenaient clos aussi et espaçaient leurs visites. Justement, c'était
-l'hiver alors, les rues étaient couvertes d'une neige qui fondait:
-Schulz n'avait vu personne, de tout le jour. Il faisait sombre dans la
-chambre: un brouillard jaune était tendu contre les vitres, comme un
-écran, et murait les regards: la chaleur du poêle était lourde et
-fatigante. De l'église voisine, un vieux carillon du dix-septième
-siècle chantait, tous les quarts d'heure, d'une voix boiteuse et
-horriblement fausse, des bribes de chorals monotones, dont la jovialité
-paraissait un peu grimaçante, quand on n'était pas très gai,
-soi-même. Le vieux Schulz toussait, le dos appuyé contre une pile
-d'oreillers. Il essayait de relire Montaigne, qu'il aimait; mais cette
-lecture ne lui faisait pas aujourd'hui autant de plaisir qu'à
-l'ordinaire; il avait laissé tomber le livre, il respirait avec peine,
-et rêvait. Le paquet de musique était là, sur son lit: il n'avait pas
-le courage de l'ouvrir; il se sentait le cœur triste. Enfin, il
-soupira, et, après avoir défait très soigneusement la ficelle, il
-remit ses lunettes, et commença de lire les morceaux de musique. Sa
-pensée était ailleurs: elle revenait à des souvenirs qu'il voulait
-écarter.</p>
-
-<p>Ses yeux tombèrent sur un vieux cantique, dont Christophe avait repris
-les paroles à un naïf et pieux poète du dix-septième siècle, en
-renouvelant leur expression: le <i>Christliches Wanderlied</i> (chant du
-voyageur chrétien) de Paul Gerhardt.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Hoff, o du arme Seele,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Hoff und sei unverzagt!</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . .</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Erwarte nur der Zeit,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>So wirst du schon erblicken</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Die Sonn der schönsten Freud.</i></span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«Espère, pauvre âme,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">espère, et sois intrépide!</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . .</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Attends seulement, attends:</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">voici que tu vas voir</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">le soleil de la belle Joie!»</span></p>
-
-
-<p>Le vieux Schulz connaissait bien ces candides paroles; mais jamais elles
-ne lui avaient parlé ainsi... Ce n'était plus la tranquille piété,
-qui calme et endort l'âme par sa monotonie. C'était une âme comme la
-sienne, c'était son âme même, mais plus jeune et plus forte, qui
-souffrait, qui voulait espérer, qui voulait voir la Joie, qui la
-voyait. Ses mains tremblaient, de grosses larmes coulaient le long de
-ses joues. Il continua:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Auf, auflgieb deinem Schmerze</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Und Sorgen gute Nacht!</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Lass fahren, was das Herze</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Betrübt und traurig macht!</i></span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«Debout, debout! dis à ta douleur</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">et à tes soucis bonne nuit!</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Laisse partir ce qui trouble</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">le cœur et qui l'attriste!»</span></p>
-
-
-<p>Christophe communiquait à ces pensées une jeune ardeur intrépide,
-dont le rire héroïque rayonnait dans ces derniers vers confiants et
-naïfs:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Bist du doch nicht Regente,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Der alles führen soll,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Gott sitzt im Regimente,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Und führet alles wohl.</i></span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«Ce n'est pas toi qui règnes</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">et qui dois tout conduire.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">C'est Dieu. Dieu est le roi,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Il mène tout comme il doit!»</span></p>
-
-
-<p>Et quand venait cette strophe de superbe défi, qu'il avait, avec son
-insolence de jeune barbare, arrachée tranquillement de sa place
-primitive dans l'ensemble du poème, pour en faire la conclusion de son
-<i>Lied</i>:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Und ob gleich alle Teufel</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Hier wollten widerstehn,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>So wird doch ohne Zweifel</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Gott nicht zurücke gehen:</i></span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Was er ihm vor genommen,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Und was er haben will,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Das muss doch endlich kommen</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Zu seinem Zweck und Ziel.</i></span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«Et quand bien tous les diables</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">voudraient s'y opposer,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">sois calme, ne doute pas!</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Dieu ne reculera point.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Ce qu'il a décidé,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">ce qu'il veut accomplir,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">cela sera, cela se fera,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Il viendra à ses fins!»</span></p>
-
-
-<p>... alors, c'était un transport d'allégresse, l'ivresse de la bataille,
-un triomphe d'<i>Imperator</i> romain.</p>
-
-<p>Le vieillard tremblait de tout son corps. Il suivait, haletant,
-l'impétueuse musique, comme un enfant qu'un compagnon entraîne dans sa
-course, en le tenant par la main. Son cœur battait. Ses larmes
-ruisselaient. Il bégayait:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!...</p>
-
-<p>Il se mit à sangloter, et il riait. Il était heureux. Il suffoquait.
-Il fut pris d'une terrible quinte de toux. Salomé, la vieille servante,
-accourut, et elle crut que le vieux allait y passer. Il continuait de
-pleurer, de tousser, et de répéter:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... et, dans les courts moments de
-répit, entre deux accès de toux, il riait d'un petit rire aigu et doux.</p>
-
-<p>Salomé pensa qu'il devenait fou. Quand elle finit par comprendre
-la cause de cette agitation, elle le gronda rudement:</p>
-
-<p>&mdash;S'il est possible de se mettre dans un état pareil pour une
-sottise!... Donnez-moi cela! Je l'emporte. Vous ne le verrez plus.</p>
-
-<p>Mais le vieux tenait bon, toujours toussant; et il criait à Salomé de
-le laisser tranquille. Comme elle insistait, il se mit en fureur, il
-jurait, et il s'étranglait dans ses jurements. Jamais elle ne l'avait
-vu se fâcher et oser lui tenir tête. Elle en fut ébahie, et elle
-lâcha prise; mais elle ne lui ménagea pas les paroles sévères: elle
-le traita de vieux fou, elle dit qu'elle avait cru jusqu'à présent
-avoir affaire à un homme bien élevé, mais qu'elle voyait maintenant
-qu'elle s'était trompée, qu'il disait des blasphèmes à faire rougir
-un charretier, que les yeux lui sortaient de la tête, et que s'ils
-étaient des pistolets, ils l'auraient tuée... Elle en avait pour
-longtemps à continuer cette chanson, s'il ne s'était soulevé,
-furieux, sur ses oreillers, et ne lui avait crié:</p>
-
-<p>&mdash;Sortez! d'un ton si péremptoire qu'elle partit en faisant battre
-la porte. Elle déclara qu'il pourrait bien l'appeler maintenant, qu'elle
-ne se dérangerait pas, qu'elle le laisserait claquer tout seul.</p>
-
-<p>Alors, le silence retomba de nouveau dans la chambre où la nuit
-s'étendait. De nouveau, le carillon égrena dans la paix du soir ses
-sonneries placides et grotesques. Un peu honteux de sa colère, le vieux
-Schulz, immobile, étendu sur le dos, attendait, haletant, que le
-tumulte de son cœur s'apaisât: il serrait sur sa poitrine les
-précieux <i>Lieder</i>, et il riait comme un enfant.</p>
-
-
-
-
-<p>Il passa les journées solitaires qui suivirent dans une sorte d'extase.
-Il ne pensait plus à son mal, à l'hiver, à la triste lumière, à sa
-solitude. Tout était lumineux et aimant autour de lui. Près de la
-mort, il se sentait revivre dans la jeune âme d'un ami inconnu.</p>
-
-<p>Il tâchait de se figurer Christophe. Il ne le voyait pas du tout comme
-il était. Il l'imaginait tel que lui-même eût voulu être: blond,
-mince, les yeux bleus, parlant d'une voix un peu faible et voilée,
-doux, timide et tendre. Mais quel qu'il fût, il était toujours prêt
-à l'idéaliser. Il idéalisait tout ce qui l'entourait: ses élèves,
-ses voisins, ses amis, sa vieille bonne. Sa douceur affectueuse et son
-manque de critique,&mdash;en partie volontaire, pour écarter toute pensée
-troublante,&mdash;tissaient autour de lui des images sereines et pures, comme
-la sienne. C'était un mensonge de bonté, dont il avait besoin pour
-vivre. Il n'en était pas tout à fait dupe; et souvent, dans son lit,
-la nuit, il soupirait en songeant à mille petites choses, arrivées
-dans le jour, qui contredisaient son idéalisme. Il savait bien que la
-vieille Salomé se moquait de lui, derrière son dos, avec les commères
-du quartier, et qu'elle le volait régulièrement dans ses comptes de
-chaque semaine. Il savait bien que ses élèves étaient obséquieux,
-tant qu'ils avaient besoin de lui, puis, qu'après qu'ils avaient reçu
-de lui tous les services qu'ils en pouvaient attendre, ils le laissaient
-de côté. Il savait que ses anciens collègues de l'Université
-l'avaient tout à fait oublié, depuis qu'il avait pris sa retraite, et
-que son successeur le pillait dans ses articles, sans le nommer, ou en
-le nommant d'une façon perfide, pour citer de lui une phrase sans
-valeur et pour relever ses erreurs:&mdash;(le procédé est courant dans le
-monde de la critique).&mdash;Il savait que son vieil ami Kunz lui avait
-encore fait un gros mensonge, cette après-midi, et qu'il ne reverrait
-jamais les livres que son autre ami, Pottpetschmidt, lui avait
-empruntés pour quelques jours,&mdash;ce qui était douloureux pour quelqu'un
-qui, comme lui, était attaché à ses livres ainsi qu'à des personnes
-vivantes. Beaucoup d'autres choses tristes, anciennes ou récentes, lui
-revenaient a l'esprit; il ne voulait pas y penser; mais elles étaient
-la quand même: il les sentait. Leur souvenir le traversait parfois,
-d'une douleur lancinante.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! mon Dieu! gémissait-il, dans le silence de la
-nuit.&mdash;Puis, il écartait les fâcheuses pensées: il les niait; il
-voulait être confiant, optimiste, croire aux hommes: et il y croyait.
-Combien de fois ses illusions avaient été brutalement détruites!&mdash;Mais
-il en renaissait d'autres, toujours, toujours... Il ne pouvait s'en
-passer.</p>
-
-<p>Christophe inconnu devint un foyer lumineux dans sa vie. La première
-lettre froide et maussade, qu'il reçut de lui, devait lui faire de la
-peine;&mdash;(peut-être, lui en fit-elle);&mdash;mais il n'en voulut pas
-convenir, et il en eut une joie d'enfant. Il était si modeste, il
-demandait si peu aux hommes que le peu qu'il en recevait suffisait à
-nourrir son besoin de les aimer et de leur être reconnaissant. Voir
-Christophe était un bonheur qu'il n'eût jamais osé espérer: car il
-était maintenant trop vieux pour faire le voyage des bords du Rhin; et,
-quant à solliciter sa visite, la pensée ne lui en venait même pas.</p>
-
-<p>La dépêche de Christophe lui arriva, le soir, au moment où il se
-mettait à table. Il ne comprit pas d'abord: la signature lui semblait
-inconnue, il pensa qu'on s'était trompé, que la dépêche n'était pas
-pour lui; il la relut trois fois; dans son trouble, ses lunettes ne
-voulaient pas tenir, la lampe éclairait mal, les lettres dansaient
-devant ses yeux. Quand il eut compris, il fut si bouleversé qu'il
-oublia de dîner. Salomé eut beau crier après lui: impossible d'avaler
-un morceau. Il jeta sa serviette sur la table, sans la plier, comme il
-ne manquait jamais de faire; il se leva en trébuchant, alla chercher
-son chapeau et sa canne, et sortit. La première pensée du bon Schulz,
-en recevant un tel bonheur, avait été de le partager avec d'autres, et
-d'avertir ses amis de l'arrivée de Christophe.</p>
-
-<p>Il avait deux amis, comme lui mélomanes, à qui il avait réussi à
-communiquer son enthousiasme pour Christophe: le juge Samuel Kunz, et le
-dentiste Oscar Pottpetschmidt, qui était un chanteur excellent. Les
-trois vieux camarades avaient souvent parlé de Christophe, ensemble; et
-ils avaient joué toute la musique de lui qu'ils avaient pu trouver.
-Pottpetschmidt chantait, Schulz accompagnait, et Kunz écoutait. Et ils
-s'extasiaient ensuite pendant des heures. Combien de fois avaient-ils
-dit, quand ils faisaient de la musique:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si Krafft était là!</p>
-
-<p>Schulz riait tout seul, dans la rue, de la joie qu'il avait et de celle
-qu'il allait faire. La nuit venait; et Kunz habitait dans un petit
-village, à une demi-heure de la ville. Mais le ciel était clair:
-c'était un soir d'avril très doux; les rossignols chantaient. Le vieux
-Schulz avait le cœur inondé de bonheur; il respirait sans oppression,
-et il avait des jambes de vingt ans. Il marchait allègrement, sans
-prendre garde aux pierres, contre lesquelles il butait dans l'ombre. Il
-se rangeait gaillardement sur le côté de la route, à l'arrivée des
-voitures, et il échangeait un joyeux salut avec le conducteur, qui le
-considérait avec étonnement, quand la lanterne éclairait en passant
-le vieillard grimpé sur le talus du chemin.</p>
-
-<p>La nuit était complète, lorsqu'il arriva à la maison de Kunz, à
-l'entrée du village, dans un petit jardin. Il tambourina à sa porte,
-et l'appela à tue-tête. Une fenêtre s'ouvrit, et Kunz, effaré,
-parut. Il essayait de voir dans l'obscurité, et demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Qui est là? Qu'est-ce qu'on me veut?</p>
-
-<p>Schulz, essoufflé et joyeux, criait:</p>
-
-<p>&mdash;Krafft... Krafft vient demain...</p>
-
-<p>Kunz n'y comprenait rien; mais il reconnut la voix:</p>
-
-<p>&mdash;Schulz!... Comment! À cette heure? Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>Schulz répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Il vient demain, demain matin!...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? demandait toujours Kunz, ahuri.</p>
-
-<p>&mdash;Krafft! cria Schulz.</p>
-
-<p>Kunz resta un moment à méditer le sens de cette parole; puis une
-exclamation retentissante témoigna qu'il avait compris.</p>
-
-<p>&mdash;Je descends! cria-t-il.</p>
-
-<p>La fenêtre se referma. Il parut sur le perron de l'escalier, une lampe
-à la main, et descendit dans le jardin. C'était un petit vieux
-bedonnant, avec une grosse tête grise, une barbe rouge, des taches de
-rousseur sur le visage et sur les mains. Il venait à petits pas, en
-fumant sa pipe de porcelaine. Cet homme débonnaire et un peu endormi ne
-s'était jamais fait grands soucis dans sa vie. La nouvelle que lui
-apportait Schulz n'en était pas moins capable de le faire sortir de son
-calme; et il agitait ses bras courts et sa lampe, en demandant:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? c'est vrai? Il vient?</p>
-
-<p>&mdash;Demain matin! répéta Schulz, triomphant, en agitant la
-dépêche.</p>
-
-<p>Les deux vieux amis allèrent s'asseoir sur un banc, sous la tonnelle.
-Schulz prit la lampe. Kunz déplia soigneusement la dépêche, lut
-lentement, à mi-voix: Schulz relisait tout haut, par-dessus son
-épaule. Kunz regarda encore les indications qui encadraient le
-télégramme, l'heure de l'envoi, l'heure de l'arrivée, le nombre des
-mots. Puis, il rendit le précieux papier à Schulz, qui riait d'aise,
-le regarda en hochant la tête, en répétant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien!... ah! bien!</p>
-
-<p>Après avoir réfléchi un instant, aspiré et expiré une grosse
-bouffée de tabac, il posa sa main sur le genou de Schulz, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut avertir Pottpetschmidt.</p>
-
-<p>&mdash;J'y allais, dit Schulz.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens avec toi, dit Kunz.</p>
-
-<p>Il rentra pour déposer la lampe, et revint aussitôt. Les deux vieux
-s'en allèrent, bras dessus bras dessous. Pottpetschmidt habitait à
-l'autre bout du village. Schulz et Kunz échangeaient des mots
-distraits, en ruminant la nouvelle. Tout à coup, Kunz s'arrêta, et
-tapa le sol, de sa canne:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tonnerre! fit-il... IL n'est pas ici!...</p>
-
-<p>Il se rappelait maintenant que Pottpetschmidt avait dû partir dans
-l'après-midi pour une opération, dans une ville voisine, où il devait
-passer la nuit et séjourner un jour ou deux. Schulz était consterné.
-Kunz ne l'était pas moins. Ils étaient fiers de Pottpetschmidt; ils
-eussent voulu s'en faire honneur. Ils restaient au milieu de la route,
-ne sachant que décider.</p>
-
-<p>&mdash;Comment faire? Comment faire? demandait Kunz.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut absolument que Krafft entende Pottpetschmidt, disait
-Schulz.</p>
-
-<p>Il réfléchit, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut lui envoyer une dépêche.</p>
-
-<p>Ils allèrent au télégraphe, et composèrent ensemble une dépêche
-longue et émue, à laquelle il était difficile de rien comprendre.
-Puis, ils revinrent. Schulz calculait:</p>
-
-<p>&mdash;Il pourra être encore ici demain matin, en prenant le premier
-train.</p>
-
-<p>Mais Kunz fit remarquer qu'il était trop tard, et que la dépêche ne
-lui serait remise sans doute que le lendemain. Schulz hocha la tête; et
-ils se répétaient:</p>
-
-<p>&mdash;Quel malheur!</p>
-
-<p>Ils se séparèrent à la porte de Kunz; car, quelle que fût l'amitié
-de celui-ci pour Schulz, elle n'allait pas jusqu'à lui faire commettre
-l'imprudence d'accompagner Schulz hors du village, ne fût-ce qu'un bout
-de chemin, qu'il lui eût fallu refaire seul, dans la nuit. Il fut
-convenu que Kunz viendrait dîner, le lendemain, chez Schulz. Schulz
-regardait le ciel, avec anxiété:</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu'il fasse beau, demain!</p>
-
-<p>Et il eut un poids de moins sur le cœur, quand Kunz, qui passait pour
-se connaître admirablement en météorologie, dit, après avoir
-gravement examiné le ciel&mdash;(car il n'avait pas moins que Schulz le
-souci que Christophe vît leur petit pays en beauté):</p>
-
-<p>&mdash;Il fera beau, demain.</p>
-
-
-
-
-<p>Schulz reprit le chemin de la ville, où il parvint, non sans avoir
-trébuché plus d'une fois dans les ornières, ou contre les tas de
-pierres élevés le long de la route. Il ne rentra point chez lui, avant
-d'être passé chez le pâtissier, pour lui commander une certaine
-tarte, qui était la gloire de la ville. Puis, il revint à sa maison;
-mais, au moment d'y rentrer, il rebroussa chemin, pour s'informer à la
-gare de l'heure exacte de l'arrivée des trains. Enfin, il rentra,
-appela Salomé, et discuta longuement avec elle le dîner du lendemain.
-Alors seulement, il se coucha, harassé; mais il était aussi surexcité
-qu'un enfant, dans la veillée de Noël, et il se retourna toute la nuit
-dans ses draps, sans trouver un instant de sommeil. Vers une heure du
-matin, il eut l'idée de se lever, pour dire à Salomé de faire
-plutôt, pour le dîner, une carpe à l'étuvée; car elle réussissait
-merveilleusement ce plat. Il ne le lui dit pas: et il fit bien, sans
-doute. Il ne s'en leva pas moins pour arranger diverses choses dans la
-chambre qu'il destinait à Christophe; il prenait mille précautions,
-pour que Salomé ne l'entendît pas: car il craignait d'être grondé.
-Il tremblait de manquer l'heure du train, bien que Christophe ne dût
-pas arriver avant huit heures. Il fut debout de grand matin. Son premier
-regard fut pour le ciel: Kunz ne s'était pas trompé, il faisait un
-temps magnifique. Sur la pointe des pieds, Schulz descendit à sa cave,
-où il n'allait plus depuis longtemps, de peur du froid et des escaliers
-raides; il y fit un choix de ses meilleures bouteilles, se heurta
-rudement la tête contre la voûte, en remontant, et crut qu'il allait
-étouffer, quand il parvint au haut de l'escalier avec son panier
-chargé. Ensuite, il alla au jardin, armé de son sécateur: il coupa
-impitoyablement ses plus belles roses et les premières branches de ses
-lilas en fleurs. Puis, il remonta dans sa chambre, fit fiévreusement sa
-barbe, se coupa une ou deux fois, s'habilla avec soin, et partit pour la
-gare. Il était sept heures. Salomé ne réussit pas à lui faire
-prendre une goutte de lait; car il prétendit que Christophe n'aurait
-pas déjeuné non plus, quand il arriverait, et qu'ils mangeraient
-ensemble, au retour de la gare.</p>
-
-<p>Il se trouva au chemin de fer, trois quarts d'heure en avance. Il se
-morfondit à attendre Christophe, et finalement le manqua. Au lieu
-d'avoir la patience de rester à la porte de sortie, il alla sur le
-quai, et perdit la tête au milieu du tourbillon des arrivées et des
-départs. Malgré les indications précises de la dépêche, il s'était
-imaginé, Dieu sait pourquoi! que Christophe arriverait par un autre
-train que celui qui l'amena; et d'ailleurs, il ne lui serait pas venu à
-l'idée que Christophe pût descendre d'un wagon de quatrième classe.
-Il resta plus d'une demi-heure encore à l'attendre à la gare, quand
-Christophe, arrivé depuis longtemps, était allé tout droit frapper à
-sa maison. Pour comble de malheur, Salomé venait d'en sortir, pour se
-rendre au marché: Christophe trouva porte close. La voisine, que
-Salomé avait chargée de dire, au cas où quelqu'un sonnerait, qu'elle
-serait bientôt de retour, fit la commission, sans rien ajouter de plus.
-Christophe, qui n'était pas venu pour voir Salomé et qui ne savait
-même pas qui elle était, trouva la plaisanterie mauvaise; il demanda
-si le <i>Herr Universitätsmusikdirektor</i> Schulz n'était donc pas au
-pays. On lui répondit que si; mais on ne put lui dire où. Furieux, il
-s'en alla.</p>
-
-<p>Quand le vieux Schulz rentra, la figure longue d'une aune, et quand il
-apprit de Salomé, qui venait aussi de rentrer, ce qui s'était passé,
-il fut dans la désolation: il faillit pleurer. Il se mit en rage contre
-la sottise de la domestique, qui était sortie en son absence et qui
-n'avait même pas été capable de donner des instructions pour qu'on
-fit attendre Christophe. Salomé lui répondit, sur le même ton,
-qu'elle ne pouvait non plus s'imaginer qu'il serait assez sot pour
-manquer celui qu'il attendait. Mais le vieux ne s'attarda pas à
-discuter avec elle; sans perdre un instant, il dégringola de nouveau
-son escalier, et repartit à la recherche de Christophe, sur la piste
-très vague que les voisins lui indiquèrent.</p>
-
-<p>Christophe avait été froissé de ne trouver personne, ni même un mot
-d'excuses. Ne sachant que faire avant le prochain train, il était allé
-se promener dans les champs qui lui paraissaient jolis. C'était une
-petite ville tranquille, reposante, abritée entre des collines molles;
-des jardins autour des maisons, des cerisiers en fleurs, des pelouses
-vertes, de beaux ombrages, des ruines pseudo-antiques, des bustes blancs
-de princesses d'autrefois sur des colonnes de marbre au milieu de la
-verdure, des visages doux et gentils. Tout autour de la ville, des
-prairies, des collines. Dans les buissons fleuris, les merles sifflaient
-a cœur-joie, formant de petits concerts de flûtes rieuses et sonores.
-La mauvaise humeur de Christophe ne tarda pas à tomber: il oublia Peter
-Schulz.</p>
-
-<p>Le vieillard parcourait en vain les rues, interrogeant les passants; il
-monta jusqu'au vieux château, sur la colline, au-dessus de la ville, et
-il revenait, navré, quand, de ses yeux perçants qui voyaient de très
-loin, il aperçut à quelque distance un homme couché dans un pré, à
-l'ombre d'un buisson. Il ne connaissait pas Christophe: il ne pouvait
-savoir si c'était lui. L'homme lui tournait le dos, la tête à moitié
-enfouie dans l'herbe. Schulz rôdait sur la route, tournait autour du
-pré, le cœur battant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui... Non, ce n'est pas lui...</p>
-
-<p>Il n'osait pas l'appeler. Une idée lui vint: il se mit à chanter
-la première phrase du <i>Lied</i> de Christophe:</p>
-
-<p><i>Auf! Auf!</i>... (Debout! Debout!...)</p>
-
-<p>Christophe ressauta, comme un poisson hors de l'eau, et il cria la suite
-à tue-tête. Il se retourna, joyeux. Il avait la figure rouge et des
-herbes dans les cheveux. Ils s'interpellèrent tous deux par leurs noms,
-et coururent l'un à l'autre. Schulz enjamba le fossé de la route,
-Christophe sauta par dessus la barrière. Ils se serrèrent la main avec
-effusion, et revinrent ensemble à la maison, riant et parlant très
-fort. Le vieux contait sa mésaventure. Christophe, qui, un moment
-avant, était bien décidé à continuer sa route sans faire une
-nouvelle tentative pour voir Schulz, sentit immédiatement la candide
-bonté de cette âme, et se prit à l'aimer. Avant d'être arrivés, ils
-s'étaient déjà confié une multitude de choses.</p>
-
-<p>En entrant, ils trouvèrent Kunz, qui, ayant appris que Schulz était
-parti à la recherche de Christophe, attendait tranquillement. On servit
-le café au lait. Mais Christophe dit qu'il avait déjeuné dans une
-auberge de la ville. Le vieux fut désolé: ce lui était un vrai
-chagrin que le premier repas que Christophe avait pris dans le pays
-n'eût pas été chez lui; ces petites choses avaient une importance
-énorme pour son cœur affectueux. Christophe, qui le comprit, s'en
-amusa en secret, et il l'en aima davantage. Afin de le consoler, il lui
-certifia qu'il avait assez bon appétit pour déjeuner deux fois: et il
-le lui prouva.</p>
-
-<p>Tous ses ennuis lui étaient sortis de la tête: il se sentait au milieu
-de vrais amis, il ressuscitait. Il racontait son voyage, ses déboires,
-d'une façon humoristique: il avait l'air d'un écolier en vacances.
-Schulz, rayonnant, le couvait des yeux, et il riait de tout son cœur.</p>
-
-<p>L'entretien ne tarda pas à rouler sur ce qui les unissait tous trois
-d'un lien secret: la musique de Christophe. Schulz mourait d'envie
-d'entendre Christophe jouer quelques-unes de ses œuvres; mais il
-n'osait le lui demander. Tout en causant, Christophe arpentait la
-chambre. Schulz guettait ses pas, quand il passait près du piano
-ouvert; et il faisait des vœux pour qu'il s'y arrêtât. Kunz avait la
-même pensée. Ils eurent un battement de cœur, lorsqu'ils le virent
-s'asseoir machinalement sur le tabouret du piano, sans cesser de parler,
-puis, sans regarder l'instrument, promener ses mains au hasard sur les
-touches. Comme Schulz s'y attendait, à peine Christophe eut-il fait
-deux ou trois arpèges, que le son s'empara de lui: il continua
-d'enchaîner des accords, en causant; puis, ce furent des phrases
-entières; et alors, il se tut, et commença à jouer. Les vieux
-échangèrent un coup d'œil d'intelligence, malicieux et heureux.</p>
-
-<p>&mdash;Connaissez-vous cela? demanda Christophe, en jouant un de
-ses <i>Lieder.</i></p>
-
-<p>&mdash;Si je le connais! dit Schulz, ravi.</p>
-
-<p>Christophe, sans s'interrompre, dit, en tournant à demi la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Hé! Il n'est pas très bon, votre piano!</p>
-
-<p>Le vieux fut très contrit. Il s'excusa:</p>
-
-<p>&mdash;Il est vieux, dit-il humblement, il est comme moi.</p>
-
-<p>Christophe se retourna tout à fait, regarda le vieillard qui semblait
-demander pardon de sa vieillesse, et lui prit les deux mains, en riant.
-Il contemplait ses yeux candides:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous, dit-il, vous êtes plus jeune que moi.</p>
-
-<p>Schulz riait d'un bon rire, et parlait de son vieux corps, de ses
-infirmités.</p>
-
-<p>&mdash;Ta ta ta! dit Christophe, il ne s'agit pas de cela; je sais ce que
-je dis. Est-ce que ce n'est pas vrai, Kunz?</p>
-
-<p>(Il avait déjà supprimé le: «Monsieur».)</p>
-
-<p>Kunz approuvait, de toutes ses forces.</p>
-
-<p>Schulz essayait d'associer à sa cause celle de son vieux piano.</p>
-
-<p>&mdash;Il a encore de très jolies notes, dit-il timidement.</p>
-
-<p>Et il les toucha:&mdash;quatre ou cinq notes assez fraîches, une
-demi-octave, dans le registre moyen de l'instrument. Christophe comprit
-que c'était un vieil ami pour lui, et il dit gentiment,&mdash;pensant aux
-yeux de Schulz:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il a encore de jolis yeux.</p>
-
-<p>La figure de Schulz s'éclaira. Il s'embarqua dans un éloge embrouillé
-de son vieux piano, mais se tut aussitôt: car Christophe s'était remis
-à jouer. Les <i>Lieder</i> succédaient aux <i>Lieder</i>; Christophe chantait à
-mi-voix. Schulz, les yeux humides, suivait chacun de ses mouvements.
-Kunz, les mains croisées sur son ventre, fermait les yeux pour mieux
-jouir. De temps en temps, Christophe se retournait, radieux, vers les
-deux vieilles gens, qui étaient dans le ravissement; et il disait, avec
-un enthousiasme naïf, dont ils ne pensaient pas à rire:</p>
-
-<p>&mdash;Hein! Est-ce beau!... Et cela! Qu'est-ce que vous en dites?... Et
-celui-là!... Celui-là est le plus beau de tous...&mdash;Maintenant je vais
-vous jouer quelque chose, qui va vous ravir au septième ciel...</p>
-
-<p>Comme il terminait un morceau rêveur, le coucou de la pendule se mit à
-sonner. Christophe bondit, et cria de colère. Kunz, réveillé en
-sursaut, roulait de gros yeux effarés. Schulz ne comprenait pas
-d'abord. Puis, quand il vit Christophe montrer le poing à l'oiseau qui
-saluait, et crier qu'au nom du ciel on emportât de là cet idiot, ce
-spectre ventriloque, il trouva pour la première fois de sa vie, que ce
-bruit était en effet intolérable; et, prenant une chaise, il voulut
-grimper dessus, pour décrocher le trouble-fête. Mais il faillit
-tomber, et Kunz l'empêcha de remonter; il appela Salomé. Elle arriva
-sans se presser, suivant son habitude, et fut stupéfaite de se voir
-mettre sur les bras l'horloge, que Christophe impatient avait
-décrochée lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? demandait-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que tu voudras. Emporte! Qu'on ne le revoie plus ici! disait
-Schulz, non moins impatient que Christophe.</p>
-
-<p>Il se demandait comment il avait pu supporter si longtemps cette
-horreur.</p>
-
-<p>Salomé pensa que décidément ils étaient tous toqués.</p>
-
-<p>La musique reprit. Les heures passaient. Salomé vint annoncer que le
-dîner était servi. Schulz lui fit faire silence. Elle revint dix
-minutes après, puis, de nouveau encore, dix minutes après: cette fois,
-elle était hors d'elle, et, bouillant de colère, en tâchant d'avoir
-l'air impassible, elle se planta au milieu de la chambre, et, malgré
-les gestes désespérés de Schulz, elle demanda, d'une voix de
-trompette:</p>
-
-<p>&mdash;«Si ces messieurs aimaient mieux manger leur dîner froid ou
-brûlé; que, pour elle, cela lui était égal; elle attendait leurs ordres.»</p>
-
-<p>Schulz, confus de l'algarade, voulut faire une scène à sa servante;
-mais Christophe éclata de rire, Kunz l'imita, et Schulz finit par faire
-comme eux. Salomé, satisfaite de l'effet produit, tourna les talons, de
-l'air d'une reine qui veut bien pardonner à ses sujets repentants.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà une gaillarde! disait Christophe, se levant du piano. Elle a
-raison. Rien d'insupportable comme un public qui arrive au milieu du
-concert.</p>
-
-<p>Ils se mirent à table. C'était un repas énorme et succulent. Schulz
-avait stimulé l'amour-propre de Salomé, qui ne demandait qu'un
-prétexte pour étaler son art. Elle ne manquait pas d'occasions de le
-produire. Les vieux amis étaient prodigieusement gourmands. Kunz était
-un autre homme à table; il s'épanouissait comme un soleil: il eût pu
-servir d'enseigne pour un restaurateur. Schulz n'était pas moins
-sensible à la bonne chère; mais sa mauvaise santé l'obligeait à plus
-de retenue. Il est vrai qu'il n'en tenait pas compte, le plus souvent;
-et il le payait. Dans ce cas, il ne se plaignait pas: s'il était
-malade, au moins il savait pourquoi. Il avait, comme Kunz, des recettes
-culinaires, héritées, de père en fils, depuis des générations.
-Salomé avait donc l'habitude d'opérer pour des connaisseurs. Mais,
-cette fois, elle s'était ingéniée pour rassembler en un seul
-programme tous ses chefs-d'œuvre à la fois: c'était comme une
-exposition de cette inoubliable cuisine rhénane, honnête, point
-frelatée, avec tous, ses parfums de toutes herbes, et ses épaisses
-sauces, ses potages substantiels, ses pot-au-feu modèles, ses carpes
-monumentales, ses choucroutes, ses oies, ses gâteaux de ménage, ses
-pains à l'anis et au cumin. Christophe s'extasiait, la bouche pleine,
-et mangeait comme un ogre; il avait la capacité formidable de son père
-et de son grand-père, qui eussent englouti une oie entière.
-D'ailleurs, il pouvait aussi bien vivre, pendant une semaine, de pain et
-de fromage, que manger à crever, si l'occasion s'en offrait. Schulz,
-cordial et cérémonieux, le considérait avec des yeux attendris, et
-l'arrosait de vins du Rhin. Kunz, rutilant, reconnaissait en lui un
-frère. La large face de Salomé riait de contentement.&mdash;Au premier
-instant, elle avait été déçue, quand Christophe était entré.
-Schulz lui en avait tellement parlé, à l'avance, qu'elle se l'était
-figuré sous les traits d'une Excellence, chargée de titres et
-d'honneurs. En le voyant, elle s'était exclamée:</p>
-
-<p>&mdash;Ça n'est que ça?</p>
-
-<p>Mais, à table, Christophe conquit ses bonnes grâces; elle n'avait vu
-personne qui rendît aussi brillamment justice à ses talents. Au lieu
-de retourner dans sa cuisine, elle restait sur le seuil de la porte à
-regarder Christophe, qui disait des folies, sans perdre un coup de dent;
-et, les poings sur les hanches, elle riait aux éclats. Tous étaient
-dans la joie. Il n'y avait qu'un point noir dans leur bonheur:
-Pottpetschmidt n'était pas là. Ils y revenaient souvent:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'il était ici! C'était lui qui mangeait! C'était lui qui
-buvait! C'était lui qui chantait!</p>
-
-<p>Ils ne tarissaient pas d'éloges.</p>
-
-<p>&mdash;«Si Christophe pouvait l'entendre!... Mais peut-être
-pourrait-il. Pottpetschmidt serait revenu, ce soir, cette nuit au plus
-tard...»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cette nuit, je serai loin, dit Christophe.</p>
-
-<p>La figure radieuse de Schulz s'assombrit.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, loin! fit-il, d'une voix tremblante. Mais vous ne
-partez pas?</p>
-
-<p>&mdash;Mais si! dit gaiement Christophe, je reprends le train,
-ce soir.</p>
-
-<p>Schulz fut désolé. Il avait compté que Christophe passerait plusieurs
-nuits, dans sa maison. Il balbutiait:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, ce n'est pas possible!...</p>
-
-<p>Kunz répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Et Pottpetschmidt!...</p>
-
-<p>Christophe les regarda tous deux: la déception, qui se peignait sur
-leurs bonnes faces amies, le toucha; il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous êtes gentils!... Je partirai demain matin.
-Voulez-vous?</p>
-
-<p>Schulz lui saisit la main.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit-il, quel bonheur! Merci! Merci!</p>
-
-<p>Il était comme un enfant, à qui demain semble si loin, si loin qu'il
-n'y a pas à y penser. Christophe ne partait pas aujourd'hui, tout le
-jour leur appartenait, ils passeraient toute la soirée ensemble, il
-dormirait sous son toit: voilà tout ce que voyait Schulz; il ne voulait
-pas regarder plus loin.</p>
-
-<p>La gaieté reprit. Schulz se leva tout à coup, prit un air solennel, et
-porta un toast ému et emphatique à son hôte, qui lui avait fait
-l'immense joie et l'honneur de visiter sa petite ville et son humble
-maison; il but à son heureux retour, à ses succès, à sa gloire, à
-tout le bonheur de la terre, qu'il lui souhaitait de toute son âme.
-Ensuite, il porta un autre toast à «la noble musique»,&mdash;un autre à
-son vieil ami Kunz,&mdash;un autre au printemps;&mdash;et il n'oublia pas non plus
-Pottpetschmidt. Kunz but à son tour à Schulz et à quelques autres; et
-Christophe, pour mettre fin aux toasts, but à dame Salomé, qui en
-devint cramoisie. Après quoi, sans laisser aux orateurs le temps de
-riposter, il entama une chanson connue, que les deux vieux reprirent
-avec lui, puis après celle-là une autre, et encore une autre à trois
-voix, où il était question d'amitié, de musique et de vin: le tout
-accompagné de rires retentissants et du tintement des verres qui
-trinquaient constamment.</p>
-
-<p>Il était trois heures et demie, quand ils se levèrent de table. Ils
-étaient un peu lourds. Kunz s'affala dans un fauteuil; il eût
-volontiers fait une somme. Schulz avait les jambes cassées de ses
-émotions du matin, non moins que de ses toasts. Tous deux espéraient
-que Christophe se remettrait au piano et jouerait pendant des heures.
-Mais le terrible garçon, tout gaillard et dispos, après avoir frappé
-trois ou quatre accords sur le piano, le ferma brusquement, regarda par
-la fenêtre, et demanda si on ne pourrait pas faire un tour jusqu'au
-souper. La campagne l'attirait. Kunz montra peu d'enthousiasme; mais
-Schulz trouva sur-le-champ que l'idée était excellente, et qu'il
-fallait faire voir à leur hôte la promenade des <i>Schönbuchwälder.</i>
-Kunz fit un peu la grimace; mais il ne protesta point, et se leva avec
-les autres: il était aussi désireux que Schulz de montrera Christophe
-les beautés du pays.</p>
-
-<p>Ils sortirent. Christophe avait pris le bras de Schulz, et le faisait
-marcher plus vite que le vieux n'eût voulu. Kunz suivait, en
-s'épongeant. Ils péroraient gaiement. Les gens, sur le seuil de leurs
-portes, les regardaient passer, et trouvaient que <i>Herr Professor</i>
-Schulz avait l'air d'un jeune homme. Au sortir de la ville, ils prirent
-à travers prés. Kunz se plaignait de la chaleur. Christophe, sans
-pitié, trouvait que l'air était exquis. Par bonheur pour les deux
-vieilles gens, on s'arrêtait à tout instant pour discuter, et la
-conversation faisait oublier la longueur du chemin. On entra dans les
-bois. Schulz récita des vers de Gœthe et de Mœrike. Christophe aimait
-beaucoup les vers; mais il n'en pouvait retenir aucun: il s'abandonnait,
-en les écoutant, à une rêverie vague, où des musiques se
-substituaient aux mots et les faisaient oublier. Il admirait la mémoire
-de Schulz. Quelle différence entre la vivacité d'esprit de ce
-vieillard malade, presque impotent, enfermé dans sa chambre une partie
-de l'année, enfermé dans sa ville de province sa vie presque tout
-entière,&mdash;et Hassler, qui, jeune, célèbre, au cœur du mouvement
-artistique, et parcourant l'Europe pour ses tournées de concerts, ne
-s'intéressait à rien et ne voulait rien connaître! Non seulement
-Schulz était au courant de toutes les manifestations de l'art présent,
-que connaissait Christophe; mais il savait une quantité de choses sur
-des musiciens passés ou étrangers, dont Christophe n'avait jamais
-entendu parler. Sa mémoire était une citerne profonde, où toutes les
-belles eaux du ciel avaient été recueillies. Christophe ne se lassait
-pas d'y puiser; et Schulz était heureux de l'intérêt de Christophe.
-Il avait rencontré parfois des auditeurs complaisants, ou des élèves
-dociles; mais il avait toujours manqué d'un cœur jeune et ardent, avec
-qui il pût partager les enthousiasmes, dont il était gonflé jusqu'à
-en étouffer.</p>
-
-<p>Ils étaient les meilleurs amis du monde, quand le vieux eut la
-maladresse de dire son admiration pour Brahms. Christophe se mit dans
-une colère froide: il lâcha le bras de Schulz, et dit d'un ton cassant
-que qui aimait Brahms ne pouvait être son ami. Cela jeta une douche sur
-leur joie. Schulz, trop timide pour discuter, trop honnête pour mentir,
-balbutiait, tâchait de s'expliquer. Mais Christophe l'arrêta par un:</p>
-
-<p>&mdash;Assez! tranchant qui n'admettait pas de réplique. Il y eut un
-silence glacial. Ils continuèrent de marcher. Les deux vieillards
-n'osaient passe regarder. Kunz, après avoir toussoté, essaya de renouer la
-conversation et de parler des bois et du beau temps; mais Christophe,
-boudeur, laissait tomber l'entretien et ne répondait que par
-monosyllabes. Kunz, ne trouvant pas d'écho de ce côté, tâcha, pour
-rompre le silence, de causer avec Schulz; mais Schulz avait la gorge
-serrée, il ne pouvait parler. Christophe le regardait du coin de
-l'œil, et il avait envie de rire: il lui avait déjà pardonné. Il ne
-lui en avait jamais voulu sérieusement; il trouvait même qu'il était
-un animal de contrister ce pauvre vieux; mais il abusait de son pouvoir
-et il ne voulait pas avoir l'air de revenir sur ce qu'il avait dit. Ils
-restèrent ainsi jusqu'à la sortie du bois: on n'entendait plus que les
-pas traînants des deux vieux déconfits; Christophe sifflotait et
-semblait ne pas les voir. Soudain, il n'y tint plus. Il éclata de rire,
-se retourna vers Schulz, et lui empoigna les bras dans ses solides
-mains:</p>
-
-<p>&mdash;Mon bon cher vieux Schulz! fit-il, en le regardant
-affectueusement, est-ce beau! est-ce beau!...</p>
-
-<p>Il parlait de la campagne et de la belle journée; mais ses yeux qui
-riaient semblaient dire:</p>
-
-<p>&mdash;Tu es bon. Je suis une brute. Pardonne-moi! Je t'aime bien.</p>
-
-<p>Le cœur du vieux se fondit. C'était comme si le soleil était revenu
-après une éclipse. Il fut, un moment encore, avant de pouvoir
-articuler un mot. Christophe lui avait repris le bras et causait plus
-amicalement que jamais: dans son entrain, il avait doublé le pas, sans
-faire attention qu'il exténuait ses deux compagnons. Schulz ne se
-plaignait pas; il ne s'apercevait même pas de la fatigue, tant il
-était content. Il savait qu'il paierait toutes ses imprudences de la
-journée; mais il se disait:</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis pour demain! Quand il sera parti, j'aurai bien le
-temps de me reposer.</p>
-
-<p>Mais Kunz, moins exalté, suivait à quinze pas, en faisant une mine
-piteuse. Christophe s'en aperçut enfin. Il s'excusa, tout confus, et il
-offrit de s'étendre dans une prairie, à l'ombre des peupliers. Schulz,
-naturellement, acquiesçait, sans se demander si sa bronchite y
-trouverait son compte. Heureusement, Kunz y songea pour lui; ou, du
-moins, il donna ce prétexte pour ne pas s'exposer, en nage comme il
-était, à la fraîcheur des prés. Il proposa d'aller reprendre à une
-station voisine le train qui ramenait en ville. Ainsi fut fait. Malgré
-leur fatigue, ils durent hâter le pas, pour n'être pas en retard, et
-ils arrivèrent en gare, juste au moment où le train y entrait.</p>
-
-<p>À leur vue, un gros homme s'élança à la portière d'un wagon, et
-mugit les noms de Schulz et de Kunz, en les accompagnant de la liste de
-tous leurs titres et qualités, et en agitant les bras comme un fou.
-Schulz et Kunz répondirent en criant et remuant aussi les bras; ils se
-précipitèrent vers le compartiment du gros homme, qui accourait à
-leur rencontre, en bousculant ses compagnons de route. Christophe,
-ahuri, suivait en courant, et il demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>Et les autres, exultants, criaient:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Pottpetschmidt!</p>
-
-<p>Ce nom ne lui disait pas grand'chose. Il avait oublié les toasts du
-dîner. Pottpetschmidt sur la plate-forme du wagon, Schulz et Kunz sur
-le marchepied, faisaient un vacarme assourdissant; ils s'émerveillaient
-de leur chance. Ils se hissèrent dans le train qui partait. Schulz fit
-les présentations. Pottpetschmidt, après avoir salué, les traits
-brusquement pétrifiés, et raide comme un piquet, se jeta, aussitôt
-après les formalités accomplies, sur la main de Christophe, qu'il
-secoua cinq ou six fois, comme s'il voulait la démancher, et se remit
-à vociférer. Christophe distingua dans ses cris qu'il remerciait Dieu
-et son étoile de cette extraordinaire rencontre. Cela ne l'empêcha
-point, un moment après, en se frappant les cuisses, d'accuser sa
-mauvaise chance de l'avoir fait partir de la ville,&mdash;lui qui n'en
-sortait jamais,&mdash;juste pour l'arrivée de Monsieur le <i>Kapellmeister.</i>
-La dépêche de Schulz ne lui avait été remise que le matin, une heure
-après le départ du train; il dormait quand elle était arrivée, et on
-avait jugé bon de ne pas le réveiller. Il en avait tempêté, toute la
-matinée, contre les gens de l'hôtel. Il en tempêtait encore. Il avait
-envoyé promener ses clients, ses rendez-vous d'affaires, et pris le
-premier train, dans sa hâte de revenir; mais ce train du diable avait
-manqué la correspondance de la grande ligne: Pottpetschmidt avait du
-attendre trois heures, dans une gare; il y avait épuisé toutes les
-exclamations de son vocabulaire, et vingt fois raconté sa mésaventure
-aux voyageurs qui attendaient comme lui et au portier de la gare. Enfin,
-on était reparti. Il tremblait d'arriver trop tard... Mais, Dieu soit
-loué! Dieu soit loué!...</p>
-
-<p>Il avait repris les mains de Christophe, et les pétrissait dans ses
-vastes pattes aux doigts poilus. Il était fabuleusement gros, et grand
-en proportion: la tête carrée, les cheveux roux, taillés ras, la
-figure rasée, grêlée, gros yeux, gros nez, grosses lèvres, double
-menton, le cou court, le dos d'une largeur monstrueuse, le ventre comme
-un tonneau, les bras écartés du corps, les pieds et les mains
-énormes, un gigantesque amas de chair, déformé par l'abus de la
-mangeaille et de la bière, un de ces pots-à-tabac, à face humaine,
-comme on en voit rouler parfois dans les rues des villes de Bavière,
-qui gardent le secret de cette race d'hommes, obtenue par un système de
-gavage analogue à celui des volailles mises dans une épinette. De joie
-et de chaleur, il luisait comme une motte de beurre: et, les deux mains
-posées sur ses deux genoux écartés, ou sur ceux de ses voisins, il ne
-se lassait point de parler, faisant rouler les consonnes dans l'air,
-avec une vigueur de catapulte. Par instants, il était pris d'un rire
-qui le secouait tout entier: il rejetait la tête en arrière, ouvrant
-la bouche, ronflant, râlant et s'étranglant. Son rire se communiquait
-à Schulz et à Kunz, qui, quand l'accès était passé, regardaient
-Christophe, en s'essuyant les yeux. Ils avaient l'air de lui demander:</p>
-
-<p>&mdash;Hein!... Et qu'est-ce que vous en dites?</p>
-
-<p>Christophe n'en disait rien; il pensait avec effroi:</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce monstre qui chante ma musique?</p>
-
-<p>Ils rentrèrent chez Schulz. Christophe espérait éviter le chant de
-Pottpetschmidt, et ne lui faisait aucune avance, malgré les allusions
-de Pottpetschmidt, qui grillait de se faire entendre. Mais Schulz et
-Kunz avaient à cœur de se faire honneur de leur ami: il fallut en
-passer par là. Christophe se mit au piano, d'assez mauvaise grâce; il
-pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Mon bonhomme, mon bonhomme, tu ne sais pas ce qui t'attend:
-gare à toi! Je ne te passerai rien.</p>
-
-<p>Il se disait qu'il allait faire de la peine à Schulz, et il en était
-fâché; mais il n'en était pas moins résolu à lui faire de la peine,
-plutôt que de tolérer que ce sir John Falstaff égorgeât sa musique.
-Le remords de chagriner son vieil ami lui fut épargné: le gros homme
-chanta d'une voix admirable. Dès les premières mesures, Christophe fit
-un mouvement de surprise. Schulz, qui ne le quittait pas des yeux,
-trembla: il pensa que Christophe n'était pas content et il ne se
-rassura qu'en voyant sa figure s'éclairer, à mesure qu'il jouait.
-Lui-même s'illuminait du reflet de sa joie; et, le morceau fini, quand
-Christophe se retourna, en criant que jamais il n'avait entendu chanter
-ainsi un de ses <i>Lieder</i>, ce fut pour Schulz un ravissement plus doux et
-plus profond que celui de Christophe satisfait et de Pottpetschmidt
-triomphant: car chacun des deux n'avait que son propre plaisir, et
-Schulz avait celui de ses deux amis. Le concert continua. Christophe
-s'exclamait: il ne pouvait comprendre comment cet être lourd et commun
-parvenait à rendre la pensée de ses <i>Lieder.</i> Sans doute, ce n'en
-étaient pas toutes les nuances exactes; mais c'en était l'élan, la
-passion, qu'il n'avait jamais réussi à souffler complètement à des
-chanteurs de profession. Il regardait Pottpetschmidt, et il se
-demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'il sent cela, vraiment?</p>
-
-<p>Mais il ne voyait dans ses yeux d'autre flamme que celle de la vanité
-satisfaite. Une force inconsciente remuait cette lourde masse. Celte
-force aveugle et passive était comme une armée, qui se bat, sans
-savoir contre qui, ni pourquoi. L'esprit des <i>Lieder</i> s'emparait d'elle,
-et elle obéissait en jubilant: car elle avait besoin d'agir; et,
-livrée à elle-même, elle n'eût jamais su comment.</p>
-
-<p>Christophe se disait qu'au jour de la Création, le grand sculpteur ne
-s'était pas donné beaucoup de peine pour mettre en ordre les membres
-épars de ses créatures ébauchées, et qu'il les avait ajustés, tant
-bien que mal, sans s'inquiéter s'ils étaient faits pour aller
-ensemble: ainsi, chacun se trouvait fabriqué avec des morceaux de toute
-provenance; et le même homme était épars en cinq ou six hommes
-différents: le cerveau était chez l'un, chez un autre le cœur, chez
-un troisième le corps qui convenait à cette âme; l'instrument était
-d'un côté, et l'instrumentiste de l'autre. Certains êtres restaient
-comme d'admirables violons, éternellement enfermés dans leur boîte,
-faute de quelqu'un qui sût en jouer. Et ceux qui étaient faits pour en
-jouer étaient, toute leur vie, obligés de se contenter de misérables
-crincrins. Il avait d'autant plus de raisons de penser ainsi qu'il
-était furieux contre lui-même de n'avoir jamais été capable de
-chanter proprement une page de musique. Il avait la voix fausse, et ne
-pouvait s'écouter sans horreur.</p>
-
-<p>Cependant, Pottpetschmidt, grisé par son succès, commençait à
-«mettre de l'expression» dans les <i>Lieder</i> de Christophe:
-c'est-à-dire qu'il substituait la sienne à celle de Christophe.
-Celui-ci, naturellement, ne trouvait pas que sa musique gagnât au
-change; et il s'assombrissait. Schulz s'en aperçut. Son manque de
-critique et l'admiration qu'il avait pour ses amis ne lui eussent pas
-permis de se rendre compte, par lui-même, du mauvais goût de
-Pottpetschmidt. Mais son affection pour Christophe lui faisait percevoir
-les nuances les plus furtives de la pensée du jeune homme: il n'était
-plus en lui, il était en Christophe; et il souffrit aussi de l'emphase
-de Pottpeschmidt. Il s'ingénia à l'arrêter sur cette pente
-dangereuse. Il n'était pas facile de faire taire Pottpetschmidt. Schulz
-eut toutes les peines du monde, quand le chanteur eut épuisé le
-répertoire de Christophe, à l'empêcher de se faire entendre dans les
-élucubrations de compositeurs médiocres, au seul nom desquels
-Christophe se hérissait en boule, comme un porc-épic.</p>
-
-<p>Heureusement, l'annonce du souper vint museler Pottpetschmidt. Un
-autre terrain s'offrait à lui, pour déployer sa valeur: il y était sans
-rival; et Christophe, que ses exploits de la matinée avaient un peu
-lassé, n'essaya point de lutter.</p>
-
-<p>La soirée s'avançait. Assis autour de la table, les trois vieux amis
-contemplaient Christophe; ils buvaient ses paroles. Il semblait bien
-étrange à Christophe de se trouver dans cette petite ville perdue, au
-milieu de ces vieilles gens, qu'il n'avait jamais vus avant ce jour, et
-d'être plus intime avec eux que s'ils avaient été de sa famille. Il
-pensait quel bienfait ce serait pour un artiste, s'il pouvait se douter
-des amis inconnus que sa pensée rencontre dans le monde,&mdash;combien son
-cœur en serait réchauffé et ses forces grandies... Mais il n'en est
-rien, le plus souvent: chacun reste seul et meurt seul, craignant
-d'autant plus de dire ce qu'il sent, qu'il sent davantage et qu'il
-aurait plus besoin de le dire. Les complimenteurs vulgaires n'ont point
-de peine à parler. Ceux qui aiment le mieux doivent se faire violence
-pour desserrer les dents et pour dire qu'ils aiment. Aussi, faut-il
-être reconnaissant à ceux qui osent parler: ils sont, sans s'en
-douter, les collaborateurs de celui qui crée.&mdash;Christophe était
-pénétré de gratitude pour le vieux Schulz. Il ne le confondait pas
-avec ses deux compagnons; il sentait qu'il était l'âme de ce petit
-groupe d'amis: les autres n'étaient que les reflets de ce Foyer vivant
-d'amour et de bonté. L'amitié que Kunz et Pottpetschmidt avaient pour
-lui était bien différente. Kunz était égoïste: la musique lui
-procurait une satisfaction de bien-être, comme à un gros chat qu'on
-caresse. Pottpetschmidt y trouvait un plaisir de vanité et d'exercice
-physique. Ni l'un ni l'autre ne s'inquiétait de le comprendre. Mais
-Schulz s'oubliait tout entier: il aimait.</p>
-
-<p>Il était tard. Les deux amis invités repartirent, dans la nuit.
-Christophe resta seul avec Schulz. Il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, je vais jouer, pour vous seul.</p>
-
-<p>Il se mit au piano et joua,&mdash;comme il savait le faire, quand il
-avait près de lui quelqu'un qui lui était cher. Il joua de ses œuvres
-nouvelles. Le vieillard était en extase. Assis auprès de Christophe,
-il ne le quittait pas des yeux et retenait son souffle. Dans la bonté
-de son cœur, incapable de garder le moindre bonheur pour lui seul, il
-répétait, malgré lui:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! quel malheur que Kunz ne soit plus là! (ce qui impatientait
-un peu Christophe).</p>
-
-<p>Une heure passa: Christophe jouait toujours; ils n'avaient pas échangé
-une parole. Quand Christophe eut fini, ils ne dirent mot. Tout était
-silencieux: la maison, la rue dormaient. Christophe se retourna, et vit
-le vieil homme, qui pleurait: il se leva et alla l'embrasser. Ils
-causèrent tout bas, dans le calme de la nuit. Le tic-tac de l'horloge,
-amorti, battait dans une chambre voisine. Schulz parlait à mi-voix, les
-mains jointes, le corps penché en avant; il racontait à Christophe,
-qui l'interrogeait, sa vie, ses tristesses; à tout instant, il avait
-des scrupules de se plaindre, il éprouvait le besoin de dire:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai tort... je n'ai pas le droit de me plaindre... tout le
-monde a été très bon pour moi...</p>
-
-<p>Et il ne se plaignait pas, en effet: c'était seulement une mélancolie
-involontaire qui se dégageait du sobre récit de sa vie solitaire. Il y
-mêlait, aux moments les plus douloureux, des professions de foi d'un
-idéalisme très vague et très sentimental, qui agaçaient Christophe,
-mais qu'il eût été cruel de contredire. Au fond, c'était, chez
-Schulz, bien moins une croyance ferme qu'un désir passionné de
-croire,&mdash;un espoir incertain, auquel il se cramponnait, comme à une
-bouée. Il en cherchait confirmation dans les yeux de Christophe.
-Christophe entendait l'appel des yeux de son ami, qui s'attachaient à
-lui avec une confiance touchante, qui imploraient de lui&mdash;qui lui
-dictaient sa réponse. Alors il dit les paroles de foi tranquille et de
-force que le vieux attendait, et qui lui firent du bien. Le vieux et le
-jeune avaient oublié les années qui les séparaient: ils étaient l'un
-près de l'autre, comme deux frères du même âge, qui s'aiment et qui
-s'entr'aident; le plus faible cherchait un appui auprès du plus fort:
-le vieillard se réfugiait dans l'âme du jeune homme.</p>
-
-<p>Ils se quittèrent, après minuit. Christophe devait se lever de bonne
-heure pour reprendre le même train qui l'avait amené. Aussi ne
-flâna-t-il point en se déshabillant. Le vieux avait préparé la
-chambre de son hôte, comme s'il devait y passer plusieurs mois. Il
-avait mis sur la table des roses dans un vase, et une branche de
-laurier. Il avait installé un buvard tout neuf sur le bureau. Il avait
-fait porter, dans la matinée, un piano droit. Il avait choisi et placé
-sur la planchette, ou chevet du lit, quelques-uns de ses livres les plus
-précieux et les plus aimés. Pas un détail auquel il n'eût pensé
-avec amour. Ce fut peine perdue: Christophe n'en vit rien. Il se jeta
-sur son lit, et dormit aussitôt, à poings fermés.</p>
-
-<p>Schulz ne dormit pas. Il ruminait à la fois toute la joie qu'il avait
-eue, et tout le chagrin qu'il avait déjà du départ de l'ami. Il
-repassait dans sa tête les paroles qu'ils s'étaient dites. Il songeait
-que le cher Christophe dormait près de lui, de l'autre côté du mur,
-contre lequel son lit était appuyé. Il était écrasé de fatigue,
-courbaturé, oppressé; il sentait qu'il s'était refroidi pendant la
-promenade et qu'il allait avoir une rechute; mais il n'avait qu'une
-pensée:</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que cela dure jusqu'après son départ!</p>
-
-<p>Et il tremblait d'avoir un accès de toux, qui réveillât Christophe.
-Il était plein de reconnaissance envers Dieu, et se mit à composer des
-vers sur le cantique du vieux Siméon: <i>Nunc dimittis</i>... Il se leva, en
-sueur, pour écrire ces vers, et il resta assis à sa table, jusqu'à ce
-qu'il les eût recopiés soigneusement, avec une dédicace débordante
-d'affection, et sa signature au bas, la date et l'heure. Puis, il se
-recoucha, ayant le frisson, et ne put se réchauffer, de tout le reste
-de la nuit.</p>
-
-<p>L'aube vint. Schulz songeait, avec regret, à l'aube de la veille. Mais
-il se blâma de gâter par ces pensées les dernières minutes de
-bonheur qui lui restaient; il savait bien que, le lendemain, il
-regretterait l'heure qui s'enfuyait maintenant; il s'appliqua à n'en
-rien perdre. Il tendait l'oreille au moindre bruit de la chambre à
-côté. Mais Christophe ne bougeait point. Où il s'était couché, il
-se trouvait encore; il n'avait pas fait un mouvement. Six heures et
-demie étaient sonnées, et il dormait toujours. Rien n'eût été plus
-facile que de lui laisser manquer le train; et, sans doute, eût-il pris
-la chose en riant. Mais le vieux était trop scrupuleux pour disposer
-d'un ami, sans son consentement. Il avait beau se répéter:</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne sera point ma faute. Je n'y serai pour rien. Il suffit de
-ne rien dire. Et s'il ne se réveille pas à temps, j'aurai encore tout un
-jour à passer avec lui.</p>
-
-<p>Il se répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Non, je n'en ai pas le droit.</p>
-
-<p>Et il se crut obligé d'aller le réveiller. Il frappa à sa porte.
-Christophe n'entendit pas tout de suite: il fallut insister. Cela
-faisait gros cœur au vieux, qui pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! comme il dormait bien! Il serait resté là jusqu'à
-midi!...</p>
-
-<p>Enfin, la voix joyeuse de Christophe répondit, de l'autre côté de la
-cloison. Quand il sut l'heure, il s'exclama; et on l'entendit s'agiter
-dans sa chambre, faire bruyamment sa toilette, chanter des bribes
-d'airs, tout en interpellant amicalement Schulz à travers la muraille,
-et disant des drôleries, qui faisaient rire le vieux, malgré son
-chagrin. La porte s'ouvrit: il parut, frais, reposé, la figure
-heureuse; il ne pensait pas du tout à la peine qu'il faisait. En
-réalité, rien ne le pressait de partir; il ne lui en eût rien coûté
-de rester quelques jours de plus; et cela eût fait tant de plaisir à
-Schulz! Mais Christophe ne pouvait s'en douter exactement. D'ailleurs,
-quelque affection qu'il eût pour le vieux, il était bien aise de s'en
-aller: il était fatigué par cette journée de conversation
-perpétuelle, par ces âmes qui s'accrochaient à lui, avec une
-affection désespérée. Et puis, il était jeune, il pensait qu'ils
-auraient le temps de se revoir: il ne partait pas pour le bout du
-monde!&mdash;Le vieillard savait que lui, serait bientôt plus loin qu'au
-bout du monde; et il regardait Christophe, pour toute l'éternité.</p>
-
-<p>Il l'accompagna à la gare, malgré son extrême fatigue. Une petite
-pluie fine, froide, tombait sans bruit. À la station, Christophe
-s'aperçut, en ouvrant son porte-monnaie, qu'il n'avait plus assez
-d'argent pour prendre son billet de retour jusqu'à chez lui. Il savait
-que Schulz lui prêterait, avec joie; mais il ne voulut pas le lui
-demander... Pourquoi? Pourquoi refuser à celui qui vous aime
-l'occasion&mdash;le bonheur de vous rendre service?... Il ne le voulut pas,
-par discrétion, par amour-propre peut-être. Il prit un billet jusqu'à
-une station intermédiaire, se disant qu'il ferait le reste du chemin à
-pied.</p>
-
-<p>L'heure du départ sonna. Sur le marchepied du wagon, ils
-s'embrassèrent. Schulz glissa dans la main de Christophe sa poésie
-écrite pendant la nuit. Il resta sur le quai, au pied du compartiment.
-Ils n'avaient plus rien à se dire, comme il arrive quand les adieux se
-prolongent; mais les yeux de Schulz continuaient de parler: ils ne se
-détachèrent pas du visage de Christophe, jusqu'à ce que le train
-partît.</p>
-
-<p>Le wagon disparut à un tournant de la voie. Schulz se retrouva seul. Il
-revint par l'avenue boueuse; il se traînait: il sentait brusquement la
-fatigue, le froid, la tristesse du jour pluvieux. Il eut grand'peine à
-regagner sa maison et à monter l'escalier. À peine rentré dans sa
-chambre, il fut pris d'une crise d'étouffement et de toux. Salomé vint
-à son secours. Au milieu de ses gémissements involontaires, il
-répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur!... Quel bonheur que c'ait attendu!...</p>
-
-<p>Il se sentait très mal. Il se coucha. Salomé alla chercher le
-médecin. Dans son lit, tout son corps s'abandonnait, comme une loque.
-Il n'aurait pu faire un mouvement; seule, sa poitrine haletait, comme un
-soufflet de forge. Sa tête était lourde et fiévreuse. Il passa la
-journée entière à revivre, minute par minute, toute la journée de la
-veille: il se torturait ainsi, et il se reprochait ensuite de se
-plaindre, après un tel bonheur. Les mains jointes, le cœur gonflé
-d'amour, il remerciait Dieu.</p>
-
-
-
-
-<p>Rasséréné par cette journée, rendu plus confiant en soi par
-l'affection qu'il laissait derrière lui, Christophe revenait au pays.
-Arrivé au terme de son billet, il descendit gaiement, et se mit en
-route, à pied. Il avait une soixantaine de kilomètres à faire. Il
-n'était pas pressé, et flânait comme un écolier. C'était Avril. La
-campagne n'était pas très avancée. Les feuilles se dépliaient, comme
-de petites mains ridées, au bout des branches noires; quelques pommiers
-étaient en fleurs, et les frêles églantines souriaient, le long des
-haies. Par-dessus la forêt déplumée, où commençait à pousser un
-fin duvet vert-tendre, se dressait, au faîte d'une petite colline, tel
-un trophée au bout d'une lance, un vieux château roman. Dans le ciel
-bleu très doux, voguaient des nuages très noirs. Les ombres couraient
-sur la campagne printanière; des giboulées passaient; puis, le clair
-soleil renaissait, et les oiseaux chantaient.</p>
-
-<p>Christophe s'aperçut que, depuis quelques instants, il songeait à
-l'oncle Gottfried. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait plus pensé
-au pauvre homme; et il se demandait pourquoi son souvenir lui revenait
-en ce moment, avec obstination; il en était hanté, tandis qu'il
-cheminait sur une avenue, bordée de peupliers, le long d'un canal
-miroitant; cette image le poursuivait de telle sorte qu'au détour d'un
-grand mur, il lui sembla qu'il allait le voir venir à sa rencontre.</p>
-
-<p>Le ciel s'était assombri. Une violente averse de pluie et de grêle se
-mit à tomber, et le tonnerre gronda au loin. Christophe était près
-d'un village, dont il voyait les façades roses et les toits rouges, au
-milieu des bouquets d'arbres. Il hâta le pas, et se mit à l'abri sous
-le toit avançant de la première maison. Les grêlons cinglaient dru;
-ils tintaient sur les tuiles, et rebondissaient dans la rue, comme des
-grains de plomb. Les ornières coulaient à pleins bords. À travers les
-vergers en fleurs, un arc-en-ciel tendait son écharpe éclatante et
-barbare sur les nuées bleu-sombre.</p>
-
-<p>Sur le seuil de la porte, debout, une jeune fille tricotait. Elle dit
-amicalement à Christophe d'entrer. Il accepta l'invitation. La salle
-où il pénétra servait à la fois de cuisine, de salle à manger, et
-de chambre à coucher. Au fond, une marmite était suspendue sur un
-grand feu. Une paysanne, qui épluchait des légumes, souhaita le
-bonjour à Christophe, et lui dit de s'approcher du feu, pour se
-sécher. La jeune fille alla chercher une bouteille et lui servit à
-boire. Assise de l'autre côté de la table, elle continuait de
-tricoter, tout en s'occupant de deux enfants, qui jouaient à s'enfoncer
-dans le cou de ces épis d'herbes, qu'on nomme à la campagne des
-«voleurs» ou des «ramonas». Elle lia conversation avec Christophe.
-Il ne s'aperçut qu'après un moment qu'elle était aveugle. Elle
-n'était point belle. C'était une forte fille, les joues rouges, les
-dents blanches, les bras solides; mais les traits manquaient de
-régularité: elle avait l'air souriant et un peu inexpressif de
-beaucoup d'aveugles, et aussi, leur manie de parler des choses et des
-gens, comme si elle les voyait. Au premier moment, Christophe,
-interloqué, se demanda si elle se moquait, quand elle lui dit qu'il
-avait bonne mine, et que la campagne était très jolie aujourd'hui.
-Mais après avoir regardé tour à tour l'aveugle et la femme qui
-épluchait, il vit que cela n'étonnait personne. Les deux femmes
-interrogèrent amicalement Christophe, s'informant d'où il venait, par
-où il avait passé. L'aveugle se mêlait à l'entretien, avec une
-animation un peu exagérée; elle approuvait, ou commentait les
-observations de Christophe sur le chemin et sur les champs.
-Naturellement, ses remarques tombaient souvent à faux. Elle semblait
-vouloir se persuader qu'elle voyait aussi bien que lui.</p>
-
-<p>D'autres gens de la famille étaient rentrés: un robuste paysan, d'une
-trentaine d'années, et sa jeune femme. Christophe causait avec les uns
-et avec les autres; et, regardant le ciel qui s'éclaircissait, il
-attendait le moment de repartir. L'aveugle chantonnait un air, tout en
-faisant marcher les aiguilles de son tricot. Cet air rappelait à
-Christophe des choses anciennes.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous connaissez cela? dit-il.</p>
-
-<p>(Gottfried le lui avait autrefois appris.)</p>
-
-<p>Il fredonna la suite. La jeune fille se mit à rire. Elle chantait la
-première moitié des phrases, et il s'amusait à les terminer. Il
-venait de se lever, pour aller inspecter l'état du temps et il faisait
-le tour de la chambre, en furetant machinalement du regard dans tous les
-coins, quand il aperçut, dans un angle, près du dressoir, un objet,
-qui le fit tressauter. C'était un long bâton recourbé, dont le
-manche, grossièrement sculpté, représentait un petit homme courbé
-qui saluait. Christophe le connaissait bien: il avait joué tout enfant
-avec. Il sauta sur la canne, et demanda d'une voix étranglée:</p>
-
-<p>&mdash;D'où avez-vous... D'où avez-vous cela?</p>
-
-<p>L'homme regarda, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un ami qui l'a laissé; un ancien ami, qui est mort.</p>
-
-<p>Christophe cria:</p>
-
-<p>&mdash;Gottfried?</p>
-
-<p>Tous se retournèrent, en demandant:</p>
-
-<p>&mdash;Comment savez-vous...?</p>
-
-<p>Et quand Christophe eut dit que Gottfried était son oncle, ce fut un
-émoi général. L'aveugle s'était levée; son peloton de laine avait
-roulé à travers la chambre; elle marchait sur son ouvrage, et avait
-pris les mains de Christophe, en répétant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes son neveu?</p>
-
-<p>Tout le monde parlait à la fois. Christophe demandait, de son côté:</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous, comment... comment le connaissez-vous?</p>
-
-<p>L'homme répondit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est ici qu'il est mort.</p>
-
-<p>On se rassit; et quand l'agitation fut un peu calmée, la mère raconta,
-en reprenant son travail, que Gottfried venait à la maison, depuis des
-années; toujours il s'y arrêtait, à l'aller et au retour, dans
-chacune de ses tournées. La dernière fois qu'il était venu&mdash;(c'était
-en juillet dernier),&mdash;il semblait très las; et, son ballot déchargé,
-il avait été un moment avant de pouvoir articuler une parole; mais on
-n'y avait pas pris garde, parce qu'on était habitué à le voir ainsi,
-quand il arrivait: on savait qu'il avait le souffle court. Il ne se
-plaignait pas. Jamais il ne se plaignait: il trouvait toujours un sujet
-de contentement dans les choses désagréables. Quand il faisait un
-travail exténuant, il se réjouissait en pensant comme il serait bien
-dans son lit, le soir; et quand il était souffrant, il disait comme
-cela serait bon, quand il ne souffrirait plus...</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est un tort, Monsieur, d'être toujours content, ajoutait la
-bonne femme; car quand on ne se plaint pas, les autres ne vous plaignent
-pas. Moi, je me plains toujours...</p>
-
-<p>Donc, on n'avait pas fait attention à lui. On l'avait même plaisanté
-sur sa bonne mine, et Modesta&mdash;(c'était le nom de la jeune fille
-aveugle),&mdash;qui était venue le décharger de son paquet, lui avait
-demandé s'il ne serait donc jamais las de courir ainsi, comme un jeune
-homme. Il souriait, pour toute réponse; car il ne pouvait parler. Il
-s'assit sur le banc devant la porte. Chacun partit à son ouvrage: les
-hommes, aux champs; la mère, à sa cuisine. Modesta vint près du banc:
-debout, adossée à la porte, son tricot à la main, elle causait avec
-Gottfried. Il ne lui répondait pas: elle ne lui demandait pas de
-réponse, elle lui racontait tout ce qui s'était passé depuis sa
-dernière visite. Il respirait avec peine; et elle l'entendit faire des
-efforts pour parler. Au lieu de s'en inquiéter, elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ne parle pas. Repose-toi. Tu parleras tout à l'heure... S'il
-est possible de se fatiguer, comme cela!...</p>
-
-<p>Alors, il ne parla plus. Elle reprit son récit, croyant qu'il
-écoutait. Il soupira, et se tut. Quand la mère sortit, un peu plus
-tard, elle trouva Modesta, qui continuait de parler, et, sur le banc,
-Gottfried, immobile, la tête renversée en arrière et tournée vers le
-ciel: depuis quelques minutes, Modesta causait avec un mort. Elle
-comprit alors que le pauvre homme avait essayé de dire quelques mots,
-avant de mourir, mais qu'il n'avait pas pu; alors, il s'était
-résigné, avec son sourire triste, et il avait fermé les yeux, dans la
-paix du soir d'été...</p>
-
-<p>La pluie avait cessé. La bru alla à l'étable; le fils prit sa pioche
-et déblaya, devant la porte, la rigole que la boue avait obstruée.
-Modesta avait disparu dès le commencement du récit. Christophe restait
-seul dans la chambre avec la mère, et se taisait, ému. La vieille, un
-peu bavarde, ne pouvait supporter un silence prolongé; et elle se mit
-à lui raconter toute l'histoire de sa connaissance avec Gottfried. Cela
-datait de très loin. Quand elle était toute jeune, Gottfried l'aimait.
-Il n'osait pas le lui dire; mais on en plaisantait; elle se moquait de
-lui, tous se moquaient de lui:&mdash;(c'était l'habitude, partout où il
-passait.)&mdash;Gottfried n'en revenait pas moins, fidèlement, chaque
-année. Il trouvait naturel qu'on se moquât de lui, naturel qu'elle ne
-l'aimât point, naturel qu'elle se fût mariée et qu'elle fût heureuse
-avec un autre. Elle avait été trop heureuse, elle s'était trop
-vantée de son bonheur: le malheur arriva. Son mari mourut subitement.
-Puis, sa fille,&mdash;une belle fille saine, vigoureuse, que tout le monde
-admirait, et qui allait se marier avec le fils du plus riche paysan de
-la contrée, perdit la vue, par accident. Un jour qu'elle était montée
-dans le grand poirier derrière la maison, pour cueillir les fruits,
-l'échelle glissa: en tombant, une branche cassée la heurta rudement,
-près de l'œil. On crut qu'elle en serait quitte pour une cicatrice;
-mais depuis, elle ne cessa de souffrir d'élancements dans le front: un
-œil s'obscurcit, puis l'autre; et tous les soins furent inutiles.
-Naturellement, le mariage avait été rompu; le futur s'était
-éclipsé, sans autre explication; et, de tous les garçons, qui,
-un mois avant, se seraient assommés mutuellement pour un tour
-de valse avec elle, pas un n'avait eu le courage&mdash;(c'est bien
-compréhensible)&mdash;de se mettre une infirme sur les bras. Alors, Modesta,
-jusque-là insouciante et rieuse, tomba dans un tel désespoir qu'elle
-voulait mourir. Elle refusait de manger, elle pleurait, du matin au
-soir; et, la nuit, on l'entendait encore se lamenter dans son lit. On ne
-savait plus que faire, on ne pouvait que se désoler avec elle; et elle
-n'en pleurait que de plus belle. On finit par être excédé de ses
-plaintes; alors, on la rabrouait, et elle parlait d'aller se jeter dans
-le canal. Le pasteur venait quelquefois: il l'entretenait du bon Dieu,
-des choses éternelles, et des mérites qu'elle s'acquérait pour
-l'autre monde, en supportant ses peines; mais cela ne la consolait pas
-du tout. Un jour, Gottfried revint. Modesta n'avait jamais été bien
-bonne pour lui. Non qu'elle fût mauvaise; mais dédaigneuse; et puis,
-elle ne réfléchissait pas, elle aimait à rire: il n'y avait pas de
-malices qu'elle ne lui eût faites. Quand il apprit son malheur, il fut
-bouleversé. Pourtant, il ne lui en montra rien. Il alla s'asseoir
-auprès d'elle, ne fit aucune allusion à l'accident, et se mit à
-causer tranquillement, comme il faisait, avant. Il n'eut pas un mot pour
-la plaindre; il avait l'air de ne pas même s'apercevoir qu'elle était
-aveugle. Seulement, il ne lui parlait jamais de ce qu'elle ne pouvait
-voir; il lui parlait de tout ce qu'elle pouvait entendre, ou remarquer,
-dans son état; et il faisait cela, simplement, comme une chose
-naturelle: on eût dit qu'il était, lui aussi, aveugle. D'abord, elle
-n'écoutait pas, et continuait de pleurer. Mais le lendemain, elle
-écouta mieux, et même elle lui parla un peu...</p>
-
-<p>&mdash;Et, continuait la mère, je ne sais pas ce qu'il a bien pu lui dire.
-Car nous avions les foins à faire, et je n'avais pas le temps de
-m'occuper d'elle. Mais, le soir, quand nous sommes revenus des champs,
-nous l'avons trouvée qui causait tranquillement. Et depuis, elle a
-toujours été mieux. Elle semblait oublier son mal. De temps en temps,
-cela la reprenait encore: elle pleurait, ou bien elle essayait de parler
-à Gottfried de choses tristes; mais celui-ci ne semblait pas entendre;
-il continuait de causer posément de choses qui la calmaient et qui
-l'intéressaient. Il la décida enfin à se promener hors de la maison,
-d'où elle n'avait plus voulu sortir depuis l'accident. Il lui fit faire
-quelques pas d'abord autour du jardin, puis des courses plus longues
-dans les champs. Et elle est arrivée maintenant à se reconnaître
-partout et à tout distinguer, comme si elle voyait. Elle remarque même
-des choses, auxquelles nous ne faisons pas attention; et elle
-s'intéresse à tout, elle qui ne s'intéressait pas, avant, à
-grand'chose en dehors d'elle. Cette fois-là, Gottfried s'attarda chez
-nous plus longtemps que d'habitude. Nous n'osions pas lui demander de
-remettre son départ; mais il resta, de lui-même, jusqu'à ce qu'il
-l'eût vue plus tranquille. Et un jour,&mdash;elle était là, dans la
-cour,&mdash;je l'ai entendue rire. Je ne peux pas vous dire l'effet que cela
-m'a fait. Gottfried avait l'air bien content aussi. Il était assis
-près de moi. Nous nous sommes regardés, et je n'ai pas de honte à
-vous dire, Monsieur, que je l'ai embrassé, et de bien bon cœur. Alors,
-il m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, je crois que je puis m'en aller. On n'a plus besoin
-de moi.</p>
-
-<p>J'ai essayé de le retenir. Mais il m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Non. Maintenant, il faut que je m'en aille. Je ne peux plus
-rester.</p>
-
-<p>Tout le monde savait qu'il était comme le Juif errant: il ne pouvait
-demeurer en place; on n'a pas insisté. Alors, il est parti; mais il
-faisait en sorte de repasser plus souvent par ici; et c'était, à
-chaque fois, une joie pour Modesta: après chacun de ses passages, elle
-était toujours mieux. Elle s'est remise au ménage; son frère s'est
-marié; elle s'occupe des enfants; et maintenant, elle ne se plaint plus
-jamais, elle a toujours l'air contente. Je me demande quelquefois si
-elle serait aussi heureuse, en ayant ses deux yeux. Oui, ma foi,
-Monsieur, il y a bien des jours où on se dit qu'il vaudrait mieux être
-comme elle, et ne pas voir certaines vilaines gens et certaines
-méchantes choses. Le monde devient bien laid; il empire, de jour en
-jour... Pourtant, j'aurais grand peur que le bon Dieu me prît au mot;
-et, pour moi, à vrai dire, j'aime encore mieux continuer à voir le
-monde, tout vilain qu'il est...</p>
-
-
-<p>Modesta reparut, et l'entretien changea. Christophe voulait repartir,
-maintenant que le temps était rétabli; mais ils n'y consentirent pas.
-Il fallut qu'il acceptât de rester souper et de passer la nuit avec
-eux. Modesta s'assit auprès de Christophe, et ne le quitta pas de la
-soirée. Il eût voulu causer intimement avec la jeune fille, dont le
-sort le remplissait de pitié. Mais elle ne lui en offrit aucune
-occasion. Elle cherchait seulement à l'interroger sur Gottfried. Quand
-Christophe lui en apprenait des choses qu'elle ignorait, elle était
-contente et un peu jalouse. Elle-même ne racontait rien de Gottfried
-qu'à regret: on sentait qu'elle ne disait pas tout; ou, quand elle
-avait parlé, elle le regrettait ensuite: ses souvenirs étaient sa
-propriété, elle n'aimait pas à les partager avec un autre; elle
-mettait à cette affection une âpreté de paysanne attachée à sa
-terre: il lui eût été désagréable de penser qu'un autre aimât
-Gottfried, aussi bien qu'elle. Elle n'en voulait rien croire; et
-Christophe, qui lisait en elle, lui laissa cette satisfaction. En
-l'écoutant parler, il s'apercevait que, bien qu'elle eût vu jadis
-Gottfried avec des yeux sans indulgence, elle s'était fait de lui,
-depuis qu'elle était aveugle, une image différente de la réalité; et
-elle avait reporté sur ce fantôme le besoin d'amour qui était en
-elle. Rien n'était venu contrarier ce travail d'illusion. Avec
-l'intrépide sûreté des aveugles, qui inventent tranquillement ce
-qu'ils ne savent pas, elle dit à Christophe:</p>
-
-<p>&mdash;Vous lui ressemblez.</p>
-
-<p>Il comprit que, depuis des années, elle avait pris l'habitude de vivre
-dans sa maison aux volets clos, où n'entrait plus la vérité. Et
-maintenant qu'elle avait appris à voir dans l'ombre qui l'entourait, et
-même à oublier l'ombre, peut-être qu'elle aurait eu peur d'un rayon
-de lumière filtrant dans ses ténèbres. Elle évoquait devant
-Christophe une foule de petits riens un peu niais, dans une conversation
-décousue et souriante, où Christophe ne trouvait pas son compte. Il
-était agacé de ce bavardage, il ne pouvait comprendre qu'un être qui
-avait tant souffert, n'eût pas puisé plus de sérieux dans sa
-souffrance et se complût à ces futilités; il faisait de temps en
-temps un essai pour parler de choses plus graves; mais elles ne
-trouvaient aucun écho: Modesta ne pouvait pas&mdash;ou ne voulait
-pas&mdash;l'y suivre.</p>
-
-<p>On alla se coucher. Christophe fut longtemps avant de pouvoir dormir.
-Il pensait à Gottfried, dont il s'efforçait de dégager l'image des
-souvenirs puérils de Modesta. Il n'y parvenait pas sans peine, et il
-s'en irritait. Il avait le cœur serré, en songeant que l'oncle était
-mort ici, que dans ce lit, sans doute, son corps avait reposé. Il
-tâchait de revivre l'angoisse de ses derniers instants, lorsque, ne
-pouvant parler et se faire comprendre de l'aveugle, il avait fermé les
-yeux, pour mourir. Qu'il eût voulu lever ces paupières et lire les
-pensées qui se cachaient dessous, le mystère de cette âme, qui s'en
-était allée, sans se faire connaître, sans se connaître peut-être!
-Elle ne le cherchait point; et toute sa sagesse était de ne pas vouloir
-la sagesse, de ne jamais prétendre imposer sa volonté aux choses, mais
-de s'abandonner à leur cours, de l'accepter et de l'aimer. Ainsi, il
-s'assimilait leur essence mystérieuse; et s'il avait fait tant de bien
-à l'aveugle, à Christophe, à tant d'autres sans doute qu'on
-ignorerait toujours, c'est qu'au lieu d'apporter les paroles habituelles
-de révolte humaine contre la nature, il apportait la paix de la nature,
-la réconciliation. Il était bienfaisant, à la façon des champs et
-des bois... Christophe évoquait le souvenir des soirs passés avec
-Gottfried dans la campagne, de ses promenades d'enfant, des récits et
-des chants dans la nuit. Il se rappelait la dernière course qu'il avait
-faite avec l'oncle, sur la colline, au-dessus de la ville, par un matin
-désespéré d'hiver; et les larmes lui remontaient aux yeux. Il ne
-voulait pas dormir; il ne voulait rien perdre de cette veillée sacrée,
-dans ce petit pays, plein de l'âme de Gottfried, où ses pas l'avaient
-conduit. Mais tandis qu'il écoutait le bruit de la fontaine, qui
-coulait par saccades, et le cri aigu des chauves-souris, la robuste
-fatigue de la jeunesse l'emporta sur sa volonté; et le sommeil le prit.</p>
-
-<p>Quand il se réveilla, le soleil brillait; tout le monde à la ferme
-était déjà au travail. Il ne trouva dans la salle du bas que la
-vieille et les petits. Le jeune ménage était aux champs, et Modesta
-était allée traire; on la chercha en vain. Christophe ne consentit pas
-à attendre son retour: il tenait peu à la, revoir, et il se dit
-pressé. Il se remit en route, après avoir chargé la bonne femme de
-ses saluts pour les autres.</p>
-
-<p>Il sortait du village, quand, au détour du chemin, sur un talus, au
-pied d'une haie d'aubépine, il vit l'aveugle assise. Elle se leva au
-bruit de ses pas, vint à lui, en souriant, lui prit la main, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Venez!</p>
-
-<p>Ils montèrent à travers prés, jusqu'à un petit champ fleuri, tout
-parsemé de croix, qui dominait le village. Elle l'emmena près d'une
-tombe, et elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est là.</p>
-
-<p>Ils s'agenouillèrent. Christophe se souvenait d'une autre tombe, sur
-laquelle il s'était agenouillé avec Gottfried; et il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Bientôt ce sera mon tour.</p>
-
-<p>Mais cette pensée n'avait, en ce moment, rien de triste. La paix
-montait de la terre. Christophe, penché sur la fosse, criait tout bas
-à Gottfried:</p>
-
-<p>&mdash;Entre en moi!...</p>
-
-<p>Modesta, les doigts joints, priait, remuant les lèvres en silence. Puis
-elle fit le tour de la tombe, à genoux, tâtant avec ses mains les
-herbes et les fleurs; elle semblait les caresser; ses doigts
-intelligents voyaient: ils arrachaient doucement les tiges de lierre
-mortes et les violettes fanées. Pour se relever, elle appuya sa main
-sur la dalle: Christophe vit ses doigts passer furtivement sur le nom de
-Gottfried, effleurant chaque lettre. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;La terre est douce, ce matin.</p>
-
-<p>Elle lui tendit la main; il donna la sienne. Elle lui fit toucher le sol
-humide et tiède. Il ne lâcha point sa main; leurs doigts entrelacés
-s'enfonçaient dans la terre. Il embrassa Modesta. Elle lui baisa les
-lèvres.</p>
-
-<p>Ils se relevèrent. Elle lui tendit quelques violettes fraîches qu'elle
-avait cueillies, et garda les fanées dans son sein. Après avoir
-épousseté leurs genoux, ils sortirent du cimetière sans échanger un
-mot. Dans les champs gazouillaient les alouettes. Des papillons blancs
-dansaient autour de leur tête. Ils s'assirent dans un pré. Les fumées
-du village montaient toutes droites dans le ciel lavé par la pluie. Le
-canal immobile miroitait entre les peupliers. Une buée de lumière
-bleue duvetait les prairies et les bois.</p>
-
-<p>Après un silence, Modesta parla à mi-voix de la beauté du jour, comme
-si elle le voyait. Les lèvres entr'ouvertes, elle buvait l'air; elle
-épiait le bruit des êtres. Christophe savait aussi le prix de cette
-musique. Il dit les mots qu'elle pensait, qu'elle n'aurait pu dire. Il
-nomma certains des cris et des frémissements imperceptibles, qu'on
-entendait sous l'herbe ou dans les profondeurs de l'air. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous voyez cela aussi?</p>
-
-<p>Il répondit que Gottfried lui avait appris à les distinguer.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aussi? fit-elle, avec un peu de dépit.</p>
-
-<p>Il avait envie de lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Ne soyez pas jalouse!</p>
-
-<p>Mais il vit la divine lumière qui souriait autour d'eux, il regarda
-ses yeux morts, et il fut pénétré de pitié.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, demanda-t-il, c'est Gottfried qui vous a appris?</p>
-
-<p>Elle dit que oui, qu'elle en jouissait maintenant plus
-qu'avant...&mdash;(Elle ne dit pas: «avant quoi»; elle évitait de
-prononcer le mot d'«aveugle».)</p>
-
-<p>Ils se turent, un moment. Christophe la regardait avec commisération.
-Elle se sentait regardée. Il eût voulu lui dire qu'il la plaignait, il
-eût voulu qu'elle se confiât à lui. Il demanda affectueusement:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez souffert?</p>
-
-<p>Elle resta muette et raidie. Elle arrachait des brins d'herbe et les
-mâchait en silence. Après quelques instants,&mdash;(le chant de l'alouette
-s'enfonçait dans le ciel),&mdash;Christophe raconta que, lui aussi, avait
-souffert, et que Gottfried l'avait aidé. Il dit ses chagrins, ses
-épreuves, comme s'il pensait tout haut. Le visage de l'aveugle
-s'éclairait à ce récit, qu'elle suivait attentivement. Christophe,
-qui l'observait, la vit près de parler: elle fit un mouvement pour se
-rapprocher et lui tendre la main. Il s'avança aussi;&mdash;mais déjà, elle
-était rentrée dans son impassibilité; et, quand il eut fini, elle ne
-répondit à son récit que quelques mots banals. Derrière son front
-bombé, sans un pli, on sentait une obstination de paysan, dure comme un
-caillou. Elle dit qu'il lui fallait revenir à la maison, pour s'occuper
-des enfants de son frère: elle en parlait avec une tranquillité
-riante.</p>
-
-<p>Il lui demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes heureuse?</p>
-
-<p>Elle sembla l'être davantage de le lui entendre dire. Elle dit que oui,
-elle insista sur les raisons qu'elle avait de l'être; elle essayait de
-le lui persuader; elle parlait des enfants, de la maison...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle, je suis très heureuse!</p>
-
-<p>Elle se leva pour partir; il se leva aussi. Ils se dirent adieu, d'un
-ton indifférent et gai. La main de Modesta tremblait un peu dans la
-main de Christophe. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous aurez beau temps aujourd'hui, pour la marche.</p>
-
-<p>Et elle lui fit des recommandations pour un tournant de chemin, où
-il ne fallait pas se tromper.</p>
-
-<p>Ils se quittèrent. Il descendit la colline. Quand il fut au bas, il se
-retourna. Elle était sur le sommet, debout, à la même place: elle
-agitait son mouchoir, et lui faisait des signaux, comme si elle le
-voyait.</p>
-
-<p>Il y avait dans cette obstination à nier son mal quelque chose
-d'héroïque et de ridicule, qui touchait Christophe, et qui lui était
-pénible. Il sentait combien Modesta était digne de pitié et même
-d'admiration; et il n'aurait pu vivre deux jours avec elle.&mdash;Tout en
-continuant sa route, entre les haies fleuries, il songeait aussi au cher
-vieux Schulz, à ces yeux de vieillard, clairs et tendres, devant
-lesquels avaient passé tant de chagrins, et qui ne voulaient pas les
-voir, qui ne voyaient pas la réalité blessante.</p>
-
-<p>&mdash;Comment me voit-il moi-même? se demandait-il. Je suis si
-différent de l'idée qu'il a de moi! Je suis pour lui, comme il veut que je
-sois. Tout est à son image, pur et noble comme lui. Il ne pourrait
-supporter la vie, s'il l'apercevait telle qu'elle est.</p>
-
-<p>Et il songeait à cette fille, enveloppée de ténèbres, qui niait ses
-ténèbres et voulait se persuader que ce qui était n'était pas, et
-que ce qui n'était pas était.</p>
-
-<p>Alors, il vit la grandeur de l'idéalisme allemand, qu'il avait tant de
-fois haï, parce qu'il est chez les âmes médiocres une source
-d'hypocrite niaiserie. Il vit la beauté de cette foi qui se crée un
-monde au milieu du monde, et différent du monde, comme un îlot dans
-l'océan.&mdash;Mais il ne pouvait supporter cette foi pour lui-même, il
-refusait de se réfugier dans cette Ile des Morts... La vie! La
-vérité! Il ne voulait pas être un héros qui ment. Peut-être ce
-mensonge optimiste était-il nécessaire aux êtres faibles, pour vivre;
-et Christophe eût regardé comme un crime d'arracher à ces malheureux
-l'illusion qui les soutenait. Mais pour lui-même, il n'eût pu recourir
-à de tels subterfuges: il aimait mieux mourir que vivre d'illusions...
-L'art n'était-il donc pas une illusion aussi?&mdash;Non, il ne devait pas
-l'être. La vérité! La vérité! Les yeux grands ouverts, aspirer par
-tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme
-elles sont, voir l'infortune en face,&mdash;et rire!</p>
-
-
-
-
-<p>Plusieurs mois passèrent. Christophe avait perdu l'espoir de sortir de
-sa ville. Le seul qui eût pu le sauver, Hassler, lui avait refusé son
-aide. Et l'amitié du vieux Schulz ne lui avait été donnée que pour
-lui être aussitôt retirée.</p>
-
-<p>Il lui avait écrit, une fois, à son retour; et il en avait reçu deux
-lettres affectueuses; mais par un sentiment de lassitude, et surtout à
-cause de la difficulté qu'il avait à s'exprimer par lettre, il tarda
-à le remercier de ses chères paroles; il remettait de jour en jour sa
-réponse. Et comme il allait enfin se décider à écrire, il reçut un
-mot de Kunz, lui annonçant la mort de son vieux compagnon. Schulz avait
-eu, disait-il, une rechute de bronchite, qui dégénéra en pneumonie;
-il avait défendu qu'on inquiétât Christophe, dont il parlait sans
-cesse. En dépit de sa faiblesse extrême et de tant d'années de
-maladie, une longue et pénible fin ne lui avait pas été épargnée.
-Il avait chargé Kunz d'apprendre la nouvelle à Christophe, en lui
-disant que jusqu'à la dernière heure il avait pensé à lui, qu'il le
-remerciait de tout le bonheur qu'il lui devait, et que sa bénédiction
-le suivrait, tant que Christophe vivrait.&mdash;Ce que Kunz ne disait pas,
-c'était que la journée passée avec Christophe avait été
-probablement l'origine de la rechute et la cause de la mort.</p>
-
-<p>Christophe pleura en silence, et il sentit alors tout le prix de l'ami
-qu'il avait perdu, et combien il l'aimait; il souffrit, comme toujours,
-de ne le lui avoir pas mieux dit. Maintenant, il était trop tard. Et
-que lui restait-il? Le bon Schulz n'avait fait que paraître, juste
-assez pour que le vide semblât plus vide, après qu'il n'était
-plus.&mdash;Quant à Kunz et à Pottpetschmidt, ils n'avaient d'autre prix
-que l'amitié qu'ils avaient eue pour Schulz, et que Schulz avait eue
-pour eux. Christophe leur écrivit une fois; et leurs relations en
-restèrent là.&mdash;Il essaya aussi d'écrire à Modesta; mais elle lui fit
-répondre une lettre banale, où elle ne parlait que de choses
-indifférentes. Il renonça à poursuivre l'entretien. Il n'écrivit
-plus à personne, et personne ne lui écrivit.</p>
-
-<p>Silence. Silence. De jour en jour, le lourd manteau du silence
-s'abattait sur Christophe. C'était comme une pluie de cendres qui
-tombait sur lui. Le soir semblait venir déjà; et Christophe
-commençait à peine à vivre: il ne voulait pas se résigner déjà!
-L'heure de dormir n'était pas venue. Il fallait vivre...</p>
-
-<p>Et il ne pouvait plus vivre en Allemagne. La souffrance de son génie
-comprimé par l'étroitesse de la petite ville l'exaspérait jusqu'à
-l'injustice. Ses nerfs étaient à nu: tout le blessait, au sang. Il
-était comme une de ces misérables bêtes sauvages, qui agonisaient
-d'ennui dans les trous et les cages où on les avait enfermées,
-au <i>Stadtgarten</i> (jardin de la ville). Christophe allait les
-voir, par sympathie; il contemplait leurs admirables yeux, où
-brûlaient&mdash;s'éteignaient de jour en jour&mdash;des flammes farouches
-et désespérées. Ah! comme eût mieux valu le coup de fusil brutal, qui
-délivre! Tout, plutôt que l'indifférence féroce de ces hommes qui
-les empêchaient de vivre et de mourir!</p>
-
-<p>Le plus oppressant, pour Christophe, n'était pas l'hostilité des gens:
-c'était leur nature inconsistante, sans forme et sans fond. Que
-n'avait-il affaire à l'opposition têtue d'une de ces races au crâne
-étroit et dur, qui se refusent à comprendre toute pensée nouvelle!
-Contre la force, on a la force, le pic et la mine qui taillent et font
-sauter la roche. Mais que peut on contre une masse amorphe; qui cède
-comme une gelée, s'enfonce sous la moindre pression, et ne garde aucune
-empreinte? Toutes les pensées, toutes les énergies, tout disparaissait
-dans la fondrière: à peine si, quand une pierre tombait, quelques
-rides tressaillaient à la surface du gouffre; la mâchoire s'ouvrait,
-se refermait: et de ce qui avait été, il ne restait plus aucune trace.</p>
-
-<p>Ils n'étaient pas des ennemis. Plût à Dieu qu'ils fussent des
-ennemis! Ils étaient des gens qui n'avaient la force ni d'aimer, ni de
-haïr, ni de croire, ni de ne pas croire,&mdash;en religion, en art, en
-politique, dans la vie journalière:&mdash;toute leur vigueur se dépensait
-à tâcher de concilier l'inconciliable. Surtout depuis les victoires
-allemandes, ils s'évertuaient à faire un compromis, un mic-mac
-écœurant de la force nouvelle et des principes anciens. Le vieil
-idéalisme n'avait pas été renoncé: c'eût été là un effort de
-franchise, dont on n'était pas capable; on s'était contenté de le
-fausser, pour le faire servir à l'intérêt allemand. À l'exemple de
-Hegel, serein et double, qui avait attendu jusqu'après Leipzig et
-Waterloo pour assimiler la cause de sa philosophie avec l'État
-prussien,&mdash;l'intérêt ayant changé, les principes avaient changé.
-Quand on était battu, on disait que l'Allemagne avait l'humanité pour
-idéal. Maintenant qu'on battait les autres, on disait que l'Allemagne
-était l'idéal de l'humanité. Quand les autres patries étaient les
-plus puissantes, on disait, avec Lessing, que «<i>l'amour de la patrie
-était une faiblesse héroïque, dont on se passait fort bien</i>», et
-l'on s'appelait: un «<i>citoyen du monde</i>». À présent qu'on
-l'emportait, on n'avait pas assez de mépris pour les utopies «<i>à la
-française</i>»: paix universelle, fraternité, progrès pacifique, droits
-de l'homme, égalité naturelle; on disait que le peuple le plus fort
-avait contre les autres un droit absolu, et que les autres, étant plus
-faibles, étaient sans droit contre lui. Il était Dieu vivant et
-l'Idée incarnée, dont le progrès s'accomplit par la guerre, la
-violence, l'oppression. La Force était devenue sainte, maintenant qu'on
-l'avait avec soi. La Force était devenue tout idéalisme et toute
-intelligence.</p>
-
-<p>À vrai dire, l'Allemagne avait tant souffert, pendant des siècles,
-d'avoir l'idéalisme et de n'avoir pas la force, qu'elle était
-excusable, après tant d'épreuves, de faire le triste aveu qu'avant
-tout, il fallait la Force. Mais quelle amertume cachée dans cette
-confession du peuple de Herder et de Gœthe! Cette victoire allemande
-était une abdication, une dégradation de l'idéal allemand... Hélas!
-Il n'y avait que trop de facilités à cette abdication dans la
-déplorable tendance des meilleurs Allemands à se soumettre.</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Ce qui caractérise l'Allemand, disait Moser, il y a déjà
-plus d'un siècle, c'est l'obéissance.</i>»</p>
-
-<p>Et madame de Staël:</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Ils sont vigoureusement soumis. Ils se servent de raisonnements
-philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au
-monde: le respect pour la force, et l'attendrissement de la peur, qui
-change ce respect, en admiration.</i>»</p>
-
-<p>Christophe retrouvait ce sentiment, du plus grand au plus petit en
-Allemagne,&mdash;depuis le Guillaume Tell de Schiller, ce petit bourgeois
-compassé, aux muscles de portefaix, qui, comme dit le libre Juif
-Bœrne, «<i>pour concilier l'honneur et la peur, passe devant le poteau
-du «cher Monsieur» Gessler, les yeux baissés, afin de pouvoir
-alléguer qu'il n'a pas vu le chapeau, pas désobéi</i>»,&mdash;jusqu'au vieux
-et respectable professeur Weisse, âgé de soixante-dix ans, un des
-savants les plus honorés de la ville, qui, lorsqu'il voyait venir un
-<i>Herr Lieutenant</i>, se hâtait de lui céder le haut du trottoir et de
-descendre sur la chaussée. Le sang de Christophe bouillait, quand il
-était témoin d'un de ces menus actes de servilité journalière. Il en
-souffrait, comme si c'était lui-même qui s'était abaissé. Les
-manières hautaines des officiers, qu'il croisait dans la rue, leur
-raideur insolente, lui causaient une sourde colère: il affectait de ne
-point se déranger pour leur faire place: il leur rendait, en passant,
-l'arrogance de leurs regards. Peu s'en fallut, plus d'une fois, qu'il ne
-s'attirât une affaire; on eût dit qu'il la cherchait. Cependant, il
-était le premier à comprendre l'inutilité dangereuse de pareilles
-bravades; mais il avait des moments d'aberration: la contrainte
-perpétuelle qu'il s'imposait et ses robustes forces accumulées, qui ne
-se dépensaient point, le rendaient enragé. Alors, il était prêt à
-commettre toutes les sottises; il avait le sentiment que, s'il restait
-encore un an ici, il était perdu. Il avait la haine du militarisme
-brutal, qu'il sentait peser sur lui, de ces sabres sonnant sur le pavé,
-de ces faisceaux d'armes et de ces canons postés devant les casernes,
-la gueule braquée contre la ville, prêts à tirer. Des romans à
-scandale, qui faisaient grand bruit alors, dénonçaient la corruption
-des garnisons; les officiers y étaient représentés comme des êtres
-malfaisants, qui, en dehors de leur métier d'automates, ne savaient
-qu'être oisifs, boire, jouer, s'endetter, se faire entretenir, médire
-les uns des autres, et, du haut en bas de la hiérarchie, abuser de leur
-autorité contre leurs inférieurs. L'idée qu'il serait un jour forcé
-de leur obéir serrait Christophe à la gorge. Il ne le pourrait pas,
-non, il ne pourrait jamais le supporter, se déshonorer à ses yeux, en
-subissant leurs humiliations et leurs injustices... Il ne savait pas
-quelle grandeur morale il y avait chez certains d'entre eux, et tout ce
-qu'ils souffraient eux-mêmes: leurs illusions perdues, tant de force,
-de jeunesse, d'honneur, de foi, de désir passionné du sacrifice, mal
-employés, gâchés,&mdash;le non-sens d'une carrière, qui, si elle est
-simplement une carrière, si elle n'a point le sacrifice pour but, n'est
-plus qu'une agitation morne, une inepte parade, un rituel qu'on récite,
-sans croire à ce qu'on dit...</p>
-
-<p>La patrie ne suffisait plus à Christophe. Il sentait en lui cette force
-inconnue, qui s'éveille, soudaine et irrésistible, chez les oiseaux,
-à des époques précises, comme le flux et le reflux de la
-mer:&mdash;l'instinct des grandes migrations. En lisant les volumes de Herder
-et de Fichte, que le vieux Schulz lui avait légués, il y retrouvait
-des âmes comme la sienne,&mdash;non «<i>des fils de la terre</i>», servilement
-attachés à la glèbe, mais «<i>des esprits, fils du soleil</i>», qui se
-tournent invinciblement vers la lumière.</p>
-
-<p>Où irait-il? Il ne savait. Mais ses yeux regardaient vers le Midi
-latin. Et d'abord, vers la France. La France, éternel recours de
-l'Allemagne en désarroi. Que de fois la pensée allemande s'était
-servie d'elle, sans cesser d'en médire! Même depuis 70, quelle
-attraction se dégageait de la Ville, qu'on avait tenue fumante et
-broyée sous les canons allemands! Les formes de la pensée et de l'art
-les plus révolutionnaires et les plus rétrogrades y avaient trouvé
-tour à tour, et parfois en même temps, des exemples ou des
-inspirations. Christophe, comme tant d'autres grands musiciens allemands
-dans la détresse, se tournait vers Paris... Que connaissait-il des
-Français?&mdash;Deux visages féminins, et quelques lectures au hasard. Cela
-lui suffisait pour imaginer un pays de lumière, de gaieté, de
-bravoure, voire d'un peu de jactance gauloise, qui ne messied pas à la
-jeunesse audacieuse du cœur. Il y croyait, parce qu'il avait besoin d'y
-croire, parce que, de toute son âme, il voulait que ce fût ainsi.</p>
-
-
-
-
-<p>Il résolut de partir.&mdash;Mais il ne pouvait partir, à cause de sa
-mère.</p>
-
-<p>Louisa vieillissait. Elle adorait son fils, qui était toute sa joie; et
-elle était tout ce qu'il aimait le plus sur terre. Cependant, ils se
-faisaient souffrir mutuellement. Elle ne comprenait guère Christophe,
-et ne s'inquiétait pas de le comprendre: elle ne s'inquiétait que de
-l'aimer. Elle avait un esprit borné, timide, obscur, et un cœur
-admirable, un immense besoin d'aimer et d'être aimée, qui avait
-quelque chose de touchant et d'oppressant. Elle respectait son fils,
-parce qu'il lui paraissait très savant; mais elle faisait tout ce qu'il
-fallait pour étouffer son génie. Elle pensait qu'il resterait, toute
-sa vie, auprès d'elle, dans leur petite ville. Depuis des années, ils
-vivaient ensemble; et elle ne pouvait plus imaginer qu'il n'en serait
-pas toujours de même. Elle était heureuse, ainsi: comment ne l'eût-il
-pas été? Ses rêves n'allaient pas plus loin qu'à lui voir épouser
-la fille d'un bourgeois aisé de la ville, à l'entendre jouer à
-l'orgue de son église, le dimanche, et à ne jamais le quitter. Elle
-voyait son garçon, comme s'il avait toujours douze ans; elle eût voulu
-qu'il n'eût jamais davantage. Elle torturait innocemment le malheureux
-homme, qui suffoquait dans cet étroit horizon.</p>
-
-<p>Et pourtant, il y avait beaucoup de vrai,&mdash;une grandeur
-morale&mdash;dans cette philosophie inconsciente de la mère, qui ne
-pouvait comprendre l'ambition et mettait tout le bonheur de la vie dans
-les affections de famille et l'humble devoir accompli. C'était une âme
-qui voulait aimer, qui ne voulait qu'aimer. Renoncer plutôt à la vie, à la
-raison, à la logique, au monde, a tout, plutôt qu'à l'amour! Et cet
-amour était infini, suppliant, exigeant; il donnait tout, et il voulait
-tout; il renonçait à vivre pour aimer, et il voulait ce renoncement
-des autres, des aimés. Puissance de l'amour d'une âme simple! Elle lui
-fait trouver, du premier coup, ce que les raisonnements tâtonnants d'un
-génie incertain, comme Tolstoy, ou l'art trop raffiné d'une civilisation
-qui se meurt, concluent après une vie&mdash;des siècles&mdash;de
-luttes forcenées et d'efforts épuisants!... Mais le monde impérieux,
-qui grondait dans Christophe, avait de bien autres lois et réclamait
-une autre sagesse.</p>
-
-<p>Depuis longtemps, il voulait annoncer sa résolution à sa mère. Mais
-il tremblait à l'idée du chagrin qu'il lui ferait: au moment de
-parler, il était lâche, il remettait à plus tard. Deux ou trois fois,
-il fit de timides allusions à son départ; Louisa ne les prit pas au
-sérieux:&mdash;peut-être feignit-elle de ne pas les prendre au sérieux,
-pour lui persuader qu'il parlait ainsi par jeu. Alors, il n'osait
-poursuivre; mais il restait sombre, préoccupé; et l'on se doutait
-qu'il avait sur le cœur un secret qui lui pesait. Et la pauvre femme,
-qui avait l'intuition de ce que pouvait être ce secret, s'efforçait
-peureusement d'en retarder l'aveu. À des instants de silence, le soir,
-quand ils étaient l'un près de l'autre, assis, à la lumière de la
-lampe, brusquement elle sentait qu'il allait parler; alors, prise de
-terreur, elle se mettait à parler, très vite, et au hasard, n'importe
-de quoi: à peine si elle savait ce qu'elle disait; mais à tout prix,
-il fallait l'empêcher de parler. D'ordinaire, son instinct lui faisait
-trouver le meilleur argument qui l'obligeât au silence: elle se
-plaignait doucement de sa santé, de ses mains et de ses pieds gonflés,
-de ses jambes qui s'ankylosaient: elle exagérait son mal, elle se
-disait une vieille impotente, qui n'est plus bonne à rien. Il n'était
-pas dupe de ses ruses naïves; il la regardait tristement, avec un muet
-reproche; et, après un moment, il se levait, prétextant qu'il était
-fatigué, qu'il allait se coucher.</p>
-
-<p>Mais tous ces expédients ne pouvaient sauver Louisa longtemps. Un soir
-qu'elle y avait de nouveau recours, Christophe ramassa son courage, et,
-posant sa main sur celle de la vieille femme, il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Non, mère, j'ai quelque chose à te dire.</p>
-
-<p>Louisa fut saisie; mais elle tâcha de prendre un air riant, pour
-répondre,&mdash;la gorge contractée:</p>
-
-<p>&mdash;Et quoi donc, mon petit?</p>
-
-<p>Christophe annonça, en balbutiant, son intention de partir. Elle tenta
-bien de prendre la chose en plaisanterie et de détourner la
-conversation, comme à l'ordinaire; mais il ne se déridait pas, et
-continuait, cette fois, d'un air si volontaire et si sérieux qu'il n'y
-avait plus moyen de douter. Alors, elle se tut, tout son sang s'arrêta,
-et elle restait muette et glacée, à le regarder avec des yeux
-épouvantés. Une telle douleur montait dans ces yeux que la parole lui
-manqua, à lui aussi; et ils demeurèrent tous deux sans voix. Quand
-elle put enfin retrouver le souffle, elle dit,&mdash;(ses lèvres
-tremblaient):</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas possible... Ce n'est pas possible...</p>
-
-<p>Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il détourna la
-tête avec découragement, et se cacha la figure dans ses mains. Ils
-pleurèrent. Après quelque temps, il s'en alla dans sa chambre et s'y
-enferma jusqu'au lendemain. Ils ne firent plus allusion à ce qui
-s'était passé; et comme il n'en parlait plus, elle voulut se
-convaincre qu'il avait renoncé. Mais elle vivait dans des transes.</p>
-
-<p>Vint un moment où il ne put plus se taire. Il fallait parler, dût-il
-lui déchirer le cœur: il souffrait trop. L'égoïsme de sa peine
-l'emportait sur la pensée de celle qu'il ferait. Il parla. Il alla
-jusqu'au bout, évitant de regarder sa mère, de peur de se laisser
-troubler. Il fixa même le jour de son départ, pour n'avoir plus à
-soutenir une seconde discussion:&mdash;(il ne savait pas s'il
-retrouverait, une seconde fois, le triste courage qu'il avait
-aujourd'hui).&mdash;Louisa criait:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, tais-toi!...</p>
-
-<p>Il se raidissait, et continuait avec une résolution implacable. Quand
-il eut fini,&mdash;(elle sanglotait),&mdash;il lui prit les mains et tâcha
-de lui faire comprendre comment il était absolument nécessaire à son art,
-à sa vie, qu'il partît pour quelque temps. Elle se refusait à écouler,
-elle pleurait, et répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non!... Je ne veux pas...</p>
-
-<p>Après avoir vainement tenté de raisonner avec elle, il la laissa,
-pensant que la nuit changerait le cours de ses idées. Mais lorsqu'ils
-se retrouvèrent, le lendemain, à table, il recommença sans pitié à
-reparler de son projet. Elle laissa retomber la bouchée de pain qu'elle
-portait à ses lèvres, et dit, d'un ton de reproche douloureux:</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux donc me torturer?</p>
-
-<p>Il fut ému, mais il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Chère maman, il le faut.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mais non! répétait-elle, il ne le faut pas... C'est
-pour me faire de la peine... C'est une folie...</p>
-
-<p>Ils voulurent se convaincre l'un l'autre; mais ils ne s'écoutaient pas.
-Il comprit qu'il était inutile de discuter: cela ne servait qu'à se
-faire souffrir davantage; et il commença, ostensiblement, ses
-préparatifs de départ.</p>
-
-<p>Quand elle vit qu'aucune de ses prières ne l'arrêtait, Louisa tomba
-dans une tristesse morne. Elle passait ses journées, enfermée dans sa
-chambre, sans lumière, quand le soir venait; elle ne parlait plus, elle
-ne mangeait plus; la nuit, il l'entendait pleurer. Il en était
-crucifié. Il eût crié de douleur dans son lit, où il se retournait,
-toute la nuit, sans dormir, en proie à ses remords. Il l'aimait tant!
-Pourquoi fallait-il qu'il la fît souffrir?... Hélas! Elle ne serait
-pas la seule; il le voyait clairement... Pourquoi le destin avait-il mis
-en lui le désir et la force d'une mission, qui devait faire souffrir
-ceux qu'il aimait?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pensait-il, si j'étais libre, si je n'étais pas contraint
-par cette force cruelle d'être ce que je dois être, ou sinon, de mourir
-dans la honte et le dégoût de moi-même, comme je vous rendrais
-heureux, vous que j'aime! Laissez-moi vivre d'abord, agir, lutter,
-souffrir; et puis, je vous reviendrai, plus aimant. Que je voudrais ne
-faire qu'aimer, aimer, aimer!...</p>
-
-<p>Jamais il n'eût résisté au reproche perpétuel de cette âme
-désolée, si ce reproche avait eu la force de rester muet. Mais Louisa,
-faible et un peu bavarde, ne put garder pour elle la peine qui
-l'étouffait. Elle la dit à ses voisines. Elle la dit à ses deux
-autres fils. Ils ne pouvaient perdre une si belle occasion de mettre
-Christophe dans son tort. Surtout Rodolphe, qui n'avait pas cessé de
-jalouser son frère aîné, quoiqu'il n'en eût guère de raisons pour
-le moment,&mdash;Rodolphe, que le moindre éloge de Christophe blessait au
-vif, et qui redoutait en secret, sans oser s'avouer cette basse pensée,
-ses succès à venir,&mdash;(car il était assez intelligent pour sentir la
-force de son frère, et pour craindre que d'autres ne la sentissent,
-comme lui),&mdash;Rodolphe fut trop heureux d'écraser Christophe sous le
-poids de sa supériorité. Il ne s'était jamais préoccupé de sa
-mère, dont il savait la gêne; bien qu'il fût largement en situation
-de lui venir en aide, il en laissait tout le soin à Christophe. Mais,
-quand il apprit le projet de Christophe, il se découvrit sur-le-champ
-des trésors d'affection. Il s'indigna contre cette prétention
-d'abandonner sa mère, et il la qualifia de monstrueux égoïsme. Il eut
-le front d'aller le répéter à Christophe. Il lui fit la leçon, de
-très haut, comme à un enfant qui mérite le fouet; il lui rappela,
-d'un air rogue, ses devoirs envers sa mère, et tous les sacrifices
-qu'elle avait faits pour lui. Christophe faillit en crever de rage. Il
-flanqua Rodolphe à la porte, à coups de pied au cul, en le traitant de
-polisson et de chien d'hypocrite. Rodolphe se vengea, en montant la
-tête à sa mère. Louisa, excitée par lui, commença à se persuader
-que Christophe agissait en mauvais fils. Elle entendait répéter qu'il
-n'avait pas le droit de partir, et elle ne demandait qu'à le croire. Au
-lieu de s'en tenir à ses pleurs, qui étaient son arme la plus forte,
-elle fit à Christophe des reproches injustes, qui le révoltèrent. Ils
-se dirent l'un à l'autre des choses pénibles; et le résultat fut que
-Christophe, qui jusque-là hésitait encore, ne pensa plus qu'à presser
-ses préparatifs de départ. Il sut que les charitables voisins
-s'apitoyaient sur sa mère, et que l'opinion du quartier la
-représentait comme une victime, et lui comme un bourreau. Il serra les
-dents, et ne démordit plus de sa résolution.</p>
-
-<p>Les jours passaient. Christophe et Louisa se parlaient à peine. Au lieu
-de jouir, jusqu'à la moindre goutte, des derniers jours passés
-ensemble, ces deux êtres qui s'aimaient perdaient le temps qui leur
-restait,&mdash;comme c'est trop souvent le cas,&mdash;en une de ces
-stériles bouderies, où s'engloutissent tant d'affections. Ils ne se
-voyaient qu'à table, où ils étaient assis l'un en face de l'autre, ne se
-regardant pas, ne se parlant pas, se forçant à manger quelques
-bouchées, moins pour manger que pour se donner une contenance. À
-grand'peine, Christophe parvenait à extraire quelques mots de sa gorge:
-mais Louisa ne répondait pas; et quand, à son tour, elle voulait
-parler, c'était lui qui se taisait. Cet état de choses était
-intolérable pour tous deux; et plus il se prolongeait, plus il devenait
-difficile d'en sortir. Allaient-ils donc se séparer ainsi? Louisa se
-rendait compte maintenant qu'elle avait été injuste et maladroite;
-mais elle souffrait trop pour savoir comment regagner le cœur de son
-fils, qu'elle pensait avoir perdu, et empêcher ce départ, dont elle se
-refusait à envisager l'idée. Christophe regardait à la dérobée le
-visage blême et gonflé de sa mère, et il était bourrelé de remords;
-mais décidé à partir, et, sachant qu'il y allait de sa vie, il
-souhaitait lâchement d'être déjà parti, pour s'enfuir de ses
-remords.</p>
-
-<p>Son départ était fixé au surlendemain. Un de leurs tristes
-tête-à-tête venait de finir. Au sortir du souper, où ils ne
-s'étaient pas dit un mot, Christophe s'était retiré dans sa chambre;
-et, assis devant sa table, la tête dans ses mains, incapable d'aucun
-travail, il se rongeait l'esprit. La nuit s'avançait; il était près
-d'une heure du matin. Tout à coup, il entendit du bruit, une chaise
-renversée, dans la chambre voisine. La porte s'ouvrit, et sa mère, en
-chemise, pieds nus, se jeta à son cou, en sanglotant. Elle brûlait de
-fièvre, elle embrassait son fils, et elle gémissait, au milieu de ses
-hoquets de désespoir:</p>
-
-<p>&mdash;Ne pars pas! ne pars pas! Je t'en supplie! Je t'en supplie! Mon
-petit, ne pars pas!... J'en mourrai... Je ne peux pas, je ne peux pas le
-supporter!...</p>
-
-<p>Bouleversé et effrayé, il l'embrassait, répétant:</p>
-
-<p>&mdash;Chère maman, calme-toi, calme-toi, je t'en prie!</p>
-
-<p>Mais elle continuait:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux pas le supporter... Je n'ai plus que toi. Si tu pars,
-qu'est-ce que je deviendrai? Je mourrai si tu pars. Je ne veux pas
-mourir loin de toi. Je ne veux pas mourir seule. Attends que je sois
-morte!...</p>
-
-<p>Ses paroles lui déchiraient le cœur. Il ne savait que dire pour la
-consoler. Quelles raisons pouvaient tenir contre ce déchaînement
-d'amour et de douleur! Il la prit sur ses genoux, et tâcha de la
-calmer, avec des baisers et des mots affectueux. La vieille femme se
-taisait peu à peu, et pleurait doucement. Quand elle fut un peu
-apaisée, il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Recouche-toi: tu vas prendre froid.</p>
-
-<p>Elle répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Ne pars pas!</p>
-
-<p>Il dit, tout bas:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne partirai pas.</p>
-
-<p>Elle tressaillit, et lui saisit la main:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai? dit-elle. C'est vrai?</p>
-
-<p>Il détourna la tête, avec découragement:</p>
-
-<p>&mdash;Demain, dit-il, demain, je te dirai... Laisse-moi, je t'en
-supplie!...</p>
-
-<p>Elle se leva docilement, et regagna sa chambre.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, elle avait honte de cette crise de désespoir qui
-s'était emparée d'elle, comme une folie, au milieu de la nuit; et elle
-tremblait de ce que son fils allait lui dire. Elle l'attendait, assise,
-dans un coin de sa chambre; elle avait pris un tricot pour s'occuper;
-mais ses mains se refusaient à le tenir: elle le laissa tomber.
-Christophe entra. Ils se dirent bonjour à mi-voix, sans se regarder en
-face. Il était sombre, il alla se poster devant la fenêtre, le dos
-tourné à sa mère, et il resta sans parler. Un combat se livrait en
-lui; il en savait trop le résultat d'avance, et il cherchait à le
-retarder. Louisa n'osait lui adresser la parole et provoquer la réponse
-qu'elle attendait et redoutait. Elle se força à reprendre le tricot;
-mais elle ne voyait pas ce qu'elle faisait, et ses mailles allaient de
-travers. Dehors, il pleuvait. Après un long silence, Christophe vint
-près d'elle. Elle ne fit pas un mouvement; mais son cœur battait.
-Christophe la regardait, immobile; puis, brusquement, il se jeta à
-genoux, cacha sa figure dans la robe de sa mère; et, sans dire un mot,
-il pleura. Alors, elle comprit qu'il restait; et son cœur s'allégea
-d'une angoisse mortelle;&mdash;mais aussitôt, le remords y entra: car elle
-sentit tout ce que son fils lui sacrifiait; et elle commença de
-souffrir tout ce que Christophe avait souffert, quand c'était elle
-qu'il sacrifiait. Elle se pencha sur lui et couvrit de baisers son front
-et ses cheveux. Ils mêlèrent en silence leurs larmes et leur peine.
-Enfin, il releva la tête; et Louisa, lui prenant la figure dans ses
-mains, le regardait, les yeux dans les yeux. Elle eût voulu lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Pars!</p>
-
-<p>Et elle ne le pouvait pas.</p>
-
-<p>Il eût voulu lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureux de rester.</p>
-
-<p>Et il ne le pouvait pas.</p>
-
-<p>La situation était inextricable; ni l'un ni l'autre n'y pouvait rien
-changer. Elle soupira, dans son douloureux amour:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si l'on pouvait être nés tous ensemble, pour mourir tous
-ensemble!</p>
-
-<p>Ce vœu naïf le pénétra de tendresse; il essuya ses larmes, et,
-s'efforçant de sourire, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;On mourra tous ensemble.</p>
-
-<p>Elle insistait:</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr? Tu ne pars pas?</p>
-
-<p>Il se releva:</p>
-
-<p>&mdash;C'est dit. N'en parlons plus. Il n'y a plus à y revenir.</p>
-
-<p>Christophe tint parole: il ne parla plus de départ; mais il ne
-dépendait pas de lui qu'il n'y pensât plus. Il resta; mais il fit
-chèrement payer son sacrifice à sa mère, par sa tristesse et sa
-mauvaise humeur. Et Louisa, maladroite,&mdash;d'autant plus maladroite
-qu'elle savait qu'elle l'était et faisait immanquablement ce qu'il ne
-fallait pas faire,&mdash;Louisa, qui ne connaissait que trop la cause de son
-chagrin, insistait pour qu'il la dît. Elle le harcelait de sa chère
-affection, inquiète, vexante, raisonneuse, qui lui rappelait, à tout
-instant, qu'ils étaient différents l'un de l'autre,&mdash;ce qu'il tâchait
-d'oublier. Combien de fois avait-il voulu s'ouvrir à elle avec
-confiance! Mais, au moment de parler, la muraille de Chine se relevait
-entre eux; et il renfonçait ses secrets. Elle le devinait; mais elle
-n'osait pas provoquer ses confidences, ou elle ne savait pas le faire.
-Quand elle essayait, elle ne réussissait qu'à refouler encore plus
-profondément ces secrets qui lui pesaient tant et qu'il brûlait de
-dire.</p>
-
-<p>Mille petites choses, d'innocentes manies, la séparaient aussi de
-Christophe, qu'elles irritaient. La bonne vieille radotait un peu. Elle
-avait un besoin de répéter les commérages du voisinage, ou cette
-tendresse de nourrice, qui s'obstine à rappeler les niaiseries des
-premières années, tout ce qui vous rattache au berceau. On a eu tant
-de peine à en sortir, à devenir un homme! Et il faut que la nourrice
-de Juliette vienne vous étaler les langes salis, les médiocres
-pensées, toute cette époque néfaste, où une âme naissante se débat
-contre l'oppression de la vile matière et du milieu étouffant!</p>
-
-<p>Au milieu de tout cela, elle avait des élans de tendresse
-touchante,&mdash;comme avec un petit enfant,&mdash;qui lui prenaient le
-cœur; et il s'y abandonnait,&mdash;comme un petit enfant.</p>
-
-<p>Le pire était de vivre, du matin au soir, comme ils faisaient,
-ensemble, toujours ensemble, isolés du reste des gens. Lorsqu'on
-souffre, étant deux, et qu'on ne peut remédier à la souffrance l'un
-de l'autre, il est fatal qu'on l'exaspère: chacun finit par rendre
-l'autre responsable de ce qu'il souffre; et chacun finit par le croire.
-Mieux vaudrait être seul: on est seul à souffrir.</p>
-
-<p>C'était pour tous deux une torture de chaque jour. Ils n'en seraient
-jamais sortis, si le hasard n'était venu, comme il arrive souvent,
-trancher, d'une façon malheureuse en apparence,&mdash;intelligente au
-fond,&mdash;l'indécision cruelle, où ils se débattaient.</p>
-
-
-
-
-<p>Un dimanche d'octobre. Quatre heures de l'après-midi. Le temps était
-radieux. Christophe était resté, tout le jour, dans sa chambre,
-replié sur lui-même, «suçant sa mélancolie».</p>
-
-<p>Il n'y tint plus, il eut un besoin furieux de sortir, de marcher, de
-dépenser sa force, de s'exténuer de fatigue, afin de ne plus penser.</p>
-
-<p>Il était en froid avec sa mère, depuis la veille. Il fut sur le point
-de s'en aller, sans lui dire au revoir. Mais, déjà sur le palier, il
-pensa au chagrin qu'elle en aurait, pour toute la soirée, où elle
-resterait seule. Il rentra, se donnant le prétexte qu'il avait oublié
-quelque chose. La porte de la chambre de sa mère était entrebâillée.
-Il passa la tête par l'ouverture. Il vit sa mère, quelques secondes...
-Quelle place ces secondes devaient tenir dans le reste de sa vie!...</p>
-
-<p>Louisa venait de rentrer des vêpres. Elle était assise à sa place
-favorite, dans l'angle de la fenêtre. Le mur de la maison d'en face,
-d'un blanc sale et crevassé, masquait la vue; mais, de l'encoignure où
-elle était, on pouvait voir à droite, par delà les deux cours des
-maisons voisines, un petit coin de pelouse grand comme un mouchoir de
-poche. Sur le rebord de la fenêtre, un pot de volubilis grimpait le
-long de ficelles et tendait sur l'échelle aérienne son fin réseau,
-qu'un rayon de soleil caressait. Louisa, assise sur une chaise
-basse, le dos rond, sa grosse Bible ouverte sur ses genoux, ne
-lisait pas. Ses deux mains posées à plat sur le livre,&mdash;ses mains
-aux veines gonflées, aux ongles de travailleuse, carrés et un peu
-recourbés,&mdash;elle couvait des yeux avec amour la petite plante et le
-lambeau de ciel qu'on voyait au travers. Un reflet du soleil sur les
-feuilles vert-dorées éclairait son visage fatigué, marbré d'un peu
-de couperose, ses cheveux blancs très fins et peu épais, et sa bouche
-entr'ouverte, qui souriait. Elle jouissait de cette heure de repos.
-C'était son meilleur moment de la semaine. Elle en profitait pour se
-plonger dans cet état très doux à ceux qui peinent, où l'on ne pense
-à rien: dans la torpeur de l'être, rien ne parle plus que le cœur, à
-demi endormi.</p>
-
-<p>&mdash;Maman, dit-il, j'ai envie de sortir. Je vais faire un tour du
-côté de Buir; je rentrerai un peu tard.</p>
-
-<p>Louisa, qui somnolait, tressaillit légèrement. Puis, elle tourna la
-tête vers lui, et le regarda de ses bons yeux paisibles.</p>
-
-<p>&mdash;Va, mon petit, lui dit-elle: tu as raison, profite du beau
-temps.</p>
-
-<p>Elle lui sourit. Il lui sourit. Ils restèrent un instant à se regarder;
-puis, ils se firent un petit bonsoir affectueux, de la tête et des
-yeux.</p>
-
-<p>Il referma doucement la porte. Elle revint lentement à sa rêverie, où
-le sourire de son fils jetait un reflet lumineux, comme le rayon du
-soleil sur les feuilles pâles du volubilis.</p>
-
-<p>Ainsi, il la laissa&mdash;pour toute sa vie.</p>
-
-
-
-
-<p>Soir d'octobre. Un soleil tiède et pâle. La campagne languissante
-s'assoupit. De petites cloches de villages tintent sans se presser dans
-le silence des champs. Au milieu des labours, des colonnes de fumées
-montent lentement. Une fine brume flotte au loin. Les brouillards
-blancs, tapis dans la terre humide, attendent pour se lever l'approche
-de la nuit... Un chien de chasse, le nez rivé au sol, décrivait des
-circuits dans un champ de betteraves. Des troupes de corneilles
-tournaient dans le ciel gris.</p>
-
-<p>Christophe, tout en rêvant et sans s'être fixé de but, allait,
-d'instinct, vers un but. Depuis quelques semaines, ses promenades autour
-de la ville gravitaient vers un village, où il était sûr de
-rencontrer une belle fille qui l'attirait. Ce n'était qu'un attrait,
-mais fort vif et un peu trouble. Christophe ne pouvait guère se passer
-d'aimer quelqu'un; son cœur restait rarement vide: toujours il était
-meublé de quelque image qui en était l'idole. Peu lui importait, le
-plus souvent, que cette idole sût qu'il l'aimait: mais il avait besoin
-d'aimer; il fallait qu'il ne fît jamais nuit dans son cœur.</p>
-
-<p>L'objet de la flamme nouvelle était la fille d'un paysan, qu'il avait
-rencontrée, comme Éliézer rencontra Rébecca, auprès d'une fontaine;
-mais elle ne lui avait pas offert à boire: elle lui avait jeté de
-l'eau à la figure. Agenouillée au bord d'un ruisseau, dans un creux de
-la berge, entre deux saules dont les racines formaient autour d'elle
-comme un nid, elle lavait du linge avec vigueur; et sa langue n'était
-pas moins active que ses bras: elle causait et riait très fort avec
-d'autres filles du village, qui lavaient, de l'autre côté du ruisseau.
-Christophe s'était couché sur l'herbe, à quelques pas; et, le menton
-appuyé sur ses mains, il les regardait. Cela ne les intimidait guère:
-elles continuaient leur bavardage, en un style qui ne manquait pas de
-verdeur. À peine écoutait-il: il entendait seulement le son de leurs
-voix riantes, mêlé au bruit des battoirs, au lointain meuglement des
-vaches dans les prés; et il rêvassait, ne quittant pas des yeux la
-belle lavandière.&mdash;Les filles ne tardèrent pas à distinguer l'objet
-de ses attentions; elles y firent entre elles des allusions malignes; sa
-préférée ne lançait pas à son adresse les remarques les moins
-mordantes. Comme il ne bougeait toujours point, elle se leva, prit un
-paquet de linge lavé et tordu, et se mit à l'étendre sur les
-buissons, en se rapprochant de lui, afin d'avoir un prétexte pour le
-dévisager. En passant à côté, elle s'arrangea de façon à
-l'éclabousser avec ses draps mouillés, et elle le regarda
-effrontément, en riant. Elle était maigre et robuste, le menton fort,
-un peu en galoche, le nez court, les sourcils bien arqués, les yeux
-bleu foncé, hardis, brillants et durs, la bouche belle, aux lèvres
-grosses, avançant un peu, comme celles d'un masque grec, une masse de
-cheveux blonds tordus sur la nuque, et le teint halé. Elle portait la
-tête très droite, ricanait à chaque mot qu'elle disait, et marchait
-comme un homme, en balançant ses mains ensoleillées. Elle continuait
-d'étendre son linge, en regardant Christophe, d'un regard
-provocant,&mdash;attendant qu'il parlât. Christophe la fixait aussi; mais il
-ne désirait aucunement lui parler. À la fin, elle lui éclata de rire
-au nez, et s'en retourna vers ses compagnes. Il resta à sa place,
-étendu, jusqu'à ce que le soir tombât, et qu'il la vît partir, sa
-hotte sur le dos, et ses bras nus croisés, courbant l'échine, toujours
-causant et riant.</p>
-
-<p>Il la retrouva, deux ou trois jours après, au marché de la ville, au
-milieu des montagnes de carottes, de tomates, de concombres et de choux.
-Il flânait, regardant la foule des marchandes, qui se tenaient debout,
-alignées devant leurs paniers, comme des esclaves à vendre. L'homme de
-la police passait devant chacune, avec son escarcelle et son rouleau de
-tickets, recevant une piécette, délivrant un papier. La marchande de
-café allait de rang en rang, avec une corbeille pleine de petites
-cafetières. Une vieille religieuse, joviale et rebondie, faisait le
-tour du marché, deux grands paniers au bras, et, sans humilité,
-quémandait des légumes, en parlant du bon Dieu. On criait; les
-antiques balances, aux plateaux peints en vert, cliquetaient et
-tintaient, avec un bruit de chaînes; les gros chiens, attelés aux
-petites voitures, aboyaient joyeusement, tout fiers de leur importance.
-Au milieu de la cohue, Christophe aperçut Rébecca.&mdash;De son vrai nom,
-elle s'appelait Lorchen.&mdash;Sur son blond chignon, elle avait mis une
-feuille de chou, blanche et verte, qui lui faisait un casque dentelé.
-Assise sur un panier, devant des tas d'oignons dorés, de petites raves
-roses, de haricots verts, et de pommes rubicondes, elle croquait ses
-pommes, l'une après l'autre, sans s'occuper de les vendre. Elle ne
-cessait pas de manger. De temps en temps, elle s'essuyait le menton et
-le cou avec son tablier, relevait ses cheveux avec son bras, se frottait
-la joue contre son épaule, ou le nez au dos de sa main. Ou, les mains
-sur ses genoux, elle faisait passer indéfiniment de l'une à l'autre
-une poignée de petits pois. Et elle regardait à droite, à gauche,
-d'un air désœuvré. Mais elle ne perdait rien de ce qui se faisait
-autour d'elle, et, sans en avoir l'air, elle cueillait tous les regards
-qui lui étaient destinés. Elle vit parfaitement Christophe. En causant
-avec les acheteurs, elle fronçait le sourcil pour observer, par-dessus
-leurs têtes, son admirateur. Elle semblait digne et grave, comme un
-pape; mais sous cape, elle se moquait de Christophe. Il le méritait
-bien: il restait là planté, h quelques pas, la dévorant des yeux; et
-puis, il s'en alla, sans lui avoir parlé.</p>
-
-<p>Il revint plus d'une fois rôder autour du village où elle habitait.
-Elle allait et venait dans la cour de sa ferme: il s'arrêtait sur la
-route pour la regarder. Il ne s'avouait pas que c'était pour elle qu'il
-venait; et, en vérité, c'était presque sans y penser. Quand il était
-absorbé par la composition d'une œuvre, il se trouvait dans un état
-de somnambule: tandis que son âme consciente suivait ses pensées
-musicales, le reste de son être demeurait livré à l'autre âme
-inconsciente, qui guette la moindre distraction de l'esprit pour prendre
-la clef des champs. Il était souvent étourdi par le bourdonnement de
-sa musique, quand il se trouvait en face d'elle; et il continuait de
-rêvasser, en la regardant. Il n'eût pu dire qu'il l'aimât, il n'y
-songeait même pas; il avait plaisir à la voir: rien de plus. Il ne se
-rendait pas compte du désir qui le ramenait vers elle.</p>
-
-<p>Cette insistance faisait jaser. On s'en gaussait à la ferme, où l'on
-avait fini par savoir qui était Christophe. On le laissait tranquille,
-d'ailleurs; car il était inoffensif. Pour tout dire, il avait l'air
-d'un sot: et il ne s'en inquiétait pas.</p>
-
-
-
-
-<p>C'était la fête au village. Des gamins écrasaient des pois fulminants
-entre deux cailloux, en criant: «Vive l'Empereur!» (<i>Kaiser lebe!
-Hoch!</i>) On entendait meugler un veau, enfermé dans son étable, et les
-chants des buveurs au cabaret. Des cerfs-volants aux queues de comètes
-frétillaient dans l'air, au-dessus des champs. Les poules grattaient
-avec frénésie le fumier d'or: le vent s'engouffrait dans leurs plumes,
-comme dans les jupes d'une vieille dame. Un cochon rose dormait
-voluptueusement sur le flanc, au soleil.</p>
-
-<p>Christophe se dirigea vers le toit rouge de l'auberge des <i>Trois Rois</i>,
-au-dessus duquel flottait un petit drapeau. Des chapelets d'oignons
-étaient pendus à la façade, et les fenêtres étaient garnies de
-fleurs de capucines rouges et jaunes. Il entra dans la salle, pleine de
-fumée de tabac, où s'étalaient aux murs des chromos jaunies, et, à
-la place d'honneur, le portrait colorié de l'Empereur-Roi, entouré
-d'une guirlande de feuilles de chêne. On dansait. Christophe était
-bien sûr que sa belle amie serait là. Et en effet, ce fut la première
-figure qu'il aperçut. Il s'établit dans un angle de la pièce, d'où
-il pouvait suivre en paix les évolutions des danseurs. Mais, quelque
-soin qu'il eut pris pour ne pas être remarqué, Lorchen sut bien le
-découvrir dans son coin. Tout en tournant d'interminables valses, elle
-lui lançait par-dessus l'épaule de son danseur de rapides œillades;
-et, pour mieux l'exciter, elle coquetait avec les garçons du village,
-en riant de sa grande bouche bien fendue. Elle parlait fort et disait
-des niaiseries, ne différant point en cela de ces jeunes filles du
-monde, qui, lorsqu'on les regarde, se croient obligées de rire, de
-s'agiter, d'être sottes pour la galerie, au lieu de le rester pour
-elles seules.&mdash;En quoi elles ne sont pas si sottes: car elles savent que
-la galerie les regarde et ne les écoute pas.&mdash;Christophe, les coudes
-sur la table et le menton sur les poings, suivait le manège de la fille
-avec des yeux ardents et furieux: il avait l'esprit assez libre pour
-n'être pas dupe de ses roueries; mais il ne l'avait pas assez pour ne
-pas s'y laisser prendre; et tour à tour, il grognait de colère, ou
-bien il riait sous cape, et haussait les épaules, de donner dans le
-panneau.</p>
-
-<p>Un autre l'observait: c'était le père de Lorchen. Petit et trapu, une
-grosse tête au nez court, le crâne chauve rissolé par le soleil, avec
-une couronne de cheveux qui avaient été blonds et frisottaient par
-boucles épaisses comme un Saint-Jean de Dürer, bien rasé, la figure
-impassible, sa longue pipe au coin de la bouche, il causait très
-lentement avec d'autres paysans, tout en suivant du coin de l'œil la
-mimique de Christophe; et il avait un rire silencieux. À un moment, il
-toussota; un éclair de malice brillant dans ses petits yeux gris, il
-vint s'asseoir de côté à la table de Christophe. Christophe,
-mécontent, tourna vers lui un visage renfrogné: il rencontra le regard
-narquois du vieux qui, sans extraire sa pipe de sa bouche, lui adressa
-familièrement la parole. Christophe le connaissait: il le tenait pour
-une vieille canaille; mais le faible qu'il avait pour la fille le
-rendait indulgent pour le père, et même lui inspirait un bizarre
-plaisir à se trouver avec lui: le vieux malin s'en doutait. Après
-avoir parlé de la pluie et du beau temps, et fait une allusion
-goguenarde aux belles filles, et à ce qu'il ne dansait pas, il conclut
-que Christophe avait bien raison de ne pas se donner de mal, et qu'on
-était mieux à table, les coudes devant son pot; et il se fit inviter
-sans façon à en vider un. En buvant, le vieux causait, sans se
-presser. Il parlait de ses petites affaires, de la difficulté qu'on
-avait à vivre, des mauvais temps, de la cherté de tout. Christophe ne
-répondait que par quelques grognements: cela ne l'intéressait pas; il
-regardait Lorchen. Il y avait des moments de silence: le paysan
-attendait un mot; nulle réponse ne venait: il reprenait tranquillement.
-Christophe se demandait ce qui lui valait l'honneur de la société du
-vieux et de ses confidences. Il finit par comprendre. Le vieux, après
-avoir épuisé ses doléances, passa à un autre chapitre: il vanta
-l'excellence de ses produits, de ses légumes, de sa volaille, de ses
-œufs, de son lait; et brusquement, il demanda si Christophe ne pourrait
-pas lui procurer la clientèle du château. Christophe sursauta:</p>
-
-<p>&mdash;Comment diable savait-il?... Il le connaissait donc?</p>
-
-<p>&mdash;Oui bien, disait le vieux. Tout se sait...</p>
-
-<p>Il n'ajoutait pas:</p>
-
-<p>&mdash;... quand on se donne la peine de faire sa petite police
-soi-même.</p>
-
-<p>Christophe se fit un malin plaisir de lui apprendre que, bien que «tout
-se sût», on ne savait pas sans doute qu'il venait de se brouiller avec
-la petite cour, et que, si jamais il avait pu se flatter de quelque
-crédit auprès de l'office et des cuisines du château,&mdash;(ce dont il
-doutait fort)&mdash;ce crédit, à l'heure présente, était mort et
-enterré. Le vieux eut un froncement imperceptible de la bouche. Il ne
-se découragea pourtant pas; et, après un moment, il demanda si
-Christophe ne pourrait pas du moins le recommander à telle et telle
-famille. Et il lui nomma toutes celles avec qui Christophe se trouvait
-en relations: car il s'était renseigné très exactement, au marché.
-Christophe eût été furieux de cet espionnage, s'il n'avait eu plutôt
-envie de rire, en pensant que le vieux serait volé, malgré toute sa
-malice: (car il ne se doutait pas que la recommandation qu'il demandait
-était plus capable de lui faire perdre sa clientèle, que de lui en
-procurer de nouvelle). Il le laissa donc dévider en pure perte son
-écheveau de petites ruses grossières; et il ne répondait ni oui, ni
-non. Mais le paysan insistait; et, s'attaquant enfin à Christophe
-lui-même et à Louisa, qu'il avait gardés pour la fin, il voulut à
-toute force leur colloquer son lait, son beurre, et sa crème. Il
-ajoutait que, puisque Christophe était musicien, rien ne faisait plus
-de bien pour la voix qu'un œuf frais avalé cru, matin et soir: et il
-se faisait fort de lui en fournir de tout chauds sortis du cul de la
-poule. Cette idée que le vieux le prenait pour un chanteur fit éclater
-de rire Christophe. Le paysan en profita pour faire venir une autre
-bouteille. Après quoi, ayant tiré de Christophe tout ce qu'il pouvait
-pour l'instant, il s'en alla, sans autre cérémonie.</p>
-
-<p>La nuit était venue. Les danses étaient de plus en plus animées.
-Lorchen ne prêtait aucune attention à Christophe: elle avait trop à
-faire de tourner la tête a un jeune drôle du village, fils d'un riche
-fermier, que toutes les filles se disputaient. Christophe s'intéressait
-à la lutte: ces demoiselles se souriaient, et elles se fussent
-griffées avec délices. Christophe, bon enfant, s'oubliait, et faisait
-des vœux pour le triomphe de Lorchen. Mais quand ce triomphe fut
-obtenu, il se sentit un peu triste. Il se le reprocha. Il n'aimait pas
-Lorchen: il était bien naturel qu'elle aimât qui elle voulait.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Mais il n'était pas gai de se sentir si seul. Tous
-ces gens ne s'intéressaient à lui que pour l'exploiter, et se moquer de
-lui ensuite. Il soupira, sourit en regardant Lorchen, que la joie de
-faire enrager ses rivales rendait dix fois plus jolie, et il se disposa
-à partir. Il était près de neuf heures: il avait deux bonnes lieues
-à faire pour rentrer en ville.</p>
-
-<p>Il se levait de table, quand la porte s'ouvrit; et une dizaine de
-soldats firent irruption. Leur entrée jeta un froid dans la salle. Les
-gens se mirent à chuchoter. Quelques couples qui dansaient
-s'arrêtèrent, pour jeter des regards inquiets sur les nouveaux
-arrivants. Les paysans debout près de la porte affectèrent de leur
-tourner le dos et de causer entre eux; mais, sans en avoir l'air, ils
-eurent bien soin de se ranger prudemment, pour les laisser passer.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quelque temps, tout le pays était en lutte sourde avec la
-garnison des forts qui entouraient la ville. Les soldats s'ennuyaient à
-périr, et se vengeaient sur les paysans. Ils se moquaient d'eux
-grossièrement, ils les malmenaient, ils traitaient les filles comme en
-pays conquis. La semaine d'avant, quelques-uns d'entre eux, pris de vin,
-avaient troublé une fête dans un village voisin, et assommé à
-moitié un fermier. Christophe, au courant des choses, partageait
-l'état d'esprit des paysans; et, se rasseyant à sa place, il attendit
-ce qui allait se passer.</p>
-
-<p>Les soldats, sans s'inquiéter de la malveillance qui accueillait leur
-entrée, allèrent bruyamment s'asseoir aux tables pleines, d'où ils
-bousculèrent les gens, pour se faire place: ce fut l'affaire d'un
-moment. La plupart s'écartèrent en grommelant. Un vieux, assis au bout
-d'un banc, ne se rangea pas assez vite: ils soulevèrent le banc, et le
-vieux culbuta, au milieu des éclats de rire. Christophe se leva,
-indigné; mais, comme il était sur le point d'intervenir, il vit le
-vieux, qui se ramassait péniblement, et, au lieu de se plaindre, se
-confondait en excuses. Deux des soldats vinrent à la table de
-Christophe: il les regardait venir, serrant les poings. Mais il n'eut
-pas à se défendre. C'étaient deux grands diables athlétiques et
-bonasses, qui suivaient, comme des moutons, un ou deux risque-tout et
-tâchaient de les imiter. Ils furent intimidés par l'air hautain de
-Christophe; et, quand il leur dit, d'un ton sec:</p>
-
-<p>&mdash;La place est prise...</p>
-
-<p>ils s'excusèrent précipitamment, et se reculèrent au bout du banc,
-afin de ne pas le gêner. Sa voix avait eu les inflexions du maître: la
-servilité naturelle reprenait le dessus. Ils voyaient bien que
-Christophe n'était pas un paysan.</p>
-
-<p>Christophe, un peu apaisé par cette attitude soumise, put observer les
-choses avec plus de sang-froid. Il n'eut pas de peine à voir que toute
-la bande était menée par un sous-officier,&mdash;un petit boule-dogue, aux
-yeux durs,&mdash;face de larbin hypocrite et méchant: un des héros de la
-bagarre de l'autre dimanche. Assis à une table voisine de Christophe,
-et déjà ivre, il dévisageait les gens et lançait des sarcasmes
-injurieux, qu'ils affectaient de ne pas entendre. Il s'attaquait surtout
-aux couples qui dansaient, décrivant leurs avantages ou leurs défauts
-physiques, avec une ignominie d'expressions qui soulevait les rires de
-ses compagnons. Les filles rougissaient, et les larmes leur venaient aux
-yeux; les garçons serraient les dents et rageaient en silence. Le
-regard du bourreau faisait lentement le tour de la salle, en
-n'épargnant personne: Christophe le vit venir vers lui. Il saisit sa
-chope, et, le poing sur la table, il attendit, décidé à lui jeter le
-verre à la tête, à la première insulte. Il se disait:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fou. Je ferais mieux de m'en aller. Je vais me faire
-ouvrir le ventre; et après, si j'en réchappe, on me mettra en prison: le
-jeu n'en vaut pas la chandelle. Partons, avant qu'il ne m'ait provoqué.</p>
-
-<p>Mais son orgueil s'y refusait: il ne voulait pas avoir l'air de fuir
-devant ces oiseaux-là.&mdash;Le regard sournois et brutal se posa sur lui.
-Christophe, raidi, le fixa avec colère. Le sous-officier le considéra,
-un instant: la figure de Christophe le mit en verve; il poussa du coude
-son voisin, lui désigna le jeune homme, en ricanant; et déjà il
-ouvrait la bouche pour l'injurier. Christophe, ramassé sur lui-même,
-allait lancer son verre à toute volée.&mdash;Cette fois encore, le hasard
-le sauva. Au moment où l'ivrogne allait parler, un couple maladroit de
-danseurs vint buter contre lui et fit tomber son verre. Il se retourna
-furieux, et déversa sur eux un tombereau d'injures. Son attention
-était détournée: il ne pensait plus à Christophe. Celui-ci attendit
-encore quelques minutes; puis, voyant que son ennemi ne cherchait plus
-à reprendre l'entretien, il se leva, prit lentement son chapeau, et
-s'achemina sans se presser vers la porte. Il ne quittait pas des yeux le
-banc où l'autre était assis, pour bien lui faire sentir qu'il ne
-cédait pas devant lui. Mais le sous-officier l'avait décidément
-oublié: personne ne s'occupait de lui.</p>
-
-<p>Il tournait la poignée de la porte: quelques secondes encore, et il
-était dehors. Mais il était dit qu'il n'en sortirait pas indemne. Un
-brouhaha s'élevait dans le fond de la salle. Les soldats, après avoir
-bu, avaient décidé de danser. Et comme toutes les filles avaient leurs
-cavaliers, ils chassèrent les danseurs, qui se laissèrent faire. Mais
-Lorchen ne l'entendait pas ainsi. Ce n'était pas pour rien qu'elle
-avait ces yeux hardis et ce menton volontaire, qui plaisaient à
-Christophe. Elle valsait comme une folle, quand le sous-officier, qui
-avait jeté son dévolu sur elle, vint lui arracher son danseur. Elle
-tapa du pied, cria, et, repoussant le soldat, elle déclara que jamais
-elle ne danserait avec un malotru comme lui. L'autre la poursuivit. Il
-bourrait de coups de poing les gens derrière lesquels elle cherchait à
-s'abriter. Enfin, elle se réfugia derrière une table; et là,
-protégée de lui pendant un moment, elle reprit du souffle pour
-l'injurier; elle voyait que sa résistance ne servirait à rien et elle
-trépignait de fureur, cherchait les mots les plus blessants, et
-comparait sa tête à celle de divers animaux de la basse-cour. Lui,
-penché vers elle, de l'autre côté de la table, avait un mauvais
-sourire, et ses yeux luisaient de colère. Brusquement, il prit son
-élan, et sauta par-dessus la table. Il l'empoigna. Elle se débattit,
-comme une vachère, à coups de poing et de pied. Il n'était pas trop
-bien d'aplomb sur ses jambes, et faillit perdre l'équilibre. Furieux,
-il la poussa contre le mur, et la gifla. Il ne recommença pas:
-quelqu'un lui avait sauté sur le dos, le giflait à tour de bras, et le
-lançait d'un coup de pied, au milieu des buveurs. C'était Christophe,
-qui s'était rué sur lui, bousculant tables et gens. Le sous-officier
-se retourna, fou de rage, tirant son sabre. Avant qu'il eût pu s'en
-servir, Christophe l'assomma d'un coup d'escabeau. Le tout avait été
-si prompt qu'aucun des spectateurs n'eut l'idée d'intervenir. Mais
-quand on vit le soldat s'abattre sur le carreau, comme un bœuf, un
-tumulte épouvantable s'éleva. Les autres soldats coururent sur
-Christophe, le sabre hors du fourreau. Les paysans se jetèrent sur eux.
-La mêlée fut générale. Les chopes volaient à travers la salle, les
-tables étaient renversées. Les paysans se réveillaient: il y avait de
-vieilles rancunes à assouvir. Les gens roulaient par terre, et se
-mordaient avec fureur. Le danseur évincé de Lorchen, un solide valet
-de ferme, avait empoigné la tête d'un soldat qui l'avait insulté tout
-à l'heure, et la martelait contre un mur. Lorchen, armée d'une trique,
-tapait comme une sourde. Les autres filles se sauvaient en hurlant, sauf
-deux ou trois gaillardes, qui s'en donnaient à cœur-joie. L'une
-d'elles, une grosse petite blonde, voyant un soldat gigantesque,&mdash;le
-même qui s'était assis à la table de Christophe,&mdash;défoncer à coups
-de genoux la poitrine de son adversaire renversé, courut au foyer,
-revint, et tirant en arrière la tête de la brute, elle lui appliqua
-dans les yeux une poignée de cendres brûlantes. L'homme poussa des
-mugissements. La fille jubilait, insultant l'ennemi désarmé, que les
-paysans maintenant assommaient à leur aise. Enfin, les soldats, trop
-faibles, se replièrent au dehors, laissant deux d'entre eux sur le
-carreau. La lutte continua dans la rue du village. Ils faisaient
-irruption dans les maisons, en poussant des cris de mort, et voulaient
-tout saccager. Les paysans les avaient suivis avec leurs fourches; ils
-lançaient sur l'ennemi leurs chiens hargneux. Un troisième soldat
-tomba, le ventre troué d'un coup de trident. Les autres durent
-s'enfuir, pourchassés jusqu'au delà du village; et, de loin, ils
-criaient, en se sauvant à travers champs, qu'ils allaient chercher les
-camarades et qu'ils reviendraient tout à l'heure.</p>
-
-<p>Les paysans, restés maîtres du terrain, retournèrent à l'auberge:
-ils exultaient; c'était la revanche, depuis longtemps attendue, des
-avanies qu'ils avaient subies. Ils ne pensaient pas encore aux
-conséquences de l'échauffourée. Ils parlaient tous à la fois, et
-chacun vantait ses prouesses. Ils fraternisèrent avec Christophe, tout
-joyeux de se sentir rapproché d'eux. Lorchen vint lui prendre la main,
-et resta un instant à la tenir dans sa menotte rude, en lui ricanant au
-nez. Elle ne le trouvait plus ridicule, à cette heure.</p>
-
-<p>On s'occupa des blessés. Parmi les gens du village, il n'y avait que
-des dents cassées, quelques côtes enfoncées, des bosses et des bleus,
-sans grave conséquence. Mais il n'en était pas de même des soldats.
-Trois étaient sérieusement atteints: le colosse aux yeux brûlés, qui
-avait eu l'épaule à moitié emportée d'un coup de hache; l'homme
-éventré, qui râlait, et le sous-officier, assommé par Christophe. On
-les avait étendus par terre, près du foyer. Le sous-officier, le moins
-blessé des trois, venait de rouvrir les yeux. Il regarda longuement,
-d'un regard chargé de haine, le cercle des paysans penchés autour de
-lui. À peine eut-il repris conscience de ce qui s'était passé qu'il
-commença à les insulter. Il jurait qu'il se vengerait, qu'il leur
-ferait leur affaire à tous; il étranglait de rage; on sentait que s'il
-pouvait, il les exterminerait. Ils essayèrent de rire; mais leur rire
-était forcé. Un jeune paysan cria au blessé:</p>
-
-<p>&mdash;Ferme ta gueule, ou je te tue!</p>
-
-<p>Le sous-officier essaya de se redresser, et, fixant celui qui venait
-de parler, avec ses yeux injectés de sang:</p>
-
-<p>&mdash;Salauds! dit-il, tuez-moi! On vous coupera la tête.</p>
-
-<p>Il continuait à vociférer. L'homme éventré poussait des cris aigus,
-comme un cochon qu'on saigne. Le troisième était immobile et rigide
-comme un mort. Une terreur écrasante tomba sur les paysans. Lorchen et
-quelques femmes emportèrent les blessés dans une autre chambre. Les
-vociférations du sous-officier et les cris du mourant s'assourdirent.
-Les paysans se taisaient: ils demeuraient à la même place, faisant le
-cercle, comme si les trois corps étaient toujours étendus à leurs
-pieds; ils n'osaient pas bouger et se regardaient, épeurés. À la fin,
-le père de Lorchen dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez fait de bel ouvrage!</p>
-
-<p>Il y eut un murmure angoissé: ils avalaient leur salive. Puis, ils se
-mirent à parler tous à la fois. D'abord, ils chuchotaient, comme s'ils
-avaient peur qu'on ne les écoutât à la porte; mais bientôt, le ton
-s'éleva et devint plus âpre: ils s'accusaient l'un l'autre; ils se
-reprochaient mutuellement les coups qu'ils avaient donnés. La dispute
-s'envenimait: ils semblaient sur le point d'en venir aux mains. Le père
-de Lorchen les mit tous d'accord. Les bras croisés, se tournant vers
-Christophe, il le désigna du menton:</p>
-
-<p>&mdash;Et celui-là, dit-il, qu'est-ce qu'il est venu faire ici?</p>
-
-<p>Toute la colère de la foule se retourna contre Christophe:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai! C'est vrai! criait-on, c'est lui qui a commencé!
-Sans lui, rien ne serait arrivé!</p>
-
-<p>Christophe, abasourdi, essaya de répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'en ai fait, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous,
-vous le savez bien.</p>
-
-<p>Mais ils lui répliquaient, furieux:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que nous ne sommes pas capables de nous défendre seuls?
-Est-ce que nous avions besoin qu'un monsieur de la ville vînt nous dire ce
-qu'il fallait faire? Qui vous a demandé votre avis? Et d'abord, qui
-vous a prié de venir? Vous ne pouviez pas rester chez vous?</p>
-
-<p>Christophe haussa les épaules, et se dirigea vers la porte. Mais le
-père de Lorchen lui barra le chemin, en glapissant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ça! c'est ça! criait-il, il voudrait filer maintenant, après
-qu'il nous a tous mis dans le pétrin. Il ne partira pas!</p>
-
-<p>Les paysans hurlèrent:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne partira pas! C'est lui qui est cause de tout. C'est lui
-qui doit payer pour tout!</p>
-
-<p>Ils l'entouraient, en lui montrant le poing. Christophe voyait se
-resserrer le cercle de figures menaçantes: la peur les rendait
-enragés. Il ne dit pas un mot, fit une grimace de dégoût, et, jetant
-son chapeau sur une table, il alla s'asseoir au fond de la salle, et
-leur tourna le dos.</p>
-
-<p>Mais Lorchen, indignée, se jeta au milieu des paysans. Sa jolie figure
-était rouge et froncée de colère. Elle repoussa rudement ceux qui
-entouraient Christophe:</p>
-
-<p>&mdash;Tas de lâches! Bêtes brutes! cria-t-elle. Vous n'êtes pas
-honteux? Vous voudriez faire croire que c'est lui qui a tout fait! Comme si
-on ne vous avait pas vus! Comme s'il y en avait un seul qui n'avait pas
-cogné de son mieux!... S'il y en avait un seul qui était resté les bras
-croisés, pendant que les autres se battaient, je lui cracherais à la
-figure, et je l'appellerais: Lâche! Lâche!...</p>
-
-<p>Les paysans, surpris par cette sortie inattendue, restèrent, un
-instant, silencieux; puis, ils se remirent à crier:</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui qui a commencé! Sans lui, il n'y aurait rien eu.</p>
-
-<p>Le père de Lorchen faisait en vain des signes à sa fille. Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr que c'est lui qui a commencé! Il n'y a pas de quoi vous
-vanter. Sans lui, vous vous laissiez insulter, vous nous laissiez
-insulter, poltrons! froussards!</p>
-
-<p>Elle apostropha son ami:</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, tu ne disais rien, tu faisais la bouche en cœur, tu
-tendais le derrière aux coups de botte; pour un peu, tu aurais remercié!
-Tu n'as pas honte?... Vous n'avez pas honte, tous? Vous n'êtes pas des
-hommes! Courage de brebis, toujours le nez en terre! Il a fallu que
-celui-là vous donnât l'exemple!&mdash;Et maintenant, vous voudriez lui
-faire tout retomber sur le dos?... Eh bien, cela ne sera pas, c'est moi
-qui vous le dis! Il s'est battu pour nous. Ou bien vous le sauverez, ou
-bien vous trinquerez avec lui: je vous en donne ma parole!</p>
-
-<p>Le père de Lorchen la tirait par le bras; il était hors de lui et
-criait:</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi! tais-toi!... Te tairas-tu, bougre de chienne!</p>
-
-<p>Mais elle le repoussa, et continua, de plus belle. Les paysans
-vociféraient. Elle criait plus fort qu'eux, d'une voix aiguë, qui
-crevait le tympan:</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, toi, qu'est-ce que tu as à dire? Tu crois que je ne
-t'ai pas vu tout à l'heure piler à coups de talons celui-là qui est quasi
-comme mort dans la chambre à côté? Et toi, montre un peu tes
-mains!... Il y a encore du sang dessus. Tu crois que je ne t'ai pas vu
-avec ton couteau? Je dirai tout ce que j'ai vu, tout, si vous faites la
-moindre chose contre lui. Je vous ferai tous condamner.</p>
-
-<p>Les paysans, exaspérés, approchaient leur figure furieuse de la figure
-de Lorchen, et lui braillaient au nez. Un d'eux fit mine de la calotter;
-mais le bon ami de Lorchen le saisit au collet, et ils se secouèrent
-tous deux, prêts à se rouer de coups. Un vieux dit à Lorchen:</p>
-
-<p>&mdash;Si nous sommes condamnés, tu le seras aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Je le serai aussi, fit-elle. Je suis moins lâche que vous.</p>
-
-<p>Et elle reprit sa musique.</p>
-
-<p>Ils ne savaient plus que faire. Ils s'adressaient au père:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu ne la feras pas taire?</p>
-
-<p>Le vieux avait compris qu'il n'était pas prudent de pousser à bout
-Lorchen. Il leur fit signe de se calmer. Le silence tomba. Lorchen seule
-continua de parler; puis, ne trouvant plus de riposte, comme un feu sans
-aliment, elle s'arrêta. Après un moment, son père toussota, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, donc, qu'est-ce que tu veux? Tu ne veux pourtant pas
-nous perdre?</p>
-
-<p>Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux qu'on le sauve.</p>
-
-<p>Ils se mirent à réfléchir. Christophe n'avait pas bougé de place:
-raidi dans son orgueil, il semblait ne pas entendre qu'il s'agissait de
-lui; mais il était ému de l'intervention de Lorchen. Lorchen ne
-paraissait pas davantage savoir qu'il était là: adossée à la table
-où il était assis, elle fixait d'un air de défi les paysans, qui
-fumaient, en regardant à terre. Enfin, son père, après avoir
-mâchonné sa pipe, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'on dise ou qu'on ne dise pas quelque chose,&mdash;s'il reste,
-son affaire est claire. Le maréchal des logis l'a reconnu: il ne lui fera
-pas grâce. Il n'y a qu'un parti pour lui, c'est qu'il file tout de
-suite, de l'autre côté de la frontière.</p>
-
-<p>Il avait réfléchi qu'après tout, il serait plus avantageux pour eux
-que Christophe se sauvât: il se dénonçait ainsi lui-même; et, quand
-il ne serait plus là pour se défendre, on n'aurait pas de peine à se
-décharger sur lui de tout le gros de l'affaire. Les autres
-approuvèrent. Ils se comprenaient parfaitement.&mdash;Maintenant qu'ils
-étaient décidés, ils avaient hâte que Christophe fut déjà parti.
-Sans manifester aucune gêne de ce qu'ils avaient dit, un moment avant,
-ils se rapprochèrent de lui, feignant de s'intéresser vivement à son
-salut.</p>
-
-<p>&mdash;Pas une minute à perdre, monsieur, dit le père de Lorchen. Ils
-vont revenir. Une demi-heure pour aller au fort. Une demi-heure pour
-retourner... Il n'y a que le temps de filer.</p>
-
-<p>Christophe s'était levé. Lui aussi avait réfléchi. Il savait que
-s'il restait, il était perdu. Mais partir, partir sans revoir sa
-mère?... Non, ce n'était pas possible. Il dit qu'il retournerait
-d'abord en ville, qu'il aurait encore le temps d'en repartir dans la
-nuit, et de passer la frontière. Mais ils poussèrent les hauts cris.
-Tout à l'heure, ils lui avaient barré la porte, pour l'empêcher de
-fuir: maintenant, ils s'opposaient à ce qu'il ne prit pas la fuite.
-Rentrer en ville, c'était se faire pincer, à coup sûr: avant qu'il
-fut seulement arrivé, on serait prévenu là-bas; on l'arrêterait chez
-lui.&mdash;Il s'obstinait. Lorchen l'avait compris:</p>
-
-<p>&mdash;C'est votre maman que vous voulez voir?... J'irai à votre
-place.</p>
-
-<p>&mdash;Quand?</p>
-
-<p>&mdash;Cette nuit.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai? Vous feriez cela?</p>
-
-<p>&mdash;J'y vais.</p>
-
-<p>Elle prit son fichu, et s'en enveloppa.</p>
-
-<p>&mdash;Écrivez quelque chose, je lui porterai... Venez par ici, je vais
-vous donner de l'encre.</p>
-
-<p>Elle l'entraîna dans la pièce du fond. Sur le seuil, elle se retourna;
-et, apostrophant son galant:</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, prépare-toi, dit-elle, c'est toi qui le conduiras. Tu ne
-le quitteras pas, que tu ne l'aies vu de l'autre côté de la frontière.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, fit l'autre.</p>
-
-<p>Il avait aussi hâte que quiconque de savoir Christophe en France, et
-même plus loin, s'il était possible.</p>
-
-<p>Lorchen entra avec Christophe dans l'autre pièce. Christophe hésitait
-encore. Il était déchiré de douleur, à la pensée qu'il n'embrasserait
-plus sa mère. Quand la reverrait-il? Elle était si vieille, si fatiguée,
-si seule! Ce nouveau coup l'achèverait. Que deviendrait-elle sans lui?...
-Mais que deviendrait-elle, s'il restait, s'il se faisait condamner,
-enfermer pendant des années? Ne serait-ce pas plus sûrement encore pour
-elle l'abandon, la misère? Libre du moins, si loin qu'il fût, il pouvait
-lui venir en aide, elle pouvait le rejoindre.&mdash;Il n'eut pas le temps de
-voir clair dans ses pensées. Lorchen lui avait pris les mains; debout,
-près de lui, elle le regardait; leur figure se touchait presque; elle
-lui jeta les bras autour du cou, et lui baisa la bouche:</p>
-
-<p>&mdash;Vite! vite! dit-elle tout bas, en lui montrant la table.</p>
-
-<p>Il ne chercha plus à réfléchir. Il s'assit. Elle arracha à un livre
-de comptes une feuille de papier quadrillé, avec des barres rouges.</p>
-
-<p>Il écrivit:</p>
-
-<p>«Ma chère maman. Pardon! Je vais te causer une grande peine. Je ne
-pouvais agir autrement. Je n'ai rien fait d'injuste. Mais maintenant, je
-dois fuir, et quitter le pays. Celle qui te portera ce mot te racontera
-tout. Je voulais te dire adieu. On ne veut pas. On prétend que je
-serais arrêté avant. Je suis si malheureux que je n'ai plus de
-volonté. Je vais passer la frontière, mais je resterai tout près,
-jusqu'à ce que tu m'aies écrit; celle qui te remet ma lettre me
-rapportera ta réponse. Dis-moi ce que je dois faire. Quoi que tu me
-dises, je le ferai. Veux-tu que je revienne? Dis-moi de revenir! Je ne
-puis supporter l'idée de te laisser seule. Comment feras-tu pour vivre?
-Pardonne-moi! Pardonne-moi! Je t'aime et je t'embrasse...»</p>
-
-<p>&mdash;Dépêchons-nous, monsieur; sans quoi, il serait trop tard, dit
-le bon ami de Lorchen, en entr'ouvrant la porte.</p>
-
-<p>Christophe signa hâtivement, et donna la lettre à Lorchen:</p>
-
-<p>&mdash;Vous la remettrez vous-même?</p>
-
-<p>&mdash;J'y vais, dit-elle.</p>
-
-<p>Elle était déjà prête à partir.</p>
-
-<p>&mdash;Demain, continua-t-elle, je vous porterai la réponse:
-vous m'attendrez à Leiden,&mdash;(la première station, au sortir
-d'Allemagne)&mdash;sur le quai de la gare.</p>
-
-<p>(La curieuse avait lu la lettre de Christophe, par-dessus son épaule,
-tandis qu'il écrivait.)</p>
-
-<p>&mdash;Vous me direz bien tout, et comment elle aura supporté ce coup,
-et tout ce qu'elle aura dit? Vous ne me cacherezrien? disait Christophe,
-suppliant.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dirai tout.</p>
-
-<p>Ils n'étaient plus aussi libres de se parler: sur le seuil de la porte,
-l'homme les regardait.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, monsieur Christophe, dit Lorchen, j'irai la voir
-quelquefois, je vous enverrai de ses nouvelles: n'ayez point
-d'inquiétude.</p>
-
-<p>Elle lui donna une poignée de main vigoureuse, comme un homme.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! fit le paysan.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! dit Christophe.</p>
-
-<p>Ils sortirent tous trois. Sur la route, ils se séparèrent. Lorchen
-alla d'un côté, et Christophe avec son guide, de l'autre. Ils ne
-causaient point. Le croissant de la lune, enveloppée de vapeurs,
-disparaissait derrière les bois. Une lumière très pâle flottait sur
-les champs. Dans les creux, les brouillards s'étaient levés, épais et
-blancs comme du lait. Les arbres grelottants baignaient dans l'air
-humide... Quelques minutes à peine après la sortie du village, le
-paysan se rejeta brusquement en arrière, et fit signe à Christophe de
-s'arrêter. Ils écoutèrent. Sur la route, devant eux, s'approchait le
-pas cadencé d'une troupe. Le paysan enjamba la haie et entra dans les
-champs. Christophe fit comme lui. Ils s'éloignèrent à travers les
-labours. Ils entendirent passer sur le chemin les soldats. Dans la nuit,
-le paysan leur montra le poing. Christophe avait le cœur serré, comme
-l'animal traqué. Ils se remirent en route, évitant les villages et les
-fermes isolées, où les aboiements des chiens les dénonçaient à tout
-le pays. Au revers d'une colline boisée, ils aperçurent dans le
-lointain les feux rouges de la ligne du chemin de fer. S'orientant
-d'après ces phares, ils décidèrent de se diriger vers la première
-station. Ce ne fut pas aisé. À mesure qu'ils descendaient dans la
-vallée, ils s'enfonçaient dans les brouillards. Ils eurent à sauter
-deux ou trois petits ruisseaux. Ils se trouvèrent ensuite dans
-d'immenses champs de betteraves et de terre labourée; ils crurent
-qu'ils n'en sortiraient jamais. La plaine était bosselée: c'était une
-suite de renflements et de creux, où l'on risquait de tomber. Enfin,
-après avoir erré au hasard, noyés dans la brume, ils aperçurent tout
-à coup, à quelques pas, les fanaux de la voie ferrée sur le faîte
-d'un remblais. Ils grimpèrent le talus. Au risque d'être surpris, ils
-suivirent le long des rails, jusqu'à une centaine de mètres de la
-station: là, ils reprirent la route. Ils arrivèrent à la gare, vingt
-minutes avant le passage du train. Malgré les recommandations de
-Lorchen, le paysan laissa Christophe: il avait hâte d'être revenu,
-pour voir ce qu'on avait fait des autres et de son bien.</p>
-
-<p>Christophe prit une place pour Leiden, et il attendit seul dans la salle
-des troisièmes déserte. Un employé, qui somnolait sur une banquette,
-vint regarder le billet de Christophe et lui ouvrir la porte, à
-l'arrivée du train. Personne dans le wagon. Dans le train, tout
-dormait. Tout dormait dans les champs. Seul, Christophe ne dormait
-point, malgré sa fatigue. À mesure que les lourdes roues de fer le
-rapprochaient de la frontière, il sentait le désir trépidant d'être
-hors d'atteinte. Dans une heure, il serait libre. Mais d'ici là, il
-suffisait d'un mot pour qu'il fût arrêté... Arrêté! Tout son être
-se révoltait. Être étouffé par la force odieuse!... Il n'en
-respirait plus. Sa mère, son pays qu'il quittait, avaient disparu de sa
-pensée. Dans l'égoïsme de sa liberté menacée, il ne pensait qu'à
-cette liberté qu'il voulait sauver. À quelque prix que ce fût! Oui,
-même au prix d'un crime... Il se reprochait amèrement d'avoir pris ce
-train, au lieu d'avoir continué sa route à pied jusqu'à la
-frontière. Il avait voulu gagner quelques heures. Belle avance! Il
-allait se jeter dans la gueule du loup. Sûrement, on l'attendait à la
-gare frontière; des ordres devaient être donnés... Il songea, un
-moment, à descendre du train en marche, avant la station; il ouvrit
-même la portière du wagon; mais il était trop tard: on arrivait. Le
-train s'arrêta. Cinq minutes. Une éternité. Christophe, rejeté dans
-le fond de son compartiment, abrité derrière le rideau, regardait
-anxieusement le quai, où se tenait immobile un gendarme. Le chef de
-gare sortit de son bureau, une dépêche à la main, et se dirigea
-précipitamment du côté du gendarme. Christophe ne douta point qu'il
-ne s'agît de lui. Il chercha une arme. Nulle autre qu'un fort couteau
-à deux lames. Il l'ouvrit dans sa poche. Un employé, avec une lanterne
-attachée sur la poitrine, avait croisé le chef et courut le long du
-train. Christophe le vit venir. Le poing crispé dans sa poche, sur le
-manche du couteau, il pensa:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis perdu!</p>
-
-<p>Il était dans un tel état de surexcitation qu'il eût été capable de
-plonger son couteau dans la poitrine de l'homme, si celui-ci avait eu la
-malencontreuse idée de venir à lui et d'ouvrir son compartiment. Mais
-l'employé s'arrêta au wagon voisin, pour vérifier le billet d'un
-voyageur qui venait de monter. Le train se remit en marche. Christophe
-comprimait les battements de son cœur. Il ne bougeait pas. Il osait à
-peine se dire qu'il était sauvé. Il ne voulait pas se le dire, tant
-que la frontière ne serait point passée... Le jour commençait à
-poindre. Les silhouettes des arbres sortaient de la nuit. L'ombre
-fantastique d'une voiture passa sur la route, avec un bruit de grelots
-et un œil clignotant... La figure collée contre la vitre, Christophe
-tâchait de voir le poteau aux armes impériales, qui marquait les
-bornes de sa servitude. Il le cherchait encore dans la lumière
-naissante, quand le train siffla pour annoncer l'arrivée à la
-première station belge.</p>
-
-<p>Il se leva, il ouvrit toute grande la portière, il but l'air glacé.
-Libre! Toute sa vie devant lui! Joie de vivre!...&mdash;Et aussitôt tomba
-sur lui, d'un coup, la tristesse de ce qu'il laissait, la tristesse de
-ce qu'il allait trouver; et la lassitude de cette nuit d'émotions le
-terrassa. Il s'affaissa sur la banquette. Une minute à peine le
-séparait de l'arrivée en gare. Quand, une minute plus tard, un
-employé ouvrit la portière du wagon, il trouva Christophe endormi.
-Secoué par le bras, Christophe s'éveilla, confus, croyant avoir dormi
-une heure; il descendit lourdement, se traîna à la douane; et,
-définitivement accepté sur le territoire étranger, n'ayant plus à se
-défendre, il se coucha tout de son long sur un banc de la salle
-d'attente, et se laissa tomber dans le sommeil, comme une masse.</p>
-
-
-
-
-<p>Il se réveilla vers midi. Lorchen ne pouvait guère venir avant deux ou
-trois heures. En attendant l'arrivée des trains, il faisait les cent
-pas sur le quai de la petite gare. Il continua tout droit au milieu des
-prairies. C'était un jour gris et sans joie, qui sentait les approches
-de l'hiver. La lumière était endormie. Le sifflet plaintif d'un train
-en manœuvre rompait seul le triste silence. Christophe s'arrêta à
-quelques pas de la frontière, dans la campagne déserte. Devant lui une
-toute petite mare, une flaque d'eau très claire, où se reflétait le
-ciel mélancolique. Elle était close d'une palissade, et bordée de
-deux arbres. À droite, un peuplier, à la cime dépouillée, qui
-tremblait. Derrière, un grand noyer, aux branches noires et nues, comme
-un polype monstrueux. Des grappes de corbeaux s'y balançaient
-lourdement. Les dernières feuilles exsangues se détachaient
-d'elles-mêmes, et tombaient une à une sur l'étang immobile...</p>
-
-<p>Il lui semblait qu'il avait déjà vu cela: ces deux arbres, cet
-étang...&mdash;Et brusquement, il eut une de ces minutes de vertige, qui
-s'ouvrent de loin en loin dans la plaine de la vie. Une trouée dans le
-Temps. On ne sait plus où on est, qui on est, dans quel siècle l'on
-vit, depuis combien de siècles on est ainsi. Christophe avait le
-sentiment que cela avait déjà été, que ce qui était maintenant
-n'était pas maintenant, mais dans un autre temps. Il n'était plus
-lui-même. Il se voyait du dehors, de très loin, comme un autre qui
-déjà s'était tenu debout, ici, à cette place. Il entendait une ruche
-de souvenirs inconnus; ses artères bruissaient:</p>
-
-<p>«Ainsi... Ainsi... Ainsi...»</p>
-
-<p>Le grondement des siècles...</p>
-
-<p>Bien d'autres Krafft avant lui avaient subi les épreuves qu'il
-subissait aujourd'hui, et goûté la détresse de cette dernière heure
-sur la terre natale. Race toujours errante, et de partout bannie par son
-indépendance et son inquiétude. Race toujours en proie à un démon
-intérieur, qui ne lui permettait de se fixer nulle part. Race attachée
-pourtant au sol d'où on l'arrachait, et ne pouvant s'en déprendre...</p>
-
-<p>Christophe repassait à son tour par les mêmes étapes; et ses pas
-retrouvaient sur le chemin les traces de ceux qui l'avaient précédé.
-Il regardait, les yeux pleins de larmes, se perdre dans la brume la
-terre de la patrie, à laquelle il fallait dire adieu... N'avait-il pas
-désiré ardemment la quitter?&mdash;Oui; mais à présent qu'il la quittait
-vraiment, il se sentait étreint d'angoisse. Il n'y a qu'un cœur de
-bête qui puisse se séparer sans émotion de la terre maternelle.
-Heureux ou malheureux, on a vécu ensemble; elle a été la compagne et
-la mère: on a dormi en elle, on a dormi sur elle, on en est imprégné;
-elle garde dans son sein le trésor de nos rêves, de notre vie passée,
-et la poussière sacrée de ceux que nous avons aimés. Christophe
-revoyait la suite de ses jours et les chères images qu'il laissait sur
-cette terre, ou dessous. Ses souffrances ne lui étaient pas moins
-chères que ses joies. Minna, Sabine, Ada, le grand-père, l'oncle
-Gottfried, le vieux Schulz,&mdash;tout reparut à ses yeux, en l'espace de
-quelques minutes. Il ne pouvait s'arracher à ses morts: (car il
-comptait aussi Ada parmi les morts). L'idée de sa mère, qu'il
-laissait, seule vivante de tous ceux qu'il aimait, au milieu de ces
-fantômes, lui était intolérable. Il fut sur le point de repasser la
-frontière, tant il se trouvait lâche d'avoir cherché la fuite. Il
-était décidé, si la réponse que Lorchen devait lui apporter de sa
-mère trahissait une douleur trop grande, à revenir coûte que coûte.
-Mais s'il ne recevait rien? Si Lorchen n'avait pu arriver jusqu'à
-Louisa, ou rapporter la réponse? Eh bien, il reviendrait.</p>
-
-<p>Il retourna à la gare. Après une morne attente, le train parut enfin.
-Christophe guettait à une portière la figure hardie de Lorchen: car il
-était certain qu'elle tiendrait sa promesse; mais elle ne se montra
-pas. Il courut, inquiet, d'un compartiment à l'autre. Comme il se
-heurtait dans sa course au flot des voyageurs, il remarqua une figure,
-qui ne lui parut pas inconnue. C'était une petite fille de treize à
-quatorze ans, joufflue, courtaude, et rouge comme une pomme, avec un
-gros petit nez retroussé, une grande bouche, et une natte épaisse
-enroulée autour de la tête. En la regardant mieux, il vit qu'elle
-tenait à la main une vieille valise qui ressemblait à la sienne. Elle
-l'observait aussi, de côté, comme un moineau; et quand elle vit qu'il
-la regardait, elle fit quelques pas vers lui; mais elle resta plantée
-en face de Christophe, et le dévisagea de ses petits yeux de souris,
-sans dire un mot. Christophe la reconnut: c'était une petite vachère
-de la ferme de Lorchen. Montrant la valise, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est à moi, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>La petite ne bougea pas, et répondit d'un air nigaud:</p>
-
-<p>&mdash;Savoir. D'où que vous venez, d'abord?</p>
-
-<p>&mdash;De Buir.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui qui vous l'envoie?</p>
-
-<p>&mdash;Lorchen. Allons, donne!</p>
-
-<p>La gamine tendit la valise:</p>
-
-<p>&mdash;La v'là!</p>
-
-<p>Et elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je vous ai bien reconnu tout de suite!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, qu'est-ce que tu attendais?</p>
-
-<p>&mdash;J'attendais que vous me disiez que c'était vous.</p>
-
-<p>&mdash;Et Lorchen? demandait Christophe. Pourquoi n'est-elle pas
-venue?</p>
-
-<p>La petite ne répondait pas. Christophe comprit qu'elle ne voulait rien
-dire, au milieu de cette foule. Ils durent passer d'abord à la visite
-des bagages. Quand ce fut fini, Christophe entraîna la fillette à
-l'extrémité du quai:</p>
-
-<p>&mdash;La police est venue, raconta la gamine, à présent très loquace.
-Ils sont arrivés presque tout de suite après votre départ. Ils sont
-entrés dans les maisons, ils ont interrogé tout le monde, ils ont
-arrêté le grand Sami, et Christian, et le père Kaspar. Et aussi,
-Mélanie et Gertrude, bien qu'elles criaient qu'elles n'avaient rien
-fait; et elles pleuraient; et Gertrude a griffé les gendarmes. On avait
-beau leur dire que c'était vous qui aviez tout fait.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, moi! s'exclama Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Bien oui, fit la petite tranquillement, ça ne faisait rien,
-n'est-ce pas, puisque vous étiez parti? Alors, ils vous ont cherché
-partout, et on a envoyé après vous, de tous les côtés.</p>
-
-<p>&mdash;Et Lorchen?</p>
-
-<p>&mdash;Lorchen n'était pas là. Elle est revenue plus tard, après
-avoir été en ville.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'elle a vu ma mère?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Voilà la lettre. Et elle voulait venir; mais on l'a arrêtée
-aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, comment as-tu pu?</p>
-
-<p>&mdash;Voilà: elle est rentrée au village, sans que la police l'ait
-vue; et elle allait repartir. Mais Irmina, la sœur de Gertrude, l'a
-dénoncée. On est venu pour la prendre. Alors, quand elle a vu venir les
-gendarmes, elle est montée dans sa chambre, et elle leur a crié qu'elle
-descendait tout de suite, qu'elle s'habillait. Moi, j'étais dans la
-vigne, derrière la maison; elle m'a appelée tout bas par la fenêtre:
-«Lydia! Lydia!» Je suis venue; elle m'a passé votre valise et la
-lettre que votre mère lui avait données; et elle m'a expliqué où je
-vous trouverais; elle m'a dit de courir et de ne pas me laisser prendre.
-J'ai couru, et me voilà.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'a rien dit de plus?</p>
-
-<p>&mdash;Si. Elle m'a dit de vous remettre aussi ce fichu, pour vous
-montrer que je venais de sa part.</p>
-
-<p>Christophe reconnut le fichu blanc, à pois rouges et fleurs brodées,
-que Lorchen, en le quittant, la veille, avait noué autour de sa tête.
-L'invraisemblance naïve du prétexte, dont elle s'était servie pour
-lui envoyer ce souvenir amoureux, ne le fit pas sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, fit la petite, voilà l'autre train qui remonte. Il
-faut que je rentre chez nous. Bonsoir.</p>
-
-<p>&mdash;Attends donc, dit Christophe. Et l'argent pour venir, comment
-as-tu fait?</p>
-
-<p>&mdash;Lorchen me l'a donné.</p>
-
-<p>&mdash;Prends tout de même, dit Christophe, lui mettant quelques
-pièces dans la main.</p>
-
-<p>Il retint par le bras la petite qui voulait se sauver.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis,... fit-il.</p>
-
-<p>Il se pencha, et l'embrassa sur les deux joues. La fillette faisait
-mine de protester.</p>
-
-<p>&mdash;Ne te défends donc pas, dit Christophe. Ce n'est pas pour
-toi.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je sais bien, fit la gamine, railleuse, c'est pour
-Lorchen.</p>
-
-<p>Ce n'était pas seulement Lorchen, que Christophe embrassait sur les
-joues rebondies de la petite vachère: c'était toute son Allemagne.</p>
-
-<p>La petite s'échappa, et courut vers le train qui partait. Elle resta à
-la portière et lui fit des signaux avec son mouchoir, jusqu'à ce
-qu'elle ne le vît plus. Il suivit des yeux la rustique messagère, qui
-venait de lui apporter, pour la dernière fois, le souffle de son pays
-et de ceux qu'il aimait.</p>
-
-<p>Quand elle eut disparu, il se trouva tout à fait seul, cette fois,
-étranger sur une terre étrangère. Il tenait à la main la lettre de
-sa mère et le fichu amoureux. Il serra celui-ci sur sa poitrine, et il
-voulut ouvrir la lettre; mais sa main tremblait. Qu'allait-il lire?
-Quelle souffrance allait-il trouver? ... Non, il ne supporterait pas le
-reproche douloureux, qu'il croyait déjà entendre: il reviendrait sur
-ses pas.</p>
-
-<p>Il déplia enfin la lettre et lut:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p>«Mon pauvre enfant, ne te tourmente pas de moi. Je serai sage. Le bon
-Dieu m'a punie. Je ne devais pas être égoïste et te garder ici. Va à
-Paris. Peut-être que ce sera mieux pour toi. Ne t'occupe pas de moi. Je
-sais me tirer d'affaire. L'essentiel, c'est que tu sois heureux. Je
-t'embrasse.</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">Maman.</p>
-
-<p>«Écris-moi, quand tu pourras.»</p></blockquote>
-
-
-<p>Christophe s'assit sur sa valise, et pleura.</p>
-
-
-
-
-<p>Le portier de la gare appelait les voyageurs pour Paris. Le train
-pesant arrivait avec fracas. Christophe essuya ses larmes, se leva, et se
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut.</p>
-
-<p>Il regarda le ciel, du côté où devait se trouver Paris. Le ciel,
-sombre partout, était plus sombre là. C'était comme un gouffre
-d'ombre. Christophe eut le cœur serré; mais il se répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut.</p>
-
-<p>Il monta dans le train, et, penché à la fenêtre, il continuait de
-regarder l'horizon menaçant:</p>
-
-<p>&mdash;Ô Paris! pensait-il, Paris! Viens à mon secours! Sauve-moi!
-Sauve mes pensées!</p>
-
-<p>L'obscur brouillard s'épaississait. Derrière Christophe, au-dessus du
-pays qu'il quittait, un petit coin de ciel, bleu pâle, large comme deux
-yeux,&mdash;comme les yeux de Sabine,&mdash;sourit tristement au milieu
-des voiles lourds des nuées, et s'éteignit. Le train partit. La pluie
-tomba.&mdash;La nuit tomba.</p>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h4><a id="LA_FOIRE_SUR_LA_PLACE">LA FOIRE SUR LA PLACE</a></h4>
-
-
-
-
-<h4>PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION</h4>
-
-<h4>DIALOGUE DE L'AUTEUR<br />
-AVEC SON OMBRE</h4>
-
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Décidément, c'est une gageure, Christophe? Tu as entrepris de me
-brouiller avec le monde entier?</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Ne fais donc pas l'étonné. Dès le premier instant, tu savais où je
-te menais.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Tu critiques trop de choses. Tu irrites tes ennemis, et tu troubles
-tes amis. Quand quelque chose va mal dans une maison convenable, ne
-sais-tu pas qu'il est de bon goût de ne pas en parler?</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Qu'y faire? Je n'ai point de goût.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Je le sais: tu es un Huron. Maladroit! Ils te feront passer pour
-l'ennemi de tout le monde. Déjà, en Allemagne, tu t'es acquis la
-réputation d'être un anti-Allemand. Tu te feras, en France, celle
-d'être un anti-Français, ou&mdash;ce qui est plus grave&mdash;d'être un
-antisémite. Prends garde. Ne parle point des Juifs</i>...</p>
-
-<p>Ils t'ont fait trop de bien pour en dire du mal....</p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Pourquoi n'en dirais-je pas tout le bien et tout le mal que j'en
-pense?</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Tu en dis surtout le mal.</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Le bien viendra ensuite. Faut-il les ménager plus que les chrétiens?
-Si je leur fais bonne mesure, c'est qu'ils en valent la peine. Je leur
-dois une place d'honneur, puisqu'ils l'ont prise à la tête de notre
-Occident, où la lumière s'éteint. Certains d'entre eux menacent de
-mort notre civilisation. Mais je n'ignore pas que d'autres, parmi eux,
-sont une de nos richesses d'action et de pensée. Je sais ce qu'il y a
-encore de grandeur dans leur race. Je sais toutes les puissances de
-dévouement, tout le désintéressement orgueilleux, tout l'amour et le
-désir du mieux, l'énergie inlassable, le travail opiniâtre et obscur
-de milliers d'entre eux. Je sais qu'il y a en eux un Dieu. Et c'est pour
-cela que j'en veux à ceux qui l'ont renié, à ceux qui, pour un
-succès dégradant et pour un vil bonheur, trahissent les destinées de
-leur peuple. Les combattre, c'est prendre le parti de leur peuple contre
-eux, de même qu'en attaquant les Français corrompus, c'est la France
-que je défends.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Mon garçon, tu te mêles de ce qui ne te regarde pas. Souviens-toi de
-la femme de Sganarelle, qui veut être rossée.</i> «Entre l'arbre et le
-doigt...» <i>Les affaires d'Israël ne sont pas les nôtres. Et quant à
-celles de la France, la France est comme Martine, elle consent à être
-battue; mais elle n'admet point qu'on lui dise qu'elle l'est.</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Il faut pourtant lui dire la vérité, et d'autant plus qu'on l'aime.
-Qui la dira, si ce n'est moi?&mdash;Ce ne sera pas toi. Vous êtes tous liés
-entre vous par des relations de société, des égards y des scrupules.
-Moi, je n'ai pas de liens, je ne suis pas de votre monde. Je n'ai jamais
-fait partie d'aucune de vos coteries, d'aucune de vos querelles. Je ne
-suis pas forcé de faire chorus avec vous, ou d'être complice de votre
-silence.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Tu es un étranger.</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Oui, l'on dira, n'est-ce pas? qu'un musicien allemand n'a pas le droit
-de vous juger et ne saurait vous comprendre?&mdash;Bon, je me trompe
-peut-être. Mais du moins, je vous dirai ce que pensent de vous certains
-grands étrangers, que tu connais comme moi,&mdash;des plus grands parmi
-nos amis morts, et parmi les vivants.&mdash;S'ils se trompent, leurs
-pensées valent pourtant la peine d'être connues; et elles peuvent vous
-servir. Cela vaudra toujours mieux pour vous que de vous persuader, comme
-vous le faites, que tout le monde vous admire, et de vous admirer
-vous-mêmes,&mdash;ou de vous dénigrer,&mdash;alternativement. À quoi sert
-de crier, par accès périodiques, comme c'est la mode chez vous, que vous
-êtes le plus grand peuple du monde,&mdash;et puis, que la décadence des
-races latines est irrémédiable,&mdash;que toutes les grandes idées
-viennent de France,&mdash;et puis, que vous n'êtes plus bons qu'à amuser
-l'Europe? Il s'agit de ne pas vous fermer les yeux sur le mal qui vous
-ronge, et de ne pas être accablés, mais exaltés au contraire par le
-sentiment de la bataille à livrer pour la vie et l'honneur de votre
-race. Qui a senti l'âme chevillée au corps de cette race qui ne veut
-pas mourir, peut et doit hardiment mettre à nu ses vices et ses
-ridicules, afin de les combattre,&mdash;afin de combattre surtout ceux qui
-les exploitent et qui en vivent.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Ne touche pas à la France, même pour la défendre. Tu troubles les
-braves gens.</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Les braves gens,&mdash;sans doute!&mdash;les braves gens, à qui cela
-fait de la peine qu'on ne trouve pas tout très bien, qu'on leur montre
-tant de choses tristes et laides! Eux-mêmes sont exploités; mais ils n'en
-veulent pas convenir. Ils ont tant de chagrin de constater le mal chez
-les autres qu'ils aiment encore mieux être victimes. Ils veulent qu'on
-leur répète, au moins une fois par jour, que tout est pour le mieux
-dans la meilleure des nations et que</i></p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«...tu resteras, ô France, la première...»</span></p>
-
-
-<p><i>Après quoi, les braves gens rassurés se remettent à dormir,&mdash;et
-les autres à faire leurs affaires... Bonnes et excellentes gens! Je leur
-ai fait de la peine. Je leur en ferai bien davantage. Je leur demande
-pardon... Mais s'ils ne veulent pas qu'on les aide contre ceux qui les
-oppriment, qu'ils pensent que d'autres sont opprimés comme eux et n'ont
-pas leur résignation, ni leur puissance d'illusion,&mdash;d'autres, que
-cette résignation et cette puissance d'illusion livrent aux
-oppresseurs. Comme ils souffrent, ceux-là! Souviens-toi! Combien nous
-avons souffert! Et tant d'autres avec nous, quand nous voyions
-s'amasser, chaque jour, une atmosphère plus lourde, un art corrompu,
-une politique immorale et cynique, une pensée veule s'abandonnant au
-souffle du néant, avec un rire satisfait... Nous étions là,
-angoissés, nous serrant l'un contre l'autre... Ah! nous avons passé de
-dures années ensemble. Ils ne s'en doutent pas, nos maîtres, des
-affres où notre jeunesse s'est débattue sous leur ombre!... Nous avons
-résisté. Nous nous sommes sauvés... Et nous ne sauverions pas les
-autres! Nous les laisserions se traîner à leur tour dans les mêmes
-douleurs, sans leur tendre la main! Non, leur sort et le nôtre sont
-liés. Nous sommes des milliers d'hommes en France, qui pensons ce que
-je dis tout haut. J'ai conscience de parler pour eux. Bientôt, je
-parlerai d'eux. J'ai hâte de montrer la vraie France, la France
-opprimée, la France profonde;&mdash;juifs, chrétiens, âmes libres, de
-toute foi, de tout sang.&mdash;Mais pour arriver à elle, il faut d'abord
-faire une trouée à travers ceux qui gardent la porte de la maison.
-Puisse la belle captive secouer son apathie et renverser enfin les murs
-de sa prison! Elle ne connaît pas sa force et la médiocrité de ses
-adversaires.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Tu as raison, mon âme. Mais, quoi que tu fasses, prends garde de
-haïr.</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Je n'ai aucune haine. Même quand je pense aux plus méchants des
-hommes, je sais bien qu'ils sont des hommes, qui souffrent comme nous,
-et qui mourront, un jour. Mais je dois les combattre.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Lutter, c'est faire le mal, même pour faire le bien. La peine qu'on
-risque de faire à un seul être vivant vaut-elle le bien qu'on se
-promet défaire à ces belles idoles: «l'art»&mdash;ou «l'humanité»?</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Si tu penses ainsi, renonce à l'art, et renonce à moi-même.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Non, ne me laisse pas! Que deviendrais-je, sans toi?&mdash;Mais
-quand viendra la paix?</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Quand tu l'auras gagnée. Bientôt... Bientôt... Regarde déjà passer
-au-dessus de nos têtes l'hirondelle du printemps.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/illustration01.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Ne rêve point, donne-moi la main, viens.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Il faut bien que je te suive, mon ombre.</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Lequel de nous deux est l'ombre de l'autre?</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Comme tu as grandi! Je ne te reconnais plus.</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>C'est le soleil qui descend.</i></p>
-
-<p class="actor">MOI</p>
-
-<p><i>Je l'aimais mieux enfant.</i></p>
-
-<p class="actor">CHRISTOPHE</p>
-
-<p><i>Allons! nous n'avons plus que quelques heures de jour.</i></p>
-
-
-<p style="margin-left: 70%;"><i>R. R.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">Mars 1908.</p>
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="PREMIERE_PARTIE_II"><i>PREMIÈRE PARTIE</i></a></h4>
-
-
-
-
-<p>Le désordre dans l'ordre. Des employés de chemin de fer débraillés
-et familiers. Des voyageurs qui protestaient contre le règlement, tout
-en s'y soumettant.&mdash;Christophe était en France.</p>
-
-<p>Après avoir satisfait aux curiosités de la douane, il reprit le train
-pour Paris. La nuit couvrait les champs, trempés de pluie. Les
-lumières brutales des gares faisaient ressortir plus durement la
-tristesse de l'interminable plaine ensevelie dans l'ombre. Les trains
-que l'on croisait, de plus en plus nombreux, déchiraient l'air de leurs
-sifflets, qui secouaient la torpeur des voyageurs assoupis. On
-approchait de Paris.</p>
-
-<p>Une heure avant l'arrivée, Christophe était prêt à descendre: il
-avait enfoncé son chapeau sur sa tête; il s'était boutonné jusqu'au
-cou, par crainte des voleurs, dont on lui avait dit que Paris était
-plein; il s'était levé et rassis vingt fois; il avait vingt fois
-déplacé sa valise, du filet à la banquette, et de la banquette au
-filet, pour l'agacement de ses voisins, qu'avec sa maladresse il
-heurtait, à chaque fois.</p>
-
-<p>Au moment d'entrer en gare, le train s'arrêta en pleine nuit.
-Christophe s'écrasait la figure contre les vitres, et tâchait
-vainement de voir. Il se retournait vers ses compagnons de voyage,
-quêtant un regard qui lui permît d'engager la conversation, de
-demander où l'on était. Mais ils sommeillaient, ou ils faisaient
-semblant, l'air renfrognés et ennuyés; aucun ne faisait un mouvement
-pour s'expliquer l'arrêt. Christophe était surpris de cette inertie:
-ces êtres rogues et engourdis ressemblaient si peu aux Français qu'il
-imaginait! Il finit par s'asseoir, découragé, sur sa valise, culbutant
-à chaque cahot du train, et il s'assoupissait à son tour, quand il fut
-réveillé par le bruit des portières qu'on ouvrait... Paris!... Ses
-voisins descendaient.</p>
-
-<p>Bousculant et bousculé, il se dirigea vers la sortie, repoussant les
-facteurs qui s'offraient à porter son bagage. Soupçonneux comme un
-paysan, il pensait que chacun voulait le voler. Il avait chargé sur son
-épaule sa précieuse valise, et il allait son chemin, sans se soucier
-des apostrophes des gens, au milieu desquels il se frayait un passage.
-Enfin il se trouva sur le pavé gluant de Paris.</p>
-
-<p>Il était trop préoccupé de sa charge, du gîte qu'il allait choisir,
-et de l'embarras de voitures où il se trouvait pris, pour penser à
-rien regarder. La première chose était de se mettre en quête d'une
-chambre. Ce n'étaient pas les hôtels qui manquaient: ils bloquaient la
-gare, de tous côtés; leurs noms flamboyaient en lettres de gaz.
-Christophe chercha le moins brillant: aucun ne lui semblait assez humble
-pour sa bourse. Enfin, dans une rue latérale, il vit une sale auberge,
-avec une gargote au rez-de-chaussée. Elle s'intitulait <i>Hôtel de la
-Civilisation.</i> Un gros homme, en bras de chemise, fumait la pipe, à une
-table; il accourut, en voyant entrer Christophe. Il ne comprit rien à
-son jargon; mais il jugea du premier coup d'œil l'Allemand gauche et
-enfantin, qui refusait de laisser prendre son paquet et s'évertuait à
-lui faire un discours, en une langue invraisemblable. Il le conduisit
-par un escalier mal odorant à une pièce sans air, qui donnait sur une
-cour intérieure. Il ne manqua pas de vanter la tranquillité d'un lieu,
-où ne parvenait aucun des bruits du dehors; et il lui en demanda un bon
-prix. Christophe, comprenant mal, ignorant les conditions de la vie à
-Paris, l'épaule cassée par sa charge, accepta tout: il avait hâte
-d'être seul. Mais à peine fut-il seul que la saleté des choses le
-saisit; et pour ne pas s'abandonner à la tristesse qui montait en lui,
-il se hâta de ressortir, après s'être trempé la tête dans l'eau
-poussiéreuse, qui était grasse au toucher. Il s'efforçait de ne pas
-voir et de ne pas sentir, pour échapper au dégoût.</p>
-
-<p>Il descendit dans la rue. Le brouillard d'octobre était épais et
-piquant; il avait cette odeur fade de Paris, où se mêlent les
-exhalaisons des usines de la banlieue et la lourde haleine de la ville.
-On ne voyait point à dix pas. La lueur des becs de gaz tremblait comme
-une bougie qui va s'éteindre. Dans les demi-ténèbres, une cohue de
-gens roulait en flots contraires. Les voitures se croisaient, se
-heurtaient, obstruant le passage, refoulant la circulation comme une
-digue. Les chevaux glissaient sur la boue glacée. Les injures des
-cochers, les trompes et les cloches des tramways faisaient un vacarme
-assourdissant. Ce bruit, ce grouillement, cette odeur saisirent
-Christophe. Il s'arrêta un instant, fut aussitôt poussé par ceux qui
-marchaient derrière lui, emporté par le courant. Il descendit le
-boulevard de Strasbourg, ne voyant rien, se jetant gauchement contre les
-passants. Il n'avait pas mangé depuis le matin. Les cafés qu'il
-rencontrait à chaque pas l'intimidaient et le dégoûtaient, à cause
-de la foule qui y était entassée. Il s'adressa à un sergent de ville.
-Mais il était si lent à trouver ses mots que l'autre ne se donna même
-pas la peine de l'écouter jusqu'au bout, et lui tourna le dos, au
-milieu de la phrase, en haussant les épaules. Il continua machinalement
-à marcher. Des gens étaient arrêtés devant une boutique. Il
-s'arrêta machinalement comme eux. C'était un magasin de photographies
-et de cartes postales: elles représentaient des filles en chemise, ou
-sans chemise; des journaux illustrés étalaient des plaisanteries
-obscènes. Des enfants, de jeunes femmes regardaient tranquillement. Une
-fille maigre aux cheveux rouges, voyant Christophe absorbé dans sa
-contemplation, lui fit des offres. Il la regarda sans comprendre. Elle
-lui prit le bras, avec un sourire stupide. Il secoua son étreinte, et
-s'éloigna, rougissant de colère. Les cafés-concerts se succédaient;
-à la porte, des affiches de cabotins grotesques paradaient. La foule
-était toujours plus dense; Christophe était frappé du nombre de
-figures vicieuses, de louches rôdeurs, de gueux avilis, de filles
-plâtrées aux odeurs écœurantes. Il se sentait glacé. La fatigue, la
-faiblesse, et l'horrible dégoût qui l'étreignait de plus en plus lui
-donnaient le vertige. Il serra les dents et marcha plus vite. Le
-brouillard augmentait, à mesure qu'on approchait de la Seine. La cohue
-des voitures devint inextricable. Un cheval glissa et tomba sur le
-flanc; le cocher le roua de coups pour le faire relever; la malheureuse
-bête, étranglée par ses sangles, s'agitait et retombait
-lamentablement, immobile, comme morte. Ce spectacle banal fut pour
-Christophe la goutte d'eau qui fait déborder l'âme. Les convulsions de
-cet être misérable sous les regards indifférents lui firent sentir
-avec une telle angoisse son propre néant parmi ces milliers
-d'êtres,&mdash;la répulsion que depuis une heure il s'efforçait
-d'étouffer pour ce bétail humain, pour cette atmosphère souillée,
-pour ce monde moral ennemi, fit irruption avec une telle violence qu'il
-suffoqua. Il eut une crise de sanglots. Les passants regardaient,
-étonnés, ce grand garçon au visage convulsé de douleur. Il marchait,
-les larmes ruisselant le long de ses joues, sans chercher à les
-essuyer. On s'arrêtait pour le suivre des yeux, un instant; et, s'il
-eût été capable de lire dans l'âme de cette foule qui lui semblait
-hostile, peut-être aurait-il pu voir chez quelques-uns,&mdash;mêlée sans
-doute à un peu d'ironie parisienne&mdash;une compassion fraternelle. Mais
-il ne voyait plus rien: ses pleurs l'aveuglaient.</p>
-
-<p>Il se trouva sur une place, près d'une grande fontaine. Il y baigna ses
-mains, il y plongea sa figure. Un petit marchand de journaux le
-regardait faire curieusement, avec des réflexions gouailleuses, mais
-sans méchanceté; et il lui ramassa son chapeau, que Christophe avait
-laissé tomber. Le froid glacial de l'eau ranima Christophe. Il se
-ressaisit. Il revint sur ses pas, évitant de regarder; il ne pensait
-même plus à manger: il lui eût été impossible de parler à qui que
-ce fût; un rien eût suffi pour rouvrir la source des larmes. Il était
-épuisé. Il se trompa de chemin, erra au hasard, se retrouva devant sa
-maison, au moment où il se croyait définitivement perdu:&mdash;il avait
-oublié jusqu'au nom de la rue où il habitait.</p>
-
-<p>Il rentra dans son infâme logis. À jeun, les yeux brûlants, le cœur
-et le corps courbaturés, il s'affaissa sur une chaise, dans un coin de
-sa chambre; il y resta deux heures, incapable de bouger. Enfin il
-s'arracha à cette apathie, et il se coucha. Il tomba dans une torpeur
-fiévreuse, d'où il s'éveillait à chaque minute, avec l'illusion
-d'avoir dormi des heures. La chambre était étouffante; il brûlait des
-pieds à la tête; il avait une soif horrible; il était en proie à des
-cauchemars stupides, qui continuaient de s'accrocher à lui, même quand
-il avait les yeux ouverts; des angoisses aiguës le pénétraient comme
-des coups de couteau. Au milieu de la nuit, il s'éveilla, pris d'un
-désespoir si atroce qu'il en aurait hurlé; il s'enfonça les draps
-dans la bouche, pour qu'on ne l'entendît pas: il se sentait devenir
-fou. Il s'assit sur son lit, et il alluma. Il était trempé de sueur.
-Il se leva, il ouvrit sa valise, pour y chercher un mouchoir. Il mit la
-main sur une vieille Bible, que sa mère avait cachée au milieu de son
-linge. Christophe n'avait jamais beaucoup lu ce livre; mais ce lui fut
-un bien inexprimable de le trouver, en cet instant. Cette Bible avait
-appartenu au grand-père, et au père du grand-père. Les chefs de la
-famille y avaient inscrit, sur une feuille blanche à la fin, leurs noms
-et les dates importantes de leur vie: naissances, mariages, morts. Le
-grand-père avait marqué au crayon, de sa grosse écriture, les dates
-des jours où il avait lu et relu chaque chapitre; le livre était
-rempli de bouts de papier jauni, où le vieux avait noté ses naïves
-réflexions. Cette Bible était placée sur une planche, au-dessus de
-son lit; il la prenait pendant ses longues insomnies, conversant avec
-elle, plutôt qu'il ne la lisait. Elle lui avait tenu compagnie jusqu'à
-l'heure de la mort, comme elle avait tenu déjà compagnie à son père.
-Un siècle des deuils et des joies de la famille se dégageait de ce
-livre. Christophe se sentit moins seul, avec lui.</p>
-
-<p>Il l'ouvrit aux plus sombres passages:</p>
-
-
-<p><i>La vie de l'homme sur la terre est une guerre continuelle, et ses
-jours sont comme les jours d'un mercenaire...</i></p>
-
-<p><i>Si je me couche, je dis: Quand me lèverai-je? Et, étant levé,
-j'attends le soir avec impatience, et je suis rempli de douleur
-jusqu'à la nuit</i>...</p>
-
-<p><i>Quand je dis: Mon lit me consolera, le repos assoupira ma plainte,
-alors tu m'épouvantes par des songes, et tu me troubles par des
-visions</i>...</p>
-
-<p><i>Jusqu'à quand ne m'épargneras-tu point? Ne me donneras-tu point
-quelque relâche, pour que je puisse respirer? Ai-je péché? Que t'ai-je
-fait, ô gardien des hommes?</i>...</p>
-
-<p><i>Tout revient au même: Dieu afflige le juste aussi bien que le
-méchant</i>...</p>
-
-<p><i>Qu'Il me tue! Je ne laisserai pas d'espérer en Lui</i>...</p>
-
-
-<p>Les cœurs vulgaires ne peuvent comprendre le bienfait, pour un
-malheureux, de cette tristesse sans bornes. Toute grandeur est bonne, et
-le comble de la douleur atteint à la délivrance. Ce qui abat, ce qui
-accable, ce qui détruit irrémédiablement l'âme, c'est la
-médiocrité de la douleur et de la joie, la souffrance égoïste et
-mesquine, sans force pour se détacher du plaisir perdu, et prête
-secrètement à tous les avilissements pour un plaisir nouveau.
-Christophe était ranimé par l'âpre souffle qui montait du vieux
-livre: le vent du Sinaï, des vastes solitudes et de la mer puissante,
-balayait les miasmes. La fièvre de Christophe tomba. Il se recoucha,
-plus calme, et il dormit d'un trait jusqu'au lendemain. Quand il rouvrit
-les yeux, le jour était venu. Il vit plus nettement encore l'ignominie
-de sa chambre; il sentit sa misère et son isolement; mais il les
-regarda en face. Le découragement était parti; il ne lui restait plus
-qu'une virile mélancolie. Il redit la parole de Job:</p>
-
-
-<p><i>Quand Dieu me tuerait, je ne laisserais pas d'espérer en
-Lui</i>...</p>
-
-
-<p>Il se leva, et commença le combat, avec tranquillité.</p>
-
-
-
-
-<p>Il décida, le matin même, de faire les premières démarches. Il
-connaissait deux seules personnes à Paris, deux jeunes gens de son
-pays: son ancien ami, Otto Diener, qui était associé à un oncle,
-marchand de draps, dans le quartier du Mail; et un petit juif de
-Mayence, Sylvain Kohn, qui devait être employé dans une grande maison
-de librairie, dont il n'avait pas l'adresse.</p>
-
-
-<p>Il avait été très intime avec Diener, vers quatorze ou quinze ans<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>.
-Il avait eu pour lui une de ces amitiés d'enfance, qui devancent
-l'amour, et qui sont déjà de l'amour. Diener aussi l'avait aimé. Ce
-gros garçon timide et compassé avait été séduit par la fougueuse
-indépendance de Christophe; il s'était évertué à l'imiter, d'une
-façon ridicule: ce qui irritait Christophe et le flattait. Alors ils
-faisaient des projets qui bouleversaient le monde. Puis Diener avait
-voyagé, pour son éducation commerciale, et ils ne s'étaient plus
-revus; mais Christophe avait de ses nouvelles par les gens du pays, avec
-qui Diener était resté en relations régulières.</p>
-
-<p>Quant à Sylvain Kohn, ses rapports avec Christophe avaient eu un autre
-caractère. Ils s'étaient connus, tout gamins, à l'école, où le
-petit singe avait joué des tours à Christophe, qui l'étrillait en
-échange, quand il voyait le piège où il était tombé. Kohn ne se
-défendait pas; il se laissait rouler, et frotter la figure dans la
-poussière, en pleurnichant; mais il recommençait aussitôt après,
-avec une malice inlassable,&mdash;jusqu'au jour où il prit peur,
-Christophe l'ayant menacé sérieusement de le tuer.</p>
-
-<p>Christophe sortit de bonne heure. Il s'arrêta en route, pour déjeuner
-à un café. Il s'obligeait, malgré son amour-propre, à ne perdre
-aucune occasion de parler en français. Puisqu'il devait vivre à Paris,
-peut-être des années, il lui fallait s'adapter le plus vite possible
-aux conditions de la vie, et vaincre ses répugnances. Il s'imposa donc
-de ne pas prendre garde, bien qu'il en souffrît cruellement, à l'air
-goguenard du garçon, qui écoutait son charabia; et sans se
-décourager, il bâtissait pesamment des phrases informes, qu'il
-répétait avec ténacité, jusqu'à ce qu'il fût compris.</p>
-
-<p>Il se mit à la recherche de Diener. Suivant son habitude, quand il
-avait une idée en tête, il ne voyait rien autour de lui. Paris lui
-faisait, dans cette première promenade, l'impression d'une ville
-vieille et mal tenue. Christophe était habitué à ses villes du nouvel
-Empire allemand, à la fois très vieilles et très jeunes, où
-l'on sent monter l'orgueil d'une force nouvelle: et il était
-désagréablement surpris par les rues éventrées, les chaussées
-boueuses, la bousculade des gens, le désordre des voitures,&mdash;des
-véhicules de toute sorte, de toute forme: de vénérables omnibus à
-chevaux, des tramways à vapeur, à électricité, et de tous les
-systèmes,&mdash;des baraques sur les trottoirs, des manèges de chevaux de
-bois (ou plutôt de monstres, de gargouilles), sur les places
-encombrées de statues en redingote: je ne sais quelle pouillasserie de
-ville du moyen âge, initiée aux bienfaits du suffrage universel, mais
-qui ne peut se défaire de son vieux fond truand. Le brouillard de la
-veille s'était changé en une petite pluie pénétrante. Dans beaucoup
-de boutiques, le gaz était allumé, bien qu'il fût plus de dix heures.</p>
-
-<p>Christophe arriva, non sans avoir erré dans le dédale de rues qui
-avoisinent la place des Victoires, au magasin qu'il cherchait, rue de la
-Banque. En entrant, il crut voir, au fond de la boutique longue et
-obscure, Diener occupé à ranger des ballots, au milieu d'employés.
-Mais il était un peu myope et se défiait de ses yeux, bien que leur
-intuition le trompât rarement. Il y eut un remue-ménage parmi les gens
-du fond, quand Christophe eut dit son nom au commis qui le recevait; et,
-après un conciliabule, un jeune homme se détacha du groupe, et dit en
-allemand:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Diener est sorti.</p>
-
-<p>&mdash;Sorti? Pour longtemps?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois. Il vient de sortir.</p>
-
-<p>Christophe réfléchit un instant; puis il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Très bien. J'attendrai.</p>
-
-<p>L'employé, surpris, se hâta d'ajouter:</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'il ne rentrera peut-être pas avant deux ou trois
-heures.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela ne fait rien, répondit Christophe avec placidité. Je
-n'ai rien à faire à Paris. Je puis attendre, tout le jour, s'il le faut.</p>
-
-<p>Le jeune homme le regarda avec stupéfaction, croyant qu'il plaisantait.
-Mais Christophe ne songeait déjà plus à lui. Il s'était assis
-tranquillement dans un coin, le dos tourné à la rue; et il semblait
-prêt à y camper.</p>
-
-<p>Le commis retourna au fond du magasin, et chuchota avec ses collègues;
-ils cherchaient, avec une consternation comique, un moyen de se
-débarrasser de l'importun.</p>
-
-<p>Après quelques minutes d'incertitude, la porte du bureau s'ouvrit.
-Monsieur Diener parut. Il avait une large figure rouge, balafrée sur la
-joue et le menton d'une cicatrice violette, la moustache blonde, les
-cheveux aplatis, avec une raie sur le côté, un lorgnon d'or, des
-boutons d'or à son plastron de chemise, et des bagues à ses gros
-doigts. Il tenait son chapeau et son parapluie. Il vint à Christophe,
-d'un air dégagé. Christophe, qui rêvassait sur sa chaise, eut un
-sursaut d'étonnement. Il saisit les mains de Diener, et s'exclama, avec
-une cordialité bruyante, qui fit rire sous cape les employés et rougir
-Diener. Le majestueux personnage avait ses raisons pour ne pas vouloir
-reprendre avec Christophe ses relations d'autrefois; et il s'était
-promis de le tenir à distance, dès le premier abord, par ses manières
-imposantes. Mais à peine retrouvait-il le regard de Christophe, qu'il
-se sentait de nouveau un petit garçon en sa présence; il en était
-furieux et honteux. Il bredouilla précipitamment:</p>
-
-<p>&mdash;Dans mon cabinet... Nous serons mieux pour causer.</p>
-
-<p>Christophe reconnut sa prudence habituelle.</p>
-
-<p>Mais, dans le cabinet, dont la porte fut soigneusement refermée, Diener
-ne s'empressait pas de lui offrir une chaise. Il restait debout,
-expliquant, avec une lourde maladresse:</p>
-
-<p>&mdash;Bien content... J'allais sortir... On croyait que j'étais sorti...
-Mais il faut que je sorte... Je n'ai qu'une minute... Un rendez-vous
-urgent...</p>
-
-<p>Christophe comprit que l'employé lui avait menti tout à l'heure, et
-que le mensonge était convenu avec Diener, pour le mettre à la porte.
-Le sang lui monta à la tête; mais il se contint, et dit sèchement:</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne presse.</p>
-
-<p>Diener en eut un haut-le-corps. Il était révolté d'un tel
-sans-gêne.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! rien ne presse! dit-il. Une affaire...</p>
-
-<p>Christophe le regarda en face:</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>Le gros garçon baissa les yeux. Il haïssait Christophe, de se sentir
-si lâche devant lui. Il balbutia avec dépit. Christophe l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Voici, dit-il. Tu sais...</p>
-
-<p>(Ce tutoiement blessait Diener, qui s'était vainement efforcé, dès
-les premiers mots, d'établir entre Christophe et lui la barrière du:
-vous.)</p>
-
-<p>&mdash;... Tu sais pourquoi je suis ici?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sais, dit Diener.</p>
-
-<p>(Il avait été informé par ses correspondants de l'algarade de
-Christophe, et des poursuites dirigées contre lui.)</p>
-
-<p>&mdash;Alors, reprit Christophe, tu sais que je ne suis pas ici pour
-mon plaisir. J'ai dû fuir. Je n'ai rien. Il faut que je vive.</p>
-
-<p>Diener attendait la demande. Il la reçut, avec un mélange de
-satisfaction&mdash;(car elle lui permettait de reprendre sa supériorité
-sur Christophe)&mdash;et de gêne&mdash;(car il n'osait pas lui faire
-sentir cette supériorité, comme il l'eût voulu.)</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit-il avec importance, c'est bien fâcheux, bien fâcheux.
-La vie est difficile ici. Tout est cher. Nous avons des frais énormes. Et
-tous ces employés...</p>
-
-<p>Christophe l'interrompit avec mépris:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te demande pas d'argent.</p>
-
-<p>Diener fut décontenancé. Christophe continua:</p>
-
-<p>&mdash;Tes affaires vont bien? Tu as une belle clientèle?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, pas mal, Dieu merci... dit prudemment Diener. (Il se
-méfiait.)</p>
-
-<p>Christophe lui lança un regard furieux, et reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu connais beaucoup de monde dans la colonie allemande?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, parle de moi. Ils doivent être musiciens. Ils ont des
-enfants. Je donnerai des leçons.</p>
-
-<p>Diener prit un air embarrassé.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce encore? fit Christophe. Est-ce que tu doutes par
-hasard que j'en sache assez pour un pareil métier?</p>
-
-<p>Il demandait un service, comme si c'était lui qui le rendait. Diener,
-qui n'eût jamais rien fait pour Christophe que pour avoir le plaisir de
-le sentir son obligé, était bien résolu à ne pas remuer un doigt
-pour lui.</p>
-
-<p>&mdash;Tu en sais mille fois plus qu'il n'en faut... Seulement...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, c'est difficile, très difficile, vois-tu, à cause de ta
-situation.</p>
-
-<p>&mdash;Ma situation?</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Enfin, cette affaire, ce procès... Si cela venait à se
-savoir... C'est difficile pour moi. Cela peut me faire beaucoup de tort.</p>
-
-<p>Il s'arrêta, voyant le visage de Christophe se décomposer de colère;
-et il se hâta d'ajouter:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas pour moi... Je n'ai pas peur... Ah! si j'étais seul!...
-C'est mon oncle... Tu sais, la maison est à lui, je ne peux rien sans
-lui...</p>
-
-<p>De plus en plus effrayé par la figure de Christophe et par l'explosion
-qui se préparait, il dit précipitamment&mdash;(il n'était pas mauvais an
-fond; l'avarice et la vanité luttaient en lui: il eût voulu obliger
-Christophe, mais à bon compte):</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu cinquante francs?</p>
-
-<p>Christophe devint cramoisi. Il marcha vers Diener, d'une telle façon
-que celui-ci recula en toute hâte jusqu'à la porte, qu'il ouvrit,
-prêt à appeler. Mais Christophe se contenta d'approcher de lui sa
-tête congestionnée:</p>
-
-<p>&mdash;Cochon! dit-il, d'une voix retentissante.</p>
-
-<p>Il le repoussa du chemin, et sortit, au milieu des employés. Sur le
-seuil, il cracha de dégoût.</p>
-
-
-
-
-<p>Il marchait à grands pas dans la rue. Il était ivre de colère. La
-pluie le dégrisa. Où allait-il? Il ne savait. Il ne connaissait
-personne. Il s'arrêta, pour réfléchir, devant une librairie, et il
-regardait, sans voir, les livres à l'étalage. Sur une couverture, un
-nom d'éditeur le frappa. Il se demanda pourquoi. Il se rappela, après
-un instant, que c'était le nom de la maison où était employé Sylvain
-Kohn. Il prit note de l'adresse... Que lui importait? Il n'irait
-certainement pas... Pourquoi n'irait-il pas?... Si ce gueux de Diener,
-qui avait été son ami, le recevait ainsi, qu'avait-il à attendre d'un
-drôle qu'il avait traité sans ménagement et qui devait le haïr?
-D'inutiles humiliations? Son sang se révoltait.&mdash;Mais un fond de
-pessimisme natif, qui lui venait peut-être de son éducation
-chrétienne, le poussait à éprouver jusqu'au bout la vilenie des gens.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas le droit de faire des façons. Il faut avoir tout
-tenté, avant de crever.</p>
-
-<p>Une voix ajoutait en lui:</p>
-
-<p>&mdash;Et je ne crèverai pas.</p>
-
-<p>Il s'assura de nouveau de l'adresse, et il alla chez Kohn. Il était
-décidé à lui casser la figure, à la première impertinence.</p>
-
-<p>La maison d'édition se trouvait dans le quartier de la Madeleine.
-Christophe monta à un salon du premier étage, et demanda Sylvain Kohn.
-Un employé à livrée lui répondit «qu'il ne connaissait pas».
-Christophe, étonné, crut qu'il prononçait mal, et il répéta sa
-question; mais l'employé, après avoir écouté attentivement, affirma
-qu'il n'y avait personne de ce nom dans la maison. Tout décontenancé,
-Christophe s'excusait, et il allait sortir, quand au fond d'un corridor
-une porte s'ouvrit; et il vit Kohn lui-même, qui reconduisait une dame.
-Sous le coup de l'affront qu'il venait de subir de Diener, il était
-disposé à croire en ce moment que tout le monde se moquait de lui. Sa
-première pensée fut donc que Kohn l'avait vu venir, et qu'il avait
-donné l'ordre au garçon de dire qu'il n'était pas là. Une telle
-impudence le suffoqua. Il partait, indigné, lorsqu'il s'entendit
-appeler. Kohn, de ses yeux perçants, l'avait reconnu de loin; et il
-courait à lui, le sourire aux lèvres, les mains tendues, avec toutes
-les marques d'une joie exagérée.</p>
-
-<p>Sylvain Kohn était petit, trapu, la face entièrement rasée, à
-l'américaine, le teint trop rouge, les cheveux trop noirs, une figure
-large et massive, aux traits gras, les yeux petits, plissés, fureteurs,
-la bouche un peu de travers, un sourire lourd et malin. Il était mis
-avec une élégance, qui cherchait à dissimuler les défectuosités de
-sa taille, ses épaules hautes et la largeur de ses hanches. C'était
-là l'unique chose qui chagrinât son amour-propre; il eût accepté de
-bon cœur quelques coups de pied au derrière pour avoir deux ou trois
-pouces de plus et la taille mieux prise. Pour le reste, il était fort
-satisfait de lui; il se croyait irrésistible. Le plus fort est qu'il
-l'était. Ce petit juif allemand, ce lourdaud, s'était fait le
-chroniqueur et l'arbitre des élégances parisiennes. Il écrivait de
-fades courriers mondains, d'un raffinement compliqué. Il était le
-champion du beau style français, de l'élégance française, de la
-galanterie française, de l'esprit français,&mdash;Régence, talon rouge,
-Lauzun. On se moquait de lui; mais cela ne l'empêchait point de
-réussir. Ceux qui disent que le ridicule tue à Paris ne connaissent
-point Paris: bien loin d'en mourir, il y a des gens qui en vivent; à
-Paris, le ridicule mène à tout, même à la gloire, même aux bonnes
-fortunes. Sylvain Kohn n'en était plus à compter les déclarations que
-lui valaient, chaque jour, ses marivaudages francfortois.</p>
-
-<p>Il parlait, avec un accent lourd et une voix de tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voilà une surprise! criait-il gaiement, en secouant la main
-de Christophe dans ses mains boudinées, aux doigts courts, qui semblaient
-tassés dans une peau trop étroite. Il ne pouvait se décider à
-lâcher Christophe. On eût dit qu'il retrouvait son meilleur ami.
-Christophe, interloqué, se demandait si Kohn se moquait de lui. Mais
-Kohn ne se moquait pas. Ou bien, s'il se moquait, ce n'était pas plus
-qu'à l'ordinaire. Kohn n'avait pas de rancune: il était trop
-intelligent pour cela. Il y avait beau temps qu'il avait oublié les
-mauvais traitements de Christophe; et, s'il s'en était souvenu, il ne
-s'en fût guère soucié. Il était ravi de cette occasion de se faire
-voir à un ancien camarade, dans l'importance de ses fonctions nouvelles
-et l'élégance de ses manières parisiennes. Il ne mentait pas, en
-disant sa surprise: la dernière chose du monde à laquelle il se fût
-attendu était bien une visite de Christophe; et s'il était trop avisé
-pour ne pas savoir d'avance qu'elle avait un but intéressé, il était
-des mieux disposés à l'accueillir, par ce seul fait qu'elle était un
-hommage rendu à son pouvoir.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous venez du pays? Comment va la maman? demandait-il, avec
-une familiarité qui, en un autre jour, eût choqué Christophe, mais qui
-lui faisait du bien, maintenant, dans cette ville étrangère.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment se fait-il, demanda Christophe, encore un peu
-soupçonneux, qu'on m'ait répondu tout à l'heure que Monsieur Kohn n'était
-pas là?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Kohn n'est pas là, dit Sylvain Kohn, en riant. Je ne me
-nomme plus Kohn. Je m'appelle Hamilton.</p>
-
-<p>Il s'interrompit.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, fit-il.</p>
-
-<p>Il alla serrer la main à une dame qui passait, et grimaça des
-sourires. Puis il revint. Il expliqua que c'était une femme de lettres,
-célèbre par des romans d'une volupté brûlante. La moderne Sapho
-avait une décoration violette à son corsage, des formes plantureuses,
-et des cheveux blond ardent sur une figure réjouie et plâtrée; elle
-disait des choses prétentieuses, d'une voix mâle, qui avait un accent
-franc-comtois.</p>
-
-<p>Kohn se remit à questionner Christophe. Il s'informait de tous les gens
-du pays, demandait ce qu'était devenu celui-ci, celui-là, mettant une
-coquetterie à montrer qu'il se souvenait de tous. Christophe avait
-oublié son antipathie; il répondait, avec une cordialité
-reconnaissante, donnant une foule de détails, qui étaient absolument
-indifférents à Kohn, et qu'il interrompit de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, fit-il encore.</p>
-
-<p>Et il alla saluer une autre visiteuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ça, demanda Christophe, il n'y a donc que les femmes qui
-écrivent en France?</p>
-
-<p>Kohn se mit à rire, et dit avec fatuité:</p>
-
-<p>&mdash;La France est femme, mon cher. Si vous voulez arriver, faites-en
-votre profit.</p>
-
-<p>Christophe n'écouta point l'explication, et continua les siennes. Kohn,
-pour y mettre fin, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment diable êtes-vous ici?</p>
-
-<p>Voilà! pensa Christophe. Il ne savait rien. C'est pourquoi il était si
-aimable. Tout va changer, quand il saura.</p>
-
-<p>Il mit un point d'honneur à conter tout ce qui pouvait le compromettre:
-la rixe avec les soldats, les poursuites contre lui, sa fuite du pays.</p>
-
-<p>Kohn se tordit de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! criait-il, bravo! Ah! la bonne histoire!</p>
-
-<p>Il lui serra la main chaleureusement. Il était enchanté de tout pied
-de nez à l'autorité; et celui-ci l'amusait d'autant plus qu'il
-connaissait les héros de l'histoire: le côté comique lui en
-apparaissait.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, continua-t-il. Il est midi passé. Faites-moi le
-plaisir... Déjeunez avec moi.</p>
-
-<p>Christophe accepta avec reconnaissance. Il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un brave homme, décidément. Je me suis trompé.</p>
-
-<p>Ils sortirent ensemble. Chemin faisant, Christophe hasarda sa
-requête:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez maintenant quelle est ma situation. Je suis venu ici
-chercher du travail, des leçons de musique, en attendant que je me sois
-fait connaître. Pourriez-vous me recommander?</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc! fit Kohn. À qui vous voudrez. Je connais tout le
-monde ici. Tout à votre service.</p>
-
-<p>Il était heureux de faire montre de son crédit.</p>
-
-<p>Christophe se confondait en remerciements. Il se sentait le cœur
-déchargé d'un grand poids.</p>
-
-<p>À table, il dévora, de l'appétit d'un homme qui ne s'était pas repu
-depuis deux jours. Il s'était noué sa serviette autour du cou, et
-mangeait avec son couteau. Kohn-Hamilton était horriblement choqué par
-sa voracité et ses manières paysannes. Il ne fut pas moins blessé du
-peu d'attention que son convive prêtait à ses vantardises. Il voulait
-l'éblouir par le récit de ses belles relations et de ses bonnes
-fortunes; mais c'était peine perdue: Christophe n'écoutait pas, il
-interrompait sans façons. Sa langue se déliait; il devenait familier.
-Il avait le cœur gonflé de gratitude, et il assommait Kohn, en lui
-confiant naïvement ses projets d'avenir. Surtout, il l'exaspérait par
-son insistance à lui prendre la main par-dessus la table et à la
-presser avec effusion. Et il mit le comble à son irritation, en voulant
-à la fin trinquer, à la mode allemande, et boire, avec des paroles
-sentimentales, à ceux qui étaient là-bas et au <i>Vater Rhein.</i> Kohn
-vit, avec épouvante, le moment où il allait chanter. Les voisins de
-table les regardaient ironiquement. Kohn prétexta des occupations
-urgentes, et se leva. Christophe s'accrochait à lui; il voulait savoir
-quand il pourrait avoir une recommandation, se présenter chez
-quelqu'un, commencer ses leçons.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais m'en occuper. Aujourd'hui. Ce soir même, promettait
-Kohn. J'en parlerai tout à l'heure. Vous pouvez être tranquille.</p>
-
-<p>Christophe insistait.</p>
-
-<p>&mdash;Quand saurai-je?</p>
-
-<p>&mdash;Demain... Demain... ou après-demain.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien. Je reviendrai demain.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, se hâta de dire Kohn. Je vous le ferai savoir. Ne vous
-dérangez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela ne me dérange pas. Au contraire! N'est-ce pas? Je n'ai
-rien d'autre à faire à Paris, en attendant.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! pensa Kohn... Non, reprit-il tout haut, j'aime mieux
-vous écrire. Vous ne me trouveriez pas, ces jours-ci. Donnez-moi votre
-adresse.</p>
-
-<p>Christophe la lui dicta.</p>
-
-<p>&mdash;Parfait. Je vous écrirai demain.</p>
-
-<p>&mdash;Demain?</p>
-
-<p>&mdash;Demain. Vous pouvez y compter.</p>
-
-<p>Il se dégagea des poignées de main de Christophe, et il se sauva.</p>
-
-<p>&mdash;Ouf! pensait-il. Voilà un raseur!</p>
-
-<p>Il avertit, en rentrant, le garçon de bureau qu'il ne serait pas là,
-quand «l'Allemand» viendrait le voir.&mdash;Dix minutes après, il l'avait
-oublié.</p>
-
-<p>Christophe revint à son taudis. Il était attendri.</p>
-
-<p>&mdash;Le bon garçon! pensait-il. Comme j'ai été injuste envers lui! Et
-il ne m'en veut pas!</p>
-
-<p>Ce remords lui pesait; il fut sur le point d'écrire à Kohn combien il
-était peiné de l'avoir mal jugé autrefois, et qu'il lui demandait
-pardon du tort qu'il lui avait fait. Il avait les larmes aux yeux, en y
-pensant. Mais il lui était moins aisé d'écrire une lettre qu'une
-partition; et après avoir pesté dix fois contre l'encre et la plume de
-l'hôtel, qui en effet étaient ignobles, après avoir barbouillé,
-raturé, déchiré quatre ou cinq feuilles de papier, il s'impatienta et
-envoya tout promener.</p>
-
-<p>Le reste de la journée fut long à passer; mais Christophe était si
-fatigué par sa mauvaise nuit et par les courses du matin qu'il finit
-par s'assoupir sur sa chaise. Il ne sortit de sa torpeur, vers le soir,
-que pour se coucher; et il dormit douze heures de suite, sans
-s'arrêter.</p>
-
-
-
-
-<p>Le lendemain, dès huit heures, il commença d'attendre la réponse
-promise. Il ne doutait pas de l'exactitude de Kohn. Il ne bougea point
-de chez lui, se disant que Kohn passerait peut-être à l'hôtel, avant
-de se rendre au bureau. Pour ne pas s'éloigner, vers midi, il se fit
-monter son déjeuner de la gargote d'en bas. Puis, il attendit de
-nouveau, sûr que Kohn viendrait, au sortir du restaurant. Il marchait
-dans sa chambre, s'asseyait, se remettait à marcher, ouvrant sa porte,
-quand il entendait monter des pas dans l'escalier. Il n'avait aucun
-désir de se promener dans Paris, pour tromper son attente. Il se mit
-sur son lit. Sa pensée revenait constamment vers la vieille maman, qui
-pensait aussi à lui, en ce moment,&mdash;qui seule pensait à lui. Il se
-sentait pour elle une tendresse infinie et un remords de l'avoir
-quittée. Mais il ne lui écrivit pas. Il attendit de pouvoir lui
-apprendre quelle situation il avait trouvée. Malgré leur profond
-amour, il ne leur serait pas venu à l'idée, ni à l'un ni à l'autre,
-de s'écrire pour se dire simplement qu'ils s'aimaient: une lettre
-était faite pour dire des choses précises.</p>
-
-<p>&mdash;Couché sur le lit, les mains jointes sous sa tête, il rêvassait.
-Bien que sa chambre fût éloignée de la rue, le grondement de Paris
-remplissait le silence; la maison trépidait.</p>
-
-<p>&mdash;La nuit vint de nouveau, sans avoir apporté de lettre.</p>
-
-<p>Une journée recommença, semblable à la précédente.</p>
-
-<p>Le troisième jour, Christophe, que cette réclusion volontaire
-commençait à rendre enragé, se décida à sortir. Mais Paris lui
-causait, depuis le premier soir, une répulsion instinctive. Il n'avait
-envie de rien voir: nulle curiosité; il était trop préoccupé de sa
-vie pour prendre plaisir à regarder celle des autres; et les souvenirs
-du passé, les monuments d'une ville, le laissaient indifférent. À
-peine dehors, il s'ennuya tellement que, quoiqu'il eût décidé de ne
-pas retourner chez Kohn avant huit jours, il y alla, tout d'une traite.</p>
-
-<p>Le garçon, qui avait le mot d'ordre, dit que M. Hamilton était parti
-de Paris pour affaires. Ce fut un coup pour Christophe. Il demanda en
-bégayant quand M. Hamilton devait revenir. L'employé répondit, au
-hasard:</p>
-
-<p>&mdash;Dans une dizaine de jours.</p>
-
-<p>Christophe s'en retourna, consterné, et se terra chez lui, pendant les
-jours suivants. Il lui était impossible de se remettre au travail. Il
-s'aperçut avec terreur que ses petites économies,&mdash;le peu d'argent
-que sa mère lui avait envoyé, soigneusement serré dans un mouchoir, au
-fond de sa valise,&mdash;diminuaient rapidement. Il se soumit à un régime
-sévère. Il descendait seulement, vers le soir pour dîner, dans le
-cabaret d'en bas, où il avait été rapidement connu des clients, sous
-le nom du «Prussien», ou de «Choucroute».&mdash;Il écrivit, au prix de
-pénibles efforts, deux ou trois lettres à des musiciens français,
-dont le nom lui était vaguement connu. Un d'eux était mort depuis dix
-ans. Il leur demandait de vouloir bien lui donner audience.
-L'orthographe était extravagante, et le style agrémenté de ces
-longues inversions et de ces formules cérémonieuses, qui sont
-habituelles en allemand. Il adressait l'épître: «Au Palais de
-l'Académie de France.»&mdash;Le seul qui la lut en fit des gorges chaudes
-avec ses amis.</p>
-
-<p>Après une semaine, Christophe retourna à la librairie. Le hasard le
-servit, cette fois. Sur le seuil, il croisa Sylvain Kohn, qui sortait.
-Kohn fit la grimace, en se voyant pincé; mais Christophe était si
-heureux qu'il ne s'en aperçut pas. Il lui avait ressaisi les mains,
-suivant son habitude agaçante, et il demandait, joyeux:</p>
-
-<p>&mdash;Vous étiez en voyage? Vous avez fait bon voyage?</p>
-
-<p>Kohn acquiesçait, mais ne se déridait pas. Christophe continua:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venu, vous savez... On vous a dit, n'est-ce pas?... Eh
-bien, quoi de nouveau? Vous avez parlé de moi? Qu'est-ce qu'on a
-répondu?</p>
-
-<p>Kohn se renfrognait de plus en plus. Christophe était surpris de ses
-manières guindées: ce n'était plus le même homme.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai parlé de vous, dit Kohn; mais je ne sais rien encore; je
-n'ai pas eu le temps. J'ai été très pris, depuis que je vous ai vu. Des
-affaires par-dessus la tête. Je ne sais comment j'en viendrai à bout.
-C'est écrasant. Je finirai par tomber malade.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? demanda Christophe,
-d'un ton de sollicitude inquiète.</p>
-
-<p>Kohn lui jeta un coup d'œil narquois, et répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Pas bien du tout. Je ne sais ce que j'ai, depuis quelques jours.
-Je me sens très souffrant.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! fit Christophe, en lui prenant le bras.
-Soignez-vous bien! Il faut vous reposer. Comme je suis fâché de vous
-avoir donné encore cette peine de plus! Il fallait me le dire. Qu'est-ce
-que vous sentez, au juste?</p>
-
-<p>Il prenait tellement au sérieux les mauvaises raisons de l'autre que
-Kohn, gagné par une douce hilarité qu'il cachait de son mieux, fut
-désarmé par cette candeur comique. L'ironie est un plaisir si cher aux
-Juifs&mdash;(et nombre de chrétiens à Paris sont Juifs sur ce
-point)&mdash;qu'ils ont des indulgences spéciales pour les fâcheux et pour
-les ennemis même, qui leur offrent une occasion de l'exercer à leurs
-dépens. D'ailleurs, Kohn ne laissait pas d'être touché par
-l'intérêt que Christophe prenait à sa personne. Il se sentit disposé
-à lui rendre service.</p>
-
-<p>&mdash;Il me vient une idée, dit-il. En attendant les leçons,
-feriez-vous des travaux d'édition musicale?</p>
-
-<p>Christophe accepta avec empressement.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai votre affaire, dit Kohn. Je connais intimement un des
-chefs d'une grande maison d'éditions musicales, Daniel Hecht. Je vais
-vous présenter; vous verrez ce qu'il y aura à faire. Moi, vous savez, je
-n'y connais rien. Mais lui est un vrai musicien. Vous n'aurez pas de
-peine à vous entendre.</p>
-
-<p>Ils prirent rendez-vous pour le jour suivant. Kohn n'était pas fâché
-de se débarrasser de Christophe, tout en l'obligeant.</p>
-
-
-
-
-<p>Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son bureau. Il avait, sur
-son conseil, emporté quelques compositions pour les montrer à Hecht.
-Ils trouvèrent celui-ci à son magasin de musique, près de l'Opéra.
-Hecht ne se dérangea pas, à leur entrée; il tendit froidement deux
-doigts à la poignée de main de Kohn, ne répondit pas au salut
-cérémonieux de Christophe, et, sur la demande de Kohn, il passa avec
-eux dans une pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s'asseoir. Il
-resta adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur.</p>
-
-<p>Daniel Hecht était un homme d'une quarantaine d'années, grand, froid,
-correctement mis, un type phénicien très marqué, l'air intelligent et
-désagréable, figure renfrognée, poil noir, barbe de roi assyrien,
-longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face, et il avait
-une façon de parler glaciale et brutale, qui frappait comme une
-insulte, même quand il disait bonjour. Cette insolence était plus
-apparente que réelle. Sans doute, elle répondait à une disposition
-méprisante de son caractère; mais elle tenait encore plus à ce qu'il
-y avait en lui d'automatique et de guindé. Les Juifs de cette espèce
-ne sont point rares; et l'opinion n'est pas tendre pour eux: elle taxe
-d'arrogance cette raideur cassante, qui est souvent le fait d'une
-gaucherie incurable de corps et d'âme.</p>
-
-<p>Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de prétentieux
-badinage, avec des éloges exagérés. Christophe, décontenancé par
-l'accueil, se balançait, son chapeau et ses manuscrits à la main.
-Lorsque Kohn eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s'être
-douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement la tête vers
-lui, et, sans le regarder, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Krafft... Christophe Krafft... Je n'ai jamais entendu ce
-nom.</p>
-
-<p>Christophe reçut cette parole, comme un coup de poing en pleine
-poitrine. Le rouge lui monta au visage. Il répondit avec colère:</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'entendrez plus tard.</p>
-
-<p>Hecht ne sourcilla point, et continua imperturbablement, comme si
-Christophe n'existait pas:</p>
-
-<p>&mdash;Krafft... Non. Je ne connais pas.</p>
-
-<p>Il était de ces gens, pour qui c'est déjà une mauvaise note que de
-n'être pas connu d'eux.</p>
-
-<p>Il continua, en allemand:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous êtes du <i>Rhein-Land?</i>... C'est étonnant combien il
-y a de gens là-bas qui se mêlent de musique! Je crois qu'il n'y en a pas
-un qui ne prétende être musicien.</p>
-
-<p>Il voulait dire une plaisanterie, et non une insolence; mais Christophe
-le prit autrement. Il eût répliqué, si Kohn ne l'avait devancé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me rendrez cette
-justice que moi, je n'y entends rien.</p>
-
-<p>&mdash;Cela fait votre éloge, répondit Hecht.</p>
-
-<p>&mdash;S'il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit sèchement
-Christophe, je suis fâché, je ne fais pas l'affaire.</p>
-
-<p>Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec la même
-indifférence:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez déjà écrit de la musique? Qu'est-ce que vous avez
-écrit? Des <i>lieder</i>, naturellement?</p>
-
-<p>&mdash;Des <i>lieder</i>, deux symphonies, des poèmes symphoniques,
-des quatuors, des suites pour piano, de la musique de scène, dit
-Christophe, bouillonnant.</p>
-
-<p>&mdash;On écrit beaucoup en Allemagne, fit Hecht, avec une politesse
-dédaigneuse.</p>
-
-<p>Il était d'autant plus méfiant, à l'égard du nouveau venu, que celui-ci
-avait écrit tant d'œuvres, et que lui, Daniel Hecht, ne les connaissait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper, puisque
-vous m'êtes recommandé par mon ami Hamilton. Nous faisons en ce moment une
-collection, une <i>Bibliothèque de la jeunesse</i>, où nous publions des
-morceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous «simplifier» le
-<i>Carnaval</i> de Schumann, et l'arranger à quatre, six et huit
-mains?</p>
-
-<p>Christophe tressauta:</p>
-
-<p>&mdash;Et voilà ce que vous m'offrez, à moi, à moi!...</p>
-
-<p>Ce «moi» naïf fit la joie de Kohn; mais Hecht prit un air offensé:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit-il. Ce n'est point
-là un travail si facile! S'il vous paraît trop aisé, tant mieux! Nous
-verrons ensuite. Vous me dites que vous êtes bon musicien. Je dois vous
-croire. Mais enfin, je ne vous connais pas.</p>
-
-<p>Il pensait, à part lui:</p>
-
-<p>&mdash;Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la barbe à
-Johannes Brahms lui-même.</p>
-
-<p>Christophe, sans répondre,&mdash;(car il s'était promis de réprimer ses
-emportements)&mdash;enfonça son chapeau sur sa tête, et se dirigea vers la
-porte. Kohn l'arrêta, en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Attendez, attendez donc! dit-il.</p>
-
-<p>Et, se tournant vers Hecht:</p>
-
-<p>&mdash;Il a justement apporté quelques-uns de ses morceaux, pour que
-vous puissiez vous faire une idée.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Hecht, ennuyé. Eh bien, voyons cela.</p>
-
-<p>Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits. Hecht y jeta les
-yeux, négligemment.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? <i>Une Suite pour piano</i>... (Lisant:)
-<i>Une journée</i>... Ah! toujours de la musique à programme!...</p>
-
-<p>Malgré son indifférence apparente, il lisait avec grande attention. Il
-était excellent musicien, possédait son métier, d'ailleurs ne voyait
-rien au delà; dès les premières mesures, il sentit parfaitement à
-qui il avait affaire. Il se tut, feuilletant l'œuvre, d'un air
-dédaigneux; il était très frappé du talent qu'elle révélait; mais
-sa morgue naturelle et son amour-propre froissé par les façons de
-Christophe lui défendaient d'en rien montrer. Il alla jusqu'au bout, en
-silence, ne perdant pas une note:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il enfin, d'un ton protecteur, c'est assez bien
-écrit.</p>
-
-<p>Une critique violente eût moins blessé Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas besoin qu'on me le dise, fit-il, exaspéré.</p>
-
-<p>&mdash;J'imagine pourtant, dit Hecht, que si vous me montrez ce
-morceau, c'est pour que je vous dise ce que j'en pense.</p>
-
-<p>&mdash;En aucune façon.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, fit Hecht, piqué, je ne vois pas ce que vous venez me
-demander.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande du travail, pas autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai rien autre à vous offrir, pour le moment, que ce que je
-vous ai dit. Encore n'en suis-je pas sûr. J'ai dit que cela se pourrait.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous n'avez pas d'autre moyen d'occuper un musicien comme
-moi?</p>
-
-<p>&mdash;Un musicien comme vous? dit Hecht, d'un ton d'ironie blessante.
-D'aussi bons musiciens que vous, pour le moins, n'ont pas cru cette
-occupation au-dessous de leur dignité. Certains, que je pourrais
-nommer, et qui sont maintenant bien connus à Paris, m'en ont été
-reconnaissants.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'ils sont des jean-foutre, éclata Christophe.&mdash;(Il
-connaissait déjà des finesses de la langue française.)&mdash;Vous vous
-trompez, si vous croyez que vous avez affaire à quelqu'un de leur
-espèce. Croyez-vous m'en imposer avec vos façons de ne pas me regarder
-en face et de me parler du bout des dents? Vous n'avez même pas daigné
-répondre à mon salut, quand je suis entré... Mais qu'est-ce que vous
-êtes donc, pour en user ainsi avec moi? Êtes-vous seulement musicien?
-Avez-vous jamais rien écrit?... Et vous prétendez m'apprendre comment
-on écrit, à moi, dont c'est la vie d'écrire!... Et vous ne trouvez
-rien de mieux à m'offrir, après avoir lu ma musique, que de châtrer
-de grands musiciens et de faire des saloperies sur leurs œuvres, pour
-faire danser les petites filles!... Adressez-vous à vos Parisiens,
-s'ils sont assez lâches pour se laisser faire la leçon par vous! Pour
-moi, j'aime mieux crever!</p>
-
-<p>Impossible d'arrêter le torrent.</p>
-
-<p>Hecht dit, glacial:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes libre.</p>
-
-<p>Christophe sortit, en faisant claquer les portes. Hecht haussa les
-épaules, et dit à Sylvain Kohn, qui riait:</p>
-
-<p>&mdash;Il y viendra, comme les autres.</p>
-
-<p>Au fond, il l'estimait. Il était assez intelligent pour sentir la
-valeur non seulement des œuvres, mais des hommes. Sous l'emportement
-injurieux de Christophe il avait discerné une force, dont il savait la
-rareté,&mdash;dans le monde artistique plus qu'ailleurs. Mais son
-amour-propre s'était buté: à aucun prix, il n'eût consenti à
-reconnaître ses torts. Il avait le besoin loyal de rendre justice à
-Christophe, et il était incapable de le faire, à moins que Christophe
-ne s'humiliât devant lui. Il attendit que Christophe lui revînt: son
-triste scepticisme et son expérience de la vie lui avaient fait
-connaître l'avilissement inévitable des volontés par la misère.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe rentra chez lui. La colère avait fait place à l'abattement.
-Il se sentait perdu. Le faible appui sur lequel il comptait s'était
-écroulé. Il ne doutait pas qu'il ne se fût fait un ennemi mortel, non
-seulement de Hecht, mais de Kohn qui l'avait présenté. C'était la
-solitude absolue dans une ville ennemie. En dehors de Diener et de Kohn,
-il ne connaissait personne. Son amie Corinne, la belle actrice, avec qui
-il s'était lié en Allemagne, n'était pas à Paris,&mdash;elle faisait
-encore une tournée à l'étranger, en Amérique, et cette fois pour son
-compte: car elle était devenue célèbre; les journaux publiaient de
-bruyants échos de son voyage. Quant à la petite institutrice
-française, qu'il avait, sans le vouloir, fait renvoyer de sa place, et
-dont la pensée avait été longtemps pour lui un remords, combien de
-fois s'était-il promis de la retrouver, quand il serait à Paris! Mais
-maintenant qu'il était à Paris, il s'apercevait qu'il n'avait oublié
-qu'une chose: son nom. Impossible de se le rappeler. Il ne se souvenait
-que du prénom: Antoinette. Au reste, quand la mémoire lui serait
-revenue, le moyen de retrouver une pauvre petite institutrice, dans
-cette fourmilière humaine!</p>
-
-<p>Il fallait s'assurer au plus tôt de quoi vivre. Il restait à
-Christophe cinq francs. Il prit sur lui, malgré sa répugnance, de
-demander à son hôte, le gros cabaretier, s'il ne connaîtrait pas dans
-le quartier des gens à qui il pourrait donner des leçons de piano.
-L'homme tenait déjà en médiocre estime un locataire qui ne mangeait
-qu'une fois par jour, et qui parlait allemand; il perdit tout respect,
-quand il sut que ce n'était qu'un musicien. Il était un Français de
-la vieille race, pour qui la musique est un métier de feignant. Il se
-gaussa:</p>
-
-<p>&mdash;Du piano!... Vous tapez de ça? Compliments!... C'est-y curieux
-tout de même de faire ce métier-là par goût! Moi, toute musique me fait
-l'effet, comme s'il pleuvait... Après ça, vous pourriez peut-être
-m'apprendre. Qu'est-ce que vous en diriez, vous autres? cria-t-il, en se
-tournant vers des ouvriers qui buvaient.</p>
-
-<p>Ils rirent bruyamment.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un joli métier, fit l'un. Pas salissant. Et puis, ça plaît
-aux dames.</p>
-
-<p>Christophe comprenait mal le français, et plus mal la moquerie: il
-cherchait ses mots; il ne savait pas s'il devait se fâcher. La femme du
-patron eut pitié de lui:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, Philippe, tu n'es pas sérieux, dit-elle à son
-mari.&mdash;Tout de même, continua-t-elle, en s'adressant à Christophe, il
-y aurait peut-être bien quelqu'un qui ferait votre affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc? demanda le mari.</p>
-
-<p>&mdash;La petite Grasset. Tu sais, on lui a acheté un piano.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ces poseurs! C'est vrai.</p>
-
-<p>On apprit à Christophe qu'il s'agissait de la fille du boucher: ses
-parents voulaient en faire une demoiselle; ils consentiraient à ce
-qu'elle prît des leçons, quand ce ne serait que pour faire jaser. La
-femme de l'hôtelier promit de s'en occuper.</p>
-
-<p>Le lendemain, elle dit à Christophe que la bouchère voulait le voir.
-Il alla chez elle. Il la trouva à son comptoir, au milieu des cadavres
-de bêtes. Cette belle femme, au teint fleuri, au sourire doucereux,
-prit un air digne, quand elle sut pourquoi il venait. Tout de suite,
-elle aborda la question de prix, se hâtant d'ajouter qu'elle ne voulait
-pas y mettre beaucoup, parce que le piano est une chose agréable, mais
-pas nécessaire: elle lui offrit un franc l'heure. Après quoi, elle
-demanda à Christophe, d'un air méfiant, si au moins il savait bien la
-musique. Elle parut se rassurer et devint plus aimable, quand il dit que
-non seulement il la savait, mais qu'il en écrivait: son amour-propre en
-fut flatté; elle se promit de répandre dans le quartier la nouvelle
-que sa fille prenait des leçons avec un compositeur.</p>
-
-<p>Quand Christophe se vit; le lendemain, assis près du piano,&mdash;un
-horrible instrument, acheté d'occasion, et qui sonnait comme une
-guitare,&mdash;avec la petite bouchère, dont les doigts courts et gros
-trébuchaient sur les touches,&mdash;qui était incapable de distinguer un
-son d'un autre,&mdash;qui se tortillait d'ennui,&mdash;qui lui bâillait au
-nez, dès les premières minutes,&mdash;quand il eut à subir la surveillance
-de la mère et sa conversation, ses idées sur la musique et sur
-l'éducation musicale,&mdash;il se sentit si misérable, si misérablement
-humilié qu'il n'avait même plus la force de s'indigner. Il rentrait
-dans un état d'accablement; certains soirs, il ne pouvait dîner. S'il
-en était tombé là au bout de quelques semaines, où ne descendrait-il
-pas, par la suite? À quoi lui avait-il servi de se révolter contre
-l'offre de Hecht? Ce qu'il avait accepté était plus dégradant encore.</p>
-
-<p>Un soir, dans sa chambre, les larmes le prirent; il se jeta
-désespérément à genoux devant son lit, il pria... Qui priait-il? Qui
-pouvait-il prier? Il ne croyait pas en Dieu, il croyait qu'il n'y avait
-point de Dieu... Mais il fallait prier, il fallait se prier. Il n'y a
-que les médiocres qui ne prient jamais. Ils ne savent pas la
-nécessité où sont les âmes fortes de faire retraite dans leur
-sanctuaire. Au sortir des humiliations de la journée, Christophe
-sentit, dans le silence bourdonnant de son cœur, la présence de son
-Être éternel. Les flots de la misérable vie s'agitaient au-dessous de
-Lui: qu'y avait-il de commun entre elle et Lui? Toutes les douleurs du
-monde, acharnées à détruire, venaient se briser contre son roc.
-Christophe entendait battre ses artères, comme une mer intérieure; et
-une voix répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Éternel... Je suis... Je suis...</p>
-
-<p>Il la connaissait bien: si loin qu'il se souvînt, il avait toujours
-entendu cette voix. Il lui arrivait de l'oublier; pendant des mois, il
-cessait d'avoir conscience de son rythme puissant et monotone; mais il
-savait qu'elle était là, qu'elle ne cessait jamais, pareille à
-l'Océan qui gronde dans la nuit. Il retrouva dans cette musique le
-calme et l'énergie qu'il y puisait, chaque fois qu'il s'y retrempait.
-Il se releva, apaisé. Non, la dure vie qu'il menait n'avait rien du
-moins dont il dût avoir honte; il pouvait manger son pain sans rougir;
-ceux qui le lui faisaient acheter à ce prix, c'était à eux de rougir.
-Patience! Le temps viendrait...</p>
-
-<p>Mais le lendemain, la patience recommençait à lui manquer; et malgré
-ses efforts, il finit par éclater de rage, un jour pendant la leçon,
-contre la stupide pécore, impertinente par surcroît, qui se moquait de
-son accent, et mettait une malice de singe à faire le contraire de ce
-qu'il disait. Aux cris de colère de Christophe répondirent les
-hurlements de la donzelle, effrayée et indignée qu'un homme qu'elle
-payait osât lui manquer de respect. Elle cria qu'il l'avait
-battue:&mdash;(Christophe lui avait secoué le bras assez rudement.)&mdash;La
-mère se précipita comme une furie, couvrit sa fille de baisers et
-Christophe d'invectives. Le boucher parut à son tour, et déclara qu'il
-n'admettait pas qu'un gueux de Prussien se permît de toucher à sa
-fille. Christophe, blême de colère, honteux, incertain s'il
-n'étranglerait pas l'homme, la femme, et la fille, se sauva sous
-l'averse. Ses hôtes, qui le virent rentrer, bouleversé, n'eurent pas
-de peine à se faire raconter l'histoire; et leur malveillance pour les
-voisins en fut réjouie. Mais le soir, tout le quartier répétait que
-l'Allemand était une brute, qui battait les enfants.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe fit de nouvelles démarches chez des marchands de musique:
-elles ne servirent à rien. Il trouvait les Français peu accueillants;
-et leur agitation désordonnée l'ahurissait. Il avait l'impression
-d'une société anarchique, dirigée par une bureaucratie rogue et
-despotique.</p>
-
-<p>Un soir qu'il errait sur les boulevards, découragé de l'inutilité de
-ses efforts, il vit Sylvain Kohn, qui venait en sens inverse. Convaincu
-qu'ils étaient brouillés, il détourna les yeux, et tâcha de passer
-inaperçu. Mais Kohn l'appela:</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'étiez-vous devenu depuis ce fameux jour? demanda-t-il en
-riant. Je voulais aller chez vous; mais je n'ai plus votre adresse...
-Tudieu, mon cher, je ne vous connaissais pas. Vous avez été épique.</p>
-
-<p>Christophe le regarda, surpris et un peu honteux:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'en voulez pas?</p>
-
-<p>&mdash;Vous en vouloir? Quelle idée!</p>
-
-<p>Bien loin de lui en vouloir, il avait été réjoui de la façon dont
-Christophe avait étrillé Hecht: il avait passé un bon moment. Il lui
-était fort indifférent que Hecht ou que Christophe eût raison; il
-n'envisageait les gens que d'après le degré d'amusement qu'ils
-pouvaient avoir pour lui; et il avait entrevu en Christophe une source
-de haut comique, dont il se promettait bien de profiter.</p>
-
-<p>&mdash;Il fallait venir me voir, continuait-il. Je vous attendais.
-Qu'est-ce que vous faites, ce soir? Vous allez venir diner. Je ne vous
-lâche plus. Nous serons entre nous: quelques artistes, qui nous
-réunissons, une fois par quinzaine. Il faut que vous connaissiez ce
-monde-là. Venez. Je vous présenterai.</p>
-
-<p>Christophe s'excusait en vain sur sa tenue. Sylvain Kohn l'emmena.</p>
-
-<p>Ils entrèrent dans un restaurant des boulevards, et montèrent au
-premier. Christophe se trouva au milieu d'une trentaine de jeunes gens,
-de vingt a trente-cinq ans, qui discutaient avec animation. Kohn le
-présenta, comme venant de s'échapper des prisons d'Allemagne. Ils ne
-firent aucune attention à lui, et n'interrompirent même pas leur
-discussion passionnée, où Kohn, à peine arrivé, se jeta à la nage.</p>
-
-<p>Christophe, intimidé par cette société d'élite, se taisait, et il
-était tout oreilles. Il ne réussissait pas à comprendre&mdash;ayant peine
-à suivre la volubilité de parole française&mdash;quels grands intérêts
-artistiques étaient débattus. Il avait beau écouter, il ne
-distinguait que des mots comme «<i>trust</i>», «accaparement», «baisse
-des prix», «chiffres des recettes», mêlés à ceux de «dignité de
-l'art» et de «droits de l'écrivain». Il finit par s'apercevoir qu'il
-s'agissait d'affaires commerciales. Un certain nombre d'auteurs,
-appartenant, semblait-il, à une société financière, s'indignaient
-contre les tentatives qui étaient faites pour constituer une société
-rivale, disputant à la leur son monopole d'exploitation. La défection
-de quelques-uns de leurs associés, qui avaient trouvé avantageux de
-passer, armes et bagages, dans la maison rivale, les jetait dans des
-transports de fureur. Ils ne parlaient de guère moins que de couper des
-têtes. «... Déchéance... Trahison... Flétrissure... Vendus...»</p>
-
-<p>D'autres ne s'en prenaient pas aux vivants: ils en avaient aux morts,
-dont la copie gratuite obstruait le marché. L'œuvre de Musset venait
-de tomber dans le domaine public, et, à ce qu'il paraissait, on
-l'achetait beaucoup trop. Aussi réclamaient-ils de l'État une
-protection énergique, frappant de lourdes taxes les chefs-d'œuvre du
-passé, afin de s'opposer à leur diffusion à prix réduits, qu'ils
-taxaient aigrement de concurrence déloyale pour la marchandise des
-artistes d'à présent.</p>
-
-<p>Ils s'interrompirent les uns et les autres pour écouter les chiffres
-des recettes qu'avaient faites telle et telle pièce dans la soirée
-d'hier. Tous s'extasièrent sur la chance d'un vétéran de l'art
-dramatique, célèbre dans les deux mondes,&mdash;qu'ils méprisaient, mais
-qu'ils enviaient encore plus.&mdash;Des rentes des auteurs ils passèrent à
-celles des critiques. Ils s'entretinrent de celles que touchait&mdash;(pure
-calomnie, sans doute?)&mdash;un de leurs confrères connu, pour chaque
-première représentation d'un théâtre des boulevards, afin d'en dire
-du bien. C'était un honnête homme: une fois le marché conclu, il le
-tenait loyalement; mais son grand art était&mdash;(à ce qu'ils
-prétendaient)&mdash;de faire de la pièce des éloges qui la fissent tomber
-le plus promptement possible, afin qu'il y eût des premières souvent.
-Le conte&mdash;(le compte)&mdash;fit rire, mais n'étonna point.</p>
-
-<p>Au travers de tout cela, ils disaient de grands mots; ils parlaient de
-«poésie», d'«art pour l'art». Dans ce bruit de gros sous, cela
-sonnait: «l'art pour l'argent»; et ces mœurs de maquignons,
-nouvellement introduites dans la littérature française, scandalisaient
-Christophe. Comme il ne comprenait rien aux questions d'argent, il avait
-renoncé à suivre la discussion, quand ils finirent par parler de
-littérature,&mdash;ou, plutôt, de littérateurs.&mdash;Christophe dressa
-l'oreille, en entendant le nom de Victor Hugo.</p>
-
-<p>Il s'agissait de savoir s'il avait été cocu. Ils discutèrent
-longuement sur les amours de Sainte-Beuve et de madame Hugo. Après
-quoi, ils parlèrent des amants de George Sand et de leurs mérites
-respectifs. C'était la grande occupation de la critique littéraire
-d'alors: après avoir tout exploré dans la maison des grands hommes,
-visité les placards, retourné les tiroirs, et vidé les armoires, elle
-fouillait l'alcôve. La pose de monsieur de Lauzun, à plat ventre sous
-le lit du roi et de la Montespan, était de celles qu'elle
-affectionnait, dans son culte pour l'histoire et pour la vérité:&mdash;(ils
-avaient tous, en ce temps, le culte de la vérité).&mdash;Les convives de
-Christophe montrèrent qu'ils en étaient possédés: rien ne les
-lassait dans cette recherche du vrai. Ils l'étendaient à l'art
-d'aujourd'hui, comme à l'art du passé; et ils analysèrent la vie
-privée de certains des plus notoires contemporains, avec la même
-passion d'exactitude. C'était une chose curieuse qu'ils connussent les
-moindres détails de scènes, qui d'habitude se passent de tout témoin.
-C'était à croire que les intéressés avaient été les premiers à
-fournir le public de renseignements exacts, par dévouement pour la
-vérité.</p>
-
-<p>Christophe, de plus en plus gêné, essayait de causer d'autre
-chose avec ses voisins. Mais aucun ne s'occupait de lui. Ils
-avaient bien commencé par lui poser quelques vagues questions sur
-l'Allemagne,&mdash;questions qui lui avaient révélé, à son grand
-étonnement, l'ignorance absolue, où étaient ces gens distingués et
-qui semblaient instruits, des choses les plus élémentaires de leur
-métier&mdash;littérature et art&mdash;en dehors de Paris; tout au plus
-s'ils avaient entendu parler de quelques grands noms: Hauptmann,
-Sudermann, Liebermann, Strauss (David, Johann, ou Richard?) parmi lesquels
-ils s'aventuraient prudemment, de peur de faire quelque fâcheuse
-confusion. Au reste, s'ils avaient questionné Christophe, c'était par
-politesse, non par curiosité: ils n'en avaient aucune; à peine s'ils
-prirent garde à ce qu'il répondit; ils se hâtèrent de revenir aux
-questions parisiennes qui délectaient le reste de la table.</p>
-
-<p>Christophe timidement tenta de parler de musique. Aucun de ces
-littérateurs n'était musicien. Au fond, ils regardaient la musique
-comme un art inférieur. Mais soi! succès croissant, depuis quelques
-années, leur causait un secret dépit; et, puisqu'elle était à la
-mode, ils feignaient de s'y intéresser. Ils faisaient grand bruit
-surtout d'un récent opéra, dont ils n'étaient pas loin de faire dater
-la musique, ou tout au moins l'ère nouvelle de la musique. Leur
-ignorance et leur snobisme s'accommodaient de cette idée, qui les
-dispensait de connaître le reste. L'auteur de cet opéra, un Parisien,
-dont Christophe entendait le nom pour la première fois, avait, disaient
-certains, fait table rase de tout ce qui était avant lui, renouvelé de
-toutes pièces, re-créé la musique. Christophe sursauta. Il ne
-demandait pas mieux que de croire au génie. Mais un génie de cette
-trempe, qui d'un coup anéantissait le passé!... Nom de nom! C'était
-un gaillard; comment diable avait-il pu faire?&mdash;Il demanda des
-explications. Les autres, qui eussent été bien embarrassés pour lui
-en donner, et que Christophe assommait, l'adressèrent au musicien de la
-bande, le grand critique musical, Théophile Goujart, qui lui parla
-aussitôt de septièmes et de neuvièmes. Christophe le suivit sur ce
-terrain. Goujart savait la musique à peu près comme Sganarelle savait
-le latin...</p>
-
-<p>&mdash;... <i>Vous n'entendez point le latin?</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Non.</i></p>
-
-<p>&mdash;(Avec enthousiasme) <i>Cabricias, arci thuram, catalamus,
-singulariter... bonus, bona, bonum</i>...</p>
-
-<p>Se trouvant en présence d'un homme, qui «entendait le latin», il se
-replia prudemment dans le maquis de l'esthétique. De ce refuge
-inexpugnable, il se mit à fusiller Beethoven, Wagner, et l'art
-classique, qui n'étaient pas en cause: (mais, en France, on ne peut
-louer un artiste, sans lui offrir en holocauste tous ceux qui ne sont
-pas comme lui). Il proclamait l'avènement d'un art nouveau, foulant aux
-pieds les conventions du passé. Il parlait d'une langue musicale, qui
-venait d'être découverte par le Christophe Colomb de la musique
-parisienne, et qui supprimait totalement la langue des classiques, en
-faisait une langue morte.</p>
-
-<p>Christophe, tout en réservant son opinion sur le génie novateur, dont
-il attendait d'avoir vu les œuvres, se sentait en défiance contre ce
-Baal musical, à qui l'on sacrifiait la musique tout entière. Il était
-scandalisé d'entendre parler ainsi des maîtres; et il ne se rappelait
-pas que naguère, en Allemagne, il en avait dit bien d'autres. Lui qui
-se croyait là-bas un révolutionnaire en art, lui qui scandalisait par
-sa hardiesse de jugement et sa verte franchise,&mdash;dès les premiers
-mots en France, il se sentait devenu conservateur. Il voulut discuter, et
-il eut le mauvais goût de le faire, non pas en homme bien élevé, qui
-avance des arguments et ne les démontre pas, mais en homme du métier,
-qui va chercher des faits précis, et qui vous en assomme. Il ne
-craignit pas d'entrer dans des explications techniques; et sa voix, en
-discutant, montait à des intonations, bien faites pour blesser les
-oreilles d'une société d'élite, où ses arguments et la chaleur qu'il
-mettait à les soutenir paraissaient également ridicules. Le critique
-se hâta de mettre fin par un mot, dit d'esprit, à une discussion
-fastidieuse, où Christophe venait de s'apercevoir avec stupéfaction
-que son interlocuteur ne savait rien de ce dont il parlait. L'opinion
-était faite désormais sur l'Allemand pédantesque et suranné; et,
-sans qu'on la connût, sa musique fut jugée détestable. Mais
-l'attention de cette trentaine de jeunes gens, aux yeux railleurs,
-prompts à saisir les ridicules, avait été ramenée vers ce personnage
-bizarre, qui agitait avec des mouvements gauches et violents des bras
-maigres aux mains énormes, et qui dardait des regards furibonds, en
-criant d'une voix suraiguë. Sylvain Kohn entreprit d'en donner la
-comédie à ses amis.</p>
-
-<p>La conversation s'était définitivement écartée de la littérature
-pour s'attacher aux femmes. À vrai dire, c'étaient les deux faces d'un
-même sujet: car dans leur littérature il n'était guère question que
-de femmes, et dans leurs femmes que de littérature, tant elles étaient
-frottées de choses ou de gens de lettres.</p>
-
-<p>On parlait d'une honnête dame, connue dans le monde parisien, qui
-venait de faire épouser son amant à sa fille, pour mieux se le
-réserver. Christophe s'agitait sur sa chaise et faisait une grimace de
-dégoût. Kohn s'en aperçut; et, poussant du coude son voisin, il fit
-remarquer que le sujet semblait passionner l'Allemand, qui sans doute
-brûlait d'envie de connaître la dame. Christophe rougit, balbutia,
-puis finit par dire avec colère que de telles femmes il fallait les
-fouetter. Un éclat de rire homérique accueillit sa proposition; et
-Sylvain Kohn, d'un ton flûté, protesta qu'on ne devait pas toucher une
-femme, même avec une fleur... etc... etc... (Il était à Paris le
-chevalier de l'Amour.)&mdash;Christophe répondit qu'une femme de cette
-espèce n'était ni plus ni moins qu'une chienne, et qu'avec les chiens
-vicieux il n'y avait qu'un remède: le fouet. On se récria bruyamment.
-Christophe dit que leur galanterie était de l'hypocrisie, que
-c'étaient toujours ceux qui respectaient le moins les femmes, qui
-parlaient le plus de les respecter; et il s'indigna contre leurs récits
-scandaleux. On lui opposa qu'il n'y avait là aucun scandale, rien que
-de naturel; et tous furent d'accord pour reconnaître en l'héroïne de
-l'histoire non seulement une femme charmante, mais <i>la</i> Femme, par
-excellence. L'Allemand s'exclama. Sylvain Kohn lui demanda sournoisement
-comment était donc la Femme, telle qu'il l'imaginait. Christophe sentit
-qu'on lui tendait un panneau; mais il y donna en plein, emporté par sa
-violence et par sa conviction. Il se mit à expliquer à ces Parisiens
-gouailleurs ses idées sur l'amour. Il ne trouvait pas ses mots, il les
-cherchait pesamment, finissant par pêcher dans sa mémoire des
-expressions invraisemblables, disant des énormités qui faisaient la
-joie de l'auditoire, et ne se troublant pas, avec un sérieux admirable,
-une insouciance touchante du ridicule: car il ne pouvait pas ne pas voir
-qu'ils se moquaient de lui effrontément. À la fin, il s'empêtra dans
-une phrase, n'en put sortir, donna un coup de poing sur la table, et se
-tut.</p>
-
-<p>On essaya de le relancer dans la discussion; mais il fronça les
-sourcils, et il ne broncha plus, les coudes sur la table, honteux et
-irrité. Il ne desserra plus les dents jusqu'à la fin du diner, si ce
-n'est pour manger et pour boire. Il buvait énormément, au contraire de
-ces Français, qui touchaient à peine à leurs vins. Son voisin l'y
-encourageait malignement, et remplissait son verre, qu'il vidait sans y
-penser. Mais, quoiqu'il ne fût pas habitué à ces excès de table,
-surtout après les semaines de privations qu'il venait de passer, il
-tint bon et ne donna pas le spectacle ridicule que les autres
-espéraient. Il restait absorbé; on ne faisait plus attention à lui:
-on pensait qu'il était assoupi par le vin. En outre de la fatigue qu'il
-avait à suivre une conversation française, il était las de n'entendre
-parler que de littérature,&mdash;acteurs, auteurs, éditeurs, bavardages de
-coulisses ou d'alcôves littéraires: à cela se réduisait le monde! Au
-milieu de ces figures nouvelles et de ce bruit de paroles, il ne
-parvenait à fixer en lui ni une physionomie, ni une pensée. Ses yeux
-de myope, vagues et absorbés, faisaient le tour de la table lentement,
-se posant sur les gens, et ne semblant pas les voir. Il les voyait
-pourtant mieux que quiconque; mais il n'en avait pas conscience. Son
-regard n'était point comme celui de ces Parisiens et de ces Juifs, qui
-happe à coups de bec des lambeaux d'objets, menus, menus, menus, et les
-dépèce en un instant. Il s'imprégnait longuement, en silence, des
-êtres, comme une éponge; et il les emportait. Il lui semblait n'avoir
-rien vu, et ne se souvenir de rien. Longtemps après,&mdash;des heures,
-souvent des jours,&mdash;lorsqu'il était seul et regardait en lui, il
-s'apercevait qu'il avait tout raflé.</p>
-
-<p>Pour l'instant, il n'avait l'air que d'un lourdaud d'Allemand, qui
-s'empiffrait de mangeaille, attentif seulement à ne pas perdre une
-goulée. Et il ne distinguait rien, sinon qu'en écoutant les convives
-s'interpeller par leurs noms, il se demandait, avec une insistance
-d'ivrogne, pourquoi tant de ces Français avaient des noms étrangers:
-flamands, allemands, juifs, levantins, anglo ou hispano-américains...</p>
-
-<p>Il ne s'aperçut pas que l'on se levait de table. Il restait seul assis;
-et il rêvait des collines rhénanes, des grands bois, des champs
-labourés, des prairies au bord de l'eau, de la vieille maman. Quelques
-convives causaient encore, debout, à l'autre bout de la salle. La
-plupart étaient déjà partis. Enfin il se décida, se leva, à son
-tour, et, ne regardant personne, il alla chercher son manteau et son
-chapeau accrochés à l'entrée. Après les avoir mis, il partait sans
-dire bonsoir, quand, par l'entrebâillement d'une porte, il aperçut
-dans un cabinet voisin un objet qui le fascina: un piano. Il y avait
-plusieurs semaines qu'il n'avait touché à un instrument de musique. Il
-entra, caressa amoureusement les touches, s'assit, et, son chapeau sur
-la tête, son manteau sur le dos, il commença de jouer. Il avait
-parfaitement oublié où il était. Il ne remarqua point que deux
-personnes se glissaient dans la pièce pour l'entendre. L'une était
-Sylvain Kohn, passionné de musique,&mdash;Dieu sait pourquoi! car il n'y
-comprenait rien, et il aimait autant la mauvaise que la bonne. L'autre
-était le critique musical, Théophile Goujart. Celui-là&mdash;(c'était
-plus simple)&mdash;ne comprenait ni n'aimait la musique; mais cela ne le
-gênait point pour en parler. Au contraire: il n'y a pas d'esprits plus
-libres que ceux qui ne savent point ce dont ils parlent: car il leur est
-indifférent d'en dire une chose plutôt qu'une autre.</p>
-
-<p>Théophile Goujart était un gros homme, râblé et musclé; la barbe
-noire, de lourds accroche-cœur sur le front, un front qui se fronçait
-de grosses rides inexpressives, une figure mal équarrie, comme
-grossièrement sculptée dans du bois, les bras courts, les jambes
-courtes, une grasse poitrine: une sorte de marchand de bois, ou de
-portefaix auvergnat. Il avait des manières vulgaires et le verbe
-arrogant. Il était entré dans la musique par la politique, qui, dans
-ce temps-là, en France, était le seul moyen d'arriver. Il s'était
-attaché à la fortune d'un ministre de sa province, dont il s'était
-découvert vaguement parent ou allié,&mdash;quelque fils «du bâtard de son
-apothicaire».&mdash;Les ministres ne sont pas éternels. Quand le sien
-avait paru près de sombrer, Théophile Goujart avait abandonné le bateau,
-après en avoir emporté tout ce qu'il pouvait prendre, notamment des
-décorations: car il aimait la gloire. Las de la politique, où depuis
-quelque temps il commençait à recevoir, pour le compte de son patron,
-et même pour le sien, quelques coups assez rudes, il avait cherché, à
-l'abri des orages, une situation de tout repos, où il pourrait ennuyer
-les autres, sans être ennuyé lui-même. La critique était tout
-indiquée. Justement, une place de critique musical était vacante dans
-un des grands journaux parisiens. Le titulaire, un jeune compositeur de
-talent, avait été congédié, parce qu'il s'obstinait à dire ce qu'il
-pensait des œuvres et des auteurs. Goujart ne s'était jamais occupé
-de musique, et il ne savait rien: on le choisit sans hésiter. On en
-avait assez des gens compétents; au moins, avec Goujart, on n'avait
-rien à craindre; il n'attachait pas une importance ridicule à ses
-opinions; toujours aux ordres de la direction, et prêt à en faire
-passer les éreintements et les réclames. Qu'il ne fût pas musicien,
-c'était une considération secondaire. La musique, chacun en sait assez
-en France. Goujart avait vite acquis la science indispensable. Le moyen
-était simple: il s'agissait, aux concerts, de prendre pour voisin
-quelque bon musicien, si possible un compositeur, et de lui faire dire
-ce qu'il pensait des œuvres qu'on jouait. Au bout de quelques mois de
-cet apprentissage, on connaissait le métier: l'oison pouvait voler. À
-la vérité, ce n'était pas comme un aigle; et Dieu sait les sottises
-que Goujart déposait dans sa feuille, avec autorité! Il écoutait et
-lisait à tort et à travers, embrouillait tout dans sa lourde cervelle,
-et faisait arrogamment la leçon aux autres; il écrivait dans un style
-prétentieux, bariolé de calembours, et lardé de pédantismes
-agressifs; il avait une mentalité de pion de collège. Parfois, de loin
-en loin, il s'était attiré de cruelles ripostes: dans ces cas-là, il
-faisait le mort, et se gardait bien de répondre. Il était à la fois
-un gros finaud et un grossier personnage, insolent ou plat, selon les
-circonstances. Il faisait des courbettes aux chers maîtres, pourvus
-d'une situation ou d'une gloire officielle: (c'était le seul moyen
-qu'il eût d'évaluer sûrement le mérite musical.) Il traitait
-dédaigneusement les autres, et exploitait les faméliques.&mdash;Ce n'était
-pas une bête.</p>
-
-<p>Malgré l'autorité acquise et sa réputation, dans son for intérieur
-il savait qu'il ne savait rien en musique; et il avait conscience que
-Christophe s'y connaissait très bien. Il se serait gardé de le dire;
-mais cela lui en imposait.&mdash;Et maintenant, il écoutait Christophe,
-qui jouait; et il s'évertuait à comprendre, l'air absorbé, profond, ne
-pensant à rien; il ne voyait goutte dans ce brouillard de notes, et il
-hochait la tête en connaisseur, mesurant ses signes d'approbation sur
-les clignements d'yeux de Sylvain Kohn, qui avait grand'peine à rester
-tranquille.</p>
-
-<p>Enfin, Christophe, dont la conscience émergeait peu à peu des fumées
-du vin et de la musique, se rendit compte vaguement de la pantomime qui
-avait lieu derrière son dos; et, se tournant, il vit les deux amateurs.
-Ils se jetèrent aussitôt sur lui, et lui secouèrent les mains avec
-énergie,&mdash;Sylvain Kohn glapissant qu'il avait joué comme un dieu,
-Goujart affirmant d'un air doctoral qu'il avait la main gauche de
-Rubinstein et la main droite de Paderewski&mdash;(à moins que ce ne fût le
-contraire).&mdash;Ils s'accordaient tous deux pour déclarer qu'un tel talent
-ne devrait pas rester sous le boisseau, et ils s'engagèrent à le
-mettre en valeur. Pour commencer, tous deux comptaient bien en tirer
-pour eux-mêmes tout l'honneur et le profit possibles.</p>
-
-
-
-
-<p>Dès le lendemain, Sylvain Kohn invita Christophe à venir chez lui,
-mettant aimablement à sa disposition l'excellent piano qu'il avait, et
-dont il ne faisait rien. Christophe, qui mourait de musique rentrée,
-accepta, sans se faire prier; et il usa de l'invitation.</p>
-
-<p>Les premiers soirs, tout alla bien. Christophe était tout au bonheur de
-jouer; et Sylvain Kohn mettait une certaine discrétion à l'en laisser
-jouir en paix. Lui-même en jouissait sincèrement. Par un de ces
-phénomènes bizarres, que chacun peut observer, cet homme qui n'était
-pas musicien, qui n'était pas artiste, qui avait le cœur le plus sec,
-le plus dénué de toute poésie, de toute bonté profonde, était pris
-sensuellement par ces musiques, qu'il ne comprenait pas, mais d'où se
-dégageait pour lui une force de volupté. Malheureusement, il ne
-pouvait pas se taire. Il fallait qu'il parlât, tout haut, pendant que
-Christophe jouait. Il soulignait la musique d'exclamations emphatiques,
-comme un snob au concert, ou bien il faisait des réflexions saugrenues.
-Alors, Christophe tapait le piano, et déclarait qu'il ne pouvait pas
-continuer ainsi. Kohn s'évertuait à se taire; mais c'était plus fort
-que lui: il se remettait aussitôt à ricaner, gémir, siffloter,
-tapoter, fredonner, imiter les instruments. Et quand le morceau était
-fini, il eût crevé, s'il n'avait fait part à Christophe de ses
-ineptes réflexions.</p>
-
-<p>Il était un curieux mélange de sentimentalité germanique, de blague
-parisienne, et de fatuité qui lui appartenait en propre. Tantôt
-c'étaient des jugements apprêtés et précieux, tantôt des
-comparaisons extravagantes, tantôt des indécences, des obscénités,
-des insanités, des coquecigrues. Pour louer Beethoven, il y voyait des
-polissonneries, une sensualité lubrique. Il trouvait un élégant
-badinage dans de sombres pensées. Le <i>quatuor en ut dièze mineur</i> lui
-semblait aimablement crâne. Le sublime adagio de la <i>Neuvième
-Symphonie</i> lui rappelait Chérubin. Après les trois coups qui ouvrent
-la Symphonie en ut mineur, il criait: «N'entrez pas! Il y a
-quelqu'un!» Il admirait la bataille de <i>Heldenleben</i>, parce qu'il
-prétendait y reconnaître le ronflement d'une automobile. Et partout,
-des images pour expliquer les morceaux, et des images puériles,
-incongrues. On se demandait comment il pouvait aimer la musique.
-Cependant, il l'aimait; à certaines de ces pages, qu'il comprenait de
-la façon la plus cocasse, les larmes lui venaient aux yeux. Mais,
-après avoir été ému par une scène de Wagner, il tapotait sur le
-piano un galop d'Offenbach, ou chantonnait une scie de café-concert,
-après l'<i>Ode à la joie.</i> Alors Christophe bondissait, et il hurlait de
-colère.&mdash;Mais le pire n'était pas quand Sylvain Kohn était absurde;
-c'était quand il voulait dire des choses profondes et délicates, quand
-il voulait poser aux yeux de Christophe, quand c'était Hamilton, et non
-Sylvain Kohn, qui parlait. Dans ces moments-là, Christophe dardait sur
-lui un regard chargé de haine, et il l'écrasait sous des paroles
-froidement injurieuses, qui blessaient l'amour-propre de Hamilton: les
-séances de piano se terminaient fréquemment par des brouilles. Mais,
-le lendemain, Kohn avait oublié; et Christophe, qui avait remords de sa
-violence, s'obligeait à revenir.</p>
-
-<p>Tout cela n'eût encore été rien, si Kohn avait pu se retenir
-d'inviter des amis à entendre Christophe. Mais il avait besoin de faire
-montre de son musicien.&mdash;La première fois que Christophe trouva chez
-Kohn trois ou quatre petits Juifs et la maîtresse de Kohn, une grande
-fille enfarinée, bête comme un panier, qui répétait des calembours
-ineptes et parlait de ce qu'elle avait mangé, mais qui se croyait
-musicienne, parce qu'elle étalait ses cuisses, chaque soir, dans une
-Revue des Variétés,&mdash;Christophe fit grise mine. La deuxième fois, il
-déclara tout net à Sylvain Kohn qu'il ne jouerait plus chez lui.
-Sylvain Kohn jura ses grands dieux qu'il n'inviterait plus personne.
-Mais il continua en cachette, installant ses invités dans une pièce
-voisine. Naturellement, Christophe finit par s'en apercevoir; il s'en
-alla, furieux, et, cette fois, ne revint plus.</p>
-
-<p>Toutefois, il devait ménager Kohn, qui le présentait dans des familles
-cosmopolites et lui trouvait des leçons.</p>
-
-
-
-
-<p>De son côté, Théophile Goujart vint, quelques jours après, chercher
-Christophe dans son taudis. Il ne se montra pas offusqué de le trouver
-si mal logé. Au contraire: il fut charmant. Il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai pensé que cela vous ferait plaisir d'entendre un peu de
-musique; et comme j'ai mes entrées partout, je suis venu vous prendre.</p>
-
-<p>Christophe fut ravi. Il trouva l'attention délicate, et remercia avec
-effusion. Goujart était tout différent de ce qu'il l'avait vu, le
-premier soir. Seul à seul avec lui, il était sans morgue, bon enfant,
-timide, cherchant à s'instruire. Ce n'était que lorsqu'il se trouvait
-avec d'autres qu'il reprenait instantanément son air supérieur et son
-ton cassant. D'ailleurs, son désir de s'instruire avait toujours un
-caractère pratique. Il n'était pas curieux de ce qui n'était pas
-d'actualité. Pour le moment, il voulait savoir ce que Christophe
-pensait d'une partition qu'il avait reçue, et dont il eut été bien
-embarrassé pour rendre compte: car il lisait à peine ses notes.</p>
-
-<p>Ils allèrent ensemble à un concert symphonique. L'entrée en était
-commune avec un music-hall. Par un boyau sinueux, on accédait à une
-salle sans dégagements: l'atmosphère était étouffante; les sièges,
-trop étroits, entassés; une partie du public se tenait debout,
-bloquant toutes les issues:&mdash;l'inconfortable français. Un homme, qui
-semblait rongé d'un incurable ennui, dirigeait au galop une symphonie
-de Beethoven, comme s'il avait hâte que ce fût fini. Les flonflons
-d'une danse du ventre venaient, du café-concert voisin, se mêlera la
-marche funèbre de <i>l'Héroïque.</i> Le public arrivait toujours,
-s'installait, se lorgnait. Quand il eut fini d'arriver, il commença de
-partir. Christophe tendait les forces de son cerveau pour suivre
-le fil de l'œuvre, à travers cette foire; et, au prix d'efforts
-énergiques, il parvenait à y avoir du plaisir,&mdash;(car l'orchestre
-était habile, et Christophe était sevré depuis longtemps de musique
-symphonique),&mdash;quand Goujart le prit par le bras, et lui dit, au
-milieu du concert.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, nous partons. Nous allons à un autre concert.</p>
-
-<p>Christophe fronça le sourcil; mais il ne répliqua point, et il suivit
-son guide. Ils traversèrent la moitié de Paris. Ils arrivèrent dans
-une autre salle, qui sentait l'écurie, et où, à d'autres heures, on
-jouait des féeries et des pièces populaires:&mdash;(la musique, à Paris,
-est comme ces ouvriers pauvres qui se mettent à deux pour louer un
-logement: lorsque l'un sort du lit, l'autre entre dans les draps
-chauds.)&mdash;Point d'air, naturellement: depuis le roi Louis XIV, les
-Français le jugent malsain; et l'hygiène des théâtres, comme
-autrefois celle de Versailles, est qu'on n'y respire point. Un noble
-vieillard, avec des gestes de dompteur, déchaînait un acte de Wagner:
-la malheureuse bête&mdash;l'acte&mdash;ressemblait à ces lions de
-ménagerie, ahuris d'affronter les feux de la rampe, et qu'il faut
-cravacher pour les faire ressouvenir qu'ils sont pourtant des lions. De
-grosses pharisiennes et de petites bécasses assistaient à cette
-exhibition, le sourire sur les lèvres. Après que le lion eut fait le beau,
-que le dompteur eut salué, et qu'ils eurent été récompensés tous deux par
-le tapage du public, Goujart eut la prétention d'emmener encore
-Christophe à un troisième concert. Mais, cette fois, Christophe fixa
-ses mains aux bras de son fauteuil, et il déclara qu'il ne bougerait
-plus: il en avait assez de courir d'un concert à l'autre, attrapant au
-passage, ici des miettes de symphonie, là des bribes de concerto. En
-vain, Goujart essayait de lui expliquer que la critique musicale à
-Paris était un métier, où il était plus essentiel de voir que
-d'écouler. Christophe protesta que la musique n'était pas faite pour
-être entendue en fiacre, et qu'elle voulait du recueillement. Ce
-mélange de concerts lui tournait le cœur: un seul lui suffisait, à la
-fois.</p>
-
-<p>Il était bien surpris de cette incontinence musicale. Il croyait, comme
-la plupart des Allemands, que la musique tenait en France peu de place;
-et il s'attendait à ce qu'on la lui servît par petites rations, mais
-très soignées. On lui offrit, pour commencer, quinze concerts en sept
-jours. Il y en avait pour tous les soirs de la semaine, et souvent deux
-ou trois par soir, à la même heure, dans des quartiers différents.
-Pour le dimanche, il y en avait quatre, à la même heure, toujours.
-Christophe admirait cet appétit de musique. Il n'était pas moins
-frappé de l'abondance des programmes. Il pensait jusque-là que ses
-compatriotes avaient la spécialité de ces goinfreries de sons, qui lui
-avaient plus d'une fois répugné en Allemagne. Il constata que les
-Parisiens leur eussent rendu des points à table. On leur faisait bonne
-mesure: deux symphonies, un concerto, une ou deux ouvertures, un acte de
-drame lyrique. Et de toute provenance: allemand, russe, scandinave,
-français,&mdash;bière, champagne, orgeat et vin,&mdash;ils avalaient tout,
-sans broncher. Christophe s'émerveillait que les oiselles de Paris eussent
-un aussi vaste estomac. Cela ne les gênait guère! Le tonneau des
-Danaïdes... Il ne restait rien au fond.</p>
-
-<p>Christophe ne tarda pas à remarquer que cette quantité de musique se
-réduisait en somme à fort peu de chose. Il trouvait à tous les
-concerts les mêmes figures et les mêmes morceaux. Ces programmes
-copieux ne sortaient jamais du même cercle. Presque rien avant
-Beethoven. Presque rien après Wagner. Et dans l'intervalle, que de
-lacunes! Il semblait que la musique se réduisît à cinq ou six noms
-célèbres en Allemagne, à trois ou quatre en France, et, depuis
-l'alliance franco-russe, à une demi-douzaine de morceaux
-moscovites.&mdash;Rien des anciens Français. Rien des grands Italiens.
-Rien des colosses Allemands du XVII<sup>e</sup> et du XVIII<sup>e</sup>
-siècles. Rien de la musique allemande contemporaine, à l'exception du seul
-Richard Strauss, qui, plus avisé que les autres, venait lui-même chaque
-année imposer ses œuvres nouvelles au public parisien. Rien de la musique
-belge. Rien de la musique tchèque. Mais le plus étonnant: presque rien de
-la musique française contemporaine.&mdash;Cependant, tout le monde en
-parlait, en termes mystérieux, comme d'une chose qui révolutionnait le
-monde. Christophe était à l'affût des occasions d'en entendre; il avait
-une large curiosité, sans parti pris: il brûlait du désir de connaître
-du nouveau, d'admirer des œuvres de génie. Mais malgré tous ses
-efforts, il ne parvenait pas à en entendre: car il ne comptait pas
-trois ou quatre petits morceaux, assez finement écrits, mais froids et
-sagement compliqués, auxquels il n'avait pas prêté grande attention.</p>
-
-
-
-
-<p>En attendant de se faire une opinion par lui-même, Christophe chercha
-à se renseigner auprès de la critique musicale.</p>
-
-<p>Ce n'était pas aisé. Elle ressemblait à la cour du roi Pétaud. Non
-seulement les différentes feuilles musicales se contredisaient l'une
-l'autre à cœur-joie; mais chacune d'elles se contredisait elle-même,
-d'un article à l'autre. Il y aurait eu de quoi en perdre la tête, si
-l'on avait tout lu. Heureusement, chaque rédacteur ne lisait que ses
-propres articles, et le public n'en lisait aucun. Mais Christophe, qui
-voulait se faire une idée exacte des musiciens français, s'acharnait
-à ne rien passer; et il admirait le calme guilleret de ce peuple, qui
-se mouvait dans la contradiction, comme un poisson dans l'eau.</p>
-
-<p>Au milieu de ces divergences d'opinions, une chose le frappa: l'air
-doctoral des critiques. Qui donc avait prétendu que les Français
-étaient d'aimables fantaisistes, qui ne croyaient à rien? Ceux que
-voyait Christophe étaient enharnachés de plus de science
-musicale,&mdash;même quand ils ne savaient rien,&mdash;que toute la
-critique d'outre-Rhin.</p>
-
-<p>En ce temps-là, les critiques musicaux français s'étaient décidés
-à apprendre la musique. Il y en avait même quelques-uns qui la
-savaient: c'étaient des originaux; ils s'étaient donné la peine de
-réfléchir sur leur art et de penser par eux-mêmes. Ceux-là,
-naturellement, n'étaient pas très connus: ils restaient cantonnés
-dans leurs petites revues; à une ou deux exceptions près, les journaux
-n'étaient pas pour eux. Braves gens, intelligents, intéressants, que
-leur isolement inclinait parfois au paradoxe, et l'habitude de causer
-tout seuls, à l'intolérance de jugement et au bavardage.&mdash;Les autres
-avaient appris hâtivement les rudiments de l'harmonie; et ils restaient
-ébahis devant leur science récente. Ainsi que monsieur Jourdain,
-lorsqu'il vient d'apprendre les règles de la grammaire, ils étaient
-dans l'émerveillement:</p>
-
-<p>&mdash;<i>D, a, Da, F, a, Fa, R, a, Ra... Ah! que cela est beau!...
-Ah! la belle chose que de savoir quelque chose!</i>...</p>
-
-<p>Ils ne parlaient plus que de sujet et de contre-sujet, d'harmoniques et
-de sons résultants, d'enchaînements de neuvièmes et de successions de
-tierces majeures. Quand ils avaient nommé les suites d'harmonies qui se
-déroulaient dans une page, ils s'épongeaient le front avec fierté:
-ils croyaient avoir expliqué le morceau; ils croyaient presque l'avoir
-écrit. À vrai dire, ils n'avaient fait que le répéter, en termes
-d'école, comme un collégien qui fait l'analyse grammaticale d'une page
-de Cicéron. Mais il était si difficile aux meilleurs de concevoir la
-musique comme une langue naturelle de l'âme que, lorsqu'ils n'en
-faisaient pas une succursale de la peinture, ils la logeaient dans les
-faubourgs de la science, et ils la réduisaient à des problèmes de
-construction harmonique. Des gens aussi savants devaient naturellement
-en remontrer aux musiciens passés. Ils trouvaient des fautes dans
-Beethoven, donnaient de la férule à Wagner. Pour Berlioz et pour
-Gluck, ils en faisaient des gorges chaudes. Rien n'existait pour eux, à
-cette heure de la mode, que Jean-Sébastien Bach, et Claude Debussy.
-Encore le premier, dont on avait beaucoup abusé dans ces dernières
-années, commençait-il à paraître pédant, perruque, et, pour tout
-dire, un peu coco. Les gens très distingués prônaient mystérieusement
-Rameau, et Couperin dit le Grand.</p>
-
-<p>Entre ces savants hommes, des luttes épiques s'élevaient. Ils étaient
-tous musiciens; mais comme ils ne l'étaient pas tous de la même
-manière, ils prétendaient, chacun, que sa manière seule était la
-bonne, et ils criaient: raca! sur celles de leurs confrères. Ils se
-traitaient mutuellement de faux littérateurs et de faux savants; ils se
-lançaient à la tête les mots d'idéalisme et de matérialisme, de
-symbolisme et de vérisme, de subjectivisme et d'objectivisme.
-Christophe se disait que ce n'était pas la peine d'être venu
-d'Allemagne, pour trouver à Paris des querelles d'Allemands. Au lieu de
-savoir gré à la bonne musique de leur offrir à tous tant de façons
-diverses d'en jouir, ils ne toléraient pas d'autre façon que la leur;
-et un nouveau <i>Lutrin</i>, une guerre acharnée, divisait en ce moment
-les musiciens en deux armées: celle du contrepoint, et celle de l'harmonie.
-Comme les <i>Gros-boutiens</i> et les <i>Petits-boutiens</i>, les uns
-soutenaient âprement que la musique devait se lire horizontalement, et les
-autres qu'elle devait se lire verticalement. Ceux-ci ne voulaient entendre
-parler que d'accords savoureux, d'enchaînements fondants, d'harmonies
-succulentes: ils parlaient de musique, comme d'une boutique de
-pâtisserie. Ceux-là n'admettaient point qu'on s'occupât de l'oreille,
-cette guenille: la musique était pour eux un discours, une Assemblée
-parlementaire, où les orateurs parlaient tous à la fois, sans
-s'occuper de leurs voisins, jusqu'à ce qu'ils eussent fini; tant pis si
-on ne les entendait pas! On pourrait lire leurs discours, le lendemain,
-au <i>Journal officiel</i>: la musique était faite pour être lue, et non
-pour être entendue. Quand Christophe ouït parler, pour la première
-fois, de cette querelle entre les <i>Horizontalistes</i> et les
-<i>Verticalistes</i>, il pensa qu'ils étaient tous fous. Sommé de prendre
-parti entre l'armée de la <i>Succession</i> et l'armée de la
-<i>Superposition</i>, il leur répondit par sa devise habituelle, qui
-n'était pas tout à fait celle de Sosie:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, ennemi de tout le monde!</p>
-
-<p>Et comme ils insistaient, demandant:</p>
-
-<p>&mdash;De l'harmonie et du contrepoint, qu'est-ce qui importe le plus
-en musique?</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;La musique. Montrez-moi donc la vôtre!</p>
-
-<p>Sur leur musique, ils étaient tous d'accord. Ces batailleurs
-intrépides, qui se gourmaient à qui mieux mieux, quand ils ne
-gourmaient point quelque vieux mort illustre, dont la célébrité avait
-trop duré, se trouvaient réconciliés en une passion commune: l'ardeur
-de leur patriotisme musical. La France était pour eux le grand peuple
-musical. Ils proclamaient sur tous les tons la déchéance de
-l'Allemagne.&mdash;Christophe n'en était pas blessé. Il l'avait tellement
-décrétée lui-même qu'il ne pouvait de bonne foi contredire à ce
-jugement. Mais la suprématie de la musique française l'étonnait un
-peu: à vrai dire, il en voyait peu de traces dans le passé. Les
-musiciens français affirmaient cependant que leur art avait été
-admirable, en des temps très anciens. Pour mieux glorifier la musique
-française, ils commençaient par ridiculiser toutes les gloires
-françaises du siècle dernier, à part celle d'un seul maître très
-bon, très pur, qui était Belge. Cette exécution faite, on en était
-plus à l'aise pour admirer des maîtres archaïques, qui tous étaient
-oubliés, et dont certains étaient restés jusqu'à ce jour totalement
-inconnus. Au rebours des écoles laïques de France, qui font dater le
-monde de la Révolution française, les musiciens regardaient celle-ci
-comme une chaîne de montagnes, qu'il fallait gravir pour contempler,
-derrière, l'âge d'or de la musique, l'Eldorado de l'art. Après une
-longue éclipse, l'âge d'or allait renaître: la dure muraille
-s'effondrait; un magicien des sons faisait refleurir un printemps
-merveilleux; le vieux arbre de musique revêtait un jeune plumage
-tendre; dans le parterre d'harmonies, mille fleurs ouvraient leurs yeux
-riants à l'aurore nouvelle; on entendait bruire les sources argentines,
-le chant frais des ruisseaux: ... C'était une idylle.</p>
-
-<p>Christophe était ravi. Mais quand il regardait les affiches des
-théâtres parisiens, il y voyait toujours les noms de Meyerbeer, de
-Gounod, de Massenet, voire de Mascagni et de Leoncavallo, qu'il ne
-connaissait que trop; et il demandait à ses amis si cette musique
-impudente, ces pâmoisons de filles, ces fleurs artificielles, cette
-boutique de parfumeur, étaient les jardins d'Armide, qu'ils lui avaient
-promis. Ils se récriaient, d'un air offensé: c'étaient, à les en
-croire, les derniers vestiges d'un âge moribond; personne n'y
-songeait plus.&mdash;À la vérité, <i>Cavalleria Rusticana</i> trônait à
-l'Opéra-Comique, et <i>Pagliacci</i> à l'Opéra; Massenet et Gounod
-faisaient le maximum; et la trinité musicale: <i>Mignon, Les Huguenots</i>
-et <i>Faust</i>, avaient gaillardement passé le cap de la millième
-représentation.&mdash;Mais c'étaient là des accidents sans importance; il
-n'y avait qu'à ne pas les voir. Quand un fait impertinent dérange une
-théorie, rien n'est plus simple que de le nier. Les critiques français
-niaient ces œuvres effrontées, ils niaient le public qui les
-applaudissait; et il n'aurait pas fallu les pousser beaucoup pour leur
-faire nier le théâtre musical tout entier. Le théâtre musical était
-pour eux un genre littéraire, donc impur. (Comme ils étaient tous
-littérateurs, ils se défendaient tous de l'être.) Toute musique
-expressive, descriptive, suggestive, en un mot toute musique qui voulait
-dire quelque chose, était taxée d'impure.&mdash;Dans chaque Français, il y
-a un Robespierre. Il faut toujours qu'il décapite quelqu'un ou quelque
-chose, afin de le rendre pur.&mdash;Les grands critiques français
-n'admettaient que la musique pure, et laissaient l'autre à la
-canaille.</p>
-
-<p>Christophe se sentait mortifié, en songeant combien son goût était
-canaille. Ce qui le consolait un peu, c'était de voir que tous ces
-musiciens qui méprisaient le théâtre écrivaient pour le théâtre:
-il n'en était pas un qui ne composât des opéras.&mdash;Mais c'était là
-sans doute encore un accident sans importance. Il fallait les juger,
-comme ils le voulaient être, d'après leur musique pure. Christophe
-chercha leur musique pure.</p>
-
-
-
-
-<p>Théophile Goujart le conduisit aux concerts d'une Société qui se
-consacrait à l'art national. Là, les gloires nouvelles étaient
-élaborées et couvées longuement. C'était un grand cénacle, une
-petite église, à plusieurs chapelles. Chaque chapelle avait son saint,
-chaque saint avait ses clients, qui médisaient volontiers du saint de
-la chapelle voisine. Entre tous ces saints, Christophe ne fit d'abord
-pas grande différence. Comme c'était naturel, avec ses habitudes d'un
-art tout autre, il ne comprenait rien à cette musique nouvelle, et
-comprenait d'autant moins qu'il croyait la comprendre.</p>
-
-<p>Tout lui semblait baigné dans un demi-jour perpétuel. On eût dit une
-grisaille, où les lignes s'estompaient, s'enfonçaient, émergeaient
-par moments, s'effaçaient de nouveau. Parmi ces lignes, il y avait des
-dessins raides, rêches et secs, tracés comme à l'équerre, qui se
-repliaient avec des angles pointus, comme le coude d'une femme maigre.
-Il y en avait d'onduleux, qui se tortillaient comme des fumées de
-cigares. Mais tous étaient dans le gris. N'y avait-il donc plus de
-soleil en France? Christophe, qui, depuis son arrivée à Paris, n'avait
-eu que la pluie et le brouillard, était porté à le croire; mais c'est
-le rôle de l'artiste de créer le soleil, lorsqu'il n'y en a pas.
-Ceux-ci allumaient bien leur petite lanterne; seulement, elle était
-comme celle des vers luisants: elle ne réchauffait rien et éclairait
-à peine. Les titres des œuvres changeaient: il était parfois question
-de printemps, de midi, d'amour, de joie de vivre, de course à travers
-les champs; la musique, elle, ne changeait point; elle était
-uniformément douce, pâle, engourdie, anémique, étiolée.&mdash;C'était
-alors la mode en France, parmi les délicats, de parler bas en musique.
-Et l'on avait raison: car dès qu'on parlait haut, c'était pour crier:
-pas de milieu. On n'avait le choix qu'entre un assoupissement distingué
-et des déclamations de mélo.</p>
-
-<p>Christophe, secouant la torpeur qui commençait à le gagner, regarda
-son programme; et il fut surpris de voir que ces petits brouillards qui
-passaient dans le ciel gris avaient la prétention de représenter des
-sujets précis. Car, en dépit des théories, cette musique pure était
-presque toujours de la musique à programme, ou tout au moins à sujets.
-Ils avaient beau médire de la littérature: il leur fallait une
-béquille littéraire sur laquelle s'appuyer. Étranges béquilles!
-Christophe remarqua la puérilité bizarre des sujets qu'ils
-s'astreignaient à peindre. C'étaient des vergers, des potagers, des
-poulaillers, des ménageries musicales, de vrais Jardins des Plantes.
-Certains transposaient pour orchestre ou pour piano les tableaux du
-Louvre, ou les fresques de l'Opéra; ils mettaient en musique Cuyp,
-Baudry, et Paul Potter; des notes explicatives aidaient à reconnaître,
-ici la pomme de Pâris, là l'auberge hollandaise, ou la croupe d'un
-cheval blanc. Cela semblait à Christophe des jeux de vieux enfants, qui
-ne s'intéressaient qu'à des images et qui, ne sachant pas dessiner,
-barbouillaient leurs cahiers de tout ce qui leur passait par la tête,
-inscrivant naïvement au-dessous, en grosses lettres, que c'était le
-portrait d'une maison ou d'un arbre.</p>
-
-<p>À côté de ces imagiers aveugles, qui voyaient avec leurs oreilles, il
-y avait aussi des philosophes: ils traitaient en musique des problèmes
-métaphysiques; leurs symphonies étaient la lutte de principes
-abstraits, l'exposé d'un symbole ou d'une religion. Les mêmes, dans
-leurs opéras, abordaient l'étude des questions juridiques et sociales
-de leur temps: la Déclaration des Droits de la Femme et du Citoyen. On
-ne désespérait pas de mettre sur le chantier la question du divorce,
-la recherche de la paternité, et la séparation de l'Église et de
-l'État. Ils se divisaient en deux camps: les symbolistes laïques et
-les symbolistes cléricaux. Ils faisaient chanter des chiffonniers
-philosophes, des grisettes sociologues, des boulangers prophétiques,
-des pêcheurs apostoliques. Gœthe parlait déjà des artistes de son
-époque, «qui reproduisaient les idées de Kant dans des tableaux
-allégoriques». Ceux du temps de Christophe mettaient la sociologie en
-doubles croches. Zola, Nietzsche, Maeterlinck, Barrés, Jaurès,
-Mendès, l'Évangile et le Moulin Rouge, alimentaient la citerne, où
-les auteurs d'opéras et de symphonies venaient puiser leurs pensées.
-Nombre d'entre eux, grisés par l'exemple de Wagner, s'étaient
-écriés: «Et moi aussi, je suis poète!»&mdash;et ils alignaient avec
-confiance sous leurs lignes de musique des bouts-rimés, ou non rimés,
-en style d'école primaire ou de feuilleton décadent.</p>
-
-<p>Tous ces penseurs et ces poètes étaient des partisans de la musique
-pure. Mais ils aimaient mieux en parler qu'en écrire.&mdash;Il leur
-arrivait pourtant quelquefois d'en écrire. C'était alors de la musique
-qui ne voulait rien dire. Le malheur était qu'elle y réussissait souvent:
-elle ne disait rien du tout&mdash;du moins à Christophe.&mdash;Il est
-vrai qu'il n'en avait pas la clef.</p>
-
-<p>Pour comprendre une musique étrangère, on doit se donner la peine d'en
-apprendre la langue, et ne pas croire qu'on la sait d'avance. Christophe
-le croyait, comme tout bon Allemand. Il était excusable. Beaucoup de
-Français eux-mêmes ne la comprenaient pas mieux que lui. Comme ces
-Allemands du temps du roi Louis XIV, qui s'évertuaient à parler
-français et qui avaient fini par oublier leur langue, les musiciens
-français du XIX<sup>e</sup> siècle avaient si longtemps désappris la leur
-que leur musique était devenue un idiome étranger. Ce n'était que depuis
-peu qu'un mouvement avait commencé pour parler français en France. Ils
-n'y réussissaient pas tous: l'habitude était bien forte; et à part
-quelques-uns, leur français était belge, ou gardait un fumet
-germanique. Il était donc naturel qu'un Allemand s'y trompât et
-déclarât, avec son assurance ordinaire, que c'était là du mauvais
-allemand, qui ne signifiait rien, puisque lui, n'y comprenait rien.</p>
-
-<p>Christophe ne s'en faisait pas faute. Les symphonies françaises lui
-semblaient une dialectique abstraite, où les thèmes musicaux
-s'opposaient ou se superposaient, à la façon d'opérations
-arithmétiques: pour exprimer leurs combinaisons, on aurait pu aussi
-bien les remplacer par des chiffres, ou par des lettres de l'alphabet.
-L'un bâtissait une œuvre sur l'épanouissement progressif d'une
-formule sonore, qui, n'apparaissant complète que dans la dernière page
-de la dernière partie, restait â l'état de larve pendant les neuf
-dixièmes de l'œuvre. L'autre échafaudait des variations sur un
-thème, qui ne se montrait qu'à la fin, descendant peu à peu du
-compliqué au simple. C'étaient des joujoux très savants. Il fallait
-être à la fois très vieux et très enfant pour pouvoir s'en amuser.
-Cela avait coûté aux inventeurs des efforts inouïs. Ils mettaient des
-années à écrire une fantaisie. Ils se faisaient des cheveux blancs à
-chercher de nouvelles combinaisons d'accords,&mdash;pour exprimer...? Peu
-importe! Des expressions nouvelles. Comme l'organe crée le besoin,
-dit-on, l'expression finit toujours par créer la pensée: l'essentiel
-est qu'elle soit nouvelle. Du nouveau, à tout prix! Ils avaient la
-frayeur maladive du «déjà dit». Les meilleurs en étaient
-paralysés. On sentait qu'ils étaient toujours occupés à se
-surveiller peureusement, à effacer ce qu'ils avaient écrit, à se
-demander: «Ah! mon Dieu! où est-ce que j'ai déjà lu cela?»... Il y
-a des musiciens,&mdash;surtout en Allemagne,&mdash;qui passent leur temps
-à coller bout à bout les phrases des autres. Ceux de France
-contrôlaient, pour chacune de leurs phrases, si elle ne se trouvait pas
-dans leurs listes de mélodies déjà employées par d'autres, et à
-gratter, gratter, changer la forme de son nez, jusqu'à ce qu'il ne
-ressemblât plus à aucun nez connu, ni même à aucun nez.</p>
-
-<p>Avec tout cela, ils ne trompaient pas Christophe: ils avaient beau
-s'affubler d'un langage compliqué et mimer des emportements surhumains,
-des convulsions d'orchestre, ou cultiver des harmonies inorganiques, des
-monotonies obsédantes, des déclamations à la Sarah-Bernhardt, qui
-partaient à côté du ton, et continuaient, pendant des heures, à
-marcher, comme des mulets, à demi assoupis, sur le bord de la pente
-glissante,&mdash;Christophe retrouvait, sous le masque, de petites âmes
-froides et fades, outrageusement parfumées, à la façon de Gounod et
-de Massenet, mais avec moins de naturel. Et il se redisait le mot
-injuste de Gluck, à propos des Français:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-les faire: ils retourneront toujours à leurs
-ponts-neufs.</p>
-
-<p>Seulement, ils s'appliquaient à les rendre très savants. Ils prenaient
-des chansons populaires pour thèmes de symphonies doctorales, comme des
-thèses de Sorbonne. C'était le grand jeu du jour. Tous les chants
-populaires et de tous les pays y passaient à tour de rôle.&mdash;Ils
-faisaient avec cela des <i>Neuvième Symphonie</i> et des <i>Quatuor</i> de
-Franck, mais beaucoup plus difficiles. L'un d'eux pensait-il une petite
-phrase bien claire? Vite, il se hâtait d'en introduire une seconde au
-milieu, qui ne signifiait rien, mais qui râpait cruellement contre la
-première.&mdash;Et l'on sentait que ces pauvres gens étaient si calmes, si
-pondérés!...</p>
-
-<p>Pour conduire ces œuvres, un jeune chef d'orchestre, correct et hagard,
-se démenait, foudroyait, faisait des gestes à la Michel-Ange, comme
-s'il s'agissait de soulever des armées de Beethoven ou de Wagner. Le
-public, composé de mondains qui mouraient d'ennui, mais qui pour rien
-au monde n'eussent renoncé à l'honneur de payer chèrement un ennui
-glorieux, et de petits apprentis, heureux de se prouver leur science
-d'école, en démêlant au passage les ficelles du métier, dépensait
-un enthousiasme frénétique, comme les gestes du chef d'orchestre et
-les clameurs de la musique...</p>
-
-<p>&mdash;Tu parles!... disait Christophe.</p>
-
-<p>(Car il était devenu un Parisien accompli.)</p>
-
-
-<p>Mais il est plus facile de pénétrer l'argot de Paris que sa musique.
-Christophe jugeait, avec la passion qu'il mettait à tout, et avec
-l'incapacité native des Allemands à comprendre l'art français. Du
-moins, il était de bonne foi et ne demandait qu'à reconnaître ses
-erreurs, si on lui prouvait qu'il s'était trompé. Aussi, ne se
-regardait-il point comme lié par son jugement, et il laissait la porte
-grande ouverte aux impressions nouvelles, qui pourraient le changer.</p>
-
-<p>Dès à présent, il ne laissait pas de reconnaître dans cette musique
-beaucoup de talent, un matériel intéressant, de curieuses trouvailles
-de rythmes et d'harmonies, un assortiment d'étoffes fines, moelleuses
-et brillantes, un papillotage de couleurs, une dépense continuelle
-d'invention et d'esprit. Christophe s'en amusait, et il en faisait son
-profit. Tous ces petits maîtres avaient infiniment plus de liberté
-d'esprit que les musiciens d'Allemagne; ils quittaient bravement la
-grande route, et se lançaient à travers bois. Ils cherchaient à se
-perdre. Mais c'étaient de si sages petits enfants qu'ils n'y
-parvenaient point. Les uns, au bout de vingt pas, retombaient sur le
-grand chemin. Les autres se lassaient tout de suite, s'arrêtaient
-n'importe où. Il y en avait qui étaient presque arrivés à des
-sentiers nouveaux; mais, au lieu de poursuivre, ils s'asseyaient à la
-lisière, et musaient sous un arbre. Ce qui leur manquait le plus,
-c'était la volonté, la force; ils avaient tous les dons,&mdash;moins un:
-la vie puissante. Surtout, il semblait que cette quantité d'efforts
-fussent utilisés d'une façon confuse et se perdissent en route. Il
-était rare que ces artistes sussent prendre nettement conscience de
-leur nature et coordonner leurs forces avec constance en vue d'un but
-donné. Effet ordinaire de l'anarchie française: elle dépense des
-ressources énormes de talent et de bonne volonté à s'annihiler par
-ses incertitudes et ses contradictions. Il était presque sans exemple
-qu'un de leurs grands musiciens, un Berlioz, un Saint-Saëns,&mdash;pour ne
-pas nommer les plus récents,&mdash;ne se fût pas embourbé en soi-même,
-acharné à se détruire, renié, faute d'énergie, faute de foi, faute
-surtout de boussole intérieure.</p>
-
-<p>Christophe, avec le dédain insolent des Allemands d'alors, pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Les Français ne savent que se gaspiller en inventions dont ils
-ne font rien. Il leur faut toujours un maître d'une autre race, un Gluck
-ou un Napoléon, qui vienne tirer parti de leurs Révolutions.</p>
-
-<p>Et il souriait a l'idée d'un Dix-huit Brumaire.</p>
-
-
-
-
-<p>Cependant, au milieu de l'anarchie, un groupe s'efforçait de restaurer
-l'ordre et la discipline dans l'esprit des artistes. Pour commencer, il
-avait pris un nom latin, évoquant le souvenir d'une institution
-cléricale, qui avait fleuri, il y avait quelque quatorze cents ans, au
-temps de la grande Invasion des Goths et des Vandales. Christophe était
-un peu surpris que l'on remontât si loin. Certes, il est bon de dominer
-son temps. Mais on pouvait craindre qu'une tour de quatorze siècles de
-haut ne fut un observatoire incommode, d'où il fût plus aisé de
-suivre les mouvements des étoiles que ceux des hommes d'aujourd'hui.
-Christophe se rassura vite, en voyant que les fils de saint Grégoire ne
-restaient que rarement sur leur tour; ils y montaient seulement, afin de
-sonneries cloches. Tout le reste du temps, ils le passaient a l'église
-d'en bas. Christophe, qui assista à quelques-uns des offices, fut un
-peu de temps avant de s'apercevoir qu'ils étaient du culte catholique;
-il était convaincu d'abord qu'ils appartenaient au rite de quelque
-petite secte protestante. Un public prosterné; des disciples peux,
-intolérants, volontiers agressifs; à leur tête, un homme très pur,
-très froid, volontaire et un peu enfantin, maintenant l'intégrité de
-la doctrine religieuse, morale et artistique, expliquant en termes
-abstraits l'Évangile de la musique au petit peuple des Élus, et
-damnant avec tranquillité l'Orgueil et l'Hérésie. Il leur attribuait
-toutes les fautes de l'art et les vices de l'humanité: la Renaissance,
-la Réforme, et le judaïsme actuel, qu'il mettait dans le même sac.
-Les juifs de la musique étaient brûlés en effigie, après avoir été
-affublés de costumes infamants. Le colossal Hændel recevait les
-étrivières. Seul, Jean-Sébastien Bach obtenait d'être sauvé, par la
-grâce du Seigneur, qui reconnaissait en lui «un protestant par
-erreur».</p>
-
-<p>Le temple de la rue Saint-Jacques exerçait un apostolat: on y sauvait
-les âmes et la musique. On enseignait méthodiquement les règles du
-génie. De laborieux élèves appliquaient ces recettes, avec beaucoup
-de peine et une certitude absolue. On eût dit qu'ils voulaient racheter
-par leurs pieuses fatigues la légèreté coupable de leurs
-grands-pères: les Auber, les Adam, et cet archidamné, cet âne
-diabolique, Berlioz, le diable en personne, <i>diabolus in musica.</i>
-Avec une louable ardeur et une piété sincère, on répandait le culte des
-maîtres reconnus. En une dizaine d'années, l'œuvre accomplie était
-considérable; la musique française en était transformée. Ce
-n'étaient pas seulement les critiques français, c'étaient les
-musiciens eux-mêmes qui avaient appris la musique. On voyait maintenant
-des compositeurs, et jusqu'à des virtuoses, qui connaissaient l'œuvre
-de Bach!&mdash;Surtout, on avait fait un grand effort pour combattre
-l'esprit casanier des Français. Ces gens-là se calfeutrent chez eux; ils
-ont peine à sortir. Aussi, leur musique manque d'air: musique de chambre
-close, de chaise longue, musique qui ne marche pas. Tout le contraire
-d'un Beethoven, composant à travers les champs, dégringolant les
-pentes, marchant à grandes enjambées, sous le soleil et la pluie, et
-effrayant les troupeaux par ses gestes et par ses cris! Il n'y avait pas
-de danger que les musiciens de Paris dérangeassent leurs voisins par le
-fracas de leur inspiration, comme l'ours de Bonn. Ils mettaient, quand
-ils composaient, une sourdine à leur pensée; et des tentures
-empêchaient les bruits du dehors d'arriver jusqu'à eux.</p>
-
-<p>La <i>Schola</i> avait tâché de renouveler l'air; elle avait ouvert les
-fenêtres sur le passé. Sur le passé seulement. C'était les ouvrir
-sur la cour, et non pas sur la rue. Cela ne servait pas à grand'chose.
-À peine la fenêtre ouverte, ils repoussaient le battant, comme de
-vieilles dames qui ont peur de s'enrhumer. Il entrait par là quelques
-bouffées du moyen âge, de Bach, de Palestrina, de chansons populaires.
-Mais qu'était-ce que cela? La chambre n'en continuait pas moins de
-sentir le renfermé. Au fond, ils s'y trouvaient bien; ils se méfiaient
-des grands courants modernes. Et s'ils connaissaient plus de choses que
-les autres, ils niaient aussi plus de choses. La musique prenait dans ce
-milieu un caractère doctrinal; ce n'était pas un délassement: les
-concerts devenaient des leçons d'histoire, ou des exemples
-d'édification. On académisait les pensées avancées. Le grand Bach,
-torrentueux, était reçu, assagi, dans le giron de l'Église. Sa
-musique subissait dans le cerveau scholastique une transformation
-analogue à celle de la Bible furibonde et sensuelle dans des cerveaux
-d'Anglais. La doctrine qu'on prônait était un éclectisme aristocratique,
-qui s'efforçait d'unir les caractères distinctifs de trois ou quatre
-grandes époques musicales, du VI<sup>e</sup> au XX<sup>e</sup> siècle.
-S'il avait été possible de la réaliser, on eût obtenu en musique
-l'équivalent de ces constructions hybrides, élevées par un vice-roi
-des Indes, au retour de ses voyages, avec des matériaux précieux,
-ramassés à tous les coins du globe. Mais le bon sens français les
-sauvait des excès de cette barbarie érudite; ils se gardaient bien
-d'appliquer leurs théories; ils agissaient avec elles, comme Molière
-avec ses médecins: ils prenaient l'ordonnance, et ils ne la suivaient
-pas. Les plus forts allaient leur chemin. Le reste du troupeau s'en
-tenait dans la pratique à des exercices savants de contrepoint fort
-durs: on les nommait sonates, quatuors et symphonies...&mdash;«Sonate, que
-me veux-tu?»&mdash;Elle ne voulait rien du tout, qu'être une sonate. La
-pensée en était abstraite et anonyme, appliquée et sans joie.
-C'était un art de parfait notaire. Christophe, qui avait d'abord su
-gré aux Français de ne pas aimer Brahms, se disait à présent qu'il y
-avait beaucoup de petits Brahms en France. Tous ces bons ouvriers,
-laborieux, consciencieux, étaient pleins de vertus. Christophe sortit
-de leur compagnie, extrêmement édifié, mais pénétré d'ennui.
-C'était très bien, très bien...</p>
-
-<p>Qu'il faisait beau, dehors!</p>
-
-
-
-
-<p>Il y avait pourtant à Paris, parmi les musiciens, quelques
-indépendants, dégagés de toute école. C'étaient les seuls qui
-intéressassent Christophe. Seuls, ils peuvent donner la mesure de la
-vitalité d'un art. Écoles et cénacles n'en expriment qu'une mode
-superficielle ou des théories fabriquées. Mais les indépendants, qui
-se retirent en eux-mêmes, ont plus de chances d'y trouver la pensée
-véritable de leur temps et de leur race. Il est vrai que, par là, ils
-sont pour un étranger plus difficiles encore à comprendre que les
-autres.</p>
-
-<p>Ce fut ce qui advint, quand Christophe entendit pour la première fois
-cette œuvre fameuse, dont les Français disaient mille extravagances,
-et que certains proclamaient la plus grande révolution musicale
-accomplie depuis dix siècles.&mdash;(Les siècles ne leur coûtent guère!
-ils sortent peu du leur)...</p>
-
-<p>Théophile Goujart et Sylvain Kohn menèrent Christophe à
-l'Opéra-Comique, pour entendre <i>Pelléas et Mélisande</i>. Ils étaient
-tout glorieux de lui montrer cette œuvre: on eût dit qu'ils l'avaient
-faite. Ils laissaient entendre à Christophe qu'il allait trouver là
-son chemin de Damas. Le spectacle était commencé qu'ils continuaient
-encore leurs commentaires. Christophe les fit taire, et écouta de
-toutes ses oreilles. Après le premier acte, il se pencha vers Sylvain
-Kohn, qui lui demandait, les yeux brillants:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon vieux lapin, qu'est-ce que vous en dites? Et
-il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que c'est, tout le temps, comme cela?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il n'y a rien.</p>
-
-<p>Kohn se récria, et le traita de philistin.</p>
-
-<p>&mdash;Rien du tout, continuait Christophe. Pas de musique. Pas de
-développement. Cela ne se suit pas. Cela ne se tient pas. Des harmonies
-très fines. De petits effets d'orchestre très bons, de très bon
-goût. Mais ce n'est rien, rien du tout...</p>
-
-<p>Il se remit à écouter. Peu à peu, la lanterne s'éclairait; il
-commençait a apercevoir quelque chose dans le demi-jour. Oui, il
-comprenait bien qu'il y avait là un parti pris de sobriété contre
-l'idéal wagnérien, qui engloutissait le drame sous les flots de la
-musique; mais il se demandait, avec quelque ironie, si cet idéal de
-sacrifice ne venait pas de ce que l'on sacrifiait ce que l'on ne
-possédait pas. Il sentait dans l'œuvre la peur de la peine, la
-recherche de l'effet produit avec le minimum de fatigue, le renoncement
-par indolence au rude effort que réclament les puissantes constructions
-wagnériennes. Il n'était pas sans être frappé par la déclamation
-unie, simple, modeste, atténuée, bien qu'elle lui parût monotone et
-qu'en sa qualité d'Allemand il ne la trouvât pas vraie:&mdash;(il trouvait
-que plus elle cherchait à être vraie, plus elle faisait sentir combien
-la langue française convenait mal à la musique: trop logique, trop
-dessinée, de contours trop définis, un monde parlait en soi, mais
-hermétiquement clos.)&mdash;Néanmoins, l'essai était curieux, et
-Christophe en approuvait l'esprit de réaction révolutionnaire contre
-les violences emphatiques de l'art wagnérien. Le musicien français
-semblait s'être appliqué, avec une discrétion ironique, à ce que
-tous les sentiments passionnés se murmurassent à mi-voix. L'amour, la
-mort sans cris. Ce n'était que par un tressaillement imperceptible de
-la ligne mélodique, un frisson de l'orchestre comme un pli au coin des
-lèvres, que l'on avait conscience du drame qui se jouait dans les
-âmes. On eût dit que l'artiste tremblait de se livrer. Il avait le
-génie du goût,&mdash;sauf à certains instants, où le Massenet qui
-sommeille dans tous les cœurs français se réveillait pour faire du
-lyrisme. Alors on retrouvait les cheveux trop blonds, les lèvres trop
-rouges,&mdash;la bourgeoise de la Troisième République qui joue la grande
-amoureuse. Mais ces instants étaient exceptionnels: c'était une
-détente à la contrainte que l'auteur s'imposait; dans le reste de
-l'œuvre régnait une simplicité raffinée, une simplicité qui
-n'était pas simple, qui était le produit de la volonté, la fleur
-subtile d'une vieille société. Le jeune Barbare qu'était Christophe
-ne la goûtait qu'à demi. Surtout, l'ensemble du drame, le poème
-l'agaçait. Il croyait voir une Parisienne sur le retour, qui jouait
-l'enfant et se faisait raconter des contes de fées. Ce n'était plus le
-gnangnan wagnérien, sentimental et lourdaud, comme une grosse fille du
-Rhin. Mais le gnangnan franco-belge ne valait pas mieux, avec ses
-minauderies et ses bêtasseries de salon:&mdash;«les cheveux», «le petit
-père», les «colombes»,&mdash;et tout ce mystérieux à l'usage des femmes
-du monde. Les âmes parisiennes se miraient dans cette pièce, qui leur
-renvoyait, comme un tableau flatteur, l'image de leur fatalisme alangui,
-de leur nirvana de boudoir, de leur moelleuse mélancolie. De volonté,
-aucune trace. Nul ne savait ce qu'il voulait. Nul ne savait ce qu'il
-faisait.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce n'est pas ma faute! Ce n'est pas ma faute!...» gémissaient
-ces grands enfants. Tout le long des cinq actes, qui se déroulaient dans
-un crépuscule perpétuel&mdash;forêts, cavernes, souterrains, chambre
-mortuaire,&mdash;de petits oiseaux des îles se débattaient, à peine.
-Pauvres petits oiseaux! jolis, tièdes et fins... Quelle peur ils
-avaient de la lumière trop vive, de la brutalité des gestes, des mots,
-des passions, de la vie!... La vie n'est pas raffinée. La vie ne se
-prend pas avec des gants...</p>
-
-<p>Christophe entendait venir le roulement des canons, qui allaient broyer
-cette civilisation épuisée, cette petite Grèce expirante.</p>
-
-
-
-
-<p>Était-ce ce sentiment de pitié orgueilleuse qui lui inspirait malgré
-tout une sympathie pour cette œuvre? Toujours est-il qu'elle
-l'intéressait, plus qu'il n'en voulait convenir. Quoiqu'il persistât
-à répondre à Sylvain Kohn, au sortir du théâtre, que «c'était
-très fin, très fin, mais que cela manquait de <i>Schwung</i> (d'élan), et
-qu'il n'y avait pas là assez de musique pour lui», il se gardait bien
-de confondre <i>Pelléas</i> avec les autres œuvres musicales françaises.
-Il était attiré par cette lampe qui brûlait au milieu du brouillard.
-Il apercevait encore d'autres lueurs, vives, fantasques, qui
-tremblotaient autour. Ces feux-follets l'intriguaient: il eût voulu
-s'en approcher pour savoir com ment ils brillaient; mais ils n'étaient
-pas faciles à saisir. Ces libres musiciens, que Christophe ne
-comprenait pas, et qu'il était d'autant plus curieux d'observer,
-étaient peu abordables. Ils semblaient manquer du grand besoin de
-sympathie, qui possédait Christophe. À part un ou deux, ils lisaient
-peu, connaissaient peu, désiraient peu connaître. Presque tous
-vivaient à l'écart, isolés, de fait et de volonté, enfermés dans un
-cercle étroit,&mdash;par orgueil, par sauvagerie, par dégoût, par apathie.
-Si peu nombreux qu'ils fussent, ils étaient divisés en petits groupes
-rivaux, qui ne pouvaient vivre ensemble. Ils étaient d'une
-susceptibilité extrême, et ne supportaient ni leurs ennemis, ni leurs
-rivaux, ni même leurs amis, quand ceux-ci osaient admirer un autre
-musicien, ou quand ils se permettaient de les admirer d'une façon ou
-trop froide, ou trop exaltée, ou trop banale, ou trop excentrique. Il
-devenait excessivement difficile de les satisfaire. Chacun d'eux avait
-fini par accréditer un critique, muni de sa patente, qui veillait
-jalousement au pied de la statue. Il n'y fallait point toucher.&mdash;Pour
-n'être compris que d'eux-mêmes, ils n'en étaient pas mieux compris.
-Adulés, déformés par l'opinion que leurs partisans avaient d'eux et
-qu'ils s'en faisaient eux-mêmes, ils perdaient pied dans la conscience
-qu'ils avaient de leur art et de leur génie. D'aimables fantaisistes se
-croyaient réformateurs. Des artistes Alexandrins se posaient en rivaux
-de Wagner. Presque tous étaient victimes de la surenchère. Il fallait
-qu'ils sautassent, chaque jour, plus haut qu'ils n'avaient sauté, la
-veille, et que leurs rivaux n'avaient sauté. Ces exercices de haute
-voltige ne leur réussissaient pas toujours; et cela n'avait d'attrait
-que pour quelques professionnels. Ils ne se souciaient pas du public; le
-public ne se souciait pas d'eux. Leur art était un art sans peuple, une
-musique qui ne s'alimentait que dans la musique, dans le métier. Or
-Christophe avait l'impression, vraie ou fausse, qu'aucune musique, plus
-que celle de France, n'aurait eu besoin de chercher un appui en dehors
-d'elle. Cette plante souple et grimpante ne pouvait se passer d'étai:
-elle ne pouvait se passer de littérature. Elle ne trouvait pas en elle
-assez de raisons de vivre. Elle avait le souffle court, peu de sang, pas
-de volonté. Elle était comme une femme alanguie, qui attend un mâle
-qui la prenne. Mais cette impératrice de Byzance, au corps fluet,
-exsangue, et chargé de pierreries, était entourée d'eunuques: snobs,
-esthètes, et critiques. La nation n'était pas musicienne; et tout cet
-engouement, bruyamment proclamé depuis vingt ans, pour Wagner,
-Beethoven, ou Bach, ou Debussy, ne dépassait guère une caste. Cette
-multiplication de concerts, cette marée envahissante de musique à tout
-prix, ne répondaient pas à un développement réel du goût public.
-C'était un surmenage de la mode, qui ne touchait que l'élite et qui la
-détraquait. La musique n'était vraiment aimée que d'une poignée de
-gens; et ce n'étaient pas toujours ceux qui s'en occupaient le plus:
-compositeurs et critiques. Il y a si peu de musiciens en France, qui
-aiment vraiment la musique!</p>
-
-<p>Ainsi pensait Christophe; et il ne se disait pas que c'est partout
-ainsi, que même en Allemagne il n'y a pas beaucoup plus de vrais
-musiciens, et que ce qui compte en art, ce ne sont pas les milliers qui
-n'y comprennent rien, mais la poignée de gens qui l'aiment et qui le
-servent avec une fière humilité. Les avait-il vus, en France?
-Créateurs et critiques,&mdash;les meilleurs travaillaient en silence, loin
-du bruit, comme Franck avait fait, comme faisaient les mieux doués des
-compositeurs d'à présent, tant d'artistes qui vivraient toute leur vie
-dans l'ombre, pour fournir plus tard à quelque journaliste la gloire de
-les découvrir et de se dire leur ami,&mdash;et cette petite armée de
-savants laborieux, qui, sans ambition, insoucieux d'eux-mêmes,
-relevaient pierre à pierre la grandeur de la France passée, ou qui,
-s'étant voués à l'éducation musicale du pays, préparaient la
-grandeur de la France à venir. Combien il y avait là d'esprits, dont
-la richesse, la liberté, la curiosité universelle eût attiré
-Christophe, s'il avait pu les connaître! Mais à peine avait-il
-entrevu, en passant, deux ou trois d'entre eux; il ne les connaissait
-qu'à travers des caricatures de leur pensée. Il ne voyait que leurs
-défauts, copiés, exagérés par les singes de l'art et les commis
-voyageurs de la presse.</p>
-
-<p>Cette plèbe musicale l'écœurait surtout par son formalisme. Jamais il
-n'était question entre eux d'autre chose que de la forme. Du sentiment,
-du caractère, de la vie, pas un mot! Pas un ne se doutait que tout vrai
-musicien vit dans un univers sonore, et que ses journées se déroulent
-en lui, comme un flot de musique. La musique est l'air qu'il respire, le
-ciel qui l'enveloppe. Même son âme est musique; musique, tout ce
-qu'elle aime, hait, souffre, craint, espère. Une âme musicale, quand
-elle aime un beau corps, le voit comme une musique. Les chers yeux qui
-la charment ne sont ni bleus, ni gris, ni bruns: ils sont musique; elle
-éprouve, à les voir, l'impression d'un accord délicieux. Cette
-musique intérieure est mille fois plus riche que celle qui l'exprime,
-et le clavier est inférieur à celui qui en joue. Le génie se mesure
-à la puissance de la vie, que tâche d'évoquer Part, cet instrument
-imparfait.&mdash;Mais combien de gens s'en doutent en France? Pour ce
-peuple de chimistes, la musique semble n'être que l'art de combiner des
-sons. Ils prennent l'alphabet pour le livre. Christophe haussait les
-épaules, quand il les entendait dire que, pour comprendre l'art, il faut
-faire abstraction de l'homme. Ils apportaient à ce paradoxe une grande
-satisfaction: car ils croyaient ainsi se prouver leur musicalité.
-Jusqu'à Goujart, ce niais qui n'avait jamais pu comprendre comment on
-pouvait faire pour se rappeler par cœur une page de musique!&mdash;(il
-avait tâché de se faire expliquer ce mystère par Christophe).&mdash;Ne
-prétendait-il pas maintenant lui enseigner que la grandeur d'âme de
-Beethoven et la sensualité de Wagner n'avaient pas plus de part à leur
-musique que le modèle d'un peintre n'en a à ses portraits!</p>
-
-<p>&mdash;Cela prouve, finit par lui répondre Christophe impatienté, que
-pour vous un beau corps n'a pas de prix artistique! Pas plus qu'une grande
-passion! Pauvre homme!... Vous ne vous doutez pas de tout ce que la
-beauté d'une figure parfaite ajoute à la beauté de la peinture qui la
-retrace, comme la beauté d'une grande âme à la beauté de la musique
-qui la reflète?... Pauvre homme!... Le métier seul vous intéresse?
-Pourvu que ça soit de l'ouvrage bien fait, cela vous est égal ce que
-l'ouvrage veut dire?... Pauvre homme!... Vous êtes comme ces gens qui
-n'écoutent pas ce que dit l'orateur, mais le son de sa voix, qui
-regardent sans comprendre ses gesticulations, et qui trouvent qu'il
-parle diablement bien?... Pauvre homme! Pauvre homme!... Bougre de
-crétin!</p>
-
-<p>Mais ce n'était pas seulement telle ou telle théorie qui irritait
-Christophe, c'étaient toutes les théories. Il était excédé de ces
-disputes byzantines, de ces conversations de musiciens éternellement
-sur la musique, uniquement sur la musique. Il y avait de quoi en
-dégoûter à jamais le meilleur musicien. Christophe pensait, comme
-Moussorgski, que les musiciens ne feraient pas mal de laisser de temps
-en temps leur contrepoint et leurs harmonies, pour la lecture des beaux
-livres et l'expérience de la vie. La musique ne suffit pas à un
-musicien: ce n'est pas ainsi qu'il arrivera à dominer le siècle et à
-s'élever au-dessus du néant... La vie! Toute la vie! Tout voir et tout
-connaître. Aimer, chercher, étreindre la vérité,&mdash;la belle
-Penthésilée, reine des Amazones, qui mord celui qui la baise!</p>
-
-<p>Assez de parlottes musicales, assez de boutiques à fabriquer des
-accords! Tous ces ragots de cuisine harmonique étaient bien incapables
-de lui apprendre à trouver une harmonie nouvelle qui ne fût pas un
-monstre, mais un être vivant!</p>
-
-<p>Il tourna le dos à ces docteurs Wagner, couvant leurs alambics pour
-faire éclore quelque Homunculus en bouteille; et, s'évadant de la
-musique française, il tâcha de connaître le milieu littéraire et la
-société parisienne.</p>
-
-
-
-
-<p>Ce fut par les journaux quotidiens que Christophe fit d'abord
-connaissance,&mdash;comme des millions de gens en France,&mdash;avec la
-littérature française de son temps. Comme il était désireux de se
-mettre le plus vite possible au diapason de la pensée parisienne, en
-même temps que de se perfectionner dans la langue, il s'imposa de lire
-avec beaucoup de conscience les feuilles qu'on lui disait le plus
-parisiennes. Le premier jour, il lut parmi des faits-divers horrifiants,
-dont la narration et les instantanés remplissaient plusieurs colonnes,
-une nouvelle sur un père qui couchait avec sa fille, âgée de quinze
-ans: la chose était présentée comme toute naturelle, et même assez
-touchante. Le second jour, il lut dans le même journal une nouvelle sur
-un père et son fils, âgé de douze ans, qui couchaient avec la même
-fille. Le troisième jour, il lut une nouvelle sur un frère, qui
-couchait avec sa sœur. Le quatrième, sur deux sœurs qui couchaient
-ensemble. Le cinquième... Le cinquième, il jeta le journal, avec un
-haut-le-cœur, et dit à Sylvain Kohn:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ça, qu'est-ce que vous avez? Vous êtes malades?</p>
-
-<p>Sylvain Kohn se mit à rire, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est de l'art.</p>
-
-<p>Christophe haussa les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous moquez de moi.</p>
-
-<p>Kohn rit de plus belle:</p>
-
-<p>&mdash;En aucune façon. Voyez plutôt.</p>
-
-<p>Il montra à Christophe une enquête récente sur l'Art et la Morale,
-d'où il résultait que «l'Amour sanctifiait tout», que «la
-Sensualité était le ferment de l'Art», que «l'Art ne pouvait être
-immoral», que «la morale était une convention inculquée par une
-éducation jésuitique», et que seule comptait «l'énormité du
-Désir».&mdash;Une suite de certificats littéraires attestaient dans les
-journaux la pureté d'un roman qui peignait les mœurs des souteneurs.
-Certains des répondants étaient des plus grands noms de la
-littérature, ou d'austères critiques. Un poète des familles,
-bourgeois et catholique, donnait sa bénédiction d'artiste à une
-peinture très soignée des mauvaises mœurs grecques. Des réclames
-lyriques exaltaient des romans, où laborieusement s'étalait la
-Débauche à travers les âges: Rome, Alexandrie, Byzance, la
-Renaissance italienne et française, le Grand Siècle... c'était un
-cours complet. Un autre cycle d'études embrassait les divers pays du
-globe: des écrivains consciencieux s'étaient consacrés, avec une
-patience de bénédictins, à l'étude des mauvais lieux des cinq
-parties du monde. On trouvait, parmi ces géographes et ces historiens
-du rut, des poètes distingués et de parfaits écrivains. On ne les
-distinguait des autres qu'à leur érudition. Ils disaient en termes
-impeccables des polissonneries archaïques.</p>
-
-<p>L'affligeant était de voir de braves gens et de vrais artistes, des
-hommes qui jouissaient dans les lettres françaises d'une juste
-notoriété, s'évertuer à ce métier pour lequel ils n'étaient point
-doués. Certains s'épuisaient à écrire, comme les autres, des ordures
-que les journaux du matin débitaient par tranches. Ils pondaient cela
-régulièrement, à dates fixes, une ou deux fois par semaine; et cela
-durait depuis des années. Ils pondaient, pondaient, pondaient, n'ayant
-plus rien à dire, se torturant le cerveau pour en faire sortir quelque
-chose de nouveau, saugrenu, incongru: car le public, gorgé, se lassait
-de tous les plats et trouvait bientôt fades les imaginations de
-plaisirs les plus dévergondées: il fallait faire l'éternelle
-surenchère,&mdash;surenchère sur les autres, surenchère sur
-soi-même;&mdash;et ils pondaient leur sang, ils pondaient leurs
-entrailles: c'était un spectacle lamentable et grotesque.</p>
-
-<p>Christophe ne connaissait pas tous les dessous de ce triste métier; et
-s'il les eût connus, il n'en eût pas été plus indulgent: car rien au
-monde n'excusait à ses yeux un artiste de vendre l'art pour trente
-deniers...</p>
-
-<p>&mdash;(Même pas d'assurer le bien-être de ceux qu'il aime?</p>
-
-<p>&mdash;Même pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas humain.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agit pas d'être humain, il s'agit d'être un homme...
-Humain!... Dieu bénisse votre humanitarisme au foie blanc!... On n'aime
-pas vingt choses à la fois, on ne sert pas plusieurs dieux!...)</p>
-
-<p>Dans sa vie de travail, Christophe n'était guère sorti de l'horizon de
-sa petite ville allemande; il ne pouvait se douter que cette
-dépravation artistique, qui s'étalait à Paris, était commune à
-presque toutes les grandes villes; et les préjugés héréditaires de
-«la chaste Allemagne» contre «l'immoralité latine» se réveillaient
-en lui. Sylvain Kohn aurait eu beau jeu à lui opposer ce qui se passait
-sur les bords de la Sprée, et l'effroyable pourriture d'une élite de
-l'Allemagne impériale, dont la brutalité rendait l'ignominie plus
-repoussante encore. Mais Sylvain Kohn ne pensait pas à en tirer
-avantage; il n'en était pas plus choqué que des mœurs parisiennes. Il
-pensait ironiquement: «Chaque peuple a ses usages»; et il trouvait
-naturels ceux du monde où il vivait: Christophe pouvait donc croire
-qu'ils étaient la nature même de la race. Aussi ne se faisait-il pas
-faute, comme ses compatriotes, de voir dans l'ulcère qui dévore les
-aristocraties intellectuelles de tous les pays le vice propre de l'art
-français, la tare des races latines.</p>
-
-<p>Ce premier contact avec la littérature parisienne lui fut pénible, et
-il lui fallut du temps pour l'oublier, par la suite. Les œuvres ne
-manquaient pourtant pas qui n'étaient point uniquement occupées de ce
-que l'un de ces écrivains appelait noblement «le goût des
-divertissements fondamentaux». Mais des plus belles et des meilleures,
-rien ne lui arrivait. Elles n'étaient pas de celles qui cherchent les
-suffrages des Sylvain Kohn; elles ne s'inquiétaient pas d'eux, et ils
-ne s'inquiétaient pas d'elles: ils s'ignoraient mutuellement. Jamais
-Sylvain Kohn n'en eût parlé à Christophe. De bonne foi, il était
-convaincu que ses amis et lui incarnaient l'art français, et qu'en
-dehors de ceux que leur opinion avait sacrés grands hommes, il n'y
-avait point de talent, il n'y avait point d'art, il n'y avait point de
-France. Des poètes qui étaient l'honneur des lettres, la couronne de
-la France, Christophe ne connut rien. Des romanciers, seuls lui
-parvinrent, émergeant au-dessus de la marée des médiocres, quelques
-livres de Barrès et d'Anatole France. Mais il était trop peu
-familiarisé avec la langue pour pouvoir bien goûter l'ironie érudite
-de l'un, le sensualisme cérébral de l'autre. Il resta quelque temps à
-regarder curieusement les orangers en caisse, qui poussaient dans la
-serre d'Anatole France, et les narcisses grêles, qui émaillaient le
-cimetière d'âme de Barrès. Il s'arrêta quelques instants devant le
-génie, un peu sublime, un peu niais, de Maeterlinck: un mysticisme
-monotone, mondain, s'en exhalait. Il se secoua, tomba dans le torrent
-épais, le romantisme boueux de Zola, qu'il connaissait déjà, et n'en
-sortit que pour se noyer tout à fait dans une inondation de
-littérature.</p>
-
-<p>De ces plaines submergées s'exhalait un <i>odor di femina.</i> La
-littérature d'alors pullulait de femmes et d'hommes femelles.&mdash;Il est
-bien que les femmes écrivent, si elles ont la sincérité de peindre ce
-qu'aucun homme n'a su voir tout à fait: le fond de l'âme féminine.
-Mais bien peu l'osaient faire; la plupart n'écrivaient que pour attirer
-l'homme: elles étaient aussi menteuses dans leurs livres que dans leurs
-salons; elles s'embellissaient fadement, et flirtaient avec le lecteur.
-Depuis qu'elles n'avaient plus de confesseur à qui raconter leurs
-petites malpropretés, elles les racontaient au public. C'était une
-pluie de romans, presque toujours scabreux, toujours maniérés, écrits
-dans une langue qui avait l'air de zézayer, une langue qui sentait la
-boutique à parfums, et l'obsédante odeur fade, chaude et sucrée. Elle
-était partout dans cette littérature. Christophe pensait, comme
-Gœthe: «Que les femmes fassent autant qu'elles veulent des poésies et
-des écrits! Mais que les hommes n'écrivent pas comme des femmes!
-Voilà ce qui ne me plaît point.» Il ne pouvait voir sans dégoût
-cette coquetterie louche, ces minauderies, cette sensiblerie qui se
-dépensait de préférence au profit des êtres les moins dignes
-d'intérêt, ce style pétri de mignardise et de brutalité, ces
-charretiers psychologues.</p>
-
-<p>Mais Christophe se rendait compte qu'il ne pouvait juger. Il était
-assourdi par le bruit de la foire aux paroles. Impossible d'entendre les
-jolis airs de flûte, qui se perdaient au milieu. Parmi ces œuvres de
-volupté, il en était au fond desquelles souriait sur le ciel limpide
-la ligne harmonieuse des collines de l'Attique,&mdash;tant de talent et de
-grâce, une douceur de vivre, une finesse de style, une pensée pareille
-aux langoureux adolescents de Pérugin et du jeune Raphaël, qui, les
-yeux à demi-clos, sourient à leur rêve amoureux. Christophe n'en
-voyait rien. Rien ne pouvait lui révéler les courants de l'esprit. Un
-Français aurait eu lui-même grand'peine à s'y reconnaître. Et la
-seule constatation qu'il lui était permis de faire, c'était de ce
-débordement d'écriture, qui avait l'air d'une calamité publique. Il
-semblait que tout le monde écrivît: hommes, femmes et enfants,
-officiers, comédiens, gens du monde et forbans. Une vraie épidémie.</p>
-
-<p>Christophe renonça, pour l'instant, à se faire une opinion. Il sentait
-qu'un guide, comme Sylvain Kohn, ne pourrait que l'égarer tout à fait.
-L'expérience qu'il avait eue en Allemagne d'un cénacle littéraire le
-mettait justement en défiance; il était sceptique à l'égard des
-livres et des revues: savait-on s'ils ne représentaient pas simplement
-l'opinion d'une centaine de désœuvrés, ou même si l'auteur n'était
-pas tout le public à lui tout seul? Le théâtre donnait une idée plus
-exacte de la société. Il tenait à Paris, dans la vie quotidienne, une
-place exorbitante. C'était un restaurant pantagruélique, qui ne
-suffisait pas à assouvir l'appétit de ces deux millions d'hommes. Une
-trentaine de grands théâtres, sans parler des scènes de quartier, des
-cafés-concerts, des spectacles divers,&mdash;une centaine de salles,
-chaque soir, presque toutes pleines. Un peuple d'acteurs et d'employés.
-Les quatre théâtres subventionnés occupant à eux seuls près de trois
-mille personnes, et dépensant dix millions. Paris entier rempli de la
-gloire des cabots. À chaque pas, d'innombrables photos, dessins,
-caricatures, répétaient leurs grimaces, les gramophones leur
-nasillement, les journaux leurs jugements sur l'art et sur la politique.
-Ils avaient leur presse spéciale. Ils publiaient leurs Mémoires
-héroïques et familiers. Parmi les autres Parisiens, ces grands enfants
-flâneurs qui passaient leur temps à se singer, ces singes complets
-tenaient le sceptre; et les auteurs dramatiques étaient leurs
-chambellans. Christophe pria Sylvain Kohn de l'introduire dans le
-royaume des reflets et des ombres.</p>
-
-
-
-
-<p>Mais Sylvain Kohn n'était pas un guide plus sûr dans ce pays que dans
-celui des livres, et la première impression que Christophe eut, grâce
-à lui, des théâtres parisiens, ne fut pas moins repoussante que celle
-de ses premières lectures. Il semblait que partout régnât le même
-esprit de prostitution cérébrale.</p>
-
-<p>Il y avait deux écoles parmi les marchands de plaisir. L'une était a
-la bonne vieille mode, la façon nationale, le gros plaisir bien sale,
-à la bonne franquette, la joie de la laideur, des digestions copieuses,
-des difformités physiques, les gens en caleçon, les plaisanteries de
-corps de garde, la bisque, le poivre rouge, les viandes faisandées, les
-cabinets particuliers,&mdash;«cette mâle franchise», comme disent ces
-gens-là, qui prétend concilier la gaillardise et la morale, parce
-qu'après quatre actes de chienneries, elle ramène le triomphe du Code
-en jetant, au hasard de quelque imbroglio, la femme légitime dans le lit
-du mari qu'elle voulait cocufier:&mdash;(pourvu que la loi soit sauve, la
-vertu l'est aussi),&mdash;cette honnêteté grivoise, qui défend le mariage,
-en lui donnant les allures de la débauche:&mdash;le genre gaulois.</p>
-
-<p>L'autre école était <i>modern-style.</i> Elle était beaucoup plus
-raffinée, plus écœurante aussi. Les Juifs parisianisés (et les
-chrétiens judaïsés), qui foisonnaient au théâtre, y avaient
-introduit le mic-mac de sentiments, qui est le trait distinctif d'un
-cosmopolitisme dégénéré. Ces fils qui rougissaient de leur père
-s'appliquaient à renier la conscience de leur race; ils n'y
-réussissaient que trop. Après avoir dépouillé leur âme séculaire,
-il ne leur restait plus de personnalité que pour mêler les valeurs
-intellectuelles et morales des autres peuples; ils en faisaient une
-macédoine, une <i>olla podrida</i>: c'était leur façon d'en jouir. Ceux
-qui étaient les maîtres du théâtre à Paris excellaient à battre
-ensemble l'ordure et le sentiment, à donner à la vertu un parfum de
-vice, au vice un parfum de vertu, à intervertir toutes les relations
-d'âge, de sexe, de famille, d'affections. Leur art avait ainsi une
-odeur <i>sui generis</i>, qui sentait bon et mauvais à la fois,
-c'est-à-dire très mauvais: ils nommaient cela «amoralisme».</p>
-
-<p>Un de leurs héros de prédilection était alors le vieillard amoureux.
-Leur théâtre en offrait une riche galerie de portraits. Ils trouvaient
-dans la peinture de ce type l'occasion d'étaler mille délicatesses.
-Tantôt le héros sexagénaire avait sa fille pour confidente; il lui
-parlait de sa maîtresse; elle lui parlait de ses amants; ils se
-conseillaient fraternellement; le bon père aidait sa fille dans ses
-adultères; la bonne fille s'entremettait auprès de la maîtresse
-infidèle, la suppliait de revenir, la ramenait au bercail. Tantôt le
-digne vieillard se faisait le confident de sa maîtresse; il causait
-avec elle des amants qu'elle avait, sollicitait le récit de ses
-libertinages, et même il finissait par y trouver plaisir. On voyait des
-amants, gentlemen accomplis, qui étaient les intendants gagés de leurs
-anciennes maîtresses, veillaient sur leur commerce et leurs
-accouplements. Les femmes du monde volaient. Les hommes étaient
-maquereaux, les filles lesbiennes. Tout cela, dans le meilleur monde: le
-monde riche,&mdash;le seul qui comptât. Car il permettait d'offrir aux
-clients, sous le couvert des séductions du luxe, une marchandise
-avariée. Ainsi maquillée, elle s'enlevait sur la place; les jeunes
-femmes et les vieux messieurs en faisaient leurs délices. Il se
-dégageait de là un fumet de cadavre et de pastilles du sérail.</p>
-
-<p>Leur style n'était pas moins mêlé que leurs sentiments. Ils
-s'étaient fait un argot composite, d'expressions de toutes classes et
-de tous pays, pédantesque, chatnoiresque, classique, lyrique,
-précieux, poisseux, poissard, mixture de coq-à-l'âne, d'afféteries,
-de grossièretés et de mots d'esprit, qui semblaient avoir un accent
-étranger. Ironiques, et doués d'un humour bouffon, ils n'avaient pas
-beaucoup d'esprit naturel; mais, adroits comme ils étaient, ils en
-fabriquaient assez habilement, à l'instar de Paris. Si la pierre
-n'était pas toujours de la plus belle eau, et si presque toujours la
-monture était d'un goût baroque et surchargé, du moins cela brillait,
-aux lumières: c'était tout ce qu'il fallait. Intelligents d'ailleurs,
-bons observateurs, mais observateurs myopes, les yeux déformés depuis
-des siècles par la vie de comptoir, examinant les sentiments à la
-loupe, grossissant les choses menues et ne voyant pas les grandes, avec
-une prédilection marquée pour les oripeaux, ils étaient incapables
-de peindre autre chose que ce qui semblait à leur snobisme de
-parvenus l'idéal de l'élégance: une poignée de viveurs fatigués et
-d'aventuriers, qui se disputaient la jouissance de quelque argent volé
-et de femelles sans vertu.</p>
-
-<p>Parfois la vraie nature de ces écrivains juifs se réveillait, montait
-des lointains de leur être, à propos d'on ne savait quels échos
-mystérieux provoqués par le choc d'un mot. Alors, c'était un amalgame
-étrange de siècles et de races, un souffle du Désert qui, par delà
-les mers, apportait dans ces alcôves parisiennes des relents de bazar
-turc, l'éblouissement des sables, des hallucinations, une sensualité
-ivre, une puissance d'invectives, une névrose enragée, à deux doigts
-des convulsions, une frénésie de détruire,&mdash;Samson, qui brusquement
-assis depuis des siècles dans l'ombre se lève comme un lion, et secoue
-avec rage les colonnes du Temple, qui s'écroulent sur lui et sur la
-race ennemie.</p>
-
-<p>Christophe se boucha le nez, et dit à Sylvain Kohn:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de la force là-dedans; mais elle pue. Assez! Allons voir
-autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? demanda Sylvain Kohn.</p>
-
-<p>&mdash;La France.</p>
-
-<p>&mdash;La voilà! dit Kohn.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas possible, fit Christophe. La France n'est pas
-ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;La France, comme l'Allemagne.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en crois rien. Un peuple qui serait ainsi n'en aurait pas
-pour vingt ans: il sent déjà le pourri. Il y a autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a rien de mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a autre chose, s'entêta Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! nous avons aussi de belles âmes, dit Sylvain Kohn, et des
-théâtres à leur mesure. Est-ce là ce qu'il vous faut? On peut vous
-en offrir.</p>
-
-<p>Il conduisit Christophe au Théâtre-Français.</p>
-
-
-
-
-<p>On jouait, ce soir-là, une comédie moderne, en prose, qui traitait
-d'une question juridique.</p>
-
-<p>Dès les premiers mots, Christophe ne sut plus dans quel monde cela se
-passait. Les voix des acteurs étaient démesurément amples, lentes,
-graves, compassées; elles articulaient toutes les syllabes, comme si
-elles voulaient donner des leçons de diction; elles paraissaient
-scander perpétuellement des alexandrins, avec des hoquets tragiques.
-Les gestes étaient solennels et presque hiératiques. L'héroïne,
-drapée de son peignoir comme d'un péplum grec, le bras levé, la tête
-baissée, jouait l'Antigone toujours, et souriait d'un sourire
-d'éternel sacrifice, en modulant les notes les plus profondes de son
-beau contralto. Le père noble marchait d'un pas de maître d'armes,
-avec une dignité funèbre, un romantisme en habit noir. Le jeune
-premier se contractait froidement la gorge pour en tirer des pleurs. La
-pièce était écrite en style de tragédie-feuilleton: c'étaient des
-mots abstraits, des épithètes bureaucratiques, des périphrases
-académiques. Pas un mouvement, pas un cri imprévu. Du commencement à
-la fin, un mécanisme d'horloge, un problème posé, un schéma
-dramatique, un squelette de pièce, et dessus, point de chair, des
-phrases de livre. Au fond de ces discussions qui voulaient paraître
-hardies, des idées timorées, une âme de petit bourgeois gourmé.</p>
-
-<p>L'héroïne avait divorcé d'avec un mari indigne, dont elle avait un
-enfant, et elle s'était remariée avec un honnête homme qu'elle
-aimait. Il s'agissait de prouver que, même en ce cas, le divorce était
-condamné par la nature, comme par le préjugé. Pour cela, rien de plus
-facile: l'auteur s'arrangeait de façon à ce que le premier mari reprit
-la femme, une fois, par surprise. Et après, au lieu de la nature toute
-simple, qui eût voulu des remords, une honte peut-être, mais le désir
-d'aimer d'autant plus le second, l'honnête homme, on présentait un cas
-de conscience héroïque, hors nature. Il en coûte si peu d'être
-vertueux, hors nature! Les écrivains français n'ont pas l'air
-familiers avec la vertu: ils forcent la note, quand ils en parlent; il
-n'y a plus moyen d'y croire. On dirait qu'on a toujours affaire à des
-héros de Corneille, à des rois de tragédie.&mdash;Et ne sont-ils pas des
-rois, ces héros millionnaires, ces héroïnes qui, toutes, ont, pour le
-moins, un hôtel à Paris et deux ou trois châteaux? La richesse, pour
-cette sorte d'écrivains, est une beauté, presque une vertu.</p>
-
-<p>Le public paraissait à Christophe encore plus étonnant que la pièce.
-Aucune invraisemblance ne le troublait. Il riait aux bons endroits,
-quand l'acteur disait la phrase qui <i>devait</i> faire rire, en
-l'annonçant à l'avance, afin qu'on eût le temps de se préparer à rire. Il
-se mouchait, toussait, ému jusques aux larmes, quand les mannequins
-tragiques hoquetaient, rugissaient, ou s'évanouissaient, selon des
-rites consacrés.</p>
-
-<p>&mdash;Et on dit que les Français sont légers! s'exclama Christophe, au
-sortir de la représentation.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a temps pour tout, dit Sylvain Kohn, gouaillant. Vous
-vouliez de la vertu? Vous voyez qu'il y en a encore en France.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas de la vertu, se récria Christophe, c'est de
-l'éloquence!</p>
-
-<p>&mdash;Chez nous, dit Sylvain Kohn, la vertu au théâtre est toujours
-éloquente.</p>
-
-<p>&mdash;Vertu de prétoire, dit Christophe, la palme est au plus bavard.
-Je hais les avocats. N'avez-vous pas des poètes, en France?</p>
-
-<p>Sylvain Kohn le mena à des théâtres poétiques.</p>
-
-
-
-
-<p>Il y avait des poètes en France. Il y avait même de grands poètes.
-Mais le théâtre n'était pas pour eux. Il était pour les rimeurs. Le
-théâtre est à la poésie ce qu'est l'opéra à la musique. Comme
-disait Berlioz: <i>Sicut amori lupanar.</i></p>
-
-<p>Christophe vit des princesses courtisanes par sainteté, qui mettaient
-leur honneur à se prostituer, et que l'on comparait au Christ,
-gravissant le calvaire;&mdash;des amis qui trompaient leur ami, par
-dévouement pour lui;&mdash;de vertueux ménages a trois;&mdash;des cocus
-héroïques: (le type était devenu, comme la chaste prostituée, un
-article européen; l'exemple du roi Marke leur avait tourné la tête:
-tel le cerf de saint Hubert, ils ne se présentaient plus qu'avec une
-auréole).&mdash;Christophe vit aussi des filles galantes, qui étaient
-partagées, comme Chimène, entre la passion et le devoir: la passion
-était de suivre un nouvel amant; le devoir était de rester avec
-l'ancien, un vieux qui leur donnait de l'argent, et que d'ailleurs elles
-trompaient. À la fin, noblement, elles choisissaient le
-devoir.&mdash;Christophe trouvait que ce devoir différait peu du sordide
-intérêt; mais le public était content. Le mot de Devoir lui
-suffisait; il ne tenait pas à la chose: le pavillon couvrait la
-marchandise.</p>
-
-<p>Le comble de l'art était quand pouvaient s'accorder, de la façon la
-plus paradoxale, l'immoralité sexuelle avec l'héroïsme cornélien.
-Ainsi, tout était satisfait chez ce public parisien: son libertinage
-d'esprit, et sa vertu oratoire.&mdash;Il faut lui rendre justice: il était
-encore plus bavard que paillard. L'éloquence faisait ses délices. Il
-se fût fait fouetter pour un beau discours. Vice ou vertu, héroïsme
-abracadabrant ou bassesse crapuleuse, il n'était pas de pilule qu'on ne
-lui fît avaler, dorée de rimes sonores et de mots ronflants. Tout
-était matière à couplets. Tout était phrases. Tout était jeu. Quand
-Hugo faisait entendre son tonnerre, vite, (comme disait son apôtre,
-Mendès), il y mettait une sourdine, pour ne pas effrayer même
-un petit enfant... (L'apôtre était persuadé qu'il faisait un
-compliment.)&mdash;Jamais on ne sentait dans leur art une force de la
-nature. Ils mondanisaient tout: l'amour, la souffrance, la mort. Comme en
-musique,&mdash;bien plus encore qu'en musique, qui était un art plus jeune
-en France et relativement plus naïf,&mdash;ils avaient la terreur du
-«déjà dit». Les mieux doués s'appliquaient froidement à en prendre
-le contrepied. La recette était simple: on faisait choix d'une
-légende, ou d'un conte d'enfant, et on leur faisait dire juste le
-contraire de ce qu'ils voulaient dire. On obtenait ainsi Barbe-Bleue
-battu par ses femmes, ou Polyphème qui se crève l'œil, par bonté,
-afin de se sacrifier au bonheur d'Acis et de Galatée. En tout cela,
-rien de sérieux, que la forme. Encore semblait-il à Christophe (mais
-il était mauvais juge) que ces maîtres de la forme étaient de
-petits-maîtres et des maîtres pasticheurs, plutôt que de grands
-écrivains, créateurs de leur style, et peignant largement.</p>
-
-<p>Nulle part, le mensonge poétique ne s'étalait avec plus d'insolence
-que dans le drame héroïque. Ils se faisaient du héros une conception
-burlesque:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«<i>L'important, c'est d'avoir une âme magnifique.</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Un œil d'aigle, un front large et haut comme un portique,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Un air puissant et grave, émouvant, radieux,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Un cœur plein de frissons, du rêve plein les yeux.</i>»</span></p>
-
-
-<p>De tels vers étaient pris au sérieux. Sous l'affublement des grands
-mots, des panaches, des parades de théâtre avec des épées de
-fer-blanc et des casques en carton, on retrouvait toujours l'incurable
-futilité d'un Sardou, l'intrépide vaudevilliste, qui jouait Guignol
-avec l'histoire. À quoi pouvait répondre, dans la réalité, l'absurde
-héroïsme d'un Cyrano? Ces gens-là remuaient le ciel et la terre, ils
-faisaient sortir de leurs tombeaux l'Empereur et ses légions, les
-bandes de la Ligue, les <i>condottieri</i> de la Renaissance, tous les
-cyclones humains qui dévastèrent l'univers:&mdash;et c'était pour montrer
-quelque fantoche, impassible dans les massacres, entouré d'armées de
-reîtres et de sérails de captives, qui se consumait d'un amour de
-petit bêta romanesque pour une femme qu'il avait vue, dix ou quinze ans
-avant,&mdash;ou le roi Henri IV, qui allait se faire assassiner, parce que
-sa maîtresse ne l'aimait pas!</p>
-
-<p>C'est ainsi que ces bonnes gens jouaient les rois et les héros
-en chambre. Dignes rejetons des illustres benêts du temps du
-<i>Grand Cyrus</i>, ces Gascons de l'idéal,&mdash;Scudéry, La
-Calprenède,&mdash;chantres du faux héroïsme, de l'héroïsme impossible,
-qui est l'ennemi du vrai... Christophe remarquait avec étonnement que les
-Français, qui se disent si fins, n'avaient pas le sens du ridicule.</p>
-
-<p>Mais ce qui passait tout, c'était quand la religion était à la mode!
-Alors, pendant le carême, des comédiens lisaient au théâtre de la
-Gaîté les sermons de Bossuet, avec accompagnement d'orgue. Des
-auteurs israélites écrivaient pour des actrices israélites des
-tragédies sur sainte Thérèse. On jouait <i>Chemin de Croix</i> à
-la Bodinière, <i>l'Enfant Jésus</i> à l'Ambigu, <i>la Passion</i> à la
-Porte-Saint-Martin, <i>Jésus</i> à l'Odéon, des Suites d'orchestre sur le
-<i>Christ</i>, au Jardin d'Acclimatation. Quelque brillant causeur,
-un poète de l'amour voluptueux, faisait au Châtelet une conférence
-sur <i>la Rédemption.</i> Naturellement, de tout l'Évangile,
-ce que ces snobs avaient le mieux retenu, c'était Pilate et la
-Madeleine:&mdash;«<i>Qu'est-ce que la Vérité?</i>», et la vierge
-folle.&mdash;Et leurs Christs boulevardiers étaient d'affreux bavards,
-au courant des dernières ficelles de la casuistique mondaine.</p>
-
-<p>Christophe dit:</p>
-
-<p>&mdash;Cela, c'est le pire de tout. C'est le mensonge incarné.
-J'étouffe. Sortons d'ici!</p>
-
-
-
-
-<p>Un grand art classique se maintenait pourtant au milieu de ces
-industries modernes, comme les ruines des temples antiques parmi les
-constructions prétentieuses de la Rome d'aujourd'hui. Mais, à
-l'exception de Molière, Christophe n'était pas encore en état de
-l'apprécier. Il lui manquait le sens intime de la langue, donc, du
-génie de la race. Rien ne lui était plus incompréhensible que la
-tragédie du XVII<sup>e</sup> siècle,&mdash;la province de l'art français
-la moins accessible aux étrangers, justement parce qu'elle est située au
-cœur même de la France. Il la trouvait assommante, froide, sèche,
-écœurante de pédantisme et de minauderies. Une action indigente ou
-forcée, des personnages abstraits comme des arguments de rhétorique,
-ou insipides comme une conversation de femmes du monde. Une caricature
-des sujets et des héros antiques. Un étalage de raison, de raisons,
-d'arguties, de psychologie, d'archéologie démodée. Des discours, des
-discours, des discours: l'éternel bavardage français. Que cela fût
-beau ou non, Christophe se refusait ironiquement à en décider: il ne
-s'intéressait à rien là-dedans; quelles que fussent les thèses
-soutenues tour à tour par les orateurs de <i>Cinna</i>, il lui était
-parfaitement indifférent que l'une ou l'autre de ces machines à
-harangues l'emportât, à la fin.</p>
-
-<p>Il constatait d'ailleurs que le public français n'était pas de son
-avis et qu'il applaudissait fort. Cela ne contribuait pas à dissiper le
-malentendu: il voyait ce théâtre au travers du public; et il
-reconnaissait dans les Français modernes certains traits, déformés,
-des classiques. Tel un regard trop lucide qui retrouverait dans le
-visage flétri d'une vieille coquette les traits purs de sa fille: le
-spectacle est peu propre à faire naître l'illusion amoureuse!... Comme
-les gens d'une même famille, qui sont habitués à se voir, les
-Français ne s'apercevaient pas de la ressemblance. Mais Christophe en
-était frappé, et il l'exagérait: il ne voyait plus qu'elle. L'art
-d'aujourd'hui lui semblait offrir les caricatures des grands ancêtres;
-et les grands ancêtres, à leur tour, lui apparaissaient en
-caricatures. Il ne distinguait plus Corneille de sa lignée de rhéteurs
-poétiques, enragés à placer partout des cas de conscience sublimes et
-absurdes. Et Racine se confondait avec sa postérité de petits
-psychologues parisiens, penchés prétentieusement sur leurs cœurs.</p>
-
-<p>Tous ces vieux écoliers ne sortaient pas de leurs classiques. Les
-critiques continuaient indéfiniment à discuter sur <i>Tartuffe</i> et sur
-<i>Phèdre.</i> Ils ne s'en lassaient point. Ils se délectaient, vieillards,
-des mêmes plaisanteries qui avaient fait leurs délices, quand ils
-étaient enfants. Il en serait ainsi jusqu'à la fin de la race. Aucun
-pays, au monde, ne conservait aussi enraciné le culte de ses
-arrière-grands-pères. Le reste de l'univers ne l'intéressait point.
-Combien n'avaient rien lu et ne voulaient rien lire, en dehors de ce qui
-avait été écrit en France, sous le Grand Roi! Leurs théâtres ne
-jouaient ni Gœthe, ni Schiller, ni Kleist, ni Grillparzer, ni Hebbel,
-ni Strindberg, ni Lope, ni Calderon, ni aucun des grands hommes d'aucune
-des autres nations, à part la Grèce antique, dont ils se disaient les
-héritiers,&mdash;(comme tous les peuples d'Europe). De loin en loin, ils
-éprouvaient le besoin d'enrôler Shakespeare. C'était la pierre de
-touche. Il y avait parmi eux deux écoles d'interprètes: les uns
-jouaient <i>le Roi Lear</i>, avec un réalisme bourgeois, comme une comédie
-d'Émile Augier; les autres faisaient d'<i>Hamlet</i> un opéra, avec des
-airs de bravoure et des vocalises à la Victor Hugo. Il ne leur venait
-point à l'idée que la réalité pût être poétique, ni la poésie
-une langue spontanée, pour des cœurs débordants de vie. Shakespeare
-paraissait faux. On en revenait vite à Rostand.</p>
-
-<p>Cependant, depuis vingt ans, un effort était fait pour renouveler le
-théâtre; le cercle étroit de la littérature parisienne s'était
-élargi; elle touchait à tout, avec un semblant d'audace. Même, deux
-ou trois fois, la mêlée du dehors, la vie publique avait crevé, d'une
-poussée, le rideau des conventions. Mais ils se dépêchaient de
-recoudre les déchirures. C'étaient des pères douillets, qui avaient
-peur de voir les choses comme elles sont. Un esprit de société, une
-tradition classique, une routine de l'esprit et de la forme, un manque
-de sérieux profond, les empêchaient d'aller jusqu'au bout de leurs
-audaces. Les problèmes les plus poignants devenaient des jeux
-ingénieux; et tout se ramenait finalement à des questions de
-femmes,&mdash;de petites femmes. Ô la triste figure que faisaient sur
-leurs tréteaux les fantômes des grands hommes: l'Anarchie héroïque
-d'Ibsen, l'Évangile de Tolstoy, le Surhomme de Nietzsche!...</p>
-
-<p>Les écrivains de Paris se donnaient bien du mal pour avoir l'air de
-penser des choses nouvelles. Au fond, ils étaient tous conservateurs.
-Il n'était pas en Europe de littérature où régnât plus généralement
-le passé, «l'éternel hier»: dans les grandes Revues, dans les
-grands journaux, dans les théâtres subventionnés, dans les Académies.
-Paris était en littérature ce que Londres était en politique:
-le frein modérateur de l'esprit européen. L'Académie française
-était une Chambre des Lords. Des institutions de l'Ancien Régime
-persistaient à imposer leur norme d'autrefois à la société nouvelle.
-Les éléments révolutionnaires étaient rejetés ou assimilés promptement.
-Ils ne demandaient qu'à l'être. Même quand le gouvernement affectait
-en politique des allures socialistes, en art il se mettait à la
-remorque des Écoles Académiques. Contre les Académies, on ne luttait
-qu'à coups de cénacles; et on luttait fort mal. Car aussitôt qu'un du
-cénacle le pouvait, il enjambait dans une Académie et devenait plus
-académique que les autres. Au reste, que l'écrivain fût à l'avant-garde,
-ou dans les fourgons de l'armée, il était prisonnier de son groupe et
-des idées de son groupe. Les uns s'enfermaient dans leur <i>Credo</i>
-académique, les autres dans leur <i>Credo</i> révolutionnaire; et, au
-bout du compte, c'étaient toujours les mêmes œillères.</p>
-
-
-
-
-<p>Pour réveiller Christophe, Sylvain Kohn lui proposa encore de le mener
-à des théâtres d'un genre spécial,&mdash;le dernier mot du raffinement.
-On y voyait des meurtres, des viols, des folies, des tortures, yeux
-arrachés, ventres étripés, tout ce qui pouvait secouer les nerfs et
-satisfaire la barbarie cachée d'une élite trop civilisée. Cela exerçait
-un attrait sur un public de jolies femmes et de mondains,&mdash;les
-mêmes qui allaient bravement s'enfermer pendant des après-midi dans
-les salles étouffantes du Palais de Justice, pour suivre des procès
-scandaleux, en bavardant, riant, et croquant des bonbons. Mais
-Christophe refusa avec indignation. Plus il avançait dans cet art, plus
-il sentait se préciser l'odeur, qui, dès les premiers pas, l'avait
-saisi, sournoise, puis tenace, suffocante: l'odeur de mort.</p>
-
-<p>La mort: elle était partout, sous ce luxe, sous ce bruit. Christophe
-s'expliquait la répulsion qu'il avait tout d'abord éprouvée pour
-certaines de ces œuvres. Ce n'était pas leur immoralité qui le
-choquait. Moralité, immoralité, amoralité,&mdash;ces mots ne veulent rien
-dire. Christophe ne s'était jamais fait de théories morales; il aimait
-dans le passé de très grands poètes et de très grands musiciens, qui
-n'étaient pas de petits saints; quand il avait la chance de rencontrer
-un grand artiste, il ne lui demandait pas son billet de confession; il
-lui demandait plutôt:</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu sain?</p>
-
-<p>Être sain, tout est là. «Si le poète est malade, qu'il commence par se
-guérir, dit Gœthe. Quand il sera guéri, il écrira.»</p>
-
-<p>Les écrivains parisiens étaient malades; ou, quand l'un était sain,
-il en avait honte; il s'en cachait, il tâchait de se donner une bonne
-maladie. Leur mal ne se révélait pas à tel trait de leur art:&mdash;à
-l'amour du plaisir, à la licence extrême de la pensée, à l'esprit de
-critique destructeur. Tous ces traits pouvaient être&mdash;étaient, suivant
-les cas,&mdash;sains ou malsains; il n'y avait en eux aucun germe de mort.
-Si la mort était là, elle ne venait pas de ces forces, elle venait de
-leur emploi par ces gens, elle était dans ces gens.&mdash;Et lui aussi,
-Christophe, aimait le plaisir. Lui aussi aimait la liberté. Il avait
-soulevé contre lui l'opinion de sa petite ville allemande, par sa
-franchise à soutenir des idées, qu'il retrouvait maintenant, prônées
-par ces Parisiens, et qui, prônées par eux, maintenant le
-dégoûtaient. Les mêmes idées, pourtant. Mais elles ne sonnaient plus
-de même. Quand Christophe, impatient, secouait le joug des maîtres du
-passé, quand il partait en guerre contre l'esthétique et la morale
-pharisiennes, ce n'était pas un jeu pour lui, comme pour ces beaux
-esprits; il était sérieux, terriblement sérieux; et sa révolte avait
-pour but la vie, la vie féconde, grosse des siècles à venir. Chez ces
-gens, tout allait à la jouissance stérile. Stérile. Stérile.
-C'était le mot de l'énigme. Une débauche inféconde de la pensée et
-des sens. Un art brillant, plein d'esprit, d'habileté,&mdash;une belle
-forme, certes, une tradition de la beauté, qui se maintenait
-indestructible, en dépit des alluvions étrangères,&mdash;un théâtre qui
-était du théâtre, un style qui était un style, des auteurs qui
-savaient leur métier, des écrivains qui savaient écrire, le squelette
-assez beau d'un art, d'une pensée, qui avaient été puissants. Mais un
-squelette. Des mots qui tintent, des phrases qui sonnent, des
-froissements métalliques d'idées qui se heurtent dans le vide, des
-jeux d'esprit, des cerveaux sensuels, et des sens raisonneurs. Tout cela
-ne servait à rien, qu'à jouir égoïstement. Cela allait à la mort.
-Phénomène analogue à celui de l'effrayante dépopulation de la
-France, que l'Europe observait&mdash;escomptait&mdash;en silence. Tant
-d'esprit et d'intelligence, des sens si affinés, se dépensaient en une
-sorte d'onanisme honteux! Ils ne s'en doutaient point. Ils riaient.
-C'était même la seule chose qui rassurât Christophe: ces gens-là savaient
-encore bien rire; tout n'était pas perdu. Il les aimait beaucoup moins,
-quand ils voulaient se prendre au sérieux; et rien ne le blessait
-autant que de voir des écrivains, qui ne cherchaient dans l'art qu'un
-instrument de plaisir, se donner comme les prêtres d'une religion
-désintéressée:</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes des artistes, répétait avec complaisance Sylvain
-Kohn. Nous faisons de l'art pour l'art. L'art est toujours pur; il n'a
-rien que de chaste. Nous explorons la vie, en touristes que tout amuse.
-Nous sommes les curieux de rares voluptés, les éternels Don Juan
-amoureux de la beauté.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes des hypocrites, finit par riposter Christophe.
-Pardonnez-moi de vous le dire. Je croyais jusqu'ici qu'il n'y avait que
-mon pays qui l'était. En Allemagne, nous avons l'hypocrisie de parler
-toujours d'idéalisme, en poursuivant toujours notre intérêt; et nous
-nous persuadons que nous sommes idéalistes, en ne pensant qu'à notre
-égoïsme. Mais vous êtes bien pires: vous couvrez du nom d'Art et de
-Beauté (avec une majuscule) votre luxure nationale,&mdash;quand vous
-n'abritez point votre Pilatisme moral sous le nom de Vérité, de
-Science, de Devoir intellectuel, qui se lave les mains des conséquences
-possibles de ses recherches hautaines. L'art pour l'art!... Une foi
-magnifique! Mais la foi seulement des forts. L'art! Étreindre la vie,
-comme l'aigle sa proie, et l'emporter dans l'air, s'élever avec elle
-dans l'espace serein!... Pour cela, il faut des serres, de vastes ailes,
-et un cœur puissant. Mais vous n'êtes que des moineaux, qui, quand ils
-ont trouvé quelque morceau de charogne, le dépècent sur place et se
-le disputent en piaillant... L'art pour l'art!... Malheureux! L'art
-n'est pas une vile pâture, livrée aux vils passants. Une jouissance,
-certes, et de toutes la plus enivrante. Mais elle n'est le prix que
-d'une lutte acharnée, et son laurier couronne la victoire de la force.
-L'art est la vie domptée. L'empereur de la vie. Quand on veut être
-César, il faut en avoir l'âme. Vous n'êtes que des rois de théâtre:
-c'est un rôle que vous jouez, vous n'y croyez même pas. Et, comme ces
-acteurs, qui se font gloire de leurs difformités, vous faites de la
-littérature avec les vôtres. Vous cultivez amoureusement les maladies
-de votre peuple, sa peur de l'effort, son amour du plaisir, des
-idéologies sensuelles, de l'humanitarisme chimérique, de tout ce qui
-engourdit voluptueusement la volonté et peut lui enlever toutes ses
-raisons d'agir. Vous le menez droit aux fumeries d'opium. Et vous le
-savez bien; mais vous ne le dites point: la mort est au bout.&mdash;Eh
-bien, moi, je dis: Où est la mort, l'art n'est point. L'art, c'est ce qui
-fait vivre. Mais les plus honnêtes d'entre vos écrivains sont si
-lâches que, même quand le bandeau leur est tombé des yeux, ils
-affectent de ne pas voir; ils ont le front de dire:</p>
-
-<p>&mdash;C'est dangereux, je l'avoue; il y a du poison là-dedans; mais
-c'est plein de talent!</p>
-
-<p>Comme si, en correctionnelle, le juge disait d'un apache:</p>
-
-<p>&mdash;Il est un gredin, c'est vrai; mais il a tant de talent!...</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe se demandait à quoi servait la critique française. Ce
-n'étaient pourtant pas les critiques qui manquaient; ils pullulaient
-sur l'art. On n'arrivait plus à voir les œuvres: elles disparaissaient
-sous eux.</p>
-
-<p>Christophe n'était pas tendre pour la critique, en général. Il avait
-déjà peine à admettre l'utilité de cette multitude d'artistes, qui
-formaient comme un quatrième, ou un cinquième État, dans la société
-moderne: il y voyait le signe d'une époque fatiguée, qui s'en remet à
-d'autres du soin de regarder la vie,&mdash;qui sent, par procuration. À
-plus forte raison, trouvait-il un peu honteux qu'elle ne fût même plus
-capable de voir avec ses yeux ces reflets de la vie, qu'il lui fallût
-encore d'autres intermédiaires, des reflets de reflets, en un mot, des
-critiques. Au moins, eût-il fallu que ces reflets fussent fidèles.
-Mais ils ne reflétaient rien que l'incertitude de la foule, qui faisait
-cercle autour. Telles, ces glaces de musée, où se réfléchissent,
-avec le plafond peint, les visages des curieux qui tâchent de
-l'y voir.</p>
-
-<p>Il avait été un temps où ces critiques avaient joui en France d'une
-immense autorité. Le public s'inclinait devant leurs arrêts; et il
-n'était pas loin de les regarder comme supérieurs aux artistes, comme
-des artistes intelligents:&mdash;(les deux mots ne semblaient pas faits
-pour aller ensemble).&mdash;Puis, ils s'étaient multipliés à l'excès; ils
-étaient trop d'augures: cela gâte le métier. Quand il y a tant de
-gens, qui affirment, chacun, qu'il est le seul détenteur de l'unique
-vérité, on ne peut plus les croire; et ils finissent par ne plus se
-croire eux-mêmes. Le découragement était venu: du jour au lendemain,
-suivant l'habitude française, ils avaient passé d'un extrême à
-l'autre. Après avoir professé qu'ils savaient tout, ils professaient
-maintenant qu'ils ne savaient rien. Ils y mettaient leur point d'honneur
-et leur fatuité même. Renan avait enseigné à ces générations
-amollies qu'il est élégant de ne rien affirmer sans le nier aussitôt,
-ou du moins sans le mettre en doute. Il était de ceux dont parle saint
-Paul, «<i>en qui il y a toujours oui, oui, et puis non, non</i>». Toute
-l'élite française s'était enthousiasmée pour ce <i>Credo</i> amphibie. La
-paresse de l'esprit et la faiblesse du caractère y avaient trouvé leur
-compte. On ne disait plus d'une œuvre qu'elle était bonne ou mauvaise,
-vraie ou fausse, intelligente ou sotte. On disait:</p>
-
-<p>&mdash;Il se peut faire... Il n'y a pas d'impossibilité... Je n'en
-sais rien... Je m'en lave les mains.</p>
-
-<p>Si l'on jouait une ordure, ils ne disaient pas:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà une ordure.</p>
-
-<p>Ils disaient:</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de
-parler. Notre philosophie ordonne de parler de tout avec incertitude;
-et, par cette raison, vous ne devez pas dire: «Voilà une ordure»,
-mais: «Il me semble... Il m'apparaît que voilà une ordure... Mais il
-n'est pas assuré que cela soit. Il se pourrait que ce fût un
-chef-d'œuvre. Et qui sait si ce n'en est pas un?»</p>
-
-<p>Il n'y avait plus de danger qu'on les accusât de tyranniser les arts.
-Jadis, Schiller leur avait fait la leçon, et il avait rappelé aux
-tyranneaux de la presse ce qu'il appelait crûment:</p>
-
-
-<p><i>Le Devoir des Domestiques.</i></p>
-
-<p>«<i>Avant tout, que la maison soit nette, où la Reine va paraître.
-Alerte donc! Balayez les chambres. Voilà pourquoi, Messieurs, vous
-êtes là.</i></p>
-
-<p>«<i>Mais dès qu'Elle paraît, vite à la porte, valets! Que la servante
-ne se carre point dans le fauteuil de la dame!</i>»</p>
-
-
-<p>Il fallait rendre justice à ceux d'aujourd'hui. Ils ne s'asseyaient
-plus dans le fauteuil de la dame. On voulait qu'ils fussent domestiques:
-ils l'étaient.&mdash;Mais de mauvais domestiques: ils ne balayaient rien;
-la chambre était un taudis. Plutôt que d'y remettre l'ordre et la
-propreté, ils se croisaient les bras, et laissaient la tâche au
-maître, à la divinité du jour:&mdash;le Suffrage Universel.</p>
-
-<p>À la vérité, il se dessinait depuis quelque temps un mouvement de
-réaction contre la veulerie anarchique du jour. Quelques esprits plus
-fermes avaient entrepris une campagne&mdash;bien faible encore&mdash;de
-salubrité publique; mais Christophe n'en voyait rien, dans le milieu où il
-se trouvait. D'ailleurs, on ne les écoutait pas, ou l'on se moquait d'eux.
-Quand il arrivait, de loin en loin, qu'un vigoureux artiste eût un
-mouvement de révolte contre la niaiserie malsaine de l'art à la mode,
-les auteurs répliquaient avec superbe qu'ils avaient raison, puisque le
-public était content. Cela suffisait à fermer la bouche aux
-objections. Le public avait parlé: suprême loi de l'art! Il ne venait
-à l'idée de personne que l'on pût récuser le témoignage d'un public
-dépravé, en faveur de ceux qui le dépravaient, ni que l'artiste fût
-fait pour commander au public, et non le public à l'artiste. La
-religion du Nombre&mdash;du nombre des spectateurs et du chiffre des
-recettes&mdash;dominait la pensée artistique de cette démocratie
-mercantilisée. À la suite des auteurs, les critiques docilement
-décrétaient que l'office essentiel de l'œuvre d'art est de plaire. Le
-succès est la loi; et quand le succès dure, il n'y a qu'a s'incliner.
-Ils s'appliquaient donc à pressentir les fluctuations de la Bourse du
-plaisir, à lire dans les yeux du public ce qu'il pensait des œuvres.
-Le plaisant, c'était que le public s'évertuait de son côté à lire
-dans les yeux de la critique ce qu'il fallait penser des œuvres. Ainsi,
-tous deux se regardaient; et ils ne voyaient dans les yeux l'un de
-l'autre que leur propre indécision.</p>
-
-<p>Jamais pourtant une critique intrépide n'eût été aussi nécessaire.
-Dans une République anarchique, la mode, toute-puissante, a rarement
-des retours en arrière, comme dans un pays conservateur; elle va de
-l'avant, toujours; et c'est une surenchère perpétuelle de fausse
-liberté d'esprit, à laquelle presque personne n'ose résister. La
-foule est incapable de se prononcer; elle est choquée, au fond; mais
-aucun n'ose dire ce que chacun sent en secret. Si les critiques étaient
-forts, s'ils osaient être forts, quel serait leur pouvoir! Un robuste
-critique, (pensait Christophe, ce jeune despote), pourrait, en quelques
-années, se faire le Napoléon du goût public, et balayer à Bicêtre
-les malades de l'art. Mais vous n'avez plus de Napoléon... D'abord,
-tous vos critiques vivent dans cette atmosphère viciée: ils ne s'en
-aperçoivent plus. Puis, ils n'osent parler. Ils se connaissent tous,
-ils forment une compagnie, et doivent se ménager: il n'est point
-d'indépendant. Pour l'être, il faudrait renoncer à la vie de
-société, et aux amitiés mêmes. Qui en aurait le courage, dans une
-époque affaiblie où les meilleurs doutent que la justesse d'une
-franche critique vaille les désagréments qu'elle peut causer à son
-auteur? Qui se condamnerait, par devoir, à faire de sa vie un enfer:
-oser tenir tête à l'opinion, lutter contre l'imbécillité publique,
-mettre à nu la médiocrité des triomphateurs du jour, défendre
-l'artiste inconnu, seul, et livré aux bêtes, imposer les esprits-rois
-aux esprits faits pour obéir?&mdash;Il arrivait à Christophe d'entendre
-des critiques se dire, à une première, le soir, dans les couloirs du
-théâtre:</p>
-
-<p>&mdash;Hein! Est-ce assez mauvais! Quel four!</p>
-
-<p>Et, le lendemain, dans leurs chroniques, ils parlaient de chef
-d'œuvre, de Shakespeare nouveau, et de l'aile du génie, dont le vent
-avait passé sur les têtes.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas le talent qui manque à votre art, disait Christophe
-à Sylvain Kohn; c'est le caractère. Vous auriez plus besoin d'un grand
-critique, d'un Lessing, d'un...</p>
-
-<p>&mdash;D'un Boileau? dit Sylvain Kohn, goguenardant.</p>
-
-<p>&mdash;D'un Boileau, peut-être bien, que de dix artistes de génie.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous avions un Boileau, dit Sylvain Kohn, on ne l'écouterait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Si on ne l'écoutait pas, c'est qu'il ne serait pas un Boileau,
-répliqua Christophe. Je vous réponds que, du jour où je voudrais vous
-dire vos vérités toutes crues, si maladroit que je sois, vous les
-entendriez; et il faudrait bien que vous les avaliez.</p>
-
-<p>Mon pauvre vieux! ricana Sylvain Kohn.</p>
-
-<p>Il avait l'air si sûr et si satisfait de la veulerie générale que
-Christophe, le regardant, eut soudain l'impression que cet homme était
-cent fois plus un étranger en France que lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas possible, dit-il de nouveau, comme le soir où il
-était sorti écœuré d'un théâtre des boulevards. Il y a autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est'ce que vous voulez de plus? demanda Kohn.</p>
-
-<p>Christophe répétait avec opiniâtreté:</p>
-
-<p>&mdash;La France.</p>
-
-<p>&mdash;La France, c'est nous, fit Sylvain Kohn, en s'esclaffant.</p>
-
-<p>Christophe le regarda fixement, un instant, puis secoua la tête, et
-reprit son refrain:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon vieux, cherchez, dit Sylvain Kohn, en riant de
-plus belle.</p>
-
-
-<p>Christophe pouvait chercher. Ils l'avaient bien cachée.</p>
-
-
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Voir <i>Le Matin.</i></p></div>
-
-
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-<hr class="r5" />
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-
-<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE_II"><i>DEUXIÈME PARTIE</i></a></h4>
-
-
-
-
-<p>Une impression plus forte s'imposait à Christophe, à mesure qu'il
-voyait plus clair dans la cuve aux idées, où fermentait l'art
-parisien: la suprématie de la femme sur cette société cosmopolite.
-Elle y tenait une place absurde, démesurée. Il ne lui suffisait plus
-d'être la compagne de l'homme. Il ne lui suffisait même pas de devenir
-son égale. Il fallait que son plaisir fût la première loi pour
-l'homme. Et l'homme s'y prêtait. Quand un peuple vieillit, il abdique
-sa volonté, sa foi, toutes ses raisons de vivre, dans les mains de la
-dispensatrice de plaisir. Les hommes font les œuvres; mais les femmes
-font les hommes,&mdash;(quand elles ne se mêlent pas de faire aussi les
-œuvres, comme c'était le cas dans la France d'alors);&mdash;et ce qu'elles
-font, il serait plus juste de dire qu'elles le défont. L'éternel
-féminin a toujours exercé sans doute une force exaltante sur les
-meilleurs; mais pour le commun des hommes et pour les époques
-fatiguées, il y a, comme l'a dit quelqu'un, un autre féminin tout
-aussi éternel, qui les attire en bas. Cet autre était le maître de la
-pensée, le roi de la République.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe observait curieusement les Parisiennes, dans les salons où
-la présentation de Sylvain Kohn et son talent de virtuose l'avaient
-fait accueillir. Comme la plupart des étrangers, il généralisait à
-toutes les Françaises ses remarques sans indulgence d'après deux ou
-trois types qu'il avait rencontrés: de jeunes femmes, pas très
-grandes, sans beaucoup de fraîcheur, la taille souple, les cheveux
-teints, un grand chapeau sur leur aimable tête, un peu grosse pour le
-corps; les traits nets, la chair un peu soufflée; un nez assez bien
-fait, souvent vulgaire, sans caractère, toujours; des yeux en éveil,
-mais sans vie profonde, qui tâchaient de se rendre le plus brillants et
-le plus grands possible; la bouche bien dessinée, bien maîtresse
-d'elle-même; le menton gras; tout le bas de la figure dénotant le
-caractère matériel de ces élégantes personnes, qui, si occupées
-qu'elles fussent d'intrigues amoureuses, ne perdaient jamais de vue le
-souci du monde et de leur ménage. Jolies, mais point de race. Chez
-presque toutes ces mondaines, on sentait la bourgeoise pervertie, ou qui
-eût voulu l'être, avec les traditions de sa classe: prudence,
-économie, froideur, sens pratique, égoïsme. Une vie pauvre. Un désir
-du plaisir, procédant beaucoup plus d'une curiosité cérébrale que
-d'un besoin des sens. Une volonté de qualité médiocre, mais
-décidée. Elles étaient supérieurement habillées, et avaient de
-menus gestes automatiques. Tapotant leurs cheveux et leurs peignes, du
-revers ou du creux de leurs mains, par petits coups délicats, elles
-s'asseyaient toujours de façon à pouvoir se mirer&mdash;et surveiller les
-autres&mdash;dans une glace, voisine ou lointaine, sans compter, au dîner
-ou au thé, les cuillers, les couteaux, les cafetières d'argent, polis et
-reluisants, où elles attrapaient au passage le reflet de leur visage,
-qui les intéressait plus que le reste du monde. Elles observaient à
-table une hygiène sévère: buvant de l'eau, et se privant de tous les
-mets, qui eussent pu porter atteinte à leur idéal de blancheur
-enfarinée.</p>
-
-<p>La proportion des Juives était assez forte dans les milieux que
-fréquentait Christophe; et il était attiré par elles, bien que,
-depuis sa rencontre avec Judith Mannheim, il n'eût guère d'illusions
-sur leur compte. Sylvain Kohn l'avait introduit dans quelques salons
-israélites, où il avait été reçu avec l'intelligence habituelle de
-cette race, qui aime l'intelligence. Christophe se rencontrait à dîner
-avec des financiers, des ingénieurs, des brasseurs de journaux, des
-courtiers internationaux, des espèces de négriers,&mdash;les hommes
-d'affaires de la République. Ils étaient lucides et énergiques,
-indifférents aux autres, souriants, expansifs, et fermés. Christophe
-avait le sentiment qu'il y avait des crimes sous ces fronts durs, dans
-le passé et dans l'avenir de ces hommes assemblés autour de la table
-somptueuse, chargée de chairs et de fleurs. Presque tous étaient
-laids. Mais le troupeau des femmes, dans l'ensemble, était assez
-brillant. Il ne fallait pas les regarder de trop près: la plupart
-manquaient de finesse dans la ligne ou la couleur. Mais de l'éclat, une
-apparence de vie matérielle assez forte, de belles épaules qui
-s'épanouissaient orgueilleusement sous les regards, et un génie pour
-faire de leur beauté, et même de leur laideur, un piège à prendre
-l'homme. Un artiste eût retrouvé en certaines d'entre elles l'ancien
-type romain, les femmes du temps de Néron, ou de celui de Hadrien. On
-voyait aussi des figures à la Palma, expression charnelle, lourd
-menton, fortement attaché dans le cou, non sans beauté bestiale.
-D'autres avaient les cheveux abondants et frisés, des yeux brûlants,
-hardis: on les devinait fines, incisives, prêtes à tout, plus viriles
-que les autres femmes, et cependant plus femmes. Au milieu du troupeau,
-se détachait çà et là un profil plus spiritualisé. Ses traits purs,
-par delà Rome, remontaient jusqu'au pays de Laban: on y croyait goûter
-une poésie de silence, l'harmonie du Désert. Mais quand Christophe
-s'approchait et écoutait les propos qu'échangeait Rébecca avec
-Faustine la Romaine, ou Sainte Barbe la Vénitienne, il trouvait une
-juive parisienne, comme les autres, plus Parisienne qu'une Parisienne,
-plus factice et plus frelatée, qui disait des méchancetés
-tranquilles, en déshabillant l'âme et le corps des gens avec ses yeux
-de Madone.</p>
-
-<p>Christophe errait, de groupe en groupe, sans pouvoir se mêler à aucun.
-Les hommes parlaient de chasse avec férocité, d'amour avec brutalité,
-d'argent seulement avec une sûre justesse, froide et goguenarde. On
-prenait des notes d'affaires au fumoir. Christophe entendait dire d'un
-bellâtre, qui se promenait entre les fauteuils des dames, une rosette
-à la boutonnière, grasseyant de lourdes gracieusetés:</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Il est donc en liberté?</p>
-
-<p>Dans un coin du salon, deux dames s'entretenaient des amours d'une
-jeune actrice et d'une femme du monde. Parfois, il y avait concert. On
-demandait à Christophe de jouer. Des poétesses, essoufflées,
-ruisselantes de sueur, proféraient sur un ton apocalyptique des vers de
-Sully-Prudbomme et de Auguste Dorchain. Un illustre cabotin venait
-solennellement déclamer une <i>Ballade mystique</i>, avec accompagnement
-d'orgue céleste. Musique et vers étaient si bêtes que Christophe en
-était malade. Mais les Romaines étaient charmées, et riaient de bon
-cœur, en montrant leurs dents magnifiques. On jouait aussi de l'Ibsen.
-Épilogue de la lutte d'un grand homme contre les Soutiens de la
-Société, aboutissant à les divertir!</p>
-
-<p>Ensuite, ils se croyaient tenus, naturellement, à deviser sur l'art.
-C'était une chose écœurante. Les femmes surtout se mettaient à
-parler d'Ibsen, de Wagner, de Tolstoy, par flirt, par politesse, par
-ennui, par sottise. Une fois que la conversation était sur ce terrain,
-plus moyen de l'arrêter. Le mal était contagieux. Il fallait écouter
-les pensées des banquiers, des courtiers et des négriers sur l'art.
-Christophe avait beau éviter de répondre, détourner l'entretien: on
-s'acharnait à lui parler musique, haute poésie. Comme disait Berlioz,
-«ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on
-dirait qu'ils parlent vin, femmes, ou autres cochonneries». Un médecin
-aliéniste reconnaissait dans l'héroïne d'Ibsen une de ses clientes,
-mais beaucoup plus bête. Un ingénieur assurait, convaincu, que, dans
-<i>Maison de Poupée</i>, le personnage sympathique était le mari.
-L'illustre cabotin,&mdash;un comique fameux,&mdash;ânonnait en
-vibrant de profondes pensées sur Nietzsche et sur Carlyle; il contait à
-Christophe qu'il ne pouvait pas voir un tableau de Velasquez,&mdash;(c'était
-le dieu du jour)&mdash;«sans que de grosses larmes lui coulassent sur les
-joues». Toutefois, il confiait&mdash;à Christophe, toujours,&mdash;que, si
-haut qu'il mît l'art, il plaçait encore plus haut l'art dans la vie,
-l'action, et que s'il avait eu le choix du rôle à jouer, il eût
-choisi Bismarck. Parfois, il se trouvait là un de ces hommes dits
-d'esprit. La conversation n'en était pas sensiblement relevée.
-Christophe faisait le compte de ce qu'ils passaient pour dire, et de ce
-qu'ils disaient en effet. Le plus souvent, ils ne disaient rien; ils
-s'en tenaient à des sourires énigmatiques; ils vivaient sur leur
-réputation, et ne la risquaient point. À part quelques discoureurs, en
-général, du Midi. Ceux-là parlaient de tout. Nul sentiment des
-valeurs; tout était sur le même plan. Tel était un Shakespeare. Tel
-était un Molière. Ou tel, un Jésus-Christ. Ils comparaient Ibsen à
-Dumas fils, Tolstoy à George Sand; et naturellement, c'était pour
-montrer que la France avait tout inventé. D'ordinaire, ils ne savaient
-aucune langue étrangère. Mais cela ne les gênait pas. Il importait si
-peu à leur public, qu'ils disent la vérité! Ce qui importait,
-c'était qu'ils disent des choses amusantes, et autant que possible
-flatteuses pour l'amour-propre national. Les étrangers avaient bon
-dos,&mdash;à part l'idole du jour: car il en fallait une pour la mode: que
-ce fût Grieg, ou Wagner, ou Nietzsche, ou Gorki, ou d'Annunzio. Cela ne
-durait pas longtemps, et l'idole était sûre de passer, un matin, à la
-boîte aux ordures.</p>
-
-<p>Pour le moment, l'idole était Beethoven. Beethoven&mdash;qui l'eût
-dit?&mdash;était un homme à la mode. Du moins, parmi les gens du monde et
-les littérateurs: car les musiciens s'étaient sur-le-champ détachés
-de lui, suivant le système de bascule, qui est une des lois du goût
-artistique en France. Pour savoir ce qu'il pense, un Français a besoin
-de savoir ce que pense son voisin, afin de penser de même, ou de penser
-le contraire. Voyant Beethoven devenir populaire, les plus distingués
-d'entre les musiciens avaient commencé de ne le plus trouver assez
-distingué pour eux; ils prétendaient devancer l'opinion, et ne jamais
-la suivre; plutôt que d'être d'accord avec elle, ils lui tournaient le
-dos. Ils s'étaient donc mis à traiter Beethoven de vieux sourd, qui
-criait d'une voix âpre; et certains affirmaient qu'il était peut-être
-un moraliste estimable, mais un musicien surfait.&mdash;Ces mauvaises
-plaisanteries n'étaient pas du goût de Christophe. L'enthousiasme des
-gens du monde ne le satisfaisait pas davantage. Si Beethoven était venu
-à Paris, en ce moment, il eût été le lion du jour: c'était fâcheux
-pour lui qu'il fût mort depuis un siècle. Sa musique comptait pour
-moins dans cette vogue que les circonstances plus ou moins romanesques
-de sa vie, popularisée par des biographies sentimentales. Son masque
-violent, au mufle de lion, était devenu une figure de romance. Les
-dames s'apitoyaient sur lui; elles laissaient entendre que, si elles
-l'avaient connu, il n'eût pas été si malheureux; et leur grand cœur
-était d'autant plus disposé à s'offrir qu'il n'y avait aucun risque
-que Beethoven les prît au mot: le vieux bonhomme n'avait plus besoin de
-rien.&mdash;C'est pourquoi les virtuoses, les chefs d'orchestre, les
-<i>impresarii</i> se découvraient des trésors de piété pour lui; et, en
-leur qualité de représentants de Beethoven, ils recueillaient les
-hommages qui lui étaient destinés. De somptueux festivals, à des prix
-fort élevés, donnaient aux gens du monde l'occasion de montrer leur
-générosité,&mdash;et parfois aussi de découvrir les symphonies de
-Beethoven. Des comités de comédiens, de mondains, de demi-mondains, et
-de politiciens chargés par la République de présider aux destinées
-de l'art, faisaient savoir au monde qu'ils allaient élever un monument
-à Beethoven: on voyait sur la liste, avec quelques braves gens qui
-servaient de passeport aux autres, toute cette racaille, qui eût foulé
-aux pieds Beethoven vivant.</p>
-
-<p>Christophe regardait, écoutait. Il serrait les dents, pour ne pas dire
-une énormité. Toute la soirée, il restait tendu et crispé. Il ne
-pouvait ni parler, ni se taire. Parler, non par plaisir ou par
-nécessité, mais par politesse, parce qu'il faut parler, lui semblait
-humiliant. Dire le fond de sa pensée, cela ne lui était pas permis.
-Dire des banalités, cela ne lui était pas possible. Et il n'avait
-même pas le talent d'être poli, quand il ne disait rien. S'il
-regardait son voisin, c'était d'une façon trop fixe et trop intense:
-malgré lui, il l'étudiait, et l'autre en était blessé. S'il parlait,
-il croyait trop à ce qu'il disait: cela choquait tout le monde, et
-même lui. Il se rendait compte qu'il n'était pas à sa place; et,
-comme il était assez intelligent pour avoir le sens de l'harmonie du
-milieu, où sa présence détonnait, il était aussi choqué de ses
-façons d'être que ses hôtes eux-mêmes. Il s'en voulait, et il leur
-en voulait.</p>
-
-<p>Quand il se retrouvait seul enfin dans la rue, au milieu de la nuit, il
-était si écrasé d'ennui qu'il n'avait pas la force de rentrer à pied
-chez lui; il avait envie de se coucher par terre, en pleine rue, comme
-il avait été, vingt fois, sur le point de le faire, lorsque, petit
-virtuose, il revenait de jouer au château du grand-duc. Parfois,
-n'ayant plus que cinq à six francs pour la fin de sa semaine, il en
-dépensait deux à une voiture. Il s'y jetait précipitamment, afin de
-fuir plus vite; et tandis qu'elle l'emportait, il gémissait
-d'énervement. Chez lui, il gémissait encore, dans son lit, en
-dormant... Et puis, brusquement, il éclatait de rire, en se rappelant
-une parole burlesque. Il se surprenait à la redire, en mimant les
-gestes. Le lendemain, et plusieurs jours après, il lui arrivait encore,
-se promenant seul, de gronder tout à coup comme une bête... Pourquoi
-allait-il voir ces gens? Pourquoi retournait-il les voir? Pourquoi
-s'obliger à faire des gestes et des grimaces, comme les autres, à
-feindre de s'intéresser à ce qui ne l'intéressait pas?&mdash;Est-ce qu'il
-était bien vrai que cela ne l'intéressât pas?&mdash;Il y a un an, il n'eut
-jamais pu supporter cette société. Maintenant, elle l'amusait tout en
-l'irritant. Était-ce un peu de l'indifférence parisienne qui
-s'insinuait en lui? Il se demandait avec inquiétude s'il était donc
-devenu moins fort. Mais c'était au contraire qu'il l'était davantage.
-Il était plus libre d'esprit dans un milieu étranger. Ses yeux
-s'ouvraient malgré lui a la grande Comédie du monde.</p>
-
-<p>D'ailleurs, que cela lui plût ou non, il fallait bien continuer cette
-vie, s'il voulait que son art fût connu de la société parisienne, qui
-ne s'intéresse aux œuvres que dans la mesure où elle connaît les
-artistes. Et il fallait bien qu'il cherchât à être connu, s'il
-voulait trouver des leçons à donner parmi ces Philistins, dont il
-avait besoin pour vivre.</p>
-
-<p>Et puis, l'on a un cœur; et, malgré soi, le cœur s'attache; il trouve
-à s'attacher, dans quelque milieu que ce soit; s'il ne s'attachait, il
-ne pourrait vivre.</p>
-
-
-
-
-<p>Parmi les jeunes filles que Christophe avait pour élèves, était la
-fille d'un riche fabricant d'automobiles, Colette Stevens. Son père
-était Belge, naturalisé Français, fils d'un Anglo-Américain établi
-à Anvers et d'une Hollandaise. Sa mère était Italienne. C'était une
-famille bien parisienne. Pour Christophe,&mdash;pour beaucoup
-d'autres,&mdash;Colette Stevens était le type de la jeune fille
-française.</p>
-
-<p>Elle avait dix-huit ans, des yeux noirs veloutés, qu'elle faisait doux
-aux jeunes gens, des prunelles d'Espagnole, qui remplissaient tout
-l'orbite de leur humide éclat, un petit nez un peu long et fantasque,
-qu'elle fronçait et remuait légèrement en parlant, avec des moues
-mutines, les cheveux désordonnés, un minois chiffonné, la peau
-médiocre, frottée de poudre, les traits gros, un peu gonflés, l'air
-d'un petit chat bouffi.</p>
-
-<p>De proportions toutes menues, très bien habillée, séduisante,
-agacinante, elle avait des manières mignardes, précieuses, niaisottes;
-elle jouait la fillette, se balançant deux heures dans son fauteuil à
-bascule, poussant des petits cris, des:</p>
-
-<p>&mdash;Non? C'est pas possible?... à table, battant des mains, quand
-il y avait un plat qu'elle aimait; au salon, grillant des cigarettes,
-affectant, devant les hommes, une affection exubérante pour ses amies,
-se jetant à leur cou, leur caressant la main, leur chuchotant à
-l'oreille, disant des ingénuités, disant aussi des méchancetés,
-admirablement, d'une voix douce et frêle, qui savait même, à
-l'occasion, dire des choses très lestes, sans avoir l'air d'y toucher,
-qui savait encore mieux en faire dire,&mdash;l'air candide d'une petite
-fille bien sage, les yeux brillants, aux paupières lourdes, voluptueux et
-sournois, qui regardaient de côté, malignement, guettant tous les
-potins, happant toutes les polissonneries de la conversation, et
-tâchant de pêcher çà et là quelque cœur à la ligne.</p>
-
-<p>Ces singeries, ces parades de petit chien, cette ingénuité frelatée,
-ne plaisaient à Christophe en aucune façon. Il avait autre chose à
-faire qu'à se prêter aux manèges d'une petite fille rouée, ou même
-qu'à les considérer, d'un œil amusé. Il avait à gagner son pain, à
-sauver de la mort sa vie et ses pensées. Le seul intérêt pour lui de
-ces perruches de salon était de lui en fournir les moyens. En échange
-de leur argent, il leur donnait ses leçons, en conscience, le front
-plissé, l'esprit tendu vers la tâche, afin de ne se laisser distraire
-ni par l'ennui qu'elle lui causait, ni par les agaceries de ses
-élèves, quand elles étaient aussi coquettes que Colette Stevens. Il
-ne faisait guère plus d'attention à elle qu'à la petite cousine de
-Colette, une enfant de douze ans, silencieuse et timide, que les Stevens
-avaient prise chez eux, et à qui il enseignait aussi le piano.</p>
-
-<p>Mais Colette était trop fine pour ne pas sentir qu'avec lui toutes ses
-grâces étaient perdues, et trop souple pour ne pas s'adapter
-instantanément aux façons de Christophe. Elle n'avait même pas besoin
-de s'appliquer pour cela. C'était un instinct de sa nature. Elle était
-femme. Elle était une onde sans forme. Toutes les âmes qu'elle
-rencontrait lui étaient comme des vases, dont, par curiosité, par
-besoin, sur-le-champ, elle épousait les formes. Pour être, il fallait
-toujours qu'elle fût un autre. Toute sa personnalité, c'était qu'elle
-ne le restait pas. Elle changeait de vases, souvent.</p>
-
-<p>Christophe l'attirait, pour beaucoup de raisons, dont la première
-était qu'il n'était pas attiré par elle. Il l'attirait encore, parce
-qu'il était différent de tous les jeunes gens qu'elle connaissait:
-elle n'avait jamais essayé encore d'une potiche de cette forme et de
-ces aspérités. Il l'attirait enfin, parce qu'experte, de race, à
-évaluer du premier coup d'œil le prix exact des potiches et des gens,
-elle se rendait parfaitement compte qu'à défaut d'élégance,
-Christophe avait une solidité, qu'aucun de ses bibelots parisiens ne
-pouvait lui offrir.</p>
-
-<p>Elle faisait de la musique, comme la plupart des jeunes filles oisives.
-Elle en faisait beaucoup et peu. C'est-à-dire qu'elle en était
-toujours occupée, et qu'elle n'en connaissait presque rien. Elle
-tripotait son piano, toute la journée, par désœuvrement, par pose,
-par volupté. Tantôt elle en faisait, comme du vélocipède. Tantôt
-elle pouvait jouer bien, très bien, avec goût, avec âme,&mdash;(on eût
-presque dit qu'elle en avait une: il suffisait qu'elle se mît à la
-place de quelqu'un qui en avait une).&mdash;Elle était capable d'aimer
-Massenet, Grieg, Thomé, avant de connaître Christophe. Mais
-elle était aussi capable de ne plus les aimer, depuis qu'elle
-connaissait Christophe. Et maintenant, elle jouait Bach et Beethoven
-très proprement,&mdash;(ce qui, à la vérité, n'est pas beaucoup
-dire);&mdash;mais le plus fort, c'est qu'elle les aimait. Au fond, ce
-n'était ni Beethoven, ni Thomé, ni Bach, ni Grieg, qu'elle aimait:
-c'étaient les notes, les sons, ses doigts qui couraient sur les touches,
-les vibrations des cordes qui lui grattaient les nerfs comme autant
-d'autres cordes, leurs chatouilleries voluptueuses.</p>
-
-<p>Dans le salon de l'hôtel aristocratique, décoré de tapisseries un peu
-pâles, avec, sur un chevalet, au milieu de la pièce, le portrait de la
-robuste madame Stevens par un peintre à la mode, qui l'avait
-représentée languissante, comme une fleur sans eau, les yeux mourants,
-le corps tordu en spirale, pour exprimer la rareté de son âme
-millionnaire,&mdash;dans le grand salon aux baies vitrées, donnant sur de
-vieux arbres, que la neige poudrait, Christophe trouvait Colette
-toujours assise devant son piano, ressassant indéfiniment les mêmes
-phrases, se caressant les oreilles de dissonances moelleuses.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! faisait Christophe, en entrant. Voilà la chatte, qui fait
-encore ronron!</p>
-
-<p>&mdash;Malhonnête! disait-elle, en riant...</p>
-
-<p>(Et elle lui tendait sa main un peu moite.)</p>
-
-<p>&mdash;... Écoutez cela. Est-ce que ce n'est pas joli?</p>
-
-<p>&mdash;Très joli, disait-il, d'un ton indifférent.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'écoutez pas!... Voulez-vous bien écouter!</p>
-
-<p>&mdash;J'entends... C'est toujours la même chose.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous n'êtes pas musicien, faisait-elle, avec dépit.</p>
-
-<p>&mdash;Comme si c'était de musique qu'il s'agissait!</p>
-
-<p>&mdash;Comment! ce n'est pas de musique?... Et de quoi, s'il vous
-plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez très bien; et je ne vous le dirai pas, parce que
-ce ne serait pas convenable.</p>
-
-<p>&mdash;Raison de plus pour le dire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voulez?... Tant pis pour vous!... Eh bien, savez-vous ce
-que vous faites avec votre piano?... Vous flirtez.</p>
-
-<p>&mdash;Par exemple!</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement. Vous lui dites: «Cher piano, cher piano, dis-moi
-des gentils mots, encore, caresse-moi, donne-moi un petit baiser!»</p>
-
-<p>&mdash;Mais voulez-vous vous taire! dit Colette, moitié riante, moitié
-fâchée. Vous n'avez pas la moindre idée du respect.</p>
-
-<p>&mdash;Pas la moindre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un impertinent... Et puis d'abord, quand cela serait,
-est-ce que ce n'est pas la vraie façon d'aimer la musique?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je vous en prie, ne mêlons pas la musique à cela!</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est la musique même! Un bel accord, c'est un baiser.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous l'ai pas fait dire.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas vrai?... Pourquoi haussez-vous les
-épaules? Pourquoi faites-vous la grimace?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que cela me dégoûte.</p>
-
-<p>&mdash;De mieux en mieux!</p>
-
-<p>&mdash;Cela me dégoûte d'entendre parler de la musique, comme d'un
-libertinage... Oh! ce n'est pas votre faute. C'est la faute de votre
-monde. Toute cette fade société qui vous entoure regarde l'art comme
-une sorte de débauche permise... Allons, assez là-dessus! Jouez-moi
-votre sonate.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, causons encore un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous donner des
-leçons de piano... En avant, marche!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes poli! disait Colette, vexée,&mdash;ravie, au fond,
-d'être ainsi rudoyée.</p>
-
-<p>Elle jouait son morceau, s'appliquant de son mieux; et, comme elle
-était habile, elle y réussissait très passablement, parfois même
-assez bien. Christophe, qui n'était pas dupe, riait en lui-même de
-l'adresse «de cette sacrée mâtine, qui jouait, comme si elle sentait
-ce qu'elle jouait, quoiqu'elle n'en sentît rien». Il ne laissait pas
-d'en éprouver pour elle une sympathie amusée. Colette, de son côté,
-saisissait tous les prétextes pour reprendre la conversation, qui
-l'intéressait beaucoup plus que la leçon de piano. Christophe avait
-beau s'en défendre, prétextant qu'il ne pouvait dire ce qu'il pensait,
-sans risquer de la blesser: elle arrivait toujours à le lui faire dire;
-et plus c'était blessant, moins elle était blessée: c'était un
-amusement. Mais comme la fine mouche sentait que Christophe n'aimait
-rien tant que la sincérité, elle lui tenait tête hardiment, et
-discutait mordicus. Ils se quittaient très bons amis.</p>
-
-
-
-
-<p>Pourtant, jamais Christophe n'eût eu la moindre illusion sur cette
-amitié de salon, jamais la moindre intimité ne se fût établie entre
-eux, sans les confidences que Colette lui fit, un jour, autant par
-surprise que par instinct de séduction.</p>
-
-<p>La veille, il y avait eu réception chez ses parents. Elle avait ri,
-bavardé, flirté comme une enragée; mais, le matin suivant, quand
-Christophe vint lui donner sa leçon, elle était lasse, les traits
-tirés, le teint gris, la tête grosse comme le poing. Elle dit à peine
-quelques mots; elle avait l'air éteinte. Elle se mit au piano, joua
-mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata encore,
-s'interrompit brusquement, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux pas... Je vous demande pardon... Voulez-vous,
-attendons un peu...</p>
-
-<p>Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit que non:</p>
-
-<p>«Elle n'était pas bien disposée... Elle avait des moments comme cela...
-C'était ridicule, il ne fallait pas lui en vouloir.»</p>
-
-<p>Il lui proposa de revenir, un autre jour; mais elle insista pour qu'il
-restât:</p>
-
-<p>&mdash;Un instant seulement... Tout à l'heure, ce sera mieux... Comme
-je suis bête, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Il sentait qu'elle n'était pas dans son état normal; mais il ne voulut
-pas la questionner; et, pour parler d'autre chose, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce que c'est d'avoir été si brillante, hier soir! Vous
-vous êtes trop dépensée.</p>
-
-<p>Elle eut un petit sourire ironique:</p>
-
-<p>&mdash;On ne peut pas vous en dire autant, répondit-elle.</p>
-
-<p>Il rit franchement.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que vous n'avez pas dit un mot, reprit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Pas un.</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait pourtant des gens intéressants.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, de fameux bavards, des gens d'esprit. Je suis perdu au
-milieu de vos Français désossés, qui comprennent tout, qui expliquent
-tout, qui excusent tout,&mdash;qui ne sentent rien. Des gens qui parlent,
-pendant des heures, d'amour et d'art! N'est-ce pas écœurant?</p>
-
-<p>&mdash;Cela devrait pourtant vous intéresser: l'art, sinon l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;On ne parle pas de ces choses: on les fait.</p>
-
-<p>&mdash;Mais quand on ne peut pas les faire? dit Colette, avec une
-petite moue.</p>
-
-<p>Christophe répondit, en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, laissez cela à d'autres. Tout le monde n'est pas fait
-pour l'art.</p>
-
-<p>&mdash;Ni pour l'amour?</p>
-
-<p>&mdash;Ni pour l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Miséricorde! Et qu'est-ce qui nous reste?</p>
-
-<p>&mdash;Votre ménage.</p>
-
-<p>&mdash;Merci! dit Colette, piquée.</p>
-
-<p>Elle remit ses mains sur le piano, essaya de nouveau, manqua de
-nouveau ses traits, tapa sur les touches, et gémit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux pas!... Je ne suis bonne à rien, décidément. Je crois
-que vous avez raison. Les femmes ne sont bonnes à rien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est déjà quelque chose de le dire, fit Christophe, avec
-bonhomie.</p>
-
-<p>Elle le regarda, de l'air penaud d'une petite fille qu'on gronde, et
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ne soyez pas si dur!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua gaiement
-Christophe. Une bonne femme, c'est le paradis surterre. Seulement, le
-paradis sur terre...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, personne ne l'a jamais vu.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas si pessimiste. Je dis: Moi, je ne l'ai jamais
-vu; mais il se peut bien qu'il existe. Je suis même décidé à le trouver,
-s'il existe. Seulement, ce n'est pas facile. Une bonne femme et un homme
-de génie, c'est aussi rare l'un que l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Et en dehors d'eux, le reste des hommes et des femmes ne compte
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire! Il n'y a que le reste qui compte... pour le
-monde.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pour vous?</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, cela n'existe pas.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous êtes dur! répéta Colette.</p>
-
-<p>&mdash;Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient. Quand ce ne
-serait que dans l'intérêt des autres!... S'il n'y avait pas un peu de
-caillou, par-ci par-là, dans le monde, il s'en irait en bouillie.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d'être fort, dit
-Colette tristement. Mais ne soyez pas trop sévère pour ceux,&mdash;surtout
-pour celles qui ne le sont pas... Vous ne savez pas combien notre
-faiblesse nous pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des
-singeries, vous croyez que nous n'avons rien de plus en tête, et vous
-nous méprisez. Ah! si vous lisiez tout ce qui se passe dans
-la tête des petites femmes de quinze à dix-huit ans, qui vont
-dans le monde, et qui ont le genre de succès que comporte leur vie
-débordante,&mdash;lorsqu'elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des
-paradoxes, des choses amères dont on rit parce qu'elles rient,
-lorsqu'elles ont livré un peu d'elles-mêmes à des imbéciles, et
-cherché au fond des yeux de chacun cette lumière qu'on n'y trouve
-jamais,&mdash;si vous les voyiez, quand elles rentrent chez elles, dans la
-nuit, et s'enferment dans leur chambre silencieuse, et se jettent à
-genoux dans des agonies de solitude!...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible? dit Christophe, stupéfait. Quoi! vous souffrez,
-vous souffrez ainsi?</p>
-
-<p>Colette ne répondit pas; mais des larmes lui vinrent aux yeux. Elle
-essaya de sourire, et tendit la main à Christophe: il la saisit, ému.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petite! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi ne
-faites-vous rien pour sortir de cette vie?</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous que nous fassions? Il n'y a rien à faire. Vous,
-hommes, vous pouvez vous libérer, faire ce que vous voulez. Mais nous,
-nous sommes enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et des
-plaisirs mondains: nous ne pouvons en sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous empêche de vous affranchir comme nous, de prendre une
-tâche qui vous plaise et vous assure, comme à nous, l'indépendance?</p>
-
-<p>&mdash;Comme à vous? Pauvre monsieur Krafft! Elle ne vous l'assure
-pas trop!... Enfin! Elle vous plaît, du moins. Mais nous, pour
-quelle tâche sommes-nous faites? Il n'y en a pas une qui nous
-intéresse.&mdash;Oui, je sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant,
-nous feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne nous
-regardent pas; nous voudrions tant nous intéresser à quelque chose! Je
-fais comme les autres. Je m'occupe de patronages, de comités de
-bienfaisance. Je suis des cours de la Sorbonne, des conférences de
-Bergson et de Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées
-classiques, et je prends des notes, des notes... je ne sais pas ce que
-j'écris!... et je tâche de me persuader que cela me passionne, ou du
-moins que c'est utile. Ah! comme je sais bien le contraire, comme tout
-cela m'est égal, et comme je m'ennuie!... Ne recommencez pas à me
-mépriser, parce que je vous dis franchement ce que tout le monde pense.
-Je ne suis pas plus bécasse qu'une autre. Mais qu'est-ce que la
-philosophie, et l'histoire, et la science peuvent bien me faire? Quant
-à l'art,&mdash;vous voyez&mdash;je tapote, je barbouille, je fais des petites
-saletés d'aquarelles;&mdash;mais est-ce que cela remplit une vie? Il n'y a
-qu'un but à la nôtre: c'est le mariage. Mais croyez-vous que c'est gai
-de se marier avec l'un ou l'autre de ces individus, que je connais aussi
-bien que vous? Je les vois comme ils sont. Je n'ai pas la chance d'être
-comme vos Gretchen allemandes, qui savent toujours se faire illusion...
-Est-ce que ce n'est pas terrible? Regarder autour de soi, voir celles
-qui se sont mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser
-qu'il faudra faire comme elles, se déformer de corps et d'esprit,
-devenir banales comme elles!... Il faut du stoïcisme, je vous assure,
-pour accepter une telle vie et ses devoirs. Toutes les femmes n'en sont
-pas capables... Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s'en
-va; et pourtant, il y avait de jolies choses, de bonnes choses en
-nous,&mdash;qui ne serviront à rien, qui meurent tous les jours, qu'il
-faudra se résigner à donner à des sots, à des êtres qu'on méprise,
-et qui vous mépriseront!... Et personne ne vous comprend! On dirait que
-nous sommes une énigme pour les gens. Passe encore pour les hommes, qui
-nous trouvent insipides et baroques! Mais les femmes devraient nous
-comprendre! Elles ont été comme nous; elles n'auraient qu'à se
-souvenir... Point. Aucun secours de leur part. Même nos mères nous
-ignorent, et ne cherchent pas vraiment à nous connaître. Elles ne
-cherchent qu'à nous marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi
-comme tu voudras! La société nous laisse dans un abandon absolu.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut que chacun, à
-son tour, refasse l'expérience de la vie. Si vous êtes brave, tout ira
-bien. Cherchez en dehors de votre monde. Il doit pourtant y avoir encore
-quelques honnêtes hommes en France.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a. J'en connais. Mais ils sont si ennuyeux!... Et puis,
-je vous dirai: le monde où je vis me déplaît; mais je ne crois pas que
-je pourrais vivre en dehors, maintenant. J'en ai pris l'habitude. J'ai
-besoin d'un certain bien-être, de certains raffinements de luxe et de
-société, que l'argent ne suffit pas sans doute à donner, mais pour
-lesquels il est indispensable. Ce n'est pas brillant, je le sais. Mais
-je me connais, je suis faible... Je vous en prie, ne vous éloignez pas
-de moi, parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi avec
-bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec vous! Je sens que vous
-êtes fort, que vous êtes sain: j'ai toute confiance en vous. Soyez un
-peu mon ami, voulez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux bien, dit Christophe. Mais qu'est-ce que je pourrai
-faire?</p>
-
-<p>&mdash;M'écouter, me conseiller, me donner du courage. Je suis dans
-un tel désarroi, souvent! Alors, je ne sais plus que faire. Je me dis: «À
-quoi bon lutter? À quoi bon me tourmenter? Ceci ou cela, qu'importe?
-N'importe qui! N'importe quoi!» C'est un état affreux. Je ne voudrais
-pas y tomber. Aidez-moi! Aidez-moi!...</p>
-
-<p>Elle avait l'air accablée, vieillie de dix ans; elle regardait
-Christophe avec de bons yeux soumis et suppliants. Il promit tout ce
-qu'elle voulut. Alors elle se ranima, sourit, redevint gaie.</p>
-
-<p>Et, le soir, elle riait et flirtait, comme à l'ordinaire.</p>
-
-
-
-
-<p>À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des entretiens intimes.
-Ils étaient seuls ensemble: elle lui confiait ce qu'elle voulait; il se
-donnait beaucoup de mal pour la comprendre et pour la conseiller; elle
-écoutait les conseils, au besoin les remontrances, gravement,
-attentivement, comme une fillette bien sage: cela la distrayait,
-l'intéressait, la soutenait même; elle le remerciait d'une œillade
-émue et coquette.&mdash;Mais à sa vie, rien n'était changé: il n'y avait
-qu'une distraction de plus.</p>
-
-<p>Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se levait
-excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des insomnies; elle ne
-s'endormait guère qu'à l'aube. De tout le jour, elle ne faisait rien.
-Elle ressassait indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d'idée, un
-souvenir de conversation, une phrase musicale, l'image d'une figure qui
-lui avait plu. Elle n'était tout à fait éveillée qu'à partir de
-quatre ou cinq heures du soir. Jusque-là, elle avait les paupières
-lourdes, le visage gonflé, l'air boudeur, endormi. Elle se ranimait,
-quand venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle, et comme elle
-curieuses des potins de Paris. Elles discutaient ensemble à perte de
-vue sur l'amour. La psychologie amoureuse: c'était l'éternel sujet,
-avec la toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait aussi
-son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient besoin de passer
-deux ou trois heures par jour au milieu des jupes, et qui eussent pu en
-porter: car ils avaient des âmes et des conversations de filles.
-Christophe avait son heure: l'heure du confesseur. Colette,
-instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était comme la
-jeune Française, dont parle Bodley, qui, au confessionnal,
-«développait un thème tranquillement préparé, modèle d'ordonnance
-lumineuse et de clarté, où tout ce qui devait être dit était rangé
-en bon ordre, et classé en catégories distinctes».&mdash;Après quoi, elle
-s'amusait déplus belle. À mesure que la journée s'avançait, elle
-redevenait plus jeune. Le soir, on allait au théâtre; et c'était
-l'éternel plaisir de reconnaître dans la salle les mêmes éternelles
-figures;&mdash;le plaisir, non de la pièce qu'on jouait, mais des acteurs
-qu'on connaissait, et dont on relevait, une fois de plus, les travers
-bien connus. On échangeait avec ceux qui venaient vous voir dans votre
-loge des méchancetés sur ceux qui étaient dans les autres loges, ou
-bien sur les actrices. On trouvait que l'ingénue avait un filet de voix
-«comme une mayonnaise tournée», ou que la grande comédienne était
-habillée «comme un abat-jour».&mdash;Ou bien, on allait en soirée; et
-là, le plaisir était de se montrer, si l'on était jolie:&mdash;(cela
-dépendait des jours: rien de plus capricieux qu'une joliesse de
-Paris);&mdash;on renouvelait sa provision de critiques sur les gens, leurs
-toilettes et leurs défauts physiques. De conversation, il n'y en avait
-point.&mdash;On rentrait tard. On avait peine à se coucher: (c'était
-l'heure où l'on était le plus éveillée). On trôlait autour de sa
-table. On feuilletait un livre. On riait toute seule, au souvenir d'une
-parole ou d'un geste. On s'ennuyait. On était très malheureuse. On ne
-pouvait s'endormir. Et la nuit, brusquement, on avait des crises de
-désespoir.</p>
-
-<p>Christophe, qui ne voyait Colette que quelques heures, de temps en
-temps, et ne pouvait assister qu'à quelques-unes de ses
-transformations, avait déjà bien de la peine à s'y reconnaître. Il
-se demandait à quel moment elle était sincère,&mdash;ou si elle était
-sincère toujours,&mdash;ou si elle n'était sincère jamais. Colette
-elle-même n'aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart des
-jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint, dans la nuit.
-Elle ne savait pas ce qu'elle était, parce qu'elle ne savait pas ce
-qu'elle voulait, et parce qu'elle ne pouvait pas le savoir, avant de
-l'avoir essayé. Alors elle l'essayait, à sa façon, avec le plus de
-liberté et le moins de risques possible, entachant de se calquer sur
-ceux qui l'entouraient, de prendre leur mesure morale. Elle ne se
-pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout ménager, afin de profiter
-de tout.</p>
-
-<p>Mais avec un ami comme Christophe, ce n'était pas commode. Il admettait
-qu'on lui préférât des êtres qu'il n'estimait pas, ou même qu'il
-méprisait; mais il n'admettait pas qu'on l'égalât à eux. Chacun son
-goût; mais au moins, fallait-il en avoir un.</p>
-
-<p>Il était d'autant moins disposé à la patience que Colette semblait
-prendre plaisir à collectionner autour d'elle tous les petits jeunes
-gens, qui pouvaient le plus exaspérer Christophe: d'écœurants petits
-snobs, riches pour la plupart, en tout cas oisifs, ou lotis de quelque
-sinécure dans quelque ministère,&mdash;ce qui est tout comme. Tous
-écrivaient&mdash;prétendaient écrire. C'était une névrose, sous la
-Troisième République. C'était surtout une forme de paresse
-vaniteuse,&mdash;le travail intellectuel étant de tous le plus difficile à
-contrôler, et celui qui prête le plus au <i>bluff.</i> Ils ne disaient de
-leurs grands labeurs que quelques mots discrets, mais respectueux. Ils
-semblaient pénétrés de l'importance de leur tâche, accablés sous le
-fardeau. Dans les premiers temps, Christophe éprouvait une gêne à
-ignorer absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité, il
-tâcha de s'informer; il désirait surtout savoir ce qu'avait écrit
-l'un d'eux, dont leurs discours faisaient un maître du théâtre. Il
-fut surpris d'apprendre que ce grand dramaturge avait produit un seul
-acte, lequel était extrait d'un roman, qui lui-même était fait d'une
-suite de nouvelles, ou plutôt de notations qu'il avait publiées dans
-une de leurs Revues, au cours des dix dernières années. Les autres
-n'avaient pas un bagage plus lourd: quelques actes, quelques nouvelles,
-quelques vers. Certains étaient célèbres pour un article. D'autres
-pour un livre, «qu'ils devaient faire». Ils professaient du dédain
-pour les œuvres de longue haleine. Ils semblaient attacher une
-importance extrême à l'agencement des mots dans la phrase. Cependant,
-le mot de «pensée» revenait fréquemment dans leurs propos; mais il
-ne paraissait pas avoir le même sens que dans le langage courant: ils
-l'appliquaient à des détails de style. Toutefois, il y avait aussi
-parmi eux de grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu'ils
-écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en <i>italiques</i>,
-pour qu'on ne s'y trompât point.</p>
-
-<p>Tous avaient le culte du moi: le seul culte qu'ils eussent. Ils
-cherchaient à le faire partager aux autres. Le malheur était que les
-autres étaient déjà pourvus. Ils avaient la préoccupation constante
-d'un public dans leur façon de parler, marcher, fumer, lire un journal,
-porter la tête et les yeux, se saluer entre eux. Le cabotinage est
-naturel aux jeunes gens, et d'autant plus qu'ils sont plus insignifiants,
-c'est-à-dire moins occupés. C'est surtout pour la femme qu'ils
-se mettent en frais: car ils la convoitent, et désirent&mdash;encore
-plus&mdash;être convoités par elle. Mais même pour le premier venu, ils
-font la roue: pour un passant qu'ils croisent, et dont ils ne peuvent
-attendre qu'un regard ébahi. Christophe rencontrait souvent de ces
-petits paonneaux: rapins, virtuoses, jeunes cabots, qui se font la tête
-d'un portrait connu: Van Dyck, Rembrandt, Velasquez, Beethoven, ou d'un
-rôle à jouer: le bon peintre, le bon musicien, le bon ouvrier, le
-profond penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube, l'homme de la
-nature... Ils jetaient un regard de côté, en passant, pour voir si on
-les remarquait. Christophe les voyait venir, et, quand ils étaient
-près de lui, malicieusement, il tournait, avec indifférence, les yeux
-d'un autre côté. Mais leur déconvenue ne durait guère: deux pas plus
-loin, ils piaffaient pour le prochain passant.&mdash;Ceux du salon de
-Colette étaient plus raffinés: c'était surtout leur esprit qu'ils
-grimaient: ils copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes n'étaient
-pas des originaux. Ou bien, ils mimaient une idée: la Force, la Joie, la
-Pitié, la Solidarité, le Socialisme, l'Anarchisme, la Foi, la
-Liberté: c'étaient des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire
-des plus chères pensées une affaire de littérature, et de ramener les
-plus héroïques élans de l'âme humaine au rôle de cravates à la
-mode.</p>
-
-<p>Où ils étaient tout à fait dans leur élément, c'était dans
-l'amour: il leur appartenait. La casuistique du plaisir n'avait point de
-secrets pour eux; dans leur virtuosité, ils inventaient des cas
-nouveaux, afin d'avoir l'honneur de les résoudre. Ç'a toujours été
-l'occupation de ceux qui n'en ont point d'autre: faute d'aimer, ils
-«font l'amour»; et surtout, ils l'expliquent. Les commentaires
-étaient plus abondants que le texte, qui, chez eux, était fort mince.
-La sociologie donnait du ragoût aux pensées les plus scabreuses: tout
-se couvrait alors du pavillon de la sociologie; quelque plaisir qu'on
-eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque chose, si l'on ne
-s'était persuadé qu'en les satisfaisant, on travaillait pour les temps
-nouveaux. Un genre de socialisme éminemment parisien: le socialisme
-érotique.</p>
-
-<p>Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette petite cour d'amour,
-était l'égalité des femmes et des hommes dans le mariage et de leurs
-droits à l'amour. Il y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes,
-protestants, un peu ridicules,&mdash;Scandinaves ou Suisses,&mdash;qui
-avaient réclamé l'égalité dans la vertu: les hommes arrivant au
-mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes parisiens demandaient
-une égalité d'une autre sorte, l'égalité dans la malpropreté: les femmes
-arrivant au mariage, souillées comme les hommes,&mdash;le droit aux
-amants. Paris avait fait une telle consommation de l'adultère, en
-imagination et en pratique, qu'il commençait à sembler insipide: on
-cherchait à lui substituer, dans le monde des lettres, une invention plus
-originale: la prostitution des jeunes filles,&mdash;j'entends la
-prostitution régulière, universelle, vertueuse, décente, familiale, et,
-par-dessus le marché, sociale.&mdash;Un livre, plein de talent, qui venait
-de paraître, faisait loi sur la question: il étudiait en quatre cents
-pages d'un pédantisme badin, «selon toutes les règles de la méthode
-Baconienne», le «meilleur aménagement du plaisir». Cours complet d'amour
-libre, où l'on parlait sans cesse d'élégance, de bienséance, de bon goût,
-de noblesse, de beauté, de vérité, de pudeur, de morale,&mdash;un Berquin
-pour les jeunes filles du monde qui voulaient mal tourner.&mdash;C'était,
-pour le moment, l'Évangile, dont la petite cour de Colette faisait ses
-délices, et qu'elle paraphrasait. Il va de soi qu'à la façon des
-disciples, ils laissaient de côté ce qu'il pouvait y avoir, sous ces
-paradoxes, de juste, de bien observé et même d'assez humain, pour n'en
-retenir que le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne
-manquaient jamais de cueillir les plus vénéneuses,&mdash;des aphorismes
-de ce genre: «que le goût de la volupté ne peut qu'aiguiser le goût du
-travail»;&mdash;«qu'il est monstrueux qu'une vierge devienne mère avant
-d'avoir joui»;&mdash;«que la possession d'un homme vierge était pour une
-femme la préparation naturelle à la maternité réfléchie»;&mdash;que
-c'était le rôle des mères «d'organiser la liberté des filles avec
-cet esprit de délicatesse et de décence qu'elles appliquent à
-protéger la liberté de leurs fils»;&mdash;et que le temps viendrait «où
-les jeunes filles rentreraient de chez leur amant avec autant de naturel
-qu'elles reviennent à présent du cours ou de prendre le thé chez une
-amie».</p>
-
-<p>Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes étaient fort
-raisonnables.</p>
-
-<p>Christophe avait l'horreur de ces propos. Il s'exagérait leur
-importance et le mal qu'ils pouvaient faire. Les Français ont trop
-d'esprit pour appliquer leur littérature. Ces Diderots au petit pied,
-cette menue monnaie du grand Denis, sont, dans la vie ordinaire, comme
-le génial Panurge de l'Encyclopédie, des bourgeois aussi honnêtes,
-voire aussi timorés que les autres. C'est justement parce qu'ils sont
-si timides dans l'action qu'ils s'amusent à pousser l'action (en
-pensée), jusqu'aux limites du possible. C'est un jeu où l'on ne risque
-rien.</p>
-
-<p>Mais Christophe n'était pas un dilettante français.</p>
-
-
-
-
-<p>Entre tous les jeunes gens qui entouraient Colette, il y en avait un
-qu'elle semblait préférer. Naturellement, de tous il était celui qui
-était le plus insupportable à Christophe.</p>
-
-<p>Un de ces fils de bourgeois enrichis, qui font de la littérature
-aristocratique, et jouent les patriciens de la Troisième République.
-Il se nommait Lucien Lévy-Cœur. Il avait les yeux écartés, au regard
-vif, le nez busqué, les lèvres fortes, la barbe blonde taillée en
-pointe, à la Van Dyck, un commencement de calvitie précoce, qui ne lui
-allait point mal, la parole câline, des manières élégantes, des
-mains fines et molles, qui fondaient dans la main. Il affectait toujours
-une très grande politesse, une courtoisie raffinée, même avec ceux
-qu'il n'aimait point, et qu'il cherchait à jeter par-dessus bord.</p>
-
-<p>Christophe l'avait rencontré déjà, au premier dîner d'hommes de
-lettres, où Sylvain Kohn l'avait introduit; et bien qu'ils ne se
-fussent point parlé, il lui avait suffi d'entendre le son de sa voix
-pour éprouver à son égard une aversion, qu'il ne s'expliquait pas, et
-dont il ne devait comprendre que plus tard les profondes raisons.
-Il y a des coups de foudre de l'amour. Il y en a aussi de la
-haine,&mdash;ou,&mdash;(pour ne point choquer les âmes douces, qui ont
-peur de ce mot, comme de toutes les passions),&mdash;c'est l'instinct
-de l'être sain, qui sent l'ennemi et se défend.</p>
-
-<p>En face de Christophe, il représentait l'esprit d'ironie et de
-décomposition, qui s'attaquait doucement, poliment, sourdement, à tout
-ce qu'il y avait de grand dans l'ancienne société qui mourait: à la
-famille, au mariage, à la religion, à la patrie; en art, à tout ce
-qu'il y avait de viril, de pur, de sain, de populaire; à toute foi dans
-les idées, dans les sentiments, dans les grands hommes, dans l'homme.
-Au fond de toute cette pensée, il n'y avait qu'un plaisir mécanique
-d'analyse, d'analyse à outrance, un besoin animal de ronger la
-pensée, un instinct de ver. Et à côté de cet idéal de rongeur
-intellectuel, une sensualité de fille, mais de fille bas-bleu:
-car chez lui, tout était ou devenait littéraire. Tout lui était matière à
-littérature: ses bonnes fortunes, ses vices et ceux de ses amis. Il
-avait écrit des romans et des pièces où il narrait avec beaucoup de
-talent la vie privée de ses parents, leurs aventures intimes, celles de
-ses amis, les siennes, ses liaisons, une entre autres qu'il avait eue
-avec la femme de son meilleur ami: les portraits étaient faits avec un
-grand art; chacun en louait l'exactitude: le public, la femme, et l'ami.
-Il ne pouvait obtenir les confidences ou les faveurs d'une femme, sans
-le dire dans un livre.&mdash;Il eût semblé naturel que ses indiscrétions
-le missent en froid avec ses «associées». Mais il n'en était rien:
-elles en étaient à peine un peu gênées; elles protestaient, pour la
-forme: au fond, elles étaient ravies qu'on les montrât aux passants,
-toutes nues; pourvu qu'on leur laissât un masque sur la figure, leur
-pudeur était en repos. De son côté, il n'apportait à ces commérages
-aucun esprit de vengeance, ni peut-être même de scandale. Il n'était
-pas plus mauvais fils, ni plus mauvais amant que la moyenne des gens.
-Dans les mêmes chapitres où il dévoilait effrontément son père, sa
-mère et sa maîtresse, il avait des pages où il parlait d'eux avec une
-tendresse et un charme poétiques. En réalité, il était extrêmement
-familial; mais de ces gens qui n'ont pas besoin de respecter ce qu'ils
-aiment: bien au contraire; ils aiment mieux ce qu'ils peuvent un peu
-mépriser; l'objet de leur affection leur en paraît plus près d'eux,
-plus humain. Ils sont les gens du monde les moins capables de comprendre
-l'héroïsme et surtout la pureté. Ils ne sont pas loin de les
-considérer comme un mensonge ou une faiblesse d'esprit. Il va de soi
-d'ailleurs qu'ils ont la conviction de comprendre mieux que quiconque
-les héros de l'art, et qu'ils les jugent avec une familiarité
-protectrice.</p>
-
-<p>Il s'entendait admirablement avec les ingénues perverties de la
-société bourgeoise, riche et fainéante. Il était une compagne pour
-elles, une sorte de servante dépravée, plus libre et plus avertie, qui
-les instruisait, et qu'elles enviaient. Elles ne se gênaient pas avec
-lui; et, la lampe de Psyché à la main, elles étudiaient curieusement
-l'androgyne nu, qui les laissait faire.</p>
-
-<p>Christophe ne pouvait comprendre comment une jeune fille, comme
-Colette, qui semblait avoir une nature délicate et le désir touchant
-d'échapper à l'usure dégradante de la vie, pouvait se complaire dans
-cette société... Christophe n'était point psychologue. Lucien
-Lévy-Cœur l'était cent fois plus que lui. Christophe était le
-confident de Colette; mais Colette était la confidente de Lucien
-Lévy-Cœur. Grande supériorité pour celui-ci. Il est doux à une
-femme de croire qu'elle a affaire à un homme plus faible qu'elle. Elle
-trouve à satisfaire, en même temps qu'à ce qu'il y a de moins bon en
-elle, à ce qu'il y a de meilleur: son instinct maternel. Lucien
-Lévy-Cœur le savait bien: un des moyens les plus sûrs pour toucher le
-cœur des femmes est d'éveiller cette corde mystérieuse. Puis, Colette
-se sentait faible, passablement lâche, avec des instincts dont elle
-n'était pas très fière, mais qu'elle se fût bien gardée de
-repousser. Il lui plaisait de se laisser persuader, par les confessions
-audacieusement calculées de son ami, que les autres étaient de même,
-et qu'il fallait prendre la nature humaine comme elle était. Elle se
-donnait alors la satisfaction de ne pas combattre des penchants qui lui
-étaient agréables, et le luxe de se dire qu'elle avait raison ainsi,
-que la sagesse était de ne pas se révolter et d'être indulgent pour
-ce qu'on ne pouvait&mdash;«hélas!»&mdash;empêcher. C'était là une sagesse
-dont la pratique n'avait rien de pénible.</p>
-
-<p>Pour qui sait regarder la vie avec sérénité, il y a une forte saveur
-dans le contraste perpétuel qui existe, au sein de la société, entre
-l'extrême raffinement de la civilisation apparente et l'animalité
-profonde. Tout salon, qui n'est point rempli de fossiles et
-d'âmes pétrifiées, présente, comme deux couches de terrains, deux
-couches de conversations superposées: l'une,&mdash;que tout le monde
-entend,&mdash;entre les intelligences; l'autre,&mdash;dont peu de gens
-ont conscience, et qui est pourtant la plus forte,&mdash;entre les
-instincts, entre les bêtes. Ces deux conversations sont souvent
-contradictoires. Tandis que les esprits échangent des monnaies de
-convention, les corps disent: Désir, Aversion, ou, plus souvent:
-Curiosité, Ennui, Dégoût. La bête, encore que domptée par des siècles
-de civilisation, et aussi abrutie que les misérables lions dans la cage,
-rêve toujours à sa pâture.</p>
-
-<p>Mais Christophe n'était pas encore arrivé à ce désintéressement de
-l'esprit, que seul apporte l'âge et la mort des passions. Il avait pris
-très au sérieux son rôle de conseiller de Colette. Elle lui avait
-demandé son aide; et il la voyait s'exposer de gaieté de cœur au
-danger. Aussi ne cachait-il plus son hostilité a Lucien Lévy-Cœur.
-Celui-ci s'était tenu d'abord, vis-à-vis de Christophe, dans
-l'attitude d'une politesse irréprochable et ironique. Lui aussi
-flairait l'ennemi; mais il ne le jugeait pas redoutable: il le
-ridiculisait, sans en avoir l'air. Il n'eût demandé qu'à être
-admiré de Christophe pour rester en bons termes avec lui: mais c'était
-ce qu'il ne pourrait obtenir jamais; et il le sentait bien, car
-Christophe n'avait pas l'art de feindre. Alors, Lucien Lévy-Cœur
-était passé insensiblement d'une opposition tout abstraite de pensées
-à une petite guerre personnelle, soigneusement voilée, dont Colette
-devait être le prix.</p>
-
-<p>Entre ses deux amis elle tenait la balance égale. Elle goûtait la
-supériorité morale et le talent de Christophe; mais elle goûtait
-aussi l'immoralité amusante et l'esprit de Lucien Lévy-Cœur; et, au
-fond, elle y trouvait plus de plaisir. Christophe ne lui ménageait pas
-les remontrances: elle les écoutait avec une humilité touchante, qui
-le désarmait. Elle était assez bonne, mais sans franchise, par
-faiblesse, par bonté même. Elle jouait à demi la comédie; elle
-feignait de penser comme Christophe. Elle savait bien le prix d'un ami
-comme lui; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice à une amitié;
-elle ne voulait faire aucun sacrifice à rien, ni à personne; elle
-voulait ce qui lui était le plus commode et le plus agréable. Elle
-cachait donc à Christophe qu'elle recevait toujours Lucien Lévy-Cœur;
-elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes femmes du monde,
-expertes dès l'enfance en cet exercice nécessaire à qui doit
-posséder l'art de garder tous ses amis et de les contenter tous. Elle
-se donnait comme excuse que c'était pour ne pas faire de peine à
-Christophe; mais en réalité, c'était parce qu'elle savait qu'il avait
-raison; et elle n'en voulait pas moins faire ce qui lui plaisait à
-elle, sans pourtant se brouiller avec lui. Christophe avait parfois le
-soupçon de ces ruses; il grondait alors, il faisait la grosse voix.
-Elle, continuait de jouer la petite fille contrite, affectueuse,
-un peu triste; elle lui faisait les yeux doux,&mdash;<i>feminæ ultima
-ratio.</i>&mdash;Cela l'attristait vraiment de sentir qu'elle pouvait
-perdre l'amitié de Christophe; elle se faisait séduisante et sérieuse; et
-elle réussissait à désarmer pour quelque temps Christophe. Mais tôt ou
-tard, il fallait bien en finir par un éclat. Dans l'irritation de
-Christophe, il entrait, à son insu, un petit peu de jalousie. Et dans
-les ruses enjôleuses de Colette, il entrait aussi un peu, un petit peu
-d'amour. La rupture n'en devait être que plus vive.</p>
-
-<p>Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant délit de
-mensonge, il lui mit marché en main: choisir entre Lucien Lévy-Cœur
-et lui. Elle essaya d'éluder la question; et, finalement, elle
-revendiqua son droit d'avoir tous les amis qu'il lui plaisait. Elle
-avait parfaitement raison; et Christophe se rendit compte qu'il était
-ridicule; mais il savait aussi que ce n'était pas par égoïsme qu'il
-se montrait exigeant: il s'était pris pour Colette d'une sincère
-affection; il voulait la sauver, fut-ce en violentant sa volonté. Il
-insista donc, maladroitement. Elle refusa de répondre. Il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus amis?</p>
-
-<p>Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de peine, si vous
-ne l'étiez plus.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous ne feriez pas à notre amitié le moindre sacrifice?</p>
-
-<p>&mdash;Sacrifice! Quel mot absurde! dit-elle. Pourquoi faudrait-il
-toujours sacrifier une chose à une autre? Ce sont des bêtes d'idées
-chrétiennes. Au fond, vous êtes un vieux clérical sans le savoir.</p>
-
-<p>&mdash;Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c'est tout un ou tout
-autre. Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de milieu, même pour
-l'épaisseur d'un cheveu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sais, dit-elle. C'est pour cela que je vous aime. Je
-vous aime bien, je vous assure; mais...</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous aimez bien aussi l'autre?</p>
-
-<p>Elle rit, et dit, en lui faisant ses yeux les plus câlins et sa voix
-la plus douce:</p>
-
-<p>&mdash;Restez!</p>
-
-<p>Il était sur le point de céder encore. Mais Lucien Lévy-Cœur entra;
-et les mêmes yeux câlins et la même voix douce servirent à le
-recevoir. Christophe regarda, en silence, Colette faire ses petites
-comédies; puis il s'en alla, décidé à rompre. Il avait le cœur
-chagrin. C'était si bête de s'attacher toujours, de se laisser prendre
-au piège!</p>
-
-<p>En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses livres, il ouvrit
-par désœuvrement sa Bible, et lut:</p>
-
-
-<p>... <i>Le Seigneur a dit: Parce que les filles de Sion vont en
-raidissant le cou, en remuant les yeux, en marchant à petits pas
-affectés, en faisant résonner les anneaux de leurs pieds</i>,</p>
-
-<p><i>Le Seigneur rendra chauve le sommet de la tête des filles de Sion,
-le Seigneur en découvrira la nudité</i>...</p>
-
-
-<p>Il éclata de rire, en songeant aux manèges de Colette; et il se
-coucha, de bonne humeur. Puis il pensa qu'il fallait qu'il fût bien
-atteint, lui aussi, par la corruption de Paris, pour que la Bible fût
-devenue pour lui d'une lecture comique. Mais il n'en continua pas moins,
-dans son lit, à se répéter la sentence du grand Justicier farceur; et
-il cherchait à en imaginer l'effet sur la tête de sa jeune amie. Il
-s'endormit, en riant comme un enfant. Il ne songeait déjà plus à son
-nouveau chagrin. Un de plus, un de moins... Il en prenait l'habitude.</p>
-
-
-
-
-<p>Il ne cessa point de donner des leçons de piano à Colette; mais il
-évita désormais les occasions qu'elle lui offrait de continuer leurs
-entretiens amicaux. Elle eut beau s'attrister, se piquer, jouer de ses
-petites roueries: il s'obstina; ils se boudèrent; d'elle-même, elle
-finit par trouver des prétextes pour espacer les leçons; et il en
-trouva pour esquiver les invitations aux soirées des Stevens.</p>
-
-<p>Il en avait assez de la société parisienne; il ne pouvait plus
-souffrir ce vide, cette oisiveté, cette impuissance morale, cette
-neurasthénie, cette hypercritique, sans raison et sans but, qui se
-dévore elle-même. Il se demandait comment un peuple pouvait vivre dans
-cette atmosphère stagnante d'art pour l'art et de plaisir pour le
-plaisir. Cependant, ce peuple vivait, il avait été grand, il faisait
-encore assez bonne figure dans le monde; pour qui le voyait de loin, il
-faisait illusion. Où pouvait-il puiser ses raisons de vivre? Il ne
-croyait à rien, à rien qu'au plaisir...</p>
-
-<p>Comme Christophe en était là de ses réflexions, il se heurta dans la
-rue à une foule hurlante de jeunes gens et de femmes, qui traînaient
-une voiture, où un vieux prêtre était assis, bénissant à droite et
-à gauche. Un peu plus loin, il vit des soldats français, qui
-enfonçaient à coups de hache les portes d'une église, et que des
-messieurs décorés accueillaient à coups de chaises. Il s'aperçut que
-les Français croyaient pourtant à quelque chose,&mdash;encore qu'il ne
-comprît pas à quoi. On lui expliqua que c'était l'État qui se
-séparait de l'Église, après un siècle de vie commune, et que, comme
-elle ne voulait pas partir de bon gré, fort de son droit et de sa
-force, il la mettait à la porte. Christophe ne trouva point le
-procédé galant; mais il était si excédé du dilettantisme anarchique
-des artistes parisiens qu'il eut plaisir à rencontrer des gens qui
-étaient prêts à se faire casser la tête pour une cause, si inepte
-qu'elle fût.</p>
-
-<p>Il ne tarda pas à reconnaître qu'il y avait beaucoup de ces gens en
-France. Les journaux politiques se livraient des combats, comme les
-héros d'Homère; ils publiaient journellement des appels à la guerre
-civile. Il est vrai que cela se passait en paroles, et que l'on en
-venait rarement aux coups. Cependant, il ne manquait pas de naïfs pour
-mettre en action la morale que les autres écrivaient. On assistait
-alors à de curieux spectacles: des départements qui prétendaient se
-séparer de la France, des régiments qui désertaient, des préfectures
-brûlées, des percepteurs à cheval, à la tête de compagnies de
-gendarmes, des paysans armés de faux, faisant bouillir des chaudières
-pour défendre les églises, que des libres penseurs défonçaient, au
-nom de la liberté, des Rédempteurs populaires, qui montaient dans les
-arbres pour parler aux provinces du Vin, soulevées contre les provinces
-de l'Alcool. Par-ci, par-là, ces millions d'hommes qui se montraient le
-poing, tout rouges d'avoir crié, finissaient tout de bon par se cogner.
-La République flattait le peuple; et puis, elle le faisait sabrer. Le
-peuple, de son côté, cassait la tête à quelques enfants du
-peuple,&mdash;officiers et soldats.&mdash;Ainsi, chacun prouvait aux
-autres l'excellence de sa cause et de ses poings. Quand on regardait cela
-de loin, au travers des journaux, on se croyait revenu de plusieurs
-siècles en arrière. Christophe découvrait que la France,&mdash;cette
-France sceptique,&mdash;était un peuple fanatique. Mais il lui était
-impossible de savoir en quel sens. Pour ou contre la religion? Pour ou
-contre la raison? Pour ou contre la patrie?&mdash;Ils l'étaient dans tous
-les sens. Ils avaient l'air de l'être, pour le plaisir de l'être.</p>
-
-
-
-
-<p>Il fut amené à en causer, un soir, avec un député socialiste, qu'il
-rencontrait parfois dans le salon des Stevens. Bien qu'il lui eût
-déjà parlé, il ne se doutait point de la qualité de son
-interlocuteur: jusque-là, ils ne s'étaient entretenus que de musique.
-Il fut très étonné d'apprendre que cet homme du monde était un chef
-de parti violent.</p>
-
-<p>Achille Roussin était un bel homme, à la barbe blonde, au parler
-grasseyant, le teint fleuri, les manières cordiales, une certaine
-élégance avec un fond de vulgarité, des gestes de rustre, qui lui
-échappaient de temps en temps:&mdash;une façon de se faire les ongles en
-société, une habitude toute populaire de ne pouvoir parler à
-quelqu'un sans happer son habit, l'empoigner, lui palper les bras;&mdash;il
-était gros mangeur, gros buveur, viveur, rieur, les appétits d'un
-homme du peuple, qui se rue à la conquête du pouvoir; souple, habile
-à changer de façons, suivant le milieu et l'interlocuteur, exubérant
-d'une façon raisonnée, sachant écouter, s'assimilant sur-le-champ
-tout ce qu'il entendait; sympathique d'ailleurs, intelligent,
-s'intéressant à tout, par goût naturel, par goût acquis, et par
-vanité; honnête, dans la mesure où son intérêt ne lui commandait
-pas le contraire, et où il eût été dangereux de ne pas l'être.</p>
-
-<p>Il avait une assez jolie femme, grande, bien faite, solidement
-charpentée, la taille élégante, un peu étriquée dans de luxueuses
-toilettes, qui accusaient avec exagération les robustes rondeurs de son
-anatomie; le visage encadré de cheveux noirs frisottants, les yeux
-grands, noirs et épais; le menton un peu en galoche; la figure grosse,
-d'aspect assez mignon toutefois, mais gâté par les petites grimaces
-des yeux myopes, clignotants, et de la bouche en cul-de-poule. Elle
-avait une démarche factice, saccadée, comme certains oiseaux, et une
-façon de parler minaudière, mais beaucoup de bonne grâce et
-d'amabilité. Elle était de riche famille bourgeoise et commerçante,
-d'esprit libre et d'espèce vertueuse, attachée aux devoirs
-innombrables du monde, comme à une religion, sans parler de ceux
-qu'elle s'imposait, de ses devoirs artistiques et sociaux: avoir un
-salon, répandre l'art dans les Universités Populaires, s'occuper d'œuvres
-philanthropiques ou de psychologie de l'enfance,&mdash;sans chaleur
-de cœur, sans intérêt profond,&mdash;par bonté naturelle, snobisme, et
-pédantisme innocent de jeune femme instruite, qui semble réciter
-perpétuellement une leçon, et qui met son amour-propre à ce qu'elle
-soit bien sue. Elle avait besoin de s'occuper, mais elle n'avait pas
-besoin de s'intéresser à ce dont elle s'occupait. Telle, l'activité
-fébrile de ces femmes, qui ont toujours un tricot entre les doigts, et
-qui remuent sans trêve les aiguilles, comme si le salut du monde était
-attaché à ce travail, dont elles n'ont même pas l'emploi. Et puis, il
-y avait chez elle,&mdash;comme chez les «tricoteuses»,&mdash;la petite
-vanité de l'honnête femme, qui fait, par son exemple, la leçon aux autres
-femmes.</p>
-
-<p>Le député avait pour elle un mépris affectueux. Il l'avait fort bien
-choisie, pour son plaisir et pour sa tranquillité. Elle était belle,
-il en jouissait, il ne lui demandait rien de plus; et elle ne lui
-demandait rien de plus. Il l'aimait, et la trompait. Elle s'en
-accommodait, pourvu qu'elle eût sa part. Peut-être même y
-trouvait-elle un certain plaisir. Elle était calme et sensuelle. Une
-mentalité de femme de harem.</p>
-
-<p>Ils avaient deux jolis enfants de quatre à cinq ans, dont elle
-s'occupait, en bonne mère de famille, avec la même application aimable
-et froide qu'elle apportait à suivre la politique de son mari et les
-dernières manifestations de la mode et de l'art. Et cela faisait, dans
-ce milieu, le plus singulier mélange de théories avancées, d'art
-ultra-décadent, d'agitation mondaine, et de sentiment bourgeois.</p>
-
-<p>Ils invitèrent Christophe à venir les voir. Madame Roussin était
-bonne musicienne, jouait du piano d'une façon charmante; elle avait un
-toucher délicat et ferme; avec sa petite tête, qui regardait fixement
-les touches, et ses mains perchées dessus, qui sautillaient, elle avait
-l'air d'une poule qui donne des coups de bec. Bien douée, et plus
-instruite en musique que la plupart des Françaises, elle était
-d'ailleurs indifférente comme une carpe au sens profond de la musique:
-c'était pour elle une suite de notes, de rythmes et de nuances, qu'elle
-écoutait ou récitait avec exactitude; elle n'y cherchait point d'âme,
-n'en ayant pas besoin pour elle-même. Cette aimable femme,
-intelligente, simple, toujours disposée à rendre service, dispensa à
-Christophe la bonne grâce accueillante qu'elle avait pour tous.
-Christophe lui en savait peu de gré; il n'avait pas beaucoup de
-sympathie pour elle: il la trouvait inexistante. Peut-être ne lui
-pardonnait-il pas non plus, sans s'en rendre compte, la complaisance
-qu'elle mettait à accepter le partage avec les maîtresses de son mari,
-dont elle n'ignorait pas les aventures. La passivité était, de tous
-les vices, celui qu'il excusait le moins.</p>
-
-<p>Il se lia plus intimement avec Achille Roussin. Roussin aimait la
-musique, comme les autres arts, d'une façon grossière, mais sincère.
-Quand il aimait une symphonie, il avait l'air de coucher avec. Il avait
-une culture superficielle, et il en tirait très bon parti; sa femme ne
-lui avait pas été inutile en cela. Il s'intéressa à Christophe,
-parce qu'il voyait en lui un plébéien vigoureux, comme il était
-lui-même. Il était d'ailleurs curieux d'observer de près un original
-de ce genre&mdash;(il était d'une curiosité inlassable pour observer les
-hommes)&mdash;et de connaître ses impressions sur Paris. La franchise et
-la rudesse des remarques de Christophe l'amusa. Il était assez sceptique
-pour en admettre l'exactitude. Que Christophe fût Allemand n'était pas
-pour le gêner: au contraire! Il se vantait d'être au-dessus des
-préjugés de patrie. Et, en somme, il était sincèrement «humain»&mdash;(sa
-principale qualité);&mdash;il sympathisait avec tout ce qui était homme.
-Mais cela ne l'empêchait point d'avoir la conviction bien assurée de la
-supériorité du Français&mdash;vieille race, vieille civilisation&mdash;sur
-l'Allemand, et de se gausser de l'Allemand.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe voyait chez Achille Roussin d'autres hommes politiques,
-ministres de la veille ou du lendemain. Avec chacun d'eux,
-individuellement, il aurait eu assez de plaisir à causer, si ces
-illustres personnages l'en avaient jugé digne. Au contraire de
-l'opinion généralement répandue, il trouvait leur société plus
-intéressante que celle des littérateurs qu'il connaissait. Ils avaient
-une intelligence plus vivante, plus ouverte aux passions et aux grands
-intérêts de l'humanité. Causeurs brillants, méridionaux pour la
-plupart, ils étaient étonnamment dilettantes; pris à part, ils
-l'étaient presque autant que les hommes de lettres. Bien entendu, ils
-étaient assez ignorants de l'art, surtout de l'art étranger; mais ils
-prétendaient tous plus ou moins s'y connaître; et souvent, ils
-l'aimaient vraiment. Il y avait des Conseils de ministres, qui
-ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L'un faisait des
-pièces de théâtre. L'autre raclait du violon et était wagnérien
-enragé. L'autre gâchait de la peinture. Et tous collectionnaient les
-tableaux impressionnistes, lisaient les livres décadents, mettaient une
-coquetterie à goûter un art ultra-aristocratique, qui était l'ennemi
-mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces ministres
-socialistes, ou radicaux-socialistes, ces apôtres des classes
-affamées, faire les connaisseurs en jouissances raffinées. Sans doute,
-c'était leur droit; mais cela ne lui semblait pas très loyal.</p>
-
-<p>Mais le plus curieux, c'était quand ces hommes, qui, pris en
-particulier, étaient sceptiques, sensualistes, nihilistes, anarchistes,
-touchaient à l'action: aussitôt, ils devenaient fanatiques. Les plus
-dilettantes, à peine arrivés au pouvoir, se muaient en petits despotes
-orientaux; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de ne rien
-laisser libre: ils avaient l'esprit sceptique et le tempérament
-tyrannique. La tentation était trop forte de pouvoir user du formidable
-mécanisme de centralisation administrative, qu'avait jadis construit le
-plus grand des despotes, et de n'en pas abuser. Il s'en suivait une
-sorte d'impérialisme républicain, sur lequel était venu se greffer,
-dans les dernières années, un catholicisme athée.</p>
-
-<p>Pendant un certain temps, les politiciens n'avaient prétendu qu'à la
-domination des corps,&mdash;je veux dire des fortunes;&mdash;ils
-laissaient les âmes à peu près tranquilles, les âmes n'étant pas
-monnayables. De leur côté, les âmes ne s'occupaient pas de politique;
-elle passait au-dessus ou au-dessous d'elles; la politique, en France,
-était considérée comme une branche, lucrative, mais suspecte, du commerce
-et de l'industrie; les intellectuels méprisaient les politiciens, les
-politiciens méprisaient les intellectuels.&mdash;Or, depuis peu un
-rapprochement s'était fait, puis bientôt une alliance, entre les
-politiciens et la pire classe des intellectuels. Un nouveau pouvoir
-était entré en scène, qui s'était arrogé le gouvernement absolu des
-pensées: c'étaient les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec
-l'autre pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de
-despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à détruire
-l'Église qu'à la remplacer; et, de fait, ils formaient une église de
-la Libre Pensée, qui avait ses catéchismes et ses cérémonies, ses
-baptêmes, ses premières communions, ses mariages, ses conciles
-régionaux, nationaux, voire même œcuméniques à Rome. Inénarrable
-bouffonnerie que ces milliers de pauvres bêtes, qui avaient besoin de
-se réunir en troupeaux, pour «penser librement»! il est vrai que leur
-liberté de pensée consistait à interdire celle des autres, au nom de
-la Raison: car ils croyaient à la Raison, comme les catholiques à la
-Sainte Vierge, sans se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas
-plus que la Vierge, n'est rien par elle-même, et que la source est
-ailleurs. Et, de même que l'Église catholique avait ses armées de
-moines et ses congrégations, qui sourdement cheminaient dans les veines
-de la nation, propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité
-rivale, l'église anti-catholique avait ses francs-maçons, dont la
-maison mère, le Grand-Orient, tenait registre fidèle de tous les
-rapports secrets que lui adressaient, chaque jour, de tous les points de
-France, ses pieux délateurs. L'État républicain encourageait sous
-main les espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces jésuites
-de la Raison, qui terrorisaient l'armée, l'Université, tous les corps
-de l'État; et il ne s'apercevait point qu'en semblant le servir, ils
-visaient peu à peu à se substituer à lui, et qu'il s'acheminait tout
-doucement à une théocratie athée, qui n'aurait rien à envier à
-celle des Jésuites du Paraguay.</p>
-
-<p>Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces calotins. Ils étaient
-plus fétichistes les uns que les autres. Pour le moment, ils exultaient
-d'avoir fait enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir
-détruit la religion, parce qu'ils détruisaient quelques morceaux de
-bois. D'autres accaparaient Jeanne d'Arc et sa bannière de la Vierge,
-qu'ils venaient d'arracher aux catholiques. Un des pères de l'église
-nouvelle, un général qui faisait la guerre aux Français de l'autre
-église, venait de prononcer un discours anti-clérical en l'honneur de
-Vercingétorix: il célébrait dans le Brenn gaulois, h qui la Libre
-Pensée avait élevé une statue, un enfant du peuple et le premier
-champion de la France contre Rome (l'église de). Un ministre de la
-marine, pour purifier la flotte et faire enrager les catholiques, donnait
-à un cuirassé le nom d'<i>Ernest Renan.</i> D'autres libres esprits
-s'attachaient à purifier l'art. Ils expurgeaient les classiques du
-XVII<sup>e</sup> siècle, et ne permettaient pas que le nom de Dieu
-souillât les Fables de La Fontaine. Ils ne l'admettaient pas plus dans la
-musique ancienne; et Christophe entendit un vieux radical,&mdash;(«<i>Être
-radical dans sa vieillesse, dit Gœthe, c'est le comble de toute
-folie</i>»)&mdash;qui s'indignait qu'on osât donner dans un concert
-populaire les <i>lieder</i> religieux de Beethoven. Il exigeait qu'on
-changeât les paroles.</p>
-
-<p>D'autres, plus radicaux encore, voulaient qu'on supprimât purement et
-simplement toute musique religieuse, et les écoles où on l'apprenait.
-Vainement, un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie passait
-pour un Athénien, expliquait qu'il fallait pourtant apprendre la
-musique aux musiciens: car, disait-il: «quand vous envoyez un soldat à
-la caserne, vous lui apprenez progressivement à se servir de son fusil
-et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur: la tête fourmille
-d'idées; mais leur classement n'est pas encore opéré.» Effrayé de
-son courage, protestant à chaque phrase: «Je suis un vieux libre
-penseur... Je suis un vieux républicain...», il proclamait
-audacieusement que «peu lui importait de savoir si les compositions de
-Pergolèse étaient des opéras ou des messes; il s'agissait de savoir
-si c'étaient des œuvres de l'art humain».&mdash;Mais l'implacable logique
-de son interlocuteur répliquait au «vieux libre penseur», au «vieux
-républicain», qu'«il y avait deux musiques: celle qu'on chantait dans
-les églises, et celle qu'on chantait ailleurs». La première était
-ennemie de la Raison et de l'État; et la Raison d'État devait la
-supprimer.</p>
-
-<p>Ces imbéciles eussent été plus ridicules que dangereux, s'ils n'avaient
-eu derrière eux des hommes d'une réelle valeur, sur qui ils s'appuyaient,
-et qui étaient comme eux,&mdash;davantage peut-être,&mdash;fanatiques
-de la Raison. Tolstoy parle quelque part de ces «influences
-épidémiques», qui règnent en religion, en philosophie, en politique,
-en art et en science, de ces «influences insensées, dont les
-hommes ne voient la folie que lorsqu'ils en sont débarrassés,
-mais qui, tant qu'ils y sont soumis, leur paraissent si vraies
-qu'ils ne croient même pas nécessaire de les discuter». Ainsi, la
-passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les aberrations
-des modes littéraires.&mdash;La religion de la Raison était une de ces
-folies. Elle était commune aux plus sots et aux plus cultivés, aux
-«sous-vétérinaires» de la Chambre et à certains des esprits les
-plus intelligents de l'Université. Elle était plus dangereuse encore
-chez ceux-ci que chez ceux-là; car, chez ceux-là, elle s'accommodait
-d'un optimisme béat et stupide, qui en détendait l'énergie; au lieu
-que chez les autres, les ressorts en étaient bandés et le tranchant
-aiguisé par un pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion
-sur l'antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et qui n'en
-était que plus acharné à soutenir le combat de la Liberté abstraite,
-de la Justice abstraite, de la Vérité abstraite, contre la Nature
-mauvaise. Il y avait là un fond d'idéalisme calviniste, janséniste,
-jacobin, une vieille croyance en l'irrémédiable perversité de
-l'homme, que seul peut et doit briser l'orgueil implacable des Élus
-chez qui souffle la Raison,&mdash;l'Esprit de Dieu. C'était un type bien
-français, le Français intelligent, qui n'est pas «humain». Un
-caillou dur comme fer: rien n'y peut pénétrer; et il casse tout ce
-qu'il touche.</p>
-
-<p>Christophe fut atterré par les conversations qu'il eut chez Achille
-Roussin avec quelques-uns de ces fous raisonneurs. Ses idées sur la
-France en étaient bouleversées. Il croyait, d'après l'opinion
-courante, que les Français étaient un peuple pondéré, sociable,
-tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques d'idées
-abstraites, malades de logique, toujours prêts à sacrifier les autres
-à un de leurs syllogismes. Ils parlaient constamment de liberté, et
-personne n'était moins fait pour la comprendre et pour la supporter.
-Nulle part, des caractères plus froidement, plus atrocement
-despotiques, par passion intellectuelle, ou parce qu'ils voulaient
-toujours avoir raison.</p>
-
-<p>Ce n'était pas le fait d'un parti. Tous les partis étaient de même.
-Ils ne voulaient rien voir en deçà, au delà de leur formulaire
-politique ou religieux, de leur patrie, de leur province, de leur
-groupe, de leur étroit cerveau. Il y avait des antisémites, qui
-dépensaient toutes les forces de leur être en une haine enragée
-contre tous les privilégiés de la fortune: car ils haïssaient tons
-les Juifs, et ils appelaient Juifs tous ceux qu'ils haïssaient. Il y
-avait des nationalistes, qui haïssaient&mdash;(quand ils étaient très
-bons, ils se contentaient de mépriser)&mdash;toutes les autres nations,
-et, dans leur nation même, appelaient étrangers, ou renégats, ou
-traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme eux. Il y avait des
-antiprotestants, qui se persuadaient que tous les protestants étaient
-Anglais ou Allemands, et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il
-y avait les gens de l'Occident, qui ne voulaient rien admettre à l'Est
-de la ligne du Rhin; et les gens du Nord, qui ne voulaient rien admettre
-au Sud de la ligne de la Loire; et les gens du Midi, qui appelaient
-Barbares ceux qui étaient au Nord de la ligne de la Loire; et ceux qui
-se faisaient gloire d'être de race Germanique; et ceux qui se faisaient
-gloire d'être de race Gauloise; et, les plus fous de tous, les
-«Romains», qui s'enorgueillissaient de la défaite de leurs pères; et
-les Bretons, et les Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois; et
-ceux de Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin: chacun
-n'admettant que soi, se faisant de son soi un titre de noblesse, et ne
-tolérant pas qu'on pût être autrement. Rien à faire contre cette
-engeance: ils n'écoutent aucun raisonnement; ils sont faits pour
-brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.</p>
-
-<p>Christophe pensait qu'il était heureux qu'un tel peuple fût en
-République: car tous ces petits despotes s'annihilaient mutuellement.
-Mais si l'un d'eux avait été roi, il ne fût plus resté assez d'air
-pour aucun autre.</p>
-
-
-
-
-<p>Il ne savait pas que les peuples raisonneurs ont une vertu, qui les
-sauve:&mdash;l'inconséquence.</p>
-
-<p>Les politiciens français ne s'en faisaient pas faute. Leur despotisme
-se tempérait d'anarchisme; ils oscillaient sans cesse de l'un à
-l'autre pôle. S'ils s'appuyaient à gauche sur les fanatiques de la
-pensée, à droite ils s'appuyaient sur les anarchistes de la pensée.
-On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes dilettantes, de
-petits arrivistes, qui s'étaient bien gardés de prendre part au
-combat, avant qu'il fût gagné, mais qui suivaient à la trace l'armée
-de la Libre Pensée, et, après chacune de ses victoires, s'abattaient
-sur les dépouilles des vaincus. Ce n'était pas pour la raison que
-travaillaient les champions de la raison... <i>Sic vos non vobis</i>...
-C'était pour ces profiteurs cosmopolites, qui piétinaient joyeusement
-les traditions du pays, et qui n'entendaient pas détruire une foi pour
-en installer une autre à la place, mais pour s'installer eux-mêmes.</p>
-
-<p>Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut pas trop étonné
-d'apprendre que Lucien Lévy-Cœur était socialiste. Il pensa
-simplement qu'il fallait que le socialisme fût bien sûr du succès
-pour que Lucien Lévy-Cœur vint à lui. Mais il ne savait pas que
-Lucien Lévy-Cœur avait trouvé moyen d'être tout aussi bien vu dans
-le camp opposé, où il avait réussi à devenir l'ami des personnalités
-de la politique et de l'art les plus antilibérales, voire même
-antisémites. Il demanda à Achille Roussin:</p>
-
-<p>&mdash;Comment pouvez-vous garder de tels hommes avec vous?</p>
-
-<p>Roussin répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Il a tant de talent! Et puis, il travaille pour nous, il détruit le
-vieux monde.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois bien qu'il détruit, dit Christophe. Il détruit si bien que
-je ne sais pas avec quoi vous reconstruirez. Êtes-vous sûr qu'il vous
-restera assez de charpente pour votre maison nouvelle? Les vers se sont
-déjà mis dans votre chantier de construction...</p>
-
-<p>Lucien Lévy-Cœur n'était pas le seul à ronger le socialisme. Les
-feuilles socialistes étaient pleines de ces petits hommes de lettres,
-art pour l'art, anarchistes de luxe, qui s'étaient emparés de toutes
-les avenues qui pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route
-aux autres, et remplissaient de leur dilettantisme décadent et
-<i>struggle for life</i> les journaux, qui se disaient les organes du
-peuple. Ils ne se contentaient pas des places: il leur fallait la gloire.
-Dans aucun temps, on n'avait vu tant de statues hâtivement élevées, tant
-de discours devant des génies de plâtre. Périodiquement, des banquets
-étaient offerts aux grands hommes de la confrérie par les habituels
-pique-assiette de la gloire, non pas à l'occasion de leurs travaux,
-mais de leurs décorations: car c'était là ce qui les touchait le
-plus. Esthètes, surhommes, métèques, ministres socialistes, se
-trouvaient tous d'accord pour fêter une promotion dans la Légion
-d'Honneur, instituée par cet officier corse.</p>
-
-<p>Roussin s'égayait des étonnements de Christophe. Il ne trouvait point
-que l'Allemand jugeât si mal ses partenaires. Lui-même, quand ils
-étaient seul à seul, les traitait sans ménagements. Il connaissait
-mieux que personne leur sottise ou leurs roueries; mais cela ne
-l'empêchait pas de les soutenir, afin d'être soutenu par eux. Et si,
-dans l'intimité, il ne se gênait pas pour parler du peuple en termes
-méprisants, à la tribune il était un autre homme. Il prenait une voix
-de tête, des tons aigus, nasillards, martelés, solennels, des
-trémolos, des bêlements, de grands gestes vastes et tremblotants,
-comme des battements d'ailes: il jouait Mounet-Sully.</p>
-
-<p>Christophe s'évertuait à démêler dans quelle mesure Roussin croyait
-à son socialisme. L'évidence était qu'il n'y croyait pas, au fond: il
-était trop sceptique. Il y croyait pourtant, avec une part de sa
-pensée; et quoiqu'il sût fort bien que ce n'en était qu'une part&mdash;(et
-pas la plus importante),&mdash;il avait organisé d'après cela sa vie et sa
-conduite, parce que cela lui était plus commode, ainsi. Son intérêt
-pratique n'était pas seul en cause, mais aussi son intérêt vital, sa
-raison d'être et d'agir. Sa foi socialiste lui était pour lui-même
-une sorte de religion d'État.&mdash;La majorité des hommes ne vit pas
-autrement. Leur vie repose sur des croyances religieuses, ou morales, ou
-sociales, ou purement pratiques,&mdash;(croyance à leur métier, à leur
-travail, à l'utilité de leur rôle dans la vie),&mdash;auxquelles ils ne
-croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir: car ils ont
-besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, de ce culte officiel, dont
-chacun est le prêtre.</p>
-
-
-
-
-<p>Roussin n'était pas un des pires. Combien d'autres dans le parti
-«faisaient» du socialisme ou du radicalisme,&mdash;on ne pouvait même pas
-dire, par ambition, tant cette ambition était à courte vue, n'allait
-pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection! Ces gens
-avaient l'air de croire en une société nouvelle. Peut-être y
-avaient-ils cru jadis; mais, en fait, ils ne pensaient plus qu'à vivre
-sur les dépouilles de la société qui mourait. Un opportunisme myope
-était au service d'un nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de
-l'avenir étaient sacrifiés à l'égoïsme de l'heure présente. On
-démembrait l'armée, on eût démembré la patrie pour plaire aux
-électeurs. Ce n'était point l'intelligence qui manquait: on se rendait
-compte de ce qu'il eût fallu faire, mais on ne le faisait point, parce
-qu'il en eût coûté trop d'efforts. On voulait arranger sa vie et
-celle de la nation avec le minimum de peine. Du haut en bas de
-l'échelle, c'était la même morale du plus de plaisir possible avec le
-moins d'efforts possible. Cette morale immorale était le seul fil
-conducteur au milieu du gâchis politique, où les chefs donnaient
-l'exemple de l'anarchie, où l'on voyait une politique incohérente
-poursuivant dix lièvres à la fois, et les lâchant tous l'un après
-l'autre, une diplomatie belliqueuse côte à côte avec un ministère de
-la guerre pacifiste, des ministres de la guerre qui détruisaient
-l'armée afin de l'épurer, des ministres de la marine qui soulevaient
-les ouvriers des arsenaux, des instructeurs de la guerre qui prêchaient
-l'horreur de la guerre, des officiers dilettantes, des juges
-dilettantes, des révolutionnaires dilettantes, des patriotes
-dilettantes. Une démoralisation politique universelle. Chacun attendait
-de l'État qu'il le pourvût de fonctions, de pensions, de décorations;
-et l'État, en effet, ne manquait pas d'en arroser sa clientèle: la
-curée des honneurs et des charges était offerte aux fils, aux neveux,
-aux petits-neveux, aux valets du pouvoir; les députés se votaient des
-augmentations de traitement: un gaspillage effréné des finances, des
-places, des titres, de toutes les ressources de l'État.&mdash;Et, comme un
-sinistre écho de l'exemple d'en haut, le sabotage d'en bas: les
-instituteurs enseignant la révolte contre la patrie, les employés des
-postes brûlant les lettres et les dépêches, les ouvriers des usines
-jetant du sable et de l'émeri dans les engrenages des machines, les
-ouvriers des arsenaux détruisant des arsenaux, des navires incendiés, le
-gâchage monstrueux du travail par les travailleurs,&mdash;la destruction
-non pas des riches, mais de la richesse du monde.</p>
-
-<p>Pour couronner l'œuvre, une élite intellectuelle s'amusait à fonder
-en raison et en droit ce suicide d'un peuple, au nom des droits sacrés
-au bonheur. Un humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien et
-du mal, s'apitoyait devant la personne «irresponsable et sacrée» des
-criminels, capitulait devant le crime et lui livrait la société.</p>
-
-<p>Christophe pensait:</p>
-
-<p>&mdash;La France est soûle de liberté. Après avoir déliré, elle tombera
-ivre-morte. Et quand elle se réveillera, elle sera au violon.</p>
-
-
-<p>Ce qui blessait le plus Christophe dans cette démagogie, c'était de
-voir les pires violences politiques froidement accomplies par des
-hommes, dont il connaissait le fond incertain. La disproportion était
-trop scandaleuse entre ces êtres ondoyants et l'action âpre qu'ils
-déchaînaient, ou qu'ils autorisaient. Il semblait qu'il y eût en eux
-deux éléments contradictoires: un caractère inconsistant, qui ne
-croyait à rien, et une raison raisonnante, qui saccageait la vie, sans
-vouloir rien écouter. Christophe se demandait comment la bourgeoisie
-paisible, les catholiques, les officiers qu'on harcelait de toutes les
-façons, ne les jetaient pas par la fenêtre. Comme il ne savait rien
-cacher, Roussin n'eut pas de peine à deviner sa pensée. Il se mit à
-rire, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, c'est ce que vous ou moi, nous ferions, n'est-ce
-pas? Mais il n'y a point de risques avec eux. Ce sont de pauvres bougres,
-qui ne sont pas capables de prendre le moindre parti énergique; ils ne
-sont bons qu'à récriminer. Une aristocratie gâteuse, abrutie par les
-clubs, prostituée aux Américains et aux Juifs, qui, pour prouver son
-modernisme, s'amuse du rôle insultant qu'on lui prête dans les romans
-et les pièces à la mode, et fait fête aux insulteurs. Une bourgeoisie
-grincheuse, qui ne lit rien, qui ne comprend rien, qui ne veut rien
-comprendre, qui ne sait que dénigrer, dénigrer à vide, aigrement,
-sans résultat pratique,&mdash;qui n'a qu'une passion: dormir, sur son sac
-aux gros sous, avec la haine de ceux qui la dérangent, ou même de ceux
-qui travaillent: car cela la dérange que les autres se remuent, tandis
-qu'elle pionce!... Si vous connaissiez ces gens là, vous finiriez par
-nous trouver sympathiques...</p>
-
-<p>Mais Christophe n'éprouvait qu'un grand dégoût pour les uns et pour
-les autres: car il ne pensait point que la bassesse des persécutés
-fût une excuse pour celle des persécuteurs. Il avait souvent
-rencontré chez les Stevens des types de cette bourgeoisie riche et
-maussade, que lui dépeignait Roussin,</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 7em;">... <i>l'anime triste di coloro,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Che visser senza infamia e senza lodo</i>...</span></p>
-
-
-<p>Il ne voyait que trop les raisons que Roussin et ses amis avaient
-d'être sûrs non seulement de leur force sur ces gens, mais de leur
-droit d'en abuser. Les outils de domination ne leur manquaient point.
-Des milliers de fonctionnaires sans volonté, obéissant aveuglément.
-Des mœurs courtisanesques, une République sans républicains; une
-presse socialiste, en extase devant les rois en visite; des âmes de
-domestiques, aplaties devant les titres, les galons, les décorations:
-pour les tenir, il n'y avait qu'à leur jeter en pâture un os à
-ronger, ou la Légion d'Honneur. Si un roi eût promis d'anoblir tous
-les citoyens de France, tous les citoyens de France eussent été
-royalistes.</p>
-
-<p>Les politiciens avaient beau jeu. Des trois États de 89, le premier
-était anéanti; le second était banni ou suspect; le troisième, repu
-de sa victoire, dormait. Et quant au quatrième État, qui maintenant se
-levait, menaçant et jaloux, il n'était pas difficile encore d'en avoir
-raison. La République décadente le traitait, comme Rome décadente
-traitait les hordes barbares, qu'elle n'avait plus la force d'expulser
-de ses frontières: elle les enrôlait; ils devenaient bientôt ses
-meilleurs chiens de garde. Les ministres bourgeois, qui se disaient
-socialistes, attiraient sournoisement, annexaient les plus intelligents
-de l'élite ouvrière; ils décapitaient de leurs chefs le parti des
-prolétaires, s'infusaient leur sang nouveau, et, en retour, les
-gorgeaient d'idéologie bourgeoise.</p>
-
-
-
-
-<p>Un spécimen curieux de ces tentatives d'annexion du peuple par la
-bourgeoisie était, en ce temps-là, les Universités Populaires.
-C'étaient de petits bazars de connaissances confuses de <i>omni re
-scibili.</i> On prétendait y enseigner, comme disait un programme,
-«toutes les branches du savoir, physique, biologique, sociologique:
-astronomie, cosmologie, anthropologie, ethnologie, physiologie,
-psychologie, psychiatrie, géographie, linguistique, esthétique,
-logique, etc.» De quoi faire craquer le cerveau de Pic de la
-Mirandole.</p>
-
-<p>Certes, il y avait eu à l'origine, il y avait encore dans certaines
-d'entre elles un idéalisme sincère, un besoin de dispenser à tous la
-vérité, la beauté, la vie morale, qui avait de la grandeur. Ces
-ouvriers, qui, après une journée de dur travail, venaient s'entasser
-dans les salles de conférences étouffantes, et dont la soif de savoir
-était plus forte que la fatigue, offraient un spectacle touchant. Mais,
-comme on avait abusé des pauvres gens! Pour quelques vrais apôtres,
-intelligents et humains, pour quelques bons cœurs, mieux intentionnés
-qu'adroits, combien de sots, de bavards, d'intrigants, écrivains sans
-lecteurs, orateurs sans public, professeurs, pasteurs, parleurs,
-pianistes et critiques, qui inondaient le peuple de leurs produits!
-Chacun cherchait à placer sa marchandise. Les plus achalandés étaient
-naturellement les vendeurs d'orviétan, les discoureurs philosophiques,
-qui remuaient à la pelle des idées générales, avec le paradis social
-au bout.</p>
-
-<p>Les Universités Populaires servaient aussi de débouché pour un
-esthétisme ultra-aristocratique: gravures, poésies, musique
-décadentes. On voulait l'avènement du peuple pour rajeunir la pensée
-et pour régénérer la race. Et l'on commençait par lui inoculer tous
-les raffinements de la bourgeoisie! Il les prenait avec avidité, non
-parce qu'ils lui plaisaient, mais parce qu'ils étaient bourgeois.
-Christophe, qui avait été amené à une de ces Universités Populaires
-par M<sup>me</sup> Roussin, lui entendit jouer du Debussy au peuple,
-entre <i>la Bonne Chanson</i> de Gabriel Fauré et l'un des derniers
-quatuors de Beethoven. Lui qui n'était arrivé à l'intelligence des
-dernières œuvres de Beethoven qu'après bien des années, par un lent
-acheminement de son goût et de sa pensée, demanda, plein de pitié, à
-l'un de ses voisins:</p>
-
-<p>&mdash;Mais est-ce que vous comprenez cela?</p>
-
-<p>L'autre se dressa sur ses ergots, comme un coq en colère, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr! Pourquoi est-ce que je ne comprendrais pas aussi bien
-que vous?</p>
-
-<p>Et, pour prouver qu'il avait compris, il bissa une fugue, en regardant
-Christophe, d'un air provocant.</p>
-
-<p>Christophe se sauva, consterné; il se disait que ces animaux-là avaient
-réussi à empoisonner jusqu'aux sources vives de la nation: il n'y avait
-plus de peuple.</p>
-
-<p>&mdash;Peuple vous-même! comme disait un ouvrier à l'un de ces braves
-gens qui tentaient de fonder des Théâtres du Peuple. Je suis autant
-bourgeois que vous!</p>
-
-
-
-
-<p>Un beau soir, que le ciel moelleux, comme un tapis d'Orient, aux
-teintes chaudes, un peu passées, s'étendait au-dessus de la ville
-assombrie, Christophe suivait les quais, de Notre-Dame aux Invalides. Dans
-la nuit qui tombait, les tours de la cathédrale montaient comme les bras de
-Moïse, dressés pendant la bataille. La lance d'or ciselée de la
-Sainte-Chapelle, l'épine sainte fleurissante, jaillissait du fourré
-des maisons. De l'autre côté de l'eau, le Louvre déroulait sa façade
-royale, dans les yeux ennuyés de laquelle les reflets du soleil
-couchant mettaient une dernière lueur de vie. Au fond de la plaine des
-Invalides, derrière ses fossés et ses murailles hautaines, dans son
-désert majestueux, la coupole d'or sombre planait, comme une symphonie
-de victoires lointaines. Et l'Arc de Triomphe ouvrait sur la colline,
-telle une marche héroïque, l'enjambée surhumaine des légions
-impériales.</p>
-
-<p>Et Christophe eut soudain l'impression d'un géant mort, dont les
-membres immenses couvraient la plaine. Le cœur serré d'effroi, il
-s'arrêta, contemplant les fossiles gigantesques d'une espèce
-fabuleuse, disparue de la terre, et dont toute la terre avait entendu
-sonner les pas,&mdash;la race, casquée du dôme des Invalides, et ceinturée
-du Louvre, qui étreignait le ciel avec les mille bras de ses
-cathédrales, et qui arc-boutait sur le monde les deux pieds triomphants
-de l'Arche Napoléonienne, sous le talon de laquelle grouillait
-aujourd'hui Lilliput.</p>
-
-
-
-
-<p>Sans qu'il l'eût cherché, Christophe avait acquis une petite
-notoriété dans les milieux parisiens, où Sylvain Kohn et Goujart
-l'avaient introduit. L'originalité de sa figure, qu'on apercevait
-toujours, avec l'un ou l'autre de ses deux amis, aux premières des
-théâtres et aux concerts, sa laideur puissante, les ridicules même de
-sa personne, de sa tenue, de ses manières brusques et gauches, les
-boutades paradoxales qui parfois lui échappaient, son intelligence mal
-dégrossie, mais large et robuste, et les récits romanesques que
-Sylvain Kohn avait colportés sur ses escapades en Allemagne, sur ses
-démêlés avec la police et sur sa fuite en France, l'avaient désigné
-à la curiosité oisive et affairée de ce grand salon d'hôtel
-cosmopolite, qu'est devenu le Tout-Paris. Tant qu'il se tint sur la
-réserve, observant, écoutant, tâchant de comprendre, avant de se
-prononcer, tant qu'on ignora ses œuvres et le fond de sa pensée, il
-fut assez bien vu. Les Français lui savaient gré de n'avoir pu rester
-en Allemagne. Surtout, les musiciens français étaient touchés, comme
-d'un hommage qui leur était rendu, de l'injustice des jugements de
-Christophe sur la musique allemande:&mdash;(il s'agissait, à la vérité, de
-jugements déjà anciens, à la plupart desquels il n'eût plus souscrit
-aujourd'hui: quelques articles publiés naguère dans une Revue
-allemande, et dont les paradoxes avaient été répandus et amplifiés
-par Sylvain Kohn).&mdash;Christophe intéressait, et il ne gênait point; il
-ne prenait la place de personne. Il n'eût tenu qu'à lui d'être un
-grand homme de cénacle. Il n'avait qu'à ne rien écrire, ou le moins
-possible, surtout à ne rien faire entendre de lui, et à alimenter
-d'idées Goujart et ses pareils, tous ceux qui ont pris pour devise un
-mot fameux,&mdash;en l'arrangeant un peu:</p>
-
-
-<p>«<i>Mon verre n'est pas grand; mais je bois</i>... dans celui des
-autres.»</p>
-
-
-<p>Une forte personnalité exerce son rayonnement surtout sur les jeunes
-gens, plus occupés de sentir que d'agir. Il n'en manquait pas autour de
-Christophe. C'étaient en général de ces êtres oisifs, sans volonté,
-sans but, sans raison d'être, qui ont peur de la table de travail, peur
-de se trouver seuls avec eux-mêmes, qui s'éternisent dans un fauteuil,
-qui errent d'un café à une salle de théâtre, cherchant tous les
-prétextes pour ne pas rentrer chez eux, pour ne pas se voir face à
-face. Ils venaient, s'installaient, traînaient pendant des heures, dans
-ces conversations insipides, d'où l'on sort avec une dilatation
-d'estomac, écœurés, saturés, et pourtant affamés, avec le besoin et
-le dégoût à la fois de continuer. Ils entouraient Christophe, comme
-le barbet de Gœthe, les «larves à l'affût», qui guettent une âme
-à happer, pour se raccrocher à la vie.</p>
-
-<p>Un sot vaniteux eût trouvé plaisir à cette cour de parasites. Mais
-Christophe n'aimait pas jouer à l'idole. Il était horripilé
-d'ailleurs par la prétentieuse bêtise de ses admirateurs, qui
-trouvaient dans ce qu'il faisait des intentions saugrenues, Renaniennes,
-Nietzschéennes, Rose-Croix, hermaphrodites. Il les mit à la porte. Il
-n'était pas fait pour un rôle passif. Tout chez lui avait l'action
-pour but. Il observait, pour comprendre; et il voulait comprendre, pour
-agir. Libre de préjugés, il s'informait de tout, étudiait dans la
-musique toutes les formes de pensée et les ressources d'expression des
-autres pays et des autres temps. Chacune de celles qui lui paraissaient
-vraies, il en faisait sa proie. À la différence de ces artistes
-français qu'il étudiait, ingénieux inventeurs de formes nouvelles,
-qui s'épuisent à inventer sans cesse et laissent leurs inventions en
-chemin, il cherchait beaucoup moins à innover dans la langue musicale
-qu'à la parler avec plus d'énergie; il n'avait point le souci d'être
-rare, mais celui d'être fort. Cette énergie passionnée s'opposait au
-génie français de finesse et de mesure. Elle avait le dédain du style
-pour le style. Les meilleurs artistes français lui faisaient l'effet
-d'ouvriers de luxe. Un des plus parfaits poètes parisiens s'était
-amusé lui-même à dresser «la liste ouvrière de la poésie
-française contemporaine, chacun avec sa denrée, son produit ou ses
-soldes»; et il énumérait «les lustres de cristal, les étoffes
-d'Orient, les médailles d'or et de bronze, les guipures pour
-douairières, les sculptures polychromes, les faïences à fleurs», qui
-sortaient de la fabrique de tel ou tel de ses confrères. Lui-même se
-représentait, «dans un coin du vaste atelier des lettres, reprisant de
-vieilles tapisseries, ou dérouillant des pertuisanes hors
-d'usage».&mdash;Cette conception de l'artiste, comme d'un bon ouvrier,
-attentif uniquement à la perfection du métier, n'était pas sans
-beauté. Mais elle ne satisfaisait pas Christophe; tout en reconnaissant
-sa dignité professionnelle, il avait du mépris pour la pauvreté de
-vie qu'elle recouvrait. Il ne concevait pas qu'on écrivît pour écrire.
-Il ne disait pas des mots, il disait&mdash;il voulait dire&mdash;des
-choses</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Ei dice cose, e voi dite parole</i>...</span></p>
-
-
-<p>Après une période de repos où il n'avait été occupé qu'à absorber
-un monde nouveau, l'esprit de Christophe fut pris brusquement du besoin
-de créer. L'antagonisme qui s'accusait entre Paris et lui, centuplait
-sa force, en stimulant sa personnalité. C'était un débordement de
-passions, qui demandaient impérieusement à s'exprimer. Elles étaient
-de toute sorte; par toutes, il était sollicité avec la même ardeur.
-Il lui fallait forger des œuvres, où se décharger de l'amour qui lui
-gonflait le cœur, et aussi de la haine; et de la volonté, et aussi du
-renoncement, et de tous les démons qui s'entrechoquaient en lui, et qui
-avaient un droit égal à vivre. À peine s'était-il soulagé d'une
-passion dans une œuvre,&mdash;(quelquefois, il n'avait même pas la patience
-d'aller jusqu'à la fin de l'œuvre)&mdash;qu'il se jetait dans une passion
-contraire. Mais la contradiction n'était qu'apparente: s'il changeait
-toujours, toujours il restait le même. Toutes ses œuvres étaient des
-chemins différents qui menaient au même but; son âme était une
-montagne: il en prenait toutes les routes; les unes s'attardaient à
-l'ombre, en leurs détours moelleux; les autres montaient arides,
-âprement au soleil; toutes conduisaient au Dieu, qui siégeait sur la
-cime. Amour, haine, volonté, renoncement, toutes les forces humaines,
-portées au paroxysme, touchent à l'éternité, déjà y participent.
-Chacun la porte en soi: le religieux et l'athée, celui qui voit partout
-la vie, et celui qui la nie partout, et celui qui doute de tout et de la
-vie et de la négation,&mdash;et Christophe, dont l'âme embrassait tous ces
-contraires à la fois. Tous les contraires se fondent en l'éternelle
-Force. L'important pour Christophe était de réveiller cette Force en
-lui et dans les autres, de jeter des brassées de bois sur le brasier,
-de faire flamber l'Éternité. Une grande flamme s'était levée dans
-son cœur, au milieu de la nuit voluptueuse de Paris. Il se croyait
-libre de toute foi, et il n'était tout entier qu'une torche de foi.</p>
-
-<p>Rien ne pouvait davantage prêter le flanc à l'ironie française. La
-foi est un des sentiments que pardonne le moins une société raffinée:
-car elle l'a perdu. Dans l'hostilité sourde ou railleuse de la plupart
-des hommes pour les rêves des jeunes gens, il entre pour beaucoup
-l'amère pensée qu'eux-mêmes furent ainsi, qu'ils eurent ces ambitions
-et ne les réalisèrent point. Ceux qui ont renié leur âme, ceux qui
-avaient en eux une œuvre, et ne l'ont pas accomplie, pensent:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque je n'ai pu faire ce que j'avais rêvé, pourquoi le
-feraient-ils, eux? Je ne veux point qu'ils le fassent.</p>
-
-<p>Combien d'Heddas Gabier parmi les hommes! Quelle sourde malveillance
-qui cherche à annihiler les forces neuves et libres, quelle science
-pour les tuer par le silence, par l'ironie, par l'usure, par le
-découragement,&mdash;et par quelque séduction perfide, au bon
-moment!...</p>
-
-<p>Le type est de tous les pays. Christophe le connaissait, pour l'avoir
-rencontré en Allemagne. Contre cette espèce de gens il était
-cuirassé. Son système de défense était simple: il attaquait, le
-premier; dès leurs premières avances, il leur déclarait la guerre; il
-contraignait ces dangereux amis à se faire ses ennemis. Mais si cette
-franche politique était la plus efficace à sauvegarder sa
-personnalité, elle l'était beaucoup moins à lui faciliter sa
-carrière d'artiste. Christophe recommença ses errements d'Allemagne.
-C'était plus fort que lui. Une seule chose avait changé: son humeur,
-qui était fort gaie.</p>
-
-<p>Il exprimait gaillardement à qui voulait l'entendre ses critiques peu
-mesurées sur les artistes français: il s'attira ainsi beaucoup
-d'inimitiés. Il ne prenait même pas la précaution de se ménager,
-comme font les gens avisés, l'appui d'une petite coterie. Il n'eût pas
-eu de peine à trouver des artistes tout prêts à l'admirer, pourvu
-qu'il les admirât. Il y en avait même qui l'admiraient d'avance, à
-charge de revanche. Ils considéraient celui qu'ils louaient, comme un
-débiteur, auquel ils pouvaient, le moment venu, réclamer le
-remboursement de leur créance. C'était de l'argent bien
-placé.&mdash;C'était de l'argent mal placé, avec Christophe. Il ne
-remboursait rien. Bien pis, il avait l'effronterie de trouver médiocres
-les œuvres de ceux qui trouvaient bonnes les siennes. Ils en gardaient,
-sans le dire, une rancune profonde, et se promettaient, à la prochaine
-occasion, de lui rendre la même monnaie.</p>
-
-<p>Entre toutes les maladresses commises, Christophe eut celle de partir
-en guerre contre Lucien Lévy-Cœur. Il le trouvait partout sur sa route,
-et il ne pouvait cacher une antipathie exagérée pour cet être doux,
-poli, qui ne faisait aucun mal apparent, qui semblait même avoir plus
-de bonté que lui, et qui en tout cas avait bien plus de mesure. Il le
-provoquait à des discussions; et, si insignifiant qu'en fût l'objet,
-elles prenaient toujours, par le fait de Christophe, une âpreté
-subite, qui étonnait l'auditoire. Il semblait que Christophe cherchât
-tous les prétextes pour fondre, tête baissée, sur Lucien Lévy-Cœur;
-mais jamais il ne pouvait l'atteindre. Son ennemi avait la suprême
-habileté, même quand son tort était le plus certain, de se donner le
-beau rôle; il se défendait avec une courtoisie, qui faisait ressortir
-le manque d'usages de Christophe. Celui-ci, qui d'ailleurs parlait mal
-le français, avec des mots d'argot, voire d'assez gros mots, qu'il
-avait sus tout de suite, et qu'il employait mal à propos, comme
-beaucoup d'étrangers, était incapable de déjouer la tactique de
-Lévy-Cœur; et il se débattait furieusement contre cette douceur
-ironique. Tout le monde lui donnait tort: car on ne voyait pas ce que
-Christophe sentait obscurément: l'hypocrisie de cette douceur, qui, se
-heurtant à une force qu'elle ne parvenait pas à entamer, travaillait
-à l'étouffer, sans éclat, en silence. Il n'était pas pressé,
-étant, comme Christophe, de ceux qui comptaient sur le temps: mais
-c'était pour détruire; Christophe, pour édifier. Lévy-Cœur n'eut
-pas de peine à détacher de Christophe Sylvain Kohn et Goujart, comme
-il l'avait peu à peu évincé du salon des Stevens. Il fit le vide
-autour de lui.</p>
-
-<p>Christophe s'en chargeait, de lui-même. Il ne contentait personne,
-n'étant d'aucun parti, ou mieux, étant contre tous. Il n'aimait pas
-les Juifs; mais il aimait encore moins les antisémites. Cette lâcheté
-des masses soulevées contre une minorité puissante, non parce qu'elle
-est mauvaise, mais parce qu'elle est puissante, cet appel aux bas
-instincts de jalousie et de haine, lui répugnait. Les Juifs le
-regardaient comme un antisémite, les antisémites comme un Juif. Quant
-aux artistes, ils sentaient en lui l'ennemi. Instinctivement, Christophe
-se faisait, en art, plus Allemand qu'il n'était. Par opposition avec la
-voluptueuse ataraxie de certaine musique parisienne, il célébrait la
-volonté violente, un pessimisme viril et sain. Quand la joie
-paraissait, c'était avec un manque de goût, une fougue plébéienne,
-bien faits pour révolter jusqu'aux aristocratiques patrons de l'art
-populaire. Sa forme était savante et rude. Même, il n'était pas loin
-d'affecter, par réaction, une négligence apparente dans le style et
-une insouciance de l'originalité extérieure, qui devaient être très
-sensibles aux musiciens français. Aussi, ceux d'entre eux, à qui il
-communiqua ses œuvres, l'englobèrent-ils, sans y regarder de plus
-près, dans le mépris qu'ils avaient pour le wagnérisme attardé de
-l'école allemande. Christophe ne s'en souciait guère; il riait
-intérieurement, se répétant ces vers d'un charmant musicien de la
-Renaissance française,&mdash;adaptés à son usage:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Va, va, ne t'esbahy de ceux la qui diront:</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Ce Christophe n'a pas d'un tel le contrepoint,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Il n'a pas de cestuy la pareille harmonie.</i></span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>J'ai quelque chose aussi que les autres n'ont point.</i></span></p>
-
-
-<p>Mais quand il voulut essayer de faire jouer ses œuvres dans les
-concerts, il trouva porte close. On avait déjà bien assez à faire de
-jouer&mdash;ou de ne pas jouer&mdash;les œuvres des jeunes musiciens
-français. On n'avait pas de place pour un Allemand inconnu.</p>
-
-<p>Christophe ne s'entêta point à faire des démarches. Il s'enferma chez
-lui, et se remit à écrire. Peu lui importait que les gens de Paris
-l'entendissent ou non. Il écrivait pour son plaisir, et non pour
-réussir. Le vrai artiste ne s'occupe pas de l'avenir de son œuvre. Il
-est comme ces peintres de la Renaissance, qui peignaient joyeusement des
-façades de maisons, sachant que dans dix ans il n'en resterait rien.
-Christophe travaillait donc en paix, attendant des temps meilleurs,
-quand lui vint un secours inattendu.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe était alors attiré par la forme dramatique. Il n'osait pas
-s'abandonner librement au flot de son lyrisme intérieur. Il avait
-besoin de le canaliser en des sujets précis. Et, sans doute, est-il bon
-pour un jeune génie qui n'est pas encore maître de soi, qui ne sait
-même pas encore ce qu'il est exactement, de se fixer des limites
-volontaires où enfermer son âme qui se dérobe à lui. Ce sont les
-écluses nécessaires qui permettent de diriger le cours de la
-pensée.&mdash;Malheureusement, il manquait à Christophe un poète; il
-était obligé de se tailler lui-même ses sujets dans la légende ou
-dans l'histoire.</p>
-
-<p>Parmi les visions qui flottaient en lui depuis quelques mois, étaient
-des images de la Bible.&mdash;La Bible, que sa mère lui avait donnée comme
-compagne d'exil, avait été pour lui une source de rêves. Bien qu'il
-ne la lût point dans un esprit religieux, l'énergie morale, ou, pour
-mieux dire, vitale, de cette Iliade hébraïque lui était une fontaine,
-où, le soir, il lavait son âme nue, salie par les fumées et les boues
-de Paris. Il ne s'inquiétait pas du sens sacré du livre; mais ce n'en
-était pas moins pour lui un livre sacré, par le souffle de nature
-sauvage et d'individualités primitives, qu'il y respirait. Il buvait
-ces hymnes de la terre dévorée de foi, des montagnes palpitantes, des
-cieux exultants, et des lions humains.</p>
-
-<p>Une des figures du livre, pour qui il avait une tendresse, était David
-adolescent. Il ne lui prêtait pas l'ironique sourire de gamin de
-Florence, ni la tension tragique, que Verrocchio et Michel-Ange avaient
-donnés à leurs œuvres sublimes: il ne les connaissait pas. Il voyait
-son David comme un pâtre poétique, au cœur vierge, où dormait
-l'héroïsme, un Siegfried du Midi, de race plus affinée, plus
-harmonieux de corps et de pensée.&mdash;Car il avait beau se révolter
-contre l'esprit latin: cet esprit s'infiltrait en lui. Ce n'est pas
-seulement l'art qui influe sur l'art, ce n'est pas seulement la pensée,
-c'est tout ce qui nous entoure:&mdash;les êtres et les choses, les gestes
-et les mouvements, les lignes et la lumière. L'atmosphère de Paris est
-bien forte: elle modèle les âmes les plus rebelles. Moins que toute
-autre, une âme germanique est capable de résister: elle se drape en
-vain dans son orgueil national, elle est, de toutes les âmes d'Europe,
-la plus prompte à se dénationaliser. Celle de Christophe avait déjà
-commencé, à son insu, de prendre à l'art latin une sobriété, une
-clarté du cœur, et même, dans une certaine mesure, une beauté
-plastique, qu'elle n'aurait pas eues sans cela. Son <i>David</i>
-l'attestait.</p>
-
-<p>Il avait voulu retracer la rencontre avec Saül; et il l'avait conçue
-comme un tableau symphonique, à deux personnages.</p>
-
-<p>Sur un plateau désert, dans une lande de bruyères en fleurs, le petit
-pâtre était couché, et rêvait au soleil. La sereine lumière, le
-bourdonnement des êtres, le doux frémissement des herbes, les grelots
-argentins des troupeaux qui paissaient, la force de la terre, berçaient
-la rêverie de l'enfant inconscient de ses divines destinées.
-Indolemment, il mêlait sa voix et les sons d'une flûte au silence
-harmonieux; ce chant était d'une joie si calme, si limpide que l'on ne
-songeait même plus, en l'entendant, à la joie ou à la douleur, mais
-qu'il semblait que c'était ainsi, que ce ne pouvait être autrement...
-Soudain, de grandes ombres s'étendaient sur la lande; l'air se taisait;
-la vie semblait se retirer dans les veines de la terre. Le chant de
-flûte, seul, tranquille, continuait. Saül, halluciné, passait. Le roi
-dément, rongé par le néant, s'agitait comme une flamme qui se
-dévore, et que tord l'ouragan. Il suppliait, injuriait, défiait le
-vide qui l'entourait, et qu'il portait en lui. Et lorsque, à bout de
-souffle, il tombait sur la lande, reparaissait dans le silence le
-sourire du chant du pâtre, qui ne s'était pas interrompu. Alors Saül,
-écrasant les battements de son cœur tumultueux, venait, en silence,
-près de l'enfant couché; en silence, il le contemplait; il s'asseyait
-près de lui et posait sa main fiévreuse sur la tête du berger. David,
-sans se troubler, se retournait et regardait le roi. Il appuyait sa
-tête sur les genoux de Saül, et reprenait sa musique. L'ombre du soir
-tombait; David s'endormait, en chantant; et Saül pleurait. Et, dans la
-nuit étoilée, s'élevait de nouveau l'hymne de la nature ressuscitée,
-et le chant de grâces de l'âme convalescente.</p>
-
-<p>Christophe, en écrivant cette scène, ne s'était occupé que de sa
-propre joie; il n'avait pas songé aux moyens d'exécution; et surtout,
-il ne lui serait pas venu à l'idée qu'elle put être représentée. Il
-la destinait aux concerts, pour le jour où les concerts daigneraient
-l'accueillir.</p>
-
-<p>Un soir qu'il en parlait à Achille Roussin, et que, sur sa demande, il
-avait essayé de lui en donner une idée, au piano, il fut bien étonné
-de voir Roussin prendre feu et flamme pour l'œuvre, déclarant qu'il
-fallait qu'elle fût jouée sur une scène parisienne, et qu'il en
-faisait son affaire. Il fut bien plus étonné encore, quand il vit,
-quelques jours après, que Roussin prenait la chose au sérieux; et son
-étonnement toucha à la stupeur, lorsqu'il apprit que Sylvain Kohn,
-Goujart, et Lucien Lévy-Cœur lui-même, s'y intéressaient. Il lui
-fallait admettre que les rancunes personnelles de ces gens cédaient à
-l'amour de l'art: cela le surprenait bien. Le moins empressé à faire
-jouer son œuvre, c'était lui. Elle n'était pas faite pour le
-théâtre: c'était un non-sens de l'y donner. Mais Roussin fut si
-insistant, Sylvain Kohn si persuasif, et Goujart si affirmatif, que
-Christophe se laissa tenter. Il fut lâche. Il avait tellement envie
-d'entendre sa musique!</p>
-
-<p>Tout fut facile à Roussin. Directeurs et artistes s'empressaient à lui
-plaire. Justement, un journal organisait une matinée de gala au profit
-d'une œuvre de bienfaisance. Il fut convenu qu'on y jouerait le David.
-On réunit un bon orchestre. Quant aux chanteurs, Roussin prétendait
-avoir trouvé pour le rôle de David l'interprète idéal.</p>
-
-<p>Les répétitions commencèrent. L'orchestre se tira assez bien de la
-première lecture, quoiqu'il fût peu discipliné, à la façon
-française. Le Saül avait une voix un peu fatiguée, mais honorable; et
-il savait son métier. Pour le David, c'était une belle personne,
-grande, grasse, bien faite, mais une voix sentimentale et vulgaire, qui
-s'étalait lourdement avec des trémolos de mélodrame et des grâces de
-café-concert. Christophe fit la grimace. Dès les premières mesures
-qu'elle chanta, il fut évident pour lui qu'elle ne pourrait conserver
-le rôle. À la première pause de l'orchestre, il alla trouver
-l'impresario, qui s'était chargé de l'organisation matérielle du
-concert, et qui, avec Sylvain Kohn, assistait à la répétition. Ce
-personnage, le voyant venir, lui dit, le visage rayonnant:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vous êtes content?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Christophe, je crois que cela s'arrangera. Il n'y a
-qu'une chose qui ne va pas: c'est la chanteuse. Il faudra changer cela.
-Dites-le-lui gentiment; vous avez l'habitude... Il vous sera bien facile
-de m'en trouver une autre.</p>
-
-<p>L'impresario eut l'air stupéfait; il regarda Christophe, comme s'il ne
-savait pas si Christophe parlait sérieusement; et il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas possible!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne serait-ce pas possible? demanda Christophe.</p>
-
-<p>L'impresario échangea un coup d'œil avec Sylvain Kohn, narquois, et il
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle a tant de talent!</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'en a aucun, dit Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Comment!... Une si belle voix!</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'en a aucune.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, une si belle personne!</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en fous.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne nuit pourtant pas, fit Sylvain Kohn, en riant.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai besoin d'un David, et d'un David qui sache chanter; je
-n'ai pas besoin de la belle Hélène, dit Christophe.</p>
-
-<p>L'impresario se frottait le nez avec embarras:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien ennuyeux, bien ennuyeux,... dit-il. C'est pourtant
-une excellente artiste... Je vous assure! Elle n'a peut-être pas tous ses
-moyens aujourd'hui. Vous devriez encore essayer.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux bien, dit Christophe; mais c'est du temps perdu.</p>
-
-<p>Il reprit la répétition. Ce fut encore pis. Il eut peine à aller
-jusqu'au bout: il devenait nerveux; ses observations à la chanteuse,
-d'abord froides mais polies, se faisaient sèches et coupantes, en
-dépit de la peine évidente qu'elle se donnait afin de le satisfaire,
-et des œillades qu'elle lui décochait pour conquérir ses bonnes
-grâces. L'impresario, prudemment, interrompit la répétition, au
-moment où les affaires menaçaient de se gâter. Pour effacer le
-mauvais effet des observations de Christophe, il s'empressait auprès de
-la chanteuse et lui prodiguait de pesantes galanteries, lorsque
-Christophe, qui assistait à ce manège, avec une impatience non
-dissimulée, lui fit signe impérieusement de venir, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas à discuter. Je ne veux pas de cette personne. C'est
-désagréable, je le sais; mais ce n'est pas moi qui l'ai choisie.
-Arrangez-vous comme vous voudrez.</p>
-
-<p>L'impresario s'inclina, d'un air ennuyé, et dit, avec indifférence:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y puis rien. Adressez-vous à M. Roussin.</p>
-
-<p>&mdash;En quoi cela regarde-t-il M. Roussin? demanda Christophe. Je ne
-veux pas l'ennuyer de ces affaires.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne l'ennuiera pas, dit Sylvain Kohn, ironique.</p>
-
-<p>Et il lui montra Roussin, qui, justement, entrait.</p>
-
-<p>Christophe alla au-devant de lui. Roussin, d'excellente humeur,
-s'exclamait:</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! déjà fini? J'espérais entendre encore une partie. Eh
-bien, mon cher maître, qu'est-ce que vous en dites? Êtes-vous
-satisfait?</p>
-
-<p>&mdash;Tout va très bien, dit Christophe. Je ne puis assez vous
-remercier...</p>
-
-<p>&mdash;Du tout! Du tout!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a qu'une seule chose qui ne peut pas marcher.</p>
-
-<p>&mdash;Dites, dites. Nous arrangerons cela. Je tiens à ce que vous
-soyez content.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, c'est la chanteuse. Entre nous, elle est exécrable.</p>
-
-<p>Le visage épanoui de Roussin se glaça subitement. Il dit, d'un air
-sévère:</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'étonnez, mon cher.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne vaut rien, rien du tout, continua Christophe. Elle n'a
-ni voix, ni goût, ni métier, pas l'ombre de talent. Vous avez de la
-chance de ne pas l'avoir entendue tout à l'heure!...</p>
-
-<p>Roussin, de plus en plus pincé, coupa la parole à Christophe, et dit,
-d'un ton cassant:</p>
-
-<p>&mdash;Je connais M<sup>lle</sup> de Sainte-Ygraine. C'est une artiste
-de grand talent. J'ai la plus vive admiration pour elle. Tous les gens de
-goût, à Paris, pensent comme moi.</p>
-
-<p>Et il tourna le dos à Christophe. Christophe le vit offrir son bras à
-l'actrice et sortir avec elle. Comme il restait stupéfait, Sylvain
-Kohn, qui avait suivi la scène avec délices, lui prit le bras, et lui
-dit, en riant, tandis qu'ils descendaient l'escalier du théâtre:</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous ne savez donc pas qu'elle est sa maîtresse?</p>
-
-<p>Christophe comprit. Ainsi, c'était pour elle, ce n'était pas pour lui
-que l'on montait la pièce! Il s'expliqua l'enthousiasme de Roussin, ses
-dépenses, l'empressement de ses acolytes. Il écoutait Sylvain Kohn qui
-lui contait l'histoire de la Sainte-Ygraine: une divette de music-hall,
-qui, après s'être exhibée avec succès dans des petits théâtres de
-genre, avait été prise de l'ambition, commune à beaucoup de ses
-pareilles, de se faire entendre sur une scène plus digne de son talent.
-Elle comptait sur Roussin pour la faire engager à l'Opéra, ou à
-l'Opéra Comique; et Roussin, qui ne demandait pas mieux, avait trouvé
-dans la représentation du <i>David</i> une occasion de révéler sans
-risques au public parisien les dons lyriques de la nouvelle
-tragédienne, dans un rôle qui n'exigeait presque aucune action
-dramatique, et qui mettait en pleine valeur l'élégance de ses formes.</p>
-
-<p>Christophe écouta l'histoire jusqu'au bout; puis il se dégagea du bras
-de Sylvain Kohn, et il éclata de rire. Il rit, il rit longuement. Quand
-il eut fini de rire, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me dégoûtez. Vous me dégoûtez tous. L'art ne compte pas
-pour vous. Ce sont toujours des questions de femmes. On monte un opéra
-pour une danseuse, pour une chanteuse, pour la maîtresse de Monsieur un
-tel, ou de Madame une telle. Vous ne pensez qu'à vos cochonneries.
-Voyez-vous, je ne vous en veux pas: vous êtes ainsi, restez ainsi, si
-cela vous plaît, et barbotez dans votre auge. Mais séparons-nous: nous
-ne sommes pas faits pour vivre ensemble. Bonsoir.</p>
-
-<p>Il le quitta; et, rentré chez lui, il écrivit à Roussin qu'il retirait
-sa pièce, sans lui cacher les raisons qui la lui faisaient reprendre.</p>
-
-<p>Ce fut la rupture avec Roussin et avec tout son clan. Les conséquences
-s'en firent immédiatement sentir. Les journaux avaient mené un certain
-bruit autour de la représentation projetée, et l'histoire de la
-brouille du compositeur avec son interprète ne manqua pas de faire
-jaser. Un directeur de concerts eut la curiosité de donner l'œuvre
-dans une de ses matinées du dimanche. Cette bonne fortune fut un
-désastre pour Christophe. L'œuvre fut jouée&mdash;et sifflée. Tous les
-amis de la chanteuse s'étaient donné le mot pour administrer une
-leçon à l'insolent musicien; et le reste du public, que le poème
-symphonique avait ennuyé, s'associa complaisamment au verdict des gens
-compétents. Pour comble de malchance, Christophe avait eu l'imprudence,
-afin de faire valoir son talent de virtuose, d'accepter de se faire
-entendre, au même concert, dans une Fantaisie pour piano et orchestre.
-Les dispositions malveillantes du public, retenues dans une certaine
-mesure, pendant l'exécution du <i>David</i>, par le désir de ménager les
-interprètes, se donnèrent libre champ, quand il se trouva en présence
-de l'auteur en personne,&mdash;dont le jeu n'était pas d'ailleurs trop
-correct. Christophe, énervé par le bruit de la salle, s'interrompit
-brusquement au milieu du morceau; et, regardant, d'un air goguenard, le
-public qui s'était tu soudain, il joua: «<i>Malbrough s'en va-t-en
-guerre!</i>»&mdash;et dit insolemment:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce qu'il vous faut.</p>
-
-<p>Là-dessus, il se leva et partit.</p>
-
-<p>Ce fut un beau tumulte. On criait qu'il avait insulté le public, et
-qu'il devait venir faire des excuses à la salle. Les journaux, le
-lendemain, exécutèrent avec ensemble l'Allemand grotesque, dont le bon
-goût parisien avait fait justice.</p>
-
-<p>Et puis, ce fut le vide, de nouveau, complet, absolu. Christophe se
-retrouvait seul, une fois de plus, plus seul que jamais, dans la grande
-ville étrangère et hostile. Il ne s'en affectait plus. Il commençait
-à croire que c'était sa destinée, et qu'il resterait, toute sa vie,
-ainsi.</p>
-
-<p>Il ne savait pas qu'une grande âme n'est jamais seule, que si dénuée
-qu'elle soit d'amis par la fortune, elle finit toujours par les créer,
-qu'elle rayonne autour d'elle l'amour dont elle est pleine, et qu'à
-cette heure même, où il se croyait isolé pour toujours, il était
-plus riche d'amour que les plus heureux du monde.</p>
-
-
-
-
-<p>Il y avait chez les Stevens une petite fille de treize à quatorze ans,
-à qui Christophe avait donné des leçons, en même temps qu'à
-Colette. Elle était cousine germaine de Colette, et se nommait Grazia
-Buontempi. C'était une fillette au teint doré, rosissant délicatement
-aux pommettes, les joues pleines, d'une santé campagnarde, un petit nez
-un peu relevé, la bouche grande, bien fendue, à demi entrouverte, le
-menton rond, très blanc, les yeux tranquilles, doucement souriants, le
-front rond, encadré d'une profusion de cheveux longs et soyeux, qui
-descendaient, sans boucles, le long des joues, avec de légères et
-calmes ondulations. Une petite Vierge d'Andrea del Sarto, figure large,
-beau regard silencieux.</p>
-
-<p>Elle était Italienne. Ses parents habitaient, presque toute l'année,
-à la campagne, dans une grande propriété du Nord de l'Italie:
-plaines, prairies, petits canaux. De la terrasse sur le toit, on avait
-à ses pieds des flots de vignes d'or, d'où émergeaient de place en
-place les fuseaux noirs des cyprès. Au delà, c'étaient les champs,
-les champs. Le silence. On entendait meugler les bœufs qui retournaient
-le sol, et les cris aigus des paysans à la charrue:</p>
-
-
-<p>&mdash;<i>Ihi!... Fat innanz'!</i>...</p>
-
-
-<p>Les cigales chantaient dans les arbres, et les grenouilles le long de
-l'eau. Et, la nuit, c'était l'infini du silence, sous la lune aux flots
-d'argent. Au loin, de temps en temps, les gardiens des récoltes, qui
-sommeillaient dans des huttes de branchages, tiraient des coups de
-fusil, pour avertir les voleurs qu'ils étaient réveillés. Pour ceux
-qui les entendaient, à demi-assoupis, ce bruit n'avait plus d'autre
-sens que le tintement d'une horloge pacifique, marquant au loin les
-heures de la nuit. Et le silence se refermait, comme un manteau moelleux
-aux vastes plis, sur l'âme.</p>
-
-<p>Autour de la petite Grazia, la vie semblait endormie. On ne s'occupait
-pas beaucoup d'elle. Elle poussait tranquillement dans le beau calme qui
-la baignait. Nulle fièvre, nulle hâte. Elle était paresseuse, elle
-aimait à flâner et dormir longuement. Elle restait étendue, des
-heures, dans le jardin. Elle se laissait flotter sur le silence, comme
-une mouche sur un ruisseau d'été. Et parfois, brusquement, sans
-raison, elle se mettait à courir. Elle courait, comme un petit animal,
-la tête et le buste légèrement inclinés vers la droite, souplement,
-sans raideur. Un vrai cabri, qui grimpait, glissait, parmi les pierres,
-pour la joie de bondir. Elle causait avec les chiens, avec les
-grenouilles, avec les herbes, avec les arbres, avec les paysans, avec
-les bêtes de la basse cour. Elle adorait tous les petits êtres qui
-l'entouraient, et aussi les grands: mais avec ceux-ci elle se livrait
-moins. Elle voyait très peu de monde. La propriété était loin de la
-ville, isolée. Bien rarement passait sur la route poudreuse le pas
-traînant d'un grave paysan, ou d'une belle campagnarde, aux yeux
-lumineux dans la figure hâlée, marchant d'un rythme balancé, la tête
-haute, la poitrine en avant. Grazia vivait, des journées, seule, dans
-le parc silencieux; elle ne voyait personne; elle ne s'ennuyait jamais;
-elle n'avait peur de rien.</p>
-
-<p>Une fois, un vagabond entra, pour voler une poule dans la ferme
-déserte. Il s'arrêta, interdit, devant la petite fille couchée dans
-l'herbe, qui mangeait une longue tartine, en chantonnant une chanson.
-Elle le regarda tranquillement, et lui demanda ce qu'il voulait. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi quelque chose, ou je deviens méchant.</p>
-
-<p>Elle lui tendit sa tartine, et dit, avec ses yeux souriants:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas devenir méchant.</p>
-
-<p>Alors il s'en alla.</p>
-
-<p>Sa mère mourut. Son père, très bon, très faible, était un vieil
-Italien de bonne race, robuste, jovial, affectueux, mais un peu
-enfantin, et tout à fait incapable de diriger l'éducation de la
-petite. La sœur du vieux Buontempi, M<sup>me</sup> Stevens, venue pour
-l'enterrement, fut frappée de l'isolement de l'enfant; pour la
-distraire de son deuil, elle décida de l'emmener pour quelque temps à
-Paris. Grazia pleura, et le vieux papa aussi; mais quand M<sup>me</sup>
-Stevens avait décidé quelque chose, il n'y avait plus qu'à se résigner:
-nul ne pouvait lui résister. Elle était la forte tête de la famille; et,
-dans sa maison de Paris, elle dirigeait tout: son mari, sa fille, et ses
-amants;&mdash;car elle menait de front ses devoirs et ses plaisirs: c'était
-une femme pratique et passionnée,&mdash;au reste, très mondaine et très
-agitée.</p>
-
-<p>Transplantée à Paris, la calme Grazia se prit d'adoration pour sa
-belle cousine Colette, qui s'en amusa. On conduisit dans le monde, on
-mena au théâtre la douce petite sauvageonne. On continuait de la
-traiter en enfant, et elle-même se regardait comme une enfant, quand
-déjà elle ne l'était plus. Elle avait des sentiments qu'elle cachait,
-et dont elle avait peur: d'immenses élans de tendresse pour un objet,
-ou pour un être. Elle était amoureuse en secret de Colette: elle lui
-volait un ruban, un mouchoir; souvent, en sa présence, elle ne pouvait
-dire un seul mot; et quand elle l'attendait, quand elle savait qu'elle
-allait la voir, elle tremblait d'impatience et de bonheur. Au théâtre,
-lorsqu'elle voyait sa jolie cousine, décolletée, entrer dans la loge
-où elle était et attirer tous les regards, elle avait un bon sourire,
-humble, affectueux, débordant d'amour; et son cœur se fondait, lorsque
-Colette lui adressait la parole. En robe blanche, ses beaux cheveux
-noirs défaits et bouffants sur ses épaules brunes, mordillant le bout
-de ses longs gants, dans l'ouverture desquels elle fourrait le doigt par
-désœuvrement,&mdash;à tout instant, pendant le spectacle, elle se
-retournait vers Colette, pour quêter un regard amical, pour partager le
-plaisir qu'elle ressentait, pour dire de ses yeux bruns et limpides:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime bien.</p>
-
-<p>En promenade, dans les bois, aux environs de Paris, elle marchait dans
-l'ombre de Colette, s'asseyait à ses pieds, courait devant ses pas,
-arrachait les branches qui auraient pu la gêner, posait des pierres au
-milieu de la boue. Et, un soir que Colette, frileuse, au jardin, lui
-demanda son fichu, elle poussa un rugissement de plaisir,&mdash;(elle en
-fut honteuse après),&mdash;du bonheur que la bien-aimée s'enveloppât d'un
-peu d'elle, et le lui rendit ensuite, imprégné du parfum de son corps.</p>
-
-<p>Il y avait aussi des livres, certaines pages des poètes, lues
-en cachette,&mdash;(car on continuait de lui donner des livres
-d'enfant),&mdash;qui lui causaient des troubles délicieux. Et, plus
-encore, certaines musiques, bien qu'on lui dît qu'elle n'y pouvait rien
-comprendre; et elle se persuadait qu'elle n'y comprenait rien;&mdash;mais
-elle était toute pâle et moite d'émotion. Personne ne savait ce qui se
-passait en elle, à ces moments.</p>
-
-<p>En dehors de cela, elle était une fillette docile, étourdie,
-paresseuse, assez gourmande, rougissant pour un rien, tantôt se taisant
-pendant des heures, tantôt parlant avec volubilité, riant et pleurant
-facilement, ayant de brusques sanglots et un rire d'enfant. Elle aimait
-rire et s'amusait de petits riens. Jamais elle ne cherchait a jouer la
-dame. Elle restait enfant. Surtout, elle était bonne, elle ne pouvait
-souffrir de faire de la peine, et elle avait de la peine du moindre mot
-un peu fâché contre elle. Très modeste, s'effaçant toujours, toute
-prête à aimer et à admirer tout ce qu'elle croyait voir de beau et de
-bon, elle prêtait aux autres des qualités qu'ils n'avaient pas.</p>
-
-<p>On s'occupa de son éducation, qui était très en retard. Ce fut ainsi
-qu'elle prit des leçons de piano avec Christophe.</p>
-
-<p>Elle le vit, pour la première fois, à une soirée de sa tante, où il
-y avait une société nombreuse. Christophe, incapable de s'adapter h
-aucun public, joua un interminable <i>adagio</i>, qui faisait bâiller tout
-le monde: quand cela semblait fini, cela recommençait; on se demandait
-si cela finirait jamais. M<sup>me</sup> Stevens bouillait d'impatience.
-Colette s'amusait follement: elle dégustait le ridicule de la chose, et
-elle ne savait pas mauvais gré à Christophe d'y être, à ce point,
-insensible; elle sentait qu'il était une force, et cela lui était
-sympathique; mais c'était comique aussi; et elle se fût bien gardée
-de prendre sa défense. Seule, la petite Grazia était pénétrée
-jusqu'aux larmes par celte musique. Elle se dissimulait dans un coin du
-salon. À la fin, elle se sauva, pour qu'on ne remarquât point son
-trouble, et aussi parce qu'elle souffrait de voir qu'on se moquait de
-Christophe.</p>
-
-<p>Quelques jours après, à dîner, M<sup>me</sup> Stevens parla, devant
-elle, de lui faire donner des leçons de piano par Christophe. Grazia fut
-si troublée qu'elle laissa retomber sa cuiller dans son assiette à soupe,
-et qu'elle s'éclaboussa, ainsi que sa cousine. Colette dit qu'elle
-aurait bien besoin d'abord de leçons pour se tenir convenablement à
-table. M<sup>me</sup> Stevens ajouta qu'en ce cas, ce n'était pas à
-Christophe qu'il faudrait s'adresser. Grazia fut heureuse d'être grondée
-avec Christophe.</p>
-
-<p>Christophe commença ses leçons. Elle était toute guindée et glacée,
-elle avait les bras collés au corps, elle ne pouvait remuer; et quand
-Christophe posait la main sur sa menotte, pour rectifier la position des
-doigts et les étendre sur les touches, elle se sentait défaillir. Elle
-tremblait de jouer mal devant lui; mais elle avait beau étudier
-jusqu'à se rendre malade et jusqu'à faire pousser des cris
-d'impatience à sa cousine, toujours elle jouait mal, quand Christophe
-était là; le souffle lui manquait, ses doigts étaient raides comme du
-bois, ou mous comme du coton; elle accrochait les notes et accentuait à
-contre-sens; Christophe la grondait et s'en allait fâché: alors, elle
-avait envie de mourir.</p>
-
-<p>Il ne faisait aucune attention à elle; il n'était occupé que de
-Colette. Grazia enviait l'intimité de sa cousine avec Christophe; mais
-quoiqu'elle en souffrît, son bon petit cœur s'en réjouissait pour
-Colette et pour Christophe. Elle trouvait Colette si supérieure à elle
-qu'il lui semblait naturel qu'elle absorbât tous les hommages.&mdash;Ce ne
-fut que lorsqu'il fallut choisir entre sa cousine et Christophe qu'elle
-sentit son cœur prendre parti contre elle. Son intuition de petite
-femme lui fit voir que Christophe souffrait des coquetteries de Colette
-et de la cour assidue de Lévy-Cœur. D'instinct, elle n'aimait pas
-Lévy-Cœur; et elle le détesta, dès le moment qu'elle sut que
-Christophe le détestait. Elle ne pouvait comprendre comment Colette
-s'amusait à le mettre en rivalité avec Christophe. Elle commença de
-la juger sévèrement en secret; elle surprit certains de ses petits
-mensonges, et elle changea soudain de manières avec elle. Colette s'en
-aperçut, sans en deviner la cause; elle affectait de l'attribuer à des
-caprices de petite fille. Mais le certain, c'est qu'elle avait perdu son
-pouvoir sur Grazia: un fait insignifiant le lui montra. Un soir que, se
-promenant toutes deux au jardin, Colette voulait, avec une tendresse
-coquette, abriter Grazia sous les plis de son manteau contre une petite
-ondée qui s'était mise à tomber, Grazia, pour qui c'eût été,
-quelques semaines avant, un bonheur ineffable de se blottir contre le
-sein de sa chère cousine, s'écarta froidement. Et quand Colette disait
-qu'elle trouvait laid un morceau de musique que jouait Grazia, cela
-n'empêchait pas Grazia de le jouer, et de l'aimer.</p>
-
-<p>Elle n'était plus attentive qu'à Christophe. Elle avait la divination
-de la tendresse, et percevait ce qu'il souffrait. Elle se l'exagérait
-beaucoup, dans son attention inquiète et enfantine. Elle croyait que
-Christophe était amoureux de Colette, quand il n'avait pour elle qu'une
-amitié exigeante. Elle pensait qu'il était malheureux, et elle était
-malheureuse pour lui. La pauvrette n'était guère récompensée de sa
-sollicitude: elle payait pour Colette quand Colette avait fait enrager
-Christophe; il était de mauvaise humeur, et se vengeait sur sa petite
-élève, en relevant impatiemment les fautes de son jeu. Un matin que
-Colette l'avait exaspéré encore plus qu'à l'ordinaire, il s'assit au
-piano avec tant de brusquerie que Grazia acheva de perdre le peu de
-moyens qu'elle avait: elle pataugea; il lui reprocha ses fausses notes
-avec colère; alors, elle se noya tout à fait; il se fâcha, il lui
-secoua les mains, il cria qu'elle ne ferait jamais rien de propre,
-qu'elle s'occupât de cuisine, de couture, de tout ce qu'elle voudrait,
-mais au nom du ciel! qu'elle ne fit plus de musique! Ce n'était pas la
-peine de martyriser les gens à entendre ses fausses notes. Sur quoi, il
-la planta là, au milieu de sa leçon. Et la pauvre Grazia pleura toutes
-les larmes de son corps, moins encore du chagrin que lui faisaient ces
-humiliantes paroles, que du chagrin de ne pouvoir faire plaisir à
-Christophe, malgré tout son désir, et même d'ajouter encore par sa
-sottise à la peine de celui qu'elle aimait.</p>
-
-<p>Elle souffrit bien plus, quand Christophe cessa de venir chez les
-Stevens. Elle voulut retourner au pays. Cette enfant, si saine jusque
-dans ses rêveries, et qui gardait en elle un fond de sérénité
-rustique, se sentait mal à l'aise dans cette ville, au milieu des
-Parisiennes neurasthéniques et agitées. Sans oser le dire, elle avait
-fini par juger assez exactement les gens qui l'entouraient. Mais elle
-était timide, faible, comme son père, par bonté, par modestie, par
-défiance de soi. Elle se laissait dominer par sa tante autoritaire et
-par sa cousine habituée à tout tyranniser. Elle n'osait pas écrire à
-son vieux papa, à qui elle envoyait régulièrement de longues lettres
-affectueuses:</p>
-
-<p>&mdash;Je t'en prie, reprends-moi!</p>
-
-<p>Et le vieux papa n'osait pas la reprendre, malgré tout son désir; car
-M<sup>me</sup> Stevens avait répondu à ses timides avances que Grazia
-était bien où elle était, beaucoup mieux qu'elle ne serait avec lui, et
-que, pour son éducation, il fallait qu'elle restât.</p>
-
-<p>Mais un moment arriva où l'exil devint trop douloureux à la petite
-âme du Midi, et où il fallut qu'elle reprît son vol vers la
-lumière.&mdash;Ce fut après le concert de Christophe. Elle y était venue
-avec les Stevens; et ce fut un déchirement pour elle d'assister au
-spectacle hideux d'une foule s'amusant à outrager un artiste... Un
-artiste? Celui qui, aux yeux de Grazia, était l'image même de l'art,
-la personnification de tout ce qu'il y avait de divin dans la vie. Elle
-avait envie de pleurer, de se sauver. Il lui fallut entendre jusqu'au
-bout le tapage, les sifflets, les huées, et, au retour chez sa tante,
-les réflexions désobligeantes, le joli rire de Colette, qui
-échangeait avec Lucien Lévy-Cœur des propos apitoyés. Réfugiée
-dans sa chambre, dans son lit, elle sanglota, une partie de la nuit:
-elle parlait a Christophe, elle le consolait, elle eût voulu donner sa
-vie pour lui, elle se désespérait de ne pouvoir rien pour le rendre
-heureux. Il lui fut désormais impossible de rester à Paris. Elle
-supplia son père de la faire revenir. Elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux plus vivre ici, je ne peux plus, je mourrai si tu me
-laisses plus longtemps.</p>
-
-<p>Son père vint aussitôt; et si pénible qu'il leur fût à tous deux de
-tenir tête à la terrible tante, ils en puisèrent l'énergie dans un
-effort de volonté désespérée.</p>
-
-<p>Grazia revint dans le grand parc endormi. Elle retrouva avec joie la
-chère nature et les êtres qu'elle aimait. Elle avait emporté et garda
-quelque temps encore dans son cœur endolori, qui se rassérénait, un
-peu de la mélancolie du Nord, comme un voile de brouillards, que le
-soleil peu à peu faisait fondre. Elle pensait par moments à Christophe
-malheureux. Couchée sur la pelouse, écoutant les grenouilles et les
-cigales familières, ou assise au piano, avec qui elle s'entretenait
-plus souvent qu'autrefois, elle rêvait de l'ami qu'elle s'était
-choisi; elle causait avec lui, tout bas, pendant des heures, et il ne
-lui eût pas semblé impossible qu'il ouvrît la porte, un jour, et
-qu'il entrât. Elle lui écrivit, et, après avoir hésité longtemps,
-elle lui envoya une lettre, non signée, qu'elle alla, un matin, en
-cachette, le cœur battant, jeter dans la boîte du village, à trois
-kilomètres de là, de l'autre côté des grands champs labourés,&mdash;une
-bonne lettre, touchante, qui lui disait qu'il n'était pas seul, qu'il
-ne devait pas se décourager, qu'on pensait à lui, qu'on l'aimait,
-qu'on priait Dieu pour lui,&mdash;une pauvre lettre, qui s'égara sottement
-en route, et qu'il ne reçut jamais.</p>
-
-<p>Puis, les jours uniformes et sereins se déroulèrent dans la vie de la
-lointaine amie. Et la paix italienne, le génie du calme, du bonheur
-tranquille, de la contemplation muette, rentrèrent dans ce cœur chaste
-et silencieux, au fond duquel continuait de brûler, comme une flamme
-immobile, le souvenir de Christophe.</p>
-
-
-
-
-<p>Mais Christophe ignorait la naïve affection, qui de loin veillait sur
-lui, et qui devait plus tard tenir tant de place dans sa vie. Et il
-ignorait aussi qu'à ce même concert, où il avait été insulté,
-assistait celui qui allait être l'ami, le cher compagnon, qui devait
-marcher auprès de lui, côte à côte, et la main dans la main.</p>
-
-<p>Il était seul. Il se croyait seul. D'ailleurs, il n'en était
-aucunement accablé. Il ne ressentait plus cette amère tristesse qui
-l'angoissait naguère, en Allemagne. Il était plus fort, plus mûr: il
-savait que ce devait être ainsi. Ses illusions sur Paris étaient
-tombées: tous les hommes étaient partout les mêmes; il fallait en
-prendre son parti, et ne pas s'obstiner dans une lutte enfantine contre
-le monde; il fallait être soi-même, avec tranquillité. Comme disait
-Beethoven, «si nous livrons à la vie les forces de notre vie, que nous
-restera-t-il pour le plus noble, pour le meilleur?» Il avait pris
-vigoureusement conscience de sa nature et de sa race, qu'il avait jugée
-si sévèrement jadis. À mesure qu'il était plus oppressé par
-l'atmosphère parisienne, il éprouvait le besoin de se réfugier
-auprès de sa patrie, dans les bras des poètes et des musiciens, où le
-meilleur d'elle-même s'est recueilli. Dès qu'il ouvrait leurs livres,
-sa chambre se remplissait du bruissement du Rhin ensoleillé et de
-l'affectueux sourire des vieux amis délaissés.</p>
-
-<p>Comme il avait été ingrat envers eux! Comment n'avait-il pas senti
-plus tôt le trésor de leur candide bonté? Il se rappelait avec honte
-tout ce qu'il avait dit d'injuste et d'outrageant pour eux, quand il
-était en Allemagne. Alors, il ne voyait que leurs défauts, leurs
-manières gauches et cérémonieuses, leur idéalisme larmoyant, leurs
-petits mensonges de pensée, leurs petites lâchetés. Ah! c'était si
-peu de chose auprès de leurs grandes vertus! Comment avait-il pu être
-aussi cruel pour des faiblesses, qui les rendaient en ce moment presque
-plus touchants à ses yeux: car ils en étaient plus humains! Par
-réaction, il était attiré davantage par ceux d'entre eux pour qui il
-avait été le plus injuste. Que n'avait-il point dit contre Schubert et
-contre Bach! Et voici qu'il se sentait tout près d'eux, à présent.
-Voici que ces grandes âmes, dont il avait relevé avec impatience les
-ridicules, se penchaient vers lui, exilé loin des siens, et lui
-disaient avec un bon sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Frère, nous sommes là. Courage! Nous avons eu, nous aussi,
-plus que notre lot de misères... Bah! on en vient à bout...</p>
-
-<p>Il entendait gronder l'Océan de l'âme de Jean-Sébastien Bach: les
-ouragans, les vents qui soufflent, les nuages de la vie qui
-s'enfuient,&mdash;les peuples ivres de joie, de douleur, de fureur, et le
-Christ, plein de mansuétude, le Prince de la Paix, qui plane au-dessus
-d'eux,&mdash;les villes éveillées par les cris des veilleurs, se ruant,
-avec des clameurs d'allégresse, au-devant du Fiancé divin, dont les
-pas ébranlent le monde,&mdash;le prodigieux réservoir de pensées, de
-passions, de formes musicales, de vie héroïque, d'hallucinations
-shakespeariennes, de prophéties à la Savonarole, de visions
-pastorales, épiques, apocalyptiques, enfermées dans le corps étriqué
-du petit <i>cantor</i> thuringien, au doublé menton, aux petits yeux
-brillants sous les paupières plissées et les sourcils relevés...&mdash;il
-le voyait si bien! sombre, jovial, un peu ridicule, le cerveau bourré
-d'allégories et de symboles, gothique et rococo, colère, têtu,
-serein, ayant la passion de la vie et la nostalgie de la mort...&mdash;il le
-voyait dans son école, pédant génial, au milieu de ses élèves,
-sales, grossiers, mendiants, galeux, aux voix éraillées, ces vauriens
-avec qui il se chamaillait, avec qui il se battait parfois comme un
-portefaix, et dont l'un le roua de coups...&mdash;il le voyait dans sa
-famille, au milieu de ses vingt et un enfants, dont treize moururent
-avant lui, dont un fut idiot; les autres, bons musiciens, lui faisaient
-de petits concerts... Des maladies, des enterrements, d'aigres disputes,
-la gêne, son génie méconnu;&mdash;et, par là-dessus, sa musique, sa foi,
-la délivrance et la lumière, la Joie entrevue, pressentie, voulue,
-saisie,&mdash;Dieu, le souffle de Dieu brûlant ses os, hérissant son poil,
-foudroyant par sa bouche... Ô Force! Force! Tonnerre bienheureux de
-Force!...</p>
-
-<p>Christophe buvait à longs traits cette force. Il sentait le bienfait de
-cette puissance de musique, qui ruisselle des âmes allemandes.
-Médiocre souvent, grossière même, qu'importe? L'essentiel, c'est
-qu'elle soit, qu'elle coule à pleins bords. En France, la musique est
-recueillie, goutte à goutte, par des filtres Pasteur dans des carafes
-soigneusement bouchées. Et ces buveurs d'eau fade font les dégoûtés
-devant les fleuves de la musique allemande! Ils épluchent les fautes
-des génies allemands!</p>
-
-<p>&mdash;Pauvres petits!&mdash;pensait Christophe, sans se souvenir que
-lui-même naguère avait été aussi ridicule,&mdash;ils trouvent des défauts
-dans Wagner et dans Beethoven! Il leur faudrait des génies qui n'eussent
-pas de défauts!... Comme si, quand souffle la tempête, elle allait
-s'occuper de ne rien déranger au bel ordre des choses!...</p>
-
-<p>Il marchait dans Paris, tout joyeux de sa force. Tant mieux s'il était
-incompris! Il en serait plus libre. Pour créer, comme c'est le rôle du
-génie, un monde de toutes pièces, organiquement constitué suivant ses
-lois intérieures, il faut y vivre tout entier. Un artiste n'est jamais
-trop seul. Ce qui est redoutable, c'est de voir sa pensée se refléter
-dans un miroir qui la déforme et l'amoindrit. Il ne faut rien dire aux
-autres de ce qu'on fait, avant de l'avoir fait: sans cela, on n'aurait
-plus le courage d'aller jusqu'au bout; car ce ne serait plus son idée,
-mais la misérable idée des autres, qu'on verrait en soi.</p>
-
-<p>Maintenant que rien ne venait plus le distraire de ses rêves, ils
-jaillissaient comme des fontaines de tous les coins de son âme et de
-toutes les pierres de sa route. Il vivait dans un état de visionnaire.
-Tout ce qu'il voyait et entendait évoquait en lui des êtres et des
-choses différents de ce qu'il voyait et entendait. Il n'avait qu'à se
-laisser vivre pour retrouver, autour de lui, la vie de ses héros. Leurs
-sensations venaient le chercher, d'elles-mêmes. Les yeux de ceux qui
-passaient, le son d'une voix que le vent apportait, la lumière sur une
-pelouse de gazon, les oiseaux qui chantaient dans les arbres du
-Luxembourg, une cloche de couvent qui sonnait au loin, le ciel pâle, le
-petit coin du ciel, vu du fond de sa chambre, les bruits et les nuances
-des diverses heures du jour, il ne les percevait pas en lui, mais dans
-les êtres qu'il rêvait.&mdash;Christophe était heureux.</p>
-
-<p>Cependant, sa situation était plus difficile que jamais. Il avait perdu
-les quelques leçons de piano, qui étaient son unique ressource. On
-était en septembre, la société parisienne était en vacances; et il
-était malaisé de trouver d'autres élèves. Le seul qu'il eût était
-un ingénieur, intelligent et braque, qui s'était mis en tête, à
-quarante ans, de devenir un grand violoniste. Christophe ne jouait pas
-très bien du violon; mais il en savait toujours plus que son élève;
-et, pendant quelque temps, il lui donna trois heures de leçons par
-semaine, à deux francs l'heure. Mais, au bout d'un mois et demi,
-l'ingénieur se lassa, découvrant tout à coup que sa vocation
-principale était pour la peinture.&mdash;Le jour qu'il fit part de cette
-découverte à Christophe, Christophe rit beaucoup: mais, quand il eut
-bien ri, il fit le compte de ses finances, et constata qu'il avait juste
-en poche les douze francs, que son élève venait de lui payer, pour ses
-dernières leçons. Cela ne l'émut point; il se dit seulement qu'il
-allait falloir décidément se mettre en quête d'autres moyens
-d'existence: recommencer les courses auprès des éditeurs. Ce n'était
-pas réjouissant... Pff!... Inutile de s'en tourmenter à l'avance!
-Aujourd'hui, il faisait beau. Il s'en alla à Meudon.</p>
-
-<p>Il avait une fringale de marche. La marche faisait lever des moissons
-de musique. Il en était plein, comme une ruche de miel; et il riait au
-bourdonnement doré de ses abeilles. C'était, à l'ordinaire, une
-musique qui modulait beaucoup. Et des rythmes bondissants, insistants,
-hallucinants... Allez donc créer des rythmes, quand vous êtes engourdi
-dans votre chambre! Bon pour amalgamer alors des harmonies subtiles et
-immobiles, comme ces Parisiens!</p>
-
-<p>Quand il fut las de marcher, il se coucha dans les bois. Les arbres
-étaient à demi défeuillés, le ciel bleu de pervenche. Christophe
-s'engourdit dans une rêverie, qui prit bientôt la teinte de la douce
-lumière qui tombe des nuages d'octobre. Son sang battait. Il écoutait
-passer les flots pressés de ses pensées. Il en venait de tous les
-points de l'horizon: mondes jeunes et vieux, qui se livraient bataille,
-lambeaux d'âmes passées, hôtes anciens, parasites, qui vivaient en
-lui, comme le peuple d'une ville. L'ancienne parole de Gottfried devant
-la tombe de Melchior lui revenait à l'esprit: il était un tombeau
-vivant, plein de morts qui s'agitaient,&mdash;toute sa race inconnue. Il
-écoutait cette multitude de vies, il se plaisait à faire bruire
-l'orgue de cette forêt séculaire, pleine de monstres, comme la forêt
-de Dante. Il ne les craignait plus maintenant, comme au temps de son
-adolescence. Car le maître était là: sa volonté. Il avait une forte
-joie à faire claquer son fouet, pour que les bêtes hurlassent, et
-qu'il sentît mieux la richesse de sa ménagerie intérieure. Il
-n'était pas seul. Il n'y avait pas de risques qu'il le fût jamais. Il
-était toute une armée, des siècles de Krafft joyeux et sains. Contre
-Paris hostile, contre un peuple, tout un peuple: la lutte était égale.</p>
-
-
-
-
-<p>Il avait abandonné sa modeste chambre,&mdash;trop chère,&mdash;pour
-prendre dans le quartier de Montrouge une mansarde, qui, à défaut
-d'autres avantages, était très aérée. Un courant d'air perpétuel. Mais il
-lui fallait respirer. De sa fenêtre, il avait une vue étendue sur les
-cheminées de Paris. Le déménagement n'avait pas été long: une
-charrette à bras suffit; Christophe la poussa lui-même. De tout son
-mobilier, l'objet le plus précieux pour lui était, avec sa vieille
-malle, un de ces moulages, si vulgarisés depuis, du masque de
-Beethoven. Il l'avait empaqueté avec autant de soin que s'il s'était
-agi d'une œuvre d'art du plus haut prix. Il ne s'en séparait pas.
-C'était son île, au milieu de Paris. Ce lui était aussi un baromètre
-moral. Le masque lui marquait, plus clairement que sa propre conscience,
-la température de son âme, ses plus secrètes pensées: tantôt le
-ciel chargé de nuées, tantôt le coup de vent des passions, tantôt le
-calme puissant.</p>
-
-<p>Il dut rogner beaucoup sur sa nourriture. Il mangeait une fois par
-jour, à une heure de l'après-midi. Il avait acheté un gros saucisson,
-qu'il avait pendu à sa fenêtre; avec une bonne tranche, un solide quignon
-de pain, et une tasse de café qu'il fabriquait, il faisait un repas des
-dieux. Mais il en eût bien fait deux. Il était fâché d'avoir si bon
-appétit. Il s'apostrophait sévèrement; il se traitait de goinfre, qui
-ne pense qu'à son ventre. De ventre, il n'en avait guère; il était
-plus efflanqué qu'un chien maigre. Au reste, solide, une charpente de
-fer, et la tête toujours libre.</p>
-
-<p>Il ne s'inquiétait pas trop du lendemain. Tant qu'il avait devant lui
-l'argent de la journée, il ne se mettait pas en peine. Le jour où il
-n'eut plus rien, il se décida enfin à commencer ses tournées chez les
-éditeurs. Il ne trouva de travail nulle part. Il revenait chez lui,
-bredouille, quand, passant près du magasin de musique où il avait
-été présenté naguère par Sylvain Kohn à Daniel Hecht, il entra,
-sans se rappeler qu'il y était déjà venu dans des circonstances peu
-agréables. La première personne qu'il vit fut Hecht. Il fut sur le
-point de rebrousser chemin; mais il était trop tard: Hecht l'avait vu.
-Christophe ne voulut pas avoir l'air de reculer; il s'avança vers
-Hecht, ne sachant pas ce qu'il allait lui dire, et prêt à lui tenir
-tête avec autant d'arrogance qu'il le faudrait: car il était convaincu
-que Hecht ne lui ménagerait pas les insolences. Il n'en fut rien.
-Hecht, froidement, lui tendit la main: avec une formule de politesse
-banale, il s'informa de sa santé, et, sans même attendre que
-Christophe lui en fît la demande, il lui désigna la porte de son
-cabinet, et s'effaça pour le laisser passer. Il était heureux,
-secrètement, de cette visite, que son orgueil avait prévue, mais qu'il
-n'attendait plus. Sans en avoir l'air, il avait suivi très
-attentivement Christophe; il n'avait manqué aucune occasion de
-connaître sa musique; il était au fameux concert du <i>David</i>; et
-l'accueil hostile du public l'avait d'autant moins étonné, dans son
-mépris du public, qu'il avait parfaitement senti toute la beauté de
-l'œuvre. Il n'y avait peut-être pas deux personnes à Paris qui
-fussent plus capables que Hecht d'apprécier l'originalité artistique
-de Christophe. Mais il se fût bien gardé de lui en rien dire, non
-seulement parce qu'il était piqué de l'attitude de Christophe à son
-égard, mais parce qu'il lui était impossible d'être aimable: c'était
-une disgrâce spéciale de sa nature. Il était sincèrement disposé à
-aider Christophe; mais il n'eût point fait un pas pour cela: il
-attendait que Christophe vînt le lui demander. Et maintenant que
-Christophe était venu,&mdash;au lieu de saisir généreusement l'occasion
-d'effacer le souvenir de leur malentendu, en épargnant à son visiteur
-une démarche humiliante, il se donna la satisfaction de le laisser
-exposer tout au long sa requête; et il tint à lui imposer, au moins
-pour une fois, les travaux que Christophe avait refusés jadis. Il lui
-donna, pour le lendemain, cinquante pages de musique à transposer pour
-mandoline et guitare. Après quoi, satisfait de l'avoir fait plier, il
-lui trouva des occupations moins rebutantes, mais toujours avec une
-telle absence de bonne grâce qu'il était impossible de lui en savoir
-gré; il fallait que Christophe fût talonné par la gêne pour recourir
-de nouveau à lui. En tout cas, il aimait encore mieux gagner son argent
-par ces travaux, si irritants qu'ils fussent, que le recevoir en don de
-Hecht, comme Hecht le lui offrit, une fois:&mdash;et certes, c'était de bon
-cœur; mais Christophe avait senti l'intention que Hecht avait eue de
-l'humilier d'abord; contraint d'accepter ses conditions, il se refusa du
-moins à accepter ses bienfaits; il voulait bien travailler pour
-lui:&mdash;donnant, donnant, il était quitte;&mdash;mais il ne voulait
-rien lui devoir. Il n'était pas comme Wagner, ce mendiant impudent pour
-son art, il ne mettait pas son art au-dessus de son âme; le pain qu'il
-n'eût pas gagné lui-même l'eût étouffé.&mdash;Un jour qu'il venait de
-rapporter la tâche qu'il avait passé la nuit à faire, il trouva Hecht
-à table. Hecht, remarquant sa pâleur et les regards qu'il jeta
-involontairement sur les plats, eut la certitude qu'il n'avait pas
-mangé, et l'invita à déjeuner. L'intention était bonne; mais Hecht
-laissa si lourdement sentir qu'il avait vu le dénuement de Christophe,
-que son invitation ressemblait à une aumône: Christophe fût mort de
-faim, plutôt que d'accepter. Il ne put refuser de s'asseoir à
-table&mdash;(Hecht avait à lui parler);&mdash;mais il ne toucha à rien: il
-prétendit qu'il venait de déjeuner. Son estomac se crispait de besoin.</p>
-
-<p>Christophe eût voulu se passer de Hecht; mais les autres éditeurs
-étaient encore pires.&mdash;Il y avait aussi les riches dilettantes, qui
-accouchaient d'un lambeau de phrase musicale, et qui n'étaient même
-pas capables de l'écrire. Ils faisaient venir Christophe, et lui
-chantaient leur élucubration:</p>
-
-<p>&mdash;Hein! est-ce beau!</p>
-
-<p>Ils la lui donnaient à «développer»,&mdash;(à écrire en entier);&mdash;et
-cela paraissait sous leur nom chez un grand éditeur. Après, ils
-étaient persuadés que le morceau était d'eux. Christophe en connut
-un, gentilhomme de bonne marque, un grand corps agité, qui lui donna
-du: «cher ami», l'empoigna par le bras, lui prodiguant les
-démonstrations d'enthousiasme tempétueux, ricanant à son oreille,
-bafouillant des coq-à-l'âne et des incongruités mêlées de cris
-d'extase: Beethoven, Verlaine, Offenhach, Yvette Guilbert... Il le
-faisait travailler, et négligeait de le payer. Il soldait en
-invitations à déjeuner et en poignées de mains. À la fin des fins,
-il envoya à Christophe vingt francs, que Christophe se donna le luxe
-stupide de lui renvoyer. Ce jour-là, il n'avait pas vingt sous en
-poche; et il lui avait fallu acheter un timbre de vingt-cinq centimes
-pour écrire à sa mère. C'était le jour de fête de la vieille
-Louisa; et, pour rien au monde, Christophe n'eût voulu y manquer: la
-bonne femme comptait trop sur la lettre de son garçon, elle n'aurait pu
-s'en passer. Elle lui écrivait un peu plus souvent, depuis quelques
-semaines, malgré la peine que cela lui coûtait d'écrire. Elle
-souffrait de sa solitude. Mais elle n'aurait pu se décider à venir
-rejoindre Christophe à Paris: elle était trop timorée, attachée à
-sa petite ville, à son église, à sa maison, elle avait peur des
-voyages. Et d'ailleurs, quand elle eût voulu venir, Christophe n'avait
-pas d'argent pour elle; il n'en avait pas tous les jours, pour
-lui-même.</p>
-
-<p>Un envoi qui lui fit bien plaisir, une fois, ce fut de Lorchen, la jeune
-paysanne pour laquelle il avait eu une rixe avec des soldats prussiens:
-elle lui écrivait qu'elle se mariait; elle donnait des nouvelles de la
-maman, et elle lui expédiait un panier de pommes et une part de
-galette, pour manger en son honneur. Cela tomba joliment à propos. Ce
-soir-là chez Christophe, c'était jeûne, quatre-temps, et carême: du
-saucisson pendu au clou, près de la fenêtre, il ne restait plus que la
-ficelle. Christophe se compara aux saints anachorètes, qu'un corbeau
-vient nourrir sur leur rocher. Mais le corbeau avait beaucoup à faire
-sans doute de nourrir tous les anachorètes, car il ne revint plus.</p>
-
-<p>Malgré tous ces ennuis, Christophe gardait son entrain. Il faisait dans
-sa cuvette la lessive de son linge, et il cirait ses chaussures, en
-sifflant comme un merle. Il se consolait avec les mots de Berlioz:
-«Élevons-nous au-dessus des misères de la vie, et chantons d'une voix
-légère le gai refrain si connu: <i>Dies iræ</i>...»&mdash;Il le chantait
-parfois, au scandale des voisins, stupéfiés de l'entendre
-s'interrompre au milieu par des éclats de rire.</p>
-
-<p>Il menait une vie rigoureusement chaste. Comme dit cet autre, «la
-carrière d'amant est une carrière d'oisif et de riche». La misère de
-Christophe, sa chasse au pain quotidien, sa sobriété excessive, et sa
-fièvre de création ne lui laissaient ni le temps, ni le goût de
-songer au plaisir. Il n'y était pas seulement indifférent; par
-réaction contre Paris, il s'était jeté dans une sorte d'ascétisme
-moral. Il avait un besoin passionné de pureté, l'horreur de toute
-souillure. Ce n'était pas qu'il fût à l'abri des passions. À
-d'autres moments, il y avait été livré. Mais ces passions restaient
-chastes, même quand il y cédait: car il n'y cherchait pas le plaisir,
-mais le don absolu de soi et la plénitude de l'être. Et quand il
-voyait qu'il s'était trompé, il les rejetait avec fureur. La luxure
-n'était pas pour lui un péché comme les autres. C'était bien le
-grand Péché, celui qui souille les sources de la vie. Tous ceux chez
-qui le vieux fond chrétien n'a pas été totalement enseveli sous les
-alluvions étrangères, tous ceux qui se sentent encore aujourd'hui les
-fils des races vigoureuses, qui, au prix d'une discipline héroïque,
-édifièrent la civilisation de l'Occident, n'ont pas de peine à le
-comprendre. Christophe méprisait la société cosmopolite, dont le
-plaisir était l'unique but, le <i>credo.</i>&mdash;Certes, on fait bien de
-chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes, de combattre les
-déprimantes croyances pessimistes, amassées sur l'humanité par vingt
-siècles de christianisme gothique. Mais c'est à condition que ce soit
-une généreuse foi, qui veuille le bien des autres. Au lieu de cela, de
-quoi s'agit-il? De l'égoïsme le plus piteux. Une poignée de
-jouisseurs cherchent à «faire rendre» à leurs sens le maximum de
-plaisirs avec le minimum de risques, en s'accommodant fort bien que les
-autres en pâtissent.&mdash;Oui, sans doute, on connaît leur socialisme de
-salon!... Mais est-ce qu'ils ne sont pas les premiers à savoir que
-leurs doctrines voluptueuses ne valent que pour le peuple des «gras»,
-pour une «élite» à l'engrais, et que pour les pauvres, c'est un
-poison?...</p>
-
-<p>«La carrière du plaisir est une carrière de riches.»</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe n'était point riche, ni fait pour le devenir. Quand il
-venait de gagner quelque argent, il se hâtait de le dépenser aussitôt
-en musique; il se privait de nourriture pour aller au concert. Il
-prenait des dernières places, tout en haut du théâtre du Châtelet;
-et il se remplissait de musique: elle lui tenait lieu de souper et de
-maitresse. Il avait une telle faim de bonheur et tant d'aptitude à en
-jouir que les imperfections de l'orchestre ne parvenaient pas à le
-troubler; il restait, deux ou trois heures, engourdi dans un état de
-béatitude, sans que les fautes de goût et les fausses notes
-provoquassent en lui autre chose qu'un sourire indulgent: il avait
-laissé sa critique à la porte; il venait pour aimer et non pas pour
-juger. Autour de lui, le public s'abandonnait, comme lui, immobile, les
-yeux à demi-clos, au grand torrent de rêves. Christophe avait la
-vision d'un peuple tapi dans l'ombre, ramassé sur lui-même, comme un
-énorme chat, couvant des hallucinations de volupté et de carnage. Dans
-les demi-ténèbres épaisses et dorées, se modelaient mystérieusement
-certaines figures, dont le charme inconnu et l'extase muette attiraient
-les regards et le cœur de Christophe; il s'attachait à elles; il
-écoutait en elles; il finissait par s'assimiler corps et âme avec
-elles. Il arrivait qu'une d'elles s'en aperçût, et qu'il se tissât
-entre eux deux, pendant la durée du concert, une de ces sympathies
-obscures, qui vont jusqu'au plus profond de l'être, sans qu'il en reste
-rien, une fois le concert fini et le courant rompu qui unissait les
-âmes. C'est un état que connaissent bien ceux qui aiment la musique,
-surtout quand ils sont jeunes et se donnent le plus: l'essence de la
-musique est tellement l'amour qu'on ne la goûte complètement que si on
-la goûte en un autre; et au concert on cherche instinctivement des
-yeux, au milieu de la foule, un ami avec qui partager une joie trop
-grande pour soi seul.</p>
-
-<p>Parmi ces amis d'une heure, dont Christophe faisait choix, afin de
-savourer mieux la douceur de la musique, une figure l'attirait, qu'il
-revoyait, à chaque concert. C'était une petite grisette, qui devait
-adorer la musique, sans rien y comprendre. Elle avait un profil de
-petite bête, un petit nez droit, dépassant à peine la ligne de la
-bouche légèrement avancée et du menton délicat, des sourcils fins et
-levés, des yeux clairs: un de ces minois insouciants, sous le voile
-desquels on sent de la joie, du rire, enveloppés d'une paix
-indifférente. Ces fillettes vicieuses, ces gamines ouvrières,
-reflètent peut-être le plus de la sérénité disparue, celle des
-statues antiques et des figures de Raphaël. Ce n'est là qu'un instant
-dans leur vie, le premier éveil du plaisir; la flétrissure est proche.
-Mais elles ont vécu du moins une jolie heure.</p>
-
-<p>Christophe se délectait à la regarder: une gentille figure lui faisait
-du bien au cœur; il savait en jouir sans la désirer; il y puisait de
-la joie, de la force, de l'apaisement,&mdash;oui, presque de la vertu.
-Elle,&mdash;cela va sans dire,&mdash;avait vite remarqué qu'il la
-regardait; et il s'était établi entre eux, sans y penser, un courant
-magnétique. Et comme ils se retrouvaient, à peu près aux mêmes places,
-à presque tous les concerts, ils n'avaient pas tardé à connaître leurs
-goûts. À certains passages, ils échangeaient un regard d'intelligence;
-lorsqu'elle aimait particulièrement une phrase, elle tirait
-légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres; ou, pour
-montrer qu'elle ne trouvait pas cela bon, elle avançait
-dédaigneusement son gentil museau. Il se mêlait à ces petites mines
-un peu de ce cabotinage innocent, dont presque aucun être ne peut se
-dégager quand il se sait observé. Elle voulait se donner parfois,
-pendant les morceaux sérieux, une expression grave; et, tournée de
-profil, l'air absorbé, et la joue souriante, du coin de l'œil elle
-regardait s'il la regardait. Ils étaient devenus très bons amis, sans
-s'être jamais dit un mot, et sans avoir même essayé&mdash;(Christophe tout
-au moins)&mdash;de se rencontrer à la sortie.</p>
-
-<p>Le hasard fit enfin qu'à un concert du soir, ils se trouvèrent placés
-l'un à côté de l'autre. Après un instant d'hésitation souriante,
-ils se mirent à causer amicalement. Elle avait une voix charmante, et
-disait beaucoup de bêtises sur la musique: car elle n'y connaissait
-rien, et voulait avoir l'air de s'y connaître; mais elle l'aimait
-passionnément. Elle aimait la pire et la meilleure, Massenet et Wagner;
-il n'y avait que la médiocre qui l'ennuyât. La musique était une
-volupté pour elle; elle la buvait par tous les pores de son corps,
-comme Danaé la pluie d'or. Le prélude de <i>Tristan</i> lui donnait la
-petite mort; et elle jouissait de se sentir emportée, comme une proie
-dans la bataille, par la <i>Symphonie Héroïque.</i> Elle apprit à
-Christophe que Beethoven était sourd-muet, et que, malgré cela, si
-elle l'avait connu, elle l'aurait bien aimé, quoiqu'il fût joliment
-laid. Christophe protesta que Beethoven n'était pas si laid; alors, ils
-discutèrent sur la beauté et sur la laideur; et elle convint que tout
-dépendait des goûts; ce qui était beau pour l'un ne l'était pas pour
-l'autre: «on n'était pas le louis d'or, on ne pouvait pas plaire à
-tout le monde».&mdash;Il aimait mieux qu'elle ne parlât point: il
-l'entendait bien mieux. Pendant la <i>Mort d'Ysolde</i>, elle lui tendit
-sa main; sa main était toute moite; il la garda dans la sienne jusqu'à la
-fin du morceau; ils sentaient, à travers leurs doigts entrelacés,
-couler le flot de la symphonie.</p>
-
-<p>Ils sortirent ensemble; il était près de minuit. Ils remontèrent, en
-causant, vers le quartier Latin; elle lui avait pris le bras, et il la
-reconduisit chez elle; mais arrivés à la porte, comme elle se
-disposait à lui montrer le chemin, il la quitta, sans prendre garde à
-ses yeux engageants. Sur le moment, elle fut stupéfaite, puis furieuse;
-puis, elle se tordit de rire, en pensant à sa sottise; puis, rentrée
-dans sa chambre et se déshabillant, elle fut de nouveau agacée, et
-finalement pleura en silence. Quand elle le revit au concert, elle
-voulut se montrer piquée, indifférente, un peu cassante. Mais il
-était si bon enfant que sa résolution ne tint pas. Ils se remirent à
-causer; seulement, elle gardait avec lui maintenant une réserve. Il lui
-parlait cordialement, mais avec une grande politesse, et de choses
-sérieuses, de belles choses, de la musique qu'ils entendaient et de ce
-que cela signifiait pour lui. Elle l'écoutait attentivement, et
-tâchait de penser comme lui. Le sens de ses paroles lui échappait
-souvent; mais elle y croyait quand même. Elle avait pour Christophe un
-respect reconnaissant, qu'elle lui montrait à peine. D'un accord
-tacite, ils ne se parlaient qu'au concert. Il la rencontra une fois au
-milieu d'étudiants. Ils se saluèrent gravement. À personne elle ne
-parlait de lui. Il y avait dans le fond de son âme une petite province
-sacrée, quelque chose de beau, de pur, de consolant.</p>
-
-<p>Ainsi, Christophe commençait à exercer par sa seule présence, parle
-seul fait qu'il existait, une influence apaisante. Partout où il
-passait, il laissait inconsciemment une trace de sa lumière
-intérieure. Il était le dernier à s'en douter. Il y avait près de
-lui, dans sa maison, des gens qu'il n'avait jamais vus, et qui, sans
-s'en douter eux-mêmes, subissaient peu à peu son rayonnement
-bienfaisant.</p>
-
-
-
-
-<p>Depuis plusieurs semaines, Christophe n'avait plus d'argent pour aller
-au concert, même en faisant carême; et, dans sa chambre sous les
-toits, maintenant que l'hiver venait, il se sentait transi; il ne
-pouvait rester immobile à sa table. Alors il descendait, et marchait
-dans Paris, afin de se réchauffer. Il avait la faculté d'oublier par
-instants la ville grouillante qui l'entourait, et de se sauver dans
-l'infini du temps. Il lui suffisait de voir au-dessus de la rue
-tumultueuse la lune morte et glacée, suspendue dans le gouffre du ciel,
-ou le disque du soleil, roulant dans le brouillard blanc, pour que le
-bruit de la rue s'effaçât, pour que Paris s'enfonçât dans le vide
-sans bornes, pour que toute cette vie ne lui apparût plus que comme le
-fantôme d'une vie qui avait été, il y avait longtemps, longtemps,...
-il y avait des siècles... Le moindre petit signe, imperceptible au
-commun des hommes, de la grande vie sauvage de la nature, que recouvre
-tant bien que mal la livrée de la civilisation, suffisait à la faire
-surgir tout entière à ses yeux. L'herbe qui poussait entre les pavés,
-le renouveau d'un arbre étranglé dans son carcan de fonte, sans air et
-sans terre, sur un boulevard aride; un chien, un oiseau qui passaient,
-derniers vestiges de la faune qui remplissait l'univers primitif, et que
-l'homme a détruite; une nuée de moucherons; l'épidémie invisible qui
-dévorait un quartier:&mdash;c'était assez pour que, dans l'asphyxie de
-cette serre-chaude humaine, le souffle de l'Esprit de la Terre vînt le
-frapper au visage et fouetter son énergie.</p>
-
-<p>Dans ces longues promenades, à jeun souvent, et n'ayant pas causé, de
-plusieurs jours, avec qui que ce fût, il rêvait intarissablement. Les
-privations et le silence surexcitaient cette disposition morbide. La
-nuit, il avait des sommeils pénibles, des rêves fatigants: sans cesse,
-il revoyait la vieille maison, la chambre où il avait vécu, enfant; il
-était poursuivi par des obsessions musicales. Le jour, il conversait
-avec ses êtres intérieurs et avec ceux qu'il aimait, les absents et
-les morts.</p>
-
-<p>Une après-midi de décembre humide, que le givre couvrait les pelouses
-raidies, que les toits des maisons et les dômes gris se diluaient dans
-le brouillard, et que les arbres, aux branches nues, grêles et
-tourmentées, dans la vapeur qui les noyait, semblaient des
-végétations marines au fond e l'Océan,&mdash;Christophe, qui, depuis la
-veille, se sentait frissonnant et ne parvenait point à se réchauffer,
-entra au Louvre, qu'il connaissait à peine.</p>
-
-<p>Il n'était pas, jusque-là, très touché par la peinture. Il était
-trop absorbé par l'univers intérieur pour bien saisir le monde des
-couleurs et des formes. Elles n'agissaient sur lui que par leurs
-résonances musicales, qui ne lui en apportaient qu'un écho déformé.
-Sans doute, son instinct percevait obscurément les lois identiques, qui
-président à l'harmonie des formes visuelles comme des formes sonores,
-et les nappes profondes de l'âme, d'où sourdent les deux fleuves de
-couleurs et de sons, qui baignent les deux versants opposés de la vie.
-Mais il ne connaissait que l'un des deux versants, et il était perdu
-dans le royaume de l'œil. Ainsi, lui échappait le secret du charme le
-plus exquis, le plus naturel peut-être, de la France au clair regard,
-reine dans le monde de la lumière.</p>
-
-<p>Eût-il été plus curieux de peinture, Christophe était trop Allemand
-pour s'adapter aisément à une vision des choses aussi différente. Il
-n'était pas de ces Allemands dernier-cri, qui renient la façon de
-sentir germanique, et qui se persuadent qu'ils raffolent de
-l'impressionnisme ou du dix-huitième siècle français,&mdash;quand,
-d'aventure, ils n'ont pas la ferme assurance qu'ils les comprennent
-mieux que les Français. Christophe était un barbare, peut-être; mais
-il l'était franchement. Les petits culs roses de Boucher, les mentons
-gras de Watteau, les bergers ennuyés et les bergères dodues, sanglées
-dans leur corset, les âmes de crème fouettée, les vertueuses
-œillades de Greuze, les chemises troussées de Fragonard, tout ce
-poétique déculottage ne lui inspirait pas beaucoup plus d'intérêt
-qu'un journal élégant et polisson. Il n'en entendait point la riche et
-brillante harmonie; les rêves voluptueux, parfois mélancoliques, de
-cette vieille civilisation, la plus raffinée de l'Europe, lui étaient
-étrangers. Quant au dix-septième siècle français, il ne goûtait pas
-plus sa dévotion cérémonieuse et ses portraits d'apparat; la réserve
-un peu froide des plus graves entre ces maîtres, un certain gris de
-l'âme répandu sur l'œuvre hautain de Nicolas Poussin et sur les
-figures pâles de Philippe de Champaigne, éloignaient Christophe de
-l'ancien art français. Et du nouveau, il ne connaissait rien. S'il
-l'eût connu, il l'eût méconnu. Le seul peintre moderne, dont il eût,
-en Allemagne, subi la fascination, Boecklinle Bâlois, ne l'avait point
-préparé à voir l'art latin. Christophe gardait en lui le choc de ce
-brutal génie, qui sentait la terre et les fauves relents du bestiaire
-héroïque qu'il en avait fait sortir. Ses yeux, brûlés par la
-lumière crue, habitués au bariolage frénétique de ce sauvage ivre,
-avaient de la peine à se faire aux demi-teintes, aux harmonies
-morcelées et moelleuses de l'art français.</p>
-
-<p>Mais ce n'est pas impunément qu'on vit dans un monde étranger. On en
-subit l'empreinte. On a beau se murer en soi: on s'aperçoit un jour
-qu'il y a quelque chose de changé.</p>
-
-<p>Il y avait quelque chose de changé dans Christophe, ce soir-là où il
-errait par les salles du Louvre. Il était las, il avait froid, il avait
-faim, il était seul. Autour de lui, l'ombre descendait dans les
-galeries désertes, les formes endormies s'animaient. Christophe
-passait, silencieux et glacé, au milieu des sphinx d'Égypte, des
-monstres assyriens, des taureaux de Persépolis, des serpents gluants de
-Palissy. Il se sentait dans une atmosphère de contes de fées; et dans
-son cœur montait un émoi mystérieux; Le rêve de l'humanité
-l'enveloppait,&mdash;les fleurs étranges de l'âme...</p>
-
-<p>Dans le poudroiement doré des galeries de peinture, les jardins de
-couleurs éclatantes et mûres, les prairies de tableaux, où l'air
-manque, Christophe, fiévreux, au seuil de la maladie, eut un coup de
-foudre.&mdash;Il allait, presque sans voir, étourdi par le besoin, par la
-tiédeur des salles, et par cette orgie d'images: la tête lui tournait.
-Arrivé au bout de la galerie du bord de l'eau, devant <i>le Bon
-Samaritain</i> de Rembrandt, il s'appuya des deux mains, pour ne pas
-tomber, sur la rampe de fer qui entoure les tableaux, il ferma les yeux,
-un instant. Quand il les rouvrit sur l'œuvre qui était en face de lui,
-tout près de son visage, il fut fasciné...</p>
-
-<p>Le jour s'éteignait. Le jour était lointain déjà, déjà mort. Le
-soleil invisible s'effondrait dans la nuit. C'était l'heure magique où
-les hallucinations sont sur le point de sortir de l'âme endolorie par
-les travaux du jour, immobile, engourdie. Tout se tait, on n'entend que
-le bruit des artères. On n'a plus la force de remuer, à peine de
-respirer, on est triste et livré... Un immense besoin de s'abandonner
-dans les bras d'un ami... On implore le miracle, on sent qu'il va
-venir... Il vient! Dans le crépuscule un flot d'or flamboie, rejaillit
-sur le mur, sur l'épaule de l'homme qui porte le mourant, baigne ces
-humbles objets et ces êtres médiocres, et tout prend une douceur, une
-gloire divine. C'est Dieu même, qui étreint dans ses bras terribles et
-tendres ces misérables, faibles, laids, pauvres, sales, ce valet
-pouilleux, aux bas sur les talons, ces visages difformes, qui se
-pressent lourdement à la fenêtre, ces êtres apathiques, qui se
-taisent, épeurés,&mdash;toute cette humanité pitoyable de Rembrandt, ce
-troupeau des âmes obscures et ligotées, qui ne savent rien, qui ne
-peuvent rien, qu'attendre, trembler, pleurer, prier.&mdash;Mais le Maître
-est là. On ne Le voit pas Lui-même; on voit son auréole et l'ombre de
-lumière qu'il projette sur les hommes...</p>
-
-<p>Christophe sortit du Louvre, d'un pas mal assuré. La tête lui faisait
-mal. Il ne voyait plus rien. Dans la rue, sous la pluie, il remarquait
-à peine les flaques entre les pavés et l'eau ruisselant de ses
-souliers. Le ciel jaunâtre, sur la Seine, s'allumait, à la tombée du
-jour, d'une flamme intérieure,&mdash;une lumière de lampe. Christophe
-emportait dans ses yeux la fascination d'un regard. Il lui semblait que
-rien n'existait: non, les voitures n'ébranlaient pas les pavés, avec
-un bruit impitoyable; les passants ne le heurtaient point avec leurs
-parapluies mouillés; il ne marchait point dans la rue; peut-être qu'il
-était assis chez lui et qu'il rêvait; peut-être qu'il n'existait plus...
-Et brusquement,&mdash;(il était si faible)!&mdash;un étourdissement le
-prit, il se sentit tomber comme une masse, la tête en avant... Ce ne
-fut qu'un éclair: il serra les poings, et s'arc-boutant sur ses jambes,
-il reprit son aplomb.</p>
-
-<p>À ce moment précis, dans la seconde où sa conscience émergeait du
-gouffre, son regard se heurta, de l'autre côté de la rue, à un regard
-qu'il connaissait bien, et qui semblait l'appeler. Il s'arrêta,
-interdit, cherchant où il l'avait déjà vu. Ce ne fut qu'au bout d'un
-moment qu'il reconnut ces yeux tristes et doux: la petite institutrice
-française, qu'il avait sans le vouloir fait chasser de sa place, en
-Allemagne, et qu'il avait tant cherchée depuis, pour lui demander
-pardon. Elle s'était arrêtée aussi, au milieu de la cohue des
-passants, et elle le regardait. Soudain, il la vit essayer de remonter
-le courant de la foule, et descendre sur la chaussée, pour venir à
-lui. Il se jeta à sa rencontre; mais un encombrement inextricable de
-voitures les sépara; il l'aperçut encore un instant, se débattant de
-l'autre côté de cette muraille vivante; il voulut traverser quand
-même, fut bousculé par un cheval, glissa, tomba sur l'asphalte gluant,
-faillit être écrasé. Quand il se releva, couvert de boue, et réussit
-à passer de l'autre côté, elle avait disparu.</p>
-
-<p>Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais son vertige redoublait: il dut
-y renoncer. La maladie venait: il le sentait, mais il ne voulait pas en
-convenir. Il s'obstina à ne pas rentrer tout de suite, à prendre le
-plus long chemin. Torture inutile: il lui fallut se reconnaître vaincu;
-il avait les jambes cassées, il se traînait, il eut peine à revenir
-chez lui. Dans l'escalier, il étouffa, il dut s'asseoir sur les
-marches. Rentré dans sa chambre glacée, il s'entêta à ne pas se
-coucher; il restait sur sa chaise, trempé de pluie, la tête lourde et
-la poitrine haletante, s'engourdissant dans des musiques courbaturées,
-comme lui. Il entendait passer des phrases de la <i>Symphonie inachevée</i>
-de Schubert. Pauvre petit Schubert! Quand il écrivait cela, il était
-seul, fiévreux et somnolent, lui aussi, dans l'état de demi-torpeur
-qui précède le grand sommeil; il rêvait au coin du feu; des musiques
-engourdies flottaient autour de lui, comme des eaux un peu stagnantes;
-il s'y attardait, tel un enfant à demi endormi qui se complaît à
-l'histoire qu'il se raconte, en répète un passage vingt fois; le
-sommeil vient... la mort vient...&mdash;Et Christophe entendit passer aussi
-cette autre musique aux mains brûlantes, aux yeux fermés, souriant
-d'un sourire las, le cœur gonflé de soupirs, rêvant de la mort qui
-délivre:&mdash;le premier chœur de la Cantate de J. S. Bach: «<i>Cher Dieu,
-quand mourrai-je?</i>»... Il faisait bon s'enfoncer dans les moelleuses
-phrases qui se déroulent avec de lentes ondulations, le bourdonnement
-des cloches lointaines et voilées... Mourir, se fondre dans la paix de
-la terre!... «<i>Und dann selber Erde werden</i>»... «Et puis soi-même
-devenir terre...»</p>
-
-<p>Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire meurtrier de la
-sirène qui guette les âmes affaiblies. Il se leva et essaya de marcher
-dans sa chambre; mais il ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre.
-Il dut se mettre au lit. Il sentait que, cette fois, c'était sérieux;
-mais il ne désarmait pas; il n'était pas de ceux qui, quand ils sont
-malades, s'abandonnent à la maladie; il luttait, il ne voulait pas
-être malade, et surtout, il était parfaitement décidé à ne pas
-mourir. Il avait sa pauvre maman qui l'attendait là-bas. Et il avait
-son œuvre à faire: il ne se laisserait pas tuer. Il serrait ses dents
-qui claquaient, il tendait sa volonté qui lui échappait; ainsi, un bon
-nageur qui continue de lutter sous les vagues qui le recouvrent. À tout
-instant, il plongeait: c'étaient des divagations, des images sans
-suite, des souvenirs du pays ou des salons parisiens; aussi, des
-obsessions de rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient
-indéfiniment, comme des chevaux de cirque; le choc soudain de la
-lumière d'or du <i>Bon Samaritain</i>; les figures d'épouvante dans
-l'ombre; et puis, des abîmes, des nuits. Puis, il surnageait de
-nouveau, il déchirait les nuées grimaçantes, il crispait les poings
-et la mâchoire. Il s'accrochait à tous ceux qu'il aimait dans le
-présent et le passé, à la figure amie qu'il avait entrevue tout à
-l'heure, à la chère maman, et aussi à son être indestructible, qu'il
-sentait comme un roc: «<i>la mort n'y mord</i>»...&mdash;Mais le roc était
-de nouveau recouvert par la mer; un choc des vagues faisait lâcher prise
-à l'âme; elle était balayée par l'écume. Et Christophe se
-débattait dans le délire, disant des paroles insensées, dirigeant et
-jouant un orchestre imaginaire: trombones, trompettes, cymbales,
-timbales, bassons, et contrebasses,... il raclait, soufflait, tapait,
-avec frénésie. Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des
-semaines qu'il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer, il était comme
-une chaudière sous pression, près d'éclater. Certaines phrases
-obstinées s'enfonçaient dans son cerveau comme des vrilles, lui
-perforaient le tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces
-crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue, trempé, moulu,
-haletant, étouffant. Il avait installé près de son lit son pot à
-eau, dont il buvait des gorgées. Les bruits des chambres voisines, les
-portes des mansardes qu'on refermait, le faisaient ressauter. Il avait
-le dégoût halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa
-volonté luttait toujours, elle soufflait des fanfares belliqueuses, le
-combat contre les diables... «<i>Und wenn die Welt voll Teufel wär, und
-wollten uns verschlingen, so fürchten wir uns nicht so sehr...</i>» («Et
-quand bien même le monde serait plein de diables, et qu'ils voudraient
-nous avaler, cela ne nous ferait pas peur...»)</p>
-
-<p>Et sur l'océan de ténèbres brûlantes où son être roulait,
-s'ouvrait soudain une accalmie, des éclaircies de lumière, un murmure
-apaisé des violons et des violes, de calmes sonneries de gloire des
-trompettes et des cors, tandis que, presque immobile, tel un grand mur,
-s'élevait de l'âme malade un chant inébranlable, comme un choral de
-J. S. Bach.</p>
-
-
-
-
-<p>Tandis qu'il se débattait contre les fantômes de la fièvre et contre
-l'étouffement qui gagnait sa poitrine, il eut vaguement conscience
-qu'on ouvrait la porte de sa chambre, et qu'une femme entrait, une
-bougie à la main. Il crut que c'était encore une hallucination. Il
-voulut parler. Mais il ne put, et retomba. Quand, de loin en loin, une
-vague de conscience le ramenait du fond à la surface, il sentait qu'on
-avait soulevé son oreiller, qu'on lui avait mis une couverture sur les
-pieds, qu'il avait sur le dos quelque chose qui le brûlait; ou il
-voyait, assise au pied du lit, cette femme, dont la figure ne lui était
-pas tout à fait inconnue. Puis il vint une autre figure, un médecin,
-qui l'ausculta. Christophe n'entendait pas ce qu'on disait; mais il
-devina qu'on parlait de le porter à l'hôpital. Il essaya de protester,
-de crier qu'il ne voulait pas, qu'il voulait mourir ici, seul; mais il
-ne sortait de sa bouche que des sons incompréhensibles. La femme le
-comprit pourtant: car elle prit sa défense, et elle le calma. Il
-s'épuisait à savoir qui elle était. Aussitôt qu'il put formuler une
-phrase suivie, au prix d'efforts inouïs, il le lui demanda.. Elle lui
-répondit qu'elle était sa voisine de mansarde, qu'elle l'avait entendu
-gémir de l'autre côté du mur, et qu'elle s'était permis d'entrer,
-pensant qu'il avait besoin d'aide. Elle le pria respectueusement de ne
-pas se fatiguer à parler. Il lui obéit. Au reste, il était brisé par
-l'effort qu'il avait fait; il se tint donc immobile, et se tut; mais son
-cerveau continuait de travailler, rassemblant péniblement ses souvenirs
-épars. Où donc l'avait-il vue?... Il finit par se rappeler: oui, il
-l'avait rencontrée dans le couloir des mansardes; elle était
-domestique, elle se nommait Sidonie.</p>
-
-<p>Les yeux à demi clos, il la regardait, sans qu'elle le vît. Elle
-était petite, la figure sérieuse, le front bombé, les cheveux
-relevés, le haut des joues et les tempes découverts, pâles et de
-forte ossature, le nez court, les yeux bleu-clair, au regard doux et
-obstiné, les lèvres grosses et serrées, le teint anémié, l'air
-humble, concentré, un peu raidi. Elle s'occupait de Christophe, avec un
-dévouement actif et silencieux, sans familiarité, sans se départir
-jamais de la réserve d'une domestique qui n'oublie pas la différence
-de classes.</p>
-
-<p>Peu à peu cependant, lorsqu'il alla mieux et qu'il put causer avec
-elle, la bonhomie affectueuse de Christophe amena Sidoine à lui parler
-un peu plus librement; mais elle se surveillait toujours; il y avait
-certaines choses (on le voyait), qu'elle ne disait pas. Elle avait un
-mélange d'humilité et de fierté. Christophe apprit qu'elle était
-bretonne. Elle avait laissé au pays son père, dont elle parlait avec
-beaucoup de discrétion; mais Christophe n'eut pas de peine à deviner
-qu'il ne faisait rien que boire, se donner du bon temps, et exploiter sa
-fille; elle se laissait exploiter, sans rien dire, par orgueil; et elle
-ne manquait jamais de lui envoyer une partie de l'argent de son mois;
-mais elle n'était pas dupe. Elle avait aussi une sœur plus jeune, qui
-se préparait à un examen d'institutrice, et dont elle était très
-fière. Elle payait presque tous les frais de son éducation. Elle
-s'acharnait au travail, d'une façon entêtée.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce qu'elle avait une bonne place?» lui demandait
-Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui; mais elle pensait à la quitter.»</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi? Est-ce qu'elle avait à se plaindre de ses
-maîtres?»</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! non. Ils étaient très bons pour elle.»</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce qu'elle ne gagnait pas assez?»</p>
-
-<p>&mdash;«Si...»</p>
-
-<p>Il ne comprenait pas bien; il essayait de comprendre, il l'encourageait
-à parler. Mais elle n'avait rien à lui raconter que sa vie monotone,
-la peine qu'on avait à gagner sa vie, elle n'y insistait point: le
-travail ne l'effrayait pas, il lui était un besoin, presque un plaisir.
-Elle ne parlait pas de ce qui lui était le plus pesant: l'ennui. Il le
-devinait. Peu à peu, il lisait en elle, avec l'intuition d'une grande
-sympathie, que la maladie avait aiguisée, et que rendait plus
-pénétrante le souvenir des épreuves supportées dans une vie analogue
-par la chère maman. Il voyait, comme s'il l'avait vécue, cette
-existence morne, malsaine, contre nature,&mdash;l'existence ordinaire, que
-la société bourgeoise impose aux domestiques:&mdash;des maîtres pas
-méchants, mais indifférents, qui la laissaient parfois plusieurs
-jours, sans lui dire un mot, sauf pour le service. Des heures, des
-heures, dans l'étouffante cuisine, dont la lucarne, encombrée par un
-garde-manger, donnait sur un mur blanc sale. Toutes ses joies, quand on
-lui disait négligemment que la sauce était bonne, ou le rôti bien
-cuit. Une vie murée, sans air, sans avenir, sans une lueur de désir et
-d'espoir, sans intérêt à rien.&mdash;Le plus mauvais moment pour elle
-était quand ses maîtres s'en allaient à la campagne. Ils ne
-l'emmenaient pas avec eux, par économie; ils lui payaient son mois,
-mais ne lui payaient pas son voyage pour retourner au pays; ils la
-laissaient libre d'y aller à ses frais. Elle ne voulait pas, elle ne
-pouvait pas le faire. Alors, elle restait seule dans la maison à peu
-près abandonnée. Elle n'avait pas envie de sortir, elle ne causait
-même pas avec les autres domestiques, qu'elle méprisait un peu à
-cause de leur grossièreté et de leur immoralité. Elle n'allait pas
-s'amuser: elle était sérieuse de nature, économe, et elle avait la
-crainte des mauvaises rencontres. Elle restait assise, dans sa cuisine,
-ou dans sa chambre, d'où par-dessus les cheminées elle apercevait le
-sommet d'un arbre, dans un jardin d'hôpital. Elle ne lisait pas, elle
-essayait de travailler, elle s'engourdissait, elle s'ennuyait, elle
-pleurait d'ennui; elle avait un pouvoir singulier de pleurer,
-indéfiniment: c'était son plaisir. Mais quand elle s'ennuyait trop,
-elle ne pouvait même plus pleurer, elle était comme gelée, le cœur
-mort. Puis, elle se secouait; ou la vie revenait d'elle-même. Elle
-pensait à sa sœur, elle écoutait un orgue de barbarie dans le
-lointain, elle rêvassait, elle comptait longuement combien il lui
-faudrait de jours pour avoir fini tel travail, pour avoir gagné telle
-somme; elle se trompait dans ses comptes; elle recommençait à compter;
-elle dormait. Les jours passaient...</p>
-
-<p>Avec ces accès de dépression alternaient des réveils de gaieté
-enfantine et gouailleuse. Elle se gaussait des autres et d'elle-même.
-Elle n'était pas sans voir et sans juger ses maîtres, les soucis que
-se créait leur désœuvrement, les vapeurs de Madame et ses
-mélancolies, les soi-disant occupations de cette soi-disant élite,
-l'intérêt qu'ils prenaient à un tableau, a un morceau de musique, à
-un livre de vers. Avec son bon sens un peu gros, également éloigné du
-snobisme des domestiques très parisiens et de la bêtise épaisse des
-domestiques provinciaux, qui n'admirent que ce qu'ils ne comprennent
-pas, elle avait un mépris respectueux pour ces pianotages, ces
-bavardages, toutes ces choses intellectuelles, parfaitement inutiles, et
-ennuyeuses par surcroît, qui prennent une si grande place dans ces
-existences mensongères. Elle ne pouvait s'empêcher de comparer
-silencieusement la vie réelle, avec laquelle elle était aux prises,
-aux plaisirs et aux peines imaginaires de cette vie de luxe, où tout
-semble fabriqué par l'ennui. Au reste, elle n'en était pas révoltée.
-C'était ainsi: c'était ainsi. Elle admettait tout, les méchantes gens
-et les sots. Elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;Faut de tout, pour faire un monde.</p>
-
-<p>Christophe s'imaginait qu'elle était soutenue par sa foi religieuse;
-mais un jour, elle dit, à propos des autres, plus riches et plus
-heureux:</p>
-
-<p>&mdash;Au bout du compte, on sera tous pareils, plus tard.</p>
-
-<p>&mdash;Quand donc? demanda-t-il. Après la révolution sociale?</p>
-
-<p>&mdash;La révolution? dit-elle. Oh! bien, il passera de l'eau sous le pont,
-avant. Je ne crois pas à ces bêtises. Tout sera toujours de même.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, quand est-ce qu'on sera pareils?</p>
-
-<p>&mdash;Après la mort, bien sûr! Il ne reste rien de personne.</p>
-
-<p>Il fut bien étonné de ce matérialisme tranquille. Il n'osa pas lui
-dire:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas affreux, en ce cas, si l'on n'a qu'une
-vie, qu'elle soit comme la vôtre, tandis qu'il y a d'autres gens qui sont
-heureux?</p>
-
-<p>Mais elle sembla avoir deviné ce qu'il pensait; elle continua, avec un
-flegme résigné et un peu ironique:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut bien se faire une raison. Tout le monde ne peut pas
-tirer le gros lot. On est mal tombé: tant pis!</p>
-
-<p>Elle ne songeait même pas à chercher hors de France (comme on le lui
-avait offert en Amérique) une place qui lui rapportât davantage.
-L'idée de quitter le pays ne pouvait entrer dans sa tête. Elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est partout que les pierres sont dures.</p>
-
-<p>Il y avait en elle un fond de fatalisme sceptique et railleur. Elle
-était bien de cette race, qui a peu ou point de foi, peu de raisons
-intellectuelles de vivre, et pourtant une tenace vitalité,&mdash;de ce
-peuple des campagnes françaises, laborieux et apathique, frondeur et
-soumis, qui n'aime pas beaucoup la vie, mais qui y tient, et qui n'a pas
-besoin d'encouragements factices pour garder son courage.</p>
-
-<p>Christophe, qui ne le connaissait pas encore, s'étonnait de trouver
-chez cette simple fille un désintéressement de toute foi; il admirait
-son attachement à la vie, sans plaisir et sans but, et, plus que tout,
-son robuste sens moral, qui ne s'appuyait sur rien. Il n'avait vu
-jusque-là les gens du peuple français qu'à travers les romans
-naturalistes et les théories des petits hommes de lettres
-contemporains, qui, au rebours de ceux du siècle des bergeries et de la
-Révolution, aimaient à se représenter l'homme de la nature comme un
-animal vicieux, afin de légitimer leurs propres vices... Il découvrait
-avec surprise l'intransigeante honnêteté de Sidonie. Ce n'était pas
-une affaire de morale; c'était une affaire d'instinct et de fierté.
-Elle avait son orgueil aristocratique. Car c'est une sottise de croire
-que qui dit: peuple, dit: populaire. Le peuple a ses aristocrates, de
-même que la bourgeoisie a ses âmes de la plèbe. Des aristocrates,
-c'est-à-dire des êtres qui ont des instincts, un sang peut-être, plus
-purs que les, autres, et qui le savent, qui ont la conscience de ce
-qu'ils sont, et la fierté de ne pas déchoir. Ils sont minorité; mais,
-même tenus à l'écart, on sait bien qu'ils sont les premiers; et leur
-seule présence est un frein pour les autres. Les autres sont contraints
-de se modeler sur eux, ou de faire semblant. Chaque province, chaque
-village, chaque groupement d'hommes est, dans une certaine mesure, ce
-que sont ses aristocrates; et, suivant ce qu'ils sont, l'opinion est,
-ici, extrêmement sévère; et là, elle est relâchée. Le débordement
-anarchique des majorités, à l'heure actuelle, ne changera rien à
-cette autorité immanente des minorités muettes. Plus dangereux pour
-elles est leur déracinement du sol natal, et leur éparpillement au
-loin, dans les grandes villes. Mais même ainsi, perdues dans des
-milieux étrangers, isolées les unes des autres, les individualités de
-bonne race persistent, sans se mêler à ce qui les entoure.&mdash;De tout
-ce que Christophe avait vu à Paris, Sidonie ne connaissait quasi rien, et
-ne cherchait à rien connaître. La littérature sentimentale et
-malpropre des journaux ne l'atteignait pas plus que les nouvelles
-politiques. Elle ne savait même pas qu'il y eût des Universités
-Populaires; et, si elle l'avait su, il est probable qu'elle ne s'en
-serait pas plus souciée que d'aller au sermon. Elle faisait son
-métier, et pensait ses pensées; elle ne s'inquiétait pas de penser
-celles des autres. Christophe lui en fit ses compliments.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant? dit-elle. Je suis comme tout le
-monde. Vous n'avez donc pas vu de Français?</p>
-
-<p>&mdash;Voilà un an que j'habite au milieu d'eux, dit Christophe; et je
-n'en ai pas rencontré un seul qui parût penser à autre chose qu'à
-s'amuser, ou à singer ceux qui s'amusent.</p>
-
-<p>&mdash;Bien oui, dit Sidonie. Vous n'avez vu que des riches. Les
-riches, c'est partout les mêmes. Vous n'avez encore rien vu.</p>
-
-<p>&mdash;Si fait, dit Christophe. Je commence.</p>
-
-<p>Il entrevoyait, pour la première fois, ce peuple de France, qui donne
-l'impression d'une durée éternelle, qui fait corps avec sa terre, qui
-a vu passer, comme elle, tant de races conquérantes, tant de maîtres
-d'un jour, et qui ne passe pas.</p>
-
-
-
-
-<p>Il allait mieux maintenant et commençait à se lever.</p>
-
-<p>La première chose dont il s'inquiéta fut de rembourser à Sidonie les
-dépenses qu'elle avait faites pour lui, pendant qu'il était malade.
-Dans l'impossibilité où il se trouvait de courir dans Paris pour
-chercher de l'ouvrage, il dut se résoudre à écrire à Hecht: il
-demandait qu'on voulût bien lui faire une avance d'argent sur son
-prochain travail. Avec son mélange étonnant d'indifférence et de
-bienfaisance, Hecht lui fit attendre, plus de quinze jours, la
-réponse,&mdash;quinze jours, durant lesquels Christophe se tortura, se
-refusant presque à toucher à la nourriture que lui apportait Sidonie,
-n'acceptant qu'un peu de lait et de pain qu'elle le forçait à prendre,
-et qu'il se reprochait ensuite, parce qu'il ne l'avait pas gagné:
-après quoi il reçut de Hecht, sans un mot, la somme demandée; et pas
-une fois, pendant les mois que dura la maladie de Christophe, Hecht ne
-chercha à savoir comment il allait. Il avait le génie de ne pas se
-faire aimer, même en faisant du bien. C'était, du reste, qu'en faisant
-du bien, il n'aimait pas.</p>
-
-<p>Sidonie venait, chaque jour, un moment dans l'après-midi, et le soir.
-Elle préparait le dîner de Christophe. Elle ne faisait aucun bruit;
-elle s'occupait discrètement de ses affaires; et, ayant vu le
-délabrement de son linge, sans le dire, elle l'emportait chez elle,
-pour le raccommoder. Insensiblement, s'était glissé dans leurs
-relations quelque chose de plus affectueux. Christophe parlait
-longuement de sa vieille maman. Sidonie était émue; elle se mettait à
-la place de Louisa, seule, là-bas; et elle avait pour Christophe un
-sentiment maternel. Lui-même, en causant avec elle, s'efforçait de
-tromper son besoin d'affection familiale, dont on souffre bien plus,
-quand on est faible et malade. Il se sentait plus près de Louisa avec
-Sidonie qu'avec toute autre. Il lui confiait parfois quelques-uns de ses
-chagrins d'artiste. Elle le plaignait doucement, avec un peu d'ironie
-pour ces tristesses intellectuelles. Cela aussi lui rappelait sa mère,
-et lui faisait du bien.</p>
-
-<p>Il cherchait à provoquer ses confidences; mais elle se livrait beaucoup
-moins que lui. Il lui demandait, en plaisantant, si elle ne se marierait
-pas. Elle répondait, sur son ton habituel de résignation railleuse,
-que «ce n'était pas permis, quand on est domestique: cela complique
-trop les choses. Et puis, il faut bien tomber dans son choix, et ce
-n'est pas commode. Les hommes sont de fameuses canailles. Ils viennent
-vous faire la cour, quand vous avez de l'argent; ils mangent votre
-argent, et puis après, ils vous plantent là. Elle en avait vu trop
-d'exemples autour d'elle: elle n'était pas tentée de faire de
-même.»&mdash;Elle ne disait pas qu'elle avait eu un mariage manqué: son
-«futur» l'avait laissée, quand il avait vu qu'elle donnait tout ce
-qu'elle gagnait aux siens.&mdash;Christophe la voyait jouer maternellement
-dans la cour avec les enfants d'une famille qui habitait la maison.
-Quand elle les rencontrait seuls dans l'escalier, il lui arrivait de les
-embrasser avec passion. Christophe l'imaginait à la place d'une des
-dames qu'il connaissait: elle n'était point sotte, elle n'était pas
-plus laide qu'une autre; il se disait qu'à leur place, elle eût été
-mieux qu'elles. Tant de puissances de vie enterrées, sans que personne
-s'en souciât! Et, en revanche, tous ces morts vivants, qui encombrent
-la terre, et qui prennent, au soleil, la place et le bonheur des
-autres!...</p>
-
-<p>Christophe ne se méfiait pas. Il était très affectueux, trop
-affectueux pour elle; il se faisait câliner, comme un grand enfant.</p>
-
-<p>Sidonie, certains jours, avait l'air abattue; mais il l'attribuait à sa
-tâche. Une fois, au milieu d'un entretien, elle se leva brusquement, et
-quitta Christophe, prétextant un ouvrage. Enfin, après un jour où
-Christophe lui avait témoigné plus de confiance encore qu'à
-l'ordinaire, elle interrompit ses visites pour quelque temps; et, quand
-elle revint, elle ne lui parla plus qu'avec contrainte. Il se demandait
-en quoi il avait pu l'offenser. Il le lui demanda. Elle répondit avec
-vivacité qu'il ne l'avait offensée en rien; mais elle continua de
-s'éloigner de lui. Quelques jours après, elle lui annonça qu'elle
-partait: elle avait laissé sa place, et quittait la maison. En termes
-froids et guindés, elle le remercia des bontés qu'il lui avait
-témoignées, lui exprima les souhaits qu'elle formait pour sa santé et
-pour celle de sa mère, et elle lui fit ses adieux. Il fut si étonné
-de ce brusque départ qu'il ne sut que dire; il essaya de connaître les
-motifs qui l'y déterminaient: elle répliqua, d'une manière évasive.
-Il lui demanda où elle allait se placer: elle évita de répondre; et,
-pour couper court à ses questions, elle partit. Sur le seuil de la
-porte, il lui tendit la main; elle la serra un peu vivement; mais sa
-figure ne se démentit pas; et, jusqu'au bout, elle garda son air raide
-et glacé. Elle s'en alla.</p>
-
-<p>Il ne comprit jamais pourquoi.</p>
-
-
-
-
-<p>L'hiver s'éternisait. Un hiver humide, brumeux et boueux. Des semaines
-sans soleil. Bien que Christophe allât mieux, il n'était pas guéri.
-Il avait toujours un point douloureux au poumon droit, une lésion qui
-se cicatrisait lentement, et des accès de toux nerveuse, qui
-l'empêchaient de dormir, la nuit. Le médecin lui avait défendu de
-sortir. Il aurait pu tout autant lui ordonner de s'en aller sur la Côte
-d'Azur, ou dans les Canaries. Il fallait bien qu'il sortit! S'il
-n'était pas allé chercher son dîner, ce n'était pas son dîner qui
-serait venu le chercher.&mdash;On lui ordonnait aussi des drogues qu'il
-n'avait pas les moyens de payer. Aussi avait-il renoncé à demander
-conseil aux médecins: c'était de l'argent perdu; et puis, il se
-sentait toujours mal à l'aise avec eux; eux et lui ne pouvaient se
-comprendre: deux mondes opposés. Ils avaient une compassion ironique et
-un peu méprisante pour ce pauvre diable d'artiste, qui prétendait
-être un monde à lui tout seul, et qui était balayé comme une paille
-par le fleuve de la vie. Il était humilié d'être regardé, palpé,
-tripoté par ces hommes. Il avait honte de son corps malade. Il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Comme je serai content, lorsqu'<i>il</i> mourra!</p>
-
-<p>Malgré la solitude, la maladie, la misère, tant de raisons de
-souffrir, Christophe supportait son sort patiemment. Jamais il n'avait
-été si patient. Il s'en étonnait lui-même. La maladie est
-bienfaisante, souvent. En brisant le corps, elle affranchit l'âme; elle
-la purifie: dans les nuits et les jours d'inaction forcée, se lèvent
-des pensées, qui ont peur de la lumière trop crue, et que brûle le
-soleil de la santé. Qui n'a jamais été malade ne s'est connu jamais
-tout entier.</p>
-
-<p>La maladie avait mis en Christophe un apaisement singulier. Elle
-l'avait dépouillé de ce qu'il y avait de plus grossier dans son être. Il
-sentait, avec des organes plus subtils, le monde des forces
-mystérieuses qui sont en chacun de nous, et que le tumulte de la vie
-nous empêche d'entendre. Depuis la visite au Louvre, dans ces heures de
-fièvre, dont les moindres souvenirs s'étaient gravés en lui, il
-vivait dans une atmosphère analogue à celle du tableau de Rembrandt,
-chaude, douce et profonde. Il sentait, lui aussi, dans son cœur, les
-magiques reflets d'un soleil invisible. Et bien qu'il ne crût point, il
-savait qu'il n'était point seul: un Dieu le tenait par la main, le
-menait où il fallait qu'il vînt. Il se confiait à lui comme un petit
-enfant.</p>
-
-<p>Pour la première fois depuis des années, il était contraint de se
-reposer. La lassitude même de la convalescence lui était un repos,
-après l'extraordinaire tension intellectuelle, qui avait précédé la
-maladie, et qui le courbaturait encore. Christophe qui, depuis plusieurs
-mois, se raidissait dans un état de qui-vive perpétuel, sentait se
-détendre peu à peu la fixité de son regard. Il n'en était pas moins
-fort; il en était plus humain. La vie puissante, mais un peu
-monstrueuse, du génie, était passée à l'arrière-plan; il se
-retrouvait un homme comme les autres, dépouillé de ses fanatismes
-d'esprit, et de tout ce que l'action a de dur et d'impitoyable. Il ne
-haïssait plus rien; il ne pensait plus aux choses irritantes, ou
-seulement avec un haussement d'épaules; il songeait moins à ses
-peines, et plus à celles des autres. Depuis que Sidonie lui avait
-rappelé les souffrances silencieuses des humbles âmes, qui luttaient
-sans se plaindre, sur tous les points de la terre, il s'oubliait en
-elles. Lui qui n'était pas sentimental à l'ordinaire, il avait
-maintenant des accès de cette tendresse mystique, qui est la fleur de
-la faiblesse. Le soir, accoudé à sa fenêtre, au-dessus de la cour,
-écoutant les bruits mystérieux de la nuit, ... une voix qui chantait
-dans une maison voisine, et que l'éloignement faisait paraître
-émouvante, une petite fille qui pianotait naïvement du Mozart, ... il
-pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Vous tous que j'aime, et que je ne connais pas! Vous que la vie
-n'a point flétris, qui rêvez a de grandes choses que vous savez
-impossibles, et qui vous débattez contre le monde ennemi,&mdash;je veux que
-vous ayez le bonheur&mdash;il est si bon d'être heureux!... Ô mes amis, je
-sais que vous êtes là, et je vous tends les bras... Il y a un mur
-entre nous. Pierre à pierre, je l'use; mais je m'use; en même temps.
-Nous rejoindrons-nous jamais? Arriverai-je à vous, avant que se soit
-dressé l'autre mur: la mort?...&mdash;N'importe! Que je sois seul, toute ma
-vie, pourvu que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien, et
-que vous m'aimiez un peu, plus tard, après ma mort!...</p>
-
-<p>Ainsi, Christophe convalescent buvait le lait des deux bonnes
-nourrices: «<i>Liebe and Not</i>» (Amour et Misère).</p>
-
-
-
-
-<p>Dans cette détente de sa volonté, il sentait le besoin de se
-rapprocher des autres. Et, bien qu'il fût très faible encore, et que
-ce ne fût guère prudent, il sortait, de bon matin, à l'heure où le
-flot du peuple dévalait des rues populeuses vers le travail lointain,
-ou le soir, quand il revenait. Il voulait se plonger dans le bain
-rafraîchissant de la sympathie humaine. Non qu'il parlât à personne.
-Il ne le cherchait même pas. Il lui suffisait de regarder passer les
-gens, de les deviner, et de les aimer. Il observait, avec une
-affectueuse pitié, ces travailleurs qui se hâtaient, ayant tous, par
-avance, la lassitude de la journée,&mdash;ces figures de jeunes
-hommes, de jeunes filles, au teint étiolé, aux expressions aiguës,
-aux sourires étranges,&mdash;ces visages transparents et mobiles,
-sous lesquels on voyait passer des flots de désirs, de soucis, d'ironies
-changeantes,&mdash;ce peuple si intelligent, trop intelligent, un peu
-morbide, des grandes villes. Ils marchaient vite, tous, les hommes
-lisant les journaux, les femmes grignotant un croissant. Christophe
-eût bien donné un mois de sa vie pour que la blondine ébouriffée,
-aux traits bouffis de sommeil, qui venait de passer près de lui, d'un
-petit pas de chèvre, nerveux et sec, pût dormir encore une heure
-ou deux de plus. Oh! qu'elle n'eût pas dit non, si on le lui avait
-offert! Il eût voulu enlever de leurs appartements, hermétiquement
-clos à cette heure, toutes les riches oisives, qui jouissaient
-ennuyeusement de leur bien-être, et mettre à leur place, dans leurs
-lits, dans leur vie reposante, ces petits corps ardents et las, ces âmes
-non blasées, pas abondantes, mais vives et gourmandes de vivre. Il
-se sentait plein d'indulgence pour elles, à présent; et il souriait de
-ces minois éveillés et vannés, où il y a de la rouerie et de l'ingénuité,
-un désir effronté et naïf du plaisir, et, au fond, une brave petite âme,
-honnête et travailleuse. Et il ne se fâchait pas, quand quelques-unes
-lui riaient au nez, ou se poussaient du coude, en se montrant ce
-grand garçon, aux yeux ardents.</p>
-
-<p>Il s'attardait aussi sur les quais, à rêver. C'était sa promenade de
-prédilection. Elle calmait un peu sa nostalgie du grand fleuve, qui
-avait bercé son enfance. Ah! ce n'était plus sans doute le <i>Vater
-Rhein!</i> Rien de sa force toute-puissante. Rien des larges horizons, des
-vastes plaines, où l'esprit plane et se perd. Une rivière aux yeux
-gris, à la robe vert-pâle, aux traits fins et précis, une rivière de
-grâce, aux souples mouvements, s'étirant avec une spirituelle
-nonchalance dans la parure somptueuse et sobre de sa ville, les
-bracelets de ses ponts, les colliers de ses monuments, et souriant à sa
-joliesse, comme une belle flâneuse... La délicieuse lumière de Paris!
-C'était la première chose que Christophe avait aimée dans cette
-ville; elle le pénétrait, doucement, doucement; peu à peu, elle
-transformait son cœur, sans qu'il s'en aperçût. Elle était pour lui
-la plus belle des musiques, la seule musique parisienne. Il passait des
-heures, le soir, le long des quais, ou dans les jardins de l'ancienne
-France, à savourer les harmonies du jour sur les grands arbres baignés
-de brume violette, sur les statues et les vases gris, sur la pierre
-patinée des monuments royaux, qui avait bu la lumière des
-siècles,&mdash;cette atmosphère subtile, faite de soleil fin et de vapeur
-laiteuse, où flotte, dans une poussière d'argent, l'esprit riant de la
-race.</p>
-
-<p>Un soir, il était accoudé près du pont Saint-Michel, et, tout en
-regardant l'eau, il feuilletait distraitement les livres d'un
-bouquiniste, étalés sur le parapet. Il ouvrit au hasard un volume
-dépareillé de Michelet. Il avait déjà lu quelques pages de cet
-historien, qui ne lui avait pas trop plu par sa hâblerie française,
-son pouvoir de se griser de mots, et son débit trépidant. Mais, ce
-soir là, dès les premières lignes, il fut saisi: c'était la fin du
-procès de Jeanne d'Arc. Il connaissait par Schiller la Pucelle
-d'Orléans; mais jusqu'ici, elle n'était pour lui qu'une héroïne
-romanesque, à laquelle un grand poète avait prêté une vie
-imaginaire. Brusquement, la réalité lui apparut, et elle l'étreignit.
-Il lisait, il lisait, le cœur broyé par l'horreur tragique du sublime
-récit; et lorsqu'il arriva au moment où Jeanne apprend qu'elle va
-mourir le soir et où elle défaille d'effroi, ses mains se mirent à
-trembler, les larmes le prirent, et il dut s'interrompre. La maladie
-l'avait affaibli: il était devenu d'une sensibilité ridicule, qui
-l'exaspérait.&mdash;Quand il voulut achever sa lecture, il était tard, et
-le bouquiniste fermait ses caisses. Il résolut d'acheter le livre; il
-chercha dans ses poches: il lui restait six sous. Il n'était pas rare
-qu'il fût aussi dénué: il ne s'en inquiétait pas; il venait
-d'acheter son dîner, et il comptait, le lendemain, toucher un peu
-d'argent chez Hecht, pour une copie de musique. Mais attendre jusqu'au
-lendemain, c'était dur! Pourquoi venait-il justement de dépenser à
-son dîner le peu qui lui restait? Ah! s'il avait pu offrir en paiement
-au bouquiniste le pain et le saucisson, qu'il avait dans sa poche!</p>
-
-<p>Le lendemain matin, très tôt, il alla chez Hecht, pour chercher
-l'argent; mais en passant près du pont, qui porte le nom de l'archange
-des batailles,&mdash;«le frère du paradis» de Jeanne,&mdash;il n'eut pas
-le courage de ne pas s'arrêter. Il retrouva le précieux volume dans les
-caisses du bouquiniste; il le lut en entier; il passa près de deux
-heures à le lire; il manqua le rendez-vous chez Hecht; et, pour le
-rencontrer ensuite, il dut perdre presque toute sa journée. Enfin, il
-réussit à avoir sa nouvelle commande et a se faire payer. Aussitôt,
-il courut acheter le livre. Il avait peur qu'un autre acheteur ne l'eût
-pris. Sans doute, le mal n'eût pas été grand: il était facile de se
-procurer d'autres exemplaires; mais Christophe ne savait pas si le livre
-était rare ou non; et d'ailleurs, c'était ce volume-là qu'il voulait,
-et non un autre. Ceux qui aiment les livres sont volontiers
-fétichistes. Les feuillets, même salis et tachés, d'où la source des
-rêves a jailli, sont pour eux sacrés.</p>
-
-<p>Christophe relut chez lui, dans le silence de la nuit, l'Évangile de la
-Passion de Jeanne; et aucun respect humain ne l'obligea plus à contenir
-son émotion. Une tendresse, une pitié, une douleur infinie le
-remplissaient pour la pauvre petite bergeronnette, dans ses gros habits
-rouges de paysanne, grande, timide, la voix douce, rêvant au chant des
-cloches,&mdash;(elle les aimait comme lui)&mdash;avec son beau
-sourire, plein de finesse et de bonté, ses larmes toujours prêtes à
-couler,&mdash;larmes d'amour, larmes de pitié, larmes de faiblesse:
-car elle était à la fois si virile et si femme, la pure et vaillante fille,
-qui domptait les volontés sauvages d'une armée de bandits, et
-tranquillement, avec son bon sens intrépide, sa subtilité de femme,
-et son doux entêtement, déjouait pendant des mois, seule et
-trahie par tous, les menaces et les ruses hypocrites d'une meute
-de gens d'église et de loi,&mdash;loups et renards, aux yeux
-sanglants,&mdash;faisant cercle autour d'elle.</p>
-
-<p>Ce qui pénétrait le plus Christophe, c'était sa bonté, sa tendresse
-de cœur,&mdash;pleurant après les victoires, pleurant sur les ennemis
-morts, sur ceux qui l'avaient insultée, les consolant quand ils
-étaient blessés, les aidant à mourir, sans amertume contre ceux qui
-la livrèrent, et, sur le bûcher même, quand les flammes s'élevaient,
-ne pensant pas à elle, s'inquiétant du moine qui l'exhortait, et le
-forçant à partir. Elle était «douce dans la plus âpre lutte, bonne
-parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même. La guerre, ce
-triomphe du diable, elle y porta l'esprit de Dieu».</p>
-
-<p>Et Christophe, faisant un retour sur lui-même, pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y ai pas assez porté l'esprit de Dieu.</p>
-
-<p>Il relisait les belles paroles de l'évangéliste de Jeanne:</p>
-
-<p>«Être bon, rester bon, entre les injustices des hommes et les
-sévérités du sort... Garder la douceur et la bienveillance parmi tant
-d'aigres disputes, traverser l'expérience sans lui permettre de toucher
-à ce trésor intérieur...»</p>
-
-<p>Et il se répétait:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai péché. Je n'ai pas été bon. J'ai manqué de bienveillance.
-J'ai été trop sévère.&mdash;Pardon. Ne croyez pas que je sois votre
-ennemi, vous que je combats! Je voudrais vous faire du bien, à vous
-aussi... Mais il faut pourtant vous empêcher de faire le mal...</p>
-
-<p>Et comme il n'était pas un saint, il lui suffisait de penser à eux
-pour que sa haine se réveillât. Ce qu'il leur pardonnait le moins,
-c'était qu'à les voir, à voir la France à travers eux, il était
-impossible d'imaginer qu'une telle fleur de pureté et de poésie
-héroïque eût pu jamais pousser de ce sol. Et pourtant, cela était.
-Qui pouvait dire qu'elle n'en sortirait pas encore une seconde fois? La
-France d'aujourd'hui ne pouvait être pire que celle de Charles VII, la
-nation prostituée d'où sortit la Pucelle. Le temple était vide à
-présent, souillé, à demi ruiné. N'importe! Dieu y avait parlé.</p>
-
-<p>Christophe cherchait un Français à aimer, pour l'amour de la
-France.</p>
-
-
-
-
-<p>C'était vers la fin de mars. Depuis des mois, Christophe n'avait causé
-avec personne, ni reçu aucune lettre, sauf de loin en loin quelques
-mots de la vieille maman, qui ne savait point qu'il était malade, qui
-ne lui disait point qu'elle était malade. Toutes ses relations avec le
-monde se réduisaient à ses courses au magasin de musique, pour prendre
-ou rapporter du travail. Il y allait à des heures où il savait que
-Hecht n'y était pas,&mdash;afin d'éviter de causer avec lui. Précaution
-superflue: car la seule fois qu'il avait rencontré Hecht, celui-ci lui
-avait à peine adressé quelques mots indifférents au sujet de sa
-santé.</p>
-
-<p>Il était donc bloqué dans une prison de silence, quand, un matin, lui
-arriva une invitation de M<sup>me</sup> Roussin à une soirée musicale: un
-quatuor fameux devait s'y faire entendre La lettre était fort aimable, et
-Roussin y avait ajouté quelques lignes cordiales. Il n'était pas très
-fier de sa brouille avec Christophe. Il l'était d'autant moins que,
-depuis, il s'était brouillé avec sa chanteuse et la jugeait sans
-ménagements. C'était un bon garçon; il n'en voulait jamais à ceux à
-qui il avait fait tort. Il lui eût paru ridicule que ses victimes
-eussent plus de susceptibilité que lui. Aussi, quand il avait plaisir
-à les revoir, n'hésitait-il pas à leur tendre la main.</p>
-
-<p>Le premier mouvement de Christophe fut de hausser les épaules et de
-jurer qu'il n'irait pas. Mais à mesure que le jour du concert
-approchait, il était moins décidé. Il étouffait de ne plus entendre
-une parole humaine, ni surtout une note de musique. Il se répétait
-pourtant que jamais il ne remettrait les pieds chez ces gens-là. Mais,
-le soir venu, il y alla, tout honteux de sa lâcheté.</p>
-
-<p>Il en fut mal récompensé. À peine se retrouva-t-il dans ce milieu de
-politiciens et de snobs qu'il fut ressaisi d'une aversion pour eux plus
-violente encore que naguère: car, dans ses mois de solitude, il
-s'était déshabitué de cette ménagerie. Impossible d'entendre de la
-musique ici: c'était une profanation. Christophe décida de partir,
-aussitôt après le premier morceau.</p>
-
-<p>Il parcourait des yeux tout ce cercle de figures et de corps
-antipathiques. Il rencontra, à l'autre extrémité du salon, des yeux
-qui le regardaient et se détournèrent aussitôt. Il y avait en eux je
-ne sais quelle candeur qui le frappa, parmi ces regards blasés.
-C'étaient des yeux timides, mais clairs, précis, des yeux à la
-française, qui, une fois qu'ils se fixaient sur vous, vous regardaient
-avec une vérité absolue, qui ne cachaient rien de soi, et à qui rien
-de vous n'était peut-être caché. Il connaissait ces yeux. Pourtant,
-il ne connaissait pas la figure qu'ils éclairaient. C'était celle d'un
-jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, de petite taille, un peu
-penché, l'air débile, le visage imberbe et souffreteux, avec des
-cheveux châtains, des traits irréguliers et fins, une certaine
-asymétrie, donnant à l'expression quelque chose, non de trouble, mais
-d'un peu troublé, qui n'était pas sans charme, et semblait contredire
-la tranquillité des yeux. Il était debout dans l'embrasure d'une
-porte; et personne ne faisait attention à lui. De nouveau, Christophe
-le regarda; et, à chaque fois, il rencontrait ces yeux, qui se
-détournaient timidement, avec une aimable maladresse; et à chaque
-fois, il les «reconnaissait»: il avait l'impression de les avoir vus
-déjà dans un autre visage.</p>
-
-<p>Incapable de cacher ce qu'il sentait, suivant son habitude, Christophe
-se dirigea vers le jeune homme; mais, tout en approchant, il se
-demandait ce qu'il pourrait lui dire; et il s'attardait, indécis,
-regardant à droite et à gauche, comme s'il allait au hasard. L'autre
-n'en était pas dupe, et comprenait que Christophe venait à lui; il
-était si intimidé, à la pensée de lui parler, qu'il songeait à
-passer dans la pièce voisine; mais il était doué sur place par sa
-gaucherie même. Ils se trouvèrent l'un en face de l'autre. Il se passa
-quelques moments avant qu'ils réussissent à trouver une entrée en
-matière. À mesure que la situation se prolongeait, chacun d'eux se
-croyait ridicule aux yeux de l'autre. Enfin, Christophe regarda en face
-le jeune homme, et, sans autre préambule, lui dit en souriant, sur un
-ton bourru:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas Parisien?</p>
-
-<p>À cette question inattendue, le jeune homme sourit, malgré sa gêne,
-et répondit que non. Sa voix faible et d'une sonorité voilée était
-comme un instrument fragile.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en doutais, fit Christophe.</p>
-
-<p>Et, comme il le vit un peu confus de cette singulière remarque, il
-ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas un reproche.</p>
-
-<p>Mais la gêne de l'autre ne fit qu'en augmenter.</p>
-
-<p>Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme faisait des efforts pour
-parler; ses lèvres tremblaient; on sentait qu'il avait une phrase toute
-prête à dire, mais qu'il ne pouvait se décider à la prononcer.
-Christophe étudiait avec curiosité ce visage mobile, où l'on voyait
-passer de petits frémissements sous la peau transparente; il ne
-semblait pas de la même essence que ceux qui l'entouraient dans ce
-salon, des faces massives, de lourde matière, qui n'étaient qu'un
-prolongement du cou, un morceau du corps. Ici, l'âme affleurait à la
-surface; il y avait une vie morale dans chaque parcelle de chair.</p>
-
-<p>Il ne réussissait pas à parler. Christophe, bonhomme, continua:</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous ici, au milieu de ces êtres?</p>
-
-<p>Il parlait tout haut, avec cette étrange liberté, qui le faisait
-haïr. Le jeune homme, gêné, ne put s'empêcher de regarder autour
-d'eux si on ne les entendait pas; et ce mouvement déplut à Christophe.
-Puis, au lieu de répondre, il demanda, avec un sourire gauche et
-gentil:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous?</p>
-
-<p>Christophe se mit à rire, de son rire un peu lourd.</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Et moi? fit-il, de bonne humeur.</p>
-
-<p>Le jeune homme se décida brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;Comme j'aime votre musique! dit-il, d'une voix étranglée.</p>
-
-<p>Puis, il s'arrêta, faisant de nouveaux et inutiles efforts pour vaincre
-sa timidité. Il rougissait; il le sentait; et sa rougeur en augmentait,
-gagnait les tempes et les oreilles. Christophe le regardait en souriant,
-et il avait envie de l'embrasser. Le jeune homme leva des yeux
-découragés vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Non, décidément, dit-il; je ne puis pas, je ne puis pas parler
-de cela... pas ici...</p>
-
-<p>Christophe lui prit la main, avec un rire muet de sa large bouche
-fermée. Il sentit les doigts maigres de l'inconnu trembler légèrement
-contre sa paume, et l'étreindre avec une tendresse involontaire; et le
-jeune homme sentit la robuste main de Christophe qui lui écrasait
-affectueusement la main. Le bruit du salon disparut autour d'eux. Ils
-étaient seuls ensemble, et ils comprirent qu'ils étaient amis.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu'une seconde, après laquelle M<sup>me</sup> Roussin,
-touchant légèrement le bras de Christophe avec son éventail, lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vois que vous avez fait connaissance, et qu'il est inutile de
-vous présenter. Ce grand garçon est venu pour vous, ce soir.</p>
-
-<p>Alors, ils s'écartèrent l'un de l'autre, avec un peu de gêne.</p>
-
-<p>Christophe demanda à M<sup>me</sup> Roussin:</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce?</p>
-
-<p>&mdash;Comment! fit-elle, vous ne le connaissez pas? C'est un petit
-poète, qui écrit gentiment. Un de vos admirateurs. Il est bon musicien, et
-joue bien du piano. Il ne fait pas bon vous discuter devant lui: il est
-amoureux de vous. L'autre jour, il a failli avoir une altercation, à
-votre sujet, avec Lucien Lévy-Cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le brave garçon! dit Christophe.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sais, vous êtes injuste pour ce pauvre Lucien.
-Cependant, il vous aime aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ne me dites pas cela! Je me haïrais.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous assure.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! Jamais! Je le lui défends.</p>
-
-<p>&mdash;Juste ce qu'a fait votre amoureux. Vous êtes aussi fous l'un que
-l'autre. Lucien était en train de nous expliquer une de vos œuvres. Ce
-petit timide que vous venez de voir s'est levé, tremblant de colère,
-et lui a défendu de parler de vous. Voyez-vous cette prétention!...
-Heureusement que j'étais là. J'ai pris le parti de rire; Lucien a fait
-comme moi; et l'autre s'est tu, tout confits; et il a fini par faire des
-excuses.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petit! dit Christophe.</p>
-
-<p>Il était ému.</p>
-
-<p>&mdash;Où est-il passé? continuait-il, sans écouter M<sup>me</sup>
-Roussin, qui lui parlait d'autre chose.</p>
-
-<p>Il se mit à sa recherche. Mais l'ami inconnu avait disparu. Christophe
-revint vers M<sup>me</sup> Roussin:</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi comment il se nomme.</p>
-
-<p>&mdash;Qui? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Celui dont vous m'avez parlé.</p>
-
-<p>&mdash;Votre petit poète? dit-elle. Il se nomme Olivier Jeannin.</p>
-
-<p>L'écho de ce nom tinta aux oreilles de Christophe comme une musique
-connue. Une silhouette de jeune fille flotta, une seconde, au fond de
-ses yeux. Mais la nouvelle image, l'image de l'ami l'effaça aussitôt.</p>
-
-
-
-
-<p>Christophe rentrait chez lui. Il marchait dans les rues de Paris, au
-milieu de la foule. Il ne voyait, il n'entendait rien, il avait les sens
-fermés à tout ce qui l'entourait. Il était comme un lac, séparé du
-reste du monde par un cirque de montagnes. Nul souffle, nul bruit, nul
-trouble. La paix. Il se répétait:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai un ami.</p>
-
-
-
-
-<p class="center">FIN DU DEUXIÈME VOLUME</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>TABLE</h4>
-
-<p><a href="#LA_REVOLTE">LA RÉVOLTE</a><br />
-<a href="#LA_FOIRE_SUR_LA_PLACE">LA FOIRE SUR LA PLACE</a></p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Jean-Christophe Volume 2 (of 4), by Romain Rolland
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE VOLUME 2 (OF 4) ***
-
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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